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-The Project Gutenberg eBook of Histoire du Consulat et de l'Empire
-(20/20), by Adolphe Thiers
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Histoire du Consulat et de l'Empire (20/20)
- faisant suite à l''Histoire de la Révolution Française'
-
-Author: Adolphe Thiers
-
-Release Date: July 8, 2022 [eBook #68476]
-
-Language: French
-
-Produced by: Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine P. Travers and
- the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE
-L'EMPIRE (20/20) ***
-
-
-
-
-
-HISTOIRE DU CONSULAT
-
-ET DE L'EMPIRE
-
-
-TOME XX
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-
-L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
-Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
-Espagnole et Italienne.
-
-Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
-Librairie) le 5 août 1862.
-
-
-PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.
-
-
-
-
-[Illustration: Napoléon (1815)]
-
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-
-
-HISTOIRE DU CONSULAT
-
-ET DE L'EMPIRE
-
-
-
-
-FAISANT SUITE
-
-À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
-
-
-
-
-PAR M. A. THIERS
-
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-
-
-TOME VINGTIÈME
-
-
-
-
- PARIS
- LHEUREUX ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 60, RUE RICHELIEU
- 1862
-
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-
-HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
-
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-
-
-LIVRE SOIXANTIÈME.
-
-WATERLOO.
-
- Forces que Napoléon avait réunies pour l'ouverture de la campagne
- de 1815. -- Les places occupées, Paris et Lyon pourvus de
- garnisons suffisantes, la Vendée contenue, il lui restait 124
- mille hommes présents au drapeau pour prendre l'offensive sur la
- frontière du Nord. -- En attendant un mois Napoléon aurait eu
- cent mille hommes de plus. -- Néanmoins il se décide en faveur de
- l'offensive immédiate, d'abord pour ne pas laisser dévaster par
- l'ennemi les provinces de France les plus belles et les plus
- dévouées, et ensuite parce que la colonne envahissante de l'Est
- étant en retard sur celle du Nord, il a l'espérance en se hâtant
- de pouvoir les combattre l'une après l'autre. -- Combinaison
- qu'il imagine pour concentrer soudainement son armée, et la jeter
- entre les Anglais et les Prussiens avant qu'ils puissent
- soupçonner son apparition. -- Le 15 juin à trois heures du matin,
- Napoléon entre en action, enlève Charleroy, culbute les
- Prussiens, et prend position entre les deux armées ennemies. --
- Les Prussiens ayant leur base sur Liége, les Anglais sur
- Bruxelles, ne peuvent se réunir que sur la grande chaussée de
- Namur à Bruxelles, passant par Sombreffe et les Quatre-Bras. --
- Napoléon prend donc le parti de se porter sur Sombreffe avec sa
- droite et son centre, pour livrer bataille aux Prussiens, tandis
- que Ney avec la gauche contiendra les Anglais aux Quatre-Bras. --
- Combat de Gilly sur la route de Fleurus. -- Hésitations de Ney
- aux Quatre-Bras. -- Malgré ces hésitations tout se passe dans
- l'après-midi du 15 au gré de Napoléon, et il est placé entre les
- deux armées ennemies de manière à pouvoir le lendemain combattre
- les Prussiens avant que les Anglais viennent à leur secours. --
- Dispositions pour la journée du 16. -- Napoléon est obligé de
- différer la bataille contre les Prussiens jusqu'à l'après-midi,
- afin de donner à ses troupes le temps d'arriver en ligne. --
- Ordre à Ney d'enlever les Quatre-Bras à tout prix, et de diriger
- ensuite une colonne sur les derrières de l'armée prussienne. --
- Vers le milieu du jour Napoléon et son armée débouchent en avant
- de Fleurus. -- Empressement de Blucher à accepter la bataille, et
- position qu'il vient occuper en avant de Sombreffe, derrière les
- villages de Saint-Amand et de Ligny. -- Bataille de Ligny, livrée
- le 16, de trois à neuf heures du soir. -- Violente résistance des
- Prussiens à Saint-Amand et à Ligny. -- Ordre réitéré à Ney
- d'occuper les Quatre-Bras, et de détacher un corps sur les
- derrières de Saint-Amand. -- Napoléon voyant ses ordres
- inexécutés, imagine une nouvelle manoeuvre, et avec sa garde
- coupe la ligne prussienne au-dessus de Ligny. -- Résultat décisif
- de cette belle manoeuvre. -- L'armée prussienne est rejetée au
- delà de Sombreffe après des pertes immenses, et Napoléon demeure
- maître de la grande chaussée de Namur à Bruxelles par les
- Quatre-Bras. -- Pendant qu'on se bat à Ligny, Ney, craignant
- d'avoir à combattre l'armée britannique tout entière, laisse
- passer le moment propice, n'entre en action que lorsque les
- Anglais sont en trop grand nombre, parvient seulement à les
- contenir, et d'Erlon de son côté, attiré tantôt à Ligny, tantôt
- aux Quatre-Bras, perd la journée en allées et venues, ce qui le
- rend inutile à tout le monde. -- Malgré ces incidents le plan de
- Napoléon a réussi, car il a pu combattre les Prussiens séparés
- des Anglais, et il est en mesure le lendemain de combattre les
- Anglais séparés des Prussiens. -- Dispositions pour la journée du
- 17. -- Napoléon voulant surveiller les Prussiens, compléter leur
- défaite, et surtout les tenir à distance pendant qu'il aura
- affaire aux Anglais, détache son aile droite sous le maréchal
- Grouchy, en lui recommandant expressément de toujours communiquer
- avec lui. -- Il compose cette aile droite des corps de Vandamme
- et de Gérard fatigués par la bataille de Ligny, et avec son
- centre, composé du corps de Lobau, de la garde et de la réserve
- de cavalerie, il se porte vers les Quatre-Bras, pour rallier Ney
- et aborder les Anglais. -- Ces dispositions l'occupent une partie
- de la matinée du 17, et il part ensuite pour rejoindre ses
- troupes qui ont pris les devants. -- Surprise qu'il éprouve en
- trouvant Ney, qui devait former la tête de colonne, immobile
- derrière les Quatre-Bras. -- Ney, croyant encore avoir l'armée
- anglaise tout entière devant lui, attendait l'arrivée de Napoléon
- pour se mettre en mouvement. -- Ce retard retient longtemps
- l'armée au passage des Quatre-Bras. -- Orage subit qui convertit
- la contrée en un vaste marécage. -- Profonde détresse des
- troupes. -- Combat d'arrière-garde à Genappe. -- Napoléon
- poursuit l'armée anglaise, qui s'arrête sur le plateau de
- Mont-Saint-Jean, en avant de la forêt de Soignes. -- Description
- de la contrée. -- Desseins du duc de Wellington. -- Son intention
- est de s'établir sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et d'y
- attendre les Prussiens pour livrer avec eux une bataille
- décisive. -- Blucher quoique mécontent des Anglais pour la
- journée du 16, leur fait dire qu'il sera sur leur gauche le 18 au
- matin, en avant de la forêt de Soignes. -- Longue reconnaissance
- exécutée par Napoléon le 17 au soir sous une grêle de boulets. --
- Sa vive satisfaction en acquérant la conviction que les Anglais
- sont décidés à combattre. -- Sa confiance dans le résultat. --
- Ordre à Grouchy de se rapprocher et d'envoyer un détachement pour
- prendre à revers la gauche des Anglais. -- Mouvements de Grouchy
- pendant cette journée du 17. -- Il court inutilement après les
- Prussiens sur la route de Namur, et ne s'aperçoit que vers la fin
- du jour de leur marche sur Wavre. -- Il achemine alors sur
- Gembloux son infanterie qui n'a fait que deux lieues et demie
- dans la journée. -- Pourtant on est si près les uns des autres,
- que Grouchy peut encore, en partant à quatre heures du matin le
- 18, se trouver sur la trace des Prussiens, et les prévenir dans
- toutes les directions. -- Il écrit le 17 au soir à Napoléon qu'il
- est sur leur piste, et qu'il mettra tous ses soins à les tenir
- séparés des Anglais. -- Napoléon se lève plusieurs fois dans la
- nuit pour observer l'ennemi. -- Les feux de bivouac des Anglais
- ne laissent aucun doute sur leur résolution de livrer bataille.
- -- La pluie n'ayant cessé que vers six heures du matin, Drouot,
- au nom de l'artillerie, déclare qu'il sera impossible de
- manoeuvrer avant dix ou onze heures du matin. -- Napoléon se
- décide à différer la bataille jusqu'à ce moment. -- Son plan pour
- cette journée. -- Il veut culbuter la gauche des Anglais sur leur
- centre, et leur enlever la chaussée de Bruxelles, qui est la
- seule issue praticable à travers la forêt de Soignes. --
- Distribution de ses forces. -- Aspect des deux armées. --
- Napoléon après avoir sommeillé quelques instants prend place sur
- un tertre en avant de la ferme de la Belle-Alliance. -- Avant de
- donner le signal du combat, il expédie un nouvel officier à
- Grouchy pour lui faire part de la situation, et lui ordonner de
- venir se placer sur sa droite. -- À onze heures et demie le feu
- commence. -- Grande batterie sur le front de l'armée française,
- tirant à outrance sur la ligne anglaise. -- À peine le feu est-il
- commencé qu'on aperçoit une ombre dans le lointain à droite. --
- Cavalerie légère envoyée en reconnaissance. -- Attaque de notre
- gauche commandée par le général Reille contre le bois et le
- château de Goumont. -- Le bois et le verger sont enlevés, malgré
- l'opiniâtreté de l'ennemi; mais le château résiste. -- Fâcheuse
- obstination à enlever ce poste. -- La cavalerie légère vient
- annoncer que ce sont des troupes qu'on a vues dans le lointain à
- droite, et que ces troupes sont prussiennes. -- Nouvel officier
- envoyé à Grouchy. -- Le comte de Lobau est chargé de contenir les
- Prussiens. -- Attaque au centre sur la route de Bruxelles afin
- d'enlever la Haye-Sainte, et à droite afin d'expulser la gauche
- des Anglais du plateau de Mont-Saint-Jean. -- Ney dirige cette
- double attaque. -- Nos soldats enlèvent le verger de la
- Haye-Sainte, mais sans pouvoir s'emparer des bâtiments de ferme.
- -- Attaque du corps de d'Erlon contre la gauche des Anglais. --
- Élan des troupes. -- La position est d'abord emportée, et on est
- près de déboucher sur le plateau, lorsque nos colonnes
- d'infanterie sont assaillies par une charge furieuse des dragons
- écossais, et mises en désordre pour n'avoir pas été disposées de
- manière à résister à la cavalerie. -- Napoléon lance sur les
- dragons écossais une brigade de cuirassiers. -- Horrible carnage
- des dragons écossais. -- Quoique réparé, l'échec de d'Erlon
- laisse la tâche à recommencer. -- En ce moment, la présence des
- Prussiens se fait sentir, et Lobau traverse le champ de bataille
- pour aller leur tenir tête. -- Napoléon suspend l'action contre
- les Anglais, ordonne à Ney d'enlever la Haye-Sainte pour
- s'assurer un point d'appui au centre, et de s'en tenir là jusqu'à
- ce qu'on ait apprécié la portée de l'attaque des Prussiens. -- Le
- comte de Lobau repousse les premières divisions de Bulow. -- Ney
- attaque la Haye-Sainte et s'en empare. -- La cavalerie anglaise
- voulant se jeter sur lui, il la repousse, et la suit sur le
- plateau. -- Il aperçoit alors l'artillerie des Anglais qui semble
- abandonnée, et croit le moment venu de porter un coup décisif. --
- Il demande des forces, et Napoléon lui confie une division de
- cuirassiers pour qu'il puisse se lier à Reille autour du château
- de Goumont. -- Ney se saisit des cuirassiers, fond sur les
- Anglais, et renverse leur première ligne. -- Toute la réserve de
- cavalerie et toute la cavalerie de la garde, entraînées par lui,
- suivent son mouvement sans ordre de l'Empereur. -- Combat de
- cavalerie extraordinaire. -- Ney accomplit des prodiges, et fait
- demander de l'infanterie à Napoléon pour achever la défaite de
- l'armée britannique. -- Engagé dans un combat acharné contre les
- Prussiens, Napoléon ne peut pas donner de l'infanterie à Ney, car
- il ne lui reste que celle de la garde. -- Il fait dire à Ney de
- se maintenir sur le plateau le plus longtemps possible, lui
- promettant de venir terminer la bataille contre les Anglais, s'il
- parvient à la finir avec les Prussiens. -- Napoléon à la tête de
- la garde livre un combat formidable aux Prussiens. -- Bulow est
- culbuté avec grande perte. -- Ce résultat à peine obtenu Napoléon
- ramène la garde de la droite au centre, et la dispose en colonnes
- d'attaque pour terminer la bataille contre les Anglais. --
- Premier engagement de quatre bataillons de la garde contre
- l'infanterie britannique. -- Héroïsme de ces bataillons. --
- Pendant que Napoléon va les soutenir avec six autres bataillons,
- il est soudainement pris en flanc par le corps prussien de
- Ziethen, arrivé le dernier en ligne. -- Affreuse confusion. -- Le
- duc de Wellington prend alors l'offensive, et notre armée
- épuisée, assaillie en tête, en flanc, en queue, n'ayant aucun
- corps pour la rallier, saisie par la nuit, ne voyant plus
- Napoléon, se trouve pendant quelques heures dans un état de
- véritable débandade. -- Retraite désordonnée sur Charleroy. --
- Opérations de Grouchy pendant cette funeste journée. -- Au bruit
- du canon de Waterloo, tous ses généraux lui demandent de se
- porter au feu. -- Il ne comprend pas ce conseil et refuse de s'y
- rendre. -- Combien il lui eût été facile de sauver l'armée. -- À
- la fin du jour il est éclairé, et conçoit d'amers regrets. --
- Caractère de cette dernière campagne, et cause véritable des
- revers de l'armée française.
-
-
-[Date en marge: Juin 1815.]
-
-[En marge: Forces que Napoléon était parvenu à réunir pour l'ouverture
-de la campagne de 1815.]
-
-Malgré l'activité que Napoléon avait déployée dans les deux mois et
-demi écoulés du 25 mars au 12 juin, les résultats n'avaient répondu ni
-à ses efforts, ni à son attente, ni à ses besoins. Il avait compté
-d'abord sur 150 mille hommes pour se jeter par la frontière du Nord
-sur les Anglais et les Prussiens, puis sur 130 mille après les
-événements de la Vendée, et enfin il n'était arrivé à réunir que 124
-mille combattants pour tenter la fortune une dernière fois. Quiconque
-par l'étude ou la pratique a pu connaître les difficultés du
-gouvernement, jugera ce résultat surprenant. Ainsi qu'on l'a vu au
-volume précédent, Napoléon lorsqu'il était rentré en possession de
-l'autorité suprême au 20 mars, avait trouvé un effectif réel de 180
-mille hommes, desquels en retranchant les non-valeurs (c'est-à-dire
-les gendarmes, vétérans, états-majors, punitionnaires, etc., montant
-alors à 32 mille), il restait 148 mille hommes, desquels en
-retranchant encore les dépôts et en faisant les répartitions
-indispensables entre les diverses parties du territoire, il eût été
-impossible de tirer une force active de 30 mille soldats pour la
-concentrer sur un point quelconque de nos frontières. Telle est la
-vérité, et elle n'aura rien d'étonnant pour ceux qui ont tenu dans les
-mains les rênes d'un grand État.
-
-[En marge: La France avait 124 mille hommes présents au drapeau, pour
-ouvrir les hostilités sur la frontière du Nord.]
-
-Afin de sortir au plus vite de cette impuissance, Napoléon avait
-rappelé 50 mille soldats en congé de semestre, ce qui avait porté
-l'effectif total de 180 mille hommes à 230 mille, et immédiatement
-après les anciens militaires, qui n'avaient donné que 70 mille
-recrues, au lieu de 90 mille qu'on s'était flatté d'obtenir, parce
-qu'un grand nombre de ces anciens militaires étaient entrés dans les
-gardes nationales mobilisées. Cette dernière mesure avait porté
-l'effectif général le 12 juin non pas à 300 mille hommes, mais à 288
-mille, parce qu'à cette date 12 mille anciens militaires sur 70 mille
-étaient encore en route pour rejoindre. Restait la conscription de
-1815 qui devait donner 112 mille hommes, dont 46 mille appelables
-sur-le-champ, et 66 mille lorsque la loi concernant cette levée serait
-rendue, ainsi que nous l'avons expliqué déjà. Les ménagements à garder
-en fait de conscription étaient cause qu'aucun individu n'avait encore
-été demandé à cette classe. Les gardes nationales mobilisées, qui
-avaient répondu avec beaucoup de zèle à l'appel de l'État, avaient
-déjà fourni 170 mille hommes, dont 138 mille rendus au 12 juin, et 32
-mille prêts à se ranger sous les drapeaux. De ces 138 mille gardes
-nationaux arrivés, 50 mille formés en divisions actives composaient la
-principale partie des corps de Rapp sur le Rhin, de Lecourbe aux
-environs de Béfort, de Suchet sur les Alpes. Les 88 mille restants
-tenaient garnison dans les places. Pour le moment l'armée de ligne, la
-seule vraiment active, se réduisait à 288 mille hommes, et à 256 mille
-en déduisant les non-valeurs dont il vient d'être parlé, telles que
-gendarmes, vétérans, etc.... Elle était ainsi répartie: 66 mille
-hommes formaient le dépôt des régiments, 20 mille constituaient le
-fond du corps de Rapp, 12 mille celui du corps de Suchet, 4 mille
-celui du corps de Lecourbe. (On vient de voir que le surplus de ces
-corps se composait de gardes nationales mobilisées.) Quatre mille
-hommes étaient en réserve à Avignon, 7 à 8 mille à Antibes sous le
-maréchal Brune, 4 mille à Bordeaux sous le général Clausel; environ 17
-à 18 mille occupaient la Vendée. Restaient 124 mille combattants,
-destinés à opérer par la frontière du Nord sous les ordres directs de
-Napoléon, mais ces derniers tous valides, tous présents dans le rang,
-et n'ayant à subir aucune des réductions qu'il faut admettre dans les
-évaluations d'armée lorsqu'on veut savoir la vérité rigoureuse.
-
-[En marge: Chaque jour qui s'écoulait devait augmenter ces forces.]
-
-[En marge: État satisfaisant du matériel.]
-
-Nous ajouterons que chaque jour écoulé devait augmenter ces forces,
-qu'il allait arriver 12 mille anciens militaires actuellement en
-marche, 46 mille conscrits de la classe de 1815, 30 à 40 mille gardes
-nationaux mobilisés, c'est-à-dire environ cent mille hommes, qui
-auraient permis de tirer des dépôts 40 ou 50 mille recrues pour
-l'armée de ligne, et d'ajouter 30 mille hommes aux divisions actives
-des gardes nationales mobilisées. Un mois aurait suffi pour un tel
-résultat, et si on en suppose deux, c'est une nouvelle augmentation de
-cent mille hommes qu'on aurait obtenue, et l'armée active aurait pu
-être de 400 mille combattants, les gardes nationales mobilisées de 200
-mille. Ces troupes étaient pourvues du matériel nécessaire. L'armée de
-ligne avait reçu des fusils neufs, les divisions actives de gardes
-nationaux des fusils réparés. Les gardes nationaux en garnison dans
-les places avaient été obligés de se contenter de fusils vieux, qu'on
-devait réparer successivement. Le matériel d'artillerie surabondait;
-les attelages seuls laissaient à désirer. Napoléon avait trouvé 2
-mille chevaux de trait au 20 mars; il en avait retiré 6 mille de chez
-les paysans, et levé 10 mille, dont une partie était déjà rendue aux
-corps. L'armée du Nord possédait 350 bouches à feu bien attelées, ce
-qui suffisait, puisque c'était près de trois pièces par mille hommes.
-La cavalerie comptait déjà 40 mille chevaux, et on espérait en porter
-le nombre à 50 mille. Elle était superbe, car les chevaux étaient
-bons, et les hommes avaient tous servi. L'habillement était presque
-complet. Dans l'armée de ligne pourtant, quelques hommes n'avaient que
-la veste et la capote. Les gardes nationaux se plaignaient de n'avoir
-pas encore reçu l'uniforme adopté pour eux, c'est-à-dire la blouse
-bleue et le collet de couleur, ce qui les exposait à être traités par
-l'ennemi comme paysans révoltés, non comme soldats réguliers. Les
-préfets, fort pressés dans ces premiers moments, et manquant souvent
-des fonds nécessaires, n'avaient pas eu les moyens de pourvoir à cet
-objet, et c'était chez les gardes nationaux mobiles une cause de
-mécontentement, parce que c'était pour eux une cause de danger, ce qui
-n'empêchait pas du reste qu'ils ne fussent animés du meilleur esprit.
-
-[En marge: Nécessité de placer des noyaux d'armées sur le Rhin, le
-Jura et les Alpes.]
-
-Ainsi en deux mois et demi, Napoléon avait tiré la France d'un état
-complet d'impuissance, car tandis qu'au 20 mars elle n'aurait pu
-réunir sur aucun point une force de quelque importance, elle avait le
-12 juin sur la frontière du Nord 124 mille hommes pourvus de tout, et
-capables si la fortune ne les trahissait pas, de changer la face des
-choses. Elle avait sur le Rhin, sur le Jura, sur les Alpes, des noyaux
-d'armées tels qu'en se joignant à eux, Napoléon pouvait en faire
-sur-le-champ des corps imposants, et très-présentables à l'ennemi. Les
-places étaient fortement occupées, et chacun des mois suivants devait
-augmenter d'une centaine de mille la masse des défenseurs du sol.
-Quelques juges sévères ont demandé pourquoi une quarantaine de mille
-hommes étaient répartis entre les corps de Rapp, de Lecourbe, de
-Suchet, où ils ne formaient pas des armées véritables, tandis que
-joints à Napoléon ils auraient décidé la victoire. Ces critiques sont
-dénuées de fondement. On ne pouvait laisser le Rhin, le Jura, les
-Alpes sans défense: il y fallait au moins des corps qui, renforcés
-promptement si le danger devenait sérieux de leur côté, fussent
-capables d'arrêter l'invasion. Napoléon les avait composés en grande
-partie de gardes nationaux mobilisés; mais ceux-ci avaient besoin d'un
-soutien, et 20 mille soldats de ligne ajoutés au corps de Rapp, 4
-mille à celui de Lecourbe, 12 mille à celui de Suchet, devaient leur
-procurer une plus grande consistance, et leur fournir d'ailleurs les
-armes spéciales, artillerie, cavalerie, génie, que les gardes
-nationales mobilisées ne contenaient point. Rapp avait ainsi 40 à 45
-mille hommes, Lecourbe 12 à 15 mille, Suchet 30 à 32 mille, et si
-Napoléon après avoir triomphé des Prussiens et des Anglais se
-reportait vers le Rhin pour tenir tête aux Autrichiens et aux Russes
-qui arrivaient par la frontière de l'Est, il devait trouver un fond
-d'armée qu'il porterait à 120 mille combattants en amenant seulement
-70 à 80 mille hommes avec lui. Assurément il ne pouvait faire moins
-pour le Rhin, le Jura, les Alpes; mais en faisant cela il avait fait
-l'indispensable, et il s'était réservé en même temps des ressources
-suffisantes pour frapper au Nord un coup décisif. Lui seul parmi les
-généraux anciens et modernes a entendu au même degré la distribution
-des forces, de manière à pourvoir à tout en ne faisant partout que
-l'indispensable, et en se réservant au point essentiel des moyens
-décisifs. Nos malheurs de 1815 n'infirment en rien cette vérité.
-
-La situation que nous venons d'exposer prouve combien eût été folle la
-pensée de courir au Rhin le lendemain du 20 mars, pour profiter de
-l'élan imprimé aux esprits par le merveilleux retour de l'île d'Elbe.
-En prenant ce parti on eût rencontré des forces triples ou quadruples
-de celles qu'on aurait amenées; on aurait, en se portant si loin,
-rendu beaucoup plus difficile et presque impossible la reconstitution
-de nos régiments, et enfin Napoléon eût révolté contre lui les hommes
-qui voulaient épuiser tous les moyens de conserver la paix, et qui
-n'étaient disposés à lui pardonner la guerre que si elle était
-absolument inévitable. Si donc la résolution d'attendre que nos forces
-fussent tirées de la nullité où elles étaient au 20 mars, et que les
-dispositions hostiles de l'Europe fussent devenues évidentes, si cette
-résolution était d'une sagesse incontestable, il s'élevait néanmoins
-une question fort grave, celle de savoir si après avoir attendu
-jusqu'au milieu de juin, il ne valait pas mieux différer jusqu'au
-milieu de juillet ou d'août, afin d'atteindre le moment où nos forces
-seraient complétement organisées.
-
-[En marge: Fallait-il prendre l'offensive, ou attendre l'ennemi sous
-Paris, en lui opposant des forces qui eussent été doublées si Napoléon
-s'était ménagé un mois de plus?]
-
-[En marge: Inconvénients attachés au système de la défensive.]
-
-En effet, Blucher et Wellington ayant pris le parti de rester
-immobiles à la tête de la colonne du Nord, jusqu'à ce que la colonne
-de l'Est sous le prince de Schwarzenberg fût en mesure d'agir, il
-devait s'écouler encore un mois avant les premières hostilités, et un
-mois devait être de très-grande conséquence pour le développement de
-nos forces. Ainsi les anciens militaires, les conscrits de 1815, les
-gardes nationaux mobilisés, auraient achevé de rejoindre, ce qui nous
-aurait procuré cent mille hommes de plus, lesquels auraient presque
-tous profité à l'armée active, et au lieu de 124 mille combattants,
-Napoléon aurait pu en avoir 200 mille sous la main. Si on suppose que,
-persistant dans ce plan d'expectative, il eût comme en 1814 laissé
-l'ennemi s'avancer au sein de nos provinces, les deux grandes armées
-ennemies n'auraient pu être avant le 1er août, l'une à Langres,
-l'autre à Laon. Les dépôts en se repliant auraient versé un plus grand
-nombre d'hommes dans les régiments; Rapp en évacuant l'Alsace aurait
-rejoint Napoléon, qui se serait trouvé ainsi à la tête de 250 mille
-combattants recevant ses ordres directs. Pendant ce temps, Paris se
-serait rempli de marins, de fédérés, de dépôts, et eût peut-être
-compté cent mille défenseurs. Lyon, entouré de solides ouvrages, se
-serait rempli aussi des marins de Toulon, des gardes nationaux
-mobilisés du Dauphiné, de la Franche-Comté, de l'Auvergne: Suchet,
-rejoint par Lecourbe, aurait été en avant de Lyon avec cinquante mille
-hommes, et alors, tandis que Suchet appuyé sur Lyon eût couvert le
-Midi, Napoléon manoeuvrant avec 250 mille soldats, et ayant derrière
-lui Paris bien défendu, aurait couvert le Nord, et on ne peut guère
-douter du résultat de la campagne, les envahisseurs fussent-ils 500
-mille, comme on prétendait qu'ils seraient, dont 100 mille toutefois
-devaient être forcément retenus sur les derrières. Or, quand on se
-rappelle ce que fit Napoléon en 1814 avec 70 mille hommes dans sa
-main, Paris n'ayant pour le protéger ni un canon, ni un homme, ni un
-général, Lyon étant livré à l'ineptie d'Augereau, on ne peut, nous le
-répétons, s'empêcher de regretter amèrement que le système de la
-défensive ne l'emportât pas alors dans son esprit sur celui de
-l'offensive. Pourtant ce plan défensif, tout avantageux qu'il
-paraissait, avait aussi ses inconvénients graves. Il fallait d'abord
-abandonner sans coup férir les plus belles provinces de France, les
-plus riches, les plus dévouées, celles de l'Est et du Nord; il fallait
-livrer à l'ennemi leurs ressources qui étaient immenses, et les livrer
-elles-mêmes à une seconde invasion quand elles avaient tant souffert
-de la première, quand elles venaient de fournir presque en entier les
-170 mille gardes nationaux mobilisés, qu'on aurait menés dans
-l'intérieur en laissant exposés à l'ennemi leurs biens, leurs femmes
-et leurs enfants. Il fallait donc, outre un immense sacrifice,
-commettre une cruauté, une ingratitude, et de plus une espèce de
-faiblesse en présence de la France dévorée d'anxiété, et autorisée à
-croire que puisqu'il agissait ainsi le gouvernement était réduit au
-dernier état de détresse. Le parti libéral et révolutionnaire devait
-en être contristé et abattu, et le parti royaliste plus audacieux que
-jamais. Les esprits déjà fort agités à Paris et dans les Chambres
-devaient se troubler, s'aigrir, se diviser davantage. Ainsi livrer à
-l'ennemi l'Alsace, la Franche-Comté, la Lorraine, la Bourgogne, la
-Champagne, après leur avoir pris leurs bras les plus valides, afficher
-un état de détresse désolant, exalter ses ennemis, décourager ses
-amis, laisser le pays deux mois dans une anxiété cruelle, y être
-soi-même, abandonner les Chambres à toutes les divagations de la
-crainte, c'étaient là des inconvénients de la plus extrême gravité, et
-même sans l'ardeur naturelle au caractère de Napoléon, on comprend que
-s'il y avait un autre plan il le préférât!
-
-[En marge: Avantages du système de l'offensive.]
-
-Il y en avait un en effet sur lequel il n'avait cessé de méditer avec
-la force de pensée qui lui était propre, et sur la valeur duquel il
-n'avait aucun doute. Les deux colonnes d'invasion se trouvaient à cent
-lieues l'une de l'autre, et de plus la seconde, celle de l'Est, ne
-pouvait être prête à agir qu'au milieu de juillet, c'est-à-dire un
-mois après celle du Nord, de manière qu'elles étaient, par la distance
-et par le temps, dans l'impuissance de se soutenir. Lord Wellington et
-Blucher campaient le long de notre frontière du Nord, derrière
-Charleroy, et eux-mêmes, quoique fort rapprochés, n'étaient pas
-tellement unis qu'on ne pût pénétrer entre eux pour accomplir de
-grands desseins. L'un avait sa base à Bruxelles, l'autre à Liége. Ils
-avaient bien cherché à se relier par des postes nombreux, répandus
-sur la gauche et sur la droite de la Sambre qui les séparait, mais ils
-l'avaient fait à la manière des esprits de second ordre, qui
-entrevoient plutôt qu'ils ne voient les choses; et de Paris, avec son
-coup d'oeil que la nature avait fait si prompt, que l'expérience avait
-fait si sûr, Napoléon avait clairement discerné le point par où il
-pourrait s'introduire dans leurs cantonnements trop faiblement unis,
-s'interposer entre eux, battre les Prussiens d'abord, les refouler sur
-la Meuse, puis battre les Anglais après les Prussiens, les acculer à
-la mer, et du premier coup produire en Europe un ébranlement qui
-exercerait une forte influence, à Londres sur les divisions du
-parlement britannique, à Vienne sur les appréhensions du cabinet
-autrichien. Ce premier coup frappé sur la colonne du Nord, il pouvait
-revenir sur la colonne de l'Est, et s'il avait employé à combattre et
-à vaincre ce mois qui allait lui procurer cent mille hommes de plus,
-il devait avoir plus nombreux et mieux disposés ces cent mille hommes,
-il devait en se jetant avec eux sur le prince de Schwarzenberg, le
-ramener probablement au Rhin, et s'il n'était pas trop exigeant
-obtenir la paix de la politique européenne déconcertée. Supposez que
-Napoléon se fît illusion, que cette hardie offensive n'eût pas tout le
-succès qu'il en espérait, rien ne l'empêchait de revenir de
-l'offensive à la défensive, c'est-à-dire à la dispute pied à pied du
-sol national qu'il avait si admirablement soutenue en 1814, et après
-avoir épuisé les chances du premier plan, de revenir au second sans
-que la situation fût compromise. L'Alsace, la Franche-Comté, la
-Lorraine, la Bourgogne, la Champagne, n'auraient plus à se plaindre
-s'il ne les abandonnait qu'après les avoir disputées, et dans ce
-système qui le faisait passer par l'offensive avant d'en venir à la
-défensive, il n'aurait pas négligé une seule chance heureuse pour le
-pays et pour lui-même.
-
-[En marge: Raisons qui décident Napoléon en faveur de l'offensive.]
-
-À ce plan il n'y avait qu'une objection, mais elle était grave. En
-allant tenter la fortune si hardiment au milieu des Anglais et des
-Prussiens, on pouvait rencontrer une grande défaite, et alors tout cet
-édifice de ressources si laborieusement préparé était exposé à
-s'écrouler soudainement avec le gouvernement lui-même. C'est pour ce
-motif que Napoléon avait craint la réunion des Chambres opérée si tôt,
-car un revers pouvait les jeter dans une sorte de délire. Mais c'était
-chose faite, et il fallait raffermir les Chambres, le pays, tout le
-monde, en tâchant d'obtenir le plus tôt possible un succès décisif.
-Napoléon voyait avec sa pénétration supérieure, la possibilité
-d'obtenir ce succès décisif, et il en avait l'impatience propre aux
-capitaines inspirés. Le génie de la politique consiste le plus souvent
-à savoir attendre, celui de la guerre à voir vite le côté où l'on peut
-frapper, et à frapper sur-le-champ. Aussi tandis que les plus grands
-politiques ont été patients, les plus grands capitaines ont été
-prompts. Chaque génie a ses inconvénients, et il faut admettre qu'il
-se comporte à sa façon. Ainsi par des raisons de situation et de
-caractère, Napoléon résolut de se jeter d'abord sur les Anglais et les
-Prussiens avec les 124 mille hommes qu'il avait actuellement sous la
-main, pour se reporter ensuite avec les renforts qui lui arriveraient,
-sur les Russes et les Autrichiens. Ce plan conçu de bonne heure, il
-l'avait préparé avec une profondeur incroyable de calcul, et les
-débuts en furent, comme on va le voir, singulièrement heureux.
-
-[En marge: Rapide concentration de l'armée.]
-
-Tandis que les Prussiens s'appuyaient sur Liége et les Anglais sur
-Bruxelles, se reliant par des postes sur les deux rives de la Sambre,
-Napoléon avait ses 124 mille hommes étendus en une longue ligne de
-cantonnements de Lille à Metz, avec leur arrière-garde à Paris. Il
-fallait les concentrer rapidement, c'est-à-dire les réunir sur deux ou
-trois lieues de terrain, sans tirer l'ennemi de son incurie, ou du
-moins sans lui donner plus qu'un demi-éveil, lequel ne provoque que
-des demi-mesures. Le premier corps sous d'Erlon était à Lille, le
-second sous Reille à Valenciennes, le troisième sous Vandamme à
-Mézières, le quatrième sous Gérard à Metz, le sixième sous Lobau à
-Paris, de manière qu'entre celui de d'Erlon à gauche, et celui de
-Gérard à droite, il y avait cent lieues, et de la tête à la queue, de
-la frontière à Paris, soixante. Le mouvement de concentration n'était
-donc pas facile à opérer. Voici comment Napoléon s'y prit pour en
-assurer le succès.
-
-[En marge: Moyen imaginé par Napoléon pour dérober à l'ennemi son
-mouvement de concentration.]
-
-Le mouvement de Paris à la frontière, qui devait s'opérer par
-Soissons, Laon et Maubeuge, ne pouvait pas être très-indicateur des
-desseins de Napoléon, car c'était la route par laquelle tout passait
-depuis un mois. D'ailleurs une forte partie des masses ennemies étant
-à la frontière du Nord, il était naturel que des troupes marchassent
-de ce côté, comme il y en avait aussi qui marchaient vers Metz,
-Strasbourg et Lyon. Il aurait fallu pour découvrir la vérité calculer
-combien il en passait sur chacune de ces routes, mais l'ennemi n'est
-jamais ni assez bien informé, ni assez vigilant pour se livrer à de
-semblables calculs, ni assez pénétrant pour en tirer de justes
-conclusions, à moins qu'il n'ait à sa tête un génie supérieur.
-Napoléon avait donc fait partir successivement les divisions du comte
-de Lobau et celles de la garde avec tout le matériel d'artillerie,
-sans autre crainte que d'apprendre aux généraux alliés qu'on préparait
-une armée au Nord, ce qui n'avait rien de bien étonnant, puisque là se
-trouvait le gros des Anglais et des Prussiens. Le mouvement dangereux
-pour les indices qu'il fournirait était celui de gauche à droite, de
-Lille à Maubeuge, et celui de droite à gauche, de Metz à Maubeuge, car
-il pouvait révéler le projet de se concentrer vers Maubeuge, et dès
-lors de marcher sur Charleroy. Le corps de Gérard étant le plus
-éloigné, devait se mettre en mouvement le premier; mais heureusement
-il y avait peu d'ennemis devant Metz, dès lors peu de surveillance,
-peu de communications à craindre. Napoléon ordonna au général Gérard
-de partir le 7 juin en grand secret, de fermer les portes de Metz, de
-veiller à ce que personne ne sortît de la place, et de s'acheminer sur
-Philippeville sans qu'aucun officier de son corps sût où il se
-rendait. Personne, excepté le ministre de la guerre, ne connaissait le
-plan de campagne, et le général Gérard lui-même, malgré la confiance
-qu'il méritait, ne savait qu'une chose, c'est qu'il se dirigeait sur
-Philippeville. Le général d'Erlon, le plus éloigné du centre après le
-général Gérard, avait ordre de se mettre en mouvement le 9,
-c'est-à-dire deux jours après le corps de Gérard, et de se porter de
-Lille sur Valenciennes, également en grand secret. Le général Reille
-devait partir de Valenciennes le 11 juin, quand d'Erlon en
-approcherait, et marcher vers Maubeuge, où Vandamme, qui était à
-Mézières, n'avait qu'un pas à faire pour se rendre. Cependant les
-mouvements de Lille à Valenciennes, de Valenciennes à Maubeuge,
-pouvaient devenir significatifs. Napoléon imagina un moyen ingénieux
-de tromper le duc de Wellington, auquel il supposait beaucoup plus de
-pénétration qu'au maréchal Blucher. Il avait parfaitement entrevu que
-le général britannique, venant de la mer, s'appuyant à la mer, devait
-mettre infiniment de soin à empêcher qu'on ne le coupât de cette base
-d'opération. Il ordonna donc qu'on fît sortir de Lille, de Dunkerque
-et des places voisines les gardes nationales mobilisées, et qu'on
-repliât les avant-postes ennemis avec un appareil militaire qui pût
-faire craindre une opération sérieuse. Ce mouvement fut prescrit de
-manière à le rendre très-apparent, et surtout visiblement dirigé vers
-les côtes, afin que s'il arrivait des nouvelles des corps partis de
-Metz et de Mézières, on pût croire que la tendance générale de nos
-troupes était de se porter vers Lille, Gand et Anvers. D'ailleurs ces
-indices de notre marche, en supposant l'ennemi plus vigilant, mieux
-servi qu'il ne l'était, ne parviendraient au quartier général de
-Bruxelles que deux, trois, quatre jours après qu'ils auraient été
-recueillis, de plus ils seraient contradictoires, ils devaient dès
-lors agiter l'ennemi sans l'éclairer, et ne pouvaient amener de
-détermination que lorsque notre concentration serait complétement
-opérée. Tous nos corps étaient ainsi en mouvement lorsque Napoléon
-quitta Paris le 12 juin.
-
-[En marge: Départ de Napoléon le 12 juin au matin.]
-
-[En marge: Son passage à Laon et Avesnes.]
-
-[En marge: Son arrivée à Beaumont.]
-
-[En marge: Succès du stratagème de Napoléon.]
-
-Parti du palais de l'Élysée à trois heures et demie du matin, il
-s'arrêta quelques instants à Soissons, où il inspecta les ouvrages
-destinés à mettre cette place à l'abri d'un coup de main, donna
-suivant sa coutume une foule d'ordres, et alla finir sa journée à
-Laon. Le lendemain 13, il examina la position où s'était livrée la
-sanglante bataille de l'année précédente, prescrivit ce qui était à
-faire pour s'en assurer la possession dans le cas d'une retraite
-forcée, et le soir du même jour alla coucher à Avesnes. Après avoir
-vérifié l'état des magasins de cette place, après avoir recueilli le
-dire de ses espions, qui lui annonçaient que tout était tranquille
-chez l'ennemi, il vint prendre gîte à Beaumont le 14 au soir, au
-milieu d'une vaste forêt qui bordait la frontière. Les nouvelles de
-tous nos corps d'armée étaient excellentes. La marche de Gérard
-s'était accomplie à travers la Lorraine et les Ardennes sans qu'aucun
-avis en fût parvenu aux Prussiens. De Lille, de Valenciennes s'étaient
-échappés quelques indices, mais la forte démonstration en avant de
-Lille portait à croire que les Français avaient des vues sur Gand, et
-probablement sur Anvers. Napoléon avait donc tous ses corps autour de
-lui, à une distance de cinq à six lieues les uns des autres, masqués
-par une épaisse forêt, et sans que l'ennemi en sût rien, à en juger du
-moins par son immobilité. Voici comment étaient placés tous ces corps
-le 14 au soir.
-
-[En marge: Emplacement de nos corps d'armée le 14 juin au soir.]
-
-Sur la gauche, le comte d'Erlon se trouvait à Solre-sur-Sambre avec le
-1er corps comprenant environ 20 mille fantassins, et sur la même ligne
-le général Reille campait à Leers-Fosteau avec le 2e corps fort de 23
-mille. Ces deux généraux étaient destinés à former la gauche de
-l'armée, qui devait ainsi s'élever à 43 ou 44 mille hommes
-d'infanterie. À droite, mais à une distance double parce qu'il
-arrivait de Metz, le général Gérard était venu coucher à Philippeville
-avec le 4e corps, dont l'effectif était de 15 à 16 mille combattants.
-Il devait devenir plus tard la droite de l'armée après avoir reçu
-diverses adjonctions. Au centre enfin, c'est-à-dire à Beaumont même,
-et dans un rayon d'une lieue, se trouvaient Vandamme avec le 3e corps,
-venu de Mézières et comptant 17 mille hommes, le comte de Lobau avec
-le 6e corps, formé à Paris et réduit à 10 mille hommes depuis les
-détachements envoyés en Vendée, enfin la garde forte de 13 mille
-fantassins, de 5 mille cavaliers, de 2 mille artilleurs, ce qui
-constituait un effectif total d'environ 20 mille combattants. Comme
-dans toutes ses campagnes, Napoléon ne laissant à chaque corps d'armée
-que ce qu'il lui fallait de cavalerie pour s'éclairer, avait réuni le
-gros de cette arme en quatre corps spéciaux, comprenant la cavalerie
-légère sous Pajol, les dragons sous Exelmans, les cuirassiers sous les
-généraux Kellermann et Milhaud, et composant à eux quatre une superbe
-réserve de 13 mille cavaliers aguerris, qu'il entendait garder sous sa
-main pour en user selon les circonstances. N'ayant pour la diriger ni
-Murat, ni Bessières, ni Montbrun, ni Lasalle, frappés les uns par la
-fortune, les autres par la mort, il avait choisi Grouchy devenu
-récemment maréchal, bon officier de cavalerie, plus capable d'exécuter
-un mouvement que de le concevoir, plus propre en un mot à obéir qu'à
-commander. Il faut ajouter à ces troupes 4 à 5 mille soldats des parcs
-et des équipages, complétant l'effectif général et tous réunis en ce
-moment autour de Beaumont. Jamais opération plus difficile n'avait été
-exécutée plus heureusement, car 124 mille hommes et 350 bouches à feu
-étaient concentrés à la lisière d'une forêt dont la seule épaisseur
-les séparait de l'ennemi, et sans que cet ennemi en eût connaissance.
-
-[En marge: Dispositions morales de l'armée.]
-
-[En marge: Son enthousiasme pour Napoléon, et sa défiance envers ses
-chefs.]
-
-[En marge: Sa résolution de vaincre ou de mourir.]
-
-La disposition morale des troupes, sous le rapport du dévouement et de
-l'ardeur à combattre, surpassait tout ce qu'on avait jamais vu. Il n'y
-avait pas un homme qui n'eût servi. Les plus novices avaient fait les
-campagnes de 1814 et de 1813. Les deux tiers étaient de vieux soldats,
-revenus des garnisons lointaines, ou des prisons de Russie et
-d'Angleterre. Auteurs de la révolution du 20 mars, ils en avaient le
-fanatisme[1]. Dès qu'ils voyaient Napoléon, ils criaient _Vive
-l'Empereur!_ avec une sorte de furie militaire et patriotique. Les
-officiers, tirés de la demi-solde, partageaient les sentiments des
-soldats. Malheureusement les cadres avaient été remaniés plusieurs
-fois, d'abord sous les Bourbons, puis sous Napoléon, et il s'y
-trouvait une masse d'officiers, nouveaux dans le régiment quoique
-vieux dans l'armée, qui n'étaient pas assez connus des hommes qu'ils
-devaient commander. C'était l'une des causes de la défiance générale
-qui régnait à l'égard des chefs. L'opinion vulgaire dans les rangs de
-l'armée, c'était que non-seulement les maréchaux, mais les généraux,
-et beaucoup d'officiers au-dessous de ce grade, s'étaient accommodés
-des Bourbons, que Napoléon les avait surpris désagréablement en
-revenant de l'île d'Elbe, que dès lors leur dévouement dans la lutte
-qui se préparait serait au moins douteux. Cette opinion vraie sous
-quelques rapports, était fausse en ceci que les officiers de grade
-élevé, quoique ayant vu avec regret le retour de Napoléon, étaient
-pour la plupart incapables de le trahir, du moins avant que la fortune
-l'eût trahi elle-même. Il leur en coûtait de se dévouer de nouveau à
-sa cause, mais ils sentaient qu'il y allait de leur gloire, de celle
-de la France, et ils étaient prêts à se battre avec la plus grande
-énergie, sans compter que plusieurs d'entre eux, ayant contribué à la
-révolution du 20 mars, étaient prêts à se battre non pas seulement
-avec courage mais avec passion. Néanmoins la confiance des soldats,
-fanatique en Napoléon, était nulle envers les chefs. L'idée que
-quelques-uns communiquaient avec Gand était générale. Tous ceux qui ne
-parlaient pas aussi vivement que les soldats, devenaient suspects à
-l'instant même. Les bivouacs étaient devenus de vrais clubs, où
-soldats et officiers s'entretenaient de politique, et discutaient
-leurs généraux, comme dans les partis on discute les chefs politiques.
-Ce n'était pas l'ardeur de combattre, mais la subordination, l'union,
-le calme, qui devaient en souffrir. En un mot, héroïque et toute de
-flamme, cette armée manquait de cohésion; mais Napoléon formait son
-lien, et dès qu'elle le voyait, elle retrouvait en lui son unité. Elle
-frémissait de contentement à l'idée de rencontrer l'ennemi le
-lendemain même, de venger sur lui les années 1813 et 1814, et jamais,
-on peut le dire, victime plus noble, plus touchante, ne courut avec
-plus d'empressement s'immoler sur un autel qui pour elle était celui
-de la patrie.
-
-[Note 1: Le général Foy dans son journal militaire, que son fils a eu
-l'obligeance de me communiquer, s'exprime de la sorte à la date du 14
-juin: «Les troupes éprouvent non du patriotisme, non de
-l'enthousiasme, mais une _véritable rage_, pour l'Empereur et contre
-ses ennemis. Nul ne pense à mettre en doute le triomphe de la
-France.»]
-
-[En marge: Position des armées prussienne et anglaise.]
-
-[En marge: Composition et distribution de l'armée prussienne de Liége
-à Charleroy.]
-
-[En marge: Configuration générale des lieux.]
-
-Napoléon était résolu à la satisfaire, et à la mener la nuit même au
-milieu des bivouacs des Anglais et des Prussiens. Comme il l'avait
-prévu, les deux généraux alliés, tout en se disant qu'il fallait être
-bien serrés l'un à l'autre, avaient cependant négligé le point de
-soudure entre leurs cantonnements, et n'avaient pas pris les
-précautions nécessaires pour empêcher qu'on y pénétrât. Le duc de
-Wellington, tout occupé de couvrir le royaume des Pays-Bas, Blucher de
-barrer la route des provinces rhénanes, s'étaient placés conformément
-à l'idée qui les dominait. La Sambre, coulant de nous à eux, et se
-réunissant à la Meuse près de Namur, séparait leurs cantonnements.
-Blucher, avec quatre corps d'armée d'environ trente mille hommes
-chacun, formant ainsi un total de 120 mille combattants, occupait les
-bords de la Sambre et de la Meuse. (Voir la carte nº 61.) Bulow avec
-le 4e corps était à Liége, Thielmann avec le 3e entre Dinant et Namur,
-Pirch avec le 2e à Namur même. Ziethen avec le 1er corps, placé tout à
-fait à notre frontière, avait à Charleroy deux de ses divisions, et
-tenait ses avant-postes au delà de la Sambre, le long de la forêt de
-Beaumont qui nous cachait à sa vue. Ses deux autres divisions étaient
-en arrière de Charleroy, communiquait par des patrouilles avec l'armée
-anglaise chargée de couvrir le royaume des Pays-Bas. De Namur partait
-une belle chaussée pavée, se rendant des provinces rhénanes en
-Belgique, et conduisant à Bruxelles par Sombreffe, les Quatre-Bras,
-Genappe, Mont-Saint-Jean, Waterloo. (Voir la carte nº 65.) Elle
-formait par conséquent la communication la plus importante pour les
-alliés, puisque c'était sur un point quelconque de son développement
-que Prussiens et Anglais devaient se réunir pour venir au secours les
-uns des autres. Aussi s'étaient-ils promis d'y accourir s'ils étaient
-menacés par cette frontière, car de Charleroy on n'avait que cinq ou
-six lieues à faire pour atteindre cette grande chaussée de Namur à
-Bruxelles. Prenait-on à gauche en sortant de Charleroy, on la joignait
-aux Quatre-Bras, et on était sur la route de Bruxelles: prenait-on à
-droite, on la joignait à Sombreffe, et on était sur la direction de
-Namur et de Liége. C'est par ce motif que les Prussiens avaient deux
-des divisions de Ziethen à Charleroy, les autres à Fleurus et à
-Sombreffe.
-
-[En marge: Composition, force, et emplacement de l'armée anglaise.]
-
-Le duc de Wellington disposait de cent mille hommes, Anglais,
-Hanovriens, Hollando-Belges, Brunswickois, sujets de Nassau. Les
-Anglais étaient de vieux soldats, éprouvés par vingt ans de guerre, et
-justement enorgueillis de leurs succès en Espagne. Ce qu'il y avait de
-meilleur dans l'armée britannique après les Anglais c'était la légion
-allemande, composée des débris de l'ancienne armée hanovrienne,
-recrutée avec des Allemands et fort aguerrie. Les Hollando-Belges, les
-Hanovriens proprement dits, les Brunswickois, le corps de Nassau,
-avaient été levés en 1813 et 1814, à la suite du soulèvement européen
-contre nous, les uns organisés en troupes de ligne, les autres en
-milices volontaires. Les troupes de ligne avaient plus de consistance
-que les milices, mais les unes et les autres étaient animées de
-passions vives contre la France, confiantes dans le chef qui les
-commandait, et habilement mêlées aux troupes anglaises de manière à
-participer à leur solidité. Dans cette masse les Anglais comptaient
-pour 38 mille hommes, les soldats de la légion allemande pour 7 à 8
-mille, les Hanovriens pour 15 mille, les Hollando-Belges pour 25
-mille, les Brunswickois pour 6 mille, les sujets de Nassau,
-naturellement fort attachés à la maison de Nassau-Orange, pour 7
-mille.
-
-[En marge: Résolution des généraux ennemis d'attendre l'arrivée de la
-grande colonne de l'Est.]
-
-[En marge: Précautions prises pour le cas de la subite apparition des
-Français vers Charleroy.]
-
-Le duc de Wellington, ainsi qu'on l'a vu au précédent volume, s'était
-attaché à persuader à Blucher qu'il fallait attendre que la seconde
-colonne d'invasion, composée des Russes, des Autrichiens, des
-Bavarois, des Wurtembergeois, etc., laquelle arrivait par l'Est, fût
-parvenue à la même distance de Paris que la colonne qui entrait par le
-Nord, avant d'agir offensivement. Afin de tuer le temps et de
-satisfaire l'ardeur des Prussiens, le duc de Wellington avait consenti
-à entreprendre quelques siéges, et des parcs d'artillerie avaient été
-préparés dans cette intention. Mais en attendant on n'avait pris que
-de médiocres précautions pour se garantir contre une brusque
-apparition des Français. Le duc de Wellington, dont la perspicacité
-était ici en défaut, n'avait songé qu'à se préserver d'une attaque le
-long de la mer, ce qui pourtant n'était guère à craindre, car Napoléon
-l'eût-il coupé d'Anvers, ne l'eût certainement pas coupé d'Amsterdam,
-et ne lui eût dès lors pas enlevé sa base d'opération, tandis qu'il
-avait grand intérêt à le séparer de Blucher, et à se jeter entre les
-Anglais et les Prussiens pour les battre les uns après les autres. De
-ce dernier danger, de beaucoup le plus réel, le duc de Wellington et
-Blucher n'avaient rien entrevu. Seulement, instruits par les leçons de
-Napoléon à se tenir bien serrés les uns aux autres, ils s'étaient
-promis de se réunir sur la chaussée de Namur à Bruxelles en cas
-d'attaque vers Charleroy, et d'y accourir le plus vite possible, les
-uns de Bruxelles, les autres de Namur et de Liége. Le duc de
-Wellington avait fait trois parts de son armée: l'une formant sa
-droite sous le brave et excellent général Hill, s'étendait d'Oudenarde
-à Ath; l'autre sous le brillant prince d'Orange, d'Ath à Nivelles, pas
-loin de Charleroy et de la Sambre (voir la carte nº 65); la troisième
-était en réserve à Bruxelles. Le duc de Wellington par cette
-distribution avait voulu se mettre en mesure de se concentrer, ou sur
-sa droite en cas d'attaque vers la mer, ou sur sa gauche en cas qu'il
-fallût se porter au secours des Prussiens. Mais même dans cette double
-intention, ses corps étaient trop dispersés, car il fallait au moins
-deux ou trois jours pour qu'ils fussent réunis sur leur droite ou sur
-leur gauche. Quoi qu'il en soit, en cas d'une attaque vers Charleroy,
-contre les Anglais ou les Prussiens, le point de ralliement avait été
-fixé sur la chaussée de Namur à Bruxelles, et c'est pour garantir
-cette chaussée que le corps prussien de Ziethen avait été distribué
-comme nous venons de le dire, deux divisions à Charleroy sur la
-Sambre, deux autres en arrière entre Fleurus et Sombreffe.
-
-[En marge: Le moment de l'approche des Français complétement ignoré.]
-
-[En marge: Plan de Napoléon, et son ordre de mouvement pour la nuit du
-14 au 15.]
-
-Le 14 juin au soir on ne soupçonnait rien ou presque rien aux
-quartiers généraux de Bruxelles et de Namur des desseins des Français:
-on savait seulement qu'il y avait du mouvement sur la frontière, sans
-soupçonner le but et la gravité de ce mouvement. C'était donc une
-grande et merveilleuse opération que d'avoir rassemblé ainsi à quatre
-ou cinq lieues de l'ennemi une armée de 124 mille hommes, venant de
-distances telles que Lille, Metz et Paris, sans que les deux généraux
-anglais et prussien s'en doutassent, et l'histoire de la guerre ne
-présente pas que nous sachions un phénomène de ce genre. Napoléon
-n'était pas homme à perdre le fruit de ce premier succès, en ne se
-hâtant pas assez d'en profiter. Il résolut d'entrer en action dans la
-nuit même du 14 au 15, de se porter brusquement sur Charleroy,
-d'enlever par surprise cette place probablement mal gardée, d'y
-franchir la Sambre, et de tomber tout à coup sur la chaussée de Namur
-à Bruxelles, certain que si rapprochés que fussent les Prussiens et
-les Anglais, il les trouverait faiblement reliés à leur point de
-jonction, et parviendrait à s'établir entre eux avec la masse de ses
-forces. Il avait prescrit les plus minutieuses précautions pour que
-dans les bivouacs on se rendît aussi peu apparent que possible, qu'on
-se couvrît des bois, des mouvements de terrain assez fréquents sur
-cette frontière, qu'on cachât ses feux, et qu'on ne laissât passer ni
-un voyageur, ni un paysan, afin de retarder le plus qu'il se pourrait
-la nouvelle positive de notre approche. Quant à la nouvelle vague elle
-était certainement répandue, et celle-là, comme l'expérience le
-prouve, provoque rarement de la part d'un ennemi menacé des
-déterminations suffisantes.
-
-Napoléon donna le 14 au soir les ordres qui suivent. À trois heures du
-matin toutes nos têtes de colonnes devaient être en marche de manière
-à se trouver vers neuf ou dix heures sur la Sambre. À gauche, le
-général Reille avec le 2e corps devait se porter de Leers-Fosteau à
-Marchiennes, s'emparer du pont de Marchiennes situé à une demi-lieue
-au-dessus de Charleroy, y passer la Sambre, et se mettre en mesure
-d'exécuter les instructions ultérieures du quartier général. Le comte
-d'Erlon avec le 1er corps, partant de deux lieues en arrière de
-Solre-sur-Sambre, devait deux heures après le général Reille entrer à
-Marchiennes, et y prendre position derrière lui. Au centre, le général
-Vandamme partant des environs de Beaumont avec le 3e corps, avait
-l'ordre formel de se trouver entre neuf et dix heures du matin devant
-Charleroy. Avec lui devait marcher le général Rogniat, suivi des
-troupes du génie et des marins de la garde, afin d'enlever le pont et
-la porte de Charleroy. Le général Pajol était chargé d'escorter
-Rogniat avec la cavalerie légère de la réserve. Napoléon se proposait
-de l'accompagner à la tête de quatre escadrons de la garde, pour tout
-voir et tout diriger par lui-même. Il était prescrit au comte de Lobau
-de partir avec le 6e corps une heure après le général Vandamme, afin
-de laisser à celui-ci le temps de défiler à travers les bois. La garde
-devait s'ébranler une heure après le comte de Lobau. Défense était
-faite aux bagages de suivre les corps, et il ne leur était permis de
-se mettre en marche qu'après que toutes les troupes auraient défilé. À
-droite enfin le général Gérard, qui n'était encore qu'à Philippeville,
-devait en partir à trois heures du matin, tomber brusquement sur le
-Châtelet, à deux lieues au-dessous de Charleroy, y passer la Sambre,
-s'établir sur la rive gauche, et attendre là les ordres du quartier
-général. Ainsi, entre neuf et dix heures du matin, 124 mille hommes
-allaient fondre sur tous les points de la Sambre, tant au-dessus
-qu'au-dessous de Charleroy, et il était difficile qu'ainsi concentrés
-sur un espace de deux lieues, ils ne parvinssent pas à percer la ligne
-ennemie quelque forte qu'elle pût être. (Voir la carte nº 65.)
-
-[En marge: L'armée s'ébranle tout entière le 15 à trois heures du
-matin, à l'exception du corps de Vandamme.]
-
-[En marge: Cause du retard de ce corps.]
-
-Le 15 juin à trois heures du matin, l'armée s'ébranla tout entière,
-Vandamme excepté, qui cependant aurait dû être en mouvement le
-premier. On n'était ni plus énergique, ni plus habile que le général
-Vandamme, ni surtout plus dévoué à la cause sinon de l'Empire, du
-moins de la Révolution française. Il était prêt à bien servir, mais il
-ne s'était pas corrigé de ses défauts, qui étaient la violence et le
-goût extrême du bien-être. On l'avait forcé de quitter Beaumont pour
-céder la place au corps de Lobau, à la garde impériale et à
-l'Empereur. Après avoir manifesté beaucoup d'humeur il était allé
-s'établir sur la droite, et s'était logé de sa personne dans une
-maison de campagne assez difficile à découvrir. Le maréchal Soult qui
-possédait la plupart des qualités d'un chef d'état-major, sauf la
-netteté d'esprit et l'expérience de ce service, n'avait pas, comme
-Berthier, doublé et triplé l'expédition des ordres afin d'être assuré
-de leur transmission. L'unique officier envoyé à Vandamme le chercha
-longtemps, se cassa la jambe en le cherchant, et ne put remettre à un
-autre le message dont il était porteur. Vandamme ne sut donc rien, et
-resta paisiblement endormi dans ses bivouacs. Le général Rogniat étant
-parvenu à le joindre, lui témoigna son étonnement de le trouver
-immobile, et le prévint qu'il fallait se porter immédiatement sur
-Charleroy. Vandamme assez mécontent du ton du général Rogniat, lui
-répondit durement qu'on ne lui avait adressé aucune instruction du
-quartier général, et que ce n'était pas d'un subalterne qu'il avait à
-recevoir des ordres. Toutefois malgré cette réponse, Vandamme se mit
-en devoir de marcher. Mais il fallait du temps pour éveiller, réunir,
-et mettre en mouvement 17 mille hommes, et ce ne fut qu'entre cinq et
-six heures du matin que le 3e corps put s'acheminer vers Charleroy.
-Ayant à défiler par de petits chemins, à travers des bois épais, des
-villages étroits et longs, Vandamme ne pouvait avancer bien
-rapidement, et son retard de trois heures ralentit d'autant le corps
-de Lobau et la garde qui devaient suivre la même route. Heureusement
-le général Rogniat n'attendit point l'infanterie, et se trouvant assez
-fort avec la cavalerie légère de Pajol, il s'élança sans hésiter sur
-Charleroy. Napoléon, impatienté de rencontrer tant de troupes
-attardées sur cette route, prit les devants avec les quatre escadrons
-de la garde qui l'accompagnaient, et courut vers Charleroy de toute la
-vitesse de ses chevaux.
-
-[En marge: Malgré le retard de Vandamme, Charleroy est enlevé.]
-
-Pendant ce temps Pajol battant la campagne avec ses escadrons, refoula
-les avant-postes prussiens après leur avoir fait deux à trois cents
-prisonniers. Rogniat qui le suivait avec quelques compagnies du génie
-et les marins de la garde, se jeta brusquement sur le pont de
-Charleroy, s'en saisit avant que l'ennemi pût le détruire, fit sauter
-avec des pétards les portes de la ville, y pénétra, et fraya ainsi la
-route à Pajol. Celui-ci traversa Charleroy au galop, et se mit à la
-poursuite des Prussiens qui se repliaient en toute hâte.
-
-[En marge: Retraite des Prussiens vers les Quatre-Bras et Fleurus.]
-
-À quelques centaines de toises de Charleroy la route se bifurquait.
-Par la gauche elle allait joindre aux Quatre-Bras, par la droite elle
-allait joindre à Sombreffe, la grande chaussée de Namur à Bruxelles,
-ont nous avons déjà parlé. (Voir la carte nº 65.) Les Prussiens,
-voulant conserver cette chaussée par laquelle Blucher et Wellington
-pouvaient se réunir, firent leur retraite sur les deux embranchements
-qui venaient y aboutir, celui de Bruxelles et celui de Namur, mais en
-plus grand nombre sur ce dernier. Pajol lança le colonel Clary avec le
-1er de hussards sur la route de Bruxelles, et avec le reste de sa
-cavalerie se dirigea sur la route de Namur, suivi de près par les
-dragons d'Exelmans.
-
-[En marge: Mouvement des corps de Reille, d'Erlon et Gérard.]
-
-Tandis que ces événements se passaient sur la route de Beaumont à
-Charleroy, le général Reille avec le 2e corps, parti de Leers-Fosteau
-à trois heures du matin, avait rencontré les Prussiens à l'entrée du
-bois de Montigny-le-Tilleul, les avait culbutés, et leur avait fait
-trois à quatre cents prisonniers. Il s'était immédiatement porté sur
-Marchiennes, en avait surpris le pont, et avait franchi la Sambre vers
-onze heures du matin. Il s'était ensuite avancé jusqu'à Jumel et
-Gosselies, dans la direction de Bruxelles, et s'y était arrêté pour
-laisser respirer ses troupes, et y attendre les ordres du quartier
-général. Le comte d'Erlon partant de plus loin avec le 1er corps,
-n'avait pas encore atteint la Sambre. Sur la droite, le général Gérard
-ayant été retenu par l'une de ses divisions, n'avait quitté
-Philippeville qu'assez tard, et soit par cette raison, soit par celle
-de la distance à parcourir, ne devait arriver au pont du Châtelet avec
-le 4e corps que fort avant dans la journée. Mais ces divers retards
-étaient sans importance, la Sambre étant franchie sur deux points,
-Marchiennes et Charleroy, et Napoléon pouvant en quelques heures
-porter 60 mille hommes entre les Anglais et les Prussiens, de manière
-à rendre leur réunion impossible.
-
-[En marge: Arrivée de Napoléon à Charleroy; dispositions qu'il ordonne
-pour s'interposer entre les Anglais et les Prussiens.]
-
-Napoléon suivant de près les généraux Rogniat et Pajol, avait traversé
-Charleroy entre onze heures et midi, ne s'y était point arrêté, et
-avait rejoint au plus vite sa cavalerie légère. Il s'était porté au
-point où la route de Charleroy se bifurquant, jette un embranchement
-sur Bruxelles, un autre sur Namur. Craignant que le colonel Clary ne
-fût pas suffisant avec son régiment de hussards pour tenir tête aux
-postes ennemis qui avaient pris la direction de Bruxelles, il
-prescrivit au général Lefebvre-Desnoëttes, commandant la cavalerie
-légère de la garde, d'appuyer le colonel Clary avec sa division, forte
-de 2,500 cavaliers, et au général Duhesme, commandant l'infanterie de
-la jeune garde, d'en détacher un régiment dès qu'elle arriverait, afin
-d'appuyer Clary et Lefebvre-Desnoëttes. Il expédia en même temps
-l'ordre à sa gauche, composée des généraux Reille et d'Erlon, de hâter
-le pas, et de gagner Gosselies, pour accumuler ainsi de grandes forces
-dans la direction de Bruxelles, par laquelle devaient se présenter les
-Anglais. Le général Reille, comme on vient de le voir, ayant passé la
-Sambre à Marchiennes, était en marche sur Jumel et Gosselies, et
-pouvait déjà réunir sur ce point si essentiel 23 mille hommes
-d'infanterie.
-
-Ces précautions prises sur la route de Bruxelles, Napoléon se
-transporta sur la route de Namur où il devait avoir affaire aux
-Prussiens, et où l'on pouvait les supposer déjà très-nombreux, leur
-quartier général étant à Namur, c'est-à-dire à sept ou huit lieues,
-tandis que le quartier général anglais, établi à Bruxelles, se
-trouvait à quatorze.
-
-[En marge: Le corps de Ziethen s'arrête à Gilly pour couvrir la route
-de Namur par Fleurus.]
-
-Des deux divisions du corps prussien de Ziethen qui occupaient
-Charleroy, l'une, la division Steinmetz, s'était retirée sur la route
-de Bruxelles, l'autre, la division Pirch II[2], sur la route de Namur
-passant par Fleurus et Sombreffe. Celle-ci s'était arrêtée au village
-de Gilly, qu'on rencontre à une lieue de Charleroy sur le chemin de
-Fleurus. Pajol l'avait suivie avec la cavalerie légère, Exelmans avec
-les dragons, et Grouchy lui-même commandant en chef la réserve de
-cavalerie, était venu prendre le commandement des troupes réunies à
-cette avant-garde. Le général Ziethen avait ordre en cas d'attaque de
-disputer le terrain, de manière à ralentir notre marche, mais non pas
-de manière à s'engager sérieusement. Voyant six mille chevaux à sa
-poursuite, il avait évacué le village de Gilly, et s'était établi
-derrière un gros ruisseau qui venant de l'abbaye de Soleilmont va
-tomber dans la Sambre près du Châtelet. Placé sous ses ordres, le
-général Pirch II avait barré le pont de ce ruisseau, disposé deux
-bataillons en arrière du pont, et plusieurs autres à gauche et à
-droite de la route, dans les bois de Trichehève et de Soleilmont. Il
-résolut d'attendre les Français dans cette position, qui lui
-permettait de leur opposer une assez longue résistance. De son côté le
-maréchal Grouchy quoique ayant sous la main les deux divisions Pajol
-et Exelmans, crut devoir s'arrêter, car des troupes à cheval ne
-suffisaient pas pour forcer l'obstacle qu'il avait devant lui, et il
-se serait exposé à perdre beaucoup d'hommes sans obtenir aucun
-résultat.
-
-[Note 2: Il y avait dans l'armée prussienne deux généraux du nom de
-Pirch: Pirch Ier et Pirch II. Pirch Ier commandait en chef le 2e corps
-d'armée de Blucher; Pirch II commandait une division sous les ordres
-de Ziethen, général en chef du 1er corps.]
-
-[En marge: Le plan de Napoléon est en voie de pleine réussite.]
-
-[En marge: D'après ce plan, Napoléon devait d'abord se jeter sur les
-Prussiens, en barrant la route des Quatre-Bras, par laquelle les
-Anglais pouvaient se présenter.]
-
-C'est dans cette situation que Napoléon trouva les choses en arrivant
-à Gilly. Il prit bientôt son parti avec cette sûreté de jugement qui
-ne l'abandonnait jamais à la guerre. On avait devant soi une chaîne de
-coteaux boisés, dont le ruisseau de Soleilmont baignait le pied. Au
-revers s'étendait la plaine de Fleurus, déjà célèbre par la bataille
-qu'y avaient livrée les généraux Jourdan et Kléber, et dans laquelle
-une rencontre avec les Prussiens était très-vraisemblable, puisque la
-grande chaussée de Namur à Bruxelles la traversait tout entière.
-Napoléon, qui désirait fort cette rencontre afin de battre les
-Prussiens avant les Anglais, voulait s'assurer l'entrée de la plaine
-de Fleurus, mais ne songeait nullement à occuper la plaine elle-même,
-car il en aurait éloigné les Prussiens, ce qui aurait fait échouer ses
-desseins. Jusqu'ici en effet tout se passait comme il l'avait prévu et
-souhaité. Il avait pensé que les Anglais et les Prussiens, quelque
-intérêt qu'ils eussent à se tenir fortement unis, laisseraient entre
-eux un espace moins fortement occupé, sur lequel en appuyant avec
-toute la force de son armée concentrée il pourrait pénétrer
-victorieusement. Ce calcul profond se trouvait vérifié. La Sambre, si
-heureusement enlevée à l'ennemi, laissait apercevoir le vide qui
-séparait les Anglais des Prussiens. Il était aisé de reconnaître qu'on
-avait les Anglais sur sa gauche dans la direction de Bruxelles, leurs
-avant-postes à cinq ou six lieues, leur corps de bataille à douze ou
-quatorze, et les Prussiens sur sa droite, dans la direction de Namur,
-leurs avant-postes à une ou deux lieues, leur corps de bataille à
-cinq ou six. Le but qu'on avait en cherchant à se placer entre eux
-étant de les rencontrer séparément, il fallait faire deux choses, se
-jeter tout de suite sur l'une des deux armées, et pendant qu'on se
-battrait avec elle, opposer à la marche de l'autre un obstacle qui ne
-lui permît pas de venir au secours de l'armée attaquée. Ces deux
-objets étaient de toute évidence: mais sur laquelle des deux armées
-fallait-il se jeter d'abord? Évidemment encore sur l'armée prussienne,
-premièrement parce qu'elle était la plus rapprochée, et secondement
-parce que si nous l'avions laissée sur notre droite, elle se serait
-portée sur nos derrières, et nous aurait pris à revers, pendant que
-nous aurions été occupés à lutter avec les Anglais. De plus, par
-l'humeur entreprenante de son chef, il était probable qu'elle serait
-impatiente de combattre, et profiterait de la proximité pour se
-mesurer avec nous, tandis que les Anglais à cause de la distance, à
-cause de leur lenteur naturelle, nous laisseraient le temps d'accabler
-leurs alliés avant de les secourir. Mais de cette nécessité de choisir
-les Prussiens pour nos premiers adversaires, il résultait forcément
-qu'au lieu de les empêcher d'arriver dans la plaine de Fleurus, il
-fallait plutôt leur en faciliter les moyens, car autrement ils
-auraient exécuté un grand mouvement rétrograde, et seraient allés par
-Wavre rejoindre les Anglais derrière Bruxelles. Or si les deux armées
-alliées allaient opérer leur jonction au delà de Bruxelles, le plan de
-Napoléon se trouvait déjoué, et sa position devenait des plus
-dangereuses, car il ne pouvait trop s'enfoncer en Belgique, ayant
-bientôt à revenir sur ses pas pour faire face à la colonne
-envahissante de l'Est, et il ne pouvait combattre 220 mille hommes
-avec 120 qu'à la condition de les combattre séparément. S'il les
-trouvait réunis, il était contraint de repasser la frontière après un
-plan de campagne manqué, et l'ascendant de sa supériorité manoeuvrière
-perdu. Il ne fallait donc pas pousser plus loin que Fleurus dans la
-direction de Namur, tandis qu'au contraire dans la direction de
-Bruxelles il était indispensable d'occuper la position qui empêcherait
-les Anglais d'arriver sur le champ de bataille où nous combattrions
-les Prussiens.
-
-[En marge: Les Prussiens s'arrêtent un peu au delà de Gilly, derrière
-le ruisseau de Soleilmont.]
-
-[En marge: Napoléon ordonne de les déloger, et se porte un instant sur
-la route des Quatre-Bras, pour prescrire les précautions nécessaires
-de ce côté.]
-
-[En marge: Importance capitale du point des Quatre-Bras.]
-
-[En marge: Napoléon rencontre Ney, qui arrivait de Paris, et lui donne
-le commandement de sa gauche, en lui prescrivant d'occuper les
-Quatre-Bras.]
-
-Le corps de Ziethen s'étant établi, comme nous venons de le dire,
-derrière le pont de Soleilmont et dans les bois à gauche et à droite
-de la route, il fallait nécessairement le déloger pour être maîtres du
-débouché de la plaine de Fleurus, et ne pas faire un pas au delà.
-Napoléon ordonna donc à Grouchy de forcer le ruisseau dès qu'il aurait
-de l'infanterie, de fouiller ensuite les bois, et de pousser ses
-reconnaissances seulement jusqu'à Fleurus. Ces ordres donnés, il
-rebroussa chemin au galop pour veiller de nouveau à ce qui pouvait
-survenir du côté de Bruxelles. Il fit dire à Vandamme qui n'avait pu
-atteindre Charleroy qu'à midi, et avait mis deux heures à traverser
-les rues étroites de cette ville, de se hâter, d'abord pour laisser le
-passage libre à Lobau et à la garde, et ensuite pour aller appuyer
-Grouchy. On était au 15 juin: la chaleur était étouffante, les troupes
-avaient déjà fait les unes cinq lieues, les autres six ou sept; mais
-leur ardeur n'était pas diminuée, et elles marchaient avec
-empressement dans toutes les directions qui leur étaient indiquées.
-Après avoir pressé la marche de Vandamme, Napoléon dépassant le point
-où la route de Charleroy se bifurque, se porta un peu en avant sur
-l'embranchement de Bruxelles. Cet embranchement, avons-nous dit,
-rencontrait aux Quatre-Bras la grande chaussée de Namur à Bruxelles,
-formant la communication entre les deux armées alliées. La possession
-des Quatre-Bras était donc de la plus extrême importance, car c'était
-tout à la fois le point par lequel l'armée anglaise pouvait se relier
-aux Prussiens, et celui par lequel elle pouvait opérer sa propre
-concentration. On a vu en effet que le duc de Wellington ayant établi
-sa réserve à Bruxelles, avait rangé en avant et en un demi-cercle le
-gros de son armée, qu'ainsi le général Hill s'étendait d'Oudenarde à
-Ath, le prince d'Orange d'Ath à Nivelles. Nivelles était par
-conséquent le point par lequel les Anglais pouvaient réunir leur
-droite à leur gauche: en outre, de Nivelles même une route pavée les
-conduisait par un trajet fort court aux Quatre-Bras, où ils devaient
-trouver leur réserve arrivant de Bruxelles, de façon que les
-Quatre-Bras, ainsi nommés à cause des routes qui s'y croisent, étaient
-à la fois le point de ralliement des Anglais avec les Prussiens, et
-celui des Anglais entre eux. Aucun point de ce vaste théâtre
-d'opérations n'avait donc une égale importance. Or le prix qu'il avait
-pour les alliés il l'avait naturellement pour nous, et Napoléon devait
-tenir comme à la condition essentielle de son plan de campagne que les
-Quatre-Bras fussent invinciblement occupés, pour que les Anglais ne
-pussent, à moins de détours longs et difficiles, ni se réunir entre
-eux, ni se réunir aux Prussiens. C'est par ce motif que Napoléon, à
-peine Charleroy enlevé, avait lancé dans la direction des Quatre-Bras,
-d'abord le colonel Clary avec un régiment de hussards, puis
-Lefebvre-Desnoëttes avec la cavalerie légère de la garde, puis un des
-régiments d'infanterie de la jeune garde, et enfin les corps de Reille
-et d'Erlon, forts de plus de 40 mille hommes d'infanterie et de 3
-mille chevaux, tout cela pour contenir les Anglais, pendant qu'il
-combattrait les Prussiens avec quatre-vingt mille hommes. Tandis qu'il
-était de sa personne un peu en avant du point de bifurcation, pressant
-tant qu'il pouvait la marche des troupes, il aperçut le maréchal Ney
-qui arrivait en toute hâte suivi d'un seul aide de camp, le colonel
-Heymès. Napoléon, comme on doit s'en souvenir, lui avait donné après
-le 20 mars une mission sur la frontière, pour diminuer l'embarras de
-sa position en l'éloignant de Paris, et cette mission terminée l'avait
-laissé dans ses terres, d'où le maréchal n'était revenu que pour la
-cérémonie du Champ de Mai. Napoléon même, comme on doit encore s'en
-souvenir, lui en avait témoigné quelque humeur le jour de la
-cérémonie. Tenant cependant à se servir de la grande énergie du
-maréchal, il lui avait fait dire en quittant Paris de venir le joindre
-au plus vite s'il voulait assister à la première bataille. Ney averti
-si tard n'avait eu que le temps de prendre avec lui son aide de camp
-Heymès, et était parti pour Maubeuge sans équipage de guerre. N'ayant
-pas même de chevaux, il avait été réduit à emprunter ceux du maréchal
-Mortier, resté malade à Maubeuge. Il arrivait donc ne sachant rien de
-l'état des choses, ne connaissant ni le rôle qui lui était réservé, ni
-les troupes qu'il allait commander, livré à cette agitation fébrile
-qui suit le mécontentement de soi et des autres, n'ayant pas dès lors
-tout le calme d'esprit désirable dans les situations difficiles, bien
-que sa prodigieuse énergie n'eût jamais été plus grande qu'en ce
-moment. Napoléon, après avoir souhaité la bienvenue au maréchal, lui
-dit qu'il lui confiait la gauche de l'armée, composée du 2e et du 1er
-corps (généraux Reille et d'Erlon), des divisions de cavalerie
-attachées à ces corps, de la cavalerie légère de la garde qu'il lui
-prêtait pour la journée, avec recommandation de la ménager, le tout
-comprenant au moins 45 mille hommes de toutes armes. Napoléon ajouta
-qu'il fallait avec ces forces, transportées actuellement au delà de la
-Sambre, et rendues en partie à Gosselies, pousser vivement l'ennemi
-l'épée dans les reins, et s'établir aux Quatre-Bras, clef de toute la
-position.--Connaissez-vous les Quatre-Bras? dit Napoléon au
-maréchal.--Comment, répondit Ney, ne les connaîtrais-je pas? j'ai fait
-la guerre ici dans ma jeunesse, et je me souviens que c'est le noeud
-de tous les chemins.--Partez donc, lui répliqua Napoléon, et
-emparez-vous de ce poste, par lequel les Anglais peuvent se rejoindre
-aux Prussiens. Éclairez-vous par un détachement vers Fleurus[3].--Ney
-partit plein d'ardeur, et en apparence disposé à ne pas perdre de
-temps. Il était environ quatre heures et demie.
-
-[Note 3: Je dois prévenir le lecteur que l'assertion de Napoléon
-adoptée dans ce récit est l'une de celles qui ont été contestées dans
-la longue et vive polémique dont la campagne de 1815 a été le sujet.
-On trouvera la vérité de cette assertion longuement discutée dans une
-note page 47.]
-
-[En marge: Napoléon se reporte vers Gilly, et ordonne l'attaque
-immédiate du poste occupé par les Prussiens.]
-
-Napoléon, après avoir expédié le maréchal Ney sur les Quatre-Bras, se
-reporta vers Gilly, où il avait laissé Grouchy, Pajol, Exelmans,
-attendant l'infanterie de Vandamme pour attaquer l'arrière-garde des
-Prussiens. Il n'avait, comme nous l'avons dit, d'autre intérêt de ce
-côté que d'occuper le débouché de la plaine de Fleurus, afin de
-pouvoir y livrer bataille aux Prussiens le lendemain, et il se serait
-bien gardé de les pousser au delà, car en leur ôtant le jour même la
-grande chaussée de Namur à Bruxelles, il les eût forcés d'aller
-chercher derrière Bruxelles le point de ralliement avec les Anglais,
-ce qui aurait ruiné tous ses desseins. Il n'avait donc aucune autre
-intention que celle de passer le ruisseau de Soleilmont, et d'occuper
-le revers des coteaux boisés qui enceignent la plaine de Fleurus.
-Vandamme était enfin arrivé avec son infanterie, et il était venu se
-ranger derrière la cavalerie de Grouchy. Mais ni lui, ni Grouchy, ni
-Pajol, ni Exelmans, ne voulaient attaquer avant que Napoléon fût
-présent. Ils étaient disposés à croire que l'armée prussienne se
-trouvait tout entière derrière le ruisseau de Soleilmont.
-Effectivement on aurait pu le supposer à en juger d'après les simples
-apparences. Le général Pirch II, renforcé par quelques bataillons de
-la division Jagow, avait rempli de troupes les bois à droite et à
-gauche de la route, barré le pont, et derrière le pont rangé plusieurs
-bataillons en colonnes serrées. Dans l'impossibilité de voir à travers
-l'épaisseur des bois et au delà de la chaîne des coteaux, on avait le
-champ libre pour toutes les suppositions, et l'imagination, qui joue
-un grand rôle à la guerre, pouvait se figurer l'armée prussienne
-réunie tout entière derrière ce rideau. Mais la puissante raison de
-Napoléon, plus puissante encore que son imagination, lui montrait dans
-tout ce qu'il avait sous les yeux un ennemi surpris, qui n'avait pas
-eu le temps de concentrer ses forces. Le lendemain il en devait être
-autrement, mais pour le moment Napoléon était convaincu de n'avoir
-qu'une ou deux divisions devant lui, et il regardait comme l'affaire
-d'un coup de main de les déloger du poste qu'elles occupaient. Il
-ordonna donc d'attaquer immédiatement les Prussiens et de leur enlever
-la position qu'ils montraient l'intention de défendre.
-
-[En marge: Combat dit de Gilly, livré au bord du ruisseau de
-Soleilmont.]
-
-[En marge: Défaite des Prussiens, et mort du général français Letort.]
-
-Le ruisseau qui nous séparait d'eux venant de l'abbaye de Soleilmont
-qu'on apercevait à notre gauche, passait devant nous sous un
-très-petit pont, et allait vers notre droite se perdre dans la Sambre,
-près du Châtelet. Le maréchal Grouchy dirigea vers la droite les
-dragons d'Exelmans, et leur ordonna de franchir le ruisseau à gué,
-afin de tourner la position de l'ennemi. En même temps trois colonnes
-d'infanterie, une de jeune garde, et deux du corps de Vandamme,
-s'ébranlèrent pour enlever le pont. Les Prussiens menacés d'une double
-attaque de front et de flanc, se hâtèrent de battre en retraite, leurs
-instructions portant qu'il fallait ralentir les Français en évitant
-tout engagement sérieux avec eux. On franchit donc le ruisseau presque
-sans difficulté, mais Napoléon vit alors avec dépit l'infanterie
-prussienne prête à lui échapper. Dans son impatience de l'atteindre,
-il jeta sur elle les quatre escadrons de la garde actuellement de
-service auprès de lui. Le général Letort s'élança sur les Prussiens à
-la tête de ces quatre escadrons, les joignit au moment où ils se
-formaient en carrés dans une éclaircie du bois, enfonça l'un de ces
-carrés, le sabra presque en entier, et se jeta sur un second qu'il
-rompit également. Courant sur un troisième, il tomba malheureusement
-sous les balles ennemies. Les Prussiens laissèrent dans nos mains
-quelques centaines de morts et de blessés, plus trois ou quatre cents
-prisonniers, mais nous payâmes cher cet avantage par la perte du
-général Letort. C'était l'un de nos officiers de cavalerie les plus
-intelligents, les plus braves et les plus entraînants. Napoléon lui
-accorda de justes regrets, et lui a consacré à Sainte-Hélène quelques
-lignes faites pour l'immortaliser.
-
-Les dragons d'Exelmans achevant le détour qu'ils étaient chargés
-d'exécuter sur notre droite, menèrent battant les Prussiens de Pirch
-et de Jagow, et ne s'arrêtèrent qu'à la lisière des bois. Une
-avant-garde s'avança seulement jusqu'à Fleurus[4].
-
-[Note 4: le maréchal Grouchy, dans l'un de ses écrits, s'est plaint de
-ce que Vandamme n'avait pas voulu aller plus loin pendant cette
-soirée; mais Napoléon, en donnant à Sainte-Hélène, dans la réfutation
-de l'ouvrage du général Rogniat, ses motifs de s'arrêter à cette
-limite, a complétement justifié le général Vandamme.]
-
-Ce résultat obtenu, Napoléon rentra à Charleroy pour avoir des
-nouvelles de ce qui se passait à son aile gauche et sur ses derrières.
-Il n'avait pas entendu le canon de Ney, et il en était surpris. Il sut
-bientôt le motif de cette inaction.
-
-[En marge: Événements aux Quatre-Bras.]
-
-[En marge: Forces dont Ney disposait aux Quatre-Bras le 15 au soir.]
-
-Ney en le quittant avait rencontré aux environs de Gosselies le
-général Reille avec les quatre divisions du 2e corps, lesquelles après
-avoir passé la Sambre à Marchiennes, n'avaient cessé de marcher dans
-la direction des Quatre-Bras. Ces quatre divisions comptant plus de 20
-mille hommes d'infanterie, et s'étendant sur un espace d'une lieue,
-étaient précédées par la cavalerie légère de Piré attachée au 2e
-corps, et par celle de Lefebvre-Desnoëttes détachée de la garde
-impériale. Ces deux divisions de cavalerie comprenaient ensemble 4,500
-chevaux. Ney avait donc en ce moment plus de vingt-cinq mille hommes
-sous la main. À leur aspect la division de Steinmetz, craignant d'être
-coupée de l'armée prussienne si elle persistait à couvrir la route de
-Bruxelles, regagna par un détour la route de Namur, et découvrit ainsi
-les Quatre-Bras. Ney à qui Napoléon avait recommandé de s'éclairer
-vers Fleurus, détacha la division Girard pour observer la division
-Steinmetz, et ensuite prenant la division Bachelu d'environ 4,500
-hommes d'infanterie, avec les 4,500 chevaux de Piré et de
-Lefebvre-Desnoëttes, se porta en avant à la tête de ces 9 mille
-hommes. Laissant derrière lui les divisions d'infanterie Foy et Jérôme
-fortes d'environ 12 mille hommes, et de plus les 20 mille hommes de
-d'Erlon, il n'avait certes rien à craindre. De Gosselies aux
-Quatre-Bras il y a environ trois lieues métriques, qu'on peut
-franchir en moins de deux heures et demie si on a quelque hâte
-d'arriver. Les soldats de Reille avaient déjà fait, il est vrai, sept
-lieues métriques, mais partis à trois heures du matin ils avaient eu
-quatorze heures pour exécuter ce trajet, et s'étaient reposés plus
-d'une fois. Ils pouvaient par conséquent ajouter trois lieues aux
-fatigues de la journée, sans qu'il y eût abus de leurs forces. Ney
-avait donc le moyen de tenir la parole donnée à Napoléon, et de
-s'emparer des Quatre-Bras, mais tout à coup, pendant qu'il était en
-marche, il entendit le canon de Vandamme, qui retentissait le long du
-ruisseau de Soleilmont vers six heures, et conçut de vives
-inquiétudes. Il craignit que Napoléon n'eût sur les bras toute l'armée
-prussienne, et si Napoléon l'avait sur les bras, il devait l'avoir à
-dos. Il commença donc à hésiter, et à délibérer sans agir.
-
-[En marge: Ney en entendant le canon de Vandamme, craint d'avoir
-l'armée prussienne à dos, tandis qu'il a sur son front tout ou partie
-de l'armée anglaise, et il s'arrête à Frasnes.]
-
-Aux inquiétudes que lui inspira le canon qu'il venait d'entendre,
-vinrent bientôt s'en ajouter d'autres. En approchant de Frasnes qui
-n'est pas loin des Quatre-Bras, il aperçut une masse d'infanterie
-qu'il supposa anglaise, bien qu'elle n'en portât pas l'uniforme, mais
-qu'il jugea telle parce qu'elle venait du côté des Anglais. Il
-raisonna comme raisonnaient tout à l'heure à Gilly Vandamme, Grouchy,
-Pajol, Exelmans, qui croyaient avoir affaire à l'armée prussienne tout
-entière, et il se dit qu'il pourrait bien avoir devant lui
-l'avant-garde de lord Wellington, laquelle disparaissant comme un
-rideau subitement replié, découvrirait bientôt l'armée anglaise
-elle-même. Ney, malgré sa bravoure, devenu très-hésitant, comme la
-plupart de nos généraux, fut atteint de la double crainte de ce qu'il
-pouvait avoir sur son front et sur ses derrières. Il s'arrêta devant
-la route ouverte des Quatre-Bras, c'est-à-dire devant la fortune de la
-France, qui était là, et qu'il eût, en étendant la main,
-infailliblement saisie!
-
-[En marge: Déplorable erreur de Ney, et nullité des forces qu'il avait
-devant lui.]
-
-Qu'avait-il en ce moment devant lui? Exactement ce qu'il voyait, et
-rien de plus. En effet le duc de Wellington resté à Bruxelles, et
-n'ayant recueilli le matin que des avis vagues, n'avait encore rien
-ordonné. Mais le prince de Saxe-Weimar, appartenant à la division
-Perponcher, l'une de celles qui composaient le corps du prince
-d'Orange, avait suppléé aux instructions qu'il n'avait pas reçues, et
-par une inspiration de simple bon sens s'était porté de Nivelles aux
-Quatre-Bras, avec quatre mille soldats de Nassau. Le maréchal Ney
-s'était donc arrêté devant quatre mille hommes d'infanterie médiocre,
-tandis qu'il en avait 4,500 d'infanterie excellente, sans compter
-4,500 de cavalerie, de la première qualité. Assurément s'il avait fait
-un pas de plus, il eût balayé le détachement ennemi en un clin d'oeil.
-
-À la vérité Ney pouvait craindre d'avoir affaire à plus de quatre
-mille hommes, mais il allait en réunir vingt mille par l'arrivée des
-autres divisions du général Reille, et il fallait bien mal calculer
-pour croire que l'armée anglaise, surprise à dix ou onze heures du
-matin, eût déjà reçu de Bruxelles des ordres de concentration, et, si
-elle les avait reçus, les eût déjà exécutés. En tout cas avec 4,500
-chevaux, comment ne pas s'assurer de ce qu'on avait devant soi? Une
-charge de cavalerie, dût-elle être ramenée, aurait suffi pour
-éclaircir le mystère. Ney, qui le lendemain et le surlendemain fut
-encore une fois le plus héroïque des hommes, n'était plus cet
-audacieux général qui à Iéna, à Eylau, nous avait engagés dans des
-batailles sanglantes pour s'être trop témérairement avancé. Il n'est
-pas rare, hélas! qu'on devienne timide pour avoir été jadis trop
-hardi. Ney ne poussa donc pas au delà de Frasnes, situé à une lieue
-des Quatre-Bras, y laissa la division Bachelu avec la cavalerie Piré
-et Lefebvre-Desnoëttes, et revint à Charleroy pour y faire connaître à
-l'Empereur ce qui s'était passé.
-
-[En marge: Napoléon passe une partie de la nuit avec le maréchal Ney,
-et ne lui adresse pas de reproches pour une faute aisément réparable,
-car il était temps encore le lendemain matin 16 d'occuper les
-Quatre-Bras.]
-
-Napoléon qui était monté à cheval à trois heures du matin et n'en
-était descendu qu'à neuf heures du soir, qui par conséquent y était
-resté dix-huit heures (bien que cet exercice lui fût rendu pénible par
-une indisposition dont il souffrait en ce moment), avait enfin pris
-quelques minutes de repos, et jeté sur un lit, écoutait des rapports,
-expédiait des ordres. Debout de nouveau à minuit, il reçut Ney qui
-vint lui raconter ce qu'il avait fait, et lui exposer les motifs de
-ses hésitations. Napoléon s'emportait quelquefois, quand tout allait
-bien, mais il était d'une douceur parfaite dans les situations
-délicates et graves, ne voulant pas lui-même agiter les hommes que les
-circonstances agitaient déjà suffisamment. Il n'adressa donc pas de
-reproches au maréchal, bien que l'inexécution des ordres qu'il lui
-avait donnés fût infiniment regrettable[5]. Jusqu'ici d'ailleurs,
-tout était facile à réparer, et dans son ensemble la journée avait
-suffisamment réussi. Napoléon amenant de cent lieues de distance les
-124 mille hommes qui composaient son armée, était parvenu à surprendre
-les Prussiens et les Anglais, et à prendre position entre eux de
-manière à les forcer de combattre séparément. Ce résultat était
-incontestable, car il avait sur sa droite, et tout près de lui, les
-Prussiens dans la direction de Namur, et sur sa gauche, mais beaucoup
-plus loin, les Anglais dans la direction de Bruxelles. Il était donc
-assuré, après que ses troupes auraient eu la nuit pour se reposer,
-d'avoir le lendemain une rencontre avec les Prussiens, bien avant que
-les Anglais pussent venir à leur aide, et de combattre ainsi chaque
-armée l'une après l'autre. Il eût mieux valu sans doute que Ney eût
-déjà occupé les Quatre-Bras, pour mettre les Anglais dans
-l'impossibilité absolue de secourir les Prussiens, mais ce qui ne
-s'était pas fait le soir du 15, pouvait se faire le matin du 16,
-pendant que Napoléon serait aux prises avec les Prussiens, et
-s'achever même assez tôt pour que Ney pût l'aider de quelques
-détachements, surtout Napoléon et Ney devant être adossés l'un à
-l'autre pendant qu'ils combattraient chacun de son côté. On peut par
-conséquent affirmer que tout avait réussi, puisque malgré les
-hésitations de Ney, nous étions en masse entre les Prussiens et les
-Anglais, les Prussiens surpris dans un état de demi-concentration, les
-Anglais dans un état de dispersion complète. En tout cas s'il manquait
-quelque chose à la journée, c'était la faute de Ney, car de cinq à
-huit heures il aurait eu le temps d'occuper les Quatre-Bras avec les
-20 mille hommes de Reille que les 20 mille de d'Erlon allaient
-appuyer. Du reste Napoléon content du résultat total, sans chercher
-des torts où il n'y avait pas grand intérêt à en trouver, traita le
-maréchal amicalement, le renvoya à Gosselies vers deux heures du
-matin, s'appliquant toujours à lui faire sentir l'importance des
-Quatre-Bras, et lui promettant des ordres précis dès qu'il aurait reçu
-et comparé les rapports de ses lieutenants. Il se jeta ensuite sur un
-lit pour prendre deux ou trois heures de repos, pendant que ses
-troupes en prenaient sept ou huit qui leur étaient indispensables
-après le trajet qu'elles avaient exécuté dans la journée, et avant les
-combats qu'elles allaient livrer le lendemain.
-
-[Note 5: C'est le cas d'examiner ici les diverses assertions dont les
-ordres donnés verbalement à Ney dans l'après-midi du 15 ont été
-l'occasion. Nous allons donc le faire aussi brièvement que possible,
-pour l'édification de ceux qui ne craignent pas les longueurs de la
-critique historique. D'abord, le colonel Heymès, aide de camp du
-maréchal Ney, dans un récit sincère, mais consacré à prouver que le
-maréchal n'avait pas commis une seule faute pendant ces tristes
-journées, a prétendu que Napoléon n'avait témoigné au maréchal aucun
-mécontentement dans la soirée du 15, qu'il soupa même avec lui et le
-traita fort amicalement. Après avoir consulté beaucoup de témoins
-oculaires, nous croyons cette assertion exacte. La faute du maréchal
-était en ce moment si réparable, que Napoléon qui avait grand besoin
-de lui, se serait gardé de le blesser sans de graves motifs. Le
-mécontentement fut beaucoup plus sérieux le lendemain, et témoigné
-très-franchement, comme on le verra tout à l'heure. Nous croyons donc
-qu'en parlant des reproches adressés à Ney, on a transposé les faits,
-et placé la veille ce qui n'eut lieu que le lendemain. Mais il y a une
-question infiniment plus importante, c'est celle de savoir si Napoléon
-était fondé à adresser des reproches à Ney, et si effectivement il lui
-avait enjoint d'une manière précise d'occuper les Quatre-Bras. On l'a
-nié, et on a prétendu que Napoléon, en donnant à Ney l'ordre de
-pousser vivement l'ennemi sur la route de Bruxelles, n'avait pas fait
-mention des Quatre-Bras. Quant à moi, je crois absolument le
-contraire, et je vais fournir de cette opinion des preuves qui me
-semblent décisives.
-
-Il y a deux fondements de toute bonne critique historique, les
-témoignages et la vraisemblance. Je vais examiner si ces deux espèces
-de preuves existent en faveur de la version que j'ai adoptée.
-
-En fait de témoignage direct, il n'y a que celui de Napoléon, et aucun
-contre.
-
-Napoléon a écrit deux relations de la campagne de 1815, l'une vive,
-spontanée, antérieure à toute discussion, dictée au général Gourgaud à
-Sainte-Hélène, et publiée sous le nom de ce général; l'autre étudiée,
-réfléchie, plus savante, plus fortement colorée, mais moins vraie à
-mon avis, l'une et l'autre, du reste, admirables, et destinées à vivre
-comme toutes les oeuvres de ce puissant génie.
-
-Dans les deux, Napoléon, racontant son colloque avec Ney, affirme,
-comme la chose la plus naturelle du monde, qu'il désigna expressément
-les Quatre-Bras, en recommandant au maréchal de s'y porter en toute
-hâte. Dans la première relation, celle qui porte le nom du général
-Gourgaud, il donne des détails si précis de ses paroles et des
-réponses du maréchal Ney, lequel affirma qu'il connaissait ce lieu et
-en savait l'importance, qu'il est à mon avis impossible de supposer
-que Napoléon ait falsifié la vérité. Les prévenus ne mentent pas plus
-impudemment devant le tribunal de police correctionnelle, qu'il
-n'aurait menti devant la postérité, si son assertion était fausse.
-Pour moi, je n'aime pas plus qu'un autre le joug que Napoléon a fait
-peser sur la France, mais je me sens la double force d'aimer la
-liberté et d'être juste envers un despote. Napoléon a dissimulé
-souvent pendant son règne, quelquefois même il a trompé pour
-l'accomplissement de ses entreprises; mais à Sainte-Hélène, ne
-s'occupant que d'histoire, il est celui des contemporains qui a le
-moins menti, parce qu'il est celui qui avait le plus de mémoire et le
-plus d'orgueil, et qu'il comptait assez sur sa gloire pour ne pas la
-fonder sur le décri de ses lieutenants. Je ne crois donc pas qu'il ait
-altéré la vérité sur le point dont il s'agit, qui, du reste, à
-l'époque où il a écrit n'était pas en contestation. Quant au maréchal
-Ney, Napoléon à Sainte-Hélène connaissait ses malheurs, et il l'a
-traité avec les plus nobles ménagements.
-
-Contre son témoignage y en a-t-il un seul? Pas un. Le maréchal Ney
-a-t-il nié? Pas du tout. Il est vrai que lorsque l'héroïque maréchal a
-expiré sous des balles françaises, aucune contestation ne s'était
-élevée sur ce point, et qu'on n'avait controversé que sur la fameuse
-charge de cavalerie exécutée par lui dans la journée de Waterloo.
-Toujours est-il qu'on ne sait rien du maréchal qui puisse être opposé
-au témoignage de Napoléon.
-
-Un témoin oculaire et auriculaire a existé toutefois, c'est le major
-général, M. le maréchal Soult. Lui seul avait tout vu, tout entendu,
-et pouvait déposer utilement. Pendant sa vie il avait souvent dit
-qu'il avait le 15 juin, dans l'après-midi, entendu Napoléon prescrire
-au maréchal Ney de se porter aux Quatre-Bras. M. le duc d'Elchingen,
-fils du maréchal Ney, jeune général à jamais regrettable par ses
-talents et ses nobles sentiments, mort depuis dans la campagne de
-Crimée, avait pris à tâche de défendre en toutes choses la mémoire de
-son père, mémoire certes assez glorieuse pour qu'on n'ait rien à faire
-pour elle. Mais, de la part d'un fils, il était bien naturel et bien
-honorable de la vouloir défendre même au delà du vrai. Le duc
-d'Elchingen se rendit chez le maréchal Soult, et ce dernier, par un
-sentiment que l'on comprend en présence d'un fils, ne parut pas se
-souvenir que Napoléon eût donné au maréchal Ney, le 15 juin, l'ordre
-de se porter aux Quatre-Bras. M. le duc d'Elchingen a rapporté son
-entretien avec le maréchal Soult dans un écrit qu'il a publié sous le
-titre de _Documents inédits sur la campagne de 1815_. Mais voici un
-témoignage tout aussi respectable, et diamétralement contraire. M. le
-général Berthezène, commandant une des divisions de Vandamme, raconte
-dans ses Mémoires intéressants et véridiques, tome II, page 359, que
-Napoléon, dans l'après-midi du 15, recommanda vivement au maréchal Ney
-l'occupation bien précisée des Quatre-Bras, et qu'il tenait ce détail
-du maréchal Soult, témoin oculaire du colloque de Ney avec Napoléon.
-Lorsque le général Berthezène écrivait ces lignes, le maréchal Soult
-vivait, et il aurait pu démentir cette assertion.
-
-Ainsi le témoignage du maréchal Soult se trouve rapporté
-contradictoirement, et pour moi, si j'avais à choisir entre les deux
-manières dont ce témoignage a été présenté, je croirais plutôt à celle
-qui remonte à l'année 1818, c'est-à-dire à une époque fort rapprochée
-des événements, et qui ne fut pas influencée par la présence d'un fils
-sollicitant en quelque sorte pour la mémoire de son père.
-
-En négligeant donc un témoignage devenu incertain, il reste le
-témoignage unique de Napoléon, donné spontanément, avant toute
-discussion, et portant au plus haut degré le caractère de la
-simplicité et de la véracité.
-
-Maintenant reste un genre de preuve, supérieur, selon moi, à tous les
-témoignages humains, la vraisemblance.
-
-Pour que le 15, à quatre heures de l'après-midi, Napoléon n'eût pas
-songé aux Quatre-Bras, et eût poussé Ney en avant, sans assigner un
-but précis à sa marche, il aurait fallu tout simplement ou que
-Napoléon n'eût pas regardé la carte, ou qu'il fût le plus inepte des
-hommes, pas moins que cela. Je laisse au lecteur à juger si l'une ou
-l'autre de ces deux suppositions est vraisemblable.
-
-De tous les généraux connus, celui qui passe pour avoir fait la plus
-profonde étude de la carte, c'est Napoléon. Ceux qui ont vécu avec
-lui, ou ceux qui ont lu ses ordres et sa correspondance, le savent.
-Son travail sur la carte était prodigieux, et c'est ce qui a fait de
-lui le premier des hommes de guerre dans les mouvements généraux qu'il
-appelait la _partie sublime_ de l'art. Dans l'occasion présente en
-particulier, il fallait qu'il eût bien profondément étudié la carte,
-pour avoir choisi si juste ce point de Charleroy, par lequel il
-pouvait s'introduire à travers les cantonnements de l'ennemi, et
-s'interposer entre les deux armées alliées. Il avait choisi Charleroy,
-parce que de ce point il tombait d'aplomb sur la grande chaussée de
-Namur à Bruxelles, par laquelle les deux masses ennemies devaient se
-rejoindre; il y tombait sur deux points: à Sombreffe, s'il prenait à
-droite la direction de Namur, aux Quatre-Bras, s'il prenait à gauche
-la direction de Bruxelles. À Sombreffe, il arrêtait les Prussiens; aux
-Quatre-Bras, les Anglais. Aux Quatre-Bras il faisait plus, il
-empêchait la portion de l'armée britannique qui occupait le front
-d'Ath à Nivelles, de se réunir à celle qui formait la réserve à
-Bruxelles. Les Quatre-Bras étaient donc bien plus importants que
-Sombreffe, et tandis qu'il songeait à se porter à Sombreffe par
-Fleurus, il n'aurait pas songé à se porter aux Quatre-Bras par
-Frasnes! Mais ce n'est pas tout. Dans le moment il n'était pas pressé
-d'arrêter les Prussiens, il était disposé au contraire à les laisser
-déboucher pour les combattre tout de suite, tandis qu'à l'égard des
-Anglais, il voulait à tout prix les contenir pour les empêcher de
-venir au secours des Prussiens. Il regardait cette besogne comme
-tellement plus importante, qu'il y envoyait ses principales forces
-actuellement transportées au delà de la Sambre, c'est-à-dire Reille,
-d'Erlon, Piré, Lefebvre-Desnoëttes, disposant de 45 mille hommes, et
-il aurait formé cette masse, aurait mis le vigoureux Ney à sa tête,
-uniquement pour les pousser vaguement en avant! Il lui aurait dit:
-_Allez jusqu'à Frasnes_, Frasnes où on ne pouvait rien empêcher, et il
-ne lui aurait pas dit: _Allez aux Quatre-Bras_, les Quatre-Bras qui
-sont à une lieue de Frasnes, et où l'on pouvait empêcher les Anglais
-de se réunir entre eux et de se réunir aux Prussiens! Vraiment c'est
-supposer trop d'impossibilités, pour démontrer l'ineptie en cette
-circonstance de l'un des plus grands capitaines connus! Le lendemain
-matin, dans un ordre écrit, Napoléon précisait les Quatre-Bras de
-manière à faire voir l'importance qu'il y attachait, et il n'aurait
-pas connu cette importance la veille! Il se serait jeté sur Charleroy
-qui était si bien choisi, par un pur hasard, et il n'aurait étudié que
-dans la nuit la carte du pays, pour y faire à la fin de cette nuit la
-découverte des Quatre-Bras! Ce sont là, je le répète, impossibilités
-sur impossibilités, invraisemblances sur invraisemblances! Maintenant,
-tandis que cet ignorant, ce paresseux, cet étourdi, se lançait à
-travers les masses ennemies sans avoir même regardé la carte, le duc
-de Wellington qui certainement n'étudiait pas la carte comme Napoléon
-(ses plans le prouvent), ne songeait qu'aux Quatre-Bras! Ses
-lieutenants, même les moins renommés, s'y portaient, comme on va le
-voir, en toute hâte, sans même avoir encore reçu ses ordres! Napoléon
-seul, l'aveugle Napoléon, qui le lendemain devait si bien ouvrir les
-yeux, n'apercevait pas les Quatre-Bras, et dans une position si
-difficile, si délicate, confiait au maréchal Ney les deux cinquièmes
-de ses forces actuellement réunies, et le poussait en avant, en lui
-donnant un ordre comme il n'en a jamais donné, c'est-à-dire un ordre
-vague, ambigu, comme en donnent les généraux ineptes: _Marchez en
-avant_, sans dire où, quand les Quatre-Bras étaient à une lieue!
-
-Croira qui voudra une telle supposition! Quant à moi, je ne veux point
-violenter le lecteur, je lui laisse la liberté, qu'il prendra sans
-moi, d'adopter l'une ou l'autre version; mais l'historien est juré,
-et, la main sur la conscience, je déclare qu'à mes yeux il y a ici
-certitude absolue en faveur de l'assertion que j'ai préférée. Personne
-plus que moi ne porte d'intérêt à la victime sacrée immolée en 1815 à
-des passions déplorables, mais la gloire de Ney, parce qu'il se sera
-trompé en telle ou telle occasion, n'est aucunement diminuée à mes
-yeux: ce que je cherche ici, c'est la vérité. C'est elle (je l'ai déjà
-dit bien des fois, et je le répéterai sans cesse), c'est elle qu'il
-faut chercher, trouver et dire, en la laissant ensuite devenir ce
-qu'elle peut. La vérité est sainte, et aucune cause juste n'en peut
-souffrir. La gloire militaire de Napoléon ne fait pas que son
-despotisme en vaille mieux, et la liberté moins. Il s'agit de
-prononcer entre lui et un de ses lieutenants en toute sincérité.
-Quoiqu'on décide, Napoléon n'en sera pas moins grand, et Ney moins
-héroïque.]
-
-[En marge: Distribution de l'armée française dans les deux directions
-de Fleurus et des Quatre-Bras.]
-
-En ce moment l'armée française était répartie ainsi qu'il suit (voir
-la carte nº 65): sur la droite Grouchy avec la cavalerie légère de
-Pajol et les dragons d'Exelmans, passait la nuit dans les bois de
-Lambusart, ayant une simple avant-garde à Fleurus; Vandamme
-bivouaquait un peu en arrière, mais en avant de Gilly, après avoir
-exécuté un trajet de sept à huit lieues par une forte chaleur. À
-l'extrême droite Gérard avec le 4e corps s'était emparé du pont du
-Châtelet, mais n'y était arrivé que fort tard, ayant eu à attendre
-l'une de ses divisions à Philippeville, et de Philippeville au
-Châtelet ayant eu à franchir une distance de sept lieues. Il se
-trouvait sur la Sambre, moitié de son corps au delà, moitié en deçà.
-
-[En marge: La garde à cheval, le corps de Lobau, la réserve de
-cavalerie, le grand parc, n'avaient pas encore passé la Sambre le 15
-au soir.]
-
-Au centre la garde à pied avait traversé la Sambre, mais la garde à
-cheval, la grosse cavalerie de la réserve, le 6e corps (celui du comte
-de Lobau), la réserve d'artillerie, le grand parc, les bagages,
-n'avaient point eu le temps de traverser les ponts de Charleroy
-encombrés d'hommes, de chevaux et de canons. C'était beaucoup
-néanmoins qu'ils eussent déjà fait les uns six lieues, les autres
-sept, malgré la chaleur, avec un immense matériel, et à travers
-d'étroits défilés. Il leur suffisait au surplus de deux ou trois
-heures le lendemain pour avoir franchi la Sambre. À gauche, sur la
-route de Bruxelles, le maréchal Ney avait à Frasnes la division
-d'infanterie Bachelu, la cavalerie de Piré et de Lefebvre-Desnoëttes,
-en arrière, de Mellet à Gosselies, le reste du 2e corps, dont une
-division, celle de Girard, avait été portée à Wagnelée, et enfin entre
-Gosselies et Marchiennes, le comte d'Erlon avec le 1er corps tout
-entier. Ce dernier s'étant mis au repos de bonne heure, pouvait entrer
-en action le lendemain de grand matin. Dans cette position Napoléon
-ayant à droite Grouchy, Pajol, Exelmans, Vandamme, Gérard, qui
-comptaient environ 38 mille hommes, à gauche, Ney, Reille, d'Erlon,
-Lefebvre-Desnoëttes, qui en comptaient 45 mille, au centre la garde,
-Lobau, la grosse cavalerie, la réserve d'artillerie, les parcs,
-s'élevant à environ 40 mille et n'ayant besoin que de deux ou trois
-heures pour avoir franchi la Sambre, pouvait dès le matin se jeter
-sur les Prussiens ou sur les Anglais, séparés les uns des autres par
-la position qu'il avait prise, et choisir en pleine liberté, selon les
-circonstances, l'adversaire auquel il voudrait s'attaquer dans la
-journée.
-
-[En marge: Le général de Bourmont quitte l'armée le matin du 15.]
-
-[En marge: Fâcheux effet produit par cet événement.]
-
-Un événement fâcheux s'était passé au corps du général Gérard. Le
-général de Bourmont avec son aide de camp le colonel Clouet, avait
-pris une résolution fatale pour le reste de sa vie, celle de quitter
-l'armée le 15 au matin, au moment où toutes nos colonnes
-s'ébranlaient. Énergique à la guerre, doux, sensé dans la vie civile,
-estimé dans l'armée impériale où il avait servi d'une manière
-brillante, désiré des royalistes, ses anciens amis, auxquels il eût
-apporté un beau nom militaire, et tandis qu'il était ainsi attiré par
-l'un et l'autre parti, voyant les fautes de tous deux, les jugeant,
-les condamnant, mais ayant de la peine à se décider entre eux, le
-général de Bourmont avait d'abord refusé de prendre du service, bien
-que ses goûts l'y portassent, et que la modicité de sa fortune lui en
-fît une nécessité. Ayant enfin cédé au désir naturel de reprendre sa
-carrière, et ayant obtenu, grâce au général Gérard, un commandement
-conforme à son grade, il l'avait bientôt regretté en apprenant que la
-Vendée s'insurgeait, et qu'on y sévissait avec rigueur contre ses
-parents et ses amis. Assailli des reproches des royalistes, il avait
-pris tout à coup la résolution de quitter l'armée pour se rendre à
-Gand. Le soir du 14 il fit dire au général Hulot, le plus ancien de
-ses commandants de brigade, qu'il s'absenterait le lendemain sans
-ajouter pourquoi, lui transmit les instructions du général en chef
-pour qu'il eût à s'y conformer, adressa au général Gérard son ami, son
-garant, une lettre d'excuse, puis franchit les avant-postes ennemis en
-déclarant qu'il allait rejoindre le roi Louis XVIII. Ce bruit répandu
-tout de suite dans le 4e corps, y produisit une exaspération
-extraordinaire, et loin d'y abattre les troupes, ne fit que les
-exalter davantage. Seulement, elle y devint une nouvelle cause de
-défiance envers les chefs, qui presque tous devenaient suspects dès
-qu'ils n'étaient pas anciennement connus et aimés des soldats. Le
-général de Bourmont parti le matin du 15, n'arriva au quartier général
-prussien que vers le milieu du jour, lorsque notre entrée à Charleroy
-avait déjà révélé au maréchal Blucher tout ce qu'il avait intérêt à
-savoir. C'était donc de la part du général de Bourmont une grande
-faute pour lui-même, sans utilité et sans honneur pour son parti, qui
-devait triompher par d'autres moyens et par des causes plus générales.
-
-[En marge: Emploi de la journée du 15 par les généraux ennemis.]
-
-[En marge: Mouvements du maréchal Blucher.]
-
-Les chefs alliés n'avaient pas employé le temps aussi bien que
-Napoléon. Le maréchal Blucher n'avait recueilli dans la journée du 14,
-pendant que nous nous réunissions à Beaumont, que des avis vagues de
-notre approche. Pourtant dans la soirée, ces avis avaient pris un peu
-plus de consistance, et il avait ordonné à Bulow (4e corps) établi à
-Liége, à Thielmann (3e corps) établi entre Dinant et Namur, de se
-transporter à Namur même. Il avait prescrit à Pirch Ier (2e corps) de
-se porter à Sombreffe, et à Ziethen (1er corps) de se concentrer entre
-Charleroy et Fleurus. Le 15 Ziethen expulsé de Charleroy le matin, du
-pont de Soleilmont l'après-midi, s'était replié sur Fleurus. Pirch Ier
-était venu occuper à Sombreffe la grande chaussée menant de Namur à
-Bruxelles. Thielmann accourait au même point; Bulow averti tard
-quittait Liége pour s'approcher de Namur. L'intention du fougueux
-Blucher était d'accepter la bataille dès le lendemain 16, entre
-Fleurus et Sombreffe, sans attendre l'armée britannique, mais avec
-l'espérance d'en voir arriver une bonne partie aux Quatre-Bras.
-
-[En marge: Mouvements du duc de Wellington.]
-
-Du côté des Anglais, soit effet du caractère, soit effet des
-distances, l'activité avait été moindre. Le duc de Wellington,
-toujours soucieux de ses communications avec la mer, avait résolu de
-ne pas se laisser abuser par de fausses démonstrations, et d'attendre
-pour s'émouvoir que les attaques fussent bien déterminées dans un sens
-ou dans un autre, ce qui l'exposait à se tromper lui-même de peur
-d'être trompé par Napoléon. Quoique ayant recueilli plus d'un avis de
-l'approche des Français, avis malheureusement partis de chez nous, il
-n'avait opéré aucun mouvement, attendant toujours que la clarté fût
-plus grande. Il aurait pu cependant former ses divisions, pour n'avoir
-plus qu'un ordre de marche à transmettre, lorsqu'il serait fixé sur la
-direction à leur indiquer; mais commandant à des soldats qui
-pardonnaient plus aisément de les faire tuer que de les fatiguer, il
-n'avait encore rien prescrit. Dans la journée du 15, le général
-prussien Ziethen lui ayant enfin mandé notre apparition positive, il
-avait ordonné la réunion de ses troupes autour des trois quartiers
-principaux de l'armée anglaise, d'Ath pour sa droite, de
-Braine-le-Comte pour sa gauche, de Bruxelles enfin pour sa réserve. Il
-n'en était pas moins allé assister à une fête que la duchesse de
-Richemont donnait à Bruxelles. Le soir, au milieu de cette fête qui
-réunissait les chefs de l'armée anglaise avec tous les diplomates
-accrédités auprès de la cour de Gand, il reçut l'avis détaillé de
-notre entrée à Charleroy et de notre marche au delà de la Sambre. Il
-quitta immédiatement, mais sans trouble, cette fête de la coalition,
-et alla expédier ses ordres.
-
-Il prescrivit à sa réserve de se mettre tout de suite en marche de
-Bruxelles vers les Quatre-Bras (voir la carte nº 65). Il enjoignit au
-général Hill et au prince d'Orange de se porter, par un mouvement de
-droite à gauche, le premier d'Ath vers Braine-le-Comte, le second de
-Braine-le-Comte vers Nivelles, et à ce dernier surtout de diriger sur
-les Quatre-Bras tout ce qu'il aurait de disponible. Il se prépara
-lui-même à partir dans la nuit pour être au point du jour entre les
-Quatre-Bras et Sombreffe, afin de voir le maréchal Blucher, et de
-concerter ses efforts avec ceux de l'armée prussienne.
-
-Pendant que le général anglais donnait ces instructions un peu
-tardives, ses lieutenants, éclairés sans doute par le danger,
-prenaient des dispositions meilleures, et surtout plus promptes que
-les siennes. Le chef d'état-major du prince d'Orange, apprenant notre
-apparition devant Charleroy, réunissait dans l'après-midi du 15 la
-division Perponcher, dont une brigade, celle du prince de Saxe-Weimar,
-se portait spontanément aux Quatre-Bras. Ce même chef d'état-major
-concentrait aux environs de Nivelles la division Chassé et la
-cavalerie de Collaert, de telle sorte qu'en arrivant à son quartier
-général, le prince d'Orange allait trouver, grâce à la prévoyance d'un
-subordonné, les mesures les plus urgentes déjà prescrites, et en
-partie exécutées.
-
-[En marge: Positions des armées anglaise et prussienne le soir du 15.]
-
-Ainsi dans la soirée de cette journée du 15 l'armée anglaise
-s'ébranlait sur tous les points, mais sans avoir encore une division
-entière aux Quatre-Bras, tandis que l'armée prussienne, plus
-rapprochée et plus tôt avertie, pouvait réunir la moitié de son
-effectif dans la plaine de Fleurus, et était en mesure d'en présenter
-les trois quarts au moins dans la matinée du lendemain 16.
-
-Napoléon qui ne s'était couché qu'à deux heures après minuit, était
-debout à cinq heures du matin. Atteint dans ce moment d'une
-indisposition assez incommode, il n'en avait pas moins passé dix-huit
-heures à cheval dans la journée du 15, et il allait en passer encore
-autant dans la journée du 16, preuve assez frappante que son activité
-n'était point diminuée[6]. Son opinion sur la conduite à tenir dans
-cette journée était faite même avant de recevoir les rapports de ses
-lieutenants. Le quartier général anglais se trouvant à quatorze lieues
-sur la gauche, et le quartier général prussien à huit lieues sur la
-droite, les corps de l'armée prussienne étant en outre concentrés,
-tandis que ceux de l'armée anglaise étaient disséminés de l'Escaut à
-la Sambre, il était certain qu'il rencontrerait dans la journée les
-Prussiens réunis dans la plaine de Fleurus, et qu'il ne pourrait avoir
-affaire aux Anglais que le lendemain au plus tôt. Tourner à droite
-pour livrer bataille aux Prussiens, et placer à gauche un fort
-détachement pour arrêter les premiers arrivés de l'armée anglaise,
-était évidemment ce que commandait la situation bien comprise. Mais
-quoique équivalentes à une certitude, ces conjectures ne devaient pas
-être absolument déterminantes, et il fallait attendre les rapports des
-avant-postes avant de donner des ordres définitifs. Si l'armée tout
-entière avait franchi la Sambre la veille, et qu'il eût été possible
-d'agir immédiatement, sans doute il eût mieux valu prendre son parti
-sur-le-champ, et sans perdre de temps marcher dans les deux directions
-indiquées, en proportionnant les forces sur chaque direction au
-danger prévu. Mais il restait à faire passer vingt-cinq mille hommes
-au moins, dont dix mille de cavalerie, plus le grand parc
-d'artillerie, par le pont de Charleroy et par les rues étroites de la
-ville. Il ne fallait pas moins de trois heures pour une telle
-opération, et pendant qu'elle s'accomplissait, et que les troupes déjà
-portées au delà de la Sambre se reposaient des fatigues de la veille,
-Napoléon prenait le temps de recueillir les rapports de la cavalerie
-légère, ce qui était fort important, placé qu'il était entre deux
-armées ennemies, et ce qui était difficile, les généraux un peu
-effarés croyant toujours avoir sur les bras les Anglais et les
-Prussiens réunis. D'ailleurs le 16 juin on devait avoir au moins
-dix-sept heures de jour, et un retard de trois heures ne pouvait être
-de grande considération.
-
-[Note 6: Les témoignages contemporains sont fort contradictoires
-relativement à l'état de santé de Napoléon pendant ces quatre
-journées. Le prince Jérôme, frère de Napoléon, et un chirurgien
-attaché à l'état-major, m'ont affirmé que Napoléon souffrait alors de
-la vessie. M. Marchand, attaché au service de sa personne, et d'une
-véracité non suspecte, m'a déclaré le contraire. On voit que la vérité
-n'est pas facile à démêler au milieu de ces témoignages,
-contradictoires quoique sincères, et je pourrais fournir pour cette
-même époque d'autres preuves non moins étranges de la difficulté de
-mettre d'accord des témoins oculaires, tous présents aux faits qu'ils
-affirment, et tous véridiques, au moins d'intention. Je ne le ferai
-pas, pour ne pas surcharger de notes fatigantes le texte de cette
-histoire. Je me bornerai à dire que quelle que fût la santé de
-Napoléon à cette époque, son activité ne s'en ressentit point, et on
-pourra en juger par le récit qui va suivre. Quant à ses mouvements je
-les ai constatés au moyen de témoignages nombreux et authentiques, et
-je me suis servi notamment de ceux de M. le général Gudin, digne fils
-de l'illustre Gudin tué à Valoutina, et commandant récemment la
-division militaire de Rouen. M. le général Gudin, alors âgé de
-dix-sept ans, et premier page de l'Empereur, lui présentait son
-cheval. Il ne quitta pas Napoléon un instant, et l'exactitude de sa
-mémoire, la sincérité de son caractère, m'autorisent à ajouter foi
-entière à ses assertions.]
-
-[En marge: Opinion que Napoléon se fait des projets de l'ennemi.]
-
-Napoléon après s'être porté sur plusieurs points, et avoir entendu
-lui-même les rapports des espions et de la cavalerie légère, se
-confirma dans ses conjectures de la veille. Il ne devait y avoir aux
-Quatre-Bras que les troupes anglaises ramassées dans les environs,
-tandis qu'entre Fleurus et Sombreffe l'armée prussienne devait se
-trouver aux trois quarts réunie. Un rapport de Grouchy, daté de six
-heures, annonçait que l'armée prussienne se déployait tout entière en
-face de Fleurus. Il fallait donc aller à elle par deux raisons
-capitales, c'est qu'elle était la seule à portée, et qu'ensuite on
-l'aurait laissée sur notre flanc et nos derrières si on eût marché en
-avant sans la combattre. Napoléon, après avoir examiné de nouveau ses
-cartes, donna ses ordres vers sept heures du matin, et les donna
-verbalement au major général, pour qu'il les transmît par écrit aux
-divers chefs de corps. Il commença par la droite dont la concentration
-pressait davantage, et prescrivit de porter le corps de Vandamme et
-celui de Gérard (3e et 4e corps) en avant de Fleurus. Vandamme ayant
-bivouaqué aux environs de Gilly, avait deux lieues et demie à faire,
-et Gérard qui avait campé au Châtelet, en avait trois. En supposant
-qu'il n'y eût pas de retard dans l'expédition des ordres, ces troupes
-ne pouvaient guère être rendues sur le terrain avant onze heures du
-matin. C'était suffisant puisqu'on avait jusqu'à neuf heures du soir
-pour livrer bataille. Napoléon prescrivit en outre d'acheminer la
-garde qui avait campé autour de Charleroy, dans la direction de
-Fleurus. Il y ajouta la division de cuirassiers de Milhaud, qui était
-de plus de trois mille cavaliers superbes. On va voir à quel usage il
-destinait les cuirassiers de Valmy.
-
-[En marge: Plan de Napoléon pour la journée du 16.]
-
-[En marge: Il veut avec sa droite et son centre livrer bataille aux
-Prussiens, pendant que Ney avec la gauche contiendra les Anglais aux
-Quatre-Bras.]
-
-Ces troupes, comprenant la cavalerie légère de Pajol, les dragons
-d'Exelmans, les corps d'infanterie de Vandamme et de Gérard, la garde,
-les cuirassiers de Milhaud, et enfin la division Girard, détachée la
-veille du corps de Reille pour s'éclairer vers Fleurus, ne
-comprenaient pas moins de 63 à 64 mille soldats de la meilleure
-qualité. C'était assez pour tenir tête aux Prussiens, qui, en
-supposant qu'ils eussent réuni les trois quarts de leur armée, ne
-pouvaient présenter plus de 90 mille hommes dans la plaine de Fleurus.
-Il restait encore les dix mille hommes du comte de Lobau (6e corps),
-troupe également excellente, qui en portant les forces de notre droite
-à 74 mille combattants[7], devaient assurer à Napoléon les moyens de
-ne pas craindre les Prussiens. C'était dans une bien autre infériorité
-numérique qu'il s'était battu contre eux en 1814. Pourtant, bien qu'il
-fût persuadé que les Anglais ne pouvaient pas être encore réunis, ne
-voulant pas dans un moment aussi décisif courir la chance de se
-tromper, il prit le parti de laisser pour quelques heures à
-l'embranchement des deux routes de Fleurus et des Quatre-Bras, le
-comte de Lobau, se fiant à la sagacité de celui-ci du soin de se
-porter là où le danger lui paraîtrait le plus sérieux. La situation
-devant s'éclaircir dans trois ou quatre heures, le comte de Lobau
-aurait le temps d'accourir là où serait la principale masse des
-ennemis.
-
-[Note 7: J'ai mis à constater les forces le même soin qu'à préciser
-les heures et les mouvements, et je crois que voici les nombres les
-plus rapprochés de la vérité.
-
- {Pajol 2,800 hommes.
- {Exelmans 3,300
- Sous les ordres {Milhaud 3,500
- de {Vandamme 17,000
- Napoléon {Gérard 15,400
- dans la direction {Garde (infanterie) 13,000
- de Fleurus. {Garde (grosse cavalerie) 2,500 {Lefebvre-Desnoëttes
- { était avec Ney.
- {Garde, artillerie 2,000
- {Girard (division détachée
- {de Reille) 4,500
- { ----------
- { 64,000
-
- Le corps de Lobau laissé entre deux 10,000
- ----------
- 74,000 ci 74,000
-
- {Cavalerie Piré 2,000
- Sous les ordres {Reille (moins Girard) 17,000
- de {D'Erlon 20,000
- Ney {Lefebvre-Desnoëttes 2,500
- aux Quatre-Bras. {Valmy 3,500
- { ----------
- { 45,000 ci 45,000
- -----------
- 119,000
-
- Parcs, hommes en arrière, blessés et tués dans les combats
- d'avant-garde le 15 5,000
- -----------
- 124,000]
-
-[En marge: Instructions précises adressées au maréchal Ney.]
-
-Quant à la route de Bruxelles et à l'importante position des
-Quatre-Bras, Napoléon ordonna au maréchal Ney de s'y porter
-immédiatement avec les corps des généraux Reille et d'Erlon, avec la
-cavalerie attachée à ces corps, avec les cuirassiers du comte de
-Valmy. Napoléon confiait ces beaux cuirassiers au maréchal afin de
-pouvoir lui retirer la cavalerie légère de la garde, qu'il lui avait
-prêtée la veille en lui recommandant de la ménager. Pourtant il lui
-permit de la garder dans une position intermédiaire, si elle était
-déjà trop avancée pour qu'elle pût rétrograder facilement, et il
-voulut que les cuirassiers de Valmy fussent laissés à la chaussée dite
-_des Romains_, vieille route qui traversait le pays de gauche à droite
-(voir la carte nº 65), afin qu'on pût les ramener vers Fleurus si par
-hasard on avait besoin d'eux. Les troupes confiées à Ney formaient un
-total d'environ 45 mille hommes. Relativement à leur emploi dans la
-journée, voici quelles furent les instructions de Napoléon. Ney devait
-s'établir fortement aux Quatre-Bras, de manière à en interdire l'accès
-aux Anglais, quelque effort qu'ils fissent pour s'en emparer; il
-devait même avoir une division un peu au delà, c'est-à-dire à Genappe,
-et se tenir prêt à former la tête de notre colonne sur Bruxelles, soit
-que les Prussiens eussent évité notre rencontre pour se réunir aux
-Anglais derrière cette ville, soit qu'ils eussent été battus et
-rejetés sur Liége. Napoléon débarrassé d'eux, se proposait en effet de
-se rabattre vivement sur Ney pour l'appuyer dans la marche sur
-Bruxelles. À ces instructions si bien calculées pour tous les cas,
-Napoléon ajouta une prescription éventuelle, qui était, on le verra,
-d'une profonde prévoyance. Il voulait que Ney qui allait avoir 45
-mille Français, et qui n'aurait pas à beaucoup près autant d'Anglais à
-combattre s'il se hâtait d'occuper les Quatre-Bras, fît un détachement
-sur Marbais, petit village situé sur la chaussée de Namur à Bruxelles.
-Cet ordre était fort exécutable, car Napoléon et Ney dans la lutte
-qu'ils allaient soutenir, le premier à Fleurus, le second aux
-Quatre-Bras, devaient se trouver adossés (voir la carte nº 65), et
-celui des deux qui aurait fini le premier, serait facilement en mesure
-de détacher au profit de l'autre un nombre quelconque de combattants,
-qui pourrait être d'un grand secours, et prendre par exemple l'ennemi
-à revers. La direction de Marbais, sur la chaussée de Namur à
-Bruxelles, assez près de Sombreffe, était parfaitement choisie pour
-une fin pareille.
-
-[En marge: Heure de l'expédition des ordres.]
-
-Ces dispositions arrêtées vers sept heures du matin, durent être
-traduites par le maréchal Soult en style d'état-major, et expédiées
-immédiatement à tous les chefs de corps.
-
-[En marge: Lettre au maréchal Ney confirmant les ordres déjà
-expédiés.]
-
-Malheureusement le nouveau major général, fort novice dans l'exercice
-de ses délicates fonctions, n'avait pas la promptitude de rédaction de
-Berthier, et ne savait pas comme lui, saisir, rendre, préciser en
-quelques mots la vraie pensée de Napoléon. Ces ordres donnés vers
-sept heures, étaient à peine rédigés et expédiés entre huit et neuf.
-Cette perte de temps, quoique regrettable, n'avait cependant rien de
-très-fâcheux, les troupes achevant dans l'intervalle de franchir la
-Sambre, et la journée, quoi qu'il arrivât, ne pouvant être consacrée
-qu'à une bataille contre les Prussiens, qu'on avait bien le temps de
-livrer dans la seconde moitié du jour[8]. Napoléon qui n'avait aucun
-motif de hâter ses mouvements personnels, puisqu'il exécutait à cheval
-le trajet que ses troupes exécutaient à pied, voulut avant de partir
-pour Fleurus écrire lui-même au maréchal Ney une lettre détaillée,
-dans laquelle il lui exposerait ses intentions avec la netteté et la
-précision qui lui étaient propres.--Il disait au maréchal que ses
-officiers courant plus vite que ceux du major général, il lui
-expédiait par l'un d'eux ses instructions définitives. Il lui
-annonçait qu'il allait partir pour Fleurus où les Prussiens
-paraissaient se déployer, afin de leur livrer bataille s'ils
-résistaient, ou de marcher sur Bruxelles s'ils battaient en retraite.
-Il lui recommandait d'occuper fortement les Quatre-Bras, en plaçant
-une division en avant des Quatre-Bras, et une autre sur la droite au
-village de Marbais, celle-ci par conséquent en position de se rabattre
-sur Sombreffe. Il lui prescrivait de nouveau de ne pas trop engager la
-cavalerie légère de la garde, et de tenir les cuirassiers de Valmy un
-peu en arrière, de manière qu'ils pussent se rabattre eux aussi sur
-Fleurus, en cas qu'on eût besoin de leur concours. Il répétait que les
-Prussiens battus ou repliés, il reviendrait sans perte de temps vers
-la droite, pour appuyer Ney dans le mouvement de l'armée sur
-Bruxelles. Enfin il lui exposait son plan pour le reste de la
-campagne.--Il voulait, disait-il, avoir deux ailes, l'une sous le
-maréchal Ney, composée des corps de Reille et d'Erlon, avec une
-portion de la cavalerie, l'autre sous Grouchy, composée des corps de
-Vandamme et Gérard, également avec un contingent de cavalerie, et se
-proposait avec la garde, Lobau, la réserve de cavalerie, comprenant
-environ 40 mille hommes, de se porter tantôt à l'une, tantôt à l'autre
-de ces deux ailes, et de les élever ainsi alternativement à la force
-et au rôle d'armée principale.
-
-[Note 8: Des juges sévères ont reproché à Napoléon des lenteurs dans
-la matinée du 16 juin. Les uns les ont expliquées par une diminution
-d'activité, les autres, ne croyant guère à cette raison après la
-marche de Cannes à Paris, ont déclaré ces lenteurs inexplicables:
-c'est que ni les uns ni les autres n'ont cherché la véritable
-explication où elle était, c'est-à-dire dans le détail de ces
-journées, étudié sur les documents authentiques et sans passion
-d'aucun genre. Certes Napoléon, qui, monté à cheval à trois heures du
-matin le 15, n'en était descendu qu'à neuf heures du soir pour se
-jeter sur un lit, qui après s'être relevé à minuit et être resté
-debout avec Ney jusqu'à deux heures, avait ensuite donné trois heures
-au sommeil, et s'était remis à cheval à cinq heures le 16, n'était pas
-encore un prince amolli par l'âge et les grandeurs. Placé entre deux
-armées ennemies, ne pouvant faire un faux mouvement sans périr,
-l'essentiel pour lui n'était pas de combattre deux heures plus tôt,
-dans une journée de dix-sept heures, mais de bien savoir où étaient
-les forces qui lui étaient opposées, avant de diriger les siennes dans
-un sens ou dans un autre. La principale des reconnaissances, celle de
-Grouchy, opérée devant les Prussiens, et constatant leur déploiement,
-n'ayant été envoyée qu'à six heures, n'ayant pu arriver avant sept, on
-ne peut pas dire qu'il y eut du temps perdu, du moins de la part du
-général en chef, lorsque les ordres étaient donnés immédiatement au
-major général, et expédiés par celui-ci entre huit et neuf heures,
-surtout lorsque les troupes employaient ce temps, les unes à se
-reposer de trajets de dix et douze lieues exécutés la veille, les
-autres à passer la Sambre. On verra dans le récit qui va suivre que
-les troupes étant à midi sur le terrain, la bataille contre les
-Prussiens ne put pas s'entamer avant deux heures et demie de
-l'après-midi, que livrée à cette heure elle fut parfaitement gagnée,
-et que sans un pur accident elle eût été gagnée bien avant la fin du
-jour. Les délais forcés de la matinée du 16 n'eurent donc aucune
-conséquence fâcheuse pour la bataille de Ligny, et même pour le combat
-des Quatre-Bras, qui aurait pu atteindre complétement son but, si les
-ordres donnés avaient été fidèlement exécutés. Ces délais du matin
-résultèrent de la nécessité de se renseigner, et eussent été commandés
-en tout cas par le passage de la Sambre, qui, pour une partie des
-troupes, restait à exécuter. Quant aux délais de l'après-midi, ceux-là
-beaucoup plus regrettables furent dus, comme on le verra, soit à des
-accidents, soit à des fautes des chefs de corps indépendantes du
-général en chef. Nous répéterons toujours que s'il n'y a guère à
-s'inquiéter de ce qu'on fait lorsqu'on critique la politique de
-Napoléon, ordinairement si critiquable, il faut y regarder de près
-quand on critique les opérations militaires d'un capitaine aussi
-accompli dans toutes les parties de son art, et s'appliquant plus que
-jamais à bien faire dans une circonstance qui allait décider de
-l'existence de la France et de la sienne.]
