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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Histoire du Consulat et de l'Empire (20/20) - faisant suite à l''Histoire de la Révolution Française' - -Author: Adolphe Thiers - -Release Date: July 8, 2022 [eBook #68476] - -Language: French - -Produced by: Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine P. Travers and - the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE -L'EMPIRE (20/20) *** - - - - - -HISTOIRE DU CONSULAT - -ET DE L'EMPIRE - - -TOME XX - - - - -L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en -Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, -Espagnole et Italienne. - -Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la -Librairie) le 5 août 1862. - - -PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8. - - - - -[Illustration: Napoléon (1815)] - - - - -HISTOIRE DU CONSULAT - -ET DE L'EMPIRE - - - - -FAISANT SUITE - -À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE - - - - -PAR M. A. THIERS - - - - -TOME VINGTIÈME - - - - - PARIS - LHEUREUX ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS - 60, RUE RICHELIEU - 1862 - - - - -HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE. - - - - -LIVRE SOIXANTIÈME. - -WATERLOO. - - Forces que Napoléon avait réunies pour l'ouverture de la campagne - de 1815. -- Les places occupées, Paris et Lyon pourvus de - garnisons suffisantes, la Vendée contenue, il lui restait 124 - mille hommes présents au drapeau pour prendre l'offensive sur la - frontière du Nord. -- En attendant un mois Napoléon aurait eu - cent mille hommes de plus. -- Néanmoins il se décide en faveur de - l'offensive immédiate, d'abord pour ne pas laisser dévaster par - l'ennemi les provinces de France les plus belles et les plus - dévouées, et ensuite parce que la colonne envahissante de l'Est - étant en retard sur celle du Nord, il a l'espérance en se hâtant - de pouvoir les combattre l'une après l'autre. -- Combinaison - qu'il imagine pour concentrer soudainement son armée, et la jeter - entre les Anglais et les Prussiens avant qu'ils puissent - soupçonner son apparition. -- Le 15 juin à trois heures du matin, - Napoléon entre en action, enlève Charleroy, culbute les - Prussiens, et prend position entre les deux armées ennemies. -- - Les Prussiens ayant leur base sur Liége, les Anglais sur - Bruxelles, ne peuvent se réunir que sur la grande chaussée de - Namur à Bruxelles, passant par Sombreffe et les Quatre-Bras. -- - Napoléon prend donc le parti de se porter sur Sombreffe avec sa - droite et son centre, pour livrer bataille aux Prussiens, tandis - que Ney avec la gauche contiendra les Anglais aux Quatre-Bras. -- - Combat de Gilly sur la route de Fleurus. -- Hésitations de Ney - aux Quatre-Bras. -- Malgré ces hésitations tout se passe dans - l'après-midi du 15 au gré de Napoléon, et il est placé entre les - deux armées ennemies de manière à pouvoir le lendemain combattre - les Prussiens avant que les Anglais viennent à leur secours. -- - Dispositions pour la journée du 16. -- Napoléon est obligé de - différer la bataille contre les Prussiens jusqu'à l'après-midi, - afin de donner à ses troupes le temps d'arriver en ligne. -- - Ordre à Ney d'enlever les Quatre-Bras à tout prix, et de diriger - ensuite une colonne sur les derrières de l'armée prussienne. -- - Vers le milieu du jour Napoléon et son armée débouchent en avant - de Fleurus. -- Empressement de Blucher à accepter la bataille, et - position qu'il vient occuper en avant de Sombreffe, derrière les - villages de Saint-Amand et de Ligny. -- Bataille de Ligny, livrée - le 16, de trois à neuf heures du soir. -- Violente résistance des - Prussiens à Saint-Amand et à Ligny. -- Ordre réitéré à Ney - d'occuper les Quatre-Bras, et de détacher un corps sur les - derrières de Saint-Amand. -- Napoléon voyant ses ordres - inexécutés, imagine une nouvelle manoeuvre, et avec sa garde - coupe la ligne prussienne au-dessus de Ligny. -- Résultat décisif - de cette belle manoeuvre. -- L'armée prussienne est rejetée au - delà de Sombreffe après des pertes immenses, et Napoléon demeure - maître de la grande chaussée de Namur à Bruxelles par les - Quatre-Bras. -- Pendant qu'on se bat à Ligny, Ney, craignant - d'avoir à combattre l'armée britannique tout entière, laisse - passer le moment propice, n'entre en action que lorsque les - Anglais sont en trop grand nombre, parvient seulement à les - contenir, et d'Erlon de son côté, attiré tantôt à Ligny, tantôt - aux Quatre-Bras, perd la journée en allées et venues, ce qui le - rend inutile à tout le monde. -- Malgré ces incidents le plan de - Napoléon a réussi, car il a pu combattre les Prussiens séparés - des Anglais, et il est en mesure le lendemain de combattre les - Anglais séparés des Prussiens. -- Dispositions pour la journée du - 17. -- Napoléon voulant surveiller les Prussiens, compléter leur - défaite, et surtout les tenir à distance pendant qu'il aura - affaire aux Anglais, détache son aile droite sous le maréchal - Grouchy, en lui recommandant expressément de toujours communiquer - avec lui. -- Il compose cette aile droite des corps de Vandamme - et de Gérard fatigués par la bataille de Ligny, et avec son - centre, composé du corps de Lobau, de la garde et de la réserve - de cavalerie, il se porte vers les Quatre-Bras, pour rallier Ney - et aborder les Anglais. -- Ces dispositions l'occupent une partie - de la matinée du 17, et il part ensuite pour rejoindre ses - troupes qui ont pris les devants. -- Surprise qu'il éprouve en - trouvant Ney, qui devait former la tête de colonne, immobile - derrière les Quatre-Bras. -- Ney, croyant encore avoir l'armée - anglaise tout entière devant lui, attendait l'arrivée de Napoléon - pour se mettre en mouvement. -- Ce retard retient longtemps - l'armée au passage des Quatre-Bras. -- Orage subit qui convertit - la contrée en un vaste marécage. -- Profonde détresse des - troupes. -- Combat d'arrière-garde à Genappe. -- Napoléon - poursuit l'armée anglaise, qui s'arrête sur le plateau de - Mont-Saint-Jean, en avant de la forêt de Soignes. -- Description - de la contrée. -- Desseins du duc de Wellington. -- Son intention - est de s'établir sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et d'y - attendre les Prussiens pour livrer avec eux une bataille - décisive. -- Blucher quoique mécontent des Anglais pour la - journée du 16, leur fait dire qu'il sera sur leur gauche le 18 au - matin, en avant de la forêt de Soignes. -- Longue reconnaissance - exécutée par Napoléon le 17 au soir sous une grêle de boulets. -- - Sa vive satisfaction en acquérant la conviction que les Anglais - sont décidés à combattre. -- Sa confiance dans le résultat. -- - Ordre à Grouchy de se rapprocher et d'envoyer un détachement pour - prendre à revers la gauche des Anglais. -- Mouvements de Grouchy - pendant cette journée du 17. -- Il court inutilement après les - Prussiens sur la route de Namur, et ne s'aperçoit que vers la fin - du jour de leur marche sur Wavre. -- Il achemine alors sur - Gembloux son infanterie qui n'a fait que deux lieues et demie - dans la journée. -- Pourtant on est si près les uns des autres, - que Grouchy peut encore, en partant à quatre heures du matin le - 18, se trouver sur la trace des Prussiens, et les prévenir dans - toutes les directions. -- Il écrit le 17 au soir à Napoléon qu'il - est sur leur piste, et qu'il mettra tous ses soins à les tenir - séparés des Anglais. -- Napoléon se lève plusieurs fois dans la - nuit pour observer l'ennemi. -- Les feux de bivouac des Anglais - ne laissent aucun doute sur leur résolution de livrer bataille. - -- La pluie n'ayant cessé que vers six heures du matin, Drouot, - au nom de l'artillerie, déclare qu'il sera impossible de - manoeuvrer avant dix ou onze heures du matin. -- Napoléon se - décide à différer la bataille jusqu'à ce moment. -- Son plan pour - cette journée. -- Il veut culbuter la gauche des Anglais sur leur - centre, et leur enlever la chaussée de Bruxelles, qui est la - seule issue praticable à travers la forêt de Soignes. -- - Distribution de ses forces. -- Aspect des deux armées. -- - Napoléon après avoir sommeillé quelques instants prend place sur - un tertre en avant de la ferme de la Belle-Alliance. -- Avant de - donner le signal du combat, il expédie un nouvel officier à - Grouchy pour lui faire part de la situation, et lui ordonner de - venir se placer sur sa droite. -- À onze heures et demie le feu - commence. -- Grande batterie sur le front de l'armée française, - tirant à outrance sur la ligne anglaise. -- À peine le feu est-il - commencé qu'on aperçoit une ombre dans le lointain à droite. -- - Cavalerie légère envoyée en reconnaissance. -- Attaque de notre - gauche commandée par le général Reille contre le bois et le - château de Goumont. -- Le bois et le verger sont enlevés, malgré - l'opiniâtreté de l'ennemi; mais le château résiste. -- Fâcheuse - obstination à enlever ce poste. -- La cavalerie légère vient - annoncer que ce sont des troupes qu'on a vues dans le lointain à - droite, et que ces troupes sont prussiennes. -- Nouvel officier - envoyé à Grouchy. -- Le comte de Lobau est chargé de contenir les - Prussiens. -- Attaque au centre sur la route de Bruxelles afin - d'enlever la Haye-Sainte, et à droite afin d'expulser la gauche - des Anglais du plateau de Mont-Saint-Jean. -- Ney dirige cette - double attaque. -- Nos soldats enlèvent le verger de la - Haye-Sainte, mais sans pouvoir s'emparer des bâtiments de ferme. - -- Attaque du corps de d'Erlon contre la gauche des Anglais. -- - Élan des troupes. -- La position est d'abord emportée, et on est - près de déboucher sur le plateau, lorsque nos colonnes - d'infanterie sont assaillies par une charge furieuse des dragons - écossais, et mises en désordre pour n'avoir pas été disposées de - manière à résister à la cavalerie. -- Napoléon lance sur les - dragons écossais une brigade de cuirassiers. -- Horrible carnage - des dragons écossais. -- Quoique réparé, l'échec de d'Erlon - laisse la tâche à recommencer. -- En ce moment, la présence des - Prussiens se fait sentir, et Lobau traverse le champ de bataille - pour aller leur tenir tête. -- Napoléon suspend l'action contre - les Anglais, ordonne à Ney d'enlever la Haye-Sainte pour - s'assurer un point d'appui au centre, et de s'en tenir là jusqu'à - ce qu'on ait apprécié la portée de l'attaque des Prussiens. -- Le - comte de Lobau repousse les premières divisions de Bulow. -- Ney - attaque la Haye-Sainte et s'en empare. -- La cavalerie anglaise - voulant se jeter sur lui, il la repousse, et la suit sur le - plateau. -- Il aperçoit alors l'artillerie des Anglais qui semble - abandonnée, et croit le moment venu de porter un coup décisif. -- - Il demande des forces, et Napoléon lui confie une division de - cuirassiers pour qu'il puisse se lier à Reille autour du château - de Goumont. -- Ney se saisit des cuirassiers, fond sur les - Anglais, et renverse leur première ligne. -- Toute la réserve de - cavalerie et toute la cavalerie de la garde, entraînées par lui, - suivent son mouvement sans ordre de l'Empereur. -- Combat de - cavalerie extraordinaire. -- Ney accomplit des prodiges, et fait - demander de l'infanterie à Napoléon pour achever la défaite de - l'armée britannique. -- Engagé dans un combat acharné contre les - Prussiens, Napoléon ne peut pas donner de l'infanterie à Ney, car - il ne lui reste que celle de la garde. -- Il fait dire à Ney de - se maintenir sur le plateau le plus longtemps possible, lui - promettant de venir terminer la bataille contre les Anglais, s'il - parvient à la finir avec les Prussiens. -- Napoléon à la tête de - la garde livre un combat formidable aux Prussiens. -- Bulow est - culbuté avec grande perte. -- Ce résultat à peine obtenu Napoléon - ramène la garde de la droite au centre, et la dispose en colonnes - d'attaque pour terminer la bataille contre les Anglais. -- - Premier engagement de quatre bataillons de la garde contre - l'infanterie britannique. -- Héroïsme de ces bataillons. -- - Pendant que Napoléon va les soutenir avec six autres bataillons, - il est soudainement pris en flanc par le corps prussien de - Ziethen, arrivé le dernier en ligne. -- Affreuse confusion. -- Le - duc de Wellington prend alors l'offensive, et notre armée - épuisée, assaillie en tête, en flanc, en queue, n'ayant aucun - corps pour la rallier, saisie par la nuit, ne voyant plus - Napoléon, se trouve pendant quelques heures dans un état de - véritable débandade. -- Retraite désordonnée sur Charleroy. -- - Opérations de Grouchy pendant cette funeste journée. -- Au bruit - du canon de Waterloo, tous ses généraux lui demandent de se - porter au feu. -- Il ne comprend pas ce conseil et refuse de s'y - rendre. -- Combien il lui eût été facile de sauver l'armée. -- À - la fin du jour il est éclairé, et conçoit d'amers regrets. -- - Caractère de cette dernière campagne, et cause véritable des - revers de l'armée française. - - -[Date en marge: Juin 1815.] - -[En marge: Forces que Napoléon était parvenu à réunir pour l'ouverture -de la campagne de 1815.] - -Malgré l'activité que Napoléon avait déployée dans les deux mois et -demi écoulés du 25 mars au 12 juin, les résultats n'avaient répondu ni -à ses efforts, ni à son attente, ni à ses besoins. Il avait compté -d'abord sur 150 mille hommes pour se jeter par la frontière du Nord -sur les Anglais et les Prussiens, puis sur 130 mille après les -événements de la Vendée, et enfin il n'était arrivé à réunir que 124 -mille combattants pour tenter la fortune une dernière fois. Quiconque -par l'étude ou la pratique a pu connaître les difficultés du -gouvernement, jugera ce résultat surprenant. Ainsi qu'on l'a vu au -volume précédent, Napoléon lorsqu'il était rentré en possession de -l'autorité suprême au 20 mars, avait trouvé un effectif réel de 180 -mille hommes, desquels en retranchant les non-valeurs (c'est-à-dire -les gendarmes, vétérans, états-majors, punitionnaires, etc., montant -alors à 32 mille), il restait 148 mille hommes, desquels en -retranchant encore les dépôts et en faisant les répartitions -indispensables entre les diverses parties du territoire, il eût été -impossible de tirer une force active de 30 mille soldats pour la -concentrer sur un point quelconque de nos frontières. Telle est la -vérité, et elle n'aura rien d'étonnant pour ceux qui ont tenu dans les -mains les rênes d'un grand État. - -[En marge: La France avait 124 mille hommes présents au drapeau, pour -ouvrir les hostilités sur la frontière du Nord.] - -Afin de sortir au plus vite de cette impuissance, Napoléon avait -rappelé 50 mille soldats en congé de semestre, ce qui avait porté -l'effectif total de 180 mille hommes à 230 mille, et immédiatement -après les anciens militaires, qui n'avaient donné que 70 mille -recrues, au lieu de 90 mille qu'on s'était flatté d'obtenir, parce -qu'un grand nombre de ces anciens militaires étaient entrés dans les -gardes nationales mobilisées. Cette dernière mesure avait porté -l'effectif général le 12 juin non pas à 300 mille hommes, mais à 288 -mille, parce qu'à cette date 12 mille anciens militaires sur 70 mille -étaient encore en route pour rejoindre. Restait la conscription de -1815 qui devait donner 112 mille hommes, dont 46 mille appelables -sur-le-champ, et 66 mille lorsque la loi concernant cette levée serait -rendue, ainsi que nous l'avons expliqué déjà. Les ménagements à garder -en fait de conscription étaient cause qu'aucun individu n'avait encore -été demandé à cette classe. Les gardes nationales mobilisées, qui -avaient répondu avec beaucoup de zèle à l'appel de l'État, avaient -déjà fourni 170 mille hommes, dont 138 mille rendus au 12 juin, et 32 -mille prêts à se ranger sous les drapeaux. De ces 138 mille gardes -nationaux arrivés, 50 mille formés en divisions actives composaient la -principale partie des corps de Rapp sur le Rhin, de Lecourbe aux -environs de Béfort, de Suchet sur les Alpes. Les 88 mille restants -tenaient garnison dans les places. Pour le moment l'armée de ligne, la -seule vraiment active, se réduisait à 288 mille hommes, et à 256 mille -en déduisant les non-valeurs dont il vient d'être parlé, telles que -gendarmes, vétérans, etc.... Elle était ainsi répartie: 66 mille -hommes formaient le dépôt des régiments, 20 mille constituaient le -fond du corps de Rapp, 12 mille celui du corps de Suchet, 4 mille -celui du corps de Lecourbe. (On vient de voir que le surplus de ces -corps se composait de gardes nationales mobilisées.) Quatre mille -hommes étaient en réserve à Avignon, 7 à 8 mille à Antibes sous le -maréchal Brune, 4 mille à Bordeaux sous le général Clausel; environ 17 -à 18 mille occupaient la Vendée. Restaient 124 mille combattants, -destinés à opérer par la frontière du Nord sous les ordres directs de -Napoléon, mais ces derniers tous valides, tous présents dans le rang, -et n'ayant à subir aucune des réductions qu'il faut admettre dans les -évaluations d'armée lorsqu'on veut savoir la vérité rigoureuse. - -[En marge: Chaque jour qui s'écoulait devait augmenter ces forces.] - -[En marge: État satisfaisant du matériel.] - -Nous ajouterons que chaque jour écoulé devait augmenter ces forces, -qu'il allait arriver 12 mille anciens militaires actuellement en -marche, 46 mille conscrits de la classe de 1815, 30 à 40 mille gardes -nationaux mobilisés, c'est-à-dire environ cent mille hommes, qui -auraient permis de tirer des dépôts 40 ou 50 mille recrues pour -l'armée de ligne, et d'ajouter 30 mille hommes aux divisions actives -des gardes nationales mobilisées. Un mois aurait suffi pour un tel -résultat, et si on en suppose deux, c'est une nouvelle augmentation de -cent mille hommes qu'on aurait obtenue, et l'armée active aurait pu -être de 400 mille combattants, les gardes nationales mobilisées de 200 -mille. Ces troupes étaient pourvues du matériel nécessaire. L'armée de -ligne avait reçu des fusils neufs, les divisions actives de gardes -nationaux des fusils réparés. Les gardes nationaux en garnison dans -les places avaient été obligés de se contenter de fusils vieux, qu'on -devait réparer successivement. Le matériel d'artillerie surabondait; -les attelages seuls laissaient à désirer. Napoléon avait trouvé 2 -mille chevaux de trait au 20 mars; il en avait retiré 6 mille de chez -les paysans, et levé 10 mille, dont une partie était déjà rendue aux -corps. L'armée du Nord possédait 350 bouches à feu bien attelées, ce -qui suffisait, puisque c'était près de trois pièces par mille hommes. -La cavalerie comptait déjà 40 mille chevaux, et on espérait en porter -le nombre à 50 mille. Elle était superbe, car les chevaux étaient -bons, et les hommes avaient tous servi. L'habillement était presque -complet. Dans l'armée de ligne pourtant, quelques hommes n'avaient que -la veste et la capote. Les gardes nationaux se plaignaient de n'avoir -pas encore reçu l'uniforme adopté pour eux, c'est-à-dire la blouse -bleue et le collet de couleur, ce qui les exposait à être traités par -l'ennemi comme paysans révoltés, non comme soldats réguliers. Les -préfets, fort pressés dans ces premiers moments, et manquant souvent -des fonds nécessaires, n'avaient pas eu les moyens de pourvoir à cet -objet, et c'était chez les gardes nationaux mobiles une cause de -mécontentement, parce que c'était pour eux une cause de danger, ce qui -n'empêchait pas du reste qu'ils ne fussent animés du meilleur esprit. - -[En marge: Nécessité de placer des noyaux d'armées sur le Rhin, le -Jura et les Alpes.] - -Ainsi en deux mois et demi, Napoléon avait tiré la France d'un état -complet d'impuissance, car tandis qu'au 20 mars elle n'aurait pu -réunir sur aucun point une force de quelque importance, elle avait le -12 juin sur la frontière du Nord 124 mille hommes pourvus de tout, et -capables si la fortune ne les trahissait pas, de changer la face des -choses. Elle avait sur le Rhin, sur le Jura, sur les Alpes, des noyaux -d'armées tels qu'en se joignant à eux, Napoléon pouvait en faire -sur-le-champ des corps imposants, et très-présentables à l'ennemi. Les -places étaient fortement occupées, et chacun des mois suivants devait -augmenter d'une centaine de mille la masse des défenseurs du sol. -Quelques juges sévères ont demandé pourquoi une quarantaine de mille -hommes étaient répartis entre les corps de Rapp, de Lecourbe, de -Suchet, où ils ne formaient pas des armées véritables, tandis que -joints à Napoléon ils auraient décidé la victoire. Ces critiques sont -dénuées de fondement. On ne pouvait laisser le Rhin, le Jura, les -Alpes sans défense: il y fallait au moins des corps qui, renforcés -promptement si le danger devenait sérieux de leur côté, fussent -capables d'arrêter l'invasion. Napoléon les avait composés en grande -partie de gardes nationaux mobilisés; mais ceux-ci avaient besoin d'un -soutien, et 20 mille soldats de ligne ajoutés au corps de Rapp, 4 -mille à celui de Lecourbe, 12 mille à celui de Suchet, devaient leur -procurer une plus grande consistance, et leur fournir d'ailleurs les -armes spéciales, artillerie, cavalerie, génie, que les gardes -nationales mobilisées ne contenaient point. Rapp avait ainsi 40 à 45 -mille hommes, Lecourbe 12 à 15 mille, Suchet 30 à 32 mille, et si -Napoléon après avoir triomphé des Prussiens et des Anglais se -reportait vers le Rhin pour tenir tête aux Autrichiens et aux Russes -qui arrivaient par la frontière de l'Est, il devait trouver un fond -d'armée qu'il porterait à 120 mille combattants en amenant seulement -70 à 80 mille hommes avec lui. Assurément il ne pouvait faire moins -pour le Rhin, le Jura, les Alpes; mais en faisant cela il avait fait -l'indispensable, et il s'était réservé en même temps des ressources -suffisantes pour frapper au Nord un coup décisif. Lui seul parmi les -généraux anciens et modernes a entendu au même degré la distribution -des forces, de manière à pourvoir à tout en ne faisant partout que -l'indispensable, et en se réservant au point essentiel des moyens -décisifs. Nos malheurs de 1815 n'infirment en rien cette vérité. - -La situation que nous venons d'exposer prouve combien eût été folle la -pensée de courir au Rhin le lendemain du 20 mars, pour profiter de -l'élan imprimé aux esprits par le merveilleux retour de l'île d'Elbe. -En prenant ce parti on eût rencontré des forces triples ou quadruples -de celles qu'on aurait amenées; on aurait, en se portant si loin, -rendu beaucoup plus difficile et presque impossible la reconstitution -de nos régiments, et enfin Napoléon eût révolté contre lui les hommes -qui voulaient épuiser tous les moyens de conserver la paix, et qui -n'étaient disposés à lui pardonner la guerre que si elle était -absolument inévitable. Si donc la résolution d'attendre que nos forces -fussent tirées de la nullité où elles étaient au 20 mars, et que les -dispositions hostiles de l'Europe fussent devenues évidentes, si cette -résolution était d'une sagesse incontestable, il s'élevait néanmoins -une question fort grave, celle de savoir si après avoir attendu -jusqu'au milieu de juin, il ne valait pas mieux différer jusqu'au -milieu de juillet ou d'août, afin d'atteindre le moment où nos forces -seraient complétement organisées. - -[En marge: Fallait-il prendre l'offensive, ou attendre l'ennemi sous -Paris, en lui opposant des forces qui eussent été doublées si Napoléon -s'était ménagé un mois de plus?] - -[En marge: Inconvénients attachés au système de la défensive.] - -En effet, Blucher et Wellington ayant pris le parti de rester -immobiles à la tête de la colonne du Nord, jusqu'à ce que la colonne -de l'Est sous le prince de Schwarzenberg fût en mesure d'agir, il -devait s'écouler encore un mois avant les premières hostilités, et un -mois devait être de très-grande conséquence pour le développement de -nos forces. Ainsi les anciens militaires, les conscrits de 1815, les -gardes nationaux mobilisés, auraient achevé de rejoindre, ce qui nous -aurait procuré cent mille hommes de plus, lesquels auraient presque -tous profité à l'armée active, et au lieu de 124 mille combattants, -Napoléon aurait pu en avoir 200 mille sous la main. Si on suppose que, -persistant dans ce plan d'expectative, il eût comme en 1814 laissé -l'ennemi s'avancer au sein de nos provinces, les deux grandes armées -ennemies n'auraient pu être avant le 1er août, l'une à Langres, -l'autre à Laon. Les dépôts en se repliant auraient versé un plus grand -nombre d'hommes dans les régiments; Rapp en évacuant l'Alsace aurait -rejoint Napoléon, qui se serait trouvé ainsi à la tête de 250 mille -combattants recevant ses ordres directs. Pendant ce temps, Paris se -serait rempli de marins, de fédérés, de dépôts, et eût peut-être -compté cent mille défenseurs. Lyon, entouré de solides ouvrages, se -serait rempli aussi des marins de Toulon, des gardes nationaux -mobilisés du Dauphiné, de la Franche-Comté, de l'Auvergne: Suchet, -rejoint par Lecourbe, aurait été en avant de Lyon avec cinquante mille -hommes, et alors, tandis que Suchet appuyé sur Lyon eût couvert le -Midi, Napoléon manoeuvrant avec 250 mille soldats, et ayant derrière -lui Paris bien défendu, aurait couvert le Nord, et on ne peut guère -douter du résultat de la campagne, les envahisseurs fussent-ils 500 -mille, comme on prétendait qu'ils seraient, dont 100 mille toutefois -devaient être forcément retenus sur les derrières. Or, quand on se -rappelle ce que fit Napoléon en 1814 avec 70 mille hommes dans sa -main, Paris n'ayant pour le protéger ni un canon, ni un homme, ni un -général, Lyon étant livré à l'ineptie d'Augereau, on ne peut, nous le -répétons, s'empêcher de regretter amèrement que le système de la -défensive ne l'emportât pas alors dans son esprit sur celui de -l'offensive. Pourtant ce plan défensif, tout avantageux qu'il -paraissait, avait aussi ses inconvénients graves. Il fallait d'abord -abandonner sans coup férir les plus belles provinces de France, les -plus riches, les plus dévouées, celles de l'Est et du Nord; il fallait -livrer à l'ennemi leurs ressources qui étaient immenses, et les livrer -elles-mêmes à une seconde invasion quand elles avaient tant souffert -de la première, quand elles venaient de fournir presque en entier les -170 mille gardes nationaux mobilisés, qu'on aurait menés dans -l'intérieur en laissant exposés à l'ennemi leurs biens, leurs femmes -et leurs enfants. Il fallait donc, outre un immense sacrifice, -commettre une cruauté, une ingratitude, et de plus une espèce de -faiblesse en présence de la France dévorée d'anxiété, et autorisée à -croire que puisqu'il agissait ainsi le gouvernement était réduit au -dernier état de détresse. Le parti libéral et révolutionnaire devait -en être contristé et abattu, et le parti royaliste plus audacieux que -jamais. Les esprits déjà fort agités à Paris et dans les Chambres -devaient se troubler, s'aigrir, se diviser davantage. Ainsi livrer à -l'ennemi l'Alsace, la Franche-Comté, la Lorraine, la Bourgogne, la -Champagne, après leur avoir pris leurs bras les plus valides, afficher -un état de détresse désolant, exalter ses ennemis, décourager ses -amis, laisser le pays deux mois dans une anxiété cruelle, y être -soi-même, abandonner les Chambres à toutes les divagations de la -crainte, c'étaient là des inconvénients de la plus extrême gravité, et -même sans l'ardeur naturelle au caractère de Napoléon, on comprend que -s'il y avait un autre plan il le préférât! - -[En marge: Avantages du système de l'offensive.] - -Il y en avait un en effet sur lequel il n'avait cessé de méditer avec -la force de pensée qui lui était propre, et sur la valeur duquel il -n'avait aucun doute. Les deux colonnes d'invasion se trouvaient à cent -lieues l'une de l'autre, et de plus la seconde, celle de l'Est, ne -pouvait être prête à agir qu'au milieu de juillet, c'est-à-dire un -mois après celle du Nord, de manière qu'elles étaient, par la distance -et par le temps, dans l'impuissance de se soutenir. Lord Wellington et -Blucher campaient le long de notre frontière du Nord, derrière -Charleroy, et eux-mêmes, quoique fort rapprochés, n'étaient pas -tellement unis qu'on ne pût pénétrer entre eux pour accomplir de -grands desseins. L'un avait sa base à Bruxelles, l'autre à Liége. Ils -avaient bien cherché à se relier par des postes nombreux, répandus -sur la gauche et sur la droite de la Sambre qui les séparait, mais ils -l'avaient fait à la manière des esprits de second ordre, qui -entrevoient plutôt qu'ils ne voient les choses; et de Paris, avec son -coup d'oeil que la nature avait fait si prompt, que l'expérience avait -fait si sûr, Napoléon avait clairement discerné le point par où il -pourrait s'introduire dans leurs cantonnements trop faiblement unis, -s'interposer entre eux, battre les Prussiens d'abord, les refouler sur -la Meuse, puis battre les Anglais après les Prussiens, les acculer à -la mer, et du premier coup produire en Europe un ébranlement qui -exercerait une forte influence, à Londres sur les divisions du -parlement britannique, à Vienne sur les appréhensions du cabinet -autrichien. Ce premier coup frappé sur la colonne du Nord, il pouvait -revenir sur la colonne de l'Est, et s'il avait employé à combattre et -à vaincre ce mois qui allait lui procurer cent mille hommes de plus, -il devait avoir plus nombreux et mieux disposés ces cent mille hommes, -il devait en se jetant avec eux sur le prince de Schwarzenberg, le -ramener probablement au Rhin, et s'il n'était pas trop exigeant -obtenir la paix de la politique européenne déconcertée. Supposez que -Napoléon se fît illusion, que cette hardie offensive n'eût pas tout le -succès qu'il en espérait, rien ne l'empêchait de revenir de -l'offensive à la défensive, c'est-à-dire à la dispute pied à pied du -sol national qu'il avait si admirablement soutenue en 1814, et après -avoir épuisé les chances du premier plan, de revenir au second sans -que la situation fût compromise. L'Alsace, la Franche-Comté, la -Lorraine, la Bourgogne, la Champagne, n'auraient plus à se plaindre -s'il ne les abandonnait qu'après les avoir disputées, et dans ce -système qui le faisait passer par l'offensive avant d'en venir à la -défensive, il n'aurait pas négligé une seule chance heureuse pour le -pays et pour lui-même. - -[En marge: Raisons qui décident Napoléon en faveur de l'offensive.] - -À ce plan il n'y avait qu'une objection, mais elle était grave. En -allant tenter la fortune si hardiment au milieu des Anglais et des -Prussiens, on pouvait rencontrer une grande défaite, et alors tout cet -édifice de ressources si laborieusement préparé était exposé à -s'écrouler soudainement avec le gouvernement lui-même. C'est pour ce -motif que Napoléon avait craint la réunion des Chambres opérée si tôt, -car un revers pouvait les jeter dans une sorte de délire. Mais c'était -chose faite, et il fallait raffermir les Chambres, le pays, tout le -monde, en tâchant d'obtenir le plus tôt possible un succès décisif. -Napoléon voyait avec sa pénétration supérieure, la possibilité -d'obtenir ce succès décisif, et il en avait l'impatience propre aux -capitaines inspirés. Le génie de la politique consiste le plus souvent -à savoir attendre, celui de la guerre à voir vite le côté où l'on peut -frapper, et à frapper sur-le-champ. Aussi tandis que les plus grands -politiques ont été patients, les plus grands capitaines ont été -prompts. Chaque génie a ses inconvénients, et il faut admettre qu'il -se comporte à sa façon. Ainsi par des raisons de situation et de -caractère, Napoléon résolut de se jeter d'abord sur les Anglais et les -Prussiens avec les 124 mille hommes qu'il avait actuellement sous la -main, pour se reporter ensuite avec les renforts qui lui arriveraient, -sur les Russes et les Autrichiens. Ce plan conçu de bonne heure, il -l'avait préparé avec une profondeur incroyable de calcul, et les -débuts en furent, comme on va le voir, singulièrement heureux. - -[En marge: Rapide concentration de l'armée.] - -Tandis que les Prussiens s'appuyaient sur Liége et les Anglais sur -Bruxelles, se reliant par des postes sur les deux rives de la Sambre, -Napoléon avait ses 124 mille hommes étendus en une longue ligne de -cantonnements de Lille à Metz, avec leur arrière-garde à Paris. Il -fallait les concentrer rapidement, c'est-à-dire les réunir sur deux ou -trois lieues de terrain, sans tirer l'ennemi de son incurie, ou du -moins sans lui donner plus qu'un demi-éveil, lequel ne provoque que -des demi-mesures. Le premier corps sous d'Erlon était à Lille, le -second sous Reille à Valenciennes, le troisième sous Vandamme à -Mézières, le quatrième sous Gérard à Metz, le sixième sous Lobau à -Paris, de manière qu'entre celui de d'Erlon à gauche, et celui de -Gérard à droite, il y avait cent lieues, et de la tête à la queue, de -la frontière à Paris, soixante. Le mouvement de concentration n'était -donc pas facile à opérer. Voici comment Napoléon s'y prit pour en -assurer le succès. - -[En marge: Moyen imaginé par Napoléon pour dérober à l'ennemi son -mouvement de concentration.] - -Le mouvement de Paris à la frontière, qui devait s'opérer par -Soissons, Laon et Maubeuge, ne pouvait pas être très-indicateur des -desseins de Napoléon, car c'était la route par laquelle tout passait -depuis un mois. D'ailleurs une forte partie des masses ennemies étant -à la frontière du Nord, il était naturel que des troupes marchassent -de ce côté, comme il y en avait aussi qui marchaient vers Metz, -Strasbourg et Lyon. Il aurait fallu pour découvrir la vérité calculer -combien il en passait sur chacune de ces routes, mais l'ennemi n'est -jamais ni assez bien informé, ni assez vigilant pour se livrer à de -semblables calculs, ni assez pénétrant pour en tirer de justes -conclusions, à moins qu'il n'ait à sa tête un génie supérieur. -Napoléon avait donc fait partir successivement les divisions du comte -de Lobau et celles de la garde avec tout le matériel d'artillerie, -sans autre crainte que d'apprendre aux généraux alliés qu'on préparait -une armée au Nord, ce qui n'avait rien de bien étonnant, puisque là se -trouvait le gros des Anglais et des Prussiens. Le mouvement dangereux -pour les indices qu'il fournirait était celui de gauche à droite, de -Lille à Maubeuge, et celui de droite à gauche, de Metz à Maubeuge, car -il pouvait révéler le projet de se concentrer vers Maubeuge, et dès -lors de marcher sur Charleroy. Le corps de Gérard étant le plus -éloigné, devait se mettre en mouvement le premier; mais heureusement -il y avait peu d'ennemis devant Metz, dès lors peu de surveillance, -peu de communications à craindre. Napoléon ordonna au général Gérard -de partir le 7 juin en grand secret, de fermer les portes de Metz, de -veiller à ce que personne ne sortît de la place, et de s'acheminer sur -Philippeville sans qu'aucun officier de son corps sût où il se -rendait. Personne, excepté le ministre de la guerre, ne connaissait le -plan de campagne, et le général Gérard lui-même, malgré la confiance -qu'il méritait, ne savait qu'une chose, c'est qu'il se dirigeait sur -Philippeville. Le général d'Erlon, le plus éloigné du centre après le -général Gérard, avait ordre de se mettre en mouvement le 9, -c'est-à-dire deux jours après le corps de Gérard, et de se porter de -Lille sur Valenciennes, également en grand secret. Le général Reille -devait partir de Valenciennes le 11 juin, quand d'Erlon en -approcherait, et marcher vers Maubeuge, où Vandamme, qui était à -Mézières, n'avait qu'un pas à faire pour se rendre. Cependant les -mouvements de Lille à Valenciennes, de Valenciennes à Maubeuge, -pouvaient devenir significatifs. Napoléon imagina un moyen ingénieux -de tromper le duc de Wellington, auquel il supposait beaucoup plus de -pénétration qu'au maréchal Blucher. Il avait parfaitement entrevu que -le général britannique, venant de la mer, s'appuyant à la mer, devait -mettre infiniment de soin à empêcher qu'on ne le coupât de cette base -d'opération. Il ordonna donc qu'on fît sortir de Lille, de Dunkerque -et des places voisines les gardes nationales mobilisées, et qu'on -repliât les avant-postes ennemis avec un appareil militaire qui pût -faire craindre une opération sérieuse. Ce mouvement fut prescrit de -manière à le rendre très-apparent, et surtout visiblement dirigé vers -les côtes, afin que s'il arrivait des nouvelles des corps partis de -Metz et de Mézières, on pût croire que la tendance générale de nos -troupes était de se porter vers Lille, Gand et Anvers. D'ailleurs ces -indices de notre marche, en supposant l'ennemi plus vigilant, mieux -servi qu'il ne l'était, ne parviendraient au quartier général de -Bruxelles que deux, trois, quatre jours après qu'ils auraient été -recueillis, de plus ils seraient contradictoires, ils devaient dès -lors agiter l'ennemi sans l'éclairer, et ne pouvaient amener de -détermination que lorsque notre concentration serait complétement -opérée. Tous nos corps étaient ainsi en mouvement lorsque Napoléon -quitta Paris le 12 juin. - -[En marge: Départ de Napoléon le 12 juin au matin.] - -[En marge: Son passage à Laon et Avesnes.] - -[En marge: Son arrivée à Beaumont.] - -[En marge: Succès du stratagème de Napoléon.] - -Parti du palais de l'Élysée à trois heures et demie du matin, il -s'arrêta quelques instants à Soissons, où il inspecta les ouvrages -destinés à mettre cette place à l'abri d'un coup de main, donna -suivant sa coutume une foule d'ordres, et alla finir sa journée à -Laon. Le lendemain 13, il examina la position où s'était livrée la -sanglante bataille de l'année précédente, prescrivit ce qui était à -faire pour s'en assurer la possession dans le cas d'une retraite -forcée, et le soir du même jour alla coucher à Avesnes. Après avoir -vérifié l'état des magasins de cette place, après avoir recueilli le -dire de ses espions, qui lui annonçaient que tout était tranquille -chez l'ennemi, il vint prendre gîte à Beaumont le 14 au soir, au -milieu d'une vaste forêt qui bordait la frontière. Les nouvelles de -tous nos corps d'armée étaient excellentes. La marche de Gérard -s'était accomplie à travers la Lorraine et les Ardennes sans qu'aucun -avis en fût parvenu aux Prussiens. De Lille, de Valenciennes s'étaient -échappés quelques indices, mais la forte démonstration en avant de -Lille portait à croire que les Français avaient des vues sur Gand, et -probablement sur Anvers. Napoléon avait donc tous ses corps autour de -lui, à une distance de cinq à six lieues les uns des autres, masqués -par une épaisse forêt, et sans que l'ennemi en sût rien, à en juger du -moins par son immobilité. Voici comment étaient placés tous ces corps -le 14 au soir. - -[En marge: Emplacement de nos corps d'armée le 14 juin au soir.] - -Sur la gauche, le comte d'Erlon se trouvait à Solre-sur-Sambre avec le -1er corps comprenant environ 20 mille fantassins, et sur la même ligne -le général Reille campait à Leers-Fosteau avec le 2e corps fort de 23 -mille. Ces deux généraux étaient destinés à former la gauche de -l'armée, qui devait ainsi s'élever à 43 ou 44 mille hommes -d'infanterie. À droite, mais à une distance double parce qu'il -arrivait de Metz, le général Gérard était venu coucher à Philippeville -avec le 4e corps, dont l'effectif était de 15 à 16 mille combattants. -Il devait devenir plus tard la droite de l'armée après avoir reçu -diverses adjonctions. Au centre enfin, c'est-à-dire à Beaumont même, -et dans un rayon d'une lieue, se trouvaient Vandamme avec le 3e corps, -venu de Mézières et comptant 17 mille hommes, le comte de Lobau avec -le 6e corps, formé à Paris et réduit à 10 mille hommes depuis les -détachements envoyés en Vendée, enfin la garde forte de 13 mille -fantassins, de 5 mille cavaliers, de 2 mille artilleurs, ce qui -constituait un effectif total d'environ 20 mille combattants. Comme -dans toutes ses campagnes, Napoléon ne laissant à chaque corps d'armée -que ce qu'il lui fallait de cavalerie pour s'éclairer, avait réuni le -gros de cette arme en quatre corps spéciaux, comprenant la cavalerie -légère sous Pajol, les dragons sous Exelmans, les cuirassiers sous les -généraux Kellermann et Milhaud, et composant à eux quatre une superbe -réserve de 13 mille cavaliers aguerris, qu'il entendait garder sous sa -main pour en user selon les circonstances. N'ayant pour la diriger ni -Murat, ni Bessières, ni Montbrun, ni Lasalle, frappés les uns par la -fortune, les autres par la mort, il avait choisi Grouchy devenu -récemment maréchal, bon officier de cavalerie, plus capable d'exécuter -un mouvement que de le concevoir, plus propre en un mot à obéir qu'à -commander. Il faut ajouter à ces troupes 4 à 5 mille soldats des parcs -et des équipages, complétant l'effectif général et tous réunis en ce -moment autour de Beaumont. Jamais opération plus difficile n'avait été -exécutée plus heureusement, car 124 mille hommes et 350 bouches à feu -étaient concentrés à la lisière d'une forêt dont la seule épaisseur -les séparait de l'ennemi, et sans que cet ennemi en eût connaissance. - -[En marge: Dispositions morales de l'armée.] - -[En marge: Son enthousiasme pour Napoléon, et sa défiance envers ses -chefs.] - -[En marge: Sa résolution de vaincre ou de mourir.] - -La disposition morale des troupes, sous le rapport du dévouement et de -l'ardeur à combattre, surpassait tout ce qu'on avait jamais vu. Il n'y -avait pas un homme qui n'eût servi. Les plus novices avaient fait les -campagnes de 1814 et de 1813. Les deux tiers étaient de vieux soldats, -revenus des garnisons lointaines, ou des prisons de Russie et -d'Angleterre. Auteurs de la révolution du 20 mars, ils en avaient le -fanatisme[1]. Dès qu'ils voyaient Napoléon, ils criaient _Vive -l'Empereur!_ avec une sorte de furie militaire et patriotique. Les -officiers, tirés de la demi-solde, partageaient les sentiments des -soldats. Malheureusement les cadres avaient été remaniés plusieurs -fois, d'abord sous les Bourbons, puis sous Napoléon, et il s'y -trouvait une masse d'officiers, nouveaux dans le régiment quoique -vieux dans l'armée, qui n'étaient pas assez connus des hommes qu'ils -devaient commander. C'était l'une des causes de la défiance générale -qui régnait à l'égard des chefs. L'opinion vulgaire dans les rangs de -l'armée, c'était que non-seulement les maréchaux, mais les généraux, -et beaucoup d'officiers au-dessous de ce grade, s'étaient accommodés -des Bourbons, que Napoléon les avait surpris désagréablement en -revenant de l'île d'Elbe, que dès lors leur dévouement dans la lutte -qui se préparait serait au moins douteux. Cette opinion vraie sous -quelques rapports, était fausse en ceci que les officiers de grade -élevé, quoique ayant vu avec regret le retour de Napoléon, étaient -pour la plupart incapables de le trahir, du moins avant que la fortune -l'eût trahi elle-même. Il leur en coûtait de se dévouer de nouveau à -sa cause, mais ils sentaient qu'il y allait de leur gloire, de celle -de la France, et ils étaient prêts à se battre avec la plus grande -énergie, sans compter que plusieurs d'entre eux, ayant contribué à la -révolution du 20 mars, étaient prêts à se battre non pas seulement -avec courage mais avec passion. Néanmoins la confiance des soldats, -fanatique en Napoléon, était nulle envers les chefs. L'idée que -quelques-uns communiquaient avec Gand était générale. Tous ceux qui ne -parlaient pas aussi vivement que les soldats, devenaient suspects à -l'instant même. Les bivouacs étaient devenus de vrais clubs, où -soldats et officiers s'entretenaient de politique, et discutaient -leurs généraux, comme dans les partis on discute les chefs politiques. -Ce n'était pas l'ardeur de combattre, mais la subordination, l'union, -le calme, qui devaient en souffrir. En un mot, héroïque et toute de -flamme, cette armée manquait de cohésion; mais Napoléon formait son -lien, et dès qu'elle le voyait, elle retrouvait en lui son unité. Elle -frémissait de contentement à l'idée de rencontrer l'ennemi le -lendemain même, de venger sur lui les années 1813 et 1814, et jamais, -on peut le dire, victime plus noble, plus touchante, ne courut avec -plus d'empressement s'immoler sur un autel qui pour elle était celui -de la patrie. - -[Note 1: Le général Foy dans son journal militaire, que son fils a eu -l'obligeance de me communiquer, s'exprime de la sorte à la date du 14 -juin: «Les troupes éprouvent non du patriotisme, non de -l'enthousiasme, mais une _véritable rage_, pour l'Empereur et contre -ses ennemis. Nul ne pense à mettre en doute le triomphe de la -France.»] - -[En marge: Position des armées prussienne et anglaise.] - -[En marge: Composition et distribution de l'armée prussienne de Liége -à Charleroy.] - -[En marge: Configuration générale des lieux.] - -Napoléon était résolu à la satisfaire, et à la mener la nuit même au -milieu des bivouacs des Anglais et des Prussiens. Comme il l'avait -prévu, les deux généraux alliés, tout en se disant qu'il fallait être -bien serrés l'un à l'autre, avaient cependant négligé le point de -soudure entre leurs cantonnements, et n'avaient pas pris les -précautions nécessaires pour empêcher qu'on y pénétrât. Le duc de -Wellington, tout occupé de couvrir le royaume des Pays-Bas, Blucher de -barrer la route des provinces rhénanes, s'étaient placés conformément -à l'idée qui les dominait. La Sambre, coulant de nous à eux, et se -réunissant à la Meuse près de Namur, séparait leurs cantonnements. -Blucher, avec quatre corps d'armée d'environ trente mille hommes -chacun, formant ainsi un total de 120 mille combattants, occupait les -bords de la Sambre et de la Meuse. (Voir la carte nº 61.) Bulow avec -le 4e corps était à Liége, Thielmann avec le 3e entre Dinant et Namur, -Pirch avec le 2e à Namur même. Ziethen avec le 1er corps, placé tout à -fait à notre frontière, avait à Charleroy deux de ses divisions, et -tenait ses avant-postes au delà de la Sambre, le long de la forêt de -Beaumont qui nous cachait à sa vue. Ses deux autres divisions étaient -en arrière de Charleroy, communiquait par des patrouilles avec l'armée -anglaise chargée de couvrir le royaume des Pays-Bas. De Namur partait -une belle chaussée pavée, se rendant des provinces rhénanes en -Belgique, et conduisant à Bruxelles par Sombreffe, les Quatre-Bras, -Genappe, Mont-Saint-Jean, Waterloo. (Voir la carte nº 65.) Elle -formait par conséquent la communication la plus importante pour les -alliés, puisque c'était sur un point quelconque de son développement -que Prussiens et Anglais devaient se réunir pour venir au secours les -uns des autres. Aussi s'étaient-ils promis d'y accourir s'ils étaient -menacés par cette frontière, car de Charleroy on n'avait que cinq ou -six lieues à faire pour atteindre cette grande chaussée de Namur à -Bruxelles. Prenait-on à gauche en sortant de Charleroy, on la joignait -aux Quatre-Bras, et on était sur la route de Bruxelles: prenait-on à -droite, on la joignait à Sombreffe, et on était sur la direction de -Namur et de Liége. C'est par ce motif que les Prussiens avaient deux -des divisions de Ziethen à Charleroy, les autres à Fleurus et à -Sombreffe. - -[En marge: Composition, force, et emplacement de l'armée anglaise.] - -Le duc de Wellington disposait de cent mille hommes, Anglais, -Hanovriens, Hollando-Belges, Brunswickois, sujets de Nassau. Les -Anglais étaient de vieux soldats, éprouvés par vingt ans de guerre, et -justement enorgueillis de leurs succès en Espagne. Ce qu'il y avait de -meilleur dans l'armée britannique après les Anglais c'était la légion -allemande, composée des débris de l'ancienne armée hanovrienne, -recrutée avec des Allemands et fort aguerrie. Les Hollando-Belges, les -Hanovriens proprement dits, les Brunswickois, le corps de Nassau, -avaient été levés en 1813 et 1814, à la suite du soulèvement européen -contre nous, les uns organisés en troupes de ligne, les autres en -milices volontaires. Les troupes de ligne avaient plus de consistance -que les milices, mais les unes et les autres étaient animées de -passions vives contre la France, confiantes dans le chef qui les -commandait, et habilement mêlées aux troupes anglaises de manière à -participer à leur solidité. Dans cette masse les Anglais comptaient -pour 38 mille hommes, les soldats de la légion allemande pour 7 à 8 -mille, les Hanovriens pour 15 mille, les Hollando-Belges pour 25 -mille, les Brunswickois pour 6 mille, les sujets de Nassau, -naturellement fort attachés à la maison de Nassau-Orange, pour 7 -mille. - -[En marge: Résolution des généraux ennemis d'attendre l'arrivée de la -grande colonne de l'Est.] - -[En marge: Précautions prises pour le cas de la subite apparition des -Français vers Charleroy.] - -Le duc de Wellington, ainsi qu'on l'a vu au précédent volume, s'était -attaché à persuader à Blucher qu'il fallait attendre que la seconde -colonne d'invasion, composée des Russes, des Autrichiens, des -Bavarois, des Wurtembergeois, etc., laquelle arrivait par l'Est, fût -parvenue à la même distance de Paris que la colonne qui entrait par le -Nord, avant d'agir offensivement. Afin de tuer le temps et de -satisfaire l'ardeur des Prussiens, le duc de Wellington avait consenti -à entreprendre quelques siéges, et des parcs d'artillerie avaient été -préparés dans cette intention. Mais en attendant on n'avait pris que -de médiocres précautions pour se garantir contre une brusque -apparition des Français. Le duc de Wellington, dont la perspicacité -était ici en défaut, n'avait songé qu'à se préserver d'une attaque le -long de la mer, ce qui pourtant n'était guère à craindre, car Napoléon -l'eût-il coupé d'Anvers, ne l'eût certainement pas coupé d'Amsterdam, -et ne lui eût dès lors pas enlevé sa base d'opération, tandis qu'il -avait grand intérêt à le séparer de Blucher, et à se jeter entre les -Anglais et les Prussiens pour les battre les uns après les autres. De -ce dernier danger, de beaucoup le plus réel, le duc de Wellington et -Blucher n'avaient rien entrevu. Seulement, instruits par les leçons de -Napoléon à se tenir bien serrés les uns aux autres, ils s'étaient -promis de se réunir sur la chaussée de Namur à Bruxelles en cas -d'attaque vers Charleroy, et d'y accourir le plus vite possible, les -uns de Bruxelles, les autres de Namur et de Liége. Le duc de -Wellington avait fait trois parts de son armée: l'une formant sa -droite sous le brave et excellent général Hill, s'étendait d'Oudenarde -à Ath; l'autre sous le brillant prince d'Orange, d'Ath à Nivelles, pas -loin de Charleroy et de la Sambre (voir la carte nº 65); la troisième -était en réserve à Bruxelles. Le duc de Wellington par cette -distribution avait voulu se mettre en mesure de se concentrer, ou sur -sa droite en cas d'attaque vers la mer, ou sur sa gauche en cas qu'il -fallût se porter au secours des Prussiens. Mais même dans cette double -intention, ses corps étaient trop dispersés, car il fallait au moins -deux ou trois jours pour qu'ils fussent réunis sur leur droite ou sur -leur gauche. Quoi qu'il en soit, en cas d'une attaque vers Charleroy, -contre les Anglais ou les Prussiens, le point de ralliement avait été -fixé sur la chaussée de Namur à Bruxelles, et c'est pour garantir -cette chaussée que le corps prussien de Ziethen avait été distribué -comme nous venons de le dire, deux divisions à Charleroy sur la -Sambre, deux autres en arrière entre Fleurus et Sombreffe. - -[En marge: Le moment de l'approche des Français complétement ignoré.] - -[En marge: Plan de Napoléon, et son ordre de mouvement pour la nuit du -14 au 15.] - -Le 14 juin au soir on ne soupçonnait rien ou presque rien aux -quartiers généraux de Bruxelles et de Namur des desseins des Français: -on savait seulement qu'il y avait du mouvement sur la frontière, sans -soupçonner le but et la gravité de ce mouvement. C'était donc une -grande et merveilleuse opération que d'avoir rassemblé ainsi à quatre -ou cinq lieues de l'ennemi une armée de 124 mille hommes, venant de -distances telles que Lille, Metz et Paris, sans que les deux généraux -anglais et prussien s'en doutassent, et l'histoire de la guerre ne -présente pas que nous sachions un phénomène de ce genre. Napoléon -n'était pas homme à perdre le fruit de ce premier succès, en ne se -hâtant pas assez d'en profiter. Il résolut d'entrer en action dans la -nuit même du 14 au 15, de se porter brusquement sur Charleroy, -d'enlever par surprise cette place probablement mal gardée, d'y -franchir la Sambre, et de tomber tout à coup sur la chaussée de Namur -à Bruxelles, certain que si rapprochés que fussent les Prussiens et -les Anglais, il les trouverait faiblement reliés à leur point de -jonction, et parviendrait à s'établir entre eux avec la masse de ses -forces. Il avait prescrit les plus minutieuses précautions pour que -dans les bivouacs on se rendît aussi peu apparent que possible, qu'on -se couvrît des bois, des mouvements de terrain assez fréquents sur -cette frontière, qu'on cachât ses feux, et qu'on ne laissât passer ni -un voyageur, ni un paysan, afin de retarder le plus qu'il se pourrait -la nouvelle positive de notre approche. Quant à la nouvelle vague elle -était certainement répandue, et celle-là, comme l'expérience le -prouve, provoque rarement de la part d'un ennemi menacé des -déterminations suffisantes. - -Napoléon donna le 14 au soir les ordres qui suivent. À trois heures du -matin toutes nos têtes de colonnes devaient être en marche de manière -à se trouver vers neuf ou dix heures sur la Sambre. À gauche, le -général Reille avec le 2e corps devait se porter de Leers-Fosteau à -Marchiennes, s'emparer du pont de Marchiennes situé à une demi-lieue -au-dessus de Charleroy, y passer la Sambre, et se mettre en mesure -d'exécuter les instructions ultérieures du quartier général. Le comte -d'Erlon avec le 1er corps, partant de deux lieues en arrière de -Solre-sur-Sambre, devait deux heures après le général Reille entrer à -Marchiennes, et y prendre position derrière lui. Au centre, le général -Vandamme partant des environs de Beaumont avec le 3e corps, avait -l'ordre formel de se trouver entre neuf et dix heures du matin devant -Charleroy. Avec lui devait marcher le général Rogniat, suivi des -troupes du génie et des marins de la garde, afin d'enlever le pont et -la porte de Charleroy. Le général Pajol était chargé d'escorter -Rogniat avec la cavalerie légère de la réserve. Napoléon se proposait -de l'accompagner à la tête de quatre escadrons de la garde, pour tout -voir et tout diriger par lui-même. Il était prescrit au comte de Lobau -de partir avec le 6e corps une heure après le général Vandamme, afin -de laisser à celui-ci le temps de défiler à travers les bois. La garde -devait s'ébranler une heure après le comte de Lobau. Défense était -faite aux bagages de suivre les corps, et il ne leur était permis de -se mettre en marche qu'après que toutes les troupes auraient défilé. À -droite enfin le général Gérard, qui n'était encore qu'à Philippeville, -devait en partir à trois heures du matin, tomber brusquement sur le -Châtelet, à deux lieues au-dessous de Charleroy, y passer la Sambre, -s'établir sur la rive gauche, et attendre là les ordres du quartier -général. Ainsi, entre neuf et dix heures du matin, 124 mille hommes -allaient fondre sur tous les points de la Sambre, tant au-dessus -qu'au-dessous de Charleroy, et il était difficile qu'ainsi concentrés -sur un espace de deux lieues, ils ne parvinssent pas à percer la ligne -ennemie quelque forte qu'elle pût être. (Voir la carte nº 65.) - -[En marge: L'armée s'ébranle tout entière le 15 à trois heures du -matin, à l'exception du corps de Vandamme.] - -[En marge: Cause du retard de ce corps.] - -Le 15 juin à trois heures du matin, l'armée s'ébranla tout entière, -Vandamme excepté, qui cependant aurait dû être en mouvement le -premier. On n'était ni plus énergique, ni plus habile que le général -Vandamme, ni surtout plus dévoué à la cause sinon de l'Empire, du -moins de la Révolution française. Il était prêt à bien servir, mais il -ne s'était pas corrigé de ses défauts, qui étaient la violence et le -goût extrême du bien-être. On l'avait forcé de quitter Beaumont pour -céder la place au corps de Lobau, à la garde impériale et à -l'Empereur. Après avoir manifesté beaucoup d'humeur il était allé -s'établir sur la droite, et s'était logé de sa personne dans une -maison de campagne assez difficile à découvrir. Le maréchal Soult qui -possédait la plupart des qualités d'un chef d'état-major, sauf la -netteté d'esprit et l'expérience de ce service, n'avait pas, comme -Berthier, doublé et triplé l'expédition des ordres afin d'être assuré -de leur transmission. L'unique officier envoyé à Vandamme le chercha -longtemps, se cassa la jambe en le cherchant, et ne put remettre à un -autre le message dont il était porteur. Vandamme ne sut donc rien, et -resta paisiblement endormi dans ses bivouacs. Le général Rogniat étant -parvenu à le joindre, lui témoigna son étonnement de le trouver -immobile, et le prévint qu'il fallait se porter immédiatement sur -Charleroy. Vandamme assez mécontent du ton du général Rogniat, lui -répondit durement qu'on ne lui avait adressé aucune instruction du -quartier général, et que ce n'était pas d'un subalterne qu'il avait à -recevoir des ordres. Toutefois malgré cette réponse, Vandamme se mit -en devoir de marcher. Mais il fallait du temps pour éveiller, réunir, -et mettre en mouvement 17 mille hommes, et ce ne fut qu'entre cinq et -six heures du matin que le 3e corps put s'acheminer vers Charleroy. -Ayant à défiler par de petits chemins, à travers des bois épais, des -villages étroits et longs, Vandamme ne pouvait avancer bien -rapidement, et son retard de trois heures ralentit d'autant le corps -de Lobau et la garde qui devaient suivre la même route. Heureusement -le général Rogniat n'attendit point l'infanterie, et se trouvant assez -fort avec la cavalerie légère de Pajol, il s'élança sans hésiter sur -Charleroy. Napoléon, impatienté de rencontrer tant de troupes -attardées sur cette route, prit les devants avec les quatre escadrons -de la garde qui l'accompagnaient, et courut vers Charleroy de toute la -vitesse de ses chevaux. - -[En marge: Malgré le retard de Vandamme, Charleroy est enlevé.] - -Pendant ce temps Pajol battant la campagne avec ses escadrons, refoula -les avant-postes prussiens après leur avoir fait deux à trois cents -prisonniers. Rogniat qui le suivait avec quelques compagnies du génie -et les marins de la garde, se jeta brusquement sur le pont de -Charleroy, s'en saisit avant que l'ennemi pût le détruire, fit sauter -avec des pétards les portes de la ville, y pénétra, et fraya ainsi la -route à Pajol. Celui-ci traversa Charleroy au galop, et se mit à la -poursuite des Prussiens qui se repliaient en toute hâte. - -[En marge: Retraite des Prussiens vers les Quatre-Bras et Fleurus.] - -À quelques centaines de toises de Charleroy la route se bifurquait. -Par la gauche elle allait joindre aux Quatre-Bras, par la droite elle -allait joindre à Sombreffe, la grande chaussée de Namur à Bruxelles, -ont nous avons déjà parlé. (Voir la carte nº 65.) Les Prussiens, -voulant conserver cette chaussée par laquelle Blucher et Wellington -pouvaient se réunir, firent leur retraite sur les deux embranchements -qui venaient y aboutir, celui de Bruxelles et celui de Namur, mais en -plus grand nombre sur ce dernier. Pajol lança le colonel Clary avec le -1er de hussards sur la route de Bruxelles, et avec le reste de sa -cavalerie se dirigea sur la route de Namur, suivi de près par les -dragons d'Exelmans. - -[En marge: Mouvement des corps de Reille, d'Erlon et Gérard.] - -Tandis que ces événements se passaient sur la route de Beaumont à -Charleroy, le général Reille avec le 2e corps, parti de Leers-Fosteau -à trois heures du matin, avait rencontré les Prussiens à l'entrée du -bois de Montigny-le-Tilleul, les avait culbutés, et leur avait fait -trois à quatre cents prisonniers. Il s'était immédiatement porté sur -Marchiennes, en avait surpris le pont, et avait franchi la Sambre vers -onze heures du matin. Il s'était ensuite avancé jusqu'à Jumel et -Gosselies, dans la direction de Bruxelles, et s'y était arrêté pour -laisser respirer ses troupes, et y attendre les ordres du quartier -général. Le comte d'Erlon partant de plus loin avec le 1er corps, -n'avait pas encore atteint la Sambre. Sur la droite, le général Gérard -ayant été retenu par l'une de ses divisions, n'avait quitté -Philippeville qu'assez tard, et soit par cette raison, soit par celle -de la distance à parcourir, ne devait arriver au pont du Châtelet avec -le 4e corps que fort avant dans la journée. Mais ces divers retards -étaient sans importance, la Sambre étant franchie sur deux points, -Marchiennes et Charleroy, et Napoléon pouvant en quelques heures -porter 60 mille hommes entre les Anglais et les Prussiens, de manière -à rendre leur réunion impossible. - -[En marge: Arrivée de Napoléon à Charleroy; dispositions qu'il ordonne -pour s'interposer entre les Anglais et les Prussiens.] - -Napoléon suivant de près les généraux Rogniat et Pajol, avait traversé -Charleroy entre onze heures et midi, ne s'y était point arrêté, et -avait rejoint au plus vite sa cavalerie légère. Il s'était porté au -point où la route de Charleroy se bifurquant, jette un embranchement -sur Bruxelles, un autre sur Namur. Craignant que le colonel Clary ne -fût pas suffisant avec son régiment de hussards pour tenir tête aux -postes ennemis qui avaient pris la direction de Bruxelles, il -prescrivit au général Lefebvre-Desnoëttes, commandant la cavalerie -légère de la garde, d'appuyer le colonel Clary avec sa division, forte -de 2,500 cavaliers, et au général Duhesme, commandant l'infanterie de -la jeune garde, d'en détacher un régiment dès qu'elle arriverait, afin -d'appuyer Clary et Lefebvre-Desnoëttes. Il expédia en même temps -l'ordre à sa gauche, composée des généraux Reille et d'Erlon, de hâter -le pas, et de gagner Gosselies, pour accumuler ainsi de grandes forces -dans la direction de Bruxelles, par laquelle devaient se présenter les -Anglais. Le général Reille, comme on vient de le voir, ayant passé la -Sambre à Marchiennes, était en marche sur Jumel et Gosselies, et -pouvait déjà réunir sur ce point si essentiel 23 mille hommes -d'infanterie. - -Ces précautions prises sur la route de Bruxelles, Napoléon se -transporta sur la route de Namur où il devait avoir affaire aux -Prussiens, et où l'on pouvait les supposer déjà très-nombreux, leur -quartier général étant à Namur, c'est-à-dire à sept ou huit lieues, -tandis que le quartier général anglais, établi à Bruxelles, se -trouvait à quatorze. - -[En marge: Le corps de Ziethen s'arrête à Gilly pour couvrir la route -de Namur par Fleurus.] - -Des deux divisions du corps prussien de Ziethen qui occupaient -Charleroy, l'une, la division Steinmetz, s'était retirée sur la route -de Bruxelles, l'autre, la division Pirch II[2], sur la route de Namur -passant par Fleurus et Sombreffe. Celle-ci s'était arrêtée au village -de Gilly, qu'on rencontre à une lieue de Charleroy sur le chemin de -Fleurus. Pajol l'avait suivie avec la cavalerie légère, Exelmans avec -les dragons, et Grouchy lui-même commandant en chef la réserve de -cavalerie, était venu prendre le commandement des troupes réunies à -cette avant-garde. Le général Ziethen avait ordre en cas d'attaque de -disputer le terrain, de manière à ralentir notre marche, mais non pas -de manière à s'engager sérieusement. Voyant six mille chevaux à sa -poursuite, il avait évacué le village de Gilly, et s'était établi -derrière un gros ruisseau qui venant de l'abbaye de Soleilmont va -tomber dans la Sambre près du Châtelet. Placé sous ses ordres, le -général Pirch II avait barré le pont de ce ruisseau, disposé deux -bataillons en arrière du pont, et plusieurs autres à gauche et à -droite de la route, dans les bois de Trichehève et de Soleilmont. Il -résolut d'attendre les Français dans cette position, qui lui -permettait de leur opposer une assez longue résistance. De son côté le -maréchal Grouchy quoique ayant sous la main les deux divisions Pajol -et Exelmans, crut devoir s'arrêter, car des troupes à cheval ne -suffisaient pas pour forcer l'obstacle qu'il avait devant lui, et il -se serait exposé à perdre beaucoup d'hommes sans obtenir aucun -résultat. - -[Note 2: Il y avait dans l'armée prussienne deux généraux du nom de -Pirch: Pirch Ier et Pirch II. Pirch Ier commandait en chef le 2e corps -d'armée de Blucher; Pirch II commandait une division sous les ordres -de Ziethen, général en chef du 1er corps.] - -[En marge: Le plan de Napoléon est en voie de pleine réussite.] - -[En marge: D'après ce plan, Napoléon devait d'abord se jeter sur les -Prussiens, en barrant la route des Quatre-Bras, par laquelle les -Anglais pouvaient se présenter.] - -C'est dans cette situation que Napoléon trouva les choses en arrivant -à Gilly. Il prit bientôt son parti avec cette sûreté de jugement qui -ne l'abandonnait jamais à la guerre. On avait devant soi une chaîne de -coteaux boisés, dont le ruisseau de Soleilmont baignait le pied. Au -revers s'étendait la plaine de Fleurus, déjà célèbre par la bataille -qu'y avaient livrée les généraux Jourdan et Kléber, et dans laquelle -une rencontre avec les Prussiens était très-vraisemblable, puisque la -grande chaussée de Namur à Bruxelles la traversait tout entière. -Napoléon, qui désirait fort cette rencontre afin de battre les -Prussiens avant les Anglais, voulait s'assurer l'entrée de la plaine -de Fleurus, mais ne songeait nullement à occuper la plaine elle-même, -car il en aurait éloigné les Prussiens, ce qui aurait fait échouer ses -desseins. Jusqu'ici en effet tout se passait comme il l'avait prévu et -souhaité. Il avait pensé que les Anglais et les Prussiens, quelque -intérêt qu'ils eussent à se tenir fortement unis, laisseraient entre -eux un espace moins fortement occupé, sur lequel en appuyant avec -toute la force de son armée concentrée il pourrait pénétrer -victorieusement. Ce calcul profond se trouvait vérifié. La Sambre, si -heureusement enlevée à l'ennemi, laissait apercevoir le vide qui -séparait les Anglais des Prussiens. Il était aisé de reconnaître qu'on -avait les Anglais sur sa gauche dans la direction de Bruxelles, leurs -avant-postes à cinq ou six lieues, leur corps de bataille à douze ou -quatorze, et les Prussiens sur sa droite, dans la direction de Namur, -leurs avant-postes à une ou deux lieues, leur corps de bataille à -cinq ou six. Le but qu'on avait en cherchant à se placer entre eux -étant de les rencontrer séparément, il fallait faire deux choses, se -jeter tout de suite sur l'une des deux armées, et pendant qu'on se -battrait avec elle, opposer à la marche de l'autre un obstacle qui ne -lui permît pas de venir au secours de l'armée attaquée. Ces deux -objets étaient de toute évidence: mais sur laquelle des deux armées -fallait-il se jeter d'abord? Évidemment encore sur l'armée prussienne, -premièrement parce qu'elle était la plus rapprochée, et secondement -parce que si nous l'avions laissée sur notre droite, elle se serait -portée sur nos derrières, et nous aurait pris à revers, pendant que -nous aurions été occupés à lutter avec les Anglais. De plus, par -l'humeur entreprenante de son chef, il était probable qu'elle serait -impatiente de combattre, et profiterait de la proximité pour se -mesurer avec nous, tandis que les Anglais à cause de la distance, à -cause de leur lenteur naturelle, nous laisseraient le temps d'accabler -leurs alliés avant de les secourir. Mais de cette nécessité de choisir -les Prussiens pour nos premiers adversaires, il résultait forcément -qu'au lieu de les empêcher d'arriver dans la plaine de Fleurus, il -fallait plutôt leur en faciliter les moyens, car autrement ils -auraient exécuté un grand mouvement rétrograde, et seraient allés par -Wavre rejoindre les Anglais derrière Bruxelles. Or si les deux armées -alliées allaient opérer leur jonction au delà de Bruxelles, le plan de -Napoléon se trouvait déjoué, et sa position devenait des plus -dangereuses, car il ne pouvait trop s'enfoncer en Belgique, ayant -bientôt à revenir sur ses pas pour faire face à la colonne -envahissante de l'Est, et il ne pouvait combattre 220 mille hommes -avec 120 qu'à la condition de les combattre séparément. S'il les -trouvait réunis, il était contraint de repasser la frontière après un -plan de campagne manqué, et l'ascendant de sa supériorité manoeuvrière -perdu. Il ne fallait donc pas pousser plus loin que Fleurus dans la -direction de Namur, tandis qu'au contraire dans la direction de -Bruxelles il était indispensable d'occuper la position qui empêcherait -les Anglais d'arriver sur le champ de bataille où nous combattrions -les Prussiens. - -[En marge: Les Prussiens s'arrêtent un peu au delà de Gilly, derrière -le ruisseau de Soleilmont.] - -[En marge: Napoléon ordonne de les déloger, et se porte un instant sur -la route des Quatre-Bras, pour prescrire les précautions nécessaires -de ce côté.] - -[En marge: Importance capitale du point des Quatre-Bras.] - -[En marge: Napoléon rencontre Ney, qui arrivait de Paris, et lui donne -le commandement de sa gauche, en lui prescrivant d'occuper les -Quatre-Bras.] - -Le corps de Ziethen s'étant établi, comme nous venons de le dire, -derrière le pont de Soleilmont et dans les bois à gauche et à droite -de la route, il fallait nécessairement le déloger pour être maîtres du -débouché de la plaine de Fleurus, et ne pas faire un pas au delà. -Napoléon ordonna donc à Grouchy de forcer le ruisseau dès qu'il aurait -de l'infanterie, de fouiller ensuite les bois, et de pousser ses -reconnaissances seulement jusqu'à Fleurus. Ces ordres donnés, il -rebroussa chemin au galop pour veiller de nouveau à ce qui pouvait -survenir du côté de Bruxelles. Il fit dire à Vandamme qui n'avait pu -atteindre Charleroy qu'à midi, et avait mis deux heures à traverser -les rues étroites de cette ville, de se hâter, d'abord pour laisser le -passage libre à Lobau et à la garde, et ensuite pour aller appuyer -Grouchy. On était au 15 juin: la chaleur était étouffante, les troupes -avaient déjà fait les unes cinq lieues, les autres six ou sept; mais -leur ardeur n'était pas diminuée, et elles marchaient avec -empressement dans toutes les directions qui leur étaient indiquées. -Après avoir pressé la marche de Vandamme, Napoléon dépassant le point -où la route de Charleroy se bifurque, se porta un peu en avant sur -l'embranchement de Bruxelles. Cet embranchement, avons-nous dit, -rencontrait aux Quatre-Bras la grande chaussée de Namur à Bruxelles, -formant la communication entre les deux armées alliées. La possession -des Quatre-Bras était donc de la plus extrême importance, car c'était -tout à la fois le point par lequel l'armée anglaise pouvait se relier -aux Prussiens, et celui par lequel elle pouvait opérer sa propre -concentration. On a vu en effet que le duc de Wellington ayant établi -sa réserve à Bruxelles, avait rangé en avant et en un demi-cercle le -gros de son armée, qu'ainsi le général Hill s'étendait d'Oudenarde à -Ath, le prince d'Orange d'Ath à Nivelles. Nivelles était par -conséquent le point par lequel les Anglais pouvaient réunir leur -droite à leur gauche: en outre, de Nivelles même une route pavée les -conduisait par un trajet fort court aux Quatre-Bras, où ils devaient -trouver leur réserve arrivant de Bruxelles, de façon que les -Quatre-Bras, ainsi nommés à cause des routes qui s'y croisent, étaient -à la fois le point de ralliement des Anglais avec les Prussiens, et -celui des Anglais entre eux. Aucun point de ce vaste théâtre -d'opérations n'avait donc une égale importance. Or le prix qu'il avait -pour les alliés il l'avait naturellement pour nous, et Napoléon devait -tenir comme à la condition essentielle de son plan de campagne que les -Quatre-Bras fussent invinciblement occupés, pour que les Anglais ne -pussent, à moins de détours longs et difficiles, ni se réunir entre -eux, ni se réunir aux Prussiens. C'est par ce motif que Napoléon, à -peine Charleroy enlevé, avait lancé dans la direction des Quatre-Bras, -d'abord le colonel Clary avec un régiment de hussards, puis -Lefebvre-Desnoëttes avec la cavalerie légère de la garde, puis un des -régiments d'infanterie de la jeune garde, et enfin les corps de Reille -et d'Erlon, forts de plus de 40 mille hommes d'infanterie et de 3 -mille chevaux, tout cela pour contenir les Anglais, pendant qu'il -combattrait les Prussiens avec quatre-vingt mille hommes. Tandis qu'il -était de sa personne un peu en avant du point de bifurcation, pressant -tant qu'il pouvait la marche des troupes, il aperçut le maréchal Ney -qui arrivait en toute hâte suivi d'un seul aide de camp, le colonel -Heymès. Napoléon, comme on doit s'en souvenir, lui avait donné après -le 20 mars une mission sur la frontière, pour diminuer l'embarras de -sa position en l'éloignant de Paris, et cette mission terminée l'avait -laissé dans ses terres, d'où le maréchal n'était revenu que pour la -cérémonie du Champ de Mai. Napoléon même, comme on doit encore s'en -souvenir, lui en avait témoigné quelque humeur le jour de la -cérémonie. Tenant cependant à se servir de la grande énergie du -maréchal, il lui avait fait dire en quittant Paris de venir le joindre -au plus vite s'il voulait assister à la première bataille. Ney averti -si tard n'avait eu que le temps de prendre avec lui son aide de camp -Heymès, et était parti pour Maubeuge sans équipage de guerre. N'ayant -pas même de chevaux, il avait été réduit à emprunter ceux du maréchal -Mortier, resté malade à Maubeuge. Il arrivait donc ne sachant rien de -l'état des choses, ne connaissant ni le rôle qui lui était réservé, ni -les troupes qu'il allait commander, livré à cette agitation fébrile -qui suit le mécontentement de soi et des autres, n'ayant pas dès lors -tout le calme d'esprit désirable dans les situations difficiles, bien -que sa prodigieuse énergie n'eût jamais été plus grande qu'en ce -moment. Napoléon, après avoir souhaité la bienvenue au maréchal, lui -dit qu'il lui confiait la gauche de l'armée, composée du 2e et du 1er -corps (généraux Reille et d'Erlon), des divisions de cavalerie -attachées à ces corps, de la cavalerie légère de la garde qu'il lui -prêtait pour la journée, avec recommandation de la ménager, le tout -comprenant au moins 45 mille hommes de toutes armes. Napoléon ajouta -qu'il fallait avec ces forces, transportées actuellement au delà de la -Sambre, et rendues en partie à Gosselies, pousser vivement l'ennemi -l'épée dans les reins, et s'établir aux Quatre-Bras, clef de toute la -position.--Connaissez-vous les Quatre-Bras? dit Napoléon au -maréchal.--Comment, répondit Ney, ne les connaîtrais-je pas? j'ai fait -la guerre ici dans ma jeunesse, et je me souviens que c'est le noeud -de tous les chemins.--Partez donc, lui répliqua Napoléon, et -emparez-vous de ce poste, par lequel les Anglais peuvent se rejoindre -aux Prussiens. Éclairez-vous par un détachement vers Fleurus[3].--Ney -partit plein d'ardeur, et en apparence disposé à ne pas perdre de -temps. Il était environ quatre heures et demie. - -[Note 3: Je dois prévenir le lecteur que l'assertion de Napoléon -adoptée dans ce récit est l'une de celles qui ont été contestées dans -la longue et vive polémique dont la campagne de 1815 a été le sujet. -On trouvera la vérité de cette assertion longuement discutée dans une -note page 47.] - -[En marge: Napoléon se reporte vers Gilly, et ordonne l'attaque -immédiate du poste occupé par les Prussiens.] - -Napoléon, après avoir expédié le maréchal Ney sur les Quatre-Bras, se -reporta vers Gilly, où il avait laissé Grouchy, Pajol, Exelmans, -attendant l'infanterie de Vandamme pour attaquer l'arrière-garde des -Prussiens. Il n'avait, comme nous l'avons dit, d'autre intérêt de ce -côté que d'occuper le débouché de la plaine de Fleurus, afin de -pouvoir y livrer bataille aux Prussiens le lendemain, et il se serait -bien gardé de les pousser au delà, car en leur ôtant le jour même la -grande chaussée de Namur à Bruxelles, il les eût forcés d'aller -chercher derrière Bruxelles le point de ralliement avec les Anglais, -ce qui aurait ruiné tous ses desseins. Il n'avait donc aucune autre -intention que celle de passer le ruisseau de Soleilmont, et d'occuper -le revers des coteaux boisés qui enceignent la plaine de Fleurus. -Vandamme était enfin arrivé avec son infanterie, et il était venu se -ranger derrière la cavalerie de Grouchy. Mais ni lui, ni Grouchy, ni -Pajol, ni Exelmans, ne voulaient attaquer avant que Napoléon fût -présent. Ils étaient disposés à croire que l'armée prussienne se -trouvait tout entière derrière le ruisseau de Soleilmont. -Effectivement on aurait pu le supposer à en juger d'après les simples -apparences. Le général Pirch II, renforcé par quelques bataillons de -la division Jagow, avait rempli de troupes les bois à droite et à -gauche de la route, barré le pont, et derrière le pont rangé plusieurs -bataillons en colonnes serrées. Dans l'impossibilité de voir à travers -l'épaisseur des bois et au delà de la chaîne des coteaux, on avait le -champ libre pour toutes les suppositions, et l'imagination, qui joue -un grand rôle à la guerre, pouvait se figurer l'armée prussienne -réunie tout entière derrière ce rideau. Mais la puissante raison de -Napoléon, plus puissante encore que son imagination, lui montrait dans -tout ce qu'il avait sous les yeux un ennemi surpris, qui n'avait pas -eu le temps de concentrer ses forces. Le lendemain il en devait être -autrement, mais pour le moment Napoléon était convaincu de n'avoir -qu'une ou deux divisions devant lui, et il regardait comme l'affaire -d'un coup de main de les déloger du poste qu'elles occupaient. Il -ordonna donc d'attaquer immédiatement les Prussiens et de leur enlever -la position qu'ils montraient l'intention de défendre. - -[En marge: Combat dit de Gilly, livré au bord du ruisseau de -Soleilmont.] - -[En marge: Défaite des Prussiens, et mort du général français Letort.] - -Le ruisseau qui nous séparait d'eux venant de l'abbaye de Soleilmont -qu'on apercevait à notre gauche, passait devant nous sous un -très-petit pont, et allait vers notre droite se perdre dans la Sambre, -près du Châtelet. Le maréchal Grouchy dirigea vers la droite les -dragons d'Exelmans, et leur ordonna de franchir le ruisseau à gué, -afin de tourner la position de l'ennemi. En même temps trois colonnes -d'infanterie, une de jeune garde, et deux du corps de Vandamme, -s'ébranlèrent pour enlever le pont. Les Prussiens menacés d'une double -attaque de front et de flanc, se hâtèrent de battre en retraite, leurs -instructions portant qu'il fallait ralentir les Français en évitant -tout engagement sérieux avec eux. On franchit donc le ruisseau presque -sans difficulté, mais Napoléon vit alors avec dépit l'infanterie -prussienne prête à lui échapper. Dans son impatience de l'atteindre, -il jeta sur elle les quatre escadrons de la garde actuellement de -service auprès de lui. Le général Letort s'élança sur les Prussiens à -la tête de ces quatre escadrons, les joignit au moment où ils se -formaient en carrés dans une éclaircie du bois, enfonça l'un de ces -carrés, le sabra presque en entier, et se jeta sur un second qu'il -rompit également. Courant sur un troisième, il tomba malheureusement -sous les balles ennemies. Les Prussiens laissèrent dans nos mains -quelques centaines de morts et de blessés, plus trois ou quatre cents -prisonniers, mais nous payâmes cher cet avantage par la perte du -général Letort. C'était l'un de nos officiers de cavalerie les plus -intelligents, les plus braves et les plus entraînants. Napoléon lui -accorda de justes regrets, et lui a consacré à Sainte-Hélène quelques -lignes faites pour l'immortaliser. - -Les dragons d'Exelmans achevant le détour qu'ils étaient chargés -d'exécuter sur notre droite, menèrent battant les Prussiens de Pirch -et de Jagow, et ne s'arrêtèrent qu'à la lisière des bois. Une -avant-garde s'avança seulement jusqu'à Fleurus[4]. - -[Note 4: le maréchal Grouchy, dans l'un de ses écrits, s'est plaint de -ce que Vandamme n'avait pas voulu aller plus loin pendant cette -soirée; mais Napoléon, en donnant à Sainte-Hélène, dans la réfutation -de l'ouvrage du général Rogniat, ses motifs de s'arrêter à cette -limite, a complétement justifié le général Vandamme.] - -Ce résultat obtenu, Napoléon rentra à Charleroy pour avoir des -nouvelles de ce qui se passait à son aile gauche et sur ses derrières. -Il n'avait pas entendu le canon de Ney, et il en était surpris. Il sut -bientôt le motif de cette inaction. - -[En marge: Événements aux Quatre-Bras.] - -[En marge: Forces dont Ney disposait aux Quatre-Bras le 15 au soir.] - -Ney en le quittant avait rencontré aux environs de Gosselies le -général Reille avec les quatre divisions du 2e corps, lesquelles après -avoir passé la Sambre à Marchiennes, n'avaient cessé de marcher dans -la direction des Quatre-Bras. Ces quatre divisions comptant plus de 20 -mille hommes d'infanterie, et s'étendant sur un espace d'une lieue, -étaient précédées par la cavalerie légère de Piré attachée au 2e -corps, et par celle de Lefebvre-Desnoëttes détachée de la garde -impériale. Ces deux divisions de cavalerie comprenaient ensemble 4,500 -chevaux. Ney avait donc en ce moment plus de vingt-cinq mille hommes -sous la main. À leur aspect la division de Steinmetz, craignant d'être -coupée de l'armée prussienne si elle persistait à couvrir la route de -Bruxelles, regagna par un détour la route de Namur, et découvrit ainsi -les Quatre-Bras. Ney à qui Napoléon avait recommandé de s'éclairer -vers Fleurus, détacha la division Girard pour observer la division -Steinmetz, et ensuite prenant la division Bachelu d'environ 4,500 -hommes d'infanterie, avec les 4,500 chevaux de Piré et de -Lefebvre-Desnoëttes, se porta en avant à la tête de ces 9 mille -hommes. Laissant derrière lui les divisions d'infanterie Foy et Jérôme -fortes d'environ 12 mille hommes, et de plus les 20 mille hommes de -d'Erlon, il n'avait certes rien à craindre. De Gosselies aux -Quatre-Bras il y a environ trois lieues métriques, qu'on peut -franchir en moins de deux heures et demie si on a quelque hâte -d'arriver. Les soldats de Reille avaient déjà fait, il est vrai, sept -lieues métriques, mais partis à trois heures du matin ils avaient eu -quatorze heures pour exécuter ce trajet, et s'étaient reposés plus -d'une fois. Ils pouvaient par conséquent ajouter trois lieues aux -fatigues de la journée, sans qu'il y eût abus de leurs forces. Ney -avait donc le moyen de tenir la parole donnée à Napoléon, et de -s'emparer des Quatre-Bras, mais tout à coup, pendant qu'il était en -marche, il entendit le canon de Vandamme, qui retentissait le long du -ruisseau de Soleilmont vers six heures, et conçut de vives -inquiétudes. Il craignit que Napoléon n'eût sur les bras toute l'armée -prussienne, et si Napoléon l'avait sur les bras, il devait l'avoir à -dos. Il commença donc à hésiter, et à délibérer sans agir. - -[En marge: Ney en entendant le canon de Vandamme, craint d'avoir -l'armée prussienne à dos, tandis qu'il a sur son front tout ou partie -de l'armée anglaise, et il s'arrête à Frasnes.] - -Aux inquiétudes que lui inspira le canon qu'il venait d'entendre, -vinrent bientôt s'en ajouter d'autres. En approchant de Frasnes qui -n'est pas loin des Quatre-Bras, il aperçut une masse d'infanterie -qu'il supposa anglaise, bien qu'elle n'en portât pas l'uniforme, mais -qu'il jugea telle parce qu'elle venait du côté des Anglais. Il -raisonna comme raisonnaient tout à l'heure à Gilly Vandamme, Grouchy, -Pajol, Exelmans, qui croyaient avoir affaire à l'armée prussienne tout -entière, et il se dit qu'il pourrait bien avoir devant lui -l'avant-garde de lord Wellington, laquelle disparaissant comme un -rideau subitement replié, découvrirait bientôt l'armée anglaise -elle-même. Ney, malgré sa bravoure, devenu très-hésitant, comme la -plupart de nos généraux, fut atteint de la double crainte de ce qu'il -pouvait avoir sur son front et sur ses derrières. Il s'arrêta devant -la route ouverte des Quatre-Bras, c'est-à-dire devant la fortune de la -France, qui était là, et qu'il eût, en étendant la main, -infailliblement saisie! - -[En marge: Déplorable erreur de Ney, et nullité des forces qu'il avait -devant lui.] - -Qu'avait-il en ce moment devant lui? Exactement ce qu'il voyait, et -rien de plus. En effet le duc de Wellington resté à Bruxelles, et -n'ayant recueilli le matin que des avis vagues, n'avait encore rien -ordonné. Mais le prince de Saxe-Weimar, appartenant à la division -Perponcher, l'une de celles qui composaient le corps du prince -d'Orange, avait suppléé aux instructions qu'il n'avait pas reçues, et -par une inspiration de simple bon sens s'était porté de Nivelles aux -Quatre-Bras, avec quatre mille soldats de Nassau. Le maréchal Ney -s'était donc arrêté devant quatre mille hommes d'infanterie médiocre, -tandis qu'il en avait 4,500 d'infanterie excellente, sans compter -4,500 de cavalerie, de la première qualité. Assurément s'il avait fait -un pas de plus, il eût balayé le détachement ennemi en un clin d'oeil. - -À la vérité Ney pouvait craindre d'avoir affaire à plus de quatre -mille hommes, mais il allait en réunir vingt mille par l'arrivée des -autres divisions du général Reille, et il fallait bien mal calculer -pour croire que l'armée anglaise, surprise à dix ou onze heures du -matin, eût déjà reçu de Bruxelles des ordres de concentration, et, si -elle les avait reçus, les eût déjà exécutés. En tout cas avec 4,500 -chevaux, comment ne pas s'assurer de ce qu'on avait devant soi? Une -charge de cavalerie, dût-elle être ramenée, aurait suffi pour -éclaircir le mystère. Ney, qui le lendemain et le surlendemain fut -encore une fois le plus héroïque des hommes, n'était plus cet -audacieux général qui à Iéna, à Eylau, nous avait engagés dans des -batailles sanglantes pour s'être trop témérairement avancé. Il n'est -pas rare, hélas! qu'on devienne timide pour avoir été jadis trop -hardi. Ney ne poussa donc pas au delà de Frasnes, situé à une lieue -des Quatre-Bras, y laissa la division Bachelu avec la cavalerie Piré -et Lefebvre-Desnoëttes, et revint à Charleroy pour y faire connaître à -l'Empereur ce qui s'était passé. - -[En marge: Napoléon passe une partie de la nuit avec le maréchal Ney, -et ne lui adresse pas de reproches pour une faute aisément réparable, -car il était temps encore le lendemain matin 16 d'occuper les -Quatre-Bras.] - -Napoléon qui était monté à cheval à trois heures du matin et n'en -était descendu qu'à neuf heures du soir, qui par conséquent y était -resté dix-huit heures (bien que cet exercice lui fût rendu pénible par -une indisposition dont il souffrait en ce moment), avait enfin pris -quelques minutes de repos, et jeté sur un lit, écoutait des rapports, -expédiait des ordres. Debout de nouveau à minuit, il reçut Ney qui -vint lui raconter ce qu'il avait fait, et lui exposer les motifs de -ses hésitations. Napoléon s'emportait quelquefois, quand tout allait -bien, mais il était d'une douceur parfaite dans les situations -délicates et graves, ne voulant pas lui-même agiter les hommes que les -circonstances agitaient déjà suffisamment. Il n'adressa donc pas de -reproches au maréchal, bien que l'inexécution des ordres qu'il lui -avait donnés fût infiniment regrettable[5]. Jusqu'ici d'ailleurs, -tout était facile à réparer, et dans son ensemble la journée avait -suffisamment réussi. Napoléon amenant de cent lieues de distance les -124 mille hommes qui composaient son armée, était parvenu à surprendre -les Prussiens et les Anglais, et à prendre position entre eux de -manière à les forcer de combattre séparément. Ce résultat était -incontestable, car il avait sur sa droite, et tout près de lui, les -Prussiens dans la direction de Namur, et sur sa gauche, mais beaucoup -plus loin, les Anglais dans la direction de Bruxelles. Il était donc -assuré, après que ses troupes auraient eu la nuit pour se reposer, -d'avoir le lendemain une rencontre avec les Prussiens, bien avant que -les Anglais pussent venir à leur aide, et de combattre ainsi chaque -armée l'une après l'autre. Il eût mieux valu sans doute que Ney eût -déjà occupé les Quatre-Bras, pour mettre les Anglais dans -l'impossibilité absolue de secourir les Prussiens, mais ce qui ne -s'était pas fait le soir du 15, pouvait se faire le matin du 16, -pendant que Napoléon serait aux prises avec les Prussiens, et -s'achever même assez tôt pour que Ney pût l'aider de quelques -détachements, surtout Napoléon et Ney devant être adossés l'un à -l'autre pendant qu'ils combattraient chacun de son côté. On peut par -conséquent affirmer que tout avait réussi, puisque malgré les -hésitations de Ney, nous étions en masse entre les Prussiens et les -Anglais, les Prussiens surpris dans un état de demi-concentration, les -Anglais dans un état de dispersion complète. En tout cas s'il manquait -quelque chose à la journée, c'était la faute de Ney, car de cinq à -huit heures il aurait eu le temps d'occuper les Quatre-Bras avec les -20 mille hommes de Reille que les 20 mille de d'Erlon allaient -appuyer. Du reste Napoléon content du résultat total, sans chercher -des torts où il n'y avait pas grand intérêt à en trouver, traita le -maréchal amicalement, le renvoya à Gosselies vers deux heures du -matin, s'appliquant toujours à lui faire sentir l'importance des -Quatre-Bras, et lui promettant des ordres précis dès qu'il aurait reçu -et comparé les rapports de ses lieutenants. Il se jeta ensuite sur un -lit pour prendre deux ou trois heures de repos, pendant que ses -troupes en prenaient sept ou huit qui leur étaient indispensables -après le trajet qu'elles avaient exécuté dans la journée, et avant les -combats qu'elles allaient livrer le lendemain. - -[Note 5: C'est le cas d'examiner ici les diverses assertions dont les -ordres donnés verbalement à Ney dans l'après-midi du 15 ont été -l'occasion. Nous allons donc le faire aussi brièvement que possible, -pour l'édification de ceux qui ne craignent pas les longueurs de la -critique historique. D'abord, le colonel Heymès, aide de camp du -maréchal Ney, dans un récit sincère, mais consacré à prouver que le -maréchal n'avait pas commis une seule faute pendant ces tristes -journées, a prétendu que Napoléon n'avait témoigné au maréchal aucun -mécontentement dans la soirée du 15, qu'il soupa même avec lui et le -traita fort amicalement. Après avoir consulté beaucoup de témoins -oculaires, nous croyons cette assertion exacte. La faute du maréchal -était en ce moment si réparable, que Napoléon qui avait grand besoin -de lui, se serait gardé de le blesser sans de graves motifs. Le -mécontentement fut beaucoup plus sérieux le lendemain, et témoigné -très-franchement, comme on le verra tout à l'heure. Nous croyons donc -qu'en parlant des reproches adressés à Ney, on a transposé les faits, -et placé la veille ce qui n'eut lieu que le lendemain. Mais il y a une -question infiniment plus importante, c'est celle de savoir si Napoléon -était fondé à adresser des reproches à Ney, et si effectivement il lui -avait enjoint d'une manière précise d'occuper les Quatre-Bras. On l'a -nié, et on a prétendu que Napoléon, en donnant à Ney l'ordre de -pousser vivement l'ennemi sur la route de Bruxelles, n'avait pas fait -mention des Quatre-Bras. Quant à moi, je crois absolument le -contraire, et je vais fournir de cette opinion des preuves qui me -semblent décisives. - -Il y a deux fondements de toute bonne critique historique, les -témoignages et la vraisemblance. Je vais examiner si ces deux espèces -de preuves existent en faveur de la version que j'ai adoptée. - -En fait de témoignage direct, il n'y a que celui de Napoléon, et aucun -contre. - -Napoléon a écrit deux relations de la campagne de 1815, l'une vive, -spontanée, antérieure à toute discussion, dictée au général Gourgaud à -Sainte-Hélène, et publiée sous le nom de ce général; l'autre étudiée, -réfléchie, plus savante, plus fortement colorée, mais moins vraie à -mon avis, l'une et l'autre, du reste, admirables, et destinées à vivre -comme toutes les oeuvres de ce puissant génie. - -Dans les deux, Napoléon, racontant son colloque avec Ney, affirme, -comme la chose la plus naturelle du monde, qu'il désigna expressément -les Quatre-Bras, en recommandant au maréchal de s'y porter en toute -hâte. Dans la première relation, celle qui porte le nom du général -Gourgaud, il donne des détails si précis de ses paroles et des -réponses du maréchal Ney, lequel affirma qu'il connaissait ce lieu et -en savait l'importance, qu'il est à mon avis impossible de supposer -que Napoléon ait falsifié la vérité. Les prévenus ne mentent pas plus -impudemment devant le tribunal de police correctionnelle, qu'il -n'aurait menti devant la postérité, si son assertion était fausse. -Pour moi, je n'aime pas plus qu'un autre le joug que Napoléon a fait -peser sur la France, mais je me sens la double force d'aimer la -liberté et d'être juste envers un despote. Napoléon a dissimulé -souvent pendant son règne, quelquefois même il a trompé pour -l'accomplissement de ses entreprises; mais à Sainte-Hélène, ne -s'occupant que d'histoire, il est celui des contemporains qui a le -moins menti, parce qu'il est celui qui avait le plus de mémoire et le -plus d'orgueil, et qu'il comptait assez sur sa gloire pour ne pas la -fonder sur le décri de ses lieutenants. Je ne crois donc pas qu'il ait -altéré la vérité sur le point dont il s'agit, qui, du reste, à -l'époque où il a écrit n'était pas en contestation. Quant au maréchal -Ney, Napoléon à Sainte-Hélène connaissait ses malheurs, et il l'a -traité avec les plus nobles ménagements. - -Contre son témoignage y en a-t-il un seul? Pas un. Le maréchal Ney -a-t-il nié? Pas du tout. Il est vrai que lorsque l'héroïque maréchal a -expiré sous des balles françaises, aucune contestation ne s'était -élevée sur ce point, et qu'on n'avait controversé que sur la fameuse -charge de cavalerie exécutée par lui dans la journée de Waterloo. -Toujours est-il qu'on ne sait rien du maréchal qui puisse être opposé -au témoignage de Napoléon. - -Un témoin oculaire et auriculaire a existé toutefois, c'est le major -général, M. le maréchal Soult. Lui seul avait tout vu, tout entendu, -et pouvait déposer utilement. Pendant sa vie il avait souvent dit -qu'il avait le 15 juin, dans l'après-midi, entendu Napoléon prescrire -au maréchal Ney de se porter aux Quatre-Bras. M. le duc d'Elchingen, -fils du maréchal Ney, jeune général à jamais regrettable par ses -talents et ses nobles sentiments, mort depuis dans la campagne de -Crimée, avait pris à tâche de défendre en toutes choses la mémoire de -son père, mémoire certes assez glorieuse pour qu'on n'ait rien à faire -pour elle. Mais, de la part d'un fils, il était bien naturel et bien -honorable de la vouloir défendre même au delà du vrai. Le duc -d'Elchingen se rendit chez le maréchal Soult, et ce dernier, par un -sentiment que l'on comprend en présence d'un fils, ne parut pas se -souvenir que Napoléon eût donné au maréchal Ney, le 15 juin, l'ordre -de se porter aux Quatre-Bras. M. le duc d'Elchingen a rapporté son -entretien avec le maréchal Soult dans un écrit qu'il a publié sous le -titre de _Documents inédits sur la campagne de 1815_. Mais voici un -témoignage tout aussi respectable, et diamétralement contraire. M. le -général Berthezène, commandant une des divisions de Vandamme, raconte -dans ses Mémoires intéressants et véridiques, tome II, page 359, que -Napoléon, dans l'après-midi du 15, recommanda vivement au maréchal Ney -l'occupation bien précisée des Quatre-Bras, et qu'il tenait ce détail -du maréchal Soult, témoin oculaire du colloque de Ney avec Napoléon. -Lorsque le général Berthezène écrivait ces lignes, le maréchal Soult -vivait, et il aurait pu démentir cette assertion. - -Ainsi le témoignage du maréchal Soult se trouve rapporté -contradictoirement, et pour moi, si j'avais à choisir entre les deux -manières dont ce témoignage a été présenté, je croirais plutôt à celle -qui remonte à l'année 1818, c'est-à-dire à une époque fort rapprochée -des événements, et qui ne fut pas influencée par la présence d'un fils -sollicitant en quelque sorte pour la mémoire de son père. - -En négligeant donc un témoignage devenu incertain, il reste le -témoignage unique de Napoléon, donné spontanément, avant toute -discussion, et portant au plus haut degré le caractère de la -simplicité et de la véracité. - -Maintenant reste un genre de preuve, supérieur, selon moi, à tous les -témoignages humains, la vraisemblance. - -Pour que le 15, à quatre heures de l'après-midi, Napoléon n'eût pas -songé aux Quatre-Bras, et eût poussé Ney en avant, sans assigner un -but précis à sa marche, il aurait fallu tout simplement ou que -Napoléon n'eût pas regardé la carte, ou qu'il fût le plus inepte des -hommes, pas moins que cela. Je laisse au lecteur à juger si l'une ou -l'autre de ces deux suppositions est vraisemblable. - -De tous les généraux connus, celui qui passe pour avoir fait la plus -profonde étude de la carte, c'est Napoléon. Ceux qui ont vécu avec -lui, ou ceux qui ont lu ses ordres et sa correspondance, le savent. -Son travail sur la carte était prodigieux, et c'est ce qui a fait de -lui le premier des hommes de guerre dans les mouvements généraux qu'il -appelait la _partie sublime_ de l'art. Dans l'occasion présente en -particulier, il fallait qu'il eût bien profondément étudié la carte, -pour avoir choisi si juste ce point de Charleroy, par lequel il -pouvait s'introduire à travers les cantonnements de l'ennemi, et -s'interposer entre les deux armées alliées. Il avait choisi Charleroy, -parce que de ce point il tombait d'aplomb sur la grande chaussée de -Namur à Bruxelles, par laquelle les deux masses ennemies devaient se -rejoindre; il y tombait sur deux points: à Sombreffe, s'il prenait à -droite la direction de Namur, aux Quatre-Bras, s'il prenait à gauche -la direction de Bruxelles. À Sombreffe, il arrêtait les Prussiens; aux -Quatre-Bras, les Anglais. Aux Quatre-Bras il faisait plus, il -empêchait la portion de l'armée britannique qui occupait le front -d'Ath à Nivelles, de se réunir à celle qui formait la réserve à -Bruxelles. Les Quatre-Bras étaient donc bien plus importants que -Sombreffe, et tandis qu'il songeait à se porter à Sombreffe par -Fleurus, il n'aurait pas songé à se porter aux Quatre-Bras par -Frasnes! Mais ce n'est pas tout. Dans le moment il n'était pas pressé -d'arrêter les Prussiens, il était disposé au contraire à les laisser -déboucher pour les combattre tout de suite, tandis qu'à l'égard des -Anglais, il voulait à tout prix les contenir pour les empêcher de -venir au secours des Prussiens. Il regardait cette besogne comme -tellement plus importante, qu'il y envoyait ses principales forces -actuellement transportées au delà de la Sambre, c'est-à-dire Reille, -d'Erlon, Piré, Lefebvre-Desnoëttes, disposant de 45 mille hommes, et -il aurait formé cette masse, aurait mis le vigoureux Ney à sa tête, -uniquement pour les pousser vaguement en avant! Il lui aurait dit: -_Allez jusqu'à Frasnes_, Frasnes où on ne pouvait rien empêcher, et il -ne lui aurait pas dit: _Allez aux Quatre-Bras_, les Quatre-Bras qui -sont à une lieue de Frasnes, et où l'on pouvait empêcher les Anglais -de se réunir entre eux et de se réunir aux Prussiens! Vraiment c'est -supposer trop d'impossibilités, pour démontrer l'ineptie en cette -circonstance de l'un des plus grands capitaines connus! Le lendemain -matin, dans un ordre écrit, Napoléon précisait les Quatre-Bras de -manière à faire voir l'importance qu'il y attachait, et il n'aurait -pas connu cette importance la veille! Il se serait jeté sur Charleroy -qui était si bien choisi, par un pur hasard, et il n'aurait étudié que -dans la nuit la carte du pays, pour y faire à la fin de cette nuit la -découverte des Quatre-Bras! Ce sont là, je le répète, impossibilités -sur impossibilités, invraisemblances sur invraisemblances! Maintenant, -tandis que cet ignorant, ce paresseux, cet étourdi, se lançait à -travers les masses ennemies sans avoir même regardé la carte, le duc -de Wellington qui certainement n'étudiait pas la carte comme Napoléon -(ses plans le prouvent), ne songeait qu'aux Quatre-Bras! Ses -lieutenants, même les moins renommés, s'y portaient, comme on va le -voir, en toute hâte, sans même avoir encore reçu ses ordres! Napoléon -seul, l'aveugle Napoléon, qui le lendemain devait si bien ouvrir les -yeux, n'apercevait pas les Quatre-Bras, et dans une position si -difficile, si délicate, confiait au maréchal Ney les deux cinquièmes -de ses forces actuellement réunies, et le poussait en avant, en lui -donnant un ordre comme il n'en a jamais donné, c'est-à-dire un ordre -vague, ambigu, comme en donnent les généraux ineptes: _Marchez en -avant_, sans dire où, quand les Quatre-Bras étaient à une lieue! - -Croira qui voudra une telle supposition! Quant à moi, je ne veux point -violenter le lecteur, je lui laisse la liberté, qu'il prendra sans -moi, d'adopter l'une ou l'autre version; mais l'historien est juré, -et, la main sur la conscience, je déclare qu'à mes yeux il y a ici -certitude absolue en faveur de l'assertion que j'ai préférée. Personne -plus que moi ne porte d'intérêt à la victime sacrée immolée en 1815 à -des passions déplorables, mais la gloire de Ney, parce qu'il se sera -trompé en telle ou telle occasion, n'est aucunement diminuée à mes -yeux: ce que je cherche ici, c'est la vérité. C'est elle (je l'ai déjà -dit bien des fois, et je le répéterai sans cesse), c'est elle qu'il -faut chercher, trouver et dire, en la laissant ensuite devenir ce -qu'elle peut. La vérité est sainte, et aucune cause juste n'en peut -souffrir. La gloire militaire de Napoléon ne fait pas que son -despotisme en vaille mieux, et la liberté moins. Il s'agit de -prononcer entre lui et un de ses lieutenants en toute sincérité. -Quoiqu'on décide, Napoléon n'en sera pas moins grand, et Ney moins -héroïque.] - -[En marge: Distribution de l'armée française dans les deux directions -de Fleurus et des Quatre-Bras.] - -En ce moment l'armée française était répartie ainsi qu'il suit (voir -la carte nº 65): sur la droite Grouchy avec la cavalerie légère de -Pajol et les dragons d'Exelmans, passait la nuit dans les bois de -Lambusart, ayant une simple avant-garde à Fleurus; Vandamme -bivouaquait un peu en arrière, mais en avant de Gilly, après avoir -exécuté un trajet de sept à huit lieues par une forte chaleur. À -l'extrême droite Gérard avec le 4e corps s'était emparé du pont du -Châtelet, mais n'y était arrivé que fort tard, ayant eu à attendre -l'une de ses divisions à Philippeville, et de Philippeville au -Châtelet ayant eu à franchir une distance de sept lieues. Il se -trouvait sur la Sambre, moitié de son corps au delà, moitié en deçà. - -[En marge: La garde à cheval, le corps de Lobau, la réserve de -cavalerie, le grand parc, n'avaient pas encore passé la Sambre le 15 -au soir.] - -Au centre la garde à pied avait traversé la Sambre, mais la garde à -cheval, la grosse cavalerie de la réserve, le 6e corps (celui du comte -de Lobau), la réserve d'artillerie, le grand parc, les bagages, -n'avaient point eu le temps de traverser les ponts de Charleroy -encombrés d'hommes, de chevaux et de canons. C'était beaucoup -néanmoins qu'ils eussent déjà fait les uns six lieues, les autres -sept, malgré la chaleur, avec un immense matériel, et à travers -d'étroits défilés. Il leur suffisait au surplus de deux ou trois -heures le lendemain pour avoir franchi la Sambre. À gauche, sur la -route de Bruxelles, le maréchal Ney avait à Frasnes la division -d'infanterie Bachelu, la cavalerie de Piré et de Lefebvre-Desnoëttes, -en arrière, de Mellet à Gosselies, le reste du 2e corps, dont une -division, celle de Girard, avait été portée à Wagnelée, et enfin entre -Gosselies et Marchiennes, le comte d'Erlon avec le 1er corps tout -entier. Ce dernier s'étant mis au repos de bonne heure, pouvait entrer -en action le lendemain de grand matin. Dans cette position Napoléon -ayant à droite Grouchy, Pajol, Exelmans, Vandamme, Gérard, qui -comptaient environ 38 mille hommes, à gauche, Ney, Reille, d'Erlon, -Lefebvre-Desnoëttes, qui en comptaient 45 mille, au centre la garde, -Lobau, la grosse cavalerie, la réserve d'artillerie, les parcs, -s'élevant à environ 40 mille et n'ayant besoin que de deux ou trois -heures pour avoir franchi la Sambre, pouvait dès le matin se jeter -sur les Prussiens ou sur les Anglais, séparés les uns des autres par -la position qu'il avait prise, et choisir en pleine liberté, selon les -circonstances, l'adversaire auquel il voudrait s'attaquer dans la -journée. - -[En marge: Le général de Bourmont quitte l'armée le matin du 15.] - -[En marge: Fâcheux effet produit par cet événement.] - -Un événement fâcheux s'était passé au corps du général Gérard. Le -général de Bourmont avec son aide de camp le colonel Clouet, avait -pris une résolution fatale pour le reste de sa vie, celle de quitter -l'armée le 15 au matin, au moment où toutes nos colonnes -s'ébranlaient. Énergique à la guerre, doux, sensé dans la vie civile, -estimé dans l'armée impériale où il avait servi d'une manière -brillante, désiré des royalistes, ses anciens amis, auxquels il eût -apporté un beau nom militaire, et tandis qu'il était ainsi attiré par -l'un et l'autre parti, voyant les fautes de tous deux, les jugeant, -les condamnant, mais ayant de la peine à se décider entre eux, le -général de Bourmont avait d'abord refusé de prendre du service, bien -que ses goûts l'y portassent, et que la modicité de sa fortune lui en -fît une nécessité. Ayant enfin cédé au désir naturel de reprendre sa -carrière, et ayant obtenu, grâce au général Gérard, un commandement -conforme à son grade, il l'avait bientôt regretté en apprenant que la -Vendée s'insurgeait, et qu'on y sévissait avec rigueur contre ses -parents et ses amis. Assailli des reproches des royalistes, il avait -pris tout à coup la résolution de quitter l'armée pour se rendre à -Gand. Le soir du 14 il fit dire au général Hulot, le plus ancien de -ses commandants de brigade, qu'il s'absenterait le lendemain sans -ajouter pourquoi, lui transmit les instructions du général en chef -pour qu'il eût à s'y conformer, adressa au général Gérard son ami, son -garant, une lettre d'excuse, puis franchit les avant-postes ennemis en -déclarant qu'il allait rejoindre le roi Louis XVIII. Ce bruit répandu -tout de suite dans le 4e corps, y produisit une exaspération -extraordinaire, et loin d'y abattre les troupes, ne fit que les -exalter davantage. Seulement, elle y devint une nouvelle cause de -défiance envers les chefs, qui presque tous devenaient suspects dès -qu'ils n'étaient pas anciennement connus et aimés des soldats. Le -général de Bourmont parti le matin du 15, n'arriva au quartier général -prussien que vers le milieu du jour, lorsque notre entrée à Charleroy -avait déjà révélé au maréchal Blucher tout ce qu'il avait intérêt à -savoir. C'était donc de la part du général de Bourmont une grande -faute pour lui-même, sans utilité et sans honneur pour son parti, qui -devait triompher par d'autres moyens et par des causes plus générales. - -[En marge: Emploi de la journée du 15 par les généraux ennemis.] - -[En marge: Mouvements du maréchal Blucher.] - -Les chefs alliés n'avaient pas employé le temps aussi bien que -Napoléon. Le maréchal Blucher n'avait recueilli dans la journée du 14, -pendant que nous nous réunissions à Beaumont, que des avis vagues de -notre approche. Pourtant dans la soirée, ces avis avaient pris un peu -plus de consistance, et il avait ordonné à Bulow (4e corps) établi à -Liége, à Thielmann (3e corps) établi entre Dinant et Namur, de se -transporter à Namur même. Il avait prescrit à Pirch Ier (2e corps) de -se porter à Sombreffe, et à Ziethen (1er corps) de se concentrer entre -Charleroy et Fleurus. Le 15 Ziethen expulsé de Charleroy le matin, du -pont de Soleilmont l'après-midi, s'était replié sur Fleurus. Pirch Ier -était venu occuper à Sombreffe la grande chaussée menant de Namur à -Bruxelles. Thielmann accourait au même point; Bulow averti tard -quittait Liége pour s'approcher de Namur. L'intention du fougueux -Blucher était d'accepter la bataille dès le lendemain 16, entre -Fleurus et Sombreffe, sans attendre l'armée britannique, mais avec -l'espérance d'en voir arriver une bonne partie aux Quatre-Bras. - -[En marge: Mouvements du duc de Wellington.] - -Du côté des Anglais, soit effet du caractère, soit effet des -distances, l'activité avait été moindre. Le duc de Wellington, -toujours soucieux de ses communications avec la mer, avait résolu de -ne pas se laisser abuser par de fausses démonstrations, et d'attendre -pour s'émouvoir que les attaques fussent bien déterminées dans un sens -ou dans un autre, ce qui l'exposait à se tromper lui-même de peur -d'être trompé par Napoléon. Quoique ayant recueilli plus d'un avis de -l'approche des Français, avis malheureusement partis de chez nous, il -n'avait opéré aucun mouvement, attendant toujours que la clarté fût -plus grande. Il aurait pu cependant former ses divisions, pour n'avoir -plus qu'un ordre de marche à transmettre, lorsqu'il serait fixé sur la -direction à leur indiquer; mais commandant à des soldats qui -pardonnaient plus aisément de les faire tuer que de les fatiguer, il -n'avait encore rien prescrit. Dans la journée du 15, le général -prussien Ziethen lui ayant enfin mandé notre apparition positive, il -avait ordonné la réunion de ses troupes autour des trois quartiers -principaux de l'armée anglaise, d'Ath pour sa droite, de -Braine-le-Comte pour sa gauche, de Bruxelles enfin pour sa réserve. Il -n'en était pas moins allé assister à une fête que la duchesse de -Richemont donnait à Bruxelles. Le soir, au milieu de cette fête qui -réunissait les chefs de l'armée anglaise avec tous les diplomates -accrédités auprès de la cour de Gand, il reçut l'avis détaillé de -notre entrée à Charleroy et de notre marche au delà de la Sambre. Il -quitta immédiatement, mais sans trouble, cette fête de la coalition, -et alla expédier ses ordres. - -Il prescrivit à sa réserve de se mettre tout de suite en marche de -Bruxelles vers les Quatre-Bras (voir la carte nº 65). Il enjoignit au -général Hill et au prince d'Orange de se porter, par un mouvement de -droite à gauche, le premier d'Ath vers Braine-le-Comte, le second de -Braine-le-Comte vers Nivelles, et à ce dernier surtout de diriger sur -les Quatre-Bras tout ce qu'il aurait de disponible. Il se prépara -lui-même à partir dans la nuit pour être au point du jour entre les -Quatre-Bras et Sombreffe, afin de voir le maréchal Blucher, et de -concerter ses efforts avec ceux de l'armée prussienne. - -Pendant que le général anglais donnait ces instructions un peu -tardives, ses lieutenants, éclairés sans doute par le danger, -prenaient des dispositions meilleures, et surtout plus promptes que -les siennes. Le chef d'état-major du prince d'Orange, apprenant notre -apparition devant Charleroy, réunissait dans l'après-midi du 15 la -division Perponcher, dont une brigade, celle du prince de Saxe-Weimar, -se portait spontanément aux Quatre-Bras. Ce même chef d'état-major -concentrait aux environs de Nivelles la division Chassé et la -cavalerie de Collaert, de telle sorte qu'en arrivant à son quartier -général, le prince d'Orange allait trouver, grâce à la prévoyance d'un -subordonné, les mesures les plus urgentes déjà prescrites, et en -partie exécutées. - -[En marge: Positions des armées anglaise et prussienne le soir du 15.] - -Ainsi dans la soirée de cette journée du 15 l'armée anglaise -s'ébranlait sur tous les points, mais sans avoir encore une division -entière aux Quatre-Bras, tandis que l'armée prussienne, plus -rapprochée et plus tôt avertie, pouvait réunir la moitié de son -effectif dans la plaine de Fleurus, et était en mesure d'en présenter -les trois quarts au moins dans la matinée du lendemain 16. - -Napoléon qui ne s'était couché qu'à deux heures après minuit, était -debout à cinq heures du matin. Atteint dans ce moment d'une -indisposition assez incommode, il n'en avait pas moins passé dix-huit -heures à cheval dans la journée du 15, et il allait en passer encore -autant dans la journée du 16, preuve assez frappante que son activité -n'était point diminuée[6]. Son opinion sur la conduite à tenir dans -cette journée était faite même avant de recevoir les rapports de ses -lieutenants. Le quartier général anglais se trouvant à quatorze lieues -sur la gauche, et le quartier général prussien à huit lieues sur la -droite, les corps de l'armée prussienne étant en outre concentrés, -tandis que ceux de l'armée anglaise étaient disséminés de l'Escaut à -la Sambre, il était certain qu'il rencontrerait dans la journée les -Prussiens réunis dans la plaine de Fleurus, et qu'il ne pourrait avoir -affaire aux Anglais que le lendemain au plus tôt. Tourner à droite -pour livrer bataille aux Prussiens, et placer à gauche un fort -détachement pour arrêter les premiers arrivés de l'armée anglaise, -était évidemment ce que commandait la situation bien comprise. Mais -quoique équivalentes à une certitude, ces conjectures ne devaient pas -être absolument déterminantes, et il fallait attendre les rapports des -avant-postes avant de donner des ordres définitifs. Si l'armée tout -entière avait franchi la Sambre la veille, et qu'il eût été possible -d'agir immédiatement, sans doute il eût mieux valu prendre son parti -sur-le-champ, et sans perdre de temps marcher dans les deux directions -indiquées, en proportionnant les forces sur chaque direction au -danger prévu. Mais il restait à faire passer vingt-cinq mille hommes -au moins, dont dix mille de cavalerie, plus le grand parc -d'artillerie, par le pont de Charleroy et par les rues étroites de la -ville. Il ne fallait pas moins de trois heures pour une telle -opération, et pendant qu'elle s'accomplissait, et que les troupes déjà -portées au delà de la Sambre se reposaient des fatigues de la veille, -Napoléon prenait le temps de recueillir les rapports de la cavalerie -légère, ce qui était fort important, placé qu'il était entre deux -armées ennemies, et ce qui était difficile, les généraux un peu -effarés croyant toujours avoir sur les bras les Anglais et les -Prussiens réunis. D'ailleurs le 16 juin on devait avoir au moins -dix-sept heures de jour, et un retard de trois heures ne pouvait être -de grande considération. - -[Note 6: Les témoignages contemporains sont fort contradictoires -relativement à l'état de santé de Napoléon pendant ces quatre -journées. Le prince Jérôme, frère de Napoléon, et un chirurgien -attaché à l'état-major, m'ont affirmé que Napoléon souffrait alors de -la vessie. M. Marchand, attaché au service de sa personne, et d'une -véracité non suspecte, m'a déclaré le contraire. On voit que la vérité -n'est pas facile à démêler au milieu de ces témoignages, -contradictoires quoique sincères, et je pourrais fournir pour cette -même époque d'autres preuves non moins étranges de la difficulté de -mettre d'accord des témoins oculaires, tous présents aux faits qu'ils -affirment, et tous véridiques, au moins d'intention. Je ne le ferai -pas, pour ne pas surcharger de notes fatigantes le texte de cette -histoire. Je me bornerai à dire que quelle que fût la santé de -Napoléon à cette époque, son activité ne s'en ressentit point, et on -pourra en juger par le récit qui va suivre. Quant à ses mouvements je -les ai constatés au moyen de témoignages nombreux et authentiques, et -je me suis servi notamment de ceux de M. le général Gudin, digne fils -de l'illustre Gudin tué à Valoutina, et commandant récemment la -division militaire de Rouen. M. le général Gudin, alors âgé de -dix-sept ans, et premier page de l'Empereur, lui présentait son -cheval. Il ne quitta pas Napoléon un instant, et l'exactitude de sa -mémoire, la sincérité de son caractère, m'autorisent à ajouter foi -entière à ses assertions.] - -[En marge: Opinion que Napoléon se fait des projets de l'ennemi.] - -Napoléon après s'être porté sur plusieurs points, et avoir entendu -lui-même les rapports des espions et de la cavalerie légère, se -confirma dans ses conjectures de la veille. Il ne devait y avoir aux -Quatre-Bras que les troupes anglaises ramassées dans les environs, -tandis qu'entre Fleurus et Sombreffe l'armée prussienne devait se -trouver aux trois quarts réunie. Un rapport de Grouchy, daté de six -heures, annonçait que l'armée prussienne se déployait tout entière en -face de Fleurus. Il fallait donc aller à elle par deux raisons -capitales, c'est qu'elle était la seule à portée, et qu'ensuite on -l'aurait laissée sur notre flanc et nos derrières si on eût marché en -avant sans la combattre. Napoléon, après avoir examiné de nouveau ses -cartes, donna ses ordres vers sept heures du matin, et les donna -verbalement au major général, pour qu'il les transmît par écrit aux -divers chefs de corps. Il commença par la droite dont la concentration -pressait davantage, et prescrivit de porter le corps de Vandamme et -celui de Gérard (3e et 4e corps) en avant de Fleurus. Vandamme ayant -bivouaqué aux environs de Gilly, avait deux lieues et demie à faire, -et Gérard qui avait campé au Châtelet, en avait trois. En supposant -qu'il n'y eût pas de retard dans l'expédition des ordres, ces troupes -ne pouvaient guère être rendues sur le terrain avant onze heures du -matin. C'était suffisant puisqu'on avait jusqu'à neuf heures du soir -pour livrer bataille. Napoléon prescrivit en outre d'acheminer la -garde qui avait campé autour de Charleroy, dans la direction de -Fleurus. Il y ajouta la division de cuirassiers de Milhaud, qui était -de plus de trois mille cavaliers superbes. On va voir à quel usage il -destinait les cuirassiers de Valmy. - -[En marge: Plan de Napoléon pour la journée du 16.] - -[En marge: Il veut avec sa droite et son centre livrer bataille aux -Prussiens, pendant que Ney avec la gauche contiendra les Anglais aux -Quatre-Bras.] - -Ces troupes, comprenant la cavalerie légère de Pajol, les dragons -d'Exelmans, les corps d'infanterie de Vandamme et de Gérard, la garde, -les cuirassiers de Milhaud, et enfin la division Girard, détachée la -veille du corps de Reille pour s'éclairer vers Fleurus, ne -comprenaient pas moins de 63 à 64 mille soldats de la meilleure -qualité. C'était assez pour tenir tête aux Prussiens, qui, en -supposant qu'ils eussent réuni les trois quarts de leur armée, ne -pouvaient présenter plus de 90 mille hommes dans la plaine de Fleurus. -Il restait encore les dix mille hommes du comte de Lobau (6e corps), -troupe également excellente, qui en portant les forces de notre droite -à 74 mille combattants[7], devaient assurer à Napoléon les moyens de -ne pas craindre les Prussiens. C'était dans une bien autre infériorité -numérique qu'il s'était battu contre eux en 1814. Pourtant, bien qu'il -fût persuadé que les Anglais ne pouvaient pas être encore réunis, ne -voulant pas dans un moment aussi décisif courir la chance de se -tromper, il prit le parti de laisser pour quelques heures à -l'embranchement des deux routes de Fleurus et des Quatre-Bras, le -comte de Lobau, se fiant à la sagacité de celui-ci du soin de se -porter là où le danger lui paraîtrait le plus sérieux. La situation -devant s'éclaircir dans trois ou quatre heures, le comte de Lobau -aurait le temps d'accourir là où serait la principale masse des -ennemis. - -[Note 7: J'ai mis à constater les forces le même soin qu'à préciser -les heures et les mouvements, et je crois que voici les nombres les -plus rapprochés de la vérité. - - {Pajol 2,800 hommes. - {Exelmans 3,300 - Sous les ordres {Milhaud 3,500 - de {Vandamme 17,000 - Napoléon {Gérard 15,400 - dans la direction {Garde (infanterie) 13,000 - de Fleurus. {Garde (grosse cavalerie) 2,500 {Lefebvre-Desnoëttes - { était avec Ney. - {Garde, artillerie 2,000 - {Girard (division détachée - {de Reille) 4,500 - { ---------- - { 64,000 - - Le corps de Lobau laissé entre deux 10,000 - ---------- - 74,000 ci 74,000 - - {Cavalerie Piré 2,000 - Sous les ordres {Reille (moins Girard) 17,000 - de {D'Erlon 20,000 - Ney {Lefebvre-Desnoëttes 2,500 - aux Quatre-Bras. {Valmy 3,500 - { ---------- - { 45,000 ci 45,000 - ----------- - 119,000 - - Parcs, hommes en arrière, blessés et tués dans les combats - d'avant-garde le 15 5,000 - ----------- - 124,000] - -[En marge: Instructions précises adressées au maréchal Ney.] - -Quant à la route de Bruxelles et à l'importante position des -Quatre-Bras, Napoléon ordonna au maréchal Ney de s'y porter -immédiatement avec les corps des généraux Reille et d'Erlon, avec la -cavalerie attachée à ces corps, avec les cuirassiers du comte de -Valmy. Napoléon confiait ces beaux cuirassiers au maréchal afin de -pouvoir lui retirer la cavalerie légère de la garde, qu'il lui avait -prêtée la veille en lui recommandant de la ménager. Pourtant il lui -permit de la garder dans une position intermédiaire, si elle était -déjà trop avancée pour qu'elle pût rétrograder facilement, et il -voulut que les cuirassiers de Valmy fussent laissés à la chaussée dite -_des Romains_, vieille route qui traversait le pays de gauche à droite -(voir la carte nº 65), afin qu'on pût les ramener vers Fleurus si par -hasard on avait besoin d'eux. Les troupes confiées à Ney formaient un -total d'environ 45 mille hommes. Relativement à leur emploi dans la -journée, voici quelles furent les instructions de Napoléon. Ney devait -s'établir fortement aux Quatre-Bras, de manière à en interdire l'accès -aux Anglais, quelque effort qu'ils fissent pour s'en emparer; il -devait même avoir une division un peu au delà, c'est-à-dire à Genappe, -et se tenir prêt à former la tête de notre colonne sur Bruxelles, soit -que les Prussiens eussent évité notre rencontre pour se réunir aux -Anglais derrière cette ville, soit qu'ils eussent été battus et -rejetés sur Liége. Napoléon débarrassé d'eux, se proposait en effet de -se rabattre vivement sur Ney pour l'appuyer dans la marche sur -Bruxelles. À ces instructions si bien calculées pour tous les cas, -Napoléon ajouta une prescription éventuelle, qui était, on le verra, -d'une profonde prévoyance. Il voulait que Ney qui allait avoir 45 -mille Français, et qui n'aurait pas à beaucoup près autant d'Anglais à -combattre s'il se hâtait d'occuper les Quatre-Bras, fît un détachement -sur Marbais, petit village situé sur la chaussée de Namur à Bruxelles. -Cet ordre était fort exécutable, car Napoléon et Ney dans la lutte -qu'ils allaient soutenir, le premier à Fleurus, le second aux -Quatre-Bras, devaient se trouver adossés (voir la carte nº 65), et -celui des deux qui aurait fini le premier, serait facilement en mesure -de détacher au profit de l'autre un nombre quelconque de combattants, -qui pourrait être d'un grand secours, et prendre par exemple l'ennemi -à revers. La direction de Marbais, sur la chaussée de Namur à -Bruxelles, assez près de Sombreffe, était parfaitement choisie pour -une fin pareille. - -[En marge: Heure de l'expédition des ordres.] - -Ces dispositions arrêtées vers sept heures du matin, durent être -traduites par le maréchal Soult en style d'état-major, et expédiées -immédiatement à tous les chefs de corps. - -[En marge: Lettre au maréchal Ney confirmant les ordres déjà -expédiés.] - -Malheureusement le nouveau major général, fort novice dans l'exercice -de ses délicates fonctions, n'avait pas la promptitude de rédaction de -Berthier, et ne savait pas comme lui, saisir, rendre, préciser en -quelques mots la vraie pensée de Napoléon. Ces ordres donnés vers -sept heures, étaient à peine rédigés et expédiés entre huit et neuf. -Cette perte de temps, quoique regrettable, n'avait cependant rien de -très-fâcheux, les troupes achevant dans l'intervalle de franchir la -Sambre, et la journée, quoi qu'il arrivât, ne pouvant être consacrée -qu'à une bataille contre les Prussiens, qu'on avait bien le temps de -livrer dans la seconde moitié du jour[8]. Napoléon qui n'avait aucun -motif de hâter ses mouvements personnels, puisqu'il exécutait à cheval -le trajet que ses troupes exécutaient à pied, voulut avant de partir -pour Fleurus écrire lui-même au maréchal Ney une lettre détaillée, -dans laquelle il lui exposerait ses intentions avec la netteté et la -précision qui lui étaient propres.--Il disait au maréchal que ses -officiers courant plus vite que ceux du major général, il lui -expédiait par l'un d'eux ses instructions définitives. Il lui -annonçait qu'il allait partir pour Fleurus où les Prussiens -paraissaient se déployer, afin de leur livrer bataille s'ils -résistaient, ou de marcher sur Bruxelles s'ils battaient en retraite. -Il lui recommandait d'occuper fortement les Quatre-Bras, en plaçant -une division en avant des Quatre-Bras, et une autre sur la droite au -village de Marbais, celle-ci par conséquent en position de se rabattre -sur Sombreffe. Il lui prescrivait de nouveau de ne pas trop engager la -cavalerie légère de la garde, et de tenir les cuirassiers de Valmy un -peu en arrière, de manière qu'ils pussent se rabattre eux aussi sur -Fleurus, en cas qu'on eût besoin de leur concours. Il répétait que les -Prussiens battus ou repliés, il reviendrait sans perte de temps vers -la droite, pour appuyer Ney dans le mouvement de l'armée sur -Bruxelles. Enfin il lui exposait son plan pour le reste de la -campagne.--Il voulait, disait-il, avoir deux ailes, l'une sous le -maréchal Ney, composée des corps de Reille et d'Erlon, avec une -portion de la cavalerie, l'autre sous Grouchy, composée des corps de -Vandamme et Gérard, également avec un contingent de cavalerie, et se -proposait avec la garde, Lobau, la réserve de cavalerie, comprenant -environ 40 mille hommes, de se porter tantôt à l'une, tantôt à l'autre -de ces deux ailes, et de les élever ainsi alternativement à la force -et au rôle d'armée principale. - -[Note 8: Des juges sévères ont reproché à Napoléon des lenteurs dans -la matinée du 16 juin. Les uns les ont expliquées par une diminution -d'activité, les autres, ne croyant guère à cette raison après la -marche de Cannes à Paris, ont déclaré ces lenteurs inexplicables: -c'est que ni les uns ni les autres n'ont cherché la véritable -explication où elle était, c'est-à-dire dans le détail de ces -journées, étudié sur les documents authentiques et sans passion -d'aucun genre. Certes Napoléon, qui, monté à cheval à trois heures du -matin le 15, n'en était descendu qu'à neuf heures du soir pour se -jeter sur un lit, qui après s'être relevé à minuit et être resté -debout avec Ney jusqu'à deux heures, avait ensuite donné trois heures -au sommeil, et s'était remis à cheval à cinq heures le 16, n'était pas -encore un prince amolli par l'âge et les grandeurs. Placé entre deux -armées ennemies, ne pouvant faire un faux mouvement sans périr, -l'essentiel pour lui n'était pas de combattre deux heures plus tôt, -dans une journée de dix-sept heures, mais de bien savoir où étaient -les forces qui lui étaient opposées, avant de diriger les siennes dans -un sens ou dans un autre. La principale des reconnaissances, celle de -Grouchy, opérée devant les Prussiens, et constatant leur déploiement, -n'ayant été envoyée qu'à six heures, n'ayant pu arriver avant sept, on -ne peut pas dire qu'il y eut du temps perdu, du moins de la part du -général en chef, lorsque les ordres étaient donnés immédiatement au -major général, et expédiés par celui-ci entre huit et neuf heures, -surtout lorsque les troupes employaient ce temps, les unes à se -reposer de trajets de dix et douze lieues exécutés la veille, les -autres à passer la Sambre. On verra dans le récit qui va suivre que -les troupes étant à midi sur le terrain, la bataille contre les -Prussiens ne put pas s'entamer avant deux heures et demie de -l'après-midi, que livrée à cette heure elle fut parfaitement gagnée, -et que sans un pur accident elle eût été gagnée bien avant la fin du -jour. Les délais forcés de la matinée du 16 n'eurent donc aucune -conséquence fâcheuse pour la bataille de Ligny, et même pour le combat -des Quatre-Bras, qui aurait pu atteindre complétement son but, si les -ordres donnés avaient été fidèlement exécutés. Ces délais du matin -résultèrent de la nécessité de se renseigner, et eussent été commandés -en tout cas par le passage de la Sambre, qui, pour une partie des -troupes, restait à exécuter. Quant aux délais de l'après-midi, ceux-là -beaucoup plus regrettables furent dus, comme on le verra, soit à des -accidents, soit à des fautes des chefs de corps indépendantes du -général en chef. Nous répéterons toujours que s'il n'y a guère à -s'inquiéter de ce qu'on fait lorsqu'on critique la politique de -Napoléon, ordinairement si critiquable, il faut y regarder de près -quand on critique les opérations militaires d'un capitaine aussi -accompli dans toutes les parties de son art, et s'appliquant plus que -jamais à bien faire dans une circonstance qui allait décider de -l'existence de la France et de la sienne.] - -Ces doubles instructions furent confiées au comte de Flahault, aide de -camp de l'Empereur, officier de confiance, connaissant bien la langue -anglaise et les Anglais, et pouvant être fort utile au maréchal Ney. -Le comte de Flahault devait en passant à Gosselies et sur les divers -points de la route des Quatre-Bras, communiquer aux chefs de corps les -intentions de l'Empereur, pour qu'ils s'y conformassent immédiatement, -même avant l'arrivée des ordres du major général. M. de Flahault -partit environ à neuf heures[9]. - -[Note 9: Une lettre du général Reille, datée de dix heures un quart de -Gosselies, annonce le passage du comte de Flahault comme ayant déjà eu -lieu. Ce pouvait donc être entre neuf heures et demie et dix heures -que M. de Flahault avait passé à Gosselies.] - -[En marge: Position des divers corps d'armée à dix heures du matin.] - -Ces divers ordres expédiés à droite dans la direction de Fleurus, à -gauche dans celle des Quatre-Bras, parvinrent à leur destination, les -uns à neuf, les autres à dix heures. En ce moment les troupes étaient -de toute part en marche. Vandamme s'était avancé de Gilly sur Fleurus, -et s'était rangé en avant de cette petite ville, couvert par la -cavalerie légère de Pajol et par les dragons d'Exelmans. Le général -Gérard avait passé la Sambre au Châtelet, et par un mouvement à gauche -s'était acheminé sur Fleurus. La garde forte de 18 mille hommes de -toutes armes (nous ne comprenons dans ce chiffre que les combattants, -les autres étaient au parc), avait dépassé Gilly, et s'approchait de -Fleurus. La journée était belle, mais chaude. Déjà on voyait les -Prussiens se déployer en avant de Sombreffe, derrière les coteaux de -Saint-Amand et de Ligny, avec l'intention évidente de livrer bataille. - -À Charleroy même le comte de Lobau avait franchi la Sambre, et la -grosse cavalerie après lui. Celle-ci divisée en deux corps avait pris -deux directions différentes. Les cuirassiers de Milhaud étaient allés -joindre Vandamme, Gérard et la garde du côté de Fleurus. Les -cuirassiers de Valmy s'étaient dirigés à gauche, vers Gosselies et les -Quatre-Bras. Sur cette route des Quatre-Bras, d'Erlon avec le 1er -corps, parvenu tard la veille à Marchiennes, laissait reposer ses -troupes, en attendant les ordres de son chef, le maréchal Ney. Si le -service d'état-major eût été fait comme du temps de Berthier, -communication directe lui eût été donnée des instructions destinées à -Ney, afin qu'il pût sans perte de temps concourir à leur exécution, en -se mettant tout de suite en marche. Le général Reille rendu la veille -à Gosselies, avec la totalité du 2e corps, y avait passé la nuit. Il -avait à Gosselies même les divisions Foy et Jérôme, un peu à droite la -division Girard envoyée à Wagnelée, et enfin très-près des -Quatre-Bras, c'est-à-dire à Frasnes, la division Bachelu, avec -laquelle Ney avait la veille tenu en respect le prince de Saxe-Weimar. -Là étaient encore la division de cavalerie Piré et la cavalerie légère -de Lefebvre-Desnoëttes. Ney après avoir passé la nuit à Gosselies avec -le général Reille, l'avait quitté pour se transporter à Frasnes, afin -d'observer les mouvements des Anglais, et lui avait laissé le soin -d'ouvrir les dépêches du quartier général pour communiquer à tous les -chefs de corps les ordres impériaux, et en rendre ainsi l'exécution -immédiate. Il s'était ensuite approché des Quatre-Bras, où il avait -reçu de ce qui s'y passait une impression extrêmement vive. - -[En marge: Arrivée sur les lieux du prince d'Orange et du duc de -Wellington.] - -[En marge: Rôle assigné au prince d'Orange.] - -[En marge: Entrevue du duc de Wellington et du maréchal Blucher; -promesse d'unir leurs efforts pour arrêter Napoléon.] - -En ce moment le prince d'Orange et le duc de Wellington étaient -arrivés en personne aux Quatre-Bras. Ils y avaient été précédés par le -général Perponcher, commandant la division la plus voisine qui se -composait des brigades Saxe-Weimar et Bylandt. La brigade Saxe-Weimar -était, comme nous l'avons dit, spontanément accourue dès la veille, et -la brigade Bylandt était en marche pour se joindre à elle. Celle-ci ne -devait pas être aux Quatre-Bras avant deux heures de l'après-midi. Les -divisions anglaises, venant les unes d'Ath et de Nivelles, les autres -de Bruxelles, ne pouvaient arriver que successivement, à trois, à -quatre et à cinq heures. Néanmoins le prince d'Orange avait promis au -duc de Wellington de faire tous ses efforts pour conserver les -Quatre-Bras, et de sacrifier lui et ses soldats à l'accomplissement de -ce devoir essentiel. Le duc de Wellington comptant sur ce brave -lieutenant, s'était ensuite transporté sur la grande chaussée de -Bruxelles à Namur, afin de se concerter avec le maréchal Blucher. Il -avait trouvé celui-ci déployant son armée en avant de Sombreffe, et -résolu à livrer bataille, qu'il fût ou ne fût pas soutenu. Le duc de -Wellington aurait voulu le voir moins prompt à s'engager, pourtant il -avait promis de lui apporter un secours efficace vers la fin du jour, -en occupant les Quatre-Bras, et en tâchant de s'établir sur la droite -de l'armée prussienne. Ces accords faits, le duc de Wellington était -revenu sur la route de Bruxelles pour accélérer lui-même la marche de -ses troupes. - -[En marge: Hésitations et inquiétudes des généraux français.] - -Telles étaient les dispositions des généraux ennemis sur les diverses -parties de ce vaste champ de bataille. Les généraux français, aussi -vaillants que jadis, mais moins confiants, regardaient avec une sorte -d'appréhension ce qui se passait autour d'eux. Ney plein d'ardeur, -mais privé de sang-froid, craignait fort d'avoir sur les bras l'armée -anglaise tout entière, et auprès de lui il ne manquait pas de généraux -qui affirmaient qu'on allait avoir affaire à cent mille Anglais, -tandis qu'on ne pourrait leur opposer que quelques milliers de -Français. L'attitude presque offensive du prince d'Orange ne laissait -pas de le lui faire croire, et tantôt il voulait se ruer sur ce prince -avec les quatre mille chevaux dont il disposait, tantôt il écoutait ce -qu'on lui rapportait des forces de l'ennemi, cachées, disait-on, -derrière les bois, et de l'imprudence qu'il y aurait à les attaquer -avant d'avoir réuni les quarante-cinq mille hommes que Napoléon lui -avait promis. - -[En marge: Ney et Reille croient avoir les Anglais devant eux et les -Prussiens derrière.] - -[En marge: Le général Reille, par suite des craintes qu'il a conçues, -prend sur lui de ralentir la marche de son corps vers les -Quatre-Bras.] - -[En marge: Il en fait part à Ney.] - -[En marge: Ney communique ses inquiétudes à Napoléon.] - -Même chose se passait vers la droite. Le général Girard, l'un des plus -braves officiers de l'armée, et des plus dévoués, avait été dirigé -avec sa division sur Wagnelée, pour s'éclairer vers Fleurus, et, par -ordre de l'Empereur, il y était resté afin de servir de lien entre les -deux portions de l'armée française. Du point où il était, il -apercevait très-distinctement les Prussiens, et les voyait se déployer -en avant de Sombreffe. Aussi en avait-il fait rapport à son chef -direct, le général Reille, en lui affirmant que l'Empereur allait -bientôt avoir sur les bras l'armée prussienne entre Sombreffe et -Fleurus. Ce rapport adressé à Gosselies, avait produit sur le général -Reille une vive impression. Ce général, dont la conduite avait été si -belle à Vittoria, avait malheureusement conservé de cette journée un -souvenir ineffaçable, et il était de ceux qui se défiaient trop de la -fortune pour agir avec décision et à propos. En ce moment, avoir les -Anglais devant soi, et les Prussiens à dos, lui semblait une position -des plus dangereuses, à laquelle il était bien possible qu'ils fussent -exposés par la témérité accoutumée de Napoléon. Il était tout plein de -ces pensées, lorsque passa le général de Flahault, se rendant auprès -du maréchal Ney. Le général de Flahault lui communiqua les ordres -impériaux, et comme le maréchal Ney avait laissé en partant la -recommandation d'exécuter ces ordres dès qu'ils arriveraient, le -général Reille aurait dû acheminer sur-le-champ vers Frasnes son -corps tout entier. Ce corps y aurait été au plus tard à midi, -c'est-à-dire bien à temps pour culbuter les quelques bataillons du -prince d'Orange. Loin de là, profitant de son crédit auprès du -maréchal Ney, le général Reille prit sur lui de réunir son corps en -avant de Gosselies, mais de l'y retenir jusqu'à ce que de nouveaux -rapports du général Girard eussent révélé plus clairement les -mouvements des Prussiens. Il est toujours très-hasardeux de substituer -ses vues à celle du général en chef, mais sous un général en chef tel -que Napoléon, dont la vaste prévoyance embrassait tout, prendre sur -soi de modifier ses ordres, ou d'en différer l'exécution, était une -conduite bien téméraire, et qui pouvait avoir, comme on le verra -bientôt, les plus graves conséquences. Le général Reille informa le -maréchal Ney du parti qu'il venait de prendre, et se hâta d'envoyer au -comte d'Erlon placé en arrière, les ordres du quartier général, pour -qu'il se mît en marche, et vînt se joindre au 2e corps, sur la route -des Quatre-Bras. Ney, que les craintes de ses lieutenants, jointes à -ses propres appréhensions, faisaient hésiter, dépêcha un officier de -lanciers à Charleroy, pour dire à Napoléon qu'il craignait d'avoir sur -son front l'armée anglaise, sur son flanc droit l'armée prussienne, et -qu'il l'en informait, ne sachant pas s'il devait s'engager avec aussi -peu de forces qu'il en avait en ce moment. - -[En marge: Napoléon lui répond pour le rassurer, et lui enjoint -d'attaquer sur-le-champ les Quatre-Bras.] - -Napoléon allait quitter Charleroy pour se rendre à Fleurus, lorsqu'il -reçut l'officier expédié par Ney. Il éprouva un véritable dépit en -voyant Ney, ordinairement si résolu, retomber dans ses hésitations de -la journée précédente, et lui fit répondre à l'instant que Blucher -était la veille encore à Namur, qu'il ne pouvait par conséquent être -aujourd'hui aux Quatre-Bras, qu'il ne devait y avoir là que quelques -troupes anglaises venues de Bruxelles, et certainement peu nombreuses, -qu'il fallait donc se hâter de réunir l'infanterie de Reille et de -d'Erlon, la grosse cavalerie de Valmy, et de culbuter tout ce qu'on -avait devant soi. Napoléon laissa au major général le soin de rédiger -cet ordre, qui cette fois fut rédigé de la manière la plus nette et la -plus précise. Napoléon partit aussitôt après pour Fleurus. - -[En marge: Ces ordres donnés, Napoléon se transporte à Fleurus où il -arrive vers midi.] - -[En marge: Déploiement de l'armée française en avant de Fleurus.] - -[En marge: Exaltation des soldats, et désir d'une bataille décisive.] - -[En marge: Défiance à l'égard des chefs, et irritation contre leur -mollesse.] - -Il y arriva vers midi. Les troupes venaient à peine de le précéder, et -elles se déployaient dans la plaine de Fleurus. À gauche de la grande -route de Charleroy à Namur se trouvait le corps de Vandamme, composé -des divisions d'infanterie Lefol, Berthezène et Habert, avec la -cavalerie légère du général Domon. Plus à gauche encore la division -Girard appartenant au corps de Reille, était restée dans la position -intermédiaire de Wagnelée par ordre de Napoléon. (Voir la carte nº -65.) À droite se déployait sous Gérard le 4e corps, comprenant les -divisions Vichery, Pecheux, Hulot, et la cavalerie de Maurin. Plus à -droite et en avant on voyait la cavalerie légère de Pajol avec les -dragons d'Exelmans, et en arrière les cuirassiers de Milhaud. Enfin en -seconde ligne et en réserve, s'était rangée la garde tout entière, -infanterie et cavalerie, avec une superbe artillerie. Ces belles -troupes présentaient environ 64 mille hommes de toutes armes, -conformément au compte que nous avons donné plus haut. À trois lieues -en arrière, le comte de Lobau, demeuré avec 10 mille hommes au point -de bifurcation, attendait le signal de se porter sur la route de -Fleurus ou sur celle des Quatre-Bras. Le temps, comme nous l'avons -déjà dit, était magnifique, mais la chaleur étouffante. Les troupes en -proie à une singulière exaltation désiraient ardemment une bataille -décisive, laquelle ne pouvait se faire attendre, à en juger par ce -qu'on avait sous les yeux. L'arrivée du 4e corps avait appris à toute -l'armée la défection du général de Bourmont. Cette nouvelle avait -excité une colère inouïe. On qualifiait cette défection de trahison -abominable, et on ne manquait pas d'ajouter que beaucoup d'autres -officiers étaient prêts à en faire autant. La défiance contre ceux qui -avaient servi la Restauration, ou qui ne partageaient pas assez -complétement l'exaltation générale, était parvenue au comble. Un -soldat, sortant des rangs pour aller droit à Napoléon, lui dit: Sire, -défiez-vous de Soult, il vous trahit.--Tiens-toi en repos, repartit -Napoléon, je te réponds de lui.--Soit, répliqua le soldat, et il -rentra dans les rangs sans paraître convaincu. Ce soupçon d'ailleurs -fort injuste, car le major général faisait en ce moment de son mieux, -prouve l'état moral de l'armée, dévouée jusqu'au fanatisme, mais -dépourvue de tout sang-froid. Le général Gérard, accouru près de -Napoléon, éprouva d'abord quelque embarras pour lui parler du général -de Bourmont, dont il s'était fait le garant. Napoléon, sans témoigner -aucune humeur, lui dit en lui tirant l'oreille: «Vous le voyez, mon -cher Gérard, _les bleus sont toujours bleus, les blancs sont toujours -blancs_[10].-- - -[Note 10: Ce mot, si fameux, et souvent placé dans des occasions où il -n'a pas été dit, fut adressé ce jour-là au général Gérard, de la -bouche de qui je tiens ce récit.] - -[En marge: Marche et déploiement de l'armée prussienne.] - -Les Prussiens se déployant devant nous, se montraient d'instant en -instant plus nombreux. La plaine accidentée de Fleurus, dans laquelle -allait se livrer l'une des plus terribles batailles du siècle, -présentait l'aspect le plus imposant. - -La grande chaussée de Namur à Bruxelles, dont nous avons déjà parlé -plusieurs fois, et sur laquelle viennent aboutir les deux -embranchements de la route de Charleroy, l'un aux Quatre-Bras, l'autre -à Sombreffe, courait de notre droite à notre gauche sur une arête de -terrain assez élevée, formant partage entre les eaux qui se rendent -vers la Sambre et celles qui se jettent dans la Dyle. L'armée -prussienne s'y portait en masse. À mesure qu'elle parvenait à la -hauteur de Sombreffe, elle faisait demi-tour à gauche, et -s'établissant vis-à-vis de Fleurus, venait se joindre aux divisions -qui avaient quitté la veille Charleroy. Le terrain qu'elle occupait -sur le flanc de la route et en face de nous était extrêmement -favorable à la défensive. - -[En marge: Description du champ de bataille de Ligny.] - -Le ruisseau de Ligny sorti d'un pli de terrain le long de la chaussée -de Namur à Bruxelles, assez près de Wagnelée, là même où la division -Girard était en position, coulait de notre gauche à notre droite, -presque parallèlement à la chaussée, et après plusieurs contours -sinueux traversait trois villages appelés Saint-Amand-le-Hameau, -Saint-Amand-la-Haye, le grand Saint-Amand. (Voir le plan particulier -du champ de bataille de Ligny, dans la carte nº 65.) Arrivé au grand -Saint-Amand ce ruisseau se détournait brusquement, et au lieu de -suivre parallèlement la chaussée de Namur à Bruxelles, coulait presque -perpendiculairement à elle, passait à travers le village de Ligny, -continuait jusque près de Sombreffe, puis se redressant pour reprendre -sa première direction, allait, en longeant des coteaux assez -saillants, tomber dans un affluent de la Sambre. La route de Charleroy -par laquelle nous arrivions, le franchissait sur un petit pont, et -ensuite allait joindre la chaussée de Namur à Bruxelles à un endroit -dit le _Point-du-Jour_, tout près de Sombreffe. Ce ruisseau de Ligny -peu profond mais fangeux, bordé de saules et de hauts peupliers, était -un champ de bataille tout indiqué pour un ennemi qui prétendait nous -empêcher d'occuper l'importante chaussée de Namur à Bruxelles. Au delà -de son lit et des villages qu'il traversait, le terrain s'élevait en -talus jusque sur le flanc de la chaussée que les Prussiens voulaient -défendre, et présentait un amphithéâtre chargé de quatre-vingt mille -hommes. Vers le sommet de ce talus on distinguait le moulin de Bry, et -derrière le moulin, dans un pli de terrain, le village de Bry -lui-même, dont on n'apercevait que le clocher. - -[En marge: Distribution de l'armée prussienne sur ce champ de -bataille.] - -[En marge: Plan du maréchal Blucher pour cette journée.] - -Les Prussiens s'étaient distribués de la manière suivante sur ce champ -de bataille. Les deux divisions Steinmetz et Henkel, appartenant au -corps de Ziethen, repoussé la veille de Charleroy, occupaient la -première les trois villages de Saint-Amand, la seconde celui de Ligny. -Elles avaient quelques bataillons dans les villages, et le reste était -disposé en masses serrées sur le talus en arrière. Les divisions Pirch -II et Jagow servaient de réserve, la première aux troupes défendant -Saint-Amand, la seconde à celles qui défendaient Ligny. Il y avait là -environ 30 mille hommes. Le corps de Pirch Ier, le deuxième de l'armée -prussienne, placé sur la grande chaussée de Namur, à l'endroit dit les -_Trois-Burettes_, formait avec ses quatre divisions, Tippelskirchen, -Brauze, Kraft, Langen, une seconde ligne d'environ 30 mille hommes, -prête à appuyer la première. Le 3e corps prussien, celui de Thielmann, -arrivait dans le moment de Namur, et Blucher l'avait placé à son -extrême gauche, en avant du Point-du-Jour, à l'endroit même où la -route de Charleroy joint la chaussée de Namur. Il voulait ainsi -défendre sa communication avec Namur et Liége, par laquelle devaient -lui arriver le corps de Bulow et tout son matériel. La précaution -était sage, mais allait paralyser la meilleure partie de son armée. -Son plan consistait, d'abord à bien protéger le point où la route de -Charleroy coupait la grande chaussée de Namur à Bruxelles, -c'est-à-dire le Point-du-Jour et Sombreffe, puis à défendre -vigoureusement Ligny et les trois Saint-Amand, et enfin comme la -présomption ne manquait jamais à son énergie, à percer au delà de -Saint-Amand, à refouler Napoléon sur Charleroy, et à le jeter même -dans la Sambre, les Anglais et la fortune aidant. Mais il se berçait -d'une vaine illusion, et cette campagne de 1815, qui devait si bien -finir pour lui, ne devait pas si bien commencer, et au moins dans -cette journée du 16, la victoire devait encore une fois adoucir nos -revers! - -[En marge: Napoléon monte dans un moulin pour observer le champ de -bataille.] - -[En marge: Son plan d'attaque.] - -[En marge: Ordre à Ney de se rabattre sur les Prussiens.] - -Bien que le terrain de Saint-Amand à Ligny disposé en amphithéâtre, -dût être assez visible pour nous, cependant l'épaisse rangée d'arbres -qui bordait le ruisseau gênait fort notre vue, et nous pouvions tout -au plus distinguer à travers quelques percées les masses accumulées de -l'armée prussienne. Au milieu de la plaine de Fleurus et un peu sur -notre droite, s'élevait un moulin, dont le propriétaire effrayé pour -son bien, était accouru afin d'y veiller. Le bonnet à la main, et tout -ému de se trouver en face de Napoléon, il le fit monter par des -échelles tremblantes jusqu'au toit de son moulin, d'où l'on pouvait -examiner à l'aise le champ de bataille choisi par l'ennemi. Du haut de -cet observatoire Napoléon aperçut très-distinctement les trente mille -hommes de Ziethen rangés partie dans les villages de Saint-Amand et de -Ligny, partie sur le talus en arrière, et au-dessus, sur la grande -chaussée de Namur à Bruxelles, le corps de Pirch Ier, égal en nombre à -celui de Ziethen, enfin les troupes de Thielmann qui venant de Namur -commençaient à garnir les coteaux situés vis-à-vis de notre extrême -droite. Il évalua cette armée à environ 90 mille hommes, et il ne se -trompait guère, puisqu'elle était en réalité de 88 mille, par suite -des légères pertes de la veille. Napoléon comprit aussitôt qu'il avait -sous les yeux l'armée prussienne à peine réunie, et n'ayant pas pu se -joindre encore aux Anglais, puisqu'elle ne faisait que d'arriver bien -qu'elle eût été avertie la première de notre apparition, tandis que -les Anglais, avertis douze heures plus tard, et ayant une distance -double au moins à franchir, ne pouvaient évidemment pas être encore au -rendez-vous. Il forma donc le projet de l'attaquer immédiatement en -s'y prenant de la manière suivante. Il résolut à son extrême droite, -le long des coteaux que borde le ruisseau de Ligny en s'approchant de -la Sambre, de se borner à des démonstrations apparentes mais peu -sérieuses, afin de retenir sur ce point une partie des forces de -Blucher en l'inquiétant pour ses communications avec Namur, puis avec -sa droite elle-même composée de l'infanterie de Gérard, d'attaquer -vigoureusement Ligny, d'attaquer tout aussi vigoureusement avec sa -gauche, composée de Vandamme et de la division Girard, les trois -Saint-Amand, et de tenir enfin la garde en réserve, pour la porter là -où la résistance paraîtrait le plus difficile à vaincre. Mais pour -assurer de plus grandes conséquences à cette bataille, qui ne serait -pas très-avantageuse si elle se réduisait à une position vaillamment -emportée, il imagina d'y faire contribuer les troupes de Ney d'une -façon qui devait être décisive. Si nous avons bien retracé la -configuration du pays, le lecteur doit comprendre que l'ensemble du -champ de bataille présentait un triangle allongé, dont le sommet était -à Charleroy, et dont les deux côtés venaient tomber sur la grande -chaussée de Namur à Bruxelles, l'un aux Quatre-Bras, l'autre à -Sombreffe (Sombreffe et le Point-du-Jour sont à peu près équivalents. -Voir la carte nº 65). Napoléon et Ney, en faisant face le premier aux -Prussiens, le second aux Anglais, étaient rangés chacun sur un côté du -triangle, et étaient pour ainsi dire adossés l'un à l'autre, à la -distance de trois lieues environ. Il était donc facile à Ney qui ne -pouvait pas encore avoir beaucoup de monde à combattre, de détacher 12 -ou 15 mille hommes sur les 45 mille dont il disposait, lesquels -faisant volte-face devaient prendre à revers la position de Ligny et -de Saint-Amand, et envelopper la plus grande partie de l'armée -prussienne. Si cette manoeuvre était exécutée à temps, Marengo, -Austerlitz, Friedland, n'auraient pas procuré de plus vastes résultats -que la bataille qui se préparait, et certes nous avions grand besoin -qu'il en fût ainsi! - -Les routes ne manquaient pas pour opérer la manoeuvre projetée, car -outre beaucoup de bons chemins de traverse aboutissant de Frasnes à -Saint-Amand, il était facile en rétrogradant quelque peu sur la route -des Quatre-Bras, de gagner l'ancienne chaussée dite _des Romains_, -laquelle coupe le triangle que nous venons de décrire, et passe près -de Saint-Amand pour aller rejoindre la chaussée de Namur à Bruxelles. - -[En marge: Inquiétudes des généraux français du côté de Fleurus comme -du côté des Quatre-Bras.] - -[En marge: Napoléon les rassure.] - -Napoléon, descendu du moulin d'où il avait si bien jugé la situation, -donna sur-le-champ les ordres d'attaque. Les chefs de corps rangés -autour de lui étaient comme la veille fort préoccupés de ce qu'ils -avaient sous les yeux. Tandis que Ney aux Quatre-Bras croyait avoir -toute l'armée anglaise devant lui, eux s'imaginaient avoir à combattre -les Anglais et les Prussiens réunis. Pourtant l'armée anglaise ne -pouvait être à la fois aux Quatre-Bras et à Saint-Amand. Néanmoins le -raisonnement de nos généraux, pour des gens qui n'avaient pas -l'ensemble des choses présent à l'esprit, était spécieux. Suivant eux, -Blucher déjà établi sur la grande chaussée de Namur à Bruxelles, -devait s'être relié aux Anglais qui allaient unir leurs forces aux -siennes, car s'il en était autrement sa droite à Saint-Amand se -trouverait sans soutien, et exposée au plus grave péril. N'admettant -pas une telle faute, ils croyaient que Blucher devait avoir l'appui de -l'armée anglaise soit derrière lui, soit sur sa droite. Napoléon leur -répondit que Blucher, brave mais irréfléchi, n'y regardait pas de si -près, qu'il s'avançait même avant de pouvoir être appuyé par les -Anglais, dans l'espérance de se relier à eux, que probablement il le -payerait cher, l'arrivée en ce moment de l'armée anglaise sur le -prolongement de Saint-Amand étant absolument impossible. Il leur -ordonna d'aller occuper sur-le-champ leur position d'attaque, sauf à -attendre un dernier signal pour ouvrir le feu. Il dit au général -Gérard qu'il affectionnait particulièrement, que si la fortune le -secondait un peu dans cette journée, il comptait sur des résultats qui -décideraient du sort de la guerre. Ses lieutenants partirent pour -prendre la position qu'il leur avait assignée. - -D'après ses ordres, Vandamme avec ses trois divisions prenant à gauche -de la route de Charleroy par laquelle nous étions arrivés, vint se -déployer devant Saint-Amand, ayant à son extrême gauche la division -Girard qu'il commandait pour la journée, et un peu au delà la -cavalerie du général Domon. Gérard avec le 4e corps, suivant droit -devant lui la grande route, s'avança l'espace d'une demi-lieue, puis -pivotant sur sa gauche la droite en avant, vint se ranger devant le -village de Ligny, de manière à former un angle presque droit avec -Vandamme. Grouchy, avec la cavalerie légère de Pajol et les dragons -d'Exelmans, poursuivit au grand trot les tirailleurs ennemis jusqu'au -pied des coteaux que baigne le ruisseau de Ligny en coulant vers la -Sambre. Enfin la garde tout entière s'établit en avant de Fleurus, -entre Vandamme et Gérard, formée en colonnes serrées. Elle avait sur -son front la réserve d'artillerie, sur l'un de ses flancs sa propre -cavalerie, et sur l'autre les superbes cuirassiers de Milhaud. - -[En marge: Napoléon, après avoir longtemps attendu le canon de Ney, -finit par donner le signal du combat.] - -[En marge: Nouvel ordre à Ney de hâter son attaque.] - -Cette masse de 64 mille hommes, rangée ainsi en bataille, demeura -immobile pendant plus d'une heure, dans l'attente du canon de Ney. -Napoléon aurait voulu qu'avant de commencer dans la plaine de Fleurus, -l'action fût préalablement engagée aux Quatre-Bras, afin que Ney eût -le temps de se rabattre sur les Prussiens. À deux heures il lui avait -expédié un message pour lui annoncer qu'on allait attaquer l'armée -prussienne établie en avant de Sombreffe, qu'il devait lui de son côté -refouler tout ce qui était aux Quatre-Bras, et ensuite exécuter un -mouvement en arrière, afin de prendre les Prussiens à revers. Un -détachement de 12 à 15 mille hommes, facile à opérer vu le peu -d'ennemis réunis aux Quatre-Bras, devait produire d'immenses -résultats. - -[En marge: À deux heures et demie Vandamme commence l'action.] - -Cet ordre expédié, et après avoir différé encore jusqu'à deux heures -et demie, non sans étonnement et sans humeur, Napoléon donna le -signal de l'attaque. La réponse à ce signal ne se fit pas attendre. - -[En marge: Attaque de la division Lefol sur Saint-Amand.] - -[En marge: Prise du grand Saint-Amand.] - -[En marge: Impossibilité de déboucher au delà.] - -Vandamme lança sur le grand Saint-Amand la division Lefol qui formait -sa droite. Au moment de commencer le feu, le général Lefol rangea sa -division en carré, et lui adressa une harangue chaleureuse, à laquelle -elle répondit par des cris passionnés de _Vive l'Empereur_! La -distribuant ensuite en plusieurs colonnes il la mena droit à l'ennemi. -En approchant du grand Saint-Amand le terrain allait en pente: des -haies, des clôtures, des vergers, précédaient le village lui-même -construit en grosse maçonnerie. Au delà se trouvait le lit du -ruisseau, marqué par une bordure d'arbres très-épaisse, à travers -laquelle quelques éclaircies laissaient apercevoir les réserves -prussiennes pourvues d'une nombreuse artillerie. À peine nos soldats -se furent-ils mis en mouvement que la mitraille partant des abords du -village, et les boulets lancés par les batteries au-dessus, firent -dans leurs rangs de cruels ravages. Un seul boulet emporta huit hommes -dans une de nos colonnes. L'enthousiasme était trop grand pour que nos -soldats en fussent ébranlés. Ils se précipitèrent en avant presque -sans tirer, et pénétrant dans les jardins, les vergers, ils en -chassèrent les Prussiens à coups de baïonnette, après avoir du reste -rencontré une vive résistance. Ils entrèrent ensuite dans le village, -malgré les obstacles dont on avait obstrué les rues, malgré le feu des -fenêtres, et contraignirent l'ennemi à repasser le ruisseau. Enhardis -par ce succès qui n'avait pas laissé de leur coûter cher, ils -voulurent poursuivre les fuyards, mais au delà du ruisseau ils -aperçurent soudainement les six bataillons de réserve de la division -Steinmetz, qui firent pleuvoir sur eux les balles et la mitraille, et -ils furent ramenés non par la violence du feu, mais par -l'impossibilité de triompher des masses d'infanterie rangées en -amphithéâtre sur le talus que surmontait le moulin de Bry. - -[En marge: La division Steinmetz essaye en vain de reprendre -Saint-Amand.] - -Le général Steinmetz voulut à son tour reconquérir le village perdu, -et ajoutant de nouveaux bataillons à ceux qui venaient d'être -repoussés du grand Saint-Amand, il s'efforça d'y rentrer. Mais nos -soldats, s'ils ne pouvaient dépasser le village conquis, n'étaient pas -gens à s'en laisser expulser. Ils attendirent les Prussiens de pied -ferme, puis les accueillirent par un feu à bout portant, et les -obligèrent de se replier sur leurs réserves. Alors le général -Steinmetz revint à la charge avec sa division toute entière, en -dirigeant quelques bataillons sur sa droite pour essayer de tourner le -grand Saint-Amand. - -[En marge: La division Girard s'empare de Saint-Amand-la-Haye.] - -Vandamme qui suivait attentivement les phases de ce combat, envoya une -brigade de la division Berthezène pour faire face aux troupes chargées -de tourner le grand Saint-Amand, et dirigea la division Girard sur les -deux villages au-dessus, Saint-Amand-la-Haye et Saint-Amand-le-Hameau. -Tandis que la division Lefol faisait tomber sous ses balles ceux qui -essayaient de franchir le ruisseau, la brigade Berthezène contint tout -ce qui tenta de tourner le grand Saint-Amand, et le brave général -Girard, partageant l'ardeur de ses soldats, s'avança sur la Haye, -ayant la brigade de Villiers à droite, la brigade Piat à gauche. Il -pénétra dans la Haye malgré un feu épouvantable, et parvint à s'y -établir. Nous demeurâmes ainsi maîtres des trois Saint-Amand, sans -néanmoins pouvoir déboucher au delà, en présence des masses de l'armée -prussienne, car derrière la division Steinmetz se trouvaient les -restes du corps de Ziethen et tout le corps de Pirch Ier, c'est-à-dire -une cinquantaine de mille hommes. - -[En marge: Attaque du général Gérard contre le village de Ligny.] - -L'action avait commencé un peu plus tard, mais non moins vivement, du -côté de Ligny. Le général Gérard, après avoir exécuté le long du -ruisseau de Ligny une reconnaissance dans laquelle il faillit être -enlevé, comprit que devant la cavalerie prussienne et le corps de -Thielmann accumulés au Point-du-Jour, il fallait de grandes -précautions pour son flanc droit et ses derrières. Il se pouvait en -effet que pendant qu'il se porterait sur Ligny par un mouvement de -conversion, l'infanterie de Thielmann descendant du Point-du-Jour le -prît en flanc, et que la cavalerie prussienne passant le ruisseau de -Ligny sur tous les points courût sur ses derrières. En présence de ce -double danger il rangea en bataille, de Tongrinelle à Balâtre, la -division de Bourmont, que commandait maintenant le général Hulot, et -lui ordonna de défendre opiniâtrement les bords du ruisseau de Ligny. -Cette division placée ainsi en potence sur sa droite, appuyée en outre -par la cavalerie du 4e corps sous les ordres du général Maurin, et par -les nombreux escadrons de Pajol et d'Exelmans, devait le garantir -contre une attaque de flanc et contre des courses sur ses derrières. -Ces précautions prises, le général Gérard s'avança sur le village de -Ligny avec les divisions Vichery et Pecheux, décrivant, comme nous -l'avons dit, un angle presque droit avec la ligne de bataille du -général Vandamme. - -[En marge: Combat furieux dans l'intérieur du village de Ligny.] - -[En marge: Les Français restent maîtres de la moitié du village.] - -Il disposa ses troupes en trois colonnes afin d'aborder successivement -le village de Ligny, qui s'étendait sur les deux rives du ruisseau. Il -fallait pour y arriver franchir une petite plaine, et puis enlever des -vergers et des clôtures précédant le village lui-même. En approchant -les trois colonnes de Gérard furent assaillies par un tel feu, que -malgré leur énergie elles furent contraintes de rétrograder. Le -général Gérard fit alors avancer une nombreuse artillerie, et cribla -le village de Ligny de tant de boulets et d'obus, qu'il en rendit le -séjour impossible aux bataillons détachés des divisions Henkel et -Jagow. Profitant de leur ébranlement il lança ses trois colonnes, et -les dirigeant lui-même sous un feu violent, il emporta d'abord les -vergers, puis les maisons, et parvint jusqu'à la grande rue du -village, parallèle au ruisseau de Ligny. Alors il s'engagea une suite -de combats furieux qui avaient, au dire d'un témoin oculaire, la -férocité des guerres civiles, car la haine connue des Prussiens contre -nous avait provoqué chez nos soldats une sorte de rage, et on ne leur -faisait pas de quartier, pas plus qu'ils n'en faisaient aux Français. -Le général Gérard ayant lui-même amené sa réserve, poussa la conquête -de la grande rue jusqu'à la ligne du ruisseau, et pénétra même au -delà, mais un brusque retour de la division Jagow l'obligea de -rétrograder. Tandis que la grande rue longeait le village -parallèlement au ruisseau, une autre rue formant croix avec elle, et -traversant le ruisseau sur un petit pont, passait devant l'église qui -était construite sur une plate-forme élevée. Les bataillons de Jagow -qui avaient repris l'offensive, débouchant par cette rue transversale, -fondirent jusqu'à la place de l'église, et nous ramenèrent presque à -l'extrémité du village. Mais Gérard l'épée à la main, reportant ses -soldats en avant, demeura maître de la grande rue. À droite il plaça -une artillerie nombreuse sur la plate-forme de l'église, laquelle -couvrait de mitraille les Prussiens dès qu'ils essayaient de revenir -par la rue transversale, et il établit à gauche, dans un vieux château -à demi ruiné (lequel n'existe plus aujourd'hui), une garnison pourvue -d'une bonne artillerie. Il parvint ainsi à se soutenir dans -l'intérieur de Ligny, grâce à des prodiges d'énergie et de dévouement -personnel. Mais là comme à Saint-Amand le caractère de la bataille -restait le même: nous avions conquis les villages qui nous séparaient -des Prussiens, sans pouvoir aller au delà en présence de leurs -réserves rangées en amphithéâtre jusqu'au moulin de Bry. - -[En marge: Nécessité d'amener un détachement des troupes de Ney sur -les derrières de l'armée prussienne.] - -Cette situation justifiait la savante manoeuvre imaginée par Napoléon, -car une attaque à revers contre la ligne des Prussiens, de Saint-Amand -à Ligny, pouvait seule mettre fin à leur résistance; et elle devait -faire mieux encore, elle devait en les plaçant entre deux feux nous -livrer une moitié de leur armée. - -[En marge: Napoléon en renouvelle l'ordre formel au maréchal Ney.] - -Napoléon, impatient de voir exécuter cette manoeuvre, expédia un -nouvel ordre à Ney, dont le canon commençait à gronder, mais qui, -d'après toutes les vraisemblances, ne pouvait pas être tellement -occupé avec les Anglais qu'il fût dans l'impossibilité de détacher dix -ou douze mille hommes sur les derrières de Blucher. Daté de trois -heures un quart, rédigé par le maréchal Soult, et confié à M. de -Forbin-Janson, cet ordre disait au maréchal Ney: «Monsieur le -maréchal, l'engagement que je vous avais annoncé _est ici -très-prononcé_. L'Empereur me charge de vous dire que vous devez -manoeuvrer sur-le-champ de manière à envelopper la droite de l'ennemi, -et _tomber à bras raccourcis sur ses derrières_. L'armée prussienne -est perdue si vous agissez vigoureusement: _le sort de la France est -entre vos mains_.» - -Tandis que M. de Forbin-Janson portait en toute hâte cet ordre aux -Quatre-Bras, la bataille continuait avec une égale fureur, sans que -les Prussiens parvinssent à nous enlever le cours du ruisseau de -Ligny, mais sans que nous pussions le franchir nous-mêmes. Le vieux -général Friant qui commandait les grenadiers à pied de la garde, et -dont une vie entière passée au feu avait exercé le coup d'oeil, -s'avança vers Napoléon et lui dit en lui montrant les villages: Sire, -nous ne viendrons jamais à bout de ces gens-là, si vous ne les prenez -à revers, au moyen de l'un des corps dont vous disposez.--Sois -tranquille, lui répondit Napoléon; j'ai ordonné ce mouvement trois -fois, et je vais l'ordonner une quatrième.--Il savait en effet que le -corps de d'Erlon, mis en marche le dernier, devait avoir dépassé tout -au plus Gosselies, et qu'un officier dépêché au galop le trouverait -assez près de nous pour qu'il fût facile de le ramener sur -Saint-Amand. Il envoya La Bédoyère avec un billet écrit au crayon, -contenant l'ordre formel à d'Erlon de rebrousser chemin s'il était -trop avancé, ou s'il était seulement à hauteur, de se rabattre -immédiatement par la vieille chaussée romaine sur les derrières du -moulin de Bry. Cet ordre, dont l'exécution ne paraissait pas douteuse, -devait assurer un résultat égal aux plus grands triomphes du temps -passé. Mais la fortune le voudrait-elle? - -[En marge: Nouveaux et violents efforts de Blucher pour reprendre -Ligny et les trois Saint-Amand.] - -Pendant ce temps Blucher, dont l'énergie et le patriotisme ne se -décourageaient point, avait lancé sur Ligny tout ce qui restait des -divisions Henkel et Jagow. Ces bataillons frais se jetant dans le -village avaient un moment atteint la grande rue, et le général Gérard -redoublant d'art et de courage, employant jusqu'à ses dernières -réserves, tenant toujours à droite sur la plate-forme de l'église, à -gauche dans le vieux château, ne s'était pas laissé arracher sa -conquête, mais faisait dire à Napoléon qu'il était à bout de -ressources, et qu'il fallait indispensablement venir à son secours. -Quatre mille cadavres jonchaient déjà le village de Ligny. - -Du côté de Saint-Amand, Blucher avait également tenté un effort -violent, en portant en ligne le corps de Pirch Ier, pour soutenir -celui de Ziethen, c'est-à-dire en engageant les 60 mille hommes qui se -trouvaient entre Bry et Saint-Amand. Il avait envoyé la division Pirch -II au secours de celle de Steinmetz, avec ordre de reprendre à tout -prix Saint-Amand-la-Haye, et dirigé la division Tippelskirchen sur -Saint-Amand-le-Hameau avec des instructions tout aussi énergiques. Il -avait joint à cette masse d'infanterie la cavalerie entière des 2e et -1er corps, sous le général de Jurgas, dans l'intention de tourner la -gauche de Vandamme. En même temps il avait fait avancer les trois -autres divisions du 2e corps, celles de Brauze, Krafft, Langen, afin -de remplacer sur les hauteurs de Bry les troupes qui allaient -s'engager, et prescrit au général Thielmann de se diriger sur -Sombreffe, sans trop dégarnir le Point-du-Jour, par où devait -déboucher Bulow (4e corps). Il lui avait même recommandé d'inquiéter -les Français pour leur droite en exécutant une démonstration sur la -route de Charleroy. - -[En marge: Efforts héroïques de la division Girard dans -Saint-Amand-la-Haye.] - -En conséquence de ces dispositions, Blucher, marchant lui-même à la -tête de ses soldats, tenta sur les trois Saint-Amand une attaque des -plus vigoureuses. La division Pirch II se précipita sur -Saint-Amand-la-Haye avec la plus grande impétuosité, et parvint à y -pénétrer. Le général Girard[11] repoussé, y rentra avec sa brigade de -gauche, celle du général Piat, et réussit à s'y maintenir. Blucher à -la tête des bataillons ralliés de Pirch II, reparut une seconde fois -dans les avenues de ce village couvert de morts; mais Girard, par un -dernier effort, repoussa de nouveau l'énergique vieillard qui -prodiguait pour sa patrie un courage inépuisable. Girard qui avait -annoncé qu'il ne survivrait pas aux désastres de la France si elle -devait être encore vaincue, fut frappé mortellement dans cette lutte -désespérée. Ses deux généraux de brigade, de Villiers et Piat, furent -mis hors de combat. Chaque colonel commandant alors où il était, le -brave Tiburce Sébastiani, colonel du 11e léger, réussit par des -prodiges de valeur et de présence d'esprit à se maintenir dans -Saint-Amand-la-Haye. Sur 4,500 hommes, la division Girard en avait -déjà perdu un tiers, outre ses trois généraux. - -[Note 11: Le lecteur n'aura pas oublié que le général Girard, -commandant une division détachée du 2e corps, n'est point le général -Gérard commandant le 4e corps et attaquant en ce moment le village de -Ligny.] - -[En marge: Horrible effusion de sang résultant de la prolongation de -la bataille.] - -[En marge: Napoléon établit des batteries qui, prenant les Prussiens -en écharpe, leur causent de grandes pertes.] - -[En marge: Le comte d'Erlon n'arrivant pas, Napoléon imagine de -déboucher avec la garde au-dessus de Ligny, et de couper en deux -l'armée prussienne.] - -Plus à gauche, c'est-à-dire vers Saint-Amand-le-Hameau, la division -Habert, envoyée par Vandamme au secours de Girard, arrêta -très-heureusement la cavalerie de Jurgas et l'infanterie de la -division Tippelskirchen. Cachant dans les blés qui étaient mûrs et -très-élevés une nuée de tirailleurs, le général Habert attendit sans -se montrer l'infanterie et la cavalerie prussiennes, et les laissa -s'avancer jusqu'à demi-portée de fusil. Alors ordonnant tout à coup un -feu de mousqueterie bien dirigé, il causa une telle surprise à -l'ennemi, qu'il l'obligea de se replier en désordre. Grâce à ces -efforts combinés, nous restâmes maîtres des trois Saint-Amand, sans -réussir néanmoins à dépasser le cours sinueux du ruisseau de Ligny. À -l'extrémité opposée du champ de bataille, c'est-à-dire à notre droite, -l'infanterie de Thielmann ayant descendu du Point-du-Jour par la route -de Charleroy, une charge vigoureuse des dragons d'Exelmans la ramena -au fatal ruisseau, et la division Hulot, répandue en tirailleurs, l'y -contint par un feu continuel. Arrêtés ainsi à la ligne tortueuse de ce -ruisseau de Ligny, nous usions l'ennemi et il nous usait, ce qui était -plus fâcheux pour nous que pour lui, car il nous aurait fallu une -victoire prompte et complète pour venir à bout des deux armées que -nous avions sur les bras. Mais Napoléon, toujours à cheval et en -observation, avait soudainement imaginé un moyen de rendre la -prolongation du combat beaucoup plus meurtrière pour les Prussiens que -pour les Français. Nous avons dit que le ruisseau sur lequel étaient -situés les villages disputés changeant brusquement de direction au -sortir du grand Saint-Amand, il en résultait que le village de Ligny -formait presque un angle droit avec celui de Saint-Amand. Napoléon en -se portant vers Ligny, c'est-à-dire sur le côté de l'angle, découvrit -une éclaircie dans la rangée d'arbres qui bordait le ruisseau, et à -travers laquelle on apercevait les corps de Ziethen et de Pirch Ier -disposés les uns derrière les autres jusqu'au moulin de Bry. Il fit -amener sur-le-champ quelques batteries de la garde qui prenant ces -masses en écharpe, y causèrent bientôt d'affreux ravages. Chaque -décharge emportait des centaines d'hommes, renversait les canonniers -et les chevaux, et faisait voler en éclats les affûts des canons. -Contemplant ce spectacle avec l'horrible sang-froid que la guerre -développe chez les hommes les moins sanguinaires, Napoléon dit à -Friant, qui ne le quittait pas: Tu le vois, le temps qu'ils nous font -perdre leur coûtera plus cher qu'à nous.--Pourtant tuer, tuer des -hommes par milliers ne suffisait pas: il était tard, et il fallait en -finir avec l'armée prussienne, pour être en mesure le lendemain de -courir à l'armée anglaise. Le général Friant se désolant de ce que le -mouvement ordonné sur les derrières de l'armée prussienne ne -s'exécutait pas, Tiens-toi tranquille, lui répéta Napoléon; il n'y a -pas qu'une manière de gagner une bataille; et avec sa fertilité -d'esprit il imagina sur-le-champ une autre combinaison pour terminer -promptement cette lutte affreuse. - -L'effet de son artillerie tirant d'écharpe sur les masses prussiennes -lui suggéra tout à coup l'idée de se porter plus haut encore sur leur -flanc, de dépasser Ligny, d'en franchir le ruisseau avec toute la -garde, et de prendre ainsi à revers les soixante mille hommes qui -attaquaient les trois Saint-Amand. Si ce mouvement réussissait, et -exécuté avec la garde on ne pouvait guère en douter, l'armée -prussienne était coupée en deux; Ziethen et Pirch étaient séparés de -Thielmann et de Bulow, et bien que le résultat ne fût pas aussi grand -qu'il aurait pu l'être si un détachement de Ney eût paru sur les -derrières de Blucher, il était grand néanmoins, très-grand encore, et -même suffisant pour nous débarrasser des Prussiens pendant le reste de -la campagne. - -[En marge: Napoléon allait exécuter cette manoeuvre, lorsqu'un cri -d'alarme est poussé du côté de Vandamme.] - -Cette combinaison imaginée, Napoléon prescrivit à Friant de former la -garde en colonnes d'attaque, de s'élever jusqu'à la hauteur de Ligny, -et de passer derrière ce village, pour aller franchir au-dessus le -sinistre ruisseau qui était déjà rempli de tant de sang. - -Ces ordres commençaient à s'exécuter, lorsque l'attention de Napoléon -fut brusquement attirée du côté de Vandamme. Blucher en effet tentant -un nouvel effort, avait ramené en arrière les divisions épuisées de -Ziethen, et porté en avant celles de Pirch Ier, pour livrer encore un -assaut aux trois Saint-Amand. Vandamme avait épuisé ses réserves, et -demandait instamment du secours. Il n'était plus possible de le lui -faire attendre dans l'espérance d'un mouvement sur les derrières de -l'ennemi, qui bien qu'ordonné plusieurs fois ne s'exécutait pas. -Napoléon lui envoya sans différer une partie de la jeune garde sous le -général Duhesme, et fit continuer la marche de la vieille garde et de -la grosse cavalerie dans la direction de Ligny. À la vue de la garde -qui s'ébranlait pour les secourir, les troupes de Vandamme à gauche, -celles de Gérard à droite, poussèrent des cris de joie. Les -acclamations de _Vive l'Empereur!_ furent réciproquement échangées. Le -comte de Lobau que la violence de la canonnade avait décidé à se -rapprocher de Fleurus, vint prendre la place de la garde impériale et -former la réserve. - -[En marge: On a cru voir des troupes ennemies sur la gauche et les -derrières de Vandamme.] - -[En marge: Un officier envoyé en reconnaissance croit que ce sont des -troupes prussiennes.] - -Il était temps que le secours de la jeune garde arrivât à Vandamme, -car la division Habert placée à Saint-Amand-le-Hameau pour soutenir la -division Girard à moitié détruite, voyant de nouvelles masses -prussiennes s'avancer contre elle, et apercevant d'autres colonnes -prêtes à la prendre à revers, commençait à céder du terrain. Vandamme -accouru sur les lieux, et moins effrayé des masses qu'il avait devant -lui que de celles qui se montraient sur ses derrières, n'avait pu se -défendre d'un trouble subit. Kulm avec toutes ses horreurs s'était -présenté soudainement à son esprit, et il en avait frémi. -Effectivement il avait aperçu des colonnes profondes portant un habit -assez semblable à l'habit prussien, qui semblaient manoeuvrer de -manière à l'envelopper. Ne voulant pas comme en Bohême être pris -entre deux feux, il chargea un officier d'aller reconnaître la troupe -qui s'avançait ainsi sur les derrières de la division Habert. Cet -officier, n'ayant pas observé d'assez près l'ennemi supposé, revint -bientôt au galop, persuadé qu'il avait vu une colonne prussienne, et -l'affirmant à Vandamme. Celui-ci alors reploya la division Habert, et -la plaça en potence sur sa gauche, de manière à la soustraire aux -ennemis trop réels qui la menaçaient par devant, et aux ennemis -imaginaires qui la menaçaient par derrière. En même temps il dépêcha -officiers sur officiers à Napoléon, pour lui faire part de ce nouvel -incident. - -[En marge: Quoiqu'il ne puisse ajouter foi à un tel rapport, Napoléon -suspend la manoeuvre qu'il venait d'ordonner, et envoie la jeune garde -au secours de Vandamme.] - -Napoléon fut singulièrement surpris de ce qu'on lui mandait. Il ne -pouvait se rendre compte d'un événement aussi singulier, car pour -qu'une colonne anglaise ou prussienne eût réussi à se glisser entre -l'armée française qui combattait aux Quatre-Bras et celle qui -combattait à Saint-Amand, il aurait fallu que les divers corps de -cavalerie placés à la droite de Ney, à la gauche de Vandamme, eussent -passé la journée immobiles et les yeux fermés. Il aurait fallu surtout -que le corps de d'Erlon, resté en arrière de Ney, n'eût rien aperçu, -et ces diverses suppositions étaient également inadmissibles. Mais -toutes les conjectures ne valaient pas un rapport bien fait et -recueilli sur les lieux mêmes. Napoléon envoya plusieurs aides de camp -au galop pour s'assurer par leurs propres yeux de ce qui se passait -véritablement entre Fleurus et les Quatre-Bras, et avoir l'explication -de cette apparition inattendue sur son flanc gauche de troupes -réputées prussiennes. En attendant, il suspendit le mouvement de sa -vieille garde vers Ligny, car ce n'était pas le cas de se démunir de -ses réserves, si un corps considérable était parvenu à se porter sur -ses derrières. Mais il laissa la jeune garde s'avancer au soutien des -divisions Habert et Girard épuisées, et fit continuer l'horrible -canonnade qui prenant en flanc les masses prussiennes produisait tant -de ravage parmi elles. - -[En marge: La jeune garde porte secours à Vandamme, et on se rassure -au sujet du corps ennemi aperçu sur nos derrières.] - -[En marge: Ce prétendu corps ennemi est celui de d'Erlon, duquel on -doit concevoir les plus grandes espérances.] - -Pendant ce temps Blucher, que rien n'arrêtait, avait de nouveau lancé -sur Saint-Amand-le-Hameau et sur Saint-Amand-la-Haye, les bataillons -ralliés de Ziethen et de Pirch II. Attaquée pour la cinquième fois, la -ligne de Vandamme était en retraite, lorsque la jeune garde, conduite -par Duhesme, chargeant tête baissée sur le Hameau et la Haye, refoula -les Prussiens, et reprit une dernière fois la ligne du ruisseau de -Ligny. Au moment où elle rétablissait le combat, les aides de camp -envoyés en reconnaissance revinrent, et dissipèrent l'erreur fâcheuse -qu'un officier dépourvu de sang-froid avait fait naître dans l'esprit -de Vandamme. Ce prétendu corps prussien qu'on avait cru apercevoir -n'était que le corps de d'Erlon lui-même, qui d'après les ordres -réitérés de Napoléon se dirigeait sur le moulin de Bry, et par -conséquent venait prendre à revers la position de l'ennemi. Il n'y -avait donc plus rien à craindre de ce côté, il n'y avait même que de -légitimes espérances à concevoir, si les ordres déjà donnés tant de -fois finissaient par recevoir leur exécution. Napoléon les renouvela, -et néanmoins il se hâta de reprendre la grande manoeuvre interrompue -par la fausse nouvelle actuellement éclaircie. Chaque instant qui -s'écoulait en augmentait l'à-propos, car Blucher accumulant ses forces -vers les trois Saint-Amand, laissait un vide entre lui et Thielmann, -et un coup vigoureux frappé au-dessus de Ligny, dans la direction de -Sombreffe, devait séparer les corps de Ziethen et de Pirch Ier de ceux -de Thielmann et de Bulow, les jeter dans un grand désordre, et les -rendre prisonniers de d'Erlon, si ce dernier achevait son mouvement. -La manoeuvre était dans tous les cas fort opportune, car elle portait -le coup décisif si longtemps attendu, le rendait désastreux pour -l'armée prussienne si d'Erlon était vers Bry, et s'il n'y était pas, -ne terminait pas moins la bataille à notre avantage, en faisant tomber -la résistance opiniâtre que nous rencontrions au delà du ruisseau de -Ligny. - -[En marge: Napoléon reprend sa manoeuvre interrompue.] - -[En marge: Il débouche avec la garde et la grosse cavalerie au-dessus -de Ligny, et jette l'armée prussienne dans un affreux désordre.] - -Napoléon ordonne donc à la vieille garde de reprendre son mouvement -suspendu, et de défiler derrière Ligny jusqu'à l'extrémité de ce -malheureux village. Il n'était pas homme à jeter ses bataillons -d'élite dans Ligny même, où ils seraient allés se briser peut-être -contre un monceau de ruines et de cadavres; il les porte un peu au -delà, dans un endroit où l'on n'avait à franchir que le ruisseau et la -rangée d'arbres qui en formait la bordure. Dirigeant lui-même ses -sapeurs, il fait abattre les arbres et les haies, de manière à livrer -passage à une compagnie déployée. Sur la gauche il place trois -bataillons de la division Pecheux, qui débouchant du village de Ligny -en même temps que la garde débouchera du ravin, doivent favoriser le -mouvement de celle-ci. Il dispose ensuite six bataillons de grenadiers -en colonnes serrées, et quatre de chasseurs pour les appuyer. Une -sorte de silence d'attente règne chez ces admirables troupes, fières -de l'honneur qui leur est réservé de terminer la bataille. En ce -moment, le soleil se couchant derrière le moulin de Bry, éclaire de -ses derniers rayons la cime des arbres, et Napoléon donne enfin le -signal impatiemment attendu. La colonne des six bataillons de -grenadiers se précipite alors dans le fond du ravin, traverse le -ruisseau, et gravit la berge opposée, pendant que les trois bataillons -de la division Pecheux débouchent de Ligny. L'obstacle franchi, les -grenadiers s'arrêtent pour reformer leurs rangs, et aborder la hauteur -où se trouvaient les restes des divisions Krafft et Langen soutenus -par toute la cavalerie prussienne. Pendant qu'ils rectifient leur -alignement, l'ennemi fait pleuvoir sur eux les balles et la mitraille; -mais ils supportent ce feu sans en être ébranlés. La cavalerie -prussienne les prenant à leur costume pour des bataillons de garde -nationale mobilisée, s'avance et essaye de parlementer pour les -engager à se rendre. L'un de ces bataillons se formant aussitôt en -carré, couvre la terre de cavaliers ennemis. Les autres formés en -colonnes d'attaque marchent baïonnette baissée, et culbutent tout ce -qui veut leur tenir tête. La cavalerie prussienne revient à la charge, -mais au même instant les cuirassiers de Milhaud fondent sur elle au -galop. Une sanglante mêlée s'engage; mais elle se termine bientôt à -notre avantage, et l'armée prussienne, coupée en deux, est obligée de -rétrograder en toute hâte. - -[En marge: Danger que court personnellement Blucher, foulé aux pieds -de notre cavalerie.] - -[En marge: Pourtant d'Erlon ne paraît pas, et l'armée prussienne peut -se retirer sans essuyer les pertes dont elle était menacée.] - -[En marge: Résultats de la victoire de Ligny.] - -[En marge: L'armée prussienne est affaiblie de trente mille -combattants, et nous sommes maîtres de la grande chaussée de Namur à -Bruxelles, qui est la ligne de communication des Anglais avec les -Prussiens.] - -[En marge: Napoléon ne pouvant s'expliquer l'inexécution des ordres -donnés à Ney, s'arrête et couche sur le champ de bataille de Ligny.] - -En ce moment Blucher après avoir tenté sur les trois Saint-Amand un -dernier et inutile effort, était accouru pour rallier les troupes -restées autour du moulin de Bry. Arrivé trop tard, et rencontré par -nos cuirassiers, il avait été renversé, et foulé à leurs pieds. Cet -héroïque vieillard, demeuré à terre avec un aide de camp qui s'était -gardé de donner aucun signe qui pût le faire reconnaître, entendait le -galop de nos cavaliers sabrant ses escadrons, et terminant la défaite -de son armée. Pendant ce temps Vandamme débouchait enfin de -Saint-Amand, Gérard de Ligny, et à droite le général Hulot avec la -division Bourmont, perçant par la route de Charleroy à Namur, ouvrait -cette route à la cavalerie de Pajol et d'Exelmans. Il était plus de -huit heures du soir, l'obscurité commençait à envelopper cet horrible -champ de bataille, et de la droite à la gauche la victoire était -complète. Pourtant l'armée prussienne qui se retirait devant la garde -impériale victorieuse, ne paraissait point harcelée sur ses derrières: -d'Erlon tant appelé par les ordres de Napoléon, tant attendu, ne se -montrait point, et on ne pouvait plus compter sur d'autres résultats -que ceux qu'on avait sous les yeux. L'armée prussienne partout en -retraite, nous livrait le champ de bataille, c'est-à-dire la grande -chaussée de Namur à Bruxelles, ligne de communication des Anglais et -des Prussiens, et laissait en outre le terrain couvert de 18 mille -morts ou blessés. Nous avions à elle quelques bouches à feu et -quelques prisonniers. Ce n'étaient pas là, il est vrai, toutes les -pertes qu'elle avait essuyées. Beaucoup d'hommes, ébranlés par cette -lutte acharnée, s'en allaient à la débandade. Une douzaine de mille -avaient ainsi quitté le drapeau, et cette journée privait l'armée -prussienne de trente mille combattants sur 120 mille. Qu'étaient-ce -néanmoins que ces résultats auprès des trente ou quarante mille -prisonniers qu'on aurait pu faire si d'Erlon avait paru, ce qui eût -rendu complète la ruine de l'armée prussienne, et livré sans appui -l'armée anglaise à nos coups? Napoléon était trop expérimenté pour -s'étonner des accidents qui à la guerre viennent souvent déjouer les -plus savantes combinaisons, pourtant il avait peine à s'expliquer une -telle inexécution de ses ordres, et en cherchait la cause sans la -découvrir. D'après ses calculs l'armée anglaise n'avait pu se trouver -tout entière aux Quatre-Bras dans la journée, et il ne comprenait pas -comment le maréchal Ney n'avait pu lui envoyer un détachement, comment -surtout d'Erlon rencontré si près de Fleurus, n'était point arrivé. -Dans le doute, il s'était arrêté sur ce champ de bataille -qu'enveloppait déjà une profonde obscurité, et avait permis à ses -soldats harassés de fatigue, ayant fait huit ou dix lieues la veille, -quatre ou cinq le matin, et s'étant battus en outre toute la journée, -de bivouaquer sur le terrain où avait fini la bataille. Il avait -seulement fait avancer le comte de Lobau (6e corps), devenu sa seule -réserve, et l'avait établi autour du moulin de Bry. L'envoyer à la -poursuite des Prussiens, si on avait été informé de ce qui se passait -aux Quatre-Bras, eût été possible; mais n'ayant reçu aucun officier de -Ney, n'ayant que cette réserve de troupes fraîches (la garde tout -entière avait donné), Napoléon pensa qu'il fallait la conserver autour -de lui, car, en cas d'un retour offensif de l'ennemi, c'était le seul -corps qu'on pût lui opposer. Toutefois il en détacha une division, -celle de Teste, et la confia à l'intelligent et alerte Pajol, pour -suivre les Prussiens à la piste, et précipiter leur retraite. Il garda -le reste afin de couvrir ses bivouacs. - -[En marge: Hésitations de Ney aux Quatre-Bras dès le commencement du -jour.] - -[En marge: Le général Reille en différant l'envoi du 2e corps, -contribue à augmenter les hésitations de Ney.] - -[En marge: Le général Reille arrivé de sa personne sur le terrain, -engage encore Ney à différer.] - -[En marge: Vers trois heures Ney se décide enfin à attaquer.] - -Ce qu'il ne savait pas encore, et ce qu'il entrevoyait au surplus, -peut facilement se conclure des dispositions du maréchal Ney. On se -rappelle que dès le matin le maréchal était hésitant en présence des -quatre mille hommes du prince de Saxe-Weimar, qu'il prenait sinon pour -l'armée anglaise, au moins pour une portion considérable de cette -armée, surtout en voyant des officiers de haut grade exécuter une -reconnaissance qui semblait le préliminaire d'une grande bataille. La -résolution singulière du général Reille retardant de sa propre -autorité le mouvement du 2e corps, avait ajouté aux perplexités du -maréchal, et il avait passé la matinée dans le doute, tantôt voulant -attaquer, tantôt craignant de s'exposer à une échauffourée. C'est sous -l'influence de ces diverses impressions qu'il avait envoyé à Napoléon -un officier de lanciers, pour lui dire qu'il croyait avoir sur les -bras des forces très-supérieures aux siennes, à quoi Napoléon avait -répondu vivement que ce qu'on voyait aux Quatre-Bras ne pouvait être -considérable, que c'était tout au plus ce qui avait eu le temps -d'accourir de Bruxelles, que Blucher ayant son quartier général à -Namur n'avait rien pu envoyer sur les Quatre-Bras, que par conséquent -il fallait attaquer avec les corps de Reille et de d'Erlon, avec la -cavalerie de Valmy, et détruire le peu qu'on avait devant soi. -Assurément si Napoléon avait été au milieu même de l'état-major -ennemi, il n'aurait pu voir plus juste, ni ordonner plus à propos. Ney -ayant reçu, indépendamment de la lettre apportée par M. de Flahault, -l'ordre formel d'attaquer expédié du quartier général, y était tout -disposé, mais par malheur le 2e corps n'était point arrivé à midi. Le -général Reille continuait de le retenir en avant de Gosselies, -toujours fortement ému de l'apparition des Prussiens, que lui avait -signalée le général Girard. Ney aurait pu sans doute avec la division -Bachelu seule, et la cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes et de Piré, -s'élevant ensemble à 9 mille hommes, culbuter le prince de Saxe-Weimar -qui n'avait reçu à midi que 2 mille hommes de renfort, ce qui lui en -faisait six mille en tout. Le prince d'Orange accouru précipitamment -n'avait amené que sa personne, et Ney avec 4,500 hommes d'infanterie, -avec 4,500 de cavalerie de la meilleure qualité, lui aurait -certainement passé sur le corps. On comprend néanmoins qu'apercevant -un brillant état-major, pouvant craindre d'avoir devant lui toute une -armée, il n'osât pas se hasarder à commencer l'action avec les forces -dont il disposait. Cependant pressé par les dépêches réitérées de -l'Empereur, il perdit patience, et envoya enfin aux généraux Reille et -d'Erlon l'ordre d'avancer en toute hâte. Si le général Reille, après -avoir pris connaissance du message du général de Flahault, eût marché -avec les deux divisions Foy et Jérôme, il eût porté les forces de Ney -à 22 mille hommes au moins, à près de 26 mille avec les cuirassiers de -Valmy, et aurait pu être aux Quatre-Bras à midi. C'était plus qu'il -n'en fallait pour tout culbuter, soit à midi, soit à une heure. -Malheureusement le général Reille n'en avait rien fait, et il s'était -borné, sur les vives instances de son chef, à venir de sa personne aux -Quatre-Bras, où il était arrivé vers deux heures. Ney alors lui avait -témoigné le désir d'attaquer ce qu'il avait devant lui, disant que -c'était peu de chose, et qu'on en viendrait facilement à bout. Le -général Reille plein de ses souvenirs d'Espagne, comme Vandamme de -ceux de Kulm, loin d'exciter l'ardeur de Ney, s'était appliqué plutôt -à la calmer, lui répondant que ce n'était pas ainsi qu'on devait en -agir avec les Anglais, qu'avoir affaire à eux était chose sérieuse, et -qu'il ne fallait engager le combat que lorsque les troupes seraient -réunies; que maintenant on voyait peu de monde, mais que derrière les -bois se trouvait probablement l'armée anglaise, qui apparaîtrait tout -entière dès qu'on en viendrait aux mains, qu'il ne fallait donc se -présenter à elle qu'avec toutes les forces dont on pouvait disposer. -En principe le conseil était bon; dans la circonstance il était -funeste, puisqu'il n'y avait actuellement aux Quatre-Bras que la -division Perponcher, arrivée aux trois quarts vers midi, tout entière -à deux heures, et ne se composant que de huit mille hommes dans sa -totalité. Ney se résigna donc à attendre les divisions Foy et Jérôme, -car si le général Reille était présent de sa personne, ses divisions -mises trop tard en mouvement n'étaient point encore en ligne. -Pourtant le canon de Saint-Amand et de Ligny grondait fortement; il -était près de trois heures, et Ney[12] n'y tenant plus prit le parti -d'attaquer, dans l'espérance que le bruit du canon hâterait le pas des -troupes en marche. Il avait depuis la veille la division Bachelu; -celle du général Foy venait de rejoindre, ce qui lui assurait près de -10 mille hommes d'infanterie. Il avait outre la cavalerie des généraux -Pire et Lefebvre-Desnoëttes, celle de Valmy composée de 3,500 -cuirassiers, ce qui faisait un total de près de 8 mille hommes de -cavalerie. Il est vrai qu'on lui avait recommandé de ménager -Lefebvre-Desnoëttes, et de tenir Valmy un peu en arrière; mais ce -n'étaient point là des ordres, c'étaient de simples recommandations -que la nécessité du moment rendait complètement nulles. Il se décida -donc à engager l'action[13]. La division Jérôme commençait à se -montrer, et quant au corps de d'Erlon on le savait en route, et on -comptait sur le bruit du canon pour stimuler son zèle et accélérer son -arrivée. - -[Note 12: Je rapporte ces détails d'après le Journal militaire du -général Foy, écrit jour par jour, et méritant dès lors une confiance -que ne méritent pas au même degré des récits faits vingt ou trente ans -après les événements. Ce Journal constate que Ney voulait attaquer, -que le général Reille l'en dissuada, en alléguant le caractère -particulier des troupes anglaises, qu'il lui conseilla d'attendre la -concentration des divisions, et que cette délibération avait lieu au -moment même où l'on entendait le canon de Ligny. Or le canon s'était -fait entendre vers deux heures et demie au plus tôt. Ainsi à cette -heure l'attaque n'avait pas commencé aux Quatre-Bras. Ney aurait voulu -l'entreprendre un peu plus tôt, mais le conseil du général Reille et -la tardive arrivée de ses divisions l'en avaient empêché. On voit -aussi par le récit du colonel Heymès, que le maréchal était impatient -de voir arriver les divisions du 2e corps, et qu'il engagea le feu -avant d'avoir toutes ses forces, dans l'espérance que le bruit du -canon hâterait la marche de celles qui se trouvaient en arrière.] - -[Note 13: Pour décharger Ney de la responsabilité des événements -survenus aux Quatre-Bras et la reporter sur Napoléon, on a dit qu'en -attaquant à deux heures il devançait de beaucoup l'ordre expédié de -Fleurus à deux heures, et qui n'avait pu arriver à Frasnes avant trois -heures et demie. C'est là une double erreur. D'abord on entendait le -canon de Ligny, il était donc deux heures et demie au moins, et -probablement trois heures quand Ney prit le parti d'attaquer. De plus -Ney avait reçu le message de M. de Flahault, arrivé bien avant onze -heures, lequel prescrivait de se porter même au delà des Quatre-Bras; -enfin, il avait reçu également le message expédié de Charleroy en -réponse à l'envoi d'un officier de lanciers, par lequel Napoléon, prêt -à partir pour Fleurus, et répondant aux inquiétudes du maréchal, lui -avait ordonné de réunir immédiatement Reille et d'Erlon, et de -culbuter tout ce qu'il avait devant lui. Ney avait dû recevoir à onze -heures et demie au plus tard ce dernier message, expédié de Charleroy -avant que Napoléon en fût parti. Il ne devançait donc pas les ordres -impériaux, puisque ces ordres arrivés les uns à dix heures et demie, -les autres à onze heures et demie, lui enjoignaient de ne tenir aucun -compte de ce qu'il croyait voir, et de le détruire. Il est du reste -bien vrai que dès ce second ordre il avait un grand désir d'agir; mais -il attendait les troupes de Reille, que celui-ci avait retenues sous -l'influence de l'avis, donné par le général Girard, de l'apparition de -l'armée prussienne. Je discuterai plus loin la part de chacun dans ces -événements. Mais tout de suite on peut dire qu'il y eut dans ces -événements une déplorable fatalité, et surtout une immense influence -de nos derniers malheurs, agissant sur l'imagination de nos généraux, -et produisant chez eux des hésitations, des faiblesses qui n'étaient -pas dans leur caractère.] - -[En marge: Description du champ de bataille des Quatre-Bras.] - -Voici quel était le champ de bataille sur lequel allait s'engager -cette lutte tardive, mais héroïque. Ney occupait la grande route de -Charleroy à Bruxelles, passant par Frasnes et les Quatre-Bras. Il -était actuellement un peu en avant de Frasnes, au bord d'un bassin -assez étendu, ayant en face les Quatre-Bras, composés d'une auberge et -de quelques maisons. Devant lui il voyait la route de Charleroy à -Bruxelles, traversant le milieu du bassin, puis se relevant vers les -Quatre-Bras, où elle se rencontrait d'un côté avec la route de -Nivelles, de l'autre avec la chaussée de Namur. À gauche il avait les -coteaux de Bossu couverts de bois, derrière lesquels circulait sans -être aperçue la route de Nivelles, au centre la ferme de Gimioncourt -située sur la route même, à droite divers ravins bordés d'arbres et -aboutissant vers la Dyle, enfin à l'extrémité de l'horizon la chaussée -de Namur à Bruxelles, d'où partaient les éclats continuels du canon de -Ligny. (Voir la carte nº 65.) - -[En marge: Forces des Anglais au début de l'action.] - -Les dispositions de l'ennemi en avant des Quatre-Bras pouvaient -s'apercevoir distinctement, mais celles qui se faisaient sur le revers -des Quatre-Bras nous étaient dérobées, ce qui laissait Ney dans le -doute sur les forces qu'il aurait à combattre. Pour le moment le -prince d'Orange ayant sous la main les neuf bataillons de la division -Perponcher, en avait placé quatre à notre gauche dans le bois de -Bossu, deux au centre à la ferme de Gimioncourt, un sur la route pour -appuyer son artillerie, et deux en réserve en avant des Quatre-Bras. - -[En marge: Première attaque de Ney.] - -[En marge: Notre cavalerie culbute les premiers bataillons de -l'ennemi.] - -Ney résolut d'enlever ce qu'il y avait devant lui, ne sachant pas au -juste ce qu'il y avait derrière, mais comptant sur l'arrivée de la -division Jérôme qu'on apercevait, et sur le corps de d'Erlon qui ne -pouvait tarder à paraître. Il porta la division Bachelu à droite de la -grande route, la division Foy sur la grande route elle-même, la -cavalerie Piré à droite et à gauche. Nos tirailleurs eurent bientôt -repoussé ceux de l'ennemi, et la cavalerie de Piré, chargeant au galop -l'un des bataillons hollandais qui était posté en avant de la ferme de -Gimioncourt, nettoya le terrain. Sur la chaussée notre artillerie, -supérieure en qualité, en nombre, surtout en position, à celle de -l'ennemi, démonta plusieurs de ses pièces, et causa des ravages dans -les rangs de son infanterie. Incommodé par son feu, le brillant prince -d'Orange eut la hardiesse de la vouloir enlever. Il tâcha de -communiquer son courage au bataillon qui couvrait sa propre -artillerie, et de le porter au pas de charge sur nos canons. Tandis -qu'il le conduisait en agitant son chapeau, le général Piré lança un -de ses régiments qui, prenant le bataillon en flanc, le culbuta, -renversa le prince, et faillit le faire prisonnier. - -[En marge: Le général Foy s'empare de la ferme de Gimioncourt.] - -[En marge: En ce moment, Ney en brusquant l'action, eût enlevé les -Quatre-Bras.] - -[En marge: Il attend la division Jérôme.] - -[En marge: Lorsque cette division est arrivée, les Anglais ne sont pas -moins de vingt mille, ce qui les met en égalité de forces avec nous.] - -Ce fut alors le tour de notre infanterie. La division Foy suivant la -grande route attaqua par la brigade Gautier la ferme de Gimioncourt. -Cette brigade, que le général Foy menait lui-même, enleva la ferme, et -dépassa le ravin sur lequel elle était située. La brigade Jamin, la -seconde de la division Foy, prenant à gauche, s'avança vers le bois de -Bossu, et obligea les bataillons de Saxe-Weimar à s'y enfermer. Le -prince d'Orange se trouvait dans une situation critique, car les deux -bataillons qu'il avait en réserve en avant des Quatre-Bras étaient -incapables d'arrêter les divisions Foy et Bachelu victorieuses. Si en -ce moment Ney plus confiant se fût jeté sur les Quatre-Bras, ce poste -décisif eût certainement été emporté, et les divisions anglaises, les -unes venant de Nivelles, les autres de Bruxelles, ne pouvant se -rejoindre, auraient été contraintes de faire un long détour en arrière -pour combiner leurs efforts, ce qui eût laissé à Ney le temps de -s'établir aux Quatre-Bras et de s'y rendre invincible. Mais toujours -incertain de ce qu'il avait devant lui, n'osant se servir ni des -cuirassiers de Valmy, ni de la cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes, Ney -voulut attendre la division Jérôme qui était la plus nombreuse du 2e -corps, avant de pousser plus loin ses succès. Elle parut enfin vers -trois heures et demie, mais à ce même instant le prince d'Orange -recevait un puissant renfort. La division Picton, de huit bataillons -anglais et écossais, et de quatre bataillons hanovriens, arrivait de -Bruxelles, et lui amenait près de 8 mille combattants; une partie de -la cavalerie de Collaert, forte de 1,100 chevaux, débouchait par la -route de Nivelles; peu après les troupes de Brunswick, parties de -Vilvorde, survenaient également, et le duc de Wellington, de retour de -ses diverses reconnaissances, paraissait lui-même pour prendre la -direction du combat. Les troupes de Brunswick, celles du moins qui -étaient rendues sur le terrain, apportaient aux Quatre-Bras un nouveau -renfort de 3 mille fantassins et d'un millier de chevaux. Le duc de -Wellington, avec les divisions Perponcher, Picton et Brunswick, avait -déjà 20 mille hommes sous la main, et était donc à peu près égal en -force au maréchal Ney, même après l'arrivée de la division Jérôme[14]. - -[Note 14: Voici le compte aussi exact que possible des forces -respectives à trois heures et demie, ou trois heures trois quarts. - -Le duc de Wellington avait: - - Perponcher 7,500 } hommes. - Collaert 1,100 } - Picton (Anglais et Hanovriens) 8,000 } 20,600 - Brunswick 4,000 } - - Ney avait, rendus en ligne: - - Bachelu (artillerie comprise) 4,500 } - Foy 5,000 } - Jérôme 7,500 } - Piré 2,000 } - ======== } - 19,000 } 25,000 - } - Un peu en arrière, qu'il aurait pu, mais qu'il } - n'osait pas employer: } - } - Lefebvre-Desnoëttes (cavalerie légère) 2,500 } - Valmy (cuirassiers) 3,500 }] - -[En marge: Vive reprise du combat.] - -[En marge: Dispositions de Ney.] - -Tandis que ces choses se passaient du côté de l'armée britannique, la -division Jérôme parvenue sur le bord du bassin où nous combattions, -apportait à Ney le secours de 7,500 fantassins excellents. Il avait -ainsi à peu près 19 mille hommes en ligne. Il aurait pu à la rigueur -disposer des 3,500 cuirassiers de Valmy, car la dernière dépêche -impériale expédiée au moment où Napoléon quittait Charleroy, en lui -disant de prendre les corps de Reille, de d'Erlon, de Valmy, et de -balayer ce qu'il avait devant lui, l'autorisait évidemment à user du -dernier. Mais il avait laissé Valmy en arrière, et n'osait se servir -de Desnoëttes. Il prescrivit de nouveau à d'Erlon de hâter le pas, et -avec la division Jérôme il reprit le combat dans l'intention de le -rendre décisif. Il ordonna à la division Bachelu, formant sa droite, -de prendre pour point de départ la ferme de Gimioncourt, et de -s'avancer, si elle pouvait, jusqu'à la grande chaussée de Namur. Il -réunit sur la grande route les deux brigades Gautier et Jamin de la -division Foy, appuyées sur leurs flancs par la cavalerie Piré, et leur -enjoignit de marcher droit aux Quatre-Bras. À gauche, le long du bois -de Bossu, il remplaça la brigade Jamin par la belle et nombreuse -division Jérôme, qui avait le général Guilleminot pour commandant en -second. Ney porta ainsi toute sa ligne en avant de droite à gauche, ce -qui n'était pas la meilleure des dispositions, car il allait -rencontrer sur ses ailes de redoutables obstacles, tandis que s'il se -fût tenu à de simples démonstrations d'un côté vers la ferme de -Gimioncourt, de l'autre vers le bois de Bossu, et qu'il eût concentré -ses forces sur la grande route, il aurait probablement enlevé les -Quatre-Bras, et coupé la ligne des Anglais, dont les deux parties -rejetées l'une sur le bois de Bossu, l'autre sur la chaussée de Namur, -auraient été dans l'impossibilité de se rejoindre. En effet, le duc de -Wellington avait accumulé ses principales forces sur ses ailes. À sa -gauche, vis-à-vis de notre droite, il avait placé le long de la -chaussée de Namur six des huit bataillons anglais de Picton, et les -quatre bataillons hanovriens en seconde ligne. Des deux autres -bataillons de Picton, il en avait mis un à l'embranchement du petit -chemin de Sart-Dame-Avelines avec la grande chaussée de Namur, et un -seulement aux Quatre-Bras. À sa droite, il avait replié soit dans -l'intérieur du bois de Bossu, soit dans les Quatre-Bras même, les -troupes fatiguées de Perponcher, et placé en avant celles de -Brunswick, ainsi que la cavalerie de Collaert. Le centre, c'est-à-dire -les Quatre-Bras, constituant la partie la plus importante, était donc -très-peu gardé. - -Ney saisi d'un trouble fébrile, ne fit aucune de ces remarques, et -marcha à l'ennemi en tenant toute sa ligne à la même hauteur, sa -droite vers la chaussée de Namur, son centre vers les Quatre-Bras, sa -gauche vers le bois de Bossu. Au moment où ce mouvement s'exécutait, -le prince d'Orange qui voyait s'avancer la division Foy, voulut -l'arrêter en jetant sur elle la cavalerie Collaert composée des -hussards hollandais et des dragons belges. Il lança d'abord sur notre -infanterie les hussards hollandais, en tenant en réserve les dragons -belges. Mais à peine avait-il lancé les hussards, que le 6e chasseurs -conduit par le colonel de Faudoas se précipita sur eux, les culbuta -sur l'infanterie placée derrière, et sabra même les canonniers d'une -batterie. Les dragons belges ayant voulu soutenir les hussards -hollandais furent culbutés à leur tour par nos chasseurs, et rejetés -sur un bataillon anglais qui, les prenant pour ennemis, tira sur eux -et compléta ainsi leur déroute. - -[En marge: Violent engagement de la division Bachelu contre la -division anglaise Picton.] - -[En marge: La division Bachelu menace la grande chaussée de Namur à -Bruxelles.] - -Après cet incident notre ligne entra tout entière en action sous la -protection d'une nombreuse artillerie. À droite la division Bachelu, -composée de quatre régiments d'infanterie, s'avança déployée au delà -de la ferme de Gimioncourt que nous avions conquise. Elle avait à -franchir plusieurs ravins bordés de haies, qu'elle fit abattre par ses -sapeurs, et marcha résolûment sans essuyer de grandes pertes, secondée -qu'elle était par le feu de nos canons. Après le premier ravin s'en -trouvait un deuxième qu'elle franchit également. Mais à cette distance -notre artillerie, dont les coups auraient porté sur elle, cessa de -l'appuyer. Elle gravissait néanmoins le bord du deuxième ravin pour -s'emparer d'un plateau couvert de blés mûrs, lorsque tout à coup elle -essuie à l'improviste un feu terrible. C'était celui des six -bataillons anglais de Picton, qui étaient cachés dans ces blés hauts -de trois à quatre pieds, et qui attendaient pour tirer que nous -fussions à bonne portée. Sous ce feu exécuté de près et avec une -extrême justesse, nos soldats tombent en grand nombre. Picton avec -beaucoup de présence d'esprit, ordonne alors une charge à la -baïonnette. Notre infanterie poussée vivement sur un terrain en pente, -ne peut soutenir le choc, descend pêle-mêle dans le fond du ravin, et -se retire sur le bord opposé. Mais là un heureux hasard vient lui -fournir soudainement le moyen de se rallier. Des quatre régiments -d'infanterie composant la division Bachelu, trois seulement s'étaient -portés en avant. Le quatrième à gauche, qui était le 108e de ligne, -commandé par un officier aussi ferme qu'intelligent, le colonel -Higonet, avait été retenu par une haie trop épaisse, et il était -encore occupé à la couper, lorsqu'il aperçoit nos trois régiments en -retraite. Sur-le-champ il fait face à droite, et déploie ses -bataillons en leur recommandant d'attendre son signal pour tirer. Dès -que nos soldats en retraite ont dépassé la pointe de ses fusils, il -ordonne le feu sur les Anglais animés à la poursuite, et couvre la -terre de leurs morts. Puis il se précipite sur eux à la baïonnette et -en fait un épouvantable carnage. À cette vue, les soldats du 72e, -placés immédiatement à la droite du 108e, se rallient les premiers; -les autres suivent cet exemple, et les Anglais sont ramenés au point -d'où ils étaient partis. La division Foy qui avait aperçu ce -mouvement, le soutient en s'avançant sur la chaussée, et contribue à -refouler la gauche anglaise en arrière. Le terrain est couvert -d'autant d'habits rouges que d'habits bleus. Cependant, pour forcer la -gauche anglaise, il faudrait de nouveau braver le feu plongeant des -six bataillons de Picton, et des quatre bataillons hanovriens qui les -soutiennent. Bachelu reconnaissant la difficulté, prend la résolution -fort bien entendue de porter son effort tout à fait à droite, vers la -ferme dite de Piraumont, adossée à la chaussée de Namur. - -[En marge: Attaque de la division Jérôme sur le bois de Bossu.] - -[En marge: Combat de nos lanciers et de nos chasseurs contre la -cavalerie de Brunswick.] - -Sur la grande route le général Foy s'avance lentement avec ses deux -brigades, n'osant tenter encore un coup de vigueur contre les -Quatre-Bras à la vue de ce qui vient de se passer à notre droite, à la -vue surtout des obstacles que notre gauche rencontre le long du bois -de Bossu. La brave division Jérôme dirigée contre ce bois s'obstine à -y pénétrer, mais les troupes de Brunswick et de Bylandt, profitant de -l'avantage des lieux, réussissent à s'y maintenir. Appuyée néanmoins -par le mouvement de la division Foy sur la grande route, elle va se -rendre maîtresse du bois si violemment disputé, et déboucher au delà -sur la route de Nivelles, lorsque le duc de Brunswick essaye contre -elle une charge de cavalerie. Il se précipite avec ses uhlans sur -notre infanterie, qui l'arrête par ses feux, et il est bientôt -culbuté, mis en fuite par les chasseurs et les lanciers de Piré. Ce -brave prince tombe mortellement frappé d'une balle. Nos lanciers et -nos chasseurs une fois lancés sur la route poursuivent les uhlans de -Brunswick jusque sur l'infanterie de Picton, qui se hâte de former -ses carrés. Malgré ces carrés nos lanciers, conduits par le colonel -Galbois, enfoncent le 42e dont ils font un horrible carnage. Ils -pénètrent aussi dans le 44e, dont ils ne peuvent toutefois achever la -ruine, repoussés par le feu de ses soldats ralliés. Nos chasseurs -jaloux d'imiter nos lanciers, se précipitent sur le 92e qu'ils ne -parviennent point à rompre, mais poussant jusqu'aux Quatre-Bras, ils -arrivent en sabrant les fuyards jusqu'à la grande chaussée de Namur, -et un instant sont près d'enlever le duc de Wellington lui-même. Ne -pouvant toutefois se soutenir aussi loin, lanciers et chasseurs sont -obligés de battre en retraite pour se reformer derrière notre -infanterie. - -[En marge: L'action se soutient avec des alternatives diverses, -lorsque vers six heures les Anglais reçoivent dix mille hommes de -renfort.] - -[En marge: Ney apprend en ce moment que le corps de d'Erlon a été -retenu par Napoléon.] - -[En marge: Son désespoir.] - -[En marge: Il enjoint à d'Erlon d'accourir sans tenir compte des -ordres impériaux.] - -Il est six heures, et nous approchons du but, car à gauche la division -Jérôme est sur le point de déboucher au delà du bois de Bossu; au -centre la division Foy, appuyée par notre artillerie, gravit la pente -qui aboutit aux Quatre-Bras; à droite enfin Bachelu est près -d'atteindre la grande chaussée de Namur par la ferme de Piraumont. Il -faudrait au centre un coup décisif, pour assurer la victoire en -enlevant les Quatre-Bras. Les moments pressent, car les renforts -affluent de toutes parts autour du duc de Wellington. Il lui est -arrivé successivement le contingent de Nassau du général Von -Kruse[15], fort de trois mille hommes, et la division Alten, composée -d'une brigade anglaise et d'une brigade allemande, comptant environ -six mille combattants. Le général anglais va donc réunir près de 30 -mille hommes, contre le général français qui n'en a que 19 mille -réduits déjà de trois mille par les ravages du feu. Ney, n'apercevant -point les renforts qui parviennent à son adversaire, sentant cependant -la résistance s'accroître, se désole de ne pouvoir la surmonter, et -tandis qu'il compte pour la vaincre sur l'arrivée de d'Erlon, il -reçoit tout à coup une nouvelle qui le plonge dans un vrai désespoir. -Le chef d'état-major de d'Erlon, le général Delcambre, accouru au -galop, vient lui apprendre que sur un ordre impérial écrit au crayon -et porté par La Bédoyère, le corps de d'Erlon qu'il avait -itérativement mandé aux Quatre-Bras, a dû rebrousser chemin, pour se -diriger sur le canon de Ligny. À cette nouvelle, Ney s'écrie qu'agir -ainsi c'est le mettre dans une position affreuse, que dans l'espérance -et même la certitude du concours de d'Erlon, il s'est engagé contre -l'armée anglaise, qu'il l'a tout entière sur les bras, et qu'il va -être détruit si on lui manque de parole. Au milieu de cette agitation, -sans réfléchir trop à ce qu'il fait, il use de l'autorité qu'on lui a -donnée sur d'Erlon, et envoie à celui-ci par le chef d'état-major -Delcambre l'ordre formel de revenir aux Quatre-Bras. - -[Note 15: Le contingent de Nassau n'était pas le même que les troupes -de Nassau du prince de Saxe-Weimar, qui avaient défendu la veille les -Quatre-Bras. Ces dernières étaient appelées Nassau-Orange, parce -qu'elles étaient au service de la maison d'Orange.] - -[En marge: Ney tente avec les cuirassiers de Valmy un coup de -désespoir contre les Quatre-Bras.] - -À l'instant même où il donne cet ordre irréfléchi, Ney reçoit la -lettre écrite à trois heures un quart de Fleurus, et apportée par M. -de Forbin-Janson, dans laquelle Napoléon lui prescrit de se rabattre -sur les hauteurs de Bry, lui disant pour l'exciter que s'il exécute ce -mouvement, l'armée prussienne sera anéantie, que par conséquent _le -salut de la France est dans ses mains_. Si le maréchal avait eu son -sang-froid, il aurait fait une réflexion fort simple, c'est qu'en ce -moment l'action principale n'était pas aux Quatre-Bras, mais à Ligny, -que l'armée prussienne détruite, l'armée anglaise le serait -infailliblement le lendemain, qu'il fallait donc obtempérer à la -volonté de Napoléon, y obtempérer sur-le-champ, renoncer dès lors à -emporter les Quatre-Bras, s'y borner à la défensive, qui était -possible, comme il le prouva une heure après, et envoyer tout de suite -à d'Erlon l'ordre de se diriger sur Fleurus. En une demi-heure un -officier au galop pouvait transmettre cet ordre, et une heure après, -c'est-à-dire à sept heures et demie, d'Erlon se serait trouvé sur le -revers du moulin de Bry, en mesure de mettre l'armée prussienne entre -deux feux. Mais cette réflexion si simple, Ney ne la fait point. -Préoccupé uniquement de ce qu'il a sous ses yeux, la seule chose qu'il -considère, c'est qu'il faut d'abord se hâter de vaincre là où il est, -pour se rabattre ensuite sur Napoléon. Il ne songe donc qu'à surmonter -en furieux l'obstacle qui l'arrête. Il a vu les prodiges effectués -dans le cours de la journée par notre cavalerie. Se rattachant à -l'espérance de tout emporter avec elle, il appelle le comte de Valmy, -dont il avait fait approcher une brigade, et lui répétant les paroles -de l'Empereur, Général, lui dit-il, _le sort de la France est entre -vos mains_. Il faut faire un grand effort contre le centre des -Anglais, et enfoncer la masse d'infanterie que vous avez devant vous. -La France est sauvée, si vous réussissez. Partez, et je vous ferai -appuyer par la cavalerie de Piré.--Le général Kellermann, qui aimait à -contredire, oppose plus d'une objection à ce qu'on lui ordonne; il -cède néanmoins aux instances convulsives du maréchal, et se prépare à -exécuter l'attaque désespérée qu'on attend de son courage. - -À tenter ce que demandait le maréchal Ney, il fallait le faire avec -les quatre brigades réunies du comte de Valmy, formant 3,500 -cuirassiers et dragons; il fallait y employer Lefebvre-Desnoëttes -lui-même avec la cavalerie légère de la garde, et après avoir tout -renversé sous les pieds de nos chevaux, compléter ce mouvement avec -une masse d'infanterie qui pût prendre possession définitive du -terrain qu'on aurait conquis. Au lieu de laisser la belle division -Jérôme, forte de près de huit mille combattants, s'épuiser contre un -bois, où l'énergie des hommes allait expirer devant des obstacles -physiques, il aurait fallu ne laisser qu'une brigade d'infanterie pour -entretenir le combat de ce côté, et avec les quatre mille hommes -restants de la division Jérôme, avec les cinq mille de la division -Foy, avec les cuirassiers et les dragons de Valmy, les lanciers, les -chasseurs de Piré et de Lefebvre-Desnoëttes, c'est-à-dire avec neuf -mille cavaliers et neuf mille hommes d'infanterie, enfoncer le centre -des Anglais comme Masséna en 1805 enfonça le centre des Autrichiens à -Caldiero. Mais plein à la fois d'ardeur et de trouble, Ney ne songe -qu'à des coups de désespoir! Malheureusement pour réussir le désespoir -même ne saurait se passer de calcul. Tandis qu'il manque aux -prescriptions les plus essentielles de Napoléon en appelant d'Erlon à -lui, Ney s'attache à l'ordre qui n'avait plus de sens de laisser -Kellermann à l'embranchement de la vieille chaussée romaine, à l'ordre -plus insignifiant encore de ménager Lefebvre-Desnoëttes, et il se -borne à lancer une brigade de Valmy, en laissant s'épuiser la division -Jérôme dans le bois de Bossu. - -[En marge: Prodiges de nos cuirassiers, qui enfoncent plusieurs -bataillons anglais.] - -Cependant quelque peu raisonnable que soit la pressante invitation -qu'il a reçue, le comte de Valmy après avoir donné à ses chevaux le -temps de souffler, se prépare à charger avec la plus grande vigueur. -Piré s'apprête à l'appuyer à la tête de ses chasseurs et de ses -lanciers. Le comte de Valmy suivant la grande route gravit au trot la -pente qui aboutit aux Quatre-Bras, puis tournant brusquement à gauche -dans la direction du bois de Bossu, il s'élance avec sa brigade -composée du 8e et du 11e de cuirassiers sur l'infanterie anglaise du -général major Halkett. Les balles pleuvent sur les cuirasses et les -casques de nos cavaliers sans les ébranler. Le 8e fond sur le 69e -régiment, l'enfonce, tue à coups de pointe une partie de ses hommes, -et lui prend son drapeau enlevé par le cuirassier Lami. Ce régiment -anglais se réfugie dans le bois. Kellermann après avoir rallié ses -escadrons se jette sur le 30e qu'il ne peut enfoncer, mais culbute et -sabre le 33e, après lui deux bataillons de Brunswick, et arrive ainsi -aux Quatre-Bras. Pendant ce temps, Piré donne à droite sur -l'infanterie de Picton. Celle-ci formée sur plusieurs lignes résiste -par des feux violents et bien dirigés à toutes les charges de notre -cavalerie légère. Mais le 6e de lanciers, qui en cette journée se -signala par ses exploits, gagne sous la conduite de son colonel -Galbois la chaussée de Namur, et détruit un bataillon hanovrien sur -les derrières de Picton. Le duc de Wellington n'a que le temps de se -jeter sur un cheval et de s'enfuir. - -[En marge: Faute d'appui, nos cuirassiers sont ramenés.] - -Notre cavalerie se maintient ainsi sur le plateau des Quatre-Bras dont -elle a réussi à s'emparer. Si quelque infanterie venait en ce moment -l'appuyer, si la division Foy, si une partie de la division Jérôme -venaient occuper le terrain qu'elle a conquis, et surtout si les trois -autres brigades du comte de Valmy étaient envoyées à son secours, son -triomphe serait assuré. Malheureusement, lancée par un acte de -désespoir au milieu d'une nuée d'ennemis, elle reste sans appui, et -tout à coup elle se sent assaillie par des feux terribles. -L'infanterie anglaise réfugiée dans les maisons des Quatre-Bras, fait -pleuvoir sur nos cuirassiers une grêle de balles. Surpris par ce feu, -ne se voyant point soutenus, ils rétrogradent d'abord avec lenteur, -bientôt avec la précipitation d'une panique. Le comte de Valmy veut en -vain les retenir sur la pente du plateau qu'ils ont naguère gravi -victorieusement: la déclivité et l'entraînement de la retraite -précipitent leur course. Leur général démonté, privé de son chapeau, -n'a d'autre ressource, pour n'être pas abandonné sur le terrain, que -de s'attacher à la bride de deux cuirassiers, et il revient ainsi -suspendu à deux chevaux au galop. À ce spectacle Ney accourt, et fait -barrer la route par Lefebvre-Desnoëttes, qui rallie en les retenant -nos deux régiments de cuirassiers fuyant après avoir opéré des -prodiges. - -[En marge: Ney prend le parti de se réduire à la défensive, et se -maintient à Frasnes avec une fermeté héroïque.] - -Ney qui dans cette circonstance déploie l'héroïsme incomparable dont -la nature l'avait doué, rallie ses troupes, et conserve avec fermeté -sa ligne de bataille. Sur la grande route il maintient la division Foy -à la hauteur où elle s'est portée, tandis qu'à droite la division -Bachelu est près de déboucher par la ferme de Piraumont sur la grande -chaussée de Namur; puis il court à la division Jérôme à gauche pour -enlever le bois de Bossu, qui n'aurait pas dû être le but de ses -efforts. Mais la résistance s'accroît de minute en minute. Au lieu des -troupes qui disputaient le bois de Bossu sans essayer d'en sortir, on -voit tout à coup apparaître des bataillons superbes qui font mine de -nous déborder. En effet le duc de Wellington, qui avait déjà plus de -30 mille hommes, venait de recevoir les gardes anglaises du général -Cooke, le reste du corps de Brunswick, de nouveaux escadrons de -cavalerie, et comptait maintenant 40 mille hommes contre Ney, à qui il -en restait à peine 16 mille. En cet instant, Ney, redevenu ce qu'il -fut toujours, un lion, se précipite avec la division Jérôme sur les -bataillons qui débouchent du bois, et les arrête. Retrouvant dans le -péril, quand ce péril est devenu physique, toute sa présence d'esprit, -il reconnaît qu'à s'obstiner il y aurait risque d'un désastre. Il se -décide enfin à passer de l'offensive à la défensive, ce qu'il aurait -dû faire plus tôt, dès qu'il n'avait pas profité de la matinée pour -culbuter les Anglais. En conséquence de cette sage résolution, il -replie lentement sa ligne entière de la droite à la gauche, se tenant -à cheval au milieu de ses soldats, et les rassurant par sa noble -contenance. En remontant sur le bord du bassin d'où il était parti, -l'avantage du terrain se retrouve de son côté. Les Anglais ont à leur -tour à gravir une pente sous un feu plongeant des plus meurtriers. Ney -fait pleuvoir sur eux les balles et la mitraille, et tantôt les -arrêtant par des charges à la baïonnette, tantôt par des décharges à -bout portant, met deux heures à revenir sur le bord du bassin qui -s'étend de Frasnes aux Quatre-Bras. - -Tandis qu'au milieu des boulets qui tombent autour de lui, il est -l'objet de la crainte de l'ennemi et de l'admiration de ses soldats, -il sent vivement l'amertume de cette situation, et s'écrie avec une -noble et déchirante douleur: _Ces boulets, je les voudrais tous avoir -dans le ventre!_--Hélas, ce qu'il avait sous les yeux était une -victoire auprès de ce qu'il devait voir dans deux jours! - -Il était neuf heures: la nuit enveloppait ces plaines funèbres, de -Sombreffe aux Quatre-Bras, des Quatre-Bras à Charleroy, et dans ce -triangle de quelques lieues plus de quarante mille cadavres couvraient -déjà la terre. Aux Quatre-Bras, Ney avait mis hors de combat près de -six mille ennemis, soit par le feu, soit par le sabre de ses -cavaliers, et avait perdu environ quatre mille hommes. À Ligny, comme -nous l'avons dit, onze ou douze mille Français, dix-huit mille -Prussiens jonchaient la terre, sans compter la foule des hommes -débandés. Ainsi 40 mille braves gens venaient d'être de nouveau -sacrifiés aux formidables passions du siècle! - -[En marge: Tristes péripéties qui paralysent le corps de d'Erlon.] - -On se demande sans doute ce qu'était devenu pendant cette journée le -comte d'Erlon, qu'on n'avait vu figurer ni à Ligny pour y compléter -la victoire, ni aux Quatre-Bras pour culbuter les Anglais sur la route -de Bruxelles. La réponse est triste: il avait toujours marché, pour -n'arriver nulle part, malgré une ardeur sans pareille, rendue stérile -par la fatalité qui planait en ce moment sur nos affaires! - -[En marge: La journée s'écoule sans que le corps de d'Erlon ait pu -être utile ni à Napoléon ni à Ney.] - -Le matin il avait attendu à Gosselies des ordres qui ne lui étaient -arrivés qu'à onze heures, par la communication que le général Reille -lui avait donnée du message de M. de Flahault. À l'instant même il -s'était mis en marche sur Frasnes, et conformément aux instructions -reçues, il avait dirigé sa division de droite, celle du général -Durutte, vers Marbais. En se voyant sur les derrières des Prussiens -les soldats de cette division avaient battu des mains, et applaudi à -la prévoyance de Napoléon qui les plaçait si bien. Mais à peine -avaient-ils fait une lieue dans cette direction, que les officiers de -Ney, partis à l'instant où ce maréchal se décidait à attaquer les -Anglais, étaient venus appeler le corps entier aux Quatre-Bras. La -division Durutte avait donc été comme les autres ramenée vers Frasnes, -au milieu des murmures des soldats désolés d'être détournés de la voie -où ils apercevaient de si beaux résultats à recueillir. Tout à coup -vers trois heures et demie le général La Bédoyère arrivant avec un -billet de l'Empereur, avait réitéré l'injonction de marcher sur Bry. À -ce nouveau contre-ordre nouvelle joie des soldats, qui -s'applaudissaient d'être remis sur la voie d'un grand triomphe. -D'Erlon obéissant à l'ordre apporté par La Bédoyère avait alors -envoyé, comme on l'a vu, son chef d'état-major Delcambre à Ney, pour -lui faire part de l'incident qui l'éloignait des Quatre-Bras. Ce -général avait rempli sa mission auprès de Ney, qui l'avait renvoyé -porter à d'Erlon l'ordre formel et absolu de rebrousser chemin vers -les Quatre-Bras. Le général Delcambre était donc venu entre cinq et -six heures arrêter une dernière fois le 1er corps dans sa marche sur -Bry, pour l'amener aux Quatre-Bras. D'autres officiers suivant le -général Delcambre, étaient venus dire au comte d'Erlon, que sur la foi -de son concours Ney s'était engagé dans un combat inégal contre les -Anglais, que s'il n'était pas secouru il allait succomber, qu'alors -tous les plans de Napoléon seraient renversés, et qu'en n'accourant -pas aux Quatre-Bras, le comte d'Erlon prenait sur sa tête la plus -grave responsabilité. Ces assertions étaient exagérées, et le résultat -de la journée prouvait bien qu'en se réduisant à la défensive entre -Frasnes et les Quatre-Bras, on ne s'exposait qu'au danger d'une -journée indécise, laquelle indécise aux Quatre-Bras serait immensément -fructueuse à Ligny. Mais d'Erlon ne connaissait pas le véritable état -des choses sur les deux champs de bataille. Du côté de Ligny on ne lui -parlait que de compléter un triomphe: du côté des Quatre-Bras il -s'agissait, lui disait-on, de prévenir un désastre. Ney, son chef -immédiat, le sommait au nom de la hiérarchie, au nom d'une nécessité -pressante, de venir à lui, et il était naturel qu'il penchât du côté -de ce dernier. Par le fait il eut tort, comme on le verra mieux tout à -l'heure; mais il céda de très-bonne foi, et sous l'inspiration de la -meilleure volonté, au visage effaré de ceux qui arrivaient des -Quatre-Bras. Ainsi, pour la seconde fois depuis le matin, il abandonna -la route de Bry pour celle de Frasnes. Cependant tandis qu'il se -décidait à prendre ce parti, il tint conseil avec le général Durutte, -officier très-distingué, commandant sa première division qui était la -plus avancée sur la route de Bry, et à la suite de ce conseil il eut -recours à un terme moyen. D'une part, Ney semblait avoir un besoin -urgent de secours; d'autre part, une force quelconque paraissant sur -les derrières des Prussiens pouvait décider la victoire du côté de -Ligny: en outre, laisser vide l'espace compris entre Fleurus et -Frasnes, présentait de grands inconvénients, car c'était ouvrir à -l'ennemi une issue qui lui permettrait de pénétrer entre les deux -armées françaises. Enfin on était, quant à la valeur des ordres, entre -le chef immédiat qui était Ney, et Napoléon qui était le chef des -chefs. Après avoir pesé ces considérations diverses, d'Erlon prit la -résolution de marcher avec trois divisions aux Quatre-Bras, et de -laisser la division Durutte seule sur la route de Bry. Mais en -s'arrêtant à ce parti il recommanda au général Durutte d'être prudent, -et il le lui fit recommander plus fortement encore en apprenant en -route que les choses allaient mal du côté de Ney. D'Erlon était ainsi -parti pour les Quatre-Bras au grand regret de ses soldats, et le -général Durutte avait marché sur Bry en tâtonnant, ce qui avait fourni -autour de lui l'occasion de dire qu'il était de mauvaise volonté, -qu'il trahissait même, supposition fort injuste, car ce général était -aussi zélé que sage, et ne cédait qu'à des ordres supérieurs. Il -arriva vers neuf ou dix heures à Bry, où il précipita la retraite des -Prussiens sans faire un prisonnier, et d'Erlon de son côté arriva à -Frasnes sur les derrières de Ney, quand le canon avait cessé de -retentir, et qu'il ne pouvait plus lui être d'aucune utilité. - -[En marge: Appréciation de la journée du 16 dans son ensemble.] - -[En marge: Le principal résultat obtenu par la victoire de Ligny, -c'est que les Prussiens étaient décidément séparés des Anglais.] - -[En marge: Seulement les Prussiens n'étaient pas aussi maltraités -qu'ils auraient pu l'être.] - -Telle fut la sanglante journée du 16 juin 1815, la seconde de cette -campagne, consistant en deux batailles, l'une gagnée à Ligny, l'autre -indécise aux Quatre-Bras. On l'apprécierait mal si on la jugeait sous -l'impression des événements des Quatre-Bras, et des faux mouvements -qui rendirent inutile partout le corps de d'Erlon. D'abord en réalité, -notre plan de campagne, si profondément conçu, avait réussi. Napoléon -avait occupé victorieusement la grande chaussée de Namur à Bruxelles, -non pas, il est vrai, sur deux points, mais sur un seul, celui de -Sombreffe, et c'était suffisant pour l'objet qu'il avait en vue. Sans -doute le duc de Wellington avait conservé sur cette chaussée le point -des Quatre-Bras: mais si ce point, nécessaire pour le ralliement de -l'armée anglaise, lui était resté, il n'en était pas moins séparé de -son allié Blucher, qu'il ne pouvait rejoindre que fort en arrière. Les -Anglais étaient donc condamnés ou à combattre sans les Prussiens, ou à -faire un long détour pour les retrouver. Ce premier résultat, le seul -véritablement essentiel, était donc obtenu. Secondement celle des deux -armées alliées que Napoléon se proposait de rencontrer d'abord, était -battue et bien battue, puisqu'en morts, blessés ou débandés, elle -avait perdu le quart de son effectif, et qu'elle était réduite de 120 -mille hommes à 90 mille. Sans doute elle aurait pu être frappée de -manière à ne pouvoir plus reparaître de la campagne, ce qui eût changé -la face des événements, car l'armée anglaise obligée de livrer -bataille le lendemain sans être secourue, aurait été détruite à son -tour. Ce résultat décisif était manqué, et c'était un malheur; mais -enfin on était entre les deux armées alliées, en mesure de les -rencontrer l'une après l'autre, et on avait déjà battu celle qu'il -fallait battre la première. La partie essentielle du plan était par -conséquent réalisée. Maintenant, si l'immense résultat auquel on avait -failli atteindre, et qui eût changé le sort de la France, avait été -manqué, à qui faut-il s'en prendre? L'histoire doit le rechercher, car -si elle est un exposé de faits, elle doit être aussi un jugement. -Voici donc à notre avis ce qu'il faut conclure des événements -très-simplement interprétés. - -[En marge: Y eut-il du temps perdu dans cette journée du 16?] - -[En marge: Il n'y eut aucun temps perdu du côté de Napoléon.] - -Le principal reproche adressé aux opérations de cette journée, c'est -le temps perdu dans la matinée du 16. Ce reproche, comme on a pu le -voir, n'est nullement fondé pour ce qui se passa du côté de Ligny, -bien qu'il le soit tout à fait pour ce qui se passa aux Quatre-Bras. -On a raisonné sur ce sujet comme si l'armée de Napoléon eût été tout -entière dans sa main le matin du 16, et qu'il ne lui restât qu'à la -mettre en mouvement dès la pointe du jour. Or il n'en était point -ainsi. Environ 25 mille hommes avaient bivouaqué pendant la nuit à la -droite de la Sambre, et avaient dû défiler le matin par le pont de -Charleroy et par les rues étroites de cette ville avec un matériel -considérable. Au Châtelet également les troupes du général Gérard -n'avaient pas toutes franchi la Sambre, et étaient harassées de -fatigue. Par suite de cette double circonstance il ne fallait pas -moins de trois heures pour que les divers corps de l'armée française -fussent, non pas en ligne, mais en mesure de s'avancer vers la ligne -de bataille où ils devaient combattre. De plus, bien que Napoléon -n'eût presque aucun doute sur la distribution des forces ennemies, -cependant dans une situation aussi grave que la sienne (il se trouvait -entre deux armées, dont chacune égalait presque l'armée française), il -était naturel de ne vouloir agir qu'à coup sûr, et d'employer à se -renseigner le temps que les troupes emploieraient à marcher. Or le -maréchal Grouchy, qui aurait dû être en reconnaissance dès quatre -heures du matin, a lui-même avoué qu'il n'avait connu et mandé qu'à -six heures le déploiement des Prussiens en avant de Sombreffe. Cet -avis ne put arriver à Charleroy que bien après sept heures, et tous -les ordres étaient donnés avant huit, et partis de huit à neuf. -Berthier par sa promptitude à rendre la pensée de Napoléon, aurait -peut-être gagné une demi-heure: mais certainement quand il s'agissait -de telles déterminations, on ne saurait dire qu'il y eût là du temps -perdu. Les troupes qui cheminaient à pied ayant besoin de plusieurs -heures pour se transporter à Fleurus, tandis que Napoléon voyageant à -cheval devait y arriver en une heure, celui-ci pouvait bien prolonger -son séjour à Charleroy pour recueillir divers renseignements dont il -avait besoin, et pour expédier une multitude d'ordres indispensables. -Lors donc qu'on se demande ce que faisait Napoléon à Charleroy jusqu'à -dix ou onze heures du matin, il faut tenir compte de tous ces -détails, avant d'accuser d'inactivité un homme qui, ne se portant pas -bien en ce moment, était resté dix-huit heures à cheval le 15, n'avait -pris pendant la nuit que trois heures de sommeil, puis s'était levé à -la pointe du jour pour commencer la sanglante et terrible journée du -16 finie seulement à onze heures du soir, et dans laquelle il était -encore resté dix-huit heures à cheval. Enfin il y a une dernière -considération plus concluante que toutes les autres, c'est que du côté -de Fleurus l'entrée en action ne pressait pas comme du côté des -Quatre-Bras, car si aux Quatre-Bras il fallait se hâter de barrer le -chemin aux Anglais, en avant de Fleurus au contraire il fallait -laisser déboucher les Prussiens afin d'avoir occasion de les combattre -sur ce point le plus avantageux pour nous. Sans doute il ne fallait -pas livrer la bataille trop tard, si on voulait avoir le temps de la -rendre décisive, mais il n'importait guère de la livrer l'après-midi -ou le matin. Le jour d'ailleurs commençant avant quatre heures, et -finissant après neuf, on avait du loisir pour se battre, et on n'avait -pas à regretter les instants consacrés pendant la matinée à se -renseigner et à faire marcher les troupes. - -À Ligny même le temps ne fut pas moins bien employé. Napoléon rendu à -Fleurus avant midi, et trouvant tous les généraux hésitants, n'hésita -pas, et résolut de livrer bataille. Mais les troupes n'étaient pas -encore arrivées, celles de droite notamment (4e corps), et Napoléon -dut patienter. À deux heures il était en mesure, mais ayant conçu la -belle combinaison de rabattre sur lui une partie des troupes de Ney -afin de prendre les Prussiens à revers, il voulut laisser à ce -maréchal un peu d'avance, et attendre son canon. Impatient de -l'attendre inutilement, il lui dépêcha ordre sur ordre, et donna enfin -le signal du combat vers deux heures et demie. Même alors, le temps -qui restait aurait suffi pour tirer de la victoire tout le parti -désirable, si à cinq heures et demie une fausse alarme conçue par -Vandamme n'eût fait perdre des instants précieux, et différer jusqu'à -près de sept heures la charge décisive que devait exécuter la garde -impériale. Exécutée à cinq heures et demie cette charge aurait laissé -le moyen de poursuivre et d'accabler les Prussiens. On eut néanmoins -le temps de les battre complétement, puisqu'en morts, blessés ou -fuyards, on leur fit perdre le tiers des troupes engagées. - -[En marge: Il y eut au contraire de grandes pertes de temps aux -Quatre-Bras.] - -Vers les Quatre-Bras on ne saurait prétendre que la journée eût été -aussi bien employée. Si à Ligny le temps n'importait pas, du moins -dans une certaine mesure, aux Quatre-Bras au contraire chaque minute -perdue était un malheur. De ce côté, en effet, outre l'immense intérêt -de posséder le plus tôt possible le point de jonction entre les -Anglais et les Prussiens, il y avait cet intérêt non moins grand -d'attaquer les Anglais avant qu'ils fussent en force. Or le 15 au soir -ils n'étaient que quatre mille, tous soldats de Nassau. Jusqu'au -lendemain 16 à midi, ils n'étaient pas davantage. Ce ne fut que de -midi à deux heures qu'ils parvinrent à être sept mille, et ils ne -comptèrent pas un homme de plus jusqu'à trois heures et demie. Or Ney -avait neuf mille combattants le 15 au soir, il les avait encore à onze -heures le lendemain 16, et à ce moment il aurait pu en avoir 20 mille. -Quant aux ordres verbaux qu'il avait reçus dans l'après-midi du 15, il -faudrait admettre les plus fortes invraisemblances pour supposer -qu'ils ne portassent pas l'indication des Quatre-Bras; mais en tout -cas le 16 au matin des ordres écrits, remis à dix heures et demie par -M. de Flahault, et réitérés plusieurs fois dans la matinée, -contenaient l'indication formelle des Quatre-Bras, et l'injonction de -les enlever à tout prix. Or de dix heures et demie du matin à trois -heures et demie de l'après-midi il restait cinq heures, pendant -lesquelles on aurait pu accabler avec vingt mille hommes la division -Perponcher qui n'en comptait que 7 mille. - -À la vérité Ney, vers onze heures, c'est-à-dire après la remise des -ordres écrits de Napoléon, n'avait plus hésité, et avait fini par -vouloir fortement l'attaque des Quatre-Bras; mais le général Reille -ayant pris sur lui de retenir les troupes par suite d'un rapport mal -interprété du général Girard, Ney fut obligé de les attendre près de -trois heures. Ainsi à partir de onze heures le tort ne fut plus à lui, -et à deux heures encore lorsqu'il voulait se jeter brusquement sur -l'ennemi, le général Reille, la mémoire toute pleine des événements -d'Espagne, le retint, à très-bonne intention certainement, mais le -retint de nouveau. Enfin, quand on entreprit sérieusement l'attaque, -les Anglais étaient déjà en nombre égal, et ils furent bientôt en -nombre supérieur. - -Ainsi aux Quatre-Bras le temps fut déplorablement perdu le 15 au soir -et la moitié de la journée du 16, perdu là où il était de la plus -grande importance qu'il ne le fût pas. - -[En marge: Comment on opéra sur le champ de bataille de Ligny.] - -Voilà ce qu'on peut dire quant à l'emploi du temps, et voici -maintenant ce qu'on peut ajouter quant à la manière d'opérer. La -combinaison première de Napoléon à Ligny fut l'une des plus belles de -sa carrière militaire. Voyant les Prussiens sans souci de leur droite -et de leurs derrières se déployer entre Ligny et Saint-Amand, tandis -qu'ils avaient à dos les 45 mille hommes du maréchal Ney, il conçut la -pensée de rabattre sur eux une partie de ces quarante-cinq mille -hommes, ce qui devait faire tomber dans nos mains une moitié de -l'armée de Blucher. Le général Rogniat, juge sévère de Napoléon après -sa chute, aurait voulu qu'il employât une autre manoeuvre, celle -d'attaquer par l'extrémité des trois Saint-Amand, c'est-à-dire sur -notre extrême gauche, contre l'extrême droite des Prussiens, pour les -rejeter sur Sombreffe et les séparer des Anglais. Napoléon à -Sainte-Hélène a repoussé ces critiques avec la hauteur du génie -offensé répondant à la médiocrité présomptueuse et dénigrante. Il ne -s'agissait pas, comme il l'a très-bien dit, de séparer les Prussiens -des Anglais, ce qui se faisait par Ney aux Quatre-Bras, mais d'enlever -une portion de leur armée, et en rabattant Ney sur eux, on en aurait -pris une portion considérable. Enfin lorsque par des retards, par des -malentendus déplorables, cette belle combinaison vint à manquer, -Napoléon prenant le parti de percer la ligne ennemie au-dessus de -Ligny, prouva une fois de plus son inépuisable fertilité de ressources -sur le champ de bataille. - -[En marge: Comment on opéra aux Quatre-Bras.] - -Aux Quatre-Bras le terrain ne fut ni si bien jugé ni si bien abordé. -Ney, plus héroïque que jamais, n'avait cependant plus son sang-froid. -Il s'épuisa sur les deux ailes, à droite en avant de la ferme de -Gimioncourt, à gauche contre le bois de Bossu. Les charges -prodigieuses de sa cavalerie, restées stériles faute d'appui, -démontrèrent qu'au centre, c'est-à-dire aux Quatre-Bras, on aurait pu -percer la ligne ennemie. Effectivement, si au lieu de s'arrêter à un -ordre, révoqué par un second et par les événements eux-mêmes, Ney eut -lancé à la fois les quatre brigades du comte de Valmy et la cavalerie -légère de Lefebvre-Desnoëttes, ce qui avec la cavalerie de Piré lui -eût procuré sept mille chevaux, si au lieu de forcer la belle division -du prince Jérôme, qui était de près de huit mille hommes, à s'épuiser -contre le bois de Bossu, il eût laissé devant ce bois une brigade du -général Foy, et qu'il eût précipité sur les Quatre-Bras sept mille -chevaux et huit mille hommes d'infanterie, il eût certainement écrasé -le centre du duc de Wellington, rejeté une partie de ses troupes sur -la route de Nivelles, l'autre sur la route de Sombreffe, et conquis -ainsi la position si précieuse des Quatre-Bras. - -[En marge: Résultat véritable de la bataille de Ligny.] - -Au surplus ce succès, désirable assurément, car il eût fort abattu -l'orgueil des Anglais et détruit une portion de leurs forces, ce -succès n'était pas ce qui importait le plus dans cette journée. Grâce -en effet à la fermeté admirable de Ney, on avait à la fin du jour -occupé, contenu, arrêté les Anglais aux Quatre-Bras, ce qui était -l'essentiel, et on n'aurait eu rien à regretter, si d'Erlon, appelé -tantôt à droite, tantôt à gauche, et resté inutile partout, n'eût -laissé évader l'armée prussienne dont il pouvait prendre la moitié. Là -fut le vrai malheur de cette journée, qui fit de la bataille de Ligny, -au lieu d'un triomphe décisif, une victoire glorieuse sans doute et -même importante, mais très-inférieure à ce qu'elle aurait pu être sous -le rapport des résultats. Là se manifeste en traits sinistres la -fatalité redoutable qui, dans ces derniers jours, fit échouer les -combinaisons les plus profondes, l'héroïsme le plus extraordinaire! On -est confondu quand on voit combien de fois d'Erlon fut près de toucher -au but, et combien de fois il en fut détourné au moment de -l'atteindre, au grand désespoir des soldats, plus clairvoyants cette -fois que leurs chefs! - -[En marge: Les allées et venues de d'Erlon, qui devint inutile -partout, furent le seul événement tout à fait regrettable de la -journée.] - -[En marge: À qui fut la faute, s'il y eut faute?] - -Là, nous le répétons, fut le vrai malheur de la journée. Y eut-il dans -ce malheur faute de quelqu'un, ou bien pure rigueur de la fortune? -c'est ce qui nous reste à examiner. Napoléon qui savait que dans les -premiers moments Ney devait avoir peu d'ennemis sur les bras, pouvait -bien lui redemander 12 ou 15 mille hommes sur 45 mille, pour un objet -tout à fait décisif, plus décisif même que l'occupation des -Quatre-Bras. Ainsi de sa part l'ordre à d'Erlon n'était pas une faute. -Quant à Ney, il aurait dû en recevant cet ordre se résigner à passer -tout de suite à la défensive, qui était possible avec vingt mille -hommes comme il le prouva deux heures après, et se priver de d'Erlon -pour le laisser à Napoléon. D'Erlon de son côté, aurait dû obéir non -pas à son chef immédiat, mais au chef des chefs, c'est-à-dire à -l'Empereur. Cependant on comprend qu'acharné au combat, voyant la -masse des ennemis s'accroître autour de lui, Ney voulut vaincre -d'abord où il était, sauf à aller ensuite compléter le triomphe de -Napoléon. On comprend que d'Erlon, recevant de mauvaises nouvelles des -Quatre-Bras, crut devoir obtempérer à l'ordre de Ney donné en termes -désespérés, et dans tous ces malentendus on est beaucoup plus fondé à -accuser la fortune que les hommes. Et en effet, cette parole pressante -de Napoléon: _Le salut de la France est en vos mains_, dite pour -exalter le zèle de Ney, et interprétée comme la nécessité de vaincre -aux Quatre-Bras, tandis qu'elle signifiait la nécessité d'achever la -victoire de Ligny, cette parole prononcée pour assurer le triomphe des -desseins de Napoléon, ne produisit que leur confusion, trait frappant -des dispositions de la fortune à notre égard, ou pour mieux dire, -preuve évidente d'une situation forcée, pleine de trouble, où -personne, excepté Napoléon, n'avait conservé ses facultés ordinaires, -et que Napoléon lui-même avait créée en essayant de recommencer malgré -l'Europe, malgré la France, malgré la raison universelle, un règne -désormais impossible[16]! - -[Note 16: Je ne terminerai pas ces trop longues réflexions, sans -ajouter quelques mots en réponse à une supposition tout à fait -gratuite, consistant à prétendre que si le comte d'Erlon, après de -nombreuses allées et venues finit par se rendre aux Quatre-Bras, au -lieu de venir à Bry, c'est qu'il y fut décidé par un dernier ordre de -Napoléon. Dans ce cas, les mouvements de va-et-vient qui dans cette -journée le rendirent inutile partout, seraient non pas le tort de Ney -qui voulut absolument l'attirer à lui, ou de d'Erlon qui désobéit à -Napoléon pour obéir à Ney, mais de Napoléon lui-même qui aurait -renoncé à l'exécution de ses ordres. C'est M. Charras, qui, dans son -ouvrage sur la campagne de 1815, ouvrage savant, spirituel, -remarquablement écrit, a imaginé cette hypothèse. - -Les suppositions sont admissibles en histoire quand elles sont -nécessaires pour expliquer un fait qui autrement serait inexplicable, -quand elles reposent sur la vraisemblance, et sur des inductions -tirées de l'ensemble des événements. Ici rien de pareil. Les faits, -loin d'être inexplicables sans la supposition de M. Charras, le -deviennent par cette supposition même. Placé entre l'ordre de Napoléon -et celui du maréchal Ney, le comte d'Erlon, sans méconnaître la -hiérarchie, se livra aux interprétations, toujours hasardeuses à la -guerre, et croyant Ney en grand danger, croyant Napoléon dans -l'ignorance de ce danger, finit par se porter aux Quatre-Bras. Tout -est simple et clair dans cette donnée; ce qui n'est ni simple ni -clair, c'est que Napoléon, regardant le sort de la guerre comme -attaché au mouvement qu'il ordonnait, eût contremandé ce mouvement, -sans même avoir eu le temps d'apprendre ce qui se passait aux -Quatre-Bras, et de savoir que la position de Ney y était des plus -difficiles. La supposition de M. Charras rend donc inexplicable ce qui -s'explique de soi, et loin d'être conforme à la vraisemblance, est -absolument invraisemblable. Toutefois si elle reposait sur quelque -témoignage, il faudrait sinon l'admettre, du moins en tenir un certain -compte; mais de témoignages il n'y en a que deux, et ils sont l'un et -l'autre absolument contraires. Ces témoignages sont ceux du comte -d'Erlon, et du général Durutte qui commandait l'une des divisions du -1er corps. Certes, si en fait d'ordres donnés par Napoléon au comte -d'Erlon il y a un témoignage décisif, c'est celui du comte d'Erlon -lui-même qui recevait et devait exécuter ces ordres. Or, interrogé par -le duc d'Elchingen sur ces événements, voici sa réponse rapportée par -le duc d'Elchingen lui-même dans son écrit intitulé: _Documents -inédits sur la campagne de 1815_. - -«Au delà de Frasnes, je m'arrêtai avec des généraux de la garde, où je -fus joint par le général La Bédoyère, qui me fit voir une Note au -crayon qu'il portait au maréchal Ney, et qui enjoignait à ce maréchal -de diriger mon corps d'armée sur Ligny. Le général La Bédoyère me -prévint qu'il avait déjà donné l'ordre pour ce mouvement, en faisant -changer de direction à ma colonne, et m'indiqua où je pourrais la -rejoindre. Je pris aussitôt cette route, et envoyai au maréchal mon -chef d'état-major, le général Delcambre, pour le prévenir de ma -nouvelle destination. M. le maréchal Ney me le renvoya en me -prescrivant impérativement de revenir sur les Quatre-Bras, où il -s'était fortement engagé, comptant sur la coopération de mon corps -d'armée. _Je devais donc supposer qu'il y avait urgence, puisque le -maréchal prenait sur lui de me rappeler, quoiqu'il eût reçu la Note -dont j'ai parlé plus haut._»-- - -_Je devais supposer_, dit le comte d'Erlon, _qu'il y avait urgence, -puisque le maréchal prenait sur lui de me rappeler, quoiqu'il eût reçu -la Note dont j'ai parlé....._--N'est-il pas évident, rien qu'à la -lecture de ce passage, que si le comte d'Erlon avait reçu un dernier -ordre de Napoléon, l'autorisant à se rendre aux Quatre-Bras au lieu de -venir à Bry, il l'eût dit tout simplement, car alors sa justification -eût été établie d'un seul mot, et il n'aurait pas eu besoin de -s'appuyer sur l'urgence de la situation de Ney, et sur la supposition -que Ney contredisant les ordres de Napoléon, y était autorisé. Il -aurait dit tout uniment que Napoléon avait contremandé l'ordre au -crayon porté par la Bédoyère, et l'explication eût été complète et -péremptoire. La conclusion forcée, c'est que ce dernier contre-ordre, -qui le couvrait complétement, il ne le reçut pas, puisqu'il n'en a pas -parlé dans sa justification, qui en ce cas eût été sans réplique. -Cette preuve nous semble absolue et ne pas admettre de contestation. - -Après ce témoignage il y en a un second tout aussi péremptoire, c'est -celui du général Durutte. Ce général, fort capable, fort éclairé, -commandait la division du 1er corps qui formait tête de colonne. Il a -rédigé une note que je possède, et dont le duc d'Elchingen cite aussi -un fragment, page 71. - -Le général Durutte après avoir raconté comment un ordre de Napoléon -avait amené le comte d'Erlon sur Bry, pour prendre les Prussiens à -revers, ajoute ce qui suit: «Tandis qu'il était en marche, plusieurs -ordonnances du maréchal Ney arrivèrent à la hâte pour arrêter le 1er -corps et le faire marcher sur les Quatre-Bras. Les officiers qui -apportaient ces ordres disaient que le maréchal Ney avait trouvé aux -Quatre-Bras des forces supérieures, et qu'il était repoussé. Ce second -ordre embarrassa beaucoup le comte d'Erlon, car _il recevait en même -temps de nouvelles instances de la droite pour marcher sur Bry_. Il se -décida néanmoins à retourner vers le maréchal Ney; mais comme il -remarquait, avec le général Durutte, que l'ennemi pouvait faire -déboucher une colonne dans la plaine qui se trouve entre Bry et le -bois de Delhutte, ce qui aurait totalement coupé la partie de l'armée -commandée par l'Empereur d'avec celle commandée par le maréchal Ney, -il se décida à laisser le général Durutte dans cette plaine.» - -Ce témoignage est aussi décisif que le précédent. On y voit en effet -par le récit d'un témoin oculaire que le comte d'Erlon fut placé entre -des ordres contraires, qu'il hésita d'abord, mais que le danger de Ney -le détermina, et ce danger seul, car, ajoute-t-il, _il recevait en -même temps de nouvelles instances de la droite pour marcher sur Bry_. -Or, les instances de la droite, c'étaient les ordres réitérés de -l'Empereur, et ce passage prouve surabondamment qu'ils ne furent pas -révoqués, car s'ils l'avaient été, le général Durutte, assistant à ces -perplexités et les partageant, n'aurait pas manqué de dire qu'un -nouvel ordre de l'Empereur y avait mis fin. Il est donc de toute -évidence que la supposition d'un dernier contre-ordre de l'Empereur -est non-seulement gratuite, mais en opposition avec les seuls -témoignages connus, possibles et concluants. Ainsi, les mouvements qui -rendirent le corps de d'Erlon inutile à tout le monde furent le fait -de Ney, qui ne voulut pas se réduire à la défensive, et qui appela -d'Erlon à son secours coûte que coûte, et de d'Erlon qui, placé entre -des ordres contraires, se laissa entraîner par les cris désespérés -partis des Quatre-Bras. Ce fut un malheur, remontant à Napoléon, non -pas directement et par suite d'un ordre mal donné, mais indirectement -et par suite d'un état moral de ses lieutenants dont il était la cause -générale et supérieure. Que Napoléon fût un très-mauvais politique, il -n'y a pas besoin de preuve pour être autorisé à le déclarer tel; mais -mauvais général, la supposition me semble téméraire, et pour moi je ne -puis encore me résoudre à l'admettre.] - -Quelque regret que pût éprouver Napoléon d'avoir remporté une victoire -incomplète, il avait lieu, nous le répétons, d'être satisfait, car son -plan avait jusqu'à ce moment parfaitement réussi. Il était parvenu à -surprendre les armées anglaise et prussienne, à s'interposer entre -elles, à vaincre l'armée prussienne, à contenir l'armée anglaise, et à -les rejeter l'une et l'autre dans des directions assez divergentes, -pour avoir le lendemain ou le surlendemain le temps de battre -séparément le duc de Wellington. Blucher effectivement venant de -perdre la grande chaussée de Namur aux Quatre-Bras, ne pouvait plus -rejoindre le duc de Wellington par cette voie, la seule directe, et il -était réduit, ou à se séparer définitivement des Anglais en se portant -par Namur sur le Rhin, ou, s'il voulait continuer la campagne avec -eux, à tâcher de les retrouver aux environs de Bruxelles. Entre les -armées belligérantes et Bruxelles s'étendait une forêt vaste et -profonde, celle de Soignes, enveloppant cette ville du sud-ouest au -nord-est, présentant une bande de bois épaisse de trois ou quatre -lieues, longue de dix ou douze, par conséquent très-difficile à -franchir par des armées nombreuses, pourvues d'un matériel -considérable. Si les Prussiens, privés de leur communication directe -avec les Anglais par la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, voulaient -les rejoindre, ils le pouvaient en se portant par Gembloux et Wavre à -la lisière de la forêt de Soignes, et en se réunissant à eux en avant, -ou en arrière de cette vaste forêt. Si, pour plus de sûreté, ils s'y -enfonçaient, afin d'opérer leur jonction au delà, c'est-à-dire sous -les murs de Bruxelles, il n'y avait pas fort à s'inquiéter d'eux, car -ils arriveraient trop tard pour secourir leurs alliés. S'ils voulaient -au contraire les rejoindre en avant de la forêt de Soignes, le danger -pouvait devenir sérieux, mais Napoléon se trouvant actuellement entre -les Prussiens et les Anglais, et à cinq lieues seulement de la lisière -de la forêt, il était impossible que la jonction s'opérât en avant, -c'est-à-dire sous ses yeux, à moins qu'il ne le permît, ou que ses -lieutenants chargés de l'empêcher ne laissassent faire à l'ennemi ce -qu'il voudrait. Étant de plus face à face avec les Anglais aux -Quatre-Bras, il avait la certitude, autant qu'il était possible de -l'avoir, de pouvoir le lendemain les aborder et les battre avant que -les Prussiens vinssent à leur secours. Il était donc bien vrai que -jusqu'ici, quoique les Prussiens ne fussent que battus au lieu d'être -détruits, son plan avait réussi, puisqu'il était en mesure de -rencontrer ses ennemis les uns après les autres. D'ailleurs, si les -Prussiens n'étaient pas détruits comme ils auraient dû l'être, ils -étaient fort maltraités, et une poursuite active pouvait produire ce -qu'aurait produit la manoeuvre manquée de d'Erlon. Il s'agissait de ne -leur laisser aucun repos le lendemain, et de leur tenir sans cesse -l'épée dans les reins, pour que les hommes débandés devinssent des -hommes perdus, et que l'armée prussienne fût diminuée par la poursuite -autant qu'elle aurait pu l'être par la bataille elle-même. - -[En marge: À la fin du jour Napoléon donne des ordres pour la -poursuite des Prussiens, et prend quelques heures de repos.] - -Napoléon rentré à Fleurus vers onze heures du soir, après avoir -toujours été en mouvement depuis cinq heures du matin, donna les -ordres indispensables avant de prendre le repos dont il avait besoin. -On venait de lui annoncer, mais sans aucun détail, que Ney, après -s'être battu toute la journée avec les Anglais, n'avait réussi qu'à -les contenir. Il lui fit dire d'être sous les armes dès la pointe du -jour pour marcher sur Bruxelles, sans craindre les Anglais qui ne -pouvaient plus tenir après la bataille de Ligny, car en marchant sur -eux par la grande chaussée de Sombreffe aux Quatre-Bras, on les -tournerait s'ils essayaient de résister. Il enjoignit à Pajol de se -lancer après un peu de repos sur la trace des Prussiens, et il le fit -suivre par la division d'infanterie Teste, détachée de Lobau, afin de -lui ménager un appui contre les retours de la cavalerie prussienne. Il -se jeta ensuite sur un lit pour refaire ses forces par quelques heures -de sommeil. - -[En marge: Projets de Napoléon pour la suite des opérations.] - -[En marge: Il prend le parti de se porter avec son centre au soutien -de sa gauche, afin de livrer bataille aux Anglais.] - -À cinq heures du matin, Napoléon était debout, prêt à continuer ses -opérations, et regardant comme venu le moment de s'attaquer à l'année -anglaise. Les Prussiens étant hors de cause pour deux ou trois jours -au moins, c'étaient les Anglais qu'il fallait chercher et battre, et -avec les soldats qu'il avait, et sous sa direction suprême, le -résultat ne lui semblait guère douteux. Ayant pour cette campagne -adopté le système de deux ailes, qu'il voulait tour à tour renforcer -avec son centre comprenant le corps de Lobau, la garde et la réserve -de cavalerie, c'est-à-dire près de quarante mille hommes, il devait -quitter son aile droite victorieuse à Ligny, pour se porter à son aile -gauche qui n'avait été ni vaincue ni victorieuse aux Quatre-Bras. Son -aile gauche déjà composée de Reille, de d'Erlon, d'une partie de la -grosse cavalerie, renforcée maintenant avec les troupes du centre, -s'élèverait à environ 75 mille combattants, force suffisante pour -tenir tête aux Anglais. Il était naturel de former l'aile droite des -corps qui avaient combattu à Ligny, et qui étaient trop fatigués pour -livrer une seconde bataille dans la journée, c'est-à-dire du 4e corps -(Gérard), du 3e (Vandamme), de la division Girard, des chasseurs et -hussards de Pajol, des dragons d'Exelmans, déjà placés les uns et les -autres sous les ordres du maréchal Grouchy. - -[En marge: Rôle assigné à sa droite, commandée par Grouchy, et -composée des corps de Gérard, de Vandamme, de la cavalerie de Pajol et -d'Exelmans.] - -Le rôle de cette aile droite pendant que Napoléon serait occupé contre -les Anglais, était tout indiqué, c'était de veiller sur les Prussiens, -de compléter leur défaite, de l'aggraver au moins en les poursuivant -l'épée dans les reins, et de les contenir s'ils montraient -l'intention de revenir sur nous. C'eût été en effet une trop grande -incurie, et bien indigne d'un vrai capitaine, que de laisser les -Prussiens vaincus devenir ce qu'ils voudraient, peut-être chercher à -rejoindre les Anglais en avant de la forêt de Soignes, peut-être même -encouragés par notre négligence se porter sur Charleroy, menacer ainsi -nos derrières, bouleverser nos communications, et dans tous les cas, -se remettre paisiblement de leur défaite pour apporter soit aux -Anglais, soit aux Russes et aux Autrichiens le contingent redoutable -de leurs forces rétablies. Les négliger était par conséquent -impossible, et d'ailleurs comme on manoeuvrait à quatre ou cinq lieues -les uns des autres, il était facile de tenir le détachement qu'on -mettait à leur poursuite à une distance telle qu'on pût toujours le -rappeler à soi. Ajoutons que ce détachement devait avoir une certaine -importance, si on voulait qu'il pût occuper, contenir et poursuivre -les Prussiens. Napoléon n'ayant plus que 110 mille hommes contre 190 -mille, et peut-être moins par suite des pertes des journées -précédentes, obligé de s'en réserver au moins 75 mille pour combattre -le duc de Wellington, ne pouvait dès lors en donner plus de -trente-cinq ou trente-six mille à Grouchy. Mais dans la main d'un -homme habile et résolu, c'était assez contre une armée battue. Le -maréchal Davout avec 26 mille Français avait bien tenu tête en 1806 à -70 mille Prussiens, dans la mémorable journée d'Awerstaedt. Grouchy, -il est vrai, n'était pas Davout, les dispositions morales de 1815 -n'étaient pas celles de 1806, mais nos soldats étaient aussi -aguerris, et apportaient dans cette guerre le courage du désespoir. - -[En marge: Emploi du temps pendant la matinée du 17.] - -[En marge: Impossibilité de devancer les Anglais au passage de la -forêt de Soignes.] - -[En marge: Ordre à Ney de défiler aux Quatre-Bras, et aux divers corps -composant le centre de suivre Ney.] - -Napoléon prit donc le parti, indiqué par son plan et par les règles de -la prudence, de se diriger avec son centre vers son aile gauche, pour -aller combattre les Anglais, en laissant à sa droite le soin -d'observer les Prussiens, d'aggraver leur défaite, et de les tenir à -distance pendant qu'il serait aux prises avec l'armée britannique. -Debout dès cinq heures, il eût voulu marcher tout de suite pour -atteindre le duc de Wellington dans la journée, mais la distance où -l'on se trouvait de la forêt de Soignes était si petite qu'il était -impossible de gagner le général anglais de vitesse, et qu'on ne -pouvait avoir une rencontre avec lui que s'il le voulait bien, car -s'il songeait à s'enfoncer dans la forêt de Soignes pour rallier les -Prussiens au delà, toute la promptitude qu'on mettrait à le suivre ne -ferait que rendre sa retraite plus hâtive, sans donner une seule -chance de le joindre. Néanmoins Napoléon par caractère, par impatience -de résoudre la question de vie et de mort posée entre l'Europe et lui, -aurait voulu courir sur-le-champ aux Anglais. Mais on lui objecta -l'immense fatigue des troupes qui avaient marché trois jours, et -combattu deux sans s'arrêter. Il n'avait certainement pas la pensée -d'employer Gérard et Vandamme (4e et 3e corps), car leurs soldats, -couchés dans le sang, dormaient encore d'un profond sommeil au milieu -de trente mille cadavres, et on ne pouvait leur refuser quelques -heures pour nettoyer leurs armes, faire la soupe, respirer enfin. -Disposant du corps de Lobau qui n'avait pas tiré un coup de fusil, il -voulait naturellement le mouvoir le premier. Mais il était -indispensable d'y ajouter la garde qui avait été vivement engagée la -veille, et qui, toute dévouée qu'elle était, ne pouvait cependant pas -se passer de dormir et de manger. Il combina donc ses mouvements de la -journée de manière à concilier la célérité des opérations avec le -besoin de repos éprouvé par ses troupes. Comme il fallait traverser -les Quatre-Bras pour marcher aux Anglais, c'était à Ney qui s'y -trouvait, à défiler le premier, et comme il avait près de quarante -mille hommes à faire écouler par un seul débouché, on était sûr, en -arrivant à neuf ou dix heures du matin aux Quatre-Bras, d'y arriver -juste à temps pour défiler après lui, et comme enfin on pouvait être -en deux ou trois heures à la lisière de la forêt de Soignes, il -n'était pas impossible encore de livrer, ainsi qu'on l'avait fait la -veille, une bataille dans l'après-midi même, si toutefois les Anglais -consentaient à l'accepter. Napoléon, sans espérer beaucoup cette -rencontre en avant de la forêt de Soignes qu'il désirait trop pour -croire que les Anglais la désirassent aussi, disposa tout pour se la -ménager si elle était possible, et dans le cas contraire pour entrer à -Bruxelles le soir ou le lendemain matin, ce qui devait produire un -grand effet moral, et rejeter les Anglais bien loin des Prussiens. Il -décida donc que Lobau se porterait le premier aux Quatre-Bras par la -grande chaussée de Namur, de manière à défiler immédiatement après -Ney. Il décida que la garde suivrait Lobau, et que la grosse cavalerie -suivrait la garde. - -Cette disposition devait procurer deux heures de repos à la garde et -à la grosse cavalerie. Quant aux troupes de Gérard et de Vandamme, -fort éprouvées par la bataille de la veille, elles auraient la matinée -pour se refaire, car avant de se mettre à la poursuite des Prussiens, -il fallait que la cavalerie en eût retrouvé les traces. On se serait -exposé sans cette précaution à s'engager dans une fausse voie, et ce -qui n'était pas un inconvénient pour la cavalerie légère qui avait des -ailes, en aurait eu de très-grands pour l'infanterie qui n'avait que -ses jambes, et qui était déjà très-fatiguée. - -[En marge: Nouvelles de ce qui s'était passé la veille aux -Quatre-Bras.] - -[En marge: Ordres réitérés à Ney de se porter en avant.] - -[En marge: Visite du champ de bataille de Ligny.] - -Tandis que Napoléon expédiait les ordres nécessaires, le comte de -Flahault qui avait quitté Ney pendant la nuit après avoir assisté aux -événements des Quatre-Bras, arriva au quartier général vers six heures -du matin. Sans desservir Ney, dont l'héroïsme touchait ceux mêmes qui -n'approuvaient pas sa manière d'opérer, il ne dissimula pas à -l'Empereur combien les dispositions du maréchal avaient été médiocres -au combat des Quatre-Bras; combien surtout l'agitation fébrile dont il -semblait atteint, en ajoutant s'il était possible à l'énergie de son -dévouement, nuisait cependant à la rectitude de son jugement -militaire. Napoléon s'en était bien aperçu depuis le 20 mars, mais il -fallait se servir de ce héros sans pareil tel qu'il était, tel que -l'avaient fait des événements supérieurs alors à tous les caractères. -Napoléon en conclut seulement qu'il serait sage de le tenir près de -lui, pour le lancer comme un lion au plus fort du danger. À tous les -détails qu'il donna, M. de Flahault en ajouta un qui était de grande -importance, c'est que Ney, dans sa défiance des événements, doutait -encore du résultat de la bataille de Ligny, et loin d'être disposé à -pousser en avant, était enclin au contraire à garder la défensive aux -Quatre-Bras. Napoléon en fut fort contrarié, car il aurait voulu -apprendre que Ney, au moment où on lui parlait, était déjà en -mouvement. Il fit donc écrire sur-le-champ par le maréchal Soult au -maréchal Ney, pour lui affirmer que la bataille de la veille était -complétement gagnée, pour lui enjoindre de marcher hardiment et sans -perte de temps aux Quatre-Bras, car les Anglais décamperaient en -voyant venir par la chaussée de Namur quarante mille hommes, prêts à -les prendre en flanc s'ils s'obstinaient dans leur résistance; pour -lui conseiller de tenir ses divisions réunies, et lui adresser -quelques reproches, fort adoucis du reste dans la forme, sur sa -manière de procéder la veille, laquelle avait été cause qu'au lieu de -résultats extraordinaires, on en avait de grands sans doute, mais -moins grands que ceux qu'on avait droit et besoin d'obtenir. Napoléon -envoya en même temps des officiers en reconnaissance sur la chaussée -de Namur aux Quatre-Bras, pour voir si Ney était en marche et le duc -de Wellington en retraite. Ces ordres expédiés vers sept heures du -matin, il se rendit en voiture à Ligny, et une fois sur les lieux il -monta à cheval pour visiter le champ de bataille, pour faire donner -des soins aux blessés, pour distribuer enfin des soulagements et des -récompenses aux combattants de la veille, pendant que les combattants -du jour emploieraient le temps à marcher. - -[En marge: Aspect horrible de ce champ de bataille.] - -Ces soulagements et ces récompenses étaient bien dus à des soldats -qui s'étaient conduits le jour précédent avec un dévouement sans -bornes, et en pareil cas on peut dire que la reconnaissance est un -excellent calcul. Les soldats de Gérard et de Vandamme étaient occupés -en ce moment à nettoyer leurs fusils, à faire la soupe, et à se -remettre un peu de leur formidable lutte de la veille. Dès qu'ils -aperçurent Napoléon, ils se précipitèrent au-devant de lui en agitant -leurs schakos, en brandissant leurs sabres, et en poussant des cris -d'enthousiasme. Sa vue seule les transportait, et les dédommageait de -leurs dangers et de leurs souffrances. Ce n'était vraiment pas un -temps perdu que celui que l'on consacrait à satisfaire et à entretenir -de pareils sentiments! Napoléon après avoir salué les blessés, et -répondu de la main aux acclamations des soldats, voulut traverser -successivement les villages de Saint-Amand et de Ligny. Dans -l'intérieur de Saint-Amand les morts français et prussiens étaient -presque en nombre égal, mais au delà du ruisseau, on ne voyait qu'un -monceau de cadavres prussiens. Ces malheureux s'étant obstinés à -reprendre Saint-Amand, avaient couvert de leurs corps les approches du -village. Sur le talus en arrière jusqu'au moulin de Bry, l'artillerie -de la garde ayant pris en écharpe les réserves prussiennes, les -cadavres d'hommes, de chevaux, les débris de canons, couvraient la -terre, et présentaient un spectacle satisfaisant pour nous, mais cruel -pour l'humanité. À Ligny, le spectacle devenait atroce. Là, le combat -s'était livré dans l'intérieur du village; on s'était battu corps à -corps, et égorgé avec toute la fureur des guerres civiles. Les morts -français et prussiens s'y trouvaient dans la même proportion, et on ne -voyait pas autre chose que des cadavres, car les habitants avaient fui -leurs demeures, ou s'étaient cachés dans leurs caves. Quelques blessés -gémissants étaient les seuls êtres vivants dans cette espèce de -nécropole. En sortant de Ligny, et en gravissant le terrain sur lequel -la garde impériale avait décidé la victoire, les cadavres étaient -encore presque exclusivement prussiens, et en faisant de ces débris -humains une triste comparaison, on pouvait dire que dans l'ensemble il -y avait deux ou trois Prussiens morts pour un Français. Il n'y a donc -pas d'exagération à avancer que si la bataille nous avait coûté -environ neuf mille hommes, elle en avait coûté dix-huit mille aux -Prussiens, sans compter les hommes débandés. Nous n'avions pour -prisonniers que les blessés, plus il est vrai mille ou deux mille -traînards recueillis par la cavalerie. Trente pièces de canon étaient -restées en notre pouvoir. - -[En marge: Allocution aux officiers prussiens.] - -Napoléon, après avoir fait ramasser le plus qu'il put de blessés -français, soin auquel les paysans belges se prêtèrent avec -empressement, fit aussi relever quelques officiers prussiens, frappés -dans une proportion beaucoup plus grande que leurs soldats. Ces braves -officiers avaient payé de leur sang la violence de leurs passions. -Napoléon leur adressa une allocution courtoise et généreuse, pour leur -dire que la France tant haïe des Prussiens ne leur rendait pas haine -pour haine; que si elle avait pesé sur eux pendant les dernières -guerres, c'était par une juste et inévitable représaille de leur -agression de 1792, de la convention de Pilnitz, du manifeste de -Brunswick, et de la guerre de 1806; que d'ailleurs ils s'étaient assez -vengés en 1814, qu'il était temps d'apporter un terme à ces -représailles sanglantes, que pour lui il s'appliquerait à y mettre fin -par la paix la plus prochaine, et qu'en témoignage de ces intentions -pacifiques il allait commencer par les faire soigner comme les -officiers de sa propre garde. L'allocution de Napoléon, immédiatement -traduite en allemand, fut fort bien accueillie de ces infortunés qu'il -salua en les quittant, et qui lui rendirent son salut de leurs mains -défaillantes. Cette scène, mandée aux journaux, était destinée à -calmer les passions allemandes, si la victoire nous restait fidèle -encore vingt-quatre heures. - -[En marge: Instructions verbales données à Grouchy pour la conduite de -l'aile droite.] - -[En marge: Départ de Grouchy.] - -Parvenu sur les hauteurs de Bry, Napoléon mit pied à terre pour -attendre le résultat des reconnaissances dirigées vers les -Quatre-Bras. Conservant sa liberté d'esprit accoutumée, il s'entretint -avec ses généraux des sujets les plus divers, de la guerre, de la -politique, des partis qui divisaient la France, des royalistes et des -jacobins, paraissant fort content de ce qui s'était fait depuis deux -jours, et espérant encore davantage pour les jours qui allaient -suivre[17]. Pendant cet entretien il reçut un premier avis des -officiers envoyés sur la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, et apprit -qu'au lieu de rencontrer Ney sur ce dernier point, on n'y avait -rencontré que les Anglais. Il en éprouva un mécontentement assez vif, -fit expédier au maréchal un nouvel ordre de se porter en avant, sans -tenir compte des Anglais qu'on prendrait en flanc s'ils résistaient, -enjoignit à Lobau de hâter sa marche vers les Quatre-Bras, et fit -accélérer le départ de la garde. Il se disposa à partir lui-même pour -aller diriger le mouvement en personne. Dans le même instant on lui -remit un rapport du général Pajol, qui dès la pointe du jour s'était -jeté sur la trace des Prussiens. Ce rapport assez singulier disait -qu'on avait ramassé des fuyards et surtout des canons du côté de -Namur, par conséquent dans la direction de Liége. S'il fallait s'en -rapporter à ce premier indice, on aurait dû en conclure que les -Prussiens prenaient le parti de regagner le Rhin, et que laissant les -Anglais s'appuyer sur la mer, ils allaient faire campagne avec les -Autrichiens et les Russes. Napoléon ne croyait guère à une pareille -résolution de leur part. Il supposait que Blucher, tel qu'il le -connaissait, tâcherait de se réunir avec les Anglais en ayant ou en -arrière de la forêt de Soignes, et que c'était dès lors dans la -direction de Wavre qu'il fallait le chercher. Pourtant à la guerre -comme en politique il faut n'être pas esclave de la vraisemblance, et -tout en lui accordant la préférence dans ses calculs, avoir l'esprit -ouvert à toutes les éventualités. C'est ce que fit Napoléon. Le -maréchal Grouchy était en ce moment auprès de lui. Il lui donna -verbalement ses instructions, lesquelles résultaient tellement de la -situation, qu'on les pressent avant qu'elles soient énoncées. Il lui -recommanda de poursuivre les Prussiens à outrance, d'aggraver leur -défaite le plus qu'il pourrait, de les empêcher au moins de se -remettre trop tôt, surtout de ne jamais les perdre de vue, et de -manoeuvrer de manière à rester constamment en communication avec la -grande armée française, et toujours entre elle et les Prussiens. Le -maréchal Grouchy effrayé, il faut lui rendre cette justice, de se voir -livré à lui-même dans cette circonstance délicate, en témoigna un -regret modeste à Napoléon, et parut également fort embarrassé de -deviner la route que suivraient les Prussiens. Napoléon lui répondit -qu'il avait la grande chaussée de Namur à Bruxelles pour communiquer -avec le quartier général, que par conséquent il serait toujours en -mesure de demander et de recevoir des ordres, que relativement à la -marche des Prussiens, l'avis envoyé par Pajol pouvait sans doute -provoquer des incertitudes, mais qu'il n'avait qu'à lancer sa -cavalerie sur Wavre d'un côté, sur Namur de l'autre, et qu'il saurait -en quelques heures à quoi s'en tenir. Montant alors à cheval, Napoléon -lui répéta de vive voix avec une insistance marquée: _Surtout poussez -vivement les Prussiens, et soyez toujours en communication avec moi -par votre gauche_[18].--Grouchy partit immédiatement pour obéir aux -ordres de Napoléon, et son premier mouvement fut de courir sur la -route de Namur où Pajol avait déjà ramassé des fuyards et des canons. -Napoléon lui laissait Gérard (4e corps) réduit à 12,000 hommes, -Vandamme (3e corps) réduit à 13,000, Pajol à 1,800, Exelmans à 3,200. -Il lui laissait en outre la division Teste détachée du corps de Lobau, -et forte de 3 mille fantassins environ. C'était donc un total de 33 -mille combattants, sans comprendre la division Girard qui avait perdu -tous ses généraux, et qui ne comptait plus que 2,500 hommes. Elle dut -rester en arrière pour se remettre, s'occuper des blessés, et garder -Charleroy, ce qui dispensait Grouchy de faire aucun détachement de ce -côté. - -[Note 17: Le maréchal Grouchy, qui était noblement inconsolable de ses -fautes militaires en 1815, sans vouloir cependant les avouer, a essayé -de faire remonter jusqu'à la journée du 17 juin la cause du temps -perdu le 18, et, dans un récit inexact, a présenté Napoléon pendant -cette matinée comme perdant le temps à la façon d'un prince bavard, -paresseux, irrésolu. Il est difficile de reconnaître à ce portrait -l'homme arrivé en vingt jours de l'île d'Elbe à Paris, l'homme qui, en -deux jours, s'était jeté à l'improviste entre les armées anglaise et -prussienne, avant qu'elles pussent se douter même de sa présence. On -ne persuadera à personne que Napoléon, qui, pouvant attendre la guerre -en Champagne, était venu la porter hardiment en Belgique, pour se -ménager l'occasion de surprendre et de battre les armées ennemies les -unes après les autres, fût devenu subitement mou et irrésolu. Mais le -maréchal Grouchy a fait comme beaucoup de témoins oculaires, qui, ne -sachant pas le secret des personnages agissant devant eux, leur -prêtent souvent les motifs les plus puérils et les plus chimériques. -En prétendant que Napoléon se conduisait dans la matinée du 17 comme -un prince oriental s'arrachant avec peine au repos, le maréchal -Grouchy prouve tout simplement qu'il ne se rendait pas compte de la -situation, qu'il ignorait ou ne comprenait pas que Napoléon devait -attendre, 1º que Ney eût défilé aux Quatre-Bras avec quarante mille -hommes; 2º que les troupes de Lobau fussent en marche sur les -Quatre-Bras; 3º que la garde eût fait la soupe et quitté ses bivouacs; -4º que quelques nouvelles de la cavalerie de Pajol eussent donné une -première idée de la direction suivie par les Prussiens. Il était -environ huit heures du matin, et ce n'était pas trop assurément de -deux ou trois heures pour que toutes ces choses pussent se faire. En -attendant, Napoléon s'entretenait de sujets divers avec une liberté -d'esprit que les hommes ne montrent pas toujours quand ils sont -préoccupés de grandes choses, et qui prouve qu'ils sont dignes d'en -porter le poids lorsqu'ils savent la conserver.] - -[Note 18: Je tiens ces détails d'un témoin oculaire, qui me les a cent -fois répétés comme les ayant, disait-il, encore devant les yeux, et ce -témoin est le maréchal Gérard, l'un des hommes les plus droits, les -plus véridiques que j'aie connus. Ils m'ont été confirmés par un grand -nombre de témoins oculaires et auriculaires. Le maréchal Grouchy a -cherché à faire naître des doutes sur la nature des instructions qu'il -avait reçues; pourtant ses propres assertions, ses lettres à Napoléon, -constatent ces points essentiels: 1º qu'il devait chercher les -Prussiens; 2º les poursuivre vivement; 3º ne jamais les perdre de vue; -4º se tenir en communication avec le quartier général; 5º enfin, -toujours s'efforcer de séparer les Prussiens des Anglais. Ces points -établis suffisent pour les conclusions à porter dans ce grand débat -historique. En tout cas, les instructions données au maréchal Grouchy -résultaient tellement des faits et de la situation, que, même sans en -avoir ou la preuve ou l'aveu, on peut affirmer qu'il n'en a pas été -donné d'autres.] - -[En marge: Forces que Napoléon se réservait pour combattre les -Anglais.] - -Napoléon avec Ney, Lobau (réduit à deux divisions), la garde, les -cuirassiers de Milhaud et la division de Subervic enlevée à Pajol, -emmenait avec lui environ 70 mille hommes. C'était assez pour venir à -bout des Anglais, vu la qualité des troupes, si une immense faute ou -un immense malheur ne lui donnait pas deux armées à combattre. Avec -les 36 mille hommes laissés à Grouchy (la division Girard comprise), -avec environ 4 mille hommes attachés au grand parc et au train, il -avait encore 110 mille soldats, déduction faite de 14 mille morts ou -blessés perdus en plusieurs combats et deux batailles. Les Prussiens -et les Anglais qui, en morts, blessés ou débandés, venaient de perdre -trente à quarante mille hommes, avaient certes bien autrement à se -plaindre des derniers événements, et jusqu'ici le résultat de la -campagne pouvait être considéré comme tout entier à notre avantage. Il -ne fallait plus qu'une journée heureuse pour le rendre décisif. - -[En marge: Napoléon, après avoir donné ses ordres, se dirige de sa -personne sur les Quatre-Bras.] - -[En marge: À onze heures du matin Ney n'avait encore fait aucun -mouvement, et les Anglais étaient toujours aux Quatre-Bras.] - -[En marge: Nouvel ordre à Ney de se porter en avant.] - -[En marge: Perte de temps résultant du défilé de l'armée aux -Quatre-Bras.] - -[En marge: Une reconnaissance de la cavalerie légère porte à croire -que les Prussiens ont pris la route de Wavre.] - -[En marge: Napoléon en informe Grouchy.] - -Napoléon quitta les hauteurs de Bry vers onze heures du matin[19], et -se porta au galop sur la grande chaussée de Namur aux Quatre-Bras pour -voir ce qui s'y passait. Il trouva la garde prête à quitter ses -bivouacs, Lobau en pleine marche vers les Quatre-Bras, et déjà même -parvenu à Marbais. Arrivé en ce dernier endroit Napoléon aperçut les -Anglais tiraillant sur la grande chaussée, et paraissant n'avoir pas -évacué jusqu'alors les Quatre-Bras, ce qui prouvait que Ney n'avait -opéré aucun mouvement. Pourtant en approchant davantage, on vit les -Anglais se retirer peu à peu à l'aspect de notre infanterie, qu'ils -pouvaient du point culminant des Quatre-Bras découvrir en colonne -profonde sur la chaussée de Namur. À notre gauche, c'est-à-dire du -côté de Frasnes, on apercevait encore des habits rouges, ce qui était -un sujet sinon d'inquiétude, au moins d'étranges incertitudes. Comment -Ney, après les ordres réitérés qu'il avait reçus, et avec l'assurance -d'être appuyé, n'avait-il pas encore marché, et comment surtout -était-il entouré d'Anglais? Le mystère fut bientôt éclairci: -c'étaient les lanciers rouges de la garde qu'on avait pris pour des -Anglais, et qui observés de plus près par notre cavalerie légère, -furent reconnus comme français et traités comme tels. Cependant aucune -portion des troupes de Ney ne s'était mise en mouvement. Dans le -voisinage on voyait le comte d'Erlon (1er corps), qui n'ayant pas -combattu la veille, et ne s'étant pas même fatigué, avait pris la -position la plus avancée vers les Quatre-Bras. Napoléon lui envoya -l'ordre d'y marcher sur-le-champ, et s'y porta lui-même à la suite des -Anglais qui se retiraient. Il y fut rendu promptement, mais il fallait -faire défiler les troupes par un seul débouché, et ce n'était pas trop -de trois heures pour que 70 mille hommes eussent passé par le pont de -Genappe qui se trouvait sur la route de Bruxelles. Toutefois si le -temps continuait à être beau, il n'était pas impossible d'arriver à -quatre heures aux approches de la forêt de Soignes, en face de la -position de Mont-Saint-Jean, et en mesure de livrer bataille de quatre -à neuf heures. Malheureusement le temps se chargeait de nuages, et -menaçait d'un de ces orages d'été qui rendent en quelques instants les -routes impraticables. Au surplus Napoléon n'avait guère espéré -atteindre les Anglais dans la journée, et il n'avait considéré une -bataille en avant de la forêt de Soignes que comme un effet de leur -pleine volonté, sur lequel il ne fallait pas trop fonder ses -espérances. Si en effet ils se décidaient à combattre, ils -s'arrêteraient, et on les aurait en face le lendemain au lieu de les -avoir dans la journée, ce qui n'était pas à regretter pour les -troupes. Entre Marbais et les Quatre-Bras, la cavalerie légère lancée -à travers champs sur notre droite, avait vu des blés couchés par le -passage de troupes nombreuses, et c'était une preuve qu'un corps -prussien avait pris la route de Tilly, conduisant vers Wavre, et -suivant le cours de la Dyle (voir la carte nº 65). C'était une -indication qui détruisait tout à fait la supposition d'une retraite -des Prussiens vers le Rhin, et Napoléon n'ayant pas en ce moment le -maréchal Soult auprès de lui, se servit du grand maréchal Bertrand -pour donner au maréchal Grouchy une direction plus positive que celle -qu'il lui avait assignée de vive voix deux heures auparavant. Il lui -prescrivit de se diriger sur Gembloux, qui était sur la route de -Wavre, et qui avait aussi l'avantage d'être par la vieille chaussée -romaine en communication avec Namur et Liége. Il lui recommandait de -bien s'éclairer sur tous les points, de ne pas perdre de vue que si -les Prussiens pouvaient être tentés de se séparer des Anglais pour -regagner le Rhin, ils pouvaient aussi vouloir se réunir à eux pour -livrer une seconde bataille aux environs de Bruxelles, de se tenir -sans cesse sur leurs traces afin de découvrir leurs véritables -intentions, d'avoir dans tous les cas ses divisions rassemblées dans -une lieue de terrain, et de semer la route de postes de cavalerie afin -d'être constamment en rapport avec le quartier général. - -[Note 19: Je donne ces heures d'après les indications les plus -certaines. Le maréchal Grouchy en a donné d'autres, mais la preuve est -acquise, comme on le verra plus tard, que, sous le rapport des heures, -il s'est trompé presque constamment, et que ses indications à cet -égard sont complétement erronées. Voici du reste deux preuves de -l'inexactitude avec laquelle le maréchal Grouchy a fixé les heures -dans ses divers récits, inexactitude qu'il faut imputer non à son -caractère, mais au chagrin qu'il éprouvait d'avoir commis une faute si -funeste, et au désir bien naturel de s'en exonérer. Racontant les -événements de la matinée du 18, il a prétendu avoir quitté Gembloux à -six heures. Or, des preuves irréfragables démontrent que le départ a -eu lieu pour une partie des troupes à huit heures et à neuf, même à -dix pour quelques autres. Il a encore prétendu que le conseil de -marcher au canon lui fut donné dans l'après-midi du 18, vers trois -heures. Or, il est constaté par des témoignages unanimes, dont -lui-même a reconnu plus tard l'exactitude, que le conseil fut donné -vers onze heures et demie du matin. Nous citons ces faits non pour -attaquer la véracité du maréchal, mais pour prouver que, dans le -trouble où le jetaient ses souvenirs, ses allégations ne peuvent être -acceptées avec confiance, surtout relativement aux heures, qui, dans -les événements militaires comme dans les événements civils, sont -toujours ce qu'il y a de plus difficile à déterminer.] - -Aux Quatre-Bras Napoléon fut rejoint par le maréchal Ney, et apprit de -sa propre bouche les motifs de ses nouvelles hésitations pendant cette -matinée. Fortement affecté des événements de la veille, le maréchal -n'avait pas osé s'avancer, croyant toujours avoir sur les bras la -totalité de l'armée anglaise, et n'avait fait un pas en avant que -lorsqu'il avait vu les Anglais se retirer devant le comte de Lobau. Il -chercha à s'excuser de ses lenteurs, et Napoléon qui ne voulait pas -lui causer plus d'agitation qu'il n'en éprouvait déjà, se contenta de -lui adresser quelques observations, exemptes du reste de toute -amertume. Néanmoins les soldats, dont la sagacité avait compris qu'il -y avait quelque chose à reprocher au _brave des braves_, ne manquèrent -pas de raconter entre eux que le _Rougeot_, comme ils appelaient -l'illustre maréchal, avait reçu une bonne semonce. Napoléon attendit -avec une vive impatience le défilé des troupes aux Quatre-Bras, qui -n'était pas terminé à trois heures. - -[En marge: Orage affreux qui rend tout à coup les routes -impraticables.] - -À peu près vers ce moment le ciel chargé d'épais nuages finit par -fondre en torrents d'eau, et une pluie d'été, comme on en voit -rarement, inonda tout à coup les campagnes environnantes. En quelques -instants le pays fut converti en un vaste marécage impraticable aux -hommes et aux chevaux. Les troupes composant les divers corps d'armée -furent contraintes de se réunir sur les deux chaussées pavées, celle -de Namur et celle de Charleroy, qui se rejoignaient pour n'en former -qu'une aux Quatre-Bras. Bientôt l'encombrement y devint -extraordinaire, et les troupes de toutes armes y marchèrent confondues -dans un pêle-mêle effroyable. Ce spectacle affligeant ôtait tout -regret pour les retards du matin, car se fût-on mis en route trois -heures plus tôt, un tel débordement du ciel aurait également -interrompu les opérations militaires, et tourné le matin comme le soir -au profit des Anglais, qui ayant le projet de se replier sur la belle -position de Mont-Saint-Jean, devaient tirer grand avantage de tout ce -qui rendrait l'attaque plus difficile. - -[En marge: Combat d'arrière-garde au delà de Genappe.] - -Les troupes se succédaient dans l'ordre suivant: la cavalerie légère -de Subervic, les cuirassiers de Milhaud avec quelques batteries -d'artillerie à cheval, l'infanterie de d'Erlon (1er corps), celle de -Lobau (6e corps), les cuirassiers de Kellermann, la garde, et enfin le -corps de Reille (2e), qui, fortement engagé aux Quatre-Bras, avait -employé la matinée à se remettre du rude combat de la veille. Napoléon -marchait avec l'avant-garde qu'il dirigeait en personne. On avait à -traverser le gros bourg de Genappe, où l'on franchit le Thy qui -devient la Dyle quelques lieues au-dessous. Les Anglais avaient mis -leur cavalerie à l'arrière-garde, pour ralentir notre marche par des -charges exécutées avec à-propos et vigueur, toutes les fois que le -terrain le permettrait. En approchant de Genappe le sol s'abaissait, -et une fois le Thy passé se relevait, de manière que nous avions en -face de nous l'arrière-garde anglaise, vivement pressée par notre -avant-garde. Napoléon ordonnant lui-même tous les mouvements sous une -pluie torrentueuse, avait fait amener vingt-quatre bouches à feu, qui -tiraient à outrance sur les colonnes en retraite. Les Anglais ayant -hâte de s'éloigner ne prenaient pas le temps de riposter, et -recevaient sans les rendre des boulets qui faisaient dans leurs masses -vivantes des trouées profondes. Au sortir de Genappe les hussards -anglais chargèrent notre cavalerie, mais ils furent presque aussitôt -culbutés par nos lanciers. À son tour lord Uxbridge à la tête des -gardes à cheval chargea nos lanciers et les ramena. Mais nos -cuirassiers fondant sur les gardes à cheval les forcèrent de se -replier. En quelques minutes la route fut couverte de blessés et de -morts, la plupart ennemis. Notre canon surtout avait jonché la terre -de débris humains qui étaient hideux à voir. Dans ces diverses -rencontres le colonel Sourd, le modèle des braves, se couvrit de -gloire. Avec un bras haché de coups de sabre et à moitié séparé du -corps, il s'obstina à rester à cheval. Il n'en descendit que pour -subir une amputation qui ne diminua ni son ardeur ni son courage, car -à peine amputé il se remit en selle, et commanda son régiment jusque -sous les murs de Paris. - -[En marge: Horrible confusion produite par le mauvais temps.] - -Napoléon, au milieu de ces charges de cavalerie, ne cessa pas un -instant de diriger lui-même l'avant-garde. La marche fut lente -néanmoins, car Anglais et Français pliaient sous la violence de -l'orage. Quelques heures n'avaient pas suffi pour décharger le ciel -des masses d'eau qu'il contenait, et nos troupes étaient tombées dans -un état déplorable. La chaussée pavée ne pouvant plus les porter -toutes, il avait fallu que l'infanterie cédât le pas à l'artillerie et -à la cavalerie; elle s'était donc jetée à droite et à gauche de la -route, et elle enfonçait jusqu'à mi-jambe dans les terres grasses de -la Belgique. Bientôt il lui devint impossible de conserver ses rangs; -chacun marcha comme il voulut et comme il put, suivant de loin la -colonne de cavalerie et d'artillerie qu'on apercevait sur la chaussée -pavée. Vers la fin du jour la souffrance s'accrut avec la durée de la -pluie et avec la nuit. Les coeurs se serrèrent, comme si on avait vu -dans ces rigueurs du ciel un signe avant-coureur d'un désastre. On se -serait consolé si au terme de cette pénible marche on avait espéré -joindre les Anglais, et terminer sur un terrain propre à combattre les -longues inimitiés des deux nations. Mais on ne savait s'ils n'allaient -pas disparaître dans les profondeurs de la forêt de Soignes, et se -réunir aux Prussiens derrière l'épais rideau de cette forêt. - -[En marge: Interrogatoire d'un prisonnier anglais.] - -[En marge: Arrivée au pied du plateau de Mont-Saint-Jean.] - -[En marge: Napoléon voulant forcer les Anglais à manifester leurs -desseins, fait déployer les cuirassiers de Milhaud.] - -[En marge: L'armée anglaise se montre tout entière en position.] - -Parmi les blessés ennemis on avait recueilli un officier, appartenant -à la famille de lord Elphinston, et on l'avait amené à Napoléon qui -l'avait accueilli avec beaucoup d'égards, et interrogé avec adresse -dans l'espoir de lui arracher le secret du duc de Wellington, qu'il -était en position de connaître. Cet officier répondant à Napoléon avec -autant de noblesse que de convenance, lui déclara que tombé au pouvoir -des Français, il ne trahirait point son pays pour se ménager de -meilleurs traitements. Napoléon respectant ce sentiment, chargea M. de -Flahault de lui prodiguer tous les soins qu'on aurait donnés à un -Français objet de la plus grande faveur. Mais il n'avait rien appris, -ou presque rien, des projets de l'armée britannique. À la chute du -jour, en suivant la chaussée de Bruxelles à travers une plaine -fortement ondulée, on arriva sur une éminence d'où l'on découvrait -tout le pays d'alentour. On était au pied de la célèbre position de -Mont-Saint-Jean, et au delà on apercevait la sombre verdure de la -forêt de Soignes. Les Anglais qui s'étaient mis en marche de bonne -heure, avaient eu le temps de se bien asseoir derrière cette position, -où l'élévation du sol les préservait d'une partie des souffrances que -nous endurions, et où leur service des vivres, chèrement payé, leur -avait préparé d'abondantes ressources. Établis sur le revers du coteau -de Mont-Saint-Jean, on les entrevoyait à peine. D'ailleurs une brume -épaisse succédant à la pluie, enveloppait la campagne, et avait ainsi -hâté de deux heures l'obscurité de la nuit. On ne pouvait donc rien -discerner, et Napoléon restait dans un doute pénible, car si les -Anglais s'étaient engagés dans la forêt de Soignes pour la traverser -pendant la nuit, il était à présumer qu'ils iraient rejoindre les -Prussiens derrière Bruxelles, et que le plan de les rencontrer -séparément, si heureusement réalisé jusqu'ici, finirait par échouer. -Il était difficile en effet de se porter au delà de Bruxelles pour -combattre deux cent mille ennemis braves et passionnés, avec cent -mille soldats, héroïques mais réduits à la proportion d'un contre -deux, en songeant surtout qu'à cent cinquante lieues sur notre droite -avançait la grande colonne des Autrichiens et des Russes. Dévoré de -l'inquiétude que cette situation faisait naître, Napoléon pour la -dissiper, ordonna aux cuirassiers de Milhaud de se déployer en faisant -feu de toute leur artillerie. Cette manoeuvre s'étant immédiatement -exécutée, les Anglais démasquèrent une cinquantaine de bouches à feu, -et couvrirent ainsi de boulets le bassin qui les séparait de nous. -Napoléon descendit alors de cheval, et suivi de deux ou trois -officiers seulement se mit à étudier lui-même la position dont -l'armée britannique semblait avoir fait choix. Il entendait à chaque -instant les boulets s'enfoncer lourdement dans une boue épaisse qu'ils -faisaient jaillir de tous côtés. Il fut soulagé par ce spectacle d'une -partie de ses inquiétudes, car il conclut de cette canonnade si -prompte et si étendue, qu'il n'avait pas devant lui une simple -arrière-garde s'arrêtant au détour d'un chemin pour ralentir la -poursuite de l'ennemi, mais une armée entière en position, se couvrant -de tous ses feux. Il ne doutait donc presque plus de la bataille, et -sur son coeur si chargé de soucis il ne restait désormais que les -incertitudes de la bataille elle-même. C'était bien assez pour le -coeur le plus ferme! Au surplus, il avait un tel sentiment de son -savoir-faire et de l'énergie de ses soldats, qu'il ne demandait à la -Providence que la bataille, se chargeant comme autrefois d'en faire -une victoire! - -[En marge: Longue reconnaissance exécutée par Napoléon au pied du -plateau de Mont-Saint-Jean.] - -[En marge: Joie de Napoléon en voyant les Anglais résolus à livrer -bataille.] - -Cette preuve de la présence des Anglais obtenue, il ordonna au général -Milhaud de replier ses cuirassiers, afin de leur procurer le repos -dont ils avaient grand besoin pour la formidable journée du lendemain. -Quant à lui ayant laissé son état-major en arrière, il se mit à longer -le pied de la hauteur qu'occupaient les Anglais. Accompagné du grand -maréchal Bertrand et de son premier page Gudin, il se promena -longtemps, cherchant à se rendre compte de la position qui devait être -bientôt arrosée de tant de sang. À chaque pas il enfonçait -profondément dans la boue, et pour en sortir s'appuyait tantôt sur le -bras du grand maréchal, tantôt sur celui du jeune Gudin, puis -dirigeait sur l'ennemi la petite lunette qu'il avait dans sa poche. Ne -prêtant guère attention aux boulets qui tombaient autour de lui, il -fut cependant tiré un moment de ses préoccupations en voyant à ses -côtés l'enfant de dix-sept ans qui remplissait auprès de lui l'office -de page, et dont le père qui lui était cher, avait succombé à -Valoutina.--Mon ami, lui dit-il, tu n'avais jamais assisté à pareille -fête. Ton début est rude, mais ton éducation se fera plus -vite.--L'enfant, digne fils de son père, était, comme le grand -maréchal Bertrand, exclusivement occupé du maître qu'il servait, mais -personne n'aurait osé devant Napoléon exprimer une crainte, même pour -lui, et cette reconnaissance, exécutée les pieds dans une boue -profonde, la tête sous les boulets, dura jusque vers dix heures du -soir. Napoléon qui ne faisait rien d'inutile, ne l'avait prolongée que -pour voir de ses propres yeux les Anglais établir leurs bivouacs. -Bientôt l'horizon s'illumina de mille feux, entretenus avec le bois de -la forêt de Soignes. Les Anglais, aussi mouillés que nous, employèrent -la soirée à sécher leurs habits et à cuire leurs aliments. -_L'horizon_, comme Napoléon l'a écrit si grandement, _parut un vaste -incendie_, et ces flammes, qui en ce moment ne lui présageaient que la -victoire, le remplirent d'une satisfaction, malheureusement bien -trompeuse! - -Remontant à cheval, Napoléon revint à la ferme dite _du Caillou_, où -l'on avait établi son quartier général. Il annonça pour le lendemain -une bataille décisive, qui devait, disait-il, sauver ou perdre la -France. Il ordonna à ses généraux de s'y préparer. De tous les -ordres, le plus pressant était celui que Napoléon devait adresser à -Grouchy, car il ne fallait pas le laisser errer à l'aventure dans une -circonstance pareille, et comme le maréchal se trouvait à quatre ou -cinq lieues, il importait de lui expédier ses instructions -immédiatement, pour qu'il pût les recevoir en temps utile. À dix -heures environ Napoléon lui adressa les instructions que comportait la -situation envisagée sous toutes ses faces. - -[En marge: Instructions envoyées à Grouchy le 17 à dix heures du -soir.] - -[En marge: Napoléon ne peut douter de la remise de ces instructions en -temps utile.] - -Grouchy avait été chargé de suivre les Prussiens pour compléter leur -défaite, surveiller leurs entreprises, et se tenir toujours, quelque -parti qu'ils prissent, entre eux et les Anglais, comme un mur -impossible à franchir. Quelles éventualités y avait-il à prévoir dans -une situation pareille? Les Prussiens avaient pu, ainsi qu'on l'avait -supposé un instant d'après les canons et les fuyards recueillis sur la -route de Namur, gagner Liége pour rejoindre sur le Rhin les autres -armées alliées, ou bien encore gagner par Gembloux et Wavre la route -qui traverse l'extrémité orientale de la forêt de Soignes, et qui les -aurait réunis aux Anglais au delà de Bruxelles. Ils avaient pu enfin -s'arrêter à Wavre même, le long de la Dyle, avant de s'enfoncer dans -la forêt de Soignes, dans l'intention de se joindre aux Anglais en -avant de la forêt. De toutes ces suppositions aucune n'était -alarmante, même la dernière, si le maréchal Grouchy ne perdait point -la tête, qu'il n'avait jamais perdue jusqu'ici. Les instructions pour -ces divers cas ressortaient de la nature des choses, et Napoléon, qui -ne les puisait jamais ailleurs, les traça avec une extrême précision. -Si les Prussiens, dit-il dans la dépêche destinée au maréchal Grouchy, -si les Prussiens ont pris la route du Rhin, il n'y a plus à vous en -occuper, et il suffira de laisser mille chevaux à leur suite pour vous -assurer qu'ils ne reviendront pas sur nous. Si par la route de Wavre -ils se sont portés sur Bruxelles, il suffit encore d'envoyer après eux -un millier de chevaux, et dans ce second cas, comme dans le premier, -il faut vous replier tout entier sur nous, pour concourir à la ruine -de l'armée anglaise. Si enfin les Prussiens se sont arrêtés en avant -de la forêt de Soignes, à Wavre ou ailleurs, il faut vous placer entre -eux et nous, les occuper, les contenir, et détacher une division de -sept mille hommes afin de prendre à revers l'aile gauche des -Anglais.--Ces instructions ne pouvaient être différentes, quand même -le génie militaire de Napoléon n'eût été ni aussi grand, ni aussi sûr -qu'il l'était. Laisser quelques éclaireurs sur la trace des Prussiens -soit qu'ils eussent regagné le Rhin ou qu'ils se fussent enfoncés sur -Bruxelles, et dans ces deux cas rejoindre Napoléon avec la totalité de -l'aile droite, ou bien, s'ils s'étaient arrêtés à Wavre, les occuper, -les tenir éloignés du terrible duel qui allait s'engager entre l'armée -française et l'armée britannique, et enfin dans ce dernier cas -détacher sept mille hommes pour prendre à dos l'aile gauche anglaise, -étaient les instructions que comportait ce qu'on savait de la -situation. Qu'elles pussent arriver et être exécutées à temps, ce -n'était pas chose plus douteuse que le reste. Il était environ dix -heures du soir: en admettant que l'officier qui les porterait ne -partît qu'à onze, il devait être rendu au plus tard à deux heures du -matin à Gembloux, où l'on devait présumer que se trouverait le -maréchal Grouchy. En effet de la ferme du Caillou à Gembloux, en -suivant toujours la chaussée pavée de Namur, et en la quittant à -Sombreffe pour prendre celle de Wavre, il n'y avait qu'environ sept ou -huit lieues métriques de distance, tandis qu'en ligne droite il y en -avait à peine cinq. (Voir la carte nº 65.) Un homme à cheval devait -certainement franchir cet espace en moins de trois heures. Recevant -ses instructions à deux heures du matin, le maréchal Grouchy pouvait -partir à quatre de Gembloux, et devait être bien près de Napoléon -lorsque commencerait la bataille, car soit qu'il négligeât les -Prussiens en route vers le Rhin ou vers Bruxelles, soit qu'il eût à -les suivre sur Wavre, et à faire un détachement vers Mont-Saint-Jean, -il n'avait pas plus de cinq à six lieues à parcourir avec son corps -d'armée[20]. Ces ordres expédiés, Napoléon prit quelques instants de -repos au milieu de la nuit, comme il en avait l'habitude quand il -était engagé dans de grandes opérations. Il dormit profondément à la -veille de la journée la plus terrible de sa vie, et l'une des plus -funestes gui aient jamais lui sur la France. - -[Note 20: L'existence de cet ordre a été contestée. Le maréchal -Grouchy a dit ne l'avoir pas reçu, et nous admettons la chose, d'abord -parce qu'il l'a affirmée, et ensuite parce qu'elle n'est que trop -vraisemblable, car des officiers voyageant la nuit au milieu des -patrouilles ennemies, pouvaient être enlevés, pouvaient aussi, comme -on en vit le triste exemple dans cette campagne, aller remettre aux -généraux prussiens ou anglais les dépêches destinées aux généraux -français. Mais si nous en croyons le maréchal Grouchy, beaucoup plus -suspect que Napoléon dans ce débat, parce qu'il avait une grande faute -à justifier, nous ne voyons pas pourquoi on ne croirait pas aussi -Napoléon, qui, dans les deux versions venues de Sainte-Hélène, a -affirmé de la manière la plus formelle, et avec des détails infiniment -précis, l'existence de l'ordre en question. Nous n'admettons pas -qu'une assertion venue de Sainte-Hélène soit nécessairement une -vérité, mais nous n'admettons pas non plus qu'elle soit nécessairement -un mensonge. Ainsi, nous acceptons l'assertion du maréchal Grouchy, -parce que si nous l'avons vu dans cette polémique altérer souvent les -faits par besoin de se justifier, nous croyons cependant qu'il était -incapable de mentir positivement, et de nier le fait matériel d'un -ordre reçu. De plus nous en croyons la vraisemblance. Ainsi le -maréchal Grouchy, s'il avait reçu l'ordre dont il s'agit, l'aurait -certainement exécuté, car il aurait fallu qu'il fût traître ou fou -pour se conduire autrement, et il n'était ni l'un ni l'autre. Mais si -nous appliquons ces règles de moralité et de vraisemblance au -témoignage du maréchal Grouchy, si, malgré beaucoup de circonstances -altérées dans ses récits, par erreur de mémoire ou par besoin ardent -de se créer des excuses, nous n'admettons pas qu'il ait pu mentir sur -un fait matériel tel qu'un ordre reçu, si nous nous en rapportons à la -vraisemblance qui dit qu'il aurait exécuté cet ordre s'il lui était -parvenu, nous ne voyons pas pourquoi nous n'appliquerions pas ces -mêmes règles à Napoléon lui-même. Affirmer si positivement à -Sainte-Hélène, affirmer avec tant de précision et de détails l'envoi -d'un ordre qui n'aurait pas été envoyé, est un mensonge tel que pour -notre part nous nous refusons à le croire possible. Et ici encore il -reste la vraisemblance. Or, admettre que dans cette nuit, Napoléon qui -était la vigilance même, à la veille de la bataille la plus décisive -de sa vie, n'ait pas donné d'ordre à sa droite, qui était appelée à -jouer un rôle si important, c'est tout simplement admettre -l'impossible. Le prince le plus amolli, le plus stupide de l'Orient, -n'aurait pas commis une telle négligence. Comment la prêter au plus -vigilant, au plus actif des capitaines? Il y a d'ailleurs une autre -preuve morale, plus concluante encore s'il est possible. Si Napoléon -avait inventé cet ordre pour se justifier à Sainte-Hélène d'une -négligence absolument incompréhensible, il l'aurait inventé autrement. -Au lieu de le baser sur l'ignorance où il était des mouvements des -Prussiens le 17 au soir, au lieu de dire qu'il n'avait demandé à -Grouchy qu'un secours de sept mille hommes, il aurait calqué son ordre -mensonger sur les faits connus depuis, et se serait vanté d'avoir -prescrit à Grouchy de passer la Dyle avec son corps tout entier, pour -venir se placer entre les Prussiens et les Anglais. L'assertion -modeste de Napoléon, consistant à s'attribuer un ordre fondé sur des -doutes, et qu'on aurait droit de juger insuffisant s'il avait pu tout -savoir, prouve d'une manière irréfragable à notre avis, qu'à -Sainte-Hélène il ne mentait point, et qu'il ne s'attribuait que ce -qu'il avait prescrit véritablement. Ainsi, que dans cette nuit il -n'ait rien ordonné à Grouchy, nous ne l'admettons pas, et en supposant -qu'il ait donné des ordres, ceux qu'il mentionne, fondés sur le peu -qu'il savait, nous paraissent les véritables, et nous pensons qu'à -mentir, il aurait menti plus complétement et plus à son avantage. Nous -croyons par conséquent lui et le maréchal Grouchy dans leur double -assertion, si facile à expliquer, d'un ordre donné et d'un ordre -intercepté. La saine critique ne consiste pas sans doute à supposer -que les acteurs disent toujours la vérité, mais elle ne consiste pas -non plus à supposer qu'ils mentent toujours.] - -[En marge: Projets des généraux alliés.] - -Les résolutions des généraux ennemis étaient du reste à peu près -telles que Napoléon les souhaitait, sans se douter de ce qu'il -désirait en demandant à la Providence de lui accorder encore une -bataille. Lord Wellington la veille au soir, après le combat des -Quatre-Bras, s'était arrêté à Genappe, où il avait établi son quartier -général. N'ayant rien reçu du maréchal Blucher, soit que celui-ci fût -mécontent de n'avoir pas été plus activement secouru, soit que son -affreuse chute de cheval l'eût empêché de vaquer à ses devoirs, le -général britannique avait supposé que les Prussiens étaient vaincus, -surtout en voyant de toute part les vedettes françaises tant aux -Quatre-Bras que sur la chaussée de Namur. Les Français en effet -auraient dû se retirer s'ils n'avaient pas remporté une victoire qui -leur permît d'occuper une position aussi avancée. Le duc de Wellington -avait donc pris le parti de se replier sur Mont-Saint-Jean, à la -lisière de la forêt de Soignes, bien résolu à se battre dans cette -position, qu'il avait longuement étudiée dans la prévision d'une -bataille défensive, livrée sous les murs de Bruxelles pour la -conservation du royaume des Pays-Bas. Toutefois il ne voulait livrer -cette bataille défensive, quelque bonne que lui parût la position, -qu'à la condition d'être soutenu par les Prussiens. En conséquence il -avait dépêché un officier au maréchal Blucher pour savoir s'il pouvait -compter sur son secours. - -[En marge: Le duc de Wellington et Blucher ont résolu de se réunir, -pour livrer bataille en avant de la forêt de Soignes.] - -[En marge: Marche des Prussiens dans la journée du 17.] - -Tandis que les choses se passaient ainsi du côté des Anglais, le vieil -et inflexible Blucher, quoique fort maltraité à Ligny, ne se tenait -pas pour vaincu, et entendait renouveler la lutte le lendemain ou le -surlendemain, dès qu'il rencontrerait un poste favorable à ses -desseins. Loin de songer à s'éloigner du théâtre des hostilités en -regagnant le Rhin, il voulait s'y tenir au contraire, et ne pas aller -plus loin que la forêt de Soignes, pour y livrer, avec ou sans les -Anglais, une nouvelle bataille, non pas en arrière mais en avant de -Bruxelles. En conséquence il s'était replié en deux colonnes sur -Wavre, en attirant à lui le corps de Bulow (4e corps prussien), lequel -était en marche pendant la bataille de Ligny. Ziethen et Pirch Ier, -qui avaient combattu entre Ligny et Saint-Amand, et s'étaient trouvés -les plus avancés sur la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, s'étaient -retirés par Tilly et Mont-Saint-Guibert, en suivant la rive droite de -la Dyle, pendant la nuit du 16 au 17. (Voir la carte nº 65.) -Thielmann, qui n'avait pas dépassé Sombreffe, avait rétrogradé par la -route de Gembloux, et donné la main à Bulow arrivant de Liége. Ils -avaient tous pris position autour de Wavre à la fin de cette journée -du 17, les uns plus tôt, les autres plus tard, les uns au delà, les -autres en deçà de la Dyle. Blucher avait employé le reste du jour à -leur ménager un peu de repos, à leur procurer des vivres, à remplacer -les munitions consommées, et à rallier une multitude de fuyards que sa -cavalerie tâchait de recueillir, et que la nôtre aurait pu ramasser -par milliers si elle avait été mieux dirigée. Averti des intentions du -duc de Wellington, il lui avait répondu qu'il serait le 18 à -Mont-Saint-Jean, espérant bien que si les Français n'attaquaient pas -le 18, on les attaquerait le 19: noble et patriotique énergie dans un -vieillard de soixante-treize ans! - -Les deux généraux ennemis étaient donc décidés à livrer bataille dans -la journée du 18, en avant de la forêt de Soignes, après s'être réunis -par un mouvement de flanc, que Blucher devait exécuter le long de la -forêt, si toutefois les Français lui en laissaient le temps et les -moyens. - -[En marge: Conduite de Grouchy, chargé de la poursuite des Prussiens.] - -[En marge: Facilités qu'il avait pour découvrir leur marche et les -contenir.] - -C'était au maréchal Grouchy qu'appartenaient naturellement la mission -et la faculté de s'y opposer. Si on jette en effet les yeux sur la -carte du pays, on verra que rien n'était plus facile que son rôle, -bien qu'il eût à manoeuvrer devant 88 mille Prussiens avec environ 34 -mille Français. (Voir la carte nº 65.) Napoléon s'étant emparé -brusquement de la grande chaussée de Namur aux Quatre-Bras, par -laquelle les Anglais et les Prussiens auraient pu se rejoindre, les -uns et les autres avaient été contraints de se reporter en arrière, -les premiers par la route de Mont-Saint-Jean, les seconds par celle de -Wavre. Ces deux routes traversent la vaste forêt de Soignes qui -enveloppe Bruxelles, avons-nous dit, du sud-ouest au nord-est, et se -réunissent à Bruxelles même. Napoléon, poursuivant le duc de -Wellington sur Mont-Saint-Jean, Grouchy devant poursuivre Blucher sur -Wavre, marchaient à environ quatre lieues l'un de l'autre, mesurées à -vol d'oiseau. Grouchy n'avait guère plus de chemin à faire pour -rejoindre Napoléon, que Blucher pour rejoindre Wellington. De plus, -partant d'auprès de Napoléon, ayant mission de communiquer toujours -avec lui, Grouchy s'il ne perdait pas la piste des Prussiens, devait -obtenir l'un des deux résultats que voici, ou de s'interposer entre -eux et Napoléon, et de retarder assez leur arrivée pour qu'on eût le -temps de battre les Anglais, ou s'il n'avait pas pu leur barrer le -chemin, de les prendre en flanc pendant qu'ils chercheraient à se -réunir à l'armée britannique. Mais ne pas les rencontrer, ne pas même -les voir dans un espace aussi étroit, était un miracle, un miracle de -malheur, qui n'était guère à supposer! Pour remplir sa mission la plus -indiquée, celle de s'interposer entre les Prussiens et les Anglais, -Grouchy avait en sa faveur une circonstance locale des plus heureuses. -La Dyle, petite rivière de peu d'importance sans doute, mais dont les -abords étaient très-faciles à défendre, coulant de Genappe vers Wavre, -séparait Napoléon de Grouchy, comme Wellington de Blucher. En suivant -à la lettre ses instructions qui lui prescrivaient de communiquer -toujours par sa gauche avec le quartier général, Grouchy pouvait se -porter sur la Dyle, la franchir, la mettre ainsi entre lui et les -Prussiens, et leur en disputer le passage afin d'empêcher leur arrivée -à Mont-Saint-Jean, ou s'ils l'avaient franchie avant lui, les -surprendre dans leur marche de flanc, et les arrêter net avant qu'ils -eussent rejoint le duc de Wellington. L'ascendant de la victoire -remportée à Ligny, la surprise de flanc, suffisait pour compenser -l'inégalité du nombre, et donner à Grouchy sinon le moyen de vaincre, -du moins celui d'occuper les Prussiens, et de les faire arriver trop -tard au rendez-vous commun de Waterloo. - -[En marge: Longues incertitudes du maréchal Grouchy.] - -À la vérité, pour ne point perdre de temps, pour bien suivre les -mouvements des Prussiens il aurait fallu connaître, ou soupçonner du -moins leur direction, de manière à ne pas courir trop tard après eux. -Mais les suppositions à faire en cette circonstance étaient si peu -nombreuses, si faciles à vérifier avec les treize régiments de -cavalerie dont Grouchy disposait, et les espaces à parcourir si peu -considérables, qu'il était facile de regagner le temps qu'on aurait -perdu en fausses recherches. Si les Prussiens vaincus à Ligny se -retiraient par Liége sur le Rhin, il n'y avait qu'un détachement de -cavalerie à laisser sur leurs traces, et à ne plus s'en inquiéter -ensuite; s'ils marchaient sur Wavre pour combattre en avant ou en -arrière de la forêt de Soignes, ils avaient deux routes à prendre, -l'une par Tilly et Mont-Saint-Guibert, l'autre par Sombreffe et -Gembloux, toutes deux aboutissant à Wavre. (Voir la carte nº 65.) -Trois reconnaissances de cavalerie, une sur Namur, deux sur Wavre, -devaient en quelques heures constater ce qui en était, et Grouchy que -Napoléon avait quitté à onze heures du matin, aurait dû à trois ou -quatre heures de l'après-midi savoir la vérité, et de quatre à neuf -être bien près de Wavre, s'il prenait le parti de s'y rendre, ou se -trouver sur la gauche de la Dyle, si, ce qui valait mieux, il -traversait cette rivière pour se mettre en communication plus étroite -avec Napoléon. - -De tout cela le maréchal Grouchy n'avait rien fait dans la journée. -Ayant du coup d'oeil et de la vigueur sur le terrain, il n'avait aucun -discernement dans la direction générale des opérations, et surtout -rien de la sagacité d'un officier d'avant-garde chargé d'éclairer une -armée. Ainsi il n'avait envoyé aucune reconnaissance sur sa gauche, de -Tilly à Mont-Saint-Guibert, route qu'avaient prise Ziethen et Pirch -Ier: il n'en avait pas même envoyé une par sa droite sur Gembloux, et -en se séparant de Napoléon à Sombreffe, il avait couru comme une tête -légère sur Namur, où on lui avait dit que Pajol avait ramassé des -fuyards et du canon. - -[En marge: Grouchy finit par s'apercevoir que les Prussiens ont pris -la route de Wavre.] - -[En marge: Il s'achemine tard sur Gembloux.] - -Tandis qu'il galopait fort inconsidérément dans cette direction, il -avait appris que sa cavalerie battant l'estrade pendant la matinée, -avait aperçu les Prussiens en grand nombre du côté de Gembloux, -lesquels semblaient marcher sur Wavre. En même temps la dépêche que -Napoléon lui avait adressée de Marbais par la main du grand maréchal, -lui avait donné la même information, et alors il s'était mis à courir -sur Gembloux, en ordonnant à son infanterie de l'y suivre. Cette -infanterie, composée des corps de Vandamme et de Gérard, n'avait été -mise en mouvement que vers trois ou quatre heures de l'après-midi. -Sans doute elle avait gagné à ce retard de se reposer un peu des -fatigues de la veille, mais il eût mieux valu l'acheminer dès midi sur -Gembloux, où elle se serait trouvée convenablement placée pour toutes -les hypothèses, car à Gembloux elle eût été à la fois sur la route -directe de Wavre, et en communication avec Liége par la vieille -chaussée romaine. Elle aurait eu de la sorte l'avantage d'arriver à -Gembloux avant l'orage qui vers deux heures de l'après-midi s'étendit -sur toutes les plaines de la Belgique, et en mesure encore, après y -avoir pris un repos de trois ou quatre heures, de s'approcher de -Wavre, si de nouveaux indices signalaient cette direction comme -définitivement préférable. - -[En marge: Simple considération qui aurait dû ne laisser subsister -aucun doute dans l'esprit du maréchal Grouchy.] - -À Gembloux les rapports des gens du pays indiquèrent Wavre comme le -véritable point de retraite de l'armée prussienne, et il y avait dans -leurs dires un ensemble qui aurait certainement décidé un esprit moins -flottant que celui du maréchal Grouchy. Mais comme Bulow arrivait par -la route de Liége, comme il y avait dès lors du matériel sur cette -route, les perplexités du maréchal Grouchy s'augmentèrent, et il ne -sut plus à quelle supposition s'arrêter. Les indices à la guerre, de -même que dans la politique, troublent l'esprit par leur multiplicité -même, si par une raison à la fois sagace et ferme on ne sait pas les -rapprocher et les concilier. Ce qu'il y avait de plus supposable, -c'est que les Prussiens allaient se réunir aux Anglais pour combattre -avec eux, en avant ou en arrière de la forêt de Soignes; ce qui -l'était moins, c'est qu'ils retournassent vers le Rhin; ce qui ne -l'était pas du tout, c'est qu'ils se partageassent entre ces deux -directions. Ce fut pourtant à cette dernière supposition que le -maréchal Grouchy s'arrêta, influencé qu'il était par les doubles -traces observées sur la route de Wavre et sur celle de Liége, doubles -traces qui s'expliquaient facilement, puisque les Prussiens ayant leur -tête vers Wavre, leur queue vers Liége d'où ils venaient, devaient sur -ces deux points laisser des signes de leur présence. Une autre et -puissante raison aurait dû décider le maréchal dans son choix. Si on -se trompait en se dirigeant sur Wavre, le mal n'était pas grand, car -on laissait les Prussiens gagner le Rhin sans les poursuivre, mais on -apportait à Napoléon un renfort accablant contre les Anglais. Si au -contraire on se trompait en marchant vers Liége, il y avait le danger -mortel de laisser les Prussiens gagner tranquillement Wavre, s'y -placer dans le voisinage immédiat des Anglais, et se mettre ainsi en -mesure d'accabler Napoléon avec leurs forces réunies. Cette pensée -chez un esprit clairvoyant, n'aurait pas dû permettre un moment -d'hésitation à l'égard de la conduite à tenir. Malheureusement il n'en -fut rien, et le maréchal Grouchy sembla complétement oublier que sa -mission essentielle était de suivre les Prussiens, et de les empêcher -de revenir sur nous pendant que nous aurions affaire aux Anglais, ce -qui résultait des instructions verbales de Napoléon et de l'évidente -nature des choses. - -[En marge: À dix heures du soir Grouchy écrit à Napoléon, et promet de -se tenir entre lui et les Prussiens.] - -[En marge: Toutes les fautes du 17 étaient facilement réparables le -18.] - -Vers la chute du jour les indices étant devenus plus nombreux et plus -concordants, la direction de Wavre se présenta définitivement comme -celle que les Prussiens avaient dû suivre. En conséquence, le maréchal -Grouchy se contenta, comme dernière précaution contre une éventualité -dont la crainte n'avait pas entièrement disparu de son esprit, de -laisser quelque cavalerie sur la route de Liége, mais il eut soin -d'en placer la plus grande partie sur celle de Wavre, en avant de -Sauvenière. Il laissa toute son infanterie se reposer à Gembloux, où -elle était arrivée tard par suite du mauvais temps, afin de lui -procurer une bonne fin de journée, et de pouvoir la mettre en marche -le lendemain de très-bonne heure. Il était bien fâcheux sans doute, -lorsqu'on avait les Prussiens à poursuivre vivement, de n'avoir fait -que deux lieues et demie dans la journée, mais en partant à quatre -heures le lendemain 18, tout était réparable, car on n'avait qu'un -trajet de quatre lieues à exécuter pour être rendu à Wavre, qu'un de -six pour se trouver à côté de Napoléon, lieues métriques qu'un homme à -pied parcourt en trois quarts d'heure. Il était donc possible de faire -à temps, et très à propos, tout ce qu'on n'avait pas fait dans cette -journée du 17. À dix heures du soir, moment même où Napoléon venait -d'écrire au maréchal Grouchy pour le rappeler à lui, le maréchal -écrivait à Napoléon pour l'informer du parti qu'il avait pris, lequel, -disait-il, lui laissait encore le choix entre Wavre et Liége, et pour -lui annoncer la résolution de marcher tout entier sur Wavre dès le -matin, si cette direction paraissait définitivement la véritable, -_afin_, ajoutait-il, _de séparer les Prussiens du duc de -Wellington_.--Ces dernières expressions avaient cela de rassurant -qu'en ce moment le maréchal semblait comprendre enfin le fond de sa -mission, et elles prouvent aussi que Napoléon, en lui donnant le matin -ses instructions verbales, s'était fort clairement expliqué. - -Telle était la manière dont chacun avait achevé la journée du 17 sur -ce théâtre de guerre, large tout au plus de cinq à six lieues dans les -divers sens, et sur lequel trois cent mille hommes se cherchaient pour -terminer en s'égorgeant vingt-deux ans de luttes acharnées. - -[En marge: Nouvelle reconnaissance opérée par Napoléon, pour s'assurer -de la présence de l'armée anglaise.] - -[En marge: Grande satisfaction en apercevant de nouveau que l'armée -anglaise est résolue à combattre.] - -Pendant que tout dormait dans le camp des quatre armées, Napoléon, -après un court repos, se leva vers deux heures après minuit, ayant -toujours la crainte de voir les Anglais se soustraire à son approche, -pour se réunir aux Prussiens derrière Bruxelles. En effet, le danger -des grandes batailles contre lui était tellement reconnu des généraux -européens, ce danger était si évident pour les Anglais qui avaient une -immense forêt à dos, à travers laquelle la retraite serait des plus -difficiles, et au contraire la réunion avec les Prussiens derrière la -forêt de Soignes présentait un jeu si sûr, qu'il ne comprenait pas -comment les Anglais pouvaient être tentés de l'attendre. Il raisonnait -sans tenir compte de deux passions violentes, la haine chez le général -prussien, l'ambition chez le général britannique. Le premier -effectivement était prêt à payer de sa vie la ruine de la France; le -second aspirait à terminer lui-même la querelle de l'Europe contre -nous, et à en avoir le principal honneur. Napoléon néanmoins doutait -toujours, et malgré la pluie qui tombait de nouveau, il recommença -avec deux ou trois officiers la reconnaissance qu'il avait déjà tant -prolongée quelques heures auparavant. La terre était encore plus -détrempée, la boue plus profonde que dans la soirée. Malgré cette -fâcheuse circonstance, qui pouvait rendre bien difficile l'attaque -d'une armée en position, il éprouva une véritable joie en apercevant -les feux des bivouacs britanniques. Ces feux resplendissant d'un bout -à l'autre de ce champ de bataille, attestaient la présence -persévérante de l'armée anglaise. Un moment Napoléon fut troublé par -un bruit de voiture sur sa gauche, dans la direction de -Mont-Saint-Jean, mais bientôt ce bruit cessa, et des espions revenant -du camp ennemi ne laissèrent plus d'incertitude sur la résolution du -duc de Wellington de livrer bataille. Napoléon en fut à la fois -surpris et content, et ne put d'ailleurs en douter lorsque le jour -commença à poindre, car le général anglais, s'il avait voulu battre en -retraite, n'aurait pas attendu qu'il fît jour pour s'enfoncer, en -ayant son terrible adversaire sur ses traces, dans le long et -dangereux défilé de la forêt de Soignes. - -[En marge: Arrivée de la dépêche écrite par Grouchy dans la soirée.] - -[En marge: Espérances que Napoléon est fondé à concevoir.] - -[En marge: Répétition de l'ordre envoyé à Grouchy à dix heures du -soir.] - -Tandis qu'il opérait cette reconnaissance, Napoléon reçut la dépêche -que Grouchy venait de lui expédier de Gembloux à dix heures du soir, -et dans laquelle il lui annonçait la position qu'il avait prise entre -les deux directions de Liége et de Wavre, avec penchant cependant à -préférer celle de Wavre, afin de tenir les Prussiens séparés des -Anglais. Quoiqu'il trouvât bien médiocre la conduite du maréchal, bien -mal employée une journée de poursuite dans laquelle on n'avait fait -que deux lieues et demie, Napoléon se consola pourtant en voyant que -Grouchy tendait vers Wavre, et qu'il semblait comprendre la portion -essentielle de son rôle, celle qui consistait à tenir les Prussiens -séparés des Anglais. Il se rassura en songeant que Grouchy, pourvu -qu'il se mît en marche à quatre ou cinq heures du matin, pourrait le -rejoindre vers dix heures, et exécuter ainsi les instructions -expédiées le soir du quartier général, lesquelles lui enjoignaient de -suivre les Prussiens sur Wavre et de détacher vers lui une division de -sept mille hommes. L'état du sol, sur lequel avaient coulé les eaux du -ciel pendant douze heures consécutives, ne rendant pas possible une -bataille avant dix heures du matin, il suffisait qu'à ce moment, et -même plus tard, Grouchy parût en entier ou en partie sur la gauche des -Anglais, pour obtenir les plus grands résultats. Napoléon pour plus de -sûreté, lui fit adresser à l'instant même, c'est-à-dire à trois heures -du matin, un duplicata de l'ordre de dix heures du soir. Berthier -avait l'habitude d'expédier plusieurs copies du même ordre par des -officiers différents, afin que sur trois ou quatre il en parvînt au -moins une: le maréchal Soult, tout nouveau à ce service, n'avait pas -pris cette précaution. Mais deux expéditions, parties l'une à dix -heures du soir, l'autre à trois heures du matin, pouvaient paraître -suffisantes, sur une route d'ailleurs praticable, puisque l'officier -porteur d'un rapport daté de dix heures du soir était arrivé à deux -heures du matin. - -[En marge: Napoléon recommence plusieurs fois ses reconnaissances -pendant la nuit.] - -[En marge: La bataille différée de quelques heures pour laisser le sol -se raffermir sous les pas de l'artillerie.] - -Rassuré sans être très-satisfait, Napoléon ne formait plus qu'un voeu, -c'est que le temps se remît, et rendît possibles les manoeuvres de -l'artillerie. Il passa le reste de la nuit en reconnaissances, -revenant de temps en temps à la ferme _du Caillou_, pour se sécher -auprès d'un grand feu. Vers quatre heures il faisait jour, et le ciel -commençait à s'éclaircir. Bientôt un rayon de soleil perçant une -bande épaisse de nuages illumina tout l'horizon, et l'espérance, la -trompeuse espérance, pénétra au coeur agité de Napoléon! Il se flatta -qu'avec le retour du soleil les nuages se dissiperaient, et que la -pluie cessant, le sol en quelques heures deviendrait praticable à -l'artillerie. Drouot, les officiers de l'arme consultés, déclara que -dans cinq ou six heures, et grâce à la saison, le sol serait non pas -tout à fait consolidé, mais assez raffermi pour mettre en position des -pièces de tout calibre. Le ciel effectivement devint plus clair, et -Napoléon prit patience, ne se doutant point que ce n'était pas -seulement au soleil, mais aux Prussiens qu'il donnait ainsi le temps -d'arriver! - -[En marge: Napoléon, à huit heures du matin, réunit ses généraux -autour de lui.] - -[En marge: Entretien avec Ney, qui croit l'armée anglaise en -retraite.] - -Vers huit heures, la pluie ne semblant plus à craindre, il appela ses -généraux, les fit asseoir à sa table où était servi son frugal repas -du matin, et discuta avec eux le plan de la bataille qu'on allait -livrer à l'armée britannique. Du sommet d'un tertre élevé, il avait -parfaitement discerné la forme du terrain, ainsi que la distribution -des forces ennemies, et avait arrêté déjà dans son esprit la manière -de l'attaquer, au point qu'il paraissait très-confiant dans le -résultat de ses combinaisons. Le général Reille, très-habitué à la -guerre contre les Anglais, et ayant conservé de leur solidité une -impression qui avait beaucoup nui aux opérations des Quatre-Bras, eut -en cette occasion le mérite de faire entendre à Napoléon des vérités -utiles. Il lui dit que les Anglais médiocres dans l'offensive étaient -dans la défensive supérieurs à presque toutes les armées de l'Europe, -et qu'il fallait chercher à les vaincre par des manoeuvres plutôt que -par des attaques directes.--Je sais, répondit Napoléon, que les -Anglais sont difficiles à battre en position, aussi _vais-je -manoeuvrer_.--Il songeait en effet à joindre les manoeuvres à la -vigueur des attaques, et ne croyait pas que les Anglais pussent -résister à la manière dont il les aborderait.--Nous avons, -ajouta-t-il, _quatre-vingt-dix chances sur cent_, et il achevait à -peine ces paroles, que Ney entrant subitement lui dit qu'il pourrait -avoir raison si les Anglais consentaient à l'attendre, mais qu'en ce -moment ils battaient en retraite. Napoléon n'attacha pas la moindre -créance à cette nouvelle, car, répliqua-t-il, les Anglais, s'ils -avaient voulu se retirer, n'auraient pas différé jusqu'au jour.--Cet -argument était sans réplique. Napoléon néanmoins monta à cheval pour -voir ce qui en était, et après avoir reconnu que l'armée anglaise -demeurait en position, dicta son plan d'attaque, qui fut immédiatement -transcrit par des officiers pour être communiqué à tous les chefs de -corps. - -[En marge: Description du champ de bataille de Waterloo.] - -[En marge: Forme du plateau de Mont-Saint-Jean.] - -Le moment est venu de décrire ce champ de bataille, triste théâtre de -l'une des actions les plus sanglantes du siècle, et la plus -désastreuse de notre histoire, quoique la plus héroïque! Les Anglais -s'étaient arrêtés sur le plateau de Mont-Saint-Jean (voir les cartes -n{os} 65 et 66), lequel s'étendant sur deux lieues environ de droite à -gauche, et s'abaissant vers nous par une pente assez douce, donnait -ainsi naissance à un petit vallon qui séparait les deux armées. -Derrière ce plateau et sur un espace de plusieurs lieues la forêt de -Soignes étalait sa sombre verdure. Les Anglais, pour être à l'abri de -notre artillerie, se tenaient sur le revers du plateau, et n'avaient -sur le bord même que quelques batteries bien attelées et bien gardées. -Le long du plateau et pour ainsi dire à mi-côte, un chemin de -traverse, allant du village d'Ohain à notre droite, vers celui de -Merbe-Braine à notre gauche, bordé de haies vives en quelques -endroits, fort encaissé en quelques autres, présentait une espèce de -fossé qui couvrait entièrement la position des Anglais, et qu'on -aurait pu croire exécuté pour cette occasion. Le vallon qui courait -entre les deux armées, passant successivement au-dessous des fermes de -Papelotte et de la Haye, puis au pied du village d'Ohain, devenait en -s'abaissant le lit d'un ruisseau, affluent de la Dyle, et s'ouvrait -vers la petite ville de Wavre, qu'avec des lunettes on pouvait -apercevoir à environ trois lieues et demie sur notre droite. À notre -gauche, ce même vallon descendant en sens contraire, et tournant -autour de la position de l'ennemi, déversait les eaux environnantes -dans la petite rivière de Senne. Le partage des eaux entre la Senne et -la Dyle se faisait ainsi devant nous par une sorte de remblai, qui -allant de nous aux Anglais, portait la grande chaussée de Charleroy à -Bruxelles. Cette chaussée, après avoir franchi le plateau de -Mont-Saint-Jean, se confondait à Mont-Saint-Jean même avec la route de -Nivelles, qu'on apercevait sur notre gauche bordée de grands arbres, -de manière que Mont-Saint-Jean était le point de réunion des deux -principales chaussées pavées. C'est par ces deux chaussées en effet -que les diverses parties de l'armée britannique, celles qui avaient eu -le temps d'accourir aux Quatre-Bras, et celles qui n'avaient pas eu -le temps de dépasser Nivelles, s'étaient rejointes pour former sous le -duc de Wellington la masse chargée de nous disputer Bruxelles. Un peu -au delà de Mont-Saint-Jean, et à l'entrée de la forêt de Soignes, se -trouvait le village de Waterloo, qui a donné son nom à la bataille, -parce que c'est de là que le général anglais écrivait et datait ses -dépêches. - -[En marge: Distribution de l'armée anglaise sur le plateau de -Mont-Saint-Jean.] - -Les Anglais étaient établis au revers du plateau, sur les deux côtés -de la chaussée de Bruxelles. Le duc de Wellington, entré en campagne -avec environ 98 mille hommes, en avait perdu près de six mille dans -les diverses rencontres des jours précédents. Il avait envoyé à Hal un -gros détachement qui n'était pas de moins de quinze mille hommes, dans -la crainte d'être tourné par sa droite, c'est-à-dire vers la mer, -crainte qui n'avait pas cessé de préoccuper son esprit, et qui dans le -moment n'était pas digne de son discernement militaire. Il avait donc -à Mont-Saint-Jean, en défalquant quelques autres détachements, 75 -mille soldats, Anglais, Belges, Hollandais, Hanovriens, Nassauviens, -Brunswickois. Il avait placé à sa droite, en avant de Merbe-Braine, -entre les deux chaussées de Nivelles et de Charleroy, les gardes -anglaises, plus la division Alten, formée d'Anglais et d'Allemands. En -arrière et comme appui se trouvait la division Clinton, disposée en -colonne serrée et profonde. La brigade anglaise Mitchell, détachée de -la division Colville, occupait l'extrême droite. Cette aile avait donc -été fortement composée à cause des chaussées de Nivelles et de -Charleroy dont elle gardait le point d'intersection, et elle avait en -outre en seconde ligne le corps de Brunswick avec une grande partie de -la cavalerie alliée. Pour dernière et bien inutile précaution, le duc -de Wellington avait posté à trois quarts de lieue, au bourg de -Braine-l'Alleud, la division anglo-hollandaise Chassé, toujours afin -de parer au danger chimérique d'être tourné par sa droite. À son -centre, c'est-à-dire sur la grande chaussée de Charleroy à Bruxelles, -il avait pratiqué un abatis à l'endroit où elle débouchait sur le -plateau. Sur la chaussée même il avait mis peu de monde, les troupes -accumulées à droite et à gauche devant suffire à la défendre. -Seulement, un peu en arrière, vers Mont-Saint-Jean, il avait laissé en -réserve la brigade anglaise Lambert. À sa gauche, vis-à-vis de notre -droite, il avait établi la division Picton, composée des brigades -anglaises Kempt et Pack, des brigades hanovriennes Best et Vincke, -partie embusquée dans le chemin de traverse d'Ohain, partie rangée en -masse en arrière. Enfin la division Perponcher formait son extrême -gauche, et communiquait par les troupes de Nassau avec le village -d'Ohain. Cette aile gauche avait été laissée la plus faible, parce que -le duc de Wellington comptait que l'armée prussienne viendrait la -renforcer. Les masses de la cavalerie étaient répandues sur le revers -du plateau, presque hors de notre vue. - -[En marge: Postes détachés sur le front de l'armée anglaise.] - -Le duc de Wellington avait en outre occupé quelques postes détachés en -avant de sa position. À sa droite et en face de notre gauche, là où le -plateau de Mont-Saint-Jean commence à former un contour en arrière, -se trouvait le château de Goumont, composé de divers bâtiments, d'un -verger, et d'un bois qui descendait presque jusqu'au fond du ravin. Le -duc de Wellington y avait mis une garnison de 1,800 hommes de ses -meilleures troupes. Au centre, sur la chaussée de Bruxelles, et -également à mi-côte, se voyait la ferme de la Haye-Sainte, consistant -en un gros bâtiment et un verger. Le duc de Wellington en avait confié -la garde à un millier d'hommes. À sa gauche enfin, et vers le bas du -plateau, il avait placé quelques détachements de la brigade de Nassau -dans les fermes de la Haye et de Papelotte. - -Ainsi, en avant trois ouvrages détachés et fortement occupés, -au-dessus, dans le petit chemin longeant le plateau à mi-côte, de -nombreux bataillons en embuscade, et enfin sur le revers du plateau, à -droite et à gauche de la route de Bruxelles, des masses d'infanterie -et de cavalerie, partie déployées, partie en colonnes serrées, telles -étaient la position et la distribution de l'armée anglaise. Comme on -le voit, par le site qu'elle avait choisi, par le nombre et la qualité -des combattants, elle présentait à l'audace des Français un obstacle -formidable. - -[En marge: Plan de bataille arrêté par Napoléon.] - -[En marge: Il veut avec sa droite renforcée culbuter la gauche des -Anglais sur leur centre, et leur enlève la route de Bruxelles passant -à travers la forêt de Soignes.] - -[En marge: Le sol s'étant un peu raffermi, l'armée française vient -prendre position en face de l'armée britannique.] - -Après avoir examiné la position, Napoléon avait arrêté sur-le-champ la -manière de l'attaquer. Il avait résolu de déployer son armée au pied -du plateau, d'enlever d'abord les trois ouvrages avancés, le château -de Goumont à sa gauche, la ferme de la Haye-Sainte à son centre, les -fermes de la Haye et de Papelotte à sa droite, puis de porter son aile -droite, renforcée de toutes ses réserves, sur l'aile gauche des -Anglais qui était la moins forte par le site et le nombre de ses -soldats, de la culbuter sur leur centre qui occupait la grande -chaussée de Bruxelles, de s'emparer de cette chaussée, seule issue -praticable à travers la forêt de Soignes, et de pousser ainsi l'armée -britannique sur cette forêt mal percée alors, et devant sinon empêcher -absolument, du moins gêner beaucoup la retraite d'un ennemi en -déroute. En opérant par sa droite contre la gauche des Anglais, -Napoléon avait l'avantage de diriger son plus grand effort contre le -côté le moins solide de l'ennemi, de le priver de son principal -débouché à travers la forêt de Soignes, et de le séparer des Prussiens -dont la présence à Wavre, sans être certaine, était du moins -infiniment présumable. Ce plan, où éclataient une dernière fois toute -la promptitude et la sûreté du coup d'oeil de Napoléon, était -incontestablement le meilleur, le plus efficace d'après la forme des -lieux et la répartition des forces ennemies. Une fois fixé sur ce -qu'il avait à faire, Napoléon donna des ordres pour que ses troupes -vinssent se placer conformément au rôle qu'elles devaient remplir dans -la journée. La pluie ayant cessé depuis plusieurs heures, et le sol -commençant à se raffermir, elles se déployèrent avec une célérité et -un ensemble admirables. À notre gauche, entre les chaussées de -Nivelles et de Charleroy, vis-à-vis du château de Goumont, le corps du -général Reille (2e) se déploya sur le bord du vallon qui nous séparait -de l'ennemi, chaque division formée sur deux lignes, la cavalerie -légère de Piré jetée à l'extrême gauche, afin de porter ses -reconnaissances jusqu'à l'extrême droite des Anglais. À l'aile -droite, c'est-à-dire de l'autre côté de la chaussée de Bruxelles, le -corps du comte d'Erlon (1er), qui n'avait pas encore combattu et qui -comptait 19 mille fantassins, vint s'établir en face de la gauche des -Anglais, ses quatre divisions placées l'une à la suite de l'autre, et -chacune d'elles rangée sur deux lignes. Le général Jacquinot avec sa -cavalerie légère, était en vedette à notre extrême droite, poussant -ses reconnaissances dans la direction de Wavre. Avec l'artillerie de -ces divers corps on avait composé sur leur front une vaste batterie de -quatre-vingts bouches à feu. - -[En marge: Magnifique aspect qu'elle présente.] - -[En marge: Napoléon passe une dernière fois la revue de ses troupes.] - -Derrière cette première ligne, le corps du comte de Lobau, distribué -également sur chaque côté de la chaussée de Bruxelles, formait réserve -au centre. À sa gauche, par conséquent derrière le général Reille, se -déployaient les magnifiques cuirassiers de Kellermann, à droite, -derrière le général d'Erlon, les cuirassiers non moins imposants de -Milhaud. Telle était notre seconde ligne, un peu moins étendue que la -première, mais plus profonde, et resplendissante des cuirasses de -notre grosse cavalerie. Enfin la garde, dont la superbe infanterie -était rangée en masse sur les deux côtés de la chaussée de Bruxelles, -ayant à gauche les grenadiers à cheval de Guyot, à droite les -chasseurs et les lanciers de Lefebvre-Desnoëttes, la garde formait -notre troisième et dernière ligne, plus profonde encore et moins -étendue que la seconde, de manière que notre armée présentait un vaste -éventail, étincelant des feux du soleil reflétés sur nos baïonnettes, -nos sabres et nos cuirasses. En moins d'une heure ces belles troupes -eurent pris leur position, et leur déploiement produisit un effet des -plus saisissants. Napoléon en éprouva un mouvement d'orgueil et de -confiance, qui se manifesta sur son visage et dans ses paroles. -Voulant dans cette journée exciter encore davantage, s'il était -possible, l'enthousiasme de ses soldats, il parcourut de nouveau le -champ de bataille, passant de la gauche à la droite devant le front -des troupes. À son aspect les fantassins mettaient leurs schakos au -bout de leurs baïonnettes, les cavaliers leurs casques au bout de -leurs sabres, et poussaient des cris violents de _Vive l'Empereur!_ -qui se prolongeaient longtemps après qu'il s'était éloigné. Il vit -ainsi l'armée tout entière, qu'il laissa ivre de joie et d'espérance, -malgré une affreuse nuit passée dans la boue, sans feu, presque sans -vivres, tandis que l'armée anglaise, arrivée à ses bivouacs plusieurs -heures avant nous, et y ayant trouvé des aliments abondants, avait -très-peu souffert. Nos soldats toutefois avaient eu la matinée pour -préparer leur soupe, et ils étaient d'ailleurs dans un état -d'exaltation qui les élevait au-dessus des souffrances comme des -dangers. - -[En marge: Confiance fondée dans l'arrivée du maréchal Grouchy.] - -[En marge: Nouvelle mission auprès du maréchal Grouchy, donnée à -l'officier polonais Zenowicz.] - -Napoléon, d'après l'avis de Drouot, ayant pris le parti de laisser -sécher le sol, n'avait plus aucun motif de hâter la bataille, surtout -depuis qu'il voyait les Anglais résolus à ne pas l'éviter. Il avait à -différer deux avantages, celui de laisser le sol se raffermir, ce qui -devait être uniquement au profit de l'attaque, et de donner à Grouchy -le temps d'arriver. Tout en effet devait lui faire espérer la -prochaine apparition du lieutenant auquel il avait confié son aile -droite. À dix heures du soir, comme on l'a vu, Grouchy avait mandé -qu'il était à Gembloux, prêt à se porter sur Liége ou sur Wavre, mais -plus disposé à marcher vers Wavre, et commençant à comprendre qu'il -avait pour mission principale de séparer les Prussiens des Anglais. À -deux heures de la nuit il avait écrit pour annoncer que définitivement -il marcherait sur Wavre dès la pointe du jour. Dès lors, après l'ordre -de dix heures du soir, réitéré à trois heures du matin, Napoléon -pensait que si Grouchy n'arrivait pas avec la totalité de son corps -d'armée, il enverrait au moins un détachement de sept mille hommes, ce -qui lui en laisserait 26 mille, avec lesquels il pourrait contenir les -Prussiens, ou bien se replier en combattant sur la droite de -Mont-Saint-Jean. Napoléon comptait donc ou sur un détachement de son -aile droite, ou sur son aile droite tout entière. Néanmoins malgré les -ordres expédiés le soir, et répétés pendant la nuit, il voulut envoyer -un nouvel officier à Grouchy pour lui faire bien connaître la -situation, et lui expliquer encore une fois quel était le concours -qu'on attendait de sa part. Il manda auprès de lui l'officier polonais -Zenowicz, destiné à porter ce nouveau message, le conduisit sur un -mamelon d'où l'on embrassait tout l'horizon, puis se tournant vers la -droite, J'attends Grouchy de ce côté, lui dit-il, je l'attends -impatiemment.... allez le joindre, amenez-le, et ne le quittez que -lorsque _son corps d'armée débouchera sur notre ligne de -bataille_.--Napoléon recommanda à cet officier de marcher le plus vite -possible, et de se faire remettre par le maréchal Soult une dépêche -écrite, qui devait préciser mieux encore les ordres qu'il venait de -lui donner verbalement. Cela fait, Napoléon, qui avait passé la nuit à -exécuter des reconnaissances dans la boue, et qui depuis qu'il avait -quitté Ligny, c'est-à-dire depuis la veille à cinq heures du matin, -n'avait pris que trois heures de repos, se jeta sur son lit de camp. -Il avait en ce moment son frère Jérôme à ses côtés.--Il est dix -heures, lui dit-il, je vais dormir jusqu'à onze; je me réveillerai -certainement, mais en tout cas tu me réveilleras toi-même, car, -ajouta-t-il, en montrant les officiers qui l'entouraient, ils -n'oseraient interrompre mon sommeil.--Après avoir prononcé ces -paroles, il posa sa tête sur son mince oreiller, et quelques minutes -après il était profondément endormi. - -[En marge: Les deux armées prennent successivement position.] - -Pendant ce temps, tout était en mouvement autour de lui, et chacun -prenait de son mieux la position qui lui était assignée. Les Anglais -bien reposés, bien nourris, n'étaient occupés qu'à se placer -méthodiquement sur le terrain où ils devaient déployer leur -opiniâtreté accoutumée. Les Français achevaient en hâte un faible -repas, et à peine reposés, à peine nourris, attendaient impatiemment -le signal du combat, qu'ils étaient habitués à recevoir des batteries -de la garde. Certaines divisions venaient seulement d'arriver en -ligne, et celle du général Durutte notamment, mise tardivement en -marche par la faute de l'état-major général, se hâtait d'accourir à -son poste n'ayant presque pas eu le temps de manger la soupe. Mais -l'ardeur dont nos soldats étaient animés leur faisait considérer -toutes les souffrances comme indifférentes, qu'elles fussent dues aux -circonstances ou à la faute de leurs chefs. - -[En marge: Mouvements des divers corps alliés.] - -[En marge: Marche des Prussiens vers Mont-Saint-Jean.] - -Au loin le mouvement des diverses armées avait également pour but -l'action décisive qui allait s'engager sur le plateau de -Mont-Saint-Jean. Blucher après avoir dès la veille réuni ses quatre -corps à Wavre, et rallié un certain nombre de ses fuyards, que notre -cavalerie mal dirigée n'avait point ramassés, s'apprêtait à tenir la -parole donnée au duc de Wellington, et à lui amener tout ou partie de -ses forces. Il lui restait environ 88 mille hommes, fort éprouvés par -la journée du 16, mais grâce à ses patriotiques exemples, prêts à -combattre de nouveau avec le dernier dévouement. Le 4e corps, celui de -Bulow, n'avait pas encore tiré un coup de fusil, et il le destinait à -marcher le premier vers Mont-Saint-Jean. En conséquence il lui avait -prescrit de franchir la Dyle dès la pointe du jour; mais ce corps, -ralenti par un incendie dans son passage à travers la ville de Wavre, -n'avait pu être en marche vers Mont-Saint-Jean qu'après sept heures du -matin. Il avait ordre de se diriger vers la chapelle Saint-Lambert, -située sur le flanc de la position où allait se livrer la bataille -entre les Anglais et les Français. Il pouvait y être vers une heure de -l'après-midi. Le projet de Blucher était de faire appuyer Bulow par -Pirch Ier (2e corps), et de diriger Ziethen (1er corps) le long de la -forêt de Soignes, par le petit chemin d'Ohain, de manière qu'il pût -déboucher plus près encore de la gauche des Anglais. Ces deux corps de -Pirch Ier et de Ziethen, réduits à environ 15 mille hommes chacun, et -joints à Bulow qui était entier, portaient à 60 mille combattants le -secours que les Prussiens allaient fournir au duc de Wellington. Enfin -Blucher avait résolu de laisser en arrière-garde Thielmann (3e corps) -qui avait peu souffert à Ligny, et lui avait prescrit de retenir -Grouchy devant Wavre, en lui disputant le passage de la Dyle. - -Certainement l'apparition possible de 60 mille Prussiens sur son flanc -droit était pour Napoléon une chose extrêmement grave. Mais il restait -34 mille Français, victorieux l'avant-veille à Ligny, pleins de -confiance en eux-mêmes et de dévouement à leur drapeau, et leur -position était telle qu'ils pouvaient faire retomber sur la tête des -Prussiens le coup suspendu en ce moment sur la nôtre. Arrivés à -Mont-Saint-Jean avant Blucher, ils devaient rendre Napoléon -invulnérable pendant une journée au moins: arrivés après, ils -plaçaient Blucher entre deux feux, et devaient l'accabler. Toute la -question était de savoir s'ils arriveraient, et en vérité il était -difficile d'en douter. - -[En marge: Marche du corps de Grouchy.] - -[En marge: Espérance de le voir déboucher sur notre droite.] - -On a vu en effet comment le maréchal Grouchy après avoir perdu la -moitié de la journée précédente en vaines recherches, avait fini par -découvrir la marche des Prussiens vers Wavre, et par se porter à -Gembloux. Il y était parvenu tard, mais ses troupes n'ayant fait que -deux lieues et demie dans la journée, auraient pu en partant le -lendemain 18 à quatre heures du matin, être rendues au milieu de la -matinée sur les points les plus éloignés de ce théâtre d'opération. -Malheureusement, bien qu'à la fin du jour Grouchy ne conservât plus de -doute sur la direction suivie par les Prussiens, il n'avait donné les -ordres de départ à Vandamme qu'à six heures du matin, à Gérard qu'à -sept, et comme le temps nécessaire pour les distributions de vivres -n'avait pas été prévu, les troupes de Vandamme n'avaient pu être en -route avant huit heures, celles de Gérard avant neuf[21]. Néanmoins, -malgré ces lenteurs, rien n'était perdu, rien même n'était compromis, -car on était à quatre lieues les uns des autres à vol d'oiseau, à cinq -au plus par les chemins de traverse. Le canon, qui allait bientôt -remplir la contrée de ses éclats, devait être de tous les ordres le -plus clair, et en supposant qu'il fallût cinq heures pour rejoindre -Napoléon (ce qui est exagéré, comme on le verra), il restait assez de -temps pour apporter un poids décisif dans la balance de nos destinées. -Ainsi donc si Blucher marchait vers Mont-Saint-Jean, Grouchy, d'après -toutes les probabilités, devait y marcher aussi, et à onze heures du -matin, soit qu'on ignorât, soit qu'on connût les détails que nous -venons de rapporter, il y avait autant d'espérances que de craintes à -concevoir pour le sort de la France. Que disons-nous, autant -d'espérances que de craintes! il n'y avait que des espérances à -concevoir, si le canon qui atteindrait les oreilles de ces 34 mille -Français, ouvrait en même temps leur esprit! Hélas, il allait leur -ouvrir l'esprit à tous, le remplir même de lumière, un seul excepté, -celui qui les commandait! - -[Note 21: Il y eut même des troupes qui ne quittèrent Gembloux qu'à -dix heures. J'ai en ma possession des lettres écrites par des -habitants qui attestent ces détails.] - -L'officier polonais Zenowicz, que Napoléon avait chargé de porter une -dernière instruction au maréchal Grouchy, avait perdu une heure auprès -du maréchal Soult, pour obtenir la dépêche écrite qu'il devait prendre -des mains de ce maréchal. Cette dépêche, tout à fait ambiguë, ne -valait pas le temps qu'elle avait coûté. Elle disait qu'une grande -bataille allait se livrer contre les Anglais, qu'il fallait par -conséquent se hâter de marcher vers Wavre, pour se tenir en -communication étroite avec l'armée, et _se mettre en rapport -d'opérations avec elle_.--Cependant quelque vague que fût ce langage, -rapproché des ordres de la veille, interprété par la situation -elle-même, il disait suffisamment qu'il fallait se hâter, soit pour -s'interposer entre les Anglais et les Prussiens, soit pour assaillir -ceux-ci, les assaillir n'importe comment, pourvu qu'on les occupât, et -qu'on les empêchât d'apporter la victoire aux Anglais. - -[En marge: Bataille de Waterloo.] - -[En marge: Position prise par Napoléon pour diriger la bataille.] - -Onze heures venaient de sonner: Napoléon, sans laisser à son frère le -soin de l'arracher au sommeil, était déjà debout. Il avait quitté la -ferme du _Caillou_, et s'était établi à la ferme de la -_Belle-Alliance_, d'où il dominait tout entier le bassin où il allait -livrer sa dernière bataille. Il avait pris place sur un petit tertre, -ayant ses cartes étalées sur une table, ses officiers autour de lui, -ses chevaux sellés au pied du tertre. Les deux armées attendaient -immobiles le signal du combat. Les Anglais étaient tranquilles, -confiants dans leur courage, dans leur position, dans leur général, -dans le concours empressé des Prussiens. Les Français (nous parlons -des soldats et des officiers inférieurs), exaltés au plus haut point, -ne songeaient ni aux Prussiens ni à Grouchy, mais aux Anglais qu'ils -avaient devant eux, ne demandaient qu'à les aborder, et attendaient la -victoire d'eux-mêmes et du génie fécond qui les commandait, et qui -toujours avait su trouver à propos des combinaisons irrésistibles. - -[En marge: Ouverture du feu à onze heures et demie du matin.] - -À onze heures et demie, Napoléon donna le signal, et de notre côté -cent vingt bouches à feu y répondirent. D'après le plan qu'il avait -conçu de rabattre la gauche des Anglais sur leur centre, afin de leur -enlever la chaussée de Bruxelles, la principale attaque devait -s'exécuter par notre droite, et Napoléon y avait accumulé une grande -quantité d'artillerie. Il avait amené là non-seulement les batteries -de 12 du comte d'Erlon, chargé de cette opération, mais celles du -général Reille, chargé de l'attaque de gauche, celles du comte de -Lobau, laissé en réserve, et un certain nombre de pièces de la garde. -Il avait formé ainsi une batterie de quatre-vingts bouches à feu, qui, -tirant par-dessus le petit vallon situé entre les deux armées, -envoyait ses boulets jusque sur le revers du plateau. La gauche des -Anglais obliquant un peu en arrière pour obéir à la configuration du -terrain, notre droite la suivait dans ce mouvement, et formait un -angle avec la ligne de bataille, de manière que beaucoup de nos -boulets prenant d'écharpe la grande chaussée de Bruxelles, tombaient -au centre de l'armée britannique. (Voir la carte nº 66.) - -[En marge: Violente canonnade sur le front des deux armées.] - -À notre gauche le général Reille avait réuni les batteries de ses -divisions, celles de la cavalerie de Piré, et tirait sur le bois et le -château de Goumont. Napoléon, pour soutenir le feu de cette aile, -avait ordonné d'y joindre l'artillerie attelée de Kellermann, lequel -était placé derrière le corps de Reille, et de ce côté quarante -bouches à feu au moins couvraient de leurs projectiles la droite du -duc de Wellington. Beaucoup de boulets étaient perdus, mais d'autres -portaient la mort au plus épais des masses ennemies, et y produisaient -des trouées profondes, malgré le soin qu'on avait eu de les tenir sur -le revers du plateau. - -[En marge: Attaque du château de Goumont.] - -Après une demi-heure de cette violente canonnade, Napoléon ordonna -l'attaque du bois et du château de Goumont. Il avait deux raisons pour -commencer l'action par notre gauche, l'une que le poste de Goumont -étant le plus avancé se présentait le premier, l'autre qu'en attirant -l'attention de l'ennemi sur sa droite, on la détournait un peu de sa -gauche, où devait s'opérer notre principal effort. - -Le 2e corps, composé des divisions Foy, Jérôme, Bachelu, descendit -dans le vallon, et, se ployant autour du bois de Goumont, l'embrassa -dans une espèce de demi-cercle. La division Foy formant notre extrême -gauche et flanquée par la cavalerie de Piré, dut se porter un peu plus -en avant, afin de joindre cette partie de la ligne anglaise qui -décrivait un contour en arrière. Mais ce n'était pas elle qui devait -s'engager la première. La division Jérôme, rencontrant le bois de -Goumont allongé vers nous, s'y jeta vivement, tandis qu'à sa droite la -division Bachelu remplissait l'espace compris entre Goumont et la -chaussée de Bruxelles. Nos tirailleurs repoussèrent les tirailleurs de -l'ennemi, puis la brigade Bauduin, composée du 1er léger et du 3e de -ligne, s'élança sur le bois qui consistait dans une haute futaie -très-claire, et dans un taillis épais placé au-dessous de la futaie. -Il était occupé par un bataillon de Nassau et par plusieurs compagnies -hanovriennes. Quatre compagnies des gardes anglaises gardaient les -bâtiments situés au delà du bois, et complétaient une garnison qui -était, avons-nous dit, de 1,800 hommes. - -[En marge: Prise du bois de Goumont.] - -La brigade Bauduin essuya un feu meurtrier parti du taillis qui -remplissait les intervalles de la futaie. Il était difficile de -répondre à coups de fusil à un ennemi qu'on ne voyait point. Aussi nos -soldats se hâtèrent-ils de pénétrer dans le fourré, tuant à coups de -baïonnette les adversaires qui les avaient fusillés à bout portant. Le -brave général Bauduin reçut la mort dans cette attaque. Les gens de -Nassau favorisés par la nature du lieu, se défendirent opiniâtrement; -mais le prince Jérôme, amenant la brigade Soye, et tournant le bois -par la droite, les força de se retirer. À peine avions-nous conquis le -bois, que nous arrivâmes devant un obstacle plus difficile encore à -vaincre. Au sortir du bois se trouvait un verger enceint d'une haie -vive, et cette haie formée d'arbres très-gros et fortement entrelacés, -présentait une espèce de mur impénétrable, d'où partait une grêle de -balles. Les premiers soldats qui voulurent déboucher du bois tombèrent -sous le feu. Mais l'audace de nos fantassins ne s'arrêta point devant -le péril. Ils se précipitèrent sur cette haie si épaisse, s'y -frayèrent un passage la hache à la main, et tuèrent à coups de -baïonnette tout ce qui n'avait pas eu le temps de fuir. Ce deuxième -obstacle surmonté, ils en rencontrèrent un troisième. Au delà de la -haie s'élevaient les bâtiments du château, consistant vers notre -droite en un gros mur crénelé, et vers notre gauche en un corps de -ferme d'une remarquable solidité. Six cents hommes des gardes -anglaises les occupaient. - -[En marge: Lutte acharnée et infructueuse pour s'emparer de la ferme -et du château.] - -Ce n'était pas la peine assurément de perdre des centaines et surtout -des milliers d'hommes pour enlever un tel obstacle, car là n'était pas -le véritable point d'attaque, et il suffisait d'avoir conquis le bois -pour s'assurer un appui contre les entreprises de l'ennemi sur notre -gauche, sans sacrifier à un objet tout à fait secondaire la belle -infanterie du 2e corps, qui comprenait un tiers de l'infanterie de -l'armée. Le général Reille qui pensait ainsi, donna l'ordre de ne pas -s'entêter à prendre ces bâtiments, mais il n'alla pas veiller d'assez -près à l'exécution de cet ordre, et nos généraux de brigade et de -division, entraînés par leur ardeur et celle des troupes, -s'obstinèrent à conquérir la ferme et le château. De son côté, le duc -de Wellington, voyant l'acharnement que nous y mettions, y envoya -aussitôt un bataillon de Brunswick, et de nouveaux détachements des -gardes anglaises. La lutte de ce côté devint ainsi des plus violentes. - -Tandis que notre aile gauche s'engageait de la sorte, Napoléon, obligé -de s'en fier à ses lieutenants du détail des attaques, suivait -attentivement l'ensemble de la bataille, et préparait l'opération -principale contre le centre et la gauche de l'ennemi. Ney devait -exécuter sous ses yeux cette opération, qui avait pour but, comme -nous l'avons dit, d'enlever aux Anglais la chaussée de Bruxelles, -seule issue praticable à travers la forêt de Soignes. Les troupes du -1er corps, désolées d'être restées inutiles le 16, attendaient avec -impatience le signal du combat. Napoléon, la lunette à la main, -cherchait à discerner si l'ennemi avait fait quelques dispositions -nouvelles par suite de l'attaque commencée contre le château de -Goumont. Tout ce qu'on pouvait apercevoir, c'est que de -Braine-l'Alleud s'avançaient quelques troupes. C'était la division -Chassé, très-inutilement laissée par le duc de Wellington à son -extrême droite, pour se lier aux troupes laissées encore plus -inutilement à Hal. Tandis que le général anglais faisait avancer cette -division pour renforcer sa droite, il paraissait inactif vers son -centre et sa gauche, se bornant de ce côté à serrer les rangs -éclaircis par nos boulets. - -[En marge: Tandis que Napoléon s'apprête à ordonner au centre -l'attaque de la Haye-Sainte, il croit apercevoir au loin sur sa droite -des troupes venant de Wavre.] - -[En marge: Opinions diverses sur cette apparition.] - -[En marge: Envoi du général Domon pour observer de plus près les -troupes qu'on a cru apercevoir.] - -Tout à coup cependant, Napoléon, toujours attentif à son extrême -droite par où devait venir Grouchy, aperçut dans la direction de la -chapelle Saint-Lambert comme une ombre à l'horizon, dont il n'était -pas facile de saisir le vrai caractère. Si on a présente la -description que nous avons donnée de ce champ de bataille, on doit se -souvenir que le vallon qui séparait les deux armées, s'allongeant vers -Wavre, passait successivement au pied des fermes de Papelotte et de la -Haye, traversait ensuite des bois épais, se réunissait près de la -chapelle Saint-Lambert au vallon qui servait de lit au ruisseau de -Lasne, et allait enfin beaucoup plus loin se confondre avec la vallée -de la Dyle. (Voir les cartes n{os} 65 et 66.) C'est sur ces hauteurs -lointaines de la chapelle Saint-Lambert que se montrait l'espèce -d'ombre que Napoléon avait remarquée à l'extrémité de l'horizon. -L'ombre semblait s'avancer, ce qui pouvait faire supposer que -c'étaient des troupes. Napoléon prêta sa lunette au maréchal Soult, -celui-ci à divers généraux de l'état-major, et chacun exprima son -avis. Les uns croyaient y voir la cime de quelques bois, d'autres un -objet mobile qui paraissait se déplacer. Dans le doute, Napoléon -suspendit ses ordres d'attaque pour s'assurer de ce que pouvait être -cette apparition inquiétante. Bientôt avec son tact exercé il y -reconnut des troupes en marche, et ne conserva plus à cet égard aucun -doute. Était-ce le détachement demandé à Grouchy, ou bien Grouchy -lui-même? Étaient-ce les Prussiens? À cette distance il était -impossible de distinguer l'habit français de l'habit prussien, l'un et -l'autre étant de couleur bleue. Napoléon appela auprès de lui le -général Domon, commandant une division de cavalerie légère, le fit -monter sur le tertre où il avait pris place, lui montra les troupes -qu'on apercevait à l'horizon, et le chargea d'aller les reconnaître, -avec ordre de les rallier si elles étaient françaises, de les contenir -si elles étaient ennemies, et de mander immédiatement ce qu'il aurait -appris. Il lui donna pour le seconder dans l'accomplissement de sa -mission, la division légère de Subervic, forte de 12 ou 1300 chevaux. -Les deux en comprenaient environ 2,400, et étaient en mesure -non-seulement d'observer mais de ralentir la marche du corps qui -s'avançait, si par hasard il était ennemi. - -[En marge: Napoléon n'est point alarmé d'abord.] - -[En marge: Il pense que les Prussiens ne peuvent apparaître sans être -précédés ou suivis du corps de Grouchy.] - -[En marge: Ordre au comte de Lobau d'aller choisir un terrain pour -arrêter l'ennemi qui se présenterait sur notre droite.] - -Cet incident n'inquiéta pas encore Napoléon. Si Grouchy en effet avait -laissé échapper quelques colonnes latérales de l'armée prussienne, il -ne pouvait manquer d'être à leur poursuite, et paraissant bientôt -après elles, l'accident loin d'être malheureux deviendrait heureux, -car ces colonnes prises entre deux feux seraient inévitablement -détruites. Le mystère pourtant ne tarda point à s'éclaircir. On amena -un prisonnier, sous-officier de hussards, enlevé par notre cavalerie -légère. Il portait une lettre du général Bulow au duc de Wellington, -lui annonçant son approche, et lui demandant des instructions. Ce -sous-officier était fort intelligent. Il déclara que les troupes qu'on -apercevait étaient le corps de Bulow, fort de 30 mille hommes, et -envoyé pour se joindre à la gauche de l'armée anglaise. Cette -révélation était sérieuse, sans être cependant alarmante. Si Bulow, -qui venait de Liége par Gembloux, et qui avait dû défiler sous les -yeux de Grouchy, était si près, Grouchy, qui aurait dû fermer les yeux -pour ne point le voir, ne pouvait être bien loin. Ou son corps tout -entier, ou le détachement qu'on lui avait demandé, allait arriver en -même temps que Bulow, et il était même possible de tirer un grand -parti de cet accident. En plaçant en effet sur notre droite qu'on -replierait en potence, un fort détachement pour arrêter Bulow, ce -dernier serait mis entre deux feux par les sept mille hommes demandés -à Grouchy, ou par les trente-quatre mille que Grouchy amènerait -lui-même. Napoléon fit appeler le comte de Lobau, et lui ordonna -d'aller choisir sur le penchant des hauteurs tournées vers la Dyle, -un terrain où il pût se défendre longtemps avec ses deux divisions -d'infanterie, et les deux divisions de cavalerie de Domon et de -Subervic. Le tout devait former une masse de dix mille hommes, qui -dans les mains du comte de Lobau vaudrait beaucoup plus que son -nombre, et qui pourrait bien attendre les sept mille hommes que dans -la pire hypothèse on devait espérer de Grouchy, s'il n'accourait pas -avec la totalité de ses forces. On aurait ainsi 17 mille combattants à -opposer aux 30 mille de Bulow, et distribués de manière à le prendre -en queue, tandis qu'on l'arrêterait en tête. Il n'y avait donc pas de -quoi s'alarmer. Toutefois c'étaient dix mille hommes de moins à jeter -sur la gauche des Anglais pour la culbuter sur leur centre et pour les -déposséder de la chaussée de Bruxelles. Mais la garde, qu'on ne -ménageait plus dans ces guerres à outrance, serait tout entière -engagée comme réserve, et s'il devait en coûter davantage, le triomphe -n'en serait pas moins décisif. Napoléon n'éprouva par conséquent aucun -trouble. Seulement au lieu de 75 mille hommes, il allait en avoir 105 -mille à combattre avec 68 mille: les chances étaient moindres, mais -grandes encore. - -[En marge: Napoléon aurait-il dû en ce moment suspendre l'action, et -battre en retraite?] - -Il aurait pu à la vérité se replier, et renoncer à combattre: mais se -replier au milieu d'une bataille commencée, devant les Anglais et -devant les Prussiens, était une résolution des plus graves. C'était -perdre l'ascendant de la victoire de Ligny, c'était repasser en vaincu -la frontière que deux jours auparavant on avait passée en vainqueur, -avec la certitude d'avoir quinze jours après deux cent cinquante -mille ennemis de plus sur les bras, par l'arrivée en ligne des -Autrichiens, des Russes et des Bavarois. Mieux valait continuer une -bataille qui, si elle était gagnée, maintenait définitivement les -choses dans la situation où nous avions espéré les mettre, que de -reculer pour voir les deux colonnes envahissantes du Nord et de l'Est -se réunir, et nous accabler par leur réunion. Dans la position où l'on -se trouvait, il fallait vaincre ou mourir. Napoléon le savait, et il -n'apprenait rien en voyant combien la journée devenait sérieuse. -D'ailleurs pour imaginer que les Prussiens viendraient sans Grouchy, -il fallait tout mettre au pire, et supposer la fortune tellement -rigoureuse, qu'en vingt ans de guerre elle ne l'avait jamais été à ce -point. Il se borna donc à prendre de nouvelles précautions afin de -faire arriver Grouchy en ligne. Il prescrivit au maréchal Soult -d'expédier un officier avec une dépêche datée d'une heure, annonçant -l'apparition des troupes prussiennes sur notre droite, et portant -l'ordre formel de marcher à nous pour les écraser. Un officier au -galop courant au-devant de Grouchy, devait le rencontrer dans moins de -deux heures, et l'amener dans moins de trois à portée des deux armées. -Ainsi Grouchy devait se faire sentir avant six heures, et certes la -bataille serait loin d'être décidée à ce moment de la journée. Lobau -tiendrait bien jusque-là sur notre flanc droit, aidé par la forme des -lieux et par son énergie. - -[En marge: Napoléon se hâte au contraire d'ordonner l'attaque contre -le centre et la gauche des Anglais.] - -Pourtant c'était une raison de hâter l'attaque contre la gauche des -Anglais, car outre l'avantage de pouvoir reporter nos forces du côté -de Bulow si on en avait fini avec eux, il y avait celui de les séparer -des Prussiens, et d'empêcher tout secours de leur parvenir. Napoléon -donna donc au maréchal Ney le signal de l'attaque. - -[En marge: Préparatifs de cette attaque.] - -[En marge: Disposition peu usitée, adoptée par d'Erlon pour son -infanterie.] - -Cette importante opération devait commencer par un coup de vigueur au -centre, contre la ferme de la Haye-Sainte située sur la grande -chaussée de Bruxelles. Notre aile droite déployée devait ensuite -gravir le plateau, se rendre maîtresse du petit chemin d'Ohain qui -courait à mi-côte, se jeter sur la gauche des Anglais, et tâcher de la -culbuter sur leur centre, pour leur enlever Mont-Saint-Jean au point -d'intersection des routes de Nivelles et de Bruxelles. La brigade -Quiot de la division Alix (première de d'Erlon), disposée en colonne -d'attaque sur la grande route, et appuyée par une brigade des -cuirassiers de Milhaud, avait ordre d'emporter la ferme de la -Haye-Sainte. La brigade Bourgeois (seconde d'Alix), placée sur la -droite de la grande route, devait former le premier échelon de -l'attaque du plateau; la division Donzelot devait former le second, la -division Marcognet le troisième, la division Durutte le quatrième. Ney -et d'Erlon avaient adopté pour cette journée, sans doute afin de -donner plus de consistance à leur infanterie, une disposition -singulière, et dont les inconvénients se firent bientôt sentir. Il -était d'usage dans notre armée que les colonnes d'attaque se -présentassent à l'ennemi un bataillon déployé sur leur front, pour -fournir des feux, et sur chaque flanc un bataillon en colonne serrée -pour tenir tête aux charges de la cavalerie. Cette fois au contraire -Ney et d'Erlon avaient déployé les huit bataillons de chaque division, -en les rangeant les uns derrière les autres à distance de cinq pas, de -manière qu'entre chaque bataillon déployé il y avait à peine place -pour les officiers, et qu'il leur était impossible de se former en -carré sur leurs flancs pour résister à la cavalerie. Ces quatre -divisions formant ainsi quatre colonnes épaisses et profondes, -s'avançaient à la même hauteur, laissant de l'une à l'autre un -intervalle de trois cents pas. D'Erlon était à cheval à la tête de ses -quatre échelons; Ney dirigeait lui-même la brigade Quiot, qui allait -aborder la Haye-Sainte. - -[En marge: Comment les Anglais étaient distribués sur leur gauche.] - -Le général Picton commandait la gauche des Anglais. Il avait en -première ligne le 95e bataillon de la brigade anglaise Kempt, embusqué -le long du chemin d'Ohain, et sur le prolongement du 95e, toujours -dans ce même chemin, la brigade Bylandt de la division Perponcher. Il -avait en seconde ligne, sur le bord du plateau, le reste de la brigade -Kempt, la brigade écossaise Pack, les brigades hanovriennes Vincke et -Best. La brigade de Saxe-Weimar (division Perponcher) occupait les -fermes de Papelotte et de la Haye. La cavalerie légère anglaise Vivian -et Vandeleur flanquait l'extrême gauche en attendant les Prussiens. -Vingt bouches à feu couvraient le front de cette partie de l'armée -ennemie. - -[En marge: Attaque de la Haye-Sainte.] - -[En marge: Ney s'empare du verger, sans pouvoir pénétrer dans les -bâtiments de ferme.] - -Vers une heure et demie, Ney lance la brigade Quiot sur la -Haye-Sainte, et d'Erlon descend avec ses quatre divisions dans le -vallon qui nous sépare des Anglais. Ce qu'il y aurait eu de plus -simple, c'eût été de démolir la Haye-Sainte à coups de canon, et là -comme au château de Goumont on eût épargné bien du sang. Mais l'ardeur -est telle qu'on ne compte plus avec les obstacles. Les soldats de -Quiot, conduits par Ney, se jettent d'abord sur le verger qui précède -les bâtiments de ferme, et qui est entouré d'une haie vive. Ils y -pénètrent sous une grêle de balles, et en expulsent les soldats de la -légion allemande. Le verger conquis, ils veulent s'emparer des -bâtiments, mais des murs crénelés part un feu meurtrier qui les -décime. Un brave officier, tué depuis sous les murs de Constantine, le -commandant du génie Vieux, s'avance une hache à la main pour abattre -la porte de la ferme, reçoit un coup de feu, s'obstine, et ne cède que -lorsque atteint de plusieurs blessures il ne peut plus se tenir -debout. La porte résiste, et du haut des murs les balles continuent à -pleuvoir. - -[En marge: Premières charges de cavalerie autour de la Haye-Sainte.] - -[En marge: Attaque de d'Erlon sur la gauche et le centre des Anglais.] - -[En marge: Charge des Écossais gris sur l'infanterie de d'Erlon.] - -[En marge: Cette infanterie mise en confusion.] - -À la vue de cette attaque, le prince d'Orange sentant le danger du -bataillon allemand qui défend la Haye-Sainte, envoie à son secours le -bataillon hanovrien de Lunebourg. Ney laisse approcher les Hanovriens, -et lance sur eux l'un des deux régiments de cuirassiers qu'il avait -sous la main. Les cuirassiers fondent sur le bataillon de Lunebourg, -le renversent, le foulent aux pieds, lui enlèvent son drapeau, et -après avoir sabré une partie de ses hommes, poursuivent les autres -jusqu'au bord du plateau. À leur tour les gardes à cheval de Somerset -chargent les cuirassiers, qui, surpris en désordre, sont obligés de -revenir. Mais Ney opposant un bataillon de Quiot aux gardes à cheval -les arrête par une vive fusillade. Tandis que le combat se prolonge -autour de la Haye-Sainte, dont le verger seul est conquis, d'Erlon -s'avance avec ses quatre divisions sous la protection de notre grande -batterie de quatre-vingts bouches à feu, parcourt le fond du vallon, -puis en remonte le bord opposé. Cheminant dans des terres grasses et -détrempées, son infanterie franchit lentement l'espace qui la sépare -de l'ennemi. Bientôt nos canons ne pouvant plus tirer par dessus sa -tête, elle continue sa marche sans protection, et gravit le plateau -avec une fermeté remarquable. En approchant du sommet, un feu terrible -de mousqueterie partant du chemin d'Ohain dans lequel était embusqué -le 95e, accueille notre premier échelon de gauche, formé par la -seconde brigade de la division Alix. (On vient de voir que la première -brigade attaquait la Haye-Sainte.) Pour se soustraire à ce feu la -division Alix appuie à droite, et raccourcit ainsi la distance qui la -sépare du second échelon (division Donzelot). Toutes deux marchent au -chemin d'Ohain, le traversent malgré quelques portions de haie vive, -et après avoir essuyé des décharges meurtrières, se précipitent sur le -95e et sur les bataillons déployés de la brigade Bylandt. Elles tuent -un grand nombre des soldats du 95e, et culbutent à la baïonnette les -bataillons de Kempt et de Bylandt. À leur droite notre troisième -échelon (division Marcognet), après avoir gravi la hauteur sous la -mitraille, franchit à son tour le chemin d'Ohain, renverse les -Hanovriens, et prend pied sur le plateau, à quelque distance des deux -divisions Alix et Donzelot. Déjà la victoire se prononce pour nous, -et la position semble emportée, lorsqu'à un signal du général Picton, -les Écossais de Pack cachés dans les blés se lèvent à l'improviste, et -tirent à bout portant sur nos deux premières colonnes. Surprises par -ce feu au moment même où elles débouchaient sur le plateau, elles -s'arrêtent. Le général Picton les fait alors charger à la baïonnette -par les bataillons de Pack et de Kempt ralliés. Il tombe mort atteint -d'une balle au front, mais la charge continue, et nos deux colonnes -vivement abordées cèdent du terrain. Elles résistent cependant, se -reportent en avant, et se mêlent avec l'infanterie anglaise, lorsque -tout à coup un orage imprévu vient fondre sur elles. Le duc de -Wellington accouru sur les lieux, avait lancé sur notre infanterie les -douze cents dragons écossais de Ponsonby, appelés les _Écossais gris_, -parce qu'ils montaient des chevaux de couleur grise. Ces dragons -formés en deux colonnes, et chargeant avec toute la vigueur des -chevaux anglais, pénètrent entre la division Alix et la division -Donzelot d'un côté, entre la division Donzelot et la division -Marcognet de l'autre. Abordant par le flanc les masses profondes de -notre infanterie qui ne peuvent se déployer pour se former en carré, -ils s'y enfoncent sans les rompre, ni les traverser à cause de leur -épaisseur, mais y produisent une sorte de confusion. Ployant sous le -choc des chevaux, et poussées sur la déclivité du terrain, nos -colonnes descendent pêle-mêle avec les dragons jusqu'au fond du vallon -qu'elles avaient franchi. Les Écossais gris enlèvent d'un côté le -drapeau du 105e (division Alix), et de l'autre celui du 45e (division -Marcognet). Ils ne bornent pas là leurs exploits. Deux batteries qui -faisaient partie de la grande batterie de quatre-vingts bouches à feu, -s'étaient mises en mouvement pour appuyer notre infanterie. Les -dragons dispersent les canonniers, égorgent le brave colonel Chandon, -culbutent les canons dans la fange, et ne pouvant les emmener tuent -les chevaux. - -[En marge: Les cuirassiers chargent et détruisent les Écossais gris.] - -Heureusement ils touchent au terme de leur triomphe. Napoléon du haut -du tertre où il était placé, avait aperçu ce désordre. Se jetant sur -un cheval, il traverse le champ de bataille au galop, court à la -grosse cavalerie de Milhaud, et lance sur les dragons écossais la -brigade Travers composée des 7e et 12e de cuirassiers. L'un de ces -régiments les aborde de front, tandis que l'autre les prend en flanc, -et que le général Jacquinot dirige sur leur flanc opposé le 4e de -lanciers. Les dragons écossais surpris dans le désordre d'une -poursuite à toute bride, et assaillis dans tous les sens, sont à -l'instant mis en pièces. Nos cuirassiers brûlant de venger notre -infanterie, les percent avec leurs grands sabres, et en font un -horrible carnage. Le 4e de lanciers conduit par le colonel Bro, ne les -traite pas mieux avec ses lances. Un maréchal des logis des lanciers, -nommé Urban, se précipitant dans la mêlée, fait prisonnier le chef des -dragons, le brave Ponsonby. Les Écossais s'efforçant de délivrer leur -général, Urban le renverse mort à ses pieds, puis menacé par plusieurs -dragons, il va droit à l'un d'eux qui tenait le drapeau du 45e, le -démonte d'un coup de lance, le tue d'un second coup, lui enlève le -drapeau, se débarrasse en le tuant encore d'un autre Écossais qui le -serrait de près, et revient tout couvert de sang porter à son colonel -le trophée qu'il avait si glorieusement reconquis. Les Écossais -cruellement maltraités regagnent les lignes de l'infanterie de Kempt -et de Pack, laissant sept à huit cents morts ou blessés dans nos -mains, sur douze cents dont leur brigade était composée. - -À l'extrême droite de d'Erlon la division Durutte qui formait le -quatrième échelon avait eu à peu près le sort des trois autres. Elle -s'était avancée dans l'ordre prescrit aux quatre divisions, -c'est-à-dire ses bataillons déployés et rangés les uns derrière les -autres à distance de cinq pas. Cependant comme elle avait aperçu la -cavalerie Vandeleur prête à charger, elle avait laissé en arrière le -85e en carré pour lui servir d'appui. Assaillie par les dragons légers -de Vandeleur, elle n'avait pas été enfoncée, mais sa première ligne -avait ployé un moment sous le poids de la cavalerie. Bientôt elle -s'était dégagée à coups de fusil, et secourue par le 3e de chasseurs, -elle s'était repliée en bon ordre sur le carré du 85e demeuré -inébranlable. - -[En marge: Pertes résultant de cet engagement pour les deux partis.] - -Tel avait été le sort de cette attaque sur la gauche des Anglais, de -laquelle Napoléon attendait de si grands résultats. Une faute de -tactique imputable à Ney et à d'Erlon avait laissé nos quatre colonnes -d'infanterie en prise à la cavalerie ennemie, et leur avait coûté -environ trois mille hommes, en morts, blessés ou prisonniers. Les -Anglais avaient à regretter leurs dragons, une partie de l'infanterie -de Kempt et de Pack, les généraux Picton et Ponsonby, et en total un -nombre d'hommes à peu près égal à celui que nous avions perdu. Mais -ils avaient conservé leur position, et c'était une opération à -recommencer, avec le désavantage d'une première tentative manquée. -Toutefois il nous restait une partie de la ferme de la Haye-Sainte, et -nos soldats dont l'ardeur n'était pas refroidie, se ralliaient déjà -sur le bord du vallon qui nous séparait des Anglais. Napoléon s'y -était porté, et se promenait lentement devant leurs rangs, au milieu -des boulets ricochant d'une ligne à l'autre, et des obus remplissant -l'air de leurs éclats. Le brave général Desvaux, commandant -l'artillerie de la garde, venait d'être tué à ses côtés. - -[En marge: Pendant ce temps, le général Domon avait constaté l'arrivée -des Prussiens sur notre extrême droite.] - -Quoique fort contrarié de cet incident, Napoléon montrait à ses -soldats un visage calme et confiant, et leur faisait dire qu'on allait -s'y prendre autrement, et qu'on n'en viendrait pas moins à bout de la -ténacité britannique. Mais un autre objet attirait en cet instant son -attention. Le général Domon, envoyé à la rencontre des troupes qu'on -avait cru apercevoir sur les hauteurs de la chapelle Saint-Lambert, -mandait que ces troupes étaient prussiennes, qu'il était aux prises -avec elles, qu'il avait fourni plusieurs charges contre leur -avant-garde, et qu'il fallait de l'infanterie pour les arrêter. Déjà -des boulets lancés par elles venaient mourir en arrière de notre flanc -droit, sur la chaussée de Charleroy. En même temps un officier du -maréchal Grouchy, ayant réussi à traverser l'espace qui nous séparait -de lui, annonçait qu'au lieu de partir de Gembloux à quatre heures du -matin il en était parti à neuf, et qu'il se dirigeait sur Wavre. Si le -maréchal eût marché en ligne droite sur Mont-Saint-Jean, il aurait pu -rejoindre l'armée dans le moment même, c'est-à-dire vers trois heures. -Mais Napoléon voyait clairement que Grouchy n'avait compris ni les -lieux ni sa mission, et commençait à ne plus compter sur son arrivée. -Il allait donc avoir deux armées sur les bras. Il était trop tard pour -battre en retraite, car on aurait été assailli en queue et en flanc -par cent trente mille hommes autorisés à se croire victorieux, -auxquels on ne pouvait en opposer que 68 mille, réduits à 60 mille par -la bataille engagée, et qui se seraient crus vaincus si on leur avait -commandé un mouvement rétrograde. Napoléon résolut donc de tenir tête -à l'orage, et ne désespéra pas de faire face à toutes les difficultés -avec les braves soldats qui lui restaient, et dont l'exaltation -semblait croître avec le péril. - -[En marge: Le comte de Lobau envoyé sur la droite avec le 6e corps, -pour tenir tête aux Prussiens.] - -Le comte de Lobau était allé sur la droite reconnaître un terrain -propre à la défensive. Napoléon lui ordonna de s'y transporter avec -son corps réduit à deux divisions depuis le départ de la division -Teste, et comptant 7,500 baïonnettes. Il lui adjoignit quelques -batteries de sa garde pour remplacer sa batterie de 12, qui était -l'une de celles que les dragons écossais avaient culbutées. Le comte -de Lobau partit immédiatement, et son corps quittant le centre, -traversa le champ de bataille au pas avec une lenteur imposante. Il -alla s'établir en potence sur notre droite, parallèlement à la -chaussée de Charleroy, et formant un angle droit avec notre ligne de -bataille. - -[En marge: Position choisie par le comte de Lobau.] - -Le terrain que le comte de Lobau avait résolu d'occuper était des -mieux choisis pour résister avec peu de monde à des forces -supérieures. Ainsi que nous l'avons dit, le petit vallon placé entre -les deux armées devenait en se prolongeant le lit du ruisseau de -Smohain, et plus loin faisait sa jonction avec le ruisseau de Lasne. -Entre les deux s'élevait une espèce de promontoire dont les pentes -étaient boisées. (Voir les cartes n{os} 65 et 66.) Le comte de Lobau -s'établit en travers de ce promontoire, la droite à la ferme -d'Hanotelet, la gauche au château de Frichermont, se liant avec la -division Durutte vers la ferme de Papelotte, barrant ainsi tout -l'espace compris entre l'un et l'autre ruisseau, et ayant sur son -front une batterie de trente bouches à feu, qui attendait l'ennemi la -mèche à la main. - -[En marge: Marche du corps de Bulow vers la chapelle Saint-Lambert.] - -Le corps de Bulow était descendu de la chapelle Saint-Lambert dans le -lit du ruisseau de Lasne par un chemin des plus difficiles, marchant -tantôt dans un sable mouvant, tantôt dans une argile glissante, et -ayant la plus grande peine à se faire suivre de son artillerie. Après -avoir franchi ces mauvais terrains, il avait eu à traverser des bois -épais, où quelques troupes bien postées auraient pu arrêter une armée. -Malheureusement, dans la confiance où l'on était qu'il ne pouvait -arriver de ce côté que Grouchy lui-même, aucune précaution n'avait été -prise, et à cette vue Blucher qui venait de rejoindre Bulow, -tressaillit de joie. À trois heures à peu près, les deux premières -divisions de Bulow approchaient de la position de Lobau, la division -de Losthin vers le ruisseau de Smohain, celle de Hiller vers le -ruisseau de Lasne, l'une et l'autre précédées par de la cavalerie. Les -escadrons de Domon et de Subervic faisaient avec elles le coup de -sabre, et retardaient autant que possible leur approche. Lobau en -bataille sur le bord du coteau les attendait, prêt à les couvrir de -mitraille. - -[En marge: Napoléon modifie son plan, et ralentit l'action contre les -Anglais, sauf à la reprendre pour la rendre décisive, lorsqu'il aura -réussi à contenir les Prussiens.] - -[En marge: Ordre à Ney d'enlever la Haye-Sainte, et de s'y arrêter.] - -[En marge: Continuation du combat devant le château de Goumont.] - -Napoléon sans être encore alarmé de ce qui allait survenir de ce côté, -avait néanmoins modifié son plan. Ayant pris l'offensive contre les -Anglais, il dépendait de lui de suspendre l'action vis-à-vis d'eux, et -de ne la reprendre pour la rendre décisive, que lorsqu'il aurait pu -apprécier toute l'importance de l'attaque des Prussiens. Son projet -était donc d'accueillir ces derniers d'une manière si vigoureuse -qu'ils fussent arrêtés pour une heure ou deux au moins, puis de -revenir aux Anglais, de se porter par la chaussée de Bruxelles sur le -plateau de Mont-Saint-Jean avec le corps de d'Erlon rallié, avec la -garde, avec la grosse cavalerie, et se jetant ainsi avec toutes ses -forces sur le centre du duc de Wellington, d'en finir par un coup de -désespoir. Mais pour agir avec sûreté il fallait au centre être en -possession de la Haye-Sainte, afin de contenir les Anglais pendant -qu'on temporiserait avec eux, et de pouvoir ensuite déboucher sur le -plateau quand on voudrait frapper ce dernier coup. Il fallait sur la -gauche avoir du château de Goumont tout ou partie, ce qui serait -nécessaire en un mot pour s'y soutenir. Il recommanda donc à Ney -d'enlever la Haye-Sainte coûte que coûte, de s'y établir, puis -d'attendre le signal qu'il lui donnerait pour une tentative générale -et définitive contre l'armée britannique. En même temps le général -Reille ayant manqué de grosse artillerie dans l'attaque du château de -Goumont, parce que sa batterie de 12 avait été portée à la grande -batterie de droite, Napoléon lui envoya quelques obusiers afin -d'incendier la ferme et le château. - -[En marge: Un moment les Français sont près d'emporter le château de -Goumont.] - -[En marge: Ils sont obligés de s'en tenir à la conquête du bois.] - -Pendant ce temps le combat ne s'était ralenti ni à gauche ni au -centre. La division Jérôme s'était acharnée contre le verger et les -bâtiments du château de Goumont, et avait perdu presque autant -d'hommes qu'elle en avait tué à l'ennemi. Elle avait fini par -traverser la haie épaisse qui se présentait au sortir du bois; puis, -ne pouvant forcer les murs crénelés du jardin, elle avait appuyé à -gauche pour s'emparer des bâtiments de ferme, tandis que la division -Foy la remplaçant dans le bois se fusillait avec les Anglais le long -du verger. Le colonel Cubières, commandant le 1er léger qui s'était -déjà signalé deux jours auparavant dans l'attaque du bois de Bossu, -avait tourné les bâtiments sous un feu épouvantable parti du plateau. -Apercevant par derrière une porte qui donnait dans la cour du château, -il avait résolu de l'enfoncer. Un vaillant homme, le sous-lieutenant -Legros, ancien sous-officier du génie, et surnommé par ses camarades -_l'enfonceur_, se saisissant d'une hache avait abattu la porte, et, à -la tête d'une poignée de braves gens, avait pénétré dans la cour. Déjà -le poste était à nous, et nous allions en rester les maîtres, lorsque -le lieutenant-colonel Macdonell accourant à la tête des gardes -anglaises, était parvenu à repousser nos soldats, à refermer la porte, -et à sauver ainsi le château de Goumont. Le brave Legros était resté -mort sur le terrain. Le colonel Cubières, blessé l'avant-veille aux -Quatre-Bras, atteint en ce moment de plusieurs coups de feu, renversé -sous son cheval, allait être égorgé, lorsque les Anglais, touchés de -sa bravoure et de son âge, l'avaient épargné, et l'avaient emporté -tout sanglant. Il avait donc fallu revenir à la lisière du bois sans -avoir conquis ce fatal amas de bâtiments. Pourtant la batterie -d'obusiers étant arrivée, on l'avait établie sur le bord du vallon, et -on avait fait pleuvoir sur la ferme et le château une grêle d'obus qui -bientôt y avaient mis le feu. Au milieu de cet incendie, les Anglais, -sans cesse renforcés, s'obstinaient à tenir dans une position qu'ils -regardaient comme de la plus grande importance pour la défense du -plateau. Déjà ce combat avait coûté trois mille hommes aux Français, -et deux mille aux Anglais, sans autre résultat pour nous que d'avoir -conquis le bois de Goumont. Les divisions Jérôme et Foy s'étaient -accumulées autour de ce bois, où elles trouvaient une sorte d'abri, et -la division Bachelu, réduite à trois mille hommes par l'affaire des -Quatre-Bras, s'en était rapprochée également pour se dérober aux coups -de l'artillerie britannique, en attendant qu'on employât plus -utilement son courage. L'espace entre le château de Goumont et la -chaussée de Bruxelles, où Ney attaquait la Haye-Sainte, était ainsi -demeuré presque inoccupé. - -[En marge: Attaque et prise de la Haye-Sainte.] - -À la Haye-Sainte Ney avait redoublé d'efforts pour enlever un poste -dont Napoléon voulait se servir pour tenter plus tard une attaque -décisive contre le centre des Anglais. La brigade Quiot était restée -dans le verger, et de là continuait à tirer sur les bâtiments de -ferme. Les divisions de d'Erlon s'étaient reformées sur le bord du -vallon, et Ney les avait rapprochées de lui, afin de les jeter sur le -plateau par la chaussée de Bruxelles, lorsque le moment serait venu. -Cet illustre maréchal n'avait certes pas besoin d'être stimulé, car sa -bravoure sans pareille semblait dans cette journée portée au delà des -forces ordinaires de l'humanité. Sachant que Napoléon voulait avoir la -Haye-Sainte à tout prix, il se saisit de deux bataillons de la -division Donzelot qui s'était ralliée la première, et marchant droit -sur la Haye-Sainte, il s'y précipita avec impétuosité. Entraînés par -lui les soldats enfoncèrent la porte de la ferme, y pénétrèrent sous -un feu épouvantable, et massacrèrent le bataillon léger de la légion -allemande qui la défendait. Sur près de cinq cents hommes, quarante -seulement avec cinq officiers réussirent à s'enfuir, poursuivis à -coups de sabre par nos cuirassiers, dont une brigade n'avait pas cessé -de prendre part à ce combat. - -[En marge: Combat de cavalerie en avant de la Haye-Sainte.] - -La légion allemande, placée le long du chemin d'Ohain, en voyant -revenir ces malheureux débris de l'un de ses bataillons, voulut se -porter à leur secours. Deux bataillons détachés par elle descendirent -jusqu'à la Haye-Sainte pour essayer de reprendre la ferme. Aussitôt -qu'il les vit, Ney lança sur eux la brigade des cuirassiers. Les deux -bataillons allemands se formèrent immédiatement en carré, mais nos -cuirassiers fondant sur eux avec impétuosité, rompirent l'un des deux, -le sabrèrent et prirent son drapeau. L'autre, ayant eu le temps de se -former, résista à deux charges consécutives, et allait être enfoncé à -son tour quand il fut dégagé par les gardes à cheval de Somerset. Nos -cuirassiers se replièrent, obligés de laisser échapper l'un des deux -bataillons, mais ayant eu la cruelle satisfaction d'égorger l'autre -presque en entier. - -[En marge: Ney, plein de confiance à la suite de ce combat, fait -demander des forces à Napoléon, et promet, si on les lui accorde, de -culbuter l'armée anglaise.] - -Ney, maître de la Haye-Sainte, se croyait en mesure de déboucher -victorieusement sur le plateau par la chaussée de Bruxelles, et il en -demandait les moyens, pensant que le moment était venu de livrer à -l'armée anglaise un assaut décisif. Ayant déjà rapproché les divisions -de d'Erlon de la Haye-Sainte, il les porta en avant, et parvint à -occuper sur sa droite la partie la plus voisine du chemin d'Ohain, que -les troupes de Kempt et de Pack, à moitié détruites, ne pouvaient plus -lui disputer. Il aurait voulu se joindre par sa gauche avec les -troupes de Reille, dont les trois divisions pelotonnées autour du bois -de Goumont, avaient laissé un vide entre ce bois et la Haye-Sainte. Il -fit plusieurs fois demander à Napoléon des forces pour remplir ce -vide, et le visage rayonnant d'une ardeur héroïque, il dit à diverses -reprises au général Drouot, que si on mettait quelques troupes à sa -disposition, il allait remporter un triomphe éclatant et en finir avec -l'armée britannique. - -[En marge: Pendant ce temps, Lobau avait repoussé les premiers efforts -des Prussiens.] - -[En marge: Napoléon, malgré les instances de Ney, ne veut pas encore -ordonner l'effort décisif contre les Anglais, mais lui accorde les -cuirassiers de Milhaud pour relier le corps de d'Erlon à celui de -Reille.] - -Il était quatre heures et demie, et en ce moment sur notre extrême -droite repliée en potence, l'attaque de Bulow était fortement -prononcée. Les troupes prussiennes sortant des fonds boisés entre le -ruisseau de Smohain et celui de Lasne, avaient gravi la pente du -terrain, la division de Losthin à leur droite, celle de Hiller à leur -gauche. Le brave Lobau, les attendant avec un sang-froid -imperturbable, les avait d'abord criblées de ses boulets, sans -parvenir toutefois à les arrêter. Elles avaient en effet riposté de -leur mieux, et leurs projectiles tombant derrière nous, au milieu de -nos parcs et de nos bagages, répandaient déjà un certain trouble sur -la chaussée de Charleroy. Lobau voyant bien avec son coup d'oeil -exercé qu'elles n'étaient pas soutenues, avait saisi l'à-propos, et -détaché sa première ligne qui les abordant à la baïonnette les avait -refoulées vers les fonds boisés d'où elles étaient sorties. Pourtant -ce succès dû à la vigueur, à la présence d'esprit du chef du 6e corps, -n'était que du temps gagné, car on commençait à découvrir de nouvelles -colonnes prussiennes qui venaient soutenir les premières, et -quelques-unes même qui, faisant un détour plus grand sur notre flanc -droit, s'apprêtaient à nous envelopper. Napoléon, qui avait à sa -disposition les vingt-quatre bataillons de la garde, ne craignait -guère une semblable entreprise, mais il voulut y parer tout de suite, -et en avoir raison avant de frapper sur l'armée anglaise le coup par -lequel il se flattait de terminer la bataille. Il ordonna donc au -général Duhesme de se porter à la droite du 6e corps avec les huit -bataillons de jeune garde qu'il commandait, et lui donna vingt-quatre -bouches à feu pour cribler les Prussiens de mitraille. - -Napoléon resta au centre avec quinze bataillons de la moyenne et -vieille garde[22], comptant avec ces quinze bataillons, avec la -cavalerie de la garde et toute la réserve de grosse cavalerie, fondre -sur les Anglais comme la foudre, lorsqu'il aurait vu le terme de -l'attaque des Prussiens. D'ailleurs Grouchy, après s'être tant fait -attendre, pouvait enfin paraître. Il était près de cinq heures, et en -ne précipitant rien, en tenant ferme, on lui donnerait le temps -d'arriver, et de contribuer à un triomphe qui ne pouvait manquer -d'être éclatant, s'il prenait les Prussiens à revers, tandis qu'on les -combattrait en tête. Napoléon d'après ces vues, fit dire à Ney qu'il -lui était impossible de lui donner de l'infanterie, mais qu'il lui -envoyait provisoirement les cuirassiers de Milhaud pour remplir -l'intervalle entre la Haye-Sainte et le bois de Goumont, et lui -recommanda en outre d'attendre ses ordres pour l'attaque qui devait -décider du sort de la journée[23]. - -[Note 22: Deux de ces bataillons avaient été convertis en un après la -bataille de Ligny.] - -[Note 23: Le lecteur trouvera plus loin, à la page 231, la discussion -de cette assertion de Napoléon.] - -[En marge: Mouvement des cuirassiers de Milhaud, traversant le champ -de bataille de droite à gauche.] - -[En marge: Ils entraînent à leur suite la cavalerie légère de la -garde.] - -D'après la volonté de Napoléon les cuirassiers de Milhaud qui étaient -derrière d'Erlon, s'ébranlèrent au trot, parcoururent le champ de -bataille de droite à gauche, traversèrent la chaussée de Bruxelles, et -allèrent se placer derrière leur première brigade, que Ney avait déjà -plusieurs fois employée contre l'ennemi. Ils prirent position entre la -Haye-Sainte et le bois de Goumont, pour remplir l'espace laissé vacant -par les divisions de Reille, qui s'étaient, avons-nous dit, accumulées -autour du bois. Le mouvement de ces formidables cavaliers, comprenant -huit régiments et quatre brigades, causa une vive sensation. Tout le -monde crut qu'ils allaient charger et que dès lors le moment suprême -approchait. On les salua du cri de _Vive l'Empereur!_ auquel ils -répondirent par les mêmes acclamations. Le général Milhaud en passant -devant Lefebvre-Desnoëttes, qui commandait la cavalerie légère de la -garde, lui dit en lui serrant la main: _Je vais attaquer, -soutiens-moi._--Lefebvre-Desnoëttes, dont l'ardeur n'avait pas besoin -de nouveaux stimulants, crut que c'était par ordre de l'Empereur qu'on -lui disait de soutenir les cuirassiers, et, suivant leur mouvement, il -vint prendre rang derrière eux. On avait eu à déplorer à Wagram, à -Fuentes-d'Oñoro, l'institution des commandants en chef de la garde -impériale, qui l'avait paralysée si mal à propos dans ces journées -fameuses, on eut ici à déplorer la défaillance de l'institution (due à -la maladie de Mortier), car il n'y avait personne pour arrêter des -entraînements intempestifs, et, par surcroît de malheur, Napoléon -obligé de quitter la position qu'il occupait au centre, s'était porté -à droite pour diriger le combat contre les Prussiens, de manière que -ceux-ci nous enlevaient à la fois nos réserves et la personne même de -Napoléon. - -[En marge: Ney, en se voyant à la tête d'une si belle cavalerie, -s'élance sur le plateau de Mont-Saint-Jean.] - -Lorsque Ney vit tant de belle cavalerie à sa disposition, il redoubla -de confiance et d'audace, et il en devint d'autant plus impatient de -justifier ce qu'il avait dit à Drouot, que, si on le laissait faire, -il en finirait à lui seul avec l'armée anglaise. En ce moment, le duc -de Wellington avait apporté quelques changements à son ordre de -bataille, provoqués par les changements survenus dans le nôtre. La -division Alten, placée à son centre et à sa droite, avait cruellement -souffert. Il l'avait renforcée en faisant avancer le corps de -Brunswick, ainsi que les brigades Mitchell et Lambert. Il avait -prescrit au général Chassé, établi d'abord à Braine-l'Alleud, de venir -appuyer l'extrémité de son aile droite. Il avait rapproché aussi la -division Clinton, laissée jusque-là sur les derrières de l'armée -britannique, et avait rappelé de sa gauche, qui lui semblait hors de -danger depuis la tentative infructueuse de d'Erlon et l'apparition des -Prussiens, la brigade hanovrienne Vincke. Déjà fort maltraité par -notre artillerie, exposé à l'être davantage depuis que nous avions -occupé la Haye-Sainte, il avait eu soin en concentrant ses troupes -vers sa droite, de les ramener un peu en arrière, et se tenant à -cheval au milieu d'elles, il les préparait à un rude assaut, facile à -pressentir en voyant briller les casques de nos cuirassiers et les -lances de la cavalerie légère de la garde. - -L'artillerie des Anglais était restée seule sur le bord du plateau, -par suite du mouvement rétrograde que leur infanterie avait opéré, et -par suite aussi d'une tactique qui leur était habituelle. Ils avaient -en effet la coutume, lorsque leur artillerie était menacée par des -troupes à cheval, de retirer dans les carrés les canonniers et les -attelages, de laisser sans défense les canons que l'ennemi ne pouvait -emmener sans chevaux, et, quand l'orage était passé, de revenir pour -s'en servir de nouveau contre la cavalerie en retraite. Soixante -pièces de canon étaient donc en avant de la ligne anglaise, peu -appuyées, et offrant à un ennemi audacieux un objet de vive tentation. - -[En marge: Il enlève d'abord l'artillerie anglaise.] - -[En marge: Il se précipite sur l'infanterie et renverse plusieurs -carrés.] - -[En marge: Ney, après les cuirassiers, lance la cavalerie légère de la -garde.] - -Tout bouillant encore du combat de la Haye-Sainte, confiant dans les -cinq mille cavaliers qui venaient de lui arriver, et qui formaient -quatre belles lignes de cavalerie, Ney n'était pas homme à se tenir -tranquille sous les décharges de l'artillerie anglaise. S'étant aperçu -que cette artillerie était sans appui, et que l'infanterie anglaise -elle-même avait exécuté un mouvement rétrograde, il résolut d'enlever -la rangée de canons qu'il avait devant lui, et se mettant à la tête de -la division Delort composée de quatre régiments de cuirassiers, -ordonnant à la division Wathier de le soutenir, il partit au trot -malgré le mauvais état du sol. Ne pouvant déboucher par la chaussée de -Bruxelles qui était obstruée, gêné par l'encaissement du chemin -d'Ohain, très-profond en cet endroit, il prit un peu à gauche, -franchit le bord du plateau avec ses quatre régiments, et fondit comme -l'éclair sur l'artillerie qui était peu défendue. Après avoir dépassé -la ligne des canons, voyant l'infanterie de la division Alten qui -semblait rétrograder, il jeta sur elle ses cuirassiers. Ces braves -cavaliers, malgré la grêle de balles qui pleuvait sur eux, tombèrent à -bride abattue sur les carrés de la division Alten, et en renversèrent -plusieurs qu'ils se mirent à sabrer avec fureur. Cependant -quelques-uns de ces carrés, enfoncés d'abord par le poids des hommes -et des chevaux, mais se refermant en toute hâte sur nos cavaliers -démontés, eurent bientôt réparé leurs brèches. D'autres, restés -intacts, continuèrent à faire un feu meurtrier. Ney, en voyant cette -résistance, lance sa seconde division, celle de Wathier, et sous cet -effort violent de quatre nouveaux régiments de cuirassiers, la -division Alten est culbutée sur la seconde ligne de l'infanterie -anglaise. Plusieurs bataillons des légions allemande et hanovrienne -sont enfoncés, foulés aux pieds, sabrés, privés de leurs drapeaux. Nos -cuirassiers, qui étaient les plus vieux soldats de l'armée, -assouvissent leur rage en tuant des Anglais sans miséricorde. - -[En marge: La cavalerie anglaise détruite.] - -Inébranlable au plus fort de cette tempête, le duc de Wellington fait -passer à travers les intervalles de son infanterie la brigade des -gardes à cheval de Somerset, les carabiniers hollandais de Trip, et -les dragons de Dornberg. Ces escadrons anglais et allemands, profitant -du désordre inévitable de nos cavaliers, ont d'abord sur eux -l'avantage, et parviennent à les repousser. Mais Ney, courant à -Lefebvre-Desnoëttes, lui fait signe d'arriver, et le jette sur la -cavalerie anglaise et allemande du duc de Wellington. Nos braves -lanciers se précipitent sur les gardes à cheval, et, se servant avec -adresse de leurs lances, les culbutent à leur tour. Ayant eu le temps -de se reformer pendant cette charge, nos cuirassiers reviennent, et -joints à nos chasseurs, à nos lanciers, fondent de nouveau sur la -cavalerie anglaise. On se mêle, et mille duels, le sabre ou la lance à -la main, s'engagent entre les cavaliers des deux nations. Bientôt les -nôtres l'emportent, et une partie de la cavalerie anglaise reste sur -le carreau. Ses débris se réfugient derrière les carrés de -l'infanterie anglaise, et nos cavaliers se voient arrêtés encore une -fois, avec grand dommage pour la cavalerie légère de la garde, qui -n'étant pas revêtue de cuirasses, perd par le feu beaucoup d'hommes -et de chevaux. - -[En marge: Prodiges de Ney.] - -[En marge: Il demande les cuirassiers de Valmy.] - -Ney, au milieu de cet effroyable débordement de fureurs humaines, a -déjà eu deux chevaux tués sous lui. Son habit, son chapeau sont -criblés de balles; mais toujours invulnérable, le brave des braves a -juré d'enfoncer l'armée anglaise. Il s'en flatte à l'aspect de ce -qu'il a déjà fait, et en voyant immobiles sur le revers du plateau, -trois mille cuirassiers et deux mille grenadiers à cheval de la garde, -qui n'ont pas encore donné. Il demande qu'on les lui confie pour -achever la victoire. Il rallie ceux qui viennent de combattre, les -range au bord du plateau pour leur laisser le temps de respirer, et -galope vers les autres pour les amener au combat. - -Toute l'armée avait aperçu de loin cette mêlée formidable, et au -mouvement des casques, des lances, qui allaient, venaient sans -abandonner la position, avait bien auguré du résultat. L'instinct du -dernier soldat était qu'il fallait continuer une telle oeuvre une fois -commencée, et les soldats avaient raison, car si c'était une faute de -l'avoir entreprise, c'eût été une plus grande faute de l'interrompre. - -[En marge: Napoléon, en désapprouvant cette attaque anticipée, accorde -les cuirassiers de Valmy.] - -Napoléon, dont l'attention avait été rappelée de ce côté par cet -affreux tumulte de cavalerie, avait aperçu l'oeuvre tentée par -l'impatience de Ney. Tout autour de lui on y avait applaudi. Mais ce -capitaine consommé, qui avait déjà livré en personne plus de cinquante -batailles rangées, s'était écrié: _C'est trop tôt d'une heure...--Cet -homme_, avait ajouté le maréchal Soult en parlant de Ney, _est -toujours le même! il va tout compromettre comme à Iéna, comme à -Eylau!..._--Napoléon néanmoins pensa qu'il fallait soutenir ce qui -était fait, et il envoya l'ordre à Kellermann d'appuyer les -cuirassiers de Milhaud.--Les trois mille cuirassiers de Kellermann -avaient derrière eux la grosse cavalerie de la garde, forte de deux -mille grenadiers à cheval et dragons, et les uns comme les autres -brûlant d'impatience d'en venir aux mains, car la cavalerie était au -moins aussi ardente que l'infanterie dans cette funeste journée. - -[En marge: Nouvelle charge des cuirassiers.] - -[En marge: Les deux premières lignes de l'infanterie anglaise sont -renversées.] - -Kellermann, qui venait d'éprouver aux Quatre-Bras ce qu'il appelait la -folle ardeur de Ney, blâmait l'emploi désespéré qu'on faisait en ce -moment de la cavalerie. Se défiant du résultat, il retint une de ses -brigades, celle des carabiniers, pour s'en servir comme dernière -ressource, et livra le reste au maréchal Ney avec un profond chagrin. -Celui-ci, accouru à la rencontre des cuirassiers de Kellermann, les -enflamme par sa présence et ses gestes, et gravit avec eux le plateau, -au bord duquel la cavalerie précédemment engagée reprenait haleine. Le -duc de Wellington attendait de sang-froid ce nouvel assaut. Derrière -la division Alten, presque détruite, il avait rangé le corps de -Brunswick, les gardes de Maitland, la division Mitchell, et en -troisième ligne, les divisions Chassé et Clinton. Abattre ces trois -murailles était bien difficile, car on pouvait en renverser une, même -deux, mais il n'était guère à espérer qu'on vînt à bout de la -troisième. Néanmoins l'audacieux Ney débouche sur le plateau avec ses -escadrons couverts de fer, et à son signal ces braves cavaliers -partent au galop en agitant leurs sabres, en criant _Vive -l'Empereur!_ Jamais, ont dit les témoins de cette scène -épouvantable[24], on ne vit rien de pareil dans les annales de la -guerre. Ces vingt escadrons, officiers et généraux en tête, se -précipitent de toute la force de leurs chevaux, et malgré une pluie de -feux, abordent, rompent la première ligne anglaise. L'infortunée -division Alten, déjà si maltraitée, est culbutée cette fois, et le 69e -anglais est haché en entier. Les débris de cette division se réfugient -en désordre sur la chaussée de Bruxelles. Ney, ralliant ses escadrons, -les lance sur la seconde ligne. Ils l'abordent avec la même ardeur, -mais ils trouvent ici une résistance invincible. Plusieurs carrés sont -rompus, toutefois le plus grand nombre se maintient, et quelques-uns -de nos cavaliers perçant jusqu'à la troisième ligne, expirent devant -ses baïonnettes, ou se dérobent au galop pour se reformer en arrière, -et renouveler la charge. Le duc de Wellington se décide alors à -sacrifier les restes de sa cavalerie. Il la jette dans cette mêlée où -bientôt elle succombe, car si l'infanterie anglaise peut arrêter nos -cuirassiers par ses baïonnettes, aucune cavalerie ne peut supporter -leur formidable choc. Dans cette extrémité il veut faire emploi de -mille hussards de Cumberland qui sont encore intacts. Mais à la vue de -cette arène sanglante ces hussards se replient en désordre, entraînant -sur la route de Bruxelles les équipages, les blessés, les fuyards, qui -déjà s'y précipitent en foule. - -[Note 24: Notamment le général Foy, dans son Journal militaire. Il -dit, comme témoin oculaire, que jamais dans sa longue carrière -militaire il n'avait assisté à un tel spectacle.] - -[En marge: La grosse cavalerie de la garde, participant à l'élan -général, charge sans avoir reçu d'ordre.] - -[En marge: Combat de cavalerie sans exemple.] - -[En marge: Ney fait demander de l'infanterie à Napoléon pour achever -la victoire commencée.] - -Ney, malgré la résistance qu'il rencontre, ne désespère pas d'en -finir le sabre au poing avec l'armée anglaise. Un nouveau renfort -imprévu lui arrive. Tandis qu'il livre ce combat de géants, la grosse -cavalerie de la garde accourt sans qu'on sache pourquoi. Elle était -demeurée un peu en arrière dans un pli du terrain, lorsque quelques -officiers s'étant portés en avant pour assister au combat prodigieux -de Ney, avaient cru à son triomphe, et avaient crié victoire en -agitant leurs sabres. À ce cri d'autres officiers s'étaient avancés, -et les escadrons les plus voisins, se figurant qu'on leur donnait le -signal de la charge, s'étaient ébranlés au trot. La masse avait suivi, -et par un entraînement involontaire les deux mille dragons et -grenadiers à cheval avaient gravi le plateau, au milieu d'une terre -boueuse et détrempée. Pendant ce temps, Bertrand envoyé par Napoléon -pour les retenir, avait couru en vain après eux sans pouvoir les -rejoindre. Ney s'empare de ce renfort inattendu, et le jette sur la -muraille d'airain qu'il veut abattre. La grosse cavalerie de la garde -fait à son tour des prodiges, enfonce des carrés, mais, faute de -cuirasses, perd un grand nombre d'hommes sous les coups de la -mousqueterie. Ney, que rien ne saurait décourager, lance de nouveau -les cuirassiers de Milhaud, qui venaient de se reposer quelques -instants, et opère ainsi une sorte de charge continue, au moyen de nos -escadrons qui après avoir chargé, vont au galop se reformer en arrière -pour charger encore. Quelques-uns même tournent le bois de Goumont, -pour venir se remettre en rang et recommencer le combat. Au milieu de -cet acharnement, Ney apercevant la brigade des carabiniers que -Kellermann avait tenue en réserve, court à elle, lui demande ce -qu'elle fait, et malgré Kellermann s'en saisit, et la conduit à -l'ennemi. Elle ouvre de nouvelles brèches dans la seconde ligne de -l'infanterie britannique, renverse plusieurs carrés, les sabre sous le -feu de la troisième ligne, mais ruine aux trois quarts le second mur -sans atteindre ni entamer le troisième. Ney s'obstine, et ramène -jusqu'à onze fois ses dix mille cavaliers au combat, tuant toujours, -sans pouvoir venir à bout de la constance d'une infanterie qui, -renversée un moment, se relève, se reforme, et tire encore. Ney tout -écumant, ayant perdu son quatrième cheval, sans chapeau, son habit -percé de balles, ayant une quantité de contusions et heureusement pas -une blessure pénétrante, dit au colonel Heymès que si on lui donne -l'infanterie de la garde, il achèvera cette infanterie anglaise -épuisée et arrivée au dernier terme des forces humaines. Il lui -ordonne d'aller la demander à Napoléon. - -[En marge: Héroïsme de Ney.] - -[En marge: Fermeté inébranlable du duc de Wellington.] - -Dans cette espérance, voyant bien que ce n'est pas avec les troupes à -cheval qu'il terminera le combat, et qu'il faut de l'infanterie pour -en finir avec la baïonnette, il rallie ses cavaliers sur le bord du -plateau, et les y maintient par sa ferme contenance. Il parcourt leurs -rangs, les exhorte, leur dit qu'il faut rester là malgré le feu de -l'artillerie, et que bientôt, si on a le courage de conserver le -plateau, on sera débarrassé pour jamais de l'armée anglaise.--C'est -ici, mes amis, leur dit-il, que va se décider le sort de notre pays, -c'est ici qu'il faut vaincre pour assurer notre -indépendance.--Quittant un moment la cavalerie, et courant à droite -auprès de d'Erlon dont l'infanterie avait réussi à s'emparer du chemin -d'Ohain, et continuait à faire le coup de fusil avec les bataillons -presque détruits de Pack et de Kempt, _Tiens bien, mon ami_, lui -dit-il, _car toi et moi, si nous ne mourons pas ici sous les balles -des Anglais, il ne nous reste qu'à tomber misérablement sous les -balles des émigrés_!--Triste et douloureuse prophétie! Ce héros sans -pareil, allant ainsi de ses fantassins à ses cavaliers, les maintient -sous le feu, et y demeure lui-même, miracle vivant d'invulnérabilité, -car il semble que les balles de l'ennemi ne puissent l'atteindre. -Quatre mille de ses cavaliers jonchent le sol, mais en revanche dix -mille Anglais, fantassins ou cavaliers, ont payé de leur vie leur -opiniâtre résistance. Presque tous les généraux anglais sont frappés -plus ou moins gravement. Une multitude de fuyards, sous prétexte -d'emporter les blessés, ont couru avec les valets, les cantiniers, les -conducteurs de bagages, sur la route de Bruxelles, criant que tout est -fini, que la bataille est perdue. Au contraire les soldats qui n'ont -pas quitté le rang, se tiennent immobiles à leur place. Le duc de -Wellington montant sa fermeté au niveau de l'héroïsme de Ney, leur dit -que les Prussiens approchent, que dans peu d'instants ils vont -paraître, qu'en tout cas il faut mourir en les attendant. Il regarde -sa montre, invoque la nuit ou Blucher comme son salut! Mais il lui -reste trente-six mille hommes sur ce plateau contre lequel Ney -s'acharne, et il ne désespère pas encore. Ney ne désespère pas plus -que lui, et ces deux grands coeurs balancent les destinées des deux -nations! Un étrange phénomène de lassitude se produit alors. Pendant -près d'une heure les combattants épuisés cessent de s'attaquer. Les -Anglais tirent à peine quelques coups de canon avec les débris de leur -artillerie, et de leur côté nos cavaliers ayant derrière eux soixante -pièces conquises et six drapeaux, demeurent inébranlables, ayant des -milliers de cadavres sous leurs pieds. - -[En marge: Impossibilité où se trouve Napoléon d'appuyer l'attaque de -la cavalerie avant d'avoir repoussé les Prussiens.] - -[En marge: Ordre à Ney de se maintenir tant qu'il pourra sur le -plateau de Mont-Saint-Jean, en attendant qu'on puisse le secourir.] - -Pendant ce combat sans exemple, digne et terrible fin de ce siècle -sanglant, le colonel Heymès était accouru auprès de Napoléon pour lui -demander de l'infanterie au nom de son maréchal.--De l'infanterie! -répondit Napoléon avec une irritation qu'il ne pouvait plus contenir, -où veut-il que j'en prenne? veut-il que j'en fasse faire?... Voyez ce -que j'ai sur les bras, et voyez ce qui me reste....--En effet la -situation vers la droite était devenue des plus graves. Au corps de -Bulow, fort de trente mille hommes, que Napoléon essayait d'arrêter -avec les dix mille soldats de Lobau, venaient se joindre d'épaisses -colonnes qu'on apercevait dans les fonds boisés d'où sortait l'armée -prussienne. Il était évident qu'on allait avoir affaire à toutes les -forces de Blucher, c'est-à-dire à 80 mille hommes, auxquels on -n'aurait à opposer que l'infanterie de la garde, c'est-à-dire 13 mille -combattants, car la cavalerie de cette garde et toute la réserve, -dragons, cuirassiers, venaient d'être employés et usés par le maréchal -Ney dans une tentative prématurée[25]! Quant à l'arrivée de Grouchy, -Napoléon avait cessé de l'espérer, car on n'avait aucune nouvelle de -ce commandant de notre aile droite, et en promenant sur tout l'horizon -l'oeil le plus exercé, l'oreille la plus fine, il était impossible de -saisir une ombre, un bruit qui accusât sa présence, même son -voisinage. L'infanterie de la garde qu'on demandait à Napoléon était -donc sa seule ressource contre une effroyable catastrophe. Sans doute -s'il avait pu voir de ses propres yeux ce que Ney lui mandait de -l'état de l'armée britannique, si le péril ne s'étant pas aggravé à -droite il avait pu contenir Bulow avec Lobau seul, il aurait dû se -jeter avec l'infanterie de la garde sur les Anglais, achever de les -écraser, et revenir ensuite sur les Prussiens pour leur opposer des -débris il est vrai, mais des débris victorieux! Il serait sorti de -cette mêlée comme un vaillant homme, qui ayant deux ennemis à -combattre, parvient à triompher de l'un et de l'autre, en tombant à -demi mort sur le cadavre du dernier. Mais il doutait du jugement de -Ney, il ne lui pardonnait pas sa précipitation, et il voyait l'armée -prussienne sortir tout entière de cet abîme béant qui vomissait sans -cesse de nouveaux ennemis. Il voulut donc arrêter les Prussiens par un -engagement à fond avec eux, avant d'aller essayer de gagner au centre -une bataille douteuse, tandis qu'à sa droite il en laisserait une qui -serait probablement perdue et mortelle. Toutefois après un moment -d'irritation, reprenant son empire sur lui-même, il envoya à Ney une -réponse moins dure et moins désolante que celle qu'il avait d'abord -faite au colonel Heymès. Il chargea ce dernier de dire au maréchal que -si la situation était difficile sur le plateau de Mont-Saint-Jean, -elle ne l'était pas moins sur les bords du ruisseau de Lasne; qu'il -avait sur les bras la totalité de l'armée prussienne, que lorsqu'il -serait parvenu à la repousser, ou du moins à la contenir, il irait -avec la garde achever, par un effort désespéré, la victoire à demi -remportée sur les Anglais; que jusque-là il fallait rester à tout prix -sur ce plateau, puisque Ney s'était tant pressé d'y monter, et que -pourvu qu'il s'y maintînt une heure, il serait prochainement et -vigoureusement secouru. - -[Note 25: Les assertions de Napoléon sur ce sujet ont été contestées; -on est allé même jusqu'à prétendre qu'il avait ordonné le mouvement de -cavalerie exécuté par Ney d'une manière si prématurée. Je répéterai -d'abord que si toute assertion venue de Sainte-Hélène n'est pas -nécessairement vraie, elle n'est pas non plus nécessairement fausse. -Napoléon a dit dans la Relation qui porte le nom du général Gourgaud, -et redit dans celle qui porte son nom, qu'il recommanda à Ney de -s'établir à la Haye-Sainte, et d'y attendre de nouveaux ordres, qu'il -regretta vivement la charge de cavalerie de Ney, mais qu'une fois -entreprise il se décida à la soutenir. Cette assertion est si -vraisemblable, que, pour moi, je suis disposé à y croire. Il y a -d'ailleurs de son exactitude des preuves qui me paraissent -convaincantes. Premièrement Napoléon était si préoccupé de l'attaque -des Prussiens qu'il suspendit toute autre action que celle qui était -dirigée contre eux, et que par exemple il ne voulut pas détourner un -seul bataillon de la garde avant d'avoir contenu Bulow. Comment donc -admettre que, ne voulant pas détourner de sa droite une portion -quelconque de son infanterie de réserve, il consentît à lancer sa -grosse cavalerie sans aucun appui d'infanterie? Comment admettre qu'un -général aussi expérimenté commit la faute de lancer sa cavalerie, -quand il ne pouvait détacher encore aucune partie de son infanterie -pour la soutenir? C'est vraiment trop entreprendre que de vouloir lui -faire ordonner ce que le plus incapable des généraux n'aurait pas osé -prescrire. On répondra peut-être que cependant Ney le fit. Mais -d'abord Ney n'était pas Napoléon. Ney était sur le terrain, entraîné, -hors de lui; il ne commandait pas en chef; il ne savait pas ce que -savait Napoléon, c'est que pour le moment il n'y avait pas un seul -secours d'infanterie à espérer. La faute concevable de la part de Ney -ne l'aurait donc pas été de Napoléon. Restent en outre les témoignages -qui sont concluants. - -Le défenseur le plus absolu de Ney, le colonel Heymès, témoin -oculaire, parlant de cette fameuse charge de cavalerie, n'a pas osé -dire qu'elle avait été ordonnée par Napoléon. Certes, si cette excuse -eût existé, il l'eût donnée. Il se borne à dire que Ney avait voulu -prendre possession du terrain et de l'artillerie qui semblaient -abandonnés par le duc de Wellington dans son mouvement rétrograde. De -ce qu'une excuse si radicale n'est pas invoquée par ceux mêmes qui ont -défiguré les faits pour justifier le maréchal Ney, il résulte -évidemment qu'elle n'existe pas. Enfin, il y a une autre preuve, à mon -avis tout aussi décisive. Napoléon, écrivant à Laon le Bulletin -développé de la bataille à la face de Ney qui pouvait démentir ses -assertions, et qui ne manqua pas en effet d'attaquer ce bulletin à la -Chambre des pairs deux jours après, n'a pas hésité à dire que la -cavalerie _cédant à une ardeur irréfléchie_, avait chargé sans son -ordre. Je tiens de témoins oculaires dignes de foi, qu'à Laon -rédigeant le Bulletin il dit ces mots: Je pourrais mettre sur le -compte de Ney la principale faute de la journée, je ne le ferai -pas.--C'est pourquoi, sans nommer Ney, il attribua à l'_ardeur de la -cavalerie_ (et c'était vrai) la faute commise de dépenser toutes nos -forces en troupes à cheval avant le moment opportun. Certes, il -n'aurait pas, devant Drouot, devant tant de témoins oculaires, avancé -une telle chose, s'il eût ordonné lui-même la charge dont il s'agit. -Enfin Ney, deux jours après, faisant à la Chambre des pairs une sortie -violente contre la direction générale des opérations, c'est-à-dire -contre Napoléon, n'osa pas avancer pour son excuse qu'on lui avait -prescrit cet emploi intempestif de la cavalerie, ce qui eût fait -tomber un reproche qui en ce moment était dans toutes les bouches. Or, -la scène racontée dans la relation Gourgaud, page 97, et dans laquelle -le maréchal Soult dit: _Cet homme va tout compromettre comme à Iéna_, -avait acquis dans l'armée une véritable notoriété, et j'ai entendu des -témoins oculaires la raconter plus d'une fois. - -Ainsi pour moi, les preuves irréfragables consistent en ce que -Napoléon, suspendant l'action à cause des Prussiens, ne pouvait pas en -ce moment ordonner une charge générale de toute sa cavalerie; que Ney -étant là pour le démentir, il ne craignit pas d'écrire dans le -Bulletin de la bataille, que cette charge fut due à une _ardeur -irréfléchie_, et que Ney, deux jours après, récriminant violemment -contre lui, ne fit pas valoir l'excuse si simple, si complète, que -cette _ardeur irréfléchie_ était le fait de Napoléon, qui l'avait -autorisée par son ordre. Je considère donc comme certain que Ney fut -entraîné, et qu'une fois le mouvement commencé, Napoléon se résigna à -le soutenir, parce qu'en effet il ne pouvait pas agir autrement. C'est -le second ordre, devenu inévitable, qu'on a confondu avec le premier. -Je ne suis point ici apologiste, mais historien, cherchant la vérité, -rien de plus, rien de moins.] - -[En marge: Arrivée de Blucher sur les lieux; il ordonne à Bulow -d'enlever à tout prix le poste auquel s'appuyait la droite de l'armée -française.] - -En effet, pendant que le colonel Heymès allait porter à Ney cette -réponse si différente de celle que le maréchal attendait, le combat -avec les Prussiens était devenu aussi terrible qu'avec les Anglais. -Blucher rendu de sa personne sur les lieux, c'est-à-dire sur les -hauteurs qui bordent le ruisseau de Lasne, voyait distinctement ce qui -se passait sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et bien qu'il ne fût pas -fâché de laisser les Anglais dans les angoisses, de les punir ainsi du -secours, tardif selon lui, qu'il en avait reçu à Ligny, il ne voulait -pas compromettre la cause commune par de mesquins ressentiments. En -apercevant de loin les assauts formidables de nos cuirassiers, il -avait ordonné à Bulow d'enfoncer la droite des Français, il avait -prescrit à Pirch qui amenait quinze mille hommes, de seconder Bulow de -tous ses moyens, à Ziethen qui en amenait à peu près autant, d'aller -soutenir la gauche des Anglais par le chemin d'Ohain, et aux uns comme -aux autres, de hâter le pas, et de se comporter de manière à terminer -la guerre dans cette journée mémorable. - -[En marge: Héroïque résistance du comte de Lobau.] - -[En marge: Bulow essaye de tourner les Français en pénétrant dans le -village de Planchenois.] - -[En marge: Belle défense de Planchenois par la jeune garde.] - -L'ardeur de Blucher avait pénétré toutes les âmes, et les Prussiens -excités par le patriotisme et par la haine, faisaient des efforts -inouïs pour s'établir sur cette espèce de promontoire qui s'avance -entre le ruisseau de Smohain et le ruisseau de Lasne. Tandis que la -division de Losthin tâchait d'emporter le château de Frichermont, et -celle de Hiller la ferme de Hanotelet, elles avaient laissé entre -elles un intervalle que Bulow avait rempli avec la cavalerie du prince -Guillaume. Le brave comte de Lobau à cheval au milieu de ses soldats, -dont il dominait les rangs de sa haute stature, montrait un -imperturbable sang-froid, se retirait lentement comme sur un champ de -manoeuvre, tantôt lançant la cavalerie de Subervic et de Domon sur les -escadrons du prince Guillaume, tantôt arrêtant par des charges à la -baïonnette, l'infanterie de Losthin à sa gauche, celle de Hiller à sa -droite. Il était six heures, et sur 7,500 baïonnettes il en avait -perdu environ 2,500, ce qui le réduisait à cinq mille fantassins en -présence de trente mille hommes. Son danger le plus grand était d'être -débordé par sa droite, les Prussiens faisant d'immenses efforts pour -nous tourner. En effet, en remontant le ruisseau de Lasne jusqu'à sa -naissance, on arrivait au village de Planchenois (voir la carte nº -66), situé en arrière de la Belle-Alliance, c'est-à-dire sur notre -droite et nos derrières. Si donc l'ennemi en suivant le ravin, -pénétrait dans ce village bâti au fond même du ravin, nous étions -tournés définitivement, et la chaussée de Charleroy, notre seule ligne -de retraite, était perdue. Aussi Bulow faisant appuyer la division -Hiller par la division Ryssel, les avait-il poussées dans le ravin de -Lasne jusqu'à Planchenois, tandis que vers Frichermont il faisait -appuyer la division Losthin par la division Haaken. C'est en vue de ce -grave danger que Napoléon, qui s'était personnellement transporté vers -cet endroit, avait envoyé au comte de Lobau tous les secours dont il -avait pu disposer. À gauche il avait détaché la division Durutte du -corps de d'Erlon, et l'avait portée vers les fermes de la Haye et de -Papelotte (voir la carte nº 66), pour établir un pivot solide au -sommet de l'angle formé par notre ligne de bataille. À droite, il -avait envoyé à Planchenois le général Duhesme avec la jeune garde, et -24 bouches à feu de la réserve, pour y défendre un poste qu'on pouvait -appeler justement les Thermopyles de la France. En ce moment le -général Duhesme, officier consommé, disposant de huit bataillons de -jeune garde, forts d'à peu près quatre mille hommes, avait rempli de -défenseurs les deux côtés du ravin à l'extrémité duquel était -construit le village de Planchenois. Tandis qu'il faisait pleuvoir les -boulets et la mitraille sur les Prussiens, ses jeunes fantassins, les -uns établis dans les arbres et les buissons, les autres logés dans les -maisons du village, se défendaient par un feu meurtrier de -mousqueterie, et ne paraissaient pas près de se laisser arracher leur -position, quoique assaillis par plus de vingt mille hommes. - -[En marge: Malgré la bravoure de la jeune garde, les Prussiens -emportent Planchenois.] - -[En marge: Reprise de Planchenois par la vieille garde.] - -[En marge: Horrible déroute des Prussiens.] - -Vers six heures et demie, Blucher ayant donné l'ordre d'enlever -Planchenois, Hiller forme six bataillons en colonne, et après avoir -criblé le village de boulets et d'obus, essaye d'y pénétrer baïonnette -baissée. Nos soldats postés aux fenêtres des maisons font d'abord un -feu terrible, puis Duhesme lançant lui-même un de ses bataillons, -refoule les Prussiens à la baïonnette, et les rejette dans le ravin, -où notre artillerie les couvre de mitraille. Ils se replient en -désordre, horriblement maltraités à la suite de cette inutile -tentative. Blucher alors réitère à ses lieutenants l'ordre absolu -d'enlever Planchenois, et Hiller, sous les yeux mêmes de son chef, -rallie ses bataillons après les avoir laissés respirer un instant, -leur en adjoint huit autres, et avec quatorze revient à la charge, -bien résolu d'emporter cette fois le poste si violemment disputé. Ces -quatorze bataillons s'enfoncent dans le ravin bordé de chaque côté par -nos soldats, et s'avancent au milieu d'un véritable gouffre de feux. -Quoique tombant par centaines, ils serrent leurs rangs en marchant sur -les cadavres de leurs compagnons, se poussent les uns les autres, et -finissent par pénétrer dans ce malheureux village de Planchenois, par -s'élever même jusqu'à la naissance du ravin. Ils n'ont plus qu'un pas -à faire pour déboucher sur la chaussée de Charleroy. Nos jeunes -soldats de la garde se replient, tout émus d'avoir subi cette espèce -de violence. Mais Napoléon est auprès d'eux! c'est à la vieille garde -à tout réparer. Cette troupe invincible ne peut se laisser arracher -notre ligne de retraite, salut de l'armée. Napoléon appelle le général -Morand, lui donne un bataillon du 2e de grenadiers, un du 2e de -chasseurs, et lui prescrit de repousser cette tentative si alarmante -pour nos derrières. Il passe à cheval devant ces bataillons.--Mes -amis, leur dit-il, nous voici arrivés au moment suprême: il ne s'agit -pas de tirer, il faut joindre l'ennemi corps à corps, et avec la -pointe de vos baïonnettes le précipiter dans ce ravin d'où il est -sorti, et d'où il menace l'armée, l'Empire et la France!--_Vive -l'Empereur!_ est la seule réponse de cette troupe héroïque. Les deux -bataillons désignés rompent le carré, se forment en colonnes, et l'un -à gauche, l'autre à droite, se portent au bord du ravin d'où les -Prussiens débouchaient déjà en grand nombre. Ils abordent les -assaillants d'un pas si ferme, d'un bras si vigoureux, que tout cède à -leur approche. Furieux contre l'ennemi qui voulait nous tourner, ils -renversent ou égorgent tout ce qui résiste, et convertissent en un -torrent de fuyards les bataillons de Hiller qui venaient de vaincre la -jeune garde. Tantôt se servant de la baïonnette, tantôt de la crosse -de leurs fusils, ils percent ou frappent, et telle est l'ardeur qui -règne parmi eux que le tambour-major de l'un des bataillons assomme -avec la pomme de sa canne les fuyards qu'il peut joindre. Entraînés -eux-mêmes par le torrent qu'ils ont produit, les deux bataillons de -vieille garde se précipitent dans le fond du ravin, et remontent à la -suite des Prussiens la berge opposée, jusqu'auprès du village de -Maransart, situé en face de Planchenois. Là cependant on les arrête -avec la mitraille, et ils sont obligés de se replier. Mais ils restent -maîtres de Planchenois et de la chaussée de Charleroy, et pour cette -vengeance de la jeune garde par la vieille, deux bataillons avaient -suffi! On pouvait évaluer à deux mille les victimes qu'ils avaient -faites dans cette charge épouvantable. - -[En marge: Napoléon profite du succès obtenu à Planchenois pour -reporter la vieille garde vers le centre, et terminer sur le plateau -de Mont-Saint-Jean, la bataille contre les Anglais.] - -En ce moment la redoutable attaque de flanc tentée par les Prussiens -semblait repoussée, à en juger du moins par les apparences. Si un -incident nouveau survenait, ce ne pouvait être d'après toutes les -probabilités que l'apparition de Grouchy, laquelle si longtemps -attendue, devait se réaliser enfin, et dans ce cas amener pour les -Prussiens un vrai désastre, car ils se trouveraient entre deux feux. -On entendait en effet du côté de Wavre une canonnade qui attestait la -présence sur ce point de notre aile droite, mais le détachement qu'on -avait formellement demandé à Grouchy devait être en route, et sa seule -arrivée sur les derrières de Bulow suffisait pour produire -d'importantes conséquences. À l'angle de notre ligne de bataille, à -Papelotte, Durutte se soutenait; au centre, à la gauche, le plateau de -Mont-Saint-Jean restait couvert de notre cavalerie; on venait -d'apporter aux pieds de Napoléon les six drapeaux conquis par nos -cavaliers sur l'infanterie anglaise. L'aspect d'abord sombre de la -journée semblait s'éclaircir. Le coeur de Napoléon, un instant -oppressé, respirait, et il pouvait compter sur une nouvelle victoire -en portant sa vieille garde, désormais libre, derrière sa cavalerie -pour achever la défaite des Anglais. Jusqu'ici soixante-huit mille -Français avaient tenu tête à environ cent quarante mille Anglais, -Prussiens, Hollandais, Allemands, et leur avaient arraché la plus -grande partie du champ de bataille. - -Saisissant avec promptitude le moment décisif, celui de l'attaque -repoussée des Prussiens, pour jeter sa réserve sur les Anglais, -Napoléon ordonne de réunir la vieille garde, de la porter au centre de -sa ligne, c'est-à-dire sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et de la -jeter à travers les rangs de nos cuirassiers, sur l'infanterie -britannique épuisée. Quoique épuisée, elle aussi, notre cavalerie en -voyant la vieille garde engagée, ne peut manquer de retrouver son -élan, de charger une dernière fois, et de terminer cette lutte -horrible. Il est vrai qu'il n'y aura plus aucune réserve pour parer à -un accident imprévu, mais le grand joueur en est arrivé à cette -extrémité suprême, où la prudence c'est le désespoir! - -[En marge: Napoléon se dirige sur la Haye-Sainte avec dix bataillons -de la vieille garde.] - -Il restait à Napoléon sur vingt-quatre bataillons de la garde, réduits -à vingt-trois après Ligny, treize qui n'avaient pas donné. Huit de la -jeune garde s'étaient épuisés à Planchenois, et y étaient encore -indispensables; deux de la vieille garde avaient décidé la défaite des -Prussiens, et ne devaient pas non plus quitter la place. Des treize -restants, un était établi en carré à l'embranchement du chemin de -Planchenois avec la chaussée de Charleroy, et ce n'était pas trop -assurément pour garder notre ligne de communication. Même en usant de -ses dernières ressources, on ne pouvait se dispenser de laisser deux -bataillons au quartier général pour parer à un accident, tel par -exemple qu'un nouvel effort des Prussiens sur Planchenois. Napoléon -laisse donc les deux bataillons du 1er de grenadiers à Rossomme, un -peu en arrière de la ferme de la Belle-Alliance, et porte lui-même en -avant les dix autres, qui présentaient une masse d'environ six mille -fantassins. Ils comprenaient les bataillons de la moyenne et de la -vieille garde, soldats plus ou moins anciens, mais tous éprouvés, -résolus à vaincre ou à mourir, et suffisants pour enfoncer quelque -ligne d'infanterie que ce fût. - -[En marge: Panique parmi les troupes de la division Durutte à la ferme -de Papelotte.] - -[En marge: Napoléon rétablit le combat de ce côté.] - -Napoléon était occupé à les ranger en colonnes d'attaque sur le bord -du vallon qui nous séparait des Anglais, lorsqu'il entend quelques -coups de fusil vers Papelotte, c'est-à-dire à l'angle de sa ligne de -bataille. Une sorte de frémissement saisit son coeur. Ce peut être -l'arrivée de Grouchy; ce peut être aussi un nouveau débordement de -Prussiens, et dans le doute il aimerait mieux que ce ne fût rien. Mais -ses inquiétudes augmentent en voyant quelques troupes de Durutte -abandonner la ferme de Papelotte, au cri de _sauve qui peut_, proféré -par la trahison, ou par ceux qui la craignent. Napoléon pousse son -cheval vers les fuyards, leur parle, les ramène à leur poste, et -revient à la Haye-Sainte, lorsque levant les yeux vers le plateau, il -remarque un certain ébranlement dans sa cavalerie jusque-là immobile. -Un sinistre pressentiment traverse son âme, et il commence à croire -que de ce poste élevé nos cavaliers ont dû apercevoir de nouvelles -troupes prussiennes. Sur-le-champ ne donnant rien au chagrin, tout à -l'action, il envoie La Bédoyère au galop parcourir de droite à gauche -les rangs des soldats, et dire que les coups de fusil qu'on entend -sont tirés par Grouchy, qu'un grand résultat se prépare, pourvu qu'on -tienne encore quelques instants. Après avoir chargé La Bédoyère de -répandre cet utile mensonge, il se décide à lancer sur le plateau de -Mont-Saint-Jean les dix bataillons de la garde qu'il avait amenés. Il -en confie quatre au brave Friant pour exécuter une attaque furieuse, -de concert avec Reille qui doit rallier pour cette dernière tentative -ce qui lui reste de son corps, puis il dispose les six autres -diagonalement, de la Haye-Sainte à Planchenois, de manière à lier son -centre avec sa droite, et à pourvoir aux nouveaux événements qu'il -redoute. Son intention, si ces événements n'ont pas la gravité qu'il -suppose, est de mener lui-même ces six bataillons à la suite des -quatre premiers, pour enfoncer à tout prix la ligne anglaise, et -terminer ainsi la journée. - -[En marge: Ney doit déboucher sur le plateau de Mont-Saint-Jean avec -quatre bataillons, Napoléon avec six.] - -Conduisant par la chaussée de Bruxelles les quatre bataillons destinés -à la première attaque, il rencontre en chemin Ney presque hors de lui, -s'écriant que la cavalerie va lâcher pied si un puissant secours -d'infanterie n'arrive à l'instant même. Napoléon lui donne les quatre -bataillons qu'il vient d'amener, lui en promet six autres, sans -ajouter, ce qui malheureusement est trop inutile à dire, que le salut -de la France dépend de la charge qui va s'exécuter. Ney prend les -quatre bataillons, et gravit avec eux le plateau au moment même où les -restes du corps de Reille se disposent à déboucher du bois de Goumont. - -[En marge: Résolution désespérée du duc de Wellington.] - -Tandis que Ney et Friant s'apprêtent à charger avec leur infanterie, -le duc de Wellington à la vue des bonnets à poil de la garde, sent -bien que l'heure suprême a sonné, et que la grandeur de sa patrie, la -sienne, vont être le prix d'un dernier effort. Il a vu de loin -s'approcher de nouvelles colonnes prussiennes, et, dans l'espérance -d'être secouru, il est résolu à tenir jusqu'à la dernière extrémité, -bien que derrière lui des masses de fuyards couvrent déjà la route de -Bruxelles. Il tâche de communiquer à ses compagnons d'armes la force -de son âme. Kempt qui a remplacé dans le commandement de l'aile gauche -Picton tué tout à l'heure, lui fait demander des renforts, car il n'a -plus que deux à trois milliers d'hommes.--Qu'ils meurent tous, -répond-il, je n'ai pas de renforts à leur envoyer.--Le général Hill, -commandant en second de l'armée, lui dit: Vous pouvez être tué ici, -quels ordres me laissez-vous?--Celui de mourir jusqu'au dernier, s'il -le faut, pour donner aux Prussiens le temps de venir.--Ces nobles -paroles prononcées, le duc de Wellington serre sa ligne, la courbe -légèrement comme un arc, de manière à placer les nouveaux assaillants -au milieu de feux concentriques, puis fait coucher à terre les gardes -de Maitland, et attend immobile l'apparition de la garde impériale. - -[En marge: Attaque des quatre bataillons de vieille garde, conduits -par Ney et Friant.] - -[En marge: Premier succès de cette attaque.] - -[En marge: Tandis que Napoléon va soutenir l'attaque des quatre -premiers bataillons avec les six autres, le corps prussien de Ziethen -débouche sur le champ de bataille.] - -[En marge: Brusque apparition de la cavalerie prussienne.] - -[En marge: Privé de cavalerie, Napoléon est tout à coup enveloppé par -une nuée de cavaliers.] - -[En marge: Affreuse déroute.] - -Ney et Friant en effet portent leurs quatre bataillons en avant, et -les font déboucher sur le plateau en échelons, celui de gauche le -premier, les autres successivement, chacun d'eux un peu à droite et en -arrière du précédent. Dès que le premier paraît, ferme et aligné, la -mitraille l'accueille, et perce ses rangs en cent endroits. La ligne -des bonnets à poil flotte sans reculer, et elle avance avec une -héroïque fermeté. Les autres bataillons débouchent à leur tour, -essuyant le même feu sans se montrer plus émus. Ils s'arrêtent pour -tirer, et par un feu terrible rendent le mal qu'on leur a fait. À ce -même instant, les divisions Foy et Bachelu du corps de Reille -débouchant sur la gauche, attirent à elles une partie des coups de -l'ennemi. Après avoir déchargé leurs armes, les bataillons de la garde -se disposent à croiser la baïonnette pour engager un duel à mort avec -l'infanterie britannique, lorsque tout à coup à un signe du duc de -Wellington, les gardes de Maitland couchés à terre se lèvent, et -exécutent presque à bout portant une affreuse décharge. Devant cette -cruelle surprise nos soldats ne reculent pas, et serrent leurs rangs -pour marcher en avant. Le vieux Friant, le modèle de la vieille armée, -gravement blessé, descend tout sanglant pour annoncer que la victoire -est certaine si de nouveaux bataillons viennent appuyer les premiers. -Il rencontre Napoléon qui, après avoir placé à mi-côte un bataillon de -la garde en carré, afin de contenir la cavalerie ennemie, s'avance -pour conduire lui-même à l'assaut de la ligne anglaise les cinq -bataillons qui lui restent. Tandis qu'il écoute les paroles de Friant, -l'oeil toujours dirigé vers sa droite, il aperçoit soudainement dans -la direction de Papelotte, environ trois mille cavaliers qui se -précipitent sur la déclivité du terrain. Ce sont les escadrons de -Vandeleur et de Vivian, qui voyant arriver le corps prussien de -Ziethen par le chemin d'Ohain, et se sentant dès lors appuyés, se -hâtent de charger. En effet pendant que le corps de Pirch était allé -soutenir Bulow, celui de Ziethen était venu, en longeant la forêt de -Soignes, soutenir la gauche de Wellington. Il était huit heures, et sa -présence allait tout décider. En un clin d'oeil la cavalerie de -Vandeleur et de Vivian inonde le milieu du champ de bataille. Napoléon -qui avait laissé en carré, à mi-côte du vallon, l'un de ses -bataillons, court aux autres pour les former également en carrés, et -empêcher que sa ligne ne soit percée entre la Haye-Sainte et -Planchenois. Si la cavalerie de la garde était intacte, il se -débarrasserait aisément des escadrons de Vivian et de Vandeleur, et le -terrain nettoyé, il pourrait ramener à lui sa gauche et son centre -engagés sur le plateau de Mont-Saint-Jean, se retirer en bon ordre -vers sa droite, et recueillant ainsi ce qui lui reste, coucher sur le -champ de bataille. Mais de toute la cavalerie de la garde, il conserve -quatre cents chasseurs au plus pour les opposer à trois mille. Il les -lance néanmoins, et ces quatre cents braves gens se précipitant sur -les escadrons de Vivian et de Vandeleur, repoussent d'abord les plus -rapprochés, mais sont bientôt refoulés par le flot toujours croissant -de la cavalerie ennemie. Une vraie multitude à cheval à l'uniforme -anglais et prussien remplit en un instant le champ de bataille. Formés -en citadelles inébranlables, les bataillons de la garde la couvrent de -feu, mais ne peuvent l'empêcher de se répandre en tout sens. Pour -comble de malheur l'infanterie de Ziethen, arrivée à la suite de la -cavalerie prussienne, se jette sur la division Durutte à moitié -détruite, lui enlève les fermes de la Haye et de Papelotte, et nous -arrache ainsi le pivot sur lequel s'appuyait l'angle de notre ligne de -bataille, repliée en potence depuis qu'il avait fallu faire face à -deux ennemis à la fois. Tout devient dès lors trouble et confusion. -Notre grosse cavalerie retenue sur le plateau de Mont-Saint-Jean par -l'indomptable fermeté de Ney, se voyant enveloppée, se retire pour -n'être pas coupée du centre de l'armée. Ce mouvement rétrograde sur un -terrain en pente se change bientôt en un torrent impétueux d'hommes et -de chevaux. Les débris de d'Erlon se débandent à la suite de notre -cavalerie. Ivre de joie, le général anglais, qui jusque-là s'était -borné à se défendre, prend alors l'offensive, et porte sa ligne en -avant contre nos bataillons de la garde réduits de plus de moitié. De -la gauche à la droite, les armées anglaise et prussienne marchent sur -nous, précédées de leur artillerie qui vomit des feux destructeurs. -Napoléon, ne se dissimulant plus le désastre, tâche néanmoins de -rallier les fuyards sur les bataillons de la garde demeurés en carré. -Le désespoir dans l'âme, le calme sur le front, il reste sous une -pluie de feux pour maintenir son infanterie, et opposer une digue au -débordement des deux armées victorieuses. En ce moment il montait un -cheval gris mal dressé, s'agitant sous les boulets et les obus: il en -demande un autre à son page Gudin, prêt à recevoir comme un bienfait -le coup qui le délivrera de la vie! - -[En marge: La vieille garde se forme en carrés.] - -Les infanteries anglaise et prussienne continuant de s'approcher, les -carrés de la garde, qui d'abord ont tenu tête à la cavalerie, sont -obligés de rétrograder, poussés par l'ennemi et par le torrent des -fuyards. Notre armée, après avoir déployé dans cette journée un -courage surhumain, tombe tout à coup dans l'abattement qui suit les -violentes émotions. Se défiant de ses chefs, ne se fiant qu'en -Napoléon, et par comble d'infortune ne le voyant plus depuis que les -ténèbres enveloppent le champ de bataille, elle le demande, le -cherche, ne le trouve pas, le croit mort, et se livre à un vrai -désespoir.--Il est blessé, disent les uns, il est tué, disent les -autres, et à cette nouvelle qu'elle a faite, notre malheureuse armée -fuit en tout sens, prétendant qu'on l'a trahie, que Napoléon mort elle -n'a plus rien à faire en ce monde. Si un corps entier restait en -arrière, qui pût la rallier, l'éclairer, lui montrer Napoléon vivant, -elle s'arrêterait, prête encore à combattre et à mourir. Mais jusqu'au -dernier homme tout a donné, et quatre ou cinq carrés de la garde, au -milieu de cent cinquante mille hommes victorieux, sont comme trois ou -quatre cimes de rocher que l'Océan furieux couvre de son écume. -L'armée n'aperçoit pas même ces carrés, noyés au milieu des flots de -l'ennemi, et elle fuit en désordre sur la route de Charleroy. Là elle -trouve les équipages de l'artillerie qui, ayant épuisé leurs -munitions, ramenaient leurs caissons vides. La confusion s'en accroît, -et cette chaussée de Charleroy devient bientôt un vrai chaos où -règnent le tumulte et la terreur. L'histoire n'a plus que quelques -désespoirs sublimes à raconter, et elle doit les retracer pour -l'éternel honneur des martyrs de notre gloire, pour la punition de -ceux qui prodiguent sans raison le sang des hommes! - -[En marge: Héroïque résistance des carrés de la garde.] - -Les débris des bataillons de la garde, poussés pêle-mêle dans le -vallon, se battent toujours sans vouloir se rendre. À ce moment on -entend ce mot qui traversera les siècles, proféré selon les uns par le -général Cambronne, selon les autres par le colonel Michel: _La garde -meurt et ne se rend pas._--Cambronne, blessé presque mortellement, -reste étendu sur le terrain, ne voulant pas que ses soldats quittent -leurs rangs pour l'emporter. Le deuxième bataillon du 3e de -grenadiers, demeuré dans le vallon, réduit de 500 à 300 hommes, ayant -sous ses pieds ses propres camarades, devant lui des centaines de -cavaliers abattus, refuse de mettre bas les armes, et s'obstine à -combattre. Serrant toujours ses rangs à mesure qu'ils s'éclaircissent, -il attend une dernière attaque, et assailli sur ses quatre faces à la -fois, fait une décharge terrible qui renverse des centaines de -cavaliers. Furieux, l'ennemi amène de l'artillerie, et tire à outrance -sur les quatre angles du carré. Les angles de cette forteresse vivante -abattus, le carré se resserre, ne présentant plus qu'une forme -irrégulière mais persistante. Il dédouble ses rangs pour occuper plus -d'espace, et protéger ainsi les blessés qui ont cherché asile dans son -sein. Chargé encore une fois il demeure debout, abattant par son feu -de nouveaux ennemis. Trop peu nombreux pour rester en carré, il -profite d'un répit afin de prendre une forme nouvelle, et se réduit -alors à un triangle tourné vers l'ennemi, de manière à sauver en -rétrogradant tout ce qui s'est réfugié derrière ses baïonnettes. Il -est bientôt assailli de nouveau.--_Ne nous rendons pas!_ s'écrient ces -braves gens, qui ne sont plus que cent cinquante.--Tous alors, après -avoir tiré une dernière fois, se précipitent sur la cavalerie acharnée -à les poursuivre, et avec leurs baïonnettes tuent des hommes et des -chevaux, jusqu'à ce qu'enfin ils succombent dans ce sublime et dernier -effort. Dévouement admirable, et que rien ne surpasse dans l'histoire -des siècles! - -[En marge: Admirable dévouement de Ney.] - -Ney, terminant dignement cette journée où Dieu lui accorda pour expier -ses fautes l'occasion de déployer le plus grand héroïsme connu, Ney, -descendu le dernier du plateau de Mont-Saint-Jean, rencontre les -débris de la division Durutte qui battait en retraite. Quelques -centaines d'hommes, noble débris de cette division, et comprenant une -partie du 95e commandé par le chef de bataillon Rullière, se -retiraient avec leurs armes. Le général Durutte s'était porté à -quelques pas en avant pour chercher un chemin, lorsque Ney, sans -chapeau, son épée brisée à la main, ses habits déchirés, et trouvant -encore une poignée d'hommes armés, court à eux pour les ramener à -l'ennemi.--Venez, mes amis, leur dit-il, venez voir comment meurt un -maréchal de France!--Ces braves gens, entraînés par sa présence, font -volte-face, et se précipitent en désespérés sur une colonne prussienne -qui les suivait. Ils font d'abord un grand carnage, mais sont bientôt -accablés, et deux cents à peine parviennent à échapper à la mort. Le -chef de bataillon Rullière brise la lance qui porte l'aigle du -régiment, cache l'aigle sous sa redingote, et suit Ney, démonté pour -la cinquième fois, et toujours resté sans blessure. L'illustre -maréchal se retire à pied jusqu'à ce qu'un sous-officier de cavalerie -lui donne son cheval, et qu'il puisse rejoindre le gros de l'armée, -sauvé par la nuit qui couvre enfin comme un voile funèbre ce champ de -bataille où gisent soixante mille hommes, morts ou blessés, les uns -Français, les autres Anglais et Prussiens. - -[En marge: Retraite de Napoléon dans l'un des carrés de la garde.] - -Au milieu de cette scène horrible, nos soldats fuyant en désordre, et -cherchant l'homme qu'ils ne cessaient d'idolâtrer quoiqu'il fût le -principal auteur de leurs infortunes, continuaient à demander -Napoléon, et le croyant mort s'en allaient plus vite. C'était miracle -en effet qu'il n'eût pas succombé; mais pour lui comme pour Ney, la -Providence semblait préparer une fin plus féconde en enseignements! -Après avoir bravé mille morts, il s'était laissé enfermer dans le -carré du premier régiment de grenadiers, que commandait le chef de -bataillon Martenot. Il marchait ainsi pêle-mêle avec une masse de -blessés, au milieu de ses vieux grenadiers, fiers du dépôt précieux -confié à leur dévouement, bien résolus à ne pas le laisser arracher de -leurs mains, et dans cette journée de désespoir ne désespérant pas des -destinées de la patrie, tant que leur ancien général vivait! - -[En marge: Arrivée à Genappe.] - -[En marge: Affreuse confusion au pont de Genappe.] - -Quant à lui, il n'espérait plus rien. Il se retirait à cheval au -centre du carré, le visage sombre mais impassible, sondant l'avenir de -son regard perçant, et dans l'événement du jour découvrant bien autre -chose qu'une bataille perdue! Il ne sortait de cet abîme de réflexions -que pour demander des nouvelles de ses lieutenants, dont quelques-uns -d'ailleurs étaient auprès de lui, parmi les blessés que ce carré de la -garde emmenait dans ses rangs. On ignorait ce qu'était devenu Ney. On -savait Friant, Cambronne, Lobau, Duhesme, Durutte, blessés, et on -était inquiet pour leur sort, car les Prussiens égorgeaient tout ce -qui leur tombait dans les mains. Les Anglais (il faut leur rendre -cette justice), sans conserver dans cette guerre acharnée toute -l'humanité que se doivent entre elles des nations civilisées, étaient -les seuls qui respectassent les blessés. Ils avaient notamment relevé -et respecté Cambronne, atteint des blessures les plus graves. Du -reste, dans ce carré qui contenait Napoléon, il régnait une telle -stupeur qu'on marchait presque sans s'interroger. Napoléon seul -adressait quelques paroles tantôt au major général, tantôt à son frère -Jérôme qui ne l'avaient pas quitté. Quelquefois quand les escadrons -prussiens étaient trop pressants, on faisait halte pour les écarter -par le feu de la face attaquée, puis on reprenait cette marche triste -et silencieuse, battus de temps en temps par le flot des fuyards ou -par celui de la cavalerie ennemie. On arriva ainsi à Genappe vers onze -heures du soir. Les voitures de l'artillerie s'étant accumulées sur le -pont de cette petite ville, l'encombrement devint tel que personne ne -pouvait passer. Heureusement le Thy qui coule à Genappe était facile à -franchir, et chacun se jeta dedans pour atteindre la rive opposée. Ce -fut même une protection pour nos fuyards, traversant un à un ce petit -cours d'eau, qui pour eux n'était pas un obstacle, tandis qu'il en -était un pour l'ennemi marchant en corps d'armée. - -[En marge: Pertes matérielles de la bataille de Waterloo.] - -À Genappe Napoléon quitta le carré de la garde dans lequel il avait -trouvé asile. Les autres carrés, encombrés par les blessés et les -fuyards, avaient fini par se dissoudre. À partir de Genappe, chacun se -retira comme il put. Les soldats de l'artillerie, ne pouvant conserver -leurs pièces qui du reste importaient moins que les chevaux, coupèrent -les traits et sauvèrent les attelages. On laissa ainsi dans les mains -de l'ennemi près de 200 bouches à feu, dont aucune ne nous avait été -enlevée en bataille. Chose remarquable, nous n'avions perdu qu'un -drapeau, car le sous-officier de lanciers Urban avait reconquis celui -du 45e, l'un des deux pris au corps de d'Erlon. L'ennemi ne nous avait -fait d'autres prisonniers que les blessés. Cette fatale journée nous -coûtait vingt et quelques mille hommes, y compris les cinq à six mille -blessés demeurés au pouvoir des Anglais. Environ vingt généraux -avaient été frappés plus ou moins gravement. Les pertes des Anglais -égalaient à peu près les nôtres. Celles des Prussiens étaient de huit -à dix mille hommes. La journée avait donc coûté plus de trente mille -hommes aux alliés, mais ne leur avait pas, comme à nous, coûté la -victoire. Le duc de Wellington et le maréchal Blucher se rencontrèrent -entre la Belle-Alliance et Planchenois, et s'embrassèrent en se -félicitant de l'immense succès qu'ils venaient d'obtenir. Ils en -avaient le droit, car l'un par sa fermeté indomptable, l'autre par son -ardeur à recommencer la lutte, avaient assuré le triomphe de l'Europe -sur la France, et grandement réparé la faute de livrer bataille en -avant de la forêt de Soignes. Après les épanchements d'une joie bien -naturelle, Blucher, dont l'armée n'avait pas autant souffert que -l'armée anglaise, dont la cavalerie d'ailleurs était intacte, se -chargea de la poursuite, qui convenait fort à la fureur des Prussiens -contre nous. Ils commirent dans cette nuit des horreurs indignes de -leur nation, et assassinèrent, si on en croit la tradition locale, le -général Duhesme, tombé blessé dans leurs mains. - -Heureusement si la cavalerie prussienne n'avait pas été exposée à -l'épuisement moral de la bataille, elle l'avait été à la fatigue -physique de la marche, et elle s'arrêta sur la Dyle. Nos soldats -purent donc regagner la Sambre, et la passer soit au Châtelet, soit à -Charleroy, soit à Marchiennes-au-Pont. Partout les Belges -accueillirent nos blessés et nos fuyards avec l'empressement d'anciens -compatriotes. L'année 1814 leur avait inspiré une forte haine contre -les Prussiens, et avait réveillé chez eux les sentiments français. Ils -partagèrent la douleur de notre défaite, et donnèrent asile à tous -ceux de nos soldats qui cherchèrent refuge auprès d'eux. - -[En marge: Napoléon confie le commandement de l'armée à son frère -Jérôme, et prend avec quelques cavaliers la route de Philippeville.] - -À Charleroy l'encombrement fut immense, quoique moindre cependant qu'à -Genappe; mais la division Girard, commandée par le colonel Matis, et -laissée en arrière, protégea le passage. Napoléon s'arrêta quelques -instants à Charleroy avec le major général et son frère Jérôme, pour -expédier des ordres. Il dépêcha un officier au maréchal Grouchy pour -lui rapporter de vive voix les tristes détails de la bataille du 18, -et lui prescrire de se retirer sur Namur. Il confia au prince Jérôme -le commandement de l'armée, lui laissa le maréchal Soult pour major -général, et leur recommanda à tous deux de rallier nos débris le plus -tôt qu'ils pourraient, afin de les conduire à Laon. Il partit lui-même -pour les y précéder, et y attirer toutes les ressources qu'il serait -possible de réunir après une telle catastrophe. Il se dirigea ensuite -vers Philippeville, accompagné d'une vingtaine de cavaliers -appartenant aux divers corps de l'armée. - -[En marge: Ce qu'était devenu le maréchal Grouchy pendant la funeste -bataille de Waterloo.] - -[En marge: Médiocre emploi de son temps le 17.] - -[En marge: Tout était réparable le 18.] - -[En marge: Départ tardif le matin du 18.] - -[En marge: Marche des plus lentes.] - -À l'aspect de cet affreux désastre succédant à une éclatante victoire -remportée l'avant-veille, on se demandera sans doute ce qu'était -devenu le maréchal Grouchy, et ce qu'il avait fait des 34 mille hommes -que Napoléon lui avait confiés. On a vu ce maréchal, perdant la moitié -de la journée du 17 à chercher les Prussiens où ils n'étaient point, -négligeant pendant cette même journée de faire marcher son infanterie -qui, arrivée à Gembloux de bonne heure, aurait pu le lendemain 18 se -trouver de grand matin sur la trace des Prussiens. Pourtant le mal -était encore fort réparable et pouvait même se convertir en un grand -bien, si cette journée du 18 eût été employée comme elle devait -l'être. À Gembloux, en effet, le maréchal Grouchy avait fini par -entrevoir la marche des Prussiens, par comprendre qu'au lieu de songer -à regagner le Rhin par Liége, ils voulaient rejoindre les Anglais par -Wavre, soit en avant, soit en arrière de la forêt de Soignes. Il -n'avait pu méconnaître que sa mission véritable consistait à empêcher -les Prussiens de se remettre de leur défaite, et surtout à les séparer -des Anglais. Même sur cette seconde partie de sa mission, de beaucoup -la plus importante, il n'avait aucun doute, puisqu'en écrivant le soir -à Napoléon il lui promettait d'apporter tous ses soins à tenir Blucher -séparé du duc de Wellington. Dans une telle disposition d'esprit, il -aurait dû le 18 se mettre en route dès l'aurore, c'est-à-dire à quatre -heures du matin au plus tard, ce qui était fort praticable, son -infanterie n'ayant fait que deux lieues et demie le jour précédent. -Mais, ainsi qu'on l'a vu, ses ordres de départ avaient été donnés pour -six heures au corps de Vandamme, pour sept à celui de Gérard. Sa -cavalerie même avait été dirigée partie sur Wavre, et partie sur -Liége, par un dernier sacrifice à ses fausses idées de la veille. -C'était une immense faute, dans quelque supposition qu'il se plaçât, -de partir si tard, quand il avait à poursuivre vivement un ennemi -vaincu, et surtout à ne pas le perdre de vue afin de l'empêcher de se -jeter sur Napoléon. Par une autre négligence plus impardonnable s'il -est possible, le service des distributions, facile dans un pays si -riche, n'avait pas été assuré à l'avance, de manière que le départ des -troupes en fut encore retardé. Ainsi, malgré l'ordre de départ donné à -six heures pour le corps de Vandamme, à sept pour celui de Gérard, le -premier ne put quitter Gembloux qu'à huit heures, et le second qu'à -neuf. La queue de l'infanterie s'ébranla seulement à dix heures. De -plus les corps acheminés sur une seule route, semée de nombreux -villages qui présentaient à chaque instant d'étroits défilés à -franchir, défoncée en outre par la pluie et le passage des Prussiens, -s'avancèrent lentement, et furent condamnés à faire de très-longues -haltes. Celui de Vandamme qui était en tête, suspendit plusieurs fois -sa marche[26], et notamment après avoir traversé Sart-à-Valhain, -s'arrêta longtemps à Nil-Saint-Vincent. En s'arrêtant il forçait le -corps du général Gérard à s'arrêter lui-même, et toute la colonne se -trouvait immobilisée. Ces retards ne tenaient pas seulement à la faute -de cheminer tous ensemble sur une seule route, mais aux incertitudes -d'esprit du maréchal Grouchy, qui ne pouvant plus douter de la -retraite des Prussiens sur Wavre, hésitait néanmoins encore dans la -direction à suivre, et tendait à croire qu'une partie d'entre eux -avait pris la route de Liége. Qu'importaient cependant ceux qui -auraient pu prendre cette route? Il aurait fallu souhaiter qu'ils y -fussent tous, et les y laisser, car ils étaient hors d'état désormais -d'influer sur les événements, sur ceux du moins de la journée qui -allaient décider du sort de la France. - -[Note 26: Témoignage du général Berthezène, dans ses Mémoires.] - -[En marge: Arrivée vers onze heures à Sart-à-Valhain.] - -[En marge: On entend de fortes détonations.] - -[En marge: Le général Gérard conseille de marcher au canon.] - -[En marge: Vive altercation entre le maréchal Grouchy et ses -lieutenants.] - -À onze heures et demie du matin, le corps de Vandamme arriva à -Nil-Saint-Vincent (voir la carte nº 65), celui de Gérard à -Sart-à-Valhain, c'est-à-dire que le premier avait fait trois lieues -métriques en trois heures et demie, le second deux en deux heures et -demie. Était-ce là poursuivre un ennemi vaincu? Tandis que les troupes -marchaient, le maréchal Grouchy s'arrêta de sa personne à -Sart-à-Valhain pour y déjeuner. Plusieurs de ses généraux se -trouvaient auprès de lui, Gérard commandant le 4e corps, Vandamme le -3e, Valazé le génie, Baltus l'artillerie. Tout à coup on entendit -distinctement de fortes détonations sur la gauche, dans la direction -de Mont-Saint-Jean. Les détonations allèrent bientôt en augmentant. Il -n'y avait pas un doute à concevoir: c'était Napoléon qui, après avoir -livré sa première bataille aux Prussiens, livrait la seconde aux -Anglais en avant de la forêt de Soignes. Par un mouvement unanime les -assistans s'écrièrent qu'il fallait courir au canon. Le plus autorisé -d'entre eux par son caractère et la gloire acquise dans les dernières -campagnes, le général Gérard se leva, et dit avec vivacité au maréchal -Grouchy qui déjeunait: Marchons vers l'Empereur.--Le général Gérard -d'un esprit fin, doux même dans ses relations privées, mais ardent à -la guerre, exprima son avis avec une véhémence qui n'était pas de -nature à le faire accueillir. Le maréchal Grouchy avait dans les -généraux Gérard et Vandamme deux lieutenants qui se sentaient fort -supérieurs à leur chef, et ne l'épargnaient guère dans leurs propos. -Disposé envers eux à la susceptibilité, le maréchal prit mal des -conseils donnés dans une forme peu convenable. Le général Gérard, dont -la conviction et le patriotisme échauffaient le sang naturellement -très-bouillant, s'animait à chaque nouvelle détonation, et tous les -généraux, un seul excepté, celui qui commandait l'artillerie, -appuyaient son avis. Si le maréchal Grouchy avait été rejoint par -l'officier que Napoléon lui avait expédié la veille à dix heures du -soir, toute question eût disparu. Mais cet officier n'était point -parvenu à sa destination, ainsi que le maréchal n'a cessé de -l'affirmer toute sa vie, et il faut l'en croire, car autrement il -n'aurait eu aucune raison pour hésiter. Cet officier avait-il été -pris? avait-il passé à l'ennemi? c'est ce qu'on a toujours ignoré. -Quoi qu'il en soit, le maréchal Grouchy en était dès lors réduit aux -instructions générales reçues verbalement de Napoléon le 17 au matin, -lesquelles lui prescrivaient de poursuivre les Prussiens en restant -toujours en communication avec lui, de manière à les tenir séparés des -Anglais. Ces instructions découlaient tellement de la situation, que -quand même elles n'eussent jamais été données, ni verbalement ni par -écrit, on aurait dû les supposer, tant il était impossible d'assigner -une autre mission à notre aile droite détachée, que celle de -surveiller les Prussiens; et de se placer entre eux et les Anglais. -Dès lors, du moment qu'on entendait le canon de Napoléon, le plus sûr -était de se porter vers lui pour le couvrir, et pour empêcher que les -Prussiens ne troublassent ses opérations contre l'armée britannique. - -[En marge: Raisons données au maréchal Grouchy pour l'engager à se -porter au feu.] - -[En marge: Mauvaises réponses du maréchal Grouchy.] - -Le maréchal Grouchy était brave et poli comme un ancien gentilhomme, -mais susceptible, étroit d'esprit, et cachant sous sa politesse une -obstination peu commune. Blessé du ton de ses lieutenants, il leur -répondit avec aigreur qu'on lui proposait là une opération bien conçue -peut-être, mais en dehors de ses instructions véritables; que ses -instructions lui enjoignaient de poursuivre les Prussiens, et non -d'aller chercher les Anglais; que les Prussiens d'après toutes les -probabilités étaient à Wavre, et qu'il devait les y suivre, sans -examiner s'il y avait mieux à faire vers Mont-Saint-Jean; qu'en toutes -choses Napoléon était un capitaine qu'on ne devait se permettre ni de -suppléer, ni de rectifier. À ces raisons, le général Gérard répliqua -qu'il ne s'agissait pas d'étendre ou de rectifier les instructions de -Napoléon, mais de les comprendre; qu'en détachant sa droite pour -suivre les Prussiens, avec ordre de communiquer toujours avec lui, il -avait voulu évidemment tenir les Prussiens à distance, et avoir sa -droite constamment près de lui, de manière à pouvoir la ramener s'il -en avait besoin; qu'en ce moment on ne savait pas précisément ce que -devenaient les Prussiens, mais qu'ils ne pouvaient avoir que l'une ou -l'autre de ces deux intentions, ou de marcher sur Wavre pour gagner -Bruxelles, ou de longer la lisière de la forêt de Soignes pour se -réunir aux Anglais; que dans les deux cas, le plus sage était de -marcher au canon, car si les Prussiens s'étaient enfoncés sur -Bruxelles, on aiderait Napoléon à écraser l'armée britannique dénuée -d'appui, que si au contraire les Prussiens l'avaient rejointe, on se -trouverait dans l'exécution exacte et urgente des instructions de -Napoléon qui prescrivaient de les suivre.--Il n'y avait rien à -répondre à ce dilemme, et il attestait chez le général Gérard une -remarquable sagacité militaire. Malheureusement le maréchal Grouchy, -sagement mais peu convenablement conseillé, ne se rendit point au -conseil qu'on lui donnait. Il chercha des réponses dans les -difficultés d'exécution. Quelle distance y avait-il du point où l'on -était à Mont-Saint-Jean, ou à la chapelle Saint-Lambert, ou à -Planchenois?... Combien faudrait-il de temps pour s'y rendre?... Le -pourrait-on avec l'artillerie?...--Telles furent les objections qu'il -opposa au conseil de se porter au feu. Le propriétaire du château où -déjeunait le maréchal Grouchy affirmait qu'il y avait trois à quatre -lieues à franchir pour se transporter sur le lieu du combat, et qu'on -y serait en moins de quatre heures. Un guide, qui avait longtemps -servi avec les Français, promettait de conduire l'armée en trois -heures et demie ou quatre à Mont-Saint-Jean. Le général Baltus, seul -appui que rencontrât le maréchal Grouchy, témoignait une certaine -inquiétude pour le transport de l'artillerie. Le général Valazé, -commandant du génie, affirma qu'avec ses sapeurs il aplanirait toutes -les difficultés. Le général Gérard disait encore que pourvu qu'il -arrivât avec quelques pièces de canon et quelques caissons de -munitions, il en aurait assez; qu'au surplus il y suppléerait avec les -cartouches et les baïonnettes de ses fantassins; qu'il suffisait -d'ailleurs que la tête des troupes parût même à distance, pour appeler -à elle une partie des forces prussiennes, et pour tirer l'Empereur -d'une position difficile s'il y était, ou pour compléter son triomphe -s'il ne courait aucun péril.--Pendant cette discussion, qui à chaque -instant s'animait davantage, le canon retentissait avec plus de force, -et dans les rangs des soldats la même émotion se manifestait. -Seulement elle ne soulevait pas de contradictions parmi eux, et tous -demandaient pourquoi on ne les menait pas au feu, pourquoi on laissait -leur bravoure oisive, tandis que dans le moment leurs frères d'armes -succombaient peut-être, ou que l'ennemi leur échappait faute d'un -secours de quelques mille hommes. Chaque détonation provoquait des -tressaillements, et arrachait des cris d'impatience à cette foule -intelligente et héroïque! - -[En marge: Facilité d'exécuter ce que proposait le général Gérard.] - -[En marge: Distances véritables, et temps qu'il fallait pour les -franchir.] - -[En marge: Effet qu'eût produit le maréchal Grouchy à quelque heure -qu'il arrivât.] - -Il faut sans doute se défier de l'entraînement du soldat, et, comme -l'a dit Napoléon, la soldatesque quand on l'a écoutée, a fait -commettre autant de fautes aux généraux, que la multitude aux -gouvernements, ce qui veut dire qu'il faut se défendre de tous les -genres d'entraînements. Mais ici la raison était d'accord avec -l'instinct des masses. Il était onze heures et demie; en partant à -midi au plus tard, on avait, comme notre douloureux récit l'a fait -voir, bien des heures pour être utile. Le corps de Vandamme, le plus -avancé, était à Nil-Saint-Vincent, à une très-petite lieue au delà de -Sart-à-Valhain, où était parvenu le corps de Gérard. Les dragons -d'Exelmans avaient atteint la Dyle. De Nil-Saint-Vincent on pouvait se -porter au pont de Moustier (voir la carte nº 65), que par une -imprévoyance heureuse pour nous, l'ennemi n'avait point gardé, ce qui -était naturel, car se voyant suivi sur Wavre, il n'avait cru devoir -occuper que les ponts les plus rapprochés de Wavre même. En passant -par ce pont de Moustier, et en obéissant à la seule indication du -canon, on serait arrivé à Maransart, situé vis-à-vis de Planchenois, -sur le bord même du ravin où coulait le ruisseau de Lasne, et où Lobau -était aux prises avec Bulow. On se fût trouvé ainsi sur les derrières -des Prussiens, et on les eût infailliblement précipités dans le ravin, -et détruits, car pour en sortir il leur aurait fallu repasser les bois -à travers lesquels ils avaient eu tant de peine à pénétrer. Or de -Nil-Saint-Vincent à Maransart, il y a tout au plus cinq lieues -métriques, c'est-à-dire quatre lieues moyennes. Des soldats dévorés -d'ardeur n'auraient certainement pas mis plus de quatre à cinq heures -à opérer ce trajet, et la preuve c'est que de Gembloux à la Baraque -(distance à peu près pareille à celle de Nil-Saint-Vincent à -Maransart) le corps de Vandamme, parti à huit heures du matin, était -arrivé à deux heures de l'après-midi, après des haltes nombreuses, et -une notamment fort longue à Nil-Saint-Vincent, lesquelles prirent -beaucoup plus d'une heure, c'est-à-dire qu'il exécuta le trajet en -moins de cinq heures. Il faut ajouter que les routes de Gembloux à la -Baraque étant celles qu'avait parcourues l'armée prussienne, étaient -défoncées, et que les routes transversales qu'il fallait suivre pour -se rendre à Maransart, n'avaient pas été fatiguées, et étaient des -chemins vicinaux larges et bien entretenus. Les gens du pays parlaient -de trois heures et demie, de quatre au plus pour opérer ce trajet. En -admettant cinq heures, ce qui était beaucoup pour des troupes animées -du plus grand zèle, on accordait l'extrême limite de temps, et le -départ ayant lieu à midi on serait arrivé à cinq heures. Le corps de -Gérard aurait pu arriver une heure après, c'est-à-dire à six, mais -l'effet eût été produit dès l'apparition de Vandamme, et Gérard -n'aurait eu qu'à le compléter. Or à cinq heures Bulow, comme on l'a -vu, n'avait encore échangé que des coups de sabre avec la cavalerie de -Domon et de Subervic. Il ne fut sérieusement engagé contre Lobau qu'à -cinq heures et demie. À six heures il était aux prises avec la jeune -garde, à sept avec la vieille. À sept heures et demie, rien n'était -décidé. On avait donc six heures, sept heures pour arriver utilement. -On peut même ajouter qu'en paraissant à six heures sur le lieu de -l'action, l'effet eût été plus grand qu'à cinq, puisqu'on eût trouvé -Bulow engagé, et qu'on l'eût détruit en le précipitant dans le gouffre -du ruisseau de Lasne. Se figure-t-on quel effet eût produit sur nos -soldats un tel spectacle, quel effet il eût produit sur les Anglais, -et quelle force on aurait trouvée dans les vingt-trois bataillons de -la garde, dès lors devenus disponibles, et jetés tous ensemble sur -l'armée britannique épuisée? - -À la vérité le maréchal Grouchy ne pouvait pas deviner tous les -services qu'il était appelé à rendre en cette occasion, car il avait -trop mal surveillé les Prussiens pour être au fait de leurs desseins; -mais le dilemme du général Gérard subsistait toujours: ou les -Prussiens se portaient vers Napoléon, et alors en venant se ranger à -sa droite on exécutait ses instructions, qui recommandaient de suivre -les Prussiens à la piste, et de se tenir toujours en communication -avec lui; ou ils gagnaient Bruxelles, et alors peu importait de les -négliger, car on atteignait le vrai but qui était d'anéantir -complétement l'armée britannique. - -[En marge: Fatale obstination du maréchal.] - -Mais l'infortuné maréchal ne voulut écouter aucun de ces -raisonnements, et malgré le dépit de ses lieutenants, malgré les -emportements du général Gérard, il continua de se diriger sur Wavre. - -[En marge: Arrivée au lieu dit la Baraque.] - -[En marge: Nouvelle occasion manquée de marcher aux Prussiens.] - -[En marge: Arrivée devant Wavre.] - -Les troupes des généraux Vandamme et Gérard, précédées de la cavalerie -d'Exelmans, poursuivirent leur marche, et un peu avant deux heures -celles de Vandamme parvinrent à un lieu nommé la Baraque. En route -l'évidence était devenue à chaque instant plus grande: on distinguait -en effet, à travers les éclaircies des bois, ce qui se passait de -l'autre côté de la Dyle, et on voyait des colonnes prussiennes qui -cheminaient vers Mont-Saint-Jean. Le général Berthezène, commandant -l'une des divisions de Vandamme, le manda au maréchal Grouchy, que ces -informations ne firent point changer d'avis. En ce moment cependant, -il y avait une détermination des plus indiquées à prendre, et qui -aurait eu d'heureuses conséquences aussi, quoique moins heureuses que -si on avait marché droit sur Maransart. Il était évident qu'en -persistant à se diriger sur Wavre on allait rencontrer les Prussiens -solidement établis derrière la Dyle, et que pour les joindre il -faudrait forcer cette rivière, qui à Wavre est beaucoup plus difficile -à franchir, et devait coûter un sang qu'il importait de ménager. Il -était donc bien plus simple de passer la Dyle tout près de soi, à -Limal ou à Limelette (voir la carte nº 65), ponts peu défendus, -faciles dès lors à enlever, et après le passage desquels on se serait -trouvé en vue des Prussiens, débarrassé de tout obstacle, et en mesure -de les suivre où ils iraient. Sans doute il eût mieux valu opérer ce -passage dès le matin, car on eût ainsi rempli à la fois toutes ses -instructions, qui recommandaient de se tenir sur la trace des -Prussiens, et toujours en communication avec le quartier général, mais -à deux heures il était temps encore. On les eût surpris en marche, et -on serait tombé perpendiculairement dans leur flanc gauche, ce qui -compensait beaucoup l'infériorité du nombre, et le moins qu'on eût -obtenu c'eût été d'arrêter certainement Pirch Ier et Ziethen, qui -seuls, comme on l'a vu, causèrent notre désastre. Le maréchal Grouchy -ne tint compte d'aucune de ces considérations, bien qu'on lui signalât -des corps prussiens se dirigeant sur le lieu d'où partait la -canonnade, et il continua sa marche sur Wavre, où l'on arriva vers -quatre heures. Là le spectacle qui s'offrit n'était pas des plus -satisfaisants pour un militaire de quelque sens. On avait devant soi -le corps de Thielmann, de 27 ou 28 mille hommes, fortement établi à -Wavre, et pouvant y tenir en échec une armée double ou triple en -nombre pendant une journée entière. En présence d'une telle position, -que faire? Attaquer Wavre, c'était s'exposer à sacrifier inutilement -beaucoup d'hommes, probablement pour ne pas réussir, tandis que dans -l'intervalle soixante mille Prussiens auraient le temps de se porter à -Mont-Saint-Jean: ne rien faire c'était assister les bras croisés à des -événements décisifs, sans remplir aucune de ses instructions. -Cependant à faire quelque chose, le mieux eût été encore de rebrousser -chemin pour s'emparer des ponts de Limal et de Limelette, devant -lesquels on avait passé sans songer à les occuper, et qui opposeraient -infiniment moins de résistance que celui de Wavre. Le général Gérard -adressa toutes ces observations au maréchal Grouchy, qui s'obstina -dans son aveuglement, et ayant les Prussiens devant lui à Wavre, en -conclut que sa mission étant de les poursuivre, il devait les attaquer -où ils se présentaient à lui. Jamais peut-être dans l'histoire il ne -s'est rencontré un pareil exemple de cécité d'esprit. - -[En marge: Accomplissement de la mission donnée à l'officier polonais -Zenovicz.] - -En ce moment arriva enfin l'officier polonais Zenovicz, qui aurait dû -quitter la Belle-Alliance à dix heures et demie, qui par la faute du -maréchal Soult n'en était parti qu'à près de onze heures et demie, qui -pour n'être pas pris avait rétrogradé jusqu'aux Quatre-Bras, était -allé des Quatre-Bras à Sombreffe, de Sombreffe à Gembloux, de Gembloux -à Wavre, et grâce aux lenteurs du maréchal Soult, aux détours qu'il -avait faits, n'arrivait qu'à quatre heures. Il apportait la dépêche -que nous avons mentionnée, et qui malheureusement était encore fort -ambiguë. - -Après avoir signalé la présence des troupes prussiennes dans la -direction de Wavre, le major général ajoutait: - -[En marge: Ambiguïté de la dépêche qu'il apporte.] - -«L'Empereur me charge de vous prévenir qu'en ce moment Sa Majesté va -faire attaquer l'armée anglaise qui a pris position à Waterloo, près -de la forêt de Soignes; ainsi Sa Majesté désire que vous dirigiez vos -mouvements sur Wavre, _afin de vous rapprocher de nous, de vous mettre -en rapport d'opérations, et lier les communications_, poussant devant -vous les corps de l'armée prussienne qui ont pris cette direction, et -qui auraient pu s'arrêter à Wavre, où vous devez arriver le plus tôt -possible. Vous ferez suivre les colonnes ennemies qui ont pris sur -votre droite par quelques corps légers, afin d'observer leurs -mouvements et ramasser leurs traînards. Instruisez-moi immédiatement -de vos dispositions et de votre marche, ainsi que des nouvelles que -vous avez sur les ennemis, et _ne négligez pas de lier vos -communications avec nous_. L'Empereur désire avoir très-souvent de vos -nouvelles.» - -[En marge: Sens vrai, et facile à saisir de cette dépêche.] - -[En marge: Nouvelle altercation du général Gérard avec le maréchal -Grouchy.] - -Cette dépêche d'une ambiguïté déplorable, interprétée d'après son -véritable sens, et d'après la situation, ne signifiait qu'une chose, -c'est qu'au lieu de suivre la route de Liége, où l'on avait un moment -cherché les Prussiens, il fallait se reporter vers celle de Bruxelles, -où l'on savait positivement qu'ils se trouvaient, et cette direction -était exprimée ici par la désignation générale de Wavre. Cela ne -voulait certainement pas dire que Wavre devait être précisément le but -vers lequel on marcherait, puisque ces mots: _afin de vous rapprocher -de nous, de vous mettre en rapport d'opérations avec nous_, -accompagnés de la recommandation expresse, et deux fois énoncée, de -lier les communications avec le grand quartier général, révélaient la -pensée de faire concourir le corps de Grouchy à l'action principale. -Dans tous les cas, le commentaire verbal de l'officier Zenovicz ne -pouvait laisser aucun doute. Napoléon, comme on l'a vu, lui montrant -l'horizon et se tournant à droite, avait dit: _Grouchy marche dans ce -sens; c'est par là qu'il doit venir; je l'attends; hâtez-vous de le -joindre, et ne le quittez que lorsqu'il sera prêt à déboucher sur -notre ligne de bataille._--Il fallait assurément être aveugle pour -résister à de telles indications. Il était évident que Wavre était une -expression générale, signifiant la direction de Bruxelles en -opposition à celle de Liége, et que quant au point même où il fallait -aboutir dans la journée, il était indiqué par l'état présent des -choses, par les gestes de Napoléon, par ses paroles, et par l'envoi de -l'officier Zenovicz. Le maréchal Grouchy ne vit dans le double message -écrit et verbal, que l'ordre de se porter à Wavre même.--J'avais donc -raison, dit-il à ses lieutenants, de vouloir marcher sur Wavre.--Le -général Gérard, hors de lui, et avec des paroles et des gestes d'une -extrême violence, l'apostropha en ces termes: Je t'avais bien dit, que -si nous étions perdus, c'est à toi que nous le devrions.--Les propos -les plus provocants suivirent cette apostrophe, et l'adjudant -commandant Zenovicz, pour que sa présence n'ajoutât point à la gravité -de cette scène, se retira. Le maréchal Grouchy persista, et comme -pour se conformer encore mieux à ses instructions, ordonna sur Wavre -une attaque des plus énergiques. - -[En marge: Inutile attaque sur Wavre.] - -Le corps de Vandamme fut chargé de cette attaque, et il la commença -sur-le-champ. Mais les Prussiens étaient postés de manière à rendre -vaines toutes nos tentatives. La division Habert se rua sur le pont de -Wavre, le couvrit en un instant de ses morts, sans avoir seulement -ébranlé l'ennemi. Le 4e corps était un peu en arrière de celui de -Vandamme. Lorsqu'il arriva, son chef, le général Gérard, ayant le -pressentiment que l'armée française, faute de secours, succombait en -ce moment, se jeta en désespéré sur le moulin de Bierges, où se -trouvait un pont situé un peu au-dessus de celui de Wavre, et se -comporta de façon à s'y faire tuer. L'illustre général, qui eût sauvé -la France si on l'eût écouté, cherchait la mort, et faillit la -rencontrer. Le corps traversé par une balle, il tomba sous le coup, et -le pont ne fut pas enlevé. - -Pendant ce temps, on entendait toujours plus terrible la canonnade de -Waterloo, et chacun avait la conviction qu'on perdait un sang précieux -devant des positions à la fois impossibles et inutiles à forcer, -tandis qu'on avait laissé sur sa gauche les ponts de Limal et de -Limelette, par lesquels quatre heures auparavant il eût été facile de -passer, et d'apporter un secours décisif à la grande armée. Ainsi -trois fois dans la journée on aurait pu sauver la France: une première -fois en partant à quatre heures du matin de Gembloux pour franchir la -Dyle, ce qui nous eût forcés de voir et de suivre les mouvements des -Prussiens; une seconde fois en prenant à midi le parti de marcher de -Sart-à-Valhain sur Maransart, ce qui nous permettait d'arriver à cinq -heures, et à six heures au plus tard sur les derrières de Bulow; une -troisième fois enfin, en passant les ponts de Limal et de Limelette à -deux heures, lorsqu'on apercevait des corps prussiens se dirigeant -vers Mont-Saint-Jean, ce qui nous aurait permis au moins de retenir -Pirch et Ziethen, et chacune de ces trois fois le commandant de notre -aile droite avait fermé les yeux à l'évidence! Il était manifeste que -la Providence nous avait condamnés, et qu'elle avait choisi le -maréchal Grouchy pour nous punir! Et l'infortuné, nous ne cesserons de -le qualifier ainsi, était de bonne foi! Le seul sentiment -répréhensible en lui, c'était la disposition à juger les conseils de -ses lieutenants bien plus d'après leur forme que d'après leur valeur. - -[En marge: Grouchy enfin détrompé, mais trop tard.] - -Enfin, vers six heures, le bandeau fatal tomba de ses yeux. L'officier -parti à une heure, après la lettre interceptée du général Bulow, -apportait une nouvelle dépêche, explicative de la précédente, prouvant -que Wavre au lieu d'être une désignation précise, n'était qu'une -désignation générale, qu'il fallait seulement avoir en vue le point où -était la grande armée française, la situation où elle se trouvait, se -lier à elle, et se diriger sur les derrières des Prussiens qui -seraient écrasés si on les plaçait entre deux feux. - -La pensée du major général avait fini par s'éclaircir, et par pénétrer -dans l'esprit fermé du maréchal Grouchy. Alors ce dernier n'hésita -plus, mais le temps d'être utile était passé. Napoléon avait -succombé, et devant Wavre même Gérard avec un grand nombre de braves -étaient tombés, sans aucun avantage pour le salut de l'armée et de la -France. - -Le maréchal Grouchy donna sur-le-champ des ordres pour faire occuper -les ponts de Limal et de Limelette. Il avait en arrière Pajol, qu'il -avait envoyé le matin avec sa cavalerie légère et la division Teste -dans la direction de Liége, pour suivre encore les Prussiens de ce -côté, et qui était revenu après avoir fait près de douze lieues dans -la journée, preuve bien évidente qu'on aurait pu en faire cinq ou six -dans la demi-journée. Le maréchal les chargea d'enlever le pont de -Limal, ce qui fut exécuté sans difficulté, les Prussiens n'ayant là -que de faibles arrière-gardes. Mais à l'heure où ce pont fut enlevé, -on n'entendait plus le canon, un calme de mort planait sur la contrée. -Grouchy pour se consoler, se plut à supposer que la bataille de -Waterloo était gagnée, et le dit à ses lieutenants. Il avait besoin de -le croire, besoin bien concevable, et qui honorait son coeur s'il -n'honorait pas son esprit! - -[En marge: Douleur de Grouchy et de son corps d'armée.] - -[En marge: Sa retraite sur Namur.] - -Mais cette confiance n'était point partagée. Le général Gérard, -atteint d'une blessure qui semblait mortelle, résigné à mourir, -n'avait qu'une pensée, c'est que la France avait succombé, et -souffrait de cette pensée plus que de sa blessure. On passa la plus -triste nuit. Le lendemain dès la pointe du jour tout le monde, de -Wavre à Limal, était debout, impatient d'apprendre les événements de -la veille, car un silence sinistre continuait de régner dans la -plaine, et surtout dans la direction de Mont-Saint-Jean. Enfin arriva -l'officier parti de Charleroy à onze heures du soir, lequel annonçait -le désastre, et prescrivait la retraite sur Namur. Le maréchal -Grouchy, ayant sur le visage la consternation d'un honnête homme qui -s'est trompé mais qui cherche à se justifier, dit à ses généraux qui -le regardaient avec trop de douleur pour avoir de la colère: -Messieurs, quand vous connaîtrez mes instructions, vous verrez que -j'ai dû faire ce que j'ai fait.--On ne répliqua point, et ce n'était -pas en effet le moment de disputer. Il fallait se tirer du coupe-gorge -où l'on était tombé, car on était séparé des débris de l'armée -française par deux armées victorieuses. Le commandant de notre aile -droite, avec ce qu'il avait sous la main, prit immédiatement la route -de Mont-Saint-Guibert et de Namur, et ordonna aux corps de Gérard et -de Vandamme de se rendre au même point par Gembloux. Mais que -deviendrait-on si, avec trente-quatre mille hommes, on rencontrait -tout ou partie des 150 mille hommes victorieux que conduisaient -Wellington et Blucher? - -Tels avaient été les événements sur l'un et l'autre théâtre -d'opérations dans cette funeste journée du 18 juin 1815, que les -Anglais ont appelée bataille de Waterloo, parce que le bulletin fut -daté de ce village, que les Prussiens ont appelée bataille de la -Belle-Alliance, parce que c'est là qu'ils combattirent, que Napoléon -enfin a appelée bataille de Mont-Saint-Jean, parce que c'est sur ce -plateau que l'armée française fit des prodiges, et que nous -qualifions, nous, de bataille de Waterloo, parce que l'usage, -souverain en fait d'appellations, l'a ainsi établi. Les fautes et les -mérites dans cette funeste journée sont faciles à apprécier pour -quiconque, en se dégageant de toute prévention, veut appliquer à les -juger les simples lumières du bon sens. - -[En marge: Examen de la campagne de 1815.] - -On a vu les motifs qui avaient décidé Napoléon à prendre l'offensive -contre l'Europe de nouveau coalisée, et certes ces motifs étaient du -plus grand poids. La colonne envahissante de l'Est sous le prince de -Schwarzenberg, celle du Nord sous le duc de Wellington et le maréchal -Blucher, marchaient à plus de cent lieues l'une de l'autre, et la -première se trouvait en outre d'un mois en retard sur la seconde. -Profiter de ce qu'elles étaient séparées par la distance et par le -temps, était donc bien indiqué, car à les attendre, à leur laisser le -loisir de se réunir, il y avait l'inconvénient de permettre -l'envahissement des plus belles provinces de France, après leur avoir -pris leurs citoyens les plus valides pour les jeter dans les gardes -nationales mobilisées; il y avait le danger de se mettre sur les bras -cinq cent mille hommes, masse énorme, et quoi qu'on dût avoir derrière -soi Paris bien défendu, et 250 mille hommes de troupes actives pour -manoeuvrer, c'était chose singulièrement hasardeuse que de laisser -former une pareille masse, quand on pouvait la combattre avant sa -formation. D'ailleurs le plan de l'offensive n'excluait pas celui de -la défensive plus tard. Si, en effet, après avoir essayé de repousser -l'invasion on était ramené en deçà de la frontière, les provinces -abandonnées à l'ennemi n'auraient point à se plaindre, et si un -désastre prodigieux ne signalait pas le début de la campagne, le -passage de l'offensive à la défensive pourrait s'opérer, comme il -s'opère tous les jours à la guerre par des capitaines beaucoup moins -habiles que Napoléon. - -[En marge: Mérites du plan général.] - -[En marge: Bonheur de l'exécution.] - -C'était donc un plan fort sage, et que la postérité ne pourra blâmer, -d'avoir voulu profiter de la distance de lieu et de temps qui séparait -les deux colonnes envahissantes, pour tâcher de détruire celle du Nord -avant l'arrivée de celle de l'Est. C'était une pensée bien profonde, -et que la postérité loin de la blâmer admirera certainement, que -d'avoir discerné qu'entre les Anglais et les Prussiens, malgré -l'intérêt qu'ils avaient d'être étroitement unis, il se trouverait à -cause de la différence de leurs points de départ, les uns venant de -Bruxelles, les autres de Liége, un endroit où la soudure serait mal -faite, et où l'on pourrait s'interposer entre eux pour les séparer et -les combattre les uns après les autres. Devinant cette circonstance -avec la double sagacité du génie et d'une expérience sans égale, -Napoléon, trompant l'ennemi par les plus habiles démonstrations, -parvint en cinq ou six jours à concentrer ses corps d'armée, qui -partaient les uns de Metz, les autres de Lille et de Paris, de manière -que le 14 juin au soir 124 mille hommes, 300 bouches à feu, étaient -réunis dans la forêt de Beaumont, sans que les Prussiens, dont les -avant-postes étaient à deux lieues, en sussent rien. Le 15 au matin -Napoléon avait traversé la bande boisée qui le cachait à l'ennemi, -avait enlevé Charleroy sous les yeux des Prussiens et des Anglais, et -le 15 au soir avait pris position entre les deux armées alliées, -surprises, confondues de son apparition subite. L'histoire de la -guerre n'offre rien de semblable, comme sûreté, précision, bonheur -d'exécution. - -Dans cette journée, une seule chose était à regretter, c'est que Ney, -l'audacieux Ney, eût manqué d'audace aux Quatre-Bras, et n'eût pas -occupé ce point, de manière à séparer irrévocablement les Anglais des -Prussiens. Mais en fait ils étaient suffisamment séparés, car les -Prussiens atteints par Napoléon allaient être contraints de livrer -bataille sans les Anglais, et il serait encore temps le lendemain de -se saisir des Quatre-Bras qu'on n'avait pas occupés la veille. - -[En marge: Y eut-il du temps perdu le 16 au matin, jour de la bataille -de Ligny?] - -Jusque-là donc la réussite avait répondu à la grandeur et à la -profondeur des combinaisons. Le 16 il fallait commencer par combattre -les Prussiens qu'on avait devant soi, afin de pouvoir, les Prussiens -battus, se rejeter sur les Anglais. Importait-il absolument de le -faire dans la matinée plutôt que dans l'après-midi? Sans doute, si en -politique on a raison de ne jamais se presser, en guerre au contraire -on ne saurait jamais trop se hâter, car plus tôt le résultat est -acquis, et plus tôt on est soustrait aux caprices de la fortune. Mais -à la guerre, plus qu'ailleurs, il y a les nécessités matérielles -auxquelles il faut bien obéir. Or il y en avait une ici à laquelle il -fallait se soumettre inévitablement, celle de faire arriver les -troupes en ligne, car avec quelque rapidité qu'on eût marché la -veille, pourtant le 6e corps, la garde, les cuirassiers, les parcs, -n'avaient pu encore traverser la Sambre, Gérard n'avait fait que -l'atteindre, d'Erlon que la dépasser d'une lieue. Il fallait en outre -le temps de transporter les troupes sur le champ de bataille de -Fleurus, et pendant qu'elles marchaient, Napoléon avait le loisir de -recueillir les rapports de ses avant-gardes, et de convertir en -certitude ce qui n'était que la divination du génie. Par ces motifs -péremptoires il livrait l'après-midi au lieu de la livrer le matin la -bataille de Ligny, et elle était aussi utilement gagnée à ce moment de -la journée qu'à l'autre, car en juin le jour finissant à neuf heures, -on avait certes bien le temps de s'égorger de trois à neuf heures, et -de remporter une grande victoire. - -[En marge: Plan de la bataille de Ligny, et mérite de ce plan.] - -[En marge: Fertilité d'esprit de Napoléon, suppléant à la manoeuvre -que Ney n'exécutait pas.] - -[En marge: Le résultat, incomplet par les va-et-vient inutiles de -d'Erlon, n'en est pas moins suffisant.] - -Quant à la bataille, on ne peut contester que le plan, l'exécution, -fussent ce qu'on devait attendre d'un capitaine consommé. Les -Prussiens venant s'établir dans les villages de Saint-Amand et de -Ligny, pour couvrir la grande chaussée de Namur à Bruxelles qui -formait leur ligne de communication avec les Anglais, et montrant -ainsi le dos aux troupes françaises dirigées sur les Quatre-Bras, -Napoléon les avait vigoureusement attaqués à Saint-Amand et à Ligny, -en prescrivant à Ney d'occuper au plus tôt les Quatre-Bras, et de -détacher ensuite un de ses corps pour prendre à revers la ligne -prussienne. La moitié de l'armée de Blucher eût été prise si cet ordre -eût été exécuté. Mais Ney, comme tous nos généraux, devenu craintif -non pas devant l'ennemi, mais devant la fortune, ébranlé encore par -les conseils du général Reille, tâtonna toute la journée, perdit la -matinée pendant laquelle il aurait pu conquérir les Quatre-Bras sur -les quelques mille hommes qui les occupaient, les attaqua avec vigueur -quand il n'était plus temps, c'est-à-dire quand leur force était -quadruplée, et alors pour réparer sa faute attirant à lui d'Erlon que -Napoléon attirait de son côté, rendit d'Erlon inutile partout, et, -sans vaincre les Anglais, empêcha Napoléon de détruire en entier les -Prussiens. Privé ainsi des corps qui devaient prendre l'ennemi à -revers, Napoléon n'en fut pas déconcerté, imagina une nouvelle -manoeuvre sur le terrain même, et avec la garde coupant au-dessus de -Ligny la ligne prussienne qu'il ne pouvait prendre à revers, remporta -néanmoins une victoire éclatante et de grande conséquence. Si en effet -les Prussiens, par les va-et-vient de d'Erlon, au lieu d'être détruits -n'étaient que défaits, ils l'étaient cependant assez pour qu'on pût -leur tenir tête à l'aide d'un fort détachement, pendant qu'on irait -chercher une rencontre décisive avec les Anglais. Si Ney par sa faute -avait laissé passer l'occasion de culbuter les Anglais aux -Quatre-Bras, il n'en avait pas moins opposé une ténacité héroïque à -leurs efforts pour communiquer avec les Prussiens, il ne les en avait -pas moins empêchés de s'établir sur la chaussée de Namur à Bruxelles, -il ne les en avait pas moins obligés de s'arrêter pour battre en -retraite le lendemain. Ainsi le 16 comme le 15, le plan de Napoléon, -malgré des accidents toujours fréquents à la guerre, plus fréquents -ici à cause de l'ébranlement de toutes les têtes, n'avait pas cessé de -réussir encore, car d'un côté les Prussiens vaincus dans une grande -bataille, de l'autre les Anglais contenus dans un combat acharné, -étaient forcés d'exécuter une retraite divergente, l'armée française -restait en masse interposée entre eux, et les Anglais allaient être -contraints comme les Prussiens d'accepter les jours suivants une -bataille séparée. - -[En marge: Y eut-il du temps perdu le matin du 17, et par la faute de -qui?] - -[En marge: Le temps importait peu le matin du 17.] - -Le 17 au matin on ne pouvait marcher dès l'aurore avec des troupes qui -la veille à neuf heures du soir étaient encore aux prises avec -l'ennemi, et qui avaient bivouaqué au milieu de trente mille cadavres -sans avoir même mangé la soupe. Napoléon cependant perdit le moins de -temps possible: il mit en mouvement Lobau qui n'avait pas combattu, la -garde dont une partie seule avait été engagée, les cuirassiers qui -n'avaient pas donné un coup de sabre; il destina Vandamme et Gérard, -vainqueurs un peu fatigués des Prussiens, à surveiller ces derniers, -et dirigea son centre vers le maréchal Ney, pour composer avec lui la -masse qui devait combattre l'armée britannique. Mais pour faire -défiler ces troupes il était indispensable que Ney qui devenait tête -de colonne, eût défilé aux Quatre-Bras. Or Ney, plein d'appréhensions -le 17 comme le 16, ne remuait pas, croyant toujours avoir devant lui -la totalité de l'armée anglaise. Il fallut que Napoléon vînt avec -Lobau, la garde et les cuirassiers le tirer de ses inquiétudes, et -alors seulement il se mit en marche, c'est-à-dire à onze heures du -matin. Tandis que la matinée était perdue, partie par la fatigue des -troupes, partie par les retards de Ney, l'après-midi le fut par un -orage épouvantable qui paralysa les deux armées, car lorsque la -puissance de la nature se montre, celle des hommes, quels qu'ils -soient, s'évanouit. Ainsi les lieutenants de Napoléon le matin, la -nature l'après-midi, lui prirent la journée du 17. Mais dans cette -journée le temps était-il la considération décisive? Assurément non. -Après avoir battu les Prussiens, il fallait battre les Anglais, et le -plus tôt était le mieux. Pour les battre il fallait les rencontrer, et -la possibilité de cette rencontre dépendait du duc de Wellington et -non de Napoléon. Une demi-marche seulement nous séparant des Anglais, -on ne pouvait songer à les gagner de vitesse: s'ils voulaient la -bataille, nous les trouverions en avant de la forêt de Soignes sans -avoir besoin de nous presser, sinon ils mettraient la forêt entre eux -et nous, et la bataille deviendrait impossible. Voudraient-ils la -livrer? Napoléon le désirait ardemment, car les suivre au delà de -Bruxelles, quand sa présence allait être si nécessaire en Champagne, -lui était impossible, et les quitter sans les avoir battus était le -renversement de tous ses plans. Mais quelque fût son désir, il ne -pouvait absolument pas devancer les Anglais à l'entrée de la forêt de -Soignes pour les obliger à combattre. Sa seule ressource évidemment, -c'était l'ardeur de Blucher, l'ambition du duc de Wellington, et non -une rapidité de marche, que la fatigue des troupes, les hésitations de -Ney, un orage épouvantable, rendaient impossible, et que la proximité -de la forêt de Soignes eût rendue inutile. - -[En marge: Détachement de Grouchy, et nécessité de ce détachement.] - -Le temps n'était donc pas la considération importante dans la journée -du 17. Mais s'il n'y eut pas faute dans l'emploi du temps, y eut-il -faute dans la répartition des forces? L'exposé des faits a mis le -lecteur en mesure d'en juger. Qu'y avait-il de plus simple en effet, -les Prussiens vaincus, que de mettre à leur suite un détachement -suffisant pour les surveiller, les contenir, les isoler des Anglais -pendant que l'on combattrait ces derniers? Un homme de sens osera-t-il -dire qu'il fallait ne plus s'inquiéter des Prussiens, les laisser -devenir ce qu'ils voudraient, en se bornant à jeter sur leurs traces -un peu de cavalerie qui aurait vu, sans pouvoir l'empêcher, tout ce -qu'il leur aurait plu d'entreprendre? Ah! sans doute, si on suppose -dans le commandement de notre aile droite chargée de les suivre un -aveuglement sans égal dans l'histoire, un aveuglement tel qu'il -laisserait quatre-vingt mille Prussiens faire devant lui tout ce -qu'ils voudraient, même accabler Napoléon leur vainqueur sans s'y -opposer, on aura raison de dire que ce détachement de l'aile droite -était une faute: mais en supposant à celui qui la dirigeait seulement -l'instinct que laissèrent éclater les simples soldats, on faisait en -la détachant une chose non-seulement de règle, mais nécessaire, et qui -ne devait pas priver l'armée de son secours, car enfermés les uns et -les autres dans un espace de quatre à cinq lieues, où tous entendaient -le canon de tous, on ne devait pas croire qu'on perdrait les 34 mille -hommes de Grouchy jusqu'à ne les retrouver qu'après une affreuse -catastrophe. - -[En marge: Évidence des instructions données à Grouchy.] - -Le détachement de Grouchy était donc nécessaire, dicté par les règles, -par la situation, par le plus vulgaire bon sens. Quant aux -instructions qu'il reçut, on peut sans doute disputer sur leur -signification: il y a cependant un ordre qu'on ne saurait contester, -car les soldats l'eussent donné, c'était de suivre les Prussiens, de -ne pas les perdre de vue, et de manoeuvrer de manière à les empêcher -de rejoindre les Anglais, puisque le plan connu de tout le monde -était d'avoir affaire séparément à chacune des deux armées ennemies. -Qu'on accumule les hypothèses tant qu'on voudra, cet ordre ce n'est -pas Napoléon qui le dictait, c'est la situation, et il y a une preuve -sans réplique que bien ou mal donné (et ce n'était pas l'usage de -Napoléon de mal donner ses ordres) il entra pourtant tel que nous le -supposons dans l'esprit du maréchal Grouchy, c'est que le soir du 17, -écrivant à Napoléon, le maréchal lui disait: Je suis à la poursuite -des Prussiens, et je m'appliquerai à les tenir éloignés des -Anglais.--Il n'y avait donc aucune équivoque sur le véritable sens de -ses instructions dans l'esprit du commandant de l'aile droite. - -[En marge: Fausses manoeuvres de Grouchy le 17.] - -Mais dès le début le maréchal Grouchy se trompa sur la direction des -Prussiens, et il les supposa sur la route de Namur. L'erreur était -excusable, et n'aurait pas été de grande conséquence s'il avait fait -ce qu'il devait faire, s'il avait mis sa cavalerie légère sur les -trois directions possibles, celles de Mont-Saint-Guibert, de Gembloux, -de Namur, et son infanterie sur celle de Gembloux qui était -intermédiaire à toutes les autres. Les blés couchés sous les pas des -Prussiens l'auraient éclairé sur-le-champ, et lui auraient prouvé que -les Prussiens se retiraient non pas sur le Rhin, mais sur Wavre, -c'est-à-dire vers l'armée anglaise. Il finit par le reconnaître, mais -en conservant un fâcheux soupçon sur Namur, et dans cette première -journée il ne fit marcher son infanterie que très-tard vers Gembloux. -La journée du 17 que Napoléon n'aurait pas pu employer autrement sur -la route de Mont-Saint-Jean, fut donc à peu près perdue sur la route -de Wavre par le maréchal Grouchy. - -[En marge: Tardif départ de Grouchy le 18 au matin.] - -Mais le 18, pouvant se mettre en mouvement dès quatre heures du matin, -ayant dix-sept heures de jour pour se porter où il voudrait, étant -enfermé dans un espace où l'on se trouvait à quatre ou cinq lieues les -uns des autres, le maréchal Grouchy était en mesure de tout réparer. -Malheureusement il ne donna ses ordres qu'entre six et sept heures du -matin, et n'ayant pas pourvu aux distributions de vivres, ses troupes -ne partirent qu'à huit, à neuf, à dix heures. Pourtant même alors rien -n'était perdu, ni même compromis, puisque cinq heures suffisaient pour -se transporter au point le plus extrême de ce théâtre d'opérations, si -on se laissait guider par le canon. - -Tandis que la droite détachée était conduite avec si peu d'activité et -de sûreté de vues, Napoléon avec le centre et la gauche se préparait à -livrer sa seconde bataille, celle qui devait décider de son sort et du -nôtre. Cette rencontre qu'il avait tant désirée, et avec tant de -raison puisqu'il fallait qu'il battît les Anglais après les Prussiens, -pour revenir en toute hâte sur les Autrichiens et les Russes, cette -rencontre le bouillant patriotisme de Blucher, l'ambition du duc de -Wellington allaient la lui offrir. Certes le résultat les a justifiés -l'un et l'autre, mais la postérité, comme l'a dit Napoléon avec sa -grandeur de langage accoutumée, sera moins indulgente, car si la -fortune ne leur eût pas ménagé dans l'aveuglement de Grouchy un vrai -phénomène, ils pouvaient être accablés à la lisière de la forêt de -Soignes, mal percée, difficile à traverser après une défaite, tandis -qu'au contraire en mettant la forêt de Soignes entre eux et Napoléon, -ils déjouaient tous les calculs de celui-ci, et le réduisaient à -battre en retraite pour venir faire face à la grande colonne de l'Est -après avoir échoué dans tous ses plans. Ils auraient donc choisi un -jeu sûr, au lieu du jeu le plus téméraire et le plus périlleux. - -[En marge: Retard de la bataille de Waterloo le 18, et motifs de ce -retard.] - -Quoi qu'il en soit, la bataille tant désirée par Napoléon (preuve que -le génie lui-même ne sait souvent ce qu'il demande en fatiguant la -Providence de ses voeux), la bataille était certaine. Fallait-il la -livrer au commencement de la journée? fallait-il à Waterloo comme à -Ligny, tâcher d'agir le matin plutôt que l'après-midi? Ah! oui sans -doute, mille fois oui, si on avait prévu qu'au lieu de Grouchy qu'on -avait si près de soi, soixante mille Prussiens auraient le temps -d'arriver, sans que Grouchy les vît, quand la nature entière les -voyait marcher à découvert, hommes, chevaux et canons! Mais une telle -chose était de toutes la moins supposable, et, en attendant, -l'artillerie se trouvant dans l'impossibilité de manoeuvrer, force -était bien d'accorder quatre à cinq heures pour que le sol détrempé -pût se raffermir. Le meilleur, le plus sage des hommes, Drouot, ne se -consolait pas d'avoir donné le conseil de différer la bataille de -quelques heures[27], et sa vertu avait tort ici contre lui-même, car -on pouvait bien dans cette saison livrer à onze heures la bataille de -Waterloo, quand on n'avait livré celle de Ligny qu'à trois heures de -l'après-midi, ce qui n'avait pas empêché de la gagner. Or -l'inconvénient d'embourber son artillerie, d'embourber sa cavalerie, -qui étaient ses deux armes les meilleures, était une considération -dont personne ne pouvait méconnaître l'importance. Le résultat il est -vrai a condamné le vaincu, et le résultat est un dieu de fer que les -hommes adorent: mais l'argument de Drouot, auquel Napoléon se rendit, -était décisif, et la postérité ne blâmera pas celui-ci d'en avoir tenu -si grand compte. - -[Note 27: Je trouve dans des notes fort curieuses, fort intéressantes, -écrites il y a longtemps par le colonel Combes-Brassard, chef de -l'état-major du 6e corps (corps de Lobau), le passage suivant, et je -le cite parce qu'il met en lumière l'une des plus grandes vertus des -temps modernes, celle de Drouot. «Le général Drouot, dit le colonel -Combes-Brassard, passa peu de jours à Paris après son jugement. Je le -voyais fréquemment. La bataille de Mont-Saint-Jean était souvent le -sujet de nos entretiens. Il me dit un jour du ton d'un homme qui -semble avoir besoin de soulager son âme oppressée: «Plus je pense à -cette bataille, plus je me sens entraîné à me croire l'une des causes -qui nous l'ont fait perdre.»--«Vous, mon général! le dévouement -généreux d'une noble amitié pour son maître ne saurait aller plus -loin.»--«Expliquons-nous, mon cher colonel. Je n'entends pas me -charger des fautes qui ne sont pas les miennes, mais revendiquer ce -qui m'appartient, à mes risques et périls. - -«Dès le point du jour, continua-t-il, l'Empereur avait reconnu la -position des ennemis; son plan était arrêté; ses dispositions -d'attaque faites pour sept ou huit heures du matin au plus tard. Je -lui fis observer que la pluie avait tellement dégradé les chemins et -détrempé le terrain que les mouvements de l'artillerie seraient bien -lents; que deux ou trois heures de retard sauveraient cet -inconvénient. L'Empereur souscrivit à ce retard funeste. S'il n'eût -tenu aucun compte de mon observation, Wellington était attaqué à sept -heures, il était battu à dix, la victoire complète à midi, et Blucher -qui ne put déboucher qu'à cinq heures, tombait entre les mains d'une -armée victorieuse. Nous attaquâmes à midi, et nous livrâmes toutes les -chances du succès à l'ennemi.» - -Ce passage m'a paru devoir être reproduit. Tandis que nous voyons en -effet les auteurs des fautes les plus graves repousser une -responsabilité qui leur appartient, Drouot, qui n'avait rien à se -reprocher dans la funeste bataille de Waterloo, car ce n'était pas une -faute dans une journée de dix-huit heures, d'en consacrer trois ou -quatre à laisser raffermir le sol, Drouot s'accusait d'avoir contribué -à la perte de la bataille en la faisant différer. Par le fait, sans -doute ce fut un mal d'avoir perdu trois heures, mais d'après toutes -les vraisemblances ce n'était pas une faute, car pour ceux qui avaient -à prendre l'offensive le raffermissement du sol était une circonstance -capitale. C'est une nouvelle preuve de ce qu'il y a de hasard dans les -événements militaires, et de la nécessité de juger avec une extrême -réserve des opérations où souvent le conseil le plus sage aboutit aux -plus déplorables résultats.] - -[En marge: Plan de la bataille.] - -[En marge: Un seul était possible, et c'est celui que Napoléon avait -adopté.] - -L'heure fixée, restait le plan. Certainement l'idée de se jeter sur la -gauche des Anglais faiblement établie, de la culbuter sur leur centre, -de leur enlever ainsi la grande route de Bruxelles, seule issue -praticable à travers la forêt de Soignes, était excellente, car dans -cette manière d'opérer l'avantage de séparer les Anglais des Prussiens -s'ajoutait à tous les autres. Malheureusement des fautes furent -commises dans l'exécution. Il fallait sans doute à notre gauche -attaquer le château de Goumont, mais ce fut une faute de ne pas le -briser à coups de canon, au lieu de chercher à le prendre à coups -d'hommes, et d'y épuiser ainsi la gauche de l'armée française. Le bois -de Goumont cachait ce détail à l'oeil de Napoléon, et il est -regrettable que le général Reille ne suivît pas le combat d'assez près -pour empêcher une dépense d'hommes si complétement inutile. Il est -évident qu'on aurait dû s'arrêter à la conquête du bois, et réserver -les braves divisions Jérôme, Foy, Bachelu, pour l'attaque du plateau -de Mont-Saint-Jean, qui était l'opération capitale. - -[En marge: Faute de tactique commise par Ney et d'Erlon.] - -L'attaque de la Haye-Sainte au centre, et le long du chemin d'Ohain -contre la gauche des Anglais, exécutée par des masses épaisses, -incapables de manoeuvrer devant la cavalerie, fut une autre faute de -tactique, qu'on ne sait comment expliquer de la part d'un manoeuvrier -aussi habile que Ney, qui dut être provoquée par l'idée qu'on avait de -la solidité des Anglais, et que Napoléon n'eut pas le temps -d'empêcher, car lorsqu'il put s'en apercevoir les troupes étaient déjà -en mouvement, et il était trop tard pour changer leurs dispositions -d'attaque. Cette faute fut extrêmement regrettable, car elle rendit -impuissante une tentative qui aurait dû être décisive, et elle fit -naître dès le début dans l'esprit des combattants un préjugé favorable -pour les Anglais, défavorable pour nous. - -[En marge: Apparition des Prussiens.] - -[En marge: Napoléon pouvait-il faire autre chose que ce qu'il fit à -cette apparition?] - -Pourtant rien n'était compromis, et Napoléon en lançant sa cavalerie -tira des Écossais gris une prompte vengeance. Mais un spectre -effrayant avait déjà levé sa tête sur ce champ funèbre, et ce spectre -c'était l'armée prussienne. Napoléon prévit tout de suite le danger de -cette apparition, et sans perdre un instant il porta Lobau à sa -droite. Pour parer à ce nouvel incident, était-il possible de faire -mieux, ou autrement? Assurément non. Abandonner une bataille déjà si -fortement engagée, renoncer à ses plans qui pouvaient seuls compenser -l'infériorité de nos forces, c'était se constituer soi-même vaincu -dans un moment où il y avait tant d'espérance d'être vainqueur, car -après tout la voie ne pouvait être ouverte à Bulow sans l'être à -Grouchy, et il était permis d'espérer que si l'un venait, l'autre -viendrait aussi. Napoléon continua donc la bataille, mais en la -continuant il eut soin de la ralentir. Il prescrivit à Ney d'enlever -la Haye-Sainte, ce qui ôtait aux Anglais leur point d'appui au centre, -et nous assurait à nous le débouché sur le plateau de Mont-Saint-Jean -lorsque nous voudrions porter le coup décisif, et il lui recommanda, -cela fait, de s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût apprécié la portée de -l'attaque des Prussiens contre notre droite. Prendre la Haye-Sainte et -attendre, était évidemment la seule chose qu'il y eût à faire en une -circonstance si grave. - -[En marge: Attaque intempestive de la cavalerie.] - -Mais Ney, cédant à une fougue que le regret de ses hésitations de la -veille avait changée en fureur, se précipita sur les Anglais, s'empara -de la Haye-Sainte avec une vigueur sans pareille, puis, ayant -rencontré plusieurs fois la cavalerie ennemie pendant ce combat, -s'engagea peu à peu avec elle, la suivit sur le plateau, vit là toute -une artillerie abandonnée, crut le moment décisif venu, entraîna -successivement sur ce plateau toute la cavalerie, y soutint une lutte -de géants, mais lutte intempestive dès qu'on ne pouvait pas la -terminer avec de l'infanterie, et dépensa ainsi nos troupes à cheval -qui, employées à propos, auraient servi un peu plus tard à gagner la -bataille. - -[En marge: Au dernier moment la bataille pouvait être regagnée, quand -survint le corps de Ziethen.] - -[En marge: Quels furent les véritables obstacles au ralliement de -l'armée.] - -Les prodiges de Ney étaient donc un malheur, que Napoléon, ayant porté -à droite non-seulement son infanterie mais son attention, n'avait pu -empêcher. Que faire alors?... Prescrire à Ney de conserver le plateau -tant qu'il pourrait, pendant qu'on irait avec la garde donner aux -Prussiens un choc terrible, et puis les Prussiens écartés, rallier la -garde, et se ruer sur l'armée anglaise pour en finir, était évidemment -la seule manoeuvre imaginable, et Napoléon l'adopta. Il reçut et -repoussa les Prussiens avec une vigueur dont les vieux soldats de la -garde, conduits par Morand, étaient seuls capables. Bulow culbuté, -écrasé entre Planchenois et Maransart, Napoléon ne perdit pas un -instant, et tenant parole à Ney, marcha au plateau avec la garde -ralliée, pour y jouer dans une action désespérée son sort, celui de -l'Empire et de la France. Quatre de ses bataillons, bravant un feu -épouvantable, avaient déjà pris pied sur le plateau, et les autres -allaient probablement terminer la lutte, quand le corps prussien de -Ziethen, arrivant à l'improviste, fit tourner en catastrophe une -bataille qui pouvait être encore une victoire, victoire sanglante, -cruellement achetée, victoire enfin! Au point où en étaient les -choses, les suites devaient être une déroute sans exemple, car il ne -restait pas une seule réserve pour rallier l'armée, car à défaut d'une -réserve la personne de Napoléon, demeuré debout au milieu d'une -fournaise de feux, aurait pu rallier les soldats, mais la nuit -empêchait de l'apercevoir, mais on le croyait mort, mais, après un -effort surhumain, l'abattement chez les troupes égalait leur -exaltation, et pour surcroît de malheur, en ayant l'ennemi devant, on -l'avait en flanc, on l'avait par derrière. Tout concourait donc pour -faire de la bataille perdue un désastre inouï. C'était l'Empire qui, -après s'être écroulé en 1814, s'être relevé en 1815, s'abîmait enfin, -tel qu'un édifice gigantesque fondant tout à coup sur la tête de celui -qui s'obstine à y rester jusqu'au dernier instant! - -Que le malheur fût immense, on ne saurait le nier, mais que Napoléon -dans la journée n'eût pas tout fait pour le conjurer, il est -impossible de le soutenir, car s'il avait retardé l'heure de la -bataille, c'était par une nécessité physique, car si des fautes de -tactique avaient été commises par Reille, par d'Erlon, il avait essayé -de les réparer, car si Ney avait devancé l'action principale, il -n'avait pu l'empêcher, occupé qu'il était vers sa droite, et cette -action prématurément engagée il l'avait suspendue pour tenir tête aux -Prussiens, et ceux-ci repoussés, il s'était hâté de la reprendre, -lorsqu'un dernier corps prussien était venu l'accabler. Il n'avait -donc pas failli comme capitaine, et pour être juste envers les -vainqueurs comme envers le vaincu, nous ajouterons que le duc de -Wellington et Blucher avaient mérité leur victoire, le premier par une -fermeté inébranlable, le second par un patriotisme inaccessible aux -découragements. - -[En marge: La principale cause de nos malheurs fut l'aveuglement du -maréchal Grouchy.] - -[En marge: Sa fatale obstination.] - -Maintenant, il faut le dire, avec le sincère regret d'atteindre la -mémoire d'un honnête homme, d'un brave militaire, frappé en cette -occasion d'une cécité sans exemple, la vraie cause de nos malheurs -(cause matérielle, entendons-nous, car la cause morale est ailleurs), -la vraie cause fut le maréchal Grouchy. Nous avons exposé les faits -avec une scrupuleuse exactitude, et ils ne laissent rien de sérieux à -opposer en sa faveur, quoiqu'on l'ait essayé bien des fois depuis -quarante ans. Après avoir perdu l'après-midi du 17, après avoir encore -perdu la matinée du 18, il lui restait toute la moitié de cette fatale -journée du 18 pour réparer ses fautes, et c'était assez pour convertir -en triomphe un immense désastre. À Sart-à-Valhain, en effet, le canon -retentit à onze heures et demie. Le général Gérard, avec la sagacité -d'un véritable homme de guerre, avec la chaleur d'un Français -passionné pour son pays, proposa de marcher vers le canon, et il -donnait cette raison, que dans le doute où l'on était des intentions -de l'ennemi, il fallait accourir auprès de Napoléon, car si les -Prussiens se portaient vers lui, on rentrait dans ses instructions qui -prescrivaient d'être toujours sur leurs traces, s'ils se retiraient -vers Bruxelles, il n'y avait plus à s'occuper d'eux, et il fallait se -presser de concourir à la destruction définitive des Anglais. Gérard, -Vandamme, Valazé, tous les soldats proféraient le même cri. Mais -Grouchy, fermant les yeux à l'évidence, repoussa cette lumière -éclatante qui jaillissait de tous les esprits. Un tort de forme chez -Gérard, un tort de susceptibilité chez Grouchy, firent échouer ce -conseil admirable, qui eût sauvé l'Empire, et ce qui importait mille -fois plus, la France! - -On a fait valoir en faveur du maréchal Grouchy deux excuses, -premièrement que le temps manquait pour arriver de Sart-à-Valhain à -Maransart, et secondement qu'on eût trouvé sur son chemin quarante -mille Prussiens pour disputer le passage le la Dyle, tandis que -cinquante mille autres seraient allés accabler Napoléon. Nous croyons -ces deux excuses mal fondées d'abord, et ensuite fussent-elles -fondées, n'excusant pas celui qu'on veut excuser. Si en effet, -lorsqu'on était à Sart-à-Valhain le temps manquait, à qui était la -faute, sinon à Grouchy qui avait perdu cinq ou six heures dans -l'après-midi du 17, et quatre le matin du 18? Si on devait trouver -les Prussiens défendant la Dyle, à qui la faute encore, sinon à -Grouchy qui n'en avait pas fait surveiller le cours, qui avait négligé -de s'emparer des ponts de cette rivière, presque tous oubliés par -l'ennemi, et qui n'avait point songé à la traverser là où elle pouvait -être franchie sans difficulté? Évidemment le tort ici serait encore à -Grouchy. Mais ces excuses qui n'excusent-pas, en fait sont dépourvues -de tout fondement. - -[En marge: Aurait-il eu le temps d'arriver utilement?] - -[En marge: Réponse péremptoire à cette question.] - -Quant à la distance, voici la vérité rigoureuse. De Nil-Saint-Vincent, -où était parvenu Vandamme à onze heures et demie, à Maransart, il y a -tout au plus cinq lieues métriques, c'est-à-dire quatre lieues -anciennes. Les gens du pays parlaient d'un trajet de quatre heures au -plus. Il est certain qu'il faut beaucoup moins d'une heure pour -parcourir une lieue métrique. Si on veut tenir compte des mauvais -chemins, moins mauvais toutefois sur les routes transversales que sur -les routes directes fatiguées par les Prussiens, on pouvait supposer -cinq heures, et c'était beaucoup pour des soldats que le bruit du -canon n'aurait pas manqué d'électriser. Qu'on suppose six heures, ce -qui est une évaluation singulièrement exagérée, et on arrivait au -meilleur moment. Qu'on en suppose sept, le moment était encore -très-propice, puisque c'était l'heure où la vieille garde culbutait -les Prussiens de Planchenois, et où on les aurait surpris dans un -affreux désordre. Maintenant veut-on des exemples de ce qui pouvait -s'exécuter en fait de trajets sur ces mêmes lieux, et exactement dans -les mêmes circonstances? Ces exemples ne manquent pas. Le corps de -Vandamme, parti de Gembloux à huit heures, était à la Baraque à deux, -après avoir perdu en route beaucoup plus d'une heure, et marché -très-lentement. Or il y a de Gembloux à la Baraque à peu près la même -distance que de Nil-Saint-Vincent à Maransart. On aurait donc pu -opérer le trajet dont il s'agit en cinq heures. Veut-on un exemple -plus concluant encore? Il y a plus de cinq lieues de Wavre à Gembloux, -et le lendemain 19, quand la nécessité de se dérober à l'ennemi -victorieux accélérait le pas de tout le monde, le corps de Vandamme, -parti au coucher du soleil, c'est-à-dire à huit heures, était à onze à -Gembloux[28]. On aurait donc pu faire cinq lieues en cinq heures le -18, puisqu'on les faisait en trois le 19. - -[Note 28: Témoignage du général Berthezène dans ses Mémoires, tome II, -page 398.] - -[En marge: Les Prussiens auraient-ils pu empêcher l'arrivée de -Grouchy?] - -[En marge: Réponse à cette question.] - -Quant à la résistance que les Prussiens auraient opposée au passage de -la Dyle, l'objection vraie devant Wavre où on allait les attaquer dans -une position inexpugnable, devient fausse si on imagine que Grouchy se -fût présenté aux ponts de Moustier ou d'Ottignies qui n'étaient pas -gardés. À la vérité en accordant à l'ennemi une clairvoyance -surhumaine, qui malheureusement ne se manifestait pas à notre aile -droite, il aurait pu se faire que Blucher, lisant dans nos projets, -eût placé quarante mille hommes aux ponts de Moustier et d'Ottignies, -par lesquels le général Gérard voulait passer, et que les défendant -avec ces quarante mille hommes, il en envoyât quarante-cinq mille (car -il lui était impossible d'en envoyer davantage) pour accabler -Napoléon. Les choses sans doute auraient pu se passer ainsi, mais -quand on n'est soi-même que des hommes, il ne faut pas se figurer que -ses adversaires soient des dieux! - -En fait rien de pareil n'avait eu lieu. Blucher se voyant suivi sur -Wavre, y laissa Thielmann avec 28 mille hommes pour amuser les -Français, envoya Bulow avec 30 mille vers la Chapelle-Saint-Lambert et -Planchenois, achemina Pirch Ier derrière Bulow, Ziethen le long de la -forêt de Soignes, chacun de ces derniers avec environ 15 mille hommes. -Si Grouchy eût écouté le conseil du général Gérard, il serait arrivé -vers une heure ou deux aux ponts de Moustier et d'Ottignies, les -aurait traversés sans difficulté, n'aurait rencontré personne pour -l'arrêter, et eût trouvé tout ouverte la route de Maransart. En -dirigeant vers Wavre Pajol et Teste qui avaient été le matin dirigés -sur Tourrines, ce qui aurait suffi pour occuper Thielmann pendant -quelques heures, et en marchant avec le reste de son corps vers -Maransart, c'est-à-dire avec 30 mille hommes, il aurait trouvé Bulow -engagé dans le vallon de Lasne au point de ne rien voir, et Pirch Ier -et Ziethen trop avancés probablement dans leur mouvement pour -s'apercevoir de sa présence. Supposez qu'il n'eût fait que détourner -ces derniers de leur chemin, le but essentiel aurait été atteint, -puisque c'est leur arrivée qui perdit tout. Mais même en attirant leur -attention, il eût passé avant qu'ils pussent s'opposer à sa marche, et -il eût opéré le double bien de délivrer d'eux Napoléon, et d'accabler -Bulow. - -[En marge: Au-dessus de la cause matérielle de notre désastre, qui est -dans la conduite de Grouchy, il y a la cause morale, et celle-là il -faut la chercher dans tout le règne de Napoléon.] - -Rien donc ne peut atténuer la faute du maréchal Grouchy, que ses -services antérieurs qui sont réels, et ses intentions qui étaient -loyales et dévouées. Grouchy, ainsi que l'a dit Napoléon, manqua à -l'armée dans cette journée fatale, comme si un tremblement de terre -l'eût fait disparaître du théâtre des événements. Ainsi l'oubli de son -véritable rôle, qui était d'isoler les Prussiens des Anglais, fut la -vraie cause de nos malheurs, nous parlons de cause matérielle, car -pour les causes morales il faut les chercher plus haut, et à cette -hauteur, Napoléon reparaît comme le vrai coupable! - -Si on considère en effet cette campagne de quatre jours sous des -rapports plus élevés, on y verra, non pas les fautes actuelles du -capitaine, qui n'avait jamais été ni plus profond, ni plus actif, ni -plus fécond en ressources, mais celles du chef d'État, qui s'était -créé à lui-même et à la France une situation forcée, où rien ne se -passait naturellement, et où le génie le plus puissant devait échouer -devant des impossibilités morales insurmontables. Certes rien n'était -plus beau, plus habile que la combinaison qui en quelques jours -réunissait sur la frontière 124 mille hommes à l'insu de l'ennemi, qui -en quelques heures donnait Charleroy à Napoléon, le plaçait entre les -Prussiens et les Anglais, le mettait en position de les combattre -séparément, et les Prussiens, les Anglais vaincus, lui laissait le -temps encore d'aller faire face aux Russes, aux Autrichiens, avec les -forces qui achèveraient de s'organiser pendant qu'il combattrait! Mais -les hésitations de Ney et de Reille le 15, renouvelées encore le 16, -lesquelles rendaient incomplet un succès qui aurait dû être décisif, -on peut les faire remonter jusqu'à Napoléon, car c'est lui qui avait -gravé dans leur mémoire les souvenirs qui les ébranlaient si -fortement! C'est lui qui dans la mémoire de Reille avait inscrit -Salamanque et Vittoria, dans celle de Ney, Dennewitz, Leipzig, Laon, -et enfin Kulm dans celle de Vandamme! Si le lendemain de la bataille -de Ligny on avait perdu la journée du 17, ce qui du reste n'était pas -très-regrettable, la faute en était encore aux hésitations de Ney pour -une moitié du jour, à un orage pour l'autre moitié. Cet orage n'était -certes le fait de personne, ni de Napoléon, ni de ses lieutenants, -mais ce qui était son fait, c'était de s'être placé dans une situation -où le moindre accident physique devenait un grave danger, dans une -situation où, pour ne pas périr, il fallait que toutes les -circonstances fussent favorables, toutes sans exception, ce que la -nature n'accorde jamais à aucun capitaine. - -[En marge: Vraie leçon morale à tirer du désastre de Waterloo.] - -La perte de la matinée du 18 n'était encore la faute de personne, car -il fallait absolument laisser le sol se raffermir sous les pieds des -chevaux, sous la roue des canons, et après tout on ne pouvait croire -que le temps qu'on donnerait au sol pour se consolider, serait tout -simplement donné aux Prussiens pour arriver. Mais si Reille était -découragé devant Goumont, si Ney, d'Erlon après avoir eu la fièvre de -l'hésitation le 16, avaient celle de l'emportement le 18, et -dépensaient nos forces les plus précieuses avant le moment opportun, -nous le répéterons ici, on peut faire remonter à Napoléon qui les -avait placés tous dans des positions si étranges, la cause de leur -état moral, la cause de cet héroïsme, prodigieux mais aveugle. Enfin -si l'attention de Napoléon attirée à droite avec sa personne et sa -réserve, manquait au centre pour y prévenir de graves fautes, le tort -en était à l'arrivée des Prussiens, et le tort de l'arrivée des -Prussiens était, non pas à la combinaison de détacher sa droite pour -les occuper, car il ne pouvait les laisser sans surveillance, sans -poursuite, sans obstacle opposé à leur retour, mais à Grouchy, à -Grouchy seul quoi qu'on en dise! mais le tort d'avoir Grouchy, ah! ce -tort si grand était à Napoléon, qui, pour récompenser un service -politique, avait choisi un homme brave et loyal sans doute, mais -incapable de mener une armée en de telles circonstances. Enfin avec -vingt, trente mille soldats de plus, Napoléon aurait pourvu à tous ces -accidents, mais ces vingt, ces trente mille soldats étaient en Vendée, -et cette Vendée faisait partie de la situation extraordinaire dont il -était l'unique auteur. C'était en effet une extrême témérité que de se -battre avec 120 mille hommes contre 220 mille, formés en partie des -premiers soldats de l'Europe, commandés par des généraux exaspérés, -résolus à vaincre ou à mourir, et cette témérité si grande était -presque de la sagesse dans la situation où Napoléon se trouvait, car -ce n'était qu'à cette condition qu'il pouvait gagner cette prodigieuse -gageure de vaincre l'Europe exaspérée avec les forces détruites de la -France, forces qu'il n'avait eu que deux mois pour refaire. Et pour ne -rien omettre enfin, cet état fébrile de l'armée, qui après avoir été -sublime d'héroïsme tombait dans un abattement inouï, était comme tout -le reste l'ouvrage du chef d'État qui, dans un règne de quinze ans, -avait abusé de tout, de la France, de son armée, de son génie, de tout -ce que Dieu avait mis dans ses prodigues mains! Chercher dans -l'incapacité militaire de Napoléon les causes d'un revers qui sont -toutes dans une situation qu'il avait mis quinze ans à créer, c'est -substituer non-seulement le faux au vrai, mais le petit au grand. Il y -eut à Waterloo bien autre chose qu'un capitaine qui avait perdu son -activité, sa présence d'esprit, qui avait vieilli en un mot, il y -avait un homme extraordinaire, un guerrier incomparable, que tout son -génie ne put sauver des conséquences de ses fautes politiques, il y -eut un géant qui, voulant lutter contre la force des choses, la -violenter, l'outrager, était emporté, vaincu comme le plus faible, le -plus incapable des hommes. Le génie impuissant devant la raison -méconnue, ou trop tard reconnue, est un spectacle non-seulement plus -vrai, mais bien autrement moral qu'un capitaine qui a vieilli, et qui -commet une faute de métier! Au lieu d'une leçon digne du genre humain -qui la reçoit, de Dieu qui la donne, ce serait un thème bon à discuter -devant quelques élèves d'une école militaire. - -Au surplus, cet homme extraordinaire on allait le retrouver devant ces -causes morales qu'il avait soulevées, et on va le voir dans le livre -qui suit, essuyer une dernière catastrophe, où les causes morales sont -encore tout, et les causes matérielles presque rien, car si les petits -événements peuvent dépendre des causes matérielles, les grands -événements ne dépendent que des causes morales. Ce sont elles qui les -produisent, les forcent même à s'accomplir, en dépit des causes -matérielles. L'esprit gouverne, et la matière est gouvernée: quiconque -observe le monde et le voit tel qu'il est, n'y peut découvrir autre -chose. - - -FIN DU LIVRE SOIXANTIÈME. - - - - -LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME. - -SECONDE ABDICATION. - - Événements militaires sur les diverses frontières. -- Combats - heureux et armistice en Savoie. -- Défaite des Vendéens et trêve - avec les chefs de l'insurrection. -- Arrivée de Napoléon à Laon. - -- Rédaction du bulletin de la bataille de Waterloo. -- Napoléon - examine s'il faut rester à Laon pour y rallier l'armée, ou se - rendre à Paris pour y demander aux Chambres de nouvelles - ressources. -- Il adopte le dernier parti. -- Effet produit à - Paris par la fatale nouvelle de la bataille de Waterloo. -- - L'idée qui s'empare de tous les esprits, c'est que Napoléon, ne - sachant ou ne pouvant plus vaincre, n'est désormais pour la - France qu'un danger sans compensation. -- Presque tous les - partis, excepté les révolutionnaires et les bonapartistes - irrévocablement compromis, veulent qu'il abdique pour faire - cesser les dangers qu'il attire sur la France. -- Intrigues de M. - Fouché qui s'imagine que, Napoléon écarté, il sera le maître de - la situation. -- Ses menées auprès des représentants. -- Il les - exhorte à tenir tête à Napoléon si celui-ci veut engager la - France dans une lutte désespérée. -- Arrivée de Napoléon à - l'Élysée le 21 juin au matin. -- Son accablement physique. -- - Désespoir de tous ceux qui l'entourent. -- Conseil des ministres - auquel assistent les princes Joseph et Lucien. -- Le maréchal - Davout et Lucien sont d'avis de proroger immédiatement les - Chambres. -- Embarras et silence des ministres. -- Napoléon - paraît croire que le temps d'un 18 brumaire est passé. -- Pendant - qu'on délibère, M. Fouché fait parvenir à M. de Lafayette l'avis - que Napoléon veut dissoudre la Chambre des représentants. -- - Grande rumeur dans cette chambre. -- Sur la proposition de M. de - Lafayette on déclare traître quiconque essayera de proroger ou de - dissoudre les Chambres, et on enjoint aux ministres de venir - rendre compte de l'état du pays. -- Les esprits une fois sur - cette pente ne s'arrêtent plus, et on parle partout d'abdication. - -- Napoléon irrité sort de son abattement et se montre disposé à - des mesures violentes. -- M. Regnaud, secrètement influencé par - M. Fouché, essaye de le calmer, et suggère l'idée de - l'abdication, que Napoléon ne repousse point. -- Pendant ce temps - la Chambre des représentants, vivement agitée, insiste pour avoir - une réponse du gouvernement. -- Les ministres se rendent enfin à - la barre des deux Chambres, et proposent la formation d'une - commission de cinq membres afin de chercher des moyens de salut - public. -- Discours de M. Jay, dans lequel il supplie Napoléon - d'abdiquer. -- Réponse du prince Lucien. -- L'Assemblée ne veut - pas arracher le sceptre à Napoléon, mais elle désire qu'il le - dépose lui-même. -- Elle accepte la proposition des ministres, et - nomme une commission de cinq membres chargée de chercher avec le - gouvernement les moyens de sauver le pays. -- La Chambre des - pairs suit en tout l'exemple de la Chambre des représentants. -- - Napoléon est entouré de gens qui lui donnent le conseil - d'abdiquer. -- Son frère Lucien lui conseille au contraire les - mesures énergiques. -- Raisons de Napoléon pour ne les point - adopter. -- Séance tenue la nuit aux Tuileries par les - commissions des deux Chambres. -- M. de Lafayette aborde - nettement la question de l'abdication. -- On refuse de l'écouter - pour s'occuper de mesures de finances et de recrutement, mais M. - Regnaud fait entendre qu'en ménageant Napoléon, on obtiendra - bientôt de lui ce qu'on désire. -- Rapport de cette séance à la - Chambre des représentants. -- Impatience causée par - l'insignifiance du rapport. -- Le général Solignac, longtemps - disgracié, rappelle l'Assemblée au respect du malheur, et court à - l'Élysée pour demander l'abdication. -- Napoléon l'accueille avec - douceur, et lui promet de donner à la Chambre une satisfaction - complète et prochaine. -- Seconde abdication. -- Napoléon y met - pour condition la transmission de la couronne à son fils. -- - L'abdication est portée à la Chambre, qui, une fois satisfaite, - cède à un attendrissement général. -- Nomination d'une commission - exécutive pour suppléer au pouvoir impérial. -- MM. Carnot, - Fouché, Grenier, Caulaincourt, Quinette, nommés membres de cette - commission. -- M. Fouché en devient le président en se donnant sa - voix. -- M. Fouché rend secrètement la liberté à M. de Vitrolles, - et s'abouche avec les royalistes. -- Il préférerait Napoléon II, - mais prévoyant que les Bourbons l'emporteront, il se décide à - faire ses conditions avec eux. -- Scènes dans la Chambre des - pairs. -- La Bédoyère voudrait qu'on proclamât sur-le-champ - Napoléon II. -- Altercation entre Ney et Drouot relativement à la - bataille de Waterloo. -- Napoléon, voyant qu'on cherche à éluder - la question relativement à la transmission de la couronne à son - fils, se plaint à M. Regnaud d'avoir été trompé. -- MM. Regnaud, - Boulay de la Meurthe, Defermon, lui promettent de faire le - lendemain un effort en faveur de Napoléon II. -- Séance fort vive - le 23 à la Chambre des représentants. -- M. Boulay de la Meurthe - dénonce les menées royalistes, et veut qu'on proclame - sur-le-champ Napoléon II. -- L'Assemblée tout entière est prête à - le proclamer. -- M. Manuel, par un discours habile, parvient à la - calmer, et fait adopter l'ordre du jour. -- Diverses mesures - votées par la Chambre. -- Ce qui se passe en ce moment aux - frontières. -- Ralliement de l'armée à Laon, et manière - miraculeuse dont Grouchy s'est sauvé. -- L'armée compte encore 60 - mille hommes, qui au nom de Napoléon II retrouvent toute leur - ardeur. -- Grouchy prend le commandement, et dirige l'armée sur - Paris en suivant la gauche de l'Oise. -- Les généraux étrangers, - dès qu'ils apprennent l'abdication, se hâtent de marcher sur - Paris, mais Blucher, toujours le plus fougueux, se met de deux - jours en avance sur les Anglais. -- Agitation croissante à - Paris. -- Les royalistes songent à tenter un mouvement, mais M. - Fouché les contient par M. de Vitrolles. -- Les bonapartistes et - les révolutionnaires voudraient que Napoléon se mît à leur tête, - et se débarrassât des Chambres. -- Affluence des fédérés dans - l'avenue de Marigny, et leurs acclamations dès qu'ils aperçoivent - Napoléon. -- Inquiétudes de M. Fouché, et son désir d'éloigner - Napoléon. -- Il charge de ce soin le maréchal Davout, qui se rend - à l'Élysée pour demander à Napoléon de quitter Paris. -- Napoléon - se transporte à la Malmaison, et désire qu'on lui donne deux - frégates, actuellement en rade à Rochefort, pour se retirer en - Amérique. -- M. Fouché fait demander des saufs-conduits au duc de - Wellington. -- Napoléon attend la réponse à la Malmaison. -- Le - général Beker est chargé de veiller sur sa personne. -- M. de - Vitrolles insiste auprès de M. Fouché pour qu'on mette fin à la - crise. -- M. Fouché imagine de rejeter la difficulté sur les - militaires, en faisant déclarer par eux l'impossibilité de se - défendre. -- Les yeux des royalistes se tournent vers le maréchal - Davout. -- Le maréchal Oudinot s'abouche avec le maréchal Davout. - -- Celui-ci déclare que si les Bourbons consentent à entrer sans - l'entourage des soldats étrangers, à respecter les personnes, et - à consacrer les droits de la France, il sera le premier à - proclamer Louis XVIII. -- Le maréchal Davout fait en ce sens une - franche démarche auprès de la commission exécutive. -- M. Fouché - n'ose pas le soutenir. -- Dans ce moment arrive un rapport des - négociateurs envoyés auprès des souverains alliés, d'après lequel - on se figure que les puissances européennes ne tiennent pas - absolument aux Bourbons. -- Ce rapport devient un nouveau - prétexte pour ajourner toute résolution. -- Les armées ennemies - s'approchent de Paris. -- On nomme de nouveaux négociateurs pour - obtenir un armistice. -- Dispositions particulières du duc de - Wellington. -- Sa parfaite sagesse. -- Ses conseils à la cour de - Gand. -- Dispositions de cette cour. -- Idées de vengeance. -- - Déchaînement contre M. de Blacas et grande faveur à l'égard de M. - Fouché. -- Empire momentané de M. de Talleyrand. -- Arrivée de - Louis XVIII à Cambrai. -- Sa déclaration. -- Le duc de Wellington - ne veut pas qu'on entre de vive force à Paris, et désire au - contraire qu'on y entre pacifiquement, afin de ne pas - dépopulariser les Bourbons. -- Violence du maréchal Blucher, qui - songe à se débarrasser de Napoléon. -- Nobles paroles du duc de - Wellington. -- Les commissaires pour l'armistice s'abouchent avec - ce dernier. -- Il exige qu'on lui livre Paris et la personne de - Napoléon. -- M. Fouché se décide à faire partir ce dernier en - toute hâte. -- Napoléon, informé de la marche des armées - ennemies, et sachant que les Prussiens sont à deux journées en - avant des Anglais, offre à la commission exécutive de prendre le - commandement de l'armée pour quelques heures, promet de gagner - une bataille, et de se démettre ensuite. -- Cette proposition est - repoussée. -- Départ de Napoléon pour Rochefort le 28 juin. -- - Napoléon parti, le duc de Wellington ne peut plus demander sa - personne, mais signifie qu'a faut se décider à accepter les - Bourbons, et promet de leur part la plus sage conduite. -- - Entretien avec les négociateurs français. -- Les agents secrets - de M. Fouché lui adressent des renseignements conformes à ceux - qu'envoient les négociateurs, et desquels il résulte que les - Bourbons sont inévitables. -- M. Fouché comprend qu'il faut en - finir de ces lenteurs, et convoque un grand conseil, auquel sont - appelés les bureaux des Chambres et plusieurs maréchaux. -- Il - veut jeter la responsabilité sur le maréchal Davout, en l'amenant - à déclarer l'impossibilité où l'on est de se défendre. -- Le - maréchal, irrité des basses menées de M. Fouché, annonce qu'il - est prêt à livrer bataille, et répond de vaincre s'il n'est pas - tué dans les deux premières heures. -- Embarras de M. Fouché. -- - Avis de Carnot soutenant que la résistance est impossible. -- La - question renvoyée à un conseil spécial de militaires. -- M. - Fouché pose les questions de manière à obtenir les réponses qu'il - souhaite. -- Sur les réponses de ce conseil, on reconnaît qu'il y - a nécessité absolue de capituler. -- Brillant combat de cavalerie - livré aux Prussiens par le général Exelmans. -- Malgré ce succès - tout le monde sent la nécessité de traiter. -- On envoie des - commissaires au maréchal Blucher à Saint-Cloud. -- Ces - commissaires traversent le quartier du maréchal Davout. -- Scènes - auxquelles ils assistent. -- Ils se transportent à Saint-Cloud. - -- Convention pour la capitulation de Paris. -- Sens de ses - divers articles. -- L'armée française doit se retirer derrière la - Loire, et la garde nationale de Paris faire seule le service de - la capitale. -- Scènes des fédérés et de l'armée française en - traversant Paris. -- M. Fouché a une entrevue avec le duc de - Wellington et M. de Talleyrand à Neuilly. -- Ne pouvant obtenir - des conditions satisfaisantes, il se résigne et accepte pour lui - le portefeuille de la police. -- Ses collègues se regardent comme - trahis. -- Il retourne à Neuilly et obtient une audience de Louis - XVIII. -- Il dispose tout pour l'entrée de ce monarque, et fait - fermer l'enceinte des Chambres. -- L'opinion générale est qu'il a - trahi tous les partis. -- Résumé et appréciation de la période - dite des Cent jours. - - -[Date en marge: Juin 1815.] - -[En marge: Événements militaires sur les diverses frontières.] - -[En marge: Avantages obtenus dans le Jura et sur les Alpes.] - -[En marge: Armistice.] - -Les événements sur nos frontières de l'Est et du Midi avaient été -moins grands et moins malheureux que sur celle du Nord. Le général -Rapp s'était enfermé dans Strasbourg, le général Lecourbe dans Béfort, -et ce dernier après des combats dignes du temps où il disputait les -Alpes aux Autrichiens et aux Russes, avait réussi à contenir l'ennemi. -Sur la frontière de Suisse et de Savoie, le maréchal Suchet, toujours -heureux, toujours habile, était parvenu avec une armée de 18 mille -hommes à se faire respecter par une armée de soixante mille. N'ayant -que huit à neuf mille hommes de troupes de ligne, à peu près autant de -gardes nationales mobilisées, il avait pourvu à la défense du Jura et -des Alpes, depuis les Rousses jusqu'à Briançon, mis Lyon en état de -défense, et disputé avec ses troupes actives les approches de -Chambéry. Profitant des fautes des Autrichiens, il les avait -repoussés, et sur la nouvelle du désastre de Waterloo leur avait -ensuite proposé un armistice. L'ennemi ayant exigé qu'on lui livrât -Lyon et Grenoble, le maréchal indigné l'avait attaqué avec vigueur, et -lui avait tué ou pris 3,000 hommes. Le général autrichien Frimont, -déconcerté, avait accepté l'armistice offert par le maréchal, et -consenti à prendre la frontière de 1814 pour ligne de séparation des -armées belligérantes. - -[En marge: Victoire et suspension d'armes en Vendée.] - -En Vendée, les choses s'étaient passées tout aussi heureusement. On a -vu que les chefs vendéens, après la surprise d'Aizenay, s'étaient -dispersés, mécontents des Anglais et de M. de La Rochejaquelein, et -prêts à retomber dans leurs anciennes divisions. M. Louis de La -Rochejaquelein, devenu général en chef de l'insurrection, avait confié -la direction de son état-major à un ancien officier républicain, -brouillé avec l'Empire, M. le général Canuel. Bien que MM. de -Sapinaud, de Suzannet, d'Autichamp, répugnassent à reconnaître un chef -unique, ils s'étaient soumis par déférence pour l'autorité royale, et -par respect pour l'illustre nom de La Rochejaquelein. Bientôt M. Louis -de La Rochejaquelein, poussé par le général Canuel à centraliser le -commandement, à peu près comme dans une armée régulière, avait -froissé les divers chefs par une direction antipathique aux moeurs des -Vendéens, puis avait contrarié leurs vues en voulant les conduire dans -le Marais pour y recevoir de la flotte anglaise des secours à -l'arrivée desquels ils ne croyaient point. Ils avaient élevé des -objections fondées d'abord sur leur peu de confiance dans le concours -de l'Angleterre, ensuite sur le danger de s'accumuler dans le Marais, -entre les troupes du général Travot qui étaient à Bourbon-Vendée, et -celles du général Lamarque qui étaient à Nantes, dans un pays tout -ouvert, où ils avaient toujours été battus, et où ils étaient exposés -à mourir de faim. Dans ce même moment venaient d'arriver dans la -Vendée MM. de La Béraudière, de Malartic, de Flavigny, dépêchés par M. -Fouché pour proposer une suspension d'armes, sur le motif que la -question allant se résoudre en Flandre, il était inutile de verser du -sang pour la décider en Vendée, où d'ailleurs elle ne se déciderait -jamais. Ces pourparlers étant parvenus aux oreilles de M. Louis de La -Rochejaquelein, il en avait fait un crime à MM. de Sapinaud, de -Suzannet, d'Autichamp, qu'il avait destitués de leurs commandements, -comme infidèles à leur cause. En Vendée, le commandement était donné -par le peuple et non par le Roi. MM. de Sapinaud, de Suzannet, -d'Autichamp, étaient restés à la tête de leurs troupes, et avaient -laissé M. Louis de La Rochejaquelein s'engager dans le Marais, où -tâchant de sortir d'une mauvaise position par une extrême bravoure, il -s'était fait tuer à la tête d'une colonne de 1,500 hommes, laquelle -avait été bientôt dispersée. - -M. de Sapinaud lui ayant succédé dans le commandement général, les -chefs avaient pris de nouveau les armes, et marché sur la -Roche-Servien, où rencontrant le général Lamarque ils avaient essuyé -une sanglante défaite et perdu plus de 3 mille hommes. M. de Suzannet, -dans cet engagement, était tombé percé de balles. Convaincus qu'ils ne -pouvaient plus tenir, et que c'était à d'autres à rétablir la royauté, -les chefs vendéens écoutant enfin les propositions de M. Fouché, -avaient signé la pacification de leur province, après avoir versé -inutilement leur sang et celui de braves soldats qui auraient été -mieux employés en Flandre qu'en Vendée. - -Ainsi, sur les frontières et dans l'intérieur, rien n'était -définitivement perdu, si à Paris on savait supporter le grand désastre -de Waterloo. - -[En marge: Napoléon traverse Philippeville pour se rendre à Laon.] - -Napoléon en sortant de Charleroy s'était dirigé sur Philippeville avec -un petit nombre de cavaliers de toutes armes, et arrivé devant cette -place le 19 au matin il avait eu de la peine à s'en faire ouvrir les -portes, le gouverneur ne pouvant reconnaître dans cet état l'Empereur -des Français. Admis bientôt avec respect et douleur dans l'intérieur -de la place, Napoléon y avait retrouvé M. de Bassano, et quelques-uns -de ses officiers, tous consternés, tous privés de bagage, car rien -n'avait été sauvé du désastre, pas même les voitures impériales. Après -quelques instants consacrés à de tristes épanchements, il expédia -divers ordres, écrivit à son frère Joseph pour lui faire part de son -dernier revers, pour l'inviter à convoquer les ministres et à -préparer avec eux les résolutions que comportaient les circonstances, -puis escorté des serviteurs qu'il venait de recueillir, il monta dans -les méchantes voitures qu'on avait pu lui procurer, et prit la route -de Laon, où il avait prescrit de rallier les débris de l'armée. - -[En marge: Son arrivée à Laon.] - -[En marge: Ses dispositions morales.] - -Parvenu à Laon, où l'avait précédé le bruit de nos malheurs, Napoléon -y reçut des autorités de la ville et des chefs de la garnison des -témoignages de douleur qui le touchèrent, après quoi il employa les -premières heures à délibérer sur la conduite à tenir. D'un coup d'oeil -il avait pénétré l'avenir très-prochain qui lui était réservé, et -avait trop vu peut-être, que quelque conduite qu'il tînt, le résultat -serait le même. Il avait joué sa fortune sur un coup de dés: les dés -étaient mal tombés, et cette fortune était évidemment perdue. Cette -manière d'envisager l'état des choses, en lui inspirant une -résignation surprenante, allait peut-être aussi diminuer son énergie, -et même le soin qu'il mettrait à peser les divers partis à prendre. -Une sorte d'indifférence, quelquefois tranquille et douce, quelquefois -amère et méprisante, allait être sa disposition constante dans un -moment où, avec moins de pénétration et plus de désir de se sauver, il -aurait pu, pour quelques heures au moins, conjurer le destin. Quelques -heures en effet lui semblaient le seul gain à faire sur les -événements, et il était peu probable que pour un tel prix il daignât -tenter un grand effort. - -[En marge: Rédaction du bulletin de la bataille de Waterloo.] - -L'affaire la plus pressante était de donner à la France un récit exact -de la bataille du 18 juin. Napoléon avait auprès de lui M. de Bassano, -le grand maréchal Bertrand, le général Drouot, MM. de Flahault et de -La Bédoyère, ses aides de camp. Il rédigea lui-même le bulletin de la -bataille avec l'intention d'exposer toute la vérité, sans cependant -incriminer personne. Après avoir dicté rapidement ce bulletin, il le -lut aux assistants, en leur disant qu'il pourrait rejeter sur le -maréchal Ney une partie du malheur de la journée, mais qu'il s'en -garderait bien, chacun ayant fait de son mieux, et chacun aussi ayant -commis des fautes. Effectivement il eût été cruel de faire peser la -responsabilité de sa défaite sur un homme qui pour empêcher cette -défaite venait de déployer un si prodigieux héroïsme. Il ne songeait -pas au maréchal Grouchy dont il ignorait la conduite, et dont il -n'attribuait l'absence qu'à une cause extraordinaire. Tout fut donc -imputé aux circonstances et à l'_impatience fébrile de la cavalerie_. -Napoléon, après avoir particulièrement consulté l'homme de la justice -et de la vérité, Drouot, arrêta le bulletin, qui fut expédié à Paris -par courrier extraordinaire. Il discuta ensuite avec les personnes qui -l'entouraient le parti qu'il avait à prendre. - -[En marge: Grande question naissant de la situation.] - -[En marge: Fallait-il rester à Laon à la tête de l'armée, ou se rendre -à Paris, pour tâcher d'y rallier les pouvoirs publics, et d'en obtenir -des moyens de résistance à l'ennemi?] - -Qu'allait-il faire à Laon? Y attendrait-il patiemment le ralliement -des débris de l'armée? Et ces débris que seraient-ils? Suffiraient-ils -pour tenir tête à l'ennemi, pour retarder sa marche au moins quelques -jours, de manière à donner à Paris le temps de fermer ses portes, -d'armer ses redoutes, de rassembler les corps chargés de composer sa -garnison? Ne valait-il pas mieux, tandis que le major général et le -prince Jérôme rallieraient l'armée à Laon, que Napoléon courût à -Paris, se présentât aux Chambres, leur dît la vérité, et leur -demandât les moyens de réparer le dernier désastre? Des moyens il en -restait, si les Chambres franchement unies au gouvernement voulaient -le seconder. Napoléon d'ailleurs en avait d'avance préparé d'assez -considérables, même dans l'hypothèse d'une grande défaite, pour -laisser encore bien des chances d'une résistance heureuse. Les -Chambres pourraient y ajouter par leur dévouement à la cause commune: -tout dépendrait donc de la fermeté et de l'accord des pouvoirs -publics. Napoléon présent n'obtiendrait-il pas cette fermeté, cet -accord, plus sûrement que s'il était absent? - -C'était là une question extrêmement grave, et qui pour la troisième -fois se présentait dans la carrière de Napoléon. Comme il réunissait -en lui la double qualité de général et de chef d'empire, il avait eu à -se demander dans plusieurs occasions solennelles, lequel était -préférable, ou de rendre au gouvernement son moteur principal, ou de -laisser à l'armée son chef? Dans ces diverses occasions il avait -sacrifié l'intérêt militaire à l'intérêt politique, et jusqu'ici le -calcul lui avait réussi, aux dépens toutefois de sa réputation -personnelle, car il avait fourni à ses ennemis le prétexte de dire -qu'une fois son armée mise en péril par sa faute, il n'avait d'autre -souci que de sauver sa personne. C'était là un reproche d'ennemi, car -dans chacune de ces conjonctures il avait atteint un grand but. En -effet, lorsqu'il avait abandonné l'armée d'Égypte pour venir fonder un -gouvernement à Paris, il était devenu consul et empereur. Après la -campagne de 1812, en quittant son armée à Smorgoni, et en traversant -l'Allemagne avant qu'elle fût soulevée, il avait pu réunir les moyens -de vaincre l'Europe à Lutzen et à Bautzen, ce qui eût suffi pour -sauver sa couronne s'il avait su imposer des sacrifices à son orgueil. -Il avait donc agi habilement, puisque la première fois il avait -conquis le pouvoir, et l'avait conservé la seconde. En serait-il de -même la troisième? - -[En marge: Raisons pour et contre.] - -La question était des plus difficiles à résoudre. Lorsqu'il était -revenu d'Égypte il était apparu avec le prestige de la gloire opposé à -la déconsidération du Directoire, et il n'avait eu qu'à se montrer -pour triompher. Lorsqu'il était brusquement revenu de Russie, on -n'avait pas cessé de le croire invincible, si bien qu'on cherchait -dans les éléments seuls l'explication d'un malheur regardé comme -passager; de plus on ne concevait pas encore l'idée d'un autre -gouvernement que le sien, et il avait ainsi obtenu du patriotisme de -la France les moyens de faire une seconde campagne. Aujourd'hui tout -était bien changé. On s'était habitué à le voir vaincu; on croyait -toujours à son génie, mais on ne croyait plus à sa fortune; on -imputait à son despotisme, à son ambition, les malheurs de la France, -et on attribuait surtout la nouvelle crise où elle était tombée à son -funeste retour de l'île d'Elbe. Les Bourbons ayant eux-mêmes préparé -ce retour par leurs fautes, on avait subi Napoléon des mains de -l'armée, dans l'espérance qu'il pourrait vaincre encore, mais puisque -la seule utilité qu'on attendait de lui, celle de vaincre, -disparaissait avec ses autres prestiges, conserverait-il quelque -ascendant sur des Chambres déjà froides la veille de sa défaite, et -probablement plus que froides le lendemain? Ne les verrait-on pas -bafouer le héros malheureux, comme le font si souvent les hommes? Et -ne valait-il pas mieux rester à la tête d'une armée qui persistait à -l'idolâtrer, et qui n'imputait ses revers qu'à la trahison? Du milieu -de cette armée, toujours redoutable quoique vaincue, ne serait-il pas -plus imposant, que seul à la barre d'une assemblée impitoyable pour le -despote sans soldats et sans épée? - -[En marge: Motifs gui décident Napoléon à se rendre à Paris.] - -Napoléon avait le sentiment secret qu'il était plus sage de rester à -Laon pour y recueillir les débris de son armée, que d'aller se mettre -à Paris dans les mains d'une assemblée hostile, et il inclinait -fortement vers cette résolution. Mais les avis furent partagés, et -généralement contraires parmi ceux qui l'entouraient. Les uns étaient -préoccupés de ce qu'avaient dit souvent ses ennemis, qu'il ne savait -jamais que délaisser son armée en détresse, et ils craignaient dans -les circonstances présentes le renouvellement de semblables propos. -D'autres faisaient valoir un plus grand intérêt, celui d'aller à Paris -remonter les coeurs, contenir les partis, imposer silence aux -dissidences, et réunir tous les bons citoyens dans l'unique pensée de -résister à l'étranger. Ceux que cette grave considération touchait -particulièrement, habitués à subir l'ascendant de leur maître, ne -s'apercevant pas que cet ascendant tout entier encore pour eux, était -aux trois quarts détruit pour les autres, voulaient l'opposer à la -mauvaise volonté des partis, dans la croyance chimérique qu'il serait -aussi efficace qu'autrefois. Il est certain que dans un moment -pareil, au milieu de toutes les agitations qu'il fallait prévoir, une -volonté puissante était infiniment désirable à Paris. Mais cette -volonté ne serait-elle pas plus imposante de loin que de près, et du -sein d'une armée toujours fanatique de son chef, que du milieu du -palais désert de l'Élysée? Supposez qu'une assemblée emportée voulût -par des décrets attenter à la prérogative impériale, elle ne pourrait -rien contre Napoléon entouré de ses soldats, tandis que lorsqu'il -serait à Paris, seul, sans autre escorte que sa défaite, elle pourrait -bien le violenter, le dépouiller de son sceptre? Quant à lui il -entrevit cet avenir humiliant, sans l'avouer à ceux qui prenaient part -à cette délibération. Presque tous ne virent que la nécessité d'une -main puissante au centre du gouvernement pour y contenir les mauvais -vouloirs, et croyant à la puissance de cette main dont tous les jours -ils sentaient encore la force, ils conjurèrent Napoléon de se rendre -sur-le-champ à Paris. Cependant il persistait dans une espèce de -résistance silencieuse, lorsque deux raisons le décidèrent en sens -contraire de son penchant secret. D'une part il reçut une lettre de M. -le comte Lanjuinais, président de la Chambre des représentants, -écrite, il est vrai, après Ligny et avant Waterloo, mais empreinte de -sentiments si affectueux qu'il y avait lieu de bien augurer des -dispositions de l'assemblée. D'autre part en regardant ce qu'on avait -autour de soi, à Laon, on ne devait guère être tenté de s'y arrêter. -Si Napoléon avait eu sous la main cinquante ou soixante mille hommes -pour opérer entre Paris et la frontière, rien ne l'aurait décidé à -les abandonner, car avec son art de manoeuvrer il aurait pu encore -ralentir les généraux vainqueurs, donner le temps aux esprits de se -remettre, aux gardes nationales mobilisées d'accourir, et contenir par -sa fière attitude ses ennemis du dedans et du dehors. Mais on avait -rencontré tout au plus trois mille fuyards entre Philippeville et -Laon, portés sur les ailes de la déroute, et il fallait bien huit ou -dix jours pour réunir vingt mille hommes ayant figure de troupes -organisées.--Ah! lui disait-on, si Grouchy était un vrai général, si -on avait quelque raison d'espérer qu'il eût sauvé les trente-cinq -mille hommes placés sous son commandement, on aurait bientôt rallié -derrière cet appui vingt-cinq mille autres soldats toujours dévoués à -l'Empire, et avec soixante mille combattants résolus on pourrait -encore se jeter sur l'ennemi en faute, gagner sur lui une bataille, -arrêter sa marche, et relever la fortune chancelante de la France. -Mais Grouchy devait être actuellement prisonnier des Prussiens et des -Anglais; il n'y avait donc pas un seul corps entier. Napoléon serait à -Laon occupé à attendre pendant dix ou douze jours qu'on eût rassemblé -quinze ou vingt mille hommes. Il emploierait son temps à ramasser les -hommes un à un, à les rallier au drapeau. Il valait certes bien mieux -que ce temps fût employé à rallier les pouvoirs publics en se rendant -pour quelques jours à Paris, sauf à revenir tout de suite après se -replacer à la tête de l'armée que le major général aurait réunie et -réorganisée.--Ces raisons étaient spécieuses, elles déterminèrent -Napoléon, car il ne pouvait se résigner à passer son temps à Laon à -courir après des fuyards, tandis qu'à Paris il pourrait s'appliquer à -contenir les partis, à ranimer l'administration, à créer de nouvelles -ressources. S'il avait su Grouchy sain et sauf, il serait resté. Ayant -toute raison de le croire perdu, il aima mieux se rendre à Paris. -Ainsi, on peut dire que Grouchy le perdit deux fois: en agissant mal -une première fois, et en faisant craindre la seconde qu'il n'eût mal -agi, ce qui n'était pas, car en ce moment il parvenait à sauver -miraculeusement son corps d'armée. - -[En marge: Napoléon charge le maréchal Soult du commandement de -l'armée, et part pour Paris.] - -Son parti pris, Napoléon donna l'ordre de lever la garde nationale en -masse dans les contrées environnantes pour recueillir les fuyards et -les ramener à Laon. Il laissa le commandement de l'armée au major -général, maréchal Soult, et emmena avec lui son frère Jérôme qui était -blessé au bras et à la main. Il recommanda au maréchal de reformer et -de réorganiser les troupes le plus tôt possible, et lui annonça -qu'après avoir pourvu aux affaires les plus urgentes, il reviendrait -prendre le commandement. Il monta ensuite en voiture dans la journée -du 20 afin de se rendre à Paris. - -[En marge: Première impression produite à Paris par le désastre de -Waterloo.] - -[En marge: La pensée qui s'empare de tous les esprits, c'est que -Napoléon, ne sachant plus vaincre, est pour la France un danger sans -compensation.] - -Pendant que Napoléon s'arrêtait à cette grave détermination, Paris, -surpris par la nouvelle du désastre de Waterloo, tombait d'abord dans -la stupeur, et de la stupeur passait bien vite à la plus extrême -agitation. Les nouvelles reçues coup sur coup d'un succès décisif dans -la Vendée, d'un succès rassurant vers les Alpes, d'un succès éclatant -à Ligny, avaient inspiré une sorte de confiance, et on se figurait -que, la fortune et la modération aidant, on parviendrait à conclure -une paix honorable. Ces nouvelles satisfaisantes avaient occupé les -esprits jusqu'au 18. Le 19 aucun bruit ne circula. Le 20 on apprit que -les ministres avaient été brusquement appelés chez le prince Joseph, -et les plus désolantes rumeurs se répandirent dans la capitale. -Bientôt on sut que Joseph avait annoncé un grand désastre aux membres -du gouvernement, et leur avait recommandé d'attendre avec calme les -ordres que Napoléon allait leur adresser. Le calme était plus facile à -conseiller qu'à conserver. L'émotion fut des plus vives, et l'opinion -que Waterloo allait être le signal d'une nouvelle révolution envahit -toutes les têtes. En effet, l'idée qui depuis le retour de l'île -d'Elbe régnait chez tous les esprits, c'est que si Napoléon par la -haine qu'il inspirait à l'Europe était pour la France un danger, il -était aussi une sûreté par la puissance de son épée. Cette épée venant -de se briser à Waterloo, on en concluait universellement qu'il n'était -plus qu'un danger sans compensation, et qu'il devait descendre encore -une fois du trône pour faire cesser ce danger. Les vulgaires -adorateurs du succès disaient tout simplement qu'il était venu jouer -une dernière partie, qu'il l'avait perdue, et qu'il n'avait qu'à céder -la place à d'autres. Les gens qui prenaient leurs raisons à une source -plus élevée, disaient qu'après avoir compromis la France avec l'Europe -par son premier règne, il aurait bien fait de ne pas revenir; que, -revenu par une tentative des plus téméraires, il n'aurait eu qu'une -manière d'excuser cette tentative, c'eût été une bonne politique et -la victoire; que, puisque la victoire lui faisait défaut, il devait, -en se sacrifiant lui-même, mettre fin à des périls dont il était la -cause sans pouvoir en être le remède. - -[En marge: Chaque parti exprime cette pensée à sa manière.] - -[En marge: Langage des royalistes.] - -[En marge: Langage des bonapartistes modérés.] - -Cette opinion devint en un instant générale, et chacun l'exprimait à -sa manière. Les royalistes en proie à une joie folle, proclamaient -hautement que la déchéance immédiate de Napoléon était un sacrifice dû -au salut de la France, et qui, dans tous les cas, ne serait envers lui -qu'une juste punition de ses attentats. Les révolutionnaires honnêtes, -les jeunes libéraux, qui, sans désirer Napoléon, l'avaient accepté des -mains de l'armée comme le seul homme capable de défendre la Révolution -et la France, en voyant qu'ils avaient trop présumé sinon de son génie -au moins de sa fortune, étaient confus, désolés, et n'hésitaient pas à -dire qu'il fallait songer exclusivement à la France, et la sauver sans -lui si on ne pouvait la sauver avec lui. Les hommes attachés à la -dynastie des Bonaparte par affection ou par intérêt, les -révolutionnaires tout à fait compromis, étaient les seuls qui osassent -soutenir qu'il fallait s'attacher résolûment à Napoléon, et -s'ensevelir avec lui sous les ruines de l'Empire. - -[En marge: Langage des hommes éclairés.] - -Cependant quelques esprits fermes, fort rares il est vrai, soutenaient -cette opinion par de meilleures raisons. Ils disaient que la faute de -rappeler ou de laisser revenir Napoléon une fois commise, l'unique -manière de la réparer c'était de persévérer, et de s'unir fortement à -lui; qu'il restait des ressources pour continuer la guerre, que, mises -dans ses mains, ces ressources pourraient être efficaces; qu'avec lui -pour chef le succès de la résistance à l'ennemi était possible, mais -avec tout autre impossible; que l'espérance de traiter avec l'Europe -en lui sacrifiant Napoléon était non-seulement peu honorable, mais -chimérique; que l'Europe en voulait à Napoléon sans doute, mais à la -France tout autant; qu'elle ferait les plus belles promesses du monde, -et qu'ensuite lorsqu'on aurait eu la faiblesse de les écouter, Dieu -seul savait ce que deviendraient le pays, son sol, sa liberté! - -[En marge: Façon de penser de Sieyès et de Carnot.] - -[En marge: L'un et l'autre sont d'avis qu'il faut chercher à sauver la -France par Napoléon.] - -Deux hommes éminents partageaient cet avis, Carnot et Sieyès: Carnot, -parce qu'en vivant trois mois auprès de Napoléon, en le voyant simple, -ouvert, prêt à reconnaître ses fautes quand on ne les lui reprochait -pas, et voué tout entier à la défense du pays, il avait fini par -s'attacher à lui; Sieyès, parce que tout en n'aimant point Napoléon, -pas plus aujourd'hui qu'autrefois, il jugeait la situation avec sa -supériorité d'esprit accoutumée, et pensait qu'il fallait ou résister -avec Napoléon, ou se rendre immédiatement aux Bourbons. Or comme cette -dernière solution était pour lui inadmissible, il n'hésitait pas, et -était d'avis de s'unir à Napoléon, franchement, énergiquement, en -mettant dans ses mains toutes les forces du pays. Il le dit en termes -très-vifs à M. Lanjuinais, qu'il trouva fort ébranlé par la nouvelle -de Waterloo. M. Lanjuinais était en effet de ceux qui n'avaient été -ramenés à Napoléon que par la raison d'utilité publique, et qui, cette -raison disparaissant, n'avaient plus rien qui les rattachât à -lui.--Pensez bien, lui dit Sieyès, à ce que vous allez faire, car vous -n'avez que cet homme pour vous sauver. Ce n'est pas un tribun qu'il -vous faut, mais un général. Lui seul tient l'armée, et peut la -commander. Brisez-le après vous en être servi, ce n'est pas moi qui le -plaindrai. Mais sachez vous en servir auparavant, mettez dans ses -mains toutes les forces de la nation, et vous échapperez peut-être au -péril qui vous menace. Autrement vous perdrez infailliblement la -Révolution, et peut-être la France elle-même.-- - -Dans une certaine mesure Sieyès avait raison. Si on voulait faire -triompher la liberté par les mains des nouveaux libéraux et des -anciens révolutionnaires (de ceux, bien entendu, qu'aucun excès ne -souillait), tous sincèrement attachés à cette noble cause, et méritant -bien qu'elle triomphât par leurs mains, si on voulait garantir la -France de l'humiliation de subir un gouvernement imposé par -l'étranger, si on voulait préserver son sol, sa grandeur des violences -d'un ennemi victorieux, il n'y avait qu'une ressource, c'était l'union -entre soi d'abord, et avec Napoléon ensuite. Lui seul en effet pouvait -obtenir de l'armée et de la partie énergique de la nation les derniers -efforts du patriotisme, lui seul enfin était capable de rendre ces -efforts efficaces. Croire qu'avec une assemblée constituée -révolutionnairement, on renouvellerait les prodiges d'énergie de la -Convention nationale, était un rêve de maniaques incorrigibles, comme -il y en a dans tous les temps, et comme il y en avait beaucoup alors -dans le parti révolutionnaire. - -[En marge: N'y avait-il pas d'autre manière de la sauver?] - -[En marge: Difficultés du rôle de celui qui se chargerait de la -sauver.] - -Mais il faut le reconnaître, indépendamment de cette solution qui -consistait à sauver la liberté et l'inviolabilité du sol par la main -de Napoléon, il y en avait une autre. La liberté n'était pas -nécessairement perdue avec les Bourbons, loin de là, car elle était de -force à triompher d'eux, comme elle venait de triompher de Napoléon -lui-même en lui arrachant l'_Acte additionnel_, et quant à l'intégrité -du sol de la France, il y avait tant de doute sur le succès d'une -lutte désespérée contre les armées ennemies, qu'accepter franchement -les Bourbons en traitant avec eux, en faisant des conditions, soit à -eux soit à l'Europe qui les soutenait, était la solution non-seulement -la plus probable, mais la moins dangereuse, si on savait y amener les -choses habilement et honnêtement. Un bon citoyen pouvait bien se -proposer ce but, pourvu toutefois qu'il ne songeât point à lui, mais -au pays; qu'il fît des conditions pour la liberté, pour le sol, non -pour son ambition personnelle; qu'en un mot ce fût de sa part une -patriotique entreprise, et non une intrigue basse et intéressée. Mais -tout en étant prêts à faire le sacrifice de Napoléon, les hommes qui -remplissaient les deux Chambres étaient si peu préparés à recevoir les -Bourbons (soit répugnance, soit intérêt), que pour ménager la -transition il aurait fallu, avec une parfaite honnêteté, une habileté -profonde, un immense ascendant, ce qui supposait un personnage rare, -et ce personnage avec toutes ces conditions n'existait pas. - -[En marge: Aptitudes à ce rôle du maréchal Davout et de M. Fouché.] - -[En marge: M. Fouché se charge de diriger la nouvelle révolution, et -songe, non pas à la France, mais à lui-même.] - -Deux hommes pouvaient beaucoup dans le moment pour sauver le pays, -c'étaient le maréchal Davout et M. Fouché. Le maréchal Davout exerçait -sur l'armée un ascendant mérité. Lui seul, après Napoléon, avait -l'autorité nécessaire pour la rallier, et s'il faisait à Paris ce -qu'il avait fait à Hambourg, il pouvait arrêter longtemps l'Europe -victorieuse. Son honnêteté était à l'abri de tout soupçon, mais s'il -ne manquait pas de sens politique, il manquait complétement de -dextérité. Il n'était capable que d'une conduite, c'était d'assembler -les membres du gouvernement, de leur proposer hardiment ce qu'il -croirait le meilleur, même le rappel des Bourbons, et puis de briser -son épée si on ne l'écoutait point. Mais il était incapable de mener -adroitement les partis à un but difficile, sujet à contestation, et -devant surtout être dissimulé quelques jours bien que très-honnête. M. -Fouché était tout autre. Certes, si l'honnêteté, le désintéressement, -l'ascendant sur l'armée lui manquaient absolument, l'art de tromper -les partis, de les mener à un but en leur niant effrontément qu'il y -marchât, cet art il l'avait au plus haut degré. En un mot il avait -trop de ce dont le maréchal Davout avait trop peu, et dans une -révolution pareille, où il n'aurait fallu songer qu'au pays, il -n'était capable de songer qu'à lui-même. La nouvelle du désastre de -Waterloo fut pour son activité, sa vanité, son ambition, un aiguillon -extraordinaire. Être débarrassé de Napoléon le dédommageait, et au -delà, des chances presque certaines que cet événement donnait aux -Bourbons, sans compter que dans la confusion actuelle des choses, le -géant étant abattu, il n'apercevait dans ce chaos aucune tête qui pût -dominer la sienne. Il se voyait seul maître des événements, jouant en -1815 le rôle que M. de Talleyrand avait joué en 1814, et avec plus de -puissance encore, car disposant des partis dans l'intérieur de Paris, -traitant au dehors avec les armées ennemies arrêtées devant la -capitale, il se flattait d'être l'arbitre de la France comme de -l'Europe, et dans son ridicule aveuglement, il ne discernait pas que -si M. de Talleyrand, conseillant avec autorité et décision d'esprit -les souverains victorieux, avait abouti à la Charte de 1814, lui -essayant de tromper tous les partis, pour finir par être trompé -lui-même, n'aboutirait qu'à livrer la France, et avec elle les têtes -les plus illustres, aux colères de l'émigration et de l'Europe. 1814, -en effet, avait été une réconciliation qu'il n'avait tenu qu'aux -Bourbons de rendre durable: 1815 ne devait être qu'une odieuse -vengeance! Ce n'était pas la peine de se montrer si pressé d'y mettre -la main! - -[En marge: Ses intrigues auprès des membres des deux Chambres.] - -[En marge: Il commence par élargir M. de Vitrolles, dans l'espérance -d'en faire son intermédiaire auprès des Bourbons.] - -Aussitôt la fatale nouvelle arrivée, M. Fouché se mit en mouvement -pour nouer des intrigues de toute sorte. Les Bourbons n'étaient pas ce -qu'il aurait préféré, et il sentait bien que sa triste qualité de -régicide plaçait entre eux et lui un durable embarras. La régence de -Marie-Louise qui eût fort convenu aux bonapartistes et à l'armée, le -duc d'Orléans lui-même, vers lequel beaucoup d'amis de la liberté et -beaucoup de chefs militaires tournaient en ce moment les yeux, -auraient mieux répondu à ses secrets désirs. Mais si Marie-Louise, si -le duc d'Orléans étaient des transactions qu'on aurait pu attendre de -l'Europe vaincue, ou à demi victorieuse, il n'y avait après un -désastre comme celui de Waterloo, aucune transaction à espérer, et les -Bourbons, imposés cette fois sans conditions, étaient la seule -solution vraiment probable. Le prévoyant M. Fouché s'y résignait, si -cette solution était son ouvrage, et s'il pouvait s'en ménager les -profits. Pour aller au plus sûr, et prendre ses précautions à cet -égard, il débuta par une démarche des plus significatives. M. de -Vitrolles, dont on a vu le rôle antérieur, était resté prisonnier à -Vincennes depuis son arrestation à Toulouse, et Napoléon, sans vouloir -le faire fusiller, ainsi que le prétendait M. Fouché pour se donner le -mérite de l'avoir sauvé, l'avait gardé comme une espèce d'otage, sauf -à voir ce qu'il en ferait plus tard. Il avait de la sorte, sans s'en -douter, préparé à M. Fouché un puissant moyen d'intrigue. Celui-ci fit -immédiatement tirer de Vincennes et amener en sa présence M. de -Vitrolles, lui annonça qu'il était libre, lui recommanda de ne pas se -montrer, et de se tenir prêt à remplir les missions dont on le -chargerait. En fait de missions, M. de Vitrolles n'en pouvait accepter -que d'une espèce, et il n'eut pas besoin de le rappeler à M. Fouché, -qui le savait, et qui l'entendait ainsi. Seulement les événements -étant à leur début, il était impossible actuellement d'aller plus loin -dans les voies du royalisme. Tirer M. de Vitrolles de Vincennes, et le -tenir prêt à agir, était à la fois un titre auprès des Bourbons, et -une manière des plus adroites d'entrer en rapport avec eux. - -[En marge: M. Fouché cherche à persuader à tout le monde que Napoléon -est la cause unique des maux du pays, que lui écarté toutes les -difficultés pourront s'aplanir.] - -Cette première démarche, M. Fouché naturellement n'en informa -personne, et il se montra sous un tout autre aspect à ceux avec -lesquels il se proposait de travailler à une nouvelle révolution. Il -fallait commencer par se débarrasser de Napoléon, qu'il ne cessait de -craindre, surtout dans les convulsions d'une agonie qui pouvait être -violente, et bien que tout tendît à la déchéance du vaincu de -Waterloo, pourtant il fallait encore des ménagements envers ceux qu'on -voulait amener à la prononcer. À peine sorti de la réunion des -ministres chez le prince Joseph, M. Fouché s'empressa d'attirer à lui -les membres des deux Chambres, et il employa la journée du 20, la nuit -du 20 au 21 à ces diverses entrevues.--Eh bien, leur répétait-il à -tous, ne vous avais-je pas dit que cet homme nous perdrait par sa -folle obstination? S'il n'était pas revenu de l'île d'Elbe, nous -allions nous délivrer des Bourbons, presque d'accord avec les -puissances qui auraient accepté Marie-Louise ou M. le duc d'Orléans, -et ainsi au lieu d'une révolution violente, d'une guerre à mort avec -l'Europe, nous aurions eu un changement pacifique, presque -universellement consenti. Récemment encore une belle occasion s'est -offerte, c'était le Champ de Mai. Nous savions par une communication -secrète venue de Vienne (M. Fouché faisait allusion à la mission de M. -Werner à Bâle) qu'on était prêt à un arrangement, que la condition -essentielle était l'éloignement de Napoléon, que ce point concédé on -admettrait tout, Marie-Louise, le duc d'Orléans, ce qui conviendrait -en un mot, et qu'à ce prix la paix serait maintenue. J'avais proposé à -Napoléon d'abdiquer au Champ de Mai au profit de son fils, et de -mettre ainsi les puissances en demeure de prouver leur sincérité. On -lui aurait ménagé à lui une retraite honorable, et par ce sacrifice il -se serait procuré la plus belle des gloires. Mais il n'a rien voulu -entendre, et vous le voyez, ce joueur effréné ne sait même plus -gagner au jeu, et que faire maintenant d'un joueur qui ne sait que -perdre?-- - -[En marge: Il cherche surtout à faire craindre la dissolution des -Chambres.] - -M. Fouché ne s'ouvrait pas au même degré avec ses différents -interlocuteurs; il en disait plus à ses intimes, un peu moins à ceux -qui n'étaient pas dans sa confidence accoutumée, mais à tous il -montrait un grand effroi de ce que Napoléon était capable de faire à -son retour à Paris.--Il va revenir comme un furieux, disait-il; il va -vous proposer des mesures extraordinaires, vous demander de mettre -dans ses mains toutes les ressources de la nation, pour en faire un -usage désespéré. Il songeait l'année dernière à détruire Paris; vous -pouvez deviner à quoi il sera disposé cette année, maintenant qu'il -est placé entre la mort et un étroit cachot; et, soyez-en sûrs, si -vous ne votez pas ce qu'il vous demandera, il dissoudra les Chambres, -pour rester en possession de tous les pouvoirs.--La menace de la -dissolution des Chambres était un moyen que M. Fouché avait employé -dès les premiers jours de leur réunion, et il avait déjà pu en -éprouver la puissance. Ces représentants, en effet, revêtus de leur -mandat depuis vingt jours à peine, se sentant devenir les maîtres du -pays à mesure que l'influence de Napoléon s'affaissait, frémissaient à -l'idée de se voir éconduits, renvoyés chez eux, pour laisser la France -aux mains d'un forcené, comme disait M. Fouché, qui l'année dernière -était prêt à faire sauter la poudrière de Grenelle, et qui -certainement n'oserait pas moins cette année. On était sûr en -présentant aux deux Chambres cette idée de la dissolution, de leur -faire perdre tout sang-froid, et effectivement, M. Fouché la leur -donnait comme définitivement arrêtée dans l'esprit de Napoléon. On -était disposé à l'en croire, car si quelqu'un était bien placé pour -connaître la pensée impériale c'était lui. Mais il ne suffisait pas -d'être averti d'une telle résolution, il fallait trouver le moyen de -s'en préserver, et ce n'était pas aisé, puisque l'Acte additionnel -accordait au monarque le pouvoir de dissoudre ou d'ajourner les -Chambres. - -[En marge: Dédain de M. Fouché pour la question constitutionnelle.] - -[En marge: Il suggère l'idée d'un décret tendant à empêcher leur -dissolution.] - -À l'égard de l'Acte additionnel M. Fouché témoignait le plus parfait -dédain, et n'en paraissait nullement embarrassé. C'eût été, selon lui, -une singulière faiblesse que de se laisser arrêter par une -constitution sans valeur, dont Napoléon ne tenait aucun compte, et -qu'il n'aurait aucun scrupule de violer, quand ses intérêts le -commanderaient. Il n'y avait qu'une chose à faire, c'était de rendre -un décret, par lequel les Chambres déclareraient qu'elles -n'entendaient souffrir ni prorogation ni dissolution dans les -circonstances graves où se trouvait la France. À en croire M. Fouché, -ce n'était pas attenter à la couronne elle-même, bien que ce fût -restreindre une de ses prérogatives. C'était, en laissant le sceptre -impérial à Napoléon, l'arrêter, le contenir dans l'usage qu'il serait -tenté d'en faire. À ces raisonnements M. Fouché ajoutait beaucoup de -demi-confidences, tendant à insinuer qu'il avait eu des communications -secrètes avec les diverses cours européennes, particulièrement avec -celle de Vienne, que de parti pris il n'y en avait pas contre la -France, qu'il n'y en avait qu'à l'égard de Napoléon, et que, lui -écarté, on avait la certitude de sauver à la fois la liberté, le sol -et la dignité de la France. Il ne s'agissait donc pas de le détrôner, -mais seulement de l'empêcher de commettre des folies, s'il en était -tenté, car enfin on ne pouvait pas laisser le destin de la France à la -merci d'un furieux qui aimait mieux la perdre avec lui, que la sauver -en se sacrifiant lui-même. - -[En marge: Moyens d'influence employés par M. Fouché sur M. de -Lafayette.] - -Dans cette mesure, tout le monde adhéra aux vues de M. Fouché, et il -promit aux divers représentants qu'il eut occasion de voir, de les -tenir exactement informés des projets de Napoléon dès qu'il en aurait -connaissance. Parmi ces représentants il y en avait un surtout dont il -eut l'art de réveiller les ombrages, c'était M. de Lafayette. On a vu -quel avait été le rôle de cet illustre personnage pendant les Cent -jours. Soit par M. Benjamin Constant, soit par le prince Joseph, il -était parvenu à exercer une véritable influence, en leur donnant ou -refusant son approbation, selon qu'ils se prêtaient plus ou moins à ce -qu'il voulait, et il avait obtenu ainsi la convocation des Chambres, à -laquelle Napoléon répugnait profondément. M. de Lafayette avait tenu à -cette convocation plus qu'aux clauses les plus essentielles de l'Acte -additionnel, disant que lorsqu'on serait réuni dans une assemblée on -saurait bien contenir Napoléon, s'il voulait ressaisir son ancien -despotisme. C'était par conséquent de tous les hommes du temps celui -qu'on était le plus assuré d'exciter, en lui présentant la dissolution -des Chambres comme certaine, ou seulement comme possible. M. Fouché -lui fit dire que Napoléon avait perdu son armée, qu'il allait arriver -pour tâcher d'en refaire une autre, que son premier soin serait de se -débarrasser des Chambres, qu'on devait s'y attendre, se tenir sur ses -gardes, et être prêt à conserver malgré lui une influence salutaire -sur les destinées du pays. Il n'en fallait pas tant pour exalter au -plus haut point les défiances, le zèle, l'audace entreprenante de M. -de Lafayette. - -[En marge: Manière dont M. Fouché s'empare de MM. Jay et Manuel.] - -[En marge: Honorable caractère de ces deux hommes.] - -Il y avait deux jeunes députés, fort honnêtes gens tous les deux, MM. -Jay et Manuel, bien au-dessous alors de la situation de M. de -Lafayette, mais le second appelé bientôt à jouer un rôle considérable, -dont M. Fouché avait complétement abusé la probité, et qu'il se -préparait à employer beaucoup dans les circonstances présentes. M. -Jay, homme de lettres, connu par des succès académiques, esprit doux, -fin, cultivé, caractère timide mais indépendant, sachant écrire mais -ne sachant point parler, capable cependant de trouver dans une -conjoncture importante quelques paroles convenables et courageuses, -avait été l'instituteur des fils de M. Fouché, et était devenu -représentant de Bordeaux. M. Manuel, avocat au barreau d'Aix, ignorant -l'art d'écrire, mais possédant à un haut degré celui de parler, doué -d'une grande présence d'esprit, d'un courage à toute épreuve, et d'un -patriotisme sincère, était entré en relations avec M. Fouché lorsque -ce dernier subissait en Provence une sorte d'exil, et il était devenu -représentant de l'arrondissement d'Aix. Tous les deux demeurés -jusqu'alors en dehors de la politique, ils avaient pris confiance en -M. Fouché qui avait eu soin de se présenter à eux sous ses meilleurs -aspects. Avec l'un et l'autre il s'était montré étranger à tous les -partis, indifférent aux Bonaparte comme aux Bourbons, complétement -détaché des personnes à force d'être attaché aux choses, ne cherchant -pas à renverser Napoléon, mais prêt à en faire le sacrifice à la -France, si pour la sauver il fallait se séparer de lui. On ne pouvait -se donner de meilleures apparences, car tout ce qu'il y avait de -jeune, d'honnête, de patriote parmi les hommes politiques, pensait -ainsi, et il n'avait pas été difficile à M. Fouché de s'emparer de -deux jeunes représentants n'ayant de liens avec aucun parti, et ne -prenant souci que des intérêts du pays. Il leur dit à eux ce qu'il -avait fait dire à M. de Lafayette, que Napoléon allait arriver dans -quelques heures, qu'il fallait le seconder, mais ne pas se laisser -arracher par lui la juste part qu'on avait au gouvernement, en un mot -ne pas se laisser dissoudre. Dans cette voie on était sûr de trouver -non pas seulement les hommes que nous venons de désigner, mais les -deux Chambres tout entières. - -[En marge: Agitation des représentants le 21 juin au matin.] - -[En marge: Idées répandues chez eux par l'influence de M. Fouché.] - -Le 21 au matin la plupart des représentants, bien que la séance ne -s'ouvrît qu'à midi, étaient accourus au palais de l'assemblée, et avec -l'animation d'esprit que les circonstances provoquaient, se -demandaient des détails sur le désastre du 18, s'en affligeaient de -bonne foi, cherchaient le remède, l'imaginaient chacun à leur manière, -et exprimaient tous la pensée que la France ne devait pas être plus -longtemps sacrifiée à un homme, et qu'il fallait la sauver sans lui, -si on ne pouvait la sauver avec lui. Chez des esprits ainsi disposés, -le bruit que Napoléon revenait avec la résolution d'éloigner les -Chambres, afin de soutenir un duel à mort contre l'Europe, sans -s'inquiéter des hasards auxquels il exposerait la France, devait -provoquer une sorte de révolte. Tout raisonnement, même juste, -consistant à dire que Napoléon pouvait seul diriger encore la -résistance contre l'étranger, était condamné à rencontrer peu de -faveur. Il y avait beaucoup de bons et sages représentants qui, le 20 -mars, avaient regretté de voir le sort de la France remis de nouveau -dans les mains de Napoléon, mais qui, le 20 mars accompli, s'étaient -franchement rattachés à lui, qui en cet instant même étaient portés à -croire que lui seul pouvait combattre avec succès l'Europe armée, qui -redoutaient singulièrement le retour des Bourbons entourés de -l'émigration triomphante, mais qui n'osaient rien répondre quand on -leur disait que Napoléon allait arriver comme un frénétique, résolu à -risquer l'existence du pays dans une lutte désespérée, tandis que s'il -abdiquait, l'ennemi satisfait s'arrêterait, et nous laisserait le -choix de notre gouvernement. Ils se taisaient embarrassés quand on -leur tenait ce langage, et les promoteurs de l'idée du moment, -soutenant qu'il fallait sacrifier Napoléon à la France, s'appuyant sur -les assertions de M. Fouché, sur de prétendues communications avec -Vienne, ou ne trouvaient point de contradicteurs, ou ne trouvaient que -des contradicteurs intimidés et silencieux. C'était donc une pensée -qui révoltait tout le monde, et sur laquelle personne n'entendait de -composition, que celle de se laisser proroger ou dissoudre, et de ne -pouvoir plus veiller dès lors sur ce que Napoléon allait faire, dès -qu'il serait revenu à Paris. Telle était l'agitation le 21 au matin, -agitation à la fois naturelle et fomentée par les bruits que M. Fouché -avait perfidement répandus. - -Son travail s'était étendu plus loin encore, et il avait amené à ses -vues certains membres du gouvernement. Il n'avait pas essayé d'agir -sur Carnot, qui, avec Sieyès, pensait qu'il fallait défendre la cause -de la Révolution et de la France par Napoléon seul, et qu'il -considérait comme un maniaque dont il n'y avait point à s'occuper; -mais il avait agi sur M. de Caulaincourt, toujours morose, en le -confirmant dans l'idée que tout était perdu, et qu'il n'y avait plus -qu'à préserver la personne de Napoléon d'un traitement ou cruel ou -ignominieux. Il en avait dit autant à Cambacérès qui n'en avait jamais -douté, au maréchal Davout qui commençait à le craindre; il traitait -d'aveugles ceux qui semblaient penser autrement, et s'était enfin tout -à fait emparé de M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, homme d'esprit et -de talent, dévoué à l'Empereur, mais extrêmement impressionnable, et -qu'il avait gagné en lui disant que par son éloquence il devait mener -la Chambre, et en lui en ménageant les moyens. À tous il avait répété -que la situation était désespérée, que l'unique ressource imaginable -était l'abdication de Napoléon, qu'à cette condition on arrêterait -l'Europe, que peut-être même on obtiendrait la régence de -Marie-Louise, et il semblait s'en faire fort, en s'appuyant sur des -communications mystérieuses dont il ne parlait pas clairement, mais -qu'il laissait soupçonner suffisamment pour qu'on y crût, et qu'on y -attachât une grande importance. - -[En marge: Arrivée de Napoléon le 21 au matin.] - -[En marge: Son premier entretien avec M. de Caulaincourt.] - -Tel avait été le fruit des efforts de M. Fouché pendant les -vingt-quatre heures écoulées depuis la fatale nouvelle, lorsque -Napoléon entra le 21 au matin dans les cours de l'Élysée. En mettant -le pied sur les marches du palais, le premier personnage qu'il -rencontra fut M. de Caulaincourt, dont il prit et serra fortement la -main. Drouot descendant de voiture après lui, et ne pouvant s'empêcher -de dire à l'une des personnes présentes que tout était perdu, _Excepté -l'honneur!_ reprit vivement Napoléon.--C'était la seule parole qu'il -eût proférée depuis Laon. Le teint plus pâle que de coutume, le visage -ferme, les yeux secs, mais la poitrine oppressée, il s'appuya sur le -bras de M. de Caulaincourt, et demanda un bain et un bouillon, car il -expirait de fatigue, ayant presque toujours été à cheval depuis six -jours. Après s'être jeté sur un lit, il dit à M. de Caulaincourt que -la victoire du 16 en présageait une décisive pour le 18, que le gain -de cette seconde bataille paraissait assuré, lorsque deux causes -principales l'avaient convertie en désastre, l'absence de Grouchy et -la précipitation de Ney, ce dernier plus que jamais héroïque, mais -tombé dans un état fébrile qui troublait ses facultés; que du reste il -ne s'agissait pas de rechercher les fautes des uns ou des autres, et -qu'il fallait songer uniquement à les réparer. Alors il demanda à M. -de Caulaincourt ce qu'il y avait à espérer des Chambres, de ceux qui -les conduisaient, et en général des principaux personnages de l'État. -M. de Caulaincourt, dont le défaut était plutôt d'exagérer la vérité -que de la taire, ne lui dissimula pas que les Chambres trompées, -étaient portées à chercher le salut public dans son éloignement du -trône, et qu'il trouverait de bien mauvaises dispositions chez tout le -monde.--Je le prévoyais, répondit Napoléon. J'étais sûr qu'on se -diviserait, et qu'on perdrait ainsi les dernières chances qui nous -restent. Notre désastre est grand sans doute, mais unis nous pourrions -le réparer; désunis nous serons sous peu la proie de l'étranger. -Aujourd'hui on croit qu'il ne s'agit que de m'écarter. Mais moi -écarté, on se débarrassera de tous les hommes de la Révolution, et on -vous rendra les Bourbons avec l'émigration triomphante. Les Bourbons, -soit!... mais il faut qu'on sache ce qu'on fait.--Napoléon ne parut ni -surpris ni affecté, tant il s'attendait à ce qu'il venait d'apprendre. -Il ordonna qu'on réunît sur-le-champ les ministres et les principaux -membres du gouvernement, et puis s'endormit profondément, car il -succombait à la fatigue, et son âme préparée à tout n'était plus -susceptible de ces ébranlements qui empêchent le sommeil. - -[En marge: Exagération de nos désastres due aux récits des officiers -qui accompagnaient Napoléon.] - -On vit bientôt arriver successivement tous ceux qui avaient la -curiosité et le droit de s'introduire à l'Élysée. Leur premier soin -fut de s'informer du détail des derniers événements militaires auprès -des officiers composant le cortége de Napoléon. L'aspect seul de ces -officiers était déjà le plus frappant des témoignages. Leurs habits -qu'ils n'avaient pas eu le temps de changer, déchirés par les balles, -ou souillés par le sang et la poussière du champ de bataille, leur -visage enflammé, leurs yeux rougis par les larmes, disaient assez ce -qu'ils avaient vu et souffert. Leur douleur, selon l'usage des âmes -oppressées, s'exhala bientôt en fâcheux récits, en exagérations même, -si les exagérations avaient été possibles dans une pareille -conjoncture. Ils ne pouvaient sans doute en dire trop, ni sur la -funeste bataille, ni sur la grandeur des pertes; mais après les avoir -entendus, on dut croire qu'il n'y avait plus d'armée, qu'on ne -pourrait pas réunir mille hommes quelque part, tandis qu'il y avait -moyen, comme on s'en convaincra tout à l'heure, de former encore une -armée égale en nombre, supérieure en qualité à celle de 1814. -L'assertion qu'il ne restait plus qu'à capituler avec l'ennemi -victorieux, déjà fort répandue, se propagea bien davantage après ces -tristes récits, et elle vola de bouche en bouche jusqu'à l'assemblée -des représentants, qui n'était que trop disposée à y croire. Il n'y -avait pas là de quoi calmer les esprits, ranimer les coeurs, rallier -les volontés. Hélas! quand la Providence prépare de grands événements, -elle semble ne négliger aucune des circonstances accessoires qui -peuvent contribuer à les produire! - -[En marge: Réunion du conseil des ministres.] - -[En marge: Langage de Napoléon à ce conseil.] - -Napoléon, après un court sommeil, s'était plongé dans un bain. On lui -annonça que les ministres réunis en conseil l'attendaient. C'est le -maréchal Davout qui vint le chercher. Napoléon ne l'avait pas vu -encore. À l'aspect du maréchal, il laissa tomber ses bras dans l'eau -en s'écriant: Quel désastre!--Le maréchal, dont le rude caractère -cédait difficilement à l'émotion commune, était d'avis de résister à -l'orage, et supplia Napoléon de ne pas tarder à le suivre. Napoléon -qui avait déjà tout prévu, tout accepté, et qui n'espérait presque -aucun résultat du conseil qu'on allait tenir, dit au maréchal qu'on -pouvait commencer la délibération sans lui, et qu'il se rendrait au -conseil des ministres dans quelques instants. Il se fit attendre, -arriva enfin sur les nouvelles instances du maréchal, fut reçu avec -respect, et écouté avec une avide curiosité, lorsqu'en termes brefs -mais expressifs, il exposa ce qui s'était passé, et retraça les -grandes espérances de victoire auxquelles avait si promptement succédé -la désolante réalité d'une affreuse défaite. Après ce récit, il dit à -ses ministres qu'il restait des ressources, qu'il se faisait fort de -les trouver et de les employer, que pour un militaire qui savait son -métier, il y avait encore beaucoup à faire, qu'il n'était ni -découragé, ni abattu, mais qu'il lui fallait des adhésions, non des -résistances de la part des Chambres; que là était le point essentiel; -qu'avec de l'union on se sauverait très-probablement, mais -certainement pas sans union. Il fit donc résider toute la question -dans la conduite à suivre envers les Chambres, afin d'en obtenir cette -union indispensable de laquelle dépendait le salut de l'État. Cette -manière d'envisager la situation était celle de tous les assistants, -et elle ne rencontra pas un seul contradicteur. Napoléon laissa la -parole à qui voudrait la prendre. Personne n'en était bien pressé, -excepté les hommes dévoués, qui s'occupaient de la chose plus que -d'eux-mêmes. À ce titre, M. de Caulaincourt aurait dû parler le -premier, mais le désespoir avait envahi son âme, et il était tombé -dans un état passif dont il ne sortit plus guère pendant ces -douloureuses circonstances. - -[En marge: Carnot est d'avis de demander la dictature.] - -L'excellent Carnot, ému jusqu'aux larmes, s'imaginant que tout le -monde sentait comme lui, soutint qu'il fallait, ainsi qu'on l'avait -fait en 1793, créer une dictature révolutionnaire, et la confier non -pas à un comité, mais à Napoléon, devenu à ses yeux la Révolution -personnifiée. Dans son zèle pour la chose publique, dans sa confiance -en Napoléon qu'il croyait partagée, il supposa que les Chambres -penseraient, agiraient, opineraient comme lui, et il fut d'avis -d'aller leur demander la dictature pour l'Empereur. - -[En marge: Le maréchal Davout n'attend rien des Chambres, et veut -qu'on les écarte par la prorogation ou la dissolution.] - -Tel ne fut point l'avis du maréchal Davout. N'aimant pas les -assemblées qu'il ne connaissait que par la Convention et les -Cinq-Cents, il dit qu'on serait contrarié, paralysé par les Chambres, -qu'il fallait se hâter de s'en délivrer par la prorogation ou la -dissolution, qu'on en avait le droit en vertu de l'Acte additionnel, -et qu'il fallait savoir user de ce droit afin de réunir les moyens de -combattre et de vaincre l'étranger. Le prince Lucien (car les princes -assistaient à ce conseil) appuya fort l'opinion du maréchal Davout. Il -était, comme on l'a vu, revenu auprès de son frère depuis le 20 mars, -et semblait vouloir le dédommager par son zèle présent de son -opposition passée. L'indocilité dont il avait fait preuve jadis le -servait aujourd'hui, et n'avoir pas porté de couronne était un titre -dont on lui tenait grand compte. Plein des souvenirs du 18 brumaire, -et enclin à se passer des Chambres, il opina comme le maréchal Davout, -mais ne rencontra guère d'appui. La majorité, toujours disposée dans -les réunions d'hommes, nombreuses ou non, aux moyens termes, la -majorité tout en admettant la nécessité d'une sorte de dictature, -parut croire qu'il fallait la demander aux Chambres qui -l'accorderaient probablement, et qu'en tout cas c'était une chose à -essayer. - -[En marge: L'amiral Decrès désespère de tout.] - -[En marge: Langage hypocrite de M. Fouché, conseillant les ménagements -envers les Chambres.] - -L'amiral Decrès, pessimiste pénétrant, dit que c'étaient là de pures -illusions, que les Chambres auraient subi Napoléon vainqueur, qu'elles -se révolteraient contre Napoléon vaincu, qu'on n'aurait rien en le -demandant, et qu'il serait bien dangereux de prendre quelque chose -sans le demander. Il était évident que ce ministre désespérait de la -situation en proportion même de sa grande sagacité. M. Fouché, qui -n'avait pas proféré une parole, et dont le silence finissait par être -accusateur, dit quelques mots, uniquement pour avoir dit quelque -chose, témoigna des malheurs de Napoléon une affliction qu'il ne -ressentait point, et pour les Chambres une confiance qu'il n'éprouvait -pas, et qu'il eût été bien fâché d'éprouver. Voulant mettre une sorte -d'accord entre son rôle secret et son rôle public, il ajouta qu'il -fallait se garder de heurter les Chambres, et surtout de laisser voir -l'intention de se passer d'elles, qu'on les révolterait en agissant de -la sorte, et qu'au contraire, en s'y prenant bien, on en obtiendrait -peut-être les ressources nécessaires pour sauver la dynastie et le -pays. - -[En marge: M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély insinue que l'abdication -est le seul moyen de salut.] - -[En marge: Vive réplique de Napoléon.] - -M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, devenu de très-bonne foi la dupe de -M. Fouché, crut devoir par dévouement aller plus loin qu'aucun des -assistants. En protestant d'un attachement à la dynastie impériale -dont il n'avait pas à donner la preuve, il parla de l'état des -Chambres, et en particulier des dispositions de la Chambre des -représentants, laquelle selon lui était tout entière imbue de la -fatale persuasion que les puissances coalisées n'en voulaient qu'à -Napoléon, que Napoléon écarté elles s'arrêteraient, et accepteraient -le Roi de Rome sous la régence de Marie-Louise. M. Regnaud ajouta que -cette persuasion avait gagné les esprits les meilleurs, les moins -favorables aux Bourbons, et que toute mesure qui n'y serait pas -conforme aurait peu de chance de réussir. On ne pouvait indiquer plus -clairement que le seul moyen de sortir d'embarras c'était que Napoléon -abdiquât, et essayât en sacrifiant sa personne de sauver le trône de -son fils et la situation de tous ceux qui s'étaient attachés à sa -fortune. Napoléon qui jusque-là était demeuré morne et silencieux, en -voyant la pensée de M. Fouché germer jusque dans l'esprit des hommes -qui devaient lui être le plus dévoués, se réveilla subitement, et -lançant sur M. Regnaud son regard perçant, Expliquez-vous, lui dit-il, -parlez, ne dissimulez rien.... Il ne s'agit pas de ma personne que je -suis prêt à sacrifier, et dont, il y a trois jours, j'ai tout fait -pour vous débarrasser, mais il s'agit de l'État et de son salut. Qui -est-ce qui peut sauver l'État aujourd'hui? Est-ce la Chambre des -représentants? Est-ce moi? Est-ce que la France connaît un seul des -individus qui composent cette Chambre nommée d'hier, et où il n'y a ni -un homme d'État, ni un militaire? Pourriez-vous désigner dans son sein -ou ailleurs un bras assez ferme pour tenir les rênes du gouvernement? -La France ne connaît que moi, n'attache d'importance qu'à moi. -L'armée, dont les débris ralliés peuvent être imposants encore, -l'armée, croyez-vous qu'elle obéisse à une autre voix que la mienne? -Et si, comme à Saint-Cloud, je jetais par la fenêtre tous ces -discoureurs, l'armée applaudirait, la France laisserait faire. -Pourtant je n'y songe point: j'apprécie la différence des temps et des -circonstances. Mais il ne faut pas qu'avec de fausses notions sur -l'état des choses, on rompe l'union qui est aujourd'hui notre dernière -ressource. Sans doute, si moi seul je puis sauver l'État, seul aussi -par ce motif je suis l'objet apparent de la haine de l'étranger, et on -peut croire que moi écarté, l'étranger sera satisfait. On vous dit que -le Roi de Rome avec la régence de sa mère serait admis. C'est une -fable perfide, imaginée à Vienne pour nous désunir, et propagée à -Paris pour tout perdre. Je sais ce qui se passe à Vienne, et à aucun -prix on n'accepterait ma femme et mon fils. On veut des Bourbons, des -Bourbons seuls, et c'est tout naturel. Moi écarté, on marchera sur -Paris, on y entrera, et on proclamera les Bourbons. En voulez-vous? -Pour moi je ne sais pas s'ils ne vaudraient pas mieux que tout ce que -je vois. Mais l'armée, mais les paysans, mais les acquéreurs de biens -nationaux, tous ceux qui ont applaudi à mon retour, en veulent-ils? -Vous tous, serviteurs de la famille impériale, peut-il vous convenir -de laisser rentrer l'émigration triomphante? Personnellement, je n'ai -plus d'intérêt dans tout cela; mon rôle est fini quoi qu'il advienne, -et une dictature même heureuse le prolongerait à peine de quelques -jours. Il ne s'agit pas de moi, je le répète, il s'agit de la France, -de la Révolution, des intérêts qu'elle a créés, et qu'on peut encore -sauver avec de l'union et de la persévérance. Le coup que nous avons -reçu est terrible, mais il est loin d'être mortel. L'armée qui a -combattu le 18 juin ne présente que des fuyards, mais si Grouchy, que -l'ennemi aura probablement négligé pour suivre les troupes battues, -est parvenu à s'échapper, les fuyards se rallieront derrière lui. -Grouchy avait 35 mille hommes: il ne serait pas étonnant de rallier -autant de fuyards, décontenancés en ce moment, mais prêts à ma voix à -redevenir ce qu'ils sont, des soldats héroïques. Cela me ferait 70 -mille combattants. Rapp, Lecourbe en se repliant, m'amèneront 40 mille -hommes en troupes de ligne ou gardes nationales mobilisées, tandis que -Suchet et Brune continueront de garder les Alpes. J'aurais donc encore -plus de cent mille soldats dans la main. La Vendée va m'en rendre dix -mille. Je n'en ai jamais eu autant en 1814, et j'avais au moins autant -d'ennemis à combattre que je puis en avoir aujourd'hui. Blucher et -Wellington ne possèdent pas cent vingt mille hommes actuellement, et -avant que les Russes et les Autrichiens arrivent, je pourrais bien -faire expier à mes vainqueurs leur victoire de la veille. Paris est à -l'abri d'un coup de main avec les fédérés, les dépôts, la garde -nationale, les marins; et les ouvrages de la rive gauche achevés, il -sera invincible. Croyez-vous qu'en manoeuvrant avec cent vingt mille -hommes entre la Marne et la Seine, en avant d'une capitale impossible -à forcer, je n'aurais pas encore bien des chances pour moi? Enfin la -France apparemment ne nous laisserait pas nous battre tout seuls. En -deux mois j'ai levé 180 mille gardes nationaux d'élite, ne puis-je pas -en trouver cent mille autres? ne peut-on pas me donner cent mille -conscrits? Il y aurait donc encore derrière nous de bons patriotes qui -viendraient remplir les vides de nos rangs, et quelques mois de cette -lutte auraient bientôt lassé la patience de la coalition, qui, les -traités de Paris et de Vienne maintenus, ne soutient plus qu'une lutte -d'amour-propre. Que faut-il donc pour échapper à notre ruine? De -l'union, de la persévérance, de la volonté!...-- - -[En marge: Effet que cette réplique produit sur ceux qui l'entendent.] - -[En marge: Pendant qu'on délibère à l'Élysée, l'agitation règne à la -Chambre des représentants.] - -[En marge: Sur un avis de M. Fouché, elle se persuade que le décret de -dissolution va être apporté.] - -[En marge: Apparition soudaine de M. de Lafayette à la tribune.] - -[En marge: Il propose de déclarer traître à la patrie quiconque -entreprendra de dissoudre les Chambres, et d'appeler les ministres à -la barre.] - -Ces paroles, dont nous ne reproduisons que la substance, empreintes de -la vigueur de pensée et de langage particulière à Napoléon, avaient -relevé les esprits dans le conseil, et les auraient relevés ailleurs -si elles avaient pu franchir les murs de l'Élysée. Mais Napoléon ne -pouvait ni se montrer aux Chambres, ni s'y faire entendre; il n'avait -personne pour l'y représenter, et elles étaient en ce moment livrées à -une agitation extraordinaire. Celle des représentants, réunie dès le -matin, comme on vient de le voir, était occupée à rechercher des -nouvelles avec une impatience fiévreuse, lorsqu'une rumeur sinistre se -propagea tout à coup dans son sein. On discutait, disait-on, à -l'Élysée, le projet de la proroger ou de la dissoudre; le parti en -était même déjà pris, et le décret qui la frappait allait lui être -signifié dans peu d'instants. C'était M. Fouché qui profitant des -longueurs de la délibération à l'Élysée avait fait parvenir cet avis -perfide. Il l'avait transmis notamment à M. de Lafayette, le plus -convaincu et le plus résolu de tous ceux qui croyaient que pour sauver -la France il fallait la séparer de Napoléon. Sans consulter aucun de -ses collègues, et comptant sur la disposition générale, M. de -Lafayette demanda la parole. Tout lui assurait une attention profonde, -sa personne, la gravité des circonstances, et la proposition à -laquelle on s'attendait.--Messieurs, dit-il, lorsque pour la première -fois depuis bien des années j'élève une voix que les vieux amis de la -liberté reconnaîtront sans doute, je me sens appelé à vous parler des -dangers de la patrie que vous seuls à présent avez le pouvoir de -sauver. Des bruits sinistres s'étaient répandus: ils sont -malheureusement confirmés. Voici le moment de nous rallier autour du -vieux étendard tricolore, celui de 89, celui de la liberté, de -l'égalité et de l'ordre public. C'est celui-là seul que nous avons à -défendre contre les prétentions étrangères, et contre les tentatives -intérieures. Permettez, messieurs, à un vétéran de cette cause sacrée, -qui fut toujours étranger à l'esprit de faction, de vous soumettre -quelques résolutions préalables dont vous apprécierez, j'espère, la -nécessité.--Après ces quelques paroles, débitées avec la simplicité -qu'il portait à la tribune, M. de Lafayette proposa, par une -résolution en cinq articles, de déclarer la patrie en danger, les deux -Chambres en permanence, et coupable de trahison quiconque voudrait les -dissoudre ou les proroger. Il y ajouta l'injonction pour les ministres -de la guerre, des relations extérieures, de l'intérieur et de la -police, de comparaître à l'instant même afin de rendre compte à -l'assemblée de l'état des choses. Enfin il proposa de mettre les -gardes nationales sur pied dans tout l'Empire. - -[En marge: Adoption de la proposition de M. de Lafayette, et sa -communication à la Chambre des pairs.] - -M. de Lafayette descendit de la tribune au milieu d'une émotion -générale, émotion qui n'était pas celle de la divergence des opinions, -mais de leur unanimité. Adopter sa proposition c'était violer de bien -des manières l'Acte additionnel qui conférait à l'Empereur le pouvoir -de dissolution à l'égard des Chambres, qui permettait sans doute -d'interpeller les ministres sur un fait, mais qui ne donnait pas le -droit de les appeler à la barre, et de leur intimer des ordres. -C'était tout simplement se constituer en état de révolution, mais -comme on sentait qu'on y était, on ne faisait guère difficulté d'y -être un peu davantage. L'objection qu'on violait l'Acte additionnel ne -se trouva pas dans une seule bouche, même bonapartiste. La parole ne -fut demandée que par ces fâcheux, qui dans les grandes circonstances -veulent par des discours inutiles manifester leur présence dont -personne ne se soucie, et retardent ainsi des résolutions que tout le -monde est impatient d'adopter. Un député de la Gironde, nommé Lacoste, -l'un de ceux qu'inspirait M. Fouché, appuya vivement la proposition de -M. de Lafayette. Un autre voulut que l'invitation de comparaître -adressée aux quatre ministres, fût un ordre formel. Un troisième -présenta quelques observations sur l'article relatif à l'organisation -immédiate des gardes nationales dans tout l'Empire, et qui pouvait -conduire à l'idée d'en faire M. de Lafayette général en chef. -L'assemblée, sans s'expliquer, repoussa l'article, en adoptant à une -immense majorité le reste de la proposition. On décida qu'elle serait -communiquée à la Chambre des pairs, pour y être admise, si cette -Chambre le jugeait convenable. Cet acte capital, qui était le -commencement et presque la fin d'une révolution accomplie déjà dans -les esprits, rencontra une véritable unanimité, car si l'assemblée ne -voulait pas des Bourbons, si elle voulait franchement de la dynastie -impériale représentée par le Roi de Rome, elle était imbue de l'idée -qu'il fallait séparer la cause de Napoléon de celle de la France, et -elle s'en croyait le droit à l'égard d'un homme qui, selon elle, avait -perdu la France par son ambition. Sans doute elle avait ce droit, à -une époque surtout où la légalité n'importait guère, seulement elle ne -faisait pas preuve de sagacité en se figurant que Napoléon jeté à la -mer, le navire surnagerait. Il fallait y jeter la dynastie elle-même, -et avec elle les intérêts de la Révolution, mais heureusement pas ses -principes, qui étaient éternels et ne pouvaient périr. - -[En marge: Adoption silencieuse de cette proposition par la Chambre -des pairs.] - -[En marge: Brusque réveil de Napoléon.] - -[En marge: Son premier emportement suivi d'une prompte résignation, en -apprenant ce qui s'est passé à la Chambre des pairs.] - -[En marge: Il ne repousse pas le mot d'abdication.] - -Tandis que la Chambre des représentants, après avoir pris son parti si -brusquement, attendait dans une agitation extrême la réponse qu'on -ferait à son plébiscite, cet acte avait été porté d'une part à la -Chambre des pairs, de l'autre à l'Élysée. À la Chambre des pairs il -fit naître quelque embarras, mais aucune idée de résistance. Plus -ancienne dans ses fonctions, plus exercée à son rôle modérateur, la -Chambre des pairs aurait pu opposer quelque tempérament à la -précipitation de la Chambre des représentants. Mais ce n'était pas -dans le Sénat impérial, dont elle était en grande partie originaire, -que cette Chambre des pairs aurait pu apprendre le rôle de la pairie -anglaise. Elle était composée d'hommes fatigués de révolutions, -dégoûtés de tous les gouvernements, ayant vu et laissé passer Napoléon -comme Louis XVIII, ayant adulé l'un et l'autre tout en les jugeant, -sachant bien qu'ils avaient mérité leur chute, et décidés, malgré -quelques regrets cachés dans certains coeurs, à laisser s'accomplir -sans obstacle les décrets de la Providence. La proposition de la -Chambre des représentants fut donc adoptée sans résistance à la -Chambre des pairs. À l'Élysée le spectacle ne fut pas, et ne devait -pas être le même. Le trait préparé secrètement par la main de M. -Fouché, lancé ouvertement par la main de M. de Lafayette, trouva le -lion blessé, presque endormi, mais non éteint, et le fit tressaillir. -Secouant l'espèce de somnolence dans laquelle il était plongé, et de -laquelle il n'était sorti un instant que pour répondre à M. Regnaud, -Napoléon se mit à marcher rapidement dans la salle du conseil comme il -avait coutume de le faire lorsqu'il était agité.--Il redit alors avec -mépris et colère que devant les cinq cent mille ennemis qui -s'avançaient sur la France il était tout, et les autres rien; que ce -qui venait de se passer en Flandre n'était qu'affaire de guerre, -toujours réparable; que l'armée et lui importaient seuls, qu'il allait -envoyer quelques compagnies de sa garde à cette assemblée insolente, -et la dissoudre; que l'armée applaudirait, que le peuple laisserait -faire, et que, prenant la dictature, il s'en servirait pour le salut -commun...--On l'écouta sans l'interrompre, puis on essaya de le -calmer, et on n'y réussissait guère, lorsque arriva un second coup, la -nouvelle de l'adoption par la Chambre des pairs du décret de la -Chambre des représentants. Cette adhésion immédiate et silencieuse des -cent et quelques pairs qu'il avait nommés quinze jours auparavant, -sans lui rien apprendre du coeur humain qu'il ne sût déjà, le frappa -toutefois, et le ramena à cette idée, la seule vraie, et qui s'était -offerte à son esprit le soir même du 18, c'est que son sceptre était -brisé avec son épée. Regardant alors M. Regnaud avec moins de -sévérité, il dit ces mots singuliers: Regnaud a peut-être raison de -vouloir me faire abdiquer... (M. Regnaud n'avait pas encore prononcé -le mot d'abdication, et c'était Napoléon qui, avec sa promptitude -ordinaire d'esprit, mettait le mot sur la chose)... Eh bien, soit, -s'il le faut j'abdiquerai... Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de la -France; je ne résiste pas pour moi, mais pour elle. Si elle n'a plus -besoin de moi, j'abdiquerai...--Ce mot sitôt prononcé frappa les -assistants, en affligea trois ou quatre, en charma sept ou huit, -remplit M. Fouché d'une joie secrète, et mit à l'aise le coeur de M. -Regnaud, qui en abandonnant son maître n'entendait pas le trahir. Le -mot vola de bouche en bouche, et rendit plus aisée la désertion -générale qui n'était déjà que trop facile. - -[En marge: Lucien est d'avis de résister à la Chambre des -représentants.] - -[En marge: Son entretien avec Napoléon sur la possibilité d'un second -18 brumaire.] - -[En marge: Napoléon n'en est pas d'avis.] - -Napoléon prêt à céder le terrain à ceux qui, repoussant les Bourbons, -faisaient cependant tout ce qu'il fallait pour les ramener, était -blessé néanmoins des formes arrogantes employées à son égard, et avait -défendu à ses ministres d'obtempérer à la sommation de -l'assemblée.--Qu'ils fassent, dit-il, ce qu'ils voudront, et si par -une mesure factieuse (on parlait déjà de déchéance) ils me poussent à -bout, je les jetterai dans la Seine, en me mettant à la tête de -quelques compagnies de vétérans.--Lucien était d'avis de ne pas -hésiter; il soutenait que plus on perdrait de temps, plus on -laisserait l'assemblée s'enhardir et devenir entreprenante, et que le -mieux était d'user immédiatement des pouvoirs constitutionnels de la -couronne pour la dissoudre.--Le maréchal Davout, si résolu tout à -l'heure, l'était moins depuis la déclaration de l'une et l'autre -Chambre.--Il aurait fallu, disait-il, surprendre la Chambre des -représentants, la frapper avant qu'elle eût pris une résolution; mais -maintenant qu'elle avait eu le temps de se prononcer, d'ameuter du -monde autour d'elle, ce n'était pas moins qu'un dix-huit brumaire à -tenter, et la situation n'était guère propre à un pareil coup -d'État.--Au milieu de ces dires divers, Napoléon parut hésiter, et -manquer même de caractère. Pourtant l'homme n'était point changé, et -son retour de l'île d'Elbe, sa dernière entrée en campagne, le -prouvaient suffisamment. Mais sa clairvoyance faisait en ce moment sa -faiblesse. Voyant que tout était perdu, non pas militairement, mais -politiquement, il était prêt à se rendre, et s'il résistait c'est -qu'en lui la nature se défendait encore. Ce dernier combat entre la -clairvoyance et la personnalité le faisait ainsi paraître ce qu'il -n'avait jamais été, c'est-à-dire hésitant.--Osez, lui dit -Lucien.--Hélas, répondit-il, je n'ai que trop osé!...--Parole -mémorable, et qui honorait sa raison en condamnant sa conduite passée. -Pendant cet entretien Napoléon et Lucien s'étaient transportés dans le -jardin de l'Élysée. Le premier, dans une conversation vive et animée, -démontra à son frère combien il y avait peu de chances de succès pour -le coup d'État qu'on lui proposait.--Il faut, lui dit-il, dans des -entreprises de ce genre, toujours considérer la disposition des -esprits au moment où l'on est près d'agir. Au 18 brumaire, que vous me -rappelez sans cesse, la défaveur était pour les assemblées, auxquelles -on reprochait dix années de calamités, et la faveur pour les hommes -d'action, et pour moi notamment qui passais pour le premier de tous. -Le public entier était contre les Cinq-Cents, et avec moi. Aujourd'hui -les esprits sont tournés en sens contraire. L'idée dominante, c'est -qu'on a la guerre à cause de moi seul, et on voit dans une assemblée -un frein pour mon ambition et pour mon despotisme. D'ambition, je n'en -ai plus, et le despotisme, où le prendrais-je? Mais enfin telle est la -préoccupation des esprits. Je pourrais, je le crois, jeter ces -représentants dans la Seine, bien que je fusse exposé à rencontrer -dans la garde nationale plus de résistance que vous ne le supposez. -Mais ces représentants s'en iraient courir les provinces, les soulever -contre moi, et dire que j'ai violé la représentation nationale -uniquement dans mon intérêt, et pour soutenir une lutte à mort contre -l'Europe, qui ne demande que mon éloignement pour s'arrêter et rendre -la paix à la France. J'admets qu'ils ne m'ôteraient pas le pays tout -entier, mais ils le diviseraient, je ne conserverais que ce qu'on -appelle la portion violente, et alors je paraîtrais l'empereur des -jacobins, luttant pour sa couronne contre l'Europe et contre les -honnêtes gens. C'est là un rôle qui n'est ni honorable, ni possible, -car uni sous mon commandement le pays suffirait peut-être à sa -défense, désuni il est incapable de résistance...-- - -[En marge: Effet que produit la présence de Napoléon sur la foule -réunie dans l'avenue de Marigny.] - -En ce moment l'avenue de Marigny était remplie d'une foule nombreuse, -attirée par la fatale nouvelle du désastre de Waterloo. Naturellement -dans cette affluence se trouvaient les gens les plus animés, ceux qui -avaient couru se faire inscrire sur la liste des fédérés, et qui, sans -être des anarchistes, en avaient toutes les apparences. C'étaient des -gens du peuple, d'anciens militaires, qui ne songeaient nullement à -bouleverser la société, mais que l'idée de voir encore l'ennemi dans -Paris enflammait de colère. Le mur qui séparait le jardin de l'Élysée -de l'avenue de Marigny était beaucoup plus bas qu'aujourd'hui. On y -exécutait même alors certains travaux qui l'avaient abaissé davantage, -et la foule n'était séparée de Napoléon que par un obstacle presque -nul. En l'apercevant, elle poussa des cris frénétiques de _Vive -l'Empereur!_ Beaucoup d'individus en s'approchant du mur du jardin, -lui tendaient la main, et lui demandaient de les conduire à l'ennemi. -Napoléon les salua du geste, leur donnant un regard affectueux et -triste, puis leur fit signe de se calmer, et continua sa promenade -avec Lucien, qui puisait dans cette scène un argument pour son -opinion.--Si la France était unanime comme les hommes qui sont là, dit -Napoléon à son frère, vous auriez raison, mais il n'en est rien. Les -membres des Chambres qui viennent de s'insurger contre mon autorité, -qui dans deux heures demanderont peut-être ma déchéance, répondent -évidemment à un certain nombre de gens en France. Ils représentent -tous ceux qui croient que dans cette querelle avec l'Europe, il s'agit -de moi seul, et ces gens-là sont nombreux, assez nombreux pour que la -désunion soit profonde. Or, sans union il n'y a rien de -possible.--Tout cela était plein de sens, et il fallait une vue bien -perçante pour l'apercevoir à travers l'épais nuage de l'intérêt. Mais -à qui la faute si la France, dans cet immense conflit, s'obstinait à -ne voir que l'ambition de Napoléon aux prises avec l'Europe, et ne -voulait pas être plus longtemps compromise pour un seul homme? Elle se -trompait sans doute, car après s'être laissé compromettre par lui, il -fallait soutenir la gageure avec lui, sauf à s'en défaire ensuite, -comme le disait Sieyès. Mais en ce monde, les fautes des uns -engendrent les fautes des autres, et on périt par celles qu'on a -commises, et par celles qu'on a provoquées. - -[En marge: Impatience de la Chambre des représentants d'obtenir une -réponse.] - -[En marge: Des porteurs de nouvelles viennent à l'Élysée faire savoir -qu'il est urgent de se décider.] - -[En marge: M. Regnaud envoyé à l'assemblée pour lui faire prendre -patience.] - -Pendant que le temps se perdait en dissertations inévitables, et qu'on -remplissait, comme il arrive toujours, l'intervalle des événements par -des paroles inutiles, l'assemblée impatiente d'avoir une réponse à son -message, agitée par l'orgueil de se faire obéir, par la crainte d'être -violentée, se répandait en discours vains et provoquants. Elle avait -songé à donner à l'heure même un chef à la garde nationale de Paris, -prétention entièrement contraire aux lois, car l'Empereur avait seul -le droit de nommer un tel officier, et à cette époque c'était le -général Durosnel qui commandait en second la garde nationale de Paris, -Napoléon étant lui-même le commandant en premier. Pourtant cette -proposition n'eut pas de succès. S'emparer tout de suite du pouvoir -exécutif, quand le monarque dépositaire légal de ce pouvoir se -trouvait à l'Élysée, vaincu il est vrai, mais quoique vaincu le plus -imposant des hommes, était chose difficile. D'ailleurs, la -considération du général Durosnel, le peu de penchant à nommer M. de -Lafayette, candidat le plus indiqué, mais ne convenant ni aux -révolutionnaires, ni aux bonapartistes, ni même à beaucoup de modérés, -empêchèrent que la proposition ne fût adoptée. On se contenta de -demander au titulaire actuel de veiller à la sûreté de l'assemblée. -Pendant ce temps, les représentants toujours pressés d'obtenir une -réponse, avaient menacé d'envoyer aux ministres, non plus une -invitation, mais un ordre, et plusieurs amis de la dynastie impériale -étaient venus dire à l'Élysée qu'on prononcerait la déchéance de -Napoléon, si l'invitation aux ministres n'était suivie d'un acte -immédiat de déférence. M. Regnaud, M. de Bassano, pressèrent -l'Empereur de prendre un parti, et il parut céder à leur conseil -d'obtempérer dans une certaine mesure aux désirs de la Chambre des -représentants. Pourtant avant d'envoyer les ministres à la barre de -cette Chambre, il fallait arrêter ce qu'ils diraient, et on ne s'en -était pas occupé jusqu'ici, n'ayant discuté que la possibilité ou -l'impossibilité d'une dissolution. Il fallait quelques instants, et -l'impatience des représentants paraissant arrivée au comble, d'après -le dire des porteurs de nouvelles qui se succédaient à l'Élysée, -Napoléon avec dégoût, presque avec mépris, sans aucune espérance d'un -résultat sérieux, consentit à ce que M. Regnaud courût à l'assemblée -pour la disposer à prendre patience, en lui annonçant sous peu de -minutes un message impérial. - -L'assemblée écouta M. Regnaud avec cette curiosité ardente et puérile -des temps de révolution, fut satisfaite d'apprendre que sa récente -résolution n'était pas envisagée comme un attentat, et que le temps -perdu l'était à préparer non pas la résistance, mais la déférence à -ses volontés. Elle se calma quelque peu, en montrant néanmoins par son -agitation que sa patience ne serait pas longue. Les affidés de M. -Fouché, devenus les auxiliaires de M. Regnaud, sans que ce dernier se -doutât de l'intrigue à laquelle il servait d'instrument, lui dirent -que le chemin parcouru par les esprits était immense, qu'il n'y avait -plus une seule divergence, qu'on voulait purement et simplement -l'abdication, qu'on laisserait à Napoléon l'honneur de déposer le -sceptre, mais qu'on le lui arracherait s'il ne le déposait pas tout de -suite. M. Regnaud essaya en vain de les apaiser, car toujours dévoué à -l'Empire, il n'abandonnait le père que pour sauver le fils, et avait -horreur de la déchéance qui emportait à la fois le père et le fils, -c'est-à-dire la dynastie elle-même. On lui promit toutefois -d'attendre, mais à la condition de l'abdication certaine et -prochaine, car la fable de M. Fouché, consistant à prétendre qu'il -avait eu des communications secrètes avec Vienne, qu'il avait acquis -ainsi la certitude de l'adhésion des puissances à la régence de -Marie-Louise, cette fable était répandue sur tous les bancs de -l'assemblée, connue des représentants les moins informés, et -considérée par eux comme une vérité authentique. - -[En marge: Message aux deux Chambres porté par les ministres, et -notamment par le prince Lucien, nommé commissaire du gouvernement.] - -M. Regnaud revint à l'Élysée, où enfin on prit un parti, celui -d'adresser aux Chambres un message, qui leur serait porté par les -ministres dont la présence avait été requise. Ce message avait pour -but de les informer du malheur qui avait frappé l'armée, de réduire -toutefois ce malheur à la réalité, d'affirmer qu'il restait des -ressources, et de proposer la nomination d'une commission pour les -chercher, les choisir, les arrêter, d'accord avec le gouvernement. Le -ministre de l'intérieur, Carnot, devait porter le message à la Chambre -des pairs, le prince Lucien à la Chambre des représentants, en -compagnie des autres ministres. L'Empereur, d'après l'Acte -additionnel, avait le droit de se faire représenter devant les -Chambres par des commissaires de son choix, et c'est à ce titre qu'il -avait désigné le prince Lucien, resté célèbre entre les princes de la -famille par la fermeté qu'il avait déployée au 18 brumaire. Napoléon -n'espérait, ne désirait même plus rien, mais il voulait un homme -dévoué et sachant parler, afin de repousser les outrages auxquels il -s'attendait, et n'était pas fâché de prouver à ses ministres qu'il -n'était pas content de leur zèle en cette circonstance. Il en -exceptait Carnot, que Fouché avait rendu suspect en le qualifiant de -dupe de Napoléon, et M. de Caulaincourt, qui ne pouvait guère être -utile hors d'un congrès ou d'un champ de bataille. - -[En marge: Séance du soir à la Chambre des représentants.] - -[En marge: Message présenté par Lucien.] - -On se transporta d'abord à la Chambre des pairs, qui accueillit le -message sans mot dire, attendant que l'autre Chambre eût parlé pour -parler elle-même. On perdit peu de temps dans ce trajet, mais plus que -l'impatience des représentants n'était capable d'en accorder. On -arriva à six heures du soir au palais de la seconde Chambre, au moment -même où toutes les paroles devenaient insuffisantes pour retenir -l'impétuosité des esprits. Enfin on annonça le message impérial, et -l'assemblée était si agitée qu'il fallut perdre encore du temps pour -l'amener à se calmer, à se taire, à écouter. Il fut décidé que la -communication si ardemment désirée devant être l'occasion de -discussions, et peut-être de révélations graves, la séance serait -secrète. Le public fut donc exclu de la salle des délibérations, et -vers sept heures le prince Lucien monta à la tribune. Après avoir -allégué son titre de commissaire impérial, le prince exposa le contenu -du message.--La France avait essuyé, dit-il, un malheur très-grand -sans doute, mais non point irréparable. Avec de l'union dans les -pouvoirs, de la fermeté dans les caractères, elle pourrait encore -faire face à l'ennemi, car il lui restait de vastes ressources. -L'Empereur voulant chercher et employer ces ressources d'accord avec -les représentants du pays, leur demandait le concours de cinq membres -de chaque Chambre, pour choisir les moyens de salut, les faire voter, -et les mettre immédiatement en usage.-- - -[En marge: Effet de ce message.] - -Le prince ne fut pas mal accueilli. Il savait se tenir à une tribune; -de plus, comme nous l'avons déjà fait remarquer, n'ayant pas été roi, -il ne représentait pas les excès d'ambition sous lesquels la France -avait succombé. À ces divers titres, il fut écouté avec bienveillance. -Toutefois il n'apprit rien, car on savait que l'armée avait été brave -et malheureuse à Mont-Saint-Jean, après avoir été brave et heureuse à -Ligny, on savait qu'il restait des ressources, que le gouvernement ne -demandait pas mieux que de les chercher, de les découvrir, et de les -appliquer de moitié avec les Chambres. Mais rien de tout cela ne -répondait à la pensée qui remplissait actuellement les esprits, -l'abdication, c'est-à-dire la retraite d'un homme qu'on regardait -comme la cause unique de la guerre, retraite après laquelle les -coalisés s'arrêteraient en acceptant son fils. Sans doute si le -capitaine en lui fût demeuré victorieux, on aurait eu la compensation -de la haine qu'il inspirait à l'Europe, mais le capitaine n'étant plus -la garantie de la victoire, il restait la haine dont il était l'objet, -et qui attirait sur la France les armés européennes. D'ailleurs, comme -il avait provoqué cette haine par les excès de sa domination, il n'y -avait pas de scrupule à se faire par rapport à lui, sans compter qu'en -le sacrifiant on assurerait probablement la couronne à son fils. Tel -était le raisonnement qui s'était formé naturellement et -invinciblement dans tous les esprits. On ne se disait pas que de -chance de résistance il n'y en avait qu'avec Napoléon, qu'après s'être -privé de lui, il faudrait se rendre, et accepter les Bourbons (fort -acceptables à notre avis, mais odieux à l'assemblée qui délibérait), -on allait au plus pressé, et on croyait en écartant Napoléon, écarter -le danger le plus menaçant, et prendre le moyen le plus sûr de -rétablir la paix. - -[En marge: Discours de M. Jay.] - -M. Jay, poussé par le duc d'Otrante, et digne d'un meilleur guide, -demanda résolûment la parole. À son aspect on fit silence, sachant ce -qu'il allait proposer, et tout le monde désirant le succès de sa -proposition. - -[En marge: Il demande l'abdication, et fait appel au patriotisme de -Napoléon pour l'obtenir.] - -[En marge: Réponse du prince Lucien.] - -[En marge: Apostrophe de M. de Lafayette au prince Lucien.] - -[En marge: Cette apostrophe déconcerte le prince Lucien; cependant il -réussit à ralentir un peu le mouvement qui entraînait l'assemblée.] - -[En marge: On aboutit à la proposition du gouvernement, consistant à -nommer une commission, dans l'espérance que cette commission obtiendra -ce qu'on désire.] - -Il débuta par quelques considérations assez inutiles sur la gravité du -danger auquel il s'exposait en prenant la parole en cette occasion, -comme si on avait eu beaucoup à craindre encore du vaincu de Waterloo! -Ce début néanmoins fut écouté avec une sorte de frémissement, et on -encouragea l'orateur à continuer par la profondeur même de l'attention -qu'on lui accordait. M. Jay s'adressant alors aux ministres leur posa -deux questions formelles, et toutes deux aussi directes -qu'embarrassantes. Il leur demanda premièrement de déclarer la main -sur la conscience s'ils croyaient que la France, même en déployant le -plus grand courage, pût résister aux armées de l'Europe, si dès lors -la paix n'était pas indispensable, et secondement si la présence de -Napoléon à la tête du gouvernement ne rendait pas cette paix -impossible.--Après avoir ainsi parlé, M. Jay s'interrompit et regarda -longtemps les ministres attendant leur réponse. L'assemblée se mit à -les regarder comme lui, et sembla par ses regards exiger une réponse -immédiate. Ils continuèrent à se taire, mais bientôt il y en eut un -dont le silence devenait impossible, car c'était par lui, par ses -perfides insinuations, qu'on avait cru savoir que Napoléon écarté -l'Europe s'arrêterait, et accepterait son fils. Les regards devinrent -en effet tellement interrogateurs que M. Fouché ne put se taire plus -longtemps. En portant à la tribune sa face pâle, louche, fausse, il se -borna à dire que les ministres ayant consigné dans le message impérial -l'avis du gouvernement, n'avaient rien à y ajouter.--Cette réponse -ridiculement évasive ne satisfit personne. Elle prouvait que M. Jay, -dupe de M. Fouché, n'était pas son complice. Peu content de la réponse -ambiguë qu'il avait arrachée, M. Jay continua son discours, et entrant -dans la situation en fit un tableau alarmant et malheureusement vrai. -Il parla de la situation intérieure d'abord, et s'attacha à démontrer -que Napoléon avait successivement indisposé tous les partis contre -lui, les royalistes qui étaient ses ennemis de fondation, et les -libéraux qu'il avait contraints à le devenir par son intolérable -despotisme. Parlant du 20 mars, des espérances qu'on en avait conçues -au début, et que l'Acte additionnel avait détruites, il s'exprima sur -ce sujet avec les préjugés du temps, et déclara que Napoléon ayant -perdu la confiance des amis de la liberté, et n'ayant jamais eu celle -des royalistes, ne pouvait plus désormais réunir la France autour de -lui, et en diriger l'énergie contre l'étranger. S'occupant ensuite de -la situation extérieure, M. Jay traça la peinture des passions que -Napoléon avait excitées en Europe, cita les manifestes des puissances -qui proclamaient qu'elles faisaient la guerre non pas à la France -mais à lui, s'appliqua à démontrer qu'en le supposant plus heureux -qu'au 18 juin, l'Europe implacable renouvellerait incessamment ses -efforts, que sans doute l'armée pourrait se couvrir d'une nouvelle -gloire, mais pour finir par succomber, et demanda enfin si en présence -de cette double situation, de la France que Napoléon divisait, de -l'Europe qu'il unissait tout entière, ce n'était pas de sa part un -devoir d'offrir sa retraite, et de la part des Chambres un devoir de -l'accepter, de la provoquer même.--Encouragé par une approbation -unanime, M. Jay, qui n'avait ni la chaleur ni l'action d'un orateur -véritable, arriva néanmoins peu à peu à la véritable éloquence. Il dit -que c'était à Napoléon qu'il en appelait, à son génie, à son -patriotisme, pour tirer la France de l'abîme où il l'avait plongée. -S'adressant à Lucien lui-même, le chargeant en quelque sorte d'être -l'interprète de la France désolée, C'est à vous, Prince, s'écria-t-il, -à vous dont le désintéressement et l'indépendance sont connus, à vous -que les prestiges du trône n'ont jamais égaré, à éclairer, à -conseiller votre glorieux frère, à lui faire comprendre que de ses -mille victoires, dont un récent malheur n'a point obscurci l'éclat -immortel, aucune ne sera aussi glorieuse que celle qu'il remportera -sur lui-même, en venant rendre à cette assemblée un sceptre qu'elle -aime mieux recevoir de ses mains que lui arracher, pour l'assurer à -son fils s'il est possible, et conjurer les malheurs d'une seconde -invasion cent fois plus fatale que la première.--La situation avait -agrandi l'esprit et le caractère de l'orateur, qui exerça en cette -occasion une influence qu'il n'avait jamais exercée, et qu'il ne -devait plus exercer de sa vie, quoiqu'il n'ait cessé d'inspirer et de -mériter une solide estime. Le prince Lucien lui répondit à l'instant -même. Soutenu lui aussi par la situation, par la piété fraternelle, -par son talent, il parla éloquemment. C'est le privilége des grandes -situations d'élever les orateurs, en les forçant à mettre de côté les -considérations accessoires, pour se renfermer dans les considérations -vraies et fondamentales. D'ailleurs il y avait plus d'une raison à -faire valoir en faveur de Napoléon. Sans doute le prince Lucien eût -été embarrassé devant un royaliste sincère, clairvoyant et courageux, -qui lui aurait dit: Vaincus, les Bonaparte ne sont plus possibles; les -Bonaparte devenus impossibles, les Bourbons sont inévitables. Sous les -Bourbons la liberté peut être conquise avec de la persévérance, -beaucoup plus facilement que sous les Bonaparte, qui par le génie de -leur chef ne représentent que la force. C'est un grand malheur -assurément, qu'une telle révolution opérée par l'étranger, mais cette -intervention de l'étranger deux fois accomplie en quinze mois, est -votre ouvrage, la suite de vos fautes; retirez-vous, et laissez-nous -négocier avec l'Europe, puisque enfin vous nous avez réduits à cette -extrémité, et que les espérances de vaincre sont trop faibles pour -tenter encore une fois le sort des armes.--Mais le royaliste -clairvoyant et courageux qui eût tenu un tel langage, n'existait pas -dans l'assemblée. Il n'y avait que des révolutionnaires et des -libéraux, ne voulant à aucun prix des Bourbons, et ayant la faiblesse -de croire qu'ils pourraient sans Napoléon se défendre, et traiter avec -l'étranger. À ceux-là il y avait de puissantes répliques à opposer. -Lucien les trouva et s'en servit. Il s'attacha d'abord à peindre la -situation autrement que ne l'avait fait M. Jay, et à démontrer qu'au -dehors comme au dedans le mal avait été fort exagéré. S'armant des -détails fournis par l'Empereur, il exposa que l'armée du Nord, battue -à la vérité, était loin d'être détruite; qu'on retrouverait 30 mille -hommes au moins de celle qui avait combattu à Mont-Saint-Jean, et -probablement le corps de Grouchy tout entier, ce qui procurerait une -armée de plus de 60 mille hommes, supérieure en qualité à tout ce que -l'ennemi possédait; que les généraux Rapp, Lecourbe, Lamarque -(celui-ci désormais libre en Vendée), la porteraient à plus de 100 -mille; que derrière cette armée, Paris couvert d'ouvrages, armé de six -cents bouches à feu, défendu par plus de 60 mille hommes des dépôts, -des marins, des fédérés, de la garde nationale, serait à l'abri de -toute attaque; que dans cette situation on aurait le temps de se -reconnaître, de créer de nouvelles ressources; que la conscription de -1815, l'application à toute la France de la mobilisation des gardes -nationales d'élite, fourniraient deux ou trois cent mille hommes, que -ces moyens dans les mains d'un capitaine tel que Napoléon permettaient -de ne pas désespérer, et de ne pas subir les conditions imposées par -un insolent vainqueur; que si au dehors la situation n'était pas si -grave qu'on cherchait à la présenter, au dedans elle avait été encore -plus exagérée; que la France repoussait unanimement le gouvernement -des émigrés; qu'il n'y avait pour ce gouvernement qu'une minorité, -plus arrogante que dangereuse, car enfin elle avait levé le masque en -Vendée, et en quelques jours le général Lamarque l'avait écrasée; qu'à -l'exception de ces partisans de l'émigration tout le monde au fond -voulait la même chose, c'est-à-dire l'indépendance nationale, et la -liberté constitutionnelle sous le prince que la France avait revu avec -tant de joie au 20 mars; que des malentendus pouvaient diviser cette -masse de la nation, mais qu'il dépendait de l'assemblée de les faire -cesser en se serrant derrière l'homme qui l'avait convoquée, et qui -seul était capable de tenir tête à l'ennemi; qu'elle n'avait qu'à se -prononcer, et que le pays entier la suivrait; que se séparer de -Napoléon, sous prétexte d'apaiser la haine de l'étranger, était une -illusion à la fois ridicule et funeste; que l'étranger avait tenu ce -langage en 1814, que le Sénat s'y était laissé prendre, et que -Napoléon écarté, les Bourbons rétablis, on avait dépouillé la France -de ses places, de son matériel de guerre, de ses frontières; que ces -belles promesses de s'arrêter après l'éloignement de Napoléon étaient -des ruses de guerre pour séparer la nation de son chef; que l'ennemi -pouvait les employer, mais que c'était se vouer à la dérision de la -postérité et des contemporains que d'en être la dupe....--S'avançant -toujours dans la partie la plus délicate du sujet, Lucien ajouta: -Songez donc aussi, mes chers concitoyens, à la dignité, à la -considération de la France! Que dirait d'elle le monde civilisé, que -dirait la postérité, si après avoir accueilli Napoléon avec transport -le 20 mars, après l'avoir proclamé le héros libérateur, après lui -avoir prêté un nouveau serment dans la solennité du Champ de Mai, elle -venait au bout de vingt-cinq jours, sur une bataille perdue, sur une -menace de l'étranger, le déclarer la cause unique de ses maux, et -l'exclure du trône où elle l'a si récemment appelé? N'exposeriez-vous -pas la France à un grave reproche d'inconstance et de légèreté, si en -ce moment elle abandonnait Napoléon?--Cette considération qui était -juste, mais qui n'accusait que le malheur de la situation, fit frémir -l'assemblée, et provoqua sur-le-champ une réplique accablante, car -dans les assemblées lorsqu'on approche de certaines vérités qui sont -dans les coeurs sans être sur les bouches, il suffit d'un mot pour les -faire jaillir. Se levant en face de Lucien, et l'interrompant avec un -à-propos irrésistible, M. de Lafayette lui dit d'un ton froid, mais -tranchant comme l'acier: Prince, vous calomniez la nation. Ce n'est -pas d'avoir abandonné Napoléon que la postérité pourra accuser la -France, mais, hélas! de l'avoir trop suivi. Elle l'a suivi dans les -champs de l'Italie, dans les sables brûlants de l'Égypte, dans les -champs dévorants de l'Espagne, dans les plaines immenses de -l'Allemagne, dans les déserts glacés de la Russie. Six cent mille -Français reposent sur les bords de l'Èbre et du Tage: pourriez-vous -nous dire combien ont succombé sur les bords du Danube, de l'Elbe, du -Niémen et de la Moscowa? Hélas! moins constante, la nation aurait -sauvé deux millions de ses enfants! elle eût sauvé votre frère, votre -famille, nous tous, de l'abîme où nous nous débattons aujourd'hui, -sans savoir si nous pourrons nous en tirer.--Ces paroles tombèrent sur -le prince Lucien, bien innocent assurément des fautes qu'elles -rappelaient, comme le jugement de la postérité sur son frère, et -ôtèrent toute force à la suite de son discours. Il était cependant -parvenu à modérer quelque peu l'entraînement de l'assemblée, bien -moins par ses paroles qui ne manquaient pas d'éloquence, que par le -spectacle du grand homme vaincu dont il était la vivante image, et -qu'il s'agissait de jeter dans le gouffre, sans certitude de voir le -gouffre se refermer. Quelques orateurs succédèrent à M. Jay et au -prince Lucien. MM. Henri Lacoste, Manuel, prolongèrent la discussion, -et en amortirent ainsi sans le vouloir la première violence. Laisser -voir le désir d'une abdication volontaire de la part de Napoléon, -était tout ce qu'on pouvait faire. Prononcer sa déchéance eût été un -outrage au malheur dont personne à cette heure n'était capable. Le -gouvernement demandait deux commissions nommées par les Chambres, pour -s'entendre avec lui sur le choix des moyens de salut. Ces deux -commissions pouvaient en négociant, obtenir décemment ce que -l'assemblée par une intervention directe aurait arraché sans dignité -pour elle-même et pour Napoléon. On le sentit, et d'un consentement -presque unanime on adopta la mesure proposée. La Chambre des -représentants choisit pour commission son bureau lui-même, composé du -président, M. Lanjuinais, et des quatre vice-présidents, MM. de -Flaugergues, de Lafayette, Dupont de l'Eure, Grenier. La Chambre des -pairs forma sa commission de son président, l'archichancelier -Cambacérès, et de MM. Boissy d'Anglas, Thibaudeau, Drouot, Andréossy, -Dejean. C'est aux Tuileries, dans la salle des séances du Conseil -d'État, que les deux commissions durent se réunir avec les ministres à -portefeuille et les ministres d'État, pour délibérer sur les graves -objets soumis à leur examen. Elles furent convoquées pour le soir -même, afin de pouvoir apporter le lendemain une résolution définitive -aux Chambres. - -[En marge: Pendant cette séance de l'assemblée, MM. de Rovigo, -Lavallette, Benjamin Constant, entretiennent l'Empereur, et le -confirment dans l'idée d'abdiquer.] - -[En marge: Long entretien avec M. Benjamin Constant.] - -[En marge: Ce qui semble toucher le plus Napoléon, c'est le regret -d'abandonner la partie avant qu'elle soit absolument perdue.] - -[En marge: Napoléon obéit à la répugnance qu'il éprouve de se mettre à -la tête du parti révolutionnaire.] - -Pendant ce temps, les allants et venants s'étaient succédé sans -interruption à l'Élysée. Le duc de Rovigo, M. Lavallette, M. Benjamin -Constant, le prince Lucien s'y étaient rendus, et n'avaient rien caché -à Napoléon de la disposition des esprits. Lucien lui avait répété -qu'il n'y avait plus à délibérer, et qu'il fallait opter entre un coup -de vigueur, ou l'abdication donnée immédiatement, afin de prévenir une -résolution offensante de la Chambre. C'était là l'exacte vérité, et -Napoléon ne se la dissimulait point. Quelquefois il s'emportait en -songeant au peu de générosité avec lequel on le traitait, et aux -moyens qui lui restaient encore de saisir la dictature, s'il voulait -appeler à lui les fédérés qui ne cessaient d'affluer sous ses -fenêtres, et d'y pousser les cris du patriotisme au désespoir. Mais -après ces courts moments d'exaltation il retombait, et, revenu au -dégoût de toutes choses, il laissait voir qu'il allait abdiquer, en se -vengeant toutefois par des sarcasmes brûlants de ceux qui croyaient se -sauver en le sacrifiant.--Laissez ces gens-là, lui dit le duc de -Rovigo avec sa familiarité véridique. Les uns ont perdu la tête, les -autres sont menés par les intrigues de Fouché. Puisqu'ils ne -comprennent pas que vous seul pouvez encore les sauver, livrez-les à -eux-mêmes, et qu'ils deviennent ce qu'ils pourront. Dans huit jours -les étrangers arriveront, feront fusiller quelques-uns d'entre eux, -exileront les autres, leur rendront les Bourbons qu'ils ont mérités, -et mettront fin à cette misérable comédie. Vous, Sire, venez en -Amérique, jouir avec quelques serviteurs fidèles du repos dont vous -avez, et dont nous avons tous besoin.--M. Lavallette donna les mêmes -conseils dans son langage grave, doux et triste. Napoléon prit ce -qu'ils dirent en très-bonne part, et ne cacha guère qu'au fond il -pensait comme eux, et agirait comme on le lui conseillait. Il eut avec -M. Benjamin Constant une conversation d'un autre genre, et qui fut -très-longue. Il envisagea avec lui la question de l'abdication sous -les points de vue les plus élevés, et comme s'il avait été -désintéressé dans cette question. Pour ce qui le concernait, il était -évident qu'avoir été vaincu encore une fois par l'Europe était son -chagrin dominant, que dans l'état des esprits régner ne lui paraissait -plus un plaisir enviable, que le mépris des hommes et des choses -l'emportait en lui sur l'ambition, que le repos dans une retraite -tranquille et libre, au milieu d'hommes dignes de son entretien, -constituait désormais pour lui le seul bonheur désirable. Mais ce qui -le ramenait malgré lui à délibérer sur sa soumission ou sa résistance -au sacrifice demandé, c'était la confusion d'abandonner une partie -qui n'était point entièrement perdue. Il lui semblait en effet que -s'il restait des chances de battre l'Europe, ou du moins de la réduire -à traiter, et d'écarter ainsi les Bourbons, il y aurait à la fois de -la duperie, de la sottise, de la faiblesse à se rendre, et qu'au -tribunal des vrais politiques on serait un jour condamné pour avoir -cédé trop facilement. Comme père, il se serait immolé volontiers pour -assurer le trône à son fils; mais depuis qu'il avait appris la vérité -sur sa femme, il ne doutait plus que son fils ne fût un enfant -sacrifié d'avance aux ombrages de l'Europe, un enfant destiné à mourir -prisonnier dans les mains de l'étranger. Il souriait de dédain quand -on lui disait qu'au prix de son abdication l'Europe accepterait le Roi -de Rome et Marie-Louise. Lui écarté, il voyait avec toute la -pénétration du génie les Bourbons rétablis huit jours après, la -plupart de ceux qui lui arrachaient son épée dispersés ou punis, M. -Fouché lui-même destiné à un châtiment différé peut-être, mais -certain, et en regardant un peu profondément dans l'avenir il se -sentait vengé de tous ses ennemis du dedans. Mais ce qui l'occupait -surtout, c'était d'examiner si quand on avait tant de chances encore -contre les ennemis du dehors, il convenait de rendre son épée au duc -de Wellington et au maréchal Blucher, et il se demandait s'il n'était -pas un sot ou un lâche, en ne faisant pas ce qu'il fallait pour -échapper à cette cruelle extrémité. Il entretint longtemps M. Constant -de ce sujet, en déployant autant d'esprit que de sang-froid, lui -répétant que la France, l'armée ne connaissaient que lui, que s'il -voulait disperser ces représentants auxquels il avait ouvert la lice, -il n'aurait qu'un mot à prononcer, mais que pour cela il fallait se -mettre à la tête d'un parti, celui qui criait sous ses fenêtres; le -jeter sur les honnêtes gens, être une espèce d'_empereur -révolutionnaire_, et avec la France garrottée derrière lui combattre -l'Europe coalisée, que ce rôle lui répugnait profondément, et il -finissait en disant qu'il lui aurait plu avec la France unie, de -soutenir contre l'Europe une lutte désespérée, mais qu'il ne pouvait -lui convenir de le faire avec la France désunie, le suivant par une -sorte de contrainte, et que dans cette situation il aimait mieux aller -respirer et vivre en planteur dans les forêts vierges de l'Amérique.-- - -[En marge: Réunion aux Tuileries des deux commissions nommées par les -Chambres.] - -[En marge: Moyens de résistance à l'ennemi adoptés par les -commissions.] - -Pendant qu'on discourait ainsi à l'Élysée, les commissions des -Chambres s'étaient rendues aux Tuileries. Elles s'étaient rassemblées -avec les ministres dans la salle du Conseil d'État, déserte, mal -éclairée, présentant un contraste lugubre avec le spectacle qu'elle -offrait jadis, lorsque Napoléon au faîte de sa gloire y présidait les -sections réunies, et les dominait par la vigueur de son esprit autant -que par le prestige de son autorité alors toute-puissante! Le prince -Cambacérès ouvrit la séance, en précisant l'objet des délibérations. -Chacun commença par se contenir, mais les esprits ardents, et il n'en -manquait pas dans les deux commissions, étaient impatients de soulever -la question véritable, la seule du jour, celle de l'abdication. Ils -débutèrent par des protestations de dévouement à la chose publique, -et voulurent même faire poser en principe qu'on était prêt à tous les -sacrifices, excepté celui des libertés nationales et de l'intégrité du -territoire. Ces déclarations libellées en proposition formelle, et -mises aux voix, étaient ridicules, ou bien captieuses, car elles -décidaient implicitement ce qu'on n'osait pas articuler explicitement, -c'est-à-dire la déchéance. C'est ce qui fut répondu, et la proposition -ne fut admise qu'à titre de déclaration générale de dévouement à la -chose publique. On passa ensuite en revue les différentes ressources -qui pouvaient exister encore, dans la situation presque désespérée des -affaires de l'État. On parla de l'armée, des finances, et enfin des -moyens de maintenir l'ordre dans l'Empire par la répression des partis -hostiles. Quant à l'armée, on s'occupa d'abord de la recruter -immédiatement, en appelant la conscription de 1815 sur laquelle -s'était élevée une question de légalité. Personne ne contesta cette -mesure qui devait procurer plus de cent mille hommes, dont une partie -avaient déjà servi. On s'occupa ensuite des finances, et on accueillit -l'idée d'une émission de rentes pouvant produire tout de suite trente -ou quarante millions. Enfin il fut question d'une loi préventive, qui -donnerait au pouvoir exécutif des armes contre les partis hostiles, et -dans cette réunion d'hommes, presque tous fort attachés à la cause de -la liberté, il ne s'éleva pas une objection. On accordait tout pour en -arriver plus tôt à la seule mesure qui intéressât les esprits, -c'est-à-dire à l'abdication. - -[En marge: M. de Lafayette soulève la question de l'abdication.] - -Après avoir pourvu aux moyens de soutenir la guerre, on dit qu'il -fallait penser aux moyens de conclure la paix, que ce second objet -était de la dernière urgence, car le succès de la guerre était trop -douteux pour ne pas songer à la terminer tout de suite. Or, cette -question contenait justement celle qu'on était impatient de soulever. -M. de Lafayette, plus résolu que les autres dans la poursuite du but -auquel il voulait atteindre, demanda s'il n'était pas démontré que -toute paix, que toute négociation même serait impossible, tant que -Napoléon se trouverait à la tête du gouvernement. - -[En marge: Cette question est écartée.] - -[En marge: Comme moyen terme, on adopte la formation d'une commission -de négociateurs, qui traitera avec les puissances au nom des Chambres, -et en dehors de l'Empereur.] - -[En marge: Le général Grenier chargé de faire à la Chambre des -représentants le rapport des deux commissions.] - -Cette question, abordée devant les ministres de Napoléon, et devant -les commissions dont quelques membres étaient dévoués à la dynastie -impériale, excita de vifs murmures. Les ministres répondirent que -s'ils avaient regardé comme vrai ce que venait d'avancer M. de -Lafayette, ils l'auraient déclaré à l'Empereur, et en auraient fait -l'objet d'une proposition expresse dans la conférence actuelle. M. de -Lafayette répliqua qu'il acceptait la question ainsi posée, et que -puisqu'ils auraient fait la proposition s'ils l'avaient jugée utile, -lui, qui la tenait pour indispensable, allait la faire. Il demanda -donc que les membres présents de la conférence déclarassent, ce qu'il -croyait vrai quant à lui, que la présence de Napoléon à la tête du -gouvernement rendait la paix impossible, la continuation de la guerre -inévitable, et dès lors le salut de l'État aussi problématique que le -succès de la guerre. C'était prononcer la déchéance, ce que personne -ne voulait faire, bien que tout le monde désirât l'abdication. Le -président de cette réunion, le prince Cambacérès, déclara qu'il ne -mettrait point une telle question aux voix. La proposition de M. de -Lafayette fut ainsi écartée, mais on admit qu'il fallait négocier en -même temps que combattre, et que pour négocier il était nécessaire de -trouver une forme qui permît de rétablir les rapports diplomatiques -avec les puissances européennes, celles-ci ayant refusé jusqu'alors -non pas seulement de répondre aux communications du gouvernement -impérial, mais même de les recevoir. En conséquence, on imagina comme -moyen terme, d'envoyer au camp des coalisés une commission de -négociateurs qui, au lieu de se présenter au nom de Napoléon, se -présenteraient au nom des Chambres. Il aurait fallu être bien -difficile pour ne pas se contenter d'une telle proposition, car -c'était l'abdication implicite de Napoléon, puisque la fonction la -plus importante du pouvoir exécutif, celle de traiter avec les -puissances étrangères, allait s'exercer sans lui, et en dehors de lui. -C'était même une illégalité flagrante, mais on était déjà si -complétement sorti de la légalité par les dernières résolutions des -Chambres, que ce n'était plus la peine d'y prendre garde. La -proposition fut admise, et il fut convenu que les diverses mesures -adoptées dans cette conférence seraient présentées à l'Empereur par -ses ministres, et aux Chambres par des rapporteurs choisis dans -chacune des deux commissions. Le général Grenier, officier distingué -de la République, homme sage et désintéressé, fut chargé du rapport à -la Chambre des représentants. Toutefois comme les résolutions qui -avaient prévalu ne répondaient pas à l'impatience des esprits, les -ministres et surtout M. Regnaud prièrent le général Grenier et ses -collègues de prendre patience encore quelques heures, promettant que -le rapport ne serait pas plutôt fait qu'un message impérial viendrait -combler les voeux de la majorité des Chambres, qui plaçaient le salut -de l'État dans l'abdication de Napoléon. - -[En marge: Cruelles perplexités de Napoléon.] - -Cette séance avait rempli presque toute la nuit. La journée commença -de bonne heure à l'Élysée, et dès le matin du 22 chacun était accouru -pour conseiller Napoléon, qu'on ne se permettait pas de conseiller de -la sorte autrefois, surtout sur des objets pareils. Son sacrifice -était fait, car après la séance de la nuit, il n'était plus possible -de prolonger une telle situation. Comment consentir en effet à laisser -négocier avec l'étranger sans lui, en dehors de lui, c'est-à-dire -laisser gouverner à son exclusion? C'eût été un véritable déshonneur, -et il ne lui restait, s'il ne voulait pas le souffrir, qu'à briser -l'assemblée en s'appuyant sur la populace, et à essayer de lutter -contre l'Europe unanime en ayant derrière soi la France divisée. C'est -sur quoi Napoléon avait, comme on l'a vu, sa résolution prise. -Pourtant deux choses résistaient encore en lui, la nature et la -répugnance à abandonner une partie qui ne semblait pas absolument -perdue. Il lui en coûtait, effectivement, de descendre du trône, car -c'était tomber dans une étroite prison; il lui en coûtait de renoncer -à une lutte qui, d'après son sentiment militaire, offrait encore -beaucoup de chances. Mais devant l'évidence de la désunion, certaine -tant qu'il serait là, et probable même après qu'il n'y serait plus, -il était tout prêt à se rendre. Seulement il se révoltait quand on -venait l'obséder, sans presque lui laisser le temps de la réflexion. -Cette agonie de sa puissante volonté était pénible et douloureuse à -voir, car le génie et le malheur y perdaient quelque chose de la -dignité qu'on voudrait qu'ils conservassent toujours, surtout dans les -moments suprêmes. Napoléon était donc tour à tour calme, doux, -ironique tout au plus, et irrité seulement quand on le pressait trop. -Il prenait bien les conseils de ceux qui, comme le duc de Rovigo, le -comte Lavallette, le duc de Bassano, lui disaient qu'il fallait -abandonner des gens qui ne méritaient pas qu'on les sauvât, et s'en -aller avec son impérissable gloire dans la vaste et libre nature -d'Amérique, pour y finir sa vie dans un profond repos, dans -l'admiration du monde devenu juste après sa chute. Mais ces mêmes -conseils il les prenait mal de la part de ceux qui semblaient espérer -quelque chose de son sacrifice pour eux ou pour la chose publique. Il -regardait ces derniers comme des dupes de M. Touché ou de leur -intérêt. Aussi faisait-il mauvais accueil à M. Regnaud, et à ceux qui -paraissaient appartenir à cette catégorie, lorsqu'ils venaient -l'entretenir du sujet dont parlait tout le monde en ces tristes -instants. - -[En marge: Nouvelles de l'armée un peu plus favorables.] - -[En marge: On apprend que Grouchy est sauvé, et que 80 ou 70 mille -hommes vont être réunis à Laon.] - -[En marge: Le maréchal Davout envoyé à l'assemblée pour essayer sur -elle l'effet de ces nouvelles.] - -Ces douloureuses perplexités remplirent une partie de la matinée dans -le palais et le jardin de l'Élysée. En ce moment étaient arrivées de -l'armée des nouvelles moins désolantes que celles que Napoléon et ses -officiers avaient apportées en venant de Laon. Grouchy, qu'on avait -cru perdu, était rentré sain et sauf par Rocroy, et amenait plus de -trente mille hommes pleins d'ardeur, derrière lesquels les débris de -Waterloo allaient se rallier. Ces débris accourus de tout côté au -rendez-vous de Laon, présentaient déjà une vingtaine de mille hommes, -et devaient s'élever à trente ou quarante mille lorsqu'on les aurait -réarmés et pourvus d'artillerie. Il était donc facile d'avoir en peu -de jours une armée de soixante mille hommes, qu'augmenteraient encore -les dépôts, les fédérés, les troupes de l'Ouest, et de réunir ainsi -près de cent mille combattants pour couvrir Paris. Il y avait loin de -cette situation, quelque affligeante qu'elle fût, à celle qu'on avait -imaginée, et d'après laquelle Paris, entièrement découvert, aurait été -réduit à se rendre sans conditions. Le ministre de la guerre fut -immédiatement envoyé à la Chambre des représentants pour voir si ces -nouvelles ne provoqueraient pas chez elle d'utiles réflexions, et ne -feraient pas naître le désir de conserver à ces cent mille hommes le -chef qui en 1814 avait balancé les destinées avec des forces bien -inférieures. - -[En marge: Rapport du général Grenier.] - -[En marge: Nouvelles menées de M. Fouché pour amener l'abdication.] - -[En marge: Il fait dire aux représentants qu'il faut se hâter, que -l'armée se rallie, et que si on lui en laisse le temps, elle se -portera aux derniers excès, pour maintenir Napoléon sur le trône.] - -[En marge: Sous l'influence des avis de M. Fouché, on demande -l'abdication à grands cris.] - -[En marge: Le général Solignac obtient qu'on accorde à Napoléon une -heure de répit.] - -L'assemblée s'était réunie dès neuf heures du matin, et une impatience -plus vive encore que celle des jours précédents s'était manifestée -dans son sein. On avait voulu différer le rapport du général Grenier -pour gagner un peu de temps, mais l'assemblée n'avait pu s'intéresser -à aucun des objets accessoires qu'on avait essayé de substituer à -l'objet principal de ses préoccupations. Il avait fallu la satisfaire: -vers dix heures du matin le général Grenier était monté à la tribune, -et seul avait obtenu le silence refusé aux autres orateurs. Il avait -brièvement énuméré les diverses mesures adoptées la nuit aux -Tuileries, et fini par l'exposé plus détaillé de la principale, de -celle qui consistait à envoyer au camp des alliés des négociateurs -chargés de traiter au nom des Chambres. C'était la moitié au moins de -l'abdication, avec la certitude d'obtenir l'autre moitié sous peu -d'instants. Malgré cela le désappointement, l'impatience, la colère -même se montrèrent sur tous les visages, et éclatèrent en voix -confuses. Le rapporteur, peu accoutumé à ce genre d'agitations, -balbutia quelques mots pour demander qu'on voulût bien attendre encore -un peu, car les ministres, disait-il, lui avaient fait espérer que -bientôt un message impérial viendrait compléter la présente -communication. Cette indication ne satisfit point les esprits émus, et -une foule d'orateurs assaillirent la tribune pour faire des -propositions, qui toutes tendaient à précipiter l'événement désiré. -Mais, comme ce n'étaient pas des personnages importants et dignes -d'être écoutés qui se jetaient dans ce tumulte, l'assemblée ne leur -prêtait aucune attention, et ils se succédaient inutilement au milieu -d'un désordre inexprimable. Tout à coup les affidés du duc d'Otrante -vinrent dire que la victime se défendait, qu'il fallait lui faire -violence si on ne voulait soi-même devenir ses victimes, car l'armée -informée de ce qui se passait, était prête à se porter aux derniers -excès pour prolonger le règne de Napoléon, et on avait des nouvelles -de Grouchy, lequel était sauvé, et marchait sur Laon avec 60 mille -hommes. La perspective de pareilles ressources pouvait bien rendre à -Napoléon la résolution qui avait semblé l'abandonner, et il n'y avait -pas de temps à perdre. Cette version se trouva bientôt confirmée par -les nouvelles que le ministre de la guerre vint donner sur la -situation des affaires militaires. On l'écouta avec d'autant plus -d'impatience que ce qu'il disait était sérieux. Puis après l'avoir -écouté, loin de changer d'avis, on se sentit confirmé dans celui qu'on -avait embrassé. Lorsque les esprits veulent passionnément une chose, -tout les y pousse, même ce qui semblerait devoir les en détourner. Les -uns prétendaient que ces soixante mille hommes seraient pour Napoléon -un prétexte de retenir le pouvoir, et qu'au besoin il en userait -contre l'assemblée; les autres qu'il fallait se hâter de s'en servir -pour traiter de la paix sans l'homme qui rendait toute paix -impossible. Toujours s'excitant de la sorte on en vint à dire qu'il -fallait proposer la déchéance, et même la voter. Bientôt l'idée de la -prononcer devint générale. Cependant un représentant, le général -Solignac, tombé depuis assez longtemps dans la disgrâce impériale, -esprit mal réglé mais généreux, arrêta un moment l'assemblée en lui -disant que l'homme qu'on allait ainsi violenter avait régné quinze -ans, récemment encore avait reçu les serments de la France, et avait -commandé vingt ans les armées françaises avec une gloire incomparable; -qu'il méritait donc le respect, et que ce n'était vraiment pas en -réclamer beaucoup que de demander une heure, afin qu'il eût le temps -de déposer lui-même le sceptre qu'on prétendait lui arracher.--Une -heure, une heure, soit! répondirent des centaines de voix, et une -sorte de pudeur saisissant cette assemblée qui pourtant voulait -fortement le maintien de la dynastie impériale, elle accorda ce délai -fatal! Une heure accordée pour abdiquer, à l'homme qui avait dominé le -monde, et qui trois mois auparavant avait été accueilli avec -transport! Triste et terrible leçon pour l'ambition sans mesure! - -[En marge: Le général court à l'Élysée.] - -[En marge: Napoléon l'accueille bien, et promet son abdication.] - -Le général Solignac courut spontanément à l'Élysée, bien qu'il ne se -fût pas présenté à Napoléon depuis fort longtemps. La vue de ce -puissant empereur, naguère si redouté, tombé aujourd'hui dans un abîme -de misère, toucha profondément le général. Napoléon, qui avait assez -mal accueilli ses serviteurs les plus favorisés mettant un singulier -empressement à lui arracher son abdication, reçut affectueusement le -disgracié qui avait sollicité et obtenu pour lui une heure de répit. -Il lui dit avec douceur qu'on avait tort de montrer tant d'irritation, -que son abdication était prête, et qu'il allait la signer. Puis le -conduisant dans le jardin où sa présence faisait éclater dans la foule -de nouveaux cris de _Vive l'Empereur!_ il lui fit sentir tout ce qui -lui resterait de puissance s'il voulait s'en servir. Il demanda au -général s'il croyait que la tumultueuse assemblée d'où il venait, et -où il allait retourner, pouvait enfanter un gouvernement, et ce -gouvernement opposer une résistance sérieuse à l'étranger, et si -l'abdication qu'elle exigeait n'était pas l'avénement immédiat des -Bourbons escortés de cinq cent mille étrangers. Il était difficile de -n'en pas convenir. Le général Solignac en tomba d'accord, lui prit les -mains sur lesquelles il versa des larmes, et Napoléon touché de -l'émotion de ce brave militaire, satisfait de lui avoir démontré à -lui-même l'inconséquence de ceux qui demandaient son abdication, le -congédia en lui serrant les mains, et en lui promettant que le message -impérial serait immédiatement envoyé au palais des représentants. Il -saisit une plume pour rédiger lui-même la minute de l'acte, ne -laissant à personne le soin de libeller de pareilles pièces, et il fit -bien, car il était le seul capable de trouver des paroles assez -grandes pour de telles circonstances. - -[En marge: Seconde abdication de Napoléon, à la condition de la -transmission de la couronne à son fils.] - -Rentré dans son cabinet où étaient réunis ses frères et ses ministres, -Napoléon avait déjà tracé les premiers mots sur le papier, lorsque -Lucien, Joseph, le ministre Regnaud lui dirent qu'il fallait mettre à -son abdication une condition expresse, celle de la transmission de la -couronne à son fils. Il jeta alors sur M. Regnaud un regard où se -peignait le mépris le plus amer pour la politique actuellement -triomphante de M. Fouché.--Mon fils!... répéta-t-il deux ou trois -fois, mon fils!... quelle chimère!... Non, ce n'est pas en faveur de -mon fils, mais des Bourbons que j'abdique.... ceux-là du moins ne sont -pas prisonniers à Vienne!--Après ces paroles, dignes de son génie, il -traça la déclaration suivante: - -[En marge: Formule de cette abdication.] - - «FRANÇAIS, - - »En commençant la guerre pour soutenir l'indépendance nationale, - je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les - volontés, et le concours de toutes les autorités nationales: - j'étais fondé à en espérer le succès, et j'avais bravé les - déclarations des puissances contre moi. - - »Les circonstances me paraissent changées. Je m'offre en - sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être - sincères dans leurs déclarations, et n'en avoir réellement voulu - qu'à ma personne! Ma vie politique est terminée, et je proclame - mon fils sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. - - »Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de - gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à - inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une - loi. - - »Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation - indépendante. - - »NAPOLÉON.» - -[En marge: L'abdication portée à la Chambre des représentants.] - -[En marge: Attendrissement général.] - -Cette pièce, signée à midi et demi, dut être portée par le ministre -Carnot à la Chambre des pairs, et par le duc d'Otrante à celle des -représentants. C'était pour ce dernier le bulletin de sa victoire, et -il dissimulait à peine la joie qu'il en éprouvait. Il arriva vers une -heure à la Chambre des représentants, où beaucoup d'officieux -l'avaient devancé. L'heure accordée au général Solignac avait été fort -dépassée, et sans l'apparition du conspirateur triomphant qui venait -satisfaire l'impatience générale, on aurait probablement oublié tout -respect envers le vaincu de Waterloo. En entendant annoncer le duc -d'Otrante et le message dont il était porteur, les représentants -coururent pêle-mêle occuper les places libres, et debout en silence, -écoutèrent la déclaration que nous venons de rapporter, et dont le -président fit lecture d'une voix émue. Qui le croirait? après avoir -manifesté tant d'impatience, l'assemblée, soit la noblesse du langage, -soit la grandeur de l'homme et de son infortune, soit la détente des -esprits à la suite du succès obtenu, l'assemblée, naguère si -courroucée, demeura d'abord muette, et puis fut tout à coup saisie -d'un attendrissement profond et universel. On employa quelques -instants à échanger des expressions de compassion, de gratitude, de -regret, et dans plus d'un esprit entra cette pensée, que si le salut -de l'État était presque impossible avec Napoléon, il serait tout à -fait impossible sans lui. On avait été poussé pour ainsi dire malgré -soi à ce qu'on avait fait, et on commençait à sentir confusément que -ce n'était pas le triomphe de la Révolution et de la dynastie -impériale qu'on venait d'assurer, mais celui des Bourbons. Ce n'était -une calamité ni pour la France, ni pour la liberté, mais c'était une -oeuvre singulière accomplie de la main de ces représentans, tous -complices ou partisans de la révolution du 20 mars. - -[En marge: Hypocrite attitude du duc d'Otrante.] - -[En marge: Nécessité de remplacer le pouvoir exécutif.] - -[En marge: M. Fouché ne veut pas qu'il soit remplacé par une régence, -afin de ne pas impliquer nécessairement la souveraineté de Napoléon -II, qu'il a promise sans y croire.] - -[En marge: Il fait circuler plusieurs idées, notamment celle de porter -la maison d'Orléans au trône, afin de préparer une transition.] - -Le duc d'Otrante vint alors montrer sa pâle figure à la tribune, pour -réclamer hypocritement des égards envers le malheur, pour demander que -la France en stipulant pour elle stipulât aussi pour Napoléon, -c'est-à-dire assurât sa vie, sa liberté, la tranquillité de sa -retraite, pour proposer enfin la nomination immédiate de la commission -qui devait aller traiter au camp des coalisés. Cette apparition assez -inutile était une manière de montrer à la pauvre assemblée, dont le -tour d'abdiquer allait bientôt venir, le ridicule dictateur qui -devait régner quinze jours sur la France. On écouta les paroles de M. -Fouché sans y attacher beaucoup de valeur, car personne après la -satisfaction obtenue ne songeait à manquer de respect au génie -malheureux, et à différer même d'une heure la grande affaire de la -négociation de la paix, affaire si importante en apparence, et si -vaine en réalité, comme on devait bientôt le voir. Mais il s'agissait -d'un objet plus sérieux, et exposé à plus de contestation, il -s'agissait de remplacer l'autorité exécutive qui avait disparu par -l'abdication de l'Empereur. Dès ce moment, le champ était ouvert aux -calculs des partis, et aux divagations de ces esprits agités, qui, -dans les grandes circonstances, se donnent beaucoup de mouvement par -besoin de remuer, ou vanité de se produire. L'assemblée presque tout -entière était bonapartiste et révolutionnaire, c'est-à-dire qu'elle -voulait les principes de la révolution appliqués par la main des -Bonaparte, à l'exception toutefois du Bonaparte qui pouvait seul faire -prévaloir ce qu'elle désirait. L'Acte additionnel dont on avait dit -tant de mal, Napoléon II dont elle venait de détrôner le père, et -surtout la paix, auraient comblé ses voeux. Mais déjà le duc -d'Otrante, après lui avoir promis Napoléon II, doutait de ce qu'il -avait promis, et répandait autour de lui ses propres doutes, -maintenant que les certitudes dont il s'était servi pour renverser -Napoléon n'étaient plus nécessaires. Les hommes qu'il inspirait -allaient disant partout qu'on devait souhaiter et tâcher d'obtenir -Napoléon II, mais que même pour réussir il fallait n'en pas faire une -condition absolue, laquelle blesserait peut-être les souverains -étrangers, et empêcherait l'ouverture des négociations. D'ailleurs, -ajoutaient-ils, tout en préférant Napoléon II, il ne serait pas sage -de compromettre le sort de la France pour un enfant prisonnier, confié -à des mains autrichiennes, et condamné probablement à y rester, que si -par exemple on pouvait avec un prince éclairé, libéral, ayant donné -des gages à la Révolution, et brouillé à jamais avec l'émigration, -obtenir la monarchie constitutionnelle, on ne devrait pas le refuser -par fidélité à un enfant presque étranger, car ce qui importait avant -tout c'était d'assurer le salut de la France et sa liberté. Ces -insinuations se rapportaient au duc d'Orléans, à qui beaucoup de gens -pensaient, bien qu'il n'eût donné mission à personne de faire penser à -lui. Ses lumières, son opposition discrète mais visible à la politique -qui avait conduit Louis XVIII à Gand, ses services militaires pendant -la République, le souvenir même de son père, en faisaient pour les -révolutionnaires, pour les nouveaux libéraux, pour les militaires, un -prince désirable et désiré, sans que lui ni personne s'occupât de -propager sa candidature. L'assemblée, quoique prononcée pour Napoléon -II, se serait consolée de ne pas l'avoir, si on lui avait donné en -échange le chef de la branche cadette de Bourbon. L'armée se serait -regardée comme moins sacrifiée sous un prince réputé militaire, et on -a vu que parmi les monarques réunis à Vienne, l'empereur Alexandre -mécontent de l'émigration, avait proposé le duc d'Orléans au congrès, -et ne s'était arrêté que devant l'opposition prononcée de l'Angleterre -et de l'Autriche. M. Fouché se serait certainement accommodé du règne -de ce prince, mais il ne se flattait guère d'y amener les puissances -coalisées, et s'il encourageait les tendances vers lui, c'était comme -transition de Napoléon II qu'il avait promis sans en être sûr, aux -Bourbons de la branche aînée qu'il prévoyait sans les désirer. Sa -tactique, en un mot, consistait à susciter toutes les idées à la fois, -sauf à ne faire triompher au dernier moment que celle qui lui -conviendrait, et de cette tactique il ne parlait ni à M. Regnaud, qui -était bonapartiste sincère, ni à MM. Manuel, Jay, Lacoste, qui étaient -exclusivement libéraux, et à ce titre redoutaient le retour de la -branche aînée. Aux uns comme aux autres il se bornait à dire qu'il -fallait être extrêmement prudent, et se garder de présenter aux -puissances des conditions absolues, en proclamant par exemple tel ou -tel prince, car en agissant de la sorte on rendrait impossible -l'ouverture des négociations. - -[En marge: L'abdication proclamée, les royalistes peu nombreux de -l'assemblée font une tentative qui est repoussée.] - -À peine l'abdication de Napoléon avait-elle été lue à l'assemblée que -les propositions se succédèrent en foule. Les hommes qui ne voulaient -pas de la dynastie impériale, les uns par royalisme (le nombre de -ceux-ci était très-restreint), les autres par amour de la liberté et -de la paix, proposèrent d'accepter d'abord l'abdication afin de la -rendre irrévocable, un contrat n'étant définitif que par l'acceptation -réciproque, de remercier ensuite Napoléon de son sacrifice, puis de se -déclarer Assemblée nationale, de se saisir de tous les pouvoirs, -d'envoyer des négociateurs au camp des alliés, de nommer enfin une -commission chargée de remplir les fonctions du pouvoir exécutif. -Divers représentants soutinrent ces propositions, et notamment M. -Mourgues, qui alla plus loin que les autres. Il voulait qu'on ajoutât -à ces mesures celle de nommer M. de Lafayette général en chef des -gardes nationales de France, et le maréchal Macdonald généralissime de -l'armée. On doit se souvenir que ce maréchal, après avoir accompagné -Louis XVIII jusqu'à la frontière, avait refusé de prendre du service -sous Napoléon. À ces dernières propositions dont l'intention était -trop claire, un représentant, M. Garreau, demanda à lire l'article 67 -de l'Acte additionnel. Le président Lanjuinais s'efforçant d'interdire -comme inutile la lecture de cet article, que tout le monde était censé -connaître, des cris, _lisez_, _ne lisez pas_, retentirent de toutes -parts. Mais les cris qui demandaient la lecture ayant couvert ceux qui -ne la voulaient pas, M. Garreau lut l'article ainsi conçu: - -[En marge: M. Regnaud rappelle qu'on doit fidélité à Napoléon II.] - -[En marge: On adopte l'idée de nommer une commission exécutive de cinq -membres, sans la qualifier de régence.] - -[En marge: La Chambre des représentants en nommera trois, celle des -pairs deux.] - -«Le peuple français déclare que, dans la délégation qu'il a faite et -qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas entendu et n'entend pas donner -le droit de proposer le rétablissement des Bourbons ou d'aucun prince -de cette famille sur le trône, même en cas d'extinction de la dynastie -impériale, ni le droit de rétablir, soit l'ancienne noblesse féodale, -soit les droits féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit aucun -culte privilégié et dominant, ni la faculté de porter aucune atteinte -à l'irrévocabilité de la vente des domaines nationaux; il interdit -formellement au gouvernement, aux Chambres et aux citoyens toute -proposition à cet égard.»--Je crois, ajouta l'auteur de la citation, -avoir été compris.--Oui, oui, répondirent un grand nombre de voix, et -on réclama l'ordre du jour. M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély s'élança -à la tribune pour appuyer et motiver l'ordre du jour. Il demanda -d'abord, si la Chambre des représentants se constituait Assemblée -nationale, ce que deviendrait la Chambre des pairs, et si les deux -Chambres se confondaient en une seule, ce que deviendrait la -Constitution. Il fit sentir l'avantage de conserver une constitution -toute faite, qui n'avait besoin que de peu de modifications pour être -rendue excellente, dans laquelle le monarque était irrévocablement -désigné, ce qui mettait un terme à toutes les compétitions, et à -laquelle il ne fallait pour la maintenir en vigueur qu'ajouter une -mesure transitoire, consistant à remplacer pour un temps assez court -le monarque absent et mineur. N'osant toutefois proposer un conseil de -régence qui aurait tranché trop positivement la question de dynastie, -il prit dans les propositions repoussées l'idée de faire nommer une -commission exécutive de cinq membres, trois par la Chambre des -représentants, et deux par la Chambre des pairs. Enfin il fit appel -aux sentiments de générosité, de dignité, de gratitude de l'assemblée -envers Napoléon.--Il est un homme, dit-il, que vous aviez appelé -grand, et que la postérité jugera mieux que nous! Récemment encore -vous en aviez fait votre chef pour la seconde fois, et il n'y a pas -quatre semaines que vous lui avez de nouveau prêté serment! Il a été -malheureux, ce qui lui est rarement arrivé dans sa carrière militaire; -vous lui avez demandé son abdication, et il s'est empressé de la -donner avec une magnanimité dont j'ai été témoin, car, ajouta M. -Regnaud, c'est moi qui ai osé hier lui en parler le premier. Il l'a -donnée, mais en faveur de son fils. Irez-vous le payer de ce magnanime -dévouement en n'acceptant pas même son fils? Annulerez-vous l'acte si -désiré de son abdication en refusant la condition essentielle de cet -acte? Je vous propose donc l'ordre du jour sur les motions que vous -avez entendues, pour ne point annuler la Constitution ni les droits de -Napoléon II, et je vous propose en outre d'envoyer une députation à -celui qui était votre empereur il y a quelques heures, pour le -remercier du noble sacrifice qu'il a fait à l'intérêt du pays.-- - -[En marge: MM. Carnot, Fouché, Grenier, nommés par la Chambre des -représentants membres de la commission exécutive.] - -L'assemblée qui était sous l'impression du grand sacrifice qu'elle -venait d'obtenir de Napoléon, qui de plus était émue par les paroles -de M. Regnaud, adopta à l'unanimité l'ordre du jour tel qu'on le lui -avait proposé. M. Regnaud se flatta d'avoir sauvé ainsi le trône de -Napoléon II, mais M. Fouché n'en crut rien, car la question qui eût -été tranchée par la création d'un conseil de régence, était éludée par -la création d'une simple commission exécutive. Cette ambiguïté -convenait à M. Fouché, qui voulait que tout fût possible, excepté le -retour de Napoléon lui-même. On procéda sur-le-champ au scrutin, afin -d'élire les trois membres que la Chambre des représentants fournirait -à la commission exécutive. M. Fouché qui se regardait comme désigné -nécessairement, ne s'occupa pas de lui-même, mais des autres, dans le -désir de se ménager des collègues qui ne pussent pas contrarier ses -desseins. Il lui était impossible d'écarter Carnot, dont il se -flattait d'ailleurs d'abuser la bonne foi, mais il tenait par dessus -tout à n'avoir pas M. de Lafayette, et il le représenta aux uns comme -un fanatique des institutions fort décriées de 1791, aux autres comme -indispensable dans la commission qui devait se rendre au camp des -souverains pour y traiter de la paix. Il recommanda particulièrement -le général Grenier, estimé de tous les partis, et peu capable de -déjouer une intrigue, car il était incapable d'en faire une. M. -Fouché, resté dans les couloirs de l'assemblée, parvint à ménager les -résultats suivants. Carnot, élu par l'estime universelle, obtint 324 -suffrages; M. Fouché, choisi pour l'opinion qu'on avait de son -influence au dedans et au dehors, n'en obtint que 293. M. Grenier en -réunit 204, M. de Lafayette 142. Il fallut un second tour de scrutin -pour le troisième membre, et M. le général Grenier fut élu à une -immense majorité. Cette résolution fut immédiatement envoyée à la -Chambre des pairs pour recevoir son adhésion. - -[En marge: Accueil fait par la Chambre des pairs aux résolutions de la -Chambre des représentants.] - -[En marge: Scène du maréchal Ney au sujet de la bataille de Waterloo.] - -[En marge: Drouot annonce qu'il répondra.] - -En ce moment cette Chambre était en proie à une vive agitation. Le -ministre de la guerre était venu lui communiquer les nouvelles -militaires qu'il avait données à la Chambre des représentants, le -traitement extérieur envers les deux Chambres devant être entièrement -semblable, quoique l'influence ne fût point la même. Une scène triste -et violente s'était passée à la suite de ces communications. Le -maréchal Ney, tout agité encore de la bataille de Waterloo où il avait -déployé tant d'héroïsme, plus agité des bruits qui circulaient et qui -lui attribuaient des fautes graves, excité par M. Fouché qu'il avait -pris pour confident de ses chagrins, avait demandé la parole, et -attirant fortement l'attention par son énergique figure autant que par -l'importance d'un récit émané de sa bouche, avait contesté les -assertions du ministre, affirmé qu'il ne restait plus aucune -ressource, que tout était perdu, que l'armée avait fait son devoir, -mais que de grandes fautes avaient été commises (sans nommer l'auteur -de ces fautes il désignait clairement l'Empereur), que ces fautes -avaient amené un désastre irréparable, et qu'il ne restait qu'à -traiter à toute condition, les vies sauves tout au plus. En se -conduisant de la sorte la glorieuse victime ne savait pas qu'elle -rendait inévitable une capitulation, à la suite de laquelle toutes les -vies malheureusement ne seraient pas sauves. Le trouble produit par -cette scène avait été inexprimable. Quelques malveillants avaient -éprouvé une joie presque visible en présence de ce chaos, mais la -grande majorité des pairs, sincère quoique faible, avait été désolée -de voir le découragement propagé par un homme d'un si prodigieux -courage. Drouot entré dans le moment où le maréchal achevait de -parler, apprenant ce qu'il avait dit, était allé avec les formes -graves et douces dont il ne s'écartait jamais, lui reprocher ses -assertions, et lui annoncer qu'il les rectifierait. Ney s'était mal -défendu, et avait décelé le désordre affligeant d'une âme au -désespoir, n'étant plus en possession d'elle-même, et méritant que de -sa part on ne tînt plus compte de rien, sinon de ses incomparables -services. - -[En marge: Scène entre M. de Pontécoulant et le prince Lucien.] - -[En marge: Discours violent de La Bédoyère.] - -[En marge: La Chambre des pairs confirme le vote de la Chambre des -représentants, et nomme MM. de Caulaincourt et Quinette membres de la -commission exécutive.] - -La Chambre des pairs était sous l'impression de cette scène si triste, -lorsque arriva le message de la Chambre des représentants. Il n'y -avait pas de doute sur l'adhésion que la pairie donnerait aux mesures -proposées, mais les membres ardents du parti impérial, le prince -Lucien, les généraux La Bédoyère et de Flahault, se montrèrent fort -irrités en voyant la souveraineté de Napoléon II éludée par la -nomination équivoque d'une commission exécutive, et manifestèrent tout -haut leur mécontentement. Le comte Thibaudeau, révolutionnaire morose, -haïssant les Bourbons, préférant les Bonaparte sans les aimer, car il -n'aimait personne, méprisant Fouché et se laissant conduire par lui, -était entré dans l'idée si générale en ce moment, de chercher un -prompt salut dans l'abdication de l'Empereur. Il exprima donc l'avis -d'homologuer purement et simplement la décision de la Chambre des -représentants, ce qui du reste était inévitable au point où en étaient -venues les choses. Cette proposition excita un violent courroux chez -les partisans de la dynastie impériale. Le prince Lucien, rappelant à -la Chambre des pairs, nommée par Napoléon, la gratitude, la fidélité -qu'elle lui devait, lui faisant sentir que le respect des lois, s'il -était évanoui partout, devrait subsister chez elle, invoquant la -Constitution qui, après Napoléon Ier, conférait la couronne à Napoléon -II, s'appuyant enfin sur l'acte d'abdication qui portait pour -condition essentielle l'avénement de Napoléon II, demanda qu'on -proclamât sur-le-champ ce jeune prince, afin d'échapper à la guerre -civile et au chaos.--Rallions-nous autour de Napoléon II, s'écria le -prince Lucien, et quant à moi j'en donne le premier l'exemple, et lui -jure fidélité.--Beaucoup de pairs effrayés de ce tumulte, et -approuvant la forme évasive adoptée pour remplacer le pouvoir -exécutif, se montrèrent visiblement importunés de la vivacité avec -laquelle on voulait trancher une question si grave. M. de -Pontécoulant, pair de Napoléon et de Louis XVIII, redevable par -conséquent de l'un et de l'autre, était de ceux qui ne voulaient pas -qu'on rendît plus difficile qu'elle n'était la transition d'un régime -défaillant à un régime inévitable. Après avoir avoué ce qu'il devait à -Napoléon, il déclara qu'il croyait devoir encore davantage à son pays, -et qu'il regardait comme souverainement imprudente la proposition du -prince Lucien. Rappelant à celui-ci sa qualité de prince romain, il -lui reprocha de n'être pas Français, et de ne pouvoir dès lors émettre -une opinion valable sur un pareil sujet.--Si je ne suis pas Français -pour vous, lui répondit le prince Lucien, je le suis pour la nation -entière; et il insista sur la nullité de l'abdication de Napoléon Ier, -dans le cas où l'on ne reconnaîtrait pas à l'instant même les droits -de Napoléon II au trône. Le généreux et imprudent La Bédoyère, aussi -peu maître de sa raison que Ney, prit alors la parole avec une -incroyable violence.--Il y a ici, dit-il, des gens qui naguère aux -pieds de Napoléon heureux, s'éloignent déjà de Napoléon malheureux. -Laissons-les faire; et remplissons notre devoir. Napoléon a abdiqué -pour son fils: si son fils n'est pas proclamé, son abdication est -nulle, et il doit la reprendre. Qu'il se saisisse de son épée, et nous -irons tous mourir à ses côtés! Les traîtres qui l'ont abandonné -l'abandonneront peut-être encore, ils noueront des intrigues avec -l'étranger, comme ils ont déjà fait... j'en vois quelques-uns qui -siégent sur ces bancs...--À ces mots, qui prouvaient que ce brave -jeune homme ne se possédait plus, un tumulte effroyable l'interrompit. -On le fit taire; plusieurs de ses amis accoururent pour le contenir, -mais ne parvinrent point à le calmer. La discussion continua sans -ordre, sans résultat pour ceux qui voulaient la proclamation immédiate -de Napoléon II, et la prudente assemblée adoptant la politique évasive -qui avait prévalu dans l'autre Chambre, confirma purement et -simplement sa décision. Elle nomma pour compléter la commission -exécutive, M. de Caulaincourt comme l'homme le plus digne d'y -représenter les intérêts de la France sans négliger ceux de Napoléon, -et M. Quinette comme ancien conventionnel et représentant honnête de -la Révolution. - -[En marge: Une députation de la Chambre des représentants vient à -l'Élysée remercier Napoléon de son sacrifice.] - -[En marge: Langage de Napoléon, et recommandation en faveur de son -fils.] - -Ces diverses nouvelles portées à Napoléon ne l'étonnèrent point, et ne -l'affligèrent guère davantage, car il ne s'était pas fait la moindre -illusion sur le sort de son fils, et n'avait jamais cru que tombée de -sa puissante tête, la couronne pût s'arrêter sur celle d'un faible -enfant, à la fois absent et prisonnier. Dans l'après-midi une -députation des représentants vint lui apporter l'hommage de -l'assemblée et l'expression de sa gratitude. Il la reçut debout, dans -l'attitude qu'il avait au faîte de la puissance, avec une gravité -triste, et cette hauteur de langage que donne le détachement de toutes -choses. Après s'être montré sensible aux témoignages de la députation, -il leur dit que le sacrifice dont on le remerciait il l'avait fait -pour la France, mais sans aucune espérance de lui être utile, et -uniquement pour n'être pas en désaccord avec ses représentants, car on -ne pouvait lutter avec succès qu'à la condition d'être unis. Il leur -recommanda l'union comme le principal moyen de salut, et après l'union -l'activité dans les préparatifs de défense, car il fallait pour -obtenir la paix avoir dans les mains tous les moyens de faire la -guerre.--Le temps perdu, leur dit-il, à renverser la monarchie -impériale, eût été plus utilement employé à préparer des moyens de -résistance. Mais enfin il en est temps encore, hâtez-vous, car -l'ennemi approche, et vous trompe en vous disant que moi écarté il -s'arrêtera. Ce sont les Bourbons qu'il veut vous imposer avec tout ce -que les Bourbons apportent à leur suite. Je vous recommande mon fils, -car je n'ai abdiqué que pour lui, et ce n'est qu'en vous rattachant -fortement à cet enfant que vous éviterez le conflit des prétentions -contraires, que vous rallierez l'armée, et que vous aurez chance de -sauver l'indépendance nationale. Quant à moi, mon rôle est fini, et -peut-être ma vie. Où que je sois, je formerai des voeux pour la -France, pour sa dignité, pour son bonheur. Je voudrais la servir comme -soldat, ne le pouvant plus comme son chef, mais vous avez jugé que je -devais renoncer à lui être utile. Il ne s'agit donc plus de moi, mais -de mon fils et de la France. Croyez-moi, soyez unis.--Ces paroles -prononcées, Napoléon salua dignement les membres de la députation, et -les quitta en les laissant profondément émus. - -[En marge: Quoique ne croyant pas à la transmission de la couronne à -son fils, Napoléon regarde comme un devoir d'y travailler.] - -[En marge: Reproches à M. Regnaud de l'avoir promise, et de ne rien -faire pour l'amener.] - -[En marge: Efforts dans le même sens auprès de MM. Defermon et Boulay -de la Meurthe.] - -Napoléon, nous le répétons, ne se faisait aucune illusion: il ne -pensait pas que la cause de son fils fût plus facile à gagner que la -sienne, et il croyait encore moins que l'assemblée agitée, et trahie -par M. Fouché, fût capable de se défendre. Mais il remplissait un -dernier devoir de père en recommandant la cause de Napoléon II, et il -était d'ailleurs persuadé que s'il y avait dans le moment un moyen de -rallier les partis et de réveiller le dévouement de l'armée, c'était -le maintien de la couronne sur la tête de cet enfant. Il voulut donc -tenter un dernier effort en sa faveur. Le soin avec lequel on avait -évité de se prononcer lui semblait un manque de parole à son égard. Il -s'en expliqua vivement avec M. Regnaud; il lui reprocha d'avoir promis -pour le décider à abdiquer, de faire triompher la cause de Napoléon -II, et se plaignit de ce qu'il y avait si peu travaillé et si peu -réussi. M. Regnaud ne méritait pas ces reproches, car, trompé par ses -désirs et par M. Fouché, il avait cru que la proclamation immédiate du -fils serait le prix de l'abdication du père. Il s'excusa beaucoup, et -prit l'engagement envers Napoléon de ne rien négliger pour obtenir -qu'on lui tînt parole le lendemain. Napoléon fit appeler aussi à -l'Élysée deux des ministres d'État, MM. Defermon et Boulay de la -Meurthe, sur le dévouement desquels il comptait, et leur demanda -d'employer toute leur influence auprès de la Chambre des -représentants, afin de faire proclamer Napoléon II d'une manière -formelle et qui ne laissât aucune place à l'équivoque. Ils s'y -montrèrent tout disposés, et M. Boulay de la Meurthe, habitué aux -assemblées où il avait jadis figuré honorablement, révolutionnaire -honnête, ami de Sieyès, partageant ses vues, ayant dans le coeur une -vive haine contre les Bourbons, promit de ne pas s'épargner dans cette -nouvelle tentative. - -[En marge: M. Regnaud se concerte avec M. Fouché pour donner -satisfaction à Napoléon.] - -M. Regnaud se rendit auprès de M. Fouché, lui fit sentir l'embarras -dans lequel on s'était mis à l'égard de Napoléon, le danger de lui -manquer de parole, de le porter peut-être en agissant ainsi à revenir -sur son sacrifice, et la nécessité par conséquent de le satisfaire de -quelque manière. M. Fouché parut partager cet avis, et il insista -auprès des jeunes députés qu'il conduisait en les trompant, MM. Jay, -Manuel, pour qu'on fît quelque chose qui, en donnant satisfaction à -Napoléon, ne fût pas cependant l'occasion d'engagements imprudents -envers la dynastie impériale. Il ne leur dit point ses vrais motifs -qui étaient tout autres, comme on le verra bientôt, mais il allégua la -double raison fort soutenable, de ne point exaspérer Napoléon en -trompant ses dernières espérances, et de faire prévaloir, si on le -pouvait, la souveraineté de l'enfant impérial, sous lequel la liberté -n'aurait rien à craindre, et sous lequel aussi les intérêts du parti -révolutionnaire seraient pleinement garantis. On le lui promit, et on -convint de sortir un peu de l'équivoque du jour, sans se jeter -toutefois dans des engagements irrévocables. - -[En marge: Séance du 23 à la Chambre des représentants.] - -[En marge: M. Bérenger soulève la question des droits de Napoléon II.] - -[En marge: Discours de MM. Defermon et Boulay de la Meurthe.] - -[En marge: L'assemblée est prête à proclamer Napoléon II comme seul -souverain de la France.] - -[En marge: M. Manuel regardant cet entraînement comme dangereux, -s'attache à le modérer, et fait adopter un terme moyen.] - -[En marge: Succès immense de son discours.] - -Le lendemain 23 en effet, M. Bérenger souleva la question, en -cherchant à préciser la nature des pouvoirs attribués à la commission -exécutive. Serait-elle assimilée à des ministres responsables, ou -assimilée à la souveraineté elle-même, et participant dès lors à son -inviolabilité? Il suffisait de poser une telle question pour remuer -profondément les esprits. Les orateurs affluèrent à la tribune; les -uns voulaient que la commission exécutive ne fût qu'un pouvoir -responsable, les autres qu'elle fût une vraie régence, remplaçant le -monarque mineur et absent, et jouissant de ses prérogatives. M. -Defermon, prenant alors la parole, dit qu'on se jetait dans une sorte -de chaos, faute de s'arrêter à des principes fixes et solides. Rien ne -serait plus facile que de déterminer le rôle de la commission -exécutive, si on se renfermait dans la Constitution existante, sans -essayer d'en sortir. D'après ces principes, qui étaient ceux de la -monarchie constitutionnelle, on avait un souverain, c'était Napoléon -II, héritier nécessaire et légitime de Napoléon Ier, devant succéder à -son père comme jadis le roi vivant au roi mort.--Croyez-vous, ajouta -M. Defermon, que Napoléon II soit votre souverain?...--Oui, oui, -répondirent en se levant la plupart des membres de l'assemblée... -_Vive Napoléon II!_--Eh bien, si vous le croyez, reprit M. Defermon, -la commission exécutive doit avoir purement et simplement les pouvoirs -d'une régence, agissant pour Napoléon II, en son nom, après lui avoir -prêté serment. Mais auparavant il faut le déclarer formellement, et -ainsi vous rallierez l'armée qui est dévouée à la dynastie, vous -dirigerez l'esprit de la garde nationale, à qui on dit que vous -attendez Louis XVIII, vous apprendrez à l'étranger qu'il est des -conditions sur lesquelles vous êtes irrévocablement -fixés....--Attendez, dit un membre, que l'on connaisse le résultat des -négociations.--Non, non, répliquèrent une foule d'autres, obéissons à -la Constitution, et proclamons Napoléon II.--L'assemblée, debout, -criant _Vive l'Empereur!_ était prête à céder à l'entraînement -général, lorsque quelques membres essayant de la calmer, lui firent -sentir la nécessité de procéder avec un peu plus de réflexion. M. -Boulay de la Meurthe, ne voulant pas laisser refroidir l'enthousiasme, -reprit la thèse de M. Defermon, soutint l'indivisibilité de l'acte -d'abdication, et la nullité du sacrifice si le prix du sacrifice était -refusé, puis, avec une extrême véhémence, il signala les intrigues -dont le but était de ramener les Bourbons, et dont le résultat était -de diviser l'assemblée, d'affaiblir le pays, d'en ouvrir les portes à -l'étranger. Il dénonça deux partis, l'un qui voulait ramener Louis -XVIII, l'autre le duc d'Orléans, s'attaqua surtout à ce dernier comme -s'il eût existé, tandis qu'il se réduisait à une pure tendance des -esprits, le peignit des couleurs fausses que la peur inspire, puis -après avoir exhalé les dernières colères du bonapartisme expirant, -laissa l'assemblée dans une incroyable agitation. Après des redites -inutiles de divers orateurs, M. Manuel obtint la parole. Une figure -jeune et belle, une attitude simple et décidée, une facilité de parole -remarquable, la réputation fausse d'être le principal agent de M. -Fouché, dont il partageait les opinions avouables, non les vues -secrètes, lui conquirent sur-le-champ l'attention. Au milieu du -trouble de l'assemblée, il prit un ton si ferme et en même temps si -adroit, que dès le début il imposa son opinion à ses auditeurs. Il -n'hésita pas à blâmer ceux qui en proposant de proclamer Napoléon II, -avaient soulevé une question aussi grave qu'inopportune, et ne -craignit pas de dire que la poser, la résoudre dans le moment, était -une souveraine imprudence. Mais il accorda qu'une fois soulevée, il -était difficile de l'éluder, et que la seule manière de la résoudre -était de déclarer formellement qu'on entendait s'en tenir à la -Constitution existante, laquelle comprenait nécessairement la -souveraineté de Napoléon II. Puis après avoir fait cette concession -aux dispositions de l'assemblée, il traça un tableau hardi et vrai des -partis qui divisaient la France, de leurs espérances, de leurs -prétentions, de leurs menées, laissa voir clairement que sa préférence -personnelle n'était pas pour les Bourbons, mais indiqua avec force et -adresse que le moyen d'échapper à la nécessité de se prononcer entre -ces divers partis, c'était de s'attacher au texte de la Constitution -existante, sans toutefois faire une déclaration nouvelle, qui pût -rendre plus difficiles qu'elles n'étaient les négociations avec -l'Europe. Ce discours, le plus habile, le plus efficace qu'ait -prononcé cet orateur justement célèbre, en satisfaisant au double -désir de l'assemblée, d'avoir Napoléon II et la paix, et offrant un -moyen terme qui répondait à ce double objet, obtint un succès -immense. L'assemblée chargea M. Manuel de rédiger son vote, lequel -consistait à dire qu'elle passait à l'ordre du jour, sur le motif que -Napoléon II était, d'après l'Acte additionnel, le véritable empereur -des Français, et qu'elle avait entendu par la décision de la veille, -nommer une commission de gouvernement, qui, dans les circonstances -graves où l'on se trouvait, pût assurer la défense du pays, garantir -ses droits, sa liberté, son indépendance. L'assemblée se leva tout -entière, vota l'impression du discours de M. Manuel, et se sépara au -cri de _Vive l'Empereur!_ M. Manuel lui avait rendu le service, sans -ébranler davantage les titres du reste bien menacés de Napoléon II, de -lui épargner une nouvelle déclaration qui ajoutât aux difficultés de -la paix. Il fut pour quelques moments l'idole du jour. M. Fouché se -fit l'honneur, tant qu'il put, d'avoir découvert l'orateur, inspiré le -discours, et donné un grand talent à la France. Cet orateur qui devait -s'illustrer plus tard par la fermeté de ses opinions, avait ainsi -commencé sa carrière politique par un triomphe d'adresse. - -L'assemblée crut avoir tout sauvé, Napoléon II et la paix. Dans la -position désolante où elle se trouvait, elle avait besoin d'espérer, -et se payait d'illusions, ne pouvant se payer de réalités. - -[En marge: Entrée en fonctions de la commission exécutive.] - -[En marge: M. Fouché élu président de cette commission.] - -La commission exécutive entra sur-le-champ en fonctions, et son -premier soin fut de se constituer. Il lui fallait un président. MM. -Quinette et Grenier, dévoués à la cause de la Révolution, votèrent en -faveur de Carnot. Celui-ci était trop simple pour se donner sa voix, -et il la donna au duc d'Otrante. M. de Caulaincourt trouvant Carnot -droit mais trop peu habile, et espérant que M. Fouché, désormais -satisfait, l'aiderait à sauver les intérêts personnels de Napoléon, -vota pour M. Fouché, qui réunit ainsi deux voix. Il y ajouta la -sienne, et de la sorte en devenant le président de la commission -exécutive, il devint le véritable chef du gouvernement provisoire. - -[En marge: M. Boulay de la Meurthe nommé ministre provisoire de la -justice, M. Bignon des affaires étrangères, M. Carnot (frère du -général), de l'intérieur.] - -[En marge: Le maréchal Masséna nommé commandant de la garde nationale -de Paris.] - -Quelques nominations étaient urgentes. Le prince Cambacérès avait -envoyé sa démission de ministre de la justice; MM. de Caulaincourt et -Carnot ne pouvaient être à la fois ministres et membres de la -commission exécutive. M. Boulay de la Meurthe reçut provisoirement le -portefeuille de la justice, M. Bignon celui des affaires étrangères, -le frère de Carnot celui de l'intérieur. Une nomination qui importait -plus que toutes les autres, était celle du commandant de la garde -nationale de Paris. M. Fouché n'entendait pas laisser cette position -au général Durosnel, sans lui donner au moins un supérieur dont il ne -craignît pas le dévouement à l'empereur déchu. Il ne voulait pas de M. -de Lafayette qu'il décriait après s'en être servi, et sous le prétexte -déjà employé, que M. de Lafayette était nécessaire pour traiter avec -les puissances, il fit élire le maréchal Masséna, dont le grand nom -effaçait toutes les rivalités, et qui, plus dégoûté que jamais des -hommes et des choses, n'espérant plus rien pour le pays, ne voulant -rien pour lui-même, était fort disposé à laisser couler sans y faire -obstacle le torrent des événements. - -[En marge: Le maréchal Davout maintenu dans le commandement des -troupes réunies sous les murs de la capitale.] - -Après avoir trouvé un commandant à la garde nationale, il en fallait -un pour la ville de Paris et pour les troupes chargées de la défendre. -Napoléon avait destiné ce rôle au maréchal Davout, et on ne pouvait -imaginer un meilleur choix. On le confirma. C'était faire du maréchal -Davout un généralissime, car on devait nécessairement replier sous -Paris toutes les troupes disponibles, tant celles qui avaient pris -part aux campagnes de Flandre et des Alpes, que celles qui allaient -devenir inutiles en Vendée. Il fut convenu que le maréchal défendrait -la ville en dehors, avec les troupes de ligne et toutes celles qui -demanderaient à contribuer à la défense extérieure, et que la garde -nationale serait employée à maintenir l'ordre au dedans. Le général -Drouot, dont les vertus étaient une garantie infaillible de -patriotisme et d'amour de l'ordre, fut chargé de commander à ce qui -restait de la garde impériale. On ne doutait pas que cette troupe -héroïque, sous un tel chef, ne se dévouât encore au pays, même en -étant privée de Napoléon. Vinrent ensuite les mesures pour lesquelles -le concours des Chambres était nécessaire. - -[En marge: Mesures financières proposées aux deux Chambres.] - -[En marge: Loi d'exception contre les menées des partis hostiles.] - -La commission exécutive présenta le jour même trois résolutions déjà -proposées dans la conférence de nuit tenue aux Tuileries, la levée de -la conscription de 1815, l'autorisation de faire des réquisitions -d'après certaines règles, et une suspension de la liberté -individuelle. Ces deux premières résolutions furent votées presque -sans difficulté, mais la suspension de la liberté individuelle -rencontra plus d'opposition. L'assemblée était honnête, avait horreur -des moyens arbitraires, qualifiés de révolutionnaires depuis notre -première révolution, et ne voulait à aucun prix y avoir recours. Les -royalistes (on appelait alors de ce nom les partisans des Bourbons), -très-nombreux dans le public, mais si peu nombreux dans l'assemblée -qu'on aurait eu de la peine à en trouver cinq ou six, craignaient que -la mesure ne fût dirigée contre leur parti, et il était vrai qu'elle -s'adressait particulièrement à eux. On demandait en effet à pouvoir -détenir arbitrairement ceux qui arboreraient d'autres couleurs que les -couleurs nationales, qui proféreraient des cris séditieux, qui -participeraient à la guerre civile, qui pousseraient les soldats à la -désertion, et entretiendraient des communications avec l'ennemi -extérieur. C'étaient là d'incontestables délits, mais tous les -honnêtes gens, tous ceux qui étaient impatients de voir établir en -France une légalité sans intermittence, auraient souhaité qu'on ne pût -sévir qu'après constatation de ces délits devant les tribunaux, et non -sur simples suspicions. Malheureusement on était peu fait alors au -régime légal, il y avait d'ailleurs un exemple imposant à invoquer, -celui de la suspension de l'_habeas corpus_ en Angleterre, et on admit -le principe de la loi. Toutefois, l'assemblée voulut en borner la -durée à deux mois, et en soumettre les applications au jugement d'une -commission prise dans les deux Chambres. Malgré ces précautions, 60 -voix sur 359 se prononcèrent contre. Après avoir émis ces divers -votes, l'assemblée décida qu'elle s'occuperait sans relâche de rédiger -une Constitution nouvelle, comme si l'on avait pu mieux faire que -l'Acte additionnel, et comme si elle avait oublié l'immense ridicule -attaché à une délibération pareille en face des armées coalisées -menaçant déjà les murs de la capitale. - -[En marge: Négociateurs envoyés au camp des alliés.] - -[En marge: Ces négociateurs se rendent à Laon.] - -Tandis qu'on prenait d'urgence ces mesures, on désigna les -négociateurs chargés d'aller traiter au camp des coalisés. Ce n'était -plus le cas d'écarter M. de Lafayette, après l'avoir éloigné de toute -autre fonction en affectant de lui assigner celle de négociateur. Il -fut donc choisi. On désigna ensuite le général Sébastiani pour sa -double qualité de militaire et de diplomate, M. d'Argenson pour son -nom et son indépendance dans le procès fameux d'Anvers, M. de -Pontécoulant pour avoir été pair de Napoléon et de Louis XVIII, et -surtout pour avoir refusé au prince Lucien le titre de Français, M. de -Laforest pour son expérience consommée en matière de diplomatie. On -leur adjoignit M. Benjamin Constant, à titre de secrétaire de -légation, à cause de son esprit et des relations qu'il avait formées -avec les souverains étrangers pendant son exil. On les chargea de -stipuler l'intégrité du territoire, l'indépendance de la nation -(c'est-à-dire la faculté de choisir son gouvernement), la souveraineté -de Napoléon II, l'oubli de tous les actes récents ou antérieurs, enfin -le respect des personnes et des propriétés. Il était sous-entendu que -la légation obtiendrait de ces conditions ce qu'elle pourrait, et -sacrifierait celles qui risqueraient de rendre la paix impossible. La -condition relative à Napoléon II était simplement nominale et -mentionnée par pur ménagement envers l'assemblée. Il fut convenu que -la légation se dirigerait d'abord sur Laon, non qu'elle dût y -rencontrer les souverains qui venaient avec la colonne envahissante de -l'Est, mais parce qu'elle pourrait ainsi obtenir du duc de Wellington -et du maréchal Blucher, commandant la colonne du Nord, et actuellement -en marche sur Paris, un armistice, pendant lequel elle irait ensuite -négocier avec les souverains eux-mêmes. - -[En marge: Ralliement de l'armée à Laon.] - -Laon en effet était en ce moment le rendez-vous de notre armée, et -celui de l'ennemi attaché à sa poursuite. Après s'être retirés deux -jours confusément, nos soldats entendant dire qu'on se réunissait à -Laon, y étaient accourus en masse. Le maréchal Soult avait fondu les -régiments les uns dans les autres, lorsque les effectifs trop réduits -exigeaient cette fusion. Les attelages de l'artillerie étant sauvés, -il avait pris des canons à la Fère, et il avait fini par rendre une -véritable organisation militaire aux trente mille hommes échappés à -Waterloo, et ne demandant qu'à venger leur malheur par de nouveaux -efforts de dévouement. - -[En marge: Comment le maréchal Grouchy était parvenu à sauver son -corps d'armée.] - -Dans ces entrefaites Grouchy, qu'on regardait comme perdu, s'était -dérobé à l'ennemi par le plus heureux et le moins prévu des hasards. -Ayant reçu le 19 au matin la fatale nouvelle, à laquelle il avait tant -de peine à croire, il s'était retiré sur Namur, direction qui lui -était d'ailleurs indiquée par l'officier que Napoléon venait de lui -dépêcher. Il y avait marché par la route la plus directe, celle de -Mont-Saint-Guibert et Tilly, et avait ordonné à Vandamme de s'y rendre -par celle de Wavre à Gembloux. Il y avait grande chance d'être -enveloppé et accablé pendant le trajet, mais heureusement les Anglais -épuisés de fatigue étaient occupés à se remettre, et Blucher, courant -comme un furieux à la suite des combattants de Waterloo, ne songeait -point à Grouchy. Le 20, les différentes divisions de Grouchy avaient -traversé Namur en recevant des Belges les témoignages du plus vif -intérêt. La division Teste qui marchait la dernière, avait soutenu à -Namur un combat brillant, et rejoint saine et sauve le corps d'armée -par la route de Dinant, Rocroy et Rethel. - -[En marge: Il y avait à Laon plus de 60 mille hommes.] - -[En marge: Leurs dispositions morales.] - -Il y avait donc à Laon, outre les troupes revenues de Waterloo, une -partie du corps de Grouchy, et sous un jour ou deux soixante et -quelques mille hommes devaient s'y trouver réunis, pourvus d'un -nouveau matériel, et tout prêts sous la main de Napoléon à combattre -avec le courage du désespoir. Mais la nouvelle de l'abdication -soudainement répandue les avait ou indignés ou consternés. Ils y -avaient vu selon leur coutume une suite de trahisons, et disaient -qu'ils n'avaient plus rien à faire au drapeau, puisque le seul homme -qui pût les conduire à l'ennemi avait été indignement détrôné par des -traîtres. La commission exécutive en apprenant ces dispositions leur -avait dépêché deux représentants, pour leur rappeler que Napoléon -disparu, il restait à servir quelque chose de beaucoup plus sacré, -c'était la France. L'un des deux était le brave Mouton-Duvernet, -destiné comme Ney, comme La Bédoyère, à devenir victime des tristes -passions du temps. - -[En marge: Pendant que ces événements se passent à la frontière, M. -Fouché domine à Paris la commission exécutive.] - -Pendant que ces événements se passaient entre la frontière et Paris, à -Paris même l'agitation allait toujours croissant, tout le monde -attendant avec angoisse la fin de cette crise extraordinaire. -Napoléon resté à l'Élysée depuis son abdication, voyait déjà comme à -Fontainebleau la solitude se faire autour de lui. Il n'avait pour -consolation que la visite de quelques amis fidèles, tels que MM. de -Bassano, de Rovigo, Lavallette, et les hommages des fédérés, des -militaires échappés de l'armée, remplissant l'avenue de Marigny, et -poussant dès qu'ils l'apercevaient des cris violents de _Vive -l'Empereur!_ M. Fouché était venu le visiter une dernière fois, -cherchant à cacher l'embarras de ses trahisons sous sa figure -décolorée. Napoléon l'avait reçu avec froideur et politesse, et -s'était borné à lui dire: Préparez-vous à combattre, car l'ennemi ne -veut rien de ce que vous voulez, il n'admet que les Bourbons seuls, et -si vous les repoussez, attendez-vous à une rude bataille sous les murs -de Paris.--M. Fouché avait répondu avec une sorte d'assentiment -respectueux aux paroles de Napoléon, puis s'était retiré de ce palais -où tout lui reprochait sa conduite, et où la hauteur de Napoléon, -quoiqu'elle ne fût accompagnée d'aucun reproche, le mettait mal à -l'aise. Il aimait mieux les Tuileries, où il était le maître, et où il -dominait sans contestation l'inertie de Quinette, l'innocence de -Carnot, l'inexpérience du général Grenier, le découragement du duc de -Vicence. Le supposant inconciliable avec les Bourbons, par le -régicide, par son arrestation avant le 20 mars, ses collègues le -laissaient faire, s'en remettant pour toutes choses à son activité, à -son savoir-faire, à sa capacité. Quant à lui, pendant que l'armée se -repliait sur Paris, que les commissaires dépêchés auprès des -souverains allaient essayer une négociation impossible, et que -l'assemblée croyait utile et honorable en pareilles circonstances de -discuter une constitution nouvelle, il employait le temps à faire -tourner à son profit le dénoûment de cette triste et burlesque -comédie. Bien qu'il parlât et laissât parler de Napoléon II par -ménagement pour l'assemblée, M. Fouché n'y croyait guère. Il était -convaincu que les souverains alliés ne voudraient pas plus du fils -qu'ils n'avaient voulu du père, et que le contraire obligé de Napoléon -vaincu, c'était tout simplement Louis XVIII. Toutefois les Bourbons -n'étaient pas sa préférence, mais sa prévision. Les regardant comme -inévitables, il était résolu à travailler à leur rétablissement, pour -s'en ménager les avantages. Prévoir ce rétablissement, le seconder -même n'était point un crime, tant s'en faut, c'était de la -clairvoyance, et la clairvoyance ne saurait jamais être un sujet de -blâme. Mais en prévoyant en homme d'esprit une seconde restauration, -il fallait y travailler en honnête homme, en bon citoyen, c'est-à-dire -s'ouvrir franchement avec ceux de ses collègues qui étaient capables -de comprendre la vérité, tels que M. de Caulaincourt et le maréchal -Davout, ménager les autres sans les trahir, et puis faire des -conditions non pour soi mais pour la France, pour son sol, pour sa -liberté, pour la sûreté notamment des individus compromis. Tel aurait -dû être le plan de M. Fouché et tel il ne fut point. Travailler à la -restauration des Bourbons puisqu'on ne pouvait l'éviter, s'en donner -le mérite afin d'en avoir le profit, pour cela ne mettre personne -dans la confidence au risque de trahir tout le monde, sauver des -individus ceux qu'on pourrait (car M. Fouché en dehors de son intérêt -n'était pas méchant), livrer les autres, en un mot faire une intrigue -de ce qui aurait dû être une négociation habilement et honnêtement -conduite, telle devait être, comme on va le voir, la manière d'agir de -M. Fouché, parce qu'ainsi l'inspiraient son coeur et son esprit. - -[En marge: Il choisit M. de Vitrolles pour traiter avec Louis XVIII.] - -[En marge: Ses accords avec M. de Vitrolles.] - -On doit se souvenir que M. Fouché avait spontanément fait sortir de -prison M. de Vitrolles. Il le manda auprès de lui dès le 23 au matin, -c'est-à-dire dès le lendemain de l'abdication, pour nouer -immédiatement une intrigue avec le parti royaliste. M. de Vitrolles -voulait d'abord courir auprès de la cour de Gand, afin de s'entendre -avec elle sur les moyens d'assurer son retour, et d'y avoir la part -qu'il aimait à prendre aux événements. M. Fouché le fit renoncer à ce -projet, et le retint en disant que c'était à Paris et avec lui qu'il -fallait travailler à cette oeuvre, et non à Gand avec les princes -émigrés, qui n'auraient qu'à recevoir les services qu'on leur -rendrait. Il lui peignit la tâche comme très-difficile, sa situation -comme infiniment délicate, entre Carnot qu'il qualifiait de fanatique -imbécile, Quinette et Grenier qu'il disait pleins des plus sots -préjugés révolutionnaires, et Caulaincourt qu'il représentait comme -exclusivement occupé des intérêts de son ancien maître. M. de -Caulaincourt du reste l'inquiétait peu, parce que ce personnage -jugeant la cause de la dynastie impériale perdue, serait facile à -désintéresser en sauvegardant la personne de Napoléon. M. Fouché -répéta à M. de Vitrolles qu'il ne travaillait que pour le roi Louis -XVIII, qu'il marcherait uniquement vers ce but, lors même qu'il ne -paraîtrait pas y marcher directement; qu'il s'était déjà débarrassé de -Napoléon Ier, qu'il rencontrerait encore sur son chemin Napoléon II, -peut-être même le duc d'Orléans, mais qu'il les _traverserait_ tous -les deux sans s'y arrêter, pourvu que par une impatience excessive on -ne lui créât pas de trop grandes difficultés. Après avoir obtenu ces -explications et ces assurances, M. de Vitrolles promit à M. Fouché de -rester à Paris au lieu d'aller à Gand. Toutefois en consentant à -demeurer à Paris M. de Vitrolles demanda au président de la commission -exécutive de lui garantir d'abord sa tête, puis des entrevues -fréquentes, et enfin les passe-ports nécessaires pour les agents qu'il -enverrait à Gand.--Votre tête, lui répondit cyniquement le duc -d'Otrante, _sera pendue au même crochet que la mienne_; quant aux -communications, vous me verrez deux, trois et quatre fois par jour, -s'il vous plaît; quant aux passe-ports, je vais vous en donner cent, -si vous les voulez.--Ces accords conclus, M. Fouché conseilla à M. de -Vitrolles de se montrer fort peu, de se cacher même jusqu'au jour où -l'on pourrait garder moins de ménagements. - -[En marge: Son langage apparent avec ses collègues.] - -M. Fouché ayant établi ses relations avec Louis XVIII par l'agent le -plus accrédité du royalisme, continua de se montrer à Garnot, Quinette -et Grenier, comme inconciliable avec les Bourbons et l'émigration, à -M. de Caulaincourt, comme désirant Napoléon II sans l'espérer, et -comme résolu à procurer à Napoléon Ier les traitements les plus -dignes de sa grandeur et de sa gloire passées. Quant aux nombreux -représentants par lesquels M. Fouché communiquait avec la seconde -Chambre et essayait de la diriger, il leur laissait entrevoir de -sérieuses difficultés à l'égard de Napoléon II, parlait pour la -première fois de la presque impossibilité de le tirer des mains des -puissances, du peu de dévouement de Marie-Louise à la grandeur de son -fils, et indiquait qu'en tout cas on ne perdrait guère au change si on -choisissait dans la maison de Bourbon un prince dévoué à la cause de -la Révolution, le duc d'Orléans, par exemple, dont les lumières, les -opinions, la conduite, étaient connues de tout le monde. En parlant de -la sorte M. le duc d'Otrante rencontrait, excepté de la part des -bonapartistes décidés, un assentiment général, car révolutionnaires et -libéraux se seraient volontiers résignés à la royauté de la branche -cadette des Bourbons, aimant mieux un homme fait, éclairé, libre, -qu'un enfant prisonnier de l'étranger, et difficile à tirer de ses -mains. Mais tandis qu'il tenait ce langage, M. Fouché ne songeait qu'à -_traverser_ Napoléon II, comme il l'avait dit à M. de Vitrolles, et -semblait s'approcher du duc d'Orléans pour le _traverser_ à son tour, -afin d'aboutir aux Bourbons, qui devaient le traiter, quand le moment -serait venu, comme il aurait traité tout le monde. - -[En marge: Inquiétudes des bonapartistes et des révolutionnaires.] - -[En marge: Mouvements des royalistes.] - -Pendant ce temps les esprits ne cessaient d'être fort agités, et -l'abdication de Napoléon qui avait paru devoir les calmer, n'était -qu'un pas dans la crise, loin d'en être le terme. Tant qu'on avait eu -ce but devant soi, on n'avait pas regardé au delà: mais maintenant -qu'il était atteint et dépassé, on portait les yeux vers un but -nouveau. Les bonapartistes et les révolutionnaires en proie aux plus -vives inquiétudes, se demandaient si on serait véritablement en mesure -de négocier avec l'étranger, d'obtenir Napoléon II pour prix du -sacrifice de Napoléon Ier, et si, à défaut de succès dans les -négociations, on serait en mesure de combattre; mais tout cela en y -pensant bien ils ne l'espéraient plus guère, car ils sentaient -maintenant que privée de Napoléon l'armée serait sans confiance et -sans chef. Tandis que les bonapartistes et les révolutionnaires -désormais confondus commençaient à éprouver les tourments du -désespoir, les royalistes au contraire éprouvaient tous ceux de -l'impatience. Voyant les choses tourner complétement vers eux, ils ne -pouvaient se résigner à attendre. Disposant de beaucoup d'hommes de -main, les uns revenus de la Vendée pacifiée, les autres sortis de la -maison militaire et aspirant à y rentrer, ils étaient prêts aux -entreprises les plus téméraires. Ainsi un vieux royaliste dévoué, M. -Dubouchage, autour duquel ils se ralliaient, ne demandait que le -signal des principaux membres du parti, pour risquer un coup de main -contre la Chambre des représentants. Le général Dessoles, ancien -commandant de la garde nationale, pratiquait des intelligences dans -cette garde, et tâchait de réveiller un zèle que les trois mois -écoulés n'avaient pu éteindre. À ces personnages s'étaient joints -trois maréchaux, voués désormais à la cause des Bourbons, les -maréchaux Macdonald, Saint-Cyr, Oudinot. On voulait qu'ils se missent -à la tête des royalistes pour tenter un mouvement, mais ils n'étaient -pas gens à commettre une étourderie par excès de royalisme, et -d'ailleurs M. de Vitrolles, dirigé par M. Fouché, leur disait que -c'était trop tôt, et qu'il fallait laisser venir un moment plus -opportun. En attendant les royalistes entouraient l'Élysée pour -surveiller ce qui s'y passait, et étaient fort offusqués du spectacle -qui s'offrait tous les jours à leurs yeux. - -[En marge: Réunion des fédérés autour du palais de l'Élysée.] - -L'avenue de Marigny, qui longe le palais, était à chaque instant plus -encombrée d'oisifs, agités et menaçants. La plupart, comme nous -l'avons dit, étaient des fédérés se composant en grande partie -d'hommes du peuple, d'anciens militaires, auxquels Napoléon avait -différé de donner des armes jusqu'à ce que l'ennemi fût sous les murs -de Paris, et que M. Fouché était bien résolu à ne pas armer du tout. -Quelques-uns des plus rassurants, placés sous les ordres de M. le -général Darricau, avaient obtenu, sous le titre de tirailleurs de la -garde nationale, d'être employés avec la troupe de ligne à la défense -extérieure de Paris. Mais c'était le plus petit nombre; les autres, -auxquels s'ajoutaient quelques milliers d'individus de tout grade, qui -par dépit avaient quitté l'armée, encombraient les environs de -l'Élysée dans l'espérance d'entrevoir Napoléon, et de le saluer de -leurs acclamations. La pensée qui animait les uns et les autres, c'est -qu'il existait une grande trahison, soit dans le pouvoir, soit dans -les Chambres, que cette trahison avait pour but de livrer la France à -l'étranger, et que si Napoléon voulait se remettre à leur tête, il -serait possible encore de repousser les armées ennemies, et de -disperser les royalistes. Ils le disaient dans des groupes nombreux et -bruyants, menaçaient de mettre la main à l'oeuvre, et chaque fois que -Napoléon paraissait dans le jardin, ils poussaient des cris où la -fureur se mêlait à l'enthousiasme. Tout en ne faisant rien pour les -exciter, Napoléon ne pouvait cependant résister au désir de se montrer -quelquefois, et de recueillir ces derniers hommages du peuple et de -l'armée qu'il devait bientôt quitter pour toujours. - -[En marge: Ombrages de M. Fouché, et ses efforts pour faire partir -Napoléon de l'Élysée.] - -Mais quoiqu'il vît dans cette foule bien des moyens d'abattre le -gouvernement provisoire et les Chambres, de ressaisir pour quelques -jours le commandement militaire, peut-être d'essayer une dernière -lutte avec Blucher et Wellington, pourtant en portant les yeux au delà -d'un succès du moment, il apercevait trop peu de chances d'un résultat -sérieux pour se livrer à une telle tentation, et en réalité il ne -songeait plus qu'au lieu de sa retraite, regardant comme prochain le -jour où il devrait se soustraire, soit aux perfidies du dedans, soit -aux violences du dehors. Mais ceux qui craignaient sa présence lui -prêtaient des projets qu'il n'avait point, supposaient qu'il était -activement occupé de ressaisir le pouvoir, et en avaient fort alarmé -M. Fouché. Les royalistes notamment avaient fait dire à celui-ci que -s'il s'endormait sur ce péril, il serait réveillé trop tard par un -coup de main des fédérés, ayant Napoléon à leur tête. Après l'avoir -dit à M. Fouché, on l'avait répandu sur tous les bancs de la Chambre -des représentants. - -[En marge: Le maréchal Davout chargé de conseiller à Napoléon de s'en -aller.] - -M. Fouché mettait trop de duplicité dans sa conduite pour n'en pas -voir dans la conduite d'autrui. Il fit part de ses soupçons à ses -collègues de la commission exécutive, et cherchant à les alarmer en -étalant sous leurs yeux tout ce dont était capable Napoléon réduit au -désespoir, il résolut, autorisé ou non, de lui faire quitter l'Élysée. -Il fallait pour cela lui parler, et le décider par la persuasion, car -la violence était difficile. Craignant d'être mal reçu, et hésitant à -reparaître en présence de l'homme qu'il avait trahi, il chargea de -cette mission le maréchal Davout, dont la rudesse était connue, et que -des froissements auxquels il avait été exposé dans les derniers temps -de son ministère, avaient un peu refroidi pour Napoléon. - -[En marge: Entrevue du maréchal avec Napoléon.] - -Le maréchal se rendit à l'Élysée, trouva dans les cours une foule -d'officiers qui avaient abandonné l'armée sans ordre, criant comme les -autres à la trahison, et disant que Napoléon devrait se mettre à leur -tête pour dissiper les traîtres. Il eut avec plusieurs de ces -officiers de vives altercations, rencontra parmi eux des gens aussi -rudes que lui, et après leur avoir adressé d'inutiles reproches, fut -introduit auprès de Napoléon. Il lui communiqua l'objet de sa mission, -et s'attacha à lui prouver que dans son intérêt, dans celui de son -fils, dans celui du pays, il devait s'éloigner, pour dissiper les -inquiétudes dont il était la cause, et laisser au gouvernement toute -la liberté d'action nécessaire dans une conjoncture si grave et si -difficile. Napoléon l'accueillit froidement, ne lui dissimula point -qu'il aurait attendu une semblable démarche de tout autre que du -maréchal Davout, affirma, sans daigner descendre à des justifications, -qu'il n'avait aucun des projets qu'on lui prêtait, se montra disposé à -quitter Paris, pourvu qu'on lui procurât les moyens de gagner sans -obstacle une retraite sûre. Le maréchal se retira, mortifié de -l'accueil qu'il avait reçu, bien qu'il eût réussi dans sa mission. Ce -soldat probe, sensé, mais dur, auquel les nuances délicates -échappaient, ne se rendait pas compte de l'effet qu'il avait dû -produire sur l'homme qui l'avant-veille était encore son maître. Il -sortit de l'Élysée péniblement affecté. - -[En marge: Napoléon se retire à la Malmaison.] - -[En marge: Il forme la résolution de se rendre en Amérique, et fait -demander pour le transporter deux frégates en rade à Rochefort.] - -Napoléon résolut de passer à la Malmaison le peu de jours qu'il avait -à demeurer en France. Cette agréable retraite, où avait commencé et où -allait finir sa carrière, était pour lui un séjour à la fois -douloureux et plein de charme, et il n'était pas fâché de s'y abreuver -à longs traits de ses noirs chagrins. Il pria la reine Hortense de l'y -accompagner, et cette fille dévouée s'empressa de s'y rendre pour lui -prodiguer ses derniers soins. Napoléon avait longuement délibéré sur -le lieu où il terminerait sa vie. M. de Caulaincourt lui avait -conseillé la Russie, mais il inclinait vers l'Angleterre.--La Russie, -disait-il, est un homme; l'Angleterre est une nation, et une nation -libre. Elle sera flattée de me voir lui demander asile, car elle doit -être généreuse, et j'y goûterai les seules douceurs permises à un -homme qui a gouverné le monde, l'entretien des esprits éclairés.--Mais -sur les représentations de M. de Caulaincourt qui lui répéta que les -passions du peuple britannique étaient encore trop vives pour être -généreuses, il finit par renoncer à l'Angleterre, et par choisir -l'Amérique.--Puisqu'on me refuse la société des hommes, ajouta-t-il, -je me réfugierai au sein de la nature, et j'y vivrai dans la solitude -qui convient à mes dernières pensées.--En conséquence, il voulait -qu'on disposât pour lui deux frégates armées, actuellement en rade à -Rochefort, et sur lesquelles il pourrait se transporter en Amérique. -Il demanda des livres, des chevaux, et tourna son esprit vers les -apprêts de son voyage. - -Il avait abdiqué le 22: le 25 à midi, il quitta l'Élysée, et monta en -voiture dans l'intérieur du jardin, pour être moins aperçu de la -foule. Cette foule le reconnut néanmoins, et l'accompagna des cris de -_Vive l'Empereur!_ ne se doutant pas de ce qu'on allait faire de lui. -Napoléon, après l'avoir tristement saluée, sortit de ce Paris qu'il ne -devait plus revoir, et s'éloigna le coeur profondément attendri, comme -s'il avait assisté à ses propres funérailles. Arrivé à la Malmaison, -il y trouva la reine Hortense qui s'était empressée d'y accourir, et -profitant du temps qui était beau, il se promena jusqu'à épuiser ses -forces dans cette demeure à laquelle étaient attachés les plus -brillants souvenirs de sa vie. Il y parla sans cesse de Joséphine, et -exprima de nouveau à la reine Hortense le désir d'avoir un portrait -qui représentât fidèlement à ses yeux cette épouse regrettée. - -[En marge: Satisfaction de M. Fouché en se voyant débarrassé de -Napoléon.] - -[En marge: M. Fouché charge le général Beker de la garde de Napoléon, -et fait demander des sauf-conduits pour le passage des deux frégates.] - -Son départ remplit de satisfaction M. Fouché, qui se crut presque -empereur, en voyant expulsé de Paris celui qui l'avait été si -longtemps. Napoléon parti, et paraissant disposé à quitter -non-seulement Paris mais la France, il fallait se prêter à ses désirs. -Pourtant M. Fouché éprouvait deux craintes qu'il fit aisément partager -à ses collègues, c'est que dans l'isolement de la Malmaison, Napoléon -ne fût exposé à quelque tentative, soit des royalistes, soit des -bonapartistes, les uns voulant en débarrasser leur parti pour jamais, -les autres voulant au contraire le mettre à la tête de l'armée qui -s'approchait, pour tenter la fortune une dernière fois. M. Fouché -n'entendait ni le livrer à des assassins, ni le rendre aux partisans -désespérés de la cause impériale. Il imagina de le placer sous la -garde du général Beker, militaire aussi distingué par ses qualités -morales que par ses qualités militaires, d'une loyauté à toute -épreuve, et incapable de se souvenir d'avoir été disgracié en 1809. Il -ne fallait pas moins qu'un tel homme pour une telle mission, car on -aurait révolté tous les honnêtes gens en paraissant donner un geôlier -à Napoléon. Le 26 au matin, le maréchal Davout fit appeler le général -Beker et lui annonça la mission qui lui était confiée, à laquelle il -assigna deux objets, le premier de protéger Napoléon, le second -d'empêcher des agitateurs d'exciter des troubles à l'aide d'un nom -glorieux. Ensuite il lui ordonna de se transporter immédiatement à la -Malmaison. Le général Beker se soumit à regret, et accepta cependant -le rôle qu'on lui imposait, parce qu'il était honorable de veiller sur -la personne du grand homme déchu, et patriotique de prévenir les -désordres qu'on pourrait susciter en son nom. On lui déclara que les -deux frégates désignées seraient à la disposition de l'Empereur, mais -que pour être assuré de leur libre navigation on avait fait demander -des sauf-conduits au duc de Wellington, et que si Napoléon consentait -à se rendre immédiatement à Rochefort, il pourrait y attendre les -sauf-conduits en rade. On a depuis accusé M. Fouché d'avoir voulu -livrer Napoléon aux Anglais, en les avertissant de son départ par -cette feinte demande de sauf-conduits. Cette supposition, autorisée -par la conduite si équivoque de M. Fouché dans ces circonstances, est -cependant complétement erronée. Il avait envoyé au camp des Anglais le -général Tromelin, Breton et royaliste de coeur, pour obtenir des -passe-ports qui permissent à Napoléon de se retirer sain et sauf en -Amérique, et par la même occasion il avait essayé de connaître les -vues du généralissime anglais relativement au gouvernement de la -France. M. Fouché avait agi ainsi parce qu'il s'était faussement -imaginé que les Anglais, heureux de se débarrasser de Napoléon, -s'empresseraient d'accorder les sauf-conduits. Il se trompait -étrangement, comme on le verra bientôt, et la précaution qu'il prenait -pour garantir Napoléon de la captivité, et pour se garantir lui-même -du soupçon d'une affreuse perfidie, devait échouer doublement, car -elle allait tout à la fois dévoiler le départ de Napoléon, et exposer -M. Fouché lui-même au soupçon d'avoir livré celui qu'il cherchait à -sauver. L'amiral Decrès, qui se défiait beaucoup des précautions de M. -Fouché, avait pensé que Napoléon serait plus en sûreté sur des -bâtiments de commerce inconnus, que sur des bâtiments de guerre ayant -ostensiblement à leur bord l'illustre fugitif. Il s'était donc mis en -communication avec les vaisseaux de commerce américains en rade du -Havre, et avait obtenu l'offre de deux d'entre eux de transporter -clandestinement, et sûrement, Napoléon à New-York. Il fit parvenir ces -propositions à Napoléon en même temps que celles du gouvernement -provisoire. - -[En marge: Première impression produite sur Napoléon par le choix du -général Beker.] - -[En marge: Il se rassure, et lui donne toute sa confiance.] - -[En marge: Napoléon veut qu'on permette aux frégates de partir -sur-le-champ; M. Fouché s'y oppose.] - -Lorsque l'arrivée du général Beker fut annoncée à la Malmaison, elle y -causa un étonnement douloureux. On crut au premier moment que c'était -un geôlier que M. Fouché envoyait. Quelques serviteurs fidèles, les -uns militaires, les autres civils, la plupart jeunes et capables des -actes les plus audacieux, avaient accompagné Napoléon dans cette -résidence. Sur un mot de sa bouche, ils étaient prêts à méconnaître -l'autorité du général Beker. Napoléon les apaisa, et voulut d'abord -recevoir le général et s'expliquer avec lui. Il l'accueillit avec -réserve et politesse; mais en voyant son émotion, il reconnut bientôt -en lui le plus loyal des hommes, le traita en ami, et entra dans de -franches explications. Napoléon consentait bien à partir et le -désirait même, mais il se défiait de la demande des sauf-conduits, -craignait d'être tenu prisonnier en rade, et livré ensuite aux Anglais -par une perfidie du duc d'Otrante. Il aurait pu accepter la -proposition des Américains du Havre, mais s'enfuir clandestinement sur -un bâtiment de commerce lui semblait indigne de sa grandeur. Il -chargea le général Beker de retourner à Paris pour déclarer au -gouvernement provisoire qu'il était prêt à partir, à la condition de -pouvoir disposer des frégates sur-le-champ, mais que s'il devait -attendre l'ordre de départ, il aimait mieux l'attendre à la Malmaison -qu'à Rochefort. Le général Beker courut à Paris remplir la commission -dont il était chargé. Mais M. Fouché insista, disant qu'il ne se -souciait pas d'être accusé d'avoir livré Napoléon aux Anglais en le -faisant embarquer sans sauf-conduits; qu'au surplus ces sauf-conduits -étaient demandés, et qu'on ne pouvait tarder d'avoir la réponse. Il -fallut donc attendre cette réponse, et jusque là Napoléon dut rester à -la Malmaison. - -[En marge: Napoléon éloigné de Paris, M. Fouché ne se hâte plus de -terminer la crise.] - -[En marge: Impatience des royalistes; leur désir d'amener le retour -immédiat des Bourbons.] - -[En marge: M. Fouché les renvoie au maréchal Davout, qui en déclarant -l'impossibilité de se défendre peut amener une solution immédiate.] - -[En marge: Le maréchal Oudinot entre en rapport avec le maréchal -Davout.] - -C'était un grand soulagement pour les royalistes d'être délivrés de la -présence de Napoléon à Paris, et tout aussi grand pour M. Fouché qui -avait toujours craint une tentative du peuple des faubourgs et des -militaires, prenant Napoléon pour chef, congédiant les Chambres et le -gouvernement provisoire, et essayant une lutte désespérée contre les -armées coalisées. Le départ de Napoléon obtenu, M. Fouché n'était plus -aussi pressé de faire aboutir la crise, car bien qu'il regardât les -Bourbons comme inévitables, il n'eût pas été fâché de voir d'autres -candidats à la souveraineté surgir des événements. C'était là un -premier motif de ne pas se hâter, mais il en avait un autre plus sensé -et plus positif, c'était en se résignant lui-même aux Bourbons, d'y -amener peu à peu la commission exécutive et les Chambres, de rendre la -nécessité de ce résultat palpable pour elles, de prendre en outre le -temps de le rendre pour lui-même le plus profitable possible. Quant à -la commission exécutive, trois membres sur cinq, Carnot, Quinette, -Grenier, croyaient avec une parfaite simplicité qu'on pourrait, moitié -résistance armée, moitié négociation, se soustraire à la dure -nécessité d'accepter encore une fois les Bourbons. M. de Caulaincourt -voyait seul cette nécessité dans toute sa clarté, et laissait faire M. -Fouché, ne voulant tirer de ces tristes convulsions que des -traitements un peu meilleurs pour Napoléon. Avec trois voix sur cinq -contre lui, avec la répulsion des Chambres pour les Bourbons, M. -Fouché était obligé de temporiser. Mais temporiser ne convenait point -aux royalistes, qui se montraient plus impatients que jamais, qui se -disaient quinze mille, les uns venus de la Vendée, les autres sortant -de l'ancienne maison militaire, et qui étaient peut-être trois ou -quatre mille. Ils pressaient le vieux M. Dubouchage d'agir, lequel à -son tour pressait M. de Vitrolles et les maréchaux Oudinot, Macdonald, -Saint-Cyr de donner le signal de l'action. M. de Vitrolles les -suppliait de ne pas commettre d'imprudence, car ils pouvaient -s'attirer les fédérés sur les bras, éclairer les Chambres sur ce qui -se préparait, déterminer peut-être une réaction en faveur de Napoléon, -et compromettre le résultat en cherchant à le précipiter. Tandis qu'il -recommandait la patience à ses amis, M. de Vitrolles faisait -naturellement le contraire auprès de M. Fouché, et le pressait de -proclamer Louis XVIII, par la raison fort spécieuse de prévenir -l'étranger dans cette seconde restauration, d'en avoir le mérite, et -d'épargner aux Bourbons la fâcheuse apparence d'être rétablis par des -mains ennemies. Ces raisons étaient bonnes, mais, si elles donnaient -des motifs d'agir, elles n'en donnaient pas les moyens. On ne -pouvait, répondait M. Fouché, faire une ouverture aussi grave à la -commission exécutive qu'en s'appuyant sur l'impossibilité démontrée de -résister aux armées coalisées. Or cette impossibilité, il n'y avait -qu'un homme qui pût la déclarer avec autorité, c'était le ministre de -la guerre, le maréchal Davout. Ses fonctions, sa grande renommée -militaire, sa ténacité, signalée récemment encore à Hambourg, sa -proscription sous les Bourbons, en faisaient un personnage unique en -cette circonstance, et lui seul était en mesure de tout décider en -proclamant l'impossibilité de la défense. Il était entier, sincère, et -très-capable de dire la vérité lorsqu'il l'aurait une fois reconnue. -D'ailleurs, il avait un motif de la dire, c'était la responsabilité -qu'il assumait en déclarant possible une résistance qui ne le serait -pas, et dont il serait chargé. M. Fouché le désigna donc comme l'homme -dont la conquête était indispensable. Mais cet illustre maréchal était -si peu intrigant, que les accès auprès de lui n'étaient pas faciles. -Le hasard, toujours assez complaisant pour les choses nécessaires, -fournit le lendemain même du départ de Napoléon l'occasion désirée. La -police avait signalé le maréchal Oudinot comme devant se mettre à la -tête d'un mouvement royaliste. Ce maréchal depuis le 20 mars n'avait -pas pris de service, mais n'avait pas refusé tout rapport ostensible -avec Napoléon. Il l'avait vu, et avait vu aussi le maréchal ministre -de la guerre. Ce dernier le fit donc appeler, lui adressa quelques -reproches, et, pour mettre ses sentiments à l'épreuve, lui offrit un -commandement. Le maréchal Oudinot s'excusa, et, pressé vivement par -le ministre, lui dit qu'il servait une cause perdue, que les Bonaparte -étaient désormais impossibles, que les Bourbons étaient inévitables et -désirables, que si on ne les proclamait pas soi-même, on serait obligé -de les recevoir de la main de l'étranger, à de mauvaises conditions -pour eux et pour le pays, qu'il serait bien plus sage de prendre une -initiative courageuse, et que ce serait là une conduite aussi sensée -que patriotique. Enfin il réduisit la question à une question -militaire, et demanda au maréchal Davout s'il croyait pouvoir résister -à l'Europe, quand Napoléon ne l'avait pas pu. Il ajouta que le roi -Louis XVIII avait toujours voulu être juste à son égard, qu'on l'en -avait empêché, mais que ce prince appréciait les grandes qualités du -vainqueur d'Awerstaedt, et lui tiendrait compte des services qu'il -rendrait en cette occasion à la France. - -[En marge: À certaines conditions, le maréchal Davout est prêt à -proposer le rétablissement des Bourbons.] - -Le maréchal Davout répondit que sous le poids accablant dont on -l'avait chargé, celui de remplacer Napoléon dans le commandement, il -ne songeait pas à des faveurs personnelles, mais à la responsabilité -qui pesait sur sa tête, et qu'il convenait que dans l'état des choses -la résistance à l'Europe lui semblait presque impossible. Après cet -aveu il était difficile de ne pas admettre la nécessité d'accepter les -Bourbons, l'Europe ne voulant pas d'autres souverains pour la France. -Le maréchal Davout qui était un homme de grand sens, reconnut cette -nécessité, et ajouta que pour lui il surmonterait ses répugnances, si -les Bourbons étaient capables de tenir une conduite raisonnable. Le -maréchal Oudinot lui ayant demandé ce qu'il faudrait pour qu'il -jugeât leur conduite raisonnable, il répondit par les conditions -suivantes: Entrée du Roi dans Paris sans les armées ennemies laissées -à trente lieues de la capitale, adoption du drapeau tricolore, oubli -de tous les actes et de toutes les opinions pour les militaires comme -pour les hommes civils depuis le 20 mars, maintien des deux Chambres -actuelles, conservation de l'armée dans son état présent, etc...