-
-Ces doubles instructions furent confiées au comte de Flahault, aide de
-camp de l'Empereur, officier de confiance, connaissant bien la langue
-anglaise et les Anglais, et pouvant être fort utile au maréchal Ney.
-Le comte de Flahault devait en passant à Gosselies et sur les divers
-points de la route des Quatre-Bras, communiquer aux chefs de corps les
-intentions de l'Empereur, pour qu'ils s'y conformassent immédiatement,
-même avant l'arrivée des ordres du major général. M. de Flahault
-partit environ à neuf heures[9].
-
-[Note 9: Une lettre du général Reille, datée de dix heures un quart de
-Gosselies, annonce le passage du comte de Flahault comme ayant déjà eu
-lieu. Ce pouvait donc être entre neuf heures et demie et dix heures
-que M. de Flahault avait passé à Gosselies.]
-
-[En marge: Position des divers corps d'armée à dix heures du matin.]
-
-Ces divers ordres expédiés à droite dans la direction de Fleurus, à
-gauche dans celle des Quatre-Bras, parvinrent à leur destination, les
-uns à neuf, les autres à dix heures. En ce moment les troupes étaient
-de toute part en marche. Vandamme s'était avancé de Gilly sur Fleurus,
-et s'était rangé en avant de cette petite ville, couvert par la
-cavalerie légère de Pajol et par les dragons d'Exelmans. Le général
-Gérard avait passé la Sambre au Châtelet, et par un mouvement à gauche
-s'était acheminé sur Fleurus. La garde forte de 18 mille hommes de
-toutes armes (nous ne comprenons dans ce chiffre que les combattants,
-les autres étaient au parc), avait dépassé Gilly, et s'approchait de
-Fleurus. La journée était belle, mais chaude. Déjà on voyait les
-Prussiens se déployer en avant de Sombreffe, derrière les coteaux de
-Saint-Amand et de Ligny, avec l'intention évidente de livrer bataille.
-
-À Charleroy même le comte de Lobau avait franchi la Sambre, et la
-grosse cavalerie après lui. Celle-ci divisée en deux corps avait pris
-deux directions différentes. Les cuirassiers de Milhaud étaient allés
-joindre Vandamme, Gérard et la garde du côté de Fleurus. Les
-cuirassiers de Valmy s'étaient dirigés à gauche, vers Gosselies et les
-Quatre-Bras. Sur cette route des Quatre-Bras, d'Erlon avec le 1er
-corps, parvenu tard la veille à Marchiennes, laissait reposer ses
-troupes, en attendant les ordres de son chef, le maréchal Ney. Si le
-service d'état-major eût été fait comme du temps de Berthier,
-communication directe lui eût été donnée des instructions destinées à
-Ney, afin qu'il pût sans perte de temps concourir à leur exécution, en
-se mettant tout de suite en marche. Le général Reille rendu la veille
-à Gosselies, avec la totalité du 2e corps, y avait passé la nuit. Il
-avait à Gosselies même les divisions Foy et Jérôme, un peu à droite la
-division Girard envoyée à Wagnelée, et enfin très-près des
-Quatre-Bras, c'est-à-dire à Frasnes, la division Bachelu, avec
-laquelle Ney avait la veille tenu en respect le prince de Saxe-Weimar.
-Là étaient encore la division de cavalerie Piré et la cavalerie légère
-de Lefebvre-Desnoëttes. Ney après avoir passé la nuit à Gosselies avec
-le général Reille, l'avait quitté pour se transporter à Frasnes, afin
-d'observer les mouvements des Anglais, et lui avait laissé le soin
-d'ouvrir les dépêches du quartier général pour communiquer à tous les
-chefs de corps les ordres impériaux, et en rendre ainsi l'exécution
-immédiate. Il s'était ensuite approché des Quatre-Bras, où il avait
-reçu de ce qui s'y passait une impression extrêmement vive.
-
-[En marge: Arrivée sur les lieux du prince d'Orange et du duc de
-Wellington.]
-
-[En marge: Rôle assigné au prince d'Orange.]
-
-[En marge: Entrevue du duc de Wellington et du maréchal Blucher;
-promesse d'unir leurs efforts pour arrêter Napoléon.]
-
-En ce moment le prince d'Orange et le duc de Wellington étaient
-arrivés en personne aux Quatre-Bras. Ils y avaient été précédés par le
-général Perponcher, commandant la division la plus voisine qui se
-composait des brigades Saxe-Weimar et Bylandt. La brigade Saxe-Weimar
-était, comme nous l'avons dit, spontanément accourue dès la veille, et
-la brigade Bylandt était en marche pour se joindre à elle. Celle-ci ne
-devait pas être aux Quatre-Bras avant deux heures de l'après-midi. Les
-divisions anglaises, venant les unes d'Ath et de Nivelles, les autres
-de Bruxelles, ne pouvaient arriver que successivement, à trois, à
-quatre et à cinq heures. Néanmoins le prince d'Orange avait promis au
-duc de Wellington de faire tous ses efforts pour conserver les
-Quatre-Bras, et de sacrifier lui et ses soldats à l'accomplissement de
-ce devoir essentiel. Le duc de Wellington comptant sur ce brave
-lieutenant, s'était ensuite transporté sur la grande chaussée de
-Bruxelles à Namur, afin de se concerter avec le maréchal Blucher. Il
-avait trouvé celui-ci déployant son armée en avant de Sombreffe, et
-résolu à livrer bataille, qu'il fût ou ne fût pas soutenu. Le duc de
-Wellington aurait voulu le voir moins prompt à s'engager, pourtant il
-avait promis de lui apporter un secours efficace vers la fin du jour,
-en occupant les Quatre-Bras, et en tâchant de s'établir sur la droite
-de l'armée prussienne. Ces accords faits, le duc de Wellington était
-revenu sur la route de Bruxelles pour accélérer lui-même la marche de
-ses troupes.
-
-[En marge: Hésitations et inquiétudes des généraux français.]
-
-Telles étaient les dispositions des généraux ennemis sur les diverses
-parties de ce vaste champ de bataille. Les généraux français, aussi
-vaillants que jadis, mais moins confiants, regardaient avec une sorte
-d'appréhension ce qui se passait autour d'eux. Ney plein d'ardeur,
-mais privé de sang-froid, craignait fort d'avoir sur les bras l'armée
-anglaise tout entière, et auprès de lui il ne manquait pas de généraux
-qui affirmaient qu'on allait avoir affaire à cent mille Anglais,
-tandis qu'on ne pourrait leur opposer que quelques milliers de
-Français. L'attitude presque offensive du prince d'Orange ne laissait
-pas de le lui faire croire, et tantôt il voulait se ruer sur ce prince
-avec les quatre mille chevaux dont il disposait, tantôt il écoutait ce
-qu'on lui rapportait des forces de l'ennemi, cachées, disait-on,
-derrière les bois, et de l'imprudence qu'il y aurait à les attaquer
-avant d'avoir réuni les quarante-cinq mille hommes que Napoléon lui
-avait promis.
-
-[En marge: Ney et Reille croient avoir les Anglais devant eux et les
-Prussiens derrière.]
-
-[En marge: Le général Reille, par suite des craintes qu'il a conçues,
-prend sur lui de ralentir la marche de son corps vers les
-Quatre-Bras.]
-
-[En marge: Il en fait part à Ney.]
-
-[En marge: Ney communique ses inquiétudes à Napoléon.]
-
-Même chose se passait vers la droite. Le général Girard, l'un des plus
-braves officiers de l'armée, et des plus dévoués, avait été dirigé
-avec sa division sur Wagnelée, pour s'éclairer vers Fleurus, et, par
-ordre de l'Empereur, il y était resté afin de servir de lien entre les
-deux portions de l'armée française. Du point où il était, il
-apercevait très-distinctement les Prussiens, et les voyait se déployer
-en avant de Sombreffe. Aussi en avait-il fait rapport à son chef
-direct, le général Reille, en lui affirmant que l'Empereur allait
-bientôt avoir sur les bras l'armée prussienne entre Sombreffe et
-Fleurus. Ce rapport adressé à Gosselies, avait produit sur le général
-Reille une vive impression. Ce général, dont la conduite avait été si
-belle à Vittoria, avait malheureusement conservé de cette journée un
-souvenir ineffaçable, et il était de ceux qui se défiaient trop de la
-fortune pour agir avec décision et à propos. En ce moment, avoir les
-Anglais devant soi, et les Prussiens à dos, lui semblait une position
-des plus dangereuses, à laquelle il était bien possible qu'ils fussent
-exposés par la témérité accoutumée de Napoléon. Il était tout plein de
-ces pensées, lorsque passa le général de Flahault, se rendant auprès
-du maréchal Ney. Le général de Flahault lui communiqua les ordres
-impériaux, et comme le maréchal Ney avait laissé en partant la
-recommandation d'exécuter ces ordres dès qu'ils arriveraient, le
-général Reille aurait dû acheminer sur-le-champ vers Frasnes son
-corps tout entier. Ce corps y aurait été au plus tard à midi,
-c'est-à-dire bien à temps pour culbuter les quelques bataillons du
-prince d'Orange. Loin de là, profitant de son crédit auprès du
-maréchal Ney, le général Reille prit sur lui de réunir son corps en
-avant de Gosselies, mais de l'y retenir jusqu'à ce que de nouveaux
-rapports du général Girard eussent révélé plus clairement les
-mouvements des Prussiens. Il est toujours très-hasardeux de substituer
-ses vues à celle du général en chef, mais sous un général en chef tel
-que Napoléon, dont la vaste prévoyance embrassait tout, prendre sur
-soi de modifier ses ordres, ou d'en différer l'exécution, était une
-conduite bien téméraire, et qui pouvait avoir, comme on le verra
-bientôt, les plus graves conséquences. Le général Reille informa le
-maréchal Ney du parti qu'il venait de prendre, et se hâta d'envoyer au
-comte d'Erlon placé en arrière, les ordres du quartier général, pour
-qu'il se mît en marche, et vînt se joindre au 2e corps, sur la route
-des Quatre-Bras. Ney, que les craintes de ses lieutenants, jointes à
-ses propres appréhensions, faisaient hésiter, dépêcha un officier de
-lanciers à Charleroy, pour dire à Napoléon qu'il craignait d'avoir sur
-son front l'armée anglaise, sur son flanc droit l'armée prussienne, et
-qu'il l'en informait, ne sachant pas s'il devait s'engager avec aussi
-peu de forces qu'il en avait en ce moment.
-
-[En marge: Napoléon lui répond pour le rassurer, et lui enjoint
-d'attaquer sur-le-champ les Quatre-Bras.]
-
-Napoléon allait quitter Charleroy pour se rendre à Fleurus, lorsqu'il
-reçut l'officier expédié par Ney. Il éprouva un véritable dépit en
-voyant Ney, ordinairement si résolu, retomber dans ses hésitations de
-la journée précédente, et lui fit répondre à l'instant que Blucher
-était la veille encore à Namur, qu'il ne pouvait par conséquent être
-aujourd'hui aux Quatre-Bras, qu'il ne devait y avoir là que quelques
-troupes anglaises venues de Bruxelles, et certainement peu nombreuses,
-qu'il fallait donc se hâter de réunir l'infanterie de Reille et de
-d'Erlon, la grosse cavalerie de Valmy, et de culbuter tout ce qu'on
-avait devant soi. Napoléon laissa au major général le soin de rédiger
-cet ordre, qui cette fois fut rédigé de la manière la plus nette et la
-plus précise. Napoléon partit aussitôt après pour Fleurus.
-
-[En marge: Ces ordres donnés, Napoléon se transporte à Fleurus où il
-arrive vers midi.]
-
-[En marge: Déploiement de l'armée française en avant de Fleurus.]
-
-[En marge: Exaltation des soldats, et désir d'une bataille décisive.]
-
-[En marge: Défiance à l'égard des chefs, et irritation contre leur
-mollesse.]
-
-Il y arriva vers midi. Les troupes venaient à peine de le précéder, et
-elles se déployaient dans la plaine de Fleurus. À gauche de la grande
-route de Charleroy à Namur se trouvait le corps de Vandamme, composé
-des divisions d'infanterie Lefol, Berthezène et Habert, avec la
-cavalerie légère du général Domon. Plus à gauche encore la division
-Girard appartenant au corps de Reille, était restée dans la position
-intermédiaire de Wagnelée par ordre de Napoléon. (Voir la carte nº
-65.) À droite se déployait sous Gérard le 4e corps, comprenant les
-divisions Vichery, Pecheux, Hulot, et la cavalerie de Maurin. Plus à
-droite et en avant on voyait la cavalerie légère de Pajol avec les
-dragons d'Exelmans, et en arrière les cuirassiers de Milhaud. Enfin en
-seconde ligne et en réserve, s'était rangée la garde tout entière,
-infanterie et cavalerie, avec une superbe artillerie. Ces belles
-troupes présentaient environ 64 mille hommes de toutes armes,
-conformément au compte que nous avons donné plus haut. À trois lieues
-en arrière, le comte de Lobau, demeuré avec 10 mille hommes au point
-de bifurcation, attendait le signal de se porter sur la route de
-Fleurus ou sur celle des Quatre-Bras. Le temps, comme nous l'avons
-déjà dit, était magnifique, mais la chaleur étouffante. Les troupes en
-proie à une singulière exaltation désiraient ardemment une bataille
-décisive, laquelle ne pouvait se faire attendre, à en juger par ce
-qu'on avait sous les yeux. L'arrivée du 4e corps avait appris à toute
-l'armée la défection du général de Bourmont. Cette nouvelle avait
-excité une colère inouïe. On qualifiait cette défection de trahison
-abominable, et on ne manquait pas d'ajouter que beaucoup d'autres
-officiers étaient prêts à en faire autant. La défiance contre ceux qui
-avaient servi la Restauration, ou qui ne partageaient pas assez
-complétement l'exaltation générale, était parvenue au comble. Un
-soldat, sortant des rangs pour aller droit à Napoléon, lui dit: Sire,
-défiez-vous de Soult, il vous trahit.--Tiens-toi en repos, repartit
-Napoléon, je te réponds de lui.--Soit, répliqua le soldat, et il
-rentra dans les rangs sans paraître convaincu. Ce soupçon d'ailleurs
-fort injuste, car le major général faisait en ce moment de son mieux,
-prouve l'état moral de l'armée, dévouée jusqu'au fanatisme, mais
-dépourvue de tout sang-froid. Le général Gérard, accouru près de
-Napoléon, éprouva d'abord quelque embarras pour lui parler du général
-de Bourmont, dont il s'était fait le garant. Napoléon, sans témoigner
-aucune humeur, lui dit en lui tirant l'oreille: «Vous le voyez, mon
-cher Gérard, _les bleus sont toujours bleus, les blancs sont toujours
-blancs_[10].--
-
-[Note 10: Ce mot, si fameux, et souvent placé dans des occasions où il
-n'a pas été dit, fut adressé ce jour-là au général Gérard, de la
-bouche de qui je tiens ce récit.]
-
-[En marge: Marche et déploiement de l'armée prussienne.]
-
-Les Prussiens se déployant devant nous, se montraient d'instant en
-instant plus nombreux. La plaine accidentée de Fleurus, dans laquelle
-allait se livrer l'une des plus terribles batailles du siècle,
-présentait l'aspect le plus imposant.
-
-La grande chaussée de Namur à Bruxelles, dont nous avons déjà parlé
-plusieurs fois, et sur laquelle viennent aboutir les deux
-embranchements de la route de Charleroy, l'un aux Quatre-Bras, l'autre
-à Sombreffe, courait de notre droite à notre gauche sur une arête de
-terrain assez élevée, formant partage entre les eaux qui se rendent
-vers la Sambre et celles qui se jettent dans la Dyle. L'armée
-prussienne s'y portait en masse. À mesure qu'elle parvenait à la
-hauteur de Sombreffe, elle faisait demi-tour à gauche, et
-s'établissant vis-à-vis de Fleurus, venait se joindre aux divisions
-qui avaient quitté la veille Charleroy. Le terrain qu'elle occupait
-sur le flanc de la route et en face de nous était extrêmement
-favorable à la défensive.
-
-[En marge: Description du champ de bataille de Ligny.]
-
-Le ruisseau de Ligny sorti d'un pli de terrain le long de la chaussée
-de Namur à Bruxelles, assez près de Wagnelée, là même où la division
-Girard était en position, coulait de notre gauche à notre droite,
-presque parallèlement à la chaussée, et après plusieurs contours
-sinueux traversait trois villages appelés Saint-Amand-le-Hameau,
-Saint-Amand-la-Haye, le grand Saint-Amand. (Voir le plan particulier
-du champ de bataille de Ligny, dans la carte nº 65.) Arrivé au grand
-Saint-Amand ce ruisseau se détournait brusquement, et au lieu de
-suivre parallèlement la chaussée de Namur à Bruxelles, coulait presque
-perpendiculairement à elle, passait à travers le village de Ligny,
-continuait jusque près de Sombreffe, puis se redressant pour reprendre
-sa première direction, allait, en longeant des coteaux assez
-saillants, tomber dans un affluent de la Sambre. La route de Charleroy
-par laquelle nous arrivions, le franchissait sur un petit pont, et
-ensuite allait joindre la chaussée de Namur à Bruxelles à un endroit
-dit le _Point-du-Jour_, tout près de Sombreffe. Ce ruisseau de Ligny
-peu profond mais fangeux, bordé de saules et de hauts peupliers, était
-un champ de bataille tout indiqué pour un ennemi qui prétendait nous
-empêcher d'occuper l'importante chaussée de Namur à Bruxelles. Au delà
-de son lit et des villages qu'il traversait, le terrain s'élevait en
-talus jusque sur le flanc de la chaussée que les Prussiens voulaient
-défendre, et présentait un amphithéâtre chargé de quatre-vingt mille
-hommes. Vers le sommet de ce talus on distinguait le moulin de Bry, et
-derrière le moulin, dans un pli de terrain, le village de Bry
-lui-même, dont on n'apercevait que le clocher.
-
-[En marge: Distribution de l'armée prussienne sur ce champ de
-bataille.]
-
-[En marge: Plan du maréchal Blucher pour cette journée.]
-
-Les Prussiens s'étaient distribués de la manière suivante sur ce champ
-de bataille. Les deux divisions Steinmetz et Henkel, appartenant au
-corps de Ziethen, repoussé la veille de Charleroy, occupaient la
-première les trois villages de Saint-Amand, la seconde celui de Ligny.
-Elles avaient quelques bataillons dans les villages, et le reste était
-disposé en masses serrées sur le talus en arrière. Les divisions Pirch
-II et Jagow servaient de réserve, la première aux troupes défendant
-Saint-Amand, la seconde à celles qui défendaient Ligny. Il y avait là
-environ 30 mille hommes. Le corps de Pirch Ier, le deuxième de l'armée
-prussienne, placé sur la grande chaussée de Namur, à l'endroit dit les
-_Trois-Burettes_, formait avec ses quatre divisions, Tippelskirchen,
-Brauze, Kraft, Langen, une seconde ligne d'environ 30 mille hommes,
-prête à appuyer la première. Le 3e corps prussien, celui de Thielmann,
-arrivait dans le moment de Namur, et Blucher l'avait placé à son
-extrême gauche, en avant du Point-du-Jour, à l'endroit même où la
-route de Charleroy joint la chaussée de Namur. Il voulait ainsi
-défendre sa communication avec Namur et Liége, par laquelle devaient
-lui arriver le corps de Bulow et tout son matériel. La précaution
-était sage, mais allait paralyser la meilleure partie de son armée.
-Son plan consistait, d'abord à bien protéger le point où la route de
-Charleroy coupait la grande chaussée de Namur à Bruxelles,
-c'est-à-dire le Point-du-Jour et Sombreffe, puis à défendre
-vigoureusement Ligny et les trois Saint-Amand, et enfin comme la
-présomption ne manquait jamais à son énergie, à percer au delà de
-Saint-Amand, à refouler Napoléon sur Charleroy, et à le jeter même
-dans la Sambre, les Anglais et la fortune aidant. Mais il se berçait
-d'une vaine illusion, et cette campagne de 1815, qui devait si bien
-finir pour lui, ne devait pas si bien commencer, et au moins dans
-cette journée du 16, la victoire devait encore une fois adoucir nos
-revers!
-
-[En marge: Napoléon monte dans un moulin pour observer le champ de
-bataille.]
-
-[En marge: Son plan d'attaque.]
-
-[En marge: Ordre à Ney de se rabattre sur les Prussiens.]
-
-Bien que le terrain de Saint-Amand à Ligny disposé en amphithéâtre,
-dût être assez visible pour nous, cependant l'épaisse rangée d'arbres
-qui bordait le ruisseau gênait fort notre vue, et nous pouvions tout
-au plus distinguer à travers quelques percées les masses accumulées de
-l'armée prussienne. Au milieu de la plaine de Fleurus et un peu sur
-notre droite, s'élevait un moulin, dont le propriétaire effrayé pour
-son bien, était accouru afin d'y veiller. Le bonnet à la main, et tout
-ému de se trouver en face de Napoléon, il le fit monter par des
-échelles tremblantes jusqu'au toit de son moulin, d'où l'on pouvait
-examiner à l'aise le champ de bataille choisi par l'ennemi. Du haut de
-cet observatoire Napoléon aperçut très-distinctement les trente mille
-hommes de Ziethen rangés partie dans les villages de Saint-Amand et de
-Ligny, partie sur le talus en arrière, et au-dessus, sur la grande
-chaussée de Namur à Bruxelles, le corps de Pirch Ier, égal en nombre à
-celui de Ziethen, enfin les troupes de Thielmann qui venant de Namur
-commençaient à garnir les coteaux situés vis-à-vis de notre extrême
-droite. Il évalua cette armée à environ 90 mille hommes, et il ne se
-trompait guère, puisqu'elle était en réalité de 88 mille, par suite
-des légères pertes de la veille. Napoléon comprit aussitôt qu'il avait
-sous les yeux l'armée prussienne à peine réunie, et n'ayant pas pu se
-joindre encore aux Anglais, puisqu'elle ne faisait que d'arriver bien
-qu'elle eût été avertie la première de notre apparition, tandis que
-les Anglais, avertis douze heures plus tard, et ayant une distance
-double au moins à franchir, ne pouvaient évidemment pas être encore au
-rendez-vous. Il forma donc le projet de l'attaquer immédiatement en
-s'y prenant de la manière suivante. Il résolut à son extrême droite,
-le long des coteaux que borde le ruisseau de Ligny en s'approchant de
-la Sambre, de se borner à des démonstrations apparentes mais peu
-sérieuses, afin de retenir sur ce point une partie des forces de
-Blucher en l'inquiétant pour ses communications avec Namur, puis avec
-sa droite elle-même composée de l'infanterie de Gérard, d'attaquer
-vigoureusement Ligny, d'attaquer tout aussi vigoureusement avec sa
-gauche, composée de Vandamme et de la division Girard, les trois
-Saint-Amand, et de tenir enfin la garde en réserve, pour la porter là
-où la résistance paraîtrait le plus difficile à vaincre. Mais pour
-assurer de plus grandes conséquences à cette bataille, qui ne serait
-pas très-avantageuse si elle se réduisait à une position vaillamment
-emportée, il imagina d'y faire contribuer les troupes de Ney d'une
-façon qui devait être décisive. Si nous avons bien retracé la
-configuration du pays, le lecteur doit comprendre que l'ensemble du
-champ de bataille présentait un triangle allongé, dont le sommet était
-à Charleroy, et dont les deux côtés venaient tomber sur la grande
-chaussée de Namur à Bruxelles, l'un aux Quatre-Bras, l'autre à
-Sombreffe (Sombreffe et le Point-du-Jour sont à peu près équivalents.
-Voir la carte nº 65). Napoléon et Ney, en faisant face le premier aux
-Prussiens, le second aux Anglais, étaient rangés chacun sur un côté du
-triangle, et étaient pour ainsi dire adossés l'un à l'autre, à la
-distance de trois lieues environ. Il était donc facile à Ney qui ne
-pouvait pas encore avoir beaucoup de monde à combattre, de détacher 12
-ou 15 mille hommes sur les 45 mille dont il disposait, lesquels
-faisant volte-face devaient prendre à revers la position de Ligny et
-de Saint-Amand, et envelopper la plus grande partie de l'armée
-prussienne. Si cette manoeuvre était exécutée à temps, Marengo,
-Austerlitz, Friedland, n'auraient pas procuré de plus vastes résultats
-que la bataille qui se préparait, et certes nous avions grand besoin
-qu'il en fût ainsi!
-
-Les routes ne manquaient pas pour opérer la manoeuvre projetée, car
-outre beaucoup de bons chemins de traverse aboutissant de Frasnes à
-Saint-Amand, il était facile en rétrogradant quelque peu sur la route
-des Quatre-Bras, de gagner l'ancienne chaussée dite _des Romains_,
-laquelle coupe le triangle que nous venons de décrire, et passe près
-de Saint-Amand pour aller rejoindre la chaussée de Namur à Bruxelles.
-
-[En marge: Inquiétudes des généraux français du côté de Fleurus comme
-du côté des Quatre-Bras.]
-
-[En marge: Napoléon les rassure.]
-
-Napoléon, descendu du moulin d'où il avait si bien jugé la situation,
-donna sur-le-champ les ordres d'attaque. Les chefs de corps rangés
-autour de lui étaient comme la veille fort préoccupés de ce qu'ils
-avaient sous les yeux. Tandis que Ney aux Quatre-Bras croyait avoir
-toute l'armée anglaise devant lui, eux s'imaginaient avoir à combattre
-les Anglais et les Prussiens réunis. Pourtant l'armée anglaise ne
-pouvait être à la fois aux Quatre-Bras et à Saint-Amand. Néanmoins le
-raisonnement de nos généraux, pour des gens qui n'avaient pas
-l'ensemble des choses présent à l'esprit, était spécieux. Suivant eux,
-Blucher déjà établi sur la grande chaussée de Namur à Bruxelles,
-devait s'être relié aux Anglais qui allaient unir leurs forces aux
-siennes, car s'il en était autrement sa droite à Saint-Amand se
-trouverait sans soutien, et exposée au plus grave péril. N'admettant
-pas une telle faute, ils croyaient que Blucher devait avoir l'appui de
-l'armée anglaise soit derrière lui, soit sur sa droite. Napoléon leur
-répondit que Blucher, brave mais irréfléchi, n'y regardait pas de si
-près, qu'il s'avançait même avant de pouvoir être appuyé par les
-Anglais, dans l'espérance de se relier à eux, que probablement il le
-payerait cher, l'arrivée en ce moment de l'armée anglaise sur le
-prolongement de Saint-Amand étant absolument impossible. Il leur
-ordonna d'aller occuper sur-le-champ leur position d'attaque, sauf à
-attendre un dernier signal pour ouvrir le feu. Il dit au général
-Gérard qu'il affectionnait particulièrement, que si la fortune le
-secondait un peu dans cette journée, il comptait sur des résultats qui
-décideraient du sort de la guerre. Ses lieutenants partirent pour
-prendre la position qu'il leur avait assignée.
-
-D'après ses ordres, Vandamme avec ses trois divisions prenant à gauche
-de la route de Charleroy par laquelle nous étions arrivés, vint se
-déployer devant Saint-Amand, ayant à son extrême gauche la division
-Girard qu'il commandait pour la journée, et un peu au delà la
-cavalerie du général Domon. Gérard avec le 4e corps, suivant droit
-devant lui la grande route, s'avança l'espace d'une demi-lieue, puis
-pivotant sur sa gauche la droite en avant, vint se ranger devant le
-village de Ligny, de manière à former un angle presque droit avec
-Vandamme. Grouchy, avec la cavalerie légère de Pajol et les dragons
-d'Exelmans, poursuivit au grand trot les tirailleurs ennemis jusqu'au
-pied des coteaux que baigne le ruisseau de Ligny en coulant vers la
-Sambre. Enfin la garde tout entière s'établit en avant de Fleurus,
-entre Vandamme et Gérard, formée en colonnes serrées. Elle avait sur
-son front la réserve d'artillerie, sur l'un de ses flancs sa propre
-cavalerie, et sur l'autre les superbes cuirassiers de Milhaud.
-
-[En marge: Napoléon, après avoir longtemps attendu le canon de Ney,
-finit par donner le signal du combat.]
-
-[En marge: Nouvel ordre à Ney de hâter son attaque.]
-
-Cette masse de 64 mille hommes, rangée ainsi en bataille, demeura
-immobile pendant plus d'une heure, dans l'attente du canon de Ney.
-Napoléon aurait voulu qu'avant de commencer dans la plaine de Fleurus,
-l'action fût préalablement engagée aux Quatre-Bras, afin que Ney eût
-le temps de se rabattre sur les Prussiens. À deux heures il lui avait
-expédié un message pour lui annoncer qu'on allait attaquer l'armée
-prussienne établie en avant de Sombreffe, qu'il devait lui de son côté
-refouler tout ce qui était aux Quatre-Bras, et ensuite exécuter un
-mouvement en arrière, afin de prendre les Prussiens à revers. Un
-détachement de 12 à 15 mille hommes, facile à opérer vu le peu
-d'ennemis réunis aux Quatre-Bras, devait produire d'immenses
-résultats.
-
-[En marge: À deux heures et demie Vandamme commence l'action.]
-
-Cet ordre expédié, et après avoir différé encore jusqu'à deux heures
-et demie, non sans étonnement et sans humeur, Napoléon donna le
-signal de l'attaque. La réponse à ce signal ne se fit pas attendre.
-
-[En marge: Attaque de la division Lefol sur Saint-Amand.]
-
-[En marge: Prise du grand Saint-Amand.]
-
-[En marge: Impossibilité de déboucher au delà.]
-
-Vandamme lança sur le grand Saint-Amand la division Lefol qui formait
-sa droite. Au moment de commencer le feu, le général Lefol rangea sa
-division en carré, et lui adressa une harangue chaleureuse, à laquelle
-elle répondit par des cris passionnés de _Vive l'Empereur_! La
-distribuant ensuite en plusieurs colonnes il la mena droit à l'ennemi.
-En approchant du grand Saint-Amand le terrain allait en pente: des
-haies, des clôtures, des vergers, précédaient le village lui-même
-construit en grosse maçonnerie. Au delà se trouvait le lit du
-ruisseau, marqué par une bordure d'arbres très-épaisse, à travers
-laquelle quelques éclaircies laissaient apercevoir les réserves
-prussiennes pourvues d'une nombreuse artillerie. À peine nos soldats
-se furent-ils mis en mouvement que la mitraille partant des abords du
-village, et les boulets lancés par les batteries au-dessus, firent
-dans leurs rangs de cruels ravages. Un seul boulet emporta huit hommes
-dans une de nos colonnes. L'enthousiasme était trop grand pour que nos
-soldats en fussent ébranlés. Ils se précipitèrent en avant presque
-sans tirer, et pénétrant dans les jardins, les vergers, ils en
-chassèrent les Prussiens à coups de baïonnette, après avoir du reste
-rencontré une vive résistance. Ils entrèrent ensuite dans le village,
-malgré les obstacles dont on avait obstrué les rues, malgré le feu des
-fenêtres, et contraignirent l'ennemi à repasser le ruisseau. Enhardis
-par ce succès qui n'avait pas laissé de leur coûter cher, ils
-voulurent poursuivre les fuyards, mais au delà du ruisseau ils
-aperçurent soudainement les six bataillons de réserve de la division
-Steinmetz, qui firent pleuvoir sur eux les balles et la mitraille, et
-ils furent ramenés non par la violence du feu, mais par
-l'impossibilité de triompher des masses d'infanterie rangées en
-amphithéâtre sur le talus que surmontait le moulin de Bry.
-
-[En marge: La division Steinmetz essaye en vain de reprendre
-Saint-Amand.]
-
-Le général Steinmetz voulut à son tour reconquérir le village perdu,
-et ajoutant de nouveaux bataillons à ceux qui venaient d'être
-repoussés du grand Saint-Amand, il s'efforça d'y rentrer. Mais nos
-soldats, s'ils ne pouvaient dépasser le village conquis, n'étaient pas
-gens à s'en laisser expulser. Ils attendirent les Prussiens de pied
-ferme, puis les accueillirent par un feu à bout portant, et les
-obligèrent de se replier sur leurs réserves. Alors le général
-Steinmetz revint à la charge avec sa division toute entière, en
-dirigeant quelques bataillons sur sa droite pour essayer de tourner le
-grand Saint-Amand.
-
-[En marge: La division Girard s'empare de Saint-Amand-la-Haye.]
-
-Vandamme qui suivait attentivement les phases de ce combat, envoya une
-brigade de la division Berthezène pour faire face aux troupes chargées
-de tourner le grand Saint-Amand, et dirigea la division Girard sur les
-deux villages au-dessus, Saint-Amand-la-Haye et Saint-Amand-le-Hameau.
-Tandis que la division Lefol faisait tomber sous ses balles ceux qui
-essayaient de franchir le ruisseau, la brigade Berthezène contint tout
-ce qui tenta de tourner le grand Saint-Amand, et le brave général
-Girard, partageant l'ardeur de ses soldats, s'avança sur la Haye,
-ayant la brigade de Villiers à droite, la brigade Piat à gauche. Il
-pénétra dans la Haye malgré un feu épouvantable, et parvint à s'y
-établir. Nous demeurâmes ainsi maîtres des trois Saint-Amand, sans
-néanmoins pouvoir déboucher au delà, en présence des masses de l'armée
-prussienne, car derrière la division Steinmetz se trouvaient les
-restes du corps de Ziethen et tout le corps de Pirch Ier, c'est-à-dire
-une cinquantaine de mille hommes.
-
-[En marge: Attaque du général Gérard contre le village de Ligny.]
-
-L'action avait commencé un peu plus tard, mais non moins vivement, du
-côté de Ligny. Le général Gérard, après avoir exécuté le long du
-ruisseau de Ligny une reconnaissance dans laquelle il faillit être
-enlevé, comprit que devant la cavalerie prussienne et le corps de
-Thielmann accumulés au Point-du-Jour, il fallait de grandes
-précautions pour son flanc droit et ses derrières. Il se pouvait en
-effet que pendant qu'il se porterait sur Ligny par un mouvement de
-conversion, l'infanterie de Thielmann descendant du Point-du-Jour le
-prît en flanc, et que la cavalerie prussienne passant le ruisseau de
-Ligny sur tous les points courût sur ses derrières. En présence de ce
-double danger il rangea en bataille, de Tongrinelle à Balâtre, la
-division de Bourmont, que commandait maintenant le général Hulot, et
-lui ordonna de défendre opiniâtrement les bords du ruisseau de Ligny.
-Cette division placée ainsi en potence sur sa droite, appuyée en outre
-par la cavalerie du 4e corps sous les ordres du général Maurin, et par
-les nombreux escadrons de Pajol et d'Exelmans, devait le garantir
-contre une attaque de flanc et contre des courses sur ses derrières.
-Ces précautions prises, le général Gérard s'avança sur le village de
-Ligny avec les divisions Vichery et Pecheux, décrivant, comme nous
-l'avons dit, un angle presque droit avec la ligne de bataille du
-général Vandamme.
-
-[En marge: Combat furieux dans l'intérieur du village de Ligny.]
-
-[En marge: Les Français restent maîtres de la moitié du village.]
-
-Il disposa ses troupes en trois colonnes afin d'aborder successivement
-le village de Ligny, qui s'étendait sur les deux rives du ruisseau. Il
-fallait pour y arriver franchir une petite plaine, et puis enlever des
-vergers et des clôtures précédant le village lui-même. En approchant
-les trois colonnes de Gérard furent assaillies par un tel feu, que
-malgré leur énergie elles furent contraintes de rétrograder. Le
-général Gérard fit alors avancer une nombreuse artillerie, et cribla
-le village de Ligny de tant de boulets et d'obus, qu'il en rendit le
-séjour impossible aux bataillons détachés des divisions Henkel et
-Jagow. Profitant de leur ébranlement il lança ses trois colonnes, et
-les dirigeant lui-même sous un feu violent, il emporta d'abord les
-vergers, puis les maisons, et parvint jusqu'à la grande rue du
-village, parallèle au ruisseau de Ligny. Alors il s'engagea une suite
-de combats furieux qui avaient, au dire d'un témoin oculaire, la
-férocité des guerres civiles, car la haine connue des Prussiens contre
-nous avait provoqué chez nos soldats une sorte de rage, et on ne leur
-faisait pas de quartier, pas plus qu'ils n'en faisaient aux Français.
-Le général Gérard ayant lui-même amené sa réserve, poussa la conquête
-de la grande rue jusqu'à la ligne du ruisseau, et pénétra même au
-delà, mais un brusque retour de la division Jagow l'obligea de
-rétrograder. Tandis que la grande rue longeait le village
-parallèlement au ruisseau, une autre rue formant croix avec elle, et
-traversant le ruisseau sur un petit pont, passait devant l'église qui
-était construite sur une plate-forme élevée. Les bataillons de Jagow
-qui avaient repris l'offensive, débouchant par cette rue transversale,
-fondirent jusqu'à la place de l'église, et nous ramenèrent presque à
-l'extrémité du village. Mais Gérard l'épée à la main, reportant ses
-soldats en avant, demeura maître de la grande rue. À droite il plaça
-une artillerie nombreuse sur la plate-forme de l'église, laquelle
-couvrait de mitraille les Prussiens dès qu'ils essayaient de revenir
-par la rue transversale, et il établit à gauche, dans un vieux château
-à demi ruiné (lequel n'existe plus aujourd'hui), une garnison pourvue
-d'une bonne artillerie. Il parvint ainsi à se soutenir dans
-l'intérieur de Ligny, grâce à des prodiges d'énergie et de dévouement
-personnel. Mais là comme à Saint-Amand le caractère de la bataille
-restait le même: nous avions conquis les villages qui nous séparaient
-des Prussiens, sans pouvoir aller au delà en présence de leurs
-réserves rangées en amphithéâtre jusqu'au moulin de Bry.
-
-[En marge: Nécessité d'amener un détachement des troupes de Ney sur
-les derrières de l'armée prussienne.]
-
-Cette situation justifiait la savante manoeuvre imaginée par Napoléon,
-car une attaque à revers contre la ligne des Prussiens, de Saint-Amand
-à Ligny, pouvait seule mettre fin à leur résistance; et elle devait
-faire mieux encore, elle devait en les plaçant entre deux feux nous
-livrer une moitié de leur armée.
-
-[En marge: Napoléon en renouvelle l'ordre formel au maréchal Ney.]
-
-Napoléon, impatient de voir exécuter cette manoeuvre, expédia un
-nouvel ordre à Ney, dont le canon commençait à gronder, mais qui,
-d'après toutes les vraisemblances, ne pouvait pas être tellement
-occupé avec les Anglais qu'il fût dans l'impossibilité de détacher dix
-ou douze mille hommes sur les derrières de Blucher. Daté de trois
-heures un quart, rédigé par le maréchal Soult, et confié à M. de
-Forbin-Janson, cet ordre disait au maréchal Ney: «Monsieur le
-maréchal, l'engagement que je vous avais annoncé _est ici
-très-prononcé_. L'Empereur me charge de vous dire que vous devez
-manoeuvrer sur-le-champ de manière à envelopper la droite de l'ennemi,
-et _tomber à bras raccourcis sur ses derrières_. L'armée prussienne
-est perdue si vous agissez vigoureusement: _le sort de la France est
-entre vos mains_.»
-
-Tandis que M. de Forbin-Janson portait en toute hâte cet ordre aux
-Quatre-Bras, la bataille continuait avec une égale fureur, sans que
-les Prussiens parvinssent à nous enlever le cours du ruisseau de
-Ligny, mais sans que nous pussions le franchir nous-mêmes. Le vieux
-général Friant qui commandait les grenadiers à pied de la garde, et
-dont une vie entière passée au feu avait exercé le coup d'oeil,
-s'avança vers Napoléon et lui dit en lui montrant les villages: Sire,
-nous ne viendrons jamais à bout de ces gens-là, si vous ne les prenez
-à revers, au moyen de l'un des corps dont vous disposez.--Sois
-tranquille, lui répondit Napoléon; j'ai ordonné ce mouvement trois
-fois, et je vais l'ordonner une quatrième.--Il savait en effet que le
-corps de d'Erlon, mis en marche le dernier, devait avoir dépassé tout
-au plus Gosselies, et qu'un officier dépêché au galop le trouverait
-assez près de nous pour qu'il fût facile de le ramener sur
-Saint-Amand. Il envoya La Bédoyère avec un billet écrit au crayon,
-contenant l'ordre formel à d'Erlon de rebrousser chemin s'il était
-trop avancé, ou s'il était seulement à hauteur, de se rabattre
-immédiatement par la vieille chaussée romaine sur les derrières du
-moulin de Bry. Cet ordre, dont l'exécution ne paraissait pas douteuse,
-devait assurer un résultat égal aux plus grands triomphes du temps
-passé. Mais la fortune le voudrait-elle?
-
-[En marge: Nouveaux et violents efforts de Blucher pour reprendre
-Ligny et les trois Saint-Amand.]
-
-Pendant ce temps Blucher, dont l'énergie et le patriotisme ne se
-décourageaient point, avait lancé sur Ligny tout ce qui restait des
-divisions Henkel et Jagow. Ces bataillons frais se jetant dans le
-village avaient un moment atteint la grande rue, et le général Gérard
-redoublant d'art et de courage, employant jusqu'à ses dernières
-réserves, tenant toujours à droite sur la plate-forme de l'église, à
-gauche dans le vieux château, ne s'était pas laissé arracher sa
-conquête, mais faisait dire à Napoléon qu'il était à bout de
-ressources, et qu'il fallait indispensablement venir à son secours.
-Quatre mille cadavres jonchaient déjà le village de Ligny.
-
-Du côté de Saint-Amand, Blucher avait également tenté un effort
-violent, en portant en ligne le corps de Pirch Ier, pour soutenir
-celui de Ziethen, c'est-à-dire en engageant les 60 mille hommes qui se
-trouvaient entre Bry et Saint-Amand. Il avait envoyé la division Pirch
-II au secours de celle de Steinmetz, avec ordre de reprendre à tout
-prix Saint-Amand-la-Haye, et dirigé la division Tippelskirchen sur
-Saint-Amand-le-Hameau avec des instructions tout aussi énergiques. Il
-avait joint à cette masse d'infanterie la cavalerie entière des 2e et
-1er corps, sous le général de Jurgas, dans l'intention de tourner la
-gauche de Vandamme. En même temps il avait fait avancer les trois
-autres divisions du 2e corps, celles de Brauze, Krafft, Langen, afin
-de remplacer sur les hauteurs de Bry les troupes qui allaient
-s'engager, et prescrit au général Thielmann de se diriger sur
-Sombreffe, sans trop dégarnir le Point-du-Jour, par où devait
-déboucher Bulow (4e corps). Il lui avait même recommandé d'inquiéter
-les Français pour leur droite en exécutant une démonstration sur la
-route de Charleroy.
-
-[En marge: Efforts héroïques de la division Girard dans
-Saint-Amand-la-Haye.]
-
-En conséquence de ces dispositions, Blucher, marchant lui-même à la
-tête de ses soldats, tenta sur les trois Saint-Amand une attaque des
-plus vigoureuses. La division Pirch II se précipita sur
-Saint-Amand-la-Haye avec la plus grande impétuosité, et parvint à y
-pénétrer. Le général Girard[11] repoussé, y rentra avec sa brigade de
-gauche, celle du général Piat, et réussit à s'y maintenir. Blucher à
-la tête des bataillons ralliés de Pirch II, reparut une seconde fois
-dans les avenues de ce village couvert de morts; mais Girard, par un
-dernier effort, repoussa de nouveau l'énergique vieillard qui
-prodiguait pour sa patrie un courage inépuisable. Girard qui avait
-annoncé qu'il ne survivrait pas aux désastres de la France si elle
-devait être encore vaincue, fut frappé mortellement dans cette lutte
-désespérée. Ses deux généraux de brigade, de Villiers et Piat, furent
-mis hors de combat. Chaque colonel commandant alors où il était, le
-brave Tiburce Sébastiani, colonel du 11e léger, réussit par des
-prodiges de valeur et de présence d'esprit à se maintenir dans
-Saint-Amand-la-Haye. Sur 4,500 hommes, la division Girard en avait
-déjà perdu un tiers, outre ses trois généraux.
-
-[Note 11: Le lecteur n'aura pas oublié que le général Girard,
-commandant une division détachée du 2e corps, n'est point le général
-Gérard commandant le 4e corps et attaquant en ce moment le village de
-Ligny.]
-
-[En marge: Horrible effusion de sang résultant de la prolongation de
-la bataille.]
-
-[En marge: Napoléon établit des batteries qui, prenant les Prussiens
-en écharpe, leur causent de grandes pertes.]
-
-[En marge: Le comte d'Erlon n'arrivant pas, Napoléon imagine de
-déboucher avec la garde au-dessus de Ligny, et de couper en deux
-l'armée prussienne.]
-
-Plus à gauche, c'est-à-dire vers Saint-Amand-le-Hameau, la division
-Habert, envoyée par Vandamme au secours de Girard, arrêta
-très-heureusement la cavalerie de Jurgas et l'infanterie de la
-division Tippelskirchen. Cachant dans les blés qui étaient mûrs et
-très-élevés une nuée de tirailleurs, le général Habert attendit sans
-se montrer l'infanterie et la cavalerie prussiennes, et les laissa
-s'avancer jusqu'à demi-portée de fusil. Alors ordonnant tout à coup un
-feu de mousqueterie bien dirigé, il causa une telle surprise à
-l'ennemi, qu'il l'obligea de se replier en désordre. Grâce à ces
-efforts combinés, nous restâmes maîtres des trois Saint-Amand, sans
-réussir néanmoins à dépasser le cours sinueux du ruisseau de Ligny. À
-l'extrémité opposée du champ de bataille, c'est-à-dire à notre droite,
-l'infanterie de Thielmann ayant descendu du Point-du-Jour par la route
-de Charleroy, une charge vigoureuse des dragons d'Exelmans la ramena
-au fatal ruisseau, et la division Hulot, répandue en tirailleurs, l'y
-contint par un feu continuel. Arrêtés ainsi à la ligne tortueuse de ce
-ruisseau de Ligny, nous usions l'ennemi et il nous usait, ce qui était
-plus fâcheux pour nous que pour lui, car il nous aurait fallu une
-victoire prompte et complète pour venir à bout des deux armées que
-nous avions sur les bras. Mais Napoléon, toujours à cheval et en
-observation, avait soudainement imaginé un moyen de rendre la
-prolongation du combat beaucoup plus meurtrière pour les Prussiens que
-pour les Français. Nous avons dit que le ruisseau sur lequel étaient
-situés les villages disputés changeant brusquement de direction au
-sortir du grand Saint-Amand, il en résultait que le village de Ligny
-formait presque un angle droit avec celui de Saint-Amand. Napoléon en
-se portant vers Ligny, c'est-à-dire sur le côté de l'angle, découvrit
-une éclaircie dans la rangée d'arbres qui bordait le ruisseau, et à
-travers laquelle on apercevait les corps de Ziethen et de Pirch Ier
-disposés les uns derrière les autres jusqu'au moulin de Bry. Il fit
-amener sur-le-champ quelques batteries de la garde qui prenant ces
-masses en écharpe, y causèrent bientôt d'affreux ravages. Chaque
-décharge emportait des centaines d'hommes, renversait les canonniers
-et les chevaux, et faisait voler en éclats les affûts des canons.
-Contemplant ce spectacle avec l'horrible sang-froid que la guerre
-développe chez les hommes les moins sanguinaires, Napoléon dit à
-Friant, qui ne le quittait pas: Tu le vois, le temps qu'ils nous font
-perdre leur coûtera plus cher qu'à nous.--Pourtant tuer, tuer des
-hommes par milliers ne suffisait pas: il était tard, et il fallait en
-finir avec l'armée prussienne, pour être en mesure le lendemain de
-courir à l'armée anglaise. Le général Friant se désolant de ce que le
-mouvement ordonné sur les derrières de l'armée prussienne ne
-s'exécutait pas, Tiens-toi tranquille, lui répéta Napoléon; il n'y a
-pas qu'une manière de gagner une bataille; et avec sa fertilité
-d'esprit il imagina sur-le-champ une autre combinaison pour terminer
-promptement cette lutte affreuse.
-
-L'effet de son artillerie tirant d'écharpe sur les masses prussiennes
-lui suggéra tout à coup l'idée de se porter plus haut encore sur leur
-flanc, de dépasser Ligny, d'en franchir le ruisseau avec toute la
-garde, et de prendre ainsi à revers les soixante mille hommes qui
-attaquaient les trois Saint-Amand. Si ce mouvement réussissait, et
-exécuté avec la garde on ne pouvait guère en douter, l'armée
-prussienne était coupée en deux; Ziethen et Pirch étaient séparés de
-Thielmann et de Bulow, et bien que le résultat ne fût pas aussi grand
-qu'il aurait pu l'être si un détachement de Ney eût paru sur les
-derrières de Blucher, il était grand néanmoins, très-grand encore, et
-même suffisant pour nous débarrasser des Prussiens pendant le reste de
-la campagne.
-
-[En marge: Napoléon allait exécuter cette manoeuvre, lorsqu'un cri
-d'alarme est poussé du côté de Vandamme.]
-
-Cette combinaison imaginée, Napoléon prescrivit à Friant de former la
-garde en colonnes d'attaque, de s'élever jusqu'à la hauteur de Ligny,
-et de passer derrière ce village, pour aller franchir au-dessus le
-sinistre ruisseau qui était déjà rempli de tant de sang.
-
-Ces ordres commençaient à s'exécuter, lorsque l'attention de Napoléon
-fut brusquement attirée du côté de Vandamme. Blucher en effet tentant
-un nouvel effort, avait ramené en arrière les divisions épuisées de
-Ziethen, et porté en avant celles de Pirch Ier, pour livrer encore un
-assaut aux trois Saint-Amand. Vandamme avait épuisé ses réserves, et
-demandait instamment du secours. Il n'était plus possible de le lui
-faire attendre dans l'espérance d'un mouvement sur les derrières de
-l'ennemi, qui bien qu'ordonné plusieurs fois ne s'exécutait pas.
-Napoléon lui envoya sans différer une partie de la jeune garde sous le
-général Duhesme, et fit continuer la marche de la vieille garde et de
-la grosse cavalerie dans la direction de Ligny. À la vue de la garde
-qui s'ébranlait pour les secourir, les troupes de Vandamme à gauche,
-celles de Gérard à droite, poussèrent des cris de joie. Les
-acclamations de _Vive l'Empereur!_ furent réciproquement échangées. Le
-comte de Lobau que la violence de la canonnade avait décidé à se
-rapprocher de Fleurus, vint prendre la place de la garde impériale et
-former la réserve.
-
-[En marge: On a cru voir des troupes ennemies sur la gauche et les
-derrières de Vandamme.]
-
-[En marge: Un officier envoyé en reconnaissance croit que ce sont des
-troupes prussiennes.]
-
-Il était temps que le secours de la jeune garde arrivât à Vandamme,
-car la division Habert placée à Saint-Amand-le-Hameau pour soutenir la
-division Girard à moitié détruite, voyant de nouvelles masses
-prussiennes s'avancer contre elle, et apercevant d'autres colonnes
-prêtes à la prendre à revers, commençait à céder du terrain. Vandamme
-accouru sur les lieux, et moins effrayé des masses qu'il avait devant
-lui que de celles qui se montraient sur ses derrières, n'avait pu se
-défendre d'un trouble subit. Kulm avec toutes ses horreurs s'était
-présenté soudainement à son esprit, et il en avait frémi.
-Effectivement il avait aperçu des colonnes profondes portant un habit
-assez semblable à l'habit prussien, qui semblaient manoeuvrer de
-manière à l'envelopper. Ne voulant pas comme en Bohême être pris
-entre deux feux, il chargea un officier d'aller reconnaître la troupe
-qui s'avançait ainsi sur les derrières de la division Habert. Cet
-officier, n'ayant pas observé d'assez près l'ennemi supposé, revint
-bientôt au galop, persuadé qu'il avait vu une colonne prussienne, et
-l'affirmant à Vandamme. Celui-ci alors reploya la division Habert, et
-la plaça en potence sur sa gauche, de manière à la soustraire aux
-ennemis trop réels qui la menaçaient par devant, et aux ennemis
-imaginaires qui la menaçaient par derrière. En même temps il dépêcha
-officiers sur officiers à Napoléon, pour lui faire part de ce nouvel
-incident.
-
-[En marge: Quoiqu'il ne puisse ajouter foi à un tel rapport, Napoléon
-suspend la manoeuvre qu'il venait d'ordonner, et envoie la jeune garde
-au secours de Vandamme.]
-
-Napoléon fut singulièrement surpris de ce qu'on lui mandait. Il ne
-pouvait se rendre compte d'un événement aussi singulier, car pour
-qu'une colonne anglaise ou prussienne eût réussi à se glisser entre
-l'armée française qui combattait aux Quatre-Bras et celle qui
-combattait à Saint-Amand, il aurait fallu que les divers corps de
-cavalerie placés à la droite de Ney, à la gauche de Vandamme, eussent
-passé la journée immobiles et les yeux fermés. Il aurait fallu surtout
-que le corps de d'Erlon, resté en arrière de Ney, n'eût rien aperçu,
-et ces diverses suppositions étaient également inadmissibles. Mais
-toutes les conjectures ne valaient pas un rapport bien fait et
-recueilli sur les lieux mêmes. Napoléon envoya plusieurs aides de camp
-au galop pour s'assurer par leurs propres yeux de ce qui se passait
-véritablement entre Fleurus et les Quatre-Bras, et avoir l'explication
-de cette apparition inattendue sur son flanc gauche de troupes
-réputées prussiennes. En attendant, il suspendit le mouvement de sa
-vieille garde vers Ligny, car ce n'était pas le cas de se démunir de
-ses réserves, si un corps considérable était parvenu à se porter sur
-ses derrières. Mais il laissa la jeune garde s'avancer au soutien des
-divisions Habert et Girard épuisées, et fit continuer l'horrible
-canonnade qui prenant en flanc les masses prussiennes produisait tant
-de ravage parmi elles.
-
-[En marge: La jeune garde porte secours à Vandamme, et on se rassure
-au sujet du corps ennemi aperçu sur nos derrières.]
-
-[En marge: Ce prétendu corps ennemi est celui de d'Erlon, duquel on
-doit concevoir les plus grandes espérances.]
-
-Pendant ce temps Blucher, que rien n'arrêtait, avait de nouveau lancé
-sur Saint-Amand-le-Hameau et sur Saint-Amand-la-Haye, les bataillons
-ralliés de Ziethen et de Pirch II. Attaquée pour la cinquième fois, la
-ligne de Vandamme était en retraite, lorsque la jeune garde, conduite
-par Duhesme, chargeant tête baissée sur le Hameau et la Haye, refoula
-les Prussiens, et reprit une dernière fois la ligne du ruisseau de
-Ligny. Au moment où elle rétablissait le combat, les aides de camp
-envoyés en reconnaissance revinrent, et dissipèrent l'erreur fâcheuse
-qu'un officier dépourvu de sang-froid avait fait naître dans l'esprit
-de Vandamme. Ce prétendu corps prussien qu'on avait cru apercevoir
-n'était que le corps de d'Erlon lui-même, qui d'après les ordres
-réitérés de Napoléon se dirigeait sur le moulin de Bry, et par
-conséquent venait prendre à revers la position de l'ennemi. Il n'y
-avait donc plus rien à craindre de ce côté, il n'y avait même que de
-légitimes espérances à concevoir, si les ordres déjà donnés tant de
-fois finissaient par recevoir leur exécution. Napoléon les renouvela,
-et néanmoins il se hâta de reprendre la grande manoeuvre interrompue
-par la fausse nouvelle actuellement éclaircie. Chaque instant qui
-s'écoulait en augmentait l'à-propos, car Blucher accumulant ses forces
-vers les trois Saint-Amand, laissait un vide entre lui et Thielmann,
-et un coup vigoureux frappé au-dessus de Ligny, dans la direction de
-Sombreffe, devait séparer les corps de Ziethen et de Pirch Ier de ceux
-de Thielmann et de Bulow, les jeter dans un grand désordre, et les
-rendre prisonniers de d'Erlon, si ce dernier achevait son mouvement.
-La manoeuvre était dans tous les cas fort opportune, car elle portait
-le coup décisif si longtemps attendu, le rendait désastreux pour
-l'armée prussienne si d'Erlon était vers Bry, et s'il n'y était pas,
-ne terminait pas moins la bataille à notre avantage, en faisant tomber
-la résistance opiniâtre que nous rencontrions au delà du ruisseau de
-Ligny.
-
-[En marge: Napoléon reprend sa manoeuvre interrompue.]
-
-[En marge: Il débouche avec la garde et la grosse cavalerie au-dessus
-de Ligny, et jette l'armée prussienne dans un affreux désordre.]
-
-Napoléon ordonne donc à la vieille garde de reprendre son mouvement
-suspendu, et de défiler derrière Ligny jusqu'à l'extrémité de ce
-malheureux village. Il n'était pas homme à jeter ses bataillons
-d'élite dans Ligny même, où ils seraient allés se briser peut-être
-contre un monceau de ruines et de cadavres; il les porte un peu au
-delà, dans un endroit où l'on n'avait à franchir que le ruisseau et la
-rangée d'arbres qui en formait la bordure. Dirigeant lui-même ses
-sapeurs, il fait abattre les arbres et les haies, de manière à livrer
-passage à une compagnie déployée. Sur la gauche il place trois
-bataillons de la division Pecheux, qui débouchant du village de Ligny
-en même temps que la garde débouchera du ravin, doivent favoriser le
-mouvement de celle-ci. Il dispose ensuite six bataillons de grenadiers
-en colonnes serrées, et quatre de chasseurs pour les appuyer. Une
-sorte de silence d'attente règne chez ces admirables troupes, fières
-de l'honneur qui leur est réservé de terminer la bataille. En ce
-moment, le soleil se couchant derrière le moulin de Bry, éclaire de
-ses derniers rayons la cime des arbres, et Napoléon donne enfin le
-signal impatiemment attendu. La colonne des six bataillons de
-grenadiers se précipite alors dans le fond du ravin, traverse le
-ruisseau, et gravit la berge opposée, pendant que les trois bataillons
-de la division Pecheux débouchent de Ligny. L'obstacle franchi, les
-grenadiers s'arrêtent pour reformer leurs rangs, et aborder la hauteur
-où se trouvaient les restes des divisions Krafft et Langen soutenus
-par toute la cavalerie prussienne. Pendant qu'ils rectifient leur
-alignement, l'ennemi fait pleuvoir sur eux les balles et la mitraille;
-mais ils supportent ce feu sans en être ébranlés. La cavalerie
-prussienne les prenant à leur costume pour des bataillons de garde
-nationale mobilisée, s'avance et essaye de parlementer pour les
-engager à se rendre. L'un de ces bataillons se formant aussitôt en
-carré, couvre la terre de cavaliers ennemis. Les autres formés en
-colonnes d'attaque marchent baïonnette baissée, et culbutent tout ce
-qui veut leur tenir tête. La cavalerie prussienne revient à la charge,
-mais au même instant les cuirassiers de Milhaud fondent sur elle au
-galop. Une sanglante mêlée s'engage; mais elle se termine bientôt à
-notre avantage, et l'armée prussienne, coupée en deux, est obligée de
-rétrograder en toute hâte.
-
-[En marge: Danger que court personnellement Blucher, foulé aux pieds
-de notre cavalerie.]
-
-[En marge: Pourtant d'Erlon ne paraît pas, et l'armée prussienne peut
-se retirer sans essuyer les pertes dont elle était menacée.]
-
-[En marge: Résultats de la victoire de Ligny.]
-
-[En marge: L'armée prussienne est affaiblie de trente mille
-combattants, et nous sommes maîtres de la grande chaussée de Namur à
-Bruxelles, qui est la ligne de communication des Anglais avec les
-Prussiens.]
-
-[En marge: Napoléon ne pouvant s'expliquer l'inexécution des ordres
-donnés à Ney, s'arrête et couche sur le champ de bataille de Ligny.]
-
-En ce moment Blucher après avoir tenté sur les trois Saint-Amand un
-dernier et inutile effort, était accouru pour rallier les troupes
-restées autour du moulin de Bry. Arrivé trop tard, et rencontré par
-nos cuirassiers, il avait été renversé, et foulé à leurs pieds. Cet
-héroïque vieillard, demeuré à terre avec un aide de camp qui s'était
-gardé de donner aucun signe qui pût le faire reconnaître, entendait le
-galop de nos cavaliers sabrant ses escadrons, et terminant la défaite
-de son armée. Pendant ce temps Vandamme débouchait enfin de
-Saint-Amand, Gérard de Ligny, et à droite le général Hulot avec la
-division Bourmont, perçant par la route de Charleroy à Namur, ouvrait
-cette route à la cavalerie de Pajol et d'Exelmans. Il était plus de
-huit heures du soir, l'obscurité commençait à envelopper cet horrible
-champ de bataille, et de la droite à la gauche la victoire était
-complète. Pourtant l'armée prussienne qui se retirait devant la garde
-impériale victorieuse, ne paraissait point harcelée sur ses derrières:
-d'Erlon tant appelé par les ordres de Napoléon, tant attendu, ne se
-montrait point, et on ne pouvait plus compter sur d'autres résultats
-que ceux qu'on avait sous les yeux. L'armée prussienne partout en
-retraite, nous livrait le champ de bataille, c'est-à-dire la grande
-chaussée de Namur à Bruxelles, ligne de communication des Anglais et
-des Prussiens, et laissait en outre le terrain couvert de 18 mille
-morts ou blessés. Nous avions à elle quelques bouches à feu et
-quelques prisonniers. Ce n'étaient pas là, il est vrai, toutes les
-pertes qu'elle avait essuyées. Beaucoup d'hommes, ébranlés par cette
-lutte acharnée, s'en allaient à la débandade. Une douzaine de mille
-avaient ainsi quitté le drapeau, et cette journée privait l'armée
-prussienne de trente mille combattants sur 120 mille. Qu'étaient-ce
-néanmoins que ces résultats auprès des trente ou quarante mille
-prisonniers qu'on aurait pu faire si d'Erlon avait paru, ce qui eût
-rendu complète la ruine de l'armée prussienne, et livré sans appui
-l'armée anglaise à nos coups? Napoléon était trop expérimenté pour
-s'étonner des accidents qui à la guerre viennent souvent déjouer les
-plus savantes combinaisons, pourtant il avait peine à s'expliquer une
-telle inexécution de ses ordres, et en cherchait la cause sans la
-découvrir. D'après ses calculs l'armée anglaise n'avait pu se trouver
-tout entière aux Quatre-Bras dans la journée, et il ne comprenait pas
-comment le maréchal Ney n'avait pu lui envoyer un détachement, comment
-surtout d'Erlon rencontré si près de Fleurus, n'était point arrivé.
-Dans le doute, il s'était arrêté sur ce champ de bataille
-qu'enveloppait déjà une profonde obscurité, et avait permis à ses
-soldats harassés de fatigue, ayant fait huit ou dix lieues la veille,
-quatre ou cinq le matin, et s'étant battus en outre toute la journée,
-de bivouaquer sur le terrain où avait fini la bataille. Il avait
-seulement fait avancer le comte de Lobau (6e corps), devenu sa seule
-réserve, et l'avait établi autour du moulin de Bry. L'envoyer à la
-poursuite des Prussiens, si on avait été informé de ce qui se passait
-aux Quatre-Bras, eût été possible; mais n'ayant reçu aucun officier de
-Ney, n'ayant que cette réserve de troupes fraîches (la garde tout
-entière avait donné), Napoléon pensa qu'il fallait la conserver autour
-de lui, car, en cas d'un retour offensif de l'ennemi, c'était le seul
-corps qu'on pût lui opposer. Toutefois il en détacha une division,
-celle de Teste, et la confia à l'intelligent et alerte Pajol, pour
-suivre les Prussiens à la piste, et précipiter leur retraite. Il garda
-le reste afin de couvrir ses bivouacs.
-
-[En marge: Hésitations de Ney aux Quatre-Bras dès le commencement du
-jour.]
-
-[En marge: Le général Reille en différant l'envoi du 2e corps,
-contribue à augmenter les hésitations de Ney.]
-
-[En marge: Le général Reille arrivé de sa personne sur le terrain,
-engage encore Ney à différer.]
-
-[En marge: Vers trois heures Ney se décide enfin à attaquer.]
-
-Ce qu'il ne savait pas encore, et ce qu'il entrevoyait au surplus,
-peut facilement se conclure des dispositions du maréchal Ney. On se
-rappelle que dès le matin le maréchal était hésitant en présence des
-quatre mille hommes du prince de Saxe-Weimar, qu'il prenait sinon pour
-l'armée anglaise, au moins pour une portion considérable de cette
-armée, surtout en voyant des officiers de haut grade exécuter une
-reconnaissance qui semblait le préliminaire d'une grande bataille. La
-résolution singulière du général Reille retardant de sa propre
-autorité le mouvement du 2e corps, avait ajouté aux perplexités du
-maréchal, et il avait passé la matinée dans le doute, tantôt voulant
-attaquer, tantôt craignant de s'exposer à une échauffourée. C'est sous
-l'influence de ces diverses impressions qu'il avait envoyé à Napoléon
-un officier de lanciers, pour lui dire qu'il croyait avoir sur les
-bras des forces très-supérieures aux siennes, à quoi Napoléon avait
-répondu vivement que ce qu'on voyait aux Quatre-Bras ne pouvait être
-considérable, que c'était tout au plus ce qui avait eu le temps
-d'accourir de Bruxelles, que Blucher ayant son quartier général à
-Namur n'avait rien pu envoyer sur les Quatre-Bras, que par conséquent
-il fallait attaquer avec les corps de Reille et de d'Erlon, avec la
-cavalerie de Valmy, et détruire le peu qu'on avait devant soi.
-Assurément si Napoléon avait été au milieu même de l'état-major
-ennemi, il n'aurait pu voir plus juste, ni ordonner plus à propos. Ney
-ayant reçu, indépendamment de la lettre apportée par M. de Flahault,
-l'ordre formel d'attaquer expédié du quartier général, y était tout
-disposé, mais par malheur le 2e corps n'était point arrivé à midi. Le
-général Reille continuait de le retenir en avant de Gosselies,
-toujours fortement ému de l'apparition des Prussiens, que lui avait
-signalée le général Girard. Ney aurait pu sans doute avec la division
-Bachelu seule, et la cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes et de Piré,
-s'élevant ensemble à 9 mille hommes, culbuter le prince de Saxe-Weimar
-qui n'avait reçu à midi que 2 mille hommes de renfort, ce qui lui en
-faisait six mille en tout. Le prince d'Orange accouru précipitamment
-n'avait amené que sa personne, et Ney avec 4,500 hommes d'infanterie,
-avec 4,500 de cavalerie de la meilleure qualité, lui aurait
-certainement passé sur le corps. On comprend néanmoins qu'apercevant
-un brillant état-major, pouvant craindre d'avoir devant lui toute une
-armée, il n'osât pas se hasarder à commencer l'action avec les forces
-dont il disposait. Cependant pressé par les dépêches réitérées de
-l'Empereur, il perdit patience, et envoya enfin aux généraux Reille et
-d'Erlon l'ordre d'avancer en toute hâte. Si le général Reille, après
-avoir pris connaissance du message du général de Flahault, eût marché
-avec les deux divisions Foy et Jérôme, il eût porté les forces de Ney
-à 22 mille hommes au moins, à près de 26 mille avec les cuirassiers de
-Valmy, et aurait pu être aux Quatre-Bras à midi. C'était plus qu'il
-n'en fallait pour tout culbuter, soit à midi, soit à une heure.
-Malheureusement le général Reille n'en avait rien fait, et il s'était
-borné, sur les vives instances de son chef, à venir de sa personne aux
-Quatre-Bras, où il était arrivé vers deux heures. Ney alors lui avait
-témoigné le désir d'attaquer ce qu'il avait devant lui, disant que
-c'était peu de chose, et qu'on en viendrait facilement à bout. Le
-général Reille plein de ses souvenirs d'Espagne, comme Vandamme de
-ceux de Kulm, loin d'exciter l'ardeur de Ney, s'était appliqué plutôt
-à la calmer, lui répondant que ce n'était pas ainsi qu'on devait en
-agir avec les Anglais, qu'avoir affaire à eux était chose sérieuse, et
-qu'il ne fallait engager le combat que lorsque les troupes seraient
-réunies; que maintenant on voyait peu de monde, mais que derrière les
-bois se trouvait probablement l'armée anglaise, qui apparaîtrait tout
-entière dès qu'on en viendrait aux mains, qu'il ne fallait donc se
-présenter à elle qu'avec toutes les forces dont on pouvait disposer.
-En principe le conseil était bon; dans la circonstance il était
-funeste, puisqu'il n'y avait actuellement aux Quatre-Bras que la
-division Perponcher, arrivée aux trois quarts vers midi, tout entière
-à deux heures, et ne se composant que de huit mille hommes dans sa
-totalité. Ney se résigna donc à attendre les divisions Foy et Jérôme,
-car si le général Reille était présent de sa personne, ses divisions
-mises trop tard en mouvement n'étaient point encore en ligne.
-Pourtant le canon de Saint-Amand et de Ligny grondait fortement; il
-était près de trois heures, et Ney[12] n'y tenant plus prit le parti
-d'attaquer, dans l'espérance que le bruit du canon hâterait le pas des
-troupes en marche. Il avait depuis la veille la division Bachelu;
-celle du général Foy venait de rejoindre, ce qui lui assurait près de
-10 mille hommes d'infanterie. Il avait outre la cavalerie des généraux
-Pire et Lefebvre-Desnoëttes, celle de Valmy composée de 3,500
-cuirassiers, ce qui faisait un total de près de 8 mille hommes de
-cavalerie. Il est vrai qu'on lui avait recommandé de ménager
-Lefebvre-Desnoëttes, et de tenir Valmy un peu en arrière; mais ce
-n'étaient point là des ordres, c'étaient de simples recommandations
-que la nécessité du moment rendait complètement nulles. Il se décida
-donc à engager l'action[13]. La division Jérôme commençait à se
-montrer, et quant au corps de d'Erlon on le savait en route, et on
-comptait sur le bruit du canon pour stimuler son zèle et accélérer son
-arrivée.
-
-[Note 12: Je rapporte ces détails d'après le Journal militaire du
-général Foy, écrit jour par jour, et méritant dès lors une confiance
-que ne méritent pas au même degré des récits faits vingt ou trente ans
-après les événements. Ce Journal constate que Ney voulait attaquer,
-que le général Reille l'en dissuada, en alléguant le caractère
-particulier des troupes anglaises, qu'il lui conseilla d'attendre la
-concentration des divisions, et que cette délibération avait lieu au
-moment même où l'on entendait le canon de Ligny. Or le canon s'était
-fait entendre vers deux heures et demie au plus tôt. Ainsi à cette
-heure l'attaque n'avait pas commencé aux Quatre-Bras. Ney aurait voulu
-l'entreprendre un peu plus tôt, mais le conseil du général Reille et
-la tardive arrivée de ses divisions l'en avaient empêché. On voit
-aussi par le récit du colonel Heymès, que le maréchal était impatient
-de voir arriver les divisions du 2e corps, et qu'il engagea le feu
-avant d'avoir toutes ses forces, dans l'espérance que le bruit du
-canon hâterait la marche de celles qui se trouvaient en arrière.]
-
-[Note 13: Pour décharger Ney de la responsabilité des événements
-survenus aux Quatre-Bras et la reporter sur Napoléon, on a dit qu'en
-attaquant à deux heures il devançait de beaucoup l'ordre expédié de
-Fleurus à deux heures, et qui n'avait pu arriver à Frasnes avant trois
-heures et demie. C'est là une double erreur. D'abord on entendait le
-canon de Ligny, il était donc deux heures et demie au moins, et
-probablement trois heures quand Ney prit le parti d'attaquer. De plus
-Ney avait reçu le message de M. de Flahault, arrivé bien avant onze
-heures, lequel prescrivait de se porter même au delà des Quatre-Bras;
-enfin, il avait reçu également le message expédié de Charleroy en
-réponse à l'envoi d'un officier de lanciers, par lequel Napoléon, prêt
-à partir pour Fleurus, et répondant aux inquiétudes du maréchal, lui
-avait ordonné de réunir immédiatement Reille et d'Erlon, et de
-culbuter tout ce qu'il avait devant lui. Ney avait dû recevoir à onze
-heures et demie au plus tard ce dernier message, expédié de Charleroy
-avant que Napoléon en fût parti. Il ne devançait donc pas les ordres
-impériaux, puisque ces ordres arrivés les uns à dix heures et demie,
-les autres à onze heures et demie, lui enjoignaient de ne tenir aucun
-compte de ce qu'il croyait voir, et de le détruire. Il est du reste
-bien vrai que dès ce second ordre il avait un grand désir d'agir; mais
-il attendait les troupes de Reille, que celui-ci avait retenues sous
-l'influence de l'avis, donné par le général Girard, de l'apparition de
-l'armée prussienne. Je discuterai plus loin la part de chacun dans ces
-événements. Mais tout de suite on peut dire qu'il y eut dans ces
-événements une déplorable fatalité, et surtout une immense influence
-de nos derniers malheurs, agissant sur l'imagination de nos généraux,
-et produisant chez eux des hésitations, des faiblesses qui n'étaient
-pas dans leur caractère.]
-
-[En marge: Description du champ de bataille des Quatre-Bras.]
-
-Voici quel était le champ de bataille sur lequel allait s'engager
-cette lutte tardive, mais héroïque. Ney occupait la grande route de
-Charleroy à Bruxelles, passant par Frasnes et les Quatre-Bras. Il
-était actuellement un peu en avant de Frasnes, au bord d'un bassin
-assez étendu, ayant en face les Quatre-Bras, composés d'une auberge et
-de quelques maisons. Devant lui il voyait la route de Charleroy à
-Bruxelles, traversant le milieu du bassin, puis se relevant vers les
-Quatre-Bras, où elle se rencontrait d'un côté avec la route de
-Nivelles, de l'autre avec la chaussée de Namur. À gauche il avait les
-coteaux de Bossu couverts de bois, derrière lesquels circulait sans
-être aperçue la route de Nivelles, au centre la ferme de Gimioncourt
-située sur la route même, à droite divers ravins bordés d'arbres et
-aboutissant vers la Dyle, enfin à l'extrémité de l'horizon la chaussée
-de Namur à Bruxelles, d'où partaient les éclats continuels du canon de
-Ligny. (Voir la carte nº 65.)
-
-[En marge: Forces des Anglais au début de l'action.]
-
-Les dispositions de l'ennemi en avant des Quatre-Bras pouvaient
-s'apercevoir distinctement, mais celles qui se faisaient sur le revers
-des Quatre-Bras nous étaient dérobées, ce qui laissait Ney dans le
-doute sur les forces qu'il aurait à combattre. Pour le moment le
-prince d'Orange ayant sous la main les neuf bataillons de la division
-Perponcher, en avait placé quatre à notre gauche dans le bois de
-Bossu, deux au centre à la ferme de Gimioncourt, un sur la route pour
-appuyer son artillerie, et deux en réserve en avant des Quatre-Bras.
-
-[En marge: Première attaque de Ney.]
-
-[En marge: Notre cavalerie culbute les premiers bataillons de
-l'ennemi.]
-
-Ney résolut d'enlever ce qu'il y avait devant lui, ne sachant pas au
-juste ce qu'il y avait derrière, mais comptant sur l'arrivée de la
-division Jérôme qu'on apercevait, et sur le corps de d'Erlon qui ne
-pouvait tarder à paraître. Il porta la division Bachelu à droite de la
-grande route, la division Foy sur la grande route elle-même, la
-cavalerie Piré à droite et à gauche. Nos tirailleurs eurent bientôt
-repoussé ceux de l'ennemi, et la cavalerie de Piré, chargeant au galop
-l'un des bataillons hollandais qui était posté en avant de la ferme de
-Gimioncourt, nettoya le terrain. Sur la chaussée notre artillerie,
-supérieure en qualité, en nombre, surtout en position, à celle de
-l'ennemi, démonta plusieurs de ses pièces, et causa des ravages dans
-les rangs de son infanterie. Incommodé par son feu, le brillant prince
-d'Orange eut la hardiesse de la vouloir enlever. Il tâcha de
-communiquer son courage au bataillon qui couvrait sa propre
-artillerie, et de le porter au pas de charge sur nos canons. Tandis
-qu'il le conduisait en agitant son chapeau, le général Piré lança un
-de ses régiments qui, prenant le bataillon en flanc, le culbuta,
-renversa le prince, et faillit le faire prisonnier.
-
-[En marge: Le général Foy s'empare de la ferme de Gimioncourt.]
-
-[En marge: En ce moment, Ney en brusquant l'action, eût enlevé les
-Quatre-Bras.]
-
-[En marge: Il attend la division Jérôme.]
-
-[En marge: Lorsque cette division est arrivée, les Anglais ne sont pas
-moins de vingt mille, ce qui les met en égalité de forces avec nous.]
-
-Ce fut alors le tour de notre infanterie. La division Foy suivant la
-grande route attaqua par la brigade Gautier la ferme de Gimioncourt.
-Cette brigade, que le général Foy menait lui-même, enleva la ferme, et
-dépassa le ravin sur lequel elle était située. La brigade Jamin, la
-seconde de la division Foy, prenant à gauche, s'avança vers le bois de
-Bossu, et obligea les bataillons de Saxe-Weimar à s'y enfermer. Le
-prince d'Orange se trouvait dans une situation critique, car les deux
-bataillons qu'il avait en réserve en avant des Quatre-Bras étaient
-incapables d'arrêter les divisions Foy et Bachelu victorieuses. Si en
-ce moment Ney plus confiant se fût jeté sur les Quatre-Bras, ce poste
-décisif eût certainement été emporté, et les divisions anglaises, les
-unes venant de Nivelles, les autres de Bruxelles, ne pouvant se
-rejoindre, auraient été contraintes de faire un long détour en arrière
-pour combiner leurs efforts, ce qui eût laissé à Ney le temps de
-s'établir aux Quatre-Bras et de s'y rendre invincible. Mais toujours
-incertain de ce qu'il avait devant lui, n'osant se servir ni des
-cuirassiers de Valmy, ni de la cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes, Ney
-voulut attendre la division Jérôme qui était la plus nombreuse du 2e
-corps, avant de pousser plus loin ses succès. Elle parut enfin vers
-trois heures et demie, mais à ce même instant le prince d'Orange
-recevait un puissant renfort. La division Picton, de huit bataillons
-anglais et écossais, et de quatre bataillons hanovriens, arrivait de
-Bruxelles, et lui amenait près de 8 mille combattants; une partie de
-la cavalerie de Collaert, forte de 1,100 chevaux, débouchait par la
-route de Nivelles; peu après les troupes de Brunswick, parties de
-Vilvorde, survenaient également, et le duc de Wellington, de retour de
-ses diverses reconnaissances, paraissait lui-même pour prendre la
-direction du combat. Les troupes de Brunswick, celles du moins qui
-étaient rendues sur le terrain, apportaient aux Quatre-Bras un nouveau
-renfort de 3 mille fantassins et d'un millier de chevaux. Le duc de
-Wellington, avec les divisions Perponcher, Picton et Brunswick, avait
-déjà 20 mille hommes sous la main, et était donc à peu près égal en
-force au maréchal Ney, même après l'arrivée de la division Jérôme[14].
-
-[Note 14: Voici le compte aussi exact que possible des forces
-respectives à trois heures et demie, ou trois heures trois quarts.
-
-Le duc de Wellington avait:
-
- Perponcher 7,500 } hommes.
- Collaert 1,100 }
- Picton (Anglais et Hanovriens) 8,000 } 20,600
- Brunswick 4,000 }
-
- Ney avait, rendus en ligne:
-
- Bachelu (artillerie comprise) 4,500 }
- Foy 5,000 }
- Jérôme 7,500 }
- Piré 2,000 }
- ======== }
- 19,000 } 25,000
- }
- Un peu en arrière, qu'il aurait pu, mais qu'il }
- n'osait pas employer: }
- }
- Lefebvre-Desnoëttes (cavalerie légère) 2,500 }
- Valmy (cuirassiers) 3,500 }]
-
-[En marge: Vive reprise du combat.]
-
-[En marge: Dispositions de Ney.]
-
-Tandis que ces choses se passaient du côté de l'armée britannique, la
-division Jérôme parvenue sur le bord du bassin où nous combattions,
-apportait à Ney le secours de 7,500 fantassins excellents. Il avait
-ainsi à peu près 19 mille hommes en ligne. Il aurait pu à la rigueur
-disposer des 3,500 cuirassiers de Valmy, car la dernière dépêche
-impériale expédiée au moment où Napoléon quittait Charleroy, en lui
-disant de prendre les corps de Reille, de d'Erlon, de Valmy, et de
-balayer ce qu'il avait devant lui, l'autorisait évidemment à user du
-dernier. Mais il avait laissé Valmy en arrière, et n'osait se servir
-de Desnoëttes. Il prescrivit de nouveau à d'Erlon de hâter le pas, et
-avec la division Jérôme il reprit le combat dans l'intention de le
-rendre décisif. Il ordonna à la division Bachelu, formant sa droite,
-de prendre pour point de départ la ferme de Gimioncourt, et de
-s'avancer, si elle pouvait, jusqu'à la grande chaussée de Namur. Il
-réunit sur la grande route les deux brigades Gautier et Jamin de la
-division Foy, appuyées sur leurs flancs par la cavalerie Piré, et leur
-enjoignit de marcher droit aux Quatre-Bras. À gauche, le long du bois
-de Bossu, il remplaça la brigade Jamin par la belle et nombreuse
-division Jérôme, qui avait le général Guilleminot pour commandant en
-second. Ney porta ainsi toute sa ligne en avant de droite à gauche, ce
-qui n'était pas la meilleure des dispositions, car il allait
-rencontrer sur ses ailes de redoutables obstacles, tandis que s'il se
-fût tenu à de simples démonstrations d'un côté vers la ferme de
-Gimioncourt, de l'autre vers le bois de Bossu, et qu'il eût concentré
-ses forces sur la grande route, il aurait probablement enlevé les
-Quatre-Bras, et coupé la ligne des Anglais, dont les deux parties
-rejetées l'une sur le bois de Bossu, l'autre sur la chaussée de Namur,
-auraient été dans l'impossibilité de se rejoindre. En effet, le duc de
-Wellington avait accumulé ses principales forces sur ses ailes. À sa
-gauche, vis-à-vis de notre droite, il avait placé le long de la
-chaussée de Namur six des huit bataillons anglais de Picton, et les
-quatre bataillons hanovriens en seconde ligne. Des deux autres
-bataillons de Picton, il en avait mis un à l'embranchement du petit
-chemin de Sart-Dame-Avelines avec la grande chaussée de Namur, et un
-seulement aux Quatre-Bras. À sa droite, il avait replié soit dans
-l'intérieur du bois de Bossu, soit dans les Quatre-Bras même, les
-troupes fatiguées de Perponcher, et placé en avant celles de
-Brunswick, ainsi que la cavalerie de Collaert. Le centre, c'est-à-dire
-les Quatre-Bras, constituant la partie la plus importante, était donc
-très-peu gardé.
-
-Ney saisi d'un trouble fébrile, ne fit aucune de ces remarques, et
-marcha à l'ennemi en tenant toute sa ligne à la même hauteur, sa
-droite vers la chaussée de Namur, son centre vers les Quatre-Bras, sa
-gauche vers le bois de Bossu. Au moment où ce mouvement s'exécutait,
-le prince d'Orange qui voyait s'avancer la division Foy, voulut
-l'arrêter en jetant sur elle la cavalerie Collaert composée des
-hussards hollandais et des dragons belges. Il lança d'abord sur notre
-infanterie les hussards hollandais, en tenant en réserve les dragons
-belges. Mais à peine avait-il lancé les hussards, que le 6e chasseurs
-conduit par le colonel de Faudoas se précipita sur eux, les culbuta
-sur l'infanterie placée derrière, et sabra même les canonniers d'une
-batterie. Les dragons belges ayant voulu soutenir les hussards
-hollandais furent culbutés à leur tour par nos chasseurs, et rejetés
-sur un bataillon anglais qui, les prenant pour ennemis, tira sur eux
-et compléta ainsi leur déroute.
-
-[En marge: Violent engagement de la division Bachelu contre la
-division anglaise Picton.]
-
-[En marge: La division Bachelu menace la grande chaussée de Namur à
-Bruxelles.]
-
-Après cet incident notre ligne entra tout entière en action sous la
-protection d'une nombreuse artillerie. À droite la division Bachelu,
-composée de quatre régiments d'infanterie, s'avança déployée au delà
-de la ferme de Gimioncourt que nous avions conquise. Elle avait à
-franchir plusieurs ravins bordés de haies, qu'elle fit abattre par ses
-sapeurs, et marcha résolûment sans essuyer de grandes pertes, secondée
-qu'elle était par le feu de nos canons. Après le premier ravin s'en
-trouvait un deuxième qu'elle franchit également. Mais à cette distance
-notre artillerie, dont les coups auraient porté sur elle, cessa de
-l'appuyer. Elle gravissait néanmoins le bord du deuxième ravin pour
-s'emparer d'un plateau couvert de blés mûrs, lorsque tout à coup elle
-essuie à l'improviste un feu terrible. C'était celui des six
-bataillons anglais de Picton, qui étaient cachés dans ces blés hauts
-de trois à quatre pieds, et qui attendaient pour tirer que nous
-fussions à bonne portée. Sous ce feu exécuté de près et avec une
-extrême justesse, nos soldats tombent en grand nombre. Picton avec
-beaucoup de présence d'esprit, ordonne alors une charge à la
-baïonnette. Notre infanterie poussée vivement sur un terrain en pente,
-ne peut soutenir le choc, descend pêle-mêle dans le fond du ravin, et
-se retire sur le bord opposé. Mais là un heureux hasard vient lui
-fournir soudainement le moyen de se rallier. Des quatre régiments
-d'infanterie composant la division Bachelu, trois seulement s'étaient
-portés en avant. Le quatrième à gauche, qui était le 108e de ligne,
-commandé par un officier aussi ferme qu'intelligent, le colonel
-Higonet, avait été retenu par une haie trop épaisse, et il était
-encore occupé à la couper, lorsqu'il aperçoit nos trois régiments en
-retraite. Sur-le-champ il fait face à droite, et déploie ses
-bataillons en leur recommandant d'attendre son signal pour tirer. Dès
-que nos soldats en retraite ont dépassé la pointe de ses fusils, il
-ordonne le feu sur les Anglais animés à la poursuite, et couvre la
-terre de leurs morts. Puis il se précipite sur eux à la baïonnette et
-en fait un épouvantable carnage. À cette vue, les soldats du 72e,
-placés immédiatement à la droite du 108e, se rallient les premiers;
-les autres suivent cet exemple, et les Anglais sont ramenés au point
-d'où ils étaient partis. La division Foy qui avait aperçu ce
-mouvement, le soutient en s'avançant sur la chaussée, et contribue à
-refouler la gauche anglaise en arrière. Le terrain est couvert
-d'autant d'habits rouges que d'habits bleus. Cependant, pour forcer la
-gauche anglaise, il faudrait de nouveau braver le feu plongeant des
-six bataillons de Picton, et des quatre bataillons hanovriens qui les
-soutiennent. Bachelu reconnaissant la difficulté, prend la résolution
-fort bien entendue de porter son effort tout à fait à droite, vers la
-ferme dite de Piraumont, adossée à la chaussée de Namur.
-
-[En marge: Attaque de la division Jérôme sur le bois de Bossu.]
-
-[En marge: Combat de nos lanciers et de nos chasseurs contre la
-cavalerie de Brunswick.]
-
-Sur la grande route le général Foy s'avance lentement avec ses deux
-brigades, n'osant tenter encore un coup de vigueur contre les
-Quatre-Bras à la vue de ce qui vient de se passer à notre droite, à la
-vue surtout des obstacles que notre gauche rencontre le long du bois
-de Bossu. La brave division Jérôme dirigée contre ce bois s'obstine à
-y pénétrer, mais les troupes de Brunswick et de Bylandt, profitant de
-l'avantage des lieux, réussissent à s'y maintenir. Appuyée néanmoins
-par le mouvement de la division Foy sur la grande route, elle va se
-rendre maîtresse du bois si violemment disputé, et déboucher au delà
-sur la route de Nivelles, lorsque le duc de Brunswick essaye contre
-elle une charge de cavalerie. Il se précipite avec ses uhlans sur
-notre infanterie, qui l'arrête par ses feux, et il est bientôt
-culbuté, mis en fuite par les chasseurs et les lanciers de Piré. Ce
-brave prince tombe mortellement frappé d'une balle. Nos lanciers et
-nos chasseurs une fois lancés sur la route poursuivent les uhlans de
-Brunswick jusque sur l'infanterie de Picton, qui se hâte de former
-ses carrés. Malgré ces carrés nos lanciers, conduits par le colonel
-Galbois, enfoncent le 42e dont ils font un horrible carnage. Ils
-pénètrent aussi dans le 44e, dont ils ne peuvent toutefois achever la
-ruine, repoussés par le feu de ses soldats ralliés. Nos chasseurs
-jaloux d'imiter nos lanciers, se précipitent sur le 92e qu'ils ne
-parviennent point à rompre, mais poussant jusqu'aux Quatre-Bras, ils
-arrivent en sabrant les fuyards jusqu'à la grande chaussée de Namur,
-et un instant sont près d'enlever le duc de Wellington lui-même. Ne
-pouvant toutefois se soutenir aussi loin, lanciers et chasseurs sont
-obligés de battre en retraite pour se reformer derrière notre
-infanterie.
-
-[En marge: L'action se soutient avec des alternatives diverses,
-lorsque vers six heures les Anglais reçoivent dix mille hommes de
-renfort.]
-
-[En marge: Ney apprend en ce moment que le corps de d'Erlon a été
-retenu par Napoléon.]
-
-[En marge: Son désespoir.]
-
-[En marge: Il enjoint à d'Erlon d'accourir sans tenir compte des
-ordres impériaux.]
-
-Il est six heures, et nous approchons du but, car à gauche la division
-Jérôme est sur le point de déboucher au delà du bois de Bossu; au
-centre la division Foy, appuyée par notre artillerie, gravit la pente
-qui aboutit aux Quatre-Bras; à droite enfin Bachelu est près
-d'atteindre la grande chaussée de Namur par la ferme de Piraumont. Il
-faudrait au centre un coup décisif, pour assurer la victoire en
-enlevant les Quatre-Bras. Les moments pressent, car les renforts
-affluent de toutes parts autour du duc de Wellington. Il lui est
-arrivé successivement le contingent de Nassau du général Von
-Kruse[15], fort de trois mille hommes, et la division Alten, composée
-d'une brigade anglaise et d'une brigade allemande, comptant environ
-six mille combattants. Le général anglais va donc réunir près de 30
-mille hommes, contre le général français qui n'en a que 19 mille
-réduits déjà de trois mille par les ravages du feu. Ney, n'apercevant
-point les renforts qui parviennent à son adversaire, sentant cependant
-la résistance s'accroître, se désole de ne pouvoir la surmonter, et
-tandis qu'il compte pour la vaincre sur l'arrivée de d'Erlon, il
-reçoit tout à coup une nouvelle qui le plonge dans un vrai désespoir.
-Le chef d'état-major de d'Erlon, le général Delcambre, accouru au
-galop, vient lui apprendre que sur un ordre impérial écrit au crayon
-et porté par La Bédoyère, le corps de d'Erlon qu'il avait
-itérativement mandé aux Quatre-Bras, a dû rebrousser chemin, pour se
-diriger sur le canon de Ligny. À cette nouvelle, Ney s'écrie qu'agir
-ainsi c'est le mettre dans une position affreuse, que dans l'espérance
-et même la certitude du concours de d'Erlon, il s'est engagé contre
-l'armée anglaise, qu'il l'a tout entière sur les bras, et qu'il va
-être détruit si on lui manque de parole. Au milieu de cette agitation,
-sans réfléchir trop à ce qu'il fait, il use de l'autorité qu'on lui a
-donnée sur d'Erlon, et envoie à celui-ci par le chef d'état-major
-Delcambre l'ordre formel de revenir aux Quatre-Bras.
-
-[Note 15: Le contingent de Nassau n'était pas le même que les troupes
-de Nassau du prince de Saxe-Weimar, qui avaient défendu la veille les
-Quatre-Bras. Ces dernières étaient appelées Nassau-Orange, parce
-qu'elles étaient au service de la maison d'Orange.]
-
-[En marge: Ney tente avec les cuirassiers de Valmy un coup de
-désespoir contre les Quatre-Bras.]
-
-À l'instant même où il donne cet ordre irréfléchi, Ney reçoit la
-lettre écrite à trois heures un quart de Fleurus, et apportée par M.
-de Forbin-Janson, dans laquelle Napoléon lui prescrit de se rabattre
-sur les hauteurs de Bry, lui disant pour l'exciter que s'il exécute ce
-mouvement, l'armée prussienne sera anéantie, que par conséquent _le
-salut de la France est dans ses mains_. Si le maréchal avait eu son
-sang-froid, il aurait fait une réflexion fort simple, c'est qu'en ce
-moment l'action principale n'était pas aux Quatre-Bras, mais à Ligny,
-que l'armée prussienne détruite, l'armée anglaise le serait
-infailliblement le lendemain, qu'il fallait donc obtempérer à la
-volonté de Napoléon, y obtempérer sur-le-champ, renoncer dès lors à
-emporter les Quatre-Bras, s'y borner à la défensive, qui était
-possible, comme il le prouva une heure après, et envoyer tout de suite
-à d'Erlon l'ordre de se diriger sur Fleurus. En une demi-heure un
-officier au galop pouvait transmettre cet ordre, et une heure après,
-c'est-à-dire à sept heures et demie, d'Erlon se serait trouvé sur le
-revers du moulin de Bry, en mesure de mettre l'armée prussienne entre
-deux feux. Mais cette réflexion si simple, Ney ne la fait point.
-Préoccupé uniquement de ce qu'il a sous ses yeux, la seule chose qu'il
-considère, c'est qu'il faut d'abord se hâter de vaincre là où il est,
-pour se rabattre ensuite sur Napoléon. Il ne songe donc qu'à surmonter
-en furieux l'obstacle qui l'arrête. Il a vu les prodiges effectués
-dans le cours de la journée par notre cavalerie. Se rattachant à
-l'espérance de tout emporter avec elle, il appelle le comte de Valmy,
-dont il avait fait approcher une brigade, et lui répétant les paroles
-de l'Empereur, Général, lui dit-il, _le sort de la France est entre
-vos mains_. Il faut faire un grand effort contre le centre des
-Anglais, et enfoncer la masse d'infanterie que vous avez devant vous.
-La France est sauvée, si vous réussissez. Partez, et je vous ferai
-appuyer par la cavalerie de Piré.--Le général Kellermann, qui aimait à
-contredire, oppose plus d'une objection à ce qu'on lui ordonne; il
-cède néanmoins aux instances convulsives du maréchal, et se prépare à
-exécuter l'attaque désespérée qu'on attend de son courage.
-
-À tenter ce que demandait le maréchal Ney, il fallait le faire avec
-les quatre brigades réunies du comte de Valmy, formant 3,500
-cuirassiers et dragons; il fallait y employer Lefebvre-Desnoëttes
-lui-même avec la cavalerie légère de la garde, et après avoir tout
-renversé sous les pieds de nos chevaux, compléter ce mouvement avec
-une masse d'infanterie qui pût prendre possession définitive du
-terrain qu'on aurait conquis. Au lieu de laisser la belle division
-Jérôme, forte de près de huit mille combattants, s'épuiser contre un
-bois, où l'énergie des hommes allait expirer devant des obstacles
-physiques, il aurait fallu ne laisser qu'une brigade d'infanterie pour
-entretenir le combat de ce côté, et avec les quatre mille hommes
-restants de la division Jérôme, avec les cinq mille de la division
-Foy, avec les cuirassiers et les dragons de Valmy, les lanciers, les
-chasseurs de Piré et de Lefebvre-Desnoëttes, c'est-à-dire avec neuf
-mille cavaliers et neuf mille hommes d'infanterie, enfoncer le centre
-des Anglais comme Masséna en 1805 enfonça le centre des Autrichiens à
-Caldiero. Mais plein à la fois d'ardeur et de trouble, Ney ne songe
-qu'à des coups de désespoir! Malheureusement pour réussir le désespoir
-même ne saurait se passer de calcul. Tandis qu'il manque aux
-prescriptions les plus essentielles de Napoléon en appelant d'Erlon à
-lui, Ney s'attache à l'ordre qui n'avait plus de sens de laisser
-Kellermann à l'embranchement de la vieille chaussée romaine, à l'ordre
-plus insignifiant encore de ménager Lefebvre-Desnoëttes, et il se
-borne à lancer une brigade de Valmy, en laissant s'épuiser la division
-Jérôme dans le bois de Bossu.
-
-[En marge: Prodiges de nos cuirassiers, qui enfoncent plusieurs
-bataillons anglais.]
-
-Cependant quelque peu raisonnable que soit la pressante invitation
-qu'il a reçue, le comte de Valmy après avoir donné à ses chevaux le
-temps de souffler, se prépare à charger avec la plus grande vigueur.
-Piré s'apprête à l'appuyer à la tête de ses chasseurs et de ses
-lanciers. Le comte de Valmy suivant la grande route gravit au trot la
-pente qui aboutit aux Quatre-Bras, puis tournant brusquement à gauche
-dans la direction du bois de Bossu, il s'élance avec sa brigade
-composée du 8e et du 11e de cuirassiers sur l'infanterie anglaise du
-général major Halkett. Les balles pleuvent sur les cuirasses et les
-casques de nos cavaliers sans les ébranler. Le 8e fond sur le 69e
-régiment, l'enfonce, tue à coups de pointe une partie de ses hommes,
-et lui prend son drapeau enlevé par le cuirassier Lami. Ce régiment
-anglais se réfugie dans le bois. Kellermann après avoir rallié ses
-escadrons se jette sur le 30e qu'il ne peut enfoncer, mais culbute et
-sabre le 33e, après lui deux bataillons de Brunswick, et arrive ainsi
-aux Quatre-Bras. Pendant ce temps, Piré donne à droite sur
-l'infanterie de Picton. Celle-ci formée sur plusieurs lignes résiste
-par des feux violents et bien dirigés à toutes les charges de notre
-cavalerie légère. Mais le 6e de lanciers, qui en cette journée se
-signala par ses exploits, gagne sous la conduite de son colonel
-Galbois la chaussée de Namur, et détruit un bataillon hanovrien sur
-les derrières de Picton. Le duc de Wellington n'a que le temps de se
-jeter sur un cheval et de s'enfuir.
-
-[En marge: Faute d'appui, nos cuirassiers sont ramenés.]
-
-Notre cavalerie se maintient ainsi sur le plateau des Quatre-Bras dont
-elle a réussi à s'emparer. Si quelque infanterie venait en ce moment
-l'appuyer, si la division Foy, si une partie de la division Jérôme
-venaient occuper le terrain qu'elle a conquis, et surtout si les trois
-autres brigades du comte de Valmy étaient envoyées à son secours, son
-triomphe serait assuré. Malheureusement, lancée par un acte de
-désespoir au milieu d'une nuée d'ennemis, elle reste sans appui, et
-tout à coup elle se sent assaillie par des feux terribles.
-L'infanterie anglaise réfugiée dans les maisons des Quatre-Bras, fait
-pleuvoir sur nos cuirassiers une grêle de balles. Surpris par ce feu,
-ne se voyant point soutenus, ils rétrogradent d'abord avec lenteur,
-bientôt avec la précipitation d'une panique. Le comte de Valmy veut en
-vain les retenir sur la pente du plateau qu'ils ont naguère gravi
-victorieusement: la déclivité et l'entraînement de la retraite
-précipitent leur course. Leur général démonté, privé de son chapeau,
-n'a d'autre ressource, pour n'être pas abandonné sur le terrain, que
-de s'attacher à la bride de deux cuirassiers, et il revient ainsi
-suspendu à deux chevaux au galop. À ce spectacle Ney accourt, et fait
-barrer la route par Lefebvre-Desnoëttes, qui rallie en les retenant
-nos deux régiments de cuirassiers fuyant après avoir opéré des
-prodiges.
-
-[En marge: Ney prend le parti de se réduire à la défensive, et se
-maintient à Frasnes avec une fermeté héroïque.]
-
-Ney qui dans cette circonstance déploie l'héroïsme incomparable dont
-la nature l'avait doué, rallie ses troupes, et conserve avec fermeté
-sa ligne de bataille. Sur la grande route il maintient la division Foy
-à la hauteur où elle s'est portée, tandis qu'à droite la division
-Bachelu est près de déboucher par la ferme de Piraumont sur la grande
-chaussée de Namur; puis il court à la division Jérôme à gauche pour
-enlever le bois de Bossu, qui n'aurait pas dû être le but de ses
-efforts. Mais la résistance s'accroît de minute en minute. Au lieu des
-troupes qui disputaient le bois de Bossu sans essayer d'en sortir, on
-voit tout à coup apparaître des bataillons superbes qui font mine de
-nous déborder. En effet le duc de Wellington, qui avait déjà plus de
-30 mille hommes, venait de recevoir les gardes anglaises du général
-Cooke, le reste du corps de Brunswick, de nouveaux escadrons de
-cavalerie, et comptait maintenant 40 mille hommes contre Ney, à qui il
-en restait à peine 16 mille. En cet instant, Ney, redevenu ce qu'il
-fut toujours, un lion, se précipite avec la division Jérôme sur les
-bataillons qui débouchent du bois, et les arrête. Retrouvant dans le
-péril, quand ce péril est devenu physique, toute sa présence d'esprit,
-il reconnaît qu'à s'obstiner il y aurait risque d'un désastre. Il se
-décide enfin à passer de l'offensive à la défensive, ce qu'il aurait
-dû faire plus tôt, dès qu'il n'avait pas profité de la matinée pour
-culbuter les Anglais. En conséquence de cette sage résolution, il
-replie lentement sa ligne entière de la droite à la gauche, se tenant
-à cheval au milieu de ses soldats, et les rassurant par sa noble
-contenance. En remontant sur le bord du bassin d'où il était parti,
-l'avantage du terrain se retrouve de son côté. Les Anglais ont à leur
-tour à gravir une pente sous un feu plongeant des plus meurtriers. Ney
-fait pleuvoir sur eux les balles et la mitraille, et tantôt les
-arrêtant par des charges à la baïonnette, tantôt par des décharges à
-bout portant, met deux heures à revenir sur le bord du bassin qui
-s'étend de Frasnes aux Quatre-Bras.
-
-Tandis qu'au milieu des boulets qui tombent autour de lui, il est
-l'objet de la crainte de l'ennemi et de l'admiration de ses soldats,
-il sent vivement l'amertume de cette situation, et s'écrie avec une
-noble et déchirante douleur: _Ces boulets, je les voudrais tous avoir
-dans le ventre!_--Hélas, ce qu'il avait sous les yeux était une
-victoire auprès de ce qu'il devait voir dans deux jours!
-
-Il était neuf heures: la nuit enveloppait ces plaines funèbres, de
-Sombreffe aux Quatre-Bras, des Quatre-Bras à Charleroy, et dans ce
-triangle de quelques lieues plus de quarante mille cadavres couvraient
-déjà la terre. Aux Quatre-Bras, Ney avait mis hors de combat près de
-six mille ennemis, soit par le feu, soit par le sabre de ses
-cavaliers, et avait perdu environ quatre mille hommes. À Ligny, comme
-nous l'avons dit, onze ou douze mille Français, dix-huit mille
-Prussiens jonchaient la terre, sans compter la foule des hommes
-débandés. Ainsi 40 mille braves gens venaient d'être de nouveau
-sacrifiés aux formidables passions du siècle!
-
-[En marge: Tristes péripéties qui paralysent le corps de d'Erlon.]
-
-On se demande sans doute ce qu'était devenu pendant cette journée le
-comte d'Erlon, qu'on n'avait vu figurer ni à Ligny pour y compléter
-la victoire, ni aux Quatre-Bras pour culbuter les Anglais sur la route
-de Bruxelles. La réponse est triste: il avait toujours marché, pour
-n'arriver nulle part, malgré une ardeur sans pareille, rendue stérile
-par la fatalité qui planait en ce moment sur nos affaires!
-
-[En marge: La journée s'écoule sans que le corps de d'Erlon ait pu
-être utile ni à Napoléon ni à Ney.]
-
-Le matin il avait attendu à Gosselies des ordres qui ne lui étaient
-arrivés qu'à onze heures, par la communication que le général Reille
-lui avait donnée du message de M. de Flahault. À l'instant même il
-s'était mis en marche sur Frasnes, et conformément aux instructions
-reçues, il avait dirigé sa division de droite, celle du général
-Durutte, vers Marbais. En se voyant sur les derrières des Prussiens
-les soldats de cette division avaient battu des mains, et applaudi à
-la prévoyance de Napoléon qui les plaçait si bien. Mais à peine
-avaient-ils fait une lieue dans cette direction, que les officiers de
-Ney, partis à l'instant où ce maréchal se décidait à attaquer les
-Anglais, étaient venus appeler le corps entier aux Quatre-Bras. La
-division Durutte avait donc été comme les autres ramenée vers Frasnes,
-au milieu des murmures des soldats désolés d'être détournés de la voie
-où ils apercevaient de si beaux résultats à recueillir. Tout à coup
-vers trois heures et demie le général La Bédoyère arrivant avec un
-billet de l'Empereur, avait réitéré l'injonction de marcher sur Bry. À
-ce nouveau contre-ordre nouvelle joie des soldats, qui
-s'applaudissaient d'être remis sur la voie d'un grand triomphe.
-D'Erlon obéissant à l'ordre apporté par La Bédoyère avait alors
-envoyé, comme on l'a vu, son chef d'état-major Delcambre à Ney, pour
-lui faire part de l'incident qui l'éloignait des Quatre-Bras. Ce
-général avait rempli sa mission auprès de Ney, qui l'avait renvoyé
-porter à d'Erlon l'ordre formel et absolu de rebrousser chemin vers
-les Quatre-Bras. Le général Delcambre était donc venu entre cinq et
-six heures arrêter une dernière fois le 1er corps dans sa marche sur
-Bry, pour l'amener aux Quatre-Bras. D'autres officiers suivant le
-général Delcambre, étaient venus dire au comte d'Erlon, que sur la foi
-de son concours Ney s'était engagé dans un combat inégal contre les
-Anglais, que s'il n'était pas secouru il allait succomber, qu'alors
-tous les plans de Napoléon seraient renversés, et qu'en n'accourant
-pas aux Quatre-Bras, le comte d'Erlon prenait sur sa tête la plus
-grave responsabilité. Ces assertions étaient exagérées, et le résultat
-de la journée prouvait bien qu'en se réduisant à la défensive entre
-Frasnes et les Quatre-Bras, on ne s'exposait qu'au danger d'une
-journée indécise, laquelle indécise aux Quatre-Bras serait immensément
-fructueuse à Ligny. Mais d'Erlon ne connaissait pas le véritable état
-des choses sur les deux champs de bataille. Du côté de Ligny on ne lui
-parlait que de compléter un triomphe: du côté des Quatre-Bras il
-s'agissait, lui disait-on, de prévenir un désastre. Ney, son chef
-immédiat, le sommait au nom de la hiérarchie, au nom d'une nécessité
-pressante, de venir à lui, et il était naturel qu'il penchât du côté
-de ce dernier. Par le fait il eut tort, comme on le verra mieux tout à
-l'heure; mais il céda de très-bonne foi, et sous l'inspiration de la
-meilleure volonté, au visage effaré de ceux qui arrivaient des
-Quatre-Bras. Ainsi, pour la seconde fois depuis le matin, il abandonna
-la route de Bry pour celle de Frasnes. Cependant tandis qu'il se
-décidait à prendre ce parti, il tint conseil avec le général Durutte,
-officier très-distingué, commandant sa première division qui était la
-plus avancée sur la route de Bry, et à la suite de ce conseil il eut
-recours à un terme moyen. D'une part, Ney semblait avoir un besoin
-urgent de secours; d'autre part, une force quelconque paraissant sur
-les derrières des Prussiens pouvait décider la victoire du côté de
-Ligny: en outre, laisser vide l'espace compris entre Fleurus et
-Frasnes, présentait de grands inconvénients, car c'était ouvrir à
-l'ennemi une issue qui lui permettrait de pénétrer entre les deux
-armées françaises. Enfin on était, quant à la valeur des ordres, entre
-le chef immédiat qui était Ney, et Napoléon qui était le chef des
-chefs. Après avoir pesé ces considérations diverses, d'Erlon prit la
-résolution de marcher avec trois divisions aux Quatre-Bras, et de
-laisser la division Durutte seule sur la route de Bry. Mais en
-s'arrêtant à ce parti il recommanda au général Durutte d'être prudent,
-et il le lui fit recommander plus fortement encore en apprenant en
-route que les choses allaient mal du côté de Ney. D'Erlon était ainsi
-parti pour les Quatre-Bras au grand regret de ses soldats, et le
-général Durutte avait marché sur Bry en tâtonnant, ce qui avait fourni
-autour de lui l'occasion de dire qu'il était de mauvaise volonté,
-qu'il trahissait même, supposition fort injuste, car ce général était
-aussi zélé que sage, et ne cédait qu'à des ordres supérieurs. Il
-arriva vers neuf ou dix heures à Bry, où il précipita la retraite des
-Prussiens sans faire un prisonnier, et d'Erlon de son côté arriva à
-Frasnes sur les derrières de Ney, quand le canon avait cessé de
-retentir, et qu'il ne pouvait plus lui être d'aucune utilité.
-
-[En marge: Appréciation de la journée du 16 dans son ensemble.]
-
-[En marge: Le principal résultat obtenu par la victoire de Ligny,
-c'est que les Prussiens étaient décidément séparés des Anglais.]
-
-[En marge: Seulement les Prussiens n'étaient pas aussi maltraités
-qu'ils auraient pu l'être.]
-
-Telle fut la sanglante journée du 16 juin 1815, la seconde de cette
-campagne, consistant en deux batailles, l'une gagnée à Ligny, l'autre
-indécise aux Quatre-Bras. On l'apprécierait mal si on la jugeait sous
-l'impression des événements des Quatre-Bras, et des faux mouvements
-qui rendirent inutile partout le corps de d'Erlon. D'abord en réalité,
-notre plan de campagne, si profondément conçu, avait réussi. Napoléon
-avait occupé victorieusement la grande chaussée de Namur à Bruxelles,
-non pas, il est vrai, sur deux points, mais sur un seul, celui de
-Sombreffe, et c'était suffisant pour l'objet qu'il avait en vue. Sans
-doute le duc de Wellington avait conservé sur cette chaussée le point
-des Quatre-Bras: mais si ce point, nécessaire pour le ralliement de
-l'armée anglaise, lui était resté, il n'en était pas moins séparé de
-son allié Blucher, qu'il ne pouvait rejoindre que fort en arrière. Les
-Anglais étaient donc condamnés ou à combattre sans les Prussiens, ou à
-faire un long détour pour les retrouver. Ce premier résultat, le seul
-véritablement essentiel, était donc obtenu. Secondement celle des deux
-armées alliées que Napoléon se proposait de rencontrer d'abord, était
-battue et bien battue, puisqu'en morts, blessés ou débandés, elle
-avait perdu le quart de son effectif, et qu'elle était réduite de 120
-mille hommes à 90 mille. Sans doute elle aurait pu être frappée de
-manière à ne pouvoir plus reparaître de la campagne, ce qui eût changé
-la face des événements, car l'armée anglaise obligée de livrer
-bataille le lendemain sans être secourue, aurait été détruite à son
-tour. Ce résultat décisif était manqué, et c'était un malheur; mais
-enfin on était entre les deux armées alliées, en mesure de les
-rencontrer l'une après l'autre, et on avait déjà battu celle qu'il
-fallait battre la première. La partie essentielle du plan était par
-conséquent réalisée. Maintenant, si l'immense résultat auquel on avait
-failli atteindre, et qui eût changé le sort de la France, avait été
-manqué, à qui faut-il s'en prendre? L'histoire doit le rechercher, car
-si elle est un exposé de faits, elle doit être aussi un jugement.
-Voici donc à notre avis ce qu'il faut conclure des événements
-très-simplement interprétés.
-
-[En marge: Y eut-il du temps perdu dans cette journée du 16?]
-
-[En marge: Il n'y eut aucun temps perdu du côté de Napoléon.]
-
-Le principal reproche adressé aux opérations de cette journée, c'est
-le temps perdu dans la matinée du 16. Ce reproche, comme on a pu le
-voir, n'est nullement fondé pour ce qui se passa du côté de Ligny,
-bien qu'il le soit tout à fait pour ce qui se passa aux Quatre-Bras.
-On a raisonné sur ce sujet comme si l'armée de Napoléon eût été tout
-entière dans sa main le matin du 16, et qu'il ne lui restât qu'à la
-mettre en mouvement dès la pointe du jour. Or il n'en était point
-ainsi. Environ 25 mille hommes avaient bivouaqué pendant la nuit à la
-droite de la Sambre, et avaient dû défiler le matin par le pont de
-Charleroy et par les rues étroites de cette ville avec un matériel
-considérable. Au Châtelet également les troupes du général Gérard
-n'avaient pas toutes franchi la Sambre, et étaient harassées de
-fatigue. Par suite de cette double circonstance il ne fallait pas
-moins de trois heures pour que les divers corps de l'armée française
-fussent, non pas en ligne, mais en mesure de s'avancer vers la ligne
-de bataille où ils devaient combattre. De plus, bien que Napoléon
-n'eût presque aucun doute sur la distribution des forces ennemies,
-cependant dans une situation aussi grave que la sienne (il se trouvait
-entre deux armées, dont chacune égalait presque l'armée française), il
-était naturel de ne vouloir agir qu'à coup sûr, et d'employer à se
-renseigner le temps que les troupes emploieraient à marcher. Or le
-maréchal Grouchy, qui aurait dû être en reconnaissance dès quatre
-heures du matin, a lui-même avoué qu'il n'avait connu et mandé qu'à
-six heures le déploiement des Prussiens en avant de Sombreffe. Cet
-avis ne put arriver à Charleroy que bien après sept heures, et tous
-les ordres étaient donnés avant huit, et partis de huit à neuf.
-Berthier par sa promptitude à rendre la pensée de Napoléon, aurait
-peut-être gagné une demi-heure: mais certainement quand il s'agissait
-de telles déterminations, on ne saurait dire qu'il y eût là du temps
-perdu. Les troupes qui cheminaient à pied ayant besoin de plusieurs
-heures pour se transporter à Fleurus, tandis que Napoléon voyageant à
-cheval devait y arriver en une heure, celui-ci pouvait bien prolonger
-son séjour à Charleroy pour recueillir divers renseignements dont il
-avait besoin, et pour expédier une multitude d'ordres indispensables.
-Lors donc qu'on se demande ce que faisait Napoléon à Charleroy jusqu'à
-dix ou onze heures du matin, il faut tenir compte de tous ces
-détails, avant d'accuser d'inactivité un homme qui, ne se portant pas
-bien en ce moment, était resté dix-huit heures à cheval le 15, n'avait
-pris pendant la nuit que trois heures de sommeil, puis s'était levé à
-la pointe du jour pour commencer la sanglante et terrible journée du
-16 finie seulement à onze heures du soir, et dans laquelle il était
-encore resté dix-huit heures à cheval. Enfin il y a une dernière
-considération plus concluante que toutes les autres, c'est que du côté
-de Fleurus l'entrée en action ne pressait pas comme du côté des
-Quatre-Bras, car si aux Quatre-Bras il fallait se hâter de barrer le
-chemin aux Anglais, en avant de Fleurus au contraire il fallait
-laisser déboucher les Prussiens afin d'avoir occasion de les combattre
-sur ce point le plus avantageux pour nous. Sans doute il ne fallait
-pas livrer la bataille trop tard, si on voulait avoir le temps de la
-rendre décisive, mais il n'importait guère de la livrer l'après-midi
-ou le matin. Le jour d'ailleurs commençant avant quatre heures, et
-finissant après neuf, on avait du loisir pour se battre, et on n'avait
-pas à regretter les instants consacrés pendant la matinée à se
-renseigner et à faire marcher les troupes.
-
-À Ligny même le temps ne fut pas moins bien employé. Napoléon rendu à
-Fleurus avant midi, et trouvant tous les généraux hésitants, n'hésita
-pas, et résolut de livrer bataille. Mais les troupes n'étaient pas
-encore arrivées, celles de droite notamment (4e corps), et Napoléon
-dut patienter. À deux heures il était en mesure, mais ayant conçu la
-belle combinaison de rabattre sur lui une partie des troupes de Ney
-afin de prendre les Prussiens à revers, il voulut laisser à ce
-maréchal un peu d'avance, et attendre son canon. Impatient de
-l'attendre inutilement, il lui dépêcha ordre sur ordre, et donna enfin
-le signal du combat vers deux heures et demie. Même alors, le temps
-qui restait aurait suffi pour tirer de la victoire tout le parti
-désirable, si à cinq heures et demie une fausse alarme conçue par
-Vandamme n'eût fait perdre des instants précieux, et différer jusqu'à
-près de sept heures la charge décisive que devait exécuter la garde
-impériale. Exécutée à cinq heures et demie cette charge aurait laissé
-le moyen de poursuivre et d'accabler les Prussiens. On eut néanmoins
-le temps de les battre complétement, puisqu'en morts, blessés ou
-fuyards, on leur fit perdre le tiers des troupes engagées.
-
-[En marge: Il y eut au contraire de grandes pertes de temps aux
-Quatre-Bras.]
-
-Vers les Quatre-Bras on ne saurait prétendre que la journée eût été
-aussi bien employée. Si à Ligny le temps n'importait pas, du moins
-dans une certaine mesure, aux Quatre-Bras au contraire chaque minute
-perdue était un malheur. De ce côté, en effet, outre l'immense intérêt
-de posséder le plus tôt possible le point de jonction entre les
-Anglais et les Prussiens, il y avait cet intérêt non moins grand
-d'attaquer les Anglais avant qu'ils fussent en force. Or le 15 au soir
-ils n'étaient que quatre mille, tous soldats de Nassau. Jusqu'au
-lendemain 16 à midi, ils n'étaient pas davantage. Ce ne fut que de
-midi à deux heures qu'ils parvinrent à être sept mille, et ils ne
-comptèrent pas un homme de plus jusqu'à trois heures et demie. Or Ney
-avait neuf mille combattants le 15 au soir, il les avait encore à onze
-heures le lendemain 16, et à ce moment il aurait pu en avoir 20 mille.
-Quant aux ordres verbaux qu'il avait reçus dans l'après-midi du 15, il
-faudrait admettre les plus fortes invraisemblances pour supposer
-qu'ils ne portassent pas l'indication des Quatre-Bras; mais en tout
-cas le 16 au matin des ordres écrits, remis à dix heures et demie par
-M. de Flahault, et réitérés plusieurs fois dans la matinée,
-contenaient l'indication formelle des Quatre-Bras, et l'injonction de
-les enlever à tout prix. Or de dix heures et demie du matin à trois
-heures et demie de l'après-midi il restait cinq heures, pendant
-lesquelles on aurait pu accabler avec vingt mille hommes la division
-Perponcher qui n'en comptait que 7 mille.
-
-À la vérité Ney, vers onze heures, c'est-à-dire après la remise des
-ordres écrits de Napoléon, n'avait plus hésité, et avait fini par
-vouloir fortement l'attaque des Quatre-Bras; mais le général Reille
-ayant pris sur lui de retenir les troupes par suite d'un rapport mal
-interprété du général Girard, Ney fut obligé de les attendre près de
-trois heures. Ainsi à partir de onze heures le tort ne fut plus à lui,
-et à deux heures encore lorsqu'il voulait se jeter brusquement sur
-l'ennemi, le général Reille, la mémoire toute pleine des événements
-d'Espagne, le retint, à très-bonne intention certainement, mais le
-retint de nouveau. Enfin, quand on entreprit sérieusement l'attaque,
-les Anglais étaient déjà en nombre égal, et ils furent bientôt en
-nombre supérieur.
-
-Ainsi aux Quatre-Bras le temps fut déplorablement perdu le 15 au soir
-et la moitié de la journée du 16, perdu là où il était de la plus
-grande importance qu'il ne le fût pas.
-
-[En marge: Comment on opéra sur le champ de bataille de Ligny.]
-
-Voilà ce qu'on peut dire quant à l'emploi du temps, et voici
-maintenant ce qu'on peut ajouter quant à la manière d'opérer. La
-combinaison première de Napoléon à Ligny fut l'une des plus belles de
-sa carrière militaire. Voyant les Prussiens sans souci de leur droite
-et de leurs derrières se déployer entre Ligny et Saint-Amand, tandis
-qu'ils avaient à dos les 45 mille hommes du maréchal Ney, il conçut la
-pensée de rabattre sur eux une partie de ces quarante-cinq mille
-hommes, ce qui devait faire tomber dans nos mains une moitié de
-l'armée de Blucher. Le général Rogniat, juge sévère de Napoléon après
-sa chute, aurait voulu qu'il employât une autre manoeuvre, celle
-d'attaquer par l'extrémité des trois Saint-Amand, c'est-à-dire sur
-notre extrême gauche, contre l'extrême droite des Prussiens, pour les
-rejeter sur Sombreffe et les séparer des Anglais. Napoléon à
-Sainte-Hélène a repoussé ces critiques avec la hauteur du génie
-offensé répondant à la médiocrité présomptueuse et dénigrante. Il ne
-s'agissait pas, comme il l'a très-bien dit, de séparer les Prussiens
-des Anglais, ce qui se faisait par Ney aux Quatre-Bras, mais d'enlever
-une portion de leur armée, et en rabattant Ney sur eux, on en aurait
-pris une portion considérable. Enfin lorsque par des retards, par des
-malentendus déplorables, cette belle combinaison vint à manquer,
-Napoléon prenant le parti de percer la ligne ennemie au-dessus de
-Ligny, prouva une fois de plus son inépuisable fertilité de ressources
-sur le champ de bataille.
-
-[En marge: Comment on opéra aux Quatre-Bras.]
-
-Aux Quatre-Bras le terrain ne fut ni si bien jugé ni si bien abordé.
-Ney, plus héroïque que jamais, n'avait cependant plus son sang-froid.
-Il s'épuisa sur les deux ailes, à droite en avant de la ferme de
-Gimioncourt, à gauche contre le bois de Bossu. Les charges
-prodigieuses de sa cavalerie, restées stériles faute d'appui,
-démontrèrent qu'au centre, c'est-à-dire aux Quatre-Bras, on aurait pu
-percer la ligne ennemie. Effectivement, si au lieu de s'arrêter à un
-ordre, révoqué par un second et par les événements eux-mêmes, Ney eut
-lancé à la fois les quatre brigades du comte de Valmy et la cavalerie
-légère de Lefebvre-Desnoëttes, ce qui avec la cavalerie de Piré lui
-eût procuré sept mille chevaux, si au lieu de forcer la belle division
-du prince Jérôme, qui était de près de huit mille hommes, à s'épuiser
-contre le bois de Bossu, il eût laissé devant ce bois une brigade du
-général Foy, et qu'il eût précipité sur les Quatre-Bras sept mille
-chevaux et huit mille hommes d'infanterie, il eût certainement écrasé
-le centre du duc de Wellington, rejeté une partie de ses troupes sur
-la route de Nivelles, l'autre sur la route de Sombreffe, et conquis
-ainsi la position si précieuse des Quatre-Bras.
-
-[En marge: Résultat véritable de la bataille de Ligny.]
-
-Au surplus ce succès, désirable assurément, car il eût fort abattu
-l'orgueil des Anglais et détruit une portion de leurs forces, ce
-succès n'était pas ce qui importait le plus dans cette journée. Grâce
-en effet à la fermeté admirable de Ney, on avait à la fin du jour
-occupé, contenu, arrêté les Anglais aux Quatre-Bras, ce qui était
-l'essentiel, et on n'aurait eu rien à regretter, si d'Erlon, appelé
-tantôt à droite, tantôt à gauche, et resté inutile partout, n'eût
-laissé évader l'armée prussienne dont il pouvait prendre la moitié. Là
-fut le vrai malheur de cette journée, qui fit de la bataille de Ligny,
-au lieu d'un triomphe décisif, une victoire glorieuse sans doute et
-même importante, mais très-inférieure à ce qu'elle aurait pu être sous
-le rapport des résultats. Là se manifeste en traits sinistres la
-fatalité redoutable qui, dans ces derniers jours, fit échouer les
-combinaisons les plus profondes, l'héroïsme le plus extraordinaire! On
-est confondu quand on voit combien de fois d'Erlon fut près de toucher
-au but, et combien de fois il en fut détourné au moment de
-l'atteindre, au grand désespoir des soldats, plus clairvoyants cette
-fois que leurs chefs!
-
-[En marge: Les allées et venues de d'Erlon, qui devint inutile
-partout, furent le seul événement tout à fait regrettable de la
-journée.]
-
-[En marge: À qui fut la faute, s'il y eut faute?]
-
-Là, nous le répétons, fut le vrai malheur de la journée. Y eut-il dans
-ce malheur faute de quelqu'un, ou bien pure rigueur de la fortune?
-c'est ce qui nous reste à examiner. Napoléon qui savait que dans les
-premiers moments Ney devait avoir peu d'ennemis sur les bras, pouvait
-bien lui redemander 12 ou 15 mille hommes sur 45 mille, pour un objet
-tout à fait décisif, plus décisif même que l'occupation des
-Quatre-Bras. Ainsi de sa part l'ordre à d'Erlon n'était pas une faute.
-Quant à Ney, il aurait dû en recevant cet ordre se résigner à passer
-tout de suite à la défensive, qui était possible avec vingt mille
-hommes comme il le prouva deux heures après, et se priver de d'Erlon
-pour le laisser à Napoléon. D'Erlon de son côté, aurait dû obéir non
-pas à son chef immédiat, mais au chef des chefs, c'est-à-dire à
-l'Empereur. Cependant on comprend qu'acharné au combat, voyant la
-masse des ennemis s'accroître autour de lui, Ney voulut vaincre
-d'abord où il était, sauf à aller ensuite compléter le triomphe de
-Napoléon. On comprend que d'Erlon, recevant de mauvaises nouvelles des
-Quatre-Bras, crut devoir obtempérer à l'ordre de Ney donné en termes
-désespérés, et dans tous ces malentendus on est beaucoup plus fondé à
-accuser la fortune que les hommes. Et en effet, cette parole pressante
-de Napoléon: _Le salut de la France est en vos mains_, dite pour
-exalter le zèle de Ney, et interprétée comme la nécessité de vaincre
-aux Quatre-Bras, tandis qu'elle signifiait la nécessité d'achever la
-victoire de Ligny, cette parole prononcée pour assurer le triomphe des
-desseins de Napoléon, ne produisit que leur confusion, trait frappant
-des dispositions de la fortune à notre égard, ou pour mieux dire,
-preuve évidente d'une situation forcée, pleine de trouble, où
-personne, excepté Napoléon, n'avait conservé ses facultés ordinaires,
-et que Napoléon lui-même avait créée en essayant de recommencer malgré
-l'Europe, malgré la France, malgré la raison universelle, un règne
-désormais impossible[16]!
-
-[Note 16: Je ne terminerai pas ces trop longues réflexions, sans
-ajouter quelques mots en réponse à une supposition tout à fait
-gratuite, consistant à prétendre que si le comte d'Erlon, après de
-nombreuses allées et venues finit par se rendre aux Quatre-Bras, au
-lieu de venir à Bry, c'est qu'il y fut décidé par un dernier ordre de
-Napoléon. Dans ce cas, les mouvements de va-et-vient qui dans cette
-journée le rendirent inutile partout, seraient non pas le tort de Ney
-qui voulut absolument l'attirer à lui, ou de d'Erlon qui désobéit à
-Napoléon pour obéir à Ney, mais de Napoléon lui-même qui aurait
-renoncé à l'exécution de ses ordres. C'est M. Charras, qui, dans son
-ouvrage sur la campagne de 1815, ouvrage savant, spirituel,
-remarquablement écrit, a imaginé cette hypothèse.
-
-Les suppositions sont admissibles en histoire quand elles sont
-nécessaires pour expliquer un fait qui autrement serait inexplicable,
-quand elles reposent sur la vraisemblance, et sur des inductions
-tirées de l'ensemble des événements. Ici rien de pareil. Les faits,
-loin d'être inexplicables sans la supposition de M. Charras, le
-deviennent par cette supposition même. Placé entre l'ordre de Napoléon
-et celui du maréchal Ney, le comte d'Erlon, sans méconnaître la
-hiérarchie, se livra aux interprétations, toujours hasardeuses à la
-guerre, et croyant Ney en grand danger, croyant Napoléon dans
-l'ignorance de ce danger, finit par se porter aux Quatre-Bras. Tout
-est simple et clair dans cette donnée; ce qui n'est ni simple ni
-clair, c'est que Napoléon, regardant le sort de la guerre comme
-attaché au mouvement qu'il ordonnait, eût contremandé ce mouvement,
-sans même avoir eu le temps d'apprendre ce qui se passait aux
-Quatre-Bras, et de savoir que la position de Ney y était des plus
-difficiles. La supposition de M. Charras rend donc inexplicable ce qui
-s'explique de soi, et loin d'être conforme à la vraisemblance, est
-absolument invraisemblable. Toutefois si elle reposait sur quelque
-témoignage, il faudrait sinon l'admettre, du moins en tenir un certain
-compte; mais de témoignages il n'y en a que deux, et ils sont l'un et
-l'autre absolument contraires. Ces témoignages sont ceux du comte
-d'Erlon, et du général Durutte qui commandait l'une des divisions du
-1er corps. Certes, si en fait d'ordres donnés par Napoléon au comte
-d'Erlon il y a un témoignage décisif, c'est celui du comte d'Erlon
-lui-même qui recevait et devait exécuter ces ordres. Or, interrogé par
-le duc d'Elchingen sur ces événements, voici sa réponse rapportée par
-le duc d'Elchingen lui-même dans son écrit intitulé: _Documents
-inédits sur la campagne de 1815_.
-
-«Au delà de Frasnes, je m'arrêtai avec des généraux de la garde, où je
-fus joint par le général La Bédoyère, qui me fit voir une Note au
-crayon qu'il portait au maréchal Ney, et qui enjoignait à ce maréchal
-de diriger mon corps d'armée sur Ligny. Le général La Bédoyère me
-prévint qu'il avait déjà donné l'ordre pour ce mouvement, en faisant
-changer de direction à ma colonne, et m'indiqua où je pourrais la
-rejoindre. Je pris aussitôt cette route, et envoyai au maréchal mon
-chef d'état-major, le général Delcambre, pour le prévenir de ma
-nouvelle destination. M. le maréchal Ney me le renvoya en me
-prescrivant impérativement de revenir sur les Quatre-Bras, où il
-s'était fortement engagé, comptant sur la coopération de mon corps
-d'armée. _Je devais donc supposer qu'il y avait urgence, puisque le
-maréchal prenait sur lui de me rappeler, quoiqu'il eût reçu la Note
-dont j'ai parlé plus haut._»--
-
-_Je devais supposer_, dit le comte d'Erlon, _qu'il y avait urgence,
-puisque le maréchal prenait sur lui de me rappeler, quoiqu'il eût reçu
-la Note dont j'ai parlé....._--N'est-il pas évident, rien qu'à la
-lecture de ce passage, que si le comte d'Erlon avait reçu un dernier
-ordre de Napoléon, l'autorisant à se rendre aux Quatre-Bras au lieu de
-venir à Bry, il l'eût dit tout simplement, car alors sa justification
-eût été établie d'un seul mot, et il n'aurait pas eu besoin de
-s'appuyer sur l'urgence de la situation de Ney, et sur la supposition
-que Ney contredisant les ordres de Napoléon, y était autorisé. Il
-aurait dit tout uniment que Napoléon avait contremandé l'ordre au
-crayon porté par la Bédoyère, et l'explication eût été complète et
-péremptoire. La conclusion forcée, c'est que ce dernier contre-ordre,
-qui le couvrait complétement, il ne le reçut pas, puisqu'il n'en a pas
-parlé dans sa justification, qui en ce cas eût été sans réplique.
-Cette preuve nous semble absolue et ne pas admettre de contestation.
-
-Après ce témoignage il y en a un second tout aussi péremptoire, c'est
-celui du général Durutte. Ce général, fort capable, fort éclairé,
-commandait la division du 1er corps qui formait tête de colonne. Il a
-rédigé une note que je possède, et dont le duc d'Elchingen cite aussi
-un fragment, page 71.
-
-Le général Durutte après avoir raconté comment un ordre de Napoléon
-avait amené le comte d'Erlon sur Bry, pour prendre les Prussiens à
-revers, ajoute ce qui suit: «Tandis qu'il était en marche, plusieurs
-ordonnances du maréchal Ney arrivèrent à la hâte pour arrêter le 1er
-corps et le faire marcher sur les Quatre-Bras. Les officiers qui
-apportaient ces ordres disaient que le maréchal Ney avait trouvé aux
-Quatre-Bras des forces supérieures, et qu'il était repoussé. Ce second
-ordre embarrassa beaucoup le comte d'Erlon, car _il recevait en même
-temps de nouvelles instances de la droite pour marcher sur Bry_. Il se
-décida néanmoins à retourner vers le maréchal Ney; mais comme il
-remarquait, avec le général Durutte, que l'ennemi pouvait faire
-déboucher une colonne dans la plaine qui se trouve entre Bry et le
-bois de Delhutte, ce qui aurait totalement coupé la partie de l'armée
-commandée par l'Empereur d'avec celle commandée par le maréchal Ney,
-il se décida à laisser le général Durutte dans cette plaine.»
-
-Ce témoignage est aussi décisif que le précédent. On y voit en effet
-par le récit d'un témoin oculaire que le comte d'Erlon fut placé entre
-des ordres contraires, qu'il hésita d'abord, mais que le danger de Ney
-le détermina, et ce danger seul, car, ajoute-t-il, _il recevait en
-même temps de nouvelles instances de la droite pour marcher sur Bry_.
-Or, les instances de la droite, c'étaient les ordres réitérés de
-l'Empereur, et ce passage prouve surabondamment qu'ils ne furent pas
-révoqués, car s'ils l'avaient été, le général Durutte, assistant à ces
-perplexités et les partageant, n'aurait pas manqué de dire qu'un
-nouvel ordre de l'Empereur y avait mis fin. Il est donc de toute
-évidence que la supposition d'un dernier contre-ordre de l'Empereur
-est non-seulement gratuite, mais en opposition avec les seuls
-témoignages connus, possibles et concluants. Ainsi, les mouvements qui
-rendirent le corps de d'Erlon inutile à tout le monde furent le fait
-de Ney, qui ne voulut pas se réduire à la défensive, et qui appela
-d'Erlon à son secours coûte que coûte, et de d'Erlon qui, placé entre
-des ordres contraires, se laissa entraîner par les cris désespérés
-partis des Quatre-Bras. Ce fut un malheur, remontant à Napoléon, non
-pas directement et par suite d'un ordre mal donné, mais indirectement
-et par suite d'un état moral de ses lieutenants dont il était la cause
-générale et supérieure. Que Napoléon fût un très-mauvais politique, il
-n'y a pas besoin de preuve pour être autorisé à le déclarer tel; mais
-mauvais général, la supposition me semble téméraire, et pour moi je ne
-puis encore me résoudre à l'admettre.]