--Le -maréchal Oudinot se retira pour faire part de cet entretien à des -personnages plus autorisés que lui. Il courut auprès de M. de -Vitrolles, qui trouva ces conditions fort admissibles, et voulut -conférer avec le maréchal Davout. Celui-ci consentit à voir M. de -Vitrolles, et le reçut le soir même. M. de Vitrolles déclara n'avoir -pas de pouvoir relativement aux conditions proposées, mais se montra -convaincu que le Roi les accepterait, surtout si on le proclamait -avant l'entrée des étrangers à Paris. Proclamer les Bourbons -immédiatement, si on était dispensé à ce prix de recevoir une seconde -fois les étrangers dans la capitale, parut aux yeux du maréchal Davout -la chose du monde la plus avantageuse, et il se décida à faire en ce -sens, et le lendemain même, une proposition formelle à la commission -exécutive. Le maréchal était un homme entier, entendant peu les -ménagements de la politique, et quand il estimait qu'une résolution -était raisonnable, n'admettant pas qu'on hésitât à la prendre. - -[En marge: Franche déclaration du maréchal Davout à la commission -exécutive.] - -Le lendemain 27, la commission exécutive réunie aux Tuileries, ayant -auprès d'elle les présidents des deux Chambres et la plupart des -membres de leurs bureaux, le duc d'Otrante, averti de ce qui s'était -passé entre M. de Vitrolles et le maréchal, dirigea l'entretien sur la -situation, particulièrement sous le rapport militaire. Le maréchal -Davout communiqua les nouvelles qu'il avait, lesquelles étaient fort -peu satisfaisantes. Depuis deux jours les Prussiens et les Anglais -marchaient avec un redoublement de célérité, et il était à craindre -qu'ils ne parussent devant Paris avant l'armée qu'on avait commencé de -rallier à Laon. Mettant de côté les circonlocutions qui ne convenaient -pas à son caractère, le maréchal dit formellement qu'une résistance -sérieuse lui semblait impossible, qu'en supposant qu'on remportât un -avantage sur les Prussiens et les Anglais venant du Nord, il resterait -les Russes, les Autrichiens, les Bavarois, venant de l'Est, sous -l'effort desquels on succomberait un peu plus tard, que dans une -pareille situation, il fallait savoir reconnaître la réalité des -choses, la déclarer, et se conduire d'après elle; que les Bourbons -étant inévitables, il valait mieux les accepter, les proclamer -soi-même, obtenir qu'ils entrassent seuls, et aux conditions qu'il -avait posées au maréchal Oudinot. Ne faisant pas les choses comme M. -Fouché, c'est-à-dire avec mille détours et mille calculs, le maréchal -Davout raconta franchement ce qui lui était arrivé avec le maréchal -Oudinot, exposa les conditions qu'il avait demandées, les espérances -d'acceptation qu'il avait obtenues, et enfin déclara quant à lui, que -son avis était de s'expliquer nettement avec les Chambres, et de leur -faire une proposition formelle, fondée sur ce motif capital qu'il -valait mieux se donner les Bourbons à soi-même avec de bonnes -conditions, que de les recevoir sans conditions des mains de -l'étranger. - -[En marge: La proposition de rappeler les Bourbons immédiatement est -près d'être adoptée, lorsqu'un rapport des négociateurs fournit à M. -Fouché un prétexte pour différer toute résolution.] - -Ces choses dites d'un ton convaincu ne provoquèrent presque pas -d'opposition de la part de MM. Grenier et Quinette, ni même de la part -de Carnot qui avait confiance dans la loyauté du maréchal Davout, et -qui, malgré ses préjugés, était sensible à l'avantage d'avoir les -Bourbons sans les étrangers. M. de Caulaincourt se tut comme il -n'avait cessé de le faire dans les circonstances actuelles. M. Fouché, -s'il avait eu la franchise du maréchal, aurait pu, en se joignant -résolument à lui, tirer un grand parti de sa proposition, dans -l'intérêt d'une solution prochaine et patriotique. Soit qu'il fût -presque fâché d'être prévenu, soit aussi qu'il craignît que le -maréchal Davout n'allât trop vite, il approuva, mais sans chaleur, les -idées que le maréchal venait d'exprimer, et suivant une habitude qu'il -avait prise de tout décider lui-même, sans presque consulter ses -collègues, il dit aux deux présidents MM. Cambacérès et Lanjuinais, -qu'il fallait préparer les Chambres à une fin qui paraissait -inévitable. Personne ne semblait disposé à élever d'objections, -lorsque M. Bignon, chargé provisoirement des relations extérieures, -arriva soudainement avec un document important. C'était le premier -rapport des négociateurs envoyés au camp des alliés, et ils exposaient -ce qui suit. - -[En marge: Rapport des négociateurs sur le commencement de leur -mission.] - -[En marge: Sur quelques propos des officiers prussiens, les -négociateurs se sont persuadés faussement que les puissances ne -tiennent pas absolument aux Bourbons.] - -MM. de Lafayette, de Pontécoulant, Sébastiani, d'Argenson, de -Laforest, Benjamin Constant, s'étaient d'abord dirigés sur Laon, où -ils croyaient rencontrer les armées anglaise et prussienne. Leur -intention en prenant cette route était d'obtenir un armistice des -armées les plus rapprochées de la capitale, et d'aller ensuite traiter -le fond des choses avec les souverains eux-mêmes. Mieux renseignés sur -la marche de l'ennemi en s'en approchant, ils s'étaient rendus à -Saint-Quentin où ils avaient trouvé les avant-postes prussiens, et -avaient demandé une entrevue avec les généraux ennemis. Blucher, qui -précédait l'armée anglaise de deux marches, en avait référé au duc de -Wellington, et celui-ci, jugeant l'abdication de Napoléon une feinte -imaginée pour gagner du temps, avait été d'avis de ne point accorder -d'armistice. Blucher, qui n'avait pas besoin d'être excité pour se -montrer intraitable, avait refusé alors toute suspension d'armes, à -moins qu'on ne lui livrât les principales places de la frontière et la -personne même de Napoléon. Ces conditions étaient évidemment -inacceptables. Cependant les officiers chargés de parlementer au nom -des deux généraux ennemis, avaient déclaré qu'ils ne venaient pas en -France pour les Bourbons, que peu leur importaient ces princes, que -Napoléon et sa famille écartés, les puissances seraient prêtes à -souscrire aux conditions les plus avantageuses pour la France. Après -ces pourparlers, les négociateurs avaient reçu l'autorisation de se -rendre en Alsace, où ils devaient rencontrer les souverains coalisés. -Ils étaient donc partis pour cette nouvelle destination, mais avant de -se mettre en route ils avaient cru devoir adresser ce premier rapport -à la commission exécutive. Ils se résumaient en disant que les -coalisés ne tenaient pas absolument aux Bourbons; que leur voeu -essentiel, dont rien ne les ferait revenir, se réduisait à l'exclusion -du trône de France de Napoléon et de sa famille; que ce point -nettement accordé, on les trouverait plus maniables sur le reste; mais -qu'on les indisposerait en favorisant l'évasion de Napoléon, et qu'on -ôterait ainsi des chances à la conclusion de la paix. La légation, en -terminant son rapport, conseillait l'envoi de nouveaux négociateurs, -chargés d'aller à la rencontre des généraux Blucher et Wellington, et -autorisés à faire les concessions spécialement nécessaires pour -obtenir un armistice. - -[En marge: Après avoir entendu ce rapport, la commission exécutive -ajourne le parti à prendre.] - -[En marge: Nouveaux commissaires chargés d'aller négocier un armistice -avec le duc de Wellington.] - -Les négociateurs s'étaient évidemment laissé abuser par les propos un -peu légers des officiers prussiens, qui étaient tous imbus de -sentiments révolutionnaires, et qui n'auraient certainement pas tenu -ce langage à l'égard des Bourbons, s'ils avaient eu à s'expliquer -officiellement sur le futur gouvernement de la France. Néanmoins leur -rapport amena dans le sein de la commission exécutive un fâcheux -revirement. Trois des membres de cette commission s'étaient rendus -devant la nécessité alléguée de subir les Bourbons, mais cette -nécessité n'étant plus aussi démontrée d'après ce qu'on venait -d'entendre, il leur sembla qu'il convenait de ne pas aller si vite, et -de se montrer moins prompt à subir un sacrifice qui ne paraissait pas -inévitable. M. Fouché avec plus de sagacité aurait dû voir que les -négociateurs se trompaient, qu'ils avaient fort étourdiment pris au -sérieux les propos des officiers prussiens, qu'il fallait donc ne pas -perdre le fruit de la courageuse initiative du maréchal Davout; mais, -soit erreur, soit crainte de se compromettre, il tomba d'accord qu'on -ne devait pas se presser de prendre une résolution. Il révoqua la -commission donnée à MM. Cambacérès et Lanjuinais de préparer les deux -Chambres au retour des Bourbons, et toujours agissant de sa propre -autorité, il choisit parmi les personnages présents de nouveaux -négociateurs pour aller traiter d'un armistice avec les généraux -ennemis arrivés aux portes de Paris. Il chargea de ce soin MM. de -Flaugergues, Andréossy, Boissy d'Anglas, de Valence, de La -Besnardière, la plupart présents en leur qualité de membres du bureau -des deux Chambres. Il ne leur donna guère d'autre instruction que -d'agir d'après ce qu'ils avaient entendu, et dans l'intérêt de la -capitale, qu'il fallait sauver à tout prix de la présence des -étrangers. Il leur remit de plus une lettre pour le duc de Wellington, -afin de les accréditer auprès du général de l'armée britannique. Dans -cette lettre dépourvue de dignité et pleine de flatterie pour nos -vainqueurs, M. Fouché répétant les banalités qui avaient cours en ce -moment, disait que l'homme qui était cause de la guerre étant écarté, -les armées européennes s'arrêteraient sans doute, laisseraient à la -France le choix de son gouvernement, et que lui, duc de Wellington, -glorieux représentant d'une nation libre, ne voudrait pas que la -France, aussi civilisée que l'Angleterre, fût moins libre -qu'elle.--Par cette lettre M. Fouché mettait à peu près la France aux -pieds du général anglais, et bien qu'elle y fût de fait, il aurait pu -se dispenser de le constater par écrit. Mais il avait à un tel degré -la vanité de se produire, qu'il aimait mieux figurer mal dans les -événements, que de ne pas y figurer du tout. Quoique M. de -Caulaincourt élevât en général peu d'objections contre ce qui se -faisait, il opposa quelque résistance au choix de M. de La -Besnardière, qu'il connaissait et qu'il estimait personnellement, mais -qui revenu depuis peu de jours du congrès de Vienne appartenait -complétement à M. de Talleyrand, et passait pour un parfait -royaliste.--Royaliste, soit, répondit M. Fouché, mais il sait son -métier, et il faut bien quelqu'un qui le sache.--Personne ne répliqua, -et les choix furent confirmés par le silence des assistants. - -On se sépara donc sans avoir adopté les conclusions du maréchal -Davout, et on laissa les choses dans leur état d'incertitude, en -abandonnant à l'ennemi seul le soin de les en tirer. Au sortir de -cette conférence, M. Fouché prit une mesure assez grave. Il avait -d'abord demandé de très-bonne foi les sauf-conduits pour Napoléon, -afin d'assurer son libre passage aux États-Unis, et il avait même, sur -les instances du général Beker, renoncé à exiger que ces sauf-conduits -fussent arrivés pour laisser partir les frégates, ce qui ôtait à -Napoléon tout motif de différer son départ. Mais il changea tout à -coup d'avis après le rapport des commissaires, et de crainte de nuire -aux négociations, il prescrivit au ministre de la marine, en tenant -les frégates prêtes, en admettant même Napoléon à leur bord, de ne -leur permettre de lever l'ancre qu'après la réception des -sauf-conduits. Dès ce moment, et pour la première fois, il sacrifiait -ainsi la sûreté de Napoléon à l'intérêt des négociations. Cet intérêt -était grand sans doute, mais l'honneur de la France importait -davantage, et c'était compromettre cet honneur que de livrer Napoléon -à l'ennemi, ce qu'on s'exposait à faire en le retenant à -Rochefort[29]. - -[Note 29: Faute d'avoir rapproché avec assez de précision les diverses -circonstances de l'affaire des sauf-conduits, on a accusé M. Fouché -d'avoir voulu livrer Napoléon aux Anglais, et on l'a ainsi calomnié, -ce qui n'est pas souvent arrivé à ceux qui ont parlé de ce personnage. -Il est pourtant vrai que M. Fouché ne voulut point livrer Napoléon, -qu'il s'exposa même plus tard à la colère des Bourbons et des -étrangers pour avoir donné postérieurement l'ordre de le laisser -partir de Rochefort. Mais il est vrai aussi que dans le moment, -craignant de nuire aux négociations, il réitéra l'ordre d'attendre les -sauf-conduits, ce qui pouvait devenir un grand danger, l'espérance -d'avoir ces sauf-conduits étant tout à fait chimérique. C'est cette -circonstance, mal expliquée et mal interprétée, qui a donné naissance -au reproche injuste que nous réfutons ici par un pur sentiment -d'impartialité. On verra dans la suite que M. Fouché leva lui-même -l'interdiction dont il s'agit, et qu'il le fit de bonne foi et sans -aucune perfidie.] - -[En marge: M. Fouché flotte au gré des événements, et le gouvernement -avec lui.] - -[En marge: Occupation des Chambres en ce moment.] - -[En marge: Elles discutent un projet de constitution.] - -[En marge: Le bruit de ce qui s'était passé dans le sein de la -commission exécutive se répand, et on accuse M. Fouché de trahison.] - -[En marge: Réponse de M. Fouché à quelques représentants.] - -[En marge: Cette réponse calme un moment les méfiances dont il est -l'objet.] - -M. Fouché n'ayant pas accepté la courageuse solution que lui offrait -le maréchal Davout, allait flotter quelques jours au gré des -événements, et le gouvernement tout entier avec lui. La malheureuse -Chambre des représentants, sentant confusément sa propre faiblesse, -commençant à voir qu'il n'y avait guère de milieu entre résister avec -Napoléon, ou se rendre aux Bourbons à des conditions honorables, -cherchait à échapper à ses craintes, à ses regrets, en discutant un -plan de constitution.--Mais à quoi bon, disaient beaucoup d'hommes -sages, à quoi bon nous jeter dans le dédale d'une discussion pareille? -N'avons-nous pas une constitution à laquelle il suffit de changer -quelques articles, et qui nous sauve à la fois des théories et des -compétitions de parti, en déterminant à la fois la forme du -gouvernement et le choix du souverain? N'avons-nous pas en outre, avec -cette constitution et le souverain qu'elle proclame, l'avantage -capital de rallier l'armée?--Ce sentiment était celui de la majorité. -Mais la carrière des vaines théories une fois ouverte aux esprits, il -n'était pas facile de la leur fermer, et les uns proposaient la -Constitution de 1791, les autres quelque chose de très-voisin de la -république. Du reste, ces discussions puériles ne parvenaient ni à -captiver les représentants ni à les distraire des dangers de la -situation, et après avoir prêté l'oreille un instant lorsqu'elles -offraient quelque singularité, ils quittaient leurs siéges pour -recueillir dans les salles environnantes les moindres bruits qui -circulaient. Le bureau des deux Chambres ayant été présent à la -dernière séance de la commission exécutive, il était impossible qu'il -ne se répandît pas parmi eux quelque chose des discussions soulevées -dans le sein de cette commission. Ils surent en effet qu'on y avait -discuté le rétablissement des Bourbons, et ils imputèrent -particulièrement à M. Fouché l'intention de ramener ces princes en -France. Ainsi qu'il arrive toujours chez les partis, il y avait des -degrés dans le zèle des bonapartistes. La masse s'accommodait de -Napoléon II sans Napoléon Ier, mais une minorité fidèle regardait -comme une trahison d'avoir abandonné Napoléon Ier, et elle attribuait -cette trahison à M. Fouché. M. Félix Desportes qui faisait partie de -cette minorité, se transporta le lendemain matin 28 au sein de la -commission exécutive, accompagné de M. Durbach, qui tenait beaucoup -moins à conserver les Bonaparte qu'à écarter les Bourbons imposés par -l'étranger. L'un et l'autre interpellèrent vivement le duc d'Otrante, -et lui dirent en termes amers qu'après avoir recherché et obtenu la -confiance des Chambres, il trahissait cette confiance en tendant la -main aux Bourbons. M. Fouché, embarrassé d'abord, se remit bientôt, et -répondit à ces messieurs:--Ce n'est pas moi qui ai trahi la cause -commune, c'est la bataille de Waterloo. Les armées anglaise et -prussienne s'avancent à grands pas sans qu'on ait les moyens de leur -résister. Elles ne veulent à aucun prix ni de Napoléon ni d'aucun -membre de sa famille! Que puis-je y faire? Si vous désirez savoir -comment et de quoi je traite avec leurs généraux, voici ma lettre au -duc de Wellington, lisez-la...--Le duc d'Otrante la leur donna -effectivement à lire. Ces messieurs ayant la simplicité de croire que -la négociation se réduisait tout entière à cette lettre, s'en tinrent -pour satisfaits, demandèrent et obtinrent l'autorisation de la -communiquer à l'assemblée. Ils se rendirent incontinent à la Chambre -des représentants, lui lurent la lettre de M. Fouché, qui ne fut ni -blâmée ni approuvée, mais qui apaisa un peu les imaginations, faciles -à exciter et à calmer dans les temps de crise, et écarta pour quelques -instants l'idée déjà très-répandue d'une noire trahison. - -[En marge: Adresse à l'armée pour faire appel à son patriotisme, et -lui rappeler que Napoléon écarté il reste la France, à qui elle doit -son dévouement.] - -Dans ce moment, les représentants envoyés à la rencontre de l'armée -française, sur la route de Laon, venaient de remplir leur mission, et -présentaient leur rapport. Le général Mouton-Duvernet, chargé de ce -rapport, après avoir peint le désordre qui avait d'abord régné dans -cette armée, racontait qu'elle s'était bientôt ralliée derrière le -corps du maréchal Grouchy, qu'elle croyait avoir été trahie, que -cependant l'idée de combattre pour Napoléon II lui rendait son ardeur; -qu'elle se ranimait à ce nom, qu'elle était prête à faire son devoir, -mais qu'il fallait lui envoyer, outre les secours en matériel dont -elle avait un urgent besoin, les encouragements de la nation, relever -en un mot chez elle les forces physiques et morales. À ce discours on -s'était écrié de toute part qu'après Napoléon Ier il restait la -France, laquelle importait mille fois plus qu'un homme, quel qu'il -fût; qu'il fallait rédiger une proclamation à l'armée, la remercier de -ce qu'elle avait fait, mais lui demander de continuer ses efforts pour -le pays qui devait être la première de ses affections, de venir enfin -combattre encore une fois pour l'indépendance et la liberté nationales -sous les murs de Paris, où elle trouverait les représentants prêts à -mourir avec elle pour ces biens sacrés. Une adresse avait été rédigée -d'après ces données par M. Jay, votée dans la journée, et remise à -cinq représentants, qui devaient la porter à l'armée. L'assemblée -faisait ainsi ce qu'elle pouvait, mais c'était peu. Il lui était -impossible avec toute sa bonne volonté de remplacer le nom, et surtout -la direction qu'elle avait enlevés à l'armée en substituant Napoléon -II à Napoléon Ier, c'est-à-dire un enfant à un grand homme. - -[En marge: Cette proclamation portée par quelques représentants.] - -[En marge: Marche des armées anglaise et prussienne.] - -Les représentants chargés de cette proclamation n'avaient pas beaucoup -de chemin à faire pour rejoindre l'armée, car le 28 et le 29 juin on -la voyait paraître sous les murs de la capitale, vivement pressée par -les armées anglaise et prussienne, et menacée même un moment d'être -coupée de Paris avant d'y arriver. Le duc de Wellington et le maréchal -Blucher avaient d'abord hésité dans leurs mouvements, et avaient songé -avant de pénétrer en France, à prendre quelques places pour assurer -leur marche, et ménager à la colonne de l'Est le temps d'entrer en -ligne. Mais ces hésitations avaient tout à coup cessé en apprenant -l'abdication de Napoléon, et le trouble profond qui s'en était suivi. -Tout en craignant que cette abdication ne fût qu'une feinte, ils -avaient prévu la confusion qui devait régner dans les conseils du -gouvernement, et ils avaient résolu de marcher sur Paris. Ils étaient -convenus de suivre la rive droite de l'Oise, et de devancer s'ils le -pouvaient l'armée française qui était sur la rive gauche, afin de -déboucher sur Paris avant elle. Le maréchal Blucher prenant les -devants, devait marcher en tête, suivre le cours de l'Oise, tâcher -d'en enlever les ponts, tandis que l'armée anglaise, se hâtant de le -rejoindre, l'appuierait aussitôt qu'elle pourrait. Le duc de -Wellington, qui avait sur la cour de Gand une grande autorité qu'il -devait à sa triple qualité d'Anglais, de général victorieux, et -d'esprit éminemment politique, lui fit dire de quitter la Belgique, et -de se diriger sur Cambrai, dont il allait tâcher de faire ouvrir les -portes au moyen d'un coup de main. Retenu par son matériel et surtout -par son équipage de pont extrêmement difficile à traîner, il était -resté fort en arrière du maréchal Blucher, qui dans son impatience -n'attendait personne. - -Tandis que le 25 le maréchal Blucher était à Saint-Quentin, le duc de -Wellington partait du Cateau, en chargeant un détachement d'enlever -Cambrai et Péronne. Le 26 juin l'armée prussienne, continuant son -mouvement, atteignait Chauny, Compiègne et Creil. Une de ses divisions -passant l'Oise à Compiègne, cherchait à intercepter la route de -l'armée française de Laon sur Paris. - -[En marge: Retraite de l'armée française de Laon sur Paris.] - -L'armée française ralliée à Laon, et repliée sur Soissons, était -placée sous les ordres du maréchal Grouchy, le maréchal Soult ayant -demandé à revenir à Paris. Le général Vandamme avait remplacé le -maréchal Grouchy dans le commandement de l'aile droite, celle qui -avait manqué, bien malgré elle, au rendez-vous de Waterloo, et il -s'acheminait par Namur, Rocroy et Rethel sur Laon, dans les meilleures -dispositions. Le maréchal Grouchy, à peine arrivé de sa personne à -Laon, apprenant que sa ligne de retraite sur Paris était menacée par -les Prussiens, s'était hâté de gagner Compiègne, où il s'était fait -précéder par le comte d'Erlon avec les débris du 1er corps, et par le -comte de Valmy avec ce qui restait des cuirassiers. Parvenu à -Compiègne, le comte d'Erlon avait trouvé les Prussiens devant lui, les -avait contenus de son mieux, puis s'était replié sur Senlis, en -prévenant son général en chef de la présence des Prussiens sur la rive -gauche de l'Oise, afin qu'il pût prendre une direction en arrière, et -arriver à Paris sans fâcheuse rencontre. Grouchy, agissant en cette -occasion avec une activité qui, déployée dix jours plus tôt, aurait -sauvé l'armée française, avait dirigé Vandamme sur la Ferté-Milon, -afin qu'il rejoignît Paris en suivant la Marne, s'était porté lui-même -sur Villers-Coterets, où il avait arrêté les Prussiens par une attaque -vigoureuse, puis s'était replié promptement par la route de Dammartin. -Le lendemain 28 ses têtes de colonnes débouchaient sur Paris par -toutes les routes de l'Est, et le 29 elles occupaient les positions de -la Villette, après avoir évité l'ennemi avec autant de dextérité que -de vigueur. Sur ces entrefaites Blucher atteignait Gonesse. Le duc de -Wellington ayant enlevé Cambrai par un corps détaché, et ouvert cette -ville à Louis XVIII, se trouvait entre Saint-Just et Gournay, ayant -son arrière-garde à Roye, son quartier général à Orvillers, à deux -marches par conséquent de Blucher. L'impatience de l'un, la lenteur de -l'autre, les avaient ainsi placés à une distance qui pouvait -singulièrement les compromettre, si nous savions en profiter. - -[En marge: Le canon se fait entendre dans la plaine Saint-Denis.] - -[En marge: Le maréchal Davout transporte son quartier général à la -Villette.] - -Déjà le canon de l'ennemi se faisait entendre dans la plaine -Saint-Denis, et c'était la seconde fois en quinze mois que ce bruit -sinistre retentissait aux portes de la capitale. Il y réveillait, en -les rendant plus vives, toutes les agitations des jours précédents. -Les troupes, harassées de fatigue par trois marches de dix et douze -lieues chacune, arrivaient peu en ordre, et ne présentaient pas un -aspect satisfaisant. Le maréchal Grouchy, troublé par la vive -poursuite de l'ennemi, et craignant d'être entamé avant d'avoir gagné -Paris, écrivait des dépêches inquiétantes. Recevant le contre-coup de -toutes ces impressions, le maréchal Davout désespérait de pouvoir -opposer une résistance sérieuse à l'ennemi, et, toujours entier dans -ses vues et son langage, n'avait pas manqué de le dire au duc -d'Otrante. Il avait transporté son quartier général à la Villette, -pour être mieux en mesure de veiller à la défense de la capitale; il -manda de ce point au duc d'Otrante qu'il ne voyait qu'une ressource, -c'était de suivre le conseil qu'il avait donné la veille, de proclamer -les Bourbons, et d'écarter à ce prix les armées coalisées, que pour en -venir à de telles conclusions il avait eu de grandes répugnances à -vaincre, mais qu'il les avait vaincues, et persistait à croire qu'il -valait mieux rétablir les Bourbons soi-même par un acte de haute -raison, que de les recevoir des mains de l'étranger victorieux. - -[En marge: M. Fouché sentant le danger approcher, et n'étant pas -content des promesses équivoques des royalistes, recommande au -maréchal Davout de tâcher d'obtenir un armistice, sans prendre avec -les Bourbons d'engagement précipité.] - -[En marge: Il imagine de céder quelques places de la frontière, pour -suppléer aux concessions politiques qu'il n'est pas disposé à faire.] - -M. Fouché partageait entièrement l'avis du maréchal; mais M. de -Vitrolles avec qui il était en communications continuelles, et qui -n'avait point de pouvoirs, ne lui faisait que des promesses vagues, -soit pour les choses, soit pour les hommes, et se bornait à lui -répéter qu'on n'oublierait jamais les immenses services qu'il aurait -rendus en cette occasion. Sachant quelle était la valeur de telles -assurances, M. Fouché aurait voulu, soit pour lui, soit pour le parti -révolutionnaire, des gages plus solides. M. de Tromelin, revenu de sa -mission au quartier général anglais, n'avait également rapporté que -des paroles très-générales, consistant à dire que le duc de Wellington -n'était pas autorisé à donner des sauf-conduits pour Napoléon, qu'il -fallait absolument recevoir les Bourbons, et au lieu de leur imposer -des conditions s'en fier à la sagesse de Louis XVIII, qui accorderait -tout ce qui était raisonnablement désirable. Le général Tromelin -avait rapporté en outre des expressions extrêmement flatteuses du duc -de Wellington pour M. Fouché, et le témoignage d'un vif désir de -s'aboucher avec lui. Frappé des dangers signalés par les chefs -militaires, inquiet des vagues déclarations des agents royalistes, M. -Fouché qui continuait à tout prendre sur lui-même, répondit au -maréchal Davout qu'il fallait se hâter de négocier un armistice, mais -sans contracter d'engagement formel à l'égard des Bourbons, que les -accepter trop vite ce serait s'exposer à les avoir sans conditions, et -n'être pas même dispensé d'ouvrir ses portes aux armées ennemies, dont -rien n'aurait garanti l'abstention et l'éloignement. Cependant, en ne -proclamant pas les Bourbons immédiatement, un sacrifice quelconque -devenait nécessaire si on voulait obtenir un armistice. Les premiers -négociateurs, dans leur entrevue avec les généraux prussiens, leur -avaient entendu dire que pour s'arrêter ils exigeraient les places de -la frontière, et de plus la personne de Napoléon. M. Fouché pensa -qu'il fallait sacrifier les places de la frontière pour sauver Paris, -car Paris c'était la France et le gouvernement. Cette opinion était -fort contestable, car, livrer Paris, c'était seulement restituer le -trône aux Bourbons, tandis que livrer des places telles que -Strasbourg, Metz, Lille, c'était mettre dans les mains des étrangers -les clefs du territoire, qu'ils ne voudraient peut-être pas rendre aux -Bourbons eux-mêmes. Mais M. Fouché, préoccupé en ce moment de la -question de gouvernement beaucoup plus que de la sûreté du territoire, -autorisa le maréchal à céder les places frontières pour obtenir un -armistice qui arrêterait les Anglais et les Prussiens aux portes de la -capitale. Cette autorisation devait être remise au maréchal Grouchy, -commandant les troupes en retraite, pour qu'il la fît parvenir aux -négociateurs de l'armistice, là où ils se trouveraient. - -[En marge: M. Fouché sachant qu'on exigera la personne de Napoléon, -prend le parti de le faire partir tout de suite, même sans attendre -les sauf-conduits.] - -Dans ces diverses réponses on n'avait point parlé de la personne de -Napoléon. L'expédient que proposa M. Fouché fut de le faire partir à -l'instant même pour Rochefort, en lui accordant la condition à -laquelle il paraissait tenir essentiellement, celle de mettre à la -voile sans attendre les sauf-conduits. Cette détermination était la -plus honorable qu'on pût adopter, car l'ennemi ne pourrait plus -demander la personne de Napoléon au gouvernement provisoire, -lorsqu'elle ne serait plus dans ses mains. Après la raison d'honneur -il y avait, pour en agir ainsi, la raison de prudence. Beaucoup de -militaires parlaient d'aller à la Malmaison chercher Napoléon, pour le -mettre à la tête des troupes, et livrer sous Paris une dernière -bataille. En le faisant partir immédiatement, on l'enlevait à ses -ennemis acharnés comme à ses amis imprudents. L'amiral Decrès et M. -Merlin furent chargés de se transporter à la Malmaison pour presser -Napoléon de s'éloigner, en lui remettant l'autorisation de lever -l'ancre dès qu'il serait à bord des deux frégates de Rochefort, et en -faisant valoir, pour le décider, les exigences de l'ennemi qui -demandait sa personne, et l'impossibilité de répondre de sa sûreté à -la Malmaison, où un parti de cavalerie pouvait aller le surprendre à -tout moment. Ces ordres donnés, on se rendit à la Chambre des -représentants pour lui faire savoir à quel point la situation s'était -aggravée, et lui proposer la mise de Paris en état de siége, les -autorités civiles continuant d'exister, et conservant leurs pouvoirs, -par exception au régime des places fortes, où l'autorité militaire -subsiste seule après la proclamation de l'état de siége. L'assemblée -que le bruit du canon avait fort agitée, et à laquelle on n'apprit -rien en lui apportant ces communications, vota l'état de siége à la -presque unanimité. - -[En marge: Le bruit du canon réveille le génie de Napoléon.] - -[En marge: Les Prussiens s'étant mis en avance sur les Anglais de deux -marches au moins, Napoléon imagine de les battre les uns après les -autres.] - -[En marge: Il propose à la commission exécutive de livrer une -bataille, et de remettre le commandement après la victoire.] - -Le bruit du canon dans la plaine Saint-Denis avait ému les habitants -de la Malmaison comme ceux de la capitale, excepté Napoléon qui ne -s'alarmait guère parce qu'il connaissait plus qu'homme au monde la -portée des dangers. Le maréchal Davout, soit pour garantir la -Malmaison, soit pour empêcher l'ennemi de passer sur la rive gauche de -la Seine, avait fait barricader les ponts de Neuilly, de Saint-Cloud, -de Sèvres, et détruire ceux de Saint-Denis, de Besons, de Chatou, du -Pecq. Ces précautions ne mettaient pas cependant la Malmaison à l'abri -d'une surprise, et le colonel Brack, officier de cavalerie de la -garde, y était accouru pour avertir que des escadrons prussiens -battaient la plaine, qu'on pouvait dès lors être enlevé si on ne se -tenait sur ses gardes. On eût conçu des alarmes bien plus vives si on -eût été informé des projets de Blucher que nous aurons bientôt -occasion de faire connaître. Le général Beker avait trois ou quatre -cents hommes, et il était résolu à défendre Napoléon jusqu'à la -dernière extrémité. Une vingtaine de jeunes gens, tels que MM. de -Flahault, de La Bédoyère, Gourgaud, Fleury de Chaboulon, étaient prêts -à se faire tuer pour protéger la glorieuse victime confiée à leur -dévouement. Napoléon souriait de tout ce zèle, disant que l'ennemi -venait à peine de déboucher dans la plaine Saint-Denis, que la Seine, -quoique basse, n'était pas facile à franchir, et que les choses -n'étaient pas telles que le supposait l'imagination alarmée de ses -fidèles serviteurs. On était presque seuls à la Malmaison. Excepté MM. -de Bassano, Lavallette, de Rovigo, Bertrand, qui n'en sortaient guère, -excepté les frères et la mère de Napoléon, excepté la reine Hortense, -on n'y voyait d'autres visiteurs que quelques officiers échappés de -l'armée, venant avec des habits en lambeaux, et tout couverts encore -de la poussière du champ de bataille, informer Napoléon de la marche -de l'ennemi, et le supplier de se remettre à leur tête. Napoléon les -écoutait avec sang-froid, les calmait, les remerciait, et faisait son -profit de leurs renseignements. Sans savoir bien au juste la position -des coalisés, il avait conclu de ces divers rapports, que, selon sa -coutume, le fougueux Blucher devançait le sage Wellington, et qu'il -s'était mis à deux marches des Anglais. Tout de suite, avec la -promptitude ordinaire de son coup d'oeil militaire, il avait entrevu -qu'on pouvait surprendre les coalisés éloignés les uns des autres, et -par un heureux hasard trouver sous Paris l'occasion qu'il avait -vainement cherchée à Waterloo, de les battre séparément, et de -rétablir ainsi la fortune des armes françaises. Il devait en effet -revenir de Soissons au moins 60 mille hommes; on en comptait bien 10 -mille dans Paris, et avec 70 mille combattants on avait plus qu'il ne -fallait pour écraser Blucher, qui n'en pouvait pas réunir plus de 60 -mille, et Blucher écrasé, on avait chance de faire subir au duc de -Wellington un sort désastreux. Après un tel triomphe on ne savait pas -ce que le succès communiquerait de chaleur aux âmes, provoquerait -d'élan de la part de la nation, et Napoléon, se laissant aller à un -dernier rêve de bonheur, imagina qu'il serait bien beau de rendre un -tel service à la France, sans vouloir en profiter pour lui-même, et de -reprendre le chemin de l'exil après avoir rendu possible un bon traité -de paix. Sauver peut-être la couronne de son fils, était tout ce qu'il -attendait de ce dernier fait d'armes! - -Il ruminait ce grand projet pendant la nuit du 28 au 29 (car c'était -dans la soirée même du 28 qu'il avait obtenu les renseignements sur -lesquels il fondait sa nouvelle combinaison), lorsqu'il fut tout à -coup interrompu par l'arrivée de MM. Decrès et Boulay de la Meurthe -(on n'avait pu trouver M. Merlin pour l'envoyer), lesquels vinrent au -milieu de la nuit lui exprimer les intentions de la commission -exécutive relativement à son départ. Il les reçut immédiatement, et -sur la remise de l'ordre qui prescrivait aux capitaines des deux -frégates de lever l'ancre sans attendre les sauf-conduits, il déclara -qu'il était prêt à partir, mais qu'il allait auparavant expédier un -message à la commission exécutive. Il congédia ensuite, le coeur -serré, ces deux vieux serviteurs qu'il ne devait plus revoir. - -[En marge: Le général Beker chargé de ce message.] - -Le 29 dès la pointe du jour, il fit préparer ses chevaux de selle, -endossa son uniforme, manda auprès de lui le général Beker, et avec -une animation singulière, qu'on n'avait pas remarquée chez lui depuis -le 18 juin, il exposa ses intentions au général. L'ennemi, dit-il, -vient de commettre une grande faute, facile du reste à prévoir avec le -caractère des deux généraux alliés. Il s'est avancé en deux masses de -soixante mille hommes chacune, qui ont laissé entre elles une distance -assez considérable pour qu'on puisse accabler l'une avant que l'autre -ait le temps d'accourir. C'est là une occasion unique, que la -Providence nous a ménagée, et dont on serait bien coupable ou bien fou -de ne pas profiter. En conséquence j'offre de me remettre à la tête de -l'armée, qui à mon aspect reprendra tout son élan, de fondre sur -l'ennemi en désespéré, et après l'avoir puni de sa témérité, de -restituer le commandement au gouvernement provisoire..... J'engage, -ajouta-t-il, ma parole de général, de soldat, de citoyen, de ne pas -garder le commandement une heure au delà de la victoire certaine et -éclatante que je promets de remporter non pour moi, mais pour la -France.-- - -Le général Beker fut frappé de la belle expression du visage de -Napoléon en ce moment. C'était la confiance du génie se réveillant au -sein du malheur, et en dissipant un instant les ombres. Malgré sa -répugnance à se charger d'une mission dont il n'espérait guère le -succès, le général partit, pressé par Napoléon de ne pas perdre de -temps, et courut sur-le-champ aux Tuileries. Il eut beaucoup de peine -à traverser le pont de Neuilly, complétement obstrué, et trouva en -séance la commission exécutive, qui n'avait presque pas cessé de -siéger pendant la nuit. M. Fouché la présidait, et comme toujours -semblait la composer à lui seul. - -[En marge: Refus absolu de M. Fouché, durement exprimé.] - -En apercevant le général Beker, M. Fouché lui demanda du ton le plus -pressant s'il apportait la nouvelle du départ de Napoléon. Le général -répondit que Napoléon était prêt à partir, mais qu'auparavant il avait -cru devoir adresser une dernière communication au gouvernement -provisoire. M. Fouché écouta l'exposé du général Beker avec un silence -glacé. À peine le général avait-il achevé, que tout le monde se -taisant, M. Fouché prit la parole. Il avait mis quelques instants, -mais bien peu, à préparer sa réponse, car il aurait eu la certitude de -voir la France sauvée, qu'il n'aurait pas voulu qu'elle le fût par les -mains de Napoléon. Il faut ajouter pour être juste, que comptant peu -sur le succès des projets militaires de Napoléon, dont il était -incapable d'apprécier le mérite, croyant y découvrir un nouveau coup -de ce qu'il appelait sa mauvaise tête, il craignait, si ces projets -échouaient, de justifier toutes les défiances des généraux ennemis, -aux yeux de qui l'abdication n'était qu'un piége, et qui voyant leurs -soupçons réalisés, se vengeraient peut-être sur Paris de la nouvelle -bataille qu'on leur aurait livrée.--Pourquoi, dit-il durement au -général Beker, vous êtes-vous chargé d'un pareil message? Est-ce que -vous ne savez pas où nous en sommes? Lisez les rapports des généraux -(et en disant ces mots il lui jeta sur la table une liasse de -lettres), lisez-les, et vous verrez qu'il nous arrive des troupes en -désordre, incapables de tenir nulle part, et qu'il n'y a plus d'autre -ressource que d'obtenir à tout prix un armistice. Napoléon ne -changerait rien à cet état de choses. Sa nouvelle apparition à la tête -de l'armée nous vaudrait un désastre de plus et la ruine de Paris. -Qu'il parte, car on nous demande, sa personne, et nous ne pouvons -répondre de sa sûreté au delà de quelques heures.--Pas un des -collègues de M. Fouché n'ajouta un mot à ce qu'il avait dit. Ayant -encore questionné le général sur les personnes qui étaient -actuellement à la Malmaison, et sachant que M. de Bassano était du -nombre, il s'écria qu'il voyait bien d'où partait le coup, et il -écrivit un billet destiné à M. de Bassano, dans lequel il lui répétait -qu'il y aurait le plus grand danger à retenir Napoléon seulement une -heure de plus. - -[En marge: Napoléon se voyant refusé, se décide à partir pour -Rochefort.] - -Le général Beker regagna la Malmaison en toute hâte, trouva Napoléon -toujours en uniforme, ses aides de camp préparés, et n'attendant que -la réponse à son message pour monter à cheval. Quoique Napoléon ne fût -pas surpris de la réponse qu'on lui apportait, il en fut affligé, et -un instant courroucé. Mais bientôt il se résigna en voyant qu'on ne -voulait pas même un dernier service de lui, quelque grand, quelque -certain que ce service pût être, et il se rappela l'opposition de ses -maréchaux en 1814, lorsqu'il pouvait accabler les alliés dispersés -dans Paris. C'était la seconde fois en quinze mois que la fortune lui -offrant une dernière occasion d'écraser l'ennemi, on refusait de le -suivre, soit doute, défiance, ou irritation à son égard! Pour la -seconde fois, il recueillait le triste prix d'avoir fatigué, dégoûté, -si on peut le dire, le monde de son génie! - -[En marge: Le 29 juin au soir, Napoléon quitte la Malmaison.] - -Dès lors il ne songea plus qu'à s'éloigner. Ses compagnons d'exil -étaient choisis: c'étaient le général Bertrand, le duc de Rovigo, le -général Gourgaud. Drouot aurait dû être du nombre, mais lui seul ayant -été jugé capable de commander la garde impériale après que Napoléon -serait parti, il avait été obligé d'accepter ce commandement. Napoléon -lui-même le lui avait prescrit. Il regrettait Drouot, disait-il, comme -le plus noble coeur, le meilleur esprit qu'il eût connu. Mais il ne -désespérait pas de le voir en Amérique, ainsi que le comte Lavallette -et quelques autres sur lesquels il comptait. Sa mère, ses frères, la -reine Hortense, devaient aller l'y rejoindre. Tous ses préparatifs -terminés, il se décida à partir vers la fin du jour. Il avait peu -songé à se procurer des ressources pécuniaires, et avait confié à M. -Laffitte quatre millions en or, qui par hasard s'étaient trouvés dans -un fourgon de l'armée. La reine Hortense voulut lui faire accepter un -collier de diamants, pour qu'il eût toujours sous la main une -ressource disponible et facile à dissimuler. Il le refusa d'abord, -cependant, comme elle insistait en pleurant, il lui permit de cacher -ces diamants dans ses habits, puis embrassant sa mère, ses frères, la -reine Hortense, ses généraux, il monta en voiture à cinq heures (29 -juin, 1815), tout le monde jusqu'aux soldats de garde fondant en -larmes. Il se dirigea sur Rambouillet en évitant Paris, Paris, où il -ne devait plus rentrer que vingt-cinq ans après, dans un char -funèbre, ramené mort aux Invalides par un roi de la maison d'Orléans, -qui lui-même n'est plus aux Tuileries au moment où j'achève cette -histoire, tant les habitants de ce redoutable palais s'y succèdent -vite dans le siècle orageux où nous vivons! - -Tandis qu'il quittait cette France où il venait de faire une si courte -et si funeste apparition, un message annonçait son départ à la -commission exécutive et aux deux Chambres. Dans celle des -représentants, où l'on n'avait plus guère de doute sur ce qu'il -fallait espérer de l'abdication, un saisissement douloureux suivit la -lecture du message, et on sentit bien que Napoléon partait pour -toujours, et que prochainement on partagerait son sort, les uns -destinés à l'oubli ou à l'exil, les autres au dernier supplice! - -[En marge: M. Fouché fait arriver aux avant-postes la nouvelle du -départ de Napoléon, afin de faciliter la conclusion d'un armistice.] - -Délivré de cet incommode voisin, M. Fouché reprit plus activement que -jamais des communications dont il faisait des intrigues, au lieu d'en -faire une grande et loyale négociation, premièrement pour la France, -et secondement pour les hommes compromis dans nos diverses -révolutions. Il avait un double objet, traiter avec Louis XVIII et les -chefs de la coalition, aux meilleures conditions possibles, et comme -il fallait du temps, obtenir un armistice qui lui laissât tout le -loisir nécessaire pour parlementer. Ne se contentant pas de M. de -Vitrolles, chargé de négocier avec les royalistes, du général Tromelin -chargé d'établir des relations avec le duc de Wellington, il fit choix -d'un nouvel agent destiné également à s'aboucher avec le généralissime -britannique: c'était un Italien fort remuant, nommé Macirone, qui de -Romain s'était fait Napolitain, puis Anglais, et avait servi -d'intermédiaire à Murat lorsque celui-ci s'était donné à la coalition. -Présent à Paris depuis la catastrophe de Murat, et connu de M. Fouché, -il était un agent assez commode à envoyer à travers les avant-postes -ennemis jusqu'au camp des Anglais. M. Fouché l'y envoya en effet pour -savoir au juste ce que le duc de Wellington voulait sous le double -rapport du gouvernement de la France et de l'armistice. En même temps -il fit mander par toutes les voies aux négociateurs de l'armistice le -départ de Napoléon, afin de prouver que l'abdication de celui-ci -n'était pas une feinte, et d'éviter qu'on ne fît dépendre le succès -des négociations de la remise de sa personne aux armées ennemies. - -[En marge: Arrivée des commissaires chargés de l'armistice au quartier -général ennemi.] - -[En marge: C'est avec le duc de Wellington que s'établit la -négociation.] - -On a vu que les premiers négociateurs après avoir conféré sur la route -de Laon avec les officiers prussiens, s'étaient acheminés vers le Rhin -pour traiter de la paix avec les souverains eux-mêmes. Les seconds -négociateurs avaient été dirigés sur le quartier général des généraux -anglais et prussien pour traiter de l'armistice. C'était à ces -derniers qu'était dévolue la mission essentielle, celle d'arrêter -l'ennemi en marche sur Paris. La question allait dès lors se trouver -transportée tout entière au camp du duc de Wellington. En effet le -maréchal Blucher, patriote sincère et ardent, guerrier héroïque mais -violent au delà de toute mesure, ne possédait ni le secret ni la -confiance de la coalition, et bien qu'ayant décidé la victoire de -Waterloo par son infatigable dévouement à la cause commune, il -n'avait cependant pas l'importance qui en général s'attache au bon -sens plus qu'à la gloire elle-même. Ce n'était donc pas à lui, -quoiqu'il fût le plus rapproché, qu'il fallait s'adresser, mais au duc -de Wellington. Les commissaires chargés de négocier l'armistice, MM. -Boissy d'Anglas, de Flaugergues, de La Besnardière, les généraux -Andréossy, Valence, se dirigèrent d'abord vers les avant-postes qui -étaient exclusivement prussiens, puisque l'armée anglaise était encore -en arrière, furent accueillis fort poliment par M. de Nostiz, et -conduits de poste en poste sans pouvoir rencontrer le maréchal -Blucher, soit qu'il ne fût pas disposé à les recevoir, soit qu'il ne -fût pas facile à joindre. Après diverses allées et venues, M. de -Nostiz leur conseilla lui-même de voir le duc de Wellington, qui -pourrait les entendre plus utilement que le général prussien. Le -général anglais était à Gonesse, et les commissaires s'y rendirent -pour s'aboucher avec lui. Ils avaient sagement fait, car c'était là -seulement que se trouvait la tête capable de diriger une révolution, -qui pour notre malheur allait être la seconde accomplie par les mains -de l'étranger. - -[En marge: Avantage de traiter avec ce personnage, qui jouit de la -confiance générale.] - -[En marge: Ses sages opinions sur le gouvernement de la France.] - -[En marge: Nécessité, selon lui, d'ajouter à la Charte une exécution -plus franche, et de composer un véritable ministère constitutionnel.] - -[En marge: Opinions qui régnaient à la cour de Gand.] - -[En marge: Déchaînement universel et injuste contre M. de Blacas.] - -Heureusement, si on peut prononcer ce mot quand un pays est à la merci -de l'ennemi, heureusement le duc de Wellington, s'il n'avait pas le -génie, avait le bon sens, le bon sens pénétrant et ferme, à un degré -tel que sous ce rapport le général britannique ne craint la -comparaison avec aucun personnage historique. Sans une forte portion -de vanité, bien pardonnable du reste dans sa situation, on aurait pu -dire qu'il était sans faiblesse. À sa gloire militaire, singulièrement -accrue depuis ces dernières journées, il ajoutait la réputation d'un -esprit politique auquel on pouvait tout confier. Ayant paru quelques -jours à Vienne, il y avait conquis la confiance générale, et ayant été -ambassadeur à Paris pendant la moitié d'une année, il avait pris sur -Louis XVIII et sur le parti royaliste tout l'ascendant qu'il est -possible de prendre sur des gens de peu de lumières et de beaucoup de -passions. Il jugeait favorablement Louis XVIII, était d'avis qu'il -fallait le replacer sur le trône pour le repos de la France et de -l'Europe, en lui donnant un meilleur entourage, et en lui faisant -entendre d'utiles conseils. Appréciant du point de vue d'un Anglais ce -qui s'était passé en France en 1814, il avait pensé et dit qu'avec la -charte de Louis XVIII on pouvait rendre un pays libre et prospère, et -qu'il n'avait manqué à cette charte que d'être convenablement -pratiquée. Pour le duc de Wellington, que l'expérience de son pays -éclairait, la pratique aurait consisté dans un ministère homogène, -bien dirigé, indépendant du Roi et des princes, recevant l'influence -des Chambres et sachant à son tour les conduire. Il n'avait rien vu de -semblable dans le ministère de 1814, composé d'un grand seigneur, -homme d'esprit, paresseux, absent (M. de Talleyrand était alors à -Vienne), d'un favori, M. de Blacas, personnage froid, roide, ne -sortant guère de l'intimité du Roi, enfin de quelques hommes spéciaux, -sans relation les uns avec les autres, tous dominés par un conseil -royal où s'agitaient des princes rivaux et peu d'accord. Aussi le duc -de Wellington n'avait-il cessé d'écrire soit à Londres, soit à Vienne, -que ce qui manquait à Louis XVIII, c'était un ministère qui eût -l'unité nécessaire pour gouverner. Établi près de Gand, pendant les -mois d'avril et de mai, il n'avait cessé de faire entendre les mêmes -critiques à la cour exilée. Il n'y avait qu'une objection à opposer à -cette manière de juger la situation, c'est que si le remède proposé -était bon, il fallait cependant que ceux auxquels il était destiné -consentissent à se l'appliquer. Or, Louis XVIII aurait subi peut-être -un vrai ministère, pour se débarrasser des princes de sa famille et de -l'émigration, mais ces princes et cette émigration n'en auraient voulu -à aucun prix. Il n'était pas possible toutefois de repousser -absolument les conseils d'un homme tel que le duc de Wellington, et -ceux qui entouraient Louis XVIII à Gand, voulant déférer au moins en -apparence à ces conseils, avaient accordé que le ministère avait -_manqué d'unité_. Or, à qui devait-on s'en prendre? À tout le monde, -si on avait été juste; mais il faut à chaque époque une victime qu'on -charge des fautes de tous, et souvent de celles d'autrui plus que des -siennes. Cette victime, la situation l'avait indiquée et fournie: -c'était M. de Blacas. Ce personnage, dont nous avons déjà eu occasion -de parler, ne manquait ni d'esprit ni de sens, et il était en outre -d'une parfaite droiture. Mais il avait le malheur de passer pour le -favori du Roi, et d'être un favori sec et hautain. Certes, bien qu'il -nourrît dans son coeur les passions d'un émigré, il était loin d'avoir -inspiré ou appuyé les fautes de l'émigration, car il suivait les -volontés de Louis XVIII, qui n'inclinait pas vers ces fautes. Il avait -même souvent résisté aux princes, surtout au comte d'Artois, et si on -cherchait un coupable qui expiât justement les erreurs des émigrés, ce -n'était pas lui assurément qu'on aurait dû choisir. Mais odieux au -parti libéral par ses formes et ses opinions connues, odieux au parti -des princes comme le représentant particulier de Louis XVIII, il fut -pris par tous comme la victime expiatoire, et, depuis la sortie de -Paris, c'était contre lui qu'on se déchaînait de toute part. Accordant -la maxime de lord Wellington qu'il fallait un ministère qui eût de -l'unité, on ajoutait qu'il ne pouvait en exister un semblable avec le -favori qui dominait le Roi et le ministère, et à Gand les amis exaltés -du comte d'Artois le disaient, comme les modérés qui voulaient dans le -gouvernement une direction plus libérale, de manière que M. de Blacas, -par des motifs absolument contraires, était voué par tous à la haine -de tous. Les choses avaient été poussées à ce point qu'à Gand même, au -milieu de l'exil commun, on avait écrit des brochures violentes contre -lui. Il y a dans certains moments des noms que la multitude poursuit -machinalement d'une haine dont elle serait bien embarrassée de donner -les motifs. C'était le cas de M. de Blacas alors dans le sein du parti -royaliste. - -[En marge: Grande importance acquise par M. de Talleyrand.] - -Ces injustices convenaient à un homme qui, sans les partager, devait -en profiter, c'était M. de Talleyrand. Il s'était attribué auprès de -la cour de Gand le mérite de tout ce qu'on avait fait à Vienne, -c'est-à-dire des résolutions si promptes qui avaient été prises -contre Napoléon, et qui avaient amené sa seconde et dernière chute. -Ces mesures étaient dues aux passions qui régnaient à Vienne, bien -plus qu'à l'influence de M. de Talleyrand; mais les émigrés de Gand, -ignorant ce qui se passait au congrès, n'en jugeant que par les effets -extérieurs, ayant vu la foudre partir de Vienne, avaient attribué à M. -de Talleyrand qui s'y trouvait, le mérite de l'avoir lancée. Personne -ne lui contestait donc cette importance, et comme la haine portait -actuellement non sur lui qui avait été absent pendant toute l'année, -mais sur M. de Blacas qui n'avait cessé d'être à côté du Roi, M. de -Talleyrand passait pour avoir sauvé tout ce que M. de Blacas avait -perdu. M. de Talleyrand, qui voyait avec déplaisir entre lui et le Roi -un personnage dont il fallait toujours subir l'entremise, et qui -n'était pas fâché de s'en débarrasser, avait uni sa voix à toutes -celles qui s'élevaient contre M. de Blacas, et les émigrés eux-mêmes, -contents d'avoir son assentiment, l'en avaient récompensé en -glorifiant ses services. Il s'était donc établi une sorte de concours -étrange de toutes les influences contre M. de Blacas, comme s'il eût -été la cause unique de tous les maux, dont aucun cependant n'était son -ouvrage. En même temps s'était formé un ensemble d'idées auquel chacun -aussi avait contribué pour sa part. Tandis que le duc de Wellington, -raisonnant en Anglais, disait qu'on avait manqué d'un ministère -homogène, ce qui était parfaitement vrai, les hommes sages de -l'émigration de Gand, tels que MM. Louis, de Jaucourt, etc., disaient -que ce n'était pas tout, que s'il fallait écarter les favoris, il -fallait aussi écarter les princes, rassurer les acquéreurs de biens -nationaux fortement alarmés, rassurer les campagnes contre le retour -de la dîme et des droits féodaux, et tâcher autant que possible de -séparer la cause des Bourbons de celle des puissances étrangères.--À -cela les émigrés n'opposaient aucune objection, mais ils ajoutaient -qu'il fallait également rendre la sécurité aux honnêtes gens, et pour -atteindre ce résultat punir d'une manière exemplaire les coupables -qui, par leurs complots, avaient amené la seconde chute de la -monarchie, et que la sûreté du trône y était aussi intéressée que sa -dignité. Jamais en effet on ne leur aurait ôté de l'esprit qu'il avait -existé une immense conspiration, dans laquelle étaient entrés avec les -chefs de l'armée quantité de personnages civils, qui s'étaient mis en -communication avec l'île d'Elbe, et avaient préparé la catastrophe du -20 mars. Loin de reconnaître dans cette catastrophe leurs fautes, ils -n'y voyaient que le crime de ceux qu'ils détestaient; et les -convaincre du contraire, c'est-à-dire de la vérité, était d'autant -plus difficile que cette erreur était partagée par les hommes sages de -la cour de Gand, et même par les hommes les plus politiques de la -coalition, tels que le prince de Metternich, les comtes de Nesselrode -et Pozzo di Borgo, le duc de Wellington. De ce concours d'idées, les -unes justes, les autres fausses, il résultait une sorte de programme, -consistant à dire qu'il fallait en rentrant en France composer un -ministère _un_, rassurer les intérêts alarmés, se séparer autant que -possible de l'étranger, et punir quelques grands coupables. Presque -toutes ces conditions semblaient implicitement contenues dans -l'éloignement de M. de Blacas, et l'avénement de M. de Talleyrand au -rôle de principal ministre. - -[En marge: Singulière faveur dont jouit M. Fouché auprès des -royalistes.] - -On ne ferait pas connaître complétement l'état d'esprit de la cour -exilée, si on n'ajoutait pas qu'il y régnait une singulière faveur à -l'égard du duc d'Otrante. Tandis qu'on prêtait à M. de Talleyrand le -mérite d'avoir tout conduit à Vienne, on prêtait à M. Fouché le mérite -d'avoir tout conduit à Paris. À Vienne s'était renouée la coalition -qui avait vaincu Napoléon à Waterloo, mais à Paris s'était nouée -l'intrigue qui, en arrachant à Napoléon sa seconde abdication, avait -consommé sa ruine. Les lettres de M. de Vitrolles, et en général les -rapports des divers agents royalistes étaient d'accord pour attribuer -exclusivement à M. Fouché le mérite de cette intrigue, et les -royalistes ardents qui l'avaient déjà pris en gré avant le 20 mars, -disaient qu'ils avaient eu bien raison alors de voir en lui l'homme -qui aurait pu tout sauver, car c'était ce même homme qui venait de -tout sauver aujourd'hui. À cela les esprits modérés n'objectaient -rien, et c'était un choeur universel de louanges pour le régicide qui -venait de trahir Napoléon qu'il détestait, dans l'intérêt des Bourbons -qu'il n'aimait pas, mais qu'il craignait peu, se figurant avec son -ordinaire fatuité qu'il les mènerait comme de vieux enfants. Si on -avait demandé à ces émigrés de Gand d'accepter tel honnête homme, -connu par un amour sage et modéré de la liberté, on les aurait -révoltés. Mais s'attacher un intrigant réputé habile, leur paraissait -le comble de l'habileté. Voyant dans la Révolution française non de -saines et grandes idées à dégager d'un chaos d'idées folles, mais un -vrai déchaînement des puissances de l'enfer à réprimer, il leur -fallait non pas un homme éclairé qui sût séparer les bonnes idées des -mauvaises, mais une espèce de magicien infernal, fût-il couvert du -sang royal, qui pût contenir ces puissances déchaînées. M. Fouché -était pour eux ce magicien. En réalité, il n'était qu'un intrigant; -léger, présomptueux, sans repos, et il eût été un scélérat, qu'il ne -leur aurait pas moins convenu. Et c'étaient d'honnêtes gens qui -raisonnaient de la sorte; tant le défaut de lumières conduit jusqu'aux -approches du mal des âmes qui, si elles le voyaient distinctement, -s'en éloigneraient avec horreur! - -[En marge: Louis XVIII, tranquille au milieu de ces agitations, -voudrait conserver M. de Blacas.] - -Pourtant le tranquille Louis XVIII n'était pour rien ni dans ces -agitations, ni dans ces injustices, ni dans ces engouements. M. de -Blacas ne lui semblait pas l'homme qui l'avait perdu, pas plus que MM. -de Talleyrand et Fouché ne lui semblaient ceux qui l'avaient sauvé. Ce -n'était ni aux déclarations de Vienne, ni aux intrigues de Paris, ni -même à la bataille de Waterloo, qu'il croyait devoir son -rétablissement déjà certain à ses yeux, mais à sa descendance de Henri -IV et de Louis XIV! Cependant avec son sens habituel il accordait -quelque mérite à celui, qui avait vaincu Napoléon à Waterloo, il -faisait cas de sa personne, lui savait gré de ses dispositions -bienveillantes, et était prêt à déférer à ses avis dans une certaine -mesure. Le duc de Wellington lui avait fort conseillé de composer un -ministère homogène, _un_ comme on disait alors, d'écarter l'influence -des émigrés et des princes, d'accorder l'autorité principale à M. de -Talleyrand, et d'éloigner M. de Blacas, non que celui-ci fût coupable, -mais parce qu'il était l'objet d'une répulsion universelle. Louis -XVIII avait trouvé ces conseils fort sages, mais dans le nombre celui -d'exclure M. de Blacas lui déplaisait au plus haut point. Le -_favoritisme_ chez Louis XVIII n'était autre chose que de l'habitude. -Il s'était accoutumé à voir M. de Blacas à ses côtés, il appréciait -ses principes, sa droiture, son esprit, il ne lui connaissait aucun -tort réel, et avait la finesse de comprendre que les amis du comte -d'Artois poursuivaient dans le prétendu favori l'ami dévoué du Roi. -C'était un motif pour qu'il tînt à M. de Blacas, et qu'il ne se privât -pas volontiers de ses services. Aussi avait-il paru s'obstiner à le -conserver. - -M. de Talleyrand avait quitté Vienne pour se rendre à Bruxelles, à -l'époque où les souverains et leurs ministres abandonnaient le -congrès, pour se mettre à la tête de leurs armées. M. de Talleyrand en -partant de Vienne avait affiché un extrême dégoût du pouvoir, et -déclaré bien haut que si on ne le délivrait pas des émigrés, il -n'accepterait plus d'être le ministre de Louis XVIII, en quoi les -membres de la coalition, assez enclins à condamner l'émigration, -l'avaient fort approuvé. La plupart même avaient écrit à Gand qu'il -fallait ménager M. de Talleyrand, et suivre entièrement ses conseils. -Arrivé à Bruxelles, M. de Talleyrand s'y était arrêté, et avant de se -transporter auprès du Roi avait spécifié les conditions sur -lesquelles on paraissait généralement d'accord: ministère _un_, -éloignement des influences de cour, déclarations rassurantes pour les -intérêts inquiets, punition des coupables de la prétendue conspiration -bonapartiste, et grand soin de séparer la cause royale de celle de -l'étranger. Quant à ce dernier objet M. de Talleyrand avait imaginé -une étrange combinaison, c'était que Louis XVIII quittât Gand avec sa -cour, gagnât la Suisse, et entrât en France par l'Est, tandis que les -souverains victorieux y entreraient par le Nord. Ces conditions -indiquées, M. de Talleyrand était resté à Bruxelles, où il paraissait -vouloir attendre qu'elles fussent agréées. - -[En marge: Conseils du duc de Wellington, et programme de gouvernement -qu'il propose à Louis XVIII.] - -Telle était la situation des choses au moment où le duc de Wellington -apprenant l'abdication de Napoléon avait précipité sa marche sur -Paris, à la suite des Prussiens. Avec son grand sens, il vit -sur-le-champ ce qu'il convenait de faire. Cette lutte entre Louis -XVIII et M. de Talleyrand lui parut fâcheuse. Il conseilla à Louis -XVIII de céder à M. de Talleyrand sur tous les points, un seul -excepté, l'entrée en France par la frontière de l'Est. Il lui semblait -qu'il fallait au contraire que Louis XVIII arrivât tout de suite, pour -faire cesser à Paris les divagations d'esprit; qu'il promulguât en -même temps une déclaration des plus claires, des plus positives, dans -laquelle en constatant que la dernière guerre était l'oeuvre de -Napoléon et non des Bourbons, il annoncerait qu'il venait s'interposer -une seconde fois entre l'Europe et la France afin de les pacifier, -dans laquelle il rassurerait les acquéreurs de biens nationaux, -promettrait la formation d'un ministère homogène et indépendant, la -prochaine réunion des Chambres, enfin la punition des coupables, -réduite aux vrais auteurs de la conspiration qui avait ramené Napoléon -en France. D'un autre côté lord Wellington fit dire à M. de Talleyrand -de se contenter de ces concessions, de se réunir à Louis XVIII le plus -tôt possible, et de pénétrer en France par la frontière la plus -proche, celle du Nord, et non celle de l'Est qui était trop éloignée. - -[En marge: Ces conseils donnés, le duc de Wellington se rend aux -portes de Paris.] - -[En marge: Le duc de Wellington regarde comme très-difficile d'enlever -Paris de vive force, et conseille au maréchal Blucher d'y entrer par -négociation.] - -Ces conseils donnés avec toute l'autorité du vainqueur de Waterloo, le -duc de Wellington partit pour se mettre à la tête de l'armée anglaise. -Arrivé près de Paris, il essaya de faire entrer la raison dans la tête -de Blucher, comme il venait d'essayer de la faire entrer dans la tête -des Bourbons et des émigrés. On lui avait rapporté que Blucher voulait -s'emparer de la personne de Napoléon, et comme on le disait alors -tâcher _d'en débarrasser le monde_. Le duc de Wellington lui adressa -sur-le-champ une lettre qui sera dans la postérité l'un de ses -principaux titres de gloire.--La personne de Napoléon, lui écrivit-il -en substance, n'appartient ni à vous ni à moi, mais à nos souverains -qui en disposeront au nom de l'Europe. Si par hasard il leur fallait -un bourreau, je les prierais de choisir un autre que moi, et je vous -conseille, pour votre renommée, de suivre mon exemple.--Le départ de -Napoléon, qu'il ne connaissait pas encore, allait du reste faire -disparaître toute difficulté à cet égard. Le duc de Wellington -s'occupa ensuite d'arrêter avec Blucher le système des opérations -militaires à exécuter sous les murs de Paris. Les armées anglaise et -prussienne n'avaient pu amener qu'environ 120 mille hommes, -quoiqu'elles eussent ouvert la campagne avec 220 mille, ce qui -prouvait qu'il ne leur en avait pas peu coûté de triompher de nous. -Elles formaient une longue colonne dont la tête était près de Paris, -la queue à la frontière. Napoléon n'étant plus là pour profiter de -cette marche imprudente, le danger n'était pas grand; d'ailleurs cette -mauvaise disposition se corrigeait d'heure en heure par l'effort des -Anglais pour rejoindre les Prussiens. Mais 120 mille hommes pour -forcer l'armée française sous Paris, c'était peu. La rive droite de la -Seine, celle qui se présente la première, était fortement retranchée; -la rive gauche l'était médiocrement, mais il fallait passer la rivière -pour aller tenter au delà une opération difficile. On ne pouvait pas -estimer à moins de 90 mille hommes les défenseurs de la capitale, dont -60 et quelques mille revenus de Flandre, les autres consistant en -dépôts, marins, fédérés, élèves des écoles. C'était donc une -singulière témérité que de prétendre emporter Paris de vive force, et -négocier valait mieux, militairement et politiquement. On aurait ainsi -le double avantage de ne pas compromettre le succès de Waterloo, et de -ne pas ajouter à la profonde irritation des Français. Le duc de -Wellington à la première vue des choses n'avait pu s'empêcher de -penser de la sorte, mais le maréchal Blucher n'était point de cet -avis. Il voulait avoir l'honneur en 1815, comme en 1814, d'entrer le -premier dans Paris, et l'avantage d'y lever de grosses contributions -pour son armée, peut-être même de faire pis encore, s'il y avait -combat. Heureusement l'autorité du général prussien était loin -d'égaler celle du général britannique. - -[En marge: Il s'abouche avec les commissaires chargés de négocier -l'armistice.] - -[En marge: Il ne dissimule pas la nécessité d'admettre les Bourbons.] - -[En marge: Les commissaires ne repoussent pas les Bourbons, et -n'insistent que sur les conditions de leur rétablissement.] - -Telles étaient les dispositions, soit à Gand, soit au quartier général -des armées alliées, lorsque nos commissaires s'abouchèrent avec le duc -de Wellington à quelques lieues des murs de Paris, le 29 juin au -matin. Il les accueillit avec beaucoup de politesse, mais en laissant -voir des volontés parfaitement arrêtées. D'abord il paraissait douter -de la sincérité de l'abdication de Napoléon, et demandait sa personne -dont l'Europe disposerait seule, ce qui signifiait qu'un acte de -barbarie n'était pas possible dès qu'on devait délibérer en commun. -Les négociateurs lui disant que Napoléon devait être parti pour -Rochefort, il avait répondu qu'après lui restait son parti, parti de -violence, avec lequel la France ni l'Europe ne pouvaient espérer de -repos. Tout en ayant grand soin de répéter que l'Europe n'entendait -pas se mêler du gouvernement intérieur de la France, il avait sous -forme d'avis amical mais fort positif, conseillé de reprendre les -Bourbons. De leur côté les représentants de la commission exécutive, -en rappelant que l'Europe avait promis de ne pas violenter la France -dans le choix de son gouvernement, s'étaient montrés peu contraires au -retour des Bourbons, quelques-uns même tout à fait favorables, mais le -principe du retour admis, ils s'étaient longuement étendus sur les -conditions. Quant à cet objet, le duc de Wellington avait répondu -qu'il ne fallait pas faire subir au Roi l'humiliation de conditions -imposées, qu'on devait s'en fier à l'efficacité de la Charte de 1814, -qu'avec cette Charte on pouvait être libre, si on savait s'en servir; -que ce qui avait manqué l'année précédente, c'était un ministère un et -indépendant; que Louis XVIII avait promis formellement d'en composer -un pareil, et qu'on obtiendrait sur ce sujet et sur d'autres toutes -les satisfactions raisonnablement désirables. - -[En marge: Le duc de Wellington promet de chercher à les satisfaire.] - -M. de Flaugergues, homme d'esprit, d'opinions libérales -très-prononcées, avait répliqué qu'il doutait qu'on pût amener les -Chambres à accepter les Bourbons sans conditions, et il avait insisté -sur un changement à la Charte, changement alors vivement désiré, et -relatif à l'initiative des Chambres. La Charte de 1814 avait entouré -cette initiative de très-grandes précautions, et on croyait à cette -époque que l'influence des Chambres consistait dans le partage de -l'initiative législative avec la couronne, parce qu'on n'avait pas -encore appris par l'expérience que cette influence ne s'exerce -véritablement que par un ministère pris dans le sein de la majorité, -et que lorsque les Chambres ont la faculté d'en faire arriver un -pareil au pouvoir, elles ont conquis non-seulement l'initiative, mais -le gouvernement tout entier, dans la mesure du moins où elles peuvent -l'exercer sans péril. Dans l'ignorance où l'on était alors de cette -vérité, on tenait à l'initiative avec un entêtement puéril mais -universel. Lord Wellington promit de solliciter cette concession de la -part de Louis XVIII, et ajourna ces pourparlers au lendemain. Avant -de se séparer, on lui demanda si un prince de la maison de Bourbon -autre que Louis XVIII (on indiquait sans le nommer M. le duc -d'Orléans) aurait chance d'être accueilli par les souverains coalisés. -Le duc répondit qu'il y penserait, et qu'il s'expliquerait sur ce -sujet dans une prochaine entrevue. - -[En marge: Pendant ce temps arrive la déclaration de Cambrai, faite -par Louis XVIII, et offrant un programme de gouvernement.] - -[En marge: Contenu de cette déclaration.] - -Le duc employa le reste du jour à disposer ses troupes, à voir et à -entretenir le maréchal Blucher pour lui inculquer ses idées, et, soit -dans la nuit, soit le lendemain, eut de nouvelles conférences avec les -envoyés de la commission exécutive. Dans l'intervalle, ces messieurs -avaient appris d'une manière certaine le départ de Napoléon, et de son -côté le duc de Wellington avait reçu des nouvelles fort importantes de -la cour de Gand. Les gardes anglaises ayant surpris la place de -Cambrai, Louis XVIII y était entré accompagné de M. de Talleyrand, et -avait donné, à la date du 28 juin, la déclaration dite _de Cambrai_, -qui était la déclaration de Saint-Ouen de la seconde restauration. -Dans cette pièce, Louis XVIII disait qu'_une porte de son royaume -étant ouverte devant lui_, il accourait pour se placer une seconde -fois entre l'Europe et la France, que c'était la seule manière dont -_il voulait prendre part à la guerre_, car il avait défendu aux -princes de sa famille de _paraître dans les rangs des étrangers_; qu'à -sa première entrée en France il avait trouvé les passions vivement -excitées, qu'il avait cherché à les modérer en prenant entre elles la -position d'un médiateur et d'un arbitre, qu'au milieu des difficultés -de tout genre son gouvernement _avait dû faire des fautes_, mais que -l'expérience ne serait pas perdue; qu'il avait donné la Charte, qu'il -entendait la maintenir, et y _ajouter même toutes les garanties qui -pouvaient en assurer le bienfait_; que _l'unité du ministère était la -plus forte qu'il pût offrir_; qu'on avait parlé du projet de -rétablissement de la dîme et des droits féodaux, d'atteinte même à -l'irrévocabilité des ventes nationales, que c'étaient là d'indignes -calomnies inventées par _l'ennemi commun_, pour en profiter, et qu'il -suffisait de lire la Charte pour acquérir la certitude que rien de -pareil ne pouvait jamais être à craindre; qu'enfin, en rentrant au -milieu de ses sujets, desquels il avait reçu tant de preuves -d'affection et de fidélité, il avait le parti pris d'oublier tous les -actes commis pendant la dernière révolution; que cependant _une -trahison dont les annales du monde n'offraient pas d'exemple_ avait -été commise, que cette trahison avait fait couler le sang des -Français, et amené une seconde fois l'étranger au coeur du pays, que -_la dignité du trône, l'intérêt de la France, le repos de l'Europe_, -ne permettaient pas qu'elle restât impunie; que les coupables de cette -trame horrible seraient _désignés par les Chambres à la vengeance des -lois_, et que la justice prononcerait. - -Cette déclaration était signée de Louis XVIII et de M. de Talleyrand. -Elle contenait, comme on le voit, les idées qui avaient cours dans le -moment. Les modérés y avaient mis l'aveu des fautes commises, le -maintien et le développement de la Charte, les garanties aux -acquéreurs de biens nationaux; le sage Wellington y avait introduit -l'unité du ministère, et les purs émigrés la vengeance contre les -prétendus auteurs de la conspiration de l'île d'Elbe, qui n'avait -consisté que dans les fautes du gouvernement royal et dans l'habileté -de Napoléon à en profiter. - -[En marge: Le duc de Wellington s'attache à montrer à nos commissaires -les avantages de la déclaration de Cambrai.] - -[En marge: Demande de quelques explications par nos négociateurs.] - -[En marge: Réponse du duc de Wellington.] - -Ces deux faits du départ de Napoléon et de l'arrivée de Louis XVIII -avec sa déclaration, devaient simplifier beaucoup la tâche du duc de -Wellington et des négociateurs de l'armistice. Ceux-ci annoncèrent au -duc de Wellington le départ de Napoléon, et il n'y avait plus dès lors -à demander qu'on livrât sa personne. Le duc de Wellington aborda tout -de suite la question de la dynastie à substituer à celle des -Bonaparte. La transmission de la couronne à Napoléon II ne lui parut -pas mériter qu'on la traitât sérieusement, et il s'occupa uniquement -de l'idée mise en avant, d'un prince de Bourbon autre que Louis XVIII. -Sans désigner aucun individu, il soutint que pour le repos de l'Europe -et de la France, un monarque dont les droits ne seraient pas contestés -valait infiniment mieux qu'un prince appelé en dehors de la succession -régulière, qu'un tel prince serait infailliblement inquiet, -entreprenant, porté aux actions d'éclat, et que ce n'était point une -disposition désirable, même pour la France, dont la politique n'aurait -plus dès lors le calme et la prudence nécessaires. Il déclara au -surplus, en spécifiant bien qu'il n'avait aucune instruction précise à -ce sujet, que dans sa conviction une telle combinaison ne serait point -agréée. Il ajouta qu'en tout cas, si la France voulait absolument -Napoléon II, ou un membre de la famille de Bourbon autre que Louis -XVIII, l'Europe serait obligée d'exiger des garanties plus grandes, -par exemple l'occupation de quelques places fortes. C'était exclure -d'une manière indirecte mais positive tout autre choix que celui de -Louis XVIII. Le duc de Wellington montra ensuite la déclaration de -Cambrai, et fit valoir ce qu'elle contenait d'avantageux, comme aurait -pu le faire l'Anglais le plus versé dans le système de la monarchie -constitutionnelle. Les représentants du gouvernement provisoire -n'élevèrent que deux objections, relatives, l'une à la restriction -mise à l'oubli général des actes et des opinions, l'autre à la -convocation des Chambres. Quant à la restriction mise à l'oubli -général, ils semblaient craindre qu'elle ne s'appliquât aux régicides, -et, comme tout le monde, ils étaient si persuadés qu'il avait existé -une conspiration pour ramener Napoléon, qu'ils ne songeaient pas même -à soutenir que les auteurs de cette conspiration dussent rester -impunis. Ils étaient bien loin de se douter que sous prétexte de -poursuivre une conspiration qui n'avait existé que dans l'imagination -exaltée des royalistes, on verserait le sang le plus illustre et le -plus héroïque, et ils se contentèrent de l'explication donnée par le -duc de Wellington relativement aux régicides, lesquels, disait-il, -étaient si peu menacés, que le Roi avait voulu et voulait encore -prendre M. Fouché pour ministre. Le général anglais mettait dans cette -question une arrière-pensée qui n'était pas digne de son caractère -loyal et sensé. Il était entré à un certain degré dans les idées de -vengeance des royalistes, non point comme eux par une haine folle, -mais par un calcul qui était très-général parmi les chefs de la -coalition. Ceux-ci en voulaient beaucoup en effet à l'armée française, -la croyaient coupable de conspiration dans le passé, ne l'en croyaient -pas incapable dans l'avenir, et jugeaient utile de l'intimider par -quelques exemples éclatants. - -La seconde objection des commissaires était relative à la réunion des -Chambres. La déclaration de Cambrai, en disant qu'on leur déférerait -la désignation des coupables à excepter de l'oubli général, semblait -annoncer la convocation de Chambres nouvelles, et ils auraient désiré -que l'on conservât les Chambres actuelles, comme on l'avait fait en -1814, parce que c'eût été, suivant eux, un moyen de les disposer -favorablement. Le duc de Wellington accueillit comme dignes -d'attention les deux objections des commissaires, et prit l'engagement -d'écrire à M. de Talleyrand pour obtenir une nouvelle rédaction, qui -précisât mieux ce qu'on entendait par les coupables, et qui, en -promettant la convocation des Chambres, s'exprimât de manière à ne -point exclure la possibilité de conserver celles qui siégeaient -actuellement. - -[En marge: Quant à l'armistice, le duc de Wellington le fait dépendre -de l'éloignement de l'armée, et de la remise de Paris à la garde -nationale.] - -Ces points discutés, le duc de Wellington déclara qu'il n'y aurait -d'armistice qu'à la condition d'éloigner l'armée française de Paris, -de recevoir les armées anglaise et prussienne au moins dans les postes -extérieurs, et de confier le service intérieur de la ville à la garde -nationale, sous la protection de laquelle s'accompliraient ensuite les -événements politiques qu'on désirait. Sans s'expliquer clairement sur -la manière dont pourrait s'opérer la mutation de gouvernement, le duc -de Wellington voulait que les troupes étrangères y eussent en -apparence le moins de part possible, et l'armée française une fois -reportée au delà de la Loire, il n'admettait d'autre intervention que -celle de la garde nationale de Paris. Effectivement, avec toute -l'autorité de son caractère et de sa position, il avait dit au -fougueux Blucher qu'il fallait savoir mettre de côté la vaine gloire -d'entrer en triomphateurs dans la capitale ennemie, et préférer le -résultat utile au résultat flatteur; qu'enlever Paris de vive force -était douteux, que de plus ce serait humilier la France, et -compromettre l'avenir d'un gouvernement dont la durée intéressait tout -le monde, et qu'il valait cent fois mieux assister hors de Paris à une -révolution pacifique accomplie par la garde nationale, que d'opérer -cette révolution soi-même à la suite d'un assaut. - -Ainsi l'éloignement de l'armée française, Paris confié à la garde -nationale, un silence complet gardé sur le futur gouvernement de la -France, le rétablissement des Bourbons étant sous-entendu, telles -étaient les bases principales sur lesquelles le duc de Wellington -pensait qu'un armistice pouvait être conclu. Il chargea les -commissaires de le déclarer au gouvernement provisoire, en lui ôtant -toute espérance d'obtenir d'autres conditions. À ce sujet il leur -montra une lettre de MM. de Metternich et de Nesselrode, datée du 26 -juin, et écrite après la connaissance acquise de l'abdication de -Napoléon, par laquelle ces ministres recommandaient aux généraux -alliés de ne reconnaître aucune des autorités, feintes ou non, qui -auraient succédé à l'empereur déchu, de n'interrompre les opérations -militaires que lorsqu'ils seraient dans Paris, et maîtres d'y faire -admettre le seul gouvernement acceptable par les puissances. Il n'y -avait donc rien à gagner à attendre l'arrivée des souverains -eux-mêmes. Il est inutile d'ajouter qu'en présence de semblables -déclarations il était impossible de trouver un moyen d'arrangement -dans l'abandon des places de la frontière. Il ne fut pas dit un mot de -cet abandon, le général anglais voulant non pas Metz ou Strasbourg, -mais Paris, afin d'y rétablir les Bourbons. Ce qu'il venait de -déclarer aux commissaires, il le répéta à l'envoyé Macirone et à tous -les agents secrets du duc d'Otrante. Il souhaitait le rétablissement -des Bourbons avec le moins d'apparence possible de force étrangère, et -avec un vrai régime constitutionnel, comme celui qu'il trouvait bon -pour l'Angleterre. Quant à ce qui concernait M. Fouché lui-même, il -répétait que les Bourbons ne demandaient pas mieux que d'être ses -obligés, et de lui témoigner leur gratitude d'une manière positive. M. -de Talleyrand avait été l'homme du dehors, M. Fouché serait celui du -dedans, et à eux deux ils seraient traités comme les sauveurs de la -monarchie. - -[En marge: Blucher contrarie autant qu'il peut les négociations.] - -[En marge: Il fait passer la Seine à Saint-Germain par sa cavalerie.] - -Pendant que ces choses se passaient au quartier général du duc de -Wellington, le maréchal Blucher mécontent de négociations dont il -était en quelque sorte exclu, et qui devaient d'ailleurs le priver -d'entrer à Paris en vainqueur, gênait autant qu'il pouvait les -communications de nos commissaires, à tel point que ceux-ci avaient eu -la plus grande peine à faire part à M. Fouché de leurs entretiens -avec le duc de Wellington, et à lui demander de nouvelles -instructions. Le maréchal ne s'en tenait pas là, et tandis qu'il -gênait la négociation autant qu'il dépendait de lui, il tâchait d'en -trancher le noeud avec l'épée prussienne, en se transportant sur la -rive gauche de la Seine. Il avait par ce motif envoyé toute sa -cavalerie battre l'estrade pour enlever des ponts. Ceux de Sèvres, de -Saint-Cloud, de Neuilly avaient été pourvus d'ouvrages défensifs, ceux -de Besons et de Chatou brûlés. Celui du Pecq malheureusement, qui -d'après les ordres du maréchal Davout aurait dû être détruit, ne -l'avait pas été, grâce à la résistance de quelques habitants de -Saint-Germain, les uns préoccupés de l'intérêt purement local, les -autres d'un coupable intérêt de parti. La cavalerie prussienne -traversa donc Saint-Germain, et se porta sur Versailles. Elle courait -des dangers sans doute, comme on le verra bientôt, mais le passage de -la Seine était conquis, et Paris menacé sur la rive gauche, -c'est-à-dire par son côté le plus faible. - -[En marge: Inquiétudes dans Paris en attendant les nouvelles de la -négociation.] - -[En marge: Ombrages de Carnot.] - -[En marge: Embarras de M. Fouché.] - -[En marge: Son désir et sa crainte d'en finir.] - -[En marge: Il envoie M. de Vitrolles au maréchal Davout.] - -Dans Paris on attendait impatiemment le résultat des négociations -entamées pour un armistice, et on s'irritait de ne pas le connaître. -M. Fouché se doutait bien de ce qu'il pouvait être, car le général -Tromelin, l'agent Macirone, ayant réussi à traverser les avant-postes, -étaient venus lui rapporter en toute hâte ce qu'exigeait le général -britannique. Mais les courriers des négociateurs de l'armistice -n'ayant pu pénétrer encore dans Paris, il ne savait rien d'officiel, -et en profitait pour ne rien dire aux Chambres. Il se bornait à -répéter autour de lui qu'on ne sortirait d'embarras qu'en admettant -les Bourbons, sauf à exiger d'eux de bonnes et rassurantes conditions. -Ce langage avait vivement irrité les révolutionnaires, beaucoup moins -les libéraux qui désiraient la liberté n'importe avec qui, mais -soulevé chez les uns et les autres d'universelles défiances. M. Fouché -se sentant suspect, en devenait plus hésitant, et bien qu'il ne vît -plus d'autre issue que les Bourbons, il n'osait pas se décider, et -cherchait à se servir du maréchal Davout, qui, en sa qualité de -général en chef, appréciant mieux que personne la difficulté de tenir -tête à l'ennemi, et ayant un caractère à ne rien cacher, était fort -capable, ainsi qu'il l'avait déjà fait, de conclure hardiment au -rétablissement des Bourbons. Mais au lieu de prendre le maréchal comme -il le fallait, c'est-à-dire par la voie ouverte et honnête, M. Fouché -l'assiégeait de menées de tout genre, et lui dépêchait sans cesse M. -de Vitrolles pour l'exciter sous main à faire la déclaration désirée. -Ce n'était pas se conduire de manière à réussir, et c'était même -s'exposer à des incidents qui pouvaient tout compromettre. En effet la -présence fréquente de M. de Vitrolles auprès du maréchal en provoqua -un qui faillit amener les conséquences les plus fâcheuses. - -[En marge: M. de Vitrolles rencontré par plusieurs représentants au -quartier du maréchal Davout.] - -[En marge: Défiances qui en sont la suite.] - -[En marge: Scène de Carnot à M. Fouché au sujet de la présence de M. -de Vitrolles au quartier général de la Villette.] - -[En marge: Réponse de M. Fouché.] - -L'assemblée avait envoyé, comme on l'a vu, des représentants pour -visiter l'armée, lui porter des proclamations, et la consoler du -départ de Napoléon Ier en l'assurant qu'on travaillait pour Napoléon -II. Ces représentants, en se rendant à la Villette, au quartier -général du maréchal Davout, y rencontrèrent M. de Vitrolles, furent -très-surpris de trouver en pareil lieu un royaliste aussi connu, et -qu'on croyait à Vincennes, engagèrent avec lui un entretien qui -dégénéra bientôt en altercation violente, exprimèrent leur étonnement -au maréchal, furent mal reçus par lui, visitèrent les troupes, furent -fort applaudis par elles en parlant de Napoléon II, et retournèrent -ensuite auprès des deux Chambres, auxquelles ils firent leur rapport -et qu'ils remplirent de leurs défiances. Dans le premier moment ils -songèrent à dénoncer la commission exécutive comme en état de trahison -flagrante, mais ils n'osèrent pas faire un tel éclat, et se bornèrent -à signaler une _main invisible_, qui paralysait la défense et menaçait -la sûreté de la capitale et des pouvoirs établis. Comme ils disaient -que l'armée, épuisée de fatigue, ne se réveillait qu'au nom de -Napoléon II, Faisons comme elle, s'écrièrent plusieurs représentants, -et crions: Vive Napoléon II!--L'assemblée se leva tout entière, et -renouvela ainsi ses engagements avec la dynastie impériale dans la -personne de l'enfant prisonnier. Au sein de la commission exécutive, -on s'exprima plus clairement, et l'incident de la Villette y devint le -sujet d'une scène des plus vives. Carnot fortement agité par les -circonstances, et dans son agitation, tantôt disposé à subir les -Bourbons, tantôt voyant une trahison dans tout ce qui tendait à les -ramener, s'en prit à M. Fouché de ce qui s'était passé au quartier -général de la Villette. Il demanda pourquoi M. de Vitrolles était en -ce lieu, ce qu'il y faisait, qui lui avait rendu la liberté, et dans -quel but on la lui avait rendue. M. Fouché, dont le sang ne -bouillonnait pas souvent, finit par s'emporter à son tour.--À qui en -voulez-vous donc? dit-il à Carnot. Pourquoi vous en prendre à tout le -monde de la difficulté des circonstances? Puisque vous ne savez pas -garder votre sang-froid, et qu'il vous faut quelqu'un à qui faire une -querelle, allez donc attaquer le maréchal Davout à la tête de ses -troupes, et vous trouverez probablement à qui parler. Si c'est à moi -que vous en voulez, accusez-moi devant les Chambres, et je vous -répondrai.--Cette vive réplique avait non pas satisfait, mais éteint -Carnot, qui succombait comme ses collègues sous la violence et la -fausseté de la situation. Ne vouloir ni de Napoléon, ni des Bourbons, -était une double négation aboutissant au néant. Carnot n'avait pas à -se reprocher la première, mais s'obstiner dans la seconde n'était -digne ni de son esprit, ni de son patriotisme. - -[En marge: Sentant la nécessité d'en finir, M. Fouché veut provoquer -de la part des militaires une déclaration qui implique l'impossibilité -de se défendre.] - -Il fallait pourtant en finir, et, tout hésitant qu'il était, M. Fouché -sentant plus que personne la nécessité de sortir de cette situation -périlleuse, entre les armées ennemies d'une part, prêtes à attaquer -Paris, et la Chambre des représentants de l'autre, prête à passer de -l'abattement aux plus folles déterminations, résolut de provoquer une -conférence sérieuse avec les chefs militaires, pour les forcer à -s'expliquer sur la question essentielle du moment. Pouvait-on ou ne -pouvait-on pas défendre Paris? Si on le pouvait, il fallait combattre; -si on ne le pouvait pas, il fallait se rendre.--C'était effectivement -la seule manière de sortir de ce labyrinthe, et la démarche était bien -conçue. Mais il y manquait la franchise qu'on aurait pu y mettre, et -qui, en abrégeant cette douloureuse agonie, aurait sauvé la dignité -de tout le monde, fort compromise par ces longues tergiversations. - -[En marge: L'état de l'armée de Paris, meilleur qu'on ne l'avait -supposé, contrarie les desseins de M. Fouché.] - -[En marge: Moyens de défense réunis autour de Paris.] - -Pourtant les circonstances, en s'améliorant à quelques égards, avaient -rendu moins facile la solution imaginée par M. Fouché. En effet, sur -les rapports trop alarmants du maréchal Grouchy, on avait cru l'armée -qui se repliait sur Paris en déroute, et incapable de couvrir la -capitale. En la voyant, on en avait conçu meilleure idée. Le corps de -Vandamme, ancien corps de Grouchy, était intact dans son personnel et -son matériel, et, ne se consolant pas d'avoir été absent à Waterloo, -ne demandait qu'à verser son sang sous les murs de la capitale. Les -troupes revenues de Waterloo, moins bien armées, avaient néanmoins -repris leur ensemble et leur ardeur. Les deux masses réunies, -défalcation faite de quelques pertes essuyées dans la retraite de Laon -à Paris, s'élevaient à 58 mille hommes, et rien assurément ne les -égalait en valeur et en énergie morale. Au nom de Napoléon II elles -entraient en effervescence, mais quelque dût être la souverain qu'on -leur destinait, elles étaient saisies d'une espèce de rage à la vue -des Prussiens et des Anglais. On avait trouvé dans les dépôts repliés -sur Paris, environ 12 mille hommes, ce qui portait à 70 mille hommes -les troupes de ligne disponibles. On avait armé sous le titre de -tirailleurs de la garde nationale environ 6 mille fédérés, et si une -défiance injuste n'avait retenu le gouvernement, il eût été facile -d'en armer quinze mille au moins. On pouvait compter pour le service -de l'artillerie sur quelques mille canonniers de la marine, des -vétérans et des écoles. Il n'était donc pas impossible de réunir 90 -mille hommes en avant de la capitale, dont 70 mille parfaitement -mobiles, et pouvant être portés à volonté sur l'une ou l'autre rive de -la Seine. Sur la rive droite, c'est-à-dire sur la partie qui se -présentait la première à l'ennemi, les ouvrages étaient achevés et -complétement armés. Sur la rive gauche, au contraire, les ouvrages -étaient à peine ébauchés. Mais cette rive offrait, à défaut -d'ouvrages, un moyen de défense considérable, c'était la Seine à -traverser. Il fallait en effet que pour opérer sur la rive gauche -l'ennemi passât la rivière, et il était dès lors obligé de se partager -en deux masses, position des plus dangereuses, et dont le général -français devait nécessairement tirer un grand parti. Napoléon, -manoeuvrant avec 70 mille hommes sur les deux rives de la Seine, -aurait certainement fait essuyer un sort fâcheux à l'une des deux -armées ennemies, et probablement à toutes les deux. Même à défaut de -Napoléon, un homme aussi expérimenté et aussi ferme que le maréchal -Davout pouvait encore opposer une forte résistance, aussi longtemps du -moins qu'il n'aurait sur les bras que les armées du duc de Wellington -et du maréchal Blucher. - -Le maréchal Davout avait laissé sur la rive droite de la Seine les -troupes venues de Waterloo, placé Vandamme avec l'ancien corps de -Grouchy sur la rive gauche, et établi la garde impériale en réserve, -dans le Champ de Mars, avec un pont de bateaux à côté du pont d'Iéna, -pour faciliter les mouvements d'une rive à l'autre. Il avait braqué -une artillerie de gros calibre sur les hauteurs d'Auteuil pour -balayer la plaine de Grenelle, dans le cas où l'ennemi, opérant par la -rive gauche, attaquerait en force Vaugirard. - -Les Prussiens, comme on vient de le voir, avaient enlevé le pont de -Saint-Germain, et voulaient agir sur la rive gauche avec soixante -mille hommes, pendant que les Anglais menaceraient la rive droite avec -cinquante mille. Des marches rapides, quelques combats, l'occupation -de plusieurs points sur les derrières, avaient réduit à 110 mille -combattants les deux armées envahissantes. - -[En marge: Vraisemblance de la victoire si on livrait bataille.] - -Y avait-il chance, dans un pareil état de choses, de défendre Paris -victorieusement? Avec des vues plus arrêtées dans le gouvernement, -avec quelques précautions militaires ajoutées à celles qu'on avait -prises, il est certain qu'on aurait pu arrêter les armées anglaise et -prussienne, qu'on les aurait même gravement punies de leur témérité. -En effet, les hauteurs de Montmartre, de Belleville, de Charonne, -étaient dans un état complet de défense; mais les approches de la -Villette et de la Chapelle, et surtout les abords du canal de -Saint-Denis, auraient dû être mieux garantis. Avec plus de soin dans -cette partie de la défense on aurait rendu une attaque sur la rive -droite impraticable, de manière à n'avoir aucun souci pour cette rive, -moyennant qu'on y laissât seulement les dépôts, les tirailleurs et les -fédérés. Dans ce cas les 58 mille hommes de l'armée de Flandre -auraient pu être transportés en entier sur la rive gauche, et opposés -à l'armée prussienne. De ce côté, comme il était indispensable de -manoeuvrer afin de pousser l'ennemi à la Seine, il aurait fallu -pouvoir s'éloigner de Vaugirard et de Montrouge d'une ou deux lieues, -et élever par conséquent quelques ouvrages qui couvrissent cette -partie de Paris. Il est donc certain qu'avec quelques compléments -d'ouvrages à la rive droite, et quelques commencements d'ouvrages à la -rive gauche, en armant en outre un plus grand nombre de fédérés, on -aurait pu laisser 25 mille hommes à la rive droite, et se porter avec -soixante-dix mille à la rive gauche, pour y accabler les Prussiens. -Ceux-ci mis en déroute, les Anglais auraient été exposés à un -désastre. - -[En marge: Après avoir gagné une bataille sous les murs de Paris, -naissait la question de savoir si on pourrait tenir tête au reste de -la coalition.] - -Mais, même dans ce cas, y avait-il chance d'un succès sérieux, et -véritablement salutaire pour le pays? Il arrivait 200 mille ennemis -par l'Est, dont 50 mille sous le maréchal de Wrède, n'étaient qu'à -quatre ou cinq journées de Paris. Même en essayant d'un coup de -désespoir heureux, ne courait-on pas le risque, pour tirer de Waterloo -une vengeance éclatante, de succomber plus désastreusement encore -quelques jours plus tard? Sans doute, si après un grand succès on -avait eu Napoléon pour profiter de l'élan imprimé aux âmes, il n'eût -pas été impossible de tenir tête à la coalition. Mais Napoléon parti -pour Rochefort, un succès sous les murs de Paris n'aurait probablement -produit d'autre résultat que d'irriter la coalition, et de rendre -notre condition plus fâcheuse. - -[En marge: Dispositions personnelles du maréchal Davout.] - -Pourtant on conçoit, dans une situation comme celle où était alors la -France, le penchant à une lutte désespérée, on conçoit qu'on s'exposât -aux plus graves périls pour porter aux Prussiens et aux Anglais un -coup mortel qui nous consolât de Waterloo, fallût-il le lendemain -essuyer un sort plus dur! - -[Date en marge: Juillet 1815.] - -[En marge: Ses perplexités entre le désir de livrer bataille, et la -crainte de compromettre irrévocablement le pays avec les puissances de -l'Europe.] - -[En marge: Son irritation contre M. Fouché, qui au lieu d'agir -franchement use des plus misérables finesses.] - -C'était là le conflit qui se passait dans l'âme de l'inflexible -défenseur de Hambourg, devenu le défenseur de Paris. Accuser un tel -homme de faiblesse ou de lâcheté n'est qu'une folie de l'esprit de -parti! Il voyait parfaitement le pour et le contre de la position; il -sentait l'avantage d'avoir affaire à des ennemis partagés entre les -deux rives de la Seine, ne pouvant communiquer qu'assez difficilement -d'une rive à l'autre pour s'entre-secourir, tandis que l'armée chargée -de défendre Paris, maîtresse de tous les passages, pouvait toujours se -porter en masse sur la portion de l'armée alliée qui se serait -hasardée sur la rive gauche, et lui faire subir un cruel échec. Comme -général, il était tenté de livrer une bataille qui offrait de -pareilles chances: comme citoyen, il voyait, en cas d'insuccès, le -danger de Paris exposé à la fureur de la soldatesque prussienne, et -dans le cas même d'une grande victoire, le peu de conséquence de cette -victoire pour la suite de la résistance, deux cent mille coalisés -devant successivement arriver dans l'espace de quinze à vingt jours. -Il était donc perplexe, et en lui le soldat et le citoyen étaient -opposés l'un à l'autre. Il était de plus rempli de défiance et -d'humeur à l'égard de M. Fouché, auquel il avait offert un moyen franc -et droit de mettre fin à la crise, en faisant une déclaration sincère -aux Chambres, et en leur proposant le rétablissement pur et simple des -Bourbons à des conditions honorables et rassurantes. Or, ce moyen M. -Fouché, après l'avoir accueilli, l'avait laissé écarter sous les plus -faibles prétextes, et tandis que secrètement il promettait aux agents -royalistes tout ce qu'ils demandaient, publiquement il travaillait à -jeter sur le chef militaire la responsabilité des événements, en -l'obligeant à déclarer l'impossibilité de la résistance. Le maréchal -était donc à la fois combattu quant à la résolution à prendre, et -profondément irrité contre M. Fouché, qui au lieu d'accepter le moyen -simple, honnête, de dire la vérité aux Chambres, s'enfonçait dans -mille replis tortueux, et, en se faisant valoir sous main auprès des -royalistes, prétendait en même temps aux yeux des révolutionnaires, -des bonapartistes, mettre sur le compte du commandant de l'armée de -Paris le refus de combattre, et la soumission aux volontés de -l'ennemi. - -[En marge: Réunion extraordinaire de personnages civils et militaires -pour examiner la question de savoir si on peut se défendre.] - -Telle était la disposition du maréchal lorsqu'il reçut le 1er juillet -au matin l'invitation du duc d'Otrante de se rendre dans le sein de la -commission exécutive pour y délibérer sur la grave question de savoir -s'il fallait résister ou céder aux exigences des généraux ennemis. Le -maréchal Davout, traitant M. Fouché comme M. Fouché traitait souvent -ses collègues de la commission, avec une certaine négligence hautaine, -ne se pressa point d'assister à une séance où il prévoyait peu de -franchise et de sérieux. D'ailleurs ayant établi son quartier général -à Montrouge il était occupé à placer ses troupes, à veiller à leur -établissement dans les postes où elles devaient combattre, et il -employa la matinée à remplir son rôle de général en chef plutôt que -celui de membre du gouvernement, qui n'était qu'accessoirement le -sien. La commission exécutive voyant le peu d'empressement du maréchal -à répondre à l'appel de M. Fouché, lui adressa en son nom collectif -l'invitation de se rendre auprès d'elle sans le moindre délai. Il s'y -transporta sur-le-champ. C'était dans l'après-midi. On avait convoqué, -outre la commission exécutive, les ministres, le bureau des deux -Chambres, le maréchal Masséna, commandant la garde nationale de Paris, -le maréchal Soult, le maréchal Lefebvre, les généraux Évain, Decaux, -de Ponthon, ces derniers chargés des services de l'artillerie et du -génie. On n'avait point convoqué le maréchal Ney, dont les paroles à -la Chambre des pairs avaient fort compromis l'autorité. - -Lorsque tout le monde fut assemblé, M. le duc d'Otrante exposa l'objet -de la réunion, et, sans révéler entièrement le résultat des -négociations entamées par MM. Boissy d'Anglas, Valence, Andréossy, de -Flaugergues et de La Besnardière au quartier général du duc de -Wellington, ne dissimula pas que les deux généraux ennemis devenaient -à chaque instant plus menaçants, qu'ils ne montraient aucune -disposition à signer un armistice, à moins qu'on ne leur livrât Paris, -c'est-à-dire le siége du gouvernement, pour y faire ce qui leur -conviendrait. Il n'y avait besoin ni de beaucoup d'intelligence, ni de -beaucoup d'explications pour comprendre que ce dont il s'agissait, ce -n'était pas de mettre Paris à feu et à sang, mais d'y opérer une -révolution. - -[En marge: M. Fouché expose la question, et personne ne prenant la -parole, il provoque les personnages présents à s'expliquer.] - -Après l'exposé fort bref de la question, M. Fouché attendit qu'on -prît la parole, et personne n'étant pressé de risquer un avis sur un -sujet si grave, chacun se tut. M. Fouché alors provoqua lui-même la -manifestation des opinions, et interpella de préférence les membres de -la réunion qui appartenaient à la Chambre des représentants, comme -ceux qu'il importait surtout d'amener à se compromettre. Il interpella -notamment M. Clément du Doubs[30], homme sincère et considéré, membre -du bureau de la seconde Chambre. M. Clément déclara que la question -étant militaire, c'était aux chefs de l'armée à s'expliquer, et il -sembla provoquer l'illustre Masséna à donner son avis. L'immortel -défenseur de Gênes, ayant vu revenir les Bourbons avec regret en 1814, -Napoléon avec plus de regret en 1815, sentait très-bien les misères de -la situation actuelle, et s'il avait voulu prendre quelque part encore -aux événements, aurait conseillé d'aller par la voie la plus courte et -la plus droite au résultat, qui lui semblait inévitable, c'est-à-dire -au rétablissement des Bourbons. Il répondit d'une voix affaiblie par -le découragement plus encore que par sa santé, qu'il savait par -expérience combien de temps on pouvait tenir dans une grande ville -contre un ennemi puissant, mais qu'il ignorait les ressources réunies -autour de la capitale, et ne pouvait par conséquent se prononcer sur -le sujet en question en parfaite connaissance de cause. - -[Note 30: La génération présente a vu, connu et respecté M. Clément, -membre des Chambres pendant quarante années. C'est à l'aide des -souvenirs qu'il avait conservés de cette scène, et qu'il avait bien -voulu écrire pour moi, que je suis parvenu à rectifier la plupart des -récits contemporains. Comme il était présent et d'une parfaite -véracité, comme il n'avait d'ailleurs aucun motif d'altérer les faits, -je crois le récit que je donne ici rigoureusement exact, et le plus -rapproché possible de la vérité absolue.] - -[En marge: Le maréchal Davout amené à donner son avis.] - -[En marge: Il déclare que s'il ne s'agit que de livrer bataille, il -est prêt à la donner, et certain de la gagner.] - -Cette réponse appelait forcément à s'expliquer le maréchal Davout, -ministre de la guerre, et général en chef de l'armée chargée de -défendre Paris. Il s'exprima durement et avec humeur, et de manière à -laisser voir que cette humeur s'adressait au politique tortueux qui, -au lieu de dénouer simplement la situation, semblait la compliquer à -plaisir.--Que lui demandait-on? Voulait-on savoir s'il était possible -de livrer bataille autour de Paris? Il affirmait que c'était possible, -qu'il y avait grande chance de vaincre, et que quant à lui il était -prêt à combattre énergiquement et avec confiance. Il en donna alors -les raisons en homme du métier, qui, sans être formé à la parole, -exprimait convenablement ce qu'il savait bien. Son discours fit sur -l'assistance un effet considérable.--Ainsi, ajouta-t-il, si on fait -reposer uniquement la question sur la possibilité de livrer et de -gagner une bataille, je déclare que je suis prêt à la livrer et que -j'espère la gagner. J'oppose donc un démenti formel à tous ceux qui -répandent que c'est moi qui refuse de combattre, parce que je le crois -impossible. Je déclare ici le contraire, et demande acte de ma -déclaration.-- - -La figure de M. Fouché qui changeait peu de couleur, devint plus pâle -que de coutume, et, embarrassé par des paroles qui s'adressaient -visiblement à lui, il répliqua d'un ton amer: Vous offrez de -combattre, mais pouvez-vous répondre de vaincre?--Oui, repartit -l'intrépide maréchal, oui, j'en réponds, si je ne suis pas tué dans -les deux premières heures.-- - -[En marge: Embarras de M. Fouché.] - -Cette nouvelle réplique embarrassa davantage encore M. Fouché, qui -cependant, s'il avait été un esprit net, un caractère loyal, aurait dû -porter la question sur le terrain où le maréchal tendait visiblement à -l'amener. En effet la victoire, toujours douteuse malgré les plus -favorables apparences, ne tranchait rien, car il arrivait 200 mille -ennemis pour recueillir les débris des armées anglaise et prussienne. -Lorsqu'en 1814 Napoléon à Fontainebleau voulait livrer un dernier -combat désespéré, il en aurait fini s'il eût battu les souverains -enfermés dans Paris, fini pour bien du temps au moins, puisqu'il ne -restait presque rien derrière les ennemis qu'il aurait accablés dans -les murs de la capitale, et il serait demeuré debout, prodigieusement -grandi par la victoire. Mais ici Blucher et Wellington repoussés, on -devait avoir sous huit jours trois fois plus d'ennemis à combattre, et -on n'avait pas Napoléon pour manoeuvrer. La bataille ne décidait donc -rien. Discutée dans les rangs de l'armée, sous les murs de Paris, et -par des soldats, un noble désespoir pouvait la faire résoudre: -discutée par des citoyens, par des hommes d'État, dans un conseil de -gouvernement, elle devait être repoussée comme une résolution -généreuse sans doute, mais pouvant amener les plus funestes -conséquences. - -[En marge: Il ne sait pas poser la question, qui réside non dans la -bataille, mais dans ses conséquences.] - -[En marge: Carnot, sans le vouloir, vient au secours de M. Fouché.] - -[En marge: Après avoir fait une reconnaissance autour de Paris, il est -d'avis qu'on ne peut se défendre.] - -Le duc d'Otrante ne sachant ou n'osant poser la question comme elle -devait être posée, se trouvait dans le plus grand embarras, lorsqu'il -reçut un secours imprévu de l'homme qui presque tous les jours était -sur le point de lui jeter à la face le mot de traître, et cet homme -était Carnot. Cet excellent citoyen descendait de cheval, tout couvert -de poussière. Il venait de parcourir les environs de Paris, et d'en -faire comme ingénieur une reconnaissance complète. Il déclara que dans -sa conviction, on ne pouvait, sans exposer la ville et la population -de Paris à un affreux désastre, braver une attaque des armées -coalisées. Sur la rive droite les ouvrages n'étaient pas tels qu'on -pût les livrer à leur seule force, et porter l'armée tout entière sur -la rive gauche. Sur la rive gauche les ouvrages étaient absolument -nuls, et il était à craindre si on s'éloignait de la ville qu'elle ne -tombât dans les mains de l'ennemi. Or, pour déloger les Prussiens des -hauteurs de Meudon, il fallait manoeuvrer, découvrir dès lors -Montrouge et Vaugirard, et compromettre ainsi la sûreté de Paris. -D'ailleurs il n'était pas exact que les armées anglaise et prussienne -fussent dans l'impossibilité de se porter secours. La saison et les -basses eaux rendaient la Seine presque guéable en certains endroits; -vers Chatou, Argenteuil, les deux armées alliées semblaient occupées à -établir une communication entre elles, et il serait possible qu'on eût -à combattre sur la rive gauche, outre l'armée prussienne une moitié de -l'armée anglaise, c'est-à-dire 80 mille hommes, avec 50 ou 60 mille au -plus. Les chances étaient donc douteuses, plus douteuses que ne -paraissait le croire le maréchal commandant en chef, et lui, Carnot, -qui n'était pas suspect, car sa tête ne serait guère en sûreté après -un nouveau retour des Bourbons, il n'osait conseiller de livrer sous -Paris une bataille désespérée. - -L'opinion d'un patriote et d'un officier du génie tel que Carnot, -produisit et devait produire un grand effet sur les assistants. Le -maréchal Soult appuya l'avis de Carnot, et dit qu'après avoir examiné -les ouvrages de la rive droite elle-même, il ne les trouvait pas -parfaitement rassurants, que le canal Saint-Denis était loin d'offrir -un obstacle insurmontable aux assaillants, qu'en arrière du canal rien -n'avait été préparé pour opposer une seconde résistance, et qu'un -ennemi qui aurait forcé le canal pourrait bien entrer pêle-mêle avec -nos soldats repoussés dans les faubourgs de Paris, pendant qu'on se -battrait avec plus ou moins de succès sur la rive gauche. - -[En marge: Le maréchal Lefebvre est d'un avis absolument contraire.] - -Cependant le maréchal Lefebvre, vieux révolutionnaire peu aisé à -décourager ou à ramener aux Bourbons, combattit cet avis. Quant à lui -il pensait que peu de jours suffisaient pour compléter les ouvrages de -la rive droite, de manière à les rendre invincibles, pour commencer -ceux de la rive gauche, de manière à leur donner une force relative -qui permît de s'en éloigner quelques heures, qu'il restait dans Paris -beaucoup de bras à armer, assez pour qu'on pût se présenter au dehors -avec 70 mille hommes de troupes actives, qu'il était presque certain -dès lors qu'on gagnerait une bataille, et qu'après une bataille gagnée -la situation changerait de face. - -[En marge: Après une discussion sans résultat, on aboutit à l'idée de -renvoyer la question à un conseil exclusivement militaire.] - -Cette manière de voir était très-soutenable; mais ni M. Fouché ni -aucun autre ne portait la question au delà, c'est-à-dire n'embrassait -l'ensemble de la situation, de façon à montrer qu'un succès sous Paris -ne décidait rien, et laissait les choses fort peu améliorées, -peut-être même empirées. La question demeurant technique, et se -renfermant dans le plus ou moins de probabilité d'un succès sous les -murs de Paris, les militaires semblaient seuls compétents. Les -personnages de l'ordre civil qui étaient les plus nombreux, trouvant -dans le tour qu'avait pris la discussion un moyen de se dérober à la -responsabilité d'une décision, dirent que la question étant toute -militaire, c'était à des militaires à la résoudre, et qu'il fallait la -soumettre à un conseil spécial composé exclusivement d'hommes du -métier. - -[En marge: Convocation d'un conseil de guerre pour la soirée.] - -Cet avis, commode pour la plupart des assistants, fut adopté -sur-le-champ, et on arrêta que dans la soirée un conseil de guerre, -composé de généraux, serait appelé à se prononcer. C'était éluder et -non trancher la difficulté, car en la rejetant sur les militaires, il -resterait toujours, même après qu'ils auraient déclaré la défense de -Paris possible, à examiner si la défense de Paris opérée avec succès, -la question de résistance à l'Europe serait véritablement résolue. - -M. Fouché qui en la posant franchement aurait pu faire résoudre tout -de suite cette question redoutable, s'ingénia de nouveau pour -atteindre le double but, d'amener la solution qu'il désirait, et d'en -faire peser la responsabilité sur les militaires. En conséquence il -libella les questions destinées au conseil de guerre, de manière à -forcer pour ainsi dire la réponse à chacune d'elles. Ces questions -furent les suivantes. Quelle était la situation de Paris sous le -rapport des ouvrages, de leur armement, et des munitions? Pouvait-on -résister dans le cas d'une attaque simultanée sur les deux rives de la -Seine? Pouvait-on en cas d'échec, répondre des suites de cet échec -pour la ville et pour la population de la capitale? En tout cas -combien de temps pouvait-on prolonger la résistance? - -[En marge: Pendant cette délibération, il se passe un événement de -guerre à Versailles.] - -[En marge: Brillant combat du général Exelmans contre la cavalerie -ennemie, et destruction de deux régiments prussiens.] - -Pendant que le conseil de guerre se réunissait dans la soirée à la -Villette, on apprit la nouvelle d'un combat brillant qui avait été -livré le matin à Versailles par la cavalerie française à la cavalerie -prussienne. Averti par le général Grenier qui venait d'inspecter nos -positions, que la cavalerie prussienne s'était portée sur Versailles, -le maréchal Davout avait ordonné au général Exelmans d'aller à sa -rencontre et de la culbuter. Le général Exelmans, qui était des plus -décidés à combattre jusqu'au dernier moment, se hâta, sur l'avis qu'il -avait reçu, de courir au-devant de l'ennemi. Il plaça le général Piré -en embuscade à Rocquencourt avec les 1er et 6e de chasseurs, avec le -44e de ligne, et se mettant lui-même à la tête des dragons, il marcha -sur Versailles par la route de Vélizy. La cavalerie ennemie se -composait des deux régiments de hussards de Brandebourg et de -Poméranie, sous le colonel de Sohr, ne comptant pas moins de 1,500 -chevaux. Le général Exelmans les ayant aperçus en avant de Versailles, -les chargea à outrance avec les 5e et 15e de dragons, pendant que le -6e de hussards et le 20e de dragons, sous le brave colonel de -Briqueville, les prenaient en flanc. Poussés vivement sur -Rocquencourt, et accueillis par le feu du 44e de ligne, par les -charges des 1er et 6e de chasseurs, ces deux régiments furent culbutés -et entièrement détruits. À peine quelques fuyards purent-ils porter au -quartier général prussien la nouvelle de leur mésaventure. -L'infanterie prussienne qui était à Saint-Germain se mit alors en -marche, mais trop tard, pour venir au secours de sa cavalerie. - -Ce brillant fait d'armes, le dernier de vingt-deux ans de luttes -sanglantes, était une légère consolation de nos malheurs, et ne -changeait rien au fond des choses. Le conseil de guerre réuni dans la -soirée à la Villette, se trouva tout à fait mis à l'aise par la -manière dont on lui avait posé la question, en l'enfermant dans un -nombre de points déterminés, sur lesquels il avait exclusivement à -s'expliquer. Sur ces points en effet les réponses ne pouvaient manquer -d'être conformes aux désirs du duc d'Otrante. - -[En marge: Réponse du conseil de guerre aux questions posées par M. -Fouché.] - -À l'égard des ouvrages de Paris, le conseil déclara ceux de la rive -droite suffisants et bien armés, ceux de la rive gauche nuls. Il -reconnut en outre que les munitions étaient abondantes. Quant à une -double attaque, exécutée sur les deux rives de la Seine par les armées -anglaise et prussienne, il la jugea peu probable, mais impossible à -soutenir si elle était simultanée. Il y avait beaucoup à dire sur ce -point, car il était probable que l'attaque de la rive droite ne serait -que secondaire, et que celle de la rive gauche serait la principale. -En ne laissant dès lors que la moindre partie des forces françaises -sur la rive droite, soixante mille hommes sur la rive gauche devaient -faire face à tout, et contenir au moins l'ennemi s'ils ne parvenaient -à le battre à plate couture. La réponse sur ce point était donc fort -contestable. Quant aux conséquences pour la population d'une attaque -de vive force qui n'aurait pas été victorieusement repoussée, le -conseil de guerre dit avec raison qu'aucun général ne pouvait répondre -des suites d'une bataille perdue. Enfin, quant à la durée de la -résistance qu'il serait possible d'opposer à l'ennemi, le conseil -déclara qu'il était encore plus difficile de s'expliquer d'une manière -satisfaisante, car on ne pouvait absolument pas la prévoir. - -[En marge: Sur cette réponse, M. Fouché amène le gouvernement -provisoire à reconnaître l'impossibilité de se défendre.] - -[En marge: On se décide à envoyer un parlementaire au maréchal Blucher -du côté de Saint-Cloud.] - -Rien de tout cela ne résolvait la véritable question qui était de -savoir si, en faisant essuyer devant Paris un sanglant échec aux -Prussiens et aux Anglais, notre position serait suffisamment améliorée -à l'égard des Russes, des Autrichiens et des Allemands, pour qu'on -n'eût pas à regretter d'avoir livré bataille. Mais le conseil, -interrogé sur des points déterminés, avait fait sur ces points des -réponses convenables, et, sauf une, parfaitement vraies. Du reste, ces -réponses suffisaient au subtil président du gouvernement provisoire. -Dès que les hommes compétents déclaraient que sur la rive gauche Paris -était tout à fait découvert, que si l'attaque sur les deux rives était -simultanée elle ne pourrait être repoussée, que les conséquences pour -la population étaient impossibles à prévoir, et que la durée de la -résistance ne serait dans tous les cas que très-temporaire, la -conclusion à tirer devenait évidente. Traiter à tout prix était la -seule ressource. Dans le sein du gouvernement provisoire, le -véritable adversaire de M. Fouché, Carnot, n'avait plus le droit de -contester une telle conclusion, puisqu'il avait soutenu contre le -maréchal Davout l'avis que la résistance était impossible. Grenier -l'avait appuyé; Quinette n'était pas militaire, et quant au cinquième -membre de la commission, M. de Caulaincourt, il pensait que Napoléon -écarté il n'y avait qu'à recevoir les Bourbons aux conditions les -moins mauvaises. M. Fouché ayant réussi, comme il le voulait, à -rejeter principalement sur les militaires la responsabilité de la -solution, déclara que dans l'état des choses il ne restait qu'une -ressource, c'était de renouer la négociation de l'armistice. -Indépendamment des nouvelles instructions à envoyer aux commissaires -qui avaient écrit du quartier général pour en demander, il était -facile de s'adresser directement à Blucher, puisqu'on se trouvait aux -prises avec lui sur la rive gauche de la Seine. Un parlementaire -envoyé aux avant-postes, entre Vaugirard et Issy, pouvait faire naître -une transaction, de la manière la plus naturelle et la plus conforme -aux règles de la guerre. Il y avait à procéder ainsi l'avantage de -flatter Blucher, qu'on savait très-jaloux du duc de Wellington, et -comme on ne doutait pas de la modération de ce dernier, toujours -disposé à se prononcer pour l'avis le plus raisonnable, flatter le -général prussien, le moins maniable des deux, par une démarche -militairement très-motivée, était une conduite bien entendue, et qui -dans la situation n'était pas plus humiliante que tout le reste. Mais -avant de dépêcher un parlementaire aux avant-postes prussiens, M. -Fouché, toujours enclin aux communications clandestines, voulut -réexpédier le colonel Macirone au duc de Wellington, et le général -Tromelin au maréchal Blucher, pour connaître confidentiellement et -bien au juste les conditions auxquelles il serait possible d'obtenir -un armistice. Il désirait en outre, au moyen de cette nouvelle -démarche, savoir si on devait définitivement se résigner aux Bourbons, -et dans ce cas les disposer à faire les concessions nécessaires pour -rendre leur rétablissement moins difficile. Il conseillait au duc de -Wellington (le seul des deux généraux ennemis capable de comprendre -ces considérations politiques) de n'être pas pressé d'entrer dans -Paris, de laisser aux passions le temps de se calmer, de ménager -l'armée, de lui conserver surtout le drapeau tricolore, de donner -aussi certaines satisfactions aux Chambres, de leur concéder -l'initiative, de les maintenir en fonctions toutes deux, de proclamer -enfin l'oubli complet de tout ce qui s'était passé avant comme après -le 20 mars. Avec ces ménagements, disait M. Fouché, on surmonterait -les difficultés du moment, et on aurait pour instruments du rappel des -Bourbons, ceux mêmes qui semblaient y être le plus opposés. Ces -communications devaient être transmises au duc de Wellington par le -colonel Macirone. M. Tromelin ne devait pas entrer dans autant de -détails avec le prince Blucher, mais sa mission était de savoir au -juste à quelles conditions on pourrait s'entendre avec cet implacable -Prussien. - -[En marge: Le général Tromelin envoyé auprès du maréchal Blucher.] - -[En marge: Il est bien accueilli.] - -[En marge: Il retourne rendre compte de sa mission au duc d'Otrante.] - -C'était le 1er juillet au soir que le conseil de guerre avait rendu la -décision que nous venons de rapporter; le gouvernement provisoire -avait pris son parti le 2 juillet au matin. Les deux envoyés, MM. -Macirone et Tromelin, se mirent en route le 2 dans l'après-midi, le -premier se dirigeant vers Gonesse, le second vers Saint-Cloud. Le -colonel Macirone fut arrêté aux avant-postes anglais, et retenu -jusqu'au lendemain matin. Le général Tromelin parvint à franchir les -avant-postes prussiens, et fut introduit auprès du maréchal Blucher, -qui vit avec une grande satisfaction qu'enfin on songeait à s'adresser -à lui. Depuis que le général prussien avait apprécié la difficulté de -sa situation sur la rive gauche de la Seine, où les Anglais n'étaient -pas encore en mesure de le secourir, il ne demandait pas mieux que de -traiter, et de résoudre la question lui-même, en dérobant ainsi aux -Bavarois, aux Autrichiens, aux Russes qui s'approchaient, toute -participation à la gloire de cette campagne. Il accueillit -convenablement le général Tromelin, mais lui manifesta la volonté bien -arrêtée d'obtenir la remise de Paris. Il concédait que rien ne fût -stipulé sous le rapport politique, en laissant deviner toutefois ce -que feraient les coalisés dans la capitale de la France lorsqu'ils en -seraient les maîtres. Pour qu'il ne restât dans l'esprit du général -Tromelin aucun doute sur les intentions des puissances, le prince -Blucher lui montra la lettre de MM. de Nesselrode et de Metternich du -26 juin, dont le duc de Wellington avait dit quelque chose aux cinq -commissaires français, et la lui donna même à lire en entier. Elle -était formelle, et prescrivait aux deux généraux alliés de ne point -suspendre leurs opérations avant qu'ils fussent dans Paris, de ne -reconnaître aucune des autorités établies depuis le 20 mars, et de -tâcher en outre de s'emparer de la personne de Napoléon. Cette lettre, -il est vrai, ne parlait pas des Bourbons, et on était libre encore de -se faire illusion, et d'espérer que les Russes et les Autrichiens n'y -tiendraient pas autant que les Anglais. Mais la volonté d'entrer dans -Paris, et de ne point reconnaître les autorités existantes, était -incontestable. Après ces communications préliminaires, le général -Tromelin quitta le maréchal Blucher, et vint rendre compte au duc -d'Otrante de ce qu'il avait appris. On ne savait rien de l'envoyé -Macirone, qui n'avait pas encore pu pénétrer auprès du duc de -Wellington. - -Le moment de se décider était venu, car les armées étaient en présence -sur les deux rives de la Seine. Les Prussiens avaient entièrement -franchi la rivière, et étaient établis sur les hauteurs de Sèvres, de -Meudon, leur gauche vers Saint-Cloud, leur droite en arrière, le long -de la petite rivière de la Bièvre. Les Anglais étaient occupés à jeter -un pont à Argenteuil, et s'approchaient de Saint-Cloud par Courbevoie -et Suresnes, afin de soutenir Blucher avec une partie de leurs forces. -Le gros de leur armée était dans la plaine Saint-Denis. - -Le maréchal Davout de son côté avait pris position en homme de guerre -expérimenté. Après avoir achevé l'armement des ouvrages de la rive -droite, il avait placé dans ces ouvrages les tirailleurs de la garde -nationale, les dépôts, et une partie des troupes de Waterloo; il avait -destiné à la rive gauche le reste de ces troupes, ainsi que le corps -de Vandamme tout entier. La garde impériale, comme nous l'avons déjà -dit, était en réserve au Champ de Mars, avec plusieurs ponts sur la -Seine, pour se porter au besoin sur l'une ou l'autre rive. Une -formidable artillerie de gros calibre braquée sur les hauteurs -d'Auteuil était prête à balayer la plaine de Grenelle en tirant -par-dessus la rivière. Le 3, vers quatre heures du matin, il exécuta -une forte reconnaissance sur Issy, occupé par les Prussiens, et après -les avoir vivement poussés, il s'arrêta, pour ne rien entamer de -sérieux avant d'avoir reçu l'ordre de livrer bataille. Mais sur tous -les points il était en mesure, et décidé, dans le cas d'exigences -intolérables de la part de l'ennemi, à se battre à outrance. Les -soldats étaient exaltés au dernier point, et demandaient la bataille à -grands cris. Ils étaient 80 mille, et ils avaient beaucoup de chances -de vaincre, ayant affaire à 120 mille ennemis partagés sur les deux -rives de la Seine. Le vieux coeur de Davout tressaillait en entendant -leurs cris, et parfois il était tenté d'engager la lutte, pour vaincre -ou mourir en vue de la capitale. Mais il attendait les derniers ordres -de la commission exécutive, et n'était pas assez téméraire pour -décider du sort de la France sans la volonté du gouvernement lui-même. - -[En marge: Sur le rapport du général Tromelin, on charge MM. Bignon, -Guilleminot et de Bondy, d'aller traiter de la capitulation de Paris -avec le maréchal Blucher.] - -La commission exécutive, après le retour du général Tromelin, avait -pris le parti d'envoyer aux avant-postes prussiens trois -plénipotentiaires: c'étaient M. Bignon, ministre des affaires -étrangères par intérim, le général Guilleminot, chef d'état-major du -maréchal Davout, et M. de Bondy, préfet de la Seine. Ainsi les -intérêts de la politique, de l'armée, de la capitale, étaient -représentés dans cette légation. M. de Caulaincourt avait été chargé -de préparer trois projets de convention que nos négociateurs étaient -autorisés à proposer successivement, en se repliant de l'un sur -l'autre. - -D'après ces trois projets, les personnes, pour leurs actes ou leurs -opinions, les propriétés privées ou publiques, les monuments d'art, -les musées, devaient être sacrés; les autorités existantes devaient -être respectées et maintenues. La seule marge accordée était relative -à l'occupation de Paris et au mode d'occupation. Suivant le premier -projet, Paris serait déclaré neutre; l'armée française en sortirait, -et se tiendrait à une certaine distance, égale à celle que l'armée -ennemie adopterait pour elle-même. Suivant le second plan, les choses -étant comme dans le premier, Paris ne serait occupé qu'après qu'on -aurait reçu des nouvelles des négociateurs envoyés auprès des -souverains. (On ne savait rien de ces premiers négociateurs, et on se -flattait qu'ils auraient obtenu quelque chose de l'empereur -Alexandre.) Enfin, à la dernière extrémité, on céderait Paris; l'armée -française se retirerait derrière la Loire, dans un délai qu'on -fixerait le plus avantageusement possible pour elle, et le service de -Paris serait confié à la garde nationale, qui seule y maintiendrait -l'ordre en y faisant respecter les autorités existantes. - -[En marge: Douleur des membres du gouvernement provisoire en donnant -l'ordre de capituler.] - -Lorsqu'il fallut signer ces conditions, la main de Carnot, de Grenier, -fut saisie d'un véritable tremblement: ils avaient l'âme navrée. M. -Fouché lui-même, qui dans le commun désastre cherchait à sauver -d'abord sa personne, mais qui aurait bien voulu aussi sauver son pays, -M. Fouché fut consterné. Il signa cependant, et enjoignit aux -négociateurs de passer par le quartier général du maréchal Davout, -pour prendre ses dernières instructions, et de ne le quitter que -lorsque définitivement le maréchal aurait reconnu qu'il n'y avait pas -mieux à faire. - -[En marge: Les négociateurs passent par le camp du maréchal Davout, -afin de prendre une dernière fois l'avis des militaires.] - -[En marge: Davout et Drouot déclarent avec douleur qu'il faut -traiter.] - -MM. Bignon, Guilleminot, de Bondy, partirent donc, et se rendirent au -quartier général de Montrouge. L'émotion y était extraordinaire. Tout -autour du maréchal Davout, on s'agitait, on menaçait, on criait à la -trahison. Chose bien nouvelle, cet inflexible maréchal n'imposait pas -le silence qu'il avait coutume d'exiger autour de lui. La douleur -perçait sur son visage ordinairement impassible. Les généraux Flahault -et Exelmans disaient qu'au lieu d'aller capituler au camp des -coalisés, il valait mieux mourir sous les murs de la capitale. En -présence d'un tel spectacle les trois négociateurs hésitaient à -franchir les avant-postes. Le meilleur des hommes de ce temps, Drouot, -regardant M. Bignon qui l'interrogeait, lui répondit qu'il était cruel -de ne pas pouvoir mourir en soldats dans cette plaine qu'on avait sous -les yeux, mais qu'en citoyen il devait reconnaître que le plus sage -était de traiter. Ces mots de l'homme de bien consolèrent un peu les -trois négociateurs d'avoir accepté une si douloureuse mission. Davout, -cédant à un mouvement involontaire, demanda aux négociateurs -d'attendre quelques instants, et il s'élança au galop avec plusieurs -officiers pour jeter un dernier coup d'oeil sur la position des -ennemis. Après une courte reconnaissance, il revint. Ces voix secrètes -qui décident le coeur des hommes dans les grandes circonstances, -avaient parlé, et lui avaient dit que le citoyen devait ici être plus -écouté que le soldat.--J'ai envoyé un parlementaire, dit-il à M. -Bignon, vous pouvez partir.-- - -Les trois négociateurs partirent en effet, et se rendirent aux -avant-postes prussiens. Ils essuyèrent d'abord quelques mauvais -traitements de la part du général Ziethen, mais bientôt ils furent -reçus, et conduits au château de Saint-Cloud, où le maréchal Blucher -avait établi son quartier général. - -[En marge: Accueil convenable fait par Blucher aux trois -négociateurs.] - -[En marge: Le duc de Wellington vient prendre part à la négociation.] - -[En marge: Discussion des conditions.] - -Tout rude qu'il était, Blucher, flatté d'avoir les plénipotentiaires -français à son quartier général, et de n'être pas toujours considéré -comme le second du duc de Wellington, accueillit bien les trois -envoyés, et leur laissa voir l'impossibilité pour lui et son collègue -britannique de se contenter de moins que l'occupation de Paris, et -l'éloignement de l'armée française. Sur les autres points, on pouvait -discuter, mais sur ces deux-là toute contestation était évidemment -impossible. À peine avait-on échangé les premiers mots que le duc de -Wellington, informé par les Prussiens de l'ouverture de ces -pourparlers, arriva lui-même, et l'entretien devint alors tout à fait -sérieux, précis, borné aux points essentiels. Quant à la retraite de -l'armée française et à l'occupation de Paris, ce furent deux -conditions fondamentales sur lesquelles aucune discussion ne fut -admise. Quant au moment où devait s'opérer l'occupation de Paris, -quant au nombre de jours que l'armée française mettrait à s'éloigner, -et à la limite où elle s'arrêterait, le débat fut ouvert. Les deux -généraux alliés n'eurent pas de peine à concéder que les armées -étrangères, une fois dans Paris, ne s'y mêleraient point de politique; -et que la garde nationale ferait seule le service. Ils n'avaient pas -dissimulé déjà que la restauration des Bourbons était leur objet -essentiel; mais il ne leur convenait pas d'avouer qu'ils étaient venus -pour cet objet, surtout de l'écrire, et, certains d'ailleurs que la -chose s'accomplirait d'elle-même lorsqu'ils seraient dans Paris, ils -se contentèrent de déclarer que la garde nationale serait chargée du -maintien de l'ordre établi. Chose singulière, celui qui tenait le plus -au rétablissement des Bourbons, et qui avait le plus fait pour ce -rétablissement, le duc de Wellington, était celui qui voulait le moins -l'avouer, à cause du parlement britannique, devant lequel on avait -toujours nié qu'on eût pour but un changement de gouvernement en -France. Relativement aux propriétés et aux personnes, les Anglais et -les Prussiens, affectant de ne se point mêler de politique, assurèrent -qu'ils étaient prêts à les respecter quant à eux, et à les faire -respecter par leurs armées. - -Après ces généralités le duc de Wellington, toujours positif, dit -qu'en fait de conventions la rédaction était tout, et demanda aux -trois négociateurs français s'ils avaient apporté un projet rédigé. M. -Bignon lui remit le troisième des projets préparés par M. de -Caulaincourt, les deux premiers ne pouvant plus être mis en -discussion. Le duc de Wellington voulut alors conférer seul avec le -maréchal Blucher, et à la suite d'une demi-heure d'entretien il revint -rapportant le projet modifié, sur la marge duquel les modifications -proposées étaient écrites au crayon. Après un nouveau débat sur les -divers points contestés, on convint des conditions suivantes. - -[En marge: L'armée doit quitter Paris, et le livrer à la garde -nationale.] - -L'armée française, dont on avait réclamé la retraite immédiate, dut -avoir trois jours pour évacuer Paris, et huit pour se retirer derrière -la Loire, qui était la limite définitivement adoptée. - -Le lendemain 4 juillet, on devait remettre Saint-Denis, Saint-Ouen, -Clichy et Neuilly; le surlendemain, Montmartre; le troisième jour, les -diverses barrières. - -L'armée avait le droit d'emporter avec elle toutes ses propriétés, -armes, artillerie, caisse des régiments, bagages. Les officiers des -fédérés, auxquels l'obligation de s'éloigner n'aurait pas dû -s'étendre, parce qu'ils faisaient partie de la garde nationale, furent -spécialement assimilés à l'armée par la volonté des généraux ennemis, -qui redoutaient singulièrement leur influence sur le peuple de la -capitale. - -Ces points réglés, il s'agissait de déterminer la conduite des armées -étrangères dans Paris. Les négociateurs français avaient voulu faire -insérer le texte suivant:... _Les commandants en chef des armées -anglaise et prussienne s'engagent à respecter et à faire respecter le -gouvernement, les autorités nationales, les administrations qui en -dépendent, et à ne s'immiscer en rien dans les affaires intérieures du -gouvernement et de l'administration de la France._ - -Il était évidemment impossible d'obtenir une pareille rédaction de la -part des généraux ennemis, avec leurs résolutions formellement avouées -quoique non écrites. Ils n'acceptèrent que le texte suivant, dont -l'hypocrisie atteignait au ridicule: _Les commandants des armées -anglaise et prussienne s'engagent à respecter et à faire respecter les -autorités actuelles tant qu'elles existeront._ Il fut stipulé au -surplus que la garde nationale ferait seule le service de Paris. - -Deux points de la plus grande importance restaient à régler, le -respect des propriétés et celui des personnes. Les commissaires -français avaient compris dans les propriétés que l'ennemi s'obligerait -à respecter les monuments publics et les musées. Les généraux alliés -qui apportaient à cette négociation plus d'arrière-pensées que les -militaires n'ont coutume d'en mettre dans leurs transactions, -refusèrent absolument les expressions proposées. Ils se souvenaient -qu'un an auparavant leurs souverains avaient songé à enlever de Paris -les objets d'art qui en faisaient le centre le plus éclatant de la -civilisation moderne, mais que n'osant pas frapper tant de coups à la -fois sur la France, ils y avaient renoncé. Ils refusèrent cette fois -de s'engager, et admirent en termes généraux le respect des propriétés -privées et publiques, _excepté celles qui avaient rapport à la -guerre_. On s'imagina qu'il ne s'agissait que d'artillerie, et on -passa outre. On devait apprendre quelques jours plus tard ce qu'il y -avait de ruse dans ces expressions en apparence insignifiantes. - -[En marge: Article relatif à la sûreté des personnes.] - -Enfin quant aux personnes, l'article 12 (devenu célèbre par le noble -sang qu'il a laissé couler) fut adopté tel qu'il avait été rédigé par -les commissaires français. Il était ainsi conçu: «Seront pareillement -respectées les personnes et les propriétés particulières. Les -habitants et en général les individus qui se trouvent dans la -capitale, continueront à jouir de leurs droits et libertés sans -pouvoir être inquiétés ni recherchés en rien relativement aux -fonctions qu'ils occupent ou auraient occupées, à leur conduite et à -leurs opinions politiques.» - -[En marge: Arrière-pensée des généraux ennemis en acceptant cet -article.] - -Un tel article semblait devoir couvrir tout le monde, personnages -civils et militaires, révolutionnaires anciens et révolutionnaires -nouveaux, régicides qui avaient condamné Louis XVI et maréchaux qui -avaient abandonné Louis XVIII, et jamais on n'aurait pu croire qu'il -donnerait ouverture aux plus odieuses vengeances. Les généraux ennemis -n'élevèrent pas une seule objection, comme si une telle stipulation -coulait de source, et ne pouvait être contestée. On voudrait se -persuader que les deux personnages qui avaient montré pour leur pays -le plus noble patriotisme, le duc de Wellington et le maréchal -Blucher, étaient de bonne foi, et que leur silence ne cachait aucune -arrière-pensée. Malheureusement il paraît que ce silence tenait au -désir de n'être pas forcés à s'expliquer. En effet ils s'engageaient -eux, comme généraux des armées anglaise et prussienne, à respecter les -personnes, mais ne prétendaient pas imposer le même engagement au -gouvernement de Louis XVIII, qui une fois rétabli, serait chargé seul -de dispenser la justice en France. La moindre explication sur ce sujet -en rendant l'équivoque impossible, eût probablement tout fait rompre. -Ils se turent donc, et ce silence coûta à la France le sacrifice des -plus nobles vies. - -[En marge: Signature de la capitulation dans la nuit du 3 au 4 -juillet.] - -Les trois négociateurs, après avoir fait ce qu'ils avaient pu pour -défendre les intérêts de leur pays dans une position désespérée, -quittèrent Saint-Cloud, et arrivèrent le 4 juillet au matin aux -Tuileries auprès du gouvernement provisoire. Il n'y avait que des -remercîments à leur adresser, car dans l'état des choses personne -n'eût obtenu davantage. À ne pas courir la chance d'une bataille, il -fallait évidemment se soumettre aux conditions souscrites. - -[En marge: Cette capitulation acceptée par le gouvernement provisoire -et les Chambres.] - -La capitulation fut donc acceptée. Elle se prêtait à une comédie qui -convenait aux généraux étrangers, et à la commission exécutive -elle-même. En effet, elle ne contenait en apparence que des -stipulations purement militaires, suite forcée de la situation des -armées, et elle laissait la France libre de se donner le gouvernement -qu'elle voudrait, puisque la garde nationale parisienne restait -exclusivement chargée du service intérieur de la capitale. Les -généraux ennemis paraissaient ainsi demeurer fidèles aux déclarations -solennelles par lesquelles ils avaient promis de ne pas imposer un -gouvernement à la France, et la commission exécutive de son côté -semblait, tout en cédant à une nécessité physique, avoir sauvegardé -l'indépendance nationale. C'est ainsi que la commission exécutive crut -devoir prendre la chose, et qu'elle la présenta aux deux Chambres. - -[En marge: Équivoque dont tout le monde use relativement au futur -gouvernement de la France.] - -Les représentants, qui seuls donnaient signe de vie dans ces -circonstances (les pairs se taisaient), s'étaient plaints du silence -gardé sur les négociations. L'obligation du secret, toujours de -rigueur en ces matières, pouvait expliquer ce silence. On le rompit le -4 juillet au matin, et on porta à la connaissance des deux Chambres -les articles conclus dans la nuit à Saint-Cloud. L'équivoque au moyen -de laquelle on avait évité de résoudre la question du gouvernement -futur de la France, convenait aux Chambres comme aux généraux ennemis -et au gouvernement provisoire, et elles s'y prêtèrent. Comment, en -effet, vouloir la clarté? Dire que le sous-entendu de la capitulation -cachait la faculté de rétablir les Bourbons, c'eût été annoncer une -vérité bien évidente, et que tout le monde apercevait, excepté -certains idiots qui n'aperçoivent les choses que lorsqu'on les leur -énonce formellement. Mais déchirer ce voile commode, c'était, après -les déclarations solennelles qu'on avait faites contre les Bourbons, -s'obliger à repousser la capitulation, à casser le gouvernement -provisoire, et à s'engager dans une lutte dont on avait déjà senti -l'impossibilité. N'osant pas entreprendre une résistance aussi -téméraire, et qui avait perdu toutes ses chances en étant différée, il -était plus commode pour l'assemblée de laisser exister un voile sous -lequel elle cachait sa confusion, jusqu'au jour peu éloigné où elle -serait expulsée de son siége par les baïonnettes ennemies. La Chambre -des représentants accepta donc la capitulation du 3 juillet telle -qu'on la lui avait présentée, et elle en fit des remercîments à -l'armée, qui d'ailleurs les avait mérités, car elle avait, par son -attitude énergique, arraché les derniers ménagements conservés encore -pour la France. - -[En marge: Irritation de l'armée lorsqu'il faut quitter Paris.] - -Du reste, s'il plaisait à tous les pouvoirs de se prêter à cette -espèce de dissimulation, l'armée qui en recueillait les hommages, ne -s'y prêta point. Lorsque la convention lui fut annoncée, elle vit bien -qu'on lui faisait quitter Paris pour le céder aux ennemis, qui le -céderaient aux Bourbons. Son exaspération fut extrême. Des soldats -abandonnaient les rangs en jetant leurs armes, et allaient se mêler -aux fédérés qui poussaient des vociférations dans les rues. D'autres -disaient qu'il ne fallait pas se rendre, qu'il fallait refuser -d'obéir, et déposer des généraux lâches ou perfides. Tantôt on s'en -prenait à celui-ci, tantôt à celui-là, mais tout le monde au duc -d'Otrante, qu'on n'appelait plus que le traître, comme s'il eût été le -seul auteur de cette situation. - -[En marge: Noble fermeté du maréchal Davout; il conduit l'armée -derrière la Loire.] - -Le sévère Davout fit entendre la voix du devoir à l'armée irritée, et, -aidé de quelques généraux, surtout du respectable et toujours respecté -Drouot, parvint à se faire écouter. L'armée, après un premier moment -de désespoir, se mit à défiler à travers les rues de la capitale, -qu'elle avait la douleur de livrer aux mains de l'ennemi. Certains -corps n'avaient pas reçu de solde, avaient tout perdu, et éprouvaient -la double souffrance de la capitulation et de la misère. M. Laffitte -ayant généreusement avancé quelques millions au Trésor, les corps les -plus malheureux reçurent un soulagement, et prirent le chemin de la -Loire. La retraite commença donc à s'opérer en bon ordre. Le maréchal -Davout, ne voulant pas rester à Paris, bien que la sage proposition -qu'il avait faite de recevoir les Bourbons sans les étrangers, lui -promît de leur part un traitement meilleur qu'en 1814, aima mieux -remplir jusqu'au bout ses devoirs envers l'armée et le pays, et donna -sa démission de ministre de la guerre, pour demeurer général en chef -de l'armée dite _de la Loire_, laquelle, par son attitude, sa -discipline au milieu des outrages dont elle était l'objet, fit encore -respecter la France pendant plusieurs mois, et fut même un appui pour -les Bourbons, qu'elle n'aimait point et qui ne l'aimaient pas, mais -qui étaient devenus le gouvernement de la France, et qui eurent plus -d'une fois à résister aux intolérables exigences de vainqueurs -impitoyables. Le maréchal Davout commanda dignement cette armée, et -les Autrichiens ayant voulu franchir la limite convenue vers la haute -Loire, il menaça de marcher sur eux, et les fit reculer, dans un -moment où six cent mille soldats ennemis couvraient le sol de la -France. - -[En marge: Un agent secret envoyé au duc de Wellington par M. Fouché, -convie celui-ci à une entrevue à Neuilly.] - -Tandis que la convention de Paris s'exécutait, il fallait enfin que -l'ombre disparût devant la réalité, et que les pouvoirs issus du 20 -mars cédassent la place aux Bourbons qui s'approchaient. Le colonel -Macirone, retenu aux avant-postes, n'avait pu voir le duc de -Wellington que le 4 juillet au matin, à l'instant où celui-ci revenait -de Saint-Cloud à Gonesse, après la signature de la capitulation. Le -duc de Wellington le reçut entouré de M. de Talleyrand, représentant -Louis XVIII, de sir Charles Stuart, représentant l'Angleterre, du -comte Pozzo di Borgo, représentant la Russie, et de M. de Goltz, -représentant la Prusse. Cette fois parlant nettement, le généralissime -britannique dit à l'agent du duc d'Otrante qu'il était temps d'en -finir d'un état de choses désormais ridicule, qu'il fallait que le -gouvernement provisoire et les Chambres donnassent purement et -simplement leur démission, après quoi Louis XVIII qui était à Roye -entrerait à Paris, et y entrerait avec les résolutions qu'on pouvait -se promettre de son excellent esprit et des bons conseils qu'il avait -reçus. Ces déclarations faites, le duc de Wellington laissa la parole -à M. de Talleyrand qui énonça verbalement, puis consigna par écrit les -nouvelles promesses de Louis XVIII. En voici le résumé, remis par M. -de Talleyrand lui-même: «Toute l'ancienne Charte, y compris -l'abolition de la confiscation; le non-renouvellement de la loi de -l'année dernière sur la liberté de la presse; l'appel immédiat des -colléges électoraux pour la formation d'une nouvelle Chambre; l'unité -du ministère; l'initiative réciproque des lois, par message du côté du -Roi, et par proposition de la part des Chambres; l'hérédité de la -Chambre des pairs.» - -[En marge: M. Fouché s'y rend en prévenant ses collègues.] - -M. de Talleyrand ajouta ensuite les assurances les plus formelles -d'une conduite sage, et toute différente de celle qu'on avait tenue -l'année précédente. Le duc de Wellington prenant la parole après lui, -dit à l'intermédiaire chargé de ces messages: Que M. Fouché soit -sincère avec nous, nous le serons avec lui. Nous apprécions les -services qu'il a rendus, et le Roi lui en tiendra compte. S'il a -besoin de secours, nous allons lui en porter dans quelques -heures.--Il fut convenu que le duc de Wellington et M. de Talleyrand -attendraient le lendemain le duc d'Otrante à Neuilly, pour régler avec -lui tout ce qui restait à faire, afin d'amener sans violence la -rentrée de Louis XVIII à Paris. Sans perdre de temps l'agent Macirone -quitta Gonesse pour se rendre auprès du duc d'Otrante, auquel il fit -part du message qu'on lui avait confié. M. Fouché n'aurait eu garde de -refuser l'entrevue proposée, car après tout il aboutissait au résultat -qu'il avait désiré, c'est-à-dire, à se donner le mérite du retour des -Bourbons, qu'il ne pouvait plus empêcher. Pourtant il résolut -d'informer ses collègues de ce qu'il allait faire, en ayant soin de se -montrer à leurs yeux sous les apparences d'un homme qui cherchait à -sauver les débris du commun naufrage, et à mettre des conditions au -rétablissement de Louis XVIII sur le trône. Il n'y avait rien à lui -objecter, car la restauration des Bourbons résultant inévitablement de -l'impossibilité de prolonger la résistance, impossibilité reconnue par -tous les membres de la commission exécutive, il fallait bien se -soumettre, en tâchant toutefois de se ménager quelques garanties pour -les choses et pour les personnes. - -Tout à coup un incident vint créer des difficultés imprévues à M. -Fouché, ce fut l'arrivée des premiers négociateurs, MM. de Lafayette, -Sébastiani, de Pontécoulant, d'Argenson, de Laforest, Benjamin -Constant. En quittant Laon, ces plénipotentiaires s'étaient rendus, -comme on doit s'en souvenir, auprès des souverains, qu'ils avaient -rencontrés à Haguenau, sans pouvoir obtenir un entretien avec eux. -Ils n'avaient pu voir que leurs ministres, qui continuant le système -de dissimulation adopté, avaient affecté de ne point vouloir imposer -un gouvernement à la France. Les commissaires éconduits après une -courte entrevue, étaient revenus à Paris pleins des mêmes illusions, -et persistant encore à croire que les Bourbons n'étaient pas -inévitables. Cette erreur privait M. Fouché de son principal argument, -la nécessité de subir les Bourbons, argument qui était son excuse pour -s'aboucher avec le duc de Wellington. Il s'efforça de démontrer cette -nécessité en s'appuyant sur les innombrables renseignements qu'il -possédait, et il annonça du reste qu'il s'en éclaircirait plus -complétement le soir au camp des alliés. On l'autorisa à s'y rendre, -mais M. de Lafayette lui déclara que tout arrangement particulier, -n'ayant pas pour objet essentiel de sauvegarder les intérêts généraux, -serait un acte de trahison qui mériterait et recueillerait l'infamie. - -[En marge: M. de Talleyrand et plusieurs ministres étrangers assistent -à l'entrevue.] - -[En marge: M. Fouché insiste pour obtenir des conditions utiles à tout -le monde.] - -[En marge: On se sépare sans être d'accord, mais en convenant de se -revoir.] - -M. Fouché ne se préoccupa guère de cette déclaration, et se transporta -le 5 juillet au soir, à Neuilly, auprès du duc de Wellington. Il y -trouva outre le généralissime anglais, M. de Talleyrand, sir C. -Stuart, MM. de Goltz et Pozzo di Borgo. Le duc de Wellington voulut -savoir d'abord si l'armée française s'était éloignée, si toutes les -autorités actuelles s'apprêtaient à donner leur démission, et enfin -s'il serait possible d'obtenir qu'on livrât aux puissances la personne -de Napoléon, condition à laquelle les alliés tenaient avec un -véritable acharnement. Le duc d'Otrante répondit que l'armée se -retirait peu à peu, mais que ce n'était pas sans peine, que la -population de la capitale était exaspérée, que la garde nationale de -Paris elle-même, sur laquelle on semblait compter, était loin de -vouloir se prêter à tout ce qu'on attendait d'elle, qu'il fallait donc -de grandes précautions pour arracher l'une après l'autre les -démissions désirées, et introduire le Roi dans Paris. Quant à la -personne de Napoléon, il répondit qu'on ne pouvait la livrer, car en -ce moment Napoléon devait être embarqué pour les États-Unis. On fut -très-mécontent de cette dernière déclaration, dans laquelle on -persista à voir une fourberie de M. Fouché, qui auprès des -bonapartistes passait pour avoir trahi Napoléon, et auprès des -royalistes pour l'avoir fait évader. On lui demanda ensuite ce qu'il -entendait par ces précautions auxquelles il semblait attacher tant -d'importance. M. Fouché s'expliqua alors, et, en homme plus pratique -et plus sensé que les négociateurs envoyés au duc de Wellington, -lesquels n'avaient songé qu'à réclamer l'initiative pour les Chambres, -il énonça deux conditions essentielles: une nouvelle déclaration -royale qui couvrirait sans exception les personnes compromises, avant, -pendant et après la dernière révolution du 20 mars, et l'adoption du -drapeau tricolore. Sans ces conditions, il ne croyait pas, disait-il, -l'entrée du Roi possible, à moins d'y employer la force, ce dont on ne -paraissait pas se soucier. La discussion sur ce point dura jusqu'à -quatre heures du matin, et demeura sans résultat, M. de Talleyrand, -principal interlocuteur, essayant d'éluder avec l'aisance d'un grand -seigneur, ce que M. Fouché s'obstinait à exiger avec la ténacité d'un -personnage vulgaire, mais positif. Quant aux personnes on parlait de -l'inépuisable clémence du Roi, et quant aux couleurs nationales des -dix ou quinze départements qui s'étaient insurgés avec la cocarde -blanche au chapeau. Le duc de Wellington insista beaucoup pour qu'on -s'entendît, mais ne vint à bout ni des uns ni des autres, et comme -dans ce débat on n'avait pas eu le temps de s'occuper des intérêts -individuels, on ne dit rien à M. Fouché de ce qui lui était -personnellement réservé. Il se retira donc mécontent pour le -particulier et pour le général, et laissa les représentants de -l'Europe et de la royauté aussi mécontents de lui qu'il l'était d'eux. -Toutefois le duc de Wellington lui donna un nouveau rendez-vous pour -le lendemain, et on se quitta sans être d'accord, mais sans avoir -rompu. - -[En marge: Nouvelle scène de M. Fouché avec Carnot.] - -[En marge: M. Fouché prend le parti de ne plus s'occuper de ses -collègues, et d'agir sans eux.] - -[En marge: M. Fouché de qui on avait voulu exiger qu'il livrât -Napoléon, réitère l'ordre de le faire partir de Rochefort.] - -De retour à Paris M. Fouché rendit compte à sa manière de ce qui -s'était passé à Neuilly, mais déclara encore plus affirmativement, que -les Bourbons étaient inévitables, qu'on ne pouvait à cet égard -résister aux volontés formelles de l'Europe, qu'il n'était pas suspect -lui, vieux révolutionnaire régicide, lorsqu'il se résignait à cette -nécessité, que la seule chose à faire c'était de tâcher d'obtenir des -conditions suffisamment rassurantes, et que, sous ce rapport, il -n'avait rien négligé. On le crut moins qu'il ne le méritait cette -fois, et on s'imagina qu'il n'avait songé qu'à lui, car de toutes -parts on le regardait comme un traître. Ses collègues ne lui -opposèrent que le silence. Carnot seul éleva des plaintes, et fit -entendre des reproches, auxquels M. Fouché avait une réponse bien -facile, c'était de lui demander ce qu'il voulait. En effet, Carnot -n'avait pas cru qu'on pût se défendre; dès lors recevoir les Bourbons -était une conséquence forcée de l'impuissance qu'il avait lui-même -proclamée. Au surplus M. Fouché commençant à ne plus s'inquiéter de -l'opinion de ses collègues, les traitant même assez légèrement, -s'occupa uniquement de disposer toutes choses pour introduire Louis -XVIII dans Paris, avec le moins de dommage pour son parti, avec le -plus d'avantage pour lui-même. Son premier soin fut de hâter le départ -de Napoléon de Rochefort. Il s'était aperçu que tant que Napoléon se -trouvait en France, on était au camp des coalisés fort défiant de la -sincérité de son abdication, et fort obstiné à réclamer sa personne. -Or, M. Fouché voulait supprimer cette cause de défiance, et de plus -n'être pas responsable de la captivité de Napoléon, dans le cas où -celui-ci tomberait aux mains de l'ennemi, car s'il avait voulu lui -ôter le trône, il n'avait voulu lui ôter ni la vie, ni la liberté. -Déjà, comme on l'a vu, les frégates avaient été dispensées d'attendre -les sauf-conduits. M. Fouché alla plus loin, et pressa de nouveau le -général Beker de faire partir l'illustre fugitif, en envoyant toutes -les autorisations nécessaires, sauf une, celle de communiquer avec la -croisière anglaise, de crainte que Napoléon, par suite d'une étrange -confiance envers les Anglais, ne se livrât à eux. Le 6, M. Fouché fit -rendre un dernier arrêté par la commission exécutive, enjoignant au -général Beker de forcer Napoléon à s'embarquer, de lui faire sentir -que c'était indispensable pour sa sûreté personnelle, de lui offrir, -si les frégates étaient trop observées, tous les bâtiments légers dont -on pourrait disposer, de consentir même, contrairement aux ordres -précédemment expédiés, à ce qu'il communiquât avec la croisière -anglaise, mais sur sa demande écrite, afin de n'avoir pas la -responsabilité des conséquences. - -[En marge: M. Fouché travaille la garde nationale pour qu'elle fasse -des manifestations à l'appui de ce qu'il a demandé à Neuilly.] - -Après ces soins donnés à la sûreté de Napoléon, M. Fouché chercha à se -préparer des arguments pour les nouvelles conférences qu'il devait -avoir à Neuilly. Il n'y en avait pas un meilleur que l'attitude de la -garde nationale de Paris. Cette garde, qui avait vu le retour de -Napoléon avec peine, qui désirait même les Bourbons, mais sans les -idées surannées, les passions, l'arrogance des émigrés, n'avait cessé -de porter la cocarde tricolore, et d'abattre le drapeau blanc partout -où on essayait de l'arborer. M. Fouché, au moyen des relations qu'il -entretenait avec les principaux chefs de la garde nationale, provoqua -de leur part une déclaration, dans laquelle ils faisaient profession -d'un attachement persévérant pour le drapeau tricolore, fondé sur la -gloire et sur la signification politique de ce drapeau. Cette -déclaration était revêtue des noms les plus honorables de la capitale. - -[En marge: Il pousse la Chambre des représentants à faire une -déclaration de principes dans le même sens.] - -M. Fouché ne s'en tint pas à cette démonstration. Secondé par MM. Jay, -Manuel et les nombreux représentants qui suivaient ses conseils, il -obtint de la part de la Chambre des représentants une déclaration d'un -autre genre, mais plus significative encore. La constitution qu'on -avait entrepris de rédiger était longue, diffuse, et n'avait aucune -chance d'être acceptée par les Bourbons. Ce qui importait infiniment -plus que ce texte banal, c'étaient les principes qu'il contenait. Sur -l'instigation de M. Fouché on détacha en forme d'articles les -principes essentiels de toute constitution, ceux qu'on devait exiger -de tout gouvernement, quel qu'il fût, et on en fit une déclaration que -devrait accepter le monarque, non désigné, qui monterait sur le trône. -Ce monarque qu'on ne désignait pas, c'était évidemment Louis XVIII, -s'il souscrivait aux principes énoncés. Ces principes, qu'il est -inutile de reproduire ici, car l'expression en était médiocre, étaient -ceux que la France depuis 1789, avec une constance d'esprit qui -l'honore, n'a cessé de proclamer toutes les fois que sous prétexte de -lui rendre l'ordre, on ne lui a pas ôté la liberté. - -[En marge: Ce qui se passe en ce moment dans le sein de la cour -émigrée.] - -[En marge: Continuation du déchaînement contre M. de Blacas, et faveur -croissante de M. Fouché.] - -Pendant que M. Fouché se livrait à ces soins malheureusement tardifs -et inutiles, la cour de Louis XVIII, transportée successivement de -Gand à Cambrai, de Cambrai au château d'Arnouville, s'occupait de ce -qu'on ferait en entrant à Paris. Les principaux personnages de cette -cour, Roi, princes, courtisans, ministres, ambassadeurs, généraux -étrangers, accrus d'une foule d'adorateurs de la fortune renaissante, -discutaient confusément les résolutions à prendre, car les révolutions -donnant la parole à tout le monde, convertissent pour un moment les -cours elles-mêmes en républiques. Suivant la majorité de ces -discoureurs, sacrifier le drapeau blanc au drapeau tricolore, c'était -sacrifier la légitimité à la révolte. Modifier, étendre la Charte, -c'était augmenter le mal loin de le diminuer!--C'était bien assez, -disaient-ils, de déclarer le maintien de cette Charte, sans y ajouter -de nouveaux développements. Pour eux, les principes dits de -quatre-vingt-neuf étaient une partie des hérésies révolutionnaires, -qu'on avait eu la faiblesse d'encourager; et de même qu'à leurs yeux -la première révolution s'expliquait par quelques fautes individuelles, -nullement par des causes générales, la dernière, celle du 20 mars, -s'expliquait par une conspiration dont il fallait punir les auteurs, -et par quelques autres incidents tels que l'obstination à conserver M. -de Blacas, et la répugnance à se servir de M. Fouché. Comme nous -l'avons dit récemment, l'émigré M. de Blacas, le régicide M. Fouché, -étaient l'objet, le premier d'un décri universel, le second d'une -faveur générale. À entendre ces royalistes, M. de Blacas avait tout -perdu, au contraire M. Fouché eût tout sauvé, si on avait accepté ses -services, et pouvait tout sauver encore si on consentait enfin à les -accepter. À la vérité il était régicide, mais raison de plus! Il était -sorti de cette caverne infernale qu'on appelait la révolution, il la -connaissait, et y ferait rentrer les démons qui s'en étaient échappés. -Il n'y avait avec lui qu'une précaution à prendre, c'était d'exiger -qu'il eût bien trahi son origine. Or, quant à cette franche trahison -de son origine, on n'avait aucun doute, et M. de Vitrolles et beaucoup -d'autres étaient venus l'attester. On racontait avec admiration ses -prophéties, qu'on arrangeait après coup. M. Fouché avait dit à M. -Dambray, la veille du 20 mars: Il est trop tard; Napoléon entrera -dans Paris, régnera quelque temps, mais pas longtemps; il sera -renversé, et nous ramènerons le Roi.--L'homme qui avait dit ces choses -si profondes pouvait seul achever la prophétie. Il fallait donc le -prendre des mains de Napoléon lui-même, qu'il avait renversé, et le -nommer ministre de Louis XVIII dont il serait le soutien le plus -solide. - -[En marge: M. de Talleyrand se prête à la faveur dont M. Fouché est -entouré dans le sein du parti royaliste.] - -[En marge: Louis XVIII se rend avec peine aux obsessions dont il est -assailli.] - -[En marge: Il sacrifie M. de Blacas, et accepte M. Fouché comme -ministre de la police.] - -M. de Talleyrand, qui n'aimait pourtant pas les rivaux, encourageait -cette étrange passion. Il se sentait incapable de veiller sur -l'intérieur, et reconnaissait à cet égard la supériorité de M. Fouché. -Mais cette besogne d'espionner, de payer, de disperser, d'enfermer, -d'exiler, et au besoin de faire fusiller les gens illustres ou obscurs -des partis, lui semblant fort au-dessous de celle de traiter avec les -puissances européennes, il ne jalousait pas M. Fouché, et il croyait -qu'appuyé sur le dehors où était en ce moment la force, se servant de -M. Fouché pour épurer le dedans, il gouvernerait souverainement la -France. Il avait donc proposé M. Fouché au Roi comme ministre de la -police. Le duc de Wellington l'avait fort secondé, et outre tous les -motifs que nous venons d'énumérer, il en avait un particulier de -favoriser M. Fouché. Il fallait entrer dans Paris et y rétablir les -Bourbons, mais il fallait y entrer conformément au programme simulé -des puissances, programme surtout nécessaire à lord Castlereagh, et -consistant à ne pas imposer ostensiblement un gouvernement à la -France. Sans cette précaution obligée, on n'aurait eu qu'à laisser -faire le brutal Blucher, et il en eût fini en deux heures. Mais M. -Fouché seul saurait accomplir la chose sans les baïonnettes, et par la -garde nationale de Paris. Ainsi la cour par une sorte de superstition, -M. de Talleyrand par besoin d'une main adroite et cynique pour -gouverner l'intérieur, le duc de Wellington pour avoir un introducteur -des Bourbons qui sût se passer de la violence, avaient prôné M. -Fouché, et vaincu en sa faveur la répugnance de Louis XVIII. On avait -fait une première violence à ce prince en lui arrachant M. de Blacas, -on lui en fit une seconde en le forçant d'accepter l'un des juges de -son frère. Il lui en coûta, car il était fier, n'aimait pas les -intrigants, surtout ceux qui étaient en manége avec M. le comte -d'Artois, et M. Fouché avait tous ces inconvénients à ses yeux. Mais -quand on insistait longtemps et fort, il se rendait. Il avait donc -consenti à laisser la police à M. Fouché, mais refusé une nouvelle -déclaration de principes, ainsi que le drapeau tricolore. - -[En marge: Nouvelle entrevue de M. Fouché avec M. de Talleyrand et les -ministres étrangers.] - -[En marge: Pour toute concession M. Fouché obtient un portefeuille.] - -Tel était l'état des choses à la cour lorsque M. Fouché revint le 6 au -soir à Neuilly. Il recommença ses doléances sur la situation -intérieure de Paris, fort aggravée, disait-il, par le retour des -plénipotentiaires rapportant de Haguenau la fausse idée que les -monarques alliés ne tenaient pas aux Bourbons, par la résolution de la -garde nationale de Paris de conserver la cocarde tricolore, par la -déclaration de principes de la Chambre des représentants. On n'eut pas -l'air de prendre au sérieux les appréhensions de M. Fouché. D'ailleurs -le duc de Wellington lui répondait qu'après tout on avait des Anglais -et des Prussiens à son service, bien qu'on désirât les employer le -moins possible. Quant au rapport des plénipotentiaires, le duc de -Wellington dit qu'ils avaient trompé ou s'étaient trompés, et il -montra les lettres de lord Stewart, présent à l'entrevue de Haguenau, -lesquelles ne permettaient aucun doute sur les sentiments des -souverains. Quant à une nouvelle déclaration de Louis XVIII, celle de -Cambrai suffisait. En donner une seconde, ce serait faire divaguer la -royauté. Quant à l'amnistie, le duc de Wellington et M. de Talleyrand -firent enfin résonner aux oreilles de M. Fouché le mot -essentiel.--L'amnistie, lui dirent-ils, c'est vous, vous au ministère -de la police. Quel est l'homme de la Révolution qui puisse trembler -quand vous serez à la tête du ministère des rigueurs?--Il semblait en -effet qu'un régicide étant admis auprès du Roi, personne ne pouvait -concevoir d'inquiétude. Mais si on était prêt à pardonner aux -immolateurs de Louis XVI, on ne pardonnait pas aux prétendus auteurs -du 20 mars. M. Fouché le sentait vaguement, et ceux-là, sa présence ne -les couvrait point. Mais on lui parla d'un ton si absolu, et -d'ailleurs on lui offrit un tel présent, qu'il n'osa pas insister. -Quant aux trois couleurs, on lui fit comprendre que ce serait un -outrage à Louis XVIII que d'y revenir encore, et il se soumit, ayant -obtenu pour toute concession, lui, lui seul, au plus redoutable des -ministères. - -[En marge: Présentation de M. Fouché à Louis XVIII.] - -On s'assit à la même table, après quoi on se rendit à Arnouville, pour -présenter M. Fouché à Louis XVIII. C'était là l'objet des voeux de M. -Fouché; c'était là ce qu'il n'avait pu obtenir sous la première -Restauration. Il en éprouva une vive satisfaction, et à l'aspect du -monarque qui se fit une extrême violence pour le recevoir, il lui -sembla que le régicide s'était effacé de son front. Le Roi qui avait -étudié son rôle, selon son habitude dans les occasions graves, -accueillit M. Fouché avec une grande politesse, et comme s'il n'eût -connu qu'une partie de sa vie.--Vous m'avez rendu beaucoup de -services, lui dit-il, vous m'en rendrez encore. Je voulais depuis -longtemps vous attacher à mon gouvernement; je le puis enfin, et -j'espère que vous me servirez utilement et fidèlement.--M. Fouché -s'inclina avec l'humilité d'un pardonné, et mérita en ce moment les -exagérations de ses ennemis, en se laissant remercier de trahisons -qu'il n'avait pas commises, du moins pas toutes. Il sortit plein de -joie de cette entrevue, et il traversa des flots de courtisans, -curieux de voir un personnage qui était pour eux une espèce de -monstre, mais un monstre utile, dont on disait que le Roi devait se -servir, parce qu'il le garantirait de nouvelles catastrophes. Les -esprits sages de cette cour regrettèrent qu'on n'eût pas mieux aimé -accorder un peu plus de liberté, que de prendre un tel homme! Le duc -de Wellington, qui approuvait fort la nomination de M. Fouché, mais -qui avait vivement insisté pour l'adoption du drapeau tricolore, afin -de ne pas laisser aux ennemis des Bourbons un drapeau si populaire, -s'écria avec une sorte de dépit: Quelles gens! Il est plus facile de -leur faire accepter un régicide qu'une idée raisonnable.-- - -[En marge: Retour de M. Fouché à Paris.] - -[En marge: Son embarras à l'égard de ses collègues.] - -[En marge: Il finit par leur déclarer qu'il est ministre de Louis -XVIII.] - -Revenu à Paris, le duc d'Otrante éprouva un certain embarras à dire à -ses collègues tout ce qu'il avait à leur apprendre. Il leur avait -avoué ses entrevues avec les chefs de la coalition, en prenant pour -prétexte son désir d'éviter une seconde restauration, ou du moins d'y -mettre de bonnes conditions. Mais leur annoncer définitivement que les -Bourbons devaient être reçus, qu'au delà de la déclaration de Cambrai -il n'avait rien obtenu, ni amnistie générale, ni drapeau tricolore, ni -maintien des Chambres actuelles, et que toutes les garanties accordées -se réduisaient à un portefeuille pour lui, était difficile. Cependant, -comme il était obligé d'en finir, il leur déclara que les -plénipotentiaires revenus de Haguenau s'étaient trompés, qu'on n'avait -jamais songé à laisser la France libre de choisir une autre dynastie -que celle des Bourbons, que la réserve observée à cet égard n'avait -été qu'un faux semblant, qu'il fallait recevoir Louis XVIII sans -retard, qu'on aurait d'ailleurs tout ce que M. de Talleyrand avait -promis, c'est-à-dire abandon de la loi sur la presse, certaines -modifications à la Charte, unité du ministère, oubli du passé, et en -preuve de la sincérité de cet oubli, sa propre nomination de lui, M. -Fouché, au ministère de la police. C'était là un singulier aveu à -faire devant tous ses collègues. M. Fouché le fit en protestant qu'il -avait accepté ce rôle par pur dévouement pour les hommes de la -Révolution, de l'Empire et du 20 mars, et que c'était pour les sauver -qu'il avait consenti à être ministre de Louis XVIII. Il disait plus -vrai qu'il n'en avait l'air, quant au résultat sinon quant à -l'intention, car lui seul, parmi les têtes actuellement menacées, -pouvait sauver celles qui n'étaient pas irrévocablement vouées à la -vengeance de l'émigration, et s'il voulait avant tout rester au faîte -de la puissance, il est constant aussi qu'il voulait se justifier de -l'indécence de sa conduite en empêchant le plus de mal qu'il pourrait. - -[En marge: Emportement de Carnot.] - -Cette excuse, vraie mais basse, car il n'est jamais permis d'accomplir -soi-même une moitié du mal, pour empêcher que d'autres n'accomplissent -l'autre moitié, ne pouvait avoir grand succès dans le sein de la -commission exécutive. MM. Quinette et Grenier, personnages inactifs, -M. de Caulaincourt, personnage découragé, se turent. Mais Carnot, -impétueux, généreusement inconséquent, ayant fait ce qu'il fallait -pour amener les Bourbons, et ne sachant pas les subir, s'emporta, -parla de trahison, devint presque outrageant à l'égard de M. Fouché, -sans altérer toutefois l'impassibilité de son collègue, chez qui -jamais la fierté de l'âme ne faisait monter le sang au visage. Sans -foi, sans dignité, mais sans méchanceté, le duc d'Otrante avait été -choisi par la Providence pour servir dans cette nouvelle révolution -d'intermédiaire, entre gens qui voulaient imposer les Bourbons, et -gens qui consentaient à les subir, mais les uns et les autres sans -qu'il y parût! Triste comédie, où personne ne triomphait que la nature -des choses, toujours logique, toujours invincible! - -Après ce qui venait de se passer M. Fouché et ses collègues ne -pouvaient pas demeurer une heure de plus en présence les uns des -autres. Ils convinrent donc d'envoyer leur démission aux deux -Chambres, et ils l'expédièrent à l'instant même. La Chambre des pairs -se sépara sans dire mot, pour ne plus se réunir. La Chambre des -représentants en recevant la démission de la commission exécutive, -garda également le silence, mais persista dans cette triste comédie de -discuter une constitution qui, plus éphémère encore que les plus -éphémères, ne devait pas durer vingt-quatre heures. M. Fouché, -d'accord avec le général Dessoles qui était redevenu commandant de la -garde nationale, avait choisi dans cette garde des hommes dont les -opinions royalistes garantissaient la conduite, et qu'on chargea -d'occuper les avenues du palais législatif pour en interdire l'accès -aux représentants. On inséra au _Moniteur_ une décision qui déclarait -les Chambres dissoutes, et annonçait l'entrée du roi Louis XVIII pour -la journée du 8 juillet dans l'après-midi. M. Fouché alla de nouveau -le soir annoncer au Roi que tout était prêt pour sa réception. On -l'accueillit comme l'homme à qui les Bourbons étaient le plus -redevables après le vainqueur de Waterloo. - -[En marge: Résultat définitif de la crise.] - -Achevons ce triste récit, et ajoutons que tandis que la Chambre des -représentants avait à peine survécu à Napoléon quinze jours, M. de -Talleyrand et M. Fouché ne survécurent que quelques mois à cette -Chambre, et allèrent, l'un revêtu d'une haute charge de cour, l'autre -condamné à un exil dissimulé, rejoindre dans l'inaction ou le malheur -tous les grands acteurs de la Révolution et de l'Empire. Tel est le -bénéfice qu'ils avaient recueilli les uns et les autres de cette -dernière tentative du 20 mars, si déplorablement terminée le 8 -juillet, et connue sous la désignation généralement admise des _Cent -jours_! Napoléon y avait gagné une prison cruelle et une défaite -comme il n'en avait jamais essuyé; les Chambres qui l'avaient -renversé, deux semaines du rôle le plus humiliant; M. Fouché qui les -avait abusées et congédiées, l'exil et une renommée flétrie; Ney, La -Bédoyère, une mort tragique; la France, une seconde invasion, la perte -de la Savoie et de plusieurs places importantes, la privation des -chefs-d'oeuvre de l'art, une contribution de deux milliards, une -longue occupation étrangère, le débordement de tristes passions, et -personne enfin n'y avait gagné un peu de pure gloire, personne excepté -l'armée, qui avait expié ses fautes par un héroïsme incomparable! -L'histoire doit donc s'armer de toute sa sévérité contre une tentative -si désastreuse, mais, pour la bien juger, il la faut envisager dans -son ensemble, c'est-à-dire dans ses causes et ses effets, ce que nous -allons essayer de faire en terminant ce livre. - -[En marge: Résumé et appréciation de l'époque dite des Cent jours.] - -En 1814 les puissances coalisées, en ôtant à Napoléon l'empire -français, lui avaient laissé la possibilité d'y rentrer par son -établissement à l'île d'Elbe, et bientôt lui en inspirèrent la -tentation par leur manière d'agir. Qu'il assistât de si près aux -scènes d'avidité de Vienne, aux scènes de réaction de Paris, sans -vouloir profiter de tant de fautes, c'était impossible! Il aurait -fallu que l'ambition, qui certes n'était éteinte nulle part alors, le -fût dans le coeur le plus ambitieux, le plus hardi qu'il y eût au -monde. Napoléon quitta donc l'île d'Elbe, débarqua en France, et à son -aspect l'armée, les fonctionnaires, les acquéreurs de biens nationaux, -coururent au-devant lui, et il usa avec une habileté supérieure de -tous les avantages qu'on lui avait ménagés. Sa marche de Cannes à Lyon -fut un prodige; mais en lui demandant compte d'une tentative qui -devait être si funeste à la France, il faut en demander compte aussi à -ceux qui, par leur maladresse et leurs passions, lui en avaient -inspiré l'idée, et lui en avaient préparé les moyens. - -Rentré à Paris, au lieu de poursuivre jusqu'au Rhin sa marche -triomphale, Napoléon s'arrêta. Il proposa la paix, la proposa de bonne -foi et avec une sorte d'humilité qui convenait à sa gloire. On ne lui -répondit que par un silence outrageant. Il persista néanmoins, mais en -faisant d'immenses préparatifs. Choisissant avec un tact sûr dans les -débris de notre état militaire, les éléments encore bons à employer, -il forma avec les soldats revenus de l'étranger, avec les officiers -laissés à la demi-solde, une armée active de 300 mille combattants, et -pour qu'elle devînt disponible tout entière, il appela dans les places -environ 200 mille gardes nationaux mobilisés, choisis dans les -provinces frontières parmi les hommes qui avaient jadis porté les -armes, et que leur dévouement, leur âge, leur force physique, -disposaient à rendre un dernier service au pays. En même temps il -couvrit la capitale de 500 bouches à feu, y réunit les dépôts, les -marins, les vétérans, et résolut, appuyé sur Paris fortifié, -manoeuvrant en dehors avec deux cent mille hommes, de tenir tête à -l'ennemi. Arrivé le 20 mars, ayant conçu et ordonné ces plans du 25 au -27, il les fit d'abord exécuter silencieusement par les bureaux, puis -quand les manifestations de l'Europe ne laissèrent plus de doute, il -les publia, et au lieu d'endormir la France sur ses dangers, il les -lui fit connaître, en l'appelant tout entière aux armes. - -On ne pouvait faire ni mieux, ni plus, ni plus vite. - -À l'intérieur il agit aussi nettement, aussi habilement, mais sans -plus de succès. Au dehors, au lieu de la guerre qu'on attendait de -lui, il avait offert la paix, sans être écouté parce qu'il n'inspirait -aucune confiance. Au dedans, au lieu du despotisme qu'on attendait, il -offrit la liberté, sans obtenir plus de créance. S'il n'eût pas été de -bonne foi, il avait un moyen simple de sortir de ces difficultés, -c'était de convoquer une Constituante, et de la livrer à la confusion -des systèmes. Il l'aurait couverte de ridicule, et serait ensuite -demeuré le maître. Au contraire il manda sur-le-champ l'écrivain le -plus renommé du parti libéral, son ennemi déclaré, M. Benjamin -Constant, et ne disputant avec lui sur aucun des principes essentiels -qui constituent la véritable monarchie constitutionnelle, il lui -laissa le soin de la comprendre tout entière dans l'_Acte -additionnel_. Le titre n'était pas heureux, car il rappelait trop le -premier Empire, mais il suffisait de lire l'_Acte additionnel_ pour -reconnaître que ce n'était pas le premier Empire, et que c'était tout -simplement la vraie monarchie constitutionnelle, celle qui depuis deux -siècles assure la liberté et la grandeur de l'Angleterre. Mais la -défiance était si générale, que seulement sur son titre, l'_Acte -additionnel_ fut condamné, et qu'on crut y revoir le despote de 1811 -dans toute l'étendue de son pouvoir. Pourtant il fallait essayer de -vaincre l'incrédulité universelle, comme on allait bientôt essayer de -vaincre l'Europe coalisée. Il y avait alors un homme qui jouissait -d'un grand crédit parmi les amis de la liberté, M. de Lafayette, -lequel, en rendant justice à l'_Acte additionnel_, disait qu'il n'y -croirait que si on le mettait tout de suite en pratique, c'est-à-dire -si on convoquait les Chambres. Napoléon résista cette fois, en disant -que des Chambres nouvelles, nullement habituées aux situations -extrêmes, seraient bien peu propres à assister avec fermeté aux -horreurs de la guerre, et qu'au lieu de seconder le gouvernement, -elles deviendraient la cause de sa perte si elles se troublaient. On -insista, et pour qu'on crût à sa sincérité Napoléon convoqua les -Chambres, et commit ainsi une faute impérieusement commandée par la -fausseté de sa situation. On a prétendu que tout cela était feint, et -que Napoléon ne cédait que pour avoir un appui momentané, sauf à -briser ensuite l'instrument dont il se serait servi. Assurément les -profondeurs d'une telle âme sont difficiles à pénétrer, et chacun est -maître d'y voir ce qu'il veut. Quant à nous, nous croyons au génie de -Napoléon, et son génie lui disait que dans l'état des sociétés -modernes, il fallait leur permettre de se gouverner elles-mêmes, -d'après leur seule prudence, qu'un homme, un très-grand homme, pouvait -au lendemain de très-graves bouleversements, avoir la prétention de -les dominer un moment, mais un moment, que ce moment était passé pour -lui, et que ses fautes mêmes en avaient abrégé la durée. D'ailleurs, -tout occupé de vaincre l'Europe, ayant mis là tout ce qu'il avait de -passion, il se souciait peu du pouvoir qu'on lui laisserait après la -guerre, se disant qu'en tout cas il y en aurait assez pour son fils. -Si cependant on insiste, et si on demande ce qu'il aurait fait -vainqueur, nous répondrons que ces questions reposant sur ce qu'un -homme aurait fait dans telle ou telle circonstance qui ne s'est pas -réalisée, sont toujours assez puériles, parce que la solution est -purement conjecturale; qu'en fait de liberté il faut la prendre de -toute main, sauf à en user le mieux possible; qu'avec les grands -esprits on dispute moins qu'avec les petits, parce que les -contestations se réduisent aux points essentiels, et qu'enfin si la -bouillante nature de Napoléon s'était cabrée sous l'aiguillon poignant -de la liberté, il n'aurait pas fait pis que tous les princes qui en -ont tenté l'essai en France, et qui ont succombé faute de l'avoir -acceptée dans toutes ses conséquences. - -Ce sont là du reste des problèmes insolubles. Ce qui est vrai, c'est -que Napoléon donna complète la monarchie constitutionnelle, qu'on -refusa de le croire, juste punition de son passé, et que pour se faire -croire, il fut obligé de mettre tout de suite cette monarchie en -action par la convocation immédiate des Chambres. Ces Chambres furent -composées d'hommes franchement dévoués à la dynastie impériale et à la -liberté; mais elles arrivèrent pleines du sentiment public, la -défiance, et craignirent par-dessus tout de paraître dupes du despote -prétendu corrigé. On les vit en toute occasion faire éclater une -susceptibilité singulière, et, au lieu de se montrer unies au pouvoir -devant l'Europe, s'empresser de lui créer des obstacles plutôt que de -lui prêter leur appui. Les ministres, choisis parmi les personnages -les plus considérables du temps et les plus dignes d'estime, Davout, -Caulaincourt, Carnot, Cambacérès, avaient appris à exécuter les -volontés d'un maître absolu, non pas à persuader des hommes assemblés, -et furent aussi maladroits que les Chambres étaient difficiles. -Napoléon voyant la désunion surgir tandis qu'il aurait eu besoin -d'union pour sauver la France, se hâta d'aller chercher sur les champs -de bataille l'ascendant qui lui manquait pour dominer les esprits. Il -avait à choisir entre deux plans: un défensif, consistant à attendre -l'ennemi sous Paris fortifié, et à manoeuvrer au dehors avec deux cent -cinquante mille combattants, et un offensif, consistant à prévenir les -deux colonnes envahissantes, à fondre sur celle qui était à sa portée, -à la battre, puis à se rejeter sur l'autre avec tout le prestige de la -victoire. Le premier plan était plus sûr, mais lent et douloureux, car -il laissait envahir nos plus belles provinces; le second au contraire -était hasardeux, mais prompt, décisif s'il réussissait, et le grand -joueur voulut tout de suite lancer les dés en l'air. - -On sait ce qui advint de cette campagne de trois jours. Après avoir -réuni 124 mille hommes et 350 bouches à feu sans que l'ennemi qui -était à deux lieues s'en doutât, il entra en action le 15 juin au -matin, surprit Charleroy, passa la Sambre, et, comme il l'avait prévu, -trouvant entre les Anglais et les Prussiens un espace négligé, s'y -jeta, parvint à battre séparément les Prussiens à Ligny, tandis qu'il -opposait Ney aux Anglais vers les Quatre-Bras. Si Ney, moins agité par -les épreuves auxquelles il avait été soumis cette année, avait eu sa -décision accoutumée, les Anglais eussent été repoussés aux -Quatre-Bras, et la victoire de Ligny aurait eu pour conséquence la -destruction complète de l'armée prussienne. Malheureusement Ney, -quoique toujours héroïque, hésita, et le résultat ne fut pas aussi -grand qu'il aurait pu l'être. Pourtant le plan de Napoléon avait -réussi dans sa partie essentielle. Les Prussiens étaient battus et -séparés des Anglais. Napoléon, laissant à Grouchy le soin de les -suivre, marcha aux Anglais et les joignit. Un orage épouvantable -retarda la bataille du 18, et elle ne commença qu'à midi. Tout en -présageait le succès, le plan du chef, l'ardeur des troupes, mais dès -le commencement parut sur la droite le spectre de l'armée prussienne, -que Grouchy devait suivre et ne suivit pas. Napoléon fut alors obligé -de diviser son armée et son esprit pour faire face à deux ennemis à la -fois. Tandis qu'avec une prudence profonde et une fermeté -imperturbable il s'appliquait à ménager ses forces, pour se -débarrasser des Prussiens d'abord, sauf à revenir ensuite sur les -Anglais, Ney, ne se contenant plus, prodigua avant le temps notre -cavalerie, qui était notre ressource la plus précieuse, et au moment -où ayant triomphé des deux tiers de l'armée prussienne, Napoléon -allait se joindre à Ney pour en finir avec l'armée anglaise, il fut -assailli tout à coup par le reste des Prussiens que Grouchy malgré le -cri de ses soldats avait laissés passer, et après avoir fait des -prodiges de ténacité, perdit une vraie bataille de Zama! Son épée fut -ainsi brisée pour jamais. - -Y avait-il là des fautes? De faute militaire aucune, de fautes -politiques ou morales, toutes celles du règne. Ces généraux troublés -sans être moins braves, ces soldats fanatiques combattant avant -l'ordre, et après un sublime effort d'héroïsme tombant dans une -confusion épouvantable, ces ennemis voulant mourir jusqu'au dernier -plutôt que de céder, tout cela était l'ouvrage de Napoléon, son -ouvrage de quinze ans, mais non son ouvrage de trois jours, car durant -ces trois jours il était resté le grand capitaine. - -Replié sur Laon, Napoléon pouvait y rallier l'armée, et laisser -divaguer les Chambres, qui ne l'auraient pas arraché de son cheval de -bataille. Mais Grouchy n'avait pas donné signe de vie. Il était sauvé, -et on l'ignorait, et à Laon Napoléon dut croire qu'il n'aurait qu'à -courir après des fuyards. S'il avait su qu'en trois jours il aurait 60 -mille hommes ranimés jusqu'à la fureur, il eût attendu. Mais se voyant -là sans soldats, il vint à Paris pour en demander aux Chambres, -espérant du reste fort peu qu'elles lui en donneraient, car à la -sinistre lueur du soleil couchant de Waterloo il avait lu son destin -tout entier. Arrivé à Paris, sa présence fit jaillir de tous les -esprits une pensée, qui certes était bien naturelle. Cet homme avait -compromis la France avec l'Europe, et la compromettait encore -gravement. Quand il pouvait la protéger, le péril était moindre; mais -ne pouvant ou ne sachant plus vaincre, il devenait un danger sans -compensation. Séparer la France de Napoléon fut le sentiment général, -et on lui demanda l'abdication, en tenant suspendue sur sa tête la -déchéance. - -Napoléon pouvait dissoudre la Chambre des représentants: il en avait -le droit, et s'il avait espéré sauver le pays, il en aurait eu le -devoir. Mais c'est à peine si, en ayant derrière lui les Chambres et -la France fortement unies, il aurait pu résister à l'ennemi: réduit à -tenter une espèce de coup d'État contre les Chambres, qui contenaient -son propre parti, le parti libéral et révolutionnaire, n'ayant plus -avec lui que la portion énergique mais violente de la population, -obligé de se servir d'elle pour frapper les classes élevées, il aurait -paru un soldat furieux, défendant sa vieille tyrannie avec les restes -du bonapartisme et de la démagogie expirants. Ce n'était pas avec de -telles ressources qu'il était possible de sauver la France. Doutant du -succès, ayant dégoût du moyen, il renonça à toute tentative de ce -genre. Dans le moment un homme sans méchanceté, mais sans foi, M. -Fouché, n'aimant pas les Bourbons qui le méprisaient, aimant moins -encore Napoléon qui le contenait, voulant un rôle partout, même au -milieu du chaos, dès qu'il vit une occasion favorable de se -débarrasser de Napoléon, se hâta de la saisir, et déchaîna le -patriotisme de M. de Lafayette en lui faisant donner l'avis, qui était -faux, qu'on allait dissoudre la Chambre des représentants. M. de -Lafayette dénonça ce projet, et la Chambre des représentants pleine de -l'idée qu'il fallait arracher la France toute sanglante des mains de -Napoléon, déclara traître quiconque la dissoudrait, et plaça Napoléon -entre l'abdication et la déchéance. Il abdiqua donc pour la seconde et -dernière fois. - -[En marge: Rôle fâcheux de tous les acteurs dans la crise des Cent -jours.] - -[En marge: Leçons à tirer de cette désastreuse époque.] - -Il n'y avait là rien de coupable de la part de la Chambre des -représentants, à une condition cependant, c'était de reconnaître la -vérité des choses, de reconnaître que Napoléon écarté aucune -résistance n'était possible, qu'il fallait conclure la paix la plus -prompte, et pour cela rappeler les Bourbons, en tâchant d'obtenir -d'eux pour la liberté et pour d'illustres têtes compromises les -meilleures garanties possibles. L'intrépide Davout, avec le simple bon -sens d'un soldat, comprit la difficulté de la guerre sans Napoléon, et -proposa le retour aux Bourbons non par l'intrigue, mais par une -franche déclaration aux Chambres. Cette manière de conduire les choses -ne convenait point à M. Fouché. Tout en traitant secrètement avec les -royalistes, il regarda de tout côté pour chercher une autre solution -que la leur, et, ne la trouvant point, finit par aboutir aux Bourbons, -en tendant secrètement la main pour qu'on y déposât le prix que -méritaient ses équivoques services. Mais en prolongeant ainsi la -crise, il la rendit humiliante pour tous, car Napoléon une fois -humilié, l'Assemblée en croyant lui survivre, et ne faisant pour se -défendre que proclamer les droits de l'homme, fut ridicule; Carnot -proclamant l'impossibilité de défendre Paris, et cependant ne voulant -pas des Bourbons, M. de Lafayette croyant qu'on pouvait faire agréer -la République ou une autre dynastie aux souverains coalisés, -exposèrent au même ridicule leur noble vie; enfin M. Fouché, l'habile -par excellence, M. Fouché ayant paru jouer tout le monde, Napoléon, -l'Assemblée, ses collègues, et joué à son tour trois mois après, -éconduit, exilé, joignit au ridicule l'odieux, et finit tristement sa -carrière, n'ayant à présenter au tribunal de l'histoire qu'une excuse, -c'était d'avoir employé le portefeuille de la police, si indignement -accepté des Bourbons, à ne commettre que le mal qu'il ne pouvait pas -empêcher, triste excuse, car il est révoltant pour un honnête homme de -faire du mal, beaucoup de mal, pour que d'autres n'en fassent pas -davantage. Déplorables scènes que celles-là, et qui étaient pour les -Bourbons et pour les royalistes une cruelle revanche du 20 mars! En -contemplant un tel spectacle, on se dit qu'il eût mieux valu cent fois -que les Bourbons n'eussent pas été expulsés au 20 mars, car Napoléon -n'aurait pas compté dans sa vie la journée de Waterloo, car la Chambre -des représentants n'aurait pas vu son enceinte fermée par les -baïonnettes ennemies, car la France n'aurait pas subi une seconde fois -la présence de l'étranger dans ses murs, la rançonnant, la -dépouillant, l'humiliant! Mais pour qu'il en eût été ainsi il aurait -fallu que Napoléon restât à l'île d'Elbe, sauf à y mourir en écrivant -ses hauts faits, que les révolutionnaires, au lieu de songer à -renverser les Bourbons, n'eussent songé qu'à obtenir d'eux la liberté -par de longs et patients efforts, que les Bourbons eux-mêmes n'eussent -pas cherché à outrager les révolutionnaires, à décevoir les libéraux, -à alarmer tous les intérêts, à mécontenter l'armée, ce qui revient à -dire qu'il eût fallu que tout le monde eût été sage! Puérile chimère, -dira-t-on! puérile en effet, jusqu'à désespérer tous ceux qui veulent -tirer de l'expérience d'utiles leçons. Ne nous décourageons pas -cependant. Sans doute, des leçons de l'expérience il reste peu de -chose, oui, bien peu, moins qu'il n'a coulé de sang, moins qu'il n'a -été ressenti de douleurs! Mais ce peu accumulé de génération en -génération, finit par composer ce qu'on appelle la sagesse des -siècles, et fait que les hommes, sans devenir des sages, ce qu'ils ne -seront jamais, deviennent successivement moins aveugles, moins -injustes, moins violents les uns envers les autres. Il faut donc -persévérer, et chercher dans les événements même les plus douloureux, -de nouveaux motifs de conseiller aux hommes et aux partis la raison, -la modération, la justice. N'empêchât-on qu'une faute, une seule, il -vaudrait la peine de l'essayer. Et nous, qui avons pu craindre en 1848 -de revoir 1793, et qui heureusement n'avons assisté à rien de pareil, -ne perdons pas confiance dans les leçons de l'histoire, et donnons-les -toujours, pour qu'on en profite au moins quelquefois. - - -FIN DU LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME. - - - - -LIVRE SOIXANTE-DEUXIÈME ET DERNIER. - -SAINTE-HÉLÈNE. - - Irritation des Bourbons et des généraux ennemis contre M. Fouché, - accusé d'avoir fait évader Napoléon. -- Voyage de Napoléon à - Rochefort. -- Accueil qu'il reçoit sur la route et à Rochefort - même. -- Il prolonge son séjour sur la côte, dans l'espoir de - quelque événement imprévu. -- Un moment il songe à se jeter dans - les rangs de l'armée de la Loire. -- Il y renonce. -- Divers - moyens d'embarquement proposés. -- Napoléon finit par les rejeter - tous, et envoie un message à la croisière anglaise. -- Le - capitaine Maitland, commandant _le Bellérophon_, répond à ce - message qu'il n'a pas d'instructions, mais qu'il suppose que la - nation britannique accordera à Napoléon une hospitalité digne - d'elle et de lui. -- Napoléon prend le parti de se rendre à bord - du _Bellérophon_. -- Accueil qu'il y reçoit. -- Voyage aux côtes - d'Angleterre. -- Curiosité extraordinaire dont Napoléon devient - l'objet de la part des Anglais. -- Décisions du ministère - britannique à son égard. -- On choisit l'île Sainte-Hélène pour - le lieu de sa détention. -- Il y sera considéré comme simple - général, gardé à vue, et réduit à trois compagnons d'exil. -- - Napoléon est transféré du _Bellérophon_ à bord du - _Northumberland_. -- Ses adieux à la France et aux amis qui ne - peuvent le suivre. -- Voyage à travers l'Atlantique. -- Soins - dont Napoléon est l'objet de la part des marins anglais. -- Ses - occupations pendant la traversée. -- Il raconte sa vie, et sur - les instances de ses compagnons, il commence à l'écrire en la - leur dictant. -- Longueur de cette navigation. -- Arrivée à - Sainte-Hélène après soixante-dix jours de traversée. -- Aspect de - l'île. -- Sa constitution, son sol et son climat. -- Débarquement - de Napoléon. -- Son premier établissement à _Briars_. -- Pour la - première fois se trouvant à terre, il est soumis à une - surveillance personnelle et continue. -- Déplaisir qu'il en - éprouve. -- Premières nouvelles d'Europe. -- Vif intérêt de - Napoléon pour Ney, La Bédoyère, Lavallette, Drouot. -- Après deux - mois, Napoléon est transféré à _Longwood_. -- Logement qu'il y - occupe. -- Précautions employées pour le garder. -- Sa vie et ses - occupations à Longwood. -- Napoléon prend bientôt son séjour en - aversion, et n'apprécie pas assez les soins de l'amiral Cockburn - pour lui. -- Au commencement de 1816, sir Hudson Lowe est envoyé - à Sainte-Hélène en qualité de gouverneur. -- Caractère de ce - gouverneur et dispositions dans lesquelles il arrive. -- Sa - première entrevue avec Napoléon accompagnée d'incidents fâcheux. - -- Sir Hudson Lowe craint de mériter le reproche encouru par - l'amiral Cockburn, de céder à l'influence du prisonnier. -- Il - fait exécuter les règlements à la rigueur. -- Diverses causes de - tracasseries. -- Indigne querelle au sujet des dépenses de - Longwood. -- Napoléon fait vendre son argenterie. -- Départ de - l'amiral Cockburn, et arrivée d'un nouvel amiral, sir Pulteney - Malcolm. -- Excellent caractère de cet officier. -- Ses inutiles - efforts pour amener un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson - Lowe. -- Napoléon s'emporte et outrage sir Hudson Lowe. -- - Rupture définitive. -- Amertumes de la vie de Napoléon. -- Ses - occupations. -- Ses explications sur son règne. -- Ses travaux - historiques. -- Fin de 1816. -- M. de Las Cases est expulsé de - Sainte-Hélène. -- Tristesse qu'en éprouve Napoléon. -- Le premier - de l'an à Sainte-Hélène. -- Année 1817. -- Ne voulant pas être - suivi lorsqu'il monte à cheval, Napoléon ne prend plus - d'exercice, et sa santé en souffre. -- Il reçoit des nouvelles - d'Europe. -- Sa famille lui offre sa fortune et sa présence. -- - Napoléon refuse. -- Visites de quelques Anglais et leurs - entretiens avec Napoléon. -- Hudson Lowe inquiet pour la santé de - Napoléon, au lieu de lui offrir _Plantation-House_, fait - construire une maison nouvelle. -- Année 1818. -- Conversations - de Napoléon sur des sujets de littérature et de religion. -- - Départ du général Gourgaud. -- Napoléon est successivement privé - de l'amiral Malcolm et du docteur O'Meara. -- Motifs du départ de - ce dernier. -- Napoléon se trouve sans médecin. -- Instances - inutiles de sir Hudson Lowe pour lui faire accepter un médecin - anglais. -- Année 1819. -- La santé de Napoléon s'altère par le - défaut d'exercice. -- Ses jambes enflent, et de fréquents - vomissements signalent une maladie à l'estomac. -- On obtient de - lui qu'il fasse quelques promenades à cheval. -- Sa santé - s'améliore un peu. -- Napoléon oublie sa propre histoire pour - s'occuper de celle des grands capitaines. -- Ses travaux sur - César, Turenne, le grand Frédéric. -- La santé de Napoléon - recommence bientôt à décliner. -- Difficulté de le voir et de - constater sa présence. -- Indigne tentative de sir Hudson Lowe - pour forcer sa porte. -- Année 1820. -- Arrivée à Sainte-Hélène - d'un médecin et de deux prêtres envoyés par le cardinal Fesch. -- - Napoléon les trouve fort insuffisants, et se sert des deux - prêtres pour faire dire la messe à Longwood tous les dimanches. - -- Satisfaction morale qu'il y trouve. -- Sur les instances du - docteur Antomarchi, Napoléon ne pouvant se décider à monter à - cheval, parce qu'il était suivi, se livre à l'occupation du - jardinage. -- Travaux à son jardin exécutés par lui et ses - compagnons d'exil. -- Cette occupation remplit une partie de - l'année 1820. -- Napoléon y retrouve un peu de santé. -- Ce - retour de santé n'est que momentané. -- Bientôt il ressent de - vives souffrances d'estomac, ses jambes enflent, ses forces - s'évanouissent, et il décline rapidement. -- Satisfaction qu'il - éprouve en voyant approcher la mort. -- Son testament, son - agonie, et sa mort le 5 mai 1821. -- Ses funérailles. -- - Appréciation du génie et du caractère de Napoléon. -- Son - caractère naturel et son caractère acquis sous l'influence des - événements. -- Ses qualités privées. -- Son génie comme - législateur, administrateur et capitaine. -- Place qu'il occupe - parmi les grands hommes de guerre. -- Progrès de l'art militaire - depuis les anciens jusqu'à la Révolution française. -- Alexandre, - Annibal, César, Charlemagne, les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé, - Turenne, Vauban, Frédéric et Napoléon. -- À quel point Napoléon a - porté l'art militaire. -- Comparaison de Napoléon avec les - principaux grands hommes de tous les siècles sous le rapport de - l'ensemble des talents et des destinées. -- Leçons qui résultent - de sa vie. -- Fin de cette histoire. - - -[Date en marge: Juillet 1815.] - -[En marge: Mécontentement témoigné à M. Fouché pour avoir laissé -évader Napoléon.] - -[En marge: M. Fouché promet de changer les ordres donnés, et ne les -change pas.] - -Au milieu de la joie qu'ils éprouvaient de leur entrée à Paris, les -Bourbons et les représentants des cours étrangères avaient tout à coup -ressenti un chagrin des plus vifs en apprenant que Napoléon avait -réussi à s'évader. Ni les uns ni les autres ne se croyaient en sûreté -si le grand perturbateur du monde demeurait libre, et dans leur -trouble ils ne savaient pas encore si sa mort ne serait pas un -sacrifice dû à la sécurité générale. Le malheur de cette évasion était -imputé à M. Fouché, et on oubliait déjà qu'il venait de livrer les -portes de Paris, pour lui reprocher amèrement de n'avoir pas livré -Napoléon, ce qui était une occasion de dire qu'il trahissait tous les -partis. Aussi les Bourbons et les alliés en étaient-ils venus d'un -engouement extrême à un violent déchaînement contre leur favori de ces -derniers jours. M. de Talleyrand et le duc de Wellington avaient seuls -osé défendre M. Fouché, en disant qu'après tout il leur avait ouvert -Paris, et que si l'évasion de Napoléon était la condition de ce -service, il ne fallait pas trop se plaindre. Malgré leurs sages -réflexions, on s'était fort emporté aux Tuileries, et M. Fouché appelé -devant le Roi, le soir même de l'entrée à Paris, c'est-à-dire le 8 -juillet, n'avait pas osé soutenir la bonne action qu'il avait faite -le 6, en réitérant l'ordre d'obliger Napoléon à quitter Rochefort. Il -s'en était au contraire humblement défendu, et sur les instances de -Louis XVIII il avait promis de faire son possible pour ressaisir le -redoutable fugitif, soit sur terre, soit sur mer. Néanmoins il n'avait -pas tenu parole, et rentré au ministère de la police, il n'avait pas -expédié de courrier, laissant ainsi toute leur valeur à ses ordres -antérieurs. Quand on a le courage du bien, il faudrait en avoir la -fierté. Pourtant mieux vaut encore le faire, lors même que par -faiblesse ou intérêt on n'a pas la force de s'en vanter. - -[En marge: Voyage de Napoléon à travers la France.] - -[En marge: Son séjour à Niort.] - -[En marge: Son arrivée à Rochefort.] - -Napoléon avait quitté la Malmaison le 29 juin, à cinq heures. La -chaleur était suffocante, et les compagnons de Napoléon, muets et -profondément tristes, respectaient son silence. Arrivé à Rambouillet -il voulut y passer la nuit pour se reposer, disait-il, mais en réalité -pour s'éloigner plus lentement de ce trône, duquel il venait de -descendre pour tomber dans une affreuse captivité. Un regret, une -simple réflexion de ces hommes qui en présence des armées ennemies -s'étaient privés de son épée, pouvaient lui rendre le commandement, et -il y tenait plus qu'au trône même. Après avoir attendu la nuit et la -matinée du 30 juin, il partit au milieu du jour, traversa Tours le -lendemain 1er juillet, entretint le préfet quelques instants, prit -ensuite la route de Poitiers, s'arrêta en dehors de la ville pendant -les heures de la grande chaleur, fut exposé en traversant -Saint-Maixent à quelque danger de la part de la populace vendéenne, et -arriva dans la soirée à Niort, sans avoir proféré une parole pendant -ce long trajet. Reconnu dans cette ville, il y devint l'objet d'un -intérêt ardent, car la population, suivant le langage du pays, était -_bleue_, par haine des _blancs_ dont elle était entourée. Il y avait à -Niort des troupes impériales envoyées sur les lieux pour la répression -des insurgés, et Napoléon s'y trouvait en parfaite sûreté. La petite -hôtellerie où il était descendu fut bientôt entourée de soldats, de -gens du peuple, de bourgeois, criant: _Vive l'Empereur!_ et demandant -avec instance à le voir. Malgré son peu de penchant à se montrer, il -consentit à paraître à une fenêtre, et sa présence provoqua des -acclamations, qui dilatèrent un moment son coeur profondément -serré.--Restez avec nous, lui criait-on de toute part, et à ces cris -on ajoutait la promesse de le bien défendre.--Le préfet vint lui-même -le supplier de prendre gîte à la préfecture, et il se rendit à tant de -témoignages assurément bien désintéressés. Il passa ainsi la journée -du 2 juillet à Niort, au milieu d'une émotion inexprimable qu'il -partageait, et à laquelle il n'avait guère le désir de se soustraire. -Cependant le 3 au matin le général Beker, toujours plein de respect et -de déférence, lui fit sentir le danger de ces lenteurs, car d'un -instant à l'autre la rade de Rochefort pouvait être bloquée, et il lui -deviendrait impossible alors de gagner les États-Unis. Il se décida -donc à partir, malgré la peine qu'il éprouvait à quitter une -population si amicale et si hospitalière. Il s'éloigna en cachant dans -ses mains son visage vivement ému, et fut escorté par la cavalerie, -qui le suivit aussi loin que les forces des chevaux le permirent. Il -entra dans Rochefort le 3 juillet au soir. - -[En marge: Accueil qu'il y reçoit.] - -[En marge: Napoléon est disposé à gagner du temps.] - -Le préfet maritime, M. de Bonnefoux, comprenait ses devoirs comme le -général Beker. Il voulait obéir au gouvernement, mais en lui obéissant -conserver tous les respects dus au grand homme que la fortune venait -de mettre à sa discrétion pour quelques jours. La population -partageait les sentiments de celle de Niort. Elle avait de véritables -obligations à Napoléon, qui avait fait exécuter de vastes travaux sur -son territoire, et elle renfermait dans son sein une multitude de -marins sortis récemment des prisons d'Angleterre. Il y avait en outre -à Rochefort un régiment de marine caserné à l'île d'Aix, une garnison -nombreuse, 1,500 gardes nationaux d'élite, beaucoup de gendarmerie -réunie pour la répression des royalistes, et par conséquent tous les -moyens de protéger l'Empereur déchu, de le seconder même dans une -dernière témérité. Le matin du 4 la nouvelle de l'arrivée de Napoléon -s'étant répandue, les habitants s'assemblèrent sous ses fenêtres, -demandèrent à le voir, et dès qu'il parut poussèrent des cris -frénétiques de _Vive l'Empereur!_ Fort touché de cet accueil, Napoléon -les remercia de la main, et rassuré par le spectacle qu'il avait sous -les yeux, certain qu'au milieu d'hommes aussi bien disposés il -n'aurait aucun danger à courir, il résolut de s'arrêter quelques jours -afin de réfléchir mûrement au parti qu'il avait à prendre. Quitter -définitivement le sol de la France, et cette fois pour toujours, était -pour lui le plus cruel des sacrifices. Il ne comprenait pas qu'en -présence de l'Europe en armes, les hommes qui gouvernaient eussent -refusé son concours même à titre de simple général. Il se disait -qu'au dernier moment l'armée raisonnerait peut-être d'une manière -différente, et, semblable au condamné à mort, il s'attachait aux -moindres espérances, même aux plus invraisemblables. Une telle -disposition devait le porter à perdre du temps, car le temps perdu sur -la côte de France pourrait être du temps gagné, en faisant naître un -accident imprévu, tel qu'un acte de désespoir de l'armée par exemple, -qui l'appellerait encore à se mettre à sa tête. - -[En marge: Danger du temps perdu pour son embarquement.] - -[En marge: État des deux frégates destinées à le transporter.] - -Toutefois si le temps en s'écoulant donnait quelque chance à un retour -vers lui (retour du reste bien peu probable), il ôtait toute chance -d'échapper aux Anglais, et de se dérober à une dure captivité. Il -n'était pas possible en effet que les nombreux émissaires qui -communiquaient sans cesse avec la flotte anglaise, ne fissent pas -connaître l'arrivée de Napoléon à Rochefort, et ne rendissent pas plus -étroit le blocus de la côte. Jusqu'au 29 juin la croisière avait paru -peu nombreuse et même assez éloignée, mais depuis ce jour-là elle -s'était rapprochée des deux pertuis (pertuis Breton et pertuis -d'Antioche), par lesquels Rochefort communique avec la mer. Les -frégates _la Saale_ et _la Méduse_, de construction récente, réputées -les meilleures marcheuses de la marine française, montées par des -équipages excellents et tout à fait dévoués, étaient en rade, prêtes à -faire voile au premier signal. Les ordres du gouvernement provisoire, -renouvelés tout récemment, prescrivaient d'obéir à l'empereur -Napoléon, de le transporter partout où il voudrait, excepté sur les -côtes de France. Le commandant de _la Saale_, le capitaine Philibert, -ayant les deux frégates sous ses ordres, était un marin expérimenté, -fidèle à ses devoirs, mais moins audacieux que son second, le -capitaine Ponée, commandant de _la Méduse_, et disposé à tout tenter -pour déposer Napoléon en terre libre. Ce brave officier y voyait un -devoir à remplir envers le malheur et envers la gloire de la France, -personnifiée à ses yeux dans la personne de Napoléon, qui ne lui -semblait pas moins glorieux pour être aujourd'hui le vaincu de -Waterloo. - -[En marge: Conseil de marins afin d'examiner les divers moyens qui -restent à Napoléon pour traverser l'Atlantique.] - -[En marge: Offre d'un vaisseau danois.] - -[En marge: Projet d'embarquement sur la Gironde.] - -À peine arrivé, Napoléon voulut qu'on examinât dans un conseil de -marine les divers partis à prendre pour se soustraire à la croisière -anglaise, et gagner la pleine mer. Le préfet maritime appela à ce -conseil les marins les plus expérimentés du pays, et entre autres -l'amiral Martin, vieil officier de la guerre d'Amérique, fort négligé -sous l'Empire, mais qui se conduisit en cette occasion comme s'il eût -toujours été comblé de faveurs. Malgré le rapprochement de la -croisière anglaise, les deux frégates étaient réputées si bonnes -voilières, qu'on ne doutait pas, une fois les pertuis franchis, de les -voir échapper à toutes les poursuites de l'ennemi. Mais il eût fallu -pour cela des vents favorables, et malheureusement les vents se -montraient obstinément contraires. Un capitaine de vaisseau danois, -Français de naissance, réduit à servir en Danemark faute d'emploi dans -sa patrie, offrait de transporter Napoléon en Amérique, et de le -cacher si bien que les Anglais ne pussent le découvrir. Il demandait -seulement qu'on indemnisât ses armateurs du dommage qui pourrait -résulter pour eux d'une semblable expédition. Tout annonçait la -parfaite bonne foi de ce brave homme, mais il répugnait à Napoléon de -s'enfoncer dans la cale d'un vaisseau neutre, et de s'exposer à être -surpris dans une position peu digne de lui. L'amiral Martin imagina -une autre combinaison. Il y avait aux bouches de la Gironde une -corvette bien armée, et montée par un officier d'une rare audace, le -capitaine Baudin (depuis amiral Baudin), ayant déjà perdu un bras au -feu, et capable des actes les plus téméraires. Il était facile de -remonter de la Charente dans la Seudre, sur un canot bien armé, et -puis en faisant un trajet de quelques lieues dans les terres, -d'atteindre Royan, où Napoléon pourrait s'embarquer. La Gironde -attirant alors beaucoup moins que la Charente l'attention des Anglais, -il y avait grande chance de gagner la pleine mer, et d'aborder sain et -sauf aux rivages d'Amérique. - -[En marge: Arrivée de Joseph: il apporte les voeux de l'armée de la -Loire.] - -Cette combinaison ingénieuse parut convenir à Napoléon, et, sans -l'adopter définitivement, il fut décidé qu'on examinerait si elle -était praticable. Pendant ce temps, des vents favorables pouvaient se -lever, et il n'était même pas impossible qu'on reçut les sauf-conduits -demandés au duc de Wellington. C'étaient là de spécieux prétextes pour -perdre du temps, prétextes qui plaisaient à Napoléon plus qu'il ne se -l'avouait à lui-même. En ce moment son frère Joseph, après avoir couru -plus d'un péril, venait d'arriver à Rochefort. Il avait vu les -colonnes de l'armée française en marche vers la Loire, et il avait -recueilli les discours de la plupart de ses chefs, lesquels -demandaient instamment que Napoléon se mît à leur tête, et en -prolongeant la guerre essayât d'en appeler de Waterloo à quelque -événement heureux, toujours possible sous son commandement. - -Ces nouvelles agitèrent fortement Napoléon, et il y avait de quoi. Il -est certain qu'en approchant des provinces de l'Ouest, l'armée -française réunie à tout ce qui avait été envoyé dans ces provinces, -devait s'élever à 80 mille hommes, que placée derrière la Loire elle -avait bien des moyens de disputer cette ligne aux ennemis qui -s'affaibliraient à mesure qu'ils s'enfonceraient en France, et qu'en -se battant avec le désespoir de 1814 elle pouvait remporter quelque -victoire féconde en conséquences. Perdus pour perdus, les chefs -militaires les plus compromis, ayant Napoléon à leur tête, n'avaient -pas mieux à faire que de risquer ce dernier effort, qui, à leurs yeux, -aux yeux de la nation, aurait pour excuse le désir d'arracher la -France aux mains de l'étranger. - -[En marge: Napoléon examine s'il doit se rendre à l'armée de la -Loire.] - -[En marge: Il y renonce.] - -Napoléon se mit à peser les diverses chances qui s'offraient encore, -et si chaque fois qu'il abordait ce sujet il était animé d'une vive -ardeur, cette ardeur s'éteignait bientôt à la réflexion. À tenter une -telle aventure il aurait dû le faire à Paris, quand il avait encore le -pouvoir dans les mains et toutes les ressources de la France à sa -disposition. Mais maintenant qu'il avait abdiqué, qu'il avait -abandonné le pouvoir légal, qu'en face des Bourbons rentrés à Paris il -n'était plus qu'un rebelle, que retiré derrière la Loire il aurait la -France non-seulement partagée moralement comme la veille de -l'abdication, mais partagée matériellement, les probabilités de -succès étaient devenues absolument nulles. Sans doute il ferait durer -la lutte, mais en couvrant le pays de ruines, et en étendant les -horreurs de la guerre du nord de la France qui seul les avait connues, -au centre, au midi qui ne les avaient ressenties que par la -conscription. Napoléon se dit donc à lui-même qu'il était trop tard, -et qu'à risquer un coup de désespoir il aurait fallu le faire en -arrivant à Paris, et en dissolvant le jour même la Chambre des -représentants. Pourtant ce n'était pas d'un seul coup que l'idée d'une -dernière tentative pouvait sortir définitivement de l'esprit de -Napoléon. Quand il l'avait écartée, elle revenait après quelques -heures d'abandon, ravivée par l'abandon même, et par l'horreur de la -situation qu'il entrevoyait. Il laissa s'écouler ainsi les 5, 6, 7 -juillet, ayant l'air d'examiner les diverses propositions -d'embarquement qu'on lui avait soumises, d'attendre les vents qui ne -se levaient pas, et en réalité n'employant le temps qu'à repousser et -à reprendre tour à tour la résolution de se jeter dans les rangs de -l'armée de la Loire, résolution plus funeste encore si elle s'était -accomplie, que celle qui l'avait ramené de l'île d'Elbe, et dont le -résultat le plus probable eût été d'ajouter un nouveau et plus affreux -désastre à l'immense désastre de Waterloo. - -[En marge: Le général Beker sent les dangers auxquels Napoléon -s'expose en temporisant.] - -Le digne général Beker contemplait avec douleur cette longue -temporisation, et n'osait prendre sur lui de pousser pour ainsi dire -hors du territoire l'homme qui, aux yeux de tout Français éclairé et -patriote, avait tant de torts, mais tant de titres. Cependant différer -n'était plus possible. La raison disait que chaque heure écoulée -compromettait la sûreté de Napoléon, et d'ailleurs les ordres venus de -Paris ne laissaient même plus le choix de la conduite à tenir. En -effet, soit le gouvernement provisoire tout entier, soit le ministre -de la marine Decrès, resté très-fidèle à son maître, répétaient au -général Beker qu'il fallait faire partir Napoléon, dans son intérêt -comme dans celui de l'État, que la prolongation de sa présence sur les -côtes rendait les négociations de paix plus difficiles, et donnait aux -Anglais le temps de resserrer étroitement le blocus. Le ministre de la -marine, en pressant le général Beker de hâter ce départ, l'autorisait -à y employer non-seulement les frégates, mais tous les bâtiments -disponibles à Rochefort, sans consulter aucunement l'intérêt de ces -bâtiments. Ce que le ministre ne disait pas, mais ce que le général -Beker devinait parfaitement, c'est que le gouvernement provisoire -n'avait plus que quelques heures à vivre, et que le gouvernement qui -lui succéderait donnerait de nouveaux ordres, probablement fort -rigoureux pour la personne de l'empereur déchu. - -[En marge: Il les lui signale.] - -Le 8 au matin le général Beker fit part à Napoléon des instances du -gouvernement provisoire, instances sincères et inspirées par les -motifs les plus honorables. Il lui fit remarquer à quel point la -difficulté de franchir la croisière anglaise s'augmentait chaque jour, -et enfin il ne lui dissimula point la plus grave de ses craintes, la -survenance de nouveaux ordres, si, comme tout l'annonçait, le -gouvernement provisoire était renversé au profit de l'émigration -victorieuse. Ces raisons étaient si fortes que Napoléon n'y objecta -rien, et prescrivit de tout préparer pour que dans la journée on se -rendît à l'île d'Aix. - -[En marge: Napoléon quitte Rochefort pour se rendre à bord des -frégates.] - -Le soir en effet, il monta en voiture pour se diriger vers Fouras, à -l'embouchure de la Charente dans la rade de l'île d'Aix. La population -avertie de son départ, accourut sur son passage, et l'accompagna des -cris de _Vive l'Empereur!_ Tous les coeurs étaient vivement émus, et -des larmes coulaient des yeux de beaucoup de vieux visages hâlés par -la mer et la guerre. Napoléon, partageant l'émotion de ceux qui -saluaient ainsi son malheur, leur fit de la main des adieux -expressifs, et partit. Plusieurs voitures contenant ses compagnons de -voyage suivaient la sienne, et à la chute du jour on atteignit les -bords de la mer. Le vent désiré ne soufflait pas, et cependant -Napoléon, au lieu de se transporter à l'île d'Aix, aima mieux coucher -à bord de _la Saale_, afin de pouvoir profiter de la première brise -favorable. Il monta dans les canots des frégates, et fut accueilli sur -_la Saale_ avec un profond respect. Rien n'était encore prêt pour l'y -recevoir, et il s'installa comme il put sur ce bâtiment qui semblait -destiné à le porter en Amérique. - -[En marge: Sa visite à l'île d'Aix.] - -Le lendemain les vents restant les mêmes, Napoléon visita l'île d'Aix. -Il s'y rendit avec sa suite dans les canots des frégates. Les -habitants étaient tous accourus à l'endroit où il devait débarquer, et -l'accueillirent avec des transports. Il passa en revue le régiment de -marine qui était composé de quinze cents hommes sur lesquels on -pouvait compter. Ils firent entendre à Napoléon les cris ardemment -répétés de _Vive l'Empereur!_ en y ajoutant ce cri, plus significatif -encore: _À l'armée de la Loire!_ Napoléon les remercia de leurs -témoignages de dévouement, et alla visiter les immenses travaux -exécutés sous son règne pour la sûreté de cette grande rade. Toujours -suivi par la population et les troupes, il se rendit au quai -d'embarquement, et vint coucher à bord des frégates. - -[En marge: Les dernières dépêches du gouvernement provisoire font -sentir l'urgence du départ de Napoléon.] - -Le lendemain, il fallait enfin se décider pour un parti ou pour un -autre. Le préfet maritime Bonnefoux apporta de nouvelles dépêches de -Paris pour le général Beker. Celles-ci étaient encore plus formelles -que les précédentes. Elles ôtaient toute espérance d'obtenir les -sauf-conduits demandés, prescrivaient le départ immédiat, autorisaient -de nouveau à expédier les frégates à tout risque, et si les frégates -trop visibles ne paraissaient pas propres à tromper la vigilance de -l'ennemi, à se servir d'un aviso bon marcheur, qui transporterait -Napoléon partout où il voudrait, excepté sur une partie quelconque des -rivages de la France. Ces dépêches modifiaient en un seul point les -dépêches antérieures. Jusqu'ici, prévoyant le cas où Napoléon serait -tenté de se confier aux Anglais, elles avaient défendu de l'y aider, -le gouvernement provisoire craignant qu'on ne l'accusât d'une -trahison. Maintenant ce gouvernement commençant à croire, d'après les -passions qui éclataient sous ses yeux, que Napoléon serait moins en -danger dans les mains de l'Angleterre que dans celles de l'émigration -victorieuse, autorisait à communiquer avec la croisière anglaise, mais -sur une demande écrite de Napoléon, de manière qu'il ne pût s'en -prendre qu'à lui-même des conséquences de sa détermination. - -[En marge: Nécessité de prendre un parti.] - -[En marge: La proposition du vaisseau danois est définitivement -refusée.] - -[En marge: On fait reconnaître les passes pour savoir si les frégates -peuvent sortir, et on envoie vers la Gironde pour savoir s'il est -possible d'aller s'y embarquer.] - -[En marge: Napoléon envoie en outre un message à la croisière ennemie -pour s'assurer des dispositions des Anglais.] - -[En marge: Motifs de Napoléon pour s'en fier aux Anglais.] - -D'après de telles instructions il n'y avait plus à hésiter, et il -fallait adopter une résolution quelconque. Le capitaine français -Besson, commandant le vaisseau neutre danois, persistait dans son -offre, certain de cacher si bien Napoléon que les Anglais ne -pourraient le découvrir; mais Napoléon répugnait toujours à ce mode -d'évasion. Sortir avec les frégates n'était pas devenu plus facile, -bien que le vent fût moins contraire, et dans le doute on envoya une -embarcation pour reconnaître les passes et la position qu'y occupaient -les Anglais. On reprit en outre la proposition fort ingénieuse du -vieil amiral Martin, consistant à remonter la Seudre en canot, à -traverser à cheval la langue de terre qui séparait la Charente de la -Gironde, et à s'embarquer ensuite à bord de la corvette du capitaine -Baudin. Un officier fut dépêché auprès de ce dernier afin de prendre -tous les renseignements nécessaires. Enfin, pour ne négliger aucune -des issues par lesquelles on pouvait se tirer de cette situation si -embarrassante, Napoléon imagina d'envoyer l'un des amis qui -l'accompagnaient auprès de la croisière anglaise, pour savoir si, par -hasard, on n'y aurait pas reçu les sauf-conduits qui n'avaient pas été -transmis de Paris, et surtout si on serait disposé à l'y accueillir -d'une manière à la fois convenable et rassurante. Au fond, Napoléon -inclinait plus à en finir par un acte de confiance envers la nation -britannique, que par une témérité d'un succès peu vraisemblable, et -tentée par des moyens peu conformes à sa gloire. S'il était découvert -caché dans la cale d'un vaisseau neutre, ses ennemis auraient la -double joie de le capturer et de le surprendre dans une position si -peu digne de lui. S'il était arrêté à la suite d'un combat de -frégates, on dirait qu'après avoir fait verser tant de sang pour son -ambition, il venait d'en faire verser encore pour sa personne, et dans -les deux cas on aurait sur lui tous les droits de la guerre. Supposé -même qu'il réussît à gagner l'Amérique, il était sans doute assuré -qu'elle l'accueillerait avec empressement, car il jouissait chez elle -d'une très-grande popularité, mais il n'était pas aussi certain -qu'elle saurait le défendre contre les revendications de l'Europe, qui -ne manquerait pas de le redemander avec menace, de l'exiger même au -besoin par la force. Devait-il, après avoir rempli l'ancien monde des -horreurs de la guerre, les porter jusque dans le nouveau? Bien qu'il -rêvât une vie calme et libre au sein de la vaste nature américaine, il -avait trop de sagacité pour croire que le vieux monde lui laisserait -cet asile, et n'irait pas l'y chercher à tout prix. Il aimait donc -mieux s'adresser aux Anglais, essayer de les piquer d'honneur par un -grand acte de confiance, en se livrant à eux sans y être forcé, et en -tâchant d'obtenir ainsi de leur générosité un asile paisible et -respecté. Ils l'avaient accordé à Louis XVIII, et à tous les princes -qui l'avaient réclamé: refuseraient-ils à lui seul ce qu'ils avaient -accordé à tous les malheureux illustres? Sans doute, il n'était point -un réfugié inoffensif comme Louis XVIII; mais en contractant au nom de -son honneur, au nom de sa gloire, l'engagement de ne plus troubler le -repos du monde, ne pourrait-il pas obtenir qu'on ajoutât foi à sa -parole? D'ailleurs, sans précisément le constituer captif, il était -possible de prendre contre lui des précautions auxquelles il se -prêterait, et qui calmeraient les inquiétudes de l'Europe. S'il -réussissait, il serait au comble de ses voeux, de ceux du moins qu'il -lui était permis de former dans sa détresse, car bien que la liberté -au fond des solitudes américaines lui plût, la vie privée au milieu -d'une des nations les plus civilisées du monde, dans le commerce des -hommes éclairés, lui plaisait davantage. Renoncer à la vie agitée, -terminer sa carrière au sein du repos, de l'amitié, de l'étude, de la -société des gens d'esprit, était son rêve du moment. Quoi qu'il pût -advenir, une telle chance valait à ses yeux la peine d'une tentative, -et il chargea M. de Las Cases qui parlait l'anglais, et le duc de -Rovigo qui avait toute sa confiance, de se transporter à bord du -_Bellérophon_, sur lequel flottait le pavillon du commandant de la -station anglaise, pour y recueillir les informations nécessaires. - -[En marge: Mission de M. de Las Cases et du duc de Rovigo auprès du -capitaine Maitland, commandant _le Bellérophon_.] - -[En marge: Réponse du capitaine Maitland.] - -Dans la nuit du 9 au 10 juillet, MM. de Las Cases et de Rovigo se -rendirent sur un bâtiment léger à bord du _Bellérophon_. Ils y furent -reçus par le capitaine Maitland, commandant de la croisière, avec -infiniment de politesse, mais avec une réserve qui n'était guère de -nature à les éclairer sur les intentions du gouvernement britannique. -Le capitaine Maitland ne connaissait des derniers événements que la -seule bataille de Waterloo. Le départ de Napoléon, sa présence à -Rochefort, étaient des circonstances tout à fait nouvelles pour lui. -Il n'avait point reçu de sauf-conduits, et il en résultait -naturellement qu'il arrêterait tout bâtiment de guerre qui voudrait -forcer le blocus, et visiterait tout bâtiment neutre qui voudrait -l'éluder. Quant à la personne de Napoléon, il n'avait ni ordre, ni -défense de l'accueillir, le cas n'ayant pas été prévu. Mais c'était -chose toute simple qu'il le reçût à son bord, car on reçoit toujours -un ennemi qui se rend, et il ne doutait pas que la nation anglaise ne -traitât l'ancien empereur des Français avec les égards dus à sa gloire -et à sa grandeur passée. Cependant il ne pouvait, à ce sujet, prendre -aucun engagement, étant absolument dépourvu d'instructions pour un cas -aussi extraordinaire et si difficile à prévoir. Du reste, le capitaine -Maitland offrait d'en référer à son supérieur, l'amiral Hotham, qui -croisait actuellement dans la rade de Quiberon. Les deux envoyés de -Napoléon accédèrent à cette proposition, et se retirèrent satisfaits -de la politesse du chef de la station, mais fort peu renseignés sur ce -qu'on pouvait attendre de la générosité britannique. Le capitaine -Maitland les suivit avec _le Bellérophon_, et vint mouiller dans la -rade des Basques, pour être plus en mesure, disait-il, de donner suite -aux communications commencées. - -[En marge: Cette réponse laissant Napoléon dans le doute, il songe à -se servir des frégates.] - -Le 11, Napoléon reçut le rapport de MM. de Rovigo et de Las Cases, -rapport assez vague comme on le voit, point alarmant sans doute, mais -pas très-rassurant non plus sur les conséquences d'un acte de -confiance envers l'Angleterre. L'officier envoyé pour reconnaître les -pertuis déclara que les Anglais étaient plus rapprochés, plus -vigilants que jamais, et que passer sans être aperçu était à peu près -impossible. Il n'y avait donc que le passage de vive force qui fût -praticable, et pour y réussir, la difficulté véritable était _le -Bellérophon_, qui était venu prendre position dans la rade des -Basques. C'était un vieux soixante-quatorze, marcheur médiocre, et qui -n'était pas un obstacle insurmontable pour deux frégates toutes -neuves, bien armées, montées par des équipages dévoués, et très-fines -voilières. Quant aux autres bâtiments anglais composant la station, -ils étaient de si faible échantillon qu'on n'avait pas à s'en -préoccuper. Il y avait encore d'ailleurs dans le fond de la rade une -corvette et divers petits bâtiments dont on pourrait se servir, et en -ne perdant pas de temps, en faisant acte d'audace, on réussirait -vraisemblablement à franchir le blocus de vive force. - -[En marge: Proposition héroïque du capitaine Ponée, commandant _la -Méduse_.] - -Napoléon s'adressa aux deux capitaines commandants de _la Saale_ et de -_la Méduse_, pour savoir ce qu'ils pensaient d'une semblable -tentative. Les vents étaient devenus variables, et la difficulté -naissant du temps n'était plus aussi grande. Cette situation provoqua -de la part du capitaine Ponée, commandant de _la Méduse_, une -proposition héroïque. Il soutint qu'on pouvait sortir moyennant un -acte de dévouement, et cet acte il offrait de l'accomplir, en -répondant du succès. Il lèverait l'ancre, disait-il, au coucher du -soleil, moment où soufflait ordinairement une brise favorable à la -sortie. Il irait se placer bord à bord du _Bellérophon_, lui livrerait -un combat acharné, et demeurerait attaché à ses flancs jusqu'à ce -qu'il l'eût mis, en sacrifiant _la Méduse_, dans l'impossibilité de -se mouvoir. Pendant ce temps, _la Saale_ gagnerait la pleine mer, en -laissant derrière elle, ou en mettant hors de combat les faibles -bâtiments qui voudraient s'opposer à sa marche. - -[En marge: Motifs qui empêchent Napoléon de l'accepter.] - -Ce hardi projet présentait des chances de succès presque assurées, et -Napoléon en jugea ainsi. Mais le capitaine Philibert, qui était chargé -de la partie la moins dangereuse de l'oeuvre, et qui dès lors était -plus libre d'écouter les considérations de la prudence, parut craindre -la responsabilité qui pèserait sur lui s'il vouait à une perte presque -certaine l'un des deux bâtiments placés sous son commandement. Il n'y -aurait eu qu'un égal dévouement de la part des deux capitaines qui -aurait pu décider Napoléon à accepter le sacrifice proposé. Prenant la -main du capitaine Ponée et la serrant affectueusement, il refusa son -offre en lui disant qu'il ne voulait pas pour le salut de sa personne -sacrifier d'aussi braves gens que lui, et qu'il désirait au contraire -qu'ils se conservassent pour la France.-- - -[En marge: Impossibilité reconnue de gagner la Gironde.] - -Dès ce moment il n'y avait plus à songer aux frégates. Restait le -projet d'aller s'embarquer sur la Gironde. L'officier envoyé auprès du -capitaine Baudin était revenu avec des renseignements sous quelques -rapports très-favorables. Le capitaine Baudin déclarait sa corvette -excellente, répondait de sortir avec elle, et de conduire Napoléon où -il voudrait. Malheureusement le trajet par terre était presque -impraticable, car il fallait l'exécuter à travers des campagnes où les -royalistes dominaient complétement. Les esprits y étaient en éveil, et -on courait le danger d'être enlevés si on était peu nombreux, ou -d'avertir les Anglais si on était en nombre suffisant pour se -défendre. Cette issue elle-même était donc presque fermée, tandis que -celle des deux frégates venait de se fermer absolument. - -[En marge: Proposition généreuse des officiers de marine, offrant -d'emmener Napoléon sur un chasse-marée.] - -Le lendemain 12, Napoléon reçut la visite de son frère, et des -dépêches de Paris qui contenaient le récit des derniers événements. Le -gouvernement provisoire était renversé, M. Fouché était maître de -Paris pour le compte de Louis XVIII, et de nouveaux ordres fort -hostiles étaient à craindre. Dès ce moment il fallait s'éloigner des -rivages de France, n'importe comment, car les Anglais eux-mêmes -étaient moins à redouter pour Napoléon que les émigrés victorieux. -Napoléon quitta donc _la Saale_, les frégates ne pouvant plus être le -moyen de transport qui le conduirait dans un autre hémisphère. Il -reçut les adieux chaleureux des équipages, et se fit débarquer à l'île -d'Aix, où la population l'accueillit comme les jours précédents. Il -fallait enfin prendre un parti, et le prendre tout de suite. Remonter -la Seudre en canot, et traverser à cheval la langue de terre qui -sépare la Charente de la Gironde, était devenu définitivement -impossible, car depuis les dernières nouvelles de Paris, le drapeau -blanc flottait dans les campagnes. Les royalistes y étaient -triomphants et on n'avait aucune espérance de leur échapper. Mais il -surgit une proposition nouvelle tout aussi plausible et tout aussi -héroïque que celle du capitaine Ponée. Le bruit s'étant répandu que -les frégates n'auraient pas l'honneur de sauver Napoléon, par suite de -l'extrême prudence qu'avait montrée l'un des deux capitaines, les -jeunes officiers, irrités, imaginèrent un autre moyen de se dérober à -l'ennemi. Ils offrirent de prendre deux chasse-marée (espèce de gros -canots pontés), de les monter au nombre de quarante à cinquante hommes -résolus, de les conduire à la rame ou à la voile en dehors des passes, -et ensuite de se livrer à la fortune des vents qui pourrait leur faire -rencontrer un bâtiment de commerce dont ils s'empareraient, et qu'ils -obligeraient de les transporter en Amérique. Il était hors de doute -qu'à la faveur de la nuit et à la rame ils passeraient sans être -aperçus. Une grave objection s'élevait cependant contre cette nouvelle -combinaison. Dans ces parages, il était probable que si on ne trouvait -pas immédiatement un bâtiment de commerce, on serait poussé à la côte -d'Espagne, où il y aurait les plus grands dangers à courir. - -[En marge: Ce projet, un moment accueilli, est repoussé.] - -[En marge: Napoléon prend le parti de se livrer aux Anglais.] - -Néanmoins le projet fut accueilli, et ces braves officiers furent -autorisés à tout préparer pour son exécution. Ils choisirent les plus -vigoureux, les plus hardis d'entre eux, s'adjoignirent un nombre -suffisant de matelots d'élite, et le lendemain au soir, 13, ils -amenèrent leurs deux embarcations au mouillage de l'île d'Aix. Le -parti de Napoléon était pris, et il allait essayer de ce mode -d'évasion, lorsqu'une indicible confusion se produisit autour de lui. -Les personnes qui l'accompagnaient étaient nombreuses, et parmi elles -se trouvaient les familles de plusieurs de ses compagnons d'exil. -Celles qui ne partaient pas éprouvaient la douleur de la séparation, -les autres la terreur d'une tentative qui allait les exposer dans de -frêles canots à l'affreuse mer du golfe de Gascogne. Les femmes -sanglotaient. Ce spectacle bouleversa l'âme ordinairement si ferme de -Napoléon. On fit valoir auprès de lui diverses raisons, auxquelles il -ne s'était pas arrêté d'abord, telles que la possibilité, si on ne -rencontrait pas tout de suite un bâtiment de commerce, d'être poussé à -la côte d'Espagne où l'on périrait misérablement, et la très-grande -probabilité aussi d'être aperçu par les Anglais qui ne manqueraient -pas de poursuivre et de saisir les deux canots.--Eh bien, dit-il à la -vue des larmes qui coulaient, finissons-en, et livrons-nous aux -Anglais, puisque de toute manière nous avons si peu de chance de leur -échapper.--Il remercia les braves jeunes gens qui offraient de le -sauver au péril de leur vie, et il résolut de se livrer lui-même le -lendemain à la marine britannique. - -[En marge: Nature des engagements pris par le capitaine Maitland.] - -Le lendemain 14 il envoya de nouveau à bord du _Bellérophon_ pour -savoir quelle avait été la réponse que le capitaine Maitland avait -reçue de son supérieur l'amiral Hotham, lequel, avons-nous dit, -croisait dans la rade de Quiberon. Ce fut encore M. de Las Cases, -accompagné cette fois du général Lallemand, qui fut chargé de cette -mission. Le capitaine Maitland répéta qu'il était prêt à recevoir -l'empereur Napoléon à son bord, mais sans prendre aucun engagement -formel, puisqu'on n'avait pas eu le temps de demander des instructions -à Londres. Il affirma de nouveau, toujours d'après son opinion -personnelle, que l'Empereur trouverait en Angleterre l'hospitalité que -les fugitifs les plus illustres y avaient obtenue en tout temps. En -parlant ainsi le capitaine Maitland ne prévoyait pas le sort qui -attendait Napoléon en Angleterre, mais évidemment le désir d'attirer à -son bord l'ancien maître du monde, et de pouvoir l'amener à ses -compatriotes émerveillés d'une telle capture, le disposait à promettre -un peu plus qu'il n'espérait, car il ne pouvait pas supposer que le -gouvernement anglais laisserait Napoléon aussi libre que Louis XVIII. -En promettant ainsi un peu plus qu'il n'espérait à des malheureux -enclins à croire plus qu'on ne leur promettait, il contribuait à -produire une illusion qui n'était pas loin d'équivaloir à un mensonge. -Le général Lallemand qui était condamné à mort, ayant demandé s'il -était possible que l'Angleterre livrât au gouvernement français lui et -plusieurs de ses compagnons d'infortune placés dans la même position, -le capitaine Maitland repoussa cette crainte comme un outrage, et -devint sur ce point tout à fait affirmatif, ce qui prouvait qu'il -faisait bien quelque différence entre la situation du général -Lallemand et celle de Napoléon, et qu'il ne méconnaissait pas -complétement le danger auquel celui-ci s'exposait en venant à bord du -_Bellérophon_. Du reste à l'égard de la personne de l'empereur déchu, -il répéta toujours qu'il n'avait aucun pouvoir de s'engager, et qu'il -se bornait à dire comme citoyen anglais ce qu'il présumait de la -magnanimité de sa nation. - -[En marge: Impossibilité de prendre un autre parti que celui de se -confier aux Anglais.] - -Rassurés par ce langage plus qu'il n'aurait fallu l'être, MM. de Las -Cases et Lallemand revinrent à l'île d'Aix pour informer Napoléon du -résultat de leur mission. Il les écouta avec attention, et forcé qu'il -était de se confier aux Anglais, il vit dans ce qu'on lui rapportait -une raison d'espérer des traitements au moins supportables, et dans sa -détresse c'était tout ce qu'il pouvait se flatter d'obtenir. Cependant -avant de se déterminer il délibéra une dernière fois avec le petit -nombre d'amis qui l'entouraient sur la résolution qu'il s'agissait de -prendre. Tous les moyens d'évasion avaient été proposés, examinés, -abandonnés. Il ne restait plus de choix qu'entre un acte de confiance -envers l'Angleterre ou un acte de désespoir en France, en se rendant à -l'armée de la Loire. On avait des nouvelles de cette armée, on -connaissait ses amers regrets, son exaltation, et on savait que -Napoléon en obtiendrait encore des efforts héroïques. Les moyens -d'aller à elle ne manquaient pas. On avait le régiment de marine de -l'île d'Aix qui était de 1500 hommes, et qui avait fait retentir le -cri significatif: _À l'armée de la Loire!_ On avait la garnison de -Rochefort qui n'était pas moins bien disposée, et en outre quatre -bataillons de fédérés qui offraient leur concours, quoi que Napoléon -voulût tenter. Ces divers détachements composaient une force d'environ -cinq à six mille hommes, avec lesquels Napoléon pourrait traverser en -sûreté la Vendée pour rejoindre l'armée de la Loire, qui eût été ainsi -renforcée d'un gros contingent et surtout de sa présence. Mais ces -facilités ne pouvaient faire oublier la gravité de l'entreprise, et -les nouveaux malheurs qu'on allait verser sur la France. Il n'y avait -en effet d'autre chance que de prolonger inutilement les calamités de -la guerre, pour aboutir à la même catastrophe, avec une plus grande -effusion de sang, et une plus grande aggravation de sort pour les -vaincus. Tout cela était d'une telle évidence, que Napoléon ayant -commis envers la France la faute d'y revenir, ne voulut pas commettre -celle d'y reparaître une troisième fois pour la ruiner complétement. -Il prit donc à ses risques et périls le parti de se rendre aux -Anglais. Il résolut de le faire avec la grandeur qui lui convenait, et -il écrivit au prince régent la lettre suivante, que le général -Gourgaud devait porter en Angleterre et remettre au prince lui-même. - -[En marge: Lettre de Napoléon au prince régent.] - -«Altesse Royale, écrivait-il, en butte aux factions qui divisent mon -pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai -terminé ma carrière politique. Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir -au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses -lois que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus -puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis.» - -Cette lettre, en tout autre temps, eût certainement touché l'honneur -anglais. Dans l'état des haines, des terreurs que Napoléon inspirait, -elle n'était qu'un appel inutile à une magnanimité tout à fait sourde -en ce moment. Napoléon chargea MM. de Las Cases et Gourgaud de -retourner à bord du _Bellérophon_, d'y annoncer son arrivée pour le -lendemain, et de demander passage pour le général Gourgaud, porteur de -la lettre au prince régent. Ces messieurs, arrivés à bord du -_Bellérophon_, y firent éclater une véritable joie en annonçant la -résolution de Napoléon, et y trouvèrent un accueil conforme au -sentiment qu'ils excitaient. On leur promit de recevoir _l'Empereur_ -(car c'est ainsi qu'on s'exprima) avec les honneurs convenables, et de -le transporter tout de suite en Angleterre, accompagné des personnes -qu'il voudrait emmener avec lui. Un bâtiment léger fut donné au -général Gourgaud pour qu'il pût remplir sa mission auprès du prince -régent. - -[En marge: Adieux de Napoléon au général Beker.] - -[En marge: Arrivée de Napoléon à bord du _Bellérophon_.] - -[En marge: Accueil flatteur qu'il y reçoit.] - -Le moment était venu pour Napoléon de quitter pour jamais la terre de -France. Le 15 au matin il se disposa à partir de l'île d'Aix, et -adressa au général Beker de touchants adieux.--Général, lui dit-il, je -vous remercie de vos procédés nobles et délicats. Pourquoi vous ai-je -connu si tard? vous n'auriez jamais quitté ma personne. Soyez heureux, -et transmettez à la France l'expression des voeux que je fais pour -elle.--En terminant ces paroles, il serra le général dans ses bras -avec la plus profonde émotion. Celui-ci ayant voulu l'accompagner -jusqu'à bord du _Bellérophon_, Napoléon s'y opposa.--Je ne sais ce que -les Anglais me réservent, lui dit-il, mais s'ils ne répondent pas à ma -confiance, on prétendrait que vous m'avez livré à l'Angleterre.--Cette -parole, qui prouvait qu'en se donnant aux Anglais, Napoléon ne se -faisait pas beaucoup d'illusion, fut suivie de nouveaux témoignages -d'affection pour le général Beker, lequel était en larmes. Il -descendit ensuite au rivage au milieu des cris, des adieux douloureux -de la foule, et s'embarqua avec ses compagnons d'exil dans plusieurs -canots pour se rendre à bord du brick _l'Épervier_. Le capitaine -Maitland l'attendait sous voile, et jusqu'au dernier moment il -manifesta l'anxiété la plus vive, craignant toujours de voir -s'échapper de ses mains le trophée qu'il désirait offrir à ses -compatriotes. Enfin, quand il aperçut _l'Épervier_ se dirigeant vers -_le Bellérophon_, il ne dissimula plus sa joie, et fit mettre son -équipage sous les armes pour recevoir le grand vaincu qui venait lui -apporter sa gloire et ses malheurs. Il descendit jusqu'au bas de -l'échelle du vaisseau pour donner la main à Napoléon, qu'il qualifia -d'_empereur_. Lorsqu'on fut monté sur le pont, il lui présenta son -état-major, comme il eût fait envers le souverain de la France -lui-même. Napoléon répondit avec une dignité tranquille aux politesses -du capitaine Maitland, et lui dit qu'il venait avec confiance chercher -la protection des lois britanniques. Le capitaine répéta que personne -n'aurait jamais à se repentir de s'être confié à la généreuse -Angleterre. Il établit Napoléon le mieux qu'il put à bord du -_Bellérophon_, et lui annonça la visite prochaine de l'amiral Hotham. -Bientôt en effet cet amiral arriva sur le _Superbe_, et se présenta à -Napoléon avec les formes les plus respectueuses. Il le pria de lui -faire l'honneur de visiter le _Superbe_, et d'y dîner. Napoléon y -consentit, et fut traité à bord du _Superbe_ en véritable souverain. -Après y avoir séjourné quelques heures, il repassa sur le -_Bellérophon_, malgré le désir que lui manifesta l'amiral de le -conserver à son bord. Napoléon aurait pu trouver sur le _Superbe_ un -établissement plus commode, mais il craignait d'affliger le capitaine -Maitland qui lui avait montré les plus grands empressements, et qui -semblait fort jaloux de le posséder. Il resta donc sur le -_Bellérophon_, et on fit voile pour l'Angleterre. - -Les vents étant faibles, on eut de la peine à gagner la Manche en -remontant les côtes de France. Napoléon se montrait doux et -tranquille, et se promenait sans cesse sur le pont du _Bellérophon_, -observant les manoeuvres, adressant aux marins anglais des questions -auxquelles ceux-ci répondaient avec une extrême déférence, et en lui -conservant tous ses titres. Personne n'eût pu croire, ni à son calme, -ni aux respects qu'il inspirait, qu'il était tombé du plus haut des -trônes dans le plus profond des abîmes! - -[En marge: Traversée en Angleterre.] - -[En marge: Arrivée à Plymouth.] - -[En marge: Fâcheux augures dès qu'on touche au rivage d'Angleterre.] - -La navigation fut lente. Le 23 juillet on aperçut Ouessant de manière -à distinguer parfaitement les côtes de France, et le 24 au matin on -mouilla dans la rade de Torbay pour prendre les ordres de l'amiral -Keith, chef des diverses croisières de l'Océan. Ces ordres ne se -firent pas attendre, et _le Bellérophon_ fut invité à venir jeter -l'ancre dans la rade de Plymouth. À peine s'y trouvait-il que deux -frégates fortement armées vinrent se ranger sur ses flancs, et le -placer ainsi sous la garde de leurs canons. On vit plusieurs -fonctionnaires anglais se succéder, recevoir des communications du -capitaine Maitland, lui en apporter, sans que rien transpirât du sujet -de leurs entretiens. L'amiral Keith se rendit à bord du _Bellérophon_ -pour faire à Napoléon une visite de convenance, visite qui fut courte, -et pendant laquelle il ne prononça pas un mot qui eût trait aux -intentions du gouvernement britannique. Tandis que ce silence de -sinistre augure régnait autour de l'illustre prisonnier, on voyait sur -tous les visages qu'on avait l'habitude de rencontrer sur _le -Bellérophon_, et notamment sur celui du capitaine Maitland, -l'embarras de gens qui avaient une nouvelle fâcheuse à cacher, ou des -promesses à retirer; et ce qui était plus inquiétant, ces mêmes gens -tout en ayant l'envie d'être aussi respectueux, n'osaient plus l'être. -Survint dans le moment le général Gourgaud, annonçant qu'il n'avait pu -porter au prince régent la lettre de Napoléon, et qu'il avait été -obligé de la remettre à l'amiral Keith. C'étaient là autant de signes -fort peu rassurants. - -[En marge: Curiosité ardente de toute l'Angleterre pendant que -Napoléon est sur ses rivages.] - -[En marge: Ordre d'écarter les curieux.] - -Napoléon en se rendant à bord du _Bellérophon_ ne s'était fait -illusion qu'à moitié, mais placé entre le risque de tomber dans les -mains des Anglais comme prisonnier de droit, ou le risque de se -confier à leur honneur, il avait préféré s'exposer au dernier, et il -attendait sans regrets qu'on lui fît connaître son sort. En attendant -il pouvait se faire une idée par ce qui se passait dans la rade de -Torbay, de l'effet qu'il produisait encore sur le monde. S'il n'avait -été qu'un Érostrate de grande proportion, ne cherchant dans la gloire -que le bruit qu'elle produit, il aurait eu lieu d'être content. -Effectivement à peine la nouvelle de son arrivée avait-elle pénétré -dans l'intérieur, et de proche en proche jusqu'à Londres, qu'une -curiosité folle s'était emparée de toute l'Angleterre impatiente de -voir de ses yeux le personnage fameux qui depuis vingt ans avait tant -occupé la renommée. Les Anglais avaient toujours représenté Napoléon -comme un monstre odieux qui avait dominé les hommes par la terreur, -mais la curiosité n'est pas scrupuleuse, et tout en le détestant ils -voulaient absolument l'avoir vu. Les journaux britanniques en -célébrant sa captivité avec une joie féroce, blâmaient en même temps -la curiosité frénétique qui entraînait leurs compatriotes vers lui, et -cherchaient à la décourager par leur blâme. Mais ils ne réussissaient -ainsi qu'à l'exciter davantage, et tout ce qu'il y avait de chevaux -sur la route de Londres à Plymouth était employé à transporter la -foule des curieux. Des milliers de canots entouraient sans cesse _le -Bellérophon_, et passaient là des heures, s'entre-choquant les uns les -autres, et s'exposant même à de graves dangers. Chaque jour en effet -il y avait des noyés sans que l'empressement diminuât. On savait que -tous les matins Napoléon venait respirer l'air un instant sur le pont -du vaisseau qui l'avait amené en Angleterre; on attendait ce moment, -et dès qu'on l'apercevait une sorte de silence régnait sur la mer, -puis par un respect involontaire la foule se découvrait, sans pousser -aucune acclamation ni amicale ni hostile. Les ministres anglais -s'apercevant que la pitié pour le malheur, la sympathie pour la -gloire, finissaient par atténuer la haine, ordonnèrent d'écarter les -visiteurs, et de ne plus leur permettre de circuler autour du -_Bellérophon_ qu'à une distance qui décourageât leur curiosité. Ils -avaient hâte d'en finir, et ils étaient résolus à ne pas laisser -longtemps indécises les questions qui concernaient l'empereur -Napoléon. - -[En marge: Étonnement du gouvernement anglais en apprenant la présence -de Napoléon à bord du _Bellérophon_.] - -[En marge: Difficulté de déterminer en droit la véritable position de -Napoléon.] - -Ils avaient été aussi étonnés que le capitaine Maitland en voyant -Napoléon se remettre lui-même entre les mains de l'Angleterre. -Informés de son évasion par les nouvelles de Paris, ils avaient -partagé le mécontentement de la diplomatie européenne à l'égard de M. -Fouché, et ils avaient cru le grand perturbateur complétement hors -d'atteinte, et toujours libre de bouleverser l'Europe à la première -occasion. Leur joie égala leur surprise en apprenant que l'empereur -déchu était en rade de Plymouth, sur l'un des vaisseaux de la marine -royale. L'acte de confiance de Napoléon ne les toucha nullement, et -provoqua même dans certains esprits la barbare pensée de le livrer à -Louis XVIII, qui prendrait devant l'histoire la responsabilité d'en -débarrasser la terre. Mais une aussi odieuse résolution était -impossible dans un pays où toutes les grandes mesures se discutent -publiquement. Cependant, en écartant toute résolution de ce genre, et -en rentrant dans le droit strict, il naissait de graves difficultés -relativement à la manière d'envisager la position de l'illustre -fugitif. S'il eût été pris en mer, cherchant à fuir, il aurait été -prisonnier de plein droit, sauf à résoudre ultérieurement la question -de savoir si, la guerre étant finie, il était permis d'en détenir -l'auteur. Mais avant d'aborder cette question, il s'en élevait une -beaucoup plus délicate, c'était de savoir si on pouvait considérer -comme prisonnier de guerre un ennemi qui s'était volontairement livré -lui-même. - -[En marge: Avis des jurisconsultes anglais.] - -[En marge: La détention de Napoléon fondée sur le droit, et la -nécessité de garantir l'Europe de nouveaux bouleversements.] - -[En marge: Ce droit ne pouvait aller jusqu'à tourmenter et humilier -Napoléon.] - -Les plus savants jurisconsultes d'Angleterre, consultés à cette -occasion, éprouvèrent un assez grand embarras. Pourtant, en présence -du repos universel toujours menacé par Napoléon, cet embarras ne -pouvait être de longue durée. Notre qualité de Français conservant une -sympathie toute naturelle pour le vieux compagnon de notre gloire, ne -doit pas nous faire méconnaître une vérité évidente, c'est que -l'Europe bouleversée pendant vingt ans, tout récemment encore -arrachée à son repos et réduite à verser des torrents de sang, ne -pouvait renoncer à se garantir contre les nouvelles entreprises, -toujours à redouter, du plus audacieux génie. S'il eût été un -souverain déchu de nature ordinaire, comme Louis XVIII, les devoirs de -l'hospitalité auraient commandé de lui laisser choisir dans la libre -Angleterre un lieu où il irait paisiblement terminer sa carrière. Mais -laisser se promener dans les rues de Londres l'homme qui venait de -s'évader de l'île d'Elbe, et d'appeler les armées de l'Europe dans le -champ clos de Ligny et de Waterloo, était impossible. Si les États -doivent respecter la vie d'autrui, ils ont aussi le droit de défendre -la leur, et les jurisconsultes anglais eurent recours avec raison au -principe de la défense légitime, qui autorise chacun à pourvoir à sa -sûreté quand elle est visiblement menacée. Toutes les sociétés -enchaînent les êtres reconnus dangereux, et l'Europe entière, la -France comprise, ayant expérimenté outre mesure à quel point Napoléon -était dangereux pour elle, avait le droit de lui enlever les moyens de -nuire. Après 1814, elle lui avait ôté le trône en lui laissant l'île -d'Elbe: en 1815, après l'évasion de l'île d'Elbe, elle avait le droit -de lui ôter la liberté. Nier cette vérité, c'est fermer les yeux à la -lumière. Mais le droit de défense légitime s'arrête au danger même, et -où le danger cesse le droit cesse aussi. En détenant Napoléon, qui -expierait ainsi sa terrible activité, on n'avait le droit ni de le -tourmenter, ni d'abréger sa vie, ni surtout de l'humilier. Respecter -son génie était un devoir absolument égal au droit de l'enchaîner. -Ainsi tout ce qui ne serait pas indispensable pour prévenir une -nouvelle évasion, serait une cruauté gratuite, destinée à peser -éternellement sur la mémoire de ceux qui s'en rendraient coupables. -Sous ce dernier rapport, les résolutions britanniques ne furent pas -aussi avouables que sous le premier, et la triste fin de notre récit -va prouver que l'Angleterre compromit sa gloire en ne respectant pas -celle de Napoléon. - -[En marge: Choix de l'île Sainte-Hélène pour le lieu de sa détention.] - -On s'occupa d'abord du lieu à désigner pour sa résidence. Désormais la -Méditerranée était condamnée par l'essai qu'on en avait fait. Il -fallait de toute nécessité une mer moins rapprochée. L'océan Indien -était trop éloigné, car il importait à la sécurité générale qu'on pût -avoir des nouvelles fréquentes du redoutable captif. D'ailleurs l'île -de France, la seule qu'on pût choisir dans la mer des Indes, était -trop peuplée et trop fréquentée pour qu'on songeât à en faire un lieu -de détention. Il aurait fallu en effet y mettre Napoléon sous des -verrous afin de pouvoir assurer sa garde, et c'eût été une indignité -dont personne, même alors, n'aurait voulu se rendre coupable. Il y -avait au milieu même de l'Atlantique, dans l'hémisphère sud, à égale -distance des continents d'Afrique et d'Amérique, une île volcanique, -d'accès difficile, dont la stérilité avait toujours repoussé les -colons, et dont la solitude était telle qu'on y pouvait détenir un -prisonnier, quel qu'il fût, sans l'enfermer dans les murs d'une -forteresse. Cette île était celle de Sainte-Hélène, et à cause des -avantages qu'elle offrait comme lieu de détention, elle avait déjà -fixé l'attention des hommes d'État qui cherchaient à éloigner -Napoléon des mers d'Europe. Elle fut unanimement désignée comme le -lieu le plus propre à le détenir, et la Compagnie des Indes la céda à -l'État pour la durée de cette détention. Le climat n'en était pas -réputé insalubre; il était à peu près celui de toutes les îles -intertropicales, et s'il pouvait devenir dangereux pour un habitant -des zones tempérées, c'était uniquement pour celui à qui le vieux -monde avait à peine suffi pour y déployer sa prodigieuse activité. -Mais soyons justes, si on avait voulu trouver une prison proportionnée -à cette activité, il aurait fallu lui rendre le monde, et Napoléon -l'avait assez tourmenté pour qu'on eût le droit de lui en interdire -l'accès pour toujours. - -[En marge: Mode de la détention à laquelle Napoléon est condamné.] - -[En marge: Le titre d'empereur désormais refusé à Napoléon.] - -[En marge: Inconvenance et inconvénient de ce refus.] - -On adopta donc Sainte-Hélène. Il fut convenu qu'on chercherait au -centre de l'île, loin de la partie habitée, un lieu assez spacieux -pour que Napoléon pût s'y mouvoir à son aise, s'y promener à pied, à -cheval même, sans s'apercevoir qu'il était prisonnier. Jusque-là tout -était renfermé dans les limites de la nécessité; mais il ne fallait y -ajouter ni les gênes inutiles, ni surtout les humiliations, qui pour -l'illustre captif devaient être aussi cruelles que la captivité même. -Néanmoins le cabinet britannique, obéissant aux mauvaises passions du -temps, déclara que Napoléon, qu'on avait toujours qualifié du titre -d'empereur, même à l'île d'Elbe, ne serait plus appelé dorénavant que -le général Bonaparte. Certes ce titre était bien glorieux, et les plus -grands potentats de la terre auraient pu se consoler de n'en pas avoir -d'autre. Mais refuser à Napoléon le titre qu'il avait porté douze -ans, que le monde entier lui avait reconnu, que l'Angleterre elle-même -lui avait donné en 1806 en traitant à Paris par le ministère de lord -Lauderdale, en 1814 en traitant à Châtillon par le ministère de lord -Castlereagh, était une résolution dépourvue de dignité, et, comme on -le verra, de véritable prudence. Dans ce siècle, où nous avons vu tant -de princes passer du trône dans l'exil, de l'exil sur le trône, -quiconque parlant à Louis XVIII ou à Charles X dépouillés de leur -couronne, eût osé leur refuser leur titre royal, eût été accusé -d'outrager d'augustes infortunes. Il est vrai que ces princes, -héritiers incontestés d'une longue suite de rois, étaient les -représentants de ce qu'il y a de plus respectable au monde, la -possession antique et plusieurs fois séculaire. Mais le génie (au -degré, bien entendu, auquel il s'était manifesté chez Napoléon) était -un titre tout aussi respectable, et les souverains qui avaient puisé -dans ce titre l'excuse de leur humilité devant l'empereur des -Français, de leur empressement à rechercher son alliance, à mêler leur -sang au sien, étaient mal placés pour en nier la valeur morale, et en -ne voulant plus reconnaître chez Napoléon que la force brutale, un -moment heureuse, ils autorisaient les peuples à dire qu'ils n'avaient -eux-mêmes fait autre chose que céder bassement à cette force. En -retirant au vaincu de Waterloo le titre d'empereur, ils ne rendaient -pas Louis XVIII plus légitime ou plus solide sur son trône, au -contraire ils diminuaient le prestige attaché au caractère de la -souveraineté, en prouvant que c'était chose de hasard, qui se donnait -ou s'ôtait selon les caprices de la fortune. On prétendra sans doute -que priver Napoléon de ses titres, c'était après tout lui infliger de -pures souffrances d'amour-propre, qui n'ont guère le droit -d'intéresser la postérité, et sur lesquelles il eût été digne à lui de -se montrer indifférent. Assurément, si l'intention de l'humilier -n'avait pas été évidente, il aurait pu se consoler de n'être plus dans -la langue des vivants que le général Bonaparte; mais on fait au vaincu -qu'on cherche à humilier le devoir de résister à l'humiliation, et de -plus, en refusant à Napoléon les qualifications sous lesquelles il -avait l'habitude d'être désigné, on créait une cause de contestations -incessantes, qui devait ajouter aux rigueurs de sa captivité, et faire -peser sur la mémoire des ministres britanniques un reproche de -persécution, qui n'a pas laissé d'inquiéter leurs enfants, car lorsque -les passions d'un temps sont éteintes, personne ne voudrait avoir -outragé le génie. - -[En marge: Mesures de précaution inutiles et humiliantes.] - -En conséquence de ces résolutions il fut décidé que Napoléon serait -qualifié du simple titre de général, et considéré comme prisonnier de -guerre; qu'il serait désarmé, que les officiers de sa suite le -seraient également, qu'on lui accorderait seulement trois d'entre eux -pour l'accompagner, en excluant le général Lallemand et le duc de -Rovigo, considérés comme dangereux; qu'on visiterait ses effets et -ceux de ses compagnons, qu'on prendrait l'argent, la vaisselle, les -bijoux précieux dont ils seraient porteurs, afin de les priver de tout -ce qui serait de nature à faciliter une évasion; qu'ils seraient -immédiatement conduits à Sainte-Hélène, où Napoléon pourrait se -mouvoir dans un espace déterminé, assez étendu pour que la promenade -à cheval y fût possible, et que s'il voulait franchir cet espace, il -serait suivi par un officier. Certes, nous le répétons, toutes les -précautions ayant pour but d'empêcher l'illustre captif de s'évader, -étaient de droit, et la juste punition des inquiétudes qu'il causait -au monde: mais lui contester le titre sous lequel la postérité le -reconnaîtra, fouiller ses effets, lui compter ses compagnons d'exil, -lui enlever son épée, c'étaient là d'inutiles indignités; car que -pouvaient-ils à trois, à quatre, à six? que pouvaient-ils avec leurs -épées et quelques mille louis cachés dans leurs bagages? Ah! ce -n'était pas son épée, dont il ne s'était jamais servi, qu'il fallait -demander à Napoléon, mais son génie, et puisqu'on ne pouvait le lui -arracher qu'en le tuant, ce que Blucher avait voulu, ce que les -ministres de la libre Angleterre n'osaient pas vouloir, ce que pas un -des souverains de l'Europe n'aurait ordonné, il fallait l'enchaîner, -l'enchaîner pour le repos universel, mais sans aggraver inutilement le -poids de ses chaînes, sans y ajouter surtout d'inqualifiables -outrages! - -[En marge: Napoléon doit voyager sur le _Northumberland_.] - -Il fut décidé en outre que, _le Bellérophon_ étant trop vieux pour une -longue traversée, Napoléon serait transféré sur _le Northumberland_, -excellent vaisseau de haut bord, qu'une division composée de bâtiments -de différents échantillons l'escorterait, que l'amiral Cockburn -commanderait cette division, et serait chargé du premier établissement -à faire à Sainte-Hélène pour y recevoir les prisonniers. On recommanda -à l'amirauté de ne mettre à exécuter ces ordres que le temps -absolument nécessaire pour que _le Northumberland_ fût en état de -prendre la mer, car on était incommodé d'avoir à Plymouth un objet de -curiosité passionnée, et on était pressé d'en débarrasser l'Angleterre -et l'Europe. - -[En marge: Communication des ordres britanniques à Napoléon.] - -[En marge: Sa protestation.] - -Ces résolutions à peine adoptées furent mandées à Plymouth, avec ordre -à lord Keith d'en donner communication à celui qu'elles concernaient. -Déjà le bruit en était arrivé par les journaux, et il n'avait point -surpris Napoléon, qui s'attendait bien à ne pas obtenir le traitement -d'un prince inoffensif. Mais ce bruit causa une vive douleur à ses -compagnons d'infortune, qui se virent condamnés ou à se séparer de -lui, ou à s'ensevelir tout vivants dans le tombeau de Sainte-Hélène. -Lord Keith, assisté du sous-secrétaire d'État Bunbury, s'étant -présenté à bord du _Bellérophon_, fit lecture à Napoléon des -résolutions prises à son égard. Napoléon écouta cette lecture avec -froideur et dignité, puis la lecture terminée énuméra à lord Keith, -sans emportement, mais avec fermeté, les raisons qu'il avait de -protester contre les décisions du gouvernement britannique. Il dit -qu'il n'était point prisonnier de guerre, car il s'était transporté -volontairement à bord du _Bellérophon_; qu'il n'y avait pas même été -contraint par la nécessité, car il lui eût été facile de se jeter dans -les rangs de l'armée de la Loire, et de prolonger indéfiniment la -guerre; qu'il aurait même pu en renonçant à la prolonger, choisir -parmi ses ennemis une autre puissance que l'Angleterre pour se livrer -à elle; que s'il s'était abandonné à l'empereur Alexandre, longtemps -son ami personnel, ou à l'empereur François, son beau-père, ni l'un -ni l'autre ne l'auraient traité de la sorte; que c'était pour mettre -fin aux maux de l'humanité qu'il s'était rendu, et par estime pour -l'Angleterre qu'il était venu lui demander asile; qu'elle ne -justifiait pas en ce moment l'honneur qu'il lui avait fait, et que la -conduite qu'elle tenait aujourd'hui envers un ennemi désarmé, -n'ajouterait guère à sa gloire dans l'avenir; qu'il protestait donc -contre l'infraction au droit des gens commise sur sa personne, qu'il -en appelait à la nation anglaise elle-même des actes de son -gouvernement, et surtout à l'histoire qui jugerait sévèrement des -procédés aussi peu généreux. Napoléon dédaigna de s'occuper des points -relatifs à son futur séjour, aux traitements qu'il y recevrait, et -quitta lord Keith avec la fierté qui convenait à sa grandeur, laquelle -ne dépendait ni des caprices de la fortune, ni de la violence de ses -ennemis. - -Il fut profondément sensible néanmoins aux indignes détails ajoutés à -cet arrêt de détention perpétuelle prononcé contre lui. Il était trop -clairvoyant pour ne pas reconnaître que cette détention était pour -l'Europe un droit et une nécessité, mais il sentit vivement les -humiliations gratuites par lesquelles on aggravait sa captivité, comme -de songer à lui ôter son épée, son titre souverain et quelques débris -de son naufrage. Il n'en dit rien, mais il résolut de ne point se -prêter aux indignes traitements qu'on voudrait lui infliger, dût-il -être amené ainsi aux dernières extrémités. Son premier projet avait -été de prendre un de ces noms d'emprunt que les princes adoptent -quelquefois pour simplifier leurs relations. Ainsi il avait eu l'idée -de prendre le titre de colonel Muiron, en mémoire d'un brave officier -tué au pont d'Arcole en le couvrant de son corps. Mais dès qu'on lui -contestait le titre que la France lui avait donné, que l'Europe lui -avait reconnu, que sa gloire avait légitimé, il ne voulait point -faciliter à ses ennemis la tâche de l'humilier, ni laisser infirmer de -son consentement le droit que la France avait eu de le choisir pour -chef. Il persista à se qualifier d'Empereur Napoléon. Quant à son -épée, il était déterminé à la passer au travers du corps de celui qui -tenterait de la lui enlever. - -[Date en marge: Août 1815.] - -[En marge: Choix des compagnons d'exil de Napoléon.] - -Lorsqu'il revit ses compagnons d'infortune après ces communications, -il leur parla avec calme, et les pressa instamment de consulter avant -tout leurs intérêts de famille et leurs affections dans le parti -qu'ils avaient à prendre. Il les trouva tous décidés à le suivre -partout où on le transporterait, et aux conditions qu'y mettrait la -haine ombrageuse des vainqueurs de Waterloo. Il regretta beaucoup -l'exclusion prononcée contre les généraux Lallemand et Savary, mais il -n'y avait point à disputer. Il désigna le grand maréchal Bertrand, le -comte de Montholon et le général Gourgaud. Ces désignations avaient -épuisé son droit de choisir ses compagnons de captivité limités à -trois. Il était entendu que les femmes avec leurs enfants ne feraient -pas nombre, qu'elles pourraient accompagner leurs maris, et accroître -ainsi la petite colonie qui allait suivre Napoléon dans son exil. -Cependant, parmi les personnages venus avec lui en Angleterre s'en -trouvait un auquel il tenait, bien qu'il le connût depuis peu de -temps, c'était le comte de Las Cases, homme instruit, de conversation -agréable, sachant bien l'anglais, ayant été jadis officier de marine -et pouvant être fort utile au delà des mers. Napoléon désirait -beaucoup l'emmener à Sainte-Hélène, et lui était prêt à suivre -Napoléon en tous lieux. On profita de ce que les ordres britanniques -en limitant le nombre des compagnons d'exil de Napoléon, n'avaient -parlé que des militaires, pour admettre M. de Las Cases à titre -d'employé civil. On accorda en outre un médecin et douze domestiques. -Ces détails une fois réglés, on disposa tout pour le départ le plus -prochain. - -[En marge: Translation de Napoléon du _Bellérophon_ sur le -_Northumberland_.] - -[En marge: Lord Keith n'ose pas enlever son épée à Napoléon.] - -[En marge: Départ des côtes d'Angleterre.] - -[En marge: Dernier regard jeté sur les côtes de France.] - -Dès que _le Northumberland_, équipé fort à la hâte, put mettre à la -voile, on le dirigea sur la rade de Start-Point où _le Bellérophon_ -l'attendait, exposé sur ses ancres à un très-mauvais temps. Lord -Keith, qui s'appliqua constamment à tempérer dans l'exécution la -rigueur des ordres ministériels, avait réservé pour le moment du -départ d'Europe l'accomplissement des mesures les plus pénibles, -telles que le désarmement des personnes et la visite de leurs bagages. -On demanda leur épée à ceux qui en portaient, et un agent des douanes -visita leurs effets, prit en dépôt leur argent, et en général tous les -objets de quelque valeur. Le fidèle Marchand, valet de chambre de -Napoléon, qui par sa bonne éducation, son dévouement simple et -modeste, lui rendit depuis tant de services, avait pris d'adroites -précautions pour lui conserver quelques ressources. Il ne restait à -l'ancien maître du monde que les quatre millions secrètement déposés -chez M. Laffitte, environ 350,000 francs en or, et le collier de -diamants que la reine Hortense l'avait forcé d'accepter. Le collier -fut confié à M. de Las Cases, qui l'enferma dans une ceinture. Les -350,000 francs furent répartis entre les domestiques, et cachés sous -leurs habits, sauf la somme de 80,000 francs, qui fut seule laissée en -évidence, et prise en dépôt par l'agent des douanes. Comme l'indignité -des procédés ne fut pas poussée jusqu'à visiter les personnes, les -objets cachés ne furent point découverts. Les autres furent -inventoriés pour être remis aux prisonniers au fur et à mesure de -leurs besoins. Ces tristes formalités accomplies, on transborda les -prisonniers dans les canots de la flotte, et le capitaine Maitland -s'approchant avec respect, fit à Napoléon des adieux qui le -touchèrent. Bien que dans son désir de l'amener à bord du -_Bellérophon_ le capitaine Maitland eût promis peut-être plus qu'il -n'espérait, il n'avait été ni l'auteur ni le complice d'une perfidie, -et il regrettait sincèrement le traitement auquel était destiné -l'illustre prisonnier. Napoléon ne lui fit aucun reproche, et le -chargea même de ses remercîments pour l'équipage du _Bellérophon_. Au -moment de passer d'un vaisseau à l'autre, l'amiral Keith, avec un -chagrin visible et le ton le plus respectueux, lui adressa ces -paroles: _Général, l'Angleterre m'ordonne de vous demander votre -épée._--À ces mots Napoléon répondit par un regard qui indiquait à -quelles extrémités il faudrait descendre pour le désarmer. Lord Keith -n'insista point, et Napoléon conserva sa glorieuse épée. C'était le -moment de se séparer de ceux qui n'avaient pas obtenu l'honneur de -l'accompagner. Savary, Lallemand se jetèrent dans ses bras, et eurent -la plus grande peine à s'en arracher. Napoléon après avoir reçu leurs -embrassements, leur dit ces paroles: Soyez heureux, mes amis... Nous -ne nous reverrons plus, mais ma pensée ne vous quittera point, ni vous -ni tous ceux qui m'ont servi. Dites à la France que je fais des voeux -pour elle...--Il descendit ensuite dans le canot amiral qui devait le -conduire à bord du _Northumberland_, où il arriva escorté de l'amiral -Keith. L'amiral Cockburn entouré de son état-major, et ayant ses -troupes sous les armes, le reçut avec tous les honneurs dus à un -général en chef. Là comme ailleurs, Napoléon, à qui il ne restait que -sa gloire, put jouir de l'éclat qu'elle répandait autour de lui. Ces -marins, ces soldats ne s'occupant d'aucun des grands dignitaires de -leur nation, le cherchaient des yeux, le dévoraient de leurs regards. -Ils lui présentèrent les armes, et il les salua avec une dignité -tranquille et affectueuse. Une fois la translation d'un bord à l'autre -terminée, l'amiral ne perdit pas un instant pour lever l'ancre, car la -rade n'était pas sûre, et il avait l'ordre de hâter son départ. Le -_Northumberland_ mit immédiatement à la voile, le 8 août 1815, suivi -de la frégate _la Havane_, et de plusieurs corvettes et bricks chargés -de troupes. Cette division se dirigea vers le golfe de Gascogne pour -venir doubler le cap Finistère, et descendre ensuite au sud, le long -des côtes d'Afrique. Napoléon en sortant de la Manche aperçut les -côtes de France à travers la brume, et les salua avec une vive -émotion, convaincu qu'il était de les voir pour la dernière fois. - -[En marge: Situation de Napoléon à bord du _Northumberland_.] - -[En marge: Conduite et caractère de l'amiral Cockburn.] - -Le moment du départ est un moment de trouble qui étourdit le coeur et -l'esprit, et ne leur permet pas de sentir dans toute leur amertume les -séparations les plus cruelles. C'est lorsque le calme est revenu, et -qu'on est seul, que la douleur devient poignante, et qu'on apprécie -complétement ce qu'on a perdu, ce qu'on quitte, ce qu'on ne reverra -peut-être plus. Une tristesse muette et profonde régna parmi le petit -nombre d'exilés que la volonté de l'Europe poussait en cet instant -vers un autre hémisphère. Sans afficher une indifférence affectée, -Napoléon se montra calme, poli, sensible aux égards de l'amiral -Cockburn, qui dans la limite de ses instructions était disposé à -adoucir autant que possible la captivité de son glorieux prisonnier. -L'amiral Georges Cockburn était un vieux marin, grand, sec, absolu, -susceptible, jaloux à l'excès de son autorité, mais sous ces dehors -déplaisants cachant une véritable bonté de coeur, et incapable -d'ajouter à la rigueur des ordres de son gouvernement. Il avait établi -Napoléon sur son vaisseau le mieux qu'il avait pu, et tâché de lui -rendre les coutumes anglaises supportables. Ayant défense de le -traiter en empereur, il lui donnait le titre d'_Excellence_, mais en -corrigeant par la forme ce que ce changement pouvait avoir de -blessant. Napoléon avait à la table de l'amiral la place du commandant -en chef; ses compagnons étaient répartis à ses côtés, suivant leur -rang. Les officiers de l'escadre invités tour à tour, lui étaient -présentés successivement. Napoléon les accueillait avec bienveillance, -leur adressait des questions relatives à leur état, en se servant de -M. de Las Cases pour interprète, ne montrait ni admiration ni dédain -pour ce qu'il voyait, avait soin de louer ce qui était louable dans la -tenue des vaisseaux anglais, et demeurait en tout simple, vrai et -tranquille. Une seule chose lui avait paru tout à fait incommode, et -il ne l'avait pas dissimulé, c'était la longueur des repas anglais. -Lui qui dans son ardente activité n'avait jamais pu, quand il était -seul, demeurer plus de quelques instants à table, ne pouvait se -résigner à y passer des heures avec les Anglais. L'amiral ne tarda -point à comprendre qu'il fallait faire céder les coutumes nationales -devant un tel hôte, et le service fini il se levait avec son -état-major, assistait debout à la sortie de Napoléon, lui offrait la -main si le pont du vaisseau était agité par les flots, et venait -ensuite reprendre la vie anglaise avec ses officiers. - -[En marge: Longues méditations de Napoléon pendant cette traversée.] - -[En marge: Exclamations qui lui échappent de temps en temps au sujet -des derniers événements.] - -[En marge: Sa manière de juger Waterloo.] - -Napoléon se promenait alors sur le pont du _Northumberland_, -quelquefois seul, quelquefois accompagné de Bertrand, Montholon, -Gourgaud, Las Cases, tantôt se taisant, tantôt épanchant les -sentiments qui remplissaient son âme. S'il était peu disposé à parler, -il allait, après s'être promené quelque temps, s'asseoir à l'avant du -bâtiment, sur un canon que tout l'équipage appela bientôt le _canon de -l'Empereur_. Là il considérait la mer azurée des tropiques, et se -regardait marcher vers la tombe où devait s'ensevelir sa merveilleuse -destinée, comme un astre qu'il aurait vu coucher. Il n'avait aucun -doute, en effet, sur l'avenir qui lui était réservé, et se disait que -là-bas, vers ce sud où tendait son vaisseau, il trouverait non pas une -relâche passagère, mais la mort après une agonie plus ou moins -prolongée. Devenu pour ainsi dire spectateur de sa propre vie, il en -contemplait les phases diverses avec une sorte d'étonnement, tour à -tour s'accusant, s'absolvant, s'apitoyant sur lui-même, comme il -aurait fait à l'égard d'un autre, toujours confiant dans l'immensité -de sa gloire, et toujours persuadé que dans les vastes horizons de -l'histoire du monde, il n'y avait presque rien d'égal à la bizarre -grandeur de sa destinée! De ces longues rêveries il sortait rarement -amer ou irrité, mais souvent poussé par le spectacle saisissant de sa -vie à en raconter les circonstances les plus frappantes. Il rejoignait -alors ses compagnons d'infortune, s'adressait à celui dont le visage -répondait le plus à son impression du moment, et se mettait à faire le -récit, toujours avidement écouté, de telle ou telle de ses actions. -Chose singulière et pourtant explicable, c'étaient les deux extrémités -de sa carrière qui revenaient en ce moment à son esprit! Ou il parlait -du dernier événement, qui retentissait dans son âme comme un son -violent dont les vibrations n'avaient pas encore cessé, c'est-à-dire -de Waterloo, ou bien il reportait son esprit vers ses glorieux débuts -en Italie, débuts qui avaient enchanté sa jeunesse, et lui avaient -pronostiqué un si grand avenir. S'il cédait à ses impressions les plus -récentes et parlait de Waterloo, c'était pour se demander ce qui avait -pu égarer certains de ses lieutenants dans cette journée fatale, et -leur inspirer une si étrange conduite!--Ney, d'Erlon, Grouchy, -s'écriait-il, à quoi songiez-vous?--Alors, sans récriminer, sans -chercher à jeter ses fautes sur autrui, il se demandait comment Ney -avait pu sans ordre, et deux heures trop tôt, essayer de frapper le -coup décisif en lançant sa cavalerie, et il n'en trouvait d'autre -explication que le trouble qui s'était emparé de cette âme héroïque. -Quant à d'Erlon, si excellent officier d'infanterie, il ne -s'expliquait guère sa manière de disposer ses divisions dans cette -journée, et du reste ne mettait en doute ni son courage, ni son -dévouement, ni ses talents. Il déplorait ces erreurs sans se plaindre, -et s'il devenait un peu plus sévère, c'était pour Grouchy, car les -fautes de Ney et de d'Erlon n'étaient pas, disait-il, irréparables, -tandis que celle de Grouchy avait été mortelle. Ne contestant ni sa -fidélité ni son courage qui ne pouvaient être contestés, il déclarait -inexplicable son absence de Waterloo, et ne sachant pas ce que nous -avons su depuis, il s'épuisait à en chercher les motifs sans les -découvrir. Il s'en prenait alors à la fatalité, dieu silencieux que -les hommes accusent volontiers parce qu'il ne répond point; mais en -descendant au fond de lui-même, il voyait bien que cette fatalité -n'était autre, après tout, que la force des choses réagissant contre -les violences qu'il avait voulu lui faire subir. Il semblait du reste -sincèrement persuadé que, les Anglais vaincus à Waterloo, l'Europe -aurait ressenti une profonde émotion, que, bien qu'elle parût -implacable, elle aurait probablement fait d'utiles réflexions; qu'en -tout cas, sous l'influence du succès, les ressources qu'il avait -préparées auraient suffi pour repousser à leur tour les Russes et les -Autrichiens, et, ne méconnaissant ni la gravité de la situation, ni -l'épuisement de la France, ni l'acharnement de l'Europe, il répétait -avec douleur que sans la faute d'un homme la cause nationale aurait pu -triompher! - -[En marge: Napoléon raconte les circonstances de sa jeunesse.] - -[En marge: Son habitude de se coucher sur un canon que les matelots -appellent le _canon de l'Empereur_.] - -Pourtant il ne revenait pas volontiers sur ce sujet, et lorsqu'il y -était amené, c'était sous l'empire d'impressions trop récentes, trop -fortes pour être dominées, comme un homme qui tombé dans un précipice, -ne peut s'empêcher de rechercher le faux pas qui l'y a conduit. Il -revenait plus volontiers sur ses jeunes années, sur son éducation à -Brienne, sur les signes de génie militaire déjà donnés au siége de -Toulon, sur les jouissances que lui avaient fait éprouver ses premiers -succès! Il s'animait alors, et contait avec un charme et un éclat qui -ravissaient ceux qui l'écoutaient, l'ancienne origine de sa famille -qui remontait aux républiques d'Italie, sa préférence instinctive pour -la France quand la Corse était disputée entre plusieurs maîtres, son -entrée au collége de Brienne, son goût pour l'étude, sa logique -naissante qui étonnait dans un enfant de son âge, sa taciturnité, son -orgueil qui lui avait rendu insupportable la seule punition qu'il eût -encourue à l'école, son avenir plus d'une fois entrevu par -quelques-uns de ses maîtres, son entrée au régiment, ses relations à -Valence, ses premières affections pour une jeune dame qu'il avait -retrouvée plus tard, et qu'il avait eu la satisfaction de tirer d'une -situation pénible, son arrivée devant Toulon, et là le commencement -des jouissances de la gloire, lorsque entouré de conventionnels -violents, de généraux ignorants, il avait saisi d'un coup d'oeil le -vrai point d'attaque, le fort de l'Éguillette, obtenu la permission -de l'enlever, et décidé par cette manoeuvre la retraite des Anglais! -Que de présages heureux alors! que de rêves enivrants, et cependant -mille fois surpassés par la réalité! Ainsi, après avoir consacré ses -matinées à la lecture, il finissait ses journées sur le pont du -_Northumberland_, tantôt le parcourant à grands pas, tantôt captivant -par ses récits ceux qui avaient voulu partager son infortune, ou bien -couché sur son canon de prédilection, regardant le sillage du vaisseau -qui le portait vers sa dernière demeure. - -[Date en marge: Sept. 1815.] - -[En marge: Arrivée en vue des côtes d'Afrique.] - -[En marge: Coup de vent à Madère.] - -Tandis que le temps s'écoulait de la sorte, on avait traversé le golfe -de Gascogne, doublé les caps Finistère et Saint-Vincent, et pris la -direction des îles africaines, par un vent favorable mais faible. La -navigation était lente, la chaleur extrême. Napoléon en souffrait sans -se plaindre. Le 23 août, on atteignit Madère, et on voulut s'y arrêter -pour y prendre des vivres frais. Mais tout à coup une violente -bourrasque de vent d'Afrique obligea de mettre à la voile, pour ne pas -essuyer la tourmente sur ses ancres. Elle fut telle que la frégate _la -Havane_ et le brick _le Furet_ furent séparés de la division, et -contraints de naviguer pour leur compte. Après quarante-huit heures, -on revint mouiller à Madère, et embarquer les rafraîchissements dont -on avait besoin. Les habitants maltraités par la dernière bourrasque, -et superstitieux comme des Portugais, attribuaient à la présence de -Napoléon le dommage qu'ils avaient souffert. C'était, disaient-ils, -l'homme des tempêtes, qui ne pouvait apparaître quelque part sans y -apporter la désolation. Le 29 août on traversa les tropiques. Le 23 -septembre on atteignit l'équateur, et il est inutile de dire que -Napoléon fut seul excepté des usages auxquels les marins soumettent -tous ceux qui passent la ligne pour la première fois. Il les en -dédommagea en leur faisant distribuer 500 louis, ce qui porta leur -joie jusqu'au délire. Les matelots du _Northumberland_ qui ne le -connaissaient que par les récits de la presse anglaise, laquelle -s'était appliquée pendant quinze ans à le représenter comme un -monstre, éprouvaient en le voyant paisible, doux, bienveillant, une -surprise croissante, et avec leur naïve pénétration devinant son -chagrin contenu mais visible, lui donnaient mille preuves touchantes -de sympathie. Ils mettaient un grand soin à tenir propre le canon sur -lequel il avait coutume de s'asseoir, et dès qu'il s'en approchait ils -s'éloignaient par respect pour sa solitude et ses pensées. - -[En marge: Napoléon se rappelle ses souvenirs d'Italie.] - -[En marge: Ses compagnons le pressent d'écrire ses campagnes, et il -s'y refuse d'abord.] - -[En marge: Son profond découragement.] - -[En marge: Les instances de ses compagnons finissent par l'emporter, -et il se décide à écrire ses Mémoires.] - -[En marge: Sa confiance dans l'histoire.] - -[En marge: Napoléon dicte à M. de Las Cases la première campagne -d'Italie, et au général Gourgaud la campagne de 1815.] - -[En marge: Longueur de la navigation.] - -Napoléon avait continué à raconter les premiers temps de sa vie, sa -proscription après le 9 thermidor, ses relations avec les chefs du -Directoire, les explications qu'il leur donnait chaque jour en leur -remettant les dépêches arrivées des armées, l'opinion qu'il leur avait -inspirée de son intelligence de la guerre, l'espèce d'entraînement qui -les avait portés tous à lui décerner le commandement de Paris dans la -journée de vendémiaire, puis quelques mois après le commandement de -l'armée d'Italie, son apparition à Nice au milieu de vieux généraux -jaloux de son élévation, mais bientôt subjugués lorsqu'ils l'avaient -vu se placer par un prodige d'habileté entre les Piémontais et les -Autrichiens, jeter les uns sur Turin, les autres sur Gênes, franchir -le Pô, et s'établir sur l'Adige, où pendant une année entière il était -resté invincible pour les armées de l'Autriche! Il revivait, il avait -vingt-six ans, et retrouvait toute la flamme de la jeunesse en faisant -lui-même ces récits enivrants. Et, chose singulière! s'il avait un -véritable plaisir à raconter de vive voix ses merveilleuses actions, à -se procurer ainsi une sorte de mirage qui faisait reluire à ses -propres yeux les temps de sa jeunesse, il n'éprouvait aucun penchant à -les écrire, bien différent en cela de ce qu'il avait paru disposé à -faire lors de son départ pour l'île d'Elbe. À cette époque, au moment -de quitter Fontainebleau, l'idée d'écrire son histoire, à l'exemple de -tant d'autres grands hommes, lui avait apparu tout à coup comme un -dernier but qui n'était pas indigne de lui. Maintenant au contraire, -ni sa gloire ni celle de ses compagnons d'armes ne semblait -l'intéresser. C'est qu'il était bien changé depuis l'île d'Elbe, bien -descendu dans l'abîme où devait s'enfoncer et finir sa grande -destinée! À l'île d'Elbe l'atteinte du malheur était nouvelle pour -lui, elle l'excitait sans l'abattre, car à son insu et au fond de son -âme se cachait une dernière espérance. Mais après cette apparition du -20 mars, après Waterloo, quel avenir pouvait-il rêver encore?... -Parvînt-il à rompre la lourde chaîne dont les Anglais avaient chargé -ses mains, à traverser sain et sauf le vaste Océan, où pourrait-il -descendre, seul, sans même une poignée de braves pour l'aider à mettre -pied à terre? Et la France, qui l'avait accueilli alors, -voudrait-elle se prêter à un troisième essai, quand le second avait -été si désastreux? L'âme humaine se défend longtemps avant de déposer -toute espérance, et il n'y a presque pas d'exemple dans l'histoire -d'une grande âme dans laquelle l'espérance se soit complétement -éteinte. Marius sur les ruines de Carthage, Pompée après Pharsale, -Annibal après Zama, espéraient encore, et avaient des motifs -d'espérer. Mais après Waterloo, Napoléon pouvait-il attendre quelque -chose encore de la fortune? Aussi jamais découragement n'égala le -sien, et s'il cachait le néant de sa vie à ses fidèles serviteurs, il -le sentait profondément, et dans cet état il était incapable du -travail qu'exige une grande composition. Il pouvait bien raconter son -histoire de vive voix, lorsque excité par la vivacité de ses souvenirs -il n'avait qu'à céder à son éloquence naturelle, mais la composer, la -préciser, l'écrire enfin, était un effort dont il n'avait ni le -courage ni même le goût. Renonçant pour jamais à figurer sur la scène -du monde, il semblait qu'il fût indifférent à la manière de figurer -devant la postérité. Souvent ses compagnons d'exil, transportés après -l'avoir entendu, le pressaient d'écrire ce qu'il venait de dire avec -tant de puissance et de chaleur. Gourgaud, Las Cases, Montholon, -Bertrand, le suppliaient de prendre la plume, lui offraient de la -tenir eux-mêmes au besoin, d'écrire sous sa brûlante dictée presque -aussi vite qu'il parlerait, et de donner ainsi à la fin de sa vie ce -noble et dernier emploi: il résistait comme si sa gloire même n'eût -pas mérité un effort.--Que la postérité, disait-il, s'en tire comme -elle pourra. Qu'elle recherche la vérité si elle veut la connaître. -Les archives de l'État en sont pleines. La France y trouvera les -monuments de sa gloire, et si elle en est jalouse, qu'elle s'occupe -elle-même à les préserver de l'oubli...--Puis, dans son âme engourdie, -une flamme d'orgueil jaillissant tout à coup, J'ai confiance dans -l'histoire! s'écriait Napoléon; j'ai eu de nombreux flatteurs, et le -moment présent appartient aux détracteurs acharnés. Mais la gloire des -hommes célèbres est, comme leur vie, exposée à des fortunes diverses. -Il viendra un jour où le seul amour de la vérité animera des écrivains -impartiaux. Dans ma carrière on relèvera des fautes sans doute, mais -Arcole, Rivoli, les Pyramides, Marengo, Austerlitz, Iéna, Friedland, -_c'est du granit, la dent de l'envie n'y peut rien_!...--Napoléon -affichait ainsi une immense confiance dans l'histoire, même au sein de -ce profond mais tranquille désespoir qui constituait l'état actuel de -son âme. Pourtant on lui disait que l'histoire il fallait l'éclairer, -que lui seul le pouvait, qu'autrement une partie de ses grandes -pensées s'évanouirait, que ce serait là un noble et utile aliment à sa -puissante activité, et qu'au surplus ils l'aideraient tous à élever ce -beau monument. Peu à peu, à force d'entendre les mêmes exhortations, -et surtout à force de découragement, il avait fini par reprendre goût -à quelque chose, car l'âme humaine ou quitte cette terre, ou si elle y -demeure finit par s'attacher à quelque objet, et peut parfois trouver -un dernier plaisir à arroser des plantes ou à régler des horloges, -comme Dioclétien ou Charles-Quint. Napoléon consentit donc à -entreprendre enfin cette tâche qu'il s'était proposée en partant pour -l'île d'Elbe. Ne pouvant dominer la fougue de son esprit jusqu'à -l'obliger à suivre les mouvements trop lents de sa main, il était -incapable d'écrire, ou bien il traçait des caractères illisibles. Il -se mit donc à dicter en débutant par les campagnes d'Italie, pour -lesquelles il eut recours à la plume de M. de Las Cases. Son projet -était de distribuer les diverses parties de son histoire entre ses -compagnons d'exil, pour que tous participassent à l'honneur de ce -travail, et eussent le temps de le revoir, et de le mettre au net. -Cependant, oppressé par les souvenirs de Waterloo, et comme pour en -soulager son coeur, il résolut de dicter au général Gourgaud le récit -de la campagne de 1815, et il commença immédiatement cette partie de -sa tâche. Le temps ne lui manquait pas, car la navigation s'était -allongée par les efforts mêmes de l'amiral pour l'abréger. À cette -époque, dans l'état de l'art nautique, une fois l'équateur franchi, on -se laissait porter par les vents alizés jusque dans le voisinage des -côtes du Brésil, puis descendant au sud on tâchait de rencontrer des -vents variables d'ouest pour revenir sur Sainte-Hélène. L'amiral -Cockburn pressé d'arriver, pour son hôte encore plus que pour -lui-même, avait imaginé de suivre une autre route. En se tenant près -des côtes d'Afrique, et en s'engageant dans le rentrant du golfe de -Guinée, on trouve quelquefois des vents variables d'ouest qui portent -vers l'Afrique, après quoi retrouvant les vents d'est, on est poussé -vent arrière sur Sainte-Hélène. L'amiral avait donc adopté cette -direction. Elle ne lui avait d'abord que trop bien réussi, car il -s'était enfoncé dans le golfe de Guinée jusqu'à toucher presque au -Congo. Il y avait essuyé des orages, une chaleur suffocante, et des -lenteurs qui faisaient même murmurer son équipage. Napoléon, qui -n'avait pas grand intérêt à voir finir cette navigation, car pour lui -arriver c'était passer d'une prison dans une autre, employait le temps -à dicter. Ses matinées s'écoulaient avec M. de Las Cases ou avec le -général Gourgaud, auxquels il dictait tantôt le récit des campagnes -d'Italie, tantôt celui de la campagne de 1815. Ces messieurs n'osant -l'interrompre, suivaient sa parole le mieux qu'ils pouvaient, et puis -se retiraient pour recopier en caractères lisibles des dictées saisies -pour ainsi dire au vol. Ils les soumettaient le lendemain à Napoléon, -qui les revoyait attentivement, tantôt abrégeant ce qui était trop -étendu, tantôt développant ce qui était trop sommairement exposé, et -mettant un grand soin à veiller à la correction du langage, à laquelle -il était devenu extrêmement sensible en avançant en âge. Une chose -seule le contrariait dans la suite de son travail, c'était le défaut -de documents auxquels il pût se reporter soit pour les dates, soit -pour certains détails. Comme tous ceux qui ont beaucoup agi, et qui -ont beaucoup à retenir, il se trompait quelquefois sur la date des -faits, et les intervertissait, du reste rarement. Mais sur le -caractère des événements, sur leur importance, sur les lieux, sur les -hommes, sa mémoire était infaillible, et il les retraçait avec une -vérité saisissante. Il regrettait aussi de n'avoir pas ses ordres, ses -lettres surtout, qui jettent un si grand jour sur ses opérations, sur -leurs motifs, et qui permettent de retrouver sa pensée, lui mort, -comme s'il vivait encore. La privation de ces divers documents le -dépitait parfois, sans le détourner néanmoins d'un travail qui était -devenu son unique ressource. Il ne s'en reposait qu'en se livrant à -des lectures, dont les grandes productions de l'esprit humain étaient -l'objet exclusif. Marchand avait eu soin d'emporter sa bibliothèque de -campagne, qui était malheureusement fort restreinte. Un jour, tandis -qu'il exprimait le regret de n'avoir pas une bibliothèque mieux -fournie, on aperçut un vaisseau de commerce qui s'approchait du -_Northumberland_. M. de Las Cases se souvint alors de la précaution -qu'il avait prise d'expédier une caisse de livres pour le Cap.--C'est -peut-être, dit-il à Napoléon, le bâtiment qui porte mes -livres.--C'était ce bâtiment en effet, et la caisse recueillie au -passage, remise à bord, ouverte immédiatement, causa à l'illustre -captif, qui ne pouvait plus avoir que des jouissances d'esprit, l'une -de ces petites satisfactions qui allaient composer désormais tout son -bonheur. - -[Date en marge: Octob. 1815.] - -[En marge: Arrivée le 15 octobre en vue de Sainte-Hélène.] - -[En marge: Aspect de l'île.] - -Il y avait près de soixante-dix jours qu'on avait quitté les côtes -d'Angleterre, et ayant enfin rencontré les vents du sud-est qui -soufflent du Cap, on fut porté vent arrière sur Sainte-Hélène. Le 15 -octobre, à la pointe du jour, à une distance de douze lieues en mer, -on aperçut un pic tout entouré de nuages: c'était le pic de Diane qui -domine l'île de Sainte-Hélène. Napoléon était enfin arrivé aux portes -de sa prison. À midi à peu près on jeta l'ancre dans la petite rade de -_James-Town_, et on aperçut une côte triste, sombre, hérissée de -rochers, qui eux-mêmes étaient hérissés de canons. La frégate _la -Havane_ et le brick _le Furet_, séparés de la division à Madère, -avaient devancé de dix-sept jours le vaisseau amiral. Ils avaient -annoncé la prochaine arrivée des prisonniers, transmis les ordres de -Londres, débarqué une partie des troupes, et l'île, d'aspect -ordinairement pacifique, avait pris tout à coup un aspect de guerre à -l'approche de l'homme de la guerre, qu'elle était destinée à renfermer -et à consumer sous son ciel dévorant. - -[En marge: Sa constitution, son climat, ses produits.] - -L'île de Sainte-Hélène est le résultat d'une éruption volcanique qui a -jailli au milieu de l'océan Atlantique, dans l'hémisphère sud, un peu -avant le tropique du Capricorne. L'île, ayant de neuf à dix lieues de -circonférence, entourée partout de côtes inaccessibles, s'annonce par -des rochers saillants, arides, portant au ciel leurs têtes noirâtres, -et dominés par le pic de Diane qui les surpasse tous. Au sein de ces -vastes plaines de l'Océan, Sainte-Hélène offrant aux vapeurs le seul -point qui puisse les arrêter, les fixe autour d'elle, et se montre -constamment au sein des brouillards. Le volcan, père de cette île, a -eu son cratère tourné au nord, et ce cratère, situé au pied même du -pic de Diane, se présente refroidi mais béant au voyageur arrivant -d'Europe. Plusieurs vallées s'en détachent, étroites, longues, -parallèles, aboutissant à la mer comme des ruisseaux destinés jadis à -y porter la lave, et formant de petites criques, dont une, un peu plus -spacieuse que les autres, constitue le port de James-Town, le seul -abordable de l'île. Sur le revers sud s'étendent des plateaux, -séparés entre eux par des ravins profonds, taillés à pic le long de la -mer, par conséquent inaccessibles, et exposés au vent du sud-est qui -souffle du Cap. Aussi tandis que dans les étroites vallées du nord il -coule un peu d'eau, venant des nuages que le pic de Diane attire à -lui, tandis qu'il s'y développe un peu de verdure, qu'il y règne un -peu de fraîcheur, sur le revers opposé les plateaux tournés vers le -sud sont incessamment balayés, par un vent chaud et sec, dépourvus -d'eau et de gazon, à peine recouverts d'une maigre végétation toujours -penchée sous la constance du vent, et ne donnant presque pas d'ombre -sous un ciel où il en faudrait beaucoup. Telle est Sainte-Hélène, -chaude, venteuse et sèche sur les plateaux inclinés au sud, un peu -moins aride dans les vallées dirigées vers le nord, triste partout, -point malsaine pour le corps habitué à y vivre, mais mortelle pour -l'âme qui a vécu au milieu des grands spectacles du monde civilisé. -Sur ce rocher stérile, situé à une immense distance des divers -continents, des colons n'auraient pas eu beaucoup à faire, et en effet -il ne s'en est guère établi à Sainte-Hélène. Pourtant comme les -bâtiments venant des Indes y sont portés par le vent du Cap, et -qu'après une longue traversée le navigateur aime à poser le pied sur -un sol ferme, à respirer l'air de terre, à voir la verdure, à savourer -quelques fruits, à goûter quelques aliments frais, les convois de la -Compagnie des Indes s'y arrêtent volontiers, comme dans une hôtellerie -placée pour eux au milieu de l'Océan. Aussi parmi les quatre mille -habitants de Sainte-Hélène, dont trois mille occupent le petit port -de James-Town, ne s'est-il développé qu'une industrie, consistant à -nourrir un peu de bétail apporté du Cap, à cultiver quelques légumes -et quelques fruits, et n'y a-t-il qu'une joie dans l'année, c'est -celle qui éclate lorsque les convois de l'extrême Orient revenant en -Europe s'y arrêtent un instant pour s'y reposer, s'y rafraîchir, -plaisir qu'ils payent d'un peu de l'argent gagné en Asie. - -[En marge: Napoléon débarque le 17 octobre à Sainte-Hélène.] - -Tel est le lieu où Napoléon devait terminer sa vie. C'est toujours -pour les navigateurs, d'où qu'ils viennent, où qu'ils aillent, une -joie d'arriver. Pour la première fois peut-être ce sentiment ne fut -point éprouvé à bord du _Northumberland_, du moins parmi les illustres -passagers qu'il venait de transporter. Leur sentiment fut celui de -prisonniers apercevant la porte de la prison qui va se refermer à -jamais sur eux. La population de l'île était tout entière sur le quai, -et aurait composé une foule si son nombre l'avait permis. Napoléon -monta sur le pont, et regarda tristement ce séjour abrupte; noirâtre, -où il allait s'ensevelir tout vivant. Il n'exprima aucun désir, et -laissa le soin à l'amiral de prononcer sur l'instant de sa mise à -terre, et sur le lieu où il devait séjourner provisoirement. L'amiral -se hâta de quitter son vaisseau pour aller chercher un pied-à-terre où -Napoléon pût prendre gîte, en attendant qu'on eût préparé son -établissement définitif. L'amiral employa deux journées à cette -recherche, et vint en s'excusant de ce retard annoncer à Napoléon la -découverte d'une maison petite mais suffisante, dans laquelle il -pourrait jouir immédiatement du plaisir d'être à terre. Le 17 octobre -Napoléon quitta _le Northumberland_, fort regretté de l'équipage, -qu'il remercia des soins dont il avait été l'objet. Arrivé à la petite -maison que l'amiral lui avait choisie, il la trouva tellement exposée -aux regards des habitants qu'il jugea impossible d'y rester plus d'une -ou deux journées. L'amiral lui promit de s'occuper dès le lendemain -d'en chercher une mieux placée, et dans laquelle il serait garanti des -regards des curieux. - -[En marge: Il y avait à Sainte-Hélène une habitation convenable, celle -de _Plantation-House_.] - -[En marge: Pourquoi elle n'est pas réservée à Napoléon.] - -[En marge: Choix du plateau de _Longwood_, où l'on doit construire des -bâtiments d'habitation.] - -Il existait une habitation dans laquelle Napoléon aurait été -convenablement établi, c'était celle de _Plantation-House_, joli -château destiné au gouverneur de l'île, situé dans une vallée fraîche -et ombragée, parce qu'elle s'ouvrait au nord, et joignant à l'avantage -du site celui d'une construction élégante, et suffisamment vaste. Avec -le moindre respect des convenances, c'est celle qu'on aurait dû -choisir, mais par un sentiment d'inexplicable mesquinerie, en prêtant -l'île de Sainte-Hélène à l'État, la Compagnie des Indes avait fait -réserve du château du gouverneur, et par une insouciance plus -inqualifiable encore, lord Bathurst n'avait pas songé à exiger d'elle -ce sacrifice. Par ces motifs, Plantation-House, où Napoléon aurait -trouvé tout de suite une retraite saine et décente, avait été exclu -des choix qu'on aurait pu faire. Il restait sur l'un des plateaux du -sud, celui de _Longwood_, une ferme de la Compagnie, servant de -résidence au sous-gouverneur, et qui pouvait, moyennant qu'on y -ajoutât quelques constructions, recevoir une vingtaine de maîtres et -de domestiques. Le plateau de Longwood était assez étendu pour la -promenade à pied et à cheval, couvert en partie d'un bois de -gommiers, mais malheureusement tourné au sud-est, et exposé au vent du -Cap. C'était là un inconvénient qui devait être infiniment sensible -avec le temps, mais au premier aspect, ce plateau n'avait rien de -désagréable. Il présentait un campement commode et sain pour les -troupes destinées à veiller sur la demeure de Napoléon, et enfin les -côtes qui le terminaient vers la mer étaient à peu près inaccessibles. -C'étaient là pour l'amiral de suffisantes raisons de préférence; aussi -le proposa-t-il à Napoléon en lui offrant d'aller y faire une course à -cheval, pour qu'il pût juger si le lieu lui convenait. Napoléon -accepta cette proposition, se rendit le lendemain à Longwood en -compagnie de l'amiral, et y trouvant, après plusieurs mois de mer, un -peu de terre et de verdure, et surtout une solitude où les regards des -curieux ne pourraient le découvrir, agréa cet emplacement, et -consentit à ce qu'on entreprît les travaux qui pouvaient le rendre -habitable. - -[En marge: Établissement provisoire à Briars.] - -[En marge: Privations auxquelles Napoléon se trouve exposé à Briars.] - -[En marge: Napoléon une fois à terre est condamné à une surveillance -qui lui est très-pénible.] - -[En marge: Il ne veut pas monter à cheval, parce qu'il est suivi.] - -En remontant de James-Town jusqu'au pic de Diane pour se rendre à -Longwood, Napoléon avait remarqué dans cette vallée assez fraîche un -petit pavillon qui lui avait plu. Au retour de Longwood il le visita, -et exprima le désir de s'y établir temporairement. Le propriétaire -était un négociant du pays, résidant avec sa famille dans une maison -voisine. Il offrit avec empressement le pavillon, dans lequel Napoléon -voulut s'établir sans aucun délai. Il fallait qu'il consentît à -dormir, manger, travailler dans la même pièce, mais elle s'ouvrait sur -une jolie vallée, et il prit en bonne part ce chétif logement que -dans le pays on appelait _Briars_. Ne sachant comment abriter -quelques-uns de ses domestiques, on eut recours à une tente qui fut -dressée à côté du pavillon. Le plus grand inconvénient de ce séjour, -c'était de séparer Napoléon de ses compagnons d'infortune, lesquels -pour le voir étaient obligés chaque jour de faire un assez long -trajet. On parvint cependant à trouver un réduit pour M. de Las Cases, -que Napoléon tenait à avoir auprès de lui, parce qu'il lui dictait en -ce moment le récit des campagnes d'Italie. Il avait donc -l'indispensable, et ne tenait aucun compte des privations physiques, -ayant essuyé bien pis dans ses longues et terribles guerres. Il est -vrai que le danger et la gloire relevaient tout alors, et -qu'aujourd'hui la dure captivité aurait empoisonné même l'abondance et -les plaisirs. Il en sentit, hélas, à cette époque une première et dure -rigueur! Jusqu'ici, empereur à bord du _Bellérophon_, général en chef -sur _le Northumberland_, il avait pu se croire libre, car le navire -était une prison flottante dans laquelle ses propres gardiens étaient -aussi captifs que lui. Aucune surveillance n'avait donc été exercée à -bord du _Northumberland_. Mais une fois qu'on fut à terre, l'amiral, -inquiet pour sa responsabilité, n'osa pas laisser à son prisonnier -l'île pour prison. Elle avait neuf à dix lieues de circonférence tout -au plus, des côtes presque inabordables, n'était guère accessible que -par le petit port de James-Town sévèrement gardé, et était entourée en -outre d'une croisière nombreuse. Si donc Napoléon avait cherché à -s'évader, il lui eût été bien difficile, surtout dans les premiers -jours, avant d'avoir pu se ménager des complices, de disparaître tout -à coup, et de trouver un bâtiment qui le transportât en Amérique. -Néanmoins, voulant avoir la certitude physique et continue de sa -présence, l'amiral entoura Briars de sentinelles qui ne devaient pas -perdre de vue ceux qui l'habitaient. L'oeil perçant de Napoléon les -eut bientôt découvertes, et ce fut pour lui l'une des plus vives, des -plus douloureuses impressions de sa captivité. L'amiral, rempli -d'ailleurs des meilleures intentions, avait bien prévu que Napoléon -qui avait passé sa vie à cheval, et obligé ses contemporains à y -passer la leur, ne pourrait se priver de cet exercice, et il s'était -procuré en conséquence trois chevaux de selle assez bons, tirés du Cap -comme tous ceux qu'on avait dans l'île. Napoléon était disposé à s'en -servir, mais quand il vit qu'un officier anglais s'apprêtait à mettre -le pied à l'étrier pour le suivre, il ne voulut plus de cette -distraction, quelque nécessaire qu'elle fût à son corps et à son -esprit, et il ordonna de renvoyer les chevaux. Faisant cependant la -réflexion fort naturelle que l'amiral serait ainsi bien mal récompensé -d'une attention délicate, il revint sur son ordre, et garda les -chevaux sans en user. - -[En marge: Mouvements d'irritation dont il ne peut se défendre.] - -[En marge: Ses plaintes et celles de ses compagnons.] - -Certains juges ont blâmé Napoléon de sentir ces souffrances, ou de -laisser voir qu'il les sentait. Il est aisé de parler des maux -d'autrui, et d'enseigner comment il faudrait les supporter. Pour moi -que la vue de la souffrance d'autrui affecte profondément, je ne sais -guère blâmer ceux qui souffrent, et je n'aurais pas le courage de -rechercher si tel jour, à telle heure, de nobles victimes, torturées -par la douleur, ont manqué de l'attitude impassible qu'on désirerait -leur imposer. Je ne sais pas de plus touchantes victimes que Pie VII, -que Louis XVI, que Marie-Antoinette, et il est tel instant que je -voudrais supprimer de leur cruelle agonie. Le corps humain n'est pas -bon à voir dans les convulsions de la douleur physique. L'âme humaine -n'est pas meilleure à voir dans certains instants de la douleur -morale, et il faut jeter sur elle le voile d'une compassion -respectueuse. Si Napoléon eût été un anachorète chrétien, on aurait pu -lui dire: Courbez la tête sous le soufflet des bourreaux.--Mais cette -âme indomptable à la fatigue, aux souffrances physiques, aux dangers, -tombée de si haut, frémissait sous les humiliations, et il faut -pardonner ces premiers tressaillements d'impatience à l'homme qui, -ayant vu pendant quinze ans les rois à ses pieds, était maintenant -plongé dans leurs fers. Ses compagnons eurent le tort de contribuer à -l'irriter en lui racontant comment ils étaient traités à James-Town. -Surveillés dans leurs moindres mouvements, partout suivis d'un soldat, -ils éprouvaient des gênes insupportables, et se plaignirent vivement à -leur maître infortuné, qui fut affecté de leurs peines plus que des -siennes. Napoléon, ne se contenant plus, et répétant ce qu'il avait -dit à lord Keith, s'écria qu'on violait en lui le droit des gens et -l'humanité; qu'il n'était pas prisonnier de guerre, car il s'était -volontairement confié aux Anglais après avoir fait à leur générosité -un appel dont ils n'étaient pas dignes; qu'il aurait pu se jeter sur -la Loire, y continuer la guerre, la rendre atroce, ou bien se livrer -à son beau-père, à son ancien ami l'empereur Alexandre, qui auraient -bien été forcés par la loi du sang ou par celle de l'honneur de le -traiter avec égards; que les Anglais n'avaient donc pas sur lui les -droits qu'on a sur les prisonniers; que d'ailleurs ce droit cessait -avec la guerre, qu'enfin il y avait envers les prisonniers des -ménagements mesurés à leur rang, à leur situation, dont on ne -s'écartait jamais. Napoléon, se rappelant à cette occasion comment il -avait agi autrefois avec l'empereur d'Autriche, avec le roi de Prusse -qu'il aurait pu détrôner, avec l'empereur de Russie qu'il avait pu -faire prisonnier à Austerlitz, et auxquels il avait épargné la plupart -des conséquences de leurs désastres, comparait amèrement leur conduite -à la sienne, oubliant dans ces plaintes éloquentes la véritable cause -de traitements si différents, oubliant qu'Alexandre, -Frédéric-Guillaume, François II, lorsqu'il les traitait si bien, ne -lui inspiraient aucune crainte, tandis que lui, au contraire, tout -vaincu qu'il était, faisait peur au monde, qu'il devait par conséquent -à son génie, et à l'abus de ce génie, l'étrange forme de captivité à -laquelle il était réduit. Après cet emportement qui l'avait soulagé, -il s'écria tout à coup: Du reste, pour moi, il ne m'appartient pas de -réclamer. Ma dignité me commande le silence, même au milieu des -tourments, mais vous à qui tant de réserve n'est pas commandée, -plaignez-vous. Vous avez des femmes, des enfants, qu'il est inhumain -de faire souffrir de la sorte, et qui motivent suffisamment toutes les -réclamations que vous pourrez élever.-- - -[En marge: L'amiral Cockburn fait ce qu'il peut pour adoucir la -situation des exilés.] - -Ils se plaignirent en effet, et l'amiral qui avait le visage, mais -point le coeur sec, fit de son mieux pour leur rendre supportable le -séjour de James-Town. Il ne se relâcha point de sa surveillance, car -sa responsabilité le faisait trembler; mais il prescrivit à ses -officiers les plus grands égards, sans renoncer cependant à la -précaution essentielle de ne jamais perdre de vue le principal des -prisonniers. - -[En marge: Napoléon commence à s'habituer à cette situation.] - -Après quelques jours la situation s'améliora un peu. Successivement on -établit à Briars une partie des compagnons de Napoléon, et on facilita -leurs rapports avec lui. Il put les recevoir à sa table, reprendre son -travail avec eux, occuper enfin cet esprit dévorant qui le dévorait -lui-même quand on ne lui donnait pas d'autre aliment. Il reprit ses -entretiens, et essaya quelques promenades à pied qu'on lui laissa -faire sans le suivre, voyant qu'à pied il ne pourrait aller bien loin. -Il se mit à parcourir les petites vallées parallèles à celle de -James-Town, et tournées au nord. Abritées contre le vent du sud et le -soleil, elles étaient, comme nous l'avons dit, fraîches, ombragées, et -terminées par des vues assez pittoresques. Un jour Napoléon, s'étant -fort éloigné, s'arrêta dans le modeste cottage d'un militaire anglais, -le major Hudson. Il s'y montra doux et simple, fut accueilli avec -respect, et sortit fort touché de la réception cordiale qu'on lui -avait faite. Mais il était loin de Briars, et on lui prêta des chevaux -pour y revenir. Il fit ainsi une assez longue course à cheval, ce qui -ne lui était point arrivé depuis bien du temps, et parut y prendre -quelque plaisir. Peu à peu il s'habitua au singulier gîte où il était -établi, se figurant que bientôt il en aurait un plus supportable, et y -vécut comme à l'un de ces nombreux bivouacs où il avait passé une -partie de son orageuse vie. - -[Date en marge: Nov. 1815.] - -L'hôte chez lequel Napoléon était descendu, commerçant de condition -obscure, mais de coeur excellent, s'étudiait à le faire jouir de son -jardin et de sa modeste société. Il avait deux jeunes filles parlant -un peu le français, fort animées, fort innocentes, chantant -médiocrement, mais avec l'heureuse humeur de la jeunesse. Elles -venaient voir l'empereur déchu, le questionnaient avec l'ignorance de -leur âge et de leur condition, puis lui jouaient des airs italiens sur -un instrument très-peu harmonieux. Napoléon écoutait et répondait à -leurs questions naïves avec une extrême bonté. L'une d'elles, qui -avait rencontré dans un roman historique le nom de Gaston de Foix, et -qui prenait le héros de Ravenne pour un général de l'Empire, lui -demandait si Gaston était bien brave, et s'il était mort.--Oui, -répondait Napoléon avec une patience toute paternelle, il était brave, -et il est mort.--Il s'intéressait à ces enfants comme aux oiseaux -voltigeant dans son jardin. C'étaient là désormais ses seules -distractions: il n'en devait ni trouver, ni rechercher, ni désirer -d'autres! - -[En marge: Arrivée des premières nouvelles d'Europe.] - -[En marge: Intérêt qu'éprouve Napoléon pour Ney, La Bédoyère, Drouot, -Lavallette, qu'il sait poursuivis.] - -[En marge: Comment il comprend la défense de Ney.] - -[En marge: Ney n'avait point trahi les Bourbons.] - -[En marge: Suivant Napoléon, personne ne les avait trahis.] - -[En marge: Singulière anecdote relative à Masséna.] - -Les mois d'octobre et de novembre s'écoulèrent ainsi, paisiblement -mais tristement, comme allaient s'écouler toutes les années de cette -captivité sans exemple. À cette époque arrivèrent les premiers -courriers d'Europe. Les exilés reçurent de leurs familles des -nouvelles qui furent pour eux un doux soulagement. Napoléon seul n'en -reçut point de la sienne. Sa mère, ses frères, ses soeurs, dispersés, -fugitifs, réduits à se cacher, n'avaient pu se procurer les moyens de -lui écrire. Marie-Louise n'avait pas même songé à l'entretenir de son -fils. Les nouvelles intéressantes pour lui furent celles des journaux. -Elles lui parlaient de la France avec beaucoup de détail, et elles le -touchèrent profondément. Les Bourbons, entrés si doucement en France -en 1814, rentraient cette fois la colère au coeur, et une funeste -illusion dans l'esprit. Ils croyaient qu'une vaste conspiration les -avait seule expulsés au 20 mars, et qu'il était à la fois juste et -politique de la punir. Les journaux annonçaient de nombreux exils, de -nombreuses arrestations parmi les hommes les plus dévoués à Napoléon, -et tous compromis à cause de lui. Ney, La Bédoyère, Drouot, -Lavallette, étaient menacés de poursuites rigoureuses et d'exécutions -sanglantes. Napoléon fut fort ému du sort qui menaçait ces trois -derniers qu'il aimait sincèrement, et quant à Ney, pour lequel il -avait moins d'affection, mais dont il admirait l'énergie guerrière, il -ressentit de son malheur une pitié profonde. Il fut non pas blessé, -mais affligé du système de défense qu'on semblait adopter pour -l'infortuné maréchal. Avec cette logique puissante qui éclatait dès -qu'il raisonnait sur un sujet, il indiqua tout de suite le vrai -système de défense à employer.--On se trompe, dit-il, si on croit -adoucir les juges de Ney en le présentant comme mon ennemi, en -rappelant sa conduite à Fontainebleau. Il n'y a qu'une manière de -sauver Ney, s'il y en a une, c'est de faire éclater en sa faveur -toute la force de la vérité. Ney n'a point conspiré, car personne n'a -conspiré. À son départ de Paris, il voulait m'arrêter. Il le voulait à -Lons-le-Saulnier encore, et il aurait réalisé son intention, si les -troupes et la population ne lui avaient fait violence. Mais en -s'approchant de moi, un mouvement des esprits, général, irrésistible, -l'a entraîné lui comme les autres, et il y a cédé. Je dois ajouter -qu'il m'a écrit en cette occasion dans des termes fort honorables, me -déclarant qu'il avait agi de la sorte non pour moi, mais pour le pays, -et offrant de se retirer si la politique que j'apportais n'était pas -conforme au voeu universel. À notre rencontre à Auxerre, je lui ai -coupé la parole en lui serrant la main, et en lui disant de s'en fier -à moi, que ma politique serait celle que tous les Français désiraient, -et qui était dictée par le simple bon sens. Il s'est même, à cette -époque, tenu à l'écart; mais il était intérieurement agité par le -sentiment de sa fausse position personnelle. Sa conduite s'en est -ressentie aux Quatre-Bras, et surtout à Waterloo. Jamais il n'a été -plus héroïque, ni plus irréfléchi, et en contribuant à nous perdre, il -s'est perdu lui-même. Mais ni les Bourbons ni moi n'avons rien à lui -reprocher, que d'avoir succombé sous la violence des événements. Il -doit dire à ses juges: Je n'ai point trahi, j'ai été entraîné, et pour -ce genre de délit, si fréquent, si excusable dans les révolutions, une -loi a été faite, c'est la capitulation de Paris, capitulation sacrée à -laquelle l'honneur des généraux vainqueurs, l'honneur de leurs -souverains est attaché, et cette capitulation met les délits -politiques à l'abri de toute recherche.--Voilà ce que Ney doit dire, -et ce doit être toute sa défense parce que c'est toute la vérité. Ou -la capitulation de Paris n'a pas de sens, ou elle s'applique forcément -au délit de Ney. S'il s'en tient à ce genre de défense, qui est le -véritable, il vaincra peut-être ses juges, et s'il ne parvient point à -les vaincre, il les déshonorera devant l'histoire, et mourra entouré -de l'éternelle sympathie des honnêtes gens!--Ney, pauvre Ney, -s'écriait Napoléon, quel funeste sort t'attend!--Continuant sur ce -sujet, et répétant que ni le maréchal Ney ni aucun autre n'avait trahi -au 20 mars, Chacun a fait son devoir, disait-il, et les chefs -militaires aussi bien que les chefs civils. Mais l'armée et le peuple -des campagnes ont entraîné tout le monde.--Napoléon citait à ce sujet -un fait remarquable, et digne d'être conservé par l'histoire.--On a -accusé Masséna, disait-il, d'avoir trahi les Bourbons; vous allez voir -qu'il n'en est rien. Lorsque je me trouvai à Paris, rétabli sur le -trône impérial, c'était le cas de se faire valoir auprès de moi, et de -se vanter de ce qu'on avait risqué en ma faveur. Masséna vint à Paris; -je lui demandai ce qu'il aurait fait, si au lieu de prendre la route -de Grenoble, j'avais pris celle de Marseille où il commandait? Masséna -n'était point flatteur, pourtant ma question ne laissa pas de -l'embarrasser, et comme j'insistais, il finit par me répondre: _Sire, -vous avez bien fait de prendre la route de Grenoble_...--Tous mes -maréchaux n'auraient pas osé me répondre aussi franchement, mais tous -en auraient eu le droit, excepté Davout qui n'était point en -fonctions, qui avait été indignement traité, et qui seul était libre -de ses actions. Personne n'a donc trahi les Bourbons, et s'ils se -vengent aujourd'hui, c'est par faiblesse pour leur parti, et afin de -dissimuler leurs fautes de conduite. Mais j'entrevois pour eux un -avenir peu sûr. En se livrant aux passions de l'émigration, ils -éloigneront d'eux la France tous les jours davantage. Ce n'est pas mon -fils qui en profitera le premier; la maison d'Orléans passera avant -lui, mais à la suite de celle-ci le tour des Bonaparte pourra bien -venir.-- - -Après ces mots d'une si profonde prévoyance, Napoléon revenait à -l'injustice des poursuites annoncées, et montrait pour La Bédoyère, -pour Ney, pour Drouot, pour Lavallette, une inquiétude extrême. -Toutefois, il paraissait croire que la vertu de Drouot si -universellement reconnue serait un bouclier impénétrable; mais il -tremblait pour La Bédoyère, pour Ney, pour Lavallette, et attendait -avec impatience des nouvelles de ces victimes, qui étaient les -siennes, hélas! autant que celles des Bourbons! - -[Date en marge: Déc. 1815.] - -[En marge: Impatience qu'éprouve Napoléon de quitter Briars.] - -Bien qu'il se fût fait à Briars un établissement presque supportable, -Napoléon y était si à l'étroit, il y voyait surtout ses amis si -maltraités, qu'il se montra fort impatient d'être transféré à -Longwood. L'amiral, qu'il appelait _son requin_, mais dont il -appréciait le coeur, n'avait rien négligé pour hâter les travaux de sa -nouvelle résidence. Il y avait employé les ouvriers de la ville et de -la flotte, et avec du bois, des toiles goudronnées, des matériaux de -toute sorte, il était parvenu à construire un vaste rez-de-chaussée, -où Napoléon pouvait se loger avec ses compagnons d'exil. Les lieux -ayant été déclarés habitables, l'amiral proposa à Napoléon de s'y -transporter, ce qui fut accepté immédiatement. - -[En marge: Sa translation à Longwood.] - -[En marge: Manière dont il y est établi.] - -Le 10 décembre, il quitta Briars, fit ses adieux à la famille qui l'y -avait si bien reçu, lui laissa des marques d'une munificence que sa -gêne actuelle n'avait pas restreinte, et partit à cheval, ayant d'un -côté l'amiral, et de l'autre le grand maréchal Bertrand. Il était -comme toujours en uniforme de la garde, et montait un cheval du Cap, -vif, doux, agréable à manier. Ce trajet ne lui déplut point, et, -arrivé à Longwood il trouva sous les armes le 53e régiment anglais, -qui campait dans le voisinage. L'amiral lui présenta les officiers du -régiment, et puis le conduisit dans les appartements qui lui étaient -destinés. Ils étaient de construction fort légère, recouverts en toile -goudronnée, et meublés très-modestement. Napoléon n'improuva rien. Il -avait quelques pièces pour se coucher, travailler, recevoir ses amis, -et, quant à eux, ils avaient de quoi se loger autour de lui. C'était -tout ce qu'il désirait. Il remercia l'amiral, et s'établit dans cette -demeure qui devait être la dernière. Il fit tendre son lit de camp -dans une pièce, ranger ses livres dans une autre, et suspendre sous -ses yeux le portrait de son fils et de quelques membres de sa famille. -À la suite de ces deux pièces se trouvaient un salon de réception, et -une salle pour prendre les repas en commun. M. de Las Cases et son -fils, M. et madame de Montholon, le général Gourgaud, occupaient une -autre aile du bâtiment. Le grand maréchal Bertrand qui avait l'humeur -solitaire, madame Bertrand qui était une personne généreuse, mais peu -capable de s'astreindre à la vie commune, avaient demandé pour leur -famille une habitation séparée. On leur en avait préparé une à -l'entrée du plateau de Longwood, de manière qu'ils étaient non pas -commensaux, mais voisins de l'Empereur. Cette maison s'appelait -_Hutt's-Gate_. - -[En marge: Premier genre de vie à Longwood.] - -Ces dispositions arrêtées, Napoléon commença son nouveau genre de vie -en tâchant de s'y résigner. Ayant pris à la guerre l'habitude de -veiller une partie de la nuit, il avait le sommeil irrégulier et peu -suivi. Il s'éveillait souvent, se levait pour lire ou travailler, se -recouchait ensuite, et s'il ne pouvait dormir montait à cheval dès la -pointe du jour, rentrait quand le soleil se faisait sentir, déjeunait -seul, puis dictait ou se reposait, gagnait ainsi trois ou quatre -heures de l'après-midi, recevait alors ses compagnons d'exil, se -promenait en voiture avec eux, leurs femmes et leurs enfants, dînait à -la fin du jour, et passait les soirées dans leur compagnie, tantôt -lisant en commun quelques bons ouvrages, tantôt parlant du passé, et -les tenant attentifs aux récits de sa vie. Il s'efforçait de prolonger -la soirée, car plus il se couchait tard, plus il avait l'espérance de -trouver le sommeil.--_Quelle conquête sur le temps!_ s'écriait-il, -quand il avait pu atteindre onze heures ou minuit. - -[En marge: Surveillance exercée sur la personne de Napoléon.] - -[En marge: Obligation d'être suivi quand il monte à cheval.] - -Ici comme à Briars, la surveillance exercée sur sa personne devait -devenir la difficulté principale de ses relations avec les autorités -britanniques. Le 53e, campé à environ une lieue de Longwood, n'était -point gênant, et dans la journée les sentinelles étaient hors de vue. -Napoléon ne les retrouvait que s'il se portait à une distance qu'il -lui était difficile de franchir à pied. S'il montait à cheval, et -s'éloignait de quelques milles, un officier devait l'accompagner, -d'assez loin toutefois pour que ses épanchements intimes n'en fussent -pas troublés. Napoléon ayant manifesté une répugnance extrême à monter -à cheval s'il devait être suivi, l'amiral, qui ne voulait pas le -priver de cet exercice, fit tracer autour du plateau de Longwood des -limites embrassant un circuit d'environ trois ou quatre lieues, dans -l'enceinte desquelles il pouvait circuler librement. Au delà un -officier à cheval devait ne pas le perdre de vue. - -[En marge: Police de l'île.] - -Le soir à neuf heures les sentinelles se rapprochant de l'habitation, -l'enveloppaient de telle manière qu'aucun homme n'aurait pu passer -entre elles. Un officier de service dans l'intérieur de Longwood, -devait avoir vu Napoléon une fois par jour, même deux fois, suivant -les instructions de lord Bathurst, afin qu'on eût la certitude -physique de sa présence à Sainte-Hélène. Les points saillants de l'île -étaient surmontés de télégraphes pour mander à Plantation-House, -demeure du gouverneur, tout ce qui arriverait d'important à Longwood, -et surtout la disparition de l'illustre captif, si on avait un moment -cessé de l'avoir sous les yeux. Une vigie placée sur le pic de Diane, -d'où la vue s'étendait à douze lieues en mer, devait signaler à -James-Town l'approche de tout bâtiment dès qu'il serait aperçu, et un -brick de guerre devait sortir pour escorter le bâtiment signalé, le -conduire au port, et l'empêcher de débarquer homme ou chose sans -inspection préalable. Les navires venant de quelque région que ce fût -ne devaient communiquer avec la terre, remettre lettres ou paquets -destinés aux habitants de Longwood, que par l'intermédiaire du -gouverneur. À leur départ, ils ne pouvaient embarquer personne sans la -permission de ce même gouverneur, et sans avoir subi une visite -rigoureuse. Des règlements sévères, particuliers aux habitants, leur -défendaient de communiquer avec Longwood, à moins que ce ne fût avec -l'agrément de l'autorité, et les avertissaient que toute coopération à -un projet d'évasion serait considérée comme cas de haute trahison, et -punie comme telle. - -[En marge: Discussion avec l'amiral Cockburn.] - -[En marge: Inquiétudes de celui-ci pour sa responsabilité, et en même -temps désir de satisfaire les prisonniers.] - -Ces règlements, produit d'une inquiétude extrême et fondés sur les -instructions de lord Bathurst, indisposèrent fortement Napoléon, que -toute apparence de captivité blessait autant que la captivité -elle-même. Déjà refroidi pour l'amiral à l'occasion des précautions -prises à Briars, il devint plus froid encore envers lui, et ne voulut -traiter aucun des points qui l'intéressaient, n'étant pas parfaitement -sûr de se contenir dans une discussion de ce genre. Il en chargea MM. -Bertrand, de Las Cases, Gourgaud, de Montholon. Ces messieurs, aigris -par le malheur, n'avaient à la bouche qu'un raisonnement sans valeur -pour l'amiral, c'est que l'Empereur s'était confié volontairement aux -Anglais, qu'on n'avait pu le faire prisonnier de guerre, que -d'ailleurs il n'y avait plus de prisonniers de guerre à la paix; à -quoi l'amiral aurait pu répondre que la sûreté de l'Europe avait exigé -des précautions, extraordinaires comme l'homme extraordinaire auquel -elles s'appliquaient. Mais il n'était ni légiste, ni raisonneur, il -était militaire, plein de coeur, et plein aussi de rigidité dans -l'accomplissement de ses devoirs. On lui avait donné des ordres, et il -les exécutait. Ces ordres prescrivaient d'assurer avant tout la garde -du prisonnier, dont le dépôt était considéré comme un dépôt commun, -intéressant le repos de l'univers, et il frémissait à l'idée que ce -prisonnier pût s'évader. La garde une fois rendue infaillible, il ne -songeait à y ajouter aucune rigueur inutile, et s'il se trompait, -c'était sans la moindre intention de faire sentir son autorité, -faiblesse d'agent subalterne qu'il n'éprouvait à aucun degré. Sans -doute, on aurait pu laisser à Napoléon l'île entière pour prison, car -avec la précaution de s'assurer deux fois par jour de sa présence à -Longwood, on était certain d'être toujours averti à temps de sa -disparition; et l'île au surplus était si petite, si entourée de -bâtiments, si peu abordable ailleurs qu'à James-Town, qu'il était -absolument impossible que le prisonnier ne fût pas retrouvé avant -d'avoir pu s'embarquer. Cependant la précaution de ne jamais le perdre -de vue était plus sûre; aussi l'amiral ne voulut-il pas s'en départir, -en ayant soin toutefois dans la pratique de rendre supportables les -gênes qui devaient en résulter. L'officier de service ne se montrait -pas, vivait dans les bâtiments de Longwood avec les exilés eux-mêmes, -se contentant d'avoir aperçu Napoléon dans sa promenade ou dans le -passage d'un appartement à l'autre. Si Napoléon sortait il n'avait -garde de le suivre dans les limites assignées, et ne montait à cheval -que si ces limites devaient être dépassées. En ce cas il se tenait à -distance, et souvent perdait de vue Napoléon, quand celui-ci avec sa -curiosité et sa hardiesse ordinaires, s'enfonçait dans des routes -impraticables. Plusieurs fois il s'embourba ainsi dans des marécages, -sans pouvoir suivre son prisonnier et sans se plaindre. Quant à la -correspondance avec les habitants, bien qu'interdite en principe, elle -fut soufferte, et les exilés purent pour leurs besoins communiquer -assez librement avec James-Town. Quant aux visiteurs, l'amiral sachant -bien qui allait ou venait, permettait leur introduction à Longwood, -moyennant qu'ils s'adressassent au grand maréchal Bertrand, qui à -Longwood comme aux Tuileries prenait les ordres de son maître pour les -admissions auprès de lui. Napoléon n'avait pas ainsi l'apparence d'un -détenu dans la prison duquel on ne peut entrer qu'avec la permission -de ses geôliers. - -[Date en marge: 1816.] - -[En marge: Napoléon, dans les premiers temps, ne prend pas son nouveau -séjour en aversion.] - -[En marge: Ses occupations.] - -Malgré ces gênes, Napoléon, dans les premiers temps, ne prit pas en -aversion la résidence où il était destiné à vivre et à mourir. Il -n'avait pas cessé jusqu'alors de se bien porter; les inconvénients du -climat, et ceux qui tenaient particulièrement au plateau de Longwood, -ne s'étaient pas fait sentir à son organisation, insensible aux -souffrances physiques dans l'action, mais délicate et très-susceptible -dans le repos. On était en janvier 1816, c'est-à-dire dans la belle -saison de cet hémisphère; les lieux étaient nouveaux, et ni lui ni ses -compagnons n'étaient encore en proie aux tourments de l'ennui. Il -souffrait de l'immensité de sa chute, de la perte de toute espérance, -mais il n'éprouvait pas encore le dégoût et l'horreur de son séjour. -Il se promenait tantôt à pied, tantôt à cheval, souvent exécutait de -longues courses, questionnait les rares habitants, notamment un vieux -nègre qui cultivait un petit champ près de lui, et une pauvre veuve, -mère de deux filles qui venaient lui offrir des fleurs. Il se -complaisait à leur faire du bien. Quelquefois il se dirigeait vers le -campement du 53e, où il était bien accueilli, et reçu en soldat par -des soldats. Puis, comme nous l'avons déjà dit, il rentrait, -travaillait, dictait à M. de Las Cases les campagnes d'Italie, au -grand maréchal Bertrand la campagne d'Égypte, au général Gourgaud -celle de 1815, sortait en voiture vers la chute du jour avec mesdames -Bertrand et Montholon, rentrait pour dîner, et passait les soirées à -s'entretenir d'une foule de sujets divers, ou à faire en famille de -bonnes lectures. Nos grands écrivains le charmaient, et il prenait à -les lire le plaisir profond d'un esprit délicat, exercé et plein de -goût. - -[En marge: Ses promenades.] - -[En marge: Il commence à ressentir les inconvénients du climat, et en -particulier du plateau de Longwood.] - -Cependant il ne pouvait pas s'écouler longtemps sans qu'il devînt -sensible aux inconvénients de ce séjour soit pour lui, soit pour les -compagnons de son infortune. Après avoir fait vingt ou trente fois le -tour entier du plateau de Longwood, il le trouva triste et monotone, -et lorsqu'il tenta d'en sortir, la compagnie de l'officier de suite -lui parut odieuse. Laisser cet officier à grande distance, engagé dans -de mauvais pas, était peu obligeant; le souffrir avec soi était -insupportable. Quelquefois néanmoins il franchit les bornes de son -plateau, et il tâcha de pénétrer dans les vallées opposées, celles du -nord, où était situé le pavillon de Briars, et où s'élevait -Plantation-House. En comparant ces vallées fraîches, ombragées, avec -son plateau dénué de tout abri contre le soleil et le vent, il ne put -s'empêcher d'apercevoir que pour le garder plus sûrement, on l'avait -placé dans une exposition à la fois déplaisante et malsaine. Ses -compagnons d'exil disaient qu'on voulait le tuer. Moins extrême dans -son langage, il disait que pour s'assurer de sa personne on n'avait -pas hésité à le martyriser. En effet, les facilités qu'offrait pour la -surveillance ce plateau de Longwood, découvert de toute part, bordé -vers la mer de côtes à pic, étaient pour l'habitation des incommodités -insupportables. Ou il était chargé des nuages de l'Atlantique attirés -autour du pic de Diane, ou il était labouré sans merci par le vent du -Cap, à ce point que malgré la chaude humidité du climat l'herbe n'y -poussait même pas. Un bois de gommiers, arbres chétifs et à maigre -feuillage, formait le seul abri contre le soleil. Quand le soleil ne -planait pas sur ce désert, une humidité désagréable pénétrait tous les -vêtements. Lorsqu'au contraire le soleil planait au-dessus, il dardait -d'irrésistibles rayons à travers les toits en toile goudronnée de -Longwood. De plus, il n'y avait point d'eau, et il fallait que des -domestiques chinois allassent en chercher dans les vallées situées à -l'opposite, d'où elle n'arrivait ni pure ni fraîche. À tous les -inconvénients de ce séjour se joignaient ceux d'une île pauvre, peu -fréquentée, où les aliments étaient chers et de mauvaise qualité, ce -qui touchait peu la sobriété de Napoléon, mais ce qui l'affligeait -pour ses compagnons d'exil qui avaient amené avec eux leurs femmes, -leurs enfants, habitués à toutes les délicatesses du luxe -européen.--Il n'y a pas ici le mot pour rire, disait-il un soir à ses -amis, et en voyant une table mal servie, des murailles presque nues, -_nous n'aurons de trop_, ajoutait-il, _que le temps_.-- - -[En marge: Divisions naissantes entre ses compagnons d'exil.] - -Observant avec sa profonde finesse ses compagnons d'infortune, il -remarquait chez eux les premières atteintes du mal moral de l'exil, et -pouvait s'en apercevoir à une certaine aigreur involontaire des uns -envers les autres. Ils se disputaient ses préférences à Sainte-Hélène -à peu près comme à Paris, et le général Gourgaud, susceptible, jaloux, -irritable, voyant M. de Las Cases tout à fait admis dans l'intimité de -Napoléon, en éprouvait un dépit mal dissimulé. Les deux familles -Montholon et Bertrand, l'une placée à Longwood, l'autre à Hutt's-Gate, -laissaient percer aussi quelques traces de jalousie. Ainsi les misères -des cours ne finissent pas même avec le trône! Mais il faut pardonner, -il faut même honorer des rivalités se disputant les préférences du -génie tombé dans l'abîme! Combien de familles comblées par Napoléon -continuaient de se livrer à ces mêmes rivalités, non pas à Longwood, -mais aux Tuileries! - -[En marge: Ses efforts pour les apaiser.] - -Napoléon reconnaissait dans ces aigreurs naissantes le triste effet du -malheur, et en craignait les conséquences pour l'avenir de cette -colonie naufragée, et jetée sur un affreux rocher. Il se donnait la -peine de consoler les jalousies par des témoignages flatteurs, de les -calmer par de sages discours, dissimulait ses propres ennuis, tâchait -de charmer ceux des autres, en leur promettant à tous un avenir -meilleur qu'il était bien loin d'espérer! - -On avait atteint le quatrième mois de 1816, commencement de la bonne -saison en Europe et de la mauvaise à Sainte-Hélène, lorsqu'on apprit, -le 5 avril, qu'un bâtiment venu d'Angleterre apportait le nouveau -gouverneur, car la mission de l'amiral Cockburn n'avait jamais dû être -que temporaire. - -[En marge: Arrivée du nouveau gouverneur, sir Hudson Lowe.] - -[En marge: Caractère de ce nouveau gouverneur.] - -Ce gouverneur était le général Hudson Lowe, auquel sa mission à -Sainte-Hélène a valu une fâcheuse célébrité. Sir Hudson Lowe était un -de ces officiers, moitié militaires, moitié diplomates, que les -gouvernements emploient dans les occasions où il faut plus de -savoir-faire que de talent pour la guerre. Il avait été chargé en -effet de diverses missions dont il s'était bien acquitté, notamment au -quartier général des alliés où il avait contracté toutes les passions -ennemies de la France, et quoiqu'il ne fût pas à beaucoup près aussi -méchant que sa figure aurait pu le faire craindre, il n'était -cependant ni de caractère bienveillant, ni d'humeur facile. Les voies -de l'avancement militaire lui étant fermées par la paix, il avait -accepté dans l'espérance d'être bien récompensé, une mission pénible, -et accompagnée d'une immense responsabilité, soit devant son -gouvernement, soit devant l'histoire. Il ne songeait guère à cette -dernière responsabilité, dont il ne prévoyait pas alors la gravité, et -n'avait d'autre préoccupation que celle d'échapper au reproche encouru -par l'amiral Cockburn, d'avoir cédé à l'ascendant du prisonnier de -Sainte-Hélène. Sans avoir le projet d'être un tyran, sir Hudson Lowe -tenait surtout à prouver qu'il était de force à résister à quelque -ascendant que ce fût. Cette disposition devait l'exposer à plus d'un -choc avec le caractère puissant, et actuellement irrité, qu'on lui -donnait mission de contenir sans toutefois le pousser au désespoir. - -[En marge: Première entrevue de sir Hudson Lowe avec Napoléon.] - -À peine débarqué, il demanda à l'amiral Cockburn de le conduire à -Longwood, pour le présenter à l'illustre captif. L'amiral avait -lui-même contribué à établir la coutume qu'on sollicitât l'agrément de -Napoléon avant de se présenter à lui, ce qui se faisait par -l'intermédiaire du grand maréchal Bertrand. L'amiral manqua à cette -convenance en se transportant avec sir Hudson Lowe à Longwood, sans -avoir eu soin de se faire annoncer. Napoléon fit répondre qu'il était -indisposé, et ne pouvait recevoir personne. Sir Hudson Lowe demanda le -jour du général Bonaparte, et on lui assigna le lendemain. Le -lendemain, sir Hudson Lowe se rendit à Longwood accompagné de -l'amiral. Il fut reçu par le grand maréchal Bertrand et le général -Gourgaud et introduit auprès de l'Empereur déchu. Survint un incident -fâcheux. Tandis qu'on introduisait le nouveau gouverneur, l'amiral, -engagé dans un entretien, ne s'en aperçut point, et lorsqu'il voulut -entrer les domestiques avaient déjà refermé la porte. Croyant qu'elle -ne devait être ouverte qu'au gouverneur, ils n'osèrent l'ouvrir à -l'amiral. Celui-ci vivement blessé, remonta à cheval, et retourna à -James-Town avec ses aides de camp. - -[En marge: Froideur de cette entrevue.] - -L'entrevue de Napoléon avec sir Hudson Lowe fut cérémonieuse et -froide. Napoléon avait été mal disposé par la manière dont le nouveau -gouverneur s'était présenté la veille, et ce dernier était peu flatté -d'avoir été remis au lendemain. Rien n'était donc préparé pour rendre -leur première rencontre amicale. Napoléon, découvrant d'un coup d'oeil -à quel personnage il avait affaire, vit bien qu'il avait en sa -présence l'un des esprits extrêmes de la coalition, et la figure de -sir Hudson Lowe le porta même à exagérer ce jugement. Après un accueil -poli mais réservé, il se plaignit brièvement, et sans daigner en -solliciter la suppression, des gênes qu'on lui imposait, et indiqua -qu'il attendait à l'oeuvre le nouveau gouverneur pour savoir s'il -devrait s'applaudir ou non de son arrivée à Sainte-Hélène. Sir Hudson -Lowe protesta de son désir de concilier les devoirs difficiles de sa -charge avec le bien-être des exilés, mais sans mettre au surplus -beaucoup de chaleur dans ses protestations. Il se retira après une -entrevue d'assez courte durée. - -[En marge: Fâcheuse impression que Napoléon en conserve.] - -[En marge: Sir Hudson Lowe, craignant d'être en Europe accusé de -faiblesse, fait exécuter les règlements à la rigueur.] - -À peine sir Hudson Lowe était-il parti, que Napoléon dit à ses -compagnons d'exil que jamais il n'avait vu pareille figure de sbire -italien. Nous regretterons _notre requin_, ajouta-t-il.--On lui -raconta alors l'incident fâcheux qui avait fait partir l'amiral -Cockburn, et après en avoir souri un instant, il en éprouva un -véritable déplaisir, connaissant le caractère sensible et fier de -l'amiral. Cependant celui-ci, quoique offensé, était incapable de -chercher à se venger. Le mal était plus grand à l'égard du gouverneur. -Blessé de l'accueil qu'il avait reçu, il était homme à faire sentir -une autorité dont on avait paru tenir si peu de compte. Aussi, à peine -établi à Plantation-House, voulut-il appliquer en leur entier, soit -les règlements de l'amiral, soit ceux qu'il prétendait tirer des -instructions de lord Bathurst. Napoléon s'était plaint d'avoir à la -chute du jour des sentinelles sous sa fenêtre, et lorsqu'il montait à -cheval, d'être obligé, ou de tourner fastidieusement dans un même -cercle, ou d'être suivi par un officier anglais. Sir Hudson Lowe -répondit que ces règlements, connus de lord Bathurst et formellement -approuvés par lui, devaient être exécutés à la lettre. En même temps -il renouvela l'ordre à l'officier de service de ne pas laisser passer -une journée sans avoir vu le prisonnier de ses propres yeux. - -Il apporta la même rigueur à faire exécuter certaines prescriptions -que l'amiral avait pour ainsi dire laissé tomber en désuétude. Ainsi, -bien qu'aux termes des règlements ministériels personne ne dût -communiquer avec les habitants de Longwood sans permission du -gouverneur, l'amiral avait souffert qu'on fût admis sur simple -autorisation du grand maréchal Bertrand. Les serviteurs allant et -venant pour des besoins tout matériels, avaient circulé sans -difficulté. Quelques Anglais de marque revenant des Indes, connus de -l'amiral, et dès lors ne pouvant inspirer de défiance, avaient été -reçus à Longwood, en le demandant seulement au grand maréchal, avaient -été bien accueillis de Napoléon, et l'avaient intéressé quelques -instants. Il n'y avait aucun inconvénient à continuer cet état de -choses. Mais sir Hudson Lowe exigea que toute communication eût lieu -en vertu de sa permission, et que toute lettre venant de Longwood ou y -allant, passât par son intermédiaire. Pour diminuer même les occasions -d'écrire il attacha un fournisseur spécial à la colonie de Longwood, -et il choisit le propriétaire du pavillon de Briars, où Napoléon avait -passé quelques semaines. - -[En marge: Vive altercation avec le grand maréchal Bertrand.] - -[En marge: Incident relatif à lord et lady Moira.] - -[En marge: Paroles fort dures adressées par Napoléon à sir Hudson -Lowe.] - -Ces rigueurs nouvelles, auxquelles on ne s'était point attendu, -irritèrent singulièrement les exilés. Sir Hudson Lowe étant venu faire -une seconde visite, Napoléon le reçut encore plus froidement que la -première fois, et le renvoya au grand maréchal Bertrand pour -s'expliquer avec lui sur l'exécution des règlements. Le grand maréchal -réclama contre les nouvelles gênes et contre les anciennes, le fit -avec beaucoup de véhémence, trouva sir Hudson Lowe extrêmement -opiniâtre, et lui déclara que s'il persistait dans ses intentions, -Napoléon ne sortirait plus de ses appartements, et que si le défaut -d'exercice devenait funeste à sa santé, le nouveau gouverneur en -répondrait devant l'opinion universelle. Sir Hudson Lowe ne se laissa -point fléchir par ces menaces, affecta de considérer sa conduite comme -toute naturelle, comme découlant nécessairement de ses instructions, -et comme devant lui mériter à Longwood un accueil aussi amical que -celui qu'y recevait l'amiral Cockburn. Avec une pareille manière -d'entendre les choses, il devait bientôt mettre le comble à la -brouille déplorable qui depuis valut à son prisonnier tant de -souffrances, et à lui-même tant de fâcheuses imputations. La flotte de -l'Inde venait d'arriver. À bord se trouvaient lord Moira, gouverneur -de l'Inde, et lady Moira, son épouse, tous deux éprouvant un vif désir -de voir Napoléon. Mais celui-ci ayant déclaré qu'il ne se laisserait -pas assimiler à un détenu dont on ouvrait ou fermait la prison à -volonté, et qu'il n'admettrait auprès de sa personne que ceux qui -auraient demandé son agrément par le grand maréchal Bertrand, lord et -lady Moira n'osèrent faire une demande sujette en ce moment à tant de -difficultés. Toutefois, afin de satisfaire leur curiosité toujours -fort vive, sir Hudson Lowe adressa au maréchal Bertrand une invitation -à dîner au château de Plantation-House, et il en ajouta une pour -Napoléon lui-même, disant que si le _général Bonaparte_ la voulait -bien agréer lady Moira serait très-heureuse de lui être présentée. Il -n'y avait à vrai dire dans cette démarche qu'un défaut de tact, et -nullement l'intention d'offenser le glorieux prisonnier. Mais le grand -maréchal Bertrand fut très-blessé de cette invitation pour lui et pour -son maître, et Napoléon ne le fut pas moins, car il ne pouvait -consentir à devenir un objet de curiosité dont le gouverneur de -Sainte-Hélène disposerait en faveur des hôtes auxquels il voudrait -faire bon accueil. Sir Hudson Lowe n'en fut pas quitte pour le refus -du grand maréchal Bertrand. S'étant présenté à Longwood, il fut -accueilli cette fois autrement qu'avec de la simple froideur. Napoléon -lui adressa les paroles les plus dures.--Je suis étonné, lui dit-il, -que vous ayez osé m'adresser l'invitation que le grand maréchal vous a -renvoyée. Avez-vous oublié qui vous êtes, et qui je suis? Il -n'appartient ni à vous, ni même à votre gouvernement, de m'ôter un -titre que la France m'a donné, que l'Europe entière a reconnu, et par -lequel la postérité me désignera. Que vous et l'Angleterre y -consentiez ou non, je suis et serai toujours pour l'univers l'empereur -Napoléon. J'attache donc peu d'importance à vos qualifications. Je -suis offensé cependant que vous ayez pu espérer m'attirer chez vous, -et m'offrir à la curiosité de vos hôtes. La fortune m'a abandonné, -mais il n'est au pouvoir de personne au monde de faire de l'empereur -Napoléon un objet de dérision.--Toutefois après ces paroles sévères, -Napoléon se radoucit, et sir Hudson Lowe s'excusa beaucoup sur ses -intentions, disant que le désir de lord et lady Moira n'était qu'un -hommage à sa gloire, et qu'il avait voulu savoir seulement si une -telle rencontre avec des personnages considérables d'Angleterre -pourrait lui être agréable.--Napoléon écouta ces explications sans les -admettre ni les rejeter, et renvoya le gouverneur encore un peu plus -humilié qu'à ses deux premières visites. - -[En marge: Départ de l'amiral Cockburn, et regrets qu'il laisse à -Sainte-Hélène.] - -La comparaison entre sir Hudson Lowe et l'amiral Cockburn avait donc -été tout à fait à l'avantage de ce dernier, qui partit bientôt pour -l'Angleterre. Avant de s'embarquer, il se rendit à Longwood pour voir -le grand maréchal, lui présenter ses adieux, lui exprimer ses regrets -des rigueurs ajoutées à la captivité de Napoléon, et des fâcheux -rapports établis avec le nouveau gouverneur, dont les intentions, -assurait-il, n'étaient pas aussi mauvaises qu'on le supposait. Le -grand maréchal répondit cordialement aux témoignages de l'amiral, le -supplia de faire connaître à la nation britannique l'état auquel on -avait réduit le grand homme qui s'était confié à elle, le pressa -instamment de venir prendre congé de Napoléon, et lui fit de nouvelles -excuses pour le désagréable incident survenu le jour de la -présentation de sir Hudson Lowe. Mais l'amiral, susceptible autant que -généreux, ne voulut pas revoir Napoléon. Il chargea le grand maréchal -de lui transmettre ses adieux, et de lui bien affirmer que de retour -en Angleterre il n'y serait point l'ennemi de son malheur. -Effectivement l'amiral avait conçu pour Napoléon une véritable -sympathie, et n'avait cessé de dire que de tous les prisonniers de -Sainte-Hélène c'était le plus doux, le plus facile, et que moyennant -une explication directe on s'entendait avec lui mieux qu'avec tout -autre, quand il n'était pas tout à fait impossible de s'entendre. - -[En marge: Nouvelle tracasserie au sujet d'une déclaration exigée de -la part des compagnons d'exil de Napoléon.] - -L'amiral Cockburn partit accompagné des regrets de cette colonie -infortunée. À peine s'était-il éloigné que de nouvelles difficultés -surgirent. Le ministère britannique avait ordonné qu'on exigeât des -compagnons de Napoléon un acte de soumission formelle à toutes les -restrictions imposées à leur liberté, et que ceux qui s'y refuseraient -fussent renvoyés en Europe. Il avait de plus jugé excessive la dépense -qui se faisait à Longwood, et qui s'expliquait par la cherté de toutes -choses à Sainte-Hélène, par le nombre des personnes à nourrir, lequel -était d'une cinquantaine, entre maîtres et domestiques, maris, femmes -et enfants. Cette dépense était annuellement d'environ vingt mille -livres sterling (500,000 francs). Jamais l'amiral Cockburn n'avait -songé ni à la trouver excessive, ni surtout à en faire la remarque. -Était-ce le cas en effet de mesurer à l'ancien maître du monde le pain -amer qu'on jetait dans sa prison? Il semble au contraire qu'en échange -de la liberté qu'on lui ôtait pour le repos commun, on aurait dû par -respect de soi-même lui offrir tous les biens matériels. Il n'en fut -rien pourtant, et maintenant que les tristes passions de 1815 sont -éteintes, on se demande comment lord Bathurst fut capable d'exiger -formellement la réduction à 8,000 livres sterling des dépenses de -Longwood. Au surplus le chiffre n'est rien, la seule pensée de compter -est tout, et pour son honneur l'Angleterre ne doit pas pardonner une -telle indignité à ceux qui en ont souillé son histoire. - -Nous devons dire que lorsqu'il fallut exécuter cette partie de ses -instructions, sir Hudson Lowe en sentit l'inconvenance, et manifesta -un honorable embarras. Quant à la déclaration exigée des membres de la -colonie, il afficha d'abord une volonté absolue. Il rédigea lui-même -la pièce qu'ils devaient signer, et dans laquelle Napoléon était -qualifié de général Bonaparte. C'était les placer dans une position -des plus pénibles. Que ceux qui tenaient Napoléon en leur puissance -lui refusassent ses titres, ce pouvait être naturel de leur part. Mais -que ses compagnons d'infortune dans un acte authentique, signé de leur -main, se prêtassent à le qualifier d'un autre titre que celui qu'ils -lui donnaient tous les jours, c'était vouloir les faire concourir à sa -déchéance. Ils opposèrent donc à la rédaction proposée par sir Hudson -Lowe une déclaration en tout semblable à la sienne, quant à -l'engagement formel de se soumettre aux règlements établis à -Sainte-Hélène, mais différente quant aux titres attribués à Napoléon. -Le gouverneur leur annonça brutalement que s'ils ne signaient pas la -déclaration telle qu'il l'exigeait, il les ferait immédiatement -embarquer pour l'Europe.--Ne signez pas, leur dit Napoléon, et -laissez-vous embarquer. Je demeurerai seul ici, où j'ai d'ailleurs -bien peu de temps à vivre, et le monde saura que pour une aussi -misérable querelle on m'a séparé des derniers amis qui me -restaient.--Les exilés tinrent bon, et sir Hudson Lowe, qui en -définitive comprenait tout ce qu'aurait d'odieux un pareil procédé, -proposa une transaction, c'était de supprimer les titres de général ou -d'empereur, et de désigner le prisonnier par ses noms propres de -_Napoléon Bonaparte_, répétant que s'ils refusaient, un bâtiment déjà -sous voile les emporterait en Europe. Ils se soumirent, sans le dire à -Napoléon, pour ne pas laisser seul, sans amis, sans un secrétaire, -sans un domestique, le maître malheureux dont ils avaient voulu -partager l'infortune. - -[En marge: Ignoble querelle au sujet des dépenses de Longwood.] - -[En marge: Napoléon veut payer ses dépenses, mais à condition de -pouvoir faire venir ses fonds au moyen de lettres cachetées.] - -Sir Hudson Lowe se montra plus convenable relativement aux dépenses. -Il est possible que les domestiques attachés à Napoléon et aux trois -familles qui l'avaient suivi, ne missent pas grand soin à ménager les -finances anglaises, mais nous le répétons, nous ne comprenons pas -qu'en Angleterre quelqu'un eût songé à s'en enquérir. Néanmoins sir -Hudson Lowe osa en parler au grand maréchal Bertrand, et chercha du -reste à se justifier de telles observations par la production de ses -instructions, qui fixaient à 8,000 livres sterling (200 mille francs) -la dépense du général Bonaparte. Le grand maréchal Bertrand répondit -avec hauteur, qu'il ne savait rien de ce dont le gouverneur venait -l'entretenir, qu'ils vivaient tous fort mal, que jamais ils n'avaient -songé ni à se plaindre, ni à s'enquérir de ce que coûtait cette triste -manière de les faire vivre, qu'ils ne le feraient pas davantage, et -surtout ne se permettraient jamais d'en parler à leur maître. Sir -Hudson Lowe insista néanmoins, déclarant qu'il lui était impossible -d'ordonnancer de telles dépenses. Le grand maréchal confus au dernier -point, entretint de ce sujet les principaux membres de la colonie -exilée, et il ne put se dispenser d'en faire part à Napoléon. On -devine ce que celui-ci dut éprouver de dégoût pour une semblable -contestation. Il ordonna sur-le-champ de répondre que, malgré -l'obligation imposée aux nations de nourrir leurs prisonniers, la plus -pénible à ses yeux des conditions de sa captivité c'était de manger le -pain de l'Angleterre; que son désir avait toujours été de vivre lui et -ses amis à ses propres dépens; qu'il le désirait encore, et que si on -lui permettait de communiquer avec l'Europe au moyen de lettres -cachetées, il avait une famille et des amis qui ne le laisseraient pas -dans l'indigence, et que le gouvernement britannique serait déchargé -même des 8,000 livres sterling auxquelles il voulait limiter les -dépenses de Longwood. On s'explique sans doute le motif de cette -réponse. Bien que les membres de la famille de Napoléon, et notamment -sa mère, son oncle, le prince Eugène, fussent en mesure et tout à fait -en disposition de pourvoir à ses besoins, il n'aurait pas consenti à -recourir à eux, et il aurait puisé dans la caisse de M. Laffitte, où -ses fonds étaient déposés, pour subvenir à ses dépenses. Mais il -craignait de dévoiler l'existence de ce dépôt, prévoyant qu'il serait -séquestré comme tous les biens des Bonaparte en France. - -[En marge: On n'y consent point, et Napoléon fait fondre son -argenterie pour payer ses dépenses.] - -En recevant cette réponse, sir Hudson Lowe déclara qu'il transmettrait -les lettres de Napoléon à ses banquiers, mais ouvertes comme -l'exigeaient les instructions de lord Bathurst, et il insista pour que -la dépense fût réduite, ou que Napoléon y pourvût de ses deniers. -Révolté de ce nouveau genre de persécution, Napoléon ordonna à -l'intendant de sa maison, Marchand, de choisir dans son argenterie la -partie dont il pourrait se passer, de la faire briser, pour que l'on -ne trafiquât point du mobilier qui lui avait appartenu, et de -l'envoyer à James-Town afin de payer les fournisseurs. Cette manière -de répondre causa au gouverneur une grande confusion, car les -habitants de James-Town apprenant à quelle extrémité le prisonnier de -Longwood était réduit, furent honteux des procédés de leur -gouvernement. Pour atténuer ce sentiment qui s'exprimait très-haut, -sir Hudson Lowe fit dire par ses affidés que Napoléon regorgeait -d'argent, et qu'il pourrait solder sa dépense sans recourir à cette -misère d'apparat. Le récit qui précède a déjà éclairci les faits. -Napoléon avait apporté avec lui 350 mille francs en or environ, et ses -compagnons d'exil en avaient 200 mille à peu près. Il appelait cela sa -réserve, et il ne voulait pas se priver de cette dernière ressource, -sur laquelle il prenait de temps en temps soit de quoi faire une -aumône, soit de quoi payer un service. Ne voulant ni toucher à cette -somme, qui du reste eût bientôt disparu, ni fournir une preuve -matérielle du dépôt existant chez M. Laffitte, il fallait bien qu'il -eût recours à son argenterie. Elle était considérable d'ailleurs, et -au delà de ses besoins. Marchand, qui veillait soigneusement à tous -les détails de sa maison, avait eu le temps de la prendre à l'Élysée, -de l'expédier à Rochefort, et elle pouvait fournir des suppléments en -attendant que la rougeur montât au front de sir Hudson Lowe ou de lord -Bathurst. - -[En marge: Cette déplorable contestation tombe peu à peu d'elle-même.] - -[En marge: Arrivée de sir Pulteney Malcolm, chargé de commander la -station navale.] - -[En marge: Aimable caractère de cet officier.] - -[En marge: Son succès auprès de Napoléon, et ses bons rapports avec -lui.] - -[En marge: Essai de réconciliation entre Napoléon et sir Hudson Lowe, -tenté par le nouvel amiral.] - -Confus cependant d'élever une telle contestation, sir Hudson Lowe -annonça qu'il prendrait sur lui de laisser provisoirement à 12 mille -livres sterling (300,000 francs) le crédit fixé à 8 mille par lord -Bathurst, et de demander de nouveaux ordres à ce sujet. Les envois -d'argenterie cessèrent alors, et cette cause d'ignoble tracasserie -disparut. En ce moment un nouvel amiral était venu remplacer l'amiral -Cockburn dans le commandement non pas de l'île, mais de la station -navale. Ce nouvel amiral était sir Pulteney Malcolm, personnage d'un -caractère élevé, et dont la bonté de coeur rayonnait sur un aimable -visage. Arrivé à Sainte-Hélène il se fit présenter à Napoléon, en -observant toutes les convenances envers l'auguste captif, et dès le -premier abord réussit à lui plaire. Sa dignité douce, sa commisération -respectueuse, produisirent un effet immédiat sur la nature vive et -sensible de Napoléon, et gagnèrent son coeur. Napoléon le traita tout -de suite en ami, et devint pour lui aussi doux qu'expansif. Sir -Malcolm renouvela fréquemment ses visites, et Napoléon voulut qu'il -fût introduit dès qu'il paraîtrait, sans recourir à une étiquette à -laquelle il ne tenait que pour se faire respecter de ses gardiens. Sir -Malcolm, qui s'était aperçu que l'une des plus grandes souffrances de -Napoléon était de manquer d'ombre (car les maigres gommiers composant -le bois de Longwood ne lui en procuraient guère), envoya chercher à -bord de ses vaisseaux une vaste et belle tente, et la fit dresser par -ses matelots tout près des bâtiments de Longwood. Napoléon fut -extrêmement touché de cette attention délicate, et vint souvent -prendre ses repas ou se livrer au travail sous la tente de sir -Malcolm. Celui-ci, ne négligeant aucun moyen d'adoucir le sort des -exilés, crut qu'une manière certaine d'y contribuer, serait d'opérer -un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson Lowe, et d'améliorer -ainsi non pas les instructions de lord Bathurst, mais au moins leur -exécution. Il en parla à Napoléon, lui dit que les instructions de -lord Bathurst étaient effectivement peu convenables, que sir Hudson -Lowe, obligé de s'y conformer, n'avait pas été maître d'épargner -certaines tracasseries aux habitants de Longwood; qu'il n'était ni -méchant, ni malintentionné, qu'il partageait avec le gouvernement -britannique et tous les gouvernements européens la terreur d'une -évasion semblable à celle de l'île d'Elbe; qu'il perdait l'esprit à -cette seule pensée, qu'il fallait le lui pardonner, qu'en le voyant, -en l'accueillant bien, en s'expliquant franchement avec lui, on le -rassurerait, on l'adoucirait, et qu'il en résulterait des rapports -meilleurs, une vie moins tourmentée pour les habitants de -Longwood.--Vous vous trompez, répondit Napoléon à l'obligeant -médiateur. Je me connais en fait d'hommes, et la figure de sir Hudson -ne peut être que l'expression d'un mauvais coeur. Je me connais aussi -en fait d'évasion, mais je ne songe à aucune entreprise de ce genre, -par deux raisons: parce qu'une évasion est impossible, et parce -qu'elle ne me conduirait à rien. Il n'y a plus de place pour moi dans -le monde, et je ne puis aspirer qu'à finir ici ma vie, qui ne saurait -être longue, et à m'occuper de consigner quelques souvenirs pour -l'édification de la postérité. Si je fais perdre la raison à mes -ennemis, je ne la perds pas aussi facilement qu'eux, et je ne cherche -pas à me dérober à leur main de fer, mais à leurs outrages. Qu'on me -laisse mourir sans m'offenser, je ne demande pas davantage à vos -compatriotes. Je ne gagnerai rien à une nouvelle entrevue avec sir -Hudson Lowe. Tout maître de moi que je suis lorsqu'il le faut, -l'aspect de cet homme révolte mes yeux, excite ma langue, et je ne -pourrais l'admettre en ma présence sans inconvénient.--Sir Malcolm ne -se découragea point, et insista pour que Napoléon reçût sir Hudson -Lowe, qui désirait le voir, et sollicitait cette faveur avec un désir -sincère de conciliation. - -[En marge: Nouvelle entrevue dans le but d'amener un accommodement.] - -[En marge: Napoléon, ne pouvant se contenir, offense gravement sir -Hudson Lowe, qui se retire pour ne plus reparaître à Longwood.] - -Napoléon se rendit à des instances dont l'intention était si amicale, -et consentit à recevoir le gouverneur, mais en présence de sir -Malcolm, afin qu'il y eût un témoin de l'entrevue. Sir Hudson Lowe -arriva en effet à Longwood accompagné de l'amiral, et se présentant -avec un certain embarras à son fier prisonnier. Napoléon l'accueillit -poliment, et le laissa s'étendre en explications justificatives sur -les procédés dont on se plaignait à Longwood. Il répondit d'abord sans -amertume et d'un ton presque conciliant; mais la question des -dépenses, qui était récente et plutôt abandonnée que résolue, ayant -été maladroitement soulevée par le gouverneur, il cessa de se modérer, -et éclata sur-le-champ en propos d'une extrême dureté.--Je suis -étonné, monsieur, lui dit-il, que vous osiez aborder avec moi un sujet -pareil. Je ne suis pas accoutumé à m'occuper de ce qui se passe dans -mes cuisines. S'il vous convient d'y regarder, faites-le, et ne m'en -parlez point. Si je n'avais ici des femmes, des enfants, condamnés -comme moi à un lointain exil, je serais allé m'asseoir à la table des -officiers du 53e, et ces braves gens n'auraient pas refusé de partager -leur repas avec l'un des plus vieux soldats de l'Europe. Mais j'ai ici -à nourrir plusieurs familles qui sont aussi impatientes que moi de ne -plus rien devoir à l'indigne gouvernement qui nous opprime. Que je -puisse écrire en Europe sans être obligé de vous prendre pour -confident, et ma famille, la France elle-même, ne laisseront manquer -de pain ni moi, ni les amis qui ont bien voulu s'associer à mes -malheurs.--Après ces paroles, Napoléon, emporté par la colère, permit -à peine au gouverneur de proférer quelques mots, puis, s'adressant à -l'amiral seul, ne parlant de sir Hudson Lowe qu'à la troisième -personne, il eut le tort de se laisser aller à de véritables outrages. -L'amiral cherchant à excuser les procédés du gouverneur par ses -instructions, Napoléon répondit qu'il y avait des missions que les -gens d'honneur n'acceptaient point, que d'ailleurs sir Hudson Lowe -n'était pas un vrai militaire, et qu'il avait plus souvent tenu la -plume de l'officier d'état-major que l'épée du soldat.--À ces derniers -mots, sir Hudson Lowe, qui eut le mérite de se contenir et de -respecter dans son prisonnier la plus grande infortune du siècle, le -quitta en frémissant, et en déclarant qu'il ne remettrait plus les -pieds à Longwood. - -À peine était-il sorti que Napoléon, honteux d'avoir été si peu maître -de lui, s'excusa auprès de sir Pulteney Malcolm, dit qu'il ne se -serait point livré à de tels emportements si le gouverneur n'avait -commis la maladresse de parler de cette ignoble affaire des dépenses, -qu'il s'attendait bien que l'entrevue tournerait mal, que la figure de -sir Hudson Lowe produisait sur lui une impression qu'il ne pouvait pas -dominer, qu'il avait eu tort, qu'il le reconnaissait, et il ajouta -cette parole, qui corrigeait sa faute: Je n'ai qu'une excuse, monsieur -l'amiral, une seule, c'est de n'être plus aux Tuileries. Je ne me -pardonnerais pas l'outrage que j'ai fait à sir Hudson Lowe, si je -n'étais dans ses fers.-- - -[En marge: Fin de l'année 1816, et monotonie de l'existence de -Napoléon.] - -[En marge: Son besoin de mouvement, d'espace et de verdure.] - -[En marge: Napoléon est persuadé qu'on l'a envoyé à Sainte-Hélène pour -l'y faire mourir.] - -Après ces agitations qui remplirent une partie de l'année 1816, la vie -de Napoléon rentra dans la monotonie dont elle ne devait guère -s'écarter jusqu'à sa mort, et qui n'était interrompue quelquefois que -par des souffrances. Ses habitudes étaient toujours les mêmes. N'ayant -qu'un sommeil fréquemment interrompu, surtout quand il s'était couché -de bonne heure faute de pouvoir occuper ses soirées, il se levait, -lisait, dictait s'il avait Marchand à portée, se recouchait en -changeant de lit, cherchait ainsi le sommeil qui le fuyait, montait à -cheval dès que le soleil éclairait le plateau de Longwood, et -recommençait à tourner dans ce qu'il appelait _le cercle de son -enfer_. Cette promenade constamment répétée lui devenait chaque jour -plus désagréable, car pour en franchir les limites il aurait fallu -traîner après lui le malheureux officier attaché à sa garde. Le -plaisir même qu'il avait à entretenir quelques voisins, tels que le -vieux nègre qui cultivait un champ près de lui, la veuve et ses deux -filles qui lui apportaient des fleurs, était gâté par la crainte de -les compromettre en excitant l'ombrageuse défiance du gouverneur. À -peine osait-il faire un peu de bien autour de lui, de peur de passer -pour préparer les complices d'une évasion chimérique. Ces gênes -agissant sur une organisation irritable, qui ne savait se dominer que -dans les grands dangers, le condamnaient à une vraie torture.--Ah, -disait-il à M. de Las Cases, que ne sommes-nous libres aux bords de -l'Ohio ou du Mississipi, entourés de nos familles et de quelques -amis!... Sentez-vous quel plaisir nous aurions à parcourir sans fin et -de toute la vitesse de nos chevaux ces vastes forêts d'Amérique? Mais -ici, sur ce rocher, _c'est à peine s'il y a de quoi faire un temps de -galop_.--Puis rentrant au moment où les rayons du soleil tropical -brûlaient son front, il se réfugiait sous la tente de sir Malcolm; -mais sous cette ombre sans charme, _un chêne, un chêne_, s'écriait-il, -et il demandait avec passion qu'on lui rendît le feuillage de ce bel -arbre de France!...--Revenu de sa promenade à cheval, Napoléon se -remettait au lit, tâchait de retrouver grâce à la fatigue un -complément de sommeil, puis se baignait longuement, habitude qui lui -devint bientôt funeste en l'affaiblissant, mais qui lui plaisait, -parce qu'elle diminuait une douleur au côté qu'il éprouvait dès lors, -et qui était le premier signe de la maladie dont il devait mourir. -Ensuite il travaillait, lisait, dictait, reprenait en un mot les -occupations que nous avons déjà décrites, et finissait la journée avec -ses amis, en faisant des lectures en commun, ou en continuant les -récits de sa vie toujours écoutés avec la même avidité. Et ces -journées n'étaient pas les plus tristes de sa cruelle existence, -cruelle pour tout homme, mais particulièrement pour celui qui avait -passé sa vie à remuer le monde. Il y avait des jours, et c'étaient les -plus fréquents, où soufflait le vent du Cap, vent sec, aigre, agissant -d'une manière douloureuse sur le système nerveux, couchant vers la -terre plantes et arbres, empêchant même l'herbe de pousser, de façon -que sur ce rocher, entouré des brouillards de l'Océan, on était tour à -tour plongé dans une humidité pénétrante, ou placé dans un courant -d'air continu et dévorant. Quand ce vent régnait, Napoléon se -renfermait, ne prenait plus l'air, tombait dans une profonde -tristesse, et se demandait si en lui assignant cet affreux séjour on -n'avait pas eu l'intention perfide d'abréger sa vie. En apprenant -surtout que près de lui se trouvait, dans une vallée fraîche et bien -abritée, l'agréable château de Plantation-House, il se confirmait dans -cette amère persuasion.--Si on voulait ma mort, disait-il, pourquoi -ne pas me traiter comme Ney! une balle dans la tête y eût suffi. Mais -l'Europe est aussi haineuse que l'émigration, et elle n'a pas le même -courage. Elle n'aurait pas osé me tuer, et elle ose me faire mourir -lentement...--Napoléon se trompait: l'Europe voulait avant tout le -garder, et dans cette préoccupation elle ne cherchait guère à savoir -si les précautions prises pour assurer sa garde étaient conciliables -avec l'intérêt de sa santé. Elle n'y songeait même pas, et laissait ce -soin à l'Angleterre qui n'y songeait pas davantage, et s'en remettait -à un ministre anglais, lequel s'en remettait à un subalterne, tour à -tour effrayé de sa responsabilité ou irrité par les offenses de ses -prisonniers. Lord Bathurst, comme nous l'avons dit, avait eu -l'insouciance coupable de ne pas exiger de la Compagnie des Indes -l'abandon de Plantation-House, et sir Hudson Lowe n'avait pas la -délicatesse de l'offrir, aimant mieux le garder pour sa famille[31]. -Il y avait donc en tout cela des motifs moins pervers, mais plus bas -peut-être que ceux que supposait Napoléon. On ne voulait pas -l'assassiner, mais on le laissait tuer peu à peu par des subalternes, -faute de penser à lui autrement que pour en avoir peur. - -[Note 31: Nous ne calomnions pas ici sir Hudson Lowe, qui dans une de -ses dépêches dit que s'il y avait eu dans l'île une habitation -convenable pour lui et sa famille, il se serait empressé de céder -Plantation-House à Napoléon. C'est l'aveu qu'il faisait passer ses -commodités personnelles avant celles de son prisonnier, qui certes -aurait bien dû mériter la préférence sur le général Lowe et même sur -sa famille, quelque intéressante qu'elle fût.] - -[En marge: Soirées de Longwood.] - -Sir Hudson Lowe avait apporté avec lui du bois pour construire une -nouvelle habitation, des meubles, des livres. Ce n'étaient pas des -bois, mais de solides matériaux qu'il aurait fallu pour se garantir -contre une température tour à tour humide ou brûlante. Napoléon -repoussa tout ce qu'on lui offrit, excepté les livres, et en déplorant -le triste choix qu'on avait fait, il en prit un certain nombre qu'il -dévorait, et qui devenaient le soir le sujet de ses entretiens. Les -soirées de Longwood, quoique si tristes, étaient, pour ainsi dire, -tout illuminées de son esprit. C'étaient tantôt des conversations -piquantes, presque gaies (rarement toutefois), tantôt des entretiens -élevés, même sublimes, et malheureusement fort au-dessus de ses -auditeurs, sur l'histoire, la guerre, les sciences et les lettres. -Parfois il jouait avec les enfants de madame Bertrand et de madame de -Montholon, leur faisait réciter des fables de La Fontaine, regrettait -qu'il y eût dans cette lecture tant de profondeurs perdues pour eux, -puis trouvant toujours l'argument qui convenait à chaque sujet, à -chaque interlocuteur, adressait à ces enfants les raisonnements les -plus capables de les persuader. L'un des fils de madame de Montholon -se plaignant qu'on l'obligeât à travailler tous les jours, Napoléon -lui disait: Mon ami, manges-tu tous les jours?--Oui, Sire.--Eh bien, -puisque tu manges tous les jours, il faut travailler tous les -jours.--Puis laissant les enfants, son génie s'envolait sur les plus -hauts sommets de la politique et de la philosophie. - -[En marge: Admirables entretiens de Napoléon.] - -[En marge: Ce qu'il pense du _Dictionnaire des girouettes_.] - -[En marge: Son dégoût pour ce livre.] - -[En marge: Napoléon dit qu'il a été _abandonné_, mais point _trahi_.] - -[En marge: Noble indulgence de son langage.] - -[En marge: On n'obtient des vertus de la part des hommes qu'en leur en -supposant.] - -Parmi les livres apportés à Sainte-Hélène on avait compris des -pamphlets du temps, qu'on avait supposés propres à l'intéresser. Il y -en avait contre lui, il y en avait aussi contre ses adversaires. Dans -le nombre se trouvait le _Dictionnaire des girouettes_, qui, après -1815, obtint un grand succès, parce qu'il stigmatisait la mobilité des -contemporains, si pressés de passer d'un gouvernement à l'autre afin -de conserver leurs positions. Ce livre, écrit par des adversaires des -Bourbons, plaisait naturellement à de pauvres exilés voyant avec une -vive satisfaction qu'on châtiât ceux qui, au lieu d'être comme eux sur -le rocher de Sainte-Hélène, remplissaient les salons des Tuileries, -occupés à désavouer l'usurpation qu'ils avaient servie, et à célébrer -la légitimité qu'ils avaient combattue. Napoléon sourit le premier -jour, puis n'y tenant plus, saisit le livre et le jeta de côté.--C'est -un livre détestable, s'écria-t-il, avilissant pour la France, -avilissant pour l'humanité! S'il était vrai, la Révolution française -qui a cependant inauguré les plus généreux principes, n'aurait fait de -nous tous, nobles, bourgeois, peuple, qu'une troupe de misérables. -Tout cela est faux et injuste. Prenez les guerres de religion en -France, en Angleterre, en Allemagne, vous y trouverez de ces -changements intéressés, en aussi grand nombre et par d'aussi petits -motifs. Henri IV en a vu autant que moi et que Louis XVIII. La Fronde -en a offert bien d'autres, et certes la France qui, quelques années -après, gagnait les batailles de Rocroy et des Dunes, qui produisait -_Polyeucte_, _Athalie_, les _Oraisons funèbres_ de Bossuet, n'était -point avilie. Gardez-vous du vulgaire plaisir qu'on goûte en voyant -ses adversaires châtiés, car soyez assurés que l'arme qu'on emploie -est une arme à double tranchant, et qui peut se retourner contre -vous...--Et comme on disait à Napoléon que ces hommes qu'il voulait -excuser l'avaient _trahi_, Non, répondait-il, ils ne m'ont point -trahi, ils m'ont _abandonné_, et c'est bien différent. Il y a moins de -traîtres que vous ne croyez, et il y a en revanche quantité de gens -faibles, vaincus par les circonstances cent fois plus fortes -qu'eux...--Napoléon comprenait, sans le dire, que ces hommes, épuisés -par l'abus qu'il avait fait de leurs forces, avaient fini par -succomber à la fatigue, et par aller chercher sous de nouveaux maîtres -le prix des services très-réels qu'ils avaient rendus à la -France.--Fouché, ajoutait Napoléon, est le seul vrai traître que j'aie -rencontré. Marmont lui-même, le malheureux Marmont, qui m'a fait plus -de mal que Fouché, n'était pas un traître. La vanité, l'espérance d'un -grand rôle, l'ont séduit, et il a cru en m'abandonnant, en m'ôtant les -moyens d'accabler la coalition dans Paris, sauver la France d'une -affreuse catastrophe. Mais il ne m'a pas trahi comme Fouché.--Ses -auditeurs, étonnés de tant d'indulgence, demandaient à Napoléon -comment en 1815, reconnaissant que Fouché le trahissait, il l'avait -laissé faire.--La question ne dépendait pas, répondait-il, de la -conduite d'un homme, quelque important qu'il fût. Elle dépendait d'une -bataille gagnée ou perdue, et si avant cette épreuve décisive j'avais -fait un éclat tel que de mettre Fouché en accusation, j'aurais ébranlé -mon gouvernement. Je devais patienter, attendre, en laissant voir à -Fouché que j'avais les yeux ouverts. Il s'est vengé de mon indulgence -méprisante, mais après Waterloo, même sans un homme aussi dangereux -que Fouché, j'étais perdu... Les traîtres, répétait Napoléon, sont -plus rares que vous ne le croyez. Les grands vices, les grandes -vertus, sont des exceptions. La masse des hommes est faible, mobile -parce qu'elle est faible, cherche fortune où elle peut, fait son bien -sans vouloir faire le mal d'autrui, et mérite plus de compassion que -de haine. Il faut la prendre comme elle est, s'en servir telle quelle, -et chercher à l'élever si on le peut. Mais soyez-en sûrs, ce n'est pas -en l'accablant de mépris qu'on parvient à la relever. Au contraire il -faut lui persuader qu'elle vaut mieux qu'elle ne vaut, si on veut en -obtenir tout le bien dont elle est capable. À l'armée, on dit à des -poltrons qu'ils sont des braves, et on les amène ainsi à le devenir. -En toutes choses il faut traiter les hommes de la sorte, et leur -supposer les vertus qu'on veut leur inspirer...-- - -[En marge: Conseil de ne pas trop se défier des hommes.] - -[En marge: Opinion de Napoléon sur la violation du secret des -lettres.] - -Ce sujet conduisait Napoléon à un autre, sur lequel il déployait la -même philosophie pratique, et la même élévation de vues.--C'est -faiblesse, et non pas profondeur, disait-il, que de se trop méfier des -hommes. On arrive ainsi à douter de tous, à ne plus savoir de qui se -servir, et on perd souvent des instruments fort utiles. Ajoutez que si -on aperçoit chez vous cette disposition, chacun cherche à l'exciter à -son profit. Si j'avais écouté, disait-il, les discours de mes -serviteurs, je n'aurais vu que des lâches à l'armée, ou des infidèles -à l'intérieur. Ici même, mes amis, vous êtes bien peu nombreux, bien -obligés de vous sourire mutuellement, eh bien! je ne vous en crois -pas quand vous parlez de l'un d'entre vous, et j'ai raison. (Napoléon -faisait allusion à certaines divisions naissantes, qui commençaient à -troubler son repos.) Non, continuait-il, il ne faut jamais en croire -les hommes les uns sur les autres. Lannes est mort pour moi en héros, -et souvent il tenait des propos tels qu'il aurait fallu, si je les -avais pris au sérieux, le poursuivre comme coupable de haute -trahison..... C'est là ce qui, après une longue expérience, m'a porté -à considérer la violation du secret des lettres comme inutile et -dangereuse. Ce qu'on trouve dans les correspondances, ce ne sont pas -les conspirations, car personne ne conspire par la poste, ce sont les -propos de l'oisiveté, de la rancune, de la malveillance. Qui voudrait -entendre sur son compte tous les propos de ses amis, même les -meilleurs? Bien fou, bien imprudent, serait celui qui ferait un pareil -essai, quand même il le pourrait. Il prendrait en haine ses amis les -plus vrais. Nous sommes en effet si légers, quand il s'agit de parler -les uns des autres! Eh bien, si on apprend les propos qui ont été -tenus, on en veut mortellement à des gens auxquels souvent il ne -faudrait vouloir que du bien. Lire les lettres, c'est assister aux -conversations de tout le monde, et il en résulte des préventions, des -injustices, qui sont un mal non pour les autres, mais pour soi. -Gouvernement, on se prive d'instruments précieux; simple individu, on -convertit en inimitiés sérieuses des amitiés, légères sans doute dans -leur langage, mais sincères dans leur attachement. Mieux vaut ne pas -savoir tout ce qui se dit, car quelque force qu'on ait, il y a des -propos qu'on a de la peine à pardonner, et le moyen le plus sûr de les -pardonner, c'est de les ignorer.-- - -[En marge: Manière de considérer la calomnie.] - -[En marge: Grandes calomnies dont Napoléon avait été l'objet.] - -[En marge: Comment il y répond.] - -Une autre fois, prenant en main quelques-uns des horribles pamphlets -publiés contre lui en Angleterre, Napoléon parcourait la série des -grandes calomnies dont il avait été l'objet.--À entendre mes ennemis, -disait-il, c'était moi qui avais assassiné Kléber en Égypte, brûlé la -cervelle à Desaix à Marengo, étranglé Pichegru dans son cachot... -Kléber, s'écriait-il, Desaix, Pichegru!... Je faisais un cas immense -de Kléber malgré ses défauts. Il aimait beaucoup trop les plaisirs, et -avait quelquefois un dangereux laisser-aller, mais il était passionné -pour la gloire des armes, et sur le champ de bataille il se montrait -homme de guerre du premier ordre. Sa mort m'a fait perdre l'Égypte, et -je l'aurais assassiné!... Desaix était un ange, c'est l'homme qui m'a -le plus aimé et que j'ai le plus aimé. Son arrivée a sauvé la bataille -de Marengo, et je l'aurais frappé au moment d'un service qui m'en -promettait tant d'autres!... Pichegru était peut-être le mieux doué -des généraux de la République sous le rapport de l'intelligence. Il -avait été l'un de mes maîtres à Brienne, et j'en avais conservé un tel -souvenir que jamais je n'ai pu me défendre à son égard d'un sentiment -de profonde commisération. Pourtant il avait commis à la tête de son -armée des actes criminels, pour lesquels Moreau l'avait dénoncé. Ah! -le malheureux, il s'était fait assez de tort à lui-même sans que -j'eusse à m'en mêler, et c'est parce qu'il le sentait qu'il avait -voulu détruire sa personne, après avoir détruit sa gloire. Eh bien, -c'est moi qui les avais frappés tous les trois!... Le trait essentiel -de la calomnie ce n'est pas seulement d'être méchante, c'est d'être -absurde. La méchanceté est une passion si violente qu'elle aboutit -bien vite à la stupidité. Quand on est jeune, ardent, fier, on bondit -en apprenant ce qu'elle dit, et on se révolte. Avec le temps on s'y -fait, et on ne souhaite plus qu'une chose, c'est que la calomnie -dépasse toutes les bornes, car alors c'est elle qui vous justifie, et -vous venge!--Napoléon prenait un à un les actes les plus défigurés de -sa vie, notamment le prétendu empoisonnement des pestiférés de Jaffa, -et les réduisait à la vérité. Pour ce qui s'était passé à Jaffa, il -disait que, forcé de battre en retraite, et ne pouvant emmener, sans -donner la peste à l'armée, une vingtaine de pestiférés dont les Arabes -allaient couper la tête, il avait dit à Desgenettes qu'il serait -peut-être plus humain de leur administrer de l'opium, à quoi celui-ci -avait spirituellement répondu _que son métier était de les guérir, non -de les tuer_. Mais il ajoutait que presque tous étaient morts avant -qu'on eût décampé, que cinq ou six au plus étaient restés, lesquels -n'avaient point avalé d'opium, et que les propos indignes colportés à -ce sujet avaient été l'oeuvre d'un infirmier chassé de l'armée pour -avoir fraudé les médicaments. - -[En marge: Manière dont Napoléon s'exprimait au sujet de la -catastrophe de Vincennes.] - -Napoléon traitait donc avec une hautaine tranquillité ces atroces -calomnies. Il était un sujet, on le devine, sur lequel il se montrait -aussi hautain mais moins tranquille, c'était la catastrophe de -Vincennes. Il en parlait moins, mais il en parlait, et on sentait -qu'il se roidissait contre ce souvenir. À la différence de tous ceux -qui avaient contribué à ce déplorable événement, il ne niait rien, et -avouait tout.--Les princes de Bourbon, disait-il, en voulaient à ma -vie, et il est hors de doute, pour quiconque a lu le procès de -Georges, que plusieurs d'entre eux avaient le secret des projets -d'assassinat formés contre ma personne. Le duc d'Enghien, placé à une -lieue de la frontière, attendait au moins le renouvellement des -hostilités pour reprendre les armes contre la France, et à tous les -titres, d'après les lois de tous les temps, il méritait le châtiment -que je lui ai infligé. _Mon sang après tout n'était pas de boue_, et -j'avais bien le droit de le défendre contre ceux qui voulaient le -verser, surtout lorsque dans ma personne je défendais la France, son -repos, sa prospérité, sa gloire! J'ai frappé, on m'en avait donné le -droit, et je le ferais encore!-- - -[En marge: Faiblesse de ses explications.] - -En s'exprimant avec cette véhémence, Napoléon décelait lui-même le -trouble de sa conscience. Son droit de se défendre étant admis (et -jamais en effet on ne défendit sur les trônes de la terre plus noble -tête que la sienne), il oubliait qu'il fallait se défendre selon les -lois; que le duc d'Enghien fut saisi sur le territoire étranger, que -transporté de vive force sur le territoire français, les lois furent -violées à son égard de plus d'une manière, dans les formes suivies par -la commission, et surtout dans l'exécution immédiate; que même lorsque -la loi vous a régulièrement livré un ennemi, il reste à consulter la -politique, qui conseille souvent l'indulgence, et qu'en ce genre tout -ce qu'elle conseille elle le commande, car il faut non-seulement -l'excuse de la légalité, il faut aussi celle de la nécessité pour -laisser couler le sang humain; que la mort du duc d'Enghien, loin de -servir le gouvernement consulaire, lui causa un tort incalculable en -contribuant à l'engager envers l'Europe dans des voies de violence; -qu'enfin, dans ces occasions, la considération des personnes est de -grande importance aussi, et que pour le vainqueur de Rivoli, le -descendant du vainqueur de Rocroy aurait dû être sacré. - -[En marge: Napoléon se regardait comme le plus innocent de tous les -fondateurs de dynastie.] - -[En marge: Ce qu'il y avait de vrai dans cette assertion.] - -Passant vivement sur ce sujet Napoléon aimait à considérer l'ensemble -de son règne, et il disait qu'en consultant les annales du monde, en -prenant l'histoire des fondateurs de dynastie, on n'en trouvait pas de -plus innocent que lui. Effectivement il n'en est pas à qui l'histoire -ait moins à reprocher, sous le rapport des moyens employés pour -écarter des parents ou des rivaux, et il est certain qu'excepté les -champs de bataille, où l'effusion du sang humain fut immense, personne -n'avait moins versé de sang que lui, ce qui était dû à son caractère -personnel, et surtout aux moeurs de son temps. Se comparant à -Cromwell, Je suis monté, disait-il souvent, sur un trône vide, et je -n'ai rien fait pour le rendre vacant. Je n'y suis arrivé que porté par -l'enthousiasme et la reconnaissance de mes contemporains.--Cette -assertion était rigoureusement vraie. Pourtant de ce trône, où il -avait été porté par une admiration si unanime, Napoléon était tombé -avec autant d'éclat qu'il y était monté. Certes la trahison, qu'il -niait lui-même, ne pouvait être une explication de cette chute; il -fallait la chercher dans ses fautes, et sur ces fautes il était -quelquefois sincère, quelquefois sophistique, selon que les aveux à -faire coûtaient plus ou moins à son orgueil. Suivant la loi commune, -là où il manquait d'excuses, il s'efforçait d'en trouver dans des -subtilités ou des inexactitudes de fait, dont il prenait l'habitude, -sans qu'on pût démêler s'il y croyait ou n'y croyait pas. - -[En marge: Comment Napoléon s'expliquait sur les six grandes fautes -politiques qui avaient amené sa chute.] - -Nous avons, en racontant la chute de l'Empire en 1814, présenté le -tableau résumé des fautes qui avaient amené cette chute, et qui selon -nous se réduisaient à six. Elles avaient consisté, - -La première, à sortir en 1803 de la politique forte et modérée du -Consulat, à rompre la paix d'Amiens, et à se jeter sur l'Angleterre, -qu'il était si difficile d'atteindre; - -La seconde, après avoir soumis le continent en trois batailles, -Austerlitz, Iéna, Friedland, à n'être pas rentré en 1807 dans la -politique modérée, et au lieu de chercher à réduire l'Angleterre par -l'union du continent contre elle, à profiter au contraire de -l'occasion pour essayer la monarchie universelle; - -La troisième, à faire reposer à Tilsit cette monarchie universelle sur -la complicité intéressée de la Russie, complicité qui ne pouvait être -durable que si elle était payée par l'abandon de Constantinople; - -La quatrième, à s'enfoncer en Espagne, gouffre sans fond où étaient -allées s'abîmer toutes nos forces; - -La cinquième, à ne pas essayer de venir à bout de cette guerre par la -persévérance, et à chercher en Russie la solution qu'on ne trouvait -pas dans la Péninsule, ce qui avait amené la catastrophe inouïe de -Moscou; - -La sixième enfin et la plus funeste, après avoir ramené à Lutzen et -Bautzen la victoire sous nos drapeaux, à refuser la paix de Prague, -qui nous aurait laissé une étendue de territoire bien supérieure à -celle que la politique permettait d'espérer et de désirer. - -Il est inutile de dire que dans les profonds ennuis de sa captivité, -Napoléon reproduisant ses souvenirs à mesure que les hasards de la -conversation les réveillaient, ne discutait pas méthodiquement les -actes principaux de son règne, comme nous avons essayé de le faire. Il -touchait tantôt à un sujet, tantôt à un autre, cherchant d'autant plus -à s'excuser qu'il était moins excusable. - -[En marge: Première faute.] - -Quant à ses emportements envers l'Angleterre et à la rupture de la -paix d'Amiens, il disait que la fameuse scène à lord Whitworth avait -été fort exagérée, et que le refus du ministère britannique d'évacuer -Malte était intolérable, oubliant que par l'ensemble de ses actes il -avait créé une situation menaçante, dont les Anglais avaient profité -pour ne pas évacuer cette île. Il affirmait que le projet de descente -avait été sérieux, et que ses combinaisons navales étaient telles, que -sans la faute d'un amiral il aurait triomphé de l'Angleterre. Il est -incontestable, en effet, que jamais combinaisons plus profondes ni -plus vastes ne furent imaginées, et que si l'amiral Villeneuve avait -paru dans la Manche, cent cinquante mille Français auraient franchi le -détroit! Que serait-il arrivé, lorsque, après avoir gagné en -Angleterre une bataille d'Austerlitz, Napoléon se serait trouvé -maître de Londres comme il le fut plus tard de Vienne et de Berlin? La -fière aristocratie anglaise aurait-elle plié sous ce coup terrible, ou -bien aurait-elle essayé de prolonger la lutte contre son vainqueur -prisonnier en quelque sorte dans sa propre conquête? On n'en sait -rien. Mais c'était une terrible manière de jouer sa grandeur et celle -de la France, que de la risquer dans de pareils hasards! - -[En marge: Deuxième faute.] - -Quant à la monarchie universelle, qu'il avait essayé d'établir lorsque -ne pouvant venir à bout de l'Angleterre il s'était jeté sur le -continent, Napoléon n'en fournissait pas une raison valable. Cette -monarchie universelle, il ne la voulait, disait-il, que temporaire; -c'était une dictature au dehors, comme la dictature au dedans que la -France lui avait conférée, et qu'il aurait déposée avec le -temps.--D'abord si la France en 1800 demandait un bras puissant pour -la sauver de l'anarchie, l'Europe ne désirait rien de semblable. Ce -dont elle voulait être préservée, c'était de l'ambition du nouveau -chef qui gouvernait alors la France, et le lui donner pour dictateur, -c'était tout simplement lui donner ce qu'elle craignait le plus, -c'était pour remède à son mal lui donner le mal lui-même. Il n'y avait -donc aucune vérité à vouloir déduire de la dictature au dedans la -dictature au dehors. Il aurait fallu en tous cas la rendre courte pour -la rendre tolérable, il aurait fallu par ses actes prouver aux peuples -qu'on l'exerçait dans leur intérêt, et leur faire du bien au lieu de -les accabler de maux, au point de les amener tous à se soulever en -1813 pour combattre et détruire cette dictature européenne. - -Sur cette chimère de la monarchie universelle, Napoléon disait encore -que toujours on l'avait attaqué, et qu'obligé sans cesse de se -défendre il était devenu maître de l'Europe presque malgré lui: fausse -assertion souvent répétée par les adulateurs de sa mémoire et de son -système. Il est vrai que les puissances européennes, sous l'oppression -qu'elles subissaient, n'attendaient qu'un moment pour se révolter; -mais cette disposition à la révolte n'était que le résultat de -l'oppression même, et, au surplus, elles étaient si accablées après -Tilsit, que sans la guerre d'Espagne l'Autriche n'aurait pas essayé la -fameuse levée de boucliers de 1809, et qu'après la victoire de Wagram, -si Napoléon n'avait pas entrepris la guerre de Russie, personne n'eût -osé lever la main contre lui. - -[En marge: Troisième faute.] - -Il était plus sincère sur la troisième faute, la guerre d'Espagne.--La -guerre d'Espagne, disait-il, avait compromis la moralité de son -gouvernement, divisé et usé ses forces.--Lui seul pouvait dire si bien -et si complétement. Oui, l'événement de Bayonne avait paru une noire -perfidie; la guerre d'Espagne avait attiré au midi les armées dont il -aurait eu besoin au nord, et après avoir divisé ses forces les avait -usées par l'acharnement de la lutte. Mais comment était-il si sincère -sur ce point en l'étant si peu sur d'autres? C'était peut-être -l'évidence de la faute, et peut-être aussi la nature des excuses qu'il -trouvait à donner.--En ayant, disait-il, fondé en France _la quatrième -dynastie_, il ne pouvait souffrir en Espagne les Bourbons, que leur -situation destinait presque inévitablement à être les complices de -l'Angleterre.--Cette raison était assurément d'un certain poids; mais -si, au lieu de hâter la solution par un attentat, Napoléon l'eût -attendue de l'incapacité des Bourbons et de la popularité prodigieuse -dont il jouissait en Espagne, il eût été probablement appelé par les -Espagnols eux-mêmes à ranger les deux trônes sous une seule influence. -C'était donc une faute d'impatience (genre de faute que son caractère -le portait si souvent à commettre), et cette excuse de la guerre -d'Espagne, qui lui semblait assez bonne pour qu'il osât avouer son -erreur, ne valait guère mieux que la plupart de celles qu'il donnait -pour pallier les torts de sa politique. - -[En marge: Quatrième et cinquième faute.] - -Quant à la faute de n'avoir pas essayé de triompher des Espagnols par -la persévérance, et d'être allé chercher en Russie une solution qu'il -ne trouvait pas en Espagne même, il était assez sincère aussi, et à -cette occasion il faisait un singulier aveu.--En réalité, disait-il, -Alexandre ne désirait pas la guerre; je ne la désirais pas non plus, -et une fois sur le Niémen, nous étions comme _deux bravaches_, qui -n'auraient pas mieux demandé que de voir quelqu'un se jeter entre eux -pour les séparer. Mais un grand ministre des affaires étrangères -m'avait manqué à cette époque. Si j'avais eu M. de Talleyrand, par -exemple, la guerre de Russie n'aurait pas eu lieu...--Napoléon disait -vrai, mais il faisait là un aveu que doivent bien méditer les -ministres servant un maître engagé sur une pente dangereuse, et -n'ayant pas le courage de l'y arrêter. - -Quant à la campagne elle-même, il en attribuait la funeste issue à -l'incendie de Moscou.--Il y avait à Moscou, disait-il, des vivres -pour nourrir toute une armée pendant plus de six mois. Si j'avais -hiverné là, j'aurais été _comme le vaisseau pris dans les glaces, -lequel recouvre la liberté de ses mouvements au retour du soleil_. Je -me serais trouvé entier au printemps, et si les Russes avaient reçu -des renforts, j'en aurais reçu de mon côté; et de même qu'en 1807, -après avoir essuyé la journée d'Eylau en février, j'avais rencontré -celle de Friedland en juin, j'aurais pu remporter quelque brillant -avantage au retour de la belle saison, et terminer la campagne de 1812 -aussi heureusement que celle de 1807.--Ces raisons assurément avaient -quelque valeur, mais on peut répondre que si l'infanterie de l'armée -eût pu vivre à Moscou, la cavalerie et l'artillerie auraient manqué de -fourrages, que si les renforts avaient pu arriver jusqu'à Osterode en -1807, il n'était pas aussi facile de les amener jusqu'à Moscou, et -qu'enfin l'armée de 1812 n'avait plus les solides qualités de celle de -1807. - -[En marge: Sixième et dernière faute.] - -Quant à la dernière des fautes graves du règne, celle d'avoir refusé -la paix de Prague, Napoléon ne disait rien de plausible, ni même de -spécieux. Il répétait cette raison banale que l'Autriche n'était pas -de bonne foi, et qu'en ayant l'air de traiter à Prague elle était -secrètement engagée avec les puissances coalisées, allégation fausse -et que les documents les plus authentiques réfutent complétement. Si -en effet l'Autriche n'avait pas été de bonne foi à Prague, il y avait -un moyen de la confondre, c'était d'accepter ses conditions, qui -consistaient à nous laisser la Westphalie, la Hollande, le Piémont, -Florence, Rome, Naples, c'est-à-dire deux fois plus que nous ne -devions désirer, et à nous refuser seulement Lubeck, Hambourg, dont -nous n'avions que faire, la Sicile, que nous n'avions jamais eue, -l'Espagne, que nous avions perdue. Si, ces conditions acceptées, elle -nous avait manqué de parole, alors on l'eût convaincue de mensonge, et -on aurait eu l'opinion générale pour soi. Mais en fait il est constant -qu'elle eût accepté avec joie notre adhésion, car elle n'entreprenait -la guerre qu'en tremblant, et elle avait même formellement refusé de -s'engager avec les coalisés avant l'expiration du délai fatal assigné -à la médiation. Napoléon n'aimait pas à s'étendre sur ce sujet, -pénible pour son amour-propre, car il s'était lourdement trompé en -cette occasion, et avait cru qu'il faisait tellement peur à l'Autriche -que jamais elle n'oserait se décider contre lui. Il lui faisait peur -assurément, et beaucoup, mais non jusqu'à paralyser son jugement, et à -l'empêcher de prendre un parti dicté par ses intérêts les plus -évidents. Pour écarter ce reproche il disait que son mariage l'avait -perdu en lui inspirant une confiance funeste à l'égard de l'Autriche, -excuse peu digne, et fausse d'ailleurs, car M. de Metternich avait eu -soin de lui répéter sans cesse que le mariage avait dans les conseils -de la cour de Vienne un certain poids, mais un poids limité, et -n'empêcherait pas de lui déclarer la guerre s'il n'acceptait pas les -conditions proposées à Prague, lesquelles après tout n'avaient qu'un -inconvénient, c'était d'être trop belles pour nous. - -Ainsi raisonnait Napoléon sur les événements de son règne, sincère, -comme on le voit, sur les points où son amour-propre trouvait des -excuses spécieuses, sophistique sur les points où il n'en trouvait -pas, sentant bien ses fautes sans le dire, et comptant sur l'immensité -de sa gloire pour le soutenir auprès des âges futurs, comme elle -l'avait déjà soutenu auprès des contemporains. - -[En marge: Napoléon s'étend volontiers sur son gouvernement -intérieur.] - -Il s'expliquait plus volontiers et avec plus de confiance sur tout ce -qui concernait le gouvernement intérieur de l'Empire. Là, il se -présentait avec raison comme un grand organisateur, qui, prenant en -1800 l'ancienne société brisée par le marteau de la Révolution, avait -de ses débris recomposé la société moderne. Il n'avait pas de peine à -démontrer pourquoi il avait cherché à fondre ensemble les diverses -classes de la France violemment divisées, à rappeler l'ancienne -noblesse, à élever jusqu'à elle la bourgeoisie, en donnant à celle-ci -des titres mérités par de grands-services, et à offrir ainsi à -l'Europe une société puissante, rajeunie et digne d'entrer en relation -avec elle. Seulement en tâchant de rendre la France présentable à -l'Europe, pour rétablir avec celle-ci des relations pacifiques, il -n'aurait pas fallu faire vivre cette malheureuse Europe dans des -terreurs continuelles. Sur tous ces points du reste Napoléon parlait -en législateur, en philosophe, en politique, et quand certains de ses -compagnons d'exil lui répétaient qu'il avait eu tort de s'entourer -d'anciens nobles qui l'avaient trahi, il repoussait énergiquement -cette objection, misérable selon lui, en leur adressant la réponse -péremptoire qui suit.--Les deux hommes qui ont le plus contribué à me -perdre, disait-il, c'est Marmont en 1814, en m'ôtant les forces avec -lesquelles j'allais détruire la coalition dans Paris, et Fouché en -1815, en soulevant la Chambre des représentants contre moi. Les vrais -traîtres, s'il y a eu des traîtres qui m'aient perdu, ce sont ces deux -hommes! Eh bien, étaient-ce d'anciens nobles?...-- - -[En marge: Sa politique à l'égard des diverses classes de la société -française.] - -Napoléon rapportait ensuite avec complaisance tout ce qu'il avait fait -pour donner à la France une administration active, puissante, probe, -claire dans ses comptes. Il rappelait ses routes, ses canaux, ses -ports, ses monuments, ses travaux pour la confection du Code civil, -dont il attribuait une large part à Tronchet, sa longue présidence du -Conseil d'État, où régnait, disait-il, une grande liberté de -discussion, où souvent il était contredit avec opiniâtreté, car, -ajoutait-il, si les hommes sont courtisans, ils ont de l'amour-propre -aussi, et j'ai vu des conseillers d'État, de simples maîtres des -requêtes, une fois engagés, soutenir contre moi leur opinion avec -entêtement, tant il est vrai qu'il suffit d'assembler les hommes avec -l'intention sérieuse d'approfondir les affaires, pour qu'il naisse une -liberté relative, et quelquefois féconde, du moins en fait -d'administration. - -[En marge: Son essai de liberté en 1815.] - -Napoléon avouait qu'il n'avait pas été un monarque libéral, mais -soutenait qu'il avait été un monarque civilisateur, et ajoutait que, -chargé d'être dictateur, son rôle à lui ne pouvait pas être de donner -la liberté, mais de la préparer. Quant à l'essai de cette liberté fait -en 1815, il ne le désavouait pas, mais il en parlait peu, comme s'il -avait été confus d'une épreuve qui avait si mal tourné pour lui. À -cette occasion il s'exprimait sur les assemblées en homme qui les -connaissait bien, quoiqu'il les eût peu pratiquées, et imputait ses -mécomptes dans la Chambre des représentants à la nouveauté de cet -essai de liberté plus qu'à son vice fondamental.--Les assemblées, -disait-il, ont besoin de chefs pour les conduire, exactement comme les -armées. Mais il y a cette différence que les armées reçoivent les -chefs qu'on leur donne, et que les assemblées se les donnent à -elles-mêmes. Or, en 1815, la Chambre des représentants, réunie au -bruit du canon, n'avait pu encore ni chercher, ni trouver ses chefs.-- - -[En marge: Ce qu'il aurait fait s'il avait vieilli sur le trône.] - -En toutes choses Napoléon disait qu'il n'avait pu avoir que des -projets, qu'il n'avait eu le temps de rien achever, que son règne -n'était qu'une suite d'ébauches, et alors se prenant à rêver, il -aimait à se représenter tout ce qu'il aurait fait s'il avait pu -obtenir de l'Europe une paix franche et durable, (paix qu'il avait -repoussée malheureusement quand il aurait pu l'obtenir, comme en 1813 -par exemple, et qu'il n'avait voulue qu'en 1815, lorsqu'elle était -devenue impossible!)--J'aurais, disait-il, accordé à mes sujets une -large part dans le gouvernement. Je les aurais appelés autour de moi -dans des assemblées vraiment libres, j'aurais écouté, je me serais -laissé contredire, et, ne me bornant pas à les appeler autour de moi, -je serais allé à eux. J'aurais voyagé avec mes propres chevaux à -travers la France, accompagné de l'Impératrice et de mon fils. -J'aurais tout vu de mes yeux, écouté, redressé les griefs, observé de -près les hommes et les choses, et répandu de mes mains les biens de -la paix, après avoir tant versé de ces mêmes mains les maux de la -guerre. J'aurais vieilli en prince paternel et pacifique, et les -peuples, après avoir si longtemps applaudi Napoléon guerrier, auraient -béni Napoléon pacifique, et _voyageant, comme jadis les Mérovingiens, -dans un char traîné par des boeufs_.-- - -Tels étaient les rêves de ce grand homme, et si nous les rapportons, -c'est qu'ils contiennent une leçon frappante, celle de ne pas laisser -passer le temps de faire le bien, car une fois passé il ne revient -plus. Ainsi s'écoulaient les soirées de la captivité, et lorsqu'en -discourant de la sorte Napoléon s'apercevait qu'il avait atteint une -heure plus avancée que de coutume, il s'écriait avec joie: _Minuit, -minuit! quelle conquête sur le temps!_... le temps, dont il n'avait -jamais assez autrefois, et dont il avait toujours trop aujourd'hui! - -[En marge: Travaux historiques de Napoléon.] - -[En marge: Les assiduités de M. de Las Cases auprès de Napoléon -inspirent des jalousies à quelques membres de la colonie.] - -[En marge: Efforts de Napoléon pour maintenir l'union entre les amis -qui lui restent.] - -L'année 1816, dont une moitié s'était passée en tracasseries, fut -quant à l'autre moitié beaucoup mieux employée, et consacrée à des -travaux historiques assidus. C'est à M. de Las Cases que Napoléon -donnait alors le plus de temps, car il était plein d'ardeur pour le -récit de ses campagnes d'Italie, qui lui rappelaient ses premiers, ses -plus sensibles succès. Quoiqu'il s'occupât aussi de l'expédition -d'Égypte avec le maréchal Bertrand, de la campagne de 1815 avec le -général Gourgaud, l'Italie avait en ce moment la préférence. Il aurait -voulu avoir un _Moniteur_ pour les dates et pour certains détails -matériels, et, à défaut du _Moniteur_, il se servait de l'_Annual -register_. Du reste, sa mémoire était rarement en défaut, et presque -jamais il n'avait à rectifier ses souvenirs. M. de Las Cases, forcé -pour le suivre d'écrire aussi vite que la parole, se servait de signes -abréviatifs; il était obligé ensuite de recopier ce qu'il avait écrit, -et il y employait une partie des nuits. Il apportait le lendemain -cette copie, que Napoléon corrigeait de sa main. Ce travail ayant -singulièrement affaibli la vue de M. de Las Cases, son fils le -relevait souvent, et l'aidait dans ses efforts pour saisir au vol la -pensée impétueuse du puissant historien. À ce travail Napoléon en -avait ajouté un autre. Il sentait l'inconvénient de ne pas savoir -l'anglais, et il avait résolu de l'apprendre en adoptant M. de Las -Cases pour maître. Mais ce génie prodigieux, qui avait à un si haut -degré la mémoire des choses, n'avait pas celle des mots, et il -apprenait les langues avec peine. Il s'y appliquait néanmoins, et -commençait à lire l'anglais, sans toutefois pouvoir le parler. Ces -diverses occupations exigeaient de fréquents tête-à-tête avec M. de -Las Cases, et provoquaient des jalousies dans cette colonie si peu -nombreuse, et où il semble que l'infortune aurait dû rapprocher les -coeurs. Le général Gourgaud avait fait preuve envers Napoléon d'un -dévouement remarquable, mais il gâtait ses bonnes qualités par un -orgueil excessif, et par un penchant à la jalousie qui ne reposait -jamais. N'ayant pas quitté Napoléon dans ses dernières campagnes, il -se considérait comme devant être le coopérateur exclusif de tous les -récits de guerre, et souffrait avec peine que M. de Las Cases fût en -ce moment le confident habituel de son maître. Cependant chacun devait -avoir son tour, et, avec la fin de l'Empire, que le général Gourgaud -connaissait mieux, le privilége des longs tête-à-tête devait arriver -pour lui. Mais, bouillant autant que courageux, il ne savait pas se -contenir, et, dans ce cercle si étroit, où les froissements étaient -nécessairement si sensibles, il devenait souvent querelleur et -incommode. Le spectacle de ces divisions aggravait les peines de -Napoléon. Il cherchait à apaiser des brouilles qu'il apercevait même -quand on s'efforçait de les lui cacher, réprimait avec autorité les -fougues du général Gourgaud, et s'appliquait à guérir les blessures -faites à la sensibilité de M. de Las Cases, caractère concentré et un -peu morose.--Quoi, leur disait-il à tous, n'est-ce pas assez de nos -chagrins? faut-il que nous y ajoutions nous-mêmes par nos propres -travers? Si la considération de ce que vous vous devez les uns aux -autres ne suffit pas, songez à ce que vous me devez à moi-même... Ne -voyez-vous pas que vos divisions me rendent profondément -malheureux?... Tenez, ajoutait-il, quand vous serez de retour en -Europe, ce qui ne peut manquer d'être prochain, car je n'ai pas -beaucoup d'années à vivre, votre gloire sera de m'avoir accompagné sur -ce rocher. Alors vous n'irez pas avouer que vous viviez en ennemis les -uns avec les autres; vous vous direz _frères en Sainte-Hélène_, vous -affecterez l'union: eh bien, puisqu'il faudra le faire un jour, -pourquoi ne pas commencer aujourd'hui, pour votre dignité, pour mon -repos, pour ma consolation?...-- - -[En marge: Quelques tentatives de communications avec l'Europe.] - -[En marge: M. de Las Cases, pour ce motif, est expulsé de -Sainte-Hélène.] - -Ces pauvres exilés, malgré la surveillance ombrageuse dont ils étaient -l'objet, allaient quelquefois en ville sous divers prétextes, mais, -en réalité, pour s'y procurer des nouvelles. Ils s'y rendaient à -cheval, accompagnés d'un surveillant, auquel ils donnaient leur -monture à garder, et qui leur laissait ainsi un peu de liberté dont -ils usaient pour se ménager quelques communications avec l'Europe. Le -propriétaire du pavillon de Briars, devenu fournisseur de Longwood, se -faisait souvent l'intermédiaire de leurs correspondances, du reste -bien innocentes, car elles avaient pour unique objet d'entretenir des -relations avec leurs familles, et les plus coupables allaient tout au -plus jusqu'à dénoncer à l'opinion publique européenne les cruautés du -gouvernement britannique. Il aurait fallu cependant s'en tenir à ces -discrètes communications, et ne pas trop donner l'éveil à l'esprit -soupçonneux de sir Hudson Lowe. Mais M. de Las Cases imagina de se -servir d'un domestique qui retournait en Europe, pour lui confier un -long récit des souffrances de Sainte-Hélène, écrit sur une pièce de -soie, afin qu'il fût plus facile à cacher. Soit par l'infidélité du -domestique, soit par la rigueur des investigations exercées sur sa -personne, le dépôt fut découvert. M. de Las Cases qui avait -particulièrement déplu à sir Hudson Lowe, fut condamné, en vertu des -règlements établis, à quitter Sainte-Hélène. Une troupe de gens armés -se saisit de sa personne et de celle de son fils, et les transporta -l'un et l'autre à James-Town. Sir Hudson Lowe déclara à M. de Las -Cases qu'ayant enfreint les règlements qui défendaient les -communications clandestines, il serait conduit au Cap, et du Cap en -Europe. Il n'y avait point à disputer avec ce maître absolu, et il -fallut se soumettre. On visita les papiers de M. de Las Cases, on y -trouva le journal qu'il avait tenu de ses entretiens avec Napoléon, et -le manuscrit des campagnes d'Italie. On retint l'un et l'autre -provisoirement. - -[En marge: Sir Hudson Lowe offre cependant de laisser M. de Las Cases -à Sainte-Hélène, ce que celui-ci n'accepte point.] - -Napoléon fut vivement courroucé de ce qu'on avait violé son domicile, -et de ce qu'on lui enlevait un homme aussi respectable, et dont il -avait un si grand besoin. Il réclama le manuscrit de ses campagnes -d'Italie, qui lui fut rendu, et s'éleva avec amertume contre -l'enlèvement de M. de Las Cases, pour un acte aussi naturel, aussi -innocent qu'une plainte échappée à la souffrance, et prouvant même -qu'on ne songeait point à s'enfuir, car dans les pièces saisies rien -n'avait trait à un projet d'évasion. Aucun bâtiment ne s'étant trouvé -prêt à partir, M. de Las Cases fut retenu dans l'île, et mis pour -ainsi dire au secret, car il ne pouvait communiquer avec Longwood. Sir -Hudson Lowe ayant eu ainsi le temps de la réflexion, craignit que la -présence de M. Las de Cases en Europe ne fût plus fâcheuse pour lui et -les ministres anglais que sa présence à Sainte-Hélène, car une fois -libre, il pourrait faire entendre la voix du malheur, voix qui serait -fort écoutée, même dans le parlement britannique. Il offrit donc à M. -de Las Cases de retourner à Longwood, à condition de ne plus chercher -à correspondre, et de profiter de la leçon qu'il venait de recevoir -par un mois de séquestration. Mais M. de Las Cases avait fait de son -côté les mêmes réflexions. Il avait pensé qu'il serait plus utile à -Napoléon en Europe qu'à Sainte-Hélène, en dénonçant les traitements -que subissaient les exilés. Il était fort inquiet aussi de l'état de -santé de son fils, qui souffrait du climat des tropiques, et n'accepta -point la grâce que lui offrait sir Hudson Lowe. On ne lui permit pas -de voir Napoléon, à moins que ce ne fût devant témoins, ce qu'il -refusa, mais il lui fit parvenir les motifs de sa résolution, ainsi -que plusieurs objets dont il était dépositaire, et fut embarqué dans -les derniers jours de décembre 1816, après dix-huit mois passés auprès -de Napoléon, dont une année à Sainte-Hélène. - -[En marge: Chagrin que le départ de M. de Las Cases fait éprouver à -Napoléon.] - -Napoléon fut très-affecté du départ de M. de Las Cases. C'était de ses -compagnons d'exil celui qui avait l'instruction la plus variée, et qui -par sa connaissance de l'anglais lui rendait le plus de services, -outre qu'il était d'un caractère très-doux quoiqu'un peu susceptible. -Sans méconnaître que le désir de dénoncer à l'Europe les traitements -infligés aux captifs de Sainte-Hélène était entré pour beaucoup dans -son refus de revenir à Longwood, Napoléon ne se dissimulait pas non -plus que sa santé, et surtout celle de son fils, avaient contribué à -sa détermination, et il voyait clairement que tantôt les ombrages du -gouverneur, tantôt le climat, tantôt les devoirs de famille, -diminueraient successivement la petite société qui l'avait suivi, et -dont la présence peuplait de quelques visages amis son affreuse -solitude. Son valet de chambre Marchand, écrivant vite, lisant bien, -sage, discret, dévoué à son maître avec une simplicité touchante, et -de jour en jour devenant non plus un serviteur mais un ami, Marchand -recueillait plus qu'un autre de ces mots qui s'échappent d'une âme -souffrante, et qui semblent adressés à Dieu seul.--Si cela continue, -disait Napoléon en soupirant, il ne restera bientôt ici que moi et -Marchand!--Puis s'adressant à ce dernier, il ajoutait: Tu me feras la -lecture, tu écriras sous ma dictée, tu me fermeras les yeux, et tu -iras vivre en Europe au sein du bien-être que je t'aurai assuré.-- - -[Date en marge: 1817.] - -[En marge: Le 1er janvier à Sainte-Hélène.] - -Le 1er janvier 1817 fut pour la colonie exilée l'occasion d'une petite -fête de famille. Les amis de Napoléon avaient soin de saisir les -anniversaires pour venir tous ensemble lui présenter leurs hommages, -comme ils faisaient jadis aux Tuileries, et lui prouver que proscrit, -chargé de chaînes, il était toujours pour eux l'empereur Napoléon. Ce -n'étaient plus comme aux Tuileries les fêtes de l'orgueil, mais celles -du coeur, du coeur contrit, humilié, et d'autant plus expansif qu'il -était plus malheureux. Madame Bertrand, madame de Montholon, -accompagnées de leurs maris, tenant leurs enfants par la main, le -général Gourgaud, et après eux Marchand avec les serviteurs qui -avaient suivi leur maître à Sainte-Hélène, vinrent ce 1er janvier lui -présenter leurs voeux. Quels voeux, hélas! Que sa vie sur ce rocher ne -fût pas trop amère, que sa santé ne déclinât pas trop vite, que -certaines souffrances physiques dont il commençait à sentir l'atteinte -ne fussent pas trop aiguës, car pour le revoir en France rétabli sur -le trône, ou seulement libre en Amérique, personne n'osait y songer, -et encore moins en parler. Napoléon était plus triste que de coutume, -à cause des souvenirs que réveillait cette journée, et aussi à cause -du départ de MM. de Las Cases. Il accueillit ses compagnons avec des -marques d'attendrissement qui ne lui étaient pas ordinaires, et les -remercia de leur dévouement de la manière la plus expressive. Il avait -toujours pris beaucoup de plaisir à faire des dons, et des quelques -débris de son opulence que Marchand avait sauvés, il avait composé un -petit trésor pour témoigner de temps en temps sa gratitude à ceux qui -lui rendaient service. Il y puisa pour donner soit aux enfants qu'il -aimait, soit à leurs parents, quelques objets qui devaient être pour -eux de précieux souvenirs de famille. Après ces épanchements, la -journée étant fort belle, il déjeuna avec ses compagnons d'exil sous -la tente que l'amiral Malcolm lui avait fait dresser, et qui lui -procurait la seule ombre dont il pût jouir à Longwood. On y passa la -plus grande partie du jour, et peu à peu la beauté du ciel, les -témoignages de ses amis, un doux et cordial entretien, semblèrent -dissiper la sombre tristesse qui couvrait le front de Napoléon. On -parla de la France, on s'occupa du passé autrefois si éblouissant, on -ne dit rien du présent, et pour la première fois cependant on osa dire -quelques mots de l'avenir que d'ordinaire on ne cherchait pas à -pénétrer, car si profondément qu'on y regardât, on n'y découvrait que -la prison! Pourtant une sorte d'espérance commençait à poindre, et -cette espérance naissait de la possibilité d'un changement ministériel -en Angleterre. À en juger par les journaux il était facile de voir -qu'à la suite des emportements de 1815 il s'opérait un retour dans les -esprits, que les peuples revenaient aux idées de liberté, et qu'en -revenant à ces idées les haines contre la France perdaient de leur -violence. Le ministère de lord Castlereagh était vivement attaqué. -L'opposition avait demandé compte à lord Bathurst de ses cruautés -envers le prisonnier de Sainte-Hélène, et il n'y avait aucune -invraisemblance à supposer un prochain changement dans le cabinet -britannique. On n'allait certes pas jusqu'à imaginer que Napoléon -pourrait devoir un rôle quelconque à un nouveau ministère, mais ce -ministère pourrait bien alléger les fers du prisonnier, le transporter -dans une autre île, qui sait même? peut-être lui ouvrir la libre -Amérique. C'était peu probable, mais l'âme humaine à défaut -d'espérances fondées, se repaît de chimères, tant il lui est -impossible de ne pas espérer! On rêva donc quelque peu dans cette -journée, et on se sépara soulagé. - -[En marge: Année 1817, plus triste que les précédentes.] - -[En marge: Napoléon ne sort plus, et sa santé s'en ressent -profondément.] - -L'année 1817 fut plus triste encore que l'année 1816, et tout -présageait qu'il en serait ainsi des autres, car dans cette captivité -sans fin présumable, et qui n'avait d'autre perspective que la mort, -la tristesse devait aller toujours en croissant. Les promenades à -cheval qui étaient indispensables à la santé de Napoléon, avaient -complétement cessé. Le cercle de trois à quatre lieues dans lequel il -était obligé de se renfermer s'il tenait à être seul, avait fini par -lui paraître aussi étroit que le préau d'une prison. Ayant voulu le -franchir et s'étant engagé dans les parties inconnues de l'île, il -avait plusieurs fois échappé à l'officier chargé de le suivre, et -celui-ci ayant fait l'observation que pour être fidèle à ses ordres il -serait forcé de se tenir plus près, Napoléon avait renoncé à monter à -cheval. Il était resté jusqu'à deux mois sans sortir autrement que -pour faire une courte promenade à pied. Précédemment il recevait -quelquefois des Anglais ou des Hollandais revenant des Indes en -Europe, lesquels demandaient au grand maréchal Bertrand l'honneur de -lui être présentés. Sir Hudson Lowe ayant essayé de changer cette -manière de procéder, et Napoléon voyant qu'on voulait faire de -Longwood un guichet qui ne s'ouvrirait que par la main de son geôlier, -ne recevait plus personne. Cette réclusion absolue, surtout depuis le -départ de M. de Las Cases, faisant cesser pour lui toute distraction, -il était tombé dans une sorte d'inertie morale, qui, jointe à son -inertie physique, devait produire sur lui les effets les plus prompts -et les plus funestes. - -[En marge: Arrivée des commissaires européens à Sainte-Hélène.] - -[En marge: Leurs caractères particuliers et leurs dispositions.] - -À cette époque arrivèrent trois commissaires des puissances alliées, -ayant mission de veiller à la garde du prisonnier de Sainte-Hélène de -concert avec sir Hudson Lowe. Les puissances avaient en effet signé un -traité par lequel approuvant tout ce que l'Angleterre avait fait -précédemment, elles lui déléguaient le soin de détenir Napoléon, à -condition toutefois que des commissaires nommés par elles pourraient -résider à Sainte-Hélène, s'assurer de la présence continue du -prisonnier, et veiller tant à sa garde qu'aux traitements qui lui -seraient infligés. La Prusse s'en fiant aux Anglais du soin de garder -son ancien ennemi, et ne s'intéressant pas assez à lui pour chercher à -savoir comment on le traitait, n'avait envoyé personne. La Russie, -l'Autriche, la France, avaient expédié chacune un commissaire. Ces -commissaires confinés dans une île presque inhabitée, n'avaient qu'un -dédommagement en perspective, c'était de voir et d'entretenir -quelquefois l'illustre prisonnier. L'envoyé français, M. de Montchenu, -vieux royaliste, fort passionné mais point méchant, répétait sans -cesse que c'étaient les gens d'esprit qui avaient fait l'abominable -révolution française, que leur chef Napoléon, plus spirituel, plus -scélérat qu'eux tous ensemble, était un démon à garder dans une cage -de fer. Il n'avait aucune envie de le fréquenter, mais il désirait se -procurer le plus souvent possible la certitude physique de sa présence -à Sainte-Hélène. M. de Sturmer, envoyé autrichien, au service du plus -curieux des hommes d'État, le prince de Metternich, aurait voulu -pouvoir amuser son chef par des détails piquants. Le commissaire -russe, M. de Balmain, chargé par Alexandre de veiller à ce qu'on -gardât Napoléon sûrement, mais pas trop cruellement, avait bien aussi -quelque envie de le voir, mais moins que ses deux collègues, et se -moquait assez volontiers des inquiétudes du Français et de la -curiosité de l'Autrichien. - -[En marge: Cause qui les empêche d'être admis auprès de Napoléon.] - -[En marge: Leurs communications indirectes avec les prisonniers.] - -L'attente de ces trois commissaires fut singulièrement trompée en -arrivant à Sainte-Hélène. Sir Hudson Lowe les ayant annoncés à -Longwood comme accrédités en vertu du traité du 2 août 1815, Napoléon -refusa péremptoirement de les admettre à ce titre. D'une opiniâtreté -invincible dans le malheur comme dans le bonheur, il ne voulait pas -s'écarter du principe qu'il avait posé, et d'après lequel il soutenait -que s'étant volontairement confié à l'Angleterre, on n'avait pas le -droit de le constituer prisonnier. Par ce motif, il avait déclaré que -prêt à recevoir ces messieurs avec plaisir s'ils se présentaient comme -individus, il ne les recevrait pas introduits auprès de lui en vertu -du traité du 2 août. Cette fidélité à son thème était fort -regrettable, car outre les distractions qu'il aurait trouvées dans la -société de ces commissaires, il aurait pu par leur entremise faire -parvenir à Vienne et à Saint-Pétersbourg certains détails de sa -captivité, qui probablement auraient ému la pudeur de l'empereur -François, et l'excellent coeur d'Alexandre. Sir Hudson Lowe qui en -jugeait ainsi, saisit avec empressement la difficulté soulevée par -Napoléon, et déclara que les trois commissaires n'entreraient à -Longwood qu'en vertu du traité précité. Ce n'était point l'avis des -trois commissaires qui auraient bien désiré, n'importe à quel titre, -être admis auprès de Napoléon, soit pour s'assurer de sa présence, -soit pour jouir d'une société que tout le monde eût enviée. Mais sir -Hudson Lowe, craignant l'ingérance de ces commissaires dans les -questions relatives à la garde des prisonniers, ne voulut se prêter à -aucun accommodement, et ils restèrent à Sainte-Hélène sans pouvoir -pénétrer à Longwood. De temps en temps ils montaient à cheval, -allaient faire le tour des bâtiments occupés par Napoléon, se -plaçaient aux issues où ils espéraient le rencontrer, et étaient -réduits ou à l'apercevoir de très-loin, ou à recueillir quelques -détails des allants et venants. Ils s'en procuraient aussi par les -compagnons de Napoléon lui-même. Ils avaient connu l'un le grand -maréchal Bertrand, l'autre les généraux Montholon et Gourgaud. Ils les -recevaient, ou bien allaient à Hutt's-Gate rendre visite à madame -Bertrand. Ils s'assuraient ainsi de la présence à Longwood de -l'illustre prisonnier, et laissaient échapper des nouvelles qui, fort -insignifiantes à leurs yeux, étaient d'un prix infini pour de pauvres -captifs relégués dans une île déserte à deux mille lieues de leur -patrie. M. de Montholon, le plus adroit des habitants de Longwood, -avait l'art de faire parler les commissaires, et de leur arracher -parfois quelques détails intéressants. Cherchant à flatter son maître -malheureux, à réveiller en lui l'espérance éteinte, il s'attachait à -lui persuader tantôt que le commissaire russe allait dénoncer à -l'empereur Alexandre les traitements qu'on lui faisait subir, tantôt -que le mouvement des esprits en Angleterre se prononçait contre le -cabinet Castlereagh, et qu'avec de nouveaux ministres il obtiendrait -sinon la liberté de vivre en Amérique, au moins un changement de -résidence. - -[En marge: Services que le docteur O'Meara rend à Napoléon.] - -Le hasard avait aussi procuré à Napoléon un moyen de communication -avec l'Europe, par l'établissement auprès de lui du docteur O'Meara. -Napoléon n'ayant pas de médecin en quittant la France, en avait -remarqué un à bord du _Bellérophon_, qui avait su lui plaire. C'était -le docteur O'Meara, homme d'esprit, assez adroit, et moins entêté que -ses confrères des pratiques de la médecine anglaise. Napoléon, en fait -de médecine, n'avait foi qu'à celle de l'illustre Corvisart, qu'il -caractérisait par ces mots: l'_expérience chez un homme supérieur_, -ne voulait en général d'aucun remède, et repoussait absolument ceux -des médecins anglais. Il écoutait cependant le docteur O'Meara qu'il -avait pris à son service, se moquait de ses prescriptions, mais -s'entretenait avec lui tantôt en italien, tantôt en français, de -toutes sortes de sujets, puis l'envoyait à James-Town lui chercher des -nouvelles. Sir Hudson Lowe avait consenti à ce que le docteur O'Meara, -en sa qualité d'Anglais, restât auprès de Napoléon sans subir les -mêmes gênes que les autres habitants de Longwood, parce qu'il le -jugeait incapable de trahir son gouvernement (ce qui était vrai), et -qu'il le croyait tout au plus capable de quelques complaisances sans -danger. Se conduisant assez adroitement dans cette position délicate, -le docteur O'Meara s'en tirait sans trahir personne, rendait à -Napoléon le service fort innocent de lui apporter quelques nouvelles -d'Europe, rendait à sir Hudson Lowe le service de constater chaque -jour la présence du prisonnier, ce que l'officier résidant à Longwood -ne pouvait pas toujours faire, et trouvait encore le moyen de plaire à -Londres en transmettant au prince régent des détails sur Napoléon, -qui, sans être une infidélité envers celui-ci, offraient à la -curiosité du prince un intérêt véritable. - -[En marge: Nouvelles d'Europe.] - -[En marge: Napoléon fort touché de celles qu'il reçoit de sa famille.] - -[En marge: Elle lui offre sa présence et sa fortune, qu'il n'accepte -pas.] - -De certains points du plateau de Longwood on découvrait la mer, et dès -qu'une voile se montrait, on voulait savoir quel était le navire qui -arrivait, d'où il venait, quelles personnes, quelles choses il avait à -bord. Tout de suite on dépêchait le docteur O'Meara à James-Town, et -il rapportait souvent les journaux, quelquefois même des lettres -soustraites à la surveillance de sir Hudson Lowe. Napoléon s'était -ainsi procuré des nouvelles qui avaient un instant charmé son malheur. -Tantôt il avait appris l'acquittement de Drouot, l'évasion de -Lavallette, événements dont il s'était fort réjoui, tantôt la fameuse -ordonnance du 5 septembre, qui l'avait confirmé dans la douce -espérance que le parti de la violence serait bientôt vaincu dans toute -l'Europe. Il avait reçu aussi de sa famille des lettres qui l'avaient -vivement ému. Les unes lui disaient que son fils se portait bien et -grandissait à vue d'oeil, les autres que sa mère, sa soeur Pauline, -ses frères, désiraient le joindre à Sainte-Hélène, et mettaient leur -fortune à sa disposition. Napoléon très-touché de ces offres était -résolu à les refuser. Se considérant à Sainte-Hélène comme un condamné -à mort, il n'aurait pas plus supporté que sa mère et sa soeur y -vinssent, qu'il n'aurait voulu les voir monter sur l'échafaud avec -lui. Sachant qu'excepté le cardinal Fesch et sa mère, ses proches -avaient à peine de quoi vivre, et ayant de plus 4 à 5 millions -secrètement déposés chez M. Laffitte, il n'aurait pas consenti à leur -être à charge. D'ailleurs il n'avait même plus besoin de recourir à ce -dépôt, car sir Hudson Lowe après l'avoir tourmenté sur les dépenses de -sa maison, avait cessé d'y insister. Il fit donc remercier ses proches -de leurs offres, en disant qu'en y étant très-sensible il ne les -acceptait point. - -[En marge: Visite de quelques Anglais revenant des Indes.] - -[En marge: Langage que leur tient Napoléon.] - -Malgré sa réclusion absolue, Napoléon reçut quelques Anglais à -l'époque du retour en Europe de la flotte des Indes. Ce moment, comme -nous l'avons dit, était celui d'une véritable fête à Sainte-Hélène, -car les bâtiments venant de cette destination lointaine prenaient des -vivres frais à James-Town, y laissaient ou de l'argent ou des -marchandises, et animaient un instant la solitude profonde de ce -rocher perdu au milieu de l'Océan. Naturellement la curiosité de voir -Napoléon était extrême chez les voyageurs de toute condition, et -d'autant plus vive qu'ils avaient plus de culture d'esprit. De grands -dignitaires, des magistrats, des savants, passagers sur la flotte des -Indes, se mettant au-dessus des mesquines prescriptions de sir Hudson -Lowe, s'adressèrent directement au grand maréchal pour obtenir -l'honneur d'être présentés à Napoléon. Dans le nombre on compta lord -Amherst et plusieurs personnages distingués. Napoléon les admit auprès -de lui, se montra plein de calme, de douceur, de bonne grâce, et -s'entretint longuement avec eux, tantôt des Indes, tantôt des affaires -anglaises elles-mêmes, et toujours avec sa supériorité d'esprit -accoutumée. Les plus importants lui demandant ses messages pour -l'Europe, il leur répondit avec une noble résignation: Je ne vous -charge de rien. Rapportez à vos ministres ce que vous avez vu. Je suis -ici sur un rocher, qu'on a rendu pour moi plus étroit encore que la -nature ne l'avait fait, et sur lequel je ne puis pas même me promener -à cheval, après avoir été à cheval toute ma vie. J'habite sous un toit -de planches, où je suis tantôt dévoré par la chaleur, tantôt envahi -par une humidité pénétrante. Je ne puis en sortir sans être entouré de -sbires par un geôlier impitoyable. Je ne puis ni écrire à ma famille, -ni recevoir de ses nouvelles sans avoir ce geôlier pour confident. On -m'a ôté déjà deux de mes compagnons, et Dieu sait si on me laissera -ceux qui me restent! Si on voulait ma mort, il eût été plus noble de -me traiter en soldat comme l'illustre Ney. Si ce n'est pas cela qu'on -veut, qu'on me donne de l'air et de l'espace. Qu'on ne craigne pas mon -évasion. Je sais qu'il n'y a plus dans le monde de place pour moi, et -que mon seul avenir est d'expirer dans vos fers. Mais la question est -de savoir si, en y demeurant, j'y serai à la torture. Au surplus je ne -demande rien; que ceux qui auront vu ma situation, et que leur coeur -portera à la faire connaître, le fassent. Je ne les en prie même -pas.-- - -[En marge: La santé de Napoléon décline rapidement.] - -L'état de Napoléon justifiait assez les tristes pressentiments -auxquels il se livrait en parlant de lui-même. Ceux qui le voyaient -étaient frappés de la profonde altération de ses traits, et bien qu'il -ne fût pas encore à la veille de sa mort, on pouvait aisément augurer -qu'elle ne serait pas éloignée. L'aversion qu'il avait conçue pour la -promenade à cheval telle qu'on la lui avait permise, l'avait amené à -négliger complétement ce genre d'exercice. Malgré la belle saison -arrivant vers la fin de 1817 à Sainte-Hélène, il passa presque six -mois sans mettre le pied à l'étrier. Le docteur O'Meara lui -pronostiquant que cette renonciation aux exercices de toute sa vie lui -serait funeste: Tant mieux, répondait-il; la fin viendra plus -vite.--Il commençait à éprouver une douleur sourde au côté droit, et -Marchand lui disait qu'il aurait besoin d'un peu d'exercice. Oui, -disait-il en soupirant, il me serait bon de faire à cheval une course -de dix à douze lieues; mais le peut-on sur ce rocher?--Il avait -toujours eu le goût des bains prolongés; il se livra plus que jamais à -ce penchant, qui lui procurait un soulagement à la douleur dont il -souffrait. Il restait plusieurs heures de suite dans un bain chaud, -puis se couchait, et s'affaiblissait ainsi à vue d'oeil. Son esprit -attristé ne perdait ni en force, ni en éclat, mais son corps devenait -chaque jour plus débile, et il disait à ceux qui lui donnaient leurs -soins et paraissaient affligés de cet affaiblissement: Vous le voyez, -_ce n'était pas mon corps qui était de fer, c'était mon âme_.-- - -[En marge: Sir Hudson Lowe lui fait construire une maison nouvelle.] - -Sir Hudson Lowe, en voyant décliner si vite la santé de Napoléon, -commença à s'inquiéter, craignant qu'on ne lui attribuât ce déclin -rapide. Bien des voix s'étaient élevées en Angleterre contre les -traitements infligés au captif de Sainte-Hélène, et il ne voulait pas -fournir un fondement à de telles accusations. N'osant lever -l'interdiction des promenades à cheval sans surveillance, il pensa -qu'un changement de demeure serait un remède efficace, d'autant que -les bâtiments de Longwood, construits en terre et en bois, tombaient -déjà en ruine. L'abandon de Plantation-House à l'illustre prisonnier -aurait répondu à toutes les convenances, mais il entendait le garder -pour sa famille, et il prit le parti de bâtir. Lord Bathurst l'y avait -autorisé, à condition que le nouvel emplacement ne coûterait pas trop -cher à acquérir. Soit que la dépense d'acquisition fût trop grande du -côté de Plantation-House, soit que le plateau de Longwood parût -toujours plus facile à surveiller, sir Hudson Lowe résolut d'y laisser -la nouvelle demeure de Napoléon, et seulement de choisir, en se -rapprochant du pic de Diane, un endroit où le vent du sud-est se -ferait moins sentir. Il fit part à Napoléon de ce projet, et lui -envoya tous les plans pour qu'il pût y introduire les changements qui -lui conviendraient. Napoléon répondit que toute habitation dans cette -partie de l'île serait funeste à sa santé, que d'ailleurs on mettrait -trois ou quatre ans à mener ces constructions à fin, que dans trois ou -quatre ans ce serait un tombeau et non pas une maison qu'il lui -faudrait; qu'il aurait eu l'incommodité des ouvriers dans son -voisinage, sans pouvoir profiter de leur travail, et que si c'était -son goût qu'on cherchait à connaître il déclarait qu'il ne désirait -nullement une maison nouvelle, et s'accommodait de celle qu'il avait, -bien suffisante pour y mourir. - -[Date en marge: 1818.] - -Sir Hudson Lowe ne se laissa point décourager par cette réponse, et -entreprit en effet de bâtir, en choisissant l'exposition la mieux -abritée possible, dans le district de Longwood, et en élevant un mur -de gazon qui épargnât aux yeux et aux oreilles des exilés la vue et le -bruit d'un chantier. - -[En marge: Napoléon dicte beaucoup moins, et lit davantage.] - -Le 1er janvier 1818 fut plus triste que les précédents, et beaucoup -plus que celui de 1817, quoique ce dernier eût été attristé par le -départ de M. de Las Cases. Napoléon travaillait moins, et semblait -découragé de dicter le récit de ses campagnes, s'en fiant à la -postérité du soin de sa gloire.--À quoi bon, disait-il, tous _ces -mémoires à consulter_, présentés à notre juge à tous, la postérité? -Nous sommes des plaideurs qui ennuient leur juge. La postérité est un -appréciateur des événements plus fin que nous. Elle saura bien -découvrir la vérité sans que nous nous donnions tant de peine pour la -lui faire parvenir.--Napoléon dictait moins, mais il lisait davantage. -Sa sensibilité au beau, devenue exquise par l'âge et la souffrance, -savourait avec délices les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain. Le soir, -parlant un peu moins des événements de sa vie, il parlait de ses -lectures, et parfois lisait à ses amis des passages des grands -écrivains de tous les temps avec l'accent d'une haute et sûre -intelligence. - -[En marge: Son jugement sur les grands écrivains.] - -Il lisait souvent l'Écriture sainte, dont la grandeur frappait son -génie; mais Homère avait sa préférence sur tout autre monument de -l'antiquité. Il le trouvait grand et vrai, paraissait charmé du -contraste qu'offraient les sentiments délicats, nobles, souvent -sublimes des personnages de l'Iliade, avec leurs moeurs simples -jusqu'à la grossièreté, et faisait la remarque que peu importait le -costume jeté sur l'homme, pourvu que cet homme fût l'homme véritable, -celui de tous les temps et de tous les pays. Ce qui le charmait encore -dans Homère, c'était avec la grandeur la parfaite vérité.--Homère, -disait-il, a vu, agi. Virgile, au contraire, est un _régent de -collége_, qui n'a rien vu, ni rien fait.--Cette sévérité à l'égard de -Virgile provenait de ce que Napoléon, ne sachant pas assez le latin -pour apprécier la délicieuse langue du poëte d'Ausonie, n'était -sensible qu'à la vérité et à la majesté des tableaux, moindre chez -Virgile que chez Homère. - -Parmi les écrivains modernes les auteurs dramatiques avaient sa -préférence. Il n'aimait pas les genres incertains, ni le mélange du -comique avec le tragique. Il méprisait ce que nous appelons le drame, -et disait, que c'était la _tragédie des femmes de chambre_. Il vantait -la grandeur chez Corneille, l'éloquence des sentiments chez Racine, et -la profondeur comique chez Molière, prisait peu Voltaire comme auteur -dramatique, en l'admirant d'ailleurs beaucoup comme prosateur pour le -fond et la forme. Sensible à la grâce mais toujours positif, il lisait -avec un plaisir infini madame de Sévigné, en disant cependant qu'après -l'avoir lue avec délices il ne lui en restait rien. Il trouvait -l'histoire médiocrement écrite en France, excepté les mémoires, et -s'en prenait de cette infériorité à l'ignorance des affaires dans -laquelle on avait fait vivre les gens de lettres. Il entrait -volontiers dans les difficultés de cet art, qu'il avait pratiqué -lui-même, et s'écriait à propos de l'histoire de France: Il n'y a pas -de milieu, il la faut en deux volumes, ou en cent.-- - -[En marge: Ses opinions religieuses.] - -À mesure que l'ennui et l'inaction détruisant sa santé il voyait la -mort s'approcher, il s'entretenait plus fréquemment de philosophie et -de religion.--Dieu, disait-il, est partout visible dans l'univers, et -bien aveugles ou bien faibles sont les yeux qui ne l'aperçoivent pas. -Pour moi je le vois dans la nature entière, je me sens sous sa main -toute-puissante, et je ne cherche pas à douter de son existence, car -je n'en ai pas peur. Je crois qu'il est aussi indulgent qu'il est -grand, et je suis convaincu que revenus dans son vaste sein nous y -trouverons confirmés tous les pressentiments de la conscience humaine, -et que là sera bien ou sera mal, ce que les esprits vraiment éclairés -ont déclaré bien ou mal sur la terre. Je mets de côté les erreurs des -peuples, qu'on peut reconnaître à ce trait que l'erreur de l'un n'est -jamais celle de l'autre; mais ce que les grands esprits de toutes les -nations auront déclaré bon ou mauvais, restera tel dans le sein de -Dieu. Je n'ai point de doute à cet égard, et malgré mes fautes je -m'approche tranquillement de la souveraine Justice. Je suis moins sûr -de mon fait lorsque j'entre dans le domaine des religions positives. -Là je rencontre à chaque pas la main de l'homme, et souvent elle -m'offusque et me choque.... Mais il faut ne pas céder à ce sentiment, -dans lequel il entre beaucoup d'orgueil humain. Si, en mettant de côté -les traditions nationales dont tous les peuples ont compliqué la -religion, on y trouve la notion de Dieu, la notion du bien et du mal -fortement professées, c'est l'essentiel. Pour moi j'ai été dans les -mosquées, j'y ai vu les hommes agenouillés devant la puissance -éternelle, et bien que mes habitudes nationales fussent souvent -froissées, pourtant je n'y ai point éprouvé le sentiment du ridicule. -La calomnie travestissant mes actes, a dit qu'au Caire j'avais -professé l'islamisme, tandis qu'à Paris, devant le Pape, je jouais le -catholique. En tout cela il y a quelque chose de vrai, c'est que même -dans les mosquées je trouvais du respectable, et que sans y être ému -comme dans les églises catholiques où mon enfance a été élevée, j'y -voyais l'homme à genoux humiliant sa faiblesse devant la majesté de -Dieu. Toute religion qui n'est pas barbare a droit à nos respects, et -nous chrétiens nous avons l'avantage d'en avoir une qui est puisée -aux sources de la morale la plus pure. S'il faut les respecter toutes, -nous avons bien plus de raison de respecter la nôtre, et chacun -d'ailleurs doit vivre et mourir dans celle où sa mère lui a enseigné à -adorer Dieu. _La religion est une partie de la destinée._ Elle forme -avec le sol, les lois, les moeurs, ce tout sacré qu'on appelle la -patrie, et qu'il ne faut jamais déserter. Pour moi, quand à l'époque -du Concordat quelques vieux révolutionnaires me parlaient de faire la -France protestante, j'étais révolté, comme si on m'avait proposé -d'abdiquer ma qualité de Français pour devenir Anglais ou Allemand.-- - -[En marge: Comment Napoléon expliquait son _fatalisme_.] - -Conduit par ces sujets sublimes à s'occuper de certaines questions -morales, Napoléon s'entretenait de ce qu'on avait appelé _son -fatalisme_.--Sur ce sujet, disait-il, comme sur tous les autres la -calomnie a tracé de mes opinions de vraies caricatures. On a voulu me -représenter comme une espèce de musulman stupide, qui voyait tout -écrit là-haut, et qui ne se serait détourné ni devant un précipice, ni -devant un cheval lancé au galop, par cette idée que notre vie, notre -mort, ne dépendent pas de nous, mais d'un destin implacable et -impossible à fléchir. S'il en était ainsi l'homme devrait se mettre -dans son lit à sa naissance, et n'en plus sortir, attendant que Dieu -fît arriver les aliments à sa bouche. L'homme deviendrait stupidement -inerte. Ce n'est pas moi, qui pendant le cours des plus longues -guerres ai tant déployé d'efforts, hélas! sans y réussir toujours, -pour faire prédominer l'intelligence humaine sur le hasard, ce n'est -pas moi qui puis penser de la sorte! Ma croyance, et celle de tout -être raisonnable, c'est que l'homme est ici-bas chargé de son sort, -qu'il a le droit et le devoir de le rendre par son industrie le -meilleur possible, et qu'il ne doit renoncer à ses efforts que -lorsqu'il ne peut plus rien. Alors seulement il doit cesser de penser -et d'agir, se résigner en un mot, et ne plus songer au péril auquel il -ne peut parer. À la guerre on a beau faire, le péril est presque -partout égal. J'ai vu des hommes quitter une place comme dangereuse, -et être frappés juste à celle qu'ils venaient de prendre comme plus -sûre. On s'agite donc vainement à la guerre, on perd en s'agitant son -sang-froid, son courage, sans éviter le danger, et le mieux évidemment -est de se résigner aux chances de son état, de ne pas plus penser aux -projectiles qui traversent l'air qu'au vent qui souffle dans vos -cheveux. Alors on a tout son courage, tout son sang-froid, tout son -esprit, et on recouvre avec le calme la clairvoyance. Voilà mon -fatalisme, voilà celui que je prêchais à mes soldats, en y employant -les formes qui leur convenaient, en cherchant à leur persuader que -leur destin était arrêté là-haut, qu'ils n'y pouvaient rien changer -par la lâcheté, que dès lors le mieux était de se donner les honneurs -du courage, et au précepte j'ajoutais l'exemple en affichant sur mon -front que tous regardaient, une insouciance qui avait fini par être -sincère. C'était le fatalisme du soldat, mais certes comme général -j'en pratiquais un autre, car j'ai l'orgueil de croire qu'aucun -capitaine ne s'est plus servi à la guerre de son esprit et de sa -volonté. Vous le voyez, ajoutait Napoléon, je puis rendre compte de -toutes mes opinions, car elles sont fondées sur la notion vraie et -pratique des choses.-- - -[En marge: Départ du général Gourgaud.] - -Napoléon éprouva dans cette année 1818 un chagrin des plus vifs. Nous -avons déjà parlé du caractère difficile du général Gourgaud. Sa -jalousie, que M. de Las Cases n'attirait plus, s'était portée tout -entière sur le général de Montholon, qui en ce moment était le plus -souvent appelé pour écrire sous la dictée de Napoléon. D'autres causes -avaient ajouté à cette mésintelligence. Les deux familles Montholon et -Bertrand contribuaient singulièrement l'une et l'autre à adoucir la -captivité de l'auguste prisonnier. Pourtant elles différaient beaucoup -de caractère et d'opinion sur tout ce qui occupait la colonie exilée. -Il régnait dans la famille Montholon, avec infiniment d'esprit, de -douceur, de connaissance du monde, la conviction qu'au lieu d'irriter -sir Hudson Lowe en prenant toujours ses intentions en mauvaise part, -il fallait au contraire l'adoucir en se montrant plus juste envers -lui, et en tirer en un mot le meilleur parti possible pour le -bien-être de celui auquel on s'était dévoué. On était généreux, mais -morose et irritable dans la famille Bertrand; on vivait à part dans la -demeure de Hutt's-Gate, et, en prétextant l'honneur, on était d'avis -de résister toujours à la tyrannie du geôlier de Sainte-Hélène. Il -résultait de là des divergences fréquentes d'opinion et de conduite -entre les deux familles, et ce qui n'eût été qu'un dissentiment -ordinaire, le général Gourgaud, en s'y mêlant, en avait fait un -dissentiment grave. Les choses furent même poussées à ce point que -Napoléon fut forcé d'intervenir entre les généraux Gourgaud et -Montholon, pour empêcher un éclat, qui sur la terre d'exil eût été du -plus déplorable effet. Napoléon indigné interposa son autorité, et -obligea ces deux militaires à renoncer à leur querelle. Il fut surtout -sévère pour le général Gourgaud, qui avait les principaux torts, et -qui voulut quitter Sainte-Hélène. Napoléon lui donna son -congé.--J'aime mieux être seul, lui dit-il, que d'être troublé jusque -dans mon malheur par de si folles passions.--Il vit peu le général -Gourgaud pendant les dernières semaines que celui-ci passa à Longwood, -et toutefois, au moment de son départ, n'oubliant point les preuves de -dévouement qu'il en avait reçues, il lui donna de précieuses marques -de souvenir. Le général Gourgaud emporta de Sainte-Hélène une première -relation de la campagne de 1815 qui lui avait été dictée, et que, de -retour en Europe, il publia comme étant son ouvrage. La même relation, -remaniée par Napoléon et revêtue de son nom, a été publiée depuis dans -la collection de ses oeuvres. Il est heureux que l'une et l'autre -aient été conservées, car absolument conformes sous les rapports -essentiels, elles contribuent cependant par quelques détails omis dans -l'une et consignés dans l'autre, à mieux éclaircir les événements de -cette campagne mémorable. - -[En marge: Napoléon perd encore l'amiral Malcolm et le docteur -O'Meara.] - -Napoléon fit à la même époque des pertes qui lui furent encore plus -sensibles. L'amiral Malcolm dont la conduite avait prouvé que sans -trahir ses devoirs on pouvait adoucir beaucoup le sort de l'illustre -prisonnier, l'amiral Malcolm quitta le commandement des mers du Cap. -Son intimité avec Napoléon avait déplu à sir Hudson Lowe, qui -craignait que la manière d'être de l'amiral ne fût une condamnation de -la sienne. - -Il eut pour remplaçant l'amiral Plampin, personnage froid, et peu -disposé à fréquenter Longwood. L'amiral Malcolm reçut de Napoléon les -adieux d'un ami. - -À cette perte s'en joignit une autre, qui, sans affecter autant le -coeur de Napoléon, jeta un trouble pénible dans ses habitudes. Il -s'était accoutumé non pas à la médecine anglaise, mais au caractère du -docteur O'Meara, qui lui procurait des nouvelles, et lui donnait un -résumé exact des journaux anglais, ce qui l'intéressait vivement, car -la dernière lueur d'espérance restée dans son âme reposait sur un -changement de cabinet en Angleterre. Sir Hudson Lowe ayant découvert -que le docteur O'Meara était le nouvelliste de Longwood, avait exigé -qu'il lui fît connaître ses entretiens avec Napoléon. Le docteur -O'Meara s'y était refusé, disant qu'en bon et loyal Anglais, il ferait -connaître ce qui aurait trait à un projet d'évasion, mais qu'il avait -ses devoirs de médecin, et que, comme tel, il ne trahirait pas son -malade, en rapportant les détails qu'il avait dus à sa confiance. Sir -Hudson Lowe irrité voulut alors assimiler le docteur O'Meara aux -Français attachés au service de Napoléon, et le soumettre à toutes les -gênes qui leur étaient imposées, celle notamment d'être suivis dès -qu'ils sortaient de l'enceinte de Longwood. Napoléon répondit que son -médecin devait être à lui, et que si on exigeait pour le laisser -libre, que ce médecin fût dépendant du gouverneur, il ne le -conserverait pas. Ce débat fut assez long, et mêlé de plusieurs -incidents. Le docteur O'Meara fut tour à tour enlevé, rendu, enlevé de -nouveau à Napoléon, et enfin embarqué pour l'Europe avec les formes -les plus brutales. - -[En marge: Incrédulité de Napoléon à l'égard de la médecine.] - -[En marge: Il découvre qu'il a une maladie héréditaire de l'estomac.] - -Napoléon demeura donc sans médecin, et sous ce rapport n'éprouva pas -une grande privation.--Le corps humain, disait-il, est une montre que -l'horloger ne peut pas ouvrir pour la réparer. Les médecins y -introduisent des instruments bizarrement construits, sans voir ce -qu'ils font, et c'est grand miracle s'ils touchent utilement à cette -pauvre machine!--Il s'était affermi dans cette prévention, parce que -rien de ce qu'on lui avait donné ne lui avait réussi. Il ne trouvait -de soulagement que dans l'exercice, ou quelques boissons douces qu'il -se prescrivait à lui-même. Il avait cru d'abord avoir une maladie de -foie due au climat des tropiques. Avec sa sagacité ordinaire il -n'avait pas tardé à reconnaître que son mal résidait bien plutôt dans -l'estomac, et se rappelant que son père était mort d'une maladie de -cet organe, il avait tourné de ce côté ses soupçons. Quelques -vomissements qui se produisirent à cette époque le confirmèrent dans -son opinion, et il se regardait comme plus médecin que les médecins de -Sainte-Hélène. Toutefois, il avait trop de sens pour ne pas accorder à -la science accumulée des siècles la confiance qu'elle mérite, et après -quelques boutades contre les médecins médiocres, il convenait qu'un -homme supérieur et de grande expérience lui serait bon à consulter. -Aussi disait-il souvent: Je ne crois pas à la médecine, mais je crois -à Corvisart. Puisqu'on ne peut pas me le donner, qu'on me laisse en -paix.-- - -[En marge: Sir Hudson Lowe voudrait introduire un nouveau médecin -auprès de Napoléon, pour n'être pas accusé de l'avoir privé des -secours de l'art, et pour avoir un témoin de sa présence.] - -[En marge: Difficulté de constater la présence de Napoléon depuis -qu'il ne sortait plus.] - -[En marge: Moyens employés par M. de Montholon pour satisfaire aux -règlements qui exigent la constatation de la présence, sans offenser -Napoléon.] - -Le bruit s'étant répandu dans l'île que sa santé déclinait -sensiblement, sir Hudson Lowe craignit la responsabilité qu'il avait -encourue par le renvoi d'O'Meara, et fit offrir un médecin de la -marine anglaise, le docteur Baxter, qui était généralement estimé. -Mais la confiance de sir Hudson Lowe était pour Napoléon une raison de -défiance, et le docteur Baxter fut refusé. Outre que la privation d'un -homme de l'art faisait peser sur la tête du gouverneur une -responsabilité qui s'accroissait avec l'état maladif de Napoléon, il -était privé d'un témoin sûr qui attestât la présence du prisonnier. -Cette présence était devenue difficile à constater depuis que Napoléon -restait quelquefois jusqu'à huit jours sans sortir, et que l'officier -de service, n'osant forcer la porte de sa chambre, attendait vainement -pendant des heures entières une occasion de le voir. Sir Hudson Lowe -s'était donc créé de grands embarras par le renvoi du docteur O'Meara. -Il eut sur ce sujet de longs entretiens avec M. de Montholon.--Que -voulez-vous que je fasse? disait sir Hudson Lowe. Si je fléchis, on -m'accuse en Europe de céder à un ascendant auquel personne ne résiste; -et si je résiste, vous m'accusez de barbarie.--Toutes vos précautions, -répondait M. de Montholon, pour empêcher une évasion à laquelle -Napoléon ne songe point, sont devenues pour lui des gênes -insupportables, et qui sont la cause de la réclusion dans laquelle il -s'obstine à vivre. Plus vous ajouterez à vos précautions, plus vous -l'obligerez à se renfermer, plus vous nuirez à sa santé, et plus vous -prendrez de responsabilité morale dans le présent et l'avenir. -Maintenant vous voulez savoir à tout prix s'il est à Longwood, et le -savoir tous les jours. Il fallait lui laisser O'Meara. Vous vous êtes -privé de ce témoin si commode, et il faut dès lors vous en fier à moi, -à mon désir de faciliter votre tâche et la nôtre. Si vous tentiez d'y -employer la force, vous nous trouveriez tous derrière la porte de -Napoléon, et votre sang, le nôtre, expieraient l'outrage que vous -voudriez lui faire essuyer. Aussi, je vous en supplie, laissez-nous -faire, et comptez sur moi pour ménager à votre officier de garde tous -les moyens de voir son prisonnier sans l'offenser.--En effet, dès que -Napoléon changeait de place, passait d'une pièce dans une autre, M. de -Montholon avertissait l'officier de garde qui accourait pour le voir, -et de déplorables conflits étaient ainsi évités par l'adresse d'un -serviteur intelligent et fidèle. - -[Date en marge: 1819.] - -[En marge: Année 1819.] - -[En marge: Napoléon éprouve un mieux passager.] - -Napoléon s'obstinant à ne pas sortir, et à prendre des bains fort -longs pour soulager la douleur dont il souffrait au côté droit, -s'affaiblit rapidement. Bientôt ses jambes enflèrent, et il éprouva -aux extrémités un froid persistant, qu'on avait la plus grande peine à -combattre par l'application d'une chaleur extérieure et prolongée. Son -pouls avait toujours été fort lent (il avait à peine cinquante-cinq -pulsations dans son état ordinaire), ce qui accusait une circulation -du sang très-difficile. Le célèbre Corvisart, avec sa rare -perspicacité médicale, avait jadis pronostiqué à Napoléon que si -jamais il cessait de mener une vie active, il s'en ressentirait -gravement, car la circulation déjà lente chez lui le deviendrait -davantage, ce qui entraînerait des conséquences fâcheuses, telles que -l'enflure aux jambes, le froid aux pieds, etc. Napoléon, en voyant se -réaliser ces prophéties d'un grand médecin, n'en témoignait aucun -chagrin, et semblait au contraire y voir sa libération prochaine. -Pourtant l'instinct de la nature conservant sa force, il essaya, sur -les vives instances de MM. de Montholon et Marchand, de quelques -promenades à cheval. On lui offrit un petit cheval, agréable à monter; -il accepta et s'en servit pour faire quelques courses. On approchait -de la fin de 1818, on s'avançait vers la bonne saison dans -l'hémisphère austral, et Napoléon trouva dans ces promenades un -plaisir qu'il n'avait pas espéré. Le bien suivit le plaisir, et il se -sentit revivre. En janvier 1819 il semblait remis; son teint était -moins plombé, son oeil moins éteint, ses jambes moins enflées. -Marchand, qui l'aimait comme un père, lui en témoigna sa joie.--Mon -fils, lui dit Napoléon (c'était le titre qu'il commençait à lui -donner), tes témoignages me touchent; mais ne t'abuse pas, c'est un -dernier éclair de santé. Ma forte constitution fait un dernier effort, -après quoi elle succombera. Je serai délivré, et vous le serez aussi. -Tu retourneras en Europe, et s'il dépend de moi tu y seras heureux.-- - -[En marge: Il néglige sa propre histoire pour s'occuper de celle des -grands capitaines.] - -[En marge: Son admiration pour Turenne et Condé.] - -[En marge: Napoléon veut écrire l'histoire des grands capitaines, et -commence par celle de Turenne, du grand Frédéric et de César.] - -Une circonstance morale contribua à ce retour passager de santé. -Napoléon, dans l'état de langueur d'où il venait de sortir, avait -presque abandonné le travail. Il n'avait plus songé à dicter le récit -de ses campagnes. On eût dit que sa propre vie l'ennuyait, et qu'il -abandonnait à la postérité le soin de sa gloire. Il avait quelques -centaines de volumes répandus confusément autour de lui, prenait -tantôt l'un, tantôt l'autre, les rejetait tour à tour, et ne pouvait -dans son abattement s'intéresser à aucun. Tout à coup des livres -historiques relatifs aux grands capitaines de tous les temps tombèrent -sous sa main, et il s'en saisit avec avidité. Bien qu'il eût reçu une -excellente éducation, il ne savait que d'une manière très-générale -l'histoire de Frédéric, de Turenne, de Condé, de Gustave-Adolphe, de -César, d'Annibal, d'Alexandre. La vie de ces grands hommes, écrite -avec détail, l'attacha puissamment. Ses forces physiques étaient -presque revenues, et avec ses forces physiques ses forces -intellectuelles. Il était donc capable d'une attention soutenue, et -dès cet instant il se sentit pris d'une ardente curiosité pour les -actions des capitaines célèbres. Cette étude avait naturellement pour -lui une signification qu'elle n'aurait eue pour aucun autre. Il y -voyait ce que personne n'aurait pu y découvrir, et il devint curieux -de mesurer exactement les pas que ses prédécesseurs avaient faits dans -la carrière des armes, pour se rendre compte de ceux qu'il y avait -faits lui-même. Bientôt ses vues s'étendirent, et il résolut d'écrire -la vie des capitaines illustres, de se constituer leur juge, juge le -plus compétent que jamais ils pussent avoir, de composer ainsi une -histoire, tout à la fois animée et profondément savante, de l'art -militaire, cet art qui avait été sa passion et sa gloire, et qui est -avec la politique le plus grand que les hommes puissent exercer. -Chose étrange et bien honorable pour le génie de Napoléon, à partir de -ce moment il laissa de côté ses propres actions, dont il n'avait -raconté qu'une faible partie, s'éprit des actions d'autrui, et se -consacra tout entier aux capitaines anciens et modernes. Le premier -qui l'avait occupé était Catinat, et il l'avait trouvé, disait-il, -_surfait par les philosophes_. Mais, passant à Turenne, à Condé, _Il -faut bien_, dit-il, _se rendre au mérite_.--Turenne notamment lui -inspira la plus profonde estime. Puis vinrent Condé, Frédéric et -César. Il manquait de livres spéciaux, il en fit demander, et sir -Hudson Lowe, informé de ce nouvel état de son esprit, fort satisfait -de voir qu'il songeait à tout autre chose qu'à une évasion, chercha -dans la bibliothèque de Plantation-House des livres relatifs à -l'histoire de l'art militaire. Il en trouva et les envoya à Longwood. -Napoléon se mit au travail avec son ardeur accoutumée, et eut bientôt -approfondi trois vies, celles de Frédéric, de Turenne et de César. Il -voulait en outre étudier et écrire celles de Condé, du prince Eugène, -de Marlborough, de Gustave-Adolphe, des Nassau dans les temps -modernes, celles d'Alexandre et surtout d'Annibal dans l'antiquité. -Après ces grandes vies il serait descendu à de moindres, si sa propre -vie y avait suffi. Mais il demandait des livres, et surtout Polybe -qu'il n'avait pas, ce qui le contrariait beaucoup, car il voulait -puiser aux sources mêmes des notions exactes sur Annibal, pour lequel -il éprouvait la plus profonde admiration. Ayant les _Commentaires_ de -César, qu'on peut se procurer partout, même sur le rocher le plus -isolé de l'Océan, il put juger le grand capitaine romain, et dicta sur -lui à M. Marchand des pages qui seront immortelles à cause des deux -Césars, celui qui est le héros de ces pages, et celui qui en est -l'auteur. - -[En marge: L'amélioration de santé qui s'était produite au -commencement de 1819 ne se maintient pas.] - -Cependant l'amélioration obtenue au commencement de 1819 ne se soutint -pas. Napoléon ressentit de nouvelles et plus violentes douleurs -d'estomac, une vive répugnance pour les aliments et une extrême -difficulté à les digérer. Il vomissait souvent des matières noirâtres, -et une fois même il tomba dans un long évanouissement. Il y avait à -bord du vaisseau _le Conquérant_ un médecin distingué, nommé John -Stokoe, qu'on se hâta de faire venir sans consulter l'illustre malade, -et qui ne déplut point, parce qu'il ne parut pas un envoyé de la -police de sir Hudson Lowe. Napoléon lui fit bon accueil, mais en lui -montrant son incrédulité accoutumée, surtout à l'égard de la médecine -anglaise.--C'est ma fin, dit-il, qui s'approche, et mes boissons -calmantes valent mieux que tout ce que vous pourriez m'ordonner.--Le -docteur Stokoe reparut quelquefois, mais les motifs qui lui avaient -valu la confiance de Napoléon lui firent perdre celle de sir Hudson -Lowe, et on ne lui permit guère de fréquenter Longwood. D'ailleurs on -avait demandé en Europe un médecin, divers serviteurs, et un ou deux -prêtres dont on manquait à Sainte-Hélène, à ce point que l'un des -domestiques de Napoléon étant mort, on avait été obligé de recourir à -un ministre protestant pour lui rendre les honneurs funèbres. C'était -le cardinal Fesch qui était chargé de faire les choix et les envois. -Ses anciennes relations avec les cours européennes devaient lui -ménager des facilités que n'auraient pu espérer les autres membres de -sa famille. - -[En marge: Départ de madame de Montholon.] - -[En marge: Napoléon s'attend à être bientôt seul.] - -En attendant ces prochaines arrivées, Napoléon fut affligé par un -nouveau départ, qui lui fut plus sensible que tous les autres. Madame -de Montholon par son esprit aimable avait fort contribué à adoucir sa -captivité, mais elle succombait au climat, et les médecins anglais -avaient reconnu chez elle une maladie de foie très-avancée. Elle -craignait aussi pour ses enfants, et il fallait absolument qu'elle -partît. Napoléon voulait que M. de Montholon lui servît de compagnon -de voyage, mais celui-ci, voyant l'état de son maître, refusa de se -séparer de lui. Madame de Montholon s'embarqua donc seule avec ses -enfants, mais Napoléon sentait bien qu'il serait prochainement obligé -de renvoyer le mari après la femme, que madame Bertrand, dont les -enfants avaient besoin aussi de l'éducation européenne, ne tarderait -point à s'éloigner, suivie probablement de son mari. Il comprenait que -le dévouement, quelque grand qu'il fût, trouvait dans les devoirs de -famille un terme obligé; il n'élevait pas une plainte, et se disait -que pour n'être pas seul il faudrait qu'il quittât bientôt la vie. Il -voyait en effet venir le moment de la quitter, et le voyait approcher -sans crainte et sans chagrin. - -[En marge: À la fin de 1819, il retombe dans l'état le plus -inquiétant.] - -[En marge: Napoléon ne se montrant plus, sir Hudson Lowe veut employer -la force pour constater sa présence.] - -Vers la fin de cette année 1819, la maladie ayant repris son cours, -lent mais progressif, Napoléon était redevenu sédentaire. L'officier -de service avait la plus grande peine à s'assurer de sa présence, et -les prescriptions de lord Bathurst qui voulait qu'elle fût constatée -chaque jour, n'étaient plus observées. Souvent on restait plusieurs -jours sans l'apercevoir, mais le mouvement des domestiques autour de -la chambre du malade, leurs soins empressés, leurs inquiétudes -visibles, ne pouvant être une comédie arrangée pour cacher une -évasion, l'officier de garde se contentait de ce genre de preuves. On -aurait dû s'en contenter toujours, car dans l'état où se trouvait -Napoléon, on aurait ouvert les portes de sa prison que c'est tout au -plus s'il aurait pu les franchir pour aller respirer un air pur. -Cependant les ordres réitérés de lord Bathurst embarrassaient sir -Hudson Lowe. Il eut recours à un moyen, ingénieux mais peu digne, de -communiquer avec son prisonnier. La correspondance avait toujours été -adressée au grand maréchal Bertrand: lord Bathurst, pensant que cette -manière de procéder laissait trop à Napoléon l'attitude d'un -souverain, avait ordonné de lui remettre directement les -communications qui lui seraient destinées. Il y avait là un moyen -certain de voir Napoléon quand on le voudrait, et sir Hudson Lowe -résolut d'en faire l'essai. Il expédia à Longwood un officier à -cheval, qui se présenta du reste avec égards, et demanda à remettre un -pli à Napoléon Bonaparte. Il fut renvoyé à Marchand qui, connaissant -l'usage, et se doutant qu'on voulait le violer, déclara que tout -message devait être remis à _l'empereur Napoléon_ par l'intermédiaire -du grand maréchal Bertrand. L'officier fut ainsi éconduit, et M. -Marchand courut avertir son maître de cette tentative. Sur-le-champ -Napoléon ordonna à ses domestiques de refuser absolument sa porte à -toute personne qui se présenterait, et prévoyant qu'on irait peut-être -jusqu'à la forcer, il prit une résolution à la façon de Charles -XII.--Autant, dit-il, mourir ici dans une tragédie pour défendre notre -dignité, que sur un lit de malade.--Il fit charger ses pistolets, -enjoignit à ses gens d'en faire autant, et il fut décidé que quiconque -essayerait de forcer la porte de l'Empereur recevrait une balle dans -la tête. - -[En marge: On est à la veille d'une scène de violence, qui est -cependant évitée.] - -En effet, sir Hudson Lowe vint lui-même accompagné de tout un -état-major, fit appeler MM. Marchand et de Montholon, leur parla de -ses ordres demeurés sans exécution, et leur déclara que quiconque -résisterait serait envoyé au Cap. On lui répondit qu'on ne changerait -rien à l'usage établi autour de l'Empereur, et que ce n'était pas dans -l'état où il était présentement qu'on commencerait à lui manquer de -respect. Sir Hudson Lowe partit rempli de dépit, en annonçant qu'il -ferait exécuter par la force les volontés du gouvernement britannique. -Un officier bien escorté se présenta effectivement le lendemain, -s'adressa aux domestiques, disant qu'il avait un message à remettre à -_Napoléon Bonaparte_, et qu'il fallait qu'on lui ouvrît. On le renvoya -à Marchand, qui persista à le renvoyer au grand maréchal. Ainsi -repoussé, il se mit à parcourir la maison, à frapper aux portes, et -approcha de celle de l'Empereur. Napoléon était tranquillement occupé -à lire, ayant ses pistolets préparés, et tous ses gens étaient debout -derrière sa porte, prêts comme lui à terminer leur captivité dans une -tragédie, pour défendre leur maître de cette dernière humiliation. -L'officier courut de porte en porte, frappa successivement à toutes, -puis voyant qu'elles ne s'ouvraient pas, remonta à cheval, et regagna -Plantation-House sans avoir pu remplir sa mission. - -C'était là une triste et inutile entreprise contre un caractère comme -celui du prisonnier de Sainte-Hélène, et bien cruelle en considérant -l'état de sa santé. Quant à lui, il était pour ainsi dire ranimé par -cette scène étrange, comme s'il avait entendu retentir encore ce bruit -du canon, qui avait tant résonné jadis à ses oreilles. Sir Hudson Lowe -n'osa pas insister, et se borna à des menaces, desquelles on ne devait -plus attendre aucune suite sérieuse après la déconvenue qu'il venait -d'essuyer. - -[En marge: Arrivée à Sainte-Hélène d'un jeune médecin, et de deux -prêtres envoyés par le cardinal Fesch.] - -À cette époque, c'est-à-dire vers la fin de 1819, arrivèrent à -Sainte-Hélène les personnages envoyés par le cardinal Fesch. C'étaient -un jeune médecin italien du nom d'Antomarchi, ayant quelque esprit, -peu d'expérience et une extrême présomption; un bon vieux prêtre, -l'abbé Buonavita, ancien missionnaire au Mexique, et enfin un jeune -ecclésiastique, l'abbé Vignale, l'un et l'autre fort honnêtes gens, -mais sans instruction et sans esprit. On leur avait adjoint trois ou -quatre domestiques propres à remplir les emplois vacants dans la -maison de l'Empereur. Ces nouveaux venus avant de se rendre à Longwood -perdirent quelques jours, pendant lesquels ils acceptèrent les -politesses du gouverneur, ce qui disposa peu favorablement le maître -qu'ils venaient servir, et dont l'antipathie contre sir Hudson Lowe -avait dégénéré en véritable passion. Napoléon leur pardonna bientôt en -écoutant ce qu'ils lui racontèrent de sa famille, particulièrement de -sa mère, de sa soeur Pauline, de ses frères Lucien et Joseph. Sa soeur -et sa mère renouvelaient avec instance l'offre de se rendre à -Sainte-Hélène; Joseph et Lucien faisaient une proposition beaucoup -plus acceptable, c'était de se succéder à Longwood, et d'y passer -chacun trois ans.--Napoléon n'attacha pas grande importance à ce -projet, que sa mort, prochaine selon lui, rendait si vain; mais il en -fut touché jusqu'au fond de l'âme. - -[En marge: Accueil que leur fait Napoléon.] - -[En marge: Il trouve le médecin et les prêtres insuffisants.] - -Il s'entretint de sa santé avec le jeune docteur Antomarchi, se laissa -fort examiner par lui, sourit de ses raisonnements, et lui déclara -comme à tous ses médecins, qu'il voulait _mourir de la maladie, et non -des remèdes_. Il le chargea d'aller aux hôpitaux de la garnison pour -étudier les altérations organiques que le climat développait chez les -Européens, lui disant qu'il pourrait y recueillir quelques lumières -utiles pour l'accomplissement de sa mission. Il s'entretint ensuite -avec les deux prêtres, et les trouva l'un et l'autre aussi naïfs -qu'ignorants.--Je reconnais bien à ces choix, s'écria-t-il, mon oncle -Fesch. Toujours le même esprit, le même discernement! Ce médecin ne -sait rien en croyant beaucoup savoir, et m'envoyer un tel docteur, à -moi qui n'écouterais que Corvisart, c'est vraiment perdre sa peine! -Quant aux deux prêtres, je me suis entretenu avec eux de sujets -religieux (car de quels sujets s'entretenir lorsque la mort est si -près?), _mais au premier entretien, les voilà hors de combat_. Il me -fallait un prêtre savant, avec lequel je pusse discourir sur les -dogmes du christianisme. Certes il ne m'aurait pas rendu plus croyant -en Dieu que je ne le suis, mais il m'aurait édifié peut-être sur -quelques points importants de la croyance chrétienne. Il est si doux -d'approcher de la tombe avec la foi absolue des catholiques! Mais je -n'ai rien de pareil à attendre de mes deux prêtres. Pourtant ils me -diront la messe, et ils seront bons au moins à cela!-- - -[En marge: Napoléon se fait dire la messe tous les dimanches.] - -[En marge: Ses paroles sur la religion, et son utilité morale.] - -Il y avait à Longwood une vaste salle à manger dont Napoléon ne se -servait plus, car depuis les brouilles survenues entre ses amis, il -déjeunait et dînait seul, pour ne pas les mettre en présence à l'heure -de leurs repas. Cependant, depuis le départ de madame de Montholon, il -mangeait avec M. de Montholon, dans l'une des deux pièces où -s'écoulait sa vie. Il fit convertir la grande salle à manger en -chapelle, et voulut qu'on y célébrât la messe tous les dimanches. Il -n'obligeait personne à y venir, mais il approuvait ceux qui s'y -rendaient (c'était le plus grand nombre), et il trouvait dans cette -messe, dite tous les dimanches sur un rocher désert, un charme qui -tenait à tous ses souvenirs d'enfance réveillés à la fois. Jamais on -ne l'entendit gourmander personne pour avoir manqué à ce devoir -religieux, mais il ne souffrait pas le moindre mot inconvenant sur ce -sujet. Le jeune Antomarchi s'étant permis quelques propos qui lui -déplurent, il le réprima durement, lui disant qu'il admettait, quant à -lui, que l'on fût croyant ou qu'on ne le fût pas, et qu'il n'en -concluait rien pour ni contre personne; mais que ce qu'il ne souffrait -pas, c'était le défaut de respect à l'égard de la religion la plus -vénérable du genre humain, et qui pour des Français et des Italiens -était leur religion nationale. Ces paroles furent prononcées avec une -autorité qui n'admettait pas de réplique, surtout envers un homme -auquel on ne répliquait guère, même à Sainte-Hélène. Napoléon ajouta, -en s'adressant à ceux qui assistaient à ce dialogue: Si les hommes ne -vont pas à la messe, savez-vous où ils iront? Chez Cagliostro ou chez -mademoiselle Lenormand. Franchement, la messe vaut mieux.-- - -Par le vaisseau qui avait amené le médecin et les deux prêtres, -étaient arrivées plusieurs caisses remplies de livres. Napoléon, tout -affaibli qu'il était, voulut qu'elles fussent ouvertes en sa présence. -Après avoir fait la revue d'une partie des volumes, il s'écria qu'il -devait y avoir autre chose, et qu'à un père on n'envoyait pas -seulement des livres. En effet, on avait caché au fond de l'une des -caisses un portrait du duc de Reichstadt, que le prince Eugène s'était -procuré, et qui avait été peint d'après nature. Napoléon s'en saisit -avec transport, le contempla longtemps, et le fit placer dans sa -chambre de manière à l'avoir toujours sous les yeux. Il revint au -dépouillement des livres, n'y trouva pas l'exemplaire de Polybe, qu'il -désirait comme principal historien d'Annibal, et s'en plaignit -vivement. Il rencontra plusieurs ouvrages qui avaient trait à -l'histoire contemporaine. Il les lut avec avidité, tantôt souriant, -tantôt s'irritant, et se mit à les couvrir de notes. - -[En marge: Sur une indication du docteur Antomarchi, Napoléon ne -voulant plus monter à cheval, se livre à l'exercice du jardinage.] - -Sa santé donnait chaque jour de plus vives inquiétudes, et de tout ce -que lui avait dit le docteur Antomarchi une seule chose avait produit -quelque impression sur son esprit, parce qu'elle s'accordait avec ce -qu'avaient répété les docteurs O'Meara et Stokoe, et avec ce qu'il -avait éprouvé lui-même, c'est que l'exercice lui était indispensable, -et que c'était l'unique moyen de guérison. Cette médecine était -effectivement la seule à laquelle il eût quelque confiance, mais sa -répugnance à sortir suivi d'un officier à cheval était toujours la -même. Le docteur Antomarchi lui dit alors que le cheval était un bon -exercice, mais qu'il y en avait d'autres, et que bêcher la terre -serait tout aussi sain. Ce fut pour Napoléon un véritable trait de -lumière, qui lui procura quelques bons moments, les derniers de sa -vie. - -[Date en marge: 1820.] - -[En marge: Travaux exécutés par Napoléon au jardin de Longwood.] - -Sur-le-champ il résolut de se livrer à ce nouvel exercice, et obligea -la colonie entière à s'y livrer avec lui. On entrait dans l'année -1820, et le temps était magnifique. Napoléon voulut que tout le monde -à Longwood, levé comme lui à quatre heures du matin, prît la bêche et -travaillât au jardin. Personne n'était exempt de cette corvée, et tous -ses compagnons d'exil, depuis MM. de Montholon, Bertrand, Marchand, -jusqu'aux derniers domestiques, même les Chinois, travaillaient sous -sa direction. Cette occupation apportant une diversion aux ennuis de -l'exil leur plaisait à tous, mais elle leur aurait déplu qu'ils s'y -seraient prêtés volontiers, en voyant qu'elle faisait du bien à leur -maître, et qu'elle l'amusait. Effectivement en très-peu de jours -l'amélioration fut visible, et comme à la fin de l'année précédente, -son teint moins livide, ses jambes moins enflées, son dégoût des -aliments moins prononcé, ses vomissements moins fréquents, pouvaient -faire espérer un rétablissement durable. Depuis longtemps Napoléon -avait quitté l'habit militaire, et n'en avait conservé que la culotte -blanche et les bas de soie, surmontés d'un habit civil. Il prit alors -le costume des planteurs. Vêtu d'une étoffe de l'Inde blanche et -légère, la tête couverte d'un chapeau de paille, un bâton à la main, -il dirigeait les travaux en véritable officier du génie. Son premier -ouvrage consista dans un épaulement en terre gazonnée qu'il opposa au -vent du sud-est, et qui fut bientôt assez élevé pour garantir le -jardin et la maison de ce vent odieux. Puis il transplanta des arbres, -des citronniers, et notamment un chêne, arbre si désiré de lui, et qui -seul a survécu de ce jardin cultivé par ses glorieuses mains. L'eau -manquait, et il la fit venir d'un réservoir que sir Hudson Lowe avait -ordonné de construire au pied du pic de Diane. Cette eau adroitement -dirigée dans le jardin de Longwood le couvrit bientôt de verdure, car -sous ces climats dévorants, si l'eau se joint au soleil, la végétation -pousse à vue d'oeil. Napoléon eut en peu de temps des légumes; et il -prit plaisir à les faire servir sur sa table. Sir Hudson Lowe averti -des nouveaux goûts de l'illustre captif, lui fit offrir des plantes, -des instruments, des ouvriers. Napoléon accepta une partie des offres -du gouverneur, et au bout de deux mois, grâce aux efforts de toute sa -maison, son jardin avait changé de face, et avec le jardin sa santé et -son humeur. Il travaillait et faisait travailler dès quatre heures du -matin jusqu'à dix ou onze heures, moment où la chaleur devenait -incommode. Alors il déjeunait sous une tente avec ses gens assis à -deux tables, une pour lui et ses principaux compagnons d'exil, -l'autre pour ses domestiques. Après le déjeuner il prenait du repos, -en faisait prendre à tous, puis finissait la journée en continuant ses -lectures et ses dictées. - -Le lendemain il recommençait avec le même zèle, et dans cette -animation d'esprit qui ne devait se soutenir que bien peu de temps, il -reparaissait gai, aimable, tour à tour spirituel ou profond. -Quelquefois, à propos de la végétation ou de quelques insectes, il -s'élevait sur Dieu et la création aux plus hautes, aux plus éloquentes -considérations. D'autres fois il traduisait en images piquantes et -pittoresques des vérités physiques qui se révélaient à lui par la -simple observation des faits. Un de ses domestiques chinois en -creusant un des canaux d'arrosage avait atteint la racine d'un if, et -comme Marchand signalait ce dommage, Napoléon disait à ce dernier: Si -tu avais faim, et qu'un repas succulent fût servi derrière toi, tu te -retournerais bien pour assouvir ton appétit. Eh bien, cet arbre fera -de même. Ses racines, qu'on est forcé d'atteindre ici, se détourneront -en arrière, et l'arbre après avoir souffert un moment reprendra sa -vigueur.-- - -[En marge: Amélioration marquée dans la santé de Napoléon résultant de -ce nouvel exercice.] - -[En marge: Il reprend ses travaux historiques.] - -[En marge: Ses notes sur divers ouvrages relatifs à l'histoire de son -temps.] - -En travaillant ainsi de ses mains il avait pu reprendre son travail de -tête, car avec ce retour de santé, dû à un retour de vie active, il -s'était produit chez lui un réveil d'esprit tout à fait remarquable. -Il dictait la vie de César alors, ou bien chargeait de notes -saisissantes certains ouvrages contemporains qu'on lui avait envoyés -d'Europe. Il avait annoté déjà les oeuvres de M. de Pradt; en ce -moment, commencement de 1820, il s'était mis à annoter l'ouvrage sur -les Cent-Jours de M. Fleury de Chaboulon, jeune homme rempli de bonnes -intentions, mais parlant souvent de ce qu'il ignorait ou ne comprenait -pas. Napoléon avait attaché aux pages de cet ouvrage des notes pleines -d'indulgence pour l'auteur et de révélations curieuses pour -l'histoire. Il s'occupait aussi, et d'une manière toute différente, -d'un livre autrement sérieux, celui du général Rogniat, sur les -principes de la guerre. Le général Rogniat avait été un officier du -génie des plus remarquables; mais un esprit peu juste et malveillant -déparait ses qualités militaires. Son ouvrage, outre qu'il était la -plupart du temps chimérique, était un acte peu généreux envers le -détenu de Sainte-Hélène, qu'il avait servi avec soumission et qu'il -dénigrait aujourd'hui sans ménagement. Napoléon ressentit au sujet de -ce livre une véritable colère, sans inquiétude du reste pour sa -gloire.--Si le grand Frédéric, dit-il, vivait et critiquait mes -campagnes, cela pourrait devenir sérieux, et en tout cas j'aurais de -quoi lui répondre; mais ces gens-là, ajoutait-il en parlant du général -Rogniat et de quelques autres, ne sont pas capables de -m'alarmer.--Quoique traitant de la sorte le général Rogniat, il lui -fit l'honneur d'une réponse en forme de notes, laquelle vaudra à -l'ouvrage ainsi annoté une immortalité qu'il n'aurait certainement pas -obtenue sans ce secours. Napoléon dans ces notes a tracé, en un style -sans pareil par la clarté, la concision, la vigueur, les principes de -son art jusqu'en leurs moindres détails, et il y a joint ce dont il -était plein, un précis en quelques pages des campagnes des plus -célèbres capitaines. Jamais on ne parla plus grandement et plus -simplement de choses plus grandes, car les hommes et les choses dont -il s'agissait, c'étaient Alexandre, Annibal, César, Frédéric, -Napoléon, et leurs actions ramenées à des principes généraux sur la -politique et la guerre. Ajoutons que la médiocrité dénigrante ne fut -jamais châtiée plus cruellement et de plus haut. - -[En marge: La maladie de Napoléon reprend son cours.] - -Mais ce fut là le dernier éclair de son génie, et on peut dire de sa -vie. Ayant déployé pendant quelques mois une activité singulière, il -déclina rapidement avec la belle saison, et sa santé, dans la seconde -partie de l'année 1820, fut des plus mauvaises. De nouveau il devint -sédentaire, triste, paresseux de corps, paresseux même d'esprit, et -n'eut que le temps d'achever les vies de César, de Turenne et de -Frédéric. Enfin vers les derniers mois de 1820 la saison, redevenue -belle dans cet hémisphère, ne put le ranimer. Il ne faisait plus -d'exercice, sentait ses jambes enfler, ses pieds se refroidir, son -estomac se soulever à la présence des aliments. De ce moment, il ne -douta plus de sa fin prochaine, et, sauf le regret de n'avoir pas -achevé tout ce qu'il avait projeté d'écrire, il vit approcher la mort -avec une sorte de satisfaction. - -[En marge: Jamais Napoléon n'avait songé à une évasion.] - -[En marge: Il n'attendait sa délivrance que de la mort.] - -[En marge: Il la voit venir avec une sorte de satisfaction.] - -Jamais il n'avait songé sérieusement à une évasion. L'île était -surveillée de manière à ne pas laisser passer le moindre esquif, et -d'ailleurs la garde autour de sa personne était telle, qu'il lui eût -été impossible de se dérober pendant plus de quelques heures sans être -retrouvé, fût-il caché dans les plus profonds replis de l'île. Il se -peut même que l'aversion qu'il éprouvait pour l'officier chargé de le -suivre eût pour motif principal l'impossibilité d'échapper ainsi à ses -gardiens. Toujours est-il qu'il regardait une évasion comme à peu près -impraticable. Une autre raison plus forte encore le portait à n'y pas -songer. Contemplant la marche des choses en profond observateur, il -s'apercevait tous les jours que, sans oublier sa gloire, le monde -s'arrangeait de manière à se passer de lui. Il se considérait par ce -motif comme à jamais exclu de la scène. Sa seule espérance eût été -d'obtenir un autre séjour. Mais, bien qu'il remarquât un changement -dans les esprits en Angleterre, il ne regardait pas le triomphe des -whigs comme très-prochain, et ne supposait pas d'ailleurs qu'ils -fussent jamais capables de lui rendre la liberté. Il avait reçu de -lord et lady Holland de touchants témoignages d'intérêt, car cette -noble famille avait pensé qu'on pouvait garder ce grand captif sans le -torturer. Elle lui avait envoyé des livres, des fruits, des vins, et -ce qui était plus doux pour lui, des assurances de sympathie qui lui -prouvaient qu'il n'était pas l'objet de la haine universelle. Mais de -ces témoignages individuels à une grande résolution du gouvernement en -sa faveur, il y avait loin. Il était donc sans espérance, et la mort -est l'espérance de qui n'en a plus. Quelques écrits à terminer étaient -un motif d'accepter une prolongation de vie, mais un faible motif pour -la désirer, car que pouvaient ajouter à sa renommée quelques pages de -plus? Précieuses pour un très-petit nombre d'hommes capables de les -juger, elles n'ajouteraient pas un atome à l'immensité de sa gloire. -Il voyait donc la mort sans cette horreur qu'elle inspire aux êtres -animés, et si, dans certains instants, il se retrouvait encore chez -lui quelques-uns de ces appétits obscurs de la vie qui sont un pur -effet de l'instinct physique, son âme entière accueillait la mort -comme une amie, qui venait de ses mains lui ouvrir l'affreuse prison -de Sainte-Hélène. D'ailleurs des circonstances de détail le -confirmaient dans cette disposition. M. de Montholon, malgré le départ -de sa femme et de ses enfants, restait à Sainte-Hélène sans laisser -apercevoir le moindre désir de les suivre, mais ce dévouement ne -pouvait être éternel, car il fallait bien que le général finît par -songer à sa famille retournée sans lui en Europe. La famille Bertrand, -logée à quelque distance de Longwood, toujours assidue mais triste, -avait aussi de nombreux enfants à élever, et ne pouvait pas plus -longtemps négliger ce devoir. Madame Bertrand en effet avait fait -annoncer respectueusement à Napoléon qu'elle quitterait bientôt -Sainte-Hélène pour ce motif. Bien que très-éloigné de blâmer une telle -détermination, Napoléon en fut vivement affecté. Il comprit que le -grand maréchal ne pouvait pas laisser sa femme partir seule pour un -aussi long voyage que celui d'Europe, et il l'autorisa à prendre un -congé dont la durée devait dépendre des circonstances. Bien que la -famille Bertrand, par la distance qui la séparait de Longwood, par la -nature de son humeur, apportât moins de douceur à sa vie que la -famille Montholon, il appréciait la noble probité du grand maréchal, -l'élévation de coeur de sa femme, et il fut très-sensible au chagrin -de voir la colonie exilée bientôt réduite à M. Marchand tout seul.--Tu -n'as point d'enfants à élever, disait-il à ce dernier, et tu me -fermeras les yeux. Tu me feras la lecture, tu écriras encore quelques -pages, et puis tu partiras. Mais, je le vois, il est temps que je m'en -aille.-- - -[Date en marge: 1821.] - -[En marge: Napoléon apprend la mort de sa soeur Élisa, et y voit le -pronostic de la sienne.] - -[En marge: En février et mars les symptômes deviennent plus -alarmants.] - -Enfin s'ouvrit cette année 1821, qui devait être pour Napoléon la -dernière de sa grande existence. Au commencement de janvier, il -éprouva une amélioration de quelques jours, mais qui ne se soutint -pas.--C'est un répit d'une semaine ou deux, dit-il, après quoi la -maladie reprendra son cours.--Il dicta encore à Marchand quelques -pages sur César, et ce furent les dernières. À peu près à cette -époque, on apprit par les journaux la mort de sa soeur Élisa. Il y fut -très-sensible. C'était la première personne de sa famille qui mourait -depuis qu'il avait l'âge de raison.--_Allons_, dit-il, _elle me montre -le chemin; il faut la suivre_.--Bientôt les symptômes qui s'étaient -déjà produits reparurent avec toute leur force. Napoléon avait le -teint livide, le regard toujours puissant, mais les yeux caves, les -jambes enflées, les extrémités froides, l'estomac d'une susceptibilité -telle qu'il rejetait tous les aliments avec accompagnement de matières -noirâtres. Le mois de février s'écoula ainsi sans aucune amélioration, -et en amenant au contraire des symptômes plus graves. Ne digérant -aucun aliment, l'auguste malade s'affaiblissait chaque jour. Une soif -ardente commençait à le tourmenter; son pouls si lent s'animait et -devenait fiévreux. Il aurait voulu de l'air et il ne pouvait en -supporter l'impression. La lumière le fatiguait; il ne quittait plus -les deux petites chambres où étaient tendus ses deux lits de campagne, -et se faisait transporter de l'un à l'autre. Il ne dictait plus, mais -il se faisait lire Homère et les guerres d'Annibal dans Tite-Live, ne -pouvant se les faire lire dans Polybe qu'il n'avait pu se procurer. - -Le mois de mars amena un état plus grave encore, et le 17, désirant -respirer librement, il se fit mettre en voiture, mais à peine en plein -air il faillit s'évanouir, et fut replacé dans le lit où il devait -expirer.--Je ne suis plus, dit-il, ce fier Napoléon que le monde a -tant vu à cheval. Les monarques qui me persécutent peuvent se -rassurer, je leur rendrai bientôt la sécurité....--Les fidèles -serviteurs de Napoléon ne le quittaient pas. Marchand et Montholon -veillaient jour et nuit à son chevet, et il leur en témoignait une -extrême gratitude. Le grand maréchal avait annoncé que ni lui ni sa -femme ne partiraient, et Napoléon l'en avait cordialement remercié. Le -grand maréchal demandant pour sa femme la permission de le visiter: Je -ne suis pas bon à voir, avait-il répondu. Je recevrai madame Bertrand -quand je serai mieux. Dites-lui que je la remercie du dévouement qui -l'a retenue six années dans ce désert.-- - -[En marge: Nouvelles anxiétés de sir Hudson Lowe.] - -Arrivé à cet état désespéré, ne sortant plus, ne voyant que ses amis -les plus chers, ne pouvant supporter ni l'air ni la lumière, il était -devenu pour ses gardiens absolument invisible. Le malheureux Hudson -Lowe en était saisi de terreur, comme si une maladie aussi grave, et -le chagrin qui éclatait sur tous les visages à Longwood, avaient pu -être une feinte destinée à cacher une évasion. L'officier de service, -plein d'égards, n'avait aucun doute, et tâchait de rassurer le -gouverneur en lui disant que la maladie était vraie, et qu'il était -inutile de tourmenter l'illustre captif pour chercher à le voir. Sir -Hudson Lowe ne partageait guère cette sécurité, et trouvait les -commissaires aussi inquiets que lui. L'Autriche avait rappelé M. de -Sturmer, car elle savait bien qu'il n'y avait pas à craindre que -l'Angleterre laissât jamais échapper sa proie, et dès lors la présence -d'un envoyé autrichien ne servait qu'à la rendre responsable aux yeux -de l'opinion universelle des traitements infligés au gendre de -François II. M. de Balmain avait épousé la fille de sir Hudson Lowe, -et partageait en général son avis. Quant à M. de Montchenu, le -commissaire français, il désirait ardemment acquérir la certitude de -la présence du prisonnier, et voulait qu'on prît les moyens -nécessaires pour sortir du doute où l'on était. Sous l'empire de ces -impressions, sir Hudson Lowe ordonna enfin à l'officier de service de -forcer la porte du malade, s'il le fallait, pour s'assurer de sa -présence, car il y avait quinze jours qu'on n'avait pu s'en convaincre -de ses propres yeux. L'officier de service, se conduisant avec une -extrême délicatesse, fit part à MM. Marchand et de Montholon de son -embarras, en leur affirmant du reste qu'il n'exécuterait pas l'ordre -de forcer la porte de Napoléon, mais les supplia de le tirer de peine -en lui fournissant le moyen de l'apercevoir. M. de Montholon qui ne -voyait pas toujours, comme le grand maréchal, l'honneur de Napoléon en -jeu dans ces tracasseries, s'entendit avec l'officier de service -qu'il fit placer à une des fenêtres, puis entr'ouvrit cette fenêtre au -moment où on transportait le malade d'un lit à l'autre. L'officier put -voir sa noble figure déjà décolorée et amaigrie par la mort, et se -hâta d'écrire au gouverneur qu'on ne jouait point à Longwood une -affreuse comédie.-- - -À peine ce malheureux gouverneur était-il délivré d'une crainte qu'il -était assailli par une autre, et après avoir appréhendé une évasion, -il se reprochait maintenant de laisser mourir son prisonnier sans -secours. Il insista donc pour faire adjoindre un médecin de l'île au -docteur Antomarchi, ce qui lui procurerait un témoin quotidien de la -présence de Napoléon, des nouvelles de sa maladie, et servirait de -réponse à ceux qui en Europe l'accuseraient d'avoir privé le glorieux -malade des secours de l'art. Le docteur Antomarchi demandait lui-même -pour sa responsabilité qu'on lui adjoignît un ou deux médecins. Mais -Napoléon s'y refusait, ne voulant pas qu'on le tourmentât pour des -essais de guérison au succès desquels il ne croyait point. Pourtant il -y avait à Sainte-Hélène un médecin, appartenant au 20e régiment, et -jouissant de l'estime générale. Napoléon, cédant aux instances de ses -amis, consentit à l'admettre auprès de lui, l'accueillit avec -bienveillance, lui répéta ce qu'il avait déjà dit plusieurs fois en -parlant de sa santé, que c'était _une bataille perdue_, feignit -d'accepter ses conseils, mais ne les suivit point, voulant, disait-il, -mourir en repos. - -[En marge: Napoléon voyant arriver sa fin, songe à son testament.] - -[En marge: Distribution qu'il fait du peu de bien qui lui restait.] - -Il était ainsi arrivé aux derniers jours d'avril, n'ayant aucune -espérance, n'en cherchant aucune, et regardant sa fin comme -très-prochaine. Il résolut alors de faire son testament. Il lui -restait environ quatre millions chez M. Laffitte, plus les intérêts de -ce capital, et quelques débris d'une somme d'argent confiée au prince -Eugène. Sur cette dernière somme il avait pris deux ou trois cent -mille francs, par l'intermédiaire de M. de Las Cases, lorsque celui-ci -était retourné en Europe. Il avait pu ainsi sauver sa réserve de -350,000 francs en or qu'il avait apportée à Sainte-Hélène. Il en fit -la distribution entre M. de Montholon, le grand maréchal, Marchand et -ses autres serviteurs, pour leur fournir à tous le moyen de retourner -en Europe et d'y faire leur premier établissement. Sur les quatre -millions environ restant en France, il en laissa deux à M. de -Montholon, pour lui assurer un bien-être suffisant, 700 ou 800 mille -francs à la famille Bertrand, environ 500 mille à Marchand. Il donna -en outre à ce dernier le collier en diamants de la reine Hortense, et -il l'adjoignit à MM. de Montholon et Bertrand comme exécuteur -testamentaire, en récompense d'un dévouement qui ne s'était pas -démenti. Il fit à ses autres serviteurs des legs proportionnés à leur -condition, s'étudiant à leur ménager à tous une existence après sa -mort. Quoique médiocrement satisfait du docteur Antomarchi, -reconnaissant ses soins, il lui légua 100 mille francs, songea aussi à -l'abbé Vignale, qui seul était resté des deux prêtres envoyés à -Sainte-Hélène, et ne négligea pas même ses domestiques chinois, qui -l'avaient bien servi. Ayant pourvu au sort de chacun selon ses moyens, -il réunit les objets de quelque valeur, qui pouvaient être pour ceux -auxquels il les laisserait de grands souvenirs, et par son testament -même en disposa en faveur de son fils, de sa mère, de ses soeurs, de -ses frères. Il n'oublia point la généreuse lady Holland, et lui légua -une de ses tabatières. À ces legs il ajouta quelques paroles -d'attachement pour Marie-Louise. Il ne conservait aucune illusion sur -cette princesse, mais il voulait honorer en elle la mère de son fils. - -[En marge: Instructions pour ses funérailles.] - -Il consacra plusieurs jours à arrêter ces dispositions, puis à les -écrire, et s'interrompit à diverses reprises, vaincu par la fatigue et -les souffrances. Enfin il en vint à bout, et, fidèle à son esprit -d'ordre, il fit rédiger un procès-verbal de la remise à ses exécuteurs -testamentaires de son testament et de tout ce qu'il possédait, afin -qu'aucune contestation ne pût s'élever après sa mort. Il recommanda -qu'on observât à ses funérailles les rites du culte catholique, et que -sa salle à manger, dans laquelle on lui disait la messe, fût convertie -en chapelle ardente. Le docteur Antomarchi, écoutant ces prescriptions -adressées à l'abbé Vignale, ne put se défendre d'un sourire. Napoléon -trouva que c'était manquer de respect à son autorité, à son génie, à -sa mort.--Jeune homme, lui dit-il d'un ton sévère, vous avez peut-être -trop d'esprit pour croire en Dieu: je n'en suis pas là.... _N'est pas -athée qui veut._--Cette leçon sévère, donnée en des termes dignes du -grand homme expirant, remplit d'embarras le jeune médecin, qui se -confondit en excuses, et fit profession des croyances morales les plus -saines. - -Ces préparatifs de mort avaient fatigué Napoléon et pour ainsi dire -hâté sa fin. Néanmoins il éprouva une sorte de soulagement moral et -physique en voyant ses affaires définitivement réglées, et le sort de -ses compagnons assuré selon ses moyens. Souriant à la mort avec autant -de dignité que de grâce, il dit à Montholon et à Marchand qui ne le -quittaient point: _Après avoir si bien mis ordre à ses affaires, ce -serait vraiment dommage de ne pas mourir._-- - -[En marge: Touchants entretiens de Napoléon.] - -[En marge: Ses dernières paroles.] - -[En marge: Sa mort, le 5 mai 1821.] - -La fin d'avril était arrivée, et à chaque instant le mal devenait plus -menaçant et plus douloureux. Les spasmes, les vomissements, la fièvre, -la soif ardente, ne cessaient pas. Napoléon prenait de temps en temps -quelques gouttes d'une eau fraîche qu'on avait trouvée au pied du pic -de Diane, dans l'exposition où il aurait voulu que sa demeure fût -placée, et il en ressentait un peu de bien.--Je désire, dit-il, être -enterré sur les bords de la Seine, si c'est jamais possible, ou à -Ajaccio dans l'héritage de ma famille, ou enfin si ma captivité doit -durer pour mon cadavre, au pied de la fontaine à laquelle j'ai dû -quelque soulagement.--On le lui promit avec des larmes, car on ne lui -cachait plus un état qu'il voyait si bien.--Vous allez, dit-il à ses -amis qui l'entouraient, retourner en Europe. Vous y reviendrez avec le -reflet de ma gloire, avec l'honneur d'un noble dévouement. Vous y -serez considérés et heureux. Moi je vais rejoindre Kléber, Desaix, -Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney!.... Ils viendront à ma -rencontre... ils ressentiront encore une fois l'ivresse de la gloire -humaine... Nous parlerons de ce que nous avons fait, nous nous -entretiendrons de notre métier avec Frédéric, Turenne, Condé, César, -Annibal... Puis s'arrêtant Napoléon ajouta avec un singulier sourire: -_À moins que là-haut comme ici-bas on n'ait peur de voir tant de -militaires ensemble._--Ce léger badinage mêlé à ce langage solennel -émut vivement les assistants. Le 1er mai, l'agonie sembla s'annoncer, -et les souffrances devinrent presque continuelles. Le 2, le 3, -Napoléon parut consumé par la fièvre, et en proie à des spasmes -violents. Dès que la souffrance lui laissait quelque répit, son esprit -se réveillait radieux, et il montrait autant de lucidité que de -sérénité. Dans l'un de ces intervalles, il dicta sous le titre de -première et seconde rêverie, deux notes sur la défense de la France en -cas d'invasion. Le 3, le délire commença, et à travers ses paroles -entrecoupées on saisit ces mots: _Mon fils... l'armée... -Desaix...._--On eût dit à une certaine agitation qu'il avait une -dernière vision de la bataille de Marengo regagnée par Desaix. Le 4, -l'agonie dura sans interruption, et la noble figure du héros parut -cruellement tourmentée. Le temps était horrible, car c'était la -mauvaise saison de Sainte-Hélène. Des rafales de vent et de pluie -déracinèrent quelques-uns des arbres récemment plantés. Enfin le 5 -mai, on ne douta plus que le dernier jour de cette existence -extraordinaire ne fût arrivé. Tous les serviteurs de Napoléon -agenouillés autour de son lit épiaient les dernières lueurs de la vie. -Malheureusement ces dernières lueurs étaient des signes de cruelles -souffrances. Les officiers anglais placés à l'extérieur recueillaient -avec un intérêt respectueux ce que les domestiques leur apprenaient -des progrès de l'agonie. Vers la fin du jour la douleur s'affaissant -avec la vie, le refroidissement devenant général, la mort sembla -s'emparer de sa glorieuse victime. Ce jour-là le temps était redevenu -calme et serein. Vers cinq heures quarante-cinq minutes, juste au -moment où le soleil se couchait dans des flots de lumière, et où le -canon anglais donnait le signal de la retraite, les nombreux témoins -qui observaient le mourant s'aperçurent qu'il ne respirait plus, et -s'écrièrent qu'il était mort. Ils couvrirent ses mains de baisers -respectueux, et Marchand qui avait emporté à Sainte-Hélène le manteau -que le Premier Consul portait à Marengo, en revêtit son corps, en ne -laissant à découvert que sa noble tête. - -Aux convulsions de l'agonie, toujours si pénibles à voir, avait -succédé un calme plein de majesté. Cette figure d'une si rare beauté, -revenue à la maigreur de sa jeunesse et revêtue du manteau de Marengo, -semblait avoir rendu à ceux qui la contemplaient le général Bonaparte -dans toute sa gloire. - -Le gouverneur, le commissaire français voulurent repaître leurs yeux -de ce spectacle, et montrèrent devant cette mort aussi extraordinaire -que la vie qu'elle terminait, le respect qu'ils lui devaient. - -[En marge: Jugement sur la captivité de Sainte-Hélène.] - -Napoléon avait expié, durant les six années qui venaient de s'écouler, -la peur qu'il causait au monde, et ceux qui étaient chargés de le -détenir avaient cédé à cette peur, avec plus ou moins de cruauté (car -la peur est cruelle) selon qu'ils étaient plus ou moins éloignés de la -victime. Les officiers de service la voyant de près, ne pouvaient -s'empêcher de s'intéresser à elle, et d'alléger ses fers, quand ils -en avaient le moyen. Sir Hudson Lowe qui ne la voyait pas directement, -était tracassier, quelquefois persécuteur par défiance ou -ressentiment, et parfois aussi se laissait attendrir au récit des -souffrances de son prisonnier. À deux mille lieues de là, lord -Bathurst ne voyant absolument rien des souffrances de la victime, et -tout plein des passions de l'Europe, s'était montré impitoyable. Il a -laissé ainsi un triste legs à sa patrie, car, si la justice dit qu'on -avait le droit de garder Napoléon, elle dit aussi qu'on n'avait ni le -droit de le torturer, ni celui de l'humilier. - -[En marge: Autopsie du corps de Napoléon.] - -Conformément aux instructions de Napoléon, son autopsie fut faite, et -on dut en conclure qu'un cancer à l'estomac avait été la cause -principale de sa mort. Le foie légèrement tuméfié attestait que le -climat avait exercé une certaine influence sur son état, mais la moins -décisive. Ce qui est incontestable, c'est que le chagrin, le désespoir -caché, le défaut d'exercice surtout, avaient précipité la marche de la -maladie, et avancé sa fin d'un nombre d'années impossible à -déterminer. - -[Illustration: Sainte Hélène (5 Mai 1821)] - -[En marge: Beauté de ses traits après sa mort.] - -[En marge: Funérailles de Napoléon.] - -L'inspection du corps révéla plusieurs blessures, quelques-unes -très-légères, et trois fort distinctes. De ces trois la première était -à la tête, la seconde au doigt annulaire de la main gauche, la -troisième à la cuisse gauche, celle-ci très-profonde, provenant d'un -coup de baïonnette reçu au siége de Toulon. C'est la seule dont -l'origine puisse être historiquement assignée. Des mesures prises et -de la description exacte du cadavre il résulte que Napoléon avait cinq -pieds deux pouces (pieds français), le corps bien proportionné dans -toutes ses parties, le pied et la main remarquables par la -régularité de leur forme, les épaules larges, la poitrine développée, -le cou un peu court, mais portant ferme et droite la tête la plus -vaste, la mieux conformée dont la science anatomique ait constaté -l'existence, enfin un visage dont la mort avait respecté la beauté, -dont les contemporains ont conservé un souvenir ineffaçable, et dont -la postérité, en le comparant aux plus célèbres bustes antiques, dira -qu'il fut un des plus beaux que Dieu ait donnés pour expression au -génie. Sa vie si pleine et qui semble comprendre des siècles n'avait -duré que cinquante-deux ans. MM. de Montholon et Marchand l'avaient -revêtu de l'uniforme qu'il portait le plus volontiers, celui des -chasseurs de la garde, et du petit chapeau qui avait toujours -recouvert sa tête puissante. Un seul prêtre et quelques amis prièrent -pendant plusieurs jours près de ce corps inanimé: éclatant contraste -(conforme à toute cette fin de carrière) d'une profonde solitude -autour de l'homme que l'univers avait entouré et adulé! Pourtant, à -l'honneur du soldat, il faut dire que les militaires anglais ne -cessèrent de défiler autour de son cercueil pendant qu'il resta -exposé. Enfin, lorsque le tombeau qui devait le contenir, et qui avait -été placé près de la fontaine à laquelle il avait dû un peu de -soulagement, fut terminé, ses amis, suivis du gouverneur, de -l'état-major de l'île, des soldats de la garnison, des marins de -l'escadre, le portèrent au lieu où il devait reposer, jusqu'au jour -où, selon ses désirs, il a été transporté sur les bords de la Seine. -Les soldats anglais firent entendre à ce corps inanimé les derniers -éclats du canon, et ses compagnons d'exil, après s'être agenouillés -sur la tombe qui venait de recevoir la plus grande existence humaine -depuis César et Charlemagne, se préparèrent à regagner l'Europe. Pour -achever la longue suite de leçons qui sortent de cette tombe, ajoutons -qu'ils furent accueillis avec un intérêt général, même en Angleterre, -et que l'infortuné Hudson Lowe, simple exécuteur des volontés de son -gouvernement, fut reçu avec froideur par ses compatriotes, avec -ingratitude par les ministres auxquels il avait obéi, et par ses amis -eux-mêmes avec une sorte d'embarras. Éternelle justice d'en haut, déjà -visible ici-bas! Napoléon avait expié à Sainte-Hélène les tourments -causés au monde, et ceux qui avaient été chargés de le punir expiaient -le tort de n'avoir pas respecté en lui la gloire et le génie! - -[En marge: Jugement de l'histoire sur Napoléon.] - -Avant de terminer cette histoire, qu'on nous pardonnera d'avoir rendue -si longue en considération de l'immensité des événements qu'elle -embrasse, il nous reste à prononcer sur le personnage extraordinaire -qui la remplit tout entière le jugement de la postérité, autant du -moins qu'il appartient à un homme de s'en faire l'interprète, cet -homme fût-il aussi juste, aussi éclairé que nous aurions, non pas la -prétention, mais le désir de l'être. - -[En marge: Caractère que Napoléon avait reçu de la nature et des -événements.] - -Napoléon était né avec un esprit juste, pénétrant, vaste, universel, -et surtout prompt, avec un caractère aussi prompt que son esprit. -Toujours en toutes choses il allait droit et sans détour au but. -S'agissait-il d'un raisonnement, il trouvait à l'instant l'argument -péremptoire, d'une bataille à livrer, il découvrait la manoeuvre -décisive. En lui, concevoir, vouloir, agir, étaient un seul acte -indivisible, d'une rapidité incroyable, de manière qu'entre la pensée -et l'action, il n'y avait pas un instant perdu pour réfléchir et se -résoudre. À un génie ainsi constitué opposer une objection médiocre, -une résistance de tiédeur, de faiblesse ou de mauvaise volonté, -c'était le faire bondir comme le torrent qui jaillit et vous couvre de -son écume, si vous lui opposez un obstacle inattendu. S'il eût -embrassé l'une de ces carrières civiles où l'on ne parvient qu'en -persuadant les hommes, en les gagnant à soi, peut-être il se fût -appliqué à modérer, à ralentir les mouvements de son humeur fougueuse, -mais jeté dans la carrière de la force, c'est-à-dire dans celle des -armes, y apportant la faculté souveraine de découvrir d'un coup d'oeil -ce qu'il fallait faire pour vaincre, il arriva d'un premier élan à la -domination de l'Italie, d'un second à la domination de la République -française, d'un troisième à la domination de l'Europe, et quel miracle -alors que cette nature que Dieu avait faite si prompte, que la -victoire avait faite plus prompte encore, fût brusque, impétueuse, -dominatrice, absolue dans ses volontés! Si hors du champ de bataille -il se prêtait quelquefois aux ménagements qu'exigent les affaires -civiles, c'était au sein du conseil d'État, et là même il tranchait -les questions avec une sagacité, une sûreté de jugement qui -étonnaient, subjuguaient ses auditeurs, excepté dans quelques cas -très-rares où l'insuffisance de son savoir, quelquefois aussi la -passion l'avaient un moment égaré. Tout avait donc concouru, la -nature et les événements, pour faire de ce mortel le plus absolu, le -plus impétueux des hommes. - -[En marge: Développements successifs de ce caractère.] - -Pourtant en suivant son histoire ce n'est pas tout de suite et tout -entière qu'on voit se déployer cette nature si fougueusement -dominatrice. Maigre, taciturne, triste même dans sa jeunesse, triste -de cette ambition concentrée qui se dévore jusqu'à ce qu'elle éclate -au dehors et arrive au but de ses désirs, il prend peu à peu confiance -en lui-même, se montre parfois tranchant comme un jeune homme, reste -morose néanmoins, puis, lorsque l'admiration commence à se manifester -autour de lui, il devient plus ouvert, plus serein, se met à parler, -perd sa maigreur expressive, se dilate en un mot. Consul à vie, -empereur, vainqueur de Marengo et d'Austerlitz, ne se contenant plus -guère, mais toutefois se contenant encore, il semble à l'apogée de son -caractère, et n'ayant alors qu'un demi-embonpoint, il rayonne d'une -régulière et mâle beauté. Bientôt, voyant les peuples se soumettre, -les souverains s'abaisser, il ne compte plus ni avec les hommes ni -avec la nature. Il ose tout, entreprend tout, dit tout, devient gai, -familier, intempérant de langage, s'épanouit complétement au physique -et au moral, acquiert un embonpoint excessif, qui ne diminue en rien -sa beauté olympienne, conserve dans un visage élargi un regard de feu, -et si de ces hauteurs où on est habitué à le voir, à l'admirer, à le -craindre, à le haïr, il descend pour être rieur, familier, presque -vulgaire, il y remonte d'un trait après en être descendu un instant, -sachant ainsi déposer son ascendant sans le compromettre; et, quand -enfin on le croirait moins actif ou moins hardi, parce que son corps -semble lui peser ou que la fortune cesse de lui sourire, il s'élance -plus impétueux que jamais sur son cheval de bataille, prouvant que -pour son âme ardente la matière n'a point de poids, le malheur -d'accablement. - -Telle fut cette nature extraordinaire, dans ses développements -successifs. Maintenant, si on considère Napoléon sous le rapport des -qualités morales, il est plus difficile à apprécier, parce qu'il est -difficile d'aller découvrir la bonté chez un soldat toujours occupé à -joncher la terre de morts, l'amitié chez un homme qui n'eut jamais -d'égaux autour de lui, la probité enfin chez un potentat qui était -maître des richesses de l'univers. Toutefois, quelque en dehors des -règles ordinaires que fût ce mortel, il n'est pas impossible de saisir -çà et là certains traits de sa physionomie morale. - -[En marge: Ses qualités morales.] - -[En marge: Il n'était pas cruel.] - -La promptitude était son caractère en toutes choses. Il s'emportait, -mais revenait avec une facilité merveilleuse, presque honteux de son -emportement, en riant même s'il le pouvait sans manquer de maintien, -et rappelant, caressant du geste ou de la voix l'officier qu'il avait -désolé par un éclat de sa colère. Quelquefois aussi ses colères -étaient feintes, et destinées à intimider des subalternes infidèles à -leur devoir. Mais sincères, elles n'avaient que la durée d'un éclair, -feintes, la durée du besoin. Dès qu'il cessait de commander et d'avoir -à contenir ou à exciter les hommes, il devenait doux, simple, -équitable, de cette équité d'un grand esprit qui connaît l'humanité, -apprécie ses faiblesses, et les lui pardonne parce qu'il les sait -inévitables. À Sainte-Hélène, dépouillé de tout prestige, ne pouvant -plus rien pour personne, n'ayant sur ses compagnons d'infortune que -l'ascendant de son esprit et de son caractère, Napoléon ne cessa de -les dominer d'une manière absolue, se les attacha par une bonté -inaltérable, à ce point qu'après l'avoir craint la plus grande partie -de leur vie, pendant l'autre ils l'aimèrent. Sur les champs de -bataille il s'était fait une insensibilité, on peut dire effroyable, -jusqu'à voir sans émotion la terre couverte de cent mille cadavres, -car jamais le génie de la guerre n'avait poussé aussi loin l'effusion -du sang humain. Mais cette insensibilité était de profession, si on -ose ainsi parler. Souvent en effet, après avoir rempli un champ de -bataille de toutes les horreurs de la guerre, Napoléon le parcourait -le soir pour faire lui-même ramasser les blessés, ce qui pouvait -n'être qu'un calcul, mais, ce qui n'en était pas un, se jetait -quelquefois à bas de cheval pour s'assurer si dans un mort apparent ne -restait pas un être prêt à revivre. À Wagram apercevant un beau jeune -homme, revêtu de l'armure des cuirassiers, étendu par terre, le visage -presque couvert d'un caillot de sang, il descendait vivement de -cheval, soulevait la tête du blessé, l'appuyait sur son genou, et avec -un spiritueux actif réveillant la vie près de s'éteindre: _Il en -reviendra_, disait-il en souriant... _c'est autant de sauvé_!--Ce ne -sont pas là, certes, les mouvements d'une âme impitoyable. - -[En marge: Générosité de Napoléon.] - -Ordonné jusqu'à l'avarice, disputant un centime à des comptables, il -distribuait des millions à ses serviteurs, à ses amis, à des -malheureux. Découvrait-il qu'un de ses anciens compagnons d'Égypte, -savant distingué, était dans la gêne sans le dire, il lui envoyait une -somme considérable, en se plaignant du secret gardé à son égard. En -1813, ayant épuisé toutes ses économies, et apprenant qu'une dame de -grande naissance, et jadis de grande opulence, manquait presque du -nécessaire, il lui envoyait sur sa cassette 24,000 francs de pension -(en valant bien 50,000 aujourd'hui), puis informé qu'elle avait -quatre-vingts ans, _Pauvre femme_, ajoutait-il, _qu'on lui compte -quatre années d'avance_!--Ce ne sont pas là, nous le répétons, les -traits d'une âme sans bonté. - -[En marge: Ses attachements.] - -Ayant peu d'instants à donner aux affections privées, les écartant -même par la distance à laquelle il s'était mis des autres hommes, il -s'attachait néanmoins avec le temps, s'attachait fortement, jusqu'à -devenir indulgent, presque faible pour ceux qu'il aimait. C'est ainsi -qu'à l'égard de ses proches, souvent irrité par leurs prétentions, et -se montrant dur alors, il ne pouvait souffrir leur air chagrin, et -pour les voir contents faisait quelquefois ce qu'il savait mauvais. Ne -ressentant pour l'impératrice Joséphine qu'un goût que le temps avait -dissipé, qu'une estime que beaucoup de légèretés avaient diminuée, il -conserva pour elle, même après son divorce, une tendresse profonde. Il -accorda quelques larmes à Duroc, mais en les cachant comme une -faiblesse. - -Quant à la probité, on ne sait comment la saisir chez un homme qui à -peine arrivé au commandement disposa de richesses immenses. Devenu -général en chef de l'armée d'Italie, maître des trésors de cette riche -contrée, il mit d'abord son armée dans l'abondance, envoya à l'armée -du Rhin de quoi la tirer de la misère, ne prit rien pour lui, tout au -plus de quoi acheter une petite maison rue de la Victoire, qu'une -année de ses appointements aurait suffi à payer, et s'il fût mort en -Égypte aurait laissé une veuve sans fortune. Était-ce fierté d'âme, -dédain des jouissances vulgaires, honnêteté enfin? Probablement il y -avait de tout à la fois dans cette espèce d'abstinence, qui ne fut pas -sans exemple parmi nos généraux, mais qui alors comme toujours n'était -pas commune. Il poursuivait l'improbité avec un acharnement -inexorable, ce qui pouvait tenir à l'esprit d'ordre qu'il apportait en -toutes choses; mais ce qui était mieux, et ce qui approchait de la -vraie probité, c'était le goût de la probité elle-même, quand il la -rencontrait, c'était un véritable amour des honnêtes gens, poussé -jusqu'à se complaire dans leur compagnie, et à le leur témoigner avec -une sorte de vivacité. - -[En marge: Ses vertus de métier.] - -Pourtant cet homme que Dieu, après l'avoir fait si grand, avait fait -bon aussi, n'avait rien de la vertu, car la vertu consiste à se tracer -du devoir une idée absolue, à lui soumettre tous ses penchants, à lui -immoler tous ses appétits, moraux ou physiques, et ce ne pouvait être -le cas de la nature la moins contenue qui fut jamais. Mais s'il n'eut -à aucun degré ce qu'on appelle la vertu, il eut certaines vertus -d'état, et celles notamment qui appartiennent au guerrier et au -gouvernant. Il était sobre, ne donnait presque rien aux satisfactions -des sens, sans être chaste ne fut jamais surpris dans un grossier -libertinage, ne passait (hors les repas d'apparat) que peu d'instants -à table, couchait sur la dure, avec un corps plutôt débile que fort, -supportait sans s'en apercevoir des fatigues auxquelles auraient -succombé les soldats les plus vigoureux, devenait capable de tout -quand son âme était excitée par la poursuite des grandes choses, -faisait mieux que de braver le péril, n'y pensait pas, et sans le -rechercher ni l'éviter, se trouvait partout où sa présence était -nécessaire pour voir, diriger, commander enfin. Si tel était chez lui -le caractère du soldat, celui du général en chef n'était pas moins -rare. Jamais on ne supporta les anxiétés d'un immense commandement -avec plus de sang-froid, de vigueur, de présence d'esprit. Si -quelquefois il était bouillant, colère même, c'est qu'alors _tout -allait bien_, comme disaient les officiers habitués à son humeur. Dès -que le danger paraissait sérieux, il devenait calme, doux, -encourageant, ne voulant pas ajouter au trouble qui naissait des -circonstances celui qui serait résulté de ses emportements, se -montrait d'une sérénité parfaite, par habitude de se dominer dans les -situations graves, de calculer la portée des périls, de trouver le -moyen d'en sortir, et de dompter ainsi la fortune. Né pour les grandes -extrémités, et en ayant pris une habitude sans égale, lorsqu'il -s'était mis par la faute de son ambition dans des positions affreuses, -on le voyait assister, en 1814 par exemple, au suicide de sa propre -grandeur avec un incroyable sang-froid, espérant encore quand personne -n'espérait plus, parce qu'il découvrait des ressources où personne -n'en soupçonnait, et en tout cas s'élevant sur les ailes du génie -au-dessus de toutes les situations qui pouvaient lui échoir, avec la -résignation d'un esprit qui se rend justice, et accepte le prix mérité -de ses fautes. - -[En marge: L'intempérance morale était le trait essentiel du caractère -de Napoléon.] - -Tel fut, selon nous, ce mortel si étrange, si divers, si multiple. Si -dans les traits principaux de ce caractère on peut en détacher un plus -saillant que les autres, c'est évidemment l'intempérance, nous parlons -de l'intempérance morale, bien entendu. Prodige de génie et de -passion, jeté dans le chaos d'une révolution, il s'y déploie, s'y -développe, la domine, se substitue à elle et en prend l'énergie, -l'audace, l'incontinence. Succédant à des gens qui ne se sont arrêtés -en rien, ni dans la vertu ni dans le crime, ni dans l'héroïsme ni dans -la cruauté, entouré d'hommes qui n'ont rien refusé à leurs passions, -il ne refuse rien aux siennes. Ils ont voulu faire du monde une -république universelle, il en veut faire une monarchie également -universelle; ils en ont fait un chaos, il en fait une unité presque -tyrannique; ils ont tout dérangé, il veut tout arranger; ils ont voulu -braver les souverains, il les détrône; ils ont tué sur l'échafaud, il -tue sur les champs de bataille, mais en cachant le sang sous la -gloire; il immole plus d'hommes que jamais n'en ont immolé les -conquérants asiatiques, et sur les terres restreintes d'Europe, -couvertes de populations résistantes, il parcourt plus d'espace que -les Tamerlan, les Gengiskan n'en ont parcouru dans les vides de -l'Asie. - -[En marge: Il en résulte que Napoléon ne dut pas être un politique.] - -L'intempérance est donc le trait essentiel de sa carrière. De là il -résulte que ce profond capitaine, ce sage législateur, cet -administrateur consommé, fut le politique nous dirions le plus fou, si -Alexandre n'avait pas existé. Si la politique n'était qu'esprit, -certes rien ne lui eût manqué pour surpasser les hommes d'État les -plus raffinés. Mais la politique est caractère encore plus qu'esprit, -et c'est par là que Napoléon pèche. Ah! lorsque jeune encore, n'ayant -pas soumis le monde, il est obligé et résigné à compter avec les -obstacles, il se montre aussi rusé, aussi fin, aussi patient qu'aucun -autre! Descendant en 1796 en Italie avec une faible armée, ayant à -s'attacher les populations, il protége les prêtres, ménage les -princes, quoi qu'en puissent dire les républicains de Paris. -Transporté en Orient, ayant à craindre l'antipathie musulmane, il -cherche à s'attirer les scheiks arabes, leur fait espérer sa -conversion, quoi qu'en puissent dire les dévots de Paris, et réussit -ainsi à se les attacher complétement. Plus tard appliqué à une oeuvre -bien différente, celle du Concordat, il s'applique, par un prodigieux -mélange d'adresse et d'énergie, à vaincre les préjugés de Rome, et ce -qui les vaut bien, les préjugés des philosophes. Tout ce qu'il lui -fallut en cette occasion de finesse, d'art, de constance, de force, -nous l'avons exposé ailleurs, et de manière à prouver que rien ne lui -manqua en fait de génie politique. Mais il n'était pas le maître -alors, il se contenait! Devenu tout-puissant il ne se contint plus, -et du politique il ne lui resta que la moindre partie, l'esprit: le -caractère avait disparu. - -[En marge: Difficulté de la vraie politique dans les révolutions.] - -Pourtant, ajoutons pour son excuse, que si la politique est quelque -part hors de saison, c'est dans une révolution. Qui dit politique, dit -respect et lent développement du passé; qui dit révolution au -contraire, dit rupture complète et brusque avec le passé. La vraie -politique en effet c'est l'oeuvre des générations, se transmettant un -dessein, marchant à son accomplissement avec suite, patience, modestie -s'il le faut, ne faisant vers le but qu'un pas, deux au plus dans un -siècle, et jamais n'aspirant à y arriver d'un bond: c'est l'oeuvre -d'Henri IV projetant, après avoir contenu les partis, d'abaisser les -maisons d'Espagne et d'Autriche unies par le sang et l'ambition, -transmettant ce grand dessein à Richelieu, qui le transmet à Mazarin, -qui le transmet à Louis XIV, lequel le poursuit, jusqu'à ce qu'en -plaçant à tout risque son petit-fils sur le trône d'Espagne, il sépare -à jamais l'Espagne de l'Autriche: c'est en Prusse l'oeuvre du grand -électeur commençant l'importance militaire de sa nation, suivi d'abord -de l'électeur Frédéric III qui prend la couronne, puis de -Frédéric-Guillaume 1er qui pour soutenir le nouveau titre de sa -famille s'applique à créer une armée et un trésor, enfin de Frédéric -le Grand qui, le moment de la crise venu, ajoutant l'audace à la -longueur des desseins, fonde après un duel de vingt ans avec l'Europe -la grandeur de la Prusse, et fait d'un petit électorat l'une des plus -importantes monarchies du continent. - -Il ne faut donc pas s'étonner si Napoléon, despote et révolutionnaire -à la fois, ne fut point un politique, car s'il se montra un moment -politique admirable en réconciliant la France avec l'Église, avec -l'Europe, avec elle-même, bientôt en s'emportant contre l'Angleterre, -en rompant la paix d'Amiens, en projetant la monarchie universelle -après Austerlitz, en entreprenant la guerre d'Espagne qu'il alla -essayer de terminer à Moscou, en refusant la paix de Prague, il fut -pis qu'un mauvais politique, il présenta au monde le triste spectacle -du génie descendu à l'état d'un pauvre insensé. Mais, il faut le -reconnaître, ce n'était pas lui seul, c'était la Révolution française -qui délirait en lui, en son vaste génie. - -Et cependant ce mauvais politique fut un sage législateur, un -administrateur accompli, et l'un des plus grands capitaines qui aient -paru sur la terre. C'est que, sous ces divers rapports, le tourbillon -révolutionnaire, au lieu d'être un obstacle, fut au contraire une -occasion et un moyen. Il faut donc pour achever notre tâche, -l'envisager sous les divers rapports du législateur, de -l'administrateur, du capitaine. - -[En marge: Génie organisateur de Napoléon.] - -[En marge: La guerre fut son école.] - -La véritable école où Napoléon se forma comme organisateur fut celle -de la guerre, et il n'y en a pas une meilleure, plus forte et plus -pratique. Pour le vrai capitaine, bien calculer ses mouvements -généraux, puis une fois arrivé sur le terrain bien combattre, n'est -qu'une moitié de son art. Préparer ses ressources, c'est-à-dire -recruter, instruire, vêtir, armer ses soldats au milieu des mouvements -incessants et toujours si brusques de la guerre, est l'autre moitié, -et toutes deux si importantes qu'on ne saurait dire laquelle des deux -l'est davantage. En un mot, organiser et combattre, voilà les deux -parties de leur art pour les vrais hommes de guerre. Pour les autres, -et c'est malheureusement le grand nombre, recevoir de leur -gouvernement leurs armées, les employer telles quelles, en se -plaignant quelquefois de leur état sans songer à l'améliorer, est tout -ce qu'ils savent faire. Il n'en fut point ainsi du jeune Bonaparte. - -Franchissant les Apennins avec des soldats braves mais mourant de -faim, son premier soin fut de porter sur les richesses de l'Italie une -main discrète, probe, économe, d'en empêcher le gaspillage, de les -employer à faire vivre son armée dans l'abondance, et à tirer de la -misère l'armée du Rhin qui devait concourir à ses desseins. Transporté -en Égypte où les ressources négligées abondaient autant qu'en Italie, -il sut pourvoir à tous les besoins des soldats, en allégeant le pays -qu'il débarrassa des exactions des mameluks et des incursions des -Arabes. Ne pouvant recevoir de la mère patrie aucun matériel, il avait -en quelques mois fabriqué de la poudre, des fusils, des canons, des -draps, tout ce qui lui manquait enfin dans cette contrée lointaine. -L'une des calamités de l'Égypte, c'étaient les incursions des -Bédouins, fondant à l'improviste sur les terres cultivées, pillant, -puis s'enfuyant pour ainsi dire au vol. Un jour voyant passer une -caravane, il l'arrêta un moment, fit monter sur un chameau un, deux, -trois fantassins avec leurs vivres et leurs cartouches, et cela fait, -s'écria: _Maintenant nous sommes maîtres du désert._--Le lendemain il -créa le régiment des dromadaires, qui portait à toute distance, avec -la rapidité des Bédouins eux-mêmes, quelques centaines de fantassins -éprouvés, et qui corrigea les tribus arabes de leur goût du pillage, -pour tout le temps au moins que les Français passèrent en Égypte. Un -coup d'oeil jeté sur les choses suffisait ainsi à son génie -organisateur pour lui enseigner ce qu'il fallait faire, le faire -promptement et sûrement. - -Arrivé au gouvernement de la France qu'il trouva dans un vrai chaos, -il éprouva bien plus encore qu'en Égypte et en Italie le besoin d'y -rétablir l'ordre, le calme et la prospérité. - -[En marge: Napoléon ne pouvait être le législateur politique de la -France, mais il fut son législateur civil.] - -La doter d'une constitution politique fut ce qui l'occupa le moins. -Les amis de la liberté (et nous sommes du nombre) reprochent à -Napoléon de ne l'avoir pas donnée à la France. En partageant leurs -sentiments, nous croyons qu'ils se trompent. Sous le rapport -politique, en effet, il était impossible que Napoléon devînt un -organisateur définitif, car la forme de notre gouvernement devait -varier encore bien des fois sous le vent des révolutions, et la -France, tantôt inclinant vers le pouvoir quand elle venait de souffrir -des agitations de la liberté, tantôt inclinant vers la liberté quand -elle venait de souffrir des excès du pouvoir, la France est allée -flottant depuis trois quarts de siècle entre le despotisme et -l'anarchie, comme un pendule déplorablement agité, sans se fixer, et -sans qu'on puisse dire encore dans quelle forme elle s'arrêtera, bien -qu'en observant la marche des choses on soit fondé à affirmer que ce -ne sera pas celle du despotisme. Il ne pouvait donc, sous le rapport -politique, être le législateur de la France, mais il pouvait l'être, -et il le fut sous tous les autres. - -[En marge: Part qu'il eut à la confection de nos codes.] - -Au lendemain des désordres de la Révolution, la politique qui naissait -des circonstances, c'était non pas la politique de liberté, mais la -politique de réparation. Après la banqueroute, les réquisitions, les -confiscations, les emprisonnements, les exécutions sanglantes, on -voulait de l'ordre dans les finances, du respect pour les personnes et -les propriétés, des armées victorieuses, mais non réduites à piller -pour vivre, du repos enfin et de la sécurité. Napoléon, animé de -l'esprit réparateur, était donc dans la vérité de son rôle et des -besoins publics. Mettant la main à toutes choses à la fois avec une -activité prodigieuse, il refit d'abord la législation civile et -criminelle, et toute l'administration. Quand nous disons qu'il refit -la législation, nous n'entendons pas soutenir qu'il inventa le Code -civil, par exemple. Prétendre inventer en ce genre, ce serait -prétendre inventer la société humaine qui n'est pas d'hier, et qui est -aussi ancienne que l'apparition de l'homme sur notre globe. Il -existait en France des lois civiles, les unes empruntées au droit -romain, telles que celles qui règlent les contrats entre les hommes, -et qui ne sauraient varier de siècle en siècle, de pays en pays, et -d'autres empruntées aux moeurs nationales, et essentiellement -modifiables comme les moeurs, telles que celles qui président à -l'organisation de la famille, aux conditions du mariage, aux -successions, etc. Les premières n'avaient besoin que d'être -reproduites dans un style clair, précis, exempt des ambiguïtés qui -enfantent les procès. Les secondes devaient être modifiées suivant les -principes de la vraie égalité, qui ne veut pas que les hommes soient -tous égaux en biens, en richesses, en honneurs, même quand ils sont -inégaux en talents et en vertus, mais qui veut qu'ils soient tous -soumis aux mêmes lois, astreints aux mêmes devoirs, punis des mêmes -peines, payés des mêmes récompenses, que les enfants d'un même père -aient part égale à son héritage, sauf la faculté laissée à ce père de -récompenser les plus dignes sans déshériter ceux qu'il a le tort de ne -point aimer. Sur ces points comme sur presque tous, la Révolution -française avait oscillé d'un extrême à l'autre, suivant les -entraînements auxquelles elle était livrée. Il fallait s'arrêter au -point juste, entre les tendances rétrogrades et les tendances -follement novatrices en fait de mariage, d'héritage, de testament, -etc. Napoléon n'avait que l'instruction qu'il est possible de recevoir -dans une bonne école militaire; mais il était né au milieu des vérités -de 1789, et ces vérités qu'on peut méconnaître avant qu'elles soient -révélées, une fois connues deviennent la lumière à la lueur de -laquelle on aperçoit toutes choses. Se faisant chaque jour instruire -par MM. Portalis, Cambacérès et surtout Tronchet, de la matière qu'on -devait traiter le lendemain au Conseil d'État, il y pensait -vingt-quatre heures, écoutait ensuite la discussion, puis, avec un -souverain bon sens, fixait exactement le point où il fallait s'arrêter -entre l'ordre ancien et l'ordre nouveau, et de plus, avec sa -puissance d'application, forçait tout le monde à travailler. Il -contribua ainsi de deux manières décisives à la confection de nos -codes, en déterminant le degré de l'innovation, et en poussant -l'oeuvre à terme. Plusieurs fois avant lui on avait entrepris cette -oeuvre, et chaque fois cédant au vent du jour, on s'était livré à des -exagérations dont bientôt on avait eu honte et regret, après quoi -l'oeuvre avait été abandonnée. Napoléon prit ce vaisseau échoué sur la -rive, le mit à flot et le poussa au port. Ce navire c'était le Code -civil, et personne ne peut nier que ce code ne soit celui du monde -civilisé moderne. C'est assurément pour un jeune militaire une belle -et pure gloire que d'avoir mérité d'attacher son nom à l'organisation -civile de la société moderne, et c'en est une bien belle également -pour la France, chez laquelle cette oeuvre s'est accomplie! On pourra -dire en effet que si l'Angleterre a eu le mérite de donner la -meilleure forme politique des États modernes, la France a eu celui de -donner par le Code civil la meilleure forme de l'état social, beau et -noble partage de gloire entre deux nations les plus civilisées du -globe! - -[En marge: Génie administratif de Napoléon.] - -[En marge: Vrais principes sur lesquels il établit l'administration -française.] - -Tandis que Napoléon s'occupait ainsi de la législation civile, il -appliquait aussi à l'administration sa main expéditive et créatrice. -Trouvant l'administration des provinces dans le même état que les -autres parties du gouvernement, il fit comme pour la législation -civile la part des notions du passé, des exagérations du présent, et, -empruntant le vrai ici et là, il créa l'administration moderne. Le -passé nous avait montré des états provinciaux s'administrant -eux-mêmes, et jouissant, pour ce qui concernait les intérêts locaux, -d'une étendue de pouvoirs presque complète. Pourvu qu'en fait de -subsides la part de l'État fût assurée, la royauté laissait les -provinces faire ce qu'elles voulaient, soit par un reste de respect -pour les anciens traités de réunion, soit parce qu'elle avait ce -sentiment confus que, ne donnant aucune liberté au centre, elle en -devait laisser beaucoup aux extrémités. La royauté s'adjugeait ainsi -tout pouvoir quant aux affaires générales, et abandonnait au pays le -règlement des affaires locales. Ce contrat tacite devait tomber devant -le grand phénomène de la Révolution française. Il n'était ni juste que -la royauté pût tout sur les grandes destinées du pays, ni juste que -les provinces pussent tout sur les affaires locales, car les destinées -du pays devaient être ramenées à la volonté du pays lui-même, comme -les intérêts de province à son inspection. Ces richesses, dont les -provinces disposent en ordonnant leurs dépenses, sont une partie de la -richesse générale qu'elles ne doivent pas dissiper abusivement; ces -règlements locaux que les communes établissent chez elles, touchant à -l'industrie, aux marchés, à la nature des impôts, sont une partie de -la législation sociale qu'il ne doit pas leur être permis d'établir -d'après leurs vues particulières. - -Le grand phénomène de l'unité moderne devait consister en ceci, que la -royauté renonçant à tout faire seule quant aux affaires générales, les -provinces renonceraient de leur côté à tout faire seules quant aux -affaires particulières, qu'elles se pénétreraient mutuellement en -quelque sorte, et se confondraient dans une puissante unité, dirigée -par l'intelligence commune de la nation. Il devait dès lors y avoir au -centre de l'État un chef du pouvoir exécutif entouré des principaux -citoyens de la France pour les affaires générales, et dans les -départements des chefs d'administration entourés des citoyens notables -de la localité pour les affaires particulières, mais soumis eux-mêmes -pour les affaires du gouvernement à son autorité, pour celles du -département à sa surveillance. De là résultèrent le préfet et le -conseil de département. Si les circonstances avaient permis au Premier -Consul d'être conséquent avec les principes posés, il aurait dû rendre -les conseils de département électifs. Mais au lendemain des affreuses -convulsions qu'on venait de traverser, entre les furieux de 1793, -odieux au pays, et les grands propriétaires revenant de l'émigration, -l'élection eût été impossible, ou du moins sujette à de graves -inconvénients. Il se la réserva, et choisit des hommes sages, modérés, -qui pussent administrer tolérablement. C'était une conséquence de sa -dictature, qui devait être passagère et disparaître avec lui. -Toutefois le principe était posé, celui d'un chef ou préfet -administrant sous le contrôle d'un conseil, destiné à être électif -quand nos terribles divisions seraient suffisamment apaisées. - -[En marge: Sa véritable part dans la création de l'administration -française.] - -Mais cette surveillance de l'État, pour l'étendue des dépenses, le -système des impôts, la nature des règlements, il fallait l'exercer, et -on ne pouvait la déléguer sans garantie au pouvoir exécutif, -représentant de l'État. Napoléon se servit d'une institution que -Sieyès lui avait fournie en l'empruntant à l'ancienne monarchie. Le -Conseil royal, entre autres affaires dont il s'occupait jadis, donnait -son avis sur celles qui naissaient des relations de l'État avec les -provinces. Ces relations étant devenues plus étroites sous le nouveau -régime, devaient naturellement revenir au Conseil d'État. Napoléon, -sans procéder théoriquement, mais se servant de ce qu'il avait sous la -main pour l'accomplissement de ses desseins, fit du Conseil d'État le -dépositaire de cette surveillance supérieure, qui constitue -essentiellement ce qu'on appelle la centralisation. Voulant que le -budget des communes et des départements fût contrôlé par l'État, que -leurs règlements fussent ramenés aux principes de 1789, que telle -commune ne pût pas rétablir les jurandes, telle autre établir des -impôts contraires aux doctrines modernes, que les conflits entre elles -eussent un arbitre, il confia ces diverses questions au Conseil -d'État, en le présidant lui-même avec une constance et une application -infatigables. Sans ce régulateur, notre centralisation serait devenue -le plus intolérable des despotismes. Mais conseil de prudence s'il -s'agit des dépenses communales, modérateur s'il s'agit de laisser -plaider les communes les unes contre les autres, législateur enfin -s'il s'agit des règlements municipaux, le Conseil d'État est un -régulateur éclairé, ferme, et même indépendant quoique nommé par le -Pouvoir exécutif, parce qu'il puise dans ses fonctions un esprit -administratif qui prévaut sur l'esprit de servilité, et qui, sous tous -les régimes, après une docilité d'un moment au gouvernement nouveau, -se relève presque involontairement, et reparaît, comme chez les -végétaux vigoureux les branches reprennent leur direction après une -gêne momentanée. - -C'est en présidant ce conseil assidûment quand il n'était pas à la -guerre, et le présidant sept et huit heures de suite, avec une force -d'application, une rectitude de bon sens rares, et un respect de -l'opinion d'autrui qu'il observait toujours dans les matières -spéciales, que, tantôt statuant sur les faits, tantôt imaginant ou -modifiant suivant le besoin nos lois administratives, créant ainsi -tout à la fois la législation et la jurisprudence, il est devenu le -véritable auteur de cette administration, ferme, active, probe, qui -fait de notre comptabilité la plus claire que l'on connaisse, de notre -puissance la plus disponible qu'il y ait en Europe, et qui, lorsque -sous l'influence des révolutions nos gouvernements délirent, seule ne -délire pas, conduit sagement, invariablement les affaires courantes du -pays, perçoit les impôts, les encaisse avec ordre, les applique -exactement aux dépenses, lève les soldats, les instruit, les -discipline, pourvoit aux dépenses des villes, des provinces, sans que -rien périclite, maintient la France debout quand la tête de cette -France chancelle, et donne l'idée d'un bâtiment mû par la puissance de -la mécanique moderne, laquelle au milieu de la tempête marcherait -encore régulièrement avec un équipage inactif ou troublé. - -Ainsi la guerre avait fait de Napoléon un mauvais politique en le -rendant irrésistible, mais elle en avait fait en revanche l'un des -plus grands organisateurs qui aient paru dans le monde, et là comme -en toutes choses il avait été le double produit de la nature et des -événements. Il nous reste à le considérer sous le rapport principal -pour lui, sous celui du génie militaire, qui lui a valu, non sa gloire -la plus pure, mais la plus éclatante. - -[En marge: Napoléon homme de guerre.] - -[En marge: Précis des révolutions de la grande guerre.] - -Pour apprécier sa véritable place parmi les capitaines de tous les -temps, il faudrait retracer en quelque sorte l'histoire de cet art -puissant, qui crée, élève, défend les empires, et comme l'art de les -gouverner repose sur la réunion si rare des qualités de l'esprit et du -caractère. Malheureusement cette histoire est à faire. Machiavel, -Montesquieu, Frédéric, Napoléon, en ont jeté çà et là quelques traits; -mais considérée dans sa suite, rattachée aux progrès des sciences, aux -révolutions des empires, à la marche de l'esprit humain, cette -histoire est à créer, et par ce motif les places des grands capitaines -sont difficiles à déterminer. Pourtant il y a dans l'histoire de l'art -militaire quelques linéaments principaux, qui saisissent l'esprit dès -qu'on y jette les yeux, et avec le secours desquels il est permis de -tracer la marche générale des choses, et de fixer quelques places -principales que la postérité, dans la diversité de ses jugements, n'a -guère changées. - -[En marge: Alexandre.] - -Ce qu'on appelle communément la grande guerre n'a pas souvent apparu -dans le monde, parce qu'il faut à la fois de grandes nations, de -grands événements, et de grands hommes. Ce n'est pas seulement -l'importance des bouleversements qui en fait le caractère, car alors -on pourrait dire que les conquérants de l'Asie ont pratiqué la grande -guerre. Il y faut la science, le génie des combinaisons, ce qui -suppose d'énergiques et habiles résistances opposées au vainqueur. -Ainsi, bien qu'Alexandre à son époque ait changé la face de l'univers -civilisé, la stupidité asiatique dont il eut à triompher fut telle -qu'on ose à peine dire qu'il ait pratiqué la grande guerre. La -combinaison tant admirée par Montesquieu, et qui avait consisté à ne -s'enfoncer en Asie qu'après avoir conquis le littoral de la Syrie, lui -était tellement commandée par le défaut de marine, que les moindres -officiers de l'armée macédonienne étaient de cet avis, et que ce fut -de la part d'Alexandre un acte d'instinct plutôt qu'un trait de génie. -Les trois batailles qui lui valurent la conquête de l'Asie furent des -actes d'héroïque témérité, toujours décidées par la cavalerie -qu'Alexandre commandait en personne, et qui fondant sur des masses -confuses de cavaliers aussi lâches qu'ignorants, leur donnait le -signal de la fuite, invariablement suivi par l'infanterie persane. Le -véritable vainqueur des Perses, ce fut la discipline macédonienne, -conduite, il est vrai, à d'immenses distances par l'audace inspirée -d'Alexandre. - -[En marge: Les campements dans l'antiquité retiennent l'essor de la -grande guerre.] - -[En marge: Opérations de César.] - -Ce n'est pas ainsi qu'Annibal et César combattirent. Là ce fut -héroïsme contre héroïsme, science contre science, grands hommes contre -grands hommes. César toutefois, malgré la vigueur de son caractère et -la hardiesse mêlée de prudence de ses entreprises, laissa voir dans -ses mouvements une certaine gêne, résultant des habitudes militaires -de son temps, et dont Annibal seul parut entièrement dégagé. En effet -les Romains, faisant la guerre dans des pays sauvages, et songeant -constamment à se garder contre la fougue aveugle des barbares, -campaient avec un art infini, et, arrivés le soir sur un terrain -toujours choisi avec un coup d'oeil exercé, s'établissaient en -quelques heures dans une vraie place forte, construite en palissades, -entourée d'un fossé, et presque inexpugnable. Sous le rapport des -campements ils n'ont été ni dépassés, ni même égalés, et, comme -Napoléon l'a remarqué avec son incomparable sagacité, on n'a pas dû y -songer, car devant l'artillerie moderne un camp semblable ne tiendrait -pas deux heures. Mais de ce soin à camper tous les soirs, il résultait -une timidité de mouvements, une lenteur de résultats singulières, et -les batailles qui, en ensanglantant la terre, diminuent cependant -l'horreur des guerres qu'elles abrégent, n'étaient possibles que -lorsque les deux adversaires le voulaient bien. Si l'un des deux s'y -refusait, la guerre pouvait durer indéfiniment, ou bien il fallait la -faire aboutir à un siége, en attaquant ou régulièrement ou brusquement -le camp ennemi. Aussi voit-on César, le plus hardi des généraux -romains, se mouvoir librement dans les Gaules devant la fougue -ignorante des Gaulois, les amener au combat quand il veut, parce que -leur aveugle bravoure est facile à tenter, mais en Espagne, en Épire, -lorsqu'il a affaire aux Romains eux-mêmes, changer de méthode, -s'épuiser sur la Segre en combinaisons ingénieuses pour arracher -Afranius de son camp, ne l'y déterminer qu'en l'affamant, puis, -lorsqu'il l'a décidé à changer de position, ne finir la campagne qu'en -l'affamant encore. En Épire, à Dyrrachium, il s'était rendu par le -campement invulnérable pour Pompée, qui, de son côté, s'était rendu -invulnérable pour lui. Puis, ne sachant plus comment terminer cette -guerre interminable, on le vit s'enfoncer en Macédoine pour y attirer -Pompée, qu'il y attira en effet, et là encore, trouvant -l'inexpugnabilité du camp romain, il serait resté dans l'impossibilité -d'atteindre son adversaire, si, l'impatience d'en finir s'emparant de -la noblesse romaine, Pompée n'était descendu dans les plaines de -Pharsale, où l'empire du monde fut donné à César par la supériorité -des légions des Gaules. - -[En marge: Supériorité d'Annibal dans la grande guerre.] - -Il y a là sans doute des combinaisons très-habiles, et souvent -très-hardies pour amener au combat l'adversaire qui ne veut pas -combattre, mais ce n'est pas la grande guerre avec toute la liberté, -l'étendue et la justesse de ses mouvements, telle que nous l'avons vue -dans notre siècle, décider en quelques jours des luttes qui jadis -auraient duré des années. Un seul homme dans les temps anciens se -présente avec cette liberté, cette sûreté d'allure, c'est Annibal, et -aussi, comme vigueur, audace, fécondité, bonheur de combinaisons, -peut-on dire qu'il n'a pas d'égal dans l'antiquité. C'était l'opinion -de Napoléon, juge suprême en ces matières, et on peut l'adopter après -lui. - -[En marge: Barbarie de l'art dans le moyen âge.] - -[En marge: Grande révolution de l'art militaire due au progrès -social.] - -[En marge: Naissance de l'infanterie.] - -[En marge: Invention de la poudre.] - -[En marge: Création de la fortification moderne.] - -Pendant le moyen âge l'art militaire n'offre rien qui attire et mérite -les regards de la postérité. La politique a sous les yeux d'immenses -spectacles où le sang coule à torrents, où le coeur humain déploie ses -passions accoutumées, il y a des lâches et des héros, des crimes et -des vertus, mais il n'y a ni César ni Annibal. Ce n'est pas seulement -la grande guerre qui disparaît, c'est l'art même de la guerre. La -barbarie avec son courage aveugle se précipite sur la civilisation -romaine décrépite, ayant un savoir que les vertus guerrières n'animent -plus, et quand d'innombrables peuplades barbares, se poussant comme -les flots de la mer, après avoir détruit l'empire romain, ont inondé -le monde civilisé, on trouve çà et là de vaillants hommes comme -Clovis, comme les Pepin, commandant la hache d'armes à la main, on -trouve même un incomparable chef d'empire, Charlemagne, mais on ne -rencontre pas un véritable capitaine. Dans cet âge de la force -individuelle, la poésie elle-même, seule histoire de ces temps, prend -la forme des choses, et célèbre les paladins guerroyant à cheval pour -le Christ contre les Sarrasins guerroyant à cheval pour Mahomet. C'est -l'âge de la chevalerie, dont le nom seul indique la nature, -c'est-à-dire l'homme à cheval, vêtu de fer, combattant l'épée à la -main, dans la mesure de son adresse et de sa force physique. Cependant -cet état de choses allait changer bientôt par les progrès de la -société européenne. Le commerce, l'industrie, en faisant naître dans -les villes une population nombreuse, aisée, que le besoin de se -défendre devait rendre courageuse, donnèrent naissance au soldat à -pied, c'est-à-dire à l'infanterie. Les Suisses en se défendant dans -leurs montagnes, les citoyens des villes italiennes et allemandes -derrière leurs murailles, ceux des villes hollandaises derrière leurs -digues, constituèrent l'arme de l'infanterie, et lui valurent une -importance que le temps ne fit qu'accroître. Une grande découverte, -due également au progrès de la société européenne, celle des matières -explosibles, contribua puissamment au même phénomène. Devant les -projectiles lancés par la poudre, la cuirasse devenait non-seulement -dérisoire, mais dangereuse. Dès cet instant l'homme devait se -présenter à découvert; débarrassé du poids d'un vêtement de fer -inutile, et l'intelligence, le courage réfléchi, devaient remplacer la -force physique. Par le même motif les villes, qui montraient -saillantes et menaçantes leurs murailles, changèrent tout à coup de -forme et d'aspect. Elles enfoncèrent en terre leurs murailles pour les -soustraire au canon; au lieu de tours hautes et rondes, elles -s'entourèrent de bastions peu élevés, à face droite et anguleuse, pour -que le canon les protégeât dans tout leur profil, et on vit naître la -savante fortification moderne. - -[En marge: Génie spécial des Nassau, et leur système de guerre.] - -Cette révolution commencée en Italie, se continua, se perfectionna en -Hollande contre Philippe II, et alors se produisirent dans le monde -trois grands hommes, les Nassau! Le véritable art de la guerre -reparut, mais timide encore, gêné dans ses mouvements, et n'ayant rien -des allures de cet art sous Annibal et César. C'est autour des places -de la Hollande, couvertes de digues, de bastions savamment disposés, -que la guerre s'établit, et resta comme enchaînée. Se porter devant -une place, l'investir, se garder par des lignes de contrevallation -contre les assiégés, de circonvallation contre les armées de secours, -s'y assurer des vivres, tandis que de son côté l'ennemi tâchait de -secourir la place en coupant les provisions à l'assiégeant, ou en le -détournant de son entreprise, composa toute la science des -capitaines. On n'y voyait ni grands mouvements, ni batailles -décisives, et au contraire beaucoup de feintes, pour couper des -convois ou détourner l'assiégeant de son objet, à ce point que dans la -carrière des Nassau, de 1579 à 1648, c'est-à-dire de la proclamation à -la reconnaissance de l'indépendance hollandaise, il y eut tout au plus -cinq ou six batailles dignes de ce nom, et une centaine de siéges -grands ou petits. Durant cette guerre de siéges, qui remplit les deux -tiers d'un siècle, les Hollandais à qui la mer restait ouverte, -prenaient patience parce qu'ils avaient la sécurité, gagnaient de quoi -payer leurs soldats, et par cette patience aidaient, créaient presque -la constance si justement vantée des Nassau. - -[En marge: Gustave-Adolphe.] - -[En marge: Sa carrière politique et militaire.] - -[En marge: L'art reste timide encore du temps de Gustave-Adolphe.] - -[En marge: Condé, Turenne, et Vauban.] - -À cette époque, la création de l'infanterie (effet et cause tout à la -fois de l'indépendance des nations), commencée par la lutte des -Suisses contre les maisons d'Autriche et de Bourgogne, continuée par -celle des villes hollandaises contre l'Espagne, recevait un nouveau -développement dans la lutte du protestantisme contre le catholicisme. -Pendant la guerre dite de trente ans, un héros justement populaire, -Gustave-Adolphe, donna à l'art militaire moderne la plus forte -impulsion après les Nassau. Roi d'une nation pauvre, mais robuste et -brave, ayant à se défendre contre un prétendant, son cousin, roi de -Pologne, et roi par conséquent d'une nation à cheval, il cherchait sa -force dans l'infanterie, et mettait toute son application, toute son -intelligence à la bien organiser. Cette infanterie était alors une -espèce de phalange macédonienne, épaisse et profonde, se défendant -par des piques d'une extrême longueur, et ayant sur son front, sur ses -ailes, quelques hommes armés de mousquets. Ces phalanges étaient peu -maniables, et Gustave-Adolphe s'étudia, avec le soin d'un véritable -instructeur d'infanterie, à mêler le mieux possible les piquiers et -les fusiliers, à faire disparaître l'armure qui était inutile devant -le boulet, à donner ainsi plus de mobilité aux armées, à multiplier et -à rendre l'artillerie plus légère. Bien qu'il fût loin d'avoir achevé -le triomphe de l'infanterie, par cela seul qu'il avait fait faire à -cette arme un notable progrès, il vainquit le roi de Pologne, qui -n'était fort qu'en cavalerie, le força de renoncer à ses prétentions -sur la couronne de Suède, et répondant à l'appel des protestants -vaincus par Tilly et Wallenstein, descendit en Allemagne, où le -poussaient une foi sincère et l'amour de la gloire. Chose digne de -remarque, et qui prouve bien la lenteur des progrès de ce qu'on -appelle la grande guerre, ce héros, l'un des mortels les plus -vaillants que Dieu ait donnés au monde, se montra dans ses mouvements -d'une timidité extrême. Élève des Nassau, il pivota autour des places, -ne voulut pas quitter les bords de la Baltique qu'il n'eût conquis -toutes les forteresses de l'Oder, et parce que l'électeur de Saxe ne -consentit pas à lui prêter Wittenberg afin de passer l'Elbe en sûreté, -il laissa Tilly prendre Magdebourg sous ses yeux, et faire de cette -ville infortunée une exécution effroyable, qui retentit alors dans -l'Europe entière et fit douter un moment du caractère du héros -suédois. Cependant appelé à grands cris par les Saxons, ne pouvant -résister à leurs instances, ayant d'ailleurs essayé dans plusieurs -occasions la valeur de son infanterie, il accepta une première -rencontre avec Tilly dans la plaine de Leipzig, gagna une bataille qui -mit à ses pieds la maison d'Autriche, et alors, quand Oxenstiern plus -hardi que son roi, lui conseillait de marcher sur Vienne pour y -terminer la guerre, il alla d'abord triompher à Francfort, perdre -ensuite une année au milieu de la Bavière en marches incertaines, -passer quelques mois à couvrir Nuremberg contre Wallenstein, le suivre -enfin à Lutzen, et presque malgré lui livrer et gagner dans cette -plaine célèbre la seconde grande bataille de sa carrière héroïque, où -il mourut comme Épaminondas au sein de la victoire. Certes, par la -hauteur du courage, la noblesse des sentiments, l'étendue et la -justesse de l'esprit, Gustave-Adolphe est un des personnages les plus -accomplis de l'humanité, et on se tromperait si on imputait à sa -timidité personnelle la timidité et l'incertitude de ses mouvements. -Ce n'est pas lui qui était timide, c'était l'art. Mais l'art devait -bientôt changer d'allure; une nouvelle révolution allait s'y opérer en -trois actes, dont le premier devait s'accomplir en France par Condé, -Turenne et Vauban, le second en Prusse par Frédéric, le troisième en -France encore, par Napoléon. Ainsi pour l'immortelle gloire de notre -patrie, c'était elle qui allait commencer cette révolution, et la -finir! - -[En marge: Condé et Turenne commencent la grande guerre dans les temps -modernes, l'un par sa hardiesse à livrer bataille, l'autre par ses -hardis mouvements.] - -Comme on vient de le voir, l'art de la guerre, réduit à pivoter autour -d'une place pour la prendre ou la secourir, était comme un oiseau fixé -par un lien à la terre, ne pouvant ni marcher, ni encore moins voler -à son but, c'est-à-dire au point décisif de la guerre. Gustave avait -été élève des Nassau, et les Français le furent d'abord de Gustave. -Beaucoup de nos officiers, notamment le brave Gassion, s'étaient -formés à son école, et en rapportèrent les leçons en France, lorsque -le génie de Richelieu nous engageant dans la guerre de trente ans, -nous succédâmes dans cette lice aux Suédois, que la mort de Gustave -avait privés du premier rôle. Naturellement ce fut sur la frontière du -Rhin et des Pays-Bas que nos généraux rencontrèrent les généraux de -l'Autriche et de l'Espagne, récemment séparées mais toujours alliées. -Des siéges à conduire à fin, ou à troubler, composèrent toute la -guerre. Vauban prenant des mains des Hollandais l'art des siéges, le -porta à un degré de perfection qui n'a point été dépassé, même dans -notre siècle. Cependant l'art militaire restait enchaîné autour des -places, lorsque tout à coup un jeune prince, doué d'un esprit sagace, -impétueux, amoureux de la gloire, que Dieu avait fait aussi confiant -qu'Alexandre, et que sa qualité de prince du sang plaçait au-dessus -des timidités de la responsabilité ordinaire, entra en lice, et -s'ennuyant pour ainsi dire de la guerre méthodique des Nassau, dans -laquelle on ne livrait bataille qu'à la dernière extrémité, sortit du -cercle où le génie des capitaines semblait enfermé. La première fois -qu'il commanda, entouré de conseillers que la cour lui avait donnés -pour le contenir, il n'en tint compte, n'écouta que Gassion, aussi -hardi que lui, surprit un défilé qui conduisait dans les plaines de -Rocroy, déboucha audacieusement en face d'un ennemi brave et -expérimenté, l'assaillit sur ses deux ailes, composées de cavalerie -suivant la méthode du temps, les mit en déroute, puis se retourna -contre l'infanterie restée au centre comme une _citadelle qui -réparerait ses brèches,_ l'entama avec du canon, et la détruisit dans -cette journée qui fut la dernière de l'infanterie espagnole. Certes ce -jour-là Condé ne changea rien à l'art de combattre, qui était encore -ce qu'il avait été à Pharsale et à Arbelles; mais en quoi il se montra -un vrai novateur, ce fut dans la résolution de livrer bataille, et -d'aller tout de suite au but de la guerre, manière de procéder la plus -humaine, quoique un moment la plus sanglante. - -Condé devint ainsi l'audacieux Condé. Bientôt à Fribourg méprisant les -difficultés du terrain, à Nordlingen ne s'inquiétant pas d'avoir une -aile battue et son centre entamé, il regagnait une bataille presque -perdue à force de persistance dans l'audace. Heureux mélange de -hardiesse et de coup d'oeil, il devint ainsi le plus grand général de -bataille connu jusqu'alors dans les temps modernes. À ses côtés, avant -lui, puis sous lui, et bientôt sans lui, se formait un capitaine -destiné à être son émule, moins hardi sur le champ de bataille, mais -plus hardi dans les marches et la conception générale de ses -campagnes: tout le monde a nommé Turenne. Condé, traité en prince du -sang, n'était pas chargé sans doute des choses faciles, car il n'y en -a pas de faciles à la guerre, mais des plus grandes, et pour -lesquelles les ressources étaient prodiguées. Turenne qui avec le -temps devint le préféré de la royauté, Turenne fut d'abord chargé, -notamment sur le Rhin, des tâches ingrates, celles où il fallait avec -des forces insuffisantes tenir tête à un ennemi supérieur, et on le -vit exécuter des marches d'une hardiesse incroyable, tantôt lorsqu'en -1646 il descendait le Rhin, qu'il allait passer à Wesel, pour joindre -les Suédois et forcer l'électeur de Bavière à la paix; tantôt lorsque, -feignant en 1674 de s'endormir de fatigue à la fin d'une campagne, il -sortait tout à coup de ses cantonnements, fondait à l'improviste sur -les quartiers d'hiver de l'ennemi, le mettait en fuite et le rejetait -au delà des frontières. Ainsi on peut dire que Condé avait donné à -l'art l'audace des batailles, et Turenne celle des marches. Après ces -deux célèbres capitaines, l'art allait s'arrêter, tâtonner encore -jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, époque où une immense lutte -devait lui faire franchir son second pas, et l'amener à ce qu'on peut -vraiment appeler la grande guerre. - -[En marge: Composition des armées à la fin du dix-septième siècle.] - -[En marge: Manière de combattre.] - -Pour se figurer exactement ce qu'on avait fait, ce qui restait à -faire, il faut se rappeler quelles étaient alors la composition des -armées, la proportion et l'emploi des différentes armes, et la manière -de livrer bataille. On peut voir tout cela décrit avec une remarquable -exactitude dans les mémoires de l'un des plus savants généraux de ce -temps, l'illustre Montecuculli. Malgré le développement que -l'infanterie avait déjà reçu, elle ne comprenait guère plus de la -moitié des troupes réunies sur un champ de bataille, tandis que la -cavalerie formait l'autre moitié. L'artillerie était peu nombreuse, -tout au plus d'une pièce par mille hommes, et très-difficile à -mouvoir. L'ordre de bataille était ce que nous le voyons dans les -historiens du temps d'Annibal et de César (seuls maîtres qu'on étudiât -alors), c'est-à-dire que l'infanterie était toujours au centre, la -cavalerie sur les ailes, l'artillerie (remplaçant les machines des -anciens) sur le front, sans tenir autre compte du terrain, sinon que -la cavalerie se serrait, se reployait en arrière, faisait, en un mot -comme elle pouvait, si le terrain des ailes n'était pas favorable à -son déploiement. L'artillerie commençait par canonner l'ennemi afin de -l'ébranler, puis la cavalerie des ailes chargeait celle qui lui était -opposée, et, si elle avait l'avantage, se rabattait sur le centre où -les troupes de pied étaient aux prises, et abordant en flanc ou à -revers l'infanterie de l'ennemi achevait sa défaite. On citerait peu -de batailles du temps de Gustave-Adolphe, de Turenne et de Condé, qui -se soient passées différemment. Les plus fameuses, celles de Lutzen, -de Rocroy et des Dunes, n'offrent pas un autre spectacle. Ce n'est pas -ainsi qu'on agit de nos jours. La cavalerie n'est pas sur les ailes, -l'infanterie au centre, l'artillerie sur le front. Chaque arme est -placée selon le terrain, l'infanterie dans les endroits difficiles, la -cavalerie en plaine, l'artillerie partout où elle peut se servir de -ses feux avec avantage. L'infanterie représentant aujourd'hui les -quatre cinquièmes des combattants, est le fond des armées. Elle a sa -portion de cavalerie pour s'éclairer, sa portion d'artillerie pour -l'appuyer, plus ou moins selon le terrain, et s'il existe, comme sous -l'Empire, une grosse réserve de cavalerie et d'artillerie, c'est dans -les mains du général en chef qu'elle se trouve, pour frapper les -coups décisifs, s'il sait user de ses ressources avec l'à-propos du -génie. - -[En marge: Organisation et armement de l'infanterie.] - -Ce qui avait porté à placer la cavalerie sur les ailes, chez les -anciens et chez les modernes, c'était le besoin de couvrir les flancs -de l'infanterie qui ne savait pas manoeuvrer comme aujourd'hui, et -faire front de tous les côtés en se formant en carré. L'infanterie -était jusqu'à la fin du dix-septième siècle une vraie phalange -macédonienne, une sorte de carré long, présentant à l'ennemi sa face -allongée, laquelle était composée de piquiers, entremêlés de quelques -mousquetaires. Ces derniers placés ordinairement sur le front, et -couverts par la longueur des piques, faisaient feu, puis quand on -approchait de l'ennemi couraient le long du bataillon, et venaient se -ranger sur ses ailes, laissant aux piquiers le soin d'exécuter la -charge ou de la repousser à l'arme blanche. Il est facile de -comprendre que si les feux avaient eu alors l'importance qu'ils ont de -notre temps, un tel bataillon eût été bientôt détruit. Les boulets -entrant dans une masse où seize, quelquefois vingt-quatre hommes -étaient rangés les uns derrière les autres, y auraient causé d'affreux -ravages. Ce même bataillon, n'ayant des piques que sur son front, -était dans l'impossibilité de défendre ses flancs contre une attaque -de la cavalerie. - -Aussi, pour parer aux inconvénients de cette disposition, n'était-il -pas rare de voir, comme à Lutzen, comme à Rocroy, les infanteries -autrichienne et espagnole se former en quatre grandes masses qui -faisaient face de tous les côtés, et composer de la sorte un seul gros -carré de toutes les troupes à pied. - -[En marge: Invention du fusil à baïonnette par Vauban.] - -[En marge: On ne tire pas d'abord de cette invention toutes ses -conséquences.] - -Aujourd'hui le problème est résolu, et il l'a été grâce à l'invention -du fusil à baïonnette, due à notre admirable Vauban, qui par cette -invention est le véritable auteur de la tactique moderne. En effet, en -attachant au moyen de la baïonnette un fer de lance au bout de -l'ancien mousquet, il fit cesser la distinction du piquier et du -mousquetaire. Il ne dut plus y avoir dès lors qu'une sorte de -fantassin, pouvant à la fois fournir des feux et opposer au cavalier -une pointe de fer. De cet important changement à la formation moderne -de l'infanterie, la conséquence était forcée. Mais ce n'est pas tout -de suite que l'on tire les conséquences d'un principe, et surtout ce -n'est pas durant la guerre qu'on profite des leçons qu'elle a données. -C'est au milieu du silence et des méditations de la paix. - -Pendant les dernières guerres de Louis XIV, le fusil à baïonnette ne -produisit pas toutes ses conséquences. On tâtonna d'abord, et on se -borna à diminuer les rangs de l'infanterie pour présenter moins de -prise aux feux de l'ennemi, et fournir soi-même plus de feux en ayant -plus de déploiement. - -[En marge: Désir et recherche du nouveau dans le dix-huitième siècle.] - -[En marge: Rôle et ambition de la Prusse.] - -[En marge: Succession des quatre princes qui ont fait sa grandeur.] - -[En marge: Le père du grand Frédéric; ses soins pour l'armée.] - -[En marge: Le prince d'Anhalt-Dessau.] - -[En marge: Il place l'infanterie sur trois rangs.] - -Mais au milieu du dix-huitième siècle, qui devait être si fécond en -révolutions de tout genre, se préparait la révolution de l'art de la -guerre. Dans ce siècle de doute, d'examen, de recherches, où un même -esprit remuait sourdement toutes les professions, les militaires se -mirent aussi en quête de procédés nouveaux. Il y avait une monarchie -allemande, presque aussi forte que la Bavière, mais mieux placée -qu'elle pour résister à la puissance impériale, parce que située au -nord elle était difficile à atteindre, appuyée sur un peuple robuste -et brave, ayant marqué dans les guerres du dix-septième siècle et -conçu dès lors une vaste ambition, animée de l'esprit protestant et -prête à faire à la catholique Autriche une opposition redoutable: -cette puissance était la Prusse. Elle avait eu dans le grand électeur -un souverain militaire. Elle eut dans son successeur un prince vain, -épris du titre de roi, qu'il acheta de l'empereur en lui livrant ses -forces. Pourtant ce titre, tout vain qu'il paraissait, était un -engagement avec la grandeur, et la Prusse, convertie en royaume, était -devenue tout à coup aussi ambitieuse qu'elle était titrée. Au prince -qui s'était fait roi avait succédé un prince maladif, morose, emporté -jusqu'à la démence, mais doué de qualités réelles, avare du sang et de -l'argent de ses sujets, sentant que la Prusse érigée en royaume devait -se préparer à soutenir son rang, et dans cette vue amassant des -trésors et formant des soldats, quoique personnellement il n'aimât -point la guerre et ne la voulût point entreprendre. Sa passion pour -les beaux grenadiers est restée fameuse, et était si connue alors, que -ceux qui voulaient acquérir de l'influence sur son esprit lui -offraient en cadeau des hommes de haute taille, comme à certains -monarques on adresse des chevaux ou des tableaux. Ce prince, dont -l'esprit obsédé de sombres vapeurs, était impropre à supporter -continûment le poids de la couronne, s'en était déchargé sur deux -favoris, un pour la politique, M. de Seckendorf, un pour le militaire, -le prince d'Anhalt-Dessau, le premier intrigant, habile, le second -doué d'un vrai génie pour la guerre. Le prince d'Anhalt-Dessau avait -fait les dernières campagnes de Louis XIV, s'était distingué à -Malplaquet, à la tête de l'infanterie prussienne, et avait acquis la -conviction que c'était avec les troupes à pied qu'il fallait décider à -l'avenir du sort des empires. Manoeuvrant du matin au soir sur -l'esplanade de Potsdam avec l'infanterie prussienne, il finit par -comprendre toute la portée de l'invention de Vauban, arma cette -infanterie de fusils à baïonnette, la disposa sur trois rangs, et -arriva presque complétement à l'organisation du bataillon moderne. Il -ne se borna pas à cette création, il anima l'infanterie prussienne -qu'il faisait tous les jours manoeuvrer sous ses yeux, d'un esprit -aussi énergique que le sien, autre service non moins grand, car dans -une armée, si le mécanisme importe beaucoup, le moral n'importe pas -moins, et, sans le moral, l'armée la mieux organisée est une habile -machine dépourvue de moteur. - -Son roi l'approuvait, le secondait, et bien résolu à ne pas faire la -guerre lui-même, voulait néanmoins que tout son peuple fût prêt à la -faire. Un instinct profond, confus, indéfinissable, le poussait sans -qu'il le sût, sans même qu'il se doutât de l'oeuvre à laquelle il -travaillait, à ce point qu'il ne devina pas dans son fils celui qui -emploierait les moyens qu'il préparait si bien. - -[En marge: Avénement du grand Frédéric.] - -[En marge: À peine monté sur le trône, il se jette sur la Silésie.] - -Ce fils, élevé par des protestants français et bientôt des mains des -protestants passant à celles des philosophes, plein de génie et -d'impertinence, tenant le passé du monde pour une extravagance -tyrannique, regardant les religions comme un préjugé ridicule, ne -reconnaissant d'autre autorité que celle de l'esprit, avait pris en -dégoût le pédantisme militaire régnant à la cour de Berlin, et par ce -motif devint odieux à son père, lequel dans un accès de colère battit -à coups de canne celui qui devait être le grand Frédéric. Le grand -Frédéric, battu et détenu dans une forteresse pour ne pas assez aimer -le militaire, est certainement un de ces spectacles singuliers tels -que l'histoire en offre quelquefois! Mais ce père étrange mourut en -1740, et aussitôt son fils se jeta sur les armes d'Achille qu'il -n'avait pas d'abord reconnues pour les siennes. L'empereur Charles VI -venait de mourir, laissant pour unique héritière une fille, -Marie-Thérèse, que personne ne croyait capable de défendre son -héritage. Chacun en convoitait une partie. La Bavière désirait la -couronne impériale, la France aspirait à conquérir tout ce que -l'Autriche possédait à la gauche du Rhin, l'Espagne avait elle-même -des vues sur l'Italie, et le jeune Frédéric songeait à rendre ses -États dignes par leur dimension du titre de royaume. Cependant, tandis -que tout le monde dévorait des yeux une partie de l'héritage de -Marie-Thérèse, personne n'osait y porter la main. Frédéric fit comme -les gens qui mettent le feu à une maison qu'ils veulent dépouiller: il -se jeta sur la Silésie, fut bientôt imité par toute l'Europe, et -alluma ainsi l'incendie dont il devait si bien profiter. Ayant reçu de -son père un trésor bien fourni et une armée toujours tenue sur le pied -de guerre, il entra en Silésie en octobre 1740 (six mois après être -monté sur le trône), avait conquis cette province tout entière en -décembre, l'Autriche n'ayant presque pas d'armée à lui opposer, et -prouvait ainsi la supériorité d'un petit prince qui est prêt sur un -grand qui ne l'est pas. - -[En marge: Bataille de Molwitz.] - -[En marge: Comment elle fut gagnée.] - -Pourtant il n'y eut qu'un cri en Europe, c'est que le jeune roi de -Prusse était un étourdi, et qu'en janvier suivant il expierait sa -témérité. Les Autrichiens en effet, ayant réuni leurs forces, -débouchèrent de Bohême en Silésie, et Frédéric avait si peu -d'expérience qu'il laissa les Autrichiens s'établir sur ses derrières, -et le couper de la Prusse. Il se retourna, marcha à eux avec l'audace -qui inspirait toutes ses actions, et livra bataille, bien qu'il n'eût -jamais fait manoeuvrer un bataillon, ayant le dos tourné vers -l'Autriche, tandis que les Autrichiens l'avaient vers la Prusse. S'il -eût été battu, il n'aurait pas revu Berlin; et, chose singulière, dans -cette première bataille il n'eut pas d'autre tactique que celle du -temps passé. Sa belle infanterie, commandée par le brave maréchal -Schwerin, était au centre, sa cavalerie sur les ailes, son artillerie -sur le front, comme à Rocroy, aux Dunes, à Lutzen. La cavalerie -autrichienne qui était disposée aussi sur les ailes, et fort -supérieure en force et en qualité, s'ébranla au galop, et emporta la -cavalerie prussienne (_procella equestris_), avec le jeune Frédéric, -qui n'avait jamais assisté à pareille scène. Mais, tandis que les deux -cavaleries, l'une poursuivant l'autre, couraient sur les derrières, la -solide infanterie prussienne était restée ferme en ligne. Si les -choses s'étaient passées comme du temps de Condé ou d'Alexandre, la -cavalerie autrichienne, revenant sur l'infanterie prussienne, l'eût -prise sur les deux flancs et bientôt détruite. Il n'en fut point -ainsi: le vieux maréchal Schwerin, demeuré inébranlable, se porta en -avant, enleva le ruisseau et le moulin de Molwitz, et, quand la -cavalerie autrichienne revint victorieuse, elle trouva son infanterie -battue et la bataille perdue. Frédéric triompha ainsi par la valeur de -son infanterie, qui avait vaincu pendant qu'il était entraîné sur les -derrières. Mais, il l'a dit lui-même, la leçon était bonne, et bientôt -il devint général. L'Europe cria au miracle, proclama Frédéric un -homme de guerre, et plus du tout un étourdi, mais ce qui importait -davantage, l'infanterie prussienne venait d'acquérir un ascendant -qu'elle conserva jusqu'en 1792, lorsqu'elle rencontra l'infanterie de -la Révolution française. - -[En marge: Bonheur avec lequel se termine pour le grand Frédéric la -guerre de la succession d'Autriche.] - -Les années suivantes, Frédéric remporta une deuxième, une troisième, -une quatrième victoire, et, après diverses alternatives, tandis que la -Bavière et la France s'étaient épuisées sans obtenir, l'une la -couronne impériale, l'autre la gauche du Rhin, Frédéric seul arrivait -au but qu'il s'était proposé, et gagnait la Silésie, juste prix d'une -politique profonde, et d'une guerre conduite d'après des principes -excellents et nouveaux. - -[En marge: Guerre de sept ans que Frédéric s'attire par sa faute.] - -Pourtant, ce n'est pas en une fois qu'on gagne ou qu'on perd une -province telle que la Silésie. La pieuse Marie-Thérèse avait deux -motifs pour être implacable, le regret de son patrimoine démembré, et -l'orgueil de la maison d'Autriche humilié par un jeune novateur, -contempteur de Dieu et de l'Empire. Elle attendait l'occasion de se -venger, et ne devait pas l'attendre longtemps. Chez ce Frédéric, si -maître de lui en politique et en guerre, il y avait quelque chose qui -n'était pas gouverné, c'était l'esprit railleur, et l'Europe lui en -fournissait un emploi dont il ne savait pas se défendre. À Paris, une -femme élégante et spirituelle, représentant la société polie, -gouvernait l'indifférence débauchée de Louis XV. Une femme belle et -licencieuse, l'impératrice Élisabeth, gouvernait l'ignorance de la -cour de Russie. Frédéric, en les offensant toutes deux par ses propos, -et en les faisant ainsi les alliées de Marie-Thérèse, s'attira la -terrible guerre de sept ans, où il eut à lutter contre tout le -continent, à peine soutenu par l'or de l'Angleterre. C'est dans cette -guerre que l'art prit son grand essor. - -[En marge: Changements que Frédéric opère dans la tactique.] - -On a vu Frédéric se battre à Molwitz comme on se battait à Rocroy, à -Pharsale, à Arbelles, l'infanterie au centre, la cavalerie sur les -ailes. Frappé de la supériorité de la cavalerie autrichienne, il -s'appliqua d'abord à procurer à la sienne, dont il avait grand besoin -dans les plaines de la Silésie, ce qui lui manquait de qualités -militaires, et il parvint à lui donner une solidité que n'avait pas la -cavalerie autrichienne. Mais c'est sur l'infanterie prussienne qu'il -établit principalement sa puissance. Il y était encouragé par deux -motifs, l'excellence même de cette infanterie à laquelle il devait ses -premiers succès, et la nature du sol où il était appelé à combattre. -La Silésie est une plaine, mais ce n'était pas en Silésie qu'il -fallait disputer la Silésie, c'était en Bohême, et surtout dans les -montagnes qui séparent les deux provinces. Il sentit ainsi la -nécessité de se servir spécialement de l'infanterie, et d'employer -l'artillerie, la cavalerie comme auxiliaires indispensables de -l'infanterie, plus ou moins importants suivant le sol où l'on -combattait. En un mot, il y apprit l'art d'employer les armes selon le -terrain. - -[En marge: Batailles de Leuthen et de Rosbach.] - -Ainsi l'homme qui à Molwitz avait mis son infanterie au centre, sa -cavalerie sur les ailes, faisait bientôt tout autrement à Leuthen, à -Rosbach. À Leuthen, bataille que Napoléon a déclarée _le chef-d'oeuvre -du grand Frédéric_, il voit les Autrichiens appuyant leur gauche à une -hauteur boisée, celle de Leuthen, et étendant leur droite en plaine. -Il profite d'un rideau de coteaux qui le sépare de l'ennemi, fait -défiler derrière ce rideau la plus grande partie de son infanterie, la -porte sur la gauche des Autrichiens, leur enlève la position de -Leuthen, puis, après les avoir dépostés, les accable en plaine des -charges de sa cavalerie, et, tandis qu'il était à la veille de périr, -rétablit ses affaires en une journée, en prenant ou détruisant la -moitié des forces qui lui étaient opposées. - -À Rosbach il était campé sur une hauteur d'accès difficile, ayant des -marécages à sa droite, des bois à sa gauche. Le prince de Soubise -opérant lui-même autrement que dans le dix-septième siècle, songe à -tourner les Prussiens, et engage l'armée française, qu'il n'a pas su -éclairer, dans les bois qui étaient à la gauche de l'ennemi. Frédéric -laisse les Français s'enfoncer dans cette espèce de coupe-gorge, les -arrête en leur présentant quelques bataillons de bonne infanterie, -puis précipite sur leurs flancs la cavalerie de Seidlitz, et les met -dans une déroute que, sans les triomphes de la Révolution et de -l'Empire, nous ne pourrions nous rappeler sans rougir. - -[En marge: L'ordre oblique.] - -Frédéric avait donc changé complétement l'art de combattre, en -employant, selon le terrain, les diverses armes. Il avait cependant -contracté une habitude, car, à la guerre ainsi que dans tous les arts, -chaque individu prend le goût d'une manière particulière de procéder, -et il adoptait, comme manoeuvre favorite, de s'attaquer à une aile de -l'ennemi, pour décider la victoire en triomphant de cette aile, d'où -naquirent alors les fameuses discussions sur l'_ordre oblique_, qui -ont rempli le dix-huitième siècle. - -Non-seulement Frédéric opérait une révolution dans l'emploi des -diverses armes, il en changeait les proportions, réduisait la -cavalerie à être tout au plus le tiers au lieu de la moitié, et -développait l'artillerie, qu'il rendait à la fois plus nombreuse et -plus mobile. - -[En marge: Le grand Frédéric après avoir changé l'ordre de bataille, -imprime aux mouvements généraux une hardiesse et une étendue toutes -nouvelles.] - -Enfin sous le rapport qui exige le plus de supériorité d'esprit, celui -de la direction générale des opérations, il accomplissait des -changements plus notables encore. On pivotait dans le siècle précédent -autour d'une place, pour la prendre ou empêcher qu'elle ne fût prise. -Réduit à lutter contre les armées de l'Europe entière, lesquelles -débouchaient tantôt de la Bohême, tantôt de la Pologne, tantôt de la -Franconie, il se vit obligé de tenir tête à tous ces ennemis à la -fois, de négliger le danger qui n'était qu'inquiétant, pour faire face -à celui qui était vraiment alarmant, de sacrifier ainsi l'accessoire -au principal, de courir d'une armée à l'autre pour les battre -alternativement, et se sauver par l'habile ménagement de ses forces. -Mais, bien que la guerre soit devenue alors, grâce au progrès de -chaque arme et à la situation extraordinaire de Frédéric, plus vive, -plus alerte, plus hardie, elle était loin encore de ce que nous -l'avons vue dans notre siècle. Frédéric n'était guère sorti de la -Silésie et de la Saxe, c'est-à-dire de l'espace compris entre l'Oder -et l'Elbe, et n'avait jamais songé à embrasser d'un vaste regard toute -la configuration d'un empire, à saisir le point où, en s'y portant -audacieusement, on pouvait frapper un coup qui terminât la guerre. Il -avait bien pensé à entrer à Dresde, qui était à sa portée, jamais il -ne s'était avisé de marcher sur Vienne. Si de Glogau ou de Breslau il -courait à Erfurt, c'était parce qu'après avoir combattu un ennemi, on -lui en signalait un nouveau qui approchait, et qu'il y courait, comme -un vaillant animal traqué par des chiens, se jette tantôt sur -celui-ci, tantôt sur celui-là, lorsque après la dent de l'un il a -senti la dent de l'autre. En un mot, il avait déjà commencé une grande -révolution, il ne l'avait pas terminée. Ainsi par exemple il campait -encore, et ne sachant pas, comme Napoléon en 1814, chercher dans un -faux mouvement de l'ennemi l'occasion d'une manoeuvre décisive, il -s'enfermait dans le camp de Buntzelwitz, où il passait plusieurs mois -à attendre la fortune, qui vint en effet le sauver d'une ruine -certaine, en substituant Pierre III à Élisabeth sur le trône de -Russie. Il ne se bornait pas à camper, reste des anciennes coutumes, -il couvrait sa frontière avec ce qu'on appelait alors _le dégât_. -Voulant interdire l'accès de la Silésie aux armées autrichiennes, il -brûlait les moissons, coupait les arbres, incendiait les fermes, sur -un espace large de dix ou quinze lieues, long de trente à quarante, -et, au lieu d'opérations savantes, opposait à l'ennemi la famine. -Faute d'être assez hardie ou assez habile, la guerre était cruelle. Si -donc Frédéric avait changé l'ordre de bataille, qu'il avait subordonné -au terrain, s'il avait imprimé aux mouvements généraux une allure -qu'on ne leur avait pas encore vue, obligé qu'il était à lutter contre -trois puissances à la fois, il n'avait pas poussé la grande guerre à -ses derniers développements. Il laissait ce soin à la Révolution -française, et à l'homme extraordinaire qui devait porter ses drapeaux -aux confins du monde civilisé. - -[En marge: Comment on peut s'expliquer que Frédéric ait pu, à la tête -d'une nation de 6 millions d'hommes, tenir tête à la Russie, à -l'Autriche et à la France durant sept années.] - -[En marge: Grandeur des actions de Frédéric.] - -Du reste il avait assez fait, et peu d'hommes dans la marche de -l'esprit humain ont franchi un espace plus vaste. Il avait en effet, à -force de caractère, de génie, résisté à la France, à l'Autriche, à la -Russie, avec une nation qui, même après l'acquisition de la Silésie, -n'était pas de plus de 6 à 7 millions d'hommes, vrai prodige qui eût -été impossible sans quelques circonstances qu'il faut énumérer -brièvement pour rendre ce prodige concevable. D'abord l'Angleterre -aida Frédéric de son or, parcimonieusement il est vrai, mais l'aida -néanmoins. Au moyen de cet or il se procura des soldats, et comme on -se battait Allemands contre Allemands, le soir de ses batailles il -convertissait les prisonniers en recrues, ce qui lui permit de -suppléer à l'insuffisance de la population prussienne. De plus il -occupait une position concentrique entre la Russie, l'Autriche et la -France, et en courant rapidement de Breslau à Francfort-sur-l'Oder, -de Francfort à Dresde, de Dresde à Erfurt, il pouvait tenir tête à -tous ses ennemis, ce que facilitait aussi une circonstance plus -décisive encore, c'est que si l'Autriche lui faisait une guerre -sérieuse, la Russie et la France, gouvernées par le caprice de cour, -ne lui faisaient qu'une guerre de fantaisie. Élisabeth envoyait chaque -année une armée russe qui livrait une bataille, la perdait ou la -gagnait, et puis se retirait en Pologne. Les Français, occupés contre -les Anglais dans les Pays-Bas, et aussi déplorablement administrés que -commandés, envoyaient de temps en temps une armée qui, mal accueillie, -comme à Rosbach par exemple, ne reparaissait plus. Frédéric n'avait -donc affaire véritablement qu'à l'Autriche, ce qui ne rend pas son -succès moins étonnant, et ce qui ne l'eût pas sauvé, s'il n'avait été -ce que de notre temps on appelle _légitime_. Deux fois en effet ses -ennemis entrèrent dans Berlin, et au lieu de le détrôner, ce qu'ils -n'auraient pas manqué de faire s'ils avaient eu un prétendant à lui -substituer, s'en allèrent après avoir levé quelques centaines de mille -écus de contribution. Ce sont ces circonstances réunies qui, sans le -diminuer, expliquent le prodige d'un petit prince luttant seul contre -les trois plus grandes puissances de l'Europe, leur tenant tête sept -ans, les déconcertant par ses coups imprévus, les fatiguant par sa -ténacité, donnant le temps à la fortune de lui envoyer en Russie un -changement de règne, et désarmant enfin par son génie et sa constance -les trois femmes qu'il avait déchaînées par sa mauvaise langue. Son -oeuvre n'en est pas moins une des plus mémorables de l'histoire, et -mérite de prendre place à côté de celles qu'ont accomplies Alexandre, -Annibal, César, Gustave-Adolphe, Napoléon. - -[En marge: C'était à la Révolution française qu'il appartenait -d'achever la révolution de l'art militaire, en donnant à l'infanterie -son entier développement, et à la guerre une audace extraordinaire.] - -[En marge: Caractère des premières campagnes de la Révolution.] - -Il appartenait à la Révolution française d'imprimer à l'art de la -grande guerre une dernière et décisive impulsion. Le mouvement -civilisateur qui avait substitué l'infanterie à la cavalerie, -c'est-à-dire les nations elles-mêmes à la noblesse à cheval, devait -recevoir en effet de la Révolution française, qui était l'explosion -des classes moyennes, son dernier élan. Les Français en 1789 avaient -dans le coeur deux sentiments: le chagrin d'avoir vu la France déchoir -depuis Louis XIV, ce qu'ils attribuaient aux légèretés de la cour, et -l'indignation contre les puissances européennes, qui voulaient les -empêcher de réformer leurs institutions en les fondant sur le principe -de l'égalité civile. Aussi la nation courut-elle tout entière aux -armes. La vieille armée royale, quoique privée par l'émigration d'une -notable partie de ses officiers, suffit aux premières rencontres, et -sous un général, Dumouriez, qui jusqu'à cinquante ans avait perdu son -génie dans de vulgaires intrigues, livra d'heureux combats. Mais elle -fondit bientôt au feu de cette terrible guerre, et la Révolution -envoya pour la remplacer des flots de population qui devinrent de -l'infanterie. Ce n'est pas avec des hommes levés à la hâte que l'on -fait des cavaliers, des artilleurs, des sapeurs du génie, mais dans un -pays essentiellement militaire, qui a l'orgueil et la tradition des -armes, on peut en faire des fantassins. Ces fantassins incorporés dans -les demi-brigades à ce qui restait de la vieille armée, lui apportant -leur audace, lui prenant son organisation, se jetèrent d'abord sur -l'ennemi en adroits tirailleurs, puis le culbutèrent en le chargeant -en masse à la baïonnette. Avec le temps ils apprirent à manoeuvrer -devant les armées les plus manoeuvrières de l'Europe, celles qui -avaient été formées à l'école de Frédéric et de Daun; avec le temps -encore ils fournirent des artilleurs, des cavaliers, des soldats du -génie, et acquérant la discipline qu'ils n'avaient pas d'abord, -conservant de leur premier élan l'audace et la mobilité, ils -composèrent bientôt la première armée du monde. - -[En marge: Pichegru, Moreau, Jourdan, Kléber, Hoche.] - -[En marge: Apparition du jeune Bonaparte.] - -[En marge: Son étude approfondie de la carte.] - -[En marge: Son arrivée au commandement de l'armée d'Italie.] - -[En marge: Son établissement sur l'Adige.] - -[En marge: Ce qu'il y avait de génie dans cette résolution.] - -Il n'était pas possible que ce sentiment puissant de -quatre-vingt-neuf, combiné avec nos séculaires traditions militaires, -nous donnât des armées sans nous donner aussi des généraux, que notre -infanterie devenue manoeuvrière comme les armées allemandes les -meilleures, et en outre plus vive, plus alerte, plus audacieuse, -n'exerçât pas sur ceux qui la commandaient une irrésistible influence, -et effectivement elle poussa Pichegru en Hollande, Moreau, Kléber, -Hoche, Jourdan au milieu de l'Allemagne. Mais tandis qu'il se formait -des généraux capables de bien diriger une armée, il devait s'en former -non pas deux, mais un qui serait capable de diriger à la fois toutes -les armées d'un vaste empire, car le mouvement moral est comme le -mouvement physique, imprimé à plusieurs corps à la fois, il porte -chacun d'eux à des distances proportionnées à leur volume et à leur -poids. Tandis que Pichegru, Hoche, Moreau, Kléber, Desaix, Masséna, -étaient le produit de ce mouvement national, leur maître à tous se -révélait à Toulon, et ce maître que l'univers nomme, c'était le jeune -Bonaparte, élevé au sein des écoles de l'ancien régime, dans la plus -savante des armes, celle de l'artillerie, mais plein de l'esprit -nouveau, et à son audace personnelle, la plus grande peut-être qui ait -inspiré une âme humaine, joignant l'audace de la Révolution française. -Doué de ce génie universel qui rend les hommes propres à tous les -emplois, il avait de plus une disposition qui lui était particulière, -c'était l'application à étudier le sol sur la carte, et le penchant à -y chercher la solution des phénomènes de la politique comme des -problèmes de la guerre. Sans cesse couché sur des cartes, ce que font -trop rarement les militaires, et ce qu'ils faisaient encore moins -avant lui, il méditait continuellement sur la configuration du sol où -la guerre sévissait alors, et à ces profondes méditations joignait les -rêves d'un jeune homme, se disant que s'il était le maître il ferait -ceci ou cela, pousserait dans tel ou tel sens les armées de la -République, ne se doutant nullement que maître il le serait un jour, -mais sentant fermenter en lui quelque chose d'indéfinissable, comme on -sent quelquefois sourdre sous ses pieds l'eau qui doit bientôt percer -la terre et jaillir en source féconde. Livré à ces méditations -solitaires, il avait compris que l'Autriche, ayant renoncé aux -Pays-Bas, n'était vulnérable qu'en Italie, et que c'était là qu'il -fallait porter la guerre pour la rendre décisive. Parlant sans cesse -de ces rêves aux directeurs, dont il était le commis, les en fatiguant -presque, il est d'abord nommé commandant de Paris, et puis, Schérer -s'étant laissé battre, général de l'armée d'Italie. À peine arrivé à -Nice, le jeune général aperçoit d'un coup d'oeil qu'il n'a pas besoin -de forcer les Alpes, et qu'il lui suffit _de les tourner_, comme il -l'a dit avec tant de profondeur. En effet, les Piémontais et les -Autrichiens gardaient le col de Montenotte, où les Alpes s'abaissent -pour se relever plus loin sous le nom d'Apennins. Il fait une menace -sur Gênes afin d'y attirer les Autrichiens, puis en une nuit force le -col de Montenotte où les Piémontais restaient seuls de garde, les -enfonce, les précipite en deux batailles sur Turin, arrache la paix au -roi de Piémont, et fond sur le Pô à la poursuite des Autrichiens, qui -voyant qu'ils s'étaient trompés en se laissant attirer sur Gênes, se -hâtaient de revenir pour protéger Milan. Il passe le Pô à Plaisance, -entre dans Milan, court à Lodi, force l'Adda et s'arrête à l'Adige, où -son esprit transcendant lui montre la vraie frontière de l'Italie -contre les Allemands. Un génie moins profond aurait couru au midi pour -s'emparer de Florence, de Rome, de Naples. Il n'y songe même pas. -C'est aux Allemands qu'il faut disputer l'Italie, dit-il au -Directoire, c'est contre eux qu'il faut prendre position, et qui va au -midi de l'Italie, trouvera au retour Fornoue, comme Charles VIII, ou -la Trebbia, comme Macdonald[32]. Il se décide donc à rester au nord, -et avec le même génie aperçoit que le Pô a un cours trop long pour -être facilement défendu, que l'Isonzo trop avancé est toujours exposé -à être tourné par le Tyrol, que l'Adige seul peut être victorieusement -défendu, parce qu'à peine sorti des Alpes à Vérone ce cours d'eau -tombe dans les marécages à Legnago, et que placé en deçà du Tyrol il -ne peut pas être tourné. Le jeune Bonaparte s'établit alors sur -l'Adige, en raisonnant comme il suit: Si les Autrichiens veulent -forcer l'Adige par les montagnes, ils passeront nécessairement par le -plateau de Rivoli; s'ils veulent le forcer par la plaine, ils se -présenteront ou devant Vérone, ou vers les marais, dans les environs -de Legnago. Dès lors il faut placer le gros de ses troupes au centre, -c'est-à-dire à Vérone, laisser deux détachements de garde, l'un à -Rivoli, l'autre vers Legnago, les renforcer alternativement l'un ou -l'autre suivant la direction que prendra l'ennemi, et rester -imperturbablement dans cette position, en faisant du siége de Mantoue -une sorte de passe-temps entre les diverses apparitions des -Autrichiens. Grâce à cette profondeur de jugement, avec trente-six -mille hommes, à peine augmentés d'une quinzaine de mille pendant le -cours de la guerre, le jeune Bonaparte tient tête à toutes les armées -autrichiennes, et en dix-huit mois livrant douze batailles, plus de -soixante combats, faisant plus de cent mille prisonniers, accable -l'Autriche et lui arrache l'abandon définitif de la ligne du Rhin à la -France, plus la paix générale. - -[Note 32: Quoique Charles VIII fût victorieux à Fornoue, il courut la -chance d'y périr, et il y aurait même péri avec toute son armée, s'il -n'avait rencontré sur ses derrières des troupes aussi inférieures aux -siennes. Macdonald au contraire rencontrant à la Trebbia des troupes -égales en valeur à celles qu'il commandait, faillit y trouver sa -perte, ce qui du reste n'était point sa faute, mais celle du -Directoire qui l'avait envoyé à Naples. Le raisonnement du général -Bonaparte conserve donc sa justesse dans les deux cas, et prouve que -c'est au nord et point au midi qu'il faut disputer l'Italie.] - -[En marge: Batailles d'Arcole et de Rivoli.] - -Certes, on peut parcourir les pages de l'histoire tout entière, et on -n'y verra rien de pareil. La conception générale et l'art des combats, -tout s'y trouve à un degré de perfection qui ne s'est jamais -rencontré. Passer les montagnes à Montenotte en attirant les -Autrichiens sur Gênes par une feinte, maître de Milan, au lieu de -courir à Rome et à Naples, courir à Vérone, comprendre que l'Italie -étant à disputer aux soldats du Nord, c'est au Nord qu'il faut -vaincre, laisser le Midi comme un fruit qui tombera de l'arbre quand -il sera mûr, choisir entre les diverses lignes défensives celle de -l'Adige, parce qu'elle n'est pas démesurément longue comme le Pô, -facile à tourner comme l'Isonzo, et s'y tenir invariablement jusqu'à -ce qu'on y ait attiré et détruit toutes les forces de l'Autriche, -voilà pour la conception. Attendre l'ennemi en avant de Vérone, s'il -se présente directement le repousser à la faveur de la bonne position -de Caldiero, s'il tourne à droite vers le bas pays aller le combattre -dans les marais d'Arcole, où le nombre n'est rien et la valeur est -tout, quand il descend sur notre gauche par le Tyrol, le recevoir au -plateau de Rivoli, et là maître des deux routes, celle du fond de la -vallée que suivent l'artillerie et la cavalerie, celle des montagnes -que suit l'infanterie, jeter d'abord l'artillerie et la cavalerie dans -l'Adige, puis faire prisonnière l'infanterie dépourvue du secours des -autres armes, prendre dix-huit mille hommes avec quinze mille, voilà -pour l'art du combat: et faire tout cela à vingt-six ans, joindre -ainsi à l'audace de la jeunesse toute la profondeur de l'âge mûr, n'a -rien, nous le répétons, de pareil dans l'histoire, pour la grandeur -des conceptions unie à la perfection de l'exécution! - -[En marge: Le général Bonaparte avait porté à la perfection l'art des -mouvements généraux et des batailles.] - -Tout le reste de la carrière du général Bonaparte est marqué des mêmes -traits: discernement transcendant du but où il faut viser dans une -campagne, et habileté profonde à profiter du terrain où les -circonstances de la guerre vous amènent à combattre, en un mot, égale -supériorité dans les mouvements généraux et dans l'art de livrer -bataille. - -[En marge: Campagne de 1800, et passage du Saint-Bernard.] - -[En marge: Marengo.] - -En 1800, nous étions maîtres de la Suisse que nous occupions jusqu'au -Tyrol, ayant à gauche les plaines de la Souabe, à droite celles du -Piémont. Les Autrichiens ne s'attendant pas aux hardis mouvements de -leur jeune adversaire, s'étaient avancés à gauche jusque vers -Huningue, à droite jusqu'à Gênes. Le Premier Consul imagine de fondre -des deux côtés de la chaîne des Alpes sur leurs derrières, propose à -Moreau de descendre par Constance sur Ulm, tandis qu'il descendra par -le Saint-Bernard sur Milan. Moreau hésite à se jeter ainsi en pleine -Bavière au milieu des masses ennemies. Le Premier Consul laisse Moreau -libre d'agir à son gré, passe le Saint-Bernard sans routes frayées, en -faisant rouler à travers les précipices ses canons enfermés dans des -troncs d'arbres, tombe sur les derrières des Autrichiens surpris, et -les force à Marengo de lui livrer en une journée l'Italie entière, -qui, deux ans auparavant, lui avait coûté douze batailles et soixante -combats, tandis que Moreau, opérant à sa manière méthodique et sage, -met six mois à s'approcher de Vienne. - -Là encore le point où il faut frapper est choisi avec une telle -justesse que, le coup porté, l'ennemi est désarmé sur-le-champ. La -bataille décisive, il est vrai, ne présente point la perfection de -celle de Rivoli, par exemple. On était en plaine, le terrain offrait -peu de circonstances heureuses, et une reconnaissance mal exécutée -avait laissé ignorer la présence des Autrichiens. Le Premier Consul -fut donc surpris et faillit être battu. Mais au lieu de Grouchy il -avait Desaix pour lieutenant, et l'arrivée de celui-ci lui ramena la -victoire. Du reste si un accident rendit la bataille chanceuse, -l'opération qui le plaça à l'improviste sur les derrières de l'ennemi -n'en est pas moins un prodige qui n'a de comparable que le passage -d'Annibal, réalisé deux mille ans auparavant. - -[En marge: Campagne de 1805.] - -[En marge: Ulm.] - -[En marge: Austerlitz.] - -En 1805, obligé de renoncer à l'expédition d'Angleterre et de se -rejeter sur le continent, le jeune Consul devenu empereur, porte en -quinze jours ses armées de Flandre en Souabe. Ordinairement nous -passions par les défilés de la Forêt-Noire pour gagner les sources du -Danube, et selon leur coutume les Autrichiens y accouraient en hâte. -Il les y retient en présentant des têtes de colonnes dans les -principaux de ces défilés, puis il se dérobe tout à coup, longe par sa -gauche les Alpes de Souabe, débouche par Nuremberg sur les derrières -des Autrichiens qu'il enferme dans Ulm, et oblige une armée entière de -soixante mille hommes à mettre bas les armes devant lui, ce qui ne -s'était jamais vu dans aucun siècle. Débarrassé du gros des forces -autrichiennes, et apprenant que les Prussiens deviennent menaçants, -loin d'hésiter il s'élance sur Vienne, entraîne dans son mouvement ses -armées d'Italie que commandait Masséna, les rallie à Vienne même, puis -court à Austerlitz, où il trouve les Russes réunis au reste de la -puissance autrichienne, arrivé sur les lieux feint d'hésiter, de -reculer, tente ainsi la présomption d'Alexandre, qui, guidé par des -jeunes gens, veut couper l'armée française de Vienne. Ce faisant, -Alexandre dégarnit le plateau de Pratzen, où était son centre. -Napoléon y fond comme un aigle, et, coupant en deux l'armée ennemie, -en jette une partie dans les lacs, une autre dans un ravin. Il se -retourne ensuite vers les Prussiens, qui, au lieu de se joindre à la -coalition, sont réduits à s'excuser à genoux d'avoir songé à lui faire -la guerre. - -Ici encore les mouvements généraux ont à la fois une audace et une -justesse sans pareilles; la bataille décisive est une merveille -d'adresse et de présence d'esprit, et ce n'est pas miracle que les -empires tombent devant de tels prodiges d'art. - -[En marge: Campagne de 1806 en Prusse.] - -Au lieu de la paix sûre, durable, qu'il aurait pu conclure avec -l'Europe, le vainqueur d'Austerlitz enivré de ses succès, s'attire la -guerre avec la Prusse, soutenue par la Russie. L'armée prussienne se -porte derrière la forêt montagneuse de Thuringe pour couvrir les -plaines du centre de l'Allemagne. Napoléon l'y laisse, remonte à -droite jusque vers Cobourg, débouche sur l'extrémité gauche de la -ligne ennemie, aborde les Prussiens de manière à les couper du Nord où -les Russes les attendent, les accable à Iéna, à Awerstaedt, et, les -débordant sans cesse dans leur retraite, prend jusqu'au dernier -d'entre eux à Prenzlow, non loin de Lubeck. Ce jour-là il n'y avait -plus de monarchie prussienne; l'oeuvre du grand Frédéric était abolie! - -Il fallait aller au Nord chercher les Russes, les saisir corps à corps -pour les corriger de leur habitude de pousser sans cesse contre nous -les puissances allemandes, qu'ils abandonnaient après les avoir -compromises. - -[En marge: Campagne de 1807 en Pologne.] - -[En marge: Friedland.] - -Napoléon se porte sur la Vistule, et pour la première fois il se met -en présence de ces deux grandes difficultés, le climat et la distance, -qui devaient plus tard lui devenir si funestes. Son armée a encore -toute sa vigueur morale et physique; cependant, à cette distance, il y -a des soldats qui se débandent, il y en a que la faim, le froid -dégoûtent. Napoléon déploie une force de volonté et un génie -d'organisation extraordinaires pour maintenir son armée intacte, lutte -sur les plaines glacées d'Eylau avec une énergie indomptable contre -l'énergie barbare des Russes, emploie l'hiver à consolider sa position -en prenant Dantzig, et le printemps venu, son armée reposée, marche -sur le Niémen en descendant le cours de l'Ale. Son calcul, c'est que -les Russes seront obligés de se rapprocher du littoral pour vivre, -qu'il leur faudra dès lors passer l'Ale devant lui, et il s'avance -l'oeil fixé sur cet événement, dont il espère tirer un parti décisif. -Le 14 juin en effet, anniversaire de Marengo, il trouve les Russes -passant l'Ale à Friedland. Excepté les grenadiers d'Oudinot, tous ses -corps sont en arrière. Accouru de sa personne sur les lieux, il -emploie Oudinot à tirailler, et amène le reste de son armée en toute -hâte. Une fois qu'il a toutes ses forces sous la main, au lieu de les -jeter sur les Russes, il attend que ceux-ci aient passé l'Ale; pour -les y engager il replie sa gauche en avançant peu à peu sa droite vers -Friedland où sont les ponts des Russes, détruit ensuite ces ponts, et -quand il a ainsi ôté à l'ennemi tout moyen de retraite, il reporte en -avant sa gauche d'abord refusée, pousse les Russes dans l'Ale, les y -refoule comme dans un gouffre, et noie ou prend presque tout entière -cette armée, la dernière que l'Europe pût lui opposer. - -Certes, nous le répétons, tout est là au même degré de perfection. -Prévoir que les Russes essayeront de gagner le littoral afin de -rejoindre leurs magasins, et pour cela passeront l'Ale devant l'armée -française, les suivre, les surprendre au moment du passage, attendre -qu'ils aient presque tous franchi la rivière, leur enlever leurs -ponts, et ces ponts enlevés les refouler dans l'Ale, sont de vrais -prodiges où la prévoyance la plus profonde dans la conception -générale, égale la présence d'esprit dans l'opération définitive, -c'est-à-dire dans la bataille. - -En Italie, Napoléon avait été le général dépendant, réduit à des -moyens bornés; en Autriche, en Prusse, en Pologne, il avait été le -général, chef d'État, disposant des ressources d'un vaste empire, -donnant à ses opérations toute l'étendue de ses conceptions, et en un -jour renversant l'Autriche, en un autre la Prusse, en un troisième la -Russie, et tout cela à des distances où l'on n'avait jamais porté la -guerre. Il avait été dans le premier cas le modèle du général -subordonné, il fut dans le second le modèle du général tout-puissant -et conquérant. Ici plus de ces mouvements limités autour d'une place, -de ces batailles classiques où la cavalerie était aux ailes, -l'infanterie au centre: les mouvements ont les proportions des empires -à frapper, et les batailles la physionomie exacte du lieu où elles -sont livrées. Les batailles ressemblent, en la surpassant, à celle de -Leuthen; et quant aux mouvements, ils ont une bien autre portée que -ceux de Frédéric, courant hors d'haleine de Breslau à -Francfort-sur-l'Oder, de Francfort-sur-l'Oder à Erfurt, sans jamais -frapper le coup décisif qui aurait terminé la guerre. Non pas qu'il ne -faille admirer l'activité, la constance, la ténacité de Frédéric, bien -digne de son surnom de grand! Il est vrai néanmoins que le général -français, ajoutant à l'audace de la Révolution la sienne, étudiant les -grands linéaments du sol comme jamais on ne l'avait fait avant lui, -était arrivé à une étendue, à une justesse de mouvements telles, que -ses coups étaient à la fois sûrs et décisifs, et en quelque sorte sans -appel! L'art, on peut le dire, avait atteint ses dernières limites. - -[En marge: Ces succès prodigieux devaient amener les grandes fautes -d'Espagne et de Russie.] - -Malheureusement ces succès prodigieux devaient corrompre non le -général, chaque jour plus consommé dans son art, mais le politique, -lui persuader que tout était possible, le conduire tantôt en Espagne, -tantôt en Russie, avec des armées affaiblies par leur renouvellement -trop rapide, et à travers des difficultés sans cesse accrues, d'abord -par la distance qui n'était pas moindre que celle de Cadix à Moscou, -ensuite par le climat qui était tour à tour celui de l'Afrique ou de -la Sibérie, ce qui forçait les hommes à passer de quarante degrés de -chaleur à trente degrés de froid, différences extrêmes que la vie -animale ne saurait supporter. Au milieu de pareilles témérités, le -plus grand, le plus parfait des capitaines devait succomber! - -Aussi beaucoup de juges de Napoléon qui, sans être jamais assez -sévères pour sa politique, le sont beaucoup trop pour ses opérations -militaires, lui ont-ils reproché d'être le général des succès, non -celui des revers, de savoir envahir, de ne savoir pas défendre, d'être -le premier dans la guerre offensive, le dernier dans la guerre -défensive, ce qu'ils résument par ce mot, que Napoléon _ne sut jamais -faire une retraite_! C'est là, selon nous, un jugement erroné. - -[En marge: Est-il vrai que Napoléon ne fut que le général des guerres -heureuses?] - -Lorsque dans l'enivrement du succès, Napoléon se portait à des -distances comme celle de Paris à Moscou, et sous un climat où le froid -dépassait trente degrés, il n'y avait plus de retraite possible, et -Moreau, qui opéra l'admirable retraite de Bavière en 1800, n'eût -certainement pas ramené intacte l'armée française de Moscou à -Varsovie. Quand des désastres comme celui de 1812 se produisaient, ce -n'était plus une de ces alternatives de la guerre qui vous obligent -tantôt à avancer, tantôt à reculer, c'était tout un édifice qui -s'écroulait sur la tête de l'audacieux qui avait voulu l'élever -jusqu'au ciel. Les armées, poussées au dernier degré d'exaltation pour -aller jusqu'à Moscou, se trouvant surprises tout à coup par un climat -destructeur, se sentant à des distances immenses, sachant les peuples -révoltés sur leurs derrières, tombaient dans un abattement -proportionné à leur enthousiasme, et aucune puissance ne pouvait plus -les maintenir en ordre. Ce n'était pas une retraite faisable que le -chef ne savait pas faire, c'était l'édifice de la monarchie -universelle qui s'écroulait sur la tête de son téméraire auteur! - -[En marge: Sa ténacité, sa vigueur dans les revers.] - -Mais on ne serait pas général si on ne l'était dans l'adversité comme -dans la prospérité, car la guerre est une telle suite d'alternatives -heureuses ou malheureuses, que celui qui ne saurait pas suffire aux -unes comme aux autres, ne pourrait pas commander une armée quinze -jours. Or, lorsque le général Bonaparte assailli par les Autrichiens -en novembre 1796, au milieu des fièvres du Mantouan, n'ayant guère -plus de dix mille hommes à mettre en ligne, se jetait dans les marais -d'Arcole pour y annuler la puissance du nombre, il faisait preuve -d'une fermeté et d'une fertilité d'esprit dans les circonstances -difficiles qui certainement n'ont pas beaucoup d'exemples. Lorsqu'en -1809, à l'époque où la série des grandes fautes politiques était -commencée, il se trouvait à Essling acculé au Danube, privé de tous -ses ponts par une crue extraordinaire du fleuve, et se repliait dans -l'île de Lobau avec un sang-froid imperturbable, il ne montrait pas -moins de solidité dans les revers. Sans doute la résistance à Essling -même fut le prodige de Lannes qui y mourut, de Masséna qui y serait -mort si Dieu ne l'avait fait aussi heureux qu'il était tenace; mais la -fermeté de Napoléon qui, au milieu de Vienne émue, de tous nos -généraux démoralisés, découvrait des ressources où ils n'en voyaient -plus, et adoptait le plan ferme et patient au moyen duquel la victoire -fut ramenée sous nos drapeaux à Wagram, cette fermeté, tant admirée de -Masséna, appartenait bien à Napoléon, et ce moment offrit certainement -l'une des extrémités de la guerre les plus grandes et les plus -glorieusement traversées, dont l'histoire des nations ait conservé le -souvenir. - -[En marge: Campagne de 1814.] - -[En marge: Aucune partie de l'homme de guerre n'avait manqué à -Napoléon.] - -Enfin, pour donner tout de suite la preuve la plus décisive, la -campagne de 1814, où Napoléon avec une poignée d'hommes, les uns usés, -les autres n'ayant jamais vu le feu, tint tête à l'Europe entière, non -pas en battant en retraite, mais en profitant des faux mouvements de -l'ennemi pour le ramener en arrière par des coups terribles, est un -bien autre exemple de fécondité de ressources, de présence d'esprit, -de fermeté indomptable dans une situation désespérée. Sans doute -Napoléon ne faisait pas la guerre défensive, comme la plupart des -généraux, en se retirant méthodiquement d'une ligne à une autre, -défendant bien la première, puis la seconde, puis la troisième, et ne -parvenant ainsi qu'à gagner du temps, ce qui n'est pas à dédaigner, -mais ce qui ne suffit pas pour terminer heureusement une crise: il -faisait la guerre défensive comme l'offensive; il étudiait le terrain, -tâchait d'y prévoir la manière d'agir de l'ennemi, de le surprendre en -faute et de l'accabler, ce qu'il fit contre Blucher et Schwarzenberg -en 1814, et ce qui eût assuré son salut, si tout n'avait été usé -autour de lui, hommes et choses. - -S'il ne fut pas à proprement parler le général des retraites, parce -qu'il pensait comme Frédéric que la meilleure défensive était -l'offensive, il se montra dans les guerres malheureuses aussi grand -que dans les guerres heureuses. Dans les unes comme dans les autres il -conserva le même caractère de vigueur, d'audace, de promptitude à -saisir le point où il fallait frapper, et s'il succomba, ce ne fut -pas, nous le répétons, le militaire qui succomba en lui, c'est le -politique qui avait entrepris l'impossible, en voulant vaincre -l'invincible nature des choses. - -Dans l'organisation des armées, Napoléon ne fut pas moins remarquable -que dans la direction générale des opérations, et dans les batailles. - -[En marge: Progrès qu'il a fait faire à l'organisation des armées.] - -Ainsi avant lui les généraux de la République distribuaient leurs -armées en divisions composées de toutes armes, infanterie, artillerie, -cavalerie, et se réservaient tout au plus une division non engagée, -composée elle-même comme les autres, afin de parer aux coups imprévus. -Chacun des lieutenants livrait à lui seul une bataille isolée, et le -rôle du général en chef consistait à secourir celui d'entre eux qui en -avait besoin. On pouvait éviter ainsi des défaites, gagner même des -batailles, mais jamais de ces batailles écrasantes, à la suite -desquelles une puissance était réduite à déposer les armes. Avec la -personne de Napoléon, l'organisation des corps d'armée devait changer, -et changer de manière à laisser dans les mains de celui qui dirigeait -tout le moyen de tout décider. - -[En marge: Sa manière de composer sa réserve.] - -En effet, son armée était divisée en corps dont l'infanterie était le -fond, avec une portion d'artillerie pour la soutenir, et une portion -de cavalerie pour l'éclairer. Mais, indépendamment de l'infanterie de -la garde qui était sa réserve habituelle, il s'était ménagé des masses -de cavalerie et d'artillerie, qui étaient comme la foudre qu'il -gardait pour la lancer au moment décisif. À Eylau l'infanterie russe -paraissant inébranlable, il lançait sur elle soixante escadrons de -dragons et de cuirassiers, et y ouvrait ainsi une brèche qui ne se -refermait plus. À Wagram Bernadotte ayant laissé percer notre ligne, -il arrêtait avec cent bouches à feu le centre victorieux de l'archiduc -Charles, et rétablissait le combat que Davout terminait en enlevant le -plateau de Wagram. C'est pour cela qu'indépendamment de la garde il -avait composé deux réserves, l'une de grosse cavalerie, l'autre -d'artillerie à grande portée, lesquelles étaient dans sa main la -massue d'Hercule. Mais pour la massue il faut la main d'Hercule, et -avec un général moindre que Napoléon, cette organisation aurait eu -l'inconvénient de priver souvent des lieutenants habiles d'armes -spéciales dont ils auraient su tirer parti, pour les concentrer dans -les mains d'un chef incapable de s'en servir. Aussi presque tous les -généraux de l'armée républicaine du Rhin, habitués à agir chacun de -leur côté d'une manière presque indépendante, et à réunir dès lors une -portion suffisante de toutes les armes, regrettaient l'ancienne -composition, ce qui revient à dire qu'ils regrettaient un état de -choses qui leur laissait plus d'importance à la condition de diminuer -les résultats d'ensemble. - -[En marge: Son art pour recruter et tenir ses armées ensemble.] - -Mais l'organisation ne consiste pas seulement à bien distribuer les -diverses parties d'une armée, elle consiste à la recruter, à la -nourrir. Sous ce rapport, l'art que Napoléon déploya pour porter les -conscrits de leur village aux bords du Rhin, des bords du Rhin à ceux -de l'Elbe, de la Vistule, du Niémen, les réunissant dans des dépôts, -les surveillant avec un soin extrême, ne les laissant presque jamais -échapper, et les menant ainsi par la main jusqu'au champ de bataille, -cet art fut prodigieux. Il consistait dans une mémoire des détails -infaillible, dans un discernement profond des négligences ou des -infidélités des agents subalternes, dans une attention continuelle à -les réprimer, dans une force de volonté infatigable, dans un travail -incessant qui remplissait souvent ses nuits, quand le jour avait été -passé à cheval. Et malgré tous ces efforts, les routes étaient souvent -couvertes de soldats débandés, mais qui n'attestaient qu'une chose, -c'est la violence qu'on faisait à la nature, en portant des hommes des -bords du Tage à ceux du Volga! - -[En marge: Ses grandes opérations pour dompter la nature.] - -[En marge: Passage du Danube en 1809.] - -À ces tâches si diverses du général en chef il faut souvent en joindre -une autre, c'est celle de dompter les éléments, pour franchir des -montagnes neigeuses, des fleuves larges et violents, et parfois la mer -elle-même. L'antiquité a légué à l'admiration du monde le passage des -Pyrénées et des Alpes par Annibal, et il est certain que les hommes -n'ont rien fait de plus grand, peut-être même d'aussi grand. La -traversée du Saint-Bernard, le transport de l'armée d'Égypte à travers -les flottes anglaises, les préparatifs de l'expédition de Boulogne, -enfin le passage du Danube à Wagram, sont de grandes opérations que la -postérité n'admirera pas moins. La dernière surtout sera un éternel -sujet d'étonnement. La difficulté consistant en cette occasion à aller -chercher l'armée autrichienne au delà du Danube pour lui livrer -bataille, et à traverser ce large fleuve avec cent cinquante mille -hommes en présence de deux cent mille autres, qui nous attendaient -pour nous précipiter dans les flots, sans qu'on pût les éviter en se -portant au-dessus ou au-dessous de Vienne, car dans le premier cas on -se serait trop avancé, et dans le second on eût rétrogradé; cette -difficulté fut surmontée d'une manière merveilleuse. En trois heures, -150 mille hommes, 500 bouches à feu, avaient passé devant l'ennemi -stupéfait, qui ne songeait à nous combattre que lorsque nous avions -pris pied sur la rive gauche, et que nous étions en mesure de lui -tenir tête. Le passage du Saint-Bernard, si extraordinaire qu'il soit, -est loin d'égaler le passage des Alpes par Annibal; mais le passage du -Danube en 1809 égale toutes les opérations tentées pour vaincre la -puissance combinée de la nature et des hommes, et restera un phénomène -de prévoyance profonde dans le calcul, et d'audace tranquille dans -l'exécution. - -[En marge: Influence de Napoléon sur les armées.] - -Enfin on ne dirait pas tout sur le génie militaire de Napoléon, si on -n'ajoutait qu'aux qualités les plus diverses de l'intelligence il -joignit l'art de dominer les hommes, de leur communiquer ses passions, -de les subjuguer comme un grand orateur subjugue ses auditeurs, tantôt -de les retenir, tantôt de les lancer, tantôt enfin de les ranimer -s'ils étaient ébranlés, et toujours enfin de les tenir en main, comme -un habile cavalier tient en main un cheval difficile. Il ne lui -manqua donc aucune partie de l'esprit et du caractère nécessaires au -véritable capitaine, et on peut soutenir que si Annibal n'avait -existé, il n'aurait probablement pas d'égal. - -[En marge: Tableau résumé des progrès de l'art militaire.] - -Ainsi, résumant ce que nous avons dit des progrès de la grande guerre, -nous répéterons que deux hommes la portèrent au plus haut degré dans -l'antiquité, Annibal et César; que César cependant, restreint par les -habitudes du campement, y montra moins de hardiesse de mouvements, de -fécondité de combinaisons, d'opiniâtreté dans toutes les fortunes -qu'Annibal; qu'au moyen âge Charlemagne, chef d'empire admirable, ne -nous donne pas néanmoins l'idée vraie du grand capitaine, parce que -l'art était trop grossier de son temps; qu'alors l'homme de guerre fut -presque toujours à cheval, et à peine aidé de quelques archers; -qu'avec le développement des classes moyennes au sein des villes -l'infanterie commença, qu'elle se montra d'abord dans les montagnes de -la Suisse, puis dans les villes allemandes, italiennes, hollandaises; -que, la poudre ayant renversé les murailles saillantes, les villes -enfoncèrent leurs défenses en terre; qu'alors un art subtil, celui de -la fortification moderne, prit naissance; qu'autour des villes à -prendre ou à secourir, la guerre savante et hardie, la grande guerre, -en un mot, reparut dans le monde; que les Nassau en furent les -premiers maîtres, qu'ils y déployèrent d'éminentes qualités et une -constance demeurée célèbre, que néanmoins enchaînée autour des places, -elle resta timide encore; qu'une lutte sanglante s'étant engagée au -Nord entre les protestants et les catholiques, laquelle dura trente -ans, Gustave-Adolphe, opposant un peuple brave et solide à la -cavalerie polonaise, fit faire de nouveaux progrès à l'infanterie; -qu'entraîné en Allemagne, il rendit la guerre plus hardie, et la -laissa moins que les Nassau, circonscrite autour des places; qu'en -France, Condé, heureux mélange d'esprit et d'audace, manifesta le -premier le vrai génie des batailles, Turenne, celui des grands -mouvements; que cependant l'infanterie partagée en mousquetaires et -piquiers n'était pas manoeuvrière; que Vauban, en lui donnant le fusil -à baïonnette, permit de la placer sur trois rangs; que le prince -d'Anhalt-Dessau, chargé de l'éducation de l'armée prussienne, -constitua le bataillon moderne qui fournit beaucoup de feux en leur -offrant peu de prise; que Frédéric, prenant cet instrument en main et -ayant à lutter aux frontières de la Silésie et de la Bohême, changea -l'ordre de bataille classique, et le premier adapta les armes au -terrain; qu'obligé de tenir tête tantôt aux Autrichiens, tantôt aux -Russes, tantôt aux Français, il élargit le cercle des grandes -opérations, et fut ainsi dans l'art de la guerre l'auteur de deux -progrès considérables; qu'après lui vint la Révolution française, -laquelle, n'ayant que des masses populaires à opposer à l'Europe -coalisée, résista par le nombre et l'élan aux vieilles armées; que -l'infanterie, expression du développement des peuples, prit -définitivement sa place dans la tactique moderne, sans que les armes -savantes perdissent la leur; qu'enfin un homme extraordinaire, à -l'esprit profond et vaste, au caractère audacieux comme la Révolution -française dont il sortait, porta l'art de la grande guerre à sa -perfection en méditant profondément sur la configuration géographique -des pays où il devait opérer, en choisissant toujours bien le point où -il fallait se placer pour frapper des coups décisifs, en joignant à -l'art des mouvements généraux celui de bien combattre sur chaque -terrain, en cherchant toujours ou dans le sol ou dans la situation de -l'ennemi l'occasion de ses grandes batailles, en n'hésitant jamais à -les livrer, parce qu'elles étaient la conséquence de ses mouvements -généraux, en s'y prenant si bien en un mot que chacune d'elles -renversait un empire, ce qui amena malheureusement chez lui la plus -dangereuse des ivresses, celle de la victoire, le désir de la -monarchie universelle, et sa chute, de manière que ce sage -législateur, cet habile administrateur, ce grand capitaine, fut à -cause même de toutes ses supériorités très-mauvais politique, parce -que perdant la raison au sein de la victoire, il alla de triomphe en -triomphe finir dans un abîme. - -[En marge: Napoléon comparé aux grands hommes de l'histoire, quant à -l'ensemble de leurs qualités et de leurs destinées.] - -Maintenant, si on le compare aux grands hommes, ses émules, non plus -sous le rapport spécial de la guerre, mais sous un rapport plus -général, celui de l'ensemble des talents et de la destinée, le -spectacle devient plus vaste, plus moral, plus instructif. Si, en -effet, on s'attache au bruit, à l'importance des événements, à -l'émotion produite chez les hommes, à l'influence exercée sur le -monde, il faut, pour lui trouver des pareils, aller chercher encore -Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Frédéric, et en plaçant sa -physionomie à côté de ces puissantes figures, on parvient à s'en -faire une idée à la fois plus précise et plus complète. - -[En marge: Alexandre le Grand.] - -Alexandre héritant de l'armée de son père, nourri du savoir des Grecs, -passionné pour leurs applaudissements, se jette en Asie, ne trouve à -combattre que la faiblesse persane, et marche devant lui jusqu'à ce -qu'il rencontre les limites du monde alors connu. Si ses soldats ne -l'arrêtaient, il irait jusqu'à l'océan Indien. Obligé de revenir, il -n'a qu'un désir, c'est de recommencer ses courses aventureuses. Ce -n'est pas à sa patrie qu'il songe, laquelle n'a que faire de tant de -conquêtes; c'est à la gloire d'avoir parcouru l'univers en vainqueur. -Sa passion c'est sa renommée, reconnue, applaudie à Athènes. Généreux -et même bon, il tue son ami Clitus, ses meilleurs lieutenants, -Philotas et Parménion, parce que leur langue imprudente a touché à sa -gloire. La renommée, voilà son but, but le plus vain entre tous ceux -qu'ont poursuivis les grands hommes, et tandis qu'après avoir laissé -reposer son armée il va de nouveau courir après ce but unique de ses -travaux, enivré des délices de l'Asie, il meurt sur la pourpre et dans -le vin. Il a séduit la postérité par sa grâce héroïque, mais il n'y a -pas une vie plus inutilement bruyante que la sienne, car il n'a point -porté la civilisation grecque au delà de l'Ionie et de la Syrie où -elle régnait déjà, et a laissé le monde grec dans l'anarchie, et apte -uniquement à recevoir la conquête romaine. Moralement on aimerait -mieux être le sage et habile Philopoemen, qui ne fit pas tout ce -bruit, mais qui prolongea de quelques jours l'indépendance de la -Grèce. - -[En marge: Annibal.] - -À côté de cette vie à la fois si pleine et si vide, voici la vie la -plus vaste, la plus sérieuse, la plus énergique qui fut jamais: c'est -celle d'Annibal. Ce mortel à qui Dieu dispensa tous les dons de -l'intelligence et du caractère, et le plus propre aux grandes choses -qu'on eût jamais vu, était sorti d'une famille de vieux capitaines, -tous morts les armes à la main pour défendre Carthage. Son âme était -une espèce de métal forgé dans le foyer ardent des haines que Rome -excitait autour d'elle. À neuf ans il quitte Carthage avec son père, -et va où allaient tous les siens, vivre et mourir en combattant contre -les Romains. Ses jeux sont la guerre. Enfant, il couche sur les champs -de bataille, se fait un corps insensible à la douleur, une âme -inaccessible à la crainte, un esprit qui voit clair dans le tumulte -des combats comme d'autres dans le plus parfait repos. Son père étant -mort, son beau-frère aussi, l'un et l'autre les armes à la main, -l'armée carthaginoise le demande pour chef à vingt-deux ans, et -l'impose pour ainsi dire au sénat de Carthage, jaloux de la glorieuse -famille des Barca. Il prend le commandement de cette armée, la fait à -son image, c'est-à-dire pleine à la fois d'audace, de constance, et -surtout de haine contre les Romains, la mène à travers l'Europe, -inconnue alors comme l'est aujourd'hui le centre de l'Afrique, ose -franchir les Pyrénées, puis les Alpes avec quatre-vingt mille hommes -dont il perd les deux tiers dans ce trajet extraordinaire, et, dirigé -par cette pensée profonde que c'est à Rome même qu'il faut combattre -Rome, vient soulever contre elle ses sujets italiens mal soumis. Il -fond sur les généraux romains, les force à sortir de leur camp en -piquant la bravoure de l'un, la vanité de l'autre, les accable -successivement, et triompherait de tous s'il ne rencontrait enfin un -adversaire digne de lui, Fabius, qui veut qu'on oppose à ce géant non -pas les batailles, où il est invincible, mais la vraie vertu de Rome, -la persévérance. Annibal s'apercevant qu'il s'est trompé en comptant -sur les Gaulois, bouillants mais inconstants comme tous les barbares, -sentant Rome imprenable, va au midi de l'Italie, où se trouvait une -riche civilisation, consistant en villes toutes gouvernées à l'image -de Rome, c'est-à-dire par des sénats que le peuple jalousait. Il -renverse partout le parti aristocratique, quoique aristocrate -lui-même, donne le pouvoir au parti démocratique, fait de Capoue le -centre de son empire, et ne s'endort point, comme on l'a dit, dans des -délices qu'il ne sait pas goûter, mais repose, refait son armée -amaigrie, amasse pour elle seule les richesses du pays, et abandonné -de sa lâche nation, appelant le monde entier à son aide, étendant la -guerre à la Grèce, à l'Asie, il détruit sans cesse les forces envoyées -contre lui, se maintient douze ans dans sa conquête, au point de faire -considérer aux Romains sa présence en Italie comme un mal sans remède. -Mais un jour arrive, où les Romains à leur tour portant la guerre sous -les murs de Carthage, il est rappelé, lutte avec une armée détruite -contre l'armée romaine reconstituée, et sa fortune déjà ancienne est -vaincue par une fortune naissante, celle de Scipion, suivant -l'ordinaire succession des choses humaines. Rentré dans sa patrie, il -essaye de la réformer pour la rendre capable de recommencer la lutte -contre les Romains. Dénoncé par ceux dont il attaquait les abus, il -fuit en Orient, essaye d'y réveiller la faiblesse des Antiochus, y est -suivi par la haine de Rome, et quand il ne peut plus lutter avale le -poison, et meurt le dernier de son héroïque famille, car tous ont -succombé comme lui à la même oeuvre, oeuvre sainte, celle de la -résistance à la domination étrangère. En contemplant cet admirable -mortel, doué de tous les génies, de tous les courages, on cherche une -faiblesse, et on ne sait où la trouver. On cherche une passion -personnelle, les plaisirs, le luxe, l'ambition, et on n'en trouve -qu'une, la haine des ennemis de son pays. Le Romain Tite-Live l'accuse -d'avarice et de cruauté. Annibal amassa en effet des richesses -immenses, sans jamais jouir d'aucune, et les employa toutes à payer -son armée, laquelle, composée de soldats stipendiés, est la seule -armée mercenaire qui ne se soit jamais révoltée, contenue qu'elle -était par son génie et par la sage distribution qu'il lui faisait des -fruits de la victoire. Il envoya à Carthage, il est vrai, plusieurs -boisseaux d'anneaux de chevaliers romains immolés par l'épée -carthaginoise, mais on ne cite pas un seul acte de barbarie hors du -champ de bataille. Les reproches de l'historien romain sont donc des -louanges, et ce que la postérité a dit, ce que les générations les -plus reculées répéteront, c'est qu'il offrit le plus noble spectacle -que puissent donner les hommes: celui du génie exempt de tout égoïsme, -et n'ayant qu'une passion, le patriotisme, dont il est le glorieux -martyr. - -[En marge: César.] - -Voici un autre martyr, non du patriotisme, mais de l'ambition, rare -mortel, rempli de séduction, mais chargé de vices, et coupable -d'affreux attentats contre la constitution de son pays: ce mortel est -César, le troisième des hommes prodiges de l'antiquité. Né avec tous -les talents, brave, fier, éloquent, élégant, prodigue et toujours -simple, mais sans le moindre souci du bien ou du mal, il n'a qu'une -pensée, c'est de réussir là où Sylla et Marius ont échoué, -c'est-à-dire de devenir le maître de son pays. Alexandre a voulu -conquérir le monde connu; Annibal a voulu empêcher la conquête de sa -patrie; César, dans cette Rome qui a presque conquis l'univers ne veut -conquérir qu'elle-même. Il y emploie tous les arts, même les plus -vils, la cruauté exceptée, non par bonté de coeur, mais par profondeur -de calcul, et pour ne pas rappeler les proscriptions de Marius et de -Sylla aux imaginations épouvantées. Il veut être édile, préteur, -pontife, et contracte des dettes immenses pour acheter les suffrages -de ses concitoyens. Il corrompt les femmes, les maris, comme il a -cherché à corrompre le peuple. À tous les moyens de corruption il veut -ajouter les séductions les plus élevées de l'esprit, et devient le -plus parfait des orateurs romains. Délice et scandale de Rome, bientôt -il n'y peut plus vivre. Il coalise alors l'avare Crassus, le vaniteux -Pompée dont il gouverne la faiblesse, et se fait attribuer les Gaules, -seule contrée où il reste quelque chose à conquérir dans les limites -naturellement assignables à l'empire romain. Il conquiert non pour -agrandir sa patrie, qui n'en a guère besoin, mais pour se créer des -soldats dévoués, pour acquérir des richesses, et payer ainsi ses -dettes et celles de ses avides partisans. Guerroyant l'été, intriguant -l'hiver, il mène de ses quartiers de Milan la vanité de Pompée, -l'avarice de Crassus, domine dix ans de la sorte les affaires -romaines, et enfin lorsque Crassus mort en Asie il n'y a plus personne -entre lui et Pompée pour amortir le choc des ambitions, il essaye -d'abord de la ruse pour retarder une lutte dont il sent le péril, puis -ne pouvant plus l'éviter, franchit le Rubicon, marche contre Pompée -dont les légions étaient en Espagne, le pousse d'Italie en Épire, -abandonne alors, comme il l'a dit si grandement, _un général sans -armée pour courir à une armée sans général_, va dissoudre en Espagne -les légions de Pompée que commandait Afranius, retourne ensuite en -Épire, lutte contre Pompée lui-même, et termine à Pharsale la querelle -de la suprême puissance. Il lui reste en Afrique, en Espagne, les -débris du parti de Pompée à détruire; il les détruit, vient triompher -à Rome de tous ses ennemis, et y fonde cette grande chose qu'on -appelle l'empire romain, mais se fait assassiner par les républicains -pour avoir voulu trop tôt mettre le nom sur la chose. Dans cette vie, -tous les moyens sont pervers comme le but, et il faut cependant -reconnaître à César un mérite, c'est d'avoir voulu à la république -substituer l'empire, non par le sang comme Sylla ou Marius, mais par -la corruption qui allait aux moeurs de Rome, et par l'esprit qui -allait à son génie; et le trait particulier de ce personnage -extraordinaire, grand politique, grand orateur, grand guerrier, grand -débauché surtout, et clément enfin sans bonté, sera toujours d'avoir -été le mortel le plus complet qui ait paru sur la terre. - -Maintenant pour trouver de tels hommes, il faut tourner bien des fois -les feuillets du vaste livre de l'histoire, il faut passer à travers -bien des siècles, et arriver au neuvième, où, entre le monde ancien et -le monde moderne, apparaît Charlemagne! - -[En marge: Charlemagne.] - -Certes, qu'au sein de la civilisation, de son savoir si varié, si -attrayant, si fécond, où le goût du savoir naît du savoir même, on -trouve des mortels épris des lettres et des sciences, les aimant pour -elles-mêmes et pour leur utilité, comprenant que c'est par elles que -tout marche, le vaisseau sur les mers, le char sur les routes, que -c'est par elles que la justice règne et que la force appuie la -justice, que c'est par elles enfin que la société humaine est à la -fois belle, attrayante, douce et sûre à habiter, c'est naturel et ce -n'est pas miracle! Quels yeux, après avoir vu la lumière, ne -l'aimeraient point? Mais qu'au sein d'une obscurité profonde, un oeil -qui n'a jamais connu la lumière, la pressente, l'aime, la cherche, la -trouve, et tâche de la répandre, c'est un prodige digne de -l'admiration et du respect des hommes. Ce prodige, c'est Charlemagne -qui l'offrit à l'univers! - -Barbare né au milieu de barbares qui avaient cependant reçu par le -clergé quelques parcelles de la science antique, il s'éprit avec la -plus noble ardeur de ce que nous appelons la civilisation, de ce qu'il -appelait d'un autre nom, mais de ce qu'il aimait autant que nous, et -par les mêmes motifs. À cette époque, la civilisation c'était le -christianisme. Être chrétien alors c'était être vraiment philosophe, -ami du bien, de la justice, de la liberté des hommes. Par toutes ces -raisons, Charlemagne devint un chrétien fervent, et voulut faire -prévaloir le christianisme dans le monde barbare, livré à la force -brutale et au plus grossier sensualisme. À l'intérieur de cette France -inculte et sans limites définies, le Nord-est, ou _Austrasie_, était -en lutte avec le Sud-ouest, ou _Neustrie_, l'un et l'autre avec le -Midi, ou _Aquitaine_. Au dehors cette France était menacée de -nouvelles invasions par les barbares du Nord appelés Saxons, par les -barbares du Sud appelés Arabes, les uns et les autres païens ou à peu -près. Si une main ferme ne venait opposer une digue, soit au Nord, -soit au Midi, l'édifice des Francs à peine commencé pouvait -s'écrouler, tous les peuples pouvaient être jetés encore une fois les -uns sur les autres, le torrent des invasions pouvait déborder de -nouveau, et emporter les semences de civilisation à peine déposées en -terre. Charlemagne, dont l'aïeul et le père avaient commencé cette -oeuvre de consolidation, la reprit et la termina. Grand capitaine, on -ne saurait dire s'il le fut, s'il lui était possible de l'être dans ce -siècle. Le capitaine de ce temps était celui qui, la hache d'armes à -la main, comme Pepin, comme Charles Martel, se faisait suivre de ses -gens de guerre en les conduisant plus loin que les autres à travers -les rangs pressés de l'ennemi. Élevé par de tels parents, Charlemagne -n'était sans doute pas moins vaillant qu'eux; mais il fit mieux que de -combattre en soldat à la tête de ses grossiers soldats, il dirigea -pendant cinquante années, dans des vues fermes, sages, fortement -arrêtées, leur bravoure aveugle. Il réunit sous sa main l'Austrasie, -la Neustrie, l'Aquitaine, c'est-à-dire la France, puis refoulant les -Saxons au Nord, les poursuivant jusqu'à ce qu'il les eût faits -chrétiens, seule manière alors de les civiliser et de désarmer leur -férocité, refoulant au Sud les Sarrasins sans prétention de les -soumettre, car il aurait fallu pousser jusqu'en Afrique, s'arrêtant -sagement à l'Èbre, il fonda, soutint, gouverna un empire immense, sans -qu'on pût l'accuser d'ambition désordonnée, car en ce temps-là il n'y -avait pas de frontières, et si cet empire trop étendu pour le génie de -ses successeurs ne pouvait rester sous une seule main, il resta du -moins sous les mêmes lois, sous la même civilisation, quoique sous des -princes divers, et devint tout simplement l'Europe. Maintenant pendant -près d'un demi-siècle ce vaste empire par la force appliquée avec une -persévérance infatigable, il se consacra pendant le même temps à y -faire régner l'ordre, la justice, l'humanité, comme on pouvait les -entendre alors, en y employant tantôt les assemblées nationales qu'il -appelait deux fois par an autour de lui, tantôt le clergé qui était -son grand instrument de civilisation, et enfin ses représentants -directs, ses fameux _missi dominici_, agents de son infatigable -vigilance. Sachant que les bonnes lois sont nécessaires, mais que sans -l'éducation les moeurs ne viennent pas appuyer les lois, il créa -partout des écoles où il fit couler, non pas le savoir moderne, mais -le savoir de cette époque, car de ces fontaines publiques il ne -pouvait faire couler que les eaux dont il disposait. Joignant à ces -laborieuses vertus quelques faiblesses qui tenaient pour ainsi dire à -l'excellence de son coeur, entouré de ses nombreux enfants, établi -dans ses palais qui étaient de riches fermes, y vivant en roi doux, -aimable autant que sage et profond, il fut mieux qu'un conquérant, -qu'un capitaine, il fut le modèle accompli du chef d'empire, aimant -les hommes, méritant d'en être aimé, constamment appliqué à leur faire -du bien, et leur en ayant fait plus peut-être qu'aucun des souverains -qui ont régné sur la terre. Après ces terribles figures des Alexandre, -des César qui ont bouleversé le monde, beaucoup plus pour y répandre -leur gloire que pour y répandre le bien, avec quel plaisir on -contemple cette figure bienveillante, majestueuse et sereine, toujours -appliquée ou à l'étude ou au bonheur des hommes, et où n'apparaît -qu'un seul chagrin, mais à la fin de ses jours, celui d'entrevoir les -redoutables esquifs des Normands, dont il prévoit les ravages sans -avoir le temps de les réprimer. Tant il y a qu'aucune carrière ici-bas -n'est complète, pas même la plus vaste, la plus remplie, qu'aucune vie -n'est heureuse jusqu'à son déclin, celle même qui a le plus mérité de -l'être! - -[En marge: Frédéric le Grand.] - -En descendant vers les temps modernes, on ne rencontre plus de ces -figures colossales, soit que la proximité diminue les prestiges, soit -que le monde en se régularisant laisse moins de place aux existences -extraordinaires! Charles-Quint, avec sa profondeur et sa tristesse, -Henri IV, avec sa séduction et sa fine politique, les Nassau, avec -leur constance, Gustave-Adolphe, vainqueur avec si peu de soldats de -l'Empire germanique, Cromwell, assassin de son roi et dominateur de la -révolution anglaise, Louis XIV, avec sa majesté et son bon sens, ne -s'élèvent pas à la hauteur des glorieuses figures que nous avons -essayé de peindre. Il faut arriver à deux hommes, Frédéric et -Napoléon, que le double éclat de l'esprit et du génie militaire place, -le premier assez près, le second tout à fait au niveau des grands -hommes de l'antiquité. Frédéric, sceptique, railleur, chef couronné -des philosophes du dix-huitième siècle, contempteur de tout ce qu'il y -a de plus respectable au monde, se moquant de ses amis mêmes, -prédestiné en quelque sorte pour braver, insulter, humilier l'orgueil -de la maison d'Autriche et du vieil ordre de choses qu'elle -représentait, osant au sein de l'Europe bien assise, où les places -étaient si difficiles à changer, osant, disons-nous, entreprendre de -créer une puissance nouvelle, ayant eu l'honneur d'y réussir en -luttant à lui seul contre tout le continent, grâce il est vrai à la -frivolité des cours de France et de Russie, grâce aussi à l'esprit -étroit de la cour d'Autriche, et après avoir fait vingt ans la guerre, -maintenant par la politique la plus profonde la paix du continent, -jusqu'à partager audacieusement la Pologne sans être obligé de tirer -un coup de canon, Frédéric est une figure originale et saisissante, à -laquelle cependant il manque la grandeur bien que les grandes actions -n'y manquent pas, soit parce que Frédéric après tout n'a fait que -changer la proportion des forces dans l'intérieur de la Confédération -germanique, soit parce que cette figure railleuse n'a point la dignité -sérieuse qui impose aux hommes! - -[En marge: Vaste carrière de Napoléon.] - -[En marge: Son ambition comparée à celle d'Alexandre, de César, -d'Annibal.] - -[En marge: Son esprit comparé à celui de César.] - -[En marge: Son génie militaire comparé à celui d'Annibal.] - -La grandeur! ce n'est pas ce qui manque à celui qui lui a succédé et -l'a surpassé dans l'admiration et le ravage du monde! Il était réservé -à la Révolution française, appelée à changer la face de la société -européenne, de produire un homme qui attirerait autant les regards que -Charlemagne, César, Annibal et Alexandre. À celui-là ce n'est ni la -grandeur du rôle, ni l'immensité des bouleversements, ni l'éclat, -l'étendue, la profondeur du génie, ni le sérieux d'esprit qui manquent -pour saisir, attirer, maîtriser l'attention du genre humain! Ce fils -d'un gentilhomme corse, qui vient demander à l'ancienne royauté -l'éducation dispensée dans les écoles militaires à la noblesse pauvre, -qui, à peine sorti de l'école, acquiert dans une émeute sanglante le -titre de général en chef, passe ensuite de l'armée de Paris à l'armée -d'Italie, conquiert cette contrée en un mois, attire à lui et détruit -successivement toutes les forces de la coalition européenne, lui -arrache la paix de Campo-Formio, et déjà trop grand pour habiter à -côté du gouvernement de la République, va chercher en Orient des -destinées nouvelles, passe avec cinq cents voiles à travers les -flottes anglaises, conquiert l'Égypte en courant, songe alors à -envahir l'Inde en suivant la route d'Alexandre, puis ramené tout à -coup en Occident par le renouvellement de la guerre européenne, après -avoir essayé d'imiter Alexandre, imite et égale Annibal en -franchissant les Alpes, écrase de nouveau la coalition et lui impose -la belle paix de Lunéville, ce fils du pauvre gentilhomme corse a déjà -parcouru à trente ans une carrière bien extraordinaire! Devenu quelque -temps pacifique, il jette par ses lois les bases de la société -moderne, puis se laisse emporter à son bouillant génie, s'attaque de -nouveau à l'Europe, la soumet en trois journées, Austerlitz, Iéna, -Friedland, abaisse et relève les empires, met sur sa tête la couronne -de Charlemagne, voit les rois lui offrir leur fille, choisit celle des -Césars, dont il obtient un fils qui semble destiné à porter la plus -brillante couronne de l'univers, de Cadix se porte à Moscou, succombe -dans la plus grande catastrophe des siècles, refait sa fortune, la -défait de nouveau, est confiné dans une petite île, en sort avec -quelques centaines de soldats fidèles, reconquiert en vingt jours le -trône de France, lutte de nouveau contre l'Europe exaspérée, succombe -pour la dernière fois à Waterloo, et après avoir soutenu des guerres -plus grandes que celles de l'empire romain, s'en va, né dans une île -de la Méditerranée, mourir dans une île de l'Océan, attaché comme -Prométhée sur un rocher par la haine et la peur des rois, ce fils du -pauvre gentilhomme corse a bien fait dans le monde la figure -d'Alexandre, d'Annibal, de César, de Charlemagne! Du génie il en a -autant que ceux d'entre eux qui en ont le plus; du bruit il en a fait -autant que ceux qui ont le plus ébranlé l'univers; du sang, -malheureusement il en a versé plus qu'aucun d'eux. Moralement il vaut -moins que les meilleurs de ces grands hommes, mais mieux que les plus -mauvais. Son ambition est moins vaine que celle d'Alexandre, moins -perverse que celle de César, mais elle n'est pas respectable comme -celle d'Annibal, qui s'épuise et meurt pour épargner à sa patrie le -malheur d'être conquise. Son ambition est l'ambition ordinaire des -conquérants, qui aspirent à dominer dans une patrie agrandie par eux. -Pourtant il chérit la France, et jouit de sa grandeur autant que de la -sienne même. Dans le gouvernement il aime le bien, le poursuit en -despote, mais n'y apporte ni la suite, ni la religieuse application de -Charlemagne. Sous le rapport de la diversité des talents il est moins -complet que César, qui ayant été obligé de séduire ses concitoyens -avant de les dominer, s'est appliqué à persuader comme à combattre, et -sait tour à tour parler, écrire, agir, en restant toujours simple. -Napoléon, au contraire, arrivé tout à coup à la domination par la -guerre, n'a aucun besoin d'être orateur, et peut-être ne l'aurait -jamais été quoique doué d'éloquence naturelle, parce que jamais il -n'aurait pris la peine d'analyser patiemment sa pensée devant des -hommes assemblés, mais il sait écrire néanmoins comme il sait penser, -c'est-à-dire fortement, grandement, même avec soin, parfois est un peu -déclamatoire comme la Révolution française, sa mère, discute avec plus -de puissance que César, mais ne narre pas avec sa suprême simplicité, -son naturel exquis. Inférieur au dictateur romain sous le rapport de -l'ensemble des qualités, il lui est supérieur comme militaire, d'abord -par plus de spécialité dans la profession, puis par l'audace, la -profondeur, la fécondité inépuisable des combinaisons, n'a sous ce -rapport qu'un égal ou un supérieur (on ne saurait le dire), Annibal, -car il est aussi audacieux, aussi calculé, aussi rusé, aussi fécond, -aussi terrible, aussi opiniâtre que le général carthaginois, en ayant -toutefois une supériorité sur lui, celle des siècles. Arrivé en effet -après Annibal, César, les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé, Turenne, -Frédéric, il a pu pousser l'art à son dernier terme. Du reste, ce sont -les balances de Dieu qu'il faudrait pour peser de tels hommes, et tout -ce qu'on peut faire c'est de saisir quelques-uns des traits les plus -saillants de leurs imposantes physionomies. - -[En marge: Ses mérites et ses torts envers la France.] - -[En marge: Diverses leçons, et une surtout, à tirer de son règne.] - -[En marge: Dernier voeu d'un citoyen en terminant cette histoire.] - -Pour nous Français, Napoléon a des titres que nous ne devons ni -méconnaître ni oublier, à quelque parti que notre naissance, nos -convictions ou nos intérêts nous aient attachés. Sans doute en -organisant notre état social par le Code civil, notre administration -par ses règlements, il ne nous donna pas la forme politique sous -laquelle notre société devait se reposer définitivement, et vivre -paisible, prospère et libre; il ne nous donna pas la liberté, que ses -héritiers nous doivent encore; mais, au lendemain des agitations de la -Révolution française, il ne pouvait nous procurer que l'ordre, et il -faut lui savoir gré de nous avoir donné avec l'ordre notre état civil -et notre organisation administrative. Malheureusement pour lui et pour -nous, il a perdu notre grandeur, mais il nous a laissé la gloire qui -est la grandeur morale, et ramène avec le temps la grandeur -matérielle. Il était par son génie fait pour la France, comme la -France était faite pour lui. Ni lui sans l'armée française, ni l'armée -française sans lui n'auraient accompli ce qu'ils ont accompli -ensemble. Auteur de nos revers mais compagnon de nos exploits, nous -devons le juger sévèrement, mais en lui conservant les sentiments -qu'une armée doit au général qui l'a conduite longtemps à la victoire. -Étudions ses hauts faits qui sont les nôtres, apprenons à son école, -si nous sommes militaires l'art de conduire les soldats, si nous -sommes hommes d'État l'art d'administrer les empires; instruisons-nous -surtout par ses fautes, apprenons en évitant ses exemples à aimer la -grandeur modérée, celle qui est possible, celle qui est durable parce -qu'elle n'est pas insupportable à autrui, apprenons en un mot la -modération auprès de cet homme le plus immodéré des hommes. Et, comme -citoyens enfin, tirons de sa vie une dernière et mémorable leçon, -c'est que, si grand, si sensé, si vaste que soit le génie d'un homme, -jamais il ne faut lui livrer complétement les destinées d'un pays. -Certes nous ne sommes pas de ceux qui reprochent à Napoléon d'avoir -dans la journée du 18 brumaire arraché la France aux mains du -Directoire, entre lesquelles peut-être elle eût péri: mais de ce qu'il -fallait la tirer de ces mains débiles et corrompues, ce n'était pas -une raison pour la livrer tout entière aux mains puissantes mais -téméraires du vainqueur de Rivoli et de Marengo. Sans doute si jamais -une nation eut des excuses pour se donner à un homme, ce fut la France -lorsqu'en 1800 elle adopta Napoléon pour chef! Ce n'était pas une -fausse anarchie dont on cherchait à faire peur à la nation pour -l'enchaîner. Hélas non! des milliers d'existences innocentes avaient -succombé sur l'échafaud, dans les prisons de l'Abbaye, ou dans les -eaux de la Loire. Les horreurs des temps barbares avaient tout à coup -reparu au sein de la civilisation épouvantée, et même après que ces -horreurs étaient déjà loin, la Révolution française ne cessait -d'osciller entre les bourreaux auxquels on l'avait arrachée, et les -émigrés aveugles qui voulaient la faire rétrograder à travers le sang -vers un passé impossible, tandis que sur ce chaos se montrait -menaçante l'épée de l'étranger! À ce moment revenait de l'Orient un -jeune héros plein de génie, qui partout vainqueur de la nature et des -hommes, sage, modéré, religieux, semblait né pour enchanter le monde! -Jamais assurément on ne fut plus excusable de se confier à un homme, -car jamais terreur ne fut moins simulée que celle qu'on fuyait, car -jamais génie ne fut plus réel que celui auprès duquel on cherchait un -refuge! Et cependant après quelques années, ce sage devenu fou, fou -d'une autre folie que celle de quatre-vingt-treize, mais non moins -désastreuse, immolait un million d'hommes sur les champs de bataille, -attirait l'Europe sur la France qu'il laissait vaincue, noyée dans son -sang, dépouillée du fruit de vingt ans de victoires, désolée en un -mot, et n'ayant pour refleurir que les germes de la civilisation -moderne déposés dans son sein. Qui donc eût pu prévoir que le sage de -1800 serait l'insensé de 1812 et de 1813? Oui, on aurait pu le -prévoir, en se rappelant que la toute-puissance porte en soi une folie -incurable, la tentation de tout faire quand on peut tout faire, même -le mal après le bien. Ainsi dans cette grande vie où il y a tant à -apprendre pour les militaires, les administrateurs, les politiques, -que les citoyens viennent à leur tour apprendre une chose, c'est qu'il -ne faut jamais livrer la patrie à un homme, n'importe l'homme, -n'importent les circonstances! En finissant cette longue histoire de -nos triomphes et de nos revers, c'est le dernier cri qui s'échappe de -mon coeur, cri sincère que je voudrais faire parvenir au coeur de tous -les Français, afin de leur persuader à tous qu'il ne faut jamais -aliéner sa liberté, et, pour n'être pas exposé à l'aliéner, n'en -jamais abuser. - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES - -DANS LE TOME VINGTIÈME. - - -LIVRE SOIXANTIÈME. - -WATERLOO. - - Forces que Napoléon avait réunies pour l'ouverture de la campagne - de 1815. -- Les places occupées, Paris et Lyon pourvus de - garnisons suffisantes, la Vendée contenue, il lui restait 124 - mille hommes présents au drapeau pour prendre l'offensive sur la - frontière du Nord. -- En attendant un mois Napoléon aurait eu - cent mille hommes de plus. -- Néanmoins il se décide en faveur de - l'offensive immédiate, d'abord pour ne pas laisser dévaster par - l'ennemi les provinces de France les plus belles et les plus - dévouées, et ensuite parce que la colonne envahissante de l'Est - étant en retard sur celle du Nord, il a l'espérance en se hâtant - de pouvoir les combattre l'une après l'autre. -- Combinaison - qu'il imagine pour concentrer soudainement son armée, et la jeter - entre les Anglais et les Prussiens avant qu'ils puissent - soupçonner son apparition. -- Le 15 juin à trois heures du matin, - Napoléon entre en action, enlève Charleroy, culbute les - Prussiens, et prend position entre les deux armées ennemies. -- - Les Prussiens ayant leur base sur Liége, les Anglais sur - Bruxelles, ne peuvent se réunir que sur la grande chaussée de - Namur à Bruxelles, passant par Sombreffe et les Quatre-Bras. -- - Napoléon prend donc le parti de se porter sur Sombreffe avec sa - droite et son centre, pour livrer bataille aux Prussiens, tandis - que Ney avec la gauche contiendra les Anglais aux Quatre-Bras. -- - Combat de Gilly sur la route de Fleurus. -- Hésitations de Ney - aux Quatre-Bras. -- Malgré ces hésitations tout se passe dans - l'après-midi du 15 au gré de Napoléon, et il est placé entre les - deux armées ennemies de manière à pouvoir le lendemain combattre - les Prussiens avant que les Anglais viennent à leur secours. -- - Dispositions pour la journée du 16. -- Napoléon est obligé de - différer la bataille contre les Prussiens jusqu'à l'après-midi, - afin de donner à ses troupes le temps d'arriver en ligne. -- - Ordre à Ney d'enlever les Quatre-Bras à tout prix, et de diriger - ensuite une colonne sur les derrières de l'armée prussienne. -- - Vers le milieu du jour Napoléon et son armée débouchent en avant - de Fleurus. -- Empressement de Blucher à accepter la bataille, et - position qu'il vient occuper en avant de Sombreffe, derrière les - villages de Saint-Amand et de Ligny. -- Bataille de Ligny, livrée - le 16, de trois à neuf heures du soir. -- Violente résistance des - Prussiens à Saint-Amand et à Ligny. -- Ordre réitéré à Ney - d'occuper les Quatre-Bras, et de détacher un corps sur les - derrières de Saint-Amand. -- Napoléon voyant ses ordres - inexécutés, imagine une nouvelle manoeuvre, et avec sa garde - coupe la ligne prussienne au-dessus de Ligny. -- Résultat décisif - de cette belle manoeuvre. -- L'armée prussienne est rejetée au - delà de Sombreffe après des pertes immenses, et Napoléon demeure - maître de la grande chaussée de Namur à Bruxelles par les - Quatre-Bras. -- Pendant qu'on se bat à Ligny, Ney, craignant - d'avoir à combattre l'armée britannique tout entière, laisse - passer le moment propice, n'entre en action que lorsque les - Anglais sont en trop grand nombre, parvient seulement à les - contenir, et d'Erlon de son côté, attiré tantôt à Ligny, tantôt - aux Quatre-Bras, perd la journée en allées et venues, ce qui le - rend inutile à tout le monde. -- Malgré ces incidents le plan de - Napoléon a réussi, car il a pu combattre les Prussiens séparés - des Anglais, et il est en mesure le lendemain de combattre les - Anglais séparés des Prussiens. -- Dispositions pour la journée du - 17. -- Napoléon voulant surveiller les Prussiens, compléter leur - défaite, et surtout les tenir à distance pendant qu'il aura - affaire aux Anglais, détache son aile droite sous le maréchal - Grouchy, en lui recommandant expressément de toujours communiquer - avec lui. -- Il compose cette aile droite des corps de Vandamme - et de Gérard fatigués par la bataille de Ligny, et avec son - centre, composé du corps de Lobau, de la garde et de la réserve - de cavalerie, il se porte vers les Quatre-Bras, pour rallier Ney - et aborder les Anglais. -- Ces dispositions l'occupent une partie - de la matinée du 17, et il part ensuite pour rejoindre ses - troupes qui ont pris les devants. -- Surprise qu'il éprouve en - trouvant Ney, qui devait former la tête de colonne, immobile - derrière les Quatre-Bras. -- Ney, croyant encore avoir l'armée - anglaise tout entière devant lui, attendait l'arrivée de Napoléon - pour se mettre en mouvement. -- Ce retard retient longtemps - l'armée au passage des Quatre-Bras. -- Orage subit qui convertit - la contrée en un vaste marécage. -- Profonde détresse des - troupes. -- Combat d'arrière-garde à Genappe. -- Napoléon - poursuit l'armée anglaise, qui s'arrête sur le plateau de - Mont-Saint-Jean, en avant de la forêt de Soignes. -- Description - de la contrée. -- Desseins du duc de Wellington. -- Son intention - est de s'établir sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et d'y - attendre les Prussiens pour livrer avec eux une bataille - décisive. -- Blucher quoique mécontent des Anglais pour la - journée du 16, leur fait dire qu'il sera sur leur gauche le 18 au - matin, en avant de la forêt de Soignes. -- Longue reconnaissance - exécutée par Napoléon le 17 au soir sous une grêle de boulets. -- - Sa vive satisfaction en acquérant la conviction que les Anglais - sont décidés à combattre. -- Sa confiance dans le résultat. -- - Ordre à Grouchy de se rapprocher et d'envoyer un détachement pour - prendre à revers la gauche des Anglais. -- Mouvements de Grouchy - pendant cette journée du 17. -- Il court inutilement après les - Prussiens sur la route de Namur, et ne s'aperçoit que vers la fin - du jour de leur marche sur Wavre. -- Il achemine alors sur - Gembloux son infanterie qui n'a fait que deux lieues et demie - dans la journée. -- Pourtant on est si près les uns des autres, - que Grouchy peut encore, en partant à quatre heures du matin le - 18, se trouver sur la trace des Prussiens, et les prévenir dans - toutes les directions. -- Il écrit le 17 au soir à Napoléon qu'il - est sur leur piste, et qu'il mettra tous ses soins à les tenir - séparés des Anglais. -- Napoléon se lève plusieurs fois dans la - nuit pour observer l'ennemi. -- Les feux de bivouac des Anglais - ne laissent aucun doute sur leur résolution de livrer bataille. - -- La pluie n'ayant cessé que vers six heures du matin, Drouot, - au nom de l'artillerie, déclare qu'il sera impossible de - manoeuvrer avant dix ou onze heures du matin. -- Napoléon se - décide à différer la bataille jusqu'à ce moment. -- Son plan pour - cette journée. -- Il veut culbuter la gauche des Anglais sur leur - centre, et leur enlever la chaussée de Bruxelles, qui est la - seule issue praticable à travers la forêt de Soignes. -- - Distribution de ses forces. -- Aspect des deux armées. -- - Napoléon après avoir sommeillé quelques instants prend place sur - un tertre en avant de la ferme de la Belle-Alliance. -- Avant de - donner le signal du combat, il expédie un nouvel officier à - Grouchy pour lui faire part de la situation, et lui ordonner de - venir se placer sur sa droite. -- À onze heures et demie le feu - commence. -- Grande batterie sur le front de l'armée française, - tirant à outrance sur la ligne anglaise. -- À peine le feu est-il - commencé qu'on aperçoit une ombre dans le lointain à droite. -- - Cavalerie légère envoyée en reconnaissance. -- Attaque de notre - gauche commandée par le général Reille contre le bois et le - château de Goumont. -- Le bois et le verger sont enlevés, malgré - l'opiniâtreté de l'ennemi; mais le château résiste. -- Fâcheuse - obstination à enlever ce poste. -- La cavalerie légère vient - annoncer que ce sont des troupes qu'on a vues dans le lointain à - droite, et que ces troupes sont prussiennes. -- Nouvel officier - envoyé à Grouchy. -- Le comte de Lobau est chargé de contenir les - Prussiens. -- Attaque au centre sur la route de Bruxelles afin - d'enlever la Haye-Sainte, et à droite afin d'expulser la gauche - des Anglais du plateau de Mont-Saint-Jean. -- Ney dirige cette - double attaque. -- Nos soldats enlèvent le verger de la - Haye-Sainte, mais sans pouvoir s'emparer des bâtiments de ferme. - -- Attaque du corps de d'Erlon contre la gauche des Anglais. -- - Élan des troupes. -- La position est d'abord emportée, et on est - près de déboucher sur le plateau, lorsque nos colonnes - d'infanterie sont assaillies par une charge furieuse des dragons - écossais, et mises en désordre pour n'avoir pas été disposées de - manière à résister à la cavalerie. -- Napoléon lance sur les - dragons écossais une brigade de cuirassiers. -- Horrible carnage - des dragons écossais. -- Quoique réparé, l'échec de d'Erlon - laisse la tâche à recommencer. -- En ce moment, la présence des - Prussiens se fait sentir, et Lobau traverse le champ de bataille - pour aller leur tenir tête. -- Napoléon suspend l'action contre - les Anglais, ordonne à Ney d'enlever la Haye-Sainte pour - s'assurer un point d'appui au centre, et de s'en tenir là jusqu'à - ce qu'on ait apprécié la portée de l'attaque des Prussiens. -- Le - comte de Lobau repousse les premières divisions de Bulow. -- Ney - attaque la Haye-Sainte et s'en empare. -- La cavalerie anglaise - voulant se jeter sur lui, il la repousse, et la suit sur le - plateau. -- Il aperçoit alors l'artillerie des Anglais qui semble - abandonnée, et croit le moment venu de porter un coup décisif. -- - Il demande des forces, et Napoléon lui confie une division de - cuirassiers pour qu'il puisse se lier à Reille autour du château - de Goumont. -- Ney se saisit des cuirassiers, fond sur les - Anglais, et renverse leur première ligne. -- Toute la réserve de - cavalerie et toute la cavalerie de la garde, entraînées par lui, - suivent son mouvement sans ordre de l'Empereur. -- Combat de - cavalerie extraordinaire. -- Ney accomplit des prodiges, et fait - demander de l'infanterie à Napoléon pour achever la défaite de - l'armée britannique. -- Engagé dans un combat acharné contre les - Prussiens, Napoléon ne peut pas donner de l'infanterie à Ney, car - il ne lui reste que celle de la garde. -- Il fait dire à Ney de - se maintenir sur le plateau le plus longtemps possible, lui - promettant de venir terminer la bataille contre les Anglais, s'il - parvient à la finir avec les Prussiens. -- Napoléon à la tête de - la garde livre un combat formidable aux Prussiens. -- Bulow est - culbuté avec grande perte. -- Ce résultat à peine obtenu Napoléon - ramène la garde de la droite au centre, et la dispose en colonnes - d'attaque pour terminer la bataille contre les Anglais. -- - Premier engagement de quatre bataillons de la garde contre - l'infanterie britannique. -- Héroïsme de ces bataillons. -- - Pendant que Napoléon va les soutenir avec six autres bataillons, - il est soudainement pris en flanc par le corps prussien de - Ziethen, arrivé le dernier en ligne. -- Affreuse confusion. -- Le - duc de Wellington prend alors l'offensive, et notre armée - épuisée, assaillie en tête, en flanc, en queue, n'ayant aucun - corps pour la rallier, saisie par la nuit, ne voyant plus - Napoléon, se trouve pendant quelques heures dans un état de - véritable débandade. -- Retraite désordonnée sur Charleroy. -- - Opérations de Grouchy pendant cette funeste journée. -- Au bruit - du canon de Waterloo, tous ses généraux lui demandent de se - porter au feu. -- Il ne comprend pas ce conseil et refuse de s'y - rendre. -- Combien il lui eût été facile de sauver l'armée. -- À - la fin du jour il est éclairé, et conçoit d'amers regrets. -- - Caractère de cette dernière campagne, et cause véritable des - revers de l'armée française. 1 à 298 - - -LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME. - -SECONDE ABDICATION. - - Événements militaires sur les diverses frontières. -- Combats - heureux et armistice en Savoie. -- Défaite des Vendéens et trêve - avec les chefs de l'insurrection. -- Arrivée de Napoléon à Laon. - -- Rédaction du bulletin de la bataille de Waterloo. -- Napoléon - examine s'il faut rester à Laon pour y rallier l'armée, ou se - rendre à Paris pour y demander aux Chambres de nouvelles - ressources. -- Il adopte le dernier parti. -- Effet produit à - Paris par la fatale nouvelle de la bataille de Waterloo. -- - L'idée qui s'empare de tous les esprits, c'est que Napoléon, ne - sachant ou ne pouvant plus vaincre, n'est désormais pour la - France qu'un danger sans compensation. -- Presque tous les - partis, excepté les révolutionnaires et les bonapartistes - irrévocablement compromis, veulent qu'il abdique pour faire - cesser les dangers qu'il attire sur la France. -- Intrigues de M. - Fouché qui s'imagine que, Napoléon écarté, il sera le maître de - la situation. -- Ses menées auprès des représentants. -- Il les - exhorte à tenir tête à Napoléon si celui-ci veut engager la - France dans une lutte désespérée. -- Arrivée de Napoléon à - l'Élysée le 21 juin au matin. -- Son accablement physique. -- - Désespoir de tous ceux qui l'entourent. -- Conseil des ministres - auquel assistent les princes Joseph et Lucien. -- Le maréchal - Davout et Lucien sont d'avis de proroger immédiatement les - Chambres. -- Embarras et silence des ministres. -- Napoléon - paraît croire que le temps d'un 18 brumaire est passé. -- Pendant - qu'on délibère, M. Fouché fait parvenir à M. de Lafayette l'avis - que Napoléon veut dissoudre la Chambre des représentants. -- - Grande rumeur dans cette chambre. -- Sur la proposition de M. de - Lafayette on déclare traître quiconque essayera de proroger ou de - dissoudre les Chambres, et on enjoint aux ministres de venir - rendre compte de l'état du pays. -- Les esprits une fois sur - cette pente ne s'arrêtent plus, et on parle partout d'abdication. - -- Napoléon irrité sort de son abattement et se montre disposé à - des mesures violentes. -- M. Regnaud, secrètement influencé par - M. Fouché, essaye de le calmer, et suggère l'idée de - l'abdication, que Napoléon ne repousse point. -- Pendant ce temps - la Chambre des représentants, vivement agitée, insiste pour avoir - une réponse du gouvernement. -- Les ministres se rendent enfin à - la barre des deux Chambres, et proposent la formation d'une - commission de cinq membres afin de chercher des moyens de salut - public. -- Discours de M. Jay, dans lequel il supplie Napoléon - d'abdiquer. -- Réponse du prince Lucien. -- L'Assemblée ne veut - pas arracher le sceptre à Napoléon, mais elle désire qu'il le - dépose lui-même. -- Elle accepte la proposition des ministres, et - nomme une commission de cinq membres chargée de chercher avec le - gouvernement les moyens de sauver le pays. -- La Chambre des - pairs suit en tout l'exemple de la Chambre des représentants. -- - Napoléon est entouré de gens qui lui donnent le conseil - d'abdiquer. -- Son frère Lucien lui conseille au contraire les - mesures énergiques. -- Raisons de Napoléon pour ne les point - adopter. -- Séance tenue la nuit aux Tuileries par les - commissions des deux Chambres. -- M. de Lafayette aborde - nettement la question de l'abdication. -- On refuse de l'écouter - pour s'occuper de mesures de finances et de recrutement, mais M. - Regnaud fait entendre qu'en ménageant Napoléon, on obtiendra - bientôt de lui ce qu'on désire. -- Rapport de cette séance à la - Chambre des représentants. -- Impatience causée par - l'insignifiance du rapport. -- Le général Solignac, longtemps - disgracié, rappelle l'Assemblée au respect du malheur, et court à - l'Élysée pour demander l'abdication. -- Napoléon l'accueille avec - douceur, et lui promet de donner à la Chambre une satisfaction - complète et prochaine. -- Seconde abdication. -- Napoléon y met - pour condition la transmission de la couronne à son fils. -- - L'abdication est portée à la Chambre, qui, une fois satisfaite, - cède à un attendrissement général. -- Nomination d'une commission - exécutive pour suppléer au pouvoir impérial. -- MM. Carnot, - Fouché, Grenier, Caulaincourt, Quinette, nommés membres de cette - commission. -- M. Fouché en devient le président en se donnant sa - voix. -- M. Fouché rend secrètement la liberté à M. de Vitrolles, - et s'abouche avec les royalistes. -- Il préférerait Napoléon II, - mais prévoyant que les Bourbons l'emporteront, il se décide à - faire ses conditions avec eux. -- Scènes dans la Chambre des - pairs. -- La Bédoyère voudrait qu'on proclamât sur-le-champ - Napoléon II. -- Altercation entre Ney et Drouot relativement à la - bataille de Waterloo. -- Napoléon voyant qu'on cherche à éluder - la question relativement à la transmission de la couronne à son - fils, se plaint à M. Regnaud d'avoir été trompé. -- MM. Regnaud, - Boulay de la Meurthe, Defermon, lui promettent de faire le - lendemain un effort en faveur de Napoléon II. -- Séance fort vive - le 23 à la Chambre des représentants. -- M. Boulay de la Meurthe - dénonce les menées royalistes, et veut qu'on proclame - sur-le-champ Napoléon II. -- L'Assemblée tout entière est prête à - le proclamer. -- M. Manuel, par un discours habile, parvient à la - calmer, et fait adopter l'ordre du jour. -- Diverses mesures - votées par la Chambre. -- Ce qui se passe en ce moment aux - frontières. -- Ralliement de l'armée à Laon, et manière - miraculeuse dont Grouchy s'est sauvé. -- L'armée compte encore 60 - mille hommes, qui au nom de Napoléon II retrouvent toute leur - ardeur. -- Grouchy prend le commandement, et dirige l'armée sur - Paris en suivant la gauche de l'Oise. -- Les généraux étrangers, - dès qu'ils apprennent l'abdication, se hâtent de marcher sur - Paris, mais Blucher, toujours le plus fougueux, se met de deux - jours en avance sur les Anglais. -- Agitation croissante à Paris. - -- Les royalistes songent à tenter un mouvement, mais M. Fouché - les contient par M. de Vitrolles. -- Les bonapartistes et les - révolutionnaires voudraient que Napoléon se mît à leur tête, et - se débarrassât des Chambres. -- Affluence des fédérés dans - l'avenue de Marigny, et leurs acclamations dès qu'ils aperçoivent - Napoléon. -- Inquiétudes de M. Fouché, et son désir d'éloigner - Napoléon. -- Il charge de ce soin le maréchal Davout, qui se rend - à l'Élysée pour demander à Napoléon de quitter Paris. -- Napoléon - se transporte à la Malmaison, et désire qu'on lui donne deux - frégates, actuellement en rade à Rochefort, pour se retirer en - Amérique. -- M. Fouché fait demander des sauf-conduits au duc de - Wellington. -- Napoléon attend la réponse à la Malmaison. -- Le - général Beker est chargé de veiller sur sa personne. -- M. de - Vitrolles insiste auprès de M. Fouché pour qu'on mette fin à la - crise. -- M. Fouché imagine de rejeter la difficulté sur les - militaires, en faisant déclarer par eux l'impossibilité de se - défendre. -- Les yeux des royalistes se tournent vers le maréchal - Davout. -- Le maréchal Oudinot s'abouche avec le maréchal Davout. - -- Celui-ci déclare que si les Bourbons consentent à entrer sans - l'entourage des soldats étrangers, à respecter les personnes, et - à consacrer les droits de la France, il sera le premier à - proclamer Louis XVIII. -- Le maréchal Davout fait en ce sens une - franche démarche auprès de la commission exécutive. -- M. Fouché - n'ose pas le soutenir. -- Dans ce moment arrive un rapport des - négociateurs envoyés auprès des souverains alliés, d'après lequel - on se figure que les puissances européennes ne tiennent pas - absolument aux Bourbons. -- Ce rapport devient un nouveau - prétexte pour ajourner toute résolution. -- Les armées ennemies - s'approchent de Paris. -- On nomme de nouveaux négociateurs pour - obtenir un armistice. -- Dispositions particulières du duc de - Wellington. -- Sa parfaite sagesse. -- Ses conseils à la cour de - Gand. -- Dispositions de cette cour. -- Idées de vengeance. -- - Déchaînement contre M. de Blacas et grande faveur à l'égard de M. - Fouché. -- Empire momentané de M. de Talleyrand. -- Arrivée de - Louis XVIII à Cambrai. -- Sa déclaration. -- Le duc de Wellington - ne veut pas qu'on entre de vive force à Paris, et désire au - contraire qu'on y entre pacifiquement, afin de ne pas - dépopulariser les Bourbons. -- Violence du maréchal Blucher, qui - songe à se débarrasser de Napoléon. -- Nobles paroles du duc de - Wellington. -- Les commissaires pour l'armistice s'abouchent avec - ce dernier. -- Il exige qu'on lui livre Paris et la personne de - Napoléon. -- M. Fouché se décide à faire partir ce dernier en - toute hâte. -- Napoléon, informé de la marche des armées - ennemies, et sachant que les Prussiens sont à deux journées en - avant des Anglais, offre à la commission exécutive de prendre le - commandement de l'armée pour quelques heures, promet de gagner - une bataille, et de se démettre ensuite. -- Cette proposition est - repoussée. -- Départ de Napoléon pour Rochefort le 28 juin. -- - Napoléon parti, le duc de Wellington ne peut plus demander sa - personne, mais signifie qu'il faut se décider à accepter les - Bourbons, et promet de leur part la plus sage conduite. -- - Entretien avec les négociateurs français. -- Les agents secrets - de M. Fouché lui adressent des renseignements conformes à ceux - qu'envoient les négociateurs, et desquels il résulte que les - Bourbons sont inévitables. -- M. Fouché comprend qu'il faut en - finir de ces lenteurs, et convoque un grand conseil, auquel sont - appelés les bureaux des Chambres et plusieurs maréchaux. -- Il - veut jeter la responsabilité sur le maréchal Davout, en l'amenant - à déclarer l'impossibilité où l'on est de se défendre. -- Le - maréchal, irrité des basses menées de M. Fouché, annonce qu'il - est prêt à livrer bataille, et répond de vaincre s'il n'est pas - tué dans les deux premières heures. -- Embarras de M. Fouché. -- - Avis de Carnot soutenant que la résistance est impossible. -- La - question renvoyée à un conseil spécial de militaires. -- M. - Fouché pose les questions de manière à obtenir les réponses qu'il - souhaite. -- Sur les réponses de ce conseil, on reconnaît qu'il y - a nécessité absolue de capituler. -- Brillant combat de cavalerie - livré aux Prussiens par le général Exelmans. -- Malgré ce succès - tout le monde sent la nécessité de traiter. -- On envoie des - commissaires au maréchal Blucher à Saint-Cloud. -- Ces - commissaires traversent le quartier du maréchal Davout. -- Scènes - auxquelles ils assistent. -- Ils se transportent à Saint-Cloud. - -- Convention pour la capitulation de Paris. -- Sens de ses - divers articles. -- L'armée française doit se retirer derrière la - Loire, et la garde nationale de Paris faire seule le service de - la capitale. -- Scènes des fédérés et de l'armée française en - traversant Paris. -- M. Fouché a une entrevue avec le duc de - Wellington et M. de Talleyrand à Neuilly. -- Ne pouvant obtenir - des conditions satisfaisantes, il se résigne et accepte pour lui - le portefeuille de la police. -- Ses collègues se regardent comme - trahis. -- Il retourne à Neuilly et obtient une audience de Louis - XVIII. -- Il dispose tout pour l'entrée de ce monarque, et fait - fermer l'enceinte des Chambres. -- L'opinion générale est qu'il a - trahi tous les partis. -- Résumé et appréciation de la période - dite des Cent jours. 299 à 530 - - -LIVRE SOIXANTE-DEUXIÈME. - -SAINTE-HÉLÈNE. - - Irritation des Bourbons et des généraux ennemis contre M. Fouché, - accusé d'avoir fait évader Napoléon. -- Voyage de Napoléon à - Rochefort. -- Accueil qu'il reçoit sur la route et à Rochefort - même. -- Il prolonge son séjour sur la côte, dans l'espoir de - quelque événement imprévu. -- Un moment il songe à se jeter dans - les rangs de l'armée de la Loire. -- Il y renonce. -- Divers - moyens d'embarquement proposés. -- Napoléon finit par les rejeter - tous, et envoie un message à la croisière anglaise. -- Le - capitaine Maitland, commandant _le Bellérophon_, répond à ce - message qu'il n'a pas d'instructions, mais qu'il suppose que la - nation britannique accordera à Napoléon une hospitalité digne - d'elle et de lui. -- Napoléon prend le parti de se rendre à bord - du _Bellérophon_. -- Accueil qu'il y reçoit. -- Voyage aux côtes - d'Angleterre. -- Curiosité extraordinaire dont Napoléon devient - l'objet de la part des Anglais. -- Décisions du ministère - britannique à son égard. -- On choisit l'île de Sainte-Hélène - pour le lieu de sa détention. -- Il y sera considéré comme simple - général, gardé à vue, et réduit à trois compagnons d'exil. -- - Napoléon est transféré du _Bellérophon_ à bord du - _Northumberland_. -- Ses adieux à la France et aux amis qui ne - peuvent le suivre. -- Voyage à travers l'Atlantique. -- Soins - dont Napoléon est l'objet de la part des marins anglais. -- Ses - occupations pendant la traversée. -- Il raconte sa vie, et sur - les instances de ses compagnons, il commence à l'écrire en la - leur dictant. -- Longueur de cette navigation. -- Arrivée à - Sainte-Hélène après soixante-dix jours de traversée. -- Aspect de - l'île. -- Sa constitution, son sol et son climat. -- Débarquement - de Napoléon. -- Son premier établissement à _Briars_. -- Pour la - première fois se trouvant à terre, il est soumis à une - surveillance personnelle et continue. -- Déplaisir qu'il en - éprouve. -- Premières nouvelles d'Europe. -- Vif intérêt de - Napoléon pour Ney, La Bédoyère, Lavallette, Drouot. -- Après deux - mois, Napoléon est transféré à _Longwood_. -- Logement qu'il y - occupe. -- Précautions employées pour le garder. -- Sa vie et ses - occupations à Longwood. -- Napoléon prend bientôt son séjour en - aversion, et n'apprécie pas assez les soins de l'amiral Cockburn - pour lui. -- Au commencement de 1816, sir Hudson Lowe est envoyé - à Sainte-Hélène en qualité de gouverneur. -- Caractère de ce - gouverneur et dispositions dans lesquelles il arrive. -- Sa - première entrevue avec Napoléon accompagnée d'incidents fâcheux. - -- Sir Hudson Lowe craint de mériter le reproche encouru par - l'amiral Cockburn, de céder à l'influence du prisonnier. -- Il - fait exécuter les règlements à la rigueur. -- Diverses causes de - tracasseries. -- Indigne querelle au sujet des dépenses de - Longwood. -- Napoléon fait vendre son argenterie. -- Départ de - l'amiral Cockburn, et arrivée d'un nouvel amiral, sir Pulteney - Malcolm. -- Excellent caractère de cet officier. -- Ses inutiles - efforts pour amener un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson - Lowe. -- Napoléon s'emporte et outrage sir Hudson Lowe. -- - Rupture définitive. -- Amertumes de la vie de Napoléon. -- Ses - occupations. -- Ses explications sur son règne. -- Ses travaux - historiques. -- Fin de 1816. -- M. de Las Cases est expulsé de - Sainte-Hélène. -- Tristesse qu'en éprouve Napoléon. -- Le premier - de l'an à Sainte-Hélène. -- Année 1817. -- Ne voulant pas être - suivi lorsqu'il monte à cheval, Napoléon ne prend plus - d'exercice, et sa santé en souffre. -- Il reçoit des nouvelles - d'Europe. -- Sa famille lui offre sa fortune et sa présence. -- - Napoléon refuse. -- Visites de quelques Anglais et leurs - entretiens avec Napoléon. -- Hudson Lowe inquiet pour la santé de - Napoléon, au lieu de lui offrir _Plantation-House_, fait - construire une maison nouvelle. -- Année 1818. -- Conversations - de Napoléon sur des sujets de littérature et de religion. -- - Départ du général Gourgaud. -- Napoléon est successivement privé - de l'amiral Malcolm et du docteur O'Meara. -- Motifs du départ de - ce dernier. -- Napoléon se trouve sans médecin. -- Instances - inutiles de sir Hudson Lowe pour lui faire accepter un médecin - anglais. -- Année 1819. -- La santé de Napoléon s'altère par le - défaut d'exercice. -- Ses jambes enflent, et de fréquents - vomissements signalent une maladie à l'estomac. -- On obtient de - lui qu'il fasse quelques promenades à cheval. -- Sa santé - s'améliore un peu. -- Napoléon oublie sa propre histoire pour - s'occuper de celle des grands capitaines. -- Ses travaux sur - César, Turenne, le grand Frédéric. -- La santé de Napoléon - recommence bientôt à décliner. -- Difficulté de le voir et de - constater sa présence. -- Indigne tentative de sir Hudson Lowe - pour forcer sa porte. -- Année 1820. -- Arrivée à Sainte-Hélène - d'un médecin et de deux prêtres envoyés par le cardinal Fesch. -- - Napoléon les trouve fort insuffisants, et se sert des deux - prêtres pour faire dire la messe à Longwood tous les dimanches. - -- Satisfaction morale qu'il y trouve. -- Sur les instances du - docteur Antomarchi, Napoléon ne pouvant se décider à monter à - cheval, parce qu'il était suivi, se livre à l'occupation du - jardinage. -- Travaux à son jardin exécutés par lui et ses - compagnons d'exil. -- Cette occupation remplit une partie de - l'année 1820. -- Napoléon y retrouve un peu de santé. -- Ce - retour de santé n'est que momentané. -- Bientôt il ressent de - vives souffrances d'estomac, ses jambes enflent, ses forces - s'évanouissent, et il décline rapidement. -- Satisfaction qu'il - éprouve en voyant approcher la mort. -- Son testament, son - agonie, et sa mort le 5 mai 1821. -- Ses funérailles. -- - Appréciation du génie et du caractère de Napoléon. -- Son - caractère naturel et son caractère acquis sous l'influence des - événements. -- Ses qualités privées. -- Son génie comme - législateur, administrateur et capitaine. -- Place qu'il occupe - parmi les grands hommes de guerre. -- Progrès de l'art militaire - depuis les anciens jusqu'à la Révolution française. -- Alexandre, - Annibal, César, Charlemagne, les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé, - Turenne, Vauban, Frédéric et Napoléon. -- À quel point Napoléon a - porté l'art militaire. -- Comparaison de Napoléon avec les - principaux grands hommes de tous les siècles sous le rapport de - l'ensemble des talents et des destinées. -- Leçons qui résultent - de sa vie. -- Fin de cette histoire. 531 à 796 - - -FIN DE LA TABLE DU TOME VINGTIÈME. - - - - -TABLE DES LIVRES - -CONTENUS - -DANS LES TOMES I À XX. - - -TOME Ier. - -Novembre 1799 à juillet 1800. - - Pages - LIVRE Ier. Constitution de l'an viii. 1 - II. Administration intérieure 112 - III. Ulm et Gênes 227 - IV. Marengo 350 - - -TOME II. - -Août 1799 à avril 1801. - - LIVRE V. Héliopolis 1 - VI. Armistice 73 - VII. Hohenlinden 216 - VIII. Machine infernale 303 - IX. Les Neutres 361 - - -TOME III. - -Avril 1801 à août 1802. - - LIVRE X. Évacuation de l'Égypte 1 - XI. Paix générale 113 - XII. Le Concordat 194 - XIII. Le Tribunat 286 - XIV. Consulat à vie 405 - - -TOME IV. - -Août 1802 à mars 1804. - - LIVRE XV. Les Sécularisations 1 - XVI. Rupture de la paix d'Amiens 162 - XVII. Camp de Boulogne 344 - XVIII. Conspiration de Georges 500 - - -TOME V. - -Avril 1804 à août 1805. - - LIVRE XIX. L'Empire 1 - XX. Le Sacre 154 - XXI. Troisième coalition 269 - - -TOME VI. - -Août 1805 à septembre 1806. - - LIVRE XXII. Ulm et Trafalgar 1 - XXIII. Austerlitz 185 - XXIV. Confédération du Rhin 370 - - -TOME VII. - -Septembre 1806 à juillet 1807. - - LIVRE XXV. Iéna 1 - XXVI. Eylau 207 - XXVII. Friedland et Tilsit 433 - - -TOME VIII. - -Juillet 1807 à juillet 1808. - - LIVRE XXVIII. Fontainebleau 1 - XXIX. Aranjuez 323 - XXX. Bayonne 517 - - -TOME IX. - -Mai 1808 à février 1809. - - LIVRE XXXI. Baylen 1 - XXXII. Erfurt 238 - XXXIII. Somo-Sierra 364 - - -TOME X. - -Janvier 1809 à juillet 1809. - - LIVRE XXXIV. Ratisbonne 1 - XXXV. Wagram 183 - - -TOME XI. - -Février 1809 à avril 1810. - - LIVRE XXXVI. Talavera et Walcheren 1 - XXXVII. Le Divorce 247 - - -TOME XII. - -Avril 1810 à mai 1811. - - AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR. - LIVRE XXXVIII. Blocus continental 1 - XXXIX. Torrès-Védras 200 - XL. Fuentès d'Oñoro 431 - - -TOME XIII. - -Mars 1811 à juin 1812. - - LIVRE XLI. Le Concile 1 - XLII. Tarragone 227 - XLIII. Passage du Niémen 385 - - -TOME XIV. - -Juin à décembre 1812. - - LIVRE XLIV. Moscou 1 - XLV. La Bérézina 427 - - -TOME XV. - -Mai 1812 à mai 1813. - - LIVRE XLVI. Washington et Salamanque 1 - XLVII. Les Cohortes 151 - XLVIII. Lutzen et Bautzen 392 - - -TOME XVI. - -Juin à novembre 1813. - - LIVRE XLIX. Dresde et Vittoria 1 - L. Leipzig et Hanau 363 - - -TOME XVII. - -Novembre 1813 à avril 1814. - - LIVRE LI. L'Invasion 1 - LII. Brienne et Montmirail 214 - LIII. Première abdication 387 - - -TOME XVIII. - -Avril 1814 à mars 1815. - - LIVRE LIV. Restauration des Bourbons 1 - LV. Gouvernement de Louis XVIII. 196 - LVI. Congrès de Vienne 396 - - -TOME XIX. - -Janvier à juin 1815. - - LIVRE LVII. L'Île d'Elbe 1 - LVIII. L'Acte additionnel 229 - LIX. Le Champ de Mai 447 - - -TOME XX. - -Juin 1815 à mai 1821. - - LIVRE LX. Waterloo 1 - LXI. Seconde abdication 299 - LXII. Sainte-Hélène 531 - - - - -ATLAS DE L'HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE, - -DRESSÉ SOUS LA DIRECTION DE M. THIERS, - -DESSINÉ PAR MM. A. DUFOUR ET DUVOTENAY, - -GRAVÉ SUR ACIER PAR DYONNET. - -66 cartes sur quart de jésus. - - -LISTE DES CARTES: - - 1. Carte de la Souabe, de la Suisse et du Piémont. - 2. -- de la Souabe. - 3. -- du Piémont. - 4. -- de la rivière de Gênes. - 5. -- des environs d'Engen et de Stokach. - 6. -- du champ de bataille de Moesskirch. - 7. -- des environs d'Ulm. - 8. -- du Valais et de la vallée d'Aoste. - 9. -- des environs d'Alexandrie et de la plaine de Marengo. - 10. -- du cours du Danube au-dessus et au-dessous d'Hochstett. - 11. -- de la plaine d'Héliopolis. - 12. -- générale de la basse Égypte. - 13. Plan du Kaire. - 14. Carte de la vallée du Danube. - 15. -- du pays compris entre l'Isar et l'Inn. - 16. -- du champ de bataille de Hohenlinden. - 17. -- du Sund. - 18. -- de la plage d'Alexandrie. - 19. Plan de la baie d'Algésiras. - 20. Carte générale de l'Allemagne en 1789. - 21. -- générale de l'Allemagne après le recez de 1803. - 22. Île de Saint-Domingue. - 23. Carte générale de la Manche. - 24. -- des ports d'Ambleteuse, de Wimereux, de Boulogne et d'Étaples. - 25. -- du bassin et du camp de Boulogne. - 26. Plan de la bataille navale du Ferrol. - 27. Carte générale de l'Europe. - 28. -- générale de l'Allemagne. - 29. -- du pays compris entre le Rhin et le Danube. - 30. Plan de la bataille de Trafalgar. - 31. Carte générale de la chaîne des Alpes. - 32. -- de l'Autriche et de la Moravie. - 33. Plan du champ de bataille d'Austerlitz. - 34. Carte de la Saxe et de la Franconie. - 35. Plan des champs de bataille d'Iéna et d'Awerstaedt. - 36. Carte du nord de l'Allemagne. - 37. -- de la Prusse orientale et de la Pologne. - 38. -- du pays compris entre la Vistule et la Prégel. - 39. Plan des environs de Czarnowo, Pultusk, Golymin et Soldau. - 40. -- du champ de bataille d'Eylau. - 41. -- de la ville de Dantzig et de ses environs. - 42. -- du champ de bataille de Friedland. - 43. Carte générale d'Espagne et de Portugal. - 44. -- des environs de Baylen. - 45. Plan de Saragosse et de ses environs. - 46. Carte des pays compris entre le Danube et l'Isar, de Ratisbonne à Landshut. - 47. -- des environs d'Eckmühl. - 48. Plan des environs de Vienne. - 49. -- de l'île de Lobau. - 50. -- du champ de bataille de Talavera. - 51. Carte des Bouches de l'Escaut. - 52. Plans des principales places fortes d'Espagne. - 53. Carte de la partie du Portugal comprise entre le Douro, l'Océan et la Guadiana. - 54. -- de la Russie d'Europe. - 55. -- de la route de Wilna à Moscou. - 56. Plan du champ de bataille de la Moskowa. - 57. Plans des bords de la Bérézina, de Moscou et de Smolensk. - 58. Carte générale de la Saxe. - 59. Plan du champ de bataille de Bautzen. - 60. -- de Leipzig et de ses environs. - 61. Carte de l'est de la France. - 62. -- des vallées de la Seine, de l'Aube et de la Marne. - 63. Plans des champs de bataille de Brienne, Montmirail et Montereau. - 64. Carte des environs de Laon. - 65. -- du pays compris entre Charleroy, Namur et Bruxelles. - 66. Plan du champ de bataille de Waterloo. - - -[Note au lecteur de ce fichier numérique: - -Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. - -Les lettres supérieures inhabituelles ont été entourées de -parenthèses.] - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE -L'EMPIRE (20/20) *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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Thiers.</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover-page.jpg" /> - -<style type="text/css"> -<!-- - -body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} - -h1 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 4em;} -h2 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em; line-height: 1.5em;} - -a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} -a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } - -sup {line-height: 0em;} - -p {text-indent: 1em;} -p.tn {margin-left: 10%; width: 80%;} - -table {margin-left: 10%; text-align: center;} - -.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} -.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} - -.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} -.smaller {font-size: smaller;} -.small {font-size: 70%;} - -.center {text-align: center; text-indent: 0em;} -.right {text-align: right;} -.slim {margin-left: 20%; margin-right: 20%; text-indent: 0em;} - -.toc {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-indent: 0em;} -.toc p {text-indent: 0em;} -.resume {margin-left: 10%; margin-right: 10%; margin-bottom: 2em; - text-indent: -2em; font-size: 95%;} -.quote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 95%;} -.date {text-align: right; margin-right: 10%;} -.sig {text-align: right; margin-right: 20%;} -.footnote p {text-indent: 0em;} - -.td-center {text-align: center;} -.td-right {text-align: right;} -.td-left {text-align: left;} - -.c10 {width: 10%;} -.c80 {width: 80%;} - -.sidedate {width: auto; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; - padding-left: .5em; padding-right: .5em; - margin-left: 1em; - float: right; clear: right; margin-top: 1em; - font-size: smaller; color: black; background: #eeeeee; border: solid 1px; - text-align: left; text-indent: 0em;} -.sidenote {width: 20%; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; - padding-left: .5em; padding-right: .5em; - margin-right: 1em; - float: left; clear: left; margin-top: 0.3em; - font-size: 80%; color: black; background: #eeeeee; border: solid 1px; - text-align: center; text-indent: 0em;} - -.pagenum {visibility: hidden; - position: absolute; right:0; text-align: right; - font-size: 10px; - font-weight: normal; font-variant: normal; - font-style: normal; letter-spacing: normal; - color: #C0C0C0; background-color: inherit;} - -.ralign {position: absolute; right: 5%; text-align: right; top: auto;} - -.figcenter {text-align: center;} -.caption {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} - ---> -</style> -</head> - -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Histoire du Consulat et de l'Empire (20/20)</span>, by Adolphe Thiers</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Travers and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (20/20)</span> ***</div> - -<p class="p4 center">HISTOIRE<br /> -<span class="smaller">DU</span><br /> - CONSULAT<br /> -<span class="smaller">ET DE</span><br /> - L'EMPIRE</p> - -<p class="p2 center">TOME XX</p> - -<p class="p4 slim">L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en -Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, -Espagnole et Italienne.</p> -<p class="slim">Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la -Librairie) le 5 août 1862.</p> - -<p class="p2 smaller center">PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> - -<div class="figcenter"> -<a id="napoleon" name="napoleon"></a> -<img src="images/napoleon.jpg" width="500" height="651" alt="Napoléon" title="" /> -<p class="smcap">NAPOLÉON<br /> -(1815)</p> -</div> - -<p class="p4 center"><b>HISTOIRE<br /> -<span class="smaller">DU</span><br /> - CONSULAT<br /> -<span class="smaller">ET DE</span><br /> - L'EMPIRE</b></p> - -<p class="p2 center">FAISANT SUITE<br /> - À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE</p> - -<p class="p2 center">PAR M. A. THIERS</p> - -<p class="p4 center smaller">TOME VINGTIÈME</p> - -<div class="figcenter"> -<a id="img001" name="img001"></a> -<img src="images/img001.jpg" width="200" height="146" alt="Emblème de l'éditeur." title="" /> -</div> - -<p class="p4 center small">Paris<br /> - LHEUREUX ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br /> - 60, RUE RICHELIEU<br /> - 1862</p> - -<div class="chapter"> -<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br /> -DU CONSULAT<br /> -ET<br /> -DE L'EMPIRE.</h1> - -<h2>LIVRE SOIXANTIÈME.<br /> -<span class="smaller">WATERLOO.</span></h2> - -<p class="resume"> - Forces que Napoléon avait réunies pour l'ouverture de la campagne - de 1815. — Les places occupées, Paris et Lyon pourvus de garnisons - suffisantes, la Vendée contenue, il lui restait 124 mille hommes - présents au drapeau pour prendre l'offensive sur la frontière du - Nord. — En attendant un mois Napoléon aurait eu cent mille hommes - de plus. — Néanmoins il se décide en faveur de l'offensive - immédiate, d'abord pour ne pas laisser dévaster par l'ennemi les - provinces de France les plus belles et les plus dévouées, et - ensuite parce que la colonne envahissante de l'Est étant en - retard sur celle du Nord, il a l'espérance en se hâtant de - pouvoir les combattre l'une après l'autre. — Combinaison qu'il - imagine pour concentrer soudainement son armée, et la jeter entre - les Anglais et les Prussiens avant qu'ils puissent soupçonner son - apparition. — Le 15 juin à trois heures du matin, Napoléon entre - en action, enlève Charleroy, culbute les Prussiens, et prend - position entre les deux armées ennemies. — Les Prussiens ayant - leur base sur Liége, les Anglais sur Bruxelles, ne peuvent se - réunir que sur la grande chaussée de Namur à Bruxelles, passant - par Sombreffe et les Quatre-Bras. — Napoléon prend donc le parti - de se porter sur Sombreffe avec sa droite et son centre, pour - livrer bataille aux Prussiens, tandis que Ney avec la gauche - contiendra les Anglais aux Quatre-Bras. — Combat de Gilly sur la - route de Fleurus. — Hésitations de Ney aux Quatre-Bras. — Malgré - <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> ces hésitations tout se passe dans l'après-midi du 15 au - gré de Napoléon, et il est placé entre les deux armées ennemies - de manière à pouvoir le lendemain combattre les Prussiens avant - que les Anglais viennent à leur secours. — Dispositions pour la - journée du 16. — Napoléon est obligé de différer la bataille - contre les Prussiens jusqu'à l'après-midi, afin de donner à ses - troupes le temps d'arriver en ligne. — Ordre à Ney d'enlever les - Quatre-Bras à tout prix, et de diriger ensuite une colonne sur - les derrières de l'armée prussienne. — Vers le milieu du jour - Napoléon et son armée débouchent en avant de - Fleurus. — Empressement de Blucher à accepter la bataille, et - position qu'il vient occuper en avant de Sombreffe, derrière les - villages de Saint-Amand et de Ligny. — Bataille de Ligny, livrée - le 16, de trois à neuf heures du soir. — Violente résistance des - Prussiens à Saint-Amand et à Ligny. — Ordre réitéré à Ney - d'occuper les Quatre-Bras, et de détacher un corps sur les - derrières de Saint-Amand. — Napoléon voyant ses ordres inexécutés, - imagine une nouvelle manœuvre, et avec sa garde coupe la ligne - prussienne au-dessus de Ligny. — Résultat décisif de cette belle - manœuvre. — L'armée prussienne est rejetée au delà de Sombreffe - après des pertes immenses, et Napoléon demeure maître de la - grande chaussée de Namur à Bruxelles par les - Quatre-Bras. — Pendant qu'on se bat à Ligny, Ney, craignant - d'avoir à combattre l'armée britannique tout entière, laisse - passer le moment propice, n'entre en action que lorsque les - Anglais sont en trop grand nombre, parvient seulement à les - contenir, et d'Erlon de son côté, attiré tantôt à Ligny, tantôt - aux Quatre-Bras, perd la journée en allées et venues, ce qui le - rend inutile à tout le monde. — Malgré ces incidents le plan de - Napoléon a réussi, car il a pu combattre les Prussiens séparés - des Anglais, et il est en mesure le lendemain de combattre les - Anglais séparés des Prussiens. — Dispositions pour la journée du - 17. — Napoléon voulant surveiller les Prussiens, compléter leur - défaite, et surtout les tenir à distance pendant qu'il aura - affaire aux Anglais, détache son aile droite sous le maréchal - Grouchy, en lui recommandant expressément de toujours communiquer - avec lui. — Il compose cette aile droite des corps de Vandamme et - de Gérard fatigués par la bataille de Ligny, et avec son centre, - composé du corps de Lobau, de la garde et de la réserve de - cavalerie, il se porte vers les Quatre-Bras, pour rallier Ney et - aborder les Anglais. — Ces dispositions l'occupent une partie de - la matinée du 17, et il part ensuite pour rejoindre ses troupes - qui ont pris les devants. — Surprise qu'il éprouve en trouvant - Ney, qui devait former la tête de colonne, immobile derrière les - Quatre-Bras. — Ney, croyant encore avoir l'armée anglaise tout - entière devant lui, attendait l'arrivée de Napoléon pour se - mettre en mouvement. — Ce retard retient longtemps l'armée au - passage des Quatre-Bras. — Orage subit qui convertit la contrée en - un vaste marécage. — Profonde détresse des troupes. — Combat - d'arrière-garde à Genappe. — Napoléon poursuit l'armée anglaise, - qui s'arrête sur le plateau de Mont-Saint-Jean, en avant de la - forêt de Soignes. — Description <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> de la contrée. — Desseins du - duc de Wellington. — Son intention est de s'établir sur le plateau - de Mont-Saint-Jean, et d'y attendre les Prussiens pour livrer - avec eux une bataille décisive. — Blucher quoique mécontent des - Anglais pour la journée du 16, leur fait dire qu'il sera sur leur - gauche le 18 au matin, en avant de la forêt de Soignes. — Longue - reconnaissance exécutée par Napoléon le 17 au soir sous une grêle - de boulets. — Sa vive satisfaction en acquérant la conviction que - les Anglais sont décidés à combattre. — Sa confiance dans le - résultat. — Ordre à Grouchy de se rapprocher et d'envoyer un - détachement pour prendre à revers la gauche des - Anglais. — Mouvements de Grouchy pendant cette journée du 17. — Il - court inutilement après les Prussiens sur la route de Namur, et - ne s'aperçoit que vers la fin du jour de leur marche sur - Wavre. — Il achemine alors sur Gembloux son infanterie qui n'a - fait que deux lieues et demie dans la journée. — Pourtant on est - si près les uns des autres, que Grouchy peut encore, en partant à - quatre heures du matin le 18, se trouver sur la trace des - Prussiens, et les prévenir dans toutes les directions. — Il écrit - le 17 au soir à Napoléon qu'il est sur leur piste, et qu'il - mettra tous ses soins à les tenir séparés des Anglais. — Napoléon - se lève plusieurs fois dans la nuit pour observer l'ennemi. — Les - feux de bivouac des Anglais ne laissent aucun doute sur leur - résolution de livrer bataille. — La pluie n'ayant cessé que vers - six heures du matin, Drouot, au nom de l'artillerie, déclare - qu'il sera impossible de manœuvrer avant dix ou onze heures du - matin. — Napoléon se décide à différer la bataille jusqu'à ce - moment. — Son plan pour cette journée. — Il veut culbuter la gauche - des Anglais sur leur centre, et leur enlever la chaussée de - Bruxelles, qui est la seule issue praticable à travers la forêt - de Soignes. — Distribution de ses forces. — Aspect des deux - armées. — Napoléon après avoir sommeillé quelques instants prend - place sur un tertre en avant de la ferme de la - Belle-Alliance. — Avant de donner le signal du combat, il expédie - un nouvel officier à Grouchy pour lui faire part de la situation, - et lui ordonner de venir se placer sur sa droite. — À onze heures - et demie le feu commence. — Grande batterie sur le front de - l'armée française, tirant à outrance sur la ligne anglaise. — À - peine le feu est-il commencé qu'on aperçoit une ombre dans le - lointain à droite. — Cavalerie légère envoyée en - reconnaissance. — Attaque de notre gauche commandée par le général - Reille contre le bois et le château de Goumont. — Le bois et le - verger sont enlevés, malgré l'opiniâtreté de l'ennemi; mais le - château résiste. — Fâcheuse obstination à enlever ce poste. — La - cavalerie légère vient annoncer que ce sont des troupes qu'on a - vues dans le lointain à droite, et que ces troupes sont - prussiennes. — Nouvel officier envoyé à Grouchy. — Le comte de - Lobau est chargé de contenir les Prussiens. — Attaque au centre - sur la route de Bruxelles afin d'enlever la Haye-Sainte, et à - droite afin d'expulser la gauche des Anglais du plateau de - Mont-Saint-Jean. — Ney dirige cette double attaque. — Nos soldats - enlèvent le verger de la Haye-Sainte, mais <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> sans pouvoir - s'emparer des bâtiments de ferme. — Attaque du corps de d'Erlon - contre la gauche des Anglais. — Élan des troupes. — La position est - d'abord emportée, et on est près de déboucher sur le plateau, - lorsque nos colonnes d'infanterie sont assaillies par une charge - furieuse des dragons écossais, et mises en désordre pour n'avoir - pas été disposées de manière à résister à la cavalerie. — Napoléon - lance sur les dragons écossais une brigade de - cuirassiers. — Horrible carnage des dragons écossais. — Quoique - réparé, l'échec de d'Erlon laisse la tâche à recommencer. — En ce - moment, la présence des Prussiens se fait sentir, et Lobau - traverse le champ de bataille pour aller leur tenir - tête. — Napoléon suspend l'action contre les Anglais, ordonne à - Ney d'enlever la Haye-Sainte pour s'assurer un point d'appui au - centre, et de s'en tenir là jusqu'à ce qu'on ait apprécié la - portée de l'attaque des Prussiens. — Le comte de Lobau repousse - les premières divisions de Bulow. — Ney attaque la Haye-Sainte et - s'en empare. — La cavalerie anglaise voulant se jeter sur lui, il - la repousse, et la suit sur le plateau. — Il aperçoit alors - l'artillerie des Anglais qui semble abandonnée, et croit le - moment venu de porter un coup décisif. — Il demande des forces, et - Napoléon lui confie une division de cuirassiers pour qu'il puisse - se lier à Reille autour du château de Goumont. — Ney se saisit des - cuirassiers, fond sur les Anglais, et renverse leur première - ligne. — Toute la réserve de cavalerie et toute la cavalerie de la - garde, entraînées par lui, suivent son mouvement sans ordre de - l'Empereur. — Combat de cavalerie extraordinaire. — Ney accomplit - des prodiges, et fait demander de l'infanterie à Napoléon pour - achever la défaite de l'armée britannique. — Engagé dans un combat - acharné contre les Prussiens, Napoléon ne peut pas donner de - l'infanterie à Ney, car il ne lui reste que celle de la - garde. — Il fait dire à Ney de se maintenir sur le plateau le plus - longtemps possible, lui promettant de venir terminer la bataille - contre les Anglais, s'il parvient à la finir avec les - Prussiens. — Napoléon à la tête de la garde livre un combat - formidable aux Prussiens. — Bulow est culbuté avec grande - perte. — Ce résultat à peine obtenu Napoléon ramène la garde de la - droite au centre, et la dispose en colonnes d'attaque pour - terminer la bataille contre les Anglais. — Premier engagement de - quatre bataillons de la garde contre l'infanterie - britannique. — Héroïsme de ces bataillons. — Pendant que Napoléon - va les soutenir avec six autres bataillons, il est soudainement - pris en flanc par le corps prussien de Ziethen, arrivé le dernier - en ligne. — Affreuse confusion. — Le duc de Wellington prend alors - l'offensive, et notre armée épuisée, assaillie en tête, en flanc, - en queue, n'ayant aucun corps pour la rallier, saisie par la - nuit, ne voyant plus Napoléon, se trouve pendant quelques heures - dans un état de véritable débandade. — Retraite désordonnée sur - Charleroy. — Opérations de Grouchy pendant cette funeste - journée. — Au bruit du canon de Waterloo, tous ses généraux lui - demandent de se porter au feu. — Il ne comprend pas ce conseil et - refuse de s'y rendre. — Combien il lui eût été facile de sauver - l'armée. — À la fin du jour il est <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> éclairé, et conçoit - d'amers regrets. — Caractère de cette dernière campagne, et cause - véritable des revers de l'armée française.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Juin 1815.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Forces que Napoléon était parvenu à réunir pour l'ouverture -de la campagne de 1815.</span> -Malgré l'activité que Napoléon avait déployée dans les deux mois et -demi écoulés du 25 mars au 12 juin, les résultats n'avaient répondu ni -à ses efforts, ni à son attente, ni à ses besoins. Il avait compté -d'abord sur 150 mille hommes pour se jeter par la frontière du Nord -sur les Anglais et les Prussiens, puis sur 130 mille après les -événements de la Vendée, et enfin il n'était arrivé à réunir que 124 -mille combattants pour tenter la fortune une dernière fois. Quiconque -par l'étude ou la pratique a pu connaître les difficultés du -gouvernement, jugera ce résultat surprenant. Ainsi qu'on l'a vu au -volume précédent, Napoléon lorsqu'il était rentré en possession de -l'autorité suprême au 20 mars, avait trouvé un effectif réel de 180 -mille hommes, desquels en retranchant les non-valeurs (c'est-à-dire -les gendarmes, vétérans, états-majors, punitionnaires, etc., montant -alors à 32 mille), il restait 148 mille hommes, desquels en -retranchant encore les dépôts et en faisant les répartitions -indispensables entre les diverses parties du territoire, il eût été -impossible de tirer une force active de 30 mille soldats pour la -concentrer sur un point quelconque de nos frontières. Telle est la -vérité, et elle n'aura rien d'étonnant pour ceux qui ont tenu dans les -mains les rênes d'un grand État.</p> - -<p>Afin de sortir au plus vite de cette impuissance, Napoléon avait -rappelé 50 mille soldats en congé de semestre, ce qui avait porté -l'effectif total de 180 mille hommes à 230 mille, et immédiatement -<span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> après les anciens militaires, qui n'avaient donné que 70 mille -recrues, au lieu de 90 mille qu'on s'était flatté d'obtenir, parce -qu'un grand nombre de ces anciens militaires étaient entrés dans les -gardes nationales mobilisées. Cette dernière mesure avait porté -l'effectif général le 12 juin non pas à 300 mille hommes, mais à 288 -mille, parce qu'à cette date 12 mille anciens militaires sur 70 mille -étaient encore en route pour rejoindre. Restait la conscription de -1815 qui devait donner 112 mille hommes, dont 46 mille appelables -sur-le-champ, et 66 mille lorsque la loi concernant cette levée serait -rendue, ainsi que nous l'avons expliqué déjà. Les ménagements à garder -en fait de conscription étaient cause qu'aucun individu n'avait encore -été demandé à cette classe. Les gardes nationales mobilisées, qui -avaient répondu avec beaucoup de zèle à l'appel de l'État, avaient -déjà fourni 170 mille hommes, dont 138 mille rendus au 12 juin, et 32 -mille prêts à se ranger sous les drapeaux. De ces 138 mille gardes -nationaux arrivés, 50 mille formés en divisions actives composaient la -principale partie des corps de Rapp sur le Rhin, de Lecourbe aux -environs de Béfort, de Suchet sur les Alpes. Les 88 mille restants -tenaient garnison dans les places. Pour le moment l'armée de ligne, la -seule vraiment active, se réduisait à 288 mille hommes, et à 256 mille -en déduisant les non-valeurs dont il vient d'être parlé, telles que -gendarmes, vétérans, etc.... Elle était ainsi répartie: 66 mille -hommes formaient le dépôt des régiments, 20 mille constituaient le -fond du corps de Rapp, 12 mille celui du corps de Suchet, <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> 4 -mille celui du corps de Lecourbe. (On vient de voir que le surplus de -ces corps se composait de gardes nationales mobilisées.) Quatre mille -hommes étaient en réserve à Avignon, 7 à 8 mille à Antibes sous le -maréchal Brune, 4 mille à Bordeaux sous le général Clausel; environ 17 -à 18 mille occupaient la Vendée. -<span class="sidenote" title="En marge">La France avait 124 mille hommes présents au drapeau, pour -ouvrir les hostilités sur la frontière du Nord.</span> -Restaient 124 mille combattants, -destinés à opérer par la frontière du Nord sous les ordres directs de -Napoléon, mais ces derniers tous valides, tous présents dans le rang, -et n'ayant à subir aucune des réductions qu'il faut admettre dans les -évaluations d'armée lorsqu'on veut savoir la vérité rigoureuse.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Chaque jour qui s'écoulait devait augmenter ces forces.</span> -Nous ajouterons que chaque jour écoulé devait augmenter ces forces, -qu'il allait arriver 12 mille anciens militaires actuellement en -marche, 46 mille conscrits de la classe de 1815, 30 à 40 mille gardes -nationaux mobilisés, c'est-à-dire environ cent mille hommes, qui -auraient permis de tirer des dépôts 40 ou 50 mille recrues pour -l'armée de ligne, et d'ajouter 30 mille hommes aux divisions actives -des gardes nationales mobilisées. Un mois aurait suffi pour un tel -résultat, et si on en suppose deux, c'est une nouvelle augmentation de -cent mille hommes qu'on aurait obtenue, et l'armée active aurait pu -être de 400 mille combattants, les gardes nationales mobilisées de 200 -mille. Ces troupes étaient pourvues du matériel nécessaire. L'armée de -ligne avait reçu des fusils neufs, les divisions actives de gardes -nationaux des fusils réparés. Les gardes nationaux en garnison dans -les places avaient été obligés de se contenter de fusils vieux, qu'on -devait réparer <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> successivement. Le matériel d'artillerie -surabondait; les attelages seuls laissaient à désirer. -<span class="sidenote" title="En marge">État satisfaisant du matériel.</span> -Napoléon avait -trouvé 2 mille chevaux de trait au 20 mars; il en avait retiré 6 mille -de chez les paysans, et levé 10 mille, dont une partie était déjà -rendue aux corps. L'armée du Nord possédait 350 bouches à feu bien -attelées, ce qui suffisait, puisque c'était près de trois pièces par -mille hommes. La cavalerie comptait déjà 40 mille chevaux, et on -espérait en porter le nombre à 50 mille. Elle était superbe, car les -chevaux étaient bons, et les hommes avaient tous servi. L'habillement -était presque complet. Dans l'armée de ligne pourtant, quelques hommes -n'avaient que la veste et la capote. Les gardes nationaux se -plaignaient de n'avoir pas encore reçu l'uniforme adopté pour eux, -c'est-à-dire la blouse bleue et le collet de couleur, ce qui les -exposait à être traités par l'ennemi comme paysans révoltés, non comme -soldats réguliers. Les préfets, fort pressés dans ces premiers -moments, et manquant souvent des fonds nécessaires, n'avaient pas eu -les moyens de pourvoir à cet objet, et c'était chez les gardes -nationaux mobiles une cause de mécontentement, parce que c'était pour -eux une cause de danger, ce qui n'empêchait pas du reste qu'ils ne -fussent animés du meilleur esprit.</p> - -<p>Ainsi en deux mois et demi, Napoléon avait tiré la France d'un état -complet d'impuissance, car tandis qu'au 20 mars elle n'aurait pu -réunir sur aucun point une force de quelque importance, elle avait le -12 juin sur la frontière du Nord 124 mille hommes pourvus de tout, et -capables si la fortune ne les <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> trahissait pas, de changer la -face des choses. -<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de placer des noyaux d'armées sur le Rhin, le -Jura et les Alpes.</span> -Elle avait sur le Rhin, sur le Jura, sur les Alpes, -des noyaux d'armées tels qu'en se joignant à eux, Napoléon pouvait en -faire sur-le-champ des corps imposants, et très-présentables à -l'ennemi. Les places étaient fortement occupées, et chacun des mois -suivants devait augmenter d'une centaine de mille la masse des -défenseurs du sol. Quelques juges sévères ont demandé pourquoi une -quarantaine de mille hommes étaient répartis entre les corps de Rapp, -de Lecourbe, de Suchet, où ils ne formaient pas des armées véritables, -tandis que joints à Napoléon ils auraient décidé la victoire. Ces -critiques sont dénuées de fondement. On ne pouvait laisser le Rhin, le -Jura, les Alpes sans défense: il y fallait au moins des corps qui, -renforcés promptement si le danger devenait sérieux de leur côté, -fussent capables d'arrêter l'invasion. Napoléon les avait composés en -grande partie de gardes nationaux mobilisés; mais ceux-ci avaient -besoin d'un soutien, et 20 mille soldats de ligne ajoutés au corps de -Rapp, 4 mille à celui de Lecourbe, 12 mille à celui de Suchet, -devaient leur procurer une plus grande consistance, et leur fournir -d'ailleurs les armes spéciales, artillerie, cavalerie, génie, que les -gardes nationales mobilisées ne contenaient point. Rapp avait ainsi 40 -à 45 mille hommes, Lecourbe 12 à 15 mille, Suchet 30 à 32 mille, et si -Napoléon après avoir triomphé des Prussiens et des Anglais se -reportait vers le Rhin pour tenir tête aux Autrichiens et aux Russes -qui arrivaient par la frontière de l'Est, il devait trouver un fond -d'armée qu'il porterait à <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> 120 mille combattants en amenant -seulement 70 à 80 mille hommes avec lui. Assurément il ne pouvait -faire moins pour le Rhin, le Jura, les Alpes; mais en faisant cela il -avait fait l'indispensable, et il s'était réservé en même temps des -ressources suffisantes pour frapper au Nord un coup décisif. Lui seul -parmi les généraux anciens et modernes a entendu au même degré la -distribution des forces, de manière à pourvoir à tout en ne faisant -partout que l'indispensable, et en se réservant au point essentiel des -moyens décisifs. Nos malheurs de 1815 n'infirment en rien cette -vérité.</p> - -<p>La situation que nous venons d'exposer prouve combien eût été folle la -pensée de courir au Rhin le lendemain du 20 mars, pour profiter de -l'élan imprimé aux esprits par le merveilleux retour de l'île d'Elbe. -En prenant ce parti on eût rencontré des forces triples ou quadruples -de celles qu'on aurait amenées; on aurait, en se portant si loin, -rendu beaucoup plus difficile et presque impossible la reconstitution -de nos régiments, et enfin Napoléon eût révolté contre lui les hommes -qui voulaient épuiser tous les moyens de conserver la paix, et qui -n'étaient disposés à lui pardonner la guerre que si elle était -absolument inévitable. Si donc la résolution d'attendre que nos forces -fussent tirées de la nullité où elles étaient au 20 mars, et que les -dispositions hostiles de l'Europe fussent devenues évidentes, si cette -résolution était d'une sagesse incontestable, il s'élevait néanmoins -une question fort grave, celle de savoir si après avoir attendu -jusqu'au milieu de juin, il ne valait pas mieux différer <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> -jusqu'au milieu de juillet ou d'août, afin d'atteindre le moment où -nos forces seraient complétement organisées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Fallait-il prendre l'offensive, ou attendre l'ennemi sous -Paris, en lui opposant des forces qui eussent été doublées si Napoléon -s'était ménagé un mois de plus?</span> -En effet, Blucher et Wellington ayant pris le parti de rester -immobiles à la tête de la colonne du Nord, jusqu'à ce que la colonne -de l'Est sous le prince de Schwarzenberg fût en mesure d'agir, il -devait s'écouler encore un mois avant les premières hostilités, et un -mois devait être de très-grande conséquence pour le développement de -nos forces. Ainsi les anciens militaires, les conscrits de 1815, les -gardes nationaux mobilisés, auraient achevé de rejoindre, ce qui nous -aurait procuré cent mille hommes de plus, lesquels auraient presque -tous profité à l'armée active, et au lieu de 124 mille combattants, -Napoléon aurait pu en avoir 200 mille sous la main. Si on suppose que, -persistant dans ce plan d'expectative, il eût comme en 1814 laissé -l'ennemi s'avancer au sein de nos provinces, les deux grandes armées -ennemies n'auraient pu être avant le 1<sup>er</sup> août, l'une à Langres, -l'autre à Laon. Les dépôts en se repliant auraient versé un plus grand -nombre d'hommes dans les régiments; Rapp en évacuant l'Alsace aurait -rejoint Napoléon, qui se serait trouvé ainsi à la tête de 250 mille -combattants recevant ses ordres directs. Pendant ce temps, Paris se -serait rempli de marins, de fédérés, de dépôts, et eût peut-être -compté cent mille défenseurs. Lyon, entouré de solides ouvrages, se -serait rempli aussi des marins de Toulon, des gardes nationaux -mobilisés du Dauphiné, de la Franche-Comté, de l'Auvergne: Suchet, -rejoint par Lecourbe, aurait <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> été en avant de Lyon avec -cinquante mille hommes, et alors, tandis que Suchet appuyé sur Lyon -eût couvert le Midi, Napoléon manœuvrant avec 250 mille soldats, et -ayant derrière lui Paris bien défendu, aurait couvert le Nord, et on -ne peut guère douter du résultat de la campagne, les envahisseurs -fussent-ils 500 mille, comme on prétendait qu'ils seraient, dont 100 -mille toutefois devaient être forcément retenus sur les derrières. Or, -quand on se rappelle ce que fit Napoléon en 1814 avec 70 mille hommes -dans sa main, Paris n'ayant pour le protéger ni un canon, ni un homme, -ni un général, Lyon étant livré à l'ineptie d'Augereau, on ne peut, -nous le répétons, s'empêcher de regretter amèrement que le système de -la défensive ne l'emportât pas alors dans son esprit sur celui de -l'offensive. Pourtant ce plan défensif, tout avantageux qu'il -paraissait, avait aussi ses inconvénients graves. -<span class="sidenote" title="En marge">Inconvénients attachés au système de la défensive.</span> -Il fallait d'abord -abandonner sans coup férir les plus belles provinces de France, les -plus riches, les plus dévouées, celles de l'Est et du Nord; il fallait -livrer à l'ennemi leurs ressources qui étaient immenses, et les livrer -elles-mêmes à une seconde invasion quand elles avaient tant souffert -de la première, quand elles venaient de fournir presque en entier les -170 mille gardes nationaux mobilisés, qu'on aurait menés dans -l'intérieur en laissant exposés à l'ennemi leurs biens, leurs femmes -et leurs enfants. Il fallait donc, outre un immense sacrifice, -commettre une cruauté, une ingratitude, et de plus une espèce de -faiblesse en présence de la France dévorée d'anxiété, et autorisée à -croire que puisqu'il agissait ainsi le gouvernement <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> était -réduit au dernier état de détresse. Le parti libéral et -révolutionnaire devait en être contristé et abattu, et le parti -royaliste plus audacieux que jamais. Les esprits déjà fort agités à -Paris et dans les Chambres devaient se troubler, s'aigrir, se diviser -davantage. Ainsi livrer à l'ennemi l'Alsace, la Franche-Comté, la -Lorraine, la Bourgogne, la Champagne, après leur avoir pris leurs bras -les plus valides, afficher un état de détresse désolant, exalter ses -ennemis, décourager ses amis, laisser le pays deux mois dans une -anxiété cruelle, y être soi-même, abandonner les Chambres à toutes les -divagations de la crainte, c'étaient là des inconvénients de la plus -extrême gravité, et même sans l'ardeur naturelle au caractère de -Napoléon, on comprend que s'il y avait un autre plan il le préférât!</p> - -<p>Il y en avait un en effet sur lequel il n'avait cessé de méditer avec -la force de pensée qui lui était propre, et sur la valeur duquel il -n'avait aucun doute. Les deux colonnes d'invasion se trouvaient à cent -lieues l'une de l'autre, et de plus la seconde, celle de l'Est, ne -pouvait être prête à agir qu'au milieu de juillet, c'est-à-dire un -mois après celle du Nord, de manière qu'elles étaient, par la distance -et par le temps, dans l'impuissance de se soutenir. Lord Wellington et -Blucher campaient le long de notre frontière du Nord, derrière -Charleroy, et eux-mêmes, quoique fort rapprochés, n'étaient pas -tellement unis qu'on ne pût pénétrer entre eux pour accomplir de -grands desseins. L'un avait sa base à Bruxelles, l'autre à Liége. -<span class="sidenote" title="En marge">Avantages du système de l'offensive.</span> -Ils -avaient bien cherché à se relier par des postes nombreux, répandus -<span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> sur la gauche et sur la droite de la Sambre qui les séparait, -mais ils l'avaient fait à la manière des esprits de second ordre, qui -entrevoient plutôt qu'ils ne voient les choses; et de Paris, avec son -coup d'œil que la nature avait fait si prompt, que l'expérience -avait fait si sûr, Napoléon avait clairement discerné le point par où -il pourrait s'introduire dans leurs cantonnements trop faiblement -unis, s'interposer entre eux, battre les Prussiens d'abord, les -refouler sur la Meuse, puis battre les Anglais après les Prussiens, -les acculer à la mer, et du premier coup produire en Europe un -ébranlement qui exercerait une forte influence, à Londres sur les -divisions du parlement britannique, à Vienne sur les appréhensions du -cabinet autrichien. Ce premier coup frappé sur la colonne du Nord, il -pouvait revenir sur la colonne de l'Est, et s'il avait employé à -combattre et à vaincre ce mois qui allait lui procurer cent mille -hommes de plus, il devait avoir plus nombreux et mieux disposés ces -cent mille hommes, il devait en se jetant avec eux sur le prince de -Schwarzenberg, le ramener probablement au Rhin, et s'il n'était pas -trop exigeant obtenir la paix de la politique européenne déconcertée. -Supposez que Napoléon se fît illusion, que cette hardie offensive -n'eût pas tout le succès qu'il en espérait, rien ne l'empêchait de -revenir de l'offensive à la défensive, c'est-à-dire à la dispute pied -à pied du sol national qu'il avait si admirablement soutenue en 1814, -et après avoir épuisé les chances du premier plan, de revenir au -second sans que la situation fût compromise. L'Alsace, la -Franche-Comté, la Lorraine, la Bourgogne, <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> la Champagne, -n'auraient plus à se plaindre s'il ne les abandonnait qu'après les -avoir disputées, et dans ce système qui le faisait passer par -l'offensive avant d'en venir à la défensive, il n'aurait pas négligé -une seule chance heureuse pour le pays et pour lui-même.</p> - -<p>À ce plan il n'y avait qu'une objection, mais elle était grave. En -allant tenter la fortune si hardiment au milieu des Anglais et des -Prussiens, on pouvait rencontrer une grande défaite, et alors tout cet -édifice de ressources si laborieusement préparé était exposé à -s'écrouler soudainement avec le gouvernement lui-même. C'est pour ce -motif que Napoléon avait craint la réunion des Chambres opérée si tôt, -car un revers pouvait les jeter dans une sorte de délire. Mais c'était -chose faite, et il fallait raffermir les Chambres, le pays, tout le -monde, en tâchant d'obtenir le plus tôt possible un succès décisif. -Napoléon voyait avec sa pénétration supérieure, la possibilité -d'obtenir ce succès décisif, et il en avait l'impatience propre aux -capitaines inspirés. Le génie de la politique consiste le plus souvent -à savoir attendre, celui de la guerre à voir vite le côté où l'on peut -frapper, et à frapper sur-le-champ. Aussi tandis que les plus grands -politiques ont été patients, les plus grands capitaines ont été -prompts. Chaque génie a ses inconvénients, et il faut admettre qu'il -se comporte à sa façon. -<span class="sidenote" title="En marge">Raisons qui décident Napoléon en faveur de l'offensive.</span> -Ainsi par des raisons de situation et de -caractère, Napoléon résolut de se jeter d'abord sur les Anglais et les -Prussiens avec les 124 mille hommes qu'il avait actuellement sous la -main, pour se reporter ensuite avec les renforts <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> qui lui -arriveraient, sur les Russes et les Autrichiens. Ce plan conçu de -bonne heure, il l'avait préparé avec une profondeur incroyable de -calcul, et les débuts en furent, comme on va le voir, singulièrement -heureux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rapide concentration de l'armée.</span> -Tandis que les Prussiens s'appuyaient sur Liége et les Anglais sur -Bruxelles, se reliant par des postes sur les deux rives de la Sambre, -Napoléon avait ses 124 mille hommes étendus en une longue ligne de -cantonnements de Lille à Metz, avec leur arrière-garde à Paris. Il -fallait les concentrer rapidement, c'est-à-dire les réunir sur deux ou -trois lieues de terrain, sans tirer l'ennemi de son incurie, ou du -moins sans lui donner plus qu'un demi-éveil, lequel ne provoque que -des demi-mesures. Le premier corps sous d'Erlon était à Lille, le -second sous Reille à Valenciennes, le troisième sous Vandamme à -Mézières, le quatrième sous Gérard à Metz, le sixième sous Lobau à -Paris, de manière qu'entre celui de d'Erlon à gauche, et celui de -Gérard à droite, il y avait cent lieues, et de la tête à la queue, de -la frontière à Paris, soixante. Le mouvement de concentration n'était -donc pas facile à opérer. Voici comment Napoléon s'y prit pour en -assurer le succès.</p> - -<p>Le mouvement de Paris à la frontière, qui devait s'opérer par -Soissons, Laon et Maubeuge, ne pouvait pas être très-indicateur des -desseins de Napoléon, car c'était la route par laquelle tout passait -depuis un mois. D'ailleurs une forte partie des masses ennemies étant -à la frontière du Nord, il était naturel que des troupes marchassent -de ce côté, comme il y <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> en avait aussi qui marchaient vers -Metz, Strasbourg et Lyon. Il aurait fallu pour découvrir la vérité -calculer combien il en passait sur chacune de ces routes, mais -l'ennemi n'est jamais ni assez bien informé, ni assez vigilant pour se -livrer à de semblables calculs, ni assez pénétrant pour en tirer de -justes conclusions, à moins qu'il n'ait à sa tête un génie supérieur. -Napoléon avait donc fait partir successivement les divisions du comte -de Lobau et celles de la garde avec tout le matériel d'artillerie, -sans autre crainte que d'apprendre aux généraux alliés qu'on préparait -une armée au Nord, ce qui n'avait rien de bien étonnant, puisque là se -trouvait le gros des Anglais et des Prussiens. Le mouvement dangereux -pour les indices qu'il fournirait était celui de gauche à droite, de -Lille à Maubeuge, et celui de droite à gauche, de Metz à Maubeuge, car -il pouvait révéler le projet de se concentrer vers Maubeuge, et dès -lors de marcher sur Charleroy. Le corps de Gérard étant le plus -éloigné, devait se mettre en mouvement le premier; mais heureusement -il y avait peu d'ennemis devant Metz, dès lors peu de surveillance, -peu de communications à craindre. Napoléon ordonna au général Gérard -de partir le 7 juin en grand secret, de fermer les portes de Metz, de -veiller à ce que personne ne sortît de la place, et de s'acheminer sur -Philippeville sans qu'aucun officier de son corps sût où il se -rendait. Personne, excepté le ministre de la guerre, ne connaissait le -plan de campagne, et le général Gérard lui-même, malgré la confiance -qu'il méritait, ne savait qu'une chose, c'est qu'il se dirigeait sur -<span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> Philippeville. Le général d'Erlon, le plus éloigné du centre -après le général Gérard, avait ordre de se mettre en mouvement le 9, -c'est-à-dire deux jours après le corps de Gérard, et de se porter de -Lille sur Valenciennes, également en grand secret. Le général Reille -devait partir de Valenciennes le 11 juin, quand d'Erlon en -approcherait, et marcher vers Maubeuge, où Vandamme, qui était à -Mézières, n'avait qu'un pas à faire pour se rendre. -<span class="sidenote" title="En marge">Moyen imaginé par Napoléon pour dérober à l'ennemi son -mouvement de concentration.</span> -Cependant les -mouvements de Lille à Valenciennes, de Valenciennes à Maubeuge, -pouvaient devenir significatifs. Napoléon imagina un moyen ingénieux -de tromper le duc de Wellington, auquel il supposait beaucoup plus de -pénétration qu'au maréchal Blucher. Il avait parfaitement entrevu que -le général britannique, venant de la mer, s'appuyant à la mer, devait -mettre infiniment de soin à empêcher qu'on ne le coupât de cette base -d'opération. Il ordonna donc qu'on fît sortir de Lille, de Dunkerque -et des places voisines les gardes nationales mobilisées, et qu'on -repliât les avant-postes ennemis avec un appareil militaire qui pût -faire craindre une opération sérieuse. Ce mouvement fut prescrit de -manière à le rendre très-apparent, et surtout visiblement dirigé vers -les côtes, afin que s'il arrivait des nouvelles des corps partis de -Metz et de Mézières, on pût croire que la tendance générale de nos -troupes était de se porter vers Lille, Gand et Anvers. D'ailleurs ces -indices de notre marche, en supposant l'ennemi plus vigilant, mieux -servi qu'il ne l'était, ne parviendraient au quartier général de -Bruxelles que deux, trois, quatre jours après qu'ils auraient été -recueillis, de <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> plus ils seraient contradictoires, ils devaient -dès lors agiter l'ennemi sans l'éclairer, et ne pouvaient amener de -détermination que lorsque notre concentration serait complétement -opérée. Tous nos corps étaient ainsi en mouvement lorsque Napoléon -quitta Paris le 12 juin.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ de Napoléon le 12 juin au matin.</span> -Parti du palais de l'Élysée à trois heures et demie du matin, il -s'arrêta quelques instants à Soissons, où il inspecta les ouvrages -destinés à mettre cette place à l'abri d'un coup de main, donna -suivant sa coutume une foule d'ordres, et alla finir sa journée à -Laon. -<span class="sidenote" title="En marge">Son passage à Laon et Avesnes.</span> -Le lendemain 13, il examina la position où s'était livrée la -sanglante bataille de l'année précédente, prescrivit ce qui était à -faire pour s'en assurer la possession dans le cas d'une retraite -forcée, et le soir du même jour alla coucher à Avesnes. -<span class="sidenote" title="En marge">Son arrivée à Beaumont.</span> -Après avoir -vérifié l'état des magasins de cette place, après avoir recueilli le -dire de ses espions, qui lui annonçaient que tout était tranquille -chez l'ennemi, il vint prendre gîte à Beaumont le 14 au soir, au -milieu d'une vaste forêt qui bordait la frontière. Les nouvelles de -tous nos corps d'armée étaient excellentes. La marche de Gérard -s'était accomplie à travers la Lorraine et les Ardennes sans qu'aucun -avis en fût parvenu aux Prussiens. De Lille, de Valenciennes s'étaient -échappés quelques indices, mais la forte démonstration en avant de -Lille portait à croire que les Français avaient des vues sur Gand, et -probablement sur Anvers. -<span class="sidenote" title="En marge">Succès du stratagème de Napoléon.</span> -Napoléon avait donc tous ses corps autour de -lui, à une distance de cinq à six lieues les uns des autres, masqués -par une épaisse forêt, et sans que l'ennemi <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> en sût rien, à en -juger du moins par son immobilité. Voici comment étaient placés tous -ces corps le 14 au soir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Emplacement de nos corps d'armée le 14 juin au soir.</span> -Sur la gauche, le comte d'Erlon se trouvait à Solre-sur-Sambre avec le -1<sup>er</sup> corps comprenant environ 20 mille fantassins, et sur la même -ligne le général Reille campait à Leers-Fosteau avec le 2<sup>e</sup> corps fort -de 23 mille. Ces deux généraux étaient destinés à former la gauche de -l'armée, qui devait ainsi s'élever à 43 ou 44 mille hommes -d'infanterie. À droite, mais à une distance double parce qu'il -arrivait de Metz, le général Gérard était venu coucher à Philippeville -avec le 4<sup>e</sup> corps, dont l'effectif était de 15 à 16 mille combattants. -Il devait devenir plus tard la droite de l'armée après avoir reçu -diverses adjonctions. Au centre enfin, c'est-à-dire à Beaumont même, -et dans un rayon d'une lieue, se trouvaient Vandamme avec le 3<sup>e</sup> -corps, venu de Mézières et comptant 17 mille hommes, le comte de Lobau -avec le 6<sup>e</sup> corps, formé à Paris et réduit à 10 mille hommes depuis -les détachements envoyés en Vendée, enfin la garde forte de 13 mille -fantassins, de 5 mille cavaliers, de 2 mille artilleurs, ce qui -constituait un effectif total d'environ 20 mille combattants. Comme -dans toutes ses campagnes, Napoléon ne laissant à chaque corps d'armée -que ce qu'il lui fallait de cavalerie pour s'éclairer, avait réuni le -gros de cette arme en quatre corps spéciaux, comprenant la cavalerie -légère sous Pajol, les dragons sous Exelmans, les cuirassiers sous les -généraux Kellermann et Milhaud, et composant à eux quatre une superbe -réserve de 13 mille cavaliers <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> aguerris, qu'il entendait garder -sous sa main pour en user selon les circonstances. N'ayant pour la -diriger ni Murat, ni Bessières, ni Montbrun, ni Lasalle, frappés les -uns par la fortune, les autres par la mort, il avait choisi Grouchy -devenu récemment maréchal, bon officier de cavalerie, plus capable -d'exécuter un mouvement que de le concevoir, plus propre en un mot à -obéir qu'à commander. Il faut ajouter à ces troupes 4 à 5 mille -soldats des parcs et des équipages, complétant l'effectif général et -tous réunis en ce moment autour de Beaumont. Jamais opération plus -difficile n'avait été exécutée plus heureusement, car 124 mille hommes -et 350 bouches à feu étaient concentrés à la lisière d'une forêt dont -la seule épaisseur les séparait de l'ennemi, et sans que cet ennemi en -eût connaissance.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions morales de l'armée.</span> -La disposition morale des troupes, sous le rapport du dévouement et de -l'ardeur à combattre, surpassait tout ce qu'on avait jamais vu. Il n'y -avait pas un homme qui n'eût servi. Les plus novices avaient fait les -campagnes de 1814 et de 1813. Les deux tiers étaient de vieux soldats, -revenus des garnisons lointaines, ou des prisons de Russie et -d'Angleterre. Auteurs de la révolution du 20 mars, ils en avaient le -fanatisme<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. -<span class="sidenote" title="En marge">Son enthousiasme pour Napoléon, et sa défiance envers ses -chefs.</span> -Dès qu'ils voyaient Napoléon, ils criaient <em>Vive -l'Empereur!</em> avec une sorte de furie militaire et patriotique. Les -officiers, tirés <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> de la demi-solde, partageaient les sentiments -des soldats. Malheureusement les cadres avaient été remaniés plusieurs -fois, d'abord sous les Bourbons, puis sous Napoléon, et il s'y -trouvait une masse d'officiers, nouveaux dans le régiment quoique -vieux dans l'armée, qui n'étaient pas assez connus des hommes qu'ils -devaient commander. C'était l'une des causes de la défiance générale -qui régnait à l'égard des chefs. L'opinion vulgaire dans les rangs de -l'armée, c'était que non-seulement les maréchaux, mais les généraux, -et beaucoup d'officiers au-dessous de ce grade, s'étaient accommodés -des Bourbons, que Napoléon les avait surpris désagréablement en -revenant de l'île d'Elbe, que dès lors leur dévouement dans la lutte -qui se préparait serait au moins douteux. Cette opinion vraie sous -quelques rapports, était fausse en ceci que les officiers de grade -élevé, quoique ayant vu avec regret le retour de Napoléon, étaient -pour la plupart incapables de le trahir, du moins avant que la fortune -l'eût trahi elle-même. Il leur en coûtait de se dévouer de nouveau à -sa cause, mais ils sentaient qu'il y allait de leur gloire, de celle -de la France, et ils étaient prêts à se battre avec la plus grande -énergie, sans compter que plusieurs d'entre eux, ayant contribué à la -révolution du 20 mars, étaient prêts à se battre non pas seulement -avec courage mais avec passion. Néanmoins la confiance des soldats, -fanatique en Napoléon, était nulle envers les chefs. L'idée que -quelques-uns communiquaient avec Gand était générale. Tous ceux qui ne -parlaient pas aussi vivement que les soldats, devenaient suspects à -l'instant même. Les <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> bivouacs étaient devenus de vrais clubs, -où soldats et officiers s'entretenaient de politique, et discutaient -leurs généraux, comme dans les partis on discute les chefs politiques. -Ce n'était pas l'ardeur de combattre, mais la subordination, l'union, -le calme, qui devaient en souffrir. En un mot, héroïque et toute de -flamme, cette armée manquait de cohésion; mais Napoléon formait son -lien, et dès qu'elle le voyait, elle retrouvait en lui son unité. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa résolution de vaincre ou de mourir.</span> -Elle frémissait de contentement à l'idée de rencontrer l'ennemi le -lendemain même, de venger sur lui les années 1813 et 1814, et jamais, -on peut le dire, victime plus noble, plus touchante, ne courut avec -plus d'empressement s'immoler sur un autel qui pour elle était celui -de la patrie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Position des armées prussienne et anglaise.</span> -Napoléon était résolu à la satisfaire, et à la mener la nuit même au -milieu des bivouacs des Anglais et des Prussiens. Comme il l'avait -prévu, les deux généraux alliés, tout en se disant qu'il fallait être -bien serrés l'un à l'autre, avaient cependant négligé le point de -soudure entre leurs cantonnements, et n'avaient pas pris les -précautions nécessaires pour empêcher qu'on y pénétrât. Le duc de -Wellington, tout occupé de couvrir le royaume des Pays-Bas, Blucher de -barrer la route des provinces rhénanes, s'étaient placés conformément -à l'idée qui les dominait. -<span class="sidenote" title="En marge">Composition et distribution de l'armée prussienne de Liége -à Charleroy.</span> -La Sambre, coulant de nous à eux, et se -réunissant à la Meuse près de Namur, séparait leurs cantonnements. -Blucher, avec quatre corps d'armée d'environ trente mille hommes -chacun, formant ainsi un total de 120 mille combattants, occupait les -bords de la Sambre et de <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> la Meuse. (Voir la carte n<sup>o</sup> 61.) -Bulow avec le 4<sup>e</sup> corps était à Liége, Thielmann avec le 3<sup>e</sup> entre -Dinant et Namur, Pirch avec le 2<sup>e</sup> à Namur même. Ziethen avec le -1<sup>er</sup> corps, placé tout à fait à notre frontière, avait à Charleroy -deux de ses divisions, et tenait ses avant-postes au delà de la -Sambre, le long de la forêt de Beaumont qui nous cachait à sa vue. Ses -deux autres divisions étaient en arrière de Charleroy, communiquait -par des patrouilles avec l'armée anglaise chargée de couvrir le -royaume des Pays-Bas. -<span class="sidenote" title="En marge">Configuration générale des lieux.</span> -De Namur partait une belle chaussée pavée, se -rendant des provinces rhénanes en Belgique, et conduisant à Bruxelles -par Sombreffe, les Quatre-Bras, Genappe, Mont-Saint-Jean, Waterloo. -(Voir la carte n<sup>o</sup> 65.) Elle formait par conséquent la communication -la plus importante pour les alliés, puisque c'était sur un point -quelconque de son développement que Prussiens et Anglais devaient se -réunir pour venir au secours les uns des autres. Aussi s'étaient-ils -promis d'y accourir s'ils étaient menacés par cette frontière, car de -Charleroy on n'avait que cinq ou six lieues à faire pour atteindre -cette grande chaussée de Namur à Bruxelles. Prenait-on à gauche en -sortant de Charleroy, on la joignait aux Quatre-Bras, et on était sur -la route de Bruxelles: prenait-on à droite, on la joignait à -Sombreffe, et on était sur la direction de Namur et de Liége. C'est -par ce motif que les Prussiens avaient deux des divisions de Ziethen à -Charleroy, les autres à Fleurus et à Sombreffe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Composition, force, et emplacement de l'armée anglaise.</span> -Le duc de Wellington disposait de cent mille hommes, Anglais, -Hanovriens, Hollando-Belges, <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> Brunswickois, sujets de Nassau. -Les Anglais étaient de vieux soldats, éprouvés par vingt ans de -guerre, et justement enorgueillis de leurs succès en Espagne. Ce qu'il -y avait de meilleur dans l'armée britannique après les Anglais c'était -la légion allemande, composée des débris de l'ancienne armée -hanovrienne, recrutée avec des Allemands et fort aguerrie. Les -Hollando-Belges, les Hanovriens proprement dits, les Brunswickois, le -corps de Nassau, avaient été levés en 1813 et 1814, à la suite du -soulèvement européen contre nous, les uns organisés en troupes de -ligne, les autres en milices volontaires. Les troupes de ligne avaient -plus de consistance que les milices, mais les unes et les autres -étaient animées de passions vives contre la France, confiantes dans le -chef qui les commandait, et habilement mêlées aux troupes anglaises de -manière à participer à leur solidité. Dans cette masse les Anglais -comptaient pour 38 mille hommes, les soldats de la légion allemande -pour 7 à 8 mille, les Hanovriens pour 15 mille, les Hollando-Belges -pour 25 mille, les Brunswickois pour 6 mille, les sujets de Nassau, -naturellement fort attachés à la maison de Nassau-Orange, pour 7 -mille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résolution des généraux ennemis d'attendre l'arrivée de la -grande colonne de l'Est.</span> -Le duc de Wellington, ainsi qu'on l'a vu au précédent volume, s'était -attaché à persuader à Blucher qu'il fallait attendre que la seconde -colonne d'invasion, composée des Russes, des Autrichiens, des -Bavarois, des Wurtembergeois, etc., laquelle arrivait par l'Est, fût -parvenue à la même distance de Paris que la colonne qui entrait par le -Nord, avant d'agir offensivement. Afin de tuer le temps et de -satisfaire <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> l'ardeur des Prussiens, le duc de Wellington avait -consenti à entreprendre quelques siéges, et des parcs d'artillerie -avaient été préparés dans cette intention. Mais en attendant on -n'avait pris que de médiocres précautions pour se garantir contre une -brusque apparition des Français. Le duc de Wellington, dont la -perspicacité était ici en défaut, n'avait songé qu'à se préserver -d'une attaque le long de la mer, ce qui pourtant n'était guère à -craindre, car Napoléon l'eût-il coupé d'Anvers, ne l'eût certainement -pas coupé d'Amsterdam, et ne lui eût dès lors pas enlevé sa base -d'opération, tandis qu'il avait grand intérêt à le séparer de Blucher, -et à se jeter entre les Anglais et les Prussiens pour les battre les -uns après les autres. De ce dernier danger, de beaucoup le plus réel, -le duc de Wellington et Blucher n'avaient rien entrevu. -<span class="sidenote" title="En marge">Précautions prises pour le cas de la subite apparition des -Français vers Charleroy.</span> -Seulement, -instruits par les leçons de Napoléon à se tenir bien serrés les uns -aux autres, ils s'étaient promis de se réunir sur la chaussée de Namur -à Bruxelles en cas d'attaque vers Charleroy, et d'y accourir le plus -vite possible, les uns de Bruxelles, les autres de Namur et de Liége. -Le duc de Wellington avait fait trois parts de son armée: l'une -formant sa droite sous le brave et excellent général Hill, s'étendait -d'Oudenarde à Ath; l'autre sous le brillant prince d'Orange, d'Ath à -Nivelles, pas loin de Charleroy et de la Sambre (voir la carte n<sup>o</sup> -65); la troisième était en réserve à Bruxelles. Le duc de Wellington -par cette distribution avait voulu se mettre en mesure de se -concentrer, ou sur sa droite en cas d'attaque vers la mer, ou sur sa -gauche en cas qu'il <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> fallût se porter au secours des Prussiens. -Mais même dans cette double intention, ses corps étaient trop -dispersés, car il fallait au moins deux ou trois jours pour qu'ils -fussent réunis sur leur droite ou sur leur gauche. Quoi qu'il en soit, -en cas d'une attaque vers Charleroy, contre les Anglais ou les -Prussiens, le point de ralliement avait été fixé sur la chaussée de -Namur à Bruxelles, et c'est pour garantir cette chaussée que le corps -prussien de Ziethen avait été distribué comme nous venons de le dire, -deux divisions à Charleroy sur la Sambre, deux autres en arrière entre -Fleurus et Sombreffe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le moment de l'approche des Français complétement ignoré.</span> -Le 14 juin au soir on ne soupçonnait rien ou presque rien aux -quartiers généraux de Bruxelles et de Namur des desseins des Français: -on savait seulement qu'il y avait du mouvement sur la frontière, sans -soupçonner le but et la gravité de ce mouvement. C'était donc une -grande et merveilleuse opération que d'avoir rassemblé ainsi à quatre -ou cinq lieues de l'ennemi une armée de 124 mille hommes, venant de -distances telles que Lille, Metz et Paris, sans que les deux généraux -anglais et prussien s'en doutassent, et l'histoire de la guerre ne -présente pas que nous sachions un phénomène de ce genre. -<span class="sidenote" title="En marge">Plan de Napoléon, et son ordre de mouvement pour la nuit du -14 au 15.</span> -Napoléon -n'était pas homme à perdre le fruit de ce premier succès, en ne se -hâtant pas assez d'en profiter. Il résolut d'entrer en action dans la -nuit même du 14 au 15, de se porter brusquement sur Charleroy, -d'enlever par surprise cette place probablement mal gardée, d'y -franchir la Sambre, et de tomber tout à coup sur la chaussée de Namur -à Bruxelles, certain que si rapprochés que fussent les Prussiens et -les <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> Anglais, il les trouverait faiblement reliés à leur point -de jonction, et parviendrait à s'établir entre eux avec la masse de -ses forces. Il avait prescrit les plus minutieuses précautions pour -que dans les bivouacs on se rendît aussi peu apparent que possible, -qu'on se couvrît des bois, des mouvements de terrain assez fréquents -sur cette frontière, qu'on cachât ses feux, et qu'on ne laissât passer -ni un voyageur, ni un paysan, afin de retarder le plus qu'il se -pourrait la nouvelle positive de notre approche. Quant à la nouvelle -vague elle était certainement répandue, et celle-là, comme -l'expérience le prouve, provoque rarement de la part d'un ennemi -menacé des déterminations suffisantes.