-
-Quelque regret que pût éprouver Napoléon d'avoir remporté une victoire
-incomplète, il avait lieu, nous le répétons, d'être satisfait, car son
-plan avait jusqu'à ce moment parfaitement réussi. Il était parvenu à
-surprendre les armées anglaise et prussienne, à s'interposer entre
-elles, à vaincre l'armée prussienne, à contenir l'armée anglaise, et à
-les rejeter l'une et l'autre dans des directions assez divergentes,
-pour avoir le lendemain ou le surlendemain le temps de battre
-séparément le duc de Wellington. Blucher effectivement venant de
-perdre la grande chaussée de Namur aux Quatre-Bras, ne pouvait plus
-rejoindre le duc de Wellington par cette voie, la seule directe, et il
-était réduit, ou à se séparer définitivement des Anglais en se portant
-par Namur sur le Rhin, ou, s'il voulait continuer la campagne avec
-eux, à tâcher de les retrouver aux environs de Bruxelles. Entre les
-armées belligérantes et Bruxelles s'étendait une forêt vaste et
-profonde, celle de Soignes, enveloppant cette ville du sud-ouest au
-nord-est, présentant une bande de bois épaisse de trois ou quatre
-lieues, longue de dix ou douze, par conséquent très-difficile à
-franchir par des armées nombreuses, pourvues d'un matériel
-considérable. Si les Prussiens, privés de leur communication directe
-avec les Anglais par la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, voulaient
-les rejoindre, ils le pouvaient en se portant par Gembloux et Wavre à
-la lisière de la forêt de Soignes, et en se réunissant à eux en avant,
-ou en arrière de cette vaste forêt. Si, pour plus de sûreté, ils s'y
-enfonçaient, afin d'opérer leur jonction au delà, c'est-à-dire sous
-les murs de Bruxelles, il n'y avait pas fort à s'inquiéter d'eux, car
-ils arriveraient trop tard pour secourir leurs alliés. S'ils voulaient
-au contraire les rejoindre en avant de la forêt de Soignes, le danger
-pouvait devenir sérieux, mais Napoléon se trouvant actuellement entre
-les Prussiens et les Anglais, et à cinq lieues seulement de la lisière
-de la forêt, il était impossible que la jonction s'opérât en avant,
-c'est-à-dire sous ses yeux, à moins qu'il ne le permît, ou que ses
-lieutenants chargés de l'empêcher ne laissassent faire à l'ennemi ce
-qu'il voudrait. Étant de plus face à face avec les Anglais aux
-Quatre-Bras, il avait la certitude, autant qu'il était possible de
-l'avoir, de pouvoir le lendemain les aborder et les battre avant que
-les Prussiens vinssent à leur secours. Il était donc bien vrai que
-jusqu'ici, quoique les Prussiens ne fussent que battus au lieu d'être
-détruits, son plan avait réussi, puisqu'il était en mesure de
-rencontrer ses ennemis les uns après les autres. D'ailleurs, si les
-Prussiens n'étaient pas détruits comme ils auraient dû l'être, ils
-étaient fort maltraités, et une poursuite active pouvait produire ce
-qu'aurait produit la manoeuvre manquée de d'Erlon. Il s'agissait de ne
-leur laisser aucun repos le lendemain, et de leur tenir sans cesse
-l'épée dans les reins, pour que les hommes débandés devinssent des
-hommes perdus, et que l'armée prussienne fût diminuée par la poursuite
-autant qu'elle aurait pu l'être par la bataille elle-même.
-
-[En marge: À la fin du jour Napoléon donne des ordres pour la
-poursuite des Prussiens, et prend quelques heures de repos.]
-
-Napoléon rentré à Fleurus vers onze heures du soir, après avoir
-toujours été en mouvement depuis cinq heures du matin, donna les
-ordres indispensables avant de prendre le repos dont il avait besoin.
-On venait de lui annoncer, mais sans aucun détail, que Ney, après
-s'être battu toute la journée avec les Anglais, n'avait réussi qu'à
-les contenir. Il lui fit dire d'être sous les armes dès la pointe du
-jour pour marcher sur Bruxelles, sans craindre les Anglais qui ne
-pouvaient plus tenir après la bataille de Ligny, car en marchant sur
-eux par la grande chaussée de Sombreffe aux Quatre-Bras, on les
-tournerait s'ils essayaient de résister. Il enjoignit à Pajol de se
-lancer après un peu de repos sur la trace des Prussiens, et il le fit
-suivre par la division d'infanterie Teste, détachée de Lobau, afin de
-lui ménager un appui contre les retours de la cavalerie prussienne. Il
-se jeta ensuite sur un lit pour refaire ses forces par quelques heures
-de sommeil.
-
-[En marge: Projets de Napoléon pour la suite des opérations.]
-
-[En marge: Il prend le parti de se porter avec son centre au soutien
-de sa gauche, afin de livrer bataille aux Anglais.]
-
-À cinq heures du matin, Napoléon était debout, prêt à continuer ses
-opérations, et regardant comme venu le moment de s'attaquer à l'année
-anglaise. Les Prussiens étant hors de cause pour deux ou trois jours
-au moins, c'étaient les Anglais qu'il fallait chercher et battre, et
-avec les soldats qu'il avait, et sous sa direction suprême, le
-résultat ne lui semblait guère douteux. Ayant pour cette campagne
-adopté le système de deux ailes, qu'il voulait tour à tour renforcer
-avec son centre comprenant le corps de Lobau, la garde et la réserve
-de cavalerie, c'est-à-dire près de quarante mille hommes, il devait
-quitter son aile droite victorieuse à Ligny, pour se porter à son aile
-gauche qui n'avait été ni vaincue ni victorieuse aux Quatre-Bras. Son
-aile gauche déjà composée de Reille, de d'Erlon, d'une partie de la
-grosse cavalerie, renforcée maintenant avec les troupes du centre,
-s'élèverait à environ 75 mille combattants, force suffisante pour
-tenir tête aux Anglais. Il était naturel de former l'aile droite des
-corps qui avaient combattu à Ligny, et qui étaient trop fatigués pour
-livrer une seconde bataille dans la journée, c'est-à-dire du 4e corps
-(Gérard), du 3e (Vandamme), de la division Girard, des chasseurs et
-hussards de Pajol, des dragons d'Exelmans, déjà placés les uns et les
-autres sous les ordres du maréchal Grouchy.
-
-[En marge: Rôle assigné à sa droite, commandée par Grouchy, et
-composée des corps de Gérard, de Vandamme, de la cavalerie de Pajol et
-d'Exelmans.]
-
-Le rôle de cette aile droite pendant que Napoléon serait occupé contre
-les Anglais, était tout indiqué, c'était de veiller sur les Prussiens,
-de compléter leur défaite, de l'aggraver au moins en les poursuivant
-l'épée dans les reins, et de les contenir s'ils montraient
-l'intention de revenir sur nous. C'eût été en effet une trop grande
-incurie, et bien indigne d'un vrai capitaine, que de laisser les
-Prussiens vaincus devenir ce qu'ils voudraient, peut-être chercher à
-rejoindre les Anglais en avant de la forêt de Soignes, peut-être même
-encouragés par notre négligence se porter sur Charleroy, menacer ainsi
-nos derrières, bouleverser nos communications, et dans tous les cas,
-se remettre paisiblement de leur défaite pour apporter soit aux
-Anglais, soit aux Russes et aux Autrichiens le contingent redoutable
-de leurs forces rétablies. Les négliger était par conséquent
-impossible, et d'ailleurs comme on manoeuvrait à quatre ou cinq lieues
-les uns des autres, il était facile de tenir le détachement qu'on
-mettait à leur poursuite à une distance telle qu'on pût toujours le
-rappeler à soi. Ajoutons que ce détachement devait avoir une certaine
-importance, si on voulait qu'il pût occuper, contenir et poursuivre
-les Prussiens. Napoléon n'ayant plus que 110 mille hommes contre 190
-mille, et peut-être moins par suite des pertes des journées
-précédentes, obligé de s'en réserver au moins 75 mille pour combattre
-le duc de Wellington, ne pouvait dès lors en donner plus de
-trente-cinq ou trente-six mille à Grouchy. Mais dans la main d'un
-homme habile et résolu, c'était assez contre une armée battue. Le
-maréchal Davout avec 26 mille Français avait bien tenu tête en 1806 à
-70 mille Prussiens, dans la mémorable journée d'Awerstaedt. Grouchy,
-il est vrai, n'était pas Davout, les dispositions morales de 1815
-n'étaient pas celles de 1806, mais nos soldats étaient aussi
-aguerris, et apportaient dans cette guerre le courage du désespoir.
-
-[En marge: Emploi du temps pendant la matinée du 17.]
-
-[En marge: Impossibilité de devancer les Anglais au passage de la
-forêt de Soignes.]
-
-[En marge: Ordre à Ney de défiler aux Quatre-Bras, et aux divers corps
-composant le centre de suivre Ney.]
-
-Napoléon prit donc le parti, indiqué par son plan et par les règles de
-la prudence, de se diriger avec son centre vers son aile gauche, pour
-aller combattre les Anglais, en laissant à sa droite le soin
-d'observer les Prussiens, d'aggraver leur défaite, et de les tenir à
-distance pendant qu'il serait aux prises avec l'armée britannique.
-Debout dès cinq heures, il eût voulu marcher tout de suite pour
-atteindre le duc de Wellington dans la journée, mais la distance où
-l'on se trouvait de la forêt de Soignes était si petite qu'il était
-impossible de gagner le général anglais de vitesse, et qu'on ne
-pouvait avoir une rencontre avec lui que s'il le voulait bien, car
-s'il songeait à s'enfoncer dans la forêt de Soignes pour rallier les
-Prussiens au delà, toute la promptitude qu'on mettrait à le suivre ne
-ferait que rendre sa retraite plus hâtive, sans donner une seule
-chance de le joindre. Néanmoins Napoléon par caractère, par impatience
-de résoudre la question de vie et de mort posée entre l'Europe et lui,
-aurait voulu courir sur-le-champ aux Anglais. Mais on lui objecta
-l'immense fatigue des troupes qui avaient marché trois jours, et
-combattu deux sans s'arrêter. Il n'avait certainement pas la pensée
-d'employer Gérard et Vandamme (4e et 3e corps), car leurs soldats,
-couchés dans le sang, dormaient encore d'un profond sommeil au milieu
-de trente mille cadavres, et on ne pouvait leur refuser quelques
-heures pour nettoyer leurs armes, faire la soupe, respirer enfin.
-Disposant du corps de Lobau qui n'avait pas tiré un coup de fusil, il
-voulait naturellement le mouvoir le premier. Mais il était
-indispensable d'y ajouter la garde qui avait été vivement engagée la
-veille, et qui, toute dévouée qu'elle était, ne pouvait cependant pas
-se passer de dormir et de manger. Il combina donc ses mouvements de la
-journée de manière à concilier la célérité des opérations avec le
-besoin de repos éprouvé par ses troupes. Comme il fallait traverser
-les Quatre-Bras pour marcher aux Anglais, c'était à Ney qui s'y
-trouvait, à défiler le premier, et comme il avait près de quarante
-mille hommes à faire écouler par un seul débouché, on était sûr, en
-arrivant à neuf ou dix heures du matin aux Quatre-Bras, d'y arriver
-juste à temps pour défiler après lui, et comme enfin on pouvait être
-en deux ou trois heures à la lisière de la forêt de Soignes, il
-n'était pas impossible encore de livrer, ainsi qu'on l'avait fait la
-veille, une bataille dans l'après-midi même, si toutefois les Anglais
-consentaient à l'accepter. Napoléon, sans espérer beaucoup cette
-rencontre en avant de la forêt de Soignes qu'il désirait trop pour
-croire que les Anglais la désirassent aussi, disposa tout pour se la
-ménager si elle était possible, et dans le cas contraire pour entrer à
-Bruxelles le soir ou le lendemain matin, ce qui devait produire un
-grand effet moral, et rejeter les Anglais bien loin des Prussiens. Il
-décida donc que Lobau se porterait le premier aux Quatre-Bras par la
-grande chaussée de Namur, de manière à défiler immédiatement après
-Ney. Il décida que la garde suivrait Lobau, et que la grosse cavalerie
-suivrait la garde.
-
-Cette disposition devait procurer deux heures de repos à la garde et
-à la grosse cavalerie. Quant aux troupes de Gérard et de Vandamme,
-fort éprouvées par la bataille de la veille, elles auraient la matinée
-pour se refaire, car avant de se mettre à la poursuite des Prussiens,
-il fallait que la cavalerie en eût retrouvé les traces. On se serait
-exposé sans cette précaution à s'engager dans une fausse voie, et ce
-qui n'était pas un inconvénient pour la cavalerie légère qui avait des
-ailes, en aurait eu de très-grands pour l'infanterie qui n'avait que
-ses jambes, et qui était déjà très-fatiguée.
-
-[En marge: Nouvelles de ce qui s'était passé la veille aux
-Quatre-Bras.]
-
-[En marge: Ordres réitérés à Ney de se porter en avant.]
-
-[En marge: Visite du champ de bataille de Ligny.]
-
-Tandis que Napoléon expédiait les ordres nécessaires, le comte de
-Flahault qui avait quitté Ney pendant la nuit après avoir assisté aux
-événements des Quatre-Bras, arriva au quartier général vers six heures
-du matin. Sans desservir Ney, dont l'héroïsme touchait ceux mêmes qui
-n'approuvaient pas sa manière d'opérer, il ne dissimula pas à
-l'Empereur combien les dispositions du maréchal avaient été médiocres
-au combat des Quatre-Bras; combien surtout l'agitation fébrile dont il
-semblait atteint, en ajoutant s'il était possible à l'énergie de son
-dévouement, nuisait cependant à la rectitude de son jugement
-militaire. Napoléon s'en était bien aperçu depuis le 20 mars, mais il
-fallait se servir de ce héros sans pareil tel qu'il était, tel que
-l'avaient fait des événements supérieurs alors à tous les caractères.
-Napoléon en conclut seulement qu'il serait sage de le tenir près de
-lui, pour le lancer comme un lion au plus fort du danger. À tous les
-détails qu'il donna, M. de Flahault en ajouta un qui était de grande
-importance, c'est que Ney, dans sa défiance des événements, doutait
-encore du résultat de la bataille de Ligny, et loin d'être disposé à
-pousser en avant, était enclin au contraire à garder la défensive aux
-Quatre-Bras. Napoléon en fut fort contrarié, car il aurait voulu
-apprendre que Ney, au moment où on lui parlait, était déjà en
-mouvement. Il fit donc écrire sur-le-champ par le maréchal Soult au
-maréchal Ney, pour lui affirmer que la bataille de la veille était
-complétement gagnée, pour lui enjoindre de marcher hardiment et sans
-perte de temps aux Quatre-Bras, car les Anglais décamperaient en
-voyant venir par la chaussée de Namur quarante mille hommes, prêts à
-les prendre en flanc s'ils s'obstinaient dans leur résistance; pour
-lui conseiller de tenir ses divisions réunies, et lui adresser
-quelques reproches, fort adoucis du reste dans la forme, sur sa
-manière de procéder la veille, laquelle avait été cause qu'au lieu de
-résultats extraordinaires, on en avait de grands sans doute, mais
-moins grands que ceux qu'on avait droit et besoin d'obtenir. Napoléon
-envoya en même temps des officiers en reconnaissance sur la chaussée
-de Namur aux Quatre-Bras, pour voir si Ney était en marche et le duc
-de Wellington en retraite. Ces ordres expédiés vers sept heures du
-matin, il se rendit en voiture à Ligny, et une fois sur les lieux il
-monta à cheval pour visiter le champ de bataille, pour faire donner
-des soins aux blessés, pour distribuer enfin des soulagements et des
-récompenses aux combattants de la veille, pendant que les combattants
-du jour emploieraient le temps à marcher.
-
-[En marge: Aspect horrible de ce champ de bataille.]
-
-Ces soulagements et ces récompenses étaient bien dus à des soldats
-qui s'étaient conduits le jour précédent avec un dévouement sans
-bornes, et en pareil cas on peut dire que la reconnaissance est un
-excellent calcul. Les soldats de Gérard et de Vandamme étaient occupés
-en ce moment à nettoyer leurs fusils, à faire la soupe, et à se
-remettre un peu de leur formidable lutte de la veille. Dès qu'ils
-aperçurent Napoléon, ils se précipitèrent au-devant de lui en agitant
-leurs schakos, en brandissant leurs sabres, et en poussant des cris
-d'enthousiasme. Sa vue seule les transportait, et les dédommageait de
-leurs dangers et de leurs souffrances. Ce n'était vraiment pas un
-temps perdu que celui que l'on consacrait à satisfaire et à entretenir
-de pareils sentiments! Napoléon après avoir salué les blessés, et
-répondu de la main aux acclamations des soldats, voulut traverser
-successivement les villages de Saint-Amand et de Ligny. Dans
-l'intérieur de Saint-Amand les morts français et prussiens étaient
-presque en nombre égal, mais au delà du ruisseau, on ne voyait qu'un
-monceau de cadavres prussiens. Ces malheureux s'étant obstinés à
-reprendre Saint-Amand, avaient couvert de leurs corps les approches du
-village. Sur le talus en arrière jusqu'au moulin de Bry, l'artillerie
-de la garde ayant pris en écharpe les réserves prussiennes, les
-cadavres d'hommes, de chevaux, les débris de canons, couvraient la
-terre, et présentaient un spectacle satisfaisant pour nous, mais cruel
-pour l'humanité. À Ligny, le spectacle devenait atroce. Là, le combat
-s'était livré dans l'intérieur du village; on s'était battu corps à
-corps, et égorgé avec toute la fureur des guerres civiles. Les morts
-français et prussiens s'y trouvaient dans la même proportion, et on ne
-voyait pas autre chose que des cadavres, car les habitants avaient fui
-leurs demeures, ou s'étaient cachés dans leurs caves. Quelques blessés
-gémissants étaient les seuls êtres vivants dans cette espèce de
-nécropole. En sortant de Ligny, et en gravissant le terrain sur lequel
-la garde impériale avait décidé la victoire, les cadavres étaient
-encore presque exclusivement prussiens, et en faisant de ces débris
-humains une triste comparaison, on pouvait dire que dans l'ensemble il
-y avait deux ou trois Prussiens morts pour un Français. Il n'y a donc
-pas d'exagération à avancer que si la bataille nous avait coûté
-environ neuf mille hommes, elle en avait coûté dix-huit mille aux
-Prussiens, sans compter les hommes débandés. Nous n'avions pour
-prisonniers que les blessés, plus il est vrai mille ou deux mille
-traînards recueillis par la cavalerie. Trente pièces de canon étaient
-restées en notre pouvoir.
-
-[En marge: Allocution aux officiers prussiens.]
-
-Napoléon, après avoir fait ramasser le plus qu'il put de blessés
-français, soin auquel les paysans belges se prêtèrent avec
-empressement, fit aussi relever quelques officiers prussiens, frappés
-dans une proportion beaucoup plus grande que leurs soldats. Ces braves
-officiers avaient payé de leur sang la violence de leurs passions.
-Napoléon leur adressa une allocution courtoise et généreuse, pour leur
-dire que la France tant haïe des Prussiens ne leur rendait pas haine
-pour haine; que si elle avait pesé sur eux pendant les dernières
-guerres, c'était par une juste et inévitable représaille de leur
-agression de 1792, de la convention de Pilnitz, du manifeste de
-Brunswick, et de la guerre de 1806; que d'ailleurs ils s'étaient assez
-vengés en 1814, qu'il était temps d'apporter un terme à ces
-représailles sanglantes, que pour lui il s'appliquerait à y mettre fin
-par la paix la plus prochaine, et qu'en témoignage de ces intentions
-pacifiques il allait commencer par les faire soigner comme les
-officiers de sa propre garde. L'allocution de Napoléon, immédiatement
-traduite en allemand, fut fort bien accueillie de ces infortunés qu'il
-salua en les quittant, et qui lui rendirent son salut de leurs mains
-défaillantes. Cette scène, mandée aux journaux, était destinée à
-calmer les passions allemandes, si la victoire nous restait fidèle
-encore vingt-quatre heures.
-
-[En marge: Instructions verbales données à Grouchy pour la conduite de
-l'aile droite.]
-
-[En marge: Départ de Grouchy.]
-
-Parvenu sur les hauteurs de Bry, Napoléon mit pied à terre pour
-attendre le résultat des reconnaissances dirigées vers les
-Quatre-Bras. Conservant sa liberté d'esprit accoutumée, il s'entretint
-avec ses généraux des sujets les plus divers, de la guerre, de la
-politique, des partis qui divisaient la France, des royalistes et des
-jacobins, paraissant fort content de ce qui s'était fait depuis deux
-jours, et espérant encore davantage pour les jours qui allaient
-suivre[17]. Pendant cet entretien il reçut un premier avis des
-officiers envoyés sur la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, et apprit
-qu'au lieu de rencontrer Ney sur ce dernier point, on n'y avait
-rencontré que les Anglais. Il en éprouva un mécontentement assez vif,
-fit expédier au maréchal un nouvel ordre de se porter en avant, sans
-tenir compte des Anglais qu'on prendrait en flanc s'ils résistaient,
-enjoignit à Lobau de hâter sa marche vers les Quatre-Bras, et fit
-accélérer le départ de la garde. Il se disposa à partir lui-même pour
-aller diriger le mouvement en personne. Dans le même instant on lui
-remit un rapport du général Pajol, qui dès la pointe du jour s'était
-jeté sur la trace des Prussiens. Ce rapport assez singulier disait
-qu'on avait ramassé des fuyards et surtout des canons du côté de
-Namur, par conséquent dans la direction de Liége. S'il fallait s'en
-rapporter à ce premier indice, on aurait dû en conclure que les
-Prussiens prenaient le parti de regagner le Rhin, et que laissant les
-Anglais s'appuyer sur la mer, ils allaient faire campagne avec les
-Autrichiens et les Russes. Napoléon ne croyait guère à une pareille
-résolution de leur part. Il supposait que Blucher, tel qu'il le
-connaissait, tâcherait de se réunir avec les Anglais en ayant ou en
-arrière de la forêt de Soignes, et que c'était dès lors dans la
-direction de Wavre qu'il fallait le chercher. Pourtant à la guerre
-comme en politique il faut n'être pas esclave de la vraisemblance, et
-tout en lui accordant la préférence dans ses calculs, avoir l'esprit
-ouvert à toutes les éventualités. C'est ce que fit Napoléon. Le
-maréchal Grouchy était en ce moment auprès de lui. Il lui donna
-verbalement ses instructions, lesquelles résultaient tellement de la
-situation, qu'on les pressent avant qu'elles soient énoncées. Il lui
-recommanda de poursuivre les Prussiens à outrance, d'aggraver leur
-défaite le plus qu'il pourrait, de les empêcher au moins de se
-remettre trop tôt, surtout de ne jamais les perdre de vue, et de
-manoeuvrer de manière à rester constamment en communication avec la
-grande armée française, et toujours entre elle et les Prussiens. Le
-maréchal Grouchy effrayé, il faut lui rendre cette justice, de se voir
-livré à lui-même dans cette circonstance délicate, en témoigna un
-regret modeste à Napoléon, et parut également fort embarrassé de
-deviner la route que suivraient les Prussiens. Napoléon lui répondit
-qu'il avait la grande chaussée de Namur à Bruxelles pour communiquer
-avec le quartier général, que par conséquent il serait toujours en
-mesure de demander et de recevoir des ordres, que relativement à la
-marche des Prussiens, l'avis envoyé par Pajol pouvait sans doute
-provoquer des incertitudes, mais qu'il n'avait qu'à lancer sa
-cavalerie sur Wavre d'un côté, sur Namur de l'autre, et qu'il saurait
-en quelques heures à quoi s'en tenir. Montant alors à cheval, Napoléon
-lui répéta de vive voix avec une insistance marquée: _Surtout poussez
-vivement les Prussiens, et soyez toujours en communication avec moi
-par votre gauche_[18].--Grouchy partit immédiatement pour obéir aux
-ordres de Napoléon, et son premier mouvement fut de courir sur la
-route de Namur où Pajol avait déjà ramassé des fuyards et des canons.
-Napoléon lui laissait Gérard (4e corps) réduit à 12,000 hommes,
-Vandamme (3e corps) réduit à 13,000, Pajol à 1,800, Exelmans à 3,200.
-Il lui laissait en outre la division Teste détachée du corps de Lobau,
-et forte de 3 mille fantassins environ. C'était donc un total de 33
-mille combattants, sans comprendre la division Girard qui avait perdu
-tous ses généraux, et qui ne comptait plus que 2,500 hommes. Elle dut
-rester en arrière pour se remettre, s'occuper des blessés, et garder
-Charleroy, ce qui dispensait Grouchy de faire aucun détachement de ce
-côté.
-
-[Note 17: Le maréchal Grouchy, qui était noblement inconsolable de ses
-fautes militaires en 1815, sans vouloir cependant les avouer, a essayé
-de faire remonter jusqu'à la journée du 17 juin la cause du temps
-perdu le 18, et, dans un récit inexact, a présenté Napoléon pendant
-cette matinée comme perdant le temps à la façon d'un prince bavard,
-paresseux, irrésolu. Il est difficile de reconnaître à ce portrait
-l'homme arrivé en vingt jours de l'île d'Elbe à Paris, l'homme qui, en
-deux jours, s'était jeté à l'improviste entre les armées anglaise et
-prussienne, avant qu'elles pussent se douter même de sa présence. On
-ne persuadera à personne que Napoléon, qui, pouvant attendre la guerre
-en Champagne, était venu la porter hardiment en Belgique, pour se
-ménager l'occasion de surprendre et de battre les armées ennemies les
-unes après les autres, fût devenu subitement mou et irrésolu. Mais le
-maréchal Grouchy a fait comme beaucoup de témoins oculaires, qui, ne
-sachant pas le secret des personnages agissant devant eux, leur
-prêtent souvent les motifs les plus puérils et les plus chimériques.
-En prétendant que Napoléon se conduisait dans la matinée du 17 comme
-un prince oriental s'arrachant avec peine au repos, le maréchal
-Grouchy prouve tout simplement qu'il ne se rendait pas compte de la
-situation, qu'il ignorait ou ne comprenait pas que Napoléon devait
-attendre, 1º que Ney eût défilé aux Quatre-Bras avec quarante mille
-hommes; 2º que les troupes de Lobau fussent en marche sur les
-Quatre-Bras; 3º que la garde eût fait la soupe et quitté ses bivouacs;
-4º que quelques nouvelles de la cavalerie de Pajol eussent donné une
-première idée de la direction suivie par les Prussiens. Il était
-environ huit heures du matin, et ce n'était pas trop assurément de
-deux ou trois heures pour que toutes ces choses pussent se faire. En
-attendant, Napoléon s'entretenait de sujets divers avec une liberté
-d'esprit que les hommes ne montrent pas toujours quand ils sont
-préoccupés de grandes choses, et qui prouve qu'ils sont dignes d'en
-porter le poids lorsqu'ils savent la conserver.]
-
-[Note 18: Je tiens ces détails d'un témoin oculaire, qui me les a cent
-fois répétés comme les ayant, disait-il, encore devant les yeux, et ce
-témoin est le maréchal Gérard, l'un des hommes les plus droits, les
-plus véridiques que j'aie connus. Ils m'ont été confirmés par un grand
-nombre de témoins oculaires et auriculaires. Le maréchal Grouchy a
-cherché à faire naître des doutes sur la nature des instructions qu'il
-avait reçues; pourtant ses propres assertions, ses lettres à Napoléon,
-constatent ces points essentiels: 1º qu'il devait chercher les
-Prussiens; 2º les poursuivre vivement; 3º ne jamais les perdre de vue;
-4º se tenir en communication avec le quartier général; 5º enfin,
-toujours s'efforcer de séparer les Prussiens des Anglais. Ces points
-établis suffisent pour les conclusions à porter dans ce grand débat
-historique. En tout cas, les instructions données au maréchal Grouchy
-résultaient tellement des faits et de la situation, que, même sans en
-avoir ou la preuve ou l'aveu, on peut affirmer qu'il n'en a pas été
-donné d'autres.]
-
-[En marge: Forces que Napoléon se réservait pour combattre les
-Anglais.]
-
-Napoléon avec Ney, Lobau (réduit à deux divisions), la garde, les
-cuirassiers de Milhaud et la division de Subervic enlevée à Pajol,
-emmenait avec lui environ 70 mille hommes. C'était assez pour venir à
-bout des Anglais, vu la qualité des troupes, si une immense faute ou
-un immense malheur ne lui donnait pas deux armées à combattre. Avec
-les 36 mille hommes laissés à Grouchy (la division Girard comprise),
-avec environ 4 mille hommes attachés au grand parc et au train, il
-avait encore 110 mille soldats, déduction faite de 14 mille morts ou
-blessés perdus en plusieurs combats et deux batailles. Les Prussiens
-et les Anglais qui, en morts, blessés ou débandés, venaient de perdre
-trente à quarante mille hommes, avaient certes bien autrement à se
-plaindre des derniers événements, et jusqu'ici le résultat de la
-campagne pouvait être considéré comme tout entier à notre avantage. Il
-ne fallait plus qu'une journée heureuse pour le rendre décisif.
-
-[En marge: Napoléon, après avoir donné ses ordres, se dirige de sa
-personne sur les Quatre-Bras.]
-
-[En marge: À onze heures du matin Ney n'avait encore fait aucun
-mouvement, et les Anglais étaient toujours aux Quatre-Bras.]
-
-[En marge: Nouvel ordre à Ney de se porter en avant.]
-
-[En marge: Perte de temps résultant du défilé de l'armée aux
-Quatre-Bras.]
-
-[En marge: Une reconnaissance de la cavalerie légère porte à croire
-que les Prussiens ont pris la route de Wavre.]
-
-[En marge: Napoléon en informe Grouchy.]
-
-Napoléon quitta les hauteurs de Bry vers onze heures du matin[19], et
-se porta au galop sur la grande chaussée de Namur aux Quatre-Bras pour
-voir ce qui s'y passait. Il trouva la garde prête à quitter ses
-bivouacs, Lobau en pleine marche vers les Quatre-Bras, et déjà même
-parvenu à Marbais. Arrivé en ce dernier endroit Napoléon aperçut les
-Anglais tiraillant sur la grande chaussée, et paraissant n'avoir pas
-évacué jusqu'alors les Quatre-Bras, ce qui prouvait que Ney n'avait
-opéré aucun mouvement. Pourtant en approchant davantage, on vit les
-Anglais se retirer peu à peu à l'aspect de notre infanterie, qu'ils
-pouvaient du point culminant des Quatre-Bras découvrir en colonne
-profonde sur la chaussée de Namur. À notre gauche, c'est-à-dire du
-côté de Frasnes, on apercevait encore des habits rouges, ce qui était
-un sujet sinon d'inquiétude, au moins d'étranges incertitudes. Comment
-Ney, après les ordres réitérés qu'il avait reçus, et avec l'assurance
-d'être appuyé, n'avait-il pas encore marché, et comment surtout
-était-il entouré d'Anglais? Le mystère fut bientôt éclairci:
-c'étaient les lanciers rouges de la garde qu'on avait pris pour des
-Anglais, et qui observés de plus près par notre cavalerie légère,
-furent reconnus comme français et traités comme tels. Cependant aucune
-portion des troupes de Ney ne s'était mise en mouvement. Dans le
-voisinage on voyait le comte d'Erlon (1er corps), qui n'ayant pas
-combattu la veille, et ne s'étant pas même fatigué, avait pris la
-position la plus avancée vers les Quatre-Bras. Napoléon lui envoya
-l'ordre d'y marcher sur-le-champ, et s'y porta lui-même à la suite des
-Anglais qui se retiraient. Il y fut rendu promptement, mais il fallait
-faire défiler les troupes par un seul débouché, et ce n'était pas trop
-de trois heures pour que 70 mille hommes eussent passé par le pont de
-Genappe qui se trouvait sur la route de Bruxelles. Toutefois si le
-temps continuait à être beau, il n'était pas impossible d'arriver à
-quatre heures aux approches de la forêt de Soignes, en face de la
-position de Mont-Saint-Jean, et en mesure de livrer bataille de quatre
-à neuf heures. Malheureusement le temps se chargeait de nuages, et
-menaçait d'un de ces orages d'été qui rendent en quelques instants les
-routes impraticables. Au surplus Napoléon n'avait guère espéré
-atteindre les Anglais dans la journée, et il n'avait considéré une
-bataille en avant de la forêt de Soignes que comme un effet de leur
-pleine volonté, sur lequel il ne fallait pas trop fonder ses
-espérances. Si en effet ils se décidaient à combattre, ils
-s'arrêteraient, et on les aurait en face le lendemain au lieu de les
-avoir dans la journée, ce qui n'était pas à regretter pour les
-troupes. Entre Marbais et les Quatre-Bras, la cavalerie légère lancée
-à travers champs sur notre droite, avait vu des blés couchés par le
-passage de troupes nombreuses, et c'était une preuve qu'un corps
-prussien avait pris la route de Tilly, conduisant vers Wavre, et
-suivant le cours de la Dyle (voir la carte nº 65). C'était une
-indication qui détruisait tout à fait la supposition d'une retraite
-des Prussiens vers le Rhin, et Napoléon n'ayant pas en ce moment le
-maréchal Soult auprès de lui, se servit du grand maréchal Bertrand
-pour donner au maréchal Grouchy une direction plus positive que celle
-qu'il lui avait assignée de vive voix deux heures auparavant. Il lui
-prescrivit de se diriger sur Gembloux, qui était sur la route de
-Wavre, et qui avait aussi l'avantage d'être par la vieille chaussée
-romaine en communication avec Namur et Liége. Il lui recommandait de
-bien s'éclairer sur tous les points, de ne pas perdre de vue que si
-les Prussiens pouvaient être tentés de se séparer des Anglais pour
-regagner le Rhin, ils pouvaient aussi vouloir se réunir à eux pour
-livrer une seconde bataille aux environs de Bruxelles, de se tenir
-sans cesse sur leurs traces afin de découvrir leurs véritables
-intentions, d'avoir dans tous les cas ses divisions rassemblées dans
-une lieue de terrain, et de semer la route de postes de cavalerie afin
-d'être constamment en rapport avec le quartier général.
-
-[Note 19: Je donne ces heures d'après les indications les plus
-certaines. Le maréchal Grouchy en a donné d'autres, mais la preuve est
-acquise, comme on le verra plus tard, que, sous le rapport des heures,
-il s'est trompé presque constamment, et que ses indications à cet
-égard sont complétement erronées. Voici du reste deux preuves de
-l'inexactitude avec laquelle le maréchal Grouchy a fixé les heures
-dans ses divers récits, inexactitude qu'il faut imputer non à son
-caractère, mais au chagrin qu'il éprouvait d'avoir commis une faute si
-funeste, et au désir bien naturel de s'en exonérer. Racontant les
-événements de la matinée du 18, il a prétendu avoir quitté Gembloux à
-six heures. Or, des preuves irréfragables démontrent que le départ a
-eu lieu pour une partie des troupes à huit heures et à neuf, même à
-dix pour quelques autres. Il a encore prétendu que le conseil de
-marcher au canon lui fut donné dans l'après-midi du 18, vers trois
-heures. Or, il est constaté par des témoignages unanimes, dont
-lui-même a reconnu plus tard l'exactitude, que le conseil fut donné
-vers onze heures et demie du matin. Nous citons ces faits non pour
-attaquer la véracité du maréchal, mais pour prouver que, dans le
-trouble où le jetaient ses souvenirs, ses allégations ne peuvent être
-acceptées avec confiance, surtout relativement aux heures, qui, dans
-les événements militaires comme dans les événements civils, sont
-toujours ce qu'il y a de plus difficile à déterminer.]
-
-Aux Quatre-Bras Napoléon fut rejoint par le maréchal Ney, et apprit de
-sa propre bouche les motifs de ses nouvelles hésitations pendant cette
-matinée. Fortement affecté des événements de la veille, le maréchal
-n'avait pas osé s'avancer, croyant toujours avoir sur les bras la
-totalité de l'armée anglaise, et n'avait fait un pas en avant que
-lorsqu'il avait vu les Anglais se retirer devant le comte de Lobau. Il
-chercha à s'excuser de ses lenteurs, et Napoléon qui ne voulait pas
-lui causer plus d'agitation qu'il n'en éprouvait déjà, se contenta de
-lui adresser quelques observations, exemptes du reste de toute
-amertume. Néanmoins les soldats, dont la sagacité avait compris qu'il
-y avait quelque chose à reprocher au _brave des braves_, ne manquèrent
-pas de raconter entre eux que le _Rougeot_, comme ils appelaient
-l'illustre maréchal, avait reçu une bonne semonce. Napoléon attendit
-avec une vive impatience le défilé des troupes aux Quatre-Bras, qui
-n'était pas terminé à trois heures.
-
-[En marge: Orage affreux qui rend tout à coup les routes
-impraticables.]
-
-À peu près vers ce moment le ciel chargé d'épais nuages finit par
-fondre en torrents d'eau, et une pluie d'été, comme on en voit
-rarement, inonda tout à coup les campagnes environnantes. En quelques
-instants le pays fut converti en un vaste marécage impraticable aux
-hommes et aux chevaux. Les troupes composant les divers corps d'armée
-furent contraintes de se réunir sur les deux chaussées pavées, celle
-de Namur et celle de Charleroy, qui se rejoignaient pour n'en former
-qu'une aux Quatre-Bras. Bientôt l'encombrement y devint
-extraordinaire, et les troupes de toutes armes y marchèrent confondues
-dans un pêle-mêle effroyable. Ce spectacle affligeant ôtait tout
-regret pour les retards du matin, car se fût-on mis en route trois
-heures plus tôt, un tel débordement du ciel aurait également
-interrompu les opérations militaires, et tourné le matin comme le soir
-au profit des Anglais, qui ayant le projet de se replier sur la belle
-position de Mont-Saint-Jean, devaient tirer grand avantage de tout ce
-qui rendrait l'attaque plus difficile.
-
-[En marge: Combat d'arrière-garde au delà de Genappe.]
-
-Les troupes se succédaient dans l'ordre suivant: la cavalerie légère
-de Subervic, les cuirassiers de Milhaud avec quelques batteries
-d'artillerie à cheval, l'infanterie de d'Erlon (1er corps), celle de
-Lobau (6e corps), les cuirassiers de Kellermann, la garde, et enfin le
-corps de Reille (2e), qui, fortement engagé aux Quatre-Bras, avait
-employé la matinée à se remettre du rude combat de la veille. Napoléon
-marchait avec l'avant-garde qu'il dirigeait en personne. On avait à
-traverser le gros bourg de Genappe, où l'on franchit le Thy qui
-devient la Dyle quelques lieues au-dessous. Les Anglais avaient mis
-leur cavalerie à l'arrière-garde, pour ralentir notre marche par des
-charges exécutées avec à-propos et vigueur, toutes les fois que le
-terrain le permettrait. En approchant de Genappe le sol s'abaissait,
-et une fois le Thy passé se relevait, de manière que nous avions en
-face de nous l'arrière-garde anglaise, vivement pressée par notre
-avant-garde. Napoléon ordonnant lui-même tous les mouvements sous une
-pluie torrentueuse, avait fait amener vingt-quatre bouches à feu, qui
-tiraient à outrance sur les colonnes en retraite. Les Anglais ayant
-hâte de s'éloigner ne prenaient pas le temps de riposter, et
-recevaient sans les rendre des boulets qui faisaient dans leurs masses
-vivantes des trouées profondes. Au sortir de Genappe les hussards
-anglais chargèrent notre cavalerie, mais ils furent presque aussitôt
-culbutés par nos lanciers. À son tour lord Uxbridge à la tête des
-gardes à cheval chargea nos lanciers et les ramena. Mais nos
-cuirassiers fondant sur les gardes à cheval les forcèrent de se
-replier. En quelques minutes la route fut couverte de blessés et de
-morts, la plupart ennemis. Notre canon surtout avait jonché la terre
-de débris humains qui étaient hideux à voir. Dans ces diverses
-rencontres le colonel Sourd, le modèle des braves, se couvrit de
-gloire. Avec un bras haché de coups de sabre et à moitié séparé du
-corps, il s'obstina à rester à cheval. Il n'en descendit que pour
-subir une amputation qui ne diminua ni son ardeur ni son courage, car
-à peine amputé il se remit en selle, et commanda son régiment jusque
-sous les murs de Paris.
-
-[En marge: Horrible confusion produite par le mauvais temps.]
-
-Napoléon, au milieu de ces charges de cavalerie, ne cessa pas un
-instant de diriger lui-même l'avant-garde. La marche fut lente
-néanmoins, car Anglais et Français pliaient sous la violence de
-l'orage. Quelques heures n'avaient pas suffi pour décharger le ciel
-des masses d'eau qu'il contenait, et nos troupes étaient tombées dans
-un état déplorable. La chaussée pavée ne pouvant plus les porter
-toutes, il avait fallu que l'infanterie cédât le pas à l'artillerie et
-à la cavalerie; elle s'était donc jetée à droite et à gauche de la
-route, et elle enfonçait jusqu'à mi-jambe dans les terres grasses de
-la Belgique. Bientôt il lui devint impossible de conserver ses rangs;
-chacun marcha comme il voulut et comme il put, suivant de loin la
-colonne de cavalerie et d'artillerie qu'on apercevait sur la chaussée
-pavée. Vers la fin du jour la souffrance s'accrut avec la durée de la
-pluie et avec la nuit. Les coeurs se serrèrent, comme si on avait vu
-dans ces rigueurs du ciel un signe avant-coureur d'un désastre. On se
-serait consolé si au terme de cette pénible marche on avait espéré
-joindre les Anglais, et terminer sur un terrain propre à combattre les
-longues inimitiés des deux nations. Mais on ne savait s'ils n'allaient
-pas disparaître dans les profondeurs de la forêt de Soignes, et se
-réunir aux Prussiens derrière l'épais rideau de cette forêt.
-
-[En marge: Interrogatoire d'un prisonnier anglais.]
-
-[En marge: Arrivée au pied du plateau de Mont-Saint-Jean.]
-
-[En marge: Napoléon voulant forcer les Anglais à manifester leurs
-desseins, fait déployer les cuirassiers de Milhaud.]
-
-[En marge: L'armée anglaise se montre tout entière en position.]
-
-Parmi les blessés ennemis on avait recueilli un officier, appartenant
-à la famille de lord Elphinston, et on l'avait amené à Napoléon qui
-l'avait accueilli avec beaucoup d'égards, et interrogé avec adresse
-dans l'espoir de lui arracher le secret du duc de Wellington, qu'il
-était en position de connaître. Cet officier répondant à Napoléon avec
-autant de noblesse que de convenance, lui déclara que tombé au pouvoir
-des Français, il ne trahirait point son pays pour se ménager de
-meilleurs traitements. Napoléon respectant ce sentiment, chargea M. de
-Flahault de lui prodiguer tous les soins qu'on aurait donnés à un
-Français objet de la plus grande faveur. Mais il n'avait rien appris,
-ou presque rien, des projets de l'armée britannique. À la chute du
-jour, en suivant la chaussée de Bruxelles à travers une plaine
-fortement ondulée, on arriva sur une éminence d'où l'on découvrait
-tout le pays d'alentour. On était au pied de la célèbre position de
-Mont-Saint-Jean, et au delà on apercevait la sombre verdure de la
-forêt de Soignes. Les Anglais qui s'étaient mis en marche de bonne
-heure, avaient eu le temps de se bien asseoir derrière cette position,
-où l'élévation du sol les préservait d'une partie des souffrances que
-nous endurions, et où leur service des vivres, chèrement payé, leur
-avait préparé d'abondantes ressources. Établis sur le revers du coteau
-de Mont-Saint-Jean, on les entrevoyait à peine. D'ailleurs une brume
-épaisse succédant à la pluie, enveloppait la campagne, et avait ainsi
-hâté de deux heures l'obscurité de la nuit. On ne pouvait donc rien
-discerner, et Napoléon restait dans un doute pénible, car si les
-Anglais s'étaient engagés dans la forêt de Soignes pour la traverser
-pendant la nuit, il était à présumer qu'ils iraient rejoindre les
-Prussiens derrière Bruxelles, et que le plan de les rencontrer
-séparément, si heureusement réalisé jusqu'ici, finirait par échouer.
-Il était difficile en effet de se porter au delà de Bruxelles pour
-combattre deux cent mille ennemis braves et passionnés, avec cent
-mille soldats, héroïques mais réduits à la proportion d'un contre
-deux, en songeant surtout qu'à cent cinquante lieues sur notre droite
-avançait la grande colonne des Autrichiens et des Russes. Dévoré de
-l'inquiétude que cette situation faisait naître, Napoléon pour la
-dissiper, ordonna aux cuirassiers de Milhaud de se déployer en faisant
-feu de toute leur artillerie. Cette manoeuvre s'étant immédiatement
-exécutée, les Anglais démasquèrent une cinquantaine de bouches à feu,
-et couvrirent ainsi de boulets le bassin qui les séparait de nous.
-Napoléon descendit alors de cheval, et suivi de deux ou trois
-officiers seulement se mit à étudier lui-même la position dont
-l'armée britannique semblait avoir fait choix. Il entendait à chaque
-instant les boulets s'enfoncer lourdement dans une boue épaisse qu'ils
-faisaient jaillir de tous côtés. Il fut soulagé par ce spectacle d'une
-partie de ses inquiétudes, car il conclut de cette canonnade si
-prompte et si étendue, qu'il n'avait pas devant lui une simple
-arrière-garde s'arrêtant au détour d'un chemin pour ralentir la
-poursuite de l'ennemi, mais une armée entière en position, se couvrant
-de tous ses feux. Il ne doutait donc presque plus de la bataille, et
-sur son coeur si chargé de soucis il ne restait désormais que les
-incertitudes de la bataille elle-même. C'était bien assez pour le
-coeur le plus ferme! Au surplus, il avait un tel sentiment de son
-savoir-faire et de l'énergie de ses soldats, qu'il ne demandait à la
-Providence que la bataille, se chargeant comme autrefois d'en faire
-une victoire!
-
-[En marge: Longue reconnaissance exécutée par Napoléon au pied du
-plateau de Mont-Saint-Jean.]
-
-[En marge: Joie de Napoléon en voyant les Anglais résolus à livrer
-bataille.]
-
-Cette preuve de la présence des Anglais obtenue, il ordonna au général
-Milhaud de replier ses cuirassiers, afin de leur procurer le repos
-dont ils avaient grand besoin pour la formidable journée du lendemain.
-Quant à lui ayant laissé son état-major en arrière, il se mit à longer
-le pied de la hauteur qu'occupaient les Anglais. Accompagné du grand
-maréchal Bertrand et de son premier page Gudin, il se promena
-longtemps, cherchant à se rendre compte de la position qui devait être
-bientôt arrosée de tant de sang. À chaque pas il enfonçait
-profondément dans la boue, et pour en sortir s'appuyait tantôt sur le
-bras du grand maréchal, tantôt sur celui du jeune Gudin, puis
-dirigeait sur l'ennemi la petite lunette qu'il avait dans sa poche. Ne
-prêtant guère attention aux boulets qui tombaient autour de lui, il
-fut cependant tiré un moment de ses préoccupations en voyant à ses
-côtés l'enfant de dix-sept ans qui remplissait auprès de lui l'office
-de page, et dont le père qui lui était cher, avait succombé à
-Valoutina.--Mon ami, lui dit-il, tu n'avais jamais assisté à pareille
-fête. Ton début est rude, mais ton éducation se fera plus
-vite.--L'enfant, digne fils de son père, était, comme le grand
-maréchal Bertrand, exclusivement occupé du maître qu'il servait, mais
-personne n'aurait osé devant Napoléon exprimer une crainte, même pour
-lui, et cette reconnaissance, exécutée les pieds dans une boue
-profonde, la tête sous les boulets, dura jusque vers dix heures du
-soir. Napoléon qui ne faisait rien d'inutile, ne l'avait prolongée que
-pour voir de ses propres yeux les Anglais établir leurs bivouacs.
-Bientôt l'horizon s'illumina de mille feux, entretenus avec le bois de
-la forêt de Soignes. Les Anglais, aussi mouillés que nous, employèrent
-la soirée à sécher leurs habits et à cuire leurs aliments.
-_L'horizon_, comme Napoléon l'a écrit si grandement, _parut un vaste
-incendie_, et ces flammes, qui en ce moment ne lui présageaient que la
-victoire, le remplirent d'une satisfaction, malheureusement bien
-trompeuse!
-
-Remontant à cheval, Napoléon revint à la ferme dite _du Caillou_, où
-l'on avait établi son quartier général. Il annonça pour le lendemain
-une bataille décisive, qui devait, disait-il, sauver ou perdre la
-France. Il ordonna à ses généraux de s'y préparer. De tous les
-ordres, le plus pressant était celui que Napoléon devait adresser à
-Grouchy, car il ne fallait pas le laisser errer à l'aventure dans une
-circonstance pareille, et comme le maréchal se trouvait à quatre ou
-cinq lieues, il importait de lui expédier ses instructions
-immédiatement, pour qu'il pût les recevoir en temps utile. À dix
-heures environ Napoléon lui adressa les instructions que comportait la
-situation envisagée sous toutes ses faces.
-
-[En marge: Instructions envoyées à Grouchy le 17 à dix heures du
-soir.]
-
-[En marge: Napoléon ne peut douter de la remise de ces instructions en
-temps utile.]
-
-Grouchy avait été chargé de suivre les Prussiens pour compléter leur
-défaite, surveiller leurs entreprises, et se tenir toujours, quelque
-parti qu'ils prissent, entre eux et les Anglais, comme un mur
-impossible à franchir. Quelles éventualités y avait-il à prévoir dans
-une situation pareille? Les Prussiens avaient pu, ainsi qu'on l'avait
-supposé un instant d'après les canons et les fuyards recueillis sur la
-route de Namur, gagner Liége pour rejoindre sur le Rhin les autres
-armées alliées, ou bien encore gagner par Gembloux et Wavre la route
-qui traverse l'extrémité orientale de la forêt de Soignes, et qui les
-aurait réunis aux Anglais au delà de Bruxelles. Ils avaient pu enfin
-s'arrêter à Wavre même, le long de la Dyle, avant de s'enfoncer dans
-la forêt de Soignes, dans l'intention de se joindre aux Anglais en
-avant de la forêt. De toutes ces suppositions aucune n'était
-alarmante, même la dernière, si le maréchal Grouchy ne perdait point
-la tête, qu'il n'avait jamais perdue jusqu'ici. Les instructions pour
-ces divers cas ressortaient de la nature des choses, et Napoléon, qui
-ne les puisait jamais ailleurs, les traça avec une extrême précision.
-Si les Prussiens, dit-il dans la dépêche destinée au maréchal Grouchy,
-si les Prussiens ont pris la route du Rhin, il n'y a plus à vous en
-occuper, et il suffira de laisser mille chevaux à leur suite pour vous
-assurer qu'ils ne reviendront pas sur nous. Si par la route de Wavre
-ils se sont portés sur Bruxelles, il suffit encore d'envoyer après eux
-un millier de chevaux, et dans ce second cas, comme dans le premier,
-il faut vous replier tout entier sur nous, pour concourir à la ruine
-de l'armée anglaise. Si enfin les Prussiens se sont arrêtés en avant
-de la forêt de Soignes, à Wavre ou ailleurs, il faut vous placer entre
-eux et nous, les occuper, les contenir, et détacher une division de
-sept mille hommes afin de prendre à revers l'aile gauche des
-Anglais.--Ces instructions ne pouvaient être différentes, quand même
-le génie militaire de Napoléon n'eût été ni aussi grand, ni aussi sûr
-qu'il l'était. Laisser quelques éclaireurs sur la trace des Prussiens
-soit qu'ils eussent regagné le Rhin ou qu'ils se fussent enfoncés sur
-Bruxelles, et dans ces deux cas rejoindre Napoléon avec la totalité de
-l'aile droite, ou bien, s'ils s'étaient arrêtés à Wavre, les occuper,
-les tenir éloignés du terrible duel qui allait s'engager entre l'armée
-française et l'armée britannique, et enfin dans ce dernier cas
-détacher sept mille hommes pour prendre à dos l'aile gauche anglaise,
-étaient les instructions que comportait ce qu'on savait de la
-situation. Qu'elles pussent arriver et être exécutées à temps, ce
-n'était pas chose plus douteuse que le reste. Il était environ dix
-heures du soir: en admettant que l'officier qui les porterait ne
-partît qu'à onze, il devait être rendu au plus tard à deux heures du
-matin à Gembloux, où l'on devait présumer que se trouverait le
-maréchal Grouchy. En effet de la ferme du Caillou à Gembloux, en
-suivant toujours la chaussée pavée de Namur, et en la quittant à
-Sombreffe pour prendre celle de Wavre, il n'y avait qu'environ sept ou
-huit lieues métriques de distance, tandis qu'en ligne droite il y en
-avait à peine cinq. (Voir la carte nº 65.) Un homme à cheval devait
-certainement franchir cet espace en moins de trois heures. Recevant
-ses instructions à deux heures du matin, le maréchal Grouchy pouvait
-partir à quatre de Gembloux, et devait être bien près de Napoléon
-lorsque commencerait la bataille, car soit qu'il négligeât les
-Prussiens en route vers le Rhin ou vers Bruxelles, soit qu'il eût à
-les suivre sur Wavre, et à faire un détachement vers Mont-Saint-Jean,
-il n'avait pas plus de cinq à six lieues à parcourir avec son corps
-d'armée[20]. Ces ordres expédiés, Napoléon prit quelques instants de
-repos au milieu de la nuit, comme il en avait l'habitude quand il
-était engagé dans de grandes opérations. Il dormit profondément à la
-veille de la journée la plus terrible de sa vie, et l'une des plus
-funestes gui aient jamais lui sur la France.
-
-[Note 20: L'existence de cet ordre a été contestée. Le maréchal
-Grouchy a dit ne l'avoir pas reçu, et nous admettons la chose, d'abord
-parce qu'il l'a affirmée, et ensuite parce qu'elle n'est que trop
-vraisemblable, car des officiers voyageant la nuit au milieu des
-patrouilles ennemies, pouvaient être enlevés, pouvaient aussi, comme
-on en vit le triste exemple dans cette campagne, aller remettre aux
-généraux prussiens ou anglais les dépêches destinées aux généraux
-français. Mais si nous en croyons le maréchal Grouchy, beaucoup plus
-suspect que Napoléon dans ce débat, parce qu'il avait une grande faute
-à justifier, nous ne voyons pas pourquoi on ne croirait pas aussi
-Napoléon, qui, dans les deux versions venues de Sainte-Hélène, a
-affirmé de la manière la plus formelle, et avec des détails infiniment
-précis, l'existence de l'ordre en question. Nous n'admettons pas
-qu'une assertion venue de Sainte-Hélène soit nécessairement une
-vérité, mais nous n'admettons pas non plus qu'elle soit nécessairement
-un mensonge. Ainsi, nous acceptons l'assertion du maréchal Grouchy,
-parce que si nous l'avons vu dans cette polémique altérer souvent les
-faits par besoin de se justifier, nous croyons cependant qu'il était
-incapable de mentir positivement, et de nier le fait matériel d'un
-ordre reçu. De plus nous en croyons la vraisemblance. Ainsi le
-maréchal Grouchy, s'il avait reçu l'ordre dont il s'agit, l'aurait
-certainement exécuté, car il aurait fallu qu'il fût traître ou fou
-pour se conduire autrement, et il n'était ni l'un ni l'autre. Mais si
-nous appliquons ces règles de moralité et de vraisemblance au
-témoignage du maréchal Grouchy, si, malgré beaucoup de circonstances
-altérées dans ses récits, par erreur de mémoire ou par besoin ardent
-de se créer des excuses, nous n'admettons pas qu'il ait pu mentir sur
-un fait matériel tel qu'un ordre reçu, si nous nous en rapportons à la
-vraisemblance qui dit qu'il aurait exécuté cet ordre s'il lui était
-parvenu, nous ne voyons pas pourquoi nous n'appliquerions pas ces
-mêmes règles à Napoléon lui-même. Affirmer si positivement à
-Sainte-Hélène, affirmer avec tant de précision et de détails l'envoi
-d'un ordre qui n'aurait pas été envoyé, est un mensonge tel que pour
-notre part nous nous refusons à le croire possible. Et ici encore il
-reste la vraisemblance. Or, admettre que dans cette nuit, Napoléon qui
-était la vigilance même, à la veille de la bataille la plus décisive
-de sa vie, n'ait pas donné d'ordre à sa droite, qui était appelée à
-jouer un rôle si important, c'est tout simplement admettre
-l'impossible. Le prince le plus amolli, le plus stupide de l'Orient,
-n'aurait pas commis une telle négligence. Comment la prêter au plus
-vigilant, au plus actif des capitaines? Il y a d'ailleurs une autre
-preuve morale, plus concluante encore s'il est possible. Si Napoléon
-avait inventé cet ordre pour se justifier à Sainte-Hélène d'une
-négligence absolument incompréhensible, il l'aurait inventé autrement.
-Au lieu de le baser sur l'ignorance où il était des mouvements des
-Prussiens le 17 au soir, au lieu de dire qu'il n'avait demandé à
-Grouchy qu'un secours de sept mille hommes, il aurait calqué son ordre
-mensonger sur les faits connus depuis, et se serait vanté d'avoir
-prescrit à Grouchy de passer la Dyle avec son corps tout entier, pour
-venir se placer entre les Prussiens et les Anglais. L'assertion
-modeste de Napoléon, consistant à s'attribuer un ordre fondé sur des
-doutes, et qu'on aurait droit de juger insuffisant s'il avait pu tout
-savoir, prouve d'une manière irréfragable à notre avis, qu'à
-Sainte-Hélène il ne mentait point, et qu'il ne s'attribuait que ce
-qu'il avait prescrit véritablement. Ainsi, que dans cette nuit il
-n'ait rien ordonné à Grouchy, nous ne l'admettons pas, et en supposant
-qu'il ait donné des ordres, ceux qu'il mentionne, fondés sur le peu
-qu'il savait, nous paraissent les véritables, et nous pensons qu'à
-mentir, il aurait menti plus complétement et plus à son avantage. Nous
-croyons par conséquent lui et le maréchal Grouchy dans leur double
-assertion, si facile à expliquer, d'un ordre donné et d'un ordre
-intercepté. La saine critique ne consiste pas sans doute à supposer
-que les acteurs disent toujours la vérité, mais elle ne consiste pas
-non plus à supposer qu'ils mentent toujours.]
-
-[En marge: Projets des généraux alliés.]
-
-Les résolutions des généraux ennemis étaient du reste à peu près
-telles que Napoléon les souhaitait, sans se douter de ce qu'il
-désirait en demandant à la Providence de lui accorder encore une
-bataille. Lord Wellington la veille au soir, après le combat des
-Quatre-Bras, s'était arrêté à Genappe, où il avait établi son quartier
-général. N'ayant rien reçu du maréchal Blucher, soit que celui-ci fût
-mécontent de n'avoir pas été plus activement secouru, soit que son
-affreuse chute de cheval l'eût empêché de vaquer à ses devoirs, le
-général britannique avait supposé que les Prussiens étaient vaincus,
-surtout en voyant de toute part les vedettes françaises tant aux
-Quatre-Bras que sur la chaussée de Namur. Les Français en effet
-auraient dû se retirer s'ils n'avaient pas remporté une victoire qui
-leur permît d'occuper une position aussi avancée. Le duc de Wellington
-avait donc pris le parti de se replier sur Mont-Saint-Jean, à la
-lisière de la forêt de Soignes, bien résolu à se battre dans cette
-position, qu'il avait longuement étudiée dans la prévision d'une
-bataille défensive, livrée sous les murs de Bruxelles pour la
-conservation du royaume des Pays-Bas. Toutefois il ne voulait livrer
-cette bataille défensive, quelque bonne que lui parût la position,
-qu'à la condition d'être soutenu par les Prussiens. En conséquence il
-avait dépêché un officier au maréchal Blucher pour savoir s'il pouvait
-compter sur son secours.
-
-[En marge: Le duc de Wellington et Blucher ont résolu de se réunir,
-pour livrer bataille en avant de la forêt de Soignes.]
-
-[En marge: Marche des Prussiens dans la journée du 17.]
-
-Tandis que les choses se passaient ainsi du côté des Anglais, le vieil
-et inflexible Blucher, quoique fort maltraité à Ligny, ne se tenait
-pas pour vaincu, et entendait renouveler la lutte le lendemain ou le
-surlendemain, dès qu'il rencontrerait un poste favorable à ses
-desseins. Loin de songer à s'éloigner du théâtre des hostilités en
-regagnant le Rhin, il voulait s'y tenir au contraire, et ne pas aller
-plus loin que la forêt de Soignes, pour y livrer, avec ou sans les
-Anglais, une nouvelle bataille, non pas en arrière mais en avant de
-Bruxelles. En conséquence il s'était replié en deux colonnes sur
-Wavre, en attirant à lui le corps de Bulow (4e corps prussien), lequel
-était en marche pendant la bataille de Ligny. Ziethen et Pirch Ier,
-qui avaient combattu entre Ligny et Saint-Amand, et s'étaient trouvés
-les plus avancés sur la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, s'étaient
-retirés par Tilly et Mont-Saint-Guibert, en suivant la rive droite de
-la Dyle, pendant la nuit du 16 au 17. (Voir la carte nº 65.)
-Thielmann, qui n'avait pas dépassé Sombreffe, avait rétrogradé par la
-route de Gembloux, et donné la main à Bulow arrivant de Liége. Ils
-avaient tous pris position autour de Wavre à la fin de cette journée
-du 17, les uns plus tôt, les autres plus tard, les uns au delà, les
-autres en deçà de la Dyle. Blucher avait employé le reste du jour à
-leur ménager un peu de repos, à leur procurer des vivres, à remplacer
-les munitions consommées, et à rallier une multitude de fuyards que sa
-cavalerie tâchait de recueillir, et que la nôtre aurait pu ramasser
-par milliers si elle avait été mieux dirigée. Averti des intentions du
-duc de Wellington, il lui avait répondu qu'il serait le 18 à
-Mont-Saint-Jean, espérant bien que si les Français n'attaquaient pas
-le 18, on les attaquerait le 19: noble et patriotique énergie dans un
-vieillard de soixante-treize ans!
-
-Les deux généraux ennemis étaient donc décidés à livrer bataille dans
-la journée du 18, en avant de la forêt de Soignes, après s'être réunis
-par un mouvement de flanc, que Blucher devait exécuter le long de la
-forêt, si toutefois les Français lui en laissaient le temps et les
-moyens.
-
-[En marge: Conduite de Grouchy, chargé de la poursuite des Prussiens.]
-
-[En marge: Facilités qu'il avait pour découvrir leur marche et les
-contenir.]
-
-C'était au maréchal Grouchy qu'appartenaient naturellement la mission
-et la faculté de s'y opposer. Si on jette en effet les yeux sur la
-carte du pays, on verra que rien n'était plus facile que son rôle,
-bien qu'il eût à manoeuvrer devant 88 mille Prussiens avec environ 34
-mille Français. (Voir la carte nº 65.) Napoléon s'étant emparé
-brusquement de la grande chaussée de Namur aux Quatre-Bras, par
-laquelle les Anglais et les Prussiens auraient pu se rejoindre, les
-uns et les autres avaient été contraints de se reporter en arrière,
-les premiers par la route de Mont-Saint-Jean, les seconds par celle de
-Wavre. Ces deux routes traversent la vaste forêt de Soignes qui
-enveloppe Bruxelles, avons-nous dit, du sud-ouest au nord-est, et se
-réunissent à Bruxelles même. Napoléon, poursuivant le duc de
-Wellington sur Mont-Saint-Jean, Grouchy devant poursuivre Blucher sur
-Wavre, marchaient à environ quatre lieues l'un de l'autre, mesurées à
-vol d'oiseau. Grouchy n'avait guère plus de chemin à faire pour
-rejoindre Napoléon, que Blucher pour rejoindre Wellington. De plus,
-partant d'auprès de Napoléon, ayant mission de communiquer toujours
-avec lui, Grouchy s'il ne perdait pas la piste des Prussiens, devait
-obtenir l'un des deux résultats que voici, ou de s'interposer entre
-eux et Napoléon, et de retarder assez leur arrivée pour qu'on eût le
-temps de battre les Anglais, ou s'il n'avait pas pu leur barrer le
-chemin, de les prendre en flanc pendant qu'ils chercheraient à se
-réunir à l'armée britannique. Mais ne pas les rencontrer, ne pas même
-les voir dans un espace aussi étroit, était un miracle, un miracle de
-malheur, qui n'était guère à supposer! Pour remplir sa mission la plus
-indiquée, celle de s'interposer entre les Prussiens et les Anglais,
-Grouchy avait en sa faveur une circonstance locale des plus heureuses.
-La Dyle, petite rivière de peu d'importance sans doute, mais dont les
-abords étaient très-faciles à défendre, coulant de Genappe vers Wavre,
-séparait Napoléon de Grouchy, comme Wellington de Blucher. En suivant
-à la lettre ses instructions qui lui prescrivaient de communiquer
-toujours par sa gauche avec le quartier général, Grouchy pouvait se
-porter sur la Dyle, la franchir, la mettre ainsi entre lui et les
-Prussiens, et leur en disputer le passage afin d'empêcher leur arrivée
-à Mont-Saint-Jean, ou s'ils l'avaient franchie avant lui, les
-surprendre dans leur marche de flanc, et les arrêter net avant qu'ils
-eussent rejoint le duc de Wellington. L'ascendant de la victoire
-remportée à Ligny, la surprise de flanc, suffisait pour compenser
-l'inégalité du nombre, et donner à Grouchy sinon le moyen de vaincre,
-du moins celui d'occuper les Prussiens, et de les faire arriver trop
-tard au rendez-vous commun de Waterloo.
-
-[En marge: Longues incertitudes du maréchal Grouchy.]
-
-À la vérité, pour ne point perdre de temps, pour bien suivre les
-mouvements des Prussiens il aurait fallu connaître, ou soupçonner du
-moins leur direction, de manière à ne pas courir trop tard après eux.
-Mais les suppositions à faire en cette circonstance étaient si peu
-nombreuses, si faciles à vérifier avec les treize régiments de
-cavalerie dont Grouchy disposait, et les espaces à parcourir si peu
-considérables, qu'il était facile de regagner le temps qu'on aurait
-perdu en fausses recherches. Si les Prussiens vaincus à Ligny se
-retiraient par Liége sur le Rhin, il n'y avait qu'un détachement de
-cavalerie à laisser sur leurs traces, et à ne plus s'en inquiéter
-ensuite; s'ils marchaient sur Wavre pour combattre en avant ou en
-arrière de la forêt de Soignes, ils avaient deux routes à prendre,
-l'une par Tilly et Mont-Saint-Guibert, l'autre par Sombreffe et
-Gembloux, toutes deux aboutissant à Wavre. (Voir la carte nº 65.)
-Trois reconnaissances de cavalerie, une sur Namur, deux sur Wavre,
-devaient en quelques heures constater ce qui en était, et Grouchy que
-Napoléon avait quitté à onze heures du matin, aurait dû à trois ou
-quatre heures de l'après-midi savoir la vérité, et de quatre à neuf
-être bien près de Wavre, s'il prenait le parti de s'y rendre, ou se
-trouver sur la gauche de la Dyle, si, ce qui valait mieux, il
-traversait cette rivière pour se mettre en communication plus étroite
-avec Napoléon.
-
-De tout cela le maréchal Grouchy n'avait rien fait dans la journée.
-Ayant du coup d'oeil et de la vigueur sur le terrain, il n'avait aucun
-discernement dans la direction générale des opérations, et surtout
-rien de la sagacité d'un officier d'avant-garde chargé d'éclairer une
-armée. Ainsi il n'avait envoyé aucune reconnaissance sur sa gauche, de
-Tilly à Mont-Saint-Guibert, route qu'avaient prise Ziethen et Pirch
-Ier: il n'en avait pas même envoyé une par sa droite sur Gembloux, et
-en se séparant de Napoléon à Sombreffe, il avait couru comme une tête
-légère sur Namur, où on lui avait dit que Pajol avait ramassé des
-fuyards et du canon.
-
-[En marge: Grouchy finit par s'apercevoir que les Prussiens ont pris
-la route de Wavre.]
-
-[En marge: Il s'achemine tard sur Gembloux.]
-
-Tandis qu'il galopait fort inconsidérément dans cette direction, il
-avait appris que sa cavalerie battant l'estrade pendant la matinée,
-avait aperçu les Prussiens en grand nombre du côté de Gembloux,
-lesquels semblaient marcher sur Wavre. En même temps la dépêche que
-Napoléon lui avait adressée de Marbais par la main du grand maréchal,
-lui avait donné la même information, et alors il s'était mis à courir
-sur Gembloux, en ordonnant à son infanterie de l'y suivre. Cette
-infanterie, composée des corps de Vandamme et de Gérard, n'avait été
-mise en mouvement que vers trois ou quatre heures de l'après-midi.
-Sans doute elle avait gagné à ce retard de se reposer un peu des
-fatigues de la veille, mais il eût mieux valu l'acheminer dès midi sur
-Gembloux, où elle se serait trouvée convenablement placée pour toutes
-les hypothèses, car à Gembloux elle eût été à la fois sur la route
-directe de Wavre, et en communication avec Liége par la vieille
-chaussée romaine. Elle aurait eu de la sorte l'avantage d'arriver à
-Gembloux avant l'orage qui vers deux heures de l'après-midi s'étendit
-sur toutes les plaines de la Belgique, et en mesure encore, après y
-avoir pris un repos de trois ou quatre heures, de s'approcher de
-Wavre, si de nouveaux indices signalaient cette direction comme
-définitivement préférable.
-
-[En marge: Simple considération qui aurait dû ne laisser subsister
-aucun doute dans l'esprit du maréchal Grouchy.]
-
-À Gembloux les rapports des gens du pays indiquèrent Wavre comme le
-véritable point de retraite de l'armée prussienne, et il y avait dans
-leurs dires un ensemble qui aurait certainement décidé un esprit moins
-flottant que celui du maréchal Grouchy. Mais comme Bulow arrivait par
-la route de Liége, comme il y avait dès lors du matériel sur cette
-route, les perplexités du maréchal Grouchy s'augmentèrent, et il ne
-sut plus à quelle supposition s'arrêter. Les indices à la guerre, de
-même que dans la politique, troublent l'esprit par leur multiplicité
-même, si par une raison à la fois sagace et ferme on ne sait pas les
-rapprocher et les concilier. Ce qu'il y avait de plus supposable,
-c'est que les Prussiens allaient se réunir aux Anglais pour combattre
-avec eux, en avant ou en arrière de la forêt de Soignes; ce qui
-l'était moins, c'est qu'ils retournassent vers le Rhin; ce qui ne
-l'était pas du tout, c'est qu'ils se partageassent entre ces deux
-directions. Ce fut pourtant à cette dernière supposition que le
-maréchal Grouchy s'arrêta, influencé qu'il était par les doubles
-traces observées sur la route de Wavre et sur celle de Liége, doubles
-traces qui s'expliquaient facilement, puisque les Prussiens ayant leur
-tête vers Wavre, leur queue vers Liége d'où ils venaient, devaient sur
-ces deux points laisser des signes de leur présence. Une autre et
-puissante raison aurait dû décider le maréchal dans son choix. Si on
-se trompait en se dirigeant sur Wavre, le mal n'était pas grand, car
-on laissait les Prussiens gagner le Rhin sans les poursuivre, mais on
-apportait à Napoléon un renfort accablant contre les Anglais. Si au
-contraire on se trompait en marchant vers Liége, il y avait le danger
-mortel de laisser les Prussiens gagner tranquillement Wavre, s'y
-placer dans le voisinage immédiat des Anglais, et se mettre ainsi en
-mesure d'accabler Napoléon avec leurs forces réunies. Cette pensée
-chez un esprit clairvoyant, n'aurait pas dû permettre un moment
-d'hésitation à l'égard de la conduite à tenir. Malheureusement il n'en
-fut rien, et le maréchal Grouchy sembla complétement oublier que sa
-mission essentielle était de suivre les Prussiens, et de les empêcher
-de revenir sur nous pendant que nous aurions affaire aux Anglais, ce
-qui résultait des instructions verbales de Napoléon et de l'évidente
-nature des choses.
-
-[En marge: À dix heures du soir Grouchy écrit à Napoléon, et promet de
-se tenir entre lui et les Prussiens.]
-
-[En marge: Toutes les fautes du 17 étaient facilement réparables le
-18.]
-
-Vers la chute du jour les indices étant devenus plus nombreux et plus
-concordants, la direction de Wavre se présenta définitivement comme
-celle que les Prussiens avaient dû suivre. En conséquence, le maréchal
-Grouchy se contenta, comme dernière précaution contre une éventualité
-dont la crainte n'avait pas entièrement disparu de son esprit, de
-laisser quelque cavalerie sur la route de Liége, mais il eut soin
-d'en placer la plus grande partie sur celle de Wavre, en avant de
-Sauvenière. Il laissa toute son infanterie se reposer à Gembloux, où
-elle était arrivée tard par suite du mauvais temps, afin de lui
-procurer une bonne fin de journée, et de pouvoir la mettre en marche
-le lendemain de très-bonne heure. Il était bien fâcheux sans doute,
-lorsqu'on avait les Prussiens à poursuivre vivement, de n'avoir fait
-que deux lieues et demie dans la journée, mais en partant à quatre
-heures le lendemain 18, tout était réparable, car on n'avait qu'un
-trajet de quatre lieues à exécuter pour être rendu à Wavre, qu'un de
-six pour se trouver à côté de Napoléon, lieues métriques qu'un homme à
-pied parcourt en trois quarts d'heure. Il était donc possible de faire
-à temps, et très à propos, tout ce qu'on n'avait pas fait dans cette
-journée du 17. À dix heures du soir, moment même où Napoléon venait
-d'écrire au maréchal Grouchy pour le rappeler à lui, le maréchal
-écrivait à Napoléon pour l'informer du parti qu'il avait pris, lequel,
-disait-il, lui laissait encore le choix entre Wavre et Liége, et pour
-lui annoncer la résolution de marcher tout entier sur Wavre dès le
-matin, si cette direction paraissait définitivement la véritable,
-_afin_, ajoutait-il, _de séparer les Prussiens du duc de
-Wellington_.--Ces dernières expressions avaient cela de rassurant
-qu'en ce moment le maréchal semblait comprendre enfin le fond de sa
-mission, et elles prouvent aussi que Napoléon, en lui donnant le matin
-ses instructions verbales, s'était fort clairement expliqué.
-
-Telle était la manière dont chacun avait achevé la journée du 17 sur
-ce théâtre de guerre, large tout au plus de cinq à six lieues dans les
-divers sens, et sur lequel trois cent mille hommes se cherchaient pour
-terminer en s'égorgeant vingt-deux ans de luttes acharnées.
-
-[En marge: Nouvelle reconnaissance opérée par Napoléon, pour s'assurer
-de la présence de l'armée anglaise.]
-
-[En marge: Grande satisfaction en apercevant de nouveau que l'armée
-anglaise est résolue à combattre.]
-
-Pendant que tout dormait dans le camp des quatre armées, Napoléon,
-après un court repos, se leva vers deux heures après minuit, ayant
-toujours la crainte de voir les Anglais se soustraire à son approche,
-pour se réunir aux Prussiens derrière Bruxelles. En effet, le danger
-des grandes batailles contre lui était tellement reconnu des généraux
-européens, ce danger était si évident pour les Anglais qui avaient une
-immense forêt à dos, à travers laquelle la retraite serait des plus
-difficiles, et au contraire la réunion avec les Prussiens derrière la
-forêt de Soignes présentait un jeu si sûr, qu'il ne comprenait pas
-comment les Anglais pouvaient être tentés de l'attendre. Il raisonnait
-sans tenir compte de deux passions violentes, la haine chez le général
-prussien, l'ambition chez le général britannique. Le premier
-effectivement était prêt à payer de sa vie la ruine de la France; le
-second aspirait à terminer lui-même la querelle de l'Europe contre
-nous, et à en avoir le principal honneur. Napoléon néanmoins doutait
-toujours, et malgré la pluie qui tombait de nouveau, il recommença
-avec deux ou trois officiers la reconnaissance qu'il avait déjà tant
-prolongée quelques heures auparavant. La terre était encore plus
-détrempée, la boue plus profonde que dans la soirée. Malgré cette
-fâcheuse circonstance, qui pouvait rendre bien difficile l'attaque
-d'une armée en position, il éprouva une véritable joie en apercevant
-les feux des bivouacs britanniques. Ces feux resplendissant d'un bout
-à l'autre de ce champ de bataille, attestaient la présence
-persévérante de l'armée anglaise. Un moment Napoléon fut troublé par
-un bruit de voiture sur sa gauche, dans la direction de
-Mont-Saint-Jean, mais bientôt ce bruit cessa, et des espions revenant
-du camp ennemi ne laissèrent plus d'incertitude sur la résolution du
-duc de Wellington de livrer bataille. Napoléon en fut à la fois
-surpris et content, et ne put d'ailleurs en douter lorsque le jour
-commença à poindre, car le général anglais, s'il avait voulu battre en
-retraite, n'aurait pas attendu qu'il fît jour pour s'enfoncer, en
-ayant son terrible adversaire sur ses traces, dans le long et
-dangereux défilé de la forêt de Soignes.
-
-[En marge: Arrivée de la dépêche écrite par Grouchy dans la soirée.]
-
-[En marge: Espérances que Napoléon est fondé à concevoir.]
-
-[En marge: Répétition de l'ordre envoyé à Grouchy à dix heures du
-soir.]
-
-Tandis qu'il opérait cette reconnaissance, Napoléon reçut la dépêche
-que Grouchy venait de lui expédier de Gembloux à dix heures du soir,
-et dans laquelle il lui annonçait la position qu'il avait prise entre
-les deux directions de Liége et de Wavre, avec penchant cependant à
-préférer celle de Wavre, afin de tenir les Prussiens séparés des
-Anglais. Quoiqu'il trouvât bien médiocre la conduite du maréchal, bien
-mal employée une journée de poursuite dans laquelle on n'avait fait
-que deux lieues et demie, Napoléon se consola pourtant en voyant que
-Grouchy tendait vers Wavre, et qu'il semblait comprendre la portion
-essentielle de son rôle, celle qui consistait à tenir les Prussiens
-séparés des Anglais. Il se rassura en songeant que Grouchy, pourvu
-qu'il se mît en marche à quatre ou cinq heures du matin, pourrait le
-rejoindre vers dix heures, et exécuter ainsi les instructions
-expédiées le soir du quartier général, lesquelles lui enjoignaient de
-suivre les Prussiens sur Wavre et de détacher vers lui une division de
-sept mille hommes. L'état du sol, sur lequel avaient coulé les eaux du
-ciel pendant douze heures consécutives, ne rendant pas possible une
-bataille avant dix heures du matin, il suffisait qu'à ce moment, et
-même plus tard, Grouchy parût en entier ou en partie sur la gauche des
-Anglais, pour obtenir les plus grands résultats. Napoléon pour plus de
-sûreté, lui fit adresser à l'instant même, c'est-à-dire à trois heures
-du matin, un duplicata de l'ordre de dix heures du soir. Berthier
-avait l'habitude d'expédier plusieurs copies du même ordre par des
-officiers différents, afin que sur trois ou quatre il en parvînt au
-moins une: le maréchal Soult, tout nouveau à ce service, n'avait pas
-pris cette précaution. Mais deux expéditions, parties l'une à dix
-heures du soir, l'autre à trois heures du matin, pouvaient paraître
-suffisantes, sur une route d'ailleurs praticable, puisque l'officier
-porteur d'un rapport daté de dix heures du soir était arrivé à deux
-heures du matin.
-
-[En marge: Napoléon recommence plusieurs fois ses reconnaissances
-pendant la nuit.]
-
-[En marge: La bataille différée de quelques heures pour laisser le sol
-se raffermir sous les pas de l'artillerie.]
-
-Rassuré sans être très-satisfait, Napoléon ne formait plus qu'un voeu,
-c'est que le temps se remît, et rendît possibles les manoeuvres de
-l'artillerie. Il passa le reste de la nuit en reconnaissances,
-revenant de temps en temps à la ferme _du Caillou_, pour se sécher
-auprès d'un grand feu. Vers quatre heures il faisait jour, et le ciel
-commençait à s'éclaircir. Bientôt un rayon de soleil perçant une
-bande épaisse de nuages illumina tout l'horizon, et l'espérance, la
-trompeuse espérance, pénétra au coeur agité de Napoléon! Il se flatta
-qu'avec le retour du soleil les nuages se dissiperaient, et que la
-pluie cessant, le sol en quelques heures deviendrait praticable à
-l'artillerie. Drouot, les officiers de l'arme consultés, déclara que
-dans cinq ou six heures, et grâce à la saison, le sol serait non pas
-tout à fait consolidé, mais assez raffermi pour mettre en position des
-pièces de tout calibre. Le ciel effectivement devint plus clair, et
-Napoléon prit patience, ne se doutant point que ce n'était pas
-seulement au soleil, mais aux Prussiens qu'il donnait ainsi le temps
-d'arriver!
-
-[En marge: Napoléon, à huit heures du matin, réunit ses généraux
-autour de lui.]
-
-[En marge: Entretien avec Ney, qui croit l'armée anglaise en
-retraite.]
-
-Vers huit heures, la pluie ne semblant plus à craindre, il appela ses
-généraux, les fit asseoir à sa table où était servi son frugal repas
-du matin, et discuta avec eux le plan de la bataille qu'on allait
-livrer à l'armée britannique. Du sommet d'un tertre élevé, il avait
-parfaitement discerné la forme du terrain, ainsi que la distribution
-des forces ennemies, et avait arrêté déjà dans son esprit la manière
-de l'attaquer, au point qu'il paraissait très-confiant dans le
-résultat de ses combinaisons. Le général Reille, très-habitué à la
-guerre contre les Anglais, et ayant conservé de leur solidité une
-impression qui avait beaucoup nui aux opérations des Quatre-Bras, eut
-en cette occasion le mérite de faire entendre à Napoléon des vérités
-utiles. Il lui dit que les Anglais médiocres dans l'offensive étaient
-dans la défensive supérieurs à presque toutes les armées de l'Europe,
-et qu'il fallait chercher à les vaincre par des manoeuvres plutôt que
-par des attaques directes.--Je sais, répondit Napoléon, que les
-Anglais sont difficiles à battre en position, aussi _vais-je
-manoeuvrer_.--Il songeait en effet à joindre les manoeuvres à la
-vigueur des attaques, et ne croyait pas que les Anglais pussent
-résister à la manière dont il les aborderait.--Nous avons,
-ajouta-t-il, _quatre-vingt-dix chances sur cent_, et il achevait à
-peine ces paroles, que Ney entrant subitement lui dit qu'il pourrait
-avoir raison si les Anglais consentaient à l'attendre, mais qu'en ce
-moment ils battaient en retraite. Napoléon n'attacha pas la moindre
-créance à cette nouvelle, car, répliqua-t-il, les Anglais, s'ils
-avaient voulu se retirer, n'auraient pas différé jusqu'au jour.--Cet
-argument était sans réplique. Napoléon néanmoins monta à cheval pour
-voir ce qui en était, et après avoir reconnu que l'armée anglaise
-demeurait en position, dicta son plan d'attaque, qui fut immédiatement
-transcrit par des officiers pour être communiqué à tous les chefs de
-corps.
-
-[En marge: Description du champ de bataille de Waterloo.]
-
-[En marge: Forme du plateau de Mont-Saint-Jean.]
-
-Le moment est venu de décrire ce champ de bataille, triste théâtre de
-l'une des actions les plus sanglantes du siècle, et la plus
-désastreuse de notre histoire, quoique la plus héroïque! Les Anglais
-s'étaient arrêtés sur le plateau de Mont-Saint-Jean (voir les cartes
-n{os} 65 et 66), lequel s'étendant sur deux lieues environ de droite à
-gauche, et s'abaissant vers nous par une pente assez douce, donnait
-ainsi naissance à un petit vallon qui séparait les deux armées.
-Derrière ce plateau et sur un espace de plusieurs lieues la forêt de
-Soignes étalait sa sombre verdure. Les Anglais, pour être à l'abri de
-notre artillerie, se tenaient sur le revers du plateau, et n'avaient
-sur le bord même que quelques batteries bien attelées et bien gardées.
-Le long du plateau et pour ainsi dire à mi-côte, un chemin de
-traverse, allant du village d'Ohain à notre droite, vers celui de
-Merbe-Braine à notre gauche, bordé de haies vives en quelques
-endroits, fort encaissé en quelques autres, présentait une espèce de
-fossé qui couvrait entièrement la position des Anglais, et qu'on
-aurait pu croire exécuté pour cette occasion. Le vallon qui courait
-entre les deux armées, passant successivement au-dessous des fermes de
-Papelotte et de la Haye, puis au pied du village d'Ohain, devenait en
-s'abaissant le lit d'un ruisseau, affluent de la Dyle, et s'ouvrait
-vers la petite ville de Wavre, qu'avec des lunettes on pouvait
-apercevoir à environ trois lieues et demie sur notre droite. À notre
-gauche, ce même vallon descendant en sens contraire, et tournant
-autour de la position de l'ennemi, déversait les eaux environnantes
-dans la petite rivière de Senne. Le partage des eaux entre la Senne et
-la Dyle se faisait ainsi devant nous par une sorte de remblai, qui
-allant de nous aux Anglais, portait la grande chaussée de Charleroy à
-Bruxelles. Cette chaussée, après avoir franchi le plateau de
-Mont-Saint-Jean, se confondait à Mont-Saint-Jean même avec la route de
-Nivelles, qu'on apercevait sur notre gauche bordée de grands arbres,
-de manière que Mont-Saint-Jean était le point de réunion des deux
-principales chaussées pavées. C'est par ces deux chaussées en effet
-que les diverses parties de l'armée britannique, celles qui avaient eu
-le temps d'accourir aux Quatre-Bras, et celles qui n'avaient pas eu
-le temps de dépasser Nivelles, s'étaient rejointes pour former sous le
-duc de Wellington la masse chargée de nous disputer Bruxelles. Un peu
-au delà de Mont-Saint-Jean, et à l'entrée de la forêt de Soignes, se
-trouvait le village de Waterloo, qui a donné son nom à la bataille,
-parce que c'est de là que le général anglais écrivait et datait ses
-dépêches.
-
-[En marge: Distribution de l'armée anglaise sur le plateau de
-Mont-Saint-Jean.]
-
-Les Anglais étaient établis au revers du plateau, sur les deux côtés
-de la chaussée de Bruxelles. Le duc de Wellington, entré en campagne
-avec environ 98 mille hommes, en avait perdu près de six mille dans
-les diverses rencontres des jours précédents. Il avait envoyé à Hal un
-gros détachement qui n'était pas de moins de quinze mille hommes, dans
-la crainte d'être tourné par sa droite, c'est-à-dire vers la mer,
-crainte qui n'avait pas cessé de préoccuper son esprit, et qui dans le
-moment n'était pas digne de son discernement militaire. Il avait donc
-à Mont-Saint-Jean, en défalquant quelques autres détachements, 75
-mille soldats, Anglais, Belges, Hollandais, Hanovriens, Nassauviens,
-Brunswickois. Il avait placé à sa droite, en avant de Merbe-Braine,
-entre les deux chaussées de Nivelles et de Charleroy, les gardes
-anglaises, plus la division Alten, formée d'Anglais et d'Allemands. En
-arrière et comme appui se trouvait la division Clinton, disposée en
-colonne serrée et profonde. La brigade anglaise Mitchell, détachée de
-la division Colville, occupait l'extrême droite. Cette aile avait donc
-été fortement composée à cause des chaussées de Nivelles et de
-Charleroy dont elle gardait le point d'intersection, et elle avait en
-outre en seconde ligne le corps de Brunswick avec une grande partie de
-la cavalerie alliée. Pour dernière et bien inutile précaution, le duc
-de Wellington avait posté à trois quarts de lieue, au bourg de
-Braine-l'Alleud, la division anglo-hollandaise Chassé, toujours afin
-de parer au danger chimérique d'être tourné par sa droite. À son
-centre, c'est-à-dire sur la grande chaussée de Charleroy à Bruxelles,
-il avait pratiqué un abatis à l'endroit où elle débouchait sur le
-plateau. Sur la chaussée même il avait mis peu de monde, les troupes
-accumulées à droite et à gauche devant suffire à la défendre.
-Seulement, un peu en arrière, vers Mont-Saint-Jean, il avait laissé en
-réserve la brigade anglaise Lambert. À sa gauche, vis-à-vis de notre
-droite, il avait établi la division Picton, composée des brigades
-anglaises Kempt et Pack, des brigades hanovriennes Best et Vincke,
-partie embusquée dans le chemin de traverse d'Ohain, partie rangée en
-masse en arrière. Enfin la division Perponcher formait son extrême
-gauche, et communiquait par les troupes de Nassau avec le village
-d'Ohain. Cette aile gauche avait été laissée la plus faible, parce que
-le duc de Wellington comptait que l'armée prussienne viendrait la
-renforcer. Les masses de la cavalerie étaient répandues sur le revers
-du plateau, presque hors de notre vue.
-
-[En marge: Postes détachés sur le front de l'armée anglaise.]
-
-Le duc de Wellington avait en outre occupé quelques postes détachés en
-avant de sa position. À sa droite et en face de notre gauche, là où le
-plateau de Mont-Saint-Jean commence à former un contour en arrière,
-se trouvait le château de Goumont, composé de divers bâtiments, d'un
-verger, et d'un bois qui descendait presque jusqu'au fond du ravin. Le
-duc de Wellington y avait mis une garnison de 1,800 hommes de ses
-meilleures troupes. Au centre, sur la chaussée de Bruxelles, et
-également à mi-côte, se voyait la ferme de la Haye-Sainte, consistant
-en un gros bâtiment et un verger. Le duc de Wellington en avait confié
-la garde à un millier d'hommes. À sa gauche enfin, et vers le bas du
-plateau, il avait placé quelques détachements de la brigade de Nassau
-dans les fermes de la Haye et de Papelotte.
-
-Ainsi, en avant trois ouvrages détachés et fortement occupés,
-au-dessus, dans le petit chemin longeant le plateau à mi-côte, de
-nombreux bataillons en embuscade, et enfin sur le revers du plateau, à
-droite et à gauche de la route de Bruxelles, des masses d'infanterie
-et de cavalerie, partie déployées, partie en colonnes serrées, telles
-étaient la position et la distribution de l'armée anglaise. Comme on
-le voit, par le site qu'elle avait choisi, par le nombre et la qualité
-des combattants, elle présentait à l'audace des Français un obstacle
-formidable.
-
-[En marge: Plan de bataille arrêté par Napoléon.]
-
-[En marge: Il veut avec sa droite renforcée culbuter la gauche des
-Anglais sur leur centre, et leur enlève la route de Bruxelles passant
-à travers la forêt de Soignes.]
-
-[En marge: Le sol s'étant un peu raffermi, l'armée française vient
-prendre position en face de l'armée britannique.]
-
-Après avoir examiné la position, Napoléon avait arrêté sur-le-champ la
-manière de l'attaquer. Il avait résolu de déployer son armée au pied
-du plateau, d'enlever d'abord les trois ouvrages avancés, le château
-de Goumont à sa gauche, la ferme de la Haye-Sainte à son centre, les
-fermes de la Haye et de Papelotte à sa droite, puis de porter son aile
-droite, renforcée de toutes ses réserves, sur l'aile gauche des
-Anglais qui était la moins forte par le site et le nombre de ses
-soldats, de la culbuter sur leur centre qui occupait la grande
-chaussée de Bruxelles, de s'emparer de cette chaussée, seule issue
-praticable à travers la forêt de Soignes, et de pousser ainsi l'armée
-britannique sur cette forêt mal percée alors, et devant sinon empêcher
-absolument, du moins gêner beaucoup la retraite d'un ennemi en
-déroute. En opérant par sa droite contre la gauche des Anglais,
-Napoléon avait l'avantage de diriger son plus grand effort contre le
-côté le moins solide de l'ennemi, de le priver de son principal
-débouché à travers la forêt de Soignes, et de le séparer des Prussiens
-dont la présence à Wavre, sans être certaine, était du moins
-infiniment présumable. Ce plan, où éclataient une dernière fois toute
-la promptitude et la sûreté du coup d'oeil de Napoléon, était
-incontestablement le meilleur, le plus efficace d'après la forme des
-lieux et la répartition des forces ennemies. Une fois fixé sur ce
-qu'il avait à faire, Napoléon donna des ordres pour que ses troupes
-vinssent se placer conformément au rôle qu'elles devaient remplir dans
-la journée. La pluie ayant cessé depuis plusieurs heures, et le sol
-commençant à se raffermir, elles se déployèrent avec une célérité et
-un ensemble admirables. À notre gauche, entre les chaussées de
-Nivelles et de Charleroy, vis-à-vis du château de Goumont, le corps du
-général Reille (2e) se déploya sur le bord du vallon qui nous séparait
-de l'ennemi, chaque division formée sur deux lignes, la cavalerie
-légère de Piré jetée à l'extrême gauche, afin de porter ses
-reconnaissances jusqu'à l'extrême droite des Anglais. À l'aile
-droite, c'est-à-dire de l'autre côté de la chaussée de Bruxelles, le
-corps du comte d'Erlon (1er), qui n'avait pas encore combattu et qui
-comptait 19 mille fantassins, vint s'établir en face de la gauche des
-Anglais, ses quatre divisions placées l'une à la suite de l'autre, et
-chacune d'elles rangée sur deux lignes. Le général Jacquinot avec sa
-cavalerie légère, était en vedette à notre extrême droite, poussant
-ses reconnaissances dans la direction de Wavre. Avec l'artillerie de
-ces divers corps on avait composé sur leur front une vaste batterie de
-quatre-vingts bouches à feu.
-
-[En marge: Magnifique aspect qu'elle présente.]
-
-[En marge: Napoléon passe une dernière fois la revue de ses troupes.]
-
-Derrière cette première ligne, le corps du comte de Lobau, distribué
-également sur chaque côté de la chaussée de Bruxelles, formait réserve
-au centre. À sa gauche, par conséquent derrière le général Reille, se
-déployaient les magnifiques cuirassiers de Kellermann, à droite,
-derrière le général d'Erlon, les cuirassiers non moins imposants de
-Milhaud. Telle était notre seconde ligne, un peu moins étendue que la
-première, mais plus profonde, et resplendissante des cuirasses de
-notre grosse cavalerie. Enfin la garde, dont la superbe infanterie
-était rangée en masse sur les deux côtés de la chaussée de Bruxelles,
-ayant à gauche les grenadiers à cheval de Guyot, à droite les
-chasseurs et les lanciers de Lefebvre-Desnoëttes, la garde formait
-notre troisième et dernière ligne, plus profonde encore et moins
-étendue que la seconde, de manière que notre armée présentait un vaste
-éventail, étincelant des feux du soleil reflétés sur nos baïonnettes,
-nos sabres et nos cuirasses. En moins d'une heure ces belles troupes
-eurent pris leur position, et leur déploiement produisit un effet des
-plus saisissants. Napoléon en éprouva un mouvement d'orgueil et de
-confiance, qui se manifesta sur son visage et dans ses paroles.
-Voulant dans cette journée exciter encore davantage, s'il était
-possible, l'enthousiasme de ses soldats, il parcourut de nouveau le
-champ de bataille, passant de la gauche à la droite devant le front
-des troupes. À son aspect les fantassins mettaient leurs schakos au
-bout de leurs baïonnettes, les cavaliers leurs casques au bout de
-leurs sabres, et poussaient des cris violents de _Vive l'Empereur!_
-qui se prolongeaient longtemps après qu'il s'était éloigné. Il vit
-ainsi l'armée tout entière, qu'il laissa ivre de joie et d'espérance,
-malgré une affreuse nuit passée dans la boue, sans feu, presque sans
-vivres, tandis que l'armée anglaise, arrivée à ses bivouacs plusieurs
-heures avant nous, et y ayant trouvé des aliments abondants, avait
-très-peu souffert. Nos soldats toutefois avaient eu la matinée pour
-préparer leur soupe, et ils étaient d'ailleurs dans un état
-d'exaltation qui les élevait au-dessus des souffrances comme des
-dangers.
-
-[En marge: Confiance fondée dans l'arrivée du maréchal Grouchy.]
-
-[En marge: Nouvelle mission auprès du maréchal Grouchy, donnée à
-l'officier polonais Zenowicz.]
-
-Napoléon, d'après l'avis de Drouot, ayant pris le parti de laisser
-sécher le sol, n'avait plus aucun motif de hâter la bataille, surtout
-depuis qu'il voyait les Anglais résolus à ne pas l'éviter. Il avait à
-différer deux avantages, celui de laisser le sol se raffermir, ce qui
-devait être uniquement au profit de l'attaque, et de donner à Grouchy
-le temps d'arriver. Tout en effet devait lui faire espérer la
-prochaine apparition du lieutenant auquel il avait confié son aile
-droite. À dix heures du soir, comme on l'a vu, Grouchy avait mandé
-qu'il était à Gembloux, prêt à se porter sur Liége ou sur Wavre, mais
-plus disposé à marcher vers Wavre, et commençant à comprendre qu'il
-avait pour mission principale de séparer les Prussiens des Anglais. À
-deux heures de la nuit il avait écrit pour annoncer que définitivement
-il marcherait sur Wavre dès la pointe du jour. Dès lors, après l'ordre
-de dix heures du soir, réitéré à trois heures du matin, Napoléon
-pensait que si Grouchy n'arrivait pas avec la totalité de son corps
-d'armée, il enverrait au moins un détachement de sept mille hommes, ce
-qui lui en laisserait 26 mille, avec lesquels il pourrait contenir les
-Prussiens, ou bien se replier en combattant sur la droite de
-Mont-Saint-Jean. Napoléon comptait donc ou sur un détachement de son
-aile droite, ou sur son aile droite tout entière. Néanmoins malgré les
-ordres expédiés le soir, et répétés pendant la nuit, il voulut envoyer
-un nouvel officier à Grouchy pour lui faire bien connaître la
-situation, et lui expliquer encore une fois quel était le concours
-qu'on attendait de sa part. Il manda auprès de lui l'officier polonais
-Zenowicz, destiné à porter ce nouveau message, le conduisit sur un
-mamelon d'où l'on embrassait tout l'horizon, puis se tournant vers la
-droite, J'attends Grouchy de ce côté, lui dit-il, je l'attends
-impatiemment.... allez le joindre, amenez-le, et ne le quittez que
-lorsque _son corps d'armée débouchera sur notre ligne de
-bataille_.--Napoléon recommanda à cet officier de marcher le plus vite
-possible, et de se faire remettre par le maréchal Soult une dépêche
-écrite, qui devait préciser mieux encore les ordres qu'il venait de
-lui donner verbalement. Cela fait, Napoléon, qui avait passé la nuit à
-exécuter des reconnaissances dans la boue, et qui depuis qu'il avait
-quitté Ligny, c'est-à-dire depuis la veille à cinq heures du matin,
-n'avait pris que trois heures de repos, se jeta sur son lit de camp.
-Il avait en ce moment son frère Jérôme à ses côtés.--Il est dix
-heures, lui dit-il, je vais dormir jusqu'à onze; je me réveillerai
-certainement, mais en tout cas tu me réveilleras toi-même, car,
-ajouta-t-il, en montrant les officiers qui l'entouraient, ils
-n'oseraient interrompre mon sommeil.--Après avoir prononcé ces
-paroles, il posa sa tête sur son mince oreiller, et quelques minutes
-après il était profondément endormi.
-
-[En marge: Les deux armées prennent successivement position.]
-
-Pendant ce temps, tout était en mouvement autour de lui, et chacun
-prenait de son mieux la position qui lui était assignée. Les Anglais
-bien reposés, bien nourris, n'étaient occupés qu'à se placer
-méthodiquement sur le terrain où ils devaient déployer leur
-opiniâtreté accoutumée. Les Français achevaient en hâte un faible
-repas, et à peine reposés, à peine nourris, attendaient impatiemment
-le signal du combat, qu'ils étaient habitués à recevoir des batteries
-de la garde. Certaines divisions venaient seulement d'arriver en
-ligne, et celle du général Durutte notamment, mise tardivement en
-marche par la faute de l'état-major général, se hâtait d'accourir à
-son poste n'ayant presque pas eu le temps de manger la soupe. Mais
-l'ardeur dont nos soldats étaient animés leur faisait considérer
-toutes les souffrances comme indifférentes, qu'elles fussent dues aux
-circonstances ou à la faute de leurs chefs.
-
-[En marge: Mouvements des divers corps alliés.]
-
-[En marge: Marche des Prussiens vers Mont-Saint-Jean.]
-
-Au loin le mouvement des diverses armées avait également pour but
-l'action décisive qui allait s'engager sur le plateau de
-Mont-Saint-Jean. Blucher après avoir dès la veille réuni ses quatre
-corps à Wavre, et rallié un certain nombre de ses fuyards, que notre
-cavalerie mal dirigée n'avait point ramassés, s'apprêtait à tenir la
-parole donnée au duc de Wellington, et à lui amener tout ou partie de
-ses forces. Il lui restait environ 88 mille hommes, fort éprouvés par
-la journée du 16, mais grâce à ses patriotiques exemples, prêts à
-combattre de nouveau avec le dernier dévouement. Le 4e corps, celui de
-Bulow, n'avait pas encore tiré un coup de fusil, et il le destinait à
-marcher le premier vers Mont-Saint-Jean. En conséquence il lui avait
-prescrit de franchir la Dyle dès la pointe du jour; mais ce corps,
-ralenti par un incendie dans son passage à travers la ville de Wavre,
-n'avait pu être en marche vers Mont-Saint-Jean qu'après sept heures du
-matin. Il avait ordre de se diriger vers la chapelle Saint-Lambert,
-située sur le flanc de la position où allait se livrer la bataille
-entre les Anglais et les Français. Il pouvait y être vers une heure de
-l'après-midi. Le projet de Blucher était de faire appuyer Bulow par
-Pirch Ier (2e corps), et de diriger Ziethen (1er corps) le long de la
-forêt de Soignes, par le petit chemin d'Ohain, de manière qu'il pût
-déboucher plus près encore de la gauche des Anglais. Ces deux corps de
-Pirch Ier et de Ziethen, réduits à environ 15 mille hommes chacun, et
-joints à Bulow qui était entier, portaient à 60 mille combattants le
-secours que les Prussiens allaient fournir au duc de Wellington. Enfin
-Blucher avait résolu de laisser en arrière-garde Thielmann (3e corps)
-qui avait peu souffert à Ligny, et lui avait prescrit de retenir
-Grouchy devant Wavre, en lui disputant le passage de la Dyle.
-
-Certainement l'apparition possible de 60 mille Prussiens sur son flanc
-droit était pour Napoléon une chose extrêmement grave. Mais il restait
-34 mille Français, victorieux l'avant-veille à Ligny, pleins de
-confiance en eux-mêmes et de dévouement à leur drapeau, et leur
-position était telle qu'ils pouvaient faire retomber sur la tête des
-Prussiens le coup suspendu en ce moment sur la nôtre. Arrivés à
-Mont-Saint-Jean avant Blucher, ils devaient rendre Napoléon
-invulnérable pendant une journée au moins: arrivés après, ils
-plaçaient Blucher entre deux feux, et devaient l'accabler. Toute la
-question était de savoir s'ils arriveraient, et en vérité il était
-difficile d'en douter.
-
-[En marge: Marche du corps de Grouchy.]
-
-[En marge: Espérance de le voir déboucher sur notre droite.]
-
-On a vu en effet comment le maréchal Grouchy après avoir perdu la
-moitié de la journée précédente en vaines recherches, avait fini par
-découvrir la marche des Prussiens vers Wavre, et par se porter à
-Gembloux. Il y était parvenu tard, mais ses troupes n'ayant fait que
-deux lieues et demie dans la journée, auraient pu en partant le
-lendemain 18 à quatre heures du matin, être rendues au milieu de la
-matinée sur les points les plus éloignés de ce théâtre d'opération.
-Malheureusement, bien qu'à la fin du jour Grouchy ne conservât plus de
-doute sur la direction suivie par les Prussiens, il n'avait donné les
-ordres de départ à Vandamme qu'à six heures du matin, à Gérard qu'à
-sept, et comme le temps nécessaire pour les distributions de vivres
-n'avait pas été prévu, les troupes de Vandamme n'avaient pu être en
-route avant huit heures, celles de Gérard avant neuf[21]. Néanmoins,
-malgré ces lenteurs, rien n'était perdu, rien même n'était compromis,
-car on était à quatre lieues les uns des autres à vol d'oiseau, à cinq
-au plus par les chemins de traverse. Le canon, qui allait bientôt
-remplir la contrée de ses éclats, devait être de tous les ordres le
-plus clair, et en supposant qu'il fallût cinq heures pour rejoindre
-Napoléon (ce qui est exagéré, comme on le verra), il restait assez de
-temps pour apporter un poids décisif dans la balance de nos destinées.
-Ainsi donc si Blucher marchait vers Mont-Saint-Jean, Grouchy, d'après
-toutes les probabilités, devait y marcher aussi, et à onze heures du
-matin, soit qu'on ignorât, soit qu'on connût les détails que nous
-venons de rapporter, il y avait autant d'espérances que de craintes à
-concevoir pour le sort de la France. Que disons-nous, autant
-d'espérances que de craintes! il n'y avait que des espérances à
-concevoir, si le canon qui atteindrait les oreilles de ces 34 mille
-Français, ouvrait en même temps leur esprit! Hélas, il allait leur
-ouvrir l'esprit à tous, le remplir même de lumière, un seul excepté,
-celui qui les commandait!
-
-[Note 21: Il y eut même des troupes qui ne quittèrent Gembloux qu'à
-dix heures. J'ai en ma possession des lettres écrites par des
-habitants qui attestent ces détails.]
-
-L'officier polonais Zenowicz, que Napoléon avait chargé de porter une
-dernière instruction au maréchal Grouchy, avait perdu une heure auprès
-du maréchal Soult, pour obtenir la dépêche écrite qu'il devait prendre
-des mains de ce maréchal. Cette dépêche, tout à fait ambiguë, ne
-valait pas le temps qu'elle avait coûté. Elle disait qu'une grande
-bataille allait se livrer contre les Anglais, qu'il fallait par
-conséquent se hâter de marcher vers Wavre, pour se tenir en
-communication étroite avec l'armée, et _se mettre en rapport
-d'opérations avec elle_.--Cependant quelque vague que fût ce langage,
-rapproché des ordres de la veille, interprété par la situation
-elle-même, il disait suffisamment qu'il fallait se hâter, soit pour
-s'interposer entre les Anglais et les Prussiens, soit pour assaillir
-ceux-ci, les assaillir n'importe comment, pourvu qu'on les occupât, et
-qu'on les empêchât d'apporter la victoire aux Anglais.
-
-[En marge: Bataille de Waterloo.]
-
-[En marge: Position prise par Napoléon pour diriger la bataille.]
-
-Onze heures venaient de sonner: Napoléon, sans laisser à son frère le
-soin de l'arracher au sommeil, était déjà debout. Il avait quitté la
-ferme du _Caillou_, et s'était établi à la ferme de la
-_Belle-Alliance_, d'où il dominait tout entier le bassin où il allait
-livrer sa dernière bataille. Il avait pris place sur un petit tertre,
-ayant ses cartes étalées sur une table, ses officiers autour de lui,
-ses chevaux sellés au pied du tertre. Les deux armées attendaient
-immobiles le signal du combat. Les Anglais étaient tranquilles,
-confiants dans leur courage, dans leur position, dans leur général,
-dans le concours empressé des Prussiens. Les Français (nous parlons
-des soldats et des officiers inférieurs), exaltés au plus haut point,
-ne songeaient ni aux Prussiens ni à Grouchy, mais aux Anglais qu'ils
-avaient devant eux, ne demandaient qu'à les aborder, et attendaient la
-victoire d'eux-mêmes et du génie fécond qui les commandait, et qui
-toujours avait su trouver à propos des combinaisons irrésistibles.
-
-[En marge: Ouverture du feu à onze heures et demie du matin.]
-
-À onze heures et demie, Napoléon donna le signal, et de notre côté
-cent vingt bouches à feu y répondirent. D'après le plan qu'il avait
-conçu de rabattre la gauche des Anglais sur leur centre, afin de leur
-enlever la chaussée de Bruxelles, la principale attaque devait
-s'exécuter par notre droite, et Napoléon y avait accumulé une grande
-quantité d'artillerie. Il avait amené là non-seulement les batteries
-de 12 du comte d'Erlon, chargé de cette opération, mais celles du
-général Reille, chargé de l'attaque de gauche, celles du comte de
-Lobau, laissé en réserve, et un certain nombre de pièces de la garde.
-Il avait formé ainsi une batterie de quatre-vingts bouches à feu, qui,
-tirant par-dessus le petit vallon situé entre les deux armées,
-envoyait ses boulets jusque sur le revers du plateau. La gauche des
-Anglais obliquant un peu en arrière pour obéir à la configuration du
-terrain, notre droite la suivait dans ce mouvement, et formait un
-angle avec la ligne de bataille, de manière que beaucoup de nos
-boulets prenant d'écharpe la grande chaussée de Bruxelles, tombaient
-au centre de l'armée britannique. (Voir la carte nº 66.)
-
-[En marge: Violente canonnade sur le front des deux armées.]
-
-À notre gauche le général Reille avait réuni les batteries de ses
-divisions, celles de la cavalerie de Piré, et tirait sur le bois et le
-château de Goumont. Napoléon, pour soutenir le feu de cette aile,
-avait ordonné d'y joindre l'artillerie attelée de Kellermann, lequel
-était placé derrière le corps de Reille, et de ce côté quarante
-bouches à feu au moins couvraient de leurs projectiles la droite du
-duc de Wellington. Beaucoup de boulets étaient perdus, mais d'autres
-portaient la mort au plus épais des masses ennemies, et y produisaient
-des trouées profondes, malgré le soin qu'on avait eu de les tenir sur
-le revers du plateau.
-
-[En marge: Attaque du château de Goumont.]
-
-Après une demi-heure de cette violente canonnade, Napoléon ordonna
-l'attaque du bois et du château de Goumont. Il avait deux raisons pour
-commencer l'action par notre gauche, l'une que le poste de Goumont
-étant le plus avancé se présentait le premier, l'autre qu'en attirant
-l'attention de l'ennemi sur sa droite, on la détournait un peu de sa
-gauche, où devait s'opérer notre principal effort.
-
-Le 2e corps, composé des divisions Foy, Jérôme, Bachelu, descendit
-dans le vallon, et, se ployant autour du bois de Goumont, l'embrassa
-dans une espèce de demi-cercle. La division Foy formant notre extrême
-gauche et flanquée par la cavalerie de Piré, dut se porter un peu plus
-en avant, afin de joindre cette partie de la ligne anglaise qui
-décrivait un contour en arrière. Mais ce n'était pas elle qui devait
-s'engager la première. La division Jérôme, rencontrant le bois de
-Goumont allongé vers nous, s'y jeta vivement, tandis qu'à sa droite la
-division Bachelu remplissait l'espace compris entre Goumont et la
-chaussée de Bruxelles. Nos tirailleurs repoussèrent les tirailleurs de
-l'ennemi, puis la brigade Bauduin, composée du 1er léger et du 3e de
-ligne, s'élança sur le bois qui consistait dans une haute futaie
-très-claire, et dans un taillis épais placé au-dessous de la futaie.
-Il était occupé par un bataillon de Nassau et par plusieurs compagnies
-hanovriennes. Quatre compagnies des gardes anglaises gardaient les
-bâtiments situés au delà du bois, et complétaient une garnison qui
-était, avons-nous dit, de 1,800 hommes.
-
-[En marge: Prise du bois de Goumont.]
-
-La brigade Bauduin essuya un feu meurtrier parti du taillis qui
-remplissait les intervalles de la futaie. Il était difficile de
-répondre à coups de fusil à un ennemi qu'on ne voyait point. Aussi nos
-soldats se hâtèrent-ils de pénétrer dans le fourré, tuant à coups de
-baïonnette les adversaires qui les avaient fusillés à bout portant. Le
-brave général Bauduin reçut la mort dans cette attaque. Les gens de
-Nassau favorisés par la nature du lieu, se défendirent opiniâtrement;
-mais le prince Jérôme, amenant la brigade Soye, et tournant le bois
-par la droite, les força de se retirer. À peine avions-nous conquis le
-bois, que nous arrivâmes devant un obstacle plus difficile encore à
-vaincre. Au sortir du bois se trouvait un verger enceint d'une haie
-vive, et cette haie formée d'arbres très-gros et fortement entrelacés,
-présentait une espèce de mur impénétrable, d'où partait une grêle de
-balles. Les premiers soldats qui voulurent déboucher du bois tombèrent
-sous le feu. Mais l'audace de nos fantassins ne s'arrêta point devant
-le péril. Ils se précipitèrent sur cette haie si épaisse, s'y
-frayèrent un passage la hache à la main, et tuèrent à coups de
-baïonnette tout ce qui n'avait pas eu le temps de fuir. Ce deuxième
-obstacle surmonté, ils en rencontrèrent un troisième. Au delà de la
-haie s'élevaient les bâtiments du château, consistant vers notre
-droite en un gros mur crénelé, et vers notre gauche en un corps de
-ferme d'une remarquable solidité. Six cents hommes des gardes
-anglaises les occupaient.
-
-[En marge: Lutte acharnée et infructueuse pour s'emparer de la ferme
-et du château.]
-
-Ce n'était pas la peine assurément de perdre des centaines et surtout
-des milliers d'hommes pour enlever un tel obstacle, car là n'était pas
-le véritable point d'attaque, et il suffisait d'avoir conquis le bois
-pour s'assurer un appui contre les entreprises de l'ennemi sur notre
-gauche, sans sacrifier à un objet tout à fait secondaire la belle
-infanterie du 2e corps, qui comprenait un tiers de l'infanterie de
-l'armée. Le général Reille qui pensait ainsi, donna l'ordre de ne pas
-s'entêter à prendre ces bâtiments, mais il n'alla pas veiller d'assez
-près à l'exécution de cet ordre, et nos généraux de brigade et de
-division, entraînés par leur ardeur et celle des troupes,
-s'obstinèrent à conquérir la ferme et le château. De son côté, le duc
-de Wellington, voyant l'acharnement que nous y mettions, y envoya
-aussitôt un bataillon de Brunswick, et de nouveaux détachements des
-gardes anglaises. La lutte de ce côté devint ainsi des plus violentes.
-
-Tandis que notre aile gauche s'engageait de la sorte, Napoléon, obligé
-de s'en fier à ses lieutenants du détail des attaques, suivait
-attentivement l'ensemble de la bataille, et préparait l'opération
-principale contre le centre et la gauche de l'ennemi. Ney devait
-exécuter sous ses yeux cette opération, qui avait pour but, comme
-nous l'avons dit, d'enlever aux Anglais la chaussée de Bruxelles,
-seule issue praticable à travers la forêt de Soignes. Les troupes du
-1er corps, désolées d'être restées inutiles le 16, attendaient avec
-impatience le signal du combat. Napoléon, la lunette à la main,
-cherchait à discerner si l'ennemi avait fait quelques dispositions
-nouvelles par suite de l'attaque commencée contre le château de
-Goumont. Tout ce qu'on pouvait apercevoir, c'est que de
-Braine-l'Alleud s'avançaient quelques troupes. C'était la division
-Chassé, très-inutilement laissée par le duc de Wellington à son
-extrême droite, pour se lier aux troupes laissées encore plus
-inutilement à Hal. Tandis que le général anglais faisait avancer cette
-division pour renforcer sa droite, il paraissait inactif vers son
-centre et sa gauche, se bornant de ce côté à serrer les rangs
-éclaircis par nos boulets.
-
-[En marge: Tandis que Napoléon s'apprête à ordonner au centre
-l'attaque de la Haye-Sainte, il croit apercevoir au loin sur sa droite
-des troupes venant de Wavre.]
-
-[En marge: Opinions diverses sur cette apparition.]
-
-[En marge: Envoi du général Domon pour observer de plus près les
-troupes qu'on a cru apercevoir.]
-
-Tout à coup cependant, Napoléon, toujours attentif à son extrême
-droite par où devait venir Grouchy, aperçut dans la direction de la
-chapelle Saint-Lambert comme une ombre à l'horizon, dont il n'était
-pas facile de saisir le vrai caractère. Si on a présente la
-description que nous avons donnée de ce champ de bataille, on doit se
-souvenir que le vallon qui séparait les deux armées, s'allongeant vers
-Wavre, passait successivement au pied des fermes de Papelotte et de la
-Haye, traversait ensuite des bois épais, se réunissait près de la
-chapelle Saint-Lambert au vallon qui servait de lit au ruisseau de
-Lasne, et allait enfin beaucoup plus loin se confondre avec la vallée
-de la Dyle. (Voir les cartes n{os} 65 et 66.) C'est sur ces hauteurs
-lointaines de la chapelle Saint-Lambert que se montrait l'espèce
-d'ombre que Napoléon avait remarquée à l'extrémité de l'horizon.
-L'ombre semblait s'avancer, ce qui pouvait faire supposer que
-c'étaient des troupes. Napoléon prêta sa lunette au maréchal Soult,
-celui-ci à divers généraux de l'état-major, et chacun exprima son
-avis. Les uns croyaient y voir la cime de quelques bois, d'autres un
-objet mobile qui paraissait se déplacer. Dans le doute, Napoléon
-suspendit ses ordres d'attaque pour s'assurer de ce que pouvait être
-cette apparition inquiétante. Bientôt avec son tact exercé il y
-reconnut des troupes en marche, et ne conserva plus à cet égard aucun
-doute. Était-ce le détachement demandé à Grouchy, ou bien Grouchy
-lui-même? Étaient-ce les Prussiens? À cette distance il était
-impossible de distinguer l'habit français de l'habit prussien, l'un et
-l'autre étant de couleur bleue. Napoléon appela auprès de lui le
-général Domon, commandant une division de cavalerie légère, le fit
-monter sur le tertre où il avait pris place, lui montra les troupes
-qu'on apercevait à l'horizon, et le chargea d'aller les reconnaître,
-avec ordre de les rallier si elles étaient françaises, de les contenir
-si elles étaient ennemies, et de mander immédiatement ce qu'il aurait
-appris. Il lui donna pour le seconder dans l'accomplissement de sa
-mission, la division légère de Subervic, forte de 12 ou 1300 chevaux.
-Les deux en comprenaient environ 2,400, et étaient en mesure
-non-seulement d'observer mais de ralentir la marche du corps qui
-s'avançait, si par hasard il était ennemi.
-
-[En marge: Napoléon n'est point alarmé d'abord.]
-
-[En marge: Il pense que les Prussiens ne peuvent apparaître sans être
-précédés ou suivis du corps de Grouchy.]
-
-[En marge: Ordre au comte de Lobau d'aller choisir un terrain pour
-arrêter l'ennemi qui se présenterait sur notre droite.]
-
-Cet incident n'inquiéta pas encore Napoléon. Si Grouchy en effet avait
-laissé échapper quelques colonnes latérales de l'armée prussienne, il
-ne pouvait manquer d'être à leur poursuite, et paraissant bientôt
-après elles, l'accident loin d'être malheureux deviendrait heureux,
-car ces colonnes prises entre deux feux seraient inévitablement
-détruites. Le mystère pourtant ne tarda point à s'éclaircir. On amena
-un prisonnier, sous-officier de hussards, enlevé par notre cavalerie
-légère. Il portait une lettre du général Bulow au duc de Wellington,
-lui annonçant son approche, et lui demandant des instructions. Ce
-sous-officier était fort intelligent. Il déclara que les troupes qu'on
-apercevait étaient le corps de Bulow, fort de 30 mille hommes, et
-envoyé pour se joindre à la gauche de l'armée anglaise. Cette
-révélation était sérieuse, sans être cependant alarmante. Si Bulow,
-qui venait de Liége par Gembloux, et qui avait dû défiler sous les
-yeux de Grouchy, était si près, Grouchy, qui aurait dû fermer les yeux
-pour ne point le voir, ne pouvait être bien loin. Ou son corps tout
-entier, ou le détachement qu'on lui avait demandé, allait arriver en
-même temps que Bulow, et il était même possible de tirer un grand
-parti de cet accident. En plaçant en effet sur notre droite qu'on
-replierait en potence, un fort détachement pour arrêter Bulow, ce
-dernier serait mis entre deux feux par les sept mille hommes demandés
-à Grouchy, ou par les trente-quatre mille que Grouchy amènerait
-lui-même. Napoléon fit appeler le comte de Lobau, et lui ordonna
-d'aller choisir sur le penchant des hauteurs tournées vers la Dyle,
-un terrain où il pût se défendre longtemps avec ses deux divisions
-d'infanterie, et les deux divisions de cavalerie de Domon et de
-Subervic. Le tout devait former une masse de dix mille hommes, qui
-dans les mains du comte de Lobau vaudrait beaucoup plus que son
-nombre, et qui pourrait bien attendre les sept mille hommes que dans
-la pire hypothèse on devait espérer de Grouchy, s'il n'accourait pas
-avec la totalité de ses forces. On aurait ainsi 17 mille combattants à
-opposer aux 30 mille de Bulow, et distribués de manière à le prendre
-en queue, tandis qu'on l'arrêterait en tête. Il n'y avait donc pas de
-quoi s'alarmer. Toutefois c'étaient dix mille hommes de moins à jeter
-sur la gauche des Anglais pour la culbuter sur leur centre et pour les
-déposséder de la chaussée de Bruxelles. Mais la garde, qu'on ne
-ménageait plus dans ces guerres à outrance, serait tout entière
-engagée comme réserve, et s'il devait en coûter davantage, le triomphe
-n'en serait pas moins décisif. Napoléon n'éprouva par conséquent aucun
-trouble. Seulement au lieu de 75 mille hommes, il allait en avoir 105
-mille à combattre avec 68 mille: les chances étaient moindres, mais
-grandes encore.
-
-[En marge: Napoléon aurait-il dû en ce moment suspendre l'action, et
-battre en retraite?]
-
-Il aurait pu à la vérité se replier, et renoncer à combattre: mais se
-replier au milieu d'une bataille commencée, devant les Anglais et
-devant les Prussiens, était une résolution des plus graves. C'était
-perdre l'ascendant de la victoire de Ligny, c'était repasser en vaincu
-la frontière que deux jours auparavant on avait passée en vainqueur,
-avec la certitude d'avoir quinze jours après deux cent cinquante
-mille ennemis de plus sur les bras, par l'arrivée en ligne des
-Autrichiens, des Russes et des Bavarois. Mieux valait continuer une
-bataille qui, si elle était gagnée, maintenait définitivement les
-choses dans la situation où nous avions espéré les mettre, que de
-reculer pour voir les deux colonnes envahissantes du Nord et de l'Est
-se réunir, et nous accabler par leur réunion. Dans la position où l'on
-se trouvait, il fallait vaincre ou mourir. Napoléon le savait, et il
-n'apprenait rien en voyant combien la journée devenait sérieuse.
-D'ailleurs pour imaginer que les Prussiens viendraient sans Grouchy,
-il fallait tout mettre au pire, et supposer la fortune tellement
-rigoureuse, qu'en vingt ans de guerre elle ne l'avait jamais été à ce
-point. Il se borna donc à prendre de nouvelles précautions afin de
-faire arriver Grouchy en ligne. Il prescrivit au maréchal Soult
-d'expédier un officier avec une dépêche datée d'une heure, annonçant
-l'apparition des troupes prussiennes sur notre droite, et portant
-l'ordre formel de marcher à nous pour les écraser. Un officier au
-galop courant au-devant de Grouchy, devait le rencontrer dans moins de
-deux heures, et l'amener dans moins de trois à portée des deux armées.
-Ainsi Grouchy devait se faire sentir avant six heures, et certes la
-bataille serait loin d'être décidée à ce moment de la journée. Lobau
-tiendrait bien jusque-là sur notre flanc droit, aidé par la forme des
-lieux et par son énergie.
-
-[En marge: Napoléon se hâte au contraire d'ordonner l'attaque contre
-le centre et la gauche des Anglais.]
-
-Pourtant c'était une raison de hâter l'attaque contre la gauche des
-Anglais, car outre l'avantage de pouvoir reporter nos forces du côté
-de Bulow si on en avait fini avec eux, il y avait celui de les séparer
-des Prussiens, et d'empêcher tout secours de leur parvenir. Napoléon
-donna donc au maréchal Ney le signal de l'attaque.
-
-[En marge: Préparatifs de cette attaque.]
-
-[En marge: Disposition peu usitée, adoptée par d'Erlon pour son
-infanterie.]
-
-Cette importante opération devait commencer par un coup de vigueur au
-centre, contre la ferme de la Haye-Sainte située sur la grande
-chaussée de Bruxelles. Notre aile droite déployée devait ensuite
-gravir le plateau, se rendre maîtresse du petit chemin d'Ohain qui
-courait à mi-côte, se jeter sur la gauche des Anglais, et tâcher de la
-culbuter sur leur centre, pour leur enlever Mont-Saint-Jean au point
-d'intersection des routes de Nivelles et de Bruxelles. La brigade
-Quiot de la division Alix (première de d'Erlon), disposée en colonne
-d'attaque sur la grande route, et appuyée par une brigade des
-cuirassiers de Milhaud, avait ordre d'emporter la ferme de la
-Haye-Sainte. La brigade Bourgeois (seconde d'Alix), placée sur la
-droite de la grande route, devait former le premier échelon de
-l'attaque du plateau; la division Donzelot devait former le second, la
-division Marcognet le troisième, la division Durutte le quatrième. Ney
-et d'Erlon avaient adopté pour cette journée, sans doute afin de
-donner plus de consistance à leur infanterie, une disposition
-singulière, et dont les inconvénients se firent bientôt sentir. Il
-était d'usage dans notre armée que les colonnes d'attaque se
-présentassent à l'ennemi un bataillon déployé sur leur front, pour
-fournir des feux, et sur chaque flanc un bataillon en colonne serrée
-pour tenir tête aux charges de la cavalerie. Cette fois au contraire
-Ney et d'Erlon avaient déployé les huit bataillons de chaque division,
-en les rangeant les uns derrière les autres à distance de cinq pas, de
-manière qu'entre chaque bataillon déployé il y avait à peine place
-pour les officiers, et qu'il leur était impossible de se former en
-carré sur leurs flancs pour résister à la cavalerie. Ces quatre
-divisions formant ainsi quatre colonnes épaisses et profondes,
-s'avançaient à la même hauteur, laissant de l'une à l'autre un
-intervalle de trois cents pas. D'Erlon était à cheval à la tête de ses
-quatre échelons; Ney dirigeait lui-même la brigade Quiot, qui allait
-aborder la Haye-Sainte.
-
-[En marge: Comment les Anglais étaient distribués sur leur gauche.]
-
-Le général Picton commandait la gauche des Anglais. Il avait en
-première ligne le 95e bataillon de la brigade anglaise Kempt, embusqué
-le long du chemin d'Ohain, et sur le prolongement du 95e, toujours
-dans ce même chemin, la brigade Bylandt de la division Perponcher. Il
-avait en seconde ligne, sur le bord du plateau, le reste de la brigade
-Kempt, la brigade écossaise Pack, les brigades hanovriennes Vincke et
-Best. La brigade de Saxe-Weimar (division Perponcher) occupait les
-fermes de Papelotte et de la Haye. La cavalerie légère anglaise Vivian
-et Vandeleur flanquait l'extrême gauche en attendant les Prussiens.
-Vingt bouches à feu couvraient le front de cette partie de l'armée
-ennemie.
-
-[En marge: Attaque de la Haye-Sainte.]
-
-[En marge: Ney s'empare du verger, sans pouvoir pénétrer dans les
-bâtiments de ferme.]
-
-Vers une heure et demie, Ney lance la brigade Quiot sur la
-Haye-Sainte, et d'Erlon descend avec ses quatre divisions dans le
-vallon qui nous sépare des Anglais. Ce qu'il y aurait eu de plus
-simple, c'eût été de démolir la Haye-Sainte à coups de canon, et là
-comme au château de Goumont on eût épargné bien du sang. Mais l'ardeur
-est telle qu'on ne compte plus avec les obstacles. Les soldats de
-Quiot, conduits par Ney, se jettent d'abord sur le verger qui précède
-les bâtiments de ferme, et qui est entouré d'une haie vive. Ils y
-pénètrent sous une grêle de balles, et en expulsent les soldats de la
-légion allemande. Le verger conquis, ils veulent s'emparer des
-bâtiments, mais des murs crénelés part un feu meurtrier qui les
-décime. Un brave officier, tué depuis sous les murs de Constantine, le
-commandant du génie Vieux, s'avance une hache à la main pour abattre
-la porte de la ferme, reçoit un coup de feu, s'obstine, et ne cède que
-lorsque atteint de plusieurs blessures il ne peut plus se tenir
-debout. La porte résiste, et du haut des murs les balles continuent à
-pleuvoir.
-
-[En marge: Premières charges de cavalerie autour de la Haye-Sainte.]
-
-[En marge: Attaque de d'Erlon sur la gauche et le centre des Anglais.]
-
-[En marge: Charge des Écossais gris sur l'infanterie de d'Erlon.]
-
-[En marge: Cette infanterie mise en confusion.]
-
-À la vue de cette attaque, le prince d'Orange sentant le danger du
-bataillon allemand qui défend la Haye-Sainte, envoie à son secours le
-bataillon hanovrien de Lunebourg. Ney laisse approcher les Hanovriens,
-et lance sur eux l'un des deux régiments de cuirassiers qu'il avait
-sous la main. Les cuirassiers fondent sur le bataillon de Lunebourg,
-le renversent, le foulent aux pieds, lui enlèvent son drapeau, et
-après avoir sabré une partie de ses hommes, poursuivent les autres
-jusqu'au bord du plateau. À leur tour les gardes à cheval de Somerset
-chargent les cuirassiers, qui, surpris en désordre, sont obligés de
-revenir. Mais Ney opposant un bataillon de Quiot aux gardes à cheval
-les arrête par une vive fusillade. Tandis que le combat se prolonge
-autour de la Haye-Sainte, dont le verger seul est conquis, d'Erlon
-s'avance avec ses quatre divisions sous la protection de notre grande
-batterie de quatre-vingts bouches à feu, parcourt le fond du vallon,
-puis en remonte le bord opposé. Cheminant dans des terres grasses et
-détrempées, son infanterie franchit lentement l'espace qui la sépare
-de l'ennemi. Bientôt nos canons ne pouvant plus tirer par dessus sa
-tête, elle continue sa marche sans protection, et gravit le plateau
-avec une fermeté remarquable. En approchant du sommet, un feu terrible
-de mousqueterie partant du chemin d'Ohain dans lequel était embusqué
-le 95e, accueille notre premier échelon de gauche, formé par la
-seconde brigade de la division Alix. (On vient de voir que la première
-brigade attaquait la Haye-Sainte.) Pour se soustraire à ce feu la
-division Alix appuie à droite, et raccourcit ainsi la distance qui la
-sépare du second échelon (division Donzelot). Toutes deux marchent au
-chemin d'Ohain, le traversent malgré quelques portions de haie vive,
-et après avoir essuyé des décharges meurtrières, se précipitent sur le
-95e et sur les bataillons déployés de la brigade Bylandt. Elles tuent
-un grand nombre des soldats du 95e, et culbutent à la baïonnette les
-bataillons de Kempt et de Bylandt. À leur droite notre troisième
-échelon (division Marcognet), après avoir gravi la hauteur sous la
-mitraille, franchit à son tour le chemin d'Ohain, renverse les
-Hanovriens, et prend pied sur le plateau, à quelque distance des deux
-divisions Alix et Donzelot. Déjà la victoire se prononce pour nous,
-et la position semble emportée, lorsqu'à un signal du général Picton,
-les Écossais de Pack cachés dans les blés se lèvent à l'improviste, et
-tirent à bout portant sur nos deux premières colonnes. Surprises par
-ce feu au moment même où elles débouchaient sur le plateau, elles
-s'arrêtent. Le général Picton les fait alors charger à la baïonnette
-par les bataillons de Pack et de Kempt ralliés. Il tombe mort atteint
-d'une balle au front, mais la charge continue, et nos deux colonnes
-vivement abordées cèdent du terrain. Elles résistent cependant, se
-reportent en avant, et se mêlent avec l'infanterie anglaise, lorsque
-tout à coup un orage imprévu vient fondre sur elles. Le duc de
-Wellington accouru sur les lieux, avait lancé sur notre infanterie les
-douze cents dragons écossais de Ponsonby, appelés les _Écossais gris_,
-parce qu'ils montaient des chevaux de couleur grise. Ces dragons
-formés en deux colonnes, et chargeant avec toute la vigueur des
-chevaux anglais, pénètrent entre la division Alix et la division
-Donzelot d'un côté, entre la division Donzelot et la division
-Marcognet de l'autre. Abordant par le flanc les masses profondes de
-notre infanterie qui ne peuvent se déployer pour se former en carré,
-ils s'y enfoncent sans les rompre, ni les traverser à cause de leur
-épaisseur, mais y produisent une sorte de confusion. Ployant sous le
-choc des chevaux, et poussées sur la déclivité du terrain, nos
-colonnes descendent pêle-mêle avec les dragons jusqu'au fond du vallon
-qu'elles avaient franchi. Les Écossais gris enlèvent d'un côté le
-drapeau du 105e (division Alix), et de l'autre celui du 45e (division
-Marcognet). Ils ne bornent pas là leurs exploits. Deux batteries qui
-faisaient partie de la grande batterie de quatre-vingts bouches à feu,
-s'étaient mises en mouvement pour appuyer notre infanterie. Les
-dragons dispersent les canonniers, égorgent le brave colonel Chandon,
-culbutent les canons dans la fange, et ne pouvant les emmener tuent
-les chevaux.
-
-[En marge: Les cuirassiers chargent et détruisent les Écossais gris.]
-
-Heureusement ils touchent au terme de leur triomphe. Napoléon du haut
-du tertre où il était placé, avait aperçu ce désordre. Se jetant sur
-un cheval, il traverse le champ de bataille au galop, court à la
-grosse cavalerie de Milhaud, et lance sur les dragons écossais la
-brigade Travers composée des 7e et 12e de cuirassiers. L'un de ces
-régiments les aborde de front, tandis que l'autre les prend en flanc,
-et que le général Jacquinot dirige sur leur flanc opposé le 4e de
-lanciers. Les dragons écossais surpris dans le désordre d'une
-poursuite à toute bride, et assaillis dans tous les sens, sont à
-l'instant mis en pièces. Nos cuirassiers brûlant de venger notre
-infanterie, les percent avec leurs grands sabres, et en font un
-horrible carnage. Le 4e de lanciers conduit par le colonel Bro, ne les
-traite pas mieux avec ses lances. Un maréchal des logis des lanciers,
-nommé Urban, se précipitant dans la mêlée, fait prisonnier le chef des
-dragons, le brave Ponsonby. Les Écossais s'efforçant de délivrer leur
-général, Urban le renverse mort à ses pieds, puis menacé par plusieurs
-dragons, il va droit à l'un d'eux qui tenait le drapeau du 45e, le
-démonte d'un coup de lance, le tue d'un second coup, lui enlève le
-drapeau, se débarrasse en le tuant encore d'un autre Écossais qui le
-serrait de près, et revient tout couvert de sang porter à son colonel
-le trophée qu'il avait si glorieusement reconquis. Les Écossais
-cruellement maltraités regagnent les lignes de l'infanterie de Kempt
-et de Pack, laissant sept à huit cents morts ou blessés dans nos
-mains, sur douze cents dont leur brigade était composée.
-
-À l'extrême droite de d'Erlon la division Durutte qui formait le
-quatrième échelon avait eu à peu près le sort des trois autres. Elle
-s'était avancée dans l'ordre prescrit aux quatre divisions,
-c'est-à-dire ses bataillons déployés et rangés les uns derrière les
-autres à distance de cinq pas. Cependant comme elle avait aperçu la
-cavalerie Vandeleur prête à charger, elle avait laissé en arrière le
-85e en carré pour lui servir d'appui. Assaillie par les dragons légers
-de Vandeleur, elle n'avait pas été enfoncée, mais sa première ligne
-avait ployé un moment sous le poids de la cavalerie. Bientôt elle
-s'était dégagée à coups de fusil, et secourue par le 3e de chasseurs,
-elle s'était repliée en bon ordre sur le carré du 85e demeuré
-inébranlable.
-
-[En marge: Pertes résultant de cet engagement pour les deux partis.]
-
-Tel avait été le sort de cette attaque sur la gauche des Anglais, de
-laquelle Napoléon attendait de si grands résultats. Une faute de
-tactique imputable à Ney et à d'Erlon avait laissé nos quatre colonnes
-d'infanterie en prise à la cavalerie ennemie, et leur avait coûté
-environ trois mille hommes, en morts, blessés ou prisonniers. Les
-Anglais avaient à regretter leurs dragons, une partie de l'infanterie
-de Kempt et de Pack, les généraux Picton et Ponsonby, et en total un
-nombre d'hommes à peu près égal à celui que nous avions perdu. Mais
-ils avaient conservé leur position, et c'était une opération à
-recommencer, avec le désavantage d'une première tentative manquée.
-Toutefois il nous restait une partie de la ferme de la Haye-Sainte, et
-nos soldats dont l'ardeur n'était pas refroidie, se ralliaient déjà
-sur le bord du vallon qui nous séparait des Anglais. Napoléon s'y
-était porté, et se promenait lentement devant leurs rangs, au milieu
-des boulets ricochant d'une ligne à l'autre, et des obus remplissant
-l'air de leurs éclats. Le brave général Desvaux, commandant
-l'artillerie de la garde, venait d'être tué à ses côtés.
-
-[En marge: Pendant ce temps, le général Domon avait constaté l'arrivée
-des Prussiens sur notre extrême droite.]
-
-Quoique fort contrarié de cet incident, Napoléon montrait à ses
-soldats un visage calme et confiant, et leur faisait dire qu'on allait
-s'y prendre autrement, et qu'on n'en viendrait pas moins à bout de la
-ténacité britannique. Mais un autre objet attirait en cet instant son
-attention. Le général Domon, envoyé à la rencontre des troupes qu'on
-avait cru apercevoir sur les hauteurs de la chapelle Saint-Lambert,
-mandait que ces troupes étaient prussiennes, qu'il était aux prises
-avec elles, qu'il avait fourni plusieurs charges contre leur
-avant-garde, et qu'il fallait de l'infanterie pour les arrêter. Déjà
-des boulets lancés par elles venaient mourir en arrière de notre flanc
-droit, sur la chaussée de Charleroy. En même temps un officier du
-maréchal Grouchy, ayant réussi à traverser l'espace qui nous séparait
-de lui, annonçait qu'au lieu de partir de Gembloux à quatre heures du
-matin il en était parti à neuf, et qu'il se dirigeait sur Wavre. Si le
-maréchal eût marché en ligne droite sur Mont-Saint-Jean, il aurait pu
-rejoindre l'armée dans le moment même, c'est-à-dire vers trois heures.
-Mais Napoléon voyait clairement que Grouchy n'avait compris ni les
-lieux ni sa mission, et commençait à ne plus compter sur son arrivée.
-Il allait donc avoir deux armées sur les bras. Il était trop tard pour
-battre en retraite, car on aurait été assailli en queue et en flanc
-par cent trente mille hommes autorisés à se croire victorieux,
-auxquels on ne pouvait en opposer que 68 mille, réduits à 60 mille par
-la bataille engagée, et qui se seraient crus vaincus si on leur avait
-commandé un mouvement rétrograde. Napoléon résolut donc de tenir tête
-à l'orage, et ne désespéra pas de faire face à toutes les difficultés
-avec les braves soldats qui lui restaient, et dont l'exaltation
-semblait croître avec le péril.
-
-[En marge: Le comte de Lobau envoyé sur la droite avec le 6e corps,
-pour tenir tête aux Prussiens.]
-
-Le comte de Lobau était allé sur la droite reconnaître un terrain
-propre à la défensive. Napoléon lui ordonna de s'y transporter avec
-son corps réduit à deux divisions depuis le départ de la division
-Teste, et comptant 7,500 baïonnettes. Il lui adjoignit quelques
-batteries de sa garde pour remplacer sa batterie de 12, qui était
-l'une de celles que les dragons écossais avaient culbutées. Le comte
-de Lobau partit immédiatement, et son corps quittant le centre,
-traversa le champ de bataille au pas avec une lenteur imposante. Il
-alla s'établir en potence sur notre droite, parallèlement à la
-chaussée de Charleroy, et formant un angle droit avec notre ligne de
-bataille.
-
-[En marge: Position choisie par le comte de Lobau.]
-
-Le terrain que le comte de Lobau avait résolu d'occuper était des
-mieux choisis pour résister avec peu de monde à des forces
-supérieures. Ainsi que nous l'avons dit, le petit vallon placé entre
-les deux armées devenait en se prolongeant le lit du ruisseau de
-Smohain, et plus loin faisait sa jonction avec le ruisseau de Lasne.
-Entre les deux s'élevait une espèce de promontoire dont les pentes
-étaient boisées. (Voir les cartes n{os} 65 et 66.) Le comte de Lobau
-s'établit en travers de ce promontoire, la droite à la ferme
-d'Hanotelet, la gauche au château de Frichermont, se liant avec la
-division Durutte vers la ferme de Papelotte, barrant ainsi tout
-l'espace compris entre l'un et l'autre ruisseau, et ayant sur son
-front une batterie de trente bouches à feu, qui attendait l'ennemi la
-mèche à la main.
-
-[En marge: Marche du corps de Bulow vers la chapelle Saint-Lambert.]
-
-Le corps de Bulow était descendu de la chapelle Saint-Lambert dans le
-lit du ruisseau de Lasne par un chemin des plus difficiles, marchant
-tantôt dans un sable mouvant, tantôt dans une argile glissante, et
-ayant la plus grande peine à se faire suivre de son artillerie. Après
-avoir franchi ces mauvais terrains, il avait eu à traverser des bois
-épais, où quelques troupes bien postées auraient pu arrêter une armée.
-Malheureusement, dans la confiance où l'on était qu'il ne pouvait
-arriver de ce côté que Grouchy lui-même, aucune précaution n'avait été
-prise, et à cette vue Blucher qui venait de rejoindre Bulow,
-tressaillit de joie. À trois heures à peu près, les deux premières
-divisions de Bulow approchaient de la position de Lobau, la division
-de Losthin vers le ruisseau de Smohain, celle de Hiller vers le
-ruisseau de Lasne, l'une et l'autre précédées par de la cavalerie. Les
-escadrons de Domon et de Subervic faisaient avec elles le coup de
-sabre, et retardaient autant que possible leur approche. Lobau en
-bataille sur le bord du coteau les attendait, prêt à les couvrir de
-mitraille.
-
-[En marge: Napoléon modifie son plan, et ralentit l'action contre les
-Anglais, sauf à la reprendre pour la rendre décisive, lorsqu'il aura
-réussi à contenir les Prussiens.]
-
-[En marge: Ordre à Ney d'enlever la Haye-Sainte, et de s'y arrêter.]
-
-[En marge: Continuation du combat devant le château de Goumont.]
-
-Napoléon sans être encore alarmé de ce qui allait survenir de ce côté,
-avait néanmoins modifié son plan. Ayant pris l'offensive contre les
-Anglais, il dépendait de lui de suspendre l'action vis-à-vis d'eux, et
-de ne la reprendre pour la rendre décisive, que lorsqu'il aurait pu
-apprécier toute l'importance de l'attaque des Prussiens. Son projet
-était donc d'accueillir ces derniers d'une manière si vigoureuse
-qu'ils fussent arrêtés pour une heure ou deux au moins, puis de
-revenir aux Anglais, de se porter par la chaussée de Bruxelles sur le
-plateau de Mont-Saint-Jean avec le corps de d'Erlon rallié, avec la
-garde, avec la grosse cavalerie, et se jetant ainsi avec toutes ses
-forces sur le centre du duc de Wellington, d'en finir par un coup de
-désespoir. Mais pour agir avec sûreté il fallait au centre être en
-possession de la Haye-Sainte, afin de contenir les Anglais pendant
-qu'on temporiserait avec eux, et de pouvoir ensuite déboucher sur le
-plateau quand on voudrait frapper ce dernier coup. Il fallait sur la
-gauche avoir du château de Goumont tout ou partie, ce qui serait
-nécessaire en un mot pour s'y soutenir. Il recommanda donc à Ney
-d'enlever la Haye-Sainte coûte que coûte, de s'y établir, puis
-d'attendre le signal qu'il lui donnerait pour une tentative générale
-et définitive contre l'armée britannique. En même temps le général
-Reille ayant manqué de grosse artillerie dans l'attaque du château de
-Goumont, parce que sa batterie de 12 avait été portée à la grande
-batterie de droite, Napoléon lui envoya quelques obusiers afin
-d'incendier la ferme et le château.
-
-[En marge: Un moment les Français sont près d'emporter le château de
-Goumont.]
-
-[En marge: Ils sont obligés de s'en tenir à la conquête du bois.]
-
-Pendant ce temps le combat ne s'était ralenti ni à gauche ni au
-centre. La division Jérôme s'était acharnée contre le verger et les
-bâtiments du château de Goumont, et avait perdu presque autant
-d'hommes qu'elle en avait tué à l'ennemi. Elle avait fini par
-traverser la haie épaisse qui se présentait au sortir du bois; puis,
-ne pouvant forcer les murs crénelés du jardin, elle avait appuyé à
-gauche pour s'emparer des bâtiments de ferme, tandis que la division
-Foy la remplaçant dans le bois se fusillait avec les Anglais le long
-du verger. Le colonel Cubières, commandant le 1er léger qui s'était
-déjà signalé deux jours auparavant dans l'attaque du bois de Bossu,
-avait tourné les bâtiments sous un feu épouvantable parti du plateau.
-Apercevant par derrière une porte qui donnait dans la cour du château,
-il avait résolu de l'enfoncer. Un vaillant homme, le sous-lieutenant
-Legros, ancien sous-officier du génie, et surnommé par ses camarades
-_l'enfonceur_, se saisissant d'une hache avait abattu la porte, et, à
-la tête d'une poignée de braves gens, avait pénétré dans la cour. Déjà
-le poste était à nous, et nous allions en rester les maîtres, lorsque
-le lieutenant-colonel Macdonell accourant à la tête des gardes
-anglaises, était parvenu à repousser nos soldats, à refermer la porte,
-et à sauver ainsi le château de Goumont. Le brave Legros était resté
-mort sur le terrain. Le colonel Cubières, blessé l'avant-veille aux
-Quatre-Bras, atteint en ce moment de plusieurs coups de feu, renversé
-sous son cheval, allait être égorgé, lorsque les Anglais, touchés de
-sa bravoure et de son âge, l'avaient épargné, et l'avaient emporté
-tout sanglant. Il avait donc fallu revenir à la lisière du bois sans
-avoir conquis ce fatal amas de bâtiments. Pourtant la batterie
-d'obusiers étant arrivée, on l'avait établie sur le bord du vallon, et
-on avait fait pleuvoir sur la ferme et le château une grêle d'obus qui
-bientôt y avaient mis le feu. Au milieu de cet incendie, les Anglais,
-sans cesse renforcés, s'obstinaient à tenir dans une position qu'ils
-regardaient comme de la plus grande importance pour la défense du
-plateau. Déjà ce combat avait coûté trois mille hommes aux Français,
-et deux mille aux Anglais, sans autre résultat pour nous que d'avoir
-conquis le bois de Goumont. Les divisions Jérôme et Foy s'étaient
-accumulées autour de ce bois, où elles trouvaient une sorte d'abri, et
-la division Bachelu, réduite à trois mille hommes par l'affaire des
-Quatre-Bras, s'en était rapprochée également pour se dérober aux coups
-de l'artillerie britannique, en attendant qu'on employât plus
-utilement son courage. L'espace entre le château de Goumont et la
-chaussée de Bruxelles, où Ney attaquait la Haye-Sainte, était ainsi
-demeuré presque inoccupé.
-
-[En marge: Attaque et prise de la Haye-Sainte.]
-
-À la Haye-Sainte Ney avait redoublé d'efforts pour enlever un poste
-dont Napoléon voulait se servir pour tenter plus tard une attaque
-décisive contre le centre des Anglais. La brigade Quiot était restée
-dans le verger, et de là continuait à tirer sur les bâtiments de
-ferme. Les divisions de d'Erlon s'étaient reformées sur le bord du
-vallon, et Ney les avait rapprochées de lui, afin de les jeter sur le
-plateau par la chaussée de Bruxelles, lorsque le moment serait venu.
-Cet illustre maréchal n'avait certes pas besoin d'être stimulé, car sa
-bravoure sans pareille semblait dans cette journée portée au delà des
-forces ordinaires de l'humanité. Sachant que Napoléon voulait avoir la
-Haye-Sainte à tout prix, il se saisit de deux bataillons de la
-division Donzelot qui s'était ralliée la première, et marchant droit
-sur la Haye-Sainte, il s'y précipita avec impétuosité. Entraînés par
-lui les soldats enfoncèrent la porte de la ferme, y pénétrèrent sous
-un feu épouvantable, et massacrèrent le bataillon léger de la légion
-allemande qui la défendait. Sur près de cinq cents hommes, quarante
-seulement avec cinq officiers réussirent à s'enfuir, poursuivis à
-coups de sabre par nos cuirassiers, dont une brigade n'avait pas cessé
-de prendre part à ce combat.
-
-[En marge: Combat de cavalerie en avant de la Haye-Sainte.]
-
-La légion allemande, placée le long du chemin d'Ohain, en voyant
-revenir ces malheureux débris de l'un de ses bataillons, voulut se
-porter à leur secours. Deux bataillons détachés par elle descendirent
-jusqu'à la Haye-Sainte pour essayer de reprendre la ferme. Aussitôt
-qu'il les vit, Ney lança sur eux la brigade des cuirassiers. Les deux
-bataillons allemands se formèrent immédiatement en carré, mais nos
-cuirassiers fondant sur eux avec impétuosité, rompirent l'un des deux,
-le sabrèrent et prirent son drapeau. L'autre, ayant eu le temps de se
-former, résista à deux charges consécutives, et allait être enfoncé à
-son tour quand il fut dégagé par les gardes à cheval de Somerset. Nos
-cuirassiers se replièrent, obligés de laisser échapper l'un des deux
-bataillons, mais ayant eu la cruelle satisfaction d'égorger l'autre
-presque en entier.
-
-[En marge: Ney, plein de confiance à la suite de ce combat, fait
-demander des forces à Napoléon, et promet, si on les lui accorde, de
-culbuter l'armée anglaise.]
-
-Ney, maître de la Haye-Sainte, se croyait en mesure de déboucher
-victorieusement sur le plateau par la chaussée de Bruxelles, et il en
-demandait les moyens, pensant que le moment était venu de livrer à
-l'armée anglaise un assaut décisif. Ayant déjà rapproché les divisions
-de d'Erlon de la Haye-Sainte, il les porta en avant, et parvint à
-occuper sur sa droite la partie la plus voisine du chemin d'Ohain, que
-les troupes de Kempt et de Pack, à moitié détruites, ne pouvaient plus
-lui disputer. Il aurait voulu se joindre par sa gauche avec les
-troupes de Reille, dont les trois divisions pelotonnées autour du bois
-de Goumont, avaient laissé un vide entre ce bois et la Haye-Sainte. Il
-fit plusieurs fois demander à Napoléon des forces pour remplir ce
-vide, et le visage rayonnant d'une ardeur héroïque, il dit à diverses
-reprises au général Drouot, que si on mettait quelques troupes à sa
-disposition, il allait remporter un triomphe éclatant et en finir avec
-l'armée britannique.
-
-[En marge: Pendant ce temps, Lobau avait repoussé les premiers efforts
-des Prussiens.]
-
-[En marge: Napoléon, malgré les instances de Ney, ne veut pas encore
-ordonner l'effort décisif contre les Anglais, mais lui accorde les
-cuirassiers de Milhaud pour relier le corps de d'Erlon à celui de
-Reille.]
-
-Il était quatre heures et demie, et en ce moment sur notre extrême
-droite repliée en potence, l'attaque de Bulow était fortement
-prononcée. Les troupes prussiennes sortant des fonds boisés entre le
-ruisseau de Smohain et celui de Lasne, avaient gravi la pente du
-terrain, la division de Losthin à leur droite, celle de Hiller à leur
-gauche. Le brave Lobau, les attendant avec un sang-froid
-imperturbable, les avait d'abord criblées de ses boulets, sans
-parvenir toutefois à les arrêter. Elles avaient en effet riposté de
-leur mieux, et leurs projectiles tombant derrière nous, au milieu de
-nos parcs et de nos bagages, répandaient déjà un certain trouble sur
-la chaussée de Charleroy. Lobau voyant bien avec son coup d'oeil
-exercé qu'elles n'étaient pas soutenues, avait saisi l'à-propos, et
-détaché sa première ligne qui les abordant à la baïonnette les avait
-refoulées vers les fonds boisés d'où elles étaient sorties. Pourtant
-ce succès dû à la vigueur, à la présence d'esprit du chef du 6e corps,
-n'était que du temps gagné, car on commençait à découvrir de nouvelles
-colonnes prussiennes qui venaient soutenir les premières, et
-quelques-unes même qui, faisant un détour plus grand sur notre flanc
-droit, s'apprêtaient à nous envelopper. Napoléon, qui avait à sa
-disposition les vingt-quatre bataillons de la garde, ne craignait
-guère une semblable entreprise, mais il voulut y parer tout de suite,
-et en avoir raison avant de frapper sur l'armée anglaise le coup par
-lequel il se flattait de terminer la bataille. Il ordonna donc au
-général Duhesme de se porter à la droite du 6e corps avec les huit
-bataillons de jeune garde qu'il commandait, et lui donna vingt-quatre
-bouches à feu pour cribler les Prussiens de mitraille.
-
-Napoléon resta au centre avec quinze bataillons de la moyenne et
-vieille garde[22], comptant avec ces quinze bataillons, avec la
-cavalerie de la garde et toute la réserve de grosse cavalerie, fondre
-sur les Anglais comme la foudre, lorsqu'il aurait vu le terme de
-l'attaque des Prussiens. D'ailleurs Grouchy, après s'être tant fait
-attendre, pouvait enfin paraître. Il était près de cinq heures, et en
-ne précipitant rien, en tenant ferme, on lui donnerait le temps
-d'arriver, et de contribuer à un triomphe qui ne pouvait manquer
-d'être éclatant, s'il prenait les Prussiens à revers, tandis qu'on les
-combattrait en tête. Napoléon d'après ces vues, fit dire à Ney qu'il
-lui était impossible de lui donner de l'infanterie, mais qu'il lui
-envoyait provisoirement les cuirassiers de Milhaud pour remplir
-l'intervalle entre la Haye-Sainte et le bois de Goumont, et lui
-recommanda en outre d'attendre ses ordres pour l'attaque qui devait
-décider du sort de la journée[23].
-
-[Note 22: Deux de ces bataillons avaient été convertis en un après la
-bataille de Ligny.]
-
-[Note 23: Le lecteur trouvera plus loin, à la page 231, la discussion
-de cette assertion de Napoléon.]
-
-[En marge: Mouvement des cuirassiers de Milhaud, traversant le champ
-de bataille de droite à gauche.]
-
-[En marge: Ils entraînent à leur suite la cavalerie légère de la
-garde.]
-
-D'après la volonté de Napoléon les cuirassiers de Milhaud qui étaient
-derrière d'Erlon, s'ébranlèrent au trot, parcoururent le champ de
-bataille de droite à gauche, traversèrent la chaussée de Bruxelles, et
-allèrent se placer derrière leur première brigade, que Ney avait déjà
-plusieurs fois employée contre l'ennemi. Ils prirent position entre la
-Haye-Sainte et le bois de Goumont, pour remplir l'espace laissé vacant
-par les divisions de Reille, qui s'étaient, avons-nous dit, accumulées
-autour du bois. Le mouvement de ces formidables cavaliers, comprenant
-huit régiments et quatre brigades, causa une vive sensation. Tout le
-monde crut qu'ils allaient charger et que dès lors le moment suprême
-approchait. On les salua du cri de _Vive l'Empereur!_ auquel ils
-répondirent par les mêmes acclamations. Le général Milhaud en passant
-devant Lefebvre-Desnoëttes, qui commandait la cavalerie légère de la
-garde, lui dit en lui serrant la main: _Je vais attaquer,
-soutiens-moi._--Lefebvre-Desnoëttes, dont l'ardeur n'avait pas besoin
-de nouveaux stimulants, crut que c'était par ordre de l'Empereur qu'on
-lui disait de soutenir les cuirassiers, et, suivant leur mouvement, il
-vint prendre rang derrière eux. On avait eu à déplorer à Wagram, à
-Fuentes-d'Oñoro, l'institution des commandants en chef de la garde
-impériale, qui l'avait paralysée si mal à propos dans ces journées
-fameuses, on eut ici à déplorer la défaillance de l'institution (due à
-la maladie de Mortier), car il n'y avait personne pour arrêter des
-entraînements intempestifs, et, par surcroît de malheur, Napoléon
-obligé de quitter la position qu'il occupait au centre, s'était porté
-à droite pour diriger le combat contre les Prussiens, de manière que
-ceux-ci nous enlevaient à la fois nos réserves et la personne même de
-Napoléon.
-
-[En marge: Ney, en se voyant à la tête d'une si belle cavalerie,
-s'élance sur le plateau de Mont-Saint-Jean.]
-
-Lorsque Ney vit tant de belle cavalerie à sa disposition, il redoubla
-de confiance et d'audace, et il en devint d'autant plus impatient de
-justifier ce qu'il avait dit à Drouot, que, si on le laissait faire,
-il en finirait à lui seul avec l'armée anglaise. En ce moment, le duc
-de Wellington avait apporté quelques changements à son ordre de
-bataille, provoqués par les changements survenus dans le nôtre. La
-division Alten, placée à son centre et à sa droite, avait cruellement
-souffert. Il l'avait renforcée en faisant avancer le corps de
-Brunswick, ainsi que les brigades Mitchell et Lambert. Il avait
-prescrit au général Chassé, établi d'abord à Braine-l'Alleud, de venir
-appuyer l'extrémité de son aile droite. Il avait rapproché aussi la
-division Clinton, laissée jusque-là sur les derrières de l'armée
-britannique, et avait rappelé de sa gauche, qui lui semblait hors de
-danger depuis la tentative infructueuse de d'Erlon et l'apparition des
-Prussiens, la brigade hanovrienne Vincke. Déjà fort maltraité par
-notre artillerie, exposé à l'être davantage depuis que nous avions
-occupé la Haye-Sainte, il avait eu soin en concentrant ses troupes
-vers sa droite, de les ramener un peu en arrière, et se tenant à
-cheval au milieu d'elles, il les préparait à un rude assaut, facile à
-pressentir en voyant briller les casques de nos cuirassiers et les
-lances de la cavalerie légère de la garde.
-
-L'artillerie des Anglais était restée seule sur le bord du plateau,
-par suite du mouvement rétrograde que leur infanterie avait opéré, et
-par suite aussi d'une tactique qui leur était habituelle. Ils avaient
-en effet la coutume, lorsque leur artillerie était menacée par des
-troupes à cheval, de retirer dans les carrés les canonniers et les
-attelages, de laisser sans défense les canons que l'ennemi ne pouvait
-emmener sans chevaux, et, quand l'orage était passé, de revenir pour
-s'en servir de nouveau contre la cavalerie en retraite. Soixante
-pièces de canon étaient donc en avant de la ligne anglaise, peu
-appuyées, et offrant à un ennemi audacieux un objet de vive tentation.
-
-[En marge: Il enlève d'abord l'artillerie anglaise.]
-
-[En marge: Il se précipite sur l'infanterie et renverse plusieurs
-carrés.]
-
-[En marge: Ney, après les cuirassiers, lance la cavalerie légère de la
-garde.]
-
-Tout bouillant encore du combat de la Haye-Sainte, confiant dans les
-cinq mille cavaliers qui venaient de lui arriver, et qui formaient
-quatre belles lignes de cavalerie, Ney n'était pas homme à se tenir
-tranquille sous les décharges de l'artillerie anglaise. S'étant aperçu
-que cette artillerie était sans appui, et que l'infanterie anglaise
-elle-même avait exécuté un mouvement rétrograde, il résolut d'enlever
-la rangée de canons qu'il avait devant lui, et se mettant à la tête de
-la division Delort composée de quatre régiments de cuirassiers,
-ordonnant à la division Wathier de le soutenir, il partit au trot
-malgré le mauvais état du sol. Ne pouvant déboucher par la chaussée de
-Bruxelles qui était obstruée, gêné par l'encaissement du chemin
-d'Ohain, très-profond en cet endroit, il prit un peu à gauche,
-franchit le bord du plateau avec ses quatre régiments, et fondit comme
-l'éclair sur l'artillerie qui était peu défendue. Après avoir dépassé
-la ligne des canons, voyant l'infanterie de la division Alten qui
-semblait rétrograder, il jeta sur elle ses cuirassiers. Ces braves
-cavaliers, malgré la grêle de balles qui pleuvait sur eux, tombèrent à
-bride abattue sur les carrés de la division Alten, et en renversèrent
-plusieurs qu'ils se mirent à sabrer avec fureur. Cependant
-quelques-uns de ces carrés, enfoncés d'abord par le poids des hommes
-et des chevaux, mais se refermant en toute hâte sur nos cavaliers
-démontés, eurent bientôt réparé leurs brèches. D'autres, restés
-intacts, continuèrent à faire un feu meurtrier. Ney, en voyant cette
-résistance, lance sa seconde division, celle de Wathier, et sous cet
-effort violent de quatre nouveaux régiments de cuirassiers, la
-division Alten est culbutée sur la seconde ligne de l'infanterie
-anglaise. Plusieurs bataillons des légions allemande et hanovrienne
-sont enfoncés, foulés aux pieds, sabrés, privés de leurs drapeaux. Nos
-cuirassiers, qui étaient les plus vieux soldats de l'armée,
-assouvissent leur rage en tuant des Anglais sans miséricorde.
-
-[En marge: La cavalerie anglaise détruite.]
-
-Inébranlable au plus fort de cette tempête, le duc de Wellington fait
-passer à travers les intervalles de son infanterie la brigade des
-gardes à cheval de Somerset, les carabiniers hollandais de Trip, et
-les dragons de Dornberg. Ces escadrons anglais et allemands, profitant
-du désordre inévitable de nos cavaliers, ont d'abord sur eux
-l'avantage, et parviennent à les repousser. Mais Ney, courant à
-Lefebvre-Desnoëttes, lui fait signe d'arriver, et le jette sur la
-cavalerie anglaise et allemande du duc de Wellington. Nos braves
-lanciers se précipitent sur les gardes à cheval, et, se servant avec
-adresse de leurs lances, les culbutent à leur tour. Ayant eu le temps
-de se reformer pendant cette charge, nos cuirassiers reviennent, et
-joints à nos chasseurs, à nos lanciers, fondent de nouveau sur la
-cavalerie anglaise. On se mêle, et mille duels, le sabre ou la lance à
-la main, s'engagent entre les cavaliers des deux nations. Bientôt les
-nôtres l'emportent, et une partie de la cavalerie anglaise reste sur
-le carreau. Ses débris se réfugient derrière les carrés de
-l'infanterie anglaise, et nos cavaliers se voient arrêtés encore une
-fois, avec grand dommage pour la cavalerie légère de la garde, qui
-n'étant pas revêtue de cuirasses, perd par le feu beaucoup d'hommes
-et de chevaux.
-
-[En marge: Prodiges de Ney.]
-
-[En marge: Il demande les cuirassiers de Valmy.]
-
-Ney, au milieu de cet effroyable débordement de fureurs humaines, a
-déjà eu deux chevaux tués sous lui. Son habit, son chapeau sont
-criblés de balles; mais toujours invulnérable, le brave des braves a
-juré d'enfoncer l'armée anglaise. Il s'en flatte à l'aspect de ce
-qu'il a déjà fait, et en voyant immobiles sur le revers du plateau,
-trois mille cuirassiers et deux mille grenadiers à cheval de la garde,
-qui n'ont pas encore donné. Il demande qu'on les lui confie pour
-achever la victoire. Il rallie ceux qui viennent de combattre, les
-range au bord du plateau pour leur laisser le temps de respirer, et
-galope vers les autres pour les amener au combat.
-
-Toute l'armée avait aperçu de loin cette mêlée formidable, et au
-mouvement des casques, des lances, qui allaient, venaient sans
-abandonner la position, avait bien auguré du résultat. L'instinct du
-dernier soldat était qu'il fallait continuer une telle oeuvre une fois
-commencée, et les soldats avaient raison, car si c'était une faute de
-l'avoir entreprise, c'eût été une plus grande faute de l'interrompre.
-
-[En marge: Napoléon, en désapprouvant cette attaque anticipée, accorde
-les cuirassiers de Valmy.]
-
-Napoléon, dont l'attention avait été rappelée de ce côté par cet
-affreux tumulte de cavalerie, avait aperçu l'oeuvre tentée par
-l'impatience de Ney. Tout autour de lui on y avait applaudi. Mais ce
-capitaine consommé, qui avait déjà livré en personne plus de cinquante
-batailles rangées, s'était écrié: _C'est trop tôt d'une heure...--Cet
-homme_, avait ajouté le maréchal Soult en parlant de Ney, _est
-toujours le même! il va tout compromettre comme à Iéna, comme à
-Eylau!..._--Napoléon néanmoins pensa qu'il fallait soutenir ce qui
-était fait, et il envoya l'ordre à Kellermann d'appuyer les
-cuirassiers de Milhaud.--Les trois mille cuirassiers de Kellermann
-avaient derrière eux la grosse cavalerie de la garde, forte de deux
-mille grenadiers à cheval et dragons, et les uns comme les autres
-brûlant d'impatience d'en venir aux mains, car la cavalerie était au
-moins aussi ardente que l'infanterie dans cette funeste journée.
-
-[En marge: Nouvelle charge des cuirassiers.]
-
-[En marge: Les deux premières lignes de l'infanterie anglaise sont
-renversées.]
-
-Kellermann, qui venait d'éprouver aux Quatre-Bras ce qu'il appelait la
-folle ardeur de Ney, blâmait l'emploi désespéré qu'on faisait en ce
-moment de la cavalerie. Se défiant du résultat, il retint une de ses
-brigades, celle des carabiniers, pour s'en servir comme dernière
-ressource, et livra le reste au maréchal Ney avec un profond chagrin.
-Celui-ci, accouru à la rencontre des cuirassiers de Kellermann, les
-enflamme par sa présence et ses gestes, et gravit avec eux le plateau,
-au bord duquel la cavalerie précédemment engagée reprenait haleine. Le
-duc de Wellington attendait de sang-froid ce nouvel assaut. Derrière
-la division Alten, presque détruite, il avait rangé le corps de
-Brunswick, les gardes de Maitland, la division Mitchell, et en
-troisième ligne, les divisions Chassé et Clinton. Abattre ces trois
-murailles était bien difficile, car on pouvait en renverser une, même
-deux, mais il n'était guère à espérer qu'on vînt à bout de la
-troisième. Néanmoins l'audacieux Ney débouche sur le plateau avec ses
-escadrons couverts de fer, et à son signal ces braves cavaliers
-partent au galop en agitant leurs sabres, en criant _Vive
-l'Empereur!_ Jamais, ont dit les témoins de cette scène
-épouvantable[24], on ne vit rien de pareil dans les annales de la
-guerre. Ces vingt escadrons, officiers et généraux en tête, se
-précipitent de toute la force de leurs chevaux, et malgré une pluie de
-feux, abordent, rompent la première ligne anglaise. L'infortunée
-division Alten, déjà si maltraitée, est culbutée cette fois, et le 69e
-anglais est haché en entier. Les débris de cette division se réfugient
-en désordre sur la chaussée de Bruxelles. Ney, ralliant ses escadrons,
-les lance sur la seconde ligne. Ils l'abordent avec la même ardeur,
-mais ils trouvent ici une résistance invincible. Plusieurs carrés sont
-rompus, toutefois le plus grand nombre se maintient, et quelques-uns
-de nos cavaliers perçant jusqu'à la troisième ligne, expirent devant
-ses baïonnettes, ou se dérobent au galop pour se reformer en arrière,
-et renouveler la charge. Le duc de Wellington se décide alors à
-sacrifier les restes de sa cavalerie. Il la jette dans cette mêlée où
-bientôt elle succombe, car si l'infanterie anglaise peut arrêter nos
-cuirassiers par ses baïonnettes, aucune cavalerie ne peut supporter
-leur formidable choc. Dans cette extrémité il veut faire emploi de
-mille hussards de Cumberland qui sont encore intacts. Mais à la vue de
-cette arène sanglante ces hussards se replient en désordre, entraînant
-sur la route de Bruxelles les équipages, les blessés, les fuyards, qui
-déjà s'y précipitent en foule.
-
-[Note 24: Notamment le général Foy, dans son Journal militaire. Il
-dit, comme témoin oculaire, que jamais dans sa longue carrière
-militaire il n'avait assisté à un tel spectacle.]
-
-[En marge: La grosse cavalerie de la garde, participant à l'élan
-général, charge sans avoir reçu d'ordre.]
-
-[En marge: Combat de cavalerie sans exemple.]
-
-[En marge: Ney fait demander de l'infanterie à Napoléon pour achever
-la victoire commencée.]
-
-Ney, malgré la résistance qu'il rencontre, ne désespère pas d'en
-finir le sabre au poing avec l'armée anglaise. Un nouveau renfort
-imprévu lui arrive. Tandis qu'il livre ce combat de géants, la grosse
-cavalerie de la garde accourt sans qu'on sache pourquoi. Elle était
-demeurée un peu en arrière dans un pli du terrain, lorsque quelques
-officiers s'étant portés en avant pour assister au combat prodigieux
-de Ney, avaient cru à son triomphe, et avaient crié victoire en
-agitant leurs sabres. À ce cri d'autres officiers s'étaient avancés,
-et les escadrons les plus voisins, se figurant qu'on leur donnait le
-signal de la charge, s'étaient ébranlés au trot. La masse avait suivi,
-et par un entraînement involontaire les deux mille dragons et
-grenadiers à cheval avaient gravi le plateau, au milieu d'une terre
-boueuse et détrempée. Pendant ce temps, Bertrand envoyé par Napoléon
-pour les retenir, avait couru en vain après eux sans pouvoir les
-rejoindre. Ney s'empare de ce renfort inattendu, et le jette sur la
-muraille d'airain qu'il veut abattre. La grosse cavalerie de la garde
-fait à son tour des prodiges, enfonce des carrés, mais, faute de
-cuirasses, perd un grand nombre d'hommes sous les coups de la
-mousqueterie. Ney, que rien ne saurait décourager, lance de nouveau
-les cuirassiers de Milhaud, qui venaient de se reposer quelques
-instants, et opère ainsi une sorte de charge continue, au moyen de nos
-escadrons qui après avoir chargé, vont au galop se reformer en arrière
-pour charger encore. Quelques-uns même tournent le bois de Goumont,
-pour venir se remettre en rang et recommencer le combat. Au milieu de
-cet acharnement, Ney apercevant la brigade des carabiniers que
-Kellermann avait tenue en réserve, court à elle, lui demande ce
-qu'elle fait, et malgré Kellermann s'en saisit, et la conduit à
-l'ennemi. Elle ouvre de nouvelles brèches dans la seconde ligne de
-l'infanterie britannique, renverse plusieurs carrés, les sabre sous le
-feu de la troisième ligne, mais ruine aux trois quarts le second mur
-sans atteindre ni entamer le troisième. Ney s'obstine, et ramène
-jusqu'à onze fois ses dix mille cavaliers au combat, tuant toujours,
-sans pouvoir venir à bout de la constance d'une infanterie qui,
-renversée un moment, se relève, se reforme, et tire encore. Ney tout
-écumant, ayant perdu son quatrième cheval, sans chapeau, son habit
-percé de balles, ayant une quantité de contusions et heureusement pas
-une blessure pénétrante, dit au colonel Heymès que si on lui donne
-l'infanterie de la garde, il achèvera cette infanterie anglaise
-épuisée et arrivée au dernier terme des forces humaines. Il lui
-ordonne d'aller la demander à Napoléon.
-
-[En marge: Héroïsme de Ney.]
-
-[En marge: Fermeté inébranlable du duc de Wellington.]
-
-Dans cette espérance, voyant bien que ce n'est pas avec les troupes à
-cheval qu'il terminera le combat, et qu'il faut de l'infanterie pour
-en finir avec la baïonnette, il rallie ses cavaliers sur le bord du
-plateau, et les y maintient par sa ferme contenance. Il parcourt leurs
-rangs, les exhorte, leur dit qu'il faut rester là malgré le feu de
-l'artillerie, et que bientôt, si on a le courage de conserver le
-plateau, on sera débarrassé pour jamais de l'armée anglaise.--C'est
-ici, mes amis, leur dit-il, que va se décider le sort de notre pays,
-c'est ici qu'il faut vaincre pour assurer notre
-indépendance.--Quittant un moment la cavalerie, et courant à droite
-auprès de d'Erlon dont l'infanterie avait réussi à s'emparer du chemin
-d'Ohain, et continuait à faire le coup de fusil avec les bataillons
-presque détruits de Pack et de Kempt, _Tiens bien, mon ami_, lui
-dit-il, _car toi et moi, si nous ne mourons pas ici sous les balles
-des Anglais, il ne nous reste qu'à tomber misérablement sous les
-balles des émigrés_!--Triste et douloureuse prophétie! Ce héros sans
-pareil, allant ainsi de ses fantassins à ses cavaliers, les maintient
-sous le feu, et y demeure lui-même, miracle vivant d'invulnérabilité,
-car il semble que les balles de l'ennemi ne puissent l'atteindre.
-Quatre mille de ses cavaliers jonchent le sol, mais en revanche dix
-mille Anglais, fantassins ou cavaliers, ont payé de leur vie leur
-opiniâtre résistance. Presque tous les généraux anglais sont frappés
-plus ou moins gravement. Une multitude de fuyards, sous prétexte
-d'emporter les blessés, ont couru avec les valets, les cantiniers, les
-conducteurs de bagages, sur la route de Bruxelles, criant que tout est
-fini, que la bataille est perdue. Au contraire les soldats qui n'ont
-pas quitté le rang, se tiennent immobiles à leur place. Le duc de
-Wellington montant sa fermeté au niveau de l'héroïsme de Ney, leur dit
-que les Prussiens approchent, que dans peu d'instants ils vont
-paraître, qu'en tout cas il faut mourir en les attendant. Il regarde
-sa montre, invoque la nuit ou Blucher comme son salut! Mais il lui
-reste trente-six mille hommes sur ce plateau contre lequel Ney
-s'acharne, et il ne désespère pas encore. Ney ne désespère pas plus
-que lui, et ces deux grands coeurs balancent les destinées des deux
-nations! Un étrange phénomène de lassitude se produit alors. Pendant
-près d'une heure les combattants épuisés cessent de s'attaquer. Les
-Anglais tirent à peine quelques coups de canon avec les débris de leur
-artillerie, et de leur côté nos cavaliers ayant derrière eux soixante
-pièces conquises et six drapeaux, demeurent inébranlables, ayant des
-milliers de cadavres sous leurs pieds.
-
-[En marge: Impossibilité où se trouve Napoléon d'appuyer l'attaque de
-la cavalerie avant d'avoir repoussé les Prussiens.]
-
-[En marge: Ordre à Ney de se maintenir tant qu'il pourra sur le
-plateau de Mont-Saint-Jean, en attendant qu'on puisse le secourir.]
-
-Pendant ce combat sans exemple, digne et terrible fin de ce siècle
-sanglant, le colonel Heymès était accouru auprès de Napoléon pour lui
-demander de l'infanterie au nom de son maréchal.--De l'infanterie!
-répondit Napoléon avec une irritation qu'il ne pouvait plus contenir,
-où veut-il que j'en prenne? veut-il que j'en fasse faire?... Voyez ce
-que j'ai sur les bras, et voyez ce qui me reste....--En effet la
-situation vers la droite était devenue des plus graves. Au corps de
-Bulow, fort de trente mille hommes, que Napoléon essayait d'arrêter
-avec les dix mille soldats de Lobau, venaient se joindre d'épaisses
-colonnes qu'on apercevait dans les fonds boisés d'où sortait l'armée
-prussienne. Il était évident qu'on allait avoir affaire à toutes les
-forces de Blucher, c'est-à-dire à 80 mille hommes, auxquels on
-n'aurait à opposer que l'infanterie de la garde, c'est-à-dire 13 mille
-combattants, car la cavalerie de cette garde et toute la réserve,
-dragons, cuirassiers, venaient d'être employés et usés par le maréchal
-Ney dans une tentative prématurée[25]! Quant à l'arrivée de Grouchy,
-Napoléon avait cessé de l'espérer, car on n'avait aucune nouvelle de
-ce commandant de notre aile droite, et en promenant sur tout l'horizon
-l'oeil le plus exercé, l'oreille la plus fine, il était impossible de
-saisir une ombre, un bruit qui accusât sa présence, même son
-voisinage. L'infanterie de la garde qu'on demandait à Napoléon était
-donc sa seule ressource contre une effroyable catastrophe. Sans doute
-s'il avait pu voir de ses propres yeux ce que Ney lui mandait de
-l'état de l'armée britannique, si le péril ne s'étant pas aggravé à
-droite il avait pu contenir Bulow avec Lobau seul, il aurait dû se
-jeter avec l'infanterie de la garde sur les Anglais, achever de les
-écraser, et revenir ensuite sur les Prussiens pour leur opposer des
-débris il est vrai, mais des débris victorieux! Il serait sorti de
-cette mêlée comme un vaillant homme, qui ayant deux ennemis à
-combattre, parvient à triompher de l'un et de l'autre, en tombant à
-demi mort sur le cadavre du dernier. Mais il doutait du jugement de
-Ney, il ne lui pardonnait pas sa précipitation, et il voyait l'armée
-prussienne sortir tout entière de cet abîme béant qui vomissait sans
-cesse de nouveaux ennemis. Il voulut donc arrêter les Prussiens par un
-engagement à fond avec eux, avant d'aller essayer de gagner au centre
-une bataille douteuse, tandis qu'à sa droite il en laisserait une qui
-serait probablement perdue et mortelle. Toutefois après un moment
-d'irritation, reprenant son empire sur lui-même, il envoya à Ney une
-réponse moins dure et moins désolante que celle qu'il avait d'abord
-faite au colonel Heymès. Il chargea ce dernier de dire au maréchal que
-si la situation était difficile sur le plateau de Mont-Saint-Jean,
-elle ne l'était pas moins sur les bords du ruisseau de Lasne; qu'il
-avait sur les bras la totalité de l'armée prussienne, que lorsqu'il
-serait parvenu à la repousser, ou du moins à la contenir, il irait
-avec la garde achever, par un effort désespéré, la victoire à demi
-remportée sur les Anglais; que jusque-là il fallait rester à tout prix
-sur ce plateau, puisque Ney s'était tant pressé d'y monter, et que
-pourvu qu'il s'y maintînt une heure, il serait prochainement et
-vigoureusement secouru.
-
-[Note 25: Les assertions de Napoléon sur ce sujet ont été contestées;
-on est allé même jusqu'à prétendre qu'il avait ordonné le mouvement de
-cavalerie exécuté par Ney d'une manière si prématurée. Je répéterai
-d'abord que si toute assertion venue de Sainte-Hélène n'est pas
-nécessairement vraie, elle n'est pas non plus nécessairement fausse.
-Napoléon a dit dans la Relation qui porte le nom du général Gourgaud,
-et redit dans celle qui porte son nom, qu'il recommanda à Ney de
-s'établir à la Haye-Sainte, et d'y attendre de nouveaux ordres, qu'il
-regretta vivement la charge de cavalerie de Ney, mais qu'une fois
-entreprise il se décida à la soutenir. Cette assertion est si
-vraisemblable, que, pour moi, je suis disposé à y croire. Il y a
-d'ailleurs de son exactitude des preuves qui me paraissent
-convaincantes. Premièrement Napoléon était si préoccupé de l'attaque
-des Prussiens qu'il suspendit toute autre action que celle qui était
-dirigée contre eux, et que par exemple il ne voulut pas détourner un
-seul bataillon de la garde avant d'avoir contenu Bulow. Comment donc
-admettre que, ne voulant pas détourner de sa droite une portion
-quelconque de son infanterie de réserve, il consentît à lancer sa
-grosse cavalerie sans aucun appui d'infanterie? Comment admettre qu'un
-général aussi expérimenté commit la faute de lancer sa cavalerie,
-quand il ne pouvait détacher encore aucune partie de son infanterie
-pour la soutenir? C'est vraiment trop entreprendre que de vouloir lui
-faire ordonner ce que le plus incapable des généraux n'aurait pas osé
-prescrire. On répondra peut-être que cependant Ney le fit. Mais
-d'abord Ney n'était pas Napoléon. Ney était sur le terrain, entraîné,
-hors de lui; il ne commandait pas en chef; il ne savait pas ce que
-savait Napoléon, c'est que pour le moment il n'y avait pas un seul
-secours d'infanterie à espérer. La faute concevable de la part de Ney
-ne l'aurait donc pas été de Napoléon. Restent en outre les témoignages
-qui sont concluants.
-
-Le défenseur le plus absolu de Ney, le colonel Heymès, témoin
-oculaire, parlant de cette fameuse charge de cavalerie, n'a pas osé
-dire qu'elle avait été ordonnée par Napoléon. Certes, si cette excuse
-eût existé, il l'eût donnée. Il se borne à dire que Ney avait voulu
-prendre possession du terrain et de l'artillerie qui semblaient
-abandonnés par le duc de Wellington dans son mouvement rétrograde. De
-ce qu'une excuse si radicale n'est pas invoquée par ceux mêmes qui ont
-défiguré les faits pour justifier le maréchal Ney, il résulte
-évidemment qu'elle n'existe pas. Enfin, il y a une autre preuve, à mon
-avis tout aussi décisive. Napoléon, écrivant à Laon le Bulletin
-développé de la bataille à la face de Ney qui pouvait démentir ses
-assertions, et qui ne manqua pas en effet d'attaquer ce bulletin à la
-Chambre des pairs deux jours après, n'a pas hésité à dire que la
-cavalerie _cédant à une ardeur irréfléchie_, avait chargé sans son
-ordre. Je tiens de témoins oculaires dignes de foi, qu'à Laon
-rédigeant le Bulletin il dit ces mots: Je pourrais mettre sur le
-compte de Ney la principale faute de la journée, je ne le ferai
-pas.--C'est pourquoi, sans nommer Ney, il attribua à l'_ardeur de la
-cavalerie_ (et c'était vrai) la faute commise de dépenser toutes nos
-forces en troupes à cheval avant le moment opportun. Certes, il
-n'aurait pas, devant Drouot, devant tant de témoins oculaires, avancé
-une telle chose, s'il eût ordonné lui-même la charge dont il s'agit.
-Enfin Ney, deux jours après, faisant à la Chambre des pairs une sortie
-violente contre la direction générale des opérations, c'est-à-dire
-contre Napoléon, n'osa pas avancer pour son excuse qu'on lui avait
-prescrit cet emploi intempestif de la cavalerie, ce qui eût fait
-tomber un reproche qui en ce moment était dans toutes les bouches. Or,
-la scène racontée dans la relation Gourgaud, page 97, et dans laquelle
-le maréchal Soult dit: _Cet homme va tout compromettre comme à Iéna_,
-avait acquis dans l'armée une véritable notoriété, et j'ai entendu des
-témoins oculaires la raconter plus d'une fois.
-
-Ainsi pour moi, les preuves irréfragables consistent en ce que
-Napoléon, suspendant l'action à cause des Prussiens, ne pouvait pas en
-ce moment ordonner une charge générale de toute sa cavalerie; que Ney
-étant là pour le démentir, il ne craignit pas d'écrire dans le
-Bulletin de la bataille, que cette charge fut due à une _ardeur
-irréfléchie_, et que Ney, deux jours après, récriminant violemment
-contre lui, ne fit pas valoir l'excuse si simple, si complète, que
-cette _ardeur irréfléchie_ était le fait de Napoléon, qui l'avait
-autorisée par son ordre. Je considère donc comme certain que Ney fut
-entraîné, et qu'une fois le mouvement commencé, Napoléon se résigna à
-le soutenir, parce qu'en effet il ne pouvait pas agir autrement. C'est
-le second ordre, devenu inévitable, qu'on a confondu avec le premier.
-Je ne suis point ici apologiste, mais historien, cherchant la vérité,
-rien de plus, rien de moins.]
-
-[En marge: Arrivée de Blucher sur les lieux; il ordonne à Bulow
-d'enlever à tout prix le poste auquel s'appuyait la droite de l'armée
-française.]
-
-En effet, pendant que le colonel Heymès allait porter à Ney cette
-réponse si différente de celle que le maréchal attendait, le combat
-avec les Prussiens était devenu aussi terrible qu'avec les Anglais.
-Blucher rendu de sa personne sur les lieux, c'est-à-dire sur les
-hauteurs qui bordent le ruisseau de Lasne, voyait distinctement ce qui
-se passait sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et bien qu'il ne fût pas
-fâché de laisser les Anglais dans les angoisses, de les punir ainsi du
-secours, tardif selon lui, qu'il en avait reçu à Ligny, il ne voulait
-pas compromettre la cause commune par de mesquins ressentiments. En
-apercevant de loin les assauts formidables de nos cuirassiers, il
-avait ordonné à Bulow d'enfoncer la droite des Français, il avait
-prescrit à Pirch qui amenait quinze mille hommes, de seconder Bulow de
-tous ses moyens, à Ziethen qui en amenait à peu près autant, d'aller
-soutenir la gauche des Anglais par le chemin d'Ohain, et aux uns comme
-aux autres, de hâter le pas, et de se comporter de manière à terminer
-la guerre dans cette journée mémorable.
-
-[En marge: Héroïque résistance du comte de Lobau.]
-
-[En marge: Bulow essaye de tourner les Français en pénétrant dans le
-village de Planchenois.]
-
-[En marge: Belle défense de Planchenois par la jeune garde.]
-
-L'ardeur de Blucher avait pénétré toutes les âmes, et les Prussiens
-excités par le patriotisme et par la haine, faisaient des efforts
-inouïs pour s'établir sur cette espèce de promontoire qui s'avance
-entre le ruisseau de Smohain et le ruisseau de Lasne. Tandis que la
-division de Losthin tâchait d'emporter le château de Frichermont, et
-celle de Hiller la ferme de Hanotelet, elles avaient laissé entre
-elles un intervalle que Bulow avait rempli avec la cavalerie du prince
-Guillaume. Le brave comte de Lobau à cheval au milieu de ses soldats,
-dont il dominait les rangs de sa haute stature, montrait un
-imperturbable sang-froid, se retirait lentement comme sur un champ de
-manoeuvre, tantôt lançant la cavalerie de Subervic et de Domon sur les
-escadrons du prince Guillaume, tantôt arrêtant par des charges à la
-baïonnette, l'infanterie de Losthin à sa gauche, celle de Hiller à sa
-droite. Il était six heures, et sur 7,500 baïonnettes il en avait
-perdu environ 2,500, ce qui le réduisait à cinq mille fantassins en
-présence de trente mille hommes. Son danger le plus grand était d'être
-débordé par sa droite, les Prussiens faisant d'immenses efforts pour
-nous tourner. En effet, en remontant le ruisseau de Lasne jusqu'à sa
-naissance, on arrivait au village de Planchenois (voir la carte nº
-66), situé en arrière de la Belle-Alliance, c'est-à-dire sur notre
-droite et nos derrières. Si donc l'ennemi en suivant le ravin,
-pénétrait dans ce village bâti au fond même du ravin, nous étions
-tournés définitivement, et la chaussée de Charleroy, notre seule ligne
-de retraite, était perdue. Aussi Bulow faisant appuyer la division
-Hiller par la division Ryssel, les avait-il poussées dans le ravin de
-Lasne jusqu'à Planchenois, tandis que vers Frichermont il faisait
-appuyer la division Losthin par la division Haaken. C'est en vue de ce
-grave danger que Napoléon, qui s'était personnellement transporté vers
-cet endroit, avait envoyé au comte de Lobau tous les secours dont il
-avait pu disposer. À gauche il avait détaché la division Durutte du
-corps de d'Erlon, et l'avait portée vers les fermes de la Haye et de
-Papelotte (voir la carte nº 66), pour établir un pivot solide au
-sommet de l'angle formé par notre ligne de bataille. À droite, il
-avait envoyé à Planchenois le général Duhesme avec la jeune garde, et
-24 bouches à feu de la réserve, pour y défendre un poste qu'on pouvait
-appeler justement les Thermopyles de la France. En ce moment le
-général Duhesme, officier consommé, disposant de huit bataillons de
-jeune garde, forts d'à peu près quatre mille hommes, avait rempli de
-défenseurs les deux côtés du ravin à l'extrémité duquel était
-construit le village de Planchenois. Tandis qu'il faisait pleuvoir les
-boulets et la mitraille sur les Prussiens, ses jeunes fantassins, les
-uns établis dans les arbres et les buissons, les autres logés dans les
-maisons du village, se défendaient par un feu meurtrier de
-mousqueterie, et ne paraissaient pas près de se laisser arracher leur
-position, quoique assaillis par plus de vingt mille hommes.
-
-[En marge: Malgré la bravoure de la jeune garde, les Prussiens
-emportent Planchenois.]
-
-[En marge: Reprise de Planchenois par la vieille garde.]
-
-[En marge: Horrible déroute des Prussiens.]
-
-Vers six heures et demie, Blucher ayant donné l'ordre d'enlever
-Planchenois, Hiller forme six bataillons en colonne, et après avoir
-criblé le village de boulets et d'obus, essaye d'y pénétrer baïonnette
-baissée. Nos soldats postés aux fenêtres des maisons font d'abord un
-feu terrible, puis Duhesme lançant lui-même un de ses bataillons,
-refoule les Prussiens à la baïonnette, et les rejette dans le ravin,
-où notre artillerie les couvre de mitraille. Ils se replient en
-désordre, horriblement maltraités à la suite de cette inutile
-tentative. Blucher alors réitère à ses lieutenants l'ordre absolu
-d'enlever Planchenois, et Hiller, sous les yeux mêmes de son chef,
-rallie ses bataillons après les avoir laissés respirer un instant,
-leur en adjoint huit autres, et avec quatorze revient à la charge,
-bien résolu d'emporter cette fois le poste si violemment disputé. Ces
-quatorze bataillons s'enfoncent dans le ravin bordé de chaque côté par
-nos soldats, et s'avancent au milieu d'un véritable gouffre de feux.
-Quoique tombant par centaines, ils serrent leurs rangs en marchant sur
-les cadavres de leurs compagnons, se poussent les uns les autres, et
-finissent par pénétrer dans ce malheureux village de Planchenois, par
-s'élever même jusqu'à la naissance du ravin. Ils n'ont plus qu'un pas
-à faire pour déboucher sur la chaussée de Charleroy. Nos jeunes
-soldats de la garde se replient, tout émus d'avoir subi cette espèce
-de violence. Mais Napoléon est auprès d'eux! c'est à la vieille garde
-à tout réparer. Cette troupe invincible ne peut se laisser arracher
-notre ligne de retraite, salut de l'armée. Napoléon appelle le général
-Morand, lui donne un bataillon du 2e de grenadiers, un du 2e de
-chasseurs, et lui prescrit de repousser cette tentative si alarmante
-pour nos derrières. Il passe à cheval devant ces bataillons.--Mes
-amis, leur dit-il, nous voici arrivés au moment suprême: il ne s'agit
-pas de tirer, il faut joindre l'ennemi corps à corps, et avec la
-pointe de vos baïonnettes le précipiter dans ce ravin d'où il est
-sorti, et d'où il menace l'armée, l'Empire et la France!--_Vive
-l'Empereur!_ est la seule réponse de cette troupe héroïque. Les deux
-bataillons désignés rompent le carré, se forment en colonnes, et l'un
-à gauche, l'autre à droite, se portent au bord du ravin d'où les
-Prussiens débouchaient déjà en grand nombre. Ils abordent les
-assaillants d'un pas si ferme, d'un bras si vigoureux, que tout cède à
-leur approche. Furieux contre l'ennemi qui voulait nous tourner, ils
-renversent ou égorgent tout ce qui résiste, et convertissent en un
-torrent de fuyards les bataillons de Hiller qui venaient de vaincre la
-jeune garde. Tantôt se servant de la baïonnette, tantôt de la crosse
-de leurs fusils, ils percent ou frappent, et telle est l'ardeur qui
-règne parmi eux que le tambour-major de l'un des bataillons assomme
-avec la pomme de sa canne les fuyards qu'il peut joindre. Entraînés
-eux-mêmes par le torrent qu'ils ont produit, les deux bataillons de
-vieille garde se précipitent dans le fond du ravin, et remontent à la
-suite des Prussiens la berge opposée, jusqu'auprès du village de
-Maransart, situé en face de Planchenois. Là cependant on les arrête
-avec la mitraille, et ils sont obligés de se replier. Mais ils restent
-maîtres de Planchenois et de la chaussée de Charleroy, et pour cette
-vengeance de la jeune garde par la vieille, deux bataillons avaient
-suffi! On pouvait évaluer à deux mille les victimes qu'ils avaient
-faites dans cette charge épouvantable.
-
-[En marge: Napoléon profite du succès obtenu à Planchenois pour
-reporter la vieille garde vers le centre, et terminer sur le plateau
-de Mont-Saint-Jean, la bataille contre les Anglais.]
-
-En ce moment la redoutable attaque de flanc tentée par les Prussiens
-semblait repoussée, à en juger du moins par les apparences. Si un
-incident nouveau survenait, ce ne pouvait être d'après toutes les
-probabilités que l'apparition de Grouchy, laquelle si longtemps
-attendue, devait se réaliser enfin, et dans ce cas amener pour les
-Prussiens un vrai désastre, car ils se trouveraient entre deux feux.
-On entendait en effet du côté de Wavre une canonnade qui attestait la
-présence sur ce point de notre aile droite, mais le détachement qu'on
-avait formellement demandé à Grouchy devait être en route, et sa seule
-arrivée sur les derrières de Bulow suffisait pour produire
-d'importantes conséquences. À l'angle de notre ligne de bataille, à
-Papelotte, Durutte se soutenait; au centre, à la gauche, le plateau de
-Mont-Saint-Jean restait couvert de notre cavalerie; on venait
-d'apporter aux pieds de Napoléon les six drapeaux conquis par nos
-cavaliers sur l'infanterie anglaise. L'aspect d'abord sombre de la
-journée semblait s'éclaircir. Le coeur de Napoléon, un instant
-oppressé, respirait, et il pouvait compter sur une nouvelle victoire
-en portant sa vieille garde, désormais libre, derrière sa cavalerie
-pour achever la défaite des Anglais. Jusqu'ici soixante-huit mille
-Français avaient tenu tête à environ cent quarante mille Anglais,
-Prussiens, Hollandais, Allemands, et leur avaient arraché la plus
-grande partie du champ de bataille.
-
-Saisissant avec promptitude le moment décisif, celui de l'attaque
-repoussée des Prussiens, pour jeter sa réserve sur les Anglais,
-Napoléon ordonne de réunir la vieille garde, de la porter au centre de
-sa ligne, c'est-à-dire sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et de la
-jeter à travers les rangs de nos cuirassiers, sur l'infanterie
-britannique épuisée. Quoique épuisée, elle aussi, notre cavalerie en
-voyant la vieille garde engagée, ne peut manquer de retrouver son
-élan, de charger une dernière fois, et de terminer cette lutte
-horrible. Il est vrai qu'il n'y aura plus aucune réserve pour parer à
-un accident imprévu, mais le grand joueur en est arrivé à cette
-extrémité suprême, où la prudence c'est le désespoir!
-
-[En marge: Napoléon se dirige sur la Haye-Sainte avec dix bataillons
-de la vieille garde.]
-
-Il restait à Napoléon sur vingt-quatre bataillons de la garde, réduits
-à vingt-trois après Ligny, treize qui n'avaient pas donné. Huit de la
-jeune garde s'étaient épuisés à Planchenois, et y étaient encore
-indispensables; deux de la vieille garde avaient décidé la défaite des
-Prussiens, et ne devaient pas non plus quitter la place. Des treize
-restants, un était établi en carré à l'embranchement du chemin de
-Planchenois avec la chaussée de Charleroy, et ce n'était pas trop
-assurément pour garder notre ligne de communication. Même en usant de
-ses dernières ressources, on ne pouvait se dispenser de laisser deux
-bataillons au quartier général pour parer à un accident, tel par
-exemple qu'un nouvel effort des Prussiens sur Planchenois. Napoléon
-laisse donc les deux bataillons du 1er de grenadiers à Rossomme, un
-peu en arrière de la ferme de la Belle-Alliance, et porte lui-même en
-avant les dix autres, qui présentaient une masse d'environ six mille
-fantassins. Ils comprenaient les bataillons de la moyenne et de la
-vieille garde, soldats plus ou moins anciens, mais tous éprouvés,
-résolus à vaincre ou à mourir, et suffisants pour enfoncer quelque
-ligne d'infanterie que ce fût.
-
-[En marge: Panique parmi les troupes de la division Durutte à la ferme
-de Papelotte.]
-
-[En marge: Napoléon rétablit le combat de ce côté.]
-
-Napoléon était occupé à les ranger en colonnes d'attaque sur le bord
-du vallon qui nous séparait des Anglais, lorsqu'il entend quelques
-coups de fusil vers Papelotte, c'est-à-dire à l'angle de sa ligne de
-bataille. Une sorte de frémissement saisit son coeur. Ce peut être
-l'arrivée de Grouchy; ce peut être aussi un nouveau débordement de
-Prussiens, et dans le doute il aimerait mieux que ce ne fût rien. Mais
-ses inquiétudes augmentent en voyant quelques troupes de Durutte
-abandonner la ferme de Papelotte, au cri de _sauve qui peut_, proféré
-par la trahison, ou par ceux qui la craignent. Napoléon pousse son
-cheval vers les fuyards, leur parle, les ramène à leur poste, et
-revient à la Haye-Sainte, lorsque levant les yeux vers le plateau, il
-remarque un certain ébranlement dans sa cavalerie jusque-là immobile.
-Un sinistre pressentiment traverse son âme, et il commence à croire
-que de ce poste élevé nos cavaliers ont dû apercevoir de nouvelles
-troupes prussiennes. Sur-le-champ ne donnant rien au chagrin, tout à
-l'action, il envoie La Bédoyère au galop parcourir de droite à gauche
-les rangs des soldats, et dire que les coups de fusil qu'on entend
-sont tirés par Grouchy, qu'un grand résultat se prépare, pourvu qu'on
-tienne encore quelques instants. Après avoir chargé La Bédoyère de
-répandre cet utile mensonge, il se décide à lancer sur le plateau de
-Mont-Saint-Jean les dix bataillons de la garde qu'il avait amenés. Il
-en confie quatre au brave Friant pour exécuter une attaque furieuse,
-de concert avec Reille qui doit rallier pour cette dernière tentative
-ce qui lui reste de son corps, puis il dispose les six autres
-diagonalement, de la Haye-Sainte à Planchenois, de manière à lier son
-centre avec sa droite, et à pourvoir aux nouveaux événements qu'il
-redoute. Son intention, si ces événements n'ont pas la gravité qu'il
-suppose, est de mener lui-même ces six bataillons à la suite des
-quatre premiers, pour enfoncer à tout prix la ligne anglaise, et
-terminer ainsi la journée.
-
-[En marge: Ney doit déboucher sur le plateau de Mont-Saint-Jean avec
-quatre bataillons, Napoléon avec six.]
-
-Conduisant par la chaussée de Bruxelles les quatre bataillons destinés
-à la première attaque, il rencontre en chemin Ney presque hors de lui,
-s'écriant que la cavalerie va lâcher pied si un puissant secours
-d'infanterie n'arrive à l'instant même. Napoléon lui donne les quatre
-bataillons qu'il vient d'amener, lui en promet six autres, sans
-ajouter, ce qui malheureusement est trop inutile à dire, que le salut
-de la France dépend de la charge qui va s'exécuter. Ney prend les
-quatre bataillons, et gravit avec eux le plateau au moment même où les
-restes du corps de Reille se disposent à déboucher du bois de Goumont.
-
-[En marge: Résolution désespérée du duc de Wellington.]
-
-Tandis que Ney et Friant s'apprêtent à charger avec leur infanterie,
-le duc de Wellington à la vue des bonnets à poil de la garde, sent
-bien que l'heure suprême a sonné, et que la grandeur de sa patrie, la
-sienne, vont être le prix d'un dernier effort. Il a vu de loin
-s'approcher de nouvelles colonnes prussiennes, et, dans l'espérance
-d'être secouru, il est résolu à tenir jusqu'à la dernière extrémité,
-bien que derrière lui des masses de fuyards couvrent déjà la route de
-Bruxelles. Il tâche de communiquer à ses compagnons d'armes la force
-de son âme. Kempt qui a remplacé dans le commandement de l'aile gauche
-Picton tué tout à l'heure, lui fait demander des renforts, car il n'a
-plus que deux à trois milliers d'hommes.--Qu'ils meurent tous,
-répond-il, je n'ai pas de renforts à leur envoyer.--Le général Hill,
-commandant en second de l'armée, lui dit: Vous pouvez être tué ici,
-quels ordres me laissez-vous?--Celui de mourir jusqu'au dernier, s'il
-le faut, pour donner aux Prussiens le temps de venir.--Ces nobles
-paroles prononcées, le duc de Wellington serre sa ligne, la courbe
-légèrement comme un arc, de manière à placer les nouveaux assaillants
-au milieu de feux concentriques, puis fait coucher à terre les gardes
-de Maitland, et attend immobile l'apparition de la garde impériale.
-
-[En marge: Attaque des quatre bataillons de vieille garde, conduits
-par Ney et Friant.]
-
-[En marge: Premier succès de cette attaque.]
-
-[En marge: Tandis que Napoléon va soutenir l'attaque des quatre
-premiers bataillons avec les six autres, le corps prussien de Ziethen
-débouche sur le champ de bataille.]
-
-[En marge: Brusque apparition de la cavalerie prussienne.]
-
-[En marge: Privé de cavalerie, Napoléon est tout à coup enveloppé par
-une nuée de cavaliers.]
-
-[En marge: Affreuse déroute.]
-
-Ney et Friant en effet portent leurs quatre bataillons en avant, et
-les font déboucher sur le plateau en échelons, celui de gauche le
-premier, les autres successivement, chacun d'eux un peu à droite et en
-arrière du précédent. Dès que le premier paraît, ferme et aligné, la
-mitraille l'accueille, et perce ses rangs en cent endroits. La ligne
-des bonnets à poil flotte sans reculer, et elle avance avec une
-héroïque fermeté. Les autres bataillons débouchent à leur tour,
-essuyant le même feu sans se montrer plus émus. Ils s'arrêtent pour
-tirer, et par un feu terrible rendent le mal qu'on leur a fait. À ce
-même instant, les divisions Foy et Bachelu du corps de Reille
-débouchant sur la gauche, attirent à elles une partie des coups de
-l'ennemi. Après avoir déchargé leurs armes, les bataillons de la garde
-se disposent à croiser la baïonnette pour engager un duel à mort avec
-l'infanterie britannique, lorsque tout à coup à un signe du duc de
-Wellington, les gardes de Maitland couchés à terre se lèvent, et
-exécutent presque à bout portant une affreuse décharge. Devant cette
-cruelle surprise nos soldats ne reculent pas, et serrent leurs rangs
-pour marcher en avant. Le vieux Friant, le modèle de la vieille armée,
-gravement blessé, descend tout sanglant pour annoncer que la victoire
-est certaine si de nouveaux bataillons viennent appuyer les premiers.
-Il rencontre Napoléon qui, après avoir placé à mi-côte un bataillon de
-la garde en carré, afin de contenir la cavalerie ennemie, s'avance
-pour conduire lui-même à l'assaut de la ligne anglaise les cinq
-bataillons qui lui restent. Tandis qu'il écoute les paroles de Friant,
-l'oeil toujours dirigé vers sa droite, il aperçoit soudainement dans
-la direction de Papelotte, environ trois mille cavaliers qui se
-précipitent sur la déclivité du terrain. Ce sont les escadrons de
-Vandeleur et de Vivian, qui voyant arriver le corps prussien de
-Ziethen par le chemin d'Ohain, et se sentant dès lors appuyés, se
-hâtent de charger. En effet pendant que le corps de Pirch était allé
-soutenir Bulow, celui de Ziethen était venu, en longeant la forêt de
-Soignes, soutenir la gauche de Wellington. Il était huit heures, et sa
-présence allait tout décider. En un clin d'oeil la cavalerie de
-Vandeleur et de Vivian inonde le milieu du champ de bataille. Napoléon
-qui avait laissé en carré, à mi-côte du vallon, l'un de ses
-bataillons, court aux autres pour les former également en carrés, et
-empêcher que sa ligne ne soit percée entre la Haye-Sainte et
-Planchenois. Si la cavalerie de la garde était intacte, il se
-débarrasserait aisément des escadrons de Vivian et de Vandeleur, et le
-terrain nettoyé, il pourrait ramener à lui sa gauche et son centre
-engagés sur le plateau de Mont-Saint-Jean, se retirer en bon ordre
-vers sa droite, et recueillant ainsi ce qui lui reste, coucher sur le
-champ de bataille. Mais de toute la cavalerie de la garde, il conserve
-quatre cents chasseurs au plus pour les opposer à trois mille. Il les
-lance néanmoins, et ces quatre cents braves gens se précipitant sur
-les escadrons de Vivian et de Vandeleur, repoussent d'abord les plus
-rapprochés, mais sont bientôt refoulés par le flot toujours croissant
-de la cavalerie ennemie. Une vraie multitude à cheval à l'uniforme
-anglais et prussien remplit en un instant le champ de bataille. Formés
-en citadelles inébranlables, les bataillons de la garde la couvrent de
-feu, mais ne peuvent l'empêcher de se répandre en tout sens. Pour
-comble de malheur l'infanterie de Ziethen, arrivée à la suite de la
-cavalerie prussienne, se jette sur la division Durutte à moitié
-détruite, lui enlève les fermes de la Haye et de Papelotte, et nous
-arrache ainsi le pivot sur lequel s'appuyait l'angle de notre ligne de
-bataille, repliée en potence depuis qu'il avait fallu faire face à
-deux ennemis à la fois. Tout devient dès lors trouble et confusion.
-Notre grosse cavalerie retenue sur le plateau de Mont-Saint-Jean par
-l'indomptable fermeté de Ney, se voyant enveloppée, se retire pour
-n'être pas coupée du centre de l'armée. Ce mouvement rétrograde sur un
-terrain en pente se change bientôt en un torrent impétueux d'hommes et
-de chevaux. Les débris de d'Erlon se débandent à la suite de notre
-cavalerie. Ivre de joie, le général anglais, qui jusque-là s'était
-borné à se défendre, prend alors l'offensive, et porte sa ligne en
-avant contre nos bataillons de la garde réduits de plus de moitié. De
-la gauche à la droite, les armées anglaise et prussienne marchent sur
-nous, précédées de leur artillerie qui vomit des feux destructeurs.
-Napoléon, ne se dissimulant plus le désastre, tâche néanmoins de
-rallier les fuyards sur les bataillons de la garde demeurés en carré.
-Le désespoir dans l'âme, le calme sur le front, il reste sous une
-pluie de feux pour maintenir son infanterie, et opposer une digue au
-débordement des deux armées victorieuses. En ce moment il montait un
-cheval gris mal dressé, s'agitant sous les boulets et les obus: il en
-demande un autre à son page Gudin, prêt à recevoir comme un bienfait
-le coup qui le délivrera de la vie!
-
-[En marge: La vieille garde se forme en carrés.]
-
-Les infanteries anglaise et prussienne continuant de s'approcher, les
-carrés de la garde, qui d'abord ont tenu tête à la cavalerie, sont
-obligés de rétrograder, poussés par l'ennemi et par le torrent des
-fuyards. Notre armée, après avoir déployé dans cette journée un
-courage surhumain, tombe tout à coup dans l'abattement qui suit les
-violentes émotions. Se défiant de ses chefs, ne se fiant qu'en
-Napoléon, et par comble d'infortune ne le voyant plus depuis que les
-ténèbres enveloppent le champ de bataille, elle le demande, le
-cherche, ne le trouve pas, le croit mort, et se livre à un vrai
-désespoir.--Il est blessé, disent les uns, il est tué, disent les
-autres, et à cette nouvelle qu'elle a faite, notre malheureuse armée
-fuit en tout sens, prétendant qu'on l'a trahie, que Napoléon mort elle
-n'a plus rien à faire en ce monde. Si un corps entier restait en
-arrière, qui pût la rallier, l'éclairer, lui montrer Napoléon vivant,
-elle s'arrêterait, prête encore à combattre et à mourir. Mais jusqu'au
-dernier homme tout a donné, et quatre ou cinq carrés de la garde, au
-milieu de cent cinquante mille hommes victorieux, sont comme trois ou
-quatre cimes de rocher que l'Océan furieux couvre de son écume.
-L'armée n'aperçoit pas même ces carrés, noyés au milieu des flots de
-l'ennemi, et elle fuit en désordre sur la route de Charleroy. Là elle
-trouve les équipages de l'artillerie qui, ayant épuisé leurs
-munitions, ramenaient leurs caissons vides. La confusion s'en accroît,
-et cette chaussée de Charleroy devient bientôt un vrai chaos où
-règnent le tumulte et la terreur. L'histoire n'a plus que quelques
-désespoirs sublimes à raconter, et elle doit les retracer pour
-l'éternel honneur des martyrs de notre gloire, pour la punition de
-ceux qui prodiguent sans raison le sang des hommes!
-
-[En marge: Héroïque résistance des carrés de la garde.]
-
-Les débris des bataillons de la garde, poussés pêle-mêle dans le
-vallon, se battent toujours sans vouloir se rendre. À ce moment on
-entend ce mot qui traversera les siècles, proféré selon les uns par le
-général Cambronne, selon les autres par le colonel Michel: _La garde
-meurt et ne se rend pas._--Cambronne, blessé presque mortellement,
-reste étendu sur le terrain, ne voulant pas que ses soldats quittent
-leurs rangs pour l'emporter. Le deuxième bataillon du 3e de
-grenadiers, demeuré dans le vallon, réduit de 500 à 300 hommes, ayant
-sous ses pieds ses propres camarades, devant lui des centaines de
-cavaliers abattus, refuse de mettre bas les armes, et s'obstine à
-combattre. Serrant toujours ses rangs à mesure qu'ils s'éclaircissent,
-il attend une dernière attaque, et assailli sur ses quatre faces à la
-fois, fait une décharge terrible qui renverse des centaines de
-cavaliers. Furieux, l'ennemi amène de l'artillerie, et tire à outrance
-sur les quatre angles du carré. Les angles de cette forteresse vivante
-abattus, le carré se resserre, ne présentant plus qu'une forme
-irrégulière mais persistante. Il dédouble ses rangs pour occuper plus
-d'espace, et protéger ainsi les blessés qui ont cherché asile dans son
-sein. Chargé encore une fois il demeure debout, abattant par son feu
-de nouveaux ennemis. Trop peu nombreux pour rester en carré, il
-profite d'un répit afin de prendre une forme nouvelle, et se réduit
-alors à un triangle tourné vers l'ennemi, de manière à sauver en
-rétrogradant tout ce qui s'est réfugié derrière ses baïonnettes. Il
-est bientôt assailli de nouveau.--_Ne nous rendons pas!_ s'écrient ces
-braves gens, qui ne sont plus que cent cinquante.--Tous alors, après
-avoir tiré une dernière fois, se précipitent sur la cavalerie acharnée
-à les poursuivre, et avec leurs baïonnettes tuent des hommes et des
-chevaux, jusqu'à ce qu'enfin ils succombent dans ce sublime et dernier
-effort. Dévouement admirable, et que rien ne surpasse dans l'histoire
-des siècles!
-
-[En marge: Admirable dévouement de Ney.]
-
-Ney, terminant dignement cette journée où Dieu lui accorda pour expier
-ses fautes l'occasion de déployer le plus grand héroïsme connu, Ney,
-descendu le dernier du plateau de Mont-Saint-Jean, rencontre les
-débris de la division Durutte qui battait en retraite. Quelques
-centaines d'hommes, noble débris de cette division, et comprenant une
-partie du 95e commandé par le chef de bataillon Rullière, se
-retiraient avec leurs armes. Le général Durutte s'était porté à
-quelques pas en avant pour chercher un chemin, lorsque Ney, sans
-chapeau, son épée brisée à la main, ses habits déchirés, et trouvant
-encore une poignée d'hommes armés, court à eux pour les ramener à
-l'ennemi.--Venez, mes amis, leur dit-il, venez voir comment meurt un
-maréchal de France!--Ces braves gens, entraînés par sa présence, font
-volte-face, et se précipitent en désespérés sur une colonne prussienne
-qui les suivait. Ils font d'abord un grand carnage, mais sont bientôt
-accablés, et deux cents à peine parviennent à échapper à la mort. Le
-chef de bataillon Rullière brise la lance qui porte l'aigle du
-régiment, cache l'aigle sous sa redingote, et suit Ney, démonté pour
-la cinquième fois, et toujours resté sans blessure. L'illustre
-maréchal se retire à pied jusqu'à ce qu'un sous-officier de cavalerie
-lui donne son cheval, et qu'il puisse rejoindre le gros de l'armée,
-sauvé par la nuit qui couvre enfin comme un voile funèbre ce champ de
-bataille où gisent soixante mille hommes, morts ou blessés, les uns
-Français, les autres Anglais et Prussiens.
-
-[En marge: Retraite de Napoléon dans l'un des carrés de la garde.]
-
-Au milieu de cette scène horrible, nos soldats fuyant en désordre, et
-cherchant l'homme qu'ils ne cessaient d'idolâtrer quoiqu'il fût le
-principal auteur de leurs infortunes, continuaient à demander
-Napoléon, et le croyant mort s'en allaient plus vite. C'était miracle
-en effet qu'il n'eût pas succombé; mais pour lui comme pour Ney, la
-Providence semblait préparer une fin plus féconde en enseignements!
-Après avoir bravé mille morts, il s'était laissé enfermer dans le
-carré du premier régiment de grenadiers, que commandait le chef de
-bataillon Martenot. Il marchait ainsi pêle-mêle avec une masse de
-blessés, au milieu de ses vieux grenadiers, fiers du dépôt précieux
-confié à leur dévouement, bien résolus à ne pas le laisser arracher de
-leurs mains, et dans cette journée de désespoir ne désespérant pas des
-destinées de la patrie, tant que leur ancien général vivait!
-
-[En marge: Arrivée à Genappe.]
-
-[En marge: Affreuse confusion au pont de Genappe.]
-
-Quant à lui, il n'espérait plus rien. Il se retirait à cheval au
-centre du carré, le visage sombre mais impassible, sondant l'avenir de
-son regard perçant, et dans l'événement du jour découvrant bien autre
-chose qu'une bataille perdue! Il ne sortait de cet abîme de réflexions
-que pour demander des nouvelles de ses lieutenants, dont quelques-uns
-d'ailleurs étaient auprès de lui, parmi les blessés que ce carré de la
-garde emmenait dans ses rangs. On ignorait ce qu'était devenu Ney. On
-savait Friant, Cambronne, Lobau, Duhesme, Durutte, blessés, et on
-était inquiet pour leur sort, car les Prussiens égorgeaient tout ce
-qui leur tombait dans les mains. Les Anglais (il faut leur rendre
-cette justice), sans conserver dans cette guerre acharnée toute
-l'humanité que se doivent entre elles des nations civilisées, étaient
-les seuls qui respectassent les blessés. Ils avaient notamment relevé
-et respecté Cambronne, atteint des blessures les plus graves. Du
-reste, dans ce carré qui contenait Napoléon, il régnait une telle
-stupeur qu'on marchait presque sans s'interroger. Napoléon seul
-adressait quelques paroles tantôt au major général, tantôt à son frère
-Jérôme qui ne l'avaient pas quitté. Quelquefois quand les escadrons
-prussiens étaient trop pressants, on faisait halte pour les écarter
-par le feu de la face attaquée, puis on reprenait cette marche triste
-et silencieuse, battus de temps en temps par le flot des fuyards ou
-par celui de la cavalerie ennemie. On arriva ainsi à Genappe vers onze
-heures du soir. Les voitures de l'artillerie s'étant accumulées sur le
-pont de cette petite ville, l'encombrement devint tel que personne ne
-pouvait passer. Heureusement le Thy qui coule à Genappe était facile à
-franchir, et chacun se jeta dedans pour atteindre la rive opposée. Ce
-fut même une protection pour nos fuyards, traversant un à un ce petit
-cours d'eau, qui pour eux n'était pas un obstacle, tandis qu'il en
-était un pour l'ennemi marchant en corps d'armée.
-
-[En marge: Pertes matérielles de la bataille de Waterloo.]
-
-À Genappe Napoléon quitta le carré de la garde dans lequel il avait
-trouvé asile. Les autres carrés, encombrés par les blessés et les
-fuyards, avaient fini par se dissoudre. À partir de Genappe, chacun se
-retira comme il put. Les soldats de l'artillerie, ne pouvant conserver
-leurs pièces qui du reste importaient moins que les chevaux, coupèrent
-les traits et sauvèrent les attelages. On laissa ainsi dans les mains
-de l'ennemi près de 200 bouches à feu, dont aucune ne nous avait été
-enlevée en bataille. Chose remarquable, nous n'avions perdu qu'un
-drapeau, car le sous-officier de lanciers Urban avait reconquis celui
-du 45e, l'un des deux pris au corps de d'Erlon. L'ennemi ne nous avait
-fait d'autres prisonniers que les blessés. Cette fatale journée nous
-coûtait vingt et quelques mille hommes, y compris les cinq à six mille
-blessés demeurés au pouvoir des Anglais. Environ vingt généraux
-avaient été frappés plus ou moins gravement. Les pertes des Anglais
-égalaient à peu près les nôtres. Celles des Prussiens étaient de huit
-à dix mille hommes. La journée avait donc coûté plus de trente mille
-hommes aux alliés, mais ne leur avait pas, comme à nous, coûté la
-victoire. Le duc de Wellington et le maréchal Blucher se rencontrèrent
-entre la Belle-Alliance et Planchenois, et s'embrassèrent en se
-félicitant de l'immense succès qu'ils venaient d'obtenir. Ils en
-avaient le droit, car l'un par sa fermeté indomptable, l'autre par son
-ardeur à recommencer la lutte, avaient assuré le triomphe de l'Europe
-sur la France, et grandement réparé la faute de livrer bataille en
-avant de la forêt de Soignes. Après les épanchements d'une joie bien
-naturelle, Blucher, dont l'armée n'avait pas autant souffert que
-l'armée anglaise, dont la cavalerie d'ailleurs était intacte, se
-chargea de la poursuite, qui convenait fort à la fureur des Prussiens
-contre nous. Ils commirent dans cette nuit des horreurs indignes de
-leur nation, et assassinèrent, si on en croit la tradition locale, le
-général Duhesme, tombé blessé dans leurs mains.
-
-Heureusement si la cavalerie prussienne n'avait pas été exposée à
-l'épuisement moral de la bataille, elle l'avait été à la fatigue
-physique de la marche, et elle s'arrêta sur la Dyle. Nos soldats
-purent donc regagner la Sambre, et la passer soit au Châtelet, soit à
-Charleroy, soit à Marchiennes-au-Pont. Partout les Belges
-accueillirent nos blessés et nos fuyards avec l'empressement d'anciens
-compatriotes. L'année 1814 leur avait inspiré une forte haine contre
-les Prussiens, et avait réveillé chez eux les sentiments français. Ils
-partagèrent la douleur de notre défaite, et donnèrent asile à tous
-ceux de nos soldats qui cherchèrent refuge auprès d'eux.
-
-[En marge: Napoléon confie le commandement de l'armée à son frère
-Jérôme, et prend avec quelques cavaliers la route de Philippeville.]
-
-À Charleroy l'encombrement fut immense, quoique moindre cependant qu'à
-Genappe; mais la division Girard, commandée par le colonel Matis, et
-laissée en arrière, protégea le passage. Napoléon s'arrêta quelques
-instants à Charleroy avec le major général et son frère Jérôme, pour
-expédier des ordres. Il dépêcha un officier au maréchal Grouchy pour
-lui rapporter de vive voix les tristes détails de la bataille du 18,
-et lui prescrire de se retirer sur Namur. Il confia au prince Jérôme
-le commandement de l'armée, lui laissa le maréchal Soult pour major
-général, et leur recommanda à tous deux de rallier nos débris le plus
-tôt qu'ils pourraient, afin de les conduire à Laon. Il partit lui-même
-pour les y précéder, et y attirer toutes les ressources qu'il serait
-possible de réunir après une telle catastrophe. Il se dirigea ensuite
-vers Philippeville, accompagné d'une vingtaine de cavaliers
-appartenant aux divers corps de l'armée.
-
-[En marge: Ce qu'était devenu le maréchal Grouchy pendant la funeste
-bataille de Waterloo.]
-
-[En marge: Médiocre emploi de son temps le 17.]
-
-[En marge: Tout était réparable le 18.]
-
-[En marge: Départ tardif le matin du 18.]
-
-[En marge: Marche des plus lentes.]
-
-À l'aspect de cet affreux désastre succédant à une éclatante victoire
-remportée l'avant-veille, on se demandera sans doute ce qu'était
-devenu le maréchal Grouchy, et ce qu'il avait fait des 34 mille hommes
-que Napoléon lui avait confiés. On a vu ce maréchal, perdant la moitié
-de la journée du 17 à chercher les Prussiens où ils n'étaient point,
-négligeant pendant cette même journée de faire marcher son infanterie
-qui, arrivée à Gembloux de bonne heure, aurait pu le lendemain 18 se
-trouver de grand matin sur la trace des Prussiens. Pourtant le mal
-était encore fort réparable et pouvait même se convertir en un grand
-bien, si cette journée du 18 eût été employée comme elle devait
-l'être. À Gembloux, en effet, le maréchal Grouchy avait fini par
-entrevoir la marche des Prussiens, par comprendre qu'au lieu de songer
-à regagner le Rhin par Liége, ils voulaient rejoindre les Anglais par
-Wavre, soit en avant, soit en arrière de la forêt de Soignes. Il
-n'avait pu méconnaître que sa mission véritable consistait à empêcher
-les Prussiens de se remettre de leur défaite, et surtout à les séparer
-des Anglais. Même sur cette seconde partie de sa mission, de beaucoup
-la plus importante, il n'avait aucun doute, puisqu'en écrivant le soir
-à Napoléon il lui promettait d'apporter tous ses soins à tenir Blucher
-séparé du duc de Wellington. Dans une telle disposition d'esprit, il
-aurait dû le 18 se mettre en route dès l'aurore, c'est-à-dire à quatre
-heures du matin au plus tard, ce qui était fort praticable, son
-infanterie n'ayant fait que deux lieues et demie le jour précédent.
-Mais, ainsi qu'on l'a vu, ses ordres de départ avaient été donnés pour
-six heures au corps de Vandamme, pour sept à celui de Gérard. Sa
-cavalerie même avait été dirigée partie sur Wavre, et partie sur
-Liége, par un dernier sacrifice à ses fausses idées de la veille.
-C'était une immense faute, dans quelque supposition qu'il se plaçât,
-de partir si tard, quand il avait à poursuivre vivement un ennemi
-vaincu, et surtout à ne pas le perdre de vue afin de l'empêcher de se
-jeter sur Napoléon. Par une autre négligence plus impardonnable s'il
-est possible, le service des distributions, facile dans un pays si
-riche, n'avait pas été assuré à l'avance, de manière que le départ des
-troupes en fut encore retardé. Ainsi, malgré l'ordre de départ donné à
-six heures pour le corps de Vandamme, à sept pour celui de Gérard, le
-premier ne put quitter Gembloux qu'à huit heures, et le second qu'à
-neuf. La queue de l'infanterie s'ébranla seulement à dix heures. De
-plus les corps acheminés sur une seule route, semée de nombreux
-villages qui présentaient à chaque instant d'étroits défilés à
-franchir, défoncée en outre par la pluie et le passage des Prussiens,
-s'avancèrent lentement, et furent condamnés à faire de très-longues
-haltes. Celui de Vandamme qui était en tête, suspendit plusieurs fois
-sa marche[26], et notamment après avoir traversé Sart-à-Valhain,
-s'arrêta longtemps à Nil-Saint-Vincent. En s'arrêtant il forçait le
-corps du général Gérard à s'arrêter lui-même, et toute la colonne se
-trouvait immobilisée. Ces retards ne tenaient pas seulement à la faute
-de cheminer tous ensemble sur une seule route, mais aux incertitudes
-d'esprit du maréchal Grouchy, qui ne pouvant plus douter de la
-retraite des Prussiens sur Wavre, hésitait néanmoins encore dans la
-direction à suivre, et tendait à croire qu'une partie d'entre eux
-avait pris la route de Liége. Qu'importaient cependant ceux qui
-auraient pu prendre cette route? Il aurait fallu souhaiter qu'ils y
-fussent tous, et les y laisser, car ils étaient hors d'état désormais
-d'influer sur les événements, sur ceux du moins de la journée qui
-allaient décider du sort de la France.
-
-[Note 26: Témoignage du général Berthezène, dans ses Mémoires.]
-
-[En marge: Arrivée vers onze heures à Sart-à-Valhain.]
-
-[En marge: On entend de fortes détonations.]
-
-[En marge: Le général Gérard conseille de marcher au canon.]
-
-[En marge: Vive altercation entre le maréchal Grouchy et ses
-lieutenants.]
-
-À onze heures et demie du matin, le corps de Vandamme arriva à
-Nil-Saint-Vincent (voir la carte nº 65), celui de Gérard à
-Sart-à-Valhain, c'est-à-dire que le premier avait fait trois lieues
-métriques en trois heures et demie, le second deux en deux heures et
-demie. Était-ce là poursuivre un ennemi vaincu? Tandis que les troupes
-marchaient, le maréchal Grouchy s'arrêta de sa personne à
-Sart-à-Valhain pour y déjeuner. Plusieurs de ses généraux se
-trouvaient auprès de lui, Gérard commandant le 4e corps, Vandamme le
-3e, Valazé le génie, Baltus l'artillerie. Tout à coup on entendit
-distinctement de fortes détonations sur la gauche, dans la direction
-de Mont-Saint-Jean. Les détonations allèrent bientôt en augmentant. Il
-n'y avait pas un doute à concevoir: c'était Napoléon qui, après avoir
-livré sa première bataille aux Prussiens, livrait la seconde aux
-Anglais en avant de la forêt de Soignes. Par un mouvement unanime les
-assistans s'écrièrent qu'il fallait courir au canon. Le plus autorisé
-d'entre eux par son caractère et la gloire acquise dans les dernières
-campagnes, le général Gérard se leva, et dit avec vivacité au maréchal
-Grouchy qui déjeunait: Marchons vers l'Empereur.--Le général Gérard
-d'un esprit fin, doux même dans ses relations privées, mais ardent à
-la guerre, exprima son avis avec une véhémence qui n'était pas de
-nature à le faire accueillir. Le maréchal Grouchy avait dans les
-généraux Gérard et Vandamme deux lieutenants qui se sentaient fort
-supérieurs à leur chef, et ne l'épargnaient guère dans leurs propos.
-Disposé envers eux à la susceptibilité, le maréchal prit mal des
-conseils donnés dans une forme peu convenable. Le général Gérard, dont
-la conviction et le patriotisme échauffaient le sang naturellement
-très-bouillant, s'animait à chaque nouvelle détonation, et tous les
-généraux, un seul excepté, celui qui commandait l'artillerie,
-appuyaient son avis. Si le maréchal Grouchy avait été rejoint par
-l'officier que Napoléon lui avait expédié la veille à dix heures du
-soir, toute question eût disparu. Mais cet officier n'était point
-parvenu à sa destination, ainsi que le maréchal n'a cessé de
-l'affirmer toute sa vie, et il faut l'en croire, car autrement il
-n'aurait eu aucune raison pour hésiter. Cet officier avait-il été
-pris? avait-il passé à l'ennemi? c'est ce qu'on a toujours ignoré.
-Quoi qu'il en soit, le maréchal Grouchy en était dès lors réduit aux
-instructions générales reçues verbalement de Napoléon le 17 au matin,
-lesquelles lui prescrivaient de poursuivre les Prussiens en restant
-toujours en communication avec lui, de manière à les tenir séparés des
-Anglais. Ces instructions découlaient tellement de la situation, que
-quand même elles n'eussent jamais été données, ni verbalement ni par
-écrit, on aurait dû les supposer, tant il était impossible d'assigner
-une autre mission à notre aile droite détachée, que celle de
-surveiller les Prussiens; et de se placer entre eux et les Anglais.
-Dès lors, du moment qu'on entendait le canon de Napoléon, le plus sûr
-était de se porter vers lui pour le couvrir, et pour empêcher que les
-Prussiens ne troublassent ses opérations contre l'armée britannique.
-
-[En marge: Raisons données au maréchal Grouchy pour l'engager à se
-porter au feu.]
-
-[En marge: Mauvaises réponses du maréchal Grouchy.]
-
-Le maréchal Grouchy était brave et poli comme un ancien gentilhomme,
-mais susceptible, étroit d'esprit, et cachant sous sa politesse une
-obstination peu commune. Blessé du ton de ses lieutenants, il leur
-répondit avec aigreur qu'on lui proposait là une opération bien conçue
-peut-être, mais en dehors de ses instructions véritables; que ses
-instructions lui enjoignaient de poursuivre les Prussiens, et non
-d'aller chercher les Anglais; que les Prussiens d'après toutes les
-probabilités étaient à Wavre, et qu'il devait les y suivre, sans
-examiner s'il y avait mieux à faire vers Mont-Saint-Jean; qu'en toutes
-choses Napoléon était un capitaine qu'on ne devait se permettre ni de
-suppléer, ni de rectifier. À ces raisons, le général Gérard répliqua
-qu'il ne s'agissait pas d'étendre ou de rectifier les instructions de
-Napoléon, mais de les comprendre; qu'en détachant sa droite pour
-suivre les Prussiens, avec ordre de communiquer toujours avec lui, il
-avait voulu évidemment tenir les Prussiens à distance, et avoir sa
-droite constamment près de lui, de manière à pouvoir la ramener s'il
-en avait besoin; qu'en ce moment on ne savait pas précisément ce que
-devenaient les Prussiens, mais qu'ils ne pouvaient avoir que l'une ou
-l'autre de ces deux intentions, ou de marcher sur Wavre pour gagner
-Bruxelles, ou de longer la lisière de la forêt de Soignes pour se
-réunir aux Anglais; que dans les deux cas, le plus sage était de
-marcher au canon, car si les Prussiens s'étaient enfoncés sur
-Bruxelles, on aiderait Napoléon à écraser l'armée britannique dénuée
-d'appui, que si au contraire les Prussiens l'avaient rejointe, on se
-trouverait dans l'exécution exacte et urgente des instructions de
-Napoléon qui prescrivaient de les suivre.--Il n'y avait rien à
-répondre à ce dilemme, et il attestait chez le général Gérard une
-remarquable sagacité militaire. Malheureusement le maréchal Grouchy,
-sagement mais peu convenablement conseillé, ne se rendit point au
-conseil qu'on lui donnait. Il chercha des réponses dans les
-difficultés d'exécution. Quelle distance y avait-il du point où l'on
-était à Mont-Saint-Jean, ou à la chapelle Saint-Lambert, ou à
-Planchenois?... Combien faudrait-il de temps pour s'y rendre?... Le
-pourrait-on avec l'artillerie?...--Telles furent les objections qu'il
-opposa au conseil de se porter au feu. Le propriétaire du château où
-déjeunait le maréchal Grouchy affirmait qu'il y avait trois à quatre
-lieues à franchir pour se transporter sur le lieu du combat, et qu'on
-y serait en moins de quatre heures. Un guide, qui avait longtemps
-servi avec les Français, promettait de conduire l'armée en trois
-heures et demie ou quatre à Mont-Saint-Jean. Le général Baltus, seul
-appui que rencontrât le maréchal Grouchy, témoignait une certaine
-inquiétude pour le transport de l'artillerie. Le général Valazé,
-commandant du génie, affirma qu'avec ses sapeurs il aplanirait toutes
-les difficultés. Le général Gérard disait encore que pourvu qu'il
-arrivât avec quelques pièces de canon et quelques caissons de
-munitions, il en aurait assez; qu'au surplus il y suppléerait avec les
-cartouches et les baïonnettes de ses fantassins; qu'il suffisait
-d'ailleurs que la tête des troupes parût même à distance, pour appeler
-à elle une partie des forces prussiennes, et pour tirer l'Empereur
-d'une position difficile s'il y était, ou pour compléter son triomphe
-s'il ne courait aucun péril.--Pendant cette discussion, qui à chaque
-instant s'animait davantage, le canon retentissait avec plus de force,
-et dans les rangs des soldats la même émotion se manifestait.
-Seulement elle ne soulevait pas de contradictions parmi eux, et tous
-demandaient pourquoi on ne les menait pas au feu, pourquoi on laissait
-leur bravoure oisive, tandis que dans le moment leurs frères d'armes
-succombaient peut-être, ou que l'ennemi leur échappait faute d'un
-secours de quelques mille hommes. Chaque détonation provoquait des
-tressaillements, et arrachait des cris d'impatience à cette foule
-intelligente et héroïque!
-
-[En marge: Facilité d'exécuter ce que proposait le général Gérard.]
-
-[En marge: Distances véritables, et temps qu'il fallait pour les
-franchir.]
-
-[En marge: Effet qu'eût produit le maréchal Grouchy à quelque heure
-qu'il arrivât.]
-
-Il faut sans doute se défier de l'entraînement du soldat, et, comme
-l'a dit Napoléon, la soldatesque quand on l'a écoutée, a fait
-commettre autant de fautes aux généraux, que la multitude aux
-gouvernements, ce qui veut dire qu'il faut se défendre de tous les
-genres d'entraînements. Mais ici la raison était d'accord avec
-l'instinct des masses. Il était onze heures et demie; en partant à
-midi au plus tard, on avait, comme notre douloureux récit l'a fait
-voir, bien des heures pour être utile. Le corps de Vandamme, le plus
-avancé, était à Nil-Saint-Vincent, à une très-petite lieue au delà de
-Sart-à-Valhain, où était parvenu le corps de Gérard. Les dragons
-d'Exelmans avaient atteint la Dyle. De Nil-Saint-Vincent on pouvait se
-porter au pont de Moustier (voir la carte nº 65), que par une
-imprévoyance heureuse pour nous, l'ennemi n'avait point gardé, ce qui
-était naturel, car se voyant suivi sur Wavre, il n'avait cru devoir
-occuper que les ponts les plus rapprochés de Wavre même. En passant
-par ce pont de Moustier, et en obéissant à la seule indication du
-canon, on serait arrivé à Maransart, situé vis-à-vis de Planchenois,
-sur le bord même du ravin où coulait le ruisseau de Lasne, et où Lobau
-était aux prises avec Bulow. On se fût trouvé ainsi sur les derrières
-des Prussiens, et on les eût infailliblement précipités dans le ravin,
-et détruits, car pour en sortir il leur aurait fallu repasser les bois
-à travers lesquels ils avaient eu tant de peine à pénétrer. Or de
-Nil-Saint-Vincent à Maransart, il y a tout au plus cinq lieues
-métriques, c'est-à-dire quatre lieues moyennes. Des soldats dévorés
-d'ardeur n'auraient certainement pas mis plus de quatre à cinq heures
-à opérer ce trajet, et la preuve c'est que de Gembloux à la Baraque
-(distance à peu près pareille à celle de Nil-Saint-Vincent à
-Maransart) le corps de Vandamme, parti à huit heures du matin, était
-arrivé à deux heures de l'après-midi, après des haltes nombreuses, et
-une notamment fort longue à Nil-Saint-Vincent, lesquelles prirent
-beaucoup plus d'une heure, c'est-à-dire qu'il exécuta le trajet en
-moins de cinq heures. Il faut ajouter que les routes de Gembloux à la
-Baraque étant celles qu'avait parcourues l'armée prussienne, étaient
-défoncées, et que les routes transversales qu'il fallait suivre pour
-se rendre à Maransart, n'avaient pas été fatiguées, et étaient des
-chemins vicinaux larges et bien entretenus. Les gens du pays parlaient
-de trois heures et demie, de quatre au plus pour opérer ce trajet. En
-admettant cinq heures, ce qui était beaucoup pour des troupes animées
-du plus grand zèle, on accordait l'extrême limite de temps, et le
-départ ayant lieu à midi on serait arrivé à cinq heures. Le corps de
-Gérard aurait pu arriver une heure après, c'est-à-dire à six, mais
-l'effet eût été produit dès l'apparition de Vandamme, et Gérard
-n'aurait eu qu'à le compléter. Or à cinq heures Bulow, comme on l'a
-vu, n'avait encore échangé que des coups de sabre avec la cavalerie de
-Domon et de Subervic. Il ne fut sérieusement engagé contre Lobau qu'à
-cinq heures et demie. À six heures il était aux prises avec la jeune
-garde, à sept avec la vieille. À sept heures et demie, rien n'était
-décidé. On avait donc six heures, sept heures pour arriver utilement.
-On peut même ajouter qu'en paraissant à six heures sur le lieu de
-l'action, l'effet eût été plus grand qu'à cinq, puisqu'on eût trouvé
-Bulow engagé, et qu'on l'eût détruit en le précipitant dans le gouffre
-du ruisseau de Lasne. Se figure-t-on quel effet eût produit sur nos
-soldats un tel spectacle, quel effet il eût produit sur les Anglais,
-et quelle force on aurait trouvée dans les vingt-trois bataillons de
-la garde, dès lors devenus disponibles, et jetés tous ensemble sur
-l'armée britannique épuisée?
-
-À la vérité le maréchal Grouchy ne pouvait pas deviner tous les
-services qu'il était appelé à rendre en cette occasion, car il avait
-trop mal surveillé les Prussiens pour être au fait de leurs desseins;
-mais le dilemme du général Gérard subsistait toujours: ou les
-Prussiens se portaient vers Napoléon, et alors en venant se ranger à
-sa droite on exécutait ses instructions, qui recommandaient de suivre
-les Prussiens à la piste, et de se tenir toujours en communication
-avec lui; ou ils gagnaient Bruxelles, et alors peu importait de les
-négliger, car on atteignait le vrai but qui était d'anéantir
-complétement l'armée britannique.
-
-[En marge: Fatale obstination du maréchal.]
-
-Mais l'infortuné maréchal ne voulut écouter aucun de ces
-raisonnements, et malgré le dépit de ses lieutenants, malgré les
-emportements du général Gérard, il continua de se diriger sur Wavre.
-
-[En marge: Arrivée au lieu dit la Baraque.]
-
-[En marge: Nouvelle occasion manquée de marcher aux Prussiens.]
-
-[En marge: Arrivée devant Wavre.]
-
-Les troupes des généraux Vandamme et Gérard, précédées de la cavalerie
-d'Exelmans, poursuivirent leur marche, et un peu avant deux heures
-celles de Vandamme parvinrent à un lieu nommé la Baraque. En route
-l'évidence était devenue à chaque instant plus grande: on distinguait
-en effet, à travers les éclaircies des bois, ce qui se passait de
-l'autre côté de la Dyle, et on voyait des colonnes prussiennes qui
-cheminaient vers Mont-Saint-Jean. Le général Berthezène, commandant
-l'une des divisions de Vandamme, le manda au maréchal Grouchy, que ces
-informations ne firent point changer d'avis. En ce moment cependant,
-il y avait une détermination des plus indiquées à prendre, et qui
-aurait eu d'heureuses conséquences aussi, quoique moins heureuses que
-si on avait marché droit sur Maransart. Il était évident qu'en
-persistant à se diriger sur Wavre on allait rencontrer les Prussiens
-solidement établis derrière la Dyle, et que pour les joindre il
-faudrait forcer cette rivière, qui à Wavre est beaucoup plus difficile
-à franchir, et devait coûter un sang qu'il importait de ménager. Il
-était donc bien plus simple de passer la Dyle tout près de soi, à
-Limal ou à Limelette (voir la carte nº 65), ponts peu défendus,
-faciles dès lors à enlever, et après le passage desquels on se serait
-trouvé en vue des Prussiens, débarrassé de tout obstacle, et en mesure
-de les suivre où ils iraient. Sans doute il eût mieux valu opérer ce
-passage dès le matin, car on eût ainsi rempli à la fois toutes ses
-instructions, qui recommandaient de se tenir sur la trace des
-Prussiens, et toujours en communication avec le quartier général, mais
-à deux heures il était temps encore. On les eût surpris en marche, et
-on serait tombé perpendiculairement dans leur flanc gauche, ce qui
-compensait beaucoup l'infériorité du nombre, et le moins qu'on eût
-obtenu c'eût été d'arrêter certainement Pirch Ier et Ziethen, qui
-seuls, comme on l'a vu, causèrent notre désastre. Le maréchal Grouchy
-ne tint compte d'aucune de ces considérations, bien qu'on lui signalât
-des corps prussiens se dirigeant sur le lieu d'où partait la
-canonnade, et il continua sa marche sur Wavre, où l'on arriva vers
-quatre heures. Là le spectacle qui s'offrit n'était pas des plus
-satisfaisants pour un militaire de quelque sens. On avait devant soi
-le corps de Thielmann, de 27 ou 28 mille hommes, fortement établi à
-Wavre, et pouvant y tenir en échec une armée double ou triple en
-nombre pendant une journée entière. En présence d'une telle position,
-que faire? Attaquer Wavre, c'était s'exposer à sacrifier inutilement
-beaucoup d'hommes, probablement pour ne pas réussir, tandis que dans
-l'intervalle soixante mille Prussiens auraient le temps de se porter à
-Mont-Saint-Jean: ne rien faire c'était assister les bras croisés à des
-événements décisifs, sans remplir aucune de ses instructions.
-Cependant à faire quelque chose, le mieux eût été encore de rebrousser
-chemin pour s'emparer des ponts de Limal et de Limelette, devant
-lesquels on avait passé sans songer à les occuper, et qui opposeraient
-infiniment moins de résistance que celui de Wavre. Le général Gérard
-adressa toutes ces observations au maréchal Grouchy, qui s'obstina
-dans son aveuglement, et ayant les Prussiens devant lui à Wavre, en
-conclut que sa mission étant de les poursuivre, il devait les attaquer
-où ils se présentaient à lui. Jamais peut-être dans l'histoire il ne
-s'est rencontré un pareil exemple de cécité d'esprit.
-
-[En marge: Accomplissement de la mission donnée à l'officier polonais
-Zenovicz.]
-
-En ce moment arriva enfin l'officier polonais Zenovicz, qui aurait dû
-quitter la Belle-Alliance à dix heures et demie, qui par la faute du
-maréchal Soult n'en était parti qu'à près de onze heures et demie, qui
-pour n'être pas pris avait rétrogradé jusqu'aux Quatre-Bras, était
-allé des Quatre-Bras à Sombreffe, de Sombreffe à Gembloux, de Gembloux
-à Wavre, et grâce aux lenteurs du maréchal Soult, aux détours qu'il
-avait faits, n'arrivait qu'à quatre heures. Il apportait la dépêche
-que nous avons mentionnée, et qui malheureusement était encore fort
-ambiguë.
-
-Après avoir signalé la présence des troupes prussiennes dans la
-direction de Wavre, le major général ajoutait:
-
-[En marge: Ambiguïté de la dépêche qu'il apporte.]
-
-«L'Empereur me charge de vous prévenir qu'en ce moment Sa Majesté va
-faire attaquer l'armée anglaise qui a pris position à Waterloo, près
-de la forêt de Soignes; ainsi Sa Majesté désire que vous dirigiez vos
-mouvements sur Wavre, _afin de vous rapprocher de nous, de vous mettre
-en rapport d'opérations, et lier les communications_, poussant devant
-vous les corps de l'armée prussienne qui ont pris cette direction, et
-qui auraient pu s'arrêter à Wavre, où vous devez arriver le plus tôt
-possible. Vous ferez suivre les colonnes ennemies qui ont pris sur
-votre droite par quelques corps légers, afin d'observer leurs
-mouvements et ramasser leurs traînards. Instruisez-moi immédiatement
-de vos dispositions et de votre marche, ainsi que des nouvelles que
-vous avez sur les ennemis, et _ne négligez pas de lier vos
-communications avec nous_. L'Empereur désire avoir très-souvent de vos
-nouvelles.»
-
-[En marge: Sens vrai, et facile à saisir de cette dépêche.]
-
-[En marge: Nouvelle altercation du général Gérard avec le maréchal
-Grouchy.]
-
-Cette dépêche d'une ambiguïté déplorable, interprétée d'après son
-véritable sens, et d'après la situation, ne signifiait qu'une chose,
-c'est qu'au lieu de suivre la route de Liége, où l'on avait un moment
-cherché les Prussiens, il fallait se reporter vers celle de Bruxelles,
-où l'on savait positivement qu'ils se trouvaient, et cette direction
-était exprimée ici par la désignation générale de Wavre. Cela ne
-voulait certainement pas dire que Wavre devait être précisément le but
-vers lequel on marcherait, puisque ces mots: _afin de vous rapprocher
-de nous, de vous mettre en rapport d'opérations avec nous_,
-accompagnés de la recommandation expresse, et deux fois énoncée, de
-lier les communications avec le grand quartier général, révélaient la
-pensée de faire concourir le corps de Grouchy à l'action principale.
-Dans tous les cas, le commentaire verbal de l'officier Zenovicz ne
-pouvait laisser aucun doute. Napoléon, comme on l'a vu, lui montrant
-l'horizon et se tournant à droite, avait dit: _Grouchy marche dans ce
-sens; c'est par là qu'il doit venir; je l'attends; hâtez-vous de le
-joindre, et ne le quittez que lorsqu'il sera prêt à déboucher sur
-notre ligne de bataille._--Il fallait assurément être aveugle pour
-résister à de telles indications. Il était évident que Wavre était une
-expression générale, signifiant la direction de Bruxelles en
-opposition à celle de Liége, et que quant au point même où il fallait
-aboutir dans la journée, il était indiqué par l'état présent des
-choses, par les gestes de Napoléon, par ses paroles, et par l'envoi de
-l'officier Zenovicz. Le maréchal Grouchy ne vit dans le double message
-écrit et verbal, que l'ordre de se porter à Wavre même.--J'avais donc
-raison, dit-il à ses lieutenants, de vouloir marcher sur Wavre.--Le
-général Gérard, hors de lui, et avec des paroles et des gestes d'une
-extrême violence, l'apostropha en ces termes: Je t'avais bien dit, que
-si nous étions perdus, c'est à toi que nous le devrions.--Les propos
-les plus provocants suivirent cette apostrophe, et l'adjudant
-commandant Zenovicz, pour que sa présence n'ajoutât point à la gravité
-de cette scène, se retira. Le maréchal Grouchy persista, et comme
-pour se conformer encore mieux à ses instructions, ordonna sur Wavre
-une attaque des plus énergiques.
-
-[En marge: Inutile attaque sur Wavre.]
-
-Le corps de Vandamme fut chargé de cette attaque, et il la commença
-sur-le-champ. Mais les Prussiens étaient postés de manière à rendre
-vaines toutes nos tentatives. La division Habert se rua sur le pont de
-Wavre, le couvrit en un instant de ses morts, sans avoir seulement
-ébranlé l'ennemi. Le 4e corps était un peu en arrière de celui de
-Vandamme. Lorsqu'il arriva, son chef, le général Gérard, ayant le
-pressentiment que l'armée française, faute de secours, succombait en
-ce moment, se jeta en désespéré sur le moulin de Bierges, où se
-trouvait un pont situé un peu au-dessus de celui de Wavre, et se
-comporta de façon à s'y faire tuer. L'illustre général, qui eût sauvé
-la France si on l'eût écouté, cherchait la mort, et faillit la
-rencontrer. Le corps traversé par une balle, il tomba sous le coup, et
-le pont ne fut pas enlevé.
-
-Pendant ce temps, on entendait toujours plus terrible la canonnade de
-Waterloo, et chacun avait la conviction qu'on perdait un sang précieux
-devant des positions à la fois impossibles et inutiles à forcer,
-tandis qu'on avait laissé sur sa gauche les ponts de Limal et de
-Limelette, par lesquels quatre heures auparavant il eût été facile de
-passer, et d'apporter un secours décisif à la grande armée. Ainsi
-trois fois dans la journée on aurait pu sauver la France: une première
-fois en partant à quatre heures du matin de Gembloux pour franchir la
-Dyle, ce qui nous eût forcés de voir et de suivre les mouvements des
-Prussiens; une seconde fois en prenant à midi le parti de marcher de
-Sart-à-Valhain sur Maransart, ce qui nous permettait d'arriver à cinq
-heures, et à six heures au plus tard sur les derrières de Bulow; une
-troisième fois enfin, en passant les ponts de Limal et de Limelette à
-deux heures, lorsqu'on apercevait des corps prussiens se dirigeant
-vers Mont-Saint-Jean, ce qui nous aurait permis au moins de retenir
-Pirch et Ziethen, et chacune de ces trois fois le commandant de notre
-aile droite avait fermé les yeux à l'évidence! Il était manifeste que
-la Providence nous avait condamnés, et qu'elle avait choisi le
-maréchal Grouchy pour nous punir! Et l'infortuné, nous ne cesserons de
-le qualifier ainsi, était de bonne foi! Le seul sentiment
-répréhensible en lui, c'était la disposition à juger les conseils de
-ses lieutenants bien plus d'après leur forme que d'après leur valeur.
-
-[En marge: Grouchy enfin détrompé, mais trop tard.]
-
-Enfin, vers six heures, le bandeau fatal tomba de ses yeux. L'officier
-parti à une heure, après la lettre interceptée du général Bulow,
-apportait une nouvelle dépêche, explicative de la précédente, prouvant
-que Wavre au lieu d'être une désignation précise, n'était qu'une
-désignation générale, qu'il fallait seulement avoir en vue le point où
-était la grande armée française, la situation où elle se trouvait, se
-lier à elle, et se diriger sur les derrières des Prussiens qui
-seraient écrasés si on les plaçait entre deux feux.
-
-La pensée du major général avait fini par s'éclaircir, et par pénétrer
-dans l'esprit fermé du maréchal Grouchy. Alors ce dernier n'hésita
-plus, mais le temps d'être utile était passé. Napoléon avait
-succombé, et devant Wavre même Gérard avec un grand nombre de braves
-étaient tombés, sans aucun avantage pour le salut de l'armée et de la
-France.
-
-Le maréchal Grouchy donna sur-le-champ des ordres pour faire occuper
-les ponts de Limal et de Limelette. Il avait en arrière Pajol, qu'il
-avait envoyé le matin avec sa cavalerie légère et la division Teste
-dans la direction de Liége, pour suivre encore les Prussiens de ce
-côté, et qui était revenu après avoir fait près de douze lieues dans
-la journée, preuve bien évidente qu'on aurait pu en faire cinq ou six
-dans la demi-journée. Le maréchal les chargea d'enlever le pont de
-Limal, ce qui fut exécuté sans difficulté, les Prussiens n'ayant là
-que de faibles arrière-gardes. Mais à l'heure où ce pont fut enlevé,
-on n'entendait plus le canon, un calme de mort planait sur la contrée.
-Grouchy pour se consoler, se plut à supposer que la bataille de
-Waterloo était gagnée, et le dit à ses lieutenants. Il avait besoin de
-le croire, besoin bien concevable, et qui honorait son coeur s'il
-n'honorait pas son esprit!
-
-[En marge: Douleur de Grouchy et de son corps d'armée.]
-
-[En marge: Sa retraite sur Namur.]
-
-Mais cette confiance n'était point partagée. Le général Gérard,
-atteint d'une blessure qui semblait mortelle, résigné à mourir,
-n'avait qu'une pensée, c'est que la France avait succombé, et
-souffrait de cette pensée plus que de sa blessure. On passa la plus
-triste nuit. Le lendemain dès la pointe du jour tout le monde, de
-Wavre à Limal, était debout, impatient d'apprendre les événements de
-la veille, car un silence sinistre continuait de régner dans la
-plaine, et surtout dans la direction de Mont-Saint-Jean. Enfin arriva
-l'officier parti de Charleroy à onze heures du soir, lequel annonçait
-le désastre, et prescrivait la retraite sur Namur. Le maréchal
-Grouchy, ayant sur le visage la consternation d'un honnête homme qui
-s'est trompé mais qui cherche à se justifier, dit à ses généraux qui
-le regardaient avec trop de douleur pour avoir de la colère:
-Messieurs, quand vous connaîtrez mes instructions, vous verrez que
-j'ai dû faire ce que j'ai fait.--On ne répliqua point, et ce n'était
-pas en effet le moment de disputer. Il fallait se tirer du coupe-gorge
-où l'on était tombé, car on était séparé des débris de l'armée
-française par deux armées victorieuses. Le commandant de notre aile
-droite, avec ce qu'il avait sous la main, prit immédiatement la route
-de Mont-Saint-Guibert et de Namur, et ordonna aux corps de Gérard et
-de Vandamme de se rendre au même point par Gembloux. Mais que
-deviendrait-on si, avec trente-quatre mille hommes, on rencontrait
-tout ou partie des 150 mille hommes victorieux que conduisaient
-Wellington et Blucher?
-
-Tels avaient été les événements sur l'un et l'autre théâtre
-d'opérations dans cette funeste journée du 18 juin 1815, que les
-Anglais ont appelée bataille de Waterloo, parce que le bulletin fut
-daté de ce village, que les Prussiens ont appelée bataille de la
-Belle-Alliance, parce que c'est là qu'ils combattirent, que Napoléon
-enfin a appelée bataille de Mont-Saint-Jean, parce que c'est sur ce
-plateau que l'armée française fit des prodiges, et que nous
-qualifions, nous, de bataille de Waterloo, parce que l'usage,
-souverain en fait d'appellations, l'a ainsi établi. Les fautes et les
-mérites dans cette funeste journée sont faciles à apprécier pour
-quiconque, en se dégageant de toute prévention, veut appliquer à les
-juger les simples lumières du bon sens.
-
-[En marge: Examen de la campagne de 1815.]
-
-On a vu les motifs qui avaient décidé Napoléon à prendre l'offensive
-contre l'Europe de nouveau coalisée, et certes ces motifs étaient du
-plus grand poids. La colonne envahissante de l'Est sous le prince de
-Schwarzenberg, celle du Nord sous le duc de Wellington et le maréchal
-Blucher, marchaient à plus de cent lieues l'une de l'autre, et la
-première se trouvait en outre d'un mois en retard sur la seconde.
-Profiter de ce qu'elles étaient séparées par la distance et par le
-temps, était donc bien indiqué, car à les attendre, à leur laisser le
-loisir de se réunir, il y avait l'inconvénient de permettre
-l'envahissement des plus belles provinces de France, après leur avoir
-pris leurs citoyens les plus valides pour les jeter dans les gardes
-nationales mobilisées; il y avait le danger de se mettre sur les bras
-cinq cent mille hommes, masse énorme, et quoi qu'on dût avoir derrière
-soi Paris bien défendu, et 250 mille hommes de troupes actives pour
-manoeuvrer, c'était chose singulièrement hasardeuse que de laisser
-former une pareille masse, quand on pouvait la combattre avant sa
-formation. D'ailleurs le plan de l'offensive n'excluait pas celui de
-la défensive plus tard. Si, en effet, après avoir essayé de repousser
-l'invasion on était ramené en deçà de la frontière, les provinces
-abandonnées à l'ennemi n'auraient point à se plaindre, et si un
-désastre prodigieux ne signalait pas le début de la campagne, le
-passage de l'offensive à la défensive pourrait s'opérer, comme il
-s'opère tous les jours à la guerre par des capitaines beaucoup moins
-habiles que Napoléon.
-
-[En marge: Mérites du plan général.]
-
-[En marge: Bonheur de l'exécution.]
-
-C'était donc un plan fort sage, et que la postérité ne pourra blâmer,
-d'avoir voulu profiter de la distance de lieu et de temps qui séparait
-les deux colonnes envahissantes, pour tâcher de détruire celle du Nord
-avant l'arrivée de celle de l'Est. C'était une pensée bien profonde,
-et que la postérité loin de la blâmer admirera certainement, que
-d'avoir discerné qu'entre les Anglais et les Prussiens, malgré
-l'intérêt qu'ils avaient d'être étroitement unis, il se trouverait à
-cause de la différence de leurs points de départ, les uns venant de
-Bruxelles, les autres de Liége, un endroit où la soudure serait mal
-faite, et où l'on pourrait s'interposer entre eux pour les séparer et
-les combattre les uns après les autres. Devinant cette circonstance
-avec la double sagacité du génie et d'une expérience sans égale,
-Napoléon, trompant l'ennemi par les plus habiles démonstrations,
-parvint en cinq ou six jours à concentrer ses corps d'armée, qui
-partaient les uns de Metz, les autres de Lille et de Paris, de manière
-que le 14 juin au soir 124 mille hommes, 300 bouches à feu, étaient
-réunis dans la forêt de Beaumont, sans que les Prussiens, dont les
-avant-postes étaient à deux lieues, en sussent rien. Le 15 au matin
-Napoléon avait traversé la bande boisée qui le cachait à l'ennemi,
-avait enlevé Charleroy sous les yeux des Prussiens et des Anglais, et
-le 15 au soir avait pris position entre les deux armées alliées,
-surprises, confondues de son apparition subite. L'histoire de la
-guerre n'offre rien de semblable, comme sûreté, précision, bonheur
-d'exécution.
-
-Dans cette journée, une seule chose était à regretter, c'est que Ney,
-l'audacieux Ney, eût manqué d'audace aux Quatre-Bras, et n'eût pas
-occupé ce point, de manière à séparer irrévocablement les Anglais des
-Prussiens. Mais en fait ils étaient suffisamment séparés, car les
-Prussiens atteints par Napoléon allaient être contraints de livrer
-bataille sans les Anglais, et il serait encore temps le lendemain de
-se saisir des Quatre-Bras qu'on n'avait pas occupés la veille.
-
-[En marge: Y eut-il du temps perdu le 16 au matin, jour de la bataille
-de Ligny?]
-
-Jusque-là donc la réussite avait répondu à la grandeur et à la
-profondeur des combinaisons. Le 16 il fallait commencer par combattre
-les Prussiens qu'on avait devant soi, afin de pouvoir, les Prussiens
-battus, se rejeter sur les Anglais. Importait-il absolument de le
-faire dans la matinée plutôt que dans l'après-midi? Sans doute, si en
-politique on a raison de ne jamais se presser, en guerre au contraire
-on ne saurait jamais trop se hâter, car plus tôt le résultat est
-acquis, et plus tôt on est soustrait aux caprices de la fortune. Mais
-à la guerre, plus qu'ailleurs, il y a les nécessités matérielles
-auxquelles il faut bien obéir. Or il y en avait une ici à laquelle il
-fallait se soumettre inévitablement, celle de faire arriver les
-troupes en ligne, car avec quelque rapidité qu'on eût marché la
-veille, pourtant le 6e corps, la garde, les cuirassiers, les parcs,
-n'avaient pu encore traverser la Sambre, Gérard n'avait fait que
-l'atteindre, d'Erlon que la dépasser d'une lieue. Il fallait en outre
-le temps de transporter les troupes sur le champ de bataille de
-Fleurus, et pendant qu'elles marchaient, Napoléon avait le loisir de
-recueillir les rapports de ses avant-gardes, et de convertir en
-certitude ce qui n'était que la divination du génie. Par ces motifs
-péremptoires il livrait l'après-midi au lieu de la livrer le matin la
-bataille de Ligny, et elle était aussi utilement gagnée à ce moment de
-la journée qu'à l'autre, car en juin le jour finissant à neuf heures,
-on avait certes bien le temps de s'égorger de trois à neuf heures, et
-de remporter une grande victoire.
-
-[En marge: Plan de la bataille de Ligny, et mérite de ce plan.]
-
-[En marge: Fertilité d'esprit de Napoléon, suppléant à la manoeuvre
-que Ney n'exécutait pas.]
-
-[En marge: Le résultat, incomplet par les va-et-vient inutiles de
-d'Erlon, n'en est pas moins suffisant.]
-
-Quant à la bataille, on ne peut contester que le plan, l'exécution,
-fussent ce qu'on devait attendre d'un capitaine consommé. Les
-Prussiens venant s'établir dans les villages de Saint-Amand et de
-Ligny, pour couvrir la grande chaussée de Namur à Bruxelles qui
-formait leur ligne de communication avec les Anglais, et montrant
-ainsi le dos aux troupes françaises dirigées sur les Quatre-Bras,
-Napoléon les avait vigoureusement attaqués à Saint-Amand et à Ligny,
-en prescrivant à Ney d'occuper au plus tôt les Quatre-Bras, et de
-détacher ensuite un de ses corps pour prendre à revers la ligne
-prussienne. La moitié de l'armée de Blucher eût été prise si cet ordre
-eût été exécuté. Mais Ney, comme tous nos généraux, devenu craintif
-non pas devant l'ennemi, mais devant la fortune, ébranlé encore par
-les conseils du général Reille, tâtonna toute la journée, perdit la
-matinée pendant laquelle il aurait pu conquérir les Quatre-Bras sur
-les quelques mille hommes qui les occupaient, les attaqua avec vigueur
-quand il n'était plus temps, c'est-à-dire quand leur force était
-quadruplée, et alors pour réparer sa faute attirant à lui d'Erlon que
-Napoléon attirait de son côté, rendit d'Erlon inutile partout, et,
-sans vaincre les Anglais, empêcha Napoléon de détruire en entier les
-Prussiens. Privé ainsi des corps qui devaient prendre l'ennemi à
-revers, Napoléon n'en fut pas déconcerté, imagina une nouvelle
-manoeuvre sur le terrain même, et avec la garde coupant au-dessus de
-Ligny la ligne prussienne qu'il ne pouvait prendre à revers, remporta
-néanmoins une victoire éclatante et de grande conséquence. Si en effet
-les Prussiens, par les va-et-vient de d'Erlon, au lieu d'être détruits
-n'étaient que défaits, ils l'étaient cependant assez pour qu'on pût
-leur tenir tête à l'aide d'un fort détachement, pendant qu'on irait
-chercher une rencontre décisive avec les Anglais. Si Ney par sa faute
-avait laissé passer l'occasion de culbuter les Anglais aux
-Quatre-Bras, il n'en avait pas moins opposé une ténacité héroïque à
-leurs efforts pour communiquer avec les Prussiens, il ne les en avait
-pas moins empêchés de s'établir sur la chaussée de Namur à Bruxelles,
-il ne les en avait pas moins obligés de s'arrêter pour battre en
-retraite le lendemain. Ainsi le 16 comme le 15, le plan de Napoléon,
-malgré des accidents toujours fréquents à la guerre, plus fréquents
-ici à cause de l'ébranlement de toutes les têtes, n'avait pas cessé de
-réussir encore, car d'un côté les Prussiens vaincus dans une grande
-bataille, de l'autre les Anglais contenus dans un combat acharné,
-étaient forcés d'exécuter une retraite divergente, l'armée française
-restait en masse interposée entre eux, et les Anglais allaient être
-contraints comme les Prussiens d'accepter les jours suivants une
-bataille séparée.
-
-[En marge: Y eut-il du temps perdu le matin du 17, et par la faute de
-qui?]
-
-[En marge: Le temps importait peu le matin du 17.]
-
-Le 17 au matin on ne pouvait marcher dès l'aurore avec des troupes qui
-la veille à neuf heures du soir étaient encore aux prises avec
-l'ennemi, et qui avaient bivouaqué au milieu de trente mille cadavres
-sans avoir même mangé la soupe. Napoléon cependant perdit le moins de
-temps possible: il mit en mouvement Lobau qui n'avait pas combattu, la
-garde dont une partie seule avait été engagée, les cuirassiers qui
-n'avaient pas donné un coup de sabre; il destina Vandamme et Gérard,
-vainqueurs un peu fatigués des Prussiens, à surveiller ces derniers,
-et dirigea son centre vers le maréchal Ney, pour composer avec lui la
-masse qui devait combattre l'armée britannique. Mais pour faire
-défiler ces troupes il était indispensable que Ney qui devenait tête
-de colonne, eût défilé aux Quatre-Bras. Or Ney, plein d'appréhensions
-le 17 comme le 16, ne remuait pas, croyant toujours avoir devant lui
-la totalité de l'armée anglaise. Il fallut que Napoléon vînt avec
-Lobau, la garde et les cuirassiers le tirer de ses inquiétudes, et
-alors seulement il se mit en marche, c'est-à-dire à onze heures du
-matin. Tandis que la matinée était perdue, partie par la fatigue des
-troupes, partie par les retards de Ney, l'après-midi le fut par un
-orage épouvantable qui paralysa les deux armées, car lorsque la
-puissance de la nature se montre, celle des hommes, quels qu'ils
-soient, s'évanouit. Ainsi les lieutenants de Napoléon le matin, la
-nature l'après-midi, lui prirent la journée du 17. Mais dans cette
-journée le temps était-il la considération décisive? Assurément non.
-Après avoir battu les Prussiens, il fallait battre les Anglais, et le
-plus tôt était le mieux. Pour les battre il fallait les rencontrer, et
-la possibilité de cette rencontre dépendait du duc de Wellington et
-non de Napoléon. Une demi-marche seulement nous séparant des Anglais,
-on ne pouvait songer à les gagner de vitesse: s'ils voulaient la
-bataille, nous les trouverions en avant de la forêt de Soignes sans
-avoir besoin de nous presser, sinon ils mettraient la forêt entre eux
-et nous, et la bataille deviendrait impossible. Voudraient-ils la
-livrer? Napoléon le désirait ardemment, car les suivre au delà de
-Bruxelles, quand sa présence allait être si nécessaire en Champagne,
-lui était impossible, et les quitter sans les avoir battus était le
-renversement de tous ses plans. Mais quelque fût son désir, il ne
-pouvait absolument pas devancer les Anglais à l'entrée de la forêt de
-Soignes pour les obliger à combattre. Sa seule ressource évidemment,
-c'était l'ardeur de Blucher, l'ambition du duc de Wellington, et non
-une rapidité de marche, que la fatigue des troupes, les hésitations de
-Ney, un orage épouvantable, rendaient impossible, et que la proximité
-de la forêt de Soignes eût rendue inutile.
-
-[En marge: Détachement de Grouchy, et nécessité de ce détachement.]
-
-Le temps n'était donc pas la considération importante dans la journée
-du 17. Mais s'il n'y eut pas faute dans l'emploi du temps, y eut-il
-faute dans la répartition des forces? L'exposé des faits a mis le
-lecteur en mesure d'en juger. Qu'y avait-il de plus simple en effet,
-les Prussiens vaincus, que de mettre à leur suite un détachement
-suffisant pour les surveiller, les contenir, les isoler des Anglais
-pendant que l'on combattrait ces derniers? Un homme de sens osera-t-il
-dire qu'il fallait ne plus s'inquiéter des Prussiens, les laisser
-devenir ce qu'ils voudraient, en se bornant à jeter sur leurs traces
-un peu de cavalerie qui aurait vu, sans pouvoir l'empêcher, tout ce
-qu'il leur aurait plu d'entreprendre? Ah! sans doute, si on suppose
-dans le commandement de notre aile droite chargée de les suivre un
-aveuglement sans égal dans l'histoire, un aveuglement tel qu'il
-laisserait quatre-vingt mille Prussiens faire devant lui tout ce
-qu'ils voudraient, même accabler Napoléon leur vainqueur sans s'y
-opposer, on aura raison de dire que ce détachement de l'aile droite
-était une faute: mais en supposant à celui qui la dirigeait seulement
-l'instinct que laissèrent éclater les simples soldats, on faisait en
-la détachant une chose non-seulement de règle, mais nécessaire, et qui
-ne devait pas priver l'armée de son secours, car enfermés les uns et
-les autres dans un espace de quatre à cinq lieues, où tous entendaient
-le canon de tous, on ne devait pas croire qu'on perdrait les 34 mille
-hommes de Grouchy jusqu'à ne les retrouver qu'après une affreuse
-catastrophe.
-
-[En marge: Évidence des instructions données à Grouchy.]
-
-Le détachement de Grouchy était donc nécessaire, dicté par les règles,
-par la situation, par le plus vulgaire bon sens. Quant aux
-instructions qu'il reçut, on peut sans doute disputer sur leur
-signification: il y a cependant un ordre qu'on ne saurait contester,
-car les soldats l'eussent donné, c'était de suivre les Prussiens, de
-ne pas les perdre de vue, et de manoeuvrer de manière à les empêcher
-de rejoindre les Anglais, puisque le plan connu de tout le monde
-était d'avoir affaire séparément à chacune des deux armées ennemies.
-Qu'on accumule les hypothèses tant qu'on voudra, cet ordre ce n'est
-pas Napoléon qui le dictait, c'est la situation, et il y a une preuve
-sans réplique que bien ou mal donné (et ce n'était pas l'usage de
-Napoléon de mal donner ses ordres) il entra pourtant tel que nous le
-supposons dans l'esprit du maréchal Grouchy, c'est que le soir du 17,
-écrivant à Napoléon, le maréchal lui disait: Je suis à la poursuite
-des Prussiens, et je m'appliquerai à les tenir éloignés des
-Anglais.--Il n'y avait donc aucune équivoque sur le véritable sens de
-ses instructions dans l'esprit du commandant de l'aile droite.
-
-[En marge: Fausses manoeuvres de Grouchy le 17.]
-
-Mais dès le début le maréchal Grouchy se trompa sur la direction des
-Prussiens, et il les supposa sur la route de Namur. L'erreur était
-excusable, et n'aurait pas été de grande conséquence s'il avait fait
-ce qu'il devait faire, s'il avait mis sa cavalerie légère sur les
-trois directions possibles, celles de Mont-Saint-Guibert, de Gembloux,
-de Namur, et son infanterie sur celle de Gembloux qui était
-intermédiaire à toutes les autres. Les blés couchés sous les pas des
-Prussiens l'auraient éclairé sur-le-champ, et lui auraient prouvé que
-les Prussiens se retiraient non pas sur le Rhin, mais sur Wavre,
-c'est-à-dire vers l'armée anglaise. Il finit par le reconnaître, mais
-en conservant un fâcheux soupçon sur Namur, et dans cette première
-journée il ne fit marcher son infanterie que très-tard vers Gembloux.
-La journée du 17 que Napoléon n'aurait pas pu employer autrement sur
-la route de Mont-Saint-Jean, fut donc à peu près perdue sur la route
-de Wavre par le maréchal Grouchy.
-
-[En marge: Tardif départ de Grouchy le 18 au matin.]
-
-Mais le 18, pouvant se mettre en mouvement dès quatre heures du matin,
-ayant dix-sept heures de jour pour se porter où il voudrait, étant
-enfermé dans un espace où l'on se trouvait à quatre ou cinq lieues les
-uns des autres, le maréchal Grouchy était en mesure de tout réparer.
-Malheureusement il ne donna ses ordres qu'entre six et sept heures du
-matin, et n'ayant pas pourvu aux distributions de vivres, ses troupes
-ne partirent qu'à huit, à neuf, à dix heures. Pourtant même alors rien
-n'était perdu, ni même compromis, puisque cinq heures suffisaient pour
-se transporter au point le plus extrême de ce théâtre d'opérations, si
-on se laissait guider par le canon.
-
-Tandis que la droite détachée était conduite avec si peu d'activité et
-de sûreté de vues, Napoléon avec le centre et la gauche se préparait à
-livrer sa seconde bataille, celle qui devait décider de son sort et du
-nôtre. Cette rencontre qu'il avait tant désirée, et avec tant de
-raison puisqu'il fallait qu'il battît les Anglais après les Prussiens,
-pour revenir en toute hâte sur les Autrichiens et les Russes, cette
-rencontre le bouillant patriotisme de Blucher, l'ambition du duc de
-Wellington allaient la lui offrir. Certes le résultat les a justifiés
-l'un et l'autre, mais la postérité, comme l'a dit Napoléon avec sa
-grandeur de langage accoutumée, sera moins indulgente, car si la
-fortune ne leur eût pas ménagé dans l'aveuglement de Grouchy un vrai
-phénomène, ils pouvaient être accablés à la lisière de la forêt de
-Soignes, mal percée, difficile à traverser après une défaite, tandis
-qu'au contraire en mettant la forêt de Soignes entre eux et Napoléon,
-ils déjouaient tous les calculs de celui-ci, et le réduisaient à
-battre en retraite pour venir faire face à la grande colonne de l'Est
-après avoir échoué dans tous ses plans. Ils auraient donc choisi un
-jeu sûr, au lieu du jeu le plus téméraire et le plus périlleux.
-
-[En marge: Retard de la bataille de Waterloo le 18, et motifs de ce
-retard.]
-
-Quoi qu'il en soit, la bataille tant désirée par Napoléon (preuve que
-le génie lui-même ne sait souvent ce qu'il demande en fatiguant la
-Providence de ses voeux), la bataille était certaine. Fallait-il la
-livrer au commencement de la journée? fallait-il à Waterloo comme à
-Ligny, tâcher d'agir le matin plutôt que l'après-midi? Ah! oui sans
-doute, mille fois oui, si on avait prévu qu'au lieu de Grouchy qu'on
-avait si près de soi, soixante mille Prussiens auraient le temps
-d'arriver, sans que Grouchy les vît, quand la nature entière les
-voyait marcher à découvert, hommes, chevaux et canons! Mais une telle
-chose était de toutes la moins supposable, et, en attendant,
-l'artillerie se trouvant dans l'impossibilité de manoeuvrer, force
-était bien d'accorder quatre à cinq heures pour que le sol détrempé
-pût se raffermir. Le meilleur, le plus sage des hommes, Drouot, ne se
-consolait pas d'avoir donné le conseil de différer la bataille de
-quelques heures[27], et sa vertu avait tort ici contre lui-même, car
-on pouvait bien dans cette saison livrer à onze heures la bataille de
-Waterloo, quand on n'avait livré celle de Ligny qu'à trois heures de
-l'après-midi, ce qui n'avait pas empêché de la gagner. Or
-l'inconvénient d'embourber son artillerie, d'embourber sa cavalerie,
-qui étaient ses deux armes les meilleures, était une considération
-dont personne ne pouvait méconnaître l'importance. Le résultat il est
-vrai a condamné le vaincu, et le résultat est un dieu de fer que les
-hommes adorent: mais l'argument de Drouot, auquel Napoléon se rendit,
-était décisif, et la postérité ne blâmera pas celui-ci d'en avoir tenu
-si grand compte.
-
-[Note 27: Je trouve dans des notes fort curieuses, fort intéressantes,
-écrites il y a longtemps par le colonel Combes-Brassard, chef de
-l'état-major du 6e corps (corps de Lobau), le passage suivant, et je
-le cite parce qu'il met en lumière l'une des plus grandes vertus des
-temps modernes, celle de Drouot. «Le général Drouot, dit le colonel
-Combes-Brassard, passa peu de jours à Paris après son jugement. Je le
-voyais fréquemment. La bataille de Mont-Saint-Jean était souvent le
-sujet de nos entretiens. Il me dit un jour du ton d'un homme qui
-semble avoir besoin de soulager son âme oppressée: «Plus je pense à
-cette bataille, plus je me sens entraîné à me croire l'une des causes
-qui nous l'ont fait perdre.»--«Vous, mon général! le dévouement
-généreux d'une noble amitié pour son maître ne saurait aller plus
-loin.»--«Expliquons-nous, mon cher colonel. Je n'entends pas me
-charger des fautes qui ne sont pas les miennes, mais revendiquer ce
-qui m'appartient, à mes risques et périls.