</p> - -<p>Napoléon donna le 14 au soir les ordres qui suivent. À trois heures du -matin toutes nos têtes de colonnes devaient être en marche de manière -à se trouver vers neuf ou dix heures sur la Sambre. À gauche, le -général Reille avec le 2<sup>e</sup> corps devait se porter de Leers-Fosteau à -Marchiennes, s'emparer du pont de Marchiennes situé à une demi-lieue -au-dessus de Charleroy, y passer la Sambre, et se mettre en mesure -d'exécuter les instructions ultérieures du quartier général. Le comte -d'Erlon avec le 1<sup>er</sup> corps, partant de deux lieues en arrière de -Solre-sur-Sambre, devait deux heures après le général Reille entrer à -Marchiennes, et y prendre position derrière lui. Au centre, le général -Vandamme partant des environs de Beaumont avec le 3<sup>e</sup> corps, avait -l'ordre formel de se trouver entre neuf et dix heures du matin devant -Charleroy. Avec lui devait marcher le général Rogniat, suivi des -<span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> troupes du génie et des marins de la garde, afin d'enlever le -pont et la porte de Charleroy. Le général Pajol était chargé -d'escorter Rogniat avec la cavalerie légère de la réserve. Napoléon se -proposait de l'accompagner à la tête de quatre escadrons de la garde, -pour tout voir et tout diriger par lui-même. Il était prescrit au -comte de Lobau de partir avec le 6<sup>e</sup> corps une heure après le général -Vandamme, afin de laisser à celui-ci le temps de défiler à travers les -bois. La garde devait s'ébranler une heure après le comte de Lobau. -Défense était faite aux bagages de suivre les corps, et il ne leur -était permis de se mettre en marche qu'après que toutes les troupes -auraient défilé. À droite enfin le général Gérard, qui n'était encore -qu'à Philippeville, devait en partir à trois heures du matin, tomber -brusquement sur le Châtelet, à deux lieues au-dessous de Charleroy, y -passer la Sambre, s'établir sur la rive gauche, et attendre là les -ordres du quartier général. Ainsi, entre neuf et dix heures du matin, -124 mille hommes allaient fondre sur tous les points de la Sambre, -tant au-dessus qu'au-dessous de Charleroy, et il était difficile -qu'ainsi concentrés sur un espace de deux lieues, ils ne parvinssent -pas à percer la ligne ennemie quelque forte qu'elle pût être. (Voir la -carte n<sup>o</sup> 65.)</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'armée s'ébranle tout entière le 15 à trois heures du -matin, à l'exception du corps de Vandamme.</span> -Le 15 juin à trois heures du matin, l'armée s'ébranla tout entière, -Vandamme excepté, qui cependant aurait dû être en mouvement le -premier. On n'était ni plus énergique, ni plus habile que le général -Vandamme, ni surtout plus dévoué à la cause sinon de l'Empire, du -moins de la Révolution <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> française. Il était prêt à bien servir, -mais il ne s'était pas corrigé de ses défauts, qui étaient la violence -et le goût extrême du bien-être. On l'avait forcé de quitter Beaumont -pour céder la place au corps de Lobau, à la garde impériale et à -l'Empereur. Après avoir manifesté beaucoup d'humeur il était allé -s'établir sur la droite, et s'était logé de sa personne dans une -maison de campagne assez difficile à découvrir. Le maréchal Soult qui -possédait la plupart des qualités d'un chef d'état-major, sauf la -netteté d'esprit et l'expérience de ce service, n'avait pas, comme -Berthier, doublé et triplé l'expédition des ordres afin d'être assuré -de leur transmission. L'unique officier envoyé à Vandamme le chercha -longtemps, se cassa la jambe en le cherchant, et ne put remettre à un -autre le message dont il était porteur. -<span class="sidenote" title="En marge">Cause du retard de ce corps.</span> -Vandamme ne sut donc rien, et -resta paisiblement endormi dans ses bivouacs. Le général Rogniat étant -parvenu à le joindre, lui témoigna son étonnement de le trouver -immobile, et le prévint qu'il fallait se porter immédiatement sur -Charleroy. Vandamme assez mécontent du ton du général Rogniat, lui -répondit durement qu'on ne lui avait adressé aucune instruction du -quartier général, et que ce n'était pas d'un subalterne qu'il avait à -recevoir des ordres. Toutefois malgré cette réponse, Vandamme se mit -en devoir de marcher. Mais il fallait du temps pour éveiller, réunir, -et mettre en mouvement 17 mille hommes, et ce ne fut qu'entre cinq et -six heures du matin que le 3<sup>e</sup> corps put s'acheminer vers Charleroy. -Ayant à défiler par de petits chemins, à travers des bois épais, des -villages étroits et longs, Vandamme ne <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> pouvait avancer bien -rapidement, et son retard de trois heures ralentit d'autant le corps -de Lobau et la garde qui devaient suivre la même route. Heureusement -le général Rogniat n'attendit point l'infanterie, et se trouvant assez -fort avec la cavalerie légère de Pajol, il s'élança sans hésiter sur -Charleroy. Napoléon, impatienté de rencontrer tant de troupes -attardées sur cette route, prit les devants avec les quatre escadrons -de la garde qui l'accompagnaient, et courut vers Charleroy de toute la -vitesse de ses chevaux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Malgré le retard de Vandamme, Charleroy est enlevé.</span> -Pendant ce temps Pajol battant la campagne avec ses escadrons, refoula -les avant-postes prussiens après leur avoir fait deux à trois cents -prisonniers. Rogniat qui le suivait avec quelques compagnies du génie -et les marins de la garde, se jeta brusquement sur le pont de -Charleroy, s'en saisit avant que l'ennemi pût le détruire, fit sauter -avec des pétards les portes de la ville, y pénétra, et fraya ainsi la -route à Pajol. Celui-ci traversa Charleroy au galop, et se mit à la -poursuite des Prussiens qui se repliaient en toute hâte.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite des Prussiens vers les Quatre-Bras et Fleurus.</span> -À quelques centaines de toises de Charleroy la route se bifurquait. -Par la gauche elle allait joindre aux Quatre-Bras, par la droite elle -allait joindre à Sombreffe, la grande chaussée de Namur à Bruxelles, -ont nous avons déjà parlé. (Voir la carte n<sup>o</sup> 65.) Les Prussiens, -voulant conserver cette chaussée par laquelle Blucher et Wellington -pouvaient se réunir, firent leur retraite sur les deux embranchements -qui venaient y aboutir, celui de Bruxelles et celui de Namur, mais en -plus grand nombre sur ce dernier. <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> Pajol lança le colonel Clary -avec le 1<sup>er</sup> de hussards sur la route de Bruxelles, et avec le reste -de sa cavalerie se dirigea sur la route de Namur, suivi de près par -les dragons d'Exelmans.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mouvement des corps de Reille, d'Erlon et Gérard.</span> -Tandis que ces événements se passaient sur la route de Beaumont à -Charleroy, le général Reille avec le 2<sup>e</sup> corps, parti de Leers-Fosteau -à trois heures du matin, avait rencontré les Prussiens à l'entrée du -bois de Montigny-le-Tilleul, les avait culbutés, et leur avait fait -trois à quatre cents prisonniers. Il s'était immédiatement porté sur -Marchiennes, en avait surpris le pont, et avait franchi la Sambre vers -onze heures du matin. Il s'était ensuite avancé jusqu'à Jumel et -Gosselies, dans la direction de Bruxelles, et s'y était arrêté pour -laisser respirer ses troupes, et y attendre les ordres du quartier -général. Le comte d'Erlon partant de plus loin avec le 1<sup>er</sup> corps, -n'avait pas encore atteint la Sambre. Sur la droite, le général Gérard -ayant été retenu par l'une de ses divisions, n'avait quitté -Philippeville qu'assez tard, et soit par cette raison, soit par celle -de la distance à parcourir, ne devait arriver au pont du Châtelet avec -le 4<sup>e</sup> corps que fort avant dans la journée. Mais ces divers retards -étaient sans importance, la Sambre étant franchie sur deux points, -Marchiennes et Charleroy, et Napoléon pouvant en quelques heures -porter 60 mille hommes entre les Anglais et les Prussiens, de manière -à rendre leur réunion impossible.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Napoléon à Charleroy; dispositions qu'il ordonne -pour s'interposer entre les Anglais et les Prussiens.</span> -Napoléon suivant de près les généraux Rogniat et Pajol, avait traversé -Charleroy entre onze heures et midi, ne s'y était point arrêté, et -avait rejoint au <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> plus vite sa cavalerie légère. Il s'était -porté au point où la route de Charleroy se bifurquant, jette un -embranchement sur Bruxelles, un autre sur Namur. Craignant que le -colonel Clary ne fût pas suffisant avec son régiment de hussards pour -tenir tête aux postes ennemis qui avaient pris la direction de -Bruxelles, il prescrivit au général Lefebvre-Desnoëttes, commandant la -cavalerie légère de la garde, d'appuyer le colonel Clary avec sa -division, forte de 2,500 cavaliers, et au général Duhesme, commandant -l'infanterie de la jeune garde, d'en détacher un régiment dès qu'elle -arriverait, afin d'appuyer Clary et Lefebvre-Desnoëttes. Il expédia en -même temps l'ordre à sa gauche, composée des généraux Reille et -d'Erlon, de hâter le pas, et de gagner Gosselies, pour accumuler ainsi -de grandes forces dans la direction de Bruxelles, par laquelle -devaient se présenter les Anglais. Le général Reille, comme on vient -de le voir, ayant passé la Sambre à Marchiennes, était en marche sur -Jumel et Gosselies, et pouvait déjà réunir sur ce point si essentiel -23 mille hommes d'infanterie.</p> - -<p>Ces précautions prises sur la route de Bruxelles, Napoléon se -transporta sur la route de Namur où il devait avoir affaire aux -Prussiens, et où l'on pouvait les supposer déjà très-nombreux, leur -quartier général étant à Namur, c'est-à-dire à sept ou huit lieues, -tandis que le quartier général anglais, établi à Bruxelles, se -trouvait à quatorze.</p> - -<p>Des deux divisions du corps prussien de Ziethen qui occupaient -Charleroy, l'une, la division Steinmetz, s'était retirée sur la route -de Bruxelles, l'autre, <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> la division Pirch II<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>, sur la route -de Namur passant par Fleurus et Sombreffe. Celle-ci s'était arrêtée au -village de Gilly, qu'on rencontre à une lieue de Charleroy sur le -chemin de Fleurus. Pajol l'avait suivie avec la cavalerie légère, -Exelmans avec les dragons, et Grouchy lui-même commandant en chef la -réserve de cavalerie, était venu prendre le commandement des troupes -réunies à cette avant-garde. -<span class="sidenote" title="En marge">Le corps de Ziethen s'arrête à Gilly pour couvrir la route -de Namur par Fleurus.</span> -Le général Ziethen avait ordre en cas -d'attaque de disputer le terrain, de manière à ralentir notre marche, -mais non pas de manière à s'engager sérieusement. Voyant six mille -chevaux à sa poursuite, il avait évacué le village de Gilly, et -s'était établi derrière un gros ruisseau qui venant de l'abbaye de -Soleilmont va tomber dans la Sambre près du Châtelet. Placé sous ses -ordres, le général Pirch II avait barré le pont de ce ruisseau, -disposé deux bataillons en arrière du pont, et plusieurs autres à -gauche et à droite de la route, dans les bois de Trichehève et de -Soleilmont. Il résolut d'attendre les Français dans cette position, -qui lui permettait de leur opposer une assez longue résistance. De son -côté le maréchal Grouchy quoique ayant sous la main les deux divisions -Pajol et Exelmans, crut devoir s'arrêter, car des troupes à cheval ne -suffisaient pas pour forcer l'obstacle qu'il avait devant lui, et il -se serait exposé à perdre beaucoup d'hommes sans obtenir aucun -résultat.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Le plan de Napoléon est en voie de pleine -réussite.</span> -C'est dans cette situation que Napoléon trouva les choses en arrivant -à Gilly. Il prit bientôt son parti avec cette sûreté de jugement qui -ne l'abandonnait jamais à la guerre. On avait devant soi une chaîne de -coteaux boisés, dont le ruisseau de Soleilmont baignait le pied. Au -revers s'étendait la plaine de Fleurus, déjà célèbre par la bataille -qu'y avaient livrée les généraux Jourdan et Kléber, et dans laquelle -une rencontre avec les Prussiens était très-vraisemblable, puisque la -grande chaussée de Namur à Bruxelles la traversait tout entière. -Napoléon, qui désirait fort cette rencontre afin de battre les -Prussiens avant les Anglais, voulait s'assurer l'entrée de la plaine -de Fleurus, mais ne songeait nullement à occuper la plaine elle-même, -car il en aurait éloigné les Prussiens, ce qui aurait fait échouer ses -desseins. Jusqu'ici en effet tout se passait comme il l'avait prévu et -souhaité. -<span class="sidenote" title="En marge">D'après ce plan, Napoléon devait d'abord se jeter sur les -Prussiens, en barrant la route des Quatre-Bras, par laquelle les -Anglais pouvaient se présenter.</span> -Il avait pensé que les Anglais et les Prussiens, quelque -intérêt qu'ils eussent à se tenir fortement unis, laisseraient entre -eux un espace moins fortement occupé, sur lequel en appuyant avec -toute la force de son armée concentrée il pourrait pénétrer -victorieusement. Ce calcul profond se trouvait vérifié. La Sambre, si -heureusement enlevée à l'ennemi, laissait apercevoir le vide qui -séparait les Anglais des Prussiens. Il était aisé de reconnaître qu'on -avait les Anglais sur sa gauche dans la direction de Bruxelles, leurs -avant-postes à cinq ou six lieues, leur corps de bataille à douze ou -quatorze, et les Prussiens sur sa droite, dans la direction de Namur, -leurs avant-postes à une ou deux lieues, leur corps de bataille -<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> à cinq ou six. Le but qu'on avait en cherchant à se placer -entre eux étant de les rencontrer séparément, il fallait faire deux -choses, se jeter tout de suite sur l'une des deux armées, et pendant -qu'on se battrait avec elle, opposer à la marche de l'autre un -obstacle qui ne lui permît pas de venir au secours de l'armée -attaquée. Ces deux objets étaient de toute évidence: mais sur laquelle -des deux armées fallait-il se jeter d'abord? Évidemment encore sur -l'armée prussienne, premièrement parce qu'elle était la plus -rapprochée, et secondement parce que si nous l'avions laissée sur -notre droite, elle se serait portée sur nos derrières, et nous aurait -pris à revers, pendant que nous aurions été occupés à lutter avec les -Anglais. De plus, par l'humeur entreprenante de son chef, il était -probable qu'elle serait impatiente de combattre, et profiterait de la -proximité pour se mesurer avec nous, tandis que les Anglais à cause de -la distance, à cause de leur lenteur naturelle, nous laisseraient le -temps d'accabler leurs alliés avant de les secourir. Mais de cette -nécessité de choisir les Prussiens pour nos premiers adversaires, il -résultait forcément qu'au lieu de les empêcher d'arriver dans la -plaine de Fleurus, il fallait plutôt leur en faciliter les moyens, car -autrement ils auraient exécuté un grand mouvement rétrograde, et -seraient allés par Wavre rejoindre les Anglais derrière Bruxelles. Or -si les deux armées alliées allaient opérer leur jonction au delà de -Bruxelles, le plan de Napoléon se trouvait déjoué, et sa position -devenait des plus dangereuses, car il ne pouvait trop s'enfoncer en -Belgique, ayant bientôt <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> à revenir sur ses pas pour faire face -à la colonne envahissante de l'Est, et il ne pouvait combattre 220 -mille hommes avec 120 qu'à la condition de les combattre séparément. -S'il les trouvait réunis, il était contraint de repasser la frontière -après un plan de campagne manqué, et l'ascendant de sa supériorité -manœuvrière perdu. Il ne fallait donc pas pousser plus loin que -Fleurus dans la direction de Namur, tandis qu'au contraire dans la -direction de Bruxelles il était indispensable d'occuper la position -qui empêcherait les Anglais d'arriver sur le champ de bataille où nous -combattrions les Prussiens.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les Prussiens s'arrêtent un peu au delà de Gilly, derrière -le ruisseau de Soleilmont.</span> -Le corps de Ziethen s'étant établi, comme nous venons de le dire, -derrière le pont de Soleilmont et dans les bois à gauche et à droite -de la route, il fallait nécessairement le déloger pour être maîtres du -débouché de la plaine de Fleurus, et ne pas faire un pas au delà. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ordonne de les déloger, et se porte un instant sur -la route des Quatre-Bras, pour prescrire les précautions nécessaires -de ce côté.</span> -Napoléon ordonna donc à Grouchy de forcer le ruisseau dès qu'il aurait -de l'infanterie, de fouiller ensuite les bois, et de pousser ses -reconnaissances seulement jusqu'à Fleurus. Ces ordres donnés, il -rebroussa chemin au galop pour veiller de nouveau à ce qui pouvait -survenir du côté de Bruxelles. Il fit dire à Vandamme qui n'avait pu -atteindre Charleroy qu'à midi, et avait mis deux heures à traverser -les rues étroites de cette ville, de se hâter, d'abord pour laisser le -passage libre à Lobau et à la garde, et ensuite pour aller appuyer -Grouchy. On était au 15 juin: la chaleur était étouffante, les troupes -avaient déjà fait les unes cinq lieues, les autres six ou sept; mais -leur ardeur n'était pas diminuée, et elles marchaient <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> avec -empressement dans toutes les directions qui leur étaient indiquées. -Après avoir pressé la marche de Vandamme, Napoléon dépassant le point -où la route de Charleroy se bifurque, se porta un peu en avant sur -l'embranchement de Bruxelles. -<span class="sidenote" title="En marge">Importance capitale du point des Quatre-Bras.</span> -Cet embranchement, avons-nous dit, -rencontrait aux Quatre-Bras la grande chaussée de Namur à Bruxelles, -formant la communication entre les deux armées alliées. La possession -des Quatre-Bras était donc de la plus extrême importance, car c'était -tout à la fois le point par lequel l'armée anglaise pouvait se relier -aux Prussiens, et celui par lequel elle pouvait opérer sa propre -concentration. On a vu en effet que le duc de Wellington ayant établi -sa réserve à Bruxelles, avait rangé en avant et en un demi-cercle le -gros de son armée, qu'ainsi le général Hill s'étendait d'Oudenarde à -Ath, le prince d'Orange d'Ath à Nivelles. Nivelles était par -conséquent le point par lequel les Anglais pouvaient réunir leur -droite à leur gauche: en outre, de Nivelles même une route pavée les -conduisait par un trajet fort court aux Quatre-Bras, où ils devaient -trouver leur réserve arrivant de Bruxelles, de façon que les -Quatre-Bras, ainsi nommés à cause des routes qui s'y croisent, étaient -à la fois le point de ralliement des Anglais avec les Prussiens, et -celui des Anglais entre eux. Aucun point de ce vaste théâtre -d'opérations n'avait donc une égale importance. Or le prix qu'il avait -pour les alliés il l'avait naturellement pour nous, et Napoléon devait -tenir comme à la condition essentielle de son plan de campagne que les -Quatre-Bras fussent invinciblement occupés, pour <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> que les -Anglais ne pussent, à moins de détours longs et difficiles, ni se -réunir entre eux, ni se réunir aux Prussiens. C'est par ce motif que -Napoléon, à peine Charleroy enlevé, avait lancé dans la direction des -Quatre-Bras, d'abord le colonel Clary avec un régiment de hussards, -puis Lefebvre-Desnoëttes avec la cavalerie légère de la garde, puis un -des régiments d'infanterie de la jeune garde, et enfin les corps de -Reille et d'Erlon, forts de plus de 40 mille hommes d'infanterie et de -3 mille chevaux, tout cela pour contenir les Anglais, pendant qu'il -combattrait les Prussiens avec quatre-vingt mille hommes. Tandis qu'il -était de sa personne un peu en avant du point de bifurcation, pressant -tant qu'il pouvait la marche des troupes, il aperçut le maréchal Ney -qui arrivait en toute hâte suivi d'un seul aide de camp, le colonel -Heymès. Napoléon, comme on doit s'en souvenir, lui avait donné après -le 20 mars une mission sur la frontière, pour diminuer l'embarras de -sa position en l'éloignant de Paris, et cette mission terminée l'avait -laissé dans ses terres, d'où le maréchal n'était revenu que pour la -cérémonie du Champ de Mai. Napoléon même, comme on doit encore s'en -souvenir, lui en avait témoigné quelque humeur le jour de la -cérémonie. Tenant cependant à se servir de la grande énergie du -maréchal, il lui avait fait dire en quittant Paris de venir le joindre -au plus vite s'il voulait assister à la première bataille. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon rencontre Ney, qui arrivait de Paris, et lui donne -le commandement de sa gauche, en lui prescrivant d'occuper les -Quatre-Bras.</span> -Ney averti -si tard n'avait eu que le temps de prendre avec lui son aide de camp -Heymès, et était parti pour Maubeuge sans équipage de guerre. N'ayant -pas même de chevaux, <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> il avait été réduit à emprunter ceux du -maréchal Mortier, resté malade à Maubeuge. Il arrivait donc ne sachant -rien de l'état des choses, ne connaissant ni le rôle qui lui était -réservé, ni les troupes qu'il allait commander, livré à cette -agitation fébrile qui suit le mécontentement de soi et des autres, -n'ayant pas dès lors tout le calme d'esprit désirable dans les -situations difficiles, bien que sa prodigieuse énergie n'eût jamais -été plus grande qu'en ce moment. Napoléon, après avoir souhaité la -bienvenue au maréchal, lui dit qu'il lui confiait la gauche de -l'armée, composée du 2<sup>e</sup> et du 1<sup>er</sup> corps (généraux Reille et -d'Erlon), des divisions de cavalerie attachées à ces corps, de la -cavalerie légère de la garde qu'il lui prêtait pour la journée, avec -recommandation de la ménager, le tout comprenant au moins 45 mille -hommes de toutes armes. Napoléon ajouta qu'il fallait avec ces forces, -transportées actuellement au delà de la Sambre, et rendues en partie à -Gosselies, pousser vivement l'ennemi l'épée dans les reins, et -s'établir aux Quatre-Bras, clef de toute la position.—Connaissez-vous -les Quatre-Bras? dit Napoléon au maréchal.—Comment, répondit Ney, ne -les connaîtrais-je pas? j'ai fait la guerre ici dans ma jeunesse, et -je me souviens que c'est le nœud de tous les chemins.—Partez donc, -lui répliqua Napoléon, et emparez-vous de ce poste, par lequel les -Anglais peuvent se rejoindre aux Prussiens. Éclairez-vous par un -détachement vers Fleurus<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.—Ney partit plein d'ardeur, et en -apparence <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> disposé à ne pas perdre de temps. Il était environ -quatre heures et demie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se reporte vers Gilly, et ordonne l'attaque -immédiate du poste occupé par les Prussiens.</span> -Napoléon, après avoir expédié le maréchal Ney sur les Quatre-Bras, se -reporta vers Gilly, où il avait laissé Grouchy, Pajol, Exelmans, -attendant l'infanterie de Vandamme pour attaquer l'arrière-garde des -Prussiens. Il n'avait, comme nous l'avons dit, d'autre intérêt de ce -côté que d'occuper le débouché de la plaine de Fleurus, afin de -pouvoir y livrer bataille aux Prussiens le lendemain, et il se serait -bien gardé de les pousser au delà, car en leur ôtant le jour même la -grande chaussée de Namur à Bruxelles, il les eût forcés d'aller -chercher derrière Bruxelles le point de ralliement avec les Anglais, -ce qui aurait ruiné tous ses desseins. Il n'avait donc aucune autre -intention que celle de passer le ruisseau de Soleilmont, et d'occuper -le revers des coteaux boisés qui enceignent la plaine de Fleurus. -Vandamme était enfin arrivé avec son infanterie, et il était venu se -ranger derrière la cavalerie de Grouchy. Mais ni lui, ni Grouchy, ni -Pajol, ni Exelmans, ne voulaient attaquer avant que Napoléon fût -présent. Ils étaient disposés à croire que l'armée prussienne se -trouvait tout entière derrière le ruisseau de Soleilmont. -Effectivement on aurait pu le supposer à en juger d'après les simples -apparences. Le général Pirch II, renforcé par quelques bataillons de -la division Jagow, avait rempli de troupes les bois à droite et à -gauche de la route, barré le pont, <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> et derrière le pont rangé -plusieurs bataillons en colonnes serrées. Dans l'impossibilité de voir -à travers l'épaisseur des bois et au delà de la chaîne des coteaux, on -avait le champ libre pour toutes les suppositions, et l'imagination, -qui joue un grand rôle à la guerre, pouvait se figurer l'armée -prussienne réunie tout entière derrière ce rideau. Mais la puissante -raison de Napoléon, plus puissante encore que son imagination, lui -montrait dans tout ce qu'il avait sous les yeux un ennemi surpris, qui -n'avait pas eu le temps de concentrer ses forces. Le lendemain il en -devait être autrement, mais pour le moment Napoléon était convaincu de -n'avoir qu'une ou deux divisions devant lui, et il regardait comme -l'affaire d'un coup de main de les déloger du poste qu'elles -occupaient. Il ordonna donc d'attaquer immédiatement les Prussiens et -de leur enlever la position qu'ils montraient l'intention de défendre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Combat dit de Gilly, livré au bord du ruisseau de -Soleilmont.</span> -Le ruisseau qui nous séparait d'eux venant de l'abbaye de Soleilmont -qu'on apercevait à notre gauche, passait devant nous sous un -très-petit pont, et allait vers notre droite se perdre dans la Sambre, -près du Châtelet. Le maréchal Grouchy dirigea vers la droite les -dragons d'Exelmans, et leur ordonna de franchir le ruisseau à gué, -afin de tourner la position de l'ennemi. En même temps trois colonnes -d'infanterie, une de jeune garde, et deux du corps de Vandamme, -s'ébranlèrent pour enlever le pont. Les Prussiens menacés d'une double -attaque de front et de flanc, se hâtèrent de battre en retraite, leurs -instructions portant qu'il fallait ralentir les Français en évitant -tout engagement <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> sérieux avec eux. On franchit donc le ruisseau -presque sans difficulté, mais Napoléon vit alors avec dépit -l'infanterie prussienne prête à lui échapper. Dans son impatience de -l'atteindre, il jeta sur elle les quatre escadrons de la garde -actuellement de service auprès de lui. -<span class="sidenote" title="En marge">Défaite des Prussiens, et mort du général français Letort.</span> -Le général Letort s'élança sur -les Prussiens à la tête de ces quatre escadrons, les joignit au moment -où ils se formaient en carrés dans une éclaircie du bois, enfonça l'un -de ces carrés, le sabra presque en entier, et se jeta sur un second -qu'il rompit également. Courant sur un troisième, il tomba -malheureusement sous les balles ennemies. Les Prussiens laissèrent -dans nos mains quelques centaines de morts et de blessés, plus trois -ou quatre cents prisonniers, mais nous payâmes cher cet avantage par -la perte du général Letort. C'était l'un de nos officiers de cavalerie -les plus intelligents, les plus braves et les plus entraînants. -Napoléon lui accorda de justes regrets, et lui a consacré à -Sainte-Hélène quelques lignes faites pour l'immortaliser.</p> - -<p>Les dragons d'Exelmans achevant le détour qu'ils étaient chargés -d'exécuter sur notre droite, menèrent battant les Prussiens de Pirch -et de Jagow, et ne s'arrêtèrent qu'à la lisière des bois. Une -avant-garde s'avança seulement jusqu'à Fleurus<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</p> - -<p>Ce résultat obtenu, Napoléon rentra à Charleroy pour avoir des -nouvelles de ce qui se passait à son <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> aile gauche et sur ses -derrières. Il n'avait pas entendu le canon de Ney, et il en était -surpris. Il sut bientôt le motif de cette inaction.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Événements aux Quatre-Bras.</span> -Ney en le quittant avait rencontré aux environs de Gosselies le -général Reille avec les quatre divisions du 2<sup>e</sup> corps, lesquelles -après avoir passé la Sambre à Marchiennes, n'avaient cessé de marcher -dans la direction des Quatre-Bras. Ces quatre divisions comptant plus -de 20 mille hommes d'infanterie, et s'étendant sur un espace d'une -lieue, étaient précédées par la cavalerie légère de Piré attachée au -2<sup>e</sup> corps, et par celle de Lefebvre-Desnoëttes détachée de la garde -impériale. Ces deux divisions de cavalerie comprenaient ensemble 4,500 -chevaux. Ney avait donc en ce moment plus de vingt-cinq mille hommes -sous la main. À leur aspect la division de Steinmetz, craignant d'être -coupée de l'armée prussienne si elle persistait à couvrir la route de -Bruxelles, regagna par un détour la route de Namur, et découvrit ainsi -les Quatre-Bras. -<span class="sidenote" title="En marge">Forces dont Ney disposait aux Quatre-Bras le 15 au soir.</span> -Ney à qui Napoléon avait recommandé de s'éclairer -vers Fleurus, détacha la division Girard pour observer la division -Steinmetz, et ensuite prenant la division Bachelu d'environ 4,500 -hommes d'infanterie, avec les 4,500 chevaux de Piré et de -Lefebvre-Desnoëttes, se porta en avant à la tête de ces 9 mille -hommes. Laissant derrière lui les divisions d'infanterie Foy et Jérôme -fortes d'environ 12 mille hommes, et de plus les 20 mille hommes de -d'Erlon, il n'avait certes rien à craindre. De Gosselies aux -Quatre-Bras il y a environ trois lieues métriques, qu'on peut -franchir en moins de deux heures et demie si on a <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> quelque -hâte d'arriver. Les soldats de Reille avaient déjà fait, il est vrai, -sept lieues métriques, mais partis à trois heures du matin ils avaient -eu quatorze heures pour exécuter ce trajet, et s'étaient reposés plus -d'une fois. Ils pouvaient par conséquent ajouter trois lieues aux -fatigues de la journée, sans qu'il y eût abus de leurs forces. Ney -avait donc le moyen de tenir la parole donnée à Napoléon, et de -s'emparer des Quatre-Bras, mais tout à coup, pendant qu'il était en -marche, il entendit le canon de Vandamme, qui retentissait le long du -ruisseau de Soleilmont vers six heures, et conçut de vives -inquiétudes. Il craignit que Napoléon n'eût sur les bras toute l'armée -prussienne, et si Napoléon l'avait sur les bras, il devait l'avoir à -dos. Il commença donc à hésiter, et à délibérer sans agir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ney en entendant le canon de Vandamme, craint d'avoir -l'armée prussienne à dos, tandis qu'il a sur son front tout ou partie -de l'armée anglaise, et il s'arrête à Frasnes.</span> -Aux inquiétudes que lui inspira le canon qu'il venait d'entendre, -vinrent bientôt s'en ajouter d'autres. En approchant de Frasnes qui -n'est pas loin des Quatre-Bras, il aperçut une masse d'infanterie -qu'il supposa anglaise, bien qu'elle n'en portât pas l'uniforme, mais -qu'il jugea telle parce qu'elle venait du côté des Anglais. Il -raisonna comme raisonnaient tout à l'heure à Gilly Vandamme, Grouchy, -Pajol, Exelmans, qui croyaient avoir affaire à l'armée prussienne tout -entière, et il se dit qu'il pourrait bien avoir devant lui -l'avant-garde de lord Wellington, laquelle disparaissant comme un -rideau subitement replié, découvrirait bientôt l'armée anglaise -elle-même. Ney, malgré sa bravoure, devenu très-hésitant, comme la -plupart de nos généraux, fut atteint de la double crainte de ce qu'il -pouvait avoir sur <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> son front et sur ses derrières. Il s'arrêta -devant la route ouverte des Quatre-Bras, c'est-à-dire devant la -fortune de la France, qui était là, et qu'il eût, en étendant la main, -infailliblement saisie!</p> - -<p>Qu'avait-il en ce moment devant lui? Exactement ce qu'il voyait, et -rien de plus. En effet le duc de Wellington resté à Bruxelles, et -n'ayant recueilli le matin que des avis vagues, n'avait encore rien -ordonné. Mais le prince de Saxe-Weimar, appartenant à la division -Perponcher, l'une de celles qui composaient le corps du prince -d'Orange, avait suppléé aux instructions qu'il n'avait pas reçues, et -par une inspiration de simple bon sens s'était porté de Nivelles aux -Quatre-Bras, avec quatre mille soldats de Nassau. -<span class="sidenote" title="En marge">Déplorable erreur de Ney, et nullité des forces qu'il avait -devant lui.</span> -Le maréchal Ney -s'était donc arrêté devant quatre mille hommes d'infanterie médiocre, -tandis qu'il en avait 4,500 d'infanterie excellente, sans compter -4,500 de cavalerie, de la première qualité. Assurément s'il avait fait -un pas de plus, il eût balayé le détachement ennemi en un clin -d'œil.</p> - -<p>À la vérité Ney pouvait craindre d'avoir affaire à plus de quatre -mille hommes, mais il allait en réunir vingt mille par l'arrivée des -autres divisions du général Reille, et il fallait bien mal calculer -pour croire que l'armée anglaise, surprise à dix ou onze heures du -matin, eût déjà reçu de Bruxelles des ordres de concentration, et, si -elle les avait reçus, les eût déjà exécutés. En tout cas avec 4,500 -chevaux, comment ne pas s'assurer de ce qu'on avait devant soi? Une -charge de cavalerie, dût-elle être ramenée, aurait suffi pour -éclaircir le mystère. Ney, qui le lendemain et le surlendemain fut -encore une fois le <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> plus héroïque des hommes, n'était plus cet -audacieux général qui à Iéna, à Eylau, nous avait engagés dans des -batailles sanglantes pour s'être trop témérairement avancé. Il n'est -pas rare, hélas! qu'on devienne timide pour avoir été jadis trop -hardi. Ney ne poussa donc pas au delà de Frasnes, situé à une lieue -des Quatre-Bras, y laissa la division Bachelu avec la cavalerie Piré -et Lefebvre-Desnoëttes, et revint à Charleroy pour y faire connaître à -l'Empereur ce qui s'était passé.</p> - -<p>Napoléon qui était monté à cheval à trois heures du matin et n'en -était descendu qu'à neuf heures du soir, qui par conséquent y était -resté dix-huit heures (bien que cet exercice lui fût rendu pénible par -une indisposition dont il souffrait en ce moment), avait enfin pris -quelques minutes de repos, et jeté sur un lit, écoutait des rapports, -expédiait des ordres. Debout de nouveau à minuit, il reçut Ney qui -vint lui raconter ce qu'il avait fait, et lui exposer les motifs de -ses hésitations. Napoléon s'emportait quelquefois, quand tout allait -bien, mais il était d'une douceur parfaite dans les situations -délicates et graves, ne voulant pas lui-même agiter les hommes que les -circonstances agitaient déjà suffisamment. Il n'adressa donc pas de -reproches au maréchal, bien que l'inexécution des ordres qu'il lui -avait donnés fût infiniment regrettable<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Jusqu'ici <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> -d'ailleurs, tout était facile à réparer, et dans son ensemble la -journée avait suffisamment réussi. Napoléon amenant de cent lieues de -distance les 124 mille hommes qui composaient son armée, était parvenu -à surprendre les Prussiens et les Anglais, et à prendre position entre -eux de manière à les forcer de combattre séparément. Ce résultat -était <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> incontestable, car il avait sur sa droite, et tout près -de lui, les Prussiens dans la direction de Namur, et sur sa gauche, -mais beaucoup plus loin, les Anglais dans la direction de Bruxelles. -Il était donc assuré, après que ses troupes auraient eu la nuit pour -se reposer, d'avoir le lendemain une rencontre avec les Prussiens, -bien avant que les Anglais pussent venir à leur aide, et de combattre -ainsi chaque armée l'une après l'autre. Il eût mieux valu sans doute -que Ney eût déjà occupé les Quatre-Bras, <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> pour mettre les -Anglais dans l'impossibilité absolue de secourir les Prussiens, mais -ce qui ne s'était pas fait le soir du 15, pouvait se faire le matin du -16, pendant que Napoléon serait aux prises avec les Prussiens, et -s'achever même assez tôt pour que Ney pût l'aider de quelques -détachements, surtout Napoléon et Ney devant être adossés l'un à -l'autre pendant qu'ils combattraient chacun de son côté. On peut par -conséquent affirmer que tout avait réussi, puisque malgré les -hésitations de Ney, nous <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> étions en masse entre les Prussiens -et les Anglais, les Prussiens surpris dans un état de -demi-concentration, les Anglais dans un état de dispersion complète. -En tout cas s'il manquait quelque chose à la journée, c'était la faute -de Ney, car de cinq à huit heures il aurait eu le temps d'occuper les -Quatre-Bras avec les 20 mille hommes de Reille que les 20 mille de -d'Erlon allaient appuyer. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon passe une partie de la nuit avec le maréchal Ney, -et ne lui adresse pas de reproches pour une faute aisément réparable, -car il était temps encore le lendemain matin 16 d'occuper les -Quatre-Bras.</span> -Du reste Napoléon content du résultat total, -sans chercher des torts où il n'y avait pas grand intérêt à en -trouver, <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> traita le maréchal amicalement, le renvoya à -Gosselies vers deux heures du matin, s'appliquant toujours à lui faire -sentir l'importance des Quatre-Bras, et lui promettant des ordres -précis dès qu'il aurait reçu et comparé les rapports de ses -lieutenants. Il se jeta ensuite sur un lit pour prendre deux ou trois -heures de repos, pendant que ses troupes en prenaient sept ou huit qui -leur étaient indispensables après le trajet qu'elles avaient exécuté -dans la journée, et avant les combats qu'elles allaient livrer le -lendemain.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Distribution de l'armée française dans les deux -directions de Fleurus et des Quatre-Bras.</span> -En ce moment l'armée française était répartie ainsi qu'il suit (voir -la carte n<sup>o</sup> 65): sur la droite Grouchy avec la cavalerie légère de -Pajol et les dragons d'Exelmans, passait la nuit dans les bois de -Lambusart, ayant une simple avant-garde à Fleurus; Vandamme -bivouaquait un peu en arrière, mais en avant de Gilly, après avoir -exécuté un trajet de sept à huit lieues par une forte chaleur. À -l'extrême droite Gérard avec le 4<sup>e</sup> corps s'était emparé du pont du -Châtelet, mais n'y était arrivé que fort tard, ayant eu à attendre -l'une de ses divisions à Philippeville, et de Philippeville au -Châtelet ayant eu à <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> franchir une distance de sept lieues. Il -se trouvait sur la Sambre, moitié de son corps au delà, moitié en -deçà.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La garde à cheval, le corps de Lobau, la réserve de -cavalerie, le grand parc, n'avaient pas encore passé la Sambre le 15 -au soir.</span> -Au centre la garde à pied avait traversé la Sambre, mais la garde à -cheval, la grosse cavalerie de la réserve, le 6<sup>e</sup> corps (celui du -comte de Lobau), la réserve d'artillerie, le grand parc, les bagages, -n'avaient point eu le temps de traverser les ponts de Charleroy -encombrés d'hommes, de chevaux et de canons. C'était beaucoup -néanmoins qu'ils eussent déjà fait les uns six lieues, les autres -sept, malgré la chaleur, avec un immense matériel, et à travers -d'étroits défilés. Il leur suffisait au surplus de deux ou trois -heures le lendemain pour avoir franchi la Sambre. À gauche, sur la -route de Bruxelles, le maréchal Ney avait à Frasnes la division -d'infanterie Bachelu, la cavalerie de Piré et de Lefebvre-Desnoëttes, -en arrière, de Mellet à Gosselies, le reste du 2<sup>e</sup> corps, dont une -division, celle de Girard, avait été portée à Wagnelée, et enfin entre -Gosselies et Marchiennes, le comte d'Erlon avec le 1<sup>er</sup> corps tout -entier. Ce dernier s'étant mis au repos de bonne heure, pouvait entrer -en action le lendemain de grand matin. Dans cette position Napoléon -ayant à droite Grouchy, Pajol, Exelmans, Vandamme, Gérard, qui -comptaient environ 38 mille hommes, à gauche, Ney, Reille, d'Erlon, -Lefebvre-Desnoëttes, qui en comptaient 45 mille, au centre la garde, -Lobau, la grosse cavalerie, la réserve d'artillerie, les parcs, -s'élevant à environ 40 mille et n'ayant besoin que de deux ou trois -heures pour avoir franchi la Sambre, pouvait dès le matin se <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> -jeter sur les Prussiens ou sur les Anglais, séparés les uns des autres -par la position qu'il avait prise, et choisir en pleine liberté, selon -les circonstances, l'adversaire auquel il voudrait s'attaquer dans la -journée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général de Bourmont quitte l'armée le matin du 15.</span> -Un événement fâcheux s'était passé au corps du général Gérard. Le -général de Bourmont avec son aide de camp le colonel Clouet, avait -pris une résolution fatale pour le reste de sa vie, celle de quitter -l'armée le 15 au matin, au moment où toutes nos colonnes -s'ébranlaient. Énergique à la guerre, doux, sensé dans la vie civile, -estimé dans l'armée impériale où il avait servi d'une manière -brillante, désiré des royalistes, ses anciens amis, auxquels il eût -apporté un beau nom militaire, et tandis qu'il était ainsi attiré par -l'un et l'autre parti, voyant les fautes de tous deux, les jugeant, -les condamnant, mais ayant de la peine à se décider entre eux, le -général de Bourmont avait d'abord refusé de prendre du service, bien -que ses goûts l'y portassent, et que la modicité de sa fortune lui en -fît une nécessité. Ayant enfin cédé au désir naturel de reprendre sa -carrière, et ayant obtenu, grâce au général Gérard, un commandement -conforme à son grade, il l'avait bientôt regretté en apprenant que la -Vendée s'insurgeait, et qu'on y sévissait avec rigueur contre ses -parents et ses amis. Assailli des reproches des royalistes, il avait -pris tout à coup la résolution de quitter l'armée pour se rendre à -Gand. Le soir du 14 il fit dire au général Hulot, le plus ancien de -ses commandants de brigade, qu'il s'absenterait le lendemain sans -ajouter pourquoi, lui transmit les <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> instructions du général en -chef pour qu'il eût à s'y conformer, adressa au général Gérard son -ami, son garant, une lettre d'excuse, puis franchit les avant-postes -ennemis en déclarant qu'il allait rejoindre le roi Louis XVIII. -<span class="sidenote" title="En marge">Fâcheux effet produit par cet événement.</span> -Ce -bruit répandu tout de suite dans le 4<sup>e</sup> corps, y produisit une -exaspération extraordinaire, et loin d'y abattre les troupes, ne fit -que les exalter davantage. Seulement, elle y devint une nouvelle cause -de défiance envers les chefs, qui presque tous devenaient suspects dès -qu'ils n'étaient pas anciennement connus et aimés des soldats. Le -général de Bourmont parti le matin du 15, n'arriva au quartier général -prussien que vers le milieu du jour, lorsque notre entrée à Charleroy -avait déjà révélé au maréchal Blucher tout ce qu'il avait intérêt à -savoir. C'était donc de la part du général de Bourmont une grande -faute pour lui-même, sans utilité et sans honneur pour son parti, qui -devait triompher par d'autres moyens et par des causes plus générales.</p> - -<p>Les chefs alliés n'avaient pas employé le temps aussi bien que -Napoléon. Le maréchal Blucher n'avait recueilli dans la journée du 14, -pendant que nous nous réunissions à Beaumont, que des avis vagues de -notre approche. -<span class="sidenote" title="En marge">Emploi de la journée du 15 par les généraux ennemis.</span> -Pourtant dans la soirée, ces avis avaient pris un peu -plus de consistance, et il avait ordonné à Bulow (4<sup>e</sup> corps) établi à -Liége, à Thielmann (3<sup>e</sup> corps) établi entre Dinant et Namur, de se -transporter à Namur même. Il avait prescrit à Pirch I<sup>er</sup> (2<sup>e</sup> corps) -de se porter à Sombreffe, et à Ziethen (1<sup>er</sup> corps) de se concentrer -entre Charleroy et Fleurus. Le 15 Ziethen expulsé de Charleroy le -<span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> matin, du pont de Soleilmont l'après-midi, s'était replié sur -Fleurus. Pirch I<sup>er</sup> était venu occuper à Sombreffe la grande -chaussée menant de Namur à Bruxelles. Thielmann accourait au même -point; Bulow averti tard quittait Liége pour s'approcher de Namur. -<span class="sidenote" title="En marge">Mouvements du maréchal Blucher.</span> -L'intention du fougueux Blucher était d'accepter la bataille dès le -lendemain 16, entre Fleurus et Sombreffe, sans attendre l'armée -britannique, mais avec l'espérance d'en voir arriver une bonne partie -aux Quatre-Bras.</p> - -<p>Du côté des Anglais, soit effet du caractère, soit effet des -distances, l'activité avait été moindre. Le duc de Wellington, -toujours soucieux de ses communications avec la mer, avait résolu de -ne pas se laisser abuser par de fausses démonstrations, et d'attendre -pour s'émouvoir que les attaques fussent bien déterminées dans un sens -ou dans un autre, ce qui l'exposait à se tromper lui-même de peur -d'être trompé par Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Mouvements du duc de Wellington.</span> -Quoique ayant recueilli plus d'un avis de -l'approche des Français, avis malheureusement partis de chez nous, il -n'avait opéré aucun mouvement, attendant toujours que la clarté fût -plus grande. Il aurait pu cependant former ses divisions, pour n'avoir -plus qu'un ordre de marche à transmettre, lorsqu'il serait fixé sur la -direction à leur indiquer; mais commandant à des soldats qui -pardonnaient plus aisément de les faire tuer que de les fatiguer, il -n'avait encore rien prescrit. Dans la journée du 15, le général -prussien Ziethen lui ayant enfin mandé notre apparition positive, il -avait ordonné la réunion de ses troupes autour des trois quartiers -principaux de l'armée anglaise, d'Ath <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> pour sa droite, de -Braine-le-Comte pour sa gauche, de Bruxelles enfin pour sa réserve. Il -n'en était pas moins allé assister à une fête que la duchesse de -Richemont donnait à Bruxelles. Le soir, au milieu de cette fête qui -réunissait les chefs de l'armée anglaise avec tous les diplomates -accrédités auprès de la cour de Gand, il reçut l'avis détaillé de -notre entrée à Charleroy et de notre marche au delà de la Sambre. Il -quitta immédiatement, mais sans trouble, cette fête de la coalition, -et alla expédier ses ordres.</p> - -<p>Il prescrivit à sa réserve de se mettre tout de suite en marche de -Bruxelles vers les Quatre-Bras (voir la carte n<sup>o</sup> 65). Il enjoignit au -général Hill et au prince d'Orange de se porter, par un mouvement de -droite à gauche, le premier d'Ath vers Braine-le-Comte, le second de -Braine-le-Comte vers Nivelles, et à ce dernier surtout de diriger sur -les Quatre-Bras tout ce qu'il aurait de disponible. Il se prépara -lui-même à partir dans la nuit pour être au point du jour entre les -Quatre-Bras et Sombreffe, afin de voir le maréchal Blucher, et de -concerter ses efforts avec ceux de l'armée prussienne.</p> - -<p>Pendant que le général anglais donnait ces instructions un peu -tardives, ses lieutenants, éclairés sans doute par le danger, -prenaient des dispositions meilleures, et surtout plus promptes que -les siennes. Le chef d'état-major du prince d'Orange, apprenant notre -apparition devant Charleroy, réunissait dans l'après-midi du 15 la -division Perponcher, dont une brigade, celle du prince de Saxe-Weimar, -se portait spontanément aux Quatre-Bras. Ce même chef <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> -d'état-major concentrait aux environs de Nivelles la division Chassé -et la cavalerie de Collaert, de telle sorte qu'en arrivant à son -quartier général, le prince d'Orange allait trouver, grâce à la -prévoyance d'un subordonné, les mesures les plus urgentes déjà -prescrites, et en partie exécutées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Positions des armées anglaise et prussienne le soir du 15.</span> -Ainsi dans la soirée de cette journée du 15 l'armée anglaise -s'ébranlait sur tous les points, mais sans avoir encore une division -entière aux Quatre-Bras, tandis que l'armée prussienne, plus -rapprochée et plus tôt avertie, pouvait réunir la moitié de son -effectif dans la plaine de Fleurus, et était en mesure d'en présenter -les trois quarts au moins dans la matinée du lendemain 16.</p> - -<p>Napoléon qui ne s'était couché qu'à deux heures après minuit, était -debout à cinq heures du matin. Atteint dans ce moment d'une -indisposition assez incommode, il n'en avait pas moins passé dix-huit -heures à cheval dans la journée du 15, et il allait en passer encore -autant dans la journée du 16, preuve assez frappante que son activité -n'était point diminuée<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. Son opinion sur la conduite <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> à -tenir dans cette journée était faite même avant de recevoir les -rapports de ses lieutenants. Le quartier général anglais se trouvant à -quatorze lieues sur la gauche, et le quartier général prussien à huit -lieues sur la droite, les corps de l'armée prussienne étant en outre -concentrés, tandis que ceux de l'armée anglaise étaient disséminés de -l'Escaut à la Sambre, il était certain qu'il rencontrerait dans la -journée les Prussiens réunis dans la plaine de Fleurus, et qu'il ne -pourrait avoir affaire aux Anglais que le lendemain au plus tôt. -Tourner à droite pour livrer bataille aux Prussiens, et placer à -gauche un fort détachement pour arrêter les premiers arrivés de -l'armée anglaise, était évidemment ce que commandait la situation bien -comprise. Mais quoique équivalentes à une certitude, ces conjectures -ne devaient pas être absolument déterminantes, et il fallait attendre -les rapports des avant-postes avant de donner des ordres définitifs. -Si l'armée tout entière avait franchi la Sambre la veille, et qu'il -eût été possible d'agir immédiatement, sans doute il eût mieux valu -prendre son parti sur-le-champ, et sans perdre de temps marcher dans -les deux directions indiquées, en proportionnant les forces sur chaque -direction au danger prévu. Mais il restait à faire <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> passer -vingt-cinq mille hommes au moins, dont dix mille de cavalerie, plus le -grand parc d'artillerie, par le pont de Charleroy et par les rues -étroites de la ville. Il ne fallait pas moins de trois heures pour une -telle opération, et pendant qu'elle s'accomplissait, et que les -troupes déjà portées au delà de la Sambre se reposaient des fatigues -de la veille, Napoléon prenait le temps de recueillir les rapports de -la cavalerie légère, ce qui était fort important, placé qu'il était -entre deux armées ennemies, et ce qui était difficile, les généraux un -peu effarés croyant toujours avoir sur les bras les Anglais et les -Prussiens réunis. D'ailleurs le 16 juin on devait avoir au moins -dix-sept heures de jour, et un retard de trois heures ne pouvait être -de grande considération.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Opinion que Napoléon se fait des projets de l'ennemi.</span> -Napoléon après s'être porté sur plusieurs points, et avoir entendu -lui-même les rapports des espions et de la cavalerie légère, se -confirma dans ses conjectures de la veille. Il ne devait y avoir aux -Quatre-Bras que les troupes anglaises ramassées dans les environs, -tandis qu'entre Fleurus et Sombreffe l'armée prussienne devait se -trouver aux trois quarts réunie. Un rapport de Grouchy, daté de six -heures, annonçait que l'armée prussienne se déployait tout entière en -face de Fleurus. Il fallait donc aller à elle par deux raisons -capitales, c'est qu'elle était la seule à portée, et qu'ensuite on -l'aurait laissée sur notre flanc et nos derrières si on eût marché en -avant sans la combattre. Napoléon, après avoir examiné de nouveau ses -cartes, donna ses ordres vers sept heures du matin, et les donna -verbalement au major général, pour qu'il les transmît par écrit -<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> aux divers chefs de corps. Il commença par la droite dont la -concentration pressait davantage, et prescrivit de porter le corps de -Vandamme et celui de Gérard (3<sup>e</sup> et 4<sup>e</sup> corps) en avant de Fleurus. -Vandamme ayant bivouaqué aux environs de Gilly, avait deux lieues et -demie à faire, et Gérard qui avait campé au Châtelet, en avait trois. -En supposant qu'il n'y eût pas de retard dans l'expédition des ordres, -ces troupes ne pouvaient guère être rendues sur le terrain avant onze -heures du matin. C'était suffisant puisqu'on avait jusqu'à neuf heures -du soir pour livrer bataille. Napoléon prescrivit en outre d'acheminer -la garde qui avait campé autour de Charleroy, dans la direction de -Fleurus. Il y ajouta la division de cuirassiers de Milhaud, qui était -de plus de trois mille cavaliers superbes. On va voir à quel usage il -destinait les cuirassiers de Valmy.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan de Napoléon pour la journée du 16.</span> -Ces troupes, comprenant la cavalerie légère de Pajol, les dragons -d'Exelmans, les corps d'infanterie de Vandamme et de Gérard, la garde, -les cuirassiers de Milhaud, et enfin la division Girard, détachée la -veille du corps de Reille pour s'éclairer vers Fleurus, ne -comprenaient pas moins de 63 à 64 mille soldats de la meilleure -qualité. C'était assez pour tenir tête aux Prussiens, qui, en -supposant qu'ils eussent réuni les trois quarts de leur armée, ne -pouvaient présenter plus de 90 mille hommes dans la plaine de Fleurus. -Il restait encore les dix mille hommes du comte de Lobau (6<sup>e</sup> corps), -troupe également excellente, qui en portant les forces de notre droite -à 74 mille combattants<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>, devaient assurer à Napoléon <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> les -moyens de ne pas craindre les Prussiens. C'était dans une bien autre -infériorité numérique qu'il s'était battu contre eux en 1814. -<span class="sidenote" title="En marge">Il veut avec sa droite et son centre livrer bataille aux -Prussiens, pendant que Ney avec la gauche contiendra les Anglais aux -Quatre-Bras.</span> -Pourtant, bien qu'il fût persuadé que les Anglais ne pouvaient pas -être encore réunis, ne voulant pas dans un moment aussi décisif courir -la chance de se tromper, il prit le parti de laisser pour quelques -heures à l'embranchement des deux routes de Fleurus et des -Quatre-Bras, le comte de Lobau, se fiant à la sagacité de celui-ci du -soin de se porter là où le danger lui paraîtrait le <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> plus -sérieux. La situation devant s'éclaircir dans trois ou quatre heures, -le comte de Lobau aurait le temps d'accourir là où serait la -principale masse des ennemis.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Instructions précises adressées au maréchal Ney.</span> -Quant à la route de Bruxelles et à l'importante position des -Quatre-Bras, Napoléon ordonna au maréchal Ney de s'y porter -immédiatement avec les corps des généraux Reille et d'Erlon, avec la -cavalerie attachée à ces corps, avec les cuirassiers du comte de -Valmy. Napoléon confiait ces beaux cuirassiers au maréchal afin de -pouvoir lui retirer la cavalerie légère de la garde, qu'il lui avait -prêtée la veille en lui recommandant de la ménager. Pourtant il lui -permit de la garder dans une position intermédiaire, si elle était -déjà trop avancée pour qu'elle pût rétrograder facilement, et il -voulut que les cuirassiers de Valmy fussent laissés à la chaussée dite -<i>des Romains</i>, vieille route qui traversait le pays de gauche à droite -(voir la carte n<sup>o</sup> 65), afin qu'on pût les ramener vers Fleurus si par -hasard on avait besoin d'eux. Les troupes confiées à Ney formaient un -total d'environ 45 mille hommes. Relativement à leur emploi dans la -journée, voici quelles furent les instructions de Napoléon. Ney devait -s'établir fortement aux Quatre-Bras, de manière à en interdire l'accès -aux Anglais, quelque effort qu'ils fissent pour s'en emparer; il -devait même avoir une division un peu au delà, c'est-à-dire à Genappe, -et se tenir prêt à former la tête de notre colonne sur Bruxelles, soit -que les Prussiens eussent évité notre rencontre pour se réunir aux -Anglais derrière cette ville, soit qu'ils eussent été <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> battus -et rejetés sur Liége. Napoléon débarrassé d'eux, se proposait en effet -de se rabattre vivement sur Ney pour l'appuyer dans la marche sur -Bruxelles. À ces instructions si bien calculées pour tous les cas, -Napoléon ajouta une prescription éventuelle, qui était, on le verra, -d'une profonde prévoyance. Il voulait que Ney qui allait avoir 45 -mille Français, et qui n'aurait pas à beaucoup près autant d'Anglais à -combattre s'il se hâtait d'occuper les Quatre-Bras, fît un détachement -sur Marbais, petit village situé sur la chaussée de Namur à Bruxelles. -Cet ordre était fort exécutable, car Napoléon et Ney dans la lutte -qu'ils allaient soutenir, le premier à Fleurus, le second aux -Quatre-Bras, devaient se trouver adossés (voir la carte n<sup>o</sup> 65), et -celui des deux qui aurait fini le premier, serait facilement en mesure -de détacher au profit de l'autre un nombre quelconque de combattants, -qui pourrait être d'un grand secours, et prendre par exemple l'ennemi -à revers. La direction de Marbais, sur la chaussée de Namur à -Bruxelles, assez près de Sombreffe, était parfaitement choisie pour -une fin pareille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Heure de l'expédition des ordres.</span> -Ces dispositions arrêtées vers sept heures du matin, durent être -traduites par le maréchal Soult en style d'état-major, et expédiées -immédiatement à tous les chefs de corps.</p> - -<p>Malheureusement le nouveau major général, fort novice dans l'exercice -de ses délicates fonctions, n'avait pas la promptitude de rédaction de -Berthier, et ne savait pas comme lui, saisir, rendre, préciser en -quelques mots la vraie pensée de Napoléon. Ces ordres donnés vers -sept heures, étaient à peine <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> rédigés et expédiés entre huit et -neuf. Cette perte de temps, quoique regrettable, n'avait cependant -rien de très-fâcheux, les troupes achevant dans l'intervalle de -franchir la Sambre, et la journée, quoi qu'il arrivât, ne pouvant être -consacrée qu'à une bataille contre les Prussiens, qu'on avait bien le -temps de livrer dans la seconde moitié du jour<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. -<span class="sidenote" title="En marge">Lettre au maréchal Ney confirmant les ordres déjà -expédiés.</span> -Napoléon qui -n'avait aucun motif de hâter ses mouvements personnels, puisqu'il -exécutait à cheval le trajet que ses troupes exécutaient à pied, -voulut avant de partir pour Fleurus écrire lui-même au maréchal Ney -une lettre détaillée, dans laquelle il lui exposerait ses intentions -avec la netteté et la précision qui lui étaient propres.—Il disait -au maréchal <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> que ses officiers courant plus vite que ceux du -major général, il lui expédiait par l'un d'eux ses instructions -définitives. Il lui annonçait qu'il allait partir pour Fleurus où les -Prussiens paraissaient se déployer, afin de leur livrer bataille s'ils -résistaient, ou de marcher sur Bruxelles s'ils battaient en retraite. -Il lui recommandait d'occuper fortement les Quatre-Bras, en plaçant -une division en avant des Quatre-Bras, et une autre sur la droite au -village de Marbais, celle-ci par conséquent en position de se rabattre -sur Sombreffe. Il lui prescrivait de nouveau de ne pas trop engager la -cavalerie légère de la garde, et de tenir les cuirassiers de Valmy un -peu en arrière, de manière qu'ils pussent se rabattre eux aussi sur -Fleurus, en cas qu'on eût besoin de <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> leur concours. Il répétait -que les Prussiens battus ou repliés, il reviendrait sans perte de -temps vers la droite, pour appuyer Ney dans le mouvement de l'armée -sur Bruxelles. Enfin il lui exposait son plan pour le reste de la -campagne.—Il voulait, disait-il, avoir deux ailes, l'une sous le -maréchal Ney, composée des corps de Reille et d'Erlon, avec une -portion de la cavalerie, l'autre sous Grouchy, composée des corps de -Vandamme et Gérard, également avec un contingent de cavalerie, et se -proposait avec la garde, Lobau, la réserve de cavalerie, comprenant -environ 40 mille hommes, de se porter tantôt à l'une, tantôt à l'autre -de ces deux ailes, et de les élever ainsi alternativement à la force -et au rôle d'armée principale.</p> - -<p>Ces doubles instructions furent confiées au comte de Flahault, aide de -camp de l'Empereur, officier de confiance, connaissant bien la langue -anglaise et les Anglais, et pouvant être fort utile au maréchal Ney. -Le comte de Flahault devait en passant à Gosselies et sur les divers -points de la route des Quatre-Bras, communiquer aux chefs de corps les -intentions de l'Empereur, pour qu'ils s'y conformassent immédiatement, -même avant l'arrivée des ordres du major général. M. de Flahault -partit environ à neuf heures<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Position des divers corps d'armée à dix heures du matin.</span> -Ces divers ordres expédiés à droite dans la direction de Fleurus, à -gauche dans celle des Quatre-Bras, <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> parvinrent à leur -destination, les uns à neuf, les autres à dix heures. En ce moment les -troupes étaient de toute part en marche. Vandamme s'était avancé de -Gilly sur Fleurus, et s'était rangé en avant de cette petite ville, -couvert par la cavalerie légère de Pajol et par les dragons -d'Exelmans. Le général Gérard avait passé la Sambre au Châtelet, et -par un mouvement à gauche s'était acheminé sur Fleurus. La garde forte -de 18 mille hommes de toutes armes (nous ne comprenons dans ce chiffre -que les combattants, les autres étaient au parc), avait dépassé Gilly, -et s'approchait de Fleurus. La journée était belle, mais chaude. Déjà -on voyait les Prussiens se déployer en avant de Sombreffe, derrière -les coteaux de Saint-Amand et de Ligny, avec l'intention évidente de -livrer bataille.</p> - -<p>À Charleroy même le comte de Lobau avait franchi la Sambre, et la -grosse cavalerie après lui. Celle-ci divisée en deux corps avait pris -deux directions différentes. Les cuirassiers de Milhaud étaient allés -joindre Vandamme, Gérard et la garde du côté de Fleurus. Les -cuirassiers de Valmy s'étaient dirigés à gauche, vers Gosselies et les -Quatre-Bras. Sur cette route des Quatre-Bras, d'Erlon avec le 1<sup>er</sup> -corps, parvenu tard la veille à Marchiennes, laissait reposer ses -troupes, en attendant les ordres de son chef, le maréchal Ney. Si le -service d'état-major eût été fait comme du temps de Berthier, -communication directe lui eût été donnée des instructions destinées à -Ney, afin qu'il pût sans perte de temps concourir à leur exécution, en -se mettant tout de suite en marche. Le général Reille rendu la veille -à Gosselies, <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> avec la totalité du 2<sup>e</sup> corps, y avait passé la -nuit. Il avait à Gosselies même les divisions Foy et Jérôme, un peu à -droite la division Girard envoyée à Wagnelée, et enfin très-près des -Quatre-Bras, c'est-à-dire à Frasnes, la division Bachelu, avec -laquelle Ney avait la veille tenu en respect le prince de Saxe-Weimar. -Là étaient encore la division de cavalerie Piré et la cavalerie légère -de Lefebvre-Desnoëttes. Ney après avoir passé la nuit à Gosselies avec -le général Reille, l'avait quitté pour se transporter à Frasnes, afin -d'observer les mouvements des Anglais, et lui avait laissé le soin -d'ouvrir les dépêches du quartier général pour communiquer à tous les -chefs de corps les ordres impériaux, et en rendre ainsi l'exécution -immédiate. Il s'était ensuite approché des Quatre-Bras, où il avait -reçu de ce qui s'y passait une impression extrêmement vive.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée sur les lieux du prince d'Orange et du duc de -Wellington.</span> -En ce moment le prince d'Orange et le duc de Wellington étaient -arrivés en personne aux Quatre-Bras. Ils y avaient été précédés par le -général Perponcher, commandant la division la plus voisine qui se -composait des brigades Saxe-Weimar et Bylandt. La brigade Saxe-Weimar -était, comme nous l'avons dit, spontanément accourue dès la veille, et -la brigade Bylandt était en marche pour se joindre à elle. Celle-ci ne -devait pas être aux Quatre-Bras avant deux heures de l'après-midi. Les -divisions anglaises, venant les unes d'Ath et de Nivelles, les autres -de Bruxelles, ne pouvaient arriver que successivement, à trois, à -quatre et à cinq heures. -<span class="sidenote" title="En marge">Rôle assigné au prince d'Orange.</span> -Néanmoins le prince d'Orange avait promis au -duc de Wellington de faire tous ses efforts pour conserver <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> -les Quatre-Bras, et de sacrifier lui et ses soldats à -l'accomplissement de ce devoir essentiel. Le duc de Wellington -comptant sur ce brave lieutenant, s'était ensuite transporté sur la -grande chaussée de Bruxelles à Namur, afin de se concerter avec le -maréchal Blucher. -<span class="sidenote" title="En marge">Entrevue du duc de Wellington et du maréchal Blucher; -promesse d'unir leurs efforts pour arrêter Napoléon.</span> -Il avait trouvé celui-ci déployant son armée en -avant de Sombreffe, et résolu à livrer bataille, qu'il fût ou ne fût -pas soutenu. Le duc de Wellington aurait voulu le voir moins prompt à -s'engager, pourtant il avait promis de lui apporter un secours -efficace vers la fin du jour, en occupant les Quatre-Bras, et en -tâchant de s'établir sur la droite de l'armée prussienne. Ces accords -faits, le duc de Wellington était revenu sur la route de Bruxelles -pour accélérer lui-même la marche de ses troupes.</p> - -<p>Telles étaient les dispositions des généraux ennemis sur les diverses -parties de ce vaste champ de bataille. -<span class="sidenote" title="En marge">Hésitations et inquiétudes des généraux français.</span> -Les généraux français, aussi -vaillants que jadis, mais moins confiants, regardaient avec une sorte -d'appréhension ce qui se passait autour d'eux. Ney plein d'ardeur, -mais privé de sang-froid, craignait fort d'avoir sur les bras l'armée -anglaise tout entière, et auprès de lui il ne manquait pas de généraux -qui affirmaient qu'on allait avoir affaire à cent mille Anglais, -tandis qu'on ne pourrait leur opposer que quelques milliers de -Français. L'attitude presque offensive du prince d'Orange ne laissait -pas de le lui faire croire, et tantôt il voulait se ruer sur ce prince -avec les quatre mille chevaux dont il disposait, tantôt il écoutait ce -qu'on lui rapportait des forces de l'ennemi, cachées, disait-on, -<span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> derrière les bois, et de l'imprudence qu'il y aurait à les -attaquer avant d'avoir réuni les quarante-cinq mille hommes que -Napoléon lui avait promis.</p> - -<p>Même chose se passait vers la droite. Le général Girard, l'un des plus -braves officiers de l'armée, et des plus dévoués, avait été dirigé -avec sa division sur Wagnelée, pour s'éclairer vers Fleurus, et, par -ordre de l'Empereur, il y était resté afin de servir de lien entre les -deux portions de l'armée française. Du point où il était, il -apercevait très-distinctement les Prussiens, et les voyait se déployer -en avant de Sombreffe. -<span class="sidenote" title="En marge">Ney et Reille croient avoir les Anglais devant eux et les -Prussiens derrière.</span> -Aussi en avait-il fait rapport à son chef -direct, le général Reille, en lui affirmant que l'Empereur allait -bientôt avoir sur les bras l'armée prussienne entre Sombreffe et -Fleurus. Ce rapport adressé à Gosselies, avait produit sur le général -Reille une vive impression. Ce général, dont la conduite avait été si -belle à Vittoria, avait malheureusement conservé de cette journée un -souvenir ineffaçable, et il était de ceux qui se défiaient trop de la -fortune pour agir avec décision et à propos. En ce moment, avoir les -Anglais devant soi, et les Prussiens à dos, lui semblait une position -des plus dangereuses, à laquelle il était bien possible qu'ils fussent -exposés par la témérité accoutumée de Napoléon. Il était tout plein de -ces pensées, lorsque passa le général de Flahault, se rendant auprès -du maréchal Ney. Le général de Flahault lui communiqua les ordres -impériaux, et comme le maréchal Ney avait laissé en partant la -recommandation d'exécuter ces ordres dès qu'ils arriveraient, le -général Reille aurait dû acheminer sur-le-champ vers <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> Frasnes -son corps tout entier. Ce corps y aurait été au plus tard à midi, -c'est-à-dire bien à temps pour culbuter les quelques bataillons du -prince d'Orange. -<span class="sidenote" title="En marge">Le général Reille, par suite des craintes qu'il a conçues, -prend sur lui de ralentir la marche de son corps vers les -Quatre-Bras.</span> -Loin de là, profitant de son crédit auprès du -maréchal Ney, le général Reille prit sur lui de réunir son corps en -avant de Gosselies, mais de l'y retenir jusqu'à ce que de nouveaux -rapports du général Girard eussent révélé plus clairement les -mouvements des Prussiens. Il est toujours très-hasardeux de substituer -ses vues à celle du général en chef, mais sous un général en chef tel -que Napoléon, dont la vaste prévoyance embrassait tout, prendre sur -soi de modifier ses ordres, ou d'en différer l'exécution, était une -conduite bien téméraire, et qui pouvait avoir, comme on le verra -bientôt, les plus graves conséquences. -<span class="sidenote" title="En marge">Il en fait part à Ney.</span> -Le général Reille informa le -maréchal Ney du parti qu'il venait de prendre, et se hâta d'envoyer au -comte d'Erlon placé en arrière, les ordres du quartier général, pour -qu'il se mît en marche, et vînt se joindre au 2<sup>e</sup> corps, sur la route -des Quatre-Bras. -<span class="sidenote" title="En marge">Ney communique ses inquiétudes à Napoléon.</span> -Ney, que les craintes de ses lieutenants, jointes à -ses propres appréhensions, faisaient hésiter, dépêcha un officier de -lanciers à Charleroy, pour dire à Napoléon qu'il craignait d'avoir sur -son front l'armée anglaise, sur son flanc droit l'armée prussienne, et -qu'il l'en informait, ne sachant pas s'il devait s'engager avec aussi -peu de forces qu'il en avait en ce moment.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon lui répond pour le rassurer, et lui enjoint -d'attaquer sur-le-champ les Quatre-Bras.</span> -Napoléon allait quitter Charleroy pour se rendre à Fleurus, lorsqu'il -reçut l'officier expédié par Ney. Il éprouva un véritable dépit en -voyant Ney, ordinairement si résolu, retomber dans ses hésitations -<span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> de la journée précédente, et lui fit répondre à l'instant que -Blucher était la veille encore à Namur, qu'il ne pouvait par -conséquent être aujourd'hui aux Quatre-Bras, qu'il ne devait y avoir -là que quelques troupes anglaises venues de Bruxelles, et certainement -peu nombreuses, qu'il fallait donc se hâter de réunir l'infanterie de -Reille et de d'Erlon, la grosse cavalerie de Valmy, et de culbuter -tout ce qu'on avait devant soi. Napoléon laissa au major général le -soin de rédiger cet ordre, qui cette fois fut rédigé de la manière la -plus nette et la plus précise. Napoléon partit aussitôt après pour -Fleurus.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ces ordres donnés, Napoléon se transporte à Fleurus où il -arrive vers midi.</span> -Il y arriva vers midi. Les troupes venaient à peine de le précéder, et -elles se déployaient dans la plaine de Fleurus. À gauche de la grande -route de Charleroy à Namur se trouvait le corps de Vandamme, composé -des divisions d'infanterie Lefol, Berthezène et Habert, avec la -cavalerie légère du général Domon. Plus à gauche encore la division -Girard appartenant au corps de Reille, était restée dans la position -intermédiaire de Wagnelée par ordre de Napoléon. (Voir la carte n<sup>o</sup> -65.) À droite se déployait sous Gérard le 4<sup>e</sup> corps, comprenant les -divisions Vichery, Pecheux, Hulot, et la cavalerie de Maurin. Plus à -droite et en avant on voyait la cavalerie légère de Pajol avec les -dragons d'Exelmans, et en arrière les cuirassiers de Milhaud. Enfin en -seconde ligne et en réserve, s'était rangée la garde tout entière, -infanterie et cavalerie, avec une superbe artillerie. -<span class="sidenote" title="En marge">Déploiement de l'armée française en avant de Fleurus.</span> -Ces belles -troupes présentaient environ 64 mille hommes de toutes armes, -conformément <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> au compte que nous avons donné plus haut. À trois -lieues en arrière, le comte de Lobau, demeuré avec 10 mille hommes au -point de bifurcation, attendait le signal de se porter sur la route de -Fleurus ou sur celle des Quatre-Bras. Le temps, comme nous l'avons -déjà dit, était magnifique, mais la chaleur étouffante. -<span class="sidenote" title="En marge">Exaltation des soldats, et désir d'une bataille décisive.</span> -Les troupes en -proie à une singulière exaltation désiraient ardemment une bataille -décisive, laquelle ne pouvait se faire attendre, à en juger par ce -qu'on avait sous les yeux. L'arrivée du 4<sup>e</sup> corps avait appris à toute -l'armée la défection du général de Bourmont. Cette nouvelle avait -excité une colère inouïe. On qualifiait cette défection de trahison -abominable, et on ne manquait pas d'ajouter que beaucoup d'autres -officiers étaient prêts à en faire autant. -<span class="sidenote" title="En marge">Défiance à l'égard des chefs, et irritation contre leur -mollesse.</span> -La défiance contre ceux qui -avaient servi la Restauration, ou qui ne partageaient pas assez -complétement l'exaltation générale, était parvenue au comble. Un -soldat, sortant des rangs pour aller droit à Napoléon, lui dit: Sire, -défiez-vous de Soult, il vous trahit.—Tiens-toi en repos, repartit -Napoléon, je te réponds de lui.—Soit, répliqua le soldat, et il -rentra dans les rangs sans paraître convaincu. Ce soupçon d'ailleurs -fort injuste, car le major général faisait en ce moment de son mieux, -prouve l'état moral de l'armée, dévouée jusqu'au fanatisme, mais -dépourvue de tout sang-froid. Le général Gérard, accouru près de -Napoléon, éprouva d'abord quelque embarras pour lui parler du général -de Bourmont, dont il s'était fait le garant. Napoléon, sans témoigner -aucune humeur, lui dit en lui tirant l'oreille: «Vous le voyez, mon -cher <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> Gérard, <cite>les bleus sont toujours bleus, les blancs sont -toujours blancs</cite><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche et déploiement de l'armée prussienne.</span> -Les Prussiens se déployant devant nous, se montraient d'instant en -instant plus nombreux. La plaine accidentée de Fleurus, dans laquelle -allait se livrer l'une des plus terribles batailles du siècle, -présentait l'aspect le plus imposant.</p> - -<p>La grande chaussée de Namur à Bruxelles, dont nous avons déjà parlé -plusieurs fois, et sur laquelle viennent aboutir les deux -embranchements de la route de Charleroy, l'un aux Quatre-Bras, l'autre -à Sombreffe, courait de notre droite à notre gauche sur une arête de -terrain assez élevée, formant partage entre les eaux qui se rendent -vers la Sambre et celles qui se jettent dans la Dyle. L'armée -prussienne s'y portait en masse. À mesure qu'elle parvenait à la -hauteur de Sombreffe, elle faisait demi-tour à gauche, et -s'établissant vis-à-vis de Fleurus, venait se joindre aux divisions -qui avaient quitté la veille Charleroy. Le terrain qu'elle occupait -sur le flanc de la route et en face de nous était extrêmement -favorable à la défensive.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Description du champ de bataille de Ligny.</span> -Le ruisseau de Ligny sorti d'un pli de terrain le long de la chaussée -de Namur à Bruxelles, assez près de Wagnelée, là même où la division -Girard était en position, coulait de notre gauche à notre droite, -presque parallèlement à la chaussée, et après plusieurs contours -sinueux traversait trois villages appelés Saint-Amand-le-Hameau, -Saint-Amand-la-Haye, <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> le grand Saint-Amand. (Voir le plan -particulier du champ de bataille de Ligny, dans la carte n<sup>o</sup> 65.) -Arrivé au grand Saint-Amand ce ruisseau se détournait brusquement, et -au lieu de suivre parallèlement la chaussée de Namur à Bruxelles, -coulait presque perpendiculairement à elle, passait à travers le -village de Ligny, continuait jusque près de Sombreffe, puis se -redressant pour reprendre sa première direction, allait, en longeant -des coteaux assez saillants, tomber dans un affluent de la Sambre. La -route de Charleroy par laquelle nous arrivions, le franchissait sur un -petit pont, et ensuite allait joindre la chaussée de Namur à Bruxelles -à un endroit dit le <i>Point-du-Jour</i>, tout près de Sombreffe. Ce -ruisseau de Ligny peu profond mais fangeux, bordé de saules et de -hauts peupliers, était un champ de bataille tout indiqué pour un -ennemi qui prétendait nous empêcher d'occuper l'importante chaussée de -Namur à Bruxelles. Au delà de son lit et des villages qu'il -traversait, le terrain s'élevait en talus jusque sur le flanc de la -chaussée que les Prussiens voulaient défendre, et présentait un -amphithéâtre chargé de quatre-vingt mille hommes. Vers le sommet de ce -talus on distinguait le moulin de Bry, et derrière le moulin, dans un -pli de terrain, le village de Bry lui-même, dont on n'apercevait que -le clocher.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Distribution de l'armée prussienne sur ce champ de -bataille.</span> -Les Prussiens s'étaient distribués de la manière suivante sur ce champ -de bataille. Les deux divisions Steinmetz et Henkel, appartenant au -corps de Ziethen, repoussé la veille de Charleroy, occupaient la -première les trois villages de Saint-Amand, la <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> seconde celui -de Ligny. Elles avaient quelques bataillons dans les villages, et le -reste était disposé en masses serrées sur le talus en arrière. Les -divisions Pirch II et Jagow servaient de réserve, la première aux -troupes défendant Saint-Amand, la seconde à celles qui défendaient -Ligny. Il y avait là environ 30 mille hommes. Le corps de Pirch -I<sup>er</sup>, le deuxième de l'armée prussienne, placé sur la grande -chaussée de Namur, à l'endroit dit les <i>Trois-Burettes</i>, formait avec -ses quatre divisions, Tippelskirchen, Brauze, Kraft, Langen, une -seconde ligne d'environ 30 mille hommes, prête à appuyer la première. -<span class="sidenote" title="En marge">Plan du maréchal Blucher pour cette journée.</span> -Le 3<sup>e</sup> corps prussien, celui de Thielmann, arrivait dans le moment de -Namur, et Blucher l'avait placé à son extrême gauche, en avant du -Point-du-Jour, à l'endroit même où la route de Charleroy joint la -chaussée de Namur. Il voulait ainsi défendre sa communication avec -Namur et Liége, par laquelle devaient lui arriver le corps de Bulow et -tout son matériel. La précaution était sage, mais allait paralyser la -meilleure partie de son armée. Son plan consistait, d'abord à bien -protéger le point où la route de Charleroy coupait la grande chaussée -de Namur à Bruxelles, c'est-à-dire le Point-du-Jour et Sombreffe, puis -à défendre vigoureusement Ligny et les trois Saint-Amand, et enfin -comme la présomption ne manquait jamais à son énergie, à percer au -delà de Saint-Amand, à refouler Napoléon sur Charleroy, et à le jeter -même dans la Sambre, les Anglais et la fortune aidant. Mais il se -berçait d'une vaine illusion, et cette campagne de 1815, qui devait -si bien finir pour lui, ne devait pas si bien commencer, <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> et -au moins dans cette journée du 16, la victoire devait encore une fois -adoucir nos revers!</p> - -<p>Bien que le terrain de Saint-Amand à Ligny disposé en amphithéâtre, -dût être assez visible pour nous, cependant l'épaisse rangée d'arbres -qui bordait le ruisseau gênait fort notre vue, et nous pouvions tout -au plus distinguer à travers quelques percées les masses accumulées de -l'armée prussienne. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon monte dans un moulin pour observer le champ de -bataille.</span> -Au milieu de la plaine de Fleurus et un peu sur -notre droite, s'élevait un moulin, dont le propriétaire effrayé pour -son bien, était accouru afin d'y veiller. Le bonnet à la main, et tout -ému de se trouver en face de Napoléon, il le fit monter par des -échelles tremblantes jusqu'au toit de son moulin, d'où l'on pouvait -examiner à l'aise le champ de bataille choisi par l'ennemi. Du haut de -cet observatoire Napoléon aperçut très-distinctement les trente mille -hommes de Ziethen rangés partie dans les villages de Saint-Amand et de -Ligny, partie sur le talus en arrière, et au-dessus, sur la grande -chaussée de Namur à Bruxelles, le corps de Pirch I<sup>er</sup>, égal en -nombre à celui de Ziethen, enfin les troupes de Thielmann qui venant -de Namur commençaient à garnir les coteaux situés vis-à-vis de notre -extrême droite. Il évalua cette armée à environ 90 mille hommes, et il -ne se trompait guère, puisqu'elle était en réalité de 88 mille, par -suite des légères pertes de la veille. Napoléon comprit aussitôt qu'il -avait sous les yeux l'armée prussienne à peine réunie, et n'ayant pas -pu se joindre encore aux Anglais, puisqu'elle ne faisait que d'arriver -bien qu'elle eût été avertie la première de notre <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> apparition, -tandis que les Anglais, avertis douze heures plus tard, et ayant une -distance double au moins à franchir, ne pouvaient évidemment pas être -encore au rendez-vous. -<span class="sidenote" title="En marge">Son plan d'attaque.</span> -Il forma donc le projet de l'attaquer -immédiatement en s'y prenant de la manière suivante. Il résolut à son -extrême droite, le long des coteaux que borde le ruisseau de Ligny en -s'approchant de la Sambre, de se borner à des démonstrations -apparentes mais peu sérieuses, afin de retenir sur ce point une partie -des forces de Blucher en l'inquiétant pour ses communications avec -Namur, puis avec sa droite elle-même composée de l'infanterie de -Gérard, d'attaquer vigoureusement Ligny, d'attaquer tout aussi -vigoureusement avec sa gauche, composée de Vandamme et de la division -Girard, les trois Saint-Amand, et de tenir enfin la garde en réserve, -pour la porter là où la résistance paraîtrait le plus difficile à -vaincre. Mais pour assurer de plus grandes conséquences à cette -bataille, qui ne serait pas très-avantageuse si elle se réduisait à -une position vaillamment emportée, il imagina d'y faire contribuer les -troupes de Ney d'une façon qui devait être décisive. Si nous avons -bien retracé la configuration du pays, le lecteur doit comprendre que -l'ensemble du champ de bataille présentait un triangle allongé, dont -le sommet était à Charleroy, et dont les deux côtés venaient tomber -sur la grande chaussée de Namur à Bruxelles, l'un aux Quatre-Bras, -l'autre à Sombreffe (Sombreffe et le Point-du-Jour sont à peu près -équivalents. Voir la carte n<sup>o</sup> 65). Napoléon et Ney, en faisant face -le premier aux Prussiens, le <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> second aux Anglais, étaient -rangés chacun sur un côté du triangle, et étaient pour ainsi dire -adossés l'un à l'autre, à la distance de trois lieues environ. -<span class="sidenote" title="En marge">Ordre à Ney de se rabattre sur les Prussiens.</span> -Il -était donc facile à Ney qui ne pouvait pas encore avoir beaucoup de -monde à combattre, de détacher 12 ou 15 mille hommes sur les 45 mille -dont il disposait, lesquels faisant volte-face devaient prendre à -revers la position de Ligny et de Saint-Amand, et envelopper la plus -grande partie de l'armée prussienne. Si cette manœuvre était -exécutée à temps, Marengo, Austerlitz, Friedland, n'auraient pas -procuré de plus vastes résultats que la bataille qui se préparait, et -certes nous avions grand besoin qu'il en fût ainsi!</p> - -<p>Les routes ne manquaient pas pour opérer la manœuvre projetée, car -outre beaucoup de bons chemins de traverse aboutissant de Frasnes à -Saint-Amand, il était facile en rétrogradant quelque peu sur la route -des Quatre-Bras, de gagner l'ancienne chaussée dite <i>des Romains</i>, -laquelle coupe le triangle que nous venons de décrire, et passe près -de Saint-Amand pour aller rejoindre la chaussée de Namur à Bruxelles.</p> - -<p>Napoléon, descendu du moulin d'où il avait si bien jugé la situation, -donna sur-le-champ les ordres d'attaque. -<span class="sidenote" title="En marge">Inquiétudes des généraux français du côté de Fleurus comme -du côté des Quatre-Bras.</span> -Les chefs de corps rangés -autour de lui étaient comme la veille fort préoccupés de ce qu'ils -avaient sous les yeux. Tandis que Ney aux Quatre-Bras croyait avoir -toute l'armée anglaise devant lui, eux s'imaginaient avoir à combattre -les Anglais et les Prussiens réunis. Pourtant l'armée anglaise ne -pouvait être à la fois aux Quatre-Bras et <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> à Saint-Amand. -Néanmoins le raisonnement de nos généraux, pour des gens qui n'avaient -pas l'ensemble des choses présent à l'esprit, était spécieux. Suivant -eux, Blucher déjà établi sur la grande chaussée de Namur à Bruxelles, -devait s'être relié aux Anglais qui allaient unir leurs forces aux -siennes, car s'il en était autrement sa droite à Saint-Amand se -trouverait sans soutien, et exposée au plus grave péril. N'admettant -pas une telle faute, ils croyaient que Blucher devait avoir l'appui de -l'armée anglaise soit derrière lui, soit sur sa droite. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon les rassure.</span> -Napoléon leur -répondit que Blucher, brave mais irréfléchi, n'y regardait pas de si -près, qu'il s'avançait même avant de pouvoir être appuyé par les -Anglais, dans l'espérance de se relier à eux, que probablement il le -payerait cher, l'arrivée en ce moment de l'armée anglaise sur le -prolongement de Saint-Amand étant absolument impossible. Il leur -ordonna d'aller occuper sur-le-champ leur position d'attaque, sauf à -attendre un dernier signal pour ouvrir le feu. Il dit au général -Gérard qu'il affectionnait particulièrement, que si la fortune le -secondait un peu dans cette journée, il comptait sur des résultats qui -décideraient du sort de la guerre. Ses lieutenants partirent pour -prendre la position qu'il leur avait assignée.</p> - -<p>D'après ses ordres, Vandamme avec ses trois divisions prenant à gauche -de la route de Charleroy par laquelle nous étions arrivés, vint se -déployer devant Saint-Amand, ayant à son extrême gauche la division -Girard qu'il commandait pour la journée, et un peu au delà la -cavalerie du général Domon. Gérard avec le 4<sup>e</sup> corps, suivant droit -devant lui la <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> grande route, s'avança l'espace d'une -demi-lieue, puis pivotant sur sa gauche la droite en avant, vint se -ranger devant le village de Ligny, de manière à former un angle -presque droit avec Vandamme. Grouchy, avec la cavalerie légère de -Pajol et les dragons d'Exelmans, poursuivit au grand trot les -tirailleurs ennemis jusqu'au pied des coteaux que baigne le ruisseau -de Ligny en coulant vers la Sambre. Enfin la garde tout entière -s'établit en avant de Fleurus, entre Vandamme et Gérard, formée en -colonnes serrées. Elle avait sur son front la réserve d'artillerie, -sur l'un de ses flancs sa propre cavalerie, et sur l'autre les -superbes cuirassiers de Milhaud.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, après avoir longtemps attendu le canon de Ney, -finit par donner le signal du combat.</span> -Cette masse de 64 mille hommes, rangée ainsi en bataille, demeura -immobile pendant plus d'une heure, dans l'attente du canon de Ney. -Napoléon aurait voulu qu'avant de commencer dans la plaine de Fleurus, -l'action fût préalablement engagée aux Quatre-Bras, afin que Ney eût -le temps de se rabattre sur les Prussiens. -<span class="sidenote" title="En marge">Nouvel ordre à Ney de hâter son attaque.</span> -À deux heures il lui avait -expédié un message pour lui annoncer qu'on allait attaquer l'armée -prussienne établie en avant de Sombreffe, qu'il devait lui de son côté -refouler tout ce qui était aux Quatre-Bras, et ensuite exécuter un -mouvement en arrière, afin de prendre les Prussiens à revers. Un -détachement de 12 à 15 mille hommes, facile à opérer vu le peu -d'ennemis réunis aux Quatre-Bras, devait produire d'immenses -résultats.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">À deux heures et demie Vandamme commence l'action.</span> -Cet ordre expédié, et après avoir différé encore jusqu'à deux heures -et demie, non sans étonnement et sans humeur, Napoléon donna le -signal de l'attaque. <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> La réponse à ce signal ne se fit pas -attendre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque de la division Lefol sur Saint-Amand.</span> -Vandamme lança sur le grand Saint-Amand la division Lefol qui formait -sa droite. Au moment de commencer le feu, le général Lefol rangea sa -division en carré, et lui adressa une harangue chaleureuse, à laquelle -elle répondit par des cris passionnés de <em>Vive l'Empereur</em>! La -distribuant ensuite en plusieurs colonnes il la mena droit à l'ennemi. -En approchant du grand Saint-Amand le terrain allait en pente: des -haies, des clôtures, des vergers, précédaient le village lui-même -construit en grosse maçonnerie. Au delà se trouvait le lit du -ruisseau, marqué par une bordure d'arbres très-épaisse, à travers -laquelle quelques éclaircies laissaient apercevoir les réserves -prussiennes pourvues d'une nombreuse artillerie. -<span class="sidenote" title="En marge">Prise du grand Saint-Amand.</span> -À peine nos soldats -se furent-ils mis en mouvement que la mitraille partant des abords du -village, et les boulets lancés par les batteries au-dessus, firent -dans leurs rangs de cruels ravages. Un seul boulet emporta huit hommes -dans une de nos colonnes. L'enthousiasme était trop grand pour que nos -soldats en fussent ébranlés. Ils se précipitèrent en avant presque -sans tirer, et pénétrant dans les jardins, les vergers, ils en -chassèrent les Prussiens à coups de baïonnette, après avoir du reste -rencontré une vive résistance. Ils entrèrent ensuite dans le village, -malgré les obstacles dont on avait obstrué les rues, malgré le feu des -fenêtres, et contraignirent l'ennemi à repasser le ruisseau. -<span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité de déboucher au delà.</span> -Enhardis -par ce succès qui n'avait pas laissé de leur coûter cher, ils -voulurent poursuivre les fuyards, mais au delà du ruisseau ils -aperçurent soudainement les six <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> bataillons de réserve de la -division Steinmetz, qui firent pleuvoir sur eux les balles et la -mitraille, et ils furent ramenés non par la violence du feu, mais par -l'impossibilité de triompher des masses d'infanterie rangées en -amphithéâtre sur le talus que surmontait le moulin de Bry.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La division Steinmetz essaye en vain de reprendre -Saint-Amand.</span> -Le général Steinmetz voulut à son tour reconquérir le village perdu, -et ajoutant de nouveaux bataillons à ceux qui venaient d'être -repoussés du grand Saint-Amand, il s'efforça d'y rentrer. Mais nos -soldats, s'ils ne pouvaient dépasser le village conquis, n'étaient pas -gens à s'en laisser expulser. Ils attendirent les Prussiens de pied -ferme, puis les accueillirent par un feu à bout portant, et les -obligèrent de se replier sur leurs réserves. Alors le général -Steinmetz revint à la charge avec sa division toute entière, en -dirigeant quelques bataillons sur sa droite pour essayer de tourner le -grand Saint-Amand.</p> - -<p>Vandamme qui suivait attentivement les phases de ce combat, envoya une -brigade de la division Berthezène pour faire face aux troupes chargées -de tourner le grand Saint-Amand, et dirigea la division Girard sur les -deux villages au-dessus, Saint-Amand-la-Haye et Saint-Amand-le-Hameau. -<span class="sidenote" title="En marge">La division Girard s'empare de Saint-Amand-la-Haye.</span> -Tandis que la division Lefol faisait tomber sous ses balles ceux qui -essayaient de franchir le ruisseau, la brigade Berthezène contint tout -ce qui tenta de tourner le grand Saint-Amand, et le brave général -Girard, partageant l'ardeur de ses soldats, s'avança sur la Haye, -ayant la brigade de Villiers à droite, la brigade Piat à gauche. Il -pénétra dans la Haye malgré <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> un feu épouvantable, et parvint à -s'y établir. Nous demeurâmes ainsi maîtres des trois Saint-Amand, sans -néanmoins pouvoir déboucher au delà, en présence des masses de l'armée -prussienne, car derrière la division Steinmetz se trouvaient les -restes du corps de Ziethen et tout le corps de Pirch I<sup>er</sup>, -c'est-à-dire une cinquantaine de mille hommes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque du général Gérard contre le village de Ligny.</span> -L'action avait commencé un peu plus tard, mais non moins vivement, du -côté de Ligny. Le général Gérard, après avoir exécuté le long du -ruisseau de Ligny une reconnaissance dans laquelle il faillit être -enlevé, comprit que devant la cavalerie prussienne et le corps de -Thielmann accumulés au Point-du-Jour, il fallait de grandes -précautions pour son flanc droit et ses derrières. Il se pouvait en -effet que pendant qu'il se porterait sur Ligny par un mouvement de -conversion, l'infanterie de Thielmann descendant du Point-du-Jour le -prît en flanc, et que la cavalerie prussienne passant le ruisseau de -Ligny sur tous les points courût sur ses derrières. En présence de ce -double danger il rangea en bataille, de Tongrinelle à Balâtre, la -division de Bourmont, que commandait maintenant le général Hulot, et -lui ordonna de défendre opiniâtrement les bords du ruisseau de Ligny. -Cette division placée ainsi en potence sur sa droite, appuyée en outre -par la cavalerie du 4<sup>e</sup> corps sous les ordres du général Maurin, et -par les nombreux escadrons de Pajol et d'Exelmans, devait le garantir -contre une attaque de flanc et contre des courses sur ses derrières. -Ces précautions prises, le général Gérard s'avança sur le village de -Ligny avec les <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> divisions Vichery et Pecheux, décrivant, comme -nous l'avons dit, un angle presque droit avec la ligne de bataille du -général Vandamme.</p> - -<p>Il disposa ses troupes en trois colonnes afin d'aborder successivement -le village de Ligny, qui s'étendait sur les deux rives du ruisseau. Il -fallait pour y arriver franchir une petite plaine, et puis enlever des -vergers et des clôtures précédant le village lui-même. En approchant -les trois colonnes de Gérard furent assaillies par un tel feu, que -malgré leur énergie elles furent contraintes de rétrograder. Le -général Gérard fit alors avancer une nombreuse artillerie, et cribla -le village de Ligny de tant de boulets et d'obus, qu'il en rendit le -séjour impossible aux bataillons détachés des divisions Henkel et -Jagow. Profitant de leur ébranlement il lança ses trois colonnes, et -les dirigeant lui-même sous un feu violent, il emporta d'abord les -vergers, puis les maisons, et parvint jusqu'à la grande rue du -village, parallèle au ruisseau de Ligny. -<span class="sidenote" title="En marge">Combat furieux dans l'intérieur du village de Ligny.</span> -Alors il s'engagea une suite -de combats furieux qui avaient, au dire d'un témoin oculaire, la -férocité des guerres civiles, car la haine connue des Prussiens contre -nous avait provoqué chez nos soldats une sorte de rage, et on ne leur -faisait pas de quartier, pas plus qu'ils n'en faisaient aux Français. -Le général Gérard ayant lui-même amené sa réserve, poussa la conquête -de la grande rue jusqu'à la ligne du ruisseau, et pénétra même au -delà, mais un brusque retour de la division Jagow l'obligea de -rétrograder. Tandis que la grande rue longeait le village -parallèlement au ruisseau, une autre rue formant croix avec elle, et -<span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> traversant le ruisseau sur un petit pont, passait devant -l'église qui était construite sur une plate-forme élevée. Les -bataillons de Jagow qui avaient repris l'offensive, débouchant par -cette rue transversale, fondirent jusqu'à la place de l'église, et -nous ramenèrent presque à l'extrémité du village. -<span class="sidenote" title="En marge">Les Français restent maîtres de la moitié du village.</span> -Mais Gérard l'épée à -la main, reportant ses soldats en avant, demeura maître de la grande -rue. À droite il plaça une artillerie nombreuse sur la plate-forme de -l'église, laquelle couvrait de mitraille les Prussiens dès qu'ils -essayaient de revenir par la rue transversale, et il établit à gauche, -dans un vieux château à demi ruiné (lequel n'existe plus aujourd'hui), -une garnison pourvue d'une bonne artillerie. Il parvint ainsi à se -soutenir dans l'intérieur de Ligny, grâce à des prodiges d'énergie et -de dévouement personnel. Mais là comme à Saint-Amand le caractère de -la bataille restait le même: nous avions conquis les villages qui nous -séparaient des Prussiens, sans pouvoir aller au delà en présence de -leurs réserves rangées en amphithéâtre jusqu'au moulin de Bry.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité d'amener un détachement des troupes de Ney sur -les derrières de l'armée prussienne.</span> -Cette situation justifiait la savante manœuvre imaginée par -Napoléon, car une attaque à revers contre la ligne des Prussiens, de -Saint-Amand à Ligny, pouvait seule mettre fin à leur résistance; et -elle devait faire mieux encore, elle devait en les plaçant entre deux -feux nous livrer une moitié de leur armée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon en renouvelle l'ordre formel au maréchal Ney.</span> -Napoléon, impatient de voir exécuter cette manœuvre, expédia un -nouvel ordre à Ney, dont le canon commençait à gronder, mais qui, -d'après <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> toutes les vraisemblances, ne pouvait pas être -tellement occupé avec les Anglais qu'il fût dans l'impossibilité de -détacher dix ou douze mille hommes sur les derrières de Blucher. Daté -de trois heures un quart, rédigé par le maréchal Soult, et confié à M. -de Forbin-Janson, cet ordre disait au maréchal Ney: «Monsieur le -maréchal, l'engagement que je vous avais annoncé <cite>est ici -très-prononcé</cite>. L'Empereur me charge de vous dire que vous devez -manœuvrer sur-le-champ de manière à envelopper la droite de -l'ennemi, et <cite>tomber à bras raccourcis sur ses derrières</cite>. L'armée -prussienne est perdue si vous agissez vigoureusement: <cite>le sort de la -France est entre vos mains</cite>.»</p> - -<p>Tandis que M. de Forbin-Janson portait en toute hâte cet ordre aux -Quatre-Bras, la bataille continuait avec une égale fureur, sans que -les Prussiens parvinssent à nous enlever le cours du ruisseau de -Ligny, mais sans que nous pussions le franchir nous-mêmes. Le vieux -général Friant qui commandait les grenadiers à pied de la garde, et -dont une vie entière passée au feu avait exercé le coup d'œil, -s'avança vers Napoléon et lui dit en lui montrant les villages: Sire, -nous ne viendrons jamais à bout de ces gens-là, si vous ne les prenez -à revers, au moyen de l'un des corps dont vous disposez.—Sois -tranquille, lui répondit Napoléon; j'ai ordonné ce mouvement trois -fois, et je vais l'ordonner une quatrième.—Il savait en effet que le -corps de d'Erlon, mis en marche le dernier, devait avoir dépassé tout -au plus Gosselies, et qu'un officier dépêché au galop le trouverait -assez près de nous pour qu'il <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> fût facile de le ramener sur -Saint-Amand. Il envoya La Bédoyère avec un billet écrit au crayon, -contenant l'ordre formel à d'Erlon de rebrousser chemin s'il était -trop avancé, ou s'il était seulement à hauteur, de se rabattre -immédiatement par la vieille chaussée romaine sur les derrières du -moulin de Bry. Cet ordre, dont l'exécution ne paraissait pas douteuse, -devait assurer un résultat égal aux plus grands triomphes du temps -passé. Mais la fortune le voudrait-elle?</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouveaux et violents efforts de Blucher pour reprendre -Ligny et les trois Saint-Amand.</span> -Pendant ce temps Blucher, dont l'énergie et le patriotisme ne se -décourageaient point, avait lancé sur Ligny tout ce qui restait des -divisions Henkel et Jagow. Ces bataillons frais se jetant dans le -village avaient un moment atteint la grande rue, et le général Gérard -redoublant d'art et de courage, employant jusqu'à ses dernières -réserves, tenant toujours à droite sur la plate-forme de l'église, à -gauche dans le vieux château, ne s'était pas laissé arracher sa -conquête, mais faisait dire à Napoléon qu'il était à bout de -ressources, et qu'il fallait indispensablement venir à son secours. -Quatre mille cadavres jonchaient déjà le village de Ligny.</p> - -<p>Du côté de Saint-Amand, Blucher avait également tenté un effort -violent, en portant en ligne le corps de Pirch I<sup>er</sup>, pour soutenir -celui de Ziethen, c'est-à-dire en engageant les 60 mille hommes qui se -trouvaient entre Bry et Saint-Amand. Il avait envoyé la division Pirch -II au secours de celle de Steinmetz, avec ordre de reprendre à tout -prix Saint-Amand-la-Haye, et dirigé la division Tippelskirchen sur -Saint-Amand-le-Hameau avec des instructions <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> tout aussi -énergiques. Il avait joint à cette masse d'infanterie la cavalerie -entière des 2<sup>e</sup> et 1<sup>er</sup> corps, sous le général de Jurgas, dans -l'intention de tourner la gauche de Vandamme. En même temps il avait -fait avancer les trois autres divisions du 2<sup>e</sup> corps, celles de -Brauze, Krafft, Langen, afin de remplacer sur les hauteurs de Bry les -troupes qui allaient s'engager, et prescrit au général Thielmann de se -diriger sur Sombreffe, sans trop dégarnir le Point-du-Jour, par où -devait déboucher Bulow (4<sup>e</sup> corps). Il lui avait même recommandé -d'inquiéter les Français pour leur droite en exécutant une -démonstration sur la route de Charleroy.</p> - -<p>En conséquence de ces dispositions, Blucher, marchant lui-même à la -tête de ses soldats, tenta sur les trois Saint-Amand une attaque des -plus vigoureuses. La division Pirch II se précipita sur -Saint-Amand-la-Haye avec la plus grande impétuosité, et parvint à y -pénétrer. Le général Girard<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a> repoussé, y rentra avec sa brigade de -gauche, celle du général Piat, et réussit à s'y maintenir. Blucher à -la tête des bataillons ralliés de Pirch II, reparut une seconde fois -dans les avenues de ce village couvert de morts; mais Girard, par un -dernier effort, repoussa de nouveau l'énergique vieillard qui -prodiguait pour sa patrie un courage inépuisable. -<span class="sidenote" title="En marge">Efforts héroïques de la division Girard dans -Saint-Amand-la-Haye.</span> -Girard qui avait -annoncé qu'il ne survivrait pas aux désastres de la France si elle -devait être encore vaincue, fut frappé mortellement dans cette lutte -désespérée. Ses deux généraux <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> de brigade, de Villiers et Piat, -furent mis hors de combat. Chaque colonel commandant alors où il -était, le brave Tiburce Sébastiani, colonel du 11<sup>e</sup> léger, réussit par -des prodiges de valeur et de présence d'esprit à se maintenir dans -Saint-Amand-la-Haye. Sur 4,500 hommes, la division Girard en avait -déjà perdu un tiers, outre ses trois généraux.</p> - -<p>Plus à gauche, c'est-à-dire vers Saint-Amand-le-Hameau, la division -Habert, envoyée par Vandamme au secours de Girard, arrêta -très-heureusement la cavalerie de Jurgas et l'infanterie de la -division Tippelskirchen. Cachant dans les blés qui étaient mûrs et -très-élevés une nuée de tirailleurs, le général Habert attendit sans -se montrer l'infanterie et la cavalerie prussiennes, et les laissa -s'avancer jusqu'à demi-portée de fusil. Alors ordonnant tout à coup un -feu de mousqueterie bien dirigé, il causa une telle surprise à -l'ennemi, qu'il l'obligea de se replier en désordre. Grâce à ces -efforts combinés, nous restâmes maîtres des trois Saint-Amand, sans -réussir néanmoins à dépasser le cours sinueux du ruisseau de Ligny. À -l'extrémité opposée du champ de bataille, c'est-à-dire à notre droite, -l'infanterie de Thielmann ayant descendu du Point-du-Jour par la route -de Charleroy, une charge vigoureuse des dragons d'Exelmans la ramena -au fatal ruisseau, et la division Hulot, répandue en tirailleurs, l'y -contint par un feu continuel. -<span class="sidenote" title="En marge">Horrible effusion de sang résultant de la prolongation de -la bataille.</span> -Arrêtés ainsi à la ligne tortueuse de ce -ruisseau de Ligny, nous usions l'ennemi et il nous usait, ce qui était -plus fâcheux pour nous que pour lui, car il nous aurait fallu une -victoire prompte et complète pour venir à bout <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> des deux armées -que nous avions sur les bras. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon établit des batteries qui, prenant les Prussiens -en écharpe, leur causent de grandes pertes.</span> -Mais Napoléon, toujours à cheval et en -observation, avait soudainement imaginé un moyen de rendre la -prolongation du combat beaucoup plus meurtrière pour les Prussiens que -pour les Français. Nous avons dit que le ruisseau sur lequel étaient -situés les villages disputés changeant brusquement de direction au -sortir du grand Saint-Amand, il en résultait que le village de Ligny -formait presque un angle droit avec celui de Saint-Amand. Napoléon en -se portant vers Ligny, c'est-à-dire sur le côté de l'angle, découvrit -une éclaircie dans la rangée d'arbres qui bordait le ruisseau, et à -travers laquelle on apercevait les corps de Ziethen et de Pirch I<sup>er</sup> -disposés les uns derrière les autres jusqu'au moulin de Bry. Il fit -amener sur-le-champ quelques batteries de la garde qui prenant ces -masses en écharpe, y causèrent bientôt d'affreux ravages. Chaque -décharge emportait des centaines d'hommes, renversait les canonniers -et les chevaux, et faisait voler en éclats les affûts des canons. -Contemplant ce spectacle avec l'horrible sang-froid que la guerre -développe chez les hommes les moins sanguinaires, Napoléon dit à -Friant, qui ne le quittait pas: Tu le vois, le temps qu'ils nous font -perdre leur coûtera plus cher qu'à nous.—Pourtant tuer, tuer des -hommes par milliers ne suffisait pas: il était tard, et il fallait en -finir avec l'armée prussienne, pour être en mesure le lendemain de -courir à l'armée anglaise. -<span class="sidenote" title="En marge">Le comte d'Erlon n'arrivant pas, Napoléon imagine de -déboucher avec la garde au-dessus de Ligny, et de couper en deux -l'armée prussienne.</span> -Le général Friant se désolant de ce que le -mouvement ordonné sur les derrières de l'armée prussienne ne -s'exécutait pas, Tiens-toi tranquille, lui répéta Napoléon; <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> -il n'y a pas qu'une manière de gagner une bataille; et avec sa -fertilité d'esprit il imagina sur-le-champ une autre combinaison pour -terminer promptement cette lutte affreuse.</p> - -<p>L'effet de son artillerie tirant d'écharpe sur les masses prussiennes -lui suggéra tout à coup l'idée de se porter plus haut encore sur leur -flanc, de dépasser Ligny, d'en franchir le ruisseau avec toute la -garde, et de prendre ainsi à revers les soixante mille hommes qui -attaquaient les trois Saint-Amand. Si ce mouvement réussissait, et -exécuté avec la garde on ne pouvait guère en douter, l'armée -prussienne était coupée en deux; Ziethen et Pirch étaient séparés de -Thielmann et de Bulow, et bien que le résultat ne fût pas aussi grand -qu'il aurait pu l'être si un détachement de Ney eût paru sur les -derrières de Blucher, il était grand néanmoins, très-grand encore, et -même suffisant pour nous débarrasser des Prussiens pendant le reste de -la campagne.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon allait exécuter cette manœuvre, lorsqu'un cri -d'alarme est poussé du côté de Vandamme.</span> -Cette combinaison imaginée, Napoléon prescrivit à Friant de former la -garde en colonnes d'attaque, de s'élever jusqu'à la hauteur de Ligny, -et de passer derrière ce village, pour aller franchir au-dessus le -sinistre ruisseau qui était déjà rempli de tant de sang.</p> - -<p>Ces ordres commençaient à s'exécuter, lorsque l'attention de Napoléon -fut brusquement attirée du côté de Vandamme. Blucher en effet tentant -un nouvel effort, avait ramené en arrière les divisions épuisées de -Ziethen, et porté en avant celles de Pirch I<sup>er</sup>, pour livrer encore -un assaut aux trois Saint-Amand. Vandamme avait épuisé ses réserves, -<span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> et demandait instamment du secours. Il n'était plus possible -de le lui faire attendre dans l'espérance d'un mouvement sur les -derrières de l'ennemi, qui bien qu'ordonné plusieurs fois ne -s'exécutait pas. Napoléon lui envoya sans différer une partie de la -jeune garde sous le général Duhesme, et fit continuer la marche de la -vieille garde et de la grosse cavalerie dans la direction de Ligny. À -la vue de la garde qui s'ébranlait pour les secourir, les troupes de -Vandamme à gauche, celles de Gérard à droite, poussèrent des cris de -joie. Les acclamations de <em>Vive l'Empereur!</em> furent réciproquement -échangées. Le comte de Lobau que la violence de la canonnade avait -décidé à se rapprocher de Fleurus, vint prendre la place de la garde -impériale et former la réserve.</p> - -<p>Il était temps que le secours de la jeune garde arrivât à Vandamme, -car la division Habert placée à Saint-Amand-le-Hameau pour soutenir la -division Girard à moitié détruite, voyant de nouvelles masses -prussiennes s'avancer contre elle, et apercevant d'autres colonnes -prêtes à la prendre à revers, commençait à céder du terrain. -<span class="sidenote" title="En marge">On a cru voir des troupes ennemies sur la gauche et les -derrières de Vandamme.</span> -Vandamme -accouru sur les lieux, et moins effrayé des masses qu'il avait devant -lui que de celles qui se montraient sur ses derrières, n'avait pu se -défendre d'un trouble subit. Kulm avec toutes ses horreurs s'était -présenté soudainement à son esprit, et il en avait frémi. -Effectivement il avait aperçu des colonnes profondes portant un habit -assez semblable à l'habit prussien, qui semblaient manœuvrer de -manière à l'envelopper. -<span class="sidenote" title="En marge">Un officier envoyé en reconnaissance croit que ce sont des -troupes prussiennes.</span> -Ne voulant pas comme en Bohême être pris -entre <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> deux feux, il chargea un officier d'aller reconnaître la -troupe qui s'avançait ainsi sur les derrières de la division Habert. -Cet officier, n'ayant pas observé d'assez près l'ennemi supposé, -revint bientôt au galop, persuadé qu'il avait vu une colonne -prussienne, et l'affirmant à Vandamme. Celui-ci alors reploya la -division Habert, et la plaça en potence sur sa gauche, de manière à la -soustraire aux ennemis trop réels qui la menaçaient par devant, et aux -ennemis imaginaires qui la menaçaient par derrière. En même temps il -dépêcha officiers sur officiers à Napoléon, pour lui faire part de ce -nouvel incident.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Quoiqu'il ne puisse ajouter foi à un tel rapport, Napoléon -suspend la manœuvre qu'il venait d'ordonner, et envoie la jeune -garde au secours de Vandamme.</span> -Napoléon fut singulièrement surpris de ce qu'on lui mandait. Il ne -pouvait se rendre compte d'un événement aussi singulier, car pour -qu'une colonne anglaise ou prussienne eût réussi à se glisser entre -l'armée française qui combattait aux Quatre-Bras et celle qui -combattait à Saint-Amand, il aurait fallu que les divers corps de -cavalerie placés à la droite de Ney, à la gauche de Vandamme, eussent -passé la journée immobiles et les yeux fermés. Il aurait fallu surtout -que le corps de d'Erlon, resté en arrière de Ney, n'eût rien aperçu, -et ces diverses suppositions étaient également inadmissibles. Mais -toutes les conjectures ne valaient pas un rapport bien fait et -recueilli sur les lieux mêmes. Napoléon envoya plusieurs aides de camp -au galop pour s'assurer par leurs propres yeux de ce qui se passait -véritablement entre Fleurus et les Quatre-Bras, et avoir l'explication -de cette apparition inattendue sur son flanc gauche de troupes -réputées prussiennes. En attendant, il suspendit le mouvement de sa -vieille garde vers <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> Ligny, car ce n'était pas le cas de se -démunir de ses réserves, si un corps considérable était parvenu à se -porter sur ses derrières. Mais il laissa la jeune garde s'avancer au -soutien des divisions Habert et Girard épuisées, et fit continuer -l'horrible canonnade qui prenant en flanc les masses prussiennes -produisait tant de ravage parmi elles.</p> - -<p>Pendant ce temps Blucher, que rien n'arrêtait, avait de nouveau lancé -sur Saint-Amand-le-Hameau et sur Saint-Amand-la-Haye, les bataillons -ralliés de Ziethen et de Pirch II. -<span class="sidenote" title="En marge">La jeune garde porte secours à Vandamme, et on se rassure -au sujet du corps ennemi aperçu sur nos derrières.</span> -Attaquée pour la cinquième fois, la -ligne de Vandamme était en retraite, lorsque la jeune garde, conduite -par Duhesme, chargeant tête baissée sur le Hameau et la Haye, refoula -les Prussiens, et reprit une dernière fois la ligne du ruisseau de -Ligny. Au moment où elle rétablissait le combat, les aides de camp -envoyés en reconnaissance revinrent, et dissipèrent l'erreur fâcheuse -qu'un officier dépourvu de sang-froid avait fait naître dans l'esprit -de Vandamme. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce prétendu corps ennemi est celui de d'Erlon, duquel on -doit concevoir les plus grandes espérances.</span> -Ce prétendu corps prussien qu'on avait cru apercevoir -n'était que le corps de d'Erlon lui-même, qui d'après les ordres -réitérés de Napoléon se dirigeait sur le moulin de Bry, et par -conséquent venait prendre à revers la position de l'ennemi. Il n'y -avait donc plus rien à craindre de ce côté, il n'y avait même que de -légitimes espérances à concevoir, si les ordres déjà donnés tant de -fois finissaient par recevoir leur exécution. Napoléon les renouvela, -et néanmoins il se hâta de reprendre la grande manœuvre interrompue -par la fausse nouvelle actuellement éclaircie. Chaque instant qui -s'écoulait en augmentait l'à-propos, car <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> Blucher accumulant -ses forces vers les trois Saint-Amand, laissait un vide entre lui et -Thielmann, et un coup vigoureux frappé au-dessus de Ligny, dans la -direction de Sombreffe, devait séparer les corps de Ziethen et de -Pirch I<sup>er</sup> de ceux de Thielmann et de Bulow, les jeter dans un grand -désordre, et les rendre prisonniers de d'Erlon, si ce dernier achevait -son mouvement. La manœuvre était dans tous les cas fort opportune, -car elle portait le coup décisif si longtemps attendu, le rendait -désastreux pour l'armée prussienne si d'Erlon était vers Bry, et s'il -n'y était pas, ne terminait pas moins la bataille à notre avantage, en -faisant tomber la résistance opiniâtre que nous rencontrions au delà -du ruisseau de Ligny.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon reprend sa manœuvre interrompue.</span> -Napoléon ordonne donc à la vieille garde de reprendre son mouvement -suspendu, et de défiler derrière Ligny jusqu'à l'extrémité de ce -malheureux village. Il n'était pas homme à jeter ses bataillons -d'élite dans Ligny même, où ils seraient allés se briser peut-être -contre un monceau de ruines et de cadavres; il les porte un peu au -delà, dans un endroit où l'on n'avait à franchir que le ruisseau et la -rangée d'arbres qui en formait la bordure. Dirigeant lui-même ses -sapeurs, il fait abattre les arbres et les haies, de manière à livrer -passage à une compagnie déployée. Sur la gauche il place trois -bataillons de la division Pecheux, qui débouchant du village de Ligny -en même temps que la garde débouchera du ravin, doivent favoriser le -mouvement de celle-ci. Il dispose ensuite six bataillons de grenadiers -en colonnes serrées, et quatre de chasseurs pour les <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> appuyer. -Une sorte de silence d'attente règne chez ces admirables troupes, -fières de l'honneur qui leur est réservé de terminer la bataille. -<span class="sidenote" title="En marge">Il débouche avec la garde et la grosse cavalerie au-dessus -de Ligny, et jette l'armée prussienne dans un affreux désordre.</span> -En ce moment, le soleil se couchant derrière le moulin de Bry, éclaire de -ses derniers rayons la cime des arbres, et Napoléon donne enfin le -signal impatiemment attendu. La colonne des six bataillons de -grenadiers se précipite alors dans le fond du ravin, traverse le -ruisseau, et gravit la berge opposée, pendant que les trois bataillons -de la division Pecheux débouchent de Ligny. L'obstacle franchi, les -grenadiers s'arrêtent pour reformer leurs rangs, et aborder la hauteur -où se trouvaient les restes des divisions Krafft et Langen soutenus -par toute la cavalerie prussienne. Pendant qu'ils rectifient leur -alignement, l'ennemi fait pleuvoir sur eux les balles et la mitraille; -mais ils supportent ce feu sans en être ébranlés. La cavalerie -prussienne les prenant à leur costume pour des bataillons de garde -nationale mobilisée, s'avance et essaye de parlementer pour les -engager à se rendre. L'un de ces bataillons se formant aussitôt en -carré, couvre la terre de cavaliers ennemis. Les autres formés en -colonnes d'attaque marchent baïonnette baissée, et culbutent tout ce -qui veut leur tenir tête. La cavalerie prussienne revient à la charge, -mais au même instant les cuirassiers de Milhaud fondent sur elle au -galop. Une sanglante mêlée s'engage; mais elle se termine bientôt à -notre avantage, et l'armée prussienne, coupée en deux, est obligée de -rétrograder en toute hâte.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Danger que court personnellement Blucher, foulé aux pieds -de notre cavalerie.</span> -En ce moment Blucher après avoir tenté sur les <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> trois -Saint-Amand un dernier et inutile effort, était accouru pour rallier -les troupes restées autour du moulin de Bry. Arrivé trop tard, et -rencontré par nos cuirassiers, il avait été renversé, et foulé à leurs -pieds. Cet héroïque vieillard, demeuré à terre avec un aide de camp -qui s'était gardé de donner aucun signe qui pût le faire reconnaître, -entendait le galop de nos cavaliers sabrant ses escadrons, et -terminant la défaite de son armée. -<span class="sidenote" title="En marge">Pourtant d'Erlon ne paraît pas, et l'armée prussienne peut -se retirer sans essuyer les pertes dont elle était menacée.</span> -Pendant ce temps Vandamme -débouchait enfin de Saint-Amand, Gérard de Ligny, et à droite le -général Hulot avec la division Bourmont, perçant par la route de -Charleroy à Namur, ouvrait cette route à la cavalerie de Pajol et -d'Exelmans. Il était plus de huit heures du soir, l'obscurité -commençait à envelopper cet horrible champ de bataille, et de la -droite à la gauche la victoire était complète. Pourtant l'armée -prussienne qui se retirait devant la garde impériale victorieuse, ne -paraissait point harcelée sur ses derrières: d'Erlon tant appelé par -les ordres de Napoléon, tant attendu, ne se montrait point, et on ne -pouvait plus compter sur d'autres résultats que ceux qu'on avait sous -les yeux. L'armée prussienne partout en retraite, nous livrait le -champ de bataille, c'est-à-dire la grande chaussée de Namur à -Bruxelles, ligne de communication des Anglais et des Prussiens, et -laissait en outre le terrain couvert de 18 mille morts ou blessés. -Nous avions à elle quelques bouches à feu et quelques prisonniers. -<span class="sidenote" title="En marge">Résultats de la victoire de Ligny.</span> -Ce n'étaient pas là, il est vrai, toutes les pertes qu'elle avait -essuyées. Beaucoup d'hommes, ébranlés par cette lutte acharnée, s'en -allaient <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> à la débandade. Une douzaine de mille avaient ainsi -quitté le drapeau, et cette journée privait l'armée prussienne de -trente mille combattants sur 120 mille. -<span class="sidenote" title="En marge">L'armée prussienne est affaiblie de trente mille -combattants, et nous sommes maîtres de la grande chaussée de Namur à -Bruxelles, qui est la ligne de communication des Anglais avec les -Prussiens.</span> -Qu'étaient-ce néanmoins que -ces résultats auprès des trente ou quarante mille prisonniers qu'on -aurait pu faire si d'Erlon avait paru, ce qui eût rendu complète la -ruine de l'armée prussienne, et livré sans appui l'armée anglaise à -nos coups? Napoléon était trop expérimenté pour s'étonner des -accidents qui à la guerre viennent souvent déjouer les plus savantes -combinaisons, pourtant il avait peine à s'expliquer une telle -inexécution de ses ordres, et en cherchait la cause sans la découvrir. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne pouvant s'expliquer l'inexécution des ordres -donnés à Ney, s'arrête et couche sur le champ de bataille de Ligny.</span> -D'après ses calculs l'armée anglaise n'avait pu se trouver tout -entière aux Quatre-Bras dans la journée, et il ne comprenait pas -comment le maréchal Ney n'avait pu lui envoyer un détachement, comment -surtout d'Erlon rencontré si près de Fleurus, n'était point arrivé. -Dans le doute, il s'était arrêté sur ce champ de bataille -qu'enveloppait déjà une profonde obscurité, et avait permis à ses -soldats harassés de fatigue, ayant fait huit ou dix lieues la veille, -quatre ou cinq le matin, et s'étant battus en outre toute la journée, -de bivouaquer sur le terrain où avait fini la bataille. Il avait -seulement fait avancer le comte de Lobau (6<sup>e</sup> corps), devenu sa seule -réserve, et l'avait établi autour du moulin de Bry. L'envoyer à la -poursuite des Prussiens, si on avait été informé de ce qui se passait -aux Quatre-Bras, eût été possible; mais n'ayant reçu aucun officier de -Ney, n'ayant que cette réserve de troupes fraîches (la garde tout -entière avait donné), Napoléon pensa <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> qu'il fallait la -conserver autour de lui, car, en cas d'un retour offensif de l'ennemi, -c'était le seul corps qu'on pût lui opposer. Toutefois il en détacha -une division, celle de Teste, et la confia à l'intelligent et alerte -Pajol, pour suivre les Prussiens à la piste, et précipiter leur -retraite. Il garda le reste afin de couvrir ses bivouacs.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Hésitations de Ney aux Quatre-Bras dès le commencement du -jour.</span> -Ce qu'il ne savait pas encore, et ce qu'il entrevoyait au surplus, -peut facilement se conclure des dispositions du maréchal Ney. On se -rappelle que dès le matin le maréchal était hésitant en présence des -quatre mille hommes du prince de Saxe-Weimar, qu'il prenait sinon pour -l'armée anglaise, au moins pour une portion considérable de cette -armée, surtout en voyant des officiers de haut grade exécuter une -reconnaissance qui semblait le préliminaire d'une grande bataille. La -résolution singulière du général Reille retardant de sa propre -autorité le mouvement du 2<sup>e</sup> corps, avait ajouté aux perplexités du -maréchal, et il avait passé la matinée dans le doute, tantôt voulant -attaquer, tantôt craignant de s'exposer à une échauffourée. C'est sous -l'influence de ces diverses impressions qu'il avait envoyé à Napoléon -un officier de lanciers, pour lui dire qu'il croyait avoir sur les -bras des forces très-supérieures aux siennes, à quoi Napoléon avait -répondu vivement que ce qu'on voyait aux Quatre-Bras ne pouvait être -considérable, que c'était tout au plus ce qui avait eu le temps -d'accourir de Bruxelles, que Blucher ayant son quartier général à -Namur n'avait rien pu envoyer sur les Quatre-Bras, que par conséquent -il fallait attaquer avec les corps de Reille et <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> de d'Erlon, -avec la cavalerie de Valmy, et détruire le peu qu'on avait devant soi. -Assurément si Napoléon avait été au milieu même de l'état-major -ennemi, il n'aurait pu voir plus juste, ni ordonner plus à propos. Ney -ayant reçu, indépendamment de la lettre apportée par M. de Flahault, -l'ordre formel d'attaquer expédié du quartier général, y était tout -disposé, mais par malheur le 2<sup>e</sup> corps n'était point arrivé à midi. -<span class="sidenote" title="En marge">Le général Reille en différant l'envoi du 2<sup>e</sup> corps, -contribue à augmenter les hésitations de Ney.</span> -Le général Reille continuait de le retenir en avant de Gosselies, -toujours fortement ému de l'apparition des Prussiens, que lui avait -signalée le général Girard. Ney aurait pu sans doute avec la division -Bachelu seule, et la cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes et de Piré, -s'élevant ensemble à 9 mille hommes, culbuter le prince de Saxe-Weimar -qui n'avait reçu à midi que 2 mille hommes de renfort, ce qui lui en -faisait six mille en tout. Le prince d'Orange accouru précipitamment -n'avait amené que sa personne, et Ney avec 4,500 hommes d'infanterie, -avec 4,500 de cavalerie de la meilleure qualité, lui aurait -certainement passé sur le corps. On comprend néanmoins qu'apercevant -un brillant état-major, pouvant craindre d'avoir devant lui toute une -armée, il n'osât pas se hasarder à commencer l'action avec les forces -dont il disposait. Cependant pressé par les dépêches réitérées de -l'Empereur, il perdit patience, et envoya enfin aux généraux Reille et -d'Erlon l'ordre d'avancer en toute hâte. Si le général Reille, après -avoir pris connaissance du message du général de Flahault, eût marché -avec les deux divisions Foy et Jérôme, il eût porté les forces de Ney -à 22 mille hommes au moins, à <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> près de 26 mille avec les -cuirassiers de Valmy, et aurait pu être aux Quatre-Bras à midi. -C'était plus qu'il n'en fallait pour tout culbuter, soit à midi, soit -à une heure. -<span class="sidenote" title="En marge">Le général Reille arrivé de sa personne sur le terrain, -engage encore Ney à différer.</span> -Malheureusement le général Reille n'en avait rien fait, -et il s'était borné, sur les vives instances de son chef, à venir de -sa personne aux Quatre-Bras, où il était arrivé vers deux heures. Ney -alors lui avait témoigné le désir d'attaquer ce qu'il avait devant -lui, disant que c'était peu de chose, et qu'on en viendrait facilement -à bout. Le général Reille plein de ses souvenirs d'Espagne, comme -Vandamme de ceux de Kulm, loin d'exciter l'ardeur de Ney, s'était -appliqué plutôt à la calmer, lui répondant que ce n'était pas ainsi -qu'on devait en agir avec les Anglais, qu'avoir affaire à eux était -chose sérieuse, et qu'il ne fallait engager le combat que lorsque les -troupes seraient réunies; que maintenant on voyait peu de monde, mais -que derrière les bois se trouvait probablement l'armée anglaise, qui -apparaîtrait tout entière dès qu'on en viendrait aux mains, qu'il ne -fallait donc se présenter à elle qu'avec toutes les forces dont on -pouvait disposer. En principe le conseil était bon; dans la -circonstance il était funeste, puisqu'il n'y avait actuellement aux -Quatre-Bras que la division Perponcher, arrivée aux trois quarts vers -midi, tout entière à deux heures, et ne se composant que de huit mille -hommes dans sa totalité. Ney se résigna donc à attendre les divisions -Foy et Jérôme, car si le général Reille était présent de sa personne, -ses divisions mises trop tard en mouvement n'étaient point encore en -ligne. Pourtant le canon de Saint-Amand <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> et de Ligny grondait -fortement; il était près de trois heures, et Ney<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a> n'y tenant plus -prit le parti d'attaquer, dans l'espérance que le bruit du canon -hâterait le pas des troupes en marche. -<span class="sidenote" title="En marge">Vers trois heures Ney se décide enfin à attaquer.</span> -Il avait depuis la veille la -division Bachelu; celle du général Foy venait de rejoindre, ce qui lui -assurait près de 10 mille hommes d'infanterie. Il avait outre la -cavalerie des généraux Pire et Lefebvre-Desnoëttes, celle de Valmy -composée de 3,500 cuirassiers, ce qui faisait un total de près de 8 -mille hommes de cavalerie. Il est vrai qu'on lui avait recommandé de -ménager Lefebvre-Desnoëttes, et de tenir Valmy un peu en arrière; mais -ce n'étaient point là des ordres, c'étaient de simples recommandations -que la nécessité du moment rendait complètement nulles. Il se décida -donc à engager l'action<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. La division Jérôme <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> commençait à -se montrer, et quant au corps de d'Erlon on le savait en route, et on -comptait sur le bruit du canon pour stimuler son zèle et accélérer son -arrivée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Description du champ de bataille des Quatre-Bras.</span> -Voici quel était le champ de bataille sur lequel allait s'engager -cette lutte tardive, mais héroïque. Ney occupait la grande route de -Charleroy à Bruxelles, passant par Frasnes et les Quatre-Bras. Il -était actuellement un peu en avant de Frasnes, au bord d'un bassin -assez étendu, ayant en face les Quatre-Bras, composés d'une auberge et -de quelques maisons. Devant lui il voyait la route de Charleroy à -Bruxelles, traversant le milieu du bassin, puis se relevant vers les -Quatre-Bras, où elle se rencontrait d'un côté avec la route de -Nivelles, <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> de l'autre avec la chaussée de Namur. À gauche il -avait les coteaux de Bossu couverts de bois, derrière lesquels -circulait sans être aperçue la route de Nivelles, au centre la ferme -de Gimioncourt située sur la route même, à droite divers ravins bordés -d'arbres et aboutissant vers la Dyle, enfin à l'extrémité de l'horizon -la chaussée de Namur à Bruxelles, d'où partaient les éclats continuels -du canon de Ligny. (Voir la carte n<sup>o</sup> 65.)</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Forces des Anglais au début de l'action.</span> -Les dispositions de l'ennemi en avant des Quatre-Bras pouvaient -s'apercevoir distinctement, mais celles qui se faisaient sur le revers -des Quatre-Bras nous étaient dérobées, ce qui laissait Ney dans le -doute sur les forces qu'il aurait à combattre. Pour le moment le -prince d'Orange ayant sous la main les neuf bataillons de la division -Perponcher, en avait placé quatre à notre gauche dans le bois de -Bossu, deux au centre à la ferme de Gimioncourt, un sur la route pour -appuyer son artillerie, et deux en réserve en avant des Quatre-Bras.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Première attaque de Ney.</span> -Ney résolut d'enlever ce qu'il y avait devant lui, ne sachant pas au -juste ce qu'il y avait derrière, mais comptant sur l'arrivée de la -division Jérôme qu'on apercevait, et sur le corps de d'Erlon qui ne -pouvait tarder à paraître. -<span class="sidenote" title="En marge">Notre cavalerie culbute les premiers bataillons de -l'ennemi.</span> -Il porta la division Bachelu à droite de la -grande route, la division Foy sur la grande route elle-même, la -cavalerie Piré à droite et à gauche. Nos tirailleurs eurent bientôt -repoussé ceux de l'ennemi, et la cavalerie de Piré, chargeant au galop -l'un des bataillons hollandais qui était posté en avant de la ferme de -Gimioncourt, nettoya le terrain. Sur la chaussée notre artillerie, -<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> supérieure en qualité, en nombre, surtout en position, à -celle de l'ennemi, démonta plusieurs de ses pièces, et causa des -ravages dans les rangs de son infanterie. Incommodé par son feu, le -brillant prince d'Orange eut la hardiesse de la vouloir enlever. Il -tâcha de communiquer son courage au bataillon qui couvrait sa propre -artillerie, et de le porter au pas de charge sur nos canons. Tandis -qu'il le conduisait en agitant son chapeau, le général Piré lança un -de ses régiments qui, prenant le bataillon en flanc, le culbuta, -renversa le prince, et faillit le faire prisonnier.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Foy s'empare de la ferme de Gimioncourt.</span> -Ce fut alors le tour de notre infanterie. La division Foy suivant la -grande route attaqua par la brigade Gautier la ferme de Gimioncourt. -Cette brigade, que le général Foy menait lui-même, enleva la ferme, et -dépassa le ravin sur lequel elle était située. La brigade Jamin, la -seconde de la division Foy, prenant à gauche, s'avança vers le bois de -Bossu, et obligea les bataillons de Saxe-Weimar à s'y enfermer. Le -prince d'Orange se trouvait dans une situation critique, car les deux -bataillons qu'il avait en réserve en avant des Quatre-Bras étaient -incapables d'arrêter les divisions Foy et Bachelu victorieuses. Si en -ce moment Ney plus confiant se fût jeté sur les Quatre-Bras, ce poste -décisif eût certainement été emporté, et les divisions anglaises, les -unes venant de Nivelles, les autres de Bruxelles, ne pouvant se -rejoindre, auraient été contraintes de faire un long détour en arrière -pour combiner leurs efforts, ce qui eût laissé à Ney le temps de -s'établir aux Quatre-Bras et de s'y rendre invincible. -<span class="sidenote" title="En marge">En ce moment, Ney en brusquant l'action, eût enlevé les -Quatre-Bras.</span> -Mais toujours -incertain <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> de ce qu'il avait devant lui, n'osant se servir ni -des cuirassiers de Valmy, ni de la cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes, -Ney voulut attendre la division Jérôme qui était la plus nombreuse du -2<sup>e</sup> corps, avant de pousser plus loin ses succès. Elle parut enfin -vers trois heures et demie, mais à ce même instant le prince d'Orange -recevait un puissant renfort. -<span class="sidenote" title="En marge">Il attend la division Jérôme.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Lorsque cette division est arrivée, les Anglais ne sont pas -moins de vingt mille, ce qui les met en égalité de forces avec nous.</span> -La division Picton, de huit bataillons -anglais et écossais, et de quatre bataillons hanovriens, arrivait de -Bruxelles, et lui amenait près de 8 mille combattants; une partie de -la cavalerie de Collaert, forte de 1,100 chevaux, débouchait par la -route de Nivelles; peu après les troupes de Brunswick, parties de -Vilvorde, survenaient également, et le duc de Wellington, de retour de -ses diverses reconnaissances, paraissait lui-même pour prendre la -direction du combat. Les troupes de Brunswick, celles du moins qui -étaient rendues sur le terrain, apportaient aux Quatre-Bras un nouveau -renfort de 3 mille fantassins et d'un millier de chevaux. Le duc de -Wellington, avec les divisions Perponcher, Picton et Brunswick, avait -déjà 20 mille hommes sous la main, et était donc à peu près égal en -force au maréchal Ney, même après l'arrivée de la division Jérôme<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> Tandis que ces choses se passaient du côté de l'armée britannique, la -division Jérôme parvenue sur le bord du bassin où nous combattions, -apportait à Ney le secours de 7,500 fantassins excellents. Il avait -ainsi à peu près 19 mille hommes en ligne. Il aurait pu à la rigueur -disposer des 3,500 cuirassiers de Valmy, car la dernière dépêche -impériale expédiée au moment où Napoléon quittait Charleroy, en lui -disant de prendre les corps de Reille, de d'Erlon, de Valmy, et de -balayer ce qu'il avait devant lui, l'autorisait évidemment à user du -dernier. Mais il avait laissé Valmy en arrière, et n'osait se servir -de Desnoëttes. -<span class="sidenote" title="En marge">Vive reprise du combat.</span>Il prescrivit de nouveau à d'Erlon de hâter le pas, et -avec la division Jérôme il reprit le combat dans l'intention de le -rendre décisif. Il ordonna à la division Bachelu, formant sa droite, -de prendre pour point de départ la ferme de Gimioncourt, et de -s'avancer, si elle pouvait, jusqu'à la grande chaussée de Namur. Il -réunit sur la grande route les deux brigades Gautier et Jamin de la -division Foy, appuyées sur leurs flancs par la cavalerie Piré, et leur -enjoignit de marcher droit aux Quatre-Bras. À gauche, le long du bois -de Bossu, il <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> remplaça la brigade Jamin par la belle et -nombreuse division Jérôme, qui avait le général Guilleminot pour -commandant en second. -<span class="sidenote" title="En marge">Dispositions de Ney.</span> -Ney porta ainsi toute sa ligne en avant de -droite à gauche, ce qui n'était pas la meilleure des dispositions, car -il allait rencontrer sur ses ailes de redoutables obstacles, tandis -que s'il se fût tenu à de simples démonstrations d'un côté vers la -ferme de Gimioncourt, de l'autre vers le bois de Bossu, et qu'il eût -concentré ses forces sur la grande route, il aurait probablement -enlevé les Quatre-Bras, et coupé la ligne des Anglais, dont les deux -parties rejetées l'une sur le bois de Bossu, l'autre sur la chaussée -de Namur, auraient été dans l'impossibilité de se rejoindre. En effet, -le duc de Wellington avait accumulé ses principales forces sur ses -ailes. À sa gauche, vis-à-vis de notre droite, il avait placé le long -de la chaussée de Namur six des huit bataillons anglais de Picton, et -les quatre bataillons hanovriens en seconde ligne. Des deux autres -bataillons de Picton, il en avait mis un à l'embranchement du petit -chemin de Sart-Dame-Avelines avec la grande chaussée de Namur, et un -seulement aux Quatre-Bras. À sa droite, il avait replié soit dans -l'intérieur du bois de Bossu, soit dans les Quatre-Bras même, les -troupes fatiguées de Perponcher, et placé en avant celles de -Brunswick, ainsi que la cavalerie de Collaert. Le centre, c'est-à-dire -les Quatre-Bras, constituant la partie la plus importante, était donc -très-peu gardé.</p> - -<p>Ney saisi d'un trouble fébrile, ne fit aucune de ces remarques, et -marcha à l'ennemi en tenant toute sa ligne à la même hauteur, sa -droite vers la <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> chaussée de Namur, son centre vers les -Quatre-Bras, sa gauche vers le bois de Bossu. Au moment où ce -mouvement s'exécutait, le prince d'Orange qui voyait s'avancer la -division Foy, voulut l'arrêter en jetant sur elle la cavalerie -Collaert composée des hussards hollandais et des dragons belges. Il -lança d'abord sur notre infanterie les hussards hollandais, en tenant -en réserve les dragons belges. Mais à peine avait-il lancé les -hussards, que le 6<sup>e</sup> chasseurs conduit par le colonel de Faudoas se -précipita sur eux, les culbuta sur l'infanterie placée derrière, et -sabra même les canonniers d'une batterie. Les dragons belges ayant -voulu soutenir les hussards hollandais furent culbutés à leur tour par -nos chasseurs, et rejetés sur un bataillon anglais qui, les prenant -pour ennemis, tira sur eux et compléta ainsi leur déroute.</p> - -<p>Après cet incident notre ligne entra tout entière en action sous la -protection d'une nombreuse artillerie. -<span class="sidenote" title="En marge">Violent engagement de la division Bachelu contre la -division anglaise Picton.</span> -À droite la division Bachelu, -composée de quatre régiments d'infanterie, s'avança déployée au delà -de la ferme de Gimioncourt que nous avions conquise. Elle avait à -franchir plusieurs ravins bordés de haies, qu'elle fit abattre par ses -sapeurs, et marcha résolûment sans essuyer de grandes pertes, secondée -qu'elle était par le feu de nos canons. Après le premier ravin s'en -trouvait un deuxième qu'elle franchit également. Mais à cette distance -notre artillerie, dont les coups auraient porté sur elle, cessa de -l'appuyer. Elle gravissait néanmoins le bord du deuxième ravin pour -s'emparer d'un plateau couvert de blés mûrs, lorsque tout à coup elle -<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> essuie à l'improviste un feu terrible. C'était celui des six -bataillons anglais de Picton, qui étaient cachés dans ces blés hauts -de trois à quatre pieds, et qui attendaient pour tirer que nous -fussions à bonne portée. Sous ce feu exécuté de près et avec une -extrême justesse, nos soldats tombent en grand nombre. Picton avec -beaucoup de présence d'esprit, ordonne alors une charge à la -baïonnette. Notre infanterie poussée vivement sur un terrain en pente, -ne peut soutenir le choc, descend pêle-mêle dans le fond du ravin, et -se retire sur le bord opposé. Mais là un heureux hasard vient lui -fournir soudainement le moyen de se rallier. -<span class="sidenote" title="En marge">La division Bachelu menace la grande chaussée de Namur à -Bruxelles.</span> -Des quatre régiments -d'infanterie composant la division Bachelu, trois seulement s'étaient -portés en avant. Le quatrième à gauche, qui était le 108<sup>e</sup> de ligne, -commandé par un officier aussi ferme qu'intelligent, le colonel -Higonet, avait été retenu par une haie trop épaisse, et il était -encore occupé à la couper, lorsqu'il aperçoit nos trois régiments en -retraite. Sur-le-champ il fait face à droite, et déploie ses -bataillons en leur recommandant d'attendre son signal pour tirer. Dès -que nos soldats en retraite ont dépassé la pointe de ses fusils, il -ordonne le feu sur les Anglais animés à la poursuite, et couvre la -terre de leurs morts. Puis il se précipite sur eux à la baïonnette et -en fait un épouvantable carnage. À cette vue, les soldats du 72<sup>e</sup>, -placés immédiatement à la droite du 108<sup>e</sup>, se rallient les premiers; -les autres suivent cet exemple, et les Anglais sont ramenés au point -d'où ils étaient partis. La division Foy qui avait aperçu ce -mouvement, le soutient en <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> s'avançant sur la chaussée, et -contribue à refouler la gauche anglaise en arrière. Le terrain est -couvert d'autant d'habits rouges que d'habits bleus. Cependant, pour -forcer la gauche anglaise, il faudrait de nouveau braver le feu -plongeant des six bataillons de Picton, et des quatre bataillons -hanovriens qui les soutiennent. Bachelu reconnaissant la difficulté, -prend la résolution fort bien entendue de porter son effort tout à -fait à droite, vers la ferme dite de Piraumont, adossée à la chaussée -de Namur.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque de la division Jérôme sur le bois de Bossu.</span> -Sur la grande route le général Foy s'avance lentement avec ses deux -brigades, n'osant tenter encore un coup de vigueur contre les -Quatre-Bras à la vue de ce qui vient de se passer à notre droite, à la -vue surtout des obstacles que notre gauche rencontre le long du bois -de Bossu. La brave division Jérôme dirigée contre ce bois s'obstine à -y pénétrer, mais les troupes de Brunswick et de Bylandt, profitant de -l'avantage des lieux, réussissent à s'y maintenir. Appuyée néanmoins -par le mouvement de la division Foy sur la grande route, elle va se -rendre maîtresse du bois si violemment disputé, et déboucher au delà -sur la route de Nivelles, lorsque le duc de Brunswick essaye contre -elle une charge de cavalerie. Il se précipite avec ses uhlans sur -notre infanterie, qui l'arrête par ses feux, et il est bientôt -culbuté, mis en fuite par les chasseurs et les lanciers de Piré. Ce -brave prince tombe mortellement frappé d'une balle. -<span class="sidenote" title="En marge">Combat de nos lanciers et de nos chasseurs contre la -cavalerie de Brunswick.</span> -Nos lanciers et -nos chasseurs une fois lancés sur la route poursuivent les uhlans de -Brunswick jusque sur l'infanterie de Picton, qui se hâte de former -ses carrés. Malgré ces <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> carrés nos lanciers, conduits par le -colonel Galbois, enfoncent le 42<sup>e</sup> dont ils font un horrible carnage. -Ils pénètrent aussi dans le 44<sup>e</sup>, dont ils ne peuvent toutefois -achever la ruine, repoussés par le feu de ses soldats ralliés. Nos -chasseurs jaloux d'imiter nos lanciers, se précipitent sur le 92<sup>e</sup> -qu'ils ne parviennent point à rompre, mais poussant jusqu'aux -Quatre-Bras, ils arrivent en sabrant les fuyards jusqu'à la grande -chaussée de Namur, et un instant sont près d'enlever le duc de -Wellington lui-même. Ne pouvant toutefois se soutenir aussi loin, -lanciers et chasseurs sont obligés de battre en retraite pour se -reformer derrière notre infanterie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'action se soutient avec des alternatives diverses, -lorsque vers six heures les Anglais reçoivent dix mille hommes de -renfort.</span> -Il est six heures, et nous approchons du but, car à gauche la division -Jérôme est sur le point de déboucher au delà du bois de Bossu; au -centre la division Foy, appuyée par notre artillerie, gravit la pente -qui aboutit aux Quatre-Bras; à droite enfin Bachelu est près -d'atteindre la grande chaussée de Namur par la ferme de Piraumont. Il -faudrait au centre un coup décisif, pour assurer la victoire en -enlevant les Quatre-Bras. Les moments pressent, car les renforts -affluent de toutes parts autour du duc de Wellington. Il lui est -arrivé successivement le contingent de Nassau du général Von -Kruse<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="smaller">[15]</span></a>, fort de trois mille hommes, et la division Alten, composée -d'une brigade anglaise et d'une brigade allemande, comptant environ -six mille combattants. <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> Le général anglais va donc réunir près -de 30 mille hommes, contre le général français qui n'en a que 19 mille -réduits déjà de trois mille par les ravages du feu. -<span class="sidenote" title="En marge">Ney apprend en ce moment que le corps de d'Erlon a été -retenu par Napoléon.</span> -Ney, n'apercevant -point les renforts qui parviennent à son adversaire, sentant cependant -la résistance s'accroître, se désole de ne pouvoir la surmonter, et -tandis qu'il compte pour la vaincre sur l'arrivée de d'Erlon, il -reçoit tout à coup une nouvelle qui le plonge dans un vrai désespoir. -Le chef d'état-major de d'Erlon, le général Delcambre, accouru au -galop, vient lui apprendre que sur un ordre impérial écrit au crayon -et porté par La Bédoyère, le corps de d'Erlon qu'il avait -itérativement mandé aux Quatre-Bras, a dû rebrousser chemin, pour se -diriger sur le canon de Ligny. -<span class="sidenote" title="En marge">Son désespoir.</span> -À cette nouvelle, Ney s'écrie qu'agir -ainsi c'est le mettre dans une position affreuse, que dans l'espérance -et même la certitude du concours de d'Erlon, il s'est engagé contre -l'armée anglaise, qu'il l'a tout entière sur les bras, et qu'il va -être détruit si on lui manque de parole. -<span class="sidenote" title="En marge">Il enjoint à d'Erlon d'accourir sans tenir compte des -ordres impériaux.</span> -Au milieu de cette agitation, -sans réfléchir trop à ce qu'il fait, il use de l'autorité qu'on lui a -donnée sur d'Erlon, et envoie à celui-ci par le chef d'état-major -Delcambre l'ordre formel de revenir aux Quatre-Bras.</p> - -<p>À l'instant même où il donne cet ordre irréfléchi, Ney reçoit la -lettre écrite à trois heures un quart de Fleurus, et apportée par M. -de Forbin-Janson, dans laquelle Napoléon lui prescrit de se rabattre -sur les hauteurs de Bry, lui disant pour l'exciter que s'il exécute ce -mouvement, l'armée prussienne sera anéantie, que par conséquent <cite>le -salut de la <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> France est dans ses mains</cite>. Si le maréchal avait -eu son sang-froid, il aurait fait une réflexion fort simple, c'est -qu'en ce moment l'action principale n'était pas aux Quatre-Bras, mais -à Ligny, que l'armée prussienne détruite, l'armée anglaise le serait -infailliblement le lendemain, qu'il fallait donc obtempérer à la -volonté de Napoléon, y obtempérer sur-le-champ, renoncer dès lors à -emporter les Quatre-Bras, s'y borner à la défensive, qui était -possible, comme il le prouva une heure après, et envoyer tout de suite -à d'Erlon l'ordre de se diriger sur Fleurus. En une demi-heure un -officier au galop pouvait transmettre cet ordre, et une heure après, -c'est-à-dire à sept heures et demie, d'Erlon se serait trouvé sur le -revers du moulin de Bry, en mesure de mettre l'armée prussienne entre -deux feux. Mais cette réflexion si simple, Ney ne la fait point. -Préoccupé uniquement de ce qu'il a sous ses yeux, la seule chose qu'il -considère, c'est qu'il faut d'abord se hâter de vaincre là où il est, -pour se rabattre ensuite sur Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Ney tente avec les cuirassiers de Valmy un coup de -désespoir contre les Quatre-Bras.</span> -Il ne songe donc qu'à surmonter -en furieux l'obstacle qui l'arrête. Il a vu les prodiges effectués -dans le cours de la journée par notre cavalerie. Se rattachant à -l'espérance de tout emporter avec elle, il appelle le comte de Valmy, -dont il avait fait approcher une brigade, et lui répétant les paroles -de l'Empereur, Général, lui dit-il, <cite>le sort de la France est entre -vos mains</cite>. Il faut faire un grand effort contre le centre des -Anglais, et enfoncer la masse d'infanterie que vous avez devant vous. -La France est sauvée, si vous réussissez. Partez, et je vous ferai -appuyer par la cavalerie de Piré.—Le <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> général Kellermann, qui -aimait à contredire, oppose plus d'une objection à ce qu'on lui -ordonne; il cède néanmoins aux instances convulsives du maréchal, et -se prépare à exécuter l'attaque désespérée qu'on attend de son -courage.</p> - -<p>À tenter ce que demandait le maréchal Ney, il fallait le faire avec -les quatre brigades réunies du comte de Valmy, formant 3,500 -cuirassiers et dragons; il fallait y employer Lefebvre-Desnoëttes -lui-même avec la cavalerie légère de la garde, et après avoir tout -renversé sous les pieds de nos chevaux, compléter ce mouvement avec -une masse d'infanterie qui pût prendre possession définitive du -terrain qu'on aurait conquis. Au lieu de laisser la belle division -Jérôme, forte de près de huit mille combattants, s'épuiser contre un -bois, où l'énergie des hommes allait expirer devant des obstacles -physiques, il aurait fallu ne laisser qu'une brigade d'infanterie pour -entretenir le combat de ce côté, et avec les quatre mille hommes -restants de la division Jérôme, avec les cinq mille de la division -Foy, avec les cuirassiers et les dragons de Valmy, les lanciers, les -chasseurs de Piré et de Lefebvre-Desnoëttes, c'est-à-dire avec neuf -mille cavaliers et neuf mille hommes d'infanterie, enfoncer le centre -des Anglais comme Masséna en 1805 enfonça le centre des Autrichiens à -Caldiero. Mais plein à la fois d'ardeur et de trouble, Ney ne songe -qu'à des coups de désespoir! Malheureusement pour réussir le désespoir -même ne saurait se passer de calcul. Tandis qu'il manque aux -prescriptions les plus essentielles de Napoléon en appelant d'Erlon à -lui, Ney s'attache à l'ordre qui n'avait plus <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> de sens de -laisser Kellermann à l'embranchement de la vieille chaussée romaine, à -l'ordre plus insignifiant encore de ménager Lefebvre-Desnoëttes, et il -se borne à lancer une brigade de Valmy, en laissant s'épuiser la -division Jérôme dans le bois de Bossu.</p> - -<p>Cependant quelque peu raisonnable que soit la pressante invitation -qu'il a reçue, le comte de Valmy après avoir donné à ses chevaux le -temps de souffler, se prépare à charger avec la plus grande vigueur. -<span class="sidenote" title="En marge">Prodiges de nos cuirassiers, qui enfoncent plusieurs -bataillons anglais.</span> -Piré s'apprête à l'appuyer à la tête de ses chasseurs et de ses -lanciers. Le comte de Valmy suivant la grande route gravit au trot la -pente qui aboutit aux Quatre-Bras, puis tournant brusquement à gauche -dans la direction du bois de Bossu, il s'élance avec sa brigade -composée du 8<sup>e</sup> et du 11<sup>e</sup> de cuirassiers sur l'infanterie anglaise du -général major Halkett. Les balles pleuvent sur les cuirasses et les -casques de nos cavaliers sans les ébranler. Le 8<sup>e</sup> fond sur le 69<sup>e</sup> -régiment, l'enfonce, tue à coups de pointe une partie de ses hommes, -et lui prend son drapeau enlevé par le cuirassier Lami. Ce régiment -anglais se réfugie dans le bois. Kellermann après avoir rallié ses -escadrons se jette sur le 30<sup>e</sup> qu'il ne peut enfoncer, mais culbute et -sabre le 33<sup>e</sup>, après lui deux bataillons de Brunswick, et arrive ainsi -aux Quatre-Bras. Pendant ce temps, Piré donne à droite sur -l'infanterie de Picton. Celle-ci formée sur plusieurs lignes résiste -par des feux violents et bien dirigés à toutes les charges de notre -cavalerie légère. Mais le 6<sup>e</sup> de lanciers, qui en cette journée se -signala par ses exploits, gagne sous la conduite de son colonel -Galbois la chaussée de Namur, <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> et détruit un bataillon -hanovrien sur les derrières de Picton. Le duc de Wellington n'a que le -temps de se jeter sur un cheval et de s'enfuir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Faute d'appui, nos cuirassiers sont ramenés.</span> -Notre cavalerie se maintient ainsi sur le plateau des Quatre-Bras dont -elle a réussi à s'emparer. Si quelque infanterie venait en ce moment -l'appuyer, si la division Foy, si une partie de la division Jérôme -venaient occuper le terrain qu'elle a conquis, et surtout si les trois -autres brigades du comte de Valmy étaient envoyées à son secours, son -triomphe serait assuré. Malheureusement, lancée par un acte de -désespoir au milieu d'une nuée d'ennemis, elle reste sans appui, et -tout à coup elle se sent assaillie par des feux terribles. -L'infanterie anglaise réfugiée dans les maisons des Quatre-Bras, fait -pleuvoir sur nos cuirassiers une grêle de balles. Surpris par ce feu, -ne se voyant point soutenus, ils rétrogradent d'abord avec lenteur, -bientôt avec la précipitation d'une panique. Le comte de Valmy veut en -vain les retenir sur la pente du plateau qu'ils ont naguère gravi -victorieusement: la déclivité et l'entraînement de la retraite -précipitent leur course. Leur général démonté, privé de son chapeau, -n'a d'autre ressource, pour n'être pas abandonné sur le terrain, que -de s'attacher à la bride de deux cuirassiers, et il revient ainsi -suspendu à deux chevaux au galop. À ce spectacle Ney accourt, et fait -barrer la route par Lefebvre-Desnoëttes, qui rallie en les retenant -nos deux régiments de cuirassiers fuyant après avoir opéré des -prodiges.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ney prend le parti de se réduire à la défensive, et se -maintient à Frasnes avec une fermeté héroïque.</span> -Ney qui dans cette circonstance déploie l'héroïsme incomparable dont -la nature l'avait doué, rallie ses <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> troupes, et conserve avec -fermeté sa ligne de bataille. Sur la grande route il maintient la -division Foy à la hauteur où elle s'est portée, tandis qu'à droite la -division Bachelu est près de déboucher par la ferme de Piraumont sur -la grande chaussée de Namur; puis il court à la division Jérôme à -gauche pour enlever le bois de Bossu, qui n'aurait pas dû être le but -de ses efforts. Mais la résistance s'accroît de minute en minute. Au -lieu des troupes qui disputaient le bois de Bossu sans essayer d'en -sortir, on voit tout à coup apparaître des bataillons superbes qui -font mine de nous déborder. En effet le duc de Wellington, qui avait -déjà plus de 30 mille hommes, venait de recevoir les gardes anglaises -du général Cooke, le reste du corps de Brunswick, de nouveaux -escadrons de cavalerie, et comptait maintenant 40 mille hommes contre -Ney, à qui il en restait à peine 16 mille. En cet instant, Ney, -redevenu ce qu'il fut toujours, un lion, se précipite avec la division -Jérôme sur les bataillons qui débouchent du bois, et les arrête. -Retrouvant dans le péril, quand ce péril est devenu physique, toute sa -présence d'esprit, il reconnaît qu'à s'obstiner il y aurait risque -d'un désastre. Il se décide enfin à passer de l'offensive à la -défensive, ce qu'il aurait dû faire plus tôt, dès qu'il n'avait pas -profité de la matinée pour culbuter les Anglais. En conséquence de -cette sage résolution, il replie lentement sa ligne entière de la -droite à la gauche, se tenant à cheval au milieu de ses soldats, et -les rassurant par sa noble contenance. En remontant sur le bord du -bassin d'où il était <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> parti, l'avantage du terrain se retrouve -de son côté. Les Anglais ont à leur tour à gravir une pente sous un -feu plongeant des plus meurtriers. Ney fait pleuvoir sur eux les -balles et la mitraille, et tantôt les arrêtant par des charges à la -baïonnette, tantôt par des décharges à bout portant, met deux heures à -revenir sur le bord du bassin qui s'étend de Frasnes aux Quatre-Bras.</p> - -<p>Tandis qu'au milieu des boulets qui tombent autour de lui, il est -l'objet de la crainte de l'ennemi et de l'admiration de ses soldats, -il sent vivement l'amertume de cette situation, et s'écrie avec une -noble et déchirante douleur: <cite>Ces boulets, je les voudrais tous avoir -dans le ventre!</cite>—Hélas, ce qu'il avait sous les yeux était une -victoire auprès de ce qu'il devait voir dans deux jours!</p> - -<p>Il était neuf heures: la nuit enveloppait ces plaines funèbres, de -Sombreffe aux Quatre-Bras, des Quatre-Bras à Charleroy, et dans ce -triangle de quelques lieues plus de quarante mille cadavres couvraient -déjà la terre. Aux Quatre-Bras, Ney avait mis hors de combat près de -six mille ennemis, soit par le feu, soit par le sabre de ses -cavaliers, et avait perdu environ quatre mille hommes. À Ligny, comme -nous l'avons dit, onze ou douze mille Français, dix-huit mille -Prussiens jonchaient la terre, sans compter la foule des hommes -débandés. Ainsi 40 mille braves gens venaient d'être de nouveau -sacrifiés aux formidables passions du siècle!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Tristes péripéties qui paralysent le corps de d'Erlon.</span> -On se demande sans doute ce qu'était devenu pendant cette journée le -comte d'Erlon, qu'on n'avait vu figurer ni à Ligny pour y compléter -la victoire, <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> ni aux Quatre-Bras pour culbuter les Anglais sur -la route de Bruxelles. La réponse est triste: il avait toujours -marché, pour n'arriver nulle part, malgré une ardeur sans pareille, -rendue stérile par la fatalité qui planait en ce moment sur nos -affaires!</p> - -<p>Le matin il avait attendu à Gosselies des ordres qui ne lui étaient -arrivés qu'à onze heures, par la communication que le général Reille -lui avait donnée du message de M. de Flahault. À l'instant même il -s'était mis en marche sur Frasnes, et conformément aux instructions -reçues, il avait dirigé sa division de droite, celle du général -Durutte, vers Marbais. En se voyant sur les derrières des Prussiens -les soldats de cette division avaient battu des mains, et applaudi à -la prévoyance de Napoléon qui les plaçait si bien. Mais à peine -avaient-ils fait une lieue dans cette direction, que les officiers de -Ney, partis à l'instant où ce maréchal se décidait à attaquer les -Anglais, étaient venus appeler le corps entier aux Quatre-Bras. La -division Durutte avait donc été comme les autres ramenée vers Frasnes, -au milieu des murmures des soldats désolés d'être détournés de la voie -où ils apercevaient de si beaux résultats à recueillir. Tout à coup -vers trois heures et demie le général La Bédoyère arrivant avec un -billet de l'Empereur, avait réitéré l'injonction de marcher sur Bry. À -ce nouveau contre-ordre nouvelle joie des soldats, qui -s'applaudissaient d'être remis sur la voie d'un grand triomphe. -D'Erlon obéissant à l'ordre apporté par La Bédoyère avait alors -envoyé, comme on l'a vu, son chef d'état-major Delcambre à Ney, pour -lui faire part de l'incident <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> qui l'éloignait des Quatre-Bras. -Ce général avait rempli sa mission auprès de Ney, qui l'avait renvoyé -porter à d'Erlon l'ordre formel et absolu de rebrousser chemin vers -les Quatre-Bras. Le général Delcambre était donc venu entre cinq et -six heures arrêter une dernière fois le 1<sup>er</sup> corps dans sa marche -sur Bry, pour l'amener aux Quatre-Bras. D'autres officiers suivant le -général Delcambre, étaient venus dire au comte d'Erlon, que sur la foi -de son concours Ney s'était engagé dans un combat inégal contre les -Anglais, que s'il n'était pas secouru il allait succomber, qu'alors -tous les plans de Napoléon seraient renversés, et qu'en n'accourant -pas aux Quatre-Bras, le comte d'Erlon prenait sur sa tête la plus -grave responsabilité. Ces assertions étaient exagérées, et le résultat -de la journée prouvait bien qu'en se réduisant à la défensive entre -Frasnes et les Quatre-Bras, on ne s'exposait qu'au danger d'une -journée indécise, laquelle indécise aux Quatre-Bras serait immensément -fructueuse à Ligny. Mais d'Erlon ne connaissait pas le véritable état -des choses sur les deux champs de bataille. Du côté de Ligny on ne lui -parlait que de compléter un triomphe: du côté des Quatre-Bras il -s'agissait, lui disait-on, de prévenir un désastre. Ney, son chef -immédiat, le sommait au nom de la hiérarchie, au nom d'une nécessité -pressante, de venir à lui, et il était naturel qu'il penchât du côté -de ce dernier. Par le fait il eut tort, comme on le verra mieux tout à -l'heure; mais il céda de très-bonne foi, et sous l'inspiration de la -meilleure volonté, au visage effaré de ceux qui arrivaient des -Quatre-Bras. Ainsi, pour la seconde fois <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> depuis le matin, il -abandonna la route de Bry pour celle de Frasnes. Cependant tandis -qu'il se décidait à prendre ce parti, il tint conseil avec le général -Durutte, officier très-distingué, commandant sa première division qui -était la plus avancée sur la route de Bry, et à la suite de ce conseil -il eut recours à un terme moyen. -<span class="sidenote" title="En marge">La journée s'écoule sans que le corps de d'Erlon ait pu -être utile ni à Napoléon ni à Ney.</span> -D'une part, Ney semblait avoir un -besoin urgent de secours; d'autre part, une force quelconque -paraissant sur les derrières des Prussiens pouvait décider la victoire -du côté de Ligny: en outre, laisser vide l'espace compris entre -Fleurus et Frasnes, présentait de grands inconvénients, car c'était -ouvrir à l'ennemi une issue qui lui permettrait de pénétrer entre les -deux armées françaises. Enfin on était, quant à la valeur des ordres, -entre le chef immédiat qui était Ney, et Napoléon qui était le chef -des chefs. Après avoir pesé ces considérations diverses, d'Erlon prit -la résolution de marcher avec trois divisions aux Quatre-Bras, et de -laisser la division Durutte seule sur la route de Bry. Mais en -s'arrêtant à ce parti il recommanda au général Durutte d'être prudent, -et il le lui fit recommander plus fortement encore en apprenant en -route que les choses allaient mal du côté de Ney. D'Erlon était ainsi -parti pour les Quatre-Bras au grand regret de ses soldats, et le -général Durutte avait marché sur Bry en tâtonnant, ce qui avait fourni -autour de lui l'occasion de dire qu'il était de mauvaise volonté, -qu'il trahissait même, supposition fort injuste, car ce général était -aussi zélé que sage, et ne cédait qu'à des ordres supérieurs. Il -arriva vers neuf ou dix heures à Bry, où il précipita la retraite des -Prussiens sans <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> faire un prisonnier, et d'Erlon de son côté -arriva à Frasnes sur les derrières de Ney, quand le canon avait cessé -de retentir, et qu'il ne pouvait plus lui être d'aucune utilité.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Appréciation de la journée du 16 dans son ensemble.</span> -Telle fut la sanglante journée du 16 juin 1815, la seconde de cette -campagne, consistant en deux batailles, l'une gagnée à Ligny, l'autre -indécise aux Quatre-Bras. On l'apprécierait mal si on la jugeait sous -l'impression des événements des Quatre-Bras, et des faux mouvements -qui rendirent inutile partout le corps de d'Erlon. -<span class="sidenote" title="En marge">Le principal résultat obtenu par la victoire de Ligny, -c'est que les Prussiens étaient décidément séparés des Anglais.</span> -D'abord en réalité, -notre plan de campagne, si profondément conçu, avait réussi. Napoléon -avait occupé victorieusement la grande chaussée de Namur à Bruxelles, -non pas, il est vrai, sur deux points, mais sur un seul, celui de -Sombreffe, et c'était suffisant pour l'objet qu'il avait en vue. Sans -doute le duc de Wellington avait conservé sur cette chaussée le point -des Quatre-Bras: mais si ce point, nécessaire pour le ralliement de -l'armée anglaise, lui était resté, il n'en était pas moins séparé de -son allié Blucher, qu'il ne pouvait rejoindre que fort en arrière. Les -Anglais étaient donc condamnés ou à combattre sans les Prussiens, ou à -faire un long détour pour les retrouver. Ce premier résultat, le seul -véritablement essentiel, était donc obtenu. Secondement celle des deux -armées alliées que Napoléon se proposait de rencontrer d'abord, était -battue et bien battue, puisqu'en morts, blessés ou débandés, elle -avait perdu le quart de son effectif, et qu'elle était réduite de 120 -mille hommes à 90 mille. Sans doute elle aurait pu être frappée de -manière à ne pouvoir plus reparaître de <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> la campagne, ce qui -eût changé la face des événements, car l'armée anglaise obligée de -livrer bataille le lendemain sans être secourue, aurait été détruite à -son tour. -<span class="sidenote" title="En marge">Seulement les Prussiens n'étaient pas aussi maltraités -qu'ils auraient pu l'être.</span> -Ce résultat décisif était manqué, et c'était un malheur; -mais enfin on était entre les deux armées alliées, en mesure de les -rencontrer l'une après l'autre, et on avait déjà battu celle qu'il -fallait battre la première. La partie essentielle du plan était par -conséquent réalisée. Maintenant, si l'immense résultat auquel on avait -failli atteindre, et qui eût changé le sort de la France, avait été -manqué, à qui faut-il s'en prendre? L'histoire doit le rechercher, car -si elle est un exposé de faits, elle doit être aussi un jugement. -Voici donc à notre avis ce qu'il faut conclure des événements -très-simplement interprétés.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Y eut-il du temps perdu dans cette journée du 16?</span> -Le principal reproche adressé aux opérations de cette journée, c'est -le temps perdu dans la matinée du 16. Ce reproche, comme on a pu le -voir, n'est nullement fondé pour ce qui se passa du côté de Ligny, -bien qu'il le soit tout à fait pour ce qui se passa aux Quatre-Bras. -On a raisonné sur ce sujet comme si l'armée de Napoléon eût été tout -entière dans sa main le matin du 16, et qu'il ne lui restât qu'à la -mettre en mouvement dès la pointe du jour. Or il n'en était point -ainsi. Environ 25 mille hommes avaient bivouaqué pendant la nuit à la -droite de la Sambre, et avaient dû défiler le matin par le pont de -Charleroy et par les rues étroites de cette ville avec un matériel -considérable. Au Châtelet également les troupes du général Gérard -n'avaient pas toutes franchi la Sambre, et étaient harassées <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> -de fatigue. Par suite de cette double circonstance il ne fallait pas -moins de trois heures pour que les divers corps de l'armée française -fussent, non pas en ligne, mais en mesure de s'avancer vers la ligne -de bataille où ils devaient combattre. De plus, bien que Napoléon -n'eût presque aucun doute sur la distribution des forces ennemies, -cependant dans une situation aussi grave que la sienne (il se trouvait -entre deux armées, dont chacune égalait presque l'armée française), il -était naturel de ne vouloir agir qu'à coup sûr, et d'employer à se -renseigner le temps que les troupes emploieraient à marcher. Or le -maréchal Grouchy, qui aurait dû être en reconnaissance dès quatre -heures du matin, a lui-même avoué qu'il n'avait connu et mandé qu'à -six heures le déploiement des Prussiens en avant de Sombreffe. Cet -avis ne put arriver à Charleroy que bien après sept heures, et tous -les ordres étaient donnés avant huit, et partis de huit à neuf. -Berthier par sa promptitude à rendre la pensée de Napoléon, aurait -peut-être gagné une demi-heure: mais certainement quand il s'agissait -de telles déterminations, on ne saurait dire qu'il y eût là du temps -perdu. Les troupes qui cheminaient à pied ayant besoin de plusieurs -heures pour se transporter à Fleurus, tandis que Napoléon voyageant à -cheval devait y arriver en une heure, celui-ci pouvait bien prolonger -son séjour à Charleroy pour recueillir divers renseignements dont il -avait besoin, et pour expédier une multitude d'ordres indispensables. -<span class="sidenote" title="En marge">Il n'y eut aucun temps perdu du côté de Napoléon.</span> -Lors donc qu'on se demande ce que faisait Napoléon à Charleroy jusqu'à -dix ou onze heures du matin, il faut tenir compte de tous <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> -ces détails, avant d'accuser d'inactivité un homme qui, ne se portant -pas bien en ce moment, était resté dix-huit heures à cheval le 15, -n'avait pris pendant la nuit que trois heures de sommeil, puis s'était -levé à la pointe du jour pour commencer la sanglante et terrible -journée du 16 finie seulement à onze heures du soir, et dans laquelle -il était encore resté dix-huit heures à cheval. Enfin il y a une -dernière considération plus concluante que toutes les autres, c'est -que du côté de Fleurus l'entrée en action ne pressait pas comme du -côté des Quatre-Bras, car si aux Quatre-Bras il fallait se hâter de -barrer le chemin aux Anglais, en avant de Fleurus au contraire il -fallait laisser déboucher les Prussiens afin d'avoir occasion de les -combattre sur ce point le plus avantageux pour nous. Sans doute il ne -fallait pas livrer la bataille trop tard, si on voulait avoir le temps -de la rendre décisive, mais il n'importait guère de la livrer -l'après-midi ou le matin. Le jour d'ailleurs commençant avant quatre -heures, et finissant après neuf, on avait du loisir pour se battre, et -on n'avait pas à regretter les instants consacrés pendant la matinée à -se renseigner et à faire marcher les troupes.</p> - -<p>À Ligny même le temps ne fut pas moins bien employé. Napoléon rendu à -Fleurus avant midi, et trouvant tous les généraux hésitants, n'hésita -pas, et résolut de livrer bataille. Mais les troupes n'étaient pas -encore arrivées, celles de droite notamment (4<sup>e</sup> corps), et Napoléon -dut patienter. À deux heures il était en mesure, mais ayant conçu la -belle combinaison de rabattre sur lui une partie <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> des troupes -de Ney afin de prendre les Prussiens à revers, il voulut laisser à ce -maréchal un peu d'avance, et attendre son canon. Impatient de -l'attendre inutilement, il lui dépêcha ordre sur ordre, et donna enfin -le signal du combat vers deux heures et demie. Même alors, le temps -qui restait aurait suffi pour tirer de la victoire tout le parti -désirable, si à cinq heures et demie une fausse alarme conçue par -Vandamme n'eût fait perdre des instants précieux, et différer jusqu'à -près de sept heures la charge décisive que devait exécuter la garde -impériale. Exécutée à cinq heures et demie cette charge aurait laissé -le moyen de poursuivre et d'accabler les Prussiens. On eut néanmoins -le temps de les battre complétement, puisqu'en morts, blessés ou -fuyards, on leur fit perdre le tiers des troupes engagées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il y eut au contraire de grandes pertes de temps aux -Quatre-Bras.</span> -Vers les Quatre-Bras on ne saurait prétendre que la journée eût été -aussi bien employée. Si à Ligny le temps n'importait pas, du moins -dans une certaine mesure, aux Quatre-Bras au contraire chaque minute -perdue était un malheur. De ce côté, en effet, outre l'immense intérêt -de posséder le plus tôt possible le point de jonction entre les -Anglais et les Prussiens, il y avait cet intérêt non moins grand -d'attaquer les Anglais avant qu'ils fussent en force. Or le 15 au soir -ils n'étaient que quatre mille, tous soldats de Nassau. Jusqu'au -lendemain 16 à midi, ils n'étaient pas davantage. Ce ne fut que de -midi à deux heures qu'ils parvinrent à être sept mille, et ils ne -comptèrent pas un homme de plus jusqu'à trois heures et demie. Or Ney -avait neuf mille combattants <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> le 15 au soir, il les avait -encore à onze heures le lendemain 16, et à ce moment il aurait pu en -avoir 20 mille. Quant aux ordres verbaux qu'il avait reçus dans -l'après-midi du 15, il faudrait admettre les plus fortes -invraisemblances pour supposer qu'ils ne portassent pas l'indication -des Quatre-Bras; mais en tout cas le 16 au matin des ordres écrits, -remis à dix heures et demie par M. de Flahault, et réitérés plusieurs -fois dans la matinée, contenaient l'indication formelle des -Quatre-Bras, et l'injonction de les enlever à tout prix. Or de dix -heures et demie du matin à trois heures et demie de l'après-midi il -restait cinq heures, pendant lesquelles on aurait pu accabler avec -vingt mille hommes la division Perponcher qui n'en comptait que 7 -mille.</p> - -<p>À la vérité Ney, vers onze heures, c'est-à-dire après la remise des -ordres écrits de Napoléon, n'avait plus hésité, et avait fini par -vouloir fortement l'attaque des Quatre-Bras; mais le général Reille -ayant pris sur lui de retenir les troupes par suite d'un rapport mal -interprété du général Girard, Ney fut obligé de les attendre près de -trois heures. Ainsi à partir de onze heures le tort ne fut plus à lui, -et à deux heures encore lorsqu'il voulait se jeter brusquement sur -l'ennemi, le général Reille, la mémoire toute pleine des événements -d'Espagne, le retint, à très-bonne intention certainement, mais le -retint de nouveau. Enfin, quand on entreprit sérieusement l'attaque, -les Anglais étaient déjà en nombre égal, et ils furent bientôt en -nombre supérieur.</p> - -<p>Ainsi aux Quatre-Bras le temps fut déplorablement <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> perdu le -15 au soir et la moitié de la journée du 16, perdu là où il était de -la plus grande importance qu'il ne le fût pas.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment on opéra sur le champ de bataille de Ligny.</span> -Voilà ce qu'on peut dire quant à l'emploi du temps, et voici -maintenant ce qu'on peut ajouter quant à la manière d'opérer. La -combinaison première de Napoléon à Ligny fut l'une des plus belles de -sa carrière militaire. Voyant les Prussiens sans souci de leur droite -et de leurs derrières se déployer entre Ligny et Saint-Amand, tandis -qu'ils avaient à dos les 45 mille hommes du maréchal Ney, il conçut la -pensée de rabattre sur eux une partie de ces quarante-cinq mille -hommes, ce qui devait faire tomber dans nos mains une moitié de -l'armée de Blucher. Le général Rogniat, juge sévère de Napoléon après -sa chute, aurait voulu qu'il employât une autre manœuvre, celle -d'attaquer par l'extrémité des trois Saint-Amand, c'est-à-dire sur -notre extrême gauche, contre l'extrême droite des Prussiens, pour les -rejeter sur Sombreffe et les séparer des Anglais. Napoléon à -Sainte-Hélène a repoussé ces critiques avec la hauteur du génie -offensé répondant à la médiocrité présomptueuse et dénigrante. Il ne -s'agissait pas, comme il l'a très-bien dit, de séparer les Prussiens -des Anglais, ce qui se faisait par Ney aux Quatre-Bras, mais d'enlever -une portion de leur armée, et en rabattant Ney sur eux, on en aurait -pris une portion considérable. Enfin lorsque par des retards, par des -malentendus déplorables, cette belle combinaison vint à manquer, -Napoléon prenant le parti de percer la ligne ennemie au-dessus de -Ligny, prouva une fois de plus son inépuisable <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> fertilité de -ressources sur le champ de bataille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment on opéra aux Quatre-Bras.</span> -Aux Quatre-Bras le terrain ne fut ni si bien jugé ni si bien abordé. -Ney, plus héroïque que jamais, n'avait cependant plus son sang-froid. -Il s'épuisa sur les deux ailes, à droite en avant de la ferme de -Gimioncourt, à gauche contre le bois de Bossu. Les charges -prodigieuses de sa cavalerie, restées stériles faute d'appui, -démontrèrent qu'au centre, c'est-à-dire aux Quatre-Bras, on aurait pu -percer la ligne ennemie. Effectivement, si au lieu de s'arrêter à un -ordre, révoqué par un second et par les événements eux-mêmes, Ney eut -lancé à la fois les quatre brigades du comte de Valmy et la cavalerie -légère de Lefebvre-Desnoëttes, ce qui avec la cavalerie de Piré lui -eût procuré sept mille chevaux, si au lieu de forcer la belle division -du prince Jérôme, qui était de près de huit mille hommes, à s'épuiser -contre le bois de Bossu, il eût laissé devant ce bois une brigade du -général Foy, et qu'il eût précipité sur les Quatre-Bras sept mille -chevaux et huit mille hommes d'infanterie, il eût certainement écrasé -le centre du duc de Wellington, rejeté une partie de ses troupes sur -la route de Nivelles, l'autre sur la route de Sombreffe, et conquis -ainsi la position si précieuse des Quatre-Bras.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résultat véritable de la bataille de Ligny.</span> -Au surplus ce succès, désirable assurément, car il eût fort abattu -l'orgueil des Anglais et détruit une portion de leurs forces, ce -succès n'était pas ce qui importait le plus dans cette journée. Grâce -en effet à la fermeté admirable de Ney, on avait à la fin du jour -occupé, contenu, arrêté les Anglais aux Quatre-Bras, ce qui était -l'essentiel, et on n'aurait <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> eu rien à regretter, si d'Erlon, -appelé tantôt à droite, tantôt à gauche, et resté inutile partout, -n'eût laissé évader l'armée prussienne dont il pouvait prendre la -moitié. Là fut le vrai malheur de cette journée, qui fit de la -bataille de Ligny, au lieu d'un triomphe décisif, une victoire -glorieuse sans doute et même importante, mais très-inférieure à ce -qu'elle aurait pu être sous le rapport des résultats. Là se manifeste -en traits sinistres la fatalité redoutable qui, dans ces derniers -jours, fit échouer les combinaisons les plus profondes, l'héroïsme le -plus extraordinaire! On est confondu quand on voit combien de fois -d'Erlon fut près de toucher au but, et combien de fois il en fut -détourné au moment de l'atteindre, au grand désespoir des soldats, -plus clairvoyants cette fois que leurs chefs!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les allées et venues de d'Erlon, qui devint inutile -partout, furent le seul événement tout à fait regrettable de la -journée.</span> -Là, nous le répétons, fut le vrai malheur de la journée. Y eut-il dans -ce malheur faute de quelqu'un, ou bien pure rigueur de la fortune? -c'est ce qui nous reste à examiner. Napoléon qui savait que dans les -premiers moments Ney devait avoir peu d'ennemis sur les bras, pouvait -bien lui redemander 12 ou 15 mille hommes sur 45 mille, pour un objet -tout à fait décisif, plus décisif même que l'occupation des -Quatre-Bras. Ainsi de sa part l'ordre à d'Erlon n'était pas une faute. -Quant à Ney, il aurait dû en recevant cet ordre se résigner à passer -tout de suite à la défensive, qui était possible avec vingt mille -hommes comme il le prouva deux heures après, et se priver de d'Erlon -pour le laisser à Napoléon. D'Erlon de son côté, aurait dû obéir non -pas à son chef immédiat, mais au chef des <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> chefs, c'est-à-dire -à l'Empereur. Cependant on comprend qu'acharné au combat, voyant la -masse des ennemis s'accroître autour de lui, Ney voulut vaincre -d'abord où il était, sauf à aller ensuite compléter le triomphe de -Napoléon. On comprend que d'Erlon, recevant de mauvaises nouvelles des -Quatre-Bras, crut devoir obtempérer à l'ordre de Ney donné en termes -désespérés, et dans tous ces malentendus on est beaucoup plus fondé à -accuser la fortune que les hommes. -<span class="sidenote" title="En marge">À qui fut la faute, s'il y eut faute?</span> -Et en effet, cette parole pressante -de Napoléon: <cite>Le salut de la France est en vos mains</cite>, dite pour -exalter le zèle de Ney, et interprétée comme la nécessité de vaincre -aux Quatre-Bras, tandis qu'elle signifiait la nécessité d'achever la -victoire de Ligny, cette parole prononcée pour assurer le triomphe des -desseins de Napoléon, ne produisit que leur confusion, trait frappant -des dispositions de la fortune à notre égard, ou pour mieux dire, -preuve évidente d'une situation forcée, pleine de trouble, où -personne, excepté Napoléon, n'avait conservé ses facultés ordinaires, -et que Napoléon lui-même avait créée en essayant de recommencer malgré -l'Europe, malgré la France, malgré la raison universelle, un règne -désormais impossible<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="smaller">[16]</span></a>!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> Quelque regret que pût éprouver Napoléon d'avoir remporté une -victoire incomplète, il avait lieu, nous le répétons, d'être -satisfait, car son plan avait jusqu'à ce moment parfaitement réussi. -Il était parvenu à surprendre les armées anglaise et prussienne, à -s'interposer entre elles, à vaincre l'armée prussienne, à contenir -l'armée anglaise, et à les rejeter l'une et l'autre dans des -directions assez divergentes, pour avoir le lendemain ou le -surlendemain le temps de battre séparément le duc de Wellington. -Blucher effectivement venant de perdre la grande chaussée de Namur -aux Quatre-Bras, ne pouvait <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> plus rejoindre le duc de -Wellington par cette voie, la seule directe, et il était réduit, ou à -se séparer définitivement des Anglais en se portant par Namur sur le -Rhin, ou, s'il voulait continuer la campagne avec eux, à tâcher de les -retrouver aux environs de Bruxelles. Entre les armées belligérantes et -Bruxelles s'étendait une forêt vaste et profonde, celle de Soignes, -enveloppant cette ville du sud-ouest au nord-est, présentant une bande -de bois épaisse de trois ou quatre lieues, longue de dix ou douze, par -conséquent très-difficile à franchir par des armées nombreuses, -pourvues d'un <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> matériel considérable. Si les Prussiens, privés -de leur communication directe avec les Anglais par la chaussée de -Namur aux Quatre-Bras, voulaient les rejoindre, ils le pouvaient en se -portant par Gembloux et Wavre à la lisière de la forêt de Soignes, et -en se réunissant à eux en avant, ou en arrière de cette vaste forêt. -Si, pour plus de sûreté, ils s'y enfonçaient, afin d'opérer leur -jonction au delà, c'est-à-dire sous les murs de Bruxelles, il n'y -avait pas fort à s'inquiéter d'eux, car ils arriveraient trop tard -pour secourir leurs alliés. S'ils voulaient au contraire les -rejoindre en avant de la forêt de <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> Soignes, le danger pouvait -devenir sérieux, mais Napoléon se trouvant actuellement entre les -Prussiens et les Anglais, et à cinq lieues seulement de la lisière de -la forêt, il était impossible que la jonction s'opérât en avant, -c'est-à-dire sous ses yeux, à moins qu'il ne le permît, ou que ses -lieutenants chargés de l'empêcher ne laissassent faire à l'ennemi ce -qu'il voudrait. Étant de plus face à face avec les Anglais aux -Quatre-Bras, il avait la certitude, autant qu'il était possible de -l'avoir, de pouvoir le lendemain les aborder et les battre avant que -les Prussiens vinssent à leur secours. Il était donc bien vrai que -jusqu'ici, quoique les Prussiens ne fussent que battus au lieu d'être -détruits, <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> son plan avait réussi, puisqu'il était en mesure de -rencontrer ses ennemis les uns après les autres. D'ailleurs, si les -Prussiens n'étaient pas détruits comme ils auraient dû l'être, ils -étaient fort maltraités, et une poursuite active pouvait produire ce -qu'aurait produit la manœuvre manquée de d'Erlon. Il s'agissait de -ne leur laisser aucun repos le lendemain, et de leur tenir sans cesse -l'épée dans les reins, pour que les hommes débandés devinssent des -hommes perdus, et que l'armée prussienne fût diminuée par la poursuite -autant qu'elle aurait pu l'être par la bataille elle-même.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">À la fin du jour Napoléon donne des ordres pour la -poursuite des Prussiens, et prend quelques heures de repos.</span> -Napoléon rentré à Fleurus vers onze heures du soir, après avoir -toujours été en mouvement depuis cinq heures du matin, donna les -ordres indispensables avant de prendre le repos dont il avait besoin. -On venait de lui annoncer, mais sans aucun détail, que Ney, après -s'être battu toute la journée avec les Anglais, n'avait réussi qu'à -les contenir. Il lui fit dire d'être sous les armes dès la pointe du -jour pour marcher sur Bruxelles, sans craindre les Anglais qui ne -pouvaient plus tenir après la bataille de Ligny, car en marchant sur -eux par la grande chaussée de Sombreffe aux Quatre-Bras, on les -tournerait s'ils essayaient de résister. Il enjoignit à Pajol de se -lancer après un peu de repos sur la trace des Prussiens, et il le fit -suivre par la division d'infanterie Teste, détachée de Lobau, afin de -lui ménager un appui contre les retours de la cavalerie prussienne. Il -se jeta ensuite sur un lit pour refaire ses forces par quelques heures -de sommeil.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Projets de Napoléon pour la suite des opérations.</span> -À cinq heures du matin, Napoléon était debout, <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> prêt à -continuer ses opérations, et regardant comme venu le moment de -s'attaquer à l'année anglaise. Les Prussiens étant hors de cause pour -deux ou trois jours au moins, c'étaient les Anglais qu'il fallait -chercher et battre, et avec les soldats qu'il avait, et sous sa -direction suprême, le résultat ne lui semblait guère douteux. -<span class="sidenote" title="En marge">Il prend le parti de se porter avec son centre au soutien -de sa gauche, afin de livrer bataille aux Anglais.</span> -Ayant -pour cette campagne adopté le système de deux ailes, qu'il voulait -tour à tour renforcer avec son centre comprenant le corps de Lobau, la -garde et la réserve de cavalerie, c'est-à-dire près de quarante mille -hommes, il devait quitter son aile droite victorieuse à Ligny, pour se -porter à son aile gauche qui n'avait été ni vaincue ni victorieuse aux -Quatre-Bras. Son aile gauche déjà composée de Reille, de d'Erlon, -d'une partie de la grosse cavalerie, renforcée maintenant avec les -troupes du centre, s'élèverait à environ 75 mille combattants, force -suffisante pour tenir tête aux Anglais. Il était naturel de former -l'aile droite des corps qui avaient combattu à Ligny, et qui étaient -trop fatigués pour livrer une seconde bataille dans la journée, -c'est-à-dire du 4<sup>e</sup> corps (Gérard), du 3<sup>e</sup> (Vandamme), de la division -Girard, des chasseurs et hussards de Pajol, des dragons d'Exelmans, -déjà placés les uns et les autres sous les ordres du maréchal Grouchy.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rôle assigné à sa droite, commandée par Grouchy, et -composée des corps de Gérard, de Vandamme, de la cavalerie de Pajol et -d'Exelmans.</span> -Le rôle de cette aile droite pendant que Napoléon serait occupé contre -les Anglais, était tout indiqué, c'était de veiller sur les Prussiens, -de compléter leur défaite, de l'aggraver au moins en les poursuivant -l'épée dans les reins, et de les contenir s'ils montraient -l'intention de revenir sur nous. C'eût été <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> en effet une trop -grande incurie, et bien indigne d'un vrai capitaine, que de laisser -les Prussiens vaincus devenir ce qu'ils voudraient, peut-être chercher -à rejoindre les Anglais en avant de la forêt de Soignes, peut-être -même encouragés par notre négligence se porter sur Charleroy, menacer -ainsi nos derrières, bouleverser nos communications, et dans tous les -cas, se remettre paisiblement de leur défaite pour apporter soit aux -Anglais, soit aux Russes et aux Autrichiens le contingent redoutable -de leurs forces rétablies. Les négliger était par conséquent -impossible, et d'ailleurs comme on manœuvrait à quatre ou cinq -lieues les uns des autres, il était facile de tenir le détachement -qu'on mettait à leur poursuite à une distance telle qu'on pût toujours -le rappeler à soi. Ajoutons que ce détachement devait avoir une -certaine importance, si on voulait qu'il pût occuper, contenir et -poursuivre les Prussiens. Napoléon n'ayant plus que 110 mille hommes -contre 190 mille, et peut-être moins par suite des pertes des journées -précédentes, obligé de s'en réserver au moins 75 mille pour combattre -le duc de Wellington, ne pouvait dès lors en donner plus de -trente-cinq ou trente-six mille à Grouchy. Mais dans la main d'un -homme habile et résolu, c'était assez contre une armée battue. Le -maréchal Davout avec 26 mille Français avait bien tenu tête en 1806 à -70 mille Prussiens, dans la mémorable journée d'Awerstaedt. Grouchy, -il est vrai, n'était pas Davout, les dispositions morales de 1815 -n'étaient pas celles de 1806, mais nos soldats étaient aussi -aguerris, et apportaient <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> dans cette guerre le courage du -désespoir.</p> - -<p>Napoléon prit donc le parti, indiqué par son plan et par les règles de -la prudence, de se diriger avec son centre vers son aile gauche, pour -aller combattre les Anglais, en laissant à sa droite le soin -d'observer les Prussiens, d'aggraver leur défaite, et de les tenir à -distance pendant qu'il serait aux prises avec l'armée britannique. -<span class="sidenote" title="En marge">Emploi du temps pendant la matinée du 17.</span> -Debout dès cinq heures, il eût voulu marcher tout de suite pour -atteindre le duc de Wellington dans la journée, mais la distance où -l'on se trouvait de la forêt de Soignes était si petite qu'il était -impossible de gagner le général anglais de vitesse, et qu'on ne -pouvait avoir une rencontre avec lui que s'il le voulait bien, car -s'il songeait à s'enfoncer dans la forêt de Soignes pour rallier les -Prussiens au delà, toute la promptitude qu'on mettrait à le suivre ne -ferait que rendre sa retraite plus hâtive, sans donner une seule -chance de le joindre. -<span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité de devancer les Anglais au passage de la -forêt de Soignes.</span> -Néanmoins Napoléon par caractère, par impatience -de résoudre la question de vie et de mort posée entre l'Europe et lui, -aurait voulu courir sur-le-champ aux Anglais. Mais on lui objecta -l'immense fatigue des troupes qui avaient marché trois jours, et -combattu deux sans s'arrêter. Il n'avait certainement pas la pensée -d'employer Gérard et Vandamme (4<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> corps), car leurs soldats, -couchés dans le sang, dormaient encore d'un profond sommeil au milieu -de trente mille cadavres, et on ne pouvait leur refuser quelques -heures pour nettoyer leurs armes, faire la soupe, respirer enfin. -Disposant du corps de Lobau qui n'avait pas tiré un coup de fusil, il -voulait naturellement le mouvoir le <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> premier. Mais il était -indispensable d'y ajouter la garde qui avait été vivement engagée la -veille, et qui, toute dévouée qu'elle était, ne pouvait cependant pas -se passer de dormir et de manger. Il combina donc ses mouvements de la -journée de manière à concilier la célérité des opérations avec le -besoin de repos éprouvé par ses troupes. -<span class="sidenote" title="En marge">Ordre à Ney de défiler aux Quatre-Bras, et aux divers corps -composant le centre de suivre Ney.</span> -Comme il fallait traverser -les Quatre-Bras pour marcher aux Anglais, c'était à Ney qui s'y -trouvait, à défiler le premier, et comme il avait près de quarante -mille hommes à faire écouler par un seul débouché, on était sûr, en -arrivant à neuf ou dix heures du matin aux Quatre-Bras, d'y arriver -juste à temps pour défiler après lui, et comme enfin on pouvait être -en deux ou trois heures à la lisière de la forêt de Soignes, il -n'était pas impossible encore de livrer, ainsi qu'on l'avait fait la -veille, une bataille dans l'après-midi même, si toutefois les Anglais -consentaient à l'accepter. Napoléon, sans espérer beaucoup cette -rencontre en avant de la forêt de Soignes qu'il désirait trop pour -croire que les Anglais la désirassent aussi, disposa tout pour se la -ménager si elle était possible, et dans le cas contraire pour entrer à -Bruxelles le soir ou le lendemain matin, ce qui devait produire un -grand effet moral, et rejeter les Anglais bien loin des Prussiens. Il -décida donc que Lobau se porterait le premier aux Quatre-Bras par la -grande chaussée de Namur, de manière à défiler immédiatement après -Ney. Il décida que la garde suivrait Lobau, et que la grosse cavalerie -suivrait la garde.</p> - -<p>Cette disposition devait procurer deux heures de <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> repos à la -garde et à la grosse cavalerie. Quant aux troupes de Gérard et de -Vandamme, fort éprouvées par la bataille de la veille, elles auraient -la matinée pour se refaire, car avant de se mettre à la poursuite des -Prussiens, il fallait que la cavalerie en eût retrouvé les traces. On -se serait exposé sans cette précaution à s'engager dans une fausse -voie, et ce qui n'était pas un inconvénient pour la cavalerie légère -qui avait des ailes, en aurait eu de très-grands pour l'infanterie qui -n'avait que ses jambes, et qui était déjà très-fatiguée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles de ce qui s'était passé la veille aux -Quatre-Bras.</span> -Tandis que Napoléon expédiait les ordres nécessaires, le comte de -Flahault qui avait quitté Ney pendant la nuit après avoir assisté aux -événements des Quatre-Bras, arriva au quartier général vers six heures -du matin. Sans desservir Ney, dont l'héroïsme touchait ceux mêmes qui -n'approuvaient pas sa manière d'opérer, il ne dissimula pas à -l'Empereur combien les dispositions du maréchal avaient été médiocres -au combat des Quatre-Bras; combien surtout l'agitation fébrile dont il -semblait atteint, en ajoutant s'il était possible à l'énergie de son -dévouement, nuisait cependant à la rectitude de son jugement -militaire. Napoléon s'en était bien aperçu depuis le 20 mars, mais il -fallait se servir de ce héros sans pareil tel qu'il était, tel que -l'avaient fait des événements supérieurs alors à tous les caractères. -Napoléon en conclut seulement qu'il serait sage de le tenir près de -lui, pour le lancer comme un lion au plus fort du danger. À tous les -détails qu'il donna, M. de Flahault en ajouta un qui était de grande -importance, c'est que Ney, dans sa défiance <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> des événements, -doutait encore du résultat de la bataille de Ligny, et loin d'être -disposé à pousser en avant, était enclin au contraire à garder la -défensive aux Quatre-Bras. Napoléon en fut fort contrarié, car il -aurait voulu apprendre que Ney, au moment où on lui parlait, était -déjà en mouvement. -<span class="sidenote" title="En marge">Ordres réitérés à Ney de se porter en avant.</span> -Il fit donc écrire sur-le-champ par le maréchal -Soult au maréchal Ney, pour lui affirmer que la bataille de la veille -était complétement gagnée, pour lui enjoindre de marcher hardiment et -sans perte de temps aux Quatre-Bras, car les Anglais décamperaient en -voyant venir par la chaussée de Namur quarante mille hommes, prêts à -les prendre en flanc s'ils s'obstinaient dans leur résistance; pour -lui conseiller de tenir ses divisions réunies, et lui adresser -quelques reproches, fort adoucis du reste dans la forme, sur sa -manière de procéder la veille, laquelle avait été cause qu'au lieu de -résultats extraordinaires, on en avait de grands sans doute, mais -moins grands que ceux qu'on avait droit et besoin d'obtenir. Napoléon -envoya en même temps des officiers en reconnaissance sur la chaussée -de Namur aux Quatre-Bras, pour voir si Ney était en marche et le duc -de Wellington en retraite. -<span class="sidenote" title="En marge">Visite du champ de bataille de Ligny.</span> -Ces ordres expédiés vers sept heures du -matin, il se rendit en voiture à Ligny, et une fois sur les lieux il -monta à cheval pour visiter le champ de bataille, pour faire donner -des soins aux blessés, pour distribuer enfin des soulagements et des -récompenses aux combattants de la veille, pendant que les combattants -du jour emploieraient le temps à marcher.</p> - -<p>Ces soulagements et ces récompenses étaient bien <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> dus à des -soldats qui s'étaient conduits le jour précédent avec un dévouement -sans bornes, et en pareil cas on peut dire que la reconnaissance est -un excellent calcul. Les soldats de Gérard et de Vandamme étaient -occupés en ce moment à nettoyer leurs fusils, à faire la soupe, et à -se remettre un peu de leur formidable lutte de la veille. Dès qu'ils -aperçurent Napoléon, ils se précipitèrent au-devant de lui en agitant -leurs schakos, en brandissant leurs sabres, et en poussant des cris -d'enthousiasme. Sa vue seule les transportait, et les dédommageait de -leurs dangers et de leurs souffrances. Ce n'était vraiment pas un -temps perdu que celui que l'on consacrait à satisfaire et à entretenir -de pareils sentiments! Napoléon après avoir salué les blessés, et -répondu de la main aux acclamations des soldats, voulut traverser -successivement les villages de Saint-Amand et de Ligny. -<span class="sidenote" title="En marge">Aspect horrible de ce champ de bataille.</span> -Dans -l'intérieur de Saint-Amand les morts français et prussiens étaient -presque en nombre égal, mais au delà du ruisseau, on ne voyait qu'un -monceau de cadavres prussiens. Ces malheureux s'étant obstinés à -reprendre Saint-Amand, avaient couvert de leurs corps les approches du -village. Sur le talus en arrière jusqu'au moulin de Bry, l'artillerie -de la garde ayant pris en écharpe les réserves prussiennes, les -cadavres d'hommes, de chevaux, les débris de canons, couvraient la -terre, et présentaient un spectacle satisfaisant pour nous, mais cruel -pour l'humanité. À Ligny, le spectacle devenait atroce. Là, le combat -s'était livré dans l'intérieur du village; on s'était battu corps à -corps, et égorgé avec toute la fureur des guerres civiles. Les morts -français et <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> prussiens s'y trouvaient dans la même proportion, -et on ne voyait pas autre chose que des cadavres, car les habitants -avaient fui leurs demeures, ou s'étaient cachés dans leurs caves. -Quelques blessés gémissants étaient les seuls êtres vivants dans cette -espèce de nécropole. En sortant de Ligny, et en gravissant le terrain -sur lequel la garde impériale avait décidé la victoire, les cadavres -étaient encore presque exclusivement prussiens, et en faisant de ces -débris humains une triste comparaison, on pouvait dire que dans -l'ensemble il y avait deux ou trois Prussiens morts pour un Français. -Il n'y a donc pas d'exagération à avancer que si la bataille nous -avait coûté environ neuf mille hommes, elle en avait coûté dix-huit -mille aux Prussiens, sans compter les hommes débandés. Nous n'avions -pour prisonniers que les blessés, plus il est vrai mille ou deux mille -traînards recueillis par la cavalerie. Trente pièces de canon étaient -restées en notre pouvoir.</p> - -<p>Napoléon, après avoir fait ramasser le plus qu'il put de blessés -français, soin auquel les paysans belges se prêtèrent avec -empressement, fit aussi relever quelques officiers prussiens, frappés -dans une proportion beaucoup plus grande que leurs soldats. Ces braves -officiers avaient payé de leur sang la violence de leurs passions. -<span class="sidenote" title="En marge">Allocution aux officiers prussiens.</span> -Napoléon leur adressa une allocution courtoise et généreuse, pour leur -dire que la France tant haïe des Prussiens ne leur rendait pas haine -pour haine; que si elle avait pesé sur eux pendant les dernières -guerres, c'était par une juste et inévitable représaille de leur -agression de 1792, de la convention de Pilnitz, du manifeste <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> -de Brunswick, et de la guerre de 1806; que d'ailleurs ils s'étaient -assez vengés en 1814, qu'il était temps d'apporter un terme à ces -représailles sanglantes, que pour lui il s'appliquerait à y mettre fin -par la paix la plus prochaine, et qu'en témoignage de ces intentions -pacifiques il allait commencer par les faire soigner comme les -officiers de sa propre garde. L'allocution de Napoléon, immédiatement -traduite en allemand, fut fort bien accueillie de ces infortunés qu'il -salua en les quittant, et qui lui rendirent son salut de leurs mains -défaillantes. Cette scène, mandée aux journaux, était destinée à -calmer les passions allemandes, si la victoire nous restait fidèle -encore vingt-quatre heures.</p> - -<p>Parvenu sur les hauteurs de Bry, Napoléon mit pied à terre pour -attendre le résultat des reconnaissances dirigées vers les -Quatre-Bras. Conservant sa liberté d'esprit accoutumée, il s'entretint -avec ses généraux des sujets les plus divers, de la guerre, de la -politique, des partis qui divisaient la France, des royalistes et des -jacobins, paraissant fort content de ce qui s'était fait depuis deux -jours, et espérant encore davantage pour les jours qui allaient -suivre<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="smaller">[17]</span></a>. Pendant cet entretien il reçut un premier <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> avis -des officiers envoyés sur la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, et -apprit qu'au lieu de rencontrer Ney sur ce dernier point, on n'y avait -rencontré que les Anglais. Il en éprouva un mécontentement assez vif, -fit expédier au maréchal un nouvel ordre de se porter en avant, sans -tenir compte des Anglais qu'on prendrait en flanc s'ils résistaient, -enjoignit à Lobau de hâter sa marche vers les Quatre-Bras, et fit -accélérer le départ de la garde. Il se disposa à partir lui-même pour -aller diriger le mouvement en personne. Dans le même instant on lui -remit un rapport du général Pajol, qui dès la pointe du jour s'était -jeté sur la trace des Prussiens. Ce rapport assez singulier disait -qu'on avait ramassé des fuyards et surtout des canons du côté de -Namur, par conséquent dans la direction de Liége. S'il fallait s'en -rapporter <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> à ce premier indice, on aurait dû en conclure que -les Prussiens prenaient le parti de regagner le Rhin, et que laissant -les Anglais s'appuyer sur la mer, ils allaient faire campagne avec les -Autrichiens et les Russes. Napoléon ne croyait guère à une pareille -résolution de leur part. Il supposait que Blucher, tel qu'il le -connaissait, tâcherait de se réunir avec les Anglais en ayant ou en -arrière de la forêt de Soignes, et que c'était dès lors dans la -direction de Wavre qu'il fallait le chercher. Pourtant à la guerre -comme en politique il faut n'être pas esclave de la vraisemblance, et -tout en lui accordant la préférence dans ses calculs, avoir l'esprit -ouvert à toutes les éventualités. -<span class="sidenote" title="En marge">Instructions verbales données à Grouchy pour la conduite de -l'aile droite.</span> -C'est ce que fit Napoléon. Le -maréchal Grouchy était en ce moment auprès de lui. Il lui donna -verbalement ses instructions, lesquelles résultaient tellement de la -situation, qu'on les pressent avant qu'elles soient énoncées. Il lui -recommanda de poursuivre les Prussiens à outrance, d'aggraver leur -défaite le plus qu'il pourrait, de les empêcher au moins de se -remettre trop tôt, surtout de ne jamais les perdre de vue, et de -manœuvrer de manière à rester constamment en communication avec la -grande armée française, et toujours entre elle et les Prussiens. Le -maréchal Grouchy effrayé, il faut lui rendre cette justice, de se voir -livré à lui-même dans cette circonstance délicate, en témoigna un -regret modeste à Napoléon, et parut également fort embarrassé de -deviner la route que suivraient les Prussiens. Napoléon lui répondit -qu'il avait la grande chaussée de Namur à Bruxelles pour communiquer -avec le quartier général, que par conséquent <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> il serait -toujours en mesure de demander et de recevoir des ordres, que -relativement à la marche des Prussiens, l'avis envoyé par Pajol -pouvait sans doute provoquer des incertitudes, mais qu'il n'avait qu'à -lancer sa cavalerie sur Wavre d'un côté, sur Namur de l'autre, et -qu'il saurait en quelques heures à quoi s'en tenir. Montant alors à -cheval, Napoléon lui répéta de vive voix avec une insistance marquée: -<cite>Surtout poussez vivement les Prussiens, et soyez toujours en -communication avec moi par votre gauche</cite><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.— -<span class="sidenote" title="En marge">Départ de Grouchy.</span> -Grouchy partit -immédiatement pour obéir aux ordres de Napoléon, et son premier -mouvement fut de courir sur la route de Namur où Pajol avait déjà -ramassé des fuyards et des canons. Napoléon lui laissait Gérard (4<sup>e</sup> -corps) réduit à 12,000 hommes, Vandamme (3<sup>e</sup> corps) réduit à 13,000, -Pajol à 1,800, Exelmans à 3,200. Il lui laissait en outre la division -Teste détachée du corps de Lobau, et forte de 3 mille fantassins -environ. C'était donc un total de 33 mille combattants, <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> sans -comprendre la division Girard qui avait perdu tous ses généraux, et -qui ne comptait plus que 2,500 hommes. Elle dut rester en arrière pour -se remettre, s'occuper des blessés, et garder Charleroy, ce qui -dispensait Grouchy de faire aucun détachement de ce côté.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Forces que Napoléon se réservait pour combattre les -Anglais.</span> -Napoléon avec Ney, Lobau (réduit à deux divisions), la garde, les -cuirassiers de Milhaud et la division de Subervic enlevée à Pajol, -emmenait avec lui environ 70 mille hommes. C'était assez pour venir à -bout des Anglais, vu la qualité des troupes, si une immense faute ou -un immense malheur ne lui donnait pas deux armées à combattre. Avec -les 36 mille hommes laissés à Grouchy (la division Girard comprise), -avec environ 4 mille hommes attachés au grand parc et au train, il -avait encore 110 mille soldats, déduction faite de 14 mille morts ou -blessés perdus en plusieurs combats et deux batailles. Les Prussiens -et les Anglais qui, en morts, blessés ou débandés, venaient de perdre -trente à quarante mille hommes, avaient certes bien autrement à se -plaindre des derniers événements, et jusqu'ici le résultat de la -campagne pouvait être considéré comme tout entier à notre avantage. Il -ne fallait plus qu'une journée heureuse pour le rendre décisif.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, après avoir donné ses ordres, se dirige de sa -personne sur les Quatre-Bras.</span> -Napoléon quitta les hauteurs de Bry vers onze heures du matin<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, et -se porta au galop sur la grande <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> chaussée de Namur aux -Quatre-Bras pour voir ce qui s'y passait. Il trouva la garde prête à -quitter ses bivouacs, Lobau en pleine marche vers les Quatre-Bras, et -déjà même parvenu à Marbais. -<span class="sidenote" title="En marge">À onze heures du matin Ney n'avait encore fait aucun -mouvement, et les Anglais étaient toujours aux Quatre-Bras.</span> -Arrivé en ce dernier endroit Napoléon -aperçut les Anglais tiraillant sur la grande chaussée, et paraissant -n'avoir pas évacué jusqu'alors les Quatre-Bras, ce qui prouvait que -Ney n'avait opéré aucun mouvement. Pourtant en approchant davantage, -on vit les Anglais se retirer peu à peu à l'aspect de notre -infanterie, qu'ils pouvaient du point culminant des Quatre-Bras -découvrir en colonne profonde sur la chaussée de Namur. À notre -gauche, c'est-à-dire du côté de Frasnes, on apercevait encore des -habits rouges, ce qui était un sujet sinon d'inquiétude, au moins -d'étranges incertitudes. -<span class="sidenote" title="En marge">Nouvel ordre à Ney de se porter en avant.</span> -Comment Ney, après les ordres réitérés qu'il -avait reçus, et avec l'assurance d'être appuyé, n'avait-il pas encore -marché, et comment surtout était-il entouré d'Anglais? Le mystère fut -bientôt éclairci: <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> c'étaient les lanciers rouges de la garde -qu'on avait pris pour des Anglais, et qui observés de plus près par -notre cavalerie légère, furent reconnus comme français et traités -comme tels. Cependant aucune portion des troupes de Ney ne s'était -mise en mouvement. Dans le voisinage on voyait le comte d'Erlon -(1<sup>er</sup> corps), qui n'ayant pas combattu la veille, et ne s'étant pas -même fatigué, avait pris la position la plus avancée vers les -Quatre-Bras. Napoléon lui envoya l'ordre d'y marcher sur-le-champ, et -s'y porta lui-même à la suite des Anglais qui se retiraient. -<span class="sidenote" title="En marge">Perte de temps résultant du défilé de l'armée aux -Quatre-Bras.</span> -Il y fut -rendu promptement, mais il fallait faire défiler les troupes par un -seul débouché, et ce n'était pas trop de trois heures pour que 70 -mille hommes eussent passé par le pont de Genappe qui se trouvait sur -la route de Bruxelles. Toutefois si le temps continuait à être beau, -il n'était pas impossible d'arriver à quatre heures aux approches de -la forêt de Soignes, en face de la position de Mont-Saint-Jean, et en -mesure de livrer bataille de quatre à neuf heures. Malheureusement le -temps se chargeait de nuages, et menaçait d'un de ces orages d'été qui -rendent en quelques instants les routes impraticables. Au surplus -Napoléon n'avait guère espéré atteindre les Anglais dans la journée, -et il n'avait considéré une bataille en avant de la forêt de Soignes -que comme un effet de leur pleine volonté, sur lequel il ne fallait -pas trop fonder ses espérances. Si en effet ils se décidaient à -combattre, ils s'arrêteraient, et on les aurait en face le lendemain -au lieu de les avoir dans la journée, ce qui n'était pas à regretter -pour les troupes. -<span class="sidenote" title="En marge">Une reconnaissance de la cavalerie légère porte à croire -que les Prussiens ont pris la route de Wavre.</span> -Entre Marbais <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> et les Quatre-Bras, la -cavalerie légère lancée à travers champs sur notre droite, avait vu -des blés couchés par le passage de troupes nombreuses, et c'était une -preuve qu'un corps prussien avait pris la route de Tilly, conduisant -vers Wavre, et suivant le cours de la Dyle (voir la carte n<sup>o</sup> 65). -C'était une indication qui détruisait tout à fait la supposition d'une -retraite des Prussiens vers le Rhin, et Napoléon n'ayant pas en ce -moment le maréchal Soult auprès de lui, se servit du grand maréchal -Bertrand pour donner au maréchal Grouchy une direction plus positive -que celle qu'il lui avait assignée de vive voix deux heures -auparavant. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon en informe Grouchy.</span> -Il lui prescrivit de se diriger sur Gembloux, qui était -sur la route de Wavre, et qui avait aussi l'avantage d'être par la -vieille chaussée romaine en communication avec Namur et Liége. Il lui -recommandait de bien s'éclairer sur tous les points, de ne pas perdre -de vue que si les Prussiens pouvaient être tentés de se séparer des -Anglais pour regagner le Rhin, ils pouvaient aussi vouloir se réunir à -eux pour livrer une seconde bataille aux environs de Bruxelles, de se -tenir sans cesse sur leurs traces afin de découvrir leurs véritables -intentions, d'avoir dans tous les cas ses divisions rassemblées dans -une lieue de terrain, et de semer la route de postes de cavalerie afin -d'être constamment en rapport avec le quartier général.</p> - -<p>Aux Quatre-Bras Napoléon fut rejoint par le maréchal Ney, et apprit de -sa propre bouche les motifs de ses nouvelles hésitations pendant cette -matinée. Fortement affecté des événements de la <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> veille, le -maréchal n'avait pas osé s'avancer, croyant toujours avoir sur les -bras la totalité de l'armée anglaise, et n'avait fait un pas en avant -que lorsqu'il avait vu les Anglais se retirer devant le comte de -Lobau. Il chercha à s'excuser de ses lenteurs, et Napoléon qui ne -voulait pas lui causer plus d'agitation qu'il n'en éprouvait déjà, se -contenta de lui adresser quelques observations, exemptes du reste de -toute amertume. Néanmoins les soldats, dont la sagacité avait compris -qu'il y avait quelque chose à reprocher au <cite>brave des braves</cite>, ne -manquèrent pas de raconter entre eux que le <cite>Rougeot</cite>, comme ils -appelaient l'illustre maréchal, avait reçu une bonne semonce. Napoléon -attendit avec une vive impatience le défilé des troupes aux -Quatre-Bras, qui n'était pas terminé à trois heures.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Orage affreux qui rend tout à coup les routes -impraticables.</span> -À peu près vers ce moment le ciel chargé d'épais nuages finit par -fondre en torrents d'eau, et une pluie d'été, comme on en voit -rarement, inonda tout à coup les campagnes environnantes. En quelques -instants le pays fut converti en un vaste marécage impraticable aux -hommes et aux chevaux. Les troupes composant les divers corps d'armée -furent contraintes de se réunir sur les deux chaussées pavées, celle -de Namur et celle de Charleroy, qui se rejoignaient pour n'en former -qu'une aux Quatre-Bras. Bientôt l'encombrement y devint -extraordinaire, et les troupes de toutes armes y marchèrent confondues -dans un pêle-mêle effroyable. Ce spectacle affligeant ôtait tout -regret pour les retards du matin, car se fût-on mis en route trois -heures plus tôt, un tel débordement du ciel aurait également <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> -interrompu les opérations militaires, et tourné le matin comme le soir -au profit des Anglais, qui ayant le projet de se replier sur la belle -position de Mont-Saint-Jean, devaient tirer grand avantage de tout ce -qui rendrait l'attaque plus difficile.</p> - -<p>Les troupes se succédaient dans l'ordre suivant: la cavalerie légère -de Subervic, les cuirassiers de Milhaud avec quelques batteries -d'artillerie à cheval, l'infanterie de d'Erlon (1<sup>er</sup> corps), celle -de Lobau (6<sup>e</sup> corps), les cuirassiers de Kellermann, la garde, et -enfin le corps de Reille (2<sup>e</sup>), qui, fortement engagé aux Quatre-Bras, -avait employé la matinée à se remettre du rude combat de la veille. -Napoléon marchait avec l'avant-garde qu'il dirigeait en personne. -<span class="sidenote" title="En marge">Combat d'arrière-garde au delà de Genappe.</span> -On avait à traverser le gros bourg de Genappe, où l'on franchit le Thy -qui devient la Dyle quelques lieues au-dessous. Les Anglais avaient -mis leur cavalerie à l'arrière-garde, pour ralentir notre marche par -des charges exécutées avec à-propos et vigueur, toutes les fois que le -terrain le permettrait. En approchant de Genappe le sol s'abaissait, -et une fois le Thy passé se relevait, de manière que nous avions en -face de nous l'arrière-garde anglaise, vivement pressée par notre -avant-garde. Napoléon ordonnant lui-même tous les mouvements sous une -pluie torrentueuse, avait fait amener vingt-quatre bouches à feu, qui -tiraient à outrance sur les colonnes en retraite. Les Anglais ayant -hâte de s'éloigner ne prenaient pas le temps de riposter, et -recevaient sans les rendre des boulets qui faisaient dans leurs masses -vivantes des trouées profondes. Au sortir de Genappe les hussards -anglais chargèrent notre <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> cavalerie, mais ils furent presque -aussitôt culbutés par nos lanciers. À son tour lord Uxbridge à la tête -des gardes à cheval chargea nos lanciers et les ramena. Mais nos -cuirassiers fondant sur les gardes à cheval les forcèrent de se -replier. En quelques minutes la route fut couverte de blessés et de -morts, la plupart ennemis. Notre canon surtout avait jonché la terre -de débris humains qui étaient hideux à voir. Dans ces diverses -rencontres le colonel Sourd, le modèle des braves, se couvrit de -gloire. Avec un bras haché de coups de sabre et à moitié séparé du -corps, il s'obstina à rester à cheval. Il n'en descendit que pour -subir une amputation qui ne diminua ni son ardeur ni son courage, car -à peine amputé il se remit en selle, et commanda son régiment jusque -sous les murs de Paris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Horrible confusion produite par le mauvais temps.</span> -Napoléon, au milieu de ces charges de cavalerie, ne cessa pas un -instant de diriger lui-même l'avant-garde. La marche fut lente -néanmoins, car Anglais et Français pliaient sous la violence de -l'orage. Quelques heures n'avaient pas suffi pour décharger le ciel -des masses d'eau qu'il contenait, et nos troupes étaient tombées dans -un état déplorable. La chaussée pavée ne pouvant plus les porter -toutes, il avait fallu que l'infanterie cédât le pas à l'artillerie et -à la cavalerie; elle s'était donc jetée à droite et à gauche de la -route, et elle enfonçait jusqu'à mi-jambe dans les terres grasses de -la Belgique. Bientôt il lui devint impossible de conserver ses rangs; -chacun marcha comme il voulut et comme il put, suivant de loin la -colonne de cavalerie et d'artillerie qu'on apercevait sur la <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> -chaussée pavée. Vers la fin du jour la souffrance s'accrut avec la -durée de la pluie et avec la nuit. Les cœurs se serrèrent, comme si -on avait vu dans ces rigueurs du ciel un signe avant-coureur d'un -désastre. On se serait consolé si au terme de cette pénible marche on -avait espéré joindre les Anglais, et terminer sur un terrain propre à -combattre les longues inimitiés des deux nations. Mais on ne savait -s'ils n'allaient pas disparaître dans les profondeurs de la forêt de -Soignes, et se réunir aux Prussiens derrière l'épais rideau de cette -forêt.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Interrogatoire d'un prisonnier anglais.</span> -Parmi les blessés ennemis on avait recueilli un officier, appartenant -à la famille de lord Elphinston, et on l'avait amené à Napoléon qui -l'avait accueilli avec beaucoup d'égards, et interrogé avec adresse -dans l'espoir de lui arracher le secret du duc de Wellington, qu'il -était en position de connaître. Cet officier répondant à Napoléon avec -autant de noblesse que de convenance, lui déclara que tombé au pouvoir -des Français, il ne trahirait point son pays pour se ménager de -meilleurs traitements. Napoléon respectant ce sentiment, chargea M. de -Flahault de lui prodiguer tous les soins qu'on aurait donnés à un -Français objet de la plus grande faveur. Mais il n'avait rien appris, -ou presque rien, des projets de l'armée britannique. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée au pied du plateau de Mont-Saint-Jean.</span> -À la chute du -jour, en suivant la chaussée de Bruxelles à travers une plaine -fortement ondulée, on arriva sur une éminence d'où l'on découvrait -tout le pays d'alentour. On était au pied de la célèbre position de -Mont-Saint-Jean, et au delà on apercevait la sombre verdure de la -forêt de Soignes. Les Anglais qui s'étaient mis en marche de <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> -bonne heure, avaient eu le temps de se bien asseoir derrière cette -position, où l'élévation du sol les préservait d'une partie des -souffrances que nous endurions, et où leur service des vivres, -chèrement payé, leur avait préparé d'abondantes ressources. Établis -sur le revers du coteau de Mont-Saint-Jean, on les entrevoyait à -peine. D'ailleurs une brume épaisse succédant à la pluie, enveloppait -la campagne, et avait ainsi hâté de deux heures l'obscurité de la -nuit. On ne pouvait donc rien discerner, et Napoléon restait dans un -doute pénible, car si les Anglais s'étaient engagés dans la forêt de -Soignes pour la traverser pendant la nuit, il était à présumer qu'ils -iraient rejoindre les Prussiens derrière Bruxelles, et que le plan de -les rencontrer séparément, si heureusement réalisé jusqu'ici, finirait -par échouer. Il était difficile en effet de se porter au delà de -Bruxelles pour combattre deux cent mille ennemis braves et passionnés, -avec cent mille soldats, héroïques mais réduits à la proportion d'un -contre deux, en songeant surtout qu'à cent cinquante lieues sur notre -droite avançait la grande colonne des Autrichiens et des Russes. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon voulant forcer les Anglais à manifester leurs -desseins, fait déployer les cuirassiers de Milhaud.</span> -Dévoré de l'inquiétude que cette situation faisait naître, Napoléon -pour la dissiper, ordonna aux cuirassiers de Milhaud de se déployer en -faisant feu de toute leur artillerie. Cette manœuvre s'étant -immédiatement exécutée, les Anglais démasquèrent une cinquantaine de -bouches à feu, et couvrirent ainsi de boulets le bassin qui les -séparait de nous. Napoléon descendit alors de cheval, et suivi de deux -ou trois officiers seulement se mit à étudier lui-même la position -<span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> dont l'armée britannique semblait avoir fait choix. Il -entendait à chaque instant les boulets s'enfoncer lourdement dans une -boue épaisse qu'ils faisaient jaillir de tous côtés. -<span class="sidenote" title="En marge">L'armée anglaise se montre tout entière en position.</span> -Il fut soulagé -par ce spectacle d'une partie de ses inquiétudes, car il conclut de -cette canonnade si prompte et si étendue, qu'il n'avait pas devant lui -une simple arrière-garde s'arrêtant au détour d'un chemin pour -ralentir la poursuite de l'ennemi, mais une armée entière en position, -se couvrant de tous ses feux. Il ne doutait donc presque plus de la -bataille, et sur son cœur si chargé de soucis il ne restait -désormais que les incertitudes de la bataille elle-même. C'était bien -assez pour le cœur le plus ferme! Au surplus, il avait un tel -sentiment de son savoir-faire et de l'énergie de ses soldats, qu'il ne -demandait à la Providence que la bataille, se chargeant comme -autrefois d'en faire une victoire!</p> - -<p>Cette preuve de la présence des Anglais obtenue, il ordonna au général -Milhaud de replier ses cuirassiers, afin de leur procurer le repos -dont ils avaient grand besoin pour la formidable journée du lendemain. -<span class="sidenote" title="En marge">Longue reconnaissance exécutée par Napoléon au pied du -plateau de Mont-Saint-Jean.</span> -Quant à lui ayant laissé son état-major en arrière, il se mit à longer -le pied de la hauteur qu'occupaient les Anglais. Accompagné du grand -maréchal Bertrand et de son premier page Gudin, il se promena -longtemps, cherchant à se rendre compte de la position qui devait être -bientôt arrosée de tant de sang. À chaque pas il enfonçait -profondément dans la boue, et pour en sortir s'appuyait tantôt sur le -bras du grand maréchal, tantôt sur celui du jeune Gudin, puis -dirigeait sur l'ennemi la <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> petite lunette qu'il avait dans sa -poche. Ne prêtant guère attention aux boulets qui tombaient autour de -lui, il fut cependant tiré un moment de ses préoccupations en voyant à -ses côtés l'enfant de dix-sept ans qui remplissait auprès de lui -l'office de page, et dont le père qui lui était cher, avait succombé à -Valoutina.—Mon ami, lui dit-il, tu n'avais jamais assisté à pareille -fête. Ton début est rude, mais ton éducation se fera plus -vite.—L'enfant, digne fils de son père, était, comme le grand -maréchal Bertrand, exclusivement occupé du maître qu'il servait, mais -personne n'aurait osé devant Napoléon exprimer une crainte, même pour -lui, et cette reconnaissance, exécutée les pieds dans une boue -profonde, la tête sous les boulets, dura jusque vers dix heures du -soir. Napoléon qui ne faisait rien d'inutile, ne l'avait prolongée que -pour voir de ses propres yeux les Anglais établir leurs bivouacs. -Bientôt l'horizon s'illumina de mille feux, entretenus avec le bois de -la forêt de Soignes. Les Anglais, aussi mouillés que nous, employèrent -la soirée à sécher leurs habits et à cuire leurs aliments. -<span class="sidenote" title="En marge">Joie de Napoléon en voyant les Anglais résolus à livrer -bataille.</span> -<cite>L'horizon</cite>, comme Napoléon l'a écrit si grandement, <cite>parut un vaste -incendie</cite>, et ces flammes, qui en ce moment ne lui présageaient que la -victoire, le remplirent d'une satisfaction, malheureusement bien -trompeuse!</p> - -<p>Remontant à cheval, Napoléon revint à la ferme dite <i>du Caillou</i>, où -l'on avait établi son quartier général. Il annonça pour le lendemain -une bataille décisive, qui devait, disait-il, sauver ou perdre la -France. Il ordonna à ses généraux de s'y préparer. <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> De tous -les ordres, le plus pressant était celui que Napoléon devait adresser -à Grouchy, car il ne fallait pas le laisser errer à l'aventure dans -une circonstance pareille, et comme le maréchal se trouvait à quatre -ou cinq lieues, il importait de lui expédier ses instructions -immédiatement, pour qu'il pût les recevoir en temps utile. À dix -heures environ Napoléon lui adressa les instructions que comportait la -situation envisagée sous toutes ses faces.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Instructions envoyées à Grouchy le 17 à dix heures du -soir.</span> -Grouchy avait été chargé de suivre les Prussiens pour compléter leur -défaite, surveiller leurs entreprises, et se tenir toujours, quelque -parti qu'ils prissent, entre eux et les Anglais, comme un mur -impossible à franchir. Quelles éventualités y avait-il à prévoir dans -une situation pareille? Les Prussiens avaient pu, ainsi qu'on l'avait -supposé un instant d'après les canons et les fuyards recueillis sur la -route de Namur, gagner Liége pour rejoindre sur le Rhin les autres -armées alliées, ou bien encore gagner par Gembloux et Wavre la route -qui traverse l'extrémité orientale de la forêt de Soignes, et qui les -aurait réunis aux Anglais au delà de Bruxelles. Ils avaient pu enfin -s'arrêter à Wavre même, le long de la Dyle, avant de s'enfoncer dans -la forêt de Soignes, dans l'intention de se joindre aux Anglais en -avant de la forêt. De toutes ces suppositions aucune n'était -alarmante, même la dernière, si le maréchal Grouchy ne perdait point -la tête, qu'il n'avait jamais perdue jusqu'ici. Les instructions pour -ces divers cas ressortaient de la nature des choses, et Napoléon, qui -ne les puisait jamais ailleurs, les traça avec une extrême précision. -<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Si les Prussiens, dit-il dans la dépêche destinée au maréchal -Grouchy, si les Prussiens ont pris la route du Rhin, il n'y a plus à -vous en occuper, et il suffira de laisser mille chevaux à leur suite -pour vous assurer qu'ils ne reviendront pas sur nous. Si par la route -de Wavre ils se sont portés sur Bruxelles, il suffit encore d'envoyer -après eux un millier de chevaux, et dans ce second cas, comme dans le -premier, il faut vous replier tout entier sur nous, pour concourir à -la ruine de l'armée anglaise. Si enfin les Prussiens se sont arrêtés -en avant de la forêt de Soignes, à Wavre ou ailleurs, il faut vous -placer entre eux et nous, les occuper, les contenir, et détacher une -division de sept mille hommes afin de prendre à revers l'aile gauche -des Anglais.— -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne peut douter de la remise de ces instructions en -temps utile.</span> -Ces instructions ne pouvaient être différentes, quand -même le génie militaire de Napoléon n'eût été ni aussi grand, ni aussi -sûr qu'il l'était. Laisser quelques éclaireurs sur la trace des -Prussiens soit qu'ils eussent regagné le Rhin ou qu'ils se fussent -enfoncés sur Bruxelles, et dans ces deux cas rejoindre Napoléon avec -la totalité de l'aile droite, ou bien, s'ils s'étaient arrêtés à -Wavre, les occuper, les tenir éloignés du terrible duel qui allait -s'engager entre l'armée française et l'armée britannique, et enfin -dans ce dernier cas détacher sept mille hommes pour prendre à dos -l'aile gauche anglaise, étaient les instructions que comportait ce -qu'on savait de la situation. Qu'elles pussent arriver et être -exécutées à temps, ce n'était pas chose plus douteuse que le reste. Il -était environ dix heures du soir: en admettant que l'officier qui les -porterait ne partît qu'à <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> onze, il devait être rendu au plus -tard à deux heures du matin à Gembloux, où l'on devait présumer que se -trouverait le maréchal Grouchy. En effet de la ferme du Caillou à -Gembloux, en suivant toujours la chaussée pavée de Namur, et en la -quittant à Sombreffe pour prendre celle de Wavre, il n'y avait -qu'environ sept ou huit lieues métriques de distance, tandis qu'en -ligne droite il y en avait à peine cinq. (Voir la carte n<sup>o</sup> 65.) Un -homme à cheval devait certainement franchir cet espace en moins de -trois heures. Recevant ses instructions à deux heures du matin, le -maréchal Grouchy pouvait partir à quatre de Gembloux, et devait être -bien près de Napoléon lorsque commencerait la bataille, car soit qu'il -négligeât les Prussiens en route vers le Rhin ou vers Bruxelles, soit -qu'il eût à les suivre sur Wavre, et à faire un détachement vers -Mont-Saint-Jean, il n'avait pas plus de cinq à six lieues à parcourir -avec son corps d'armée<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="smaller">[20]</span></a>. Ces ordres <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> expédiés, Napoléon -prit quelques instants de repos au milieu de la nuit, comme il en -avait l'habitude quand il était engagé dans de grandes opérations. Il -dormit profondément à la veille de la journée la plus terrible de sa -vie, et l'une des plus funestes gui aient jamais lui sur la France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Projets des généraux alliés.</span> -Les résolutions des généraux ennemis étaient du reste à peu près -telles que Napoléon les souhaitait, sans se douter de ce qu'il -désirait en demandant à la Providence de lui accorder encore une -bataille. Lord Wellington la veille au soir, après le combat des -Quatre-Bras, s'était arrêté à Genappe, où il avait établi son quartier -général. N'ayant rien reçu du maréchal Blucher, soit que celui-ci fût -mécontent <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> de n'avoir pas été plus activement secouru, soit -que son affreuse chute de cheval l'eût empêché de vaquer à ses -devoirs, le général britannique avait supposé que les Prussiens -étaient vaincus, surtout en voyant de toute part les vedettes -françaises tant aux Quatre-Bras que sur la chaussée de Namur. Les -Français en effet auraient dû se retirer s'ils n'avaient pas remporté -une victoire qui leur permît d'occuper une position aussi avancée. Le -duc de Wellington avait donc pris le parti de se replier sur -Mont-Saint-Jean, à la lisière de la forêt de Soignes, bien résolu à se -battre dans cette position, qu'il avait longuement étudiée dans la -prévision d'une bataille défensive, livrée sous les murs de Bruxelles -pour la conservation du royaume des Pays-Bas. Toutefois <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> il -ne voulait livrer cette bataille défensive, quelque bonne que lui -parût la position, qu'à la condition d'être soutenu par les Prussiens. -En conséquence il avait dépêché un officier au maréchal Blucher pour -savoir s'il pouvait compter sur son secours.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Wellington et Blucher ont résolu de se réunir, -pour livrer bataille en avant de la forêt de Soignes.</span> -Tandis que les choses se passaient ainsi du côté des Anglais, le vieil -et inflexible Blucher, quoique fort maltraité à Ligny, ne se tenait -pas pour vaincu, et entendait renouveler la lutte le lendemain ou le -surlendemain, dès qu'il rencontrerait un poste favorable à ses -desseins. Loin de songer à s'éloigner du théâtre des hostilités en -regagnant le Rhin, il voulait s'y tenir au contraire, et ne pas aller -plus loin que la forêt de Soignes, pour y livrer, avec ou sans les -Anglais, une nouvelle bataille, non pas en arrière mais en avant de -Bruxelles. -<span class="sidenote" title="En marge">Marche des Prussiens dans la journée du 17.</span> -En conséquence il s'était replié en deux colonnes sur -Wavre, en attirant à lui le corps de Bulow (4<sup>e</sup> corps prussien), -lequel était en marche pendant la bataille de Ligny. Ziethen et Pirch -I<sup>er</sup>, qui avaient combattu entre Ligny et Saint-Amand, et s'étaient -trouvés les plus avancés sur la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, -s'étaient retirés par Tilly et Mont-Saint-Guibert, en suivant la rive -droite de la Dyle, pendant la nuit du 16 au 17. (Voir la carte n<sup>o</sup> -65.) Thielmann, qui n'avait pas dépassé Sombreffe, avait rétrogradé -par la route de Gembloux, et donné la main à Bulow arrivant de Liége. -Ils avaient tous pris position autour de Wavre à la fin de cette -journée du 17, les uns plus tôt, les autres plus tard, les uns au -delà, les autres en deçà de la Dyle. Blucher avait employé le reste -du jour à leur ménager un peu de repos, à leur procurer <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> des -vivres, à remplacer les munitions consommées, et à rallier une -multitude de fuyards que sa cavalerie tâchait de recueillir, et que la -nôtre aurait pu ramasser par milliers si elle avait été mieux dirigée. -Averti des intentions du duc de Wellington, il lui avait répondu qu'il -serait le 18 à Mont-Saint-Jean, espérant bien que si les Français -n'attaquaient pas le 18, on les attaquerait le 19: noble et -patriotique énergie dans un vieillard de soixante-treize ans!</p> - -<p>Les deux généraux ennemis étaient donc décidés à livrer bataille dans -la journée du 18, en avant de la forêt de Soignes, après s'être réunis -par un mouvement de flanc, que Blucher devait exécuter le long de la -forêt, si toutefois les Français lui en laissaient le temps et les -moyens.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite de Grouchy, chargé de la poursuite des Prussiens.</span> -C'était au maréchal Grouchy qu'appartenaient naturellement la mission -et la faculté de s'y opposer. Si on jette en effet les yeux sur la -carte du pays, on verra que rien n'était plus facile que son rôle, -bien qu'il eût à manœuvrer devant 88 mille Prussiens avec environ -34 mille Français. (Voir la carte n<sup>o</sup> 65.) Napoléon s'étant emparé -brusquement de la grande chaussée de Namur aux Quatre-Bras, par -laquelle les Anglais et les Prussiens auraient pu se rejoindre, les -uns et les autres avaient été contraints de se reporter en arrière, -les premiers par la route de Mont-Saint-Jean, les seconds par celle de -Wavre. Ces deux routes traversent la vaste forêt de Soignes qui -enveloppe Bruxelles, avons-nous dit, du sud-ouest au nord-est, et se -réunissent à Bruxelles même. Napoléon, poursuivant le duc de -Wellington <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> sur Mont-Saint-Jean, Grouchy devant poursuivre -Blucher sur Wavre, marchaient à environ quatre lieues l'un de l'autre, -mesurées à vol d'oiseau. -<span class="sidenote" title="En marge">Facilités qu'il avait pour découvrir leur marche et les -contenir.</span> -Grouchy n'avait guère plus de chemin à faire -pour rejoindre Napoléon, que Blucher pour rejoindre Wellington. De -plus, partant d'auprès de Napoléon, ayant mission de communiquer -toujours avec lui, Grouchy s'il ne perdait pas la piste des Prussiens, -devait obtenir l'un des deux résultats que voici, ou de s'interposer -entre eux et Napoléon, et de retarder assez leur arrivée pour qu'on -eût le temps de battre les Anglais, ou s'il n'avait pas pu leur barrer -le chemin, de les prendre en flanc pendant qu'ils chercheraient à se -réunir à l'armée britannique. Mais ne pas les rencontrer, ne pas même -les voir dans un espace aussi étroit, était un miracle, un miracle de -malheur, qui n'était guère à supposer! Pour remplir sa mission la plus -indiquée, celle de s'interposer entre les Prussiens et les Anglais, -Grouchy avait en sa faveur une circonstance locale des plus heureuses. -La Dyle, petite rivière de peu d'importance sans doute, mais dont les -abords étaient très-faciles à défendre, coulant de Genappe vers Wavre, -séparait Napoléon de Grouchy, comme Wellington de Blucher. En suivant -à la lettre ses instructions qui lui prescrivaient de communiquer -toujours par sa gauche avec le quartier général, Grouchy pouvait se -porter sur la Dyle, la franchir, la mettre ainsi entre lui et les -Prussiens, et leur en disputer le passage afin d'empêcher leur arrivée -à Mont-Saint-Jean, ou s'ils l'avaient franchie avant lui, les -surprendre dans leur marche de flanc, et <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> les arrêter net -avant qu'ils eussent rejoint le duc de Wellington. L'ascendant de la -victoire remportée à Ligny, la surprise de flanc, suffisait pour -compenser l'inégalité du nombre, et donner à Grouchy sinon le moyen de -vaincre, du moins celui d'occuper les Prussiens, et de les faire -arriver trop tard au rendez-vous commun de Waterloo.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Longues incertitudes du maréchal Grouchy.</span> -À la vérité, pour ne point perdre de temps, pour bien suivre les -mouvements des Prussiens il aurait fallu connaître, ou soupçonner du -moins leur direction, de manière à ne pas courir trop tard après eux. -Mais les suppositions à faire en cette circonstance étaient si peu -nombreuses, si faciles à vérifier avec les treize régiments de -cavalerie dont Grouchy disposait, et les espaces à parcourir si peu -considérables, qu'il était facile de regagner le temps qu'on aurait -perdu en fausses recherches. Si les Prussiens vaincus à Ligny se -retiraient par Liége sur le Rhin, il n'y avait qu'un détachement de -cavalerie à laisser sur leurs traces, et à ne plus s'en inquiéter -ensuite; s'ils marchaient sur Wavre pour combattre en avant ou en -arrière de la forêt de Soignes, ils avaient deux routes à prendre, -l'une par Tilly et Mont-Saint-Guibert, l'autre par Sombreffe et -Gembloux, toutes deux aboutissant à Wavre. (Voir la carte n<sup>o</sup> 65.) -Trois reconnaissances de cavalerie, une sur Namur, deux sur Wavre, -devaient en quelques heures constater ce qui en était, et Grouchy que -Napoléon avait quitté à onze heures du matin, aurait dû à trois ou -quatre heures de l'après-midi savoir la vérité, et de quatre à neuf -être bien près de Wavre, s'il prenait le parti de s'y rendre, ou se -trouver sur la gauche <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> de la Dyle, si, ce qui valait mieux, il -traversait cette rivière pour se mettre en communication plus étroite -avec Napoléon.</p> - -<p>De tout cela le maréchal Grouchy n'avait rien fait dans la journée. -Ayant du coup d'œil et de la vigueur sur le terrain, il n'avait -aucun discernement dans la direction générale des opérations, et -surtout rien de la sagacité d'un officier d'avant-garde chargé -d'éclairer une armée. Ainsi il n'avait envoyé aucune reconnaissance -sur sa gauche, de Tilly à Mont-Saint-Guibert, route qu'avaient prise -Ziethen et Pirch I<sup>er</sup>: il n'en avait pas même envoyé une par sa -droite sur Gembloux, et en se séparant de Napoléon à Sombreffe, il -avait couru comme une tête légère sur Namur, où on lui avait dit que -Pajol avait ramassé des fuyards et du canon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grouchy finit par s'apercevoir que les Prussiens ont pris -la route de Wavre.</span> -Tandis qu'il galopait fort inconsidérément dans cette direction, il -avait appris que sa cavalerie battant l'estrade pendant la matinée, -avait aperçu les Prussiens en grand nombre du côté de Gembloux, -lesquels semblaient marcher sur Wavre. -<span class="sidenote" title="En marge">Il s'achemine tard sur Gembloux.</span> -En même temps la dépêche que -Napoléon lui avait adressée de Marbais par la main du grand maréchal, -lui avait donné la même information, et alors il s'était mis à courir -sur Gembloux, en ordonnant à son infanterie de l'y suivre. Cette -infanterie, composée des corps de Vandamme et de Gérard, n'avait été -mise en mouvement que vers trois ou quatre heures de l'après-midi. -Sans doute elle avait gagné à ce retard de se reposer un peu des -fatigues de la veille, mais il eût mieux valu l'acheminer dès midi sur -Gembloux, où elle se serait trouvée convenablement <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> placée -pour toutes les hypothèses, car à Gembloux elle eût été à la fois sur -la route directe de Wavre, et en communication avec Liége par la -vieille chaussée romaine. Elle aurait eu de la sorte l'avantage -d'arriver à Gembloux avant l'orage qui vers deux heures de -l'après-midi s'étendit sur toutes les plaines de la Belgique, et en -mesure encore, après y avoir pris un repos de trois ou quatre heures, -de s'approcher de Wavre, si de nouveaux indices signalaient cette -direction comme définitivement préférable.</p> - -<p>À Gembloux les rapports des gens du pays indiquèrent Wavre comme le -véritable point de retraite de l'armée prussienne, et il y avait dans -leurs dires un ensemble qui aurait certainement décidé un esprit moins -flottant que celui du maréchal Grouchy. Mais comme Bulow arrivait par -la route de Liége, comme il y avait dès lors du matériel sur cette -route, les perplexités du maréchal Grouchy s'augmentèrent, et il ne -sut plus à quelle supposition s'arrêter. Les indices à la guerre, de -même que dans la politique, troublent l'esprit par leur multiplicité -même, si par une raison à la fois sagace et ferme on ne sait pas les -rapprocher et les concilier. Ce qu'il y avait de plus supposable, -c'est que les Prussiens allaient se réunir aux Anglais pour combattre -avec eux, en avant ou en arrière de la forêt de Soignes; ce qui -l'était moins, c'est qu'ils retournassent vers le Rhin; ce qui ne -l'était pas du tout, c'est qu'ils se partageassent entre ces deux -directions. Ce fut pourtant à cette dernière supposition que le -maréchal Grouchy s'arrêta, influencé qu'il était par les doubles -traces observées sur la route de Wavre <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> et sur celle de Liége, -doubles traces qui s'expliquaient facilement, puisque les Prussiens -ayant leur tête vers Wavre, leur queue vers Liége d'où ils venaient, -devaient sur ces deux points laisser des signes de leur présence. -<span class="sidenote" title="En marge">Simple considération qui aurait dû ne laisser subsister -aucun doute dans l'esprit du maréchal Grouchy.</span> -Une autre et puissante raison aurait dû décider le maréchal dans son -choix. Si on se trompait en se dirigeant sur Wavre, le mal n'était pas -grand, car on laissait les Prussiens gagner le Rhin sans les -poursuivre, mais on apportait à Napoléon un renfort accablant contre -les Anglais. Si au contraire on se trompait en marchant vers Liége, il -y avait le danger mortel de laisser les Prussiens gagner -tranquillement Wavre, s'y placer dans le voisinage immédiat des -Anglais, et se mettre ainsi en mesure d'accabler Napoléon avec leurs -forces réunies. Cette pensée chez un esprit clairvoyant, n'aurait pas -dû permettre un moment d'hésitation à l'égard de la conduite à tenir. -Malheureusement il n'en fut rien, et le maréchal Grouchy sembla -complétement oublier que sa mission essentielle était de suivre les -Prussiens, et de les empêcher de revenir sur nous pendant que nous -aurions affaire aux Anglais, ce qui résultait des instructions -verbales de Napoléon et de l'évidente nature des choses.</p> - -<p>Vers la chute du jour les indices étant devenus plus nombreux et plus -concordants, la direction de Wavre se présenta définitivement comme -celle que les Prussiens avaient dû suivre. En conséquence, le maréchal -Grouchy se contenta, comme dernière précaution contre une éventualité -dont la crainte n'avait pas entièrement disparu de son esprit, de -laisser quelque cavalerie sur la route de Liége, mais il eut <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> -soin d'en placer la plus grande partie sur celle de Wavre, en avant de -Sauvenière. Il laissa toute son infanterie se reposer à Gembloux, où -elle était arrivée tard par suite du mauvais temps, afin de lui -procurer une bonne fin de journée, et de pouvoir la mettre en marche -le lendemain de très-bonne heure. Il était bien fâcheux sans doute, -lorsqu'on avait les Prussiens à poursuivre vivement, de n'avoir fait -que deux lieues et demie dans la journée, mais en partant à quatre -heures le lendemain 18, tout était réparable, car on n'avait qu'un -trajet de quatre lieues à exécuter pour être rendu à Wavre, qu'un de -six pour se trouver à côté de Napoléon, lieues métriques qu'un homme à -pied parcourt en trois quarts d'heure. Il était donc possible de faire -à temps, et très à propos, tout ce qu'on n'avait pas fait dans cette -journée du 17. -<span class="sidenote" title="En marge">À dix heures du soir Grouchy écrit à Napoléon, et promet de -se tenir entre lui et les Prussiens.</span> -À dix heures du soir, moment même où Napoléon venait -d'écrire au maréchal Grouchy pour le rappeler à lui, le maréchal -écrivait à Napoléon pour l'informer du parti qu'il avait pris, lequel, -disait-il, lui laissait encore le choix entre Wavre et Liége, et pour -lui annoncer la résolution de marcher tout entier sur Wavre dès le -matin, si cette direction paraissait définitivement la véritable, -<cite>afin</cite>, ajoutait-il, <cite>de séparer les Prussiens du duc de -Wellington</cite>.— -<span class="sidenote" title="En marge">Toutes les fautes du 17 étaient facilement réparables le -18.</span> -Ces dernières expressions avaient cela de rassurant -qu'en ce moment le maréchal semblait comprendre enfin le fond de sa -mission, et elles prouvent aussi que Napoléon, en lui donnant le matin -ses instructions verbales, s'était fort clairement expliqué.</p> - -<p>Telle était la manière dont chacun avait achevé <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> la journée -du 17 sur ce théâtre de guerre, large tout au plus de cinq à six -lieues dans les divers sens, et sur lequel trois cent mille hommes se -cherchaient pour terminer en s'égorgeant vingt-deux ans de luttes -acharnées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle reconnaissance opérée par Napoléon, pour s'assurer -de la présence de l'armée anglaise.</span> -Pendant que tout dormait dans le camp des quatre armées, Napoléon, -après un court repos, se leva vers deux heures après minuit, ayant -toujours la crainte de voir les Anglais se soustraire à son approche, -pour se réunir aux Prussiens derrière Bruxelles. En effet, le danger -des grandes batailles contre lui était tellement reconnu des généraux -européens, ce danger était si évident pour les Anglais qui avaient une -immense forêt à dos, à travers laquelle la retraite serait des plus -difficiles, et au contraire la réunion avec les Prussiens derrière la -forêt de Soignes présentait un jeu si sûr, qu'il ne comprenait pas -comment les Anglais pouvaient être tentés de l'attendre. Il raisonnait -sans tenir compte de deux passions violentes, la haine chez le général -prussien, l'ambition chez le général britannique. Le premier -effectivement était prêt à payer de sa vie la ruine de la France; le -second aspirait à terminer lui-même la querelle de l'Europe contre -nous, et à en avoir le principal honneur. Napoléon néanmoins doutait -toujours, et malgré la pluie qui tombait de nouveau, il recommença -avec deux ou trois officiers la reconnaissance qu'il avait déjà tant -prolongée quelques heures auparavant. La terre était encore plus -détrempée, la boue plus profonde que dans la soirée. Malgré cette -fâcheuse circonstance, qui pouvait rendre bien difficile l'attaque -<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> d'une armée en position, il éprouva une véritable joie en -apercevant les feux des bivouacs britanniques. -<span class="sidenote" title="En marge">Grande satisfaction en apercevant de nouveau que l'armée -anglaise est résolue à combattre.</span> -Ces feux resplendissant -d'un bout à l'autre de ce champ de bataille, attestaient la présence -persévérante de l'armée anglaise. Un moment Napoléon fut troublé par -un bruit de voiture sur sa gauche, dans la direction de -Mont-Saint-Jean, mais bientôt ce bruit cessa, et des espions revenant -du camp ennemi ne laissèrent plus d'incertitude sur la résolution du -duc de Wellington de livrer bataille. Napoléon en fut à la fois -surpris et content, et ne put d'ailleurs en douter lorsque le jour -commença à poindre, car le général anglais, s'il avait voulu battre en -retraite, n'aurait pas attendu qu'il fît jour pour s'enfoncer, en -ayant son terrible adversaire sur ses traces, dans le long et -dangereux défilé de la forêt de Soignes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de la dépêche écrite par Grouchy dans la soirée.</span> -Tandis qu'il opérait cette reconnaissance, Napoléon reçut la dépêche -que Grouchy venait de lui expédier de Gembloux à dix heures du soir, -et dans laquelle il lui annonçait la position qu'il avait prise entre -les deux directions de Liége et de Wavre, avec penchant cependant à -préférer celle de Wavre, afin de tenir les Prussiens séparés des -Anglais. Quoiqu'il trouvât bien médiocre la conduite du maréchal, bien -mal employée une journée de poursuite dans laquelle on n'avait fait -que deux lieues et demie, Napoléon se consola pourtant en voyant que -Grouchy tendait vers Wavre, et qu'il semblait comprendre la portion -essentielle de son rôle, celle qui consistait à tenir les Prussiens -séparés des Anglais. -<span class="sidenote" title="En marge">Espérances que Napoléon est fondé à concevoir.</span> -Il se rassura en songeant que Grouchy, pourvu -qu'il se mît en <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> marche à quatre ou cinq heures du matin, -pourrait le rejoindre vers dix heures, et exécuter ainsi les -instructions expédiées le soir du quartier général, lesquelles lui -enjoignaient de suivre les Prussiens sur Wavre et de détacher vers lui -une division de sept mille hommes. L'état du sol, sur lequel avaient -coulé les eaux du ciel pendant douze heures consécutives, ne rendant -pas possible une bataille avant dix heures du matin, il suffisait qu'à -ce moment, et même plus tard, Grouchy parût en entier ou en partie sur -la gauche des Anglais, pour obtenir les plus grands résultats. -<span class="sidenote" title="En marge">Répétition de l'ordre envoyé à Grouchy à dix heures du -soir.</span> -Napoléon pour plus de sûreté, lui fit adresser à l'instant même, -c'est-à-dire à trois heures du matin, un duplicata de l'ordre de dix -heures du soir. Berthier avait l'habitude d'expédier plusieurs copies -du même ordre par des officiers différents, afin que sur trois ou -quatre il en parvînt au moins une: le maréchal Soult, tout nouveau à -ce service, n'avait pas pris cette précaution. Mais deux expéditions, -parties l'une à dix heures du soir, l'autre à trois heures du matin, -pouvaient paraître suffisantes, sur une route d'ailleurs praticable, -puisque l'officier porteur d'un rapport daté de dix heures du soir -était arrivé à deux heures du matin.</p> - -<p>Rassuré sans être très-satisfait, Napoléon ne formait plus qu'un -vœu, c'est que le temps se remît, et rendît possibles les -manœuvres de l'artillerie. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon recommence plusieurs fois ses reconnaissances -pendant la nuit.</span> -Il passa le reste de la nuit en -reconnaissances, revenant de temps en temps à la ferme <i>du Caillou</i>, -pour se sécher auprès d'un grand feu. Vers quatre heures il faisait -jour, et le ciel commençait à s'éclaircir. Bientôt un rayon de soleil -perçant une bande épaisse <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> de nuages illumina tout l'horizon, -et l'espérance, la trompeuse espérance, pénétra au cœur agité de -Napoléon! Il se flatta qu'avec le retour du soleil les nuages se -dissiperaient, et que la pluie cessant, le sol en quelques heures -deviendrait praticable à l'artillerie. -<span class="sidenote" title="En marge">La bataille différée de quelques heures pour laisser le sol -se raffermir sous les pas de l'artillerie.</span> -Drouot, les officiers de l'arme -consultés, déclara que dans cinq ou six heures, et grâce à la saison, -le sol serait non pas tout à fait consolidé, mais assez raffermi pour -mettre en position des pièces de tout calibre. Le ciel effectivement -devint plus clair, et Napoléon prit patience, ne se doutant point que -ce n'était pas seulement au soleil, mais aux Prussiens qu'il donnait -ainsi le temps d'arriver!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, à huit heures du matin, réunit ses généraux -autour de lui.</span> -Vers huit heures, la pluie ne semblant plus à craindre, il appela ses -généraux, les fit asseoir à sa table où était servi son frugal repas -du matin, et discuta avec eux le plan de la bataille qu'on allait -livrer à l'armée britannique. Du sommet d'un tertre élevé, il avait -parfaitement discerné la forme du terrain, ainsi que la distribution -des forces ennemies, et avait arrêté déjà dans son esprit la manière -de l'attaquer, au point qu'il paraissait très-confiant dans le -résultat de ses combinaisons. Le général Reille, très-habitué à la -guerre contre les Anglais, et ayant conservé de leur solidité une -impression qui avait beaucoup nui aux opérations des Quatre-Bras, eut -en cette occasion le mérite de faire entendre à Napoléon des vérités -utiles. Il lui dit que les Anglais médiocres dans l'offensive étaient -dans la défensive supérieurs à presque toutes les armées de l'Europe, -et qu'il fallait chercher à les vaincre par des manœuvres plutôt -que par des attaques directes.—Je <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> sais, répondit Napoléon, -que les Anglais sont difficiles à battre en position, aussi <cite>vais-je -manœuvrer</cite>.—Il songeait en effet à joindre les manœuvres à la -vigueur des attaques, et ne croyait pas que les Anglais pussent -résister à la manière dont il les aborderait.— -<span class="sidenote" title="En marge">Entretien avec Ney, qui croit l'armée anglaise en -retraite.</span> -Nous avons, -ajouta-t-il, <cite>quatre-vingt-dix chances sur cent</cite>, et il achevait à -peine ces paroles, que Ney entrant subitement lui dit qu'il pourrait -avoir raison si les Anglais consentaient à l'attendre, mais qu'en ce -moment ils battaient en retraite. Napoléon n'attacha pas la moindre -créance à cette nouvelle, car, répliqua-t-il, les Anglais, s'ils -avaient voulu se retirer, n'auraient pas différé jusqu'au jour.—Cet -argument était sans réplique. Napoléon néanmoins monta à cheval pour -voir ce qui en était, et après avoir reconnu que l'armée anglaise -demeurait en position, dicta son plan d'attaque, qui fut immédiatement -transcrit par des officiers pour être communiqué à tous les chefs de -corps.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Description du champ de bataille de Waterloo.</span> -Le moment est venu de décrire ce champ de bataille, triste théâtre de -l'une des actions les plus sanglantes du siècle, et la plus -désastreuse de notre histoire, quoique la plus héroïque! -<span class="sidenote" title="En marge">Forme du plateau de Mont-Saint-Jean.</span> -Les Anglais -s'étaient arrêtés sur le plateau de Mont-Saint-Jean (voir les cartes -n<sup>os</sup> 65 et 66), lequel s'étendant sur deux lieues environ de droite -à gauche, et s'abaissant vers nous par une pente assez douce, donnait -ainsi naissance à un petit vallon qui séparait les deux armées. -Derrière ce plateau et sur un espace de plusieurs lieues la forêt de -Soignes étalait sa sombre verdure. Les Anglais, pour être à l'abri de -notre artillerie, se tenaient sur le revers du plateau, et <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> -n'avaient sur le bord même que quelques batteries bien attelées et -bien gardées. Le long du plateau et pour ainsi dire à mi-côte, un -chemin de traverse, allant du village d'Ohain à notre droite, vers -celui de Merbe-Braine à notre gauche, bordé de haies vives en quelques -endroits, fort encaissé en quelques autres, présentait une espèce de -fossé qui couvrait entièrement la position des Anglais, et qu'on -aurait pu croire exécuté pour cette occasion. Le vallon qui courait -entre les deux armées, passant successivement au-dessous des fermes de -Papelotte et de la Haye, puis au pied du village d'Ohain, devenait en -s'abaissant le lit d'un ruisseau, affluent de la Dyle, et s'ouvrait -vers la petite ville de Wavre, qu'avec des lunettes on pouvait -apercevoir à environ trois lieues et demie sur notre droite. À notre -gauche, ce même vallon descendant en sens contraire, et tournant -autour de la position de l'ennemi, déversait les eaux environnantes -dans la petite rivière de Senne. Le partage des eaux entre la Senne et -la Dyle se faisait ainsi devant nous par une sorte de remblai, qui -allant de nous aux Anglais, portait la grande chaussée de Charleroy à -Bruxelles. Cette chaussée, après avoir franchi le plateau de -Mont-Saint-Jean, se confondait à Mont-Saint-Jean même avec la route de -Nivelles, qu'on apercevait sur notre gauche bordée de grands arbres, -de manière que Mont-Saint-Jean était le point de réunion des deux -principales chaussées pavées. C'est par ces deux chaussées en effet -que les diverses parties de l'armée britannique, celles qui avaient eu -le temps d'accourir aux Quatre-Bras, et celles qui n'avaient pas eu -le temps de dépasser <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Nivelles, s'étaient rejointes pour -former sous le duc de Wellington la masse chargée de nous disputer -Bruxelles. Un peu au delà de Mont-Saint-Jean, et à l'entrée de la -forêt de Soignes, se trouvait le village de Waterloo, qui a donné son -nom à la bataille, parce que c'est de là que le général anglais -écrivait et datait ses dépêches.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Distribution de l'armée anglaise sur le plateau de -Mont-Saint-Jean.</span> -Les Anglais étaient établis au revers du plateau, sur les deux côtés -de la chaussée de Bruxelles. Le duc de Wellington, entré en campagne -avec environ 98 mille hommes, en avait perdu près de six mille dans -les diverses rencontres des jours précédents. Il avait envoyé à Hal un -gros détachement qui n'était pas de moins de quinze mille hommes, dans -la crainte d'être tourné par sa droite, c'est-à-dire vers la mer, -crainte qui n'avait pas cessé de préoccuper son esprit, et qui dans le -moment n'était pas digne de son discernement militaire. Il avait donc -à Mont-Saint-Jean, en défalquant quelques autres détachements, 75 -mille soldats, Anglais, Belges, Hollandais, Hanovriens, Nassauviens, -Brunswickois. Il avait placé à sa droite, en avant de Merbe-Braine, -entre les deux chaussées de Nivelles et de Charleroy, les gardes -anglaises, plus la division Alten, formée d'Anglais et d'Allemands. En -arrière et comme appui se trouvait la division Clinton, disposée en -colonne serrée et profonde. La brigade anglaise Mitchell, détachée de -la division Colville, occupait l'extrême droite. Cette aile avait donc -été fortement composée à cause des chaussées de Nivelles et de -Charleroy dont elle gardait le point d'intersection, et elle avait en -outre <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> en seconde ligne le corps de Brunswick avec une grande -partie de la cavalerie alliée. Pour dernière et bien inutile -précaution, le duc de Wellington avait posté à trois quarts de lieue, -au bourg de Braine-l'Alleud, la division anglo-hollandaise Chassé, -toujours afin de parer au danger chimérique d'être tourné par sa -droite. À son centre, c'est-à-dire sur la grande chaussée de Charleroy -à Bruxelles, il avait pratiqué un abatis à l'endroit où elle -débouchait sur le plateau. Sur la chaussée même il avait mis peu de -monde, les troupes accumulées à droite et à gauche devant suffire à la -défendre. Seulement, un peu en arrière, vers Mont-Saint-Jean, il avait -laissé en réserve la brigade anglaise Lambert. À sa gauche, vis-à-vis -de notre droite, il avait établi la division Picton, composée des -brigades anglaises Kempt et Pack, des brigades hanovriennes Best et -Vincke, partie embusquée dans le chemin de traverse d'Ohain, partie -rangée en masse en arrière. Enfin la division Perponcher formait son -extrême gauche, et communiquait par les troupes de Nassau avec le -village d'Ohain. Cette aile gauche avait été laissée la plus faible, -parce que le duc de Wellington comptait que l'armée prussienne -viendrait la renforcer. Les masses de la cavalerie étaient répandues -sur le revers du plateau, presque hors de notre vue.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Postes détachés sur le front de l'armée anglaise.</span> -Le duc de Wellington avait en outre occupé quelques postes détachés en -avant de sa position. À sa droite et en face de notre gauche, là où le -plateau de Mont-Saint-Jean commence à former un contour en arrière, -se trouvait le château de Goumont, <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> composé de divers -bâtiments, d'un verger, et d'un bois qui descendait presque jusqu'au -fond du ravin. Le duc de Wellington y avait mis une garnison de 1,800 -hommes de ses meilleures troupes. Au centre, sur la chaussée de -Bruxelles, et également à mi-côte, se voyait la ferme de la -Haye-Sainte, consistant en un gros bâtiment et un verger. Le duc de -Wellington en avait confié la garde à un millier d'hommes. À sa gauche -enfin, et vers le bas du plateau, il avait placé quelques détachements -de la brigade de Nassau dans les fermes de la Haye et de Papelotte.</p> - -<p>Ainsi, en avant trois ouvrages détachés et fortement occupés, -au-dessus, dans le petit chemin longeant le plateau à mi-côte, de -nombreux bataillons en embuscade, et enfin sur le revers du plateau, à -droite et à gauche de la route de Bruxelles, des masses d'infanterie -et de cavalerie, partie déployées, partie en colonnes serrées, telles -étaient la position et la distribution de l'armée anglaise. Comme on -le voit, par le site qu'elle avait choisi, par le nombre et la qualité -des combattants, elle présentait à l'audace des Français un obstacle -formidable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan de bataille arrêté par Napoléon.</span> -Après avoir examiné la position, Napoléon avait arrêté sur-le-champ la -manière de l'attaquer. -<span class="sidenote" title="En marge">Il veut avec sa droite renforcée culbuter la gauche des -Anglais sur leur centre, et leur enlève la route de Bruxelles passant -à travers la forêt de Soignes.</span> -Il avait résolu de déployer son armée au pied -du plateau, d'enlever d'abord les trois ouvrages avancés, le château -de Goumont à sa gauche, la ferme de la Haye-Sainte à son centre, les -fermes de la Haye et de Papelotte à sa droite, puis de porter son aile -droite, renforcée de toutes ses réserves, sur l'aile gauche des -Anglais qui était la moins forte par le site et <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> le nombre de -ses soldats, de la culbuter sur leur centre qui occupait la grande -chaussée de Bruxelles, de s'emparer de cette chaussée, seule issue -praticable à travers la forêt de Soignes, et de pousser ainsi l'armée -britannique sur cette forêt mal percée alors, et devant sinon empêcher -absolument, du moins gêner beaucoup la retraite d'un ennemi en -déroute. En opérant par sa droite contre la gauche des Anglais, -Napoléon avait l'avantage de diriger son plus grand effort contre le -côté le moins solide de l'ennemi, de le priver de son principal -débouché à travers la forêt de Soignes, et de le séparer des Prussiens -dont la présence à Wavre, sans être certaine, était du moins -infiniment présumable. Ce plan, où éclataient une dernière fois toute -la promptitude et la sûreté du coup d'œil de Napoléon, était -incontestablement le meilleur, le plus efficace d'après la forme des -lieux et la répartition des forces ennemies. Une fois fixé sur ce -qu'il avait à faire, Napoléon donna des ordres pour que ses troupes -vinssent se placer conformément au rôle qu'elles devaient remplir dans -la journée. -<span class="sidenote" title="En marge">Le sol s'étant un peu raffermi, l'armée française vient -prendre position en face de l'armée britannique.</span> -La pluie ayant cessé depuis plusieurs heures, et le sol -commençant à se raffermir, elles se déployèrent avec une célérité et -un ensemble admirables. À notre gauche, entre les chaussées de -Nivelles et de Charleroy, vis-à-vis du château de Goumont, le corps du -général Reille (2<sup>e</sup>) se déploya sur le bord du vallon qui nous -séparait de l'ennemi, chaque division formée sur deux lignes, la -cavalerie légère de Piré jetée à l'extrême gauche, afin de porter ses -reconnaissances jusqu'à l'extrême droite des Anglais. À l'aile -droite, c'est-à-dire de l'autre <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> côté de la chaussée de -Bruxelles, le corps du comte d'Erlon (1<sup>er</sup>), qui n'avait pas encore -combattu et qui comptait 19 mille fantassins, vint s'établir en face -de la gauche des Anglais, ses quatre divisions placées l'une à la -suite de l'autre, et chacune d'elles rangée sur deux lignes. Le -général Jacquinot avec sa cavalerie légère, était en vedette à notre -extrême droite, poussant ses reconnaissances dans la direction de -Wavre. Avec l'artillerie de ces divers corps on avait composé sur leur -front une vaste batterie de quatre-vingts bouches à feu.</p> - -<p>Derrière cette première ligne, le corps du comte de Lobau, distribué -également sur chaque côté de la chaussée de Bruxelles, formait réserve -au centre. À sa gauche, par conséquent derrière le général Reille, se -déployaient les magnifiques cuirassiers de Kellermann, à droite, -derrière le général d'Erlon, les cuirassiers non moins imposants de -Milhaud. Telle était notre seconde ligne, un peu moins étendue que la -première, mais plus profonde, et resplendissante des cuirasses de -notre grosse cavalerie. -<span class="sidenote" title="En marge">Magnifique aspect qu'elle présente.</span> -Enfin la garde, dont la superbe infanterie -était rangée en masse sur les deux côtés de la chaussée de Bruxelles, -ayant à gauche les grenadiers à cheval de Guyot, à droite les -chasseurs et les lanciers de Lefebvre-Desnoëttes, la garde formait -notre troisième et dernière ligne, plus profonde encore et moins -étendue que la seconde, de manière que notre armée présentait un vaste -éventail, étincelant des feux du soleil reflétés sur nos baïonnettes, -nos sabres et nos cuirasses. En moins d'une heure ces belles troupes -eurent pris leur position, et leur déploiement produisit un <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> -effet des plus saisissants. Napoléon en éprouva un mouvement d'orgueil -et de confiance, qui se manifesta sur son visage et dans ses paroles. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon passe une dernière fois la revue de ses troupes.</span> -Voulant dans cette journée exciter encore davantage, s'il était -possible, l'enthousiasme de ses soldats, il parcourut de nouveau le -champ de bataille, passant de la gauche à la droite devant le front -des troupes. À son aspect les fantassins mettaient leurs schakos au -bout de leurs baïonnettes, les cavaliers leurs casques au bout de -leurs sabres, et poussaient des cris violents de <em>Vive l'Empereur!</em> -qui se prolongeaient longtemps après qu'il s'était éloigné. Il vit -ainsi l'armée tout entière, qu'il laissa ivre de joie et d'espérance, -malgré une affreuse nuit passée dans la boue, sans feu, presque sans -vivres, tandis que l'armée anglaise, arrivée à ses bivouacs plusieurs -heures avant nous, et y ayant trouvé des aliments abondants, avait -très-peu souffert. Nos soldats toutefois avaient eu la matinée pour -préparer leur soupe, et ils étaient d'ailleurs dans un état -d'exaltation qui les élevait au-dessus des souffrances comme des -dangers.</p> - -<p>Napoléon, d'après l'avis de Drouot, ayant pris le parti de laisser -sécher le sol, n'avait plus aucun motif de hâter la bataille, surtout -depuis qu'il voyait les Anglais résolus à ne pas l'éviter. Il avait à -différer deux avantages, celui de laisser le sol se raffermir, ce qui -devait être uniquement au profit de l'attaque, et de donner à Grouchy -le temps d'arriver. Tout en effet devait lui faire espérer la -prochaine apparition du lieutenant auquel il avait confié son aile -droite. À dix heures du soir, comme <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> on l'a vu, Grouchy avait -mandé qu'il était à Gembloux, prêt à se porter sur Liége ou sur Wavre, -mais plus disposé à marcher vers Wavre, et commençant à comprendre -qu'il avait pour mission principale de séparer les Prussiens des -Anglais. -<span class="sidenote" title="En marge">Confiance fondée dans l'arrivée du maréchal Grouchy.</span> -À deux heures de la nuit il avait écrit pour annoncer que -définitivement il marcherait sur Wavre dès la pointe du jour. Dès -lors, après l'ordre de dix heures du soir, réitéré à trois heures du -matin, Napoléon pensait que si Grouchy n'arrivait pas avec la totalité -de son corps d'armée, il enverrait au moins un détachement de sept -mille hommes, ce qui lui en laisserait 26 mille, avec lesquels il -pourrait contenir les Prussiens, ou bien se replier en combattant sur -la droite de Mont-Saint-Jean. Napoléon comptait donc ou sur un -détachement de son aile droite, ou sur son aile droite tout entière. -Néanmoins malgré les ordres expédiés le soir, et répétés pendant la -nuit, il voulut envoyer un nouvel officier à Grouchy pour lui faire -bien connaître la situation, et lui expliquer encore une fois quel -était le concours qu'on attendait de sa part. -<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle mission auprès du maréchal Grouchy, donnée à -l'officier polonais Zenowicz.</span> -Il manda auprès de lui -l'officier polonais Zenowicz, destiné à porter ce nouveau message, le -conduisit sur un mamelon d'où l'on embrassait tout l'horizon, puis se -tournant vers la droite, J'attends Grouchy de ce côté, lui dit-il, je -l'attends impatiemment.... allez le joindre, amenez-le, et ne le -quittez que lorsque <cite>son corps d'armée débouchera sur notre ligne de -bataille</cite>.—Napoléon recommanda à cet officier de marcher le plus vite -possible, et de se faire remettre par le maréchal Soult une dépêche -écrite, qui devait préciser mieux encore les <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> ordres qu'il -venait de lui donner verbalement. Cela fait, Napoléon, qui avait passé -la nuit à exécuter des reconnaissances dans la boue, et qui depuis -qu'il avait quitté Ligny, c'est-à-dire depuis la veille à cinq heures -du matin, n'avait pris que trois heures de repos, se jeta sur son lit -de camp. Il avait en ce moment son frère Jérôme à ses côtés.—Il est -dix heures, lui dit-il, je vais dormir jusqu'à onze; je me réveillerai -certainement, mais en tout cas tu me réveilleras toi-même, car, -ajouta-t-il, en montrant les officiers qui l'entouraient, ils -n'oseraient interrompre mon sommeil.—Après avoir prononcé ces -paroles, il posa sa tête sur son mince oreiller, et quelques minutes -après il était profondément endormi.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les deux armées prennent successivement position.</span> -Pendant ce temps, tout était en mouvement autour de lui, et chacun -prenait de son mieux la position qui lui était assignée. Les Anglais -bien reposés, bien nourris, n'étaient occupés qu'à se placer -méthodiquement sur le terrain où ils devaient déployer leur -opiniâtreté accoutumée. Les Français achevaient en hâte un faible -repas, et à peine reposés, à peine nourris, attendaient impatiemment -le signal du combat, qu'ils étaient habitués à recevoir des batteries -de la garde. Certaines divisions venaient seulement d'arriver en -ligne, et celle du général Durutte notamment, mise tardivement en -marche par la faute de l'état-major général, se hâtait d'accourir à -son poste n'ayant presque pas eu le temps de manger la soupe. Mais -l'ardeur dont nos soldats étaient animés leur faisait considérer -toutes les souffrances comme indifférentes, qu'elles fussent dues aux -circonstances ou à la faute de leurs chefs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Mouvements des divers corps alliés.</span> -Au loin le mouvement des diverses armées avait également pour but -l'action décisive qui allait s'engager sur le plateau de -Mont-Saint-Jean. Blucher après avoir dès la veille réuni ses quatre -corps à Wavre, et rallié un certain nombre de ses fuyards, que notre -cavalerie mal dirigée n'avait point ramassés, s'apprêtait à tenir la -parole donnée au duc de Wellington, et à lui amener tout ou partie de -ses forces. Il lui restait environ 88 mille hommes, fort éprouvés par -la journée du 16, mais grâce à ses patriotiques exemples, prêts à -combattre de nouveau avec le dernier dévouement. -<span class="sidenote" title="En marge">Marche des Prussiens vers Mont-Saint-Jean.</span> -Le 4<sup>e</sup> corps, celui -de Bulow, n'avait pas encore tiré un coup de fusil, et il le destinait -à marcher le premier vers Mont-Saint-Jean. En conséquence il lui avait -prescrit de franchir la Dyle dès la pointe du jour; mais ce corps, -ralenti par un incendie dans son passage à travers la ville de Wavre, -n'avait pu être en marche vers Mont-Saint-Jean qu'après sept heures du -matin. Il avait ordre de se diriger vers la chapelle Saint-Lambert, -située sur le flanc de la position où allait se livrer la bataille -entre les Anglais et les Français. Il pouvait y être vers une heure de -l'après-midi. Le projet de Blucher était de faire appuyer Bulow par -Pirch I<sup>er</sup> (2<sup>e</sup> corps), et de diriger Ziethen (1<sup>er</sup> corps) le long -de la forêt de Soignes, par le petit chemin d'Ohain, de manière qu'il -pût déboucher plus près encore de la gauche des Anglais. Ces deux -corps de Pirch I<sup>er</sup> et de Ziethen, réduits à environ 15 mille hommes -chacun, et joints à Bulow qui était entier, portaient à 60 mille -combattants le secours que les Prussiens allaient fournir <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> au -duc de Wellington. Enfin Blucher avait résolu de laisser en -arrière-garde Thielmann (3<sup>e</sup> corps) qui avait peu souffert à Ligny, et -lui avait prescrit de retenir Grouchy devant Wavre, en lui disputant -le passage de la Dyle.</p> - -<p>Certainement l'apparition possible de 60 mille Prussiens sur son flanc -droit était pour Napoléon une chose extrêmement grave. Mais il restait -34 mille Français, victorieux l'avant-veille à Ligny, pleins de -confiance en eux-mêmes et de dévouement à leur drapeau, et leur -position était telle qu'ils pouvaient faire retomber sur la tête des -Prussiens le coup suspendu en ce moment sur la nôtre. Arrivés à -Mont-Saint-Jean avant Blucher, ils devaient rendre Napoléon -invulnérable pendant une journée au moins: arrivés après, ils -plaçaient Blucher entre deux feux, et devaient l'accabler. Toute la -question était de savoir s'ils arriveraient, et en vérité il était -difficile d'en douter.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche du corps de Grouchy.</span> -On a vu en effet comment le maréchal Grouchy après avoir perdu la -moitié de la journée précédente en vaines recherches, avait fini par -découvrir la marche des Prussiens vers Wavre, et par se porter à -Gembloux. Il y était parvenu tard, mais ses troupes n'ayant fait que -deux lieues et demie dans la journée, auraient pu en partant le -lendemain 18 à quatre heures du matin, être rendues au milieu de la -matinée sur les points les plus éloignés de ce théâtre d'opération. -Malheureusement, bien qu'à la fin du jour Grouchy ne conservât plus de -doute sur la direction suivie par les Prussiens, il n'avait donné les -ordres de départ à Vandamme qu'à six heures du <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> matin, à -Gérard qu'à sept, et comme le temps nécessaire pour les distributions -de vivres n'avait pas été prévu, les troupes de Vandamme n'avaient pu -être en route avant huit heures, celles de Gérard avant neuf<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="smaller">[21]</span></a>. -<span class="sidenote" title="En marge">Espérance de le voir déboucher sur notre droite.</span> -Néanmoins, malgré ces lenteurs, rien n'était perdu, rien même n'était -compromis, car on était à quatre lieues les uns des autres à vol -d'oiseau, à cinq au plus par les chemins de traverse. Le canon, qui -allait bientôt remplir la contrée de ses éclats, devait être de tous -les ordres le plus clair, et en supposant qu'il fallût cinq heures -pour rejoindre Napoléon (ce qui est exagéré, comme on le verra), il -restait assez de temps pour apporter un poids décisif dans la balance -de nos destinées. Ainsi donc si Blucher marchait vers Mont-Saint-Jean, -Grouchy, d'après toutes les probabilités, devait y marcher aussi, et à -onze heures du matin, soit qu'on ignorât, soit qu'on connût les -détails que nous venons de rapporter, il y avait autant d'espérances -que de craintes à concevoir pour le sort de la France. Que -disons-nous, autant d'espérances que de craintes! il n'y avait que des -espérances à concevoir, si le canon qui atteindrait les oreilles de -ces 34 mille Français, ouvrait en même temps leur esprit! Hélas, il -allait leur ouvrir l'esprit à tous, le remplir même de lumière, un -seul excepté, celui qui les commandait!</p> - -<p>L'officier polonais Zenowicz, que Napoléon avait chargé de porter une -dernière instruction au maréchal <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> Grouchy, avait perdu une -heure auprès du maréchal Soult, pour obtenir la dépêche écrite qu'il -devait prendre des mains de ce maréchal. Cette dépêche, tout à fait -ambiguë, ne valait pas le temps qu'elle avait coûté. Elle disait -qu'une grande bataille allait se livrer contre les Anglais, qu'il -fallait par conséquent se hâter de marcher vers Wavre, pour se tenir -en communication étroite avec l'armée, et <cite>se mettre en rapport -d'opérations avec elle</cite>.—Cependant quelque vague que fût ce langage, -rapproché des ordres de la veille, interprété par la situation -elle-même, il disait suffisamment qu'il fallait se hâter, soit pour -s'interposer entre les Anglais et les Prussiens, soit pour assaillir -ceux-ci, les assaillir n'importe comment, pourvu qu'on les occupât, et -qu'on les empêchât d'apporter la victoire aux Anglais.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille de Waterloo.</span> -Onze heures venaient de sonner: Napoléon, sans laisser à son frère le -soin de l'arracher au sommeil, était déjà debout. Il avait quitté la -ferme du <i>Caillou</i>, et s'était établi à la ferme de la -<i>Belle-Alliance</i>, d'où il dominait tout entier le bassin où il allait -livrer sa dernière bataille. -<span class="sidenote" title="En marge">Position prise par Napoléon pour diriger la bataille.</span> -Il avait pris place sur un petit tertre, -ayant ses cartes étalées sur une table, ses officiers autour de lui, -ses chevaux sellés au pied du tertre. Les deux armées attendaient -immobiles le signal du combat. Les Anglais étaient tranquilles, -confiants dans leur courage, dans leur position, dans leur général, -dans le concours empressé des Prussiens. Les Français (nous parlons -des soldats et des officiers inférieurs), exaltés au plus haut point, -ne songeaient ni aux Prussiens ni à <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Grouchy, mais aux Anglais -qu'ils avaient devant eux, ne demandaient qu'à les aborder, et -attendaient la victoire d'eux-mêmes et du génie fécond qui les -commandait, et qui toujours avait su trouver à propos des combinaisons -irrésistibles.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ouverture du feu à onze heures et demie du matin.</span> -À onze heures et demie, Napoléon donna le signal, et de notre côté -cent vingt bouches à feu y répondirent. D'après le plan qu'il avait -conçu de rabattre la gauche des Anglais sur leur centre, afin de leur -enlever la chaussée de Bruxelles, la principale attaque devait -s'exécuter par notre droite, et Napoléon y avait accumulé une grande -quantité d'artillerie. Il avait amené là non-seulement les batteries -de 12 du comte d'Erlon, chargé de cette opération, mais celles du -général Reille, chargé de l'attaque de gauche, celles du comte de -Lobau, laissé en réserve, et un certain nombre de pièces de la garde. -Il avait formé ainsi une batterie de quatre-vingts bouches à feu, qui, -tirant par-dessus le petit vallon situé entre les deux armées, -envoyait ses boulets jusque sur le revers du plateau. La gauche des -Anglais obliquant un peu en arrière pour obéir à la configuration du -terrain, notre droite la suivait dans ce mouvement, et formait un -angle avec la ligne de bataille, de manière que beaucoup de nos -boulets prenant d'écharpe la grande chaussée de Bruxelles, tombaient -au centre de l'armée britannique. (Voir la carte n<sup>o</sup> 66.)</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Violente canonnade sur le front des deux armées.</span> -À notre gauche le général Reille avait réuni les batteries de ses -divisions, celles de la cavalerie de Piré, et tirait sur le bois et le -château de Goumont. Napoléon, pour soutenir le feu de cette aile, -avait <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> ordonné d'y joindre l'artillerie attelée de Kellermann, -lequel était placé derrière le corps de Reille, et de ce côté quarante -bouches à feu au moins couvraient de leurs projectiles la droite du -duc de Wellington. Beaucoup de boulets étaient perdus, mais d'autres -portaient la mort au plus épais des masses ennemies, et y produisaient -des trouées profondes, malgré le soin qu'on avait eu de les tenir sur -le revers du plateau.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque du château de Goumont.</span> -Après une demi-heure de cette violente canonnade, Napoléon ordonna -l'attaque du bois et du château de Goumont. Il avait deux raisons pour -commencer l'action par notre gauche, l'une que le poste de Goumont -étant le plus avancé se présentait le premier, l'autre qu'en attirant -l'attention de l'ennemi sur sa droite, on la détournait un peu de sa -gauche, où devait s'opérer notre principal effort.</p> - -<p>Le 2<sup>e</sup> corps, composé des divisions Foy, Jérôme, Bachelu, descendit -dans le vallon, et, se ployant autour du bois de Goumont, l'embrassa -dans une espèce de demi-cercle. La division Foy formant notre extrême -gauche et flanquée par la cavalerie de Piré, dut se porter un peu plus -en avant, afin de joindre cette partie de la ligne anglaise qui -décrivait un contour en arrière. Mais ce n'était pas elle qui devait -s'engager la première. La division Jérôme, rencontrant le bois de -Goumont allongé vers nous, s'y jeta vivement, tandis qu'à sa droite la -division Bachelu remplissait l'espace compris entre Goumont et la -chaussée de Bruxelles. Nos tirailleurs repoussèrent les tirailleurs de -l'ennemi, puis la brigade Bauduin, composée du 1<sup>er</sup> léger et du 3<sup>e</sup> -de <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> ligne, s'élança sur le bois qui consistait dans une haute -futaie très-claire, et dans un taillis épais placé au-dessous de la -futaie. Il était occupé par un bataillon de Nassau et par plusieurs -compagnies hanovriennes. Quatre compagnies des gardes anglaises -gardaient les bâtiments situés au delà du bois, et complétaient une -garnison qui était, avons-nous dit, de 1,800 hommes.</p> - -<p>La brigade Bauduin essuya un feu meurtrier parti du taillis qui -remplissait les intervalles de la futaie. Il était difficile de -répondre à coups de fusil à un ennemi qu'on ne voyait point. Aussi nos -soldats se hâtèrent-ils de pénétrer dans le fourré, tuant à coups de -baïonnette les adversaires qui les avaient fusillés à bout portant. Le -brave général Bauduin reçut la mort dans cette attaque. Les gens de -Nassau favorisés par la nature du lieu, se défendirent opiniâtrement; -mais le prince Jérôme, amenant la brigade Soye, et tournant le bois -par la droite, les força de se retirer. -<span class="sidenote" title="En marge">Prise du bois de Goumont.</span> -À peine avions-nous conquis le -bois, que nous arrivâmes devant un obstacle plus difficile encore à -vaincre. Au sortir du bois se trouvait un verger enceint d'une haie -vive, et cette haie formée d'arbres très-gros et fortement entrelacés, -présentait une espèce de mur impénétrable, d'où partait une grêle de -balles. Les premiers soldats qui voulurent déboucher du bois tombèrent -sous le feu. Mais l'audace de nos fantassins ne s'arrêta point devant -le péril. Ils se précipitèrent sur cette haie si épaisse, s'y -frayèrent un passage la hache à la main, et tuèrent à coups de -baïonnette tout ce qui n'avait pas eu le temps de fuir. Ce deuxième -obstacle surmonté, ils <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> en rencontrèrent un troisième. Au delà -de la haie s'élevaient les bâtiments du château, consistant vers notre -droite en un gros mur crénelé, et vers notre gauche en un corps de -ferme d'une remarquable solidité. Six cents hommes des gardes -anglaises les occupaient.</p> - -<p>Ce n'était pas la peine assurément de perdre des centaines et surtout -des milliers d'hommes pour enlever un tel obstacle, car là n'était pas -le véritable point d'attaque, et il suffisait d'avoir conquis le bois -pour s'assurer un appui contre les entreprises de l'ennemi sur notre -gauche, sans sacrifier à un objet tout à fait secondaire la belle -infanterie du 2<sup>e</sup> corps, qui comprenait un tiers de l'infanterie de -l'armée. -<span class="sidenote" title="En marge">Lutte acharnée et infructueuse pour s'emparer de la ferme -et du château.</span> -Le général Reille qui pensait ainsi, donna l'ordre de ne pas -s'entêter à prendre ces bâtiments, mais il n'alla pas veiller d'assez -près à l'exécution de cet ordre, et nos généraux de brigade et de -division, entraînés par leur ardeur et celle des troupes, -s'obstinèrent à conquérir la ferme et le château. De son côté, le duc -de Wellington, voyant l'acharnement que nous y mettions, y envoya -aussitôt un bataillon de Brunswick, et de nouveaux détachements des -gardes anglaises. La lutte de ce côté devint ainsi des plus violentes.</p> - -<p>Tandis que notre aile gauche s'engageait de la sorte, Napoléon, obligé -de s'en fier à ses lieutenants du détail des attaques, suivait -attentivement l'ensemble de la bataille, et préparait l'opération -principale contre le centre et la gauche de l'ennemi. Ney devait -exécuter sous ses yeux cette opération, qui avait pour but, comme -nous l'avons dit, d'enlever <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> aux Anglais la chaussée de -Bruxelles, seule issue praticable à travers la forêt de Soignes. Les -troupes du 1<sup>er</sup> corps, désolées d'être restées inutiles le 16, -attendaient avec impatience le signal du combat. Napoléon, la lunette -à la main, cherchait à discerner si l'ennemi avait fait quelques -dispositions nouvelles par suite de l'attaque commencée contre le -château de Goumont. Tout ce qu'on pouvait apercevoir, c'est que de -Braine-l'Alleud s'avançaient quelques troupes. C'était la division -Chassé, très-inutilement laissée par le duc de Wellington à son -extrême droite, pour se lier aux troupes laissées encore plus -inutilement à Hal. Tandis que le général anglais faisait avancer cette -division pour renforcer sa droite, il paraissait inactif vers son -centre et sa gauche, se bornant de ce côté à serrer les rangs -éclaircis par nos boulets.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Tandis que Napoléon s'apprête à ordonner au centre -l'attaque de la Haye-Sainte, il croit apercevoir au loin sur sa droite -des troupes venant de Wavre.</span> -Tout à coup cependant, Napoléon, toujours attentif à son extrême -droite par où devait venir Grouchy, aperçut dans la direction de la -chapelle Saint-Lambert comme une ombre à l'horizon, dont il n'était -pas facile de saisir le vrai caractère. Si on a présente la -description que nous avons donnée de ce champ de bataille, on doit se -souvenir que le vallon qui séparait les deux armées, s'allongeant vers -Wavre, passait successivement au pied des fermes de Papelotte et de la -Haye, traversait ensuite des bois épais, se réunissait près de la -chapelle Saint-Lambert au vallon qui servait de lit au ruisseau de -Lasne, et allait enfin beaucoup plus loin se confondre avec la vallée -de la Dyle. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 65 et 66.) C'est sur ces hauteurs -<span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> lointaines de la chapelle Saint-Lambert que se montrait -l'espèce d'ombre que Napoléon avait remarquée à l'extrémité de -l'horizon. L'ombre semblait s'avancer, ce qui pouvait faire supposer -que c'étaient des troupes. -<span class="sidenote" title="En marge">Opinions diverses sur cette apparition.</span> -Napoléon prêta sa lunette au maréchal -Soult, celui-ci à divers généraux de l'état-major, et chacun exprima -son avis. Les uns croyaient y voir la cime de quelques bois, d'autres -un objet mobile qui paraissait se déplacer. Dans le doute, Napoléon -suspendit ses ordres d'attaque pour s'assurer de ce que pouvait être -cette apparition inquiétante. Bientôt avec son tact exercé il y -reconnut des troupes en marche, et ne conserva plus à cet égard aucun -doute. Était-ce le détachement demandé à Grouchy, ou bien Grouchy -lui-même? Étaient-ce les Prussiens? À cette distance il était -impossible de distinguer l'habit français de l'habit prussien, l'un et -l'autre étant de couleur bleue. -<span class="sidenote" title="En marge">Envoi du général Domon pour observer de plus près les -troupes qu'on a cru apercevoir.</span> -Napoléon appela auprès de lui le -général Domon, commandant une division de cavalerie légère, le fit -monter sur le tertre où il avait pris place, lui montra les troupes -qu'on apercevait à l'horizon, et le chargea d'aller les reconnaître, -avec ordre de les rallier si elles étaient françaises, de les contenir -si elles étaient ennemies, et de mander immédiatement ce qu'il aurait -appris. Il lui donna pour le seconder dans l'accomplissement de sa -mission, la division légère de Subervic, forte de 12 ou 1300 chevaux. -Les deux en comprenaient environ 2,400, et étaient en mesure -non-seulement d'observer mais de ralentir la marche du corps qui -s'avançait, si par hasard il était ennemi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Napoléon n'est point alarmé d'abord.</span> -Cet incident n'inquiéta pas encore Napoléon. Si Grouchy en effet avait -laissé échapper quelques colonnes latérales de l'armée prussienne, il -ne pouvait manquer d'être à leur poursuite, et paraissant bientôt -après elles, l'accident loin d'être malheureux deviendrait heureux, -car ces colonnes prises entre deux feux seraient inévitablement -détruites. -<span class="sidenote" title="En marge">Il pense que les Prussiens ne peuvent apparaître sans être -précédés ou suivis du corps de Grouchy.</span> -Le mystère pourtant ne tarda point à s'éclaircir. On amena -un prisonnier, sous-officier de hussards, enlevé par notre cavalerie -légère. Il portait une lettre du général Bulow au duc de Wellington, -lui annonçant son approche, et lui demandant des instructions. Ce -sous-officier était fort intelligent. Il déclara que les troupes qu'on -apercevait étaient le corps de Bulow, fort de 30 mille hommes, et -envoyé pour se joindre à la gauche de l'armée anglaise. Cette -révélation était sérieuse, sans être cependant alarmante. Si Bulow, -qui venait de Liége par Gembloux, et qui avait dû défiler sous les -yeux de Grouchy, était si près, Grouchy, qui aurait dû fermer les yeux -pour ne point le voir, ne pouvait être bien loin. Ou son corps tout -entier, ou le détachement qu'on lui avait demandé, allait arriver en -même temps que Bulow, et il était même possible de tirer un grand -parti de cet accident. En plaçant en effet sur notre droite qu'on -replierait en potence, un fort détachement pour arrêter Bulow, ce -dernier serait mis entre deux feux par les sept mille hommes demandés -à Grouchy, ou par les trente-quatre mille que Grouchy amènerait -lui-même. -<span class="sidenote" title="En marge">Ordre au comte de Lobau d'aller choisir un terrain pour -arrêter l'ennemi qui se présenterait sur notre droite.</span> -Napoléon fit appeler le comte de Lobau, et lui ordonna -d'aller choisir sur le penchant des hauteurs tournées vers la -<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Dyle, un terrain où il pût se défendre longtemps avec ses -deux divisions d'infanterie, et les deux divisions de cavalerie de -Domon et de Subervic. Le tout devait former une masse de dix mille -hommes, qui dans les mains du comte de Lobau vaudrait beaucoup plus -que son nombre, et qui pourrait bien attendre les sept mille hommes -que dans la pire hypothèse on devait espérer de Grouchy, s'il -n'accourait pas avec la totalité de ses forces. On aurait ainsi 17 -mille combattants à opposer aux 30 mille de Bulow, et distribués de -manière à le prendre en queue, tandis qu'on l'arrêterait en tête. Il -n'y avait donc pas de quoi s'alarmer. Toutefois c'étaient dix mille -hommes de moins à jeter sur la gauche des Anglais pour la culbuter sur -leur centre et pour les déposséder de la chaussée de Bruxelles. Mais -la garde, qu'on ne ménageait plus dans ces guerres à outrance, serait -tout entière engagée comme réserve, et s'il devait en coûter -davantage, le triomphe n'en serait pas moins décisif. Napoléon -n'éprouva par conséquent aucun trouble. Seulement au lieu de 75 mille -hommes, il allait en avoir 105 mille à combattre avec 68 mille: les -chances étaient moindres, mais grandes encore.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon aurait-il dû en ce moment suspendre l'action, et -battre en retraite?</span> -Il aurait pu à la vérité se replier, et renoncer à combattre: mais se -replier au milieu d'une bataille commencée, devant les Anglais et -devant les Prussiens, était une résolution des plus graves. C'était -perdre l'ascendant de la victoire de Ligny, c'était repasser en vaincu -la frontière que deux jours auparavant on avait passée en vainqueur, -avec la certitude d'avoir quinze jours après deux cent cinquante -<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> mille ennemis de plus sur les bras, par l'arrivée en ligne -des Autrichiens, des Russes et des Bavarois. Mieux valait continuer -une bataille qui, si elle était gagnée, maintenait définitivement les -choses dans la situation où nous avions espéré les mettre, que de -reculer pour voir les deux colonnes envahissantes du Nord et de l'Est -se réunir, et nous accabler par leur réunion. Dans la position où l'on -se trouvait, il fallait vaincre ou mourir. Napoléon le savait, et il -n'apprenait rien en voyant combien la journée devenait sérieuse. -D'ailleurs pour imaginer que les Prussiens viendraient sans Grouchy, -il fallait tout mettre au pire, et supposer la fortune tellement -rigoureuse, qu'en vingt ans de guerre elle ne l'avait jamais été à ce -point. Il se borna donc à prendre de nouvelles précautions afin de -faire arriver Grouchy en ligne. Il prescrivit au maréchal Soult -d'expédier un officier avec une dépêche datée d'une heure, annonçant -l'apparition des troupes prussiennes sur notre droite, et portant -l'ordre formel de marcher à nous pour les écraser. Un officier au -galop courant au-devant de Grouchy, devait le rencontrer dans moins de -deux heures, et l'amener dans moins de trois à portée des deux armées. -Ainsi Grouchy devait se faire sentir avant six heures, et certes la -bataille serait loin d'être décidée à ce moment de la journée. Lobau -tiendrait bien jusque-là sur notre flanc droit, aidé par la forme des -lieux et par son énergie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se hâte au contraire d'ordonner l'attaque contre -le centre et la gauche des Anglais.</span> -Pourtant c'était une raison de hâter l'attaque contre la gauche des -Anglais, car outre l'avantage de pouvoir reporter nos forces du côté -de Bulow si on <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> en avait fini avec eux, il y avait celui de -les séparer des Prussiens, et d'empêcher tout secours de leur -parvenir. Napoléon donna donc au maréchal Ney le signal de l'attaque.</p> - -<p>Cette importante opération devait commencer par un coup de vigueur au -centre, contre la ferme de la Haye-Sainte située sur la grande -chaussée de Bruxelles. Notre aile droite déployée devait ensuite -gravir le plateau, se rendre maîtresse du petit chemin d'Ohain qui -courait à mi-côte, se jeter sur la gauche des Anglais, et tâcher de la -culbuter sur leur centre, pour leur enlever Mont-Saint-Jean au point -d'intersection des routes de Nivelles et de Bruxelles. La brigade -Quiot de la division Alix (première de d'Erlon), disposée en colonne -d'attaque sur la grande route, et appuyée par une brigade des -cuirassiers de Milhaud, avait ordre d'emporter la ferme de la -Haye-Sainte. La brigade Bourgeois (seconde d'Alix), placée sur la -droite de la grande route, devait former le premier échelon de -l'attaque du plateau; la division Donzelot devait former le second, la -division Marcognet le troisième, la division Durutte le quatrième. -<span class="sidenote" title="En marge">Préparatifs de cette attaque.</span> -Ney et d'Erlon avaient adopté pour cette journée, sans doute afin de -donner plus de consistance à leur infanterie, une disposition -singulière, et dont les inconvénients se firent bientôt sentir. -<span class="sidenote" title="En marge">Disposition peu usitée, adoptée par d'Erlon pour son -infanterie.</span> -Il était d'usage dans notre armée que les colonnes d'attaque se -présentassent à l'ennemi un bataillon déployé sur leur front, pour -fournir des feux, et sur chaque flanc un bataillon en colonne serrée -pour tenir tête aux charges de la cavalerie. Cette fois au contraire -Ney et d'Erlon <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> avaient déployé les huit bataillons de chaque -division, en les rangeant les uns derrière les autres à distance de -cinq pas, de manière qu'entre chaque bataillon déployé il y avait à -peine place pour les officiers, et qu'il leur était impossible de se -former en carré sur leurs flancs pour résister à la cavalerie. Ces -quatre divisions formant ainsi quatre colonnes épaisses et profondes, -s'avançaient à la même hauteur, laissant de l'une à l'autre un -intervalle de trois cents pas. D'Erlon était à cheval à la tête de ses -quatre échelons; Ney dirigeait lui-même la brigade Quiot, qui allait -aborder la Haye-Sainte.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment les Anglais étaient distribués sur leur gauche.</span> -Le général Picton commandait la gauche des Anglais. Il avait en -première ligne le 95<sup>e</sup> bataillon de la brigade anglaise Kempt, -embusqué le long du chemin d'Ohain, et sur le prolongement du 95<sup>e</sup>, -toujours dans ce même chemin, la brigade Bylandt de la division -Perponcher. Il avait en seconde ligne, sur le bord du plateau, le -reste de la brigade Kempt, la brigade écossaise Pack, les brigades -hanovriennes Vincke et Best. La brigade de Saxe-Weimar (division -Perponcher) occupait les fermes de Papelotte et de la Haye. La -cavalerie légère anglaise Vivian et Vandeleur flanquait l'extrême -gauche en attendant les Prussiens. Vingt bouches à feu couvraient le -front de cette partie de l'armée ennemie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque de la Haye-Sainte.</span> -Vers une heure et demie, Ney lance la brigade Quiot sur la -Haye-Sainte, et d'Erlon descend avec ses quatre divisions dans le -vallon qui nous sépare des Anglais. Ce qu'il y aurait eu de plus -simple, c'eût été de démolir la Haye-Sainte à coups de canon, -<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> et là comme au château de Goumont on eût épargné bien du -sang. Mais l'ardeur est telle qu'on ne compte plus avec les obstacles. -Les soldats de Quiot, conduits par Ney, se jettent d'abord sur le -verger qui précède les bâtiments de ferme, et qui est entouré d'une -haie vive. Ils y pénètrent sous une grêle de balles, et en expulsent -les soldats de la légion allemande. -<span class="sidenote" title="En marge">Ney s'empare du verger, sans pouvoir pénétrer dans les -bâtiments de ferme.</span> -Le verger conquis, ils veulent -s'emparer des bâtiments, mais des murs crénelés part un feu meurtrier -qui les décime. Un brave officier, tué depuis sous les murs de -Constantine, le commandant du génie Vieux, s'avance une hache à la -main pour abattre la porte de la ferme, reçoit un coup de feu, -s'obstine, et ne cède que lorsque atteint de plusieurs blessures il ne -peut plus se tenir debout. La porte résiste, et du haut des murs les -balles continuent à pleuvoir.</p> - -<p>À la vue de cette attaque, le prince d'Orange sentant le danger du -bataillon allemand qui défend la Haye-Sainte, envoie à son secours le -bataillon hanovrien de Lunebourg. -<span class="sidenote" title="En marge">Premières charges de cavalerie autour de la Haye-Sainte.</span> -Ney laisse approcher les Hanovriens, -et lance sur eux l'un des deux régiments de cuirassiers qu'il avait -sous la main. Les cuirassiers fondent sur le bataillon de Lunebourg, -le renversent, le foulent aux pieds, lui enlèvent son drapeau, et -après avoir sabré une partie de ses hommes, poursuivent les autres -jusqu'au bord du plateau. À leur tour les gardes à cheval de Somerset -chargent les cuirassiers, qui, surpris en désordre, sont obligés de -revenir. Mais Ney opposant un bataillon de Quiot aux gardes à cheval -les arrête par une vive fusillade. Tandis que le combat se prolonge -<span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> autour de la Haye-Sainte, dont le verger seul est conquis, -d'Erlon s'avance avec ses quatre divisions sous la protection de notre -grande batterie de quatre-vingts bouches à feu, parcourt le fond du -vallon, puis en remonte le bord opposé. -<span class="sidenote" title="En marge">Attaque de d'Erlon sur la gauche et le centre des Anglais.</span> -Cheminant dans des terres -grasses et détrempées, son infanterie franchit lentement l'espace qui -la sépare de l'ennemi. Bientôt nos canons ne pouvant plus tirer par -dessus sa tête, elle continue sa marche sans protection, et gravit le -plateau avec une fermeté remarquable. En approchant du sommet, un feu -terrible de mousqueterie partant du chemin d'Ohain dans lequel était -embusqué le 95<sup>e</sup>, accueille notre premier échelon de gauche, formé par -la seconde brigade de la division Alix. (On vient de voir que la -première brigade attaquait la Haye-Sainte.) Pour se soustraire à ce -feu la division Alix appuie à droite, et raccourcit ainsi la distance -qui la sépare du second échelon (division Donzelot). Toutes deux -marchent au chemin d'Ohain, le traversent malgré quelques portions de -haie vive, et après avoir essuyé des décharges meurtrières, se -précipitent sur le 95<sup>e</sup> et sur les bataillons déployés de la brigade -Bylandt. Elles tuent un grand nombre des soldats du 95<sup>e</sup>, et culbutent -à la baïonnette les bataillons de Kempt et de Bylandt. À leur droite -notre troisième échelon (division Marcognet), après avoir gravi la -hauteur sous la mitraille, franchit à son tour le chemin d'Ohain, -renverse les Hanovriens, et prend pied sur le plateau, à quelque -distance des deux divisions Alix et Donzelot. Déjà la victoire se -prononce pour nous, et la position semble emportée, lorsqu'à un -signal <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> du général Picton, les Écossais de Pack cachés dans -les blés se lèvent à l'improviste, et tirent à bout portant sur nos -deux premières colonnes. Surprises par ce feu au moment même où elles -débouchaient sur le plateau, elles s'arrêtent. Le général Picton les -fait alors charger à la baïonnette par les bataillons de Pack et de -Kempt ralliés. Il tombe mort atteint d'une balle au front, mais la -charge continue, et nos deux colonnes vivement abordées cèdent du -terrain. Elles résistent cependant, se reportent en avant, et se -mêlent avec l'infanterie anglaise, lorsque tout à coup un orage -imprévu vient fondre sur elles. -<span class="sidenote" title="En marge">Charge des Écossais gris sur l'infanterie de d'Erlon.</span> -Le duc de Wellington accouru sur les -lieux, avait lancé sur notre infanterie les douze cents dragons -écossais de Ponsonby, appelés les <i>Écossais gris</i>, parce qu'ils -montaient des chevaux de couleur grise. Ces dragons formés en deux -colonnes, et chargeant avec toute la vigueur des chevaux anglais, -pénètrent entre la division Alix et la division Donzelot d'un côté, -entre la division Donzelot et la division Marcognet de l'autre. -Abordant par le flanc les masses profondes de notre infanterie qui ne -peuvent se déployer pour se former en carré, ils s'y enfoncent sans -les rompre, ni les traverser à cause de leur épaisseur, mais y -produisent une sorte de confusion. -<span class="sidenote" title="En marge">Cette infanterie mise en confusion.</span> -Ployant sous le choc des chevaux, -et poussées sur la déclivité du terrain, nos colonnes descendent -pêle-mêle avec les dragons jusqu'au fond du vallon qu'elles avaient -franchi. Les Écossais gris enlèvent d'un côté le drapeau du 105<sup>e</sup> -(division Alix), et de l'autre celui du 45<sup>e</sup> (division Marcognet). -Ils ne bornent pas là <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> leurs exploits. Deux batteries qui -faisaient partie de la grande batterie de quatre-vingts bouches à feu, -s'étaient mises en mouvement pour appuyer notre infanterie. Les -dragons dispersent les canonniers, égorgent le brave colonel Chandon, -culbutent les canons dans la fange, et ne pouvant les emmener tuent -les chevaux.</p> - -<p>Heureusement ils touchent au terme de leur triomphe. Napoléon du haut -du tertre où il était placé, avait aperçu ce désordre. Se jetant sur -un cheval, il traverse le champ de bataille au galop, court à la -grosse cavalerie de Milhaud, et lance sur les dragons écossais la -brigade Travers composée des 7<sup>e</sup> et 12<sup>e</sup> de cuirassiers. L'un de ces -régiments les aborde de front, tandis que l'autre les prend en flanc, -et que le général Jacquinot dirige sur leur flanc opposé le 4<sup>e</sup> de -lanciers. Les dragons écossais surpris dans le désordre d'une -poursuite à toute bride, et assaillis dans tous les sens, sont à -l'instant mis en pièces. -<span class="sidenote" title="En marge">Les cuirassiers chargent et détruisent les Écossais gris.</span> -Nos cuirassiers brûlant de venger notre -infanterie, les percent avec leurs grands sabres, et en font un -horrible carnage. Le 4<sup>e</sup> de lanciers conduit par le colonel Bro, ne -les traite pas mieux avec ses lances. Un maréchal des logis des -lanciers, nommé Urban, se précipitant dans la mêlée, fait prisonnier -le chef des dragons, le brave Ponsonby. Les Écossais s'efforçant de -délivrer leur général, Urban le renverse mort à ses pieds, puis menacé -par plusieurs dragons, il va droit à l'un d'eux qui tenait le drapeau -du 45<sup>e</sup>, le démonte d'un coup de lance, le tue d'un second coup, lui -enlève le drapeau, se débarrasse en le tuant encore d'un <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> -autre Écossais qui le serrait de près, et revient tout couvert de sang -porter à son colonel le trophée qu'il avait si glorieusement -reconquis. Les Écossais cruellement maltraités regagnent les lignes de -l'infanterie de Kempt et de Pack, laissant sept à huit cents morts ou -blessés dans nos mains, sur douze cents dont leur brigade était -composée.</p> - -<p>À l'extrême droite de d'Erlon la division Durutte qui formait le -quatrième échelon avait eu à peu près le sort des trois autres. Elle -s'était avancée dans l'ordre prescrit aux quatre divisions, -c'est-à-dire ses bataillons déployés et rangés les uns derrière les -autres à distance de cinq pas. Cependant comme elle avait aperçu la -cavalerie Vandeleur prête à charger, elle avait laissé en arrière le -85<sup>e</sup> en carré pour lui servir d'appui. Assaillie par les dragons -légers de Vandeleur, elle n'avait pas été enfoncée, mais sa première -ligne avait ployé un moment sous le poids de la cavalerie. Bientôt -elle s'était dégagée à coups de fusil, et secourue par le 3<sup>e</sup> de -chasseurs, elle s'était repliée en bon ordre sur le carré du 85<sup>e</sup> -demeuré inébranlable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Pertes résultant de cet engagement pour les deux partis.</span> -Tel avait été le sort de cette attaque sur la gauche des Anglais, de -laquelle Napoléon attendait de si grands résultats. Une faute de -tactique imputable à Ney et à d'Erlon avait laissé nos quatre colonnes -d'infanterie en prise à la cavalerie ennemie, et leur avait coûté -environ trois mille hommes, en morts, blessés ou prisonniers. Les -Anglais avaient à regretter leurs dragons, une partie de l'infanterie -de Kempt et de Pack, les généraux Picton et Ponsonby, et en total un -nombre d'hommes à peu près égal à <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> celui que nous avions -perdu. Mais ils avaient conservé leur position, et c'était une -opération à recommencer, avec le désavantage d'une première tentative -manquée. Toutefois il nous restait une partie de la ferme de la -Haye-Sainte, et nos soldats dont l'ardeur n'était pas refroidie, se -ralliaient déjà sur le bord du vallon qui nous séparait des Anglais. -Napoléon s'y était porté, et se promenait lentement devant leurs -rangs, au milieu des boulets ricochant d'une ligne à l'autre, et des -obus remplissant l'air de leurs éclats. Le brave général Desvaux, -commandant l'artillerie de la garde, venait d'être tué à ses côtés.</p> - -<p>Quoique fort contrarié de cet incident, Napoléon montrait à ses -soldats un visage calme et confiant, et leur faisait dire qu'on allait -s'y prendre autrement, et qu'on n'en viendrait pas moins à bout de la -ténacité britannique. Mais un autre objet attirait en cet instant son -attention. -<span class="sidenote" title="En marge">Pendant ce temps, le général Domon avait constaté l'arrivée -des Prussiens sur notre extrême droite.</span> -Le général Domon, envoyé à la rencontre des troupes qu'on -avait cru apercevoir sur les hauteurs de la chapelle Saint-Lambert, -mandait que ces troupes étaient prussiennes, qu'il était aux prises -avec elles, qu'il avait fourni plusieurs charges contre leur -avant-garde, et qu'il fallait de l'infanterie pour les arrêter. Déjà -des boulets lancés par elles venaient mourir en arrière de notre flanc -droit, sur la chaussée de Charleroy. En même temps un officier du -maréchal Grouchy, ayant réussi à traverser l'espace qui nous séparait -de lui, annonçait qu'au lieu de partir de Gembloux à quatre heures du -matin il en était parti à neuf, et qu'il se dirigeait sur Wavre. Si le -maréchal eût marché en ligne droite sur Mont-Saint-Jean, il aurait pu -rejoindre <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> l'armée dans le moment même, c'est-à-dire vers -trois heures. Mais Napoléon voyait clairement que Grouchy n'avait -compris ni les lieux ni sa mission, et commençait à ne plus compter -sur son arrivée. Il allait donc avoir deux armées sur les bras. Il -était trop tard pour battre en retraite, car on aurait été assailli en -queue et en flanc par cent trente mille hommes autorisés à se croire -victorieux, auxquels on ne pouvait en opposer que 68 mille, réduits à -60 mille par la bataille engagée, et qui se seraient crus vaincus si -on leur avait commandé un mouvement rétrograde. Napoléon résolut donc -de tenir tête à l'orage, et ne désespéra pas de faire face à toutes -les difficultés avec les braves soldats qui lui restaient, et dont -l'exaltation semblait croître avec le péril.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le comte de Lobau envoyé sur la droite avec le 6<sup>e</sup> corps, -pour tenir tête aux Prussiens.</span> -Le comte de Lobau était allé sur la droite reconnaître un terrain -propre à la défensive. Napoléon lui ordonna de s'y transporter avec -son corps réduit à deux divisions depuis le départ de la division -Teste, et comptant 7,500 baïonnettes. Il lui adjoignit quelques -batteries de sa garde pour remplacer sa batterie de 12, qui était -l'une de celles que les dragons écossais avaient culbutées. Le comte -de Lobau partit immédiatement, et son corps quittant le centre, -traversa le champ de bataille au pas avec une lenteur imposante. Il -alla s'établir en potence sur notre droite, parallèlement à la -chaussée de Charleroy, et formant un angle droit avec notre ligne de -bataille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Position choisie par le comte de Lobau.</span> -Le terrain que le comte de Lobau avait résolu d'occuper était des -mieux choisis pour résister avec peu de monde à des forces -supérieures. Ainsi que <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> nous l'avons dit, le petit vallon -placé entre les deux armées devenait en se prolongeant le lit du -ruisseau de Smohain, et plus loin faisait sa jonction avec le ruisseau -de Lasne. Entre les deux s'élevait une espèce de promontoire dont les -pentes étaient boisées. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 65 et 66.) Le comte de -Lobau s'établit en travers de ce promontoire, la droite à la ferme -d'Hanotelet, la gauche au château de Frichermont, se liant avec la -division Durutte vers la ferme de Papelotte, barrant ainsi tout -l'espace compris entre l'un et l'autre ruisseau, et ayant sur son -front une batterie de trente bouches à feu, qui attendait l'ennemi la -mèche à la main.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche du corps de Bulow vers la chapelle Saint-Lambert.</span> -Le corps de Bulow était descendu de la chapelle Saint-Lambert dans le -lit du ruisseau de Lasne par un chemin des plus difficiles, marchant -tantôt dans un sable mouvant, tantôt dans une argile glissante, et -ayant la plus grande peine à se faire suivre de son artillerie. Après -avoir franchi ces mauvais terrains, il avait eu à traverser des bois -épais, où quelques troupes bien postées auraient pu arrêter une armée. -Malheureusement, dans la confiance où l'on était qu'il ne pouvait -arriver de ce côté que Grouchy lui-même, aucune précaution n'avait été -prise, et à cette vue Blucher qui venait de rejoindre Bulow, -tressaillit de joie. À trois heures à peu près, les deux premières -divisions de Bulow approchaient de la position de Lobau, la division -de Losthin vers le ruisseau de Smohain, celle de Hiller vers le -ruisseau de Lasne, l'une et l'autre précédées par de la cavalerie. Les -escadrons de Domon et de Subervic faisaient avec elles le coup de -<span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> sabre, et retardaient autant que possible leur approche. -Lobau en bataille sur le bord du coteau les attendait, prêt à les -couvrir de mitraille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon modifie son plan, et ralentit l'action contre les -Anglais, sauf à la reprendre pour la rendre décisive, lorsqu'il aura -réussi à contenir les Prussiens.</span> -Napoléon sans être encore alarmé de ce qui allait survenir de ce côté, -avait néanmoins modifié son plan. Ayant pris l'offensive contre les -Anglais, il dépendait de lui de suspendre l'action vis-à-vis d'eux, et -de ne la reprendre pour la rendre décisive, que lorsqu'il aurait pu -apprécier toute l'importance de l'attaque des Prussiens. Son projet -était donc d'accueillir ces derniers d'une manière si vigoureuse -qu'ils fussent arrêtés pour une heure ou deux au moins, puis de -revenir aux Anglais, de se porter par la chaussée de Bruxelles sur le -plateau de Mont-Saint-Jean avec le corps de d'Erlon rallié, avec la -garde, avec la grosse cavalerie, et se jetant ainsi avec toutes ses -forces sur le centre du duc de Wellington, d'en finir par un coup de -désespoir. Mais pour agir avec sûreté il fallait au centre être en -possession de la Haye-Sainte, afin de contenir les Anglais pendant -qu'on temporiserait avec eux, et de pouvoir ensuite déboucher sur le -plateau quand on voudrait frapper ce dernier coup. Il fallait sur la -gauche avoir du château de Goumont tout ou partie, ce qui serait -nécessaire en un mot pour s'y soutenir. -<span class="sidenote" title="En marge">Ordre à Ney d'enlever la Haye-Sainte, et de s'y arrêter.</span> -Il recommanda donc à Ney -d'enlever la Haye-Sainte coûte que coûte, de s'y établir, puis -d'attendre le signal qu'il lui donnerait pour une tentative générale -et définitive contre l'armée britannique. -<span class="sidenote" title="En marge">Continuation du combat devant le château de Goumont.</span> -En même temps le général -Reille ayant manqué de grosse artillerie dans l'attaque du château de -Goumont, parce que sa batterie de 12 avait <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> été portée à la -grande batterie de droite, Napoléon lui envoya quelques obusiers afin -d'incendier la ferme et le château.</p> - -<p>Pendant ce temps le combat ne s'était ralenti ni à gauche ni au -centre. La division Jérôme s'était acharnée contre le verger et les -bâtiments du château de Goumont, et avait perdu presque autant -d'hommes qu'elle en avait tué à l'ennemi. Elle avait fini par -traverser la haie épaisse qui se présentait au sortir du bois; puis, -ne pouvant forcer les murs crénelés du jardin, elle avait appuyé à -gauche pour s'emparer des bâtiments de ferme, tandis que la division -Foy la remplaçant dans le bois se fusillait avec les Anglais le long -du verger. Le colonel Cubières, commandant le 1<sup>er</sup> léger qui s'était -déjà signalé deux jours auparavant dans l'attaque du bois de Bossu, -avait tourné les bâtiments sous un feu épouvantable parti du plateau. -Apercevant par derrière une porte qui donnait dans la cour du château, -il avait résolu de l'enfoncer. Un vaillant homme, le sous-lieutenant -Legros, ancien sous-officier du génie, et surnommé par ses camarades -<i>l'enfonceur</i>, se saisissant d'une hache avait abattu la porte, et, à -la tête d'une poignée de braves gens, avait pénétré dans la cour. -<span class="sidenote" title="En marge">Un moment les Français sont près d'emporter le château de -Goumont.</span> -Déjà le poste était à nous, et nous allions en rester les maîtres, lorsque -le lieutenant-colonel Macdonell accourant à la tête des gardes -anglaises, était parvenu à repousser nos soldats, à refermer la porte, -et à sauver ainsi le château de Goumont. Le brave Legros était resté -mort sur le terrain. Le colonel Cubières, blessé l'avant-veille aux -Quatre-Bras, atteint en ce moment de plusieurs coups de feu, renversé -<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> sous son cheval, allait être égorgé, lorsque les Anglais, -touchés de sa bravoure et de son âge, l'avaient épargné, et l'avaient -emporté tout sanglant. Il avait donc fallu revenir à la lisière du -bois sans avoir conquis ce fatal amas de bâtiments. Pourtant la -batterie d'obusiers étant arrivée, on l'avait établie sur le bord du -vallon, et on avait fait pleuvoir sur la ferme et le château une grêle -d'obus qui bientôt y avaient mis le feu. Au milieu de cet incendie, -les Anglais, sans cesse renforcés, s'obstinaient à tenir dans une -position qu'ils regardaient comme de la plus grande importance pour la -défense du plateau. -<span class="sidenote" title="En marge">Ils sont obligés de s'en tenir à la conquête du bois.</span> -Déjà ce combat avait coûté trois mille hommes aux -Français, et deux mille aux Anglais, sans autre résultat pour nous que -d'avoir conquis le bois de Goumont. Les divisions Jérôme et Foy -s'étaient accumulées autour de ce bois, où elles trouvaient une sorte -d'abri, et la division Bachelu, réduite à trois mille hommes par -l'affaire des Quatre-Bras, s'en était rapprochée également pour se -dérober aux coups de l'artillerie britannique, en attendant qu'on -employât plus utilement son courage. L'espace entre le château de -Goumont et la chaussée de Bruxelles, où Ney attaquait la Haye-Sainte, -était ainsi demeuré presque inoccupé.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque et prise de la Haye-Sainte.</span> -À la Haye-Sainte Ney avait redoublé d'efforts pour enlever un poste -dont Napoléon voulait se servir pour tenter plus tard une attaque -décisive contre le centre des Anglais. La brigade Quiot était restée -dans le verger, et de là continuait à tirer sur les bâtiments de -ferme. Les divisions de d'Erlon s'étaient reformées sur le bord du -vallon, et Ney <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> les avait rapprochées de lui, afin de les -jeter sur le plateau par la chaussée de Bruxelles, lorsque le moment -serait venu. Cet illustre maréchal n'avait certes pas besoin d'être -stimulé, car sa bravoure sans pareille semblait dans cette journée -portée au delà des forces ordinaires de l'humanité. Sachant que -Napoléon voulait avoir la Haye-Sainte à tout prix, il se saisit de -deux bataillons de la division Donzelot qui s'était ralliée la -première, et marchant droit sur la Haye-Sainte, il s'y précipita avec -impétuosité. Entraînés par lui les soldats enfoncèrent la porte de la -ferme, y pénétrèrent sous un feu épouvantable, et massacrèrent le -bataillon léger de la légion allemande qui la défendait. Sur près de -cinq cents hommes, quarante seulement avec cinq officiers réussirent à -s'enfuir, poursuivis à coups de sabre par nos cuirassiers, dont une -brigade n'avait pas cessé de prendre part à ce combat.</p> - -<p>La légion allemande, placée le long du chemin d'Ohain, en voyant -revenir ces malheureux débris de l'un de ses bataillons, voulut se -porter à leur secours. Deux bataillons détachés par elle descendirent -jusqu'à la Haye-Sainte pour essayer de reprendre la ferme. Aussitôt -qu'il les vit, Ney lança sur eux la brigade des cuirassiers. -<span class="sidenote" title="En marge">Combat de cavalerie en avant de la Haye-Sainte.</span> -Les deux -bataillons allemands se formèrent immédiatement en carré, mais nos -cuirassiers fondant sur eux avec impétuosité, rompirent l'un des deux, -le sabrèrent et prirent son drapeau. L'autre, ayant eu le temps de se -former, résista à deux charges consécutives, et allait être enfoncé à -son tour quand il fut dégagé par les gardes à cheval de Somerset. Nos -cuirassiers se <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> replièrent, obligés de laisser échapper l'un -des deux bataillons, mais ayant eu la cruelle satisfaction d'égorger -l'autre presque en entier.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ney, plein de confiance à la suite de ce combat, fait -demander des forces à Napoléon, et promet, si on les lui accorde, de -culbuter l'armée anglaise.</span> -Ney, maître de la Haye-Sainte, se croyait en mesure de déboucher -victorieusement sur le plateau par la chaussée de Bruxelles, et il en -demandait les moyens, pensant que le moment était venu de livrer à -l'armée anglaise un assaut décisif. Ayant déjà rapproché les divisions -de d'Erlon de la Haye-Sainte, il les porta en avant, et parvint à -occuper sur sa droite la partie la plus voisine du chemin d'Ohain, que -les troupes de Kempt et de Pack, à moitié détruites, ne pouvaient plus -lui disputer. Il aurait voulu se joindre par sa gauche avec les -troupes de Reille, dont les trois divisions pelotonnées autour du bois -de Goumont, avaient laissé un vide entre ce bois et la Haye-Sainte. Il -fit plusieurs fois demander à Napoléon des forces pour remplir ce -vide, et le visage rayonnant d'une ardeur héroïque, il dit à diverses -reprises au général Drouot, que si on mettait quelques troupes à sa -disposition, il allait remporter un triomphe éclatant et en finir avec -l'armée britannique.</p> - -<p>Il était quatre heures et demie, et en ce moment sur notre extrême -droite repliée en potence, l'attaque de Bulow était fortement -prononcée. Les troupes prussiennes sortant des fonds boisés entre le -ruisseau de Smohain et celui de Lasne, avaient gravi la pente du -terrain, la division de Losthin à leur droite, celle de Hiller à leur -gauche. Le brave Lobau, les attendant avec un sang-froid -imperturbable, les avait d'abord criblées de ses boulets, <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> -sans parvenir toutefois à les arrêter. Elles avaient en effet riposté -de leur mieux, et leurs projectiles tombant derrière nous, au milieu -de nos parcs et de nos bagages, répandaient déjà un certain trouble -sur la chaussée de Charleroy. -<span class="sidenote" title="En marge">Pendant ce temps, Lobau avait repoussé les premiers efforts -des Prussiens.</span> -Lobau voyant bien avec son coup d'œil -exercé qu'elles n'étaient pas soutenues, avait saisi l'à-propos, et -détaché sa première ligne qui les abordant à la baïonnette les avait -refoulées vers les fonds boisés d'où elles étaient sorties. Pourtant -ce succès dû à la vigueur, à la présence d'esprit du chef du 6<sup>e</sup> -corps, n'était que du temps gagné, car on commençait à découvrir de -nouvelles colonnes prussiennes qui venaient soutenir les premières, et -quelques-unes même qui, faisant un détour plus grand sur notre flanc -droit, s'apprêtaient à nous envelopper. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, malgré les instances de Ney, ne veut pas encore -ordonner l'effort décisif contre les Anglais, mais lui accorde les -cuirassiers de Milhaud pour relier le corps de d'Erlon à celui de -Reille.</span> -Napoléon, qui avait à sa -disposition les vingt-quatre bataillons de la garde, ne craignait -guère une semblable entreprise, mais il voulut y parer tout de suite, -et en avoir raison avant de frapper sur l'armée anglaise le coup par -lequel il se flattait de terminer la bataille. Il ordonna donc au -général Duhesme de se porter à la droite du 6<sup>e</sup> corps avec les huit -bataillons de jeune garde qu'il commandait, et lui donna vingt-quatre -bouches à feu pour cribler les Prussiens de mitraille.</p> - -<p>Napoléon resta au centre avec quinze bataillons de la moyenne et -vieille garde<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="smaller">[22]</span></a>, comptant avec ces quinze bataillons, avec la -cavalerie de la garde et toute la réserve de grosse cavalerie, fondre -sur les <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> Anglais comme la foudre, lorsqu'il aurait vu le terme -de l'attaque des Prussiens. D'ailleurs Grouchy, après s'être tant fait -attendre, pouvait enfin paraître. Il était près de cinq heures, et en -ne précipitant rien, en tenant ferme, on lui donnerait le temps -d'arriver, et de contribuer à un triomphe qui ne pouvait manquer -d'être éclatant, s'il prenait les Prussiens à revers, tandis qu'on les -combattrait en tête. Napoléon d'après ces vues, fit dire à Ney qu'il -lui était impossible de lui donner de l'infanterie, mais qu'il lui -envoyait provisoirement les cuirassiers de Milhaud pour remplir -l'intervalle entre la Haye-Sainte et le bois de Goumont, et lui -recommanda en outre d'attendre ses ordres pour l'attaque qui devait -décider du sort de la journée<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="smaller">[23]</span></a>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mouvement des cuirassiers de Milhaud, traversant le champ -de bataille de droite à gauche.</span> -D'après la volonté de Napoléon les cuirassiers de Milhaud qui étaient -derrière d'Erlon, s'ébranlèrent au trot, parcoururent le champ de -bataille de droite à gauche, traversèrent la chaussée de Bruxelles, et -allèrent se placer derrière leur première brigade, que Ney avait déjà -plusieurs fois employée contre l'ennemi. Ils prirent position entre la -Haye-Sainte et le bois de Goumont, pour remplir l'espace laissé vacant -par les divisions de Reille, qui s'étaient, avons-nous dit, accumulées -autour du bois. Le mouvement de ces formidables cavaliers, comprenant -huit régiments et quatre brigades, causa une vive sensation. Tout le -monde crut qu'ils allaient charger et que dès lors le moment suprême -approchait. On les salua du cri de <em>Vive l'Empereur!</em> auquel ils -<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> répondirent par les mêmes acclamations. -<span class="sidenote" title="En marge">Ils entraînent à leur suite la cavalerie légère de la -garde.</span> -Le général Milhaud en -passant devant Lefebvre-Desnoëttes, qui commandait la cavalerie légère -de la garde, lui dit en lui serrant la main: <cite>Je vais attaquer, -soutiens-moi.</cite>—Lefebvre-Desnoëttes, dont l'ardeur n'avait pas besoin -de nouveaux stimulants, crut que c'était par ordre de l'Empereur qu'on -lui disait de soutenir les cuirassiers, et, suivant leur mouvement, il -vint prendre rang derrière eux. On avait eu à déplorer à Wagram, à -Fuentes-d'Oñoro, l'institution des commandants en chef de la garde -impériale, qui l'avait paralysée si mal à propos dans ces journées -fameuses, on eut ici à déplorer la défaillance de l'institution (due à -la maladie de Mortier), car il n'y avait personne pour arrêter des -entraînements intempestifs, et, par surcroît de malheur, Napoléon -obligé de quitter la position qu'il occupait au centre, s'était porté -à droite pour diriger le combat contre les Prussiens, de manière que -ceux-ci nous enlevaient à la fois nos réserves et la personne même de -Napoléon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ney, en se voyant à la tête d'une si belle cavalerie, -s'élance sur le plateau de Mont-Saint-Jean.</span> -Lorsque Ney vit tant de belle cavalerie à sa disposition, il redoubla -de confiance et d'audace, et il en devint d'autant plus impatient de -justifier ce qu'il avait dit à Drouot, que, si on le laissait faire, -il en finirait à lui seul avec l'armée anglaise. En ce moment, le duc -de Wellington avait apporté quelques changements à son ordre de -bataille, provoqués par les changements survenus dans le nôtre. La -division Alten, placée à son centre et à sa droite, avait cruellement -souffert. Il l'avait renforcée en faisant avancer le corps de -Brunswick, ainsi que <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> les brigades Mitchell et Lambert. Il -avait prescrit au général Chassé, établi d'abord à Braine-l'Alleud, de -venir appuyer l'extrémité de son aile droite. Il avait rapproché aussi -la division Clinton, laissée jusque-là sur les derrières de l'armée -britannique, et avait rappelé de sa gauche, qui lui semblait hors de -danger depuis la tentative infructueuse de d'Erlon et l'apparition des -Prussiens, la brigade hanovrienne Vincke. Déjà fort maltraité par -notre artillerie, exposé à l'être davantage depuis que nous avions -occupé la Haye-Sainte, il avait eu soin en concentrant ses troupes -vers sa droite, de les ramener un peu en arrière, et se tenant à -cheval au milieu d'elles, il les préparait à un rude assaut, facile à -pressentir en voyant briller les casques de nos cuirassiers et les -lances de la cavalerie légère de la garde.</p> - -<p>L'artillerie des Anglais était restée seule sur le bord du plateau, -par suite du mouvement rétrograde que leur infanterie avait opéré, et -par suite aussi d'une tactique qui leur était habituelle. Ils avaient -en effet la coutume, lorsque leur artillerie était menacée par des -troupes à cheval, de retirer dans les carrés les canonniers et les -attelages, de laisser sans défense les canons que l'ennemi ne pouvait -emmener sans chevaux, et, quand l'orage était passé, de revenir pour -s'en servir de nouveau contre la cavalerie en retraite. Soixante -pièces de canon étaient donc en avant de la ligne anglaise, peu -appuyées, et offrant à un ennemi audacieux un objet de vive tentation.</p> - -<p>Tout bouillant encore du combat de la Haye-Sainte, <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> confiant -dans les cinq mille cavaliers qui venaient de lui arriver, et qui -formaient quatre belles lignes de cavalerie, Ney n'était pas homme à -se tenir tranquille sous les décharges de l'artillerie anglaise. -<span class="sidenote" title="En marge">Il enlève d'abord l'artillerie anglaise.</span> -S'étant aperçu que cette artillerie était sans appui, et que -l'infanterie anglaise elle-même avait exécuté un mouvement rétrograde, -il résolut d'enlever la rangée de canons qu'il avait devant lui, et se -mettant à la tête de la division Delort composée de quatre régiments -de cuirassiers, ordonnant à la division Wathier de le soutenir, il -partit au trot malgré le mauvais état du sol. Ne pouvant déboucher par -la chaussée de Bruxelles qui était obstruée, gêné par l'encaissement -du chemin d'Ohain, très-profond en cet endroit, il prit un peu à -gauche, franchit le bord du plateau avec ses quatre régiments, et -fondit comme l'éclair sur l'artillerie qui était peu défendue. -<span class="sidenote" title="En marge">Il se précipite sur l'infanterie et renverse plusieurs -carrés.</span> -Après -avoir dépassé la ligne des canons, voyant l'infanterie de la division -Alten qui semblait rétrograder, il jeta sur elle ses cuirassiers. Ces -braves cavaliers, malgré la grêle de balles qui pleuvait sur eux, -tombèrent à bride abattue sur les carrés de la division Alten, et en -renversèrent plusieurs qu'ils se mirent à sabrer avec fureur. -Cependant quelques-uns de ces carrés, enfoncés d'abord par le poids -des hommes et des chevaux, mais se refermant en toute hâte sur nos -cavaliers démontés, eurent bientôt réparé leurs brèches. D'autres, -restés intacts, continuèrent à faire un feu meurtrier. -<span class="sidenote" title="En marge">Ney, après les cuirassiers, lance la cavalerie légère de la -garde.</span> -Ney, en voyant -cette résistance, lance sa seconde division, celle de Wathier, et -sous cet effort violent de quatre nouveaux régiments <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> de -cuirassiers, la division Alten est culbutée sur la seconde ligne de -l'infanterie anglaise. Plusieurs bataillons des légions allemande et -hanovrienne sont enfoncés, foulés aux pieds, sabrés, privés de leurs -drapeaux. Nos cuirassiers, qui étaient les plus vieux soldats de -l'armée, assouvissent leur rage en tuant des Anglais sans miséricorde.</p> - -<p>Inébranlable au plus fort de cette tempête, le duc de Wellington fait -passer à travers les intervalles de son infanterie la brigade des -gardes à cheval de Somerset, les carabiniers hollandais de Trip, et -les dragons de Dornberg. -<span class="sidenote" title="En marge">La cavalerie anglaise détruite.</span> -Ces escadrons anglais et allemands, profitant -du désordre inévitable de nos cavaliers, ont d'abord sur eux -l'avantage, et parviennent à les repousser. Mais Ney, courant à -Lefebvre-Desnoëttes, lui fait signe d'arriver, et le jette sur la -cavalerie anglaise et allemande du duc de Wellington. Nos braves -lanciers se précipitent sur les gardes à cheval, et, se servant avec -adresse de leurs lances, les culbutent à leur tour. Ayant eu le temps -de se reformer pendant cette charge, nos cuirassiers reviennent, et -joints à nos chasseurs, à nos lanciers, fondent de nouveau sur la -cavalerie anglaise. On se mêle, et mille duels, le sabre ou la lance à -la main, s'engagent entre les cavaliers des deux nations. Bientôt les -nôtres l'emportent, et une partie de la cavalerie anglaise reste sur -le carreau. Ses débris se réfugient derrière les carrés de -l'infanterie anglaise, et nos cavaliers se voient arrêtés encore une -fois, avec grand dommage pour la cavalerie légère de la garde, qui -n'étant pas revêtue de cuirasses, perd par le feu beaucoup d'hommes -et de chevaux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Prodiges de Ney.</span> -Ney, au milieu de cet effroyable débordement de fureurs humaines, a -déjà eu deux chevaux tués sous lui. Son habit, son chapeau sont -criblés de balles; mais toujours invulnérable, le brave des braves a -juré d'enfoncer l'armée anglaise. Il s'en flatte à l'aspect de ce -qu'il a déjà fait, et en voyant immobiles sur le revers du plateau, -trois mille cuirassiers et deux mille grenadiers à cheval de la garde, -qui n'ont pas encore donné. -<span class="sidenote" title="En marge">Il demande les cuirassiers de Valmy.</span> -Il demande qu'on les lui confie pour -achever la victoire. Il rallie ceux qui viennent de combattre, les -range au bord du plateau pour leur laisser le temps de respirer, et -galope vers les autres pour les amener au combat.</p> - -<p>Toute l'armée avait aperçu de loin cette mêlée formidable, et au -mouvement des casques, des lances, qui allaient, venaient sans -abandonner la position, avait bien auguré du résultat. L'instinct du -dernier soldat était qu'il fallait continuer une telle œuvre une -fois commencée, et les soldats avaient raison, car si c'était une -faute de l'avoir entreprise, c'eût été une plus grande faute de -l'interrompre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, en désapprouvant cette attaque anticipée, accorde -les cuirassiers de Valmy.</span> -Napoléon, dont l'attention avait été rappelée de ce côté par cet -affreux tumulte de cavalerie, avait aperçu l'œuvre tentée par -l'impatience de Ney. Tout autour de lui on y avait applaudi. Mais ce -capitaine consommé, qui avait déjà livré en personne plus de cinquante -batailles rangées, s'était écrié: <cite>C'est trop tôt d'une heure...—Cet -homme</cite>, avait ajouté le maréchal Soult en parlant de Ney, <cite>est -toujours le même! il va tout compromettre comme à Iéna, comme à -Eylau!...</cite>—Napoléon néanmoins <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> pensa qu'il fallait soutenir -ce qui était fait, et il envoya l'ordre à Kellermann d'appuyer les -cuirassiers de Milhaud.—Les trois mille cuirassiers de Kellermann -avaient derrière eux la grosse cavalerie de la garde, forte de deux -mille grenadiers à cheval et dragons, et les uns comme les autres -brûlant d'impatience d'en venir aux mains, car la cavalerie était au -moins aussi ardente que l'infanterie dans cette funeste journée.</p> - -<p>Kellermann, qui venait d'éprouver aux Quatre-Bras ce qu'il appelait la -folle ardeur de Ney, blâmait l'emploi désespéré qu'on faisait en ce -moment de la cavalerie. Se défiant du résultat, il retint une de ses -brigades, celle des carabiniers, pour s'en servir comme dernière -ressource, et livra le reste au maréchal Ney avec un profond chagrin. -<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle charge des cuirassiers.</span> -Celui-ci, accouru à la rencontre des cuirassiers de Kellermann, les -enflamme par sa présence et ses gestes, et gravit avec eux le plateau, -au bord duquel la cavalerie précédemment engagée reprenait haleine. Le -duc de Wellington attendait de sang-froid ce nouvel assaut. Derrière -la division Alten, presque détruite, il avait rangé le corps de -Brunswick, les gardes de Maitland, la division Mitchell, et en -troisième ligne, les divisions Chassé et Clinton. Abattre ces trois -murailles était bien difficile, car on pouvait en renverser une, même -deux, mais il n'était guère à espérer qu'on vînt à bout de la -troisième. Néanmoins l'audacieux Ney débouche sur le plateau avec ses -escadrons couverts de fer, et à son signal ces braves cavaliers -partent au galop en agitant leurs sabres, en criant <em>Vive -l'Empereur!</em> Jamais, ont dit les témoins <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> de cette scène -épouvantable<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="smaller">[24]</span></a>, on ne vit rien de pareil dans les annales de la -guerre. -<span class="sidenote" title="En marge">Les deux premières lignes de l'infanterie anglaise sont -renversées.</span> -Ces vingt escadrons, officiers et généraux en tête, se -précipitent de toute la force de leurs chevaux, et malgré une pluie de -feux, abordent, rompent la première ligne anglaise. L'infortunée -division Alten, déjà si maltraitée, est culbutée cette fois, et le -69<sup>e</sup> anglais est haché en entier. Les débris de cette division se -réfugient en désordre sur la chaussée de Bruxelles. Ney, ralliant ses -escadrons, les lance sur la seconde ligne. Ils l'abordent avec la même -ardeur, mais ils trouvent ici une résistance invincible. Plusieurs -carrés sont rompus, toutefois le plus grand nombre se maintient, et -quelques-uns de nos cavaliers perçant jusqu'à la troisième ligne, -expirent devant ses baïonnettes, ou se dérobent au galop pour se -reformer en arrière, et renouveler la charge. Le duc de Wellington se -décide alors à sacrifier les restes de sa cavalerie. Il la jette dans -cette mêlée où bientôt elle succombe, car si l'infanterie anglaise -peut arrêter nos cuirassiers par ses baïonnettes, aucune cavalerie ne -peut supporter leur formidable choc. Dans cette extrémité il veut -faire emploi de mille hussards de Cumberland qui sont encore intacts. -Mais à la vue de cette arène sanglante ces hussards se replient en -désordre, entraînant sur la route de Bruxelles les équipages, les -blessés, les fuyards, qui déjà s'y précipitent en foule.</p> - -<p>Ney, malgré la résistance qu'il rencontre, ne <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> désespère pas -d'en finir le sabre au poing avec l'armée anglaise. Un nouveau renfort -imprévu lui arrive. -<span class="sidenote" title="En marge">La grosse cavalerie de la garde, participant à l'élan -général, charge sans avoir reçu d'ordre.</span> -Tandis qu'il livre ce combat de géants, la grosse -cavalerie de la garde accourt sans qu'on sache pourquoi. Elle était -demeurée un peu en arrière dans un pli du terrain, lorsque quelques -officiers s'étant portés en avant pour assister au combat prodigieux -de Ney, avaient cru à son triomphe, et avaient crié victoire en -agitant leurs sabres. À ce cri d'autres officiers s'étaient avancés, -et les escadrons les plus voisins, se figurant qu'on leur donnait le -signal de la charge, s'étaient ébranlés au trot. La masse avait suivi, -et par un entraînement involontaire les deux mille dragons et -grenadiers à cheval avaient gravi le plateau, au milieu d'une terre -boueuse et détrempée. Pendant ce temps, Bertrand envoyé par Napoléon -pour les retenir, avait couru en vain après eux sans pouvoir les -rejoindre. -<span class="sidenote" title="En marge">Combat de cavalerie sans exemple.</span> -Ney s'empare de ce renfort inattendu, et le jette sur la -muraille d'airain qu'il veut abattre. La grosse cavalerie de la garde -fait à son tour des prodiges, enfonce des carrés, mais, faute de -cuirasses, perd un grand nombre d'hommes sous les coups de la -mousqueterie. Ney, que rien ne saurait décourager, lance de nouveau -les cuirassiers de Milhaud, qui venaient de se reposer quelques -instants, et opère ainsi une sorte de charge continue, au moyen de nos -escadrons qui après avoir chargé, vont au galop se reformer en arrière -pour charger encore. Quelques-uns même tournent le bois de Goumont, -pour venir se remettre en rang et recommencer le combat. Au milieu de -cet acharnement, Ney apercevant la brigade <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> des carabiniers -que Kellermann avait tenue en réserve, court à elle, lui demande ce -qu'elle fait, et malgré Kellermann s'en saisit, et la conduit à -l'ennemi. Elle ouvre de nouvelles brèches dans la seconde ligne de -l'infanterie britannique, renverse plusieurs carrés, les sabre sous le -feu de la troisième ligne, mais ruine aux trois quarts le second mur -sans atteindre ni entamer le troisième. Ney s'obstine, et ramène -jusqu'à onze fois ses dix mille cavaliers au combat, tuant toujours, -sans pouvoir venir à bout de la constance d'une infanterie qui, -renversée un moment, se relève, se reforme, et tire encore. -<span class="sidenote" title="En marge">Ney fait demander de l'infanterie à Napoléon pour achever -la victoire commencée.</span> -Ney tout -écumant, ayant perdu son quatrième cheval, sans chapeau, son habit -percé de balles, ayant une quantité de contusions et heureusement pas -une blessure pénétrante, dit au colonel Heymès que si on lui donne -l'infanterie de la garde, il achèvera cette infanterie anglaise -épuisée et arrivée au dernier terme des forces humaines. Il lui -ordonne d'aller la demander à Napoléon.</p> - -<p>Dans cette espérance, voyant bien que ce n'est pas avec les troupes à -cheval qu'il terminera le combat, et qu'il faut de l'infanterie pour -en finir avec la baïonnette, il rallie ses cavaliers sur le bord du -plateau, et les y maintient par sa ferme contenance. Il parcourt leurs -rangs, les exhorte, leur dit qu'il faut rester là malgré le feu de -l'artillerie, et que bientôt, si on a le courage de conserver le -plateau, on sera débarrassé pour jamais de l'armée anglaise.— -<span class="sidenote" title="En marge">Héroïsme de Ney.</span> -C'est -ici, mes amis, leur dit-il, que va se décider le sort de notre pays, -c'est ici qu'il faut vaincre pour assurer notre -indépendance.—Quittant un moment <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> la cavalerie, et courant à -droite auprès de d'Erlon dont l'infanterie avait réussi à s'emparer du -chemin d'Ohain, et continuait à faire le coup de fusil avec les -bataillons presque détruits de Pack et de Kempt, <cite>Tiens bien, mon -ami</cite>, lui dit-il, <cite>car toi et moi, si nous ne mourons pas ici sous les -balles des Anglais, il ne nous reste qu'à tomber misérablement sous -les balles des émigrés</cite>!—Triste et douloureuse prophétie! Ce héros -sans pareil, allant ainsi de ses fantassins à ses cavaliers, les -maintient sous le feu, et y demeure lui-même, miracle vivant -d'invulnérabilité, car il semble que les balles de l'ennemi ne -puissent l'atteindre. Quatre mille de ses cavaliers jonchent le sol, -mais en revanche dix mille Anglais, fantassins ou cavaliers, ont payé -de leur vie leur opiniâtre résistance. Presque tous les généraux -anglais sont frappés plus ou moins gravement. Une multitude de -fuyards, sous prétexte d'emporter les blessés, ont couru avec les -valets, les cantiniers, les conducteurs de bagages, sur la route de -Bruxelles, criant que tout est fini, que la bataille est perdue. Au -contraire les soldats qui n'ont pas quitté le rang, se tiennent -immobiles à leur place. -<span class="sidenote" title="En marge">Fermeté inébranlable du duc de Wellington.</span> -Le duc de Wellington montant sa fermeté au -niveau de l'héroïsme de Ney, leur dit que les Prussiens approchent, -que dans peu d'instants ils vont paraître, qu'en tout cas il faut -mourir en les attendant. Il regarde sa montre, invoque la nuit ou -Blucher comme son salut! Mais il lui reste trente-six mille hommes sur -ce plateau contre lequel Ney s'acharne, et il ne désespère pas encore. -Ney ne désespère pas plus que lui, et ces deux grands <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> -cœurs balancent les destinées des deux nations! Un étrange -phénomène de lassitude se produit alors. Pendant près d'une heure les -combattants épuisés cessent de s'attaquer. Les Anglais tirent à peine -quelques coups de canon avec les débris de leur artillerie, et de leur -côté nos cavaliers ayant derrière eux soixante pièces conquises et six -drapeaux, demeurent inébranlables, ayant des milliers de cadavres sous -leurs pieds.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité où se trouve Napoléon d'appuyer l'attaque de -la cavalerie avant d'avoir repoussé les Prussiens.</span> -Pendant ce combat sans exemple, digne et terrible fin de ce siècle -sanglant, le colonel Heymès était accouru auprès de Napoléon pour lui -demander de l'infanterie au nom de son maréchal.—De l'infanterie! -répondit Napoléon avec une irritation qu'il ne pouvait plus contenir, -où veut-il que j'en prenne? veut-il que j'en fasse faire?... Voyez ce -que j'ai sur les bras, et voyez ce qui me reste....—En effet la -situation vers la droite était devenue des plus graves. Au corps de -Bulow, fort de trente mille hommes, que Napoléon essayait d'arrêter -avec les dix mille soldats de Lobau, venaient se joindre d'épaisses -colonnes qu'on apercevait dans les fonds boisés d'où sortait l'armée -prussienne. Il était évident qu'on allait avoir affaire à toutes les -forces de Blucher, c'est-à-dire à 80 mille hommes, auxquels on -n'aurait à opposer que l'infanterie de la garde, c'est-à-dire 13 mille -combattants, car la cavalerie de cette garde et toute la réserve, -dragons, cuirassiers, venaient d'être employés et usés par le maréchal -Ney dans une tentative prématurée<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="smaller">[25]</span></a>! Quant à l'arrivée <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> de -Grouchy, Napoléon avait cessé de l'espérer, car on n'avait aucune -nouvelle de ce commandant de notre aile droite, et en promenant sur -tout l'horizon l'œil le plus exercé, l'oreille la plus fine, il -était impossible de saisir une ombre, un bruit qui accusât sa -présence, même son voisinage. L'infanterie de la garde qu'on demandait -à Napoléon était donc sa seule ressource contre une effroyable -catastrophe. -<span class="sidenote" title="En marge">Ordre à Ney de se maintenir tant qu'il pourra sur le -plateau de Mont-Saint-Jean, en attendant qu'on puisse le secourir.</span> -Sans doute s'il avait pu voir de ses propres yeux ce que -Ney lui mandait de l'état de l'armée britannique, si le péril ne -s'étant pas aggravé à droite il avait pu contenir Bulow avec Lobau -seul, il aurait dû se jeter avec l'infanterie de la garde sur les -Anglais, achever de les écraser, et revenir ensuite sur les <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> -Prussiens pour leur opposer des débris il est vrai, mais des débris -victorieux! Il serait sorti de cette mêlée comme un vaillant homme, -qui ayant deux ennemis à combattre, parvient à triompher de l'un et de -l'autre, en tombant à demi mort sur le cadavre du dernier. Mais il -doutait du jugement de Ney, il ne lui pardonnait pas sa précipitation, -et il voyait l'armée prussienne sortir tout entière de cet abîme béant -qui vomissait sans cesse de nouveaux ennemis. Il voulut donc arrêter -les Prussiens par un engagement à fond avec eux, avant d'aller essayer -de gagner au centre une bataille douteuse, tandis qu'à sa droite il en -laisserait une qui serait probablement perdue et mortelle. Toutefois -<span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> après un moment d'irritation, reprenant son empire sur -lui-même, il envoya à Ney une réponse moins dure et moins désolante -que celle qu'il avait d'abord faite au colonel Heymès. Il chargea ce -dernier de dire au maréchal que si la situation était difficile sur le -plateau de Mont-Saint-Jean, elle ne l'était pas moins sur les bords du -ruisseau de Lasne; qu'il avait sur les bras la totalité de l'armée -prussienne, que lorsqu'il serait parvenu à la repousser, ou du moins à -la contenir, il irait avec la garde achever, par un effort désespéré, -la victoire à demi remportée sur les Anglais; que jusque-là il fallait -rester à tout prix sur ce plateau, puisque Ney s'était tant pressé -d'y monter, et que pourvu qu'il <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> s'y maintînt une heure, il -serait prochainement et vigoureusement secouru.</p> - -<p>En effet, pendant que le colonel Heymès allait porter à Ney cette -réponse si différente de celle que le maréchal attendait, le combat -avec les Prussiens était devenu aussi terrible qu'avec les Anglais. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Blucher sur les lieux; il ordonne à Bulow -d'enlever à tout prix le poste auquel s'appuyait la droite de l'armée -française.</span> -Blucher rendu de sa personne sur les lieux, c'est-à-dire sur les -hauteurs qui bordent le ruisseau de Lasne, voyait distinctement ce qui -se passait sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et bien qu'il ne fût pas -fâché de laisser les Anglais dans les angoisses, de les punir ainsi du -secours, tardif selon lui, qu'il en avait reçu à Ligny, il ne voulait -pas compromettre la cause commune par de mesquins ressentiments. En -apercevant de loin les assauts formidables de nos cuirassiers, il -avait ordonné à Bulow d'enfoncer la droite des Français, il avait -prescrit à Pirch qui amenait quinze mille hommes, de seconder Bulow de -tous ses moyens, à Ziethen qui en amenait à peu près autant, d'aller -soutenir la gauche des Anglais par le chemin d'Ohain, et aux uns comme -aux autres, de hâter le pas, et de se comporter de manière à terminer -la guerre dans cette journée mémorable.</p> - -<p>L'ardeur de Blucher avait pénétré toutes les âmes, et les Prussiens -excités par le patriotisme et par la haine, faisaient des efforts -inouïs pour s'établir sur cette espèce de promontoire qui s'avance -entre le ruisseau de Smohain et le ruisseau de Lasne. Tandis que la -division de Losthin tâchait d'emporter le château de Frichermont, et -celle de Hiller la ferme de Hanotelet, elles avaient laissé entre -elles <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> un intervalle que Bulow avait rempli avec la cavalerie -du prince Guillaume. -<span class="sidenote" title="En marge">Héroïque résistance du comte de Lobau.</span> -Le brave comte de Lobau à cheval au milieu de ses -soldats, dont il dominait les rangs de sa haute stature, montrait un -imperturbable sang-froid, se retirait lentement comme sur un champ de -manœuvre, tantôt lançant la cavalerie de Subervic et de Domon sur -les escadrons du prince Guillaume, tantôt arrêtant par des charges à -la baïonnette, l'infanterie de Losthin à sa gauche, celle de Hiller à -sa droite. Il était six heures, et sur 7,500 baïonnettes il en avait -perdu environ 2,500, ce qui le réduisait à cinq mille fantassins en -présence de trente mille hommes. Son danger le plus grand était d'être -débordé par sa droite, les Prussiens faisant d'immenses efforts pour -nous tourner. -<span class="sidenote" title="En marge">Bulow essaye de tourner les Français en pénétrant dans le -village de Planchenois.</span> -En effet, en remontant le ruisseau de Lasne jusqu'à sa -naissance, on arrivait au village de Planchenois (voir la carte n<sup>o</sup> -66), situé en arrière de la Belle-Alliance, c'est-à-dire sur notre -droite et nos derrières. Si donc l'ennemi en suivant le ravin, -pénétrait dans ce village bâti au fond même du ravin, nous étions -tournés définitivement, et la chaussée de Charleroy, notre seule ligne -de retraite, était perdue. Aussi Bulow faisant appuyer la division -Hiller par la division Ryssel, les avait-il poussées dans le ravin de -Lasne jusqu'à Planchenois, tandis que vers Frichermont il faisait -appuyer la division Losthin par la division Haaken. C'est en vue de ce -grave danger que Napoléon, qui s'était personnellement transporté vers -cet endroit, avait envoyé au comte de Lobau tous les secours dont il -avait pu disposer. À gauche il avait détaché la division <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> -Durutte du corps de d'Erlon, et l'avait portée vers les fermes de la -Haye et de Papelotte (voir la carte n<sup>o</sup> 66), pour établir un pivot -solide au sommet de l'angle formé par notre ligne de bataille. À -droite, il avait envoyé à Planchenois le général Duhesme avec la jeune -garde, et 24 bouches à feu de la réserve, pour y défendre un poste -qu'on pouvait appeler justement les Thermopyles de la France. -<span class="sidenote" title="En marge">Belle défense de Planchenois par la jeune garde.</span> -En ce -moment le général Duhesme, officier consommé, disposant de huit -bataillons de jeune garde, forts d'à peu près quatre mille hommes, -avait rempli de défenseurs les deux côtés du ravin à l'extrémité -duquel était construit le village de Planchenois. Tandis qu'il faisait -pleuvoir les boulets et la mitraille sur les Prussiens, ses jeunes -fantassins, les uns établis dans les arbres et les buissons, les -autres logés dans les maisons du village, se défendaient par un feu -meurtrier de mousqueterie, et ne paraissaient pas près de se laisser -arracher leur position, quoique assaillis par plus de vingt mille -hommes.</p> - -<p>Vers six heures et demie, Blucher ayant donné l'ordre d'enlever -Planchenois, Hiller forme six bataillons en colonne, et après avoir -criblé le village de boulets et d'obus, essaye d'y pénétrer baïonnette -baissée. Nos soldats postés aux fenêtres des maisons font d'abord un -feu terrible, puis Duhesme lançant lui-même un de ses bataillons, -refoule les Prussiens à la baïonnette, et les rejette dans le ravin, -où notre artillerie les couvre de mitraille. Ils se replient en -désordre, horriblement maltraités à la suite de cette inutile -tentative. Blucher alors réitère à ses lieutenants l'ordre absolu -d'enlever Planchenois, <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> et Hiller, sous les yeux mêmes de son -chef, rallie ses bataillons après les avoir laissés respirer un -instant, leur en adjoint huit autres, et avec quatorze revient à la -charge, bien résolu d'emporter cette fois le poste si violemment -disputé. -<span class="sidenote" title="En marge">Malgré la bravoure de la jeune garde, les Prussiens -emportent Planchenois.</span> -Ces quatorze bataillons s'enfoncent dans le ravin bordé de -chaque côté par nos soldats, et s'avancent au milieu d'un véritable -gouffre de feux. Quoique tombant par centaines, ils serrent leurs -rangs en marchant sur les cadavres de leurs compagnons, se poussent -les uns les autres, et finissent par pénétrer dans ce malheureux -village de Planchenois, par s'élever même jusqu'à la naissance du -ravin. Ils n'ont plus qu'un pas à faire pour déboucher sur la chaussée -de Charleroy. Nos jeunes soldats de la garde se replient, tout émus -d'avoir subi cette espèce de violence. Mais Napoléon est auprès d'eux! -c'est à la vieille garde à tout réparer. Cette troupe invincible ne -peut se laisser arracher notre ligne de retraite, salut de l'armée. -Napoléon appelle le général Morand, lui donne un bataillon du 2<sup>e</sup> de -grenadiers, un du 2<sup>e</sup> de chasseurs, et lui prescrit de repousser cette -tentative si alarmante pour nos derrières. Il passe à cheval devant -ces bataillons.—Mes amis, leur dit-il, nous voici arrivés au moment -suprême: il ne s'agit pas de tirer, il faut joindre l'ennemi corps à -corps, et avec la pointe de vos baïonnettes le précipiter dans ce -ravin d'où il est sorti, et d'où il menace l'armée, l'Empire et la -France!— -<span class="sidenote" title="En marge">Reprise de Planchenois par la vieille garde.</span> -<em>Vive l'Empereur!</em> est la seule réponse de cette troupe -héroïque. Les deux bataillons désignés rompent le carré, se forment en -colonnes, et l'un à gauche, l'autre à droite, se <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> portent au -bord du ravin d'où les Prussiens débouchaient déjà en grand nombre. -Ils abordent les assaillants d'un pas si ferme, d'un bras si -vigoureux, que tout cède à leur approche. -<span class="sidenote" title="En marge">Horrible déroute des Prussiens.</span> -Furieux contre l'ennemi qui -voulait nous tourner, ils renversent ou égorgent tout ce qui résiste, -et convertissent en un torrent de fuyards les bataillons de Hiller qui -venaient de vaincre la jeune garde. Tantôt se servant de la -baïonnette, tantôt de la crosse de leurs fusils, ils percent ou -frappent, et telle est l'ardeur qui règne parmi eux que le -tambour-major de l'un des bataillons assomme avec la pomme de sa canne -les fuyards qu'il peut joindre. Entraînés eux-mêmes par le torrent -qu'ils ont produit, les deux bataillons de vieille garde se -précipitent dans le fond du ravin, et remontent à la suite des -Prussiens la berge opposée, jusqu'auprès du village de Maransart, -situé en face de Planchenois. Là cependant on les arrête avec la -mitraille, et ils sont obligés de se replier. Mais ils restent maîtres -de Planchenois et de la chaussée de Charleroy, et pour cette vengeance -de la jeune garde par la vieille, deux bataillons avaient suffi! On -pouvait évaluer à deux mille les victimes qu'ils avaient faites dans -cette charge épouvantable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon profite du succès obtenu à Planchenois pour -reporter la vieille garde vers le centre, et terminer sur le plateau -de Mont-Saint-Jean, la bataille contre les Anglais.</span> -En ce moment la redoutable attaque de flanc tentée par les Prussiens -semblait repoussée, à en juger du moins par les apparences. Si un -incident nouveau survenait, ce ne pouvait être d'après toutes les -probabilités que l'apparition de Grouchy, laquelle si longtemps -attendue, devait se réaliser enfin, et dans ce cas amener pour les -Prussiens un vrai désastre, car ils se trouveraient entre deux -<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> feux. On entendait en effet du côté de Wavre une canonnade -qui attestait la présence sur ce point de notre aile droite, mais le -détachement qu'on avait formellement demandé à Grouchy devait être en -route, et sa seule arrivée sur les derrières de Bulow suffisait pour -produire d'importantes conséquences. À l'angle de notre ligne de -bataille, à Papelotte, Durutte se soutenait; au centre, à la gauche, -le plateau de Mont-Saint-Jean restait couvert de notre cavalerie; on -venait d'apporter aux pieds de Napoléon les six drapeaux conquis par -nos cavaliers sur l'infanterie anglaise. L'aspect d'abord sombre de la -journée semblait s'éclaircir. Le cœur de Napoléon, un instant -oppressé, respirait, et il pouvait compter sur une nouvelle victoire -en portant sa vieille garde, désormais libre, derrière sa cavalerie -pour achever la défaite des Anglais. Jusqu'ici soixante-huit mille -Français avaient tenu tête à environ cent quarante mille Anglais, -Prussiens, Hollandais, Allemands, et leur avaient arraché la plus -grande partie du champ de bataille.</p> - -<p>Saisissant avec promptitude le moment décisif, celui de l'attaque -repoussée des Prussiens, pour jeter sa réserve sur les Anglais, -Napoléon ordonne de réunir la vieille garde, de la porter au centre de -sa ligne, c'est-à-dire sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et de la -jeter à travers les rangs de nos cuirassiers, sur l'infanterie -britannique épuisée. Quoique épuisée, elle aussi, notre cavalerie en -voyant la vieille garde engagée, ne peut manquer de retrouver son -élan, de charger une dernière fois, et de terminer cette lutte -horrible. Il est vrai qu'il n'y aura plus <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> aucune réserve pour -parer à un accident imprévu, mais le grand joueur en est arrivé à -cette extrémité suprême, où la prudence c'est le désespoir!</p> - -<p>Il restait à Napoléon sur vingt-quatre bataillons de la garde, réduits -à vingt-trois après Ligny, treize qui n'avaient pas donné. Huit de la -jeune garde s'étaient épuisés à Planchenois, et y étaient encore -indispensables; deux de la vieille garde avaient décidé la défaite des -Prussiens, et ne devaient pas non plus quitter la place. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se dirige sur la Haye-Sainte avec dix bataillons -de la vieille garde.</span> -Des treize -restants, un était établi en carré à l'embranchement du chemin de -Planchenois avec la chaussée de Charleroy, et ce n'était pas trop -assurément pour garder notre ligne de communication. Même en usant de -ses dernières ressources, on ne pouvait se dispenser de laisser deux -bataillons au quartier général pour parer à un accident, tel par -exemple qu'un nouvel effort des Prussiens sur Planchenois. Napoléon -laisse donc les deux bataillons du 1<sup>er</sup> de grenadiers à Rossomme, un -peu en arrière de la ferme de la Belle-Alliance, et porte lui-même en -avant les dix autres, qui présentaient une masse d'environ six mille -fantassins. Ils comprenaient les bataillons de la moyenne et de la -vieille garde, soldats plus ou moins anciens, mais tous éprouvés, -résolus à vaincre ou à mourir, et suffisants pour enfoncer quelque -ligne d'infanterie que ce fût.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Panique parmi les troupes de la division Durutte à la ferme -de Papelotte.</span> -Napoléon était occupé à les ranger en colonnes d'attaque sur le bord -du vallon qui nous séparait des Anglais, lorsqu'il entend quelques -coups de fusil vers Papelotte, c'est-à-dire à l'angle de sa ligne de -bataille. Une sorte de frémissement saisit <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> son cœur. Ce -peut être l'arrivée de Grouchy; ce peut être aussi un nouveau -débordement de Prussiens, et dans le doute il aimerait mieux que ce ne -fût rien. Mais ses inquiétudes augmentent en voyant quelques troupes -de Durutte abandonner la ferme de Papelotte, au cri de <em>sauve qui -peut</em>, proféré par la trahison, ou par ceux qui la craignent. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon rétablit le combat de ce côté.</span> -Napoléon -pousse son cheval vers les fuyards, leur parle, les ramène à leur -poste, et revient à la Haye-Sainte, lorsque levant les yeux vers le -plateau, il remarque un certain ébranlement dans sa cavalerie -jusque-là immobile. Un sinistre pressentiment traverse son âme, et il -commence à croire que de ce poste élevé nos cavaliers ont dû -apercevoir de nouvelles troupes prussiennes. Sur-le-champ ne donnant -rien au chagrin, tout à l'action, il envoie La Bédoyère au galop -parcourir de droite à gauche les rangs des soldats, et dire que les -coups de fusil qu'on entend sont tirés par Grouchy, qu'un grand -résultat se prépare, pourvu qu'on tienne encore quelques instants. -Après avoir chargé La Bédoyère de répandre cet utile mensonge, il se -décide à lancer sur le plateau de Mont-Saint-Jean les dix bataillons -de la garde qu'il avait amenés. Il en confie quatre au brave Friant -pour exécuter une attaque furieuse, de concert avec Reille qui doit -rallier pour cette dernière tentative ce qui lui reste de son corps, -puis il dispose les six autres diagonalement, de la Haye-Sainte à -Planchenois, de manière à lier son centre avec sa droite, et à -pourvoir aux nouveaux événements qu'il redoute. Son intention, si ces -événements n'ont pas la gravité qu'il suppose, est de <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> mener -lui-même ces six bataillons à la suite des quatre premiers, pour -enfoncer à tout prix la ligne anglaise, et terminer ainsi la journée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ney doit déboucher sur le plateau de Mont-Saint-Jean avec -quatre bataillons, Napoléon avec six.</span> -Conduisant par la chaussée de Bruxelles les quatre bataillons destinés -à la première attaque, il rencontre en chemin Ney presque hors de lui, -s'écriant que la cavalerie va lâcher pied si un puissant secours -d'infanterie n'arrive à l'instant même. Napoléon lui donne les quatre -bataillons qu'il vient d'amener, lui en promet six autres, sans -ajouter, ce qui malheureusement est trop inutile à dire, que le salut -de la France dépend de la charge qui va s'exécuter. Ney prend les -quatre bataillons, et gravit avec eux le plateau au moment même où les -restes du corps de Reille se disposent à déboucher du bois de Goumont.</p> - -<p>Tandis que Ney et Friant s'apprêtent à charger avec leur infanterie, -le duc de Wellington à la vue des bonnets à poil de la garde, sent -bien que l'heure suprême a sonné, et que la grandeur de sa patrie, la -sienne, vont être le prix d'un dernier effort. Il a vu de loin -s'approcher de nouvelles colonnes prussiennes, et, dans l'espérance -d'être secouru, il est résolu à tenir jusqu'à la dernière extrémité, -bien que derrière lui des masses de fuyards couvrent déjà la route de -Bruxelles. Il tâche de communiquer à ses compagnons d'armes la force -de son âme. Kempt qui a remplacé dans le commandement de l'aile gauche -Picton tué tout à l'heure, lui fait demander des renforts, car il n'a -plus que deux à trois milliers d'hommes.— -<span class="sidenote" title="En marge">Résolution désespérée du duc de Wellington.</span> -Qu'ils meurent tous, -répond-il, je n'ai pas de renforts à leur envoyer.—Le <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> -général Hill, commandant en second de l'armée, lui dit: Vous pouvez -être tué ici, quels ordres me laissez-vous?—Celui de mourir jusqu'au -dernier, s'il le faut, pour donner aux Prussiens le temps de -venir.—Ces nobles paroles prononcées, le duc de Wellington serre sa -ligne, la courbe légèrement comme un arc, de manière à placer les -nouveaux assaillants au milieu de feux concentriques, puis fait -coucher à terre les gardes de Maitland, et attend immobile -l'apparition de la garde impériale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque des quatre bataillons de vieille garde, conduits -par Ney et Friant.</span> -Ney et Friant en effet portent leurs quatre bataillons en avant, et -les font déboucher sur le plateau en échelons, celui de gauche le -premier, les autres successivement, chacun d'eux un peu à droite et en -arrière du précédent. Dès que le premier paraît, ferme et aligné, la -mitraille l'accueille, et perce ses rangs en cent endroits. La ligne -des bonnets à poil flotte sans reculer, et elle avance avec une -héroïque fermeté. Les autres bataillons débouchent à leur tour, -essuyant le même feu sans se montrer plus émus. Ils s'arrêtent pour -tirer, et par un feu terrible rendent le mal qu'on leur a fait. À ce -même instant, les divisions Foy et Bachelu du corps de Reille -débouchant sur la gauche, attirent à elles une partie des coups de -l'ennemi. -<span class="sidenote" title="En marge">Premier succès de cette attaque.</span> -Après avoir déchargé leurs armes, les bataillons de la garde -se disposent à croiser la baïonnette pour engager un duel à mort avec -l'infanterie britannique, lorsque tout à coup à un signe du duc de -Wellington, les gardes de Maitland couchés à terre se lèvent, et -exécutent presque à bout portant une affreuse décharge. <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> -Devant cette cruelle surprise nos soldats ne reculent pas, et serrent -leurs rangs pour marcher en avant. Le vieux Friant, le modèle de la -vieille armée, gravement blessé, descend tout sanglant pour annoncer -que la victoire est certaine si de nouveaux bataillons viennent -appuyer les premiers. Il rencontre Napoléon qui, après avoir placé à -mi-côte un bataillon de la garde en carré, afin de contenir la -cavalerie ennemie, s'avance pour conduire lui-même à l'assaut de la -ligne anglaise les cinq bataillons qui lui restent. -<span class="sidenote" title="En marge">Tandis que Napoléon va soutenir l'attaque des quatre -premiers bataillons avec les six autres, le corps prussien de Ziethen -débouche sur le champ de bataille.</span> -Tandis qu'il -écoute les paroles de Friant, l'œil toujours dirigé vers sa droite, -il aperçoit soudainement dans la direction de Papelotte, environ trois -mille cavaliers qui se précipitent sur la déclivité du terrain. Ce -sont les escadrons de Vandeleur et de Vivian, qui voyant arriver le -corps prussien de Ziethen par le chemin d'Ohain, et se sentant dès -lors appuyés, se hâtent de charger. En effet pendant que le corps de -Pirch était allé soutenir Bulow, celui de Ziethen était venu, en -longeant la forêt de Soignes, soutenir la gauche de Wellington. Il -était huit heures, et sa présence allait tout décider. -<span class="sidenote" title="En marge">Brusque apparition de la cavalerie prussienne.</span> -En un clin -d'œil la cavalerie de Vandeleur et de Vivian inonde le milieu du -champ de bataille. Napoléon qui avait laissé en carré, à mi-côte du -vallon, l'un de ses bataillons, court aux autres pour les former -également en carrés, et empêcher que sa ligne ne soit percée entre la -Haye-Sainte et Planchenois. Si la cavalerie de la garde était intacte, -il se débarrasserait aisément des escadrons de Vivian et de Vandeleur, -et le terrain nettoyé, il pourrait ramener à lui sa gauche et son -<span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> centre engagés sur le plateau de Mont-Saint-Jean, se retirer -en bon ordre vers sa droite, et recueillant ainsi ce qui lui reste, -coucher sur le champ de bataille. Mais de toute la cavalerie de la -garde, il conserve quatre cents chasseurs au plus pour les opposer à -trois mille. Il les lance néanmoins, et ces quatre cents braves gens -se précipitant sur les escadrons de Vivian et de Vandeleur, repoussent -d'abord les plus rapprochés, mais sont bientôt refoulés par le flot -toujours croissant de la cavalerie ennemie. -<span class="sidenote" title="En marge">Privé de cavalerie, Napoléon est tout à coup enveloppé par -une nuée de cavaliers.