-
-«Dès le point du jour, continua-t-il, l'Empereur avait reconnu la
-position des ennemis; son plan était arrêté; ses dispositions
-d'attaque faites pour sept ou huit heures du matin au plus tard. Je
-lui fis observer que la pluie avait tellement dégradé les chemins et
-détrempé le terrain que les mouvements de l'artillerie seraient bien
-lents; que deux ou trois heures de retard sauveraient cet
-inconvénient. L'Empereur souscrivit à ce retard funeste. S'il n'eût
-tenu aucun compte de mon observation, Wellington était attaqué à sept
-heures, il était battu à dix, la victoire complète à midi, et Blucher
-qui ne put déboucher qu'à cinq heures, tombait entre les mains d'une
-armée victorieuse. Nous attaquâmes à midi, et nous livrâmes toutes les
-chances du succès à l'ennemi.»
-
-Ce passage m'a paru devoir être reproduit. Tandis que nous voyons en
-effet les auteurs des fautes les plus graves repousser une
-responsabilité qui leur appartient, Drouot, qui n'avait rien à se
-reprocher dans la funeste bataille de Waterloo, car ce n'était pas une
-faute dans une journée de dix-huit heures, d'en consacrer trois ou
-quatre à laisser raffermir le sol, Drouot s'accusait d'avoir contribué
-à la perte de la bataille en la faisant différer. Par le fait, sans
-doute ce fut un mal d'avoir perdu trois heures, mais d'après toutes
-les vraisemblances ce n'était pas une faute, car pour ceux qui avaient
-à prendre l'offensive le raffermissement du sol était une circonstance
-capitale. C'est une nouvelle preuve de ce qu'il y a de hasard dans les
-événements militaires, et de la nécessité de juger avec une extrême
-réserve des opérations où souvent le conseil le plus sage aboutit aux
-plus déplorables résultats.]
-
-[En marge: Plan de la bataille.]
-
-[En marge: Un seul était possible, et c'est celui que Napoléon avait
-adopté.]
-
-L'heure fixée, restait le plan. Certainement l'idée de se jeter sur la
-gauche des Anglais faiblement établie, de la culbuter sur leur centre,
-de leur enlever ainsi la grande route de Bruxelles, seule issue
-praticable à travers la forêt de Soignes, était excellente, car dans
-cette manière d'opérer l'avantage de séparer les Anglais des Prussiens
-s'ajoutait à tous les autres. Malheureusement des fautes furent
-commises dans l'exécution. Il fallait sans doute à notre gauche
-attaquer le château de Goumont, mais ce fut une faute de ne pas le
-briser à coups de canon, au lieu de chercher à le prendre à coups
-d'hommes, et d'y épuiser ainsi la gauche de l'armée française. Le bois
-de Goumont cachait ce détail à l'oeil de Napoléon, et il est
-regrettable que le général Reille ne suivît pas le combat d'assez près
-pour empêcher une dépense d'hommes si complétement inutile. Il est
-évident qu'on aurait dû s'arrêter à la conquête du bois, et réserver
-les braves divisions Jérôme, Foy, Bachelu, pour l'attaque du plateau
-de Mont-Saint-Jean, qui était l'opération capitale.
-
-[En marge: Faute de tactique commise par Ney et d'Erlon.]
-
-L'attaque de la Haye-Sainte au centre, et le long du chemin d'Ohain
-contre la gauche des Anglais, exécutée par des masses épaisses,
-incapables de manoeuvrer devant la cavalerie, fut une autre faute de
-tactique, qu'on ne sait comment expliquer de la part d'un manoeuvrier
-aussi habile que Ney, qui dut être provoquée par l'idée qu'on avait de
-la solidité des Anglais, et que Napoléon n'eut pas le temps
-d'empêcher, car lorsqu'il put s'en apercevoir les troupes étaient déjà
-en mouvement, et il était trop tard pour changer leurs dispositions
-d'attaque. Cette faute fut extrêmement regrettable, car elle rendit
-impuissante une tentative qui aurait dû être décisive, et elle fit
-naître dès le début dans l'esprit des combattants un préjugé favorable
-pour les Anglais, défavorable pour nous.
-
-[En marge: Apparition des Prussiens.]
-
-[En marge: Napoléon pouvait-il faire autre chose que ce qu'il fit à
-cette apparition?]
-
-Pourtant rien n'était compromis, et Napoléon en lançant sa cavalerie
-tira des Écossais gris une prompte vengeance. Mais un spectre
-effrayant avait déjà levé sa tête sur ce champ funèbre, et ce spectre
-c'était l'armée prussienne. Napoléon prévit tout de suite le danger de
-cette apparition, et sans perdre un instant il porta Lobau à sa
-droite. Pour parer à ce nouvel incident, était-il possible de faire
-mieux, ou autrement? Assurément non. Abandonner une bataille déjà si
-fortement engagée, renoncer à ses plans qui pouvaient seuls compenser
-l'infériorité de nos forces, c'était se constituer soi-même vaincu
-dans un moment où il y avait tant d'espérance d'être vainqueur, car
-après tout la voie ne pouvait être ouverte à Bulow sans l'être à
-Grouchy, et il était permis d'espérer que si l'un venait, l'autre
-viendrait aussi. Napoléon continua donc la bataille, mais en la
-continuant il eut soin de la ralentir. Il prescrivit à Ney d'enlever
-la Haye-Sainte, ce qui ôtait aux Anglais leur point d'appui au centre,
-et nous assurait à nous le débouché sur le plateau de Mont-Saint-Jean
-lorsque nous voudrions porter le coup décisif, et il lui recommanda,
-cela fait, de s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût apprécié la portée de
-l'attaque des Prussiens contre notre droite. Prendre la Haye-Sainte et
-attendre, était évidemment la seule chose qu'il y eût à faire en une
-circonstance si grave.
-
-[En marge: Attaque intempestive de la cavalerie.]
-
-Mais Ney, cédant à une fougue que le regret de ses hésitations de la
-veille avait changée en fureur, se précipita sur les Anglais, s'empara
-de la Haye-Sainte avec une vigueur sans pareille, puis, ayant
-rencontré plusieurs fois la cavalerie ennemie pendant ce combat,
-s'engagea peu à peu avec elle, la suivit sur le plateau, vit là toute
-une artillerie abandonnée, crut le moment décisif venu, entraîna
-successivement sur ce plateau toute la cavalerie, y soutint une lutte
-de géants, mais lutte intempestive dès qu'on ne pouvait pas la
-terminer avec de l'infanterie, et dépensa ainsi nos troupes à cheval
-qui, employées à propos, auraient servi un peu plus tard à gagner la
-bataille.
-
-[En marge: Au dernier moment la bataille pouvait être regagnée, quand
-survint le corps de Ziethen.]
-
-[En marge: Quels furent les véritables obstacles au ralliement de
-l'armée.]
-
-Les prodiges de Ney étaient donc un malheur, que Napoléon, ayant porté
-à droite non-seulement son infanterie mais son attention, n'avait pu
-empêcher. Que faire alors?... Prescrire à Ney de conserver le plateau
-tant qu'il pourrait, pendant qu'on irait avec la garde donner aux
-Prussiens un choc terrible, et puis les Prussiens écartés, rallier la
-garde, et se ruer sur l'armée anglaise pour en finir, était évidemment
-la seule manoeuvre imaginable, et Napoléon l'adopta. Il reçut et
-repoussa les Prussiens avec une vigueur dont les vieux soldats de la
-garde, conduits par Morand, étaient seuls capables. Bulow culbuté,
-écrasé entre Planchenois et Maransart, Napoléon ne perdit pas un
-instant, et tenant parole à Ney, marcha au plateau avec la garde
-ralliée, pour y jouer dans une action désespérée son sort, celui de
-l'Empire et de la France. Quatre de ses bataillons, bravant un feu
-épouvantable, avaient déjà pris pied sur le plateau, et les autres
-allaient probablement terminer la lutte, quand le corps prussien de
-Ziethen, arrivant à l'improviste, fit tourner en catastrophe une
-bataille qui pouvait être encore une victoire, victoire sanglante,
-cruellement achetée, victoire enfin! Au point où en étaient les
-choses, les suites devaient être une déroute sans exemple, car il ne
-restait pas une seule réserve pour rallier l'armée, car à défaut d'une
-réserve la personne de Napoléon, demeuré debout au milieu d'une
-fournaise de feux, aurait pu rallier les soldats, mais la nuit
-empêchait de l'apercevoir, mais on le croyait mort, mais, après un
-effort surhumain, l'abattement chez les troupes égalait leur
-exaltation, et pour surcroît de malheur, en ayant l'ennemi devant, on
-l'avait en flanc, on l'avait par derrière. Tout concourait donc pour
-faire de la bataille perdue un désastre inouï. C'était l'Empire qui,
-après s'être écroulé en 1814, s'être relevé en 1815, s'abîmait enfin,
-tel qu'un édifice gigantesque fondant tout à coup sur la tête de celui
-qui s'obstine à y rester jusqu'au dernier instant!
-
-Que le malheur fût immense, on ne saurait le nier, mais que Napoléon
-dans la journée n'eût pas tout fait pour le conjurer, il est
-impossible de le soutenir, car s'il avait retardé l'heure de la
-bataille, c'était par une nécessité physique, car si des fautes de
-tactique avaient été commises par Reille, par d'Erlon, il avait essayé
-de les réparer, car si Ney avait devancé l'action principale, il
-n'avait pu l'empêcher, occupé qu'il était vers sa droite, et cette
-action prématurément engagée il l'avait suspendue pour tenir tête aux
-Prussiens, et ceux-ci repoussés, il s'était hâté de la reprendre,
-lorsqu'un dernier corps prussien était venu l'accabler. Il n'avait
-donc pas failli comme capitaine, et pour être juste envers les
-vainqueurs comme envers le vaincu, nous ajouterons que le duc de
-Wellington et Blucher avaient mérité leur victoire, le premier par une
-fermeté inébranlable, le second par un patriotisme inaccessible aux
-découragements.
-
-[En marge: La principale cause de nos malheurs fut l'aveuglement du
-maréchal Grouchy.]
-
-[En marge: Sa fatale obstination.]
-
-Maintenant, il faut le dire, avec le sincère regret d'atteindre la
-mémoire d'un honnête homme, d'un brave militaire, frappé en cette
-occasion d'une cécité sans exemple, la vraie cause de nos malheurs
-(cause matérielle, entendons-nous, car la cause morale est ailleurs),
-la vraie cause fut le maréchal Grouchy. Nous avons exposé les faits
-avec une scrupuleuse exactitude, et ils ne laissent rien de sérieux à
-opposer en sa faveur, quoiqu'on l'ait essayé bien des fois depuis
-quarante ans. Après avoir perdu l'après-midi du 17, après avoir encore
-perdu la matinée du 18, il lui restait toute la moitié de cette fatale
-journée du 18 pour réparer ses fautes, et c'était assez pour convertir
-en triomphe un immense désastre. À Sart-à-Valhain, en effet, le canon
-retentit à onze heures et demie. Le général Gérard, avec la sagacité
-d'un véritable homme de guerre, avec la chaleur d'un Français
-passionné pour son pays, proposa de marcher vers le canon, et il
-donnait cette raison, que dans le doute où l'on était des intentions
-de l'ennemi, il fallait accourir auprès de Napoléon, car si les
-Prussiens se portaient vers lui, on rentrait dans ses instructions qui
-prescrivaient d'être toujours sur leurs traces, s'ils se retiraient
-vers Bruxelles, il n'y avait plus à s'occuper d'eux, et il fallait se
-presser de concourir à la destruction définitive des Anglais. Gérard,
-Vandamme, Valazé, tous les soldats proféraient le même cri. Mais
-Grouchy, fermant les yeux à l'évidence, repoussa cette lumière
-éclatante qui jaillissait de tous les esprits. Un tort de forme chez
-Gérard, un tort de susceptibilité chez Grouchy, firent échouer ce
-conseil admirable, qui eût sauvé l'Empire, et ce qui importait mille
-fois plus, la France!
-
-On a fait valoir en faveur du maréchal Grouchy deux excuses,
-premièrement que le temps manquait pour arriver de Sart-à-Valhain à
-Maransart, et secondement qu'on eût trouvé sur son chemin quarante
-mille Prussiens pour disputer le passage le la Dyle, tandis que
-cinquante mille autres seraient allés accabler Napoléon. Nous croyons
-ces deux excuses mal fondées d'abord, et ensuite fussent-elles
-fondées, n'excusant pas celui qu'on veut excuser. Si en effet,
-lorsqu'on était à Sart-à-Valhain le temps manquait, à qui était la
-faute, sinon à Grouchy qui avait perdu cinq ou six heures dans
-l'après-midi du 17, et quatre le matin du 18? Si on devait trouver
-les Prussiens défendant la Dyle, à qui la faute encore, sinon à
-Grouchy qui n'en avait pas fait surveiller le cours, qui avait négligé
-de s'emparer des ponts de cette rivière, presque tous oubliés par
-l'ennemi, et qui n'avait point songé à la traverser là où elle pouvait
-être franchie sans difficulté? Évidemment le tort ici serait encore à
-Grouchy. Mais ces excuses qui n'excusent-pas, en fait sont dépourvues
-de tout fondement.
-
-[En marge: Aurait-il eu le temps d'arriver utilement?]
-
-[En marge: Réponse péremptoire à cette question.]
-
-Quant à la distance, voici la vérité rigoureuse. De Nil-Saint-Vincent,
-où était parvenu Vandamme à onze heures et demie, à Maransart, il y a
-tout au plus cinq lieues métriques, c'est-à-dire quatre lieues
-anciennes. Les gens du pays parlaient d'un trajet de quatre heures au
-plus. Il est certain qu'il faut beaucoup moins d'une heure pour
-parcourir une lieue métrique. Si on veut tenir compte des mauvais
-chemins, moins mauvais toutefois sur les routes transversales que sur
-les routes directes fatiguées par les Prussiens, on pouvait supposer
-cinq heures, et c'était beaucoup pour des soldats que le bruit du
-canon n'aurait pas manqué d'électriser. Qu'on suppose six heures, ce
-qui est une évaluation singulièrement exagérée, et on arrivait au
-meilleur moment. Qu'on en suppose sept, le moment était encore
-très-propice, puisque c'était l'heure où la vieille garde culbutait
-les Prussiens de Planchenois, et où on les aurait surpris dans un
-affreux désordre. Maintenant veut-on des exemples de ce qui pouvait
-s'exécuter en fait de trajets sur ces mêmes lieux, et exactement dans
-les mêmes circonstances? Ces exemples ne manquent pas. Le corps de
-Vandamme, parti de Gembloux à huit heures, était à la Baraque à deux,
-après avoir perdu en route beaucoup plus d'une heure, et marché
-très-lentement. Or il y a de Gembloux à la Baraque à peu près la même
-distance que de Nil-Saint-Vincent à Maransart. On aurait donc pu
-opérer le trajet dont il s'agit en cinq heures. Veut-on un exemple
-plus concluant encore? Il y a plus de cinq lieues de Wavre à Gembloux,
-et le lendemain 19, quand la nécessité de se dérober à l'ennemi
-victorieux accélérait le pas de tout le monde, le corps de Vandamme,
-parti au coucher du soleil, c'est-à-dire à huit heures, était à onze à
-Gembloux[28]. On aurait donc pu faire cinq lieues en cinq heures le
-18, puisqu'on les faisait en trois le 19.
-
-[Note 28: Témoignage du général Berthezène dans ses Mémoires, tome II,
-page 398.]
-
-[En marge: Les Prussiens auraient-ils pu empêcher l'arrivée de
-Grouchy?]
-
-[En marge: Réponse à cette question.]
-
-Quant à la résistance que les Prussiens auraient opposée au passage de
-la Dyle, l'objection vraie devant Wavre où on allait les attaquer dans
-une position inexpugnable, devient fausse si on imagine que Grouchy se
-fût présenté aux ponts de Moustier ou d'Ottignies qui n'étaient pas
-gardés. À la vérité en accordant à l'ennemi une clairvoyance
-surhumaine, qui malheureusement ne se manifestait pas à notre aile
-droite, il aurait pu se faire que Blucher, lisant dans nos projets,
-eût placé quarante mille hommes aux ponts de Moustier et d'Ottignies,
-par lesquels le général Gérard voulait passer, et que les défendant
-avec ces quarante mille hommes, il en envoyât quarante-cinq mille (car
-il lui était impossible d'en envoyer davantage) pour accabler
-Napoléon. Les choses sans doute auraient pu se passer ainsi, mais
-quand on n'est soi-même que des hommes, il ne faut pas se figurer que
-ses adversaires soient des dieux!
-
-En fait rien de pareil n'avait eu lieu. Blucher se voyant suivi sur
-Wavre, y laissa Thielmann avec 28 mille hommes pour amuser les
-Français, envoya Bulow avec 30 mille vers la Chapelle-Saint-Lambert et
-Planchenois, achemina Pirch Ier derrière Bulow, Ziethen le long de la
-forêt de Soignes, chacun de ces derniers avec environ 15 mille hommes.
-Si Grouchy eût écouté le conseil du général Gérard, il serait arrivé
-vers une heure ou deux aux ponts de Moustier et d'Ottignies, les
-aurait traversés sans difficulté, n'aurait rencontré personne pour
-l'arrêter, et eût trouvé tout ouverte la route de Maransart. En
-dirigeant vers Wavre Pajol et Teste qui avaient été le matin dirigés
-sur Tourrines, ce qui aurait suffi pour occuper Thielmann pendant
-quelques heures, et en marchant avec le reste de son corps vers
-Maransart, c'est-à-dire avec 30 mille hommes, il aurait trouvé Bulow
-engagé dans le vallon de Lasne au point de ne rien voir, et Pirch Ier
-et Ziethen trop avancés probablement dans leur mouvement pour
-s'apercevoir de sa présence. Supposez qu'il n'eût fait que détourner
-ces derniers de leur chemin, le but essentiel aurait été atteint,
-puisque c'est leur arrivée qui perdit tout. Mais même en attirant leur
-attention, il eût passé avant qu'ils pussent s'opposer à sa marche, et
-il eût opéré le double bien de délivrer d'eux Napoléon, et d'accabler
-Bulow.
-
-[En marge: Au-dessus de la cause matérielle de notre désastre, qui est
-dans la conduite de Grouchy, il y a la cause morale, et celle-là il
-faut la chercher dans tout le règne de Napoléon.]
-
-Rien donc ne peut atténuer la faute du maréchal Grouchy, que ses
-services antérieurs qui sont réels, et ses intentions qui étaient
-loyales et dévouées. Grouchy, ainsi que l'a dit Napoléon, manqua à
-l'armée dans cette journée fatale, comme si un tremblement de terre
-l'eût fait disparaître du théâtre des événements. Ainsi l'oubli de son
-véritable rôle, qui était d'isoler les Prussiens des Anglais, fut la
-vraie cause de nos malheurs, nous parlons de cause matérielle, car
-pour les causes morales il faut les chercher plus haut, et à cette
-hauteur, Napoléon reparaît comme le vrai coupable!
-
-Si on considère en effet cette campagne de quatre jours sous des
-rapports plus élevés, on y verra, non pas les fautes actuelles du
-capitaine, qui n'avait jamais été ni plus profond, ni plus actif, ni
-plus fécond en ressources, mais celles du chef d'État, qui s'était
-créé à lui-même et à la France une situation forcée, où rien ne se
-passait naturellement, et où le génie le plus puissant devait échouer
-devant des impossibilités morales insurmontables. Certes rien n'était
-plus beau, plus habile que la combinaison qui en quelques jours
-réunissait sur la frontière 124 mille hommes à l'insu de l'ennemi, qui
-en quelques heures donnait Charleroy à Napoléon, le plaçait entre les
-Prussiens et les Anglais, le mettait en position de les combattre
-séparément, et les Prussiens, les Anglais vaincus, lui laissait le
-temps encore d'aller faire face aux Russes, aux Autrichiens, avec les
-forces qui achèveraient de s'organiser pendant qu'il combattrait! Mais
-les hésitations de Ney et de Reille le 15, renouvelées encore le 16,
-lesquelles rendaient incomplet un succès qui aurait dû être décisif,
-on peut les faire remonter jusqu'à Napoléon, car c'est lui qui avait
-gravé dans leur mémoire les souvenirs qui les ébranlaient si
-fortement! C'est lui qui dans la mémoire de Reille avait inscrit
-Salamanque et Vittoria, dans celle de Ney, Dennewitz, Leipzig, Laon,
-et enfin Kulm dans celle de Vandamme! Si le lendemain de la bataille
-de Ligny on avait perdu la journée du 17, ce qui du reste n'était pas
-très-regrettable, la faute en était encore aux hésitations de Ney pour
-une moitié du jour, à un orage pour l'autre moitié. Cet orage n'était
-certes le fait de personne, ni de Napoléon, ni de ses lieutenants,
-mais ce qui était son fait, c'était de s'être placé dans une situation
-où le moindre accident physique devenait un grave danger, dans une
-situation où, pour ne pas périr, il fallait que toutes les
-circonstances fussent favorables, toutes sans exception, ce que la
-nature n'accorde jamais à aucun capitaine.
-
-[En marge: Vraie leçon morale à tirer du désastre de Waterloo.]
-
-La perte de la matinée du 18 n'était encore la faute de personne, car
-il fallait absolument laisser le sol se raffermir sous les pieds des
-chevaux, sous la roue des canons, et après tout on ne pouvait croire
-que le temps qu'on donnerait au sol pour se consolider, serait tout
-simplement donné aux Prussiens pour arriver. Mais si Reille était
-découragé devant Goumont, si Ney, d'Erlon après avoir eu la fièvre de
-l'hésitation le 16, avaient celle de l'emportement le 18, et
-dépensaient nos forces les plus précieuses avant le moment opportun,
-nous le répéterons ici, on peut faire remonter à Napoléon qui les
-avait placés tous dans des positions si étranges, la cause de leur
-état moral, la cause de cet héroïsme, prodigieux mais aveugle. Enfin
-si l'attention de Napoléon attirée à droite avec sa personne et sa
-réserve, manquait au centre pour y prévenir de graves fautes, le tort
-en était à l'arrivée des Prussiens, et le tort de l'arrivée des
-Prussiens était, non pas à la combinaison de détacher sa droite pour
-les occuper, car il ne pouvait les laisser sans surveillance, sans
-poursuite, sans obstacle opposé à leur retour, mais à Grouchy, à
-Grouchy seul quoi qu'on en dise! mais le tort d'avoir Grouchy, ah! ce
-tort si grand était à Napoléon, qui, pour récompenser un service
-politique, avait choisi un homme brave et loyal sans doute, mais
-incapable de mener une armée en de telles circonstances. Enfin avec
-vingt, trente mille soldats de plus, Napoléon aurait pourvu à tous ces
-accidents, mais ces vingt, ces trente mille soldats étaient en Vendée,
-et cette Vendée faisait partie de la situation extraordinaire dont il
-était l'unique auteur. C'était en effet une extrême témérité que de se
-battre avec 120 mille hommes contre 220 mille, formés en partie des
-premiers soldats de l'Europe, commandés par des généraux exaspérés,
-résolus à vaincre ou à mourir, et cette témérité si grande était
-presque de la sagesse dans la situation où Napoléon se trouvait, car
-ce n'était qu'à cette condition qu'il pouvait gagner cette prodigieuse
-gageure de vaincre l'Europe exaspérée avec les forces détruites de la
-France, forces qu'il n'avait eu que deux mois pour refaire. Et pour ne
-rien omettre enfin, cet état fébrile de l'armée, qui après avoir été
-sublime d'héroïsme tombait dans un abattement inouï, était comme tout
-le reste l'ouvrage du chef d'État qui, dans un règne de quinze ans,
-avait abusé de tout, de la France, de son armée, de son génie, de tout
-ce que Dieu avait mis dans ses prodigues mains! Chercher dans
-l'incapacité militaire de Napoléon les causes d'un revers qui sont
-toutes dans une situation qu'il avait mis quinze ans à créer, c'est
-substituer non-seulement le faux au vrai, mais le petit au grand. Il y
-eut à Waterloo bien autre chose qu'un capitaine qui avait perdu son
-activité, sa présence d'esprit, qui avait vieilli en un mot, il y
-avait un homme extraordinaire, un guerrier incomparable, que tout son
-génie ne put sauver des conséquences de ses fautes politiques, il y
-eut un géant qui, voulant lutter contre la force des choses, la
-violenter, l'outrager, était emporté, vaincu comme le plus faible, le
-plus incapable des hommes. Le génie impuissant devant la raison
-méconnue, ou trop tard reconnue, est un spectacle non-seulement plus
-vrai, mais bien autrement moral qu'un capitaine qui a vieilli, et qui
-commet une faute de métier! Au lieu d'une leçon digne du genre humain
-qui la reçoit, de Dieu qui la donne, ce serait un thème bon à discuter
-devant quelques élèves d'une école militaire.
-
-Au surplus, cet homme extraordinaire on allait le retrouver devant ces
-causes morales qu'il avait soulevées, et on va le voir dans le livre
-qui suit, essuyer une dernière catastrophe, où les causes morales sont
-encore tout, et les causes matérielles presque rien, car si les petits
-événements peuvent dépendre des causes matérielles, les grands
-événements ne dépendent que des causes morales. Ce sont elles qui les
-produisent, les forcent même à s'accomplir, en dépit des causes
-matérielles. L'esprit gouverne, et la matière est gouvernée: quiconque
-observe le monde et le voit tel qu'il est, n'y peut découvrir autre
-chose.
-
-
-FIN DU LIVRE SOIXANTIÈME.
-
-
-
-
-LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME.
-
-SECONDE ABDICATION.
-
- Événements militaires sur les diverses frontières. -- Combats
- heureux et armistice en Savoie. -- Défaite des Vendéens et trêve
- avec les chefs de l'insurrection. -- Arrivée de Napoléon à Laon.
- -- Rédaction du bulletin de la bataille de Waterloo. -- Napoléon
- examine s'il faut rester à Laon pour y rallier l'armée, ou se
- rendre à Paris pour y demander aux Chambres de nouvelles
- ressources. -- Il adopte le dernier parti. -- Effet produit à
- Paris par la fatale nouvelle de la bataille de Waterloo. --
- L'idée qui s'empare de tous les esprits, c'est que Napoléon, ne
- sachant ou ne pouvant plus vaincre, n'est désormais pour la
- France qu'un danger sans compensation. -- Presque tous les
- partis, excepté les révolutionnaires et les bonapartistes
- irrévocablement compromis, veulent qu'il abdique pour faire
- cesser les dangers qu'il attire sur la France. -- Intrigues de M.
- Fouché qui s'imagine que, Napoléon écarté, il sera le maître de
- la situation. -- Ses menées auprès des représentants. -- Il les
- exhorte à tenir tête à Napoléon si celui-ci veut engager la
- France dans une lutte désespérée. -- Arrivée de Napoléon à
- l'Élysée le 21 juin au matin. -- Son accablement physique. --
- Désespoir de tous ceux qui l'entourent. -- Conseil des ministres
- auquel assistent les princes Joseph et Lucien. -- Le maréchal
- Davout et Lucien sont d'avis de proroger immédiatement les
- Chambres. -- Embarras et silence des ministres. -- Napoléon
- paraît croire que le temps d'un 18 brumaire est passé. -- Pendant
- qu'on délibère, M. Fouché fait parvenir à M. de Lafayette l'avis
- que Napoléon veut dissoudre la Chambre des représentants. --
- Grande rumeur dans cette chambre. -- Sur la proposition de M. de
- Lafayette on déclare traître quiconque essayera de proroger ou de
- dissoudre les Chambres, et on enjoint aux ministres de venir
- rendre compte de l'état du pays. -- Les esprits une fois sur
- cette pente ne s'arrêtent plus, et on parle partout d'abdication.
- -- Napoléon irrité sort de son abattement et se montre disposé à
- des mesures violentes. -- M. Regnaud, secrètement influencé par
- M. Fouché, essaye de le calmer, et suggère l'idée de
- l'abdication, que Napoléon ne repousse point. -- Pendant ce temps
- la Chambre des représentants, vivement agitée, insiste pour avoir
- une réponse du gouvernement. -- Les ministres se rendent enfin à
- la barre des deux Chambres, et proposent la formation d'une
- commission de cinq membres afin de chercher des moyens de salut
- public. -- Discours de M. Jay, dans lequel il supplie Napoléon
- d'abdiquer. -- Réponse du prince Lucien. -- L'Assemblée ne veut
- pas arracher le sceptre à Napoléon, mais elle désire qu'il le
- dépose lui-même. -- Elle accepte la proposition des ministres, et
- nomme une commission de cinq membres chargée de chercher avec le
- gouvernement les moyens de sauver le pays. -- La Chambre des
- pairs suit en tout l'exemple de la Chambre des représentants. --
- Napoléon est entouré de gens qui lui donnent le conseil
- d'abdiquer. -- Son frère Lucien lui conseille au contraire les
- mesures énergiques. -- Raisons de Napoléon pour ne les point
- adopter. -- Séance tenue la nuit aux Tuileries par les
- commissions des deux Chambres. -- M. de Lafayette aborde
- nettement la question de l'abdication. -- On refuse de l'écouter
- pour s'occuper de mesures de finances et de recrutement, mais M.
- Regnaud fait entendre qu'en ménageant Napoléon, on obtiendra
- bientôt de lui ce qu'on désire. -- Rapport de cette séance à la
- Chambre des représentants. -- Impatience causée par
- l'insignifiance du rapport. -- Le général Solignac, longtemps
- disgracié, rappelle l'Assemblée au respect du malheur, et court à
- l'Élysée pour demander l'abdication. -- Napoléon l'accueille avec
- douceur, et lui promet de donner à la Chambre une satisfaction
- complète et prochaine. -- Seconde abdication. -- Napoléon y met
- pour condition la transmission de la couronne à son fils. --
- L'abdication est portée à la Chambre, qui, une fois satisfaite,
- cède à un attendrissement général. -- Nomination d'une commission
- exécutive pour suppléer au pouvoir impérial. -- MM. Carnot,
- Fouché, Grenier, Caulaincourt, Quinette, nommés membres de cette
- commission. -- M. Fouché en devient le président en se donnant sa
- voix. -- M. Fouché rend secrètement la liberté à M. de Vitrolles,
- et s'abouche avec les royalistes. -- Il préférerait Napoléon II,
- mais prévoyant que les Bourbons l'emporteront, il se décide à
- faire ses conditions avec eux. -- Scènes dans la Chambre des
- pairs. -- La Bédoyère voudrait qu'on proclamât sur-le-champ
- Napoléon II. -- Altercation entre Ney et Drouot relativement à la
- bataille de Waterloo. -- Napoléon, voyant qu'on cherche à éluder
- la question relativement à la transmission de la couronne à son
- fils, se plaint à M. Regnaud d'avoir été trompé. -- MM. Regnaud,
- Boulay de la Meurthe, Defermon, lui promettent de faire le
- lendemain un effort en faveur de Napoléon II. -- Séance fort vive
- le 23 à la Chambre des représentants. -- M. Boulay de la Meurthe
- dénonce les menées royalistes, et veut qu'on proclame
- sur-le-champ Napoléon II. -- L'Assemblée tout entière est prête à
- le proclamer. -- M. Manuel, par un discours habile, parvient à la
- calmer, et fait adopter l'ordre du jour. -- Diverses mesures
- votées par la Chambre. -- Ce qui se passe en ce moment aux
- frontières. -- Ralliement de l'armée à Laon, et manière
- miraculeuse dont Grouchy s'est sauvé. -- L'armée compte encore 60
- mille hommes, qui au nom de Napoléon II retrouvent toute leur
- ardeur. -- Grouchy prend le commandement, et dirige l'armée sur
- Paris en suivant la gauche de l'Oise. -- Les généraux étrangers,
- dès qu'ils apprennent l'abdication, se hâtent de marcher sur
- Paris, mais Blucher, toujours le plus fougueux, se met de deux
- jours en avance sur les Anglais. -- Agitation croissante à
- Paris. -- Les royalistes songent à tenter un mouvement, mais M.
- Fouché les contient par M. de Vitrolles. -- Les bonapartistes et
- les révolutionnaires voudraient que Napoléon se mît à leur tête,
- et se débarrassât des Chambres. -- Affluence des fédérés dans
- l'avenue de Marigny, et leurs acclamations dès qu'ils aperçoivent
- Napoléon. -- Inquiétudes de M. Fouché, et son désir d'éloigner
- Napoléon. -- Il charge de ce soin le maréchal Davout, qui se rend
- à l'Élysée pour demander à Napoléon de quitter Paris. -- Napoléon
- se transporte à la Malmaison, et désire qu'on lui donne deux
- frégates, actuellement en rade à Rochefort, pour se retirer en
- Amérique. -- M. Fouché fait demander des saufs-conduits au duc de
- Wellington. -- Napoléon attend la réponse à la Malmaison. -- Le
- général Beker est chargé de veiller sur sa personne. -- M. de
- Vitrolles insiste auprès de M. Fouché pour qu'on mette fin à la
- crise. -- M. Fouché imagine de rejeter la difficulté sur les
- militaires, en faisant déclarer par eux l'impossibilité de se
- défendre. -- Les yeux des royalistes se tournent vers le maréchal
- Davout. -- Le maréchal Oudinot s'abouche avec le maréchal Davout.
- -- Celui-ci déclare que si les Bourbons consentent à entrer sans
- l'entourage des soldats étrangers, à respecter les personnes, et
- à consacrer les droits de la France, il sera le premier à
- proclamer Louis XVIII. -- Le maréchal Davout fait en ce sens une
- franche démarche auprès de la commission exécutive. -- M. Fouché
- n'ose pas le soutenir. -- Dans ce moment arrive un rapport des
- négociateurs envoyés auprès des souverains alliés, d'après lequel
- on se figure que les puissances européennes ne tiennent pas
- absolument aux Bourbons. -- Ce rapport devient un nouveau
- prétexte pour ajourner toute résolution. -- Les armées ennemies
- s'approchent de Paris. -- On nomme de nouveaux négociateurs pour
- obtenir un armistice. -- Dispositions particulières du duc de
- Wellington. -- Sa parfaite sagesse. -- Ses conseils à la cour de
- Gand. -- Dispositions de cette cour. -- Idées de vengeance. --
- Déchaînement contre M. de Blacas et grande faveur à l'égard de M.
- Fouché. -- Empire momentané de M. de Talleyrand. -- Arrivée de
- Louis XVIII à Cambrai. -- Sa déclaration. -- Le duc de Wellington
- ne veut pas qu'on entre de vive force à Paris, et désire au
- contraire qu'on y entre pacifiquement, afin de ne pas
- dépopulariser les Bourbons. -- Violence du maréchal Blucher, qui
- songe à se débarrasser de Napoléon. -- Nobles paroles du duc de
- Wellington. -- Les commissaires pour l'armistice s'abouchent avec
- ce dernier. -- Il exige qu'on lui livre Paris et la personne de
- Napoléon. -- M. Fouché se décide à faire partir ce dernier en
- toute hâte. -- Napoléon, informé de la marche des armées
- ennemies, et sachant que les Prussiens sont à deux journées en
- avant des Anglais, offre à la commission exécutive de prendre le
- commandement de l'armée pour quelques heures, promet de gagner
- une bataille, et de se démettre ensuite. -- Cette proposition est
- repoussée. -- Départ de Napoléon pour Rochefort le 28 juin. --
- Napoléon parti, le duc de Wellington ne peut plus demander sa
- personne, mais signifie qu'a faut se décider à accepter les
- Bourbons, et promet de leur part la plus sage conduite. --
- Entretien avec les négociateurs français. -- Les agents secrets
- de M. Fouché lui adressent des renseignements conformes à ceux
- qu'envoient les négociateurs, et desquels il résulte que les
- Bourbons sont inévitables. -- M. Fouché comprend qu'il faut en
- finir de ces lenteurs, et convoque un grand conseil, auquel sont
- appelés les bureaux des Chambres et plusieurs maréchaux. -- Il
- veut jeter la responsabilité sur le maréchal Davout, en l'amenant
- à déclarer l'impossibilité où l'on est de se défendre. -- Le
- maréchal, irrité des basses menées de M. Fouché, annonce qu'il
- est prêt à livrer bataille, et répond de vaincre s'il n'est pas
- tué dans les deux premières heures. -- Embarras de M. Fouché. --
- Avis de Carnot soutenant que la résistance est impossible. -- La
- question renvoyée à un conseil spécial de militaires. -- M.
- Fouché pose les questions de manière à obtenir les réponses qu'il
- souhaite. -- Sur les réponses de ce conseil, on reconnaît qu'il y
- a nécessité absolue de capituler. -- Brillant combat de cavalerie
- livré aux Prussiens par le général Exelmans. -- Malgré ce succès
- tout le monde sent la nécessité de traiter. -- On envoie des
- commissaires au maréchal Blucher à Saint-Cloud. -- Ces
- commissaires traversent le quartier du maréchal Davout. -- Scènes
- auxquelles ils assistent. -- Ils se transportent à Saint-Cloud.
- -- Convention pour la capitulation de Paris. -- Sens de ses
- divers articles. -- L'armée française doit se retirer derrière la
- Loire, et la garde nationale de Paris faire seule le service de
- la capitale. -- Scènes des fédérés et de l'armée française en
- traversant Paris. -- M. Fouché a une entrevue avec le duc de
- Wellington et M. de Talleyrand à Neuilly. -- Ne pouvant obtenir
- des conditions satisfaisantes, il se résigne et accepte pour lui
- le portefeuille de la police. -- Ses collègues se regardent comme
- trahis. -- Il retourne à Neuilly et obtient une audience de Louis
- XVIII. -- Il dispose tout pour l'entrée de ce monarque, et fait
- fermer l'enceinte des Chambres. -- L'opinion générale est qu'il a
- trahi tous les partis. -- Résumé et appréciation de la période
- dite des Cent jours.
-
-
-[Date en marge: Juin 1815.]
-
-[En marge: Événements militaires sur les diverses frontières.]
-
-[En marge: Avantages obtenus dans le Jura et sur les Alpes.]
-
-[En marge: Armistice.]
-
-Les événements sur nos frontières de l'Est et du Midi avaient été
-moins grands et moins malheureux que sur celle du Nord. Le général
-Rapp s'était enfermé dans Strasbourg, le général Lecourbe dans Béfort,
-et ce dernier après des combats dignes du temps où il disputait les
-Alpes aux Autrichiens et aux Russes, avait réussi à contenir l'ennemi.
-Sur la frontière de Suisse et de Savoie, le maréchal Suchet, toujours
-heureux, toujours habile, était parvenu avec une armée de 18 mille
-hommes à se faire respecter par une armée de soixante mille. N'ayant
-que huit à neuf mille hommes de troupes de ligne, à peu près autant de
-gardes nationales mobilisées, il avait pourvu à la défense du Jura et
-des Alpes, depuis les Rousses jusqu'à Briançon, mis Lyon en état de
-défense, et disputé avec ses troupes actives les approches de
-Chambéry. Profitant des fautes des Autrichiens, il les avait
-repoussés, et sur la nouvelle du désastre de Waterloo leur avait
-ensuite proposé un armistice. L'ennemi ayant exigé qu'on lui livrât
-Lyon et Grenoble, le maréchal indigné l'avait attaqué avec vigueur, et
-lui avait tué ou pris 3,000 hommes. Le général autrichien Frimont,
-déconcerté, avait accepté l'armistice offert par le maréchal, et
-consenti à prendre la frontière de 1814 pour ligne de séparation des
-armées belligérantes.
-
-[En marge: Victoire et suspension d'armes en Vendée.]
-
-En Vendée, les choses s'étaient passées tout aussi heureusement. On a
-vu que les chefs vendéens, après la surprise d'Aizenay, s'étaient
-dispersés, mécontents des Anglais et de M. de La Rochejaquelein, et
-prêts à retomber dans leurs anciennes divisions. M. Louis de La
-Rochejaquelein, devenu général en chef de l'insurrection, avait confié
-la direction de son état-major à un ancien officier républicain,
-brouillé avec l'Empire, M. le général Canuel. Bien que MM. de
-Sapinaud, de Suzannet, d'Autichamp, répugnassent à reconnaître un chef
-unique, ils s'étaient soumis par déférence pour l'autorité royale, et
-par respect pour l'illustre nom de La Rochejaquelein. Bientôt M. Louis
-de La Rochejaquelein, poussé par le général Canuel à centraliser le
-commandement, à peu près comme dans une armée régulière, avait
-froissé les divers chefs par une direction antipathique aux moeurs des
-Vendéens, puis avait contrarié leurs vues en voulant les conduire dans
-le Marais pour y recevoir de la flotte anglaise des secours à
-l'arrivée desquels ils ne croyaient point. Ils avaient élevé des
-objections fondées d'abord sur leur peu de confiance dans le concours
-de l'Angleterre, ensuite sur le danger de s'accumuler dans le Marais,
-entre les troupes du général Travot qui étaient à Bourbon-Vendée, et
-celles du général Lamarque qui étaient à Nantes, dans un pays tout
-ouvert, où ils avaient toujours été battus, et où ils étaient exposés
-à mourir de faim. Dans ce même moment venaient d'arriver dans la
-Vendée MM. de La Béraudière, de Malartic, de Flavigny, dépêchés par M.
-Fouché pour proposer une suspension d'armes, sur le motif que la
-question allant se résoudre en Flandre, il était inutile de verser du
-sang pour la décider en Vendée, où d'ailleurs elle ne se déciderait
-jamais. Ces pourparlers étant parvenus aux oreilles de M. Louis de La
-Rochejaquelein, il en avait fait un crime à MM. de Sapinaud, de
-Suzannet, d'Autichamp, qu'il avait destitués de leurs commandements,
-comme infidèles à leur cause. En Vendée, le commandement était donné
-par le peuple et non par le Roi. MM. de Sapinaud, de Suzannet,
-d'Autichamp, étaient restés à la tête de leurs troupes, et avaient
-laissé M. Louis de La Rochejaquelein s'engager dans le Marais, où
-tâchant de sortir d'une mauvaise position par une extrême bravoure, il
-s'était fait tuer à la tête d'une colonne de 1,500 hommes, laquelle
-avait été bientôt dispersée.
-
-M. de Sapinaud lui ayant succédé dans le commandement général, les
-chefs avaient pris de nouveau les armes, et marché sur la
-Roche-Servien, où rencontrant le général Lamarque ils avaient essuyé
-une sanglante défaite et perdu plus de 3 mille hommes. M. de Suzannet,
-dans cet engagement, était tombé percé de balles. Convaincus qu'ils ne
-pouvaient plus tenir, et que c'était à d'autres à rétablir la royauté,
-les chefs vendéens écoutant enfin les propositions de M. Fouché,
-avaient signé la pacification de leur province, après avoir versé
-inutilement leur sang et celui de braves soldats qui auraient été
-mieux employés en Flandre qu'en Vendée.
-
-Ainsi, sur les frontières et dans l'intérieur, rien n'était
-définitivement perdu, si à Paris on savait supporter le grand désastre
-de Waterloo.
-
-[En marge: Napoléon traverse Philippeville pour se rendre à Laon.]
-
-Napoléon en sortant de Charleroy s'était dirigé sur Philippeville avec
-un petit nombre de cavaliers de toutes armes, et arrivé devant cette
-place le 19 au matin il avait eu de la peine à s'en faire ouvrir les
-portes, le gouverneur ne pouvant reconnaître dans cet état l'Empereur
-des Français. Admis bientôt avec respect et douleur dans l'intérieur
-de la place, Napoléon y avait retrouvé M. de Bassano, et quelques-uns
-de ses officiers, tous consternés, tous privés de bagage, car rien
-n'avait été sauvé du désastre, pas même les voitures impériales. Après
-quelques instants consacrés à de tristes épanchements, il expédia
-divers ordres, écrivit à son frère Joseph pour lui faire part de son
-dernier revers, pour l'inviter à convoquer les ministres et à
-préparer avec eux les résolutions que comportaient les circonstances,
-puis escorté des serviteurs qu'il venait de recueillir, il monta dans
-les méchantes voitures qu'on avait pu lui procurer, et prit la route
-de Laon, où il avait prescrit de rallier les débris de l'armée.
-
-[En marge: Son arrivée à Laon.]
-
-[En marge: Ses dispositions morales.]
-
-Parvenu à Laon, où l'avait précédé le bruit de nos malheurs, Napoléon
-y reçut des autorités de la ville et des chefs de la garnison des
-témoignages de douleur qui le touchèrent, après quoi il employa les
-premières heures à délibérer sur la conduite à tenir. D'un coup d'oeil
-il avait pénétré l'avenir très-prochain qui lui était réservé, et
-avait trop vu peut-être, que quelque conduite qu'il tînt, le résultat
-serait le même. Il avait joué sa fortune sur un coup de dés: les dés
-étaient mal tombés, et cette fortune était évidemment perdue. Cette
-manière d'envisager l'état des choses, en lui inspirant une
-résignation surprenante, allait peut-être aussi diminuer son énergie,
-et même le soin qu'il mettrait à peser les divers partis à prendre.
-Une sorte d'indifférence, quelquefois tranquille et douce, quelquefois
-amère et méprisante, allait être sa disposition constante dans un
-moment où, avec moins de pénétration et plus de désir de se sauver, il
-aurait pu, pour quelques heures au moins, conjurer le destin. Quelques
-heures en effet lui semblaient le seul gain à faire sur les
-événements, et il était peu probable que pour un tel prix il daignât
-tenter un grand effort.
-
-[En marge: Rédaction du bulletin de la bataille de Waterloo.]
-
-L'affaire la plus pressante était de donner à la France un récit exact
-de la bataille du 18 juin. Napoléon avait auprès de lui M. de Bassano,
-le grand maréchal Bertrand, le général Drouot, MM. de Flahault et de
-La Bédoyère, ses aides de camp. Il rédigea lui-même le bulletin de la
-bataille avec l'intention d'exposer toute la vérité, sans cependant
-incriminer personne. Après avoir dicté rapidement ce bulletin, il le
-lut aux assistants, en leur disant qu'il pourrait rejeter sur le
-maréchal Ney une partie du malheur de la journée, mais qu'il s'en
-garderait bien, chacun ayant fait de son mieux, et chacun aussi ayant
-commis des fautes. Effectivement il eût été cruel de faire peser la
-responsabilité de sa défaite sur un homme qui pour empêcher cette
-défaite venait de déployer un si prodigieux héroïsme. Il ne songeait
-pas au maréchal Grouchy dont il ignorait la conduite, et dont il
-n'attribuait l'absence qu'à une cause extraordinaire. Tout fut donc
-imputé aux circonstances et à l'_impatience fébrile de la cavalerie_.
-Napoléon, après avoir particulièrement consulté l'homme de la justice
-et de la vérité, Drouot, arrêta le bulletin, qui fut expédié à Paris
-par courrier extraordinaire. Il discuta ensuite avec les personnes qui
-l'entouraient le parti qu'il avait à prendre.
-
-[En marge: Grande question naissant de la situation.]
-
-[En marge: Fallait-il rester à Laon à la tête de l'armée, ou se rendre
-à Paris, pour tâcher d'y rallier les pouvoirs publics, et d'en obtenir
-des moyens de résistance à l'ennemi?]
-
-Qu'allait-il faire à Laon? Y attendrait-il patiemment le ralliement
-des débris de l'armée? Et ces débris que seraient-ils? Suffiraient-ils
-pour tenir tête à l'ennemi, pour retarder sa marche au moins quelques
-jours, de manière à donner à Paris le temps de fermer ses portes,
-d'armer ses redoutes, de rassembler les corps chargés de composer sa
-garnison? Ne valait-il pas mieux, tandis que le major général et le
-prince Jérôme rallieraient l'armée à Laon, que Napoléon courût à
-Paris, se présentât aux Chambres, leur dît la vérité, et leur
-demandât les moyens de réparer le dernier désastre? Des moyens il en
-restait, si les Chambres franchement unies au gouvernement voulaient
-le seconder. Napoléon d'ailleurs en avait d'avance préparé d'assez
-considérables, même dans l'hypothèse d'une grande défaite, pour
-laisser encore bien des chances d'une résistance heureuse. Les
-Chambres pourraient y ajouter par leur dévouement à la cause commune:
-tout dépendrait donc de la fermeté et de l'accord des pouvoirs
-publics. Napoléon présent n'obtiendrait-il pas cette fermeté, cet
-accord, plus sûrement que s'il était absent?
-
-C'était là une question extrêmement grave, et qui pour la troisième
-fois se présentait dans la carrière de Napoléon. Comme il réunissait
-en lui la double qualité de général et de chef d'empire, il avait eu à
-se demander dans plusieurs occasions solennelles, lequel était
-préférable, ou de rendre au gouvernement son moteur principal, ou de
-laisser à l'armée son chef? Dans ces diverses occasions il avait
-sacrifié l'intérêt militaire à l'intérêt politique, et jusqu'ici le
-calcul lui avait réussi, aux dépens toutefois de sa réputation
-personnelle, car il avait fourni à ses ennemis le prétexte de dire
-qu'une fois son armée mise en péril par sa faute, il n'avait d'autre
-souci que de sauver sa personne. C'était là un reproche d'ennemi, car
-dans chacune de ces conjonctures il avait atteint un grand but. En
-effet, lorsqu'il avait abandonné l'armée d'Égypte pour venir fonder un
-gouvernement à Paris, il était devenu consul et empereur. Après la
-campagne de 1812, en quittant son armée à Smorgoni, et en traversant
-l'Allemagne avant qu'elle fût soulevée, il avait pu réunir les moyens
-de vaincre l'Europe à Lutzen et à Bautzen, ce qui eût suffi pour
-sauver sa couronne s'il avait su imposer des sacrifices à son orgueil.
-Il avait donc agi habilement, puisque la première fois il avait
-conquis le pouvoir, et l'avait conservé la seconde. En serait-il de
-même la troisième?
-
-[En marge: Raisons pour et contre.]
-
-La question était des plus difficiles à résoudre. Lorsqu'il était
-revenu d'Égypte il était apparu avec le prestige de la gloire opposé à
-la déconsidération du Directoire, et il n'avait eu qu'à se montrer
-pour triompher. Lorsqu'il était brusquement revenu de Russie, on
-n'avait pas cessé de le croire invincible, si bien qu'on cherchait
-dans les éléments seuls l'explication d'un malheur regardé comme
-passager; de plus on ne concevait pas encore l'idée d'un autre
-gouvernement que le sien, et il avait ainsi obtenu du patriotisme de
-la France les moyens de faire une seconde campagne. Aujourd'hui tout
-était bien changé. On s'était habitué à le voir vaincu; on croyait
-toujours à son génie, mais on ne croyait plus à sa fortune; on
-imputait à son despotisme, à son ambition, les malheurs de la France,
-et on attribuait surtout la nouvelle crise où elle était tombée à son
-funeste retour de l'île d'Elbe. Les Bourbons ayant eux-mêmes préparé
-ce retour par leurs fautes, on avait subi Napoléon des mains de
-l'armée, dans l'espérance qu'il pourrait vaincre encore, mais puisque
-la seule utilité qu'on attendait de lui, celle de vaincre,
-disparaissait avec ses autres prestiges, conserverait-il quelque
-ascendant sur des Chambres déjà froides la veille de sa défaite, et
-probablement plus que froides le lendemain? Ne les verrait-on pas
-bafouer le héros malheureux, comme le font si souvent les hommes? Et
-ne valait-il pas mieux rester à la tête d'une armée qui persistait à
-l'idolâtrer, et qui n'imputait ses revers qu'à la trahison? Du milieu
-de cette armée, toujours redoutable quoique vaincue, ne serait-il pas
-plus imposant, que seul à la barre d'une assemblée impitoyable pour le
-despote sans soldats et sans épée?
-
-[En marge: Motifs gui décident Napoléon à se rendre à Paris.]
-
-Napoléon avait le sentiment secret qu'il était plus sage de rester à
-Laon pour y recueillir les débris de son armée, que d'aller se mettre
-à Paris dans les mains d'une assemblée hostile, et il inclinait
-fortement vers cette résolution. Mais les avis furent partagés, et
-généralement contraires parmi ceux qui l'entouraient. Les uns étaient
-préoccupés de ce qu'avaient dit souvent ses ennemis, qu'il ne savait
-jamais que délaisser son armée en détresse, et ils craignaient dans
-les circonstances présentes le renouvellement de semblables propos.
-D'autres faisaient valoir un plus grand intérêt, celui d'aller à Paris
-remonter les coeurs, contenir les partis, imposer silence aux
-dissidences, et réunir tous les bons citoyens dans l'unique pensée de
-résister à l'étranger. Ceux que cette grave considération touchait
-particulièrement, habitués à subir l'ascendant de leur maître, ne
-s'apercevant pas que cet ascendant tout entier encore pour eux, était
-aux trois quarts détruit pour les autres, voulaient l'opposer à la
-mauvaise volonté des partis, dans la croyance chimérique qu'il serait
-aussi efficace qu'autrefois. Il est certain que dans un moment
-pareil, au milieu de toutes les agitations qu'il fallait prévoir, une
-volonté puissante était infiniment désirable à Paris. Mais cette
-volonté ne serait-elle pas plus imposante de loin que de près, et du
-sein d'une armée toujours fanatique de son chef, que du milieu du
-palais désert de l'Élysée? Supposez qu'une assemblée emportée voulût
-par des décrets attenter à la prérogative impériale, elle ne pourrait
-rien contre Napoléon entouré de ses soldats, tandis que lorsqu'il
-serait à Paris, seul, sans autre escorte que sa défaite, elle pourrait
-bien le violenter, le dépouiller de son sceptre? Quant à lui il
-entrevit cet avenir humiliant, sans l'avouer à ceux qui prenaient part
-à cette délibération. Presque tous ne virent que la nécessité d'une
-main puissante au centre du gouvernement pour y contenir les mauvais
-vouloirs, et croyant à la puissance de cette main dont tous les jours
-ils sentaient encore la force, ils conjurèrent Napoléon de se rendre
-sur-le-champ à Paris. Cependant il persistait dans une espèce de
-résistance silencieuse, lorsque deux raisons le décidèrent en sens
-contraire de son penchant secret. D'une part il reçut une lettre de M.
-le comte Lanjuinais, président de la Chambre des représentants,
-écrite, il est vrai, après Ligny et avant Waterloo, mais empreinte de
-sentiments si affectueux qu'il y avait lieu de bien augurer des
-dispositions de l'assemblée. D'autre part en regardant ce qu'on avait
-autour de soi, à Laon, on ne devait guère être tenté de s'y arrêter.
-Si Napoléon avait eu sous la main cinquante ou soixante mille hommes
-pour opérer entre Paris et la frontière, rien ne l'aurait décidé à
-les abandonner, car avec son art de manoeuvrer il aurait pu encore
-ralentir les généraux vainqueurs, donner le temps aux esprits de se
-remettre, aux gardes nationales mobilisées d'accourir, et contenir par
-sa fière attitude ses ennemis du dedans et du dehors. Mais on avait
-rencontré tout au plus trois mille fuyards entre Philippeville et
-Laon, portés sur les ailes de la déroute, et il fallait bien huit ou
-dix jours pour réunir vingt mille hommes ayant figure de troupes
-organisées.--Ah! lui disait-on, si Grouchy était un vrai général, si
-on avait quelque raison d'espérer qu'il eût sauvé les trente-cinq
-mille hommes placés sous son commandement, on aurait bientôt rallié
-derrière cet appui vingt-cinq mille autres soldats toujours dévoués à
-l'Empire, et avec soixante mille combattants résolus on pourrait
-encore se jeter sur l'ennemi en faute, gagner sur lui une bataille,
-arrêter sa marche, et relever la fortune chancelante de la France.
-Mais Grouchy devait être actuellement prisonnier des Prussiens et des
-Anglais; il n'y avait donc pas un seul corps entier. Napoléon serait à
-Laon occupé à attendre pendant dix ou douze jours qu'on eût rassemblé
-quinze ou vingt mille hommes. Il emploierait son temps à ramasser les
-hommes un à un, à les rallier au drapeau. Il valait certes bien mieux
-que ce temps fût employé à rallier les pouvoirs publics en se rendant
-pour quelques jours à Paris, sauf à revenir tout de suite après se
-replacer à la tête de l'armée que le major général aurait réunie et
-réorganisée.--Ces raisons étaient spécieuses, elles déterminèrent
-Napoléon, car il ne pouvait se résigner à passer son temps à Laon à
-courir après des fuyards, tandis qu'à Paris il pourrait s'appliquer à
-contenir les partis, à ranimer l'administration, à créer de nouvelles
-ressources. S'il avait su Grouchy sain et sauf, il serait resté. Ayant
-toute raison de le croire perdu, il aima mieux se rendre à Paris.
-Ainsi, on peut dire que Grouchy le perdit deux fois: en agissant mal
-une première fois, et en faisant craindre la seconde qu'il n'eût mal
-agi, ce qui n'était pas, car en ce moment il parvenait à sauver
-miraculeusement son corps d'armée.
-
-[En marge: Napoléon charge le maréchal Soult du commandement de
-l'armée, et part pour Paris.]
-
-Son parti pris, Napoléon donna l'ordre de lever la garde nationale en
-masse dans les contrées environnantes pour recueillir les fuyards et
-les ramener à Laon. Il laissa le commandement de l'armée au major
-général, maréchal Soult, et emmena avec lui son frère Jérôme qui était
-blessé au bras et à la main. Il recommanda au maréchal de reformer et
-de réorganiser les troupes le plus tôt possible, et lui annonça
-qu'après avoir pourvu aux affaires les plus urgentes, il reviendrait
-prendre le commandement. Il monta ensuite en voiture dans la journée
-du 20 afin de se rendre à Paris.
-
-[En marge: Première impression produite à Paris par le désastre de
-Waterloo.]
-
-[En marge: La pensée qui s'empare de tous les esprits, c'est que
-Napoléon, ne sachant plus vaincre, est pour la France un danger sans
-compensation.]
-
-Pendant que Napoléon s'arrêtait à cette grave détermination, Paris,
-surpris par la nouvelle du désastre de Waterloo, tombait d'abord dans
-la stupeur, et de la stupeur passait bien vite à la plus extrême
-agitation. Les nouvelles reçues coup sur coup d'un succès décisif dans
-la Vendée, d'un succès rassurant vers les Alpes, d'un succès éclatant
-à Ligny, avaient inspiré une sorte de confiance, et on se figurait
-que, la fortune et la modération aidant, on parviendrait à conclure
-une paix honorable. Ces nouvelles satisfaisantes avaient occupé les
-esprits jusqu'au 18. Le 19 aucun bruit ne circula. Le 20 on apprit que
-les ministres avaient été brusquement appelés chez le prince Joseph,
-et les plus désolantes rumeurs se répandirent dans la capitale.
-Bientôt on sut que Joseph avait annoncé un grand désastre aux membres
-du gouvernement, et leur avait recommandé d'attendre avec calme les
-ordres que Napoléon allait leur adresser. Le calme était plus facile à
-conseiller qu'à conserver. L'émotion fut des plus vives, et l'opinion
-que Waterloo allait être le signal d'une nouvelle révolution envahit
-toutes les têtes. En effet, l'idée qui depuis le retour de l'île
-d'Elbe régnait chez tous les esprits, c'est que si Napoléon par la
-haine qu'il inspirait à l'Europe était pour la France un danger, il
-était aussi une sûreté par la puissance de son épée. Cette épée venant
-de se briser à Waterloo, on en concluait universellement qu'il n'était
-plus qu'un danger sans compensation, et qu'il devait descendre encore
-une fois du trône pour faire cesser ce danger. Les vulgaires
-adorateurs du succès disaient tout simplement qu'il était venu jouer
-une dernière partie, qu'il l'avait perdue, et qu'il n'avait qu'à céder
-la place à d'autres. Les gens qui prenaient leurs raisons à une source
-plus élevée, disaient qu'après avoir compromis la France avec l'Europe
-par son premier règne, il aurait bien fait de ne pas revenir; que,
-revenu par une tentative des plus téméraires, il n'aurait eu qu'une
-manière d'excuser cette tentative, c'eût été une bonne politique et
-la victoire; que, puisque la victoire lui faisait défaut, il devait,
-en se sacrifiant lui-même, mettre fin à des périls dont il était la
-cause sans pouvoir en être le remède.
-
-[En marge: Chaque parti exprime cette pensée à sa manière.]
-
-[En marge: Langage des royalistes.]
-
-[En marge: Langage des bonapartistes modérés.]
-
-Cette opinion devint en un instant générale, et chacun l'exprimait à
-sa manière. Les royalistes en proie à une joie folle, proclamaient
-hautement que la déchéance immédiate de Napoléon était un sacrifice dû
-au salut de la France, et qui, dans tous les cas, ne serait envers lui
-qu'une juste punition de ses attentats. Les révolutionnaires honnêtes,
-les jeunes libéraux, qui, sans désirer Napoléon, l'avaient accepté des
-mains de l'armée comme le seul homme capable de défendre la Révolution
-et la France, en voyant qu'ils avaient trop présumé sinon de son génie
-au moins de sa fortune, étaient confus, désolés, et n'hésitaient pas à
-dire qu'il fallait songer exclusivement à la France, et la sauver sans
-lui si on ne pouvait la sauver avec lui. Les hommes attachés à la
-dynastie des Bonaparte par affection ou par intérêt, les
-révolutionnaires tout à fait compromis, étaient les seuls qui osassent
-soutenir qu'il fallait s'attacher résolûment à Napoléon, et
-s'ensevelir avec lui sous les ruines de l'Empire.
-
-[En marge: Langage des hommes éclairés.]
-
-Cependant quelques esprits fermes, fort rares il est vrai, soutenaient
-cette opinion par de meilleures raisons. Ils disaient que la faute de
-rappeler ou de laisser revenir Napoléon une fois commise, l'unique
-manière de la réparer c'était de persévérer, et de s'unir fortement à
-lui; qu'il restait des ressources pour continuer la guerre, que, mises
-dans ses mains, ces ressources pourraient être efficaces; qu'avec lui
-pour chef le succès de la résistance à l'ennemi était possible, mais
-avec tout autre impossible; que l'espérance de traiter avec l'Europe
-en lui sacrifiant Napoléon était non-seulement peu honorable, mais
-chimérique; que l'Europe en voulait à Napoléon sans doute, mais à la
-France tout autant; qu'elle ferait les plus belles promesses du monde,
-et qu'ensuite lorsqu'on aurait eu la faiblesse de les écouter, Dieu
-seul savait ce que deviendraient le pays, son sol, sa liberté!
-
-[En marge: Façon de penser de Sieyès et de Carnot.]
-
-[En marge: L'un et l'autre sont d'avis qu'il faut chercher à sauver la
-France par Napoléon.]
-
-Deux hommes éminents partageaient cet avis, Carnot et Sieyès: Carnot,
-parce qu'en vivant trois mois auprès de Napoléon, en le voyant simple,
-ouvert, prêt à reconnaître ses fautes quand on ne les lui reprochait
-pas, et voué tout entier à la défense du pays, il avait fini par
-s'attacher à lui; Sieyès, parce que tout en n'aimant point Napoléon,
-pas plus aujourd'hui qu'autrefois, il jugeait la situation avec sa
-supériorité d'esprit accoutumée, et pensait qu'il fallait ou résister
-avec Napoléon, ou se rendre immédiatement aux Bourbons. Or comme cette
-dernière solution était pour lui inadmissible, il n'hésitait pas, et
-était d'avis de s'unir à Napoléon, franchement, énergiquement, en
-mettant dans ses mains toutes les forces du pays. Il le dit en termes
-très-vifs à M. Lanjuinais, qu'il trouva fort ébranlé par la nouvelle
-de Waterloo. M. Lanjuinais était en effet de ceux qui n'avaient été
-ramenés à Napoléon que par la raison d'utilité publique, et qui, cette
-raison disparaissant, n'avaient plus rien qui les rattachât à
-lui.--Pensez bien, lui dit Sieyès, à ce que vous allez faire, car vous
-n'avez que cet homme pour vous sauver. Ce n'est pas un tribun qu'il
-vous faut, mais un général. Lui seul tient l'armée, et peut la
-commander. Brisez-le après vous en être servi, ce n'est pas moi qui le
-plaindrai. Mais sachez vous en servir auparavant, mettez dans ses
-mains toutes les forces de la nation, et vous échapperez peut-être au
-péril qui vous menace. Autrement vous perdrez infailliblement la
-Révolution, et peut-être la France elle-même.--
-
-Dans une certaine mesure Sieyès avait raison. Si on voulait faire
-triompher la liberté par les mains des nouveaux libéraux et des
-anciens révolutionnaires (de ceux, bien entendu, qu'aucun excès ne
-souillait), tous sincèrement attachés à cette noble cause, et méritant
-bien qu'elle triomphât par leurs mains, si on voulait garantir la
-France de l'humiliation de subir un gouvernement imposé par
-l'étranger, si on voulait préserver son sol, sa grandeur des violences
-d'un ennemi victorieux, il n'y avait qu'une ressource, c'était l'union
-entre soi d'abord, et avec Napoléon ensuite. Lui seul en effet pouvait
-obtenir de l'armée et de la partie énergique de la nation les derniers
-efforts du patriotisme, lui seul enfin était capable de rendre ces
-efforts efficaces. Croire qu'avec une assemblée constituée
-révolutionnairement, on renouvellerait les prodiges d'énergie de la
-Convention nationale, était un rêve de maniaques incorrigibles, comme
-il y en a dans tous les temps, et comme il y en avait beaucoup alors
-dans le parti révolutionnaire.
-
-[En marge: N'y avait-il pas d'autre manière de la sauver?]
-
-[En marge: Difficultés du rôle de celui qui se chargerait de la
-sauver.]
-
-Mais il faut le reconnaître, indépendamment de cette solution qui
-consistait à sauver la liberté et l'inviolabilité du sol par la main
-de Napoléon, il y en avait une autre. La liberté n'était pas
-nécessairement perdue avec les Bourbons, loin de là, car elle était de
-force à triompher d'eux, comme elle venait de triompher de Napoléon
-lui-même en lui arrachant l'_Acte additionnel_, et quant à l'intégrité
-du sol de la France, il y avait tant de doute sur le succès d'une
-lutte désespérée contre les armées ennemies, qu'accepter franchement
-les Bourbons en traitant avec eux, en faisant des conditions, soit à
-eux soit à l'Europe qui les soutenait, était la solution non-seulement
-la plus probable, mais la moins dangereuse, si on savait y amener les
-choses habilement et honnêtement. Un bon citoyen pouvait bien se
-proposer ce but, pourvu toutefois qu'il ne songeât point à lui, mais
-au pays; qu'il fît des conditions pour la liberté, pour le sol, non
-pour son ambition personnelle; qu'en un mot ce fût de sa part une
-patriotique entreprise, et non une intrigue basse et intéressée. Mais
-tout en étant prêts à faire le sacrifice de Napoléon, les hommes qui
-remplissaient les deux Chambres étaient si peu préparés à recevoir les
-Bourbons (soit répugnance, soit intérêt), que pour ménager la
-transition il aurait fallu, avec une parfaite honnêteté, une habileté
-profonde, un immense ascendant, ce qui supposait un personnage rare,
-et ce personnage avec toutes ces conditions n'existait pas.
-
-[En marge: Aptitudes à ce rôle du maréchal Davout et de M. Fouché.]
-
-[En marge: M. Fouché se charge de diriger la nouvelle révolution, et
-songe, non pas à la France, mais à lui-même.]
-
-Deux hommes pouvaient beaucoup dans le moment pour sauver le pays,
-c'étaient le maréchal Davout et M. Fouché. Le maréchal Davout exerçait
-sur l'armée un ascendant mérité. Lui seul, après Napoléon, avait
-l'autorité nécessaire pour la rallier, et s'il faisait à Paris ce
-qu'il avait fait à Hambourg, il pouvait arrêter longtemps l'Europe
-victorieuse. Son honnêteté était à l'abri de tout soupçon, mais s'il
-ne manquait pas de sens politique, il manquait complétement de
-dextérité. Il n'était capable que d'une conduite, c'était d'assembler
-les membres du gouvernement, de leur proposer hardiment ce qu'il
-croirait le meilleur, même le rappel des Bourbons, et puis de briser
-son épée si on ne l'écoutait point. Mais il était incapable de mener
-adroitement les partis à un but difficile, sujet à contestation, et
-devant surtout être dissimulé quelques jours bien que très-honnête. M.
-Fouché était tout autre. Certes, si l'honnêteté, le désintéressement,
-l'ascendant sur l'armée lui manquaient absolument, l'art de tromper
-les partis, de les mener à un but en leur niant effrontément qu'il y
-marchât, cet art il l'avait au plus haut degré. En un mot il avait
-trop de ce dont le maréchal Davout avait trop peu, et dans une
-révolution pareille, où il n'aurait fallu songer qu'au pays, il
-n'était capable de songer qu'à lui-même. La nouvelle du désastre de
-Waterloo fut pour son activité, sa vanité, son ambition, un aiguillon
-extraordinaire. Être débarrassé de Napoléon le dédommageait, et au
-delà, des chances presque certaines que cet événement donnait aux
-Bourbons, sans compter que dans la confusion actuelle des choses, le
-géant étant abattu, il n'apercevait dans ce chaos aucune tête qui pût
-dominer la sienne. Il se voyait seul maître des événements, jouant en
-1815 le rôle que M. de Talleyrand avait joué en 1814, et avec plus de
-puissance encore, car disposant des partis dans l'intérieur de Paris,
-traitant au dehors avec les armées ennemies arrêtées devant la
-capitale, il se flattait d'être l'arbitre de la France comme de
-l'Europe, et dans son ridicule aveuglement, il ne discernait pas que
-si M. de Talleyrand, conseillant avec autorité et décision d'esprit
-les souverains victorieux, avait abouti à la Charte de 1814, lui
-essayant de tromper tous les partis, pour finir par être trompé
-lui-même, n'aboutirait qu'à livrer la France, et avec elle les têtes
-les plus illustres, aux colères de l'émigration et de l'Europe. 1814,
-en effet, avait été une réconciliation qu'il n'avait tenu qu'aux
-Bourbons de rendre durable: 1815 ne devait être qu'une odieuse
-vengeance! Ce n'était pas la peine de se montrer si pressé d'y mettre
-la main!
-
-[En marge: Ses intrigues auprès des membres des deux Chambres.]
-
-[En marge: Il commence par élargir M. de Vitrolles, dans l'espérance
-d'en faire son intermédiaire auprès des Bourbons.]
-
-Aussitôt la fatale nouvelle arrivée, M. Fouché se mit en mouvement
-pour nouer des intrigues de toute sorte. Les Bourbons n'étaient pas ce
-qu'il aurait préféré, et il sentait bien que sa triste qualité de
-régicide plaçait entre eux et lui un durable embarras. La régence de
-Marie-Louise qui eût fort convenu aux bonapartistes et à l'armée, le
-duc d'Orléans lui-même, vers lequel beaucoup d'amis de la liberté et
-beaucoup de chefs militaires tournaient en ce moment les yeux,
-auraient mieux répondu à ses secrets désirs. Mais si Marie-Louise, si
-le duc d'Orléans étaient des transactions qu'on aurait pu attendre de
-l'Europe vaincue, ou à demi victorieuse, il n'y avait après un
-désastre comme celui de Waterloo, aucune transaction à espérer, et les
-Bourbons, imposés cette fois sans conditions, étaient la seule
-solution vraiment probable. Le prévoyant M. Fouché s'y résignait, si
-cette solution était son ouvrage, et s'il pouvait s'en ménager les
-profits. Pour aller au plus sûr, et prendre ses précautions à cet
-égard, il débuta par une démarche des plus significatives. M. de
-Vitrolles, dont on a vu le rôle antérieur, était resté prisonnier à
-Vincennes depuis son arrestation à Toulouse, et Napoléon, sans vouloir
-le faire fusiller, ainsi que le prétendait M. Fouché pour se donner le
-mérite de l'avoir sauvé, l'avait gardé comme une espèce d'otage, sauf
-à voir ce qu'il en ferait plus tard. Il avait de la sorte, sans s'en
-douter, préparé à M. Fouché un puissant moyen d'intrigue. Celui-ci fit
-immédiatement tirer de Vincennes et amener en sa présence M. de
-Vitrolles, lui annonça qu'il était libre, lui recommanda de ne pas se
-montrer, et de se tenir prêt à remplir les missions dont on le
-chargerait. En fait de missions, M. de Vitrolles n'en pouvait accepter
-que d'une espèce, et il n'eut pas besoin de le rappeler à M. Fouché,
-qui le savait, et qui l'entendait ainsi. Seulement les événements
-étant à leur début, il était impossible actuellement d'aller plus loin
-dans les voies du royalisme. Tirer M. de Vitrolles de Vincennes, et le
-tenir prêt à agir, était à la fois un titre auprès des Bourbons, et
-une manière des plus adroites d'entrer en rapport avec eux.
-
-[En marge: M. Fouché cherche à persuader à tout le monde que Napoléon
-est la cause unique des maux du pays, que lui écarté toutes les
-difficultés pourront s'aplanir.]
-
-Cette première démarche, M. Fouché naturellement n'en informa
-personne, et il se montra sous un tout autre aspect à ceux avec
-lesquels il se proposait de travailler à une nouvelle révolution. Il
-fallait commencer par se débarrasser de Napoléon, qu'il ne cessait de
-craindre, surtout dans les convulsions d'une agonie qui pouvait être
-violente, et bien que tout tendît à la déchéance du vaincu de
-Waterloo, pourtant il fallait encore des ménagements envers ceux qu'on
-voulait amener à la prononcer. À peine sorti de la réunion des
-ministres chez le prince Joseph, M. Fouché s'empressa d'attirer à lui
-les membres des deux Chambres, et il employa la journée du 20, la nuit
-du 20 au 21 à ces diverses entrevues.--Eh bien, leur répétait-il à
-tous, ne vous avais-je pas dit que cet homme nous perdrait par sa
-folle obstination? S'il n'était pas revenu de l'île d'Elbe, nous
-allions nous délivrer des Bourbons, presque d'accord avec les
-puissances qui auraient accepté Marie-Louise ou M. le duc d'Orléans,
-et ainsi au lieu d'une révolution violente, d'une guerre à mort avec
-l'Europe, nous aurions eu un changement pacifique, presque
-universellement consenti. Récemment encore une belle occasion s'est
-offerte, c'était le Champ de Mai. Nous savions par une communication
-secrète venue de Vienne (M. Fouché faisait allusion à la mission de M.
-Werner à Bâle) qu'on était prêt à un arrangement, que la condition
-essentielle était l'éloignement de Napoléon, que ce point concédé on
-admettrait tout, Marie-Louise, le duc d'Orléans, ce qui conviendrait
-en un mot, et qu'à ce prix la paix serait maintenue. J'avais proposé à
-Napoléon d'abdiquer au Champ de Mai au profit de son fils, et de
-mettre ainsi les puissances en demeure de prouver leur sincérité. On
-lui aurait ménagé à lui une retraite honorable, et par ce sacrifice il
-se serait procuré la plus belle des gloires. Mais il n'a rien voulu
-entendre, et vous le voyez, ce joueur effréné ne sait même plus
-gagner au jeu, et que faire maintenant d'un joueur qui ne sait que
-perdre?--
-
-[En marge: Il cherche surtout à faire craindre la dissolution des
-Chambres.]
-
-M. Fouché ne s'ouvrait pas au même degré avec ses différents
-interlocuteurs; il en disait plus à ses intimes, un peu moins à ceux
-qui n'étaient pas dans sa confidence accoutumée, mais à tous il
-montrait un grand effroi de ce que Napoléon était capable de faire à
-son retour à Paris.--Il va revenir comme un furieux, disait-il; il va
-vous proposer des mesures extraordinaires, vous demander de mettre
-dans ses mains toutes les ressources de la nation, pour en faire un
-usage désespéré. Il songeait l'année dernière à détruire Paris; vous
-pouvez deviner à quoi il sera disposé cette année, maintenant qu'il
-est placé entre la mort et un étroit cachot; et, soyez-en sûrs, si
-vous ne votez pas ce qu'il vous demandera, il dissoudra les Chambres,
-pour rester en possession de tous les pouvoirs.--La menace de la
-dissolution des Chambres était un moyen que M. Fouché avait employé
-dès les premiers jours de leur réunion, et il avait déjà pu en
-éprouver la puissance. Ces représentants, en effet, revêtus de leur
-mandat depuis vingt jours à peine, se sentant devenir les maîtres du
-pays à mesure que l'influence de Napoléon s'affaissait, frémissaient à
-l'idée de se voir éconduits, renvoyés chez eux, pour laisser la France
-aux mains d'un forcené, comme disait M. Fouché, qui l'année dernière
-était prêt à faire sauter la poudrière de Grenelle, et qui
-certainement n'oserait pas moins cette année. On était sûr en
-présentant aux deux Chambres cette idée de la dissolution, de leur
-faire perdre tout sang-froid, et effectivement, M. Fouché la leur
-donnait comme définitivement arrêtée dans l'esprit de Napoléon. On
-était disposé à l'en croire, car si quelqu'un était bien placé pour
-connaître la pensée impériale c'était lui. Mais il ne suffisait pas
-d'être averti d'une telle résolution, il fallait trouver le moyen de
-s'en préserver, et ce n'était pas aisé, puisque l'Acte additionnel
-accordait au monarque le pouvoir de dissoudre ou d'ajourner les
-Chambres.
-
-[En marge: Dédain de M. Fouché pour la question constitutionnelle.]
-
-[En marge: Il suggère l'idée d'un décret tendant à empêcher leur
-dissolution.]
-
-À l'égard de l'Acte additionnel M. Fouché témoignait le plus parfait
-dédain, et n'en paraissait nullement embarrassé. C'eût été, selon lui,
-une singulière faiblesse que de se laisser arrêter par une
-constitution sans valeur, dont Napoléon ne tenait aucun compte, et
-qu'il n'aurait aucun scrupule de violer, quand ses intérêts le
-commanderaient. Il n'y avait qu'une chose à faire, c'était de rendre
-un décret, par lequel les Chambres déclareraient qu'elles
-n'entendaient souffrir ni prorogation ni dissolution dans les
-circonstances graves où se trouvait la France. À en croire M. Fouché,
-ce n'était pas attenter à la couronne elle-même, bien que ce fût
-restreindre une de ses prérogatives. C'était, en laissant le sceptre
-impérial à Napoléon, l'arrêter, le contenir dans l'usage qu'il serait
-tenté d'en faire. À ces raisonnements M. Fouché ajoutait beaucoup de
-demi-confidences, tendant à insinuer qu'il avait eu des communications
-secrètes avec les diverses cours européennes, particulièrement avec
-celle de Vienne, que de parti pris il n'y en avait pas contre la
-France, qu'il n'y en avait qu'à l'égard de Napoléon, et que, lui
-écarté, on avait la certitude de sauver à la fois la liberté, le sol
-et la dignité de la France. Il ne s'agissait donc pas de le détrôner,
-mais seulement de l'empêcher de commettre des folies, s'il en était
-tenté, car enfin on ne pouvait pas laisser le destin de la France à la
-merci d'un furieux qui aimait mieux la perdre avec lui, que la sauver
-en se sacrifiant lui-même.
-
-[En marge: Moyens d'influence employés par M. Fouché sur M. de
-Lafayette.]
-
-Dans cette mesure, tout le monde adhéra aux vues de M. Fouché, et il
-promit aux divers représentants qu'il eut occasion de voir, de les
-tenir exactement informés des projets de Napoléon dès qu'il en aurait
-connaissance. Parmi ces représentants il y en avait un surtout dont il
-eut l'art de réveiller les ombrages, c'était M. de Lafayette. On a vu
-quel avait été le rôle de cet illustre personnage pendant les Cent
-jours. Soit par M. Benjamin Constant, soit par le prince Joseph, il
-était parvenu à exercer une véritable influence, en leur donnant ou
-refusant son approbation, selon qu'ils se prêtaient plus ou moins à ce
-qu'il voulait, et il avait obtenu ainsi la convocation des Chambres, à
-laquelle Napoléon répugnait profondément. M. de Lafayette avait tenu à
-cette convocation plus qu'aux clauses les plus essentielles de l'Acte
-additionnel, disant que lorsqu'on serait réuni dans une assemblée on
-saurait bien contenir Napoléon, s'il voulait ressaisir son ancien
-despotisme. C'était par conséquent de tous les hommes du temps celui
-qu'on était le plus assuré d'exciter, en lui présentant la dissolution
-des Chambres comme certaine, ou seulement comme possible. M. Fouché
-lui fit dire que Napoléon avait perdu son armée, qu'il allait arriver
-pour tâcher d'en refaire une autre, que son premier soin serait de se
-débarrasser des Chambres, qu'on devait s'y attendre, se tenir sur ses
-gardes, et être prêt à conserver malgré lui une influence salutaire
-sur les destinées du pays. Il n'en fallait pas tant pour exalter au
-plus haut point les défiances, le zèle, l'audace entreprenante de M.
-de Lafayette.
-
-[En marge: Manière dont M. Fouché s'empare de MM. Jay et Manuel.]
-
-[En marge: Honorable caractère de ces deux hommes.]
-
-Il y avait deux jeunes députés, fort honnêtes gens tous les deux, MM.
-Jay et Manuel, bien au-dessous alors de la situation de M. de
-Lafayette, mais le second appelé bientôt à jouer un rôle considérable,
-dont M. Fouché avait complétement abusé la probité, et qu'il se
-préparait à employer beaucoup dans les circonstances présentes. M.
-Jay, homme de lettres, connu par des succès académiques, esprit doux,
-fin, cultivé, caractère timide mais indépendant, sachant écrire mais
-ne sachant point parler, capable cependant de trouver dans une
-conjoncture importante quelques paroles convenables et courageuses,
-avait été l'instituteur des fils de M. Fouché, et était devenu
-représentant de Bordeaux. M. Manuel, avocat au barreau d'Aix, ignorant
-l'art d'écrire, mais possédant à un haut degré celui de parler, doué
-d'une grande présence d'esprit, d'un courage à toute épreuve, et d'un
-patriotisme sincère, était entré en relations avec M. Fouché lorsque
-ce dernier subissait en Provence une sorte d'exil, et il était devenu
-représentant de l'arrondissement d'Aix. Tous les deux demeurés
-jusqu'alors en dehors de la politique, ils avaient pris confiance en
-M. Fouché qui avait eu soin de se présenter à eux sous ses meilleurs
-aspects. Avec l'un et l'autre il s'était montré étranger à tous les
-partis, indifférent aux Bonaparte comme aux Bourbons, complétement
-détaché des personnes à force d'être attaché aux choses, ne cherchant
-pas à renverser Napoléon, mais prêt à en faire le sacrifice à la
-France, si pour la sauver il fallait se séparer de lui. On ne pouvait
-se donner de meilleures apparences, car tout ce qu'il y avait de
-jeune, d'honnête, de patriote parmi les hommes politiques, pensait
-ainsi, et il n'avait pas été difficile à M. Fouché de s'emparer de
-deux jeunes représentants n'ayant de liens avec aucun parti, et ne
-prenant souci que des intérêts du pays. Il leur dit à eux ce qu'il
-avait fait dire à M. de Lafayette, que Napoléon allait arriver dans
-quelques heures, qu'il fallait le seconder, mais ne pas se laisser
-arracher par lui la juste part qu'on avait au gouvernement, en un mot
-ne pas se laisser dissoudre. Dans cette voie on était sûr de trouver
-non pas seulement les hommes que nous venons de désigner, mais les
-deux Chambres tout entières.
-
-[En marge: Agitation des représentants le 21 juin au matin.]
-
-[En marge: Idées répandues chez eux par l'influence de M. Fouché.]
-
-Le 21 au matin la plupart des représentants, bien que la séance ne
-s'ouvrît qu'à midi, étaient accourus au palais de l'assemblée, et avec
-l'animation d'esprit que les circonstances provoquaient, se
-demandaient des détails sur le désastre du 18, s'en affligeaient de
-bonne foi, cherchaient le remède, l'imaginaient chacun à leur manière,
-et exprimaient tous la pensée que la France ne devait pas être plus
-longtemps sacrifiée à un homme, et qu'il fallait la sauver sans lui,
-si on ne pouvait la sauver avec lui. Chez des esprits ainsi disposés,
-le bruit que Napoléon revenait avec la résolution d'éloigner les
-Chambres, afin de soutenir un duel à mort contre l'Europe, sans
-s'inquiéter des hasards auxquels il exposerait la France, devait
-provoquer une sorte de révolte. Tout raisonnement, même juste,
-consistant à dire que Napoléon pouvait seul diriger encore la
-résistance contre l'étranger, était condamné à rencontrer peu de
-faveur. Il y avait beaucoup de bons et sages représentants qui, le 20
-mars, avaient regretté de voir le sort de la France remis de nouveau
-dans les mains de Napoléon, mais qui, le 20 mars accompli, s'étaient
-franchement rattachés à lui, qui en cet instant même étaient portés à
-croire que lui seul pouvait combattre avec succès l'Europe armée, qui
-redoutaient singulièrement le retour des Bourbons entourés de
-l'émigration triomphante, mais qui n'osaient rien répondre quand on
-leur disait que Napoléon allait arriver comme un frénétique, résolu à
-risquer l'existence du pays dans une lutte désespérée, tandis que s'il
-abdiquait, l'ennemi satisfait s'arrêterait, et nous laisserait le
-choix de notre gouvernement. Ils se taisaient embarrassés quand on
-leur tenait ce langage, et les promoteurs de l'idée du moment,
-soutenant qu'il fallait sacrifier Napoléon à la France, s'appuyant sur
-les assertions de M. Fouché, sur de prétendues communications avec
-Vienne, ou ne trouvaient point de contradicteurs, ou ne trouvaient que
-des contradicteurs intimidés et silencieux. C'était donc une pensée
-qui révoltait tout le monde, et sur laquelle personne n'entendait de
-composition, que celle de se laisser proroger ou dissoudre, et de ne
-pouvoir plus veiller dès lors sur ce que Napoléon allait faire, dès
-qu'il serait revenu à Paris. Telle était l'agitation le 21 au matin,
-agitation à la fois naturelle et fomentée par les bruits que M. Fouché
-avait perfidement répandus.
-
-Son travail s'était étendu plus loin encore, et il avait amené à ses
-vues certains membres du gouvernement. Il n'avait pas essayé d'agir
-sur Carnot, qui, avec Sieyès, pensait qu'il fallait défendre la cause
-de la Révolution et de la France par Napoléon seul, et qu'il
-considérait comme un maniaque dont il n'y avait point à s'occuper;
-mais il avait agi sur M. de Caulaincourt, toujours morose, en le
-confirmant dans l'idée que tout était perdu, et qu'il n'y avait plus
-qu'à préserver la personne de Napoléon d'un traitement ou cruel ou
-ignominieux. Il en avait dit autant à Cambacérès qui n'en avait jamais
-douté, au maréchal Davout qui commençait à le craindre; il traitait
-d'aveugles ceux qui semblaient penser autrement, et s'était enfin tout
-à fait emparé de M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, homme d'esprit et
-de talent, dévoué à l'Empereur, mais extrêmement impressionnable, et
-qu'il avait gagné en lui disant que par son éloquence il devait mener
-la Chambre, et en lui en ménageant les moyens. À tous il avait répété
-que la situation était désespérée, que l'unique ressource imaginable
-était l'abdication de Napoléon, qu'à cette condition on arrêterait
-l'Europe, que peut-être même on obtiendrait la régence de
-Marie-Louise, et il semblait s'en faire fort, en s'appuyant sur des
-communications mystérieuses dont il ne parlait pas clairement, mais
-qu'il laissait soupçonner suffisamment pour qu'on y crût, et qu'on y
-attachât une grande importance.
-
-[En marge: Arrivée de Napoléon le 21 au matin.]
-
-[En marge: Son premier entretien avec M. de Caulaincourt.]
-
-Tel avait été le fruit des efforts de M. Fouché pendant les
-vingt-quatre heures écoulées depuis la fatale nouvelle, lorsque
-Napoléon entra le 21 au matin dans les cours de l'Élysée. En mettant
-le pied sur les marches du palais, le premier personnage qu'il
-rencontra fut M. de Caulaincourt, dont il prit et serra fortement la
-main. Drouot descendant de voiture après lui, et ne pouvant s'empêcher
-de dire à l'une des personnes présentes que tout était perdu, _Excepté
-l'honneur!_ reprit vivement Napoléon.--C'était la seule parole qu'il
-eût proférée depuis Laon. Le teint plus pâle que de coutume, le visage
-ferme, les yeux secs, mais la poitrine oppressée, il s'appuya sur le
-bras de M. de Caulaincourt, et demanda un bain et un bouillon, car il
-expirait de fatigue, ayant presque toujours été à cheval depuis six
-jours. Après s'être jeté sur un lit, il dit à M. de Caulaincourt que
-la victoire du 16 en présageait une décisive pour le 18, que le gain
-de cette seconde bataille paraissait assuré, lorsque deux causes
-principales l'avaient convertie en désastre, l'absence de Grouchy et
-la précipitation de Ney, ce dernier plus que jamais héroïque, mais
-tombé dans un état fébrile qui troublait ses facultés; que du reste il
-ne s'agissait pas de rechercher les fautes des uns ou des autres, et
-qu'il fallait songer uniquement à les réparer. Alors il demanda à M.
-de Caulaincourt ce qu'il y avait à espérer des Chambres, de ceux qui
-les conduisaient, et en général des principaux personnages de l'État.
-M. de Caulaincourt, dont le défaut était plutôt d'exagérer la vérité
-que de la taire, ne lui dissimula pas que les Chambres trompées,
-étaient portées à chercher le salut public dans son éloignement du
-trône, et qu'il trouverait de bien mauvaises dispositions chez tout le
-monde.--Je le prévoyais, répondit Napoléon. J'étais sûr qu'on se
-diviserait, et qu'on perdrait ainsi les dernières chances qui nous
-restent. Notre désastre est grand sans doute, mais unis nous pourrions
-le réparer; désunis nous serons sous peu la proie de l'étranger.
-Aujourd'hui on croit qu'il ne s'agit que de m'écarter. Mais moi
-écarté, on se débarrassera de tous les hommes de la Révolution, et on
-vous rendra les Bourbons avec l'émigration triomphante. Les Bourbons,
-soit!... mais il faut qu'on sache ce qu'on fait.--Napoléon ne parut ni
-surpris ni affecté, tant il s'attendait à ce qu'il venait d'apprendre.
-Il ordonna qu'on réunît sur-le-champ les ministres et les principaux
-membres du gouvernement, et puis s'endormit profondément, car il
-succombait à la fatigue, et son âme préparée à tout n'était plus
-susceptible de ces ébranlements qui empêchent le sommeil.
-
-[En marge: Exagération de nos désastres due aux récits des officiers
-qui accompagnaient Napoléon.]
-
-On vit bientôt arriver successivement tous ceux qui avaient la
-curiosité et le droit de s'introduire à l'Élysée. Leur premier soin
-fut de s'informer du détail des derniers événements militaires auprès
-des officiers composant le cortége de Napoléon. L'aspect seul de ces
-officiers était déjà le plus frappant des témoignages. Leurs habits
-qu'ils n'avaient pas eu le temps de changer, déchirés par les balles,
-ou souillés par le sang et la poussière du champ de bataille, leur
-visage enflammé, leurs yeux rougis par les larmes, disaient assez ce
-qu'ils avaient vu et souffert. Leur douleur, selon l'usage des âmes
-oppressées, s'exhala bientôt en fâcheux récits, en exagérations même,
-si les exagérations avaient été possibles dans une pareille
-conjoncture. Ils ne pouvaient sans doute en dire trop, ni sur la
-funeste bataille, ni sur la grandeur des pertes; mais après les avoir
-entendus, on dut croire qu'il n'y avait plus d'armée, qu'on ne
-pourrait pas réunir mille hommes quelque part, tandis qu'il y avait
-moyen, comme on s'en convaincra tout à l'heure, de former encore une
-armée égale en nombre, supérieure en qualité à celle de 1814.
-L'assertion qu'il ne restait plus qu'à capituler avec l'ennemi
-victorieux, déjà fort répandue, se propagea bien davantage après ces
-tristes récits, et elle vola de bouche en bouche jusqu'à l'assemblée
-des représentants, qui n'était que trop disposée à y croire. Il n'y
-avait pas là de quoi calmer les esprits, ranimer les coeurs, rallier
-les volontés. Hélas! quand la Providence prépare de grands événements,
-elle semble ne négliger aucune des circonstances accessoires qui
-peuvent contribuer à les produire!
-
-[En marge: Réunion du conseil des ministres.]
-
-[En marge: Langage de Napoléon à ce conseil.]
-
-Napoléon, après un court sommeil, s'était plongé dans un bain. On lui
-annonça que les ministres réunis en conseil l'attendaient. C'est le
-maréchal Davout qui vint le chercher. Napoléon ne l'avait pas vu
-encore. À l'aspect du maréchal, il laissa tomber ses bras dans l'eau
-en s'écriant: Quel désastre!--Le maréchal, dont le rude caractère
-cédait difficilement à l'émotion commune, était d'avis de résister à
-l'orage, et supplia Napoléon de ne pas tarder à le suivre. Napoléon
-qui avait déjà tout prévu, tout accepté, et qui n'espérait presque
-aucun résultat du conseil qu'on allait tenir, dit au maréchal qu'on
-pouvait commencer la délibération sans lui, et qu'il se rendrait au
-conseil des ministres dans quelques instants. Il se fit attendre,
-arriva enfin sur les nouvelles instances du maréchal, fut reçu avec
-respect, et écouté avec une avide curiosité, lorsqu'en termes brefs
-mais expressifs, il exposa ce qui s'était passé, et retraça les
-grandes espérances de victoire auxquelles avait si promptement succédé
-la désolante réalité d'une affreuse défaite. Après ce récit, il dit à
-ses ministres qu'il restait des ressources, qu'il se faisait fort de
-les trouver et de les employer, que pour un militaire qui savait son
-métier, il y avait encore beaucoup à faire, qu'il n'était ni
-découragé, ni abattu, mais qu'il lui fallait des adhésions, non des
-résistances de la part des Chambres; que là était le point essentiel;
-qu'avec de l'union on se sauverait très-probablement, mais
-certainement pas sans union. Il fit donc résider toute la question
-dans la conduite à suivre envers les Chambres, afin d'en obtenir cette
-union indispensable de laquelle dépendait le salut de l'État. Cette
-manière d'envisager la situation était celle de tous les assistants,
-et elle ne rencontra pas un seul contradicteur. Napoléon laissa la
-parole à qui voudrait la prendre. Personne n'en était bien pressé,
-excepté les hommes dévoués, qui s'occupaient de la chose plus que
-d'eux-mêmes. À ce titre, M. de Caulaincourt aurait dû parler le
-premier, mais le désespoir avait envahi son âme, et il était tombé
-dans un état passif dont il ne sortit plus guère pendant ces
-douloureuses circonstances.
-
-[En marge: Carnot est d'avis de demander la dictature.]
-
-L'excellent Carnot, ému jusqu'aux larmes, s'imaginant que tout le
-monde sentait comme lui, soutint qu'il fallait, ainsi qu'on l'avait
-fait en 1793, créer une dictature révolutionnaire, et la confier non
-pas à un comité, mais à Napoléon, devenu à ses yeux la Révolution
-personnifiée. Dans son zèle pour la chose publique, dans sa confiance
-en Napoléon qu'il croyait partagée, il supposa que les Chambres
-penseraient, agiraient, opineraient comme lui, et il fut d'avis
-d'aller leur demander la dictature pour l'Empereur.
-
-[En marge: Le maréchal Davout n'attend rien des Chambres, et veut
-qu'on les écarte par la prorogation ou la dissolution.]
-
-Tel ne fut point l'avis du maréchal Davout. N'aimant pas les
-assemblées qu'il ne connaissait que par la Convention et les
-Cinq-Cents, il dit qu'on serait contrarié, paralysé par les Chambres,
-qu'il fallait se hâter de s'en délivrer par la prorogation ou la
-dissolution, qu'on en avait le droit en vertu de l'Acte additionnel,
-et qu'il fallait savoir user de ce droit afin de réunir les moyens de
-combattre et de vaincre l'étranger. Le prince Lucien (car les princes
-assistaient à ce conseil) appuya fort l'opinion du maréchal Davout. Il
-était, comme on l'a vu, revenu auprès de son frère depuis le 20 mars,
-et semblait vouloir le dédommager par son zèle présent de son
-opposition passée. L'indocilité dont il avait fait preuve jadis le
-servait aujourd'hui, et n'avoir pas porté de couronne était un titre
-dont on lui tenait grand compte. Plein des souvenirs du 18 brumaire,
-et enclin à se passer des Chambres, il opina comme le maréchal Davout,
-mais ne rencontra guère d'appui. La majorité, toujours disposée dans
-les réunions d'hommes, nombreuses ou non, aux moyens termes, la
-majorité tout en admettant la nécessité d'une sorte de dictature,
-parut croire qu'il fallait la demander aux Chambres qui
-l'accorderaient probablement, et qu'en tout cas c'était une chose à
-essayer.
-
-[En marge: L'amiral Decrès désespère de tout.]
-
-[En marge: Langage hypocrite de M. Fouché, conseillant les ménagements
-envers les Chambres.]
-
-L'amiral Decrès, pessimiste pénétrant, dit que c'étaient là de pures
-illusions, que les Chambres auraient subi Napoléon vainqueur, qu'elles
-se révolteraient contre Napoléon vaincu, qu'on n'aurait rien en le
-demandant, et qu'il serait bien dangereux de prendre quelque chose
-sans le demander. Il était évident que ce ministre désespérait de la
-situation en proportion même de sa grande sagacité. M. Fouché, qui
-n'avait pas proféré une parole, et dont le silence finissait par être
-accusateur, dit quelques mots, uniquement pour avoir dit quelque
-chose, témoigna des malheurs de Napoléon une affliction qu'il ne
-ressentait point, et pour les Chambres une confiance qu'il n'éprouvait
-pas, et qu'il eût été bien fâché d'éprouver. Voulant mettre une sorte
-d'accord entre son rôle secret et son rôle public, il ajouta qu'il
-fallait se garder de heurter les Chambres, et surtout de laisser voir
-l'intention de se passer d'elles, qu'on les révolterait en agissant de
-la sorte, et qu'au contraire, en s'y prenant bien, on en obtiendrait
-peut-être les ressources nécessaires pour sauver la dynastie et le
-pays.
-
-[En marge: M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély insinue que l'abdication
-est le seul moyen de salut.]
-
-[En marge: Vive réplique de Napoléon.]
-
-M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, devenu de très-bonne foi la dupe de
-M. Fouché, crut devoir par dévouement aller plus loin qu'aucun des
-assistants. En protestant d'un attachement à la dynastie impériale
-dont il n'avait pas à donner la preuve, il parla de l'état des
-Chambres, et en particulier des dispositions de la Chambre des
-représentants, laquelle selon lui était tout entière imbue de la
-fatale persuasion que les puissances coalisées n'en voulaient qu'à
-Napoléon, que Napoléon écarté elles s'arrêteraient, et accepteraient
-le Roi de Rome sous la régence de Marie-Louise. M. Regnaud ajouta que
-cette persuasion avait gagné les esprits les meilleurs, les moins
-favorables aux Bourbons, et que toute mesure qui n'y serait pas
-conforme aurait peu de chance de réussir. On ne pouvait indiquer plus
-clairement que le seul moyen de sortir d'embarras c'était que Napoléon
-abdiquât, et essayât en sacrifiant sa personne de sauver le trône de
-son fils et la situation de tous ceux qui s'étaient attachés à sa
-fortune. Napoléon qui jusque-là était demeuré morne et silencieux, en
-voyant la pensée de M. Fouché germer jusque dans l'esprit des hommes
-qui devaient lui être le plus dévoués, se réveilla subitement, et
-lançant sur M. Regnaud son regard perçant, Expliquez-vous, lui dit-il,
-parlez, ne dissimulez rien.... Il ne s'agit pas de ma personne que je
-suis prêt à sacrifier, et dont, il y a trois jours, j'ai tout fait
-pour vous débarrasser, mais il s'agit de l'État et de son salut. Qui
-est-ce qui peut sauver l'État aujourd'hui? Est-ce la Chambre des
-représentants? Est-ce moi? Est-ce que la France connaît un seul des
-individus qui composent cette Chambre nommée d'hier, et où il n'y a ni
-un homme d'État, ni un militaire? Pourriez-vous désigner dans son sein
-ou ailleurs un bras assez ferme pour tenir les rênes du gouvernement?
-La France ne connaît que moi, n'attache d'importance qu'à moi.
-L'armée, dont les débris ralliés peuvent être imposants encore,
-l'armée, croyez-vous qu'elle obéisse à une autre voix que la mienne?
-Et si, comme à Saint-Cloud, je jetais par la fenêtre tous ces
-discoureurs, l'armée applaudirait, la France laisserait faire.
-Pourtant je n'y songe point: j'apprécie la différence des temps et des
-circonstances. Mais il ne faut pas qu'avec de fausses notions sur
-l'état des choses, on rompe l'union qui est aujourd'hui notre dernière
-ressource. Sans doute, si moi seul je puis sauver l'État, seul aussi
-par ce motif je suis l'objet apparent de la haine de l'étranger, et on
-peut croire que moi écarté, l'étranger sera satisfait. On vous dit que
-le Roi de Rome avec la régence de sa mère serait admis. C'est une
-fable perfide, imaginée à Vienne pour nous désunir, et propagée à
-Paris pour tout perdre. Je sais ce qui se passe à Vienne, et à aucun
-prix on n'accepterait ma femme et mon fils. On veut des Bourbons, des
-Bourbons seuls, et c'est tout naturel. Moi écarté, on marchera sur
-Paris, on y entrera, et on proclamera les Bourbons. En voulez-vous?
-Pour moi je ne sais pas s'ils ne vaudraient pas mieux que tout ce que
-je vois. Mais l'armée, mais les paysans, mais les acquéreurs de biens
-nationaux, tous ceux qui ont applaudi à mon retour, en veulent-ils?
-Vous tous, serviteurs de la famille impériale, peut-il vous convenir
-de laisser rentrer l'émigration triomphante? Personnellement, je n'ai
-plus d'intérêt dans tout cela; mon rôle est fini quoi qu'il advienne,
-et une dictature même heureuse le prolongerait à peine de quelques
-jours. Il ne s'agit pas de moi, je le répète, il s'agit de la France,
-de la Révolution, des intérêts qu'elle a créés, et qu'on peut encore
-sauver avec de l'union et de la persévérance. Le coup que nous avons
-reçu est terrible, mais il est loin d'être mortel. L'armée qui a
-combattu le 18 juin ne présente que des fuyards, mais si Grouchy, que
-l'ennemi aura probablement négligé pour suivre les troupes battues,
-est parvenu à s'échapper, les fuyards se rallieront derrière lui.
-Grouchy avait 35 mille hommes: il ne serait pas étonnant de rallier
-autant de fuyards, décontenancés en ce moment, mais prêts à ma voix à
-redevenir ce qu'ils sont, des soldats héroïques. Cela me ferait 70
-mille combattants. Rapp, Lecourbe en se repliant, m'amèneront 40 mille
-hommes en troupes de ligne ou gardes nationales mobilisées, tandis que
-Suchet et Brune continueront de garder les Alpes. J'aurais donc encore
-plus de cent mille soldats dans la main. La Vendée va m'en rendre dix
-mille. Je n'en ai jamais eu autant en 1814, et j'avais au moins autant
-d'ennemis à combattre que je puis en avoir aujourd'hui. Blucher et
-Wellington ne possèdent pas cent vingt mille hommes actuellement, et
-avant que les Russes et les Autrichiens arrivent, je pourrais bien
-faire expier à mes vainqueurs leur victoire de la veille. Paris est à
-l'abri d'un coup de main avec les fédérés, les dépôts, la garde
-nationale, les marins; et les ouvrages de la rive gauche achevés, il
-sera invincible. Croyez-vous qu'en manoeuvrant avec cent vingt mille
-hommes entre la Marne et la Seine, en avant d'une capitale impossible
-à forcer, je n'aurais pas encore bien des chances pour moi? Enfin la
-France apparemment ne nous laisserait pas nous battre tout seuls. En
-deux mois j'ai levé 180 mille gardes nationaux d'élite, ne puis-je pas
-en trouver cent mille autres? ne peut-on pas me donner cent mille
-conscrits? Il y aurait donc encore derrière nous de bons patriotes qui
-viendraient remplir les vides de nos rangs, et quelques mois de cette
-lutte auraient bientôt lassé la patience de la coalition, qui, les
-traités de Paris et de Vienne maintenus, ne soutient plus qu'une lutte
-d'amour-propre. Que faut-il donc pour échapper à notre ruine? De
-l'union, de la persévérance, de la volonté!...--
-
-[En marge: Effet que cette réplique produit sur ceux qui l'entendent.]
-
-[En marge: Pendant qu'on délibère à l'Élysée, l'agitation règne à la
-Chambre des représentants.]
-
-[En marge: Sur un avis de M. Fouché, elle se persuade que le décret de
-dissolution va être apporté.]
-
-[En marge: Apparition soudaine de M. de Lafayette à la tribune.]
-
-[En marge: Il propose de déclarer traître à la patrie quiconque
-entreprendra de dissoudre les Chambres, et d'appeler les ministres à
-la barre.]
-
-Ces paroles, dont nous ne reproduisons que la substance, empreintes de
-la vigueur de pensée et de langage particulière à Napoléon, avaient
-relevé les esprits dans le conseil, et les auraient relevés ailleurs
-si elles avaient pu franchir les murs de l'Élysée. Mais Napoléon ne
-pouvait ni se montrer aux Chambres, ni s'y faire entendre; il n'avait
-personne pour l'y représenter, et elles étaient en ce moment livrées à
-une agitation extraordinaire. Celle des représentants, réunie dès le
-matin, comme on vient de le voir, était occupée à rechercher des
-nouvelles avec une impatience fiévreuse, lorsqu'une rumeur sinistre se
-propagea tout à coup dans son sein. On discutait, disait-on, à
-l'Élysée, le projet de la proroger ou de la dissoudre; le parti en
-était même déjà pris, et le décret qui la frappait allait lui être
-signifié dans peu d'instants. C'était M. Fouché qui profitant des
-longueurs de la délibération à l'Élysée avait fait parvenir cet avis
-perfide. Il l'avait transmis notamment à M. de Lafayette, le plus
-convaincu et le plus résolu de tous ceux qui croyaient que pour sauver
-la France il fallait la séparer de Napoléon. Sans consulter aucun de
-ses collègues, et comptant sur la disposition générale, M. de
-Lafayette demanda la parole. Tout lui assurait une attention profonde,
-sa personne, la gravité des circonstances, et la proposition à
-laquelle on s'attendait.--Messieurs, dit-il, lorsque pour la première
-fois depuis bien des années j'élève une voix que les vieux amis de la
-liberté reconnaîtront sans doute, je me sens appelé à vous parler des
-dangers de la patrie que vous seuls à présent avez le pouvoir de
-sauver. Des bruits sinistres s'étaient répandus: ils sont
-malheureusement confirmés. Voici le moment de nous rallier autour du
-vieux étendard tricolore, celui de 89, celui de la liberté, de
-l'égalité et de l'ordre public. C'est celui-là seul que nous avons à
-défendre contre les prétentions étrangères, et contre les tentatives
-intérieures. Permettez, messieurs, à un vétéran de cette cause sacrée,
-qui fut toujours étranger à l'esprit de faction, de vous soumettre
-quelques résolutions préalables dont vous apprécierez, j'espère, la
-nécessité.--Après ces quelques paroles, débitées avec la simplicité
-qu'il portait à la tribune, M. de Lafayette proposa, par une
-résolution en cinq articles, de déclarer la patrie en danger, les deux
-Chambres en permanence, et coupable de trahison quiconque voudrait les
-dissoudre ou les proroger. Il y ajouta l'injonction pour les ministres
-de la guerre, des relations extérieures, de l'intérieur et de la
-police, de comparaître à l'instant même afin de rendre compte à
-l'assemblée de l'état des choses. Enfin il proposa de mettre les
-gardes nationales sur pied dans tout l'Empire.
-
-[En marge: Adoption de la proposition de M. de Lafayette, et sa
-communication à la Chambre des pairs.]
-
-M. de Lafayette descendit de la tribune au milieu d'une émotion
-générale, émotion qui n'était pas celle de la divergence des opinions,
-mais de leur unanimité. Adopter sa proposition c'était violer de bien
-des manières l'Acte additionnel qui conférait à l'Empereur le pouvoir
-de dissolution à l'égard des Chambres, qui permettait sans doute
-d'interpeller les ministres sur un fait, mais qui ne donnait pas le
-droit de les appeler à la barre, et de leur intimer des ordres.
-C'était tout simplement se constituer en état de révolution, mais
-comme on sentait qu'on y était, on ne faisait guère difficulté d'y
-être un peu davantage. L'objection qu'on violait l'Acte additionnel ne
-se trouva pas dans une seule bouche, même bonapartiste. La parole ne
-fut demandée que par ces fâcheux, qui dans les grandes circonstances
-veulent par des discours inutiles manifester leur présence dont
-personne ne se soucie, et retardent ainsi des résolutions que tout le
-monde est impatient d'adopter. Un député de la Gironde, nommé Lacoste,
-l'un de ceux qu'inspirait M. Fouché, appuya vivement la proposition de
-M. de Lafayette. Un autre voulut que l'invitation de comparaître
-adressée aux quatre ministres, fût un ordre formel. Un troisième
-présenta quelques observations sur l'article relatif à l'organisation
-immédiate des gardes nationales dans tout l'Empire, et qui pouvait
-conduire à l'idée d'en faire M. de Lafayette général en chef.
-L'assemblée, sans s'expliquer, repoussa l'article, en adoptant à une
-immense majorité le reste de la proposition. On décida qu'elle serait
-communiquée à la Chambre des pairs, pour y être admise, si cette
-Chambre le jugeait convenable. Cet acte capital, qui était le
-commencement et presque la fin d'une révolution accomplie déjà dans
-les esprits, rencontra une véritable unanimité, car si l'assemblée ne
-voulait pas des Bourbons, si elle voulait franchement de la dynastie
-impériale représentée par le Roi de Rome, elle était imbue de l'idée
-qu'il fallait séparer la cause de Napoléon de celle de la France, et
-elle s'en croyait le droit à l'égard d'un homme qui, selon elle, avait
-perdu la France par son ambition. Sans doute elle avait ce droit, à
-une époque surtout où la légalité n'importait guère, seulement elle ne
-faisait pas preuve de sagacité en se figurant que Napoléon jeté à la
-mer, le navire surnagerait. Il fallait y jeter la dynastie elle-même,
-et avec elle les intérêts de la Révolution, mais heureusement pas ses
-principes, qui étaient éternels et ne pouvaient périr.
-
-[En marge: Adoption silencieuse de cette proposition par la Chambre
-des pairs.]
-
-[En marge: Brusque réveil de Napoléon.]
-
-[En marge: Son premier emportement suivi d'une prompte résignation, en
-apprenant ce qui s'est passé à la Chambre des pairs.]
-
-[En marge: Il ne repousse pas le mot d'abdication.]
-
-Tandis que la Chambre des représentants, après avoir pris son parti si
-brusquement, attendait dans une agitation extrême la réponse qu'on
-ferait à son plébiscite, cet acte avait été porté d'une part à la
-Chambre des pairs, de l'autre à l'Élysée. À la Chambre des pairs il
-fit naître quelque embarras, mais aucune idée de résistance. Plus
-ancienne dans ses fonctions, plus exercée à son rôle modérateur, la
-Chambre des pairs aurait pu opposer quelque tempérament à la
-précipitation de la Chambre des représentants. Mais ce n'était pas
-dans le Sénat impérial, dont elle était en grande partie originaire,
-que cette Chambre des pairs aurait pu apprendre le rôle de la pairie
-anglaise. Elle était composée d'hommes fatigués de révolutions,
-dégoûtés de tous les gouvernements, ayant vu et laissé passer Napoléon
-comme Louis XVIII, ayant adulé l'un et l'autre tout en les jugeant,
-sachant bien qu'ils avaient mérité leur chute, et décidés, malgré
-quelques regrets cachés dans certains coeurs, à laisser s'accomplir
-sans obstacle les décrets de la Providence. La proposition de la
-Chambre des représentants fut donc adoptée sans résistance à la
-Chambre des pairs. À l'Élysée le spectacle ne fut pas, et ne devait
-pas être le même. Le trait préparé secrètement par la main de M.
-Fouché, lancé ouvertement par la main de M. de Lafayette, trouva le
-lion blessé, presque endormi, mais non éteint, et le fit tressaillir.
-Secouant l'espèce de somnolence dans laquelle il était plongé, et de
-laquelle il n'était sorti un instant que pour répondre à M. Regnaud,
-Napoléon se mit à marcher rapidement dans la salle du conseil comme il
-avait coutume de le faire lorsqu'il était agité.--Il redit alors avec
-mépris et colère que devant les cinq cent mille ennemis qui
-s'avançaient sur la France il était tout, et les autres rien; que ce
-qui venait de se passer en Flandre n'était qu'affaire de guerre,
-toujours réparable; que l'armée et lui importaient seuls, qu'il allait
-envoyer quelques compagnies de sa garde à cette assemblée insolente,
-et la dissoudre; que l'armée applaudirait, que le peuple laisserait
-faire, et que, prenant la dictature, il s'en servirait pour le salut
-commun...--On l'écouta sans l'interrompre, puis on essaya de le
-calmer, et on n'y réussissait guère, lorsque arriva un second coup, la
-nouvelle de l'adoption par la Chambre des pairs du décret de la
-Chambre des représentants. Cette adhésion immédiate et silencieuse des
-cent et quelques pairs qu'il avait nommés quinze jours auparavant,
-sans lui rien apprendre du coeur humain qu'il ne sût déjà, le frappa
-toutefois, et le ramena à cette idée, la seule vraie, et qui s'était
-offerte à son esprit le soir même du 18, c'est que son sceptre était
-brisé avec son épée. Regardant alors M. Regnaud avec moins de
-sévérité, il dit ces mots singuliers: Regnaud a peut-être raison de
-vouloir me faire abdiquer... (M. Regnaud n'avait pas encore prononcé
-le mot d'abdication, et c'était Napoléon qui, avec sa promptitude
-ordinaire d'esprit, mettait le mot sur la chose)... Eh bien, soit,
-s'il le faut j'abdiquerai... Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de la
-France; je ne résiste pas pour moi, mais pour elle. Si elle n'a plus
-besoin de moi, j'abdiquerai...--Ce mot sitôt prononcé frappa les
-assistants, en affligea trois ou quatre, en charma sept ou huit,
-remplit M. Fouché d'une joie secrète, et mit à l'aise le coeur de M.
-Regnaud, qui en abandonnant son maître n'entendait pas le trahir. Le
-mot vola de bouche en bouche, et rendit plus aisée la désertion
-générale qui n'était déjà que trop facile.
-
-[En marge: Lucien est d'avis de résister à la Chambre des
-représentants.]
-
-[En marge: Son entretien avec Napoléon sur la possibilité d'un second
-18 brumaire.]
-
-[En marge: Napoléon n'en est pas d'avis.]
-
-Napoléon prêt à céder le terrain à ceux qui, repoussant les Bourbons,
-faisaient cependant tout ce qu'il fallait pour les ramener, était
-blessé néanmoins des formes arrogantes employées à son égard, et avait
-défendu à ses ministres d'obtempérer à la sommation de
-l'assemblée.--Qu'ils fassent, dit-il, ce qu'ils voudront, et si par
-une mesure factieuse (on parlait déjà de déchéance) ils me poussent à
-bout, je les jetterai dans la Seine, en me mettant à la tête de
-quelques compagnies de vétérans.--Lucien était d'avis de ne pas
-hésiter; il soutenait que plus on perdrait de temps, plus on
-laisserait l'assemblée s'enhardir et devenir entreprenante, et que le
-mieux était d'user immédiatement des pouvoirs constitutionnels de la
-couronne pour la dissoudre.--Le maréchal Davout, si résolu tout à
-l'heure, l'était moins depuis la déclaration de l'une et l'autre
-Chambre.--Il aurait fallu, disait-il, surprendre la Chambre des
-représentants, la frapper avant qu'elle eût pris une résolution; mais
-maintenant qu'elle avait eu le temps de se prononcer, d'ameuter du
-monde autour d'elle, ce n'était pas moins qu'un dix-huit brumaire à
-tenter, et la situation n'était guère propre à un pareil coup
-d'État.--Au milieu de ces dires divers, Napoléon parut hésiter, et
-manquer même de caractère. Pourtant l'homme n'était point changé, et
-son retour de l'île d'Elbe, sa dernière entrée en campagne, le
-prouvaient suffisamment. Mais sa clairvoyance faisait en ce moment sa
-faiblesse. Voyant que tout était perdu, non pas militairement, mais
-politiquement, il était prêt à se rendre, et s'il résistait c'est
-qu'en lui la nature se défendait encore. Ce dernier combat entre la
-clairvoyance et la personnalité le faisait ainsi paraître ce qu'il
-n'avait jamais été, c'est-à-dire hésitant.--Osez, lui dit
-Lucien.--Hélas, répondit-il, je n'ai que trop osé!...--Parole
-mémorable, et qui honorait sa raison en condamnant sa conduite passée.
-Pendant cet entretien Napoléon et Lucien s'étaient transportés dans le
-jardin de l'Élysée. Le premier, dans une conversation vive et animée,
-démontra à son frère combien il y avait peu de chances de succès pour
-le coup d'État qu'on lui proposait.--Il faut, lui dit-il, dans des
-entreprises de ce genre, toujours considérer la disposition des
-esprits au moment où l'on est près d'agir. Au 18 brumaire, que vous me
-rappelez sans cesse, la défaveur était pour les assemblées, auxquelles
-on reprochait dix années de calamités, et la faveur pour les hommes
-d'action, et pour moi notamment qui passais pour le premier de tous.
-Le public entier était contre les Cinq-Cents, et avec moi. Aujourd'hui
-les esprits sont tournés en sens contraire. L'idée dominante, c'est
-qu'on a la guerre à cause de moi seul, et on voit dans une assemblée
-un frein pour mon ambition et pour mon despotisme. D'ambition, je n'en
-ai plus, et le despotisme, où le prendrais-je? Mais enfin telle est la
-préoccupation des esprits. Je pourrais, je le crois, jeter ces
-représentants dans la Seine, bien que je fusse exposé à rencontrer
-dans la garde nationale plus de résistance que vous ne le supposez.
-Mais ces représentants s'en iraient courir les provinces, les soulever
-contre moi, et dire que j'ai violé la représentation nationale
-uniquement dans mon intérêt, et pour soutenir une lutte à mort contre
-l'Europe, qui ne demande que mon éloignement pour s'arrêter et rendre
-la paix à la France. J'admets qu'ils ne m'ôteraient pas le pays tout
-entier, mais ils le diviseraient, je ne conserverais que ce qu'on
-appelle la portion violente, et alors je paraîtrais l'empereur des
-jacobins, luttant pour sa couronne contre l'Europe et contre les
-honnêtes gens. C'est là un rôle qui n'est ni honorable, ni possible,
-car uni sous mon commandement le pays suffirait peut-être à sa
-défense, désuni il est incapable de résistance...--
-
-[En marge: Effet que produit la présence de Napoléon sur la foule
-réunie dans l'avenue de Marigny.]
-
-En ce moment l'avenue de Marigny était remplie d'une foule nombreuse,
-attirée par la fatale nouvelle du désastre de Waterloo. Naturellement
-dans cette affluence se trouvaient les gens les plus animés, ceux qui
-avaient couru se faire inscrire sur la liste des fédérés, et qui, sans
-être des anarchistes, en avaient toutes les apparences. C'étaient des
-gens du peuple, d'anciens militaires, qui ne songeaient nullement à
-bouleverser la société, mais que l'idée de voir encore l'ennemi dans
-Paris enflammait de colère. Le mur qui séparait le jardin de l'Élysée
-de l'avenue de Marigny était beaucoup plus bas qu'aujourd'hui. On y
-exécutait même alors certains travaux qui l'avaient abaissé davantage,
-et la foule n'était séparée de Napoléon que par un obstacle presque
-nul. En l'apercevant, elle poussa des cris frénétiques de _Vive
-l'Empereur!_ Beaucoup d'individus en s'approchant du mur du jardin,
-lui tendaient la main, et lui demandaient de les conduire à l'ennemi.
-Napoléon les salua du geste, leur donnant un regard affectueux et
-triste, puis leur fit signe de se calmer, et continua sa promenade
-avec Lucien, qui puisait dans cette scène un argument pour son
-opinion.--Si la France était unanime comme les hommes qui sont là, dit
-Napoléon à son frère, vous auriez raison, mais il n'en est rien. Les
-membres des Chambres qui viennent de s'insurger contre mon autorité,
-qui dans deux heures demanderont peut-être ma déchéance, répondent
-évidemment à un certain nombre de gens en France. Ils représentent
-tous ceux qui croient que dans cette querelle avec l'Europe, il s'agit
-de moi seul, et ces gens-là sont nombreux, assez nombreux pour que la
-désunion soit profonde. Or, sans union il n'y a rien de
-possible.--Tout cela était plein de sens, et il fallait une vue bien
-perçante pour l'apercevoir à travers l'épais nuage de l'intérêt. Mais
-à qui la faute si la France, dans cet immense conflit, s'obstinait à
-ne voir que l'ambition de Napoléon aux prises avec l'Europe, et ne
-voulait pas être plus longtemps compromise pour un seul homme? Elle se
-trompait sans doute, car après s'être laissé compromettre par lui, il
-fallait soutenir la gageure avec lui, sauf à s'en défaire ensuite,
-comme le disait Sieyès. Mais en ce monde, les fautes des uns
-engendrent les fautes des autres, et on périt par celles qu'on a
-commises, et par celles qu'on a provoquées.
-
-[En marge: Impatience de la Chambre des représentants d'obtenir une
-réponse.]
-
-[En marge: Des porteurs de nouvelles viennent à l'Élysée faire savoir
-qu'il est urgent de se décider.]
-
-[En marge: M. Regnaud envoyé à l'assemblée pour lui faire prendre
-patience.]
-
-Pendant que le temps se perdait en dissertations inévitables, et qu'on
-remplissait, comme il arrive toujours, l'intervalle des événements par
-des paroles inutiles, l'assemblée impatiente d'avoir une réponse à son
-message, agitée par l'orgueil de se faire obéir, par la crainte d'être
-violentée, se répandait en discours vains et provoquants. Elle avait
-songé à donner à l'heure même un chef à la garde nationale de Paris,
-prétention entièrement contraire aux lois, car l'Empereur avait seul
-le droit de nommer un tel officier, et à cette époque c'était le
-général Durosnel qui commandait en second la garde nationale de Paris,
-Napoléon étant lui-même le commandant en premier. Pourtant cette
-proposition n'eut pas de succès. S'emparer tout de suite du pouvoir
-exécutif, quand le monarque dépositaire légal de ce pouvoir se
-trouvait à l'Élysée, vaincu il est vrai, mais quoique vaincu le plus
-imposant des hommes, était chose difficile. D'ailleurs, la
-considération du général Durosnel, le peu de penchant à nommer M. de
-Lafayette, candidat le plus indiqué, mais ne convenant ni aux
-révolutionnaires, ni aux bonapartistes, ni même à beaucoup de modérés,
-empêchèrent que la proposition ne fût adoptée. On se contenta de
-demander au titulaire actuel de veiller à la sûreté de l'assemblée.
-Pendant ce temps, les représentants toujours pressés d'obtenir une
-réponse, avaient menacé d'envoyer aux ministres, non plus une
-invitation, mais un ordre, et plusieurs amis de la dynastie impériale
-étaient venus dire à l'Élysée qu'on prononcerait la déchéance de
-Napoléon, si l'invitation aux ministres n'était suivie d'un acte
-immédiat de déférence. M. Regnaud, M. de Bassano, pressèrent
-l'Empereur de prendre un parti, et il parut céder à leur conseil
-d'obtempérer dans une certaine mesure aux désirs de la Chambre des
-représentants. Pourtant avant d'envoyer les ministres à la barre de
-cette Chambre, il fallait arrêter ce qu'ils diraient, et on ne s'en
-était pas occupé jusqu'ici, n'ayant discuté que la possibilité ou
-l'impossibilité d'une dissolution. Il fallait quelques instants, et
-l'impatience des représentants paraissant arrivée au comble, d'après
-le dire des porteurs de nouvelles qui se succédaient à l'Élysée,
-Napoléon avec dégoût, presque avec mépris, sans aucune espérance d'un
-résultat sérieux, consentit à ce que M. Regnaud courût à l'assemblée
-pour la disposer à prendre patience, en lui annonçant sous peu de
-minutes un message impérial.
-
-L'assemblée écouta M. Regnaud avec cette curiosité ardente et puérile
-des temps de révolution, fut satisfaite d'apprendre que sa récente
-résolution n'était pas envisagée comme un attentat, et que le temps
-perdu l'était à préparer non pas la résistance, mais la déférence à
-ses volontés. Elle se calma quelque peu, en montrant néanmoins par son
-agitation que sa patience ne serait pas longue. Les affidés de M.
-Fouché, devenus les auxiliaires de M. Regnaud, sans que ce dernier se
-doutât de l'intrigue à laquelle il servait d'instrument, lui dirent
-que le chemin parcouru par les esprits était immense, qu'il n'y avait
-plus une seule divergence, qu'on voulait purement et simplement
-l'abdication, qu'on laisserait à Napoléon l'honneur de déposer le
-sceptre, mais qu'on le lui arracherait s'il ne le déposait pas tout de
-suite. M. Regnaud essaya en vain de les apaiser, car toujours dévoué à
-l'Empire, il n'abandonnait le père que pour sauver le fils, et avait
-horreur de la déchéance qui emportait à la fois le père et le fils,
-c'est-à-dire la dynastie elle-même. On lui promit toutefois
-d'attendre, mais à la condition de l'abdication certaine et
-prochaine, car la fable de M. Fouché, consistant à prétendre qu'il
-avait eu des communications secrètes avec Vienne, qu'il avait acquis
-ainsi la certitude de l'adhésion des puissances à la régence de
-Marie-Louise, cette fable était répandue sur tous les bancs de
-l'assemblée, connue des représentants les moins informés, et
-considérée par eux comme une vérité authentique.
-
-[En marge: Message aux deux Chambres porté par les ministres, et
-notamment par le prince Lucien, nommé commissaire du gouvernement.]
-
-M. Regnaud revint à l'Élysée, où enfin on prit un parti, celui
-d'adresser aux Chambres un message, qui leur serait porté par les
-ministres dont la présence avait été requise. Ce message avait pour
-but de les informer du malheur qui avait frappé l'armée, de réduire
-toutefois ce malheur à la réalité, d'affirmer qu'il restait des
-ressources, et de proposer la nomination d'une commission pour les
-chercher, les choisir, les arrêter, d'accord avec le gouvernement. Le
-ministre de l'intérieur, Carnot, devait porter le message à la Chambre
-des pairs, le prince Lucien à la Chambre des représentants, en
-compagnie des autres ministres. L'Empereur, d'après l'Acte
-additionnel, avait le droit de se faire représenter devant les
-Chambres par des commissaires de son choix, et c'est à ce titre qu'il
-avait désigné le prince Lucien, resté célèbre entre les princes de la
-famille par la fermeté qu'il avait déployée au 18 brumaire. Napoléon
-n'espérait, ne désirait même plus rien, mais il voulait un homme
-dévoué et sachant parler, afin de repousser les outrages auxquels il
-s'attendait, et n'était pas fâché de prouver à ses ministres qu'il
-n'était pas content de leur zèle en cette circonstance. Il en
-exceptait Carnot, que Fouché avait rendu suspect en le qualifiant de
-dupe de Napoléon, et M. de Caulaincourt, qui ne pouvait guère être
-utile hors d'un congrès ou d'un champ de bataille.
-
-[En marge: Séance du soir à la Chambre des représentants.]
-
-[En marge: Message présenté par Lucien.]
-
-On se transporta d'abord à la Chambre des pairs, qui accueillit le
-message sans mot dire, attendant que l'autre Chambre eût parlé pour
-parler elle-même. On perdit peu de temps dans ce trajet, mais plus que
-l'impatience des représentants n'était capable d'en accorder. On
-arriva à six heures du soir au palais de la seconde Chambre, au moment
-même où toutes les paroles devenaient insuffisantes pour retenir
-l'impétuosité des esprits. Enfin on annonça le message impérial, et
-l'assemblée était si agitée qu'il fallut perdre encore du temps pour
-l'amener à se calmer, à se taire, à écouter. Il fut décidé que la
-communication si ardemment désirée devant être l'occasion de
-discussions, et peut-être de révélations graves, la séance serait
-secrète. Le public fut donc exclu de la salle des délibérations, et
-vers sept heures le prince Lucien monta à la tribune. Après avoir
-allégué son titre de commissaire impérial, le prince exposa le contenu
-du message.--La France avait essuyé, dit-il, un malheur très-grand
-sans doute, mais non point irréparable. Avec de l'union dans les
-pouvoirs, de la fermeté dans les caractères, elle pourrait encore
-faire face à l'ennemi, car il lui restait de vastes ressources.
-L'Empereur voulant chercher et employer ces ressources d'accord avec
-les représentants du pays, leur demandait le concours de cinq membres
-de chaque Chambre, pour choisir les moyens de salut, les faire voter,
-et les mettre immédiatement en usage.--
-
-[En marge: Effet de ce message.]
-
-Le prince ne fut pas mal accueilli. Il savait se tenir à une tribune;
-de plus, comme nous l'avons déjà fait remarquer, n'ayant pas été roi,
-il ne représentait pas les excès d'ambition sous lesquels la France
-avait succombé. À ces divers titres, il fut écouté avec bienveillance.
-Toutefois il n'apprit rien, car on savait que l'armée avait été brave
-et malheureuse à Mont-Saint-Jean, après avoir été brave et heureuse à
-Ligny, on savait qu'il restait des ressources, que le gouvernement ne
-demandait pas mieux que de les chercher, de les découvrir, et de les
-appliquer de moitié avec les Chambres. Mais rien de tout cela ne
-répondait à la pensée qui remplissait actuellement les esprits,
-l'abdication, c'est-à-dire la retraite d'un homme qu'on regardait
-comme la cause unique de la guerre, retraite après laquelle les
-coalisés s'arrêteraient en acceptant son fils. Sans doute si le
-capitaine en lui fût demeuré victorieux, on aurait eu la compensation
-de la haine qu'il inspirait à l'Europe, mais le capitaine n'étant plus
-la garantie de la victoire, il restait la haine dont il était l'objet,
-et qui attirait sur la France les armés européennes. D'ailleurs, comme
-il avait provoqué cette haine par les excès de sa domination, il n'y
-avait pas de scrupule à se faire par rapport à lui, sans compter qu'en
-le sacrifiant on assurerait probablement la couronne à son fils. Tel
-était le raisonnement qui s'était formé naturellement et
-invinciblement dans tous les esprits. On ne se disait pas que de
-chance de résistance il n'y en avait qu'avec Napoléon, qu'après s'être
-privé de lui, il faudrait se rendre, et accepter les Bourbons (fort
-acceptables à notre avis, mais odieux à l'assemblée qui délibérait),
-on allait au plus pressé, et on croyait en écartant Napoléon, écarter
-le danger le plus menaçant, et prendre le moyen le plus sûr de
-rétablir la paix.
-
-[En marge: Discours de M. Jay.]
-
-M. Jay, poussé par le duc d'Otrante, et digne d'un meilleur guide,
-demanda résolûment la parole. À son aspect on fit silence, sachant ce
-qu'il allait proposer, et tout le monde désirant le succès de sa
-proposition.
-
-[En marge: Il demande l'abdication, et fait appel au patriotisme de
-Napoléon pour l'obtenir.]
-
-[En marge: Réponse du prince Lucien.]
-
-[En marge: Apostrophe de M. de Lafayette au prince Lucien.]
-
-[En marge: Cette apostrophe déconcerte le prince Lucien; cependant il
-réussit à ralentir un peu le mouvement qui entraînait l'assemblée.]
-
-[En marge: On aboutit à la proposition du gouvernement, consistant à
-nommer une commission, dans l'espérance que cette commission obtiendra
-ce qu'on désire.]
-
-Il débuta par quelques considérations assez inutiles sur la gravité du
-danger auquel il s'exposait en prenant la parole en cette occasion,
-comme si on avait eu beaucoup à craindre encore du vaincu de Waterloo!
-Ce début néanmoins fut écouté avec une sorte de frémissement, et on
-encouragea l'orateur à continuer par la profondeur même de l'attention
-qu'on lui accordait. M. Jay s'adressant alors aux ministres leur posa
-deux questions formelles, et toutes deux aussi directes
-qu'embarrassantes. Il leur demanda premièrement de déclarer la main
-sur la conscience s'ils croyaient que la France, même en déployant le
-plus grand courage, pût résister aux armées de l'Europe, si dès lors
-la paix n'était pas indispensable, et secondement si la présence de
-Napoléon à la tête du gouvernement ne rendait pas cette paix
-impossible.--Après avoir ainsi parlé, M. Jay s'interrompit et regarda
-longtemps les ministres attendant leur réponse. L'assemblée se mit à
-les regarder comme lui, et sembla par ses regards exiger une réponse
-immédiate. Ils continuèrent à se taire, mais bientôt il y en eut un
-dont le silence devenait impossible, car c'était par lui, par ses
-perfides insinuations, qu'on avait cru savoir que Napoléon écarté
-l'Europe s'arrêterait, et accepterait son fils. Les regards devinrent
-en effet tellement interrogateurs que M. Fouché ne put se taire plus
-longtemps. En portant à la tribune sa face pâle, louche, fausse, il se
-borna à dire que les ministres ayant consigné dans le message impérial
-l'avis du gouvernement, n'avaient rien à y ajouter.--Cette réponse
-ridiculement évasive ne satisfit personne. Elle prouvait que M. Jay,
-dupe de M. Fouché, n'était pas son complice. Peu content de la réponse
-ambiguë qu'il avait arrachée, M. Jay continua son discours, et entrant
-dans la situation en fit un tableau alarmant et malheureusement vrai.
-Il parla de la situation intérieure d'abord, et s'attacha à démontrer
-que Napoléon avait successivement indisposé tous les partis contre
-lui, les royalistes qui étaient ses ennemis de fondation, et les
-libéraux qu'il avait contraints à le devenir par son intolérable
-despotisme. Parlant du 20 mars, des espérances qu'on en avait conçues
-au début, et que l'Acte additionnel avait détruites, il s'exprima sur
-ce sujet avec les préjugés du temps, et déclara que Napoléon ayant
-perdu la confiance des amis de la liberté, et n'ayant jamais eu celle
-des royalistes, ne pouvait plus désormais réunir la France autour de
-lui, et en diriger l'énergie contre l'étranger. S'occupant ensuite de
-la situation extérieure, M. Jay traça la peinture des passions que
-Napoléon avait excitées en Europe, cita les manifestes des puissances
-qui proclamaient qu'elles faisaient la guerre non pas à la France
-mais à lui, s'appliqua à démontrer qu'en le supposant plus heureux
-qu'au 18 juin, l'Europe implacable renouvellerait incessamment ses
-efforts, que sans doute l'armée pourrait se couvrir d'une nouvelle
-gloire, mais pour finir par succomber, et demanda enfin si en présence
-de cette double situation, de la France que Napoléon divisait, de
-l'Europe qu'il unissait tout entière, ce n'était pas de sa part un
-devoir d'offrir sa retraite, et de la part des Chambres un devoir de
-l'accepter, de la provoquer même.--Encouragé par une approbation
-unanime, M. Jay, qui n'avait ni la chaleur ni l'action d'un orateur
-véritable, arriva néanmoins peu à peu à la véritable éloquence. Il dit
-que c'était à Napoléon qu'il en appelait, à son génie, à son
-patriotisme, pour tirer la France de l'abîme où il l'avait plongée.
-S'adressant à Lucien lui-même, le chargeant en quelque sorte d'être
-l'interprète de la France désolée, C'est à vous, Prince, s'écria-t-il,
-à vous dont le désintéressement et l'indépendance sont connus, à vous
-que les prestiges du trône n'ont jamais égaré, à éclairer, à
-conseiller votre glorieux frère, à lui faire comprendre que de ses
-mille victoires, dont un récent malheur n'a point obscurci l'éclat
-immortel, aucune ne sera aussi glorieuse que celle qu'il remportera
-sur lui-même, en venant rendre à cette assemblée un sceptre qu'elle
-aime mieux recevoir de ses mains que lui arracher, pour l'assurer à
-son fils s'il est possible, et conjurer les malheurs d'une seconde
-invasion cent fois plus fatale que la première.--La situation avait
-agrandi l'esprit et le caractère de l'orateur, qui exerça en cette
-occasion une influence qu'il n'avait jamais exercée, et qu'il ne
-devait plus exercer de sa vie, quoiqu'il n'ait cessé d'inspirer et de
-mériter une solide estime. Le prince Lucien lui répondit à l'instant
-même. Soutenu lui aussi par la situation, par la piété fraternelle,
-par son talent, il parla éloquemment. C'est le privilége des grandes
-situations d'élever les orateurs, en les forçant à mettre de côté les
-considérations accessoires, pour se renfermer dans les considérations
-vraies et fondamentales. D'ailleurs il y avait plus d'une raison à
-faire valoir en faveur de Napoléon. Sans doute le prince Lucien eût
-été embarrassé devant un royaliste sincère, clairvoyant et courageux,
-qui lui aurait dit: Vaincus, les Bonaparte ne sont plus possibles; les
-Bonaparte devenus impossibles, les Bourbons sont inévitables. Sous les
-Bourbons la liberté peut être conquise avec de la persévérance,
-beaucoup plus facilement que sous les Bonaparte, qui par le génie de
-leur chef ne représentent que la force. C'est un grand malheur
-assurément, qu'une telle révolution opérée par l'étranger, mais cette
-intervention de l'étranger deux fois accomplie en quinze mois, est
-votre ouvrage, la suite de vos fautes; retirez-vous, et laissez-nous
-négocier avec l'Europe, puisque enfin vous nous avez réduits à cette
-extrémité, et que les espérances de vaincre sont trop faibles pour
-tenter encore une fois le sort des armes.--Mais le royaliste
-clairvoyant et courageux qui eût tenu un tel langage, n'existait pas
-dans l'assemblée. Il n'y avait que des révolutionnaires et des
-libéraux, ne voulant à aucun prix des Bourbons, et ayant la faiblesse
-de croire qu'ils pourraient sans Napoléon se défendre, et traiter avec
-l'étranger. À ceux-là il y avait de puissantes répliques à opposer.