</span> -Une vraie multitude à -cheval à l'uniforme anglais et prussien remplit en un instant le champ -de bataille. Formés en citadelles inébranlables, les bataillons de la -garde la couvrent de feu, mais ne peuvent l'empêcher de se répandre en -tout sens. Pour comble de malheur l'infanterie de Ziethen, arrivée à -la suite de la cavalerie prussienne, se jette sur la division Durutte -à moitié détruite, lui enlève les fermes de la Haye et de Papelotte, -et nous arrache ainsi le pivot sur lequel s'appuyait l'angle de notre -ligne de bataille, repliée en potence depuis qu'il avait fallu faire -face à deux ennemis à la fois. Tout devient dès lors trouble et -confusion. Notre grosse cavalerie retenue sur le plateau de -Mont-Saint-Jean par l'indomptable fermeté de Ney, se voyant -enveloppée, se retire pour n'être pas coupée du centre de l'armée. Ce -mouvement rétrograde sur un terrain en pente se change bientôt en un -torrent impétueux d'hommes et de chevaux. Les débris de d'Erlon se -débandent à la suite de notre cavalerie. Ivre de joie, le général -anglais, qui jusque-là s'était borné à se défendre, prend alors -l'offensive, et porte <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> sa ligne en avant contre nos bataillons -de la garde réduits de plus de moitié. De la gauche à la droite, les -armées anglaise et prussienne marchent sur nous, précédées de leur -artillerie qui vomit des feux destructeurs. Napoléon, ne se -dissimulant plus le désastre, tâche néanmoins de rallier les fuyards -sur les bataillons de la garde demeurés en carré. -<span class="sidenote" title="En marge">Affreuse déroute.</span> -Le désespoir dans -l'âme, le calme sur le front, il reste sous une pluie de feux pour -maintenir son infanterie, et opposer une digue au débordement des deux -armées victorieuses. En ce moment il montait un cheval gris mal -dressé, s'agitant sous les boulets et les obus: il en demande un autre -à son page Gudin, prêt à recevoir comme un bienfait le coup qui le -délivrera de la vie!</p> - -<p>Les infanteries anglaise et prussienne continuant de s'approcher, les -carrés de la garde, qui d'abord ont tenu tête à la cavalerie, sont -obligés de rétrograder, poussés par l'ennemi et par le torrent des -fuyards. Notre armée, après avoir déployé dans cette journée un -courage surhumain, tombe tout à coup dans l'abattement qui suit les -violentes émotions. Se défiant de ses chefs, ne se fiant qu'en -Napoléon, et par comble d'infortune ne le voyant plus depuis que les -ténèbres enveloppent le champ de bataille, elle le demande, le -cherche, ne le trouve pas, le croit mort, et se livre à un vrai -désespoir.—Il est blessé, disent les uns, il est tué, disent les -autres, et à cette nouvelle qu'elle a faite, notre malheureuse armée -fuit en tout sens, prétendant qu'on l'a trahie, que Napoléon mort elle -n'a plus rien à faire en ce monde. Si un corps entier restait en -<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> arrière, qui pût la rallier, l'éclairer, lui montrer Napoléon -vivant, elle s'arrêterait, prête encore à combattre et à mourir. -<span class="sidenote" title="En marge">La vieille garde se forme en carrés.</span> -Mais -jusqu'au dernier homme tout a donné, et quatre ou cinq carrés de la -garde, au milieu de cent cinquante mille hommes victorieux, sont comme -trois ou quatre cimes de rocher que l'Océan furieux couvre de son -écume. L'armée n'aperçoit pas même ces carrés, noyés au milieu des -flots de l'ennemi, et elle fuit en désordre sur la route de Charleroy. -Là elle trouve les équipages de l'artillerie qui, ayant épuisé leurs -munitions, ramenaient leurs caissons vides. La confusion s'en accroît, -et cette chaussée de Charleroy devient bientôt un vrai chaos où -règnent le tumulte et la terreur. L'histoire n'a plus que quelques -désespoirs sublimes à raconter, et elle doit les retracer pour -l'éternel honneur des martyrs de notre gloire, pour la punition de -ceux qui prodiguent sans raison le sang des hommes!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Héroïque résistance des carrés de la garde.</span> -Les débris des bataillons de la garde, poussés pêle-mêle dans le -vallon, se battent toujours sans vouloir se rendre. À ce moment on -entend ce mot qui traversera les siècles, proféré selon les uns par le -général Cambronne, selon les autres par le colonel Michel: <cite>La garde -meurt et ne se rend pas.</cite>—Cambronne, blessé presque mortellement, -reste étendu sur le terrain, ne voulant pas que ses soldats quittent -leurs rangs pour l'emporter. Le deuxième bataillon du 3<sup>e</sup> de -grenadiers, demeuré dans le vallon, réduit de 500 à 300 hommes, ayant -sous ses pieds ses propres camarades, devant lui des centaines de -cavaliers abattus, refuse de mettre bas les armes, et s'obstine à -combattre. Serrant toujours ses <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> rangs à mesure qu'ils -s'éclaircissent, il attend une dernière attaque, et assailli sur ses -quatre faces à la fois, fait une décharge terrible qui renverse des -centaines de cavaliers. Furieux, l'ennemi amène de l'artillerie, et -tire à outrance sur les quatre angles du carré. Les angles de cette -forteresse vivante abattus, le carré se resserre, ne présentant plus -qu'une forme irrégulière mais persistante. Il dédouble ses rangs pour -occuper plus d'espace, et protéger ainsi les blessés qui ont cherché -asile dans son sein. Chargé encore une fois il demeure debout, -abattant par son feu de nouveaux ennemis. Trop peu nombreux pour -rester en carré, il profite d'un répit afin de prendre une forme -nouvelle, et se réduit alors à un triangle tourné vers l'ennemi, de -manière à sauver en rétrogradant tout ce qui s'est réfugié derrière -ses baïonnettes. Il est bientôt assailli de nouveau.—<cite>Ne nous rendons -pas!</cite> s'écrient ces braves gens, qui ne sont plus que cent -cinquante.—Tous alors, après avoir tiré une dernière fois, se -précipitent sur la cavalerie acharnée à les poursuivre, et avec leurs -baïonnettes tuent des hommes et des chevaux, jusqu'à ce qu'enfin ils -succombent dans ce sublime et dernier effort. Dévouement admirable, et -que rien ne surpasse dans l'histoire des siècles!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Admirable dévouement de Ney.</span> -Ney, terminant dignement cette journée où Dieu lui accorda pour expier -ses fautes l'occasion de déployer le plus grand héroïsme connu, Ney, -descendu le dernier du plateau de Mont-Saint-Jean, rencontre les -débris de la division Durutte qui battait en retraite. Quelques -centaines d'hommes, noble débris de cette division, et comprenant une -partie du 95<sup>e</sup> <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> commandé par le chef de bataillon Rullière, se -retiraient avec leurs armes. Le général Durutte s'était porté à -quelques pas en avant pour chercher un chemin, lorsque Ney, sans -chapeau, son épée brisée à la main, ses habits déchirés, et trouvant -encore une poignée d'hommes armés, court à eux pour les ramener à -l'ennemi.—Venez, mes amis, leur dit-il, venez voir comment meurt un -maréchal de France!—Ces braves gens, entraînés par sa présence, font -volte-face, et se précipitent en désespérés sur une colonne prussienne -qui les suivait. Ils font d'abord un grand carnage, mais sont bientôt -accablés, et deux cents à peine parviennent à échapper à la mort. Le -chef de bataillon Rullière brise la lance qui porte l'aigle du -régiment, cache l'aigle sous sa redingote, et suit Ney, démonté pour -la cinquième fois, et toujours resté sans blessure. L'illustre -maréchal se retire à pied jusqu'à ce qu'un sous-officier de cavalerie -lui donne son cheval, et qu'il puisse rejoindre le gros de l'armée, -sauvé par la nuit qui couvre enfin comme un voile funèbre ce champ de -bataille où gisent soixante mille hommes, morts ou blessés, les uns -Français, les autres Anglais et Prussiens.</p> - -<p>Au milieu de cette scène horrible, nos soldats fuyant en désordre, et -cherchant l'homme qu'ils ne cessaient d'idolâtrer quoiqu'il fût le -principal auteur de leurs infortunes, continuaient à demander -Napoléon, et le croyant mort s'en allaient plus vite. C'était miracle -en effet qu'il n'eût pas succombé; mais pour lui comme pour Ney, la -Providence semblait préparer une fin plus féconde en <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> -enseignements! Après avoir bravé mille morts, il s'était laissé -enfermer dans le carré du premier régiment de grenadiers, que -commandait le chef de bataillon Martenot. -<span class="sidenote" title="En marge">Retraite de Napoléon dans l'un des carrés de la garde.</span> -Il marchait ainsi pêle-mêle -avec une masse de blessés, au milieu de ses vieux grenadiers, fiers du -dépôt précieux confié à leur dévouement, bien résolus à ne pas le -laisser arracher de leurs mains, et dans cette journée de désespoir ne -désespérant pas des destinées de la patrie, tant que leur ancien -général vivait!</p> - -<p>Quant à lui, il n'espérait plus rien. Il se retirait à cheval au -centre du carré, le visage sombre mais impassible, sondant l'avenir de -son regard perçant, et dans l'événement du jour découvrant bien autre -chose qu'une bataille perdue! Il ne sortait de cet abîme de réflexions -que pour demander des nouvelles de ses lieutenants, dont quelques-uns -d'ailleurs étaient auprès de lui, parmi les blessés que ce carré de la -garde emmenait dans ses rangs. On ignorait ce qu'était devenu Ney. On -savait Friant, Cambronne, Lobau, Duhesme, Durutte, blessés, et on -était inquiet pour leur sort, car les Prussiens égorgeaient tout ce -qui leur tombait dans les mains. Les Anglais (il faut leur rendre -cette justice), sans conserver dans cette guerre acharnée toute -l'humanité que se doivent entre elles des nations civilisées, étaient -les seuls qui respectassent les blessés. Ils avaient notamment relevé -et respecté Cambronne, atteint des blessures les plus graves. Du -reste, dans ce carré qui contenait Napoléon, il régnait une telle -stupeur qu'on marchait presque sans s'interroger. Napoléon seul -adressait quelques paroles tantôt au <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> major général, tantôt à -son frère Jérôme qui ne l'avaient pas quitté. Quelquefois quand les -escadrons prussiens étaient trop pressants, on faisait halte pour les -écarter par le feu de la face attaquée, puis on reprenait cette marche -triste et silencieuse, battus de temps en temps par le flot des -fuyards ou par celui de la cavalerie ennemie. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Genappe.</span> -On arriva ainsi à -Genappe vers onze heures du soir. -<span class="sidenote" title="En marge">Affreuse confusion au pont de Genappe.</span> -Les voitures de l'artillerie s'étant -accumulées sur le pont de cette petite ville, l'encombrement devint -tel que personne ne pouvait passer. Heureusement le Thy qui coule à -Genappe était facile à franchir, et chacun se jeta dedans pour -atteindre la rive opposée. Ce fut même une protection pour nos -fuyards, traversant un à un ce petit cours d'eau, qui pour eux n'était -pas un obstacle, tandis qu'il en était un pour l'ennemi marchant en -corps d'armée.</p> - -<p>À Genappe Napoléon quitta le carré de la garde dans lequel il avait -trouvé asile. Les autres carrés, encombrés par les blessés et les -fuyards, avaient fini par se dissoudre. À partir de Genappe, chacun se -retira comme il put. Les soldats de l'artillerie, ne pouvant conserver -leurs pièces qui du reste importaient moins que les chevaux, coupèrent -les traits et sauvèrent les attelages. On laissa ainsi dans les mains -de l'ennemi près de 200 bouches à feu, dont aucune ne nous avait été -enlevée en bataille. Chose remarquable, nous n'avions perdu qu'un -drapeau, car le sous-officier de lanciers Urban avait reconquis celui -du 45<sup>e</sup>, l'un des deux pris au corps de d'Erlon. L'ennemi ne nous -avait fait d'autres prisonniers que les blessés. -<span class="sidenote" title="En marge">Pertes matérielles de la bataille de Waterloo.</span> -Cette fatale journée -nous coûtait <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> vingt et quelques mille hommes, y compris les -cinq à six mille blessés demeurés au pouvoir des Anglais. Environ -vingt généraux avaient été frappés plus ou moins gravement. Les pertes -des Anglais égalaient à peu près les nôtres. Celles des Prussiens -étaient de huit à dix mille hommes. La journée avait donc coûté plus -de trente mille hommes aux alliés, mais ne leur avait pas, comme à -nous, coûté la victoire. Le duc de Wellington et le maréchal Blucher -se rencontrèrent entre la Belle-Alliance et Planchenois, et -s'embrassèrent en se félicitant de l'immense succès qu'ils venaient -d'obtenir. Ils en avaient le droit, car l'un par sa fermeté -indomptable, l'autre par son ardeur à recommencer la lutte, avaient -assuré le triomphe de l'Europe sur la France, et grandement réparé la -faute de livrer bataille en avant de la forêt de Soignes. Après les -épanchements d'une joie bien naturelle, Blucher, dont l'armée n'avait -pas autant souffert que l'armée anglaise, dont la cavalerie d'ailleurs -était intacte, se chargea de la poursuite, qui convenait fort à la -fureur des Prussiens contre nous. Ils commirent dans cette nuit des -horreurs indignes de leur nation, et assassinèrent, si on en croit la -tradition locale, le général Duhesme, tombé blessé dans leurs mains.</p> - -<p>Heureusement si la cavalerie prussienne n'avait pas été exposée à -l'épuisement moral de la bataille, elle l'avait été à la fatigue -physique de la marche, et elle s'arrêta sur la Dyle. Nos soldats -purent donc regagner la Sambre, et la passer soit au Châtelet, soit à -Charleroy, soit à Marchiennes-au-Pont. Partout les Belges -accueillirent nos blessés et nos fuyards <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> avec l'empressement -d'anciens compatriotes. L'année 1814 leur avait inspiré une forte -haine contre les Prussiens, et avait réveillé chez eux les sentiments -français. Ils partagèrent la douleur de notre défaite, et donnèrent -asile à tous ceux de nos soldats qui cherchèrent refuge auprès d'eux.</p> - -<p>À Charleroy l'encombrement fut immense, quoique moindre cependant qu'à -Genappe; mais la division Girard, commandée par le colonel Matis, et -laissée en arrière, protégea le passage. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon confie le commandement de l'armée à son frère -Jérôme, et prend avec quelques cavaliers la route de Philippeville.</span> -Napoléon s'arrêta quelques -instants à Charleroy avec le major général et son frère Jérôme, pour -expédier des ordres. Il dépêcha un officier au maréchal Grouchy pour -lui rapporter de vive voix les tristes détails de la bataille du 18, -et lui prescrire de se retirer sur Namur. Il confia au prince Jérôme -le commandement de l'armée, lui laissa le maréchal Soult pour major -général, et leur recommanda à tous deux de rallier nos débris le plus -tôt qu'ils pourraient, afin de les conduire à Laon. Il partit lui-même -pour les y précéder, et y attirer toutes les ressources qu'il serait -possible de réunir après une telle catastrophe. Il se dirigea ensuite -vers Philippeville, accompagné d'une vingtaine de cavaliers -appartenant aux divers corps de l'armée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'était devenu le maréchal Grouchy pendant la funeste -bataille de Waterloo.</span> -À l'aspect de cet affreux désastre succédant à une éclatante victoire -remportée l'avant-veille, on se demandera sans doute ce qu'était -devenu le maréchal Grouchy, et ce qu'il avait fait des 34 mille hommes -que Napoléon lui avait confiés. -<span class="sidenote" title="En marge">Médiocre emploi de son temps le 17.</span> -On a vu ce maréchal, perdant la moitié -de la journée du 17 à chercher les Prussiens où ils n'étaient point, -négligeant <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> pendant cette même journée de faire marcher son -infanterie qui, arrivée à Gembloux de bonne heure, aurait pu le -lendemain 18 se trouver de grand matin sur la trace des Prussiens. -Pourtant le mal était encore fort réparable et pouvait même se -convertir en un grand bien, si cette journée du 18 eût été employée -comme elle devait l'être. À Gembloux, en effet, le maréchal Grouchy -avait fini par entrevoir la marche des Prussiens, par comprendre qu'au -lieu de songer à regagner le Rhin par Liége, ils voulaient rejoindre -les Anglais par Wavre, soit en avant, soit en arrière de la forêt de -Soignes. Il n'avait pu méconnaître que sa mission véritable consistait -à empêcher les Prussiens de se remettre de leur défaite, et surtout à -les séparer des Anglais. Même sur cette seconde partie de sa mission, -de beaucoup la plus importante, il n'avait aucun doute, puisqu'en -écrivant le soir à Napoléon il lui promettait d'apporter tous ses -soins à tenir Blucher séparé du duc de Wellington. -<span class="sidenote" title="En marge">Tout était réparable le 18.</span> -Dans une telle -disposition d'esprit, il aurait dû le 18 se mettre en route dès -l'aurore, c'est-à-dire à quatre heures du matin au plus tard, ce qui -était fort praticable, son infanterie n'ayant fait que deux lieues et -demie le jour précédent. -<span class="sidenote" title="En marge">Départ tardif le matin du 18.</span> -Mais, ainsi qu'on l'a vu, ses ordres de -départ avaient été donnés pour six heures au corps de Vandamme, pour -sept à celui de Gérard. Sa cavalerie même avait été dirigée partie sur -Wavre, et partie sur Liége, par un dernier sacrifice à ses fausses -idées de la veille. C'était une immense faute, dans quelque -supposition qu'il se plaçât, de partir si tard, quand il avait à -poursuivre vivement <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> un ennemi vaincu, et surtout à ne pas le -perdre de vue afin de l'empêcher de se jeter sur Napoléon. Par une -autre négligence plus impardonnable s'il est possible, le service des -distributions, facile dans un pays si riche, n'avait pas été assuré à -l'avance, de manière que le départ des troupes en fut encore retardé. -Ainsi, malgré l'ordre de départ donné à six heures pour le corps de -Vandamme, à sept pour celui de Gérard, le premier ne put quitter -Gembloux qu'à huit heures, et le second qu'à neuf. La queue de -l'infanterie s'ébranla seulement à dix heures. -<span class="sidenote" title="En marge">Marche des plus lentes.</span> -De plus les corps -acheminés sur une seule route, semée de nombreux villages qui -présentaient à chaque instant d'étroits défilés à franchir, défoncée -en outre par la pluie et le passage des Prussiens, s'avancèrent -lentement, et furent condamnés à faire de très-longues haltes. Celui -de Vandamme qui était en tête, suspendit plusieurs fois sa marche<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="smaller">[26]</span></a>, -et notamment après avoir traversé Sart-à-Valhain, s'arrêta longtemps à -Nil-Saint-Vincent. En s'arrêtant il forçait le corps du général Gérard -à s'arrêter lui-même, et toute la colonne se trouvait immobilisée. Ces -retards ne tenaient pas seulement à la faute de cheminer tous ensemble -sur une seule route, mais aux incertitudes d'esprit du maréchal -Grouchy, qui ne pouvant plus douter de la retraite des Prussiens sur -Wavre, hésitait néanmoins encore dans la direction à suivre, et -tendait à croire qu'une partie d'entre eux avait pris la route de -Liége. Qu'importaient cependant ceux qui auraient pu prendre cette -route? Il aurait fallu souhaiter qu'ils y fussent <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> tous, et -les y laisser, car ils étaient hors d'état désormais d'influer sur les -événements, sur ceux du moins de la journée qui allaient décider du -sort de la France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée vers onze heures à Sart-à-Valhain.</span> -À onze heures et demie du matin, le corps de Vandamme arriva à -Nil-Saint-Vincent (voir la carte n<sup>o</sup> 65), celui de Gérard à -Sart-à-Valhain, c'est-à-dire que le premier avait fait trois lieues -métriques en trois heures et demie, le second deux en deux heures et -demie. Était-ce là poursuivre un ennemi vaincu? Tandis que les troupes -marchaient, le maréchal Grouchy s'arrêta de sa personne à -Sart-à-Valhain pour y déjeuner. Plusieurs de ses généraux se -trouvaient auprès de lui, Gérard commandant le 4<sup>e</sup> corps, Vandamme le -3<sup>e</sup>, Valazé le génie, Baltus l'artillerie. -<span class="sidenote" title="En marge">On entend de fortes détonations.</span> -Tout à coup on entendit -distinctement de fortes détonations sur la gauche, dans la direction -de Mont-Saint-Jean. Les détonations allèrent bientôt en augmentant. Il -n'y avait pas un doute à concevoir: c'était Napoléon qui, après avoir -livré sa première bataille aux Prussiens, livrait la seconde aux -Anglais en avant de la forêt de Soignes. Par un mouvement unanime les -assistans s'écrièrent qu'il fallait courir au canon. -<span class="sidenote" title="En marge">Le général Gérard conseille de marcher au canon.</span> -Le plus autorisé -d'entre eux par son caractère et la gloire acquise dans les dernières -campagnes, le général Gérard se leva, et dit avec vivacité au maréchal -Grouchy qui déjeunait: Marchons vers l'Empereur.—Le général Gérard -d'un esprit fin, doux même dans ses relations privées, mais ardent à -la guerre, exprima son avis avec une véhémence qui n'était pas de -nature à le faire accueillir. Le maréchal Grouchy <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> avait dans -les généraux Gérard et Vandamme deux lieutenants qui se sentaient fort -supérieurs à leur chef, et ne l'épargnaient guère dans leurs propos. -Disposé envers eux à la susceptibilité, le maréchal prit mal des -conseils donnés dans une forme peu convenable. Le général Gérard, dont -la conviction et le patriotisme échauffaient le sang naturellement -très-bouillant, s'animait à chaque nouvelle détonation, et tous les -généraux, un seul excepté, celui qui commandait l'artillerie, -appuyaient son avis. -<span class="sidenote" title="En marge">Vive altercation entre le maréchal Grouchy et ses -lieutenants.</span> -Si le maréchal Grouchy avait été rejoint par -l'officier que Napoléon lui avait expédié la veille à dix heures du -soir, toute question eût disparu. Mais cet officier n'était point -parvenu à sa destination, ainsi que le maréchal n'a cessé de -l'affirmer toute sa vie, et il faut l'en croire, car autrement il -n'aurait eu aucune raison pour hésiter. Cet officier avait-il été -pris? avait-il passé à l'ennemi? c'est ce qu'on a toujours ignoré. -Quoi qu'il en soit, le maréchal Grouchy en était dès lors réduit aux -instructions générales reçues verbalement de Napoléon le 17 au matin, -lesquelles lui prescrivaient de poursuivre les Prussiens en restant -toujours en communication avec lui, de manière à les tenir séparés des -Anglais. Ces instructions découlaient tellement de la situation, que -quand même elles n'eussent jamais été données, ni verbalement ni par -écrit, on aurait dû les supposer, tant il était impossible d'assigner -une autre mission à notre aile droite détachée, que celle de -surveiller les Prussiens; et de se placer entre eux et les Anglais. -Dès lors, du moment qu'on entendait le canon de Napoléon, <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> le -plus sûr était de se porter vers lui pour le couvrir, et pour empêcher -que les Prussiens ne troublassent ses opérations contre l'armée -britannique.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Raisons données au maréchal Grouchy pour l'engager à se -porter au feu.</span> -Le maréchal Grouchy était brave et poli comme un ancien gentilhomme, -mais susceptible, étroit d'esprit, et cachant sous sa politesse une -obstination peu commune. Blessé du ton de ses lieutenants, il leur -répondit avec aigreur qu'on lui proposait là une opération bien conçue -peut-être, mais en dehors de ses instructions véritables; que ses -instructions lui enjoignaient de poursuivre les Prussiens, et non -d'aller chercher les Anglais; que les Prussiens d'après toutes les -probabilités étaient à Wavre, et qu'il devait les y suivre, sans -examiner s'il y avait mieux à faire vers Mont-Saint-Jean; qu'en toutes -choses Napoléon était un capitaine qu'on ne devait se permettre ni de -suppléer, ni de rectifier. À ces raisons, le général Gérard répliqua -qu'il ne s'agissait pas d'étendre ou de rectifier les instructions de -Napoléon, mais de les comprendre; qu'en détachant sa droite pour -suivre les Prussiens, avec ordre de communiquer toujours avec lui, il -avait voulu évidemment tenir les Prussiens à distance, et avoir sa -droite constamment près de lui, de manière à pouvoir la ramener s'il -en avait besoin; qu'en ce moment on ne savait pas précisément ce que -devenaient les Prussiens, mais qu'ils ne pouvaient avoir que l'une ou -l'autre de ces deux intentions, ou de marcher sur Wavre pour gagner -Bruxelles, ou de longer la lisière de la forêt de Soignes pour se -réunir aux Anglais; que dans les deux cas, le plus sage était -<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> de marcher au canon, car si les Prussiens s'étaient enfoncés -sur Bruxelles, on aiderait Napoléon à écraser l'armée britannique -dénuée d'appui, que si au contraire les Prussiens l'avaient rejointe, -on se trouverait dans l'exécution exacte et urgente des instructions -de Napoléon qui prescrivaient de les suivre.—Il n'y avait rien à -répondre à ce dilemme, et il attestait chez le général Gérard une -remarquable sagacité militaire. Malheureusement le maréchal Grouchy, -sagement mais peu convenablement conseillé, ne se rendit point au -conseil qu'on lui donnait. -<span class="sidenote" title="En marge">Mauvaises réponses du maréchal Grouchy.</span> -Il chercha des réponses dans les -difficultés d'exécution. Quelle distance y avait-il du point où l'on -était à Mont-Saint-Jean, ou à la chapelle Saint-Lambert, ou à -Planchenois?... Combien faudrait-il de temps pour s'y rendre?... Le -pourrait-on avec l'artillerie?...—Telles furent les objections qu'il -opposa au conseil de se porter au feu. Le propriétaire du château où -déjeunait le maréchal Grouchy affirmait qu'il y avait trois à quatre -lieues à franchir pour se transporter sur le lieu du combat, et qu'on -y serait en moins de quatre heures. Un guide, qui avait longtemps -servi avec les Français, promettait de conduire l'armée en trois -heures et demie ou quatre à Mont-Saint-Jean. Le général Baltus, seul -appui que rencontrât le maréchal Grouchy, témoignait une certaine -inquiétude pour le transport de l'artillerie. Le général Valazé, -commandant du génie, affirma qu'avec ses sapeurs il aplanirait toutes -les difficultés. Le général Gérard disait encore que pourvu qu'il -arrivât avec quelques pièces de canon et quelques caissons de -munitions, <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> il en aurait assez; qu'au surplus il y suppléerait -avec les cartouches et les baïonnettes de ses fantassins; qu'il -suffisait d'ailleurs que la tête des troupes parût même à distance, -pour appeler à elle une partie des forces prussiennes, et pour tirer -l'Empereur d'une position difficile s'il y était, ou pour compléter -son triomphe s'il ne courait aucun péril.—Pendant cette discussion, -qui à chaque instant s'animait davantage, le canon retentissait avec -plus de force, et dans les rangs des soldats la même émotion se -manifestait. Seulement elle ne soulevait pas de contradictions parmi -eux, et tous demandaient pourquoi on ne les menait pas au feu, -pourquoi on laissait leur bravoure oisive, tandis que dans le moment -leurs frères d'armes succombaient peut-être, ou que l'ennemi leur -échappait faute d'un secours de quelques mille hommes. Chaque -détonation provoquait des tressaillements, et arrachait des cris -d'impatience à cette foule intelligente et héroïque!</p> - -<p>Il faut sans doute se défier de l'entraînement du soldat, et, comme -l'a dit Napoléon, la soldatesque quand on l'a écoutée, a fait -commettre autant de fautes aux généraux, que la multitude aux -gouvernements, ce qui veut dire qu'il faut se défendre de tous les -genres d'entraînements. Mais ici la raison était d'accord avec -l'instinct des masses. -<span class="sidenote" title="En marge">Facilité d'exécuter ce que proposait le général Gérard.</span> -Il était onze heures et demie; en partant à -midi au plus tard, on avait, comme notre douloureux récit l'a fait -voir, bien des heures pour être utile. Le corps de Vandamme, le plus -avancé, était à Nil-Saint-Vincent, à une très-petite lieue au delà de -Sart-à-Valhain, où était parvenu le corps de Gérard. Les dragons -<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> d'Exelmans avaient atteint la Dyle. De Nil-Saint-Vincent on -pouvait se porter au pont de Moustier (voir la carte n<sup>o</sup> 65), que par -une imprévoyance heureuse pour nous, l'ennemi n'avait point gardé, ce -qui était naturel, car se voyant suivi sur Wavre, il n'avait cru -devoir occuper que les ponts les plus rapprochés de Wavre même. En -passant par ce pont de Moustier, et en obéissant à la seule indication -du canon, on serait arrivé à Maransart, situé vis-à-vis de -Planchenois, sur le bord même du ravin où coulait le ruisseau de -Lasne, et où Lobau était aux prises avec Bulow. On se fût trouvé ainsi -sur les derrières des Prussiens, et on les eût infailliblement -précipités dans le ravin, et détruits, car pour en sortir il leur -aurait fallu repasser les bois à travers lesquels ils avaient eu tant -de peine à pénétrer. -<span class="sidenote" title="En marge">Distances véritables, et temps qu'il fallait pour les -franchir.</span> -Or de Nil-Saint-Vincent à Maransart, il y a tout -au plus cinq lieues métriques, c'est-à-dire quatre lieues moyennes. -Des soldats dévorés d'ardeur n'auraient certainement pas mis plus de -quatre à cinq heures à opérer ce trajet, et la preuve c'est que de -Gembloux à la Baraque (distance à peu près pareille à celle de -Nil-Saint-Vincent à Maransart) le corps de Vandamme, parti à huit -heures du matin, était arrivé à deux heures de l'après-midi, après des -haltes nombreuses, et une notamment fort longue à Nil-Saint-Vincent, -lesquelles prirent beaucoup plus d'une heure, c'est-à-dire qu'il -exécuta le trajet en moins de cinq heures. Il faut ajouter que les -routes de Gembloux à la Baraque étant celles qu'avait parcourues -l'armée prussienne, étaient défoncées, et que les routes -transversales qu'il fallait suivre pour <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> se rendre à -Maransart, n'avaient pas été fatiguées, et étaient des chemins -vicinaux larges et bien entretenus. Les gens du pays parlaient de -trois heures et demie, de quatre au plus pour opérer ce trajet. En -admettant cinq heures, ce qui était beaucoup pour des troupes animées -du plus grand zèle, on accordait l'extrême limite de temps, et le -départ ayant lieu à midi on serait arrivé à cinq heures. Le corps de -Gérard aurait pu arriver une heure après, c'est-à-dire à six, mais -l'effet eût été produit dès l'apparition de Vandamme, et Gérard -n'aurait eu qu'à le compléter. Or à cinq heures Bulow, comme on l'a -vu, n'avait encore échangé que des coups de sabre avec la cavalerie de -Domon et de Subervic. Il ne fut sérieusement engagé contre Lobau qu'à -cinq heures et demie. À six heures il était aux prises avec la jeune -garde, à sept avec la vieille. -<span class="sidenote" title="En marge">Effet qu'eût produit le maréchal Grouchy à quelque heure -qu'il arrivât.</span> -À sept heures et demie, rien n'était -décidé. On avait donc six heures, sept heures pour arriver utilement. -On peut même ajouter qu'en paraissant à six heures sur le lieu de -l'action, l'effet eût été plus grand qu'à cinq, puisqu'on eût trouvé -Bulow engagé, et qu'on l'eût détruit en le précipitant dans le gouffre -du ruisseau de Lasne. Se figure-t-on quel effet eût produit sur nos -soldats un tel spectacle, quel effet il eût produit sur les Anglais, -et quelle force on aurait trouvée dans les vingt-trois bataillons de -la garde, dès lors devenus disponibles, et jetés tous ensemble sur -l'armée britannique épuisée?</p> - -<p>À la vérité le maréchal Grouchy ne pouvait pas deviner tous les -services qu'il était appelé à rendre en cette occasion, car il avait -trop mal surveillé les <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> Prussiens pour être au fait de leurs -desseins; mais le dilemme du général Gérard subsistait toujours: ou -les Prussiens se portaient vers Napoléon, et alors en venant se ranger -à sa droite on exécutait ses instructions, qui recommandaient de -suivre les Prussiens à la piste, et de se tenir toujours en -communication avec lui; ou ils gagnaient Bruxelles, et alors peu -importait de les négliger, car on atteignait le vrai but qui était -d'anéantir complétement l'armée britannique.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Fatale obstination du maréchal.</span> -Mais l'infortuné maréchal ne voulut écouter aucun de ces -raisonnements, et malgré le dépit de ses lieutenants, malgré les -emportements du général Gérard, il continua de se diriger sur Wavre.</p> - -<p>Les troupes des généraux Vandamme et Gérard, précédées de la cavalerie -d'Exelmans, poursuivirent leur marche, et un peu avant deux heures -celles de Vandamme parvinrent à un lieu nommé la Baraque. En route -l'évidence était devenue à chaque instant plus grande: on distinguait -en effet, à travers les éclaircies des bois, ce qui se passait de -l'autre côté de la Dyle, et on voyait des colonnes prussiennes qui -cheminaient vers Mont-Saint-Jean. Le général Berthezène, commandant -l'une des divisions de Vandamme, le manda au maréchal Grouchy, que ces -informations ne firent point changer d'avis. En ce moment cependant, -il y avait une détermination des plus indiquées à prendre, et qui -aurait eu d'heureuses conséquences aussi, quoique moins heureuses que -si on avait marché droit sur Maransart. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée au lieu dit la Baraque.</span> -Il était évident qu'en -persistant à se diriger sur Wavre on allait rencontrer les Prussiens -<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> solidement établis derrière la Dyle, et que pour les joindre -il faudrait forcer cette rivière, qui à Wavre est beaucoup plus -difficile à franchir, et devait coûter un sang qu'il importait de -ménager. -<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle occasion manquée de marcher aux Prussiens.</span> -Il était donc bien plus simple de passer la Dyle tout près de -soi, à Limal ou à Limelette (voir la carte n<sup>o</sup> 65), ponts peu -défendus, faciles dès lors à enlever, et après le passage desquels on -se serait trouvé en vue des Prussiens, débarrassé de tout obstacle, et -en mesure de les suivre où ils iraient. Sans doute il eût mieux valu -opérer ce passage dès le matin, car on eût ainsi rempli à la fois -toutes ses instructions, qui recommandaient de se tenir sur la trace -des Prussiens, et toujours en communication avec le quartier général, -mais à deux heures il était temps encore. On les eût surpris en -marche, et on serait tombé perpendiculairement dans leur flanc gauche, -ce qui compensait beaucoup l'infériorité du nombre, et le moins qu'on -eût obtenu c'eût été d'arrêter certainement Pirch I<sup>er</sup> et Ziethen, -qui seuls, comme on l'a vu, causèrent notre désastre. Le maréchal -Grouchy ne tint compte d'aucune de ces considérations, bien qu'on lui -signalât des corps prussiens se dirigeant sur le lieu d'où partait la -canonnade, et il continua sa marche sur Wavre, où l'on arriva vers -quatre heures. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée devant Wavre.</span> -Là le spectacle qui s'offrit n'était pas des plus -satisfaisants pour un militaire de quelque sens. On avait devant soi -le corps de Thielmann, de 27 ou 28 mille hommes, fortement établi à -Wavre, et pouvant y tenir en échec une armée double ou triple en -nombre pendant une journée entière. En présence d'une telle position, -que faire? Attaquer <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> Wavre, c'était s'exposer à sacrifier -inutilement beaucoup d'hommes, probablement pour ne pas réussir, -tandis que dans l'intervalle soixante mille Prussiens auraient le -temps de se porter à Mont-Saint-Jean: ne rien faire c'était assister -les bras croisés à des événements décisifs, sans remplir aucune de ses -instructions. Cependant à faire quelque chose, le mieux eût été encore -de rebrousser chemin pour s'emparer des ponts de Limal et de -Limelette, devant lesquels on avait passé sans songer à les occuper, -et qui opposeraient infiniment moins de résistance que celui de Wavre. -Le général Gérard adressa toutes ces observations au maréchal Grouchy, -qui s'obstina dans son aveuglement, et ayant les Prussiens devant lui -à Wavre, en conclut que sa mission étant de les poursuivre, il devait -les attaquer où ils se présentaient à lui. Jamais peut-être dans -l'histoire il ne s'est rencontré un pareil exemple de cécité d'esprit.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Accomplissement de la mission donnée à l'officier polonais -Zenovicz.</span> -En ce moment arriva enfin l'officier polonais Zenovicz, qui aurait dû -quitter la Belle-Alliance à dix heures et demie, qui par la faute du -maréchal Soult n'en était parti qu'à près de onze heures et demie, qui -pour n'être pas pris avait rétrogradé jusqu'aux Quatre-Bras, était -allé des Quatre-Bras à Sombreffe, de Sombreffe à Gembloux, de Gembloux -à Wavre, et grâce aux lenteurs du maréchal Soult, aux détours qu'il -avait faits, n'arrivait qu'à quatre heures. Il apportait la dépêche -que nous avons mentionnée, et qui malheureusement était encore fort -ambiguë.</p> - -<p>Après avoir signalé la présence des troupes prussiennes <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> dans -la direction de Wavre, le major général ajoutait:</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ambiguïté de la dépêche qu'il apporte.</span> -«L'Empereur me charge de vous prévenir qu'en ce moment Sa Majesté va -faire attaquer l'armée anglaise qui a pris position à Waterloo, près -de la forêt de Soignes; ainsi Sa Majesté désire que vous dirigiez vos -mouvements sur Wavre, <cite>afin de vous rapprocher de nous, de vous mettre -en rapport d'opérations, et lier les communications</cite>, poussant devant -vous les corps de l'armée prussienne qui ont pris cette direction, et -qui auraient pu s'arrêter à Wavre, où vous devez arriver le plus tôt -possible. Vous ferez suivre les colonnes ennemies qui ont pris sur -votre droite par quelques corps légers, afin d'observer leurs -mouvements et ramasser leurs traînards. Instruisez-moi immédiatement -de vos dispositions et de votre marche, ainsi que des nouvelles que -vous avez sur les ennemis, et <cite>ne négligez pas de lier vos -communications avec nous</cite>. L'Empereur désire avoir très-souvent de vos -nouvelles.»</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sens vrai, et facile à saisir de cette dépêche.</span> -Cette dépêche d'une ambiguïté déplorable, interprétée d'après son -véritable sens, et d'après la situation, ne signifiait qu'une chose, -c'est qu'au lieu de suivre la route de Liége, où l'on avait un moment -cherché les Prussiens, il fallait se reporter vers celle de Bruxelles, -où l'on savait positivement qu'ils se trouvaient, et cette direction -était exprimée ici par la désignation générale de Wavre. Cela ne -voulait certainement pas dire que Wavre devait être précisément le but -vers lequel on marcherait, puisque ces mots: <cite>afin de vous rapprocher -de nous, de vous <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> mettre en rapport d'opérations avec nous</cite>, -accompagnés de la recommandation expresse, et deux fois énoncée, de -lier les communications avec le grand quartier général, révélaient la -pensée de faire concourir le corps de Grouchy à l'action principale. -Dans tous les cas, le commentaire verbal de l'officier Zenovicz ne -pouvait laisser aucun doute. Napoléon, comme on l'a vu, lui montrant -l'horizon et se tournant à droite, avait dit: <cite>Grouchy marche dans ce -sens; c'est par là qu'il doit venir; je l'attends; hâtez-vous de le -joindre, et ne le quittez que lorsqu'il sera prêt à déboucher sur -notre ligne de bataille.</cite>—Il fallait assurément être aveugle pour -résister à de telles indications. Il était évident que Wavre était une -expression générale, signifiant la direction de Bruxelles en -opposition à celle de Liége, et que quant au point même où il fallait -aboutir dans la journée, il était indiqué par l'état présent des -choses, par les gestes de Napoléon, par ses paroles, et par l'envoi de -l'officier Zenovicz. Le maréchal Grouchy ne vit dans le double message -écrit et verbal, que l'ordre de se porter à Wavre même.—J'avais donc -raison, dit-il à ses lieutenants, de vouloir marcher sur Wavre.— -<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle altercation du général Gérard avec le maréchal -Grouchy.</span> -Le général Gérard, hors de lui, et avec des paroles et des gestes d'une -extrême violence, l'apostropha en ces termes: Je t'avais bien dit, que -si nous étions perdus, c'est à toi que nous le devrions.—Les propos -les plus provocants suivirent cette apostrophe, et l'adjudant -commandant Zenovicz, pour que sa présence n'ajoutât point à la gravité -de cette scène, se retira. Le maréchal Grouchy persista, et comme -pour se conformer encore <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> mieux à ses instructions, ordonna -sur Wavre une attaque des plus énergiques.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Inutile attaque sur Wavre.</span> -Le corps de Vandamme fut chargé de cette attaque, et il la commença -sur-le-champ. Mais les Prussiens étaient postés de manière à rendre -vaines toutes nos tentatives. La division Habert se rua sur le pont de -Wavre, le couvrit en un instant de ses morts, sans avoir seulement -ébranlé l'ennemi. Le 4<sup>e</sup> corps était un peu en arrière de celui de -Vandamme. Lorsqu'il arriva, son chef, le général Gérard, ayant le -pressentiment que l'armée française, faute de secours, succombait en -ce moment, se jeta en désespéré sur le moulin de Bierges, où se -trouvait un pont situé un peu au-dessus de celui de Wavre, et se -comporta de façon à s'y faire tuer. L'illustre général, qui eût sauvé -la France si on l'eût écouté, cherchait la mort, et faillit la -rencontrer. Le corps traversé par une balle, il tomba sous le coup, et -le pont ne fut pas enlevé.</p> - -<p>Pendant ce temps, on entendait toujours plus terrible la canonnade de -Waterloo, et chacun avait la conviction qu'on perdait un sang précieux -devant des positions à la fois impossibles et inutiles à forcer, -tandis qu'on avait laissé sur sa gauche les ponts de Limal et de -Limelette, par lesquels quatre heures auparavant il eût été facile de -passer, et d'apporter un secours décisif à la grande armée. Ainsi -trois fois dans la journée on aurait pu sauver la France: une première -fois en partant à quatre heures du matin de Gembloux pour franchir la -Dyle, ce qui nous eût forcés de voir et de suivre les mouvements des -Prussiens; une seconde fois en prenant <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> à midi le parti de -marcher de Sart-à-Valhain sur Maransart, ce qui nous permettait -d'arriver à cinq heures, et à six heures au plus tard sur les -derrières de Bulow; une troisième fois enfin, en passant les ponts de -Limal et de Limelette à deux heures, lorsqu'on apercevait des corps -prussiens se dirigeant vers Mont-Saint-Jean, ce qui nous aurait permis -au moins de retenir Pirch et Ziethen, et chacune de ces trois fois le -commandant de notre aile droite avait fermé les yeux à l'évidence! Il -était manifeste que la Providence nous avait condamnés, et qu'elle -avait choisi le maréchal Grouchy pour nous punir! Et l'infortuné, nous -ne cesserons de le qualifier ainsi, était de bonne foi! Le seul -sentiment répréhensible en lui, c'était la disposition à juger les -conseils de ses lieutenants bien plus d'après leur forme que d'après -leur valeur.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grouchy enfin détrompé, mais trop tard.</span> -Enfin, vers six heures, le bandeau fatal tomba de ses yeux. L'officier -parti à une heure, après la lettre interceptée du général Bulow, -apportait une nouvelle dépêche, explicative de la précédente, prouvant -que Wavre au lieu d'être une désignation précise, n'était qu'une -désignation générale, qu'il fallait seulement avoir en vue le point où -était la grande armée française, la situation où elle se trouvait, se -lier à elle, et se diriger sur les derrières des Prussiens qui -seraient écrasés si on les plaçait entre deux feux.</p> - -<p>La pensée du major général avait fini par s'éclaircir, et par pénétrer -dans l'esprit fermé du maréchal Grouchy. Alors ce dernier n'hésita -plus, mais le temps d'être utile était passé. Napoléon avait -succombé, <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> et devant Wavre même Gérard avec un grand nombre de -braves étaient tombés, sans aucun avantage pour le salut de l'armée et -de la France.</p> - -<p>Le maréchal Grouchy donna sur-le-champ des ordres pour faire occuper -les ponts de Limal et de Limelette. Il avait en arrière Pajol, qu'il -avait envoyé le matin avec sa cavalerie légère et la division Teste -dans la direction de Liége, pour suivre encore les Prussiens de ce -côté, et qui était revenu après avoir fait près de douze lieues dans -la journée, preuve bien évidente qu'on aurait pu en faire cinq ou six -dans la demi-journée. Le maréchal les chargea d'enlever le pont de -Limal, ce qui fut exécuté sans difficulté, les Prussiens n'ayant là -que de faibles arrière-gardes. Mais à l'heure où ce pont fut enlevé, -on n'entendait plus le canon, un calme de mort planait sur la contrée. -Grouchy pour se consoler, se plut à supposer que la bataille de -Waterloo était gagnée, et le dit à ses lieutenants. Il avait besoin de -le croire, besoin bien concevable, et qui honorait son cœur s'il -n'honorait pas son esprit!</p> - -<p>Mais cette confiance n'était point partagée. Le général Gérard, -atteint d'une blessure qui semblait mortelle, résigné à mourir, -n'avait qu'une pensée, c'est que la France avait succombé, et -souffrait de cette pensée plus que de sa blessure. On passa la plus -triste nuit. Le lendemain dès la pointe du jour tout le monde, de -Wavre à Limal, était debout, impatient d'apprendre les événements de -la veille, car un silence sinistre continuait de régner dans la -plaine, et surtout dans la direction de Mont-Saint-Jean. Enfin arriva -l'officier parti de Charleroy <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> à onze heures du soir, lequel -annonçait le désastre, et prescrivait la retraite sur Namur. -<span class="sidenote" title="En marge">Douleur de Grouchy et de son corps d'armée.</span> -Le maréchal Grouchy, ayant sur le visage la consternation d'un honnête -homme qui s'est trompé mais qui cherche à se justifier, dit à ses -généraux qui le regardaient avec trop de douleur pour avoir de la -colère: Messieurs, quand vous connaîtrez mes instructions, vous verrez -que j'ai dû faire ce que j'ai fait.—On ne répliqua point, et ce -n'était pas en effet le moment de disputer. Il fallait se tirer du -coupe-gorge où l'on était tombé, car on était séparé des débris de -l'armée française par deux armées victorieuses. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa retraite sur Namur.</span> -Le commandant de notre -aile droite, avec ce qu'il avait sous la main, prit immédiatement la -route de Mont-Saint-Guibert et de Namur, et ordonna aux corps de -Gérard et de Vandamme de se rendre au même point par Gembloux. Mais -que deviendrait-on si, avec trente-quatre mille hommes, on rencontrait -tout ou partie des 150 mille hommes victorieux que conduisaient -Wellington et Blucher?</p> - -<p>Tels avaient été les événements sur l'un et l'autre théâtre -d'opérations dans cette funeste journée du 18 juin 1815, que les -Anglais ont appelée bataille de Waterloo, parce que le bulletin fut -daté de ce village, que les Prussiens ont appelée bataille de la -Belle-Alliance, parce que c'est là qu'ils combattirent, que Napoléon -enfin a appelée bataille de Mont-Saint-Jean, parce que c'est sur ce -plateau que l'armée française fit des prodiges, et que nous -qualifions, nous, de bataille de Waterloo, parce que l'usage, -souverain en fait d'appellations, l'a ainsi établi. Les fautes et les -mérites dans cette funeste journée sont <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> faciles à apprécier -pour quiconque, en se dégageant de toute prévention, veut appliquer à -les juger les simples lumières du bon sens.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Examen de la campagne de 1815.</span> -On a vu les motifs qui avaient décidé Napoléon à prendre l'offensive -contre l'Europe de nouveau coalisée, et certes ces motifs étaient du -plus grand poids. La colonne envahissante de l'Est sous le prince de -Schwarzenberg, celle du Nord sous le duc de Wellington et le maréchal -Blucher, marchaient à plus de cent lieues l'une de l'autre, et la -première se trouvait en outre d'un mois en retard sur la seconde. -Profiter de ce qu'elles étaient séparées par la distance et par le -temps, était donc bien indiqué, car à les attendre, à leur laisser le -loisir de se réunir, il y avait l'inconvénient de permettre -l'envahissement des plus belles provinces de France, après leur avoir -pris leurs citoyens les plus valides pour les jeter dans les gardes -nationales mobilisées; il y avait le danger de se mettre sur les bras -cinq cent mille hommes, masse énorme, et quoi qu'on dût avoir derrière -soi Paris bien défendu, et 250 mille hommes de troupes actives pour -manœuvrer, c'était chose singulièrement hasardeuse que de laisser -former une pareille masse, quand on pouvait la combattre avant sa -formation. D'ailleurs le plan de l'offensive n'excluait pas celui de -la défensive plus tard. Si, en effet, après avoir essayé de repousser -l'invasion on était ramené en deçà de la frontière, les provinces -abandonnées à l'ennemi n'auraient point à se plaindre, et si un -désastre prodigieux ne signalait pas le début de la campagne, le -passage de l'offensive à la défensive pourrait s'opérer, comme il -<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> s'opère tous les jours à la guerre par des capitaines -beaucoup moins habiles que Napoléon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mérites du plan général.</span> -C'était donc un plan fort sage, et que la postérité ne pourra blâmer, -d'avoir voulu profiter de la distance de lieu et de temps qui séparait -les deux colonnes envahissantes, pour tâcher de détruire celle du Nord -avant l'arrivée de celle de l'Est. C'était une pensée bien profonde, -et que la postérité loin de la blâmer admirera certainement, que -d'avoir discerné qu'entre les Anglais et les Prussiens, malgré -l'intérêt qu'ils avaient d'être étroitement unis, il se trouverait à -cause de la différence de leurs points de départ, les uns venant de -Bruxelles, les autres de Liége, un endroit où la soudure serait mal -faite, et où l'on pourrait s'interposer entre eux pour les séparer et -les combattre les uns après les autres. -<span class="sidenote" title="En marge">Bonheur de l'exécution.</span> -Devinant cette circonstance -avec la double sagacité du génie et d'une expérience sans égale, -Napoléon, trompant l'ennemi par les plus habiles démonstrations, -parvint en cinq ou six jours à concentrer ses corps d'armée, qui -partaient les uns de Metz, les autres de Lille et de Paris, de manière -que le 14 juin au soir 124 mille hommes, 300 bouches à feu, étaient -réunis dans la forêt de Beaumont, sans que les Prussiens, dont les -avant-postes étaient à deux lieues, en sussent rien. Le 15 au matin -Napoléon avait traversé la bande boisée qui le cachait à l'ennemi, -avait enlevé Charleroy sous les yeux des Prussiens et des Anglais, et -le 15 au soir avait pris position entre les deux armées alliées, -surprises, confondues de son apparition subite. L'histoire de la -guerre n'offre rien de semblable, <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> comme sûreté, précision, -bonheur d'exécution.</p> - -<p>Dans cette journée, une seule chose était à regretter, c'est que Ney, -l'audacieux Ney, eût manqué d'audace aux Quatre-Bras, et n'eût pas -occupé ce point, de manière à séparer irrévocablement les Anglais des -Prussiens. Mais en fait ils étaient suffisamment séparés, car les -Prussiens atteints par Napoléon allaient être contraints de livrer -bataille sans les Anglais, et il serait encore temps le lendemain de -se saisir des Quatre-Bras qu'on n'avait pas occupés la veille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Y eut-il du temps perdu le 16 au matin, jour de la bataille -de Ligny?</span> -Jusque-là donc la réussite avait répondu à la grandeur et à la -profondeur des combinaisons. Le 16 il fallait commencer par combattre -les Prussiens qu'on avait devant soi, afin de pouvoir, les Prussiens -battus, se rejeter sur les Anglais. Importait-il absolument de le -faire dans la matinée plutôt que dans l'après-midi? Sans doute, si en -politique on a raison de ne jamais se presser, en guerre au contraire -on ne saurait jamais trop se hâter, car plus tôt le résultat est -acquis, et plus tôt on est soustrait aux caprices de la fortune. Mais -à la guerre, plus qu'ailleurs, il y a les nécessités matérielles -auxquelles il faut bien obéir. Or il y en avait une ici à laquelle il -fallait se soumettre inévitablement, celle de faire arriver les -troupes en ligne, car avec quelque rapidité qu'on eût marché la -veille, pourtant le 6<sup>e</sup> corps, la garde, les cuirassiers, les parcs, -n'avaient pu encore traverser la Sambre, Gérard n'avait fait que -l'atteindre, d'Erlon que la dépasser d'une lieue. Il fallait en outre -le temps de transporter les troupes sur le champ de bataille de -Fleurus, et pendant <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> qu'elles marchaient, Napoléon avait le -loisir de recueillir les rapports de ses avant-gardes, et de convertir -en certitude ce qui n'était que la divination du génie. Par ces motifs -péremptoires il livrait l'après-midi au lieu de la livrer le matin la -bataille de Ligny, et elle était aussi utilement gagnée à ce moment de -la journée qu'à l'autre, car en juin le jour finissant à neuf heures, -on avait certes bien le temps de s'égorger de trois à neuf heures, et -de remporter une grande victoire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan de la bataille de Ligny, et mérite de ce plan.</span> -Quant à la bataille, on ne peut contester que le plan, l'exécution, -fussent ce qu'on devait attendre d'un capitaine consommé. Les -Prussiens venant s'établir dans les villages de Saint-Amand et de -Ligny, pour couvrir la grande chaussée de Namur à Bruxelles qui -formait leur ligne de communication avec les Anglais, et montrant -ainsi le dos aux troupes françaises dirigées sur les Quatre-Bras, -Napoléon les avait vigoureusement attaqués à Saint-Amand et à Ligny, -en prescrivant à Ney d'occuper au plus tôt les Quatre-Bras, et de -détacher ensuite un de ses corps pour prendre à revers la ligne -prussienne. La moitié de l'armée de Blucher eût été prise si cet ordre -eût été exécuté. Mais Ney, comme tous nos généraux, devenu craintif -non pas devant l'ennemi, mais devant la fortune, ébranlé encore par -les conseils du général Reille, tâtonna toute la journée, perdit la -matinée pendant laquelle il aurait pu conquérir les Quatre-Bras sur -les quelques mille hommes qui les occupaient, les attaqua avec vigueur -quand il n'était plus temps, c'est-à-dire quand leur force était -quadruplée, et alors pour réparer sa <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> faute attirant à lui -d'Erlon que Napoléon attirait de son côté, rendit d'Erlon inutile -partout, et, sans vaincre les Anglais, empêcha Napoléon de détruire en -entier les Prussiens. -<span class="sidenote" title="En marge">Fertilité d'esprit de Napoléon, suppléant à la manœuvre -que Ney n'exécutait pas.</span> -Privé ainsi des corps qui devaient prendre -l'ennemi à revers, Napoléon n'en fut pas déconcerté, imagina une -nouvelle manœuvre sur le terrain même, et avec la garde coupant -au-dessus de Ligny la ligne prussienne qu'il ne pouvait prendre à -revers, remporta néanmoins une victoire éclatante et de grande -conséquence. -<span class="sidenote" title="En marge">Le résultat, incomplet par les va-et-vient inutiles de -d'Erlon, n'en est pas moins suffisant.</span> -Si en effet les Prussiens, par les va-et-vient de -d'Erlon, au lieu d'être détruits n'étaient que défaits, ils l'étaient -cependant assez pour qu'on pût leur tenir tête à l'aide d'un fort -détachement, pendant qu'on irait chercher une rencontre décisive avec -les Anglais. Si Ney par sa faute avait laissé passer l'occasion de -culbuter les Anglais aux Quatre-Bras, il n'en avait pas moins opposé -une ténacité héroïque à leurs efforts pour communiquer avec les -Prussiens, il ne les en avait pas moins empêchés de s'établir sur la -chaussée de Namur à Bruxelles, il ne les en avait pas moins obligés de -s'arrêter pour battre en retraite le lendemain. Ainsi le 16 comme le -15, le plan de Napoléon, malgré des accidents toujours fréquents à la -guerre, plus fréquents ici à cause de l'ébranlement de toutes les -têtes, n'avait pas cessé de réussir encore, car d'un côté les -Prussiens vaincus dans une grande bataille, de l'autre les Anglais -contenus dans un combat acharné, étaient forcés d'exécuter une -retraite divergente, l'armée française restait en masse interposée -entre eux, et les Anglais allaient être contraints comme les -Prussiens <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> d'accepter les jours suivants une bataille séparée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Y eut-il du temps perdu le matin du 17, et par la faute de -qui?</span> -Le 17 au matin on ne pouvait marcher dès l'aurore avec des troupes qui -la veille à neuf heures du soir étaient encore aux prises avec -l'ennemi, et qui avaient bivouaqué au milieu de trente mille cadavres -sans avoir même mangé la soupe. Napoléon cependant perdit le moins de -temps possible: il mit en mouvement Lobau qui n'avait pas combattu, la -garde dont une partie seule avait été engagée, les cuirassiers qui -n'avaient pas donné un coup de sabre; il destina Vandamme et Gérard, -vainqueurs un peu fatigués des Prussiens, à surveiller ces derniers, -et dirigea son centre vers le maréchal Ney, pour composer avec lui la -masse qui devait combattre l'armée britannique. Mais pour faire -défiler ces troupes il était indispensable que Ney qui devenait tête -de colonne, eût défilé aux Quatre-Bras. Or Ney, plein d'appréhensions -le 17 comme le 16, ne remuait pas, croyant toujours avoir devant lui -la totalité de l'armée anglaise. Il fallut que Napoléon vînt avec -Lobau, la garde et les cuirassiers le tirer de ses inquiétudes, et -alors seulement il se mit en marche, c'est-à-dire à onze heures du -matin. Tandis que la matinée était perdue, partie par la fatigue des -troupes, partie par les retards de Ney, l'après-midi le fut par un -orage épouvantable qui paralysa les deux armées, car lorsque la -puissance de la nature se montre, celle des hommes, quels qu'ils -soient, s'évanouit. Ainsi les lieutenants de Napoléon le matin, la -nature l'après-midi, lui prirent la journée du 17. -<span class="sidenote" title="En marge">Le temps importait peu le matin du 17.</span> -Mais dans cette -journée le temps était-il la considération décisive? Assurément non. -Après avoir battu les <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Prussiens, il fallait battre les -Anglais, et le plus tôt était le mieux. Pour les battre il fallait les -rencontrer, et la possibilité de cette rencontre dépendait du duc de -Wellington et non de Napoléon. Une demi-marche seulement nous séparant -des Anglais, on ne pouvait songer à les gagner de vitesse: s'ils -voulaient la bataille, nous les trouverions en avant de la forêt de -Soignes sans avoir besoin de nous presser, sinon ils mettraient la -forêt entre eux et nous, et la bataille deviendrait impossible. -Voudraient-ils la livrer? Napoléon le désirait ardemment, car les -suivre au delà de Bruxelles, quand sa présence allait être si -nécessaire en Champagne, lui était impossible, et les quitter sans les -avoir battus était le renversement de tous ses plans. Mais quelque fût -son désir, il ne pouvait absolument pas devancer les Anglais à -l'entrée de la forêt de Soignes pour les obliger à combattre. Sa seule -ressource évidemment, c'était l'ardeur de Blucher, l'ambition du duc -de Wellington, et non une rapidité de marche, que la fatigue des -troupes, les hésitations de Ney, un orage épouvantable, rendaient -impossible, et que la proximité de la forêt de Soignes eût rendue -inutile.</p> - -<p>Le temps n'était donc pas la considération importante dans la journée -du 17. Mais s'il n'y eut pas faute dans l'emploi du temps, y eut-il -faute dans la répartition des forces? L'exposé des faits a mis le -lecteur en mesure d'en juger. -<span class="sidenote" title="En marge">Détachement de Grouchy, et nécessité de ce détachement.</span> -Qu'y avait-il de plus simple en effet, -les Prussiens vaincus, que de mettre à leur suite un détachement -suffisant pour les surveiller, les contenir, les isoler des Anglais -pendant <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> que l'on combattrait ces derniers? Un homme de sens -osera-t-il dire qu'il fallait ne plus s'inquiéter des Prussiens, les -laisser devenir ce qu'ils voudraient, en se bornant à jeter sur leurs -traces un peu de cavalerie qui aurait vu, sans pouvoir l'empêcher, -tout ce qu'il leur aurait plu d'entreprendre? Ah! sans doute, si on -suppose dans le commandement de notre aile droite chargée de les -suivre un aveuglement sans égal dans l'histoire, un aveuglement tel -qu'il laisserait quatre-vingt mille Prussiens faire devant lui tout ce -qu'ils voudraient, même accabler Napoléon leur vainqueur sans s'y -opposer, on aura raison de dire que ce détachement de l'aile droite -était une faute: mais en supposant à celui qui la dirigeait seulement -l'instinct que laissèrent éclater les simples soldats, on faisait en -la détachant une chose non-seulement de règle, mais nécessaire, et qui -ne devait pas priver l'armée de son secours, car enfermés les uns et -les autres dans un espace de quatre à cinq lieues, où tous entendaient -le canon de tous, on ne devait pas croire qu'on perdrait les 34 mille -hommes de Grouchy jusqu'à ne les retrouver qu'après une affreuse -catastrophe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Évidence des instructions données à Grouchy.</span> -Le détachement de Grouchy était donc nécessaire, dicté par les règles, -par la situation, par le plus vulgaire bon sens. Quant aux -instructions qu'il reçut, on peut sans doute disputer sur leur -signification: il y a cependant un ordre qu'on ne saurait contester, -car les soldats l'eussent donné, c'était de suivre les Prussiens, de -ne pas les perdre de vue, et de manœuvrer de manière à les empêcher -de rejoindre les Anglais, puisque le plan connu de tout <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> le -monde était d'avoir affaire séparément à chacune des deux armées -ennemies. Qu'on accumule les hypothèses tant qu'on voudra, cet ordre -ce n'est pas Napoléon qui le dictait, c'est la situation, et il y a -une preuve sans réplique que bien ou mal donné (et ce n'était pas -l'usage de Napoléon de mal donner ses ordres) il entra pourtant tel -que nous le supposons dans l'esprit du maréchal Grouchy, c'est que le -soir du 17, écrivant à Napoléon, le maréchal lui disait: Je suis à la -poursuite des Prussiens, et je m'appliquerai à les tenir éloignés des -Anglais.—Il n'y avait donc aucune équivoque sur le véritable sens de -ses instructions dans l'esprit du commandant de l'aile droite.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Fausses manœuvres de Grouchy le 17.</span> -Mais dès le début le maréchal Grouchy se trompa sur la direction des -Prussiens, et il les supposa sur la route de Namur. L'erreur était -excusable, et n'aurait pas été de grande conséquence s'il avait fait -ce qu'il devait faire, s'il avait mis sa cavalerie légère sur les -trois directions possibles, celles de Mont-Saint-Guibert, de Gembloux, -de Namur, et son infanterie sur celle de Gembloux qui était -intermédiaire à toutes les autres. Les blés couchés sous les pas des -Prussiens l'auraient éclairé sur-le-champ, et lui auraient prouvé que -les Prussiens se retiraient non pas sur le Rhin, mais sur Wavre, -c'est-à-dire vers l'armée anglaise. Il finit par le reconnaître, mais -en conservant un fâcheux soupçon sur Namur, et dans cette première -journée il ne fit marcher son infanterie que très-tard vers Gembloux. -La journée du 17 que Napoléon n'aurait pas pu employer autrement sur -la route de Mont-Saint-Jean, fut donc à <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> peu près perdue sur -la route de Wavre par le maréchal Grouchy.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Tardif départ de Grouchy le 18 au matin.</span> -Mais le 18, pouvant se mettre en mouvement dès quatre heures du matin, -ayant dix-sept heures de jour pour se porter où il voudrait, étant -enfermé dans un espace où l'on se trouvait à quatre ou cinq lieues les -uns des autres, le maréchal Grouchy était en mesure de tout réparer. -Malheureusement il ne donna ses ordres qu'entre six et sept heures du -matin, et n'ayant pas pourvu aux distributions de vivres, ses troupes -ne partirent qu'à huit, à neuf, à dix heures. Pourtant même alors rien -n'était perdu, ni même compromis, puisque cinq heures suffisaient pour -se transporter au point le plus extrême de ce théâtre d'opérations, si -on se laissait guider par le canon.</p> - -<p>Tandis que la droite détachée était conduite avec si peu d'activité et -de sûreté de vues, Napoléon avec le centre et la gauche se préparait à -livrer sa seconde bataille, celle qui devait décider de son sort et du -nôtre. Cette rencontre qu'il avait tant désirée, et avec tant de -raison puisqu'il fallait qu'il battît les Anglais après les Prussiens, -pour revenir en toute hâte sur les Autrichiens et les Russes, cette -rencontre le bouillant patriotisme de Blucher, l'ambition du duc de -Wellington allaient la lui offrir. Certes le résultat les a justifiés -l'un et l'autre, mais la postérité, comme l'a dit Napoléon avec sa -grandeur de langage accoutumée, sera moins indulgente, car si la -fortune ne leur eût pas ménagé dans l'aveuglement de Grouchy un vrai -phénomène, ils pouvaient être accablés à la lisière de la forêt de -<span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> Soignes, mal percée, difficile à traverser après une défaite, -tandis qu'au contraire en mettant la forêt de Soignes entre eux et -Napoléon, ils déjouaient tous les calculs de celui-ci, et le -réduisaient à battre en retraite pour venir faire face à la grande -colonne de l'Est après avoir échoué dans tous ses plans. Ils auraient -donc choisi un jeu sûr, au lieu du jeu le plus téméraire et le plus -périlleux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Retard de la bataille de Waterloo le 18, et motifs de ce -retard.</span> -Quoi qu'il en soit, la bataille tant désirée par Napoléon (preuve que -le génie lui-même ne sait souvent ce qu'il demande en fatiguant la -Providence de ses vœux), la bataille était certaine. Fallait-il la -livrer au commencement de la journée? fallait-il à Waterloo comme à -Ligny, tâcher d'agir le matin plutôt que l'après-midi? Ah! oui sans -doute, mille fois oui, si on avait prévu qu'au lieu de Grouchy qu'on -avait si près de soi, soixante mille Prussiens auraient le temps -d'arriver, sans que Grouchy les vît, quand la nature entière les -voyait marcher à découvert, hommes, chevaux et canons! Mais une telle -chose était de toutes la moins supposable, et, en attendant, -l'artillerie se trouvant dans l'impossibilité de manœuvrer, force -était bien d'accorder quatre à cinq heures pour que le sol détrempé -pût se raffermir. Le meilleur, le plus sage des hommes, Drouot, ne se -consolait pas d'avoir donné le conseil de différer la bataille de -quelques heures<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, et sa <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> vertu avait tort ici contre -lui-même, car on pouvait bien dans cette saison livrer à onze heures -la bataille de Waterloo, quand on n'avait livré celle de Ligny qu'à -trois heures de l'après-midi, ce qui n'avait pas empêché de la gagner. -Or l'inconvénient d'embourber son artillerie, d'embourber sa -cavalerie, qui étaient ses deux armes les meilleures, était une -considération dont personne ne pouvait méconnaître l'importance. Le -résultat il est vrai a condamné le vaincu, et le résultat est un dieu -de fer que les hommes adorent: mais l'argument de Drouot, auquel -Napoléon se rendit, était décisif, et la postérité ne blâmera pas -celui-ci d'en avoir tenu si grand compte.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan de la bataille.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Un seul était possible, et c'est celui que Napoléon avait -adopté.</span> -L'heure fixée, restait le plan. Certainement l'idée de se jeter sur la -gauche des Anglais faiblement établie, de la culbuter sur leur centre, -de leur enlever ainsi la grande route de Bruxelles, seule issue -praticable à travers la forêt de Soignes, était excellente, <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> -car dans cette manière d'opérer l'avantage de séparer les Anglais des -Prussiens s'ajoutait à tous les autres. Malheureusement des fautes -furent commises dans l'exécution. Il fallait sans doute à notre gauche -attaquer le château de Goumont, mais ce fut une faute de ne pas le -briser à coups de canon, au lieu de chercher à le prendre à coups -d'hommes, et d'y épuiser ainsi la gauche de l'armée française. Le bois -de Goumont cachait ce détail à l'œil de Napoléon, et il est -regrettable que le général Reille ne suivît pas le combat d'assez près -pour empêcher une dépense d'hommes si complétement inutile. Il est -évident qu'on aurait dû s'arrêter à la conquête du bois, et réserver -les braves divisions Jérôme, Foy, Bachelu, pour l'attaque du plateau -de Mont-Saint-Jean, qui était l'opération capitale.</p> - -<p>L'attaque de la Haye-Sainte au centre, et le long du chemin d'Ohain -contre la gauche des Anglais, exécutée par des masses épaisses, -incapables de <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> manœuvrer devant la cavalerie, fut une autre -faute de tactique, qu'on ne sait comment expliquer de la part d'un -manœuvrier aussi habile que Ney, qui dut être provoquée par l'idée -qu'on avait de la solidité des Anglais, et que Napoléon n'eut pas le -temps d'empêcher, car lorsqu'il put s'en apercevoir les troupes -étaient déjà en mouvement, et il était trop tard pour changer leurs -dispositions d'attaque. -<span class="sidenote" title="En marge">Faute de tactique commise par Ney et d'Erlon.</span> -Cette faute fut extrêmement regrettable, car -elle rendit impuissante une tentative qui aurait dû être décisive, et -elle fit naître dès le début dans l'esprit des combattants un préjugé -favorable pour les Anglais, défavorable pour nous.</p> - -<p>Pourtant rien n'était compromis, et Napoléon en lançant sa cavalerie -tira des Écossais gris une prompte vengeance. Mais un spectre -effrayant avait déjà levé sa tête sur ce champ funèbre, et ce spectre -c'était l'armée prussienne. -<span class="sidenote" title="En marge">Apparition des Prussiens.</span> -Napoléon prévit tout de suite le danger de -cette apparition, et sans perdre un instant il porta Lobau à sa -droite. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon pouvait-il faire autre chose que ce qu'il fit à -cette apparition?</span> -Pour parer à ce nouvel incident, était-il possible de faire -mieux, ou autrement? Assurément non. Abandonner une bataille déjà si -fortement engagée, renoncer à ses plans qui pouvaient seuls compenser -l'infériorité de nos forces, c'était se constituer soi-même vaincu -dans un moment où il y avait tant d'espérance d'être vainqueur, car -après tout la voie ne pouvait être ouverte à Bulow sans l'être à -Grouchy, et il était permis d'espérer que si l'un venait, l'autre -viendrait aussi. Napoléon continua donc la bataille, mais en la -continuant il eut soin de la ralentir. Il prescrivit à Ney d'enlever -la Haye-Sainte, ce qui ôtait aux Anglais <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> leur point d'appui -au centre, et nous assurait à nous le débouché sur le plateau de -Mont-Saint-Jean lorsque nous voudrions porter le coup décisif, et il -lui recommanda, cela fait, de s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût apprécié -la portée de l'attaque des Prussiens contre notre droite. Prendre la -Haye-Sainte et attendre, était évidemment la seule chose qu'il y eût à -faire en une circonstance si grave.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque intempestive de la cavalerie.</span> -Mais Ney, cédant à une fougue que le regret de ses hésitations de la -veille avait changée en fureur, se précipita sur les Anglais, s'empara -de la Haye-Sainte avec une vigueur sans pareille, puis, ayant -rencontré plusieurs fois la cavalerie ennemie pendant ce combat, -s'engagea peu à peu avec elle, la suivit sur le plateau, vit là toute -une artillerie abandonnée, crut le moment décisif venu, entraîna -successivement sur ce plateau toute la cavalerie, y soutint une lutte -de géants, mais lutte intempestive dès qu'on ne pouvait pas la -terminer avec de l'infanterie, et dépensa ainsi nos troupes à cheval -qui, employées à propos, auraient servi un peu plus tard à gagner la -bataille.</p> - -<p>Les prodiges de Ney étaient donc un malheur, que Napoléon, ayant porté -à droite non-seulement son infanterie mais son attention, n'avait pu -empêcher. Que faire alors?... Prescrire à Ney de conserver le plateau -tant qu'il pourrait, pendant qu'on irait avec la garde donner aux -Prussiens un choc terrible, et puis les Prussiens écartés, rallier la -garde, et se ruer sur l'armée anglaise pour en finir, était évidemment -la seule manœuvre imaginable, et Napoléon l'adopta. -<span class="sidenote" title="En marge">Au dernier moment la bataille pouvait être regagnée, quand -survint le corps de Ziethen.</span> -Il reçut et -repoussa les Prussiens <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> avec une vigueur dont les vieux -soldats de la garde, conduits par Morand, étaient seuls capables. -Bulow culbuté, écrasé entre Planchenois et Maransart, Napoléon ne -perdit pas un instant, et tenant parole à Ney, marcha au plateau avec -la garde ralliée, pour y jouer dans une action désespérée son sort, -celui de l'Empire et de la France. Quatre de ses bataillons, bravant -un feu épouvantable, avaient déjà pris pied sur le plateau, et les -autres allaient probablement terminer la lutte, quand le corps -prussien de Ziethen, arrivant à l'improviste, fit tourner en -catastrophe une bataille qui pouvait être encore une victoire, -victoire sanglante, cruellement achetée, victoire enfin! -<span class="sidenote" title="En marge">Quels furent les véritables obstacles au ralliement de -l'armée.</span> -Au point où -en étaient les choses, les suites devaient être une déroute sans -exemple, car il ne restait pas une seule réserve pour rallier l'armée, -car à défaut d'une réserve la personne de Napoléon, demeuré debout au -milieu d'une fournaise de feux, aurait pu rallier les soldats, mais la -nuit empêchait de l'apercevoir, mais on le croyait mort, mais, après -un effort surhumain, l'abattement chez les troupes égalait leur -exaltation, et pour surcroît de malheur, en ayant l'ennemi devant, on -l'avait en flanc, on l'avait par derrière. Tout concourait donc pour -faire de la bataille perdue un désastre inouï. C'était l'Empire qui, -après s'être écroulé en 1814, s'être relevé en 1815, s'abîmait enfin, -tel qu'un édifice gigantesque fondant tout à coup sur la tête de celui -qui s'obstine à y rester jusqu'au dernier instant!</p> - -<p>Que le malheur fût immense, on ne saurait le nier, mais que Napoléon -dans la journée n'eût pas <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> tout fait pour le conjurer, il est -impossible de le soutenir, car s'il avait retardé l'heure de la -bataille, c'était par une nécessité physique, car si des fautes de -tactique avaient été commises par Reille, par d'Erlon, il avait essayé -de les réparer, car si Ney avait devancé l'action principale, il -n'avait pu l'empêcher, occupé qu'il était vers sa droite, et cette -action prématurément engagée il l'avait suspendue pour tenir tête aux -Prussiens, et ceux-ci repoussés, il s'était hâté de la reprendre, -lorsqu'un dernier corps prussien était venu l'accabler. Il n'avait -donc pas failli comme capitaine, et pour être juste envers les -vainqueurs comme envers le vaincu, nous ajouterons que le duc de -Wellington et Blucher avaient mérité leur victoire, le premier par une -fermeté inébranlable, le second par un patriotisme inaccessible aux -découragements.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La principale cause de nos malheurs fut l'aveuglement du -maréchal Grouchy.</span> -Maintenant, il faut le dire, avec le sincère regret d'atteindre la -mémoire d'un honnête homme, d'un brave militaire, frappé en cette -occasion d'une cécité sans exemple, la vraie cause de nos malheurs -(cause matérielle, entendons-nous, car la cause morale est ailleurs), -la vraie cause fut le maréchal Grouchy. Nous avons exposé les faits -avec une scrupuleuse exactitude, et ils ne laissent rien de sérieux à -opposer en sa faveur, quoiqu'on l'ait essayé bien des fois depuis -quarante ans. Après avoir perdu l'après-midi du 17, après avoir encore -perdu la matinée du 18, il lui restait toute la moitié de cette fatale -journée du 18 pour réparer ses fautes, et c'était assez pour convertir -en triomphe un immense désastre. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa fatale obstination.</span> -À Sart-à-Valhain, en effet, le canon -retentit <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> à onze heures et demie. Le général Gérard, avec la -sagacité d'un véritable homme de guerre, avec la chaleur d'un Français -passionné pour son pays, proposa de marcher vers le canon, et il -donnait cette raison, que dans le doute où l'on était des intentions -de l'ennemi, il fallait accourir auprès de Napoléon, car si les -Prussiens se portaient vers lui, on rentrait dans ses instructions qui -prescrivaient d'être toujours sur leurs traces, s'ils se retiraient -vers Bruxelles, il n'y avait plus à s'occuper d'eux, et il fallait se -presser de concourir à la destruction définitive des Anglais. Gérard, -Vandamme, Valazé, tous les soldats proféraient le même cri. Mais -Grouchy, fermant les yeux à l'évidence, repoussa cette lumière -éclatante qui jaillissait de tous les esprits. Un tort de forme chez -Gérard, un tort de susceptibilité chez Grouchy, firent échouer ce -conseil admirable, qui eût sauvé l'Empire, et ce qui importait mille -fois plus, la France!</p> - -<p>On a fait valoir en faveur du maréchal Grouchy deux excuses, -premièrement que le temps manquait pour arriver de Sart-à-Valhain à -Maransart, et secondement qu'on eût trouvé sur son chemin quarante -mille Prussiens pour disputer le passage le la Dyle, tandis que -cinquante mille autres seraient allés accabler Napoléon. Nous croyons -ces deux excuses mal fondées d'abord, et ensuite fussent-elles -fondées, n'excusant pas celui qu'on veut excuser. Si en effet, -lorsqu'on était à Sart-à-Valhain le temps manquait, à qui était la -faute, sinon à Grouchy qui avait perdu cinq ou six heures dans -l'après-midi du 17, et quatre le matin du 18? Si on devait trouver -<span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> les Prussiens défendant la Dyle, à qui la faute encore, sinon -à Grouchy qui n'en avait pas fait surveiller le cours, qui avait -négligé de s'emparer des ponts de cette rivière, presque tous oubliés -par l'ennemi, et qui n'avait point songé à la traverser là où elle -pouvait être franchie sans difficulté? Évidemment le tort ici serait -encore à Grouchy. Mais ces excuses qui n'excusent-pas, en fait sont -dépourvues de tout fondement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Aurait-il eu le temps d'arriver utilement?</span> -Quant à la distance, voici la vérité rigoureuse. De Nil-Saint-Vincent, -où était parvenu Vandamme à onze heures et demie, à Maransart, il y a -tout au plus cinq lieues métriques, c'est-à-dire quatre lieues -anciennes. Les gens du pays parlaient d'un trajet de quatre heures au -plus. Il est certain qu'il faut beaucoup moins d'une heure pour -parcourir une lieue métrique. Si on veut tenir compte des mauvais -chemins, moins mauvais toutefois sur les routes transversales que sur -les routes directes fatiguées par les Prussiens, on pouvait supposer -cinq heures, et c'était beaucoup pour des soldats que le bruit du -canon n'aurait pas manqué d'électriser. Qu'on suppose six heures, ce -qui est une évaluation singulièrement exagérée, et on arrivait au -meilleur moment. Qu'on en suppose sept, le moment était encore -très-propice, puisque c'était l'heure où la vieille garde culbutait -les Prussiens de Planchenois, et où on les aurait surpris dans un -affreux désordre. Maintenant veut-on des exemples de ce qui pouvait -s'exécuter en fait de trajets sur ces mêmes lieux, et exactement dans -les mêmes circonstances? Ces exemples ne manquent pas. Le corps de -Vandamme, <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> parti de Gembloux à huit heures, était à la Baraque -à deux, après avoir perdu en route beaucoup plus d'une heure, et -marché très-lentement. Or il y a de Gembloux à la Baraque à peu près -la même distance que de Nil-Saint-Vincent à Maransart. On aurait donc -pu opérer le trajet dont il s'agit en cinq heures. Veut-on un exemple -plus concluant encore? -<span class="sidenote" title="En marge">Réponse péremptoire à cette question.</span> -Il y a plus de cinq lieues de Wavre à Gembloux, -et le lendemain 19, quand la nécessité de se dérober à l'ennemi -victorieux accélérait le pas de tout le monde, le corps de Vandamme, -parti au coucher du soleil, c'est-à-dire à huit heures, était à onze à -Gembloux<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="smaller">[28]</span></a>. On aurait donc pu faire cinq lieues en cinq heures le -18, puisqu'on les faisait en trois le 19.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les Prussiens auraient-ils pu empêcher l'arrivée de -Grouchy?</span> -Quant à la résistance que les Prussiens auraient opposée au passage de -la Dyle, l'objection vraie devant Wavre où on allait les attaquer dans -une position inexpugnable, devient fausse si on imagine que Grouchy se -fût présenté aux ponts de Moustier ou d'Ottignies qui n'étaient pas -gardés. -<span class="sidenote" title="En marge">Réponse à cette question.</span> -À la vérité en accordant à l'ennemi une clairvoyance -surhumaine, qui malheureusement ne se manifestait pas à notre aile -droite, il aurait pu se faire que Blucher, lisant dans nos projets, -eût placé quarante mille hommes aux ponts de Moustier et d'Ottignies, -par lesquels le général Gérard voulait passer, et que les défendant -avec ces quarante mille hommes, il en envoyât quarante-cinq mille (car -il lui était impossible d'en envoyer davantage) pour accabler -Napoléon. <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> Les choses sans doute auraient pu se passer ainsi, -mais quand on n'est soi-même que des hommes, il ne faut pas se figurer -que ses adversaires soient des dieux!</p> - -<p>En fait rien de pareil n'avait eu lieu. Blucher se voyant suivi sur -Wavre, y laissa Thielmann avec 28 mille hommes pour amuser les -Français, envoya Bulow avec 30 mille vers la Chapelle-Saint-Lambert et -Planchenois, achemina Pirch I<sup>er</sup> derrière Bulow, Ziethen le long de -la forêt de Soignes, chacun de ces derniers avec environ 15 mille -hommes. Si Grouchy eût écouté le conseil du général Gérard, il serait -arrivé vers une heure ou deux aux ponts de Moustier et d'Ottignies, -les aurait traversés sans difficulté, n'aurait rencontré personne pour -l'arrêter, et eût trouvé tout ouverte la route de Maransart. En -dirigeant vers Wavre Pajol et Teste qui avaient été le matin dirigés -sur Tourrines, ce qui aurait suffi pour occuper Thielmann pendant -quelques heures, et en marchant avec le reste de son corps vers -Maransart, c'est-à-dire avec 30 mille hommes, il aurait trouvé Bulow -engagé dans le vallon de Lasne au point de ne rien voir, et Pirch -I<sup>er</sup> et Ziethen trop avancés probablement dans leur mouvement pour -s'apercevoir de sa présence. Supposez qu'il n'eût fait que détourner -ces derniers de leur chemin, le but essentiel aurait été atteint, -puisque c'est leur arrivée qui perdit tout. Mais même en attirant leur -attention, il eût passé avant qu'ils pussent s'opposer à sa marche, et -il eût opéré le double bien de délivrer d'eux Napoléon, et d'accabler -Bulow.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Au-dessus de la cause matérielle de notre désastre, qui est -dans la conduite de Grouchy, il y a la cause morale, et celle-là il -faut la chercher dans tout le règne de Napoléon.</span> -Rien donc ne peut atténuer la faute du maréchal <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Grouchy, que -ses services antérieurs qui sont réels, et ses intentions qui étaient -loyales et dévouées. Grouchy, ainsi que l'a dit Napoléon, manqua à -l'armée dans cette journée fatale, comme si un tremblement de terre -l'eût fait disparaître du théâtre des événements. Ainsi l'oubli de son -véritable rôle, qui était d'isoler les Prussiens des Anglais, fut la -vraie cause de nos malheurs, nous parlons de cause matérielle, car -pour les causes morales il faut les chercher plus haut, et à cette -hauteur, Napoléon reparaît comme le vrai coupable!</p> - -<p>Si on considère en effet cette campagne de quatre jours sous des -rapports plus élevés, on y verra, non pas les fautes actuelles du -capitaine, qui n'avait jamais été ni plus profond, ni plus actif, ni -plus fécond en ressources, mais celles du chef d'État, qui s'était -créé à lui-même et à la France une situation forcée, où rien ne se -passait naturellement, et où le génie le plus puissant devait échouer -devant des impossibilités morales insurmontables. Certes rien n'était -plus beau, plus habile que la combinaison qui en quelques jours -réunissait sur la frontière 124 mille hommes à l'insu de l'ennemi, qui -en quelques heures donnait Charleroy à Napoléon, le plaçait entre les -Prussiens et les Anglais, le mettait en position de les combattre -séparément, et les Prussiens, les Anglais vaincus, lui laissait le -temps encore d'aller faire face aux Russes, aux Autrichiens, avec les -forces qui achèveraient de s'organiser pendant qu'il combattrait! Mais -les hésitations de Ney et de Reille le 15, renouvelées encore le 16, -lesquelles rendaient incomplet un <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> succès qui aurait dû être -décisif, on peut les faire remonter jusqu'à Napoléon, car c'est lui -qui avait gravé dans leur mémoire les souvenirs qui les ébranlaient si -fortement! C'est lui qui dans la mémoire de Reille avait inscrit -Salamanque et Vittoria, dans celle de Ney, Dennewitz, Leipzig, Laon, -et enfin Kulm dans celle de Vandamme! Si le lendemain de la bataille -de Ligny on avait perdu la journée du 17, ce qui du reste n'était pas -très-regrettable, la faute en était encore aux hésitations de Ney pour -une moitié du jour, à un orage pour l'autre moitié. Cet orage n'était -certes le fait de personne, ni de Napoléon, ni de ses lieutenants, -mais ce qui était son fait, c'était de s'être placé dans une situation -où le moindre accident physique devenait un grave danger, dans une -situation où, pour ne pas périr, il fallait que toutes les -circonstances fussent favorables, toutes sans exception, ce que la -nature n'accorde jamais à aucun capitaine.</p> - -<p>La perte de la matinée du 18 n'était encore la faute de personne, car -il fallait absolument laisser le sol se raffermir sous les pieds des -chevaux, sous la roue des canons, et après tout on ne pouvait croire -que le temps qu'on donnerait au sol pour se consolider, serait tout -simplement donné aux Prussiens pour arriver. Mais si Reille était -découragé devant Goumont, si Ney, d'Erlon après avoir eu la fièvre de -l'hésitation le 16, avaient celle de l'emportement le 18, et -dépensaient nos forces les plus précieuses avant le moment opportun, -nous le répéterons ici, on peut faire remonter à Napoléon qui les -avait placés tous dans des positions si étranges, <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> la cause de -leur état moral, la cause de cet héroïsme, prodigieux mais aveugle. -Enfin si l'attention de Napoléon attirée à droite avec sa personne et -sa réserve, manquait au centre pour y prévenir de graves fautes, le -tort en était à l'arrivée des Prussiens, et le tort de l'arrivée des -Prussiens était, non pas à la combinaison de détacher sa droite pour -les occuper, car il ne pouvait les laisser sans surveillance, sans -poursuite, sans obstacle opposé à leur retour, mais à Grouchy, à -Grouchy seul quoi qu'on en dise! mais le tort d'avoir Grouchy, ah! ce -tort si grand était à Napoléon, qui, pour récompenser un service -politique, avait choisi un homme brave et loyal sans doute, mais -incapable de mener une armée en de telles circonstances. Enfin avec -vingt, trente mille soldats de plus, Napoléon aurait pourvu à tous ces -accidents, mais ces vingt, ces trente mille soldats étaient en Vendée, -et cette Vendée faisait partie de la situation extraordinaire dont il -était l'unique auteur. C'était en effet une extrême témérité que de se -battre avec 120 mille hommes contre 220 mille, formés en partie des -premiers soldats de l'Europe, commandés par des généraux exaspérés, -résolus à vaincre ou à mourir, et cette témérité si grande était -presque de la sagesse dans la situation où Napoléon se trouvait, car -ce n'était qu'à cette condition qu'il pouvait gagner cette prodigieuse -gageure de vaincre l'Europe exaspérée avec les forces détruites de la -France, forces qu'il n'avait eu que deux mois pour refaire. Et pour ne -rien omettre enfin, cet état fébrile de l'armée, qui après avoir été -sublime d'héroïsme tombait dans un abattement inouï, était <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> -comme tout le reste l'ouvrage du chef d'État qui, dans un règne de -quinze ans, avait abusé de tout, de la France, de son armée, de son -génie, de tout ce que Dieu avait mis dans ses prodigues mains! -<span class="sidenote" title="En marge">Vraie leçon morale à tirer du désastre de Waterloo.</span> -Chercher dans l'incapacité militaire de Napoléon les causes d'un -revers qui sont toutes dans une situation qu'il avait mis quinze ans à -créer, c'est substituer non-seulement le faux au vrai, mais le petit -au grand. Il y eut à Waterloo bien autre chose qu'un capitaine qui -avait perdu son activité, sa présence d'esprit, qui avait vieilli en -un mot, il y avait un homme extraordinaire, un guerrier incomparable, -que tout son génie ne put sauver des conséquences de ses fautes -politiques, il y eut un géant qui, voulant lutter contre la force des -choses, la violenter, l'outrager, était emporté, vaincu comme le plus -faible, le plus incapable des hommes. Le génie impuissant devant la -raison méconnue, ou trop tard reconnue, est un spectacle non-seulement -plus vrai, mais bien autrement moral qu'un capitaine qui a vieilli, et -qui commet une faute de métier! Au lieu d'une leçon digne du genre -humain qui la reçoit, de Dieu qui la donne, ce serait un thème bon à -discuter devant quelques élèves d'une école militaire.</p> - -<p>Au surplus, cet homme extraordinaire on allait le retrouver devant ces -causes morales qu'il avait soulevées, et on va le voir dans le livre -qui suit, essuyer une dernière catastrophe, où les causes morales sont -encore tout, et les causes matérielles presque rien, car si les petits -événements peuvent dépendre des causes matérielles, les grands -événements ne dépendent que des causes morales. Ce sont elles qui les -<span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> produisent, les forcent même à s'accomplir, en dépit des -causes matérielles. L'esprit gouverne, et la matière est gouvernée: -quiconque observe le monde et le voit tel qu'il est, n'y peut -découvrir autre chose.</p> - -<p class="p2 center">FIN DU LIVRE SOIXANTIÈME.</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME.<br /> -<span class="smaller">SECONDE ABDICATION.</span></h2> - -<p class="resume"> - Événements militaires sur les diverses frontières. — Combats - heureux et armistice en Savoie. — Défaite des Vendéens et trêve - avec les chefs de l'insurrection. — Arrivée de Napoléon à - Laon. — Rédaction du bulletin de la bataille de - Waterloo. — Napoléon examine s'il faut rester à Laon pour y - rallier l'armée, ou se rendre à Paris pour y demander aux - Chambres de nouvelles ressources. — Il adopte le dernier - parti. — Effet produit à Paris par la fatale nouvelle de la - bataille de Waterloo. — L'idée qui s'empare de tous les esprits, - c'est que Napoléon, ne sachant ou ne pouvant plus vaincre, n'est - désormais pour la France qu'un danger sans compensation. — Presque - tous les partis, excepté les révolutionnaires et les - bonapartistes irrévocablement compromis, veulent qu'il abdique - pour faire cesser les dangers qu'il attire sur la - France. — Intrigues de M. Fouché qui s'imagine que, Napoléon - écarté, il sera le maître de la situation. — Ses menées auprès des - représentants. — Il les exhorte à tenir tête à Napoléon si - celui-ci veut engager la France dans une lutte - désespérée. — Arrivée de Napoléon à l'Élysée le 21 juin au - matin. — Son accablement physique. — Désespoir de tous ceux qui - l'entourent. — Conseil des ministres auquel assistent les princes - Joseph et Lucien. — Le maréchal Davout et Lucien sont d'avis de - proroger immédiatement les Chambres. — Embarras et silence des - ministres. — Napoléon paraît croire que le temps d'un 18 brumaire - est passé. — Pendant qu'on délibère, M. Fouché fait parvenir à M. - de Lafayette l'avis que Napoléon veut dissoudre la Chambre des - représentants. — Grande rumeur dans cette chambre. — Sur la - proposition de M. de Lafayette on déclare traître quiconque - essayera de proroger ou de dissoudre les Chambres, et on enjoint - aux ministres de venir rendre compte de l'état du pays. — Les - esprits une fois sur cette pente ne s'arrêtent plus, et on parle - partout d'abdication. — Napoléon irrité sort de son abattement et - se montre disposé à des mesures violentes. — M. Regnaud, - secrètement influencé par M. Fouché, essaye de le calmer, et - suggère l'idée de l'abdication, que Napoléon ne repousse - point. — Pendant ce temps la Chambre des représentants, vivement - agitée, insiste pour avoir une réponse du gouvernement. — Les - ministres se rendent enfin à la barre des deux Chambres, et - proposent la formation d'une commission de cinq membres afin de - chercher des moyens de salut public. — Discours de M. Jay, dans - lequel il supplie Napoléon d'abdiquer. — Réponse du prince - Lucien. — L'Assemblée ne veut pas arracher le sceptre à Napoléon, - mais elle désire qu'il le <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> dépose lui-même. — Elle accepte - la proposition des ministres, et nomme une commission de cinq - membres chargée de chercher avec le gouvernement les moyens de - sauver le pays. — La Chambre des pairs suit en tout l'exemple de - la Chambre des représentants. — Napoléon est entouré de gens qui - lui donnent le conseil d'abdiquer. — Son frère Lucien lui - conseille au contraire les mesures énergiques. — Raisons de - Napoléon pour ne les point adopter. — Séance tenue la nuit aux - Tuileries par les commissions des deux Chambres. — M. de Lafayette - aborde nettement la question de l'abdication. — On refuse de - l'écouter pour s'occuper de mesures de finances et de - recrutement, mais M. Regnaud fait entendre qu'en ménageant - Napoléon, on obtiendra bientôt de lui ce qu'on désire. — Rapport - de cette séance à la Chambre des représentants. — Impatience - causée par l'insignifiance du rapport. — Le général Solignac, - longtemps disgracié, rappelle l'Assemblée au respect du malheur, - et court à l'Élysée pour demander l'abdication. — Napoléon - l'accueille avec douceur, et lui promet de donner à la Chambre - une satisfaction complète et prochaine. — Seconde - abdication. — Napoléon y met pour condition la transmission de la - couronne à son fils. — L'abdication est portée à la Chambre, qui, - une fois satisfaite, cède à un attendrissement - général. — Nomination d'une commission exécutive pour suppléer au - pouvoir impérial. — MM. Carnot, Fouché, Grenier, Caulaincourt, - Quinette, nommés membres de cette commission. — M. Fouché en - devient le président en se donnant sa voix. — M. Fouché rend - secrètement la liberté à M. de Vitrolles, et s'abouche avec les - royalistes. — Il préférerait Napoléon II, mais prévoyant que les - Bourbons l'emporteront, il se décide à faire ses conditions avec - eux. — Scènes dans la Chambre des pairs. — La Bédoyère voudrait - qu'on proclamât sur-le-champ Napoléon II. — Altercation entre Ney - et Drouot relativement à la bataille de Waterloo. — Napoléon, - voyant qu'on cherche à éluder la question relativement à la - transmission de la couronne à son fils, se plaint à M. Regnaud - d'avoir été trompé. — MM. Regnaud, Boulay de la Meurthe, Defermon, - lui promettent de faire le lendemain un effort en faveur de - Napoléon II. — Séance fort vive le 23 à la Chambre des - représentants. — M. Boulay de la Meurthe dénonce les menées - royalistes, et veut qu'on proclame sur-le-champ Napoléon - II. — L'Assemblée tout entière est prête à le proclamer. — M. - Manuel, par un discours habile, parvient à la calmer, et fait - adopter l'ordre du jour. — Diverses mesures votées par la - Chambre. — Ce qui se passe en ce moment aux - frontières. — Ralliement de l'armée à Laon, et manière miraculeuse - dont Grouchy s'est sauvé. — L'armée compte encore 60 mille hommes, - qui au nom de Napoléon II retrouvent toute leur ardeur. — Grouchy - prend le commandement, et dirige l'armée sur Paris en suivant la - gauche de l'Oise. — Les généraux étrangers, dès qu'ils apprennent - l'abdication, se hâtent de marcher sur Paris, mais Blucher, - toujours le plus fougueux, se met de deux jours en avance sur les - Anglais. — Agitation croissante à Paris. — Les royalistes songent - à tenter un mouvement, mais <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> M. Fouché les contient par - M. de Vitrolles. — Les bonapartistes et les révolutionnaires - voudraient que Napoléon se mît à leur tête, et se débarrassât des - Chambres. — Affluence des fédérés dans l'avenue de Marigny, et - leurs acclamations dès qu'ils aperçoivent Napoléon. — Inquiétudes - de M. Fouché, et son désir d'éloigner Napoléon. — Il charge de ce - soin le maréchal Davout, qui se rend à l'Élysée pour demander à - Napoléon de quitter Paris. — Napoléon se transporte à la - Malmaison, et désire qu'on lui donne deux frégates, actuellement - en rade à Rochefort, pour se retirer en Amérique. — M. Fouché fait - demander des saufs-conduits au duc de Wellington. — Napoléon - attend la réponse à la Malmaison. — Le général Beker est chargé de - veiller sur sa personne. — M. de Vitrolles insiste auprès de M. - Fouché pour qu'on mette fin à la crise. — M. Fouché imagine de - rejeter la difficulté sur les militaires, en faisant déclarer par - eux l'impossibilité de se défendre. — Les yeux des royalistes se - tournent vers le maréchal Davout. — Le maréchal Oudinot s'abouche - avec le maréchal Davout. — Celui-ci déclare que si les Bourbons - consentent à entrer sans l'entourage des soldats étrangers, à - respecter les personnes, et à consacrer les droits de la France, - il sera le premier à proclamer Louis XVIII. — Le maréchal Davout - fait en ce sens une franche démarche auprès de la commission - exécutive. — M. Fouché n'ose pas le soutenir. — Dans ce moment - arrive un rapport des négociateurs envoyés auprès des souverains - alliés, d'après lequel on se figure que les puissances - européennes ne tiennent pas absolument aux Bourbons. — Ce rapport - devient un nouveau prétexte pour ajourner toute résolution. — Les - armées ennemies s'approchent de Paris. — On nomme de nouveaux - négociateurs pour obtenir un armistice. — Dispositions - particulières du duc de Wellington. — Sa parfaite sagesse. — Ses - conseils à la cour de Gand. — Dispositions de cette cour. — Idées - de vengeance. — Déchaînement contre M. de Blacas et grande faveur - à l'égard de M. Fouché. — Empire momentané de M. de - Talleyrand. — Arrivée de Louis XVIII à Cambrai. — Sa - déclaration. — Le duc de Wellington ne veut pas qu'on entre de - vive force à Paris, et désire au contraire qu'on y entre - pacifiquement, afin de ne pas dépopulariser les - Bourbons. — Violence du maréchal Blucher, qui songe à se - débarrasser de Napoléon. — Nobles paroles du duc de - Wellington. — Les commissaires pour l'armistice s'abouchent avec - ce dernier. — Il exige qu'on lui livre Paris et la personne de - Napoléon. — M. Fouché se décide à faire partir ce dernier en toute - hâte. — Napoléon, informé de la marche des armées ennemies, et - sachant que les Prussiens sont à deux journées en avant des - Anglais, offre à la commission exécutive de prendre le - commandement de l'armée pour quelques heures, promet de gagner - une bataille, et de se démettre ensuite. — Cette proposition est - repoussée. — Départ de Napoléon pour Rochefort le 28 - juin. — Napoléon parti, le duc de Wellington ne peut plus demander - sa personne, mais signifie qu'a faut se décider à accepter les - Bourbons, et promet de leur part la plus sage - conduite. — Entretien <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> avec les négociateurs - français. — Les agents secrets de M. Fouché lui adressent des - renseignements conformes à ceux qu'envoient les négociateurs, et - desquels il résulte que les Bourbons sont inévitables. — M. Fouché - comprend qu'il faut en finir de ces lenteurs, et convoque un - grand conseil, auquel sont appelés les bureaux des Chambres et - plusieurs maréchaux. — Il veut jeter la responsabilité sur le - maréchal Davout, en l'amenant à déclarer l'impossibilité où l'on - est de se défendre. — Le maréchal, irrité des basses menées de M. - Fouché, annonce qu'il est prêt à livrer bataille, et répond de - vaincre s'il n'est pas tué dans les deux premières - heures. — Embarras de M. Fouché. — Avis de Carnot soutenant que la - résistance est impossible. — La question renvoyée à un conseil - spécial de militaires. — M. Fouché pose les questions de manière à - obtenir les réponses qu'il souhaite. — Sur les réponses de ce - conseil, on reconnaît qu'il y a nécessité absolue de - capituler. — Brillant combat de cavalerie livré aux Prussiens par - le général Exelmans. — Malgré ce succès tout le monde sent la - nécessité de traiter. — On envoie des commissaires au maréchal - Blucher à Saint-Cloud. — Ces commissaires traversent le quartier - du maréchal Davout. — Scènes auxquelles ils assistent. — Ils se - transportent à Saint-Cloud. — Convention pour la capitulation de - Paris. — Sens de ses divers articles. — L'armée française doit se - retirer derrière la Loire, et la garde nationale de Paris faire - seule le service de la capitale. — Scènes des fédérés et de - l'armée française en traversant Paris. — M. Fouché a une entrevue - avec le duc de Wellington et M. de Talleyrand à Neuilly. — Ne - pouvant obtenir des conditions satisfaisantes, il se résigne et - accepte pour lui le portefeuille de la police. — Ses collègues se - regardent comme trahis. — Il retourne à Neuilly et obtient une - audience de Louis XVIII. — Il dispose tout pour l'entrée de ce - monarque, et fait fermer l'enceinte des Chambres. — L'opinion - générale est qu'il a trahi tous les partis. — Résumé et - appréciation de la période dite des Cent jours.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Juin 1815.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Événements militaires sur les diverses frontières.</span> -Les événements sur nos frontières de l'Est et du Midi avaient été -moins grands et moins malheureux que sur celle du Nord. Le général -Rapp s'était enfermé dans Strasbourg, le général Lecourbe dans Béfort, -et ce dernier après des combats dignes du temps où il disputait les -Alpes aux Autrichiens et aux Russes, avait réussi à contenir l'ennemi. -Sur la frontière de Suisse et de Savoie, le maréchal Suchet, toujours -heureux, toujours habile, était parvenu avec une armée de 18 mille -hommes à se faire <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> respecter par une armée de soixante mille. -<span class="sidenote" title="En marge">Avantages obtenus dans le Jura et sur les Alpes.</span> -N'ayant que huit à neuf mille hommes de troupes de ligne, à peu près -autant de gardes nationales mobilisées, il avait pourvu à la défense -du Jura et des Alpes, depuis les Rousses jusqu'à Briançon, mis Lyon en -état de défense, et disputé avec ses troupes actives les approches de -Chambéry. Profitant des fautes des Autrichiens, il les avait -repoussés, et sur la nouvelle du désastre de Waterloo leur avait -ensuite proposé un armistice. -<span class="sidenote" title="En marge">Armistice.</span> -L'ennemi ayant exigé qu'on lui livrât -Lyon et Grenoble, le maréchal indigné l'avait attaqué avec vigueur, et -lui avait tué ou pris 3,000 hommes. Le général autrichien Frimont, -déconcerté, avait accepté l'armistice offert par le maréchal, et -consenti à prendre la frontière de 1814 pour ligne de séparation des -armées belligérantes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Victoire et suspension d'armes en Vendée.</span> -En Vendée, les choses s'étaient passées tout aussi heureusement. On a -vu que les chefs vendéens, après la surprise d'Aizenay, s'étaient -dispersés, mécontents des Anglais et de M. de La Rochejaquelein, et -prêts à retomber dans leurs anciennes divisions. M. Louis de La -Rochejaquelein, devenu général en chef de l'insurrection, avait confié -la direction de son état-major à un ancien officier républicain, -brouillé avec l'Empire, M. le général Canuel. Bien que MM. de -Sapinaud, de Suzannet, d'Autichamp, répugnassent à reconnaître un chef -unique, ils s'étaient soumis par déférence pour l'autorité royale, et -par respect pour l'illustre nom de La Rochejaquelein. Bientôt M. Louis -de La Rochejaquelein, poussé par le général Canuel à centraliser le -commandement, à peu près comme dans une armée régulière, avait -<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> froissé les divers chefs par une direction antipathique aux -mœurs des Vendéens, puis avait contrarié leurs vues en voulant les -conduire dans le Marais pour y recevoir de la flotte anglaise des -secours à l'arrivée desquels ils ne croyaient point. Ils avaient élevé -des objections fondées d'abord sur leur peu de confiance dans le -concours de l'Angleterre, ensuite sur le danger de s'accumuler dans le -Marais, entre les troupes du général Travot qui étaient à -Bourbon-Vendée, et celles du général Lamarque qui étaient à Nantes, -dans un pays tout ouvert, où ils avaient toujours été battus, et où -ils étaient exposés à mourir de faim. Dans ce même moment venaient -d'arriver dans la Vendée MM. de La Béraudière, de Malartic, de -Flavigny, dépêchés par M. Fouché pour proposer une suspension d'armes, -sur le motif que la question allant se résoudre en Flandre, il était -inutile de verser du sang pour la décider en Vendée, où d'ailleurs -elle ne se déciderait jamais. Ces pourparlers étant parvenus aux -oreilles de M. Louis de La Rochejaquelein, il en avait fait un crime à -MM. de Sapinaud, de Suzannet, d'Autichamp, qu'il avait destitués de -leurs commandements, comme infidèles à leur cause. En Vendée, le -commandement était donné par le peuple et non par le Roi. MM. de -Sapinaud, de Suzannet, d'Autichamp, étaient restés à la tête de leurs -troupes, et avaient laissé M. Louis de La Rochejaquelein s'engager -dans le Marais, où tâchant de sortir d'une mauvaise position par une -extrême bravoure, il s'était fait tuer à la tête d'une colonne de -1,500 hommes, laquelle avait été bientôt dispersée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> M. de Sapinaud lui ayant succédé dans le commandement -général, les chefs avaient pris de nouveau les armes, et marché sur la -Roche-Servien, où rencontrant le général Lamarque ils avaient essuyé -une sanglante défaite et perdu plus de 3 mille hommes. M. de Suzannet, -dans cet engagement, était tombé percé de balles. Convaincus qu'ils ne -pouvaient plus tenir, et que c'était à d'autres à rétablir la royauté, -les chefs vendéens écoutant enfin les propositions de M. Fouché, -avaient signé la pacification de leur province, après avoir versé -inutilement leur sang et celui de braves soldats qui auraient été -mieux employés en Flandre qu'en Vendée.</p> - -<p>Ainsi, sur les frontières et dans l'intérieur, rien n'était -définitivement perdu, si à Paris on savait supporter le grand désastre -de Waterloo.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon traverse Philippeville pour se rendre à Laon.</span> -Napoléon en sortant de Charleroy s'était dirigé sur Philippeville avec -un petit nombre de cavaliers de toutes armes, et arrivé devant cette -place le 19 au matin il avait eu de la peine à s'en faire ouvrir les -portes, le gouverneur ne pouvant reconnaître dans cet état l'Empereur -des Français. Admis bientôt avec respect et douleur dans l'intérieur -de la place, Napoléon y avait retrouvé M. de Bassano, et quelques-uns -de ses officiers, tous consternés, tous privés de bagage, car rien -n'avait été sauvé du désastre, pas même les voitures impériales. Après -quelques instants consacrés à de tristes épanchements, il expédia -divers ordres, écrivit à son frère Joseph pour lui faire part de son -dernier revers, pour l'inviter à convoquer les ministres et à -préparer avec <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> eux les résolutions que comportaient les -circonstances, puis escorté des serviteurs qu'il venait de recueillir, -il monta dans les méchantes voitures qu'on avait pu lui procurer, et -prit la route de Laon, où il avait prescrit de rallier les débris de -l'armée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Son arrivée à Laon.</span> -Parvenu à Laon, où l'avait précédé le bruit de nos malheurs, Napoléon -y reçut des autorités de la ville et des chefs de la garnison des -témoignages de douleur qui le touchèrent, après quoi il employa les -premières heures à délibérer sur la conduite à tenir. D'un coup -d'œil il avait pénétré l'avenir très-prochain qui lui était -réservé, et avait trop vu peut-être, que quelque conduite qu'il tînt, -le résultat serait le même. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses dispositions morales.</span> -Il avait joué sa fortune sur un coup de -dés: les dés étaient mal tombés, et cette fortune était évidemment -perdue. Cette manière d'envisager l'état des choses, en lui inspirant -une résignation surprenante, allait peut-être aussi diminuer son -énergie, et même le soin qu'il mettrait à peser les divers partis à -prendre. Une sorte d'indifférence, quelquefois tranquille et douce, -quelquefois amère et méprisante, allait être sa disposition constante -dans un moment où, avec moins de pénétration et plus de désir de se -sauver, il aurait pu, pour quelques heures au moins, conjurer le -destin. Quelques heures en effet lui semblaient le seul gain à faire -sur les événements, et il était peu probable que pour un tel prix il -daignât tenter un grand effort.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rédaction du bulletin de la bataille de Waterloo.</span> -L'affaire la plus pressante était de donner à la France un récit exact -de la bataille du 18 juin. Napoléon avait auprès de lui M. de Bassano, -le grand maréchal Bertrand, le général Drouot, MM. de Flahault -<span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> et de La Bédoyère, ses aides de camp. Il rédigea lui-même le -bulletin de la bataille avec l'intention d'exposer toute la vérité, -sans cependant incriminer personne. Après avoir dicté rapidement ce -bulletin, il le lut aux assistants, en leur disant qu'il pourrait -rejeter sur le maréchal Ney une partie du malheur de la journée, mais -qu'il s'en garderait bien, chacun ayant fait de son mieux, et chacun -aussi ayant commis des fautes. Effectivement il eût été cruel de faire -peser la responsabilité de sa défaite sur un homme qui pour empêcher -cette défaite venait de déployer un si prodigieux héroïsme. Il ne -songeait pas au maréchal Grouchy dont il ignorait la conduite, et dont -il n'attribuait l'absence qu'à une cause extraordinaire. Tout fut donc -imputé aux circonstances et à l'<cite>impatience fébrile de la cavalerie</cite>. -Napoléon, après avoir particulièrement consulté l'homme de la justice -et de la vérité, Drouot, arrêta le bulletin, qui fut expédié à Paris -par courrier extraordinaire. Il discuta ensuite avec les personnes qui -l'entouraient le parti qu'il avait à prendre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grande question naissant de la situation.</span> -Qu'allait-il faire à Laon? Y attendrait-il patiemment le ralliement -des débris de l'armée? Et ces débris que seraient-ils? Suffiraient-ils -pour tenir tête à l'ennemi, pour retarder sa marche au moins quelques -jours, de manière à donner à Paris le temps de fermer ses portes, -d'armer ses redoutes, de rassembler les corps chargés de composer sa -garnison? -<span class="sidenote" title="En marge">Fallait-il rester à Laon à la tête de l'armée, ou se rendre -à Paris, pour tâcher d'y rallier les pouvoirs publics, et d'en obtenir -des moyens de résistance à l'ennemi?</span> -Ne valait-il pas mieux, tandis que le major général et le -prince Jérôme rallieraient l'armée à Laon, que Napoléon courût à -Paris, se présentât aux Chambres, leur dît la vérité, et leur -demandât les moyens de <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> réparer le dernier désastre? Des -moyens il en restait, si les Chambres franchement unies au -gouvernement voulaient le seconder. Napoléon d'ailleurs en avait -d'avance préparé d'assez considérables, même dans l'hypothèse d'une -grande défaite, pour laisser encore bien des chances d'une résistance -heureuse. Les Chambres pourraient y ajouter par leur dévouement à la -cause commune: tout dépendrait donc de la fermeté et de l'accord des -pouvoirs publics. Napoléon présent n'obtiendrait-il pas cette fermeté, -cet accord, plus sûrement que s'il était absent?</p> - -<p>C'était là une question extrêmement grave, et qui pour la troisième -fois se présentait dans la carrière de Napoléon. Comme il réunissait -en lui la double qualité de général et de chef d'empire, il avait eu à -se demander dans plusieurs occasions solennelles, lequel était -préférable, ou de rendre au gouvernement son moteur principal, ou de -laisser à l'armée son chef? Dans ces diverses occasions il avait -sacrifié l'intérêt militaire à l'intérêt politique, et jusqu'ici le -calcul lui avait réussi, aux dépens toutefois de sa réputation -personnelle, car il avait fourni à ses ennemis le prétexte de dire -qu'une fois son armée mise en péril par sa faute, il n'avait d'autre -souci que de sauver sa personne. C'était là un reproche d'ennemi, car -dans chacune de ces conjonctures il avait atteint un grand but. En -effet, lorsqu'il avait abandonné l'armée d'Égypte pour venir fonder un -gouvernement à Paris, il était devenu consul et empereur. Après la -campagne de 1812, en quittant son armée à Smorgoni, et en <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> -traversant l'Allemagne avant qu'elle fût soulevée, il avait pu réunir -les moyens de vaincre l'Europe à Lutzen et à Bautzen, ce qui eût suffi -pour sauver sa couronne s'il avait su imposer des sacrifices à son -orgueil. Il avait donc agi habilement, puisque la première fois il -avait conquis le pouvoir, et l'avait conservé la seconde. En serait-il -de même la troisième?</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Raisons pour et contre.</span> -La question était des plus difficiles à résoudre. Lorsqu'il était -revenu d'Égypte il était apparu avec le prestige de la gloire opposé à -la déconsidération du Directoire, et il n'avait eu qu'à se montrer -pour triompher. Lorsqu'il était brusquement revenu de Russie, on -n'avait pas cessé de le croire invincible, si bien qu'on cherchait -dans les éléments seuls l'explication d'un malheur regardé comme -passager; de plus on ne concevait pas encore l'idée d'un autre -gouvernement que le sien, et il avait ainsi obtenu du patriotisme de -la France les moyens de faire une seconde campagne. Aujourd'hui tout -était bien changé. On s'était habitué à le voir vaincu; on croyait -toujours à son génie, mais on ne croyait plus à sa fortune; on -imputait à son despotisme, à son ambition, les malheurs de la France, -et on attribuait surtout la nouvelle crise où elle était tombée à son -funeste retour de l'île d'Elbe. Les Bourbons ayant eux-mêmes préparé -ce retour par leurs fautes, on avait subi Napoléon des mains de -l'armée, dans l'espérance qu'il pourrait vaincre encore, mais puisque -la seule utilité qu'on attendait de lui, celle de vaincre, -disparaissait avec ses autres prestiges, conserverait-il quelque -ascendant sur des Chambres <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> déjà froides la veille de sa -défaite, et probablement plus que froides le lendemain? Ne les -verrait-on pas bafouer le héros malheureux, comme le font si souvent -les hommes? Et ne valait-il pas mieux rester à la tête d'une armée qui -persistait à l'idolâtrer, et qui n'imputait ses revers qu'à la -trahison? Du milieu de cette armée, toujours redoutable quoique -vaincue, ne serait-il pas plus imposant, que seul à la barre d'une -assemblée impitoyable pour le despote sans soldats et sans épée?</p> - -<p>Napoléon avait le sentiment secret qu'il était plus sage de rester à -Laon pour y recueillir les débris de son armée, que d'aller se mettre -à Paris dans les mains d'une assemblée hostile, et il inclinait -fortement vers cette résolution. Mais les avis furent partagés, et -généralement contraires parmi ceux qui l'entouraient. Les uns étaient -préoccupés de ce qu'avaient dit souvent ses ennemis, qu'il ne savait -jamais que délaisser son armée en détresse, et ils craignaient dans -les circonstances présentes le renouvellement de semblables propos. -D'autres faisaient valoir un plus grand intérêt, celui d'aller à Paris -remonter les cœurs, contenir les partis, imposer silence aux -dissidences, et réunir tous les bons citoyens dans l'unique pensée de -résister à l'étranger. Ceux que cette grave considération touchait -particulièrement, habitués à subir l'ascendant de leur maître, ne -s'apercevant pas que cet ascendant tout entier encore pour eux, était -aux trois quarts détruit pour les autres, voulaient l'opposer à la -mauvaise volonté des partis, dans la croyance chimérique qu'il serait -aussi efficace qu'autrefois. Il est certain que dans un <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> -moment pareil, au milieu de toutes les agitations qu'il fallait -prévoir, une volonté puissante était infiniment désirable à Paris. -Mais cette volonté ne serait-elle pas plus imposante de loin que de -près, et du sein d'une armée toujours fanatique de son chef, que du -milieu du palais désert de l'Élysée? Supposez qu'une assemblée -emportée voulût par des décrets attenter à la prérogative impériale, -elle ne pourrait rien contre Napoléon entouré de ses soldats, tandis -que lorsqu'il serait à Paris, seul, sans autre escorte que sa défaite, -elle pourrait bien le violenter, le dépouiller de son sceptre? Quant à -lui il entrevit cet avenir humiliant, sans l'avouer à ceux qui -prenaient part à cette délibération. -<span class="sidenote" title="En marge">Motifs gui décident Napoléon à se rendre à Paris.</span> -Presque tous ne virent que la -nécessité d'une main puissante au centre du gouvernement pour y -contenir les mauvais vouloirs, et croyant à la puissance de cette main -dont tous les jours ils sentaient encore la force, ils conjurèrent -Napoléon de se rendre sur-le-champ à Paris. Cependant il persistait -dans une espèce de résistance silencieuse, lorsque deux raisons le -décidèrent en sens contraire de son penchant secret. D'une part il -reçut une lettre de M. le comte Lanjuinais, président de la Chambre -des représentants, écrite, il est vrai, après Ligny et avant Waterloo, -mais empreinte de sentiments si affectueux qu'il y avait lieu de bien -augurer des dispositions de l'assemblée. D'autre part en regardant ce -qu'on avait autour de soi, à Laon, on ne devait guère être tenté de -s'y arrêter. Si Napoléon avait eu sous la main cinquante ou soixante -mille hommes pour opérer entre Paris et la frontière, rien ne -l'aurait <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> décidé à les abandonner, car avec son art de -manœuvrer il aurait pu encore ralentir les généraux vainqueurs, -donner le temps aux esprits de se remettre, aux gardes nationales -mobilisées d'accourir, et contenir par sa fière attitude ses ennemis -du dedans et du dehors. Mais on avait rencontré tout au plus trois -mille fuyards entre Philippeville et Laon, portés sur les ailes de la -déroute, et il fallait bien huit ou dix jours pour réunir vingt mille -hommes ayant figure de troupes organisées.—Ah! lui disait-on, si -Grouchy était un vrai général, si on avait quelque raison d'espérer -qu'il eût sauvé les trente-cinq mille hommes placés sous son -commandement, on aurait bientôt rallié derrière cet appui vingt-cinq -mille autres soldats toujours dévoués à l'Empire, et avec soixante -mille combattants résolus on pourrait encore se jeter sur l'ennemi en -faute, gagner sur lui une bataille, arrêter sa marche, et relever la -fortune chancelante de la France. Mais Grouchy devait être -actuellement prisonnier des Prussiens et des Anglais; il n'y avait -donc pas un seul corps entier. Napoléon serait à Laon occupé à -attendre pendant dix ou douze jours qu'on eût rassemblé quinze ou -vingt mille hommes. Il emploierait son temps à ramasser les hommes un -à un, à les rallier au drapeau. Il valait certes bien mieux que ce -temps fût employé à rallier les pouvoirs publics en se rendant pour -quelques jours à Paris, sauf à revenir tout de suite après se replacer -à la tête de l'armée que le major général aurait réunie et -réorganisée.—Ces raisons étaient spécieuses, elles déterminèrent -Napoléon, car il ne pouvait se <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> résigner à passer son temps à -Laon à courir après des fuyards, tandis qu'à Paris il pourrait -s'appliquer à contenir les partis, à ranimer l'administration, à créer -de nouvelles ressources. S'il avait su Grouchy sain et sauf, il serait -resté. Ayant toute raison de le croire perdu, il aima mieux se rendre -à Paris. Ainsi, on peut dire que Grouchy le perdit deux fois: en -agissant mal une première fois, et en faisant craindre la seconde -qu'il n'eût mal agi, ce qui n'était pas, car en ce moment il parvenait -à sauver miraculeusement son corps d'armée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon charge le maréchal Soult du commandement de -l'armée, et part pour Paris.</span> -Son parti pris, Napoléon donna l'ordre de lever la garde nationale en -masse dans les contrées environnantes pour recueillir les fuyards et -les ramener à Laon. Il laissa le commandement de l'armée au major -général, maréchal Soult, et emmena avec lui son frère Jérôme qui était -blessé au bras et à la main. Il recommanda au maréchal de reformer et -de réorganiser les troupes le plus tôt possible, et lui annonça -qu'après avoir pourvu aux affaires les plus urgentes, il reviendrait -prendre le commandement. Il monta ensuite en voiture dans la journée -du 20 afin de se rendre à Paris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Première impression produite à Paris par le désastre de -Waterloo.</span> -Pendant que Napoléon s'arrêtait à cette grave détermination, Paris, -surpris par la nouvelle du désastre de Waterloo, tombait d'abord dans -la stupeur, et de la stupeur passait bien vite à la plus extrême -agitation. Les nouvelles reçues coup sur coup d'un succès décisif dans -la Vendée, d'un succès rassurant vers les Alpes, d'un succès éclatant -à Ligny, avaient inspiré une sorte de confiance, et on se figurait -que, la fortune et la modération aidant, on parviendrait <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> à -conclure une paix honorable. Ces nouvelles satisfaisantes avaient -occupé les esprits jusqu'au 18. Le 19 aucun bruit ne circula. Le 20 on -apprit que les ministres avaient été brusquement appelés chez le -prince Joseph, et les plus désolantes rumeurs se répandirent dans la -capitale. Bientôt on sut que Joseph avait annoncé un grand désastre -aux membres du gouvernement, et leur avait recommandé d'attendre avec -calme les ordres que Napoléon allait leur adresser. Le calme était -plus facile à conseiller qu'à conserver. L'émotion fut des plus vives, -et l'opinion que Waterloo allait être le signal d'une nouvelle -révolution envahit toutes les têtes. -<span class="sidenote" title="En marge">La pensée qui s'empare de tous les esprits, c'est que -Napoléon, ne sachant plus vaincre, est pour la France un danger sans -compensation.</span> -En effet, l'idée qui depuis le -retour de l'île d'Elbe régnait chez tous les esprits, c'est que si -Napoléon par la haine qu'il inspirait à l'Europe était pour la France -un danger, il était aussi une sûreté par la puissance de son épée. -Cette épée venant de se briser à Waterloo, on en concluait -universellement qu'il n'était plus qu'un danger sans compensation, et -qu'il devait descendre encore une fois du trône pour faire cesser ce -danger. Les vulgaires adorateurs du succès disaient tout simplement -qu'il était venu jouer une dernière partie, qu'il l'avait perdue, et -qu'il n'avait qu'à céder la place à d'autres. Les gens qui prenaient -leurs raisons à une source plus élevée, disaient qu'après avoir -compromis la France avec l'Europe par son premier règne, il aurait -bien fait de ne pas revenir; que, revenu par une tentative des plus -téméraires, il n'aurait eu qu'une manière d'excuser cette tentative, -c'eût été une bonne politique et la victoire; que, puisque <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> -la victoire lui faisait défaut, il devait, en se sacrifiant lui-même, -mettre fin à des périls dont il était la cause sans pouvoir en être le -remède.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Chaque parti exprime cette pensée à sa manière.</span> -Cette opinion devint en un instant générale, et chacun l'exprimait à -sa manière. -<span class="sidenote" title="En marge">Langage des royalistes.</span> -Les royalistes en proie à une joie folle, proclamaient -hautement que la déchéance immédiate de Napoléon était un sacrifice dû -au salut de la France, et qui, dans tous les cas, ne serait envers lui -qu'une juste punition de ses attentats. Les révolutionnaires honnêtes, -les jeunes libéraux, qui, sans désirer Napoléon, l'avaient accepté des -mains de l'armée comme le seul homme capable de défendre la Révolution -et la France, en voyant qu'ils avaient trop présumé sinon de son génie -au moins de sa fortune, étaient confus, désolés, et n'hésitaient pas à -dire qu'il fallait songer exclusivement à la France, et la sauver sans -lui si on ne pouvait la sauver avec lui. -<span class="sidenote" title="En marge">Langage des bonapartistes modérés.</span> -Les hommes attachés à la -dynastie des Bonaparte par affection ou par intérêt, les -révolutionnaires tout à fait compromis, étaient les seuls qui osassent -soutenir qu'il fallait s'attacher résolûment à Napoléon, et -s'ensevelir avec lui sous les ruines de l'Empire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Langage des hommes éclairés.</span> -Cependant quelques esprits fermes, fort rares il est vrai, soutenaient -cette opinion par de meilleures raisons. Ils disaient que la faute de -rappeler ou de laisser revenir Napoléon une fois commise, l'unique -manière de la réparer c'était de persévérer, et de s'unir fortement à -lui; qu'il restait des ressources pour continuer la guerre, que, mises -dans ses mains, ces ressources pourraient être efficaces; qu'avec lui -pour chef le succès de la résistance à l'ennemi était <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> -possible, mais avec tout autre impossible; que l'espérance de traiter -avec l'Europe en lui sacrifiant Napoléon était non-seulement peu -honorable, mais chimérique; que l'Europe en voulait à Napoléon sans -doute, mais à la France tout autant; qu'elle ferait les plus belles -promesses du monde, et qu'ensuite lorsqu'on aurait eu la faiblesse de -les écouter, Dieu seul savait ce que deviendraient le pays, son sol, -sa liberté!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Façon de penser de Sieyès et de Carnot.</span> -Deux hommes éminents partageaient cet avis, Carnot et Sieyès: Carnot, -parce qu'en vivant trois mois auprès de Napoléon, en le voyant simple, -ouvert, prêt à reconnaître ses fautes quand on ne les lui reprochait -pas, et voué tout entier à la défense du pays, il avait fini par -s'attacher à lui; Sieyès, parce que tout en n'aimant point Napoléon, -pas plus aujourd'hui qu'autrefois, il jugeait la situation avec sa -supériorité d'esprit accoutumée, et pensait qu'il fallait ou résister -avec Napoléon, ou se rendre immédiatement aux Bourbons. Or comme cette -dernière solution était pour lui inadmissible, il n'hésitait pas, et -était d'avis de s'unir à Napoléon, franchement, énergiquement, en -mettant dans ses mains toutes les forces du pays. Il le dit en termes -très-vifs à M. Lanjuinais, qu'il trouva fort ébranlé par la nouvelle -de Waterloo. -<span class="sidenote" title="En marge">L'un et l'autre sont d'avis qu'il faut chercher à sauver la -France par Napoléon.</span> -M. Lanjuinais était en effet de ceux qui n'avaient été -ramenés à Napoléon que par la raison d'utilité publique, et qui, cette -raison disparaissant, n'avaient plus rien qui les rattachât à -lui.—Pensez bien, lui dit Sieyès, à ce que vous allez faire, car vous -n'avez que cet homme pour vous sauver. Ce n'est pas un tribun qu'il -vous faut, mais un général. <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> Lui seul tient l'armée, et peut -la commander. Brisez-le après vous en être servi, ce n'est pas moi qui -le plaindrai. Mais sachez vous en servir auparavant, mettez dans ses -mains toutes les forces de la nation, et vous échapperez peut-être au -péril qui vous menace. Autrement vous perdrez infailliblement la -Révolution, et peut-être la France elle-même.—</p> - -<p>Dans une certaine mesure Sieyès avait raison. Si on voulait faire -triompher la liberté par les mains des nouveaux libéraux et des -anciens révolutionnaires (de ceux, bien entendu, qu'aucun excès ne -souillait), tous sincèrement attachés à cette noble cause, et méritant -bien qu'elle triomphât par leurs mains, si on voulait garantir la -France de l'humiliation de subir un gouvernement imposé par -l'étranger, si on voulait préserver son sol, sa grandeur des violences -d'un ennemi victorieux, il n'y avait qu'une ressource, c'était l'union -entre soi d'abord, et avec Napoléon ensuite. Lui seul en effet pouvait -obtenir de l'armée et de la partie énergique de la nation les derniers -efforts du patriotisme, lui seul enfin était capable de rendre ces -efforts efficaces. Croire qu'avec une assemblée constituée -révolutionnairement, on renouvellerait les prodiges d'énergie de la -Convention nationale, était un rêve de maniaques incorrigibles, comme -il y en a dans tous les temps, et comme il y en avait beaucoup alors -dans le parti révolutionnaire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">N'y avait-il pas d'autre manière de la sauver?</span> -Mais il faut le reconnaître, indépendamment de cette solution qui -consistait à sauver la liberté et l'inviolabilité du sol par la main -de Napoléon, il y en avait une autre. La liberté n'était pas -nécessairement <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> perdue avec les Bourbons, loin de là, car elle -était de force à triompher d'eux, comme elle venait de triompher de -Napoléon lui-même en lui arrachant l'<em>Acte additionnel</em>, et quant à -l'intégrité du sol de la France, il y avait tant de doute sur le -succès d'une lutte désespérée contre les armées ennemies, qu'accepter -franchement les Bourbons en traitant avec eux, en faisant des -conditions, soit à eux soit à l'Europe qui les soutenait, était la -solution non-seulement la plus probable, mais la moins dangereuse, si -on savait y amener les choses habilement et honnêtement. -<span class="sidenote" title="En marge">Difficultés du rôle de celui qui se chargerait de la -sauver.</span> -Un bon citoyen pouvait bien se proposer ce but, pourvu toutefois qu'il ne -songeât point à lui, mais au pays; qu'il fît des conditions pour la -liberté, pour le sol, non pour son ambition personnelle; qu'en un mot -ce fût de sa part une patriotique entreprise, et non une intrigue -basse et intéressée. Mais tout en étant prêts à faire le sacrifice de -Napoléon, les hommes qui remplissaient les deux Chambres étaient si -peu préparés à recevoir les Bourbons (soit répugnance, soit intérêt), -que pour ménager la transition il aurait fallu, avec une parfaite -honnêteté, une habileté profonde, un immense ascendant, ce qui -supposait un personnage rare, et ce personnage avec toutes ces -conditions n'existait pas.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Aptitudes à ce rôle du maréchal Davout et de M. Fouché.</span> -Deux hommes pouvaient beaucoup dans le moment pour sauver le pays, -c'étaient le maréchal Davout et M. Fouché. Le maréchal Davout exerçait -sur l'armée un ascendant mérité. Lui seul, après Napoléon, avait -l'autorité nécessaire pour la rallier, et s'il faisait à Paris ce -qu'il avait fait à Hambourg, il <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> pouvait arrêter longtemps -l'Europe victorieuse. Son honnêteté était à l'abri de tout soupçon, -mais s'il ne manquait pas de sens politique, il manquait complétement -de dextérité. Il n'était capable que d'une conduite, c'était -d'assembler les membres du gouvernement, de leur proposer hardiment ce -qu'il croirait le meilleur, même le rappel des Bourbons, et puis de -briser son épée si on ne l'écoutait point. Mais il était incapable de -mener adroitement les partis à un but difficile, sujet à contestation, -et devant surtout être dissimulé quelques jours bien que très-honnête. -M. Fouché était tout autre. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché se charge de diriger la nouvelle révolution, et -songe, non pas à la France, mais à lui-même.</span> -Certes, si l'honnêteté, le -désintéressement, l'ascendant sur l'armée lui manquaient absolument, -l'art de tromper les partis, de les mener à un but en leur niant -effrontément qu'il y marchât, cet art il l'avait au plus haut degré. -En un mot il avait trop de ce dont le maréchal Davout avait trop peu, -et dans une révolution pareille, où il n'aurait fallu songer qu'au -pays, il n'était capable de songer qu'à lui-même. La nouvelle du -désastre de Waterloo fut pour son activité, sa vanité, son ambition, -un aiguillon extraordinaire. Être débarrassé de Napoléon le -dédommageait, et au delà, des chances presque certaines que cet -événement donnait aux Bourbons, sans compter que dans la confusion -actuelle des choses, le géant étant abattu, il n'apercevait dans ce -chaos aucune tête qui pût dominer la sienne. Il se voyait seul maître -des événements, jouant en 1815 le rôle que M. de Talleyrand avait joué -en 1814, et avec plus de puissance encore, car disposant des partis -dans l'intérieur de Paris, traitant au dehors avec les armées -ennemies <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> arrêtées devant la capitale, il se flattait d'être -l'arbitre de la France comme de l'Europe, et dans son ridicule -aveuglement, il ne discernait pas que si M. de Talleyrand, conseillant -avec autorité et décision d'esprit les souverains victorieux, avait -abouti à la Charte de 1814, lui essayant de tromper tous les partis, -pour finir par être trompé lui-même, n'aboutirait qu'à livrer la -France, et avec elle les têtes les plus illustres, aux colères de -l'émigration et de l'Europe. 1814, en effet, avait été une -réconciliation qu'il n'avait tenu qu'aux Bourbons de rendre durable: -1815 ne devait être qu'une odieuse vengeance! Ce n'était pas la peine -de se montrer si pressé d'y mettre la main!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses intrigues auprès des membres des deux Chambres.</span> -Aussitôt la fatale nouvelle arrivée, M. Fouché se mit en mouvement -pour nouer des intrigues de toute sorte. Les Bourbons n'étaient pas ce -qu'il aurait préféré, et il sentait bien que sa triste qualité de -régicide plaçait entre eux et lui un durable embarras. La régence de -Marie-Louise qui eût fort convenu aux bonapartistes et à l'armée, le -duc d'Orléans lui-même, vers lequel beaucoup d'amis de la liberté et -beaucoup de chefs militaires tournaient en ce moment les yeux, -auraient mieux répondu à ses secrets désirs. Mais si Marie-Louise, si -le duc d'Orléans étaient des transactions qu'on aurait pu attendre de -l'Europe vaincue, ou à demi victorieuse, il n'y avait après un -désastre comme celui de Waterloo, aucune transaction à espérer, et les -Bourbons, imposés cette fois sans conditions, étaient la seule -solution vraiment probable. Le prévoyant M. Fouché s'y résignait, si -cette solution était son ouvrage, et <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> s'il pouvait s'en -ménager les profits. -<span class="sidenote" title="En marge">Il commence par élargir M. de Vitrolles, dans l'espérance -d'en faire son intermédiaire auprès des Bourbons.</span> -Pour aller au plus sûr, et prendre ses -précautions à cet égard, il débuta par une démarche des plus -significatives. M. de Vitrolles, dont on a vu le rôle antérieur, était -resté prisonnier à Vincennes depuis son arrestation à Toulouse, et -Napoléon, sans vouloir le faire fusiller, ainsi que le prétendait M. -Fouché pour se donner le mérite de l'avoir sauvé, l'avait gardé comme -une espèce d'otage, sauf à voir ce qu'il en ferait plus tard. Il avait -de la sorte, sans s'en douter, préparé à M. Fouché un puissant moyen -d'intrigue. Celui-ci fit immédiatement tirer de Vincennes et amener en -sa présence M. de Vitrolles, lui annonça qu'il était libre, lui -recommanda de ne pas se montrer, et de se tenir prêt à remplir les -missions dont on le chargerait. En fait de missions, M. de Vitrolles -n'en pouvait accepter que d'une espèce, et il n'eut pas besoin de le -rappeler à M. Fouché, qui le savait, et qui l'entendait ainsi. -Seulement les événements étant à leur début, il était impossible -actuellement d'aller plus loin dans les voies du royalisme. Tirer M. -de Vitrolles de Vincennes, et le tenir prêt à agir, était à la fois un -titre auprès des Bourbons, et une manière des plus adroites d'entrer -en rapport avec eux.</p> - -<p>Cette première démarche, M. Fouché naturellement n'en informa -personne, et il se montra sous un tout autre aspect à ceux avec -lesquels il se proposait de travailler à une nouvelle révolution. Il -fallait commencer par se débarrasser de Napoléon, qu'il ne cessait de -craindre, surtout dans les convulsions d'une agonie qui pouvait être -violente, et <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> bien que tout tendît à la déchéance du vaincu de -Waterloo, pourtant il fallait encore des ménagements envers ceux qu'on -voulait amener à la prononcer. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché cherche à persuader à tout le monde que Napoléon -est la cause unique des maux du pays, que lui écarté toutes les -difficultés pourront s'aplanir.</span> -À peine sorti de la réunion des -ministres chez le prince Joseph, M. Fouché s'empressa d'attirer à lui -les membres des deux Chambres, et il employa la journée du 20, la nuit -du 20 au 21 à ces diverses entrevues.—Eh bien, leur répétait-il à -tous, ne vous avais-je pas dit que cet homme nous perdrait par sa -folle obstination? S'il n'était pas revenu de l'île d'Elbe, nous -allions nous délivrer des Bourbons, presque d'accord avec les -puissances qui auraient accepté Marie-Louise ou M. le duc d'Orléans, -et ainsi au lieu d'une révolution violente, d'une guerre à mort avec -l'Europe, nous aurions eu un changement pacifique, presque -universellement consenti. Récemment encore une belle occasion s'est -offerte, c'était le Champ de Mai. Nous savions par une communication -secrète venue de Vienne (M. Fouché faisait allusion à la mission de M. -Werner à Bâle) qu'on était prêt à un arrangement, que la condition -essentielle était l'éloignement de Napoléon, que ce point concédé on -admettrait tout, Marie-Louise, le duc d'Orléans, ce qui conviendrait -en un mot, et qu'à ce prix la paix serait maintenue. J'avais proposé à -Napoléon d'abdiquer au Champ de Mai au profit de son fils, et de -mettre ainsi les puissances en demeure de prouver leur sincérité. On -lui aurait ménagé à lui une retraite honorable, et par ce sacrifice il -se serait procuré la plus belle des gloires. Mais il n'a rien voulu -entendre, et vous le voyez, ce joueur effréné ne sait <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> même -plus gagner au jeu, et que faire maintenant d'un joueur qui ne sait -que perdre?—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il cherche surtout à faire craindre la dissolution des -Chambres.</span> -M. Fouché ne s'ouvrait pas au même degré avec ses différents -interlocuteurs; il en disait plus à ses intimes, un peu moins à ceux -qui n'étaient pas dans sa confidence accoutumée, mais à tous il -montrait un grand effroi de ce que Napoléon était capable de faire à -son retour à Paris.—Il va revenir comme un furieux, disait-il; il va -vous proposer des mesures extraordinaires, vous demander de mettre -dans ses mains toutes les ressources de la nation, pour en faire un -usage désespéré. Il songeait l'année dernière à détruire Paris; vous -pouvez deviner à quoi il sera disposé cette année, maintenant qu'il -est placé entre la mort et un étroit cachot; et, soyez-en sûrs, si -vous ne votez pas ce qu'il vous demandera, il dissoudra les Chambres, -pour rester en possession de tous les pouvoirs.—La menace de la -dissolution des Chambres était un moyen que M. Fouché avait employé -dès les premiers jours de leur réunion, et il avait déjà pu en -éprouver la puissance. Ces représentants, en effet, revêtus de leur -mandat depuis vingt jours à peine, se sentant devenir les maîtres du -pays à mesure que l'influence de Napoléon s'affaissait, frémissaient à -l'idée de se voir éconduits, renvoyés chez eux, pour laisser la France -aux mains d'un forcené, comme disait M. Fouché, qui l'année dernière -était prêt à faire sauter la poudrière de Grenelle, et qui -certainement n'oserait pas moins cette année. On était sûr en -présentant aux deux Chambres cette idée de la dissolution, de leur -faire perdre tout sang-froid, <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> et effectivement, M. Fouché la -leur donnait comme définitivement arrêtée dans l'esprit de Napoléon. -On était disposé à l'en croire, car si quelqu'un était bien placé pour -connaître la pensée impériale c'était lui. Mais il ne suffisait pas -d'être averti d'une telle résolution, il fallait trouver le moyen de -s'en préserver, et ce n'était pas aisé, puisque l'Acte additionnel -accordait au monarque le pouvoir de dissoudre ou d'ajourner les -Chambres.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dédain de M. Fouché pour la question constitutionnelle.</span> -À l'égard de l'Acte additionnel M. Fouché témoignait le plus parfait -dédain, et n'en paraissait nullement embarrassé. C'eût été, selon lui, -une singulière faiblesse que de se laisser arrêter par une -constitution sans valeur, dont Napoléon ne tenait aucun compte, et -qu'il n'aurait aucun scrupule de violer, quand ses intérêts le -commanderaient. -<span class="sidenote" title="En marge">Il suggère l'idée d'un décret tendant à empêcher leur -dissolution.</span> -Il n'y avait qu'une chose à faire, c'était de rendre -un décret, par lequel les Chambres déclareraient qu'elles -n'entendaient souffrir ni prorogation ni dissolution dans les -circonstances graves où se trouvait la France. À en croire M. Fouché, -ce n'était pas attenter à la couronne elle-même, bien que ce fût -restreindre une de ses prérogatives. C'était, en laissant le sceptre -impérial à Napoléon, l'arrêter, le contenir dans l'usage qu'il serait -tenté d'en faire. À ces raisonnements M. Fouché ajoutait beaucoup de -demi-confidences, tendant à insinuer qu'il avait eu des communications -secrètes avec les diverses cours européennes, particulièrement avec -celle de Vienne, que de parti pris il n'y en avait pas contre la -France, qu'il n'y en avait qu'à l'égard de Napoléon, et que, lui -écarté, on avait la certitude de <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> sauver à la fois la liberté, -le sol et la dignité de la France. Il ne s'agissait donc pas de le -détrôner, mais seulement de l'empêcher de commettre des folies, s'il -en était tenté, car enfin on ne pouvait pas laisser le destin de la -France à la merci d'un furieux qui aimait mieux la perdre avec lui, -que la sauver en se sacrifiant lui-même.</p> - -<p>Dans cette mesure, tout le monde adhéra aux vues de M. Fouché, et il -promit aux divers représentants qu'il eut occasion de voir, de les -tenir exactement informés des projets de Napoléon dès qu'il en aurait -connaissance. -<span class="sidenote" title="En marge">Moyens d'influence employés par M. Fouché sur M. de -Lafayette.</span> -Parmi ces représentants il y en avait un surtout dont il -eut l'art de réveiller les ombrages, c'était M. de Lafayette. On a vu -quel avait été le rôle de cet illustre personnage pendant les Cent -jours. Soit par M. Benjamin Constant, soit par le prince Joseph, il -était parvenu à exercer une véritable influence, en leur donnant ou -refusant son approbation, selon qu'ils se prêtaient plus ou moins à ce -qu'il voulait, et il avait obtenu ainsi la convocation des Chambres, à -laquelle Napoléon répugnait profondément. M. de Lafayette avait tenu à -cette convocation plus qu'aux clauses les plus essentielles de l'Acte -additionnel, disant que lorsqu'on serait réuni dans une assemblée on -saurait bien contenir Napoléon, s'il voulait ressaisir son ancien -despotisme. C'était par conséquent de tous les hommes du temps celui -qu'on était le plus assuré d'exciter, en lui présentant la dissolution -des Chambres comme certaine, ou seulement comme possible. M. Fouché -lui fit dire que Napoléon avait perdu son armée, qu'il allait arriver -pour tâcher <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> d'en refaire une autre, que son premier soin -serait de se débarrasser des Chambres, qu'on devait s'y attendre, se -tenir sur ses gardes, et être prêt à conserver malgré lui une -influence salutaire sur les destinées du pays. Il n'en fallait pas -tant pour exalter au plus haut point les défiances, le zèle, l'audace -entreprenante de M. de Lafayette.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Manière dont M. Fouché s'empare de MM. Jay et Manuel.</span> -Il y avait deux jeunes députés, fort honnêtes gens tous les deux, MM. -Jay et Manuel, bien au-dessous alors de la situation de M. de -Lafayette, mais le second appelé bientôt à jouer un rôle considérable, -dont M. Fouché avait complétement abusé la probité, et qu'il se -préparait à employer beaucoup dans les circonstances présentes. -<span class="sidenote" title="En marge">Honorable caractère de ces deux hommes.</span> -M. Jay, homme de lettres, connu par des succès académiques, esprit doux, -fin, cultivé, caractère timide mais indépendant, sachant écrire mais -ne sachant point parler, capable cependant de trouver dans une -conjoncture importante quelques paroles convenables et courageuses, -avait été l'instituteur des fils de M. Fouché, et était devenu -représentant de Bordeaux. M. Manuel, avocat au barreau d'Aix, ignorant -l'art d'écrire, mais possédant à un haut degré celui de parler, doué -d'une grande présence d'esprit, d'un courage à toute épreuve, et d'un -patriotisme sincère, était entré en relations avec M. Fouché lorsque -ce dernier subissait en Provence une sorte d'exil, et il était devenu -représentant de l'arrondissement d'Aix. Tous les deux demeurés -jusqu'alors en dehors de la politique, ils avaient pris confiance en -M. Fouché qui avait eu soin de se présenter à eux sous ses meilleurs -aspects. Avec l'un et l'autre il <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> s'était montré étranger à -tous les partis, indifférent aux Bonaparte comme aux Bourbons, -complétement détaché des personnes à force d'être attaché aux choses, -ne cherchant pas à renverser Napoléon, mais prêt à en faire le -sacrifice à la France, si pour la sauver il fallait se séparer de lui. -On ne pouvait se donner de meilleures apparences, car tout ce qu'il y -avait de jeune, d'honnête, de patriote parmi les hommes politiques, -pensait ainsi, et il n'avait pas été difficile à M. Fouché de -s'emparer de deux jeunes représentants n'ayant de liens avec aucun -parti, et ne prenant souci que des intérêts du pays. Il leur dit à eux -ce qu'il avait fait dire à M. de Lafayette, que Napoléon allait -arriver dans quelques heures, qu'il fallait le seconder, mais ne pas -se laisser arracher par lui la juste part qu'on avait au gouvernement, -en un mot ne pas se laisser dissoudre. Dans cette voie on était sûr de -trouver non pas seulement les hommes que nous venons de désigner, mais -les deux Chambres tout entières.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Agitation des représentants le 21 juin au matin.</span> -Le 21 au matin la plupart des représentants, bien que la séance ne -s'ouvrît qu'à midi, étaient accourus au palais de l'assemblée, et avec -l'animation d'esprit que les circonstances provoquaient, se -demandaient des détails sur le désastre du 18, s'en affligeaient de -bonne foi, cherchaient le remède, l'imaginaient chacun à leur manière, -et exprimaient tous la pensée que la France ne devait pas être plus -longtemps sacrifiée à un homme, et qu'il fallait la sauver sans lui, -si on ne pouvait la sauver avec lui. Chez des esprits ainsi disposés, -le bruit que Napoléon revenait avec la résolution d'éloigner les -Chambres, afin <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> de soutenir un duel à mort contre l'Europe, -sans s'inquiéter des hasards auxquels il exposerait la France, devait -provoquer une sorte de révolte. Tout raisonnement, même juste, -consistant à dire que Napoléon pouvait seul diriger encore la -résistance contre l'étranger, était condamné à rencontrer peu de -faveur. -<span class="sidenote" title="En marge">Idées répandues chez eux par l'influence de M. Fouché.</span> -Il y avait beaucoup de bons et sages représentants qui, le 20 -mars, avaient regretté de voir le sort de la France remis de nouveau -dans les mains de Napoléon, mais qui, le 20 mars accompli, s'étaient -franchement rattachés à lui, qui en cet instant même étaient portés à -croire que lui seul pouvait combattre avec succès l'Europe armée, qui -redoutaient singulièrement le retour des Bourbons entourés de -l'émigration triomphante, mais qui n'osaient rien répondre quand on -leur disait que Napoléon allait arriver comme un frénétique, résolu à -risquer l'existence du pays dans une lutte désespérée, tandis que s'il -abdiquait, l'ennemi satisfait s'arrêterait, et nous laisserait le -choix de notre gouvernement. Ils se taisaient embarrassés quand on -leur tenait ce langage, et les promoteurs de l'idée du moment, -soutenant qu'il fallait sacrifier Napoléon à la France, s'appuyant sur -les assertions de M. Fouché, sur de prétendues communications avec -Vienne, ou ne trouvaient point de contradicteurs, ou ne trouvaient que -des contradicteurs intimidés et silencieux. C'était donc une pensée -qui révoltait tout le monde, et sur laquelle personne n'entendait de -composition, que celle de se laisser proroger ou dissoudre, et de ne -pouvoir plus veiller dès lors sur ce que Napoléon allait faire, dès -qu'il serait revenu <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> à Paris. Telle était l'agitation le 21 au -matin, agitation à la fois naturelle et fomentée par les bruits que M. -Fouché avait perfidement répandus.</p> - -<p>Son travail s'était étendu plus loin encore, et il avait amené à ses -vues certains membres du gouvernement. Il n'avait pas essayé d'agir -sur Carnot, qui, avec Sieyès, pensait qu'il fallait défendre la cause -de la Révolution et de la France par Napoléon seul, et qu'il -considérait comme un maniaque dont il n'y avait point à s'occuper; -mais il avait agi sur M. de Caulaincourt, toujours morose, en le -confirmant dans l'idée que tout était perdu, et qu'il n'y avait plus -qu'à préserver la personne de Napoléon d'un traitement ou cruel ou -ignominieux. Il en avait dit autant à Cambacérès qui n'en avait jamais -douté, au maréchal Davout qui commençait à le craindre; il traitait -d'aveugles ceux qui semblaient penser autrement, et s'était enfin tout -à fait emparé de M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, homme d'esprit et -de talent, dévoué à l'Empereur, mais extrêmement impressionnable, et -qu'il avait gagné en lui disant que par son éloquence il devait mener -la Chambre, et en lui en ménageant les moyens. À tous il avait répété -que la situation était désespérée, que l'unique ressource imaginable -était l'abdication de Napoléon, qu'à cette condition on arrêterait -l'Europe, que peut-être même on obtiendrait la régence de -Marie-Louise, et il semblait s'en faire fort, en s'appuyant sur des -communications mystérieuses dont il ne parlait pas clairement, mais -qu'il laissait soupçonner suffisamment pour qu'on y crût, et qu'on y -attachât une grande importance.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Napoléon le 21 au matin.</span> -Tel avait été le fruit des efforts de M. Fouché pendant les -vingt-quatre heures écoulées depuis la fatale nouvelle, lorsque -Napoléon entra le 21 au matin dans les cours de l'Élysée. -<span class="sidenote" title="En marge">Son premier entretien avec M. de Caulaincourt.</span> -En mettant -le pied sur les marches du palais, le premier personnage qu'il -rencontra fut M. de Caulaincourt, dont il prit et serra fortement la -main. Drouot descendant de voiture après lui, et ne pouvant s'empêcher -de dire à l'une des personnes présentes que tout était perdu, <cite>Excepté -l'honneur!</cite> reprit vivement Napoléon.—C'était la seule parole qu'il -eût proférée depuis Laon. Le teint plus pâle que de coutume, le visage -ferme, les yeux secs, mais la poitrine oppressée, il s'appuya sur le -bras de M. de Caulaincourt, et demanda un bain et un bouillon, car il -expirait de fatigue, ayant presque toujours été à cheval depuis six -jours. Après s'être jeté sur un lit, il dit à M. de Caulaincourt que -la victoire du 16 en présageait une décisive pour le 18, que le gain -de cette seconde bataille paraissait assuré, lorsque deux causes -principales l'avaient convertie en désastre, l'absence de Grouchy et -la précipitation de Ney, ce dernier plus que jamais héroïque, mais -tombé dans un état fébrile qui troublait ses facultés; que du reste il -ne s'agissait pas de rechercher les fautes des uns ou des autres, et -qu'il fallait songer uniquement à les réparer. Alors il demanda à M. -de Caulaincourt ce qu'il y avait à espérer des Chambres, de ceux qui -les conduisaient, et en général des principaux personnages de l'État. -M. de Caulaincourt, dont le défaut était plutôt d'exagérer la vérité -que de la taire, ne lui dissimula <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> pas que les Chambres -trompées, étaient portées à chercher le salut public dans son -éloignement du trône, et qu'il trouverait de bien mauvaises -dispositions chez tout le monde.—Je le prévoyais, répondit Napoléon. -J'étais sûr qu'on se diviserait, et qu'on perdrait ainsi les dernières -chances qui nous restent. Notre désastre est grand sans doute, mais -unis nous pourrions le réparer; désunis nous serons sous peu la proie -de l'étranger. Aujourd'hui on croit qu'il ne s'agit que de m'écarter. -Mais moi écarté, on se débarrassera de tous les hommes de la -Révolution, et on vous rendra les Bourbons avec l'émigration -triomphante. Les Bourbons, soit!... mais il faut qu'on sache ce qu'on -fait.—Napoléon ne parut ni surpris ni affecté, tant il s'attendait à -ce qu'il venait d'apprendre. Il ordonna qu'on réunît sur-le-champ les -ministres et les principaux membres du gouvernement, et puis -s'endormit profondément, car il succombait à la fatigue, et son âme -préparée à tout n'était plus susceptible de ces ébranlements qui -empêchent le sommeil.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Exagération de nos désastres due aux récits des officiers -qui accompagnaient Napoléon.</span> -On vit bientôt arriver successivement tous ceux qui avaient la -curiosité et le droit de s'introduire à l'Élysée. Leur premier soin -fut de s'informer du détail des derniers événements militaires auprès -des officiers composant le cortége de Napoléon. L'aspect seul de ces -officiers était déjà le plus frappant des témoignages. Leurs habits -qu'ils n'avaient pas eu le temps de changer, déchirés par les balles, -ou souillés par le sang et la poussière du champ de bataille, leur -visage enflammé, leurs yeux rougis par les larmes, disaient assez ce -qu'ils <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> avaient vu et souffert. Leur douleur, selon l'usage -des âmes oppressées, s'exhala bientôt en fâcheux récits, en -exagérations même, si les exagérations avaient été possibles dans une -pareille conjoncture. Ils ne pouvaient sans doute en dire trop, ni sur -la funeste bataille, ni sur la grandeur des pertes; mais après les -avoir entendus, on dut croire qu'il n'y avait plus d'armée, qu'on ne -pourrait pas réunir mille hommes quelque part, tandis qu'il y avait -moyen, comme on s'en convaincra tout à l'heure, de former encore une -armée égale en nombre, supérieure en qualité à celle de 1814. -L'assertion qu'il ne restait plus qu'à capituler avec l'ennemi -victorieux, déjà fort répandue, se propagea bien davantage après ces -tristes récits, et elle vola de bouche en bouche jusqu'à l'assemblée -des représentants, qui n'était que trop disposée à y croire. Il n'y -avait pas là de quoi calmer les esprits, ranimer les cœurs, rallier -les volontés. Hélas! quand la Providence prépare de grands événements, -elle semble ne négliger aucune des circonstances accessoires qui -peuvent contribuer à les produire!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion du conseil des ministres.</span> -Napoléon, après un court sommeil, s'était plongé dans un bain. On lui -annonça que les ministres réunis en conseil l'attendaient. C'est le -maréchal Davout qui vint le chercher. Napoléon ne l'avait pas vu -encore. À l'aspect du maréchal, il laissa tomber ses bras dans l'eau -en s'écriant: Quel désastre!—Le maréchal, dont le rude caractère -cédait difficilement à l'émotion commune, était d'avis de résister à -l'orage, et supplia Napoléon de ne pas tarder à le suivre. Napoléon -qui avait déjà tout prévu, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> tout accepté, et qui n'espérait -presque aucun résultat du conseil qu'on allait tenir, dit au maréchal -qu'on pouvait commencer la délibération sans lui, et qu'il se rendrait -au conseil des ministres dans quelques instants. -<span class="sidenote" title="En marge">Langage de Napoléon à ce conseil.</span> -Il se fit attendre, -arriva enfin sur les nouvelles instances du maréchal, fut reçu avec -respect, et écouté avec une avide curiosité, lorsqu'en termes brefs -mais expressifs, il exposa ce qui s'était passé, et retraça les -grandes espérances de victoire auxquelles avait si promptement succédé -la désolante réalité d'une affreuse défaite. Après ce récit, il dit à -ses ministres qu'il restait des ressources, qu'il se faisait fort de -les trouver et de les employer, que pour un militaire qui savait son -métier, il y avait encore beaucoup à faire, qu'il n'était ni -découragé, ni abattu, mais qu'il lui fallait des adhésions, non des -résistances de la part des Chambres; que là était le point essentiel; -qu'avec de l'union on se sauverait très-probablement, mais -certainement pas sans union. Il fit donc résider toute la question -dans la conduite à suivre envers les Chambres, afin d'en obtenir cette -union indispensable de laquelle dépendait le salut de l'État. Cette -manière d'envisager la situation était celle de tous les assistants, -et elle ne rencontra pas un seul contradicteur. Napoléon laissa la -parole à qui voudrait la prendre. Personne n'en était bien pressé, -excepté les hommes dévoués, qui s'occupaient de la chose plus que -d'eux-mêmes. À ce titre, M. de Caulaincourt aurait dû parler le -premier, mais le désespoir avait envahi son âme, et il était tombé -dans un état passif dont il ne sortit <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> plus guère pendant ces -douloureuses circonstances.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Carnot est d'avis de demander la dictature.</span> -L'excellent Carnot, ému jusqu'aux larmes, s'imaginant que tout le -monde sentait comme lui, soutint qu'il fallait, ainsi qu'on l'avait -fait en 1793, créer une dictature révolutionnaire, et la confier non -pas à un comité, mais à Napoléon, devenu à ses yeux la Révolution -personnifiée. Dans son zèle pour la chose publique, dans sa confiance -en Napoléon qu'il croyait partagée, il supposa que les Chambres -penseraient, agiraient, opineraient comme lui, et il fut d'avis -d'aller leur demander la dictature pour l'Empereur.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout n'attend rien des Chambres, et veut -qu'on les écarte par la prorogation ou la dissolution.</span> -Tel ne fut point l'avis du maréchal Davout. N'aimant pas les -assemblées qu'il ne connaissait que par la Convention et les -Cinq-Cents, il dit qu'on serait contrarié, paralysé par les Chambres, -qu'il fallait se hâter de s'en délivrer par la prorogation ou la -dissolution, qu'on en avait le droit en vertu de l'Acte additionnel, -et qu'il fallait savoir user de ce droit afin de réunir les moyens de -combattre et de vaincre l'étranger. Le prince Lucien (car les princes -assistaient à ce conseil) appuya fort l'opinion du maréchal Davout. Il -était, comme on l'a vu, revenu auprès de son frère depuis le 20 mars, -et semblait vouloir le dédommager par son zèle présent de son -opposition passée. L'indocilité dont il avait fait preuve jadis le -servait aujourd'hui, et n'avoir pas porté de couronne était un titre -dont on lui tenait grand compte. Plein des souvenirs du 18 brumaire, -et enclin à se passer des Chambres, il opina comme le maréchal Davout, -mais ne rencontra guère d'appui. La majorité, toujours disposée dans -les réunions <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> d'hommes, nombreuses ou non, aux moyens termes, -la majorité tout en admettant la nécessité d'une sorte de dictature, -parut croire qu'il fallait la demander aux Chambres qui -l'accorderaient probablement, et qu'en tout cas c'était une chose à -essayer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'amiral Decrès désespère de tout.</span> -L'amiral Decrès, pessimiste pénétrant, dit que c'étaient là de pures -illusions, que les Chambres auraient subi Napoléon vainqueur, qu'elles -se révolteraient contre Napoléon vaincu, qu'on n'aurait rien en le -demandant, et qu'il serait bien dangereux de prendre quelque chose -sans le demander. Il était évident que ce ministre désespérait de la -situation en proportion même de sa grande sagacité. -<span class="sidenote" title="En marge">Langage hypocrite de M. Fouché, conseillant les ménagements -envers les Chambres.</span> -M. Fouché, qui -n'avait pas proféré une parole, et dont le silence finissait par être -accusateur, dit quelques mots, uniquement pour avoir dit quelque -chose, témoigna des malheurs de Napoléon une affliction qu'il ne -ressentait point, et pour les Chambres une confiance qu'il n'éprouvait -pas, et qu'il eût été bien fâché d'éprouver. Voulant mettre une sorte -d'accord entre son rôle secret et son rôle public, il ajouta qu'il -fallait se garder de heurter les Chambres, et surtout de laisser voir -l'intention de se passer d'elles, qu'on les révolterait en agissant de -la sorte, et qu'au contraire, en s'y prenant bien, on en obtiendrait -peut-être les ressources nécessaires pour sauver la dynastie et le -pays.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély insinue que l'abdication -est le seul moyen de salut.</span> -M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, devenu de très-bonne foi la dupe de -M. Fouché, crut devoir par dévouement aller plus loin qu'aucun des -assistants. En protestant d'un attachement à la dynastie <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> -impériale dont il n'avait pas à donner la preuve, il parla de l'état -des Chambres, et en particulier des dispositions de la Chambre des -représentants, laquelle selon lui était tout entière imbue de la -fatale persuasion que les puissances coalisées n'en voulaient qu'à -Napoléon, que Napoléon écarté elles s'arrêteraient, et accepteraient -le Roi de Rome sous la régence de Marie-Louise. M. Regnaud ajouta que -cette persuasion avait gagné les esprits les meilleurs, les moins -favorables aux Bourbons, et que toute mesure qui n'y serait pas -conforme aurait peu de chance de réussir. On ne pouvait indiquer plus -clairement que le seul moyen de sortir d'embarras c'était que Napoléon -abdiquât, et essayât en sacrifiant sa personne de sauver le trône de -son fils et la situation de tous ceux qui s'étaient attachés à sa -fortune. -<span class="sidenote" title="En marge">Vive réplique de Napoléon.</span> -Napoléon qui jusque-là était demeuré morne et silencieux, en -voyant la pensée de M. Fouché germer jusque dans l'esprit des hommes -qui devaient lui être le plus dévoués, se réveilla subitement, et -lançant sur M. Regnaud son regard perçant, Expliquez-vous, lui dit-il, -parlez, ne dissimulez rien.... Il ne s'agit pas de ma personne que je -suis prêt à sacrifier, et dont, il y a trois jours, j'ai tout fait -pour vous débarrasser, mais il s'agit de l'État et de son salut. Qui -est-ce qui peut sauver l'État aujourd'hui? Est-ce la Chambre des -représentants? Est-ce moi? Est-ce que la France connaît un seul des -individus qui composent cette Chambre nommée d'hier, et où il n'y a ni -un homme d'État, ni un militaire? Pourriez-vous désigner dans son sein -ou ailleurs un bras assez ferme pour tenir les rênes <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> du -gouvernement? La France ne connaît que moi, n'attache d'importance -qu'à moi. L'armée, dont les débris ralliés peuvent être imposants -encore, l'armée, croyez-vous qu'elle obéisse à une autre voix que la -mienne? Et si, comme à Saint-Cloud, je jetais par la fenêtre tous ces -discoureurs, l'armée applaudirait, la France laisserait faire. -Pourtant je n'y songe point: j'apprécie la différence des temps et des -circonstances. Mais il ne faut pas qu'avec de fausses notions sur -l'état des choses, on rompe l'union qui est aujourd'hui notre dernière -ressource. Sans doute, si moi seul je puis sauver l'État, seul aussi -par ce motif je suis l'objet apparent de la haine de l'étranger, et on -peut croire que moi écarté, l'étranger sera satisfait. On vous dit que -le Roi de Rome avec la régence de sa mère serait admis. C'est une -fable perfide, imaginée à Vienne pour nous désunir, et propagée à -Paris pour tout perdre. Je sais ce qui se passe à Vienne, et à aucun -prix on n'accepterait ma femme et mon fils. On veut des Bourbons, des -Bourbons seuls, et c'est tout naturel. Moi écarté, on marchera sur -Paris, on y entrera, et on proclamera les Bourbons. En voulez-vous? -Pour moi je ne sais pas s'ils ne vaudraient pas mieux que tout ce que -je vois. Mais l'armée, mais les paysans, mais les acquéreurs de biens -nationaux, tous ceux qui ont applaudi à mon retour, en veulent-ils? -Vous tous, serviteurs de la famille impériale, peut-il vous convenir -de laisser rentrer l'émigration triomphante? Personnellement, je n'ai -plus d'intérêt dans tout cela; mon rôle est fini quoi qu'il advienne, -et une dictature même heureuse le <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> prolongerait à peine de -quelques jours. Il ne s'agit pas de moi, je le répète, il s'agit de la -France, de la Révolution, des intérêts qu'elle a créés, et qu'on peut -encore sauver avec de l'union et de la persévérance. Le coup que nous -avons reçu est terrible, mais il est loin d'être mortel. L'armée qui a -combattu le 18 juin ne présente que des fuyards, mais si Grouchy, que -l'ennemi aura probablement négligé pour suivre les troupes battues, -est parvenu à s'échapper, les fuyards se rallieront derrière lui. -Grouchy avait 35 mille hommes: il ne serait pas étonnant de rallier -autant de fuyards, décontenancés en ce moment, mais prêts à ma voix à -redevenir ce qu'ils sont, des soldats héroïques. Cela me ferait 70 -mille combattants. Rapp, Lecourbe en se repliant, m'amèneront 40 mille -hommes en troupes de ligne ou gardes nationales mobilisées, tandis que -Suchet et Brune continueront de garder les Alpes. J'aurais donc encore -plus de cent mille soldats dans la main. La Vendée va m'en rendre dix -mille. Je n'en ai jamais eu autant en 1814, et j'avais au moins autant -d'ennemis à combattre que je puis en avoir aujourd'hui. Blucher et -Wellington ne possèdent pas cent vingt mille hommes actuellement, et -avant que les Russes et les Autrichiens arrivent, je pourrais bien -faire expier à mes vainqueurs leur victoire de la veille. Paris est à -l'abri d'un coup de main avec les fédérés, les dépôts, la garde -nationale, les marins; et les ouvrages de la rive gauche achevés, il -sera invincible. Croyez-vous qu'en manœuvrant avec cent vingt mille -hommes entre la Marne et la Seine, en avant d'une capitale impossible -à forcer, je n'aurais <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> pas encore bien des chances pour moi? -Enfin la France apparemment ne nous laisserait pas nous battre tout -seuls. En deux mois j'ai levé 180 mille gardes nationaux d'élite, ne -puis-je pas en trouver cent mille autres? ne peut-on pas me donner -cent mille conscrits? Il y aurait donc encore derrière nous de bons -patriotes qui viendraient remplir les vides de nos rangs, et quelques -mois de cette lutte auraient bientôt lassé la patience de la -coalition, qui, les traités de Paris et de Vienne maintenus, ne -soutient plus qu'une lutte d'amour-propre. Que faut-il donc pour -échapper à notre ruine? De l'union, de la persévérance, de la -volonté!...—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Effet que cette réplique produit sur ceux qui l'entendent.</span> -Ces paroles, dont nous ne reproduisons que la substance, empreintes de -la vigueur de pensée et de langage particulière à Napoléon, avaient -relevé les esprits dans le conseil, et les auraient relevés ailleurs -si elles avaient pu franchir les murs de l'Élysée. -<span class="sidenote" title="En marge">Pendant qu'on délibère à l'Élysée, l'agitation règne à la -Chambre des représentants.</span> -Mais Napoléon ne -pouvait ni se montrer aux Chambres, ni s'y faire entendre; il n'avait -personne pour l'y représenter, et elles étaient en ce moment livrées à -une agitation extraordinaire. Celle des représentants, réunie dès le -matin, comme on vient de le voir, était occupée à rechercher des -nouvelles avec une impatience fiévreuse, lorsqu'une rumeur sinistre se -propagea tout à coup dans son sein. On discutait, disait-on, à -l'Élysée, le projet de la proroger ou de la dissoudre; le parti en -était même déjà pris, et le décret qui la frappait allait lui être -signifié dans peu d'instants. -<span class="sidenote" title="En marge">Sur un avis de M. Fouché, elle se persuade que le décret de -dissolution va être apporté.</span> -C'était M. Fouché qui profitant des -longueurs de la délibération à l'Élysée avait fait parvenir cet avis -perfide. Il <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> l'avait transmis notamment à M. de Lafayette, le -plus convaincu et le plus résolu de tous ceux qui croyaient que pour -sauver la France il fallait la séparer de Napoléon. Sans consulter -aucun de ses collègues, et comptant sur la disposition générale, M. de -Lafayette demanda la parole. Tout lui assurait une attention profonde, -sa personne, la gravité des circonstances, et la proposition à -laquelle on s'attendait.— -<span class="sidenote" title="En marge">Apparition soudaine de M. de Lafayette à la tribune.</span> -Messieurs, dit-il, lorsque pour la première -fois depuis bien des années j'élève une voix que les vieux amis de la -liberté reconnaîtront sans doute, je me sens appelé à vous parler des -dangers de la patrie que vous seuls à présent avez le pouvoir de -sauver. Des bruits sinistres s'étaient répandus: ils sont -malheureusement confirmés. Voici le moment de nous rallier autour du -vieux étendard tricolore, celui de 89, celui de la liberté, de -l'égalité et de l'ordre public. C'est celui-là seul que nous avons à -défendre contre les prétentions étrangères, et contre les tentatives -intérieures. Permettez, messieurs, à un vétéran de cette cause sacrée, -qui fut toujours étranger à l'esprit de faction, de vous soumettre -quelques résolutions préalables dont vous apprécierez, j'espère, la -nécessité.— -<span class="sidenote" title="En marge">Il propose de déclarer traître à la patrie quiconque -entreprendra de dissoudre les Chambres, et d'appeler les ministres à -la barre.</span> -Après ces quelques paroles, débitées avec la simplicité -qu'il portait à la tribune, M. de Lafayette proposa, par une -résolution en cinq articles, de déclarer la patrie en danger, les deux -Chambres en permanence, et coupable de trahison quiconque voudrait les -dissoudre ou les proroger. Il y ajouta l'injonction pour les ministres -de la guerre, des relations extérieures, de l'intérieur et <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> -de la police, de comparaître à l'instant même afin de rendre compte à -l'assemblée de l'état des choses. Enfin il proposa de mettre les -gardes nationales sur pied dans tout l'Empire.</p> - -<p>M. de Lafayette descendit de la tribune au milieu d'une émotion -générale, émotion qui n'était pas celle de la divergence des opinions, -mais de leur unanimité. Adopter sa proposition c'était violer de bien -des manières l'Acte additionnel qui conférait à l'Empereur le pouvoir -de dissolution à l'égard des Chambres, qui permettait sans doute -d'interpeller les ministres sur un fait, mais qui ne donnait pas le -droit de les appeler à la barre, et de leur intimer des ordres. -C'était tout simplement se constituer en état de révolution, mais -comme on sentait qu'on y était, on ne faisait guère difficulté d'y -être un peu davantage. L'objection qu'on violait l'Acte additionnel ne -se trouva pas dans une seule bouche, même bonapartiste. La parole ne -fut demandée que par ces fâcheux, qui dans les grandes circonstances -veulent par des discours inutiles manifester leur présence dont -personne ne se soucie, et retardent ainsi des résolutions que tout le -monde est impatient d'adopter. Un député de la Gironde, nommé Lacoste, -l'un de ceux qu'inspirait M. Fouché, appuya vivement la proposition de -M. de Lafayette. Un autre voulut que l'invitation de comparaître -adressée aux quatre ministres, fût un ordre formel. Un troisième -présenta quelques observations sur l'article relatif à l'organisation -immédiate des gardes nationales dans tout l'Empire, et qui pouvait -conduire à l'idée d'en faire M. de Lafayette général en chef. -L'assemblée, <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> sans s'expliquer, repoussa l'article, en -adoptant à une immense majorité le reste de la proposition. -<span class="sidenote" title="En marge">Adoption de la proposition de M. de Lafayette, et sa -communication à la Chambre des pairs.</span> -On décida -qu'elle serait communiquée à la Chambre des pairs, pour y être admise, -si cette Chambre le jugeait convenable. Cet acte capital, qui était le -commencement et presque la fin d'une révolution accomplie déjà dans -les esprits, rencontra une véritable unanimité, car si l'assemblée ne -voulait pas des Bourbons, si elle voulait franchement de la dynastie -impériale représentée par le Roi de Rome, elle était imbue de l'idée -qu'il fallait séparer la cause de Napoléon de celle de la France, et -elle s'en croyait le droit à l'égard d'un homme qui, selon elle, avait -perdu la France par son ambition. Sans doute elle avait ce droit, à -une époque surtout où la légalité n'importait guère, seulement elle ne -faisait pas preuve de sagacité en se figurant que Napoléon jeté à la -mer, le navire surnagerait. Il fallait y jeter la dynastie elle-même, -et avec elle les intérêts de la Révolution, mais heureusement pas ses -principes, qui étaient éternels et ne pouvaient périr.</p> - -<p>Tandis que la Chambre des représentants, après avoir pris son parti si -brusquement, attendait dans une agitation extrême la réponse qu'on -ferait à son plébiscite, cet acte avait été porté d'une part à la -Chambre des pairs, de l'autre à l'Élysée. -<span class="sidenote" title="En marge">Adoption silencieuse de cette proposition par la Chambre -des pairs.</span> -À la Chambre des pairs il -fit naître quelque embarras, mais aucune idée de résistance. Plus -ancienne dans ses fonctions, plus exercée à son rôle modérateur, la -Chambre des pairs aurait pu opposer quelque tempérament à la -précipitation de la Chambre des <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> représentants. Mais ce -n'était pas dans le Sénat impérial, dont elle était en grande partie -originaire, que cette Chambre des pairs aurait pu apprendre le rôle de -la pairie anglaise. Elle était composée d'hommes fatigués de -révolutions, dégoûtés de tous les gouvernements, ayant vu et laissé -passer Napoléon comme Louis XVIII, ayant adulé l'un et l'autre tout en -les jugeant, sachant bien qu'ils avaient mérité leur chute, et -décidés, malgré quelques regrets cachés dans certains cœurs, à -laisser s'accomplir sans obstacle les décrets de la Providence. La -proposition de la Chambre des représentants fut donc adoptée sans -résistance à la Chambre des pairs. À l'Élysée le spectacle ne fut pas, -et ne devait pas être le même. Le trait préparé secrètement par la -main de M. Fouché, lancé ouvertement par la main de M. de Lafayette, -trouva le lion blessé, presque endormi, mais non éteint, et le fit -tressaillir. -<span class="sidenote" title="En marge">Brusque réveil de Napoléon.</span> -Secouant l'espèce de somnolence dans laquelle il était -plongé, et de laquelle il n'était sorti un instant que pour répondre à -M. Regnaud, Napoléon se mit à marcher rapidement dans la salle du -conseil comme il avait coutume de le faire lorsqu'il était agité.—Il -redit alors avec mépris et colère que devant les cinq cent mille -ennemis qui s'avançaient sur la France il était tout, et les autres -rien; que ce qui venait de se passer en Flandre n'était qu'affaire de -guerre, toujours réparable; que l'armée et lui importaient seuls, -qu'il allait envoyer quelques compagnies de sa garde à cette assemblée -insolente, et la dissoudre; que l'armée applaudirait, que le peuple -laisserait faire, et que, <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> prenant la dictature, il s'en -servirait pour le salut commun...— -<span class="sidenote" title="En marge">Son premier emportement suivi d'une prompte résignation, en -apprenant ce qui s'est passé à la Chambre des pairs.</span> -On l'écouta sans l'interrompre, -puis on essaya de le calmer, et on n'y réussissait guère, lorsque -arriva un second coup, la nouvelle de l'adoption par la Chambre des -pairs du décret de la Chambre des représentants. Cette adhésion -immédiate et silencieuse des cent et quelques pairs qu'il avait nommés -quinze jours auparavant, sans lui rien apprendre du cœur humain -qu'il ne sût déjà, le frappa toutefois, et le ramena à cette idée, la -seule vraie, et qui s'était offerte à son esprit le soir même du 18, -c'est que son sceptre était brisé avec son épée. Regardant alors M. -Regnaud avec moins de sévérité, il dit ces mots singuliers: Regnaud a -peut-être raison de vouloir me faire abdiquer... (M. Regnaud n'avait -pas encore prononcé le mot d'abdication, et c'était Napoléon qui, avec -sa promptitude ordinaire d'esprit, mettait le mot sur la chose)... -<span class="sidenote" title="En marge">Il ne repousse pas le mot d'abdication.</span> -Eh bien, soit, s'il le faut j'abdiquerai... Il ne s'agit pas de moi, il -s'agit de la France; je ne résiste pas pour moi, mais pour elle. Si -elle n'a plus besoin de moi, j'abdiquerai...—Ce mot sitôt prononcé -frappa les assistants, en affligea trois ou quatre, en charma sept ou -huit, remplit M. Fouché d'une joie secrète, et mit à l'aise le cœur -de M. Regnaud, qui en abandonnant son maître n'entendait pas le -trahir. Le mot vola de bouche en bouche, et rendit plus aisée la -désertion générale qui n'était déjà que trop facile.</p> - -<p>Napoléon prêt à céder le terrain à ceux qui, repoussant les Bourbons, -faisaient cependant tout ce qu'il fallait pour les ramener, était -blessé néanmoins <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> des formes arrogantes employées à son égard, -et avait défendu à ses ministres d'obtempérer à la sommation de -l'assemblée.—Qu'ils fassent, dit-il, ce qu'ils voudront, et si par -une mesure factieuse (on parlait déjà de déchéance) ils me poussent à -bout, je les jetterai dans la Seine, en me mettant à la tête de -quelques compagnies de vétérans.— -<span class="sidenote" title="En marge">Lucien est d'avis de résister à la Chambre des -représentants.</span> -Lucien était d'avis de ne pas -hésiter; il soutenait que plus on perdrait de temps, plus on -laisserait l'assemblée s'enhardir et devenir entreprenante, et que le -mieux était d'user immédiatement des pouvoirs constitutionnels de la -couronne pour la dissoudre.—Le maréchal Davout, si résolu tout à -l'heure, l'était moins depuis la déclaration de l'une et l'autre -Chambre.—Il aurait fallu, disait-il, surprendre la Chambre des -représentants, la frapper avant qu'elle eût pris une résolution; mais -maintenant qu'elle avait eu le temps de se prononcer, d'ameuter du -monde autour d'elle, ce n'était pas moins qu'un dix-huit brumaire à -tenter, et la situation n'était guère propre à un pareil coup -d'État.—Au milieu de ces dires divers, Napoléon parut hésiter, et -manquer même de caractère. Pourtant l'homme n'était point changé, et -son retour de l'île d'Elbe, sa dernière entrée en campagne, le -prouvaient suffisamment. Mais sa clairvoyance faisait en ce moment sa -faiblesse. Voyant que tout était perdu, non pas militairement, mais -politiquement, il était prêt à se rendre, et s'il résistait c'est -qu'en lui la nature se défendait encore. Ce dernier combat entre la -clairvoyance et la personnalité le faisait ainsi paraître ce qu'il -n'avait jamais été, c'est-à-dire <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> hésitant.—Osez, lui dit -Lucien.—Hélas, répondit-il, je n'ai que trop osé!...—Parole -mémorable, et qui honorait sa raison en condamnant sa conduite passée. -Pendant cet entretien Napoléon et Lucien s'étaient transportés dans le -jardin de l'Élysée. Le premier, dans une conversation vive et animée, -démontra à son frère combien il y avait peu de chances de succès pour -le coup d'État qu'on lui proposait.— -<span class="sidenote" title="En marge">Son entretien avec Napoléon sur la possibilité d'un second -18 brumaire.</span> -Il faut, lui dit-il, dans des -entreprises de ce genre, toujours considérer la disposition des -esprits au moment où l'on est près d'agir. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon n'en est pas d'avis.</span> -Au 18 brumaire, que vous me -rappelez sans cesse, la défaveur était pour les assemblées, auxquelles -on reprochait dix années de calamités, et la faveur pour les hommes -d'action, et pour moi notamment qui passais pour le premier de tous. -Le public entier était contre les Cinq-Cents, et avec moi. Aujourd'hui -les esprits sont tournés en sens contraire. L'idée dominante, c'est -qu'on a la guerre à cause de moi seul, et on voit dans une assemblée -un frein pour mon ambition et pour mon despotisme. D'ambition, je n'en -ai plus, et le despotisme, où le prendrais-je? Mais enfin telle est la -préoccupation des esprits. Je pourrais, je le crois, jeter ces -représentants dans la Seine, bien que je fusse exposé à rencontrer -dans la garde nationale plus de résistance que vous ne le supposez. -Mais ces représentants s'en iraient courir les provinces, les soulever -contre moi, et dire que j'ai violé la représentation nationale -uniquement dans mon intérêt, et pour soutenir une lutte à mort contre -l'Europe, qui ne demande que mon éloignement pour s'arrêter et rendre -la paix à <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> la France. J'admets qu'ils ne m'ôteraient pas le -pays tout entier, mais ils le diviseraient, je ne conserverais que ce -qu'on appelle la portion violente, et alors je paraîtrais l'empereur -des jacobins, luttant pour sa couronne contre l'Europe et contre les -honnêtes gens. C'est là un rôle qui n'est ni honorable, ni possible, -car uni sous mon commandement le pays suffirait peut-être à sa -défense, désuni il est incapable de résistance...—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Effet que produit la présence de Napoléon sur la foule -réunie dans l'avenue de Marigny.</span> -En ce moment l'avenue de Marigny était remplie d'une foule nombreuse, -attirée par la fatale nouvelle du désastre de Waterloo. Naturellement -dans cette affluence se trouvaient les gens les plus animés, ceux qui -avaient couru se faire inscrire sur la liste des fédérés, et qui, sans -être des anarchistes, en avaient toutes les apparences. C'étaient des -gens du peuple, d'anciens militaires, qui ne songeaient nullement à -bouleverser la société, mais que l'idée de voir encore l'ennemi dans -Paris enflammait de colère. Le mur qui séparait le jardin de l'Élysée -de l'avenue de Marigny était beaucoup plus bas qu'aujourd'hui. On y -exécutait même alors certains travaux qui l'avaient abaissé davantage, -et la foule n'était séparée de Napoléon que par un obstacle presque -nul. En l'apercevant, elle poussa des cris frénétiques de <em>Vive -l'Empereur!</em> Beaucoup d'individus en s'approchant du mur du jardin, -lui tendaient la main, et lui demandaient de les conduire à l'ennemi. -Napoléon les salua du geste, leur donnant un regard affectueux et -triste, puis leur fit signe de se calmer, et continua sa promenade -avec Lucien, qui puisait dans cette scène un argument pour son -opinion.—Si <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> la France était unanime comme les hommes qui -sont là, dit Napoléon à son frère, vous auriez raison, mais il n'en -est rien. Les membres des Chambres qui viennent de s'insurger contre -mon autorité, qui dans deux heures demanderont peut-être ma déchéance, -répondent évidemment à un certain nombre de gens en France. Ils -représentent tous ceux qui croient que dans cette querelle avec -l'Europe, il s'agit de moi seul, et ces gens-là sont nombreux, assez -nombreux pour que la désunion soit profonde. Or, sans union il n'y a -rien de possible.—Tout cela était plein de sens, et il fallait une -vue bien perçante pour l'apercevoir à travers l'épais nuage de -l'intérêt. Mais à qui la faute si la France, dans cet immense conflit, -s'obstinait à ne voir que l'ambition de Napoléon aux prises avec -l'Europe, et ne voulait pas être plus longtemps compromise pour un -seul homme? Elle se trompait sans doute, car après s'être laissé -compromettre par lui, il fallait soutenir la gageure avec lui, sauf à -s'en défaire ensuite, comme le disait Sieyès. Mais en ce monde, les -fautes des uns engendrent les fautes des autres, et on périt par -celles qu'on a commises, et par celles qu'on a provoquées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Impatience de la Chambre des représentants d'obtenir une -réponse.</span> -Pendant que le temps se perdait en dissertations inévitables, et qu'on -remplissait, comme il arrive toujours, l'intervalle des événements par -des paroles inutiles, l'assemblée impatiente d'avoir une réponse à son -message, agitée par l'orgueil de se faire obéir, par la crainte d'être -violentée, se répandait en discours vains et provoquants. Elle avait -songé à donner à l'heure même un chef à la garde <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> nationale -de Paris, prétention entièrement contraire aux lois, car l'Empereur -avait seul le droit de nommer un tel officier, et à cette époque -c'était le général Durosnel qui commandait en second la garde -nationale de Paris, Napoléon étant lui-même le commandant en premier. -Pourtant cette proposition n'eut pas de succès. S'emparer tout de -suite du pouvoir exécutif, quand le monarque dépositaire légal de ce -pouvoir se trouvait à l'Élysée, vaincu il est vrai, mais quoique -vaincu le plus imposant des hommes, était chose difficile. D'ailleurs, -la considération du général Durosnel, le peu de penchant à nommer M. -de Lafayette, candidat le plus indiqué, mais ne convenant ni aux -révolutionnaires, ni aux bonapartistes, ni même à beaucoup de modérés, -empêchèrent que la proposition ne fût adoptée. On se contenta de -demander au titulaire actuel de veiller à la sûreté de l'assemblée. -<span class="sidenote" title="En marge">Des porteurs de nouvelles viennent à l'Élysée faire savoir -qu'il est urgent de se décider.</span> -Pendant ce temps, les représentants toujours pressés d'obtenir une -réponse, avaient menacé d'envoyer aux ministres, non plus une -invitation, mais un ordre, et plusieurs amis de la dynastie impériale -étaient venus dire à l'Élysée qu'on prononcerait la déchéance de -Napoléon, si l'invitation aux ministres n'était suivie d'un acte -immédiat de déférence. M. Regnaud, M. de Bassano, pressèrent -l'Empereur de prendre un parti, et il parut céder à leur conseil -d'obtempérer dans une certaine mesure aux désirs de la Chambre des -représentants. Pourtant avant d'envoyer les ministres à la barre de -cette Chambre, il fallait arrêter ce qu'ils diraient, et on ne s'en -était pas occupé jusqu'ici, n'ayant discuté que la possibilité ou -l'impossibilité <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> d'une dissolution. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Regnaud envoyé à l'assemblée pour lui faire prendre -patience.</span> -Il fallait quelques -instants, et l'impatience des représentants paraissant arrivée au -comble, d'après le dire des porteurs de nouvelles qui se succédaient à -l'Élysée, Napoléon avec dégoût, presque avec mépris, sans aucune -espérance d'un résultat sérieux, consentit à ce que M. Regnaud courût -à l'assemblée pour la disposer à prendre patience, en lui annonçant -sous peu de minutes un message impérial.</p> - -<p>L'assemblée écouta M. Regnaud avec cette curiosité ardente et puérile -des temps de révolution, fut satisfaite d'apprendre que sa récente -résolution n'était pas envisagée comme un attentat, et que le temps -perdu l'était à préparer non pas la résistance, mais la déférence à -ses volontés. Elle se calma quelque peu, en montrant néanmoins par son -agitation que sa patience ne serait pas longue. Les affidés de M. -Fouché, devenus les auxiliaires de M. Regnaud, sans que ce dernier se -doutât de l'intrigue à laquelle il servait d'instrument, lui dirent -que le chemin parcouru par les esprits était immense, qu'il n'y avait -plus une seule divergence, qu'on voulait purement et simplement -l'abdication, qu'on laisserait à Napoléon l'honneur de déposer le -sceptre, mais qu'on le lui arracherait s'il ne le déposait pas tout de -suite. M. Regnaud essaya en vain de les apaiser, car toujours dévoué à -l'Empire, il n'abandonnait le père que pour sauver le fils, et avait -horreur de la déchéance qui emportait à la fois le père et le fils, -c'est-à-dire la dynastie elle-même. On lui promit toutefois -d'attendre, mais à la condition de l'abdication certaine et -prochaine, car la <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> fable de M. Fouché, consistant à prétendre -qu'il avait eu des communications secrètes avec Vienne, qu'il avait -acquis ainsi la certitude de l'adhésion des puissances à la régence de -Marie-Louise, cette fable était répandue sur tous les bancs de -l'assemblée, connue des représentants les moins informés, et -considérée par eux comme une vérité authentique.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Message aux deux Chambres porté par les ministres, et -notamment par le prince Lucien, nommé commissaire du gouvernement.</span> -M. Regnaud revint à l'Élysée, où enfin on prit un parti, celui -d'adresser aux Chambres un message, qui leur serait porté par les -ministres dont la présence avait été requise. Ce message avait pour -but de les informer du malheur qui avait frappé l'armée, de réduire -toutefois ce malheur à la réalité, d'affirmer qu'il restait des -ressources, et de proposer la nomination d'une commission pour les -chercher, les choisir, les arrêter, d'accord avec le gouvernement. Le -ministre de l'intérieur, Carnot, devait porter le message à la Chambre -des pairs, le prince Lucien à la Chambre des représentants, en -compagnie des autres ministres. L'Empereur, d'après l'Acte -additionnel, avait le droit de se faire représenter devant les -Chambres par des commissaires de son choix, et c'est à ce titre qu'il -avait désigné le prince Lucien, resté célèbre entre les princes de la -famille par la fermeté qu'il avait déployée au 18 brumaire. Napoléon -n'espérait, ne désirait même plus rien, mais il voulait un homme -dévoué et sachant parler, afin de repousser les outrages auxquels il -s'attendait, et n'était pas fâché de prouver à ses ministres qu'il -n'était pas content de leur zèle en cette circonstance. Il en -exceptait Carnot, que Fouché avait rendu suspect en le qualifiant de -dupe <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> de Napoléon, et M. de Caulaincourt, qui ne pouvait guère -être utile hors d'un congrès ou d'un champ de bataille.</p> - -<p>On se transporta d'abord à la Chambre des pairs, qui accueillit le -message sans mot dire, attendant que l'autre Chambre eût parlé pour -parler elle-même. On perdit peu de temps dans ce trajet, mais plus que -l'impatience des représentants n'était capable d'en accorder. On -arriva à six heures du soir au palais de la seconde Chambre, au moment -même où toutes les paroles devenaient insuffisantes pour retenir -l'impétuosité des esprits. -<span class="sidenote" title="En marge">Séance du soir à la Chambre des représentants.</span> -Enfin on annonça le message impérial, et -l'assemblée était si agitée qu'il fallut perdre encore du temps pour -l'amener à se calmer, à se taire, à écouter. Il fut décidé que la -communication si ardemment désirée devant être l'occasion de -discussions, et peut-être de révélations graves, la séance serait -secrète. Le public fut donc exclu de la salle des délibérations, et -vers sept heures le prince Lucien monta à la tribune. Après avoir -allégué son titre de commissaire impérial, le prince exposa le contenu -du message.— -<span class="sidenote" title="En marge">Message présenté par Lucien.</span> -La France avait essuyé, dit-il, un malheur très-grand -sans doute, mais non point irréparable. Avec de l'union dans les -pouvoirs, de la fermeté dans les caractères, elle pourrait encore -faire face à l'ennemi, car il lui restait de vastes ressources. -L'Empereur voulant chercher et employer ces ressources d'accord avec -les représentants du pays, leur demandait le concours de cinq membres -de chaque Chambre, pour choisir les moyens de salut, les faire voter, -et les mettre immédiatement en usage.—</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Le prince ne fut pas mal accueilli. Il savait se tenir à une tribune; -de plus, comme nous l'avons déjà fait remarquer, n'ayant pas été roi, -il ne représentait pas les excès d'ambition sous lesquels la France -avait succombé. À ces divers titres, il fut écouté avec bienveillance. -Toutefois il n'apprit rien, car on savait que l'armée avait été brave -et malheureuse à Mont-Saint-Jean, après avoir été brave et heureuse à -Ligny, on savait qu'il restait des ressources, que le gouvernement ne -demandait pas mieux que de les chercher, de les découvrir, et de les -appliquer de moitié avec les Chambres. -<span class="sidenote" title="En marge">Effet de ce message.</span> -Mais rien de tout cela ne -répondait à la pensée qui remplissait actuellement les esprits, -l'abdication, c'est-à-dire la retraite d'un homme qu'on regardait -comme la cause unique de la guerre, retraite après laquelle les -coalisés s'arrêteraient en acceptant son fils. Sans doute si le -capitaine en lui fût demeuré victorieux, on aurait eu la compensation -de la haine qu'il inspirait à l'Europe, mais le capitaine n'étant plus -la garantie de la victoire, il restait la haine dont il était l'objet, -et qui attirait sur la France les armés européennes. D'ailleurs, comme -il avait provoqué cette haine par les excès de sa domination, il n'y -avait pas de scrupule à se faire par rapport à lui, sans compter qu'en -le sacrifiant on assurerait probablement la couronne à son fils. Tel -était le raisonnement qui s'était formé naturellement et -invinciblement dans tous les esprits. On ne se disait pas que de -chance de résistance il n'y en avait qu'avec Napoléon, qu'après s'être -privé de lui, il faudrait se rendre, et accepter les Bourbons (fort -acceptables <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> à notre avis, mais odieux à l'assemblée qui -délibérait), on allait au plus pressé, et on croyait en écartant -Napoléon, écarter le danger le plus menaçant, et prendre le moyen le -plus sûr de rétablir la paix.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Discours de M. Jay.</span> -M. Jay, poussé par le duc d'Otrante, et digne d'un meilleur guide, -demanda résolûment la parole. À son aspect on fit silence, sachant ce -qu'il allait proposer, et tout le monde désirant le succès de sa -proposition. -Il débuta par quelques considérations assez inutiles sur la gravité du -danger auquel il s'exposait en prenant la parole en cette occasion, -comme si on avait eu beaucoup à craindre encore du vaincu de Waterloo! -Ce début néanmoins fut écouté avec une sorte de frémissement, et on -encouragea l'orateur à continuer par la profondeur même de l'attention -qu'on lui accordait. M. Jay s'adressant alors aux ministres leur posa -deux questions formelles, et toutes deux aussi directes -qu'embarrassantes. -<span class="sidenote" title="En marge">Il demande l'abdication, et fait appel au patriotisme de -Napoléon pour l'obtenir.</span> -Il leur demanda premièrement de déclarer la main -sur la conscience s'ils croyaient que la France, même en déployant le -plus grand courage, pût résister aux armées de l'Europe, si dès lors -la paix n'était pas indispensable, et secondement si la présence de -Napoléon à la tête du gouvernement ne rendait pas cette paix -impossible.—Après avoir ainsi parlé, M. Jay s'interrompit et regarda -longtemps les ministres attendant leur réponse. L'assemblée se mit à -les regarder comme lui, et sembla par ses regards exiger une réponse -immédiate. Ils continuèrent à se taire, mais bientôt il y en eut un -dont le silence <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> devenait impossible, car c'était par lui, par -ses perfides insinuations, qu'on avait cru savoir que Napoléon écarté -l'Europe s'arrêterait, et accepterait son fils. Les regards devinrent -en effet tellement interrogateurs que M. Fouché ne put se taire plus -longtemps. En portant à la tribune sa face pâle, louche, fausse, il se -borna à dire que les ministres ayant consigné dans le message impérial -l'avis du gouvernement, n'avaient rien à y ajouter.—Cette réponse -ridiculement évasive ne satisfit personne. Elle prouvait que M. Jay, -dupe de M. Fouché, n'était pas son complice. Peu content de la réponse -ambiguë qu'il avait arrachée, M. Jay continua son discours, et entrant -dans la situation en fit un tableau alarmant et malheureusement vrai. -Il parla de la situation intérieure d'abord, et s'attacha à démontrer -que Napoléon avait successivement indisposé tous les partis contre -lui, les royalistes qui étaient ses ennemis de fondation, et les -libéraux qu'il avait contraints à le devenir par son intolérable -despotisme. Parlant du 20 mars, des espérances qu'on en avait conçues -au début, et que l'Acte additionnel avait détruites, il s'exprima sur -ce sujet avec les préjugés du temps, et déclara que Napoléon ayant -perdu la confiance des amis de la liberté, et n'ayant jamais eu celle -des royalistes, ne pouvait plus désormais réunir la France autour de -lui, et en diriger l'énergie contre l'étranger. S'occupant ensuite de -la situation extérieure, M. Jay traça la peinture des passions que -Napoléon avait excitées en Europe, cita les manifestes des puissances -qui proclamaient qu'elles faisaient la guerre non pas à la France -mais à lui, s'appliqua <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> à démontrer qu'en le supposant plus -heureux qu'au 18 juin, l'Europe implacable renouvellerait incessamment -ses efforts, que sans doute l'armée pourrait se couvrir d'une nouvelle -gloire, mais pour finir par succomber, et demanda enfin si en présence -de cette double situation, de la France que Napoléon divisait, de -l'Europe qu'il unissait tout entière, ce n'était pas de sa part un -devoir d'offrir sa retraite, et de la part des Chambres un devoir de -l'accepter, de la provoquer même.—Encouragé par une approbation -unanime, M. Jay, qui n'avait ni la chaleur ni l'action d'un orateur -véritable, arriva néanmoins peu à peu à la véritable éloquence. Il dit -que c'était à Napoléon qu'il en appelait, à son génie, à son -patriotisme, pour tirer la France de l'abîme où il l'avait plongée. -S'adressant à Lucien lui-même, le chargeant en quelque sorte d'être -l'interprète de la France désolée, C'est à vous, Prince, s'écria-t-il, -à vous dont le désintéressement et l'indépendance sont connus, à vous -que les prestiges du trône n'ont jamais égaré, à éclairer, à -conseiller votre glorieux frère, à lui faire comprendre que de ses -mille victoires, dont un récent malheur n'a point obscurci l'éclat -immortel, aucune ne sera aussi glorieuse que celle qu'il remportera -sur lui-même, en venant rendre à cette assemblée un sceptre qu'elle -aime mieux recevoir de ses mains que lui arracher, pour l'assurer à -son fils s'il est possible, et conjurer les malheurs d'une seconde -invasion cent fois plus fatale que la première.—La situation avait -agrandi l'esprit et le caractère de l'orateur, qui exerça en cette -occasion une influence <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> qu'il n'avait jamais exercée, et qu'il -ne devait plus exercer de sa vie, quoiqu'il n'ait cessé d'inspirer et -de mériter une solide estime. Le prince Lucien lui répondit à -l'instant même. Soutenu lui aussi par la situation, par la piété -fraternelle, par son talent, il parla éloquemment. C'est le privilége -des grandes situations d'élever les orateurs, en les forçant à mettre -de côté les considérations accessoires, pour se renfermer dans les -considérations vraies et fondamentales. D'ailleurs il y avait plus -d'une raison à faire valoir en faveur de Napoléon. Sans doute le -prince Lucien eût été embarrassé devant un royaliste sincère, -clairvoyant et courageux, qui lui aurait dit: Vaincus, les Bonaparte -ne sont plus possibles; les Bonaparte devenus impossibles, les -Bourbons sont inévitables. Sous les Bourbons la liberté peut être -conquise avec de la persévérance, beaucoup plus facilement que sous -les Bonaparte, qui par le génie de leur chef ne représentent que la -force. C'est un grand malheur assurément, qu'une telle révolution -opérée par l'étranger, mais cette intervention de l'étranger deux fois -accomplie en quinze mois, est votre ouvrage, la suite de vos fautes; -retirez-vous, et laissez-nous négocier avec l'Europe, puisque enfin -vous nous avez réduits à cette extrémité, et que les espérances de -vaincre sont trop faibles pour tenter encore une fois le sort des -armes.—Mais le royaliste clairvoyant et courageux qui eût tenu un tel -langage, n'existait pas dans l'assemblée. Il n'y avait que des -révolutionnaires et des libéraux, ne voulant à aucun prix des -Bourbons, et ayant la faiblesse de croire qu'ils <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> pourraient -sans Napoléon se défendre, et traiter avec l'étranger. À ceux-là il y -avait de puissantes répliques à opposer. -<span class="sidenote" title="En marge">Réponse du prince Lucien.</span> -Lucien les trouva et s'en -servit. Il s'attacha d'abord à peindre la situation autrement que ne -l'avait fait M. Jay, et à démontrer qu'au dehors comme au dedans le -mal avait été fort exagéré. S'armant des détails fournis par -l'Empereur, il exposa que l'armée du Nord, battue à la vérité, était -loin d'être détruite; qu'on retrouverait 30 mille hommes au moins de -celle qui avait combattu à Mont-Saint-Jean, et probablement le corps -de Grouchy tout entier, ce qui procurerait une armée de plus de 60 -mille hommes, supérieure en qualité à tout ce que l'ennemi possédait; -que les généraux Rapp, Lecourbe, Lamarque (celui-ci désormais libre en -Vendée), la porteraient à plus de 100 mille; que derrière cette armée, -Paris couvert d'ouvrages, armé de six cents bouches à feu, défendu par -plus de 60 mille hommes des dépôts, des marins, des fédérés, de la -garde nationale, serait à l'abri de toute attaque; que dans cette -situation on aurait le temps de se reconnaître, de créer de nouvelles -ressources; que la conscription de 1815, l'application à toute la -France de la mobilisation des gardes nationales d'élite, fourniraient -deux ou trois cent mille hommes, que ces moyens dans les mains d'un -capitaine tel que Napoléon permettaient de ne pas désespérer, et de ne -pas subir les conditions imposées par un insolent vainqueur; que si au -dehors la situation n'était pas si grave qu'on cherchait à la -présenter, au dedans elle avait été encore plus exagérée; que la -France repoussait unanimement <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> le gouvernement des émigrés; -qu'il n'y avait pour ce gouvernement qu'une minorité, plus arrogante -que dangereuse, car enfin elle avait levé le masque en Vendée, et en -quelques jours le général Lamarque l'avait écrasée; qu'à l'exception -de ces partisans de l'émigration tout le monde au fond voulait la même -chose, c'est-à-dire l'indépendance nationale, et la liberté -constitutionnelle sous le prince que la France avait revu avec tant de -joie au 20 mars; que des malentendus pouvaient diviser cette masse de -la nation, mais qu'il dépendait de l'assemblée de les faire cesser en -se serrant derrière l'homme qui l'avait convoquée, et qui seul était -capable de tenir tête à l'ennemi; qu'elle n'avait qu'à se prononcer, -et que le pays entier la suivrait; que se séparer de Napoléon, sous -prétexte d'apaiser la haine de l'étranger, était une illusion à la -fois ridicule et funeste; que l'étranger avait tenu ce langage en -1814, que le Sénat s'y était laissé prendre, et que Napoléon écarté, -les Bourbons rétablis, on avait dépouillé la France de ses places, de -son matériel de guerre, de ses frontières; que ces belles promesses de -s'arrêter après l'éloignement de Napoléon étaient des ruses de guerre -pour séparer la nation de son chef; que l'ennemi pouvait les employer, -mais que c'était se vouer à la dérision de la postérité et des -contemporains que d'en être la dupe....—S'avançant toujours dans la -partie la plus délicate du sujet, Lucien ajouta: Songez donc aussi, -mes chers concitoyens, à la dignité, à la considération de la France! -Que dirait d'elle le monde civilisé, que dirait la postérité, si -après avoir <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> accueilli Napoléon avec transport le 20 mars, -après l'avoir proclamé le héros libérateur, après lui avoir prêté un -nouveau serment dans la solennité du Champ de Mai, elle venait au bout -de vingt-cinq jours, sur une bataille perdue, sur une menace de -l'étranger, le déclarer la cause unique de ses maux, et l'exclure du -trône où elle l'a si récemment appelé? N'exposeriez-vous pas la France -à un grave reproche d'inconstance et de légèreté, si en ce moment elle -abandonnait Napoléon?— -<span class="sidenote" title="En marge">Apostrophe de M. de Lafayette au prince Lucien.</span> -Cette considération qui était juste, mais qui -n'accusait que le malheur de la situation, fit frémir l'assemblée, et -provoqua sur-le-champ une réplique accablante, car dans les assemblées -lorsqu'on approche de certaines vérités qui sont dans les cœurs -sans être sur les bouches, il suffit d'un mot pour les faire jaillir. -Se levant en face de Lucien, et l'interrompant avec un à-propos -irrésistible, M. de Lafayette lui dit d'un ton froid, mais tranchant -comme l'acier: Prince, vous calomniez la nation. Ce n'est pas d'avoir -abandonné Napoléon que la postérité pourra accuser la France, mais, -hélas! de l'avoir trop suivi. Elle l'a suivi dans les champs de -l'Italie, dans les sables brûlants de l'Égypte, dans les champs -dévorants de l'Espagne, dans les plaines immenses de l'Allemagne, dans -les déserts glacés de la Russie. Six cent mille Français reposent sur -les bords de l'Èbre et du Tage: pourriez-vous nous dire combien ont -succombé sur les bords du Danube, de l'Elbe, du Niémen et de la -Moscowa? Hélas! moins constante, la nation aurait sauvé deux millions -de ses enfants! elle eût sauvé votre frère, votre famille, nous tous, -<span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> de l'abîme où nous nous débattons aujourd'hui, sans savoir si -nous pourrons nous en tirer.— -<span class="sidenote" title="En marge">Cette apostrophe déconcerte le prince Lucien; cependant il -réussit à ralentir un peu le mouvement qui entraînait l'assemblée.</span> -Ces paroles tombèrent sur le prince -Lucien, bien innocent assurément des fautes qu'elles rappelaient, -comme le jugement de la postérité sur son frère, et ôtèrent toute -force à la suite de son discours. Il était cependant parvenu à modérer -quelque peu l'entraînement de l'assemblée, bien moins par ses paroles -qui ne manquaient pas d'éloquence, que par le spectacle du grand homme -vaincu dont il était la vivante image, et qu'il s'agissait de jeter -dans le gouffre, sans certitude de voir le gouffre se refermer. -Quelques orateurs succédèrent à M. Jay et au prince Lucien. MM. Henri -Lacoste, Manuel, prolongèrent la discussion, et en amortirent ainsi -sans le vouloir la première violence. Laisser voir le désir d'une -abdication volontaire de la part de Napoléon, était tout ce qu'on -pouvait faire. Prononcer sa déchéance eût été un outrage au malheur -dont personne à cette heure n'était capable. -<span class="sidenote" title="En marge">On aboutit à la proposition du gouvernement, consistant à -nommer une commission, dans l'espérance que cette commission obtiendra -ce qu'on désire.</span> -Le gouvernement demandait -deux commissions nommées par les Chambres, pour s'entendre avec lui -sur le choix des moyens de salut. Ces deux commissions pouvaient en -négociant, obtenir décemment ce que l'assemblée par une intervention -directe aurait arraché sans dignité pour elle-même et pour Napoléon. -On le sentit, et d'un consentement presque unanime on adopta la mesure -proposée. La Chambre des représentants choisit pour commission son -bureau lui-même, composé du président, M. Lanjuinais, et des quatre -vice-présidents, MM. de Flaugergues, de Lafayette, Dupont de l'Eure, -Grenier. <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> La Chambre des pairs forma sa commission de son -président, l'archichancelier Cambacérès, et de MM. Boissy d'Anglas, -Thibaudeau, Drouot, Andréossy, Dejean. C'est aux Tuileries, dans la -salle des séances du Conseil d'État, que les deux commissions durent -se réunir avec les ministres à portefeuille et les ministres d'État, -pour délibérer sur les graves objets soumis à leur examen. Elles -furent convoquées pour le soir même, afin de pouvoir apporter le -lendemain une résolution définitive aux Chambres.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Pendant cette séance de l'assemblée, MM. de Rovigo, -Lavallette, Benjamin Constant, entretiennent l'Empereur, et le -confirment dans l'idée d'abdiquer.</span> -Pendant ce temps, les allants et venants s'étaient succédé sans -interruption à l'Élysée. Le duc de Rovigo, M. Lavallette, M. Benjamin -Constant, le prince Lucien s'y étaient rendus, et n'avaient rien caché -à Napoléon de la disposition des esprits. Lucien lui avait répété -qu'il n'y avait plus à délibérer, et qu'il fallait opter entre un coup -de vigueur, ou l'abdication donnée immédiatement, afin de prévenir une -résolution offensante de la Chambre. C'était là l'exacte vérité, et -Napoléon ne se la dissimulait point. Quelquefois il s'emportait en -songeant au peu de générosité avec lequel on le traitait, et aux -moyens qui lui restaient encore de saisir la dictature, s'il voulait -appeler à lui les fédérés qui ne cessaient d'affluer sous ses -fenêtres, et d'y pousser les cris du patriotisme au désespoir. Mais -après ces courts moments d'exaltation il retombait, et, revenu au -dégoût de toutes choses, il laissait voir qu'il allait abdiquer, en se -vengeant toutefois par des sarcasmes brûlants de ceux qui croyaient se -sauver en le sacrifiant.—Laissez ces gens-là, lui <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> dit le -duc de Rovigo avec sa familiarité véridique. Les uns ont perdu la -tête, les autres sont menés par les intrigues de Fouché. Puisqu'ils ne -comprennent pas que vous seul pouvez encore les sauver, livrez-les à -eux-mêmes, et qu'ils deviennent ce qu'ils pourront. Dans huit jours -les étrangers arriveront, feront fusiller quelques-uns d'entre eux, -exileront les autres, leur rendront les Bourbons qu'ils ont mérités, -et mettront fin à cette misérable comédie. Vous, Sire, venez en -Amérique, jouir avec quelques serviteurs fidèles du repos dont vous -avez, et dont nous avons tous besoin.—M. Lavallette donna les mêmes -conseils dans son langage grave, doux et triste. Napoléon prit ce -qu'ils dirent en très-bonne part, et ne cacha guère qu'au fond il -pensait comme eux, et agirait comme on le lui conseillait. -<span class="sidenote" title="En marge">Long entretien avec M. Benjamin Constant.</span> -Il eut avec -M. Benjamin Constant une conversation d'un autre genre, et qui fut -très-longue. Il envisagea avec lui la question de l'abdication sous -les points de vue les plus élevés, et comme s'il avait été -désintéressé dans cette question. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce qui semble toucher le plus Napoléon, c'est le regret -d'abandonner la partie avant qu'elle soit absolument perdue.</span> -Pour ce qui le concernait, il était -évident qu'avoir été vaincu encore une fois par l'Europe était son -chagrin dominant, que dans l'état des esprits régner ne lui paraissait -plus un plaisir enviable, que le mépris des hommes et des choses -l'emportait en lui sur l'ambition, que le repos dans une retraite -tranquille et libre, au milieu d'hommes dignes de son entretien, -constituait désormais pour lui le seul bonheur désirable. Mais ce qui -le ramenait malgré lui à délibérer sur sa soumission ou sa résistance -au sacrifice demandé, c'était la confusion d'abandonner <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> une -partie qui n'était point entièrement perdue. Il lui semblait en effet -que s'il restait des chances de battre l'Europe, ou du moins de la -réduire à traiter, et d'écarter ainsi les Bourbons, il y aurait à la -fois de la duperie, de la sottise, de la faiblesse à se rendre, et -qu'au tribunal des vrais politiques on serait un jour condamné pour -avoir cédé trop facilement. Comme père, il se serait immolé volontiers -pour assurer le trône à son fils; mais depuis qu'il avait appris la -vérité sur sa femme, il ne doutait plus que son fils ne fût un enfant -sacrifié d'avance aux ombrages de l'Europe, un enfant destiné à mourir -prisonnier dans les mains de l'étranger. Il souriait de dédain quand -on lui disait qu'au prix de son abdication l'Europe accepterait le Roi -de Rome et Marie-Louise. Lui écarté, il voyait avec toute la -pénétration du génie les Bourbons rétablis huit jours après, la -plupart de ceux qui lui arrachaient son épée dispersés ou punis, M. -Fouché lui-même destiné à un châtiment différé peut-être, mais -certain, et en regardant un peu profondément dans l'avenir il se -sentait vengé de tous ses ennemis du dedans. Mais ce qui l'occupait -surtout, c'était d'examiner si quand on avait tant de chances encore -contre les ennemis du dehors, il convenait de rendre son épée au duc -de Wellington et au maréchal Blucher, et il se demandait s'il n'était -pas un sot ou un lâche, en ne faisant pas ce qu'il fallait pour -échapper à cette cruelle extrémité. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon obéit à la répugnance qu'il éprouve de se mettre à -la tête du parti révolutionnaire.</span> -Il entretint longtemps M. Constant -de ce sujet, en déployant autant d'esprit que de sang-froid, lui -répétant que la France, l'armée ne connaissaient que <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> lui, -que s'il voulait disperser ces représentants auxquels il avait ouvert -la lice, il n'aurait qu'un mot à prononcer, mais que pour cela il -fallait se mettre à la tête d'un parti, celui qui criait sous ses -fenêtres; le jeter sur les honnêtes gens, être une espèce d'<em>empereur -révolutionnaire</em>, et avec la France garrottée derrière lui combattre -l'Europe coalisée, que ce rôle lui répugnait profondément, et il -finissait en disant qu'il lui aurait plu avec la France unie, de -soutenir contre l'Europe une lutte désespérée, mais qu'il ne pouvait -lui convenir de le faire avec la France désunie, le suivant par une -sorte de contrainte, et que dans cette situation il aimait mieux aller -respirer et vivre en planteur dans les forêts vierges de l'Amérique.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion aux Tuileries des deux commissions nommées par les -Chambres.</span> -Pendant qu'on discourait ainsi à l'Élysée, les commissions des -Chambres s'étaient rendues aux Tuileries. Elles s'étaient rassemblées -avec les ministres dans la salle du Conseil d'État, déserte, mal -éclairée, présentant un contraste lugubre avec le spectacle qu'elle -offrait jadis, lorsque Napoléon au faîte de sa gloire y présidait les -sections réunies, et les dominait par la vigueur de son esprit autant -que par le prestige de son autorité alors toute-puissante! Le prince -Cambacérès ouvrit la séance, en précisant l'objet des délibérations. -Chacun commença par se contenir, mais les esprits ardents, et il n'en -manquait pas dans les deux commissions, étaient impatients de soulever -la question véritable, la seule du jour, celle de l'abdication. Ils -débutèrent par des protestations de dévouement à la chose publique, -et voulurent même faire poser en <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> principe qu'on était prêt à -tous les sacrifices, excepté celui des libertés nationales et de -l'intégrité du territoire. Ces déclarations libellées en proposition -formelle, et mises aux voix, étaient ridicules, ou bien captieuses, -car elles décidaient implicitement ce qu'on n'osait pas articuler -explicitement, c'est-à-dire la déchéance. -<span class="sidenote" title="En marge">Moyens de résistance à l'ennemi adoptés par les -commissions.</span> -C'est ce qui fut répondu, et -la proposition ne fut admise qu'à titre de déclaration générale de -dévouement à la chose publique. On passa ensuite en revue les -différentes ressources qui pouvaient exister encore, dans la situation -presque désespérée des affaires de l'État. On parla de l'armée, des -finances, et enfin des moyens de maintenir l'ordre dans l'Empire par -la répression des partis hostiles. Quant à l'armée, on s'occupa -d'abord de la recruter immédiatement, en appelant la conscription de -1815 sur laquelle s'était élevée une question de légalité. Personne ne -contesta cette mesure qui devait procurer plus de cent mille hommes, -dont une partie avaient déjà servi. On s'occupa ensuite des finances, -et on accueillit l'idée d'une émission de rentes pouvant produire tout -de suite trente ou quarante millions. Enfin il fut question d'une loi -préventive, qui donnerait au pouvoir exécutif des armes contre les -partis hostiles, et dans cette réunion d'hommes, presque tous fort -attachés à la cause de la liberté, il ne s'éleva pas une objection. On -accordait tout pour en arriver plus tôt à la seule mesure qui -intéressât les esprits, c'est-à-dire à l'abdication.</p> - -<p>Après avoir pourvu aux moyens de soutenir la guerre, on dit qu'il -fallait penser aux moyens de <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> conclure la paix, que ce second -objet était de la dernière urgence, car le succès de la guerre était -trop douteux pour ne pas songer à la terminer tout de suite. Or, cette -question contenait justement celle qu'on était impatient de soulever. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Lafayette soulève la question de l'abdication.</span> -M. de Lafayette, plus résolu que les autres dans la poursuite du but -auquel il voulait atteindre, demanda s'il n'était pas démontré que -toute paix, que toute négociation même serait impossible, tant que -Napoléon se trouverait à la tête du gouvernement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette question est écartée.</span> -Cette question, abordée devant les ministres de Napoléon, et devant -les commissions dont quelques membres étaient dévoués à la dynastie -impériale, excita de vifs murmures. Les ministres répondirent que -s'ils avaient regardé comme vrai ce que venait d'avancer M. de -Lafayette, ils l'auraient déclaré à l'Empereur, et en auraient fait -l'objet d'une proposition expresse dans la conférence actuelle. M. de -Lafayette répliqua qu'il acceptait la question ainsi posée, et que -puisqu'ils auraient fait la proposition s'ils l'avaient jugée utile, -lui, qui la tenait pour indispensable, allait la faire. Il demanda -donc que les membres présents de la conférence déclarassent, ce qu'il -croyait vrai quant à lui, que la présence de Napoléon à la tête du -gouvernement rendait la paix impossible, la continuation de la guerre -inévitable, et dès lors le salut de l'État aussi problématique que le -succès de la guerre. C'était prononcer la déchéance, ce que personne -ne voulait faire, bien que tout le monde désirât l'abdication. Le -président de cette réunion, le prince Cambacérès, déclara qu'il ne -mettrait point une telle question <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> aux voix. La proposition de -M. de Lafayette fut ainsi écartée, mais on admit qu'il fallait -négocier en même temps que combattre, et que pour négocier il était -nécessaire de trouver une forme qui permît de rétablir les rapports -diplomatiques avec les puissances européennes, celles-ci ayant refusé -jusqu'alors non pas seulement de répondre aux communications du -gouvernement impérial, mais même de les recevoir. -<span class="sidenote" title="En marge">Comme moyen terme, on adopte la formation d'une commission -de négociateurs, qui traitera avec les puissances au nom des Chambres, -et en dehors de l'Empereur.</span> -En conséquence, on -imagina comme moyen terme, d'envoyer au camp des coalisés une -commission de négociateurs qui, au lieu de se présenter au nom de -Napoléon, se présenteraient au nom des Chambres. Il aurait fallu être -bien difficile pour ne pas se contenter d'une telle proposition, car -c'était l'abdication implicite de Napoléon, puisque la fonction la -plus importante du pouvoir exécutif, celle de traiter avec les -puissances étrangères, allait s'exercer sans lui, et en dehors de lui. -C'était même une illégalité flagrante, mais on était déjà si -complétement sorti de la légalité par les dernières résolutions des -Chambres, que ce n'était plus la peine d'y prendre garde. La -proposition fut admise, et il fut convenu que les diverses mesures -adoptées dans cette conférence seraient présentées à l'Empereur par -ses ministres, et aux Chambres par des rapporteurs choisis dans -chacune des deux commissions. -<span class="sidenote" title="En marge">Le général Grenier chargé de faire à la Chambre des -représentants le rapport des deux commissions.</span> -Le général Grenier, officier distingué -de la République, homme sage et désintéressé, fut chargé du rapport à -la Chambre des représentants. Toutefois comme les résolutions qui -avaient prévalu ne répondaient pas à l'impatience des esprits, les -ministres et surtout M. Regnaud prièrent le général <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> Grenier -et ses collègues de prendre patience encore quelques heures, -promettant que le rapport ne serait pas plutôt fait qu'un message -impérial viendrait combler les vœux de la majorité des Chambres, -qui plaçaient le salut de l'État dans l'abdication de Napoléon.</p> - -<p>Cette séance avait rempli presque toute la nuit. La journée commença -de bonne heure à l'Élysée, et dès le matin du 22 chacun était accouru -pour conseiller Napoléon, qu'on ne se permettait pas de conseiller de -la sorte autrefois, surtout sur des objets pareils. Son sacrifice -était fait, car après la séance de la nuit, il n'était plus possible -de prolonger une telle situation. Comment consentir en effet à laisser -négocier avec l'étranger sans lui, en dehors de lui, c'est-à-dire -laisser gouverner à son exclusion? C'eût été un véritable déshonneur, -et il ne lui restait, s'il ne voulait pas le souffrir, qu'à briser -l'assemblée en s'appuyant sur la populace, et à essayer de lutter -contre l'Europe unanime en ayant derrière soi la France divisée. C'est -sur quoi Napoléon avait, comme on l'a vu, sa résolution prise. -Pourtant deux choses résistaient encore en lui, la nature et la -répugnance à abandonner une partie qui ne semblait pas absolument -perdue. Il lui en coûtait, effectivement, de descendre du trône, car -c'était tomber dans une étroite prison; il lui en coûtait de renoncer -à une lutte qui, d'après son sentiment militaire, offrait encore -beaucoup de chances. Mais devant l'évidence de la désunion, certaine -tant qu'il serait là, et probable même après qu'il n'y serait plus, -il était tout prêt à se rendre. Seulement <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> il se révoltait -quand on venait l'obséder, sans presque lui laisser le temps de la -réflexion. Cette agonie de sa puissante volonté était pénible et -douloureuse à voir, car le génie et le malheur y perdaient quelque -chose de la dignité qu'on voudrait qu'ils conservassent toujours, -surtout dans les moments suprêmes. Napoléon était donc tour à tour -calme, doux, ironique tout au plus, et irrité seulement quand on le -pressait trop. Il prenait bien les conseils de ceux qui, comme le duc -de Rovigo, le comte Lavallette, le duc de Bassano, lui disaient qu'il -fallait abandonner des gens qui ne méritaient pas qu'on les sauvât, et -s'en aller avec son impérissable gloire dans la vaste et libre nature -d'Amérique, pour y finir sa vie dans un profond repos, dans -l'admiration du monde devenu juste après sa chute. -<span class="sidenote" title="En marge">Cruelles perplexités de Napoléon.</span> -Mais ces mêmes -conseils il les prenait mal de la part de ceux qui semblaient espérer -quelque chose de son sacrifice pour eux ou pour la chose publique. Il -regardait ces derniers comme des dupes de M. Touché ou de leur -intérêt. Aussi faisait-il mauvais accueil à M. Regnaud, et à ceux qui -paraissaient appartenir à cette catégorie, lorsqu'ils venaient -l'entretenir du sujet dont parlait tout le monde en ces tristes -instants.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles de l'armée un peu plus favorables.</span> -Ces douloureuses perplexités remplirent une partie de la matinée dans -le palais et le jardin de l'Élysée. En ce moment étaient arrivées de -l'armée des nouvelles moins désolantes que celles que Napoléon et ses -officiers avaient apportées en venant de Laon. -<span class="sidenote" title="En marge">On apprend que Grouchy est sauvé, et que 80 ou 70 mille -hommes vont être réunis à Laon.</span> -Grouchy, qu'on avait -cru perdu, était rentré sain et sauf par Rocroy, et amenait plus -<span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> de trente mille hommes pleins d'ardeur, derrière lesquels les -débris de Waterloo allaient se rallier. Ces débris accourus de tout -côté au rendez-vous de Laon, présentaient déjà une vingtaine de mille -hommes, et devaient s'élever à trente ou quarante mille lorsqu'on les -aurait réarmés et pourvus d'artillerie. Il était donc facile d'avoir -en peu de jours une armée de soixante mille hommes, qu'augmenteraient -encore les dépôts, les fédérés, les troupes de l'Ouest, et de réunir -ainsi près de cent mille combattants pour couvrir Paris. Il y avait -loin de cette situation, quelque affligeante qu'elle fût, à celle -qu'on avait imaginée, et d'après laquelle Paris, entièrement -découvert, aurait été réduit à se rendre sans conditions. -<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout envoyé à l'assemblée pour essayer sur -elle l'effet de ces nouvelles.</span> -Le ministre -de la guerre fut immédiatement envoyé à la Chambre des représentants -pour voir si ces nouvelles ne provoqueraient pas chez elle d'utiles -réflexions, et ne feraient pas naître le désir de conserver à ces cent -mille hommes le chef qui en 1814 avait balancé les destinées avec des -forces bien inférieures.</p> - -<p>L'assemblée s'était réunie dès neuf heures du matin, et une impatience -plus vive encore que celle des jours précédents s'était manifestée -dans son sein. -<span class="sidenote" title="En marge">Rapport du général Grenier.</span> -On avait voulu différer le rapport du général Grenier -pour gagner un peu de temps, mais l'assemblée n'avait pu s'intéresser -à aucun des objets accessoires qu'on avait essayé de substituer à -l'objet principal de ses préoccupations. Il avait fallu la satisfaire: -vers dix heures du matin le général Grenier était monté à la tribune, -et seul avait obtenu le silence refusé aux autres orateurs. Il avait -<span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> brièvement énuméré les diverses mesures adoptées la nuit aux -Tuileries, et fini par l'exposé plus détaillé de la principale, de -celle qui consistait à envoyer au camp des alliés des négociateurs -chargés de traiter au nom des Chambres. C'était la moitié au moins de -l'abdication, avec la certitude d'obtenir l'autre moitié sous peu -d'instants. Malgré cela le désappointement, l'impatience, la colère -même se montrèrent sur tous les visages, et éclatèrent en voix -confuses. Le rapporteur, peu accoutumé à ce genre d'agitations, -balbutia quelques mots pour demander qu'on voulût bien attendre encore -un peu, car les ministres, disait-il, lui avaient fait espérer que -bientôt un message impérial viendrait compléter la présente -communication. Cette indication ne satisfit point les esprits émus, et -une foule d'orateurs assaillirent la tribune pour faire des -propositions, qui toutes tendaient à précipiter l'événement désiré. -Mais, comme ce n'étaient pas des personnages importants et dignes -d'être écoutés qui se jetaient dans ce tumulte, l'assemblée ne leur -prêtait aucune attention, et ils se succédaient inutilement au milieu -d'un désordre inexprimable. -<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles menées de M. Fouché pour amener l'abdication.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Il fait dire aux représentants qu'il faut se hâter, que -l'armée se rallie, et que si on lui en laisse le temps, elle se -portera aux derniers excès, pour maintenir Napoléon sur le trône.</span> -Tout à coup les affidés du duc d'Otrante -vinrent dire que la victime se défendait, qu'il fallait lui faire -violence si on ne voulait soi-même devenir ses victimes, car l'armée -informée de ce qui se passait, était prête à se porter aux derniers -excès pour prolonger le règne de Napoléon, et on avait des nouvelles -de Grouchy, lequel était sauvé, et marchait sur Laon avec 60 mille -hommes. La perspective de pareilles ressources pouvait bien rendre à -Napoléon la résolution qui avait semblé <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> l'abandonner, et il -n'y avait pas de temps à perdre. Cette version se trouva bientôt -confirmée par les nouvelles que le ministre de la guerre vint donner -sur la situation des affaires militaires. On l'écouta avec d'autant -plus d'impatience que ce qu'il disait était sérieux. Puis après -l'avoir écouté, loin de changer d'avis, on se sentit confirmé dans -celui qu'on avait embrassé. Lorsque les esprits veulent passionnément -une chose, tout les y pousse, même ce qui semblerait devoir les en -détourner. Les uns prétendaient que ces soixante mille hommes seraient -pour Napoléon un prétexte de retenir le pouvoir, et qu'au besoin il en -userait contre l'assemblée; les autres qu'il fallait se hâter de s'en -servir pour traiter de la paix sans l'homme qui rendait toute paix -impossible. -<span class="sidenote" title="En marge">Sous l'influence des avis de M. Fouché, on demande -l'abdication à grands cris.</span> -Toujours s'excitant de la sorte on en vint à dire qu'il -fallait proposer la déchéance, et même la voter. Bientôt l'idée de la -prononcer devint générale. Cependant un représentant, le général -Solignac, tombé depuis assez longtemps dans la disgrâce impériale, -esprit mal réglé mais généreux, arrêta un moment l'assemblée en lui -disant que l'homme qu'on allait ainsi violenter avait régné quinze -ans, récemment encore avait reçu les serments de la France, et avait -commandé vingt ans les armées françaises avec une gloire incomparable; -qu'il méritait donc le respect, et que ce n'était vraiment pas en -réclamer beaucoup que de demander une heure, afin qu'il eût le temps -de déposer lui-même le sceptre qu'on prétendait lui arracher.— -<span class="sidenote" title="En marge">Le général Solignac obtient qu'on accorde à Napoléon une -heure de répit.</span> -Une heure, une heure, soit! répondirent des centaines de voix, et une -sorte de pudeur saisissant cette assemblée qui <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> pourtant -voulait fortement le maintien de la dynastie impériale, elle accorda -ce délai fatal! Une heure accordée pour abdiquer, à l'homme qui avait -dominé le monde, et qui trois mois auparavant avait été accueilli avec -transport! Triste et terrible leçon pour l'ambition sans mesure!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général court à l'Élysée.</span> -Le général Solignac courut spontanément à l'Élysée, bien qu'il ne se -fût pas présenté à Napoléon depuis fort longtemps. La vue de ce -puissant empereur, naguère si redouté, tombé aujourd'hui dans un abîme -de misère, toucha profondément le général. Napoléon, qui avait assez -mal accueilli ses serviteurs les plus favorisés mettant un singulier -empressement à lui arracher son abdication, reçut affectueusement le -disgracié qui avait sollicité et obtenu pour lui une heure de répit. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon l'accueille bien, et promet son abdication.</span> -Il lui dit avec douceur qu'on avait tort de montrer tant d'irritation, -que son abdication était prête, et qu'il allait la signer. Puis le -conduisant dans le jardin où sa présence faisait éclater dans la foule -de nouveaux cris de <em>Vive l'Empereur!</em> il lui fit sentir tout ce qui -lui resterait de puissance s'il voulait s'en servir. Il demanda au -général s'il croyait que la tumultueuse assemblée d'où il venait, et -où il allait retourner, pouvait enfanter un gouvernement, et ce -gouvernement opposer une résistance sérieuse à l'étranger, et si -l'abdication qu'elle exigeait n'était pas l'avénement immédiat des -Bourbons escortés de cinq cent mille étrangers. Il était difficile de -n'en pas convenir. Le général Solignac en tomba d'accord, lui prit les -mains sur lesquelles il versa des larmes, et Napoléon touché de -l'émotion de ce brave militaire, <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> satisfait de lui avoir -démontré à lui-même l'inconséquence de ceux qui demandaient son -abdication, le congédia en lui serrant les mains, et en lui promettant -que le message impérial serait immédiatement envoyé au palais des -représentants. Il saisit une plume pour rédiger lui-même la minute de -l'acte, ne laissant à personne le soin de libeller de pareilles -pièces, et il fit bien, car il était le seul capable de trouver des -paroles assez grandes pour de telles circonstances.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Seconde abdication de Napoléon, à la condition de la -transmission de la couronne à son fils.</span> -Rentré dans son cabinet où étaient réunis ses frères et ses ministres, -Napoléon avait déjà tracé les premiers mots sur le papier, lorsque -Lucien, Joseph, le ministre Regnaud lui dirent qu'il fallait mettre à -son abdication une condition expresse, celle de la transmission de la -couronne à son fils. Il jeta alors sur M. Regnaud un regard où se -peignait le mépris le plus amer pour la politique actuellement -triomphante de M. Fouché.—Mon fils!... répéta-t-il deux ou trois -fois, mon fils!... quelle chimère!... Non, ce n'est pas en faveur de -mon fils, mais des Bourbons que j'abdique.... ceux-là du moins ne sont -pas prisonniers à Vienne!—Après ces paroles, dignes de son génie, il -traça la déclaration suivante:</p> - -<span class="sidenote" title="En marge">Formule de cette abdication.</span> - -<div class="quote"> -<p>«<span class="smcap">Français</span>,</p> - - <p>»En commençant la guerre pour soutenir l'indépendance nationale, - je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les - volontés, et le concours de toutes les autorités nationales: - j'étais fondé à en espérer le succès, et j'avais <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> bravé - les déclarations des puissances contre moi.</p> - - <p>»Les circonstances me paraissent changées. Je m'offre en - sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être - sincères dans leurs déclarations, et n'en avoir réellement voulu - qu'à ma personne! Ma vie politique est terminée, et je proclame - mon fils sous le titre de Napoléon II, empereur des Français.</p> - - <p>»Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de - gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à - inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une - loi.</p> - - <p>»Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation - indépendante.</p> - -<p class="sig">»<span class="smcap">Napoléon.</span>»</p> -</div> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'abdication portée à la Chambre des représentants.</span> -Cette pièce, signée à midi et demi, dut être portée par le ministre -Carnot à la Chambre des pairs, et par le duc d'Otrante à celle des -représentants. C'était pour ce dernier le bulletin de sa victoire, et -il dissimulait à peine la joie qu'il en éprouvait. Il arriva vers une -heure à la Chambre des représentants, où beaucoup d'officieux -l'avaient devancé. L'heure accordée au général Solignac avait été fort -dépassée, et sans l'apparition du conspirateur triomphant qui venait -satisfaire l'impatience générale, on aurait probablement oublié tout -respect envers le vaincu de Waterloo. En entendant annoncer le duc -d'Otrante et le message dont il était porteur, les représentants -coururent pêle-mêle occuper les places libres, et debout en silence, -écoutèrent la déclaration que nous venons de rapporter, et dont le -<span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> président fit lecture d'une voix émue. -<span class="sidenote" title="En marge">Attendrissement général.</span> -Qui le croirait? après -avoir manifesté tant d'impatience, l'assemblée, soit la noblesse du -langage, soit la grandeur de l'homme et de son infortune, soit la -détente des esprits à la suite du succès obtenu, l'assemblée, naguère -si courroucée, demeura d'abord muette, et puis fut tout à coup saisie -d'un attendrissement profond et universel. On employa quelques -instants à échanger des expressions de compassion, de gratitude, de -regret, et dans plus d'un esprit entra cette pensée, que si le salut -de l'État était presque impossible avec Napoléon, il serait tout à -fait impossible sans lui. On avait été poussé pour ainsi dire malgré -soi à ce qu'on avait fait, et on commençait à sentir confusément que -ce n'était pas le triomphe de la Révolution et de la dynastie -impériale qu'on venait d'assurer, mais celui des Bourbons. Ce n'était -une calamité ni pour la France, ni pour la liberté, mais c'était une -œuvre singulière accomplie de la main de ces représentans, tous -complices ou partisans de la révolution du 20 mars.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Hypocrite attitude du duc d'Otrante.</span> -Le duc d'Otrante vint alors montrer sa pâle figure à la tribune, pour -réclamer hypocritement des égards envers le malheur, pour demander que -la France en stipulant pour elle stipulât aussi pour Napoléon, -c'est-à-dire assurât sa vie, sa liberté, la tranquillité de sa -retraite, pour proposer enfin la nomination immédiate de la commission -qui devait aller traiter au camp des coalisés. Cette apparition assez -inutile était une manière de montrer à la pauvre assemblée, dont le -tour d'abdiquer allait bientôt venir, le ridicule dictateur qui -devait <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> régner quinze jours sur la France. On écouta les -paroles de M. Fouché sans y attacher beaucoup de valeur, car personne -après la satisfaction obtenue ne songeait à manquer de respect au -génie malheureux, et à différer même d'une heure la grande affaire de -la négociation de la paix, affaire si importante en apparence, et si -vaine en réalité, comme on devait bientôt le voir. -<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de remplacer le pouvoir exécutif.</span> -Mais il s'agissait -d'un objet plus sérieux, et exposé à plus de contestation, il -s'agissait de remplacer l'autorité exécutive qui avait disparu par -l'abdication de l'Empereur. Dès ce moment, le champ était ouvert aux -calculs des partis, et aux divagations de ces esprits agités, qui, -dans les grandes circonstances, se donnent beaucoup de mouvement par -besoin de remuer, ou vanité de se produire. L'assemblée presque tout -entière était bonapartiste et révolutionnaire, c'est-à-dire qu'elle -voulait les principes de la révolution appliqués par la main des -Bonaparte, à l'exception toutefois du Bonaparte qui pouvait seul faire -prévaloir ce qu'elle désirait. L'Acte additionnel dont on avait dit -tant de mal, Napoléon II dont elle venait de détrôner le père, et -surtout la paix, auraient comblé ses vœux. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché ne veut pas qu'il soit remplacé par une régence, -afin de ne pas impliquer nécessairement la souveraineté de Napoléon -II, qu'il a promise sans y croire.</span> -Mais déjà le duc -d'Otrante, après lui avoir promis Napoléon II, doutait de ce qu'il -avait promis, et répandait autour de lui ses propres doutes, -maintenant que les certitudes dont il s'était servi pour renverser -Napoléon n'étaient plus nécessaires. Les hommes qu'il inspirait -allaient disant partout qu'on devait souhaiter et tâcher d'obtenir -Napoléon II, mais que même pour réussir il fallait n'en pas faire une -condition absolue, laquelle <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> blesserait peut-être les -souverains étrangers, et empêcherait l'ouverture des négociations. -D'ailleurs, ajoutaient-ils, tout en préférant Napoléon II, il ne -serait pas sage de compromettre le sort de la France pour un enfant -prisonnier, confié à des mains autrichiennes, et condamné probablement -à y rester, que si par exemple on pouvait avec un prince éclairé, -libéral, ayant donné des gages à la Révolution, et brouillé à jamais -avec l'émigration, obtenir la monarchie constitutionnelle, on ne -devrait pas le refuser par fidélité à un enfant presque étranger, car -ce qui importait avant tout c'était d'assurer le salut de la France et -sa liberté. -<span class="sidenote" title="En marge">Il fait circuler plusieurs idées, notamment celle de porter -la maison d'Orléans au trône, afin de préparer une transition.</span> -Ces insinuations se rapportaient au duc d'Orléans, à qui -beaucoup de gens pensaient, bien qu'il n'eût donné mission à personne -de faire penser à lui. Ses lumières, son opposition discrète mais -visible à la politique qui avait conduit Louis XVIII à Gand, ses -services militaires pendant la République, le souvenir même de son -père, en faisaient pour les révolutionnaires, pour les nouveaux -libéraux, pour les militaires, un prince désirable et désiré, sans que -lui ni personne s'occupât de propager sa candidature. L'assemblée, -quoique prononcée pour Napoléon II, se serait consolée de ne pas -l'avoir, si on lui avait donné en échange le chef de la branche -cadette de Bourbon. L'armée se serait regardée comme moins sacrifiée -sous un prince réputé militaire, et on a vu que parmi les monarques -réunis à Vienne, l'empereur Alexandre mécontent de l'émigration, avait -proposé le duc d'Orléans au congrès, et ne s'était arrêté que devant -<span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> l'opposition prononcée de l'Angleterre et de l'Autriche. M. -Fouché se serait certainement accommodé du règne de ce prince, mais il -ne se flattait guère d'y amener les puissances coalisées, et s'il -encourageait les tendances vers lui, c'était comme transition de -Napoléon II qu'il avait promis sans en être sûr, aux Bourbons de la -branche aînée qu'il prévoyait sans les désirer. Sa tactique, en un -mot, consistait à susciter toutes les idées à la fois, sauf à ne faire -triompher au dernier moment que celle qui lui conviendrait, et de -cette tactique il ne parlait ni à M. Regnaud, qui était bonapartiste -sincère, ni à MM. Manuel, Jay, Lacoste, qui étaient exclusivement -libéraux, et à ce titre redoutaient le retour de la branche aînée. Aux -uns comme aux autres il se bornait à dire qu'il fallait être -extrêmement prudent, et se garder de présenter aux puissances des -conditions absolues, en proclamant par exemple tel ou tel prince, car -en agissant de la sorte on rendrait impossible l'ouverture des -négociations.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'abdication proclamée, les royalistes peu nombreux de -l'assemblée font une tentative qui est repoussée.</span> -À peine l'abdication de Napoléon avait-elle été lue à l'assemblée que -les propositions se succédèrent en foule. Les hommes qui ne voulaient -pas de la dynastie impériale, les uns par royalisme (le nombre de -ceux-ci était très-restreint), les autres par amour de la liberté et -de la paix, proposèrent d'accepter d'abord l'abdication afin de la -rendre irrévocable, un contrat n'étant définitif que par l'acceptation -réciproque, de remercier ensuite Napoléon de son sacrifice, puis de se -déclarer Assemblée nationale, de se saisir de tous les pouvoirs, -d'envoyer des négociateurs au camp des alliés, de <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> nommer -enfin une commission chargée de remplir les fonctions du pouvoir -exécutif. Divers représentants soutinrent ces propositions, et -notamment M. Mourgues, qui alla plus loin que les autres. Il voulait -qu'on ajoutât à ces mesures celle de nommer M. de Lafayette général en -chef des gardes nationales de France, et le maréchal Macdonald -généralissime de l'armée. On doit se souvenir que ce maréchal, après -avoir accompagné Louis XVIII jusqu'à la frontière, avait refusé de -prendre du service sous Napoléon. À ces dernières propositions dont -l'intention était trop claire, un représentant, M. Garreau, demanda à -lire l'article 67 de l'Acte additionnel. Le président Lanjuinais -s'efforçant d'interdire comme inutile la lecture de cet article, que -tout le monde était censé connaître, des cris, <cite>lisez</cite>, <cite>ne lisez -pas</cite>, retentirent de toutes parts. Mais les cris qui demandaient la -lecture ayant couvert ceux qui ne la voulaient pas, M. Garreau lut -l'article ainsi conçu:</p> - -<p>«Le peuple français déclare que, dans la délégation qu'il a faite et -qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas entendu et n'entend pas donner -le droit de proposer le rétablissement des Bourbons ou d'aucun prince -de cette famille sur le trône, même en cas d'extinction de la dynastie -impériale, ni le droit de rétablir, soit l'ancienne noblesse féodale, -soit les droits féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit aucun -culte privilégié et dominant, ni la faculté de porter aucune atteinte -à l'irrévocabilité de la vente des domaines nationaux; il interdit -formellement au gouvernement, <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> aux Chambres et aux citoyens -toute proposition à cet égard.»—Je crois, ajouta l'auteur de la -citation, avoir été compris.—Oui, oui, répondirent un grand nombre de -voix, et on réclama l'ordre du jour. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Regnaud rappelle qu'on doit fidélité à Napoléon II.</span> -M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély -s'élança à la tribune pour appuyer et motiver l'ordre du jour. Il -demanda d'abord, si la Chambre des représentants se constituait -Assemblée nationale, ce que deviendrait la Chambre des pairs, et si -les deux Chambres se confondaient en une seule, ce que deviendrait la -Constitution. Il fit sentir l'avantage de conserver une constitution -toute faite, qui n'avait besoin que de peu de modifications pour être -rendue excellente, dans laquelle le monarque était irrévocablement -désigné, ce qui mettait un terme à toutes les compétitions, et à -laquelle il ne fallait pour la maintenir en vigueur qu'ajouter une -mesure transitoire, consistant à remplacer pour un temps assez court -le monarque absent et mineur. -<span class="sidenote" title="En marge">On adopte l'idée de nommer une commission exécutive de cinq -membres, sans la qualifier de régence.</span> -N'osant toutefois proposer un conseil de -régence qui aurait tranché trop positivement la question de dynastie, -il prit dans les propositions repoussées l'idée de faire nommer une -commission exécutive de cinq membres, trois par la Chambre des -représentants, et deux par la Chambre des pairs. -<span class="sidenote" title="En marge">La Chambre des représentants en nommera trois, celle des -pairs deux.</span> -Enfin il fit appel -aux sentiments de générosité, de dignité, de gratitude de l'assemblée -envers Napoléon.—Il est un homme, dit-il, que vous aviez appelé -grand, et que la postérité jugera mieux que nous! Récemment encore -vous en aviez fait votre chef pour la seconde fois, et il n'y a pas -quatre semaines que vous lui avez de nouveau prêté serment! Il a été -malheureux, <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> ce qui lui est rarement arrivé dans sa carrière -militaire; vous lui avez demandé son abdication, et il s'est empressé -de la donner avec une magnanimité dont j'ai été témoin, car, ajouta M. -Regnaud, c'est moi qui ai osé hier lui en parler le premier. Il l'a -donnée, mais en faveur de son fils. Irez-vous le payer de ce magnanime -dévouement en n'acceptant pas même son fils? Annulerez-vous l'acte si -désiré de son abdication en refusant la condition essentielle de cet -acte? Je vous propose donc l'ordre du jour sur les motions que vous -avez entendues, pour ne point annuler la Constitution ni les droits de -Napoléon II, et je vous propose en outre d'envoyer une députation à -celui qui était votre empereur il y a quelques heures, pour le -remercier du noble sacrifice qu'il a fait à l'intérêt du pays.—</p> - -<p>L'assemblée qui était sous l'impression du grand sacrifice qu'elle -venait d'obtenir de Napoléon, qui de plus était émue par les paroles -de M. Regnaud, adopta à l'unanimité l'ordre du jour tel qu'on le lui -avait proposé. M. Regnaud se flatta d'avoir sauvé ainsi le trône de -Napoléon II, mais M. Fouché n'en crut rien, car la question qui eût -été tranchée par la création d'un conseil de régence, était éludée par -la création d'une simple commission exécutive. Cette ambiguïté -convenait à M. Fouché, qui voulait que tout fût possible, excepté le -retour de Napoléon lui-même. -<span class="sidenote" title="En marge">MM. Carnot, Fouché, Grenier, nommés par la Chambre des -représentants membres de la commission exécutive.</span> -On procéda sur-le-champ au scrutin, afin -d'élire les trois membres que la Chambre des représentants fournirait -à la commission exécutive. M. Fouché qui se regardait comme désigné -nécessairement, <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> ne s'occupa pas de lui-même, mais des autres, -dans le désir de se ménager des collègues qui ne pussent pas -contrarier ses desseins. Il lui était impossible d'écarter Carnot, -dont il se flattait d'ailleurs d'abuser la bonne foi, mais il tenait -par dessus tout à n'avoir pas M. de Lafayette, et il le représenta aux -uns comme un fanatique des institutions fort décriées de 1791, aux -autres comme indispensable dans la commission qui devait se rendre au -camp des souverains pour y traiter de la paix. Il recommanda -particulièrement le général Grenier, estimé de tous les partis, et peu -capable de déjouer une intrigue, car il était incapable d'en faire -une. M. Fouché, resté dans les couloirs de l'assemblée, parvint à -ménager les résultats suivants. Carnot, élu par l'estime universelle, -obtint 324 suffrages; M. Fouché, choisi pour l'opinion qu'on avait de -son influence au dedans et au dehors, n'en obtint que 293. M. Grenier -en réunit 204, M. de Lafayette 142. Il fallut un second tour de -scrutin pour le troisième membre, et M. le général Grenier fut élu à -une immense majorité. Cette résolution fut immédiatement envoyée à la -Chambre des pairs pour recevoir son adhésion.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil fait par la Chambre des pairs aux résolutions de la -Chambre des représentants.</span> -En ce moment cette Chambre était en proie à une vive agitation. Le -ministre de la guerre était venu lui communiquer les nouvelles -militaires qu'il avait données à la Chambre des représentants, le -traitement extérieur envers les deux Chambres devant être entièrement -semblable, quoique l'influence ne fût point la même. -<span class="sidenote" title="En marge">Scène du maréchal Ney au sujet de la bataille de Waterloo.</span> -Une scène triste -et violente s'était passée à la suite de ces communications. Le -<span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> maréchal Ney, tout agité encore de la bataille de Waterloo où -il avait déployé tant d'héroïsme, plus agité des bruits qui -circulaient et qui lui attribuaient des fautes graves, excité par M. -Fouché qu'il avait pris pour confident de ses chagrins, avait demandé -la parole, et attirant fortement l'attention par son énergique figure -autant que par l'importance d'un récit émané de sa bouche, avait -contesté les assertions du ministre, affirmé qu'il ne restait plus -aucune ressource, que tout était perdu, que l'armée avait fait son -devoir, mais que de grandes fautes avaient été commises (sans nommer -l'auteur de ces fautes il désignait clairement l'Empereur), que ces -fautes avaient amené un désastre irréparable, et qu'il ne restait qu'à -traiter à toute condition, les vies sauves tout au plus. En se -conduisant de la sorte la glorieuse victime ne savait pas qu'elle -rendait inévitable une capitulation, à la suite de laquelle toutes les -vies malheureusement ne seraient pas sauves. Le trouble produit par -cette scène avait été inexprimable. Quelques malveillants avaient -éprouvé une joie presque visible en présence de ce chaos, mais la -grande majorité des pairs, sincère quoique faible, avait été désolée -de voir le découragement propagé par un homme d'un si prodigieux -courage. -<span class="sidenote" title="En marge">Drouot annonce qu'il répondra.</span> -Drouot entré dans le moment où le maréchal achevait de -parler, apprenant ce qu'il avait dit, était allé avec les formes -graves et douces dont il ne s'écartait jamais, lui reprocher ses -assertions, et lui annoncer qu'il les rectifierait. Ney s'était mal -défendu, et avait décelé le désordre affligeant d'une âme au -désespoir, n'étant plus en possession d'elle-même, <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> et -méritant que de sa part on ne tînt plus compte de rien, sinon de ses -incomparables services.</p> - -<p>La Chambre des pairs était sous l'impression de cette scène si triste, -lorsque arriva le message de la Chambre des représentants. Il n'y -avait pas de doute sur l'adhésion que la pairie donnerait aux mesures -proposées, mais les membres ardents du parti impérial, le prince -Lucien, les généraux La Bédoyère et de Flahault, se montrèrent fort -irrités en voyant la souveraineté de Napoléon II éludée par la -nomination équivoque d'une commission exécutive, et manifestèrent tout -haut leur mécontentement. Le comte Thibaudeau, révolutionnaire morose, -haïssant les Bourbons, préférant les Bonaparte sans les aimer, car il -n'aimait personne, méprisant Fouché et se laissant conduire par lui, -était entré dans l'idée si générale en ce moment, de chercher un -prompt salut dans l'abdication de l'Empereur. Il exprima donc l'avis -d'homologuer purement et simplement la décision de la Chambre des -représentants, ce qui du reste était inévitable au point où en étaient -venues les choses. Cette proposition excita un violent courroux chez -les partisans de la dynastie impériale. Le prince Lucien, rappelant à -la Chambre des pairs, nommée par Napoléon, la gratitude, la fidélité -qu'elle lui devait, lui faisant sentir que le respect des lois, s'il -était évanoui partout, devrait subsister chez elle, invoquant la -Constitution qui, après Napoléon I<sup>er</sup>, conférait la couronne à -Napoléon II, s'appuyant enfin sur l'acte d'abdication qui portait pour -condition essentielle l'avénement de Napoléon II, demanda qu'on -proclamât <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> sur-le-champ ce jeune prince, afin d'échapper à la -guerre civile et au chaos.— -<span class="sidenote" title="En marge">Scène entre M. de Pontécoulant et le prince Lucien.</span> -Rallions-nous autour de Napoléon II, -s'écria le prince Lucien, et quant à moi j'en donne le premier -l'exemple, et lui jure fidélité.—Beaucoup de pairs effrayés de ce -tumulte, et approuvant la forme évasive adoptée pour remplacer le -pouvoir exécutif, se montrèrent visiblement importunés de la vivacité -avec laquelle on voulait trancher une question si grave. M. de -Pontécoulant, pair de Napoléon et de Louis XVIII, redevable par -conséquent de l'un et de l'autre, était de ceux qui ne voulaient pas -qu'on rendît plus difficile qu'elle n'était la transition d'un régime -défaillant à un régime inévitable. Après avoir avoué ce qu'il devait à -Napoléon, il déclara qu'il croyait devoir encore davantage à son pays, -et qu'il regardait comme souverainement imprudente la proposition du -prince Lucien. Rappelant à celui-ci sa qualité de prince romain, il -lui reprocha de n'être pas Français, et de ne pouvoir dès lors émettre -une opinion valable sur un pareil sujet.—Si je ne suis pas Français -pour vous, lui répondit le prince Lucien, je le suis pour la nation -entière; et il insista sur la nullité de l'abdication de Napoléon -I<sup>er</sup>, dans le cas où l'on ne reconnaîtrait pas à l'instant même les -droits de Napoléon II au trône. -<span class="sidenote" title="En marge">Discours violent de La Bédoyère.</span> -Le généreux et imprudent La Bédoyère, -aussi peu maître de sa raison que Ney, prit alors la parole avec une -incroyable violence.—Il y a ici, dit-il, des gens qui naguère aux -pieds de Napoléon heureux, s'éloignent déjà de Napoléon malheureux. -Laissons-les faire; et remplissons notre devoir. Napoléon a abdiqué -pour son <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> fils: si son fils n'est pas proclamé, son abdication -est nulle, et il doit la reprendre. Qu'il se saisisse de son épée, et -nous irons tous mourir à ses côtés! Les traîtres qui l'ont abandonné -l'abandonneront peut-être encore, ils noueront des intrigues avec -l'étranger, comme ils ont déjà fait... j'en vois quelques-uns qui -siégent sur ces bancs...—À ces mots, qui prouvaient que ce brave -jeune homme ne se possédait plus, un tumulte effroyable l'interrompit. -On le fit taire; plusieurs de ses amis accoururent pour le contenir, -mais ne parvinrent point à le calmer. -<span class="sidenote" title="En marge">La Chambre des pairs confirme le vote de la Chambre des -représentants, et nomme MM. de Caulaincourt et Quinette membres de la -commission exécutive.</span> -La discussion continua sans -ordre, sans résultat pour ceux qui voulaient la proclamation immédiate -de Napoléon II, et la prudente assemblée adoptant la politique évasive -qui avait prévalu dans l'autre Chambre, confirma purement et -simplement sa décision. Elle nomma pour compléter la commission -exécutive, M. de Caulaincourt comme l'homme le plus digne d'y -représenter les intérêts de la France sans négliger ceux de Napoléon, -et M. Quinette comme ancien conventionnel et représentant honnête de -la Révolution.</p> - -<p>Ces diverses nouvelles portées à Napoléon ne l'étonnèrent point, et ne -l'affligèrent guère davantage, car il ne s'était pas fait la moindre -illusion sur le sort de son fils, et n'avait jamais cru que tombée de -sa puissante tête, la couronne pût s'arrêter sur celle d'un faible -enfant, à la fois absent et prisonnier. -<span class="sidenote" title="En marge">Une députation de la Chambre des représentants vient à -l'Élysée remercier Napoléon de son sacrifice.</span> -Dans l'après-midi une -députation des représentants vint lui apporter l'hommage de -l'assemblée et l'expression de sa gratitude. Il la reçut debout, dans -l'attitude qu'il avait au faîte de la <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> puissance, avec une -gravité triste, et cette hauteur de langage que donne le détachement -de toutes choses. Après s'être montré sensible aux témoignages de la -députation, il leur dit que le sacrifice dont on le remerciait il -l'avait fait pour la France, mais sans aucune espérance de lui être -utile, et uniquement pour n'être pas en désaccord avec ses -représentants, car on ne pouvait lutter avec succès qu'à la condition -d'être unis. Il leur recommanda l'union comme le principal moyen de -salut, et après l'union l'activité dans les préparatifs de défense, -car il fallait pour obtenir la paix avoir dans les mains tous les -moyens de faire la guerre.—Le temps perdu, leur dit-il, à renverser -la monarchie impériale, eût été plus utilement employé à préparer des -moyens de résistance. Mais enfin il en est temps encore, hâtez-vous, -car l'ennemi approche, et vous trompe en vous disant que moi écarté il -s'arrêtera. Ce sont les Bourbons qu'il veut vous imposer avec tout ce -que les Bourbons apportent à leur suite. -<span class="sidenote" title="En marge">Langage de Napoléon, et recommandation en faveur de son -fils.</span> -Je vous recommande mon fils, -car je n'ai abdiqué que pour lui, et ce n'est qu'en vous rattachant -fortement à cet enfant que vous éviterez le conflit des prétentions -contraires, que vous rallierez l'armée, et que vous aurez chance de -sauver l'indépendance nationale. Quant à moi, mon rôle est fini, et -peut-être ma vie. Où que je sois, je formerai des vœux pour la -France, pour sa dignité, pour son bonheur. Je voudrais la servir comme -soldat, ne le pouvant plus comme son chef, mais vous avez jugé que je -devais renoncer à lui être utile. Il ne s'agit donc plus de moi, mais -de mon fils et de la France. <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> Croyez-moi, soyez unis.—Ces -paroles prononcées, Napoléon salua dignement les membres de la -députation, et les quitta en les laissant profondément émus.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Quoique ne croyant pas à la transmission de la couronne à -son fils, Napoléon regarde comme un devoir d'y travailler.</span> -Napoléon, nous le répétons, ne se faisait aucune illusion: il ne -pensait pas que la cause de son fils fût plus facile à gagner que la -sienne, et il croyait encore moins que l'assemblée agitée, et trahie -par M. Fouché, fût capable de se défendre. Mais il remplissait un -dernier devoir de père en recommandant la cause de Napoléon II, et il -était d'ailleurs persuadé que s'il y avait dans le moment un moyen de -rallier les partis et de réveiller le dévouement de l'armée, c'était -le maintien de la couronne sur la tête de cet enfant. Il voulut donc -tenter un dernier effort en sa faveur. Le soin avec lequel on avait -évité de se prononcer lui semblait un manque de parole à son égard. -<span class="sidenote" title="En marge">Reproches à M. Regnaud de l'avoir promise, et de ne rien -faire pour l'amener.</span> -Il s'en expliqua vivement avec M. Regnaud; il lui reprocha d'avoir promis -pour le décider à abdiquer, de faire triompher la cause de Napoléon -II, et se plaignit de ce qu'il y avait si peu travaillé et si peu -réussi. M. Regnaud ne méritait pas ces reproches, car, trompé par ses -désirs et par M. Fouché, il avait cru que la proclamation immédiate du -fils serait le prix de l'abdication du père. Il s'excusa beaucoup, et -prit l'engagement envers Napoléon de ne rien négliger pour obtenir -qu'on lui tînt parole le lendemain. -<span class="sidenote" title="En marge">Efforts dans le même sens auprès de MM. Defermon et Boulay -de la Meurthe.</span> -Napoléon fit appeler aussi à -l'Élysée deux des ministres d'État, MM. Defermon et Boulay de la -Meurthe, sur le dévouement desquels il comptait, et leur demanda -d'employer toute leur influence auprès de la Chambre des -représentants, <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> afin de faire proclamer Napoléon II d'une -manière formelle et qui ne laissât aucune place à l'équivoque. Ils s'y -montrèrent tout disposés, et M. Boulay de la Meurthe, habitué aux -assemblées où il avait jadis figuré honorablement, révolutionnaire -honnête, ami de Sieyès, partageant ses vues, ayant dans le cœur une -vive haine contre les Bourbons, promit de ne pas s'épargner dans cette -nouvelle tentative.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Regnaud se concerte avec M. Fouché pour donner -satisfaction à Napoléon.</span> -M. Regnaud se rendit auprès de M. Fouché, lui fit sentir l'embarras -dans lequel on s'était mis à l'égard de Napoléon, le danger de lui -manquer de parole, de le porter peut-être en agissant ainsi à revenir -sur son sacrifice, et la nécessité par conséquent de le satisfaire de -quelque manière. M. Fouché parut partager cet avis, et il insista -auprès des jeunes députés qu'il conduisait en les trompant, MM. Jay, -Manuel, pour qu'on fît quelque chose qui, en donnant satisfaction à -Napoléon, ne fût pas cependant l'occasion d'engagements imprudents -envers la dynastie impériale. Il ne leur dit point ses vrais motifs -qui étaient tout autres, comme on le verra bientôt, mais il allégua la -double raison fort soutenable, de ne point exaspérer Napoléon en -trompant ses dernières espérances, et de faire prévaloir, si on le -pouvait, la souveraineté de l'enfant impérial, sous lequel la liberté -n'aurait rien à craindre, et sous lequel aussi les intérêts du parti -révolutionnaire seraient pleinement garantis. On le lui promit, et on -convint de sortir un peu de l'équivoque du jour, sans se jeter -toutefois dans des engagements irrévocables.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Séance du 23 à la Chambre des représentants.</span> -Le lendemain 23 en effet, M. Bérenger souleva la question, en -cherchant à préciser la nature des pouvoirs attribués à la commission -exécutive. Serait-elle assimilée à des ministres responsables, ou -assimilée à la souveraineté elle-même, et participant dès lors à son -inviolabilité? -<span class="sidenote" title="En marge">M. Bérenger soulève la question des droits de Napoléon II.</span> -Il suffisait de poser une telle question pour remuer -profondément les esprits. Les orateurs affluèrent à la tribune; les -uns voulaient que la commission exécutive ne fût qu'un pouvoir -responsable, les autres qu'elle fût une vraie régence, remplaçant le -monarque mineur et absent, et jouissant de ses prérogatives. -<span class="sidenote" title="En marge">Discours de MM. Defermon et Boulay de la Meurthe.</span> -M. Defermon, prenant alors la parole, dit qu'on se jetait dans une sorte -de chaos, faute de s'arrêter à des principes fixes et solides. Rien ne -serait plus facile que de déterminer le rôle de la commission -exécutive, si on se renfermait dans la Constitution existante, sans -essayer d'en sortir. D'après ces principes, qui étaient ceux de la -monarchie constitutionnelle, on avait un souverain, c'était Napoléon -II, héritier nécessaire et légitime de Napoléon I<sup>er</sup>, devant -succéder à son père comme jadis le roi vivant au roi -mort.—Croyez-vous, ajouta M. Defermon, que Napoléon II soit votre -souverain?...—Oui, oui, répondirent en se levant la plupart des -membres de l'assemblée... <em>Vive Napoléon II!</em>—Eh bien, si vous le -croyez, reprit M. Defermon, la commission exécutive doit avoir -purement et simplement les pouvoirs d'une régence, agissant pour -Napoléon II, en son nom, après lui avoir prêté serment. Mais -auparavant il faut le déclarer formellement, et ainsi vous rallierez -l'armée qui est dévouée à la dynastie, <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> vous dirigerez -l'esprit de la garde nationale, à qui on dit que vous attendez Louis -XVIII, vous apprendrez à l'étranger qu'il est des conditions sur -lesquelles vous êtes irrévocablement fixés....—Attendez, dit un -membre, que l'on connaisse le résultat des négociations.—Non, non, -répliquèrent une foule d'autres, obéissons à la Constitution, et -proclamons Napoléon II.—L'assemblée, debout, criant <em>Vive -l'Empereur!</em> était prête à céder à l'entraînement général, lorsque -quelques membres essayant de la calmer, lui firent sentir la nécessité -de procéder avec un peu plus de réflexion. M. Boulay de la Meurthe, ne -voulant pas laisser refroidir l'enthousiasme, reprit la thèse de M. -Defermon, soutint l'indivisibilité de l'acte d'abdication, et la -nullité du sacrifice si le prix du sacrifice était refusé, puis, avec -une extrême véhémence, il signala les intrigues dont le but était de -ramener les Bourbons, et dont le résultat était de diviser -l'assemblée, d'affaiblir le pays, d'en ouvrir les portes à l'étranger. -<span class="sidenote" title="En marge">L'assemblée est prête à proclamer Napoléon II comme seul -souverain de la France.</span> -Il dénonça deux partis, l'un qui voulait ramener Louis XVIII, l'autre -le duc d'Orléans, s'attaqua surtout à ce dernier comme s'il eût -existé, tandis qu'il se réduisait à une pure tendance des esprits, le -peignit des couleurs fausses que la peur inspire, puis après avoir -exhalé les dernières colères du bonapartisme expirant, laissa -l'assemblée dans une incroyable agitation. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Manuel regardant cet entraînement comme dangereux, -s'attache à le modérer, et fait adopter un terme moyen.</span> -Après des redites inutiles -de divers orateurs, M. Manuel obtint la parole. Une figure jeune et -belle, une attitude simple et décidée, une facilité de parole -remarquable, la réputation fausse d'être le principal agent de M. -Fouché, <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> dont il partageait les opinions avouables, non les -vues secrètes, lui conquirent sur-le-champ l'attention. Au milieu du -trouble de l'assemblée, il prit un ton si ferme et en même temps si -adroit, que dès le début il imposa son opinion à ses auditeurs. -<span class="sidenote" title="En marge">Succès immense de son discours.</span> -Il n'hésita pas à blâmer ceux qui en proposant de proclamer Napoléon II, -avaient soulevé une question aussi grave qu'inopportune, et ne -craignit pas de dire que la poser, la résoudre dans le moment, était -une souveraine imprudence. Mais il accorda qu'une fois soulevée, il -était difficile de l'éluder, et que la seule manière de la résoudre -était de déclarer formellement qu'on entendait s'en tenir à la -Constitution existante, laquelle comprenait nécessairement la -souveraineté de Napoléon II. Puis après avoir fait cette concession -aux dispositions de l'assemblée, il traça un tableau hardi et vrai des -partis qui divisaient la France, de leurs espérances, de leurs -prétentions, de leurs menées, laissa voir clairement que sa préférence -personnelle n'était pas pour les Bourbons, mais indiqua avec force et -adresse que le moyen d'échapper à la nécessité de se prononcer entre -ces divers partis, c'était de s'attacher au texte de la Constitution -existante, sans toutefois faire une déclaration nouvelle, qui pût -rendre plus difficiles qu'elles n'étaient les négociations avec -l'Europe. Ce discours, le plus habile, le plus efficace qu'ait -prononcé cet orateur justement célèbre, en satisfaisant au double -désir de l'assemblée, d'avoir Napoléon II et la paix, et offrant un -moyen terme qui répondait à ce double objet, obtint un succès -immense. L'assemblée chargea M. Manuel <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> de rédiger son vote, -lequel consistait à dire qu'elle passait à l'ordre du jour, sur le -motif que Napoléon II était, d'après l'Acte additionnel, le véritable -empereur des Français, et qu'elle avait entendu par la décision de la -veille, nommer une commission de gouvernement, qui, dans les -circonstances graves où l'on se trouvait, pût assurer la défense du -pays, garantir ses droits, sa liberté, son indépendance. L'assemblée -se leva tout entière, vota l'impression du discours de M. Manuel, et -se sépara au cri de <em>Vive l'Empereur!</em> M. Manuel lui avait rendu le -service, sans ébranler davantage les titres du reste bien menacés de -Napoléon II, de lui épargner une nouvelle déclaration qui ajoutât aux -difficultés de la paix. Il fut pour quelques moments l'idole du jour. -M. Fouché se fit l'honneur, tant qu'il put, d'avoir découvert -l'orateur, inspiré le discours, et donné un grand talent à la France. -Cet orateur qui devait s'illustrer plus tard par la fermeté de ses -opinions, avait ainsi commencé sa carrière politique par un triomphe -d'adresse.</p> - -<p>L'assemblée crut avoir tout sauvé, Napoléon II et la paix. Dans la -position désolante où elle se trouvait, elle avait besoin d'espérer, -et se payait d'illusions, ne pouvant se payer de réalités.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrée en fonctions de la commission exécutive.</span> -La commission exécutive entra sur-le-champ en fonctions, et son -premier soin fut de se constituer. Il lui fallait un président. MM. -Quinette et Grenier, dévoués à la cause de la Révolution, votèrent en -faveur de Carnot. Celui-ci était trop simple pour se donner sa voix, -et il la donna au duc d'Otrante. M. de Caulaincourt trouvant Carnot -droit mais trop <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> peu habile, et espérant que M. Fouché, -désormais satisfait, l'aiderait à sauver les intérêts personnels de -Napoléon, vota pour M. Fouché, qui réunit ainsi deux voix. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché élu président de cette commission.</span> -Il y ajouta -la sienne, et de la sorte en devenant le président de la commission -exécutive, il devint le véritable chef du gouvernement provisoire.</p> - -<p>Quelques nominations étaient urgentes. Le prince Cambacérès avait -envoyé sa démission de ministre de la justice; MM. de Caulaincourt et -Carnot ne pouvaient être à la fois ministres et membres de la -commission exécutive. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Boulay de la Meurthe nommé ministre provisoire de la -justice, M. Bignon des affaires étrangères, M. Carnot (frère du -général), de l'intérieur.</span> -M. Boulay de la Meurthe reçut provisoirement le -portefeuille de la justice, M. Bignon celui des affaires étrangères, -le frère de Carnot celui de l'intérieur. Une nomination qui importait -plus que toutes les autres, était celle du commandant de la garde -nationale de Paris. M. Fouché n'entendait pas laisser cette position -au général Durosnel, sans lui donner au moins un supérieur dont il ne -craignît pas le dévouement à l'empereur déchu. -<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Masséna nommé commandant de la garde nationale -de Paris.</span> -Il ne voulait pas de M. -de Lafayette qu'il décriait après s'en être servi, et sous le prétexte -déjà employé, que M. de Lafayette était nécessaire pour traiter avec -les puissances, il fit élire le maréchal Masséna, dont le grand nom -effaçait toutes les rivalités, et qui, plus dégoûté que jamais des -hommes et des choses, n'espérant plus rien pour le pays, ne voulant -rien pour lui-même, était fort disposé à laisser couler sans y faire -obstacle le torrent des événements.</p> - -<p>Après avoir trouvé un commandant à la garde nationale, il en fallait -un pour la ville de Paris et <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> pour les troupes chargées de la -défendre. Napoléon avait destiné ce rôle au maréchal Davout, et on ne -pouvait imaginer un meilleur choix. -<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout maintenu dans le commandement des -troupes réunies sous les murs de la capitale.</span> -On le confirma. C'était faire du -maréchal Davout un généralissime, car on devait nécessairement replier -sous Paris toutes les troupes disponibles, tant celles qui avaient -pris part aux campagnes de Flandre et des Alpes, que celles qui -allaient devenir inutiles en Vendée. Il fut convenu que le maréchal -défendrait la ville en dehors, avec les troupes de ligne et toutes -celles qui demanderaient à contribuer à la défense extérieure, et que -la garde nationale serait employée à maintenir l'ordre au dedans. Le -général Drouot, dont les vertus étaient une garantie infaillible de -patriotisme et d'amour de l'ordre, fut chargé de commander à ce qui -restait de la garde impériale. On ne doutait pas que cette troupe -héroïque, sous un tel chef, ne se dévouât encore au pays, même en -étant privée de Napoléon. Vinrent ensuite les mesures pour lesquelles -le concours des Chambres était nécessaire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mesures financières proposées aux deux Chambres.</span> -La commission exécutive présenta le jour même trois résolutions déjà -proposées dans la conférence de nuit tenue aux Tuileries, la levée de -la conscription de 1815, l'autorisation de faire des réquisitions -d'après certaines règles, et une suspension de la liberté -individuelle. Ces deux premières résolutions furent votées presque -sans difficulté, mais la suspension de la liberté individuelle -rencontra plus d'opposition. -<span class="sidenote" title="En marge">Loi d'exception contre les menées des partis hostiles.</span> -L'assemblée était honnête, avait horreur -des moyens arbitraires, qualifiés de révolutionnaires depuis notre -première révolution, et <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> ne voulait à aucun prix y avoir -recours. Les royalistes (on appelait alors de ce nom les partisans des -Bourbons), très-nombreux dans le public, mais si peu nombreux dans -l'assemblée qu'on aurait eu de la peine à en trouver cinq ou six, -craignaient que la mesure ne fût dirigée contre leur parti, et il -était vrai qu'elle s'adressait particulièrement à eux. On demandait en -effet à pouvoir détenir arbitrairement ceux qui arboreraient d'autres -couleurs que les couleurs nationales, qui proféreraient des cris -séditieux, qui participeraient à la guerre civile, qui pousseraient -les soldats à la désertion, et entretiendraient des communications -avec l'ennemi extérieur. C'étaient là d'incontestables délits, mais -tous les honnêtes gens, tous ceux qui étaient impatients de voir -établir en France une légalité sans intermittence, auraient souhaité -qu'on ne pût sévir qu'après constatation de ces délits devant les -tribunaux, et non sur simples suspicions. Malheureusement on était peu -fait alors au régime légal, il y avait d'ailleurs un exemple imposant -à invoquer, celui de la suspension de l'<i lang="la"> habeas corpus</i> en Angleterre, -et on admit le principe de la loi. Toutefois, l'assemblée voulut en -borner la durée à deux mois, et en soumettre les applications au -jugement d'une commission prise dans les deux Chambres. Malgré ces -précautions, 60 voix sur 359 se prononcèrent contre. Après avoir émis -ces divers votes, l'assemblée décida qu'elle s'occuperait sans relâche -de rédiger une Constitution nouvelle, comme si l'on avait pu mieux -faire que l'Acte additionnel, et comme si elle avait oublié l'immense -ridicule attaché <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> à une délibération pareille en face des -armées coalisées menaçant déjà les murs de la capitale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Négociateurs envoyés au camp des alliés.</span> -Tandis qu'on prenait d'urgence ces mesures, on désigna les -négociateurs chargés d'aller traiter au camp des coalisés. Ce n'était -plus le cas d'écarter M. de Lafayette, après l'avoir éloigné de toute -autre fonction en affectant de lui assigner celle de négociateur. Il -fut donc choisi. On désigna ensuite le général Sébastiani pour sa -double qualité de militaire et de diplomate, M. d'Argenson pour son -nom et son indépendance dans le procès fameux d'Anvers, M. de -Pontécoulant pour avoir été pair de Napoléon et de Louis XVIII, et -surtout pour avoir refusé au prince Lucien le titre de Français, M. de -Laforest pour son expérience consommée en matière de diplomatie. On -leur adjoignit M. Benjamin Constant, à titre de secrétaire de -légation, à cause de son esprit et des relations qu'il avait formées -avec les souverains étrangers pendant son exil. On les chargea de -stipuler l'intégrité du territoire, l'indépendance de la nation -(c'est-à-dire la faculté de choisir son gouvernement), la souveraineté -de Napoléon II, l'oubli de tous les actes récents ou antérieurs, enfin -le respect des personnes et des propriétés. Il était sous-entendu que -la légation obtiendrait de ces conditions ce qu'elle pourrait, et -sacrifierait celles qui risqueraient de rendre la paix impossible. La -condition relative à Napoléon II était simplement nominale et -mentionnée par pur ménagement envers l'assemblée. -<span class="sidenote" title="En marge">Ces négociateurs se rendent à Laon.</span> -Il fut convenu que -la légation se dirigerait d'abord sur Laon, non qu'elle dût y -rencontrer les souverains qui venaient avec la <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> colonne -envahissante de l'Est, mais parce qu'elle pourrait ainsi obtenir du -duc de Wellington et du maréchal Blucher, commandant la colonne du -Nord, et actuellement en marche sur Paris, un armistice, pendant -lequel elle irait ensuite négocier avec les souverains eux-mêmes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ralliement de l'armée à Laon.</span> -Laon en effet était en ce moment le rendez-vous de notre armée, et -celui de l'ennemi attaché à sa poursuite. Après s'être retirés deux -jours confusément, nos soldats entendant dire qu'on se réunissait à -Laon, y étaient accourus en masse. Le maréchal Soult avait fondu les -régiments les uns dans les autres, lorsque les effectifs trop réduits -exigeaient cette fusion. Les attelages de l'artillerie étant sauvés, -il avait pris des canons à la Fère, et il avait fini par rendre une -véritable organisation militaire aux trente mille hommes échappés à -Waterloo, et ne demandant qu'à venger leur malheur par de nouveaux -efforts de dévouement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment le maréchal Grouchy était parvenu à sauver son -corps d'armée.</span> -Dans ces entrefaites Grouchy, qu'on regardait comme perdu, s'était -dérobé à l'ennemi par le plus heureux et le moins prévu des hasards. -Ayant reçu le 19 au matin la fatale nouvelle, à laquelle il avait tant -de peine à croire, il s'était retiré sur Namur, direction qui lui -était d'ailleurs indiquée par l'officier que Napoléon venait de lui -dépêcher. Il y avait marché par la route la plus directe, celle de -Mont-Saint-Guibert et Tilly, et avait ordonné à Vandamme de s'y rendre -par celle de Wavre à Gembloux. Il y avait grande chance d'être -enveloppé et accablé pendant le trajet, mais heureusement les Anglais -épuisés de fatigue étaient occupés à se remettre, et <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> -Blucher, courant comme un furieux à la suite des combattants de -Waterloo, ne songeait point à Grouchy. Le 20, les différentes -divisions de Grouchy avaient traversé Namur en recevant des Belges les -témoignages du plus vif intérêt. La division Teste qui marchait la -dernière, avait soutenu à Namur un combat brillant, et rejoint saine -et sauve le corps d'armée par la route de Dinant, Rocroy et Rethel.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il y avait à Laon plus de 60 mille hommes.</span> -Il y avait donc à Laon, outre les troupes revenues de Waterloo, une -partie du corps de Grouchy, et sous un jour ou deux soixante et -quelques mille hommes devaient s'y trouver réunis, pourvus d'un -nouveau matériel, et tout prêts sous la main de Napoléon à combattre -avec le courage du désespoir. Mais la nouvelle de l'abdication -soudainement répandue les avait ou indignés ou consternés. -<span class="sidenote" title="En marge">Leurs dispositions morales.</span> -Ils y -avaient vu selon leur coutume une suite de trahisons, et disaient -qu'ils n'avaient plus rien à faire au drapeau, puisque le seul homme -qui pût les conduire à l'ennemi avait été indignement détrôné par des -traîtres. La commission exécutive en apprenant ces dispositions leur -avait dépêché deux représentants, pour leur rappeler que Napoléon -disparu, il restait à servir quelque chose de beaucoup plus sacré, -c'était la France. L'un des deux était le brave Mouton-Duvernet, -destiné comme Ney, comme La Bédoyère, à devenir victime des tristes -passions du temps.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Pendant que ces événements se passent à la frontière, M. -Fouché domine à Paris la commission exécutive.</span> -Pendant que ces événements se passaient entre la frontière et Paris, à -Paris même l'agitation allait toujours croissant, tout le monde -attendant avec angoisse la fin de cette crise extraordinaire. -Napoléon <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> resté à l'Élysée depuis son abdication, voyait déjà -comme à Fontainebleau la solitude se faire autour de lui. Il n'avait -pour consolation que la visite de quelques amis fidèles, tels que MM. -de Bassano, de Rovigo, Lavallette, et les hommages des fédérés, des -militaires échappés de l'armée, remplissant l'avenue de Marigny, et -poussant dès qu'ils l'apercevaient des cris violents de <em>Vive -l'Empereur!</em> M. Fouché était venu le visiter une dernière fois, -cherchant à cacher l'embarras de ses trahisons sous sa figure -décolorée. Napoléon l'avait reçu avec froideur et politesse, et -s'était borné à lui dire: Préparez-vous à combattre, car l'ennemi ne -veut rien de ce que vous voulez, il n'admet que les Bourbons seuls, et -si vous les repoussez, attendez-vous à une rude bataille sous les murs -de Paris.—M. Fouché avait répondu avec une sorte d'assentiment -respectueux aux paroles de Napoléon, puis s'était retiré de ce palais -où tout lui reprochait sa conduite, et où la hauteur de Napoléon, -quoiqu'elle ne fût accompagnée d'aucun reproche, le mettait mal à -l'aise. Il aimait mieux les Tuileries, où il était le maître, et où il -dominait sans contestation l'inertie de Quinette, l'innocence de -Carnot, l'inexpérience du général Grenier, le découragement du duc de -Vicence. Le supposant inconciliable avec les Bourbons, par le -régicide, par son arrestation avant le 20 mars, ses collègues le -laissaient faire, s'en remettant pour toutes choses à son activité, à -son savoir-faire, à sa capacité. Quant à lui, pendant que l'armée se -repliait sur Paris, que les commissaires dépêchés auprès des -souverains allaient <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> essayer une négociation impossible, et -que l'assemblée croyait utile et honorable en pareilles circonstances -de discuter une constitution nouvelle, il employait le temps à faire -tourner à son profit le dénoûment de cette triste et burlesque -comédie. Bien qu'il parlât et laissât parler de Napoléon II par -ménagement pour l'assemblée, M. Fouché n'y croyait guère. Il était -convaincu que les souverains alliés ne voudraient pas plus du fils -qu'ils n'avaient voulu du père, et que le contraire obligé de Napoléon -vaincu, c'était tout simplement Louis XVIII. Toutefois les Bourbons -n'étaient pas sa préférence, mais sa prévision. Les regardant comme -inévitables, il était résolu à travailler à leur rétablissement, pour -s'en ménager les avantages. Prévoir ce rétablissement, le seconder -même n'était point un crime, tant s'en faut, c'était de la -clairvoyance, et la clairvoyance ne saurait jamais être un sujet de -blâme. Mais en prévoyant en homme d'esprit une seconde restauration, -il fallait y travailler en honnête homme, en bon citoyen, c'est-à-dire -s'ouvrir franchement avec ceux de ses collègues qui étaient capables -de comprendre la vérité, tels que M. de Caulaincourt et le maréchal -Davout, ménager les autres sans les trahir, et puis faire des -conditions non pour soi mais pour la France, pour son sol, pour sa -liberté, pour la sûreté notamment des individus compromis. Tel aurait -dû être le plan de M. Fouché et tel il ne fut point. Travailler à la -restauration des Bourbons puisqu'on ne pouvait l'éviter, s'en donner -le mérite afin d'en avoir le profit, pour cela ne mettre personne -dans la confidence <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> au risque de trahir tout le monde, sauver -des individus ceux qu'on pourrait (car M. Fouché en dehors de son -intérêt n'était pas méchant), livrer les autres, en un mot faire une -intrigue de ce qui aurait dû être une négociation habilement et -honnêtement conduite, telle devait être, comme on va le voir, la -manière d'agir de M. Fouché, parce qu'ainsi l'inspiraient son cœur -et son esprit.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il choisit M. de Vitrolles pour traiter avec Louis XVIII.</span> -On doit se souvenir que M. Fouché avait spontanément fait sortir de -prison M. de Vitrolles. Il le manda auprès de lui dès le 23 au matin, -c'est-à-dire dès le lendemain de l'abdication, pour nouer -immédiatement une intrigue avec le parti royaliste. M. de Vitrolles -voulait d'abord courir auprès de la cour de Gand, afin de s'entendre -avec elle sur les moyens d'assurer son retour, et d'y avoir la part -qu'il aimait à prendre aux événements. M. Fouché le fit renoncer à ce -projet, et le retint en disant que c'était à Paris et avec lui qu'il -fallait travailler à cette œuvre, et non à Gand avec les princes -émigrés, qui n'auraient qu'à recevoir les services qu'on leur -rendrait. Il lui peignit la tâche comme très-difficile, sa situation -comme infiniment délicate, entre Carnot qu'il qualifiait de fanatique -imbécile, Quinette et Grenier qu'il disait pleins des plus sots -préjugés révolutionnaires, et Caulaincourt qu'il représentait comme -exclusivement occupé des intérêts de son ancien maître. M. de -Caulaincourt du reste l'inquiétait peu, parce que ce personnage -jugeant la cause de la dynastie impériale perdue, serait facile à -désintéresser en sauvegardant la personne de Napoléon. M. Fouché -répéta à M. de Vitrolles qu'il ne travaillait <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> que pour le roi -Louis XVIII, qu'il marcherait uniquement vers ce but, lors même qu'il -ne paraîtrait pas y marcher directement; qu'il s'était déjà débarrassé -de Napoléon I<sup>er</sup>, qu'il rencontrerait encore sur son chemin Napoléon -II, peut-être même le duc d'Orléans, mais qu'il les <em>traverserait</em> -tous les deux sans s'y arrêter, pourvu que par une impatience -excessive on ne lui créât pas de trop grandes difficultés. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses accords avec M. de Vitrolles.</span> -Après avoir -obtenu ces explications et ces assurances, M. de Vitrolles promit à M. -Fouché de rester à Paris au lieu d'aller à Gand. Toutefois en -consentant à demeurer à Paris M. de Vitrolles demanda au président de -la commission exécutive de lui garantir d'abord sa tête, puis des -entrevues fréquentes, et enfin les passe-ports nécessaires pour les -agents qu'il enverrait à Gand.—Votre tête, lui répondit cyniquement -le duc d'Otrante, <cite>sera pendue au même crochet que la mienne</cite>; quant -aux communications, vous me verrez deux, trois et quatre fois par -jour, s'il vous plaît; quant aux passe-ports, je vais vous en donner -cent, si vous les voulez.—Ces accords conclus, M. Fouché conseilla à -M. de Vitrolles de se montrer fort peu, de se cacher même jusqu'au -jour où l'on pourrait garder moins de ménagements.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Son langage apparent avec ses collègues.</span> -M. Fouché ayant établi ses relations avec Louis XVIII par l'agent le -plus accrédité du royalisme, continua de se montrer à Garnot, Quinette -et Grenier, comme inconciliable avec les Bourbons et l'émigration, à -M. de Caulaincourt, comme désirant Napoléon II sans l'espérer, et -comme résolu à procurer à Napoléon I<sup>er</sup> les traitements les plus -dignes <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> de sa grandeur et de sa gloire passées. Quant aux -nombreux représentants par lesquels M. Fouché communiquait avec la -seconde Chambre et essayait de la diriger, il leur laissait entrevoir -de sérieuses difficultés à l'égard de Napoléon II, parlait pour la -première fois de la presque impossibilité de le tirer des mains des -puissances, du peu de dévouement de Marie-Louise à la grandeur de son -fils, et indiquait qu'en tout cas on ne perdrait guère au change si on -choisissait dans la maison de Bourbon un prince dévoué à la cause de -la Révolution, le duc d'Orléans, par exemple, dont les lumières, les -opinions, la conduite, étaient connues de tout le monde. En parlant de -la sorte M. le duc d'Otrante rencontrait, excepté de la part des -bonapartistes décidés, un assentiment général, car révolutionnaires et -libéraux se seraient volontiers résignés à la royauté de la branche -cadette des Bourbons, aimant mieux un homme fait, éclairé, libre, -qu'un enfant prisonnier de l'étranger, et difficile à tirer de ses -mains. Mais tandis qu'il tenait ce langage, M. Fouché ne songeait qu'à -<em>traverser</em> Napoléon II, comme il l'avait dit à M. de Vitrolles, et -semblait s'approcher du duc d'Orléans pour le <em>traverser</em> à son tour, -afin d'aboutir aux Bourbons, qui devaient le traiter, quand le moment -serait venu, comme il aurait traité tout le monde.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Inquiétudes des bonapartistes et des révolutionnaires.</span> -Pendant ce temps les esprits ne cessaient d'être fort agités, et -l'abdication de Napoléon qui avait paru devoir les calmer, n'était -qu'un pas dans la crise, loin d'en être le terme. Tant qu'on avait eu -ce but devant soi, on n'avait pas regardé au delà: <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> mais -maintenant qu'il était atteint et dépassé, on portait les yeux vers un -but nouveau. Les bonapartistes et les révolutionnaires en proie aux -plus vives inquiétudes, se demandaient si on serait véritablement en -mesure de négocier avec l'étranger, d'obtenir Napoléon II pour prix du -sacrifice de Napoléon I<sup>er</sup>, et si, à défaut de succès dans les -négociations, on serait en mesure de combattre; mais tout cela en y -pensant bien ils ne l'espéraient plus guère, car ils sentaient -maintenant que privée de Napoléon l'armée serait sans confiance et -sans chef. Tandis que les bonapartistes et les révolutionnaires -désormais confondus commençaient à éprouver les tourments du -désespoir, les royalistes au contraire éprouvaient tous ceux de -l'impatience. Voyant les choses tourner complétement vers eux, ils ne -pouvaient se résigner à attendre. Disposant de beaucoup d'hommes de -main, les uns revenus de la Vendée pacifiée, les autres sortis de la -maison militaire et aspirant à y rentrer, ils étaient prêts aux -entreprises les plus téméraires. -<span class="sidenote" title="En marge">Mouvements des royalistes.</span> -Ainsi un vieux royaliste dévoué, M. -Dubouchage, autour duquel ils se ralliaient, ne demandait que le -signal des principaux membres du parti, pour risquer un coup de main -contre la Chambre des représentants. Le général Dessoles, ancien -commandant de la garde nationale, pratiquait des intelligences dans -cette garde, et tâchait de réveiller un zèle que les trois mois -écoulés n'avaient pu éteindre. À ces personnages s'étaient joints -trois maréchaux, voués désormais à la cause des Bourbons, les -maréchaux Macdonald, Saint-Cyr, Oudinot. On voulait qu'ils <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> -se missent à la tête des royalistes pour tenter un mouvement, mais ils -n'étaient pas gens à commettre une étourderie par excès de royalisme, -et d'ailleurs M. de Vitrolles, dirigé par M. Fouché, leur disait que -c'était trop tôt, et qu'il fallait laisser venir un moment plus -opportun. En attendant les royalistes entouraient l'Élysée pour -surveiller ce qui s'y passait, et étaient fort offusqués du spectacle -qui s'offrait tous les jours à leurs yeux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion des fédérés autour du palais de l'Élysée.</span> -L'avenue de Marigny, qui longe le palais, était à chaque instant plus -encombrée d'oisifs, agités et menaçants. La plupart, comme nous -l'avons dit, étaient des fédérés se composant en grande partie -d'hommes du peuple, d'anciens militaires, auxquels Napoléon avait -différé de donner des armes jusqu'à ce que l'ennemi fût sous les murs -de Paris, et que M. Fouché était bien résolu à ne pas armer du tout. -Quelques-uns des plus rassurants, placés sous les ordres de M. le -général Darricau, avaient obtenu, sous le titre de tirailleurs de la -garde nationale, d'être employés avec la troupe de ligne à la défense -extérieure de Paris. Mais c'était le plus petit nombre; les autres, -auxquels s'ajoutaient quelques milliers d'individus de tout grade, qui -par dépit avaient quitté l'armée, encombraient les environs de -l'Élysée dans l'espérance d'entrevoir Napoléon, et de le saluer de -leurs acclamations. La pensée qui animait les uns et les autres, c'est -qu'il existait une grande trahison, soit dans le pouvoir, soit dans -les Chambres, que cette trahison avait pour but de livrer la France à -l'étranger, et que si Napoléon voulait se remettre à leur tête, il -serait possible encore de repousser <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> les armées ennemies, et -de disperser les royalistes. Ils le disaient dans des groupes nombreux -et bruyants, menaçaient de mettre la main à l'œuvre, et chaque fois -que Napoléon paraissait dans le jardin, ils poussaient des cris où la -fureur se mêlait à l'enthousiasme. Tout en ne faisant rien pour les -exciter, Napoléon ne pouvait cependant résister au désir de se montrer -quelquefois, et de recueillir ces derniers hommages du peuple et de -l'armée qu'il devait bientôt quitter pour toujours.</p> - -<p>Mais quoiqu'il vît dans cette foule bien des moyens d'abattre le -gouvernement provisoire et les Chambres, de ressaisir pour quelques -jours le commandement militaire, peut-être d'essayer une dernière -lutte avec Blucher et Wellington, pourtant en portant les yeux au delà -d'un succès du moment, il apercevait trop peu de chances d'un résultat -sérieux pour se livrer à une telle tentation, et en réalité il ne -songeait plus qu'au lieu de sa retraite, regardant comme prochain le -jour où il devrait se soustraire, soit aux perfidies du dedans, soit -aux violences du dehors. Mais ceux qui craignaient sa présence lui -prêtaient des projets qu'il n'avait point, supposaient qu'il était -activement occupé de ressaisir le pouvoir, et en avaient fort alarmé -M. Fouché. -<span class="sidenote" title="En marge">Ombrages de M. Fouché, et ses efforts pour faire partir -Napoléon de l'Élysée.</span> -Les royalistes notamment avaient fait dire à celui-ci que -s'il s'endormait sur ce péril, il serait réveillé trop tard par un -coup de main des fédérés, ayant Napoléon à leur tête. Après l'avoir -dit à M. Fouché, on l'avait répandu sur tous les bancs de la Chambre -des représentants.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout chargé de conseiller à Napoléon de s'en -aller.</span> -M. Fouché mettait trop de duplicité dans sa conduite <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> pour -n'en pas voir dans la conduite d'autrui. Il fit part de ses soupçons à -ses collègues de la commission exécutive, et cherchant à les alarmer -en étalant sous leurs yeux tout ce dont était capable Napoléon réduit -au désespoir, il résolut, autorisé ou non, de lui faire quitter -l'Élysée. Il fallait pour cela lui parler, et le décider par la -persuasion, car la violence était difficile. Craignant d'être mal -reçu, et hésitant à reparaître en présence de l'homme qu'il avait -trahi, il chargea de cette mission le maréchal Davout, dont la rudesse -était connue, et que des froissements auxquels il avait été exposé -dans les derniers temps de son ministère, avaient un peu refroidi pour -Napoléon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrevue du maréchal avec Napoléon.</span> -Le maréchal se rendit à l'Élysée, trouva dans les cours une foule -d'officiers qui avaient abandonné l'armée sans ordre, criant comme les -autres à la trahison, et disant que Napoléon devrait se mettre à leur -tête pour dissiper les traîtres. Il eut avec plusieurs de ces -officiers de vives altercations, rencontra parmi eux des gens aussi -rudes que lui, et après leur avoir adressé d'inutiles reproches, fut -introduit auprès de Napoléon. Il lui communiqua l'objet de sa mission, -et s'attacha à lui prouver que dans son intérêt, dans celui de son -fils, dans celui du pays, il devait s'éloigner, pour dissiper les -inquiétudes dont il était la cause, et laisser au gouvernement toute -la liberté d'action nécessaire dans une conjoncture si grave et si -difficile. Napoléon l'accueillit froidement, ne lui dissimula point -qu'il aurait attendu une semblable démarche de tout autre que du -maréchal Davout, affirma, <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> sans daigner descendre à des -justifications, qu'il n'avait aucun des projets qu'on lui prêtait, se -montra disposé à quitter Paris, pourvu qu'on lui procurât les moyens -de gagner sans obstacle une retraite sûre. Le maréchal se retira, -mortifié de l'accueil qu'il avait reçu, bien qu'il eût réussi dans sa -mission. Ce soldat probe, sensé, mais dur, auquel les nuances -délicates échappaient, ne se rendait pas compte de l'effet qu'il avait -dû produire sur l'homme qui l'avant-veille était encore son maître. Il -sortit de l'Élysée péniblement affecté.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se retire à la Malmaison.</span> -Napoléon résolut de passer à la Malmaison le peu de jours qu'il avait -à demeurer en France. Cette agréable retraite, où avait commencé et où -allait finir sa carrière, était pour lui un séjour à la fois -douloureux et plein de charme, et il n'était pas fâché de s'y abreuver -à longs traits de ses noirs chagrins. Il pria la reine Hortense de l'y -accompagner, et cette fille dévouée s'empressa de s'y rendre pour lui -prodiguer ses derniers soins. -<span class="sidenote" title="En marge">Il forme la résolution de se rendre en Amérique, et fait -demander pour le transporter deux frégates en rade à Rochefort.</span> -Napoléon avait longuement délibéré sur -le lieu où il terminerait sa vie. M. de Caulaincourt lui avait -conseillé la Russie, mais il inclinait vers l'Angleterre.—La Russie, -disait-il, est un homme; l'Angleterre est une nation, et une nation -libre. Elle sera flattée de me voir lui demander asile, car elle doit -être généreuse, et j'y goûterai les seules douceurs permises à un -homme qui a gouverné le monde, l'entretien des esprits éclairés.—Mais -sur les représentations de M. de Caulaincourt qui lui répéta que les -passions du peuple britannique étaient encore trop vives pour être -généreuses, il finit par <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> renoncer à l'Angleterre, et par -choisir l'Amérique.—Puisqu'on me refuse la société des hommes, -ajouta-t-il, je me réfugierai au sein de la nature, et j'y vivrai dans -la solitude qui convient à mes dernières pensées.—En conséquence, il -voulait qu'on disposât pour lui deux frégates armées, actuellement en -rade à Rochefort, et sur lesquelles il pourrait se transporter en -Amérique. Il demanda des livres, des chevaux, et tourna son esprit -vers les apprêts de son voyage.</p> - -<p>Il avait abdiqué le 22: le 25 à midi, il quitta l'Élysée, et monta en -voiture dans l'intérieur du jardin, pour être moins aperçu de la -foule. Cette foule le reconnut néanmoins, et l'accompagna des cris de -<em>Vive l'Empereur!</em> ne se doutant pas de ce qu'on allait faire de lui. -Napoléon, après l'avoir tristement saluée, sortit de ce Paris qu'il ne -devait plus revoir, et s'éloigna le cœur profondément attendri, -comme s'il avait assisté à ses propres funérailles. Arrivé à la -Malmaison, il y trouva la reine Hortense qui s'était empressée d'y -accourir, et profitant du temps qui était beau, il se promena jusqu'à -épuiser ses forces dans cette demeure à laquelle étaient attachés les -plus brillants souvenirs de sa vie. Il y parla sans cesse de -Joséphine, et exprima de nouveau à la reine Hortense le désir d'avoir -un portrait qui représentât fidèlement à ses yeux cette épouse -regrettée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Satisfaction de M. Fouché en se voyant débarrassé de -Napoléon.</span> -Son départ remplit de satisfaction M. Fouché, qui se crut presque -empereur, en voyant expulsé de Paris celui qui l'avait été si -longtemps. Napoléon parti, et paraissant disposé à quitter -non-seulement <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> Paris mais la France, il fallait se prêter à -ses désirs. Pourtant M. Fouché éprouvait deux craintes qu'il fit -aisément partager à ses collègues, c'est que dans l'isolement de la -Malmaison, Napoléon ne fût exposé à quelque tentative, soit des -royalistes, soit des bonapartistes, les uns voulant en débarrasser -leur parti pour jamais, les autres voulant au contraire le mettre à la -tête de l'armée qui s'approchait, pour tenter la fortune une dernière -fois. M. Fouché n'entendait ni le livrer à des assassins, ni le rendre -aux partisans désespérés de la cause impériale. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché charge le général Beker de la garde de Napoléon, -et fait demander des sauf-conduits pour le passage des deux frégates.</span> -Il imagina de le -placer sous la garde du général Beker, militaire aussi distingué par -ses qualités morales que par ses qualités militaires, d'une loyauté à -toute épreuve, et incapable de se souvenir d'avoir été disgracié en -1809. Il ne fallait pas moins qu'un tel homme pour une telle mission, -car on aurait révolté tous les honnêtes gens en paraissant donner un -geôlier à Napoléon. Le 26 au matin, le maréchal Davout fit appeler le -général Beker et lui annonça la mission qui lui était confiée, à -laquelle il assigna deux objets, le premier de protéger Napoléon, le -second d'empêcher des agitateurs d'exciter des troubles à l'aide d'un -nom glorieux. Ensuite il lui ordonna de se transporter immédiatement à -la Malmaison. Le général Beker se soumit à regret, et accepta -cependant le rôle qu'on lui imposait, parce qu'il était honorable de -veiller sur la personne du grand homme déchu, et patriotique de -prévenir les désordres qu'on pourrait susciter en son nom. On lui -déclara que les deux frégates désignées seraient à la disposition de -l'Empereur, mais <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> que pour être assuré de leur libre -navigation on avait fait demander des sauf-conduits au duc de -Wellington, et que si Napoléon consentait à se rendre immédiatement à -Rochefort, il pourrait y attendre les sauf-conduits en rade. On a -depuis accusé M. Fouché d'avoir voulu livrer Napoléon aux Anglais, en -les avertissant de son départ par cette feinte demande de -sauf-conduits. Cette supposition, autorisée par la conduite si -équivoque de M. Fouché dans ces circonstances, est cependant -complétement erronée. Il avait envoyé au camp des Anglais le général -Tromelin, Breton et royaliste de cœur, pour obtenir des passe-ports -qui permissent à Napoléon de se retirer sain et sauf en Amérique, et -par la même occasion il avait essayé de connaître les vues du -généralissime anglais relativement au gouvernement de la France. M. -Fouché avait agi ainsi parce qu'il s'était faussement imaginé que les -Anglais, heureux de se débarrasser de Napoléon, s'empresseraient -d'accorder les sauf-conduits. Il se trompait étrangement, comme on le -verra bientôt, et la précaution qu'il prenait pour garantir Napoléon -de la captivité, et pour se garantir lui-même du soupçon d'une -affreuse perfidie, devait échouer doublement, car elle allait tout à -la fois dévoiler le départ de Napoléon, et exposer M. Fouché lui-même -au soupçon d'avoir livré celui qu'il cherchait à sauver. L'amiral -Decrès, qui se défiait beaucoup des précautions de M. Fouché, avait -pensé que Napoléon serait plus en sûreté sur des bâtiments de commerce -inconnus, que sur des bâtiments de guerre ayant ostensiblement à leur -bord l'illustre fugitif. Il s'était <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> donc mis en communication -avec les vaisseaux de commerce américains en rade du Havre, et avait -obtenu l'offre de deux d'entre eux de transporter clandestinement, et -sûrement, Napoléon à New-York. Il fit parvenir ces propositions à -Napoléon en même temps que celles du gouvernement provisoire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Première impression produite sur Napoléon par le choix du -général Beker.</span> -Lorsque l'arrivée du général Beker fut annoncée à la Malmaison, elle y -causa un étonnement douloureux. On crut au premier moment que c'était -un geôlier que M. Fouché envoyait. Quelques serviteurs fidèles, les -uns militaires, les autres civils, la plupart jeunes et capables des -actes les plus audacieux, avaient accompagné Napoléon dans cette -résidence. Sur un mot de sa bouche, ils étaient prêts à méconnaître -l'autorité du général Beker. Napoléon les apaisa, et voulut d'abord -recevoir le général et s'expliquer avec lui. -<span class="sidenote" title="En marge">Il se rassure, et lui donne toute sa confiance.</span> -Il l'accueillit avec -réserve et politesse; mais en voyant son émotion, il reconnut bientôt -en lui le plus loyal des hommes, le traita en ami, et entra dans de -franches explications. Napoléon consentait bien à partir et le -désirait même, mais il se défiait de la demande des sauf-conduits, -craignait d'être tenu prisonnier en rade, et livré ensuite aux Anglais -par une perfidie du duc d'Otrante. Il aurait pu accepter la -proposition des Américains du Havre, mais s'enfuir clandestinement sur -un bâtiment de commerce lui semblait indigne de sa grandeur. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon veut qu'on permette aux frégates de partir -sur-le-champ; M. Fouché s'y oppose.</span> -Il chargea le général Beker de retourner à Paris pour déclarer au -gouvernement provisoire qu'il était prêt à partir, à la condition de -pouvoir disposer des frégates sur-le-champ, mais que s'il devait -attendre l'ordre de départ, il aimait mieux <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> l'attendre à la -Malmaison qu'à Rochefort. Le général Beker courut à Paris remplir la -commission dont il était chargé. Mais M. Fouché insista, disant qu'il -ne se souciait pas d'être accusé d'avoir livré Napoléon aux Anglais en -le faisant embarquer sans sauf-conduits; qu'au surplus ces -sauf-conduits étaient demandés, et qu'on ne pouvait tarder d'avoir la -réponse. Il fallut donc attendre cette réponse, et jusque là Napoléon -dut rester à la Malmaison.</p> - -<p>C'était un grand soulagement pour les royalistes d'être délivrés de la -présence de Napoléon à Paris, et tout aussi grand pour M. Fouché qui -avait toujours craint une tentative du peuple des faubourgs et des -militaires, prenant Napoléon pour chef, congédiant les Chambres et le -gouvernement provisoire, et essayant une lutte désespérée contre les -armées coalisées. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon éloigné de Paris, M. Fouché ne se hâte plus de -terminer la crise.</span> -Le départ de Napoléon obtenu, M. Fouché n'était plus -aussi pressé de faire aboutir la crise, car bien qu'il regardât les -Bourbons comme inévitables, il n'eût pas été fâché de voir d'autres -candidats à la souveraineté surgir des événements. C'était là un -premier motif de ne pas se hâter, mais il en avait un autre plus sensé -et plus positif, c'était en se résignant lui-même aux Bourbons, d'y -amener peu à peu la commission exécutive et les Chambres, de rendre la -nécessité de ce résultat palpable pour elles, de prendre en outre le -temps de le rendre pour lui-même le plus profitable possible. Quant à -la commission exécutive, trois membres sur cinq, Carnot, Quinette, -Grenier, croyaient avec une parfaite simplicité qu'on pourrait, moitié -résistance armée, moitié négociation, se soustraire <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> à la -dure nécessité d'accepter encore une fois les Bourbons. M. de -Caulaincourt voyait seul cette nécessité dans toute sa clarté, et -laissait faire M. Fouché, ne voulant tirer de ces tristes convulsions -que des traitements un peu meilleurs pour Napoléon. Avec trois voix -sur cinq contre lui, avec la répulsion des Chambres pour les Bourbons, -M. Fouché était obligé de temporiser. -<span class="sidenote" title="En marge">Impatience des royalistes; leur désir d'amener le retour -immédiat des Bourbons.</span> -Mais temporiser ne convenait -point aux royalistes, qui se montraient plus impatients que jamais, -qui se disaient quinze mille, les uns venus de la Vendée, les autres -sortant de l'ancienne maison militaire, et qui étaient peut-être trois -ou quatre mille. Ils pressaient le vieux M. Dubouchage d'agir, lequel -à son tour pressait M. de Vitrolles et les maréchaux Oudinot, -Macdonald, Saint-Cyr de donner le signal de l'action. M. de Vitrolles -les suppliait de ne pas commettre d'imprudence, car ils pouvaient -s'attirer les fédérés sur les bras, éclairer les Chambres sur ce qui -se préparait, déterminer peut-être une réaction en faveur de Napoléon, -et compromettre le résultat en cherchant à le précipiter. Tandis qu'il -recommandait la patience à ses amis, M. de Vitrolles faisait -naturellement le contraire auprès de M. Fouché, et le pressait de -proclamer Louis XVIII, par la raison fort spécieuse de prévenir -l'étranger dans cette seconde restauration, d'en avoir le mérite, et -d'épargner aux Bourbons la fâcheuse apparence d'être rétablis par des -mains ennemies. Ces raisons étaient bonnes, mais, si elles donnaient -des motifs d'agir, elles n'en donnaient pas les moyens. On ne -pouvait, répondait M. Fouché, <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> faire une ouverture aussi grave -à la commission exécutive qu'en s'appuyant sur l'impossibilité -démontrée de résister aux armées coalisées. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché les renvoie au maréchal Davout, qui en déclarant -l'impossibilité de se défendre peut amener une solution immédiate.</span> -Or cette impossibilité, il -n'y avait qu'un homme qui pût la déclarer avec autorité, c'était le -ministre de la guerre, le maréchal Davout. Ses fonctions, sa grande -renommée militaire, sa ténacité, signalée récemment encore à Hambourg, -sa proscription sous les Bourbons, en faisaient un personnage unique -en cette circonstance, et lui seul était en mesure de tout décider en -proclamant l'impossibilité de la défense. Il était entier, sincère, et -très-capable de dire la vérité lorsqu'il l'aurait une fois reconnue. -D'ailleurs, il avait un motif de la dire, c'était la responsabilité -qu'il assumait en déclarant possible une résistance qui ne le serait -pas, et dont il serait chargé. M. Fouché le désigna donc comme l'homme -dont la conquête était indispensable. Mais cet illustre maréchal était -si peu intrigant, que les accès auprès de lui n'étaient pas faciles. -Le hasard, toujours assez complaisant pour les choses nécessaires, -fournit le lendemain même du départ de Napoléon l'occasion désirée. La -police avait signalé le maréchal Oudinot comme devant se mettre à la -tête d'un mouvement royaliste. -<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Oudinot entre en rapport avec le maréchal -Davout.</span> -Ce maréchal depuis le 20 mars n'avait -pas pris de service, mais n'avait pas refusé tout rapport ostensible -avec Napoléon. Il l'avait vu, et avait vu aussi le maréchal ministre -de la guerre. Ce dernier le fit donc appeler, lui adressa quelques -reproches, et, pour mettre ses sentiments à l'épreuve, lui offrit un -commandement. Le maréchal Oudinot s'excusa, et, pressé vivement par -le <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> ministre, lui dit qu'il servait une cause perdue, que les -Bonaparte étaient désormais impossibles, que les Bourbons étaient -inévitables et désirables, que si on ne les proclamait pas soi-même, -on serait obligé de les recevoir de la main de l'étranger, à de -mauvaises conditions pour eux et pour le pays, qu'il serait bien plus -sage de prendre une initiative courageuse, et que ce serait là une -conduite aussi sensée que patriotique. Enfin il réduisit la question à -une question militaire, et demanda au maréchal Davout s'il croyait -pouvoir résister à l'Europe, quand Napoléon ne l'avait pas pu. Il -ajouta que le roi Louis XVIII avait toujours voulu être juste à son -égard, qu'on l'en avait empêché, mais que ce prince appréciait les -grandes qualités du vainqueur d'Awerstaedt, et lui tiendrait compte -des services qu'il rendrait en cette occasion à la France.</p> - -<p>Le maréchal Davout répondit que sous le poids accablant dont on -l'avait chargé, celui de remplacer Napoléon dans le commandement, il -ne songeait pas à des faveurs personnelles, mais à la responsabilité -qui pesait sur sa tête, et qu'il convenait que dans l'état des choses -la résistance à l'Europe lui semblait presque impossible. Après cet -aveu il était difficile de ne pas admettre la nécessité d'accepter les -Bourbons, l'Europe ne voulant pas d'autres souverains pour la France. -<span class="sidenote" title="En marge">À certaines conditions, le maréchal Davout est prêt à -proposer le rétablissement des Bourbons.</span> -Le maréchal Davout qui était un homme de grand sens, reconnut cette -nécessité, et ajouta que pour lui il surmonterait ses répugnances, si -les Bourbons étaient capables de tenir une conduite raisonnable. Le -maréchal Oudinot lui ayant demandé ce qu'il faudrait pour qu'il -jugeât <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> leur conduite raisonnable, il répondit par les -conditions suivantes: Entrée du Roi dans Paris sans les armées -ennemies laissées à trente lieues de la capitale, adoption du drapeau -tricolore, oubli de tous les actes et de toutes les opinions pour les -militaires comme pour les hommes civils depuis le 20 mars, maintien -des deux Chambres actuelles, conservation de l'armée dans son état -présent, etc...—Le maréchal Oudinot se retira pour faire part de cet -entretien à des personnages plus autorisés que lui. Il courut auprès -de M. de Vitrolles, qui trouva ces conditions fort admissibles, et -voulut conférer avec le maréchal Davout. Celui-ci consentit à voir M. -de Vitrolles, et le reçut le soir même. M. de Vitrolles déclara -n'avoir pas de pouvoir relativement aux conditions proposées, mais se -montra convaincu que le Roi les accepterait, surtout si on le -proclamait avant l'entrée des étrangers à Paris. Proclamer les -Bourbons immédiatement, si on était dispensé à ce prix de recevoir une -seconde fois les étrangers dans la capitale, parut aux yeux du -maréchal Davout la chose du monde la plus avantageuse, et il se décida -à faire en ce sens, et le lendemain même, une proposition formelle à -la commission exécutive. Le maréchal était un homme entier, entendant -peu les ménagements de la politique, et quand il estimait qu'une -résolution était raisonnable, n'admettant pas qu'on hésitât à la -prendre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Franche déclaration du maréchal Davout à la commission -exécutive.</span> -Le lendemain 27, la commission exécutive réunie aux Tuileries, ayant -auprès d'elle les présidents des deux Chambres et la plupart des -membres de leurs bureaux, le duc d'Otrante, averti de ce qui <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> -s'était passé entre M. de Vitrolles et le maréchal, dirigea -l'entretien sur la situation, particulièrement sous le rapport -militaire. Le maréchal Davout communiqua les nouvelles qu'il avait, -lesquelles étaient fort peu satisfaisantes. Depuis deux jours les -Prussiens et les Anglais marchaient avec un redoublement de célérité, -et il était à craindre qu'ils ne parussent devant Paris avant l'armée -qu'on avait commencé de rallier à Laon. Mettant de côté les -circonlocutions qui ne convenaient pas à son caractère, le maréchal -dit formellement qu'une résistance sérieuse lui semblait impossible, -qu'en supposant qu'on remportât un avantage sur les Prussiens et les -Anglais venant du Nord, il resterait les Russes, les Autrichiens, les -Bavarois, venant de l'Est, sous l'effort desquels on succomberait un -peu plus tard, que dans une pareille situation, il fallait savoir -reconnaître la réalité des choses, la déclarer, et se conduire d'après -elle; que les Bourbons étant inévitables, il valait mieux les -accepter, les proclamer soi-même, obtenir qu'ils entrassent seuls, et -aux conditions qu'il avait posées au maréchal Oudinot. Ne faisant pas -les choses comme M. Fouché, c'est-à-dire avec mille détours et mille -calculs, le maréchal Davout raconta franchement ce qui lui était -arrivé avec le maréchal Oudinot, exposa les conditions qu'il avait -demandées, les espérances d'acceptation qu'il avait obtenues, et enfin -déclara quant à lui, que son avis était de s'expliquer nettement avec -les Chambres, et de leur faire une proposition formelle, fondée sur ce -motif capital qu'il valait mieux se donner les Bourbons à soi-même -avec de bonnes conditions, que de les <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> recevoir sans -conditions des mains de l'étranger.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La proposition de rappeler les Bourbons immédiatement est -près d'être adoptée, lorsqu'un rapport des négociateurs fournit à M. -Fouché un prétexte pour différer toute résolution.</span> -Ces choses dites d'un ton convaincu ne provoquèrent presque pas -d'opposition de la part de MM. Grenier et Quinette, ni même de la part -de Carnot qui avait confiance dans la loyauté du maréchal Davout, et -qui, malgré ses préjugés, était sensible à l'avantage d'avoir les -Bourbons sans les étrangers. M. de Caulaincourt se tut comme il -n'avait cessé de le faire dans les circonstances actuelles. M. Fouché, -s'il avait eu la franchise du maréchal, aurait pu, en se joignant -résolument à lui, tirer un grand parti de sa proposition, dans -l'intérêt d'une solution prochaine et patriotique. Soit qu'il fût -presque fâché d'être prévenu, soit aussi qu'il craignît que le -maréchal Davout n'allât trop vite, il approuva, mais sans chaleur, les -idées que le maréchal venait d'exprimer, et suivant une habitude qu'il -avait prise de tout décider lui-même, sans presque consulter ses -collègues, il dit aux deux présidents MM. Cambacérès et Lanjuinais, -qu'il fallait préparer les Chambres à une fin qui paraissait -inévitable. Personne ne semblait disposé à élever d'objections, -lorsque M. Bignon, chargé provisoirement des relations extérieures, -arriva soudainement avec un document important. C'était le premier -rapport des négociateurs envoyés au camp des alliés, et ils exposaient -ce qui suit.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rapport des négociateurs sur le commencement de leur -mission.</span> -MM. de Lafayette, de Pontécoulant, Sébastiani, d'Argenson, de -Laforest, Benjamin Constant, s'étaient d'abord dirigés sur Laon, où -ils croyaient rencontrer les armées anglaise et prussienne. Leur -intention en prenant cette route était d'obtenir un <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> -armistice des armées les plus rapprochées de la capitale, et d'aller -ensuite traiter le fond des choses avec les souverains eux-mêmes. -Mieux renseignés sur la marche de l'ennemi en s'en approchant, ils -s'étaient rendus à Saint-Quentin où ils avaient trouvé les -avant-postes prussiens, et avaient demandé une entrevue avec les -généraux ennemis. Blucher, qui précédait l'armée anglaise de deux -marches, en avait référé au duc de Wellington, et celui-ci, jugeant -l'abdication de Napoléon une feinte imaginée pour gagner du temps, -avait été d'avis de ne point accorder d'armistice. Blucher, qui -n'avait pas besoin d'être excité pour se montrer intraitable, avait -refusé alors toute suspension d'armes, à moins qu'on ne lui livrât les -principales places de la frontière et la personne même de Napoléon. -Ces conditions étaient évidemment inacceptables. Cependant les -officiers chargés de parlementer au nom des deux généraux ennemis, -avaient déclaré qu'ils ne venaient pas en France pour les Bourbons, -que peu leur importaient ces princes, que Napoléon et sa famille -écartés, les puissances seraient prêtes à souscrire aux conditions les -plus avantageuses pour la France. Après ces pourparlers, les -négociateurs avaient reçu l'autorisation de se rendre en Alsace, où -ils devaient rencontrer les souverains coalisés. Ils étaient donc -partis pour cette nouvelle destination, mais avant de se mettre en -route ils avaient cru devoir adresser ce premier rapport à la -commission exécutive. -<span class="sidenote" title="En marge">Sur quelques propos des officiers prussiens, les -négociateurs se sont persuadés faussement que les puissances ne -tiennent pas absolument aux Bourbons.</span> -Ils se résumaient en disant que les coalisés ne -tenaient pas absolument aux Bourbons; que leur vœu essentiel, dont -rien ne les ferait revenir, <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> se réduisait à l'exclusion du -trône de France de Napoléon et de sa famille; que ce point nettement -accordé, on les trouverait plus maniables sur le reste; mais qu'on les -indisposerait en favorisant l'évasion de Napoléon, et qu'on ôterait -ainsi des chances à la conclusion de la paix. La légation, en -terminant son rapport, conseillait l'envoi de nouveaux négociateurs, -chargés d'aller à la rencontre des généraux Blucher et Wellington, et -autorisés à faire les concessions spécialement nécessaires pour -obtenir un armistice.</p> - -<p>Les négociateurs s'étaient évidemment laissé abuser par les propos un -peu légers des officiers prussiens, qui étaient tous imbus de -sentiments révolutionnaires, et qui n'auraient certainement pas tenu -ce langage à l'égard des Bourbons, s'ils avaient eu à s'expliquer -officiellement sur le futur gouvernement de la France. -<span class="sidenote" title="En marge">Après avoir entendu ce rapport, la commission exécutive -ajourne le parti à prendre.</span> -Néanmoins leur -rapport amena dans le sein de la commission exécutive un fâcheux -revirement. Trois des membres de cette commission s'étaient rendus -devant la nécessité alléguée de subir les Bourbons, mais cette -nécessité n'étant plus aussi démontrée d'après ce qu'on venait -d'entendre, il leur sembla qu'il convenait de ne pas aller si vite, et -de se montrer moins prompt à subir un sacrifice qui ne paraissait pas -inévitable. M. Fouché avec plus de sagacité aurait dû voir que les -négociateurs se trompaient, qu'ils avaient fort étourdiment pris au -sérieux les propos des officiers prussiens, qu'il fallait donc ne pas -perdre le fruit de la courageuse initiative du maréchal Davout; mais, -soit erreur, soit crainte de se compromettre, il tomba <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> -d'accord qu'on ne devait pas se presser de prendre une résolution. Il -révoqua la commission donnée à MM. Cambacérès et Lanjuinais de -préparer les deux Chambres au retour des Bourbons, et toujours -agissant de sa propre autorité, il choisit parmi les personnages -présents de nouveaux négociateurs pour aller traiter d'un armistice -avec les généraux ennemis arrivés aux portes de Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Nouveaux commissaires chargés d'aller négocier un armistice -avec le duc de Wellington.</span> -Il chargea de -ce soin MM. de Flaugergues, Andréossy, Boissy d'Anglas, de Valence, de -La Besnardière, la plupart présents en leur qualité de membres du -bureau des deux Chambres. Il ne leur donna guère d'autre instruction -que d'agir d'après ce qu'ils avaient entendu, et dans l'intérêt de la -capitale, qu'il fallait sauver à tout prix de la présence des -étrangers. Il leur remit de plus une lettre pour le duc de Wellington, -afin de les accréditer auprès du général de l'armée britannique. Dans -cette lettre dépourvue de dignité et pleine de flatterie pour nos -vainqueurs, M. Fouché répétant les banalités qui avaient cours en ce -moment, disait que l'homme qui était cause de la guerre étant écarté, -les armées européennes s'arrêteraient sans doute, laisseraient à la -France le choix de son gouvernement, et que lui, duc de Wellington, -glorieux représentant d'une nation libre, ne voudrait pas que la -France, aussi civilisée que l'Angleterre, fût moins libre -qu'elle.—Par cette lettre M. Fouché mettait à peu près la France aux -pieds du général anglais, et bien qu'elle y fût de fait, il aurait pu -se dispenser de le constater par écrit. Mais il avait à un tel degré -la vanité de se produire, qu'il aimait mieux figurer mal dans les -<span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> événements, que de ne pas y figurer du tout. Quoique M. de -Caulaincourt élevât en général peu d'objections contre ce qui se -faisait, il opposa quelque résistance au choix de M. de La -Besnardière, qu'il connaissait et qu'il estimait personnellement, mais -qui revenu depuis peu de jours du congrès de Vienne appartenait -complétement à M. de Talleyrand, et passait pour un parfait -royaliste.—Royaliste, soit, répondit M. Fouché, mais il sait son -métier, et il faut bien quelqu'un qui le sache.—Personne ne répliqua, -et les choix furent confirmés par le silence des assistants.</p> - -<p>On se sépara donc sans avoir adopté les conclusions du maréchal -Davout, et on laissa les choses dans leur état d'incertitude, en -abandonnant à l'ennemi seul le soin de les en tirer. Au sortir de -cette conférence, M. Fouché prit une mesure assez grave. Il avait -d'abord demandé de très-bonne foi les sauf-conduits pour Napoléon, -afin d'assurer son libre passage aux États-Unis, et il avait même, sur -les instances du général Beker, renoncé à exiger que ces sauf-conduits -fussent arrivés pour laisser partir les frégates, ce qui ôtait à -Napoléon tout motif de différer son départ. Mais il changea tout à -coup d'avis après le rapport des commissaires, et de crainte de nuire -aux négociations, il prescrivit au ministre de la marine, en tenant -les frégates prêtes, en admettant même Napoléon à leur bord, de ne -leur permettre de lever l'ancre qu'après la réception des -sauf-conduits. Dès ce moment, et pour la première fois, il sacrifiait -ainsi la sûreté de Napoléon à l'intérêt des négociations. Cet intérêt -<span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> était grand sans doute, mais l'honneur de la France importait -davantage, et c'était compromettre cet honneur que de livrer Napoléon -à l'ennemi, ce qu'on s'exposait à faire en le retenant à -Rochefort<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Lien vers la note 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché flotte au gré des événements, et le gouvernement -avec lui.</span> -M. Fouché n'ayant pas accepté la courageuse solution que lui offrait -le maréchal Davout, allait flotter quelques jours au gré des -événements, et le gouvernement tout entier avec lui. La malheureuse -Chambre des représentants, sentant confusément sa propre faiblesse, -commençant à voir qu'il n'y avait guère de milieu entre résister avec -Napoléon, ou se rendre aux Bourbons à des conditions honorables, -cherchait à échapper à ses craintes, à ses regrets, en discutant un -plan de constitution.—Mais à quoi bon, disaient beaucoup d'hommes -sages, à quoi bon nous jeter dans le dédale d'une discussion pareille? -N'avons-nous pas une constitution à laquelle il suffit de changer -quelques articles, et qui nous sauve à la fois des théories et des -compétitions de parti, en déterminant à la fois la forme du -gouvernement <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> et le choix du souverain? N'avons-nous pas en -outre, avec cette constitution et le souverain qu'elle proclame, -l'avantage capital de rallier l'armée?— -<span class="sidenote" title="En marge">Occupation des Chambres en ce moment.</span> -Ce sentiment était celui de la -majorité. -<span class="sidenote" title="En marge">Elles discutent un projet de constitution.</span> -Mais la carrière des vaines théories une fois ouverte aux -esprits, il n'était pas facile de la leur fermer, et les uns -proposaient la Constitution de 1791, les autres quelque chose de -très-voisin de la république. Du reste, ces discussions puériles ne -parvenaient ni à captiver les représentants ni à les distraire des -dangers de la situation, et après avoir prêté l'oreille un instant -lorsqu'elles offraient quelque singularité, ils quittaient leurs -siéges pour recueillir dans les salles environnantes les moindres -bruits qui circulaient. Le bureau des deux Chambres ayant été présent -à la dernière séance de la commission exécutive, il était impossible -qu'il ne se répandît pas parmi eux quelque chose des discussions -soulevées dans le sein de cette commission. -<span class="sidenote" title="En marge">Le bruit de ce qui s'était passé dans le sein de la -commission exécutive se répand, et on accuse M. Fouché de trahison.</span> -Ils surent en effet qu'on -y avait discuté le rétablissement des Bourbons, et ils imputèrent -particulièrement à M. Fouché l'intention de ramener ces princes en -France. Ainsi qu'il arrive toujours chez les partis, il y avait des -degrés dans le zèle des bonapartistes. La masse s'accommodait de -Napoléon II sans Napoléon I<sup>er</sup>, mais une minorité fidèle regardait -comme une trahison d'avoir abandonné Napoléon I<sup>er</sup>, et elle -attribuait cette trahison à M. Fouché. M. Félix Desportes qui faisait -partie de cette minorité, se transporta le lendemain matin 28 au sein -de la commission exécutive, accompagné de M. Durbach, qui tenait -beaucoup moins à conserver les Bonaparte <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> qu'à écarter les -Bourbons imposés par l'étranger. L'un et l'autre interpellèrent -vivement le duc d'Otrante, et lui dirent en termes amers qu'après -avoir recherché et obtenu la confiance des Chambres, il trahissait -cette confiance en tendant la main aux Bourbons. M. Fouché, embarrassé -d'abord, se remit bientôt, et répondit à ces messieurs:— -<span class="sidenote" title="En marge">Réponse de M. Fouché à quelques représentants.</span> -Ce n'est pas -moi qui ai trahi la cause commune, c'est la bataille de Waterloo. Les -armées anglaise et prussienne s'avancent à grands pas sans qu'on ait -les moyens de leur résister. Elles ne veulent à aucun prix ni de -Napoléon ni d'aucun membre de sa famille! Que puis-je y faire? Si vous -désirez savoir comment et de quoi je traite avec leurs généraux, voici -ma lettre au duc de Wellington, lisez-la...— -<span class="sidenote" title="En marge">Cette réponse calme un moment les méfiances dont il est -l'objet.</span> -Le duc d'Otrante la leur -donna effectivement à lire. Ces messieurs ayant la simplicité de -croire que la négociation se réduisait tout entière à cette lettre, -s'en tinrent pour satisfaits, demandèrent et obtinrent l'autorisation -de la communiquer à l'assemblée. Ils se rendirent incontinent à la -Chambre des représentants, lui lurent la lettre de M. Fouché, qui ne -fut ni blâmée ni approuvée, mais qui apaisa un peu les imaginations, -faciles à exciter et à calmer dans les temps de crise, et écarta pour -quelques instants l'idée déjà très-répandue d'une noire trahison.</p> - -<p>Dans ce moment, les représentants envoyés à la rencontre de l'armée -française, sur la route de Laon, venaient de remplir leur mission, et -présentaient leur rapport. -<span class="sidenote" title="En marge">Adresse à l'armée pour faire appel à son patriotisme, et -lui rappeler que Napoléon écarté il reste la France, à qui elle doit -son dévouement.</span> -Le général Mouton-Duvernet, chargé de ce -rapport, après avoir peint le désordre qui avait d'abord régné dans -cette armée, racontait <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> qu'elle s'était bientôt ralliée -derrière le corps du maréchal Grouchy, qu'elle croyait avoir été -trahie, que cependant l'idée de combattre pour Napoléon II lui rendait -son ardeur; qu'elle se ranimait à ce nom, qu'elle était prête à faire -son devoir, mais qu'il fallait lui envoyer, outre les secours en -matériel dont elle avait un urgent besoin, les encouragements de la -nation, relever en un mot chez elle les forces physiques et morales. À -ce discours on s'était écrié de toute part qu'après Napoléon I<sup>er</sup> il -restait la France, laquelle importait mille fois plus qu'un homme, -quel qu'il fût; qu'il fallait rédiger une proclamation à l'armée, la -remercier de ce qu'elle avait fait, mais lui demander de continuer ses -efforts pour le pays qui devait être la première de ses affections, de -venir enfin combattre encore une fois pour l'indépendance et la -liberté nationales sous les murs de Paris, où elle trouverait les -représentants prêts à mourir avec elle pour ces biens sacrés. Une -adresse avait été rédigée d'après ces données par M. Jay, votée dans -la journée, et remise à cinq représentants, qui devaient la porter à -l'armée. L'assemblée faisait ainsi ce qu'elle pouvait, mais c'était -peu. Il lui était impossible avec toute sa bonne volonté de remplacer -le nom, et surtout la direction qu'elle avait enlevés à l'armée en -substituant Napoléon II à Napoléon I<sup>er</sup>, c'est-à-dire un enfant à un -grand homme.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette proclamation portée par quelques représentants.</span> -Les représentants chargés de cette proclamation n'avaient pas beaucoup -de chemin à faire pour rejoindre l'armée, car le 28 et le 29 juin on -la voyait paraître sous les murs de la capitale, vivement <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> -pressée par les armées anglaise et prussienne, et menacée même un -moment d'être coupée de Paris avant d'y arriver. -<span class="sidenote" title="En marge">Marche des armées anglaise et prussienne.</span> -Le duc de Wellington -et le maréchal Blucher avaient d'abord hésité dans leurs mouvements, -et avaient songé avant de pénétrer en France, à prendre quelques -places pour assurer leur marche, et ménager à la colonne de l'Est le -temps d'entrer en ligne. Mais ces hésitations avaient tout à coup -cessé en apprenant l'abdication de Napoléon, et le trouble profond qui -s'en était suivi. Tout en craignant que cette abdication ne fût qu'une -feinte, ils avaient prévu la confusion qui devait régner dans les -conseils du gouvernement, et ils avaient résolu de marcher sur Paris. -Ils étaient convenus de suivre la rive droite de l'Oise, et de -devancer s'ils le pouvaient l'armée française qui était sur la rive -gauche, afin de déboucher sur Paris avant elle. Le maréchal Blucher -prenant les devants, devait marcher en tête, suivre le cours de -l'Oise, tâcher d'en enlever les ponts, tandis que l'armée anglaise, se -hâtant de le rejoindre, l'appuierait aussitôt qu'elle pourrait. Le duc -de Wellington, qui avait sur la cour de Gand une grande autorité qu'il -devait à sa triple qualité d'Anglais, de général victorieux, et -d'esprit éminemment politique, lui fit dire de quitter la Belgique, et -de se diriger sur Cambrai, dont il allait tâcher de faire ouvrir les -portes au moyen d'un coup de main. Retenu par son matériel et surtout -par son équipage de pont extrêmement difficile à traîner, il était -resté fort en arrière du maréchal Blucher, qui dans son impatience -n'attendait personne.</p> - -<p>Tandis que le 25 le maréchal Blucher était à <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> Saint-Quentin, -le duc de Wellington partait du Cateau, en chargeant un détachement -d'enlever Cambrai et Péronne. Le 26 juin l'armée prussienne, -continuant son mouvement, atteignait Chauny, Compiègne et Creil. Une -de ses divisions passant l'Oise à Compiègne, cherchait à intercepter -la route de l'armée française de Laon sur Paris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite de l'armée française de Laon sur Paris.</span> -L'armée française ralliée à Laon, et repliée sur Soissons, était -placée sous les ordres du maréchal Grouchy, le maréchal Soult ayant -demandé à revenir à Paris. Le général Vandamme avait remplacé le -maréchal Grouchy dans le commandement de l'aile droite, celle qui -avait manqué, bien malgré elle, au rendez-vous de Waterloo, et il -s'acheminait par Namur, Rocroy et Rethel sur Laon, dans les meilleures -dispositions. Le maréchal Grouchy, à peine arrivé de sa personne à -Laon, apprenant que sa ligne de retraite sur Paris était menacée par -les Prussiens, s'était hâté de gagner Compiègne, où il s'était fait -précéder par le comte d'Erlon avec les débris du 1<sup>er</sup> corps, et par -le comte de Valmy avec ce qui restait des cuirassiers. Parvenu à -Compiègne, le comte d'Erlon avait trouvé les Prussiens devant lui, les -avait contenus de son mieux, puis s'était replié sur Senlis, en -prévenant son général en chef de la présence des Prussiens sur la rive -gauche de l'Oise, afin qu'il pût prendre une direction en arrière, et -arriver à Paris sans fâcheuse rencontre. Grouchy, agissant en cette -occasion avec une activité qui, déployée dix jours plus tôt, aurait -sauvé l'armée française, avait dirigé Vandamme sur la Ferté-Milon, -afin qu'il rejoignît Paris en suivant la <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> Marne, s'était porté -lui-même sur Villers-Coterets, où il avait arrêté les Prussiens par -une attaque vigoureuse, puis s'était replié promptement par la route -de Dammartin. Le lendemain 28 ses têtes de colonnes débouchaient sur -Paris par toutes les routes de l'Est, et le 29 elles occupaient les -positions de la Villette, après avoir évité l'ennemi avec autant de -dextérité que de vigueur. Sur ces entrefaites Blucher atteignait -Gonesse. Le duc de Wellington ayant enlevé Cambrai par un corps -détaché, et ouvert cette ville à Louis XVIII, se trouvait entre -Saint-Just et Gournay, ayant son arrière-garde à Roye, son quartier -général à Orvillers, à deux marches par conséquent de Blucher. -L'impatience de l'un, la lenteur de l'autre, les avaient ainsi placés -à une distance qui pouvait singulièrement les compromettre, si nous -savions en profiter.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le canon se fait entendre dans la plaine Saint-Denis.</span> -Déjà le canon de l'ennemi se faisait entendre dans la plaine -Saint-Denis, et c'était la seconde fois en quinze mois que ce bruit -sinistre retentissait aux portes de la capitale. Il y réveillait, en -les rendant plus vives, toutes les agitations des jours précédents. -Les troupes, harassées de fatigue par trois marches de dix et douze -lieues chacune, arrivaient peu en ordre, et ne présentaient pas un -aspect satisfaisant. Le maréchal Grouchy, troublé par la vive -poursuite de l'ennemi, et craignant d'être entamé avant d'avoir gagné -Paris, écrivait des dépêches inquiétantes. Recevant le contre-coup de -toutes ces impressions, le maréchal Davout désespérait de pouvoir -opposer une résistance sérieuse à l'ennemi, et, toujours entier dans -ses vues et son langage, <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> n'avait pas manqué de le dire au duc -d'Otrante. -<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout transporte son quartier général à la -Villette.</span> -Il avait transporté son quartier général à la Villette, -pour être mieux en mesure de veiller à la défense de la capitale; il -manda de ce point au duc d'Otrante qu'il ne voyait qu'une ressource, -c'était de suivre le conseil qu'il avait donné la veille, de proclamer -les Bourbons, et d'écarter à ce prix les armées coalisées, que pour en -venir à de telles conclusions il avait eu de grandes répugnances à -vaincre, mais qu'il les avait vaincues, et persistait à croire qu'il -valait mieux rétablir les Bourbons soi-même par un acte de haute -raison, que de les recevoir des mains de l'étranger victorieux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché sentant le danger approcher, et n'étant pas -content des promesses équivoques des royalistes, recommande au -maréchal Davout de tâcher d'obtenir un armistice, sans prendre avec -les Bourbons d'engagement précipité.</span> -M. Fouché partageait entièrement l'avis du maréchal; mais M. de -Vitrolles avec qui il était en communications continuelles, et qui -n'avait point de pouvoirs, ne lui faisait que des promesses vagues, -soit pour les choses, soit pour les hommes, et se bornait à lui -répéter qu'on n'oublierait jamais les immenses services qu'il aurait -rendus en cette occasion. Sachant quelle était la valeur de telles -assurances, M. Fouché aurait voulu, soit pour lui, soit pour le parti -révolutionnaire, des gages plus solides. M. de Tromelin, revenu de sa -mission au quartier général anglais, n'avait également rapporté que -des paroles très-générales, consistant à dire que le duc de Wellington -n'était pas autorisé à donner des sauf-conduits pour Napoléon, qu'il -fallait absolument recevoir les Bourbons, et au lieu de leur imposer -des conditions s'en fier à la sagesse de Louis XVIII, qui accorderait -tout ce qui était raisonnablement désirable. Le général Tromelin -avait <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> rapporté en outre des expressions extrêmement -flatteuses du duc de Wellington pour M. Fouché, et le témoignage d'un -vif désir de s'aboucher avec lui. Frappé des dangers signalés par les -chefs militaires, inquiet des vagues déclarations des agents -royalistes, M. Fouché qui continuait à tout prendre sur lui-même, -répondit au maréchal Davout qu'il fallait se hâter de négocier un -armistice, mais sans contracter d'engagement formel à l'égard des -Bourbons, que les accepter trop vite ce serait s'exposer à les avoir -sans conditions, et n'être pas même dispensé d'ouvrir ses portes aux -armées ennemies, dont rien n'aurait garanti l'abstention et -l'éloignement. Cependant, en ne proclamant pas les Bourbons -immédiatement, un sacrifice quelconque devenait nécessaire si on -voulait obtenir un armistice. -<span class="sidenote" title="En marge">Il imagine de céder quelques places de la frontière, pour -suppléer aux concessions politiques qu'il n'est pas disposé à faire.</span> -Les premiers négociateurs, dans leur -entrevue avec les généraux prussiens, leur avaient entendu dire que -pour s'arrêter ils exigeraient les places de la frontière, et de plus -la personne de Napoléon. M. Fouché pensa qu'il fallait sacrifier les -places de la frontière pour sauver Paris, car Paris c'était la France -et le gouvernement. Cette opinion était fort contestable, car, livrer -Paris, c'était seulement restituer le trône aux Bourbons, tandis que -livrer des places telles que Strasbourg, Metz, Lille, c'était mettre -dans les mains des étrangers les clefs du territoire, qu'ils ne -voudraient peut-être pas rendre aux Bourbons eux-mêmes. Mais M. -Fouché, préoccupé en ce moment de la question de gouvernement beaucoup -plus que de la sûreté du territoire, autorisa le maréchal à céder les -places frontières pour <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> obtenir un armistice qui arrêterait -les Anglais et les Prussiens aux portes de la capitale. Cette -autorisation devait être remise au maréchal Grouchy, commandant les -troupes en retraite, pour qu'il la fît parvenir aux négociateurs de -l'armistice, là où ils se trouveraient.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché sachant qu'on exigera la personne de Napoléon, -prend le parti de le faire partir tout de suite, même sans attendre -les sauf-conduits.</span> -Dans ces diverses réponses on n'avait point parlé de la personne de -Napoléon. L'expédient que proposa M. Fouché fut de le faire partir à -l'instant même pour Rochefort, en lui accordant la condition à -laquelle il paraissait tenir essentiellement, celle de mettre à la -voile sans attendre les sauf-conduits. Cette détermination était la -plus honorable qu'on pût adopter, car l'ennemi ne pourrait plus -demander la personne de Napoléon au gouvernement provisoire, -lorsqu'elle ne serait plus dans ses mains. Après la raison d'honneur -il y avait, pour en agir ainsi, la raison de prudence. Beaucoup de -militaires parlaient d'aller à la Malmaison chercher Napoléon, pour le -mettre à la tête des troupes, et livrer sous Paris une dernière -bataille. En le faisant partir immédiatement, on l'enlevait à ses -ennemis acharnés comme à ses amis imprudents. L'amiral Decrès et M. -Merlin furent chargés de se transporter à la Malmaison pour presser -Napoléon de s'éloigner, en lui remettant l'autorisation de lever -l'ancre dès qu'il serait à bord des deux frégates de Rochefort, et en -faisant valoir, pour le décider, les exigences de l'ennemi qui -demandait sa personne, et l'impossibilité de répondre de sa sûreté à -la Malmaison, où un parti de cavalerie pouvait aller le surprendre à -tout moment. Ces ordres donnés, on se rendit à la <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> Chambre -des représentants pour lui faire savoir à quel point la situation -s'était aggravée, et lui proposer la mise de Paris en état de siége, -les autorités civiles continuant d'exister, et conservant leurs -pouvoirs, par exception au régime des places fortes, où l'autorité -militaire subsiste seule après la proclamation de l'état de siége. -L'assemblée que le bruit du canon avait fort agitée, et à laquelle on -n'apprit rien en lui apportant ces communications, vota l'état de -siége à la presque unanimité.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le bruit du canon réveille le génie de Napoléon.</span> -Le bruit du canon dans la plaine Saint-Denis avait ému les habitants -de la Malmaison comme ceux de la capitale, excepté Napoléon qui ne -s'alarmait guère parce qu'il connaissait plus qu'homme au monde la -portée des dangers. Le maréchal Davout, soit pour garantir la -Malmaison, soit pour empêcher l'ennemi de passer sur la rive gauche de -la Seine, avait fait barricader les ponts de Neuilly, de Saint-Cloud, -de Sèvres, et détruire ceux de Saint-Denis, de Besons, de Chatou, du -Pecq. Ces précautions ne mettaient pas cependant la Malmaison à l'abri -d'une surprise, et le colonel Brack, officier de cavalerie de la -garde, y était accouru pour avertir que des escadrons prussiens -battaient la plaine, qu'on pouvait dès lors être enlevé si on ne se -tenait sur ses gardes. On eût conçu des alarmes bien plus vives si on -eût été informé des projets de Blucher que nous aurons bientôt -occasion de faire connaître. Le général Beker avait trois ou quatre -cents hommes, et il était résolu à défendre Napoléon jusqu'à la -dernière extrémité. Une vingtaine de jeunes gens, tels que MM. de -Flahault, de La <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> Bédoyère, Gourgaud, Fleury de Chaboulon, -étaient prêts à se faire tuer pour protéger la glorieuse victime -confiée à leur dévouement. Napoléon souriait de tout ce zèle, disant -que l'ennemi venait à peine de déboucher dans la plaine Saint-Denis, -que la Seine, quoique basse, n'était pas facile à franchir, et que les -choses n'étaient pas telles que le supposait l'imagination alarmée de -ses fidèles serviteurs. On était presque seuls à la Malmaison. Excepté -MM. de Bassano, Lavallette, de Rovigo, Bertrand, qui n'en sortaient -guère, excepté les frères et la mère de Napoléon, excepté la reine -Hortense, on n'y voyait d'autres visiteurs que quelques officiers -échappés de l'armée, venant avec des habits en lambeaux, et tout -couverts encore de la poussière du champ de bataille, informer -Napoléon de la marche de l'ennemi, et le supplier de se remettre à -leur tête. Napoléon les écoutait avec sang-froid, les calmait, les -remerciait, et faisait son profit de leurs renseignements. -<span class="sidenote" title="En marge">Les Prussiens s'étant mis en avance sur les Anglais de deux -marches au moins, Napoléon imagine de les battre les uns après les -autres.</span> -Sans savoir -bien au juste la position des coalisés, il avait conclu de ces divers -rapports, que, selon sa coutume, le fougueux Blucher devançait le sage -Wellington, et qu'il s'était mis à deux marches des Anglais. -<span class="sidenote" title="En marge">Il propose à la commission exécutive de livrer une -bataille, et de remettre le commandement après la victoire.</span> -Tout de -suite, avec la promptitude ordinaire de son coup d'œil militaire, -il avait entrevu qu'on pouvait surprendre les coalisés éloignés les -uns des autres, et par un heureux hasard trouver sous Paris l'occasion -qu'il avait vainement cherchée à Waterloo, de les battre séparément, -et de rétablir ainsi la fortune des armes françaises. Il devait en -effet revenir de Soissons au moins 60 mille hommes; on en comptait -bien 10 mille <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> dans Paris, et avec 70 mille combattants on -avait plus qu'il ne fallait pour écraser Blucher, qui n'en pouvait pas -réunir plus de 60 mille, et Blucher écrasé, on avait chance de faire -subir au duc de Wellington un sort désastreux. Après un tel triomphe -on ne savait pas ce que le succès communiquerait de chaleur aux âmes, -provoquerait d'élan de la part de la nation, et Napoléon, se laissant -aller à un dernier rêve de bonheur, imagina qu'il serait bien beau de -rendre un tel service à la France, sans vouloir en profiter pour -lui-même, et de reprendre le chemin de l'exil après avoir rendu -possible un bon traité de paix. Sauver peut-être la couronne de son -fils, était tout ce qu'il attendait de ce dernier fait d'armes!</p> - -<p>Il ruminait ce grand projet pendant la nuit du 28 au 29 (car c'était -dans la soirée même du 28 qu'il avait obtenu les renseignements sur -lesquels il fondait sa nouvelle combinaison), lorsqu'il fut tout à -coup interrompu par l'arrivée de MM. Decrès et Boulay de la Meurthe -(on n'avait pu trouver M. Merlin pour l'envoyer), lesquels vinrent au -milieu de la nuit lui exprimer les intentions de la commission -exécutive relativement à son départ. Il les reçut immédiatement, et -sur la remise de l'ordre qui prescrivait aux capitaines des deux -frégates de lever l'ancre sans attendre les sauf-conduits, il déclara -qu'il était prêt à partir, mais qu'il allait auparavant expédier un -message à la commission exécutive. Il congédia ensuite, le cœur -serré, ces deux vieux serviteurs qu'il ne devait plus revoir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Beker chargé de ce message.</span> -Le 29 dès la pointe du jour, il fit préparer ses <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> chevaux de -selle, endossa son uniforme, manda auprès de lui le général Beker, et -avec une animation singulière, qu'on n'avait pas remarquée chez lui -depuis le 18 juin, il exposa ses intentions au général. L'ennemi, -dit-il, vient de commettre une grande faute, facile du reste à prévoir -avec le caractère des deux généraux alliés. Il s'est avancé en deux -masses de soixante mille hommes chacune, qui ont laissé entre elles -une distance assez considérable pour qu'on puisse accabler l'une avant -que l'autre ait le temps d'accourir. C'est là une occasion unique, que -la Providence nous a ménagée, et dont on serait bien coupable ou bien -fou de ne pas profiter. En conséquence j'offre de me remettre à la -tête de l'armée, qui à mon aspect reprendra tout son élan, de fondre -sur l'ennemi en désespéré, et après l'avoir puni de sa témérité, de -restituer le commandement au gouvernement provisoire..... J'engage, -ajouta-t-il, ma parole de général, de soldat, de citoyen, de ne pas -garder le commandement une heure au delà de la victoire certaine et -éclatante que je promets de remporter non pour moi, mais pour la -France.—</p> - -<p>Le général Beker fut frappé de la belle expression du visage de -Napoléon en ce moment. C'était la confiance du génie se réveillant au -sein du malheur, et en dissipant un instant les ombres. Malgré sa -répugnance à se charger d'une mission dont il n'espérait guère le -succès, le général partit, pressé par Napoléon de ne pas perdre de -temps, et courut sur-le-champ aux Tuileries. Il eut beaucoup de peine -à traverser le pont de Neuilly, complétement obstrué, <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> et -trouva en séance la commission exécutive, qui n'avait presque pas -cessé de siéger pendant la nuit. M. Fouché la présidait, et comme -toujours semblait la composer à lui seul.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Refus absolu de M. Fouché, durement exprimé.</span> -En apercevant le général Beker, M. Fouché lui demanda du ton le plus -pressant s'il apportait la nouvelle du départ de Napoléon. Le général -répondit que Napoléon était prêt à partir, mais qu'auparavant il avait -cru devoir adresser une dernière communication au gouvernement -provisoire. M. Fouché écouta l'exposé du général Beker avec un silence -glacé. À peine le général avait-il achevé, que tout le monde se -taisant, M. Fouché prit la parole. Il avait mis quelques instants, -mais bien peu, à préparer sa réponse, car il aurait eu la certitude de -voir la France sauvée, qu'il n'aurait pas voulu qu'elle le fût par les -mains de Napoléon. Il faut ajouter pour être juste, que comptant peu -sur le succès des projets militaires de Napoléon, dont il était -incapable d'apprécier le mérite, croyant y découvrir un nouveau coup -de ce qu'il appelait sa mauvaise tête, il craignait, si ces projets -échouaient, de justifier toutes les défiances des généraux ennemis, -aux yeux de qui l'abdication n'était qu'un piége, et qui voyant leurs -soupçons réalisés, se vengeraient peut-être sur Paris de la nouvelle -bataille qu'on leur aurait livrée.—Pourquoi, dit-il durement au -général Beker, vous êtes-vous chargé d'un pareil message? Est-ce que -vous ne savez pas où nous en sommes? Lisez les rapports des généraux -(et en disant ces mots il lui jeta sur la table une liasse de -lettres), lisez-les, et vous verrez qu'il nous <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> arrive des -troupes en désordre, incapables de tenir nulle part, et qu'il n'y a -plus d'autre ressource que d'obtenir à tout prix un armistice. -Napoléon ne changerait rien à cet état de choses. Sa nouvelle -apparition à la tête de l'armée nous vaudrait un désastre de plus et -la ruine de Paris. Qu'il parte, car on nous demande, sa personne, et -nous ne pouvons répondre de sa sûreté au delà de quelques heures.—Pas -un des collègues de M. Fouché n'ajouta un mot à ce qu'il avait dit. -Ayant encore questionné le général sur les personnes qui étaient -actuellement à la Malmaison, et sachant que M. de Bassano était du -nombre, il s'écria qu'il voyait bien d'où partait le coup, et il -écrivit un billet destiné à M. de Bassano, dans lequel il lui répétait -qu'il y aurait le plus grand danger à retenir Napoléon seulement une -heure de plus.</p> - -<p>Le général Beker regagna la Malmaison en toute hâte, trouva Napoléon -toujours en uniforme, ses aides de camp préparés, et n'attendant que -la réponse à son message pour monter à cheval. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se voyant refusé, se décide à partir pour -Rochefort.</span> -Quoique Napoléon ne fût -pas surpris de la réponse qu'on lui apportait, il en fut affligé, et -un instant courroucé. Mais bientôt il se résigna en voyant qu'on ne -voulait pas même un dernier service de lui, quelque grand, quelque -certain que ce service pût être, et il se rappela l'opposition de ses -maréchaux en 1814, lorsqu'il pouvait accabler les alliés dispersés -dans Paris. C'était la seconde fois en quinze mois que la fortune lui -offrant une dernière occasion d'écraser l'ennemi, on refusait de le -suivre, soit doute, défiance, ou irritation à son égard! Pour la -seconde <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> fois, il recueillait le triste prix d'avoir fatigué, -dégoûté, si on peut le dire, le monde de son génie!</p> - -<p>Dès lors il ne songea plus qu'à s'éloigner. Ses compagnons d'exil -étaient choisis: c'étaient le général Bertrand, le duc de Rovigo, le -général Gourgaud. Drouot aurait dû être du nombre, mais lui seul ayant -été jugé capable de commander la garde impériale après que Napoléon -serait parti, il avait été obligé d'accepter ce commandement. Napoléon -lui-même le lui avait prescrit. Il regrettait Drouot, disait-il, comme -le plus noble cœur, le meilleur esprit qu'il eût connu. Mais il ne -désespérait pas de le voir en Amérique, ainsi que le comte Lavallette -et quelques autres sur lesquels il comptait. Sa mère, ses frères, la -reine Hortense, devaient aller l'y rejoindre. Tous ses préparatifs -terminés, il se décida à partir vers la fin du jour. Il avait peu -songé à se procurer des ressources pécuniaires, et avait confié à M. -Laffitte quatre millions en or, qui par hasard s'étaient trouvés dans -un fourgon de l'armée. La reine Hortense voulut lui faire accepter un -collier de diamants, pour qu'il eût toujours sous la main une -ressource disponible et facile à dissimuler. -<span class="sidenote" title="En marge">Le 29 juin au soir, Napoléon quitte la Malmaison.</span> -Il le refusa d'abord, -cependant, comme elle insistait en pleurant, il lui permit de cacher -ces diamants dans ses habits, puis embrassant sa mère, ses frères, la -reine Hortense, ses généraux, il monta en voiture à cinq heures (29 -juin, 1815), tout le monde jusqu'aux soldats de garde fondant en -larmes. Il se dirigea sur Rambouillet en évitant Paris, Paris, où il -ne devait plus rentrer que vingt-cinq ans après, dans un char -funèbre, ramené mort aux <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> Invalides par un roi de la maison -d'Orléans, qui lui-même n'est plus aux Tuileries au moment où j'achève -cette histoire, tant les habitants de ce redoutable palais s'y -succèdent vite dans le siècle orageux où nous vivons!</p> - -<p>Tandis qu'il quittait cette France où il venait de faire une si courte -et si funeste apparition, un message annonçait son départ à la -commission exécutive et aux deux Chambres. Dans celle des -représentants, où l'on n'avait plus guère de doute sur ce qu'il -fallait espérer de l'abdication, un saisissement douloureux suivit la -lecture du message, et on sentit bien que Napoléon partait pour -toujours, et que prochainement on partagerait son sort, les uns -destinés à l'oubli ou à l'exil, les autres au dernier supplice!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché fait arriver aux avant-postes la nouvelle du -départ de Napoléon, afin de faciliter la conclusion d'un armistice.</span> -Délivré de cet incommode voisin, M. Fouché reprit plus activement que -jamais des communications dont il faisait des intrigues, au lieu d'en -faire une grande et loyale négociation, premièrement pour la France, -et secondement pour les hommes compromis dans nos diverses -révolutions. Il avait un double objet, traiter avec Louis XVIII et les -chefs de la coalition, aux meilleures conditions possibles, et comme -il fallait du temps, obtenir un armistice qui lui laissât tout le -loisir nécessaire pour parlementer. Ne se contentant pas de M. de -Vitrolles, chargé de négocier avec les royalistes, du général Tromelin -chargé d'établir des relations avec le duc de Wellington, il fit choix -d'un nouvel agent destiné également à s'aboucher avec le généralissime -britannique: c'était un Italien fort remuant, <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> nommé -Macirone, qui de Romain s'était fait Napolitain, puis Anglais, et -avait servi d'intermédiaire à Murat lorsque celui-ci s'était donné à -la coalition. Présent à Paris depuis la catastrophe de Murat, et connu -de M. Fouché, il était un agent assez commode à envoyer à travers les -avant-postes ennemis jusqu'au camp des Anglais. M. Fouché l'y envoya -en effet pour savoir au juste ce que le duc de Wellington voulait sous -le double rapport du gouvernement de la France et de l'armistice. En -même temps il fit mander par toutes les voies aux négociateurs de -l'armistice le départ de Napoléon, afin de prouver que l'abdication de -celui-ci n'était pas une feinte, et d'éviter qu'on ne fît dépendre le -succès des négociations de la remise de sa personne aux armées -ennemies.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée des commissaires chargés de l'armistice au quartier -général ennemi.</span> -On a vu que les premiers négociateurs après avoir conféré sur la route -de Laon avec les officiers prussiens, s'étaient acheminés vers le Rhin -pour traiter de la paix avec les souverains eux-mêmes. Les seconds -négociateurs avaient été dirigés sur le quartier général des généraux -anglais et prussien pour traiter de l'armistice. C'était à ces -derniers qu'était dévolue la mission essentielle, celle d'arrêter -l'ennemi en marche sur Paris. La question allait dès lors se trouver -transportée tout entière au camp du duc de Wellington. En effet le -maréchal Blucher, patriote sincère et ardent, guerrier héroïque mais -violent au delà de toute mesure, ne possédait ni le secret ni la -confiance de la coalition, et bien qu'ayant décidé la victoire de -Waterloo par son infatigable dévouement à la cause commune, il -<span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> n'avait cependant pas l'importance qui en général s'attache -au bon sens plus qu'à la gloire elle-même. -<span class="sidenote" title="En marge">C'est avec le duc de Wellington que s'établit la -négociation.</span> -Ce n'était donc pas à lui, -quoiqu'il fût le plus rapproché, qu'il fallait s'adresser, mais au duc -de Wellington. Les commissaires chargés de négocier l'armistice, MM. -Boissy d'Anglas, de Flaugergues, de La Besnardière, les généraux -Andréossy, Valence, se dirigèrent d'abord vers les avant-postes qui -étaient exclusivement prussiens, puisque l'armée anglaise était encore -en arrière, furent accueillis fort poliment par M. de Nostiz, et -conduits de poste en poste sans pouvoir rencontrer le maréchal -Blucher, soit qu'il ne fût pas disposé à les recevoir, soit qu'il ne -fût pas facile à joindre. Après diverses allées et venues, M. de -Nostiz leur conseilla lui-même de voir le duc de Wellington, qui -pourrait les entendre plus utilement que le général prussien. Le -général anglais était à Gonesse, et les commissaires s'y rendirent -pour s'aboucher avec lui. Ils avaient sagement fait, car c'était là -seulement que se trouvait la tête capable de diriger une révolution, -qui pour notre malheur allait être la seconde accomplie par les mains -de l'étranger.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Avantage de traiter avec ce personnage, qui jouit de la -confiance générale.</span> -Heureusement, si on peut prononcer ce mot quand un pays est à la merci -de l'ennemi, heureusement le duc de Wellington, s'il n'avait pas le -génie, avait le bon sens, le bon sens pénétrant et ferme, à un degré -tel que sous ce rapport le général britannique ne craint la -comparaison avec aucun personnage historique. Sans une forte portion -de vanité, bien pardonnable du reste dans sa situation, on aurait pu -dire qu'il était sans faiblesse. À sa <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> gloire militaire, -singulièrement accrue depuis ces dernières journées, il ajoutait la -réputation d'un esprit politique auquel on pouvait tout confier. Ayant -paru quelques jours à Vienne, il y avait conquis la confiance -générale, et ayant été ambassadeur à Paris pendant la moitié d'une -année, il avait pris sur Louis XVIII et sur le parti royaliste tout -l'ascendant qu'il est possible de prendre sur des gens de peu de -lumières et de beaucoup de passions. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses sages opinions sur le gouvernement de la France.</span> -Il jugeait favorablement Louis -XVIII, était d'avis qu'il fallait le replacer sur le trône pour le -repos de la France et de l'Europe, en lui donnant un meilleur -entourage, et en lui faisant entendre d'utiles conseils. Appréciant du -point de vue d'un Anglais ce qui s'était passé en France en 1814, il -avait pensé et dit qu'avec la charte de Louis XVIII on pouvait rendre -un pays libre et prospère, et qu'il n'avait manqué à cette charte que -d'être convenablement pratiquée. Pour le duc de Wellington, que -l'expérience de son pays éclairait, la pratique aurait consisté dans -un ministère homogène, bien dirigé, indépendant du Roi et des princes, -recevant l'influence des Chambres et sachant à son tour les conduire. -<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité, selon lui, d'ajouter à la Charte une exécution -plus franche, et de composer un véritable ministère constitutionnel.</span> -Il n'avait rien vu de semblable dans le ministère de 1814, composé -d'un grand seigneur, homme d'esprit, paresseux, absent (M. de -Talleyrand était alors à Vienne), d'un favori, M. de Blacas, -personnage froid, roide, ne sortant guère de l'intimité du Roi, enfin -de quelques hommes spéciaux, sans relation les uns avec les autres, -tous dominés par un conseil royal où s'agitaient des princes rivaux et -peu d'accord. Aussi le duc de Wellington n'avait-il cessé d'écrire -soit à <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> Londres, soit à Vienne, que ce qui manquait à Louis -XVIII, c'était un ministère qui eût l'unité nécessaire pour gouverner. -Établi près de Gand, pendant les mois d'avril et de mai, il n'avait -cessé de faire entendre les mêmes critiques à la cour exilée. Il n'y -avait qu'une objection à opposer à cette manière de juger la -situation, c'est que si le remède proposé était bon, il fallait -cependant que ceux auxquels il était destiné consentissent à se -l'appliquer. -<span class="sidenote" title="En marge">Opinions qui régnaient à la cour de Gand.</span> -Or, Louis XVIII aurait subi peut-être un vrai ministère, -pour se débarrasser des princes de sa famille et de l'émigration, mais -ces princes et cette émigration n'en auraient voulu à aucun prix. Il -n'était pas possible toutefois de repousser absolument les conseils -d'un homme tel que le duc de Wellington, et ceux qui entouraient Louis -XVIII à Gand, voulant déférer au moins en apparence à ces conseils, -avaient accordé que le ministère avait <em>manqué d'unité</em>. -<span class="sidenote" title="En marge">Déchaînement universel et injuste contre M. de Blacas.</span> -Or, à qui -devait-on s'en prendre? À tout le monde, si on avait été juste; mais -il faut à chaque époque une victime qu'on charge des fautes de tous, -et souvent de celles d'autrui plus que des siennes. Cette victime, la -situation l'avait indiquée et fournie: c'était M. de Blacas. Ce -personnage, dont nous avons déjà eu occasion de parler, ne manquait ni -d'esprit ni de sens, et il était en outre d'une parfaite droiture. -Mais il avait le malheur de passer pour le favori du Roi, et d'être un -favori sec et hautain. Certes, bien qu'il nourrît dans son cœur les -passions d'un émigré, il était loin d'avoir inspiré ou appuyé les -fautes de l'émigration, car il suivait les volontés de Louis XVIII, -qui n'inclinait pas vers <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> ces fautes. Il avait même souvent -résisté aux princes, surtout au comte d'Artois, et si on cherchait un -coupable qui expiât justement les erreurs des émigrés, ce n'était pas -lui assurément qu'on aurait dû choisir. Mais odieux au parti libéral -par ses formes et ses opinions connues, odieux au parti des princes -comme le représentant particulier de Louis XVIII, il fut pris par tous -comme la victime expiatoire, et, depuis la sortie de Paris, c'était -contre lui qu'on se déchaînait de toute part. Accordant la maxime de -lord Wellington qu'il fallait un ministère qui eût de l'unité, on -ajoutait qu'il ne pouvait en exister un semblable avec le favori qui -dominait le Roi et le ministère, et à Gand les amis exaltés du comte -d'Artois le disaient, comme les modérés qui voulaient dans le -gouvernement une direction plus libérale, de manière que M. de Blacas, -par des motifs absolument contraires, était voué par tous à la haine -de tous. Les choses avaient été poussées à ce point qu'à Gand même, au -milieu de l'exil commun, on avait écrit des brochures violentes contre -lui. Il y a dans certains moments des noms que la multitude poursuit -machinalement d'une haine dont elle serait bien embarrassée de donner -les motifs. C'était le cas de M. de Blacas alors dans le sein du parti -royaliste.