-Lucien les trouva et s'en servit. Il s'attacha d'abord à peindre la
-situation autrement que ne l'avait fait M. Jay, et à démontrer qu'au
-dehors comme au dedans le mal avait été fort exagéré. S'armant des
-détails fournis par l'Empereur, il exposa que l'armée du Nord, battue
-à la vérité, était loin d'être détruite; qu'on retrouverait 30 mille
-hommes au moins de celle qui avait combattu à Mont-Saint-Jean, et
-probablement le corps de Grouchy tout entier, ce qui procurerait une
-armée de plus de 60 mille hommes, supérieure en qualité à tout ce que
-l'ennemi possédait; que les généraux Rapp, Lecourbe, Lamarque
-(celui-ci désormais libre en Vendée), la porteraient à plus de 100
-mille; que derrière cette armée, Paris couvert d'ouvrages, armé de six
-cents bouches à feu, défendu par plus de 60 mille hommes des dépôts,
-des marins, des fédérés, de la garde nationale, serait à l'abri de
-toute attaque; que dans cette situation on aurait le temps de se
-reconnaître, de créer de nouvelles ressources; que la conscription de
-1815, l'application à toute la France de la mobilisation des gardes
-nationales d'élite, fourniraient deux ou trois cent mille hommes, que
-ces moyens dans les mains d'un capitaine tel que Napoléon permettaient
-de ne pas désespérer, et de ne pas subir les conditions imposées par
-un insolent vainqueur; que si au dehors la situation n'était pas si
-grave qu'on cherchait à la présenter, au dedans elle avait été encore
-plus exagérée; que la France repoussait unanimement le gouvernement
-des émigrés; qu'il n'y avait pour ce gouvernement qu'une minorité,
-plus arrogante que dangereuse, car enfin elle avait levé le masque en
-Vendée, et en quelques jours le général Lamarque l'avait écrasée; qu'à
-l'exception de ces partisans de l'émigration tout le monde au fond
-voulait la même chose, c'est-à-dire l'indépendance nationale, et la
-liberté constitutionnelle sous le prince que la France avait revu avec
-tant de joie au 20 mars; que des malentendus pouvaient diviser cette
-masse de la nation, mais qu'il dépendait de l'assemblée de les faire
-cesser en se serrant derrière l'homme qui l'avait convoquée, et qui
-seul était capable de tenir tête à l'ennemi; qu'elle n'avait qu'à se
-prononcer, et que le pays entier la suivrait; que se séparer de
-Napoléon, sous prétexte d'apaiser la haine de l'étranger, était une
-illusion à la fois ridicule et funeste; que l'étranger avait tenu ce
-langage en 1814, que le Sénat s'y était laissé prendre, et que
-Napoléon écarté, les Bourbons rétablis, on avait dépouillé la France
-de ses places, de son matériel de guerre, de ses frontières; que ces
-belles promesses de s'arrêter après l'éloignement de Napoléon étaient
-des ruses de guerre pour séparer la nation de son chef; que l'ennemi
-pouvait les employer, mais que c'était se vouer à la dérision de la
-postérité et des contemporains que d'en être la dupe....--S'avançant
-toujours dans la partie la plus délicate du sujet, Lucien ajouta:
-Songez donc aussi, mes chers concitoyens, à la dignité, à la
-considération de la France! Que dirait d'elle le monde civilisé, que
-dirait la postérité, si après avoir accueilli Napoléon avec transport
-le 20 mars, après l'avoir proclamé le héros libérateur, après lui
-avoir prêté un nouveau serment dans la solennité du Champ de Mai, elle
-venait au bout de vingt-cinq jours, sur une bataille perdue, sur une
-menace de l'étranger, le déclarer la cause unique de ses maux, et
-l'exclure du trône où elle l'a si récemment appelé? N'exposeriez-vous
-pas la France à un grave reproche d'inconstance et de légèreté, si en
-ce moment elle abandonnait Napoléon?--Cette considération qui était
-juste, mais qui n'accusait que le malheur de la situation, fit frémir
-l'assemblée, et provoqua sur-le-champ une réplique accablante, car
-dans les assemblées lorsqu'on approche de certaines vérités qui sont
-dans les coeurs sans être sur les bouches, il suffit d'un mot pour les
-faire jaillir. Se levant en face de Lucien, et l'interrompant avec un
-à-propos irrésistible, M. de Lafayette lui dit d'un ton froid, mais
-tranchant comme l'acier: Prince, vous calomniez la nation. Ce n'est
-pas d'avoir abandonné Napoléon que la postérité pourra accuser la
-France, mais, hélas! de l'avoir trop suivi. Elle l'a suivi dans les
-champs de l'Italie, dans les sables brûlants de l'Égypte, dans les
-champs dévorants de l'Espagne, dans les plaines immenses de
-l'Allemagne, dans les déserts glacés de la Russie. Six cent mille
-Français reposent sur les bords de l'Èbre et du Tage: pourriez-vous
-nous dire combien ont succombé sur les bords du Danube, de l'Elbe, du
-Niémen et de la Moscowa? Hélas! moins constante, la nation aurait
-sauvé deux millions de ses enfants! elle eût sauvé votre frère, votre
-famille, nous tous, de l'abîme où nous nous débattons aujourd'hui,
-sans savoir si nous pourrons nous en tirer.--Ces paroles tombèrent sur
-le prince Lucien, bien innocent assurément des fautes qu'elles
-rappelaient, comme le jugement de la postérité sur son frère, et
-ôtèrent toute force à la suite de son discours. Il était cependant
-parvenu à modérer quelque peu l'entraînement de l'assemblée, bien
-moins par ses paroles qui ne manquaient pas d'éloquence, que par le
-spectacle du grand homme vaincu dont il était la vivante image, et
-qu'il s'agissait de jeter dans le gouffre, sans certitude de voir le
-gouffre se refermer. Quelques orateurs succédèrent à M. Jay et au
-prince Lucien. MM. Henri Lacoste, Manuel, prolongèrent la discussion,
-et en amortirent ainsi sans le vouloir la première violence. Laisser
-voir le désir d'une abdication volontaire de la part de Napoléon,
-était tout ce qu'on pouvait faire. Prononcer sa déchéance eût été un
-outrage au malheur dont personne à cette heure n'était capable. Le
-gouvernement demandait deux commissions nommées par les Chambres, pour
-s'entendre avec lui sur le choix des moyens de salut. Ces deux
-commissions pouvaient en négociant, obtenir décemment ce que
-l'assemblée par une intervention directe aurait arraché sans dignité
-pour elle-même et pour Napoléon. On le sentit, et d'un consentement
-presque unanime on adopta la mesure proposée. La Chambre des
-représentants choisit pour commission son bureau lui-même, composé du
-président, M. Lanjuinais, et des quatre vice-présidents, MM. de
-Flaugergues, de Lafayette, Dupont de l'Eure, Grenier. La Chambre des
-pairs forma sa commission de son président, l'archichancelier
-Cambacérès, et de MM. Boissy d'Anglas, Thibaudeau, Drouot, Andréossy,
-Dejean. C'est aux Tuileries, dans la salle des séances du Conseil
-d'État, que les deux commissions durent se réunir avec les ministres à
-portefeuille et les ministres d'État, pour délibérer sur les graves
-objets soumis à leur examen. Elles furent convoquées pour le soir
-même, afin de pouvoir apporter le lendemain une résolution définitive
-aux Chambres.
-
-[En marge: Pendant cette séance de l'assemblée, MM. de Rovigo,
-Lavallette, Benjamin Constant, entretiennent l'Empereur, et le
-confirment dans l'idée d'abdiquer.]
-
-[En marge: Long entretien avec M. Benjamin Constant.]
-
-[En marge: Ce qui semble toucher le plus Napoléon, c'est le regret
-d'abandonner la partie avant qu'elle soit absolument perdue.]
-
-[En marge: Napoléon obéit à la répugnance qu'il éprouve de se mettre à
-la tête du parti révolutionnaire.]
-
-Pendant ce temps, les allants et venants s'étaient succédé sans
-interruption à l'Élysée. Le duc de Rovigo, M. Lavallette, M. Benjamin
-Constant, le prince Lucien s'y étaient rendus, et n'avaient rien caché
-à Napoléon de la disposition des esprits. Lucien lui avait répété
-qu'il n'y avait plus à délibérer, et qu'il fallait opter entre un coup
-de vigueur, ou l'abdication donnée immédiatement, afin de prévenir une
-résolution offensante de la Chambre. C'était là l'exacte vérité, et
-Napoléon ne se la dissimulait point. Quelquefois il s'emportait en
-songeant au peu de générosité avec lequel on le traitait, et aux
-moyens qui lui restaient encore de saisir la dictature, s'il voulait
-appeler à lui les fédérés qui ne cessaient d'affluer sous ses
-fenêtres, et d'y pousser les cris du patriotisme au désespoir. Mais
-après ces courts moments d'exaltation il retombait, et, revenu au
-dégoût de toutes choses, il laissait voir qu'il allait abdiquer, en se
-vengeant toutefois par des sarcasmes brûlants de ceux qui croyaient se
-sauver en le sacrifiant.--Laissez ces gens-là, lui dit le duc de
-Rovigo avec sa familiarité véridique. Les uns ont perdu la tête, les
-autres sont menés par les intrigues de Fouché. Puisqu'ils ne
-comprennent pas que vous seul pouvez encore les sauver, livrez-les à
-eux-mêmes, et qu'ils deviennent ce qu'ils pourront. Dans huit jours
-les étrangers arriveront, feront fusiller quelques-uns d'entre eux,
-exileront les autres, leur rendront les Bourbons qu'ils ont mérités,
-et mettront fin à cette misérable comédie. Vous, Sire, venez en
-Amérique, jouir avec quelques serviteurs fidèles du repos dont vous
-avez, et dont nous avons tous besoin.--M. Lavallette donna les mêmes
-conseils dans son langage grave, doux et triste. Napoléon prit ce
-qu'ils dirent en très-bonne part, et ne cacha guère qu'au fond il
-pensait comme eux, et agirait comme on le lui conseillait. Il eut avec
-M. Benjamin Constant une conversation d'un autre genre, et qui fut
-très-longue. Il envisagea avec lui la question de l'abdication sous
-les points de vue les plus élevés, et comme s'il avait été
-désintéressé dans cette question. Pour ce qui le concernait, il était
-évident qu'avoir été vaincu encore une fois par l'Europe était son
-chagrin dominant, que dans l'état des esprits régner ne lui paraissait
-plus un plaisir enviable, que le mépris des hommes et des choses
-l'emportait en lui sur l'ambition, que le repos dans une retraite
-tranquille et libre, au milieu d'hommes dignes de son entretien,
-constituait désormais pour lui le seul bonheur désirable. Mais ce qui
-le ramenait malgré lui à délibérer sur sa soumission ou sa résistance
-au sacrifice demandé, c'était la confusion d'abandonner une partie
-qui n'était point entièrement perdue. Il lui semblait en effet que
-s'il restait des chances de battre l'Europe, ou du moins de la réduire
-à traiter, et d'écarter ainsi les Bourbons, il y aurait à la fois de
-la duperie, de la sottise, de la faiblesse à se rendre, et qu'au
-tribunal des vrais politiques on serait un jour condamné pour avoir
-cédé trop facilement. Comme père, il se serait immolé volontiers pour
-assurer le trône à son fils; mais depuis qu'il avait appris la vérité
-sur sa femme, il ne doutait plus que son fils ne fût un enfant
-sacrifié d'avance aux ombrages de l'Europe, un enfant destiné à mourir
-prisonnier dans les mains de l'étranger. Il souriait de dédain quand
-on lui disait qu'au prix de son abdication l'Europe accepterait le Roi
-de Rome et Marie-Louise. Lui écarté, il voyait avec toute la
-pénétration du génie les Bourbons rétablis huit jours après, la
-plupart de ceux qui lui arrachaient son épée dispersés ou punis, M.
-Fouché lui-même destiné à un châtiment différé peut-être, mais
-certain, et en regardant un peu profondément dans l'avenir il se
-sentait vengé de tous ses ennemis du dedans. Mais ce qui l'occupait
-surtout, c'était d'examiner si quand on avait tant de chances encore
-contre les ennemis du dehors, il convenait de rendre son épée au duc
-de Wellington et au maréchal Blucher, et il se demandait s'il n'était
-pas un sot ou un lâche, en ne faisant pas ce qu'il fallait pour
-échapper à cette cruelle extrémité. Il entretint longtemps M. Constant
-de ce sujet, en déployant autant d'esprit que de sang-froid, lui
-répétant que la France, l'armée ne connaissaient que lui, que s'il
-voulait disperser ces représentants auxquels il avait ouvert la lice,
-il n'aurait qu'un mot à prononcer, mais que pour cela il fallait se
-mettre à la tête d'un parti, celui qui criait sous ses fenêtres; le
-jeter sur les honnêtes gens, être une espèce d'_empereur
-révolutionnaire_, et avec la France garrottée derrière lui combattre
-l'Europe coalisée, que ce rôle lui répugnait profondément, et il
-finissait en disant qu'il lui aurait plu avec la France unie, de
-soutenir contre l'Europe une lutte désespérée, mais qu'il ne pouvait
-lui convenir de le faire avec la France désunie, le suivant par une
-sorte de contrainte, et que dans cette situation il aimait mieux aller
-respirer et vivre en planteur dans les forêts vierges de l'Amérique.--
-
-[En marge: Réunion aux Tuileries des deux commissions nommées par les
-Chambres.]
-
-[En marge: Moyens de résistance à l'ennemi adoptés par les
-commissions.]
-
-Pendant qu'on discourait ainsi à l'Élysée, les commissions des
-Chambres s'étaient rendues aux Tuileries. Elles s'étaient rassemblées
-avec les ministres dans la salle du Conseil d'État, déserte, mal
-éclairée, présentant un contraste lugubre avec le spectacle qu'elle
-offrait jadis, lorsque Napoléon au faîte de sa gloire y présidait les
-sections réunies, et les dominait par la vigueur de son esprit autant
-que par le prestige de son autorité alors toute-puissante! Le prince
-Cambacérès ouvrit la séance, en précisant l'objet des délibérations.
-Chacun commença par se contenir, mais les esprits ardents, et il n'en
-manquait pas dans les deux commissions, étaient impatients de soulever
-la question véritable, la seule du jour, celle de l'abdication. Ils
-débutèrent par des protestations de dévouement à la chose publique,
-et voulurent même faire poser en principe qu'on était prêt à tous les
-sacrifices, excepté celui des libertés nationales et de l'intégrité du
-territoire. Ces déclarations libellées en proposition formelle, et
-mises aux voix, étaient ridicules, ou bien captieuses, car elles
-décidaient implicitement ce qu'on n'osait pas articuler explicitement,
-c'est-à-dire la déchéance. C'est ce qui fut répondu, et la proposition
-ne fut admise qu'à titre de déclaration générale de dévouement à la
-chose publique. On passa ensuite en revue les différentes ressources
-qui pouvaient exister encore, dans la situation presque désespérée des
-affaires de l'État. On parla de l'armée, des finances, et enfin des
-moyens de maintenir l'ordre dans l'Empire par la répression des partis
-hostiles. Quant à l'armée, on s'occupa d'abord de la recruter
-immédiatement, en appelant la conscription de 1815 sur laquelle
-s'était élevée une question de légalité. Personne ne contesta cette
-mesure qui devait procurer plus de cent mille hommes, dont une partie
-avaient déjà servi. On s'occupa ensuite des finances, et on accueillit
-l'idée d'une émission de rentes pouvant produire tout de suite trente
-ou quarante millions. Enfin il fut question d'une loi préventive, qui
-donnerait au pouvoir exécutif des armes contre les partis hostiles, et
-dans cette réunion d'hommes, presque tous fort attachés à la cause de
-la liberté, il ne s'éleva pas une objection. On accordait tout pour en
-arriver plus tôt à la seule mesure qui intéressât les esprits,
-c'est-à-dire à l'abdication.
-
-[En marge: M. de Lafayette soulève la question de l'abdication.]
-
-Après avoir pourvu aux moyens de soutenir la guerre, on dit qu'il
-fallait penser aux moyens de conclure la paix, que ce second objet
-était de la dernière urgence, car le succès de la guerre était trop
-douteux pour ne pas songer à la terminer tout de suite. Or, cette
-question contenait justement celle qu'on était impatient de soulever.
-M. de Lafayette, plus résolu que les autres dans la poursuite du but
-auquel il voulait atteindre, demanda s'il n'était pas démontré que
-toute paix, que toute négociation même serait impossible, tant que
-Napoléon se trouverait à la tête du gouvernement.
-
-[En marge: Cette question est écartée.]
-
-[En marge: Comme moyen terme, on adopte la formation d'une commission
-de négociateurs, qui traitera avec les puissances au nom des Chambres,
-et en dehors de l'Empereur.]
-
-[En marge: Le général Grenier chargé de faire à la Chambre des
-représentants le rapport des deux commissions.]
-
-Cette question, abordée devant les ministres de Napoléon, et devant
-les commissions dont quelques membres étaient dévoués à la dynastie
-impériale, excita de vifs murmures. Les ministres répondirent que
-s'ils avaient regardé comme vrai ce que venait d'avancer M. de
-Lafayette, ils l'auraient déclaré à l'Empereur, et en auraient fait
-l'objet d'une proposition expresse dans la conférence actuelle. M. de
-Lafayette répliqua qu'il acceptait la question ainsi posée, et que
-puisqu'ils auraient fait la proposition s'ils l'avaient jugée utile,
-lui, qui la tenait pour indispensable, allait la faire. Il demanda
-donc que les membres présents de la conférence déclarassent, ce qu'il
-croyait vrai quant à lui, que la présence de Napoléon à la tête du
-gouvernement rendait la paix impossible, la continuation de la guerre
-inévitable, et dès lors le salut de l'État aussi problématique que le
-succès de la guerre. C'était prononcer la déchéance, ce que personne
-ne voulait faire, bien que tout le monde désirât l'abdication. Le
-président de cette réunion, le prince Cambacérès, déclara qu'il ne
-mettrait point une telle question aux voix. La proposition de M. de
-Lafayette fut ainsi écartée, mais on admit qu'il fallait négocier en
-même temps que combattre, et que pour négocier il était nécessaire de
-trouver une forme qui permît de rétablir les rapports diplomatiques
-avec les puissances européennes, celles-ci ayant refusé jusqu'alors
-non pas seulement de répondre aux communications du gouvernement
-impérial, mais même de les recevoir. En conséquence, on imagina comme
-moyen terme, d'envoyer au camp des coalisés une commission de
-négociateurs qui, au lieu de se présenter au nom de Napoléon, se
-présenteraient au nom des Chambres. Il aurait fallu être bien
-difficile pour ne pas se contenter d'une telle proposition, car
-c'était l'abdication implicite de Napoléon, puisque la fonction la
-plus importante du pouvoir exécutif, celle de traiter avec les
-puissances étrangères, allait s'exercer sans lui, et en dehors de lui.
-C'était même une illégalité flagrante, mais on était déjà si
-complétement sorti de la légalité par les dernières résolutions des
-Chambres, que ce n'était plus la peine d'y prendre garde. La
-proposition fut admise, et il fut convenu que les diverses mesures
-adoptées dans cette conférence seraient présentées à l'Empereur par
-ses ministres, et aux Chambres par des rapporteurs choisis dans
-chacune des deux commissions. Le général Grenier, officier distingué
-de la République, homme sage et désintéressé, fut chargé du rapport à
-la Chambre des représentants. Toutefois comme les résolutions qui
-avaient prévalu ne répondaient pas à l'impatience des esprits, les
-ministres et surtout M. Regnaud prièrent le général Grenier et ses
-collègues de prendre patience encore quelques heures, promettant que
-le rapport ne serait pas plutôt fait qu'un message impérial viendrait
-combler les voeux de la majorité des Chambres, qui plaçaient le salut
-de l'État dans l'abdication de Napoléon.
-
-[En marge: Cruelles perplexités de Napoléon.]
-
-Cette séance avait rempli presque toute la nuit. La journée commença
-de bonne heure à l'Élysée, et dès le matin du 22 chacun était accouru
-pour conseiller Napoléon, qu'on ne se permettait pas de conseiller de
-la sorte autrefois, surtout sur des objets pareils. Son sacrifice
-était fait, car après la séance de la nuit, il n'était plus possible
-de prolonger une telle situation. Comment consentir en effet à laisser
-négocier avec l'étranger sans lui, en dehors de lui, c'est-à-dire
-laisser gouverner à son exclusion? C'eût été un véritable déshonneur,
-et il ne lui restait, s'il ne voulait pas le souffrir, qu'à briser
-l'assemblée en s'appuyant sur la populace, et à essayer de lutter
-contre l'Europe unanime en ayant derrière soi la France divisée. C'est
-sur quoi Napoléon avait, comme on l'a vu, sa résolution prise.
-Pourtant deux choses résistaient encore en lui, la nature et la
-répugnance à abandonner une partie qui ne semblait pas absolument
-perdue. Il lui en coûtait, effectivement, de descendre du trône, car
-c'était tomber dans une étroite prison; il lui en coûtait de renoncer
-à une lutte qui, d'après son sentiment militaire, offrait encore
-beaucoup de chances. Mais devant l'évidence de la désunion, certaine
-tant qu'il serait là, et probable même après qu'il n'y serait plus,
-il était tout prêt à se rendre. Seulement il se révoltait quand on
-venait l'obséder, sans presque lui laisser le temps de la réflexion.
-Cette agonie de sa puissante volonté était pénible et douloureuse à
-voir, car le génie et le malheur y perdaient quelque chose de la
-dignité qu'on voudrait qu'ils conservassent toujours, surtout dans les
-moments suprêmes. Napoléon était donc tour à tour calme, doux,
-ironique tout au plus, et irrité seulement quand on le pressait trop.
-Il prenait bien les conseils de ceux qui, comme le duc de Rovigo, le
-comte Lavallette, le duc de Bassano, lui disaient qu'il fallait
-abandonner des gens qui ne méritaient pas qu'on les sauvât, et s'en
-aller avec son impérissable gloire dans la vaste et libre nature
-d'Amérique, pour y finir sa vie dans un profond repos, dans
-l'admiration du monde devenu juste après sa chute. Mais ces mêmes
-conseils il les prenait mal de la part de ceux qui semblaient espérer
-quelque chose de son sacrifice pour eux ou pour la chose publique. Il
-regardait ces derniers comme des dupes de M. Touché ou de leur
-intérêt. Aussi faisait-il mauvais accueil à M. Regnaud, et à ceux qui
-paraissaient appartenir à cette catégorie, lorsqu'ils venaient
-l'entretenir du sujet dont parlait tout le monde en ces tristes
-instants.
-
-[En marge: Nouvelles de l'armée un peu plus favorables.]
-
-[En marge: On apprend que Grouchy est sauvé, et que 80 ou 70 mille
-hommes vont être réunis à Laon.]
-
-[En marge: Le maréchal Davout envoyé à l'assemblée pour essayer sur
-elle l'effet de ces nouvelles.]
-
-Ces douloureuses perplexités remplirent une partie de la matinée dans
-le palais et le jardin de l'Élysée. En ce moment étaient arrivées de
-l'armée des nouvelles moins désolantes que celles que Napoléon et ses
-officiers avaient apportées en venant de Laon. Grouchy, qu'on avait
-cru perdu, était rentré sain et sauf par Rocroy, et amenait plus de
-trente mille hommes pleins d'ardeur, derrière lesquels les débris de
-Waterloo allaient se rallier. Ces débris accourus de tout côté au
-rendez-vous de Laon, présentaient déjà une vingtaine de mille hommes,
-et devaient s'élever à trente ou quarante mille lorsqu'on les aurait
-réarmés et pourvus d'artillerie. Il était donc facile d'avoir en peu
-de jours une armée de soixante mille hommes, qu'augmenteraient encore
-les dépôts, les fédérés, les troupes de l'Ouest, et de réunir ainsi
-près de cent mille combattants pour couvrir Paris. Il y avait loin de
-cette situation, quelque affligeante qu'elle fût, à celle qu'on avait
-imaginée, et d'après laquelle Paris, entièrement découvert, aurait été
-réduit à se rendre sans conditions. Le ministre de la guerre fut
-immédiatement envoyé à la Chambre des représentants pour voir si ces
-nouvelles ne provoqueraient pas chez elle d'utiles réflexions, et ne
-feraient pas naître le désir de conserver à ces cent mille hommes le
-chef qui en 1814 avait balancé les destinées avec des forces bien
-inférieures.
-
-[En marge: Rapport du général Grenier.]
-
-[En marge: Nouvelles menées de M. Fouché pour amener l'abdication.]
-
-[En marge: Il fait dire aux représentants qu'il faut se hâter, que
-l'armée se rallie, et que si on lui en laisse le temps, elle se
-portera aux derniers excès, pour maintenir Napoléon sur le trône.]
-
-[En marge: Sous l'influence des avis de M. Fouché, on demande
-l'abdication à grands cris.]
-
-[En marge: Le général Solignac obtient qu'on accorde à Napoléon une
-heure de répit.]
-
-L'assemblée s'était réunie dès neuf heures du matin, et une impatience
-plus vive encore que celle des jours précédents s'était manifestée
-dans son sein. On avait voulu différer le rapport du général Grenier
-pour gagner un peu de temps, mais l'assemblée n'avait pu s'intéresser
-à aucun des objets accessoires qu'on avait essayé de substituer à
-l'objet principal de ses préoccupations. Il avait fallu la satisfaire:
-vers dix heures du matin le général Grenier était monté à la tribune,
-et seul avait obtenu le silence refusé aux autres orateurs. Il avait
-brièvement énuméré les diverses mesures adoptées la nuit aux
-Tuileries, et fini par l'exposé plus détaillé de la principale, de
-celle qui consistait à envoyer au camp des alliés des négociateurs
-chargés de traiter au nom des Chambres. C'était la moitié au moins de
-l'abdication, avec la certitude d'obtenir l'autre moitié sous peu
-d'instants. Malgré cela le désappointement, l'impatience, la colère
-même se montrèrent sur tous les visages, et éclatèrent en voix
-confuses. Le rapporteur, peu accoutumé à ce genre d'agitations,
-balbutia quelques mots pour demander qu'on voulût bien attendre encore
-un peu, car les ministres, disait-il, lui avaient fait espérer que
-bientôt un message impérial viendrait compléter la présente
-communication. Cette indication ne satisfit point les esprits émus, et
-une foule d'orateurs assaillirent la tribune pour faire des
-propositions, qui toutes tendaient à précipiter l'événement désiré.
-Mais, comme ce n'étaient pas des personnages importants et dignes
-d'être écoutés qui se jetaient dans ce tumulte, l'assemblée ne leur
-prêtait aucune attention, et ils se succédaient inutilement au milieu
-d'un désordre inexprimable. Tout à coup les affidés du duc d'Otrante
-vinrent dire que la victime se défendait, qu'il fallait lui faire
-violence si on ne voulait soi-même devenir ses victimes, car l'armée
-informée de ce qui se passait, était prête à se porter aux derniers
-excès pour prolonger le règne de Napoléon, et on avait des nouvelles
-de Grouchy, lequel était sauvé, et marchait sur Laon avec 60 mille
-hommes. La perspective de pareilles ressources pouvait bien rendre à
-Napoléon la résolution qui avait semblé l'abandonner, et il n'y avait
-pas de temps à perdre. Cette version se trouva bientôt confirmée par
-les nouvelles que le ministre de la guerre vint donner sur la
-situation des affaires militaires. On l'écouta avec d'autant plus
-d'impatience que ce qu'il disait était sérieux. Puis après l'avoir
-écouté, loin de changer d'avis, on se sentit confirmé dans celui qu'on
-avait embrassé. Lorsque les esprits veulent passionnément une chose,
-tout les y pousse, même ce qui semblerait devoir les en détourner. Les
-uns prétendaient que ces soixante mille hommes seraient pour Napoléon
-un prétexte de retenir le pouvoir, et qu'au besoin il en userait
-contre l'assemblée; les autres qu'il fallait se hâter de s'en servir
-pour traiter de la paix sans l'homme qui rendait toute paix
-impossible. Toujours s'excitant de la sorte on en vint à dire qu'il
-fallait proposer la déchéance, et même la voter. Bientôt l'idée de la
-prononcer devint générale. Cependant un représentant, le général
-Solignac, tombé depuis assez longtemps dans la disgrâce impériale,
-esprit mal réglé mais généreux, arrêta un moment l'assemblée en lui
-disant que l'homme qu'on allait ainsi violenter avait régné quinze
-ans, récemment encore avait reçu les serments de la France, et avait
-commandé vingt ans les armées françaises avec une gloire incomparable;
-qu'il méritait donc le respect, et que ce n'était vraiment pas en
-réclamer beaucoup que de demander une heure, afin qu'il eût le temps
-de déposer lui-même le sceptre qu'on prétendait lui arracher.--Une
-heure, une heure, soit! répondirent des centaines de voix, et une
-sorte de pudeur saisissant cette assemblée qui pourtant voulait
-fortement le maintien de la dynastie impériale, elle accorda ce délai
-fatal! Une heure accordée pour abdiquer, à l'homme qui avait dominé le
-monde, et qui trois mois auparavant avait été accueilli avec
-transport! Triste et terrible leçon pour l'ambition sans mesure!
-
-[En marge: Le général court à l'Élysée.]
-
-[En marge: Napoléon l'accueille bien, et promet son abdication.]
-
-Le général Solignac courut spontanément à l'Élysée, bien qu'il ne se
-fût pas présenté à Napoléon depuis fort longtemps. La vue de ce
-puissant empereur, naguère si redouté, tombé aujourd'hui dans un abîme
-de misère, toucha profondément le général. Napoléon, qui avait assez
-mal accueilli ses serviteurs les plus favorisés mettant un singulier
-empressement à lui arracher son abdication, reçut affectueusement le
-disgracié qui avait sollicité et obtenu pour lui une heure de répit.
-Il lui dit avec douceur qu'on avait tort de montrer tant d'irritation,
-que son abdication était prête, et qu'il allait la signer. Puis le
-conduisant dans le jardin où sa présence faisait éclater dans la foule
-de nouveaux cris de _Vive l'Empereur!_ il lui fit sentir tout ce qui
-lui resterait de puissance s'il voulait s'en servir. Il demanda au
-général s'il croyait que la tumultueuse assemblée d'où il venait, et
-où il allait retourner, pouvait enfanter un gouvernement, et ce
-gouvernement opposer une résistance sérieuse à l'étranger, et si
-l'abdication qu'elle exigeait n'était pas l'avénement immédiat des
-Bourbons escortés de cinq cent mille étrangers. Il était difficile de
-n'en pas convenir. Le général Solignac en tomba d'accord, lui prit les
-mains sur lesquelles il versa des larmes, et Napoléon touché de
-l'émotion de ce brave militaire, satisfait de lui avoir démontré à
-lui-même l'inconséquence de ceux qui demandaient son abdication, le
-congédia en lui serrant les mains, et en lui promettant que le message
-impérial serait immédiatement envoyé au palais des représentants. Il
-saisit une plume pour rédiger lui-même la minute de l'acte, ne
-laissant à personne le soin de libeller de pareilles pièces, et il fit
-bien, car il était le seul capable de trouver des paroles assez
-grandes pour de telles circonstances.
-
-[En marge: Seconde abdication de Napoléon, à la condition de la
-transmission de la couronne à son fils.]
-
-Rentré dans son cabinet où étaient réunis ses frères et ses ministres,
-Napoléon avait déjà tracé les premiers mots sur le papier, lorsque
-Lucien, Joseph, le ministre Regnaud lui dirent qu'il fallait mettre à
-son abdication une condition expresse, celle de la transmission de la
-couronne à son fils. Il jeta alors sur M. Regnaud un regard où se
-peignait le mépris le plus amer pour la politique actuellement
-triomphante de M. Fouché.--Mon fils!... répéta-t-il deux ou trois
-fois, mon fils!... quelle chimère!... Non, ce n'est pas en faveur de
-mon fils, mais des Bourbons que j'abdique.... ceux-là du moins ne sont
-pas prisonniers à Vienne!--Après ces paroles, dignes de son génie, il
-traça la déclaration suivante:
-
-[En marge: Formule de cette abdication.]
-
- «FRANÇAIS,
-
- »En commençant la guerre pour soutenir l'indépendance nationale,
- je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les
- volontés, et le concours de toutes les autorités nationales:
- j'étais fondé à en espérer le succès, et j'avais bravé les
- déclarations des puissances contre moi.
-
- »Les circonstances me paraissent changées. Je m'offre en
- sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être
- sincères dans leurs déclarations, et n'en avoir réellement voulu
- qu'à ma personne! Ma vie politique est terminée, et je proclame
- mon fils sous le titre de Napoléon II, empereur des Français.
-
- »Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de
- gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à
- inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une
- loi.
-
- »Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation
- indépendante.
-
- »NAPOLÉON.»
-
-[En marge: L'abdication portée à la Chambre des représentants.]
-
-[En marge: Attendrissement général.]
-
-Cette pièce, signée à midi et demi, dut être portée par le ministre
-Carnot à la Chambre des pairs, et par le duc d'Otrante à celle des
-représentants. C'était pour ce dernier le bulletin de sa victoire, et
-il dissimulait à peine la joie qu'il en éprouvait. Il arriva vers une
-heure à la Chambre des représentants, où beaucoup d'officieux
-l'avaient devancé. L'heure accordée au général Solignac avait été fort
-dépassée, et sans l'apparition du conspirateur triomphant qui venait
-satisfaire l'impatience générale, on aurait probablement oublié tout
-respect envers le vaincu de Waterloo. En entendant annoncer le duc
-d'Otrante et le message dont il était porteur, les représentants
-coururent pêle-mêle occuper les places libres, et debout en silence,
-écoutèrent la déclaration que nous venons de rapporter, et dont le
-président fit lecture d'une voix émue. Qui le croirait? après avoir
-manifesté tant d'impatience, l'assemblée, soit la noblesse du langage,
-soit la grandeur de l'homme et de son infortune, soit la détente des
-esprits à la suite du succès obtenu, l'assemblée, naguère si
-courroucée, demeura d'abord muette, et puis fut tout à coup saisie
-d'un attendrissement profond et universel. On employa quelques
-instants à échanger des expressions de compassion, de gratitude, de
-regret, et dans plus d'un esprit entra cette pensée, que si le salut
-de l'État était presque impossible avec Napoléon, il serait tout à
-fait impossible sans lui. On avait été poussé pour ainsi dire malgré
-soi à ce qu'on avait fait, et on commençait à sentir confusément que
-ce n'était pas le triomphe de la Révolution et de la dynastie
-impériale qu'on venait d'assurer, mais celui des Bourbons. Ce n'était
-une calamité ni pour la France, ni pour la liberté, mais c'était une
-oeuvre singulière accomplie de la main de ces représentans, tous
-complices ou partisans de la révolution du 20 mars.
-
-[En marge: Hypocrite attitude du duc d'Otrante.]
-
-[En marge: Nécessité de remplacer le pouvoir exécutif.]
-
-[En marge: M. Fouché ne veut pas qu'il soit remplacé par une régence,
-afin de ne pas impliquer nécessairement la souveraineté de Napoléon
-II, qu'il a promise sans y croire.]
-
-[En marge: Il fait circuler plusieurs idées, notamment celle de porter
-la maison d'Orléans au trône, afin de préparer une transition.]
-
-Le duc d'Otrante vint alors montrer sa pâle figure à la tribune, pour
-réclamer hypocritement des égards envers le malheur, pour demander que
-la France en stipulant pour elle stipulât aussi pour Napoléon,
-c'est-à-dire assurât sa vie, sa liberté, la tranquillité de sa
-retraite, pour proposer enfin la nomination immédiate de la commission
-qui devait aller traiter au camp des coalisés. Cette apparition assez
-inutile était une manière de montrer à la pauvre assemblée, dont le
-tour d'abdiquer allait bientôt venir, le ridicule dictateur qui
-devait régner quinze jours sur la France. On écouta les paroles de M.
-Fouché sans y attacher beaucoup de valeur, car personne après la
-satisfaction obtenue ne songeait à manquer de respect au génie
-malheureux, et à différer même d'une heure la grande affaire de la
-négociation de la paix, affaire si importante en apparence, et si
-vaine en réalité, comme on devait bientôt le voir. Mais il s'agissait
-d'un objet plus sérieux, et exposé à plus de contestation, il
-s'agissait de remplacer l'autorité exécutive qui avait disparu par
-l'abdication de l'Empereur. Dès ce moment, le champ était ouvert aux
-calculs des partis, et aux divagations de ces esprits agités, qui,
-dans les grandes circonstances, se donnent beaucoup de mouvement par
-besoin de remuer, ou vanité de se produire. L'assemblée presque tout
-entière était bonapartiste et révolutionnaire, c'est-à-dire qu'elle
-voulait les principes de la révolution appliqués par la main des
-Bonaparte, à l'exception toutefois du Bonaparte qui pouvait seul faire
-prévaloir ce qu'elle désirait. L'Acte additionnel dont on avait dit
-tant de mal, Napoléon II dont elle venait de détrôner le père, et
-surtout la paix, auraient comblé ses voeux. Mais déjà le duc
-d'Otrante, après lui avoir promis Napoléon II, doutait de ce qu'il
-avait promis, et répandait autour de lui ses propres doutes,
-maintenant que les certitudes dont il s'était servi pour renverser
-Napoléon n'étaient plus nécessaires. Les hommes qu'il inspirait
-allaient disant partout qu'on devait souhaiter et tâcher d'obtenir
-Napoléon II, mais que même pour réussir il fallait n'en pas faire une
-condition absolue, laquelle blesserait peut-être les souverains
-étrangers, et empêcherait l'ouverture des négociations. D'ailleurs,
-ajoutaient-ils, tout en préférant Napoléon II, il ne serait pas sage
-de compromettre le sort de la France pour un enfant prisonnier, confié
-à des mains autrichiennes, et condamné probablement à y rester, que si
-par exemple on pouvait avec un prince éclairé, libéral, ayant donné
-des gages à la Révolution, et brouillé à jamais avec l'émigration,
-obtenir la monarchie constitutionnelle, on ne devrait pas le refuser
-par fidélité à un enfant presque étranger, car ce qui importait avant
-tout c'était d'assurer le salut de la France et sa liberté. Ces
-insinuations se rapportaient au duc d'Orléans, à qui beaucoup de gens
-pensaient, bien qu'il n'eût donné mission à personne de faire penser à
-lui. Ses lumières, son opposition discrète mais visible à la politique
-qui avait conduit Louis XVIII à Gand, ses services militaires pendant
-la République, le souvenir même de son père, en faisaient pour les
-révolutionnaires, pour les nouveaux libéraux, pour les militaires, un
-prince désirable et désiré, sans que lui ni personne s'occupât de
-propager sa candidature. L'assemblée, quoique prononcée pour Napoléon
-II, se serait consolée de ne pas l'avoir, si on lui avait donné en
-échange le chef de la branche cadette de Bourbon. L'armée se serait
-regardée comme moins sacrifiée sous un prince réputé militaire, et on
-a vu que parmi les monarques réunis à Vienne, l'empereur Alexandre
-mécontent de l'émigration, avait proposé le duc d'Orléans au congrès,
-et ne s'était arrêté que devant l'opposition prononcée de l'Angleterre
-et de l'Autriche. M. Fouché se serait certainement accommodé du règne
-de ce prince, mais il ne se flattait guère d'y amener les puissances
-coalisées, et s'il encourageait les tendances vers lui, c'était comme
-transition de Napoléon II qu'il avait promis sans en être sûr, aux
-Bourbons de la branche aînée qu'il prévoyait sans les désirer. Sa
-tactique, en un mot, consistait à susciter toutes les idées à la fois,
-sauf à ne faire triompher au dernier moment que celle qui lui
-conviendrait, et de cette tactique il ne parlait ni à M. Regnaud, qui
-était bonapartiste sincère, ni à MM. Manuel, Jay, Lacoste, qui étaient
-exclusivement libéraux, et à ce titre redoutaient le retour de la
-branche aînée. Aux uns comme aux autres il se bornait à dire qu'il
-fallait être extrêmement prudent, et se garder de présenter aux
-puissances des conditions absolues, en proclamant par exemple tel ou
-tel prince, car en agissant de la sorte on rendrait impossible
-l'ouverture des négociations.
-
-[En marge: L'abdication proclamée, les royalistes peu nombreux de
-l'assemblée font une tentative qui est repoussée.]
-
-À peine l'abdication de Napoléon avait-elle été lue à l'assemblée que
-les propositions se succédèrent en foule. Les hommes qui ne voulaient
-pas de la dynastie impériale, les uns par royalisme (le nombre de
-ceux-ci était très-restreint), les autres par amour de la liberté et
-de la paix, proposèrent d'accepter d'abord l'abdication afin de la
-rendre irrévocable, un contrat n'étant définitif que par l'acceptation
-réciproque, de remercier ensuite Napoléon de son sacrifice, puis de se
-déclarer Assemblée nationale, de se saisir de tous les pouvoirs,
-d'envoyer des négociateurs au camp des alliés, de nommer enfin une
-commission chargée de remplir les fonctions du pouvoir exécutif.
-Divers représentants soutinrent ces propositions, et notamment M.
-Mourgues, qui alla plus loin que les autres. Il voulait qu'on ajoutât
-à ces mesures celle de nommer M. de Lafayette général en chef des
-gardes nationales de France, et le maréchal Macdonald généralissime de
-l'armée. On doit se souvenir que ce maréchal, après avoir accompagné
-Louis XVIII jusqu'à la frontière, avait refusé de prendre du service
-sous Napoléon. À ces dernières propositions dont l'intention était
-trop claire, un représentant, M. Garreau, demanda à lire l'article 67
-de l'Acte additionnel. Le président Lanjuinais s'efforçant d'interdire
-comme inutile la lecture de cet article, que tout le monde était censé
-connaître, des cris, _lisez_, _ne lisez pas_, retentirent de toutes
-parts. Mais les cris qui demandaient la lecture ayant couvert ceux qui
-ne la voulaient pas, M. Garreau lut l'article ainsi conçu:
-
-[En marge: M. Regnaud rappelle qu'on doit fidélité à Napoléon II.]
-
-[En marge: On adopte l'idée de nommer une commission exécutive de cinq
-membres, sans la qualifier de régence.]
-
-[En marge: La Chambre des représentants en nommera trois, celle des
-pairs deux.]
-
-«Le peuple français déclare que, dans la délégation qu'il a faite et
-qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas entendu et n'entend pas donner
-le droit de proposer le rétablissement des Bourbons ou d'aucun prince
-de cette famille sur le trône, même en cas d'extinction de la dynastie
-impériale, ni le droit de rétablir, soit l'ancienne noblesse féodale,
-soit les droits féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit aucun
-culte privilégié et dominant, ni la faculté de porter aucune atteinte
-à l'irrévocabilité de la vente des domaines nationaux; il interdit
-formellement au gouvernement, aux Chambres et aux citoyens toute
-proposition à cet égard.»--Je crois, ajouta l'auteur de la citation,
-avoir été compris.--Oui, oui, répondirent un grand nombre de voix, et
-on réclama l'ordre du jour. M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély s'élança
-à la tribune pour appuyer et motiver l'ordre du jour. Il demanda
-d'abord, si la Chambre des représentants se constituait Assemblée
-nationale, ce que deviendrait la Chambre des pairs, et si les deux
-Chambres se confondaient en une seule, ce que deviendrait la
-Constitution. Il fit sentir l'avantage de conserver une constitution
-toute faite, qui n'avait besoin que de peu de modifications pour être
-rendue excellente, dans laquelle le monarque était irrévocablement
-désigné, ce qui mettait un terme à toutes les compétitions, et à
-laquelle il ne fallait pour la maintenir en vigueur qu'ajouter une
-mesure transitoire, consistant à remplacer pour un temps assez court
-le monarque absent et mineur. N'osant toutefois proposer un conseil de
-régence qui aurait tranché trop positivement la question de dynastie,
-il prit dans les propositions repoussées l'idée de faire nommer une
-commission exécutive de cinq membres, trois par la Chambre des
-représentants, et deux par la Chambre des pairs. Enfin il fit appel
-aux sentiments de générosité, de dignité, de gratitude de l'assemblée
-envers Napoléon.--Il est un homme, dit-il, que vous aviez appelé
-grand, et que la postérité jugera mieux que nous! Récemment encore
-vous en aviez fait votre chef pour la seconde fois, et il n'y a pas
-quatre semaines que vous lui avez de nouveau prêté serment! Il a été
-malheureux, ce qui lui est rarement arrivé dans sa carrière militaire;
-vous lui avez demandé son abdication, et il s'est empressé de la
-donner avec une magnanimité dont j'ai été témoin, car, ajouta M.
-Regnaud, c'est moi qui ai osé hier lui en parler le premier. Il l'a
-donnée, mais en faveur de son fils. Irez-vous le payer de ce magnanime
-dévouement en n'acceptant pas même son fils? Annulerez-vous l'acte si
-désiré de son abdication en refusant la condition essentielle de cet
-acte? Je vous propose donc l'ordre du jour sur les motions que vous
-avez entendues, pour ne point annuler la Constitution ni les droits de
-Napoléon II, et je vous propose en outre d'envoyer une députation à
-celui qui était votre empereur il y a quelques heures, pour le
-remercier du noble sacrifice qu'il a fait à l'intérêt du pays.--
-
-[En marge: MM. Carnot, Fouché, Grenier, nommés par la Chambre des
-représentants membres de la commission exécutive.]
-
-L'assemblée qui était sous l'impression du grand sacrifice qu'elle
-venait d'obtenir de Napoléon, qui de plus était émue par les paroles
-de M. Regnaud, adopta à l'unanimité l'ordre du jour tel qu'on le lui
-avait proposé. M. Regnaud se flatta d'avoir sauvé ainsi le trône de
-Napoléon II, mais M. Fouché n'en crut rien, car la question qui eût
-été tranchée par la création d'un conseil de régence, était éludée par
-la création d'une simple commission exécutive. Cette ambiguïté
-convenait à M. Fouché, qui voulait que tout fût possible, excepté le
-retour de Napoléon lui-même. On procéda sur-le-champ au scrutin, afin
-d'élire les trois membres que la Chambre des représentants fournirait
-à la commission exécutive. M. Fouché qui se regardait comme désigné
-nécessairement, ne s'occupa pas de lui-même, mais des autres, dans le
-désir de se ménager des collègues qui ne pussent pas contrarier ses
-desseins. Il lui était impossible d'écarter Carnot, dont il se
-flattait d'ailleurs d'abuser la bonne foi, mais il tenait par dessus
-tout à n'avoir pas M. de Lafayette, et il le représenta aux uns comme
-un fanatique des institutions fort décriées de 1791, aux autres comme
-indispensable dans la commission qui devait se rendre au camp des
-souverains pour y traiter de la paix. Il recommanda particulièrement
-le général Grenier, estimé de tous les partis, et peu capable de
-déjouer une intrigue, car il était incapable d'en faire une. M.
-Fouché, resté dans les couloirs de l'assemblée, parvint à ménager les
-résultats suivants. Carnot, élu par l'estime universelle, obtint 324
-suffrages; M. Fouché, choisi pour l'opinion qu'on avait de son
-influence au dedans et au dehors, n'en obtint que 293. M. Grenier en
-réunit 204, M. de Lafayette 142. Il fallut un second tour de scrutin
-pour le troisième membre, et M. le général Grenier fut élu à une
-immense majorité. Cette résolution fut immédiatement envoyée à la
-Chambre des pairs pour recevoir son adhésion.
-
-[En marge: Accueil fait par la Chambre des pairs aux résolutions de la
-Chambre des représentants.]
-
-[En marge: Scène du maréchal Ney au sujet de la bataille de Waterloo.]
-
-[En marge: Drouot annonce qu'il répondra.]
-
-En ce moment cette Chambre était en proie à une vive agitation. Le
-ministre de la guerre était venu lui communiquer les nouvelles
-militaires qu'il avait données à la Chambre des représentants, le
-traitement extérieur envers les deux Chambres devant être entièrement
-semblable, quoique l'influence ne fût point la même. Une scène triste
-et violente s'était passée à la suite de ces communications. Le
-maréchal Ney, tout agité encore de la bataille de Waterloo où il avait
-déployé tant d'héroïsme, plus agité des bruits qui circulaient et qui
-lui attribuaient des fautes graves, excité par M. Fouché qu'il avait
-pris pour confident de ses chagrins, avait demandé la parole, et
-attirant fortement l'attention par son énergique figure autant que par
-l'importance d'un récit émané de sa bouche, avait contesté les
-assertions du ministre, affirmé qu'il ne restait plus aucune
-ressource, que tout était perdu, que l'armée avait fait son devoir,
-mais que de grandes fautes avaient été commises (sans nommer l'auteur
-de ces fautes il désignait clairement l'Empereur), que ces fautes
-avaient amené un désastre irréparable, et qu'il ne restait qu'à
-traiter à toute condition, les vies sauves tout au plus. En se
-conduisant de la sorte la glorieuse victime ne savait pas qu'elle
-rendait inévitable une capitulation, à la suite de laquelle toutes les
-vies malheureusement ne seraient pas sauves. Le trouble produit par
-cette scène avait été inexprimable. Quelques malveillants avaient
-éprouvé une joie presque visible en présence de ce chaos, mais la
-grande majorité des pairs, sincère quoique faible, avait été désolée
-de voir le découragement propagé par un homme d'un si prodigieux
-courage. Drouot entré dans le moment où le maréchal achevait de
-parler, apprenant ce qu'il avait dit, était allé avec les formes
-graves et douces dont il ne s'écartait jamais, lui reprocher ses
-assertions, et lui annoncer qu'il les rectifierait. Ney s'était mal
-défendu, et avait décelé le désordre affligeant d'une âme au
-désespoir, n'étant plus en possession d'elle-même, et méritant que de
-sa part on ne tînt plus compte de rien, sinon de ses incomparables
-services.
-
-[En marge: Scène entre M. de Pontécoulant et le prince Lucien.]
-
-[En marge: Discours violent de La Bédoyère.]
-
-[En marge: La Chambre des pairs confirme le vote de la Chambre des
-représentants, et nomme MM. de Caulaincourt et Quinette membres de la
-commission exécutive.]
-
-La Chambre des pairs était sous l'impression de cette scène si triste,
-lorsque arriva le message de la Chambre des représentants. Il n'y
-avait pas de doute sur l'adhésion que la pairie donnerait aux mesures
-proposées, mais les membres ardents du parti impérial, le prince
-Lucien, les généraux La Bédoyère et de Flahault, se montrèrent fort
-irrités en voyant la souveraineté de Napoléon II éludée par la
-nomination équivoque d'une commission exécutive, et manifestèrent tout
-haut leur mécontentement. Le comte Thibaudeau, révolutionnaire morose,
-haïssant les Bourbons, préférant les Bonaparte sans les aimer, car il
-n'aimait personne, méprisant Fouché et se laissant conduire par lui,
-était entré dans l'idée si générale en ce moment, de chercher un
-prompt salut dans l'abdication de l'Empereur. Il exprima donc l'avis
-d'homologuer purement et simplement la décision de la Chambre des
-représentants, ce qui du reste était inévitable au point où en étaient
-venues les choses. Cette proposition excita un violent courroux chez
-les partisans de la dynastie impériale. Le prince Lucien, rappelant à
-la Chambre des pairs, nommée par Napoléon, la gratitude, la fidélité
-qu'elle lui devait, lui faisant sentir que le respect des lois, s'il
-était évanoui partout, devrait subsister chez elle, invoquant la
-Constitution qui, après Napoléon Ier, conférait la couronne à Napoléon
-II, s'appuyant enfin sur l'acte d'abdication qui portait pour
-condition essentielle l'avénement de Napoléon II, demanda qu'on
-proclamât sur-le-champ ce jeune prince, afin d'échapper à la guerre
-civile et au chaos.--Rallions-nous autour de Napoléon II, s'écria le
-prince Lucien, et quant à moi j'en donne le premier l'exemple, et lui
-jure fidélité.--Beaucoup de pairs effrayés de ce tumulte, et
-approuvant la forme évasive adoptée pour remplacer le pouvoir
-exécutif, se montrèrent visiblement importunés de la vivacité avec
-laquelle on voulait trancher une question si grave. M. de
-Pontécoulant, pair de Napoléon et de Louis XVIII, redevable par
-conséquent de l'un et de l'autre, était de ceux qui ne voulaient pas
-qu'on rendît plus difficile qu'elle n'était la transition d'un régime
-défaillant à un régime inévitable. Après avoir avoué ce qu'il devait à
-Napoléon, il déclara qu'il croyait devoir encore davantage à son pays,
-et qu'il regardait comme souverainement imprudente la proposition du
-prince Lucien. Rappelant à celui-ci sa qualité de prince romain, il
-lui reprocha de n'être pas Français, et de ne pouvoir dès lors émettre
-une opinion valable sur un pareil sujet.--Si je ne suis pas Français
-pour vous, lui répondit le prince Lucien, je le suis pour la nation
-entière; et il insista sur la nullité de l'abdication de Napoléon Ier,
-dans le cas où l'on ne reconnaîtrait pas à l'instant même les droits
-de Napoléon II au trône. Le généreux et imprudent La Bédoyère, aussi
-peu maître de sa raison que Ney, prit alors la parole avec une
-incroyable violence.--Il y a ici, dit-il, des gens qui naguère aux
-pieds de Napoléon heureux, s'éloignent déjà de Napoléon malheureux.
-Laissons-les faire; et remplissons notre devoir. Napoléon a abdiqué
-pour son fils: si son fils n'est pas proclamé, son abdication est
-nulle, et il doit la reprendre. Qu'il se saisisse de son épée, et nous
-irons tous mourir à ses côtés! Les traîtres qui l'ont abandonné
-l'abandonneront peut-être encore, ils noueront des intrigues avec
-l'étranger, comme ils ont déjà fait... j'en vois quelques-uns qui
-siégent sur ces bancs...--À ces mots, qui prouvaient que ce brave
-jeune homme ne se possédait plus, un tumulte effroyable l'interrompit.
-On le fit taire; plusieurs de ses amis accoururent pour le contenir,
-mais ne parvinrent point à le calmer. La discussion continua sans
-ordre, sans résultat pour ceux qui voulaient la proclamation immédiate
-de Napoléon II, et la prudente assemblée adoptant la politique évasive
-qui avait prévalu dans l'autre Chambre, confirma purement et
-simplement sa décision. Elle nomma pour compléter la commission
-exécutive, M. de Caulaincourt comme l'homme le plus digne d'y
-représenter les intérêts de la France sans négliger ceux de Napoléon,
-et M. Quinette comme ancien conventionnel et représentant honnête de
-la Révolution.
-
-[En marge: Une députation de la Chambre des représentants vient à
-l'Élysée remercier Napoléon de son sacrifice.]
-
-[En marge: Langage de Napoléon, et recommandation en faveur de son
-fils.]
-
-Ces diverses nouvelles portées à Napoléon ne l'étonnèrent point, et ne
-l'affligèrent guère davantage, car il ne s'était pas fait la moindre
-illusion sur le sort de son fils, et n'avait jamais cru que tombée de
-sa puissante tête, la couronne pût s'arrêter sur celle d'un faible
-enfant, à la fois absent et prisonnier. Dans l'après-midi une
-députation des représentants vint lui apporter l'hommage de
-l'assemblée et l'expression de sa gratitude. Il la reçut debout, dans
-l'attitude qu'il avait au faîte de la puissance, avec une gravité
-triste, et cette hauteur de langage que donne le détachement de toutes
-choses. Après s'être montré sensible aux témoignages de la députation,
-il leur dit que le sacrifice dont on le remerciait il l'avait fait
-pour la France, mais sans aucune espérance de lui être utile, et
-uniquement pour n'être pas en désaccord avec ses représentants, car on
-ne pouvait lutter avec succès qu'à la condition d'être unis. Il leur
-recommanda l'union comme le principal moyen de salut, et après l'union
-l'activité dans les préparatifs de défense, car il fallait pour
-obtenir la paix avoir dans les mains tous les moyens de faire la
-guerre.--Le temps perdu, leur dit-il, à renverser la monarchie
-impériale, eût été plus utilement employé à préparer des moyens de
-résistance. Mais enfin il en est temps encore, hâtez-vous, car
-l'ennemi approche, et vous trompe en vous disant que moi écarté il
-s'arrêtera. Ce sont les Bourbons qu'il veut vous imposer avec tout ce
-que les Bourbons apportent à leur suite. Je vous recommande mon fils,
-car je n'ai abdiqué que pour lui, et ce n'est qu'en vous rattachant
-fortement à cet enfant que vous éviterez le conflit des prétentions
-contraires, que vous rallierez l'armée, et que vous aurez chance de
-sauver l'indépendance nationale. Quant à moi, mon rôle est fini, et
-peut-être ma vie. Où que je sois, je formerai des voeux pour la
-France, pour sa dignité, pour son bonheur. Je voudrais la servir comme
-soldat, ne le pouvant plus comme son chef, mais vous avez jugé que je
-devais renoncer à lui être utile. Il ne s'agit donc plus de moi, mais
-de mon fils et de la France. Croyez-moi, soyez unis.--Ces paroles
-prononcées, Napoléon salua dignement les membres de la députation, et
-les quitta en les laissant profondément émus.
-
-[En marge: Quoique ne croyant pas à la transmission de la couronne à
-son fils, Napoléon regarde comme un devoir d'y travailler.]
-
-[En marge: Reproches à M. Regnaud de l'avoir promise, et de ne rien
-faire pour l'amener.]
-
-[En marge: Efforts dans le même sens auprès de MM. Defermon et Boulay
-de la Meurthe.]
-
-Napoléon, nous le répétons, ne se faisait aucune illusion: il ne
-pensait pas que la cause de son fils fût plus facile à gagner que la
-sienne, et il croyait encore moins que l'assemblée agitée, et trahie
-par M. Fouché, fût capable de se défendre. Mais il remplissait un
-dernier devoir de père en recommandant la cause de Napoléon II, et il
-était d'ailleurs persuadé que s'il y avait dans le moment un moyen de
-rallier les partis et de réveiller le dévouement de l'armée, c'était
-le maintien de la couronne sur la tête de cet enfant. Il voulut donc
-tenter un dernier effort en sa faveur. Le soin avec lequel on avait
-évité de se prononcer lui semblait un manque de parole à son égard. Il
-s'en expliqua vivement avec M. Regnaud; il lui reprocha d'avoir promis
-pour le décider à abdiquer, de faire triompher la cause de Napoléon
-II, et se plaignit de ce qu'il y avait si peu travaillé et si peu
-réussi. M. Regnaud ne méritait pas ces reproches, car, trompé par ses
-désirs et par M. Fouché, il avait cru que la proclamation immédiate du
-fils serait le prix de l'abdication du père. Il s'excusa beaucoup, et
-prit l'engagement envers Napoléon de ne rien négliger pour obtenir
-qu'on lui tînt parole le lendemain. Napoléon fit appeler aussi à
-l'Élysée deux des ministres d'État, MM. Defermon et Boulay de la
-Meurthe, sur le dévouement desquels il comptait, et leur demanda
-d'employer toute leur influence auprès de la Chambre des
-représentants, afin de faire proclamer Napoléon II d'une manière
-formelle et qui ne laissât aucune place à l'équivoque. Ils s'y
-montrèrent tout disposés, et M. Boulay de la Meurthe, habitué aux
-assemblées où il avait jadis figuré honorablement, révolutionnaire
-honnête, ami de Sieyès, partageant ses vues, ayant dans le coeur une
-vive haine contre les Bourbons, promit de ne pas s'épargner dans cette
-nouvelle tentative.
-
-[En marge: M. Regnaud se concerte avec M. Fouché pour donner
-satisfaction à Napoléon.]
-
-M. Regnaud se rendit auprès de M. Fouché, lui fit sentir l'embarras
-dans lequel on s'était mis à l'égard de Napoléon, le danger de lui
-manquer de parole, de le porter peut-être en agissant ainsi à revenir
-sur son sacrifice, et la nécessité par conséquent de le satisfaire de
-quelque manière. M. Fouché parut partager cet avis, et il insista
-auprès des jeunes députés qu'il conduisait en les trompant, MM. Jay,
-Manuel, pour qu'on fît quelque chose qui, en donnant satisfaction à
-Napoléon, ne fût pas cependant l'occasion d'engagements imprudents
-envers la dynastie impériale. Il ne leur dit point ses vrais motifs
-qui étaient tout autres, comme on le verra bientôt, mais il allégua la
-double raison fort soutenable, de ne point exaspérer Napoléon en
-trompant ses dernières espérances, et de faire prévaloir, si on le
-pouvait, la souveraineté de l'enfant impérial, sous lequel la liberté
-n'aurait rien à craindre, et sous lequel aussi les intérêts du parti
-révolutionnaire seraient pleinement garantis. On le lui promit, et on
-convint de sortir un peu de l'équivoque du jour, sans se jeter
-toutefois dans des engagements irrévocables.
-
-[En marge: Séance du 23 à la Chambre des représentants.]
-
-[En marge: M. Bérenger soulève la question des droits de Napoléon II.]
-
-[En marge: Discours de MM. Defermon et Boulay de la Meurthe.]
-
-[En marge: L'assemblée est prête à proclamer Napoléon II comme seul
-souverain de la France.]
-
-[En marge: M. Manuel regardant cet entraînement comme dangereux,
-s'attache à le modérer, et fait adopter un terme moyen.]
-
-[En marge: Succès immense de son discours.]
-
-Le lendemain 23 en effet, M. Bérenger souleva la question, en
-cherchant à préciser la nature des pouvoirs attribués à la commission
-exécutive. Serait-elle assimilée à des ministres responsables, ou
-assimilée à la souveraineté elle-même, et participant dès lors à son
-inviolabilité? Il suffisait de poser une telle question pour remuer
-profondément les esprits. Les orateurs affluèrent à la tribune; les
-uns voulaient que la commission exécutive ne fût qu'un pouvoir
-responsable, les autres qu'elle fût une vraie régence, remplaçant le
-monarque mineur et absent, et jouissant de ses prérogatives. M.
-Defermon, prenant alors la parole, dit qu'on se jetait dans une sorte
-de chaos, faute de s'arrêter à des principes fixes et solides. Rien ne
-serait plus facile que de déterminer le rôle de la commission
-exécutive, si on se renfermait dans la Constitution existante, sans
-essayer d'en sortir. D'après ces principes, qui étaient ceux de la
-monarchie constitutionnelle, on avait un souverain, c'était Napoléon
-II, héritier nécessaire et légitime de Napoléon Ier, devant succéder à
-son père comme jadis le roi vivant au roi mort.--Croyez-vous, ajouta
-M. Defermon, que Napoléon II soit votre souverain?...--Oui, oui,
-répondirent en se levant la plupart des membres de l'assemblée...
-_Vive Napoléon II!_--Eh bien, si vous le croyez, reprit M. Defermon,
-la commission exécutive doit avoir purement et simplement les pouvoirs
-d'une régence, agissant pour Napoléon II, en son nom, après lui avoir
-prêté serment. Mais auparavant il faut le déclarer formellement, et
-ainsi vous rallierez l'armée qui est dévouée à la dynastie, vous
-dirigerez l'esprit de la garde nationale, à qui on dit que vous
-attendez Louis XVIII, vous apprendrez à l'étranger qu'il est des
-conditions sur lesquelles vous êtes irrévocablement
-fixés....--Attendez, dit un membre, que l'on connaisse le résultat des
-négociations.--Non, non, répliquèrent une foule d'autres, obéissons à
-la Constitution, et proclamons Napoléon II.--L'assemblée, debout,
-criant _Vive l'Empereur!_ était prête à céder à l'entraînement
-général, lorsque quelques membres essayant de la calmer, lui firent
-sentir la nécessité de procéder avec un peu plus de réflexion. M.
-Boulay de la Meurthe, ne voulant pas laisser refroidir l'enthousiasme,
-reprit la thèse de M. Defermon, soutint l'indivisibilité de l'acte
-d'abdication, et la nullité du sacrifice si le prix du sacrifice était
-refusé, puis, avec une extrême véhémence, il signala les intrigues
-dont le but était de ramener les Bourbons, et dont le résultat était
-de diviser l'assemblée, d'affaiblir le pays, d'en ouvrir les portes à
-l'étranger. Il dénonça deux partis, l'un qui voulait ramener Louis
-XVIII, l'autre le duc d'Orléans, s'attaqua surtout à ce dernier comme
-s'il eût existé, tandis qu'il se réduisait à une pure tendance des
-esprits, le peignit des couleurs fausses que la peur inspire, puis
-après avoir exhalé les dernières colères du bonapartisme expirant,
-laissa l'assemblée dans une incroyable agitation. Après des redites
-inutiles de divers orateurs, M. Manuel obtint la parole. Une figure
-jeune et belle, une attitude simple et décidée, une facilité de parole
-remarquable, la réputation fausse d'être le principal agent de M.
-Fouché, dont il partageait les opinions avouables, non les vues
-secrètes, lui conquirent sur-le-champ l'attention. Au milieu du
-trouble de l'assemblée, il prit un ton si ferme et en même temps si
-adroit, que dès le début il imposa son opinion à ses auditeurs. Il
-n'hésita pas à blâmer ceux qui en proposant de proclamer Napoléon II,
-avaient soulevé une question aussi grave qu'inopportune, et ne
-craignit pas de dire que la poser, la résoudre dans le moment, était
-une souveraine imprudence. Mais il accorda qu'une fois soulevée, il
-était difficile de l'éluder, et que la seule manière de la résoudre
-était de déclarer formellement qu'on entendait s'en tenir à la
-Constitution existante, laquelle comprenait nécessairement la
-souveraineté de Napoléon II. Puis après avoir fait cette concession
-aux dispositions de l'assemblée, il traça un tableau hardi et vrai des
-partis qui divisaient la France, de leurs espérances, de leurs
-prétentions, de leurs menées, laissa voir clairement que sa préférence
-personnelle n'était pas pour les Bourbons, mais indiqua avec force et
-adresse que le moyen d'échapper à la nécessité de se prononcer entre
-ces divers partis, c'était de s'attacher au texte de la Constitution
-existante, sans toutefois faire une déclaration nouvelle, qui pût
-rendre plus difficiles qu'elles n'étaient les négociations avec
-l'Europe. Ce discours, le plus habile, le plus efficace qu'ait
-prononcé cet orateur justement célèbre, en satisfaisant au double
-désir de l'assemblée, d'avoir Napoléon II et la paix, et offrant un
-moyen terme qui répondait à ce double objet, obtint un succès
-immense. L'assemblée chargea M. Manuel de rédiger son vote, lequel
-consistait à dire qu'elle passait à l'ordre du jour, sur le motif que
-Napoléon II était, d'après l'Acte additionnel, le véritable empereur
-des Français, et qu'elle avait entendu par la décision de la veille,
-nommer une commission de gouvernement, qui, dans les circonstances
-graves où l'on se trouvait, pût assurer la défense du pays, garantir
-ses droits, sa liberté, son indépendance. L'assemblée se leva tout
-entière, vota l'impression du discours de M. Manuel, et se sépara au
-cri de _Vive l'Empereur!_ M. Manuel lui avait rendu le service, sans
-ébranler davantage les titres du reste bien menacés de Napoléon II, de
-lui épargner une nouvelle déclaration qui ajoutât aux difficultés de
-la paix. Il fut pour quelques moments l'idole du jour. M. Fouché se
-fit l'honneur, tant qu'il put, d'avoir découvert l'orateur, inspiré le
-discours, et donné un grand talent à la France. Cet orateur qui devait
-s'illustrer plus tard par la fermeté de ses opinions, avait ainsi
-commencé sa carrière politique par un triomphe d'adresse.
-
-L'assemblée crut avoir tout sauvé, Napoléon II et la paix. Dans la
-position désolante où elle se trouvait, elle avait besoin d'espérer,
-et se payait d'illusions, ne pouvant se payer de réalités.
-
-[En marge: Entrée en fonctions de la commission exécutive.]
-
-[En marge: M. Fouché élu président de cette commission.]
-
-La commission exécutive entra sur-le-champ en fonctions, et son
-premier soin fut de se constituer. Il lui fallait un président. MM.
-Quinette et Grenier, dévoués à la cause de la Révolution, votèrent en
-faveur de Carnot. Celui-ci était trop simple pour se donner sa voix,
-et il la donna au duc d'Otrante. M. de Caulaincourt trouvant Carnot
-droit mais trop peu habile, et espérant que M. Fouché, désormais
-satisfait, l'aiderait à sauver les intérêts personnels de Napoléon,
-vota pour M. Fouché, qui réunit ainsi deux voix. Il y ajouta la
-sienne, et de la sorte en devenant le président de la commission
-exécutive, il devint le véritable chef du gouvernement provisoire.
-
-[En marge: M. Boulay de la Meurthe nommé ministre provisoire de la
-justice, M. Bignon des affaires étrangères, M. Carnot (frère du
-général), de l'intérieur.]
-
-[En marge: Le maréchal Masséna nommé commandant de la garde nationale
-de Paris.]
-
-Quelques nominations étaient urgentes. Le prince Cambacérès avait
-envoyé sa démission de ministre de la justice; MM. de Caulaincourt et
-Carnot ne pouvaient être à la fois ministres et membres de la
-commission exécutive. M. Boulay de la Meurthe reçut provisoirement le
-portefeuille de la justice, M. Bignon celui des affaires étrangères,
-le frère de Carnot celui de l'intérieur. Une nomination qui importait
-plus que toutes les autres, était celle du commandant de la garde
-nationale de Paris. M. Fouché n'entendait pas laisser cette position
-au général Durosnel, sans lui donner au moins un supérieur dont il ne
-craignît pas le dévouement à l'empereur déchu. Il ne voulait pas de M.
-de Lafayette qu'il décriait après s'en être servi, et sous le prétexte
-déjà employé, que M. de Lafayette était nécessaire pour traiter avec
-les puissances, il fit élire le maréchal Masséna, dont le grand nom
-effaçait toutes les rivalités, et qui, plus dégoûté que jamais des
-hommes et des choses, n'espérant plus rien pour le pays, ne voulant
-rien pour lui-même, était fort disposé à laisser couler sans y faire
-obstacle le torrent des événements.
-
-[En marge: Le maréchal Davout maintenu dans le commandement des
-troupes réunies sous les murs de la capitale.]
-
-Après avoir trouvé un commandant à la garde nationale, il en fallait
-un pour la ville de Paris et pour les troupes chargées de la défendre.
-Napoléon avait destiné ce rôle au maréchal Davout, et on ne pouvait
-imaginer un meilleur choix. On le confirma. C'était faire du maréchal
-Davout un généralissime, car on devait nécessairement replier sous
-Paris toutes les troupes disponibles, tant celles qui avaient pris
-part aux campagnes de Flandre et des Alpes, que celles qui allaient
-devenir inutiles en Vendée. Il fut convenu que le maréchal défendrait
-la ville en dehors, avec les troupes de ligne et toutes celles qui
-demanderaient à contribuer à la défense extérieure, et que la garde
-nationale serait employée à maintenir l'ordre au dedans. Le général
-Drouot, dont les vertus étaient une garantie infaillible de
-patriotisme et d'amour de l'ordre, fut chargé de commander à ce qui
-restait de la garde impériale. On ne doutait pas que cette troupe
-héroïque, sous un tel chef, ne se dévouât encore au pays, même en
-étant privée de Napoléon. Vinrent ensuite les mesures pour lesquelles
-le concours des Chambres était nécessaire.
-
-[En marge: Mesures financières proposées aux deux Chambres.]
-
-[En marge: Loi d'exception contre les menées des partis hostiles.]
-
-La commission exécutive présenta le jour même trois résolutions déjà
-proposées dans la conférence de nuit tenue aux Tuileries, la levée de
-la conscription de 1815, l'autorisation de faire des réquisitions
-d'après certaines règles, et une suspension de la liberté
-individuelle. Ces deux premières résolutions furent votées presque
-sans difficulté, mais la suspension de la liberté individuelle
-rencontra plus d'opposition. L'assemblée était honnête, avait horreur
-des moyens arbitraires, qualifiés de révolutionnaires depuis notre
-première révolution, et ne voulait à aucun prix y avoir recours. Les
-royalistes (on appelait alors de ce nom les partisans des Bourbons),
-très-nombreux dans le public, mais si peu nombreux dans l'assemblée
-qu'on aurait eu de la peine à en trouver cinq ou six, craignaient que
-la mesure ne fût dirigée contre leur parti, et il était vrai qu'elle
-s'adressait particulièrement à eux. On demandait en effet à pouvoir
-détenir arbitrairement ceux qui arboreraient d'autres couleurs que les
-couleurs nationales, qui proféreraient des cris séditieux, qui
-participeraient à la guerre civile, qui pousseraient les soldats à la
-désertion, et entretiendraient des communications avec l'ennemi
-extérieur. C'étaient là d'incontestables délits, mais tous les
-honnêtes gens, tous ceux qui étaient impatients de voir établir en
-France une légalité sans intermittence, auraient souhaité qu'on ne pût
-sévir qu'après constatation de ces délits devant les tribunaux, et non
-sur simples suspicions. Malheureusement on était peu fait alors au
-régime légal, il y avait d'ailleurs un exemple imposant à invoquer,
-celui de la suspension de l'_habeas corpus_ en Angleterre, et on admit
-le principe de la loi. Toutefois, l'assemblée voulut en borner la
-durée à deux mois, et en soumettre les applications au jugement d'une
-commission prise dans les deux Chambres. Malgré ces précautions, 60
-voix sur 359 se prononcèrent contre. Après avoir émis ces divers
-votes, l'assemblée décida qu'elle s'occuperait sans relâche de rédiger
-une Constitution nouvelle, comme si l'on avait pu mieux faire que
-l'Acte additionnel, et comme si elle avait oublié l'immense ridicule
-attaché à une délibération pareille en face des armées coalisées
-menaçant déjà les murs de la capitale.
-
-[En marge: Négociateurs envoyés au camp des alliés.]
-
-[En marge: Ces négociateurs se rendent à Laon.]
-
-Tandis qu'on prenait d'urgence ces mesures, on désigna les
-négociateurs chargés d'aller traiter au camp des coalisés. Ce n'était
-plus le cas d'écarter M. de Lafayette, après l'avoir éloigné de toute
-autre fonction en affectant de lui assigner celle de négociateur. Il
-fut donc choisi. On désigna ensuite le général Sébastiani pour sa
-double qualité de militaire et de diplomate, M. d'Argenson pour son
-nom et son indépendance dans le procès fameux d'Anvers, M. de
-Pontécoulant pour avoir été pair de Napoléon et de Louis XVIII, et
-surtout pour avoir refusé au prince Lucien le titre de Français, M. de
-Laforest pour son expérience consommée en matière de diplomatie. On
-leur adjoignit M. Benjamin Constant, à titre de secrétaire de
-légation, à cause de son esprit et des relations qu'il avait formées
-avec les souverains étrangers pendant son exil. On les chargea de
-stipuler l'intégrité du territoire, l'indépendance de la nation
-(c'est-à-dire la faculté de choisir son gouvernement), la souveraineté
-de Napoléon II, l'oubli de tous les actes récents ou antérieurs, enfin
-le respect des personnes et des propriétés. Il était sous-entendu que
-la légation obtiendrait de ces conditions ce qu'elle pourrait, et
-sacrifierait celles qui risqueraient de rendre la paix impossible. La
-condition relative à Napoléon II était simplement nominale et
-mentionnée par pur ménagement envers l'assemblée. Il fut convenu que
-la légation se dirigerait d'abord sur Laon, non qu'elle dût y
-rencontrer les souverains qui venaient avec la colonne envahissante de
-l'Est, mais parce qu'elle pourrait ainsi obtenir du duc de Wellington
-et du maréchal Blucher, commandant la colonne du Nord, et actuellement
-en marche sur Paris, un armistice, pendant lequel elle irait ensuite
-négocier avec les souverains eux-mêmes.
-
-[En marge: Ralliement de l'armée à Laon.]
-
-Laon en effet était en ce moment le rendez-vous de notre armée, et
-celui de l'ennemi attaché à sa poursuite. Après s'être retirés deux
-jours confusément, nos soldats entendant dire qu'on se réunissait à
-Laon, y étaient accourus en masse. Le maréchal Soult avait fondu les
-régiments les uns dans les autres, lorsque les effectifs trop réduits
-exigeaient cette fusion. Les attelages de l'artillerie étant sauvés,
-il avait pris des canons à la Fère, et il avait fini par rendre une
-véritable organisation militaire aux trente mille hommes échappés à
-Waterloo, et ne demandant qu'à venger leur malheur par de nouveaux
-efforts de dévouement.
-
-[En marge: Comment le maréchal Grouchy était parvenu à sauver son
-corps d'armée.]
-
-Dans ces entrefaites Grouchy, qu'on regardait comme perdu, s'était
-dérobé à l'ennemi par le plus heureux et le moins prévu des hasards.
-Ayant reçu le 19 au matin la fatale nouvelle, à laquelle il avait tant
-de peine à croire, il s'était retiré sur Namur, direction qui lui
-était d'ailleurs indiquée par l'officier que Napoléon venait de lui
-dépêcher. Il y avait marché par la route la plus directe, celle de
-Mont-Saint-Guibert et Tilly, et avait ordonné à Vandamme de s'y rendre
-par celle de Wavre à Gembloux. Il y avait grande chance d'être
-enveloppé et accablé pendant le trajet, mais heureusement les Anglais
-épuisés de fatigue étaient occupés à se remettre, et Blucher, courant
-comme un furieux à la suite des combattants de Waterloo, ne songeait
-point à Grouchy. Le 20, les différentes divisions de Grouchy avaient
-traversé Namur en recevant des Belges les témoignages du plus vif
-intérêt. La division Teste qui marchait la dernière, avait soutenu à
-Namur un combat brillant, et rejoint saine et sauve le corps d'armée
-par la route de Dinant, Rocroy et Rethel.
-
-[En marge: Il y avait à Laon plus de 60 mille hommes.]
-
-[En marge: Leurs dispositions morales.]
-
-Il y avait donc à Laon, outre les troupes revenues de Waterloo, une
-partie du corps de Grouchy, et sous un jour ou deux soixante et
-quelques mille hommes devaient s'y trouver réunis, pourvus d'un
-nouveau matériel, et tout prêts sous la main de Napoléon à combattre
-avec le courage du désespoir. Mais la nouvelle de l'abdication
-soudainement répandue les avait ou indignés ou consternés. Ils y
-avaient vu selon leur coutume une suite de trahisons, et disaient
-qu'ils n'avaient plus rien à faire au drapeau, puisque le seul homme
-qui pût les conduire à l'ennemi avait été indignement détrôné par des
-traîtres. La commission exécutive en apprenant ces dispositions leur
-avait dépêché deux représentants, pour leur rappeler que Napoléon
-disparu, il restait à servir quelque chose de beaucoup plus sacré,
-c'était la France. L'un des deux était le brave Mouton-Duvernet,
-destiné comme Ney, comme La Bédoyère, à devenir victime des tristes
-passions du temps.
-
-[En marge: Pendant que ces événements se passent à la frontière, M.
-Fouché domine à Paris la commission exécutive.]
-
-Pendant que ces événements se passaient entre la frontière et Paris, à
-Paris même l'agitation allait toujours croissant, tout le monde
-attendant avec angoisse la fin de cette crise extraordinaire.
-Napoléon resté à l'Élysée depuis son abdication, voyait déjà comme à
-Fontainebleau la solitude se faire autour de lui. Il n'avait pour
-consolation que la visite de quelques amis fidèles, tels que MM. de
-Bassano, de Rovigo, Lavallette, et les hommages des fédérés, des
-militaires échappés de l'armée, remplissant l'avenue de Marigny, et
-poussant dès qu'ils l'apercevaient des cris violents de _Vive
-l'Empereur!_ M. Fouché était venu le visiter une dernière fois,
-cherchant à cacher l'embarras de ses trahisons sous sa figure
-décolorée. Napoléon l'avait reçu avec froideur et politesse, et
-s'était borné à lui dire: Préparez-vous à combattre, car l'ennemi ne
-veut rien de ce que vous voulez, il n'admet que les Bourbons seuls, et
-si vous les repoussez, attendez-vous à une rude bataille sous les murs
-de Paris.--M. Fouché avait répondu avec une sorte d'assentiment
-respectueux aux paroles de Napoléon, puis s'était retiré de ce palais
-où tout lui reprochait sa conduite, et où la hauteur de Napoléon,
-quoiqu'elle ne fût accompagnée d'aucun reproche, le mettait mal à
-l'aise. Il aimait mieux les Tuileries, où il était le maître, et où il
-dominait sans contestation l'inertie de Quinette, l'innocence de
-Carnot, l'inexpérience du général Grenier, le découragement du duc de
-Vicence. Le supposant inconciliable avec les Bourbons, par le
-régicide, par son arrestation avant le 20 mars, ses collègues le
-laissaient faire, s'en remettant pour toutes choses à son activité, à
-son savoir-faire, à sa capacité. Quant à lui, pendant que l'armée se
-repliait sur Paris, que les commissaires dépêchés auprès des
-souverains allaient essayer une négociation impossible, et que
-l'assemblée croyait utile et honorable en pareilles circonstances de
-discuter une constitution nouvelle, il employait le temps à faire
-tourner à son profit le dénoûment de cette triste et burlesque
-comédie. Bien qu'il parlât et laissât parler de Napoléon II par
-ménagement pour l'assemblée, M. Fouché n'y croyait guère. Il était
-convaincu que les souverains alliés ne voudraient pas plus du fils
-qu'ils n'avaient voulu du père, et que le contraire obligé de Napoléon
-vaincu, c'était tout simplement Louis XVIII. Toutefois les Bourbons
-n'étaient pas sa préférence, mais sa prévision. Les regardant comme
-inévitables, il était résolu à travailler à leur rétablissement, pour
-s'en ménager les avantages. Prévoir ce rétablissement, le seconder
-même n'était point un crime, tant s'en faut, c'était de la
-clairvoyance, et la clairvoyance ne saurait jamais être un sujet de
-blâme. Mais en prévoyant en homme d'esprit une seconde restauration,
-il fallait y travailler en honnête homme, en bon citoyen, c'est-à-dire
-s'ouvrir franchement avec ceux de ses collègues qui étaient capables
-de comprendre la vérité, tels que M. de Caulaincourt et le maréchal
-Davout, ménager les autres sans les trahir, et puis faire des
-conditions non pour soi mais pour la France, pour son sol, pour sa
-liberté, pour la sûreté notamment des individus compromis. Tel aurait
-dû être le plan de M. Fouché et tel il ne fut point. Travailler à la
-restauration des Bourbons puisqu'on ne pouvait l'éviter, s'en donner
-le mérite afin d'en avoir le profit, pour cela ne mettre personne
-dans la confidence au risque de trahir tout le monde, sauver des
-individus ceux qu'on pourrait (car M. Fouché en dehors de son intérêt
-n'était pas méchant), livrer les autres, en un mot faire une intrigue
-de ce qui aurait dû être une négociation habilement et honnêtement
-conduite, telle devait être, comme on va le voir, la manière d'agir de
-M. Fouché, parce qu'ainsi l'inspiraient son coeur et son esprit.
-
-[En marge: Il choisit M. de Vitrolles pour traiter avec Louis XVIII.]
-
-[En marge: Ses accords avec M. de Vitrolles.]
-
-On doit se souvenir que M. Fouché avait spontanément fait sortir de
-prison M. de Vitrolles. Il le manda auprès de lui dès le 23 au matin,
-c'est-à-dire dès le lendemain de l'abdication, pour nouer
-immédiatement une intrigue avec le parti royaliste. M. de Vitrolles
-voulait d'abord courir auprès de la cour de Gand, afin de s'entendre
-avec elle sur les moyens d'assurer son retour, et d'y avoir la part
-qu'il aimait à prendre aux événements. M. Fouché le fit renoncer à ce
-projet, et le retint en disant que c'était à Paris et avec lui qu'il
-fallait travailler à cette oeuvre, et non à Gand avec les princes
-émigrés, qui n'auraient qu'à recevoir les services qu'on leur
-rendrait. Il lui peignit la tâche comme très-difficile, sa situation
-comme infiniment délicate, entre Carnot qu'il qualifiait de fanatique
-imbécile, Quinette et Grenier qu'il disait pleins des plus sots
-préjugés révolutionnaires, et Caulaincourt qu'il représentait comme
-exclusivement occupé des intérêts de son ancien maître. M. de
-Caulaincourt du reste l'inquiétait peu, parce que ce personnage
-jugeant la cause de la dynastie impériale perdue, serait facile à
-désintéresser en sauvegardant la personne de Napoléon. M. Fouché
-répéta à M. de Vitrolles qu'il ne travaillait que pour le roi Louis
-XVIII, qu'il marcherait uniquement vers ce but, lors même qu'il ne
-paraîtrait pas y marcher directement; qu'il s'était déjà débarrassé de
-Napoléon Ier, qu'il rencontrerait encore sur son chemin Napoléon II,
-peut-être même le duc d'Orléans, mais qu'il les _traverserait_ tous
-les deux sans s'y arrêter, pourvu que par une impatience excessive on
-ne lui créât pas de trop grandes difficultés. Après avoir obtenu ces
-explications et ces assurances, M. de Vitrolles promit à M. Fouché de
-rester à Paris au lieu d'aller à Gand. Toutefois en consentant à
-demeurer à Paris M. de Vitrolles demanda au président de la commission
-exécutive de lui garantir d'abord sa tête, puis des entrevues
-fréquentes, et enfin les passe-ports nécessaires pour les agents qu'il
-enverrait à Gand.--Votre tête, lui répondit cyniquement le duc
-d'Otrante, _sera pendue au même crochet que la mienne_; quant aux
-communications, vous me verrez deux, trois et quatre fois par jour,
-s'il vous plaît; quant aux passe-ports, je vais vous en donner cent,
-si vous les voulez.--Ces accords conclus, M. Fouché conseilla à M. de
-Vitrolles de se montrer fort peu, de se cacher même jusqu'au jour où
-l'on pourrait garder moins de ménagements.
-
-[En marge: Son langage apparent avec ses collègues.]
-
-M. Fouché ayant établi ses relations avec Louis XVIII par l'agent le
-plus accrédité du royalisme, continua de se montrer à Garnot, Quinette
-et Grenier, comme inconciliable avec les Bourbons et l'émigration, à
-M. de Caulaincourt, comme désirant Napoléon II sans l'espérer, et
-comme résolu à procurer à Napoléon Ier les traitements les plus
-dignes de sa grandeur et de sa gloire passées. Quant aux nombreux
-représentants par lesquels M. Fouché communiquait avec la seconde
-Chambre et essayait de la diriger, il leur laissait entrevoir de
-sérieuses difficultés à l'égard de Napoléon II, parlait pour la
-première fois de la presque impossibilité de le tirer des mains des
-puissances, du peu de dévouement de Marie-Louise à la grandeur de son
-fils, et indiquait qu'en tout cas on ne perdrait guère au change si on
-choisissait dans la maison de Bourbon un prince dévoué à la cause de
-la Révolution, le duc d'Orléans, par exemple, dont les lumières, les
-opinions, la conduite, étaient connues de tout le monde. En parlant de
-la sorte M. le duc d'Otrante rencontrait, excepté de la part des
-bonapartistes décidés, un assentiment général, car révolutionnaires et
-libéraux se seraient volontiers résignés à la royauté de la branche
-cadette des Bourbons, aimant mieux un homme fait, éclairé, libre,
-qu'un enfant prisonnier de l'étranger, et difficile à tirer de ses
-mains. Mais tandis qu'il tenait ce langage, M. Fouché ne songeait qu'à
-_traverser_ Napoléon II, comme il l'avait dit à M. de Vitrolles, et
-semblait s'approcher du duc d'Orléans pour le _traverser_ à son tour,
-afin d'aboutir aux Bourbons, qui devaient le traiter, quand le moment
-serait venu, comme il aurait traité tout le monde.
-
-[En marge: Inquiétudes des bonapartistes et des révolutionnaires.]
-
-[En marge: Mouvements des royalistes.]
-
-Pendant ce temps les esprits ne cessaient d'être fort agités, et
-l'abdication de Napoléon qui avait paru devoir les calmer, n'était
-qu'un pas dans la crise, loin d'en être le terme. Tant qu'on avait eu
-ce but devant soi, on n'avait pas regardé au delà: mais maintenant
-qu'il était atteint et dépassé, on portait les yeux vers un but
-nouveau. Les bonapartistes et les révolutionnaires en proie aux plus
-vives inquiétudes, se demandaient si on serait véritablement en mesure
-de négocier avec l'étranger, d'obtenir Napoléon II pour prix du
-sacrifice de Napoléon Ier, et si, à défaut de succès dans les
-négociations, on serait en mesure de combattre; mais tout cela en y
-pensant bien ils ne l'espéraient plus guère, car ils sentaient
-maintenant que privée de Napoléon l'armée serait sans confiance et
-sans chef. Tandis que les bonapartistes et les révolutionnaires
-désormais confondus commençaient à éprouver les tourments du
-désespoir, les royalistes au contraire éprouvaient tous ceux de
-l'impatience. Voyant les choses tourner complétement vers eux, ils ne
-pouvaient se résigner à attendre. Disposant de beaucoup d'hommes de
-main, les uns revenus de la Vendée pacifiée, les autres sortis de la
-maison militaire et aspirant à y rentrer, ils étaient prêts aux
-entreprises les plus téméraires. Ainsi un vieux royaliste dévoué, M.
-Dubouchage, autour duquel ils se ralliaient, ne demandait que le
-signal des principaux membres du parti, pour risquer un coup de main
-contre la Chambre des représentants. Le général Dessoles, ancien
-commandant de la garde nationale, pratiquait des intelligences dans
-cette garde, et tâchait de réveiller un zèle que les trois mois
-écoulés n'avaient pu éteindre. À ces personnages s'étaient joints
-trois maréchaux, voués désormais à la cause des Bourbons, les
-maréchaux Macdonald, Saint-Cyr, Oudinot. On voulait qu'ils se missent
-à la tête des royalistes pour tenter un mouvement, mais ils n'étaient
-pas gens à commettre une étourderie par excès de royalisme, et
-d'ailleurs M. de Vitrolles, dirigé par M. Fouché, leur disait que
-c'était trop tôt, et qu'il fallait laisser venir un moment plus
-opportun. En attendant les royalistes entouraient l'Élysée pour
-surveiller ce qui s'y passait, et étaient fort offusqués du spectacle
-qui s'offrait tous les jours à leurs yeux.
-
-[En marge: Réunion des fédérés autour du palais de l'Élysée.]
-
-L'avenue de Marigny, qui longe le palais, était à chaque instant plus
-encombrée d'oisifs, agités et menaçants. La plupart, comme nous
-l'avons dit, étaient des fédérés se composant en grande partie
-d'hommes du peuple, d'anciens militaires, auxquels Napoléon avait
-différé de donner des armes jusqu'à ce que l'ennemi fût sous les murs
-de Paris, et que M. Fouché était bien résolu à ne pas armer du tout.
-Quelques-uns des plus rassurants, placés sous les ordres de M. le
-général Darricau, avaient obtenu, sous le titre de tirailleurs de la
-garde nationale, d'être employés avec la troupe de ligne à la défense
-extérieure de Paris. Mais c'était le plus petit nombre; les autres,
-auxquels s'ajoutaient quelques milliers d'individus de tout grade, qui
-par dépit avaient quitté l'armée, encombraient les environs de
-l'Élysée dans l'espérance d'entrevoir Napoléon, et de le saluer de
-leurs acclamations. La pensée qui animait les uns et les autres, c'est
-qu'il existait une grande trahison, soit dans le pouvoir, soit dans
-les Chambres, que cette trahison avait pour but de livrer la France à
-l'étranger, et que si Napoléon voulait se remettre à leur tête, il
-serait possible encore de repousser les armées ennemies, et de
-disperser les royalistes. Ils le disaient dans des groupes nombreux et
-bruyants, menaçaient de mettre la main à l'oeuvre, et chaque fois que
-Napoléon paraissait dans le jardin, ils poussaient des cris où la
-fureur se mêlait à l'enthousiasme. Tout en ne faisant rien pour les
-exciter, Napoléon ne pouvait cependant résister au désir de se montrer
-quelquefois, et de recueillir ces derniers hommages du peuple et de
-l'armée qu'il devait bientôt quitter pour toujours.
-
-[En marge: Ombrages de M. Fouché, et ses efforts pour faire partir
-Napoléon de l'Élysée.]
-
-Mais quoiqu'il vît dans cette foule bien des moyens d'abattre le
-gouvernement provisoire et les Chambres, de ressaisir pour quelques
-jours le commandement militaire, peut-être d'essayer une dernière
-lutte avec Blucher et Wellington, pourtant en portant les yeux au delà
-d'un succès du moment, il apercevait trop peu de chances d'un résultat
-sérieux pour se livrer à une telle tentation, et en réalité il ne
-songeait plus qu'au lieu de sa retraite, regardant comme prochain le
-jour où il devrait se soustraire, soit aux perfidies du dedans, soit
-aux violences du dehors. Mais ceux qui craignaient sa présence lui
-prêtaient des projets qu'il n'avait point, supposaient qu'il était
-activement occupé de ressaisir le pouvoir, et en avaient fort alarmé
-M. Fouché. Les royalistes notamment avaient fait dire à celui-ci que
-s'il s'endormait sur ce péril, il serait réveillé trop tard par un
-coup de main des fédérés, ayant Napoléon à leur tête. Après l'avoir
-dit à M. Fouché, on l'avait répandu sur tous les bancs de la Chambre
-des représentants.
-
-[En marge: Le maréchal Davout chargé de conseiller à Napoléon de s'en
-aller.]
-
-M. Fouché mettait trop de duplicité dans sa conduite pour n'en pas
-voir dans la conduite d'autrui. Il fit part de ses soupçons à ses
-collègues de la commission exécutive, et cherchant à les alarmer en
-étalant sous leurs yeux tout ce dont était capable Napoléon réduit au
-désespoir, il résolut, autorisé ou non, de lui faire quitter l'Élysée.
-Il fallait pour cela lui parler, et le décider par la persuasion, car
-la violence était difficile. Craignant d'être mal reçu, et hésitant à
-reparaître en présence de l'homme qu'il avait trahi, il chargea de
-cette mission le maréchal Davout, dont la rudesse était connue, et que
-des froissements auxquels il avait été exposé dans les derniers temps
-de son ministère, avaient un peu refroidi pour Napoléon.
-
-[En marge: Entrevue du maréchal avec Napoléon.]
-
-Le maréchal se rendit à l'Élysée, trouva dans les cours une foule
-d'officiers qui avaient abandonné l'armée sans ordre, criant comme les
-autres à la trahison, et disant que Napoléon devrait se mettre à leur
-tête pour dissiper les traîtres. Il eut avec plusieurs de ces
-officiers de vives altercations, rencontra parmi eux des gens aussi
-rudes que lui, et après leur avoir adressé d'inutiles reproches, fut
-introduit auprès de Napoléon. Il lui communiqua l'objet de sa mission,
-et s'attacha à lui prouver que dans son intérêt, dans celui de son
-fils, dans celui du pays, il devait s'éloigner, pour dissiper les
-inquiétudes dont il était la cause, et laisser au gouvernement toute
-la liberté d'action nécessaire dans une conjoncture si grave et si
-difficile. Napoléon l'accueillit froidement, ne lui dissimula point
-qu'il aurait attendu une semblable démarche de tout autre que du
-maréchal Davout, affirma, sans daigner descendre à des justifications,
-qu'il n'avait aucun des projets qu'on lui prêtait, se montra disposé à
-quitter Paris, pourvu qu'on lui procurât les moyens de gagner sans
-obstacle une retraite sûre. Le maréchal se retira, mortifié de
-l'accueil qu'il avait reçu, bien qu'il eût réussi dans sa mission. Ce
-soldat probe, sensé, mais dur, auquel les nuances délicates
-échappaient, ne se rendait pas compte de l'effet qu'il avait dû
-produire sur l'homme qui l'avant-veille était encore son maître. Il
-sortit de l'Élysée péniblement affecté.
-
-[En marge: Napoléon se retire à la Malmaison.]
-
-[En marge: Il forme la résolution de se rendre en Amérique, et fait
-demander pour le transporter deux frégates en rade à Rochefort.]
-
-Napoléon résolut de passer à la Malmaison le peu de jours qu'il avait
-à demeurer en France. Cette agréable retraite, où avait commencé et où
-allait finir sa carrière, était pour lui un séjour à la fois
-douloureux et plein de charme, et il n'était pas fâché de s'y abreuver
-à longs traits de ses noirs chagrins. Il pria la reine Hortense de l'y
-accompagner, et cette fille dévouée s'empressa de s'y rendre pour lui
-prodiguer ses derniers soins. Napoléon avait longuement délibéré sur
-le lieu où il terminerait sa vie. M. de Caulaincourt lui avait
-conseillé la Russie, mais il inclinait vers l'Angleterre.--La Russie,
-disait-il, est un homme; l'Angleterre est une nation, et une nation
-libre. Elle sera flattée de me voir lui demander asile, car elle doit
-être généreuse, et j'y goûterai les seules douceurs permises à un
-homme qui a gouverné le monde, l'entretien des esprits éclairés.--Mais
-sur les représentations de M. de Caulaincourt qui lui répéta que les
-passions du peuple britannique étaient encore trop vives pour être
-généreuses, il finit par renoncer à l'Angleterre, et par choisir
-l'Amérique.--Puisqu'on me refuse la société des hommes, ajouta-t-il,
-je me réfugierai au sein de la nature, et j'y vivrai dans la solitude
-qui convient à mes dernières pensées.--En conséquence, il voulait
-qu'on disposât pour lui deux frégates armées, actuellement en rade à
-Rochefort, et sur lesquelles il pourrait se transporter en Amérique.
-Il demanda des livres, des chevaux, et tourna son esprit vers les
-apprêts de son voyage.
-
-Il avait abdiqué le 22: le 25 à midi, il quitta l'Élysée, et monta en
-voiture dans l'intérieur du jardin, pour être moins aperçu de la
-foule. Cette foule le reconnut néanmoins, et l'accompagna des cris de
-_Vive l'Empereur!_ ne se doutant pas de ce qu'on allait faire de lui.
-Napoléon, après l'avoir tristement saluée, sortit de ce Paris qu'il ne
-devait plus revoir, et s'éloigna le coeur profondément attendri, comme
-s'il avait assisté à ses propres funérailles. Arrivé à la Malmaison,
-il y trouva la reine Hortense qui s'était empressée d'y accourir, et
-profitant du temps qui était beau, il se promena jusqu'à épuiser ses
-forces dans cette demeure à laquelle étaient attachés les plus
-brillants souvenirs de sa vie. Il y parla sans cesse de Joséphine, et
-exprima de nouveau à la reine Hortense le désir d'avoir un portrait
-qui représentât fidèlement à ses yeux cette épouse regrettée.
-
-[En marge: Satisfaction de M. Fouché en se voyant débarrassé de
-Napoléon.]
-
-[En marge: M. Fouché charge le général Beker de la garde de Napoléon,
-et fait demander des sauf-conduits pour le passage des deux frégates.]
-
-Son départ remplit de satisfaction M. Fouché, qui se crut presque
-empereur, en voyant expulsé de Paris celui qui l'avait été si
-longtemps. Napoléon parti, et paraissant disposé à quitter
-non-seulement Paris mais la France, il fallait se prêter à ses désirs.
-Pourtant M. Fouché éprouvait deux craintes qu'il fit aisément partager
-à ses collègues, c'est que dans l'isolement de la Malmaison, Napoléon
-ne fût exposé à quelque tentative, soit des royalistes, soit des
-bonapartistes, les uns voulant en débarrasser leur parti pour jamais,
-les autres voulant au contraire le mettre à la tête de l'armée qui
-s'approchait, pour tenter la fortune une dernière fois. M. Fouché
-n'entendait ni le livrer à des assassins, ni le rendre aux partisans
-désespérés de la cause impériale. Il imagina de le placer sous la
-garde du général Beker, militaire aussi distingué par ses qualités
-morales que par ses qualités militaires, d'une loyauté à toute
-épreuve, et incapable de se souvenir d'avoir été disgracié en 1809. Il
-ne fallait pas moins qu'un tel homme pour une telle mission, car on
-aurait révolté tous les honnêtes gens en paraissant donner un geôlier
-à Napoléon. Le 26 au matin, le maréchal Davout fit appeler le général
-Beker et lui annonça la mission qui lui était confiée, à laquelle il
-assigna deux objets, le premier de protéger Napoléon, le second
-d'empêcher des agitateurs d'exciter des troubles à l'aide d'un nom
-glorieux. Ensuite il lui ordonna de se transporter immédiatement à la
-Malmaison. Le général Beker se soumit à regret, et accepta cependant
-le rôle qu'on lui imposait, parce qu'il était honorable de veiller sur
-la personne du grand homme déchu, et patriotique de prévenir les
-désordres qu'on pourrait susciter en son nom. On lui déclara que les
-deux frégates désignées seraient à la disposition de l'Empereur, mais
-que pour être assuré de leur libre navigation on avait fait demander
-des sauf-conduits au duc de Wellington, et que si Napoléon consentait
-à se rendre immédiatement à Rochefort, il pourrait y attendre les
-sauf-conduits en rade. On a depuis accusé M. Fouché d'avoir voulu
-livrer Napoléon aux Anglais, en les avertissant de son départ par
-cette feinte demande de sauf-conduits. Cette supposition, autorisée
-par la conduite si équivoque de M. Fouché dans ces circonstances, est
-cependant complétement erronée. Il avait envoyé au camp des Anglais le
-général Tromelin, Breton et royaliste de coeur, pour obtenir des
-passe-ports qui permissent à Napoléon de se retirer sain et sauf en
-Amérique, et par la même occasion il avait essayé de connaître les
-vues du généralissime anglais relativement au gouvernement de la
-France. M. Fouché avait agi ainsi parce qu'il s'était faussement
-imaginé que les Anglais, heureux de se débarrasser de Napoléon,
-s'empresseraient d'accorder les sauf-conduits. Il se trompait
-étrangement, comme on le verra bientôt, et la précaution qu'il prenait
-pour garantir Napoléon de la captivité, et pour se garantir lui-même
-du soupçon d'une affreuse perfidie, devait échouer doublement, car
-elle allait tout à la fois dévoiler le départ de Napoléon, et exposer
-M. Fouché lui-même au soupçon d'avoir livré celui qu'il cherchait à
-sauver. L'amiral Decrès, qui se défiait beaucoup des précautions de M.
-Fouché, avait pensé que Napoléon serait plus en sûreté sur des
-bâtiments de commerce inconnus, que sur des bâtiments de guerre ayant
-ostensiblement à leur bord l'illustre fugitif. Il s'était donc mis en
-communication avec les vaisseaux de commerce américains en rade du
-Havre, et avait obtenu l'offre de deux d'entre eux de transporter
-clandestinement, et sûrement, Napoléon à New-York. Il fit parvenir ces
-propositions à Napoléon en même temps que celles du gouvernement
-provisoire.
-
-[En marge: Première impression produite sur Napoléon par le choix du
-général Beker.]
-
-[En marge: Il se rassure, et lui donne toute sa confiance.]
-
-[En marge: Napoléon veut qu'on permette aux frégates de partir
-sur-le-champ; M. Fouché s'y oppose.]
-
-Lorsque l'arrivée du général Beker fut annoncée à la Malmaison, elle y
-causa un étonnement douloureux. On crut au premier moment que c'était
-un geôlier que M. Fouché envoyait. Quelques serviteurs fidèles, les
-uns militaires, les autres civils, la plupart jeunes et capables des
-actes les plus audacieux, avaient accompagné Napoléon dans cette
-résidence. Sur un mot de sa bouche, ils étaient prêts à méconnaître
-l'autorité du général Beker. Napoléon les apaisa, et voulut d'abord
-recevoir le général et s'expliquer avec lui. Il l'accueillit avec
-réserve et politesse; mais en voyant son émotion, il reconnut bientôt
-en lui le plus loyal des hommes, le traita en ami, et entra dans de
-franches explications. Napoléon consentait bien à partir et le
-désirait même, mais il se défiait de la demande des sauf-conduits,
-craignait d'être tenu prisonnier en rade, et livré ensuite aux Anglais
-par une perfidie du duc d'Otrante. Il aurait pu accepter la
-proposition des Américains du Havre, mais s'enfuir clandestinement sur
-un bâtiment de commerce lui semblait indigne de sa grandeur. Il
-chargea le général Beker de retourner à Paris pour déclarer au
-gouvernement provisoire qu'il était prêt à partir, à la condition de
-pouvoir disposer des frégates sur-le-champ, mais que s'il devait
-attendre l'ordre de départ, il aimait mieux l'attendre à la Malmaison
-qu'à Rochefort. Le général Beker courut à Paris remplir la commission
-dont il était chargé. Mais M. Fouché insista, disant qu'il ne se
-souciait pas d'être accusé d'avoir livré Napoléon aux Anglais en le
-faisant embarquer sans sauf-conduits; qu'au surplus ces sauf-conduits
-étaient demandés, et qu'on ne pouvait tarder d'avoir la réponse. Il
-fallut donc attendre cette réponse, et jusque là Napoléon dut rester à
-la Malmaison.
-
-[En marge: Napoléon éloigné de Paris, M. Fouché ne se hâte plus de
-terminer la crise.]
-
-[En marge: Impatience des royalistes; leur désir d'amener le retour
-immédiat des Bourbons.]
-
-[En marge: M. Fouché les renvoie au maréchal Davout, qui en déclarant
-l'impossibilité de se défendre peut amener une solution immédiate.]
-
-[En marge: Le maréchal Oudinot entre en rapport avec le maréchal
-Davout.]
-
-C'était un grand soulagement pour les royalistes d'être délivrés de la
-présence de Napoléon à Paris, et tout aussi grand pour M. Fouché qui
-avait toujours craint une tentative du peuple des faubourgs et des
-militaires, prenant Napoléon pour chef, congédiant les Chambres et le
-gouvernement provisoire, et essayant une lutte désespérée contre les
-armées coalisées. Le départ de Napoléon obtenu, M. Fouché n'était plus
-aussi pressé de faire aboutir la crise, car bien qu'il regardât les
-Bourbons comme inévitables, il n'eût pas été fâché de voir d'autres
-candidats à la souveraineté surgir des événements. C'était là un
-premier motif de ne pas se hâter, mais il en avait un autre plus sensé
-et plus positif, c'était en se résignant lui-même aux Bourbons, d'y
-amener peu à peu la commission exécutive et les Chambres, de rendre la
-nécessité de ce résultat palpable pour elles, de prendre en outre le
-temps de le rendre pour lui-même le plus profitable possible. Quant à
-la commission exécutive, trois membres sur cinq, Carnot, Quinette,
-Grenier, croyaient avec une parfaite simplicité qu'on pourrait, moitié
-résistance armée, moitié négociation, se soustraire à la dure
-nécessité d'accepter encore une fois les Bourbons. M. de Caulaincourt
-voyait seul cette nécessité dans toute sa clarté, et laissait faire M.
-Fouché, ne voulant tirer de ces tristes convulsions que des
-traitements un peu meilleurs pour Napoléon. Avec trois voix sur cinq
-contre lui, avec la répulsion des Chambres pour les Bourbons, M.
-Fouché était obligé de temporiser. Mais temporiser ne convenait point
-aux royalistes, qui se montraient plus impatients que jamais, qui se
-disaient quinze mille, les uns venus de la Vendée, les autres sortant
-de l'ancienne maison militaire, et qui étaient peut-être trois ou
-quatre mille. Ils pressaient le vieux M. Dubouchage d'agir, lequel à
-son tour pressait M. de Vitrolles et les maréchaux Oudinot, Macdonald,
-Saint-Cyr de donner le signal de l'action. M. de Vitrolles les
-suppliait de ne pas commettre d'imprudence, car ils pouvaient
-s'attirer les fédérés sur les bras, éclairer les Chambres sur ce qui
-se préparait, déterminer peut-être une réaction en faveur de Napoléon,
-et compromettre le résultat en cherchant à le précipiter. Tandis qu'il
-recommandait la patience à ses amis, M. de Vitrolles faisait
-naturellement le contraire auprès de M. Fouché, et le pressait de
-proclamer Louis XVIII, par la raison fort spécieuse de prévenir
-l'étranger dans cette seconde restauration, d'en avoir le mérite, et
-d'épargner aux Bourbons la fâcheuse apparence d'être rétablis par des
-mains ennemies. Ces raisons étaient bonnes, mais, si elles donnaient
-des motifs d'agir, elles n'en donnaient pas les moyens. On ne
-pouvait, répondait M. Fouché, faire une ouverture aussi grave à la
-commission exécutive qu'en s'appuyant sur l'impossibilité démontrée de
-résister aux armées coalisées. Or cette impossibilité, il n'y avait
-qu'un homme qui pût la déclarer avec autorité, c'était le ministre de
-la guerre, le maréchal Davout. Ses fonctions, sa grande renommée
-militaire, sa ténacité, signalée récemment encore à Hambourg, sa
-proscription sous les Bourbons, en faisaient un personnage unique en
-cette circonstance, et lui seul était en mesure de tout décider en
-proclamant l'impossibilité de la défense. Il était entier, sincère, et
-très-capable de dire la vérité lorsqu'il l'aurait une fois reconnue.
-D'ailleurs, il avait un motif de la dire, c'était la responsabilité
-qu'il assumait en déclarant possible une résistance qui ne le serait
-pas, et dont il serait chargé. M. Fouché le désigna donc comme l'homme
-dont la conquête était indispensable. Mais cet illustre maréchal était
-si peu intrigant, que les accès auprès de lui n'étaient pas faciles.
-Le hasard, toujours assez complaisant pour les choses nécessaires,
-fournit le lendemain même du départ de Napoléon l'occasion désirée. La
-police avait signalé le maréchal Oudinot comme devant se mettre à la
-tête d'un mouvement royaliste. Ce maréchal depuis le 20 mars n'avait
-pas pris de service, mais n'avait pas refusé tout rapport ostensible
-avec Napoléon. Il l'avait vu, et avait vu aussi le maréchal ministre
-de la guerre. Ce dernier le fit donc appeler, lui adressa quelques
-reproches, et, pour mettre ses sentiments à l'épreuve, lui offrit un
-commandement. Le maréchal Oudinot s'excusa, et, pressé vivement par
-le ministre, lui dit qu'il servait une cause perdue, que les Bonaparte
-étaient désormais impossibles, que les Bourbons étaient inévitables et
-désirables, que si on ne les proclamait pas soi-même, on serait obligé
-de les recevoir de la main de l'étranger, à de mauvaises conditions
-pour eux et pour le pays, qu'il serait bien plus sage de prendre une
-initiative courageuse, et que ce serait là une conduite aussi sensée
-que patriotique. Enfin il réduisit la question à une question
-militaire, et demanda au maréchal Davout s'il croyait pouvoir résister
-à l'Europe, quand Napoléon ne l'avait pas pu. Il ajouta que le roi
-Louis XVIII avait toujours voulu être juste à son égard, qu'on l'en
-avait empêché, mais que ce prince appréciait les grandes qualités du
-vainqueur d'Awerstaedt, et lui tiendrait compte des services qu'il
-rendrait en cette occasion à la France.
-
-[En marge: À certaines conditions, le maréchal Davout est prêt à
-proposer le rétablissement des Bourbons.]
-
-Le maréchal Davout répondit que sous le poids accablant dont on
-l'avait chargé, celui de remplacer Napoléon dans le commandement, il
-ne songeait pas à des faveurs personnelles, mais à la responsabilité
-qui pesait sur sa tête, et qu'il convenait que dans l'état des choses
-la résistance à l'Europe lui semblait presque impossible. Après cet
-aveu il était difficile de ne pas admettre la nécessité d'accepter les
-Bourbons, l'Europe ne voulant pas d'autres souverains pour la France.
-Le maréchal Davout qui était un homme de grand sens, reconnut cette
-nécessité, et ajouta que pour lui il surmonterait ses répugnances, si
-les Bourbons étaient capables de tenir une conduite raisonnable. Le
-maréchal Oudinot lui ayant demandé ce qu'il faudrait pour qu'il
-jugeât leur conduite raisonnable, il répondit par les conditions
-suivantes: Entrée du Roi dans Paris sans les armées ennemies laissées
-à trente lieues de la capitale, adoption du drapeau tricolore, oubli
-de tous les actes et de toutes les opinions pour les militaires comme
-pour les hommes civils depuis le 20 mars, maintien des deux Chambres
-actuelles, conservation de l'armée dans son état présent, etc...--Le
-maréchal Oudinot se retira pour faire part de cet entretien à des
-personnages plus autorisés que lui. Il courut auprès de M. de
-Vitrolles, qui trouva ces conditions fort admissibles, et voulut
-conférer avec le maréchal Davout. Celui-ci consentit à voir M. de
-Vitrolles, et le reçut le soir même. M. de Vitrolles déclara n'avoir
-pas de pouvoir relativement aux conditions proposées, mais se montra
-convaincu que le Roi les accepterait, surtout si on le proclamait
-avant l'entrée des étrangers à Paris. Proclamer les Bourbons
-immédiatement, si on était dispensé à ce prix de recevoir une seconde
-fois les étrangers dans la capitale, parut aux yeux du maréchal Davout
-la chose du monde la plus avantageuse, et il se décida à faire en ce
-sens, et le lendemain même, une proposition formelle à la commission
-exécutive. Le maréchal était un homme entier, entendant peu les
-ménagements de la politique, et quand il estimait qu'une résolution
-était raisonnable, n'admettant pas qu'on hésitât à la prendre.
-
-[En marge: Franche déclaration du maréchal Davout à la commission
-exécutive.]
-
-Le lendemain 27, la commission exécutive réunie aux Tuileries, ayant
-auprès d'elle les présidents des deux Chambres et la plupart des
-membres de leurs bureaux, le duc d'Otrante, averti de ce qui s'était
-passé entre M. de Vitrolles et le maréchal, dirigea l'entretien sur la
-situation, particulièrement sous le rapport militaire. Le maréchal
-Davout communiqua les nouvelles qu'il avait, lesquelles étaient fort
-peu satisfaisantes. Depuis deux jours les Prussiens et les Anglais
-marchaient avec un redoublement de célérité, et il était à craindre
-qu'ils ne parussent devant Paris avant l'armée qu'on avait commencé de
-rallier à Laon. Mettant de côté les circonlocutions qui ne convenaient
-pas à son caractère, le maréchal dit formellement qu'une résistance
-sérieuse lui semblait impossible, qu'en supposant qu'on remportât un
-avantage sur les Prussiens et les Anglais venant du Nord, il resterait
-les Russes, les Autrichiens, les Bavarois, venant de l'Est, sous
-l'effort desquels on succomberait un peu plus tard, que dans une
-pareille situation, il fallait savoir reconnaître la réalité des
-choses, la déclarer, et se conduire d'après elle; que les Bourbons
-étant inévitables, il valait mieux les accepter, les proclamer
-soi-même, obtenir qu'ils entrassent seuls, et aux conditions qu'il
-avait posées au maréchal Oudinot. Ne faisant pas les choses comme M.
-Fouché, c'est-à-dire avec mille détours et mille calculs, le maréchal
-Davout raconta franchement ce qui lui était arrivé avec le maréchal
-Oudinot, exposa les conditions qu'il avait demandées, les espérances
-d'acceptation qu'il avait obtenues, et enfin déclara quant à lui, que
-son avis était de s'expliquer nettement avec les Chambres, et de leur
-faire une proposition formelle, fondée sur ce motif capital qu'il
-valait mieux se donner les Bourbons à soi-même avec de bonnes
-conditions, que de les recevoir sans conditions des mains de
-l'étranger.
-
-[En marge: La proposition de rappeler les Bourbons immédiatement est
-près d'être adoptée, lorsqu'un rapport des négociateurs fournit à M.
-Fouché un prétexte pour différer toute résolution.]
-
-Ces choses dites d'un ton convaincu ne provoquèrent presque pas
-d'opposition de la part de MM. Grenier et Quinette, ni même de la part
-de Carnot qui avait confiance dans la loyauté du maréchal Davout, et
-qui, malgré ses préjugés, était sensible à l'avantage d'avoir les
-Bourbons sans les étrangers. M. de Caulaincourt se tut comme il
-n'avait cessé de le faire dans les circonstances actuelles. M. Fouché,
-s'il avait eu la franchise du maréchal, aurait pu, en se joignant
-résolument à lui, tirer un grand parti de sa proposition, dans
-l'intérêt d'une solution prochaine et patriotique. Soit qu'il fût
-presque fâché d'être prévenu, soit aussi qu'il craignît que le
-maréchal Davout n'allât trop vite, il approuva, mais sans chaleur, les
-idées que le maréchal venait d'exprimer, et suivant une habitude qu'il
-avait prise de tout décider lui-même, sans presque consulter ses
-collègues, il dit aux deux présidents MM. Cambacérès et Lanjuinais,
-qu'il fallait préparer les Chambres à une fin qui paraissait
-inévitable. Personne ne semblait disposé à élever d'objections,
-lorsque M. Bignon, chargé provisoirement des relations extérieures,
-arriva soudainement avec un document important. C'était le premier
-rapport des négociateurs envoyés au camp des alliés, et ils exposaient
-ce qui suit.
-
-[En marge: Rapport des négociateurs sur le commencement de leur
-mission.]
-
-[En marge: Sur quelques propos des officiers prussiens, les
-négociateurs se sont persuadés faussement que les puissances ne
-tiennent pas absolument aux Bourbons.]
-
-MM. de Lafayette, de Pontécoulant, Sébastiani, d'Argenson, de
-Laforest, Benjamin Constant, s'étaient d'abord dirigés sur Laon, où
-ils croyaient rencontrer les armées anglaise et prussienne. Leur
-intention en prenant cette route était d'obtenir un armistice des
-armées les plus rapprochées de la capitale, et d'aller ensuite traiter
-le fond des choses avec les souverains eux-mêmes. Mieux renseignés sur
-la marche de l'ennemi en s'en approchant, ils s'étaient rendus à
-Saint-Quentin où ils avaient trouvé les avant-postes prussiens, et
-avaient demandé une entrevue avec les généraux ennemis. Blucher, qui
-précédait l'armée anglaise de deux marches, en avait référé au duc de
-Wellington, et celui-ci, jugeant l'abdication de Napoléon une feinte
-imaginée pour gagner du temps, avait été d'avis de ne point accorder
-d'armistice. Blucher, qui n'avait pas besoin d'être excité pour se
-montrer intraitable, avait refusé alors toute suspension d'armes, à
-moins qu'on ne lui livrât les principales places de la frontière et la
-personne même de Napoléon. Ces conditions étaient évidemment
-inacceptables. Cependant les officiers chargés de parlementer au nom
-des deux généraux ennemis, avaient déclaré qu'ils ne venaient pas en
-France pour les Bourbons, que peu leur importaient ces princes, que
-Napoléon et sa famille écartés, les puissances seraient prêtes à
-souscrire aux conditions les plus avantageuses pour la France. Après
-ces pourparlers, les négociateurs avaient reçu l'autorisation de se
-rendre en Alsace, où ils devaient rencontrer les souverains coalisés.
-Ils étaient donc partis pour cette nouvelle destination, mais avant de
-se mettre en route ils avaient cru devoir adresser ce premier rapport
-à la commission exécutive. Ils se résumaient en disant que les
-coalisés ne tenaient pas absolument aux Bourbons; que leur voeu
-essentiel, dont rien ne les ferait revenir, se réduisait à l'exclusion
-du trône de France de Napoléon et de sa famille; que ce point
-nettement accordé, on les trouverait plus maniables sur le reste; mais
-qu'on les indisposerait en favorisant l'évasion de Napoléon, et qu'on
-ôterait ainsi des chances à la conclusion de la paix. La légation, en
-terminant son rapport, conseillait l'envoi de nouveaux négociateurs,
-chargés d'aller à la rencontre des généraux Blucher et Wellington, et
-autorisés à faire les concessions spécialement nécessaires pour
-obtenir un armistice.
-
-[En marge: Après avoir entendu ce rapport, la commission exécutive
-ajourne le parti à prendre.]
-
-[En marge: Nouveaux commissaires chargés d'aller négocier un armistice
-avec le duc de Wellington.]
-
-Les négociateurs s'étaient évidemment laissé abuser par les propos un
-peu légers des officiers prussiens, qui étaient tous imbus de
-sentiments révolutionnaires, et qui n'auraient certainement pas tenu
-ce langage à l'égard des Bourbons, s'ils avaient eu à s'expliquer
-officiellement sur le futur gouvernement de la France. Néanmoins leur
-rapport amena dans le sein de la commission exécutive un fâcheux
-revirement. Trois des membres de cette commission s'étaient rendus
-devant la nécessité alléguée de subir les Bourbons, mais cette
-nécessité n'étant plus aussi démontrée d'après ce qu'on venait
-d'entendre, il leur sembla qu'il convenait de ne pas aller si vite, et
-de se montrer moins prompt à subir un sacrifice qui ne paraissait pas
-inévitable. M. Fouché avec plus de sagacité aurait dû voir que les
-négociateurs se trompaient, qu'ils avaient fort étourdiment pris au
-sérieux les propos des officiers prussiens, qu'il fallait donc ne pas
-perdre le fruit de la courageuse initiative du maréchal Davout; mais,
-soit erreur, soit crainte de se compromettre, il tomba d'accord qu'on
-ne devait pas se presser de prendre une résolution. Il révoqua la
-commission donnée à MM. Cambacérès et Lanjuinais de préparer les deux
-Chambres au retour des Bourbons, et toujours agissant de sa propre
-autorité, il choisit parmi les personnages présents de nouveaux
-négociateurs pour aller traiter d'un armistice avec les généraux
-ennemis arrivés aux portes de Paris. Il chargea de ce soin MM. de
-Flaugergues, Andréossy, Boissy d'Anglas, de Valence, de La
-Besnardière, la plupart présents en leur qualité de membres du bureau
-des deux Chambres. Il ne leur donna guère d'autre instruction que
-d'agir d'après ce qu'ils avaient entendu, et dans l'intérêt de la
-capitale, qu'il fallait sauver à tout prix de la présence des
-étrangers. Il leur remit de plus une lettre pour le duc de Wellington,
-afin de les accréditer auprès du général de l'armée britannique. Dans
-cette lettre dépourvue de dignité et pleine de flatterie pour nos
-vainqueurs, M. Fouché répétant les banalités qui avaient cours en ce
-moment, disait que l'homme qui était cause de la guerre étant écarté,
-les armées européennes s'arrêteraient sans doute, laisseraient à la
-France le choix de son gouvernement, et que lui, duc de Wellington,
-glorieux représentant d'une nation libre, ne voudrait pas que la
-France, aussi civilisée que l'Angleterre, fût moins libre
-qu'elle.--Par cette lettre M. Fouché mettait à peu près la France aux
-pieds du général anglais, et bien qu'elle y fût de fait, il aurait pu
-se dispenser de le constater par écrit. Mais il avait à un tel degré
-la vanité de se produire, qu'il aimait mieux figurer mal dans les
-événements, que de ne pas y figurer du tout. Quoique M. de
-Caulaincourt élevât en général peu d'objections contre ce qui se
-faisait, il opposa quelque résistance au choix de M. de La
-Besnardière, qu'il connaissait et qu'il estimait personnellement, mais
-qui revenu depuis peu de jours du congrès de Vienne appartenait
-complétement à M. de Talleyrand, et passait pour un parfait
-royaliste.--Royaliste, soit, répondit M. Fouché, mais il sait son
-métier, et il faut bien quelqu'un qui le sache.--Personne ne répliqua,
-et les choix furent confirmés par le silence des assistants.
-
-On se sépara donc sans avoir adopté les conclusions du maréchal
-Davout, et on laissa les choses dans leur état d'incertitude, en
-abandonnant à l'ennemi seul le soin de les en tirer. Au sortir de
-cette conférence, M. Fouché prit une mesure assez grave. Il avait
-d'abord demandé de très-bonne foi les sauf-conduits pour Napoléon,
-afin d'assurer son libre passage aux États-Unis, et il avait même, sur
-les instances du général Beker, renoncé à exiger que ces sauf-conduits
-fussent arrivés pour laisser partir les frégates, ce qui ôtait à
-Napoléon tout motif de différer son départ. Mais il changea tout à
-coup d'avis après le rapport des commissaires, et de crainte de nuire
-aux négociations, il prescrivit au ministre de la marine, en tenant
-les frégates prêtes, en admettant même Napoléon à leur bord, de ne
-leur permettre de lever l'ancre qu'après la réception des
-sauf-conduits. Dès ce moment, et pour la première fois, il sacrifiait
-ainsi la sûreté de Napoléon à l'intérêt des négociations. Cet intérêt
-était grand sans doute, mais l'honneur de la France importait
-davantage, et c'était compromettre cet honneur que de livrer Napoléon
-à l'ennemi, ce qu'on s'exposait à faire en le retenant à
-Rochefort[29].
-
-[Note 29: Faute d'avoir rapproché avec assez de précision les diverses
-circonstances de l'affaire des sauf-conduits, on a accusé M. Fouché
-d'avoir voulu livrer Napoléon aux Anglais, et on l'a ainsi calomnié,
-ce qui n'est pas souvent arrivé à ceux qui ont parlé de ce personnage.
-Il est pourtant vrai que M. Fouché ne voulut point livrer Napoléon,
-qu'il s'exposa même plus tard à la colère des Bourbons et des
-étrangers pour avoir donné postérieurement l'ordre de le laisser
-partir de Rochefort. Mais il est vrai aussi que dans le moment,
-craignant de nuire aux négociations, il réitéra l'ordre d'attendre les
-sauf-conduits, ce qui pouvait devenir un grand danger, l'espérance
-d'avoir ces sauf-conduits étant tout à fait chimérique. C'est cette
-circonstance, mal expliquée et mal interprétée, qui a donné naissance
-au reproche injuste que nous réfutons ici par un pur sentiment
-d'impartialité. On verra dans la suite que M. Fouché leva lui-même
-l'interdiction dont il s'agit, et qu'il le fit de bonne foi et sans
-aucune perfidie.]
-
-[En marge: M. Fouché flotte au gré des événements, et le gouvernement
-avec lui.]
-
-[En marge: Occupation des Chambres en ce moment.]
-
-[En marge: Elles discutent un projet de constitution.]
-
-[En marge: Le bruit de ce qui s'était passé dans le sein de la
-commission exécutive se répand, et on accuse M. Fouché de trahison.]
-
-[En marge: Réponse de M. Fouché à quelques représentants.]
-
-[En marge: Cette réponse calme un moment les méfiances dont il est
-l'objet.]
-
-M. Fouché n'ayant pas accepté la courageuse solution que lui offrait
-le maréchal Davout, allait flotter quelques jours au gré des
-événements, et le gouvernement tout entier avec lui. La malheureuse
-Chambre des représentants, sentant confusément sa propre faiblesse,
-commençant à voir qu'il n'y avait guère de milieu entre résister avec
-Napoléon, ou se rendre aux Bourbons à des conditions honorables,
-cherchait à échapper à ses craintes, à ses regrets, en discutant un
-plan de constitution.--Mais à quoi bon, disaient beaucoup d'hommes
-sages, à quoi bon nous jeter dans le dédale d'une discussion pareille?
-N'avons-nous pas une constitution à laquelle il suffit de changer
-quelques articles, et qui nous sauve à la fois des théories et des
-compétitions de parti, en déterminant à la fois la forme du
-gouvernement et le choix du souverain? N'avons-nous pas en outre, avec
-cette constitution et le souverain qu'elle proclame, l'avantage
-capital de rallier l'armée?--Ce sentiment était celui de la majorité.
-Mais la carrière des vaines théories une fois ouverte aux esprits, il
-n'était pas facile de la leur fermer, et les uns proposaient la
-Constitution de 1791, les autres quelque chose de très-voisin de la
-république. Du reste, ces discussions puériles ne parvenaient ni à
-captiver les représentants ni à les distraire des dangers de la
-situation, et après avoir prêté l'oreille un instant lorsqu'elles
-offraient quelque singularité, ils quittaient leurs siéges pour
-recueillir dans les salles environnantes les moindres bruits qui
-circulaient. Le bureau des deux Chambres ayant été présent à la
-dernière séance de la commission exécutive, il était impossible qu'il
-ne se répandît pas parmi eux quelque chose des discussions soulevées
-dans le sein de cette commission. Ils surent en effet qu'on y avait
-discuté le rétablissement des Bourbons, et ils imputèrent
-particulièrement à M. Fouché l'intention de ramener ces princes en
-France. Ainsi qu'il arrive toujours chez les partis, il y avait des
-degrés dans le zèle des bonapartistes. La masse s'accommodait de
-Napoléon II sans Napoléon Ier, mais une minorité fidèle regardait
-comme une trahison d'avoir abandonné Napoléon Ier, et elle attribuait
-cette trahison à M. Fouché. M. Félix Desportes qui faisait partie de
-cette minorité, se transporta le lendemain matin 28 au sein de la
-commission exécutive, accompagné de M. Durbach, qui tenait beaucoup
-moins à conserver les Bonaparte qu'à écarter les Bourbons imposés par
-l'étranger. L'un et l'autre interpellèrent vivement le duc d'Otrante,
-et lui dirent en termes amers qu'après avoir recherché et obtenu la
-confiance des Chambres, il trahissait cette confiance en tendant la
-main aux Bourbons. M. Fouché, embarrassé d'abord, se remit bientôt, et
-répondit à ces messieurs:--Ce n'est pas moi qui ai trahi la cause
-commune, c'est la bataille de Waterloo. Les armées anglaise et
-prussienne s'avancent à grands pas sans qu'on ait les moyens de leur
-résister. Elles ne veulent à aucun prix ni de Napoléon ni d'aucun
-membre de sa famille! Que puis-je y faire? Si vous désirez savoir
-comment et de quoi je traite avec leurs généraux, voici ma lettre au
-duc de Wellington, lisez-la...--Le duc d'Otrante la leur donna
-effectivement à lire. Ces messieurs ayant la simplicité de croire que
-la négociation se réduisait tout entière à cette lettre, s'en tinrent
-pour satisfaits, demandèrent et obtinrent l'autorisation de la
-communiquer à l'assemblée. Ils se rendirent incontinent à la Chambre
-des représentants, lui lurent la lettre de M. Fouché, qui ne fut ni
-blâmée ni approuvée, mais qui apaisa un peu les imaginations, faciles
-à exciter et à calmer dans les temps de crise, et écarta pour quelques
-instants l'idée déjà très-répandue d'une noire trahison.
-
-[En marge: Adresse à l'armée pour faire appel à son patriotisme, et
-lui rappeler que Napoléon écarté il reste la France, à qui elle doit
-son dévouement.]
-
-Dans ce moment, les représentants envoyés à la rencontre de l'armée
-française, sur la route de Laon, venaient de remplir leur mission, et
-présentaient leur rapport. Le général Mouton-Duvernet, chargé de ce
-rapport, après avoir peint le désordre qui avait d'abord régné dans
-cette armée, racontait qu'elle s'était bientôt ralliée derrière le
-corps du maréchal Grouchy, qu'elle croyait avoir été trahie, que
-cependant l'idée de combattre pour Napoléon II lui rendait son ardeur;
-qu'elle se ranimait à ce nom, qu'elle était prête à faire son devoir,
-mais qu'il fallait lui envoyer, outre les secours en matériel dont
-elle avait un urgent besoin, les encouragements de la nation, relever
-en un mot chez elle les forces physiques et morales. À ce discours on
-s'était écrié de toute part qu'après Napoléon Ier il restait la
-France, laquelle importait mille fois plus qu'un homme, quel qu'il
-fût; qu'il fallait rédiger une proclamation à l'armée, la remercier de
-ce qu'elle avait fait, mais lui demander de continuer ses efforts pour
-le pays qui devait être la première de ses affections, de venir enfin
-combattre encore une fois pour l'indépendance et la liberté nationales
-sous les murs de Paris, où elle trouverait les représentants prêts à
-mourir avec elle pour ces biens sacrés. Une adresse avait été rédigée
-d'après ces données par M. Jay, votée dans la journée, et remise à
-cinq représentants, qui devaient la porter à l'armée. L'assemblée
-faisait ainsi ce qu'elle pouvait, mais c'était peu. Il lui était
-impossible avec toute sa bonne volonté de remplacer le nom, et surtout
-la direction qu'elle avait enlevés à l'armée en substituant Napoléon
-II à Napoléon Ier, c'est-à-dire un enfant à un grand homme.
-
-[En marge: Cette proclamation portée par quelques représentants.]
-
-[En marge: Marche des armées anglaise et prussienne.]
-
-Les représentants chargés de cette proclamation n'avaient pas beaucoup
-de chemin à faire pour rejoindre l'armée, car le 28 et le 29 juin on
-la voyait paraître sous les murs de la capitale, vivement pressée par
-les armées anglaise et prussienne, et menacée même un moment d'être
-coupée de Paris avant d'y arriver. Le duc de Wellington et le maréchal
-Blucher avaient d'abord hésité dans leurs mouvements, et avaient songé
-avant de pénétrer en France, à prendre quelques places pour assurer
-leur marche, et ménager à la colonne de l'Est le temps d'entrer en
-ligne. Mais ces hésitations avaient tout à coup cessé en apprenant
-l'abdication de Napoléon, et le trouble profond qui s'en était suivi.
-Tout en craignant que cette abdication ne fût qu'une feinte, ils
-avaient prévu la confusion qui devait régner dans les conseils du
-gouvernement, et ils avaient résolu de marcher sur Paris. Ils étaient
-convenus de suivre la rive droite de l'Oise, et de devancer s'ils le
-pouvaient l'armée française qui était sur la rive gauche, afin de
-déboucher sur Paris avant elle. Le maréchal Blucher prenant les
-devants, devait marcher en tête, suivre le cours de l'Oise, tâcher
-d'en enlever les ponts, tandis que l'armée anglaise, se hâtant de le
-rejoindre, l'appuierait aussitôt qu'elle pourrait. Le duc de
-Wellington, qui avait sur la cour de Gand une grande autorité qu'il
-devait à sa triple qualité d'Anglais, de général victorieux, et
-d'esprit éminemment politique, lui fit dire de quitter la Belgique, et
-de se diriger sur Cambrai, dont il allait tâcher de faire ouvrir les
-portes au moyen d'un coup de main. Retenu par son matériel et surtout
-par son équipage de pont extrêmement difficile à traîner, il était
-resté fort en arrière du maréchal Blucher, qui dans son impatience
-n'attendait personne.
-
-Tandis que le 25 le maréchal Blucher était à Saint-Quentin, le duc de
-Wellington partait du Cateau, en chargeant un détachement d'enlever
-Cambrai et Péronne. Le 26 juin l'armée prussienne, continuant son
-mouvement, atteignait Chauny, Compiègne et Creil. Une de ses divisions
-passant l'Oise à Compiègne, cherchait à intercepter la route de
-l'armée française de Laon sur Paris.
-
-[En marge: Retraite de l'armée française de Laon sur Paris.]
-
-L'armée française ralliée à Laon, et repliée sur Soissons, était
-placée sous les ordres du maréchal Grouchy, le maréchal Soult ayant
-demandé à revenir à Paris. Le général Vandamme avait remplacé le
-maréchal Grouchy dans le commandement de l'aile droite, celle qui
-avait manqué, bien malgré elle, au rendez-vous de Waterloo, et il
-s'acheminait par Namur, Rocroy et Rethel sur Laon, dans les meilleures
-dispositions. Le maréchal Grouchy, à peine arrivé de sa personne à
-Laon, apprenant que sa ligne de retraite sur Paris était menacée par
-les Prussiens, s'était hâté de gagner Compiègne, où il s'était fait
-précéder par le comte d'Erlon avec les débris du 1er corps, et par le
-comte de Valmy avec ce qui restait des cuirassiers. Parvenu à
-Compiègne, le comte d'Erlon avait trouvé les Prussiens devant lui, les
-avait contenus de son mieux, puis s'était replié sur Senlis, en
-prévenant son général en chef de la présence des Prussiens sur la rive
-gauche de l'Oise, afin qu'il pût prendre une direction en arrière, et
-arriver à Paris sans fâcheuse rencontre. Grouchy, agissant en cette
-occasion avec une activité qui, déployée dix jours plus tôt, aurait
-sauvé l'armée française, avait dirigé Vandamme sur la Ferté-Milon,
-afin qu'il rejoignît Paris en suivant la Marne, s'était porté lui-même
-sur Villers-Coterets, où il avait arrêté les Prussiens par une attaque
-vigoureuse, puis s'était replié promptement par la route de Dammartin.