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grande importance acquise par M. de Talleyrand.</span> -Ces injustices convenaient à un homme qui, sans les partager, devait -en profiter, c'était M. de Talleyrand. Il s'était attribué auprès de -la cour de Gand le mérite de tout ce qu'on avait fait à Vienne, -c'est-à-dire des résolutions si promptes qui avaient été prises -contre Napoléon, et qui avaient amené sa <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> seconde et dernière -chute. Ces mesures étaient dues aux passions qui régnaient à Vienne, -bien plus qu'à l'influence de M. de Talleyrand; mais les émigrés de -Gand, ignorant ce qui se passait au congrès, n'en jugeant que par les -effets extérieurs, ayant vu la foudre partir de Vienne, avaient -attribué à M. de Talleyrand qui s'y trouvait, le mérite de l'avoir -lancée. Personne ne lui contestait donc cette importance, et comme la -haine portait actuellement non sur lui qui avait été absent pendant -toute l'année, mais sur M. de Blacas qui n'avait cessé d'être à côté -du Roi, M. de Talleyrand passait pour avoir sauvé tout ce que M. de -Blacas avait perdu. M. de Talleyrand, qui voyait avec déplaisir entre -lui et le Roi un personnage dont il fallait toujours subir -l'entremise, et qui n'était pas fâché de s'en débarrasser, avait uni -sa voix à toutes celles qui s'élevaient contre M. de Blacas, et les -émigrés eux-mêmes, contents d'avoir son assentiment, l'en avaient -récompensé en glorifiant ses services. Il s'était donc établi une -sorte de concours étrange de toutes les influences contre M. de -Blacas, comme s'il eût été la cause unique de tous les maux, dont -aucun cependant n'était son ouvrage. En même temps s'était formé un -ensemble d'idées auquel chacun aussi avait contribué pour sa part. -Tandis que le duc de Wellington, raisonnant en Anglais, disait qu'on -avait manqué d'un ministère homogène, ce qui était parfaitement vrai, -les hommes sages de l'émigration de Gand, tels que MM. Louis, de -Jaucourt, etc., disaient que ce n'était pas tout, que s'il fallait -écarter les favoris, il fallait aussi <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> écarter les princes, -rassurer les acquéreurs de biens nationaux fortement alarmés, rassurer -les campagnes contre le retour de la dîme et des droits féodaux, et -tâcher autant que possible de séparer la cause des Bourbons de celle -des puissances étrangères.—À cela les émigrés n'opposaient aucune -objection, mais ils ajoutaient qu'il fallait également rendre la -sécurité aux honnêtes gens, et pour atteindre ce résultat punir d'une -manière exemplaire les coupables qui, par leurs complots, avaient -amené la seconde chute de la monarchie, et que la sûreté du trône y -était aussi intéressée que sa dignité. Jamais en effet on ne leur -aurait ôté de l'esprit qu'il avait existé une immense conspiration, -dans laquelle étaient entrés avec les chefs de l'armée quantité de -personnages civils, qui s'étaient mis en communication avec l'île -d'Elbe, et avaient préparé la catastrophe du 20 mars. Loin de -reconnaître dans cette catastrophe leurs fautes, ils n'y voyaient que -le crime de ceux qu'ils détestaient; et les convaincre du contraire, -c'est-à-dire de la vérité, était d'autant plus difficile que cette -erreur était partagée par les hommes sages de la cour de Gand, et même -par les hommes les plus politiques de la coalition, tels que le prince -de Metternich, les comtes de Nesselrode et Pozzo di Borgo, le duc de -Wellington. De ce concours d'idées, les unes justes, les autres -fausses, il résultait une sorte de programme, consistant à dire qu'il -fallait en rentrant en France composer un ministère <i>un</i>, rassurer les -intérêts alarmés, se séparer autant que possible de l'étranger, et -punir quelques grands coupables. Presque toutes ces conditions -<span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> semblaient implicitement contenues dans l'éloignement de M. -de Blacas, et l'avénement de M. de Talleyrand au rôle de principal -ministre.</p> - -<p>On ne ferait pas connaître complétement l'état d'esprit de la cour -exilée, si on n'ajoutait pas qu'il y régnait une singulière faveur à -l'égard du duc d'Otrante. -<span class="sidenote" title="En marge">Singulière faveur dont jouit M. Fouché auprès des -royalistes.</span> -Tandis qu'on prêtait à M. de Talleyrand le -mérite d'avoir tout conduit à Vienne, on prêtait à M. Fouché le mérite -d'avoir tout conduit à Paris. À Vienne s'était renouée la coalition -qui avait vaincu Napoléon à Waterloo, mais à Paris s'était nouée -l'intrigue qui, en arrachant à Napoléon sa seconde abdication, avait -consommé sa ruine. Les lettres de M. de Vitrolles, et en général les -rapports des divers agents royalistes étaient d'accord pour attribuer -exclusivement à M. Fouché le mérite de cette intrigue, et les -royalistes ardents qui l'avaient déjà pris en gré avant le 20 mars, -disaient qu'ils avaient eu bien raison alors de voir en lui l'homme -qui aurait pu tout sauver, car c'était ce même homme qui venait de -tout sauver aujourd'hui. À cela les esprits modérés n'objectaient -rien, et c'était un chœur universel de louanges pour le régicide -qui venait de trahir Napoléon qu'il détestait, dans l'intérêt des -Bourbons qu'il n'aimait pas, mais qu'il craignait peu, se figurant -avec son ordinaire fatuité qu'il les mènerait comme de vieux enfants. -Si on avait demandé à ces émigrés de Gand d'accepter tel honnête -homme, connu par un amour sage et modéré de la liberté, on les aurait -révoltés. Mais s'attacher un intrigant réputé habile, leur paraissait -le comble de l'habileté. Voyant dans la Révolution française <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> -non de saines et grandes idées à dégager d'un chaos d'idées folles, -mais un vrai déchaînement des puissances de l'enfer à réprimer, il -leur fallait non pas un homme éclairé qui sût séparer les bonnes idées -des mauvaises, mais une espèce de magicien infernal, fût-il couvert du -sang royal, qui pût contenir ces puissances déchaînées. M. Fouché -était pour eux ce magicien. En réalité, il n'était qu'un intrigant; -léger, présomptueux, sans repos, et il eût été un scélérat, qu'il ne -leur aurait pas moins convenu. Et c'étaient d'honnêtes gens qui -raisonnaient de la sorte; tant le défaut de lumières conduit jusqu'aux -approches du mal des âmes qui, si elles le voyaient distinctement, -s'en éloigneraient avec horreur!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII, tranquille au milieu de ces agitations, -voudrait conserver M. de Blacas.</span> -Pourtant le tranquille Louis XVIII n'était pour rien ni dans ces -agitations, ni dans ces injustices, ni dans ces engouements. M. de -Blacas ne lui semblait pas l'homme qui l'avait perdu, pas plus que MM. -de Talleyrand et Fouché ne lui semblaient ceux qui l'avaient sauvé. Ce -n'était ni aux déclarations de Vienne, ni aux intrigues de Paris, ni -même à la bataille de Waterloo, qu'il croyait devoir son -rétablissement déjà certain à ses yeux, mais à sa descendance de Henri -IV et de Louis XIV! Cependant avec son sens habituel il accordait -quelque mérite à celui, qui avait vaincu Napoléon à Waterloo, il -faisait cas de sa personne, lui savait gré de ses dispositions -bienveillantes, et était prêt à déférer à ses avis dans une certaine -mesure. Le duc de Wellington lui avait fort conseillé de composer un -ministère homogène, <i>un</i> comme on disait <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> alors, d'écarter -l'influence des émigrés et des princes, d'accorder l'autorité -principale à M. de Talleyrand, et d'éloigner M. de Blacas, non que -celui-ci fût coupable, mais parce qu'il était l'objet d'une répulsion -universelle. Louis XVIII avait trouvé ces conseils fort sages, mais -dans le nombre celui d'exclure M. de Blacas lui déplaisait au plus -haut point. Le <em>favoritisme</em> chez Louis XVIII n'était autre chose que -de l'habitude. Il s'était accoutumé à voir M. de Blacas à ses côtés, -il appréciait ses principes, sa droiture, son esprit, il ne lui -connaissait aucun tort réel, et avait la finesse de comprendre que les -amis du comte d'Artois poursuivaient dans le prétendu favori l'ami -dévoué du Roi. C'était un motif pour qu'il tînt à M. de Blacas, et -qu'il ne se privât pas volontiers de ses services. Aussi avait-il paru -s'obstiner à le conserver.</p> - -<p>M. de Talleyrand avait quitté Vienne pour se rendre à Bruxelles, à -l'époque où les souverains et leurs ministres abandonnaient le -congrès, pour se mettre à la tête de leurs armées. M. de Talleyrand en -partant de Vienne avait affiché un extrême dégoût du pouvoir, et -déclaré bien haut que si on ne le délivrait pas des émigrés, il -n'accepterait plus d'être le ministre de Louis XVIII, en quoi les -membres de la coalition, assez enclins à condamner l'émigration, -l'avaient fort approuvé. La plupart même avaient écrit à Gand qu'il -fallait ménager M. de Talleyrand, et suivre entièrement ses conseils. -Arrivé à Bruxelles, M. de Talleyrand s'y était arrêté, et avant de se -transporter auprès du Roi avait spécifié les conditions sur -lesquelles on paraissait généralement <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> d'accord: ministère -<i>un</i>, éloignement des influences de cour, déclarations rassurantes -pour les intérêts inquiets, punition des coupables de la prétendue -conspiration bonapartiste, et grand soin de séparer la cause royale de -celle de l'étranger. Quant à ce dernier objet M. de Talleyrand avait -imaginé une étrange combinaison, c'était que Louis XVIII quittât Gand -avec sa cour, gagnât la Suisse, et entrât en France par l'Est, tandis -que les souverains victorieux y entreraient par le Nord. Ces -conditions indiquées, M. de Talleyrand était resté à Bruxelles, où il -paraissait vouloir attendre qu'elles fussent agréées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conseils du duc de Wellington, et programme de gouvernement -qu'il propose à Louis XVIII.</span> -Telle était la situation des choses au moment où le duc de Wellington -apprenant l'abdication de Napoléon avait précipité sa marche sur -Paris, à la suite des Prussiens. Avec son grand sens, il vit -sur-le-champ ce qu'il convenait de faire. Cette lutte entre Louis -XVIII et M. de Talleyrand lui parut fâcheuse. Il conseilla à Louis -XVIII de céder à M. de Talleyrand sur tous les points, un seul -excepté, l'entrée en France par la frontière de l'Est. Il lui semblait -qu'il fallait au contraire que Louis XVIII arrivât tout de suite, pour -faire cesser à Paris les divagations d'esprit; qu'il promulguât en -même temps une déclaration des plus claires, des plus positives, dans -laquelle en constatant que la dernière guerre était l'œuvre de -Napoléon et non des Bourbons, il annoncerait qu'il venait s'interposer -une seconde fois entre l'Europe et la France afin de les pacifier, -dans laquelle il rassurerait les acquéreurs de biens nationaux, -promettrait la formation <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> d'un ministère homogène et -indépendant, la prochaine réunion des Chambres, enfin la punition des -coupables, réduite aux vrais auteurs de la conspiration qui avait -ramené Napoléon en France. D'un autre côté lord Wellington fit dire à -M. de Talleyrand de se contenter de ces concessions, de se réunir à -Louis XVIII le plus tôt possible, et de pénétrer en France par la -frontière la plus proche, celle du Nord, et non celle de l'Est qui -était trop éloignée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ces conseils donnés, le duc de Wellington se rend aux -portes de Paris.</span> -Ces conseils donnés avec toute l'autorité du vainqueur de Waterloo, le -duc de Wellington partit pour se mettre à la tête de l'armée anglaise. -Arrivé près de Paris, il essaya de faire entrer la raison dans la tête -de Blucher, comme il venait d'essayer de la faire entrer dans la tête -des Bourbons et des émigrés. On lui avait rapporté que Blucher voulait -s'emparer de la personne de Napoléon, et comme on le disait alors -tâcher <cite>d'en débarrasser le monde</cite>. Le duc de Wellington lui adressa -sur-le-champ une lettre qui sera dans la postérité l'un de ses -principaux titres de gloire.—La personne de Napoléon, lui écrivit-il -en substance, n'appartient ni à vous ni à moi, mais à nos souverains -qui en disposeront au nom de l'Europe. Si par hasard il leur fallait -un bourreau, je les prierais de choisir un autre que moi, et je vous -conseille, pour votre renommée, de suivre mon exemple.—Le départ de -Napoléon, qu'il ne connaissait pas encore, allait du reste faire -disparaître toute difficulté à cet égard. -<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Wellington regarde comme très-difficile d'enlever -Paris de vive force, et conseille au maréchal Blucher d'y entrer par -négociation.</span> -Le duc de Wellington -s'occupa ensuite d'arrêter avec Blucher le système des opérations -militaires à exécuter sous <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> les murs de Paris. Les armées -anglaise et prussienne n'avaient pu amener qu'environ 120 mille -hommes, quoiqu'elles eussent ouvert la campagne avec 220 mille, ce qui -prouvait qu'il ne leur en avait pas peu coûté de triompher de nous. -Elles formaient une longue colonne dont la tête était près de Paris, -la queue à la frontière. Napoléon n'étant plus là pour profiter de -cette marche imprudente, le danger n'était pas grand; d'ailleurs cette -mauvaise disposition se corrigeait d'heure en heure par l'effort des -Anglais pour rejoindre les Prussiens. Mais 120 mille hommes pour -forcer l'armée française sous Paris, c'était peu. La rive droite de la -Seine, celle qui se présente la première, était fortement retranchée; -la rive gauche l'était médiocrement, mais il fallait passer la rivière -pour aller tenter au delà une opération difficile. On ne pouvait pas -estimer à moins de 90 mille hommes les défenseurs de la capitale, dont -60 et quelques mille revenus de Flandre, les autres consistant en -dépôts, marins, fédérés, élèves des écoles. C'était donc une -singulière témérité que de prétendre emporter Paris de vive force, et -négocier valait mieux, militairement et politiquement. On aurait ainsi -le double avantage de ne pas compromettre le succès de Waterloo, et de -ne pas ajouter à la profonde irritation des Français. Le duc de -Wellington à la première vue des choses n'avait pu s'empêcher de -penser de la sorte, mais le maréchal Blucher n'était point de cet -avis. Il voulait avoir l'honneur en 1815, comme en 1814, d'entrer le -premier dans Paris, et l'avantage d'y lever de grosses contributions -pour son <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> armée, peut-être même de faire pis encore, s'il y -avait combat. Heureusement l'autorité du général prussien était loin -d'égaler celle du général britannique.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il s'abouche avec les commissaires chargés de négocier -l'armistice.</span> -Telles étaient les dispositions, soit à Gand, soit au quartier général -des armées alliées, lorsque nos commissaires s'abouchèrent avec le duc -de Wellington à quelques lieues des murs de Paris, le 29 juin au -matin. Il les accueillit avec beaucoup de politesse, mais en laissant -voir des volontés parfaitement arrêtées. D'abord il paraissait douter -de la sincérité de l'abdication de Napoléon, et demandait sa personne -dont l'Europe disposerait seule, ce qui signifiait qu'un acte de -barbarie n'était pas possible dès qu'on devait délibérer en commun. -Les négociateurs lui disant que Napoléon devait être parti pour -Rochefort, il avait répondu qu'après lui restait son parti, parti de -violence, avec lequel la France ni l'Europe ne pouvaient espérer de -repos. -<span class="sidenote" title="En marge">Il ne dissimule pas la nécessité d'admettre les Bourbons.</span> -Tout en ayant grand soin de répéter que l'Europe n'entendait -pas se mêler du gouvernement intérieur de la France, il avait sous -forme d'avis amical mais fort positif, conseillé de reprendre les -Bourbons. -<span class="sidenote" title="En marge">Les commissaires ne repoussent pas les Bourbons, et -n'insistent que sur les conditions de leur rétablissement.</span> -De leur côté les représentants de la commission exécutive, -en rappelant que l'Europe avait promis de ne pas violenter la France -dans le choix de son gouvernement, s'étaient montrés peu contraires au -retour des Bourbons, quelques-uns même tout à fait favorables, mais le -principe du retour admis, ils s'étaient longuement étendus sur les -conditions. Quant à cet objet, le duc de Wellington avait répondu -qu'il ne fallait pas faire subir au Roi l'humiliation <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> de -conditions imposées, qu'on devait s'en fier à l'efficacité de la -Charte de 1814, qu'avec cette Charte on pouvait être libre, si on -savait s'en servir; que ce qui avait manqué l'année précédente, -c'était un ministère un et indépendant; que Louis XVIII avait promis -formellement d'en composer un pareil, et qu'on obtiendrait sur ce -sujet et sur d'autres toutes les satisfactions raisonnablement -désirables.</p> - -<p>M. de Flaugergues, homme d'esprit, d'opinions libérales -très-prononcées, avait répliqué qu'il doutait qu'on pût amener les -Chambres à accepter les Bourbons sans conditions, et il avait insisté -sur un changement à la Charte, changement alors vivement désiré, et -relatif à l'initiative des Chambres. La Charte de 1814 avait entouré -cette initiative de très-grandes précautions, et on croyait à cette -époque que l'influence des Chambres consistait dans le partage de -l'initiative législative avec la couronne, parce qu'on n'avait pas -encore appris par l'expérience que cette influence ne s'exerce -véritablement que par un ministère pris dans le sein de la majorité, -et que lorsque les Chambres ont la faculté d'en faire arriver un -pareil au pouvoir, elles ont conquis non-seulement l'initiative, mais -le gouvernement tout entier, dans la mesure du moins où elles peuvent -l'exercer sans péril. Dans l'ignorance où l'on était alors de cette -vérité, on tenait à l'initiative avec un entêtement puéril mais -universel. -<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Wellington promet de chercher à les satisfaire.</span> -Lord Wellington promit de solliciter cette concession de la -part de Louis XVIII, et ajourna ces pourparlers au lendemain. Avant -de se séparer, on lui demanda <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> si un prince de la maison de -Bourbon autre que Louis XVIII (on indiquait sans le nommer M. le duc -d'Orléans) aurait chance d'être accueilli par les souverains coalisés. -Le duc répondit qu'il y penserait, et qu'il s'expliquerait sur ce -sujet dans une prochaine entrevue.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Pendant ce temps arrive la déclaration de Cambrai, faite -par Louis XVIII, et offrant un programme de gouvernement.</span> -Le duc employa le reste du jour à disposer ses troupes, à voir et à -entretenir le maréchal Blucher pour lui inculquer ses idées, et, soit -dans la nuit, soit le lendemain, eut de nouvelles conférences avec les -envoyés de la commission exécutive. Dans l'intervalle, ces messieurs -avaient appris d'une manière certaine le départ de Napoléon, et de son -côté le duc de Wellington avait reçu des nouvelles fort importantes de -la cour de Gand. Les gardes anglaises ayant surpris la place de -Cambrai, Louis XVIII y était entré accompagné de M. de Talleyrand, et -avait donné, à la date du 28 juin, la déclaration dite <i>de Cambrai</i>, -qui était la déclaration de Saint-Ouen de la seconde restauration. -<span class="sidenote" title="En marge">Contenu de cette déclaration.</span> -Dans cette pièce, Louis XVIII disait qu'<cite>une porte de son royaume -étant ouverte devant lui</cite>, il accourait pour se placer une seconde -fois entre l'Europe et la France, que c'était la seule manière dont -<cite>il voulait prendre part à la guerre</cite>, car il avait défendu aux -princes de sa famille de <cite>paraître dans les rangs des étrangers</cite>; qu'à -sa première entrée en France il avait trouvé les passions vivement -excitées, qu'il avait cherché à les modérer en prenant entre elles la -position d'un médiateur et d'un arbitre, qu'au milieu des difficultés -de tout genre son gouvernement <cite>avait dû faire des fautes</cite>, mais que -l'expérience ne serait pas perdue; <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> qu'il avait donné la -Charte, qu'il entendait la maintenir, et y <cite>ajouter même toutes les -garanties qui pouvaient en assurer le bienfait</cite>; que <cite>l'unité du -ministère était la plus forte qu'il pût offrir</cite>; qu'on avait parlé du -projet de rétablissement de la dîme et des droits féodaux, d'atteinte -même à l'irrévocabilité des ventes nationales, que c'étaient là -d'indignes calomnies inventées par <cite>l'ennemi commun</cite>, pour en -profiter, et qu'il suffisait de lire la Charte pour acquérir la -certitude que rien de pareil ne pouvait jamais être à craindre; -qu'enfin, en rentrant au milieu de ses sujets, desquels il avait reçu -tant de preuves d'affection et de fidélité, il avait le parti pris -d'oublier tous les actes commis pendant la dernière révolution; que -cependant <cite>une trahison dont les annales du monde n'offraient pas -d'exemple</cite> avait été commise, que cette trahison avait fait couler le -sang des Français, et amené une seconde fois l'étranger au cœur du -pays, que <cite>la dignité du trône, l'intérêt de la France, le repos de -l'Europe</cite>, ne permettaient pas qu'elle restât impunie; que les -coupables de cette trame horrible seraient <cite>désignés par les Chambres -à la vengeance des lois</cite>, et que la justice prononcerait.</p> - -<p>Cette déclaration était signée de Louis XVIII et de M. de Talleyrand. -Elle contenait, comme on le voit, les idées qui avaient cours dans le -moment. Les modérés y avaient mis l'aveu des fautes commises, le -maintien et le développement de la Charte, les garanties aux -acquéreurs de biens nationaux; le sage Wellington y avait introduit -l'unité du ministère, et les purs émigrés la vengeance contre les -prétendus auteurs de la conspiration de l'île d'Elbe, <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> qui -n'avait consisté que dans les fautes du gouvernement royal et dans -l'habileté de Napoléon à en profiter.</p> - -<p>Ces deux faits du départ de Napoléon et de l'arrivée de Louis XVIII -avec sa déclaration, devaient simplifier beaucoup la tâche du duc de -Wellington et des négociateurs de l'armistice. Ceux-ci annoncèrent au -duc de Wellington le départ de Napoléon, et il n'y avait plus dès lors -à demander qu'on livrât sa personne. Le duc de Wellington aborda tout -de suite la question de la dynastie à substituer à celle des -Bonaparte. La transmission de la couronne à Napoléon II ne lui parut -pas mériter qu'on la traitât sérieusement, et il s'occupa uniquement -de l'idée mise en avant, d'un prince de Bourbon autre que Louis XVIII. -Sans désigner aucun individu, il soutint que pour le repos de l'Europe -et de la France, un monarque dont les droits ne seraient pas contestés -valait infiniment mieux qu'un prince appelé en dehors de la succession -régulière, qu'un tel prince serait infailliblement inquiet, -entreprenant, porté aux actions d'éclat, et que ce n'était point une -disposition désirable, même pour la France, dont la politique n'aurait -plus dès lors le calme et la prudence nécessaires. Il déclara au -surplus, en spécifiant bien qu'il n'avait aucune instruction précise à -ce sujet, que dans sa conviction une telle combinaison ne serait point -agréée. Il ajouta qu'en tout cas, si la France voulait absolument -Napoléon II, ou un membre de la famille de Bourbon autre que Louis -XVIII, l'Europe serait obligée d'exiger des garanties plus <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> -grandes, par exemple l'occupation de quelques places fortes. C'était -exclure d'une manière indirecte mais positive tout autre choix que -celui de Louis XVIII. -<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Wellington s'attache à montrer à nos commissaires -les avantages de la déclaration de Cambrai.</span> -Le duc de Wellington montra ensuite la -déclaration de Cambrai, et fit valoir ce qu'elle contenait -d'avantageux, comme aurait pu le faire l'Anglais le plus versé dans le -système de la monarchie constitutionnelle. Les représentants du -gouvernement provisoire n'élevèrent que deux objections, relatives, -l'une à la restriction mise à l'oubli général des actes et des -opinions, l'autre à la convocation des Chambres. -<span class="sidenote" title="En marge">Demande de quelques explications par nos négociateurs.</span> -Quant à la -restriction mise à l'oubli général, ils semblaient craindre qu'elle ne -s'appliquât aux régicides, et, comme tout le monde, ils étaient si -persuadés qu'il avait existé une conspiration pour ramener Napoléon, -qu'ils ne songeaient pas même à soutenir que les auteurs de cette -conspiration dussent rester impunis. -<span class="sidenote" title="En marge">Réponse du duc de Wellington.</span> -Ils étaient bien loin de se -douter que sous prétexte de poursuivre une conspiration qui n'avait -existé que dans l'imagination exaltée des royalistes, on verserait le -sang le plus illustre et le plus héroïque, et ils se contentèrent de -l'explication donnée par le duc de Wellington relativement aux -régicides, lesquels, disait-il, étaient si peu menacés, que le Roi -avait voulu et voulait encore prendre M. Fouché pour ministre. Le -général anglais mettait dans cette question une arrière-pensée qui -n'était pas digne de son caractère loyal et sensé. Il était entré à un -certain degré dans les idées de vengeance des royalistes, non point -comme eux par une haine folle, mais par un calcul qui était -très-général parmi les chefs de <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> la coalition. Ceux-ci en -voulaient beaucoup en effet à l'armée française, la croyaient coupable -de conspiration dans le passé, ne l'en croyaient pas incapable dans -l'avenir, et jugeaient utile de l'intimider par quelques exemples -éclatants.</p> - -<p>La seconde objection des commissaires était relative à la réunion des -Chambres. La déclaration de Cambrai, en disant qu'on leur déférerait -la désignation des coupables à excepter de l'oubli général, semblait -annoncer la convocation de Chambres nouvelles, et ils auraient désiré -que l'on conservât les Chambres actuelles, comme on l'avait fait en -1814, parce que c'eût été, suivant eux, un moyen de les disposer -favorablement. Le duc de Wellington accueillit comme dignes -d'attention les deux objections des commissaires, et prit l'engagement -d'écrire à M. de Talleyrand pour obtenir une nouvelle rédaction, qui -précisât mieux ce qu'on entendait par les coupables, et qui, en -promettant la convocation des Chambres, s'exprimât de manière à ne -point exclure la possibilité de conserver celles qui siégeaient -actuellement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Quant à l'armistice, le duc de Wellington le fait dépendre -de l'éloignement de l'armée, et de la remise de Paris à la garde -nationale.</span> -Ces points discutés, le duc de Wellington déclara qu'il n'y aurait -d'armistice qu'à la condition d'éloigner l'armée française de Paris, -de recevoir les armées anglaise et prussienne au moins dans les postes -extérieurs, et de confier le service intérieur de la ville à la garde -nationale, sous la protection de laquelle s'accompliraient ensuite les -événements politiques qu'on désirait. Sans s'expliquer clairement sur -la manière dont pourrait s'opérer la mutation de gouvernement, le duc -de Wellington voulait que les <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> troupes étrangères y eussent en -apparence le moins de part possible, et l'armée française une fois -reportée au delà de la Loire, il n'admettait d'autre intervention que -celle de la garde nationale de Paris. Effectivement, avec toute -l'autorité de son caractère et de sa position, il avait dit au -fougueux Blucher qu'il fallait savoir mettre de côté la vaine gloire -d'entrer en triomphateurs dans la capitale ennemie, et préférer le -résultat utile au résultat flatteur; qu'enlever Paris de vive force -était douteux, que de plus ce serait humilier la France, et -compromettre l'avenir d'un gouvernement dont la durée intéressait tout -le monde, et qu'il valait cent fois mieux assister hors de Paris à une -révolution pacifique accomplie par la garde nationale, que d'opérer -cette révolution soi-même à la suite d'un assaut.</p> - -<p>Ainsi l'éloignement de l'armée française, Paris confié à la garde -nationale, un silence complet gardé sur le futur gouvernement de la -France, le rétablissement des Bourbons étant sous-entendu, telles -étaient les bases principales sur lesquelles le duc de Wellington -pensait qu'un armistice pouvait être conclu. Il chargea les -commissaires de le déclarer au gouvernement provisoire, en lui ôtant -toute espérance d'obtenir d'autres conditions. À ce sujet il leur -montra une lettre de MM. de Metternich et de Nesselrode, datée du 26 -juin, et écrite après la connaissance acquise de l'abdication de -Napoléon, par laquelle ces ministres recommandaient aux généraux -alliés de ne reconnaître aucune des autorités, feintes ou non, qui -auraient succédé à l'empereur déchu, de n'interrompre les opérations -<span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> militaires que lorsqu'ils seraient dans Paris, et maîtres d'y -faire admettre le seul gouvernement acceptable par les puissances. Il -n'y avait donc rien à gagner à attendre l'arrivée des souverains -eux-mêmes. Il est inutile d'ajouter qu'en présence de semblables -déclarations il était impossible de trouver un moyen d'arrangement -dans l'abandon des places de la frontière. Il ne fut pas dit un mot de -cet abandon, le général anglais voulant non pas Metz ou Strasbourg, -mais Paris, afin d'y rétablir les Bourbons. Ce qu'il venait de -déclarer aux commissaires, il le répéta à l'envoyé Macirone et à tous -les agents secrets du duc d'Otrante. Il souhaitait le rétablissement -des Bourbons avec le moins d'apparence possible de force étrangère, et -avec un vrai régime constitutionnel, comme celui qu'il trouvait bon -pour l'Angleterre. Quant à ce qui concernait M. Fouché lui-même, il -répétait que les Bourbons ne demandaient pas mieux que d'être ses -obligés, et de lui témoigner leur gratitude d'une manière positive. M. -de Talleyrand avait été l'homme du dehors, M. Fouché serait celui du -dedans, et à eux deux ils seraient traités comme les sauveurs de la -monarchie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Blucher contrarie autant qu'il peut les négociations.</span> -Pendant que ces choses se passaient au quartier général du duc de -Wellington, le maréchal Blucher mécontent de négociations dont il -était en quelque sorte exclu, et qui devaient d'ailleurs le priver -d'entrer à Paris en vainqueur, gênait autant qu'il pouvait les -communications de nos commissaires, à tel point que ceux-ci avaient eu -la plus grande peine à faire part à M. Fouché de leurs entretiens -avec le <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> duc de Wellington, et à lui demander de nouvelles -instructions. Le maréchal ne s'en tenait pas là, et tandis qu'il -gênait la négociation autant qu'il dépendait de lui, il tâchait d'en -trancher le nœud avec l'épée prussienne, en se transportant sur la -rive gauche de la Seine. Il avait par ce motif envoyé toute sa -cavalerie battre l'estrade pour enlever des ponts. Ceux de Sèvres, de -Saint-Cloud, de Neuilly avaient été pourvus d'ouvrages défensifs, ceux -de Besons et de Chatou brûlés. Celui du Pecq malheureusement, qui -d'après les ordres du maréchal Davout aurait dû être détruit, ne -l'avait pas été, grâce à la résistance de quelques habitants de -Saint-Germain, les uns préoccupés de l'intérêt purement local, les -autres d'un coupable intérêt de parti. <span class="sidenote" title="En marge">Il fait passer la Seine à Saint-Germain par sa cavalerie.</span> -La cavalerie prussienne -traversa donc Saint-Germain, et se porta sur Versailles. Elle courait -des dangers sans doute, comme on le verra bientôt, mais le passage de -la Seine était conquis, et Paris menacé sur la rive gauche, -c'est-à-dire par son côté le plus faible.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Inquiétudes dans Paris en attendant les nouvelles de la -négociation.</span> -Dans Paris on attendait impatiemment le résultat des négociations -entamées pour un armistice, et on s'irritait de ne pas le connaître. -M. Fouché se doutait bien de ce qu'il pouvait être, car le général -Tromelin, l'agent Macirone, ayant réussi à traverser les avant-postes, -étaient venus lui rapporter en toute hâte ce qu'exigeait le général -britannique. Mais les courriers des négociateurs de l'armistice -n'ayant pu pénétrer encore dans Paris, il ne savait rien d'officiel, -et en profitait pour ne rien dire aux Chambres. Il se bornait à -répéter autour de lui qu'on ne sortirait d'embarras qu'en admettant -les <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> Bourbons, sauf à exiger d'eux de bonnes et rassurantes -conditions. -<span class="sidenote" title="En marge">Ombrages de Carnot.</span> -Ce langage avait vivement irrité les révolutionnaires, -beaucoup moins les libéraux qui désiraient la liberté n'importe avec -qui, mais soulevé chez les uns et les autres d'universelles défiances. -<span class="sidenote" title="En marge">Embarras de M. Fouché.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Son désir et sa crainte d'en finir.</span> -M. Fouché se sentant suspect, en devenait plus hésitant, et bien qu'il -ne vît plus d'autre issue que les Bourbons, il n'osait pas se décider, -et cherchait à se servir du maréchal Davout, qui, en sa qualité de -général en chef, appréciant mieux que personne la difficulté de tenir -tête à l'ennemi, et ayant un caractère à ne rien cacher, était fort -capable, ainsi qu'il l'avait déjà fait, de conclure hardiment au -rétablissement des Bourbons. -<span class="sidenote" title="En marge">Il envoie M. de Vitrolles au maréchal Davout.</span> -Mais au lieu de prendre le maréchal comme -il le fallait, c'est-à-dire par la voie ouverte et honnête, M. Fouché -l'assiégeait de menées de tout genre, et lui dépêchait sans cesse M. -de Vitrolles pour l'exciter sous main à faire la déclaration désirée. -Ce n'était pas se conduire de manière à réussir, et c'était même -s'exposer à des incidents qui pouvaient tout compromettre. En effet la -présence fréquente de M. de Vitrolles auprès du maréchal en provoqua -un qui faillit amener les conséquences les plus fâcheuses.</p> - -<p>L'assemblée avait envoyé, comme on l'a vu, des représentants pour -visiter l'armée, lui porter des proclamations, et la consoler du -départ de Napoléon I<sup>er</sup> en l'assurant qu'on travaillait pour -Napoléon II. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Vitrolles rencontré par plusieurs représentants au -quartier du maréchal Davout.</span> -Ces représentants, en se rendant à la Villette, au -quartier général du maréchal Davout, y rencontrèrent M. de Vitrolles, -furent très-surpris de trouver en pareil lieu un royaliste aussi -connu, <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> et qu'on croyait à Vincennes, engagèrent avec lui un -entretien qui dégénéra bientôt en altercation violente, exprimèrent -leur étonnement au maréchal, furent mal reçus par lui, visitèrent les -troupes, furent fort applaudis par elles en parlant de Napoléon II, et -retournèrent ensuite auprès des deux Chambres, auxquelles ils firent -leur rapport et qu'ils remplirent de leurs défiances. -<span class="sidenote" title="En marge">Défiances qui en sont la suite.</span> -Dans le premier -moment ils songèrent à dénoncer la commission exécutive comme en état -de trahison flagrante, mais ils n'osèrent pas faire un tel éclat, et -se bornèrent à signaler une <em>main invisible</em>, qui paralysait la -défense et menaçait la sûreté de la capitale et des pouvoirs établis. -Comme ils disaient que l'armée, épuisée de fatigue, ne se réveillait -qu'au nom de Napoléon II, Faisons comme elle, s'écrièrent plusieurs -représentants, et crions: Vive Napoléon II!—L'assemblée se leva tout -entière, et renouvela ainsi ses engagements avec la dynastie impériale -dans la personne de l'enfant prisonnier. Au sein de la commission -exécutive, on s'exprima plus clairement, et l'incident de la Villette -y devint le sujet d'une scène des plus vives. -<span class="sidenote" title="En marge">Scène de Carnot à M. Fouché au sujet de la présence de M. -de Vitrolles au quartier général de la Villette.</span> -Carnot fortement agité -par les circonstances, et dans son agitation, tantôt disposé à subir -les Bourbons, tantôt voyant une trahison dans tout ce qui tendait à -les ramener, s'en prit à M. Fouché de ce qui s'était passé au quartier -général de la Villette. Il demanda pourquoi M. de Vitrolles était en -ce lieu, ce qu'il y faisait, qui lui avait rendu la liberté, et dans -quel but on la lui avait rendue. M. Fouché, dont le sang ne -bouillonnait pas souvent, finit par s'emporter à son tour.— -<span class="sidenote" title="En marge">Réponse de M. Fouché.</span> -À qui en -voulez-vous donc? dit-il à <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> Carnot. Pourquoi vous en prendre à -tout le monde de la difficulté des circonstances? Puisque vous ne -savez pas garder votre sang-froid, et qu'il vous faut quelqu'un à qui -faire une querelle, allez donc attaquer le maréchal Davout à la tête -de ses troupes, et vous trouverez probablement à qui parler. Si c'est -à moi que vous en voulez, accusez-moi devant les Chambres, et je vous -répondrai.—Cette vive réplique avait non pas satisfait, mais éteint -Carnot, qui succombait comme ses collègues sous la violence et la -fausseté de la situation. Ne vouloir ni de Napoléon, ni des Bourbons, -était une double négation aboutissant au néant. Carnot n'avait pas à -se reprocher la première, mais s'obstiner dans la seconde n'était -digne ni de son esprit, ni de son patriotisme.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sentant la nécessité d'en finir, M. Fouché veut provoquer -de la part des militaires une déclaration qui implique l'impossibilité -de se défendre.</span> -Il fallait pourtant en finir, et, tout hésitant qu'il était, M. Fouché -sentant plus que personne la nécessité de sortir de cette situation -périlleuse, entre les armées ennemies d'une part, prêtes à attaquer -Paris, et la Chambre des représentants de l'autre, prête à passer de -l'abattement aux plus folles déterminations, résolut de provoquer une -conférence sérieuse avec les chefs militaires, pour les forcer à -s'expliquer sur la question essentielle du moment. Pouvait-on ou ne -pouvait-on pas défendre Paris? Si on le pouvait, il fallait combattre; -si on ne le pouvait pas, il fallait se rendre.—C'était effectivement -la seule manière de sortir de ce labyrinthe, et la démarche était bien -conçue. Mais il y manquait la franchise qu'on aurait pu y mettre, et -qui, en abrégeant cette douloureuse agonie, aurait sauvé la <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> -dignité de tout le monde, fort compromise par ces longues -tergiversations.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'état de l'armée de Paris, meilleur qu'on ne l'avait -supposé, contrarie les desseins de M. Fouché.</span> -Pourtant les circonstances, en s'améliorant à quelques égards, avaient -rendu moins facile la solution imaginée par M. Fouché. En effet, sur -les rapports trop alarmants du maréchal Grouchy, on avait cru l'armée -qui se repliait sur Paris en déroute, et incapable de couvrir la -capitale. En la voyant, on en avait conçu meilleure idée. Le corps de -Vandamme, ancien corps de Grouchy, était intact dans son personnel et -son matériel, et, ne se consolant pas d'avoir été absent à Waterloo, -ne demandait qu'à verser son sang sous les murs de la capitale. Les -troupes revenues de Waterloo, moins bien armées, avaient néanmoins -repris leur ensemble et leur ardeur. Les deux masses réunies, -défalcation faite de quelques pertes essuyées dans la retraite de Laon -à Paris, s'élevaient à 58 mille hommes, et rien assurément ne les -égalait en valeur et en énergie morale. Au nom de Napoléon II elles -entraient en effervescence, mais quelque dût être la souverain qu'on -leur destinait, elles étaient saisies d'une espèce de rage à la vue -des Prussiens et des Anglais. -<span class="sidenote" title="En marge">Moyens de défense réunis autour de Paris.</span> -On avait trouvé dans les dépôts repliés -sur Paris, environ 12 mille hommes, ce qui portait à 70 mille hommes -les troupes de ligne disponibles. On avait armé sous le titre de -tirailleurs de la garde nationale environ 6 mille fédérés, et si une -défiance injuste n'avait retenu le gouvernement, il eût été facile -d'en armer quinze mille au moins. On pouvait compter pour le service -de l'artillerie sur quelques mille canonniers de la marine, des -vétérans et des écoles. Il n'était <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> donc pas impossible de -réunir 90 mille hommes en avant de la capitale, dont 70 mille -parfaitement mobiles, et pouvant être portés à volonté sur l'une ou -l'autre rive de la Seine. Sur la rive droite, c'est-à-dire sur la -partie qui se présentait la première à l'ennemi, les ouvrages étaient -achevés et complétement armés. Sur la rive gauche, au contraire, les -ouvrages étaient à peine ébauchés. Mais cette rive offrait, à défaut -d'ouvrages, un moyen de défense considérable, c'était la Seine à -traverser. Il fallait en effet que pour opérer sur la rive gauche -l'ennemi passât la rivière, et il était dès lors obligé de se partager -en deux masses, position des plus dangereuses, et dont le général -français devait nécessairement tirer un grand parti. Napoléon, -manœuvrant avec 70 mille hommes sur les deux rives de la Seine, -aurait certainement fait essuyer un sort fâcheux à l'une des deux -armées ennemies, et probablement à toutes les deux. Même à défaut de -Napoléon, un homme aussi expérimenté et aussi ferme que le maréchal -Davout pouvait encore opposer une forte résistance, aussi longtemps du -moins qu'il n'aurait sur les bras que les armées du duc de Wellington -et du maréchal Blucher.</p> - -<p>Le maréchal Davout avait laissé sur la rive droite de la Seine les -troupes venues de Waterloo, placé Vandamme avec l'ancien corps de -Grouchy sur la rive gauche, et établi la garde impériale en réserve, -dans le Champ de Mars, avec un pont de bateaux à côté du pont d'Iéna, -pour faciliter les mouvements d'une rive à l'autre. Il avait braqué -une artillerie de gros calibre sur les hauteurs d'Auteuil pour -balayer <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> la plaine de Grenelle, dans le cas où l'ennemi, -opérant par la rive gauche, attaquerait en force Vaugirard.</p> - -<p>Les Prussiens, comme on vient de le voir, avaient enlevé le pont de -Saint-Germain, et voulaient agir sur la rive gauche avec soixante -mille hommes, pendant que les Anglais menaceraient la rive droite avec -cinquante mille. Des marches rapides, quelques combats, l'occupation -de plusieurs points sur les derrières, avaient réduit à 110 mille -combattants les deux armées envahissantes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vraisemblance de la victoire si on livrait bataille.</span> -Y avait-il chance, dans un pareil état de choses, de défendre Paris -victorieusement? Avec des vues plus arrêtées dans le gouvernement, -avec quelques précautions militaires ajoutées à celles qu'on avait -prises, il est certain qu'on aurait pu arrêter les armées anglaise et -prussienne, qu'on les aurait même gravement punies de leur témérité. -En effet, les hauteurs de Montmartre, de Belleville, de Charonne, -étaient dans un état complet de défense; mais les approches de la -Villette et de la Chapelle, et surtout les abords du canal de -Saint-Denis, auraient dû être mieux garantis. Avec plus de soin dans -cette partie de la défense on aurait rendu une attaque sur la rive -droite impraticable, de manière à n'avoir aucun souci pour cette rive, -moyennant qu'on y laissât seulement les dépôts, les tirailleurs et les -fédérés. Dans ce cas les 58 mille hommes de l'armée de Flandre -auraient pu être transportés en entier sur la rive gauche, et opposés -à l'armée prussienne. De ce côté, comme il était indispensable de -manœuvrer afin de pousser l'ennemi à la Seine, <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> il aurait -fallu pouvoir s'éloigner de Vaugirard et de Montrouge d'une ou deux -lieues, et élever par conséquent quelques ouvrages qui couvrissent -cette partie de Paris. Il est donc certain qu'avec quelques -compléments d'ouvrages à la rive droite, et quelques commencements -d'ouvrages à la rive gauche, en armant en outre un plus grand nombre -de fédérés, on aurait pu laisser 25 mille hommes à la rive droite, et -se porter avec soixante-dix mille à la rive gauche, pour y accabler -les Prussiens. Ceux-ci mis en déroute, les Anglais auraient été -exposés à un désastre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir gagné une bataille sous les murs de Paris, -naissait la question de savoir si on pourrait tenir tête au reste de -la coalition.</span> -Mais, même dans ce cas, y avait-il chance d'un succès sérieux, et -véritablement salutaire pour le pays? Il arrivait 200 mille ennemis -par l'Est, dont 50 mille sous le maréchal de Wrède, n'étaient qu'à -quatre ou cinq journées de Paris. Même en essayant d'un coup de -désespoir heureux, ne courait-on pas le risque, pour tirer de Waterloo -une vengeance éclatante, de succomber plus désastreusement encore -quelques jours plus tard? Sans doute, si après un grand succès on -avait eu Napoléon pour profiter de l'élan imprimé aux âmes, il n'eût -pas été impossible de tenir tête à la coalition. Mais Napoléon parti -pour Rochefort, un succès sous les murs de Paris n'aurait probablement -produit d'autre résultat que d'irriter la coalition, et de rendre -notre condition plus fâcheuse.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions personnelles du maréchal Davout.</span> -Pourtant on conçoit, dans une situation comme celle où était alors la -France, le penchant à une lutte désespérée, on conçoit qu'on s'exposât -aux plus graves périls pour porter aux Prussiens et <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> aux -Anglais un coup mortel qui nous consolât de Waterloo, fallût-il le -lendemain essuyer un sort plus dur!</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Juillet 1815.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Ses perplexités entre le désir de livrer bataille, et la -crainte de compromettre irrévocablement le pays avec les puissances de -l'Europe.</span> -C'était là le conflit qui se passait dans l'âme de l'inflexible -défenseur de Hambourg, devenu le défenseur de Paris. Accuser un tel -homme de faiblesse ou de lâcheté n'est qu'une folie de l'esprit de -parti! Il voyait parfaitement le pour et le contre de la position; il -sentait l'avantage d'avoir affaire à des ennemis partagés entre les -deux rives de la Seine, ne pouvant communiquer qu'assez difficilement -d'une rive à l'autre pour s'entre-secourir, tandis que l'armée chargée -de défendre Paris, maîtresse de tous les passages, pouvait toujours se -porter en masse sur la portion de l'armée alliée qui se serait -hasardée sur la rive gauche, et lui faire subir un cruel échec. Comme -général, il était tenté de livrer une bataille qui offrait de -pareilles chances: comme citoyen, il voyait, en cas d'insuccès, le -danger de Paris exposé à la fureur de la soldatesque prussienne, et -dans le cas même d'une grande victoire, le peu de conséquence de cette -victoire pour la suite de la résistance, deux cent mille coalisés -devant successivement arriver dans l'espace de quinze à vingt jours. -Il était donc perplexe, et en lui le soldat et le citoyen étaient -opposés l'un à l'autre. -<span class="sidenote" title="En marge">Son irritation contre M. Fouché, qui au lieu d'agir -franchement use des plus misérables finesses.</span> -Il était de plus rempli de défiance et -d'humeur à l'égard de M. Fouché, auquel il avait offert un moyen franc -et droit de mettre fin à la crise, en faisant une déclaration sincère -aux Chambres, et en leur proposant le rétablissement pur et simple des -Bourbons à des conditions honorables et rassurantes. Or, ce <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> -moyen M. Fouché, après l'avoir accueilli, l'avait laissé écarter sous -les plus faibles prétextes, et tandis que secrètement il promettait -aux agents royalistes tout ce qu'ils demandaient, publiquement il -travaillait à jeter sur le chef militaire la responsabilité des -événements, en l'obligeant à déclarer l'impossibilité de la -résistance. Le maréchal était donc à la fois combattu quant à la -résolution à prendre, et profondément irrité contre M. Fouché, qui au -lieu d'accepter le moyen simple, honnête, de dire la vérité aux -Chambres, s'enfonçait dans mille replis tortueux, et, en se faisant -valoir sous main auprès des royalistes, prétendait en même temps aux -yeux des révolutionnaires, des bonapartistes, mettre sur le compte du -commandant de l'armée de Paris le refus de combattre, et la soumission -aux volontés de l'ennemi.</p> - -<p>Telle était la disposition du maréchal lorsqu'il reçut le 1<sup>er</sup> -juillet au matin l'invitation du duc d'Otrante de se rendre dans le -sein de la commission exécutive pour y délibérer sur la grave question -de savoir s'il fallait résister ou céder aux exigences des généraux -ennemis. Le maréchal Davout, traitant M. Fouché comme M. Fouché -traitait souvent ses collègues de la commission, avec une certaine -négligence hautaine, ne se pressa point d'assister à une séance où il -prévoyait peu de franchise et de sérieux. D'ailleurs ayant établi son -quartier général à Montrouge il était occupé à placer ses troupes, à -veiller à leur établissement dans les postes où elles devaient -combattre, et il employa la matinée à remplir son rôle de général en -<span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> chef plutôt que celui de membre du gouvernement, qui n'était -qu'accessoirement le sien. La commission exécutive voyant le peu -d'empressement du maréchal à répondre à l'appel de M. Fouché, lui -adressa en son nom collectif l'invitation de se rendre auprès d'elle -sans le moindre délai. Il s'y transporta sur-le-champ. C'était dans -l'après-midi. -<span class="sidenote" title="En marge">Réunion extraordinaire de personnages civils et militaires -pour examiner la question de savoir si on peut se défendre.</span> -On avait convoqué, outre la commission exécutive, les -ministres, le bureau des deux Chambres, le maréchal Masséna, -commandant la garde nationale de Paris, le maréchal Soult, le maréchal -Lefebvre, les généraux Évain, Decaux, de Ponthon, ces derniers chargés -des services de l'artillerie et du génie. On n'avait point convoqué le -maréchal Ney, dont les paroles à la Chambre des pairs avaient fort -compromis l'autorité.</p> - -<p>Lorsque tout le monde fut assemblé, M. le duc d'Otrante exposa l'objet -de la réunion, et, sans révéler entièrement le résultat des -négociations entamées par MM. Boissy d'Anglas, Valence, Andréossy, de -Flaugergues et de La Besnardière au quartier général du duc de -Wellington, ne dissimula pas que les deux généraux ennemis devenaient -à chaque instant plus menaçants, qu'ils ne montraient aucune -disposition à signer un armistice, à moins qu'on ne leur livrât Paris, -c'est-à-dire le siége du gouvernement, pour y faire ce qui leur -conviendrait. Il n'y avait besoin ni de beaucoup d'intelligence, ni de -beaucoup d'explications pour comprendre que ce dont il s'agissait, ce -n'était pas de mettre Paris à feu et à sang, mais d'y opérer une -révolution.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché expose la question, et personne ne prenant la -parole, il provoque les personnages présents à s'expliquer.</span> -Après l'exposé fort bref de la question, M. Fouché <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> attendit -qu'on prît la parole, et personne n'étant pressé de risquer un avis -sur un sujet si grave, chacun se tut. M. Fouché alors provoqua -lui-même la manifestation des opinions, et interpella de préférence -les membres de la réunion qui appartenaient à la Chambre des -représentants, comme ceux qu'il importait surtout d'amener à se -compromettre. Il interpella notamment M. Clément du Doubs<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Lien vers la note 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, homme -sincère et considéré, membre du bureau de la seconde Chambre. M. -Clément déclara que la question étant militaire, c'était aux chefs de -l'armée à s'expliquer, et il sembla provoquer l'illustre Masséna à -donner son avis. L'immortel défenseur de Gênes, ayant vu revenir les -Bourbons avec regret en 1814, Napoléon avec plus de regret en 1815, -sentait très-bien les misères de la situation actuelle, et s'il avait -voulu prendre quelque part encore aux événements, aurait conseillé -d'aller par la voie la plus courte et la plus droite au résultat, qui -lui semblait inévitable, c'est-à-dire au rétablissement des Bourbons. -Il répondit d'une voix affaiblie par le découragement plus encore que -par sa santé, qu'il savait par expérience combien de temps on pouvait -tenir dans une grande ville contre un ennemi puissant, mais qu'il -ignorait les ressources réunies autour <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> de la capitale, et ne -pouvait par conséquent se prononcer sur le sujet en question en -parfaite connaissance de cause.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout amené à donner son avis.</span> -Cette réponse appelait forcément à s'expliquer le maréchal Davout, -ministre de la guerre, et général en chef de l'armée chargée de -défendre Paris. Il s'exprima durement et avec humeur, et de manière à -laisser voir que cette humeur s'adressait au politique tortueux qui, -au lieu de dénouer simplement la situation, semblait la compliquer à -plaisir.—Que lui demandait-on? Voulait-on savoir s'il était possible -de livrer bataille autour de Paris? Il affirmait que c'était possible, -qu'il y avait grande chance de vaincre, et que quant à lui il était -prêt à combattre énergiquement et avec confiance. Il en donna alors -les raisons en homme du métier, qui, sans être formé à la parole, -exprimait convenablement ce qu'il savait bien. Son discours fit sur -l'assistance un effet considérable.— -<span class="sidenote" title="En marge">Il déclare que s'il ne s'agit que de livrer bataille, il -est prêt à la donner, et certain de la gagner.</span> -Ainsi, ajouta-t-il, si on fait -reposer uniquement la question sur la possibilité de livrer et de -gagner une bataille, je déclare que je suis prêt à la livrer et que -j'espère la gagner. J'oppose donc un démenti formel à tous ceux qui -répandent que c'est moi qui refuse de combattre, parce que je le crois -impossible. Je déclare ici le contraire, et demande acte de ma -déclaration.—</p> - -<p>La figure de M. Fouché qui changeait peu de couleur, devint plus pâle -que de coutume, et, embarrassé par des paroles qui s'adressaient -visiblement à lui, il répliqua d'un ton amer: Vous offrez de -combattre, mais pouvez-vous répondre de vaincre?—Oui, <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> -repartit l'intrépide maréchal, oui, j'en réponds, si je ne suis pas -tué dans les deux premières heures.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Embarras de M. Fouché.</span> -Cette nouvelle réplique embarrassa davantage encore M. Fouché, qui -cependant, s'il avait été un esprit net, un caractère loyal, aurait dû -porter la question sur le terrain où le maréchal tendait visiblement à -l'amener. En effet la victoire, toujours douteuse malgré les plus -favorables apparences, ne tranchait rien, car il arrivait 200 mille -ennemis pour recueillir les débris des armées anglaise et prussienne. -Lorsqu'en 1814 Napoléon à Fontainebleau voulait livrer un dernier -combat désespéré, il en aurait fini s'il eût battu les souverains -enfermés dans Paris, fini pour bien du temps au moins, puisqu'il ne -restait presque rien derrière les ennemis qu'il aurait accablés dans -les murs de la capitale, et il serait demeuré debout, prodigieusement -grandi par la victoire. Mais ici Blucher et Wellington repoussés, on -devait avoir sous huit jours trois fois plus d'ennemis à combattre, et -on n'avait pas Napoléon pour manœuvrer. La bataille ne décidait -donc rien. Discutée dans les rangs de l'armée, sous les murs de Paris, -et par des soldats, un noble désespoir pouvait la faire résoudre: -discutée par des citoyens, par des hommes d'État, dans un conseil de -gouvernement, elle devait être repoussée comme une résolution -généreuse sans doute, mais pouvant amener les plus funestes -conséquences.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il ne sait pas poser la question, qui réside non dans la -bataille, mais dans ses conséquences.</span> -Le duc d'Otrante ne sachant ou n'osant poser la question comme elle -devait être posée, se trouvait dans le plus grand embarras, lorsqu'il -reçut un secours <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> imprévu de l'homme qui presque tous les -jours était sur le point de lui jeter à la face le mot de traître, et -cet homme était Carnot. Cet excellent citoyen descendait de cheval, -tout couvert de poussière. Il venait de parcourir les environs de -Paris, et d'en faire comme ingénieur une reconnaissance complète. -<span class="sidenote" title="En marge">Carnot, sans le vouloir, vient au secours de M. Fouché.</span> -Il déclara que dans sa conviction, on ne pouvait, sans exposer la ville -et la population de Paris à un affreux désastre, braver une attaque -des armées coalisées. -<span class="sidenote" title="En marge">Après avoir fait une reconnaissance autour de Paris, il est -d'avis qu'on ne peut se défendre.</span> -Sur la rive droite les ouvrages n'étaient pas -tels qu'on pût les livrer à leur seule force, et porter l'armée tout -entière sur la rive gauche. Sur la rive gauche les ouvrages étaient -absolument nuls, et il était à craindre si on s'éloignait de la ville -qu'elle ne tombât dans les mains de l'ennemi. Or, pour déloger les -Prussiens des hauteurs de Meudon, il fallait manœuvrer, découvrir -dès lors Montrouge et Vaugirard, et compromettre ainsi la sûreté de -Paris. D'ailleurs il n'était pas exact que les armées anglaise et -prussienne fussent dans l'impossibilité de se porter secours. La -saison et les basses eaux rendaient la Seine presque guéable en -certains endroits; vers Chatou, Argenteuil, les deux armées alliées -semblaient occupées à établir une communication entre elles, et il -serait possible qu'on eût à combattre sur la rive gauche, outre -l'armée prussienne une moitié de l'armée anglaise, c'est-à-dire 80 -mille hommes, avec 50 ou 60 mille au plus. Les chances étaient donc -douteuses, plus douteuses que ne paraissait le croire le maréchal -commandant en chef, et lui, Carnot, qui n'était pas suspect, car sa -tête ne serait guère en sûreté après un nouveau retour des <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> -Bourbons, il n'osait conseiller de livrer sous Paris une bataille -désespérée.</p> - -<p>L'opinion d'un patriote et d'un officier du génie tel que Carnot, -produisit et devait produire un grand effet sur les assistants. Le -maréchal Soult appuya l'avis de Carnot, et dit qu'après avoir examiné -les ouvrages de la rive droite elle-même, il ne les trouvait pas -parfaitement rassurants, que le canal Saint-Denis était loin d'offrir -un obstacle insurmontable aux assaillants, qu'en arrière du canal rien -n'avait été préparé pour opposer une seconde résistance, et qu'un -ennemi qui aurait forcé le canal pourrait bien entrer pêle-mêle avec -nos soldats repoussés dans les faubourgs de Paris, pendant qu'on se -battrait avec plus ou moins de succès sur la rive gauche.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Lefebvre est d'un avis absolument contraire.</span> -Cependant le maréchal Lefebvre, vieux révolutionnaire peu aisé à -décourager ou à ramener aux Bourbons, combattit cet avis. Quant à lui -il pensait que peu de jours suffisaient pour compléter les ouvrages de -la rive droite, de manière à les rendre invincibles, pour commencer -ceux de la rive gauche, de manière à leur donner une force relative -qui permît de s'en éloigner quelques heures, qu'il restait dans Paris -beaucoup de bras à armer, assez pour qu'on pût se présenter au dehors -avec 70 mille hommes de troupes actives, qu'il était presque certain -dès lors qu'on gagnerait une bataille, et qu'après une bataille gagnée -la situation changerait de face.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Après une discussion sans résultat, on aboutit à l'idée de -renvoyer la question à un conseil exclusivement militaire.</span> -Cette manière de voir était très-soutenable; mais ni M. Fouché ni -aucun autre ne portait la question au delà, c'est-à-dire n'embrassait -l'ensemble de la <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> situation, de façon à montrer qu'un succès -sous Paris ne décidait rien, et laissait les choses fort peu -améliorées, peut-être même empirées. La question demeurant technique, -et se renfermant dans le plus ou moins de probabilité d'un succès sous -les murs de Paris, les militaires semblaient seuls compétents. Les -personnages de l'ordre civil qui étaient les plus nombreux, trouvant -dans le tour qu'avait pris la discussion un moyen de se dérober à la -responsabilité d'une décision, dirent que la question étant toute -militaire, c'était à des militaires à la résoudre, et qu'il fallait la -soumettre à un conseil spécial composé exclusivement d'hommes du -métier.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Convocation d'un conseil de guerre pour la soirée.</span> -Cet avis, commode pour la plupart des assistants, fut adopté -sur-le-champ, et on arrêta que dans la soirée un conseil de guerre, -composé de généraux, serait appelé à se prononcer. C'était éluder et -non trancher la difficulté, car en la rejetant sur les militaires, il -resterait toujours, même après qu'ils auraient déclaré la défense de -Paris possible, à examiner si la défense de Paris opérée avec succès, -la question de résistance à l'Europe serait véritablement résolue.</p> - -<p>M. Fouché qui en la posant franchement aurait pu faire résoudre tout -de suite cette question redoutable, s'ingénia de nouveau pour -atteindre le double but, d'amener la solution qu'il désirait, et d'en -faire peser la responsabilité sur les militaires. En conséquence il -libella les questions destinées au conseil de guerre, de manière à -forcer pour ainsi dire la réponse à chacune d'elles. Ces questions -furent les suivantes. Quelle était la situation de Paris <span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span> -sous le rapport des ouvrages, de leur armement, et des munitions? -Pouvait-on résister dans le cas d'une attaque simultanée sur les deux -rives de la Seine? Pouvait-on en cas d'échec, répondre des suites de -cet échec pour la ville et pour la population de la capitale? En tout -cas combien de temps pouvait-on prolonger la résistance?</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Pendant cette délibération, il se passe un événement de -guerre à Versailles.</span> -Pendant que le conseil de guerre se réunissait dans la soirée à la -Villette, on apprit la nouvelle d'un combat brillant qui avait été -livré le matin à Versailles par la cavalerie française à la cavalerie -prussienne. Averti par le général Grenier qui venait d'inspecter nos -positions, que la cavalerie prussienne s'était portée sur Versailles, -le maréchal Davout avait ordonné au général Exelmans d'aller à sa -rencontre et de la culbuter. -<span class="sidenote" title="En marge">Brillant combat du général Exelmans contre la cavalerie -ennemie, et destruction de deux régiments prussiens.</span> -Le général Exelmans, qui était des plus -décidés à combattre jusqu'au dernier moment, se hâta, sur l'avis qu'il -avait reçu, de courir au-devant de l'ennemi. Il plaça le général Piré -en embuscade à Rocquencourt avec les 1<sup>er</sup> et 6<sup>e</sup> de chasseurs, avec -le 44<sup>e</sup> de ligne, et se mettant lui-même à la tête des dragons, il -marcha sur Versailles par la route de Vélizy. La cavalerie ennemie se -composait des deux régiments de hussards de Brandebourg et de -Poméranie, sous le colonel de Sohr, ne comptant pas moins de 1,500 -chevaux. Le général Exelmans les ayant aperçus en avant de Versailles, -les chargea à outrance avec les 5<sup>e</sup> et 15<sup>e</sup> de dragons, pendant que le -6<sup>e</sup> de hussards et le 20<sup>e</sup> de dragons, sous le brave colonel de -Briqueville, les prenaient en flanc. Poussés vivement sur -Rocquencourt, et accueillis par le feu du 44<sup>e</sup> de <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> ligne, par -les charges des 1<sup>er</sup> et 6<sup>e</sup> de chasseurs, ces deux régiments furent -culbutés et entièrement détruits. À peine quelques fuyards purent-ils -porter au quartier général prussien la nouvelle de leur mésaventure. -L'infanterie prussienne qui était à Saint-Germain se mit alors en -marche, mais trop tard, pour venir au secours de sa cavalerie.</p> - -<p>Ce brillant fait d'armes, le dernier de vingt-deux ans de luttes -sanglantes, était une légère consolation de nos malheurs, et ne -changeait rien au fond des choses. Le conseil de guerre réuni dans la -soirée à la Villette, se trouva tout à fait mis à l'aise par la -manière dont on lui avait posé la question, en l'enfermant dans un -nombre de points déterminés, sur lesquels il avait exclusivement à -s'expliquer. Sur ces points en effet les réponses ne pouvaient manquer -d'être conformes aux désirs du duc d'Otrante.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réponse du conseil de guerre aux questions posées par M. -Fouché.</span> -À l'égard des ouvrages de Paris, le conseil déclara ceux de la rive -droite suffisants et bien armés, ceux de la rive gauche nuls. Il -reconnut en outre que les munitions étaient abondantes. Quant à une -double attaque, exécutée sur les deux rives de la Seine par les armées -anglaise et prussienne, il la jugea peu probable, mais impossible à -soutenir si elle était simultanée. Il y avait beaucoup à dire sur ce -point, car il était probable que l'attaque de la rive droite ne serait -que secondaire, et que celle de la rive gauche serait la principale. -En ne laissant dès lors que la moindre partie des forces françaises -sur la rive droite, soixante mille hommes sur la rive gauche devaient -faire face à tout, et contenir <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> au moins l'ennemi s'ils ne -parvenaient à le battre à plate couture. La réponse sur ce point était -donc fort contestable. Quant aux conséquences pour la population d'une -attaque de vive force qui n'aurait pas été victorieusement repoussée, -le conseil de guerre dit avec raison qu'aucun général ne pouvait -répondre des suites d'une bataille perdue. Enfin, quant à la durée de -la résistance qu'il serait possible d'opposer à l'ennemi, le conseil -déclara qu'il était encore plus difficile de s'expliquer d'une manière -satisfaisante, car on ne pouvait absolument pas la prévoir.</p> - -<p>Rien de tout cela ne résolvait la véritable question qui était de -savoir si, en faisant essuyer devant Paris un sanglant échec aux -Prussiens et aux Anglais, notre position serait suffisamment améliorée -à l'égard des Russes, des Autrichiens et des Allemands, pour qu'on -n'eût pas à regretter d'avoir livré bataille. Mais le conseil, -interrogé sur des points déterminés, avait fait sur ces points des -réponses convenables, et, sauf une, parfaitement vraies. Du reste, ces -réponses suffisaient au subtil président du gouvernement provisoire. -<span class="sidenote" title="En marge">Sur cette réponse, M. Fouché amène le gouvernement -provisoire à reconnaître l'impossibilité de se défendre.</span> -Dès que les hommes compétents déclaraient que sur la rive gauche Paris -était tout à fait découvert, que si l'attaque sur les deux rives était -simultanée elle ne pourrait être repoussée, que les conséquences pour -la population étaient impossibles à prévoir, et que la durée de la -résistance ne serait dans tous les cas que très-temporaire, la -conclusion à tirer devenait évidente. Traiter à tout prix était la -seule ressource. Dans le sein du gouvernement provisoire, le -véritable adversaire de <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> M. Fouché, Carnot, n'avait plus le -droit de contester une telle conclusion, puisqu'il avait soutenu -contre le maréchal Davout l'avis que la résistance était impossible. -Grenier l'avait appuyé; Quinette n'était pas militaire, et quant au -cinquième membre de la commission, M. de Caulaincourt, il pensait que -Napoléon écarté il n'y avait qu'à recevoir les Bourbons aux conditions -les moins mauvaises. M. Fouché ayant réussi, comme il le voulait, à -rejeter principalement sur les militaires la responsabilité de la -solution, déclara que dans l'état des choses il ne restait qu'une -ressource, c'était de renouer la négociation de l'armistice. -Indépendamment des nouvelles instructions à envoyer aux commissaires -qui avaient écrit du quartier général pour en demander, il était -facile de s'adresser directement à Blucher, puisqu'on se trouvait aux -prises avec lui sur la rive gauche de la Seine. -<span class="sidenote" title="En marge">On se décide à envoyer un parlementaire au maréchal Blucher -du côté de Saint-Cloud.</span> -Un parlementaire -envoyé aux avant-postes, entre Vaugirard et Issy, pouvait faire naître -une transaction, de la manière la plus naturelle et la plus conforme -aux règles de la guerre. Il y avait à procéder ainsi l'avantage de -flatter Blucher, qu'on savait très-jaloux du duc de Wellington, et -comme on ne doutait pas de la modération de ce dernier, toujours -disposé à se prononcer pour l'avis le plus raisonnable, flatter le -général prussien, le moins maniable des deux, par une démarche -militairement très-motivée, était une conduite bien entendue, et qui -dans la situation n'était pas plus humiliante que tout le reste. Mais -avant de dépêcher un parlementaire aux avant-postes prussiens, M. -Fouché, toujours enclin aux <span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> communications clandestines, -voulut réexpédier le colonel Macirone au duc de Wellington, et le -général Tromelin au maréchal Blucher, pour connaître -confidentiellement et bien au juste les conditions auxquelles il -serait possible d'obtenir un armistice. Il désirait en outre, au moyen -de cette nouvelle démarche, savoir si on devait définitivement se -résigner aux Bourbons, et dans ce cas les disposer à faire les -concessions nécessaires pour rendre leur rétablissement moins -difficile. Il conseillait au duc de Wellington (le seul des deux -généraux ennemis capable de comprendre ces considérations politiques) -de n'être pas pressé d'entrer dans Paris, de laisser aux passions le -temps de se calmer, de ménager l'armée, de lui conserver surtout le -drapeau tricolore, de donner aussi certaines satisfactions aux -Chambres, de leur concéder l'initiative, de les maintenir en fonctions -toutes deux, de proclamer enfin l'oubli complet de tout ce qui s'était -passé avant comme après le 20 mars. Avec ces ménagements, disait M. -Fouché, on surmonterait les difficultés du moment, et on aurait pour -instruments du rappel des Bourbons, ceux mêmes qui semblaient y être -le plus opposés. Ces communications devaient être transmises au duc de -Wellington par le colonel Macirone. M. Tromelin ne devait pas entrer -dans autant de détails avec le prince Blucher, mais sa mission était -de savoir au juste à quelles conditions on pourrait s'entendre avec -cet implacable Prussien.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Tromelin envoyé auprès du maréchal Blucher.</span> -C'était le 1<sup>er</sup> juillet au soir que le conseil de guerre avait rendu -la décision que nous venons de rapporter; le gouvernement provisoire -avait pris <span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> son parti le 2 juillet au matin. Les deux envoyés, -MM. Macirone et Tromelin, se mirent en route le 2 dans l'après-midi, -le premier se dirigeant vers Gonesse, le second vers Saint-Cloud. Le -colonel Macirone fut arrêté aux avant-postes anglais, et retenu -jusqu'au lendemain matin. Le général Tromelin parvint à franchir les -avant-postes prussiens, et fut introduit auprès du maréchal Blucher, -qui vit avec une grande satisfaction qu'enfin on songeait à s'adresser -à lui. Depuis que le général prussien avait apprécié la difficulté de -sa situation sur la rive gauche de la Seine, où les Anglais n'étaient -pas encore en mesure de le secourir, il ne demandait pas mieux que de -traiter, et de résoudre la question lui-même, en dérobant ainsi aux -Bavarois, aux Autrichiens, aux Russes qui s'approchaient, toute -participation à la gloire de cette campagne. -<span class="sidenote" title="En marge">Il est bien accueilli.</span> -Il accueillit -convenablement le général Tromelin, mais lui manifesta la volonté bien -arrêtée d'obtenir la remise de Paris. Il concédait que rien ne fût -stipulé sous le rapport politique, en laissant deviner toutefois ce -que feraient les coalisés dans la capitale de la France lorsqu'ils en -seraient les maîtres. Pour qu'il ne restât dans l'esprit du général -Tromelin aucun doute sur les intentions des puissances, le prince -Blucher lui montra la lettre de MM. de Nesselrode et de Metternich du -26 juin, dont le duc de Wellington avait dit quelque chose aux cinq -commissaires français, et la lui donna même à lire en entier. Elle -était formelle, et prescrivait aux deux généraux alliés de ne point -suspendre leurs opérations avant qu'ils fussent dans Paris, de -<span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> ne reconnaître aucune des autorités établies depuis le 20 -mars, et de tâcher en outre de s'emparer de la personne de Napoléon. -Cette lettre, il est vrai, ne parlait pas des Bourbons, et on était -libre encore de se faire illusion, et d'espérer que les Russes et les -Autrichiens n'y tiendraient pas autant que les Anglais. Mais la -volonté d'entrer dans Paris, et de ne point reconnaître les autorités -existantes, était incontestable. -<span class="sidenote" title="En marge">Il retourne rendre compte de sa mission au duc d'Otrante.</span> -Après ces communications -préliminaires, le général Tromelin quitta le maréchal Blucher, et vint -rendre compte au duc d'Otrante de ce qu'il avait appris. On ne savait -rien de l'envoyé Macirone, qui n'avait pas encore pu pénétrer auprès -du duc de Wellington.</p> - -<p>Le moment de se décider était venu, car les armées étaient en présence -sur les deux rives de la Seine. Les Prussiens avaient entièrement -franchi la rivière, et étaient établis sur les hauteurs de Sèvres, de -Meudon, leur gauche vers Saint-Cloud, leur droite en arrière, le long -de la petite rivière de la Bièvre. Les Anglais étaient occupés à jeter -un pont à Argenteuil, et s'approchaient de Saint-Cloud par Courbevoie -et Suresnes, afin de soutenir Blucher avec une partie de leurs forces. -Le gros de leur armée était dans la plaine Saint-Denis.</p> - -<p>Le maréchal Davout de son côté avait pris position en homme de guerre -expérimenté. Après avoir achevé l'armement des ouvrages de la rive -droite, il avait placé dans ces ouvrages les tirailleurs de la garde -nationale, les dépôts, et une partie des troupes de Waterloo; il avait -destiné à la rive gauche le reste de ces troupes, ainsi que le corps -de Vandamme <span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span> tout entier. La garde impériale, comme nous -l'avons déjà dit, était en réserve au Champ de Mars, avec plusieurs -ponts sur la Seine, pour se porter au besoin sur l'une ou l'autre -rive. Une formidable artillerie de gros calibre braquée sur les -hauteurs d'Auteuil était prête à balayer la plaine de Grenelle en -tirant par-dessus la rivière. Le 3, vers quatre heures du matin, il -exécuta une forte reconnaissance sur Issy, occupé par les Prussiens, -et après les avoir vivement poussés, il s'arrêta, pour ne rien entamer -de sérieux avant d'avoir reçu l'ordre de livrer bataille. Mais sur -tous les points il était en mesure, et décidé, dans le cas d'exigences -intolérables de la part de l'ennemi, à se battre à outrance. Les -soldats étaient exaltés au dernier point, et demandaient la bataille à -grands cris. Ils étaient 80 mille, et ils avaient beaucoup de chances -de vaincre, ayant affaire à 120 mille ennemis partagés sur les deux -rives de la Seine. Le vieux cœur de Davout tressaillait en -entendant leurs cris, et parfois il était tenté d'engager la lutte, -pour vaincre ou mourir en vue de la capitale. Mais il attendait les -derniers ordres de la commission exécutive, et n'était pas assez -téméraire pour décider du sort de la France sans la volonté du -gouvernement lui-même.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sur le rapport du général Tromelin, on charge MM. Bignon, -Guilleminot et de Bondy, d'aller traiter de la capitulation de Paris -avec le maréchal Blucher.</span> -La commission exécutive, après le retour du général Tromelin, avait -pris le parti d'envoyer aux avant-postes prussiens trois -plénipotentiaires: c'étaient M. Bignon, ministre des affaires -étrangères par intérim, le général Guilleminot, chef d'état-major du -maréchal Davout, et M. de Bondy, préfet de la Seine. Ainsi les -intérêts de la politique, de <span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> l'armée, de la capitale, étaient -représentés dans cette légation. M. de Caulaincourt avait été chargé -de préparer trois projets de convention que nos négociateurs étaient -autorisés à proposer successivement, en se repliant de l'un sur -l'autre.</p> - -<p>D'après ces trois projets, les personnes, pour leurs actes ou leurs -opinions, les propriétés privées ou publiques, les monuments d'art, -les musées, devaient être sacrés; les autorités existantes devaient -être respectées et maintenues. La seule marge accordée était relative -à l'occupation de Paris et au mode d'occupation. Suivant le premier -projet, Paris serait déclaré neutre; l'armée française en sortirait, -et se tiendrait à une certaine distance, égale à celle que l'armée -ennemie adopterait pour elle-même. Suivant le second plan, les choses -étant comme dans le premier, Paris ne serait occupé qu'après qu'on -aurait reçu des nouvelles des négociateurs envoyés auprès des -souverains. (On ne savait rien de ces premiers négociateurs, et on se -flattait qu'ils auraient obtenu quelque chose de l'empereur -Alexandre.) Enfin, à la dernière extrémité, on céderait Paris; l'armée -française se retirerait derrière la Loire, dans un délai qu'on -fixerait le plus avantageusement possible pour elle, et le service de -Paris serait confié à la garde nationale, qui seule y maintiendrait -l'ordre en y faisant respecter les autorités existantes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Douleur des membres du gouvernement provisoire en donnant -l'ordre de capituler.</span> -Lorsqu'il fallut signer ces conditions, la main de Carnot, de Grenier, -fut saisie d'un véritable tremblement: ils avaient l'âme navrée. M. -Fouché lui-même, qui dans le commun désastre cherchait à <span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span> -sauver d'abord sa personne, mais qui aurait bien voulu aussi sauver -son pays, M. Fouché fut consterné. Il signa cependant, et enjoignit -aux négociateurs de passer par le quartier général du maréchal Davout, -pour prendre ses dernières instructions, et de ne le quitter que -lorsque définitivement le maréchal aurait reconnu qu'il n'y avait pas -mieux à faire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les négociateurs passent par le camp du maréchal Davout, -afin de prendre une dernière fois l'avis des militaires.</span> -MM. Bignon, Guilleminot, de Bondy, partirent donc, et se rendirent au -quartier général de Montrouge. L'émotion y était extraordinaire. Tout -autour du maréchal Davout, on s'agitait, on menaçait, on criait à la -trahison. Chose bien nouvelle, cet inflexible maréchal n'imposait pas -le silence qu'il avait coutume d'exiger autour de lui. La douleur -perçait sur son visage ordinairement impassible. Les généraux Flahault -et Exelmans disaient qu'au lieu d'aller capituler au camp des -coalisés, il valait mieux mourir sous les murs de la capitale. En -présence d'un tel spectacle les trois négociateurs hésitaient à -franchir les avant-postes. Le meilleur des hommes de ce temps, Drouot, -regardant M. Bignon qui l'interrogeait, lui répondit qu'il était cruel -de ne pas pouvoir mourir en soldats dans cette plaine qu'on avait sous -les yeux, mais qu'en citoyen il devait reconnaître que le plus sage -était de traiter. Ces mots de l'homme de bien consolèrent un peu les -trois négociateurs d'avoir accepté une si douloureuse mission. -<span class="sidenote" title="En marge">Davout et Drouot déclarent avec douleur qu'il faut -traiter.</span> -Davout, -cédant à un mouvement involontaire, demanda aux négociateurs -d'attendre quelques instants, et il s'élança au galop avec plusieurs -officiers pour jeter un dernier coup d'œil sur la <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span> -position des ennemis. Après une courte reconnaissance, il revint. Ces -voix secrètes qui décident le cœur des hommes dans les grandes -circonstances, avaient parlé, et lui avaient dit que le citoyen devait -ici être plus écouté que le soldat.—J'ai envoyé un parlementaire, -dit-il à M. Bignon, vous pouvez partir.—</p> - -<p>Les trois négociateurs partirent en effet, et se rendirent aux -avant-postes prussiens. Ils essuyèrent d'abord quelques mauvais -traitements de la part du général Ziethen, mais bientôt ils furent -reçus, et conduits au château de Saint-Cloud, où le maréchal Blucher -avait établi son quartier général.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil convenable fait par Blucher aux trois -négociateurs.</span> -Tout rude qu'il était, Blucher, flatté d'avoir les plénipotentiaires -français à son quartier général, et de n'être pas toujours considéré -comme le second du duc de Wellington, accueillit bien les trois -envoyés, et leur laissa voir l'impossibilité pour lui et son collègue -britannique de se contenter de moins que l'occupation de Paris, et -l'éloignement de l'armée française. Sur les autres points, on pouvait -discuter, mais sur ces deux-là toute contestation était évidemment -impossible. -<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Wellington vient prendre part à la négociation.</span> -À peine avait-on échangé les premiers mots que le duc de -Wellington, informé par les Prussiens de l'ouverture de ces -pourparlers, arriva lui-même, et l'entretien devint alors tout à fait -sérieux, précis, borné aux points essentiels. Quant à la retraite de -l'armée française et à l'occupation de Paris, ce furent deux -conditions fondamentales sur lesquelles aucune discussion ne fut -admise. Quant au moment où devait s'opérer l'occupation de Paris, -quant au nombre <span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> de jours que l'armée française mettrait à -s'éloigner, et à la limite où elle s'arrêterait, le débat fut ouvert. -<span class="sidenote" title="En marge">Discussion des conditions.</span> -Les deux généraux alliés n'eurent pas de peine à concéder que les -armées étrangères, une fois dans Paris, ne s'y mêleraient point de -politique; et que la garde nationale ferait seule le service. Ils -n'avaient pas dissimulé déjà que la restauration des Bourbons était -leur objet essentiel; mais il ne leur convenait pas d'avouer qu'ils -étaient venus pour cet objet, surtout de l'écrire, et, certains -d'ailleurs que la chose s'accomplirait d'elle-même lorsqu'ils seraient -dans Paris, ils se contentèrent de déclarer que la garde nationale -serait chargée du maintien de l'ordre établi. Chose singulière, celui -qui tenait le plus au rétablissement des Bourbons, et qui avait le -plus fait pour ce rétablissement, le duc de Wellington, était celui -qui voulait le moins l'avouer, à cause du parlement britannique, -devant lequel on avait toujours nié qu'on eût pour but un changement -de gouvernement en France. Relativement aux propriétés et aux -personnes, les Anglais et les Prussiens, affectant de ne se point -mêler de politique, assurèrent qu'ils étaient prêts à les respecter -quant à eux, et à les faire respecter par leurs armées.</p> - -<p>Après ces généralités le duc de Wellington, toujours positif, dit -qu'en fait de conventions la rédaction était tout, et demanda aux -trois négociateurs français s'ils avaient apporté un projet rédigé. M. -Bignon lui remit le troisième des projets préparés par M. de -Caulaincourt, les deux premiers ne pouvant plus être mis en -discussion. Le <span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> duc de Wellington voulut alors conférer seul -avec le maréchal Blucher, et à la suite d'une demi-heure d'entretien -il revint rapportant le projet modifié, sur la marge duquel les -modifications proposées étaient écrites au crayon. Après un nouveau -débat sur les divers points contestés, on convint des conditions -suivantes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'armée doit quitter Paris, et le livrer à la garde -nationale.</span> -L'armée française, dont on avait réclamé la retraite immédiate, dut -avoir trois jours pour évacuer Paris, et huit pour se retirer derrière -la Loire, qui était la limite définitivement adoptée.</p> - -<p>Le lendemain 4 juillet, on devait remettre Saint-Denis, Saint-Ouen, -Clichy et Neuilly; le surlendemain, Montmartre; le troisième jour, les -diverses barrières.</p> - -<p>L'armée avait le droit d'emporter avec elle toutes ses propriétés, -armes, artillerie, caisse des régiments, bagages. Les officiers des -fédérés, auxquels l'obligation de s'éloigner n'aurait pas dû -s'étendre, parce qu'ils faisaient partie de la garde nationale, furent -spécialement assimilés à l'armée par la volonté des généraux ennemis, -qui redoutaient singulièrement leur influence sur le peuple de la -capitale.</p> - -<p>Ces points réglés, il s'agissait de déterminer la conduite des armées -étrangères dans Paris. Les négociateurs français avaient voulu faire -insérer le texte suivant:... <cite>Les commandants en chef des armées -anglaise et prussienne s'engagent à respecter et à faire respecter le -gouvernement, les autorités nationales, les administrations qui en -dépendent, et à ne s'immiscer en rien dans les affaires intérieures du -gouvernement et de l'administration de la France.</cite></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> Il était évidemment impossible d'obtenir une pareille -rédaction de la part des généraux ennemis, avec leurs résolutions -formellement avouées quoique non écrites. Ils n'acceptèrent que le -texte suivant, dont l'hypocrisie atteignait au ridicule: <cite>Les -commandants des armées anglaise et prussienne s'engagent à respecter -et à faire respecter les autorités actuelles tant qu'elles -existeront.</cite> Il fut stipulé au surplus que la garde nationale ferait -seule le service de Paris.</p> - -<p>Deux points de la plus grande importance restaient à régler, le -respect des propriétés et celui des personnes. Les commissaires -français avaient compris dans les propriétés que l'ennemi s'obligerait -à respecter les monuments publics et les musées. Les généraux alliés -qui apportaient à cette négociation plus d'arrière-pensées que les -militaires n'ont coutume d'en mettre dans leurs transactions, -refusèrent absolument les expressions proposées. Ils se souvenaient -qu'un an auparavant leurs souverains avaient songé à enlever de Paris -les objets d'art qui en faisaient le centre le plus éclatant de la -civilisation moderne, mais que n'osant pas frapper tant de coups à la -fois sur la France, ils y avaient renoncé. Ils refusèrent cette fois -de s'engager, et admirent en termes généraux le respect des propriétés -privées et publiques, <cite>excepté celles qui avaient rapport à la -guerre</cite>. On s'imagina qu'il ne s'agissait que d'artillerie, et on -passa outre. On devait apprendre quelques jours plus tard ce qu'il y -avait de ruse dans ces expressions en apparence insignifiantes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Article relatif à la sûreté des personnes.</span> -Enfin quant aux personnes, l'article 12 (devenu <span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span> célèbre par -le noble sang qu'il a laissé couler) fut adopté tel qu'il avait été -rédigé par les commissaires français. Il était ainsi conçu: «Seront -pareillement respectées les personnes et les propriétés particulières. -Les habitants et en général les individus qui se trouvent dans la -capitale, continueront à jouir de leurs droits et libertés sans -pouvoir être inquiétés ni recherchés en rien relativement aux -fonctions qu'ils occupent ou auraient occupées, à leur conduite et à -leurs opinions politiques.»</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrière-pensée des généraux ennemis en acceptant cet -article.</span> -Un tel article semblait devoir couvrir tout le monde, personnages -civils et militaires, révolutionnaires anciens et révolutionnaires -nouveaux, régicides qui avaient condamné Louis XVI et maréchaux qui -avaient abandonné Louis XVIII, et jamais on n'aurait pu croire qu'il -donnerait ouverture aux plus odieuses vengeances. Les généraux ennemis -n'élevèrent pas une seule objection, comme si une telle stipulation -coulait de source, et ne pouvait être contestée. On voudrait se -persuader que les deux personnages qui avaient montré pour leur pays -le plus noble patriotisme, le duc de Wellington et le maréchal -Blucher, étaient de bonne foi, et que leur silence ne cachait aucune -arrière-pensée. Malheureusement il paraît que ce silence tenait au -désir de n'être pas forcés à s'expliquer. En effet ils s'engageaient -eux, comme généraux des armées anglaise et prussienne, à respecter les -personnes, mais ne prétendaient pas imposer le même engagement au -gouvernement de Louis XVIII, qui une fois rétabli, serait chargé seul -de dispenser la justice en France. <span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> La moindre explication sur -ce sujet en rendant l'équivoque impossible, eût probablement tout fait -rompre. Ils se turent donc, et ce silence coûta à la France le -sacrifice des plus nobles vies.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Signature de la capitulation dans la nuit du 3 au 4 -juillet.</span> -Les trois négociateurs, après avoir fait ce qu'ils avaient pu pour -défendre les intérêts de leur pays dans une position désespérée, -quittèrent Saint-Cloud, et arrivèrent le 4 juillet au matin aux -Tuileries auprès du gouvernement provisoire. Il n'y avait que des -remercîments à leur adresser, car dans l'état des choses personne -n'eût obtenu davantage. À ne pas courir la chance d'une bataille, il -fallait évidemment se soumettre aux conditions souscrites.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette capitulation acceptée par le gouvernement provisoire -et les Chambres.</span> -La capitulation fut donc acceptée. Elle se prêtait à une comédie qui -convenait aux généraux étrangers, et à la commission exécutive -elle-même. En effet, elle ne contenait en apparence que des -stipulations purement militaires, suite forcée de la situation des -armées, et elle laissait la France libre de se donner le gouvernement -qu'elle voudrait, puisque la garde nationale parisienne restait -exclusivement chargée du service intérieur de la capitale. Les -généraux ennemis paraissaient ainsi demeurer fidèles aux déclarations -solennelles par lesquelles ils avaient promis de ne pas imposer un -gouvernement à la France, et la commission exécutive de son côté -semblait, tout en cédant à une nécessité physique, avoir sauvegardé -l'indépendance nationale. C'est ainsi que la commission exécutive crut -devoir prendre la chose, et qu'elle la présenta aux deux Chambres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> Les représentants, qui seuls donnaient signe de vie dans ces -circonstances (les pairs se taisaient), s'étaient plaints du silence -gardé sur les négociations. L'obligation du secret, toujours de -rigueur en ces matières, pouvait expliquer ce silence. On le rompit le -4 juillet au matin, et on porta à la connaissance des deux Chambres -les articles conclus dans la nuit à Saint-Cloud. -<span class="sidenote" title="En marge">Équivoque dont tout le monde use relativement au -futur gouvernement de la France.</span> -L'équivoque au moyen -de laquelle on avait évité de résoudre la question du gouvernement -futur de la France, convenait aux Chambres comme aux généraux ennemis -et au gouvernement provisoire, et elles s'y prêtèrent. Comment, en -effet, vouloir la clarté? Dire que le sous-entendu de la capitulation -cachait la faculté de rétablir les Bourbons, c'eût été annoncer une -vérité bien évidente, et que tout le monde apercevait, excepté -certains idiots qui n'aperçoivent les choses que lorsqu'on les leur -énonce formellement. Mais déchirer ce voile commode, c'était, après -les déclarations solennelles qu'on avait faites contre les Bourbons, -s'obliger à repousser la capitulation, à casser le gouvernement -provisoire, et à s'engager dans une lutte dont on avait déjà senti -l'impossibilité. N'osant pas entreprendre une résistance aussi -téméraire, et qui avait perdu toutes ses chances en étant différée, il -était plus commode pour l'assemblée de laisser exister un voile sous -lequel elle cachait sa confusion, jusqu'au jour peu éloigné où elle -serait expulsée de son siége par les baïonnettes ennemies. La Chambre -des représentants accepta donc la capitulation du 3 juillet telle -qu'on la lui avait présentée, et elle <span class="pagenum"><a id="page501" name="page501"></a>(p. 501)</span> en fit des remercîments -à l'armée, qui d'ailleurs les avait mérités, car elle avait, par son -attitude énergique, arraché les derniers ménagements conservés encore -pour la France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Irritation de l'armée lorsqu'il faut quitter Paris.</span> -Du reste, s'il plaisait à tous les pouvoirs de se prêter à cette -espèce de dissimulation, l'armée qui en recueillait les hommages, ne -s'y prêta point. Lorsque la convention lui fut annoncée, elle vit bien -qu'on lui faisait quitter Paris pour le céder aux ennemis, qui le -céderaient aux Bourbons. Son exaspération fut extrême. Des soldats -abandonnaient les rangs en jetant leurs armes, et allaient se mêler -aux fédérés qui poussaient des vociférations dans les rues. D'autres -disaient qu'il ne fallait pas se rendre, qu'il fallait refuser -d'obéir, et déposer des généraux lâches ou perfides. Tantôt on s'en -prenait à celui-ci, tantôt à celui-là, mais tout le monde au duc -d'Otrante, qu'on n'appelait plus que le traître, comme s'il eût été le -seul auteur de cette situation.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Noble fermeté du maréchal Davout; il conduit l'armée -derrière la Loire.</span> -Le sévère Davout fit entendre la voix du devoir à l'armée irritée, et, -aidé de quelques généraux, surtout du respectable et toujours respecté -Drouot, parvint à se faire écouter. L'armée, après un premier moment -de désespoir, se mit à défiler à travers les rues de la capitale, -qu'elle avait la douleur de livrer aux mains de l'ennemi. Certains -corps n'avaient pas reçu de solde, avaient tout perdu, et éprouvaient -la double souffrance de la capitulation et de la misère. M. Laffitte -ayant généreusement avancé quelques millions au Trésor, les corps les -plus malheureux reçurent un soulagement, et prirent le chemin de la -Loire. La retraite commença <span class="pagenum"><a id="page502" name="page502"></a>(p. 502)</span> donc à s'opérer en bon ordre. Le -maréchal Davout, ne voulant pas rester à Paris, bien que la sage -proposition qu'il avait faite de recevoir les Bourbons sans les -étrangers, lui promît de leur part un traitement meilleur qu'en 1814, -aima mieux remplir jusqu'au bout ses devoirs envers l'armée et le -pays, et donna sa démission de ministre de la guerre, pour demeurer -général en chef de l'armée dite <i>de la Loire</i>, laquelle, par son -attitude, sa discipline au milieu des outrages dont elle était -l'objet, fit encore respecter la France pendant plusieurs mois, et fut -même un appui pour les Bourbons, qu'elle n'aimait point et qui ne -l'aimaient pas, mais qui étaient devenus le gouvernement de la France, -et qui eurent plus d'une fois à résister aux intolérables exigences de -vainqueurs impitoyables. Le maréchal Davout commanda dignement cette -armée, et les Autrichiens ayant voulu franchir la limite convenue vers -la haute Loire, il menaça de marcher sur eux, et les fit reculer, dans -un moment où six cent mille soldats ennemis couvraient le sol de la -France.</p> - -<p>Tandis que la convention de Paris s'exécutait, il fallait enfin que -l'ombre disparût devant la réalité, et que les pouvoirs issus du 20 -mars cédassent la place aux Bourbons qui s'approchaient. -<span class="sidenote" title="En marge">Un agent secret envoyé au duc de Wellington par M. Fouché, -convie celui-ci à une entrevue à Neuilly.</span> -Le colonel -Macirone, retenu aux avant-postes, n'avait pu voir le duc de -Wellington que le 4 juillet au matin, à l'instant où celui-ci revenait -de Saint-Cloud à Gonesse, après la signature de la capitulation. Le -duc de Wellington le reçut entouré de M. de Talleyrand, représentant -Louis XVIII, de sir Charles Stuart, représentant l'Angleterre, du -comte Pozzo di Borgo, <span class="pagenum"><a id="page503" name="page503"></a>(p. 503)</span> représentant la Russie, et de M. de -Goltz, représentant la Prusse. Cette fois parlant nettement, le -généralissime britannique dit à l'agent du duc d'Otrante qu'il était -temps d'en finir d'un état de choses désormais ridicule, qu'il fallait -que le gouvernement provisoire et les Chambres donnassent purement et -simplement leur démission, après quoi Louis XVIII qui était à Roye -entrerait à Paris, et y entrerait avec les résolutions qu'on pouvait -se promettre de son excellent esprit et des bons conseils qu'il avait -reçus. Ces déclarations faites, le duc de Wellington laissa la parole -à M. de Talleyrand qui énonça verbalement, puis consigna par écrit les -nouvelles promesses de Louis XVIII. En voici le résumé, remis par M. -de Talleyrand lui-même: «Toute l'ancienne Charte, y compris -l'abolition de la confiscation; le non-renouvellement de la loi de -l'année dernière sur la liberté de la presse; l'appel immédiat des -colléges électoraux pour la formation d'une nouvelle Chambre; l'unité -du ministère; l'initiative réciproque des lois, par message du côté du -Roi, et par proposition de la part des Chambres; l'hérédité de la -Chambre des pairs.»</p> - -<p>M. de Talleyrand ajouta ensuite les assurances les plus formelles -d'une conduite sage, et toute différente de celle qu'on avait tenue -l'année précédente. Le duc de Wellington prenant la parole après lui, -dit à l'intermédiaire chargé de ces messages: Que M. Fouché soit -sincère avec nous, nous le serons avec lui. Nous apprécions les -services qu'il a rendus, et le Roi lui en tiendra compte. S'il a -besoin de secours, nous allons lui en porter dans quelques <span class="pagenum"><a id="page504" name="page504"></a>(p. 504)</span> -heures.—Il fut convenu que le duc de Wellington et M. de Talleyrand -attendraient le lendemain le duc d'Otrante à Neuilly, pour régler avec -lui tout ce qui restait à faire, afin d'amener sans violence la -rentrée de Louis XVIII à Paris. Sans perdre de temps l'agent Macirone -quitta Gonesse pour se rendre auprès du duc d'Otrante, auquel il fit -part du message qu'on lui avait confié. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché s'y rend en prévenant ses collègues.</span> -M. Fouché n'aurait eu garde de -refuser l'entrevue proposée, car après tout il aboutissait au résultat -qu'il avait désiré, c'est-à-dire, à se donner le mérite du retour des -Bourbons, qu'il ne pouvait plus empêcher. Pourtant il résolut -d'informer ses collègues de ce qu'il allait faire, en ayant soin de se -montrer à leurs yeux sous les apparences d'un homme qui cherchait à -sauver les débris du commun naufrage, et à mettre des conditions au -rétablissement de Louis XVIII sur le trône. Il n'y avait rien à lui -objecter, car la restauration des Bourbons résultant inévitablement de -l'impossibilité de prolonger la résistance, impossibilité reconnue par -tous les membres de la commission exécutive, il fallait bien se -soumettre, en tâchant toutefois de se ménager quelques garanties pour -les choses et pour les personnes.</p> - -<p>Tout à coup un incident vint créer des difficultés imprévues à M. -Fouché, ce fut l'arrivée des premiers négociateurs, MM. de Lafayette, -Sébastiani, de Pontécoulant, d'Argenson, de Laforest, Benjamin -Constant. En quittant Laon, ces plénipotentiaires s'étaient rendus, -comme on doit s'en souvenir, auprès des souverains, qu'ils avaient -rencontrés à Haguenau, sans pouvoir obtenir un entretien avec -<span class="pagenum"><a id="page505" name="page505"></a>(p. 505)</span> eux. Ils n'avaient pu voir que leurs ministres, qui -continuant le système de dissimulation adopté, avaient affecté de ne -point vouloir imposer un gouvernement à la France. Les commissaires -éconduits après une courte entrevue, étaient revenus à Paris pleins -des mêmes illusions, et persistant encore à croire que les Bourbons -n'étaient pas inévitables. Cette erreur privait M. Fouché de son -principal argument, la nécessité de subir les Bourbons, argument qui -était son excuse pour s'aboucher avec le duc de Wellington. Il -s'efforça de démontrer cette nécessité en s'appuyant sur les -innombrables renseignements qu'il possédait, et il annonça du reste -qu'il s'en éclaircirait plus complétement le soir au camp des alliés. -On l'autorisa à s'y rendre, mais M. de Lafayette lui déclara que tout -arrangement particulier, n'ayant pas pour objet essentiel de -sauvegarder les intérêts généraux, serait un acte de trahison qui -mériterait et recueillerait l'infamie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand et plusieurs ministres étrangers assistent -à l'entrevue.</span> -M. Fouché ne se préoccupa guère de cette déclaration, et se transporta -le 5 juillet au soir, à Neuilly, auprès du duc de Wellington. Il y -trouva outre le généralissime anglais, M. de Talleyrand, sir C. -Stuart, MM. de Goltz et Pozzo di Borgo. Le duc de Wellington voulut -savoir d'abord si l'armée française s'était éloignée, si toutes les -autorités actuelles s'apprêtaient à donner leur démission, et enfin -s'il serait possible d'obtenir qu'on livrât aux puissances la personne -de Napoléon, condition à laquelle les alliés tenaient avec un -véritable acharnement. Le duc d'Otrante répondit que l'armée se -retirait peu à peu, mais que ce n'était pas sans <span class="pagenum"><a id="page506" name="page506"></a>(p. 506)</span> peine, que -la population de la capitale était exaspérée, que la garde nationale -de Paris elle-même, sur laquelle on semblait compter, était loin de -vouloir se prêter à tout ce qu'on attendait d'elle, qu'il fallait donc -de grandes précautions pour arracher l'une après l'autre les -démissions désirées, et introduire le Roi dans Paris. Quant à la -personne de Napoléon, il répondit qu'on ne pouvait la livrer, car en -ce moment Napoléon devait être embarqué pour les États-Unis. On fut -très-mécontent de cette dernière déclaration, dans laquelle on -persista à voir une fourberie de M. Fouché, qui auprès des -bonapartistes passait pour avoir trahi Napoléon, et auprès des -royalistes pour l'avoir fait évader. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché insiste pour obtenir des conditions utiles à tout -le monde.</span> -On lui demanda ensuite ce qu'il -entendait par ces précautions auxquelles il semblait attacher tant -d'importance. M. Fouché s'expliqua alors, et, en homme plus pratique -et plus sensé que les négociateurs envoyés au duc de Wellington, -lesquels n'avaient songé qu'à réclamer l'initiative pour les Chambres, -il énonça deux conditions essentielles: une nouvelle déclaration -royale qui couvrirait sans exception les personnes compromises, avant, -pendant et après la dernière révolution du 20 mars, et l'adoption du -drapeau tricolore. Sans ces conditions, il ne croyait pas, disait-il, -l'entrée du Roi possible, à moins d'y employer la force, ce dont on ne -paraissait pas se soucier. La discussion sur ce point dura jusqu'à -quatre heures du matin, et demeura sans résultat, M. de Talleyrand, -principal interlocuteur, essayant d'éluder avec l'aisance d'un grand -seigneur, ce que M. Fouché s'obstinait <span class="pagenum"><a id="page507" name="page507"></a>(p. 507)</span> à exiger avec la -ténacité d'un personnage vulgaire, mais positif. Quant aux personnes -on parlait de l'inépuisable clémence du Roi, et quant aux couleurs -nationales des dix ou quinze départements qui s'étaient insurgés avec -la cocarde blanche au chapeau. Le duc de Wellington insista beaucoup -pour qu'on s'entendît, mais ne vint à bout ni des uns ni des autres, -et comme dans ce débat on n'avait pas eu le temps de s'occuper des -intérêts individuels, on ne dit rien à M. Fouché de ce qui lui était -personnellement réservé. Il se retira donc mécontent pour le -particulier et pour le général, et laissa les représentants de -l'Europe et de la royauté aussi mécontents de lui qu'il l'était d'eux. -<span class="sidenote" title="En marge">On se sépare sans être d'accord, mais en convenant de se -revoir.</span> -Toutefois le duc de Wellington lui donna un nouveau rendez-vous pour -le lendemain, et on se quitta sans être d'accord, mais sans avoir -rompu.</p> - -<p>De retour à Paris M. Fouché rendit compte à sa manière de ce qui -s'était passé à Neuilly, mais déclara encore plus affirmativement, que -les Bourbons étaient inévitables, qu'on ne pouvait à cet égard -résister aux volontés formelles de l'Europe, qu'il n'était pas suspect -lui, vieux révolutionnaire régicide, lorsqu'il se résignait à cette -nécessité, que la seule chose à faire c'était de tâcher d'obtenir des -conditions suffisamment rassurantes, et que, sous ce rapport, il -n'avait rien négligé. On le crut moins qu'il ne le méritait cette -fois, et on s'imagina qu'il n'avait songé qu'à lui, car de toutes -parts on le regardait comme un traître. Ses collègues ne lui -opposèrent que le silence. -<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle scène de M. Fouché avec Carnot.</span> -Carnot seul éleva des plaintes, et fit -entendre des reproches, auxquels <span class="pagenum"><a id="page508" name="page508"></a>(p. 508)</span> M. Fouché avait une réponse -bien facile, c'était de lui demander ce qu'il voulait. En effet, -Carnot n'avait pas cru qu'on pût se défendre; dès lors recevoir les -Bourbons était une conséquence forcée de l'impuissance qu'il avait -lui-même proclamée. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché prend le parti de ne plus s'occuper de ses -collègues, et d'agir sans eux.</span> -Au surplus M. Fouché commençant à ne plus -s'inquiéter de l'opinion de ses collègues, les traitant même assez -légèrement, s'occupa uniquement de disposer toutes choses pour -introduire Louis XVIII dans Paris, avec le moins de dommage pour son -parti, avec le plus d'avantage pour lui-même. Son premier soin fut de -hâter le départ de Napoléon de Rochefort. Il s'était aperçu que tant -que Napoléon se trouvait en France, on était au camp des coalisés fort -défiant de la sincérité de son abdication, et fort obstiné à réclamer -sa personne. Or, M. Fouché voulait supprimer cette cause de défiance, -et de plus n'être pas responsable de la captivité de Napoléon, dans le -cas où celui-ci tomberait aux mains de l'ennemi, car s'il avait voulu -lui ôter le trône, il n'avait voulu lui ôter ni la vie, ni la liberté. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché de qui on avait voulu exiger qu'il livrât -Napoléon, réitère l'ordre de le faire partir de Rochefort.</span> -Déjà, comme on l'a vu, les frégates avaient été dispensées d'attendre -les sauf-conduits. M. Fouché alla plus loin, et pressa de nouveau le -général Beker de faire partir l'illustre fugitif, en envoyant toutes -les autorisations nécessaires, sauf une, celle de communiquer avec la -croisière anglaise, de crainte que Napoléon, par suite d'une étrange -confiance envers les Anglais, ne se livrât à eux. Le 6, M. Fouché fit -rendre un dernier arrêté par la commission exécutive, enjoignant au -général Beker de forcer Napoléon à s'embarquer, de lui faire sentir -que c'était indispensable <span class="pagenum"><a id="page509" name="page509"></a>(p. 509)</span> pour sa sûreté personnelle, de lui -offrir, si les frégates étaient trop observées, tous les bâtiments -légers dont on pourrait disposer, de consentir même, contrairement aux -ordres précédemment expédiés, à ce qu'il communiquât avec la croisière -anglaise, mais sur sa demande écrite, afin de n'avoir pas la -responsabilité des conséquences.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché travaille la garde nationale pour qu'elle fasse -des manifestations à l'appui de ce qu'il a demandé à Neuilly.</span> -Après ces soins donnés à la sûreté de Napoléon, M. Fouché chercha à se -préparer des arguments pour les nouvelles conférences qu'il devait -avoir à Neuilly. Il n'y en avait pas un meilleur que l'attitude de la -garde nationale de Paris. Cette garde, qui avait vu le retour de -Napoléon avec peine, qui désirait même les Bourbons, mais sans les -idées surannées, les passions, l'arrogance des émigrés, n'avait cessé -de porter la cocarde tricolore, et d'abattre le drapeau blanc partout -où on essayait de l'arborer. M. Fouché, au moyen des relations qu'il -entretenait avec les principaux chefs de la garde nationale, provoqua -de leur part une déclaration, dans laquelle ils faisaient profession -d'un attachement persévérant pour le drapeau tricolore, fondé sur la -gloire et sur la signification politique de ce drapeau. Cette -déclaration était revêtue des noms les plus honorables de la capitale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il pousse la Chambre des représentants à faire une -déclaration de principes dans le même sens.</span> -M. Fouché ne s'en tint pas à cette démonstration. Secondé par MM. Jay, -Manuel et les nombreux représentants qui suivaient ses conseils, il -obtint de la part de la Chambre des représentants une déclaration d'un -autre genre, mais plus significative encore. La constitution qu'on -avait entrepris de rédiger était longue, diffuse, et n'avait aucune -<span class="pagenum"><a id="page510" name="page510"></a>(p. 510)</span> chance d'être acceptée par les Bourbons. Ce qui importait -infiniment plus que ce texte banal, c'étaient les principes qu'il -contenait. Sur l'instigation de M. Fouché on détacha en forme -d'articles les principes essentiels de toute constitution, ceux qu'on -devait exiger de tout gouvernement, quel qu'il fût, et on en fit une -déclaration que devrait accepter le monarque, non désigné, qui -monterait sur le trône. Ce monarque qu'on ne désignait pas, c'était -évidemment Louis XVIII, s'il souscrivait aux principes énoncés. Ces -principes, qu'il est inutile de reproduire ici, car l'expression en -était médiocre, étaient ceux que la France depuis 1789, avec une -constance d'esprit qui l'honore, n'a cessé de proclamer toutes les -fois que sous prétexte de lui rendre l'ordre, on ne lui a pas ôté la -liberté.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui se passe en ce moment dans le sein de la cour -émigrée.</span> -Pendant que M. Fouché se livrait à ces soins malheureusement tardifs -et inutiles, la cour de Louis XVIII, transportée successivement de -Gand à Cambrai, de Cambrai au château d'Arnouville, s'occupait de ce -qu'on ferait en entrant à Paris. Les principaux personnages de cette -cour, Roi, princes, courtisans, ministres, ambassadeurs, généraux -étrangers, accrus d'une foule d'adorateurs de la fortune renaissante, -discutaient confusément les résolutions à prendre, car les révolutions -donnant la parole à tout le monde, convertissent pour un moment les -cours elles-mêmes en républiques. Suivant la majorité de ces -discoureurs, sacrifier le drapeau blanc au drapeau tricolore, c'était -sacrifier la légitimité à la révolte. Modifier, étendre la Charte, -c'était augmenter le mal loin de le diminuer!—C'était <span class="pagenum"><a id="page511" name="page511"></a>(p. 511)</span> bien -assez, disaient-ils, de déclarer le maintien de cette Charte, sans y -ajouter de nouveaux développements. Pour eux, les principes dits de -quatre-vingt-neuf étaient une partie des hérésies révolutionnaires, -qu'on avait eu la faiblesse d'encourager; et de même qu'à leurs yeux -la première révolution s'expliquait par quelques fautes individuelles, -nullement par des causes générales, la dernière, celle du 20 mars, -s'expliquait par une conspiration dont il fallait punir les auteurs, -et par quelques autres incidents tels que l'obstination à conserver M. -de Blacas, et la répugnance à se servir de M. Fouché. -<span class="sidenote" title="En marge">Continuation du déchaînement contre M. de Blacas, et faveur -croissante de M. Fouché.</span> -Comme nous -l'avons dit récemment, l'émigré M. de Blacas, le régicide M. Fouché, -étaient l'objet, le premier d'un décri universel, le second d'une -faveur générale. À entendre ces royalistes, M. de Blacas avait tout -perdu, au contraire M. Fouché eût tout sauvé, si on avait accepté ses -services, et pouvait tout sauver encore si on consentait enfin à les -accepter. À la vérité il était régicide, mais raison de plus! Il était -sorti de cette caverne infernale qu'on appelait la révolution, il la -connaissait, et y ferait rentrer les démons qui s'en étaient échappés. -Il n'y avait avec lui qu'une précaution à prendre, c'était d'exiger -qu'il eût bien trahi son origine. Or, quant à cette franche trahison -de son origine, on n'avait aucun doute, et M. de Vitrolles et beaucoup -d'autres étaient venus l'attester. On racontait avec admiration ses -prophéties, qu'on arrangeait après coup. M. Fouché avait dit à M. -Dambray, la veille du 20 mars: Il est trop tard; Napoléon entrera -dans Paris, régnera quelque <span class="pagenum"><a id="page512" name="page512"></a>(p. 512)</span> temps, mais pas longtemps; il -sera renversé, et nous ramènerons le Roi.—L'homme qui avait dit ces -choses si profondes pouvait seul achever la prophétie. Il fallait donc -le prendre des mains de Napoléon lui-même, qu'il avait renversé, et le -nommer ministre de Louis XVIII dont il serait le soutien le plus -solide.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand se prête à la faveur dont M. Fouché est -entouré dans le sein du parti royaliste.</span> -M. de Talleyrand, qui n'aimait pourtant pas les rivaux, encourageait -cette étrange passion. Il se sentait incapable de veiller sur -l'intérieur, et reconnaissait à cet égard la supériorité de M. Fouché. -Mais cette besogne d'espionner, de payer, de disperser, d'enfermer, -d'exiler, et au besoin de faire fusiller les gens illustres ou obscurs -des partis, lui semblant fort au-dessous de celle de traiter avec les -puissances européennes, il ne jalousait pas M. Fouché, et il croyait -qu'appuyé sur le dehors où était en ce moment la force, se servant de -M. Fouché pour épurer le dedans, il gouvernerait souverainement la -France. Il avait donc proposé M. Fouché au Roi comme ministre de la -police. Le duc de Wellington l'avait fort secondé, et outre tous les -motifs que nous venons d'énumérer, il en avait un particulier de -favoriser M. Fouché. Il fallait entrer dans Paris et y rétablir les -Bourbons, mais il fallait y entrer conformément au programme simulé -des puissances, programme surtout nécessaire à lord Castlereagh, et -consistant à ne pas imposer ostensiblement un gouvernement à la -France. Sans cette précaution obligée, on n'aurait eu qu'à laisser -faire le brutal Blucher, et il en eût fini en deux heures. Mais M. -Fouché seul saurait accomplir la chose sans <span class="pagenum"><a id="page513" name="page513"></a>(p. 513)</span> les baïonnettes, -et par la garde nationale de Paris. Ainsi la cour par une sorte de -superstition, M. de Talleyrand par besoin d'une main adroite et -cynique pour gouverner l'intérieur, le duc de Wellington pour avoir un -introducteur des Bourbons qui sût se passer de la violence, avaient -prôné M. Fouché, et vaincu en sa faveur la répugnance de Louis XVIII. -<span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII se rend avec peine aux obsessions dont il est -assailli.</span> -On avait fait une première violence à ce prince en lui arrachant M. de -Blacas, on lui en fit une seconde en le forçant d'accepter l'un des -juges de son frère. -<span class="sidenote" title="En marge">Il sacrifie M. de Blacas, et accepte M. Fouché comme -ministre de la police.</span> -Il lui en coûta, car il était fier, n'aimait pas -les intrigants, surtout ceux qui étaient en manége avec M. le comte -d'Artois, et M. Fouché avait tous ces inconvénients à ses yeux. Mais -quand on insistait longtemps et fort, il se rendait. Il avait donc -consenti à laisser la police à M. Fouché, mais refusé une nouvelle -déclaration de principes, ainsi que le drapeau tricolore.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle entrevue de M. Fouché avec M. de Talleyrand et les -ministres étrangers.</span> -Tel était l'état des choses à la cour lorsque M. Fouché revint le 6 au -soir à Neuilly. Il recommença ses doléances sur la situation -intérieure de Paris, fort aggravée, disait-il, par le retour des -plénipotentiaires rapportant de Haguenau la fausse idée que les -monarques alliés ne tenaient pas aux Bourbons, par la résolution de la -garde nationale de Paris de conserver la cocarde tricolore, par la -déclaration de principes de la Chambre des représentants. On n'eut pas -l'air de prendre au sérieux les appréhensions de M. Fouché. D'ailleurs -le duc de Wellington lui répondait qu'après tout on avait des Anglais -et des Prussiens à son service, bien qu'on désirât les employer le -moins possible. Quant au rapport des <span class="pagenum"><a id="page514" name="page514"></a>(p. 514)</span> plénipotentiaires, le -duc de Wellington dit qu'ils avaient trompé ou s'étaient trompés, et -il montra les lettres de lord Stewart, présent à l'entrevue de -Haguenau, lesquelles ne permettaient aucun doute sur les sentiments -des souverains. Quant à une nouvelle déclaration de Louis XVIII, celle -de Cambrai suffisait. En donner une seconde, ce serait faire divaguer -la royauté. Quant à l'amnistie, le duc de Wellington et M. de -Talleyrand firent enfin résonner aux oreilles de M. Fouché le mot -essentiel.—L'amnistie, lui dirent-ils, c'est vous, vous au ministère -de la police. Quel est l'homme de la Révolution qui puisse trembler -quand vous serez à la tête du ministère des rigueurs?—Il semblait en -effet qu'un régicide étant admis auprès du Roi, personne ne pouvait -concevoir d'inquiétude. Mais si on était prêt à pardonner aux -immolateurs de Louis XVI, on ne pardonnait pas aux prétendus auteurs -du 20 mars. -<span class="sidenote" title="En marge">Pour toute concession M. Fouché obtient un portefeuille.</span> -M. Fouché le sentait vaguement, et ceux-là, sa présence ne -les couvrait point. Mais on lui parla d'un ton si absolu, et -d'ailleurs on lui offrit un tel présent, qu'il n'osa pas insister. -Quant aux trois couleurs, on lui fit comprendre que ce serait un -outrage à Louis XVIII que d'y revenir encore, et il se soumit, ayant -obtenu pour toute concession, lui, lui seul, au plus redoutable des -ministères.</p> - -<p>On s'assit à la même table, après quoi on se rendit à Arnouville, pour -présenter M. Fouché à Louis XVIII. C'était là l'objet des vœux de -M. Fouché; c'était là ce qu'il n'avait pu obtenir sous la première -Restauration. Il en éprouva une vive satisfaction, et à l'aspect du -monarque qui se fit une extrême <span class="pagenum"><a id="page515" name="page515"></a>(p. 515)</span> violence pour le recevoir, il -lui sembla que le régicide s'était effacé de son front. -<span class="sidenote" title="En marge">Présentation de M. Fouché à Louis XVIII.</span> -Le Roi qui -avait étudié son rôle, selon son habitude dans les occasions graves, -accueillit M. Fouché avec une grande politesse, et comme s'il n'eût -connu qu'une partie de sa vie.—Vous m'avez rendu beaucoup de -services, lui dit-il, vous m'en rendrez encore. Je voulais depuis -longtemps vous attacher à mon gouvernement; je le puis enfin, et -j'espère que vous me servirez utilement et fidèlement.—M. Fouché -s'inclina avec l'humilité d'un pardonné, et mérita en ce moment les -exagérations de ses ennemis, en se laissant remercier de trahisons -qu'il n'avait pas commises, du moins pas toutes. Il sortit plein de -joie de cette entrevue, et il traversa des flots de courtisans, -curieux de voir un personnage qui était pour eux une espèce de -monstre, mais un monstre utile, dont on disait que le Roi devait se -servir, parce qu'il le garantirait de nouvelles catastrophes. Les -esprits sages de cette cour regrettèrent qu'on n'eût pas mieux aimé -accorder un peu plus de liberté, que de prendre un tel homme! Le duc -de Wellington, qui approuvait fort la nomination de M. Fouché, mais -qui avait vivement insisté pour l'adoption du drapeau tricolore, afin -de ne pas laisser aux ennemis des Bourbons un drapeau si populaire, -s'écria avec une sorte de dépit: Quelles gens! Il est plus facile de -leur faire accepter un régicide qu'une idée raisonnable.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Retour de M. Fouché à Paris.</span> -Revenu à Paris, le duc d'Otrante éprouva un certain embarras à dire à -ses collègues tout ce qu'il avait à leur apprendre. Il leur avait -avoué ses entrevues <span class="pagenum"><a id="page516" name="page516"></a>(p. 516)</span> avec les chefs de la coalition, en -prenant pour prétexte son désir d'éviter une seconde restauration, ou -du moins d'y mettre de bonnes conditions. -<span class="sidenote" title="En marge">Son embarras à l'égard de ses collègues.</span> -Mais leur annoncer -définitivement que les Bourbons devaient être reçus, qu'au delà de la -déclaration de Cambrai il n'avait rien obtenu, ni amnistie générale, -ni drapeau tricolore, ni maintien des Chambres actuelles, et que -toutes les garanties accordées se réduisaient à un portefeuille pour -lui, était difficile. -<span class="sidenote" title="En marge">Il finit par leur déclarer qu'il est ministre de Louis -XVIII.</span> -Cependant, comme il était obligé d'en finir, il -leur déclara que les plénipotentiaires revenus de Haguenau s'étaient -trompés, qu'on n'avait jamais songé à laisser la France libre de -choisir une autre dynastie que celle des Bourbons, que la réserve -observée à cet égard n'avait été qu'un faux semblant, qu'il fallait -recevoir Louis XVIII sans retard, qu'on aurait d'ailleurs tout ce que -M. de Talleyrand avait promis, c'est-à-dire abandon de la loi sur la -presse, certaines modifications à la Charte, unité du ministère, oubli -du passé, et en preuve de la sincérité de cet oubli, sa propre -nomination de lui, M. Fouché, au ministère de la police. C'était là un -singulier aveu à faire devant tous ses collègues. M. Fouché le fit en -protestant qu'il avait accepté ce rôle par pur dévouement pour les -hommes de la Révolution, de l'Empire et du 20 mars, et que c'était -pour les sauver qu'il avait consenti à être ministre de Louis XVIII. -Il disait plus vrai qu'il n'en avait l'air, quant au résultat sinon -quant à l'intention, car lui seul, parmi les têtes actuellement -menacées, pouvait sauver celles qui n'étaient pas irrévocablement -vouées à la <span class="pagenum"><a id="page517" name="page517"></a>(p. 517)</span> vengeance de l'émigration, et s'il voulait avant -tout rester au faîte de la puissance, il est constant aussi qu'il -voulait se justifier de l'indécence de sa conduite en empêchant le -plus de mal qu'il pourrait.</p> - -<p>Cette excuse, vraie mais basse, car il n'est jamais permis d'accomplir -soi-même une moitié du mal, pour empêcher que d'autres n'accomplissent -l'autre moitié, ne pouvait avoir grand succès dans le sein de la -commission exécutive. MM. Quinette et Grenier, personnages inactifs, -M. de Caulaincourt, personnage découragé, se turent. -<span class="sidenote" title="En marge">Emportement de Carnot.</span> -Mais Carnot, -impétueux, généreusement inconséquent, ayant fait ce qu'il fallait -pour amener les Bourbons, et ne sachant pas les subir, s'emporta, -parla de trahison, devint presque outrageant à l'égard de M. Fouché, -sans altérer toutefois l'impassibilité de son collègue, chez qui -jamais la fierté de l'âme ne faisait monter le sang au visage. Sans -foi, sans dignité, mais sans méchanceté, le duc d'Otrante avait été -choisi par la Providence pour servir dans cette nouvelle révolution -d'intermédiaire, entre gens qui voulaient imposer les Bourbons, et -gens qui consentaient à les subir, mais les uns et les autres sans -qu'il y parût! Triste comédie, où personne ne triomphait que la nature -des choses, toujours logique, toujours invincible!</p> - -<p>Après ce qui venait de se passer M. Fouché et ses collègues ne -pouvaient pas demeurer une heure de plus en présence les uns des -autres. Ils convinrent donc d'envoyer leur démission aux deux -Chambres, et ils l'expédièrent à l'instant même. La Chambre des pairs -se sépara sans dire mot, pour ne plus se <span class="pagenum"><a id="page518" name="page518"></a>(p. 518)</span> réunir. La Chambre -des représentants en recevant la démission de la commission exécutive, -garda également le silence, mais persista dans cette triste comédie de -discuter une constitution qui, plus éphémère encore que les plus -éphémères, ne devait pas durer vingt-quatre heures. M. Fouché, -d'accord avec le général Dessoles qui était redevenu commandant de la -garde nationale, avait choisi dans cette garde des hommes dont les -opinions royalistes garantissaient la conduite, et qu'on chargea -d'occuper les avenues du palais législatif pour en interdire l'accès -aux représentants. On inséra au <cite>Moniteur</cite> une décision qui déclarait -les Chambres dissoutes, et annonçait l'entrée du roi Louis XVIII pour -la journée du 8 juillet dans l'après-midi. M. Fouché alla de nouveau -le soir annoncer au Roi que tout était prêt pour sa réception. On -l'accueillit comme l'homme à qui les Bourbons étaient le plus -redevables après le vainqueur de Waterloo.</p> - -<p>Achevons ce triste récit, et ajoutons que tandis que la Chambre des -représentants avait à peine survécu à Napoléon quinze jours, M. de -Talleyrand et M. Fouché ne survécurent que quelques mois à cette -Chambre, et allèrent, l'un revêtu d'une haute charge de cour, l'autre -condamné à un exil dissimulé, rejoindre dans l'inaction ou le malheur -tous les grands acteurs de la Révolution et de l'Empire. -<span class="sidenote" title="En marge">Résultat définitif de la crise.</span> -Tel est le -bénéfice qu'ils avaient recueilli les uns et les autres de cette -dernière tentative du 20 mars, si déplorablement terminée le 8 -juillet, et connue sous la désignation généralement admise des <i>Cent -jours</i>! Napoléon y avait gagné une prison cruelle et une <span class="pagenum"><a id="page519" name="page519"></a>(p. 519)</span> -défaite comme il n'en avait jamais essuyé; les Chambres qui l'avaient -renversé, deux semaines du rôle le plus humiliant; M. Fouché qui les -avait abusées et congédiées, l'exil et une renommée flétrie; Ney, La -Bédoyère, une mort tragique; la France, une seconde invasion, la perte -de la Savoie et de plusieurs places importantes, la privation des -chefs-d'œuvre de l'art, une contribution de deux milliards, une -longue occupation étrangère, le débordement de tristes passions, et -personne enfin n'y avait gagné un peu de pure gloire, personne excepté -l'armée, qui avait expié ses fautes par un héroïsme incomparable! -L'histoire doit donc s'armer de toute sa sévérité contre une tentative -si désastreuse, mais, pour la bien juger, il la faut envisager dans -son ensemble, c'est-à-dire dans ses causes et ses effets, ce que nous -allons essayer de faire en terminant ce livre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résumé et appréciation de l'époque dite des Cent jours.</span> -En 1814 les puissances coalisées, en ôtant à Napoléon l'empire -français, lui avaient laissé la possibilité d'y rentrer par son -établissement à l'île d'Elbe, et bientôt lui en inspirèrent la -tentation par leur manière d'agir. Qu'il assistât de si près aux -scènes d'avidité de Vienne, aux scènes de réaction de Paris, sans -vouloir profiter de tant de fautes, c'était impossible! Il aurait -fallu que l'ambition, qui certes n'était éteinte nulle part alors, le -fût dans le cœur le plus ambitieux, le plus hardi qu'il y eût au -monde. Napoléon quitta donc l'île d'Elbe, débarqua en France, et à son -aspect l'armée, les fonctionnaires, les acquéreurs de biens nationaux, -coururent au-devant lui, et il usa avec une habileté <span class="pagenum"><a id="page520" name="page520"></a>(p. 520)</span> -supérieure de tous les avantages qu'on lui avait ménagés. Sa marche de -Cannes à Lyon fut un prodige; mais en lui demandant compte d'une -tentative qui devait être si funeste à la France, il faut en demander -compte aussi à ceux qui, par leur maladresse et leurs passions, lui en -avaient inspiré l'idée, et lui en avaient préparé les moyens.</p> - -<p>Rentré à Paris, au lieu de poursuivre jusqu'au Rhin sa marche -triomphale, Napoléon s'arrêta. Il proposa la paix, la proposa de bonne -foi et avec une sorte d'humilité qui convenait à sa gloire. On ne lui -répondit que par un silence outrageant. Il persista néanmoins, mais en -faisant d'immenses préparatifs. Choisissant avec un tact sûr dans les -débris de notre état militaire, les éléments encore bons à employer, -il forma avec les soldats revenus de l'étranger, avec les officiers -laissés à la demi-solde, une armée active de 300 mille combattants, et -pour qu'elle devînt disponible tout entière, il appela dans les places -environ 200 mille gardes nationaux mobilisés, choisis dans les -provinces frontières parmi les hommes qui avaient jadis porté les -armes, et que leur dévouement, leur âge, leur force physique, -disposaient à rendre un dernier service au pays. En même temps il -couvrit la capitale de 500 bouches à feu, y réunit les dépôts, les -marins, les vétérans, et résolut, appuyé sur Paris fortifié, -manœuvrant en dehors avec deux cent mille hommes, de tenir tête à -l'ennemi. Arrivé le 20 mars, ayant conçu et ordonné ces plans du 25 au -27, il les fit d'abord exécuter silencieusement par les bureaux, puis -quand les manifestations de l'Europe ne laissèrent <span class="pagenum"><a id="page521" name="page521"></a>(p. 521)</span> plus de -doute, il les publia, et au lieu d'endormir la France sur ses dangers, -il les lui fit connaître, en l'appelant tout entière aux armes.</p> - -<p>On ne pouvait faire ni mieux, ni plus, ni plus vite.</p> - -<p>À l'intérieur il agit aussi nettement, aussi habilement, mais sans -plus de succès. Au dehors, au lieu de la guerre qu'on attendait de -lui, il avait offert la paix, sans être écouté parce qu'il n'inspirait -aucune confiance. Au dedans, au lieu du despotisme qu'on attendait, il -offrit la liberté, sans obtenir plus de créance. S'il n'eût pas été de -bonne foi, il avait un moyen simple de sortir de ces difficultés, -c'était de convoquer une Constituante, et de la livrer à la confusion -des systèmes. Il l'aurait couverte de ridicule, et serait ensuite -demeuré le maître. Au contraire il manda sur-le-champ l'écrivain le -plus renommé du parti libéral, son ennemi déclaré, M. Benjamin -Constant, et ne disputant avec lui sur aucun des principes essentiels -qui constituent la véritable monarchie constitutionnelle, il lui -laissa le soin de la comprendre tout entière dans l'<i>Acte -additionnel</i>. Le titre n'était pas heureux, car il rappelait trop le -premier Empire, mais il suffisait de lire l'<i>Acte additionnel</i> pour -reconnaître que ce n'était pas le premier Empire, et que c'était tout -simplement la vraie monarchie constitutionnelle, celle qui depuis deux -siècles assure la liberté et la grandeur de l'Angleterre. Mais la -défiance était si générale, que seulement sur son titre, l'<i>Acte -additionnel</i> fut condamné, et qu'on crut y revoir le despote de 1811 -dans toute l'étendue de son pouvoir. <span class="pagenum"><a id="page522" name="page522"></a>(p. 522)</span> Pourtant il fallait -essayer de vaincre l'incrédulité universelle, comme on allait bientôt -essayer de vaincre l'Europe coalisée. Il y avait alors un homme qui -jouissait d'un grand crédit parmi les amis de la liberté, M. de -Lafayette, lequel, en rendant justice à l'<i>Acte additionnel</i>, disait -qu'il n'y croirait que si on le mettait tout de suite en pratique, -c'est-à-dire si on convoquait les Chambres. Napoléon résista cette -fois, en disant que des Chambres nouvelles, nullement habituées aux -situations extrêmes, seraient bien peu propres à assister avec fermeté -aux horreurs de la guerre, et qu'au lieu de seconder le gouvernement, -elles deviendraient la cause de sa perte si elles se troublaient. On -insista, et pour qu'on crût à sa sincérité Napoléon convoqua les -Chambres, et commit ainsi une faute impérieusement commandée par la -fausseté de sa situation. On a prétendu que tout cela était feint, et -que Napoléon ne cédait que pour avoir un appui momentané, sauf à -briser ensuite l'instrument dont il se serait servi. Assurément les -profondeurs d'une telle âme sont difficiles à pénétrer, et chacun est -maître d'y voir ce qu'il veut. Quant à nous, nous croyons au génie de -Napoléon, et son génie lui disait que dans l'état des sociétés -modernes, il fallait leur permettre de se gouverner elles-mêmes, -d'après leur seule prudence, qu'un homme, un très-grand homme, pouvait -au lendemain de très-graves bouleversements, avoir la prétention de -les dominer un moment, mais un moment, que ce moment était passé pour -lui, et que ses fautes mêmes en avaient abrégé la durée. D'ailleurs, -<span class="pagenum"><a id="page523" name="page523"></a>(p. 523)</span> tout occupé de vaincre l'Europe, ayant mis là tout ce qu'il -avait de passion, il se souciait peu du pouvoir qu'on lui laisserait -après la guerre, se disant qu'en tout cas il y en aurait assez pour -son fils. Si cependant on insiste, et si on demande ce qu'il aurait -fait vainqueur, nous répondrons que ces questions reposant sur ce -qu'un homme aurait fait dans telle ou telle circonstance qui ne s'est -pas réalisée, sont toujours assez puériles, parce que la solution est -purement conjecturale; qu'en fait de liberté il faut la prendre de -toute main, sauf à en user le mieux possible; qu'avec les grands -esprits on dispute moins qu'avec les petits, parce que les -contestations se réduisent aux points essentiels, et qu'enfin si la -bouillante nature de Napoléon s'était cabrée sous l'aiguillon poignant -de la liberté, il n'aurait pas fait pis que tous les princes qui en -ont tenté l'essai en France, et qui ont succombé faute de l'avoir -acceptée dans toutes ses conséquences.</p> - -<p>Ce sont là du reste des problèmes insolubles. Ce qui est vrai, c'est -que Napoléon donna complète la monarchie constitutionnelle, qu'on -refusa de le croire, juste punition de son passé, et que pour se faire -croire, il fut obligé de mettre tout de suite cette monarchie en -action par la convocation immédiate des Chambres. Ces Chambres furent -composées d'hommes franchement dévoués à la dynastie impériale et à la -liberté; mais elles arrivèrent pleines du sentiment public, la -défiance, et craignirent par-dessus tout de paraître dupes du despote -prétendu corrigé. On les vit en toute occasion faire éclater une -susceptibilité singulière, et, au lieu <span class="pagenum"><a id="page524" name="page524"></a>(p. 524)</span> de se montrer unies au -pouvoir devant l'Europe, s'empresser de lui créer des obstacles plutôt -que de lui prêter leur appui. Les ministres, choisis parmi les -personnages les plus considérables du temps et les plus dignes -d'estime, Davout, Caulaincourt, Carnot, Cambacérès, avaient appris à -exécuter les volontés d'un maître absolu, non pas à persuader des -hommes assemblés, et furent aussi maladroits que les Chambres étaient -difficiles. Napoléon voyant la désunion surgir tandis qu'il aurait eu -besoin d'union pour sauver la France, se hâta d'aller chercher sur les -champs de bataille l'ascendant qui lui manquait pour dominer les -esprits. Il avait à choisir entre deux plans: un défensif, consistant -à attendre l'ennemi sous Paris fortifié, et à manœuvrer au dehors -avec deux cent cinquante mille combattants, et un offensif, consistant -à prévenir les deux colonnes envahissantes, à fondre sur celle qui -était à sa portée, à la battre, puis à se rejeter sur l'autre avec -tout le prestige de la victoire. Le premier plan était plus sûr, mais -lent et douloureux, car il laissait envahir nos plus belles provinces; -le second au contraire était hasardeux, mais prompt, décisif s'il -réussissait, et le grand joueur voulut tout de suite lancer les dés en -l'air.</p> - -<p>On sait ce qui advint de cette campagne de trois jours. Après avoir -réuni 124 mille hommes et 350 bouches à feu sans que l'ennemi qui -était à deux lieues s'en doutât, il entra en action le 15 juin au -matin, surprit Charleroy, passa la Sambre, et, comme il l'avait prévu, -trouvant entre les Anglais et les Prussiens un espace négligé, s'y -jeta, parvint <span class="pagenum"><a id="page525" name="page525"></a>(p. 525)</span> à battre séparément les Prussiens à Ligny, -tandis qu'il opposait Ney aux Anglais vers les Quatre-Bras. Si Ney, -moins agité par les épreuves auxquelles il avait été soumis cette -année, avait eu sa décision accoutumée, les Anglais eussent été -repoussés aux Quatre-Bras, et la victoire de Ligny aurait eu pour -conséquence la destruction complète de l'armée prussienne. -Malheureusement Ney, quoique toujours héroïque, hésita, et le résultat -ne fut pas aussi grand qu'il aurait pu l'être. Pourtant le plan de -Napoléon avait réussi dans sa partie essentielle. Les Prussiens -étaient battus et séparés des Anglais. Napoléon, laissant à Grouchy le -soin de les suivre, marcha aux Anglais et les joignit. Un orage -épouvantable retarda la bataille du 18, et elle ne commença qu'à midi. -Tout en présageait le succès, le plan du chef, l'ardeur des troupes, -mais dès le commencement parut sur la droite le spectre de l'armée -prussienne, que Grouchy devait suivre et ne suivit pas. Napoléon fut -alors obligé de diviser son armée et son esprit pour faire face à deux -ennemis à la fois. Tandis qu'avec une prudence profonde et une fermeté -imperturbable il s'appliquait à ménager ses forces, pour se -débarrasser des Prussiens d'abord, sauf à revenir ensuite sur les -Anglais, Ney, ne se contenant plus, prodigua avant le temps notre -cavalerie, qui était notre ressource la plus précieuse, et au moment -où ayant triomphé des deux tiers de l'armée prussienne, Napoléon -allait se joindre à Ney pour en finir avec l'armée anglaise, il fut -assailli tout à coup par le reste des Prussiens que Grouchy malgré le -cri de ses soldats avait laissés passer, et <span class="pagenum"><a id="page526" name="page526"></a>(p. 526)</span> après avoir fait -des prodiges de ténacité, perdit une vraie bataille de Zama! Son épée -fut ainsi brisée pour jamais.</p> - -<p>Y avait-il là des fautes? De faute militaire aucune, de fautes -politiques ou morales, toutes celles du règne. Ces généraux troublés -sans être moins braves, ces soldats fanatiques combattant avant -l'ordre, et après un sublime effort d'héroïsme tombant dans une -confusion épouvantable, ces ennemis voulant mourir jusqu'au dernier -plutôt que de céder, tout cela était l'ouvrage de Napoléon, son -ouvrage de quinze ans, mais non son ouvrage de trois jours, car durant -ces trois jours il était resté le grand capitaine.</p> - -<p>Replié sur Laon, Napoléon pouvait y rallier l'armée, et laisser -divaguer les Chambres, qui ne l'auraient pas arraché de son cheval de -bataille. Mais Grouchy n'avait pas donné signe de vie. Il était sauvé, -et on l'ignorait, et à Laon Napoléon dut croire qu'il n'aurait qu'à -courir après des fuyards. S'il avait su qu'en trois jours il aurait 60 -mille hommes ranimés jusqu'à la fureur, il eût attendu. Mais se voyant -là sans soldats, il vint à Paris pour en demander aux Chambres, -espérant du reste fort peu qu'elles lui en donneraient, car à la -sinistre lueur du soleil couchant de Waterloo il avait lu son destin -tout entier. Arrivé à Paris, sa présence fit jaillir de tous les -esprits une pensée, qui certes était bien naturelle. Cet homme avait -compromis la France avec l'Europe, et la compromettait encore -gravement. Quand il pouvait la protéger, le péril était moindre; mais -ne pouvant ou ne sachant plus vaincre, <span class="pagenum"><a id="page527" name="page527"></a>(p. 527)</span> il devenait un danger -sans compensation. Séparer la France de Napoléon fut le sentiment -général, et on lui demanda l'abdication, en tenant suspendue sur sa -tête la déchéance.</p> - -<p>Napoléon pouvait dissoudre la Chambre des représentants: il en avait -le droit, et s'il avait espéré sauver le pays, il en aurait eu le -devoir. Mais c'est à peine si, en ayant derrière lui les Chambres et -la France fortement unies, il aurait pu résister à l'ennemi: réduit à -tenter une espèce de coup d'État contre les Chambres, qui contenaient -son propre parti, le parti libéral et révolutionnaire, n'ayant plus -avec lui que la portion énergique mais violente de la population, -obligé de se servir d'elle pour frapper les classes élevées, il aurait -paru un soldat furieux, défendant sa vieille tyrannie avec les restes -du bonapartisme et de la démagogie expirants. Ce n'était pas avec de -telles ressources qu'il était possible de sauver la France. Doutant du -succès, ayant dégoût du moyen, il renonça à toute tentative de ce -genre. Dans le moment un homme sans méchanceté, mais sans foi, M. -Fouché, n'aimant pas les Bourbons qui le méprisaient, aimant moins -encore Napoléon qui le contenait, voulant un rôle partout, même au -milieu du chaos, dès qu'il vit une occasion favorable de se -débarrasser de Napoléon, se hâta de la saisir, et déchaîna le -patriotisme de M. de Lafayette en lui faisant donner l'avis, qui était -faux, qu'on allait dissoudre la Chambre des représentants. M. de -Lafayette dénonça ce projet, et la Chambre des représentants pleine de -l'idée qu'il fallait arracher la France toute sanglante des mains -<span class="pagenum"><a id="page528" name="page528"></a>(p. 528)</span> de Napoléon, déclara traître quiconque la dissoudrait, et -plaça Napoléon entre l'abdication et la déchéance. Il abdiqua donc -pour la seconde et dernière fois.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rôle fâcheux de tous les acteurs dans la crise des Cent -jours.</span> -Il n'y avait là rien de coupable de la part de la Chambre des -représentants, à une condition cependant, c'était de reconnaître la -vérité des choses, de reconnaître que Napoléon écarté aucune -résistance n'était possible, qu'il fallait conclure la paix la plus -prompte, et pour cela rappeler les Bourbons, en tâchant d'obtenir -d'eux pour la liberté et pour d'illustres têtes compromises les -meilleures garanties possibles. L'intrépide Davout, avec le simple bon -sens d'un soldat, comprit la difficulté de la guerre sans Napoléon, et -proposa le retour aux Bourbons non par l'intrigue, mais par une -franche déclaration aux Chambres. Cette manière de conduire les choses -ne convenait point à M. Fouché. Tout en traitant secrètement avec les -royalistes, il regarda de tout côté pour chercher une autre solution -que la leur, et, ne la trouvant point, finit par aboutir aux Bourbons, -en tendant secrètement la main pour qu'on y déposât le prix que -méritaient ses équivoques services. Mais en prolongeant ainsi la -crise, il la rendit humiliante pour tous, car Napoléon une fois -humilié, l'Assemblée en croyant lui survivre, et ne faisant pour se -défendre que proclamer les droits de l'homme, fut ridicule; Carnot -proclamant l'impossibilité de défendre Paris, et cependant ne voulant -pas des Bourbons, M. de Lafayette croyant qu'on pouvait faire agréer -la République ou une autre dynastie <span class="pagenum"><a id="page529" name="page529"></a>(p. 529)</span> aux souverains coalisés, -exposèrent au même ridicule leur noble vie; enfin M. Fouché, l'habile -par excellence, M. Fouché ayant paru jouer tout le monde, Napoléon, -l'Assemblée, ses collègues, et joué à son tour trois mois après, -éconduit, exilé, joignit au ridicule l'odieux, et finit tristement sa -carrière, n'ayant à présenter au tribunal de l'histoire qu'une excuse, -c'était d'avoir employé le portefeuille de la police, si indignement -accepté des Bourbons, à ne commettre que le mal qu'il ne pouvait pas -empêcher, triste excuse, car il est révoltant pour un honnête homme de -faire du mal, beaucoup de mal, pour que d'autres n'en fassent pas -davantage. -<span class="sidenote" title="En marge">Leçons à tirer de cette désastreuse époque.</span> -Déplorables scènes que celles-là, et qui étaient pour les -Bourbons et pour les royalistes une cruelle revanche du 20 mars! En -contemplant un tel spectacle, on se dit qu'il eût mieux valu cent fois -que les Bourbons n'eussent pas été expulsés au 20 mars, car Napoléon -n'aurait pas compté dans sa vie la journée de Waterloo, car la Chambre -des représentants n'aurait pas vu son enceinte fermée par les -baïonnettes ennemies, car la France n'aurait pas subi une seconde fois -la présence de l'étranger dans ses murs, la rançonnant, la -dépouillant, l'humiliant! Mais pour qu'il en eût été ainsi il aurait -fallu que Napoléon restât à l'île d'Elbe, sauf à y mourir en écrivant -ses hauts faits, que les révolutionnaires, au lieu de songer à -renverser les Bourbons, n'eussent songé qu'à obtenir d'eux la liberté -par de longs et patients efforts, que les Bourbons eux-mêmes n'eussent -pas cherché à outrager les révolutionnaires, à décevoir les libéraux, -à alarmer tous les intérêts, <span class="pagenum"><a id="page530" name="page530"></a>(p. 530)</span> à mécontenter l'armée, ce qui -revient à dire qu'il eût fallu que tout le monde eût été sage! Puérile -chimère, dira-t-on! puérile en effet, jusqu'à désespérer tous ceux qui -veulent tirer de l'expérience d'utiles leçons. Ne nous décourageons -pas cependant. Sans doute, des leçons de l'expérience il reste peu de -chose, oui, bien peu, moins qu'il n'a coulé de sang, moins qu'il n'a -été ressenti de douleurs! Mais ce peu accumulé de génération en -génération, finit par composer ce qu'on appelle la sagesse des -siècles, et fait que les hommes, sans devenir des sages, ce qu'ils ne -seront jamais, deviennent successivement moins aveugles, moins -injustes, moins violents les uns envers les autres. Il faut donc -persévérer, et chercher dans les événements même les plus douloureux, -de nouveaux motifs de conseiller aux hommes et aux partis la raison, -la modération, la justice. N'empêchât-on qu'une faute, une seule, il -vaudrait la peine de l'essayer. Et nous, qui avons pu craindre en 1848 -de revoir 1793, et qui heureusement n'avons assisté à rien de pareil, -ne perdons pas confiance dans les leçons de l'histoire, et donnons-les -toujours, pour qu'on en profite au moins quelquefois.</p> - -<p class="p2 center">FIN DU LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME.</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2><span class="pagenum"><a id="page531" name="page531"></a>(p. 531)</span> LIVRE SOIXANTE-DEUXIÈME<br /> -ET DERNIER.<br /> -<span class="smaller">SAINTE-HÉLÈNE.</span></h2> - -<p class="resume"> - Irritation des Bourbons et des généraux ennemis contre M. Fouché, - accusé d'avoir fait évader Napoléon. — Voyage de Napoléon à - Rochefort. — Accueil qu'il reçoit sur la route et à Rochefort - même. — Il prolonge son séjour sur la côte, dans l'espoir de - quelque événement imprévu. — Un moment il songe à se jeter dans - les rangs de l'armée de la Loire. — Il y renonce. — Divers moyens - d'embarquement proposés. — Napoléon finit par les rejeter tous, et - envoie un message à la croisière anglaise. — Le capitaine - Maitland, commandant <i>le Bellérophon</i>, répond à ce message qu'il - n'a pas d'instructions, mais qu'il suppose que la nation - britannique accordera à Napoléon une hospitalité digne d'elle et - de lui. — Napoléon prend le parti de se rendre à bord du - <i>Bellérophon</i>. — Accueil qu'il y reçoit. — Voyage aux côtes - d'Angleterre. — Curiosité extraordinaire dont Napoléon devient - l'objet de la part des Anglais. — Décisions du ministère - britannique à son égard. — On choisit l'île Sainte-Hélène pour le - lieu de sa détention. — Il y sera considéré comme simple général, - gardé à vue, et réduit à trois compagnons d'exil. — Napoléon est - transféré du <i>Bellérophon</i> à bord du <i>Northumberland</i>. — Ses - adieux à la France et aux amis qui ne peuvent le suivre. — Voyage - à travers l'Atlantique. — Soins dont Napoléon est l'objet de la - part des marins anglais. — Ses occupations pendant la - traversée. — Il raconte sa vie, et sur les instances de ses - compagnons, il commence à l'écrire en la leur dictant. — Longueur - de cette navigation. — Arrivée à Sainte-Hélène après soixante-dix - jours de traversée. — Aspect de l'île. — Sa constitution, son sol - et son climat. — Débarquement de Napoléon. — Son premier - établissement à <i>Briars</i>. — Pour la première fois se trouvant à - terre, il est soumis à une surveillance personnelle et - continue. — Déplaisir qu'il en éprouve. — Premières nouvelles - d'Europe. — Vif intérêt de Napoléon pour Ney, La Bédoyère, - Lavallette, Drouot. — Après deux mois, Napoléon est transféré à - <i>Longwood</i>. — Logement qu'il y occupe. — Précautions employées pour - le garder. — Sa vie et ses occupations à Longwood. — Napoléon prend - bientôt son séjour en aversion, et n'apprécie pas assez les soins - de l'amiral Cockburn pour lui. — Au commencement de 1816, sir - Hudson Lowe est envoyé à Sainte-Hélène en qualité de - gouverneur. — Caractère de ce gouverneur et dispositions dans - lesquelles il arrive. — Sa première entrevue avec Napoléon - accompagnée d'incidents fâcheux. — Sir Hudson Lowe craint de - mériter le reproche <span class="pagenum"><a id="page532" name="page532"></a>(p. 532)</span> encouru par l'amiral Cockburn, de - céder à l'influence du prisonnier. — Il fait exécuter les - règlements à la rigueur. — Diverses causes de - tracasseries. — Indigne querelle au sujet des dépenses de - Longwood. — Napoléon fait vendre son argenterie. — Départ de - l'amiral Cockburn, et arrivée d'un nouvel amiral, sir Pulteney - Malcolm. — Excellent caractère de cet officier. — Ses inutiles - efforts pour amener un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson - Lowe. — Napoléon s'emporte et outrage sir Hudson Lowe. — Rupture - définitive. — Amertumes de la vie de Napoléon. — Ses - occupations. — Ses explications sur son règne. — Ses travaux - historiques. — Fin de 1816. — M. de Las Cases est expulsé de - Sainte-Hélène. — Tristesse qu'en éprouve Napoléon. — Le premier de - l'an à Sainte-Hélène. — Année 1817. — Ne voulant pas être suivi - lorsqu'il monte à cheval, Napoléon ne prend plus d'exercice, et - sa santé en souffre. — Il reçoit des nouvelles d'Europe. — Sa - famille lui offre sa fortune et sa présence. — Napoléon - refuse. — Visites de quelques Anglais et leurs entretiens avec - Napoléon. — Hudson Lowe inquiet pour la santé de Napoléon, au lieu - de lui offrir <i>Plantation-House</i>, fait construire une maison - nouvelle. — Année 1818. — Conversations de Napoléon sur des sujets - de littérature et de religion. — Départ du général - Gourgaud. — Napoléon est successivement privé de l'amiral Malcolm - et du docteur O'Meara. — Motifs du départ de ce dernier. — Napoléon - se trouve sans médecin. — Instances inutiles de sir Hudson Lowe - pour lui faire accepter un médecin anglais. — Année 1819. — La - santé de Napoléon s'altère par le défaut d'exercice. — Ses jambes - enflent, et de fréquents vomissements signalent une maladie à - l'estomac. — On obtient de lui qu'il fasse quelques promenades à - cheval. — Sa santé s'améliore un peu. — Napoléon oublie sa propre - histoire pour s'occuper de celle des grands capitaines. — Ses - travaux sur César, Turenne, le grand Frédéric. — La santé de - Napoléon recommence bientôt à décliner. — Difficulté de le voir et - de constater sa présence. — Indigne tentative de sir Hudson Lowe - pour forcer sa porte. — Année 1820. — Arrivée à Sainte-Hélène d'un - médecin et de deux prêtres envoyés par le cardinal - Fesch. — Napoléon les trouve fort insuffisants, et se sert des - deux prêtres pour faire dire la messe à Longwood tous les - dimanches. — Satisfaction morale qu'il y trouve. — Sur les - instances du docteur Antomarchi, Napoléon ne pouvant se décider à - monter à cheval, parce qu'il était suivi, se livre à l'occupation - du jardinage. — Travaux à son jardin exécutés par lui et ses - compagnons d'exil. — Cette occupation remplit une partie de - l'année 1820. — Napoléon y retrouve un peu de santé. — Ce retour de - santé n'est que momentané. — Bientôt il ressent de vives - souffrances d'estomac, ses jambes enflent, ses forces - s'évanouissent, et il décline rapidement. — Satisfaction qu'il - éprouve en voyant approcher la mort. — Son testament, son agonie, - et sa mort le 5 mai 1821. — Ses funérailles. — Appréciation du - génie et du caractère de Napoléon. — Son caractère naturel et son - caractère acquis sous l'influence des événements. — Ses qualités - privées. — Son génie comme législateur, administrateur <span class="pagenum"><a id="page533" name="page533"></a>(p. 533)</span> et - capitaine. — Place qu'il occupe parmi les grands hommes de - guerre. — Progrès de l'art militaire depuis les anciens jusqu'à la - Révolution française. — Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, - les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé, Turenne, Vauban, Frédéric et - Napoléon. — À quel point Napoléon a porté l'art - militaire. — Comparaison de Napoléon avec les principaux grands - hommes de tous les siècles sous le rapport de l'ensemble des - talents et des destinées. — Leçons qui résultent de sa vie. — Fin - de cette histoire.</p> -<p><span class="sidedate" title="En marge">Juillet 1815.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Mécontentement témoigné à M. Fouché pour avoir laissé -évader Napoléon.</span> -Au milieu de la joie qu'ils éprouvaient de leur entrée à Paris, les -Bourbons et les représentants des cours étrangères avaient tout à coup -ressenti un chagrin des plus vifs en apprenant que Napoléon avait -réussi à s'évader. Ni les uns ni les autres ne se croyaient en sûreté -si le grand perturbateur du monde demeurait libre, et dans leur -trouble ils ne savaient pas encore si sa mort ne serait pas un -sacrifice dû à la sécurité générale. Le malheur de cette évasion était -imputé à M. Fouché, et on oubliait déjà qu'il venait de livrer les -portes de Paris, pour lui reprocher amèrement de n'avoir pas livré -Napoléon, ce qui était une occasion de dire qu'il trahissait tous les -partis. Aussi les Bourbons et les alliés en étaient-ils venus d'un -engouement extrême à un violent déchaînement contre leur favori de ces -derniers jours. M. de Talleyrand et le duc de Wellington avaient seuls -osé défendre M. Fouché, en disant qu'après tout il leur avait ouvert -Paris, et que si l'évasion de Napoléon était la condition de ce -service, il ne fallait pas trop se plaindre. Malgré leurs sages -réflexions, on s'était fort emporté aux Tuileries, et M. Fouché appelé -devant le Roi, le soir même de l'entrée à Paris, c'est-à-dire le 8 -juillet, n'avait pas osé soutenir la bonne action qu'il avait faite -le 6, en réitérant l'ordre d'obliger Napoléon <span class="pagenum"><a id="page534" name="page534"></a>(p. 534)</span> à quitter -Rochefort. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché promet de changer les ordres donnés, et ne les -change pas.</span> -Il s'en était au contraire humblement défendu, et sur les -instances de Louis XVIII il avait promis de faire son possible pour -ressaisir le redoutable fugitif, soit sur terre, soit sur mer. -Néanmoins il n'avait pas tenu parole, et rentré au ministère de la -police, il n'avait pas expédié de courrier, laissant ainsi toute leur -valeur à ses ordres antérieurs. Quand on a le courage du bien, il -faudrait en avoir la fierté. Pourtant mieux vaut encore le faire, lors -même que par faiblesse ou intérêt on n'a pas la force de s'en vanter.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Voyage de Napoléon à travers la France.</span> -Napoléon avait quitté la Malmaison le 29 juin, à cinq heures. La -chaleur était suffocante, et les compagnons de Napoléon, muets et -profondément tristes, respectaient son silence. Arrivé à Rambouillet -il voulut y passer la nuit pour se reposer, disait-il, mais en réalité -pour s'éloigner plus lentement de ce trône, duquel il venait de -descendre pour tomber dans une affreuse captivité. Un regret, une -simple réflexion de ces hommes qui en présence des armées ennemies -s'étaient privés de son épée, pouvaient lui rendre le commandement, et -il y tenait plus qu'au trône même. Après avoir attendu la nuit et la -matinée du 30 juin, il partit au milieu du jour, traversa Tours le -lendemain 1<sup>er</sup> juillet, entretint le préfet quelques instants, prit -ensuite la route de Poitiers, s'arrêta en dehors de la ville pendant -les heures de la grande chaleur, fut exposé en traversant -Saint-Maixent à quelque danger de la part de la populace vendéenne, et -arriva dans la soirée à Niort, sans avoir proféré une parole pendant -ce long trajet. -<span class="sidenote" title="En marge">Son séjour à Niort.</span> -Reconnu dans cette ville, il <span class="pagenum"><a id="page535" name="page535"></a>(p. 535)</span> y devint -l'objet d'un intérêt ardent, car la population, suivant le langage du -pays, était <em>bleue</em>, par haine des <em>blancs</em> dont elle était entourée. -Il y avait à Niort des troupes impériales envoyées sur les lieux pour -la répression des insurgés, et Napoléon s'y trouvait en parfaite -sûreté. La petite hôtellerie où il était descendu fut bientôt entourée -de soldats, de gens du peuple, de bourgeois, criant: <em>Vive -l'Empereur!</em> et demandant avec instance à le voir. Malgré son peu de -penchant à se montrer, il consentit à paraître à une fenêtre, et sa -présence provoqua des acclamations, qui dilatèrent un moment son -cœur profondément serré.—Restez avec nous, lui criait-on de toute -part, et à ces cris on ajoutait la promesse de le bien défendre.—Le -préfet vint lui-même le supplier de prendre gîte à la préfecture, et -il se rendit à tant de témoignages assurément bien désintéressés. Il -passa ainsi la journée du 2 juillet à Niort, au milieu d'une émotion -inexprimable qu'il partageait, et à laquelle il n'avait guère le désir -de se soustraire. Cependant le 3 au matin le général Beker, toujours -plein de respect et de déférence, lui fit sentir le danger de ces -lenteurs, car d'un instant à l'autre la rade de Rochefort pouvait être -bloquée, et il lui deviendrait impossible alors de gagner les -États-Unis. Il se décida donc à partir, malgré la peine qu'il -éprouvait à quitter une population si amicale et si hospitalière. Il -s'éloigna en cachant dans ses mains son visage vivement ému, et fut -escorté par la cavalerie, qui le suivit aussi loin que les forces des -chevaux le permirent. -<span class="sidenote" title="En marge">Son arrivée à Rochefort.</span> -Il entra dans Rochefort le 3 juillet au soir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page536" name="page536"></a>(p. 536)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Accueil qu'il y reçoit.</span> -Le préfet maritime, M. de Bonnefoux, comprenait ses devoirs comme le -général Beker. Il voulait obéir au gouvernement, mais en lui obéissant -conserver tous les respects dus au grand homme que la fortune venait -de mettre à sa discrétion pour quelques jours. La population -partageait les sentiments de celle de Niort. Elle avait de véritables -obligations à Napoléon, qui avait fait exécuter de vastes travaux sur -son territoire, et elle renfermait dans son sein une multitude de -marins sortis récemment des prisons d'Angleterre. Il y avait en outre -à Rochefort un régiment de marine caserné à l'île d'Aix, une garnison -nombreuse, 1,500 gardes nationaux d'élite, beaucoup de gendarmerie -réunie pour la répression des royalistes, et par conséquent tous les -moyens de protéger l'Empereur déchu, de le seconder même dans une -dernière témérité. Le matin du 4 la nouvelle de l'arrivée de Napoléon -s'étant répandue, les habitants s'assemblèrent sous ses fenêtres, -demandèrent à le voir, et dès qu'il parut poussèrent des cris -frénétiques de <em>Vive l'Empereur!</em> Fort touché de cet accueil, Napoléon -les remercia de la main, et rassuré par le spectacle qu'il avait sous -les yeux, certain qu'au milieu d'hommes aussi bien disposés il -n'aurait aucun danger à courir, il résolut de s'arrêter quelques jours -afin de réfléchir mûrement au parti qu'il avait à prendre. Quitter -définitivement le sol de la France, et cette fois pour toujours, était -pour lui le plus cruel des sacrifices. Il ne comprenait pas qu'en -présence de l'Europe en armes, les hommes qui gouvernaient eussent -refusé son concours même à titre de simple général. <span class="pagenum"><a id="page537" name="page537"></a>(p. 537)</span> Il se -disait qu'au dernier moment l'armée raisonnerait peut-être d'une -manière différente, et, semblable au condamné à mort, il s'attachait -aux moindres espérances, même aux plus invraisemblables. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon est disposé à gagner du temps.</span> -Une telle -disposition devait le porter à perdre du temps, car le temps perdu sur -la côte de France pourrait être du temps gagné, en faisant naître un -accident imprévu, tel qu'un acte de désespoir de l'armée par exemple, -qui l'appellerait encore à se mettre à sa tête.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Danger du temps perdu pour son embarquement.</span> -Toutefois si le temps en s'écoulant donnait quelque chance à un retour -vers lui (retour du reste bien peu probable), il ôtait toute chance -d'échapper aux Anglais, et de se dérober à une dure captivité. Il -n'était pas possible en effet que les nombreux émissaires qui -communiquaient sans cesse avec la flotte anglaise, ne fissent pas -connaître l'arrivée de Napoléon à Rochefort, et ne rendissent pas plus -étroit le blocus de la côte. Jusqu'au 29 juin la croisière avait paru -peu nombreuse et même assez éloignée, mais depuis ce jour-là elle -s'était rapprochée des deux pertuis (pertuis Breton et pertuis -d'Antioche), par lesquels Rochefort communique avec la mer. -<span class="sidenote" title="En marge">État des deux frégates destinées à le transporter.</span> -Les frégates <i>la Saale</i> et <i>la Méduse</i>, de construction récente, réputées -les meilleures marcheuses de la marine française, montées par des -équipages excellents et tout à fait dévoués, étaient en rade, prêtes à -faire voile au premier signal. Les ordres du gouvernement provisoire, -renouvelés tout récemment, prescrivaient d'obéir à l'empereur -Napoléon, de le transporter partout où il voudrait, excepté sur les -côtes de France. Le commandant de <i>la Saale</i>, le <span class="pagenum"><a id="page538" name="page538"></a>(p. 538)</span> capitaine -Philibert, ayant les deux frégates sous ses ordres, était un marin -expérimenté, fidèle à ses devoirs, mais moins audacieux que son -second, le capitaine Ponée, commandant de <i>la Méduse</i>, et disposé à -tout tenter pour déposer Napoléon en terre libre. Ce brave officier y -voyait un devoir à remplir envers le malheur et envers la gloire de la -France, personnifiée à ses yeux dans la personne de Napoléon, qui ne -lui semblait pas moins glorieux pour être aujourd'hui le vaincu de -Waterloo.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conseil de marins afin d'examiner les divers moyens qui -restent à Napoléon pour traverser l'Atlantique.</span> -À peine arrivé, Napoléon voulut qu'on examinât dans un conseil de -marine les divers partis à prendre pour se soustraire à la croisière -anglaise, et gagner la pleine mer. Le préfet maritime appela à ce -conseil les marins les plus expérimentés du pays, et entre autres -l'amiral Martin, vieil officier de la guerre d'Amérique, fort négligé -sous l'Empire, mais qui se conduisit en cette occasion comme s'il eût -toujours été comblé de faveurs. Malgré le rapprochement de la -croisière anglaise, les deux frégates étaient réputées si bonnes -voilières, qu'on ne doutait pas, une fois les pertuis franchis, de les -voir échapper à toutes les poursuites de l'ennemi. Mais il eût fallu -pour cela des vents favorables, et malheureusement les vents se -montraient obstinément contraires. -<span class="sidenote" title="En marge">Offre d'un vaisseau danois.</span> -Un capitaine de vaisseau danois, -Français de naissance, réduit à servir en Danemark faute d'emploi dans -sa patrie, offrait de transporter Napoléon en Amérique, et de le -cacher si bien que les Anglais ne pussent le découvrir. Il demandait -seulement qu'on indemnisât ses armateurs du dommage qui pourrait -résulter pour eux d'une semblable expédition. Tout annonçait <span class="pagenum"><a id="page539" name="page539"></a>(p. 539)</span> -la parfaite bonne foi de ce brave homme, mais il répugnait à Napoléon -de s'enfoncer dans la cale d'un vaisseau neutre, et de s'exposer à -être surpris dans une position peu digne de lui. L'amiral Martin -imagina une autre combinaison. -<span class="sidenote" title="En marge">Projet d'embarquement sur la Gironde.</span> -Il y avait aux bouches de la Gironde -une corvette bien armée, et montée par un officier d'une rare audace, -le capitaine Baudin (depuis amiral Baudin), ayant déjà perdu un bras -au feu, et capable des actes les plus téméraires. Il était facile de -remonter de la Charente dans la Seudre, sur un canot bien armé, et -puis en faisant un trajet de quelques lieues dans les terres, -d'atteindre Royan, où Napoléon pourrait s'embarquer. La Gironde -attirant alors beaucoup moins que la Charente l'attention des Anglais, -il y avait grande chance de gagner la pleine mer, et d'aborder sain et -sauf aux rivages d'Amérique.</p> - -<p>Cette combinaison ingénieuse parut convenir à Napoléon, et, sans -l'adopter définitivement, il fut décidé qu'on examinerait si elle -était praticable. Pendant ce temps, des vents favorables pouvaient se -lever, et il n'était même pas impossible qu'on reçut les sauf-conduits -demandés au duc de Wellington. C'étaient là de spécieux prétextes pour -perdre du temps, prétextes qui plaisaient à Napoléon plus qu'il ne se -l'avouait à lui-même. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Joseph: il apporte les vœux de l'armée de la -Loire.</span> -En ce moment son frère Joseph, après avoir couru -plus d'un péril, venait d'arriver à Rochefort. Il avait vu les -colonnes de l'armée française en marche vers la Loire, et il avait -recueilli les discours de la plupart de ses chefs, lesquels -demandaient instamment que Napoléon se mît à leur tête, et en -prolongeant la <span class="pagenum"><a id="page540" name="page540"></a>(p. 540)</span> guerre essayât d'en appeler de Waterloo à -quelque événement heureux, toujours possible sous son commandement.</p> - -<p>Ces nouvelles agitèrent fortement Napoléon, et il y avait de quoi. Il -est certain qu'en approchant des provinces de l'Ouest, l'armée -française réunie à tout ce qui avait été envoyé dans ces provinces, -devait s'élever à 80 mille hommes, que placée derrière la Loire elle -avait bien des moyens de disputer cette ligne aux ennemis qui -s'affaibliraient à mesure qu'ils s'enfonceraient en France, et qu'en -se battant avec le désespoir de 1814 elle pouvait remporter quelque -victoire féconde en conséquences. Perdus pour perdus, les chefs -militaires les plus compromis, ayant Napoléon à leur tête, n'avaient -pas mieux à faire que de risquer ce dernier effort, qui, à leurs yeux, -aux yeux de la nation, aurait pour excuse le désir d'arracher la -France aux mains de l'étranger.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon examine s'il doit se rendre à l'armée de la -Loire.</span> -Napoléon se mit à peser les diverses chances qui s'offraient encore, -et si chaque fois qu'il abordait ce sujet il était animé d'une vive -ardeur, cette ardeur s'éteignait bientôt à la réflexion. À tenter une -telle aventure il aurait dû le faire à Paris, quand il avait encore le -pouvoir dans les mains et toutes les ressources de la France à sa -disposition. Mais maintenant qu'il avait abdiqué, qu'il avait -abandonné le pouvoir légal, qu'en face des Bourbons rentrés à Paris il -n'était plus qu'un rebelle, que retiré derrière la Loire il aurait la -France non-seulement partagée moralement comme la veille de -l'abdication, mais partagée matériellement, les probabilités de -succès étaient devenues absolument <span class="pagenum"><a id="page541" name="page541"></a>(p. 541)</span> nulles. Sans doute il -ferait durer la lutte, mais en couvrant le pays de ruines, et en -étendant les horreurs de la guerre du nord de la France qui seul les -avait connues, au centre, au midi qui ne les avaient ressenties que -par la conscription. -<span class="sidenote" title="En marge">Il y renonce.</span> -Napoléon se dit donc à lui-même qu'il était trop -tard, et qu'à risquer un coup de désespoir il aurait fallu le faire en -arrivant à Paris, et en dissolvant le jour même la Chambre des -représentants. Pourtant ce n'était pas d'un seul coup que l'idée d'une -dernière tentative pouvait sortir définitivement de l'esprit de -Napoléon. Quand il l'avait écartée, elle revenait après quelques -heures d'abandon, ravivée par l'abandon même, et par l'horreur de la -situation qu'il entrevoyait. Il laissa s'écouler ainsi les 5, 6, 7 -juillet, ayant l'air d'examiner les diverses propositions -d'embarquement qu'on lui avait soumises, d'attendre les vents qui ne -se levaient pas, et en réalité n'employant le temps qu'à repousser et -à reprendre tour à tour la résolution de se jeter dans les rangs de -l'armée de la Loire, résolution plus funeste encore si elle s'était -accomplie, que celle qui l'avait ramené de l'île d'Elbe, et dont le -résultat le plus probable eût été d'ajouter un nouveau et plus affreux -désastre à l'immense désastre de Waterloo.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Beker sent les dangers auxquels Napoléon -s'expose en temporisant.</span> -Le digne général Beker contemplait avec douleur cette longue -temporisation, et n'osait prendre sur lui de pousser pour ainsi dire -hors du territoire l'homme qui, aux yeux de tout Français éclairé et -patriote, avait tant de torts, mais tant de titres. Cependant différer -n'était plus possible. La raison disait que chaque heure écoulée -compromettait la <span class="pagenum"><a id="page542" name="page542"></a>(p. 542)</span> sûreté de Napoléon, et d'ailleurs les ordres -venus de Paris ne laissaient même plus le choix de la conduite à -tenir. En effet, soit le gouvernement provisoire tout entier, soit le -ministre de la marine Decrès, resté très-fidèle à son maître, -répétaient au général Beker qu'il fallait faire partir Napoléon, dans -son intérêt comme dans celui de l'État, que la prolongation de sa -présence sur les côtes rendait les négociations de paix plus -difficiles, et donnait aux Anglais le temps de resserrer étroitement -le blocus. Le ministre de la marine, en pressant le général Beker de -hâter ce départ, l'autorisait à y employer non-seulement les frégates, -mais tous les bâtiments disponibles à Rochefort, sans consulter -aucunement l'intérêt de ces bâtiments. Ce que le ministre ne disait -pas, mais ce que le général Beker devinait parfaitement, c'est que le -gouvernement provisoire n'avait plus que quelques heures à vivre, et -que le gouvernement qui lui succéderait donnerait de nouveaux ordres, -probablement fort rigoureux pour la personne de l'empereur déchu.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il les lui signale.</span> -Le 8 au matin le général Beker fit part à Napoléon des instances du -gouvernement provisoire, instances sincères et inspirées par les -motifs les plus honorables. Il lui fit remarquer à quel point la -difficulté de franchir la croisière anglaise s'augmentait chaque jour, -et enfin il ne lui dissimula point la plus grave de ses craintes, la -survenance de nouveaux ordres, si, comme tout l'annonçait, le -gouvernement provisoire était renversé au profit de l'émigration -victorieuse. Ces raisons étaient si fortes que Napoléon n'y objecta -rien, et prescrivit de tout <span class="pagenum"><a id="page543" name="page543"></a>(p. 543)</span> préparer pour que dans la journée -on se rendît à l'île d'Aix.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon quitte Rochefort pour se rendre à bord des -frégates.</span> -Le soir en effet, il monta en voiture pour se diriger vers Fouras, à -l'embouchure de la Charente dans la rade de l'île d'Aix. La population -avertie de son départ, accourut sur son passage, et l'accompagna des -cris de <em>Vive l'Empereur!</em> Tous les cœurs étaient vivement émus, et -des larmes coulaient des yeux de beaucoup de vieux visages hâlés par -la mer et la guerre. Napoléon, partageant l'émotion de ceux qui -saluaient ainsi son malheur, leur fit de la main des adieux -expressifs, et partit. Plusieurs voitures contenant ses compagnons de -voyage suivaient la sienne, et à la chute du jour on atteignit les -bords de la mer. Le vent désiré ne soufflait pas, et cependant -Napoléon, au lieu de se transporter à l'île d'Aix, aima mieux coucher -à bord de <i>la Saale</i>, afin de pouvoir profiter de la première brise -favorable. Il monta dans les canots des frégates, et fut accueilli sur -<i>la Saale</i> avec un profond respect. Rien n'était encore prêt pour l'y -recevoir, et il s'installa comme il put sur ce bâtiment qui semblait -destiné à le porter en Amérique.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa visite à l'île d'Aix.</span> -Le lendemain les vents restant les mêmes, Napoléon visita l'île d'Aix. -Il s'y rendit avec sa suite dans les canots des frégates. Les -habitants étaient tous accourus à l'endroit où il devait débarquer, et -l'accueillirent avec des transports. Il passa en revue le régiment de -marine qui était composé de quinze cents hommes sur lesquels on -pouvait compter. Ils firent entendre à Napoléon les cris ardemment -répétés de <em>Vive l'Empereur!</em> en y ajoutant ce cri, plus <span class="pagenum"><a id="page544" name="page544"></a>(p. 544)</span> -significatif encore: <em>À l'armée de la Loire!</em> Napoléon les remercia de -leurs témoignages de dévouement, et alla visiter les immenses travaux -exécutés sous son règne pour la sûreté de cette grande rade. Toujours -suivi par la population et les troupes, il se rendit au quai -d'embarquement, et vint coucher à bord des frégates.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les dernières dépêches du gouvernement provisoire font -sentir l'urgence du départ de Napoléon.</span> -Le lendemain, il fallait enfin se décider pour un parti ou pour un -autre. Le préfet maritime Bonnefoux apporta de nouvelles dépêches de -Paris pour le général Beker. Celles-ci étaient encore plus formelles -que les précédentes. Elles ôtaient toute espérance d'obtenir les -sauf-conduits demandés, prescrivaient le départ immédiat, autorisaient -de nouveau à expédier les frégates à tout risque, et si les frégates -trop visibles ne paraissaient pas propres à tromper la vigilance de -l'ennemi, à se servir d'un aviso bon marcheur, qui transporterait -Napoléon partout où il voudrait, excepté sur une partie quelconque des -rivages de la France. Ces dépêches modifiaient en un seul point les -dépêches antérieures. Jusqu'ici, prévoyant le cas où Napoléon serait -tenté de se confier aux Anglais, elles avaient défendu de l'y aider, -le gouvernement provisoire craignant qu'on ne l'accusât d'une -trahison. Maintenant ce gouvernement commençant à croire, d'après les -passions qui éclataient sous ses yeux, que Napoléon serait moins en -danger dans les mains de l'Angleterre que dans celles de l'émigration -victorieuse, autorisait à communiquer avec la croisière anglaise, mais -sur une demande écrite de Napoléon, de manière qu'il ne pût s'en -prendre qu'à <span class="pagenum"><a id="page545" name="page545"></a>(p. 545)</span> lui-même des conséquences de sa détermination.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de prendre un parti.</span> -D'après de telles instructions il n'y avait plus à hésiter, et il -fallait adopter une résolution quelconque. -<span class="sidenote" title="En marge">La proposition du vaisseau danois est définitivement -refusée.</span> -Le capitaine français -Besson, commandant le vaisseau neutre danois, persistait dans son -offre, certain de cacher si bien Napoléon que les Anglais ne -pourraient le découvrir; mais Napoléon répugnait toujours à ce mode -d'évasion. Sortir avec les frégates n'était pas devenu plus facile, -bien que le vent fût moins contraire, et dans le doute on envoya une -embarcation pour reconnaître les passes et la position qu'y occupaient -les Anglais. -<span class="sidenote" title="En marge">On fait reconnaître les passes pour savoir si les frégates -peuvent sortir, et on envoie vers la Gironde pour savoir s'il est -possible d'aller s'y embarquer.</span> -On reprit en outre la proposition fort ingénieuse du -vieil amiral Martin, consistant à remonter la Seudre en canot, à -traverser à cheval la langue de terre qui séparait la Charente de la -Gironde, et à s'embarquer ensuite à bord de la corvette du capitaine -Baudin. Un officier fut dépêché auprès de ce dernier afin de prendre -tous les renseignements nécessaires. Enfin, pour ne négliger aucune -des issues par lesquelles on pouvait se tirer de cette situation si -embarrassante, Napoléon imagina d'envoyer l'un des amis qui -l'accompagnaient auprès de la croisière anglaise, pour savoir si, par -hasard, on n'y aurait pas reçu les sauf-conduits qui n'avaient pas été -transmis de Paris, et surtout si on serait disposé à l'y accueillir -d'une manière à la fois convenable et rassurante. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon envoie en outre un message à la croisière ennemie -pour s'assurer des dispositions des Anglais.</span> -Au fond, Napoléon -inclinait plus à en finir par un acte de confiance envers la nation -britannique, que par une témérité d'un succès peu vraisemblable, et -tentée par des moyens peu conformes à sa gloire. S'il était découvert -caché dans la cale d'un vaisseau <span class="pagenum"><a id="page546" name="page546"></a>(p. 546)</span> neutre, ses ennemis auraient -la double joie de le capturer et de le surprendre dans une position si -peu digne de lui. S'il était arrêté à la suite d'un combat de -frégates, on dirait qu'après avoir fait verser tant de sang pour son -ambition, il venait d'en faire verser encore pour sa personne, et dans -les deux cas on aurait sur lui tous les droits de la guerre. Supposé -même qu'il réussît à gagner l'Amérique, il était sans doute assuré -qu'elle l'accueillerait avec empressement, car il jouissait chez elle -d'une très-grande popularité, mais il n'était pas aussi certain -qu'elle saurait le défendre contre les revendications de l'Europe, qui -ne manquerait pas de le redemander avec menace, de l'exiger même au -besoin par la force. Devait-il, après avoir rempli l'ancien monde des -horreurs de la guerre, les porter jusque dans le nouveau? Bien qu'il -rêvât une vie calme et libre au sein de la vaste nature américaine, il -avait trop de sagacité pour croire que le vieux monde lui laisserait -cet asile, et n'irait pas l'y chercher à tout prix. -<span class="sidenote" title="En marge">Motifs de Napoléon pour s'en fier aux Anglais.</span> -Il aimait donc -mieux s'adresser aux Anglais, essayer de les piquer d'honneur par un -grand acte de confiance, en se livrant à eux sans y être forcé, et en -tâchant d'obtenir ainsi de leur générosité un asile paisible et -respecté. Ils l'avaient accordé à Louis XVIII, et à tous les princes -qui l'avaient réclamé: refuseraient-ils à lui seul ce qu'ils avaient -accordé à tous les malheureux illustres? Sans doute, il n'était point -un réfugié inoffensif comme Louis XVIII; mais en contractant au nom de -son honneur, au nom de sa gloire, l'engagement de ne plus troubler le -repos du monde, ne pourrait-il pas obtenir qu'on ajoutât <span class="pagenum"><a id="page547" name="page547"></a>(p. 547)</span> foi -à sa parole? D'ailleurs, sans précisément le constituer captif, il -était possible de prendre contre lui des précautions auxquelles il se -prêterait, et qui calmeraient les inquiétudes de l'Europe. S'il -réussissait, il serait au comble de ses vœux, de ceux du moins -qu'il lui était permis de former dans sa détresse, car bien que la -liberté au fond des solitudes américaines lui plût, la vie privée au -milieu d'une des nations les plus civilisées du monde, dans le -commerce des hommes éclairés, lui plaisait davantage. Renoncer à la -vie agitée, terminer sa carrière au sein du repos, de l'amitié, de -l'étude, de la société des gens d'esprit, était son rêve du moment. -Quoi qu'il pût advenir, une telle chance valait à ses yeux la peine -d'une tentative, et il chargea M. de Las Cases qui parlait l'anglais, -et le duc de Rovigo qui avait toute sa confiance, de se transporter à -bord du <i>Bellérophon</i>, sur lequel flottait le pavillon du commandant -de la station anglaise, pour y recueillir les informations -nécessaires.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mission de M. de Las Cases et du duc de Rovigo auprès du -capitaine Maitland, commandant <i>le Bellérophon</i>.</span> -Dans la nuit du 9 au 10 juillet, MM. de Las Cases et de Rovigo se -rendirent sur un bâtiment léger à bord du <i>Bellérophon</i>. Ils y furent -reçus par le capitaine Maitland, commandant de la croisière, avec -infiniment de politesse, mais avec une réserve qui n'était guère de -nature à les éclairer sur les intentions du gouvernement britannique. -<span class="sidenote" title="En marge">Réponse du capitaine Maitland.</span> -Le capitaine Maitland ne connaissait des derniers événements que la -seule bataille de Waterloo. Le départ de Napoléon, sa présence à -Rochefort, étaient des circonstances tout à fait nouvelles pour lui. -Il n'avait point reçu de sauf-conduits, et il en résultait -naturellement <span class="pagenum"><a id="page548" name="page548"></a>(p. 548)</span> qu'il arrêterait tout bâtiment de guerre qui -voudrait forcer le blocus, et visiterait tout bâtiment neutre qui -voudrait l'éluder. Quant à la personne de Napoléon, il n'avait ni -ordre, ni défense de l'accueillir, le cas n'ayant pas été prévu. Mais -c'était chose toute simple qu'il le reçût à son bord, car on reçoit -toujours un ennemi qui se rend, et il ne doutait pas que la nation -anglaise ne traitât l'ancien empereur des Français avec les égards dus -à sa gloire et à sa grandeur passée. Cependant il ne pouvait, à ce -sujet, prendre aucun engagement, étant absolument dépourvu -d'instructions pour un cas aussi extraordinaire et si difficile à -prévoir. Du reste, le capitaine Maitland offrait d'en référer à son -supérieur, l'amiral Hotham, qui croisait actuellement dans la rade de -Quiberon. Les deux envoyés de Napoléon accédèrent à cette proposition, -et se retirèrent satisfaits de la politesse du chef de la station, -mais fort peu renseignés sur ce qu'on pouvait attendre de la -générosité britannique. Le capitaine Maitland les suivit avec <i>le -Bellérophon</i>, et vint mouiller dans la rade des Basques, pour être -plus en mesure, disait-il, de donner suite aux communications -commencées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette réponse laissant Napoléon dans le doute, il songe à -se servir des frégates.</span> -Le 11, Napoléon reçut le rapport de MM. de Rovigo et de Las Cases, -rapport assez vague comme on le voit, point alarmant sans doute, mais -pas très-rassurant non plus sur les conséquences d'un acte de -confiance envers l'Angleterre. L'officier envoyé pour reconnaître les -pertuis déclara que les Anglais étaient plus rapprochés, plus -vigilants que jamais, et que passer sans être aperçu était à peu près -impossible. <span class="pagenum"><a id="page549" name="page549"></a>(p. 549)</span> Il n'y avait donc que le passage de vive force -qui fût praticable, et pour y réussir, la difficulté véritable était -<i>le Bellérophon</i>, qui était venu prendre position dans la rade des -Basques. C'était un vieux soixante-quatorze, marcheur médiocre, et qui -n'était pas un obstacle insurmontable pour deux frégates toutes -neuves, bien armées, montées par des équipages dévoués, et très-fines -voilières. Quant aux autres bâtiments anglais composant la station, -ils étaient de si faible échantillon qu'on n'avait pas à s'en -préoccuper. Il y avait encore d'ailleurs dans le fond de la rade une -corvette et divers petits bâtiments dont on pourrait se servir, et en -ne perdant pas de temps, en faisant acte d'audace, on réussirait -vraisemblablement à franchir le blocus de vive force.</p> - -<p>Napoléon s'adressa aux deux capitaines commandants de <i>la Saale</i> et de -<i>la Méduse</i>, pour savoir ce qu'ils pensaient d'une semblable -tentative. Les vents étaient devenus variables, et la difficulté -naissant du temps n'était plus aussi grande. -<span class="sidenote" title="En marge">Proposition héroïque du capitaine Ponée, commandant <i>la -Méduse</i>.</span> -Cette situation provoqua -de la part du capitaine Ponée, commandant de <i>la Méduse</i>, une -proposition héroïque. Il soutint qu'on pouvait sortir moyennant un -acte de dévouement, et cet acte il offrait de l'accomplir, en -répondant du succès. Il lèverait l'ancre, disait-il, au coucher du -soleil, moment où soufflait ordinairement une brise favorable à la -sortie. Il irait se placer bord à bord du <i>Bellérophon</i>, lui livrerait -un combat acharné, et demeurerait attaché à ses flancs jusqu'à ce -qu'il l'eût mis, en sacrifiant <i>la Méduse</i>, dans l'impossibilité de -se mouvoir. Pendant ce <span class="pagenum"><a id="page550" name="page550"></a>(p. 550)</span> temps, <i>la Saale</i> gagnerait la pleine -mer, en laissant derrière elle, ou en mettant hors de combat les -faibles bâtiments qui voudraient s'opposer à sa marche.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Motifs qui empêchent Napoléon de l'accepter.</span> -Ce hardi projet présentait des chances de succès presque assurées, et -Napoléon en jugea ainsi. Mais le capitaine Philibert, qui était chargé -de la partie la moins dangereuse de l'œuvre, et qui dès lors était -plus libre d'écouter les considérations de la prudence, parut craindre -la responsabilité qui pèserait sur lui s'il vouait à une perte presque -certaine l'un des deux bâtiments placés sous son commandement. Il n'y -aurait eu qu'un égal dévouement de la part des deux capitaines qui -aurait pu décider Napoléon à accepter le sacrifice proposé. Prenant la -main du capitaine Ponée et la serrant affectueusement, il refusa son -offre en lui disant qu'il ne voulait pas pour le salut de sa personne -sacrifier d'aussi braves gens que lui, et qu'il désirait au contraire -qu'ils se conservassent pour la France.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité reconnue de gagner la Gironde.</span> -Dès ce moment il n'y avait plus à songer aux frégates. Restait le -projet d'aller s'embarquer sur la Gironde. L'officier envoyé auprès du -capitaine Baudin était revenu avec des renseignements sous quelques -rapports très-favorables. Le capitaine Baudin déclarait sa corvette -excellente, répondait de sortir avec elle, et de conduire Napoléon où -il voudrait. Malheureusement le trajet par terre était presque -impraticable, car il fallait l'exécuter à travers des campagnes où les -royalistes dominaient complétement. Les esprits y étaient en éveil, et -on courait le danger d'être enlevés si on était peu nombreux, ou -d'avertir les Anglais si on était en nombre suffisant <span class="pagenum"><a id="page551" name="page551"></a>(p. 551)</span> pour se -défendre. Cette issue elle-même était donc presque fermée, tandis que -celle des deux frégates venait de se fermer absolument.</p> - -<p>Le lendemain 12, Napoléon reçut la visite de son frère, et des -dépêches de Paris qui contenaient le récit des derniers événements. Le -gouvernement provisoire était renversé, M. Fouché était maître de -Paris pour le compte de Louis XVIII, et de nouveaux ordres fort -hostiles étaient à craindre. Dès ce moment il fallait s'éloigner des -rivages de France, n'importe comment, car les Anglais eux-mêmes -étaient moins à redouter pour Napoléon que les émigrés victorieux. -Napoléon quitta donc <i>la Saale</i>, les frégates ne pouvant plus être le -moyen de transport qui le conduirait dans un autre hémisphère. Il -reçut les adieux chaleureux des équipages, et se fit débarquer à l'île -d'Aix, où la population l'accueillit comme les jours précédents. Il -fallait enfin prendre un parti, et le prendre tout de suite. Remonter -la Seudre en canot, et traverser à cheval la langue de terre qui -sépare la Charente de la Gironde, était devenu définitivement -impossible, car depuis les dernières nouvelles de Paris, le drapeau -blanc flottait dans les campagnes. Les royalistes y étaient -triomphants et on n'avait aucune espérance de leur échapper. -<span class="sidenote" title="En marge">Proposition généreuse des officiers de marine, offrant -d'emmener Napoléon sur un chasse-marée.</span> -Mais il -surgit une proposition nouvelle tout aussi plausible et tout aussi -héroïque que celle du capitaine Ponée. Le bruit s'étant répandu que -les frégates n'auraient pas l'honneur de sauver Napoléon, par suite de -l'extrême prudence qu'avait montrée l'un des deux capitaines, les -jeunes officiers, irrités, imaginèrent un autre moyen <span class="pagenum"><a id="page552" name="page552"></a>(p. 552)</span> de se -dérober à l'ennemi. Ils offrirent de prendre deux chasse-marée (espèce -de gros canots pontés), de les monter au nombre de quarante à -cinquante hommes résolus, de les conduire à la rame ou à la voile en -dehors des passes, et ensuite de se livrer à la fortune des vents qui -pourrait leur faire rencontrer un bâtiment de commerce dont ils -s'empareraient, et qu'ils obligeraient de les transporter en Amérique. -Il était hors de doute qu'à la faveur de la nuit et à la rame ils -passeraient sans être aperçus. Une grave objection s'élevait cependant -contre cette nouvelle combinaison. Dans ces parages, il était probable -que si on ne trouvait pas immédiatement un bâtiment de commerce, on -serait poussé à la côte d'Espagne, où il y aurait les plus grands -dangers à courir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce projet, un moment accueilli, est repoussé.</span> -Néanmoins le projet fut accueilli, et ces braves officiers furent -autorisés à tout préparer pour son exécution. Ils choisirent les plus -vigoureux, les plus hardis d'entre eux, s'adjoignirent un nombre -suffisant de matelots d'élite, et le lendemain au soir, 13, ils -amenèrent leurs deux embarcations au mouillage de l'île d'Aix. Le -parti de Napoléon était pris, et il allait essayer de ce mode -d'évasion, lorsqu'une indicible confusion se produisit autour de lui. -Les personnes qui l'accompagnaient étaient nombreuses, et parmi elles -se trouvaient les familles de plusieurs de ses compagnons d'exil. -Celles qui ne partaient pas éprouvaient la douleur de la séparation, -les autres la terreur d'une tentative qui allait les exposer dans de -frêles canots à l'affreuse mer du golfe de Gascogne. Les femmes -sanglotaient. <span class="pagenum"><a id="page553" name="page553"></a>(p. 553)</span> Ce spectacle bouleversa l'âme ordinairement si -ferme de Napoléon. On fit valoir auprès de lui diverses raisons, -auxquelles il ne s'était pas arrêté d'abord, telles que la -possibilité, si on ne rencontrait pas tout de suite un bâtiment de -commerce, d'être poussé à la côte d'Espagne où l'on périrait -misérablement, et la très-grande probabilité aussi d'être aperçu par -les Anglais qui ne manqueraient pas de poursuivre et de saisir les -deux canots.— -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon prend le parti de se livrer aux Anglais.</span> -Eh bien, dit-il à la vue des larmes qui coulaient, -finissons-en, et livrons-nous aux Anglais, puisque de toute manière -nous avons si peu de chance de leur échapper.—Il remercia les braves -jeunes gens qui offraient de le sauver au péril de leur vie, et il -résolut de se livrer lui-même le lendemain à la marine britannique.</p> - -<p>Le lendemain 14 il envoya de nouveau à bord du <i>Bellérophon</i> pour -savoir quelle avait été la réponse que le capitaine Maitland avait -reçue de son supérieur l'amiral Hotham, lequel, avons-nous dit, -croisait dans la rade de Quiberon. Ce fut encore M. de Las Cases, -accompagné cette fois du général Lallemand, qui fut chargé de cette -mission. Le capitaine Maitland répéta qu'il était prêt à recevoir -l'empereur Napoléon à son bord, mais sans prendre aucun engagement -formel, puisqu'on n'avait pas eu le temps de demander des instructions -à Londres. Il affirma de nouveau, toujours d'après son opinion -personnelle, que l'Empereur trouverait en Angleterre l'hospitalité que -les fugitifs les plus illustres y avaient obtenue en tout temps. -<span class="sidenote" title="En marge">Nature des engagements pris par le capitaine Maitland.</span> -En parlant ainsi le capitaine Maitland ne prévoyait pas le sort <span class="pagenum"><a id="page554" name="page554"></a>(p. 554)</span> -qui attendait Napoléon en Angleterre, mais évidemment le désir -d'attirer à son bord l'ancien maître du monde, et de pouvoir l'amener -à ses compatriotes émerveillés d'une telle capture, le disposait à -promettre un peu plus qu'il n'espérait, car il ne pouvait pas supposer -que le gouvernement anglais laisserait Napoléon aussi libre que Louis -XVIII. En promettant ainsi un peu plus qu'il n'espérait à des -malheureux enclins à croire plus qu'on ne leur promettait, il -contribuait à produire une illusion qui n'était pas loin d'équivaloir -à un mensonge. Le général Lallemand qui était condamné à mort, ayant -demandé s'il était possible que l'Angleterre livrât au gouvernement -français lui et plusieurs de ses compagnons d'infortune placés dans la -même position, le capitaine Maitland repoussa cette crainte comme un -outrage, et devint sur ce point tout à fait affirmatif, ce qui -prouvait qu'il faisait bien quelque différence entre la situation du -général Lallemand et celle de Napoléon, et qu'il ne méconnaissait pas -complétement le danger auquel celui-ci s'exposait en venant à bord du -<i>Bellérophon</i>. Du reste à l'égard de la personne de l'empereur déchu, -il répéta toujours qu'il n'avait aucun pouvoir de s'engager, et qu'il -se bornait à dire comme citoyen anglais ce qu'il présumait de la -magnanimité de sa nation.</p> - -<p>Rassurés par ce langage plus qu'il n'aurait fallu l'être, MM. de Las -Cases et Lallemand revinrent à l'île d'Aix pour informer Napoléon du -résultat de leur mission. Il les écouta avec attention, et forcé qu'il -était de se confier aux Anglais, il vit dans ce qu'on lui rapportait -une raison d'espérer des traitements <span class="pagenum"><a id="page555" name="page555"></a>(p. 555)</span> au moins supportables, -et dans sa détresse c'était tout ce qu'il pouvait se flatter -d'obtenir. Cependant avant de se déterminer il délibéra une dernière -fois avec le petit nombre d'amis qui l'entouraient sur la résolution -qu'il s'agissait de prendre. -<span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité de prendre un autre parti que celui de se -confier aux Anglais.</span> -Tous les moyens d'évasion avaient été -proposés, examinés, abandonnés. Il ne restait plus de choix qu'entre -un acte de confiance envers l'Angleterre ou un acte de désespoir en -France, en se rendant à l'armée de la Loire. On avait des nouvelles de -cette armée, on connaissait ses amers regrets, son exaltation, et on -savait que Napoléon en obtiendrait encore des efforts héroïques. Les -moyens d'aller à elle ne manquaient pas. On avait le régiment de -marine de l'île d'Aix qui était de 1500 hommes, et qui avait fait -retentir le cri significatif: <em>À l'armée de la Loire!</em> On avait la -garnison de Rochefort qui n'était pas moins bien disposée, et en outre -quatre bataillons de fédérés qui offraient leur concours, quoi que -Napoléon voulût tenter. Ces divers détachements composaient une force -d'environ cinq à six mille hommes, avec lesquels Napoléon pourrait -traverser en sûreté la Vendée pour rejoindre l'armée de la Loire, qui -eût été ainsi renforcée d'un gros contingent et surtout de sa -présence. Mais ces facilités ne pouvaient faire oublier la gravité de -l'entreprise, et les nouveaux malheurs qu'on allait verser sur la -France. Il n'y avait en effet d'autre chance que de prolonger -inutilement les calamités de la guerre, pour aboutir à la même -catastrophe, avec une plus grande effusion de sang, et une plus -grande aggravation de sort pour les vaincus. Tout <span class="pagenum"><a id="page556" name="page556"></a>(p. 556)</span> cela était -d'une telle évidence, que Napoléon ayant commis envers la France la -faute d'y revenir, ne voulut pas commettre celle d'y reparaître une -troisième fois pour la ruiner complétement. Il prit donc à ses risques -et périls le parti de se rendre aux Anglais. Il résolut de le faire -avec la grandeur qui lui convenait, et il écrivit au prince régent la -lettre suivante, que le général Gourgaud devait porter en Angleterre -et remettre au prince lui-même.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lettre de Napoléon au prince régent.</span> -«Altesse Royale, écrivait-il, en butte aux factions qui divisent mon -pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai -terminé ma carrière politique. Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir -au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses -lois que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus -puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis.»</p> - -<p>Cette lettre, en tout autre temps, eût certainement touché l'honneur -anglais. Dans l'état des haines, des terreurs que Napoléon inspirait, -elle n'était qu'un appel inutile à une magnanimité tout à fait sourde -en ce moment. Napoléon chargea MM. de Las Cases et Gourgaud de -retourner à bord du <i>Bellérophon</i>, d'y annoncer son arrivée pour le -lendemain, et de demander passage pour le général Gourgaud, porteur de -la lettre au prince régent. Ces messieurs, arrivés à bord du -<i>Bellérophon</i>, y firent éclater une véritable joie en annonçant la -résolution de Napoléon, et y trouvèrent un accueil conforme au -sentiment qu'ils excitaient. On leur promit de recevoir <em>l'Empereur</em> -(car c'est ainsi qu'on <span class="pagenum"><a id="page557" name="page557"></a>(p. 557)</span> s'exprima) avec les honneurs -convenables, et de le transporter tout de suite en Angleterre, -accompagné des personnes qu'il voudrait emmener avec lui. Un bâtiment -léger fut donné au général Gourgaud pour qu'il pût remplir sa mission -auprès du prince régent.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Adieux de Napoléon au général Beker.</span> -Le moment était venu pour Napoléon de quitter pour jamais la terre de -France. Le 15 au matin il se disposa à partir de l'île d'Aix, et -adressa au général Beker de touchants adieux.—Général, lui dit-il, je -vous remercie de vos procédés nobles et délicats. Pourquoi vous ai-je -connu si tard? vous n'auriez jamais quitté ma personne. Soyez heureux, -et transmettez à la France l'expression des vœux que je fais pour -elle.—En terminant ces paroles, il serra le général dans ses bras -avec la plus profonde émotion. Celui-ci ayant voulu l'accompagner -jusqu'à bord du <i>Bellérophon</i>, Napoléon s'y opposa.—Je ne sais ce que -les Anglais me réservent, lui dit-il, mais s'ils ne répondent pas à ma -confiance, on prétendrait que vous m'avez livré à l'Angleterre.—Cette -parole, qui prouvait qu'en se donnant aux Anglais, Napoléon ne se -faisait pas beaucoup d'illusion, fut suivie de nouveaux témoignages -d'affection pour le général Beker, lequel était en larmes. Il -descendit ensuite au rivage au milieu des cris, des adieux douloureux -de la foule, et s'embarqua avec ses compagnons d'exil dans plusieurs -canots pour se rendre à bord du brick <i>l'Épervier</i>. Le capitaine -Maitland l'attendait sous voile, et jusqu'au dernier moment il -manifesta l'anxiété la plus vive, craignant toujours de voir -s'échapper de ses mains le trophée qu'il désirait offrir à ses -compatriotes. <span class="pagenum"><a id="page558" name="page558"></a>(p. 558)</span> Enfin, quand il aperçut <i>l'Épervier</i> se -dirigeant vers <i>le Bellérophon</i>, il ne dissimula plus sa joie, et fit -mettre son équipage sous les armes pour recevoir le grand vaincu qui -venait lui apporter sa gloire et ses malheurs. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Napoléon à bord du <i>Bellérophon</i>.</span> -Il descendit jusqu'au -bas de l'échelle du vaisseau pour donner la main à Napoléon, qu'il -qualifia d'<em>empereur</em>. Lorsqu'on fut monté sur le pont, il lui -présenta son état-major, comme il eût fait envers le souverain de la -France lui-même. Napoléon répondit avec une dignité tranquille aux -politesses du capitaine Maitland, et lui dit qu'il venait avec -confiance chercher la protection des lois britanniques. Le capitaine -répéta que personne n'aurait jamais à se repentir de s'être confié à -la généreuse Angleterre. -<span class="sidenote" title="En marge">Accueil flatteur qu'il y reçoit.</span> -Il établit Napoléon le mieux qu'il put à bord -du <i>Bellérophon</i>, et lui annonça la visite prochaine de l'amiral -Hotham. Bientôt en effet cet amiral arriva sur le <i>Superbe</i>, et se -présenta à Napoléon avec les formes les plus respectueuses. Il le pria -de lui faire l'honneur de visiter le <i>Superbe</i>, et d'y dîner. Napoléon -y consentit, et fut traité à bord du <i>Superbe</i> en véritable souverain. -Après y avoir séjourné quelques heures, il repassa sur le -<i>Bellérophon</i>, malgré le désir que lui manifesta l'amiral de le -conserver à son bord. Napoléon aurait pu trouver sur le <i>Superbe</i> un -établissement plus commode, mais il craignait d'affliger le capitaine -Maitland qui lui avait montré les plus grands empressements, et qui -semblait fort jaloux de le posséder. Il resta donc sur le -<i>Bellérophon</i>, et on fit voile pour l'Angleterre.</p> - -<p>Les vents étant faibles, on eut de la peine à gagner <span class="pagenum"><a id="page559" name="page559"></a>(p. 559)</span> la -Manche en remontant les côtes de France. Napoléon se montrait doux et -tranquille, et se promenait sans cesse sur le pont du <i>Bellérophon</i>, -observant les manœuvres, adressant aux marins anglais des questions -auxquelles ceux-ci répondaient avec une extrême déférence, et en lui -conservant tous ses titres. Personne n'eût pu croire, ni à son calme, -ni aux respects qu'il inspirait, qu'il était tombé du plus haut des -trônes dans le plus profond des abîmes!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Traversée en Angleterre.</span> -La navigation fut lente. Le 23 juillet on aperçut Ouessant de manière -à distinguer parfaitement les côtes de France, et le 24 au matin on -mouilla dans la rade de Torbay pour prendre les ordres de l'amiral -Keith, chef des diverses croisières de l'Océan. Ces ordres ne se -firent pas attendre, et <i>le Bellérophon</i> fut invité à venir jeter -l'ancre dans la rade de Plymouth. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Plymouth.</span> -À peine s'y trouvait-il que deux -frégates fortement armées vinrent se ranger sur ses flancs, et le -placer ainsi sous la garde de leurs canons. On vit plusieurs -fonctionnaires anglais se succéder, recevoir des communications du -capitaine Maitland, lui en apporter, sans que rien transpirât du sujet -de leurs entretiens. L'amiral Keith se rendit à bord du <i>Bellérophon</i> -pour faire à Napoléon une visite de convenance, visite qui fut courte, -et pendant laquelle il ne prononça pas un mot qui eût trait aux -intentions du gouvernement britannique. -<span class="sidenote" title="En marge">Fâcheux augures dès qu'on touche au rivage d'Angleterre.</span> -Tandis que ce silence de -sinistre augure régnait autour de l'illustre prisonnier, on voyait sur -tous les visages qu'on avait l'habitude de rencontrer sur <i>le -Bellérophon</i>, et notamment sur celui du capitaine Maitland, -l'embarras de gens qui avaient une nouvelle <span class="pagenum"><a id="page560" name="page560"></a>(p. 560)</span> fâcheuse à -cacher, ou des promesses à retirer; et ce qui était plus inquiétant, -ces mêmes gens tout en ayant l'envie d'être aussi respectueux, -n'osaient plus l'être. Survint dans le moment le général Gourgaud, -annonçant qu'il n'avait pu porter au prince régent la lettre de -Napoléon, et qu'il avait été obligé de la remettre à l'amiral Keith. -C'étaient là autant de signes fort peu rassurants.</p> - -<p>Napoléon en se rendant à bord du <i>Bellérophon</i> ne s'était fait -illusion qu'à moitié, mais placé entre le risque de tomber dans les -mains des Anglais comme prisonnier de droit, ou le risque de se -confier à leur honneur, il avait préféré s'exposer au dernier, et il -attendait sans regrets qu'on lui fît connaître son sort. En attendant -il pouvait se faire une idée par ce qui se passait dans la rade de -Torbay, de l'effet qu'il produisait encore sur le monde. S'il n'avait -été qu'un Érostrate de grande proportion, ne cherchant dans la gloire -que le bruit qu'elle produit, il aurait eu lieu d'être content. -<span class="sidenote" title="En marge">Curiosité ardente de toute l'Angleterre pendant que -Napoléon est sur ses rivages.</span> -Effectivement à peine la nouvelle de son arrivée avait-elle pénétré -dans l'intérieur, et de proche en proche jusqu'à Londres, qu'une -curiosité folle s'était emparée de toute l'Angleterre impatiente de -voir de ses yeux le personnage fameux qui depuis vingt ans avait tant -occupé la renommée. Les Anglais avaient toujours représenté Napoléon -comme un monstre odieux qui avait dominé les hommes par la terreur, -mais la curiosité n'est pas scrupuleuse, et tout en le détestant ils -voulaient absolument l'avoir vu. Les journaux britanniques en -célébrant sa captivité avec une joie féroce, blâmaient en même temps -la curiosité frénétique <span class="pagenum"><a id="page561" name="page561"></a>(p. 561)</span> qui entraînait leurs compatriotes -vers lui, et cherchaient à la décourager par leur blâme. Mais ils ne -réussissaient ainsi qu'à l'exciter davantage, et tout ce qu'il y avait -de chevaux sur la route de Londres à Plymouth était employé à -transporter la foule des curieux. Des milliers de canots entouraient -sans cesse <i>le Bellérophon</i>, et passaient là des heures, -s'entre-choquant les uns les autres, et s'exposant même à de graves -dangers. Chaque jour en effet il y avait des noyés sans que -l'empressement diminuât. On savait que tous les matins Napoléon venait -respirer l'air un instant sur le pont du vaisseau qui l'avait amené en -Angleterre; on attendait ce moment, et dès qu'on l'apercevait une -sorte de silence régnait sur la mer, puis par un respect involontaire -la foule se découvrait, sans pousser aucune acclamation ni amicale ni -hostile. -<span class="sidenote" title="En marge">Ordre d'écarter les curieux.</span> -Les ministres anglais s'apercevant que la pitié pour le -malheur, la sympathie pour la gloire, finissaient par atténuer la -haine, ordonnèrent d'écarter les visiteurs, et de ne plus leur -permettre de circuler autour du <i>Bellérophon</i> qu'à une distance qui -décourageât leur curiosité. Ils avaient hâte d'en finir, et ils -étaient résolus à ne pas laisser longtemps indécises les questions qui -concernaient l'empereur Napoléon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Étonnement du gouvernement anglais en apprenant la présence -de Napoléon à bord du <i>Bellérophon</i>.</span> -Ils avaient été aussi étonnés que le capitaine Maitland en voyant -Napoléon se remettre lui-même entre les mains de l'Angleterre. -Informés de son évasion par les nouvelles de Paris, ils avaient -partagé le mécontentement de la diplomatie européenne à l'égard de M. -Fouché, et ils avaient cru le grand perturbateur complétement hors -d'atteinte, et toujours <span class="pagenum"><a id="page562" name="page562"></a>(p. 562)</span> libre de bouleverser l'Europe à la -première occasion. Leur joie égala leur surprise en apprenant que -l'empereur déchu était en rade de Plymouth, sur l'un des vaisseaux de -la marine royale. L'acte de confiance de Napoléon ne les toucha -nullement, et provoqua même dans certains esprits la barbare pensée de -le livrer à Louis XVIII, qui prendrait devant l'histoire la -responsabilité d'en débarrasser la terre. -<span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de déterminer en droit la véritable position de -Napoléon.</span> -Mais une aussi odieuse -résolution était impossible dans un pays où toutes les grandes mesures -se discutent publiquement. Cependant, en écartant toute résolution de -ce genre, et en rentrant dans le droit strict, il naissait de graves -difficultés relativement à la manière d'envisager la position de -l'illustre fugitif. S'il eût été pris en mer, cherchant à fuir, il -aurait été prisonnier de plein droit, sauf à résoudre ultérieurement -la question de savoir si, la guerre étant finie, il était permis d'en -détenir l'auteur. Mais avant d'aborder cette question, il s'en élevait -une beaucoup plus délicate, c'était de savoir si on pouvait considérer -comme prisonnier de guerre un ennemi qui s'était volontairement livré -lui-même.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Avis des jurisconsultes anglais.</span> -Les plus savants jurisconsultes d'Angleterre, consultés à cette -occasion, éprouvèrent un assez grand embarras. Pourtant, en présence -du repos universel toujours menacé par Napoléon, cet embarras ne -pouvait être de longue durée. Notre qualité de Français conservant une -sympathie toute naturelle pour le vieux compagnon de notre gloire, ne -doit pas nous faire méconnaître une vérité évidente, c'est que -l'Europe bouleversée pendant vingt ans, tout récemment encore -arrachée à son repos et réduite à <span class="pagenum"><a id="page563" name="page563"></a>(p. 563)</span> verser des torrents de -sang, ne pouvait renoncer à se garantir contre les nouvelles -entreprises, toujours à redouter, du plus audacieux génie. -<span class="sidenote" title="En marge">La détention de Napoléon fondée sur le droit, et la -nécessité de garantir l'Europe de nouveaux bouleversements.</span> -S'il eût -été un souverain déchu de nature ordinaire, comme Louis XVIII, les -devoirs de l'hospitalité auraient commandé de lui laisser choisir dans -la libre Angleterre un lieu où il irait paisiblement terminer sa -carrière. Mais laisser se promener dans les rues de Londres l'homme -qui venait de s'évader de l'île d'Elbe, et d'appeler les armées de -l'Europe dans le champ clos de Ligny et de Waterloo, était impossible. -Si les États doivent respecter la vie d'autrui, ils ont aussi le droit -de défendre la leur, et les jurisconsultes anglais eurent recours avec -raison au principe de la défense légitime, qui autorise chacun à -pourvoir à sa sûreté quand elle est visiblement menacée. Toutes les -sociétés enchaînent les êtres reconnus dangereux, et l'Europe entière, -la France comprise, ayant expérimenté outre mesure à quel point -Napoléon était dangereux pour elle, avait le droit de lui enlever les -moyens de nuire. Après 1814, elle lui avait ôté le trône en lui -laissant l'île d'Elbe: en 1815, après l'évasion de l'île d'Elbe, elle -avait le droit de lui ôter la liberté. Nier cette vérité, c'est fermer -les yeux à la lumière. Mais le droit de défense légitime s'arrête au -danger même, et où le danger cesse le droit cesse aussi. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce droit ne pouvait aller jusqu'à tourmenter et humilier -Napoléon.</span> -En détenant -Napoléon, qui expierait ainsi sa terrible activité, on n'avait le -droit ni de le tourmenter, ni d'abréger sa vie, ni surtout de -l'humilier. Respecter son génie était un devoir absolument égal au -droit de l'enchaîner. Ainsi tout ce qui ne serait pas indispensable -<span class="pagenum"><a id="page564" name="page564"></a>(p. 564)</span> pour prévenir une nouvelle évasion, serait une cruauté -gratuite, destinée à peser éternellement sur la mémoire de ceux qui -s'en rendraient coupables. Sous ce dernier rapport, les résolutions -britanniques ne furent pas aussi avouables que sous le premier, et la -triste fin de notre récit va prouver que l'Angleterre compromit sa -gloire en ne respectant pas celle de Napoléon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Choix de l'île Sainte-Hélène pour le lieu de sa détention.</span> -On s'occupa d'abord du lieu à désigner pour sa résidence. Désormais la -Méditerranée était condamnée par l'essai qu'on en avait fait. Il -fallait de toute nécessité une mer moins rapprochée. L'océan Indien -était trop éloigné, car il importait à la sécurité générale qu'on pût -avoir des nouvelles fréquentes du redoutable captif. D'ailleurs l'île -de France, la seule qu'on pût choisir dans la mer des Indes, était -trop peuplée et trop fréquentée pour qu'on songeât à en faire un lieu -de détention. Il aurait fallu en effet y mettre Napoléon sous des -verrous afin de pouvoir assurer sa garde, et c'eût été une indignité -dont personne, même alors, n'aurait voulu se rendre coupable. Il y -avait au milieu même de l'Atlantique, dans l'hémisphère sud, à égale -distance des continents d'Afrique et d'Amérique, une île volcanique, -d'accès difficile, dont la stérilité avait toujours repoussé les -colons, et dont la solitude était telle qu'on y pouvait détenir un -prisonnier, quel qu'il fût, sans l'enfermer dans les murs d'une -forteresse. Cette île était celle de Sainte-Hélène, et à cause des -avantages qu'elle offrait comme lieu de détention, elle avait déjà -fixé l'attention des hommes d'État qui cherchaient à éloigner -Napoléon des mers d'Europe. <span class="pagenum"><a id="page565" name="page565"></a>(p. 565)</span> Elle fut unanimement désignée -comme le lieu le plus propre à le détenir, et la Compagnie des Indes -la céda à l'État pour la durée de cette détention. Le climat n'en -était pas réputé insalubre; il était à peu près celui de toutes les -îles intertropicales, et s'il pouvait devenir dangereux pour un -habitant des zones tempérées, c'était uniquement pour celui à qui le -vieux monde avait à peine suffi pour y déployer sa prodigieuse -activité. Mais soyons justes, si on avait voulu trouver une prison -proportionnée à cette activité, il aurait fallu lui rendre le monde, -et Napoléon l'avait assez tourmenté pour qu'on eût le droit de lui en -interdire l'accès pour toujours.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mode de la détention à laquelle Napoléon est condamné.</span> -On adopta donc Sainte-Hélène. Il fut convenu qu'on chercherait au -centre de l'île, loin de la partie habitée, un lieu assez spacieux -pour que Napoléon pût s'y mouvoir à son aise, s'y promener à pied, à -cheval même, sans s'apercevoir qu'il était prisonnier. Jusque-là tout -était renfermé dans les limites de la nécessité; mais il ne fallait y -ajouter ni les gênes inutiles, ni surtout les humiliations, qui pour -l'illustre captif devaient être aussi cruelles que la captivité même. -<span class="sidenote" title="En marge">Le titre d'empereur désormais refusé à Napoléon.</span> -Néanmoins le cabinet britannique, obéissant aux mauvaises passions du -temps, déclara que Napoléon, qu'on avait toujours qualifié du titre -d'empereur, même à l'île d'Elbe, ne serait plus appelé dorénavant que -le général Bonaparte. Certes ce titre était bien glorieux, et les plus -grands potentats de la terre auraient pu se consoler de n'en pas avoir -d'autre. Mais refuser à Napoléon le titre qu'il avait porté douze -ans, que le <span class="pagenum"><a id="page566" name="page566"></a>(p. 566)</span> monde entier lui avait reconnu, que l'Angleterre -elle-même lui avait donné en 1806 en traitant à Paris par le ministère -de lord Lauderdale, en 1814 en traitant à Châtillon par le ministère -de lord Castlereagh, était une résolution dépourvue de dignité, et, -comme on le verra, de véritable prudence. Dans ce siècle, où nous -avons vu tant de princes passer du trône dans l'exil, de l'exil sur le -trône, quiconque parlant à Louis XVIII ou à Charles X dépouillés de -leur couronne, eût osé leur refuser leur titre royal, eût été accusé -d'outrager d'augustes infortunes. Il est vrai que ces princes, -héritiers incontestés d'une longue suite de rois, étaient les -représentants de ce qu'il y a de plus respectable au monde, la -possession antique et plusieurs fois séculaire. Mais le génie (au -degré, bien entendu, auquel il s'était manifesté chez Napoléon) était -un titre tout aussi respectable, et les souverains qui avaient puisé -dans ce titre l'excuse de leur humilité devant l'empereur des -Français, de leur empressement à rechercher son alliance, à mêler leur -sang au sien, étaient mal placés pour en nier la valeur morale, et en -ne voulant plus reconnaître chez Napoléon que la force brutale, un -moment heureuse, ils autorisaient les peuples à dire qu'ils n'avaient -eux-mêmes fait autre chose que céder bassement à cette force. -<span class="sidenote" title="En marge">Inconvenance et inconvénient de ce refus.</span> -En retirant au vaincu de Waterloo le titre d'empereur, ils ne rendaient -pas Louis XVIII plus légitime ou plus solide sur son trône, au -contraire ils diminuaient le prestige attaché au caractère de la -souveraineté, en prouvant que c'était chose de hasard, qui se donnait -ou s'ôtait selon les caprices de la fortune. <span class="pagenum"><a id="page567" name="page567"></a>(p. 567)</span> On prétendra -sans doute que priver Napoléon de ses titres, c'était après tout lui -infliger de pures souffrances d'amour-propre, qui n'ont guère le droit -d'intéresser la postérité, et sur lesquelles il eût été digne à lui de -se montrer indifférent. Assurément, si l'intention de l'humilier -n'avait pas été évidente, il aurait pu se consoler de n'être plus dans -la langue des vivants que le général Bonaparte; mais on fait au vaincu -qu'on cherche à humilier le devoir de résister à l'humiliation, et de -plus, en refusant à Napoléon les qualifications sous lesquelles il -avait l'habitude d'être désigné, on créait une cause de contestations -incessantes, qui devait ajouter aux rigueurs de sa captivité, et faire -peser sur la mémoire des ministres britanniques un reproche de -persécution, qui n'a pas laissé d'inquiéter leurs enfants, car lorsque -les passions d'un temps sont éteintes, personne ne voudrait avoir -outragé le génie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mesures de précaution inutiles et humiliantes.</span> -En conséquence de ces résolutions il fut décidé que Napoléon serait -qualifié du simple titre de général, et considéré comme prisonnier de -guerre; qu'il serait désarmé, que les officiers de sa suite le -seraient également, qu'on lui accorderait seulement trois d'entre eux -pour l'accompagner, en excluant le général Lallemand et le duc de -Rovigo, considérés comme dangereux; qu'on visiterait ses effets et -ceux de ses compagnons, qu'on prendrait l'argent, la vaisselle, les -bijoux précieux dont ils seraient porteurs, afin de les priver de tout -ce qui serait de nature à faciliter une évasion; qu'ils seraient -immédiatement conduits à Sainte-Hélène, où Napoléon pourrait se -mouvoir dans un espace déterminé, assez étendu <span class="pagenum"><a id="page568" name="page568"></a>(p. 568)</span> pour que la -promenade à cheval y fût possible, et que s'il voulait franchir cet -espace, il serait suivi par un officier. Certes, nous le répétons, -toutes les précautions ayant pour but d'empêcher l'illustre captif de -s'évader, étaient de droit, et la juste punition des inquiétudes qu'il -causait au monde: mais lui contester le titre sous lequel la postérité -le reconnaîtra, fouiller ses effets, lui compter ses compagnons -d'exil, lui enlever son épée, c'étaient là d'inutiles indignités; car -que pouvaient-ils à trois, à quatre, à six? que pouvaient-ils avec -leurs épées et quelques mille louis cachés dans leurs bagages? Ah! ce -n'était pas son épée, dont il ne s'était jamais servi, qu'il fallait -demander à Napoléon, mais son génie, et puisqu'on ne pouvait le lui -arracher qu'en le tuant, ce que Blucher avait voulu, ce que les -ministres de la libre Angleterre n'osaient pas vouloir, ce que pas un -des souverains de l'Europe n'aurait ordonné, il fallait l'enchaîner, -l'enchaîner pour le repos universel, mais sans aggraver inutilement le -poids de ses chaînes, sans y ajouter surtout d'inqualifiables -outrages!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon doit voyager sur le <i>Northumberland</i>.</span> -Il fut décidé en outre que, <i>le Bellérophon</i> étant trop vieux pour une -longue traversée, Napoléon serait transféré sur <i>le Northumberland</i>, -excellent vaisseau de haut bord, qu'une division composée de bâtiments -de différents échantillons l'escorterait, que l'amiral Cockburn -commanderait cette division, et serait chargé du premier établissement -à faire à Sainte-Hélène pour y recevoir les prisonniers. On recommanda -à l'amirauté de ne mettre à exécuter ces ordres que le temps -absolument nécessaire pour <span class="pagenum"><a id="page569" name="page569"></a>(p. 569)</span> que <i>le Northumberland</i> fût en -état de prendre la mer, car on était incommodé d'avoir à Plymouth un -objet de curiosité passionnée, et on était pressé d'en débarrasser -l'Angleterre et l'Europe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Communication des ordres britanniques à Napoléon.</span> -Ces résolutions à peine adoptées furent mandées à Plymouth, avec ordre -à lord Keith d'en donner communication à celui qu'elles concernaient. -Déjà le bruit en était arrivé par les journaux, et il n'avait point -surpris Napoléon, qui s'attendait bien à ne pas obtenir le traitement -d'un prince inoffensif. Mais ce bruit causa une vive douleur à ses -compagnons d'infortune, qui se virent condamnés ou à se séparer de -lui, ou à s'ensevelir tout vivants dans le tombeau de Sainte-Hélène. -Lord Keith, assisté du sous-secrétaire d'État Bunbury, s'étant -présenté à bord du <i>Bellérophon</i>, fit lecture à Napoléon des -résolutions prises à son égard. Napoléon écouta cette lecture avec -froideur et dignité, puis la lecture terminée énuméra à lord Keith, -sans emportement, mais avec fermeté, les raisons qu'il avait de -protester contre les décisions du gouvernement britannique. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa protestation.</span> -Il dit qu'il n'était point prisonnier de guerre, car il s'était transporté -volontairement à bord du <i>Bellérophon</i>; qu'il n'y avait pas même été -contraint par la nécessité, car il lui eût été facile de se jeter dans -les rangs de l'armée de la Loire, et de prolonger indéfiniment la -guerre; qu'il aurait même pu en renonçant à la prolonger, choisir -parmi ses ennemis une autre puissance que l'Angleterre pour se livrer -à elle; que s'il s'était abandonné à l'empereur Alexandre, longtemps -son ami personnel, ou à l'empereur François, son beau-père, ni l'un -ni l'autre <span class="pagenum"><a id="page570" name="page570"></a>(p. 570)</span> ne l'auraient traité de la sorte; que c'était pour -mettre fin aux maux de l'humanité qu'il s'était rendu, et par estime -pour l'Angleterre qu'il était venu lui demander asile; qu'elle ne -justifiait pas en ce moment l'honneur qu'il lui avait fait, et que la -conduite qu'elle tenait aujourd'hui envers un ennemi désarmé, -n'ajouterait guère à sa gloire dans l'avenir; qu'il protestait donc -contre l'infraction au droit des gens commise sur sa personne, qu'il -en appelait à la nation anglaise elle-même des actes de son -gouvernement, et surtout à l'histoire qui jugerait sévèrement des -procédés aussi peu généreux. Napoléon dédaigna de s'occuper des points -relatifs à son futur séjour, aux traitements qu'il y recevrait, et -quitta lord Keith avec la fierté qui convenait à sa grandeur, laquelle -ne dépendait ni des caprices de la fortune, ni de la violence de ses -ennemis.</p> - -<p>Il fut profondément sensible néanmoins aux indignes détails ajoutés à -cet arrêt de détention perpétuelle prononcé contre lui. Il était trop -clairvoyant pour ne pas reconnaître que cette détention était pour -l'Europe un droit et une nécessité, mais il sentit vivement les -humiliations gratuites par lesquelles on aggravait sa captivité, comme -de songer à lui ôter son épée, son titre souverain et quelques débris -de son naufrage. Il n'en dit rien, mais il résolut de ne point se -prêter aux indignes traitements qu'on voudrait lui infliger, dût-il -être amené ainsi aux dernières extrémités. Son premier projet avait -été de prendre un de ces noms d'emprunt que les princes adoptent -quelquefois pour simplifier leurs relations. Ainsi il avait eu l'idée -de prendre le titre <span class="pagenum"><a id="page571" name="page571"></a>(p. 571)</span> de colonel Muiron, en mémoire d'un brave -officier tué au pont d'Arcole en le couvrant de son corps. Mais dès -qu'on lui contestait le titre que la France lui avait donné, que -l'Europe lui avait reconnu, que sa gloire avait légitimé, il ne -voulait point faciliter à ses ennemis la tâche de l'humilier, ni -laisser infirmer de son consentement le droit que la France avait eu -de le choisir pour chef. Il persista à se qualifier d'Empereur -Napoléon. Quant à son épée, il était déterminé à la passer au travers -du corps de celui qui tenterait de la lui enlever.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Août 1815.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Choix des compagnons d'exil de Napoléon.</span> -Lorsqu'il revit ses compagnons d'infortune après ces communications, -il leur parla avec calme, et les pressa instamment de consulter avant -tout leurs intérêts de famille et leurs affections dans le parti -qu'ils avaient à prendre. Il les trouva tous décidés à le suivre -partout où on le transporterait, et aux conditions qu'y mettrait la -haine ombrageuse des vainqueurs de Waterloo. Il regretta beaucoup -l'exclusion prononcée contre les généraux Lallemand et Savary, mais il -n'y avait point à disputer. Il désigna le grand maréchal Bertrand, le -comte de Montholon et le général Gourgaud. Ces désignations avaient -épuisé son droit de choisir ses compagnons de captivité limités à -trois. Il était entendu que les femmes avec leurs enfants ne feraient -pas nombre, qu'elles pourraient accompagner leurs maris, et accroître -ainsi la petite colonie qui allait suivre Napoléon dans son exil. -Cependant, parmi les personnages venus avec lui en Angleterre s'en -trouvait un auquel il tenait, bien qu'il le connût depuis peu de -temps, c'était le comte de Las Cases, homme instruit, <span class="pagenum"><a id="page572" name="page572"></a>(p. 572)</span> de -conversation agréable, sachant bien l'anglais, ayant été jadis -officier de marine et pouvant être fort utile au delà des mers. -Napoléon désirait beaucoup l'emmener à Sainte-Hélène, et lui était -prêt à suivre Napoléon en tous lieux. On profita de ce que les ordres -britanniques en limitant le nombre des compagnons d'exil de Napoléon, -n'avaient parlé que des militaires, pour admettre M. de Las Cases à -titre d'employé civil. On accorda en outre un médecin et douze -domestiques. Ces détails une fois réglés, on disposa tout pour le -départ le plus prochain.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Translation de Napoléon du <i>Bellérophon</i> sur le -<i>Northumberland</i>.</span> -Dès que <i>le Northumberland</i>, équipé fort à la hâte, put mettre à la -voile, on le dirigea sur la rade de Start-Point où <i>le Bellérophon</i> -l'attendait, exposé sur ses ancres à un très-mauvais temps. Lord -Keith, qui s'appliqua constamment à tempérer dans l'exécution la -rigueur des ordres ministériels, avait réservé pour le moment du -départ d'Europe l'accomplissement des mesures les plus pénibles, -telles que le désarmement des personnes et la visite de leurs bagages. -On demanda leur épée à ceux qui en portaient, et un agent des douanes -visita leurs effets, prit en dépôt leur argent, et en général tous les -objets de quelque valeur. Le fidèle Marchand, valet de chambre de -Napoléon, qui par sa bonne éducation, son dévouement simple et -modeste, lui rendit depuis tant de services, avait pris d'adroites -précautions pour lui conserver quelques ressources. Il ne restait à -l'ancien maître du monde que les quatre millions secrètement déposés -chez M. Laffitte, environ 350,000 francs en or, et le collier de -diamants <span class="pagenum"><a id="page573" name="page573"></a>(p. 573)</span> que la reine Hortense l'avait forcé d'accepter. Le -collier fut confié à M. de Las Cases, qui l'enferma dans une ceinture. -Les 350,000 francs furent répartis entre les domestiques, et cachés -sous leurs habits, sauf la somme de 80,000 francs, qui fut seule -laissée en évidence, et prise en dépôt par l'agent des douanes. Comme -l'indignité des procédés ne fut pas poussée jusqu'à visiter les -personnes, les objets cachés ne furent point découverts. Les autres -furent inventoriés pour être remis aux prisonniers au fur et à mesure -de leurs besoins. Ces tristes formalités accomplies, on transborda les -prisonniers dans les canots de la flotte, et le capitaine Maitland -s'approchant avec respect, fit à Napoléon des adieux qui le -touchèrent. Bien que dans son désir de l'amener à bord du -<i>Bellérophon</i> le capitaine Maitland eût promis peut-être plus qu'il -n'espérait, il n'avait été ni l'auteur ni le complice d'une perfidie, -et il regrettait sincèrement le traitement auquel était destiné -l'illustre prisonnier. Napoléon ne lui fit aucun reproche, et le -chargea même de ses remercîments pour l'équipage du <i>Bellérophon</i>. Au -moment de passer d'un vaisseau à l'autre, l'amiral Keith, avec un -chagrin visible et le ton le plus respectueux, lui adressa ces -paroles: <cite>Général, l'Angleterre m'ordonne de vous demander votre -épée.</cite>— -<span class="sidenote" title="En marge">Lord Keith n'ose pas enlever son épée à Napoléon.</span> -À ces mots Napoléon répondit par un regard qui indiquait à -quelles extrémités il faudrait descendre pour le désarmer. Lord Keith -n'insista point, et Napoléon conserva sa glorieuse épée. C'était le -moment de se séparer de ceux qui n'avaient pas obtenu l'honneur de -l'accompagner. Savary, Lallemand <span class="pagenum"><a id="page574" name="page574"></a>(p. 574)</span> se jetèrent dans ses bras, -et eurent la plus grande peine à s'en arracher. Napoléon après avoir -reçu leurs embrassements, leur dit ces paroles: Soyez heureux, mes -amis... Nous ne nous reverrons plus, mais ma pensée ne vous quittera -point, ni vous ni tous ceux qui m'ont servi. Dites à la France que je -fais des vœux pour elle...—Il descendit ensuite dans le canot -amiral qui devait le conduire à bord du <i>Northumberland</i>, où il arriva -escorté de l'amiral Keith. L'amiral Cockburn entouré de son -état-major, et ayant ses troupes sous les armes, le reçut avec tous -les honneurs dus à un général en chef. Là comme ailleurs, Napoléon, à -qui il ne restait que sa gloire, put jouir de l'éclat qu'elle -répandait autour de lui. Ces marins, ces soldats ne s'occupant d'aucun -des grands dignitaires de leur nation, le cherchaient des yeux, le -dévoraient de leurs regards. -<span class="sidenote" title="En marge">Départ des côtes d'Angleterre.</span> -Ils lui présentèrent les armes, et il les -salua avec une dignité tranquille et affectueuse. Une fois la -translation d'un bord à l'autre terminée, l'amiral ne perdit pas un -instant pour lever l'ancre, car la rade n'était pas sûre, et il avait -l'ordre de hâter son départ. Le <i>Northumberland</i> mit immédiatement à -la voile, le 8 août 1815, suivi de la frégate <i>la Havane</i>, et de -plusieurs corvettes et bricks chargés de troupes. Cette division se -dirigea vers le golfe de Gascogne pour venir doubler le cap Finistère, -et descendre ensuite au sud, le long des côtes d'Afrique. -<span class="sidenote" title="En marge">Dernier regard jeté sur les côtes de France.</span> -Napoléon en -sortant de la Manche aperçut les côtes de France à travers la brume, -et les salua avec une vive émotion, convaincu qu'il était de les voir -pour la dernière fois.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page575" name="page575"></a>(p. 575)</span> Le moment du départ est un moment de trouble qui étourdit le cœur -et l'esprit, et ne leur permet pas de sentir dans toute leur amertume -les séparations les plus cruelles. -<span class="sidenote" title="En marge">Situation de Napoléon à bord du <i>Northumberland</i>.</span> -C'est lorsque le calme est revenu, -et qu'on est seul, que la douleur devient poignante, et qu'on apprécie -complétement ce qu'on a perdu, ce qu'on quitte, ce qu'on ne reverra -peut-être plus. Une tristesse muette et profonde régna parmi le petit -nombre d'exilés que la volonté de l'Europe poussait en cet instant -vers un autre hémisphère. Sans afficher une indifférence affectée, -Napoléon se montra calme, poli, sensible aux égards de l'amiral -Cockburn, qui dans la limite de ses instructions était disposé à -adoucir autant que possible la captivité de son glorieux prisonnier. -<span class="sidenote" title="En marge">Conduite et caractère de l'amiral Cockburn.</span> -L'amiral Georges Cockburn était un vieux marin, grand, sec, absolu, -susceptible, jaloux à l'excès de son autorité, mais sous ces dehors -déplaisants cachant une véritable bonté de cœur, et incapable -d'ajouter à la rigueur des ordres de son gouvernement. Il avait établi -Napoléon sur son vaisseau le mieux qu'il avait pu, et tâché de lui -rendre les coutumes anglaises supportables. Ayant défense de le -traiter en empereur, il lui donnait le titre d'<em>Excellence</em>, mais en -corrigeant par la forme ce que ce changement pouvait avoir de -blessant. Napoléon avait à la table de l'amiral la place du commandant -en chef; ses compagnons étaient répartis à ses côtés, suivant leur -rang. Les officiers de l'escadre invités tour à tour, lui étaient -présentés successivement. Napoléon les accueillait avec bienveillance, -leur adressait des questions relatives à leur état, en se servant de -M. de Las Cases pour <span class="pagenum"><a id="page576" name="page576"></a>(p. 576)</span> interprète, ne montrait ni admiration ni -dédain pour ce qu'il voyait, avait soin de louer ce qui était louable -dans la tenue des vaisseaux anglais, et demeurait en tout simple, vrai -et tranquille. Une seule chose lui avait paru tout à fait incommode, -et il ne l'avait pas dissimulé, c'était la longueur des repas anglais. -Lui qui dans son ardente activité n'avait jamais pu, quand il était -seul, demeurer plus de quelques instants à table, ne pouvait se -résigner à y passer des heures avec les Anglais. L'amiral ne tarda -point à comprendre qu'il fallait faire céder les coutumes nationales -devant un tel hôte, et le service fini il se levait avec son -état-major, assistait debout à la sortie de Napoléon, lui offrait la -main si le pont du vaisseau était agité par les flots, et venait -ensuite reprendre la vie anglaise avec ses officiers.</p> - -<p>Napoléon se promenait alors sur le pont du <i>Northumberland</i>, -quelquefois seul, quelquefois accompagné de Bertrand, Montholon, -Gourgaud, Las Cases, tantôt se taisant, tantôt épanchant les -sentiments qui remplissaient son âme. S'il était peu disposé à parler, -il allait, après s'être promené quelque temps, s'asseoir à l'avant du -bâtiment, sur un canon que tout l'équipage appela bientôt le <em>canon de -l'Empereur</em>. Là il considérait la mer azurée des tropiques, et se -regardait marcher vers la tombe où devait s'ensevelir sa merveilleuse -destinée, comme un astre qu'il aurait vu coucher. Il n'avait aucun -doute, en effet, sur l'avenir qui lui était réservé, et se disait que -là-bas, vers ce sud où tendait son vaisseau, il trouverait non pas une -relâche passagère, mais la mort après une agonie plus ou moins -prolongée. -<span class="sidenote" title="En marge">Longues méditations de Napoléon pendant cette traversée.</span> -Devenu <span class="pagenum"><a id="page577" name="page577"></a>(p. 577)</span> pour ainsi dire spectateur de sa propre -vie, il en contemplait les phases diverses avec une sorte -d'étonnement, tour à tour s'accusant, s'absolvant, s'apitoyant sur -lui-même, comme il aurait fait à l'égard d'un autre, toujours confiant -dans l'immensité de sa gloire, et toujours persuadé que dans les -vastes horizons de l'histoire du monde, il n'y avait presque rien -d'égal à la bizarre grandeur de sa destinée! De ces longues rêveries -il sortait rarement amer ou irrité, mais souvent poussé par le -spectacle saisissant de sa vie à en raconter les circonstances les -plus frappantes. Il rejoignait alors ses compagnons d'infortune, -s'adressait à celui dont le visage répondait le plus à son impression -du moment, et se mettait à faire le récit, toujours avidement écouté, -de telle ou telle de ses actions. Chose singulière et pourtant -explicable, c'étaient les deux extrémités de sa carrière qui -revenaient en ce moment à son esprit! Ou il parlait du dernier -événement, qui retentissait dans son âme comme un son violent dont les -vibrations n'avaient pas encore cessé, c'est-à-dire de Waterloo, ou -bien il reportait son esprit vers ses glorieux débuts en Italie, -débuts qui avaient enchanté sa jeunesse, et lui avaient pronostiqué un -si grand avenir. S'il cédait à ses impressions les plus récentes et -parlait de Waterloo, c'était pour se demander ce qui avait pu égarer -certains de ses lieutenants dans cette journée fatale, et leur -inspirer une si étrange conduite!—Ney, d'Erlon, Grouchy, -s'écriait-il, à quoi songiez-vous?— -<span class="sidenote" title="En marge">Exclamations qui lui échappent de temps en temps au sujet -des derniers événements.</span> -Alors, sans récriminer, sans -chercher à jeter ses fautes sur autrui, il se demandait comment -<span class="pagenum"><a id="page578" name="page578"></a>(p. 578)</span> Ney avait pu sans ordre, et deux heures trop tôt, essayer de -frapper le coup décisif en lançant sa cavalerie, et il n'en trouvait -d'autre explication que le trouble qui s'était emparé de cette âme -héroïque. Quant à d'Erlon, si excellent officier d'infanterie, il ne -s'expliquait guère sa manière de disposer ses divisions dans cette -journée, et du reste ne mettait en doute ni son courage, ni son -dévouement, ni ses talents. Il déplorait ces erreurs sans se plaindre, -et s'il devenait un peu plus sévère, c'était pour Grouchy, car les -fautes de Ney et de d'Erlon n'étaient pas, disait-il, irréparables, -tandis que celle de Grouchy avait été mortelle. Ne contestant ni sa -fidélité ni son courage qui ne pouvaient être contestés, il déclarait -inexplicable son absence de Waterloo, et ne sachant pas ce que nous -avons su depuis, il s'épuisait à en chercher les motifs sans les -découvrir. Il s'en prenait alors à la fatalité, dieu silencieux que -les hommes accusent volontiers parce qu'il ne répond point; mais en -descendant au fond de lui-même, il voyait bien que cette fatalité -n'était autre, après tout, que la force des choses réagissant contre -les violences qu'il avait voulu lui faire subir. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa manière de juger Waterloo.</span> -Il semblait du reste -sincèrement persuadé que, les Anglais vaincus à Waterloo, l'Europe -aurait ressenti une profonde émotion, que, bien qu'elle parût -implacable, elle aurait probablement fait d'utiles réflexions; qu'en -tout cas, sous l'influence du succès, les ressources qu'il avait -préparées auraient suffi pour repousser à leur tour les Russes et les -Autrichiens, et, ne méconnaissant ni la gravité de la situation, ni -l'épuisement de la France, <span class="pagenum"><a id="page579" name="page579"></a>(p. 579)</span> ni l'acharnement de l'Europe, il -répétait avec douleur que sans la faute d'un homme la cause nationale -aurait pu triompher!</p> - -<p>Pourtant il ne revenait pas volontiers sur ce sujet, et lorsqu'il y -était amené, c'était sous l'empire d'impressions trop récentes, trop -fortes pour être dominées, comme un homme qui tombé dans un précipice, -ne peut s'empêcher de rechercher le faux pas qui l'y a conduit. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon raconte les circonstances de sa jeunesse.</span> -Il revenait plus volontiers sur ses jeunes années, sur son éducation à -Brienne, sur les signes de génie militaire déjà donnés au siége de -Toulon, sur les jouissances que lui avaient fait éprouver ses premiers -succès! Il s'animait alors, et contait avec un charme et un éclat qui -ravissaient ceux qui l'écoutaient, l'ancienne origine de sa famille -qui remontait aux républiques d'Italie, sa préférence instinctive pour -la France quand la Corse était disputée entre plusieurs maîtres, son -entrée au collége de Brienne, son goût pour l'étude, sa logique -naissante qui étonnait dans un enfant de son âge, sa taciturnité, son -orgueil qui lui avait rendu insupportable la seule punition qu'il eût -encourue à l'école, son avenir plus d'une fois entrevu par -quelques-uns de ses maîtres, son entrée au régiment, ses relations à -Valence, ses premières affections pour une jeune dame qu'il avait -retrouvée plus tard, et qu'il avait eu la satisfaction de tirer d'une -situation pénible, son arrivée devant Toulon, et là le commencement -des jouissances de la gloire, lorsque entouré de conventionnels -violents, de généraux ignorants, il avait saisi d'un coup d'œil le -vrai point d'attaque, le fort de l'Éguillette, obtenu la permission -<span class="pagenum"><a id="page580" name="page580"></a>(p. 580)</span> de l'enlever, et décidé par cette manœuvre la retraite des -Anglais! Que de présages heureux alors! que de rêves enivrants, et -cependant mille fois surpassés par la réalité! -<span class="sidenote" title="En marge">Son habitude de se coucher sur un canon que les matelots -appellent le <i>canon de l'Empereur</i>.</span> -Ainsi, après avoir -consacré ses matinées à la lecture, il finissait ses journées sur le -pont du <i>Northumberland</i>, tantôt le parcourant à grands pas, tantôt -captivant par ses récits ceux qui avaient voulu partager son -infortune, ou bien couché sur son canon de prédilection, regardant le -sillage du vaisseau qui le portait vers sa dernière demeure.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Sept. 1815.</span> -Tandis que le temps s'écoulait de la sorte, on avait traversé le golfe -de Gascogne, doublé les caps Finistère et Saint-Vincent, et pris la -direction des îles africaines, par un vent favorable mais faible. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée en vue des côtes d'Afrique.</span> -La navigation était lente, la chaleur extrême. Napoléon en souffrait sans -se plaindre. Le 23 août, on atteignit Madère, et on voulut s'y arrêter -pour y prendre des vivres frais. Mais tout à coup une violente -bourrasque de vent d'Afrique obligea de mettre à la voile, pour ne pas -essuyer la tourmente sur ses ancres. Elle fut telle que la frégate <i>la -Havane</i> et le brick <i>le Furet</i> furent séparés de la division, et -contraints de naviguer pour leur compte. -<span class="sidenote" title="En marge">Coup de vent à Madère.</span> -Après quarante-huit heures, -on revint mouiller à Madère, et embarquer les rafraîchissements dont -on avait besoin. Les habitants maltraités par la dernière bourrasque, -et superstitieux comme des Portugais, attribuaient à la présence de -Napoléon le dommage qu'ils avaient souffert. C'était, disaient-ils, -l'homme des tempêtes, qui ne pouvait apparaître quelque part sans y -apporter la désolation. Le 29 août on <span class="pagenum"><a id="page581" name="page581"></a>(p. 581)</span> traversa les tropiques. -Le 23 septembre on atteignit l'équateur, et il est inutile de dire que -Napoléon fut seul excepté des usages auxquels les marins soumettent -tous ceux qui passent la ligne pour la première fois. Il les en -dédommagea en leur faisant distribuer 500 louis, ce qui porta leur -joie jusqu'au délire. Les matelots du <i>Northumberland</i> qui ne le -connaissaient que par les récits de la presse anglaise, laquelle -s'était appliquée pendant quinze ans à le représenter comme un -monstre, éprouvaient en le voyant paisible, doux, bienveillant, une -surprise croissante, et avec leur naïve pénétration devinant son -chagrin contenu mais visible, lui donnaient mille preuves touchantes -de sympathie. Ils mettaient un grand soin à tenir propre le canon sur -lequel il avait coutume de s'asseoir, et dès qu'il s'en approchait ils -s'éloignaient par respect pour sa solitude et ses pensées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se rappelle ses souvenirs d'Italie.</span> -Napoléon avait continué à raconter les premiers temps de sa vie, sa -proscription après le 9 thermidor, ses relations avec les chefs du -Directoire, les explications qu'il leur donnait chaque jour en leur -remettant les dépêches arrivées des armées, l'opinion qu'il leur avait -inspirée de son intelligence de la guerre, l'espèce d'entraînement qui -les avait portés tous à lui décerner le commandement de Paris dans la -journée de vendémiaire, puis quelques mois après le commandement de -l'armée d'Italie, son apparition à Nice au milieu de vieux généraux -jaloux de son élévation, mais bientôt subjugués lorsqu'ils l'avaient -vu se placer par un prodige d'habileté entre les Piémontais et les -Autrichiens, <span class="pagenum"><a id="page582" name="page582"></a>(p. 582)</span> jeter les uns sur Turin, les autres sur Gênes, -franchir le Pô, et s'établir sur l'Adige, où pendant une année entière -il était resté invincible pour les armées de l'Autriche! Il revivait, -il avait vingt-six ans, et retrouvait toute la flamme de la jeunesse -en faisant lui-même ces récits enivrants. Et, chose singulière! s'il -avait un véritable plaisir à raconter de vive voix ses merveilleuses -actions, à se procurer ainsi une sorte de mirage qui faisait reluire à -ses propres yeux les temps de sa jeunesse, il n'éprouvait aucun -penchant à les écrire, bien différent en cela de ce qu'il avait paru -disposé à faire lors de son départ pour l'île d'Elbe. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses compagnons le pressent d'écrire ses campagnes, et il -s'y refuse d'abord.</span> -À cette époque, -au moment de quitter Fontainebleau, l'idée d'écrire son histoire, à -l'exemple de tant d'autres grands hommes, lui avait apparu tout à coup -comme un dernier but qui n'était pas indigne de lui. Maintenant au -contraire, ni sa gloire ni celle de ses compagnons d'armes ne semblait -l'intéresser. C'est qu'il était bien changé depuis l'île d'Elbe, bien -descendu dans l'abîme où devait s'enfoncer et finir sa grande -destinée! À l'île d'Elbe l'atteinte du malheur était nouvelle pour -lui, elle l'excitait sans l'abattre, car à son insu et au fond de son -âme se cachait une dernière espérance. -<span class="sidenote" title="En marge">Son profond découragement.</span> -Mais après cette apparition du -20 mars, après Waterloo, quel avenir pouvait-il rêver encore?... -Parvînt-il à rompre la lourde chaîne dont les Anglais avaient chargé -ses mains, à traverser sain et sauf le vaste Océan, où pourrait-il -descendre, seul, sans même une poignée de braves pour l'aider à mettre -pied à terre? Et la France, qui l'avait accueilli alors, -voudrait-elle <span class="pagenum"><a id="page583" name="page583"></a>(p. 583)</span> se prêter à un troisième essai, quand le second -avait été si désastreux? L'âme humaine se défend longtemps avant de -déposer toute espérance, et il n'y a presque pas d'exemple dans -l'histoire d'une grande âme dans laquelle l'espérance se soit -complétement éteinte. Marius sur les ruines de Carthage, Pompée après -Pharsale, Annibal après Zama, espéraient encore, et avaient des motifs -d'espérer. Mais après Waterloo, Napoléon pouvait-il attendre quelque -chose encore de la fortune? Aussi jamais découragement n'égala le -sien, et s'il cachait le néant de sa vie à ses fidèles serviteurs, il -le sentait profondément, et dans cet état il était incapable du -travail qu'exige une grande composition. Il pouvait bien raconter son -histoire de vive voix, lorsque excité par la vivacité de ses souvenirs -il n'avait qu'à céder à son éloquence naturelle, mais la composer, la -préciser, l'écrire enfin, était un effort dont il n'avait ni le -courage ni même le goût. Renonçant pour jamais à figurer sur la scène -du monde, il semblait qu'il fût indifférent à la manière de figurer -devant la postérité. Souvent ses compagnons d'exil, transportés après -l'avoir entendu, le pressaient d'écrire ce qu'il venait de dire avec -tant de puissance et de chaleur. -<span class="sidenote" title="En marge">Les instances de ses compagnons finissent par l'emporter, -et il se décide à écrire ses Mémoires.</span> -Gourgaud, Las Cases, Montholon, -Bertrand, le suppliaient de prendre la plume, lui offraient de la -tenir eux-mêmes au besoin, d'écrire sous sa brûlante dictée presque -aussi vite qu'il parlerait, et de donner ainsi à la fin de sa vie ce -noble et dernier emploi: il résistait comme si sa gloire même n'eût -pas mérité un effort.—Que la postérité, disait-il, s'en tire comme -elle pourra. Qu'elle recherche la <span class="pagenum"><a id="page584" name="page584"></a>(p. 584)</span> vérité si elle veut la -connaître. Les archives de l'État en sont pleines. La France y -trouvera les monuments de sa gloire, et si elle en est jalouse, -qu'elle s'occupe elle-même à les préserver de l'oubli...— -<span class="sidenote" title="En marge">Sa confiance dans l'histoire.</span> -Puis, dans -son âme engourdie, une flamme d'orgueil jaillissant tout à coup, J'ai -confiance dans l'histoire! s'écriait Napoléon; j'ai eu de nombreux -flatteurs, et le moment présent appartient aux détracteurs acharnés. -Mais la gloire des hommes célèbres est, comme leur vie, exposée à des -fortunes diverses. Il viendra un jour où le seul amour de la vérité -animera des écrivains impartiaux. Dans ma carrière on relèvera des -fautes sans doute, mais Arcole, Rivoli, les Pyramides, Marengo, -Austerlitz, Iéna, Friedland, <cite>c'est du granit, la dent de l'envie n'y -peut rien</cite>!...—Napoléon affichait ainsi une immense confiance dans -l'histoire, même au sein de ce profond mais tranquille désespoir qui -constituait l'état actuel de son âme. Pourtant on lui disait que -l'histoire il fallait l'éclairer, que lui seul le pouvait, -qu'autrement une partie de ses grandes pensées s'évanouirait, que ce -serait là un noble et utile aliment à sa puissante activité, et qu'au -surplus ils l'aideraient tous à élever ce beau monument. Peu à peu, à -force d'entendre les mêmes exhortations, et surtout à force de -découragement, il avait fini par reprendre goût à quelque chose, car -l'âme humaine ou quitte cette terre, ou si elle y demeure finit par -s'attacher à quelque objet, et peut parfois trouver un dernier plaisir -à arroser des plantes ou à régler des horloges, comme Dioclétien ou -Charles-Quint. Napoléon consentit donc à entreprendre enfin cette -tâche qu'il <span class="pagenum"><a id="page585" name="page585"></a>(p. 585)</span> s'était proposée en partant pour l'île d'Elbe. Ne -pouvant dominer la fougue de son esprit jusqu'à l'obliger à suivre les -mouvements trop lents de sa main, il était incapable d'écrire, ou bien -il traçait des caractères illisibles. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon dicte à M. de Las Cases la première campagne -d'Italie, et au général Gourgaud la campagne de 1815.</span> -Il se mit donc à dicter en -débutant par les campagnes d'Italie, pour lesquelles il eut recours à -la plume de M. de Las Cases. Son projet était de distribuer les -diverses parties de son histoire entre ses compagnons d'exil, pour que -tous participassent à l'honneur de ce travail, et eussent le temps de -le revoir, et de le mettre au net. Cependant, oppressé par les -souvenirs de Waterloo, et comme pour en soulager son cœur, il -résolut de dicter au général Gourgaud le récit de la campagne de 1815, -et il commença immédiatement cette partie de sa tâche. -<span class="sidenote" title="En marge">Longueur de la navigation.</span> -Le temps ne lui -manquait pas, car la navigation s'était allongée par les efforts mêmes -de l'amiral pour l'abréger. À cette époque, dans l'état de l'art -nautique, une fois l'équateur franchi, on se laissait porter par les -vents alizés jusque dans le voisinage des côtes du Brésil, puis -descendant au sud on tâchait de rencontrer des vents variables d'ouest -pour revenir sur Sainte-Hélène. L'amiral Cockburn pressé d'arriver, -pour son hôte encore plus que pour lui-même, avait imaginé de suivre -une autre route. En se tenant près des côtes d'Afrique, et en -s'engageant dans le rentrant du golfe de Guinée, on trouve quelquefois -des vents variables d'ouest qui portent vers l'Afrique, après quoi -retrouvant les vents d'est, on est poussé vent arrière sur -Sainte-Hélène. L'amiral avait donc adopté cette direction. Elle ne -lui avait d'abord que trop <span class="pagenum"><a id="page586" name="page586"></a>(p. 586)</span> bien réussi, car il s'était -enfoncé dans le golfe de Guinée jusqu'à toucher presque au Congo. Il y -avait essuyé des orages, une chaleur suffocante, et des lenteurs qui -faisaient même murmurer son équipage. Napoléon, qui n'avait pas grand -intérêt à voir finir cette navigation, car pour lui arriver c'était -passer d'une prison dans une autre, employait le temps à dicter. Ses -matinées s'écoulaient avec M. de Las Cases ou avec le général -Gourgaud, auxquels il dictait tantôt le récit des campagnes d'Italie, -tantôt celui de la campagne de 1815. Ces messieurs n'osant -l'interrompre, suivaient sa parole le mieux qu'ils pouvaient, et puis -se retiraient pour recopier en caractères lisibles des dictées saisies -pour ainsi dire au vol. Ils les soumettaient le lendemain à Napoléon, -qui les revoyait attentivement, tantôt abrégeant ce qui était trop -étendu, tantôt développant ce qui était trop sommairement exposé, et -mettant un grand soin à veiller à la correction du langage, à laquelle -il était devenu extrêmement sensible en avançant en âge. Une chose -seule le contrariait dans la suite de son travail, c'était le défaut -de documents auxquels il pût se reporter soit pour les dates, soit -pour certains détails. Comme tous ceux qui ont beaucoup agi, et qui -ont beaucoup à retenir, il se trompait quelquefois sur la date des -faits, et les intervertissait, du reste rarement. Mais sur le -caractère des événements, sur leur importance, sur les lieux, sur les -hommes, sa mémoire était infaillible, et il les retraçait avec une -vérité saisissante. Il regrettait aussi de n'avoir pas ses ordres, ses -lettres surtout, qui jettent un si grand jour sur ses opérations, sur -leurs <span class="pagenum"><a id="page587" name="page587"></a>(p. 587)</span> motifs, et qui permettent de retrouver sa pensée, lui -mort, comme s'il vivait encore. La privation de ces divers documents -le dépitait parfois, sans le détourner néanmoins d'un travail qui -était devenu son unique ressource. Il ne s'en reposait qu'en se -livrant à des lectures, dont les grandes productions de l'esprit -humain étaient l'objet exclusif. Marchand avait eu soin d'emporter sa -bibliothèque de campagne, qui était malheureusement fort restreinte. -Un jour, tandis qu'il exprimait le regret de n'avoir pas une -bibliothèque mieux fournie, on aperçut un vaisseau de commerce qui -s'approchait du <i>Northumberland</i>. M. de Las Cases se souvint alors de -la précaution qu'il avait prise d'expédier une caisse de livres pour -le Cap.—C'est peut-être, dit-il à Napoléon, le bâtiment qui porte mes -livres.—C'était ce bâtiment en effet, et la caisse recueillie au -passage, remise à bord, ouverte immédiatement, causa à l'illustre -captif, qui ne pouvait plus avoir que des jouissances d'esprit, l'une -de ces petites satisfactions qui allaient composer désormais tout son -bonheur.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Octob. 1815.</span> -Il y avait près de soixante-dix jours qu'on avait quitté les côtes -d'Angleterre, et ayant enfin rencontré les vents du sud-est qui -soufflent du Cap, on fut porté vent arrière sur Sainte-Hélène. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée le 15 octobre en vue de Sainte-Hélène.</span> -Le 15 -octobre, à la pointe du jour, à une distance de douze lieues en mer, -on aperçut un pic tout entouré de nuages: c'était le pic de Diane qui -domine l'île de Sainte-Hélène. Napoléon était enfin arrivé aux portes -de sa prison. -<span class="sidenote" title="En marge">Aspect de l'île.</span> -À midi à peu près on jeta l'ancre dans la petite rade de -<i>James-Town</i>, et on aperçut une côte triste, sombre, hérissée de -rochers, qui <span class="pagenum"><a id="page588" name="page588"></a>(p. 588)</span> eux-mêmes étaient hérissés de canons. La frégate -<i>la Havane</i> et le brick <i>le Furet</i>, séparés de la division à Madère, -avaient devancé de dix-sept jours le vaisseau amiral. Ils avaient -annoncé la prochaine arrivée des prisonniers, transmis les ordres de -Londres, débarqué une partie des troupes, et l'île, d'aspect -ordinairement pacifique, avait pris tout à coup un aspect de guerre à -l'approche de l'homme de la guerre, qu'elle était destinée à renfermer -et à consumer sous son ciel dévorant.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa constitution, son climat, ses produits.</span> -L'île de Sainte-Hélène est le résultat d'une éruption volcanique qui a -jailli au milieu de l'océan Atlantique, dans l'hémisphère sud, un peu -avant le tropique du Capricorne. L'île, ayant de neuf à dix lieues de -circonférence, entourée partout de côtes inaccessibles, s'annonce par -des rochers saillants, arides, portant au ciel leurs têtes noirâtres, -et dominés par le pic de Diane qui les surpasse tous. Au sein de ces -vastes plaines de l'Océan, Sainte-Hélène offrant aux vapeurs le seul -point qui puisse les arrêter, les fixe autour d'elle, et se montre -constamment au sein des brouillards. Le volcan, père de cette île, a -eu son cratère tourné au nord, et ce cratère, situé au pied même du -pic de Diane, se présente refroidi mais béant au voyageur arrivant -d'Europe. Plusieurs vallées s'en détachent, étroites, longues, -parallèles, aboutissant à la mer comme des ruisseaux destinés jadis à -y porter la lave, et formant de petites criques, dont une, un peu plus -spacieuse que les autres, constitue le port de James-Town, le seul -abordable de l'île. Sur le revers sud s'étendent des plateaux, -séparés entre eux <span class="pagenum"><a id="page589" name="page589"></a>(p. 589)</span> par des ravins profonds, taillés à pic le -long de la mer, par conséquent inaccessibles, et exposés au vent du -sud-est qui souffle du Cap. Aussi tandis que dans les étroites vallées -du nord il coule un peu d'eau, venant des nuages que le pic de Diane -attire à lui, tandis qu'il s'y développe un peu de verdure, qu'il y -règne un peu de fraîcheur, sur le revers opposé les plateaux tournés -vers le sud sont incessamment balayés, par un vent chaud et sec, -dépourvus d'eau et de gazon, à peine recouverts d'une maigre -végétation toujours penchée sous la constance du vent, et ne donnant -presque pas d'ombre sous un ciel où il en faudrait beaucoup. Telle est -Sainte-Hélène, chaude, venteuse et sèche sur les plateaux inclinés au -sud, un peu moins aride dans les vallées dirigées vers le nord, triste -partout, point malsaine pour le corps habitué à y vivre, mais mortelle -pour l'âme qui a vécu au milieu des grands spectacles du monde -civilisé. Sur ce rocher stérile, situé à une immense distance des -divers continents, des colons n'auraient pas eu beaucoup à faire, et -en effet il ne s'en est guère établi à Sainte-Hélène. Pourtant comme -les bâtiments venant des Indes y sont portés par le vent du Cap, et -qu'après une longue traversée le navigateur aime à poser le pied sur -un sol ferme, à respirer l'air de terre, à voir la verdure, à savourer -quelques fruits, à goûter quelques aliments frais, les convois de la -Compagnie des Indes s'y arrêtent volontiers, comme dans une hôtellerie -placée pour eux au milieu de l'Océan. Aussi parmi les quatre mille -habitants de Sainte-Hélène, dont trois mille occupent le petit port -de James-Town, <span class="pagenum"><a id="page590" name="page590"></a>(p. 590)</span> ne s'est-il développé qu'une industrie, -consistant à nourrir un peu de bétail apporté du Cap, à cultiver -quelques légumes et quelques fruits, et n'y a-t-il qu'une joie dans -l'année, c'est celle qui éclate lorsque les convois de l'extrême -Orient revenant en Europe s'y arrêtent un instant pour s'y reposer, -s'y rafraîchir, plaisir qu'ils payent d'un peu de l'argent gagné en -Asie.</p> - -<p>Tel est le lieu où Napoléon devait terminer sa vie. C'est toujours -pour les navigateurs, d'où qu'ils viennent, où qu'ils aillent, une -joie d'arriver. Pour la première fois peut-être ce sentiment ne fut -point éprouvé à bord du <i>Northumberland</i>, du moins parmi les illustres -passagers qu'il venait de transporter. Leur sentiment fut celui de -prisonniers apercevant la porte de la prison qui va se refermer à -jamais sur eux. La population de l'île était tout entière sur le quai, -et aurait composé une foule si son nombre l'avait permis. Napoléon -monta sur le pont, et regarda tristement ce séjour abrupte; noirâtre, -où il allait s'ensevelir tout vivant. Il n'exprima aucun désir, et -laissa le soin à l'amiral de prononcer sur l'instant de sa mise à -terre, et sur le lieu où il devait séjourner provisoirement. L'amiral -se hâta de quitter son vaisseau pour aller chercher un pied-à-terre où -Napoléon pût prendre gîte, en attendant qu'on eût préparé son -établissement définitif. L'amiral employa deux journées à cette -recherche, et vint en s'excusant de ce retard annoncer à Napoléon la -découverte d'une maison petite mais suffisante, dans laquelle il -pourrait jouir immédiatement du plaisir d'être à terre. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon débarque le 17 octobre à Sainte-Hélène.</span> -Le 17 octobre -Napoléon quitta <span class="pagenum"><a id="page591" name="page591"></a>(p. 591)</span> <i>le Northumberland</i>, fort regretté de -l'équipage, qu'il remercia des soins dont il avait été l'objet. Arrivé -à la petite maison que l'amiral lui avait choisie, il la trouva -tellement exposée aux regards des habitants qu'il jugea impossible d'y -rester plus d'une ou deux journées. L'amiral lui promit de s'occuper -dès le lendemain d'en chercher une mieux placée, et dans laquelle il -serait garanti des regards des curieux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il y avait à Sainte-Hélène une habitation convenable, celle -de <i>Plantation-House</i>.</span> -Il existait une habitation dans laquelle Napoléon aurait été -convenablement établi, c'était celle de <i>Plantation-House</i>, joli -château destiné au gouverneur de l'île, situé dans une vallée fraîche -et ombragée, parce qu'elle s'ouvrait au nord, et joignant à l'avantage -du site celui d'une construction élégante, et suffisamment vaste. -<span class="sidenote" title="En marge">Pourquoi elle n'est pas réservée à Napoléon.</span> -Avec -le moindre respect des convenances, c'est celle qu'on aurait dû -choisir, mais par un sentiment d'inexplicable mesquinerie, en prêtant -l'île de Sainte-Hélène à l'État, la Compagnie des Indes avait fait -réserve du château du gouverneur, et par une insouciance plus -inqualifiable encore, lord Bathurst n'avait pas songé à exiger d'elle -ce sacrifice. Par ces motifs, Plantation-House, où Napoléon aurait -trouvé tout de suite une retraite saine et décente, avait été exclu -des choix qu'on aurait pu faire. Il restait sur l'un des plateaux du -sud, celui de <i>Longwood</i>, une ferme de la Compagnie, servant de -résidence au sous-gouverneur, et qui pouvait, moyennant qu'on y -ajoutât quelques constructions, recevoir une vingtaine de maîtres et -de domestiques. -<span class="sidenote" title="En marge">Choix du plateau de <i>Longwood</i>, où l'on doit construire des -bâtiments d'habitation.</span> -Le plateau de Longwood était assez étendu pour la -promenade à pied et à cheval, couvert en partie d'un bois de -gommiers, mais malheureusement <span class="pagenum"><a id="page592" name="page592"></a>(p. 592)</span> tourné au sud-est, et exposé -au vent du Cap. C'était là un inconvénient qui devait être infiniment -sensible avec le temps, mais au premier aspect, ce plateau n'avait -rien de désagréable. Il présentait un campement commode et sain pour -les troupes destinées à veiller sur la demeure de Napoléon, et enfin -les côtes qui le terminaient vers la mer étaient à peu près -inaccessibles. C'étaient là pour l'amiral de suffisantes raisons de -préférence; aussi le proposa-t-il à Napoléon en lui offrant d'aller y -faire une course à cheval, pour qu'il pût juger si le lieu lui -convenait. Napoléon accepta cette proposition, se rendit le lendemain -à Longwood en compagnie de l'amiral, et y trouvant, après plusieurs -mois de mer, un peu de terre et de verdure, et surtout une solitude où -les regards des curieux ne pourraient le découvrir, agréa cet -emplacement, et consentit à ce qu'on entreprît les travaux qui -pouvaient le rendre habitable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Établissement provisoire à Briars.</span> -En remontant de James-Town jusqu'au pic de Diane pour se rendre à -Longwood, Napoléon avait remarqué dans cette vallée assez fraîche un -petit pavillon qui lui avait plu. Au retour de Longwood il le visita, -et exprima le désir de s'y établir temporairement. Le propriétaire -était un négociant du pays, résidant avec sa famille dans une maison -voisine. Il offrit avec empressement le pavillon, dans lequel Napoléon -voulut s'établir sans aucun délai. Il fallait qu'il consentît à -dormir, manger, travailler dans la même pièce, mais elle s'ouvrait sur -une jolie vallée, et il prit en bonne part ce chétif logement que -dans le pays on appelait <span class="pagenum"><a id="page593" name="page593"></a>(p. 593)</span> <i>Briars</i>. Ne sachant comment abriter -quelques-uns de ses domestiques, on eut recours à une tente qui fut -dressée à côté du pavillon. -<span class="sidenote" title="En marge">Privations auxquelles Napoléon se trouve exposé à Briars.</span> -Le plus grand inconvénient de ce séjour, -c'était de séparer Napoléon de ses compagnons d'infortune, lesquels -pour le voir étaient obligés chaque jour de faire un assez long -trajet. On parvint cependant à trouver un réduit pour M. de Las Cases, -que Napoléon tenait à avoir auprès de lui, parce qu'il lui dictait en -ce moment le récit des campagnes d'Italie. Il avait donc -l'indispensable, et ne tenait aucun compte des privations physiques, -ayant essuyé bien pis dans ses longues et terribles guerres. Il est -vrai que le danger et la gloire relevaient tout alors, et -qu'aujourd'hui la dure captivité aurait empoisonné même l'abondance et -les plaisirs. Il en sentit, hélas, à cette époque une première et dure -rigueur! Jusqu'ici, empereur à bord du <i>Bellérophon</i>, général en chef -sur <i>le Northumberland</i>, il avait pu se croire libre, car le navire -était une prison flottante dans laquelle ses propres gardiens étaient -aussi captifs que lui. Aucune surveillance n'avait donc été exercée à -bord du <i>Northumberland</i>. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon une fois à terre est condamné à une surveillance -qui lui est très-pénible.</span> -Mais une fois qu'on fut à terre, l'amiral, -inquiet pour sa responsabilité, n'osa pas laisser à son prisonnier -l'île pour prison. Elle avait neuf à dix lieues de circonférence tout -au plus, des côtes presque inabordables, n'était guère accessible que -par le petit port de James-Town sévèrement gardé, et était entourée en -outre d'une croisière nombreuse. Si donc Napoléon avait cherché à -s'évader, il lui eût été bien difficile, surtout dans les premiers -jours, avant d'avoir pu se <span class="pagenum"><a id="page594" name="page594"></a>(p. 594)</span> ménager des complices, de -disparaître tout à coup, et de trouver un bâtiment qui le transportât -en Amérique. Néanmoins, voulant avoir la certitude physique et -continue de sa présence, l'amiral entoura Briars de sentinelles qui ne -devaient pas perdre de vue ceux qui l'habitaient. L'œil perçant de -Napoléon les eut bientôt découvertes, et ce fut pour lui l'une des -plus vives, des plus douloureuses impressions de sa captivité. -L'amiral, rempli d'ailleurs des meilleures intentions, avait bien -prévu que Napoléon qui avait passé sa vie à cheval, et obligé ses -contemporains à y passer la leur, ne pourrait se priver de cet -exercice, et il s'était procuré en conséquence trois chevaux de selle -assez bons, tirés du Cap comme tous ceux qu'on avait dans l'île. -<span class="sidenote" title="En marge">Il ne veut pas monter à cheval, parce qu'il est suivi.</span> -Napoléon était disposé à s'en servir, mais quand il vit qu'un officier -anglais s'apprêtait à mettre le pied à l'étrier pour le suivre, il ne -voulut plus de cette distraction, quelque nécessaire qu'elle fût à son -corps et à son esprit, et il ordonna de renvoyer les chevaux. Faisant -cependant la réflexion fort naturelle que l'amiral serait ainsi bien -mal récompensé d'une attention délicate, il revint sur son ordre, et -garda les chevaux sans en user.</p> - -<p>Certains juges ont blâmé Napoléon de sentir ces souffrances, ou de -laisser voir qu'il les sentait. Il est aisé de parler des maux -d'autrui, et d'enseigner comment il faudrait les supporter. Pour moi -que la vue de la souffrance d'autrui affecte profondément, je ne sais -guère blâmer ceux qui souffrent, et je n'aurais pas le courage de -rechercher si tel jour, à telle heure, de nobles victimes, torturées -par la <span class="pagenum"><a id="page595" name="page595"></a>(p. 595)</span> douleur, ont manqué de l'attitude impassible qu'on -désirerait leur imposer. Je ne sais pas de plus touchantes victimes -que Pie VII, que Louis XVI, que Marie-Antoinette, et il est tel -instant que je voudrais supprimer de leur cruelle agonie. Le corps -humain n'est pas bon à voir dans les convulsions de la douleur -physique. L'âme humaine n'est pas meilleure à voir dans certains -instants de la douleur morale, et il faut jeter sur elle le voile -d'une compassion respectueuse. -<span class="sidenote" title="En marge">Mouvements d'irritation dont il ne peut se défendre.</span> -Si Napoléon eût été un anachorète -chrétien, on aurait pu lui dire: Courbez la tête sous le soufflet des -bourreaux.—Mais cette âme indomptable à la fatigue, aux souffrances -physiques, aux dangers, tombée de si haut, frémissait sous les -humiliations, et il faut pardonner ces premiers tressaillements -d'impatience à l'homme qui, ayant vu pendant quinze ans les rois à ses -pieds, était maintenant plongé dans leurs fers. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses plaintes et celles de ses compagnons.</span> -Ses compagnons eurent -le tort de contribuer à l'irriter en lui racontant comment ils étaient -traités à James-Town. Surveillés dans leurs moindres mouvements, -partout suivis d'un soldat, ils éprouvaient des gênes insupportables, -et se plaignirent vivement à leur maître infortuné, qui fut affecté de -leurs peines plus que des siennes. Napoléon, ne se contenant plus, et -répétant ce qu'il avait dit à lord Keith, s'écria qu'on violait en lui -le droit des gens et l'humanité; qu'il n'était pas prisonnier de -guerre, car il s'était volontairement confié aux Anglais après avoir -fait à leur générosité un appel dont ils n'étaient pas dignes; qu'il -aurait pu se jeter sur la Loire, y continuer la guerre, la rendre -atroce, ou bien se livrer à son <span class="pagenum"><a id="page596" name="page596"></a>(p. 596)</span> beau-père, à son ancien ami -l'empereur Alexandre, qui auraient bien été forcés par la loi du sang -ou par celle de l'honneur de le traiter avec égards; que les Anglais -n'avaient donc pas sur lui les droits qu'on a sur les prisonniers; que -d'ailleurs ce droit cessait avec la guerre, qu'enfin il y avait envers -les prisonniers des ménagements mesurés à leur rang, à leur situation, -dont on ne s'écartait jamais. Napoléon, se rappelant à cette occasion -comment il avait agi autrefois avec l'empereur d'Autriche, avec le roi -de Prusse qu'il aurait pu détrôner, avec l'empereur de Russie qu'il -avait pu faire prisonnier à Austerlitz, et auxquels il avait épargné -la plupart des conséquences de leurs désastres, comparait amèrement -leur conduite à la sienne, oubliant dans ces plaintes éloquentes la -véritable cause de traitements si différents, oubliant qu'Alexandre, -Frédéric-Guillaume, François II, lorsqu'il les traitait si bien, ne -lui inspiraient aucune crainte, tandis que lui, au contraire, tout -vaincu qu'il était, faisait peur au monde, qu'il devait par conséquent -à son génie, et à l'abus de ce génie, l'étrange forme de captivité à -laquelle il était réduit. Après cet emportement qui l'avait soulagé, -il s'écria tout à coup: Du reste, pour moi, il ne m'appartient pas de -réclamer. Ma dignité me commande le silence, même au milieu des -tourments, mais vous à qui tant de réserve n'est pas commandée, -plaignez-vous. Vous avez des femmes, des enfants, qu'il est inhumain -de faire souffrir de la sorte, et qui motivent suffisamment toutes les -réclamations que vous pourrez élever.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'amiral Cockburn fait ce qu'il peut pour adoucir la -situation des exilés.</span> -Ils se plaignirent en effet, et l'amiral qui avait le <span class="pagenum"><a id="page597" name="page597"></a>(p. 597)</span> -visage, mais point le cœur sec, fit de son mieux pour leur rendre -supportable le séjour de James-Town. Il ne se relâcha point de sa -surveillance, car sa responsabilité le faisait trembler; mais il -prescrivit à ses officiers les plus grands égards, sans renoncer -cependant à la précaution essentielle de ne jamais perdre de vue le -principal des prisonniers.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon commence à s'habituer à cette situation.</span> -Après quelques jours la situation s'améliora un peu. Successivement on -établit à Briars une partie des compagnons de Napoléon, et on facilita -leurs rapports avec lui. Il put les recevoir à sa table, reprendre son -travail avec eux, occuper enfin cet esprit dévorant qui le dévorait -lui-même quand on ne lui donnait pas d'autre aliment. Il reprit ses -entretiens, et essaya quelques promenades à pied qu'on lui laissa -faire sans le suivre, voyant qu'à pied il ne pourrait aller bien loin. -Il se mit à parcourir les petites vallées parallèles à celle de -James-Town, et tournées au nord. Abritées contre le vent du sud et le -soleil, elles étaient, comme nous l'avons dit, fraîches, ombragées, et -terminées par des vues assez pittoresques. Un jour Napoléon, s'étant -fort éloigné, s'arrêta dans le modeste cottage d'un militaire anglais, -le major Hudson. Il s'y montra doux et simple, fut accueilli avec -respect, et sortit fort touché de la réception cordiale qu'on lui -avait faite. Mais il était loin de Briars, et on lui prêta des chevaux -pour y revenir. Il fit ainsi une assez longue course à cheval, ce qui -ne lui était point arrivé depuis bien du temps, et parut y prendre -quelque plaisir. Peu à peu il s'habitua au singulier gîte où il était -établi, se figurant que bientôt il en aurait un <span class="pagenum"><a id="page598" name="page598"></a>(p. 598)</span> plus -supportable, et y vécut comme à l'un de ces nombreux bivouacs où il -avait passé une partie de son orageuse vie.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Nov. 1815.</span> -L'hôte chez lequel Napoléon était descendu, commerçant de condition -obscure, mais de cœur excellent, s'étudiait à le faire jouir de son -jardin et de sa modeste société. Il avait deux jeunes filles parlant -un peu le français, fort animées, fort innocentes, chantant -médiocrement, mais avec l'heureuse humeur de la jeunesse. Elles -venaient voir l'empereur déchu, le questionnaient avec l'ignorance de -leur âge et de leur condition, puis lui jouaient des airs italiens sur -un instrument très-peu harmonieux. Napoléon écoutait et répondait à -leurs questions naïves avec une extrême bonté. L'une d'elles, qui -avait rencontré dans un roman historique le nom de Gaston de Foix, et -qui prenait le héros de Ravenne pour un général de l'Empire, lui -demandait si Gaston était bien brave, et s'il était mort.—Oui, -répondait Napoléon avec une patience toute paternelle, il était brave, -et il est mort.—Il s'intéressait à ces enfants comme aux oiseaux -voltigeant dans son jardin. C'étaient là désormais ses seules -distractions: il n'en devait ni trouver, ni rechercher, ni désirer -d'autres!</p> - -<p>Les mois d'octobre et de novembre s'écoulèrent ainsi, paisiblement -mais tristement, comme allaient s'écouler toutes les années de cette -captivité sans exemple. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée des premières nouvelles d'Europe.</span> -À cette époque arrivèrent les premiers -courriers d'Europe. Les exilés reçurent de leurs familles des -nouvelles qui furent pour eux un doux soulagement. Napoléon seul n'en -reçut point <span class="pagenum"><a id="page599" name="page599"></a>(p. 599)</span> de la sienne. Sa mère, ses frères, ses sœurs, -dispersés, fugitifs, réduits à se cacher, n'avaient pu se procurer les -moyens de lui écrire. Marie-Louise n'avait pas même songé à -l'entretenir de son fils. Les nouvelles intéressantes pour lui furent -celles des journaux. Elles lui parlaient de la France avec beaucoup de -détail, et elles le touchèrent profondément. Les Bourbons, entrés si -doucement en France en 1814, rentraient cette fois la colère au -cœur, et une funeste illusion dans l'esprit. Ils croyaient qu'une -vaste conspiration les avait seule expulsés au 20 mars, et qu'il était -à la fois juste et politique de la punir. -<span class="sidenote" title="En marge">Intérêt qu'éprouve Napoléon pour Ney, La Bédoyère, Drouot, -Lavallette, qu'il sait poursuivis.</span> -Les journaux annonçaient de -nombreux exils, de nombreuses arrestations parmi les hommes les plus -dévoués à Napoléon, et tous compromis à cause de lui. Ney, La -Bédoyère, Drouot, Lavallette, étaient menacés de poursuites -rigoureuses et d'exécutions sanglantes. Napoléon fut fort ému du sort -qui menaçait ces trois derniers qu'il aimait sincèrement, et quant à -Ney, pour lequel il avait moins d'affection, mais dont il admirait -l'énergie guerrière, il ressentit de son malheur une pitié profonde. -<span class="sidenote" title="En marge">Comment il comprend la défense de Ney.</span> -Il fut non pas blessé, mais affligé du système de défense qu'on -semblait adopter pour l'infortuné maréchal. Avec cette logique -puissante qui éclatait dès qu'il raisonnait sur un sujet, il indiqua -tout de suite le vrai système de défense à employer.—On se trompe, -dit-il, si on croit adoucir les juges de Ney en le présentant comme -mon ennemi, en rappelant sa conduite à Fontainebleau. Il n'y a qu'une -manière de sauver Ney, s'il y en a une, c'est de faire éclater en sa -<span class="pagenum"><a id="page600" name="page600"></a>(p. 600)</span> faveur toute la force de la vérité. Ney n'a point conspiré, -car personne n'a conspiré. À son départ de Paris, il voulait -m'arrêter. Il le voulait à Lons-le-Saulnier encore, et il aurait -réalisé son intention, si les troupes et la population ne lui avaient -fait violence. Mais en s'approchant de moi, un mouvement des esprits, -général, irrésistible, l'a entraîné lui comme les autres, et il y a -cédé. Je dois ajouter qu'il m'a écrit en cette occasion dans des -termes fort honorables, me déclarant qu'il avait agi de la sorte non -pour moi, mais pour le pays, et offrant de se retirer si la politique -que j'apportais n'était pas conforme au vœu universel. À notre -rencontre à Auxerre, je lui ai coupé la parole en lui serrant la main, -et en lui disant de s'en fier à moi, que ma politique serait celle que -tous les Français désiraient, et qui était dictée par le simple bon -sens. Il s'est même, à cette époque, tenu à l'écart; mais il était -intérieurement agité par le sentiment de sa fausse position -personnelle. Sa conduite s'en est ressentie aux Quatre-Bras, et -surtout à Waterloo. Jamais il n'a été plus héroïque, ni plus -irréfléchi, et en contribuant à nous perdre, il s'est perdu lui-même. -Mais ni les Bourbons ni moi n'avons rien à lui reprocher, que d'avoir -succombé sous la violence des événements. -<span class="sidenote" title="En marge">Ney n'avait point trahi les Bourbons.</span> -Il doit dire à ses juges: Je -n'ai point trahi, j'ai été entraîné, et pour ce genre de délit, si -fréquent, si excusable dans les révolutions, une loi a été faite, -c'est la capitulation de Paris, capitulation sacrée à laquelle -l'honneur des généraux vainqueurs, l'honneur de leurs souverains est -attaché, et cette capitulation met les délits <span class="pagenum"><a id="page601" name="page601"></a>(p. 601)</span> politiques à -l'abri de toute recherche.—Voilà ce que Ney doit dire, et ce doit -être toute sa défense parce que c'est toute la vérité. Ou la -capitulation de Paris n'a pas de sens, ou elle s'applique forcément au -délit de Ney. S'il s'en tient à ce genre de défense, qui est le -véritable, il vaincra peut-être ses juges, et s'il ne parvient point à -les vaincre, il les déshonorera devant l'histoire, et mourra entouré -de l'éternelle sympathie des honnêtes gens!—Ney, pauvre Ney, -s'écriait Napoléon, quel funeste sort t'attend!— -<span class="sidenote" title="En marge">Suivant Napoléon, personne ne les avait trahis.</span> -Continuant sur ce -sujet, et répétant que ni le maréchal Ney ni aucun autre n'avait trahi -au 20 mars, Chacun a fait son devoir, disait-il, et les chefs -militaires aussi bien que les chefs civils. Mais l'armée et le peuple -des campagnes ont entraîné tout le monde.— -<span class="sidenote" title="En marge">Singulière anecdote relative à Masséna.</span> -Napoléon citait à ce sujet -un fait remarquable, et digne d'être conservé par l'histoire.—On a -accusé Masséna, disait-il, d'avoir trahi les Bourbons; vous allez voir -qu'il n'en est rien. Lorsque je me trouvai à Paris, rétabli sur le -trône impérial, c'était le cas de se faire valoir auprès de moi, et de -se vanter de ce qu'on avait risqué en ma faveur. Masséna vint à Paris; -je lui demandai ce qu'il aurait fait, si au lieu de prendre la route -de Grenoble, j'avais pris celle de Marseille où il commandait? Masséna -n'était point flatteur, pourtant ma question ne laissa pas de -l'embarrasser, et comme j'insistais, il finit par me répondre: <cite>Sire, -vous avez bien fait de prendre la route de Grenoble</cite>...—Tous mes -maréchaux n'auraient pas osé me répondre aussi franchement, mais tous -en auraient eu le droit, excepté Davout qui n'était point en -fonctions, qui avait été <span class="pagenum"><a id="page602" name="page602"></a>(p. 602)</span> indignement traité, et qui seul -était libre de ses actions. Personne n'a donc trahi les Bourbons, et -s'ils se vengent aujourd'hui, c'est par faiblesse pour leur parti, et -afin de dissimuler leurs fautes de conduite. Mais j'entrevois pour eux -un avenir peu sûr. En se livrant aux passions de l'émigration, ils -éloigneront d'eux la France tous les jours davantage. Ce n'est pas mon -fils qui en profitera le premier; la maison d'Orléans passera avant -lui, mais à la suite de celle-ci le tour des Bonaparte pourra bien -venir.—</p> - -<p>Après ces mots d'une si profonde prévoyance, Napoléon revenait à -l'injustice des poursuites annoncées, et montrait pour La Bédoyère, -pour Ney, pour Drouot, pour Lavallette, une inquiétude extrême. -Toutefois, il paraissait croire que la vertu de Drouot si -universellement reconnue serait un bouclier impénétrable; mais il -tremblait pour La Bédoyère, pour Ney, pour Lavallette, et attendait -avec impatience des nouvelles de ces victimes, qui étaient les -siennes, hélas! autant que celles des Bourbons!</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Déc. 1815.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Impatience qu'éprouve Napoléon de quitter Briars.</span> -Bien qu'il se fût fait à Briars un établissement presque supportable, -Napoléon y était si à l'étroit, il y voyait surtout ses amis si -maltraités, qu'il se montra fort impatient d'être transféré à -Longwood. L'amiral, qu'il appelait <em>son requin</em>, mais dont il -appréciait le cœur, n'avait rien négligé pour hâter les travaux de -sa nouvelle résidence. Il y avait employé les ouvriers de la ville et -de la flotte, et avec du bois, des toiles goudronnées, des matériaux -de toute sorte, il était parvenu à construire un vaste -rez-de-chaussée, où Napoléon pouvait se loger avec <span class="pagenum"><a id="page603" name="page603"></a>(p. 603)</span> ses -compagnons d'exil. Les lieux ayant été déclarés habitables, l'amiral -proposa à Napoléon de s'y transporter, ce qui fut accepté -immédiatement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa translation à Longwood.</span> -Le 10 décembre, il quitta Briars, fit ses adieux à la famille qui l'y -avait si bien reçu, lui laissa des marques d'une munificence que sa -gêne actuelle n'avait pas restreinte, et partit à cheval, ayant d'un -côté l'amiral, et de l'autre le grand maréchal Bertrand. Il était -comme toujours en uniforme de la garde, et montait un cheval du Cap, -vif, doux, agréable à manier. Ce trajet ne lui déplut point, et, -arrivé à Longwood il trouva sous les armes le 53<sup>e</sup> régiment anglais, -qui campait dans le voisinage. L'amiral lui présenta les officiers du -régiment, et puis le conduisit dans les appartements qui lui étaient -destinés. Ils étaient de construction fort légère, recouverts en toile -goudronnée, et meublés très-modestement. -<span class="sidenote" title="En marge">Manière dont il y est établi.</span> -Napoléon n'improuva rien. Il -avait quelques pièces pour se coucher, travailler, recevoir ses amis, -et, quant à eux, ils avaient de quoi se loger autour de lui. C'était -tout ce qu'il désirait. Il remercia l'amiral, et s'établit dans cette -demeure qui devait être la dernière. Il fit tendre son lit de camp -dans une pièce, ranger ses livres dans une autre, et suspendre sous -ses yeux le portrait de son fils et de quelques membres de sa famille. -À la suite de ces deux pièces se trouvaient un salon de réception, et -une salle pour prendre les repas en commun. M. de Las Cases et son -fils, M. et madame de Montholon, le général Gourgaud, occupaient une -autre aile du bâtiment. Le grand maréchal Bertrand qui avait l'humeur -solitaire, madame <span class="pagenum"><a id="page604" name="page604"></a>(p. 604)</span> Bertrand qui était une personne généreuse, -mais peu capable de s'astreindre à la vie commune, avaient demandé -pour leur famille une habitation séparée. On leur en avait préparé une -à l'entrée du plateau de Longwood, de manière qu'ils étaient non pas -commensaux, mais voisins de l'Empereur. Cette maison s'appelait -<i>Hutt's-Gate</i>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Premier genre de vie à Longwood.</span> -Ces dispositions arrêtées, Napoléon commença son nouveau genre de vie -en tâchant de s'y résigner. Ayant pris à la guerre l'habitude de -veiller une partie de la nuit, il avait le sommeil irrégulier et peu -suivi. Il s'éveillait souvent, se levait pour lire ou travailler, se -recouchait ensuite, et s'il ne pouvait dormir montait à cheval dès la -pointe du jour, rentrait quand le soleil se faisait sentir, déjeunait -seul, puis dictait ou se reposait, gagnait ainsi trois ou quatre -heures de l'après-midi, recevait alors ses compagnons d'exil, se -promenait en voiture avec eux, leurs femmes et leurs enfants, dînait à -la fin du jour, et passait les soirées dans leur compagnie, tantôt -lisant en commun quelques bons ouvrages, tantôt parlant du passé, et -les tenant attentifs aux récits de sa vie. Il s'efforçait de prolonger -la soirée, car plus il se couchait tard, plus il avait l'espérance de -trouver le sommeil.—<cite>Quelle conquête sur le temps!</cite> s'écriait-il, -quand il avait pu atteindre onze heures ou minuit.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Surveillance exercée sur la personne de Napoléon.</span> -Ici comme à Briars, la surveillance exercée sur sa personne devait -devenir la difficulté principale de ses relations avec les autorités -britanniques. Le 53<sup>e</sup>, campé à environ une lieue de Longwood, n'était -point gênant, et dans la journée les sentinelles étaient <span class="pagenum"><a id="page605" name="page605"></a>(p. 605)</span> -hors de vue. Napoléon ne les retrouvait que s'il se portait à une -distance qu'il lui était difficile de franchir à pied. S'il montait à -cheval, et s'éloignait de quelques milles, un officier devait -l'accompagner, d'assez loin toutefois pour que ses épanchements -intimes n'en fussent pas troublés. -<span class="sidenote" title="En marge">Obligation d'être suivi quand il monte à cheval.</span> -Napoléon ayant manifesté une -répugnance extrême à monter à cheval s'il devait être suivi, l'amiral, -qui ne voulait pas le priver de cet exercice, fit tracer autour du -plateau de Longwood des limites embrassant un circuit d'environ trois -ou quatre lieues, dans l'enceinte desquelles il pouvait circuler -librement. Au delà un officier à cheval devait ne pas le perdre de -vue.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Police de l'île.</span> -Le soir à neuf heures les sentinelles se rapprochant de l'habitation, -l'enveloppaient de telle manière qu'aucun homme n'aurait pu passer -entre elles. Un officier de service dans l'intérieur de Longwood, -devait avoir vu Napoléon une fois par jour, même deux fois, suivant -les instructions de lord Bathurst, afin qu'on eût la certitude -physique de sa présence à Sainte-Hélène. Les points saillants de l'île -étaient surmontés de télégraphes pour mander à Plantation-House, -demeure du gouverneur, tout ce qui arriverait d'important à Longwood, -et surtout la disparition de l'illustre captif, si on avait un moment -cessé de l'avoir sous les yeux. Une vigie placée sur le pic de Diane, -d'où la vue s'étendait à douze lieues en mer, devait signaler à -James-Town l'approche de tout bâtiment dès qu'il serait aperçu, et un -brick de guerre devait sortir pour escorter le bâtiment signalé, le -conduire au port, et l'empêcher de débarquer homme ou chose sans -inspection <span class="pagenum"><a id="page606" name="page606"></a>(p. 606)</span> préalable. Les navires venant de quelque région -que ce fût ne devaient communiquer avec la terre, remettre lettres ou -paquets destinés aux habitants de Longwood, que par l'intermédiaire du -gouverneur. À leur départ, ils ne pouvaient embarquer personne sans la -permission de ce même gouverneur, et sans avoir subi une visite -rigoureuse. Des règlements sévères, particuliers aux habitants, leur -défendaient de communiquer avec Longwood, à moins que ce ne fût avec -l'agrément de l'autorité, et les avertissaient que toute coopération à -un projet d'évasion serait considérée comme cas de haute trahison, et -punie comme telle.</p> - -<p>Ces règlements, produit d'une inquiétude extrême et fondés sur les -instructions de lord Bathurst, indisposèrent fortement Napoléon, que -toute apparence de captivité blessait autant que la captivité -elle-même. -<span class="sidenote" title="En marge">Discussion avec l'amiral Cockburn.</span> -Déjà refroidi pour l'amiral à l'occasion des précautions -prises à Briars, il devint plus froid encore envers lui, et ne voulut -traiter aucun des points qui l'intéressaient, n'étant pas parfaitement -sûr de se contenir dans une discussion de ce genre. Il en chargea MM. -Bertrand, de Las Cases, Gourgaud, de Montholon. Ces messieurs, aigris -par le malheur, n'avaient à la bouche qu'un raisonnement sans valeur -pour l'amiral, c'est que l'Empereur s'était confié volontairement aux -Anglais, qu'on n'avait pu le faire prisonnier de guerre, que -d'ailleurs il n'y avait plus de prisonniers de guerre à la paix; à -quoi l'amiral aurait pu répondre que la sûreté de l'Europe avait exigé -des précautions, extraordinaires comme l'homme extraordinaire auquel -elles s'appliquaient. <span class="pagenum"><a id="page607" name="page607"></a>(p. 607)</span> Mais il n'était ni légiste, ni -raisonneur, il était militaire, plein de cœur, et plein aussi de -rigidité dans l'accomplissement de ses devoirs. -<span class="sidenote" title="En marge">Inquiétudes de celui-ci pour sa responsabilité, et en même -temps désir de satisfaire les prisonniers.</span> -On lui avait donné des -ordres, et il les exécutait. Ces ordres prescrivaient d'assurer avant -tout la garde du prisonnier, dont le dépôt était considéré comme un -dépôt commun, intéressant le repos de l'univers, et il frémissait à -l'idée que ce prisonnier pût s'évader. La garde une fois rendue -infaillible, il ne songeait à y ajouter aucune rigueur inutile, et -s'il se trompait, c'était sans la moindre intention de faire sentir -son autorité, faiblesse d'agent subalterne qu'il n'éprouvait à aucun -degré. Sans doute, on aurait pu laisser à Napoléon l'île entière pour -prison, car avec la précaution de s'assurer deux fois par jour de sa -présence à Longwood, on était certain d'être toujours averti à temps -de sa disparition; et l'île au surplus était si petite, si entourée de -bâtiments, si peu abordable ailleurs qu'à James-Town, qu'il était -absolument impossible que le prisonnier ne fût pas retrouvé avant -d'avoir pu s'embarquer. Cependant la précaution de ne jamais le perdre -de vue était plus sûre; aussi l'amiral ne voulut-il pas s'en départir, -en ayant soin toutefois dans la pratique de rendre supportables les -gênes qui devaient en résulter. L'officier de service ne se montrait -pas, vivait dans les bâtiments de Longwood avec les exilés eux-mêmes, -se contentant d'avoir aperçu Napoléon dans sa promenade ou dans le -passage d'un appartement à l'autre. Si Napoléon sortait il n'avait -garde de le suivre dans les limites assignées, et ne montait à cheval -que si ces limites devaient être dépassées. En ce cas il se <span class="pagenum"><a id="page608" name="page608"></a>(p. 608)</span> -tenait à distance, et souvent perdait de vue Napoléon, quand celui-ci -avec sa curiosité et sa hardiesse ordinaires, s'enfonçait dans des -routes impraticables. Plusieurs fois il s'embourba ainsi dans des -marécages, sans pouvoir suivre son prisonnier et sans se plaindre. -Quant à la correspondance avec les habitants, bien qu'interdite en -principe, elle fut soufferte, et les exilés purent pour leurs besoins -communiquer assez librement avec James-Town. Quant aux visiteurs, -l'amiral sachant bien qui allait ou venait, permettait leur -introduction à Longwood, moyennant qu'ils s'adressassent au grand -maréchal Bertrand, qui à Longwood comme aux Tuileries prenait les -ordres de son maître pour les admissions auprès de lui. Napoléon -n'avait pas ainsi l'apparence d'un détenu dans la prison duquel on ne -peut entrer qu'avec la permission de ses geôliers.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">1816.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, dans les premiers temps, ne prend pas son nouveau -séjour en aversion.</span> -Malgré ces gênes, Napoléon, dans les premiers temps, ne prit pas en -aversion la résidence où il était destiné à vivre et à mourir. Il -n'avait pas cessé jusqu'alors de se bien porter; les inconvénients du -climat, et ceux qui tenaient particulièrement au plateau de Longwood, -ne s'étaient pas fait sentir à son organisation, insensible aux -souffrances physiques dans l'action, mais délicate et très-susceptible -dans le repos. On était en janvier 1816, c'est-à-dire dans la belle -saison de cet hémisphère; les lieux étaient nouveaux, et ni lui ni ses -compagnons n'étaient encore en proie aux tourments de l'ennui. Il -souffrait de l'immensité de sa chute, de la perte de toute espérance, -mais il n'éprouvait pas encore le dégoût et l'horreur de son séjour. -Il se promenait <span class="pagenum"><a id="page609" name="page609"></a>(p. 609)</span> tantôt à pied, tantôt à cheval, souvent -exécutait de longues courses, questionnait les rares habitants, -notamment un vieux nègre qui cultivait un petit champ près de lui, et -une pauvre veuve, mère de deux filles qui venaient lui offrir des -fleurs. Il se complaisait à leur faire du bien. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses occupations.</span> -Quelquefois il se -dirigeait vers le campement du 53<sup>e</sup>, où il était bien accueilli, et -reçu en soldat par des soldats. Puis, comme nous l'avons déjà dit, il -rentrait, travaillait, dictait à M. de Las Cases les campagnes -d'Italie, au grand maréchal Bertrand la campagne d'Égypte, au général -Gourgaud celle de 1815, sortait en voiture vers la chute du jour avec -mesdames Bertrand et Montholon, rentrait pour dîner, et passait les -soirées à s'entretenir d'une foule de sujets divers, ou à faire en -famille de bonnes lectures. Nos grands écrivains le charmaient, et il -prenait à les lire le plaisir profond d'un esprit délicat, exercé et -plein de goût.</p> - -<p>Cependant il ne pouvait pas s'écouler longtemps sans qu'il devînt -sensible aux inconvénients de ce séjour soit pour lui, soit pour les -compagnons de son infortune. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses promenades.</span> -Après avoir fait vingt ou trente fois le -tour entier du plateau de Longwood, il le trouva triste et monotone, -et lorsqu'il tenta d'en sortir, la compagnie de l'officier de suite -lui parut odieuse. Laisser cet officier à grande distance, engagé dans -de mauvais pas, était peu obligeant; le souffrir avec soi était -insupportable. Quelquefois néanmoins il franchit les bornes de son -plateau, et il tâcha de pénétrer dans les vallées opposées, celles du -nord, où était situé le pavillon de Briars, et où s'élevait <span class="pagenum"><a id="page610" name="page610"></a>(p. 610)</span> -Plantation-House. -<span class="sidenote" title="En marge">Il commence à ressentir les inconvénients du climat, et en -particulier du plateau de Longwood.</span> -En comparant ces vallées fraîches, ombragées, avec -son plateau dénué de tout abri contre le soleil et le vent, il ne put -s'empêcher d'apercevoir que pour le garder plus sûrement, on l'avait -placé dans une exposition à la fois déplaisante et malsaine. Ses -compagnons d'exil disaient qu'on voulait le tuer. Moins extrême dans -son langage, il disait que pour s'assurer de sa personne on n'avait -pas hésité à le martyriser. En effet, les facilités qu'offrait pour la -surveillance ce plateau de Longwood, découvert de toute part, bordé -vers la mer de côtes à pic, étaient pour l'habitation des incommodités -insupportables. Ou il était chargé des nuages de l'Atlantique attirés -autour du pic de Diane, ou il était labouré sans merci par le vent du -Cap, à ce point que malgré la chaude humidité du climat l'herbe n'y -poussait même pas. Un bois de gommiers, arbres chétifs et à maigre -feuillage, formait le seul abri contre le soleil. Quand le soleil ne -planait pas sur ce désert, une humidité désagréable pénétrait tous les -vêtements. Lorsqu'au contraire le soleil planait au-dessus, il dardait -d'irrésistibles rayons à travers les toits en toile goudronnée de -Longwood. De plus, il n'y avait point d'eau, et il fallait que des -domestiques chinois allassent en chercher dans les vallées situées à -l'opposite, d'où elle n'arrivait ni pure ni fraîche. À tous les -inconvénients de ce séjour se joignaient ceux d'une île pauvre, peu -fréquentée, où les aliments étaient chers et de mauvaise qualité, ce -qui touchait peu la sobriété de Napoléon, mais ce qui l'affligeait -pour ses compagnons d'exil qui avaient amené avec eux <span class="pagenum"><a id="page611" name="page611"></a>(p. 611)</span> leurs -femmes, leurs enfants, habitués à toutes les délicatesses du luxe -européen.—Il n'y a pas ici le mot pour rire, disait-il un soir à ses -amis, et en voyant une table mal servie, des murailles presque nues, -<cite>nous n'aurons de trop</cite>, ajoutait-il, <cite>que le temps</cite>.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Divisions naissantes entre ses compagnons d'exil.</span> -Observant avec sa profonde finesse ses compagnons d'infortune, il -remarquait chez eux les premières atteintes du mal moral de l'exil, et -pouvait s'en apercevoir à une certaine aigreur involontaire des uns -envers les autres. Ils se disputaient ses préférences à Sainte-Hélène -à peu près comme à Paris, et le général Gourgaud, susceptible, jaloux, -irritable, voyant M. de Las Cases tout à fait admis dans l'intimité de -Napoléon, en éprouvait un dépit mal dissimulé. Les deux familles -Montholon et Bertrand, l'une placée à Longwood, l'autre à Hutt's-Gate, -laissaient percer aussi quelques traces de jalousie. Ainsi les misères -des cours ne finissent pas même avec le trône! Mais il faut pardonner, -il faut même honorer des rivalités se disputant les préférences du -génie tombé dans l'abîme! Combien de familles comblées par Napoléon -continuaient de se livrer à ces mêmes rivalités, non pas à Longwood, -mais aux Tuileries!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses efforts pour les apaiser.</span> -Napoléon reconnaissait dans ces aigreurs naissantes le triste effet du -malheur, et en craignait les conséquences pour l'avenir de cette -colonie naufragée, et jetée sur un affreux rocher. Il se donnait la -peine de consoler les jalousies par des témoignages flatteurs, de les -calmer par de sages discours, dissimulait ses propres ennuis, tâchait -de charmer ceux <span class="pagenum"><a id="page612" name="page612"></a>(p. 612)</span> des autres, en leur promettant à tous un -avenir meilleur qu'il était bien loin d'espérer!</p> - -<p>On avait atteint le quatrième mois de 1816, commencement de la bonne -saison en Europe et de la mauvaise à Sainte-Hélène, lorsqu'on apprit, -le 5 avril, qu'un bâtiment venu d'Angleterre apportait le nouveau -gouverneur, car la mission de l'amiral Cockburn n'avait jamais dû être -que temporaire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée du nouveau gouverneur, sir Hudson Lowe.</span> -Ce gouverneur était le général Hudson Lowe, auquel sa mission à -Sainte-Hélène a valu une fâcheuse célébrité. -<span class="sidenote" title="En marge">Caractère de ce nouveau gouverneur.</span> -Sir Hudson Lowe était un -de ces officiers, moitié militaires, moitié diplomates, que les -gouvernements emploient dans les occasions où il faut plus de -savoir-faire que de talent pour la guerre. Il avait été chargé en -effet de diverses missions dont il s'était bien acquitté, notamment au -quartier général des alliés où il avait contracté toutes les passions -ennemies de la France, et quoiqu'il ne fût pas à beaucoup près aussi -méchant que sa figure aurait pu le faire craindre, il n'était -cependant ni de caractère bienveillant, ni d'humeur facile. Les voies -de l'avancement militaire lui étant fermées par la paix, il avait -accepté dans l'espérance d'être bien récompensé, une mission pénible, -et accompagnée d'une immense responsabilité, soit devant son -gouvernement, soit devant l'histoire. Il ne songeait guère à cette -dernière responsabilité, dont il ne prévoyait pas alors la gravité, et -n'avait d'autre préoccupation que celle d'échapper au reproche encouru -par l'amiral Cockburn, d'avoir cédé à l'ascendant du prisonnier de -Sainte-Hélène. <span class="pagenum"><a id="page613" name="page613"></a>(p. 613)</span> Sans avoir le projet d'être un tyran, sir -Hudson Lowe tenait surtout à prouver qu'il était de force à résister à -quelque ascendant que ce fût. Cette disposition devait l'exposer à -plus d'un choc avec le caractère puissant, et actuellement irrité, -qu'on lui donnait mission de contenir sans toutefois le pousser au -désespoir.</p> - -<p>À peine débarqué, il demanda à l'amiral Cockburn de le conduire à -Longwood, pour le présenter à l'illustre captif. L'amiral avait -lui-même contribué à établir la coutume qu'on sollicitât l'agrément de -Napoléon avant de se présenter à lui, ce qui se faisait par -l'intermédiaire du grand maréchal Bertrand. L'amiral manqua à cette -convenance en se transportant avec sir Hudson Lowe à Longwood, sans -avoir eu soin de se faire annoncer. Napoléon fit répondre qu'il était -indisposé, et ne pouvait recevoir personne. Sir Hudson Lowe demanda le -jour du général Bonaparte, et on lui assigna le lendemain. Le -lendemain, sir Hudson Lowe se rendit à Longwood accompagné de -l'amiral. -<span class="sidenote" title="En marge">Première entrevue de sir Hudson Lowe avec Napoléon.</span> -Il fut reçu par le grand maréchal Bertrand et le général -Gourgaud et introduit auprès de l'Empereur déchu. Survint un incident -fâcheux. Tandis qu'on introduisait le nouveau gouverneur, l'amiral, -engagé dans un entretien, ne s'en aperçut point, et lorsqu'il voulut -entrer les domestiques avaient déjà refermé la porte. Croyant qu'elle -ne devait être ouverte qu'au gouverneur, ils n'osèrent l'ouvrir à -l'amiral. Celui-ci vivement blessé, remonta à cheval, et retourna à -James-Town avec ses aides de camp.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Froideur de cette entrevue.</span> -L'entrevue de Napoléon avec sir Hudson Lowe <span class="pagenum"><a id="page614" name="page614"></a>(p. 614)</span> fut cérémonieuse -et froide. Napoléon avait été mal disposé par la manière dont le -nouveau gouverneur s'était présenté la veille, et ce dernier était peu -flatté d'avoir été remis au lendemain. Rien n'était donc préparé pour -rendre leur première rencontre amicale. Napoléon, découvrant d'un coup -d'œil à quel personnage il avait affaire, vit bien qu'il avait en -sa présence l'un des esprits extrêmes de la coalition, et la figure de -sir Hudson Lowe le porta même à exagérer ce jugement. Après un accueil -poli mais réservé, il se plaignit brièvement, et sans daigner en -solliciter la suppression, des gênes qu'on lui imposait, et indiqua -qu'il attendait à l'œuvre le nouveau gouverneur pour savoir s'il -devrait s'applaudir ou non de son arrivée à Sainte-Hélène. Sir Hudson -Lowe protesta de son désir de concilier les devoirs difficiles de sa -charge avec le bien-être des exilés, mais sans mettre au surplus -beaucoup de chaleur dans ses protestations. Il se retira après une -entrevue d'assez courte durée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Fâcheuse impression que Napoléon en conserve.</span> -À peine sir Hudson Lowe était-il parti, que Napoléon dit à ses -compagnons d'exil que jamais il n'avait vu pareille figure de sbire -italien. Nous regretterons <em>notre requin</em>, ajouta-t-il.—On lui -raconta alors l'incident fâcheux qui avait fait partir l'amiral -Cockburn, et après en avoir souri un instant, il en éprouva un -véritable déplaisir, connaissant le caractère sensible et fier de -l'amiral. Cependant celui-ci, quoique offensé, était incapable de -chercher à se venger. Le mal était plus grand à l'égard du gouverneur. -Blessé de l'accueil qu'il avait reçu, il était homme à faire sentir -une autorité dont on avait paru <span class="pagenum"><a id="page615" name="page615"></a>(p. 615)</span> tenir si peu de compte. -Aussi, à peine établi à Plantation-House, voulut-il appliquer en leur -entier, soit les règlements de l'amiral, soit ceux qu'il prétendait -tirer des instructions de lord Bathurst. Napoléon s'était plaint -d'avoir à la chute du jour des sentinelles sous sa fenêtre, et -lorsqu'il montait à cheval, d'être obligé, ou de tourner -fastidieusement dans un même cercle, ou d'être suivi par un officier -anglais. -<span class="sidenote" title="En marge">Sir Hudson Lowe, craignant d'être en Europe accusé de -faiblesse, fait exécuter les règlements à la rigueur.</span> -Sir Hudson Lowe répondit que ces règlements, connus de lord -Bathurst et formellement approuvés par lui, devaient être exécutés à -la lettre. En même temps il renouvela l'ordre à l'officier de service -de ne pas laisser passer une journée sans avoir vu le prisonnier de -ses propres yeux.</p> - -<p>Il apporta la même rigueur à faire exécuter certaines prescriptions -que l'amiral avait pour ainsi dire laissé tomber en désuétude. Ainsi, -bien qu'aux termes des règlements ministériels personne ne dût -communiquer avec les habitants de Longwood sans permission du -gouverneur, l'amiral avait souffert qu'on fût admis sur simple -autorisation du grand maréchal Bertrand. Les serviteurs allant et -venant pour des besoins tout matériels, avaient circulé sans -difficulté. Quelques Anglais de marque revenant des Indes, connus de -l'amiral, et dès lors ne pouvant inspirer de défiance, avaient été -reçus à Longwood, en le demandant seulement au grand maréchal, avaient -été bien accueillis de Napoléon, et l'avaient intéressé quelques -instants. Il n'y avait aucun inconvénient à continuer cet état de -choses. Mais sir Hudson Lowe exigea que toute communication eût lieu -en vertu de sa permission, et que toute lettre <span class="pagenum"><a id="page616" name="page616"></a>(p. 616)</span> venant de -Longwood ou y allant, passât par son intermédiaire. Pour diminuer même -les occasions d'écrire il attacha un fournisseur spécial à la colonie -de Longwood, et il choisit le propriétaire du pavillon de Briars, où -Napoléon avait passé quelques semaines.</p> - -<p>Ces rigueurs nouvelles, auxquelles on ne s'était point attendu, -irritèrent singulièrement les exilés. -<span class="sidenote" title="En marge">Vive altercation avec le grand maréchal Bertrand.</span> -Sir Hudson Lowe étant venu faire -une seconde visite, Napoléon le reçut encore plus froidement que la -première fois, et le renvoya au grand maréchal Bertrand pour -s'expliquer avec lui sur l'exécution des règlements. Le grand maréchal -réclama contre les nouvelles gênes et contre les anciennes, le fit -avec beaucoup de véhémence, trouva sir Hudson Lowe extrêmement -opiniâtre, et lui déclara que s'il persistait dans ses intentions, -Napoléon ne sortirait plus de ses appartements, et que si le défaut -d'exercice devenait funeste à sa santé, le nouveau gouverneur en -répondrait devant l'opinion universelle. Sir Hudson Lowe ne se laissa -point fléchir par ces menaces, affecta de considérer sa conduite comme -toute naturelle, comme découlant nécessairement de ses instructions, -et comme devant lui mériter à Longwood un accueil aussi amical que -celui qu'y recevait l'amiral Cockburn. Avec une pareille manière -d'entendre les choses, il devait bientôt mettre le comble à la -brouille déplorable qui depuis valut à son prisonnier tant de -souffrances, et à lui-même tant de fâcheuses imputations. -<span class="sidenote" title="En marge">Incident relatif à lord et lady Moira.</span> -La flotte de -l'Inde venait d'arriver. À bord se trouvaient lord Moira, gouverneur -de l'Inde, et <span class="pagenum"><a id="page617" name="page617"></a>(p. 617)</span> lady Moira, son épouse, tous deux éprouvant un -vif désir de voir Napoléon. Mais celui-ci ayant déclaré qu'il ne se -laisserait pas assimiler à un détenu dont on ouvrait ou fermait la -prison à volonté, et qu'il n'admettrait auprès de sa personne que ceux -qui auraient demandé son agrément par le grand maréchal Bertrand, lord -et lady Moira n'osèrent faire une demande sujette en ce moment à tant -de difficultés. Toutefois, afin de satisfaire leur curiosité toujours -fort vive, sir Hudson Lowe adressa au maréchal Bertrand une invitation -à dîner au château de Plantation-House, et il en ajouta une pour -Napoléon lui-même, disant que si le <i>général Bonaparte</i> la voulait -bien agréer lady Moira serait très-heureuse de lui être présentée. Il -n'y avait à vrai dire dans cette démarche qu'un défaut de tact, et -nullement l'intention d'offenser le glorieux prisonnier. Mais le grand -maréchal Bertrand fut très-blessé de cette invitation pour lui et pour -son maître, et Napoléon ne le fut pas moins, car il ne pouvait -consentir à devenir un objet de curiosité dont le gouverneur de -Sainte-Hélène disposerait en faveur des hôtes auxquels il voudrait -faire bon accueil. Sir Hudson Lowe n'en fut pas quitte pour le refus -du grand maréchal Bertrand. S'étant présenté à Longwood, il fut -accueilli cette fois autrement qu'avec de la simple froideur. -<span class="sidenote" title="En marge">Paroles fort dures adressées par Napoléon à sir Hudson -Lowe.</span> -Napoléon -lui adressa les paroles les plus dures.—Je suis étonné, lui dit-il, -que vous ayez osé m'adresser l'invitation que le grand maréchal vous a -renvoyée. Avez-vous oublié qui vous êtes, et qui je suis? Il -n'appartient ni à vous, ni même à votre gouvernement, <span class="pagenum"><a id="page618" name="page618"></a>(p. 618)</span> de -m'ôter un titre que la France m'a donné, que l'Europe entière a -reconnu, et par lequel la postérité me désignera. Que vous et -l'Angleterre y consentiez ou non, je suis et serai toujours pour -l'univers l'empereur Napoléon. J'attache donc peu d'importance à vos -qualifications. Je suis offensé cependant que vous ayez pu espérer -m'attirer chez vous, et m'offrir à la curiosité de vos hôtes. La -fortune m'a abandonné, mais il n'est au pouvoir de personne au monde -de faire de l'empereur Napoléon un objet de dérision.—Toutefois après -ces paroles sévères, Napoléon se radoucit, et sir Hudson Lowe s'excusa -beaucoup sur ses intentions, disant que le désir de lord et lady Moira -n'était qu'un hommage à sa gloire, et qu'il avait voulu savoir -seulement si une telle rencontre avec des personnages considérables -d'Angleterre pourrait lui être agréable.—Napoléon écouta ces -explications sans les admettre ni les rejeter, et renvoya le -gouverneur encore un peu plus humilié qu'à ses deux premières visites.</p> - -<p>La comparaison entre sir Hudson Lowe et l'amiral Cockburn avait donc -été tout à fait à l'avantage de ce dernier, qui partit bientôt pour -l'Angleterre. -<span class="sidenote" title="En marge">Départ de l'amiral Cockburn, et regrets qu'il laisse à -Sainte-Hélène.</span> -Avant de s'embarquer, il se rendit à Longwood pour voir -le grand maréchal, lui présenter ses adieux, lui exprimer ses regrets -des rigueurs ajoutées à la captivité de Napoléon, et des fâcheux -rapports établis avec le nouveau gouverneur, dont les intentions, -assurait-il, n'étaient pas aussi mauvaises qu'on le supposait. Le -grand maréchal répondit cordialement aux témoignages de l'amiral, -<span class="pagenum"><a id="page619" name="page619"></a>(p. 619)</span> le supplia de faire connaître à la nation britannique l'état -auquel on avait réduit le grand homme qui s'était confié à elle, le -pressa instamment de venir prendre congé de Napoléon, et lui fit de -nouvelles excuses pour le désagréable incident survenu le jour de la -présentation de sir Hudson Lowe. Mais l'amiral, susceptible autant que -généreux, ne voulut pas revoir Napoléon. Il chargea le grand maréchal -de lui transmettre ses adieux, et de lui bien affirmer que de retour -en Angleterre il n'y serait point l'ennemi de son malheur. -Effectivement l'amiral avait conçu pour Napoléon une véritable -sympathie, et n'avait cessé de dire que de tous les prisonniers de -Sainte-Hélène c'était le plus doux, le plus facile, et que moyennant -une explication directe on s'entendait avec lui mieux qu'avec tout -autre, quand il n'était pas tout à fait impossible de s'entendre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle tracasserie au sujet d'une déclaration exigée de -la part des compagnons d'exil de Napoléon.</span> -L'amiral Cockburn partit accompagné des regrets de cette colonie -infortunée. À peine s'était-il éloigné que de nouvelles difficultés -surgirent. Le ministère britannique avait ordonné qu'on exigeât des -compagnons de Napoléon un acte de soumission formelle à toutes les -restrictions imposées à leur liberté, et que ceux qui s'y refuseraient -fussent renvoyés en Europe. Il avait de plus jugé excessive la dépense -qui se faisait à Longwood, et qui s'expliquait par la cherté de toutes -choses à Sainte-Hélène, par le nombre des personnes à nourrir, lequel -était d'une cinquantaine, entre maîtres et domestiques, maris, femmes -et enfants. Cette dépense était annuellement d'environ vingt mille -livres sterling (500,000 francs). Jamais l'amiral Cockburn n'avait -songé ni à la trouver excessive, <span class="pagenum"><a id="page620" name="page620"></a>(p. 620)</span> ni surtout à en faire la -remarque. Était-ce le cas en effet de mesurer à l'ancien maître du -monde le pain amer qu'on jetait dans sa prison? Il semble au contraire -qu'en échange de la liberté qu'on lui ôtait pour le repos commun, on -aurait dû par respect de soi-même lui offrir tous les biens matériels. -Il n'en fut rien pourtant, et maintenant que les tristes passions de -1815 sont éteintes, on se demande comment lord Bathurst fut capable -d'exiger formellement la réduction à 8,000 livres sterling des -dépenses de Longwood. Au surplus le chiffre n'est rien, la seule -pensée de compter est tout, et pour son honneur l'Angleterre ne doit -pas pardonner une telle indignité à ceux qui en ont souillé son -histoire.</p> - -<p>Nous devons dire que lorsqu'il fallut exécuter cette partie de ses -instructions, sir Hudson Lowe en sentit l'inconvenance, et manifesta -un honorable embarras. Quant à la déclaration exigée des membres de la -colonie, il afficha d'abord une volonté absolue. Il rédigea lui-même -la pièce qu'ils devaient signer, et dans laquelle Napoléon était -qualifié de général Bonaparte. C'était les placer dans une position -des plus pénibles. Que ceux qui tenaient Napoléon en leur puissance -lui refusassent ses titres, ce pouvait être naturel de leur part. Mais -que ses compagnons d'infortune dans un acte authentique, signé de leur -main, se prêtassent à le qualifier d'un autre titre que celui qu'ils -lui donnaient tous les jours, c'était vouloir les faire concourir à sa -déchéance. Ils opposèrent donc à la rédaction proposée par sir Hudson -Lowe une déclaration en tout semblable à <span class="pagenum"><a id="page621" name="page621"></a>(p. 621)</span> la sienne, quant à -l'engagement formel de se soumettre aux règlements établis à -Sainte-Hélène, mais différente quant aux titres attribués à Napoléon. -Le gouverneur leur annonça brutalement que s'ils ne signaient pas la -déclaration telle qu'il l'exigeait, il les ferait immédiatement -embarquer pour l'Europe.—Ne signez pas, leur dit Napoléon, et -laissez-vous embarquer. Je demeurerai seul ici, où j'ai d'ailleurs -bien peu de temps à vivre, et le monde saura que pour une aussi -misérable querelle on m'a séparé des derniers amis qui me -restaient.—Les exilés tinrent bon, et sir Hudson Lowe, qui en -définitive comprenait tout ce qu'aurait d'odieux un pareil procédé, -proposa une transaction, c'était de supprimer les titres de général ou -d'empereur, et de désigner le prisonnier par ses noms propres de -<i>Napoléon Bonaparte</i>, répétant que s'ils refusaient, un bâtiment déjà -sous voile les emporterait en Europe. Ils se soumirent, sans le dire à -Napoléon, pour ne pas laisser seul, sans amis, sans un secrétaire, -sans un domestique, le maître malheureux dont ils avaient voulu -partager l'infortune.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ignoble querelle au sujet des dépenses de Longwood.</span> -Sir Hudson Lowe se montra plus convenable relativement aux dépenses. -Il est possible que les domestiques attachés à Napoléon et aux trois -familles qui l'avaient suivi, ne missent pas grand soin à ménager les -finances anglaises, mais nous le répétons, nous ne comprenons pas -qu'en Angleterre quelqu'un eût songé à s'en enquérir. Néanmoins sir -Hudson Lowe osa en parler au grand maréchal Bertrand, et chercha du -reste à se justifier de telles observations par la production de ses -instructions, qui fixaient à <span class="pagenum"><a id="page622" name="page622"></a>(p. 622)</span> 8,000 livres sterling (200 mille -francs) la dépense du général Bonaparte. Le grand maréchal Bertrand -répondit avec hauteur, qu'il ne savait rien de ce dont le gouverneur -venait l'entretenir, qu'ils vivaient tous fort mal, que jamais ils -n'avaient songé ni à se plaindre, ni à s'enquérir de ce que coûtait -cette triste manière de les faire vivre, qu'ils ne le feraient pas -davantage, et surtout ne se permettraient jamais d'en parler à leur -maître. Sir Hudson Lowe insista néanmoins, déclarant qu'il lui était -impossible d'ordonnancer de telles dépenses. Le grand maréchal confus -au dernier point, entretint de ce sujet les principaux membres de la -colonie exilée, et il ne put se dispenser d'en faire part à Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon veut payer ses dépenses, mais à condition de -pouvoir faire venir ses fonds au moyen de lettres cachetées.</span> -On devine ce que celui-ci dut éprouver de dégoût pour une semblable -contestation. Il ordonna sur-le-champ de répondre que, malgré -l'obligation imposée aux nations de nourrir leurs prisonniers, la plus -pénible à ses yeux des conditions de sa captivité c'était de manger le -pain de l'Angleterre; que son désir avait toujours été de vivre lui et -ses amis à ses propres dépens; qu'il le désirait encore, et que si on -lui permettait de communiquer avec l'Europe au moyen de lettres -cachetées, il avait une famille et des amis qui ne le laisseraient pas -dans l'indigence, et que le gouvernement britannique serait déchargé -même des 8,000 livres sterling auxquelles il voulait limiter les -dépenses de Longwood. On s'explique sans doute le motif de cette -réponse. Bien que les membres de la famille de Napoléon, et notamment -sa mère, son oncle, le prince Eugène, fussent en mesure et tout à fait -en disposition de pourvoir à ses besoins, il n'aurait pas consenti à -recourir <span class="pagenum"><a id="page623" name="page623"></a>(p. 623)</span> à eux, et il aurait puisé dans la caisse de M. -Laffitte, où ses fonds étaient déposés, pour subvenir à ses dépenses. -Mais il craignait de dévoiler l'existence de ce dépôt, prévoyant qu'il -serait séquestré comme tous les biens des Bonaparte en France.</p> - -<p>En recevant cette réponse, sir Hudson Lowe déclara qu'il transmettrait -les lettres de Napoléon à ses banquiers, mais ouvertes comme -l'exigeaient les instructions de lord Bathurst, et il insista pour que -la dépense fût réduite, ou que Napoléon y pourvût de ses deniers. -<span class="sidenote" title="En marge">On n'y consent point, et Napoléon fait fondre son -argenterie pour payer ses dépenses.</span> -Révolté de ce nouveau genre de persécution, Napoléon ordonna à -l'intendant de sa maison, Marchand, de choisir dans son argenterie la -partie dont il pourrait se passer, de la faire briser, pour que l'on -ne trafiquât point du mobilier qui lui avait appartenu, et de -l'envoyer à James-Town afin de payer les fournisseurs. Cette manière -de répondre causa au gouverneur une grande confusion, car les -habitants de James-Town apprenant à quelle extrémité le prisonnier de -Longwood était réduit, furent honteux des procédés de leur -gouvernement. Pour atténuer ce sentiment qui s'exprimait très-haut, -sir Hudson Lowe fit dire par ses affidés que Napoléon regorgeait -d'argent, et qu'il pourrait solder sa dépense sans recourir à cette -misère d'apparat. Le récit qui précède a déjà éclairci les faits. -Napoléon avait apporté avec lui 350 mille francs en or environ, et ses -compagnons d'exil en avaient 200 mille à peu près. Il appelait cela sa -réserve, et il ne voulait pas se priver de cette dernière ressource, -sur laquelle il prenait de temps en temps soit de quoi faire une -aumône, soit de quoi payer un <span class="pagenum"><a id="page624" name="page624"></a>(p. 624)</span> service. Ne voulant ni toucher -à cette somme, qui du reste eût bientôt disparu, ni fournir une preuve -matérielle du dépôt existant chez M. Laffitte, il fallait bien qu'il -eût recours à son argenterie. Elle était considérable d'ailleurs, et -au delà de ses besoins. Marchand, qui veillait soigneusement à tous -les détails de sa maison, avait eu le temps de la prendre à l'Élysée, -de l'expédier à Rochefort, et elle pouvait fournir des suppléments en -attendant que la rougeur montât au front de sir Hudson Lowe ou de lord -Bathurst.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette déplorable contestation tombe peu à peu d'elle-même.</span> -Confus cependant d'élever une telle contestation, sir Hudson Lowe -annonça qu'il prendrait sur lui de laisser provisoirement à 12 mille -livres sterling (300,000 francs) le crédit fixé à 8 mille par lord -Bathurst, et de demander de nouveaux ordres à ce sujet. Les envois -d'argenterie cessèrent alors, et cette cause d'ignoble tracasserie -disparut. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de sir Pulteney Malcolm, chargé de commander la -station navale.</span> -En ce moment un nouvel amiral était venu remplacer l'amiral -Cockburn dans le commandement non pas de l'île, mais de la station -navale. Ce nouvel amiral était sir Pulteney Malcolm, personnage d'un -caractère élevé, et dont la bonté de cœur rayonnait sur un aimable -visage. Arrivé à Sainte-Hélène il se fit présenter à Napoléon, en -observant toutes les convenances envers l'auguste captif, et dès le -premier abord réussit à lui plaire. -<span class="sidenote" title="En marge">Aimable caractère de cet officier.</span> -Sa dignité douce, sa commisération -respectueuse, produisirent un effet immédiat sur la nature vive et -sensible de Napoléon, et gagnèrent son cœur. Napoléon le traita -tout de suite en ami, et devint pour lui aussi doux qu'expansif. Sir -Malcolm renouvela fréquemment ses visites, et Napoléon <span class="pagenum"><a id="page625" name="page625"></a>(p. 625)</span> -voulut qu'il fût introduit dès qu'il paraîtrait, sans recourir à une -étiquette à laquelle il ne tenait que pour se faire respecter de ses -gardiens. -<span class="sidenote" title="En marge">Son succès auprès de Napoléon, et ses bons rapports avec -lui.</span> -Sir Malcolm, qui s'était aperçu que l'une des plus grandes -souffrances de Napoléon était de manquer d'ombre (car les maigres -gommiers composant le bois de Longwood ne lui en procuraient guère), -envoya chercher à bord de ses vaisseaux une vaste et belle tente, et -la fit dresser par ses matelots tout près des bâtiments de Longwood. -Napoléon fut extrêmement touché de cette attention délicate, et vint -souvent prendre ses repas ou se livrer au travail sous la tente de sir -Malcolm. Celui-ci, ne négligeant aucun moyen d'adoucir le sort des -exilés, crut qu'une manière certaine d'y contribuer, serait d'opérer -un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson Lowe, et d'améliorer -ainsi non pas les instructions de lord Bathurst, mais au moins leur -exécution. -<span class="sidenote" title="En marge">Essai de réconciliation entre Napoléon et sir Hudson Lowe, -tenté par le nouvel amiral.</span> -Il en parla à Napoléon, lui dit que les instructions de -lord Bathurst étaient effectivement peu convenables, que sir Hudson -Lowe, obligé de s'y conformer, n'avait pas été maître d'épargner -certaines tracasseries aux habitants de Longwood; qu'il n'était ni -méchant, ni malintentionné, qu'il partageait avec le gouvernement -britannique et tous les gouvernements européens la terreur d'une -évasion semblable à celle de l'île d'Elbe; qu'il perdait l'esprit à -cette seule pensée, qu'il fallait le lui pardonner, qu'en le voyant, -en l'accueillant bien, en s'expliquant franchement avec lui, on le -rassurerait, on l'adoucirait, et qu'il en résulterait des rapports -meilleurs, une vie moins tourmentée pour les habitants de -Longwood.—Vous <span class="pagenum"><a id="page626" name="page626"></a>(p. 626)</span> vous trompez, répondit Napoléon à l'obligeant -médiateur. Je me connais en fait d'hommes, et la figure de sir Hudson -ne peut être que l'expression d'un mauvais cœur. Je me connais -aussi en fait d'évasion, mais je ne songe à aucune entreprise de ce -genre, par deux raisons: parce qu'une évasion est impossible, et parce -qu'elle ne me conduirait à rien. Il n'y a plus de place pour moi dans -le monde, et je ne puis aspirer qu'à finir ici ma vie, qui ne saurait -être longue, et à m'occuper de consigner quelques souvenirs pour -l'édification de la postérité. Si je fais perdre la raison à mes -ennemis, je ne la perds pas aussi facilement qu'eux, et je ne cherche -pas à me dérober à leur main de fer, mais à leurs outrages. Qu'on me -laisse mourir sans m'offenser, je ne demande pas davantage à vos -compatriotes. Je ne gagnerai rien à une nouvelle entrevue avec sir -Hudson Lowe. Tout maître de moi que je suis lorsqu'il le faut, -l'aspect de cet homme révolte mes yeux, excite ma langue, et je ne -pourrais l'admettre en ma présence sans inconvénient.—Sir Malcolm ne -se découragea point, et insista pour que Napoléon reçût sir Hudson -Lowe, qui désirait le voir, et sollicitait cette faveur avec un désir -sincère de conciliation.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle entrevue dans le but d'amener un accommodement.</span> -Napoléon se rendit à des instances dont l'intention était si amicale, -et consentit à recevoir le gouverneur, mais en présence de sir -Malcolm, afin qu'il y eût un témoin de l'entrevue. Sir Hudson Lowe -arriva en effet à Longwood accompagné de l'amiral, et se présentant -avec un certain embarras à son fier prisonnier. Napoléon l'accueillit -poliment, et le <span class="pagenum"><a id="page627" name="page627"></a>(p. 627)</span> laissa s'étendre en explications -justificatives sur les procédés dont on se plaignait à Longwood. Il -répondit d'abord sans amertume et d'un ton presque conciliant; mais la -question des dépenses, qui était récente et plutôt abandonnée que -résolue, ayant été maladroitement soulevée par le gouverneur, il cessa -de se modérer, et éclata sur-le-champ en propos d'une extrême -dureté.—Je suis étonné, monsieur, lui dit-il, que vous osiez aborder -avec moi un sujet pareil. Je ne suis pas accoutumé à m'occuper de ce -qui se passe dans mes cuisines. S'il vous convient d'y regarder, -faites-le, et ne m'en parlez point. Si je n'avais ici des femmes, des -enfants, condamnés comme moi à un lointain exil, je serais allé -m'asseoir à la table des officiers du 53<sup>e</sup>, et ces braves gens -n'auraient pas refusé de partager leur repas avec l'un des plus vieux -soldats de l'Europe. Mais j'ai ici à nourrir plusieurs familles qui -sont aussi impatientes que moi de ne plus rien devoir à l'indigne -gouvernement qui nous opprime. Que je puisse écrire en Europe sans -être obligé de vous prendre pour confident, et ma famille, la France -elle-même, ne laisseront manquer de pain ni moi, ni les amis qui ont -bien voulu s'associer à mes malheurs.— -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, ne pouvant se contenir, offense gravement sir -Hudson Lowe, qui se retire pour ne plus reparaître à Longwood.</span> -Après ces paroles, Napoléon, -emporté par la colère, permit à peine au gouverneur de proférer -quelques mots, puis, s'adressant à l'amiral seul, ne parlant de sir -Hudson Lowe qu'à la troisième personne, il eut le tort de se laisser -aller à de véritables outrages. L'amiral cherchant à excuser les -procédés du gouverneur par ses instructions, Napoléon répondit qu'il -y avait des missions <span class="pagenum"><a id="page628" name="page628"></a>(p. 628)</span> que les gens d'honneur n'acceptaient -point, que d'ailleurs sir Hudson Lowe n'était pas un vrai militaire, -et qu'il avait plus souvent tenu la plume de l'officier d'état-major -que l'épée du soldat.—À ces derniers mots, sir Hudson Lowe, qui eut -le mérite de se contenir et de respecter dans son prisonnier la plus -grande infortune du siècle, le quitta en frémissant, et en déclarant -qu'il ne remettrait plus les pieds à Longwood.</p> - -<p>À peine était-il sorti que Napoléon, honteux d'avoir été si peu maître -de lui, s'excusa auprès de sir Pulteney Malcolm, dit qu'il ne se -serait point livré à de tels emportements si le gouverneur n'avait -commis la maladresse de parler de cette ignoble affaire des dépenses, -qu'il s'attendait bien que l'entrevue tournerait mal, que la figure de -sir Hudson Lowe produisait sur lui une impression qu'il ne pouvait pas -dominer, qu'il avait eu tort, qu'il le reconnaissait, et il ajouta -cette parole, qui corrigeait sa faute: Je n'ai qu'une excuse, monsieur -l'amiral, une seule, c'est de n'être plus aux Tuileries. Je ne me -pardonnerais pas l'outrage que j'ai fait à sir Hudson Lowe, si je -n'étais dans ses fers.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Fin de l'année 1816, et monotonie de l'existence de -Napoléon.</span> -Après ces agitations qui remplirent une partie de l'année 1816, la vie -de Napoléon rentra dans la monotonie dont elle ne devait guère -s'écarter jusqu'à sa mort, et qui n'était interrompue quelquefois que -par des souffrances. Ses habitudes étaient toujours les mêmes. N'ayant -qu'un sommeil fréquemment interrompu, surtout quand il s'était couché -de bonne heure faute de pouvoir occuper ses soirées, il se levait, -lisait, dictait s'il avait Marchand à portée, se <span class="pagenum"><a id="page629" name="page629"></a>(p. 629)</span> recouchait -en changeant de lit, cherchait ainsi le sommeil qui le fuyait, montait -à cheval dès que le soleil éclairait le plateau de Longwood, et -recommençait à tourner dans ce qu'il appelait <cite>le cercle de son -enfer</cite>. Cette promenade constamment répétée lui devenait chaque jour -plus désagréable, car pour en franchir les limites il aurait fallu -traîner après lui le malheureux officier attaché à sa garde. Le -plaisir même qu'il avait à entretenir quelques voisins, tels que le -vieux nègre qui cultivait un champ près de lui, la veuve et ses deux -filles qui lui apportaient des fleurs, était gâté par la crainte de -les compromettre en excitant l'ombrageuse défiance du gouverneur. À -peine osait-il faire un peu de bien autour de lui, de peur de passer -pour préparer les complices d'une évasion chimérique. Ces gênes -agissant sur une organisation irritable, qui ne savait se dominer que -dans les grands dangers, le condamnaient à une vraie torture.— -<span class="sidenote" title="En marge">Son besoin de mouvement, d'espace et de verdure.</span> -Ah, disait-il à M. de Las Cases, que ne sommes-nous libres aux bords de -l'Ohio ou du Mississipi, entourés de nos familles et de quelques -amis!... Sentez-vous quel plaisir nous aurions à parcourir sans fin et -de toute la vitesse de nos chevaux ces vastes forêts d'Amérique? Mais -ici, sur ce rocher, <cite>c'est à peine s'il y a de quoi faire un temps de -galop</cite>.—Puis rentrant au moment où les rayons du soleil tropical -brûlaient son front, il se réfugiait sous la tente de sir Malcolm; -mais sous cette ombre sans charme, <cite>un chêne, un chêne</cite>, s'écriait-il, -et il demandait avec passion qu'on lui rendît le feuillage de ce bel -arbre de France!...—Revenu de sa promenade à cheval, Napoléon se -<span class="pagenum"><a id="page630" name="page630"></a>(p. 630)</span> remettait au lit, tâchait de retrouver grâce à la fatigue un -complément de sommeil, puis se baignait longuement, habitude qui lui -devint bientôt funeste en l'affaiblissant, mais qui lui plaisait, -parce qu'elle diminuait une douleur au côté qu'il éprouvait dès lors, -et qui était le premier signe de la maladie dont il devait mourir. -Ensuite il travaillait, lisait, dictait, reprenait en un mot les -occupations que nous avons déjà décrites, et finissait la journée avec -ses amis, en faisant des lectures en commun, ou en continuant les -récits de sa vie toujours écoutés avec la même avidité. Et ces -journées n'étaient pas les plus tristes de sa cruelle existence, -cruelle pour tout homme, mais particulièrement pour celui qui avait -passé sa vie à remuer le monde. Il y avait des jours, et c'étaient les -plus fréquents, où soufflait le vent du Cap, vent sec, aigre, agissant -d'une manière douloureuse sur le système nerveux, couchant vers la -terre plantes et arbres, empêchant même l'herbe de pousser, de façon -que sur ce rocher, entouré des brouillards de l'Océan, on était tour à -tour plongé dans une humidité pénétrante, ou placé dans un courant -d'air continu et dévorant. Quand ce vent régnait, Napoléon se -renfermait, ne prenait plus l'air, tombait dans une profonde -tristesse, et se demandait si en lui assignant cet affreux séjour on -n'avait pas eu l'intention perfide d'abréger sa vie. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon est persuadé qu'on l'a envoyé à Sainte-Hélène pour -l'y faire mourir.</span> -En apprenant surtout que près de lui se trouvait, dans une vallée fraîche et bien -abritée, l'agréable château de Plantation-House, il se confirmait dans -cette amère persuasion.—Si on voulait ma mort, disait-il, pourquoi -ne pas me <span class="pagenum"><a id="page631" name="page631"></a>(p. 631)</span> traiter comme Ney! une balle dans la tête y eût -suffi. Mais l'Europe est aussi haineuse que l'émigration, et elle n'a -pas le même courage. Elle n'aurait pas osé me tuer, et elle ose me -faire mourir lentement...—Napoléon se trompait: l'Europe voulait -avant tout le garder, et dans cette préoccupation elle ne cherchait -guère à savoir si les précautions prises pour assurer sa garde étaient -conciliables avec l'intérêt de sa santé. Elle n'y songeait même pas, -et laissait ce soin à l'Angleterre qui n'y songeait pas davantage, et -s'en remettait à un ministre anglais, lequel s'en remettait à un -subalterne, tour à tour effrayé de sa responsabilité ou irrité par les -offenses de ses prisonniers. Lord Bathurst, comme nous l'avons dit, -avait eu l'insouciance coupable de ne pas exiger de la Compagnie des -Indes l'abandon de Plantation-House, et sir Hudson Lowe n'avait pas la -délicatesse de l'offrir, aimant mieux le garder pour sa famille<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Lien vers la note 31"><span class="smaller">[31]</span></a>. -Il y avait donc en tout cela des motifs moins pervers, mais plus bas -peut-être que ceux que supposait Napoléon. On ne voulait pas -l'assassiner, mais on le laissait tuer peu à peu par des subalternes, -faute de penser à lui autrement que pour en avoir peur.</p> - -<p>Sir Hudson Lowe avait apporté avec lui du bois pour construire une -nouvelle habitation, des meubles, <span class="pagenum"><a id="page632" name="page632"></a>(p. 632)</span> des livres. Ce n'étaient -pas des bois, mais de solides matériaux qu'il aurait fallu pour se -garantir contre une température tour à tour humide ou brûlante. -Napoléon repoussa tout ce qu'on lui offrit, excepté les livres, et en -déplorant le triste choix qu'on avait fait, il en prit un certain -nombre qu'il dévorait, et qui devenaient le soir le sujet de ses -entretiens. -<span class="sidenote" title="En marge">Soirées de Longwood.</span> -Les soirées de Longwood, quoique si tristes, étaient, pour -ainsi dire, tout illuminées de son esprit. C'étaient tantôt des -conversations piquantes, presque gaies (rarement toutefois), tantôt -des entretiens élevés, même sublimes, et malheureusement fort -au-dessus de ses auditeurs, sur l'histoire, la guerre, les sciences et -les lettres. Parfois il jouait avec les enfants de madame Bertrand et -de madame de Montholon, leur faisait réciter des fables de La -Fontaine, regrettait qu'il y eût dans cette lecture tant de -profondeurs perdues pour eux, puis trouvant toujours l'argument qui -convenait à chaque sujet, à chaque interlocuteur, adressait à ces -enfants les raisonnements les plus capables de les persuader. L'un des -fils de madame de Montholon se plaignant qu'on l'obligeât à travailler -tous les jours, Napoléon lui disait: Mon ami, manges-tu tous les -jours?—Oui, Sire.—Eh bien, puisque tu manges tous les jours, il faut -travailler tous les jours.—Puis laissant les enfants, son génie -s'envolait sur les plus hauts sommets de la politique et de la -philosophie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Admirables entretiens de Napoléon.</span> -Parmi les livres apportés à Sainte-Hélène on avait compris des -pamphlets du temps, qu'on avait supposés propres à l'intéresser. Il y -en avait contre lui, <span class="pagenum"><a id="page633" name="page633"></a>(p. 633)</span> il y en avait aussi contre ses -adversaires. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'il pense du <cite>Dictionnaire des girouettes</cite>.</span> -Dans le nombre se trouvait le <cite>Dictionnaire des -girouettes</cite>, qui, après 1815, obtint un grand succès, parce qu'il -stigmatisait la mobilité des contemporains, si pressés de passer d'un -gouvernement à l'autre afin de conserver leurs positions. Ce livre, -écrit par des adversaires des Bourbons, plaisait naturellement à de -pauvres exilés voyant avec une vive satisfaction qu'on châtiât ceux -qui, au lieu d'être comme eux sur le rocher de Sainte-Hélène, -remplissaient les salons des Tuileries, occupés à désavouer -l'usurpation qu'ils avaient servie, et à célébrer la légitimité qu'ils -avaient combattue. Napoléon sourit le premier jour, puis n'y tenant -plus, saisit le livre et le jeta de côté.— -<span class="sidenote" title="En marge">Son dégoût pour ce livre.</span> -C'est un livre détestable, -s'écria-t-il, avilissant pour la France, avilissant pour l'humanité! -S'il était vrai, la Révolution française qui a cependant inauguré les -plus généreux principes, n'aurait fait de nous tous, nobles, -bourgeois, peuple, qu'une troupe de misérables. Tout cela est faux et -injuste. Prenez les guerres de religion en France, en Angleterre, en -Allemagne, vous y trouverez de ces changements intéressés, en aussi -grand nombre et par d'aussi petits motifs. Henri IV en a vu autant que -moi et que Louis XVIII. La Fronde en a offert bien d'autres, et certes -la France qui, quelques années après, gagnait les batailles de Rocroy -et des Dunes, qui produisait <cite>Polyeucte</cite>, <cite>Athalie</cite>, les <cite>Oraisons -funèbres</cite> de Bossuet, n'était point avilie. Gardez-vous du vulgaire -plaisir qu'on goûte en voyant ses adversaires châtiés, car soyez -assurés que l'arme qu'on emploie est une arme à double tranchant, et -qui peut <span class="pagenum"><a id="page634" name="page634"></a>(p. 634)</span> se retourner contre vous...— -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon dit qu'il a été <em>abandonné</em>, mais point <em>trahi</em>.</span> -Et comme on disait à -Napoléon que ces hommes qu'il voulait excuser l'avaient <em>trahi</em>, Non, -répondait-il, ils ne m'ont point trahi, ils m'ont <em>abandonné</em>, et -c'est bien différent. Il y a moins de traîtres que vous ne croyez, et -il y a en revanche quantité de gens faibles, vaincus par les -circonstances cent fois plus fortes qu'eux...—Napoléon comprenait, -sans le dire, que ces hommes, épuisés par l'abus qu'il avait fait de -leurs forces, avaient fini par succomber à la fatigue, et par aller -chercher sous de nouveaux maîtres le prix des services très-réels -qu'ils avaient rendus à la France.— -<span class="sidenote" title="En marge">Noble indulgence de son langage.</span> -Fouché, ajoutait Napoléon, est le -seul vrai traître que j'aie rencontré. Marmont lui-même, le malheureux -Marmont, qui m'a fait plus de mal que Fouché, n'était pas un traître. -La vanité, l'espérance d'un grand rôle, l'ont séduit, et il a cru en -m'abandonnant, en m'ôtant les moyens d'accabler la coalition dans -Paris, sauver la France d'une affreuse catastrophe. Mais il ne m'a pas -trahi comme Fouché.—Ses auditeurs, étonnés de tant d'indulgence, -demandaient à Napoléon comment en 1815, reconnaissant que Fouché le -trahissait, il l'avait laissé faire.—La question ne dépendait pas, -répondait-il, de la conduite d'un homme, quelque important qu'il fût. -Elle dépendait d'une bataille gagnée ou perdue, et si avant cette -épreuve décisive j'avais fait un éclat tel que de mettre Fouché en -accusation, j'aurais ébranlé mon gouvernement. Je devais patienter, -attendre, en laissant voir à Fouché que j'avais les yeux ouverts. Il -s'est vengé de mon indulgence méprisante, mais après Waterloo, même -sans un homme aussi dangereux <span class="pagenum"><a id="page635" name="page635"></a>(p. 635)</span> que Fouché, j'étais perdu... -<span class="sidenote" title="En marge">On n'obtient des vertus de la part des hommes qu'en leur en -supposant.</span> -Les traîtres, répétait Napoléon, sont plus rares que vous ne le -croyez. Les grands vices, les grandes vertus, sont des exceptions. La -masse des hommes est faible, mobile parce qu'elle est faible, cherche -fortune où elle peut, fait son bien sans vouloir faire le mal -d'autrui, et mérite plus de compassion que de haine. Il faut la -prendre comme elle est, s'en servir telle quelle, et chercher à -l'élever si on le peut. Mais soyez-en sûrs, ce n'est pas en -l'accablant de mépris qu'on parvient à la relever. Au contraire il -faut lui persuader qu'elle vaut mieux qu'elle ne vaut, si on veut en -obtenir tout le bien dont elle est capable. À l'armée, on dit à des -poltrons qu'ils sont des braves, et on les amène ainsi à le devenir. -En toutes choses il faut traiter les hommes de la sorte, et leur -supposer les vertus qu'on veut leur inspirer...—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conseil de ne pas trop se défier des hommes.</span> -Ce sujet conduisait Napoléon à un autre, sur lequel il déployait la -même philosophie pratique, et la même élévation de vues.—C'est -faiblesse, et non pas profondeur, disait-il, que de se trop méfier des -hommes. On arrive ainsi à douter de tous, à ne plus savoir de qui se -servir, et on perd souvent des instruments fort utiles. Ajoutez que si -on aperçoit chez vous cette disposition, chacun cherche à l'exciter à -son profit. Si j'avais écouté, disait-il, les discours de mes -serviteurs, je n'aurais vu que des lâches à l'armée, ou des infidèles -à l'intérieur. Ici même, mes amis, vous êtes bien peu nombreux, bien -obligés de vous sourire mutuellement, eh bien! je ne vous en crois -pas quand vous parlez de l'un <span class="pagenum"><a id="page636" name="page636"></a>(p. 636)</span> d'entre vous, et j'ai raison. -(Napoléon faisait allusion à certaines divisions naissantes, qui -commençaient à troubler son repos.) Non, continuait-il, il ne faut -jamais en croire les hommes les uns sur les autres. Lannes est mort -pour moi en héros, et souvent il tenait des propos tels qu'il aurait -fallu, si je les avais pris au sérieux, le poursuivre comme coupable -de haute trahison..... C'est là ce qui, après une longue expérience, -m'a porté à considérer la violation du secret des lettres comme -inutile et dangereuse. -<span class="sidenote" title="En marge">Opinion de Napoléon sur la violation du secret des -lettres.</span> -Ce qu'on trouve dans les correspondances, ce ne -sont pas les conspirations, car personne ne conspire par la poste, ce -sont les propos de l'oisiveté, de la rancune, de la malveillance. Qui -voudrait entendre sur son compte tous les propos de ses amis, même les -meilleurs? Bien fou, bien imprudent, serait celui qui ferait un pareil -essai, quand même il le pourrait. Il prendrait en haine ses amis les -plus vrais. Nous sommes en effet si légers, quand il s'agit de parler -les uns des autres! Eh bien, si on apprend les propos qui ont été -tenus, on en veut mortellement à des gens auxquels souvent il ne -faudrait vouloir que du bien. Lire les lettres, c'est assister aux -conversations de tout le monde, et il en résulte des préventions, des -injustices, qui sont un mal non pour les autres, mais pour soi. -Gouvernement, on se prive d'instruments précieux; simple individu, on -convertit en inimitiés sérieuses des amitiés, légères sans doute dans -leur langage, mais sincères dans leur attachement. Mieux vaut ne pas -savoir tout ce qui se dit, car quelque force qu'on ait, il y a des -propos qu'on a de la peine à pardonner, <span class="pagenum"><a id="page637" name="page637"></a>(p. 637)</span> et le moyen le plus -sûr de les pardonner, c'est de les ignorer.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Manière de considérer la calomnie.</span> -Une autre fois, prenant en main quelques-uns des horribles pamphlets -publiés contre lui en Angleterre, Napoléon parcourait la série des -grandes calomnies dont il avait été l'objet.— -<span class="sidenote" title="En marge">Grandes calomnies dont Napoléon avait été l'objet.</span> -À entendre mes ennemis, -disait-il, c'était moi qui avais assassiné Kléber en Égypte, brûlé la -cervelle à Desaix à Marengo, étranglé Pichegru dans son cachot... -Kléber, s'écriait-il, Desaix, Pichegru!... -<span class="sidenote" title="En marge">Comment il y répond.</span> -Je faisais un cas immense -de Kléber malgré ses défauts. Il aimait beaucoup trop les plaisirs, et -avait quelquefois un dangereux laisser-aller, mais il était passionné -pour la gloire des armes, et sur le champ de bataille il se montrait -homme de guerre du premier ordre. Sa mort m'a fait perdre l'Égypte, et -je l'aurais assassiné!... Desaix était un ange, c'est l'homme qui m'a -le plus aimé et que j'ai le plus aimé. Son arrivée a sauvé la bataille -de Marengo, et je l'aurais frappé au moment d'un service qui m'en -promettait tant d'autres!... Pichegru était peut-être le mieux doué -des généraux de la République sous le rapport de l'intelligence. Il -avait été l'un de mes maîtres à Brienne, et j'en avais conservé un tel -souvenir que jamais je n'ai pu me défendre à son égard d'un sentiment -de profonde commisération. Pourtant il avait commis à la tête de son -armée des actes criminels, pour lesquels Moreau l'avait dénoncé. Ah! -le malheureux, il s'était fait assez de tort à lui-même sans que -j'eusse à m'en mêler, et c'est parce qu'il le sentait qu'il avait -voulu détruire sa personne, après avoir détruit sa gloire. Eh bien, -c'est moi qui <span class="pagenum"><a id="page638" name="page638"></a>(p. 638)</span> les avais frappés tous les trois!... Le trait -essentiel de la calomnie ce n'est pas seulement d'être méchante, c'est -d'être absurde. La méchanceté est une passion si violente qu'elle -aboutit bien vite à la stupidité. Quand on est jeune, ardent, fier, on -bondit en apprenant ce qu'elle dit, et on se révolte. Avec le temps on -s'y fait, et on ne souhaite plus qu'une chose, c'est que la calomnie -dépasse toutes les bornes, car alors c'est elle qui vous justifie, et -vous venge!—Napoléon prenait un à un les actes les plus défigurés de -sa vie, notamment le prétendu empoisonnement des pestiférés de Jaffa, -et les réduisait à la vérité. Pour ce qui s'était passé à Jaffa, il -disait que, forcé de battre en retraite, et ne pouvant emmener, sans -donner la peste à l'armée, une vingtaine de pestiférés dont les Arabes -allaient couper la tête, il avait dit à Desgenettes qu'il serait -peut-être plus humain de leur administrer de l'opium, à quoi celui-ci -avait spirituellement répondu <cite>que son métier était de les guérir, non -de les tuer</cite>. Mais il ajoutait que presque tous étaient morts avant -qu'on eût décampé, que cinq ou six au plus étaient restés, lesquels -n'avaient point avalé d'opium, et que les propos indignes colportés à -ce sujet avaient été l'œuvre d'un infirmier chassé de l'armée pour -avoir fraudé les médicaments.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Manière dont Napoléon s'exprimait au sujet de la -catastrophe de Vincennes.</span> -Napoléon traitait donc avec une hautaine tranquillité ces atroces -calomnies. Il était un sujet, on le devine, sur lequel il se montrait -aussi hautain mais moins tranquille, c'était la catastrophe de -Vincennes. Il en parlait moins, mais il en parlait, et on sentait -qu'il se roidissait contre ce souvenir. À <span class="pagenum"><a id="page639" name="page639"></a>(p. 639)</span> la différence de -tous ceux qui avaient contribué à ce déplorable événement, il ne niait -rien, et avouait tout.—Les princes de Bourbon, disait-il, en -voulaient à ma vie, et il est hors de doute, pour quiconque a lu le -procès de Georges, que plusieurs d'entre eux avaient le secret des -projets d'assassinat formés contre ma personne. Le duc d'Enghien, -placé à une lieue de la frontière, attendait au moins le -renouvellement des hostilités pour reprendre les armes contre la -France, et à tous les titres, d'après les lois de tous les temps, il -méritait le châtiment que je lui ai infligé. <cite>Mon sang après tout -n'était pas de boue</cite>, et j'avais bien le droit de le défendre contre -ceux qui voulaient le verser, surtout lorsque dans ma personne je -défendais la France, son repos, sa prospérité, sa gloire! J'ai frappé, -on m'en avait donné le droit, et je le ferais encore!—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Faiblesse de ses explications.</span> -En s'exprimant avec cette véhémence, Napoléon décelait lui-même le -trouble de sa conscience. Son droit de se défendre étant admis (et -jamais en effet on ne défendit sur les trônes de la terre plus noble -tête que la sienne), il oubliait qu'il fallait se défendre selon les -lois; que le duc d'Enghien fut saisi sur le territoire étranger, que -transporté de vive force sur le territoire français, les lois furent -violées à son égard de plus d'une manière, dans les formes suivies par -la commission, et surtout dans l'exécution immédiate; que même lorsque -la loi vous a régulièrement livré un ennemi, il reste à consulter la -politique, qui conseille souvent l'indulgence, et qu'en ce genre tout -ce qu'elle conseille elle le commande, car il faut non-seulement -l'excuse <span class="pagenum"><a id="page640" name="page640"></a>(p. 640)</span> de la légalité, il faut aussi celle de la nécessité -pour laisser couler le sang humain; que la mort du duc d'Enghien, loin -de servir le gouvernement consulaire, lui causa un tort incalculable -en contribuant à l'engager envers l'Europe dans des voies de violence; -qu'enfin, dans ces occasions, la considération des personnes est de -grande importance aussi, et que pour le vainqueur de Rivoli, le -descendant du vainqueur de Rocroy aurait dû être sacré.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se regardait comme le plus innocent de tous les -fondateurs de dynastie.</span> -Passant vivement sur ce sujet Napoléon aimait à considérer l'ensemble -de son règne, et il disait qu'en consultant les annales du monde, en -prenant l'histoire des fondateurs de dynastie, on n'en trouvait pas de -plus innocent que lui. Effectivement il n'en est pas à qui l'histoire -ait moins à reprocher, sous le rapport des moyens employés pour -écarter des parents ou des rivaux, et il est certain qu'excepté les -champs de bataille, où l'effusion du sang humain fut immense, personne -n'avait moins versé de sang que lui, ce qui était dû à son caractère -personnel, et surtout aux mœurs de son temps. Se comparant à -Cromwell, Je suis monté, disait-il souvent, sur un trône vide, et je -n'ai rien fait pour le rendre vacant. Je n'y suis arrivé que porté par -l'enthousiasme et la reconnaissance de mes contemporains.— -<span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'il y avait de vrai dans cette assertion.</span> -Cette -assertion était rigoureusement vraie. Pourtant de ce trône, où il -avait été porté par une admiration si unanime, Napoléon était tombé -avec autant d'éclat qu'il y était monté. Certes la trahison, qu'il -niait lui-même, ne pouvait être une explication de cette chute; il -fallait la chercher dans ses fautes, et sur ces fautes il était -quelquefois sincère, quelquefois <span class="pagenum"><a id="page641" name="page641"></a>(p. 641)</span> sophistique, selon que les -aveux à faire coûtaient plus ou moins à son orgueil. Suivant la loi -commune, là où il manquait d'excuses, il s'efforçait d'en trouver dans -des subtilités ou des inexactitudes de fait, dont il prenait -l'habitude, sans qu'on pût démêler s'il y croyait ou n'y croyait pas.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment Napoléon s'expliquait sur les six grandes fautes -politiques qui avaient amené sa chute.</span> -Nous avons, en racontant la chute de l'Empire en 1814, présenté le -tableau résumé des fautes qui avaient amené cette chute, et qui selon -nous se réduisaient à six. Elles avaient consisté,</p> - -<p>La première, à sortir en 1803 de la politique forte et modérée du -Consulat, à rompre la paix d'Amiens, et à se jeter sur l'Angleterre, -qu'il était si difficile d'atteindre;</p> - -<p>La seconde, après avoir soumis le continent en trois batailles, -Austerlitz, Iéna, Friedland, à n'être pas rentré en 1807 dans la -politique modérée, et au lieu de chercher à réduire l'Angleterre par -l'union du continent contre elle, à profiter au contraire de -l'occasion pour essayer la monarchie universelle;</p> - -<p>La troisième, à faire reposer à Tilsit cette monarchie universelle sur -la complicité intéressée de la Russie, complicité qui ne pouvait être -durable que si elle était payée par l'abandon de Constantinople;</p> - -<p>La quatrième, à s'enfoncer en Espagne, gouffre sans fond où étaient -allées s'abîmer toutes nos forces;</p> - -<p>La cinquième, à ne pas essayer de venir à bout de cette guerre par la -persévérance, et à chercher en Russie la solution qu'on ne trouvait -pas dans la Péninsule, ce qui avait amené la catastrophe inouïe de -Moscou;</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page642" name="page642"></a>(p. 642)</span> La sixième enfin et la plus funeste, après avoir ramené à -Lutzen et Bautzen la victoire sous nos drapeaux, à refuser la paix de -Prague, qui nous aurait laissé une étendue de territoire bien -supérieure à celle que la politique permettait d'espérer et de -désirer.</p> - -<p>Il est inutile de dire que dans les profonds ennuis de sa captivité, -Napoléon reproduisant ses souvenirs à mesure que les hasards de la -conversation les réveillaient, ne discutait pas méthodiquement les -actes principaux de son règne, comme nous avons essayé de le faire. Il -touchait tantôt à un sujet, tantôt à un autre, cherchant d'autant plus -à s'excuser qu'il était moins excusable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Première faute.</span> -Quant à ses emportements envers l'Angleterre et à la rupture de la -paix d'Amiens, il disait que la fameuse scène à lord Whitworth avait -été fort exagérée, et que le refus du ministère britannique d'évacuer -Malte était intolérable, oubliant que par l'ensemble de ses actes il -avait créé une situation menaçante, dont les Anglais avaient profité -pour ne pas évacuer cette île. Il affirmait que le projet de descente -avait été sérieux, et que ses combinaisons navales étaient telles, que -sans la faute d'un amiral il aurait triomphé de l'Angleterre. Il est -incontestable, en effet, que jamais combinaisons plus profondes ni -plus vastes ne furent imaginées, et que si l'amiral Villeneuve avait -paru dans la Manche, cent cinquante mille Français auraient franchi le -détroit! Que serait-il arrivé, lorsque, après avoir gagné en -Angleterre une bataille d'Austerlitz, Napoléon se serait trouvé -maître de Londres comme il le fut plus <span class="pagenum"><a id="page643" name="page643"></a>(p. 643)</span> tard de Vienne et de -Berlin? La fière aristocratie anglaise aurait-elle plié sous ce coup -terrible, ou bien aurait-elle essayé de prolonger la lutte contre son -vainqueur prisonnier en quelque sorte dans sa propre conquête? On n'en -sait rien. Mais c'était une terrible manière de jouer sa grandeur et -celle de la France, que de la risquer dans de pareils hasards!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Deuxième faute.</span> -Quant à la monarchie universelle, qu'il avait essayé d'établir lorsque -ne pouvant venir à bout de l'Angleterre il s'était jeté sur le -continent, Napoléon n'en fournissait pas une raison valable. Cette -monarchie universelle, il ne la voulait, disait-il, que temporaire; -c'était une dictature au dehors, comme la dictature au dedans que la -France lui avait conférée, et qu'il aurait déposée avec le -temps.—D'abord si la France en 1800 demandait un bras puissant pour -la sauver de l'anarchie, l'Europe ne désirait rien de semblable. Ce -dont elle voulait être préservée, c'était de l'ambition du nouveau -chef qui gouvernait alors la France, et le lui donner pour dictateur, -c'était tout simplement lui donner ce qu'elle craignait le plus, -c'était pour remède à son mal lui donner le mal lui-même. Il n'y avait -donc aucune vérité à vouloir déduire de la dictature au dedans la -dictature au dehors. Il aurait fallu en tous cas la rendre courte pour -la rendre tolérable, il aurait fallu par ses actes prouver aux peuples -qu'on l'exerçait dans leur intérêt, et leur faire du bien au lieu de -les accabler de maux, au point de les amener tous à se soulever en -1813 pour combattre et détruire cette dictature européenne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page644" name="page644"></a>(p. 644)</span> Sur cette chimère de la monarchie universelle, Napoléon -disait encore que toujours on l'avait attaqué, et qu'obligé sans cesse -de se défendre il était devenu maître de l'Europe presque malgré lui: -fausse assertion souvent répétée par les adulateurs de sa mémoire et -de son système. Il est vrai que les puissances européennes, sous -l'oppression qu'elles subissaient, n'attendaient qu'un moment pour se -révolter; mais cette disposition à la révolte n'était que le résultat -de l'oppression même, et, au surplus, elles étaient si accablées après -Tilsit, que sans la guerre d'Espagne l'Autriche n'aurait pas essayé la -fameuse levée de boucliers de 1809, et qu'après la victoire de Wagram, -si Napoléon n'avait pas entrepris la guerre de Russie, personne n'eût -osé lever la main contre lui.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Troisième faute.</span> -Il était plus sincère sur la troisième faute, la guerre d'Espagne.—La -guerre d'Espagne, disait-il, avait compromis la moralité de son -gouvernement, divisé et usé ses forces.—Lui seul pouvait dire si bien -et si complétement. Oui, l'événement de Bayonne avait paru une noire -perfidie; la guerre d'Espagne avait attiré au midi les armées dont il -aurait eu besoin au nord, et après avoir divisé ses forces les avait -usées par l'acharnement de la lutte. Mais comment était-il si sincère -sur ce point en l'étant si peu sur d'autres? C'était peut-être -l'évidence de la faute, et peut-être aussi la nature des excuses qu'il -trouvait à donner.—En ayant, disait-il, fondé en France <cite>la quatrième -dynastie</cite>, il ne pouvait souffrir en Espagne les Bourbons, que leur -situation destinait presque inévitablement à être les complices de -l'Angleterre.—Cette raison était assurément d'un <span class="pagenum"><a id="page645" name="page645"></a>(p. 645)</span> certain -poids; mais si, au lieu de hâter la solution par un attentat, Napoléon -l'eût attendue de l'incapacité des Bourbons et de la popularité -prodigieuse dont il jouissait en Espagne, il eût été probablement -appelé par les Espagnols eux-mêmes à ranger les deux trônes sous une -seule influence. C'était donc une faute d'impatience (genre de faute -que son caractère le portait si souvent à commettre), et cette excuse -de la guerre d'Espagne, qui lui semblait assez bonne pour qu'il osât -avouer son erreur, ne valait guère mieux que la plupart de celles -qu'il donnait pour pallier les torts de sa politique.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Quatrième et cinquième faute.</span> -Quant à la faute de n'avoir pas essayé de triompher des Espagnols par -la persévérance, et d'être allé chercher en Russie une solution qu'il -ne trouvait pas en Espagne même, il était assez sincère aussi, et à -cette occasion il faisait un singulier aveu.—En réalité, disait-il, -Alexandre ne désirait pas la guerre; je ne la désirais pas non plus, -et une fois sur le Niémen, nous étions comme <em>deux bravaches</em>, qui -n'auraient pas mieux demandé que de voir quelqu'un se jeter entre eux -pour les séparer. Mais un grand ministre des affaires étrangères -m'avait manqué à cette époque. Si j'avais eu M. de Talleyrand, par -exemple, la guerre de Russie n'aurait pas eu lieu...—Napoléon disait -vrai, mais il faisait là un aveu que doivent bien méditer les -ministres servant un maître engagé sur une pente dangereuse, et -n'ayant pas le courage de l'y arrêter.</p> - -<p>Quant à la campagne elle-même, il en attribuait la funeste issue à -l'incendie de Moscou.—Il y avait à Moscou, disait-il, des vivres -pour nourrir toute une <span class="pagenum"><a id="page646" name="page646"></a>(p. 646)</span> armée pendant plus de six mois. Si -j'avais hiverné là, j'aurais été <cite>comme le vaisseau pris dans les -glaces, lequel recouvre la liberté de ses mouvements au retour du -soleil</cite>. Je me serais trouvé entier au printemps, et si les Russes -avaient reçu des renforts, j'en aurais reçu de mon côté; et de même -qu'en 1807, après avoir essuyé la journée d'Eylau en février, j'avais -rencontré celle de Friedland en juin, j'aurais pu remporter quelque -brillant avantage au retour de la belle saison, et terminer la -campagne de 1812 aussi heureusement que celle de 1807.—Ces raisons -assurément avaient quelque valeur, mais on peut répondre que si -l'infanterie de l'armée eût pu vivre à Moscou, la cavalerie et -l'artillerie auraient manqué de fourrages, que si les renforts avaient -pu arriver jusqu'à Osterode en 1807, il n'était pas aussi facile de -les amener jusqu'à Moscou, et qu'enfin l'armée de 1812 n'avait plus -les solides qualités de celle de 1807.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sixième et dernière faute.</span> -Quant à la dernière des fautes graves du règne, celle d'avoir refusé -la paix de Prague, Napoléon ne disait rien de plausible, ni même de -spécieux. Il répétait cette raison banale que l'Autriche n'était pas -de bonne foi, et qu'en ayant l'air de traiter à Prague elle était -secrètement engagée avec les puissances coalisées, allégation fausse -et que les documents les plus authentiques réfutent complétement. Si -en effet l'Autriche n'avait pas été de bonne foi à Prague, il y avait -un moyen de la confondre, c'était d'accepter ses conditions, qui -consistaient à nous laisser la Westphalie, la Hollande, le Piémont, -Florence, Rome, Naples, c'est-à-dire deux fois plus que <span class="pagenum"><a id="page647" name="page647"></a>(p. 647)</span> nous -ne devions désirer, et à nous refuser seulement Lubeck, Hambourg, dont -nous n'avions que faire, la Sicile, que nous n'avions jamais eue, -l'Espagne, que nous avions perdue. Si, ces conditions acceptées, elle -nous avait manqué de parole, alors on l'eût convaincue de mensonge, et -on aurait eu l'opinion générale pour soi. Mais en fait il est constant -qu'elle eût accepté avec joie notre adhésion, car elle n'entreprenait -la guerre qu'en tremblant, et elle avait même formellement refusé de -s'engager avec les coalisés avant l'expiration du délai fatal assigné -à la médiation. Napoléon n'aimait pas à s'étendre sur ce sujet, -pénible pour son amour-propre, car il s'était lourdement trompé en -cette occasion, et avait cru qu'il faisait tellement peur à l'Autriche -que jamais elle n'oserait se décider contre lui. Il lui faisait peur -assurément, et beaucoup, mais non jusqu'à paralyser son jugement, et à -l'empêcher de prendre un parti dicté par ses intérêts les plus -évidents. Pour écarter ce reproche il disait que son mariage l'avait -perdu en lui inspirant une confiance funeste à l'égard de l'Autriche, -excuse peu digne, et fausse d'ailleurs, car M. de Metternich avait eu -soin de lui répéter sans cesse que le mariage avait dans les conseils -de la cour de Vienne un certain poids, mais un poids limité, et -n'empêcherait pas de lui déclarer la guerre s'il n'acceptait pas les -conditions proposées à Prague, lesquelles après tout n'avaient qu'un -inconvénient, c'était d'être trop belles pour nous.</p> - -<p>Ainsi raisonnait Napoléon sur les événements de son règne, sincère, -comme on le voit, sur les points <span class="pagenum"><a id="page648" name="page648"></a>(p. 648)</span> où son amour-propre trouvait -des excuses spécieuses, sophistique sur les points où il n'en trouvait -pas, sentant bien ses fautes sans le dire, et comptant sur l'immensité -de sa gloire pour le soutenir auprès des âges futurs, comme elle -l'avait déjà soutenu auprès des contemporains.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon s'étend volontiers sur son gouvernement -intérieur.</span> -Il s'expliquait plus volontiers et avec plus de confiance sur tout ce -qui concernait le gouvernement intérieur de l'Empire. Là, il se -présentait avec raison comme un grand organisateur, qui, prenant en -1800 l'ancienne société brisée par le marteau de la Révolution, avait -de ses débris recomposé la société moderne. Il n'avait pas de peine à -démontrer pourquoi il avait cherché à fondre ensemble les diverses -classes de la France violemment divisées, à rappeler l'ancienne -noblesse, à élever jusqu'à elle la bourgeoisie, en donnant à celle-ci -des titres mérités par de grands-services, et à offrir ainsi à -l'Europe une société puissante, rajeunie et digne d'entrer en relation -avec elle. Seulement en tâchant de rendre la France présentable à -l'Europe, pour rétablir avec celle-ci des relations pacifiques, il -n'aurait pas fallu faire vivre cette malheureuse Europe dans des -terreurs continuelles. Sur tous ces points du reste Napoléon parlait -en législateur, en philosophe, en politique, et quand certains de ses -compagnons d'exil lui répétaient qu'il avait eu tort de s'entourer -d'anciens nobles qui l'avaient trahi, il repoussait énergiquement -cette objection, misérable selon lui, en leur adressant la réponse -péremptoire qui suit.—Les deux hommes qui ont le plus contribué à me -perdre, disait-il, c'est Marmont en <span class="pagenum"><a id="page649" name="page649"></a>(p. 649)</span> 1814, en m'ôtant les -forces avec lesquelles j'allais détruire la coalition dans Paris, et -Fouché en 1815, en soulevant la Chambre des représentants contre moi. -Les vrais traîtres, s'il y a eu des traîtres qui m'aient perdu, ce -sont ces deux hommes! Eh bien, étaient-ce d'anciens nobles?...—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa politique à l'égard des diverses classes de la société -française.</span> -Napoléon rapportait ensuite avec complaisance tout ce qu'il avait fait -pour donner à la France une administration active, puissante, probe, -claire dans ses comptes. Il rappelait ses routes, ses canaux, ses -ports, ses monuments, ses travaux pour la confection du Code civil, -dont il attribuait une large part à Tronchet, sa longue présidence du -Conseil d'État, où régnait, disait-il, une grande liberté de -discussion, où souvent il était contredit avec opiniâtreté, car, -ajoutait-il, si les hommes sont courtisans, ils ont de l'amour-propre -aussi, et j'ai vu des conseillers d'État, de simples maîtres des -requêtes, une fois engagés, soutenir contre moi leur opinion avec -entêtement, tant il est vrai qu'il suffit d'assembler les hommes avec -l'intention sérieuse d'approfondir les affaires, pour qu'il naisse une -liberté relative, et quelquefois féconde, du moins en fait -d'administration.</p> - -<p>Napoléon avouait qu'il n'avait pas été un monarque libéral, mais -soutenait qu'il avait été un monarque civilisateur, et ajoutait que, -chargé d'être dictateur, son rôle à lui ne pouvait pas être de donner -la liberté, mais de la préparer. -<span class="sidenote" title="En marge">Son essai de liberté en 1815.</span> -Quant à l'essai de cette liberté fait -en 1815, il ne le désavouait pas, mais il en parlait peu, comme s'il -avait été confus d'une épreuve qui avait si mal tourné <span class="pagenum"><a id="page650" name="page650"></a>(p. 650)</span> pour -lui. À cette occasion il s'exprimait sur les assemblées en homme qui -les connaissait bien, quoiqu'il les eût peu pratiquées, et imputait -ses mécomptes dans la Chambre des représentants à la nouveauté de cet -essai de liberté plus qu'à son vice fondamental.—Les assemblées, -disait-il, ont besoin de chefs pour les conduire, exactement comme les -armées. Mais il y a cette différence que les armées reçoivent les -chefs qu'on leur donne, et que les assemblées se les donnent à -elles-mêmes. Or, en 1815, la Chambre des représentants, réunie au -bruit du canon, n'avait pu encore ni chercher, ni trouver ses chefs.—</p> - -<p>En toutes choses Napoléon disait qu'il n'avait pu avoir que des -projets, qu'il n'avait eu le temps de rien achever, que son règne -n'était qu'une suite d'ébauches, et alors se prenant à rêver, il -aimait à se représenter tout ce qu'il aurait fait s'il avait pu -obtenir de l'Europe une paix franche et durable, (paix qu'il avait -repoussée malheureusement quand il aurait pu l'obtenir, comme en 1813 -par exemple, et qu'il n'avait voulue qu'en 1815, lorsqu'elle était -devenue impossible!)— -<span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'il aurait fait s'il avait vieilli sur le trône.</span> -J'aurais, disait-il, accordé à mes sujets une -large part dans le gouvernement. Je les aurais appelés autour de moi -dans des assemblées vraiment libres, j'aurais écouté, je me serais -laissé contredire, et, ne me bornant pas à les appeler autour de moi, -je serais allé à eux. J'aurais voyagé avec mes propres chevaux à -travers la France, accompagné de l'Impératrice et de mon fils. -J'aurais tout vu de mes yeux, écouté, redressé les griefs, observé de -près les hommes et les choses, et répandu de mes mains les biens de -la paix, après <span class="pagenum"><a id="page651" name="page651"></a>(p. 651)</span> avoir tant versé de ces mêmes mains les maux -de la guerre. J'aurais vieilli en prince paternel et pacifique, et les -peuples, après avoir si longtemps applaudi Napoléon guerrier, auraient -béni Napoléon pacifique, et <cite>voyageant, comme jadis les Mérovingiens, -dans un char traîné par des bœufs</cite>.