-Le lendemain 28 ses têtes de colonnes débouchaient sur Paris par
-toutes les routes de l'Est, et le 29 elles occupaient les positions de
-la Villette, après avoir évité l'ennemi avec autant de dextérité que
-de vigueur. Sur ces entrefaites Blucher atteignait Gonesse. Le duc de
-Wellington ayant enlevé Cambrai par un corps détaché, et ouvert cette
-ville à Louis XVIII, se trouvait entre Saint-Just et Gournay, ayant
-son arrière-garde à Roye, son quartier général à Orvillers, à deux
-marches par conséquent de Blucher. L'impatience de l'un, la lenteur de
-l'autre, les avaient ainsi placés à une distance qui pouvait
-singulièrement les compromettre, si nous savions en profiter.
-
-[En marge: Le canon se fait entendre dans la plaine Saint-Denis.]
-
-[En marge: Le maréchal Davout transporte son quartier général à la
-Villette.]
-
-Déjà le canon de l'ennemi se faisait entendre dans la plaine
-Saint-Denis, et c'était la seconde fois en quinze mois que ce bruit
-sinistre retentissait aux portes de la capitale. Il y réveillait, en
-les rendant plus vives, toutes les agitations des jours précédents.
-Les troupes, harassées de fatigue par trois marches de dix et douze
-lieues chacune, arrivaient peu en ordre, et ne présentaient pas un
-aspect satisfaisant. Le maréchal Grouchy, troublé par la vive
-poursuite de l'ennemi, et craignant d'être entamé avant d'avoir gagné
-Paris, écrivait des dépêches inquiétantes. Recevant le contre-coup de
-toutes ces impressions, le maréchal Davout désespérait de pouvoir
-opposer une résistance sérieuse à l'ennemi, et, toujours entier dans
-ses vues et son langage, n'avait pas manqué de le dire au duc
-d'Otrante. Il avait transporté son quartier général à la Villette,
-pour être mieux en mesure de veiller à la défense de la capitale; il
-manda de ce point au duc d'Otrante qu'il ne voyait qu'une ressource,
-c'était de suivre le conseil qu'il avait donné la veille, de proclamer
-les Bourbons, et d'écarter à ce prix les armées coalisées, que pour en
-venir à de telles conclusions il avait eu de grandes répugnances à
-vaincre, mais qu'il les avait vaincues, et persistait à croire qu'il
-valait mieux rétablir les Bourbons soi-même par un acte de haute
-raison, que de les recevoir des mains de l'étranger victorieux.
-
-[En marge: M. Fouché sentant le danger approcher, et n'étant pas
-content des promesses équivoques des royalistes, recommande au
-maréchal Davout de tâcher d'obtenir un armistice, sans prendre avec
-les Bourbons d'engagement précipité.]
-
-[En marge: Il imagine de céder quelques places de la frontière, pour
-suppléer aux concessions politiques qu'il n'est pas disposé à faire.]
-
-M. Fouché partageait entièrement l'avis du maréchal; mais M. de
-Vitrolles avec qui il était en communications continuelles, et qui
-n'avait point de pouvoirs, ne lui faisait que des promesses vagues,
-soit pour les choses, soit pour les hommes, et se bornait à lui
-répéter qu'on n'oublierait jamais les immenses services qu'il aurait
-rendus en cette occasion. Sachant quelle était la valeur de telles
-assurances, M. Fouché aurait voulu, soit pour lui, soit pour le parti
-révolutionnaire, des gages plus solides. M. de Tromelin, revenu de sa
-mission au quartier général anglais, n'avait également rapporté que
-des paroles très-générales, consistant à dire que le duc de Wellington
-n'était pas autorisé à donner des sauf-conduits pour Napoléon, qu'il
-fallait absolument recevoir les Bourbons, et au lieu de leur imposer
-des conditions s'en fier à la sagesse de Louis XVIII, qui accorderait
-tout ce qui était raisonnablement désirable. Le général Tromelin
-avait rapporté en outre des expressions extrêmement flatteuses du duc
-de Wellington pour M. Fouché, et le témoignage d'un vif désir de
-s'aboucher avec lui. Frappé des dangers signalés par les chefs
-militaires, inquiet des vagues déclarations des agents royalistes, M.
-Fouché qui continuait à tout prendre sur lui-même, répondit au
-maréchal Davout qu'il fallait se hâter de négocier un armistice, mais
-sans contracter d'engagement formel à l'égard des Bourbons, que les
-accepter trop vite ce serait s'exposer à les avoir sans conditions, et
-n'être pas même dispensé d'ouvrir ses portes aux armées ennemies, dont
-rien n'aurait garanti l'abstention et l'éloignement. Cependant, en ne
-proclamant pas les Bourbons immédiatement, un sacrifice quelconque
-devenait nécessaire si on voulait obtenir un armistice. Les premiers
-négociateurs, dans leur entrevue avec les généraux prussiens, leur
-avaient entendu dire que pour s'arrêter ils exigeraient les places de
-la frontière, et de plus la personne de Napoléon. M. Fouché pensa
-qu'il fallait sacrifier les places de la frontière pour sauver Paris,
-car Paris c'était la France et le gouvernement. Cette opinion était
-fort contestable, car, livrer Paris, c'était seulement restituer le
-trône aux Bourbons, tandis que livrer des places telles que
-Strasbourg, Metz, Lille, c'était mettre dans les mains des étrangers
-les clefs du territoire, qu'ils ne voudraient peut-être pas rendre aux
-Bourbons eux-mêmes. Mais M. Fouché, préoccupé en ce moment de la
-question de gouvernement beaucoup plus que de la sûreté du territoire,
-autorisa le maréchal à céder les places frontières pour obtenir un
-armistice qui arrêterait les Anglais et les Prussiens aux portes de la
-capitale. Cette autorisation devait être remise au maréchal Grouchy,
-commandant les troupes en retraite, pour qu'il la fît parvenir aux
-négociateurs de l'armistice, là où ils se trouveraient.
-
-[En marge: M. Fouché sachant qu'on exigera la personne de Napoléon,
-prend le parti de le faire partir tout de suite, même sans attendre
-les sauf-conduits.]
-
-Dans ces diverses réponses on n'avait point parlé de la personne de
-Napoléon. L'expédient que proposa M. Fouché fut de le faire partir à
-l'instant même pour Rochefort, en lui accordant la condition à
-laquelle il paraissait tenir essentiellement, celle de mettre à la
-voile sans attendre les sauf-conduits. Cette détermination était la
-plus honorable qu'on pût adopter, car l'ennemi ne pourrait plus
-demander la personne de Napoléon au gouvernement provisoire,
-lorsqu'elle ne serait plus dans ses mains. Après la raison d'honneur
-il y avait, pour en agir ainsi, la raison de prudence. Beaucoup de
-militaires parlaient d'aller à la Malmaison chercher Napoléon, pour le
-mettre à la tête des troupes, et livrer sous Paris une dernière
-bataille. En le faisant partir immédiatement, on l'enlevait à ses
-ennemis acharnés comme à ses amis imprudents. L'amiral Decrès et M.
-Merlin furent chargés de se transporter à la Malmaison pour presser
-Napoléon de s'éloigner, en lui remettant l'autorisation de lever
-l'ancre dès qu'il serait à bord des deux frégates de Rochefort, et en
-faisant valoir, pour le décider, les exigences de l'ennemi qui
-demandait sa personne, et l'impossibilité de répondre de sa sûreté à
-la Malmaison, où un parti de cavalerie pouvait aller le surprendre à
-tout moment. Ces ordres donnés, on se rendit à la Chambre des
-représentants pour lui faire savoir à quel point la situation s'était
-aggravée, et lui proposer la mise de Paris en état de siége, les
-autorités civiles continuant d'exister, et conservant leurs pouvoirs,
-par exception au régime des places fortes, où l'autorité militaire
-subsiste seule après la proclamation de l'état de siége. L'assemblée
-que le bruit du canon avait fort agitée, et à laquelle on n'apprit
-rien en lui apportant ces communications, vota l'état de siége à la
-presque unanimité.
-
-[En marge: Le bruit du canon réveille le génie de Napoléon.]
-
-[En marge: Les Prussiens s'étant mis en avance sur les Anglais de deux
-marches au moins, Napoléon imagine de les battre les uns après les
-autres.]
-
-[En marge: Il propose à la commission exécutive de livrer une
-bataille, et de remettre le commandement après la victoire.]
-
-Le bruit du canon dans la plaine Saint-Denis avait ému les habitants
-de la Malmaison comme ceux de la capitale, excepté Napoléon qui ne
-s'alarmait guère parce qu'il connaissait plus qu'homme au monde la
-portée des dangers. Le maréchal Davout, soit pour garantir la
-Malmaison, soit pour empêcher l'ennemi de passer sur la rive gauche de
-la Seine, avait fait barricader les ponts de Neuilly, de Saint-Cloud,
-de Sèvres, et détruire ceux de Saint-Denis, de Besons, de Chatou, du
-Pecq. Ces précautions ne mettaient pas cependant la Malmaison à l'abri
-d'une surprise, et le colonel Brack, officier de cavalerie de la
-garde, y était accouru pour avertir que des escadrons prussiens
-battaient la plaine, qu'on pouvait dès lors être enlevé si on ne se
-tenait sur ses gardes. On eût conçu des alarmes bien plus vives si on
-eût été informé des projets de Blucher que nous aurons bientôt
-occasion de faire connaître. Le général Beker avait trois ou quatre
-cents hommes, et il était résolu à défendre Napoléon jusqu'à la
-dernière extrémité. Une vingtaine de jeunes gens, tels que MM. de
-Flahault, de La Bédoyère, Gourgaud, Fleury de Chaboulon, étaient prêts
-à se faire tuer pour protéger la glorieuse victime confiée à leur
-dévouement. Napoléon souriait de tout ce zèle, disant que l'ennemi
-venait à peine de déboucher dans la plaine Saint-Denis, que la Seine,
-quoique basse, n'était pas facile à franchir, et que les choses
-n'étaient pas telles que le supposait l'imagination alarmée de ses
-fidèles serviteurs. On était presque seuls à la Malmaison. Excepté MM.
-de Bassano, Lavallette, de Rovigo, Bertrand, qui n'en sortaient guère,
-excepté les frères et la mère de Napoléon, excepté la reine Hortense,
-on n'y voyait d'autres visiteurs que quelques officiers échappés de
-l'armée, venant avec des habits en lambeaux, et tout couverts encore
-de la poussière du champ de bataille, informer Napoléon de la marche
-de l'ennemi, et le supplier de se remettre à leur tête. Napoléon les
-écoutait avec sang-froid, les calmait, les remerciait, et faisait son
-profit de leurs renseignements. Sans savoir bien au juste la position
-des coalisés, il avait conclu de ces divers rapports, que, selon sa
-coutume, le fougueux Blucher devançait le sage Wellington, et qu'il
-s'était mis à deux marches des Anglais. Tout de suite, avec la
-promptitude ordinaire de son coup d'oeil militaire, il avait entrevu
-qu'on pouvait surprendre les coalisés éloignés les uns des autres, et
-par un heureux hasard trouver sous Paris l'occasion qu'il avait
-vainement cherchée à Waterloo, de les battre séparément, et de
-rétablir ainsi la fortune des armes françaises. Il devait en effet
-revenir de Soissons au moins 60 mille hommes; on en comptait bien 10
-mille dans Paris, et avec 70 mille combattants on avait plus qu'il ne
-fallait pour écraser Blucher, qui n'en pouvait pas réunir plus de 60
-mille, et Blucher écrasé, on avait chance de faire subir au duc de
-Wellington un sort désastreux. Après un tel triomphe on ne savait pas
-ce que le succès communiquerait de chaleur aux âmes, provoquerait
-d'élan de la part de la nation, et Napoléon, se laissant aller à un
-dernier rêve de bonheur, imagina qu'il serait bien beau de rendre un
-tel service à la France, sans vouloir en profiter pour lui-même, et de
-reprendre le chemin de l'exil après avoir rendu possible un bon traité
-de paix. Sauver peut-être la couronne de son fils, était tout ce qu'il
-attendait de ce dernier fait d'armes!
-
-Il ruminait ce grand projet pendant la nuit du 28 au 29 (car c'était
-dans la soirée même du 28 qu'il avait obtenu les renseignements sur
-lesquels il fondait sa nouvelle combinaison), lorsqu'il fut tout à
-coup interrompu par l'arrivée de MM. Decrès et Boulay de la Meurthe
-(on n'avait pu trouver M. Merlin pour l'envoyer), lesquels vinrent au
-milieu de la nuit lui exprimer les intentions de la commission
-exécutive relativement à son départ. Il les reçut immédiatement, et
-sur la remise de l'ordre qui prescrivait aux capitaines des deux
-frégates de lever l'ancre sans attendre les sauf-conduits, il déclara
-qu'il était prêt à partir, mais qu'il allait auparavant expédier un
-message à la commission exécutive. Il congédia ensuite, le coeur
-serré, ces deux vieux serviteurs qu'il ne devait plus revoir.
-
-[En marge: Le général Beker chargé de ce message.]
-
-Le 29 dès la pointe du jour, il fit préparer ses chevaux de selle,
-endossa son uniforme, manda auprès de lui le général Beker, et avec
-une animation singulière, qu'on n'avait pas remarquée chez lui depuis
-le 18 juin, il exposa ses intentions au général. L'ennemi, dit-il,
-vient de commettre une grande faute, facile du reste à prévoir avec le
-caractère des deux généraux alliés. Il s'est avancé en deux masses de
-soixante mille hommes chacune, qui ont laissé entre elles une distance
-assez considérable pour qu'on puisse accabler l'une avant que l'autre
-ait le temps d'accourir. C'est là une occasion unique, que la
-Providence nous a ménagée, et dont on serait bien coupable ou bien fou
-de ne pas profiter. En conséquence j'offre de me remettre à la tête de
-l'armée, qui à mon aspect reprendra tout son élan, de fondre sur
-l'ennemi en désespéré, et après l'avoir puni de sa témérité, de
-restituer le commandement au gouvernement provisoire..... J'engage,
-ajouta-t-il, ma parole de général, de soldat, de citoyen, de ne pas
-garder le commandement une heure au delà de la victoire certaine et
-éclatante que je promets de remporter non pour moi, mais pour la
-France.--
-
-Le général Beker fut frappé de la belle expression du visage de
-Napoléon en ce moment. C'était la confiance du génie se réveillant au
-sein du malheur, et en dissipant un instant les ombres. Malgré sa
-répugnance à se charger d'une mission dont il n'espérait guère le
-succès, le général partit, pressé par Napoléon de ne pas perdre de
-temps, et courut sur-le-champ aux Tuileries. Il eut beaucoup de peine
-à traverser le pont de Neuilly, complétement obstrué, et trouva en
-séance la commission exécutive, qui n'avait presque pas cessé de
-siéger pendant la nuit. M. Fouché la présidait, et comme toujours
-semblait la composer à lui seul.
-
-[En marge: Refus absolu de M. Fouché, durement exprimé.]
-
-En apercevant le général Beker, M. Fouché lui demanda du ton le plus
-pressant s'il apportait la nouvelle du départ de Napoléon. Le général
-répondit que Napoléon était prêt à partir, mais qu'auparavant il avait
-cru devoir adresser une dernière communication au gouvernement
-provisoire. M. Fouché écouta l'exposé du général Beker avec un silence
-glacé. À peine le général avait-il achevé, que tout le monde se
-taisant, M. Fouché prit la parole. Il avait mis quelques instants,
-mais bien peu, à préparer sa réponse, car il aurait eu la certitude de
-voir la France sauvée, qu'il n'aurait pas voulu qu'elle le fût par les
-mains de Napoléon. Il faut ajouter pour être juste, que comptant peu
-sur le succès des projets militaires de Napoléon, dont il était
-incapable d'apprécier le mérite, croyant y découvrir un nouveau coup
-de ce qu'il appelait sa mauvaise tête, il craignait, si ces projets
-échouaient, de justifier toutes les défiances des généraux ennemis,
-aux yeux de qui l'abdication n'était qu'un piége, et qui voyant leurs
-soupçons réalisés, se vengeraient peut-être sur Paris de la nouvelle
-bataille qu'on leur aurait livrée.--Pourquoi, dit-il durement au
-général Beker, vous êtes-vous chargé d'un pareil message? Est-ce que
-vous ne savez pas où nous en sommes? Lisez les rapports des généraux
-(et en disant ces mots il lui jeta sur la table une liasse de
-lettres), lisez-les, et vous verrez qu'il nous arrive des troupes en
-désordre, incapables de tenir nulle part, et qu'il n'y a plus d'autre
-ressource que d'obtenir à tout prix un armistice. Napoléon ne
-changerait rien à cet état de choses. Sa nouvelle apparition à la tête
-de l'armée nous vaudrait un désastre de plus et la ruine de Paris.
-Qu'il parte, car on nous demande, sa personne, et nous ne pouvons
-répondre de sa sûreté au delà de quelques heures.--Pas un des
-collègues de M. Fouché n'ajouta un mot à ce qu'il avait dit. Ayant
-encore questionné le général sur les personnes qui étaient
-actuellement à la Malmaison, et sachant que M. de Bassano était du
-nombre, il s'écria qu'il voyait bien d'où partait le coup, et il
-écrivit un billet destiné à M. de Bassano, dans lequel il lui répétait
-qu'il y aurait le plus grand danger à retenir Napoléon seulement une
-heure de plus.
-
-[En marge: Napoléon se voyant refusé, se décide à partir pour
-Rochefort.]
-
-Le général Beker regagna la Malmaison en toute hâte, trouva Napoléon
-toujours en uniforme, ses aides de camp préparés, et n'attendant que
-la réponse à son message pour monter à cheval. Quoique Napoléon ne fût
-pas surpris de la réponse qu'on lui apportait, il en fut affligé, et
-un instant courroucé. Mais bientôt il se résigna en voyant qu'on ne
-voulait pas même un dernier service de lui, quelque grand, quelque
-certain que ce service pût être, et il se rappela l'opposition de ses
-maréchaux en 1814, lorsqu'il pouvait accabler les alliés dispersés
-dans Paris. C'était la seconde fois en quinze mois que la fortune lui
-offrant une dernière occasion d'écraser l'ennemi, on refusait de le
-suivre, soit doute, défiance, ou irritation à son égard! Pour la
-seconde fois, il recueillait le triste prix d'avoir fatigué, dégoûté,
-si on peut le dire, le monde de son génie!
-
-[En marge: Le 29 juin au soir, Napoléon quitte la Malmaison.]
-
-Dès lors il ne songea plus qu'à s'éloigner. Ses compagnons d'exil
-étaient choisis: c'étaient le général Bertrand, le duc de Rovigo, le
-général Gourgaud. Drouot aurait dû être du nombre, mais lui seul ayant
-été jugé capable de commander la garde impériale après que Napoléon
-serait parti, il avait été obligé d'accepter ce commandement. Napoléon
-lui-même le lui avait prescrit. Il regrettait Drouot, disait-il, comme
-le plus noble coeur, le meilleur esprit qu'il eût connu. Mais il ne
-désespérait pas de le voir en Amérique, ainsi que le comte Lavallette
-et quelques autres sur lesquels il comptait. Sa mère, ses frères, la
-reine Hortense, devaient aller l'y rejoindre. Tous ses préparatifs
-terminés, il se décida à partir vers la fin du jour. Il avait peu
-songé à se procurer des ressources pécuniaires, et avait confié à M.
-Laffitte quatre millions en or, qui par hasard s'étaient trouvés dans
-un fourgon de l'armée. La reine Hortense voulut lui faire accepter un
-collier de diamants, pour qu'il eût toujours sous la main une
-ressource disponible et facile à dissimuler. Il le refusa d'abord,
-cependant, comme elle insistait en pleurant, il lui permit de cacher
-ces diamants dans ses habits, puis embrassant sa mère, ses frères, la
-reine Hortense, ses généraux, il monta en voiture à cinq heures (29
-juin, 1815), tout le monde jusqu'aux soldats de garde fondant en
-larmes. Il se dirigea sur Rambouillet en évitant Paris, Paris, où il
-ne devait plus rentrer que vingt-cinq ans après, dans un char
-funèbre, ramené mort aux Invalides par un roi de la maison d'Orléans,
-qui lui-même n'est plus aux Tuileries au moment où j'achève cette
-histoire, tant les habitants de ce redoutable palais s'y succèdent
-vite dans le siècle orageux où nous vivons!
-
-Tandis qu'il quittait cette France où il venait de faire une si courte
-et si funeste apparition, un message annonçait son départ à la
-commission exécutive et aux deux Chambres. Dans celle des
-représentants, où l'on n'avait plus guère de doute sur ce qu'il
-fallait espérer de l'abdication, un saisissement douloureux suivit la
-lecture du message, et on sentit bien que Napoléon partait pour
-toujours, et que prochainement on partagerait son sort, les uns
-destinés à l'oubli ou à l'exil, les autres au dernier supplice!
-
-[En marge: M. Fouché fait arriver aux avant-postes la nouvelle du
-départ de Napoléon, afin de faciliter la conclusion d'un armistice.]
-
-Délivré de cet incommode voisin, M. Fouché reprit plus activement que
-jamais des communications dont il faisait des intrigues, au lieu d'en
-faire une grande et loyale négociation, premièrement pour la France,
-et secondement pour les hommes compromis dans nos diverses
-révolutions. Il avait un double objet, traiter avec Louis XVIII et les
-chefs de la coalition, aux meilleures conditions possibles, et comme
-il fallait du temps, obtenir un armistice qui lui laissât tout le
-loisir nécessaire pour parlementer. Ne se contentant pas de M. de
-Vitrolles, chargé de négocier avec les royalistes, du général Tromelin
-chargé d'établir des relations avec le duc de Wellington, il fit choix
-d'un nouvel agent destiné également à s'aboucher avec le généralissime
-britannique: c'était un Italien fort remuant, nommé Macirone, qui de
-Romain s'était fait Napolitain, puis Anglais, et avait servi
-d'intermédiaire à Murat lorsque celui-ci s'était donné à la coalition.
-Présent à Paris depuis la catastrophe de Murat, et connu de M. Fouché,
-il était un agent assez commode à envoyer à travers les avant-postes
-ennemis jusqu'au camp des Anglais. M. Fouché l'y envoya en effet pour
-savoir au juste ce que le duc de Wellington voulait sous le double
-rapport du gouvernement de la France et de l'armistice. En même temps
-il fit mander par toutes les voies aux négociateurs de l'armistice le
-départ de Napoléon, afin de prouver que l'abdication de celui-ci
-n'était pas une feinte, et d'éviter qu'on ne fît dépendre le succès
-des négociations de la remise de sa personne aux armées ennemies.
-
-[En marge: Arrivée des commissaires chargés de l'armistice au quartier
-général ennemi.]
-
-[En marge: C'est avec le duc de Wellington que s'établit la
-négociation.]
-
-On a vu que les premiers négociateurs après avoir conféré sur la route
-de Laon avec les officiers prussiens, s'étaient acheminés vers le Rhin
-pour traiter de la paix avec les souverains eux-mêmes. Les seconds
-négociateurs avaient été dirigés sur le quartier général des généraux
-anglais et prussien pour traiter de l'armistice. C'était à ces
-derniers qu'était dévolue la mission essentielle, celle d'arrêter
-l'ennemi en marche sur Paris. La question allait dès lors se trouver
-transportée tout entière au camp du duc de Wellington. En effet le
-maréchal Blucher, patriote sincère et ardent, guerrier héroïque mais
-violent au delà de toute mesure, ne possédait ni le secret ni la
-confiance de la coalition, et bien qu'ayant décidé la victoire de
-Waterloo par son infatigable dévouement à la cause commune, il
-n'avait cependant pas l'importance qui en général s'attache au bon
-sens plus qu'à la gloire elle-même. Ce n'était donc pas à lui,
-quoiqu'il fût le plus rapproché, qu'il fallait s'adresser, mais au duc
-de Wellington. Les commissaires chargés de négocier l'armistice, MM.
-Boissy d'Anglas, de Flaugergues, de La Besnardière, les généraux
-Andréossy, Valence, se dirigèrent d'abord vers les avant-postes qui
-étaient exclusivement prussiens, puisque l'armée anglaise était encore
-en arrière, furent accueillis fort poliment par M. de Nostiz, et
-conduits de poste en poste sans pouvoir rencontrer le maréchal
-Blucher, soit qu'il ne fût pas disposé à les recevoir, soit qu'il ne
-fût pas facile à joindre. Après diverses allées et venues, M. de
-Nostiz leur conseilla lui-même de voir le duc de Wellington, qui
-pourrait les entendre plus utilement que le général prussien. Le
-général anglais était à Gonesse, et les commissaires s'y rendirent
-pour s'aboucher avec lui. Ils avaient sagement fait, car c'était là
-seulement que se trouvait la tête capable de diriger une révolution,
-qui pour notre malheur allait être la seconde accomplie par les mains
-de l'étranger.
-
-[En marge: Avantage de traiter avec ce personnage, qui jouit de la
-confiance générale.]
-
-[En marge: Ses sages opinions sur le gouvernement de la France.]
-
-[En marge: Nécessité, selon lui, d'ajouter à la Charte une exécution
-plus franche, et de composer un véritable ministère constitutionnel.]
-
-[En marge: Opinions qui régnaient à la cour de Gand.]
-
-[En marge: Déchaînement universel et injuste contre M. de Blacas.]
-
-Heureusement, si on peut prononcer ce mot quand un pays est à la merci
-de l'ennemi, heureusement le duc de Wellington, s'il n'avait pas le
-génie, avait le bon sens, le bon sens pénétrant et ferme, à un degré
-tel que sous ce rapport le général britannique ne craint la
-comparaison avec aucun personnage historique. Sans une forte portion
-de vanité, bien pardonnable du reste dans sa situation, on aurait pu
-dire qu'il était sans faiblesse. À sa gloire militaire, singulièrement
-accrue depuis ces dernières journées, il ajoutait la réputation d'un
-esprit politique auquel on pouvait tout confier. Ayant paru quelques
-jours à Vienne, il y avait conquis la confiance générale, et ayant été
-ambassadeur à Paris pendant la moitié d'une année, il avait pris sur
-Louis XVIII et sur le parti royaliste tout l'ascendant qu'il est
-possible de prendre sur des gens de peu de lumières et de beaucoup de
-passions. Il jugeait favorablement Louis XVIII, était d'avis qu'il
-fallait le replacer sur le trône pour le repos de la France et de
-l'Europe, en lui donnant un meilleur entourage, et en lui faisant
-entendre d'utiles conseils. Appréciant du point de vue d'un Anglais ce
-qui s'était passé en France en 1814, il avait pensé et dit qu'avec la
-charte de Louis XVIII on pouvait rendre un pays libre et prospère, et
-qu'il n'avait manqué à cette charte que d'être convenablement
-pratiquée. Pour le duc de Wellington, que l'expérience de son pays
-éclairait, la pratique aurait consisté dans un ministère homogène,
-bien dirigé, indépendant du Roi et des princes, recevant l'influence
-des Chambres et sachant à son tour les conduire. Il n'avait rien vu de
-semblable dans le ministère de 1814, composé d'un grand seigneur,
-homme d'esprit, paresseux, absent (M. de Talleyrand était alors à
-Vienne), d'un favori, M. de Blacas, personnage froid, roide, ne
-sortant guère de l'intimité du Roi, enfin de quelques hommes spéciaux,
-sans relation les uns avec les autres, tous dominés par un conseil
-royal où s'agitaient des princes rivaux et peu d'accord. Aussi le duc
-de Wellington n'avait-il cessé d'écrire soit à Londres, soit à Vienne,
-que ce qui manquait à Louis XVIII, c'était un ministère qui eût
-l'unité nécessaire pour gouverner. Établi près de Gand, pendant les
-mois d'avril et de mai, il n'avait cessé de faire entendre les mêmes
-critiques à la cour exilée. Il n'y avait qu'une objection à opposer à
-cette manière de juger la situation, c'est que si le remède proposé
-était bon, il fallait cependant que ceux auxquels il était destiné
-consentissent à se l'appliquer. Or, Louis XVIII aurait subi peut-être
-un vrai ministère, pour se débarrasser des princes de sa famille et de
-l'émigration, mais ces princes et cette émigration n'en auraient voulu
-à aucun prix. Il n'était pas possible toutefois de repousser
-absolument les conseils d'un homme tel que le duc de Wellington, et
-ceux qui entouraient Louis XVIII à Gand, voulant déférer au moins en
-apparence à ces conseils, avaient accordé que le ministère avait
-_manqué d'unité_. Or, à qui devait-on s'en prendre? À tout le monde,
-si on avait été juste; mais il faut à chaque époque une victime qu'on
-charge des fautes de tous, et souvent de celles d'autrui plus que des
-siennes. Cette victime, la situation l'avait indiquée et fournie:
-c'était M. de Blacas. Ce personnage, dont nous avons déjà eu occasion
-de parler, ne manquait ni d'esprit ni de sens, et il était en outre
-d'une parfaite droiture. Mais il avait le malheur de passer pour le
-favori du Roi, et d'être un favori sec et hautain. Certes, bien qu'il
-nourrît dans son coeur les passions d'un émigré, il était loin d'avoir
-inspiré ou appuyé les fautes de l'émigration, car il suivait les
-volontés de Louis XVIII, qui n'inclinait pas vers ces fautes. Il avait
-même souvent résisté aux princes, surtout au comte d'Artois, et si on
-cherchait un coupable qui expiât justement les erreurs des émigrés, ce
-n'était pas lui assurément qu'on aurait dû choisir. Mais odieux au
-parti libéral par ses formes et ses opinions connues, odieux au parti
-des princes comme le représentant particulier de Louis XVIII, il fut
-pris par tous comme la victime expiatoire, et, depuis la sortie de
-Paris, c'était contre lui qu'on se déchaînait de toute part. Accordant
-la maxime de lord Wellington qu'il fallait un ministère qui eût de
-l'unité, on ajoutait qu'il ne pouvait en exister un semblable avec le
-favori qui dominait le Roi et le ministère, et à Gand les amis exaltés
-du comte d'Artois le disaient, comme les modérés qui voulaient dans le
-gouvernement une direction plus libérale, de manière que M. de Blacas,
-par des motifs absolument contraires, était voué par tous à la haine
-de tous. Les choses avaient été poussées à ce point qu'à Gand même, au
-milieu de l'exil commun, on avait écrit des brochures violentes contre
-lui. Il y a dans certains moments des noms que la multitude poursuit
-machinalement d'une haine dont elle serait bien embarrassée de donner
-les motifs. C'était le cas de M. de Blacas alors dans le sein du parti
-royaliste.
-
-[En marge: Grande importance acquise par M. de Talleyrand.]
-
-Ces injustices convenaient à un homme qui, sans les partager, devait
-en profiter, c'était M. de Talleyrand. Il s'était attribué auprès de
-la cour de Gand le mérite de tout ce qu'on avait fait à Vienne,
-c'est-à-dire des résolutions si promptes qui avaient été prises
-contre Napoléon, et qui avaient amené sa seconde et dernière chute.
-Ces mesures étaient dues aux passions qui régnaient à Vienne, bien
-plus qu'à l'influence de M. de Talleyrand; mais les émigrés de Gand,
-ignorant ce qui se passait au congrès, n'en jugeant que par les effets
-extérieurs, ayant vu la foudre partir de Vienne, avaient attribué à M.
-de Talleyrand qui s'y trouvait, le mérite de l'avoir lancée. Personne
-ne lui contestait donc cette importance, et comme la haine portait
-actuellement non sur lui qui avait été absent pendant toute l'année,
-mais sur M. de Blacas qui n'avait cessé d'être à côté du Roi, M. de
-Talleyrand passait pour avoir sauvé tout ce que M. de Blacas avait
-perdu. M. de Talleyrand, qui voyait avec déplaisir entre lui et le Roi
-un personnage dont il fallait toujours subir l'entremise, et qui
-n'était pas fâché de s'en débarrasser, avait uni sa voix à toutes
-celles qui s'élevaient contre M. de Blacas, et les émigrés eux-mêmes,
-contents d'avoir son assentiment, l'en avaient récompensé en
-glorifiant ses services. Il s'était donc établi une sorte de concours
-étrange de toutes les influences contre M. de Blacas, comme s'il eût
-été la cause unique de tous les maux, dont aucun cependant n'était son
-ouvrage. En même temps s'était formé un ensemble d'idées auquel chacun
-aussi avait contribué pour sa part. Tandis que le duc de Wellington,
-raisonnant en Anglais, disait qu'on avait manqué d'un ministère
-homogène, ce qui était parfaitement vrai, les hommes sages de
-l'émigration de Gand, tels que MM. Louis, de Jaucourt, etc., disaient
-que ce n'était pas tout, que s'il fallait écarter les favoris, il
-fallait aussi écarter les princes, rassurer les acquéreurs de biens
-nationaux fortement alarmés, rassurer les campagnes contre le retour
-de la dîme et des droits féodaux, et tâcher autant que possible de
-séparer la cause des Bourbons de celle des puissances étrangères.--À
-cela les émigrés n'opposaient aucune objection, mais ils ajoutaient
-qu'il fallait également rendre la sécurité aux honnêtes gens, et pour
-atteindre ce résultat punir d'une manière exemplaire les coupables
-qui, par leurs complots, avaient amené la seconde chute de la
-monarchie, et que la sûreté du trône y était aussi intéressée que sa
-dignité. Jamais en effet on ne leur aurait ôté de l'esprit qu'il avait
-existé une immense conspiration, dans laquelle étaient entrés avec les
-chefs de l'armée quantité de personnages civils, qui s'étaient mis en
-communication avec l'île d'Elbe, et avaient préparé la catastrophe du
-20 mars. Loin de reconnaître dans cette catastrophe leurs fautes, ils
-n'y voyaient que le crime de ceux qu'ils détestaient; et les
-convaincre du contraire, c'est-à-dire de la vérité, était d'autant
-plus difficile que cette erreur était partagée par les hommes sages de
-la cour de Gand, et même par les hommes les plus politiques de la
-coalition, tels que le prince de Metternich, les comtes de Nesselrode
-et Pozzo di Borgo, le duc de Wellington. De ce concours d'idées, les
-unes justes, les autres fausses, il résultait une sorte de programme,
-consistant à dire qu'il fallait en rentrant en France composer un
-ministère _un_, rassurer les intérêts alarmés, se séparer autant que
-possible de l'étranger, et punir quelques grands coupables. Presque
-toutes ces conditions semblaient implicitement contenues dans
-l'éloignement de M. de Blacas, et l'avénement de M. de Talleyrand au
-rôle de principal ministre.
-
-[En marge: Singulière faveur dont jouit M. Fouché auprès des
-royalistes.]
-
-On ne ferait pas connaître complétement l'état d'esprit de la cour
-exilée, si on n'ajoutait pas qu'il y régnait une singulière faveur à
-l'égard du duc d'Otrante. Tandis qu'on prêtait à M. de Talleyrand le
-mérite d'avoir tout conduit à Vienne, on prêtait à M. Fouché le mérite
-d'avoir tout conduit à Paris. À Vienne s'était renouée la coalition
-qui avait vaincu Napoléon à Waterloo, mais à Paris s'était nouée
-l'intrigue qui, en arrachant à Napoléon sa seconde abdication, avait
-consommé sa ruine. Les lettres de M. de Vitrolles, et en général les
-rapports des divers agents royalistes étaient d'accord pour attribuer
-exclusivement à M. Fouché le mérite de cette intrigue, et les
-royalistes ardents qui l'avaient déjà pris en gré avant le 20 mars,
-disaient qu'ils avaient eu bien raison alors de voir en lui l'homme
-qui aurait pu tout sauver, car c'était ce même homme qui venait de
-tout sauver aujourd'hui. À cela les esprits modérés n'objectaient
-rien, et c'était un choeur universel de louanges pour le régicide qui
-venait de trahir Napoléon qu'il détestait, dans l'intérêt des Bourbons
-qu'il n'aimait pas, mais qu'il craignait peu, se figurant avec son
-ordinaire fatuité qu'il les mènerait comme de vieux enfants. Si on
-avait demandé à ces émigrés de Gand d'accepter tel honnête homme,
-connu par un amour sage et modéré de la liberté, on les aurait
-révoltés. Mais s'attacher un intrigant réputé habile, leur paraissait
-le comble de l'habileté. Voyant dans la Révolution française non de
-saines et grandes idées à dégager d'un chaos d'idées folles, mais un
-vrai déchaînement des puissances de l'enfer à réprimer, il leur
-fallait non pas un homme éclairé qui sût séparer les bonnes idées des
-mauvaises, mais une espèce de magicien infernal, fût-il couvert du
-sang royal, qui pût contenir ces puissances déchaînées. M. Fouché
-était pour eux ce magicien. En réalité, il n'était qu'un intrigant;
-léger, présomptueux, sans repos, et il eût été un scélérat, qu'il ne
-leur aurait pas moins convenu. Et c'étaient d'honnêtes gens qui
-raisonnaient de la sorte; tant le défaut de lumières conduit jusqu'aux
-approches du mal des âmes qui, si elles le voyaient distinctement,
-s'en éloigneraient avec horreur!
-
-[En marge: Louis XVIII, tranquille au milieu de ces agitations,
-voudrait conserver M. de Blacas.]
-
-Pourtant le tranquille Louis XVIII n'était pour rien ni dans ces
-agitations, ni dans ces injustices, ni dans ces engouements. M. de
-Blacas ne lui semblait pas l'homme qui l'avait perdu, pas plus que MM.
-de Talleyrand et Fouché ne lui semblaient ceux qui l'avaient sauvé. Ce
-n'était ni aux déclarations de Vienne, ni aux intrigues de Paris, ni
-même à la bataille de Waterloo, qu'il croyait devoir son
-rétablissement déjà certain à ses yeux, mais à sa descendance de Henri
-IV et de Louis XIV! Cependant avec son sens habituel il accordait
-quelque mérite à celui, qui avait vaincu Napoléon à Waterloo, il
-faisait cas de sa personne, lui savait gré de ses dispositions
-bienveillantes, et était prêt à déférer à ses avis dans une certaine
-mesure. Le duc de Wellington lui avait fort conseillé de composer un
-ministère homogène, _un_ comme on disait alors, d'écarter l'influence
-des émigrés et des princes, d'accorder l'autorité principale à M. de
-Talleyrand, et d'éloigner M. de Blacas, non que celui-ci fût coupable,
-mais parce qu'il était l'objet d'une répulsion universelle. Louis
-XVIII avait trouvé ces conseils fort sages, mais dans le nombre celui
-d'exclure M. de Blacas lui déplaisait au plus haut point. Le
-_favoritisme_ chez Louis XVIII n'était autre chose que de l'habitude.
-Il s'était accoutumé à voir M. de Blacas à ses côtés, il appréciait
-ses principes, sa droiture, son esprit, il ne lui connaissait aucun
-tort réel, et avait la finesse de comprendre que les amis du comte
-d'Artois poursuivaient dans le prétendu favori l'ami dévoué du Roi.
-C'était un motif pour qu'il tînt à M. de Blacas, et qu'il ne se privât
-pas volontiers de ses services. Aussi avait-il paru s'obstiner à le
-conserver.
-
-M. de Talleyrand avait quitté Vienne pour se rendre à Bruxelles, à
-l'époque où les souverains et leurs ministres abandonnaient le
-congrès, pour se mettre à la tête de leurs armées. M. de Talleyrand en
-partant de Vienne avait affiché un extrême dégoût du pouvoir, et
-déclaré bien haut que si on ne le délivrait pas des émigrés, il
-n'accepterait plus d'être le ministre de Louis XVIII, en quoi les
-membres de la coalition, assez enclins à condamner l'émigration,
-l'avaient fort approuvé. La plupart même avaient écrit à Gand qu'il
-fallait ménager M. de Talleyrand, et suivre entièrement ses conseils.
-Arrivé à Bruxelles, M. de Talleyrand s'y était arrêté, et avant de se
-transporter auprès du Roi avait spécifié les conditions sur
-lesquelles on paraissait généralement d'accord: ministère _un_,
-éloignement des influences de cour, déclarations rassurantes pour les
-intérêts inquiets, punition des coupables de la prétendue conspiration
-bonapartiste, et grand soin de séparer la cause royale de celle de
-l'étranger. Quant à ce dernier objet M. de Talleyrand avait imaginé
-une étrange combinaison, c'était que Louis XVIII quittât Gand avec sa
-cour, gagnât la Suisse, et entrât en France par l'Est, tandis que les
-souverains victorieux y entreraient par le Nord. Ces conditions
-indiquées, M. de Talleyrand était resté à Bruxelles, où il paraissait
-vouloir attendre qu'elles fussent agréées.
-
-[En marge: Conseils du duc de Wellington, et programme de gouvernement
-qu'il propose à Louis XVIII.]
-
-Telle était la situation des choses au moment où le duc de Wellington
-apprenant l'abdication de Napoléon avait précipité sa marche sur
-Paris, à la suite des Prussiens. Avec son grand sens, il vit
-sur-le-champ ce qu'il convenait de faire. Cette lutte entre Louis
-XVIII et M. de Talleyrand lui parut fâcheuse. Il conseilla à Louis
-XVIII de céder à M. de Talleyrand sur tous les points, un seul
-excepté, l'entrée en France par la frontière de l'Est. Il lui semblait
-qu'il fallait au contraire que Louis XVIII arrivât tout de suite, pour
-faire cesser à Paris les divagations d'esprit; qu'il promulguât en
-même temps une déclaration des plus claires, des plus positives, dans
-laquelle en constatant que la dernière guerre était l'oeuvre de
-Napoléon et non des Bourbons, il annoncerait qu'il venait s'interposer
-une seconde fois entre l'Europe et la France afin de les pacifier,
-dans laquelle il rassurerait les acquéreurs de biens nationaux,
-promettrait la formation d'un ministère homogène et indépendant, la
-prochaine réunion des Chambres, enfin la punition des coupables,
-réduite aux vrais auteurs de la conspiration qui avait ramené Napoléon
-en France. D'un autre côté lord Wellington fit dire à M. de Talleyrand
-de se contenter de ces concessions, de se réunir à Louis XVIII le plus
-tôt possible, et de pénétrer en France par la frontière la plus
-proche, celle du Nord, et non celle de l'Est qui était trop éloignée.
-
-[En marge: Ces conseils donnés, le duc de Wellington se rend aux
-portes de Paris.]
-
-[En marge: Le duc de Wellington regarde comme très-difficile d'enlever
-Paris de vive force, et conseille au maréchal Blucher d'y entrer par
-négociation.]
-
-Ces conseils donnés avec toute l'autorité du vainqueur de Waterloo, le
-duc de Wellington partit pour se mettre à la tête de l'armée anglaise.
-Arrivé près de Paris, il essaya de faire entrer la raison dans la tête
-de Blucher, comme il venait d'essayer de la faire entrer dans la tête
-des Bourbons et des émigrés. On lui avait rapporté que Blucher voulait
-s'emparer de la personne de Napoléon, et comme on le disait alors
-tâcher _d'en débarrasser le monde_. Le duc de Wellington lui adressa
-sur-le-champ une lettre qui sera dans la postérité l'un de ses
-principaux titres de gloire.--La personne de Napoléon, lui écrivit-il
-en substance, n'appartient ni à vous ni à moi, mais à nos souverains
-qui en disposeront au nom de l'Europe. Si par hasard il leur fallait
-un bourreau, je les prierais de choisir un autre que moi, et je vous
-conseille, pour votre renommée, de suivre mon exemple.--Le départ de
-Napoléon, qu'il ne connaissait pas encore, allait du reste faire
-disparaître toute difficulté à cet égard. Le duc de Wellington
-s'occupa ensuite d'arrêter avec Blucher le système des opérations
-militaires à exécuter sous les murs de Paris. Les armées anglaise et
-prussienne n'avaient pu amener qu'environ 120 mille hommes,
-quoiqu'elles eussent ouvert la campagne avec 220 mille, ce qui
-prouvait qu'il ne leur en avait pas peu coûté de triompher de nous.
-Elles formaient une longue colonne dont la tête était près de Paris,
-la queue à la frontière. Napoléon n'étant plus là pour profiter de
-cette marche imprudente, le danger n'était pas grand; d'ailleurs cette
-mauvaise disposition se corrigeait d'heure en heure par l'effort des
-Anglais pour rejoindre les Prussiens. Mais 120 mille hommes pour
-forcer l'armée française sous Paris, c'était peu. La rive droite de la
-Seine, celle qui se présente la première, était fortement retranchée;
-la rive gauche l'était médiocrement, mais il fallait passer la rivière
-pour aller tenter au delà une opération difficile. On ne pouvait pas
-estimer à moins de 90 mille hommes les défenseurs de la capitale, dont
-60 et quelques mille revenus de Flandre, les autres consistant en
-dépôts, marins, fédérés, élèves des écoles. C'était donc une
-singulière témérité que de prétendre emporter Paris de vive force, et
-négocier valait mieux, militairement et politiquement. On aurait ainsi
-le double avantage de ne pas compromettre le succès de Waterloo, et de
-ne pas ajouter à la profonde irritation des Français. Le duc de
-Wellington à la première vue des choses n'avait pu s'empêcher de
-penser de la sorte, mais le maréchal Blucher n'était point de cet
-avis. Il voulait avoir l'honneur en 1815, comme en 1814, d'entrer le
-premier dans Paris, et l'avantage d'y lever de grosses contributions
-pour son armée, peut-être même de faire pis encore, s'il y avait
-combat. Heureusement l'autorité du général prussien était loin
-d'égaler celle du général britannique.
-
-[En marge: Il s'abouche avec les commissaires chargés de négocier
-l'armistice.]
-
-[En marge: Il ne dissimule pas la nécessité d'admettre les Bourbons.]
-
-[En marge: Les commissaires ne repoussent pas les Bourbons, et
-n'insistent que sur les conditions de leur rétablissement.]
-
-Telles étaient les dispositions, soit à Gand, soit au quartier général
-des armées alliées, lorsque nos commissaires s'abouchèrent avec le duc
-de Wellington à quelques lieues des murs de Paris, le 29 juin au
-matin. Il les accueillit avec beaucoup de politesse, mais en laissant
-voir des volontés parfaitement arrêtées. D'abord il paraissait douter
-de la sincérité de l'abdication de Napoléon, et demandait sa personne
-dont l'Europe disposerait seule, ce qui signifiait qu'un acte de
-barbarie n'était pas possible dès qu'on devait délibérer en commun.
-Les négociateurs lui disant que Napoléon devait être parti pour
-Rochefort, il avait répondu qu'après lui restait son parti, parti de
-violence, avec lequel la France ni l'Europe ne pouvaient espérer de
-repos. Tout en ayant grand soin de répéter que l'Europe n'entendait
-pas se mêler du gouvernement intérieur de la France, il avait sous
-forme d'avis amical mais fort positif, conseillé de reprendre les
-Bourbons. De leur côté les représentants de la commission exécutive,
-en rappelant que l'Europe avait promis de ne pas violenter la France
-dans le choix de son gouvernement, s'étaient montrés peu contraires au
-retour des Bourbons, quelques-uns même tout à fait favorables, mais le
-principe du retour admis, ils s'étaient longuement étendus sur les
-conditions. Quant à cet objet, le duc de Wellington avait répondu
-qu'il ne fallait pas faire subir au Roi l'humiliation de conditions
-imposées, qu'on devait s'en fier à l'efficacité de la Charte de 1814,
-qu'avec cette Charte on pouvait être libre, si on savait s'en servir;
-que ce qui avait manqué l'année précédente, c'était un ministère un et
-indépendant; que Louis XVIII avait promis formellement d'en composer
-un pareil, et qu'on obtiendrait sur ce sujet et sur d'autres toutes
-les satisfactions raisonnablement désirables.
-
-[En marge: Le duc de Wellington promet de chercher à les satisfaire.]
-
-M. de Flaugergues, homme d'esprit, d'opinions libérales
-très-prononcées, avait répliqué qu'il doutait qu'on pût amener les
-Chambres à accepter les Bourbons sans conditions, et il avait insisté
-sur un changement à la Charte, changement alors vivement désiré, et
-relatif à l'initiative des Chambres. La Charte de 1814 avait entouré
-cette initiative de très-grandes précautions, et on croyait à cette
-époque que l'influence des Chambres consistait dans le partage de
-l'initiative législative avec la couronne, parce qu'on n'avait pas
-encore appris par l'expérience que cette influence ne s'exerce
-véritablement que par un ministère pris dans le sein de la majorité,
-et que lorsque les Chambres ont la faculté d'en faire arriver un
-pareil au pouvoir, elles ont conquis non-seulement l'initiative, mais
-le gouvernement tout entier, dans la mesure du moins où elles peuvent
-l'exercer sans péril. Dans l'ignorance où l'on était alors de cette
-vérité, on tenait à l'initiative avec un entêtement puéril mais
-universel. Lord Wellington promit de solliciter cette concession de la
-part de Louis XVIII, et ajourna ces pourparlers au lendemain. Avant
-de se séparer, on lui demanda si un prince de la maison de Bourbon
-autre que Louis XVIII (on indiquait sans le nommer M. le duc
-d'Orléans) aurait chance d'être accueilli par les souverains coalisés.
-Le duc répondit qu'il y penserait, et qu'il s'expliquerait sur ce
-sujet dans une prochaine entrevue.
-
-[En marge: Pendant ce temps arrive la déclaration de Cambrai, faite
-par Louis XVIII, et offrant un programme de gouvernement.]
-
-[En marge: Contenu de cette déclaration.]
-
-Le duc employa le reste du jour à disposer ses troupes, à voir et à
-entretenir le maréchal Blucher pour lui inculquer ses idées, et, soit
-dans la nuit, soit le lendemain, eut de nouvelles conférences avec les
-envoyés de la commission exécutive. Dans l'intervalle, ces messieurs
-avaient appris d'une manière certaine le départ de Napoléon, et de son
-côté le duc de Wellington avait reçu des nouvelles fort importantes de
-la cour de Gand. Les gardes anglaises ayant surpris la place de
-Cambrai, Louis XVIII y était entré accompagné de M. de Talleyrand, et
-avait donné, à la date du 28 juin, la déclaration dite _de Cambrai_,
-qui était la déclaration de Saint-Ouen de la seconde restauration.
-Dans cette pièce, Louis XVIII disait qu'_une porte de son royaume
-étant ouverte devant lui_, il accourait pour se placer une seconde
-fois entre l'Europe et la France, que c'était la seule manière dont
-_il voulait prendre part à la guerre_, car il avait défendu aux
-princes de sa famille de _paraître dans les rangs des étrangers_; qu'à
-sa première entrée en France il avait trouvé les passions vivement
-excitées, qu'il avait cherché à les modérer en prenant entre elles la
-position d'un médiateur et d'un arbitre, qu'au milieu des difficultés
-de tout genre son gouvernement _avait dû faire des fautes_, mais que
-l'expérience ne serait pas perdue; qu'il avait donné la Charte, qu'il
-entendait la maintenir, et y _ajouter même toutes les garanties qui
-pouvaient en assurer le bienfait_; que _l'unité du ministère était la
-plus forte qu'il pût offrir_; qu'on avait parlé du projet de
-rétablissement de la dîme et des droits féodaux, d'atteinte même à
-l'irrévocabilité des ventes nationales, que c'étaient là d'indignes
-calomnies inventées par _l'ennemi commun_, pour en profiter, et qu'il
-suffisait de lire la Charte pour acquérir la certitude que rien de
-pareil ne pouvait jamais être à craindre; qu'enfin, en rentrant au
-milieu de ses sujets, desquels il avait reçu tant de preuves
-d'affection et de fidélité, il avait le parti pris d'oublier tous les
-actes commis pendant la dernière révolution; que cependant _une
-trahison dont les annales du monde n'offraient pas d'exemple_ avait
-été commise, que cette trahison avait fait couler le sang des
-Français, et amené une seconde fois l'étranger au coeur du pays, que
-_la dignité du trône, l'intérêt de la France, le repos de l'Europe_,
-ne permettaient pas qu'elle restât impunie; que les coupables de cette
-trame horrible seraient _désignés par les Chambres à la vengeance des
-lois_, et que la justice prononcerait.
-
-Cette déclaration était signée de Louis XVIII et de M. de Talleyrand.
-Elle contenait, comme on le voit, les idées qui avaient cours dans le
-moment. Les modérés y avaient mis l'aveu des fautes commises, le
-maintien et le développement de la Charte, les garanties aux
-acquéreurs de biens nationaux; le sage Wellington y avait introduit
-l'unité du ministère, et les purs émigrés la vengeance contre les
-prétendus auteurs de la conspiration de l'île d'Elbe, qui n'avait
-consisté que dans les fautes du gouvernement royal et dans l'habileté
-de Napoléon à en profiter.
-
-[En marge: Le duc de Wellington s'attache à montrer à nos commissaires
-les avantages de la déclaration de Cambrai.]
-
-[En marge: Demande de quelques explications par nos négociateurs.]
-
-[En marge: Réponse du duc de Wellington.]
-
-Ces deux faits du départ de Napoléon et de l'arrivée de Louis XVIII
-avec sa déclaration, devaient simplifier beaucoup la tâche du duc de
-Wellington et des négociateurs de l'armistice. Ceux-ci annoncèrent au
-duc de Wellington le départ de Napoléon, et il n'y avait plus dès lors
-à demander qu'on livrât sa personne. Le duc de Wellington aborda tout
-de suite la question de la dynastie à substituer à celle des
-Bonaparte. La transmission de la couronne à Napoléon II ne lui parut
-pas mériter qu'on la traitât sérieusement, et il s'occupa uniquement
-de l'idée mise en avant, d'un prince de Bourbon autre que Louis XVIII.
-Sans désigner aucun individu, il soutint que pour le repos de l'Europe
-et de la France, un monarque dont les droits ne seraient pas contestés
-valait infiniment mieux qu'un prince appelé en dehors de la succession
-régulière, qu'un tel prince serait infailliblement inquiet,
-entreprenant, porté aux actions d'éclat, et que ce n'était point une
-disposition désirable, même pour la France, dont la politique n'aurait
-plus dès lors le calme et la prudence nécessaires. Il déclara au
-surplus, en spécifiant bien qu'il n'avait aucune instruction précise à
-ce sujet, que dans sa conviction une telle combinaison ne serait point
-agréée. Il ajouta qu'en tout cas, si la France voulait absolument
-Napoléon II, ou un membre de la famille de Bourbon autre que Louis
-XVIII, l'Europe serait obligée d'exiger des garanties plus grandes,
-par exemple l'occupation de quelques places fortes. C'était exclure
-d'une manière indirecte mais positive tout autre choix que celui de
-Louis XVIII. Le duc de Wellington montra ensuite la déclaration de
-Cambrai, et fit valoir ce qu'elle contenait d'avantageux, comme aurait
-pu le faire l'Anglais le plus versé dans le système de la monarchie
-constitutionnelle. Les représentants du gouvernement provisoire
-n'élevèrent que deux objections, relatives, l'une à la restriction
-mise à l'oubli général des actes et des opinions, l'autre à la
-convocation des Chambres. Quant à la restriction mise à l'oubli
-général, ils semblaient craindre qu'elle ne s'appliquât aux régicides,
-et, comme tout le monde, ils étaient si persuadés qu'il avait existé
-une conspiration pour ramener Napoléon, qu'ils ne songeaient pas même
-à soutenir que les auteurs de cette conspiration dussent rester
-impunis. Ils étaient bien loin de se douter que sous prétexte de
-poursuivre une conspiration qui n'avait existé que dans l'imagination
-exaltée des royalistes, on verserait le sang le plus illustre et le
-plus héroïque, et ils se contentèrent de l'explication donnée par le
-duc de Wellington relativement aux régicides, lesquels, disait-il,
-étaient si peu menacés, que le Roi avait voulu et voulait encore
-prendre M. Fouché pour ministre. Le général anglais mettait dans cette
-question une arrière-pensée qui n'était pas digne de son caractère
-loyal et sensé. Il était entré à un certain degré dans les idées de
-vengeance des royalistes, non point comme eux par une haine folle,
-mais par un calcul qui était très-général parmi les chefs de la
-coalition. Ceux-ci en voulaient beaucoup en effet à l'armée française,
-la croyaient coupable de conspiration dans le passé, ne l'en croyaient
-pas incapable dans l'avenir, et jugeaient utile de l'intimider par
-quelques exemples éclatants.
-
-La seconde objection des commissaires était relative à la réunion des
-Chambres. La déclaration de Cambrai, en disant qu'on leur déférerait
-la désignation des coupables à excepter de l'oubli général, semblait
-annoncer la convocation de Chambres nouvelles, et ils auraient désiré
-que l'on conservât les Chambres actuelles, comme on l'avait fait en
-1814, parce que c'eût été, suivant eux, un moyen de les disposer
-favorablement. Le duc de Wellington accueillit comme dignes
-d'attention les deux objections des commissaires, et prit l'engagement
-d'écrire à M. de Talleyrand pour obtenir une nouvelle rédaction, qui
-précisât mieux ce qu'on entendait par les coupables, et qui, en
-promettant la convocation des Chambres, s'exprimât de manière à ne
-point exclure la possibilité de conserver celles qui siégeaient
-actuellement.
-
-[En marge: Quant à l'armistice, le duc de Wellington le fait dépendre
-de l'éloignement de l'armée, et de la remise de Paris à la garde
-nationale.]
-
-Ces points discutés, le duc de Wellington déclara qu'il n'y aurait
-d'armistice qu'à la condition d'éloigner l'armée française de Paris,
-de recevoir les armées anglaise et prussienne au moins dans les postes
-extérieurs, et de confier le service intérieur de la ville à la garde
-nationale, sous la protection de laquelle s'accompliraient ensuite les
-événements politiques qu'on désirait. Sans s'expliquer clairement sur
-la manière dont pourrait s'opérer la mutation de gouvernement, le duc
-de Wellington voulait que les troupes étrangères y eussent en
-apparence le moins de part possible, et l'armée française une fois
-reportée au delà de la Loire, il n'admettait d'autre intervention que
-celle de la garde nationale de Paris. Effectivement, avec toute
-l'autorité de son caractère et de sa position, il avait dit au
-fougueux Blucher qu'il fallait savoir mettre de côté la vaine gloire
-d'entrer en triomphateurs dans la capitale ennemie, et préférer le
-résultat utile au résultat flatteur; qu'enlever Paris de vive force
-était douteux, que de plus ce serait humilier la France, et
-compromettre l'avenir d'un gouvernement dont la durée intéressait tout
-le monde, et qu'il valait cent fois mieux assister hors de Paris à une
-révolution pacifique accomplie par la garde nationale, que d'opérer
-cette révolution soi-même à la suite d'un assaut.
-
-Ainsi l'éloignement de l'armée française, Paris confié à la garde
-nationale, un silence complet gardé sur le futur gouvernement de la
-France, le rétablissement des Bourbons étant sous-entendu, telles
-étaient les bases principales sur lesquelles le duc de Wellington
-pensait qu'un armistice pouvait être conclu. Il chargea les
-commissaires de le déclarer au gouvernement provisoire, en lui ôtant
-toute espérance d'obtenir d'autres conditions. À ce sujet il leur
-montra une lettre de MM. de Metternich et de Nesselrode, datée du 26
-juin, et écrite après la connaissance acquise de l'abdication de
-Napoléon, par laquelle ces ministres recommandaient aux généraux
-alliés de ne reconnaître aucune des autorités, feintes ou non, qui
-auraient succédé à l'empereur déchu, de n'interrompre les opérations
-militaires que lorsqu'ils seraient dans Paris, et maîtres d'y faire
-admettre le seul gouvernement acceptable par les puissances. Il n'y
-avait donc rien à gagner à attendre l'arrivée des souverains
-eux-mêmes. Il est inutile d'ajouter qu'en présence de semblables
-déclarations il était impossible de trouver un moyen d'arrangement
-dans l'abandon des places de la frontière. Il ne fut pas dit un mot de
-cet abandon, le général anglais voulant non pas Metz ou Strasbourg,
-mais Paris, afin d'y rétablir les Bourbons. Ce qu'il venait de
-déclarer aux commissaires, il le répéta à l'envoyé Macirone et à tous
-les agents secrets du duc d'Otrante. Il souhaitait le rétablissement
-des Bourbons avec le moins d'apparence possible de force étrangère, et
-avec un vrai régime constitutionnel, comme celui qu'il trouvait bon
-pour l'Angleterre. Quant à ce qui concernait M. Fouché lui-même, il
-répétait que les Bourbons ne demandaient pas mieux que d'être ses
-obligés, et de lui témoigner leur gratitude d'une manière positive. M.
-de Talleyrand avait été l'homme du dehors, M. Fouché serait celui du
-dedans, et à eux deux ils seraient traités comme les sauveurs de la
-monarchie.
-
-[En marge: Blucher contrarie autant qu'il peut les négociations.]
-
-[En marge: Il fait passer la Seine à Saint-Germain par sa cavalerie.]
-
-Pendant que ces choses se passaient au quartier général du duc de
-Wellington, le maréchal Blucher mécontent de négociations dont il
-était en quelque sorte exclu, et qui devaient d'ailleurs le priver
-d'entrer à Paris en vainqueur, gênait autant qu'il pouvait les
-communications de nos commissaires, à tel point que ceux-ci avaient eu
-la plus grande peine à faire part à M. Fouché de leurs entretiens
-avec le duc de Wellington, et à lui demander de nouvelles
-instructions. Le maréchal ne s'en tenait pas là, et tandis qu'il
-gênait la négociation autant qu'il dépendait de lui, il tâchait d'en
-trancher le noeud avec l'épée prussienne, en se transportant sur la
-rive gauche de la Seine. Il avait par ce motif envoyé toute sa
-cavalerie battre l'estrade pour enlever des ponts. Ceux de Sèvres, de
-Saint-Cloud, de Neuilly avaient été pourvus d'ouvrages défensifs, ceux
-de Besons et de Chatou brûlés. Celui du Pecq malheureusement, qui
-d'après les ordres du maréchal Davout aurait dû être détruit, ne
-l'avait pas été, grâce à la résistance de quelques habitants de
-Saint-Germain, les uns préoccupés de l'intérêt purement local, les
-autres d'un coupable intérêt de parti. La cavalerie prussienne
-traversa donc Saint-Germain, et se porta sur Versailles. Elle courait
-des dangers sans doute, comme on le verra bientôt, mais le passage de
-la Seine était conquis, et Paris menacé sur la rive gauche,
-c'est-à-dire par son côté le plus faible.
-
-[En marge: Inquiétudes dans Paris en attendant les nouvelles de la
-négociation.]
-
-[En marge: Ombrages de Carnot.]
-
-[En marge: Embarras de M. Fouché.]
-
-[En marge: Son désir et sa crainte d'en finir.]
-
-[En marge: Il envoie M. de Vitrolles au maréchal Davout.]
-
-Dans Paris on attendait impatiemment le résultat des négociations
-entamées pour un armistice, et on s'irritait de ne pas le connaître.
-M. Fouché se doutait bien de ce qu'il pouvait être, car le général
-Tromelin, l'agent Macirone, ayant réussi à traverser les avant-postes,
-étaient venus lui rapporter en toute hâte ce qu'exigeait le général
-britannique. Mais les courriers des négociateurs de l'armistice
-n'ayant pu pénétrer encore dans Paris, il ne savait rien d'officiel,
-et en profitait pour ne rien dire aux Chambres. Il se bornait à
-répéter autour de lui qu'on ne sortirait d'embarras qu'en admettant
-les Bourbons, sauf à exiger d'eux de bonnes et rassurantes conditions.
-Ce langage avait vivement irrité les révolutionnaires, beaucoup moins
-les libéraux qui désiraient la liberté n'importe avec qui, mais
-soulevé chez les uns et les autres d'universelles défiances. M. Fouché
-se sentant suspect, en devenait plus hésitant, et bien qu'il ne vît
-plus d'autre issue que les Bourbons, il n'osait pas se décider, et
-cherchait à se servir du maréchal Davout, qui, en sa qualité de
-général en chef, appréciant mieux que personne la difficulté de tenir
-tête à l'ennemi, et ayant un caractère à ne rien cacher, était fort
-capable, ainsi qu'il l'avait déjà fait, de conclure hardiment au
-rétablissement des Bourbons. Mais au lieu de prendre le maréchal comme
-il le fallait, c'est-à-dire par la voie ouverte et honnête, M. Fouché
-l'assiégeait de menées de tout genre, et lui dépêchait sans cesse M.
-de Vitrolles pour l'exciter sous main à faire la déclaration désirée.
-Ce n'était pas se conduire de manière à réussir, et c'était même
-s'exposer à des incidents qui pouvaient tout compromettre. En effet la
-présence fréquente de M. de Vitrolles auprès du maréchal en provoqua
-un qui faillit amener les conséquences les plus fâcheuses.
-
-[En marge: M. de Vitrolles rencontré par plusieurs représentants au
-quartier du maréchal Davout.]
-
-[En marge: Défiances qui en sont la suite.]
-
-[En marge: Scène de Carnot à M. Fouché au sujet de la présence de M.
-de Vitrolles au quartier général de la Villette.]
-
-[En marge: Réponse de M. Fouché.]
-
-L'assemblée avait envoyé, comme on l'a vu, des représentants pour
-visiter l'armée, lui porter des proclamations, et la consoler du
-départ de Napoléon Ier en l'assurant qu'on travaillait pour Napoléon
-II. Ces représentants, en se rendant à la Villette, au quartier
-général du maréchal Davout, y rencontrèrent M. de Vitrolles, furent
-très-surpris de trouver en pareil lieu un royaliste aussi connu, et
-qu'on croyait à Vincennes, engagèrent avec lui un entretien qui
-dégénéra bientôt en altercation violente, exprimèrent leur étonnement
-au maréchal, furent mal reçus par lui, visitèrent les troupes, furent
-fort applaudis par elles en parlant de Napoléon II, et retournèrent
-ensuite auprès des deux Chambres, auxquelles ils firent leur rapport
-et qu'ils remplirent de leurs défiances. Dans le premier moment ils
-songèrent à dénoncer la commission exécutive comme en état de trahison
-flagrante, mais ils n'osèrent pas faire un tel éclat, et se bornèrent
-à signaler une _main invisible_, qui paralysait la défense et menaçait
-la sûreté de la capitale et des pouvoirs établis. Comme ils disaient
-que l'armée, épuisée de fatigue, ne se réveillait qu'au nom de
-Napoléon II, Faisons comme elle, s'écrièrent plusieurs représentants,
-et crions: Vive Napoléon II!--L'assemblée se leva tout entière, et
-renouvela ainsi ses engagements avec la dynastie impériale dans la
-personne de l'enfant prisonnier. Au sein de la commission exécutive,
-on s'exprima plus clairement, et l'incident de la Villette y devint le
-sujet d'une scène des plus vives. Carnot fortement agité par les
-circonstances, et dans son agitation, tantôt disposé à subir les
-Bourbons, tantôt voyant une trahison dans tout ce qui tendait à les
-ramener, s'en prit à M. Fouché de ce qui s'était passé au quartier
-général de la Villette. Il demanda pourquoi M. de Vitrolles était en
-ce lieu, ce qu'il y faisait, qui lui avait rendu la liberté, et dans
-quel but on la lui avait rendue. M. Fouché, dont le sang ne
-bouillonnait pas souvent, finit par s'emporter à son tour.--À qui en
-voulez-vous donc? dit-il à Carnot. Pourquoi vous en prendre à tout le
-monde de la difficulté des circonstances? Puisque vous ne savez pas
-garder votre sang-froid, et qu'il vous faut quelqu'un à qui faire une
-querelle, allez donc attaquer le maréchal Davout à la tête de ses
-troupes, et vous trouverez probablement à qui parler. Si c'est à moi
-que vous en voulez, accusez-moi devant les Chambres, et je vous
-répondrai.--Cette vive réplique avait non pas satisfait, mais éteint
-Carnot, qui succombait comme ses collègues sous la violence et la
-fausseté de la situation. Ne vouloir ni de Napoléon, ni des Bourbons,
-était une double négation aboutissant au néant. Carnot n'avait pas à
-se reprocher la première, mais s'obstiner dans la seconde n'était
-digne ni de son esprit, ni de son patriotisme.
-
-[En marge: Sentant la nécessité d'en finir, M. Fouché veut provoquer
-de la part des militaires une déclaration qui implique l'impossibilité
-de se défendre.]
-
-Il fallait pourtant en finir, et, tout hésitant qu'il était, M. Fouché
-sentant plus que personne la nécessité de sortir de cette situation
-périlleuse, entre les armées ennemies d'une part, prêtes à attaquer
-Paris, et la Chambre des représentants de l'autre, prête à passer de
-l'abattement aux plus folles déterminations, résolut de provoquer une
-conférence sérieuse avec les chefs militaires, pour les forcer à
-s'expliquer sur la question essentielle du moment. Pouvait-on ou ne
-pouvait-on pas défendre Paris? Si on le pouvait, il fallait combattre;
-si on ne le pouvait pas, il fallait se rendre.--C'était effectivement
-la seule manière de sortir de ce labyrinthe, et la démarche était bien
-conçue. Mais il y manquait la franchise qu'on aurait pu y mettre, et
-qui, en abrégeant cette douloureuse agonie, aurait sauvé la dignité
-de tout le monde, fort compromise par ces longues tergiversations.
-
-[En marge: L'état de l'armée de Paris, meilleur qu'on ne l'avait
-supposé, contrarie les desseins de M. Fouché.]
-
-[En marge: Moyens de défense réunis autour de Paris.]
-
-Pourtant les circonstances, en s'améliorant à quelques égards, avaient
-rendu moins facile la solution imaginée par M. Fouché. En effet, sur
-les rapports trop alarmants du maréchal Grouchy, on avait cru l'armée
-qui se repliait sur Paris en déroute, et incapable de couvrir la
-capitale. En la voyant, on en avait conçu meilleure idée. Le corps de
-Vandamme, ancien corps de Grouchy, était intact dans son personnel et
-son matériel, et, ne se consolant pas d'avoir été absent à Waterloo,
-ne demandait qu'à verser son sang sous les murs de la capitale. Les
-troupes revenues de Waterloo, moins bien armées, avaient néanmoins
-repris leur ensemble et leur ardeur. Les deux masses réunies,
-défalcation faite de quelques pertes essuyées dans la retraite de Laon
-à Paris, s'élevaient à 58 mille hommes, et rien assurément ne les
-égalait en valeur et en énergie morale. Au nom de Napoléon II elles
-entraient en effervescence, mais quelque dût être la souverain qu'on
-leur destinait, elles étaient saisies d'une espèce de rage à la vue
-des Prussiens et des Anglais. On avait trouvé dans les dépôts repliés
-sur Paris, environ 12 mille hommes, ce qui portait à 70 mille hommes
-les troupes de ligne disponibles. On avait armé sous le titre de
-tirailleurs de la garde nationale environ 6 mille fédérés, et si une
-défiance injuste n'avait retenu le gouvernement, il eût été facile
-d'en armer quinze mille au moins. On pouvait compter pour le service
-de l'artillerie sur quelques mille canonniers de la marine, des
-vétérans et des écoles. Il n'était donc pas impossible de réunir 90
-mille hommes en avant de la capitale, dont 70 mille parfaitement
-mobiles, et pouvant être portés à volonté sur l'une ou l'autre rive de
-la Seine. Sur la rive droite, c'est-à-dire sur la partie qui se
-présentait la première à l'ennemi, les ouvrages étaient achevés et
-complétement armés. Sur la rive gauche, au contraire, les ouvrages
-étaient à peine ébauchés. Mais cette rive offrait, à défaut
-d'ouvrages, un moyen de défense considérable, c'était la Seine à
-traverser. Il fallait en effet que pour opérer sur la rive gauche
-l'ennemi passât la rivière, et il était dès lors obligé de se partager
-en deux masses, position des plus dangereuses, et dont le général
-français devait nécessairement tirer un grand parti. Napoléon,
-manoeuvrant avec 70 mille hommes sur les deux rives de la Seine,
-aurait certainement fait essuyer un sort fâcheux à l'une des deux
-armées ennemies, et probablement à toutes les deux. Même à défaut de
-Napoléon, un homme aussi expérimenté et aussi ferme que le maréchal
-Davout pouvait encore opposer une forte résistance, aussi longtemps du
-moins qu'il n'aurait sur les bras que les armées du duc de Wellington
-et du maréchal Blucher.
-
-Le maréchal Davout avait laissé sur la rive droite de la Seine les
-troupes venues de Waterloo, placé Vandamme avec l'ancien corps de
-Grouchy sur la rive gauche, et établi la garde impériale en réserve,
-dans le Champ de Mars, avec un pont de bateaux à côté du pont d'Iéna,
-pour faciliter les mouvements d'une rive à l'autre. Il avait braqué
-une artillerie de gros calibre sur les hauteurs d'Auteuil pour
-balayer la plaine de Grenelle, dans le cas où l'ennemi, opérant par la
-rive gauche, attaquerait en force Vaugirard.
-
-Les Prussiens, comme on vient de le voir, avaient enlevé le pont de
-Saint-Germain, et voulaient agir sur la rive gauche avec soixante
-mille hommes, pendant que les Anglais menaceraient la rive droite avec
-cinquante mille. Des marches rapides, quelques combats, l'occupation
-de plusieurs points sur les derrières, avaient réduit à 110 mille
-combattants les deux armées envahissantes.
-
-[En marge: Vraisemblance de la victoire si on livrait bataille.]
-
-Y avait-il chance, dans un pareil état de choses, de défendre Paris
-victorieusement? Avec des vues plus arrêtées dans le gouvernement,
-avec quelques précautions militaires ajoutées à celles qu'on avait
-prises, il est certain qu'on aurait pu arrêter les armées anglaise et
-prussienne, qu'on les aurait même gravement punies de leur témérité.
-En effet, les hauteurs de Montmartre, de Belleville, de Charonne,
-étaient dans un état complet de défense; mais les approches de la
-Villette et de la Chapelle, et surtout les abords du canal de
-Saint-Denis, auraient dû être mieux garantis. Avec plus de soin dans
-cette partie de la défense on aurait rendu une attaque sur la rive
-droite impraticable, de manière à n'avoir aucun souci pour cette rive,
-moyennant qu'on y laissât seulement les dépôts, les tirailleurs et les
-fédérés. Dans ce cas les 58 mille hommes de l'armée de Flandre
-auraient pu être transportés en entier sur la rive gauche, et opposés
-à l'armée prussienne. De ce côté, comme il était indispensable de
-manoeuvrer afin de pousser l'ennemi à la Seine, il aurait fallu
-pouvoir s'éloigner de Vaugirard et de Montrouge d'une ou deux lieues,
-et élever par conséquent quelques ouvrages qui couvrissent cette
-partie de Paris. Il est donc certain qu'avec quelques compléments
-d'ouvrages à la rive droite, et quelques commencements d'ouvrages à la
-rive gauche, en armant en outre un plus grand nombre de fédérés, on
-aurait pu laisser 25 mille hommes à la rive droite, et se porter avec
-soixante-dix mille à la rive gauche, pour y accabler les Prussiens.
-Ceux-ci mis en déroute, les Anglais auraient été exposés à un
-désastre.
-
-[En marge: Après avoir gagné une bataille sous les murs de Paris,
-naissait la question de savoir si on pourrait tenir tête au reste de
-la coalition.]
-
-Mais, même dans ce cas, y avait-il chance d'un succès sérieux, et
-véritablement salutaire pour le pays? Il arrivait 200 mille ennemis
-par l'Est, dont 50 mille sous le maréchal de Wrède, n'étaient qu'à
-quatre ou cinq journées de Paris. Même en essayant d'un coup de
-désespoir heureux, ne courait-on pas le risque, pour tirer de Waterloo
-une vengeance éclatante, de succomber plus désastreusement encore
-quelques jours plus tard? Sans doute, si après un grand succès on
-avait eu Napoléon pour profiter de l'élan imprimé aux âmes, il n'eût
-pas été impossible de tenir tête à la coalition. Mais Napoléon parti
-pour Rochefort, un succès sous les murs de Paris n'aurait probablement
-produit d'autre résultat que d'irriter la coalition, et de rendre
-notre condition plus fâcheuse.
-
-[En marge: Dispositions personnelles du maréchal Davout.]
-
-Pourtant on conçoit, dans une situation comme celle où était alors la
-France, le penchant à une lutte désespérée, on conçoit qu'on s'exposât
-aux plus graves périls pour porter aux Prussiens et aux Anglais un
-coup mortel qui nous consolât de Waterloo, fallût-il le lendemain
-essuyer un sort plus dur!
-
-[Date en marge: Juillet 1815.]
-
-[En marge: Ses perplexités entre le désir de livrer bataille, et la
-crainte de compromettre irrévocablement le pays avec les puissances de
-l'Europe.]
-
-[En marge: Son irritation contre M. Fouché, qui au lieu d'agir
-franchement use des plus misérables finesses.]
-
-C'était là le conflit qui se passait dans l'âme de l'inflexible
-défenseur de Hambourg, devenu le défenseur de Paris. Accuser un tel
-homme de faiblesse ou de lâcheté n'est qu'une folie de l'esprit de
-parti! Il voyait parfaitement le pour et le contre de la position; il
-sentait l'avantage d'avoir affaire à des ennemis partagés entre les
-deux rives de la Seine, ne pouvant communiquer qu'assez difficilement
-d'une rive à l'autre pour s'entre-secourir, tandis que l'armée chargée
-de défendre Paris, maîtresse de tous les passages, pouvait toujours se
-porter en masse sur la portion de l'armée alliée qui se serait
-hasardée sur la rive gauche, et lui faire subir un cruel échec. Comme
-général, il était tenté de livrer une bataille qui offrait de
-pareilles chances: comme citoyen, il voyait, en cas d'insuccès, le
-danger de Paris exposé à la fureur de la soldatesque prussienne, et
-dans le cas même d'une grande victoire, le peu de conséquence de cette
-victoire pour la suite de la résistance, deux cent mille coalisés
-devant successivement arriver dans l'espace de quinze à vingt jours.
-Il était donc perplexe, et en lui le soldat et le citoyen étaient
-opposés l'un à l'autre. Il était de plus rempli de défiance et
-d'humeur à l'égard de M. Fouché, auquel il avait offert un moyen franc
-et droit de mettre fin à la crise, en faisant une déclaration sincère
-aux Chambres, et en leur proposant le rétablissement pur et simple des
-Bourbons à des conditions honorables et rassurantes. Or, ce moyen M.
-Fouché, après l'avoir accueilli, l'avait laissé écarter sous les plus
-faibles prétextes, et tandis que secrètement il promettait aux agents
-royalistes tout ce qu'ils demandaient, publiquement il travaillait à
-jeter sur le chef militaire la responsabilité des événements, en
-l'obligeant à déclarer l'impossibilité de la résistance. Le maréchal
-était donc à la fois combattu quant à la résolution à prendre, et
-profondément irrité contre M. Fouché, qui au lieu d'accepter le moyen
-simple, honnête, de dire la vérité aux Chambres, s'enfonçait dans
-mille replis tortueux, et, en se faisant valoir sous main auprès des
-royalistes, prétendait en même temps aux yeux des révolutionnaires,
-des bonapartistes, mettre sur le compte du commandant de l'armée de
-Paris le refus de combattre, et la soumission aux volontés de
-l'ennemi.
-
-[En marge: Réunion extraordinaire de personnages civils et militaires
-pour examiner la question de savoir si on peut se défendre.]
-
-Telle était la disposition du maréchal lorsqu'il reçut le 1er juillet
-au matin l'invitation du duc d'Otrante de se rendre dans le sein de la
-commission exécutive pour y délibérer sur la grave question de savoir
-s'il fallait résister ou céder aux exigences des généraux ennemis. Le
-maréchal Davout, traitant M. Fouché comme M. Fouché traitait souvent
-ses collègues de la commission, avec une certaine négligence hautaine,
-ne se pressa point d'assister à une séance où il prévoyait peu de
-franchise et de sérieux. D'ailleurs ayant établi son quartier général
-à Montrouge il était occupé à placer ses troupes, à veiller à leur
-établissement dans les postes où elles devaient combattre, et il
-employa la matinée à remplir son rôle de général en chef plutôt que
-celui de membre du gouvernement, qui n'était qu'accessoirement le
-sien. La commission exécutive voyant le peu d'empressement du maréchal
-à répondre à l'appel de M. Fouché, lui adressa en son nom collectif
-l'invitation de se rendre auprès d'elle sans le moindre délai. Il s'y
-transporta sur-le-champ. C'était dans l'après-midi. On avait convoqué,
-outre la commission exécutive, les ministres, le bureau des deux
-Chambres, le maréchal Masséna, commandant la garde nationale de Paris,
-le maréchal Soult, le maréchal Lefebvre, les généraux Évain, Decaux,
-de Ponthon, ces derniers chargés des services de l'artillerie et du
-génie. On n'avait point convoqué le maréchal Ney, dont les paroles à
-la Chambre des pairs avaient fort compromis l'autorité.
-
-Lorsque tout le monde fut assemblé, M. le duc d'Otrante exposa l'objet
-de la réunion, et, sans révéler entièrement le résultat des
-négociations entamées par MM. Boissy d'Anglas, Valence, Andréossy, de
-Flaugergues et de La Besnardière au quartier général du duc de
-Wellington, ne dissimula pas que les deux généraux ennemis devenaient
-à chaque instant plus menaçants, qu'ils ne montraient aucune
-disposition à signer un armistice, à moins qu'on ne leur livrât Paris,
-c'est-à-dire le siége du gouvernement, pour y faire ce qui leur
-conviendrait. Il n'y avait besoin ni de beaucoup d'intelligence, ni de
-beaucoup d'explications pour comprendre que ce dont il s'agissait, ce
-n'était pas de mettre Paris à feu et à sang, mais d'y opérer une
-révolution.
-
-[En marge: M. Fouché expose la question, et personne ne prenant la
-parole, il provoque les personnages présents à s'expliquer.]
-
-Après l'exposé fort bref de la question, M. Fouché attendit qu'on
-prît la parole, et personne n'étant pressé de risquer un avis sur un
-sujet si grave, chacun se tut. M. Fouché alors provoqua lui-même la
-manifestation des opinions, et interpella de préférence les membres de
-la réunion qui appartenaient à la Chambre des représentants, comme
-ceux qu'il importait surtout d'amener à se compromettre. Il interpella
-notamment M. Clément du Doubs[30], homme sincère et considéré, membre
-du bureau de la seconde Chambre. M. Clément déclara que la question
-étant militaire, c'était aux chefs de l'armée à s'expliquer, et il
-sembla provoquer l'illustre Masséna à donner son avis. L'immortel
-défenseur de Gênes, ayant vu revenir les Bourbons avec regret en 1814,
-Napoléon avec plus de regret en 1815, sentait très-bien les misères de
-la situation actuelle, et s'il avait voulu prendre quelque part encore
-aux événements, aurait conseillé d'aller par la voie la plus courte et
-la plus droite au résultat, qui lui semblait inévitable, c'est-à-dire
-au rétablissement des Bourbons. Il répondit d'une voix affaiblie par
-le découragement plus encore que par sa santé, qu'il savait par
-expérience combien de temps on pouvait tenir dans une grande ville
-contre un ennemi puissant, mais qu'il ignorait les ressources réunies
-autour de la capitale, et ne pouvait par conséquent se prononcer sur
-le sujet en question en parfaite connaissance de cause.
-
-[Note 30: La génération présente a vu, connu et respecté M. Clément,
-membre des Chambres pendant quarante années. C'est à l'aide des
-souvenirs qu'il avait conservés de cette scène, et qu'il avait bien
-voulu écrire pour moi, que je suis parvenu à rectifier la plupart des
-récits contemporains. Comme il était présent et d'une parfaite
-véracité, comme il n'avait d'ailleurs aucun motif d'altérer les faits,
-je crois le récit que je donne ici rigoureusement exact, et le plus
-rapproché possible de la vérité absolue.]
-
-[En marge: Le maréchal Davout amené à donner son avis.]
-
-[En marge: Il déclare que s'il ne s'agit que de livrer bataille, il
-est prêt à la donner, et certain de la gagner.]
-
-Cette réponse appelait forcément à s'expliquer le maréchal Davout,
-ministre de la guerre, et général en chef de l'armée chargée de
-défendre Paris. Il s'exprima durement et avec humeur, et de manière à
-laisser voir que cette humeur s'adressait au politique tortueux qui,
-au lieu de dénouer simplement la situation, semblait la compliquer à
-plaisir.--Que lui demandait-on? Voulait-on savoir s'il était possible
-de livrer bataille autour de Paris? Il affirmait que c'était possible,
-qu'il y avait grande chance de vaincre, et que quant à lui il était
-prêt à combattre énergiquement et avec confiance. Il en donna alors
-les raisons en homme du métier, qui, sans être formé à la parole,
-exprimait convenablement ce qu'il savait bien. Son discours fit sur
-l'assistance un effet considérable.--Ainsi, ajouta-t-il, si on fait
-reposer uniquement la question sur la possibilité de livrer et de
-gagner une bataille, je déclare que je suis prêt à la livrer et que
-j'espère la gagner. J'oppose donc un démenti formel à tous ceux qui
-répandent que c'est moi qui refuse de combattre, parce que je le crois
-impossible. Je déclare ici le contraire, et demande acte de ma
-déclaration.--
-
-La figure de M. Fouché qui changeait peu de couleur, devint plus pâle
-que de coutume, et, embarrassé par des paroles qui s'adressaient
-visiblement à lui, il répliqua d'un ton amer: Vous offrez de
-combattre, mais pouvez-vous répondre de vaincre?--Oui, repartit
-l'intrépide maréchal, oui, j'en réponds, si je ne suis pas tué dans
-les deux premières heures.--
-
-[En marge: Embarras de M. Fouché.]
-
-Cette nouvelle réplique embarrassa davantage encore M. Fouché, qui
-cependant, s'il avait été un esprit net, un caractère loyal, aurait dû
-porter la question sur le terrain où le maréchal tendait visiblement à
-l'amener. En effet la victoire, toujours douteuse malgré les plus
-favorables apparences, ne tranchait rien, car il arrivait 200 mille
-ennemis pour recueillir les débris des armées anglaise et prussienne.
-Lorsqu'en 1814 Napoléon à Fontainebleau voulait livrer un dernier
-combat désespéré, il en aurait fini s'il eût battu les souverains
-enfermés dans Paris, fini pour bien du temps au moins, puisqu'il ne
-restait presque rien derrière les ennemis qu'il aurait accablés dans
-les murs de la capitale, et il serait demeuré debout, prodigieusement
-grandi par la victoire. Mais ici Blucher et Wellington repoussés, on
-devait avoir sous huit jours trois fois plus d'ennemis à combattre, et
-on n'avait pas Napoléon pour manoeuvrer. La bataille ne décidait donc
-rien. Discutée dans les rangs de l'armée, sous les murs de Paris, et
-par des soldats, un noble désespoir pouvait la faire résoudre:
-discutée par des citoyens, par des hommes d'État, dans un conseil de
-gouvernement, elle devait être repoussée comme une résolution
-généreuse sans doute, mais pouvant amener les plus funestes
-conséquences.
-
-[En marge: Il ne sait pas poser la question, qui réside non dans la
-bataille, mais dans ses conséquences.]
-
-[En marge: Carnot, sans le vouloir, vient au secours de M. Fouché.]
-
-[En marge: Après avoir fait une reconnaissance autour de Paris, il est
-d'avis qu'on ne peut se défendre.]
-
-Le duc d'Otrante ne sachant ou n'osant poser la question comme elle
-devait être posée, se trouvait dans le plus grand embarras, lorsqu'il
-reçut un secours imprévu de l'homme qui presque tous les jours était
-sur le point de lui jeter à la face le mot de traître, et cet homme
-était Carnot. Cet excellent citoyen descendait de cheval, tout couvert
-de poussière. Il venait de parcourir les environs de Paris, et d'en
-faire comme ingénieur une reconnaissance complète. Il déclara que dans
-sa conviction, on ne pouvait, sans exposer la ville et la population
-de Paris à un affreux désastre, braver une attaque des armées
-coalisées. Sur la rive droite les ouvrages n'étaient pas tels qu'on
-pût les livrer à leur seule force, et porter l'armée tout entière sur
-la rive gauche. Sur la rive gauche les ouvrages étaient absolument
-nuls, et il était à craindre si on s'éloignait de la ville qu'elle ne
-tombât dans les mains de l'ennemi. Or, pour déloger les Prussiens des
-hauteurs de Meudon, il fallait manoeuvrer, découvrir dès lors
-Montrouge et Vaugirard, et compromettre ainsi la sûreté de Paris.
-D'ailleurs il n'était pas exact que les armées anglaise et prussienne
-fussent dans l'impossibilité de se porter secours. La saison et les
-basses eaux rendaient la Seine presque guéable en certains endroits;
-vers Chatou, Argenteuil, les deux armées alliées semblaient occupées à
-établir une communication entre elles, et il serait possible qu'on eût
-à combattre sur la rive gauche, outre l'armée prussienne une moitié de
-l'armée anglaise, c'est-à-dire 80 mille hommes, avec 50 ou 60 mille au
-plus. Les chances étaient donc douteuses, plus douteuses que ne
-paraissait le croire le maréchal commandant en chef, et lui, Carnot,
-qui n'était pas suspect, car sa tête ne serait guère en sûreté après
-un nouveau retour des Bourbons, il n'osait conseiller de livrer sous
-Paris une bataille désespérée.
-
-L'opinion d'un patriote et d'un officier du génie tel que Carnot,
-produisit et devait produire un grand effet sur les assistants. Le
-maréchal Soult appuya l'avis de Carnot, et dit qu'après avoir examiné
-les ouvrages de la rive droite elle-même, il ne les trouvait pas
-parfaitement rassurants, que le canal Saint-Denis était loin d'offrir
-un obstacle insurmontable aux assaillants, qu'en arrière du canal rien
-n'avait été préparé pour opposer une seconde résistance, et qu'un
-ennemi qui aurait forcé le canal pourrait bien entrer pêle-mêle avec
-nos soldats repoussés dans les faubourgs de Paris, pendant qu'on se
-battrait avec plus ou moins de succès sur la rive gauche.
-
-[En marge: Le maréchal Lefebvre est d'un avis absolument contraire.]
-
-Cependant le maréchal Lefebvre, vieux révolutionnaire peu aisé à
-décourager ou à ramener aux Bourbons, combattit cet avis. Quant à lui
-il pensait que peu de jours suffisaient pour compléter les ouvrages de
-la rive droite, de manière à les rendre invincibles, pour commencer
-ceux de la rive gauche, de manière à leur donner une force relative
-qui permît de s'en éloigner quelques heures, qu'il restait dans Paris
-beaucoup de bras à armer, assez pour qu'on pût se présenter au dehors
-avec 70 mille hommes de troupes actives, qu'il était presque certain
-dès lors qu'on gagnerait une bataille, et qu'après une bataille gagnée
-la situation changerait de face.
-
-[En marge: Après une discussion sans résultat, on aboutit à l'idée de
-renvoyer la question à un conseil exclusivement militaire.]
-
-Cette manière de voir était très-soutenable; mais ni M. Fouché ni
-aucun autre ne portait la question au delà, c'est-à-dire n'embrassait
-l'ensemble de la situation, de façon à montrer qu'un succès sous Paris
-ne décidait rien, et laissait les choses fort peu améliorées,
-peut-être même empirées. La question demeurant technique, et se
-renfermant dans le plus ou moins de probabilité d'un succès sous les
-murs de Paris, les militaires semblaient seuls compétents. Les
-personnages de l'ordre civil qui étaient les plus nombreux, trouvant
-dans le tour qu'avait pris la discussion un moyen de se dérober à la
-responsabilité d'une décision, dirent que la question étant toute
-militaire, c'était à des militaires à la résoudre, et qu'il fallait la
-soumettre à un conseil spécial composé exclusivement d'hommes du
-métier.
-
-[En marge: Convocation d'un conseil de guerre pour la soirée.]
-
-Cet avis, commode pour la plupart des assistants, fut adopté
-sur-le-champ, et on arrêta que dans la soirée un conseil de guerre,
-composé de généraux, serait appelé à se prononcer. C'était éluder et
-non trancher la difficulté, car en la rejetant sur les militaires, il
-resterait toujours, même après qu'ils auraient déclaré la défense de
-Paris possible, à examiner si la défense de Paris opérée avec succès,
-la question de résistance à l'Europe serait véritablement résolue.
-
-M. Fouché qui en la posant franchement aurait pu faire résoudre tout
-de suite cette question redoutable, s'ingénia de nouveau pour
-atteindre le double but, d'amener la solution qu'il désirait, et d'en
-faire peser la responsabilité sur les militaires. En conséquence il
-libella les questions destinées au conseil de guerre, de manière à
-forcer pour ainsi dire la réponse à chacune d'elles. Ces questions
-furent les suivantes. Quelle était la situation de Paris sous le
-rapport des ouvrages, de leur armement, et des munitions? Pouvait-on
-résister dans le cas d'une attaque simultanée sur les deux rives de la
-Seine? Pouvait-on en cas d'échec, répondre des suites de cet échec
-pour la ville et pour la population de la capitale? En tout cas
-combien de temps pouvait-on prolonger la résistance?
-
-[En marge: Pendant cette délibération, il se passe un événement de
-guerre à Versailles.]
-
-[En marge: Brillant combat du général Exelmans contre la cavalerie
-ennemie, et destruction de deux régiments prussiens.]
-
-Pendant que le conseil de guerre se réunissait dans la soirée à la
-Villette, on apprit la nouvelle d'un combat brillant qui avait été
-livré le matin à Versailles par la cavalerie française à la cavalerie
-prussienne. Averti par le général Grenier qui venait d'inspecter nos
-positions, que la cavalerie prussienne s'était portée sur Versailles,
-le maréchal Davout avait ordonné au général Exelmans d'aller à sa
-rencontre et de la culbuter. Le général Exelmans, qui était des plus
-décidés à combattre jusqu'au dernier moment, se hâta, sur l'avis qu'il
-avait reçu, de courir au-devant de l'ennemi. Il plaça le général Piré
-en embuscade à Rocquencourt avec les 1er et 6e de chasseurs, avec le
-44e de ligne, et se mettant lui-même à la tête des dragons, il marcha
-sur Versailles par la route de Vélizy. La cavalerie ennemie se
-composait des deux régiments de hussards de Brandebourg et de
-Poméranie, sous le colonel de Sohr, ne comptant pas moins de 1,500
-chevaux. Le général Exelmans les ayant aperçus en avant de Versailles,
-les chargea à outrance avec les 5e et 15e de dragons, pendant que le
-6e de hussards et le 20e de dragons, sous le brave colonel de
-Briqueville, les prenaient en flanc. Poussés vivement sur
-Rocquencourt, et accueillis par le feu du 44e de ligne, par les
-charges des 1er et 6e de chasseurs, ces deux régiments furent culbutés
-et entièrement détruits. À peine quelques fuyards purent-ils porter au
-quartier général prussien la nouvelle de leur mésaventure.
-L'infanterie prussienne qui était à Saint-Germain se mit alors en
-marche, mais trop tard, pour venir au secours de sa cavalerie.
-
-Ce brillant fait d'armes, le dernier de vingt-deux ans de luttes
-sanglantes, était une légère consolation de nos malheurs, et ne
-changeait rien au fond des choses. Le conseil de guerre réuni dans la
-soirée à la Villette, se trouva tout à fait mis à l'aise par la
-manière dont on lui avait posé la question, en l'enfermant dans un
-nombre de points déterminés, sur lesquels il avait exclusivement à
-s'expliquer. Sur ces points en effet les réponses ne pouvaient manquer
-d'être conformes aux désirs du duc d'Otrante.
-
-[En marge: Réponse du conseil de guerre aux questions posées par M.
-Fouché.]
-
-À l'égard des ouvrages de Paris, le conseil déclara ceux de la rive
-droite suffisants et bien armés, ceux de la rive gauche nuls. Il
-reconnut en outre que les munitions étaient abondantes. Quant à une
-double attaque, exécutée sur les deux rives de la Seine par les armées
-anglaise et prussienne, il la jugea peu probable, mais impossible à
-soutenir si elle était simultanée. Il y avait beaucoup à dire sur ce
-point, car il était probable que l'attaque de la rive droite ne serait
-que secondaire, et que celle de la rive gauche serait la principale.
-En ne laissant dès lors que la moindre partie des forces françaises
-sur la rive droite, soixante mille hommes sur la rive gauche devaient
-faire face à tout, et contenir au moins l'ennemi s'ils ne parvenaient
-à le battre à plate couture. La réponse sur ce point était donc fort
-contestable. Quant aux conséquences pour la population d'une attaque
-de vive force qui n'aurait pas été victorieusement repoussée, le
-conseil de guerre dit avec raison qu'aucun général ne pouvait répondre
-des suites d'une bataille perdue. Enfin, quant à la durée de la
-résistance qu'il serait possible d'opposer à l'ennemi, le conseil
-déclara qu'il était encore plus difficile de s'expliquer d'une manière
-satisfaisante, car on ne pouvait absolument pas la prévoir.
-
-[En marge: Sur cette réponse, M. Fouché amène le gouvernement
-provisoire à reconnaître l'impossibilité de se défendre.]
-
-[En marge: On se décide à envoyer un parlementaire au maréchal Blucher
-du côté de Saint-Cloud.]
-
-Rien de tout cela ne résolvait la véritable question qui était de
-savoir si, en faisant essuyer devant Paris un sanglant échec aux
-Prussiens et aux Anglais, notre position serait suffisamment améliorée
-à l'égard des Russes, des Autrichiens et des Allemands, pour qu'on
-n'eût pas à regretter d'avoir livré bataille. Mais le conseil,
-interrogé sur des points déterminés, avait fait sur ces points des
-réponses convenables, et, sauf une, parfaitement vraies. Du reste, ces
-réponses suffisaient au subtil président du gouvernement provisoire.
-Dès que les hommes compétents déclaraient que sur la rive gauche Paris
-était tout à fait découvert, que si l'attaque sur les deux rives était
-simultanée elle ne pourrait être repoussée, que les conséquences pour
-la population étaient impossibles à prévoir, et que la durée de la
-résistance ne serait dans tous les cas que très-temporaire, la
-conclusion à tirer devenait évidente. Traiter à tout prix était la
-seule ressource. Dans le sein du gouvernement provisoire, le
-véritable adversaire de M. Fouché, Carnot, n'avait plus le droit de
-contester une telle conclusion, puisqu'il avait soutenu contre le
-maréchal Davout l'avis que la résistance était impossible. Grenier
-l'avait appuyé; Quinette n'était pas militaire, et quant au cinquième
-membre de la commission, M. de Caulaincourt, il pensait que Napoléon
-écarté il n'y avait qu'à recevoir les Bourbons aux conditions les
-moins mauvaises. M. Fouché ayant réussi, comme il le voulait, à
-rejeter principalement sur les militaires la responsabilité de la
-solution, déclara que dans l'état des choses il ne restait qu'une
-ressource, c'était de renouer la négociation de l'armistice.
-Indépendamment des nouvelles instructions à envoyer aux commissaires
-qui avaient écrit du quartier général pour en demander, il était
-facile de s'adresser directement à Blucher, puisqu'on se trouvait aux
-prises avec lui sur la rive gauche de la Seine. Un parlementaire
-envoyé aux avant-postes, entre Vaugirard et Issy, pouvait faire naître
-une transaction, de la manière la plus naturelle et la plus conforme
-aux règles de la guerre. Il y avait à procéder ainsi l'avantage de
-flatter Blucher, qu'on savait très-jaloux du duc de Wellington, et
-comme on ne doutait pas de la modération de ce dernier, toujours
-disposé à se prononcer pour l'avis le plus raisonnable, flatter le
-général prussien, le moins maniable des deux, par une démarche
-militairement très-motivée, était une conduite bien entendue, et qui
-dans la situation n'était pas plus humiliante que tout le reste. Mais
-avant de dépêcher un parlementaire aux avant-postes prussiens, M.
-Fouché, toujours enclin aux communications clandestines, voulut
-réexpédier le colonel Macirone au duc de Wellington, et le général
-Tromelin au maréchal Blucher, pour connaître confidentiellement et
-bien au juste les conditions auxquelles il serait possible d'obtenir
-un armistice. Il désirait en outre, au moyen de cette nouvelle
-démarche, savoir si on devait définitivement se résigner aux Bourbons,
-et dans ce cas les disposer à faire les concessions nécessaires pour
-rendre leur rétablissement moins difficile. Il conseillait au duc de
-Wellington (le seul des deux généraux ennemis capable de comprendre
-ces considérations politiques) de n'être pas pressé d'entrer dans
-Paris, de laisser aux passions le temps de se calmer, de ménager
-l'armée, de lui conserver surtout le drapeau tricolore, de donner
-aussi certaines satisfactions aux Chambres, de leur concéder
-l'initiative, de les maintenir en fonctions toutes deux, de proclamer
-enfin l'oubli complet de tout ce qui s'était passé avant comme après
-le 20 mars. Avec ces ménagements, disait M. Fouché, on surmonterait
-les difficultés du moment, et on aurait pour instruments du rappel des
-Bourbons, ceux mêmes qui semblaient y être le plus opposés. Ces
-communications devaient être transmises au duc de Wellington par le
-colonel Macirone. M. Tromelin ne devait pas entrer dans autant de
-détails avec le prince Blucher, mais sa mission était de savoir au
-juste à quelles conditions on pourrait s'entendre avec cet implacable
-Prussien.
-
-[En marge: Le général Tromelin envoyé auprès du maréchal Blucher.]
-
-[En marge: Il est bien accueilli.]
-
-[En marge: Il retourne rendre compte de sa mission au duc d'Otrante.]
-
-C'était le 1er juillet au soir que le conseil de guerre avait rendu la
-décision que nous venons de rapporter; le gouvernement provisoire
-avait pris son parti le 2 juillet au matin. Les deux envoyés, MM.
-Macirone et Tromelin, se mirent en route le 2 dans l'après-midi, le
-premier se dirigeant vers Gonesse, le second vers Saint-Cloud. Le
-colonel Macirone fut arrêté aux avant-postes anglais, et retenu
-jusqu'au lendemain matin. Le général Tromelin parvint à franchir les
-avant-postes prussiens, et fut introduit auprès du maréchal Blucher,
-qui vit avec une grande satisfaction qu'enfin on songeait à s'adresser
-à lui. Depuis que le général prussien avait apprécié la difficulté de
-sa situation sur la rive gauche de la Seine, où les Anglais n'étaient
-pas encore en mesure de le secourir, il ne demandait pas mieux que de
-traiter, et de résoudre la question lui-même, en dérobant ainsi aux
-Bavarois, aux Autrichiens, aux Russes qui s'approchaient, toute
-participation à la gloire de cette campagne. Il accueillit
-convenablement le général Tromelin, mais lui manifesta la volonté bien
-arrêtée d'obtenir la remise de Paris. Il concédait que rien ne fût
-stipulé sous le rapport politique, en laissant deviner toutefois ce
-que feraient les coalisés dans la capitale de la France lorsqu'ils en
-seraient les maîtres. Pour qu'il ne restât dans l'esprit du général
-Tromelin aucun doute sur les intentions des puissances, le prince
-Blucher lui montra la lettre de MM. de Nesselrode et de Metternich du
-26 juin, dont le duc de Wellington avait dit quelque chose aux cinq
-commissaires français, et la lui donna même à lire en entier. Elle
-était formelle, et prescrivait aux deux généraux alliés de ne point
-suspendre leurs opérations avant qu'ils fussent dans Paris, de ne
-reconnaître aucune des autorités établies depuis le 20 mars, et de
-tâcher en outre de s'emparer de la personne de Napoléon. Cette lettre,
-il est vrai, ne parlait pas des Bourbons, et on était libre encore de
-se faire illusion, et d'espérer que les Russes et les Autrichiens n'y
-tiendraient pas autant que les Anglais. Mais la volonté d'entrer dans
-Paris, et de ne point reconnaître les autorités existantes, était
-incontestable. Après ces communications préliminaires, le général
-Tromelin quitta le maréchal Blucher, et vint rendre compte au duc
-d'Otrante de ce qu'il avait appris. On ne savait rien de l'envoyé
-Macirone, qui n'avait pas encore pu pénétrer auprès du duc de
-Wellington.
-
-Le moment de se décider était venu, car les armées étaient en présence
-sur les deux rives de la Seine. Les Prussiens avaient entièrement
-franchi la rivière, et étaient établis sur les hauteurs de Sèvres, de
-Meudon, leur gauche vers Saint-Cloud, leur droite en arrière, le long
-de la petite rivière de la Bièvre. Les Anglais étaient occupés à jeter
-un pont à Argenteuil, et s'approchaient de Saint-Cloud par Courbevoie
-et Suresnes, afin de soutenir Blucher avec une partie de leurs forces.
-Le gros de leur armée était dans la plaine Saint-Denis.
-
-Le maréchal Davout de son côté avait pris position en homme de guerre
-expérimenté. Après avoir achevé l'armement des ouvrages de la rive
-droite, il avait placé dans ces ouvrages les tirailleurs de la garde
-nationale, les dépôts, et une partie des troupes de Waterloo; il avait
-destiné à la rive gauche le reste de ces troupes, ainsi que le corps
-de Vandamme tout entier. La garde impériale, comme nous l'avons déjà
-dit, était en réserve au Champ de Mars, avec plusieurs ponts sur la
-Seine, pour se porter au besoin sur l'une ou l'autre rive. Une
-formidable artillerie de gros calibre braquée sur les hauteurs
-d'Auteuil était prête à balayer la plaine de Grenelle en tirant
-par-dessus la rivière. Le 3, vers quatre heures du matin, il exécuta
-une forte reconnaissance sur Issy, occupé par les Prussiens, et après
-les avoir vivement poussés, il s'arrêta, pour ne rien entamer de
-sérieux avant d'avoir reçu l'ordre de livrer bataille. Mais sur tous
-les points il était en mesure, et décidé, dans le cas d'exigences
-intolérables de la part de l'ennemi, à se battre à outrance. Les
-soldats étaient exaltés au dernier point, et demandaient la bataille à
-grands cris. Ils étaient 80 mille, et ils avaient beaucoup de chances
-de vaincre, ayant affaire à 120 mille ennemis partagés sur les deux
-rives de la Seine. Le vieux coeur de Davout tressaillait en entendant
-leurs cris, et parfois il était tenté d'engager la lutte, pour vaincre
-ou mourir en vue de la capitale. Mais il attendait les derniers ordres
-de la commission exécutive, et n'était pas assez téméraire pour
-décider du sort de la France sans la volonté du gouvernement lui-même.
-
-[En marge: Sur le rapport du général Tromelin, on charge MM. Bignon,
-Guilleminot et de Bondy, d'aller traiter de la capitulation de Paris
-avec le maréchal Blucher.]
-
-La commission exécutive, après le retour du général Tromelin, avait
-pris le parti d'envoyer aux avant-postes prussiens trois
-plénipotentiaires: c'étaient M. Bignon, ministre des affaires
-étrangères par intérim, le général Guilleminot, chef d'état-major du
-maréchal Davout, et M. de Bondy, préfet de la Seine. Ainsi les
-intérêts de la politique, de l'armée, de la capitale, étaient
-représentés dans cette légation. M. de Caulaincourt avait été chargé
-de préparer trois projets de convention que nos négociateurs étaient
-autorisés à proposer successivement, en se repliant de l'un sur
-l'autre.
-
-D'après ces trois projets, les personnes, pour leurs actes ou leurs
-opinions, les propriétés privées ou publiques, les monuments d'art,
-les musées, devaient être sacrés; les autorités existantes devaient
-être respectées et maintenues. La seule marge accordée était relative
-à l'occupation de Paris et au mode d'occupation. Suivant le premier
-projet, Paris serait déclaré neutre; l'armée française en sortirait,
-et se tiendrait à une certaine distance, égale à celle que l'armée
-ennemie adopterait pour elle-même. Suivant le second plan, les choses
-étant comme dans le premier, Paris ne serait occupé qu'après qu'on
-aurait reçu des nouvelles des négociateurs envoyés auprès des
-souverains. (On ne savait rien de ces premiers négociateurs, et on se
-flattait qu'ils auraient obtenu quelque chose de l'empereur
-Alexandre.) Enfin, à la dernière extrémité, on céderait Paris; l'armée
-française se retirerait derrière la Loire, dans un délai qu'on
-fixerait le plus avantageusement possible pour elle, et le service de
-Paris serait confié à la garde nationale, qui seule y maintiendrait
-l'ordre en y faisant respecter les autorités existantes.
-
-[En marge: Douleur des membres du gouvernement provisoire en donnant
-l'ordre de capituler.]
-
-Lorsqu'il fallut signer ces conditions, la main de Carnot, de Grenier,
-fut saisie d'un véritable tremblement: ils avaient l'âme navrée. M.
-Fouché lui-même, qui dans le commun désastre cherchait à sauver
-d'abord sa personne, mais qui aurait bien voulu aussi sauver son pays,
-M. Fouché fut consterné. Il signa cependant, et enjoignit aux
-négociateurs de passer par le quartier général du maréchal Davout,
-pour prendre ses dernières instructions, et de ne le quitter que
-lorsque définitivement le maréchal aurait reconnu qu'il n'y avait pas
-mieux à faire.
-
-[En marge: Les négociateurs passent par le camp du maréchal Davout,
-afin de prendre une dernière fois l'avis des militaires.]
-
-[En marge: Davout et Drouot déclarent avec douleur qu'il faut
-traiter.]
-
-MM. Bignon, Guilleminot, de Bondy, partirent donc, et se rendirent au
-quartier général de Montrouge. L'émotion y était extraordinaire. Tout
-autour du maréchal Davout, on s'agitait, on menaçait, on criait à la
-trahison. Chose bien nouvelle, cet inflexible maréchal n'imposait pas
-le silence qu'il avait coutume d'exiger autour de lui. La douleur
-perçait sur son visage ordinairement impassible. Les généraux Flahault
-et Exelmans disaient qu'au lieu d'aller capituler au camp des
-coalisés, il valait mieux mourir sous les murs de la capitale. En
-présence d'un tel spectacle les trois négociateurs hésitaient à
-franchir les avant-postes. Le meilleur des hommes de ce temps, Drouot,
-regardant M. Bignon qui l'interrogeait, lui répondit qu'il était cruel
-de ne pas pouvoir mourir en soldats dans cette plaine qu'on avait sous
-les yeux, mais qu'en citoyen il devait reconnaître que le plus sage
-était de traiter. Ces mots de l'homme de bien consolèrent un peu les
-trois négociateurs d'avoir accepté une si douloureuse mission. Davout,
-cédant à un mouvement involontaire, demanda aux négociateurs
-d'attendre quelques instants, et il s'élança au galop avec plusieurs
-officiers pour jeter un dernier coup d'oeil sur la position des
-ennemis. Après une courte reconnaissance, il revint. Ces voix secrètes
-qui décident le coeur des hommes dans les grandes circonstances,
-avaient parlé, et lui avaient dit que le citoyen devait ici être plus
-écouté que le soldat.--J'ai envoyé un parlementaire, dit-il à M.
-Bignon, vous pouvez partir.--
-
-Les trois négociateurs partirent en effet, et se rendirent aux
-avant-postes prussiens. Ils essuyèrent d'abord quelques mauvais
-traitements de la part du général Ziethen, mais bientôt ils furent
-reçus, et conduits au château de Saint-Cloud, où le maréchal Blucher
-avait établi son quartier général.
-
-[En marge: Accueil convenable fait par Blucher aux trois
-négociateurs.]
-
-[En marge: Le duc de Wellington vient prendre part à la négociation.]
-
-[En marge: Discussion des conditions.]
-
-Tout rude qu'il était, Blucher, flatté d'avoir les plénipotentiaires
-français à son quartier général, et de n'être pas toujours considéré
-comme le second du duc de Wellington, accueillit bien les trois
-envoyés, et leur laissa voir l'impossibilité pour lui et son collègue
-britannique de se contenter de moins que l'occupation de Paris, et
-l'éloignement de l'armée française. Sur les autres points, on pouvait
-discuter, mais sur ces deux-là toute contestation était évidemment
-impossible. À peine avait-on échangé les premiers mots que le duc de
-Wellington, informé par les Prussiens de l'ouverture de ces
-pourparlers, arriva lui-même, et l'entretien devint alors tout à fait
-sérieux, précis, borné aux points essentiels. Quant à la retraite de
-l'armée française et à l'occupation de Paris, ce furent deux
-conditions fondamentales sur lesquelles aucune discussion ne fut
-admise. Quant au moment où devait s'opérer l'occupation de Paris,
-quant au nombre de jours que l'armée française mettrait à s'éloigner,
-et à la limite où elle s'arrêterait, le débat fut ouvert. Les deux
-généraux alliés n'eurent pas de peine à concéder que les armées
-étrangères, une fois dans Paris, ne s'y mêleraient point de politique;
-et que la garde nationale ferait seule le service. Ils n'avaient pas
-dissimulé déjà que la restauration des Bourbons était leur objet
-essentiel; mais il ne leur convenait pas d'avouer qu'ils étaient venus
-pour cet objet, surtout de l'écrire, et, certains d'ailleurs que la
-chose s'accomplirait d'elle-même lorsqu'ils seraient dans Paris, ils
-se contentèrent de déclarer que la garde nationale serait chargée du
-maintien de l'ordre établi. Chose singulière, celui qui tenait le plus
-au rétablissement des Bourbons, et qui avait le plus fait pour ce
-rétablissement, le duc de Wellington, était celui qui voulait le moins
-l'avouer, à cause du parlement britannique, devant lequel on avait
-toujours nié qu'on eût pour but un changement de gouvernement en
-France. Relativement aux propriétés et aux personnes, les Anglais et
-les Prussiens, affectant de ne se point mêler de politique, assurèrent
-qu'ils étaient prêts à les respecter quant à eux, et à les faire
-respecter par leurs armées.
-
-Après ces généralités le duc de Wellington, toujours positif, dit
-qu'en fait de conventions la rédaction était tout, et demanda aux
-trois négociateurs français s'ils avaient apporté un projet rédigé. M.
-Bignon lui remit le troisième des projets préparés par M. de
-Caulaincourt, les deux premiers ne pouvant plus être mis en
-discussion. Le duc de Wellington voulut alors conférer seul avec le
-maréchal Blucher, et à la suite d'une demi-heure d'entretien il revint
-rapportant le projet modifié, sur la marge duquel les modifications
-proposées étaient écrites au crayon. Après un nouveau débat sur les
-divers points contestés, on convint des conditions suivantes.
-
-[En marge: L'armée doit quitter Paris, et le livrer à la garde
-nationale.]
-
-L'armée française, dont on avait réclamé la retraite immédiate, dut
-avoir trois jours pour évacuer Paris, et huit pour se retirer derrière
-la Loire, qui était la limite définitivement adoptée.
-
-Le lendemain 4 juillet, on devait remettre Saint-Denis, Saint-Ouen,
-Clichy et Neuilly; le surlendemain, Montmartre; le troisième jour, les
-diverses barrières.
-
-L'armée avait le droit d'emporter avec elle toutes ses propriétés,
-armes, artillerie, caisse des régiments, bagages. Les officiers des
-fédérés, auxquels l'obligation de s'éloigner n'aurait pas dû
-s'étendre, parce qu'ils faisaient partie de la garde nationale, furent
-spécialement assimilés à l'armée par la volonté des généraux ennemis,
-qui redoutaient singulièrement leur influence sur le peuple de la
-capitale.
-
-Ces points réglés, il s'agissait de déterminer la conduite des armées
-étrangères dans Paris. Les négociateurs français avaient voulu faire
-insérer le texte suivant:... _Les commandants en chef des armées
-anglaise et prussienne s'engagent à respecter et à faire respecter le
-gouvernement, les autorités nationales, les administrations qui en
-dépendent, et à ne s'immiscer en rien dans les affaires intérieures du
-gouvernement et de l'administration de la France._
-
-Il était évidemment impossible d'obtenir une pareille rédaction de la
-part des généraux ennemis, avec leurs résolutions formellement avouées
-quoique non écrites. Ils n'acceptèrent que le texte suivant, dont
-l'hypocrisie atteignait au ridicule: _Les commandants des armées
-anglaise et prussienne s'engagent à respecter et à faire respecter les
-autorités actuelles tant qu'elles existeront._ Il fut stipulé au
-surplus que la garde nationale ferait seule le service de Paris.
-
-Deux points de la plus grande importance restaient à régler, le
-respect des propriétés et celui des personnes. Les commissaires
-français avaient compris dans les propriétés que l'ennemi s'obligerait
-à respecter les monuments publics et les musées. Les généraux alliés
-qui apportaient à cette négociation plus d'arrière-pensées que les
-militaires n'ont coutume d'en mettre dans leurs transactions,
-refusèrent absolument les expressions proposées. Ils se souvenaient
-qu'un an auparavant leurs souverains avaient songé à enlever de Paris
-les objets d'art qui en faisaient le centre le plus éclatant de la
-civilisation moderne, mais que n'osant pas frapper tant de coups à la
-fois sur la France, ils y avaient renoncé. Ils refusèrent cette fois
-de s'engager, et admirent en termes généraux le respect des propriétés
-privées et publiques, _excepté celles qui avaient rapport à la
-guerre_. On s'imagina qu'il ne s'agissait que d'artillerie, et on
-passa outre. On devait apprendre quelques jours plus tard ce qu'il y
-avait de ruse dans ces expressions en apparence insignifiantes.
-
-[En marge: Article relatif à la sûreté des personnes.]
-
-Enfin quant aux personnes, l'article 12 (devenu célèbre par le noble
-sang qu'il a laissé couler) fut adopté tel qu'il avait été rédigé par
-les commissaires français. Il était ainsi conçu: «Seront pareillement
-respectées les personnes et les propriétés particulières. Les
-habitants et en général les individus qui se trouvent dans la
-capitale, continueront à jouir de leurs droits et libertés sans
-pouvoir être inquiétés ni recherchés en rien relativement aux
-fonctions qu'ils occupent ou auraient occupées, à leur conduite et à
-leurs opinions politiques.»
-
-[En marge: Arrière-pensée des généraux ennemis en acceptant cet
-article.]
-
-Un tel article semblait devoir couvrir tout le monde, personnages
-civils et militaires, révolutionnaires anciens et révolutionnaires
-nouveaux, régicides qui avaient condamné Louis XVI et maréchaux qui
-avaient abandonné Louis XVIII, et jamais on n'aurait pu croire qu'il
-donnerait ouverture aux plus odieuses vengeances. Les généraux ennemis
-n'élevèrent pas une seule objection, comme si une telle stipulation
-coulait de source, et ne pouvait être contestée. On voudrait se
-persuader que les deux personnages qui avaient montré pour leur pays
-le plus noble patriotisme, le duc de Wellington et le maréchal
-Blucher, étaient de bonne foi, et que leur silence ne cachait aucune
-arrière-pensée. Malheureusement il paraît que ce silence tenait au
-désir de n'être pas forcés à s'expliquer. En effet ils s'engageaient
-eux, comme généraux des armées anglaise et prussienne, à respecter les
-personnes, mais ne prétendaient pas imposer le même engagement au
-gouvernement de Louis XVIII, qui une fois rétabli, serait chargé seul
-de dispenser la justice en France. La moindre explication sur ce sujet
-en rendant l'équivoque impossible, eût probablement tout fait rompre.
-Ils se turent donc, et ce silence coûta à la France le sacrifice des
-plus nobles vies.
-
-[En marge: Signature de la capitulation dans la nuit du 3 au 4
-juillet.]
-
-Les trois négociateurs, après avoir fait ce qu'ils avaient pu pour
-défendre les intérêts de leur pays dans une position désespérée,
-quittèrent Saint-Cloud, et arrivèrent le 4 juillet au matin aux
-Tuileries auprès du gouvernement provisoire. Il n'y avait que des
-remercîments à leur adresser, car dans l'état des choses personne
-n'eût obtenu davantage. À ne pas courir la chance d'une bataille, il
-fallait évidemment se soumettre aux conditions souscrites.
-
-[En marge: Cette capitulation acceptée par le gouvernement provisoire
-et les Chambres.]
-
-La capitulation fut donc acceptée. Elle se prêtait à une comédie qui
-convenait aux généraux étrangers, et à la commission exécutive
-elle-même. En effet, elle ne contenait en apparence que des
-stipulations purement militaires, suite forcée de la situation des
-armées, et elle laissait la France libre de se donner le gouvernement
-qu'elle voudrait, puisque la garde nationale parisienne restait
-exclusivement chargée du service intérieur de la capitale. Les
-généraux ennemis paraissaient ainsi demeurer fidèles aux déclarations
-solennelles par lesquelles ils avaient promis de ne pas imposer un
-gouvernement à la France, et la commission exécutive de son côté
-semblait, tout en cédant à une nécessité physique, avoir sauvegardé
-l'indépendance nationale. C'est ainsi que la commission exécutive crut
-devoir prendre la chose, et qu'elle la présenta aux deux Chambres.
-
-[En marge: Équivoque dont tout le monde use relativement au futur
-gouvernement de la France.]
-
-Les représentants, qui seuls donnaient signe de vie dans ces
-circonstances (les pairs se taisaient), s'étaient plaints du silence
-gardé sur les négociations. L'obligation du secret, toujours de
-rigueur en ces matières, pouvait expliquer ce silence. On le rompit le
-4 juillet au matin, et on porta à la connaissance des deux Chambres
-les articles conclus dans la nuit à Saint-Cloud. L'équivoque au moyen
-de laquelle on avait évité de résoudre la question du gouvernement
-futur de la France, convenait aux Chambres comme aux généraux ennemis
-et au gouvernement provisoire, et elles s'y prêtèrent. Comment, en
-effet, vouloir la clarté? Dire que le sous-entendu de la capitulation
-cachait la faculté de rétablir les Bourbons, c'eût été annoncer une
-vérité bien évidente, et que tout le monde apercevait, excepté
-certains idiots qui n'aperçoivent les choses que lorsqu'on les leur
-énonce formellement. Mais déchirer ce voile commode, c'était, après
-les déclarations solennelles qu'on avait faites contre les Bourbons,
-s'obliger à repousser la capitulation, à casser le gouvernement
-provisoire, et à s'engager dans une lutte dont on avait déjà senti
-l'impossibilité. N'osant pas entreprendre une résistance aussi
-téméraire, et qui avait perdu toutes ses chances en étant différée, il
-était plus commode pour l'assemblée de laisser exister un voile sous
-lequel elle cachait sa confusion, jusqu'au jour peu éloigné où elle
-serait expulsée de son siége par les baïonnettes ennemies. La Chambre
-des représentants accepta donc la capitulation du 3 juillet telle
-qu'on la lui avait présentée, et elle en fit des remercîments à
-l'armée, qui d'ailleurs les avait mérités, car elle avait, par son
-attitude énergique, arraché les derniers ménagements conservés encore
-pour la France.
-
-[En marge: Irritation de l'armée lorsqu'il faut quitter Paris.]
-
-Du reste, s'il plaisait à tous les pouvoirs de se prêter à cette
-espèce de dissimulation, l'armée qui en recueillait les hommages, ne
-s'y prêta point. Lorsque la convention lui fut annoncée, elle vit bien
-qu'on lui faisait quitter Paris pour le céder aux ennemis, qui le
-céderaient aux Bourbons. Son exaspération fut extrême. Des soldats
-abandonnaient les rangs en jetant leurs armes, et allaient se mêler
-aux fédérés qui poussaient des vociférations dans les rues. D'autres
-disaient qu'il ne fallait pas se rendre, qu'il fallait refuser
-d'obéir, et déposer des généraux lâches ou perfides. Tantôt on s'en
-prenait à celui-ci, tantôt à celui-là, mais tout le monde au duc
-d'Otrante, qu'on n'appelait plus que le traître, comme s'il eût été le
-seul auteur de cette situation.
-
-[En marge: Noble fermeté du maréchal Davout; il conduit l'armée
-derrière la Loire.]
-
-Le sévère Davout fit entendre la voix du devoir à l'armée irritée, et,
-aidé de quelques généraux, surtout du respectable et toujours respecté
-Drouot, parvint à se faire écouter. L'armée, après un premier moment
-de désespoir, se mit à défiler à travers les rues de la capitale,
-qu'elle avait la douleur de livrer aux mains de l'ennemi. Certains
-corps n'avaient pas reçu de solde, avaient tout perdu, et éprouvaient
-la double souffrance de la capitulation et de la misère. M. Laffitte
-ayant généreusement avancé quelques millions au Trésor, les corps les
-plus malheureux reçurent un soulagement, et prirent le chemin de la
-Loire. La retraite commença donc à s'opérer en bon ordre. Le maréchal
-Davout, ne voulant pas rester à Paris, bien que la sage proposition
-qu'il avait faite de recevoir les Bourbons sans les étrangers, lui
-promît de leur part un traitement meilleur qu'en 1814, aima mieux
-remplir jusqu'au bout ses devoirs envers l'armée et le pays, et donna
-sa démission de ministre de la guerre, pour demeurer général en chef
-de l'armée dite _de la Loire_, laquelle, par son attitude, sa
-discipline au milieu des outrages dont elle était l'objet, fit encore
-respecter la France pendant plusieurs mois, et fut même un appui pour
-les Bourbons, qu'elle n'aimait point et qui ne l'aimaient pas, mais
-qui étaient devenus le gouvernement de la France, et qui eurent plus
-d'une fois à résister aux intolérables exigences de vainqueurs
-impitoyables. Le maréchal Davout commanda dignement cette armée, et
-les Autrichiens ayant voulu franchir la limite convenue vers la haute
-Loire, il menaça de marcher sur eux, et les fit reculer, dans un
-moment où six cent mille soldats ennemis couvraient le sol de la
-France.
-
-[En marge: Un agent secret envoyé au duc de Wellington par M. Fouché,
-convie celui-ci à une entrevue à Neuilly.]
-
-Tandis que la convention de Paris s'exécutait, il fallait enfin que
-l'ombre disparût devant la réalité, et que les pouvoirs issus du 20
-mars cédassent la place aux Bourbons qui s'approchaient. Le colonel
-Macirone, retenu aux avant-postes, n'avait pu voir le duc de
-Wellington que le 4 juillet au matin, à l'instant où celui-ci revenait
-de Saint-Cloud à Gonesse, après la signature de la capitulation. Le
-duc de Wellington le reçut entouré de M. de Talleyrand, représentant
-Louis XVIII, de sir Charles Stuart, représentant l'Angleterre, du
-comte Pozzo di Borgo, représentant la Russie, et de M. de Goltz,
-représentant la Prusse. Cette fois parlant nettement, le généralissime
-britannique dit à l'agent du duc d'Otrante qu'il était temps d'en
-finir d'un état de choses désormais ridicule, qu'il fallait que le
-gouvernement provisoire et les Chambres donnassent purement et
-simplement leur démission, après quoi Louis XVIII qui était à Roye
-entrerait à Paris, et y entrerait avec les résolutions qu'on pouvait
-se promettre de son excellent esprit et des bons conseils qu'il avait
-reçus. Ces déclarations faites, le duc de Wellington laissa la parole
-à M. de Talleyrand qui énonça verbalement, puis consigna par écrit les
-nouvelles promesses de Louis XVIII. En voici le résumé, remis par M.
-de Talleyrand lui-même: «Toute l'ancienne Charte, y compris
-l'abolition de la confiscation; le non-renouvellement de la loi de
-l'année dernière sur la liberté de la presse; l'appel immédiat des
-colléges électoraux pour la formation d'une nouvelle Chambre; l'unité
-du ministère; l'initiative réciproque des lois, par message du côté du
-Roi, et par proposition de la part des Chambres; l'hérédité de la
-Chambre des pairs.»
-
-[En marge: M. Fouché s'y rend en prévenant ses collègues.]
-
-M. de Talleyrand ajouta ensuite les assurances les plus formelles
-d'une conduite sage, et toute différente de celle qu'on avait tenue
-l'année précédente. Le duc de Wellington prenant la parole après lui,
-dit à l'intermédiaire chargé de ces messages: Que M. Fouché soit
-sincère avec nous, nous le serons avec lui. Nous apprécions les
-services qu'il a rendus, et le Roi lui en tiendra compte. S'il a
-besoin de secours, nous allons lui en porter dans quelques
-heures.--Il fut convenu que le duc de Wellington et M. de Talleyrand
-attendraient le lendemain le duc d'Otrante à Neuilly, pour régler avec
-lui tout ce qui restait à faire, afin d'amener sans violence la
-rentrée de Louis XVIII à Paris. Sans perdre de temps l'agent Macirone
-quitta Gonesse pour se rendre auprès du duc d'Otrante, auquel il fit
-part du message qu'on lui avait confié. M. Fouché n'aurait eu garde de
-refuser l'entrevue proposée, car après tout il aboutissait au résultat
-qu'il avait désiré, c'est-à-dire, à se donner le mérite du retour des
-Bourbons, qu'il ne pouvait plus empêcher. Pourtant il résolut
-d'informer ses collègues de ce qu'il allait faire, en ayant soin de se
-montrer à leurs yeux sous les apparences d'un homme qui cherchait à
-sauver les débris du commun naufrage, et à mettre des conditions au
-rétablissement de Louis XVIII sur le trône. Il n'y avait rien à lui
-objecter, car la restauration des Bourbons résultant inévitablement de
-l'impossibilité de prolonger la résistance, impossibilité reconnue par
-tous les membres de la commission exécutive, il fallait bien se
-soumettre, en tâchant toutefois de se ménager quelques garanties pour
-les choses et pour les personnes.
-
-Tout à coup un incident vint créer des difficultés imprévues à M.
-Fouché, ce fut l'arrivée des premiers négociateurs, MM. de Lafayette,
-Sébastiani, de Pontécoulant, d'Argenson, de Laforest, Benjamin
-Constant. En quittant Laon, ces plénipotentiaires s'étaient rendus,
-comme on doit s'en souvenir, auprès des souverains, qu'ils avaient
-rencontrés à Haguenau, sans pouvoir obtenir un entretien avec eux.
-Ils n'avaient pu voir que leurs ministres, qui continuant le système
-de dissimulation adopté, avaient affecté de ne point vouloir imposer
-un gouvernement à la France. Les commissaires éconduits après une
-courte entrevue, étaient revenus à Paris pleins des mêmes illusions,
-et persistant encore à croire que les Bourbons n'étaient pas
-inévitables. Cette erreur privait M. Fouché de son principal argument,
-la nécessité de subir les Bourbons, argument qui était son excuse pour
-s'aboucher avec le duc de Wellington. Il s'efforça de démontrer cette
-nécessité en s'appuyant sur les innombrables renseignements qu'il
-possédait, et il annonça du reste qu'il s'en éclaircirait plus
-complétement le soir au camp des alliés. On l'autorisa à s'y rendre,
-mais M. de Lafayette lui déclara que tout arrangement particulier,
-n'ayant pas pour objet essentiel de sauvegarder les intérêts généraux,
-serait un acte de trahison qui mériterait et recueillerait l'infamie.
-
-[En marge: M. de Talleyrand et plusieurs ministres étrangers assistent
-à l'entrevue.]
-
-[En marge: M. Fouché insiste pour obtenir des conditions utiles à tout
-le monde.]
-
-[En marge: On se sépare sans être d'accord, mais en convenant de se
-revoir.]
-
-M. Fouché ne se préoccupa guère de cette déclaration, et se transporta
-le 5 juillet au soir, à Neuilly, auprès du duc de Wellington. Il y
-trouva outre le généralissime anglais, M. de Talleyrand, sir C.
-Stuart, MM. de Goltz et Pozzo di Borgo. Le duc de Wellington voulut
-savoir d'abord si l'armée française s'était éloignée, si toutes les
-autorités actuelles s'apprêtaient à donner leur démission, et enfin
-s'il serait possible d'obtenir qu'on livrât aux puissances la personne
-de Napoléon, condition à laquelle les alliés tenaient avec un
-véritable acharnement. Le duc d'Otrante répondit que l'armée se
-retirait peu à peu, mais que ce n'était pas sans peine, que la
-population de la capitale était exaspérée, que la garde nationale de
-Paris elle-même, sur laquelle on semblait compter, était loin de
-vouloir se prêter à tout ce qu'on attendait d'elle, qu'il fallait donc
-de grandes précautions pour arracher l'une après l'autre les
-démissions désirées, et introduire le Roi dans Paris. Quant à la
-personne de Napoléon, il répondit qu'on ne pouvait la livrer, car en
-ce moment Napoléon devait être embarqué pour les États-Unis. On fut
-très-mécontent de cette dernière déclaration, dans laquelle on
-persista à voir une fourberie de M. Fouché, qui auprès des
-bonapartistes passait pour avoir trahi Napoléon, et auprès des
-royalistes pour l'avoir fait évader. On lui demanda ensuite ce qu'il
-entendait par ces précautions auxquelles il semblait attacher tant
-d'importance. M. Fouché s'expliqua alors, et, en homme plus pratique
-et plus sensé que les négociateurs envoyés au duc de Wellington,
-lesquels n'avaient songé qu'à réclamer l'initiative pour les Chambres,
-il énonça deux conditions essentielles: une nouvelle déclaration
-royale qui couvrirait sans exception les personnes compromises, avant,
-pendant et après la dernière révolution du 20 mars, et l'adoption du
-drapeau tricolore. Sans ces conditions, il ne croyait pas, disait-il,
-l'entrée du Roi possible, à moins d'y employer la force, ce dont on ne
-paraissait pas se soucier. La discussion sur ce point dura jusqu'à
-quatre heures du matin, et demeura sans résultat, M. de Talleyrand,
-principal interlocuteur, essayant d'éluder avec l'aisance d'un grand
-seigneur, ce que M. Fouché s'obstinait à exiger avec la ténacité d'un
-personnage vulgaire, mais positif. Quant aux personnes on parlait de
-l'inépuisable clémence du Roi, et quant aux couleurs nationales des
-dix ou quinze départements qui s'étaient insurgés avec la cocarde
-blanche au chapeau. Le duc de Wellington insista beaucoup pour qu'on
-s'entendît, mais ne vint à bout ni des uns ni des autres, et comme
-dans ce débat on n'avait pas eu le temps de s'occuper des intérêts
-individuels, on ne dit rien à M. Fouché de ce qui lui était
-personnellement réservé. Il se retira donc mécontent pour le
-particulier et pour le général, et laissa les représentants de
-l'Europe et de la royauté aussi mécontents de lui qu'il l'était d'eux.
-Toutefois le duc de Wellington lui donna un nouveau rendez-vous pour
-le lendemain, et on se quitta sans être d'accord, mais sans avoir
-rompu.
-
-[En marge: Nouvelle scène de M. Fouché avec Carnot.]
-
-[En marge: M. Fouché prend le parti de ne plus s'occuper de ses
-collègues, et d'agir sans eux.]
-
-[En marge: M. Fouché de qui on avait voulu exiger qu'il livrât
-Napoléon, réitère l'ordre de le faire partir de Rochefort.]
-
-De retour à Paris M. Fouché rendit compte à sa manière de ce qui
-s'était passé à Neuilly, mais déclara encore plus affirmativement, que
-les Bourbons étaient inévitables, qu'on ne pouvait à cet égard
-résister aux volontés formelles de l'Europe, qu'il n'était pas suspect
-lui, vieux révolutionnaire régicide, lorsqu'il se résignait à cette
-nécessité, que la seule chose à faire c'était de tâcher d'obtenir des
-conditions suffisamment rassurantes, et que, sous ce rapport, il
-n'avait rien négligé. On le crut moins qu'il ne le méritait cette
-fois, et on s'imagina qu'il n'avait songé qu'à lui, car de toutes
-parts on le regardait comme un traître. Ses collègues ne lui
-opposèrent que le silence. Carnot seul éleva des plaintes, et fit
-entendre des reproches, auxquels M. Fouché avait une réponse bien
-facile, c'était de lui demander ce qu'il voulait. En effet, Carnot
-n'avait pas cru qu'on pût se défendre; dès lors recevoir les Bourbons
-était une conséquence forcée de l'impuissance qu'il avait lui-même
-proclamée. Au surplus M. Fouché commençant à ne plus s'inquiéter de
-l'opinion de ses collègues, les traitant même assez légèrement,
-s'occupa uniquement de disposer toutes choses pour introduire Louis
-XVIII dans Paris, avec le moins de dommage pour son parti, avec le
-plus d'avantage pour lui-même. Son premier soin fut de hâter le départ
-de Napoléon de Rochefort. Il s'était aperçu que tant que Napoléon se
-trouvait en France, on était au camp des coalisés fort défiant de la
-sincérité de son abdication, et fort obstiné à réclamer sa personne.
-Or, M. Fouché voulait supprimer cette cause de défiance, et de plus
-n'être pas responsable de la captivité de Napoléon, dans le cas où
-celui-ci tomberait aux mains de l'ennemi, car s'il avait voulu lui
-ôter le trône, il n'avait voulu lui ôter ni la vie, ni la liberté.
-Déjà, comme on l'a vu, les frégates avaient été dispensées d'attendre
-les sauf-conduits. M. Fouché alla plus loin, et pressa de nouveau le
-général Beker de faire partir l'illustre fugitif, en envoyant toutes
-les autorisations nécessaires, sauf une, celle de communiquer avec la
-croisière anglaise, de crainte que Napoléon, par suite d'une étrange
-confiance envers les Anglais, ne se livrât à eux. Le 6, M. Fouché fit
-rendre un dernier arrêté par la commission exécutive, enjoignant au
-général Beker de forcer Napoléon à s'embarquer, de lui faire sentir
-que c'était indispensable pour sa sûreté personnelle, de lui offrir,
-si les frégates étaient trop observées, tous les bâtiments légers dont
-on pourrait disposer, de consentir même, contrairement aux ordres
-précédemment expédiés, à ce qu'il communiquât avec la croisière
-anglaise, mais sur sa demande écrite, afin de n'avoir pas la
-responsabilité des conséquences.