—</p> - -<p>Tels étaient les rêves de ce grand homme, et si nous les rapportons, -c'est qu'ils contiennent une leçon frappante, celle de ne pas laisser -passer le temps de faire le bien, car une fois passé il ne revient -plus. Ainsi s'écoulaient les soirées de la captivité, et lorsqu'en -discourant de la sorte Napoléon s'apercevait qu'il avait atteint une -heure plus avancée que de coutume, il s'écriait avec joie: <cite>Minuit, -minuit! quelle conquête sur le temps!</cite>... le temps, dont il n'avait -jamais assez autrefois, et dont il avait toujours trop aujourd'hui!</p> - -<p>L'année 1816, dont une moitié s'était passée en tracasseries, fut -quant à l'autre moitié beaucoup mieux employée, et consacrée à des -travaux historiques assidus. C'est à M. de Las Cases que Napoléon -donnait alors le plus de temps, car il était plein d'ardeur pour le -récit de ses campagnes d'Italie, qui lui rappelaient ses premiers, ses -plus sensibles succès. Quoiqu'il s'occupât aussi de l'expédition -d'Égypte avec le maréchal Bertrand, de la campagne de 1815 avec le -général Gourgaud, l'Italie avait en ce moment la préférence. Il aurait -voulu avoir un <cite>Moniteur</cite> pour les dates et pour certains détails -matériels, et, à défaut du <cite>Moniteur</cite>, il se servait de l'<cite>Annual -register</cite>. -<span class="sidenote" title="En marge">Travaux historiques de Napoléon.</span> -Du reste, sa mémoire était rarement en défaut, et presque -jamais il n'avait à rectifier ses <span class="pagenum"><a id="page652" name="page652"></a>(p. 652)</span> souvenirs. M. de Las Cases, -forcé pour le suivre d'écrire aussi vite que la parole, se servait de -signes abréviatifs; il était obligé ensuite de recopier ce qu'il avait -écrit, et il y employait une partie des nuits. Il apportait le -lendemain cette copie, que Napoléon corrigeait de sa main. Ce travail -ayant singulièrement affaibli la vue de M. de Las Cases, son fils le -relevait souvent, et l'aidait dans ses efforts pour saisir au vol la -pensée impétueuse du puissant historien. À ce travail Napoléon en -avait ajouté un autre. Il sentait l'inconvénient de ne pas savoir -l'anglais, et il avait résolu de l'apprendre en adoptant M. de Las -Cases pour maître. Mais ce génie prodigieux, qui avait à un si haut -degré la mémoire des choses, n'avait pas celle des mots, et il -apprenait les langues avec peine. Il s'y appliquait néanmoins, et -commençait à lire l'anglais, sans toutefois pouvoir le parler. -<span class="sidenote" title="En marge">Les assiduités de M. de Las Cases auprès de Napoléon -inspirent des jalousies à quelques membres de la colonie.</span> -Ces -diverses occupations exigeaient de fréquents tête-à-tête avec M. de -Las Cases, et provoquaient des jalousies dans cette colonie si peu -nombreuse, et où il semble que l'infortune aurait dû rapprocher les -cœurs. Le général Gourgaud avait fait preuve envers Napoléon d'un -dévouement remarquable, mais il gâtait ses bonnes qualités par un -orgueil excessif, et par un penchant à la jalousie qui ne reposait -jamais. N'ayant pas quitté Napoléon dans ses dernières campagnes, il -se considérait comme devant être le coopérateur exclusif de tous les -récits de guerre, et souffrait avec peine que M. de Las Cases fût en -ce moment le confident habituel de son maître. Cependant chacun devait -avoir son tour, et, avec la fin de l'Empire, que le général Gourgaud -<span class="pagenum"><a id="page653" name="page653"></a>(p. 653)</span> connaissait mieux, le privilége des longs tête-à-tête devait -arriver pour lui. Mais, bouillant autant que courageux, il ne savait -pas se contenir, et, dans ce cercle si étroit, où les froissements -étaient nécessairement si sensibles, il devenait souvent querelleur et -incommode. Le spectacle de ces divisions aggravait les peines de -Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Efforts de Napoléon pour maintenir l'union entre les amis -qui lui restent.</span> -Il cherchait à apaiser des brouilles qu'il apercevait même -quand on s'efforçait de les lui cacher, réprimait avec autorité les -fougues du général Gourgaud, et s'appliquait à guérir les blessures -faites à la sensibilité de M. de Las Cases, caractère concentré et un -peu morose.—Quoi, leur disait-il à tous, n'est-ce pas assez de nos -chagrins? faut-il que nous y ajoutions nous-mêmes par nos propres -travers? Si la considération de ce que vous vous devez les uns aux -autres ne suffit pas, songez à ce que vous me devez à moi-même... Ne -voyez-vous pas que vos divisions me rendent profondément -malheureux?... Tenez, ajoutait-il, quand vous serez de retour en -Europe, ce qui ne peut manquer d'être prochain, car je n'ai pas -beaucoup d'années à vivre, votre gloire sera de m'avoir accompagné sur -ce rocher. Alors vous n'irez pas avouer que vous viviez en ennemis les -uns avec les autres; vous vous direz <cite>frères en Sainte-Hélène</cite>, vous -affecterez l'union: eh bien, puisqu'il faudra le faire un jour, -pourquoi ne pas commencer aujourd'hui, pour votre dignité, pour mon -repos, pour ma consolation?...—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Quelques tentatives de communications avec l'Europe.</span> -Ces pauvres exilés, malgré la surveillance ombrageuse dont ils étaient -l'objet, allaient quelquefois en ville sous divers prétextes, mais, -en réalité, <span class="pagenum"><a id="page654" name="page654"></a>(p. 654)</span> pour s'y procurer des nouvelles. Ils s'y -rendaient à cheval, accompagnés d'un surveillant, auquel ils donnaient -leur monture à garder, et qui leur laissait ainsi un peu de liberté -dont ils usaient pour se ménager quelques communications avec -l'Europe. Le propriétaire du pavillon de Briars, devenu fournisseur de -Longwood, se faisait souvent l'intermédiaire de leurs correspondances, -du reste bien innocentes, car elles avaient pour unique objet -d'entretenir des relations avec leurs familles, et les plus coupables -allaient tout au plus jusqu'à dénoncer à l'opinion publique européenne -les cruautés du gouvernement britannique. Il aurait fallu cependant -s'en tenir à ces discrètes communications, et ne pas trop donner -l'éveil à l'esprit soupçonneux de sir Hudson Lowe. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Las Cases, pour ce motif, est expulsé de -Sainte-Hélène.</span> -Mais M. de Las -Cases imagina de se servir d'un domestique qui retournait en Europe, -pour lui confier un long récit des souffrances de Sainte-Hélène, écrit -sur une pièce de soie, afin qu'il fût plus facile à cacher. Soit par -l'infidélité du domestique, soit par la rigueur des investigations -exercées sur sa personne, le dépôt fut découvert. M. de Las Cases qui -avait particulièrement déplu à sir Hudson Lowe, fut condamné, en vertu -des règlements établis, à quitter Sainte-Hélène. Une troupe de gens -armés se saisit de sa personne et de celle de son fils, et les -transporta l'un et l'autre à James-Town. Sir Hudson Lowe déclara à M. -de Las Cases qu'ayant enfreint les règlements qui défendaient les -communications clandestines, il serait conduit au Cap, et du Cap en -Europe. Il n'y avait point à disputer avec ce maître absolu, et il -fallut se soumettre. On visita les papiers de M. de <span class="pagenum"><a id="page655" name="page655"></a>(p. 655)</span> Las -Cases, on y trouva le journal qu'il avait tenu de ses entretiens avec -Napoléon, et le manuscrit des campagnes d'Italie. On retint l'un et -l'autre provisoirement.</p> - -<p>Napoléon fut vivement courroucé de ce qu'on avait violé son domicile, -et de ce qu'on lui enlevait un homme aussi respectable, et dont il -avait un si grand besoin. Il réclama le manuscrit de ses campagnes -d'Italie, qui lui fut rendu, et s'éleva avec amertume contre -l'enlèvement de M. de Las Cases, pour un acte aussi naturel, aussi -innocent qu'une plainte échappée à la souffrance, et prouvant même -qu'on ne songeait point à s'enfuir, car dans les pièces saisies rien -n'avait trait à un projet d'évasion. Aucun bâtiment ne s'étant trouvé -prêt à partir, M. de Las Cases fut retenu dans l'île, et mis pour -ainsi dire au secret, car il ne pouvait communiquer avec Longwood. -<span class="sidenote" title="En marge">Sir Hudson Lowe offre cependant de laisser M. de Las Cases -à Sainte-Hélène, ce que celui-ci n'accepte point.</span> -Sir Hudson Lowe ayant eu ainsi le temps de la réflexion, craignit que la -présence de M. Las de Cases en Europe ne fût plus fâcheuse pour lui et -les ministres anglais que sa présence à Sainte-Hélène, car une fois -libre, il pourrait faire entendre la voix du malheur, voix qui serait -fort écoutée, même dans le parlement britannique. Il offrit donc à M. -de Las Cases de retourner à Longwood, à condition de ne plus chercher -à correspondre, et de profiter de la leçon qu'il venait de recevoir -par un mois de séquestration. Mais M. de Las Cases avait fait de son -côté les mêmes réflexions. Il avait pensé qu'il serait plus utile à -Napoléon en Europe qu'à Sainte-Hélène, en dénonçant les traitements -que subissaient les exilés. Il <span class="pagenum"><a id="page656" name="page656"></a>(p. 656)</span> était fort inquiet aussi de -l'état de santé de son fils, qui souffrait du climat des tropiques, et -n'accepta point la grâce que lui offrait sir Hudson Lowe. On ne lui -permit pas de voir Napoléon, à moins que ce ne fût devant témoins, ce -qu'il refusa, mais il lui fit parvenir les motifs de sa résolution, -ainsi que plusieurs objets dont il était dépositaire, et fut embarqué -dans les derniers jours de décembre 1816, après dix-huit mois passés -auprès de Napoléon, dont une année à Sainte-Hélène.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Chagrin que le départ de M. de Las Cases fait éprouver à -Napoléon.</span> -Napoléon fut très-affecté du départ de M. de Las Cases. C'était de ses -compagnons d'exil celui qui avait l'instruction la plus variée, et qui -par sa connaissance de l'anglais lui rendait le plus de services, -outre qu'il était d'un caractère très-doux quoiqu'un peu susceptible. -Sans méconnaître que le désir de dénoncer à l'Europe les traitements -infligés aux captifs de Sainte-Hélène était entré pour beaucoup dans -son refus de revenir à Longwood, Napoléon ne se dissimulait pas non -plus que sa santé, et surtout celle de son fils, avaient contribué à -sa détermination, et il voyait clairement que tantôt les ombrages du -gouverneur, tantôt le climat, tantôt les devoirs de famille, -diminueraient successivement la petite société qui l'avait suivi, et -dont la présence peuplait de quelques visages amis son affreuse -solitude. Son valet de chambre Marchand, écrivant vite, lisant bien, -sage, discret, dévoué à son maître avec une simplicité touchante, et -de jour en jour devenant non plus un serviteur mais un ami, Marchand -recueillait plus qu'un autre de ces mots qui s'échappent d'une âme -souffrante, et qui semblent adressés <span class="pagenum"><a id="page657" name="page657"></a>(p. 657)</span> à Dieu seul.—Si cela -continue, disait Napoléon en soupirant, il ne restera bientôt ici que -moi et Marchand!—Puis s'adressant à ce dernier, il ajoutait: Tu me -feras la lecture, tu écriras sous ma dictée, tu me fermeras les yeux, -et tu iras vivre en Europe au sein du bien-être que je t'aurai -assuré.—</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">1817.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Le 1<sup>er</sup> janvier à Sainte-Hélène.</span> -Le 1<sup>er</sup> janvier 1817 fut pour la colonie exilée l'occasion d'une -petite fête de famille. Les amis de Napoléon avaient soin de saisir -les anniversaires pour venir tous ensemble lui présenter leurs -hommages, comme ils faisaient jadis aux Tuileries, et lui prouver que -proscrit, chargé de chaînes, il était toujours pour eux l'empereur -Napoléon. Ce n'étaient plus comme aux Tuileries les fêtes de -l'orgueil, mais celles du cœur, du cœur contrit, humilié, et -d'autant plus expansif qu'il était plus malheureux. Madame Bertrand, -madame de Montholon, accompagnées de leurs maris, tenant leurs enfants -par la main, le général Gourgaud, et après eux Marchand avec les -serviteurs qui avaient suivi leur maître à Sainte-Hélène, vinrent ce -1<sup>er</sup> janvier lui présenter leurs vœux. Quels vœux, hélas! Que -sa vie sur ce rocher ne fût pas trop amère, que sa santé ne déclinât -pas trop vite, que certaines souffrances physiques dont il commençait -à sentir l'atteinte ne fussent pas trop aiguës, car pour le revoir en -France rétabli sur le trône, ou seulement libre en Amérique, personne -n'osait y songer, et encore moins en parler. Napoléon était plus -triste que de coutume, à cause des souvenirs que réveillait cette -journée, et aussi à cause du départ de MM. de Las Cases. Il -accueillit ses compagnons avec des marques d'attendrissement <span class="pagenum"><a id="page658" name="page658"></a>(p. 658)</span> -qui ne lui étaient pas ordinaires, et les remercia de leur dévouement -de la manière la plus expressive. Il avait toujours pris beaucoup de -plaisir à faire des dons, et des quelques débris de son opulence que -Marchand avait sauvés, il avait composé un petit trésor pour témoigner -de temps en temps sa gratitude à ceux qui lui rendaient service. Il y -puisa pour donner soit aux enfants qu'il aimait, soit à leurs parents, -quelques objets qui devaient être pour eux de précieux souvenirs de -famille. Après ces épanchements, la journée étant fort belle, il -déjeuna avec ses compagnons d'exil sous la tente que l'amiral Malcolm -lui avait fait dresser, et qui lui procurait la seule ombre dont il -pût jouir à Longwood. On y passa la plus grande partie du jour, et peu -à peu la beauté du ciel, les témoignages de ses amis, un doux et -cordial entretien, semblèrent dissiper la sombre tristesse qui -couvrait le front de Napoléon. On parla de la France, on s'occupa du -passé autrefois si éblouissant, on ne dit rien du présent, et pour la -première fois cependant on osa dire quelques mots de l'avenir que -d'ordinaire on ne cherchait pas à pénétrer, car si profondément qu'on -y regardât, on n'y découvrait que la prison! Pourtant une sorte -d'espérance commençait à poindre, et cette espérance naissait de la -possibilité d'un changement ministériel en Angleterre. À en juger par -les journaux il était facile de voir qu'à la suite des emportements de -1815 il s'opérait un retour dans les esprits, que les peuples -revenaient aux idées de liberté, et qu'en revenant à ces idées les -haines contre la France perdaient de leur violence. <span class="pagenum"><a id="page659" name="page659"></a>(p. 659)</span> Le -ministère de lord Castlereagh était vivement attaqué. L'opposition -avait demandé compte à lord Bathurst de ses cruautés envers le -prisonnier de Sainte-Hélène, et il n'y avait aucune invraisemblance à -supposer un prochain changement dans le cabinet britannique. On -n'allait certes pas jusqu'à imaginer que Napoléon pourrait devoir un -rôle quelconque à un nouveau ministère, mais ce ministère pourrait -bien alléger les fers du prisonnier, le transporter dans une autre -île, qui sait même? peut-être lui ouvrir la libre Amérique. C'était -peu probable, mais l'âme humaine à défaut d'espérances fondées, se -repaît de chimères, tant il lui est impossible de ne pas espérer! On -rêva donc quelque peu dans cette journée, et on se sépara soulagé.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Année 1817, plus triste que les précédentes.</span> -L'année 1817 fut plus triste encore que l'année 1816, et tout -présageait qu'il en serait ainsi des autres, car dans cette captivité -sans fin présumable, et qui n'avait d'autre perspective que la mort, -la tristesse devait aller toujours en croissant. Les promenades à -cheval qui étaient indispensables à la santé de Napoléon, avaient -complétement cessé. Le cercle de trois à quatre lieues dans lequel il -était obligé de se renfermer s'il tenait à être seul, avait fini par -lui paraître aussi étroit que le préau d'une prison. Ayant voulu le -franchir et s'étant engagé dans les parties inconnues de l'île, il -avait plusieurs fois échappé à l'officier chargé de le suivre, et -celui-ci ayant fait l'observation que pour être fidèle à ses ordres il -serait forcé de se tenir plus près, Napoléon avait renoncé à monter à -cheval. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne sort plus, et sa santé s'en ressent -profondément.</span> -Il était resté jusqu'à deux mois sans sortir <span class="pagenum"><a id="page660" name="page660"></a>(p. 660)</span> -autrement que pour faire une courte promenade à pied. Précédemment il -recevait quelquefois des Anglais ou des Hollandais revenant des Indes -en Europe, lesquels demandaient au grand maréchal Bertrand l'honneur -de lui être présentés. Sir Hudson Lowe ayant essayé de changer cette -manière de procéder, et Napoléon voyant qu'on voulait faire de -Longwood un guichet qui ne s'ouvrirait que par la main de son geôlier, -ne recevait plus personne. Cette réclusion absolue, surtout depuis le -départ de M. de Las Cases, faisant cesser pour lui toute distraction, -il était tombé dans une sorte d'inertie morale, qui, jointe à son -inertie physique, devait produire sur lui les effets les plus prompts -et les plus funestes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée des commissaires européens à Sainte-Hélène.</span> -À cette époque arrivèrent trois commissaires des puissances alliées, -ayant mission de veiller à la garde du prisonnier de Sainte-Hélène de -concert avec sir Hudson Lowe. Les puissances avaient en effet signé un -traité par lequel approuvant tout ce que l'Angleterre avait fait -précédemment, elles lui déléguaient le soin de détenir Napoléon, à -condition toutefois que des commissaires nommés par elles pourraient -résider à Sainte-Hélène, s'assurer de la présence continue du -prisonnier, et veiller tant à sa garde qu'aux traitements qui lui -seraient infligés. La Prusse s'en fiant aux Anglais du soin de garder -son ancien ennemi, et ne s'intéressant pas assez à lui pour chercher à -savoir comment on le traitait, n'avait envoyé personne. La Russie, -l'Autriche, la France, avaient expédié chacune un commissaire. Ces -commissaires confinés dans une <span class="pagenum"><a id="page661" name="page661"></a>(p. 661)</span> île presque inhabitée, -n'avaient qu'un dédommagement en perspective, c'était de voir et -d'entretenir quelquefois l'illustre prisonnier. -<span class="sidenote" title="En marge">Leurs caractères particuliers et leurs dispositions.</span> -L'envoyé français, M. -de Montchenu, vieux royaliste, fort passionné mais point méchant, -répétait sans cesse que c'étaient les gens d'esprit qui avaient fait -l'abominable révolution française, que leur chef Napoléon, plus -spirituel, plus scélérat qu'eux tous ensemble, était un démon à garder -dans une cage de fer. Il n'avait aucune envie de le fréquenter, mais -il désirait se procurer le plus souvent possible la certitude physique -de sa présence à Sainte-Hélène. M. de Sturmer, envoyé autrichien, au -service du plus curieux des hommes d'État, le prince de Metternich, -aurait voulu pouvoir amuser son chef par des détails piquants. Le -commissaire russe, M. de Balmain, chargé par Alexandre de veiller à ce -qu'on gardât Napoléon sûrement, mais pas trop cruellement, avait bien -aussi quelque envie de le voir, mais moins que ses deux collègues, et -se moquait assez volontiers des inquiétudes du Français et de la -curiosité de l'Autrichien.</p> - -<p>L'attente de ces trois commissaires fut singulièrement trompée en -arrivant à Sainte-Hélène. Sir Hudson Lowe les ayant annoncés à -Longwood comme accrédités en vertu du traité du 2 août 1815, Napoléon -refusa péremptoirement de les admettre à ce titre. D'une opiniâtreté -invincible dans le malheur comme dans le bonheur, il ne voulait pas -s'écarter du principe qu'il avait posé, et d'après lequel il soutenait -que s'étant volontairement confié à l'Angleterre, on n'avait pas le -droit de le constituer <span class="pagenum"><a id="page662" name="page662"></a>(p. 662)</span> prisonnier. -<span class="sidenote" title="En marge">Cause qui les empêche d'être admis auprès de Napoléon.</span> -Par ce motif, il avait -déclaré que prêt à recevoir ces messieurs avec plaisir s'ils se -présentaient comme individus, il ne les recevrait pas introduits -auprès de lui en vertu du traité du 2 août. Cette fidélité à son thème -était fort regrettable, car outre les distractions qu'il aurait -trouvées dans la société de ces commissaires, il aurait pu par leur -entremise faire parvenir à Vienne et à Saint-Pétersbourg certains -détails de sa captivité, qui probablement auraient ému la pudeur de -l'empereur François, et l'excellent cœur d'Alexandre. Sir Hudson -Lowe qui en jugeait ainsi, saisit avec empressement la difficulté -soulevée par Napoléon, et déclara que les trois commissaires -n'entreraient à Longwood qu'en vertu du traité précité. Ce n'était -point l'avis des trois commissaires qui auraient bien désiré, -n'importe à quel titre, être admis auprès de Napoléon, soit pour -s'assurer de sa présence, soit pour jouir d'une société que tout le -monde eût enviée. Mais sir Hudson Lowe, craignant l'ingérance de ces -commissaires dans les questions relatives à la garde des prisonniers, -ne voulut se prêter à aucun accommodement, et ils restèrent à -Sainte-Hélène sans pouvoir pénétrer à Longwood. De temps en temps ils -montaient à cheval, allaient faire le tour des bâtiments occupés par -Napoléon, se plaçaient aux issues où ils espéraient le rencontrer, et -étaient réduits ou à l'apercevoir de très-loin, ou à recueillir -quelques détails des allants et venants. -<span class="sidenote" title="En marge">Leurs communications indirectes avec les prisonniers.</span> -Ils s'en procuraient aussi -par les compagnons de Napoléon lui-même. Ils avaient connu l'un le -grand maréchal Bertrand, l'autre les généraux <span class="pagenum"><a id="page663" name="page663"></a>(p. 663)</span> Montholon et -Gourgaud. Ils les recevaient, ou bien allaient à Hutt's-Gate rendre -visite à madame Bertrand. Ils s'assuraient ainsi de la présence à -Longwood de l'illustre prisonnier, et laissaient échapper des -nouvelles qui, fort insignifiantes à leurs yeux, étaient d'un prix -infini pour de pauvres captifs relégués dans une île déserte à deux -mille lieues de leur patrie. M. de Montholon, le plus adroit des -habitants de Longwood, avait l'art de faire parler les commissaires, -et de leur arracher parfois quelques détails intéressants. Cherchant à -flatter son maître malheureux, à réveiller en lui l'espérance éteinte, -il s'attachait à lui persuader tantôt que le commissaire russe allait -dénoncer à l'empereur Alexandre les traitements qu'on lui faisait -subir, tantôt que le mouvement des esprits en Angleterre se prononçait -contre le cabinet Castlereagh, et qu'avec de nouveaux ministres il -obtiendrait sinon la liberté de vivre en Amérique, au moins un -changement de résidence.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Services que le docteur O'Meara rend à Napoléon.</span> -Le hasard avait aussi procuré à Napoléon un moyen de communication -avec l'Europe, par l'établissement auprès de lui du docteur O'Meara. -Napoléon n'ayant pas de médecin en quittant la France, en avait -remarqué un à bord du <i>Bellérophon</i>, qui avait su lui plaire. C'était -le docteur O'Meara, homme d'esprit, assez adroit, et moins entêté que -ses confrères des pratiques de la médecine anglaise. Napoléon, en fait -de médecine, n'avait foi qu'à celle de l'illustre Corvisart, qu'il -caractérisait par ces mots: l'<cite>expérience chez un homme supérieur</cite>, -ne voulait en général d'aucun remède, <span class="pagenum"><a id="page664" name="page664"></a>(p. 664)</span> et repoussait -absolument ceux des médecins anglais. Il écoutait cependant le docteur -O'Meara qu'il avait pris à son service, se moquait de ses -prescriptions, mais s'entretenait avec lui tantôt en italien, tantôt -en français, de toutes sortes de sujets, puis l'envoyait à James-Town -lui chercher des nouvelles. Sir Hudson Lowe avait consenti à ce que le -docteur O'Meara, en sa qualité d'Anglais, restât auprès de Napoléon -sans subir les mêmes gênes que les autres habitants de Longwood, parce -qu'il le jugeait incapable de trahir son gouvernement (ce qui était -vrai), et qu'il le croyait tout au plus capable de quelques -complaisances sans danger. Se conduisant assez adroitement dans cette -position délicate, le docteur O'Meara s'en tirait sans trahir -personne, rendait à Napoléon le service fort innocent de lui apporter -quelques nouvelles d'Europe, rendait à sir Hudson Lowe le service de -constater chaque jour la présence du prisonnier, ce que l'officier -résidant à Longwood ne pouvait pas toujours faire, et trouvait encore -le moyen de plaire à Londres en transmettant au prince régent des -détails sur Napoléon, qui, sans être une infidélité envers celui-ci, -offraient à la curiosité du prince un intérêt véritable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles d'Europe.</span> -De certains points du plateau de Longwood on découvrait la mer, et dès -qu'une voile se montrait, on voulait savoir quel était le navire qui -arrivait, d'où il venait, quelles personnes, quelles choses il avait à -bord. Tout de suite on dépêchait le docteur O'Meara à James-Town, et -il rapportait souvent les journaux, quelquefois même des lettres -soustraites à la surveillance de sir Hudson Lowe. Napoléon <span class="pagenum"><a id="page665" name="page665"></a>(p. 665)</span> -s'était ainsi procuré des nouvelles qui avaient un instant charmé son -malheur. Tantôt il avait appris l'acquittement de Drouot, l'évasion de -Lavallette, événements dont il s'était fort réjoui, tantôt la fameuse -ordonnance du 5 septembre, qui l'avait confirmé dans la douce -espérance que le parti de la violence serait bientôt vaincu dans toute -l'Europe. Il avait reçu aussi de sa famille des lettres qui l'avaient -vivement ému. Les unes lui disaient que son fils se portait bien et -grandissait à vue d'œil, les autres que sa mère, sa sœur -Pauline, ses frères, désiraient le joindre à Sainte-Hélène, et -mettaient leur fortune à sa disposition. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon fort touché de celles qu'il reçoit de sa famille.</span> -Napoléon très-touché de ces -offres était résolu à les refuser. -<span class="sidenote" title="En marge">Elle lui offre sa présence et sa fortune, qu'il n'accepte -pas.</span> -Se considérant à Sainte-Hélène -comme un condamné à mort, il n'aurait pas plus supporté que sa mère et -sa sœur y vinssent, qu'il n'aurait voulu les voir monter sur -l'échafaud avec lui. Sachant qu'excepté le cardinal Fesch et sa mère, -ses proches avaient à peine de quoi vivre, et ayant de plus 4 à 5 -millions secrètement déposés chez M. Laffitte, il n'aurait pas -consenti à leur être à charge. D'ailleurs il n'avait même plus besoin -de recourir à ce dépôt, car sir Hudson Lowe après l'avoir tourmenté -sur les dépenses de sa maison, avait cessé d'y insister. Il fit donc -remercier ses proches de leurs offres, en disant qu'en y étant -très-sensible il ne les acceptait point.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Visite de quelques Anglais revenant des Indes.</span> -Malgré sa réclusion absolue, Napoléon reçut quelques Anglais à -l'époque du retour en Europe de la flotte des Indes. Ce moment, comme -nous l'avons dit, était celui d'une véritable fête à Sainte-Hélène, -car les bâtiments venant de cette destination lointaine <span class="pagenum"><a id="page666" name="page666"></a>(p. 666)</span> -prenaient des vivres frais à James-Town, y laissaient ou de l'argent -ou des marchandises, et animaient un instant la solitude profonde de -ce rocher perdu au milieu de l'Océan. Naturellement la curiosité de -voir Napoléon était extrême chez les voyageurs de toute condition, et -d'autant plus vive qu'ils avaient plus de culture d'esprit. De grands -dignitaires, des magistrats, des savants, passagers sur la flotte des -Indes, se mettant au-dessus des mesquines prescriptions de sir Hudson -Lowe, s'adressèrent directement au grand maréchal pour obtenir -l'honneur d'être présentés à Napoléon. Dans le nombre on compta lord -Amherst et plusieurs personnages distingués. Napoléon les admit auprès -de lui, se montra plein de calme, de douceur, de bonne grâce, et -s'entretint longuement avec eux, tantôt des Indes, tantôt des affaires -anglaises elles-mêmes, et toujours avec sa supériorité d'esprit -accoutumée. Les plus importants lui demandant ses messages pour -l'Europe, il leur répondit avec une noble résignation: -<span class="sidenote" title="En marge">Langage que leur tient Napoléon.</span> -Je ne vous -charge de rien. Rapportez à vos ministres ce que vous avez vu. Je suis -ici sur un rocher, qu'on a rendu pour moi plus étroit encore que la -nature ne l'avait fait, et sur lequel je ne puis pas même me promener -à cheval, après avoir été à cheval toute ma vie. J'habite sous un toit -de planches, où je suis tantôt dévoré par la chaleur, tantôt envahi -par une humidité pénétrante. Je ne puis en sortir sans être entouré de -sbires par un geôlier impitoyable. Je ne puis ni écrire à ma famille, -ni recevoir de ses nouvelles sans avoir ce geôlier pour confident. On -m'a ôté déjà deux de mes compagnons, <span class="pagenum"><a id="page667" name="page667"></a>(p. 667)</span> et Dieu sait si on me -laissera ceux qui me restent! Si on voulait ma mort, il eût été plus -noble de me traiter en soldat comme l'illustre Ney. Si ce n'est pas -cela qu'on veut, qu'on me donne de l'air et de l'espace. Qu'on ne -craigne pas mon évasion. Je sais qu'il n'y a plus dans le monde de -place pour moi, et que mon seul avenir est d'expirer dans vos fers. -Mais la question est de savoir si, en y demeurant, j'y serai à la -torture. Au surplus je ne demande rien; que ceux qui auront vu ma -situation, et que leur cœur portera à la faire connaître, le -fassent. Je ne les en prie même pas.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La santé de Napoléon décline rapidement.</span> -L'état de Napoléon justifiait assez les tristes pressentiments -auxquels il se livrait en parlant de lui-même. Ceux qui le voyaient -étaient frappés de la profonde altération de ses traits, et bien qu'il -ne fût pas encore à la veille de sa mort, on pouvait aisément augurer -qu'elle ne serait pas éloignée. L'aversion qu'il avait conçue pour la -promenade à cheval telle qu'on la lui avait permise, l'avait amené à -négliger complétement ce genre d'exercice. Malgré la belle saison -arrivant vers la fin de 1817 à Sainte-Hélène, il passa presque six -mois sans mettre le pied à l'étrier. Le docteur O'Meara lui -pronostiquant que cette renonciation aux exercices de toute sa vie lui -serait funeste: Tant mieux, répondait-il; la fin viendra plus -vite.—Il commençait à éprouver une douleur sourde au côté droit, et -Marchand lui disait qu'il aurait besoin d'un peu d'exercice. Oui, -disait-il en soupirant, il me serait bon de faire à cheval une course -de dix à douze lieues; mais le peut-on sur ce rocher?—Il avait -toujours eu le goût <span class="pagenum"><a id="page668" name="page668"></a>(p. 668)</span> des bains prolongés; il se livra plus que -jamais à ce penchant, qui lui procurait un soulagement à la douleur -dont il souffrait. Il restait plusieurs heures de suite dans un bain -chaud, puis se couchait, et s'affaiblissait ainsi à vue d'œil. Son -esprit attristé ne perdait ni en force, ni en éclat, mais son corps -devenait chaque jour plus débile, et il disait à ceux qui lui -donnaient leurs soins et paraissaient affligés de cet affaiblissement: -Vous le voyez, <cite>ce n'était pas mon corps qui était de fer, c'était mon -âme</cite>.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sir Hudson Lowe lui fait construire une maison nouvelle.</span> -Sir Hudson Lowe, en voyant décliner si vite la santé de Napoléon, -commença à s'inquiéter, craignant qu'on ne lui attribuât ce déclin -rapide. Bien des voix s'étaient élevées en Angleterre contre les -traitements infligés au captif de Sainte-Hélène, et il ne voulait pas -fournir un fondement à de telles accusations. N'osant lever -l'interdiction des promenades à cheval sans surveillance, il pensa -qu'un changement de demeure serait un remède efficace, d'autant que -les bâtiments de Longwood, construits en terre et en bois, tombaient -déjà en ruine. L'abandon de Plantation-House à l'illustre prisonnier -aurait répondu à toutes les convenances, mais il entendait le garder -pour sa famille, et il prit le parti de bâtir. Lord Bathurst l'y avait -autorisé, à condition que le nouvel emplacement ne coûterait pas trop -cher à acquérir. Soit que la dépense d'acquisition fût trop grande du -côté de Plantation-House, soit que le plateau de Longwood parût -toujours plus facile à surveiller, sir Hudson Lowe résolut d'y laisser -la nouvelle demeure de Napoléon, et seulement de choisir, en se -rapprochant du pic de Diane, un endroit <span class="pagenum"><a id="page669" name="page669"></a>(p. 669)</span> où le vent du sud-est -se ferait moins sentir. Il fit part à Napoléon de ce projet, et lui -envoya tous les plans pour qu'il pût y introduire les changements qui -lui conviendraient. Napoléon répondit que toute habitation dans cette -partie de l'île serait funeste à sa santé, que d'ailleurs on mettrait -trois ou quatre ans à mener ces constructions à fin, que dans trois ou -quatre ans ce serait un tombeau et non pas une maison qu'il lui -faudrait; qu'il aurait eu l'incommodité des ouvriers dans son -voisinage, sans pouvoir profiter de leur travail, et que si c'était -son goût qu'on cherchait à connaître il déclarait qu'il ne désirait -nullement une maison nouvelle, et s'accommodait de celle qu'il avait, -bien suffisante pour y mourir.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">1818.</span> -Sir Hudson Lowe ne se laissa point décourager par cette réponse, et -entreprit en effet de bâtir, en choisissant l'exposition la mieux -abritée possible, dans le district de Longwood, et en élevant un mur -de gazon qui épargnât aux yeux et aux oreilles des exilés la vue et le -bruit d'un chantier.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon dicte beaucoup moins, et lit davantage.</span> -Le 1<sup>er</sup> janvier 1818 fut plus triste que les précédents, et beaucoup -plus que celui de 1817, quoique ce dernier eût été attristé par le -départ de M. de Las Cases. Napoléon travaillait moins, et semblait -découragé de dicter le récit de ses campagnes, s'en fiant à la -postérité du soin de sa gloire.—À quoi bon, disait-il, tous <cite>ces -mémoires à consulter</cite>, présentés à notre juge à tous, la postérité? -Nous sommes des plaideurs qui ennuient leur juge. La postérité est un -appréciateur des événements plus fin que nous. Elle saura bien -découvrir la vérité sans que nous <span class="pagenum"><a id="page670" name="page670"></a>(p. 670)</span> nous donnions tant de peine -pour la lui faire parvenir.—Napoléon dictait moins, mais il lisait -davantage. Sa sensibilité au beau, devenue exquise par l'âge et la -souffrance, savourait avec délices les chefs-d'œuvre de l'esprit -humain. Le soir, parlant un peu moins des événements de sa vie, il -parlait de ses lectures, et parfois lisait à ses amis des passages des -grands écrivains de tous les temps avec l'accent d'une haute et sûre -intelligence.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Son jugement sur les grands écrivains.</span> -Il lisait souvent l'Écriture sainte, dont la grandeur frappait son -génie; mais Homère avait sa préférence sur tout autre monument de -l'antiquité. Il le trouvait grand et vrai, paraissait charmé du -contraste qu'offraient les sentiments délicats, nobles, souvent -sublimes des personnages de l'Iliade, avec leurs mœurs simples -jusqu'à la grossièreté, et faisait la remarque que peu importait le -costume jeté sur l'homme, pourvu que cet homme fût l'homme véritable, -celui de tous les temps et de tous les pays. Ce qui le charmait encore -dans Homère, c'était avec la grandeur la parfaite vérité.—Homère, -disait-il, a vu, agi. Virgile, au contraire, est un <cite>régent de -collége</cite>, qui n'a rien vu, ni rien fait.—Cette sévérité à l'égard de -Virgile provenait de ce que Napoléon, ne sachant pas assez le latin -pour apprécier la délicieuse langue du poëte d'Ausonie, n'était -sensible qu'à la vérité et à la majesté des tableaux, moindre chez -Virgile que chez Homère.</p> - -<p>Parmi les écrivains modernes les auteurs dramatiques avaient sa -préférence. Il n'aimait pas les genres incertains, ni le mélange du -comique avec le tragique. Il méprisait ce que nous appelons le -<span class="pagenum"><a id="page671" name="page671"></a>(p. 671)</span> drame, et disait, que c'était la <cite>tragédie des femmes de -chambre</cite>. Il vantait la grandeur chez Corneille, l'éloquence des -sentiments chez Racine, et la profondeur comique chez Molière, prisait -peu Voltaire comme auteur dramatique, en l'admirant d'ailleurs -beaucoup comme prosateur pour le fond et la forme. Sensible à la grâce -mais toujours positif, il lisait avec un plaisir infini madame de -Sévigné, en disant cependant qu'après l'avoir lue avec délices il ne -lui en restait rien. Il trouvait l'histoire médiocrement écrite en -France, excepté les mémoires, et s'en prenait de cette infériorité à -l'ignorance des affaires dans laquelle on avait fait vivre les gens de -lettres. Il entrait volontiers dans les difficultés de cet art, qu'il -avait pratiqué lui-même, et s'écriait à propos de l'histoire de -France: Il n'y a pas de milieu, il la faut en deux volumes, ou en -cent.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses opinions religieuses.</span> -À mesure que l'ennui et l'inaction détruisant sa santé il voyait la -mort s'approcher, il s'entretenait plus fréquemment de philosophie et -de religion.—Dieu, disait-il, est partout visible dans l'univers, et -bien aveugles ou bien faibles sont les yeux qui ne l'aperçoivent pas. -Pour moi je le vois dans la nature entière, je me sens sous sa main -toute-puissante, et je ne cherche pas à douter de son existence, car -je n'en ai pas peur. Je crois qu'il est aussi indulgent qu'il est -grand, et je suis convaincu que revenus dans son vaste sein nous y -trouverons confirmés tous les pressentiments de la conscience humaine, -et que là sera bien ou sera mal, ce que les esprits vraiment éclairés -ont déclaré bien ou mal sur la terre. Je mets de côté les erreurs des -<span class="pagenum"><a id="page672" name="page672"></a>(p. 672)</span> peuples, qu'on peut reconnaître à ce trait que l'erreur de -l'un n'est jamais celle de l'autre; mais ce que les grands esprits de -toutes les nations auront déclaré bon ou mauvais, restera tel dans le -sein de Dieu. Je n'ai point de doute à cet égard, et malgré mes fautes -je m'approche tranquillement de la souveraine Justice. Je suis moins -sûr de mon fait lorsque j'entre dans le domaine des religions -positives. Là je rencontre à chaque pas la main de l'homme, et souvent -elle m'offusque et me choque.... Mais il faut ne pas céder à ce -sentiment, dans lequel il entre beaucoup d'orgueil humain. Si, en -mettant de côté les traditions nationales dont tous les peuples ont -compliqué la religion, on y trouve la notion de Dieu, la notion du -bien et du mal fortement professées, c'est l'essentiel. Pour moi j'ai -été dans les mosquées, j'y ai vu les hommes agenouillés devant la -puissance éternelle, et bien que mes habitudes nationales fussent -souvent froissées, pourtant je n'y ai point éprouvé le sentiment du -ridicule. La calomnie travestissant mes actes, a dit qu'au Caire -j'avais professé l'islamisme, tandis qu'à Paris, devant le Pape, je -jouais le catholique. En tout cela il y a quelque chose de vrai, c'est -que même dans les mosquées je trouvais du respectable, et que sans y -être ému comme dans les églises catholiques où mon enfance a été -élevée, j'y voyais l'homme à genoux humiliant sa faiblesse devant la -majesté de Dieu. Toute religion qui n'est pas barbare a droit à nos -respects, et nous chrétiens nous avons l'avantage d'en avoir une qui -est puisée aux sources de la morale la plus pure. S'il <span class="pagenum"><a id="page673" name="page673"></a>(p. 673)</span> faut -les respecter toutes, nous avons bien plus de raison de respecter la -nôtre, et chacun d'ailleurs doit vivre et mourir dans celle où sa mère -lui a enseigné à adorer Dieu. <cite>La religion est une partie de la -destinée.</cite> Elle forme avec le sol, les lois, les mœurs, ce tout -sacré qu'on appelle la patrie, et qu'il ne faut jamais déserter. Pour -moi, quand à l'époque du Concordat quelques vieux révolutionnaires me -parlaient de faire la France protestante, j'étais révolté, comme si on -m'avait proposé d'abdiquer ma qualité de Français pour devenir Anglais -ou Allemand.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment Napoléon expliquait son <em>fatalisme</em>.</span> -Conduit par ces sujets sublimes à s'occuper de certaines questions -morales, Napoléon s'entretenait de ce qu'on avait appelé <i>son -fatalisme</i>.—Sur ce sujet, disait-il, comme sur tous les autres la -calomnie a tracé de mes opinions de vraies caricatures. On a voulu me -représenter comme une espèce de musulman stupide, qui voyait tout -écrit là-haut, et qui ne se serait détourné ni devant un précipice, ni -devant un cheval lancé au galop, par cette idée que notre vie, notre -mort, ne dépendent pas de nous, mais d'un destin implacable et -impossible à fléchir. S'il en était ainsi l'homme devrait se mettre -dans son lit à sa naissance, et n'en plus sortir, attendant que Dieu -fît arriver les aliments à sa bouche. L'homme deviendrait stupidement -inerte. Ce n'est pas moi, qui pendant le cours des plus longues -guerres ai tant déployé d'efforts, hélas! sans y réussir toujours, -pour faire prédominer l'intelligence humaine sur le hasard, ce n'est -pas moi qui puis penser de la sorte! Ma croyance, et celle de tout -être raisonnable, <span class="pagenum"><a id="page674" name="page674"></a>(p. 674)</span> c'est que l'homme est ici-bas chargé de son -sort, qu'il a le droit et le devoir de le rendre par son industrie le -meilleur possible, et qu'il ne doit renoncer à ses efforts que -lorsqu'il ne peut plus rien. Alors seulement il doit cesser de penser -et d'agir, se résigner en un mot, et ne plus songer au péril auquel il -ne peut parer. À la guerre on a beau faire, le péril est presque -partout égal. J'ai vu des hommes quitter une place comme dangereuse, -et être frappés juste à celle qu'ils venaient de prendre comme plus -sûre. On s'agite donc vainement à la guerre, on perd en s'agitant son -sang-froid, son courage, sans éviter le danger, et le mieux évidemment -est de se résigner aux chances de son état, de ne pas plus penser aux -projectiles qui traversent l'air qu'au vent qui souffle dans vos -cheveux. Alors on a tout son courage, tout son sang-froid, tout son -esprit, et on recouvre avec le calme la clairvoyance. Voilà mon -fatalisme, voilà celui que je prêchais à mes soldats, en y employant -les formes qui leur convenaient, en cherchant à leur persuader que -leur destin était arrêté là-haut, qu'ils n'y pouvaient rien changer -par la lâcheté, que dès lors le mieux était de se donner les honneurs -du courage, et au précepte j'ajoutais l'exemple en affichant sur mon -front que tous regardaient, une insouciance qui avait fini par être -sincère. C'était le fatalisme du soldat, mais certes comme général -j'en pratiquais un autre, car j'ai l'orgueil de croire qu'aucun -capitaine ne s'est plus servi à la guerre de son esprit et de sa -volonté. Vous le voyez, ajoutait Napoléon, je puis rendre compte de -toutes mes opinions, car <span class="pagenum"><a id="page675" name="page675"></a>(p. 675)</span> elles sont fondées sur la notion -vraie et pratique des choses.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ du général Gourgaud.</span> -Napoléon éprouva dans cette année 1818 un chagrin des plus vifs. Nous -avons déjà parlé du caractère difficile du général Gourgaud. Sa -jalousie, que M. de Las Cases n'attirait plus, s'était portée tout -entière sur le général de Montholon, qui en ce moment était le plus -souvent appelé pour écrire sous la dictée de Napoléon. D'autres causes -avaient ajouté à cette mésintelligence. Les deux familles Montholon et -Bertrand contribuaient singulièrement l'une et l'autre à adoucir la -captivité de l'auguste prisonnier. Pourtant elles différaient beaucoup -de caractère et d'opinion sur tout ce qui occupait la colonie exilée. -Il régnait dans la famille Montholon, avec infiniment d'esprit, de -douceur, de connaissance du monde, la conviction qu'au lieu d'irriter -sir Hudson Lowe en prenant toujours ses intentions en mauvaise part, -il fallait au contraire l'adoucir en se montrant plus juste envers -lui, et en tirer en un mot le meilleur parti possible pour le -bien-être de celui auquel on s'était dévoué. On était généreux, mais -morose et irritable dans la famille Bertrand; on vivait à part dans la -demeure de Hutt's-Gate, et, en prétextant l'honneur, on était d'avis -de résister toujours à la tyrannie du geôlier de Sainte-Hélène. Il -résultait de là des divergences fréquentes d'opinion et de conduite -entre les deux familles, et ce qui n'eût été qu'un dissentiment -ordinaire, le général Gourgaud, en s'y mêlant, en avait fait un -dissentiment grave. Les choses furent même poussées à ce point que -Napoléon fut forcé d'intervenir entre les généraux <span class="pagenum"><a id="page676" name="page676"></a>(p. 676)</span> Gourgaud -et Montholon, pour empêcher un éclat, qui sur la terre d'exil eût été -du plus déplorable effet. Napoléon indigné interposa son autorité, et -obligea ces deux militaires à renoncer à leur querelle. Il fut surtout -sévère pour le général Gourgaud, qui avait les principaux torts, et -qui voulut quitter Sainte-Hélène. Napoléon lui donna son -congé.—J'aime mieux être seul, lui dit-il, que d'être troublé jusque -dans mon malheur par de si folles passions.—Il vit peu le général -Gourgaud pendant les dernières semaines que celui-ci passa à Longwood, -et toutefois, au moment de son départ, n'oubliant point les preuves de -dévouement qu'il en avait reçues, il lui donna de précieuses marques -de souvenir. Le général Gourgaud emporta de Sainte-Hélène une première -relation de la campagne de 1815 qui lui avait été dictée, et que, de -retour en Europe, il publia comme étant son ouvrage. La même relation, -remaniée par Napoléon et revêtue de son nom, a été publiée depuis dans -la collection de ses œuvres. Il est heureux que l'une et l'autre -aient été conservées, car absolument conformes sous les rapports -essentiels, elles contribuent cependant par quelques détails omis dans -l'une et consignés dans l'autre, à mieux éclaircir les événements de -cette campagne mémorable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon perd encore l'amiral Malcolm et le docteur -O'Meara.</span> -Napoléon fit à la même époque des pertes qui lui furent encore plus -sensibles. L'amiral Malcolm dont la conduite avait prouvé que sans -trahir ses devoirs on pouvait adoucir beaucoup le sort de l'illustre -prisonnier, l'amiral Malcolm quitta le commandement des mers du Cap. -Son intimité avec <span class="pagenum"><a id="page677" name="page677"></a>(p. 677)</span> Napoléon avait déplu à sir Hudson Lowe, qui -craignait que la manière d'être de l'amiral ne fût une condamnation de -la sienne.</p> - -<p>Il eut pour remplaçant l'amiral Plampin, personnage froid, et peu -disposé à fréquenter Longwood. L'amiral Malcolm reçut de Napoléon les -adieux d'un ami.</p> - -<p>À cette perte s'en joignit une autre, qui, sans affecter autant le -cœur de Napoléon, jeta un trouble pénible dans ses habitudes. Il -s'était accoutumé non pas à la médecine anglaise, mais au caractère du -docteur O'Meara, qui lui procurait des nouvelles, et lui donnait un -résumé exact des journaux anglais, ce qui l'intéressait vivement, car -la dernière lueur d'espérance restée dans son âme reposait sur un -changement de cabinet en Angleterre. Sir Hudson Lowe ayant découvert -que le docteur O'Meara était le nouvelliste de Longwood, avait exigé -qu'il lui fît connaître ses entretiens avec Napoléon. Le docteur -O'Meara s'y était refusé, disant qu'en bon et loyal Anglais, il ferait -connaître ce qui aurait trait à un projet d'évasion, mais qu'il avait -ses devoirs de médecin, et que, comme tel, il ne trahirait pas son -malade, en rapportant les détails qu'il avait dus à sa confiance. Sir -Hudson Lowe irrité voulut alors assimiler le docteur O'Meara aux -Français attachés au service de Napoléon, et le soumettre à toutes les -gênes qui leur étaient imposées, celle notamment d'être suivis dès -qu'ils sortaient de l'enceinte de Longwood. Napoléon répondit que son -médecin devait être à lui, et que si on exigeait pour le laisser -libre, que ce médecin fût dépendant <span class="pagenum"><a id="page678" name="page678"></a>(p. 678)</span> du gouverneur, il ne le -conserverait pas. Ce débat fut assez long, et mêlé de plusieurs -incidents. Le docteur O'Meara fut tour à tour enlevé, rendu, enlevé de -nouveau à Napoléon, et enfin embarqué pour l'Europe avec les formes -les plus brutales.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Incrédulité de Napoléon à l'égard de la médecine.</span> -Napoléon demeura donc sans médecin, et sous ce rapport n'éprouva pas -une grande privation.—Le corps humain, disait-il, est une montre que -l'horloger ne peut pas ouvrir pour la réparer. Les médecins y -introduisent des instruments bizarrement construits, sans voir ce -qu'ils font, et c'est grand miracle s'ils touchent utilement à cette -pauvre machine!—Il s'était affermi dans cette prévention, parce que -rien de ce qu'on lui avait donné ne lui avait réussi. Il ne trouvait -de soulagement que dans l'exercice, ou quelques boissons douces qu'il -se prescrivait à lui-même. Il avait cru d'abord avoir une maladie de -foie due au climat des tropiques. -<span class="sidenote" title="En marge">Il découvre qu'il a une maladie héréditaire de l'estomac.</span> -Avec sa sagacité ordinaire il -n'avait pas tardé à reconnaître que son mal résidait bien plutôt dans -l'estomac, et se rappelant que son père était mort d'une maladie de -cet organe, il avait tourné de ce côté ses soupçons. Quelques -vomissements qui se produisirent à cette époque le confirmèrent dans -son opinion, et il se regardait comme plus médecin que les médecins de -Sainte-Hélène. Toutefois, il avait trop de sens pour ne pas accorder à -la science accumulée des siècles la confiance qu'elle mérite, et après -quelques boutades contre les médecins médiocres, il convenait qu'un -homme supérieur et de grande expérience lui serait bon à consulter. -Aussi disait-il souvent: Je ne crois pas à la médecine, mais je crois -<span class="pagenum"><a id="page679" name="page679"></a>(p. 679)</span> à Corvisart. Puisqu'on ne peut pas me le donner, qu'on me -laisse en paix.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sir Hudson Lowe voudrait introduire un nouveau médecin -auprès de Napoléon, pour n'être pas accusé de l'avoir privé des -secours de l'art, et pour avoir un témoin de sa présence.</span> -Le bruit s'étant répandu dans l'île que sa santé déclinait -sensiblement, sir Hudson Lowe craignit la responsabilité qu'il avait -encourue par le renvoi d'O'Meara, et fit offrir un médecin de la -marine anglaise, le docteur Baxter, qui était généralement estimé. -Mais la confiance de sir Hudson Lowe était pour Napoléon une raison de -défiance, et le docteur Baxter fut refusé. Outre que la privation d'un -homme de l'art faisait peser sur la tête du gouverneur une -responsabilité qui s'accroissait avec l'état maladif de Napoléon, il -était privé d'un témoin sûr qui attestât la présence du prisonnier. -Cette présence était devenue difficile à constater depuis que Napoléon -restait quelquefois jusqu'à huit jours sans sortir, et que l'officier -de service, n'osant forcer la porte de sa chambre, attendait vainement -pendant des heures entières une occasion de le voir. Sir Hudson Lowe -s'était donc créé de grands embarras par le renvoi du docteur O'Meara. -Il eut sur ce sujet de longs entretiens avec M. de Montholon.—Que -voulez-vous que je fasse? disait sir Hudson Lowe. Si je fléchis, on -m'accuse en Europe de céder à un ascendant auquel personne ne résiste; -et si je résiste, vous m'accusez de barbarie.—Toutes vos précautions, -répondait M. de Montholon, pour empêcher une évasion à laquelle -Napoléon ne songe point, sont devenues pour lui des gênes -insupportables, et qui sont la cause de la réclusion dans laquelle il -s'obstine à vivre. Plus vous ajouterez à vos précautions, plus vous -l'obligerez à se renfermer, <span class="pagenum"><a id="page680" name="page680"></a>(p. 680)</span> plus vous nuirez à sa santé, et -plus vous prendrez de responsabilité morale dans le présent et -l'avenir. -<span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de constater la présence de Napoléon depuis -qu'il ne sortait plus.</span> -Maintenant vous voulez savoir à tout prix s'il est à -Longwood, et le savoir tous les jours. Il fallait lui laisser O'Meara. -Vous vous êtes privé de ce témoin si commode, et il faut dès lors vous -en fier à moi, à mon désir de faciliter votre tâche et la nôtre. -<span class="sidenote" title="En marge">Moyens employés par M. de Montholon pour satisfaire aux -règlements qui exigent la constatation de la présence, sans offenser -Napoléon.</span> -Si vous tentiez d'y employer la force, vous nous trouveriez tous derrière -la porte de Napoléon, et votre sang, le nôtre, expieraient l'outrage -que vous voudriez lui faire essuyer. Aussi, je vous en supplie, -laissez-nous faire, et comptez sur moi pour ménager à votre officier -de garde tous les moyens de voir son prisonnier sans l'offenser.—En -effet, dès que Napoléon changeait de place, passait d'une pièce dans -une autre, M. de Montholon avertissait l'officier de garde qui -accourait pour le voir, et de déplorables conflits étaient ainsi -évités par l'adresse d'un serviteur intelligent et fidèle.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">1819.</span> -Napoléon s'obstinant à ne pas sortir, et à prendre des bains fort -longs pour soulager la douleur dont il souffrait au côté droit, -s'affaiblit rapidement. Bientôt ses jambes enflèrent, et il éprouva -aux extrémités un froid persistant, qu'on avait la plus grande peine à -combattre par l'application d'une chaleur extérieure et prolongée. Son -pouls avait toujours été fort lent (il avait à peine cinquante-cinq -pulsations dans son état ordinaire), ce qui accusait une circulation -du sang très-difficile. Le célèbre Corvisart, avec sa rare -perspicacité médicale, avait jadis pronostiqué à Napoléon que si -jamais il cessait de mener une vie active, il s'en <span class="pagenum"><a id="page681" name="page681"></a>(p. 681)</span> -ressentirait gravement, car la circulation déjà lente chez lui le -deviendrait davantage, ce qui entraînerait des conséquences fâcheuses, -telles que l'enflure aux jambes, le froid aux pieds, etc. Napoléon, en -voyant se réaliser ces prophéties d'un grand médecin, n'en témoignait -aucun chagrin, et semblait au contraire y voir sa libération -prochaine. Pourtant l'instinct de la nature conservant sa force, il -essaya, sur les vives instances de MM. de Montholon et Marchand, de -quelques promenades à cheval. On lui offrit un petit cheval, agréable -à monter; il accepta et s'en servit pour faire quelques courses. On -approchait de la fin de 1818, on s'avançait vers la bonne saison dans -l'hémisphère austral, et Napoléon trouva dans ces promenades un -plaisir qu'il n'avait pas espéré. Le bien suivit le plaisir, et il se -sentit revivre. -<span class="sidenote" title="En marge">Année 1819.</span> -En janvier 1819 il semblait remis; son teint était -moins plombé, son œil moins éteint, ses jambes moins enflées. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon éprouve un mieux passager.</span> -Marchand, qui l'aimait comme un père, lui en témoigna sa joie.—Mon -fils, lui dit Napoléon (c'était le titre qu'il commençait à lui -donner), tes témoignages me touchent; mais ne t'abuse pas, c'est un -dernier éclair de santé. Ma forte constitution fait un dernier effort, -après quoi elle succombera. Je serai délivré, et vous le serez aussi. -Tu retourneras en Europe, et s'il dépend de moi tu y seras heureux.—</p> - -<p>Une circonstance morale contribua à ce retour passager de santé. -Napoléon, dans l'état de langueur d'où il venait de sortir, avait -presque abandonné le travail. Il n'avait plus songé à dicter le récit -de ses campagnes. On eût dit que sa propre <span class="pagenum"><a id="page682" name="page682"></a>(p. 682)</span> vie l'ennuyait, et -qu'il abandonnait à la postérité le soin de sa gloire. Il avait -quelques centaines de volumes répandus confusément autour de lui, -prenait tantôt l'un, tantôt l'autre, les rejetait tour à tour, et ne -pouvait dans son abattement s'intéresser à aucun. -Tout à coup des -livres historiques relatifs aux grands capitaines de tous les temps -tombèrent sous sa main, et il s'en saisit avec avidité. Bien qu'il eût -reçu une excellente éducation, il ne savait que d'une manière -très-générale l'histoire de Frédéric, de Turenne, de Condé, de -Gustave-Adolphe, de César, d'Annibal, d'Alexandre. La vie de ces -grands hommes, écrite avec détail, l'attacha puissamment. Ses forces -physiques étaient presque revenues, et avec ses forces physiques ses -forces intellectuelles. Il était donc capable d'une attention -soutenue, et dès cet instant il se sentit pris d'une ardente curiosité -pour les actions des capitaines célèbres. Cette étude avait -naturellement pour lui une signification qu'elle n'aurait eue pour -aucun autre. Il y voyait ce que personne n'aurait pu y découvrir, et -il devint curieux de mesurer exactement les pas que ses prédécesseurs -avaient faits dans la carrière des armes, pour se rendre compte de -ceux qu'il y avait faits lui-même. Bientôt ses vues s'étendirent, et -il résolut d'écrire la vie des capitaines illustres, de se constituer -leur juge, juge le plus compétent que jamais ils pussent avoir, de -composer ainsi une histoire, tout à la fois animée et profondément -savante, de l'art militaire, cet art qui avait été sa passion et sa -gloire, et qui est avec la politique le plus grand que les hommes -puissent exercer. Chose <span class="pagenum"><a id="page683" name="page683"></a>(p. 683)</span> étrange et bien honorable pour le -génie de Napoléon, à partir de ce moment il laissa de côté ses propres -actions, dont il n'avait raconté qu'une faible partie, s'éprit des -actions d'autrui, et se consacra tout entier aux capitaines anciens et -modernes. Le premier qui l'avait occupé était Catinat, et il l'avait -trouvé, disait-il, <cite>surfait par les philosophes</cite>. -<span class="sidenote" title="En marge">Son admiration pour Turenne et Condé.</span> -Mais, passant à -Turenne, à Condé, <cite>Il faut bien</cite>, dit-il, <cite>se rendre au -mérite</cite>.—Turenne notamment lui inspira la plus profonde estime. Puis -vinrent Condé, Frédéric et César. Il manquait de livres spéciaux, il -en fit demander, et sir Hudson Lowe, informé de ce nouvel état de son -esprit, fort satisfait de voir qu'il songeait à tout autre chose qu'à -une évasion, chercha dans la bibliothèque de Plantation-House des -livres relatifs à l'histoire de l'art militaire. Il en trouva et les -envoya à Longwood. Napoléon se mit au travail avec son ardeur -accoutumée, et eut bientôt approfondi trois vies, celles de Frédéric, -de Turenne et de César. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon veut écrire l'histoire des grands capitaines, et -commence par celle de Turenne, du grand Frédéric et de César.</span> -Il voulait en outre étudier et écrire celles -de Condé, du prince Eugène, de Marlborough, de Gustave-Adolphe, des -Nassau dans les temps modernes, celles d'Alexandre et surtout -d'Annibal dans l'antiquité. Après ces grandes vies il serait descendu -à de moindres, si sa propre vie y avait suffi. Mais il demandait des -livres, et surtout Polybe qu'il n'avait pas, ce qui le contrariait -beaucoup, car il voulait puiser aux sources mêmes des notions exactes -sur Annibal, pour lequel il éprouvait la plus profonde admiration. -Ayant les <cite>Commentaires</cite> de César, qu'on peut se procurer partout, -même sur le rocher le plus isolé de l'Océan, il put <span class="pagenum"><a id="page684" name="page684"></a>(p. 684)</span> juger le -grand capitaine romain, et dicta sur lui à M. Marchand des pages qui -seront immortelles à cause des deux Césars, celui qui est le héros de -ces pages, et celui qui en est l'auteur.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'amélioration de santé qui s'était produite au -commencement de 1819 ne se maintient pas.</span> -Cependant l'amélioration obtenue au commencement de 1819 ne se soutint -pas. Napoléon ressentit de nouvelles et plus violentes douleurs -d'estomac, une vive répugnance pour les aliments et une extrême -difficulté à les digérer. Il vomissait souvent des matières noirâtres, -et une fois même il tomba dans un long évanouissement. Il y avait à -bord du vaisseau <i>le Conquérant</i> un médecin distingué, nommé John -Stokoe, qu'on se hâta de faire venir sans consulter l'illustre malade, -et qui ne déplut point, parce qu'il ne parut pas un envoyé de la -police de sir Hudson Lowe. Napoléon lui fit bon accueil, mais en lui -montrant son incrédulité accoutumée, surtout à l'égard de la médecine -anglaise.—C'est ma fin, dit-il, qui s'approche, et mes boissons -calmantes valent mieux que tout ce que vous pourriez m'ordonner.—Le -docteur Stokoe reparut quelquefois, mais les motifs qui lui avaient -valu la confiance de Napoléon lui firent perdre celle de sir Hudson -Lowe, et on ne lui permit guère de fréquenter Longwood. D'ailleurs on -avait demandé en Europe un médecin, divers serviteurs, et un ou deux -prêtres dont on manquait à Sainte-Hélène, à ce point que l'un des -domestiques de Napoléon étant mort, on avait été obligé de recourir à -un ministre protestant pour lui rendre les honneurs funèbres. C'était -le cardinal Fesch qui était chargé de faire les choix et les envois. -Ses anciennes relations avec les cours européennes <span class="pagenum"><a id="page685" name="page685"></a>(p. 685)</span> devaient -lui ménager des facilités que n'auraient pu espérer les autres membres -de sa famille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ de madame de Montholon.</span> -En attendant ces prochaines arrivées, Napoléon fut affligé par un -nouveau départ, qui lui fut plus sensible que tous les autres. Madame -de Montholon par son esprit aimable avait fort contribué à adoucir sa -captivité, mais elle succombait au climat, et les médecins anglais -avaient reconnu chez elle une maladie de foie très-avancée. Elle -craignait aussi pour ses enfants, et il fallait absolument qu'elle -partît. Napoléon voulait que M. de Montholon lui servît de compagnon -de voyage, mais celui-ci, voyant l'état de son maître, refusa de se -séparer de lui. Madame de Montholon s'embarqua donc seule avec ses -enfants, mais Napoléon sentait bien qu'il serait prochainement obligé -de renvoyer le mari après la femme, que madame Bertrand, dont les -enfants avaient besoin aussi de l'éducation européenne, ne tarderait -point à s'éloigner, suivie probablement de son mari. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon s'attend à être bientôt seul.</span> -Il comprenait que -le dévouement, quelque grand qu'il fût, trouvait dans les devoirs de -famille un terme obligé; il n'élevait pas une plainte, et se disait -que pour n'être pas seul il faudrait qu'il quittât bientôt la vie. Il -voyait en effet venir le moment de la quitter, et le voyait approcher -sans crainte et sans chagrin.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">À la fin de 1819, il retombe dans l'état le plus -inquiétant.</span> -Vers la fin de cette année 1819, la maladie ayant repris son cours, -lent mais progressif, Napoléon était redevenu sédentaire. L'officier -de service avait la plus grande peine à s'assurer de sa présence, et -les prescriptions de lord Bathurst qui voulait qu'elle fût constatée -chaque jour, n'étaient plus observées. <span class="pagenum"><a id="page686" name="page686"></a>(p. 686)</span> Souvent on restait -plusieurs jours sans l'apercevoir, mais le mouvement des domestiques -autour de la chambre du malade, leurs soins empressés, leurs -inquiétudes visibles, ne pouvant être une comédie arrangée pour cacher -une évasion, l'officier de garde se contentait de ce genre de preuves. -On aurait dû s'en contenter toujours, car dans l'état où se trouvait -Napoléon, on aurait ouvert les portes de sa prison que c'est tout au -plus s'il aurait pu les franchir pour aller respirer un air pur. -Cependant les ordres réitérés de lord Bathurst embarrassaient sir -Hudson Lowe. Il eut recours à un moyen, ingénieux mais peu digne, de -communiquer avec son prisonnier. La correspondance avait toujours été -adressée au grand maréchal Bertrand: lord Bathurst, pensant que cette -manière de procéder laissait trop à Napoléon l'attitude d'un -souverain, avait ordonné de lui remettre directement les -communications qui lui seraient destinées. Il y avait là un moyen -certain de voir Napoléon quand on le voudrait, et sir Hudson Lowe -résolut d'en faire l'essai. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne se montrant plus, sir Hudson Lowe veut employer -la force pour constater sa présence.</span> -Il expédia à Longwood un officier à -cheval, qui se présenta du reste avec égards, et demanda à remettre un -pli à Napoléon Bonaparte. Il fut renvoyé à Marchand qui, connaissant -l'usage, et se doutant qu'on voulait le violer, déclara que tout -message devait être remis à <em>l'empereur Napoléon</em> par l'intermédiaire -du grand maréchal Bertrand. L'officier fut ainsi éconduit, et M. -Marchand courut avertir son maître de cette tentative. Sur-le-champ -Napoléon ordonna à ses domestiques de refuser absolument sa porte à -toute personne qui se <span class="pagenum"><a id="page687" name="page687"></a>(p. 687)</span> présenterait, et prévoyant qu'on irait -peut-être jusqu'à la forcer, il prit une résolution à la façon de -Charles XII.—Autant, dit-il, mourir ici dans une tragédie pour -défendre notre dignité, que sur un lit de malade.—Il fit charger ses -pistolets, enjoignit à ses gens d'en faire autant, et il fut décidé -que quiconque essayerait de forcer la porte de l'Empereur recevrait -une balle dans la tête.</p> - -<p>En effet, sir Hudson Lowe vint lui-même accompagné de tout un -état-major, fit appeler MM. Marchand et de Montholon, leur parla de -ses ordres demeurés sans exécution, et leur déclara que quiconque -résisterait serait envoyé au Cap. On lui répondit qu'on ne changerait -rien à l'usage établi autour de l'Empereur, et que ce n'était pas dans -l'état où il était présentement qu'on commencerait à lui manquer de -respect. Sir Hudson Lowe partit rempli de dépit, en annonçant qu'il -ferait exécuter par la force les volontés du gouvernement britannique. -Un officier bien escorté se présenta effectivement le lendemain, -s'adressa aux domestiques, disant qu'il avait un message à remettre à -<i>Napoléon Bonaparte</i>, et qu'il fallait qu'on lui ouvrît. On le renvoya -à Marchand, qui persista à le renvoyer au grand maréchal. -<span class="sidenote" title="En marge">On est à la veille d'une scène de violence, qui est -cependant évitée.</span> -Ainsi repoussé, il se mit à parcourir la maison, à frapper aux portes, et -approcha de celle de l'Empereur. Napoléon était tranquillement occupé -à lire, ayant ses pistolets préparés, et tous ses gens étaient debout -derrière sa porte, prêts comme lui à terminer leur captivité dans une -tragédie, pour défendre leur maître de cette dernière humiliation. -L'officier courut de porte en porte, <span class="pagenum"><a id="page688" name="page688"></a>(p. 688)</span> frappa successivement à -toutes, puis voyant qu'elles ne s'ouvraient pas, remonta à cheval, et -regagna Plantation-House sans avoir pu remplir sa mission.</p> - -<p>C'était là une triste et inutile entreprise contre un caractère comme -celui du prisonnier de Sainte-Hélène, et bien cruelle en considérant -l'état de sa santé. Quant à lui, il était pour ainsi dire ranimé par -cette scène étrange, comme s'il avait entendu retentir encore ce bruit -du canon, qui avait tant résonné jadis à ses oreilles. Sir Hudson Lowe -n'osa pas insister, et se borna à des menaces, desquelles on ne devait -plus attendre aucune suite sérieuse après la déconvenue qu'il venait -d'essuyer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Sainte-Hélène d'un jeune médecin, et de deux -prêtres envoyés par le cardinal Fesch.</span> -À cette époque, c'est-à-dire vers la fin de 1819, arrivèrent à -Sainte-Hélène les personnages envoyés par le cardinal Fesch. C'étaient -un jeune médecin italien du nom d'Antomarchi, ayant quelque esprit, -peu d'expérience et une extrême présomption; un bon vieux prêtre, -l'abbé Buonavita, ancien missionnaire au Mexique, et enfin un jeune -ecclésiastique, l'abbé Vignale, l'un et l'autre fort honnêtes gens, -mais sans instruction et sans esprit. On leur avait adjoint trois ou -quatre domestiques propres à remplir les emplois vacants dans la -maison de l'Empereur. Ces nouveaux venus avant de se rendre à Longwood -perdirent quelques jours, pendant lesquels ils acceptèrent les -politesses du gouverneur, ce qui disposa peu favorablement le maître -qu'ils venaient servir, et dont l'antipathie contre sir Hudson Lowe -avait dégénéré en véritable passion. Napoléon leur pardonna bientôt en -écoutant ce qu'ils lui racontèrent de sa famille, particulièrement de -sa mère, <span class="pagenum"><a id="page689" name="page689"></a>(p. 689)</span> de sa sœur Pauline, de ses frères Lucien et -Joseph. Sa sœur et sa mère renouvelaient avec instance l'offre de -se rendre à Sainte-Hélène; Joseph et Lucien faisaient une proposition -beaucoup plus acceptable, c'était de se succéder à Longwood, et d'y -passer chacun trois ans.—Napoléon n'attacha pas grande importance à -ce projet, que sa mort, prochaine selon lui, rendait si vain; mais il -en fut touché jusqu'au fond de l'âme.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil que leur fait Napoléon.</span> -Il s'entretint de sa santé avec le jeune docteur Antomarchi, se laissa -fort examiner par lui, sourit de ses raisonnements, et lui déclara -comme à tous ses médecins, qu'il voulait <cite>mourir de la maladie, et non -des remèdes</cite>. -<span class="sidenote" title="En marge">Il trouve le médecin et les prêtres insuffisants.</span> -Il le chargea d'aller aux hôpitaux de la garnison pour -étudier les altérations organiques que le climat développait chez les -Européens, lui disant qu'il pourrait y recueillir quelques lumières -utiles pour l'accomplissement de sa mission. Il s'entretint ensuite -avec les deux prêtres, et les trouva l'un et l'autre aussi naïfs -qu'ignorants.—Je reconnais bien à ces choix, s'écria-t-il, mon oncle -Fesch. Toujours le même esprit, le même discernement! Ce médecin ne -sait rien en croyant beaucoup savoir, et m'envoyer un tel docteur, à -moi qui n'écouterais que Corvisart, c'est vraiment perdre sa peine! -Quant aux deux prêtres, je me suis entretenu avec eux de sujets -religieux (car de quels sujets s'entretenir lorsque la mort est si -près?), <cite>mais au premier entretien, les voilà hors de combat</cite>. Il me -fallait un prêtre savant, avec lequel je pusse discourir sur les -dogmes du christianisme. Certes il ne m'aurait pas rendu plus croyant -en Dieu que je <span class="pagenum"><a id="page690" name="page690"></a>(p. 690)</span> ne le suis, mais il m'aurait édifié peut-être -sur quelques points importants de la croyance chrétienne. Il est si -doux d'approcher de la tombe avec la foi absolue des catholiques! Mais -je n'ai rien de pareil à attendre de mes deux prêtres. Pourtant ils me -diront la messe, et ils seront bons au moins à cela!—</p> - -<p>Il y avait à Longwood une vaste salle à manger dont Napoléon ne se -servait plus, car depuis les brouilles survenues entre ses amis, il -déjeunait et dînait seul, pour ne pas les mettre en présence à l'heure -de leurs repas. Cependant, depuis le départ de madame de Montholon, il -mangeait avec M. de Montholon, dans l'une des deux pièces où -s'écoulait sa vie. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se fait dire la messe tous les dimanches.</span> -Il fit convertir la grande salle à manger en -chapelle, et voulut qu'on y célébrât la messe tous les dimanches. Il -n'obligeait personne à y venir, mais il approuvait ceux qui s'y -rendaient (c'était le plus grand nombre), et il trouvait dans cette -messe, dite tous les dimanches sur un rocher désert, un charme qui -tenait à tous ses souvenirs d'enfance réveillés à la fois. Jamais on -ne l'entendit gourmander personne pour avoir manqué à ce devoir -religieux, mais il ne souffrait pas le moindre mot inconvenant sur ce -sujet. Le jeune Antomarchi s'étant permis quelques propos qui lui -déplurent, il le réprima durement, lui disant qu'il admettait, quant à -lui, que l'on fût croyant ou qu'on ne le fût pas, et qu'il n'en -concluait rien pour ni contre personne; mais que ce qu'il ne souffrait -pas, c'était le défaut de respect à l'égard de la religion la plus -vénérable du genre humain, et qui pour des Français et des Italiens -était leur religion nationale. Ces <span class="pagenum"><a id="page691" name="page691"></a>(p. 691)</span> paroles furent prononcées -avec une autorité qui n'admettait pas de réplique, surtout envers un -homme auquel on ne répliquait guère, même à Sainte-Hélène. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses paroles sur la religion, et son utilité morale.</span> -Napoléon -ajouta, en s'adressant à ceux qui assistaient à ce dialogue: Si les -hommes ne vont pas à la messe, savez-vous où ils iront? Chez -Cagliostro ou chez mademoiselle Lenormand. Franchement, la messe vaut -mieux.—</p> - -<p>Par le vaisseau qui avait amené le médecin et les deux prêtres, -étaient arrivées plusieurs caisses remplies de livres. Napoléon, tout -affaibli qu'il était, voulut qu'elles fussent ouvertes en sa présence. -Après avoir fait la revue d'une partie des volumes, il s'écria qu'il -devait y avoir autre chose, et qu'à un père on n'envoyait pas -seulement des livres. En effet, on avait caché au fond de l'une des -caisses un portrait du duc de Reichstadt, que le prince Eugène s'était -procuré, et qui avait été peint d'après nature. Napoléon s'en saisit -avec transport, le contempla longtemps, et le fit placer dans sa -chambre de manière à l'avoir toujours sous les yeux. Il revint au -dépouillement des livres, n'y trouva pas l'exemplaire de Polybe, qu'il -désirait comme principal historien d'Annibal, et s'en plaignit -vivement. Il rencontra plusieurs ouvrages qui avaient trait à -l'histoire contemporaine. Il les lut avec avidité, tantôt souriant, -tantôt s'irritant, et se mit à les couvrir de notes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sur une indication du docteur Antomarchi, Napoléon ne -voulant plus monter à cheval, se livre à l'exercice du jardinage.</span> -Sa santé donnait chaque jour de plus vives inquiétudes, et de tout ce -que lui avait dit le docteur Antomarchi une seule chose avait produit -quelque impression sur son esprit, parce qu'elle s'accordait avec ce -qu'avaient répété les docteurs O'Meara et <span class="pagenum"><a id="page692" name="page692"></a>(p. 692)</span> Stokoe, et avec ce -qu'il avait éprouvé lui-même, c'est que l'exercice lui était -indispensable, et que c'était l'unique moyen de guérison. Cette -médecine était effectivement la seule à laquelle il eût quelque -confiance, mais sa répugnance à sortir suivi d'un officier à cheval -était toujours la même. Le docteur Antomarchi lui dit alors que le -cheval était un bon exercice, mais qu'il y en avait d'autres, et que -bêcher la terre serait tout aussi sain. Ce fut pour Napoléon un -véritable trait de lumière, qui lui procura quelques bons moments, les -derniers de sa vie.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">1820.</span> -Sur-le-champ il résolut de se livrer à ce nouvel exercice, et obligea -la colonie entière à s'y livrer avec lui. On entrait dans l'année -1820, et le temps était magnifique. Napoléon voulut que tout le monde -à Longwood, levé comme lui à quatre heures du matin, prît la bêche et -travaillât au jardin. Personne n'était exempt de cette corvée, et tous -ses compagnons d'exil, depuis MM. de Montholon, Bertrand, Marchand, -jusqu'aux derniers domestiques, même les Chinois, travaillaient sous -sa direction. Cette occupation apportant une diversion aux ennuis de -l'exil leur plaisait à tous, mais elle leur aurait déplu qu'ils s'y -seraient prêtés volontiers, en voyant qu'elle faisait du bien à leur -maître, et qu'elle l'amusait. Effectivement en très-peu de jours -l'amélioration fut visible, et comme à la fin de l'année précédente, -son teint moins livide, ses jambes moins enflées, son dégoût des -aliments moins prononcé, ses vomissements moins fréquents, pouvaient -faire espérer un rétablissement durable. Depuis longtemps Napoléon -avait quitté l'habit militaire, <span class="pagenum"><a id="page693" name="page693"></a>(p. 693)</span> et n'en avait conservé que la -culotte blanche et les bas de soie, surmontés d'un habit civil. Il -prit alors le costume des planteurs. Vêtu d'une étoffe de l'Inde -blanche et légère, la tête couverte d'un chapeau de paille, un bâton à -la main, il dirigeait les travaux en véritable officier du génie. -<span class="sidenote" title="En marge">Travaux exécutés par Napoléon au jardin de Longwood.</span> -Son premier ouvrage consista dans un épaulement en terre gazonnée qu'il -opposa au vent du sud-est, et qui fut bientôt assez élevé pour -garantir le jardin et la maison de ce vent odieux. Puis il transplanta -des arbres, des citronniers, et notamment un chêne, arbre si désiré de -lui, et qui seul a survécu de ce jardin cultivé par ses glorieuses -mains. L'eau manquait, et il la fit venir d'un réservoir que sir -Hudson Lowe avait ordonné de construire au pied du pic de Diane. Cette -eau adroitement dirigée dans le jardin de Longwood le couvrit bientôt -de verdure, car sous ces climats dévorants, si l'eau se joint au -soleil, la végétation pousse à vue d'œil. Napoléon eut en peu de -temps des légumes; et il prit plaisir à les faire servir sur sa table. -Sir Hudson Lowe averti des nouveaux goûts de l'illustre captif, lui -fit offrir des plantes, des instruments, des ouvriers. Napoléon -accepta une partie des offres du gouverneur, et au bout de deux mois, -grâce aux efforts de toute sa maison, son jardin avait changé de face, -et avec le jardin sa santé et son humeur. Il travaillait et faisait -travailler dès quatre heures du matin jusqu'à dix ou onze heures, -moment où la chaleur devenait incommode. Alors il déjeunait sous une -tente avec ses gens assis à deux tables, une pour lui et ses -principaux compagnons d'exil, l'autre pour ses domestiques. <span class="pagenum"><a id="page694" name="page694"></a>(p. 694)</span> -Après le déjeuner il prenait du repos, en faisait prendre à tous, puis -finissait la journée en continuant ses lectures et ses dictées.</p> - -<p>Le lendemain il recommençait avec le même zèle, et dans cette -animation d'esprit qui ne devait se soutenir que bien peu de temps, il -reparaissait gai, aimable, tour à tour spirituel ou profond. -Quelquefois, à propos de la végétation ou de quelques insectes, il -s'élevait sur Dieu et la création aux plus hautes, aux plus éloquentes -considérations. D'autres fois il traduisait en images piquantes et -pittoresques des vérités physiques qui se révélaient à lui par la -simple observation des faits. Un de ses domestiques chinois en -creusant un des canaux d'arrosage avait atteint la racine d'un if, et -comme Marchand signalait ce dommage, Napoléon disait à ce dernier: Si -tu avais faim, et qu'un repas succulent fût servi derrière toi, tu te -retournerais bien pour assouvir ton appétit. Eh bien, cet arbre fera -de même. Ses racines, qu'on est forcé d'atteindre ici, se détourneront -en arrière, et l'arbre après avoir souffert un moment reprendra sa -vigueur.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Amélioration marquée dans la santé de Napoléon résultant de -ce nouvel exercice.</span> -En travaillant ainsi de ses mains il avait pu reprendre son travail de -tête, car avec ce retour de santé, dû à un retour de vie active, il -s'était produit chez lui un réveil d'esprit tout à fait remarquable. -Il dictait la vie de César alors, ou bien chargeait de notes -saisissantes certains ouvrages contemporains qu'on lui avait envoyés -d'Europe. -<span class="sidenote" title="En marge">Il reprend ses travaux historiques.</span> -Il avait annoté déjà les œuvres de M. de Pradt; en ce -moment, commencement de 1820, il s'était mis à annoter l'ouvrage sur -les Cent-Jours de M. Fleury <span class="pagenum"><a id="page695" name="page695"></a>(p. 695)</span> de Chaboulon, jeune homme rempli -de bonnes intentions, mais parlant souvent de ce qu'il ignorait ou ne -comprenait pas. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses notes sur divers ouvrages relatifs à l'histoire de son -temps.</span> -Napoléon avait attaché aux pages de cet ouvrage des -notes pleines d'indulgence pour l'auteur et de révélations curieuses -pour l'histoire. Il s'occupait aussi, et d'une manière toute -différente, d'un livre autrement sérieux, celui du général Rogniat, -sur les principes de la guerre. Le général Rogniat avait été un -officier du génie des plus remarquables; mais un esprit peu juste et -malveillant déparait ses qualités militaires. Son ouvrage, outre qu'il -était la plupart du temps chimérique, était un acte peu généreux -envers le détenu de Sainte-Hélène, qu'il avait servi avec soumission -et qu'il dénigrait aujourd'hui sans ménagement. Napoléon ressentit au -sujet de ce livre une véritable colère, sans inquiétude du reste pour -sa gloire.—Si le grand Frédéric, dit-il, vivait et critiquait mes -campagnes, cela pourrait devenir sérieux, et en tout cas j'aurais de -quoi lui répondre; mais ces gens-là, ajoutait-il en parlant du général -Rogniat et de quelques autres, ne sont pas capables de -m'alarmer.—Quoique traitant de la sorte le général Rogniat, il lui -fit l'honneur d'une réponse en forme de notes, laquelle vaudra à -l'ouvrage ainsi annoté une immortalité qu'il n'aurait certainement pas -obtenue sans ce secours. Napoléon dans ces notes a tracé, en un style -sans pareil par la clarté, la concision, la vigueur, les principes de -son art jusqu'en leurs moindres détails, et il y a joint ce dont il -était plein, un précis en quelques pages des campagnes des plus -célèbres capitaines. Jamais on ne parla <span class="pagenum"><a id="page696" name="page696"></a>(p. 696)</span> plus grandement et -plus simplement de choses plus grandes, car les hommes et les choses -dont il s'agissait, c'étaient Alexandre, Annibal, César, Frédéric, -Napoléon, et leurs actions ramenées à des principes généraux sur la -politique et la guerre. Ajoutons que la médiocrité dénigrante ne fut -jamais châtiée plus cruellement et de plus haut.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La maladie de Napoléon reprend son cours.</span> -Mais ce fut là le dernier éclair de son génie, et on peut dire de sa -vie. Ayant déployé pendant quelques mois une activité singulière, il -déclina rapidement avec la belle saison, et sa santé, dans la seconde -partie de l'année 1820, fut des plus mauvaises. De nouveau il devint -sédentaire, triste, paresseux de corps, paresseux même d'esprit, et -n'eut que le temps d'achever les vies de César, de Turenne et de -Frédéric. Enfin vers les derniers mois de 1820 la saison, redevenue -belle dans cet hémisphère, ne put le ranimer. Il ne faisait plus -d'exercice, sentait ses jambes enfler, ses pieds se refroidir, son -estomac se soulever à la présence des aliments. De ce moment, il ne -douta plus de sa fin prochaine, et, sauf le regret de n'avoir pas -achevé tout ce qu'il avait projeté d'écrire, il vit approcher la mort -avec une sorte de satisfaction.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Jamais Napoléon n'avait songé à une évasion.</span> -Jamais il n'avait songé sérieusement à une évasion. L'île était -surveillée de manière à ne pas laisser passer le moindre esquif, et -d'ailleurs la garde autour de sa personne était telle, qu'il lui eût -été impossible de se dérober pendant plus de quelques heures sans être -retrouvé, fût-il caché dans les plus profonds replis de l'île. Il se -peut même que l'aversion qu'il éprouvait pour l'officier chargé de -<span class="pagenum"><a id="page697" name="page697"></a>(p. 697)</span> le suivre eût pour motif principal l'impossibilité d'échapper -ainsi à ses gardiens. Toujours est-il qu'il regardait une évasion -comme à peu près impraticable. Une autre raison plus forte encore le -portait à n'y pas songer. Contemplant la marche des choses en profond -observateur, il s'apercevait tous les jours que, sans oublier sa -gloire, le monde s'arrangeait de manière à se passer de lui. Il se -considérait par ce motif comme à jamais exclu de la scène. Sa seule -espérance eût été d'obtenir un autre séjour. Mais, bien qu'il -remarquât un changement dans les esprits en Angleterre, il ne -regardait pas le triomphe des whigs comme très-prochain, et ne -supposait pas d'ailleurs qu'ils fussent jamais capables de lui rendre -la liberté. Il avait reçu de lord et lady Holland de touchants -témoignages d'intérêt, car cette noble famille avait pensé qu'on -pouvait garder ce grand captif sans le torturer. Elle lui avait envoyé -des livres, des fruits, des vins, et ce qui était plus doux pour lui, -des assurances de sympathie qui lui prouvaient qu'il n'était pas -l'objet de la haine universelle. Mais de ces témoignages individuels à -une grande résolution du gouvernement en sa faveur, il y avait loin. -<span class="sidenote" title="En marge">Il n'attendait sa délivrance que de la mort.</span> -Il était donc sans espérance, et la mort est l'espérance de qui n'en a -plus. Quelques écrits à terminer étaient un motif d'accepter une -prolongation de vie, mais un faible motif pour la désirer, car que -pouvaient ajouter à sa renommée quelques pages de plus? Précieuses -pour un très-petit nombre d'hommes capables de les juger, elles -n'ajouteraient pas un atome à l'immensité de sa gloire. -<span class="sidenote" title="En marge">Il la voit venir avec une sorte de satisfaction.</span> -Il voyait -donc la mort <span class="pagenum"><a id="page698" name="page698"></a>(p. 698)</span> sans cette horreur qu'elle inspire aux êtres -animés, et si, dans certains instants, il se retrouvait encore chez -lui quelques-uns de ces appétits obscurs de la vie qui sont un pur -effet de l'instinct physique, son âme entière accueillait la mort -comme une amie, qui venait de ses mains lui ouvrir l'affreuse prison -de Sainte-Hélène. D'ailleurs des circonstances de détail le -confirmaient dans cette disposition. M. de Montholon, malgré le départ -de sa femme et de ses enfants, restait à Sainte-Hélène sans laisser -apercevoir le moindre désir de les suivre, mais ce dévouement ne -pouvait être éternel, car il fallait bien que le général finît par -songer à sa famille retournée sans lui en Europe. La famille Bertrand, -logée à quelque distance de Longwood, toujours assidue mais triste, -avait aussi de nombreux enfants à élever, et ne pouvait pas plus -longtemps négliger ce devoir. Madame Bertrand en effet avait fait -annoncer respectueusement à Napoléon qu'elle quitterait bientôt -Sainte-Hélène pour ce motif. Bien que très-éloigné de blâmer une telle -détermination, Napoléon en fut vivement affecté. Il comprit que le -grand maréchal ne pouvait pas laisser sa femme partir seule pour un -aussi long voyage que celui d'Europe, et il l'autorisa à prendre un -congé dont la durée devait dépendre des circonstances. Bien que la -famille Bertrand, par la distance qui la séparait de Longwood, par la -nature de son humeur, apportât moins de douceur à sa vie que la -famille Montholon, il appréciait la noble probité du grand maréchal, -l'élévation de cœur de sa femme, et il fut très-sensible au -chagrin de voir la colonie exilée <span class="pagenum"><a id="page699" name="page699"></a>(p. 699)</span> bientôt réduite à M. -Marchand tout seul.—Tu n'as point d'enfants à élever, disait-il à ce -dernier, et tu me fermeras les yeux. Tu me feras la lecture, tu -écriras encore quelques pages, et puis tu partiras. Mais, je le vois, -il est temps que je m'en aille.—</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">1821.</span> -Enfin s'ouvrit cette année 1821, qui devait être pour Napoléon la -dernière de sa grande existence. Au commencement de janvier, il -éprouva une amélioration de quelques jours, mais qui ne se soutint -pas.—C'est un répit d'une semaine ou deux, dit-il, après quoi la -maladie reprendra son cours.—Il dicta encore à Marchand quelques -pages sur César, et ce furent les dernières. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon apprend la mort de sa sœur Élisa, et y voit le -pronostic de la sienne.</span> -À peu près à cette -époque, on apprit par les journaux la mort de sa sœur Élisa. Il y -fut très-sensible. C'était la première personne de sa famille qui -mourait depuis qu'il avait l'âge de raison.—<cite>Allons</cite>, dit-il, <cite>elle -me montre le chemin; il faut la suivre</cite>.—Bientôt les symptômes qui -s'étaient déjà produits reparurent avec toute leur force. Napoléon -avait le teint livide, le regard toujours puissant, mais les yeux -caves, les jambes enflées, les extrémités froides, l'estomac d'une -susceptibilité telle qu'il rejetait tous les aliments avec -accompagnement de matières noirâtres. -<span class="sidenote" title="En marge">En février et mars les symptômes deviennent plus -alarmants.</span> -Le mois de février s'écoula -ainsi sans aucune amélioration, et en amenant au contraire des -symptômes plus graves. Ne digérant aucun aliment, l'auguste malade -s'affaiblissait chaque jour. Une soif ardente commençait à le -tourmenter; son pouls si lent s'animait et devenait fiévreux. Il -aurait voulu de l'air et il ne pouvait en supporter l'impression. La -lumière le fatiguait; il ne quittait plus les deux petites chambres -<span class="pagenum"><a id="page700" name="page700"></a>(p. 700)</span> où étaient tendus ses deux lits de campagne, et se faisait -transporter de l'un à l'autre. Il ne dictait plus, mais il se faisait -lire Homère et les guerres d'Annibal dans Tite-Live, ne pouvant se les -faire lire dans Polybe qu'il n'avait pu se procurer.</p> - -<p>Le mois de mars amena un état plus grave encore, et le 17, désirant -respirer librement, il se fit mettre en voiture, mais à peine en plein -air il faillit s'évanouir, et fut replacé dans le lit où il devait -expirer.—Je ne suis plus, dit-il, ce fier Napoléon que le monde a -tant vu à cheval. Les monarques qui me persécutent peuvent se -rassurer, je leur rendrai bientôt la sécurité....—Les fidèles -serviteurs de Napoléon ne le quittaient pas. Marchand et Montholon -veillaient jour et nuit à son chevet, et il leur en témoignait une -extrême gratitude. Le grand maréchal avait annoncé que ni lui ni sa -femme ne partiraient, et Napoléon l'en avait cordialement remercié. Le -grand maréchal demandant pour sa femme la permission de le visiter: Je -ne suis pas bon à voir, avait-il répondu. Je recevrai madame Bertrand -quand je serai mieux. Dites-lui que je la remercie du dévouement qui -l'a retenue six années dans ce désert.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles anxiétés de sir Hudson Lowe.</span> -Arrivé à cet état désespéré, ne sortant plus, ne voyant que ses amis -les plus chers, ne pouvant supporter ni l'air ni la lumière, il était -devenu pour ses gardiens absolument invisible. Le malheureux Hudson -Lowe en était saisi de terreur, comme si une maladie aussi grave, et -le chagrin qui éclatait sur tous les visages à Longwood, avaient pu -être une feinte destinée à cacher une évasion. L'officier de <span class="pagenum"><a id="page701" name="page701"></a>(p. 701)</span> -service, plein d'égards, n'avait aucun doute, et tâchait de rassurer -le gouverneur en lui disant que la maladie était vraie, et qu'il était -inutile de tourmenter l'illustre captif pour chercher à le voir. Sir -Hudson Lowe ne partageait guère cette sécurité, et trouvait les -commissaires aussi inquiets que lui. L'Autriche avait rappelé M. de -Sturmer, car elle savait bien qu'il n'y avait pas à craindre que -l'Angleterre laissât jamais échapper sa proie, et dès lors la présence -d'un envoyé autrichien ne servait qu'à la rendre responsable aux yeux -de l'opinion universelle des traitements infligés au gendre de -François II. M. de Balmain avait épousé la fille de sir Hudson Lowe, -et partageait en général son avis. Quant à M. de Montchenu, le -commissaire français, il désirait ardemment acquérir la certitude de -la présence du prisonnier, et voulait qu'on prît les moyens -nécessaires pour sortir du doute où l'on était. Sous l'empire de ces -impressions, sir Hudson Lowe ordonna enfin à l'officier de service de -forcer la porte du malade, s'il le fallait, pour s'assurer de sa -présence, car il y avait quinze jours qu'on n'avait pu s'en convaincre -de ses propres yeux. L'officier de service, se conduisant avec une -extrême délicatesse, fit part à MM. Marchand et de Montholon de son -embarras, en leur affirmant du reste qu'il n'exécuterait pas l'ordre -de forcer la porte de Napoléon, mais les supplia de le tirer de peine -en lui fournissant le moyen de l'apercevoir. M. de Montholon qui ne -voyait pas toujours, comme le grand maréchal, l'honneur de Napoléon en -jeu dans ces tracasseries, s'entendit avec l'officier de service -qu'il fit placer <span class="pagenum"><a id="page702" name="page702"></a>(p. 702)</span> à une des fenêtres, puis entr'ouvrit cette -fenêtre au moment où on transportait le malade d'un lit à l'autre. -L'officier put voir sa noble figure déjà décolorée et amaigrie par la -mort, et se hâta d'écrire au gouverneur qu'on ne jouait point à -Longwood une affreuse comédie.—</p> - -<p>À peine ce malheureux gouverneur était-il délivré d'une crainte qu'il -était assailli par une autre, et après avoir appréhendé une évasion, -il se reprochait maintenant de laisser mourir son prisonnier sans -secours. Il insista donc pour faire adjoindre un médecin de l'île au -docteur Antomarchi, ce qui lui procurerait un témoin quotidien de la -présence de Napoléon, des nouvelles de sa maladie, et servirait de -réponse à ceux qui en Europe l'accuseraient d'avoir privé le glorieux -malade des secours de l'art. Le docteur Antomarchi demandait lui-même -pour sa responsabilité qu'on lui adjoignît un ou deux médecins. Mais -Napoléon s'y refusait, ne voulant pas qu'on le tourmentât pour des -essais de guérison au succès desquels il ne croyait point. Pourtant il -y avait à Sainte-Hélène un médecin, appartenant au 20<sup>e</sup> régiment, et -jouissant de l'estime générale. Napoléon, cédant aux instances de ses -amis, consentit à l'admettre auprès de lui, l'accueillit avec -bienveillance, lui répéta ce qu'il avait déjà dit plusieurs fois en -parlant de sa santé, que c'était <em>une bataille perdue</em>, feignit -d'accepter ses conseils, mais ne les suivit point, voulant, disait-il, -mourir en repos.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon voyant arriver sa fin, songe à son testament.</span> -Il était ainsi arrivé aux derniers jours d'avril, n'ayant aucune -espérance, n'en cherchant aucune, <span class="pagenum"><a id="page703" name="page703"></a>(p. 703)</span> et regardant sa fin comme -très-prochaine. Il résolut alors de faire son testament. Il lui -restait environ quatre millions chez M. Laffitte, plus les intérêts de -ce capital, et quelques débris d'une somme d'argent confiée au prince -Eugène. Sur cette dernière somme il avait pris deux ou trois cent -mille francs, par l'intermédiaire de M. de Las Cases, lorsque celui-ci -était retourné en Europe. Il avait pu ainsi sauver sa réserve de -350,000 francs en or qu'il avait apportée à Sainte-Hélène. -<span class="sidenote" title="En marge">Distribution qu'il fait du peu de bien qui lui restait.</span> -Il en fit -la distribution entre M. de Montholon, le grand maréchal, Marchand et -ses autres serviteurs, pour leur fournir à tous le moyen de retourner -en Europe et d'y faire leur premier établissement. Sur les quatre -millions environ restant en France, il en laissa deux à M. de -Montholon, pour lui assurer un bien-être suffisant, 700 ou 800 mille -francs à la famille Bertrand, environ 500 mille à Marchand. Il donna -en outre à ce dernier le collier en diamants de la reine Hortense, et -il l'adjoignit à MM. de Montholon et Bertrand comme exécuteur -testamentaire, en récompense d'un dévouement qui ne s'était pas -démenti. Il fit à ses autres serviteurs des legs proportionnés à leur -condition, s'étudiant à leur ménager à tous une existence après sa -mort. Quoique médiocrement satisfait du docteur Antomarchi, -reconnaissant ses soins, il lui légua 100 mille francs, songea aussi à -l'abbé Vignale, qui seul était resté des deux prêtres envoyés à -Sainte-Hélène, et ne négligea pas même ses domestiques chinois, qui -l'avaient bien servi. Ayant pourvu au sort de chacun selon ses moyens, -il réunit les objets de quelque valeur, qui pouvaient être <span class="pagenum"><a id="page704" name="page704"></a>(p. 704)</span> -pour ceux auxquels il les laisserait de grands souvenirs, et par son -testament même en disposa en faveur de son fils, de sa mère, de ses -sœurs, de ses frères. Il n'oublia point la généreuse lady Holland, -et lui légua une de ses tabatières. À ces legs il ajouta quelques -paroles d'attachement pour Marie-Louise. Il ne conservait aucune -illusion sur cette princesse, mais il voulait honorer en elle la mère -de son fils.</p> - -<p>Il consacra plusieurs jours à arrêter ces dispositions, puis à les -écrire, et s'interrompit à diverses reprises, vaincu par la fatigue et -les souffrances. Enfin il en vint à bout, et, fidèle à son esprit -d'ordre, il fit rédiger un procès-verbal de la remise à ses exécuteurs -testamentaires de son testament et de tout ce qu'il possédait, afin -qu'aucune contestation ne pût s'élever après sa mort. -<span class="sidenote" title="En marge">Instructions pour ses funérailles.</span> -Il recommanda -qu'on observât à ses funérailles les rites du culte catholique, et que -sa salle à manger, dans laquelle on lui disait la messe, fût convertie -en chapelle ardente. Le docteur Antomarchi, écoutant ces prescriptions -adressées à l'abbé Vignale, ne put se défendre d'un sourire. Napoléon -trouva que c'était manquer de respect à son autorité, à son génie, à -sa mort.—Jeune homme, lui dit-il d'un ton sévère, vous avez peut-être -trop d'esprit pour croire en Dieu: je n'en suis pas là.... <cite>N'est pas -athée qui veut.</cite>—Cette leçon sévère, donnée en des termes dignes du -grand homme expirant, remplit d'embarras le jeune médecin, qui se -confondit en excuses, et fit profession des croyances morales les plus -saines.</p> - -<p>Ces préparatifs de mort avaient fatigué Napoléon <span class="pagenum"><a id="page705" name="page705"></a>(p. 705)</span> et pour -ainsi dire hâté sa fin. Néanmoins il éprouva une sorte de soulagement -moral et physique en voyant ses affaires définitivement réglées, et le -sort de ses compagnons assuré selon ses moyens. Souriant à la mort -avec autant de dignité que de grâce, il dit à Montholon et à Marchand -qui ne le quittaient point: <cite>Après avoir si bien mis ordre à ses -affaires, ce serait vraiment dommage de ne pas mourir.</cite>—</p> - -<p>La fin d'avril était arrivée, et à chaque instant le mal devenait plus -menaçant et plus douloureux. Les spasmes, les vomissements, la fièvre, -la soif ardente, ne cessaient pas. Napoléon prenait de temps en temps -quelques gouttes d'une eau fraîche qu'on avait trouvée au pied du pic -de Diane, dans l'exposition où il aurait voulu que sa demeure fût -placée, et il en ressentait un peu de bien.— -<span class="sidenote" title="En marge">Touchants entretiens de Napoléon.</span> -Je désire, dit-il, être -enterré sur les bords de la Seine, si c'est jamais possible, ou à -Ajaccio dans l'héritage de ma famille, ou enfin si ma captivité doit -durer pour mon cadavre, au pied de la fontaine à laquelle j'ai dû -quelque soulagement.—On le lui promit avec des larmes, car on ne lui -cachait plus un état qu'il voyait si bien.—Vous allez, dit-il à ses -amis qui l'entouraient, retourner en Europe. Vous y reviendrez avec le -reflet de ma gloire, avec l'honneur d'un noble dévouement. Vous y -serez considérés et heureux. Moi je vais rejoindre Kléber, Desaix, -Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney!.... Ils viendront à ma -rencontre... ils ressentiront encore une fois l'ivresse de la gloire -humaine... Nous parlerons de ce que nous avons fait, nous nous -entretiendrons de notre métier avec Frédéric, Turenne, <span class="pagenum"><a id="page706" name="page706"></a>(p. 706)</span> -Condé, César, Annibal... Puis s'arrêtant Napoléon ajouta avec un -singulier sourire: <cite>À moins que là-haut comme ici-bas on n'ait peur de -voir tant de militaires ensemble.</cite>—Ce léger badinage mêlé à ce -langage solennel émut vivement les assistants. Le 1<sup>er</sup> mai, l'agonie -sembla s'annoncer, et les souffrances devinrent presque continuelles. -Le 2, le 3, Napoléon parut consumé par la fièvre, et en proie à des -spasmes violents. Dès que la souffrance lui laissait quelque répit, -son esprit se réveillait radieux, et il montrait autant de lucidité -que de sérénité. Dans l'un de ces intervalles, il dicta sous le titre -de première et seconde rêverie, deux notes sur la défense de la France -en cas d'invasion. Le 3, le délire commença, et à travers ses paroles -entrecoupées on saisit ces mots: -<span class="sidenote" title="En marge">Ses dernières paroles.</span> -<cite>Mon fils... l'armée... -Desaix....</cite>—On eût dit à une certaine agitation qu'il avait une -dernière vision de la bataille de Marengo regagnée par Desaix. Le 4, -l'agonie dura sans interruption, et la noble figure du héros parut -cruellement tourmentée. Le temps était horrible, car c'était la -mauvaise saison de Sainte-Hélène. Des rafales de vent et de pluie -déracinèrent quelques-uns des arbres récemment plantés. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa mort, le 5 mai 1821.</span> -Enfin le 5 mai, on ne douta plus que le dernier jour de cette existence -extraordinaire ne fût arrivé. Tous les serviteurs de Napoléon -agenouillés autour de son lit épiaient les dernières lueurs de la vie. -Malheureusement ces dernières lueurs étaient des signes de cruelles -souffrances. Les officiers anglais placés à l'extérieur recueillaient -avec un intérêt respectueux ce que les domestiques leur apprenaient -des progrès de l'agonie. <span class="pagenum"><a id="page707" name="page707"></a>(p. 707)</span> Vers la fin du jour la douleur -s'affaissant avec la vie, le refroidissement devenant général, la mort -sembla s'emparer de sa glorieuse victime. Ce jour-là le temps était -redevenu calme et serein. Vers cinq heures quarante-cinq minutes, -juste au moment où le soleil se couchait dans des flots de lumière, et -où le canon anglais donnait le signal de la retraite, les nombreux -témoins qui observaient le mourant s'aperçurent qu'il ne respirait -plus, et s'écrièrent qu'il était mort. Ils couvrirent ses mains de -baisers respectueux, et Marchand qui avait emporté à Sainte-Hélène le -manteau que le Premier Consul portait à Marengo, en revêtit son corps, -en ne laissant à découvert que sa noble tête.</p> - -<p>Aux convulsions de l'agonie, toujours si pénibles à voir, avait -succédé un calme plein de majesté. Cette figure d'une si rare beauté, -revenue à la maigreur de sa jeunesse et revêtue du manteau de Marengo, -semblait avoir rendu à ceux qui la contemplaient le général Bonaparte -dans toute sa gloire.</p> - -<p>Le gouverneur, le commissaire français voulurent repaître leurs yeux -de ce spectacle, et montrèrent devant cette mort aussi extraordinaire -que la vie qu'elle terminait, le respect qu'ils lui devaient.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Jugement sur la captivité de Sainte-Hélène.</span> -Napoléon avait expié, durant les six années qui venaient de s'écouler, -la peur qu'il causait au monde, et ceux qui étaient chargés de le -détenir avaient cédé à cette peur, avec plus ou moins de cruauté (car -la peur est cruelle) selon qu'ils étaient plus ou moins éloignés de la -victime. Les officiers de service la voyant de près, ne pouvaient -s'empêcher de s'intéresser à elle, et d'alléger ses fers, quand ils -<span class="pagenum"><a id="page708" name="page708"></a>(p. 708)</span> en avaient le moyen. Sir Hudson Lowe qui ne la voyait pas -directement, était tracassier, quelquefois persécuteur par défiance ou -ressentiment, et parfois aussi se laissait attendrir au récit des -souffrances de son prisonnier. À deux mille lieues de là, lord -Bathurst ne voyant absolument rien des souffrances de la victime, et -tout plein des passions de l'Europe, s'était montré impitoyable. Il a -laissé ainsi un triste legs à sa patrie, car, si la justice dit qu'on -avait le droit de garder Napoléon, elle dit aussi qu'on n'avait ni le -droit de le torturer, ni celui de l'humilier.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Autopsie du corps de Napoléon.</span> -Conformément aux instructions de Napoléon, son autopsie fut faite, et -on dut en conclure qu'un cancer à l'estomac avait été la cause -principale de sa mort. Le foie légèrement tuméfié attestait que le -climat avait exercé une certaine influence sur son état, mais la moins -décisive. Ce qui est incontestable, c'est que le chagrin, le désespoir -caché, le défaut d'exercice surtout, avaient précipité la marche de la -maladie, et avancé sa fin d'un nombre d'années impossible à -déterminer.</p> - -<div class="figcenter"> -<a id="sthelene" name="sthelene"></a> -<img src="images/sthelene.jpg" width="600" height="425" alt="Sainte Hélène" title="" /> -<p class="smcap">SAINTE HÉLÈNE<br /> -(5 Mai 1821)</p> -</div> - -<p>L'inspection du corps révéla plusieurs blessures, quelques-unes -très-légères, et trois fort distinctes. De ces trois la première était -à la tête, la seconde au doigt annulaire de la main gauche, la -troisième à la cuisse gauche, celle-ci très-profonde, provenant d'un -coup de baïonnette reçu au siége de Toulon. C'est la seule dont -l'origine puisse être historiquement assignée. -<span class="sidenote" title="En marge">Beauté de ses traits après sa mort.</span> -Des mesures prises et -de la description exacte du cadavre il résulte que Napoléon avait cinq -pieds deux pouces (pieds français), le corps bien proportionné dans -toutes ses parties, <span class="pagenum"><a id="page709" name="page709"></a>(p. 709)</span> le pied et la main remarquables par la -régularité de leur forme, les épaules larges, la poitrine développée, -le cou un peu court, mais portant ferme et droite la tête la plus -vaste, la mieux conformée dont la science anatomique ait constaté -l'existence, enfin un visage dont la mort avait respecté la beauté, -dont les contemporains ont conservé un souvenir ineffaçable, et dont -la postérité, en le comparant aux plus célèbres bustes antiques, dira -qu'il fut un des plus beaux que Dieu ait donnés pour expression au -génie. Sa vie si pleine et qui semble comprendre des siècles n'avait -duré que cinquante-deux ans. MM. de Montholon et Marchand l'avaient -revêtu de l'uniforme qu'il portait le plus volontiers, celui des -chasseurs de la garde, et du petit chapeau qui avait toujours -recouvert sa tête puissante. Un seul prêtre et quelques amis prièrent -pendant plusieurs jours près de ce corps inanimé: éclatant contraste -(conforme à toute cette fin de carrière) d'une profonde solitude -autour de l'homme que l'univers avait entouré et adulé! Pourtant, à -l'honneur du soldat, il faut dire que les militaires anglais ne -cessèrent de défiler autour de son cercueil pendant qu'il resta -exposé. -<span class="sidenote" title="En marge">Funérailles de Napoléon.</span> -Enfin, lorsque le tombeau qui devait le contenir, et qui avait -été placé près de la fontaine à laquelle il avait dû un peu de -soulagement, fut terminé, ses amis, suivis du gouverneur, de -l'état-major de l'île, des soldats de la garnison, des marins de -l'escadre, le portèrent au lieu où il devait reposer, jusqu'au jour -où, selon ses désirs, il a été transporté sur les bords de la Seine. -Les soldats anglais firent entendre à ce corps <span class="pagenum"><a id="page710" name="page710"></a>(p. 710)</span> inanimé les -derniers éclats du canon, et ses compagnons d'exil, après s'être -agenouillés sur la tombe qui venait de recevoir la plus grande -existence humaine depuis César et Charlemagne, se préparèrent à -regagner l'Europe. Pour achever la longue suite de leçons qui sortent -de cette tombe, ajoutons qu'ils furent accueillis avec un intérêt -général, même en Angleterre, et que l'infortuné Hudson Lowe, simple -exécuteur des volontés de son gouvernement, fut reçu avec froideur par -ses compatriotes, avec ingratitude par les ministres auxquels il avait -obéi, et par ses amis eux-mêmes avec une sorte d'embarras. Éternelle -justice d'en haut, déjà visible ici-bas! Napoléon avait expié à -Sainte-Hélène les tourments causés au monde, et ceux qui avaient été -chargés de le punir expiaient le tort de n'avoir pas respecté en lui -la gloire et le génie!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Jugement de l'histoire sur Napoléon.</span> -Avant de terminer cette histoire, qu'on nous pardonnera d'avoir rendue -si longue en considération de l'immensité des événements qu'elle -embrasse, il nous reste à prononcer sur le personnage extraordinaire -qui la remplit tout entière le jugement de la postérité, autant du -moins qu'il appartient à un homme de s'en faire l'interprète, cet -homme fût-il aussi juste, aussi éclairé que nous aurions, non pas la -prétention, mais le désir de l'être.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Caractère que Napoléon avait reçu de la nature et des -événements.</span> -Napoléon était né avec un esprit juste, pénétrant, vaste, universel, -et surtout prompt, avec un caractère aussi prompt que son esprit. -Toujours en toutes choses il allait droit et sans détour au but. -S'agissait-il d'un raisonnement, il trouvait à l'instant l'argument -péremptoire, d'une bataille à livrer, <span class="pagenum"><a id="page711" name="page711"></a>(p. 711)</span> il découvrait la -manœuvre décisive. En lui, concevoir, vouloir, agir, étaient un -seul acte indivisible, d'une rapidité incroyable, de manière qu'entre -la pensée et l'action, il n'y avait pas un instant perdu pour -réfléchir et se résoudre. À un génie ainsi constitué opposer une -objection médiocre, une résistance de tiédeur, de faiblesse ou de -mauvaise volonté, c'était le faire bondir comme le torrent qui jaillit -et vous couvre de son écume, si vous lui opposez un obstacle -inattendu. S'il eût embrassé l'une de ces carrières civiles où l'on ne -parvient qu'en persuadant les hommes, en les gagnant à soi, peut-être -il se fût appliqué à modérer, à ralentir les mouvements de son humeur -fougueuse, mais jeté dans la carrière de la force, c'est-à-dire dans -celle des armes, y apportant la faculté souveraine de découvrir d'un -coup d'œil ce qu'il fallait faire pour vaincre, il arriva d'un -premier élan à la domination de l'Italie, d'un second à la domination -de la République française, d'un troisième à la domination de -l'Europe, et quel miracle alors que cette nature que Dieu avait faite -si prompte, que la victoire avait faite plus prompte encore, fût -brusque, impétueuse, dominatrice, absolue dans ses volontés! Si hors -du champ de bataille il se prêtait quelquefois aux ménagements -qu'exigent les affaires civiles, c'était au sein du conseil d'État, et -là même il tranchait les questions avec une sagacité, une sûreté de -jugement qui étonnaient, subjuguaient ses auditeurs, excepté dans -quelques cas très-rares où l'insuffisance de son savoir, quelquefois -aussi la passion l'avaient un moment égaré. Tout avait donc <span class="pagenum"><a id="page712" name="page712"></a>(p. 712)</span> -concouru, la nature et les événements, pour faire de ce mortel le plus -absolu, le plus impétueux des hommes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Développements successifs de ce caractère.</span> -Pourtant en suivant son histoire ce n'est pas tout de suite et tout -entière qu'on voit se déployer cette nature si fougueusement -dominatrice. Maigre, taciturne, triste même dans sa jeunesse, triste -de cette ambition concentrée qui se dévore jusqu'à ce qu'elle éclate -au dehors et arrive au but de ses désirs, il prend peu à peu confiance -en lui-même, se montre parfois tranchant comme un jeune homme, reste -morose néanmoins, puis, lorsque l'admiration commence à se manifester -autour de lui, il devient plus ouvert, plus serein, se met à parler, -perd sa maigreur expressive, se dilate en un mot. Consul à vie, -empereur, vainqueur de Marengo et d'Austerlitz, ne se contenant plus -guère, mais toutefois se contenant encore, il semble à l'apogée de son -caractère, et n'ayant alors qu'un demi-embonpoint, il rayonne d'une -régulière et mâle beauté. Bientôt, voyant les peuples se soumettre, -les souverains s'abaisser, il ne compte plus ni avec les hommes ni -avec la nature. Il ose tout, entreprend tout, dit tout, devient gai, -familier, intempérant de langage, s'épanouit complétement au physique -et au moral, acquiert un embonpoint excessif, qui ne diminue en rien -sa beauté olympienne, conserve dans un visage élargi un regard de feu, -et si de ces hauteurs où on est habitué à le voir, à l'admirer, à le -craindre, à le haïr, il descend pour être rieur, familier, presque -vulgaire, il y remonte d'un trait après en être descendu <span class="pagenum"><a id="page713" name="page713"></a>(p. 713)</span> un -instant, sachant ainsi déposer son ascendant sans le compromettre; et, -quand enfin on le croirait moins actif ou moins hardi, parce que son -corps semble lui peser ou que la fortune cesse de lui sourire, il -s'élance plus impétueux que jamais sur son cheval de bataille, -prouvant que pour son âme ardente la matière n'a point de poids, le -malheur d'accablement.</p> - -<p>Telle fut cette nature extraordinaire, dans ses développements -successifs. Maintenant, si on considère Napoléon sous le rapport des -qualités morales, il est plus difficile à apprécier, parce qu'il est -difficile d'aller découvrir la bonté chez un soldat toujours occupé à -joncher la terre de morts, l'amitié chez un homme qui n'eut jamais -d'égaux autour de lui, la probité enfin chez un potentat qui était -maître des richesses de l'univers. Toutefois, quelque en dehors des -règles ordinaires que fût ce mortel, il n'est pas impossible de saisir -çà et là certains traits de sa physionomie morale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses qualités morales.</span> -La promptitude était son caractère en toutes choses. Il s'emportait, -mais revenait avec une facilité merveilleuse, presque honteux de son -emportement, en riant même s'il le pouvait sans manquer de maintien, -et rappelant, caressant du geste ou de la voix l'officier qu'il avait -désolé par un éclat de sa colère. Quelquefois aussi ses colères -étaient feintes, et destinées à intimider des subalternes infidèles à -leur devoir. Mais sincères, elles n'avaient que la durée d'un éclair, -feintes, la durée du besoin. Dès qu'il cessait de commander et d'avoir -à contenir ou à exciter les hommes, il devenait doux, simple, -<span class="pagenum"><a id="page714" name="page714"></a>(p. 714)</span> équitable, de cette équité d'un grand esprit qui connaît -l'humanité, apprécie ses faiblesses, et les lui pardonne parce qu'il -les sait inévitables. À Sainte-Hélène, dépouillé de tout prestige, ne -pouvant plus rien pour personne, n'ayant sur ses compagnons -d'infortune que l'ascendant de son esprit et de son caractère, -Napoléon ne cessa de les dominer d'une manière absolue, se les attacha -par une bonté inaltérable, à ce point qu'après l'avoir craint la plus -grande partie de leur vie, pendant l'autre ils l'aimèrent. -<span class="sidenote" title="En marge">Il n'était pas cruel.</span> -Sur les -champs de bataille il s'était fait une insensibilité, on peut dire -effroyable, jusqu'à voir sans émotion la terre couverte de cent mille -cadavres, car jamais le génie de la guerre n'avait poussé aussi loin -l'effusion du sang humain. Mais cette insensibilité était de -profession, si on ose ainsi parler. Souvent en effet, après avoir -rempli un champ de bataille de toutes les horreurs de la guerre, -Napoléon le parcourait le soir pour faire lui-même ramasser les -blessés, ce qui pouvait n'être qu'un calcul, mais, ce qui n'en était -pas un, se jetait quelquefois à bas de cheval pour s'assurer si dans -un mort apparent ne restait pas un être prêt à revivre. À Wagram -apercevant un beau jeune homme, revêtu de l'armure des cuirassiers, -étendu par terre, le visage presque couvert d'un caillot de sang, il -descendait vivement de cheval, soulevait la tête du blessé, l'appuyait -sur son genou, et avec un spiritueux actif réveillant la vie près de -s'éteindre: <cite>Il en reviendra</cite>, disait-il en souriant... <cite>c'est autant -de sauvé</cite>!—Ce ne sont pas là, certes, les mouvements d'une âme -impitoyable.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page715" name="page715"></a>(p. 715)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Générosité de Napoléon.</span> -Ordonné jusqu'à l'avarice, disputant un centime à des comptables, il -distribuait des millions à ses serviteurs, à ses amis, à des -malheureux. Découvrait-il qu'un de ses anciens compagnons d'Égypte, -savant distingué, était dans la gêne sans le dire, il lui envoyait une -somme considérable, en se plaignant du secret gardé à son égard. En -1813, ayant épuisé toutes ses économies, et apprenant qu'une dame de -grande naissance, et jadis de grande opulence, manquait presque du -nécessaire, il lui envoyait sur sa cassette 24,000 francs de pension -(en valant bien 50,000 aujourd'hui), puis informé qu'elle avait -quatre-vingts ans, <cite>Pauvre femme</cite>, ajoutait-il, <cite>qu'on lui compte -quatre années d'avance</cite>!—Ce ne sont pas là, nous le répétons, les -traits d'une âme sans bonté.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses attachements.</span> -Ayant peu d'instants à donner aux affections privées, les écartant -même par la distance à laquelle il s'était mis des autres hommes, il -s'attachait néanmoins avec le temps, s'attachait fortement, jusqu'à -devenir indulgent, presque faible pour ceux qu'il aimait. C'est ainsi -qu'à l'égard de ses proches, souvent irrité par leurs prétentions, et -se montrant dur alors, il ne pouvait souffrir leur air chagrin, et -pour les voir contents faisait quelquefois ce qu'il savait mauvais. Ne -ressentant pour l'impératrice Joséphine qu'un goût que le temps avait -dissipé, qu'une estime que beaucoup de légèretés avaient diminuée, il -conserva pour elle, même après son divorce, une tendresse profonde. Il -accorda quelques larmes à Duroc, mais en les cachant comme une -faiblesse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page716" name="page716"></a>(p. 716)</span> Quant à la probité, on ne sait comment la saisir chez un -homme qui à peine arrivé au commandement disposa de richesses -immenses. Devenu général en chef de l'armée d'Italie, maître des -trésors de cette riche contrée, il mit d'abord son armée dans -l'abondance, envoya à l'armée du Rhin de quoi la tirer de la misère, -ne prit rien pour lui, tout au plus de quoi acheter une petite maison -rue de la Victoire, qu'une année de ses appointements aurait suffi à -payer, et s'il fût mort en Égypte aurait laissé une veuve sans -fortune. Était-ce fierté d'âme, dédain des jouissances vulgaires, -honnêteté enfin? Probablement il y avait de tout à la fois dans cette -espèce d'abstinence, qui ne fut pas sans exemple parmi nos généraux, -mais qui alors comme toujours n'était pas commune. Il poursuivait -l'improbité avec un acharnement inexorable, ce qui pouvait tenir à -l'esprit d'ordre qu'il apportait en toutes choses; mais ce qui était -mieux, et ce qui approchait de la vraie probité, c'était le goût de la -probité elle-même, quand il la rencontrait, c'était un véritable amour -des honnêtes gens, poussé jusqu'à se complaire dans leur compagnie, et -à le leur témoigner avec une sorte de vivacité.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses vertus de métier.</span> -Pourtant cet homme que Dieu, après l'avoir fait si grand, avait fait -bon aussi, n'avait rien de la vertu, car la vertu consiste à se tracer -du devoir une idée absolue, à lui soumettre tous ses penchants, à lui -immoler tous ses appétits, moraux ou physiques, et ce ne pouvait être -le cas de la nature la moins contenue qui fut jamais. Mais s'il n'eut -à aucun degré ce qu'on appelle la vertu, il eut certaines vertus -d'état, <span class="pagenum"><a id="page717" name="page717"></a>(p. 717)</span> et celles notamment qui appartiennent au guerrier et -au gouvernant. Il était sobre, ne donnait presque rien aux -satisfactions des sens, sans être chaste ne fut jamais surpris dans un -grossier libertinage, ne passait (hors les repas d'apparat) que peu -d'instants à table, couchait sur la dure, avec un corps plutôt débile -que fort, supportait sans s'en apercevoir des fatigues auxquelles -auraient succombé les soldats les plus vigoureux, devenait capable de -tout quand son âme était excitée par la poursuite des grandes choses, -faisait mieux que de braver le péril, n'y pensait pas, et sans le -rechercher ni l'éviter, se trouvait partout où sa présence était -nécessaire pour voir, diriger, commander enfin. Si tel était chez lui -le caractère du soldat, celui du général en chef n'était pas moins -rare. Jamais on ne supporta les anxiétés d'un immense commandement -avec plus de sang-froid, de vigueur, de présence d'esprit. Si -quelquefois il était bouillant, colère même, c'est qu'alors <cite>tout -allait bien</cite>, comme disaient les officiers habitués à son humeur. Dès -que le danger paraissait sérieux, il devenait calme, doux, -encourageant, ne voulant pas ajouter au trouble qui naissait des -circonstances celui qui serait résulté de ses emportements, se -montrait d'une sérénité parfaite, par habitude de se dominer dans les -situations graves, de calculer la portée des périls, de trouver le -moyen d'en sortir, et de dompter ainsi la fortune. Né pour les grandes -extrémités, et en ayant pris une habitude sans égale, lorsqu'il -s'était mis par la faute de son ambition dans des positions affreuses, -on le voyait assister, en 1814 par exemple, au <span class="pagenum"><a id="page718" name="page718"></a>(p. 718)</span> suicide de sa -propre grandeur avec un incroyable sang-froid, espérant encore quand -personne n'espérait plus, parce qu'il découvrait des ressources où -personne n'en soupçonnait, et en tout cas s'élevant sur les ailes du -génie au-dessus de toutes les situations qui pouvaient lui échoir, -avec la résignation d'un esprit qui se rend justice, et accepte le -prix mérité de ses fautes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'intempérance morale était le trait essentiel du caractère -de Napoléon.</span> -Tel fut, selon nous, ce mortel si étrange, si divers, si multiple. Si -dans les traits principaux de ce caractère on peut en détacher un plus -saillant que les autres, c'est évidemment l'intempérance, nous parlons -de l'intempérance morale, bien entendu. Prodige de génie et de -passion, jeté dans le chaos d'une révolution, il s'y déploie, s'y -développe, la domine, se substitue à elle et en prend l'énergie, -l'audace, l'incontinence. Succédant à des gens qui ne se sont arrêtés -en rien, ni dans la vertu ni dans le crime, ni dans l'héroïsme ni dans -la cruauté, entouré d'hommes qui n'ont rien refusé à leurs passions, -il ne refuse rien aux siennes. Ils ont voulu faire du monde une -république universelle, il en veut faire une monarchie également -universelle; ils en ont fait un chaos, il en fait une unité presque -tyrannique; ils ont tout dérangé, il veut tout arranger; ils ont voulu -braver les souverains, il les détrône; ils ont tué sur l'échafaud, il -tue sur les champs de bataille, mais en cachant le sang sous la -gloire; il immole plus d'hommes que jamais n'en ont immolé les -conquérants asiatiques, et sur les terres restreintes d'Europe, -couvertes de populations résistantes, il parcourt plus d'espace que -les Tamerlan, <span class="pagenum"><a id="page719" name="page719"></a>(p. 719)</span> les Gengiskan n'en ont parcouru dans les vides -de l'Asie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il en résulte que Napoléon ne dut pas être un politique.</span> -L'intempérance est donc le trait essentiel de sa carrière. De là il -résulte que ce profond capitaine, ce sage législateur, cet -administrateur consommé, fut le politique nous dirions le plus fou, si -Alexandre n'avait pas existé. Si la politique n'était qu'esprit, -certes rien ne lui eût manqué pour surpasser les hommes d'État les -plus raffinés. Mais la politique est caractère encore plus qu'esprit, -et c'est par là que Napoléon pèche. Ah! lorsque jeune encore, n'ayant -pas soumis le monde, il est obligé et résigné à compter avec les -obstacles, il se montre aussi rusé, aussi fin, aussi patient qu'aucun -autre! Descendant en 1796 en Italie avec une faible armée, ayant à -s'attacher les populations, il protége les prêtres, ménage les -princes, quoi qu'en puissent dire les républicains de Paris. -Transporté en Orient, ayant à craindre l'antipathie musulmane, il -cherche à s'attirer les scheiks arabes, leur fait espérer sa -conversion, quoi qu'en puissent dire les dévots de Paris, et réussit -ainsi à se les attacher complétement. Plus tard appliqué à une -œuvre bien différente, celle du Concordat, il s'applique, par un -prodigieux mélange d'adresse et d'énergie, à vaincre les préjugés de -Rome, et ce qui les vaut bien, les préjugés des philosophes. Tout ce -qu'il lui fallut en cette occasion de finesse, d'art, de constance, de -force, nous l'avons exposé ailleurs, et de manière à prouver que rien -ne lui manqua en fait de génie politique. Mais il n'était pas le -maître alors, il se contenait! Devenu tout-puissant il ne se contint -plus, et du politique il <span class="pagenum"><a id="page720" name="page720"></a>(p. 720)</span> ne lui resta que la moindre partie, -l'esprit: le caractère avait disparu.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de la vraie politique dans les révolutions.</span> -Pourtant, ajoutons pour son excuse, que si la politique est quelque -part hors de saison, c'est dans une révolution. Qui dit politique, dit -respect et lent développement du passé; qui dit révolution au -contraire, dit rupture complète et brusque avec le passé. La vraie -politique en effet c'est l'œuvre des générations, se transmettant -un dessein, marchant à son accomplissement avec suite, patience, -modestie s'il le faut, ne faisant vers le but qu'un pas, deux au plus -dans un siècle, et jamais n'aspirant à y arriver d'un bond: c'est -l'œuvre d'Henri IV projetant, après avoir contenu les partis, -d'abaisser les maisons d'Espagne et d'Autriche unies par le sang et -l'ambition, transmettant ce grand dessein à Richelieu, qui le transmet -à Mazarin, qui le transmet à Louis XIV, lequel le poursuit, jusqu'à ce -qu'en plaçant à tout risque son petit-fils sur le trône d'Espagne, il -sépare à jamais l'Espagne de l'Autriche: c'est en Prusse l'œuvre du -grand électeur commençant l'importance militaire de sa nation, suivi -d'abord de l'électeur Frédéric III qui prend la couronne, puis de -Frédéric-Guillaume 1<sup>er</sup> qui pour soutenir le nouveau titre de sa -famille s'applique à créer une armée et un trésor, enfin de Frédéric -le Grand qui, le moment de la crise venu, ajoutant l'audace à la -longueur des desseins, fonde après un duel de vingt ans avec l'Europe -la grandeur de la Prusse, et fait d'un petit électorat l'une des plus -importantes monarchies du continent.</p> - -<p>Il ne faut donc pas s'étonner si Napoléon, despote <span class="pagenum"><a id="page721" name="page721"></a>(p. 721)</span> et -révolutionnaire à la fois, ne fut point un politique, car s'il se -montra un moment politique admirable en réconciliant la France avec -l'Église, avec l'Europe, avec elle-même, bientôt en s'emportant contre -l'Angleterre, en rompant la paix d'Amiens, en projetant la monarchie -universelle après Austerlitz, en entreprenant la guerre d'Espagne -qu'il alla essayer de terminer à Moscou, en refusant la paix de -Prague, il fut pis qu'un mauvais politique, il présenta au monde le -triste spectacle du génie descendu à l'état d'un pauvre insensé. Mais, -il faut le reconnaître, ce n'était pas lui seul, c'était la Révolution -française qui délirait en lui, en son vaste génie.</p> - -<p>Et cependant ce mauvais politique fut un sage législateur, un -administrateur accompli, et l'un des plus grands capitaines qui aient -paru sur la terre. C'est que, sous ces divers rapports, le tourbillon -révolutionnaire, au lieu d'être un obstacle, fut au contraire une -occasion et un moyen. Il faut donc pour achever notre tâche, -l'envisager sous les divers rapports du législateur, de -l'administrateur, du capitaine.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Génie organisateur de Napoléon.</span> -La véritable école où Napoléon se forma comme organisateur fut celle -de la guerre, et il n'y en a pas une meilleure, plus forte et plus -pratique. Pour le vrai capitaine, bien calculer ses mouvements -généraux, puis une fois arrivé sur le terrain bien combattre, n'est -qu'une moitié de son art. Préparer ses ressources, c'est-à-dire -recruter, instruire, vêtir, armer ses soldats au milieu des mouvements -incessants et toujours si brusques de la guerre, est l'autre <span class="pagenum"><a id="page722" name="page722"></a>(p. 722)</span> -moitié, et toutes deux si importantes qu'on ne saurait dire laquelle -des deux l'est davantage. -<span class="sidenote" title="En marge">La guerre fut son école.</span> -En un mot, organiser et combattre, voilà les -deux parties de leur art pour les vrais hommes de guerre. Pour les -autres, et c'est malheureusement le grand nombre, recevoir de leur -gouvernement leurs armées, les employer telles quelles, en se -plaignant quelquefois de leur état sans songer à l'améliorer, est tout -ce qu'ils savent faire. Il n'en fut point ainsi du jeune Bonaparte.</p> - -<p>Franchissant les Apennins avec des soldats braves mais mourant de -faim, son premier soin fut de porter sur les richesses de l'Italie une -main discrète, probe, économe, d'en empêcher le gaspillage, de les -employer à faire vivre son armée dans l'abondance, et à tirer de la -misère l'armée du Rhin qui devait concourir à ses desseins. Transporté -en Égypte où les ressources négligées abondaient autant qu'en Italie, -il sut pourvoir à tous les besoins des soldats, en allégeant le pays -qu'il débarrassa des exactions des mameluks et des incursions des -Arabes. Ne pouvant recevoir de la mère patrie aucun matériel, il avait -en quelques mois fabriqué de la poudre, des fusils, des canons, des -draps, tout ce qui lui manquait enfin dans cette contrée lointaine. -L'une des calamités de l'Égypte, c'étaient les incursions des -Bédouins, fondant à l'improviste sur les terres cultivées, pillant, -puis s'enfuyant pour ainsi dire au vol. Un jour voyant passer une -caravane, il l'arrêta un moment, fit monter sur un chameau un, deux, -trois fantassins avec leurs vivres et leurs cartouches, et cela fait, -s'écria: <cite>Maintenant nous sommes maîtres <span class="pagenum"><a id="page723" name="page723"></a>(p. 723)</span> du désert.</cite>—Le -lendemain il créa le régiment des dromadaires, qui portait à toute -distance, avec la rapidité des Bédouins eux-mêmes, quelques centaines -de fantassins éprouvés, et qui corrigea les tribus arabes de leur goût -du pillage, pour tout le temps au moins que les Français passèrent en -Égypte. Un coup d'œil jeté sur les choses suffisait ainsi à son -génie organisateur pour lui enseigner ce qu'il fallait faire, le faire -promptement et sûrement.</p> - -<p>Arrivé au gouvernement de la France qu'il trouva dans un vrai chaos, -il éprouva bien plus encore qu'en Égypte et en Italie le besoin d'y -rétablir l'ordre, le calme et la prospérité.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne pouvait être le législateur politique de la -France, mais il fut son législateur civil.</span> -La doter d'une constitution politique fut ce qui l'occupa le moins. -Les amis de la liberté (et nous sommes du nombre) reprochent à -Napoléon de ne l'avoir pas donnée à la France. En partageant leurs -sentiments, nous croyons qu'ils se trompent. Sous le rapport -politique, en effet, il était impossible que Napoléon devînt un -organisateur définitif, car la forme de notre gouvernement devait -varier encore bien des fois sous le vent des révolutions, et la -France, tantôt inclinant vers le pouvoir quand elle venait de souffrir -des agitations de la liberté, tantôt inclinant vers la liberté quand -elle venait de souffrir des excès du pouvoir, la France est allée -flottant depuis trois quarts de siècle entre le despotisme et -l'anarchie, comme un pendule déplorablement agité, sans se fixer, et -sans qu'on puisse dire encore dans quelle forme elle s'arrêtera, bien -qu'en observant la marche des choses on soit fondé à affirmer que ce -ne sera pas celle du despotisme. Il <span class="pagenum"><a id="page724" name="page724"></a>(p. 724)</span> ne pouvait donc, sous le -rapport politique, être le législateur de la France, mais il pouvait -l'être, et il le fut sous tous les autres.</p> - -<p>Au lendemain des désordres de la Révolution, la politique qui naissait -des circonstances, c'était non pas la politique de liberté, mais la -politique de réparation. Après la banqueroute, les réquisitions, les -confiscations, les emprisonnements, les exécutions sanglantes, on -voulait de l'ordre dans les finances, du respect pour les personnes et -les propriétés, des armées victorieuses, mais non réduites à piller -pour vivre, du repos enfin et de la sécurité. Napoléon, animé de -l'esprit réparateur, était donc dans la vérité de son rôle et des -besoins publics. Mettant la main à toutes choses à la fois avec une -activité prodigieuse, il refit d'abord la législation civile et -criminelle, et toute l'administration. -<span class="sidenote" title="En marge">Part qu'il eut à la confection de nos codes.</span> -Quand nous disons qu'il refit -la législation, nous n'entendons pas soutenir qu'il inventa le Code -civil, par exemple. Prétendre inventer en ce genre, ce serait -prétendre inventer la société humaine qui n'est pas d'hier, et qui est -aussi ancienne que l'apparition de l'homme sur notre globe. Il -existait en France des lois civiles, les unes empruntées au droit -romain, telles que celles qui règlent les contrats entre les hommes, -et qui ne sauraient varier de siècle en siècle, de pays en pays, et -d'autres empruntées aux mœurs nationales, et essentiellement -modifiables comme les mœurs, telles que celles qui président à -l'organisation de la famille, aux conditions du mariage, aux -successions, etc. Les premières n'avaient besoin que d'être -reproduites dans un style clair, <span class="pagenum"><a id="page725" name="page725"></a>(p. 725)</span> précis, exempt des -ambiguïtés qui enfantent les procès. Les secondes devaient être -modifiées suivant les principes de la vraie égalité, qui ne veut pas -que les hommes soient tous égaux en biens, en richesses, en honneurs, -même quand ils sont inégaux en talents et en vertus, mais qui veut -qu'ils soient tous soumis aux mêmes lois, astreints aux mêmes devoirs, -punis des mêmes peines, payés des mêmes récompenses, que les enfants -d'un même père aient part égale à son héritage, sauf la faculté -laissée à ce père de récompenser les plus dignes sans déshériter ceux -qu'il a le tort de ne point aimer. Sur ces points comme sur presque -tous, la Révolution française avait oscillé d'un extrême à l'autre, -suivant les entraînements auxquelles elle était livrée. Il fallait -s'arrêter au point juste, entre les tendances rétrogrades et les -tendances follement novatrices en fait de mariage, d'héritage, de -testament, etc. Napoléon n'avait que l'instruction qu'il est possible -de recevoir dans une bonne école militaire; mais il était né au milieu -des vérités de 1789, et ces vérités qu'on peut méconnaître avant -qu'elles soient révélées, une fois connues deviennent la lumière à la -lueur de laquelle on aperçoit toutes choses. Se faisant chaque jour -instruire par MM. Portalis, Cambacérès et surtout Tronchet, de la -matière qu'on devait traiter le lendemain au Conseil d'État, il y -pensait vingt-quatre heures, écoutait ensuite la discussion, puis, -avec un souverain bon sens, fixait exactement le point où il fallait -s'arrêter entre l'ordre ancien et l'ordre nouveau, et de plus, avec sa -puissance d'application, forçait tout le monde à <span class="pagenum"><a id="page726" name="page726"></a>(p. 726)</span> travailler. -Il contribua ainsi de deux manières décisives à la confection de nos -codes, en déterminant le degré de l'innovation, et en poussant -l'œuvre à terme. Plusieurs fois avant lui on avait entrepris cette -œuvre, et chaque fois cédant au vent du jour, on s'était livré à -des exagérations dont bientôt on avait eu honte et regret, après quoi -l'œuvre avait été abandonnée. Napoléon prit ce vaisseau échoué sur -la rive, le mit à flot et le poussa au port. Ce navire c'était le Code -civil, et personne ne peut nier que ce code ne soit celui du monde -civilisé moderne. C'est assurément pour un jeune militaire une belle -et pure gloire que d'avoir mérité d'attacher son nom à l'organisation -civile de la société moderne, et c'en est une bien belle également -pour la France, chez laquelle cette œuvre s'est accomplie! On -pourra dire en effet que si l'Angleterre a eu le mérite de donner la -meilleure forme politique des États modernes, la France a eu celui de -donner par le Code civil la meilleure forme de l'état social, beau et -noble partage de gloire entre deux nations les plus civilisées du -globe!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Génie administratif de Napoléon.</span> -Tandis que Napoléon s'occupait ainsi de la législation civile, il -appliquait aussi à l'administration sa main expéditive et créatrice. -Trouvant l'administration des provinces dans le même état que les -autres parties du gouvernement, il fit comme pour la législation -civile la part des notions du passé, des exagérations du présent, et, -empruntant le vrai ici et là, il créa l'administration moderne. Le -passé nous avait montré des états provinciaux s'administrant -eux-mêmes, et jouissant, pour ce qui <span class="pagenum"><a id="page727" name="page727"></a>(p. 727)</span> concernait les intérêts -locaux, d'une étendue de pouvoirs presque complète. Pourvu qu'en fait -de subsides la part de l'État fût assurée, la royauté laissait les -provinces faire ce qu'elles voulaient, soit par un reste de respect -pour les anciens traités de réunion, soit parce qu'elle avait ce -sentiment confus que, ne donnant aucune liberté au centre, elle en -devait laisser beaucoup aux extrémités. La royauté s'adjugeait ainsi -tout pouvoir quant aux affaires générales, et abandonnait au pays le -règlement des affaires locales. Ce contrat tacite devait tomber devant -le grand phénomène de la Révolution française. Il n'était ni juste que -la royauté pût tout sur les grandes destinées du pays, ni juste que -les provinces pussent tout sur les affaires locales, car les destinées -du pays devaient être ramenées à la volonté du pays lui-même, comme -les intérêts de province à son inspection. -<span class="sidenote" title="En marge">Vrais principes sur lesquels il établit l'administration -française.</span> -Ces richesses, dont les -provinces disposent en ordonnant leurs dépenses, sont une partie de la -richesse générale qu'elles ne doivent pas dissiper abusivement; ces -règlements locaux que les communes établissent chez elles, touchant à -l'industrie, aux marchés, à la nature des impôts, sont une partie de -la législation sociale qu'il ne doit pas leur être permis d'établir -d'après leurs vues particulières.</p> - -<p>Le grand phénomène de l'unité moderne devait consister en ceci, que la -royauté renonçant à tout faire seule quant aux affaires générales, les -provinces renonceraient de leur côté à tout faire seules quant aux -affaires particulières, qu'elles se pénétreraient mutuellement en -quelque sorte, et se confondraient <span class="pagenum"><a id="page728" name="page728"></a>(p. 728)</span> dans une puissante unité, -dirigée par l'intelligence commune de la nation. Il devait dès lors y -avoir au centre de l'État un chef du pouvoir exécutif entouré des -principaux citoyens de la France pour les affaires générales, et dans -les départements des chefs d'administration entourés des citoyens -notables de la localité pour les affaires particulières, mais soumis -eux-mêmes pour les affaires du gouvernement à son autorité, pour -celles du département à sa surveillance. De là résultèrent le préfet -et le conseil de département. Si les circonstances avaient permis au -Premier Consul d'être conséquent avec les principes posés, il aurait -dû rendre les conseils de département électifs. Mais au lendemain des -affreuses convulsions qu'on venait de traverser, entre les furieux de -1793, odieux au pays, et les grands propriétaires revenant de -l'émigration, l'élection eût été impossible, ou du moins sujette à de -graves inconvénients. Il se la réserva, et choisit des hommes sages, -modérés, qui pussent administrer tolérablement. C'était une -conséquence de sa dictature, qui devait être passagère et disparaître -avec lui. Toutefois le principe était posé, celui d'un chef ou préfet -administrant sous le contrôle d'un conseil, destiné à être électif -quand nos terribles divisions seraient suffisamment apaisées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa véritable part dans la création de l'administration -française.</span> -Mais cette surveillance de l'État, pour l'étendue des dépenses, le -système des impôts, la nature des règlements, il fallait l'exercer, et -on ne pouvait la déléguer sans garantie au pouvoir exécutif, -représentant de l'État. Napoléon se servit d'une institution que -Sieyès lui avait fournie en l'empruntant <span class="pagenum"><a id="page729" name="page729"></a>(p. 729)</span> à l'ancienne -monarchie. Le Conseil royal, entre autres affaires dont il s'occupait -jadis, donnait son avis sur celles qui naissaient des relations de -l'État avec les provinces. Ces relations étant devenues plus étroites -sous le nouveau régime, devaient naturellement revenir au Conseil -d'État. Napoléon, sans procéder théoriquement, mais se servant de ce -qu'il avait sous la main pour l'accomplissement de ses desseins, fit -du Conseil d'État le dépositaire de cette surveillance supérieure, qui -constitue essentiellement ce qu'on appelle la centralisation. Voulant -que le budget des communes et des départements fût contrôlé par -l'État, que leurs règlements fussent ramenés aux principes de 1789, -que telle commune ne pût pas rétablir les jurandes, telle autre -établir des impôts contraires aux doctrines modernes, que les conflits -entre elles eussent un arbitre, il confia ces diverses questions au -Conseil d'État, en le présidant lui-même avec une constance et une -application infatigables. Sans ce régulateur, notre centralisation -serait devenue le plus intolérable des despotismes. Mais conseil de -prudence s'il s'agit des dépenses communales, modérateur s'il s'agit -de laisser plaider les communes les unes contre les autres, -législateur enfin s'il s'agit des règlements municipaux, le Conseil -d'État est un régulateur éclairé, ferme, et même indépendant quoique -nommé par le Pouvoir exécutif, parce qu'il puise dans ses fonctions un -esprit administratif qui prévaut sur l'esprit de servilité, et qui, -sous tous les régimes, après une docilité d'un moment au gouvernement -nouveau, se relève presque involontairement, et <span class="pagenum"><a id="page730" name="page730"></a>(p. 730)</span> reparaît, -comme chez les végétaux vigoureux les branches reprennent leur -direction après une gêne momentanée.</p> - -<p>C'est en présidant ce conseil assidûment quand il n'était pas à la -guerre, et le présidant sept et huit heures de suite, avec une force -d'application, une rectitude de bon sens rares, et un respect de -l'opinion d'autrui qu'il observait toujours dans les matières -spéciales, que, tantôt statuant sur les faits, tantôt imaginant ou -modifiant suivant le besoin nos lois administratives, créant ainsi -tout à la fois la législation et la jurisprudence, il est devenu le -véritable auteur de cette administration, ferme, active, probe, qui -fait de notre comptabilité la plus claire que l'on connaisse, de notre -puissance la plus disponible qu'il y ait en Europe, et qui, lorsque -sous l'influence des révolutions nos gouvernements délirent, seule ne -délire pas, conduit sagement, invariablement les affaires courantes du -pays, perçoit les impôts, les encaisse avec ordre, les applique -exactement aux dépenses, lève les soldats, les instruit, les -discipline, pourvoit aux dépenses des villes, des provinces, sans que -rien périclite, maintient la France debout quand la tête de cette -France chancelle, et donne l'idée d'un bâtiment mû par la puissance de -la mécanique moderne, laquelle au milieu de la tempête marcherait -encore régulièrement avec un équipage inactif ou troublé.</p> - -<p>Ainsi la guerre avait fait de Napoléon un mauvais politique en le -rendant irrésistible, mais elle en avait fait en revanche l'un des -plus grands organisateurs qui aient paru dans le monde, et là comme -<span class="pagenum"><a id="page731" name="page731"></a>(p. 731)</span> en toutes choses il avait été le double produit de la nature -et des événements. Il nous reste à le considérer sous le rapport -principal pour lui, sous celui du génie militaire, qui lui a valu, non -sa gloire la plus pure, mais la plus éclatante.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon homme de guerre.</span> -Pour apprécier sa véritable place parmi les capitaines de tous les -temps, il faudrait retracer en quelque sorte l'histoire de cet art -puissant, qui crée, élève, défend les empires, et comme l'art de les -gouverner repose sur la réunion si rare des qualités de l'esprit et du -caractère. Malheureusement cette histoire est à faire. Machiavel, -Montesquieu, Frédéric, Napoléon, en ont jeté çà et là quelques traits; -mais considérée dans sa suite, rattachée aux progrès des sciences, aux -révolutions des empires, à la marche de l'esprit humain, cette -histoire est à créer, et par ce motif les places des grands capitaines -sont difficiles à déterminer. -<span class="sidenote" title="En marge">Précis des révolutions de la grande guerre.</span> -Pourtant il y a dans l'histoire de l'art -militaire quelques linéaments principaux, qui saisissent l'esprit dès -qu'on y jette les yeux, et avec le secours desquels il est permis de -tracer la marche générale des choses, et de fixer quelques places -principales que la postérité, dans la diversité de ses jugements, n'a -guère changées.</p> - -<p>Ce qu'on appelle communément la grande guerre n'a pas souvent apparu -dans le monde, parce qu'il faut à la fois de grandes nations, de -grands événements, et de grands hommes. Ce n'est pas seulement -l'importance des bouleversements qui en fait le caractère, car alors -on pourrait dire que les conquérants de l'Asie ont pratiqué la grande -guerre. Il y faut la science, le génie des combinaisons, ce qui -<span class="pagenum"><a id="page732" name="page732"></a>(p. 732)</span> suppose d'énergiques et habiles résistances opposées au -vainqueur. -<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre.</span> -Ainsi, bien qu'Alexandre à son époque ait changé la face de -l'univers civilisé, la stupidité asiatique dont il eut à triompher fut -telle qu'on ose à peine dire qu'il ait pratiqué la grande guerre. La -combinaison tant admirée par Montesquieu, et qui avait consisté à ne -s'enfoncer en Asie qu'après avoir conquis le littoral de la Syrie, lui -était tellement commandée par le défaut de marine, que les moindres -officiers de l'armée macédonienne étaient de cet avis, et que ce fut -de la part d'Alexandre un acte d'instinct plutôt qu'un trait de génie. -Les trois batailles qui lui valurent la conquête de l'Asie furent des -actes d'héroïque témérité, toujours décidées par la cavalerie -qu'Alexandre commandait en personne, et qui fondant sur des masses -confuses de cavaliers aussi lâches qu'ignorants, leur donnait le -signal de la fuite, invariablement suivi par l'infanterie persane. Le -véritable vainqueur des Perses, ce fut la discipline macédonienne, -conduite, il est vrai, à d'immenses distances par l'audace inspirée -d'Alexandre.</p> - -<p>Ce n'est pas ainsi qu'Annibal et César combattirent. Là ce fut -héroïsme contre héroïsme, science contre science, grands hommes contre -grands hommes. César toutefois, malgré la vigueur de son caractère et -la hardiesse mêlée de prudence de ses entreprises, laissa voir dans -ses mouvements une certaine gêne, résultant des habitudes militaires -de son temps, et dont Annibal seul parut entièrement dégagé. -<span class="sidenote" title="En marge">Les campements dans l'antiquité retiennent l'essor de la -grande guerre.</span> -En effet -les Romains, faisant la guerre dans des pays sauvages, et songeant -constamment à se <span class="pagenum"><a id="page733" name="page733"></a>(p. 733)</span> garder contre la fougue aveugle des -barbares, campaient avec un art infini, et, arrivés le soir sur un -terrain toujours choisi avec un coup d'œil exercé, s'établissaient -en quelques heures dans une vraie place forte, construite en -palissades, entourée d'un fossé, et presque inexpugnable. Sous le -rapport des campements ils n'ont été ni dépassés, ni même égalés, et, -comme Napoléon l'a remarqué avec son incomparable sagacité, on n'a pas -dû y songer, car devant l'artillerie moderne un camp semblable ne -tiendrait pas deux heures. Mais de ce soin à camper tous les soirs, il -résultait une timidité de mouvements, une lenteur de résultats -singulières, et les batailles qui, en ensanglantant la terre, -diminuent cependant l'horreur des guerres qu'elles abrégent, n'étaient -possibles que lorsque les deux adversaires le voulaient bien. Si l'un -des deux s'y refusait, la guerre pouvait durer indéfiniment, ou bien -il fallait la faire aboutir à un siége, en attaquant ou régulièrement -ou brusquement le camp ennemi. -<span class="sidenote" title="En marge">Opérations de César.</span> -Aussi voit-on César, le plus hardi des -généraux romains, se mouvoir librement dans les Gaules devant la -fougue ignorante des Gaulois, les amener au combat quand il veut, -parce que leur aveugle bravoure est facile à tenter, mais en Espagne, -en Épire, lorsqu'il a affaire aux Romains eux-mêmes, changer de -méthode, s'épuiser sur la Segre en combinaisons ingénieuses pour -arracher Afranius de son camp, ne l'y déterminer qu'en l'affamant, -puis, lorsqu'il l'a décidé à changer de position, ne finir la campagne -qu'en l'affamant encore. En Épire, à Dyrrachium, il s'était rendu par -le campement invulnérable pour <span class="pagenum"><a id="page734" name="page734"></a>(p. 734)</span> Pompée, qui, de son côté, -s'était rendu invulnérable pour lui. Puis, ne sachant plus comment -terminer cette guerre interminable, on le vit s'enfoncer en Macédoine -pour y attirer Pompée, qu'il y attira en effet, et là encore, trouvant -l'inexpugnabilité du camp romain, il serait resté dans l'impossibilité -d'atteindre son adversaire, si, l'impatience d'en finir s'emparant de -la noblesse romaine, Pompée n'était descendu dans les plaines de -Pharsale, où l'empire du monde fut donné à César par la supériorité -des légions des Gaules.</p> - -<p>Il y a là sans doute des combinaisons très-habiles, et souvent -très-hardies pour amener au combat l'adversaire qui ne veut pas -combattre, mais ce n'est pas la grande guerre avec toute la liberté, -l'étendue et la justesse de ses mouvements, telle que nous l'avons vue -dans notre siècle, décider en quelques jours des luttes qui jadis -auraient duré des années. -<span class="sidenote" title="En marge">Supériorité d'Annibal dans la grande guerre.</span> -Un seul homme dans les temps anciens se -présente avec cette liberté, cette sûreté d'allure, c'est Annibal, et -aussi, comme vigueur, audace, fécondité, bonheur de combinaisons, -peut-on dire qu'il n'a pas d'égal dans l'antiquité. C'était l'opinion -de Napoléon, juge suprême en ces matières, et on peut l'adopter après -lui.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Barbarie de l'art dans le moyen âge.</span> -Pendant le moyen âge l'art militaire n'offre rien qui attire et mérite -les regards de la postérité. La politique a sous les yeux d'immenses -spectacles où le sang coule à torrents, où le cœur humain déploie -ses passions accoutumées, il y a des lâches et des héros, des crimes -et des vertus, mais il n'y a ni César ni Annibal. Ce n'est pas -seulement la grande <span class="pagenum"><a id="page735" name="page735"></a>(p. 735)</span> guerre qui disparaît, c'est l'art même de -la guerre. La barbarie avec son courage aveugle se précipite sur la -civilisation romaine décrépite, ayant un savoir que les vertus -guerrières n'animent plus, et quand d'innombrables peuplades barbares, -se poussant comme les flots de la mer, après avoir détruit l'empire -romain, ont inondé le monde civilisé, on trouve çà et là de vaillants -hommes comme Clovis, comme les Pepin, commandant la hache d'armes à la -main, on trouve même un incomparable chef d'empire, Charlemagne, mais -on ne rencontre pas un véritable capitaine. Dans cet âge de la force -individuelle, la poésie elle-même, seule histoire de ces temps, prend -la forme des choses, et célèbre les paladins guerroyant à cheval pour -le Christ contre les Sarrasins guerroyant à cheval pour Mahomet. -<span class="sidenote" title="En marge">Grande révolution de l'art militaire due au progrès -social.</span> -C'est l'âge de la chevalerie, dont le nom seul indique la nature, -c'est-à-dire l'homme à cheval, vêtu de fer, combattant l'épée à la -main, dans la mesure de son adresse et de sa force physique. Cependant -cet état de choses allait changer bientôt par les progrès de la -société européenne. Le commerce, l'industrie, en faisant naître dans -les villes une population nombreuse, aisée, que le besoin de se -défendre devait rendre courageuse, donnèrent naissance au soldat à -pied, c'est-à-dire à l'infanterie. -<span class="sidenote" title="En marge">Naissance de l'infanterie.</span> -Les Suisses en se défendant dans -leurs montagnes, les citoyens des villes italiennes et allemandes -derrière leurs murailles, ceux des villes hollandaises derrière leurs -digues, constituèrent l'arme de l'infanterie, et lui valurent une -importance que le temps ne fit qu'accroître. -<span class="sidenote" title="En marge">Invention de la poudre.</span> -Une grande découverte, -due également au <span class="pagenum"><a id="page736" name="page736"></a>(p. 736)</span> progrès de la société européenne, celle des -matières explosibles, contribua puissamment au même phénomène. Devant -les projectiles lancés par la poudre, la cuirasse devenait -non-seulement dérisoire, mais dangereuse. Dès cet instant l'homme -devait se présenter à découvert; débarrassé du poids d'un vêtement de -fer inutile, et l'intelligence, le courage réfléchi, devaient -remplacer la force physique. -<span class="sidenote" title="En marge">Création de la fortification moderne.</span> -Par le même motif les villes, qui -montraient saillantes et menaçantes leurs murailles, changèrent tout à -coup de forme et d'aspect. Elles enfoncèrent en terre leurs murailles -pour les soustraire au canon; au lieu de tours hautes et rondes, elles -s'entourèrent de bastions peu élevés, à face droite et anguleuse, pour -que le canon les protégeât dans tout leur profil, et on vit naître la -savante fortification moderne.</p> - -<p>Cette révolution commencée en Italie, se continua, se perfectionna en -Hollande contre Philippe II, et alors se produisirent dans le monde -trois grands hommes, les Nassau! Le véritable art de la guerre -reparut, mais timide encore, gêné dans ses mouvements, et n'ayant rien -des allures de cet art sous Annibal et César. C'est autour des places -de la Hollande, couvertes de digues, de bastions savamment disposés, -que la guerre s'établit, et resta comme enchaînée. Se porter devant -une place, l'investir, se garder par des lignes de contrevallation -contre les assiégés, de circonvallation contre les armées de secours, -s'y assurer des vivres, tandis que de son côté l'ennemi tâchait de -secourir la place en coupant les provisions à l'assiégeant, ou en le -détournant de son entreprise, composa toute la science des -capitaines. <span class="pagenum"><a id="page737" name="page737"></a>(p. 737)</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Génie spécial des Nassau, et leur système de guerre.</span> -On n'y voyait ni grands mouvements, ni batailles -décisives, et au contraire beaucoup de feintes, pour couper des -convois ou détourner l'assiégeant de son objet, à ce point que dans la -carrière des Nassau, de 1579 à 1648, c'est-à-dire de la proclamation à -la reconnaissance de l'indépendance hollandaise, il y eut tout au plus -cinq ou six batailles dignes de ce nom, et une centaine de siéges -grands ou petits. Durant cette guerre de siéges, qui remplit les deux -tiers d'un siècle, les Hollandais à qui la mer restait ouverte, -prenaient patience parce qu'ils avaient la sécurité, gagnaient de quoi -payer leurs soldats, et par cette patience aidaient, créaient presque -la constance si justement vantée des Nassau.</p> - -<p>À cette époque, la création de l'infanterie (effet et cause tout à la -fois de l'indépendance des nations), commencée par la lutte des -Suisses contre les maisons d'Autriche et de Bourgogne, continuée par -celle des villes hollandaises contre l'Espagne, recevait un nouveau -développement dans la lutte du protestantisme contre le catholicisme. -<span class="sidenote" title="En marge">Gustave-Adolphe.</span> -Pendant la guerre dite de trente ans, un héros justement populaire, -Gustave-Adolphe, donna à l'art militaire moderne la plus forte -impulsion après les Nassau. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa carrière politique et militaire.</span> -Roi d'une nation pauvre, mais robuste et -brave, ayant à se défendre contre un prétendant, son cousin, roi de -Pologne, et roi par conséquent d'une nation à cheval, il cherchait sa -force dans l'infanterie, et mettait toute son application, toute son -intelligence à la bien organiser. Cette infanterie était alors une -espèce de phalange macédonienne, épaisse et profonde, se défendant -par des piques d'une <span class="pagenum"><a id="page738" name="page738"></a>(p. 738)</span> extrême longueur, et ayant sur son -front, sur ses ailes, quelques hommes armés de mousquets. Ces -phalanges étaient peu maniables, et Gustave-Adolphe s'étudia, avec le -soin d'un véritable instructeur d'infanterie, à mêler le mieux -possible les piquiers et les fusiliers, à faire disparaître l'armure -qui était inutile devant le boulet, à donner ainsi plus de mobilité -aux armées, à multiplier et à rendre l'artillerie plus légère. Bien -qu'il fût loin d'avoir achevé le triomphe de l'infanterie, par cela -seul qu'il avait fait faire à cette arme un notable progrès, il -vainquit le roi de Pologne, qui n'était fort qu'en cavalerie, le força -de renoncer à ses prétentions sur la couronne de Suède, et répondant à -l'appel des protestants vaincus par Tilly et Wallenstein, descendit en -Allemagne, où le poussaient une foi sincère et l'amour de la gloire. -Chose digne de remarque, et qui prouve bien la lenteur des progrès de -ce qu'on appelle la grande guerre, ce héros, l'un des mortels les plus -vaillants que Dieu ait donnés au monde, se montra dans ses mouvements -d'une timidité extrême. Élève des Nassau, il pivota autour des places, -ne voulut pas quitter les bords de la Baltique qu'il n'eût conquis -toutes les forteresses de l'Oder, et parce que l'électeur de Saxe ne -consentit pas à lui prêter Wittenberg afin de passer l'Elbe en sûreté, -il laissa Tilly prendre Magdebourg sous ses yeux, et faire de cette -ville infortunée une exécution effroyable, qui retentit alors dans -l'Europe entière et fit douter un moment du caractère du héros -suédois. -<span class="sidenote" title="En marge">L'art reste timide encore du temps de Gustave-Adolphe.</span> -Cependant appelé à grands cris par les Saxons, ne pouvant -résister à <span class="pagenum"><a id="page739" name="page739"></a>(p. 739)</span> leurs instances, ayant d'ailleurs essayé dans -plusieurs occasions la valeur de son infanterie, il accepta une -première rencontre avec Tilly dans la plaine de Leipzig, gagna une -bataille qui mit à ses pieds la maison d'Autriche, et alors, quand -Oxenstiern plus hardi que son roi, lui conseillait de marcher sur -Vienne pour y terminer la guerre, il alla d'abord triompher à -Francfort, perdre ensuite une année au milieu de la Bavière en marches -incertaines, passer quelques mois à couvrir Nuremberg contre -Wallenstein, le suivre enfin à Lutzen, et presque malgré lui livrer et -gagner dans cette plaine célèbre la seconde grande bataille de sa -carrière héroïque, où il mourut comme Épaminondas au sein de la -victoire. Certes, par la hauteur du courage, la noblesse des -sentiments, l'étendue et la justesse de l'esprit, Gustave-Adolphe est -un des personnages les plus accomplis de l'humanité, et on se -tromperait si on imputait à sa timidité personnelle la timidité et -l'incertitude de ses mouvements. Ce n'est pas lui qui était timide, -c'était l'art. -<span class="sidenote" title="En marge">Condé, Turenne, et Vauban.</span> -Mais l'art devait bientôt changer d'allure; une -nouvelle révolution allait s'y opérer en trois actes, dont le premier -devait s'accomplir en France par Condé, Turenne et Vauban, le second -en Prusse par Frédéric, le troisième en France encore, par Napoléon. -Ainsi pour l'immortelle gloire de notre patrie, c'était elle qui -allait commencer cette révolution, et la finir!</p> - -<p>Comme on vient de le voir, l'art de la guerre, réduit à pivoter autour -d'une place pour la prendre ou la secourir, était comme un oiseau fixé -par un lien à la terre, ne pouvant ni marcher, ni encore <span class="pagenum"><a id="page740" name="page740"></a>(p. 740)</span> -moins voler à son but, c'est-à-dire au point décisif de la guerre. -Gustave avait été élève des Nassau, et les Français le furent d'abord -de Gustave. Beaucoup de nos officiers, notamment le brave Gassion, -s'étaient formés à son école, et en rapportèrent les leçons en France, -lorsque le génie de Richelieu nous engageant dans la guerre de trente -ans, nous succédâmes dans cette lice aux Suédois, que la mort de -Gustave avait privés du premier rôle. Naturellement ce fut sur la -frontière du Rhin et des Pays-Bas que nos généraux rencontrèrent les -généraux de l'Autriche et de l'Espagne, récemment séparées mais -toujours alliées. Des siéges à conduire à fin, ou à troubler, -composèrent toute la guerre. -<span class="sidenote" title="En marge">Condé et Turenne commencent la grande guerre dans les temps -modernes, l'un par sa hardiesse à livrer bataille, l'autre par ses -hardis mouvements.</span> -Vauban prenant des mains des Hollandais -l'art des siéges, le porta à un degré de perfection qui n'a point été -dépassé, même dans notre siècle. Cependant l'art militaire restait -enchaîné autour des places, lorsque tout à coup un jeune prince, doué -d'un esprit sagace, impétueux, amoureux de la gloire, que Dieu avait -fait aussi confiant qu'Alexandre, et que sa qualité de prince du sang -plaçait au-dessus des timidités de la responsabilité ordinaire, entra -en lice, et s'ennuyant pour ainsi dire de la guerre méthodique des -Nassau, dans laquelle on ne livrait bataille qu'à la dernière -extrémité, sortit du cercle où le génie des capitaines semblait -enfermé. La première fois qu'il commanda, entouré de conseillers que -la cour lui avait donnés pour le contenir, il n'en tint compte, -n'écouta que Gassion, aussi hardi que lui, surprit un défilé qui -conduisait dans les plaines de Rocroy, déboucha audacieusement en -face d'un ennemi brave <span class="pagenum"><a id="page741" name="page741"></a>(p. 741)</span> et expérimenté, l'assaillit sur ses -deux ailes, composées de cavalerie suivant la méthode du temps, les -mit en déroute, puis se retourna contre l'infanterie restée au centre -comme une <cite>citadelle qui réparerait ses brèches,</cite> l'entama avec du -canon, et la détruisit dans cette journée qui fut la dernière de -l'infanterie espagnole. Certes ce jour-là Condé ne changea rien à -l'art de combattre, qui était encore ce qu'il avait été à Pharsale et -à Arbelles; mais en quoi il se montra un vrai novateur, ce fut dans la -résolution de livrer bataille, et d'aller tout de suite au but de la -guerre, manière de procéder la plus humaine, quoique un moment la plus -sanglante.</p> - -<p>Condé devint ainsi l'audacieux Condé. Bientôt à Fribourg méprisant les -difficultés du terrain, à Nordlingen ne s'inquiétant pas d'avoir une -aile battue et son centre entamé, il regagnait une bataille presque -perdue à force de persistance dans l'audace. Heureux mélange de -hardiesse et de coup d'œil, il devint ainsi le plus grand général -de bataille connu jusqu'alors dans les temps modernes. À ses côtés, -avant lui, puis sous lui, et bientôt sans lui, se formait un capitaine -destiné à être son émule, moins hardi sur le champ de bataille, mais -plus hardi dans les marches et la conception générale de ses -campagnes: tout le monde a nommé Turenne. Condé, traité en prince du -sang, n'était pas chargé sans doute des choses faciles, car il n'y en -a pas de faciles à la guerre, mais des plus grandes, et pour -lesquelles les ressources étaient prodiguées. Turenne qui avec le -temps devint le préféré de la royauté, Turenne fut d'abord chargé, -notamment <span class="pagenum"><a id="page742" name="page742"></a>(p. 742)</span> sur le Rhin, des tâches ingrates, celles où il -fallait avec des forces insuffisantes tenir tête à un ennemi -supérieur, et on le vit exécuter des marches d'une hardiesse -incroyable, tantôt lorsqu'en 1646 il descendait le Rhin, qu'il allait -passer à Wesel, pour joindre les Suédois et forcer l'électeur de -Bavière à la paix; tantôt lorsque, feignant en 1674 de s'endormir de -fatigue à la fin d'une campagne, il sortait tout à coup de ses -cantonnements, fondait à l'improviste sur les quartiers d'hiver de -l'ennemi, le mettait en fuite et le rejetait au delà des frontières. -Ainsi on peut dire que Condé avait donné à l'art l'audace des -batailles, et Turenne celle des marches. Après ces deux célèbres -capitaines, l'art allait s'arrêter, tâtonner encore jusqu'au milieu du -dix-huitième siècle, époque où une immense lutte devait lui faire -franchir son second pas, et l'amener à ce qu'on peut vraiment appeler -la grande guerre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Composition des armées à la fin du dix-septième siècle.</span> -Pour se figurer exactement ce qu'on avait fait, ce qui restait à -faire, il faut se rappeler quelles étaient alors la composition des -armées, la proportion et l'emploi des différentes armes, et la manière -de livrer bataille. On peut voir tout cela décrit avec une remarquable -exactitude dans les mémoires de l'un des plus savants généraux de ce -temps, l'illustre Montecuculli. Malgré le développement que -l'infanterie avait déjà reçu, elle ne comprenait guère plus de la -moitié des troupes réunies sur un champ de bataille, tandis que la -cavalerie formait l'autre moitié. L'artillerie était peu nombreuse, -tout au plus d'une pièce par mille hommes, et très-difficile à -mouvoir. -<span class="sidenote" title="En marge">Manière de combattre.</span> -L'ordre de bataille était ce que nous le voyons dans les -<span class="pagenum"><a id="page743" name="page743"></a>(p. 743)</span> historiens du temps d'Annibal et de César (seuls maîtres -qu'on étudiât alors), c'est-à-dire que l'infanterie était toujours au -centre, la cavalerie sur les ailes, l'artillerie (remplaçant les -machines des anciens) sur le front, sans tenir autre compte du -terrain, sinon que la cavalerie se serrait, se reployait en arrière, -faisait, en un mot comme elle pouvait, si le terrain des ailes n'était -pas favorable à son déploiement. L'artillerie commençait par canonner -l'ennemi afin de l'ébranler, puis la cavalerie des ailes chargeait -celle qui lui était opposée, et, si elle avait l'avantage, se -rabattait sur le centre où les troupes de pied étaient aux prises, et -abordant en flanc ou à revers l'infanterie de l'ennemi achevait sa -défaite. On citerait peu de batailles du temps de Gustave-Adolphe, de -Turenne et de Condé, qui se soient passées différemment. Les plus -fameuses, celles de Lutzen, de Rocroy et des Dunes, n'offrent pas un -autre spectacle. Ce n'est pas ainsi qu'on agit de nos jours. La -cavalerie n'est pas sur les ailes, l'infanterie au centre, -l'artillerie sur le front. Chaque arme est placée selon le terrain, -l'infanterie dans les endroits difficiles, la cavalerie en plaine, -l'artillerie partout où elle peut se servir de ses feux avec avantage. -L'infanterie représentant aujourd'hui les quatre cinquièmes des -combattants, est le fond des armées. Elle a sa portion de cavalerie -pour s'éclairer, sa portion d'artillerie pour l'appuyer, plus ou moins -selon le terrain, et s'il existe, comme sous l'Empire, une grosse -réserve de cavalerie et d'artillerie, c'est dans les mains du général -en chef qu'elle se trouve, pour frapper les coups décisifs, s'il sait -<span class="pagenum"><a id="page744" name="page744"></a>(p. 744)</span> user de ses ressources avec l'à-propos du génie.</p> - -<p>Ce qui avait porté à placer la cavalerie sur les ailes, chez les -anciens et chez les modernes, c'était le besoin de couvrir les flancs -de l'infanterie qui ne savait pas manœuvrer comme aujourd'hui, et -faire front de tous les côtés en se formant en carré. -<span class="sidenote" title="En marge">Organisation et armement de l'infanterie.</span> -L'infanterie -était jusqu'à la fin du dix-septième siècle une vraie phalange -macédonienne, une sorte de carré long, présentant à l'ennemi sa face -allongée, laquelle était composée de piquiers, entremêlés de quelques -mousquetaires. Ces derniers placés ordinairement sur le front, et -couverts par la longueur des piques, faisaient feu, puis quand on -approchait de l'ennemi couraient le long du bataillon, et venaient se -ranger sur ses ailes, laissant aux piquiers le soin d'exécuter la -charge ou de la repousser à l'arme blanche. Il est facile de -comprendre que si les feux avaient eu alors l'importance qu'ils ont de -notre temps, un tel bataillon eût été bientôt détruit. Les boulets -entrant dans une masse où seize, quelquefois vingt-quatre hommes -étaient rangés les uns derrière les autres, y auraient causé d'affreux -ravages. Ce même bataillon, n'ayant des piques que sur son front, -était dans l'impossibilité de défendre ses flancs contre une attaque -de la cavalerie.</p> - -<p>Aussi, pour parer aux inconvénients de cette disposition, n'était-il -pas rare de voir, comme à Lutzen, comme à Rocroy, les infanteries -autrichienne et espagnole se former en quatre grandes masses qui -faisaient face de tous les côtés, et composer de la sorte un seul gros -carré de toutes les troupes à pied.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page745" name="page745"></a>(p. 745)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Invention du fusil à baïonnette par Vauban.</span> -Aujourd'hui le problème est résolu, et il l'a été grâce à l'invention -du fusil à baïonnette, due à notre admirable Vauban, qui par cette -invention est le véritable auteur de la tactique moderne. En effet, en -attachant au moyen de la baïonnette un fer de lance au bout de -l'ancien mousquet, il fit cesser la distinction du piquier et du -mousquetaire. Il ne dut plus y avoir dès lors qu'une sorte de -fantassin, pouvant à la fois fournir des feux et opposer au cavalier -une pointe de fer. -<span class="sidenote" title="En marge">On ne tire pas d'abord de cette invention toutes ses -conséquences.</span> -De cet important changement à la formation moderne -de l'infanterie, la conséquence était forcée. Mais ce n'est pas tout -de suite que l'on tire les conséquences d'un principe, et surtout ce -n'est pas durant la guerre qu'on profite des leçons qu'elle a données. -C'est au milieu du silence et des méditations de la paix.</p> - -<p>Pendant les dernières guerres de Louis XIV, le fusil à baïonnette ne -produisit pas toutes ses conséquences. On tâtonna d'abord, et on se -borna à diminuer les rangs de l'infanterie pour présenter moins de -prise aux feux de l'ennemi, et fournir soi-même plus de feux en ayant -plus de déploiement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Désir et recherche du nouveau dans le dix-huitième siècle.</span> -Mais au milieu du dix-huitième siècle, qui devait être si fécond en -révolutions de tout genre, se préparait la révolution de l'art de la -guerre. Dans ce siècle de doute, d'examen, de recherches, où un même -esprit remuait sourdement toutes les professions, les militaires se -mirent aussi en quête de procédés nouveaux. Il y avait une monarchie -allemande, presque aussi forte que la Bavière, mais mieux placée -qu'elle pour résister à la puissance impériale, parce que située au -nord elle était difficile à <span class="pagenum"><a id="page746" name="page746"></a>(p. 746)</span> atteindre, appuyée sur un peuple -robuste et brave, ayant marqué dans les guerres du dix-septième siècle -et conçu dès lors une vaste ambition, animée de l'esprit protestant et -prête à faire à la catholique Autriche une opposition redoutable: -cette puissance était la Prusse. -<span class="sidenote" title="En marge">Rôle et ambition de la Prusse.</span> -Elle avait eu dans le grand électeur -un souverain militaire. Elle eut dans son successeur un prince vain, -épris du titre de roi, qu'il acheta de l'empereur en lui livrant ses -forces. Pourtant ce titre, tout vain qu'il paraissait, était un -engagement avec la grandeur, et la Prusse, convertie en royaume, était -devenue tout à coup aussi ambitieuse qu'elle était titrée. -<span class="sidenote" title="En marge">Succession des quatre princes qui ont fait sa grandeur.</span> -Au prince -qui s'était fait roi avait succédé un prince maladif, morose, emporté -jusqu'à la démence, mais doué de qualités réelles, avare du sang et de -l'argent de ses sujets, sentant que la Prusse érigée en royaume devait -se préparer à soutenir son rang, et dans cette vue amassant des -trésors et formant des soldats, quoique personnellement il n'aimât -point la guerre et ne la voulût point entreprendre. Sa passion pour -les beaux grenadiers est restée fameuse, et était si connue alors, que -ceux qui voulaient acquérir de l'influence sur son esprit lui -offraient en cadeau des hommes de haute taille, comme à certains -monarques on adresse des chevaux ou des tableaux. -<span class="sidenote" title="En marge">Le père du grand Frédéric; ses soins pour l'armée.</span> -Ce prince, dont -l'esprit obsédé de sombres vapeurs, était impropre à supporter -continûment le poids de la couronne, s'en était déchargé sur deux -favoris, un pour la politique, M. de Seckendorf, un pour le militaire, -le prince d'Anhalt-Dessau, le premier intrigant, habile, le second -doué d'un vrai génie pour la <span class="pagenum"><a id="page747" name="page747"></a>(p. 747)</span> guerre. -<span class="sidenote" title="En marge">Le prince d'Anhalt-Dessau.</span> -Le prince -d'Anhalt-Dessau avait fait les dernières campagnes de Louis XIV, -s'était distingué à Malplaquet, à la tête de l'infanterie prussienne, -et avait acquis la conviction que c'était avec les troupes à pied -qu'il fallait décider à l'avenir du sort des empires. Manœuvrant du -matin au soir sur l'esplanade de Potsdam avec l'infanterie prussienne, -il finit par comprendre toute la portée de l'invention de Vauban, arma -cette infanterie de fusils à baïonnette, la disposa sur trois rangs, -et arriva presque complétement à l'organisation du bataillon moderne. -<span class="sidenote" title="En marge">Il place l'infanterie sur trois rangs.</span> -Il ne se borna pas à cette création, il anima l'infanterie prussienne -qu'il faisait tous les jours manœuvrer sous ses yeux, d'un esprit -aussi énergique que le sien, autre service non moins grand, car dans -une armée, si le mécanisme importe beaucoup, le moral n'importe pas -moins, et, sans le moral, l'armée la mieux organisée est une habile -machine dépourvue de moteur.</p> - -<p>Son roi l'approuvait, le secondait, et bien résolu à ne pas faire la -guerre lui-même, voulait néanmoins que tout son peuple fût prêt à la -faire. Un instinct profond, confus, indéfinissable, le poussait sans -qu'il le sût, sans même qu'il se doutât de l'œuvre à laquelle il -travaillait, à ce point qu'il ne devina pas dans son fils celui qui -emploierait les moyens qu'il préparait si bien.</p> - -<p>Ce fils, élevé par des protestants français et bientôt des mains des -protestants passant à celles des philosophes, plein de génie et -d'impertinence, tenant le passé du monde pour une extravagance -tyrannique, regardant les religions comme un préjugé <span class="pagenum"><a id="page748" name="page748"></a>(p. 748)</span> -ridicule, ne reconnaissant d'autre autorité que celle de l'esprit, -avait pris en dégoût le pédantisme militaire régnant à la cour de -Berlin, et par ce motif devint odieux à son père, lequel dans un accès -de colère battit à coups de canne celui qui devait être le grand -Frédéric. Le grand Frédéric, battu et détenu dans une forteresse pour -ne pas assez aimer le militaire, est certainement un de ces spectacles -singuliers tels que l'histoire en offre quelquefois! -<span class="sidenote" title="En marge">Avénement du grand Frédéric.</span> -Mais ce père -étrange mourut en 1740, et aussitôt son fils se jeta sur les armes -d'Achille qu'il n'avait pas d'abord reconnues pour les siennes. -L'empereur Charles VI venait de mourir, laissant pour unique héritière -une fille, Marie-Thérèse, que personne ne croyait capable de défendre -son héritage. Chacun en convoitait une partie. La Bavière désirait la -couronne impériale, la France aspirait à conquérir tout ce que -l'Autriche possédait à la gauche du Rhin, l'Espagne avait elle-même -des vues sur l'Italie, et le jeune Frédéric songeait à rendre ses -États dignes par leur dimension du titre de royaume. Cependant, tandis -que tout le monde dévorait des yeux une partie de l'héritage de -Marie-Thérèse, personne n'osait y porter la main. -<span class="sidenote" title="En marge">À peine monté sur le trône, il se jette sur la Silésie.</span> -Frédéric fit comme -les gens qui mettent le feu à une maison qu'ils veulent dépouiller: il -se jeta sur la Silésie, fut bientôt imité par toute l'Europe, et -alluma ainsi l'incendie dont il devait si bien profiter. Ayant reçu de -son père un trésor bien fourni et une armée toujours tenue sur le pied -de guerre, il entra en Silésie en octobre 1740 (six mois après être -monté sur le trône), avait conquis cette province tout entière -<span class="pagenum"><a id="page749" name="page749"></a>(p. 749)</span> en décembre, l'Autriche n'ayant presque pas d'armée à lui -opposer, et prouvait ainsi la supériorité d'un petit prince qui est -prêt sur un grand qui ne l'est pas.</p> - -<p>Pourtant il n'y eut qu'un cri en Europe, c'est que le jeune roi de -Prusse était un étourdi, et qu'en janvier suivant il expierait sa -témérité. Les Autrichiens en effet, ayant réuni leurs forces, -débouchèrent de Bohême en Silésie, et Frédéric avait si peu -d'expérience qu'il laissa les Autrichiens s'établir sur ses derrières, -et le couper de la Prusse. -<span class="sidenote" title="En marge">Bataille de Molwitz.</span> -Il se retourna, marcha à eux avec l'audace -qui inspirait toutes ses actions, et livra bataille, bien qu'il n'eût -jamais fait manœuvrer un bataillon, ayant le dos tourné vers -l'Autriche, tandis que les Autrichiens l'avaient vers la Prusse. S'il -eût été battu, il n'aurait pas revu Berlin; et, chose singulière, dans -cette première bataille il n'eut pas d'autre tactique que celle du -temps passé. -<span class="sidenote" title="En marge">Comment elle fut gagnée.</span> -Sa belle infanterie, commandée par le brave maréchal -Schwerin, était au centre, sa cavalerie sur les ailes, son artillerie -sur le front, comme à Rocroy, aux Dunes, à Lutzen. La cavalerie -autrichienne qui était disposée aussi sur les ailes, et fort -supérieure en force et en qualité, s'ébranla au galop, et emporta la -cavalerie prussienne (<i lang="la"> procella equestris</i>), avec le jeune Frédéric, -qui n'avait jamais assisté à pareille scène. Mais, tandis que les deux -cavaleries, l'une poursuivant l'autre, couraient sur les derrières, la -solide infanterie prussienne était restée ferme en ligne. Si les -choses s'étaient passées comme du temps de Condé ou d'Alexandre, la -cavalerie autrichienne, revenant <span class="pagenum"><a id="page750" name="page750"></a>(p. 750)</span> sur l'infanterie prussienne, -l'eût prise sur les deux flancs et bientôt détruite. Il n'en fut point -ainsi: le vieux maréchal Schwerin, demeuré inébranlable, se porta en -avant, enleva le ruisseau et le moulin de Molwitz, et, quand la -cavalerie autrichienne revint victorieuse, elle trouva son infanterie -battue et la bataille perdue. Frédéric triompha ainsi par la valeur de -son infanterie, qui avait vaincu pendant qu'il était entraîné sur les -derrières. Mais, il l'a dit lui-même, la leçon était bonne, et bientôt -il devint général. L'Europe cria au miracle, proclama Frédéric un -homme de guerre, et plus du tout un étourdi, mais ce qui importait -davantage, l'infanterie prussienne venait d'acquérir un ascendant -qu'elle conserva jusqu'en 1792, lorsqu'elle rencontra l'infanterie de -la Révolution française.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Bonheur avec lequel se termine pour le grand Frédéric la -guerre de la succession d'Autriche.</span> -Les années suivantes, Frédéric remporta une deuxième, une troisième, -une quatrième victoire, et, après diverses alternatives, tandis que la -Bavière et la France s'étaient épuisées sans obtenir, l'une la -couronne impériale, l'autre la gauche du Rhin, Frédéric seul arrivait -au but qu'il s'était proposé, et gagnait la Silésie, juste prix d'une -politique profonde, et d'une guerre conduite d'après des principes -excellents et nouveaux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Guerre de sept ans que Frédéric s'attire par sa faute.</span> -Pourtant, ce n'est pas en une fois qu'on gagne ou qu'on perd une -province telle que la Silésie. La pieuse Marie-Thérèse avait deux -motifs pour être implacable, le regret de son patrimoine démembré, et -l'orgueil de la maison d'Autriche humilié par un jeune novateur, -contempteur de Dieu et de l'Empire. Elle attendait l'occasion de se -venger, et ne devait <span class="pagenum"><a id="page751" name="page751"></a>(p. 751)</span> pas l'attendre longtemps. Chez ce -Frédéric, si maître de lui en politique et en guerre, il y avait -quelque chose qui n'était pas gouverné, c'était l'esprit railleur, et -l'Europe lui en fournissait un emploi dont il ne savait pas se -défendre. À Paris, une femme élégante et spirituelle, représentant la -société polie, gouvernait l'indifférence débauchée de Louis XV. Une -femme belle et licencieuse, l'impératrice Élisabeth, gouvernait -l'ignorance de la cour de Russie. Frédéric, en les offensant toutes -deux par ses propos, et en les faisant ainsi les alliées de -Marie-Thérèse, s'attira la terrible guerre de sept ans, où il eut à -lutter contre tout le continent, à peine soutenu par l'or de -l'Angleterre. C'est dans cette guerre que l'art prit son grand essor.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Changements que Frédéric opère dans la tactique.</span> -On a vu Frédéric se battre à Molwitz comme on se battait à Rocroy, à -Pharsale, à Arbelles, l'infanterie au centre, la cavalerie sur les -ailes. Frappé de la supériorité de la cavalerie autrichienne, il -s'appliqua d'abord à procurer à la sienne, dont il avait grand besoin -dans les plaines de la Silésie, ce qui lui manquait de qualités -militaires, et il parvint à lui donner une solidité que n'avait pas la -cavalerie autrichienne. Mais c'est sur l'infanterie prussienne qu'il -établit principalement sa puissance. Il y était encouragé par deux -motifs, l'excellence même de cette infanterie à laquelle il devait ses -premiers succès, et la nature du sol où il était appelé à combattre. -La Silésie est une plaine, mais ce n'était pas en Silésie qu'il -fallait disputer la Silésie, c'était en Bohême, et surtout dans les -montagnes qui séparent les deux provinces. Il sentit ainsi la -nécessité de se servir <span class="pagenum"><a id="page752" name="page752"></a>(p. 752)</span> spécialement de l'infanterie, et -d'employer l'artillerie, la cavalerie comme auxiliaires indispensables -de l'infanterie, plus ou moins importants suivant le sol où l'on -combattait. En un mot, il y apprit l'art d'employer les armes selon le -terrain.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Batailles de Leuthen et de Rosbach.</span> -Ainsi l'homme qui à Molwitz avait mis son infanterie au centre, sa -cavalerie sur les ailes, faisait bientôt tout autrement à Leuthen, à -Rosbach. À Leuthen, bataille que Napoléon a déclarée <cite>le -chef-d'œuvre du grand Frédéric</cite>, il voit les Autrichiens appuyant -leur gauche à une hauteur boisée, celle de Leuthen, et étendant leur -droite en plaine. Il profite d'un rideau de coteaux qui le sépare de -l'ennemi, fait défiler derrière ce rideau la plus grande partie de son -infanterie, la porte sur la gauche des Autrichiens, leur enlève la -position de Leuthen, puis, après les avoir dépostés, les accable en -plaine des charges de sa cavalerie, et, tandis qu'il était à la veille -de périr, rétablit ses affaires en une journée, en prenant ou -détruisant la moitié des forces qui lui étaient opposées.</p> - -<p>À Rosbach il était campé sur une hauteur d'accès difficile, ayant des -marécages à sa droite, des bois à sa gauche. Le prince de Soubise -opérant lui-même autrement que dans le dix-septième siècle, songe à -tourner les Prussiens, et engage l'armée française, qu'il n'a pas su -éclairer, dans les bois qui étaient à la gauche de l'ennemi. Frédéric -laisse les Français s'enfoncer dans cette espèce de coupe-gorge, les -arrête en leur présentant quelques bataillons de bonne infanterie, -puis précipite sur leurs flancs la cavalerie de Seidlitz, et les met -dans une déroute que, sans les <span class="pagenum"><a id="page753" name="page753"></a>(p. 753)</span> triomphes de la Révolution et -de l'Empire, nous ne pourrions nous rappeler sans rougir.</p> - -<p>Frédéric avait donc changé complétement l'art de combattre, en -employant, selon le terrain, les diverses armes. -<span class="sidenote" title="En marge">L'ordre oblique.</span> -Il avait cependant -contracté une habitude, car, à la guerre ainsi que dans tous les arts, -chaque individu prend le goût d'une manière particulière de procéder, -et il adoptait, comme manœuvre favorite, de s'attaquer à une aile -de l'ennemi, pour décider la victoire en triomphant de cette aile, -d'où naquirent alors les fameuses discussions sur l'<em>ordre oblique</em>, -qui ont rempli le dix-huitième siècle.</p> - -<p>Non-seulement Frédéric opérait une révolution dans l'emploi des -diverses armes, il en changeait les proportions, réduisait la -cavalerie à être tout au plus le tiers au lieu de la moitié, et -développait l'artillerie, qu'il rendait à la fois plus nombreuse et -plus mobile.</p> - -<p>Enfin sous le rapport qui exige le plus de supériorité d'esprit, celui -de la direction générale des opérations, il accomplissait des -changements plus notables encore. On pivotait dans le siècle précédent -autour d'une place, pour la prendre ou empêcher qu'elle ne fût prise. -<span class="sidenote" title="En marge">Le grand Frédéric après avoir changé l'ordre de bataille, -imprime aux mouvements généraux une hardiesse et une étendue toutes -nouvelles.</span> -Réduit à lutter contre les armées de l'Europe entière, lesquelles -débouchaient tantôt de la Bohême, tantôt de la Pologne, tantôt de la -Franconie, il se vit obligé de tenir tête à tous ces ennemis à la -fois, de négliger le danger qui n'était qu'inquiétant, pour faire face -à celui qui était vraiment alarmant, de sacrifier ainsi l'accessoire -au principal, de courir d'une armée à l'autre pour les battre -alternativement, <span class="pagenum"><a id="page754" name="page754"></a>(p. 754)</span> et se sauver par l'habile ménagement de ses -forces. Mais, bien que la guerre soit devenue alors, grâce au progrès -de chaque arme et à la situation extraordinaire de Frédéric, plus -vive, plus alerte, plus hardie, elle était loin encore de ce que nous -l'avons vue dans notre siècle. Frédéric n'était guère sorti de la -Silésie et de la Saxe, c'est-à-dire de l'espace compris entre l'Oder -et l'Elbe, et n'avait jamais songé à embrasser d'un vaste regard toute -la configuration d'un empire, à saisir le point où, en s'y portant -audacieusement, on pouvait frapper un coup qui terminât la guerre. Il -avait bien pensé à entrer à Dresde, qui était à sa portée, jamais il -ne s'était avisé de marcher sur Vienne. Si de Glogau ou de Breslau il -courait à Erfurt, c'était parce qu'après avoir combattu un ennemi, on -lui en signalait un nouveau qui approchait, et qu'il y courait, comme -un vaillant animal traqué par des chiens, se jette tantôt sur -celui-ci, tantôt sur celui-là, lorsque après la dent de l'un il a -senti la dent de l'autre. En un mot, il avait déjà commencé une grande -révolution, il ne l'avait pas terminée. Ainsi par exemple il campait -encore, et ne sachant pas, comme Napoléon en 1814, chercher dans un -faux mouvement de l'ennemi l'occasion d'une manœuvre décisive, il -s'enfermait dans le camp de Buntzelwitz, où il passait plusieurs mois -à attendre la fortune, qui vint en effet le sauver d'une ruine -certaine, en substituant Pierre III à Élisabeth sur le trône de -Russie. Il ne se bornait pas à camper, reste des anciennes coutumes, -il couvrait sa frontière avec ce qu'on appelait alors <em>le dégât</em>. -Voulant interdire l'accès de la Silésie aux armées <span class="pagenum"><a id="page755" name="page755"></a>(p. 755)</span> -autrichiennes, il brûlait les moissons, coupait les arbres, incendiait -les fermes, sur un espace large de dix ou quinze lieues, long de -trente à quarante, et, au lieu d'opérations savantes, opposait à -l'ennemi la famine. Faute d'être assez hardie ou assez habile, la -guerre était cruelle. Si donc Frédéric avait changé l'ordre de -bataille, qu'il avait subordonné au terrain, s'il avait imprimé aux -mouvements généraux une allure qu'on ne leur avait pas encore vue, -obligé qu'il était à lutter contre trois puissances à la fois, il -n'avait pas poussé la grande guerre à ses derniers développements. Il -laissait ce soin à la Révolution française, et à l'homme -extraordinaire qui devait porter ses drapeaux aux confins du monde -civilisé.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment on peut s'expliquer que Frédéric ait pu, à la tête -d'une nation de 6 millions d'hommes, tenir tête à la Russie, à -l'Autriche et à la France durant sept années.</span> -Du reste il avait assez fait, et peu d'hommes dans la marche de -l'esprit humain ont franchi un espace plus vaste. Il avait en effet, à -force de caractère, de génie, résisté à la France, à l'Autriche, à la -Russie, avec une nation qui, même après l'acquisition de la Silésie, -n'était pas de plus de 6 à 7 millions d'hommes, vrai prodige qui eût -été impossible sans quelques circonstances qu'il faut énumérer -brièvement pour rendre ce prodige concevable. D'abord l'Angleterre -aida Frédéric de son or, parcimonieusement il est vrai, mais l'aida -néanmoins. Au moyen de cet or il se procura des soldats, et comme on -se battait Allemands contre Allemands, le soir de ses batailles il -convertissait les prisonniers en recrues, ce qui lui permit de -suppléer à l'insuffisance de la population prussienne. De plus il -occupait une position concentrique entre la Russie, l'Autriche et la -France, et en courant rapidement de Breslau à Francfort-sur-l'Oder, -<span class="pagenum"><a id="page756" name="page756"></a>(p. 756)</span> de Francfort à Dresde, de Dresde à Erfurt, il pouvait tenir -tête à tous ses ennemis, ce que facilitait aussi une circonstance plus -décisive encore, c'est que si l'Autriche lui faisait une guerre -sérieuse, la Russie et la France, gouvernées par le caprice de cour, -ne lui faisaient qu'une guerre de fantaisie. Élisabeth envoyait chaque -année une armée russe qui livrait une bataille, la perdait ou la -gagnait, et puis se retirait en Pologne. Les Français, occupés contre -les Anglais dans les Pays-Bas, et aussi déplorablement administrés que -commandés, envoyaient de temps en temps une armée qui, mal accueillie, -comme à Rosbach par exemple, ne reparaissait plus. Frédéric n'avait -donc affaire véritablement qu'à l'Autriche, ce qui ne rend pas son -succès moins étonnant, et ce qui ne l'eût pas sauvé, s'il n'avait été -ce que de notre temps on appelle <em>légitime</em>. Deux fois en effet ses -ennemis entrèrent dans Berlin, et au lieu de le détrôner, ce qu'ils -n'auraient pas manqué de faire s'ils avaient eu un prétendant à lui -substituer, s'en allèrent après avoir levé quelques centaines de mille -écus de contribution. Ce sont ces circonstances réunies qui, sans le -diminuer, expliquent le prodige d'un petit prince luttant seul contre -les trois plus grandes puissances de l'Europe, leur tenant tête sept -ans, les déconcertant par ses coups imprévus, les fatiguant par sa -ténacité, donnant le temps à la fortune de lui envoyer en Russie un -changement de règne, et désarmant enfin par son génie et sa constance -les trois femmes qu'il avait déchaînées par sa mauvaise langue. -<span class="sidenote" title="En marge">Grandeur des actions de Frédéric.</span> -Son œuvre n'en est pas moins une des plus mémorables de l'histoire, et -<span class="pagenum"><a id="page757" name="page757"></a>(p. 757)</span> mérite de prendre place à côté de celles qu'ont accomplies -Alexandre, Annibal, César, Gustave-Adolphe, Napoléon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">C'était à la Révolution française qu'il appartenait -d'achever la révolution de l'art militaire, en donnant à l'infanterie -son entier développement, et à la guerre une audace extraordinaire.</span> -Il appartenait à la Révolution française d'imprimer à l'art de la -grande guerre une dernière et décisive impulsion. Le mouvement -civilisateur qui avait substitué l'infanterie à la cavalerie, -c'est-à-dire les nations elles-mêmes à la noblesse à cheval, devait -recevoir en effet de la Révolution française, qui était l'explosion -des classes moyennes, son dernier élan. Les Français en 1789 avaient -dans le cœur deux sentiments: le chagrin d'avoir vu la France -déchoir depuis Louis XIV, ce qu'ils attribuaient aux légèretés de la -cour, et l'indignation contre les puissances européennes, qui -voulaient les empêcher de réformer leurs institutions en les fondant -sur le principe de l'égalité civile. Aussi la nation courut-elle tout -entière aux armes. La vieille armée royale, quoique privée par -l'émigration d'une notable partie de ses officiers, suffit aux -premières rencontres, et sous un général, Dumouriez, qui jusqu'à -cinquante ans avait perdu son génie dans de vulgaires intrigues, livra -d'heureux combats. Mais elle fondit bientôt au feu de cette terrible -guerre, et la Révolution envoya pour la remplacer des flots de -population qui devinrent de l'infanterie. -<span class="sidenote" title="En marge">Caractère des premières campagnes de la Révolution.</span> -Ce n'est pas avec des hommes -levés à la hâte que l'on fait des cavaliers, des artilleurs, des -sapeurs du génie, mais dans un pays essentiellement militaire, qui a -l'orgueil et la tradition des armes, on peut en faire des fantassins. -Ces fantassins incorporés dans les demi-brigades à ce qui restait de -la vieille armée, lui apportant leur <span class="pagenum"><a id="page758" name="page758"></a>(p. 758)</span> audace, lui prenant son -organisation, se jetèrent d'abord sur l'ennemi en adroits tirailleurs, -puis le culbutèrent en le chargeant en masse à la baïonnette. Avec le -temps ils apprirent à manœuvrer devant les armées les plus -manœuvrières de l'Europe, celles qui avaient été formées à l'école -de Frédéric et de Daun; avec le temps encore ils fournirent des -artilleurs, des cavaliers, des soldats du génie, et acquérant la -discipline qu'ils n'avaient pas d'abord, conservant de leur premier -élan l'audace et la mobilité, ils composèrent bientôt la première -armée du monde.</p> - -<p>Il n'était pas possible que ce sentiment puissant de -quatre-vingt-neuf, combiné avec nos séculaires traditions militaires, -nous donnât des armées sans nous donner aussi des généraux, que notre -infanterie devenue manœuvrière comme les armées allemandes les -meilleures, et en outre plus vive, plus alerte, plus audacieuse, -n'exerçât pas sur ceux qui la commandaient une irrésistible influence, -et effectivement elle poussa Pichegru en Hollande, Moreau, Kléber, -Hoche, Jourdan au milieu de l'Allemagne. -<span class="sidenote" title="En marge">Pichegru, Moreau, Jourdan, Kléber, Hoche.</span> -Mais tandis qu'il se formait -des généraux capables de bien diriger une armée, il devait s'en former -non pas deux, mais un qui serait capable de diriger à la fois toutes -les armées d'un vaste empire, car le mouvement moral est comme le -mouvement physique, imprimé à plusieurs corps à la fois, il porte -chacun d'eux à des distances proportionnées à leur volume et à leur -poids. -<span class="sidenote" title="En marge">Apparition du jeune Bonaparte.</span> -Tandis que Pichegru, Hoche, Moreau, Kléber, Desaix, Masséna, -étaient le produit de ce mouvement national, leur maître à <span class="pagenum"><a id="page759" name="page759"></a>(p. 759)</span> -tous se révélait à Toulon, et ce maître que l'univers nomme, c'était -le jeune Bonaparte, élevé au sein des écoles de l'ancien régime, dans -la plus savante des armes, celle de l'artillerie, mais plein de -l'esprit nouveau, et à son audace personnelle, la plus grande -peut-être qui ait inspiré une âme humaine, joignant l'audace de la -Révolution française. -<span class="sidenote" title="En marge">Son étude approfondie de la carte.</span> -Doué de ce génie universel qui rend les hommes -propres à tous les emplois, il avait de plus une disposition qui lui -était particulière, c'était l'application à étudier le sol sur la -carte, et le penchant à y chercher la solution des phénomènes de la -politique comme des problèmes de la guerre. Sans cesse couché sur des -cartes, ce que font trop rarement les militaires, et ce qu'ils -faisaient encore moins avant lui, il méditait continuellement sur la -configuration du sol où la guerre sévissait alors, et à ces profondes -méditations joignait les rêves d'un jeune homme, se disant que s'il -était le maître il ferait ceci ou cela, pousserait dans tel ou tel -sens les armées de la République, ne se doutant nullement que maître -il le serait un jour, mais sentant fermenter en lui quelque chose -d'indéfinissable, comme on sent quelquefois sourdre sous ses pieds -l'eau qui doit bientôt percer la terre et jaillir en source féconde. -Livré à ces méditations solitaires, il avait compris que l'Autriche, -ayant renoncé aux Pays-Bas, n'était vulnérable qu'en Italie, et que -c'était là qu'il fallait porter la guerre pour la rendre décisive. -<span class="sidenote" title="En marge">Son arrivée au commandement de l'armée d'Italie.</span> -Parlant sans cesse de ces rêves aux directeurs, dont il était le -commis, les en fatiguant presque, il est d'abord nommé commandant de -Paris, et puis, Schérer s'étant laissé <span class="pagenum"><a id="page760" name="page760"></a>(p. 760)</span> battre, général de -l'armée d'Italie. À peine arrivé à Nice, le jeune général aperçoit -d'un coup d'œil qu'il n'a pas besoin de forcer les Alpes, et qu'il -lui suffit <em>de les tourner</em>, comme il l'a dit avec tant de profondeur. -En effet, les Piémontais et les Autrichiens gardaient le col de -Montenotte, où les Alpes s'abaissent pour se relever plus loin sous le -nom d'Apennins. Il fait une menace sur Gênes afin d'y attirer les -Autrichiens, puis en une nuit force le col de Montenotte où les -Piémontais restaient seuls de garde, les enfonce, les précipite en -deux batailles sur Turin, arrache la paix au roi de Piémont, et fond -sur le Pô à la poursuite des Autrichiens, qui voyant qu'ils s'étaient -trompés en se laissant attirer sur Gênes, se hâtaient de revenir pour -protéger Milan. Il passe le Pô à Plaisance, entre dans Milan, court à -Lodi, force l'Adda et s'arrête à l'Adige, où son esprit transcendant -lui montre la vraie frontière de l'Italie contre les Allemands. Un -génie moins profond aurait couru au midi pour s'emparer de Florence, -de Rome, de Naples. Il n'y songe même pas. C'est aux Allemands qu'il -faut disputer l'Italie, dit-il au Directoire, c'est contre eux qu'il -faut prendre position, et qui va au midi de l'Italie, trouvera au -retour Fornoue, comme Charles VIII, ou la Trebbia, comme -Macdonald<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Lien vers la note 32"><span class="smaller">[32]</span></a>. Il se décide donc à <span class="pagenum"><a id="page761" name="page761"></a>(p. 761)</span> rester au nord, et avec le -même génie aperçoit que le Pô a un cours trop long pour être -facilement défendu, que l'Isonzo trop avancé est toujours exposé à -être tourné par le Tyrol, que l'Adige seul peut être victorieusement -défendu, parce qu'à peine sorti des Alpes à Vérone ce cours d'eau -tombe dans les marécages à Legnago, et que placé en deçà du Tyrol il -ne peut pas être tourné. -<span class="sidenote" title="En marge">Son établissement sur l'Adige.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'il y avait de génie dans cette résolution.</span> -Le jeune Bonaparte s'établit alors sur -l'Adige, en raisonnant comme il suit: Si les Autrichiens veulent -forcer l'Adige par les montagnes, ils passeront nécessairement par le -plateau de Rivoli; s'ils veulent le forcer par la plaine, ils se -présenteront ou devant Vérone, ou vers les marais, dans les environs -de Legnago. Dès lors il faut placer le gros de ses troupes au centre, -c'est-à-dire à Vérone, laisser deux détachements de garde, l'un à -Rivoli, l'autre vers Legnago, les renforcer alternativement l'un ou -l'autre suivant la direction que prendra l'ennemi, et rester -imperturbablement dans cette position, en faisant du siége de Mantoue -une sorte de passe-temps entre les diverses apparitions des -Autrichiens. Grâce à cette profondeur de jugement, avec trente-six -mille hommes, à peine augmentés d'une quinzaine de mille pendant le -cours de la guerre, le jeune Bonaparte tient tête à toutes les armées -autrichiennes, et en dix-huit mois livrant douze batailles, plus de -soixante combats, faisant plus de cent mille prisonniers, accable -l'Autriche et lui arrache l'abandon définitif de la ligne du Rhin à la -France, plus la paix générale.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page762" name="page762"></a>(p. 762)</span> Certes, on peut parcourir les pages de l'histoire tout entière, et on -n'y verra rien de pareil. La conception générale et l'art des combats, -tout s'y trouve à un degré de perfection qui ne s'est jamais -rencontré. Passer les montagnes à Montenotte en attirant les -Autrichiens sur Gênes par une feinte, maître de Milan, au lieu de -courir à Rome et à Naples, courir à Vérone, comprendre que l'Italie -étant à disputer aux soldats du Nord, c'est au Nord qu'il faut -vaincre, laisser le Midi comme un fruit qui tombera de l'arbre quand -il sera mûr, choisir entre les diverses lignes défensives celle de -l'Adige, parce qu'elle n'est pas démesurément longue comme le Pô, -facile à tourner comme l'Isonzo, et s'y tenir invariablement jusqu'à -ce qu'on y ait attiré et détruit toutes les forces de l'Autriche, -voilà pour la conception. -<span class="sidenote" title="En marge">Batailles d'Arcole et de Rivoli.</span> -Attendre l'ennemi en avant de Vérone, s'il -se présente directement le repousser à la faveur de la bonne position -de Caldiero, s'il tourne à droite vers le bas pays aller le combattre -dans les marais d'Arcole, où le nombre n'est rien et la valeur est -tout, quand il descend sur notre gauche par le Tyrol, le recevoir au -plateau de Rivoli, et là maître des deux routes, celle du fond de la -vallée que suivent l'artillerie et la cavalerie, celle des montagnes -que suit l'infanterie, jeter d'abord l'artillerie et la cavalerie dans -l'Adige, puis faire prisonnière l'infanterie dépourvue du secours des -autres armes, prendre dix-huit mille hommes avec quinze mille, voilà -pour l'art du combat: et faire tout cela à vingt-six ans, joindre -ainsi à l'audace de la jeunesse toute la profondeur de l'âge mûr, n'a -rien, <span class="pagenum"><a id="page763" name="page763"></a>(p. 763)</span> nous le répétons, de pareil dans l'histoire, pour la -grandeur des conceptions unie à la perfection de l'exécution!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Bonaparte avait porté à la perfection l'art des -mouvements généraux et des batailles.</span> -Tout le reste de la carrière du général Bonaparte est marqué des mêmes -traits: discernement transcendant du but où il faut viser dans une -campagne, et habileté profonde à profiter du terrain où les -circonstances de la guerre vous amènent à combattre, en un mot, égale -supériorité dans les mouvements généraux et dans l'art de livrer -bataille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Campagne de 1800, et passage du Saint-Bernard.</span> -En 1800, nous étions maîtres de la Suisse que nous occupions jusqu'au -Tyrol, ayant à gauche les plaines de la Souabe, à droite celles du -Piémont. Les Autrichiens ne s'attendant pas aux hardis mouvements de -leur jeune adversaire, s'étaient avancés à gauche jusque vers -Huningue, à droite jusqu'à Gênes. Le Premier Consul imagine de fondre -des deux côtés de la chaîne des Alpes sur leurs derrières, propose à -Moreau de descendre par Constance sur Ulm, tandis qu'il descendra par -le Saint-Bernard sur Milan. Moreau hésite à se jeter ainsi en pleine -Bavière au milieu des masses ennemies. -<span class="sidenote" title="En marge">Marengo.</span> -Le Premier Consul laisse Moreau -libre d'agir à son gré, passe le Saint-Bernard sans routes frayées, en -faisant rouler à travers les précipices ses canons enfermés dans des -troncs d'arbres, tombe sur les derrières des Autrichiens surpris, et -les force à Marengo de lui livrer en une journée l'Italie entière, -qui, deux ans auparavant, lui avait coûté douze batailles et soixante -combats, tandis que Moreau, opérant à sa manière méthodique et sage, -met six mois à s'approcher de Vienne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page764" name="page764"></a>(p. 764)</span> Là encore le point où il faut frapper est choisi avec une -telle justesse que, le coup porté, l'ennemi est désarmé sur-le-champ. -La bataille décisive, il est vrai, ne présente point la perfection de -celle de Rivoli, par exemple. On était en plaine, le terrain offrait -peu de circonstances heureuses, et une reconnaissance mal exécutée -avait laissé ignorer la présence des Autrichiens. Le Premier Consul -fut donc surpris et faillit être battu. Mais au lieu de Grouchy il -avait Desaix pour lieutenant, et l'arrivée de celui-ci lui ramena la -victoire. Du reste si un accident rendit la bataille chanceuse, -l'opération qui le plaça à l'improviste sur les derrières de l'ennemi -n'en est pas moins un prodige qui n'a de comparable que le passage -d'Annibal, réalisé deux mille ans auparavant.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Campagne de 1805.</span> -En 1805, obligé de renoncer à l'expédition d'Angleterre et de se -rejeter sur le continent, le jeune Consul devenu empereur, porte en -quinze jours ses armées de Flandre en Souabe. Ordinairement nous -passions par les défilés de la Forêt-Noire pour gagner les sources du -Danube, et selon leur coutume les Autrichiens y accouraient en hâte. -<span class="sidenote" title="En marge">Ulm.</span> -Il les y retient en présentant des têtes de colonnes dans les -principaux de ces défilés, puis il se dérobe tout à coup, longe par sa -gauche les Alpes de Souabe, débouche par Nuremberg sur les derrières -des Autrichiens qu'il enferme dans Ulm, et oblige une armée entière de -soixante mille hommes à mettre bas les armes devant lui, ce qui ne -s'était jamais vu dans aucun siècle. -<span class="sidenote" title="En marge">Austerlitz.</span> -Débarrassé du gros des forces -autrichiennes, et apprenant que les Prussiens deviennent <span class="pagenum"><a id="page765" name="page765"></a>(p. 765)</span> -menaçants, loin d'hésiter il s'élance sur Vienne, entraîne dans son -mouvement ses armées d'Italie que commandait Masséna, les rallie à -Vienne même, puis court à Austerlitz, où il trouve les Russes réunis -au reste de la puissance autrichienne, arrivé sur les lieux feint -d'hésiter, de reculer, tente ainsi la présomption d'Alexandre, qui, -guidé par des jeunes gens, veut couper l'armée française de Vienne. Ce -faisant, Alexandre dégarnit le plateau de Pratzen, où était son -centre. Napoléon y fond comme un aigle, et, coupant en deux l'armée -ennemie, en jette une partie dans les lacs, une autre dans un ravin. -Il se retourne ensuite vers les Prussiens, qui, au lieu de se joindre -à la coalition, sont réduits à s'excuser à genoux d'avoir songé à lui -faire la guerre.</p> - -<p>Ici encore les mouvements généraux ont à la fois une audace et une -justesse sans pareilles; la bataille décisive est une merveille -d'adresse et de présence d'esprit, et ce n'est pas miracle que les -empires tombent devant de tels prodiges d'art.</p> - -<p>Au lieu de la paix sûre, durable, qu'il aurait pu conclure avec -l'Europe, le vainqueur d'Austerlitz enivré de ses succès, s'attire la -guerre avec la Prusse, soutenue par la Russie. -<span class="sidenote" title="En marge">Campagne de 1806 en Prusse.</span> -L'armée prussienne se -porte derrière la forêt montagneuse de Thuringe pour couvrir les -plaines du centre de l'Allemagne. Napoléon l'y laisse, remonte à -droite jusque vers Cobourg, débouche sur l'extrémité gauche de la -ligne ennemie, aborde les Prussiens de manière à les couper du Nord où -les Russes les attendent, les accable à Iéna, à Awerstaedt, et, les -débordant <span class="pagenum"><a id="page766" name="page766"></a>(p. 766)</span> sans cesse dans leur retraite, prend jusqu'au -dernier d'entre eux à Prenzlow, non loin de Lubeck. Ce jour-là il n'y -avait plus de monarchie prussienne; l'œuvre du grand Frédéric était -abolie!</p> - -<p>Il fallait aller au Nord chercher les Russes, les saisir corps à corps -pour les corriger de leur habitude de pousser sans cesse contre nous -les puissances allemandes, qu'ils abandonnaient après les avoir -compromises.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Campagne de 1807 en Pologne.</span> -Napoléon se porte sur la Vistule, et pour la première fois il se met -en présence de ces deux grandes difficultés, le climat et la distance, -qui devaient plus tard lui devenir si funestes. Son armée a encore -toute sa vigueur morale et physique; cependant, à cette distance, il y -a des soldats qui se débandent, il y en a que la faim, le froid -dégoûtent. Napoléon déploie une force de volonté et un génie -d'organisation extraordinaires pour maintenir son armée intacte, lutte -sur les plaines glacées d'Eylau avec une énergie indomptable contre -l'énergie barbare des Russes, emploie l'hiver à consolider sa position -en prenant Dantzig, et le printemps venu, son armée reposée, marche -sur le Niémen en descendant le cours de l'Ale. Son calcul, c'est que -les Russes seront obligés de se rapprocher du littoral pour vivre, -qu'il leur faudra dès lors passer l'Ale devant lui, et il s'avance -l'œil fixé sur cet événement, dont il espère tirer un parti -décisif. Le 14 juin en effet, anniversaire de Marengo, il trouve les -Russes passant l'Ale à Friedland. -<span class="sidenote" title="En marge">Friedland.</span> -Excepté les grenadiers d'Oudinot, -tous ses corps sont en arrière. Accouru de sa personne sur les lieux, -il emploie Oudinot à tirailler, <span class="pagenum"><a id="page767" name="page767"></a>(p. 767)</span> et amène le reste de son -armée en toute hâte. Une fois qu'il a toutes ses forces sous la main, -au lieu de les jeter sur les Russes, il attend que ceux-ci aient passé -l'Ale; pour les y engager il replie sa gauche en avançant peu à peu sa -droite vers Friedland où sont les ponts des Russes, détruit ensuite -ces ponts, et quand il a ainsi ôté à l'ennemi tout moyen de retraite, -il reporte en avant sa gauche d'abord refusée, pousse les Russes dans -l'Ale, les y refoule comme dans un gouffre, et noie ou prend presque -tout entière cette armée, la dernière que l'Europe pût lui opposer.</p> - -<p>Certes, nous le répétons, tout est là au même degré de perfection. -Prévoir que les Russes essayeront de gagner le littoral afin de -rejoindre leurs magasins, et pour cela passeront l'Ale devant l'armée -française, les suivre, les surprendre au moment du passage, attendre -qu'ils aient presque tous franchi la rivière, leur enlever leurs -ponts, et ces ponts enlevés les refouler dans l'Ale, sont de vrais -prodiges où la prévoyance la plus profonde dans la conception -générale, égale la présence d'esprit dans l'opération définitive, -c'est-à-dire dans la bataille.</p> - -<p>En Italie, Napoléon avait été le général dépendant, réduit à des -moyens bornés; en Autriche, en Prusse, en Pologne, il avait été le -général, chef d'État, disposant des ressources d'un vaste empire, -donnant à ses opérations toute l'étendue de ses conceptions, et en un -jour renversant l'Autriche, en un autre la Prusse, en un troisième la -Russie, et tout cela à des distances où l'on n'avait jamais porté la -guerre. Il avait été dans le premier cas le <span class="pagenum"><a id="page768" name="page768"></a>(p. 768)</span> modèle du général -subordonné, il fut dans le second le modèle du général tout-puissant -et conquérant. Ici plus de ces mouvements limités autour d'une place, -de ces batailles classiques où la cavalerie était aux ailes, -l'infanterie au centre: les mouvements ont les proportions des empires -à frapper, et les batailles la physionomie exacte du lieu où elles -sont livrées. Les batailles ressemblent, en la surpassant, à celle de -Leuthen; et quant aux mouvements, ils ont une bien autre portée que -ceux de Frédéric, courant hors d'haleine de Breslau à -Francfort-sur-l'Oder, de Francfort-sur-l'Oder à Erfurt, sans jamais -frapper le coup décisif qui aurait terminé la guerre. Non pas qu'il ne -faille admirer l'activité, la constance, la ténacité de Frédéric, bien -digne de son surnom de grand! Il est vrai néanmoins que le général -français, ajoutant à l'audace de la Révolution la sienne, étudiant les -grands linéaments du sol comme jamais on ne l'avait fait avant lui, -était arrivé à une étendue, à une justesse de mouvements telles, que -ses coups étaient à la fois sûrs et décisifs, et en quelque sorte sans -appel! L'art, on peut le dire, avait atteint ses dernières limites.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ces succès prodigieux devaient amener les grandes fautes -d'Espagne et de Russie.</span> -Malheureusement ces succès prodigieux devaient corrompre non le -général, chaque jour plus consommé dans son art, mais le politique, -lui persuader que tout était possible, le conduire tantôt en Espagne, -tantôt en Russie, avec des armées affaiblies par leur renouvellement -trop rapide, et à travers des difficultés sans cesse accrues, d'abord -par la distance qui n'était pas moindre que celle de Cadix à Moscou, -ensuite par le climat qui était tour à <span class="pagenum"><a id="page769" name="page769"></a>(p. 769)</span> tour celui de -l'Afrique ou de la Sibérie, ce qui forçait les hommes à passer de -quarante degrés de chaleur à trente degrés de froid, différences -extrêmes que la vie animale ne saurait supporter. Au milieu de -pareilles témérités, le plus grand, le plus parfait des capitaines -devait succomber!</p> - -<p>Aussi beaucoup de juges de Napoléon qui, sans être jamais assez -sévères pour sa politique, le sont beaucoup trop pour ses opérations -militaires, lui ont-ils reproché d'être le général des succès, non -celui des revers, de savoir envahir, de ne savoir pas défendre, d'être -le premier dans la guerre offensive, le dernier dans la guerre -défensive, ce qu'ils résument par ce mot, que Napoléon <cite>ne sut jamais -faire une retraite</cite>! C'est là, selon nous, un jugement erroné.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Est-il vrai que Napoléon ne fut que le général des guerres -heureuses?</span> -Lorsque dans l'enivrement du succès, Napoléon se portait à des -distances comme celle de Paris à Moscou, et sous un climat où le froid -dépassait trente degrés, il n'y avait plus de retraite possible, et -Moreau, qui opéra l'admirable retraite de Bavière en 1800, n'eût -certainement pas ramené intacte l'armée française de Moscou à -Varsovie. Quand des désastres comme celui de 1812 se produisaient, ce -n'était plus une de ces alternatives de la guerre qui vous obligent -tantôt à avancer, tantôt à reculer, c'était tout un édifice qui -s'écroulait sur la tête de l'audacieux qui avait voulu l'élever -jusqu'au ciel. Les armées, poussées au dernier degré d'exaltation pour -aller jusqu'à Moscou, se trouvant surprises tout à coup par un climat -destructeur, se sentant à des distances immenses, sachant les peuples -révoltés sur <span class="pagenum"><a id="page770" name="page770"></a>(p. 770)</span> leurs derrières, tombaient dans un abattement -proportionné à leur enthousiasme, et aucune puissance ne pouvait plus -les maintenir en ordre. Ce n'était pas une retraite faisable que le -chef ne savait pas faire, c'était l'édifice de la monarchie -universelle qui s'écroulait sur la tête de son téméraire auteur!</p> - -<p>Mais on ne serait pas général si on ne l'était dans l'adversité comme -dans la prospérité, car la guerre est une telle suite d'alternatives -heureuses ou malheureuses, que celui qui ne saurait pas suffire aux -unes comme aux autres, ne pourrait pas commander une armée quinze -jours. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa ténacité, sa vigueur dans les revers.</span> -Or, lorsque le général Bonaparte assailli par les Autrichiens -en novembre 1796, au milieu des fièvres du Mantouan, n'ayant guère -plus de dix mille hommes à mettre en ligne, se jetait dans les marais -d'Arcole pour y annuler la puissance du nombre, il faisait preuve -d'une fermeté et d'une fertilité d'esprit dans les circonstances -difficiles qui certainement n'ont pas beaucoup d'exemples. Lorsqu'en -1809, à l'époque où la série des grandes fautes politiques était -commencée, il se trouvait à Essling acculé au Danube, privé de tous -ses ponts par une crue extraordinaire du fleuve, et se repliait dans -l'île de Lobau avec un sang-froid imperturbable, il ne montrait pas -moins de solidité dans les revers. Sans doute la résistance à Essling -même fut le prodige de Lannes qui y mourut, de Masséna qui y serait -mort si Dieu ne l'avait fait aussi heureux qu'il était tenace; mais la -fermeté de Napoléon qui, au milieu de Vienne émue, de tous nos -généraux démoralisés, découvrait des ressources où ils n'en voyaient -plus, <span class="pagenum"><a id="page771" name="page771"></a>(p. 771)</span> et adoptait le plan ferme et patient au moyen duquel la -victoire fut ramenée sous nos drapeaux à Wagram, cette fermeté, tant -admirée de Masséna, appartenait bien à Napoléon, et ce moment offrit -certainement l'une des extrémités de la guerre les plus grandes et les -plus glorieusement traversées, dont l'histoire des nations ait -conservé le souvenir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Campagne de 1814.</span> -Enfin, pour donner tout de suite la preuve la plus décisive, la -campagne de 1814, où Napoléon avec une poignée d'hommes, les uns usés, -les autres n'ayant jamais vu le feu, tint tête à l'Europe entière, non -pas en battant en retraite, mais en profitant des faux mouvements de -l'ennemi pour le ramener en arrière par des coups terribles, est un -bien autre exemple de fécondité de ressources, de présence d'esprit, -de fermeté indomptable dans une situation désespérée. -<span class="sidenote" title="En marge">Aucune partie de l'homme de guerre n'avait manqué à -Napoléon.</span> -Sans doute -Napoléon ne faisait pas la guerre défensive, comme la plupart des -généraux, en se retirant méthodiquement d'une ligne à une autre, -défendant bien la première, puis la seconde, puis la troisième, et ne -parvenant ainsi qu'à gagner du temps, ce qui n'est pas à dédaigner, -mais ce qui ne suffit pas pour terminer heureusement une crise: il -faisait la guerre défensive comme l'offensive; il étudiait le terrain, -tâchait d'y prévoir la manière d'agir de l'ennemi, de le surprendre en -faute et de l'accabler, ce qu'il fit contre Blucher et Schwarzenberg -en 1814, et ce qui eût assuré son salut, si tout n'avait été usé -autour de lui, hommes et choses.</p> - -<p>S'il ne fut pas à proprement parler le général des retraites, parce -qu'il pensait comme Frédéric que la <span class="pagenum"><a id="page772" name="page772"></a>(p. 772)</span> meilleure défensive était -l'offensive, il se montra dans les guerres malheureuses aussi grand -que dans les guerres heureuses. Dans les unes comme dans les autres il -conserva le même caractère de vigueur, d'audace, de promptitude à -saisir le point où il fallait frapper, et s'il succomba, ce ne fut -pas, nous le répétons, le militaire qui succomba en lui, c'est le -politique qui avait entrepris l'impossible, en voulant vaincre -l'invincible nature des choses.</p> - -<p>Dans l'organisation des armées, Napoléon ne fut pas moins remarquable -que dans la direction générale des opérations, et dans les batailles.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Progrès qu'il a fait faire à l'organisation des armées.</span> -Ainsi avant lui les généraux de la République distribuaient leurs -armées en divisions composées de toutes armes, infanterie, artillerie, -cavalerie, et se réservaient tout au plus une division non engagée, -composée elle-même comme les autres, afin de parer aux coups imprévus. -Chacun des lieutenants livrait à lui seul une bataille isolée, et le -rôle du général en chef consistait à secourir celui d'entre eux qui en -avait besoin. On pouvait éviter ainsi des défaites, gagner même des -batailles, mais jamais de ces batailles écrasantes, à la suite -desquelles une puissance était réduite à déposer les armes. Avec la -personne de Napoléon, l'organisation des corps d'armée devait changer, -et changer de manière à laisser dans les mains de celui qui dirigeait -tout le moyen de tout décider.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa manière de composer sa réserve.</span> -En effet, son armée était divisée en corps dont l'infanterie était le -fond, avec une portion d'artillerie pour la soutenir, et une portion -de cavalerie pour l'éclairer. Mais, indépendamment de l'infanterie -<span class="pagenum"><a id="page773" name="page773"></a>(p. 773)</span> de la garde qui était sa réserve habituelle, il s'était -ménagé des masses de cavalerie et d'artillerie, qui étaient comme la -foudre qu'il gardait pour la lancer au moment décisif. À Eylau -l'infanterie russe paraissant inébranlable, il lançait sur elle -soixante escadrons de dragons et de cuirassiers, et y ouvrait ainsi -une brèche qui ne se refermait plus. À Wagram Bernadotte ayant laissé -percer notre ligne, il arrêtait avec cent bouches à feu le centre -victorieux de l'archiduc Charles, et rétablissait le combat que Davout -terminait en enlevant le plateau de Wagram. C'est pour cela -qu'indépendamment de la garde il avait composé deux réserves, l'une de -grosse cavalerie, l'autre d'artillerie à grande portée, lesquelles -étaient dans sa main la massue d'Hercule. Mais pour la massue il faut -la main d'Hercule, et avec un général moindre que Napoléon, cette -organisation aurait eu l'inconvénient de priver souvent des -lieutenants habiles d'armes spéciales dont ils auraient su tirer -parti, pour les concentrer dans les mains d'un chef incapable de s'en -servir. Aussi presque tous les généraux de l'armée républicaine du -Rhin, habitués à agir chacun de leur côté d'une manière presque -indépendante, et à réunir dès lors une portion suffisante de toutes -les armes, regrettaient l'ancienne composition, ce qui revient à dire -qu'ils regrettaient un état de choses qui leur laissait plus -d'importance à la condition de diminuer les résultats d'ensemble.</p> - -<p>Mais l'organisation ne consiste pas seulement à bien distribuer les -diverses parties d'une armée, elle consiste à la recruter, à la -nourrir. -<span class="sidenote" title="En marge">Son art pour recruter et tenir ses armées ensemble.</span> -Sous ce <span class="pagenum"><a id="page774" name="page774"></a>(p. 774)</span> rapport, l'art que Napoléon déploya pour -porter les conscrits de leur village aux bords du Rhin, des bords du -Rhin à ceux de l'Elbe, de la Vistule, du Niémen, les réunissant dans -des dépôts, les surveillant avec un soin extrême, ne les laissant -presque jamais échapper, et les menant ainsi par la main jusqu'au -champ de bataille, cet art fut prodigieux. Il consistait dans une -mémoire des détails infaillible, dans un discernement profond des -négligences ou des infidélités des agents subalternes, dans une -attention continuelle à les réprimer, dans une force de volonté -infatigable, dans un travail incessant qui remplissait souvent ses -nuits, quand le jour avait été passé à cheval. Et malgré tous ces -efforts, les routes étaient souvent couvertes de soldats débandés, -mais qui n'attestaient qu'une chose, c'est la violence qu'on faisait à -la nature, en portant des hommes des bords du Tage à ceux du Volga!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses grandes opérations pour dompter la nature.</span> -À ces tâches si diverses du général en chef il faut souvent en joindre -une autre, c'est celle de dompter les éléments, pour franchir des -montagnes neigeuses, des fleuves larges et violents, et parfois la mer -elle-même. L'antiquité a légué à l'admiration du monde le passage des -Pyrénées et des Alpes par Annibal, et il est certain que les hommes -n'ont rien fait de plus grand, peut-être même d'aussi grand. La -traversée du Saint-Bernard, le transport de l'armée d'Égypte à travers -les flottes anglaises, les préparatifs de l'expédition de Boulogne, -enfin le passage du Danube à Wagram, sont de grandes opérations que la -postérité n'admirera pas moins. La dernière surtout sera un éternel -sujet d'étonnement. <span class="pagenum"><a id="page775" name="page775"></a>(p. 775)</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Passage du Danube en 1809.</span> -La difficulté consistant en cette -occasion à aller chercher l'armée autrichienne au delà du Danube pour -lui livrer bataille, et à traverser ce large fleuve avec cent -cinquante mille hommes en présence de deux cent mille autres, qui nous -attendaient pour nous précipiter dans les flots, sans qu'on pût les -éviter en se portant au-dessus ou au-dessous de Vienne, car dans le -premier cas on se serait trop avancé, et dans le second on eût -rétrogradé; cette difficulté fut surmontée d'une manière merveilleuse. -En trois heures, 150 mille hommes, 500 bouches à feu, avaient passé -devant l'ennemi stupéfait, qui ne songeait à nous combattre que -lorsque nous avions pris pied sur la rive gauche, et que nous étions -en mesure de lui tenir tête. Le passage du Saint-Bernard, si -extraordinaire qu'il soit, est loin d'égaler le passage des Alpes par -Annibal; mais le passage du Danube en 1809 égale toutes les opérations -tentées pour vaincre la puissance combinée de la nature et des hommes, -et restera un phénomène de prévoyance profonde dans le calcul, et -d'audace tranquille dans l'exécution.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Influence de Napoléon sur les armées.</span> -Enfin on ne dirait pas tout sur le génie militaire de Napoléon, si on -n'ajoutait qu'aux qualités les plus diverses de l'intelligence il -joignit l'art de dominer les hommes, de leur communiquer ses passions, -de les subjuguer comme un grand orateur subjugue ses auditeurs, tantôt -de les retenir, tantôt de les lancer, tantôt enfin de les ranimer -s'ils étaient ébranlés, et toujours enfin de les tenir en main, comme -un habile cavalier tient en main un cheval difficile. Il ne lui -manqua donc aucune partie de <span class="pagenum"><a id="page776" name="page776"></a>(p. 776)</span> l'esprit et du caractère -nécessaires au véritable capitaine, et on peut soutenir que si Annibal -n'avait existé, il n'aurait probablement pas d'égal.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Tableau résumé des progrès de l'art militaire.</span> -Ainsi, résumant ce que nous avons dit des progrès de la grande guerre, -nous répéterons que deux hommes la portèrent au plus haut degré dans -l'antiquité, Annibal et César; que César cependant, restreint par les -habitudes du campement, y montra moins de hardiesse de mouvements, de -fécondité de combinaisons, d'opiniâtreté dans toutes les fortunes -qu'Annibal; qu'au moyen âge Charlemagne, chef d'empire admirable, ne -nous donne pas néanmoins l'idée vraie du grand capitaine, parce que -l'art était trop grossier de son temps; qu'alors l'homme de guerre fut -presque toujours à cheval, et à peine aidé de quelques archers; -qu'avec le développement des classes moyennes au sein des villes -l'infanterie commença, qu'elle se montra d'abord dans les montagnes de -la Suisse, puis dans les villes allemandes, italiennes, hollandaises; -que, la poudre ayant renversé les murailles saillantes, les villes -enfoncèrent leurs défenses en terre; qu'alors un art subtil, celui de -la fortification moderne, prit naissance; qu'autour des villes à -prendre ou à secourir, la guerre savante et hardie, la grande guerre, -en un mot, reparut dans le monde; que les Nassau en furent les -premiers maîtres, qu'ils y déployèrent d'éminentes qualités et une -constance demeurée célèbre, que néanmoins enchaînée autour des places, -elle resta timide encore; qu'une lutte sanglante s'étant engagée au -Nord entre les protestants et les catholiques, laquelle dura trente -ans, Gustave-Adolphe, <span class="pagenum"><a id="page777" name="page777"></a>(p. 777)</span> opposant un peuple brave et solide à la -cavalerie polonaise, fit faire de nouveaux progrès à l'infanterie; -qu'entraîné en Allemagne, il rendit la guerre plus hardie, et la -laissa moins que les Nassau, circonscrite autour des places; qu'en -France, Condé, heureux mélange d'esprit et d'audace, manifesta le -premier le vrai génie des batailles, Turenne, celui des grands -mouvements; que cependant l'infanterie partagée en mousquetaires et -piquiers n'était pas manœuvrière; que Vauban, en lui donnant le -fusil à baïonnette, permit de la placer sur trois rangs; que le prince -d'Anhalt-Dessau, chargé de l'éducation de l'armée prussienne, -constitua le bataillon moderne qui fournit beaucoup de feux en leur -offrant peu de prise; que Frédéric, prenant cet instrument en main et -ayant à lutter aux frontières de la Silésie et de la Bohême, changea -l'ordre de bataille classique, et le premier adapta les armes au -terrain; qu'obligé de tenir tête tantôt aux Autrichiens, tantôt aux -Russes, tantôt aux Français, il élargit le cercle des grandes -opérations, et fut ainsi dans l'art de la guerre l'auteur de deux -progrès considérables; qu'après lui vint la Révolution française, -laquelle, n'ayant que des masses populaires à opposer à l'Europe -coalisée, résista par le nombre et l'élan aux vieilles armées; que -l'infanterie, expression du développement des peuples, prit -définitivement sa place dans la tactique moderne, sans que les armes -savantes perdissent la leur; qu'enfin un homme extraordinaire, à -l'esprit profond et vaste, au caractère audacieux comme la Révolution -française dont il sortait, porta l'art de la <span class="pagenum"><a id="page778" name="page778"></a>(p. 778)</span> grande guerre à -sa perfection en méditant profondément sur la configuration -géographique des pays où il devait opérer, en choisissant toujours -bien le point où il fallait se placer pour frapper des coups décisifs, -en joignant à l'art des mouvements généraux celui de bien combattre -sur chaque terrain, en cherchant toujours ou dans le sol ou dans la -situation de l'ennemi l'occasion de ses grandes batailles, en -n'hésitant jamais à les livrer, parce qu'elles étaient la conséquence -de ses mouvements généraux, en s'y prenant si bien en un mot que -chacune d'elles renversait un empire, ce qui amena malheureusement -chez lui la plus dangereuse des ivresses, celle de la victoire, le -désir de la monarchie universelle, et sa chute, de manière que ce sage -législateur, cet habile administrateur, ce grand capitaine, fut à -cause même de toutes ses supériorités très-mauvais politique, parce -que perdant la raison au sein de la victoire, il alla de triomphe en -triomphe finir dans un abîme.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon comparé aux grands hommes de l'histoire, quant à -l'ensemble de leurs qualités et de leurs destinées.</span> -Maintenant, si on le compare aux grands hommes, ses émules, non plus -sous le rapport spécial de la guerre, mais sous un rapport plus -général, celui de l'ensemble des talents et de la destinée, le -spectacle devient plus vaste, plus moral, plus instructif. Si, en -effet, on s'attache au bruit, à l'importance des événements, à -l'émotion produite chez les hommes, à l'influence exercée sur le -monde, il faut, pour lui trouver des pareils, aller chercher encore -Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Frédéric, et en plaçant sa -physionomie à côté de ces puissantes figures, on parvient à s'en -faire <span class="pagenum"><a id="page779" name="page779"></a>(p. 779)</span> une idée à la fois plus précise et plus complète.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre le Grand.</span> -Alexandre héritant de l'armée de son père, nourri du savoir des Grecs, -passionné pour leurs applaudissements, se jette en Asie, ne trouve à -combattre que la faiblesse persane, et marche devant lui jusqu'à ce -qu'il rencontre les limites du monde alors connu. Si ses soldats ne -l'arrêtaient, il irait jusqu'à l'océan Indien. Obligé de revenir, il -n'a qu'un désir, c'est de recommencer ses courses aventureuses. Ce -n'est pas à sa patrie qu'il songe, laquelle n'a que faire de tant de -conquêtes; c'est à la gloire d'avoir parcouru l'univers en vainqueur. -Sa passion c'est sa renommée, reconnue, applaudie à Athènes. Généreux -et même bon, il tue son ami Clitus, ses meilleurs lieutenants, -Philotas et Parménion, parce que leur langue imprudente a touché à sa -gloire. La renommée, voilà son but, but le plus vain entre tous ceux -qu'ont poursuivis les grands hommes, et tandis qu'après avoir laissé -reposer son armée il va de nouveau courir après ce but unique de ses -travaux, enivré des délices de l'Asie, il meurt sur la pourpre et dans -le vin. Il a séduit la postérité par sa grâce héroïque, mais il n'y a -pas une vie plus inutilement bruyante que la sienne, car il n'a point -porté la civilisation grecque au delà de l'Ionie et de la Syrie où -elle régnait déjà, et a laissé le monde grec dans l'anarchie, et apte -uniquement à recevoir la conquête romaine. Moralement on aimerait -mieux être le sage et habile Philopœmen, qui ne fit pas tout ce -bruit, mais qui prolongea de quelques jours l'indépendance de la -Grèce.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Annibal.</span> -À côté de cette vie à la fois si pleine et si vide, <span class="pagenum"><a id="page780" name="page780"></a>(p. 780)</span> voici la -vie la plus vaste, la plus sérieuse, la plus énergique qui fut jamais: -c'est celle d'Annibal. Ce mortel à qui Dieu dispensa tous les dons de -l'intelligence et du caractère, et le plus propre aux grandes choses -qu'on eût jamais vu, était sorti d'une famille de vieux capitaines, -tous morts les armes à la main pour défendre Carthage. Son âme était -une espèce de métal forgé dans le foyer ardent des haines que Rome -excitait autour d'elle. À neuf ans il quitte Carthage avec son père, -et va où allaient tous les siens, vivre et mourir en combattant contre -les Romains. Ses jeux sont la guerre. Enfant, il couche sur les champs -de bataille, se fait un corps insensible à la douleur, une âme -inaccessible à la crainte, un esprit qui voit clair dans le tumulte -des combats comme d'autres dans le plus parfait repos. Son père étant -mort, son beau-frère aussi, l'un et l'autre les armes à la main, -l'armée carthaginoise le demande pour chef à vingt-deux ans, et -l'impose pour ainsi dire au sénat de Carthage, jaloux de la glorieuse -famille des Barca. Il prend le commandement de cette armée, la fait à -son image, c'est-à-dire pleine à la fois d'audace, de constance, et -surtout de haine contre les Romains, la mène à travers l'Europe, -inconnue alors comme l'est aujourd'hui le centre de l'Afrique, ose -franchir les Pyrénées, puis les Alpes avec quatre-vingt mille hommes -dont il perd les deux tiers dans ce trajet extraordinaire, et, dirigé -par cette pensée profonde que c'est à Rome même qu'il faut combattre -Rome, vient soulever contre elle ses sujets italiens mal soumis. Il -fond sur les généraux romains, les force à <span class="pagenum"><a id="page781" name="page781"></a>(p. 781)</span> sortir de leur -camp en piquant la bravoure de l'un, la vanité de l'autre, les accable -successivement, et triompherait de tous s'il ne rencontrait enfin un -adversaire digne de lui, Fabius, qui veut qu'on oppose à ce géant non -pas les batailles, où il est invincible, mais la vraie vertu de Rome, -la persévérance. Annibal s'apercevant qu'il s'est trompé en comptant -sur les Gaulois, bouillants mais inconstants comme tous les barbares, -sentant Rome imprenable, va au midi de l'Italie, où se trouvait une -riche civilisation, consistant en villes toutes gouvernées à l'image -de Rome, c'est-à-dire par des sénats que le peuple jalousait. Il -renverse partout le parti aristocratique, quoique aristocrate -lui-même, donne le pouvoir au parti démocratique, fait de Capoue le -centre de son empire, et ne s'endort point, comme on l'a dit, dans des -délices qu'il ne sait pas goûter, mais repose, refait son armée -amaigrie, amasse pour elle seule les richesses du pays, et abandonné -de sa lâche nation, appelant le monde entier à son aide, étendant la -guerre à la Grèce, à l'Asie, il détruit sans cesse les forces envoyées -contre lui, se maintient douze ans dans sa conquête, au point de faire -considérer aux Romains sa présence en Italie comme un mal sans remède. -Mais un jour arrive, où les Romains à leur tour portant la guerre sous -les murs de Carthage, il est rappelé, lutte avec une armée détruite -contre l'armée romaine reconstituée, et sa fortune déjà ancienne est -vaincue par une fortune naissante, celle de Scipion, suivant -l'ordinaire succession des choses humaines. Rentré dans sa patrie, il -essaye <span class="pagenum"><a id="page782" name="page782"></a>(p. 782)</span> de la réformer pour la rendre capable de recommencer -la lutte contre les Romains. Dénoncé par ceux dont il attaquait les -abus, il fuit en Orient, essaye d'y réveiller la faiblesse des -Antiochus, y est suivi par la haine de Rome, et quand il ne peut plus -lutter avale le poison, et meurt le dernier de son héroïque famille, -car tous ont succombé comme lui à la même œuvre, œuvre sainte, -celle de la résistance à la domination étrangère. En contemplant cet -admirable mortel, doué de tous les génies, de tous les courages, on -cherche une faiblesse, et on ne sait où la trouver. On cherche une -passion personnelle, les plaisirs, le luxe, l'ambition, et on n'en -trouve qu'une, la haine des ennemis de son pays. Le Romain Tite-Live -l'accuse d'avarice et de cruauté. Annibal amassa en effet des -richesses immenses, sans jamais jouir d'aucune, et les employa toutes -à payer son armée, laquelle, composée de soldats stipendiés, est la -seule armée mercenaire qui ne se soit jamais révoltée, contenue -qu'elle était par son génie et par la sage distribution qu'il lui -faisait des fruits de la victoire. Il envoya à Carthage, il est vrai, -plusieurs boisseaux d'anneaux de chevaliers romains immolés par l'épée -carthaginoise, mais on ne cite pas un seul acte de barbarie hors du -champ de bataille. Les reproches de l'historien romain sont donc des -louanges, et ce que la postérité a dit, ce que les générations les -plus reculées répéteront, c'est qu'il offrit le plus noble spectacle -que puissent donner les hommes: celui du génie exempt de tout égoïsme, -et n'ayant qu'une passion, le patriotisme, dont il est le glorieux -martyr.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page783" name="page783"></a>(p. 783)</span> <span class="sidenote" title="En marge">César.</span> -Voici un autre martyr, non du patriotisme, mais de l'ambition, rare -mortel, rempli de séduction, mais chargé de vices, et coupable -d'affreux attentats contre la constitution de son pays: ce mortel est -César, le troisième des hommes prodiges de l'antiquité. Né avec tous -les talents, brave, fier, éloquent, élégant, prodigue et toujours -simple, mais sans le moindre souci du bien ou du mal, il n'a qu'une -pensée, c'est de réussir là où Sylla et Marius ont échoué, -c'est-à-dire de devenir le maître de son pays. Alexandre a voulu -conquérir le monde connu; Annibal a voulu empêcher la conquête de sa -patrie; César, dans cette Rome qui a presque conquis l'univers ne veut -conquérir qu'elle-même. Il y emploie tous les arts, même les plus -vils, la cruauté exceptée, non par bonté de cœur, mais par -profondeur de calcul, et pour ne pas rappeler les proscriptions de -Marius et de Sylla aux imaginations épouvantées. Il veut être édile, -préteur, pontife, et contracte des dettes immenses pour acheter les -suffrages de ses concitoyens. Il corrompt les femmes, les maris, comme -il a cherché à corrompre le peuple. À tous les moyens de corruption il -veut ajouter les séductions les plus élevées de l'esprit, et devient -le plus parfait des orateurs romains. Délice et scandale de Rome, -bientôt il n'y peut plus vivre. Il coalise alors l'avare Crassus, le -vaniteux Pompée dont il gouverne la faiblesse, et se fait attribuer -les Gaules, seule contrée où il reste quelque chose à conquérir dans -les limites naturellement assignables à l'empire romain. Il conquiert -non pour agrandir sa patrie, qui n'en a guère besoin, mais pour se -créer <span class="pagenum"><a id="page784" name="page784"></a>(p. 784)</span> des soldats dévoués, pour acquérir des richesses, et -payer ainsi ses dettes et celles de ses avides partisans. Guerroyant -l'été, intriguant l'hiver, il mène de ses quartiers de Milan la vanité -de Pompée, l'avarice de Crassus, domine dix ans de la sorte les -affaires romaines, et enfin lorsque Crassus mort en Asie il n'y a plus -personne entre lui et Pompée pour amortir le choc des ambitions, il -essaye d'abord de la ruse pour retarder une lutte dont il sent le -péril, puis ne pouvant plus l'éviter, franchit le Rubicon, marche -contre Pompée dont les légions étaient en Espagne, le pousse d'Italie -en Épire, abandonne alors, comme il l'a dit si grandement, <cite>un général -sans armée pour courir à une armée sans général</cite>, va dissoudre en -Espagne les légions de Pompée que commandait Afranius, retourne -ensuite en Épire, lutte contre Pompée lui-même, et termine à Pharsale -la querelle de la suprême puissance. Il lui reste en Afrique, en -Espagne, les débris du parti de Pompée à détruire; il les détruit, -vient triompher à Rome de tous ses ennemis, et y fonde cette grande -chose qu'on appelle l'empire romain, mais se fait assassiner par les -républicains pour avoir voulu trop tôt mettre le nom sur la chose. -Dans cette vie, tous les moyens sont pervers comme le but, et il faut -cependant reconnaître à César un mérite, c'est d'avoir voulu à la -république substituer l'empire, non par le sang comme Sylla ou Marius, -mais par la corruption qui allait aux mœurs de Rome, et par -l'esprit qui allait à son génie; et le trait particulier de ce -personnage extraordinaire, grand politique, grand orateur, grand -guerrier, <span class="pagenum"><a id="page785" name="page785"></a>(p. 785)</span> grand débauché surtout, et clément enfin sans -bonté, sera toujours d'avoir été le mortel le plus complet qui ait -paru sur la terre.</p> - -<p>Maintenant pour trouver de tels hommes, il faut tourner bien des fois -les feuillets du vaste livre de l'histoire, il faut passer à travers -bien des siècles, et arriver au neuvième, où, entre le monde ancien et -le monde moderne, apparaît Charlemagne!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Charlemagne.</span> -Certes, qu'au sein de la civilisation, de son savoir si varié, si -attrayant, si fécond, où le goût du savoir naît du savoir même, on -trouve des mortels épris des lettres et des sciences, les aimant pour -elles-mêmes et pour leur utilité, comprenant que c'est par elles que -tout marche, le vaisseau sur les mers, le char sur les routes, que -c'est par elles que la justice règne et que la force appuie la -justice, que c'est par elles enfin que la société humaine est à la -fois belle, attrayante, douce et sûre à habiter, c'est naturel et ce -n'est pas miracle! Quels yeux, après avoir vu la lumière, ne -l'aimeraient point? Mais qu'au sein d'une obscurité profonde, un -œil qui n'a jamais connu la lumière, la pressente, l'aime, la -cherche, la trouve, et tâche de la répandre, c'est un prodige digne de -l'admiration et du respect des hommes. Ce prodige, c'est Charlemagne -qui l'offrit à l'univers!</p> - -<p>Barbare né au milieu de barbares qui avaient cependant reçu par le -clergé quelques parcelles de la science antique, il s'éprit avec la -plus noble ardeur de ce que nous appelons la civilisation, de ce qu'il -appelait d'un autre nom, mais de ce qu'il aimait autant que nous, et -par les mêmes motifs. À cette époque, la civilisation c'était le -christianisme. <span class="pagenum"><a id="page786" name="page786"></a>(p. 786)</span> Être chrétien alors c'était être vraiment -philosophe, ami du bien, de la justice, de la liberté des hommes. Par -toutes ces raisons, Charlemagne devint un chrétien fervent, et voulut -faire prévaloir le christianisme dans le monde barbare, livré à la -force brutale et au plus grossier sensualisme. À l'intérieur de cette -France inculte et sans limites définies, le Nord-est, ou <i>Austrasie</i>, -était en lutte avec le Sud-ouest, ou <i>Neustrie</i>, l'un et l'autre avec -le Midi, ou <i>Aquitaine</i>. Au dehors cette France était menacée de -nouvelles invasions par les barbares du Nord appelés Saxons, par les -barbares du Sud appelés Arabes, les uns et les autres païens ou à peu -près. Si une main ferme ne venait opposer une digue, soit au Nord, -soit au Midi, l'édifice des Francs à peine commencé pouvait -s'écrouler, tous les peuples pouvaient être jetés encore une fois les -uns sur les autres, le torrent des invasions pouvait déborder de -nouveau, et emporter les semences de civilisation à peine déposées en -terre. Charlemagne, dont l'aïeul et le père avaient commencé cette -œuvre de consolidation, la reprit et la termina. Grand capitaine, -on ne saurait dire s'il le fut, s'il lui était possible de l'être dans -ce siècle. Le capitaine de ce temps était celui qui, la hache d'armes -à la main, comme Pepin, comme Charles Martel, se faisait suivre de ses -gens de guerre en les conduisant plus loin que les autres à travers -les rangs pressés de l'ennemi. Élevé par de tels parents, Charlemagne -n'était sans doute pas moins vaillant qu'eux; mais il fit mieux que de -combattre en soldat à la tête de ses grossiers soldats, il dirigea -pendant cinquante <span class="pagenum"><a id="page787" name="page787"></a>(p. 787)</span> années, dans des vues fermes, sages, -fortement arrêtées, leur bravoure aveugle. Il réunit sous sa main -l'Austrasie, la Neustrie, l'Aquitaine, c'est-à-dire la France, puis -refoulant les Saxons au Nord, les poursuivant jusqu'à ce qu'il les eût -faits chrétiens, seule manière alors de les civiliser et de désarmer -leur férocité, refoulant au Sud les Sarrasins sans prétention de les -soumettre, car il aurait fallu pousser jusqu'en Afrique, s'arrêtant -sagement à l'Èbre, il fonda, soutint, gouverna un empire immense, sans -qu'on pût l'accuser d'ambition désordonnée, car en ce temps-là il n'y -avait pas de frontières, et si cet empire trop étendu pour le génie de -ses successeurs ne pouvait rester sous une seule main, il resta du -moins sous les mêmes lois, sous la même civilisation, quoique sous des -princes divers, et devint tout simplement l'Europe. Maintenant pendant -près d'un demi-siècle ce vaste empire par la force appliquée avec une -persévérance infatigable, il se consacra pendant le même temps à y -faire régner l'ordre, la justice, l'humanité, comme on pouvait les -entendre alors, en y employant tantôt les assemblées nationales qu'il -appelait deux fois par an autour de lui, tantôt le clergé qui était -son grand instrument de civilisation, et enfin ses représentants -directs, ses fameux <i lang="la"> missi dominici</i>, agents de son infatigable -vigilance. Sachant que les bonnes lois sont nécessaires, mais que sans -l'éducation les mœurs ne viennent pas appuyer les lois, il créa -partout des écoles où il fit couler, non pas le savoir moderne, mais -le savoir de cette époque, car de ces fontaines publiques il ne -pouvait faire couler <span class="pagenum"><a id="page788" name="page788"></a>(p. 788)</span> que les eaux dont il disposait. Joignant -à ces laborieuses vertus quelques faiblesses qui tenaient pour ainsi -dire à l'excellence de son cœur, entouré de ses nombreux enfants, -établi dans ses palais qui étaient de riches fermes, y vivant en roi -doux, aimable autant que sage et profond, il fut mieux qu'un -conquérant, qu'un capitaine, il fut le modèle accompli du chef -d'empire, aimant les hommes, méritant d'en être aimé, constamment -appliqué à leur faire du bien, et leur en ayant fait plus peut-être -qu'aucun des souverains qui ont régné sur la terre. Après ces -terribles figures des Alexandre, des César qui ont bouleversé le -monde, beaucoup plus pour y répandre leur gloire que pour y répandre -le bien, avec quel plaisir on contemple cette figure bienveillante, -majestueuse et sereine, toujours appliquée ou à l'étude ou au bonheur -des hommes, et où n'apparaît qu'un seul chagrin, mais à la fin de ses -jours, celui d'entrevoir les redoutables esquifs des Normands, dont il -prévoit les ravages sans avoir le temps de les réprimer. Tant il y a -qu'aucune carrière ici-bas n'est complète, pas même la plus vaste, la -plus remplie, qu'aucune vie n'est heureuse jusqu'à son déclin, celle -même qui a le plus mérité de l'être!</p> - -<p>En descendant vers les temps modernes, on ne rencontre plus de ces -figures colossales, soit que la proximité diminue les prestiges, soit -que le monde en se régularisant laisse moins de place aux existences -extraordinaires! Charles-Quint, avec sa profondeur et sa tristesse, -Henri IV, avec sa séduction et sa fine politique, les Nassau, avec -leur <span class="pagenum"><a id="page789" name="page789"></a>(p. 789)</span> constance, Gustave-Adolphe, vainqueur avec si peu de -soldats de l'Empire germanique, Cromwell, assassin de son roi et -dominateur de la révolution anglaise, Louis XIV, avec sa majesté et -son bon sens, ne s'élèvent pas à la hauteur des glorieuses figures que -nous avons essayé de peindre. -<span class="sidenote" title="En marge">Frédéric le Grand.</span> -Il faut arriver à deux hommes, Frédéric -et Napoléon, que le double éclat de l'esprit et du génie militaire -place, le premier assez près, le second tout à fait au niveau des -grands hommes de l'antiquité. Frédéric, sceptique, railleur, chef -couronné des philosophes du dix-huitième siècle, contempteur de tout -ce qu'il y a de plus respectable au monde, se moquant de ses amis -mêmes, prédestiné en quelque sorte pour braver, insulter, humilier -l'orgueil de la maison d'Autriche et du vieil ordre de choses qu'elle -représentait, osant au sein de l'Europe bien assise, où les places -étaient si difficiles à changer, osant, disons-nous, entreprendre de -créer une puissance nouvelle, ayant eu l'honneur d'y réussir en -luttant à lui seul contre tout le continent, grâce il est vrai à la -frivolité des cours de France et de Russie, grâce aussi à l'esprit -étroit de la cour d'Autriche, et après avoir fait vingt ans la guerre, -maintenant par la politique la plus profonde la paix du continent, -jusqu'à partager audacieusement la Pologne sans être obligé de tirer -un coup de canon, Frédéric est une figure originale et saisissante, à -laquelle cependant il manque la grandeur bien que les grandes actions -n'y manquent pas, soit parce que Frédéric après tout n'a fait que -changer la proportion des forces dans l'intérieur de la Confédération -germanique, soit <span class="pagenum"><a id="page790" name="page790"></a>(p. 790)</span> parce que cette figure railleuse n'a point -la dignité sérieuse qui impose aux hommes!</p> - -<p>La grandeur! ce n'est pas ce qui manque à celui qui lui a succédé et -l'a surpassé dans l'admiration et le ravage du monde! Il était réservé -à la Révolution française, appelée à changer la face de la société -européenne, de produire un homme qui attirerait autant les regards que -Charlemagne, César, Annibal et Alexandre. -<span class="sidenote" title="En marge">Vaste carrière de Napoléon.</span> -À celui-là ce n'est ni la -grandeur du rôle, ni l'immensité des bouleversements, ni l'éclat, -l'étendue, la profondeur du génie, ni le sérieux d'esprit qui manquent -pour saisir, attirer, maîtriser l'attention du genre humain! Ce fils -d'un gentilhomme corse, qui vient demander à l'ancienne royauté -l'éducation dispensée dans les écoles militaires à la noblesse pauvre, -qui, à peine sorti de l'école, acquiert dans une émeute sanglante le -titre de général en chef, passe ensuite de l'armée de Paris à l'armée -d'Italie, conquiert cette contrée en un mois, attire à lui et détruit -successivement toutes les forces de la coalition européenne, lui -arrache la paix de Campo-Formio, et déjà trop grand pour habiter à -côté du gouvernement de la République, va chercher en Orient des -destinées nouvelles, passe avec cinq cents voiles à travers les -flottes anglaises, conquiert l'Égypte en courant, songe alors à -envahir l'Inde en suivant la route d'Alexandre, puis ramené tout à -coup en Occident par le renouvellement de la guerre européenne, après -avoir essayé d'imiter Alexandre, imite et égale Annibal en -franchissant les Alpes, écrase de nouveau la coalition et lui impose -la belle paix de Lunéville, ce fils du <span class="pagenum"><a id="page791" name="page791"></a>(p. 791)</span> pauvre gentilhomme -corse a déjà parcouru à trente ans une carrière bien extraordinaire! -Devenu quelque temps pacifique, il jette par ses lois les bases de la -société moderne, puis se laisse emporter à son bouillant génie, -s'attaque de nouveau à l'Europe, la soumet en trois journées, -Austerlitz, Iéna, Friedland, abaisse et relève les empires, met sur sa -tête la couronne de Charlemagne, voit les rois lui offrir leur fille, -choisit celle des Césars, dont il obtient un fils qui semble destiné à -porter la plus brillante couronne de l'univers, de Cadix se porte à -Moscou, succombe dans la plus grande catastrophe des siècles, refait -sa fortune, la défait de nouveau, est confiné dans une petite île, en -sort avec quelques centaines de soldats fidèles, reconquiert en vingt -jours le trône de France, lutte de nouveau contre l'Europe exaspérée, -succombe pour la dernière fois à Waterloo, et après avoir soutenu des -guerres plus grandes que celles de l'empire romain, s'en va, né dans -une île de la Méditerranée, mourir dans une île de l'Océan, attaché -comme Prométhée sur un rocher par la haine et la peur des rois, ce -fils du pauvre gentilhomme corse a bien fait dans le monde la figure -d'Alexandre, d'Annibal, de César, de Charlemagne! Du génie il en a -autant que ceux d'entre eux qui en ont le plus; du bruit il en a fait -autant que ceux qui ont le plus ébranlé l'univers; du sang, -malheureusement il en a versé plus qu'aucun d'eux. Moralement il vaut -moins que les meilleurs de ces grands hommes, mais mieux que les plus -mauvais. -<span class="sidenote" title="En marge">Son ambition comparée à celle d'Alexandre, de César, -d'Annibal.</span> -Son ambition est moins vaine que celle d'Alexandre, moins -perverse que celle de <span class="pagenum"><a id="page792" name="page792"></a>(p. 792)</span> César, mais elle n'est pas respectable -comme celle d'Annibal, qui s'épuise et meurt pour épargner à sa patrie -le malheur d'être conquise. Son ambition est l'ambition ordinaire des -conquérants, qui aspirent à dominer dans une patrie agrandie par eux. -Pourtant il chérit la France, et jouit de sa grandeur autant que de la -sienne même. Dans le gouvernement il aime le bien, le poursuit en -despote, mais n'y apporte ni la suite, ni la religieuse application de -Charlemagne. Sous le rapport de la diversité des talents il est moins -complet que César, qui ayant été obligé de séduire ses concitoyens -avant de les dominer, s'est appliqué à persuader comme à combattre, et -sait tour à tour parler, écrire, agir, en restant toujours simple. -<span class="sidenote" title="En marge">Son esprit comparé à celui de César.</span> -Napoléon, au contraire, arrivé tout à coup à la domination par la -guerre, n'a aucun besoin d'être orateur, et peut-être ne l'aurait -jamais été quoique doué d'éloquence naturelle, parce que jamais il -n'aurait pris la peine d'analyser patiemment sa pensée devant des -hommes assemblés, mais il sait écrire néanmoins comme il sait penser, -c'est-à-dire fortement, grandement, même avec soin, parfois est un peu -déclamatoire comme la Révolution française, sa mère, discute avec plus -de puissance que César, mais ne narre pas avec sa suprême simplicité, -son naturel exquis. -<span class="sidenote" title="En marge">Son génie militaire comparé à celui d'Annibal.</span> -Inférieur au dictateur romain sous le rapport de -l'ensemble des qualités, il lui est supérieur comme militaire, d'abord -par plus de spécialité dans la profession, puis par l'audace, la -profondeur, la fécondité inépuisable des combinaisons, n'a sous ce -rapport qu'un égal ou un supérieur (on ne saurait le dire), Annibal, -<span class="pagenum"><a id="page793" name="page793"></a>(p. 793)</span> car il est aussi audacieux, aussi calculé, aussi rusé, aussi -fécond, aussi terrible, aussi opiniâtre que le général carthaginois, -en ayant toutefois une supériorité sur lui, celle des siècles. Arrivé -en effet après Annibal, César, les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé, -Turenne, Frédéric, il a pu pousser l'art à son dernier terme. Du -reste, ce sont les balances de Dieu qu'il faudrait pour peser de tels -hommes, et tout ce qu'on peut faire c'est de saisir quelques-uns des -traits les plus saillants de leurs imposantes physionomies.</p> - -<p>Pour nous Français, Napoléon a des titres que nous ne devons ni -méconnaître ni oublier, à quelque parti que notre naissance, nos -convictions ou nos intérêts nous aient attachés. Sans doute en -organisant notre état social par le Code civil, notre administration -par ses règlements, il ne nous donna pas la forme politique sous -laquelle notre société devait se reposer définitivement, et vivre -paisible, prospère et libre; il ne nous donna pas la liberté, que ses -héritiers nous doivent encore; mais, au lendemain des agitations de la -Révolution française, il ne pouvait nous procurer que l'ordre, et il -faut lui savoir gré de nous avoir donné avec l'ordre notre état civil -et notre organisation administrative. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses mérites et ses torts envers la France.</span> -Malheureusement pour lui et pour -nous, il a perdu notre grandeur, mais il nous a laissé la gloire qui -est la grandeur morale, et ramène avec le temps la grandeur -matérielle. Il était par son génie fait pour la France, comme la -France était faite pour lui. Ni lui sans l'armée française, ni l'armée -française sans lui n'auraient accompli ce qu'ils ont accompli -ensemble. <span class="pagenum"><a id="page794" name="page794"></a>(p. 794)</span> Auteur de nos revers mais compagnon de nos -exploits, nous devons le juger sévèrement, mais en lui conservant les -sentiments qu'une armée doit au général qui l'a conduite longtemps à -la victoire. Étudions ses hauts faits qui sont les nôtres, apprenons à -son école, si nous sommes militaires l'art de conduire les soldats, si -nous sommes hommes d'État l'art d'administrer les empires; -instruisons-nous surtout par ses fautes, apprenons en évitant ses -exemples à aimer la grandeur modérée, celle qui est possible, celle -qui est durable parce qu'elle n'est pas insupportable à autrui, -apprenons en un mot la modération auprès de cet homme le plus immodéré -des hommes. -<span class="sidenote" title="En marge">Diverses leçons, et une surtout, à tirer de son règne.</span> -Et, comme citoyens enfin, tirons de sa vie une dernière et -mémorable leçon, c'est que, si grand, si sensé, si vaste que soit le -génie d'un homme, jamais il ne faut lui livrer complétement les -destinées d'un pays. Certes nous ne sommes pas de ceux qui reprochent -à Napoléon d'avoir dans la journée du 18 brumaire arraché la France -aux mains du Directoire, entre lesquelles peut-être elle eût péri: -mais de ce qu'il fallait la tirer de ces mains débiles et corrompues, -ce n'était pas une raison pour la livrer tout entière aux mains -puissantes mais téméraires du vainqueur de Rivoli et de Marengo. Sans -doute si jamais une nation eut des excuses pour se donner à un homme, -ce fut la France lorsqu'en 1800 elle adopta Napoléon pour chef! Ce -n'était pas une fausse anarchie dont on cherchait à faire peur à la -nation pour l'enchaîner. Hélas non! des milliers d'existences -innocentes avaient succombé sur l'échafaud, dans les prisons <span class="pagenum"><a id="page795" name="page795"></a>(p. 795)</span> -de l'Abbaye, ou dans les eaux de la Loire. Les horreurs des temps -barbares avaient tout à coup reparu au sein de la civilisation -épouvantée, et même après que ces horreurs étaient déjà loin, la -Révolution française ne cessait d'osciller entre les bourreaux -auxquels on l'avait arrachée, et les émigrés aveugles qui voulaient la -faire rétrograder à travers le sang vers un passé impossible, tandis -que sur ce chaos se montrait menaçante l'épée de l'étranger! À ce -moment revenait de l'Orient un jeune héros plein de génie, qui partout -vainqueur de la nature et des hommes, sage, modéré, religieux, -semblait né pour enchanter le monde! Jamais assurément on ne fut plus -excusable de se confier à un homme, car jamais terreur ne fut moins -simulée que celle qu'on fuyait, car jamais génie ne fut plus réel que -celui auprès duquel on cherchait un refuge! Et cependant après -quelques années, ce sage devenu fou, fou d'une autre folie que celle -de quatre-vingt-treize, mais non moins désastreuse, immolait un -million d'hommes sur les champs de bataille, attirait l'Europe sur la -France qu'il laissait vaincue, noyée dans son sang, dépouillée du -fruit de vingt ans de victoires, désolée en un mot, et n'ayant pour -refleurir que les germes de la civilisation moderne déposés dans son -sein. Qui donc eût pu prévoir que le sage de 1800 serait l'insensé de -1812 et de 1813? Oui, on aurait pu le prévoir, en se rappelant que la -toute-puissance porte en soi une folie incurable, la tentation de tout -faire quand on peut tout faire, même le mal après le bien. Ainsi dans -cette grande vie où il y a tant à apprendre pour les militaires, les -<span class="pagenum"><a id="page796" name="page796"></a>(p. 796)</span> administrateurs, les politiques, que les citoyens viennent à -leur tour apprendre une chose, c'est qu'il ne faut jamais livrer la -patrie à un homme, n'importe l'homme, n'importent les circonstances! -<span class="sidenote" title="En marge">Dernier vœu d'un citoyen en terminant cette histoire.</span> -En finissant cette longue histoire de nos triomphes et de nos revers, -c'est le dernier cri qui s'échappe de mon cœur, cri sincère que je -voudrais faire parvenir au cœur de tous les Français, afin de leur -persuader à tous qu'il ne faut jamais aliéner sa liberté, et, pour -n'être pas exposé à l'aliéner, n'en jamais abuser.</p> - -<p class="p2 center">FIN.</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2><span class="pagenum"><a id="page797" name="page797"></a>(p. 797)</span> TABLE DES MATIÈRES<br /> -CONTENUES<br /> -DANS LE TOME VINGTIÈME.</h2> - -<div class="toc"> -<p class="center">LIVRE SOIXANTIÈME.</p> - -<p class="center">WATERLOO.</p> - -<p>Forces que Napoléon avait réunies pour l'ouverture de la campagne - de 1815. — Les places occupées, Paris et Lyon pourvus de garnisons - suffisantes, la Vendée contenue, il lui restait 124 mille hommes - présents au drapeau pour prendre l'offensive sur la frontière du - Nord. — En attendant un mois Napoléon aurait eu cent mille hommes - de plus. — Néanmoins il se décide en faveur de l'offensive - immédiate, d'abord pour ne pas laisser dévaster par l'ennemi les - provinces de France les plus belles et les plus dévouées, et - ensuite parce que la colonne envahissante de l'Est étant en - retard sur celle du Nord, il a l'espérance en se hâtant de - pouvoir les combattre l'une après l'autre. — Combinaison qu'il - imagine pour concentrer soudainement son armée, et la jeter entre - les Anglais et les Prussiens avant qu'ils puissent soupçonner son - apparition. — Le 15 juin à trois heures du matin, Napoléon entre - en action, enlève Charleroy, culbute les Prussiens, et prend - position entre les deux armées ennemies. — Les Prussiens ayant - leur base sur Liége, les Anglais sur Bruxelles, ne peuvent se - réunir que sur la grande chaussée de Namur à Bruxelles, passant - par Sombreffe et les Quatre-Bras. — Napoléon prend donc le parti - de se porter sur Sombreffe avec sa droite et son centre, pour - livrer bataille aux Prussiens, tandis que Ney avec la gauche - contiendra les Anglais aux Quatre-Bras. — Combat de Gilly sur la - route de Fleurus. — Hésitations de Ney aux Quatre-Bras. — Malgré - ces hésitations tout se passe dans l'après-midi du 15 au gré de - Napoléon, et il est placé entre les deux armées ennemies de - manière à pouvoir le lendemain combattre les Prussiens avant que - les Anglais viennent à leur secours. — Dispositions pour la - journée du 16. — Napoléon est obligé de différer la bataille - contre les Prussiens jusqu'à l'après-midi, afin de donner à ses - troupes le temps d'arriver en ligne. — Ordre à Ney d'enlever les - Quatre-Bras à tout prix, et de diriger ensuite une colonne sur - les derrières de l'armée prussienne. — Vers le milieu du jour - Napoléon et son armée débouchent en avant de - Fleurus. — Empressement de Blucher à accepter la bataille, et - position qu'il vient occuper en avant de Sombreffe, derrière les - villages de Saint-Amand et de Ligny. — Bataille de Ligny, livrée - le 16, de trois à neuf heures du soir. — Violente résistance des - Prussiens à Saint-Amand et à Ligny. — Ordre réitéré à Ney - d'occuper les Quatre-Bras, et de détacher un corps sur les - derrières de Saint-Amand. — Napoléon voyant ses ordres inexécutés, - imagine une nouvelle manœuvre, et avec sa garde coupe la ligne - prussienne au-dessus de Ligny. — Résultat décisif de cette belle - manœuvre. — L'armée prussienne est rejetée au delà de Sombreffe - après des pertes immenses, et Napoléon demeure maître de la - grande chaussée de Namur à Bruxelles par les - Quatre-Bras. — Pendant qu'on se bat à Ligny, Ney, craignant - d'avoir à combattre l'armée britannique tout entière, laisse - passer le moment propice, n'entre en action que lorsque les - Anglais sont en trop grand nombre, parvient seulement à les - contenir, et d'Erlon de son côté, attiré tantôt à Ligny, tantôt - aux Quatre-Bras, perd la journée en allées et venues, ce qui le - rend inutile à tout le monde. — Malgré ces incidents le plan de - Napoléon a réussi, car il a pu combattre les Prussiens séparés - des Anglais, et il est en mesure le lendemain de combattre les - Anglais séparés des Prussiens. — Dispositions pour la journée du - 17. — Napoléon voulant surveiller les Prussiens, compléter leur - défaite, et surtout les tenir à distance pendant qu'il aura - affaire aux Anglais, détache son aile droite sous le maréchal - Grouchy, en lui recommandant expressément de toujours communiquer - avec lui. — Il compose cette aile droite des corps de Vandamme et - de Gérard fatigués par la bataille de Ligny, et avec son centre, - composé du corps de Lobau, de la garde et de la réserve de - cavalerie, il se porte vers les Quatre-Bras, pour rallier Ney et - aborder les Anglais. — Ces dispositions l'occupent une partie de - la matinée du 17, et il part ensuite pour rejoindre ses troupes - qui ont pris les devants. — Surprise qu'il éprouve en trouvant - Ney, qui devait former la tête de colonne, immobile derrière les - Quatre-Bras. — Ney, croyant encore avoir l'armée anglaise tout - entière devant lui, attendait l'arrivée de Napoléon pour se - mettre en mouvement. — Ce retard retient longtemps l'armée au - passage des Quatre-Bras. — Orage subit qui convertit la contrée en - un vaste marécage. — Profonde détresse des troupes. — Combat - d'arrière-garde à Genappe. — Napoléon poursuit l'armée anglaise, - qui s'arrête sur le plateau de Mont-Saint-Jean, en avant de la - forêt de Soignes. — Description de la contrée. — Desseins du duc de - Wellington. — Son intention est de s'établir sur le plateau de - Mont-Saint-Jean, et d'y attendre les Prussiens pour livrer avec - eux une bataille décisive. — Blucher quoique mécontent des - Anglais pour la journée du 16, leur fait dire qu'il sera sur leur - gauche le 18 au matin, en avant de la forêt de Soignes. — Longue - reconnaissance exécutée par Napoléon le 17 au soir sous une grêle - de boulets. — Sa vive satisfaction en acquérant la conviction que - les Anglais sont décidés à combattre. — Sa confiance dans le - résultat. — Ordre à Grouchy de se rapprocher et d'envoyer un - détachement pour prendre à revers la gauche des - Anglais. — Mouvements de Grouchy pendant cette journée du 17. — Il - court inutilement après les Prussiens sur la route de Namur, et - ne s'aperçoit que vers la fin du jour de leur marche sur - Wavre. — Il achemine alors sur Gembloux son infanterie qui n'a - fait que deux lieues et demie dans la journée. — Pourtant on est - si près les uns des autres, que Grouchy peut encore, en partant à - quatre heures du matin le 18, se trouver sur la trace des - Prussiens, et les prévenir dans toutes les directions. — Il écrit - le 17 au soir à Napoléon qu'il est sur leur piste, et qu'il - mettra tous ses soins à les tenir séparés des Anglais. — Napoléon - se lève plusieurs fois dans la nuit pour observer l'ennemi. — Les - feux de bivouac des Anglais ne laissent aucun doute sur leur - résolution de livrer bataille. — La pluie n'ayant cessé que vers - six heures du matin, Drouot, au nom de l'artillerie, déclare - qu'il sera impossible de manœuvrer avant dix ou onze heures du - matin. — Napoléon se décide à différer la bataille jusqu'à ce - moment. — Son plan pour cette journée. — Il veut culbuter la gauche - des Anglais sur leur centre, et leur enlever la chaussée de - Bruxelles, qui est la seule issue praticable à travers la forêt - de Soignes. — Distribution de ses forces. — Aspect des deux - armées. — Napoléon après avoir sommeillé quelques instants prend - place sur un tertre en avant de la ferme de la - Belle-Alliance. — Avant de donner le signal du combat, il expédie - un nouvel officier à Grouchy pour lui faire part de la situation, - et lui ordonner de venir se placer sur sa droite. — À onze heures - et demie le feu commence. — Grande batterie sur le front de - l'armée française, tirant à outrance sur la ligne anglaise. — À - peine le feu est-il commencé qu'on aperçoit une ombre dans le - lointain à droite. — Cavalerie légère envoyée en - reconnaissance. — Attaque de notre gauche commandée par le général - Reille contre le bois et le château de Goumont. — Le bois et le - verger sont enlevés, malgré l'opiniâtreté de l'ennemi; mais le - château résiste. — Fâcheuse obstination à enlever ce poste. — La - cavalerie légère vient annoncer que ce sont des troupes qu'on a - vues dans le lointain à droite, et que ces troupes sont - prussiennes. — Nouvel officier envoyé à Grouchy. — Le comte de - Lobau est chargé de contenir les Prussiens. — Attaque au centre - sur la route de Bruxelles afin d'enlever la Haye-Sainte, et à - droite afin d'expulser la gauche des Anglais du plateau de - Mont-Saint-Jean. — Ney dirige cette double attaque. — Nos soldats - enlèvent le verger de la Haye-Sainte, mais sans pouvoir s'emparer - des bâtiments de ferme. — Attaque du corps de d'Erlon contre la - gauche des Anglais. — Élan des troupes. — La position est d'abord - emportée, et on est près de déboucher sur le plateau, lorsque - nos colonnes d'infanterie sont assaillies par une charge furieuse - des dragons écossais, et mises en désordre pour n'avoir pas été - disposées de manière à résister à la cavalerie. — Napoléon lance - sur les dragons écossais une brigade de cuirassiers. — Horrible - carnage des dragons écossais. — Quoique réparé, l'échec de d'Erlon - laisse la tâche à recommencer. — En ce moment, la présence des - Prussiens se fait sentir, et Lobau traverse le champ de bataille - pour aller leur tenir tête. — Napoléon suspend l'action contre les - Anglais, ordonne à Ney d'enlever la Haye-Sainte pour s'assurer un - point d'appui au centre, et de s'en tenir là jusqu'à ce qu'on ait - apprécié la portée de l'attaque des Prussiens. — Le comte de Lobau - repousse les premières divisions de Bulow. — Ney attaque la - Haye-Sainte et s'en empare. — La cavalerie anglaise voulant se - jeter sur lui, il la repousse, et la suit sur le plateau. — Il - aperçoit alors l'artillerie des Anglais qui semble abandonnée, et - croit le moment venu de porter un coup décisif. — Il demande des - forces, et Napoléon lui confie une division de cuirassiers pour - qu'il puisse se lier à Reille autour du château de Goumont. — Ney - se saisit des cuirassiers, fond sur les Anglais, et renverse leur - première ligne. — Toute la réserve de cavalerie et toute la - cavalerie de la garde, entraînées par lui, suivent son mouvement - sans ordre de l'Empereur. — Combat de cavalerie - extraordinaire. — Ney accomplit des prodiges, et fait demander de - l'infanterie à Napoléon pour achever la défaite de l'armée - britannique. — Engagé dans un combat acharné contre les Prussiens, - Napoléon ne peut pas donner de l'infanterie à Ney, car il ne lui - reste que celle de la garde. — Il fait dire à Ney de se maintenir - sur le plateau le plus longtemps possible, lui promettant de - venir terminer la bataille contre les Anglais, s'il parvient à la - finir avec les Prussiens. — Napoléon à la tête de la garde livre - un combat formidable aux Prussiens. — Bulow est culbuté avec - grande perte. — Ce résultat à peine obtenu Napoléon ramène la - garde de la droite au centre, et la dispose en colonnes d'attaque - pour terminer la bataille contre les Anglais. — Premier engagement - de quatre bataillons de la garde contre l'infanterie - britannique. — Héroïsme de ces bataillons. — Pendant que Napoléon - va les soutenir avec six autres bataillons, il est soudainement - pris en flanc par le corps prussien de Ziethen, arrivé le dernier - en ligne. — Affreuse confusion. — Le duc de Wellington prend alors - l'offensive, et notre armée épuisée, assaillie en tête, en flanc, - en queue, n'ayant aucun corps pour la rallier, saisie par la - nuit, ne voyant plus Napoléon, se trouve pendant quelques heures - dans un état de véritable débandade. — Retraite désordonnée sur - Charleroy. — Opérations de Grouchy pendant cette funeste - journée. — Au bruit du canon de Waterloo, tous ses généraux lui - demandent de se porter au feu. — Il ne comprend pas ce conseil et - refuse de s'y rendre. — Combien il lui eût été facile de sauver - l'armée. — À la fin du jour il est éclairé, et conçoit d'amers - regrets. — Caractère de cette dernière campagne, et cause - véritable des revers de l'armée française. -<span class="ralign"><a href="#page1">1 à 298</a></span></p> - -<p class="p2 center">LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME.</p> - -<p class="center">SECONDE ABDICATION.</p> - -<p>Événements militaires sur les diverses frontières. — Combats - heureux et armistice en Savoie. — Défaite des Vendéens et trêve - avec les chefs de l'insurrection. — Arrivée de Napoléon à - Laon. — Rédaction du bulletin de la bataille de - Waterloo. — Napoléon examine s'il faut rester à Laon pour y - rallier l'armée, ou se rendre à Paris pour y demander aux - Chambres de nouvelles ressources. — Il adopte le dernier - parti. — Effet produit à Paris par la fatale nouvelle de la - bataille de Waterloo. — L'idée qui s'empare de tous les esprits, - c'est que Napoléon, ne sachant ou ne pouvant plus vaincre, n'est - désormais pour la France qu'un danger sans compensation. — Presque - tous les partis, excepté les révolutionnaires et les - bonapartistes irrévocablement compromis, veulent qu'il abdique - pour faire cesser les dangers qu'il attire sur la - France. — Intrigues de M. Fouché qui s'imagine que, Napoléon - écarté, il sera le maître de la situation. — Ses menées auprès des - représentants. — Il les exhorte à tenir tête à Napoléon si - celui-ci veut engager la France dans une lutte - désespérée. — Arrivée de Napoléon à l'Élysée le 21 juin au - matin. — Son accablement physique. — Désespoir de tous ceux qui - l'entourent. — Conseil des ministres auquel assistent les princes - Joseph et Lucien. — Le maréchal Davout et Lucien sont d'avis de - proroger immédiatement les Chambres. — Embarras et silence des - ministres. — Napoléon paraît croire que le temps d'un 18 brumaire - est passé. — Pendant qu'on délibère, M. Fouché fait parvenir à M. - de Lafayette l'avis que Napoléon veut dissoudre la Chambre des - représentants. — Grande rumeur dans cette chambre. — Sur la - proposition de M. de Lafayette on déclare traître quiconque - essayera de proroger ou de dissoudre les Chambres, et on enjoint - aux ministres de venir rendre compte de l'état du pays. — Les - esprits une fois sur cette pente ne s'arrêtent plus, et on parle - partout d'abdication. — Napoléon irrité sort de son abattement et - se montre disposé à des mesures violentes. — M. Regnaud, - secrètement influencé par M. Fouché, essaye de le calmer, et - suggère l'idée de l'abdication, que Napoléon ne repousse - point. — Pendant ce temps la Chambre des représentants, vivement - agitée, insiste pour avoir une réponse du gouvernement. — Les - ministres se rendent enfin à la barre des deux Chambres, et - proposent la formation d'une commission de cinq membres afin de - chercher des moyens de salut public. — Discours de M. Jay, dans - lequel il supplie Napoléon d'abdiquer. — Réponse du prince - Lucien. — L'Assemblée ne veut pas arracher le sceptre à Napoléon, - mais elle désire qu'il le dépose lui-même. — Elle accepte la - proposition des ministres, et nomme une commission de cinq - membres chargée de chercher avec le gouvernement les moyens de - sauver le pays. — La Chambre des pairs suit en tout l'exemple de - la Chambre des représentants. — Napoléon est entouré de gens qui - lui donnent le conseil d'abdiquer. — Son frère Lucien lui - conseille au contraire les mesures énergiques. — Raisons de - Napoléon pour ne les point adopter. — Séance tenue la nuit aux - Tuileries par les commissions des deux Chambres. — M. de Lafayette - aborde nettement la question de l'abdication. — On refuse de - l'écouter pour s'occuper de mesures de finances et de - recrutement, mais M. Regnaud fait entendre qu'en ménageant - Napoléon, on obtiendra bientôt de lui ce qu'on désire. — Rapport - de cette séance à la Chambre des représentants. — Impatience - causée par l'insignifiance du rapport. — Le général Solignac, - longtemps disgracié, rappelle l'Assemblée au respect du malheur, - et court à l'Élysée pour demander l'abdication. — Napoléon - l'accueille avec douceur, et lui promet de donner à la Chambre - une satisfaction complète et prochaine. — Seconde - abdication. — Napoléon y met pour condition la transmission de la - couronne à son fils. — L'abdication est portée à la Chambre, qui, - une fois satisfaite, cède à un attendrissement - général. — Nomination d'une commission exécutive pour suppléer au - pouvoir impérial. — MM. Carnot, Fouché, Grenier, Caulaincourt, - Quinette, nommés membres de cette commission. — M. Fouché en - devient le président en se donnant sa voix. — M. Fouché rend - secrètement la liberté à M. de Vitrolles, et s'abouche avec les - royalistes. — Il préférerait Napoléon II, mais prévoyant que les - Bourbons l'emporteront, il se décide à faire ses conditions avec - eux. — Scènes dans la Chambre des pairs. — La Bédoyère voudrait - qu'on proclamât sur-le-champ Napoléon II. — Altercation entre Ney - et Drouot relativement à la bataille de Waterloo. — Napoléon - voyant qu'on cherche à éluder la question relativement à la - transmission de la couronne à son fils, se plaint à M. Regnaud - d'avoir été trompé. — MM. Regnaud, Boulay de la Meurthe, Defermon, - lui promettent de faire le lendemain un effort en faveur de - Napoléon II. — Séance fort vive le 23 à la Chambre des - représentants. — M. Boulay de la Meurthe dénonce les menées - royalistes, et veut qu'on proclame sur-le-champ Napoléon - II. — L'Assemblée tout entière est prête à le proclamer. — M. - Manuel, par un discours habile, parvient à la calmer, et fait - adopter l'ordre du jour. — Diverses mesures votées par la - Chambre. — Ce qui se passe en ce moment aux - frontières. — Ralliement de l'armée à Laon, et manière miraculeuse - dont Grouchy s'est sauvé. — L'armée compte encore 60 mille hommes, - qui au nom de Napoléon II retrouvent toute leur ardeur. — Grouchy - prend le commandement, et dirige l'armée sur Paris en suivant la - gauche de l'Oise. — Les généraux étrangers, dès qu'ils apprennent - l'abdication, se hâtent de marcher sur Paris, mais Blucher, - toujours le plus fougueux, se met de deux jours en avance sur les - Anglais. — Agitation croissante à Paris. — Les royalistes songent à - tenter un mouvement, mais M. Fouché les contient par M. de - Vitrolles. — Les bonapartistes et les révolutionnaires voudraient - que Napoléon se mît à leur tête, et se débarrassât des - Chambres. — Affluence des fédérés dans l'avenue de Marigny, et - leurs acclamations dès qu'ils aperçoivent Napoléon. — Inquiétudes - de M. Fouché, et son désir d'éloigner Napoléon. — Il charge de ce - soin le maréchal Davout, qui se rend à l'Élysée pour demander à - Napoléon de quitter Paris. — Napoléon se transporte à la - Malmaison, et désire qu'on lui donne deux frégates, actuellement - en rade à Rochefort, pour se retirer en Amérique. — M. Fouché fait - demander des sauf-conduits au duc de Wellington. — Napoléon attend - la réponse à la Malmaison. — Le général Beker est chargé de - veiller sur sa personne. — M. de Vitrolles insiste auprès de M. - Fouché pour qu'on mette fin à la crise. — M. Fouché imagine de - rejeter la difficulté sur les militaires, en faisant déclarer par - eux l'impossibilité de se défendre. — Les yeux des royalistes se - tournent vers le maréchal Davout. — Le maréchal Oudinot s'abouche - avec le maréchal Davout. — Celui-ci déclare que si les Bourbons - consentent à entrer sans l'entourage des soldats étrangers, à - respecter les personnes, et à consacrer les droits de la France, - il sera le premier à proclamer Louis XVIII. — Le maréchal Davout - fait en ce sens une franche démarche auprès de la commission - exécutive. — M. Fouché n'ose pas le soutenir. — Dans ce moment - arrive un rapport des négociateurs envoyés auprès des souverains - alliés, d'après lequel on se figure que les puissances - européennes ne tiennent pas absolument aux Bourbons. — Ce rapport - devient un nouveau prétexte pour ajourner toute résolution. — Les - armées ennemies s'approchent de Paris. — On nomme de nouveaux - négociateurs pour obtenir un armistice. — Dispositions - particulières du duc de Wellington. — Sa parfaite sagesse. — Ses - conseils à la cour de Gand. — Dispositions de cette cour. — Idées - de vengeance. — Déchaînement contre M. de Blacas et grande faveur - à l'égard de M. Fouché. — Empire momentané de M. de - Talleyrand. — Arrivée de Louis XVIII à Cambrai. — Sa - déclaration. — Le duc de Wellington ne veut pas qu'on entre de - vive force à Paris, et désire au contraire qu'on y entre - pacifiquement, afin de ne pas dépopulariser les - Bourbons. — Violence du maréchal Blucher, qui songe à se - débarrasser de Napoléon. — Nobles paroles du duc de - Wellington. — Les commissaires pour l'armistice s'abouchent avec - ce dernier. — Il exige qu'on lui livre Paris et la personne de - Napoléon. — M. Fouché se décide à faire partir ce dernier en toute - hâte. — Napoléon, informé de la marche des armées ennemies, et - sachant que les Prussiens sont à deux journées en avant des - Anglais, offre à la commission exécutive de prendre le - commandement de l'armée pour quelques heures, promet de gagner - une bataille, et de se démettre ensuite. — Cette proposition est - repoussée. — Départ de Napoléon pour Rochefort le 28 - juin. — Napoléon parti, le duc de Wellington ne peut plus demander - sa personne, mais signifie qu'il faut se décider à accepter les - Bourbons, et promet de leur part la plus sage - conduite. — Entretien avec les négociateurs français. — Les agents - secrets de M. Fouché lui adressent des renseignements conformes à - ceux qu'envoient les négociateurs, et desquels il résulte que - les Bourbons sont inévitables. — M. Fouché comprend qu'il faut en - finir de ces lenteurs, et convoque un grand conseil, auquel sont - appelés les bureaux des Chambres et plusieurs maréchaux. — Il veut - jeter la responsabilité sur le maréchal Davout, en l'amenant à - déclarer l'impossibilité où l'on est de se défendre. — Le - maréchal, irrité des basses menées de M. Fouché, annonce qu'il - est prêt à livrer bataille, et répond de vaincre s'il n'est pas - tué dans les deux premières heures. — Embarras de M. Fouché. — Avis - de Carnot soutenant que la résistance est impossible. — La - question renvoyée à un conseil spécial de militaires. — M. Fouché - pose les questions de manière à obtenir les réponses qu'il - souhaite. — Sur les réponses de ce conseil, on reconnaît qu'il y a - nécessité absolue de capituler. — Brillant combat de cavalerie - livré aux Prussiens par le général Exelmans. — Malgré ce succès - tout le monde sent la nécessité de traiter. — On envoie des - commissaires au maréchal Blucher à Saint-Cloud. — Ces commissaires - traversent le quartier du maréchal Davout. — Scènes auxquelles ils - assistent. — Ils se transportent à Saint-Cloud. — Convention pour - la capitulation de Paris. — Sens de ses divers articles. — L'armée - française doit se retirer derrière la Loire, et la garde - nationale de Paris faire seule le service de la capitale. — Scènes - des fédérés et de l'armée française en traversant Paris. — M. - Fouché a une entrevue avec le duc de Wellington et M. de - Talleyrand à Neuilly. — Ne pouvant obtenir des conditions - satisfaisantes, il se résigne et accepte pour lui le portefeuille - de la police. — Ses collègues se regardent comme trahis. — Il - retourne à Neuilly et obtient une audience de Louis XVIII. — Il - dispose tout pour l'entrée de ce monarque, et fait fermer - l'enceinte des Chambres. — L'opinion générale est qu'il a trahi - tous les partis. — Résumé et appréciation de la période dite des - Cent jours. -<span class="ralign"><a href="#page299">299 à 530</a></span></p> - -<p class="p2 center">LIVRE SOIXANTE-DEUXIÈME.</p> - -<p class="center">SAINTE-HÉLÈNE.</p> - -<p>Irritation des Bourbons et des généraux ennemis contre M. Fouché, - accusé d'avoir fait évader Napoléon. — Voyage de Napoléon à - Rochefort. — Accueil qu'il reçoit sur la route et à Rochefort - même. — Il prolonge son séjour sur la côte, dans l'espoir de - quelque événement imprévu. — Un moment il songe à se jeter dans - les rangs de l'armée de la Loire. — Il y renonce. — Divers moyens - d'embarquement proposés. — Napoléon finit par les rejeter tous, et - envoie un message à la croisière anglaise. — Le capitaine - Maitland, commandant <i>le Bellérophon</i>, répond à ce message qu'il - n'a pas d'instructions, mais qu'il suppose que la nation - britannique accordera à Napoléon une hospitalité digne d'elle et - de lui. — Napoléon prend le parti de se rendre à bord du - <i>Bellérophon</i>. — Accueil qu'il y reçoit. — Voyage aux côtes - d'Angleterre. — Curiosité extraordinaire dont Napoléon devient - l'objet de la part des Anglais. — Décisions du ministère - britannique à son égard. — On choisit l'île de Sainte-Hélène pour - le lieu de sa détention. — Il y sera considéré comme simple - général, gardé à vue, et réduit à trois compagnons - d'exil. — Napoléon est transféré du <i>Bellérophon</i> à bord du - <i>Northumberland</i>. — Ses adieux à la France et aux amis qui ne - peuvent le suivre. — Voyage à travers l'Atlantique. — Soins dont - Napoléon est l'objet de la part des marins anglais. — Ses - occupations pendant la traversée. — Il raconte sa vie, et sur les - instances de ses compagnons, il commence à l'écrire en la leur - dictant. — Longueur de cette navigation. — Arrivée à Sainte-Hélène - après soixante-dix jours de traversée. — Aspect de l'île. — Sa - constitution, son sol et son climat. — Débarquement de - Napoléon. — Son premier établissement à <i>Briars</i>. — Pour la - première fois se trouvant à terre, il est soumis à une - surveillance personnelle et continue. — Déplaisir qu'il en - éprouve. — Premières nouvelles d'Europe. — Vif intérêt de Napoléon - pour Ney, La Bédoyère, Lavallette, Drouot. — Après deux mois, - Napoléon est transféré à <i>Longwood</i>. — Logement qu'il y - occupe. — Précautions employées pour le garder. — Sa vie et ses - occupations à Longwood. — Napoléon prend bientôt son séjour en - aversion, et n'apprécie pas assez les soins de l'amiral Cockburn - pour lui. — Au commencement de 1816, sir Hudson Lowe est envoyé à - Sainte-Hélène en qualité de gouverneur. — Caractère de ce - gouverneur et dispositions dans lesquelles il arrive. — Sa - première entrevue avec Napoléon accompagnée d'incidents - fâcheux. — Sir Hudson Lowe craint de mériter le reproche encouru - par l'amiral Cockburn, de céder à l'influence du prisonnier. — Il - fait exécuter les règlements à la rigueur. — Diverses causes de - tracasseries. — Indigne querelle au sujet des dépenses de - Longwood. — Napoléon fait vendre son argenterie. — Départ de - l'amiral Cockburn, et arrivée d'un nouvel amiral, sir Pulteney - Malcolm. — Excellent caractère de cet officier. — Ses inutiles - efforts pour amener un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson - Lowe. — Napoléon s'emporte et outrage sir Hudson Lowe. — Rupture - définitive. — Amertumes de la vie de Napoléon. — Ses - occupations. — Ses explications sur son règne. — Ses travaux - historiques. — Fin de 1816. — M. de Las Cases est expulsé de - Sainte-Hélène. — Tristesse qu'en éprouve Napoléon. — Le premier de - l'an à Sainte-Hélène. — Année 1817. — Ne voulant pas être suivi - lorsqu'il monte à cheval, Napoléon ne prend plus d'exercice, et - sa santé en souffre. — Il reçoit des nouvelles d'Europe. — Sa - famille lui offre sa fortune et sa présence. — Napoléon - refuse. — Visites de quelques Anglais et leurs entretiens avec - Napoléon. — Hudson Lowe inquiet pour la santé de Napoléon, au lieu - de lui offrir <i>Plantation-House</i>, fait construire une maison - nouvelle. — Année 1818. — Conversations de Napoléon sur des sujets - de littérature et de religion. — Départ du général - Gourgaud. — Napoléon est successivement privé de l'amiral Malcolm - et du docteur O'Meara. — Motifs du départ de ce dernier. — Napoléon - se trouve sans médecin. — Instances inutiles de sir Hudson Lowe - pour lui faire accepter un médecin anglais. — Année 1819. — La - santé de Napoléon s'altère par le défaut d'exercice. — Ses jambes - enflent, et de fréquents vomissements signalent une maladie à - l'estomac. — On obtient de lui qu'il fasse quelques promenades à - cheval. — Sa santé s'améliore un peu. — Napoléon oublie sa propre - histoire pour s'occuper de celle des grands capitaines. — Ses - travaux sur César, Turenne, le grand Frédéric. — La santé de - Napoléon recommence bientôt à décliner. — Difficulté de le voir et - de constater sa présence. — Indigne tentative de sir Hudson Lowe - pour forcer sa porte. — Année 1820. — Arrivée à Sainte-Hélène d'un - médecin et de deux prêtres envoyés par le cardinal - Fesch. — Napoléon les trouve fort insuffisants, et se sert des - deux prêtres pour faire dire la messe à Longwood tous les - dimanches. — Satisfaction morale qu'il y trouve. — Sur les - instances du docteur Antomarchi, Napoléon ne pouvant se décider à - monter à cheval, parce qu'il était suivi, se livre à l'occupation - du jardinage. — Travaux à son jardin exécutés par lui et ses - compagnons d'exil. — Cette occupation remplit une partie de - l'année 1820. — Napoléon y retrouve un peu de santé. — Ce retour de - santé n'est que momentané. — Bientôt il ressent de vives - souffrances d'estomac, ses jambes enflent, ses forces - s'évanouissent, et il décline rapidement. — Satisfaction qu'il - éprouve en voyant approcher la mort. — Son testament, son agonie, - et sa mort le 5 mai 1821. — Ses funérailles. — Appréciation du - génie et du caractère de Napoléon. — Son caractère naturel et son - caractère acquis sous l'influence des événements. — Ses qualités - privées. — Son génie comme législateur, administrateur et - capitaine. — Place qu'il occupe parmi les grands hommes de - guerre. — Progrès de l'art militaire depuis les anciens jusqu'à la - Révolution française. — Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, - les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé, Turenne, Vauban, Frédéric et - Napoléon. — À quel point Napoléon a porté l'art - militaire. — Comparaison de Napoléon avec les principaux grands - hommes de tous les siècles sous le rapport de l'ensemble des - talents et des destinées. — Leçons qui résultent de sa vie. — Fin - de cette histoire. 531 à 796 -<span class="ralign"><a href="#page531">531 à 796</a></span></p> -</div> - -<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE DU TOME VINGTIÈME.</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2><span class="pagenum"><a id="page807" name="page807"></a>(p. 807)</span> TABLE DES LIVRES<br /> -CONTENUS<br /> -DANS LES TOMES I À XX.</h2> - -<table border="0" cellpadding="2" summary="Table des livres."> -<colgroup> - <col width="15%" /> - <col width="15%" /> - <col width="60%" /> - <col width="10%" /> -</colgroup> - -<tbody> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME I<sup>er</sup>.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Novembre 1799 à juillet 1800.</td></tr> -<tr> -<td colspan="3"> </td> -<td class="td-right">Pages</td> -</tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">I<sup>er</sup>.</td> -<td class="td-left">Constitution de l'an <span class="smcap">viii.</span></td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">II.</td> -<td class="td-left">Administration intérieure</td> -<td class="td-right">112</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">III.</td> -<td class="td-left">Ulm et Gênes</td> -<td class="td-right">227</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">IV.</td> -<td class="td-left">Marengo</td> -<td class="td-right">350</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME II.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Août 1799 à avril 1801.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">V.</td> -<td class="td-left">Héliopolis</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">VI.</td> -<td class="td-left">Armistice</td> -<td class="td-right">73</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">VII.</td> -<td class="td-left">Hohenlinden</td> -<td class="td-right">216</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">VIII.</td> -<td class="td-left">Machine infernale</td> -<td class="td-right">303</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">IX.</td> -<td class="td-left">Les Neutres</td> -<td class="td-right">361</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME III.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Avril 1801 à août 1802.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">X.</td> -<td class="td-left">Évacuation de l'Égypte</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XI.</td> -<td class="td-left">Paix générale</td> -<td class="td-right">113</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XII.</td> -<td class="td-left">Le Concordat</td> -<td class="td-right">194</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XIII.</td> -<td class="td-left">Le Tribunat</td> -<td class="td-right">286</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XIV.</td> -<td class="td-left">Consulat à vie</td> -<td class="td-right">405</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME IV.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Août 1802 à mars 1804.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">XV.</td> -<td class="td-left">Les Sécularisations</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XVI.</td> -<td class="td-left">Rupture de la paix d'Amiens</td> -<td class="td-right">162</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XVII.</td> -<td class="td-left">Camp de Boulogne</td> -<td class="td-right">344</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XVIII.</td> -<td class="td-left">Conspiration de Georges</td> -<td class="td-right">500</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME V.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Avril 1804 à août 1805.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">XIX.</td> -<td class="td-left">L'Empire</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XX.</td> -<td class="td-left">Le Sacre</td> -<td class="td-right">154</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XXI.</td> -<td class="td-left">Troisième coalition</td> -<td class="td-right">269</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME VI.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Août 1805 à septembre 1806.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">XXII.</td> -<td class="td-left">Ulm et Trafalgar</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XXIII.</td> -<td class="td-left">Austerlitz</td> -<td class="td-right">185</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XXIV.</td> -<td class="td-left">Confédération du Rhin</td> -<td class="td-right">370</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME VII.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Septembre 1806 à juillet 1807.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">XXV.</td> -<td class="td-left">Iéna</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XXVI.</td> -<td class="td-left">Eylau</td> -<td class="td-right">207</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XXVII.</td> -<td class="td-left">Friedland et Tilsit</td> -<td class="td-right">433</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME VIII.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Juillet 1807 à juillet 1808.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">XXVIII.</td> -<td class="td-left">Fontainebleau</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XXIX.</td> -<td class="td-left">Aranjuez</td> -<td class="td-right">323</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XXX.</td> -<td class="td-left">Bayonne</td> -<td class="td-right">517</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME IX.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Mai 1808 à février 1809.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">XXXI.</td> -<td class="td-left">Baylen</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XXXII.</td> -<td class="td-left">Erfurt</td> -<td class="td-right">238</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XXXIII.</td> -<td class="td-left">Somo-Sierra</td> -<td class="td-right">364</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME X.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Janvier 1809 à juillet 1809.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">XXXIV.</td> -<td class="td-left">Ratisbonne</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XXXV.</td> -<td class="td-left">Wagram</td> -<td class="td-right">183</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XI.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Février 1809 à avril 1810.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">XXXVI.</td> -<td class="td-left">Talavera et Walcheren</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XXXVII.</td> -<td class="td-left">Le Divorce</td> -<td class="td-right">247</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XII.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Avril 1810 à mai 1811.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr><td colspan="4" class="td-left"><span class="smcap">Avertissement de l'Auteur.</span></td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">XXXVIII.</td> -<td class="td-left">Blocus continental</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XXXIX.</td> -<td class="td-left">Torrès-Védras</td> -<td class="td-right">200</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XL.</td> -<td class="td-left">Fuentès d'Oñoro</td> -<td class="td-right">431</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XIII.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Mars 1811 à juin 1812.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">XLI.</td> -<td class="td-left">Le Concile</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XLII.</td> -<td class="td-left">Tarragone</td> -<td class="td-right">227</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XLIII.</td> -<td class="td-left">Passage du Niémen</td> -<td class="td-right">385</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XIV.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Juin à décembre 1812.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">XLIV.</td> -<td class="td-left">Moscou</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XLV.</td> -<td class="td-left">La Bérézina</td> -<td class="td-right">427</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XV.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Mai 1812 à mai 1813.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">XLVI.</td> -<td class="td-left">Washington et Salamanque</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XLVII.</td> -<td class="td-left">Les Cohortes</td> -<td class="td-right">151</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">XLVIII.</td> -<td class="td-left">Lutzen et Bautzen</td> -<td class="td-right">392</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XVI.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Juin à novembre 1813.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">XLIX.</td> -<td class="td-left">Dresde et Vittoria</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">L.</td> -<td class="td-left">Leipzig et Hanau</td> -<td class="td-right">363</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XVII.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Novembre 1813 à avril 1814.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">LI.</td> -<td class="td-left">L'Invasion</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">LII.</td> -<td class="td-left">Brienne et Montmirail</td> -<td class="td-right">214</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">LIII.</td> -<td class="td-left">Première abdication</td> -<td class="td-right">387</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XVIII.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Avril 1814 à mars 1815.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">LIV.</td> -<td class="td-left">Restauration des Bourbons</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">LV.</td> -<td class="td-left">Gouvernement de Louis XVIII.</td> -<td class="td-right">196</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">LVI.</td> -<td class="td-left">Congrès de Vienne</td> -<td class="td-right">396</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XIX.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Janvier à juin 1815.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">LVII.</td> -<td class="td-left">L'Île d'Elbe</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">LVIII.</td> -<td class="td-left">L'Acte additionnel</td> -<td class="td-right">229</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">LIX.</td> -<td class="td-left">Le Champ de Mai</td> -<td class="td-right">447</td> -</tr> - -<tr><td colspan="4"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XX.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="td-center">Juin 1815 à mai 1821.</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr> -<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td> -<td class="td-right">LX.</td> -<td class="td-left">Waterloo</td> -<td class="td-right">1</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">LXI.</td> -<td class="td-left">Seconde abdication</td> -<td class="td-right">299</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="td-right">LXII.</td> -<td class="td-left">Sainte-Hélène</td> -<td class="td-right">531</td> -</tr> - -</tbody> -</table> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2 class="p4 center"><span class="pagenum"><a id="page811" name="page811"></a>(p. 811)</span> ATLAS<br /> - DE<br /> - L'HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE,<br /> - <span class="smcap">dressé sous la direction de m. THIERS</span>,<br /> - DESSINÉ PAR MM. A. DUFOUR ET DUVOTENAY,<br /> - GRAVÉ SUR ACIER PAR DYONNET.<br /> - 66 cartes sur quart de jésus.</h2> - -<p class="center">LISTE DES CARTES:</p> - -<table class="td-left" border="0" cellpadding="2" summary="Liste des cartes."> -<colgroup> - <col class="c10" /> - <col class="c10" /> - <col class="c80" /> -</colgroup> - -<tbody> -<tr> -<td class="td-right">1.</td><td class="td-center">Carte</td><td>de la Souabe, de la Suisse et du Piémont.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">2.</td><td class="td-center">—</td><td>de la Souabe.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">3.</td><td class="td-center">—</td><td>du Piémont.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">4.</td><td class="td-center">—</td><td>de la rivière de Gênes.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">5.</td><td class="td-center">—</td><td>des environs d'Engen et de Stokach.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">6.</td><td class="td-center">—</td><td>du champ de bataille de Mœsskirch.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">7.</td><td class="td-center">—</td><td>des environs d'Ulm.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">8.</td><td class="td-center">—</td><td>du Valais et de la vallée d'Aoste.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">9.</td><td class="td-center">—</td><td>des environs d'Alexandrie et de la plaine de Marengo.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">10.</td><td class="td-center">—</td><td>du cours du Danube au-dessus et au-dessous d'Hochstett.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">11.</td><td class="td-center">—</td><td>de la plaine d'Héliopolis.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">12.</td><td class="td-center">—</td><td>générale de la basse Égypte.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">13.</td><td class="td-center">Plan</td><td>du Kaire.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">14.</td><td class="td-center">Carte</td><td>de la vallée du Danube.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">15.</td><td class="td-center">—</td><td>du pays compris entre l'Isar et l'Inn.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">16.</td><td class="td-center">—</td><td>du champ de bataille de Hohenlinden.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">17.</td><td class="td-center">—</td><td>du Sund.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">18.</td><td class="td-center">—</td><td>de la plage d'Alexandrie.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">19.</td><td class="td-center">Plan</td><td>de la baie d'Algésiras.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">20.</td><td class="td-center">Carte</td><td>générale de l'Allemagne en 1789.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">21.</td><td class="td-center">—</td><td>générale de l'Allemagne après le recez de 1803.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">22.</td><td class="td-center">Île</td><td>de Saint-Domingue.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">23.</td><td class="td-center">Carte</td><td>générale de la Manche.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">24.</td><td class="td-center">—</td><td>des ports d'Ambleteuse, de Wimereux, de Boulogne et d'Étaples.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">25.</td><td class="td-center">—</td><td>du bassin et du camp de Boulogne.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">26.</td><td class="td-center">Plan</td><td>de la bataille navale du Ferrol.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">27.</td><td class="td-center">Carte</td><td>générale de l'Europe.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">28.</td><td class="td-center">—</td><td>générale de l'Allemagne.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">29.</td><td class="td-center">—</td><td>du pays compris entre le Rhin et le Danube.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">30.</td><td class="td-center">Plan</td><td>de la bataille de Trafalgar.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">31.</td><td class="td-center">Carte</td><td>générale de la chaîne des Alpes.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">32.</td><td class="td-center">—</td><td>de l'Autriche et de la Moravie.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">33.</td><td class="td-center">Plan</td><td>du champ de bataille d'Austerlitz.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">34.</td><td class="td-center">Carte</td><td>de la Saxe et de la Franconie.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">35.</td><td class="td-center">Plan</td><td>des champs de bataille d'Iéna et d'Awerstaedt.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">36.</td><td class="td-center">Carte</td><td>du nord de l'Allemagne.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">37.</td><td class="td-center">—</td><td>de la Prusse orientale et de la Pologne.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">38.</td><td class="td-center">—</td><td>Carte du pays compris entre la Vistule et la Prégel.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">39.</td><td class="td-center">Plan</td><td>des environs de Czarnowo, Pultusk, Golymin et Soldau.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">40.</td><td class="td-center">—</td><td>Plan du champ de bataille d'Eylau.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">41.</td><td class="td-center">—</td><td>de la ville de Dantzig et de ses environs.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">42.</td><td class="td-center">—</td><td>du champ de bataille de Friedland.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">43.</td><td class="td-center">Carte</td><td>générale d'Espagne et de Portugal.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">44.</td><td class="td-center">—</td><td>des environs de Baylen.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">45.</td><td class="td-center">Plan</td><td>de Saragosse et de ses environs.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">46.</td><td class="td-center">Carte</td><td>des pays compris entre le Danube et l'Isar, de Ratisbonne à Landshut.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">47.</td><td class="td-center">—</td><td>des environs d'Eckmühl.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">48.</td><td class="td-center">Plan</td><td>des environs de Vienne.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">49.</td><td class="td-center">—</td><td>de l'île de Lobau.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">50.</td><td class="td-center">—</td><td>du champ de bataille de Talavera.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">51.</td><td class="td-center">Carte</td><td>des Bouches de l'Escaut.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">52.</td><td class="td-center">Plans</td><td>des principales places fortes d'Espagne.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">53.</td><td class="td-center">Carte</td><td>de la partie du Portugal comprise entre le Douro, l'Océan et la Guadiana.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">54.</td><td class="td-center">—</td><td>de la Russie d'Europe.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">55.</td><td class="td-center">—</td><td>de la route de Wilna à Moscou.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">56.</td><td class="td-center">Plan</td><td>du champ de bataille de la Moskowa.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">57.</td><td class="td-center">Plans</td><td>des bords de la Bérézina, de Moscou et de Smolensk.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">58.</td><td class="td-center">Carte</td><td>générale de la Saxe.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">59.</td><td class="td-center">Plan</td><td>Plan du champ de bataille de Bautzen.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">60.</td><td class="td-center">—</td><td>de Leipzig et de ses environs.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">61.</td><td class="td-center">Carte</td><td>de l'est de la France.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">62.</td><td class="td-center">—</td><td>des vallées de la Seine, de l'Aube et de la Marne.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">63.</td><td class="td-center">Plans</td><td>des champs de bataille de Brienne, Montmirail et Montereau.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">64.</td><td class="td-center">Carte</td><td>des environs de Laon.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">65.</td><td class="td-center">—</td><td>du pays compris entre Charleroy, Namur et Bruxelles.</td></tr> -<tr> -<td class="td-right">66.</td><td class="td-center">Plan</td><td>du champ de bataille de Waterloo.</td></tr> -</tbody> -</table> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2>Notes:</h2> -<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> -<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Le général Foy dans son journal militaire, que son fils a -eu l'obligeance de me communiquer, s'exprime de la sorte à la date du -14 juin: «Les troupes éprouvent non du patriotisme, non de -l'enthousiasme, mais une <em>véritable rage</em>, pour l'Empereur et contre -ses ennemis. Nul ne pense à mettre en doute le triomphe de la -France.»</p> - -<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> -<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Il y avait dans l'armée prussienne deux généraux du nom -de Pirch: Pirch I<sup>er</sup> et Pirch II. Pirch I<sup>er</sup> commandait en chef le -2<sup>e</sup> corps d'armée de Blucher; Pirch II commandait une division sous -les ordres de Ziethen, général en chef du 1<sup>er</sup> corps.</p> - -<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> -<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Je dois prévenir le lecteur que l'assertion de Napoléon -adoptée dans ce récit est l'une de celles qui ont été contestées dans -la longue et vive polémique dont la campagne de 1815 a été le sujet. -On trouvera la vérité de cette assertion longuement discutée dans une -note page 47.</p> - -<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> -<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: le maréchal Grouchy, dans l'un de ses écrits, s'est -plaint de ce que Vandamme n'avait pas voulu aller plus loin pendant -cette soirée; mais Napoléon, en donnant à Sainte-Hélène, dans la -réfutation de l'ouvrage du général Rogniat, ses motifs de s'arrêter à -cette limite, a complétement justifié le général Vandamme.</p> - -<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> -<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: C'est le cas d'examiner ici les diverses assertions dont -les ordres donnés verbalement à Ney dans l'après-midi du 15 ont été -l'occasion. Nous allons donc le faire aussi brièvement que possible, -pour l'édification de ceux qui ne craignent pas les longueurs de la -critique historique. D'abord, le colonel Heymès, aide de camp du -maréchal Ney, dans un récit sincère, mais consacré à prouver que le -maréchal n'avait pas commis une seule faute pendant ces tristes -journées, a prétendu que Napoléon n'avait témoigné au maréchal aucun -mécontentement dans la soirée du 15, qu'il soupa même avec lui et le -traita fort amicalement. Après avoir consulté beaucoup de témoins -oculaires, nous croyons cette assertion exacte. La faute du maréchal -était en ce moment si réparable, que Napoléon qui avait grand besoin -de lui, se serait gardé de le blesser sans de graves motifs. Le -mécontentement fut beaucoup plus sérieux le lendemain, et témoigné -très-franchement, comme on le verra tout à l'heure. Nous croyons donc -qu'en parlant des reproches adressés à Ney, on a transposé les faits, -et placé la veille ce qui n'eut lieu que le lendemain. Mais il y a une -question infiniment plus importante, c'est celle de savoir si Napoléon -était fondé à adresser des reproches à Ney, et si effectivement il lui -avait enjoint d'une manière précise d'occuper les Quatre-Bras. On l'a -nié, et on a prétendu que Napoléon, en donnant à Ney l'ordre de -pousser vivement l'ennemi sur la route de Bruxelles, n'avait pas fait -mention des Quatre-Bras. Quant à moi, je crois absolument le -contraire, et je vais fournir de cette opinion des preuves qui me -semblent décisives.</p> - -<p>Il y a deux fondements de toute bonne critique historique, les -témoignages et la vraisemblance. Je vais examiner si ces deux espèces -de preuves existent en faveur de la version que j'ai adoptée.</p> - -<p>En fait de témoignage direct, il n'y a que celui de Napoléon, et aucun -contre.</p> - -<p>Napoléon a écrit deux relations de la campagne de 1815, l'une vive, -spontanée, antérieure à toute discussion, dictée au général Gourgaud à -Sainte-Hélène, et publiée sous le nom de ce général; l'autre étudiée, -réfléchie, plus savante, plus fortement colorée, mais moins vraie à -mon avis, l'une et l'autre, du reste, admirables, et destinées à vivre -comme toutes les œuvres de ce puissant génie.</p> - -<p>Dans les deux, Napoléon, racontant son colloque avec Ney, affirme, -comme la chose la plus naturelle du monde, qu'il désigna expressément -les Quatre-Bras, en recommandant au maréchal de s'y porter en toute -hâte. Dans la première relation, celle qui porte le nom du général -Gourgaud, il donne des détails si précis de ses paroles et des -réponses du maréchal Ney, lequel affirma qu'il connaissait ce lieu et -en savait l'importance, qu'il est à mon avis impossible de supposer -que Napoléon ait falsifié la vérité. Les prévenus ne mentent pas plus -impudemment devant le tribunal de police correctionnelle, qu'il -n'aurait menti devant la postérité, si son assertion était fausse. -Pour moi, je n'aime pas plus qu'un autre le joug que Napoléon a fait -peser sur la France, mais je me sens la double force d'aimer la -liberté et d'être juste envers un despote. Napoléon a dissimulé -souvent pendant son règne, quelquefois même il a trompé pour -l'accomplissement de ses entreprises; mais à Sainte-Hélène, ne -s'occupant que d'histoire, il est celui des contemporains qui a le -moins menti, parce qu'il est celui qui avait le plus de mémoire et le -plus d'orgueil, et qu'il comptait assez sur sa gloire pour ne pas la -fonder sur le décri de ses lieutenants. Je ne crois donc pas qu'il ait -altéré la vérité sur le point dont il s'agit, qui, du reste, à -l'époque où il a écrit n'était pas en contestation. Quant au maréchal -Ney, Napoléon à Sainte-Hélène connaissait ses malheurs, et il l'a -traité avec les plus nobles ménagements.</p> - -<p>Contre son témoignage y en a-t-il un seul? Pas un. Le maréchal Ney -a-t-il nié? Pas du tout. Il est vrai que lorsque l'héroïque maréchal a -expiré sous des balles françaises, aucune contestation ne s'était -élevée sur ce point, et qu'on n'avait controversé que sur la fameuse -charge de cavalerie exécutée par lui dans la journée de Waterloo. -Toujours est-il qu'on ne sait rien du maréchal qui puisse être opposé -au témoignage de Napoléon.</p> - -<p>Un témoin oculaire et auriculaire a existé toutefois, c'est le major -général, M. le maréchal Soult. Lui seul avait tout vu, tout entendu, -et pouvait déposer utilement. Pendant sa vie il avait souvent dit -qu'il avait le 15 juin, dans l'après-midi, entendu Napoléon prescrire -au maréchal Ney de se porter aux Quatre-Bras. M. le duc d'Elchingen, -fils du maréchal Ney, jeune général à jamais regrettable par ses -talents et ses nobles sentiments, mort depuis dans la campagne de -Crimée, avait pris à tâche de défendre en toutes choses la mémoire de -son père, mémoire certes assez glorieuse pour qu'on n'ait rien à faire -pour elle. Mais, de la part d'un fils, il était bien naturel et bien -honorable de la vouloir défendre même au delà du vrai. Le duc -d'Elchingen se rendit chez le maréchal Soult, et ce dernier, par un -sentiment que l'on comprend en présence d'un fils, ne parut pas se -souvenir que Napoléon eût donné au maréchal Ney, le 15 juin, l'ordre -de se porter aux Quatre-Bras. M. le duc d'Elchingen a rapporté son -entretien avec le maréchal Soult dans un écrit qu'il a publié sous le -titre de <cite>Documents inédits sur la campagne de 1815</cite>. Mais voici un -témoignage tout aussi respectable, et diamétralement contraire. M. le -général Berthezène, commandant une des divisions de Vandamme, raconte -dans ses Mémoires intéressants et véridiques, tome II, page 359, que -Napoléon, dans l'après-midi du 15, recommanda vivement au maréchal Ney -l'occupation bien précisée des Quatre-Bras, et qu'il tenait ce détail -du maréchal Soult, témoin oculaire du colloque de Ney avec Napoléon. -Lorsque le général Berthezène écrivait ces lignes, le maréchal Soult -vivait, et il aurait pu démentir cette assertion.</p> - -<p>Ainsi le témoignage du maréchal Soult se trouve rapporté -contradictoirement, et pour moi, si j'avais à choisir entre les deux -manières dont ce témoignage a été présenté, je croirais plutôt à celle -qui remonte à l'année 1818, c'est-à-dire à une époque fort rapprochée -des événements, et qui ne fut pas influencée par la présence d'un fils -sollicitant en quelque sorte pour la mémoire de son père.</p> - -<p>En négligeant donc un témoignage devenu incertain, il reste le -témoignage unique de Napoléon, donné spontanément, avant toute -discussion, et portant au plus haut degré le caractère de la -simplicité et de la véracité.</p> - -<p>Maintenant reste un genre de preuve, supérieur, selon moi, à tous les -témoignages humains, la vraisemblance.</p> - -<p>Pour que le 15, à quatre heures de l'après-midi, Napoléon n'eût pas -songé aux Quatre-Bras, et eût poussé Ney en avant, sans assigner un -but précis à sa marche, il aurait fallu tout simplement ou que -Napoléon n'eût pas regardé la carte, ou qu'il fût le plus inepte des -hommes, pas moins que cela. Je laisse au lecteur à juger si l'une ou -l'autre de ces deux suppositions est vraisemblable.</p> - -<p>De tous les généraux connus, celui qui passe pour avoir fait la plus -profonde étude de la carte, c'est Napoléon. Ceux qui ont vécu avec -lui, ou ceux qui ont lu ses ordres et sa correspondance, le savent. -Son travail sur la carte était prodigieux, et c'est ce qui a fait de -lui le premier des hommes de guerre dans les mouvements généraux qu'il -appelait la <em>partie sublime</em> de l'art. Dans l'occasion présente en -particulier, il fallait qu'il eût bien profondément étudié la carte, -pour avoir choisi si juste ce point de Charleroy, par lequel il -pouvait s'introduire à travers les cantonnements de l'ennemi, et -s'interposer entre les deux armées alliées. Il avait choisi Charleroy, -parce que de ce point il tombait d'aplomb sur la grande chaussée de -Namur à Bruxelles, par laquelle les deux masses ennemies devaient se -rejoindre; il y tombait sur deux points: à Sombreffe, s'il prenait à -droite la direction de Namur, aux Quatre-Bras, s'il prenait à gauche -la direction de Bruxelles. À Sombreffe, il arrêtait les Prussiens; aux -Quatre-Bras, les Anglais. Aux Quatre-Bras il faisait plus, il -empêchait la portion de l'armée britannique qui occupait le front -d'Ath à Nivelles, de se réunir à celle qui formait la réserve à -Bruxelles. Les Quatre-Bras étaient donc bien plus importants que -Sombreffe, et tandis qu'il songeait à se porter à Sombreffe par -Fleurus, il n'aurait pas songé à se porter aux Quatre-Bras par -Frasnes! Mais ce n'est pas tout. Dans le moment il n'était pas pressé -d'arrêter les Prussiens, il était disposé au contraire à les laisser -déboucher pour les combattre tout de suite, tandis qu'à l'égard des -Anglais, il voulait à tout prix les contenir pour les empêcher de -venir au secours des Prussiens. Il regardait cette besogne comme -tellement plus importante, qu'il y envoyait ses principales forces -actuellement transportées au delà de la Sambre, c'est-à-dire Reille, -d'Erlon, Piré, Lefebvre-Desnoëttes, disposant de 45 mille hommes, et -il aurait formé cette masse, aurait mis le vigoureux Ney à sa tête, -uniquement pour les pousser vaguement en avant! Il lui aurait dit: -<cite>Allez jusqu'à Frasnes</cite>, Frasnes où on ne pouvait rien empêcher, et il -ne lui aurait pas dit: <cite>Allez aux Quatre-Bras</cite>, les Quatre-Bras qui -sont à une lieue de Frasnes, et où l'on pouvait empêcher les Anglais -de se réunir entre eux et de se réunir aux Prussiens! Vraiment c'est -supposer trop d'impossibilités, pour démontrer l'ineptie en cette -circonstance de l'un des plus grands capitaines connus! Le lendemain -matin, dans un ordre écrit, Napoléon précisait les Quatre-Bras de -manière à faire voir l'importance qu'il y attachait, et il n'aurait -pas connu cette importance la veille! Il se serait jeté sur Charleroy -qui était si bien choisi, par un pur hasard, et il n'aurait étudié que -dans la nuit la carte du pays, pour y faire à la fin de cette nuit la -découverte des Quatre-Bras! Ce sont là, je le répète, impossibilités -sur impossibilités, invraisemblances sur invraisemblances! Maintenant, -tandis que cet ignorant, ce paresseux, cet étourdi, se lançait à -travers les masses ennemies sans avoir même regardé la carte, le duc -de Wellington qui certainement n'étudiait pas la carte comme Napoléon -(ses plans le prouvent), ne songeait qu'aux Quatre-Bras! Ses -lieutenants, même les moins renommés, s'y portaient, comme on va le -voir, en toute hâte, sans même avoir encore reçu ses ordres! Napoléon -seul, l'aveugle Napoléon, qui le lendemain devait si bien ouvrir les -yeux, n'apercevait pas les Quatre-Bras, et dans une position si -difficile, si délicate, confiait au maréchal Ney les deux cinquièmes -de ses forces actuellement réunies, et le poussait en avant, en lui -donnant un ordre comme il n'en a jamais donné, c'est-à-dire un ordre -vague, ambigu, comme en donnent les généraux ineptes: <cite>Marchez en -avant</cite>, sans dire où, quand les Quatre-Bras étaient à une lieue!</p> - -<p>Croira qui voudra une telle supposition! Quant à moi, je ne veux point -violenter le lecteur, je lui laisse la liberté, qu'il prendra sans -moi, d'adopter l'une ou l'autre version; mais l'historien est juré, -et, la main sur la conscience, je déclare qu'à mes yeux il y a ici -certitude absolue en faveur de l'assertion que j'ai préférée. Personne -plus que moi ne porte d'intérêt à la victime sacrée immolée en 1815 à -des passions déplorables, mais la gloire de Ney, parce qu'il se sera -trompé en telle ou telle occasion, n'est aucunement diminuée à mes -yeux: ce que je cherche ici, c'est la vérité. C'est elle (je l'ai déjà -dit bien des fois, et je le répéterai sans cesse), c'est elle qu'il -faut chercher, trouver et dire, en la laissant ensuite devenir ce -qu'elle peut. La vérité est sainte, et aucune cause juste n'en peut -souffrir. La gloire militaire de Napoléon ne fait pas que son -despotisme en vaille mieux, et la liberté moins. Il s'agit de -prononcer entre lui et un de ses lieutenants en toute sincérité. -Quoiqu'on décide, Napoléon n'en sera pas moins grand, et Ney moins -héroïque.</p> - -<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> -<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Les témoignages contemporains sont fort contradictoires -relativement à l'état de santé de Napoléon pendant ces quatre -journées. Le prince Jérôme, frère de Napoléon, et un chirurgien -attaché à l'état-major, m'ont affirmé que Napoléon souffrait alors de -la vessie. M. Marchand, attaché au service de sa personne, et d'une -véracité non suspecte, m'a déclaré le contraire. On voit que la vérité -n'est pas facile à démêler au milieu de ces témoignages, -contradictoires quoique sincères, et je pourrais fournir pour cette -même époque d'autres preuves non moins étranges de la difficulté de -mettre d'accord des témoins oculaires, tous présents aux faits qu'ils -affirment, et tous véridiques, au moins d'intention. Je ne le ferai -pas, pour ne pas surcharger de notes fatigantes le texte de cette -histoire. Je me bornerai à dire que quelle que fût la santé de -Napoléon à cette époque, son activité ne s'en ressentit point, et on -pourra en juger par le récit qui va suivre. Quant à ses mouvements je -les ai constatés au moyen de témoignages nombreux et authentiques, et -je me suis servi notamment de ceux de M. le général Gudin, digne fils -de l'illustre Gudin tué à Valoutina, et commandant récemment la -division militaire de Rouen. M. le général Gudin, alors âgé de -dix-sept ans, et premier page de l'Empereur, lui présentait son -cheval. Il ne quitta pas Napoléon un instant, et l'exactitude de sa -mémoire, la sincérité de son caractère, m'autorisent à ajouter foi -entière à ses assertions.</p> - -<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> -<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: J'ai mis à constater les forces le même soin qu'à -préciser les heures et les mouvements, et je crois que voici les -nombres les plus rapprochés de la vérité.</p> - -<table class="td-left" border="0" cellpadding="3" summary="Forces."> -<tr> -<td rowspan="9">Sous les ordres de Napoléon dans la direction de Fleurus.</td> -<td>Pajol</td><td class="td-right">2,800</td><td>hommes.</td></tr> - -<tr><td>Exelmans</td><td class="td-right">3,300</td><td> </td></tr> -<tr><td>Milhaud</td><td class="td-right">3,500</td><td> </td></tr> -<tr><td>Vandamme</td><td class="td-right">17,000</td><td> </td></tr> -<tr><td>Gérard</td><td class="td-right">15,400</td><td> </td></tr> -<tr><td>Garde (infanterie)</td><td class="td-right">13,000</td><td> </td></tr> -<tr><td>Garde (grosse cavalerie)</td><td class="td-right">2,500</td><td>Lefebvre-Desnoëttes était avec Ney.</td></tr> -<tr><td>Garde, artillerie</td><td class="td-right">2,000</td><td> </td></tr> -<tr><td>Girard (division détachée de Reille)</td><td class="td-right">4,500</td><td> </td></tr> -<tr><td colspan="2"> </td><td class="td-right">———</td><td> </td></tr> -<tr><td colspan="2"> </td><td class="td-right">64,000</td><td> </td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr><td colspan="2">Le corps de Lobau laissé entre deux</td><td>10,000</td><td> </td></tr> -<tr><td colspan="2"> </td><td>———</td><td> </td></tr> -<tr><td colspan="2"> </td><td>74,000</td><td class="td-right"> ..... ci 74,000</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr><td rowspan="9">Sous les ordres de Ney aux Quatre-Bras.</td></tr> -<tr><td>Cavalerie Piré</td><td class="td-right">2,000</td><td> </td></tr> -<tr><td>Reille (moins Girard)</td><td class="td-right">17,000</td><td> </td></tr> -<tr><td>D'Erlon</td><td class="td-right">20,000</td><td> </td></tr> -<tr><td>Lefebvre-Desnoëttes</td><td class="td-right">2,500</td><td> </td></tr> -<tr><td>Valmy</td><td class="td-right">3,500</td><td> </td></tr> -<tr><td> </td><td>———</td><td> </td></tr> -<tr><td> </td><td>45,000</td><td class="td-right"> ..... ci 45,000</td></tr> -<tr><td colspan="2"> </td><td class="td-right">—————</td></tr> -<tr><td colspan="3"> </td><td class="td-right">119,000</td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td></tr> - -<tr><td colspan="3">Parcs, hommes en arrière, blessés et tués dans les combats d'avant-garde le 15</td><td class="td-right">5,000</td></tr> -<tr><td colspan="3"> </td><td class="td-right">—————</td></tr> -<tr><td colspan="3"> </td><td class="td-right">124,000</td></tr> -</table> - -<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> -<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Des juges sévères ont reproché à Napoléon des lenteurs -dans la matinée du 16 juin. Les uns les ont expliquées par une -diminution d'activité, les autres, ne croyant guère à cette raison -après la marche de Cannes à Paris, ont déclaré ces lenteurs -inexplicables: c'est que ni les uns ni les autres n'ont cherché la -véritable explication où elle était, c'est-à-dire dans le détail de -ces journées, étudié sur les documents authentiques et sans passion -d'aucun genre. Certes Napoléon, qui, monté à cheval à trois heures du -matin le 15, n'en était descendu qu'à neuf heures du soir pour se -jeter sur un lit, qui après s'être relevé à minuit et être resté -debout avec Ney jusqu'à deux heures, avait ensuite donné trois heures -au sommeil, et s'était remis à cheval à cinq heures le 16, n'était pas -encore un prince amolli par l'âge et les grandeurs. Placé entre deux -armées ennemies, ne pouvant faire un faux mouvement sans périr, -l'essentiel pour lui n'était pas de combattre deux heures plus tôt, -dans une journée de dix-sept heures, mais de bien savoir où étaient -les forces qui lui étaient opposées, avant de diriger les siennes dans -un sens ou dans un autre. La principale des reconnaissances, celle de -Grouchy, opérée devant les Prussiens, et constatant leur déploiement, -n'ayant été envoyée qu'à six heures, n'ayant pu arriver avant sept, on -ne peut pas dire qu'il y eut du temps perdu, du moins de la part du -général en chef, lorsque les ordres étaient donnés immédiatement au -major général, et expédiés par celui-ci entre huit et neuf heures, -surtout lorsque les troupes employaient ce temps, les unes à se -reposer de trajets de dix et douze lieues exécutés la veille, les -autres à passer la Sambre. On verra dans le récit qui va suivre que -les troupes étant à midi sur le terrain, la bataille contre les -Prussiens ne put pas s'entamer avant deux heures et demie de -l'après-midi, que livrée à cette heure elle fut parfaitement gagnée, -et que sans un pur accident elle eût été gagnée bien avant la fin du -jour. Les délais forcés de la matinée du 16 n'eurent donc aucune -conséquence fâcheuse pour la bataille de Ligny, et même pour le combat -des Quatre-Bras, qui aurait pu atteindre complétement son but, si les -ordres donnés avaient été fidèlement exécutés. Ces délais du matin -résultèrent de la nécessité de se renseigner, et eussent été commandés -en tout cas par le passage de la Sambre, qui, pour une partie des -troupes, restait à exécuter. Quant aux délais de l'après-midi, ceux-là -beaucoup plus regrettables furent dus, comme on le verra, soit à des -accidents, soit à des fautes des chefs de corps indépendantes du -général en chef. Nous répéterons toujours que s'il n'y a guère à -s'inquiéter de ce qu'on fait lorsqu'on critique la politique de -Napoléon, ordinairement si critiquable, il faut y regarder de près -quand on critique les opérations militaires d'un capitaine aussi -accompli dans toutes les parties de son art, et s'appliquant plus que -jamais à bien faire dans une circonstance qui allait décider de -l'existence de la France et de la sienne.</p> - -<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> -<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Une lettre du général Reille, datée de dix heures un -quart de Gosselies, annonce le passage du comte de Flahault comme -ayant déjà eu lieu. Ce pouvait donc être entre neuf heures et demie et -dix heures que M. de Flahault avait passé à Gosselies.</p> - -<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> -<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Ce mot, si fameux, et souvent placé dans des occasions -où il n'a pas été dit, fut adressé ce jour-là au général Gérard, de la -bouche de qui je tiens ce récit.</p> - -<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> -<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Le lecteur n'aura pas oublié que le général Girard, -commandant une division détachée du 2<sup>e</sup> corps, n'est point le général -Gérard commandant le 4<sup>e</sup> corps et attaquant en ce moment le village de -Ligny.</p> - -<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> -<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Je rapporte ces détails d'après le Journal militaire du -général Foy, écrit jour par jour, et méritant dès lors une confiance -que ne méritent pas au même degré des récits faits vingt ou trente ans -après les événements. Ce Journal constate que Ney voulait attaquer, -que le général Reille l'en dissuada, en alléguant le caractère -particulier des troupes anglaises, qu'il lui conseilla d'attendre la -concentration des divisions, et que cette délibération avait lieu au -moment même où l'on entendait le canon de Ligny. Or le canon s'était -fait entendre vers deux heures et demie au plus tôt. Ainsi à cette -heure l'attaque n'avait pas commencé aux Quatre-Bras. Ney aurait voulu -l'entreprendre un peu plus tôt, mais le conseil du général Reille et -la tardive arrivée de ses divisions l'en avaient empêché. On voit -aussi par le récit du colonel Heymès, que le maréchal était impatient -de voir arriver les divisions du 2<sup>e</sup> corps, et qu'il engagea le feu -avant d'avoir toutes ses forces, dans l'espérance que le bruit du -canon hâterait la marche de celles qui se trouvaient en arrière.</p> - -<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> -<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Pour décharger Ney de la responsabilité des événements -survenus aux Quatre-Bras et la reporter sur Napoléon, on a dit qu'en -attaquant à deux heures il devançait de beaucoup l'ordre expédié de -Fleurus à deux heures, et qui n'avait pu arriver à Frasnes avant trois -heures et demie. C'est là une double erreur. D'abord on entendait le -canon de Ligny, il était donc deux heures et demie au moins, et -probablement trois heures quand Ney prit le parti d'attaquer. De plus -Ney avait reçu le message de M. de Flahault, arrivé bien avant onze -heures, lequel prescrivait de se porter même au delà des Quatre-Bras; -enfin, il avait reçu également le message expédié de Charleroy en -réponse à l'envoi d'un officier de lanciers, par lequel Napoléon, prêt -à partir pour Fleurus, et répondant aux inquiétudes du maréchal, lui -avait ordonné de réunir immédiatement Reille et d'Erlon, et de -culbuter tout ce qu'il avait devant lui. Ney avait dû recevoir à onze -heures et demie au plus tard ce dernier message, expédié de Charleroy -avant que Napoléon en fût parti. Il ne devançait donc pas les ordres -impériaux, puisque ces ordres arrivés les uns à dix heures et demie, -les autres à onze heures et demie, lui enjoignaient de ne tenir aucun -compte de ce qu'il croyait voir, et de le détruire. Il est du reste -bien vrai que dès ce second ordre il avait un grand désir d'agir; mais -il attendait les troupes de Reille, que celui-ci avait retenues sous -l'influence de l'avis, donné par le général Girard, de l'apparition de -l'armée prussienne. Je discuterai plus loin la part de chacun dans ces -événements. Mais tout de suite on peut dire qu'il y eut dans ces -événements une déplorable fatalité, et surtout une immense influence -de nos derniers malheurs, agissant sur l'imagination de nos généraux, -et produisant chez eux des hésitations, des faiblesses qui n'étaient -pas dans leur caractère.</p> - -<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> -<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Voici le compte aussi exact que possible des forces -respectives à trois heures et demie, ou trois heures trois quarts.</p> - -<table class="td-left" border="0" cellpadding="3" summary="Forces."> -<tr><td colspan="2">Le duc de Wellington avait:</td><td colspan="3"> </td></tr> -<tr><td> </td><td>Perponcher</td><td class="td-right">7,500</td><td>hommes.</td><td rowspan="4">20,600</td></tr> -<tr><td> </td><td>Collaert</td><td class="td-right">1,100</td><td> </td></tr> -<tr><td> </td><td>Picton (Anglais et Hanovriens)</td><td class="td-right">8,000</td><td> </td></tr> -<tr><td> </td><td>Brunswick</td><td class="td-right">4,000</td><td> </td></tr> -<tr><td colspan="5"> </td></tr> -<tr><td colspan="2">Ney avait, rendus en ligne:</td><td colspan="3"> </td></tr> -<tr><td> </td><td>Bachelu (artillerie comprise)</td><td class="td-right">4,500</td><td>hommes.</td><td rowspan="9">25,000</td></tr> -<tr><td> </td><td>Foy</td><td class="td-right">5,000</td><td> </td></tr> -<tr><td> </td><td>Jérôme</td><td class="td-right">7,500</td><td> </td></tr> -<tr><td> </td><td>Piré</td><td class="td-right">2,000</td><td> </td></tr> -<tr><td colspan="2"> </td><td class="td-right">——</td><td> </td></tr> -<tr><td colspan="2"> </td><td class="td-right">19,000</td><td> </td></tr> -<tr><td colspan="2">Un peu en arrière, qu'il aurait pu, mais qu'il n'osait pas employer:</td><td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td> </td><td>Lefebvre-Desnoëttes (cavalerie légère)</td><td class="td-right">2,500</td><td> </td></tr> -<tr><td> </td><td>Valmy (cuirassiers)</td><td class="td-right">3,500</td><td> </td></tr> -</table> - -<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> -<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Le contingent de Nassau n'était pas le même que les -troupes de Nassau du prince de Saxe-Weimar, qui avaient défendu la -veille les Quatre-Bras. Ces dernières étaient appelées Nassau-Orange, -parce qu'elles étaient au service de la maison d'Orange.</p> - -<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> -<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Je ne terminerai pas ces trop longues réflexions, sans -ajouter quelques mots en réponse à une supposition tout à fait -gratuite, consistant à prétendre que si le comte d'Erlon, après de -nombreuses allées et venues finit par se rendre aux Quatre-Bras, au -lieu de venir à Bry, c'est qu'il y fut décidé par un dernier ordre de -Napoléon. Dans ce cas, les mouvements de va-et-vient qui dans cette -journée le rendirent inutile partout, seraient non pas le tort de Ney -qui voulut absolument l'attirer à lui, ou de d'Erlon qui désobéit à -Napoléon pour obéir à Ney, mais de Napoléon lui-même qui aurait -renoncé à l'exécution de ses ordres. C'est M. Charras, qui, dans son -ouvrage sur la campagne de 1815, ouvrage savant, spirituel, -remarquablement écrit, a imaginé cette hypothèse.</p> - -<p>Les suppositions sont admissibles en histoire quand elles sont -nécessaires pour expliquer un fait qui autrement serait inexplicable, -quand elles reposent sur la vraisemblance, et sur des inductions -tirées de l'ensemble des événements. Ici rien de pareil. Les faits, -loin d'être inexplicables sans la supposition de M. Charras, le -deviennent par cette supposition même. Placé entre l'ordre de Napoléon -et celui du maréchal Ney, le comte d'Erlon, sans méconnaître la -hiérarchie, se livra aux interprétations, toujours hasardeuses à la -guerre, et croyant Ney en grand danger, croyant Napoléon dans -l'ignorance de ce danger, finit par se porter aux Quatre-Bras. Tout -est simple et clair dans cette donnée; ce qui n'est ni simple ni -clair, c'est que Napoléon, regardant le sort de la guerre comme -attaché au mouvement qu'il ordonnait, eût contremandé ce mouvement, -sans même avoir eu le temps d'apprendre ce qui se passait aux -Quatre-Bras, et de savoir que la position de Ney y était des plus -difficiles. La supposition de M. Charras rend donc inexplicable ce qui -s'explique de soi, et loin d'être conforme à la vraisemblance, est -absolument invraisemblable. Toutefois si elle reposait sur quelque -témoignage, il faudrait sinon l'admettre, du moins en tenir un certain -compte; mais de témoignages il n'y en a que deux, et ils sont l'un et -l'autre absolument contraires. Ces témoignages sont ceux du comte -d'Erlon, et du général Durutte qui commandait l'une des divisions du -1<sup>er</sup> corps. Certes, si en fait d'ordres donnés par Napoléon au comte -d'Erlon il y a un témoignage décisif, c'est celui du comte d'Erlon -lui-même qui recevait et devait exécuter ces ordres. Or, interrogé par -le duc d'Elchingen sur ces événements, voici sa réponse rapportée par -le duc d'Elchingen lui-même dans son écrit intitulé: <cite>Documents -inédits sur la campagne de 1815</cite>.</p> - -<p>«Au delà de Frasnes, je m'arrêtai avec des généraux de la garde, où je -fus joint par le général La Bédoyère, qui me fit voir une Note au -crayon qu'il portait au maréchal Ney, et qui enjoignait à ce maréchal -de diriger mon corps d'armée sur Ligny. Le général La Bédoyère me -prévint qu'il avait déjà donné l'ordre pour ce mouvement, en faisant -changer de direction à ma colonne, et m'indiqua où je pourrais la -rejoindre. Je pris aussitôt cette route, et envoyai au maréchal mon -chef d'état-major, le général Delcambre, pour le prévenir de ma -nouvelle destination. M. le maréchal Ney me le renvoya en me -prescrivant impérativement de revenir sur les Quatre-Bras, où il -s'était fortement engagé, comptant sur la coopération de mon corps -d'armée. <cite>Je devais donc supposer qu'il y avait urgence, puisque le -maréchal prenait sur lui de me rappeler, quoiqu'il eût reçu la Note -dont j'ai parlé plus haut.</cite>»—</p> - -<p><cite>Je devais supposer</cite>, dit le comte d'Erlon, <cite>qu'il y avait urgence, -puisque le maréchal prenait sur lui de me rappeler, quoiqu'il eût reçu -la Note dont j'ai parlé.....</cite>—N'est-il pas évident, rien qu'à la -lecture de ce passage, que si le comte d'Erlon avait reçu un dernier -ordre de Napoléon, l'autorisant à se rendre aux Quatre-Bras au lieu de -venir à Bry, il l'eût dit tout simplement, car alors sa justification -eût été établie d'un seul mot, et il n'aurait pas eu besoin de -s'appuyer sur l'urgence de la situation de Ney, et sur la supposition -que Ney contredisant les ordres de Napoléon, y était autorisé. Il -aurait dit tout uniment que Napoléon avait contremandé l'ordre au -crayon porté par la Bédoyère, et l'explication eût été complète et -péremptoire. La conclusion forcée, c'est que ce dernier contre-ordre, -qui le couvrait complétement, il ne le reçut pas, puisqu'il n'en a pas -parlé dans sa justification, qui en ce cas eût été sans réplique. -Cette preuve nous semble absolue et ne pas admettre de contestation.</p> - -<p>Après ce témoignage il y en a un second tout aussi péremptoire, c'est -celui du général Durutte. Ce général, fort capable, fort éclairé, -commandait la division du 1<sup>er</sup> corps qui formait tête de colonne. Il -a rédigé une note que je possède, et dont le duc d'Elchingen cite -aussi un fragment, page 71.</p> - -<p>Le général Durutte après avoir raconté comment un ordre de Napoléon -avait amené le comte d'Erlon sur Bry, pour prendre les Prussiens à -revers, ajoute ce qui suit: «Tandis qu'il était en marche, plusieurs -ordonnances du maréchal Ney arrivèrent à la hâte pour arrêter le -1<sup>er</sup> corps et le faire marcher sur les Quatre-Bras. Les officiers -qui apportaient ces ordres disaient que le maréchal Ney avait trouvé -aux Quatre-Bras des forces supérieures, et qu'il était repoussé. Ce -second ordre embarrassa beaucoup le comte d'Erlon, car <cite>il recevait en -même temps de nouvelles instances de la droite pour marcher sur Bry</cite>. -Il se décida néanmoins à retourner vers le maréchal Ney; mais comme il -remarquait, avec le général Durutte, que l'ennemi pouvait faire -déboucher une colonne dans la plaine qui se trouve entre Bry et le -bois de Delhutte, ce qui aurait totalement coupé la partie de l'armée -commandée par l'Empereur d'avec celle commandée par le maréchal Ney, -il se décida à laisser le général Durutte dans cette plaine.»</p> - -<p>Ce témoignage est aussi décisif que le précédent. On y voit en effet -par le récit d'un témoin oculaire que le comte d'Erlon fut placé entre -des ordres contraires, qu'il hésita d'abord, mais que le danger de Ney -le détermina, et ce danger seul, car, ajoute-t-il, <cite>il recevait en -même temps de nouvelles instances de la droite pour marcher sur Bry</cite>. -Or, les instances de la droite, c'étaient les ordres réitérés de -l'Empereur, et ce passage prouve surabondamment qu'ils ne furent pas -révoqués, car s'ils l'avaient été, le général Durutte, assistant à ces -perplexités et les partageant, n'aurait pas manqué de dire qu'un -nouvel ordre de l'Empereur y avait mis fin. Il est donc de toute -évidence que la supposition d'un dernier contre-ordre de l'Empereur -est non-seulement gratuite, mais en opposition avec les seuls -témoignages connus, possibles et concluants. Ainsi, les mouvements qui -rendirent le corps de d'Erlon inutile à tout le monde furent le fait -de Ney, qui ne voulut pas se réduire à la défensive, et qui appela -d'Erlon à son secours coûte que coûte, et de d'Erlon qui, placé entre -des ordres contraires, se laissa entraîner par les cris désespérés -partis des Quatre-Bras. Ce fut un malheur, remontant à Napoléon, non -pas directement et par suite d'un ordre mal donné, mais indirectement -et par suite d'un état moral de ses lieutenants dont il était la cause -générale et supérieure. Que Napoléon fût un très-mauvais politique, il -n'y a pas besoin de preuve pour être autorisé à le déclarer tel; mais -mauvais général, la supposition me semble téméraire, et pour moi je ne -puis encore me résoudre à l'admettre.</p> - -<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> -<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Le maréchal Grouchy, qui était noblement inconsolable de -ses fautes militaires en 1815, sans vouloir cependant les avouer, a -essayé de faire remonter jusqu'à la journée du 17 juin la cause du -temps perdu le 18, et, dans un récit inexact, a présenté Napoléon -pendant cette matinée comme perdant le temps à la façon d'un prince -bavard, paresseux, irrésolu. Il est difficile de reconnaître à ce -portrait l'homme arrivé en vingt jours de l'île d'Elbe à Paris, -l'homme qui, en deux jours, s'était jeté à l'improviste entre les -armées anglaise et prussienne, avant qu'elles pussent se douter même -de sa présence. On ne persuadera à personne que Napoléon, qui, pouvant -attendre la guerre en Champagne, était venu la porter hardiment en -Belgique, pour se ménager l'occasion de surprendre et de battre les -armées ennemies les unes après les autres, fût devenu subitement mou -et irrésolu. Mais le maréchal Grouchy a fait comme beaucoup de témoins -oculaires, qui, ne sachant pas le secret des personnages agissant -devant eux, leur prêtent souvent les motifs les plus puérils et les -plus chimériques. En prétendant que Napoléon se conduisait dans la -matinée du 17 comme un prince oriental s'arrachant avec peine au -repos, le maréchal Grouchy prouve tout simplement qu'il ne se rendait -pas compte de la situation, qu'il ignorait ou ne comprenait pas que -Napoléon devait attendre, 1<sup>o</sup> que Ney eût défilé aux Quatre-Bras avec -quarante mille hommes; 2<sup>o</sup> que les troupes de Lobau fussent en marche -sur les Quatre-Bras; 3<sup>o</sup> que la garde eût fait la soupe et quitté ses -bivouacs; 4<sup>o</sup> que quelques nouvelles de la cavalerie de Pajol eussent -donné une première idée de la direction suivie par les Prussiens. Il -était environ huit heures du matin, et ce n'était pas trop assurément -de deux ou trois heures pour que toutes ces choses pussent se faire. -En attendant, Napoléon s'entretenait de sujets divers avec une liberté -d'esprit que les hommes ne montrent pas toujours quand ils sont -préoccupés de grandes choses, et qui prouve qu'ils sont dignes d'en -porter le poids lorsqu'ils savent la conserver.</p> - -<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> -<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Je tiens ces détails d'un témoin oculaire, qui me les a -cent fois répétés comme les ayant, disait-il, encore devant les yeux, -et ce témoin est le maréchal Gérard, l'un des hommes les plus droits, -les plus véridiques que j'aie connus. Ils m'ont été confirmés par un -grand nombre de témoins oculaires et auriculaires. Le maréchal Grouchy -a cherché à faire naître des doutes sur la nature des instructions -qu'il avait reçues; pourtant ses propres assertions, ses lettres à -Napoléon, constatent ces points essentiels: 1<sup>o</sup> qu'il devait chercher -les Prussiens; 2<sup>o</sup> les poursuivre vivement; 3<sup>o</sup> ne jamais les perdre -de vue; 4<sup>o</sup> se tenir en communication avec le quartier général; 5<sup>o</sup> -enfin, toujours s'efforcer de séparer les Prussiens des Anglais. Ces -points établis suffisent pour les conclusions à porter dans ce grand -débat historique. En tout cas, les instructions données au maréchal -Grouchy résultaient tellement des faits et de la situation, que, même -sans en avoir ou la preuve ou l'aveu, on peut affirmer qu'il n'en a -pas été donné d'autres.</p> - -<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> -<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Je donne ces heures d'après les indications les plus -certaines. Le maréchal Grouchy en a donné d'autres, mais la preuve est -acquise, comme on le verra plus tard, que, sous le rapport des heures, -il s'est trompé presque constamment, et que ses indications à cet -égard sont complétement erronées. Voici du reste deux preuves de -l'inexactitude avec laquelle le maréchal Grouchy a fixé les heures -dans ses divers récits, inexactitude qu'il faut imputer non à son -caractère, mais au chagrin qu'il éprouvait d'avoir commis une faute si -funeste, et au désir bien naturel de s'en exonérer. Racontant les -événements de la matinée du 18, il a prétendu avoir quitté Gembloux à -six heures. Or, des preuves irréfragables démontrent que le départ a -eu lieu pour une partie des troupes à huit heures et à neuf, même à -dix pour quelques autres. Il a encore prétendu que le conseil de -marcher au canon lui fut donné dans l'après-midi du 18, vers trois -heures. Or, il est constaté par des témoignages unanimes, dont -lui-même a reconnu plus tard l'exactitude, que le conseil fut donné -vers onze heures et demie du matin. Nous citons ces faits non pour -attaquer la véracité du maréchal, mais pour prouver que, dans le -trouble où le jetaient ses souvenirs, ses allégations ne peuvent être -acceptées avec confiance, surtout relativement aux heures, qui, dans -les événements militaires comme dans les événements civils, sont -toujours ce qu'il y a de plus difficile à déterminer.</p> - -<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> -<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: L'existence de cet ordre a été contestée. Le maréchal -Grouchy a dit ne l'avoir pas reçu, et nous admettons la chose, d'abord -parce qu'il l'a affirmée, et ensuite parce qu'elle n'est que trop -vraisemblable, car des officiers voyageant la nuit au milieu des -patrouilles ennemies, pouvaient être enlevés, pouvaient aussi, comme -on en vit le triste exemple dans cette campagne, aller remettre aux -généraux prussiens ou anglais les dépêches destinées aux généraux -français. Mais si nous en croyons le maréchal Grouchy, beaucoup plus -suspect que Napoléon dans ce débat, parce qu'il avait une grande faute -à justifier, nous ne voyons pas pourquoi on ne croirait pas aussi -Napoléon, qui, dans les deux versions venues de Sainte-Hélène, a -affirmé de la manière la plus formelle, et avec des détails infiniment -précis, l'existence de l'ordre en question. Nous n'admettons pas -qu'une assertion venue de Sainte-Hélène soit nécessairement une -vérité, mais nous n'admettons pas non plus qu'elle soit nécessairement -un mensonge. Ainsi, nous acceptons l'assertion du maréchal Grouchy, -parce que si nous l'avons vu dans cette polémique altérer souvent les -faits par besoin de se justifier, nous croyons cependant qu'il était -incapable de mentir positivement, et de nier le fait matériel d'un -ordre reçu. De plus nous en croyons la vraisemblance. Ainsi le -maréchal Grouchy, s'il avait reçu l'ordre dont il s'agit, l'aurait -certainement exécuté, car il aurait fallu qu'il fût traître ou fou -pour se conduire autrement, et il n'était ni l'un ni l'autre. Mais si -nous appliquons ces règles de moralité et de vraisemblance au -témoignage du maréchal Grouchy, si, malgré beaucoup de circonstances -altérées dans ses récits, par erreur de mémoire ou par besoin ardent -de se créer des excuses, nous n'admettons pas qu'il ait pu mentir sur -un fait matériel tel qu'un ordre reçu, si nous nous en rapportons à la -vraisemblance qui dit qu'il aurait exécuté cet ordre s'il lui était -parvenu, nous ne voyons pas pourquoi nous n'appliquerions pas ces -mêmes règles à Napoléon lui-même. Affirmer si positivement à -Sainte-Hélène, affirmer avec tant de précision et de détails l'envoi -d'un ordre qui n'aurait pas été envoyé, est un mensonge tel que pour -notre part nous nous refusons à le croire possible. Et ici encore il -reste la vraisemblance. Or, admettre que dans cette nuit, Napoléon qui -était la vigilance même, à la veille de la bataille la plus décisive -de sa vie, n'ait pas donné d'ordre à sa droite, qui était appelée à -jouer un rôle si important, c'est tout simplement admettre -l'impossible. Le prince le plus amolli, le plus stupide de l'Orient, -n'aurait pas commis une telle négligence. Comment la prêter au plus -vigilant, au plus actif des capitaines? Il y a d'ailleurs une autre -preuve morale, plus concluante encore s'il est possible. Si Napoléon -avait inventé cet ordre pour se justifier à Sainte-Hélène d'une -négligence absolument incompréhensible, il l'aurait inventé autrement. -Au lieu de le baser sur l'ignorance où il était des mouvements des -Prussiens le 17 au soir, au lieu de dire qu'il n'avait demandé à -Grouchy qu'un secours de sept mille hommes, il aurait calqué son ordre -mensonger sur les faits connus depuis, et se serait vanté d'avoir -prescrit à Grouchy de passer la Dyle avec son corps tout entier, pour -venir se placer entre les Prussiens et les Anglais. L'assertion -modeste de Napoléon, consistant à s'attribuer un ordre fondé sur des -doutes, et qu'on aurait droit de juger insuffisant s'il avait pu tout -savoir, prouve d'une manière irréfragable à notre avis, qu'à -Sainte-Hélène il ne mentait point, et qu'il ne s'attribuait que ce -qu'il avait prescrit véritablement. Ainsi, que dans cette nuit il -n'ait rien ordonné à Grouchy, nous ne l'admettons pas, et en supposant -qu'il ait donné des ordres, ceux qu'il mentionne, fondés sur le peu -qu'il savait, nous paraissent les véritables, et nous pensons qu'à -mentir, il aurait menti plus complétement et plus à son avantage. Nous -croyons par conséquent lui et le maréchal Grouchy dans leur double -assertion, si facile à expliquer, d'un ordre donné et d'un ordre -intercepté. La saine critique ne consiste pas sans doute à supposer -que les acteurs disent toujours la vérité, mais elle ne consiste pas -non plus à supposer qu'ils mentent toujours.</p> - -<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> -<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Il y eut même des troupes qui ne quittèrent Gembloux -qu'à dix heures. J'ai en ma possession des lettres écrites par des -habitants qui attestent ces détails.</p> - -<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> -<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Deux de ces bataillons avaient été convertis en un après -la bataille de Ligny.</p> - -<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> -<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Le lecteur trouvera plus loin, à la page -<a href="#page231">231</a>, la discussion de cette assertion de Napoléon.</p> - -<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> -<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Notamment le général Foy, dans son Journal militaire. Il -dit, comme témoin oculaire, que jamais dans sa longue carrière -militaire il n'avait assisté à un tel spectacle.</p> - -<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> -<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Les assertions de Napoléon sur ce sujet ont été -contestées; on est allé même jusqu'à prétendre qu'il avait ordonné le -mouvement de cavalerie exécuté par Ney d'une manière si prématurée. Je -répéterai d'abord que si toute assertion venue de Sainte-Hélène n'est -pas nécessairement vraie, elle n'est pas non plus nécessairement -fausse. Napoléon a dit dans la Relation qui porte le nom du général -Gourgaud, et redit dans celle qui porte son nom, qu'il recommanda à -Ney de s'établir à la Haye-Sainte, et d'y attendre de nouveaux ordres, -qu'il regretta vivement la charge de cavalerie de Ney, mais qu'une -fois entreprise il se décida à la soutenir. Cette assertion est si -vraisemblable, que, pour moi, je suis disposé à y croire. Il y a -d'ailleurs de son exactitude des preuves qui me paraissent -convaincantes. Premièrement Napoléon était si préoccupé de l'attaque -des Prussiens qu'il suspendit toute autre action que celle qui était -dirigée contre eux, et que par exemple il ne voulut pas détourner un -seul bataillon de la garde avant d'avoir contenu Bulow. Comment donc -admettre que, ne voulant pas détourner de sa droite une portion -quelconque de son infanterie de réserve, il consentît à lancer sa -grosse cavalerie sans aucun appui d'infanterie? Comment admettre qu'un -général aussi expérimenté commit la faute de lancer sa cavalerie, -quand il ne pouvait détacher encore aucune partie de son infanterie -pour la soutenir? C'est vraiment trop entreprendre que de vouloir lui -faire ordonner ce que le plus incapable des généraux n'aurait pas osé -prescrire. On répondra peut-être que cependant Ney le fit. Mais -d'abord Ney n'était pas Napoléon. Ney était sur le terrain, entraîné, -hors de lui; il ne commandait pas en chef; il ne savait pas ce que -savait Napoléon, c'est que pour le moment il n'y avait pas un seul -secours d'infanterie à espérer. La faute concevable de la part de Ney -ne l'aurait donc pas été de Napoléon. Restent en outre les témoignages -qui sont concluants.</p> - -<p>Le défenseur le plus absolu de Ney, le colonel Heymès, témoin -oculaire, parlant de cette fameuse charge de cavalerie, n'a pas osé -dire qu'elle avait été ordonnée par Napoléon. Certes, si cette excuse -eût existé, il l'eût donnée. Il se borne à dire que Ney avait voulu -prendre possession du terrain et de l'artillerie qui semblaient -abandonnés par le duc de Wellington dans son mouvement rétrograde. De -ce qu'une excuse si radicale n'est pas invoquée par ceux mêmes qui ont -défiguré les faits pour justifier le maréchal Ney, il résulte -évidemment qu'elle n'existe pas. Enfin, il y a une autre preuve, à mon -avis tout aussi décisive. Napoléon, écrivant à Laon le Bulletin -développé de la bataille à la face de Ney qui pouvait démentir ses -assertions, et qui ne manqua pas en effet d'attaquer ce bulletin à la -Chambre des pairs deux jours après, n'a pas hésité à dire que la -cavalerie <cite>cédant à une ardeur irréfléchie</cite>, avait chargé sans son -ordre. Je tiens de témoins oculaires dignes de foi, qu'à Laon -rédigeant le Bulletin il dit ces mots: Je pourrais mettre sur le -compte de Ney la principale faute de la journée, je ne le ferai -pas.—C'est pourquoi, sans nommer Ney, il attribua à l'<cite>ardeur de la -cavalerie</cite> (et c'était vrai) la faute commise de dépenser toutes nos -forces en troupes à cheval avant le moment opportun. Certes, il -n'aurait pas, devant Drouot, devant tant de témoins oculaires, avancé -une telle chose, s'il eût ordonné lui-même la charge dont il s'agit. -Enfin Ney, deux jours après, faisant à la Chambre des pairs une sortie -violente contre la direction générale des opérations, c'est-à-dire -contre Napoléon, n'osa pas avancer pour son excuse qu'on lui avait -prescrit cet emploi intempestif de la cavalerie, ce qui eût fait -tomber un reproche qui en ce moment était dans toutes les bouches. Or, -la scène racontée dans la relation Gourgaud, page 97, et dans laquelle -le maréchal Soult dit: <cite>Cet homme va tout compromettre comme à Iéna</cite>, -avait acquis dans l'armée une véritable notoriété, et j'ai entendu des -témoins oculaires la raconter plus d'une fois.</p> - -<p>Ainsi pour moi, les preuves irréfragables consistent en ce que -Napoléon, suspendant l'action à cause des Prussiens, ne pouvait pas en -ce moment ordonner une charge générale de toute sa cavalerie; que Ney -étant là pour le démentir, il ne craignit pas d'écrire dans le -Bulletin de la bataille, que cette charge fut due à une <cite>ardeur -irréfléchie</cite>, et que Ney, deux jours après, récriminant violemment -contre lui, ne fit pas valoir l'excuse si simple, si complète, que -cette <i>ardeur irréfléchie</i> était le fait de Napoléon, qui l'avait -autorisée par son ordre. Je considère donc comme certain que Ney fut -entraîné, et qu'une fois le mouvement commencé, Napoléon se résigna à -le soutenir, parce qu'en effet il ne pouvait pas agir autrement. C'est -le second ordre, devenu inévitable, qu'on a confondu avec le premier. -Je ne suis point ici apologiste, mais historien, cherchant la vérité, -rien de plus, rien de moins.</p> - -<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> -<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Témoignage du général Berthezène, dans ses Mémoires.</p> - -<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> -<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Je trouve dans des notes fort curieuses, fort -intéressantes, écrites il y a longtemps par le colonel -Combes-Brassard, chef de l'état-major du 6<sup>e</sup> corps (corps de Lobau), -le passage suivant, et je le cite parce qu'il met en lumière l'une des -plus grandes vertus des temps modernes, celle de Drouot. «Le général -Drouot, dit le colonel Combes-Brassard, passa peu de jours à Paris -après son jugement. Je le voyais fréquemment. La bataille de -Mont-Saint-Jean était souvent le sujet de nos entretiens. Il me dit un -jour du ton d'un homme qui semble avoir besoin de soulager son âme -oppressée: «Plus je pense à cette bataille, plus je me sens entraîné à -me croire l'une des causes qui nous l'ont fait perdre.»—«Vous, mon -général! le dévouement généreux d'une noble amitié pour son maître ne -saurait aller plus loin.»—«Expliquons-nous, mon cher colonel. Je -n'entends pas me charger des fautes qui ne sont pas les miennes, mais -revendiquer ce qui m'appartient, à mes risques et périls.</p> - -<p>«Dès le point du jour, continua-t-il, l'Empereur avait reconnu la -position des ennemis; son plan était arrêté; ses dispositions -d'attaque faites pour sept ou huit heures du matin au plus tard. Je -lui fis observer que la pluie avait tellement dégradé les chemins et -détrempé le terrain que les mouvements de l'artillerie seraient bien -lents; que deux ou trois heures de retard sauveraient cet -inconvénient. L'Empereur souscrivit à ce retard funeste. S'il n'eût -tenu aucun compte de mon observation, Wellington était attaqué à sept -heures, il était battu à dix, la victoire complète à midi, et Blucher -qui ne put déboucher qu'à cinq heures, tombait entre les mains d'une -armée victorieuse. Nous attaquâmes à midi, et nous livrâmes toutes les -chances du succès à l'ennemi.»</p> - -<p>Ce passage m'a paru devoir être reproduit. Tandis que nous voyons en -effet les auteurs des fautes les plus graves repousser une -responsabilité qui leur appartient, Drouot, qui n'avait rien à se -reprocher dans la funeste bataille de Waterloo, car ce n'était pas une -faute dans une journée de dix-huit heures, d'en consacrer trois ou -quatre à laisser raffermir le sol, Drouot s'accusait d'avoir contribué -à la perte de la bataille en la faisant différer. Par le fait, sans -doute ce fut un mal d'avoir perdu trois heures, mais d'après toutes -les vraisemblances ce n'était pas une faute, car pour ceux qui avaient -à prendre l'offensive le raffermissement du sol était une circonstance -capitale. C'est une nouvelle preuve de ce qu'il y a de hasard dans les -événements militaires, et de la nécessité de juger avec une extrême -réserve des opérations où souvent le conseil le plus sage aboutit aux -plus déplorables résultats.</p> - -<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> -<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Témoignage du général Berthezène dans ses Mémoires, tome -II, page 398.</p> - -<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> -<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: Faute d'avoir rapproché avec assez de précision les -diverses circonstances de l'affaire des sauf-conduits, on a accusé M. -Fouché d'avoir voulu livrer Napoléon aux Anglais, et on l'a ainsi -calomnié, ce qui n'est pas souvent arrivé à ceux qui ont parlé de ce -personnage. Il est pourtant vrai que M. Fouché ne voulut point livrer -Napoléon, qu'il s'exposa même plus tard à la colère des Bourbons et -des étrangers pour avoir donné postérieurement l'ordre de le laisser -partir de Rochefort. Mais il est vrai aussi que dans le moment, -craignant de nuire aux négociations, il réitéra l'ordre d'attendre les -sauf-conduits, ce qui pouvait devenir un grand danger, l'espérance -d'avoir ces sauf-conduits étant tout à fait chimérique. C'est cette -circonstance, mal expliquée et mal interprétée, qui a donné naissance -au reproche injuste que nous réfutons ici par un pur sentiment -d'impartialité. On verra dans la suite que M. Fouché leva lui-même -l'interdiction dont il s'agit, et qu'il le fit de bonne foi et sans -aucune perfidie.</p> - -<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> -<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: La génération présente a vu, connu et respecté M. -Clément, membre des Chambres pendant quarante années. C'est à l'aide -des souvenirs qu'il avait conservés de cette scène, et qu'il avait -bien voulu écrire pour moi, que je suis parvenu à rectifier la plupart -des récits contemporains. Comme il était présent et d'une parfaite -véracité, comme il n'avait d'ailleurs aucun motif d'altérer les faits, -je crois le récit que je donne ici rigoureusement exact, et le plus -rapproché possible de la vérité absolue.</p> - -<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> -<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Nous ne calomnions pas ici sir Hudson Lowe, qui dans une -de ses dépêches dit que s'il y avait eu dans l'île une habitation -convenable pour lui et sa famille, il se serait empressé de céder -Plantation-House à Napoléon. C'est l'aveu qu'il faisait passer ses -commodités personnelles avant celles de son prisonnier, qui certes -aurait bien dû mériter la préférence sur le général Lowe et même sur -sa famille, quelque intéressante qu'elle fût.</p> - -<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> -<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: Quoique Charles VIII fût victorieux à Fornoue, il courut -la chance d'y périr, et il y aurait même péri avec toute son armée, -s'il n'avait rencontré sur ses derrières des troupes aussi inférieures -aux siennes. Macdonald au contraire rencontrant à la Trebbia des -troupes égales en valeur à celles qu'il commandait, faillit y trouver -sa perte, ce qui du reste n'était point sa faute, mais celle du -Directoire qui l'avait envoyé à Naples. Le raisonnement du général -Bonaparte conserve donc sa justesse dans les deux cas, et prouve que -c'est au nord et point au midi qu'il faut disputer l'Italie.</p> - - -<p class="p4 center">Note au lecteur de ce fichier numérique:</p> - -<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p> -</div> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (20/20)</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. 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Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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