-
-[En marge: M. Fouché travaille la garde nationale pour qu'elle fasse
-des manifestations à l'appui de ce qu'il a demandé à Neuilly.]
-
-Après ces soins donnés à la sûreté de Napoléon, M. Fouché chercha à se
-préparer des arguments pour les nouvelles conférences qu'il devait
-avoir à Neuilly. Il n'y en avait pas un meilleur que l'attitude de la
-garde nationale de Paris. Cette garde, qui avait vu le retour de
-Napoléon avec peine, qui désirait même les Bourbons, mais sans les
-idées surannées, les passions, l'arrogance des émigrés, n'avait cessé
-de porter la cocarde tricolore, et d'abattre le drapeau blanc partout
-où on essayait de l'arborer. M. Fouché, au moyen des relations qu'il
-entretenait avec les principaux chefs de la garde nationale, provoqua
-de leur part une déclaration, dans laquelle ils faisaient profession
-d'un attachement persévérant pour le drapeau tricolore, fondé sur la
-gloire et sur la signification politique de ce drapeau. Cette
-déclaration était revêtue des noms les plus honorables de la capitale.
-
-[En marge: Il pousse la Chambre des représentants à faire une
-déclaration de principes dans le même sens.]
-
-M. Fouché ne s'en tint pas à cette démonstration. Secondé par MM. Jay,
-Manuel et les nombreux représentants qui suivaient ses conseils, il
-obtint de la part de la Chambre des représentants une déclaration d'un
-autre genre, mais plus significative encore. La constitution qu'on
-avait entrepris de rédiger était longue, diffuse, et n'avait aucune
-chance d'être acceptée par les Bourbons. Ce qui importait infiniment
-plus que ce texte banal, c'étaient les principes qu'il contenait. Sur
-l'instigation de M. Fouché on détacha en forme d'articles les
-principes essentiels de toute constitution, ceux qu'on devait exiger
-de tout gouvernement, quel qu'il fût, et on en fit une déclaration que
-devrait accepter le monarque, non désigné, qui monterait sur le trône.
-Ce monarque qu'on ne désignait pas, c'était évidemment Louis XVIII,
-s'il souscrivait aux principes énoncés. Ces principes, qu'il est
-inutile de reproduire ici, car l'expression en était médiocre, étaient
-ceux que la France depuis 1789, avec une constance d'esprit qui
-l'honore, n'a cessé de proclamer toutes les fois que sous prétexte de
-lui rendre l'ordre, on ne lui a pas ôté la liberté.
-
-[En marge: Ce qui se passe en ce moment dans le sein de la cour
-émigrée.]
-
-[En marge: Continuation du déchaînement contre M. de Blacas, et faveur
-croissante de M. Fouché.]
-
-Pendant que M. Fouché se livrait à ces soins malheureusement tardifs
-et inutiles, la cour de Louis XVIII, transportée successivement de
-Gand à Cambrai, de Cambrai au château d'Arnouville, s'occupait de ce
-qu'on ferait en entrant à Paris. Les principaux personnages de cette
-cour, Roi, princes, courtisans, ministres, ambassadeurs, généraux
-étrangers, accrus d'une foule d'adorateurs de la fortune renaissante,
-discutaient confusément les résolutions à prendre, car les révolutions
-donnant la parole à tout le monde, convertissent pour un moment les
-cours elles-mêmes en républiques. Suivant la majorité de ces
-discoureurs, sacrifier le drapeau blanc au drapeau tricolore, c'était
-sacrifier la légitimité à la révolte. Modifier, étendre la Charte,
-c'était augmenter le mal loin de le diminuer!--C'était bien assez,
-disaient-ils, de déclarer le maintien de cette Charte, sans y ajouter
-de nouveaux développements. Pour eux, les principes dits de
-quatre-vingt-neuf étaient une partie des hérésies révolutionnaires,
-qu'on avait eu la faiblesse d'encourager; et de même qu'à leurs yeux
-la première révolution s'expliquait par quelques fautes individuelles,
-nullement par des causes générales, la dernière, celle du 20 mars,
-s'expliquait par une conspiration dont il fallait punir les auteurs,
-et par quelques autres incidents tels que l'obstination à conserver M.
-de Blacas, et la répugnance à se servir de M. Fouché. Comme nous
-l'avons dit récemment, l'émigré M. de Blacas, le régicide M. Fouché,
-étaient l'objet, le premier d'un décri universel, le second d'une
-faveur générale. À entendre ces royalistes, M. de Blacas avait tout
-perdu, au contraire M. Fouché eût tout sauvé, si on avait accepté ses
-services, et pouvait tout sauver encore si on consentait enfin à les
-accepter. À la vérité il était régicide, mais raison de plus! Il était
-sorti de cette caverne infernale qu'on appelait la révolution, il la
-connaissait, et y ferait rentrer les démons qui s'en étaient échappés.
-Il n'y avait avec lui qu'une précaution à prendre, c'était d'exiger
-qu'il eût bien trahi son origine. Or, quant à cette franche trahison
-de son origine, on n'avait aucun doute, et M. de Vitrolles et beaucoup
-d'autres étaient venus l'attester. On racontait avec admiration ses
-prophéties, qu'on arrangeait après coup. M. Fouché avait dit à M.
-Dambray, la veille du 20 mars: Il est trop tard; Napoléon entrera
-dans Paris, régnera quelque temps, mais pas longtemps; il sera
-renversé, et nous ramènerons le Roi.--L'homme qui avait dit ces choses
-si profondes pouvait seul achever la prophétie. Il fallait donc le
-prendre des mains de Napoléon lui-même, qu'il avait renversé, et le
-nommer ministre de Louis XVIII dont il serait le soutien le plus
-solide.
-
-[En marge: M. de Talleyrand se prête à la faveur dont M. Fouché est
-entouré dans le sein du parti royaliste.]
-
-[En marge: Louis XVIII se rend avec peine aux obsessions dont il est
-assailli.]
-
-[En marge: Il sacrifie M. de Blacas, et accepte M. Fouché comme
-ministre de la police.]
-
-M. de Talleyrand, qui n'aimait pourtant pas les rivaux, encourageait
-cette étrange passion. Il se sentait incapable de veiller sur
-l'intérieur, et reconnaissait à cet égard la supériorité de M. Fouché.
-Mais cette besogne d'espionner, de payer, de disperser, d'enfermer,
-d'exiler, et au besoin de faire fusiller les gens illustres ou obscurs
-des partis, lui semblant fort au-dessous de celle de traiter avec les
-puissances européennes, il ne jalousait pas M. Fouché, et il croyait
-qu'appuyé sur le dehors où était en ce moment la force, se servant de
-M. Fouché pour épurer le dedans, il gouvernerait souverainement la
-France. Il avait donc proposé M. Fouché au Roi comme ministre de la
-police. Le duc de Wellington l'avait fort secondé, et outre tous les
-motifs que nous venons d'énumérer, il en avait un particulier de
-favoriser M. Fouché. Il fallait entrer dans Paris et y rétablir les
-Bourbons, mais il fallait y entrer conformément au programme simulé
-des puissances, programme surtout nécessaire à lord Castlereagh, et
-consistant à ne pas imposer ostensiblement un gouvernement à la
-France. Sans cette précaution obligée, on n'aurait eu qu'à laisser
-faire le brutal Blucher, et il en eût fini en deux heures. Mais M.
-Fouché seul saurait accomplir la chose sans les baïonnettes, et par la
-garde nationale de Paris. Ainsi la cour par une sorte de superstition,
-M. de Talleyrand par besoin d'une main adroite et cynique pour
-gouverner l'intérieur, le duc de Wellington pour avoir un introducteur
-des Bourbons qui sût se passer de la violence, avaient prôné M.
-Fouché, et vaincu en sa faveur la répugnance de Louis XVIII. On avait
-fait une première violence à ce prince en lui arrachant M. de Blacas,
-on lui en fit une seconde en le forçant d'accepter l'un des juges de
-son frère. Il lui en coûta, car il était fier, n'aimait pas les
-intrigants, surtout ceux qui étaient en manége avec M. le comte
-d'Artois, et M. Fouché avait tous ces inconvénients à ses yeux. Mais
-quand on insistait longtemps et fort, il se rendait. Il avait donc
-consenti à laisser la police à M. Fouché, mais refusé une nouvelle
-déclaration de principes, ainsi que le drapeau tricolore.
-
-[En marge: Nouvelle entrevue de M. Fouché avec M. de Talleyrand et les
-ministres étrangers.]
-
-[En marge: Pour toute concession M. Fouché obtient un portefeuille.]
-
-Tel était l'état des choses à la cour lorsque M. Fouché revint le 6 au
-soir à Neuilly. Il recommença ses doléances sur la situation
-intérieure de Paris, fort aggravée, disait-il, par le retour des
-plénipotentiaires rapportant de Haguenau la fausse idée que les
-monarques alliés ne tenaient pas aux Bourbons, par la résolution de la
-garde nationale de Paris de conserver la cocarde tricolore, par la
-déclaration de principes de la Chambre des représentants. On n'eut pas
-l'air de prendre au sérieux les appréhensions de M. Fouché. D'ailleurs
-le duc de Wellington lui répondait qu'après tout on avait des Anglais
-et des Prussiens à son service, bien qu'on désirât les employer le
-moins possible. Quant au rapport des plénipotentiaires, le duc de
-Wellington dit qu'ils avaient trompé ou s'étaient trompés, et il
-montra les lettres de lord Stewart, présent à l'entrevue de Haguenau,
-lesquelles ne permettaient aucun doute sur les sentiments des
-souverains. Quant à une nouvelle déclaration de Louis XVIII, celle de
-Cambrai suffisait. En donner une seconde, ce serait faire divaguer la
-royauté. Quant à l'amnistie, le duc de Wellington et M. de Talleyrand
-firent enfin résonner aux oreilles de M. Fouché le mot
-essentiel.--L'amnistie, lui dirent-ils, c'est vous, vous au ministère
-de la police. Quel est l'homme de la Révolution qui puisse trembler
-quand vous serez à la tête du ministère des rigueurs?--Il semblait en
-effet qu'un régicide étant admis auprès du Roi, personne ne pouvait
-concevoir d'inquiétude. Mais si on était prêt à pardonner aux
-immolateurs de Louis XVI, on ne pardonnait pas aux prétendus auteurs
-du 20 mars. M. Fouché le sentait vaguement, et ceux-là, sa présence ne
-les couvrait point. Mais on lui parla d'un ton si absolu, et
-d'ailleurs on lui offrit un tel présent, qu'il n'osa pas insister.
-Quant aux trois couleurs, on lui fit comprendre que ce serait un
-outrage à Louis XVIII que d'y revenir encore, et il se soumit, ayant
-obtenu pour toute concession, lui, lui seul, au plus redoutable des
-ministères.
-
-[En marge: Présentation de M. Fouché à Louis XVIII.]
-
-On s'assit à la même table, après quoi on se rendit à Arnouville, pour
-présenter M. Fouché à Louis XVIII. C'était là l'objet des voeux de M.
-Fouché; c'était là ce qu'il n'avait pu obtenir sous la première
-Restauration. Il en éprouva une vive satisfaction, et à l'aspect du
-monarque qui se fit une extrême violence pour le recevoir, il lui
-sembla que le régicide s'était effacé de son front. Le Roi qui avait
-étudié son rôle, selon son habitude dans les occasions graves,
-accueillit M. Fouché avec une grande politesse, et comme s'il n'eût
-connu qu'une partie de sa vie.--Vous m'avez rendu beaucoup de
-services, lui dit-il, vous m'en rendrez encore. Je voulais depuis
-longtemps vous attacher à mon gouvernement; je le puis enfin, et
-j'espère que vous me servirez utilement et fidèlement.--M. Fouché
-s'inclina avec l'humilité d'un pardonné, et mérita en ce moment les
-exagérations de ses ennemis, en se laissant remercier de trahisons
-qu'il n'avait pas commises, du moins pas toutes. Il sortit plein de
-joie de cette entrevue, et il traversa des flots de courtisans,
-curieux de voir un personnage qui était pour eux une espèce de
-monstre, mais un monstre utile, dont on disait que le Roi devait se
-servir, parce qu'il le garantirait de nouvelles catastrophes. Les
-esprits sages de cette cour regrettèrent qu'on n'eût pas mieux aimé
-accorder un peu plus de liberté, que de prendre un tel homme! Le duc
-de Wellington, qui approuvait fort la nomination de M. Fouché, mais
-qui avait vivement insisté pour l'adoption du drapeau tricolore, afin
-de ne pas laisser aux ennemis des Bourbons un drapeau si populaire,
-s'écria avec une sorte de dépit: Quelles gens! Il est plus facile de
-leur faire accepter un régicide qu'une idée raisonnable.--
-
-[En marge: Retour de M. Fouché à Paris.]
-
-[En marge: Son embarras à l'égard de ses collègues.]
-
-[En marge: Il finit par leur déclarer qu'il est ministre de Louis
-XVIII.]
-
-Revenu à Paris, le duc d'Otrante éprouva un certain embarras à dire à
-ses collègues tout ce qu'il avait à leur apprendre. Il leur avait
-avoué ses entrevues avec les chefs de la coalition, en prenant pour
-prétexte son désir d'éviter une seconde restauration, ou du moins d'y
-mettre de bonnes conditions. Mais leur annoncer définitivement que les
-Bourbons devaient être reçus, qu'au delà de la déclaration de Cambrai
-il n'avait rien obtenu, ni amnistie générale, ni drapeau tricolore, ni
-maintien des Chambres actuelles, et que toutes les garanties accordées
-se réduisaient à un portefeuille pour lui, était difficile. Cependant,
-comme il était obligé d'en finir, il leur déclara que les
-plénipotentiaires revenus de Haguenau s'étaient trompés, qu'on n'avait
-jamais songé à laisser la France libre de choisir une autre dynastie
-que celle des Bourbons, que la réserve observée à cet égard n'avait
-été qu'un faux semblant, qu'il fallait recevoir Louis XVIII sans
-retard, qu'on aurait d'ailleurs tout ce que M. de Talleyrand avait
-promis, c'est-à-dire abandon de la loi sur la presse, certaines
-modifications à la Charte, unité du ministère, oubli du passé, et en
-preuve de la sincérité de cet oubli, sa propre nomination de lui, M.
-Fouché, au ministère de la police. C'était là un singulier aveu à
-faire devant tous ses collègues. M. Fouché le fit en protestant qu'il
-avait accepté ce rôle par pur dévouement pour les hommes de la
-Révolution, de l'Empire et du 20 mars, et que c'était pour les sauver
-qu'il avait consenti à être ministre de Louis XVIII. Il disait plus
-vrai qu'il n'en avait l'air, quant au résultat sinon quant à
-l'intention, car lui seul, parmi les têtes actuellement menacées,
-pouvait sauver celles qui n'étaient pas irrévocablement vouées à la
-vengeance de l'émigration, et s'il voulait avant tout rester au faîte
-de la puissance, il est constant aussi qu'il voulait se justifier de
-l'indécence de sa conduite en empêchant le plus de mal qu'il pourrait.
-
-[En marge: Emportement de Carnot.]
-
-Cette excuse, vraie mais basse, car il n'est jamais permis d'accomplir
-soi-même une moitié du mal, pour empêcher que d'autres n'accomplissent
-l'autre moitié, ne pouvait avoir grand succès dans le sein de la
-commission exécutive. MM. Quinette et Grenier, personnages inactifs,
-M. de Caulaincourt, personnage découragé, se turent. Mais Carnot,
-impétueux, généreusement inconséquent, ayant fait ce qu'il fallait
-pour amener les Bourbons, et ne sachant pas les subir, s'emporta,
-parla de trahison, devint presque outrageant à l'égard de M. Fouché,
-sans altérer toutefois l'impassibilité de son collègue, chez qui
-jamais la fierté de l'âme ne faisait monter le sang au visage. Sans
-foi, sans dignité, mais sans méchanceté, le duc d'Otrante avait été
-choisi par la Providence pour servir dans cette nouvelle révolution
-d'intermédiaire, entre gens qui voulaient imposer les Bourbons, et
-gens qui consentaient à les subir, mais les uns et les autres sans
-qu'il y parût! Triste comédie, où personne ne triomphait que la nature
-des choses, toujours logique, toujours invincible!
-
-Après ce qui venait de se passer M. Fouché et ses collègues ne
-pouvaient pas demeurer une heure de plus en présence les uns des
-autres. Ils convinrent donc d'envoyer leur démission aux deux
-Chambres, et ils l'expédièrent à l'instant même. La Chambre des pairs
-se sépara sans dire mot, pour ne plus se réunir. La Chambre des
-représentants en recevant la démission de la commission exécutive,
-garda également le silence, mais persista dans cette triste comédie de
-discuter une constitution qui, plus éphémère encore que les plus
-éphémères, ne devait pas durer vingt-quatre heures. M. Fouché,
-d'accord avec le général Dessoles qui était redevenu commandant de la
-garde nationale, avait choisi dans cette garde des hommes dont les
-opinions royalistes garantissaient la conduite, et qu'on chargea
-d'occuper les avenues du palais législatif pour en interdire l'accès
-aux représentants. On inséra au _Moniteur_ une décision qui déclarait
-les Chambres dissoutes, et annonçait l'entrée du roi Louis XVIII pour
-la journée du 8 juillet dans l'après-midi. M. Fouché alla de nouveau
-le soir annoncer au Roi que tout était prêt pour sa réception. On
-l'accueillit comme l'homme à qui les Bourbons étaient le plus
-redevables après le vainqueur de Waterloo.
-
-[En marge: Résultat définitif de la crise.]
-
-Achevons ce triste récit, et ajoutons que tandis que la Chambre des
-représentants avait à peine survécu à Napoléon quinze jours, M. de
-Talleyrand et M. Fouché ne survécurent que quelques mois à cette
-Chambre, et allèrent, l'un revêtu d'une haute charge de cour, l'autre
-condamné à un exil dissimulé, rejoindre dans l'inaction ou le malheur
-tous les grands acteurs de la Révolution et de l'Empire. Tel est le
-bénéfice qu'ils avaient recueilli les uns et les autres de cette
-dernière tentative du 20 mars, si déplorablement terminée le 8
-juillet, et connue sous la désignation généralement admise des _Cent
-jours_! Napoléon y avait gagné une prison cruelle et une défaite
-comme il n'en avait jamais essuyé; les Chambres qui l'avaient
-renversé, deux semaines du rôle le plus humiliant; M. Fouché qui les
-avait abusées et congédiées, l'exil et une renommée flétrie; Ney, La
-Bédoyère, une mort tragique; la France, une seconde invasion, la perte
-de la Savoie et de plusieurs places importantes, la privation des
-chefs-d'oeuvre de l'art, une contribution de deux milliards, une
-longue occupation étrangère, le débordement de tristes passions, et
-personne enfin n'y avait gagné un peu de pure gloire, personne excepté
-l'armée, qui avait expié ses fautes par un héroïsme incomparable!
-L'histoire doit donc s'armer de toute sa sévérité contre une tentative
-si désastreuse, mais, pour la bien juger, il la faut envisager dans
-son ensemble, c'est-à-dire dans ses causes et ses effets, ce que nous
-allons essayer de faire en terminant ce livre.
-
-[En marge: Résumé et appréciation de l'époque dite des Cent jours.]
-
-En 1814 les puissances coalisées, en ôtant à Napoléon l'empire
-français, lui avaient laissé la possibilité d'y rentrer par son
-établissement à l'île d'Elbe, et bientôt lui en inspirèrent la
-tentation par leur manière d'agir. Qu'il assistât de si près aux
-scènes d'avidité de Vienne, aux scènes de réaction de Paris, sans
-vouloir profiter de tant de fautes, c'était impossible! Il aurait
-fallu que l'ambition, qui certes n'était éteinte nulle part alors, le
-fût dans le coeur le plus ambitieux, le plus hardi qu'il y eût au
-monde. Napoléon quitta donc l'île d'Elbe, débarqua en France, et à son
-aspect l'armée, les fonctionnaires, les acquéreurs de biens nationaux,
-coururent au-devant lui, et il usa avec une habileté supérieure de
-tous les avantages qu'on lui avait ménagés. Sa marche de Cannes à Lyon
-fut un prodige; mais en lui demandant compte d'une tentative qui
-devait être si funeste à la France, il faut en demander compte aussi à
-ceux qui, par leur maladresse et leurs passions, lui en avaient
-inspiré l'idée, et lui en avaient préparé les moyens.
-
-Rentré à Paris, au lieu de poursuivre jusqu'au Rhin sa marche
-triomphale, Napoléon s'arrêta. Il proposa la paix, la proposa de bonne
-foi et avec une sorte d'humilité qui convenait à sa gloire. On ne lui
-répondit que par un silence outrageant. Il persista néanmoins, mais en
-faisant d'immenses préparatifs. Choisissant avec un tact sûr dans les
-débris de notre état militaire, les éléments encore bons à employer,
-il forma avec les soldats revenus de l'étranger, avec les officiers
-laissés à la demi-solde, une armée active de 300 mille combattants, et
-pour qu'elle devînt disponible tout entière, il appela dans les places
-environ 200 mille gardes nationaux mobilisés, choisis dans les
-provinces frontières parmi les hommes qui avaient jadis porté les
-armes, et que leur dévouement, leur âge, leur force physique,
-disposaient à rendre un dernier service au pays. En même temps il
-couvrit la capitale de 500 bouches à feu, y réunit les dépôts, les
-marins, les vétérans, et résolut, appuyé sur Paris fortifié,
-manoeuvrant en dehors avec deux cent mille hommes, de tenir tête à
-l'ennemi. Arrivé le 20 mars, ayant conçu et ordonné ces plans du 25 au
-27, il les fit d'abord exécuter silencieusement par les bureaux, puis
-quand les manifestations de l'Europe ne laissèrent plus de doute, il
-les publia, et au lieu d'endormir la France sur ses dangers, il les
-lui fit connaître, en l'appelant tout entière aux armes.
-
-On ne pouvait faire ni mieux, ni plus, ni plus vite.
-
-À l'intérieur il agit aussi nettement, aussi habilement, mais sans
-plus de succès. Au dehors, au lieu de la guerre qu'on attendait de
-lui, il avait offert la paix, sans être écouté parce qu'il n'inspirait
-aucune confiance. Au dedans, au lieu du despotisme qu'on attendait, il
-offrit la liberté, sans obtenir plus de créance. S'il n'eût pas été de
-bonne foi, il avait un moyen simple de sortir de ces difficultés,
-c'était de convoquer une Constituante, et de la livrer à la confusion
-des systèmes. Il l'aurait couverte de ridicule, et serait ensuite
-demeuré le maître. Au contraire il manda sur-le-champ l'écrivain le
-plus renommé du parti libéral, son ennemi déclaré, M. Benjamin
-Constant, et ne disputant avec lui sur aucun des principes essentiels
-qui constituent la véritable monarchie constitutionnelle, il lui
-laissa le soin de la comprendre tout entière dans l'_Acte
-additionnel_. Le titre n'était pas heureux, car il rappelait trop le
-premier Empire, mais il suffisait de lire l'_Acte additionnel_ pour
-reconnaître que ce n'était pas le premier Empire, et que c'était tout
-simplement la vraie monarchie constitutionnelle, celle qui depuis deux
-siècles assure la liberté et la grandeur de l'Angleterre. Mais la
-défiance était si générale, que seulement sur son titre, l'_Acte
-additionnel_ fut condamné, et qu'on crut y revoir le despote de 1811
-dans toute l'étendue de son pouvoir. Pourtant il fallait essayer de
-vaincre l'incrédulité universelle, comme on allait bientôt essayer de
-vaincre l'Europe coalisée. Il y avait alors un homme qui jouissait
-d'un grand crédit parmi les amis de la liberté, M. de Lafayette,
-lequel, en rendant justice à l'_Acte additionnel_, disait qu'il n'y
-croirait que si on le mettait tout de suite en pratique, c'est-à-dire
-si on convoquait les Chambres. Napoléon résista cette fois, en disant
-que des Chambres nouvelles, nullement habituées aux situations
-extrêmes, seraient bien peu propres à assister avec fermeté aux
-horreurs de la guerre, et qu'au lieu de seconder le gouvernement,
-elles deviendraient la cause de sa perte si elles se troublaient. On
-insista, et pour qu'on crût à sa sincérité Napoléon convoqua les
-Chambres, et commit ainsi une faute impérieusement commandée par la
-fausseté de sa situation. On a prétendu que tout cela était feint, et
-que Napoléon ne cédait que pour avoir un appui momentané, sauf à
-briser ensuite l'instrument dont il se serait servi. Assurément les
-profondeurs d'une telle âme sont difficiles à pénétrer, et chacun est
-maître d'y voir ce qu'il veut. Quant à nous, nous croyons au génie de
-Napoléon, et son génie lui disait que dans l'état des sociétés
-modernes, il fallait leur permettre de se gouverner elles-mêmes,
-d'après leur seule prudence, qu'un homme, un très-grand homme, pouvait
-au lendemain de très-graves bouleversements, avoir la prétention de
-les dominer un moment, mais un moment, que ce moment était passé pour
-lui, et que ses fautes mêmes en avaient abrégé la durée. D'ailleurs,
-tout occupé de vaincre l'Europe, ayant mis là tout ce qu'il avait de
-passion, il se souciait peu du pouvoir qu'on lui laisserait après la
-guerre, se disant qu'en tout cas il y en aurait assez pour son fils.
-Si cependant on insiste, et si on demande ce qu'il aurait fait
-vainqueur, nous répondrons que ces questions reposant sur ce qu'un
-homme aurait fait dans telle ou telle circonstance qui ne s'est pas
-réalisée, sont toujours assez puériles, parce que la solution est
-purement conjecturale; qu'en fait de liberté il faut la prendre de
-toute main, sauf à en user le mieux possible; qu'avec les grands
-esprits on dispute moins qu'avec les petits, parce que les
-contestations se réduisent aux points essentiels, et qu'enfin si la
-bouillante nature de Napoléon s'était cabrée sous l'aiguillon poignant
-de la liberté, il n'aurait pas fait pis que tous les princes qui en
-ont tenté l'essai en France, et qui ont succombé faute de l'avoir
-acceptée dans toutes ses conséquences.
-
-Ce sont là du reste des problèmes insolubles. Ce qui est vrai, c'est
-que Napoléon donna complète la monarchie constitutionnelle, qu'on
-refusa de le croire, juste punition de son passé, et que pour se faire
-croire, il fut obligé de mettre tout de suite cette monarchie en
-action par la convocation immédiate des Chambres. Ces Chambres furent
-composées d'hommes franchement dévoués à la dynastie impériale et à la
-liberté; mais elles arrivèrent pleines du sentiment public, la
-défiance, et craignirent par-dessus tout de paraître dupes du despote
-prétendu corrigé. On les vit en toute occasion faire éclater une
-susceptibilité singulière, et, au lieu de se montrer unies au pouvoir
-devant l'Europe, s'empresser de lui créer des obstacles plutôt que de
-lui prêter leur appui. Les ministres, choisis parmi les personnages
-les plus considérables du temps et les plus dignes d'estime, Davout,
-Caulaincourt, Carnot, Cambacérès, avaient appris à exécuter les
-volontés d'un maître absolu, non pas à persuader des hommes assemblés,
-et furent aussi maladroits que les Chambres étaient difficiles.
-Napoléon voyant la désunion surgir tandis qu'il aurait eu besoin
-d'union pour sauver la France, se hâta d'aller chercher sur les champs
-de bataille l'ascendant qui lui manquait pour dominer les esprits. Il
-avait à choisir entre deux plans: un défensif, consistant à attendre
-l'ennemi sous Paris fortifié, et à manoeuvrer au dehors avec deux cent
-cinquante mille combattants, et un offensif, consistant à prévenir les
-deux colonnes envahissantes, à fondre sur celle qui était à sa portée,
-à la battre, puis à se rejeter sur l'autre avec tout le prestige de la
-victoire. Le premier plan était plus sûr, mais lent et douloureux, car
-il laissait envahir nos plus belles provinces; le second au contraire
-était hasardeux, mais prompt, décisif s'il réussissait, et le grand
-joueur voulut tout de suite lancer les dés en l'air.
-
-On sait ce qui advint de cette campagne de trois jours. Après avoir
-réuni 124 mille hommes et 350 bouches à feu sans que l'ennemi qui
-était à deux lieues s'en doutât, il entra en action le 15 juin au
-matin, surprit Charleroy, passa la Sambre, et, comme il l'avait prévu,
-trouvant entre les Anglais et les Prussiens un espace négligé, s'y
-jeta, parvint à battre séparément les Prussiens à Ligny, tandis qu'il
-opposait Ney aux Anglais vers les Quatre-Bras. Si Ney, moins agité par
-les épreuves auxquelles il avait été soumis cette année, avait eu sa
-décision accoutumée, les Anglais eussent été repoussés aux
-Quatre-Bras, et la victoire de Ligny aurait eu pour conséquence la
-destruction complète de l'armée prussienne. Malheureusement Ney,
-quoique toujours héroïque, hésita, et le résultat ne fut pas aussi
-grand qu'il aurait pu l'être. Pourtant le plan de Napoléon avait
-réussi dans sa partie essentielle. Les Prussiens étaient battus et
-séparés des Anglais. Napoléon, laissant à Grouchy le soin de les
-suivre, marcha aux Anglais et les joignit. Un orage épouvantable
-retarda la bataille du 18, et elle ne commença qu'à midi. Tout en
-présageait le succès, le plan du chef, l'ardeur des troupes, mais dès
-le commencement parut sur la droite le spectre de l'armée prussienne,
-que Grouchy devait suivre et ne suivit pas. Napoléon fut alors obligé
-de diviser son armée et son esprit pour faire face à deux ennemis à la
-fois. Tandis qu'avec une prudence profonde et une fermeté
-imperturbable il s'appliquait à ménager ses forces, pour se
-débarrasser des Prussiens d'abord, sauf à revenir ensuite sur les
-Anglais, Ney, ne se contenant plus, prodigua avant le temps notre
-cavalerie, qui était notre ressource la plus précieuse, et au moment
-où ayant triomphé des deux tiers de l'armée prussienne, Napoléon
-allait se joindre à Ney pour en finir avec l'armée anglaise, il fut
-assailli tout à coup par le reste des Prussiens que Grouchy malgré le
-cri de ses soldats avait laissés passer, et après avoir fait des
-prodiges de ténacité, perdit une vraie bataille de Zama! Son épée fut
-ainsi brisée pour jamais.
-
-Y avait-il là des fautes? De faute militaire aucune, de fautes
-politiques ou morales, toutes celles du règne. Ces généraux troublés
-sans être moins braves, ces soldats fanatiques combattant avant
-l'ordre, et après un sublime effort d'héroïsme tombant dans une
-confusion épouvantable, ces ennemis voulant mourir jusqu'au dernier
-plutôt que de céder, tout cela était l'ouvrage de Napoléon, son
-ouvrage de quinze ans, mais non son ouvrage de trois jours, car durant
-ces trois jours il était resté le grand capitaine.
-
-Replié sur Laon, Napoléon pouvait y rallier l'armée, et laisser
-divaguer les Chambres, qui ne l'auraient pas arraché de son cheval de
-bataille. Mais Grouchy n'avait pas donné signe de vie. Il était sauvé,
-et on l'ignorait, et à Laon Napoléon dut croire qu'il n'aurait qu'à
-courir après des fuyards. S'il avait su qu'en trois jours il aurait 60
-mille hommes ranimés jusqu'à la fureur, il eût attendu. Mais se voyant
-là sans soldats, il vint à Paris pour en demander aux Chambres,
-espérant du reste fort peu qu'elles lui en donneraient, car à la
-sinistre lueur du soleil couchant de Waterloo il avait lu son destin
-tout entier. Arrivé à Paris, sa présence fit jaillir de tous les
-esprits une pensée, qui certes était bien naturelle. Cet homme avait
-compromis la France avec l'Europe, et la compromettait encore
-gravement. Quand il pouvait la protéger, le péril était moindre; mais
-ne pouvant ou ne sachant plus vaincre, il devenait un danger sans
-compensation. Séparer la France de Napoléon fut le sentiment général,
-et on lui demanda l'abdication, en tenant suspendue sur sa tête la
-déchéance.
-
-Napoléon pouvait dissoudre la Chambre des représentants: il en avait
-le droit, et s'il avait espéré sauver le pays, il en aurait eu le
-devoir. Mais c'est à peine si, en ayant derrière lui les Chambres et
-la France fortement unies, il aurait pu résister à l'ennemi: réduit à
-tenter une espèce de coup d'État contre les Chambres, qui contenaient
-son propre parti, le parti libéral et révolutionnaire, n'ayant plus
-avec lui que la portion énergique mais violente de la population,
-obligé de se servir d'elle pour frapper les classes élevées, il aurait
-paru un soldat furieux, défendant sa vieille tyrannie avec les restes
-du bonapartisme et de la démagogie expirants. Ce n'était pas avec de
-telles ressources qu'il était possible de sauver la France. Doutant du
-succès, ayant dégoût du moyen, il renonça à toute tentative de ce
-genre. Dans le moment un homme sans méchanceté, mais sans foi, M.
-Fouché, n'aimant pas les Bourbons qui le méprisaient, aimant moins
-encore Napoléon qui le contenait, voulant un rôle partout, même au
-milieu du chaos, dès qu'il vit une occasion favorable de se
-débarrasser de Napoléon, se hâta de la saisir, et déchaîna le
-patriotisme de M. de Lafayette en lui faisant donner l'avis, qui était
-faux, qu'on allait dissoudre la Chambre des représentants. M. de
-Lafayette dénonça ce projet, et la Chambre des représentants pleine de
-l'idée qu'il fallait arracher la France toute sanglante des mains de
-Napoléon, déclara traître quiconque la dissoudrait, et plaça Napoléon
-entre l'abdication et la déchéance. Il abdiqua donc pour la seconde et
-dernière fois.
-
-[En marge: Rôle fâcheux de tous les acteurs dans la crise des Cent
-jours.]
-
-[En marge: Leçons à tirer de cette désastreuse époque.]
-
-Il n'y avait là rien de coupable de la part de la Chambre des
-représentants, à une condition cependant, c'était de reconnaître la
-vérité des choses, de reconnaître que Napoléon écarté aucune
-résistance n'était possible, qu'il fallait conclure la paix la plus
-prompte, et pour cela rappeler les Bourbons, en tâchant d'obtenir
-d'eux pour la liberté et pour d'illustres têtes compromises les
-meilleures garanties possibles. L'intrépide Davout, avec le simple bon
-sens d'un soldat, comprit la difficulté de la guerre sans Napoléon, et
-proposa le retour aux Bourbons non par l'intrigue, mais par une
-franche déclaration aux Chambres. Cette manière de conduire les choses
-ne convenait point à M. Fouché. Tout en traitant secrètement avec les
-royalistes, il regarda de tout côté pour chercher une autre solution
-que la leur, et, ne la trouvant point, finit par aboutir aux Bourbons,
-en tendant secrètement la main pour qu'on y déposât le prix que
-méritaient ses équivoques services. Mais en prolongeant ainsi la
-crise, il la rendit humiliante pour tous, car Napoléon une fois
-humilié, l'Assemblée en croyant lui survivre, et ne faisant pour se
-défendre que proclamer les droits de l'homme, fut ridicule; Carnot
-proclamant l'impossibilité de défendre Paris, et cependant ne voulant
-pas des Bourbons, M. de Lafayette croyant qu'on pouvait faire agréer
-la République ou une autre dynastie aux souverains coalisés,
-exposèrent au même ridicule leur noble vie; enfin M. Fouché, l'habile
-par excellence, M. Fouché ayant paru jouer tout le monde, Napoléon,
-l'Assemblée, ses collègues, et joué à son tour trois mois après,
-éconduit, exilé, joignit au ridicule l'odieux, et finit tristement sa
-carrière, n'ayant à présenter au tribunal de l'histoire qu'une excuse,
-c'était d'avoir employé le portefeuille de la police, si indignement
-accepté des Bourbons, à ne commettre que le mal qu'il ne pouvait pas
-empêcher, triste excuse, car il est révoltant pour un honnête homme de
-faire du mal, beaucoup de mal, pour que d'autres n'en fassent pas
-davantage. Déplorables scènes que celles-là, et qui étaient pour les
-Bourbons et pour les royalistes une cruelle revanche du 20 mars! En
-contemplant un tel spectacle, on se dit qu'il eût mieux valu cent fois
-que les Bourbons n'eussent pas été expulsés au 20 mars, car Napoléon
-n'aurait pas compté dans sa vie la journée de Waterloo, car la Chambre
-des représentants n'aurait pas vu son enceinte fermée par les
-baïonnettes ennemies, car la France n'aurait pas subi une seconde fois
-la présence de l'étranger dans ses murs, la rançonnant, la
-dépouillant, l'humiliant! Mais pour qu'il en eût été ainsi il aurait
-fallu que Napoléon restât à l'île d'Elbe, sauf à y mourir en écrivant
-ses hauts faits, que les révolutionnaires, au lieu de songer à
-renverser les Bourbons, n'eussent songé qu'à obtenir d'eux la liberté
-par de longs et patients efforts, que les Bourbons eux-mêmes n'eussent
-pas cherché à outrager les révolutionnaires, à décevoir les libéraux,
-à alarmer tous les intérêts, à mécontenter l'armée, ce qui revient à
-dire qu'il eût fallu que tout le monde eût été sage! Puérile chimère,
-dira-t-on! puérile en effet, jusqu'à désespérer tous ceux qui veulent
-tirer de l'expérience d'utiles leçons. Ne nous décourageons pas
-cependant. Sans doute, des leçons de l'expérience il reste peu de
-chose, oui, bien peu, moins qu'il n'a coulé de sang, moins qu'il n'a
-été ressenti de douleurs! Mais ce peu accumulé de génération en
-génération, finit par composer ce qu'on appelle la sagesse des
-siècles, et fait que les hommes, sans devenir des sages, ce qu'ils ne
-seront jamais, deviennent successivement moins aveugles, moins
-injustes, moins violents les uns envers les autres. Il faut donc
-persévérer, et chercher dans les événements même les plus douloureux,
-de nouveaux motifs de conseiller aux hommes et aux partis la raison,
-la modération, la justice. N'empêchât-on qu'une faute, une seule, il
-vaudrait la peine de l'essayer. Et nous, qui avons pu craindre en 1848
-de revoir 1793, et qui heureusement n'avons assisté à rien de pareil,
-ne perdons pas confiance dans les leçons de l'histoire, et donnons-les
-toujours, pour qu'on en profite au moins quelquefois.
-
-
-FIN DU LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME.
-
-
-
-
-LIVRE SOIXANTE-DEUXIÈME ET DERNIER.
-
-SAINTE-HÉLÈNE.
-
- Irritation des Bourbons et des généraux ennemis contre M. Fouché,
- accusé d'avoir fait évader Napoléon. -- Voyage de Napoléon à
- Rochefort. -- Accueil qu'il reçoit sur la route et à Rochefort
- même. -- Il prolonge son séjour sur la côte, dans l'espoir de
- quelque événement imprévu. -- Un moment il songe à se jeter dans
- les rangs de l'armée de la Loire. -- Il y renonce. -- Divers
- moyens d'embarquement proposés. -- Napoléon finit par les rejeter
- tous, et envoie un message à la croisière anglaise. -- Le
- capitaine Maitland, commandant _le Bellérophon_, répond à ce
- message qu'il n'a pas d'instructions, mais qu'il suppose que la
- nation britannique accordera à Napoléon une hospitalité digne
- d'elle et de lui. -- Napoléon prend le parti de se rendre à bord
- du _Bellérophon_. -- Accueil qu'il y reçoit. -- Voyage aux côtes
- d'Angleterre. -- Curiosité extraordinaire dont Napoléon devient
- l'objet de la part des Anglais. -- Décisions du ministère
- britannique à son égard. -- On choisit l'île Sainte-Hélène pour
- le lieu de sa détention. -- Il y sera considéré comme simple
- général, gardé à vue, et réduit à trois compagnons d'exil. --
- Napoléon est transféré du _Bellérophon_ à bord du
- _Northumberland_. -- Ses adieux à la France et aux amis qui ne
- peuvent le suivre. -- Voyage à travers l'Atlantique. -- Soins
- dont Napoléon est l'objet de la part des marins anglais. -- Ses
- occupations pendant la traversée. -- Il raconte sa vie, et sur
- les instances de ses compagnons, il commence à l'écrire en la
- leur dictant. -- Longueur de cette navigation. -- Arrivée à
- Sainte-Hélène après soixante-dix jours de traversée. -- Aspect de
- l'île. -- Sa constitution, son sol et son climat. -- Débarquement
- de Napoléon. -- Son premier établissement à _Briars_. -- Pour la
- première fois se trouvant à terre, il est soumis à une
- surveillance personnelle et continue. -- Déplaisir qu'il en
- éprouve. -- Premières nouvelles d'Europe. -- Vif intérêt de
- Napoléon pour Ney, La Bédoyère, Lavallette, Drouot. -- Après deux
- mois, Napoléon est transféré à _Longwood_. -- Logement qu'il y
- occupe. -- Précautions employées pour le garder. -- Sa vie et ses
- occupations à Longwood. -- Napoléon prend bientôt son séjour en
- aversion, et n'apprécie pas assez les soins de l'amiral Cockburn
- pour lui. -- Au commencement de 1816, sir Hudson Lowe est envoyé
- à Sainte-Hélène en qualité de gouverneur. -- Caractère de ce
- gouverneur et dispositions dans lesquelles il arrive. -- Sa
- première entrevue avec Napoléon accompagnée d'incidents fâcheux.
- -- Sir Hudson Lowe craint de mériter le reproche encouru par
- l'amiral Cockburn, de céder à l'influence du prisonnier. -- Il
- fait exécuter les règlements à la rigueur. -- Diverses causes de
- tracasseries. -- Indigne querelle au sujet des dépenses de
- Longwood. -- Napoléon fait vendre son argenterie. -- Départ de
- l'amiral Cockburn, et arrivée d'un nouvel amiral, sir Pulteney
- Malcolm. -- Excellent caractère de cet officier. -- Ses inutiles
- efforts pour amener un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson
- Lowe. -- Napoléon s'emporte et outrage sir Hudson Lowe. --
- Rupture définitive. -- Amertumes de la vie de Napoléon. -- Ses
- occupations. -- Ses explications sur son règne. -- Ses travaux
- historiques. -- Fin de 1816. -- M. de Las Cases est expulsé de
- Sainte-Hélène. -- Tristesse qu'en éprouve Napoléon. -- Le premier
- de l'an à Sainte-Hélène. -- Année 1817. -- Ne voulant pas être
- suivi lorsqu'il monte à cheval, Napoléon ne prend plus
- d'exercice, et sa santé en souffre. -- Il reçoit des nouvelles
- d'Europe. -- Sa famille lui offre sa fortune et sa présence. --
- Napoléon refuse. -- Visites de quelques Anglais et leurs
- entretiens avec Napoléon. -- Hudson Lowe inquiet pour la santé de
- Napoléon, au lieu de lui offrir _Plantation-House_, fait
- construire une maison nouvelle. -- Année 1818. -- Conversations
- de Napoléon sur des sujets de littérature et de religion. --
- Départ du général Gourgaud. -- Napoléon est successivement privé
- de l'amiral Malcolm et du docteur O'Meara. -- Motifs du départ de
- ce dernier. -- Napoléon se trouve sans médecin. -- Instances
- inutiles de sir Hudson Lowe pour lui faire accepter un médecin
- anglais. -- Année 1819. -- La santé de Napoléon s'altère par le
- défaut d'exercice. -- Ses jambes enflent, et de fréquents
- vomissements signalent une maladie à l'estomac. -- On obtient de
- lui qu'il fasse quelques promenades à cheval. -- Sa santé
- s'améliore un peu. -- Napoléon oublie sa propre histoire pour
- s'occuper de celle des grands capitaines. -- Ses travaux sur
- César, Turenne, le grand Frédéric. -- La santé de Napoléon
- recommence bientôt à décliner. -- Difficulté de le voir et de
- constater sa présence. -- Indigne tentative de sir Hudson Lowe
- pour forcer sa porte. -- Année 1820. -- Arrivée à Sainte-Hélène
- d'un médecin et de deux prêtres envoyés par le cardinal Fesch. --
- Napoléon les trouve fort insuffisants, et se sert des deux
- prêtres pour faire dire la messe à Longwood tous les dimanches.
- -- Satisfaction morale qu'il y trouve. -- Sur les instances du
- docteur Antomarchi, Napoléon ne pouvant se décider à monter à
- cheval, parce qu'il était suivi, se livre à l'occupation du
- jardinage. -- Travaux à son jardin exécutés par lui et ses
- compagnons d'exil. -- Cette occupation remplit une partie de
- l'année 1820. -- Napoléon y retrouve un peu de santé. -- Ce
- retour de santé n'est que momentané. -- Bientôt il ressent de
- vives souffrances d'estomac, ses jambes enflent, ses forces
- s'évanouissent, et il décline rapidement. -- Satisfaction qu'il
- éprouve en voyant approcher la mort. -- Son testament, son
- agonie, et sa mort le 5 mai 1821. -- Ses funérailles. --
- Appréciation du génie et du caractère de Napoléon. -- Son
- caractère naturel et son caractère acquis sous l'influence des
- événements. -- Ses qualités privées. -- Son génie comme
- législateur, administrateur et capitaine. -- Place qu'il occupe
- parmi les grands hommes de guerre. -- Progrès de l'art militaire
- depuis les anciens jusqu'à la Révolution française. -- Alexandre,
- Annibal, César, Charlemagne, les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé,
- Turenne, Vauban, Frédéric et Napoléon. -- À quel point Napoléon a
- porté l'art militaire. -- Comparaison de Napoléon avec les
- principaux grands hommes de tous les siècles sous le rapport de
- l'ensemble des talents et des destinées. -- Leçons qui résultent
- de sa vie. -- Fin de cette histoire.
-
-
-[Date en marge: Juillet 1815.]
-
-[En marge: Mécontentement témoigné à M. Fouché pour avoir laissé
-évader Napoléon.]
-
-[En marge: M. Fouché promet de changer les ordres donnés, et ne les
-change pas.]
-
-Au milieu de la joie qu'ils éprouvaient de leur entrée à Paris, les
-Bourbons et les représentants des cours étrangères avaient tout à coup
-ressenti un chagrin des plus vifs en apprenant que Napoléon avait
-réussi à s'évader. Ni les uns ni les autres ne se croyaient en sûreté
-si le grand perturbateur du monde demeurait libre, et dans leur
-trouble ils ne savaient pas encore si sa mort ne serait pas un
-sacrifice dû à la sécurité générale. Le malheur de cette évasion était
-imputé à M. Fouché, et on oubliait déjà qu'il venait de livrer les
-portes de Paris, pour lui reprocher amèrement de n'avoir pas livré
-Napoléon, ce qui était une occasion de dire qu'il trahissait tous les
-partis. Aussi les Bourbons et les alliés en étaient-ils venus d'un
-engouement extrême à un violent déchaînement contre leur favori de ces
-derniers jours. M. de Talleyrand et le duc de Wellington avaient seuls
-osé défendre M. Fouché, en disant qu'après tout il leur avait ouvert
-Paris, et que si l'évasion de Napoléon était la condition de ce
-service, il ne fallait pas trop se plaindre. Malgré leurs sages
-réflexions, on s'était fort emporté aux Tuileries, et M. Fouché appelé
-devant le Roi, le soir même de l'entrée à Paris, c'est-à-dire le 8
-juillet, n'avait pas osé soutenir la bonne action qu'il avait faite
-le 6, en réitérant l'ordre d'obliger Napoléon à quitter Rochefort. Il
-s'en était au contraire humblement défendu, et sur les instances de
-Louis XVIII il avait promis de faire son possible pour ressaisir le
-redoutable fugitif, soit sur terre, soit sur mer. Néanmoins il n'avait
-pas tenu parole, et rentré au ministère de la police, il n'avait pas
-expédié de courrier, laissant ainsi toute leur valeur à ses ordres
-antérieurs. Quand on a le courage du bien, il faudrait en avoir la
-fierté. Pourtant mieux vaut encore le faire, lors même que par
-faiblesse ou intérêt on n'a pas la force de s'en vanter.
-
-[En marge: Voyage de Napoléon à travers la France.]
-
-[En marge: Son séjour à Niort.]
-
-[En marge: Son arrivée à Rochefort.]
-
-Napoléon avait quitté la Malmaison le 29 juin, à cinq heures. La
-chaleur était suffocante, et les compagnons de Napoléon, muets et
-profondément tristes, respectaient son silence. Arrivé à Rambouillet
-il voulut y passer la nuit pour se reposer, disait-il, mais en réalité
-pour s'éloigner plus lentement de ce trône, duquel il venait de
-descendre pour tomber dans une affreuse captivité. Un regret, une
-simple réflexion de ces hommes qui en présence des armées ennemies
-s'étaient privés de son épée, pouvaient lui rendre le commandement, et
-il y tenait plus qu'au trône même. Après avoir attendu la nuit et la
-matinée du 30 juin, il partit au milieu du jour, traversa Tours le
-lendemain 1er juillet, entretint le préfet quelques instants, prit
-ensuite la route de Poitiers, s'arrêta en dehors de la ville pendant
-les heures de la grande chaleur, fut exposé en traversant
-Saint-Maixent à quelque danger de la part de la populace vendéenne, et
-arriva dans la soirée à Niort, sans avoir proféré une parole pendant
-ce long trajet. Reconnu dans cette ville, il y devint l'objet d'un
-intérêt ardent, car la population, suivant le langage du pays, était
-_bleue_, par haine des _blancs_ dont elle était entourée. Il y avait à
-Niort des troupes impériales envoyées sur les lieux pour la répression
-des insurgés, et Napoléon s'y trouvait en parfaite sûreté. La petite
-hôtellerie où il était descendu fut bientôt entourée de soldats, de
-gens du peuple, de bourgeois, criant: _Vive l'Empereur!_ et demandant
-avec instance à le voir. Malgré son peu de penchant à se montrer, il
-consentit à paraître à une fenêtre, et sa présence provoqua des
-acclamations, qui dilatèrent un moment son coeur profondément
-serré.--Restez avec nous, lui criait-on de toute part, et à ces cris
-on ajoutait la promesse de le bien défendre.--Le préfet vint lui-même
-le supplier de prendre gîte à la préfecture, et il se rendit à tant de
-témoignages assurément bien désintéressés. Il passa ainsi la journée
-du 2 juillet à Niort, au milieu d'une émotion inexprimable qu'il
-partageait, et à laquelle il n'avait guère le désir de se soustraire.
-Cependant le 3 au matin le général Beker, toujours plein de respect et
-de déférence, lui fit sentir le danger de ces lenteurs, car d'un
-instant à l'autre la rade de Rochefort pouvait être bloquée, et il lui
-deviendrait impossible alors de gagner les États-Unis. Il se décida
-donc à partir, malgré la peine qu'il éprouvait à quitter une
-population si amicale et si hospitalière. Il s'éloigna en cachant dans
-ses mains son visage vivement ému, et fut escorté par la cavalerie,
-qui le suivit aussi loin que les forces des chevaux le permirent. Il
-entra dans Rochefort le 3 juillet au soir.
-
-[En marge: Accueil qu'il y reçoit.]
-
-[En marge: Napoléon est disposé à gagner du temps.]
-
-Le préfet maritime, M. de Bonnefoux, comprenait ses devoirs comme le
-général Beker. Il voulait obéir au gouvernement, mais en lui obéissant
-conserver tous les respects dus au grand homme que la fortune venait
-de mettre à sa discrétion pour quelques jours. La population
-partageait les sentiments de celle de Niort. Elle avait de véritables
-obligations à Napoléon, qui avait fait exécuter de vastes travaux sur
-son territoire, et elle renfermait dans son sein une multitude de
-marins sortis récemment des prisons d'Angleterre. Il y avait en outre
-à Rochefort un régiment de marine caserné à l'île d'Aix, une garnison
-nombreuse, 1,500 gardes nationaux d'élite, beaucoup de gendarmerie
-réunie pour la répression des royalistes, et par conséquent tous les
-moyens de protéger l'Empereur déchu, de le seconder même dans une
-dernière témérité. Le matin du 4 la nouvelle de l'arrivée de Napoléon
-s'étant répandue, les habitants s'assemblèrent sous ses fenêtres,
-demandèrent à le voir, et dès qu'il parut poussèrent des cris
-frénétiques de _Vive l'Empereur!_ Fort touché de cet accueil, Napoléon
-les remercia de la main, et rassuré par le spectacle qu'il avait sous
-les yeux, certain qu'au milieu d'hommes aussi bien disposés il
-n'aurait aucun danger à courir, il résolut de s'arrêter quelques jours
-afin de réfléchir mûrement au parti qu'il avait à prendre. Quitter
-définitivement le sol de la France, et cette fois pour toujours, était
-pour lui le plus cruel des sacrifices. Il ne comprenait pas qu'en
-présence de l'Europe en armes, les hommes qui gouvernaient eussent
-refusé son concours même à titre de simple général. Il se disait
-qu'au dernier moment l'armée raisonnerait peut-être d'une manière
-différente, et, semblable au condamné à mort, il s'attachait aux
-moindres espérances, même aux plus invraisemblables. Une telle
-disposition devait le porter à perdre du temps, car le temps perdu sur
-la côte de France pourrait être du temps gagné, en faisant naître un
-accident imprévu, tel qu'un acte de désespoir de l'armée par exemple,
-qui l'appellerait encore à se mettre à sa tête.
-
-[En marge: Danger du temps perdu pour son embarquement.]
-
-[En marge: État des deux frégates destinées à le transporter.]
-
-Toutefois si le temps en s'écoulant donnait quelque chance à un retour
-vers lui (retour du reste bien peu probable), il ôtait toute chance
-d'échapper aux Anglais, et de se dérober à une dure captivité. Il
-n'était pas possible en effet que les nombreux émissaires qui
-communiquaient sans cesse avec la flotte anglaise, ne fissent pas
-connaître l'arrivée de Napoléon à Rochefort, et ne rendissent pas plus
-étroit le blocus de la côte. Jusqu'au 29 juin la croisière avait paru
-peu nombreuse et même assez éloignée, mais depuis ce jour-là elle
-s'était rapprochée des deux pertuis (pertuis Breton et pertuis
-d'Antioche), par lesquels Rochefort communique avec la mer. Les
-frégates _la Saale_ et _la Méduse_, de construction récente, réputées
-les meilleures marcheuses de la marine française, montées par des
-équipages excellents et tout à fait dévoués, étaient en rade, prêtes à
-faire voile au premier signal. Les ordres du gouvernement provisoire,
-renouvelés tout récemment, prescrivaient d'obéir à l'empereur
-Napoléon, de le transporter partout où il voudrait, excepté sur les
-côtes de France. Le commandant de _la Saale_, le capitaine Philibert,
-ayant les deux frégates sous ses ordres, était un marin expérimenté,
-fidèle à ses devoirs, mais moins audacieux que son second, le
-capitaine Ponée, commandant de _la Méduse_, et disposé à tout tenter
-pour déposer Napoléon en terre libre. Ce brave officier y voyait un
-devoir à remplir envers le malheur et envers la gloire de la France,
-personnifiée à ses yeux dans la personne de Napoléon, qui ne lui
-semblait pas moins glorieux pour être aujourd'hui le vaincu de
-Waterloo.
-
-[En marge: Conseil de marins afin d'examiner les divers moyens qui
-restent à Napoléon pour traverser l'Atlantique.]
-
-[En marge: Offre d'un vaisseau danois.]
-
-[En marge: Projet d'embarquement sur la Gironde.]
-
-À peine arrivé, Napoléon voulut qu'on examinât dans un conseil de
-marine les divers partis à prendre pour se soustraire à la croisière
-anglaise, et gagner la pleine mer. Le préfet maritime appela à ce
-conseil les marins les plus expérimentés du pays, et entre autres
-l'amiral Martin, vieil officier de la guerre d'Amérique, fort négligé
-sous l'Empire, mais qui se conduisit en cette occasion comme s'il eût
-toujours été comblé de faveurs. Malgré le rapprochement de la
-croisière anglaise, les deux frégates étaient réputées si bonnes
-voilières, qu'on ne doutait pas, une fois les pertuis franchis, de les
-voir échapper à toutes les poursuites de l'ennemi. Mais il eût fallu
-pour cela des vents favorables, et malheureusement les vents se
-montraient obstinément contraires. Un capitaine de vaisseau danois,
-Français de naissance, réduit à servir en Danemark faute d'emploi dans
-sa patrie, offrait de transporter Napoléon en Amérique, et de le
-cacher si bien que les Anglais ne pussent le découvrir. Il demandait
-seulement qu'on indemnisât ses armateurs du dommage qui pourrait
-résulter pour eux d'une semblable expédition. Tout annonçait la
-parfaite bonne foi de ce brave homme, mais il répugnait à Napoléon de
-s'enfoncer dans la cale d'un vaisseau neutre, et de s'exposer à être
-surpris dans une position peu digne de lui. L'amiral Martin imagina
-une autre combinaison. Il y avait aux bouches de la Gironde une
-corvette bien armée, et montée par un officier d'une rare audace, le
-capitaine Baudin (depuis amiral Baudin), ayant déjà perdu un bras au
-feu, et capable des actes les plus téméraires. Il était facile de
-remonter de la Charente dans la Seudre, sur un canot bien armé, et
-puis en faisant un trajet de quelques lieues dans les terres,
-d'atteindre Royan, où Napoléon pourrait s'embarquer. La Gironde
-attirant alors beaucoup moins que la Charente l'attention des Anglais,
-il y avait grande chance de gagner la pleine mer, et d'aborder sain et
-sauf aux rivages d'Amérique.
-
-[En marge: Arrivée de Joseph: il apporte les voeux de l'armée de la
-Loire.]
-
-Cette combinaison ingénieuse parut convenir à Napoléon, et, sans
-l'adopter définitivement, il fut décidé qu'on examinerait si elle
-était praticable. Pendant ce temps, des vents favorables pouvaient se
-lever, et il n'était même pas impossible qu'on reçut les sauf-conduits
-demandés au duc de Wellington. C'étaient là de spécieux prétextes pour
-perdre du temps, prétextes qui plaisaient à Napoléon plus qu'il ne se
-l'avouait à lui-même. En ce moment son frère Joseph, après avoir couru
-plus d'un péril, venait d'arriver à Rochefort. Il avait vu les
-colonnes de l'armée française en marche vers la Loire, et il avait
-recueilli les discours de la plupart de ses chefs, lesquels
-demandaient instamment que Napoléon se mît à leur tête, et en
-prolongeant la guerre essayât d'en appeler de Waterloo à quelque
-événement heureux, toujours possible sous son commandement.
-
-Ces nouvelles agitèrent fortement Napoléon, et il y avait de quoi. Il
-est certain qu'en approchant des provinces de l'Ouest, l'armée
-française réunie à tout ce qui avait été envoyé dans ces provinces,
-devait s'élever à 80 mille hommes, que placée derrière la Loire elle
-avait bien des moyens de disputer cette ligne aux ennemis qui
-s'affaibliraient à mesure qu'ils s'enfonceraient en France, et qu'en
-se battant avec le désespoir de 1814 elle pouvait remporter quelque
-victoire féconde en conséquences. Perdus pour perdus, les chefs
-militaires les plus compromis, ayant Napoléon à leur tête, n'avaient
-pas mieux à faire que de risquer ce dernier effort, qui, à leurs yeux,
-aux yeux de la nation, aurait pour excuse le désir d'arracher la
-France aux mains de l'étranger.
-
-[En marge: Napoléon examine s'il doit se rendre à l'armée de la
-Loire.]
-
-[En marge: Il y renonce.]
-
-Napoléon se mit à peser les diverses chances qui s'offraient encore,
-et si chaque fois qu'il abordait ce sujet il était animé d'une vive
-ardeur, cette ardeur s'éteignait bientôt à la réflexion. À tenter une
-telle aventure il aurait dû le faire à Paris, quand il avait encore le
-pouvoir dans les mains et toutes les ressources de la France à sa
-disposition. Mais maintenant qu'il avait abdiqué, qu'il avait
-abandonné le pouvoir légal, qu'en face des Bourbons rentrés à Paris il
-n'était plus qu'un rebelle, que retiré derrière la Loire il aurait la
-France non-seulement partagée moralement comme la veille de
-l'abdication, mais partagée matériellement, les probabilités de
-succès étaient devenues absolument nulles. Sans doute il ferait durer
-la lutte, mais en couvrant le pays de ruines, et en étendant les
-horreurs de la guerre du nord de la France qui seul les avait connues,
-au centre, au midi qui ne les avaient ressenties que par la
-conscription. Napoléon se dit donc à lui-même qu'il était trop tard,
-et qu'à risquer un coup de désespoir il aurait fallu le faire en
-arrivant à Paris, et en dissolvant le jour même la Chambre des
-représentants. Pourtant ce n'était pas d'un seul coup que l'idée d'une
-dernière tentative pouvait sortir définitivement de l'esprit de
-Napoléon. Quand il l'avait écartée, elle revenait après quelques
-heures d'abandon, ravivée par l'abandon même, et par l'horreur de la
-situation qu'il entrevoyait. Il laissa s'écouler ainsi les 5, 6, 7
-juillet, ayant l'air d'examiner les diverses propositions
-d'embarquement qu'on lui avait soumises, d'attendre les vents qui ne
-se levaient pas, et en réalité n'employant le temps qu'à repousser et
-à reprendre tour à tour la résolution de se jeter dans les rangs de
-l'armée de la Loire, résolution plus funeste encore si elle s'était
-accomplie, que celle qui l'avait ramené de l'île d'Elbe, et dont le
-résultat le plus probable eût été d'ajouter un nouveau et plus affreux
-désastre à l'immense désastre de Waterloo.
-
-[En marge: Le général Beker sent les dangers auxquels Napoléon
-s'expose en temporisant.]
-
-Le digne général Beker contemplait avec douleur cette longue
-temporisation, et n'osait prendre sur lui de pousser pour ainsi dire
-hors du territoire l'homme qui, aux yeux de tout Français éclairé et
-patriote, avait tant de torts, mais tant de titres. Cependant différer
-n'était plus possible. La raison disait que chaque heure écoulée
-compromettait la sûreté de Napoléon, et d'ailleurs les ordres venus de
-Paris ne laissaient même plus le choix de la conduite à tenir. En
-effet, soit le gouvernement provisoire tout entier, soit le ministre
-de la marine Decrès, resté très-fidèle à son maître, répétaient au
-général Beker qu'il fallait faire partir Napoléon, dans son intérêt
-comme dans celui de l'État, que la prolongation de sa présence sur les
-côtes rendait les négociations de paix plus difficiles, et donnait aux
-Anglais le temps de resserrer étroitement le blocus. Le ministre de la
-marine, en pressant le général Beker de hâter ce départ, l'autorisait
-à y employer non-seulement les frégates, mais tous les bâtiments
-disponibles à Rochefort, sans consulter aucunement l'intérêt de ces
-bâtiments. Ce que le ministre ne disait pas, mais ce que le général
-Beker devinait parfaitement, c'est que le gouvernement provisoire
-n'avait plus que quelques heures à vivre, et que le gouvernement qui
-lui succéderait donnerait de nouveaux ordres, probablement fort
-rigoureux pour la personne de l'empereur déchu.
-
-[En marge: Il les lui signale.]
-
-Le 8 au matin le général Beker fit part à Napoléon des instances du
-gouvernement provisoire, instances sincères et inspirées par les
-motifs les plus honorables. Il lui fit remarquer à quel point la
-difficulté de franchir la croisière anglaise s'augmentait chaque jour,
-et enfin il ne lui dissimula point la plus grave de ses craintes, la
-survenance de nouveaux ordres, si, comme tout l'annonçait, le
-gouvernement provisoire était renversé au profit de l'émigration
-victorieuse. Ces raisons étaient si fortes que Napoléon n'y objecta
-rien, et prescrivit de tout préparer pour que dans la journée on se
-rendît à l'île d'Aix.
-
-[En marge: Napoléon quitte Rochefort pour se rendre à bord des
-frégates.]
-
-Le soir en effet, il monta en voiture pour se diriger vers Fouras, à
-l'embouchure de la Charente dans la rade de l'île d'Aix. La population
-avertie de son départ, accourut sur son passage, et l'accompagna des
-cris de _Vive l'Empereur!_ Tous les coeurs étaient vivement émus, et
-des larmes coulaient des yeux de beaucoup de vieux visages hâlés par
-la mer et la guerre. Napoléon, partageant l'émotion de ceux qui
-saluaient ainsi son malheur, leur fit de la main des adieux
-expressifs, et partit. Plusieurs voitures contenant ses compagnons de
-voyage suivaient la sienne, et à la chute du jour on atteignit les
-bords de la mer. Le vent désiré ne soufflait pas, et cependant
-Napoléon, au lieu de se transporter à l'île d'Aix, aima mieux coucher
-à bord de _la Saale_, afin de pouvoir profiter de la première brise
-favorable. Il monta dans les canots des frégates, et fut accueilli sur
-_la Saale_ avec un profond respect. Rien n'était encore prêt pour l'y
-recevoir, et il s'installa comme il put sur ce bâtiment qui semblait
-destiné à le porter en Amérique.
-
-[En marge: Sa visite à l'île d'Aix.]
-
-Le lendemain les vents restant les mêmes, Napoléon visita l'île d'Aix.
-Il s'y rendit avec sa suite dans les canots des frégates. Les
-habitants étaient tous accourus à l'endroit où il devait débarquer, et
-l'accueillirent avec des transports. Il passa en revue le régiment de
-marine qui était composé de quinze cents hommes sur lesquels on
-pouvait compter. Ils firent entendre à Napoléon les cris ardemment
-répétés de _Vive l'Empereur!_ en y ajoutant ce cri, plus significatif
-encore: _À l'armée de la Loire!_ Napoléon les remercia de leurs
-témoignages de dévouement, et alla visiter les immenses travaux
-exécutés sous son règne pour la sûreté de cette grande rade. Toujours
-suivi par la population et les troupes, il se rendit au quai
-d'embarquement, et vint coucher à bord des frégates.
-
-[En marge: Les dernières dépêches du gouvernement provisoire font
-sentir l'urgence du départ de Napoléon.]
-
-Le lendemain, il fallait enfin se décider pour un parti ou pour un
-autre. Le préfet maritime Bonnefoux apporta de nouvelles dépêches de
-Paris pour le général Beker. Celles-ci étaient encore plus formelles
-que les précédentes. Elles ôtaient toute espérance d'obtenir les
-sauf-conduits demandés, prescrivaient le départ immédiat, autorisaient
-de nouveau à expédier les frégates à tout risque, et si les frégates
-trop visibles ne paraissaient pas propres à tromper la vigilance de
-l'ennemi, à se servir d'un aviso bon marcheur, qui transporterait
-Napoléon partout où il voudrait, excepté sur une partie quelconque des
-rivages de la France. Ces dépêches modifiaient en un seul point les
-dépêches antérieures. Jusqu'ici, prévoyant le cas où Napoléon serait
-tenté de se confier aux Anglais, elles avaient défendu de l'y aider,
-le gouvernement provisoire craignant qu'on ne l'accusât d'une
-trahison. Maintenant ce gouvernement commençant à croire, d'après les
-passions qui éclataient sous ses yeux, que Napoléon serait moins en
-danger dans les mains de l'Angleterre que dans celles de l'émigration
-victorieuse, autorisait à communiquer avec la croisière anglaise, mais
-sur une demande écrite de Napoléon, de manière qu'il ne pût s'en
-prendre qu'à lui-même des conséquences de sa détermination.
-
-[En marge: Nécessité de prendre un parti.]
-
-[En marge: La proposition du vaisseau danois est définitivement
-refusée.]
-
-[En marge: On fait reconnaître les passes pour savoir si les frégates
-peuvent sortir, et on envoie vers la Gironde pour savoir s'il est
-possible d'aller s'y embarquer.]
-
-[En marge: Napoléon envoie en outre un message à la croisière ennemie
-pour s'assurer des dispositions des Anglais.]
-
-[En marge: Motifs de Napoléon pour s'en fier aux Anglais.]
-
-D'après de telles instructions il n'y avait plus à hésiter, et il
-fallait adopter une résolution quelconque. Le capitaine français
-Besson, commandant le vaisseau neutre danois, persistait dans son
-offre, certain de cacher si bien Napoléon que les Anglais ne
-pourraient le découvrir; mais Napoléon répugnait toujours à ce mode
-d'évasion. Sortir avec les frégates n'était pas devenu plus facile,
-bien que le vent fût moins contraire, et dans le doute on envoya une
-embarcation pour reconnaître les passes et la position qu'y occupaient
-les Anglais. On reprit en outre la proposition fort ingénieuse du
-vieil amiral Martin, consistant à remonter la Seudre en canot, à
-traverser à cheval la langue de terre qui séparait la Charente de la
-Gironde, et à s'embarquer ensuite à bord de la corvette du capitaine
-Baudin. Un officier fut dépêché auprès de ce dernier afin de prendre
-tous les renseignements nécessaires. Enfin, pour ne négliger aucune
-des issues par lesquelles on pouvait se tirer de cette situation si
-embarrassante, Napoléon imagina d'envoyer l'un des amis qui
-l'accompagnaient auprès de la croisière anglaise, pour savoir si, par
-hasard, on n'y aurait pas reçu les sauf-conduits qui n'avaient pas été
-transmis de Paris, et surtout si on serait disposé à l'y accueillir
-d'une manière à la fois convenable et rassurante. Au fond, Napoléon
-inclinait plus à en finir par un acte de confiance envers la nation
-britannique, que par une témérité d'un succès peu vraisemblable, et
-tentée par des moyens peu conformes à sa gloire. S'il était découvert
-caché dans la cale d'un vaisseau neutre, ses ennemis auraient la
-double joie de le capturer et de le surprendre dans une position si
-peu digne de lui. S'il était arrêté à la suite d'un combat de
-frégates, on dirait qu'après avoir fait verser tant de sang pour son
-ambition, il venait d'en faire verser encore pour sa personne, et dans
-les deux cas on aurait sur lui tous les droits de la guerre. Supposé
-même qu'il réussît à gagner l'Amérique, il était sans doute assuré
-qu'elle l'accueillerait avec empressement, car il jouissait chez elle
-d'une très-grande popularité, mais il n'était pas aussi certain
-qu'elle saurait le défendre contre les revendications de l'Europe, qui
-ne manquerait pas de le redemander avec menace, de l'exiger même au
-besoin par la force. Devait-il, après avoir rempli l'ancien monde des
-horreurs de la guerre, les porter jusque dans le nouveau? Bien qu'il
-rêvât une vie calme et libre au sein de la vaste nature américaine, il
-avait trop de sagacité pour croire que le vieux monde lui laisserait
-cet asile, et n'irait pas l'y chercher à tout prix. Il aimait donc
-mieux s'adresser aux Anglais, essayer de les piquer d'honneur par un
-grand acte de confiance, en se livrant à eux sans y être forcé, et en
-tâchant d'obtenir ainsi de leur générosité un asile paisible et
-respecté. Ils l'avaient accordé à Louis XVIII, et à tous les princes
-qui l'avaient réclamé: refuseraient-ils à lui seul ce qu'ils avaient
-accordé à tous les malheureux illustres? Sans doute, il n'était point
-un réfugié inoffensif comme Louis XVIII; mais en contractant au nom de
-son honneur, au nom de sa gloire, l'engagement de ne plus troubler le
-repos du monde, ne pourrait-il pas obtenir qu'on ajoutât foi à sa
-parole? D'ailleurs, sans précisément le constituer captif, il était
-possible de prendre contre lui des précautions auxquelles il se
-prêterait, et qui calmeraient les inquiétudes de l'Europe. S'il
-réussissait, il serait au comble de ses voeux, de ceux du moins qu'il
-lui était permis de former dans sa détresse, car bien que la liberté
-au fond des solitudes américaines lui plût, la vie privée au milieu
-d'une des nations les plus civilisées du monde, dans le commerce des
-hommes éclairés, lui plaisait davantage. Renoncer à la vie agitée,
-terminer sa carrière au sein du repos, de l'amitié, de l'étude, de la
-société des gens d'esprit, était son rêve du moment. Quoi qu'il pût
-advenir, une telle chance valait à ses yeux la peine d'une tentative,
-et il chargea M. de Las Cases qui parlait l'anglais, et le duc de
-Rovigo qui avait toute sa confiance, de se transporter à bord du
-_Bellérophon_, sur lequel flottait le pavillon du commandant de la
-station anglaise, pour y recueillir les informations nécessaires.
-
-[En marge: Mission de M. de Las Cases et du duc de Rovigo auprès du
-capitaine Maitland, commandant _le Bellérophon_.]
-
-[En marge: Réponse du capitaine Maitland.]
-
-Dans la nuit du 9 au 10 juillet, MM. de Las Cases et de Rovigo se
-rendirent sur un bâtiment léger à bord du _Bellérophon_. Ils y furent
-reçus par le capitaine Maitland, commandant de la croisière, avec
-infiniment de politesse, mais avec une réserve qui n'était guère de
-nature à les éclairer sur les intentions du gouvernement britannique.
-Le capitaine Maitland ne connaissait des derniers événements que la
-seule bataille de Waterloo. Le départ de Napoléon, sa présence à
-Rochefort, étaient des circonstances tout à fait nouvelles pour lui.
-Il n'avait point reçu de sauf-conduits, et il en résultait
-naturellement qu'il arrêterait tout bâtiment de guerre qui voudrait
-forcer le blocus, et visiterait tout bâtiment neutre qui voudrait
-l'éluder. Quant à la personne de Napoléon, il n'avait ni ordre, ni
-défense de l'accueillir, le cas n'ayant pas été prévu. Mais c'était
-chose toute simple qu'il le reçût à son bord, car on reçoit toujours
-un ennemi qui se rend, et il ne doutait pas que la nation anglaise ne
-traitât l'ancien empereur des Français avec les égards dus à sa gloire
-et à sa grandeur passée. Cependant il ne pouvait, à ce sujet, prendre
-aucun engagement, étant absolument dépourvu d'instructions pour un cas
-aussi extraordinaire et si difficile à prévoir. Du reste, le capitaine
-Maitland offrait d'en référer à son supérieur, l'amiral Hotham, qui
-croisait actuellement dans la rade de Quiberon. Les deux envoyés de
-Napoléon accédèrent à cette proposition, et se retirèrent satisfaits
-de la politesse du chef de la station, mais fort peu renseignés sur ce
-qu'on pouvait attendre de la générosité britannique. Le capitaine
-Maitland les suivit avec _le Bellérophon_, et vint mouiller dans la
-rade des Basques, pour être plus en mesure, disait-il, de donner suite
-aux communications commencées.
-
-[En marge: Cette réponse laissant Napoléon dans le doute, il songe à
-se servir des frégates.]
-
-Le 11, Napoléon reçut le rapport de MM. de Rovigo et de Las Cases,
-rapport assez vague comme on le voit, point alarmant sans doute, mais
-pas très-rassurant non plus sur les conséquences d'un acte de
-confiance envers l'Angleterre. L'officier envoyé pour reconnaître les
-pertuis déclara que les Anglais étaient plus rapprochés, plus
-vigilants que jamais, et que passer sans être aperçu était à peu près
-impossible. Il n'y avait donc que le passage de vive force qui fût
-praticable, et pour y réussir, la difficulté véritable était _le
-Bellérophon_, qui était venu prendre position dans la rade des
-Basques. C'était un vieux soixante-quatorze, marcheur médiocre, et qui
-n'était pas un obstacle insurmontable pour deux frégates toutes
-neuves, bien armées, montées par des équipages dévoués, et très-fines
-voilières. Quant aux autres bâtiments anglais composant la station,
-ils étaient de si faible échantillon qu'on n'avait pas à s'en
-préoccuper. Il y avait encore d'ailleurs dans le fond de la rade une
-corvette et divers petits bâtiments dont on pourrait se servir, et en
-ne perdant pas de temps, en faisant acte d'audace, on réussirait
-vraisemblablement à franchir le blocus de vive force.
-
-[En marge: Proposition héroïque du capitaine Ponée, commandant _la
-Méduse_.]
-
-Napoléon s'adressa aux deux capitaines commandants de _la Saale_ et de
-_la Méduse_, pour savoir ce qu'ils pensaient d'une semblable
-tentative. Les vents étaient devenus variables, et la difficulté
-naissant du temps n'était plus aussi grande. Cette situation provoqua
-de la part du capitaine Ponée, commandant de _la Méduse_, une
-proposition héroïque. Il soutint qu'on pouvait sortir moyennant un
-acte de dévouement, et cet acte il offrait de l'accomplir, en
-répondant du succès. Il lèverait l'ancre, disait-il, au coucher du
-soleil, moment où soufflait ordinairement une brise favorable à la
-sortie. Il irait se placer bord à bord du _Bellérophon_, lui livrerait
-un combat acharné, et demeurerait attaché à ses flancs jusqu'à ce
-qu'il l'eût mis, en sacrifiant _la Méduse_, dans l'impossibilité de
-se mouvoir. Pendant ce temps, _la Saale_ gagnerait la pleine mer, en
-laissant derrière elle, ou en mettant hors de combat les faibles
-bâtiments qui voudraient s'opposer à sa marche.
-
-[En marge: Motifs qui empêchent Napoléon de l'accepter.]
-
-Ce hardi projet présentait des chances de succès presque assurées, et
-Napoléon en jugea ainsi. Mais le capitaine Philibert, qui était chargé
-de la partie la moins dangereuse de l'oeuvre, et qui dès lors était
-plus libre d'écouter les considérations de la prudence, parut craindre
-la responsabilité qui pèserait sur lui s'il vouait à une perte presque
-certaine l'un des deux bâtiments placés sous son commandement. Il n'y
-aurait eu qu'un égal dévouement de la part des deux capitaines qui
-aurait pu décider Napoléon à accepter le sacrifice proposé. Prenant la
-main du capitaine Ponée et la serrant affectueusement, il refusa son
-offre en lui disant qu'il ne voulait pas pour le salut de sa personne
-sacrifier d'aussi braves gens que lui, et qu'il désirait au contraire
-qu'ils se conservassent pour la France.--
-
-[En marge: Impossibilité reconnue de gagner la Gironde.]
-
-Dès ce moment il n'y avait plus à songer aux frégates. Restait le
-projet d'aller s'embarquer sur la Gironde. L'officier envoyé auprès du
-capitaine Baudin était revenu avec des renseignements sous quelques
-rapports très-favorables. Le capitaine Baudin déclarait sa corvette
-excellente, répondait de sortir avec elle, et de conduire Napoléon où
-il voudrait. Malheureusement le trajet par terre était presque
-impraticable, car il fallait l'exécuter à travers des campagnes où les
-royalistes dominaient complétement. Les esprits y étaient en éveil, et
-on courait le danger d'être enlevés si on était peu nombreux, ou
-d'avertir les Anglais si on était en nombre suffisant pour se
-défendre. Cette issue elle-même était donc presque fermée, tandis que
-celle des deux frégates venait de se fermer absolument.
-
-[En marge: Proposition généreuse des officiers de marine, offrant
-d'emmener Napoléon sur un chasse-marée.]
-
-Le lendemain 12, Napoléon reçut la visite de son frère, et des
-dépêches de Paris qui contenaient le récit des derniers événements. Le
-gouvernement provisoire était renversé, M. Fouché était maître de
-Paris pour le compte de Louis XVIII, et de nouveaux ordres fort
-hostiles étaient à craindre. Dès ce moment il fallait s'éloigner des
-rivages de France, n'importe comment, car les Anglais eux-mêmes
-étaient moins à redouter pour Napoléon que les émigrés victorieux.
-Napoléon quitta donc _la Saale_, les frégates ne pouvant plus être le
-moyen de transport qui le conduirait dans un autre hémisphère. Il
-reçut les adieux chaleureux des équipages, et se fit débarquer à l'île
-d'Aix, où la population l'accueillit comme les jours précédents. Il
-fallait enfin prendre un parti, et le prendre tout de suite. Remonter
-la Seudre en canot, et traverser à cheval la langue de terre qui
-sépare la Charente de la Gironde, était devenu définitivement
-impossible, car depuis les dernières nouvelles de Paris, le drapeau
-blanc flottait dans les campagnes. Les royalistes y étaient
-triomphants et on n'avait aucune espérance de leur échapper. Mais il
-surgit une proposition nouvelle tout aussi plausible et tout aussi
-héroïque que celle du capitaine Ponée. Le bruit s'étant répandu que
-les frégates n'auraient pas l'honneur de sauver Napoléon, par suite de
-l'extrême prudence qu'avait montrée l'un des deux capitaines, les
-jeunes officiers, irrités, imaginèrent un autre moyen de se dérober à
-l'ennemi. Ils offrirent de prendre deux chasse-marée (espèce de gros
-canots pontés), de les monter au nombre de quarante à cinquante hommes
-résolus, de les conduire à la rame ou à la voile en dehors des passes,
-et ensuite de se livrer à la fortune des vents qui pourrait leur faire
-rencontrer un bâtiment de commerce dont ils s'empareraient, et qu'ils
-obligeraient de les transporter en Amérique. Il était hors de doute
-qu'à la faveur de la nuit et à la rame ils passeraient sans être
-aperçus. Une grave objection s'élevait cependant contre cette nouvelle
-combinaison. Dans ces parages, il était probable que si on ne trouvait
-pas immédiatement un bâtiment de commerce, on serait poussé à la côte
-d'Espagne, où il y aurait les plus grands dangers à courir.
-
-[En marge: Ce projet, un moment accueilli, est repoussé.]
-
-[En marge: Napoléon prend le parti de se livrer aux Anglais.]
-
-Néanmoins le projet fut accueilli, et ces braves officiers furent
-autorisés à tout préparer pour son exécution. Ils choisirent les plus
-vigoureux, les plus hardis d'entre eux, s'adjoignirent un nombre
-suffisant de matelots d'élite, et le lendemain au soir, 13, ils
-amenèrent leurs deux embarcations au mouillage de l'île d'Aix. Le
-parti de Napoléon était pris, et il allait essayer de ce mode
-d'évasion, lorsqu'une indicible confusion se produisit autour de lui.
-Les personnes qui l'accompagnaient étaient nombreuses, et parmi elles
-se trouvaient les familles de plusieurs de ses compagnons d'exil.
-Celles qui ne partaient pas éprouvaient la douleur de la séparation,
-les autres la terreur d'une tentative qui allait les exposer dans de
-frêles canots à l'affreuse mer du golfe de Gascogne. Les femmes
-sanglotaient. Ce spectacle bouleversa l'âme ordinairement si ferme de
-Napoléon. On fit valoir auprès de lui diverses raisons, auxquelles il
-ne s'était pas arrêté d'abord, telles que la possibilité, si on ne
-rencontrait pas tout de suite un bâtiment de commerce, d'être poussé à
-la côte d'Espagne où l'on périrait misérablement, et la très-grande
-probabilité aussi d'être aperçu par les Anglais qui ne manqueraient
-pas de poursuivre et de saisir les deux canots.--Eh bien, dit-il à la
-vue des larmes qui coulaient, finissons-en, et livrons-nous aux
-Anglais, puisque de toute manière nous avons si peu de chance de leur
-échapper.--Il remercia les braves jeunes gens qui offraient de le
-sauver au péril de leur vie, et il résolut de se livrer lui-même le
-lendemain à la marine britannique.
-
-[En marge: Nature des engagements pris par le capitaine Maitland.]
-
-Le lendemain 14 il envoya de nouveau à bord du _Bellérophon_ pour
-savoir quelle avait été la réponse que le capitaine Maitland avait
-reçue de son supérieur l'amiral Hotham, lequel, avons-nous dit,
-croisait dans la rade de Quiberon. Ce fut encore M. de Las Cases,
-accompagné cette fois du général Lallemand, qui fut chargé de cette
-mission. Le capitaine Maitland répéta qu'il était prêt à recevoir
-l'empereur Napoléon à son bord, mais sans prendre aucun engagement
-formel, puisqu'on n'avait pas eu le temps de demander des instructions
-à Londres. Il affirma de nouveau, toujours d'après son opinion
-personnelle, que l'Empereur trouverait en Angleterre l'hospitalité que
-les fugitifs les plus illustres y avaient obtenue en tout temps. En
-parlant ainsi le capitaine Maitland ne prévoyait pas le sort qui
-attendait Napoléon en Angleterre, mais évidemment le désir d'attirer à
-son bord l'ancien maître du monde, et de pouvoir l'amener à ses
-compatriotes émerveillés d'une telle capture, le disposait à promettre
-un peu plus qu'il n'espérait, car il ne pouvait pas supposer que le
-gouvernement anglais laisserait Napoléon aussi libre que Louis XVIII.
-En promettant ainsi un peu plus qu'il n'espérait à des malheureux
-enclins à croire plus qu'on ne leur promettait, il contribuait à
-produire une illusion qui n'était pas loin d'équivaloir à un mensonge.
-Le général Lallemand qui était condamné à mort, ayant demandé s'il
-était possible que l'Angleterre livrât au gouvernement français lui et
-plusieurs de ses compagnons d'infortune placés dans la même position,
-le capitaine Maitland repoussa cette crainte comme un outrage, et
-devint sur ce point tout à fait affirmatif, ce qui prouvait qu'il
-faisait bien quelque différence entre la situation du général
-Lallemand et celle de Napoléon, et qu'il ne méconnaissait pas
-complétement le danger auquel celui-ci s'exposait en venant à bord du
-_Bellérophon_. Du reste à l'égard de la personne de l'empereur déchu,
-il répéta toujours qu'il n'avait aucun pouvoir de s'engager, et qu'il
-se bornait à dire comme citoyen anglais ce qu'il présumait de la
-magnanimité de sa nation.
-
-[En marge: Impossibilité de prendre un autre parti que celui de se
-confier aux Anglais.]
-
-Rassurés par ce langage plus qu'il n'aurait fallu l'être, MM. de Las
-Cases et Lallemand revinrent à l'île d'Aix pour informer Napoléon du
-résultat de leur mission. Il les écouta avec attention, et forcé qu'il
-était de se confier aux Anglais, il vit dans ce qu'on lui rapportait
-une raison d'espérer des traitements au moins supportables, et dans sa
-détresse c'était tout ce qu'il pouvait se flatter d'obtenir. Cependant
-avant de se déterminer il délibéra une dernière fois avec le petit
-nombre d'amis qui l'entouraient sur la résolution qu'il s'agissait de
-prendre. Tous les moyens d'évasion avaient été proposés, examinés,
-abandonnés. Il ne restait plus de choix qu'entre un acte de confiance
-envers l'Angleterre ou un acte de désespoir en France, en se rendant à
-l'armée de la Loire. On avait des nouvelles de cette armée, on
-connaissait ses amers regrets, son exaltation, et on savait que
-Napoléon en obtiendrait encore des efforts héroïques. Les moyens
-d'aller à elle ne manquaient pas. On avait le régiment de marine de
-l'île d'Aix qui était de 1500 hommes, et qui avait fait retentir le
-cri significatif: _À l'armée de la Loire!_ On avait la garnison de
-Rochefort qui n'était pas moins bien disposée, et en outre quatre
-bataillons de fédérés qui offraient leur concours, quoi que Napoléon
-voulût tenter. Ces divers détachements composaient une force d'environ
-cinq à six mille hommes, avec lesquels Napoléon pourrait traverser en
-sûreté la Vendée pour rejoindre l'armée de la Loire, qui eût été ainsi
-renforcée d'un gros contingent et surtout de sa présence. Mais ces
-facilités ne pouvaient faire oublier la gravité de l'entreprise, et
-les nouveaux malheurs qu'on allait verser sur la France. Il n'y avait
-en effet d'autre chance que de prolonger inutilement les calamités de
-la guerre, pour aboutir à la même catastrophe, avec une plus grande
-effusion de sang, et une plus grande aggravation de sort pour les
-vaincus. Tout cela était d'une telle évidence, que Napoléon ayant
-commis envers la France la faute d'y revenir, ne voulut pas commettre
-celle d'y reparaître une troisième fois pour la ruiner complétement.
-Il prit donc à ses risques et périls le parti de se rendre aux
-Anglais. Il résolut de le faire avec la grandeur qui lui convenait, et
-il écrivit au prince régent la lettre suivante, que le général
-Gourgaud devait porter en Angleterre et remettre au prince lui-même.
-
-[En marge: Lettre de Napoléon au prince régent.]
-
-«Altesse Royale, écrivait-il, en butte aux factions qui divisent mon
-pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai
-terminé ma carrière politique. Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir
-au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses
-lois que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus
-puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis.»
-
-Cette lettre, en tout autre temps, eût certainement touché l'honneur
-anglais. Dans l'état des haines, des terreurs que Napoléon inspirait,
-elle n'était qu'un appel inutile à une magnanimité tout à fait sourde
-en ce moment. Napoléon chargea MM. de Las Cases et Gourgaud de
-retourner à bord du _Bellérophon_, d'y annoncer son arrivée pour le
-lendemain, et de demander passage pour le général Gourgaud, porteur de
-la lettre au prince régent. Ces messieurs, arrivés à bord du
-_Bellérophon_, y firent éclater une véritable joie en annonçant la
-résolution de Napoléon, et y trouvèrent un accueil conforme au
-sentiment qu'ils excitaient. On leur promit de recevoir _l'Empereur_
-(car c'est ainsi qu'on s'exprima) avec les honneurs convenables, et de
-le transporter tout de suite en Angleterre, accompagné des personnes
-qu'il voudrait emmener avec lui. Un bâtiment léger fut donné au
-général Gourgaud pour qu'il pût remplir sa mission auprès du prince
-régent.
-
-[En marge: Adieux de Napoléon au général Beker.]
-
-[En marge: Arrivée de Napoléon à bord du _Bellérophon_.]
-
-[En marge: Accueil flatteur qu'il y reçoit.]
-
-Le moment était venu pour Napoléon de quitter pour jamais la terre de
-France. Le 15 au matin il se disposa à partir de l'île d'Aix, et
-adressa au général Beker de touchants adieux.--Général, lui dit-il, je
-vous remercie de vos procédés nobles et délicats. Pourquoi vous ai-je
-connu si tard? vous n'auriez jamais quitté ma personne. Soyez heureux,
-et transmettez à la France l'expression des voeux que je fais pour
-elle.--En terminant ces paroles, il serra le général dans ses bras
-avec la plus profonde émotion. Celui-ci ayant voulu l'accompagner
-jusqu'à bord du _Bellérophon_, Napoléon s'y opposa.--Je ne sais ce que
-les Anglais me réservent, lui dit-il, mais s'ils ne répondent pas à ma
-confiance, on prétendrait que vous m'avez livré à l'Angleterre.--Cette
-parole, qui prouvait qu'en se donnant aux Anglais, Napoléon ne se
-faisait pas beaucoup d'illusion, fut suivie de nouveaux témoignages
-d'affection pour le général Beker, lequel était en larmes. Il
-descendit ensuite au rivage au milieu des cris, des adieux douloureux
-de la foule, et s'embarqua avec ses compagnons d'exil dans plusieurs
-canots pour se rendre à bord du brick _l'Épervier_. Le capitaine
-Maitland l'attendait sous voile, et jusqu'au dernier moment il
-manifesta l'anxiété la plus vive, craignant toujours de voir
-s'échapper de ses mains le trophée qu'il désirait offrir à ses
-compatriotes. Enfin, quand il aperçut _l'Épervier_ se dirigeant vers
-_le Bellérophon_, il ne dissimula plus sa joie, et fit mettre son
-équipage sous les armes pour recevoir le grand vaincu qui venait lui
-apporter sa gloire et ses malheurs. Il descendit jusqu'au bas de
-l'échelle du vaisseau pour donner la main à Napoléon, qu'il qualifia
-d'_empereur_. Lorsqu'on fut monté sur le pont, il lui présenta son
-état-major, comme il eût fait envers le souverain de la France
-lui-même. Napoléon répondit avec une dignité tranquille aux politesses
-du capitaine Maitland, et lui dit qu'il venait avec confiance chercher
-la protection des lois britanniques. Le capitaine répéta que personne
-n'aurait jamais à se repentir de s'être confié à la généreuse
-Angleterre. Il établit Napoléon le mieux qu'il put à bord du
-_Bellérophon_, et lui annonça la visite prochaine de l'amiral Hotham.
-Bientôt en effet cet amiral arriva sur le _Superbe_, et se présenta à
-Napoléon avec les formes les plus respectueuses. Il le pria de lui
-faire l'honneur de visiter le _Superbe_, et d'y dîner. Napoléon y
-consentit, et fut traité à bord du _Superbe_ en véritable souverain.
-Après y avoir séjourné quelques heures, il repassa sur le
-_Bellérophon_, malgré le désir que lui manifesta l'amiral de le
-conserver à son bord. Napoléon aurait pu trouver sur le _Superbe_ un
-établissement plus commode, mais il craignait d'affliger le capitaine
-Maitland qui lui avait montré les plus grands empressements, et qui
-semblait fort jaloux de le posséder. Il resta donc sur le
-_Bellérophon_, et on fit voile pour l'Angleterre.
-
-Les vents étant faibles, on eut de la peine à gagner la Manche en
-remontant les côtes de France. Napoléon se montrait doux et
-tranquille, et se promenait sans cesse sur le pont du _Bellérophon_,
-observant les manoeuvres, adressant aux marins anglais des questions
-auxquelles ceux-ci répondaient avec une extrême déférence, et en lui
-conservant tous ses titres. Personne n'eût pu croire, ni à son calme,
-ni aux respects qu'il inspirait, qu'il était tombé du plus haut des
-trônes dans le plus profond des abîmes!
-
-[En marge: Traversée en Angleterre.]
-
-[En marge: Arrivée à Plymouth.]
-
-[En marge: Fâcheux augures dès qu'on touche au rivage d'Angleterre.]
-
-La navigation fut lente. Le 23 juillet on aperçut Ouessant de manière
-à distinguer parfaitement les côtes de France, et le 24 au matin on
-mouilla dans la rade de Torbay pour prendre les ordres de l'amiral
-Keith, chef des diverses croisières de l'Océan. Ces ordres ne se
-firent pas attendre, et _le Bellérophon_ fut invité à venir jeter
-l'ancre dans la rade de Plymouth. À peine s'y trouvait-il que deux
-frégates fortement armées vinrent se ranger sur ses flancs, et le
-placer ainsi sous la garde de leurs canons. On vit plusieurs
-fonctionnaires anglais se succéder, recevoir des communications du
-capitaine Maitland, lui en apporter, sans que rien transpirât du sujet
-de leurs entretiens. L'amiral Keith se rendit à bord du _Bellérophon_
-pour faire à Napoléon une visite de convenance, visite qui fut courte,
-et pendant laquelle il ne prononça pas un mot qui eût trait aux
-intentions du gouvernement britannique. Tandis que ce silence de
-sinistre augure régnait autour de l'illustre prisonnier, on voyait sur
-tous les visages qu'on avait l'habitude de rencontrer sur _le
-Bellérophon_, et notamment sur celui du capitaine Maitland,
-l'embarras de gens qui avaient une nouvelle fâcheuse à cacher, ou des
-promesses à retirer; et ce qui était plus inquiétant, ces mêmes gens
-tout en ayant l'envie d'être aussi respectueux, n'osaient plus l'être.
-Survint dans le moment le général Gourgaud, annonçant qu'il n'avait pu
-porter au prince régent la lettre de Napoléon, et qu'il avait été
-obligé de la remettre à l'amiral Keith. C'étaient là autant de signes
-fort peu rassurants.
-
-[En marge: Curiosité ardente de toute l'Angleterre pendant que
-Napoléon est sur ses rivages.]
-
-[En marge: Ordre d'écarter les curieux.]
-
-Napoléon en se rendant à bord du _Bellérophon_ ne s'était fait
-illusion qu'à moitié, mais placé entre le risque de tomber dans les
-mains des Anglais comme prisonnier de droit, ou le risque de se
-confier à leur honneur, il avait préféré s'exposer au dernier, et il
-attendait sans regrets qu'on lui fît connaître son sort. En attendant
-il pouvait se faire une idée par ce qui se passait dans la rade de
-Torbay, de l'effet qu'il produisait encore sur le monde. S'il n'avait
-été qu'un Érostrate de grande proportion, ne cherchant dans la gloire
-que le bruit qu'elle produit, il aurait eu lieu d'être content.
-Effectivement à peine la nouvelle de son arrivée avait-elle pénétré
-dans l'intérieur, et de proche en proche jusqu'à Londres, qu'une
-curiosité folle s'était emparée de toute l'Angleterre impatiente de
-voir de ses yeux le personnage fameux qui depuis vingt ans avait tant
-occupé la renommée. Les Anglais avaient toujours représenté Napoléon
-comme un monstre odieux qui avait dominé les hommes par la terreur,
-mais la curiosité n'est pas scrupuleuse, et tout en le détestant ils
-voulaient absolument l'avoir vu. Les journaux britanniques en
-célébrant sa captivité avec une joie féroce, blâmaient en même temps
-la curiosité frénétique qui entraînait leurs compatriotes vers lui, et
-cherchaient à la décourager par leur blâme. Mais ils ne réussissaient
-ainsi qu'à l'exciter davantage, et tout ce qu'il y avait de chevaux
-sur la route de Londres à Plymouth était employé à transporter la
-foule des curieux. Des milliers de canots entouraient sans cesse _le
-Bellérophon_, et passaient là des heures, s'entre-choquant les uns les
-autres, et s'exposant même à de graves dangers. Chaque jour en effet
-il y avait des noyés sans que l'empressement diminuât. On savait que
-tous les matins Napoléon venait respirer l'air un instant sur le pont
-du vaisseau qui l'avait amené en Angleterre; on attendait ce moment,
-et dès qu'on l'apercevait une sorte de silence régnait sur la mer,
-puis par un respect involontaire la foule se découvrait, sans pousser
-aucune acclamation ni amicale ni hostile. Les ministres anglais
-s'apercevant que la pitié pour le malheur, la sympathie pour la
-gloire, finissaient par atténuer la haine, ordonnèrent d'écarter les
-visiteurs, et de ne plus leur permettre de circuler autour du
-_Bellérophon_ qu'à une distance qui décourageât leur curiosité. Ils
-avaient hâte d'en finir, et ils étaient résolus à ne pas laisser
-longtemps indécises les questions qui concernaient l'empereur
-Napoléon.
-
-[En marge: Étonnement du gouvernement anglais en apprenant la présence
-de Napoléon à bord du _Bellérophon_.]
-
-[En marge: Difficulté de déterminer en droit la véritable position de
-Napoléon.]
-
-Ils avaient été aussi étonnés que le capitaine Maitland en voyant
-Napoléon se remettre lui-même entre les mains de l'Angleterre.
-Informés de son évasion par les nouvelles de Paris, ils avaient
-partagé le mécontentement de la diplomatie européenne à l'égard de M.
-Fouché, et ils avaient cru le grand perturbateur complétement hors
-d'atteinte, et toujours libre de bouleverser l'Europe à la première
-occasion. Leur joie égala leur surprise en apprenant que l'empereur
-déchu était en rade de Plymouth, sur l'un des vaisseaux de la marine
-royale. L'acte de confiance de Napoléon ne les toucha nullement, et
-provoqua même dans certains esprits la barbare pensée de le livrer à
-Louis XVIII, qui prendrait devant l'histoire la responsabilité d'en
-débarrasser la terre. Mais une aussi odieuse résolution était
-impossible dans un pays où toutes les grandes mesures se discutent
-publiquement. Cependant, en écartant toute résolution de ce genre, et
-en rentrant dans le droit strict, il naissait de graves difficultés
-relativement à la manière d'envisager la position de l'illustre
-fugitif. S'il eût été pris en mer, cherchant à fuir, il aurait été
-prisonnier de plein droit, sauf à résoudre ultérieurement la question
-de savoir si, la guerre étant finie, il était permis d'en détenir
-l'auteur. Mais avant d'aborder cette question, il s'en élevait une
-beaucoup plus délicate, c'était de savoir si on pouvait considérer
-comme prisonnier de guerre un ennemi qui s'était volontairement livré
-lui-même.
-
-[En marge: Avis des jurisconsultes anglais.]
-
-[En marge: La détention de Napoléon fondée sur le droit, et la
-nécessité de garantir l'Europe de nouveaux bouleversements.]
-
-[En marge: Ce droit ne pouvait aller jusqu'à tourmenter et humilier
-Napoléon.]
-
-Les plus savants jurisconsultes d'Angleterre, consultés à cette
-occasion, éprouvèrent un assez grand embarras. Pourtant, en présence
-du repos universel toujours menacé par Napoléon, cet embarras ne
-pouvait être de longue durée. Notre qualité de Français conservant une
-sympathie toute naturelle pour le vieux compagnon de notre gloire, ne
-doit pas nous faire méconnaître une vérité évidente, c'est que
-l'Europe bouleversée pendant vingt ans, tout récemment encore
-arrachée à son repos et réduite à verser des torrents de sang, ne
-pouvait renoncer à se garantir contre les nouvelles entreprises,
-toujours à redouter, du plus audacieux génie. S'il eût été un
-souverain déchu de nature ordinaire, comme Louis XVIII, les devoirs de
-l'hospitalité auraient commandé de lui laisser choisir dans la libre
-Angleterre un lieu où il irait paisiblement terminer sa carrière. Mais
-laisser se promener dans les rues de Londres l'homme qui venait de
-s'évader de l'île d'Elbe, et d'appeler les armées de l'Europe dans le
-champ clos de Ligny et de Waterloo, était impossible. Si les États
-doivent respecter la vie d'autrui, ils ont aussi le droit de défendre
-la leur, et les jurisconsultes anglais eurent recours avec raison au
-principe de la défense légitime, qui autorise chacun à pourvoir à sa
-sûreté quand elle est visiblement menacée. Toutes les sociétés
-enchaînent les êtres reconnus dangereux, et l'Europe entière, la
-France comprise, ayant expérimenté outre mesure à quel point Napoléon
-était dangereux pour elle, avait le droit de lui enlever les moyens de
-nuire. Après 1814, elle lui avait ôté le trône en lui laissant l'île
-d'Elbe: en 1815, après l'évasion de l'île d'Elbe, elle avait le droit
-de lui ôter la liberté. Nier cette vérité, c'est fermer les yeux à la
-lumière. Mais le droit de défense légitime s'arrête au danger même, et
-où le danger cesse le droit cesse aussi. En détenant Napoléon, qui
-expierait ainsi sa terrible activité, on n'avait le droit ni de le
-tourmenter, ni d'abréger sa vie, ni surtout de l'humilier. Respecter
-son génie était un devoir absolument égal au droit de l'enchaîner.
-Ainsi tout ce qui ne serait pas indispensable pour prévenir une
-nouvelle évasion, serait une cruauté gratuite, destinée à peser
-éternellement sur la mémoire de ceux qui s'en rendraient coupables.
-Sous ce dernier rapport, les résolutions britanniques ne furent pas
-aussi avouables que sous le premier, et la triste fin de notre récit
-va prouver que l'Angleterre compromit sa gloire en ne respectant pas
-celle de Napoléon.
-
-[En marge: Choix de l'île Sainte-Hélène pour le lieu de sa détention.]
-
-On s'occupa d'abord du lieu à désigner pour sa résidence. Désormais la
-Méditerranée était condamnée par l'essai qu'on en avait fait. Il
-fallait de toute nécessité une mer moins rapprochée. L'océan Indien
-était trop éloigné, car il importait à la sécurité générale qu'on pût
-avoir des nouvelles fréquentes du redoutable captif. D'ailleurs l'île
-de France, la seule qu'on pût choisir dans la mer des Indes, était
-trop peuplée et trop fréquentée pour qu'on songeât à en faire un lieu
-de détention. Il aurait fallu en effet y mettre Napoléon sous des
-verrous afin de pouvoir assurer sa garde, et c'eût été une indignité
-dont personne, même alors, n'aurait voulu se rendre coupable. Il y
-avait au milieu même de l'Atlantique, dans l'hémisphère sud, à égale
-distance des continents d'Afrique et d'Amérique, une île volcanique,
-d'accès difficile, dont la stérilité avait toujours repoussé les
-colons, et dont la solitude était telle qu'on y pouvait détenir un
-prisonnier, quel qu'il fût, sans l'enfermer dans les murs d'une
-forteresse. Cette île était celle de Sainte-Hélène, et à cause des
-avantages qu'elle offrait comme lieu de détention, elle avait déjà
-fixé l'attention des hommes d'État qui cherchaient à éloigner
-Napoléon des mers d'Europe. Elle fut unanimement désignée comme le
-lieu le plus propre à le détenir, et la Compagnie des Indes la céda à
-l'État pour la durée de cette détention. Le climat n'en était pas
-réputé insalubre; il était à peu près celui de toutes les îles
-intertropicales, et s'il pouvait devenir dangereux pour un habitant
-des zones tempérées, c'était uniquement pour celui à qui le vieux
-monde avait à peine suffi pour y déployer sa prodigieuse activité.
-Mais soyons justes, si on avait voulu trouver une prison proportionnée
-à cette activité, il aurait fallu lui rendre le monde, et Napoléon
-l'avait assez tourmenté pour qu'on eût le droit de lui en interdire
-l'accès pour toujours.
-
-[En marge: Mode de la détention à laquelle Napoléon est condamné.]
-
-[En marge: Le titre d'empereur désormais refusé à Napoléon.]
-
-[En marge: Inconvenance et inconvénient de ce refus.]
-
-On adopta donc Sainte-Hélène. Il fut convenu qu'on chercherait au
-centre de l'île, loin de la partie habitée, un lieu assez spacieux
-pour que Napoléon pût s'y mouvoir à son aise, s'y promener à pied, à
-cheval même, sans s'apercevoir qu'il était prisonnier. Jusque-là tout
-était renfermé dans les limites de la nécessité; mais il ne fallait y
-ajouter ni les gênes inutiles, ni surtout les humiliations, qui pour
-l'illustre captif devaient être aussi cruelles que la captivité même.
-Néanmoins le cabinet britannique, obéissant aux mauvaises passions du
-temps, déclara que Napoléon, qu'on avait toujours qualifié du titre
-d'empereur, même à l'île d'Elbe, ne serait plus appelé dorénavant que
-le général Bonaparte. Certes ce titre était bien glorieux, et les plus
-grands potentats de la terre auraient pu se consoler de n'en pas avoir
-d'autre. Mais refuser à Napoléon le titre qu'il avait porté douze
-ans, que le monde entier lui avait reconnu, que l'Angleterre elle-même
-lui avait donné en 1806 en traitant à Paris par le ministère de lord
-Lauderdale, en 1814 en traitant à Châtillon par le ministère de lord
-Castlereagh, était une résolution dépourvue de dignité, et, comme on
-le verra, de véritable prudence. Dans ce siècle, où nous avons vu tant
-de princes passer du trône dans l'exil, de l'exil sur le trône,
-quiconque parlant à Louis XVIII ou à Charles X dépouillés de leur
-couronne, eût osé leur refuser leur titre royal, eût été accusé
-d'outrager d'augustes infortunes. Il est vrai que ces princes,
-héritiers incontestés d'une longue suite de rois, étaient les
-représentants de ce qu'il y a de plus respectable au monde, la
-possession antique et plusieurs fois séculaire. Mais le génie (au
-degré, bien entendu, auquel il s'était manifesté chez Napoléon) était
-un titre tout aussi respectable, et les souverains qui avaient puisé
-dans ce titre l'excuse de leur humilité devant l'empereur des
-Français, de leur empressement à rechercher son alliance, à mêler leur
-sang au sien, étaient mal placés pour en nier la valeur morale, et en
-ne voulant plus reconnaître chez Napoléon que la force brutale, un
-moment heureuse, ils autorisaient les peuples à dire qu'ils n'avaient
-eux-mêmes fait autre chose que céder bassement à cette force. En
-retirant au vaincu de Waterloo le titre d'empereur, ils ne rendaient
-pas Louis XVIII plus légitime ou plus solide sur son trône, au
-contraire ils diminuaient le prestige attaché au caractère de la
-souveraineté, en prouvant que c'était chose de hasard, qui se donnait
-ou s'ôtait selon les caprices de la fortune. On prétendra sans doute
-que priver Napoléon de ses titres, c'était après tout lui infliger de
-pures souffrances d'amour-propre, qui n'ont guère le droit
-d'intéresser la postérité, et sur lesquelles il eût été digne à lui de
-se montrer indifférent. Assurément, si l'intention de l'humilier
-n'avait pas été évidente, il aurait pu se consoler de n'être plus dans
-la langue des vivants que le général Bonaparte; mais on fait au vaincu
-qu'on cherche à humilier le devoir de résister à l'humiliation, et de
-plus, en refusant à Napoléon les qualifications sous lesquelles il
-avait l'habitude d'être désigné, on créait une cause de contestations
-incessantes, qui devait ajouter aux rigueurs de sa captivité, et faire
-peser sur la mémoire des ministres britanniques un reproche de
-persécution, qui n'a pas laissé d'inquiéter leurs enfants, car lorsque
-les passions d'un temps sont éteintes, personne ne voudrait avoir
-outragé le génie.
-
-[En marge: Mesures de précaution inutiles et humiliantes.]
-
-En conséquence de ces résolutions il fut décidé que Napoléon serait
-qualifié du simple titre de général, et considéré comme prisonnier de
-guerre; qu'il serait désarmé, que les officiers de sa suite le
-seraient également, qu'on lui accorderait seulement trois d'entre eux
-pour l'accompagner, en excluant le général Lallemand et le duc de
-Rovigo, considérés comme dangereux; qu'on visiterait ses effets et
-ceux de ses compagnons, qu'on prendrait l'argent, la vaisselle, les
-bijoux précieux dont ils seraient porteurs, afin de les priver de tout
-ce qui serait de nature à faciliter une évasion; qu'ils seraient
-immédiatement conduits à Sainte-Hélène, où Napoléon pourrait se
-mouvoir dans un espace déterminé, assez étendu pour que la promenade
-à cheval y fût possible, et que s'il voulait franchir cet espace, il
-serait suivi par un officier. Certes, nous le répétons, toutes les
-précautions ayant pour but d'empêcher l'illustre captif de s'évader,
-étaient de droit, et la juste punition des inquiétudes qu'il causait
-au monde: mais lui contester le titre sous lequel la postérité le
-reconnaîtra, fouiller ses effets, lui compter ses compagnons d'exil,
-lui enlever son épée, c'étaient là d'inutiles indignités; car que
-pouvaient-ils à trois, à quatre, à six? que pouvaient-ils avec leurs
-épées et quelques mille louis cachés dans leurs bagages? Ah! ce
-n'était pas son épée, dont il ne s'était jamais servi, qu'il fallait
-demander à Napoléon, mais son génie, et puisqu'on ne pouvait le lui
-arracher qu'en le tuant, ce que Blucher avait voulu, ce que les
-ministres de la libre Angleterre n'osaient pas vouloir, ce que pas un
-des souverains de l'Europe n'aurait ordonné, il fallait l'enchaîner,
-l'enchaîner pour le repos universel, mais sans aggraver inutilement le
-poids de ses chaînes, sans y ajouter surtout d'inqualifiables
-outrages!
-
-[En marge: Napoléon doit voyager sur le _Northumberland_.]
-
-Il fut décidé en outre que, _le Bellérophon_ étant trop vieux pour une
-longue traversée, Napoléon serait transféré sur _le Northumberland_,
-excellent vaisseau de haut bord, qu'une division composée de bâtiments
-de différents échantillons l'escorterait, que l'amiral Cockburn
-commanderait cette division, et serait chargé du premier établissement
-à faire à Sainte-Hélène pour y recevoir les prisonniers. On recommanda
-à l'amirauté de ne mettre à exécuter ces ordres que le temps
-absolument nécessaire pour que _le Northumberland_ fût en état de
-prendre la mer, car on était incommodé d'avoir à Plymouth un objet de
-curiosité passionnée, et on était pressé d'en débarrasser l'Angleterre
-et l'Europe.
-
-[En marge: Communication des ordres britanniques à Napoléon.]
-
-[En marge: Sa protestation.]
-
-Ces résolutions à peine adoptées furent mandées à Plymouth, avec ordre
-à lord Keith d'en donner communication à celui qu'elles concernaient.
-Déjà le bruit en était arrivé par les journaux, et il n'avait point
-surpris Napoléon, qui s'attendait bien à ne pas obtenir le traitement
-d'un prince inoffensif. Mais ce bruit causa une vive douleur à ses
-compagnons d'infortune, qui se virent condamnés ou à se séparer de
-lui, ou à s'ensevelir tout vivants dans le tombeau de Sainte-Hélène.
-Lord Keith, assisté du sous-secrétaire d'État Bunbury, s'étant
-présenté à bord du _Bellérophon_, fit lecture à Napoléon des
-résolutions prises à son égard. Napoléon écouta cette lecture avec
-froideur et dignité, puis la lecture terminée énuméra à lord Keith,
-sans emportement, mais avec fermeté, les raisons qu'il avait de
-protester contre les décisions du gouvernement britannique. Il dit
-qu'il n'était point prisonnier de guerre, car il s'était transporté
-volontairement à bord du _Bellérophon_; qu'il n'y avait pas même été
-contraint par la nécessité, car il lui eût été facile de se jeter dans
-les rangs de l'armée de la Loire, et de prolonger indéfiniment la
-guerre; qu'il aurait même pu en renonçant à la prolonger, choisir
-parmi ses ennemis une autre puissance que l'Angleterre pour se livrer
-à elle; que s'il s'était abandonné à l'empereur Alexandre, longtemps
-son ami personnel, ou à l'empereur François, son beau-père, ni l'un
-ni l'autre ne l'auraient traité de la sorte; que c'était pour mettre
-fin aux maux de l'humanité qu'il s'était rendu, et par estime pour
-l'Angleterre qu'il était venu lui demander asile; qu'elle ne
-justifiait pas en ce moment l'honneur qu'il lui avait fait, et que la
-conduite qu'elle tenait aujourd'hui envers un ennemi désarmé,
-n'ajouterait guère à sa gloire dans l'avenir; qu'il protestait donc
-contre l'infraction au droit des gens commise sur sa personne, qu'il
-en appelait à la nation anglaise elle-même des actes de son
-gouvernement, et surtout à l'histoire qui jugerait sévèrement des
-procédés aussi peu généreux. Napoléon dédaigna de s'occuper des points
-relatifs à son futur séjour, aux traitements qu'il y recevrait, et
-quitta lord Keith avec la fierté qui convenait à sa grandeur, laquelle
-ne dépendait ni des caprices de la fortune, ni de la violence de ses
-ennemis.
-
-Il fut profondément sensible néanmoins aux indignes détails ajoutés à
-cet arrêt de détention perpétuelle prononcé contre lui. Il était trop
-clairvoyant pour ne pas reconnaître que cette détention était pour
-l'Europe un droit et une nécessité, mais il sentit vivement les
-humiliations gratuites par lesquelles on aggravait sa captivité, comme
-de songer à lui ôter son épée, son titre souverain et quelques débris
-de son naufrage. Il n'en dit rien, mais il résolut de ne point se
-prêter aux indignes traitements qu'on voudrait lui infliger, dût-il
-être amené ainsi aux dernières extrémités. Son premier projet avait
-été de prendre un de ces noms d'emprunt que les princes adoptent
-quelquefois pour simplifier leurs relations. Ainsi il avait eu l'idée
-de prendre le titre de colonel Muiron, en mémoire d'un brave officier
-tué au pont d'Arcole en le couvrant de son corps. Mais dès qu'on lui
-contestait le titre que la France lui avait donné, que l'Europe lui
-avait reconnu, que sa gloire avait légitimé, il ne voulait point
-faciliter à ses ennemis la tâche de l'humilier, ni laisser infirmer de
-son consentement le droit que la France avait eu de le choisir pour
-chef. Il persista à se qualifier d'Empereur Napoléon. Quant à son
-épée, il était déterminé à la passer au travers du corps de celui qui
-tenterait de la lui enlever.
-
-[Date en marge: Août 1815.]
-
-[En marge: Choix des compagnons d'exil de Napoléon.]
-
-Lorsqu'il revit ses compagnons d'infortune après ces communications,
-il leur parla avec calme, et les pressa instamment de consulter avant
-tout leurs intérêts de famille et leurs affections dans le parti
-qu'ils avaient à prendre. Il les trouva tous décidés à le suivre
-partout où on le transporterait, et aux conditions qu'y mettrait la
-haine ombrageuse des vainqueurs de Waterloo. Il regretta beaucoup
-l'exclusion prononcée contre les généraux Lallemand et Savary, mais il
-n'y avait point à disputer. Il désigna le grand maréchal Bertrand, le
-comte de Montholon et le général Gourgaud. Ces désignations avaient
-épuisé son droit de choisir ses compagnons de captivité limités à
-trois. Il était entendu que les femmes avec leurs enfants ne feraient
-pas nombre, qu'elles pourraient accompagner leurs maris, et accroître
-ainsi la petite colonie qui allait suivre Napoléon dans son exil.
-Cependant, parmi les personnages venus avec lui en Angleterre s'en
-trouvait un auquel il tenait, bien qu'il le connût depuis peu de
-temps, c'était le comte de Las Cases, homme instruit, de conversation
-agréable, sachant bien l'anglais, ayant été jadis officier de marine
-et pouvant être fort utile au delà des mers. Napoléon désirait
-beaucoup l'emmener à Sainte-Hélène, et lui était prêt à suivre
-Napoléon en tous lieux. On profita de ce que les ordres britanniques
-en limitant le nombre des compagnons d'exil de Napoléon, n'avaient
-parlé que des militaires, pour admettre M. de Las Cases à titre
-d'employé civil. On accorda en outre un médecin et douze domestiques.
-Ces détails une fois réglés, on disposa tout pour le départ le plus
-prochain.
-
-[En marge: Translation de Napoléon du _Bellérophon_ sur le
-_Northumberland_.]
-
-[En marge: Lord Keith n'ose pas enlever son épée à Napoléon.]
-
-[En marge: Départ des côtes d'Angleterre.]
-
-[En marge: Dernier regard jeté sur les côtes de France.]
-
-Dès que _le Northumberland_, équipé fort à la hâte, put mettre à la
-voile, on le dirigea sur la rade de Start-Point où _le Bellérophon_
-l'attendait, exposé sur ses ancres à un très-mauvais temps. Lord
-Keith, qui s'appliqua constamment à tempérer dans l'exécution la
-rigueur des ordres ministériels, avait réservé pour le moment du
-départ d'Europe l'accomplissement des mesures les plus pénibles,
-telles que le désarmement des personnes et la visite de leurs bagages.
-On demanda leur épée à ceux qui en portaient, et un agent des douanes
-visita leurs effets, prit en dépôt leur argent, et en général tous les
-objets de quelque valeur. Le fidèle Marchand, valet de chambre de
-Napoléon, qui par sa bonne éducation, son dévouement simple et
-modeste, lui rendit depuis tant de services, avait pris d'adroites
-précautions pour lui conserver quelques ressources. Il ne restait à
-l'ancien maître du monde que les quatre millions secrètement déposés
-chez M. Laffitte, environ 350,000 francs en or, et le collier de
-diamants que la reine Hortense l'avait forcé d'accepter. Le collier
-fut confié à M. de Las Cases, qui l'enferma dans une ceinture. Les
-350,000 francs furent répartis entre les domestiques, et cachés sous
-leurs habits, sauf la somme de 80,000 francs, qui fut seule laissée en
-évidence, et prise en dépôt par l'agent des douanes. Comme l'indignité
-des procédés ne fut pas poussée jusqu'à visiter les personnes, les
-objets cachés ne furent point découverts. Les autres furent
-inventoriés pour être remis aux prisonniers au fur et à mesure de
-leurs besoins. Ces tristes formalités accomplies, on transborda les
-prisonniers dans les canots de la flotte, et le capitaine Maitland
-s'approchant avec respect, fit à Napoléon des adieux qui le
-touchèrent. Bien que dans son désir de l'amener à bord du
-_Bellérophon_ le capitaine Maitland eût promis peut-être plus qu'il
-n'espérait, il n'avait été ni l'auteur ni le complice d'une perfidie,
-et il regrettait sincèrement le traitement auquel était destiné
-l'illustre prisonnier. Napoléon ne lui fit aucun reproche, et le
-chargea même de ses remercîments pour l'équipage du _Bellérophon_. Au
-moment de passer d'un vaisseau à l'autre, l'amiral Keith, avec un
-chagrin visible et le ton le plus respectueux, lui adressa ces
-paroles: _Général, l'Angleterre m'ordonne de vous demander votre
-épée._--À ces mots Napoléon répondit par un regard qui indiquait à
-quelles extrémités il faudrait descendre pour le désarmer. Lord Keith
-n'insista point, et Napoléon conserva sa glorieuse épée. C'était le
-moment de se séparer de ceux qui n'avaient pas obtenu l'honneur de
-l'accompagner. Savary, Lallemand se jetèrent dans ses bras, et eurent
-la plus grande peine à s'en arracher. Napoléon après avoir reçu leurs
-embrassements, leur dit ces paroles: Soyez heureux, mes amis... Nous
-ne nous reverrons plus, mais ma pensée ne vous quittera point, ni vous
-ni tous ceux qui m'ont servi. Dites à la France que je fais des voeux
-pour elle...--Il descendit ensuite dans le canot amiral qui devait le
-conduire à bord du _Northumberland_, où il arriva escorté de l'amiral
-Keith. L'amiral Cockburn entouré de son état-major, et ayant ses
-troupes sous les armes, le reçut avec tous les honneurs dus à un
-général en chef. Là comme ailleurs, Napoléon, à qui il ne restait que
-sa gloire, put jouir de l'éclat qu'elle répandait autour de lui. Ces
-marins, ces soldats ne s'occupant d'aucun des grands dignitaires de
-leur nation, le cherchaient des yeux, le dévoraient de leurs regards.
-Ils lui présentèrent les armes, et il les salua avec une dignité
-tranquille et affectueuse. Une fois la translation d'un bord à l'autre
-terminée, l'amiral ne perdit pas un instant pour lever l'ancre, car la
-rade n'était pas sûre, et il avait l'ordre de hâter son départ. Le
-_Northumberland_ mit immédiatement à la voile, le 8 août 1815, suivi
-de la frégate _la Havane_, et de plusieurs corvettes et bricks chargés
-de troupes. Cette division se dirigea vers le golfe de Gascogne pour
-venir doubler le cap Finistère, et descendre ensuite au sud, le long
-des côtes d'Afrique. Napoléon en sortant de la Manche aperçut les
-côtes de France à travers la brume, et les salua avec une vive
-émotion, convaincu qu'il était de les voir pour la dernière fois.
-
-[En marge: Situation de Napoléon à bord du _Northumberland_.]
-
-[En marge: Conduite et caractère de l'amiral Cockburn.]
-
-Le moment du départ est un moment de trouble qui étourdit le coeur et
-l'esprit, et ne leur permet pas de sentir dans toute leur amertume les
-séparations les plus cruelles. C'est lorsque le calme est revenu, et
-qu'on est seul, que la douleur devient poignante, et qu'on apprécie
-complétement ce qu'on a perdu, ce qu'on quitte, ce qu'on ne reverra
-peut-être plus. Une tristesse muette et profonde régna parmi le petit
-nombre d'exilés que la volonté de l'Europe poussait en cet instant
-vers un autre hémisphère. Sans afficher une indifférence affectée,
-Napoléon se montra calme, poli, sensible aux égards de l'amiral
-Cockburn, qui dans la limite de ses instructions était disposé à
-adoucir autant que possible la captivité de son glorieux prisonnier.
-L'amiral Georges Cockburn était un vieux marin, grand, sec, absolu,
-susceptible, jaloux à l'excès de son autorité, mais sous ces dehors
-déplaisants cachant une véritable bonté de coeur, et incapable
-d'ajouter à la rigueur des ordres de son gouvernement. Il avait établi
-Napoléon sur son vaisseau le mieux qu'il avait pu, et tâché de lui
-rendre les coutumes anglaises supportables. Ayant défense de le
-traiter en empereur, il lui donnait le titre d'_Excellence_, mais en
-corrigeant par la forme ce que ce changement pouvait avoir de
-blessant. Napoléon avait à la table de l'amiral la place du commandant
-en chef; ses compagnons étaient répartis à ses côtés, suivant leur
-rang. Les officiers de l'escadre invités tour à tour, lui étaient
-présentés successivement. Napoléon les accueillait avec bienveillance,
-leur adressait des questions relatives à leur état, en se servant de
-M. de Las Cases pour interprète, ne montrait ni admiration ni dédain
-pour ce qu'il voyait, avait soin de louer ce qui était louable dans la
-tenue des vaisseaux anglais, et demeurait en tout simple, vrai et
-tranquille. Une seule chose lui avait paru tout à fait incommode, et
-il ne l'avait pas dissimulé, c'était la longueur des repas anglais.
-Lui qui dans son ardente activité n'avait jamais pu, quand il était
-seul, demeurer plus de quelques instants à table, ne pouvait se
-résigner à y passer des heures avec les Anglais. L'amiral ne tarda
-point à comprendre qu'il fallait faire céder les coutumes nationales
-devant un tel hôte, et le service fini il se levait avec son
-état-major, assistait debout à la sortie de Napoléon, lui offrait la
-main si le pont du vaisseau était agité par les flots, et venait
-ensuite reprendre la vie anglaise avec ses officiers.
-
-[En marge: Longues méditations de Napoléon pendant cette traversée.]
-
-[En marge: Exclamations qui lui échappent de temps en temps au sujet
-des derniers événements.]
-
-[En marge: Sa manière de juger Waterloo.]
-
-Napoléon se promenait alors sur le pont du _Northumberland_,
-quelquefois seul, quelquefois accompagné de Bertrand, Montholon,
-Gourgaud, Las Cases, tantôt se taisant, tantôt épanchant les
-sentiments qui remplissaient son âme. S'il était peu disposé à parler,
-il allait, après s'être promené quelque temps, s'asseoir à l'avant du
-bâtiment, sur un canon que tout l'équipage appela bientôt le _canon de
-l'Empereur_. Là il considérait la mer azurée des tropiques, et se
-regardait marcher vers la tombe où devait s'ensevelir sa merveilleuse
-destinée, comme un astre qu'il aurait vu coucher. Il n'avait aucun
-doute, en effet, sur l'avenir qui lui était réservé, et se disait que
-là-bas, vers ce sud où tendait son vaisseau, il trouverait non pas une
-relâche passagère, mais la mort après une agonie plus ou moins
-prolongée. Devenu pour ainsi dire spectateur de sa propre vie, il en
-contemplait les phases diverses avec une sorte d'étonnement, tour à
-tour s'accusant, s'absolvant, s'apitoyant sur lui-même, comme il
-aurait fait à l'égard d'un autre, toujours confiant dans l'immensité
-de sa gloire, et toujours persuadé que dans les vastes horizons de
-l'histoire du monde, il n'y avait presque rien d'égal à la bizarre
-grandeur de sa destinée! De ces longues rêveries il sortait rarement
-amer ou irrité, mais souvent poussé par le spectacle saisissant de sa
-vie à en raconter les circonstances les plus frappantes. Il rejoignait
-alors ses compagnons d'infortune, s'adressait à celui dont le visage
-répondait le plus à son impression du moment, et se mettait à faire le
-récit, toujours avidement écouté, de telle ou telle de ses actions.
-Chose singulière et pourtant explicable, c'étaient les deux extrémités
-de sa carrière qui revenaient en ce moment à son esprit! Ou il parlait
-du dernier événement, qui retentissait dans son âme comme un son
-violent dont les vibrations n'avaient pas encore cessé, c'est-à-dire
-de Waterloo, ou bien il reportait son esprit vers ses glorieux débuts
-en Italie, débuts qui avaient enchanté sa jeunesse, et lui avaient
-pronostiqué un si grand avenir. S'il cédait à ses impressions les plus
-récentes et parlait de Waterloo, c'était pour se demander ce qui avait
-pu égarer certains de ses lieutenants dans cette journée fatale, et
-leur inspirer une si étrange conduite!--Ney, d'Erlon, Grouchy,
-s'écriait-il, à quoi songiez-vous?--Alors, sans récriminer, sans
-chercher à jeter ses fautes sur autrui, il se demandait comment Ney
-avait pu sans ordre, et deux heures trop tôt, essayer de frapper le
-coup décisif en lançant sa cavalerie, et il n'en trouvait d'autre
-explication que le trouble qui s'était emparé de cette âme héroïque.
-Quant à d'Erlon, si excellent officier d'infanterie, il ne
-s'expliquait guère sa manière de disposer ses divisions dans cette
-journée, et du reste ne mettait en doute ni son courage, ni son
-dévouement, ni ses talents. Il déplorait ces erreurs sans se plaindre,
-et s'il devenait un peu plus sévère, c'était pour Grouchy, car les
-fautes de Ney et de d'Erlon n'étaient pas, disait-il, irréparables,
-tandis que celle de Grouchy avait été mortelle. Ne contestant ni sa
-fidélité ni son courage qui ne pouvaient être contestés, il déclarait
-inexplicable son absence de Waterloo, et ne sachant pas ce que nous
-avons su depuis, il s'épuisait à en chercher les motifs sans les
-découvrir. Il s'en prenait alors à la fatalité, dieu silencieux que
-les hommes accusent volontiers parce qu'il ne répond point; mais en
-descendant au fond de lui-même, il voyait bien que cette fatalité
-n'était autre, après tout, que la force des choses réagissant contre
-les violences qu'il avait voulu lui faire subir. Il semblait du reste
-sincèrement persuadé que, les Anglais vaincus à Waterloo, l'Europe
-aurait ressenti une profonde émotion, que, bien qu'elle parût
-implacable, elle aurait probablement fait d'utiles réflexions; qu'en
-tout cas, sous l'influence du succès, les ressources qu'il avait
-préparées auraient suffi pour repousser à leur tour les Russes et les
-Autrichiens, et, ne méconnaissant ni la gravité de la situation, ni
-l'épuisement de la France, ni l'acharnement de l'Europe, il répétait
-avec douleur que sans la faute d'un homme la cause nationale aurait pu
-triompher!
-
-[En marge: Napoléon raconte les circonstances de sa jeunesse.]
-
-[En marge: Son habitude de se coucher sur un canon que les matelots
-appellent le _canon de l'Empereur_.]
-
-Pourtant il ne revenait pas volontiers sur ce sujet, et lorsqu'il y
-était amené, c'était sous l'empire d'impressions trop récentes, trop
-fortes pour être dominées, comme un homme qui tombé dans un précipice,
-ne peut s'empêcher de rechercher le faux pas qui l'y a conduit. Il
-revenait plus volontiers sur ses jeunes années, sur son éducation à
-Brienne, sur les signes de génie militaire déjà donnés au siége de
-Toulon, sur les jouissances que lui avaient fait éprouver ses premiers
-succès! Il s'animait alors, et contait avec un charme et un éclat qui
-ravissaient ceux qui l'écoutaient, l'ancienne origine de sa famille
-qui remontait aux républiques d'Italie, sa préférence instinctive pour
-la France quand la Corse était disputée entre plusieurs maîtres, son
-entrée au collége de Brienne, son goût pour l'étude, sa logique
-naissante qui étonnait dans un enfant de son âge, sa taciturnité, son
-orgueil qui lui avait rendu insupportable la seule punition qu'il eût
-encourue à l'école, son avenir plus d'une fois entrevu par
-quelques-uns de ses maîtres, son entrée au régiment, ses relations à
-Valence, ses premières affections pour une jeune dame qu'il avait
-retrouvée plus tard, et qu'il avait eu la satisfaction de tirer d'une
-situation pénible, son arrivée devant Toulon, et là le commencement
-des jouissances de la gloire, lorsque entouré de conventionnels
-violents, de généraux ignorants, il avait saisi d'un coup d'oeil le
-vrai point d'attaque, le fort de l'Éguillette, obtenu la permission
-de l'enlever, et décidé par cette manoeuvre la retraite des Anglais!
-Que de présages heureux alors! que de rêves enivrants, et cependant
-mille fois surpassés par la réalité! Ainsi, après avoir consacré ses
-matinées à la lecture, il finissait ses journées sur le pont du
-_Northumberland_, tantôt le parcourant à grands pas, tantôt captivant
-par ses récits ceux qui avaient voulu partager son infortune, ou bien
-couché sur son canon de prédilection, regardant le sillage du vaisseau
-qui le portait vers sa dernière demeure.
-
-[Date en marge: Sept. 1815.]
-
-[En marge: Arrivée en vue des côtes d'Afrique.]
-
-[En marge: Coup de vent à Madère.]
-
-Tandis que le temps s'écoulait de la sorte, on avait traversé le golfe
-de Gascogne, doublé les caps Finistère et Saint-Vincent, et pris la
-direction des îles africaines, par un vent favorable mais faible. La
-navigation était lente, la chaleur extrême. Napoléon en souffrait sans
-se plaindre. Le 23 août, on atteignit Madère, et on voulut s'y arrêter
-pour y prendre des vivres frais. Mais tout à coup une violente
-bourrasque de vent d'Afrique obligea de mettre à la voile, pour ne pas
-essuyer la tourmente sur ses ancres. Elle fut telle que la frégate _la
-Havane_ et le brick _le Furet_ furent séparés de la division, et
-contraints de naviguer pour leur compte. Après quarante-huit heures,
-on revint mouiller à Madère, et embarquer les rafraîchissements dont
-on avait besoin. Les habitants maltraités par la dernière bourrasque,
-et superstitieux comme des Portugais, attribuaient à la présence de
-Napoléon le dommage qu'ils avaient souffert. C'était, disaient-ils,
-l'homme des tempêtes, qui ne pouvait apparaître quelque part sans y
-apporter la désolation. Le 29 août on traversa les tropiques. Le 23
-septembre on atteignit l'équateur, et il est inutile de dire que
-Napoléon fut seul excepté des usages auxquels les marins soumettent
-tous ceux qui passent la ligne pour la première fois. Il les en
-dédommagea en leur faisant distribuer 500 louis, ce qui porta leur
-joie jusqu'au délire. Les matelots du _Northumberland_ qui ne le
-connaissaient que par les récits de la presse anglaise, laquelle
-s'était appliquée pendant quinze ans à le représenter comme un
-monstre, éprouvaient en le voyant paisible, doux, bienveillant, une
-surprise croissante, et avec leur naïve pénétration devinant son
-chagrin contenu mais visible, lui donnaient mille preuves touchantes
-de sympathie. Ils mettaient un grand soin à tenir propre le canon sur
-lequel il avait coutume de s'asseoir, et dès qu'il s'en approchait ils
-s'éloignaient par respect pour sa solitude et ses pensées.
-
-[En marge: Napoléon se rappelle ses souvenirs d'Italie.]
-
-[En marge: Ses compagnons le pressent d'écrire ses campagnes, et il
-s'y refuse d'abord.]
-
-[En marge: Son profond découragement.]
-
-[En marge: Les instances de ses compagnons finissent par l'emporter,
-et il se décide à écrire ses Mémoires.]
-
-[En marge: Sa confiance dans l'histoire.]
-
-[En marge: Napoléon dicte à M. de Las Cases la première campagne
-d'Italie, et au général Gourgaud la campagne de 1815.]
-
-[En marge: Longueur de la navigation.]
-
-Napoléon avait continué à raconter les premiers temps de sa vie, sa
-proscription après le 9 thermidor, ses relations avec les chefs du
-Directoire, les explications qu'il leur donnait chaque jour en leur
-remettant les dépêches arrivées des armées, l'opinion qu'il leur avait
-inspirée de son intelligence de la guerre, l'espèce d'entraînement qui
-les avait portés tous à lui décerner le commandement de Paris dans la
-journée de vendémiaire, puis quelques mois après le commandement de
-l'armée d'Italie, son apparition à Nice au milieu de vieux généraux
-jaloux de son élévation, mais bientôt subjugués lorsqu'ils l'avaient
-vu se placer par un prodige d'habileté entre les Piémontais et les
-Autrichiens, jeter les uns sur Turin, les autres sur Gênes, franchir
-le Pô, et s'établir sur l'Adige, où pendant une année entière il était
-resté invincible pour les armées de l'Autriche! Il revivait, il avait
-vingt-six ans, et retrouvait toute la flamme de la jeunesse en faisant
-lui-même ces récits enivrants. Et, chose singulière! s'il avait un
-véritable plaisir à raconter de vive voix ses merveilleuses actions, à
-se procurer ainsi une sorte de mirage qui faisait reluire à ses
-propres yeux les temps de sa jeunesse, il n'éprouvait aucun penchant à
-les écrire, bien différent en cela de ce qu'il avait paru disposé à
-faire lors de son départ pour l'île d'Elbe. À cette époque, au moment
-de quitter Fontainebleau, l'idée d'écrire son histoire, à l'exemple de
-tant d'autres grands hommes, lui avait apparu tout à coup comme un
-dernier but qui n'était pas indigne de lui. Maintenant au contraire,
-ni sa gloire ni celle de ses compagnons d'armes ne semblait
-l'intéresser. C'est qu'il était bien changé depuis l'île d'Elbe, bien
-descendu dans l'abîme où devait s'enfoncer et finir sa grande
-destinée! À l'île d'Elbe l'atteinte du malheur était nouvelle pour
-lui, elle l'excitait sans l'abattre, car à son insu et au fond de son
-âme se cachait une dernière espérance. Mais après cette apparition du
-20 mars, après Waterloo, quel avenir pouvait-il rêver encore?...
-Parvînt-il à rompre la lourde chaîne dont les Anglais avaient chargé
-ses mains, à traverser sain et sauf le vaste Océan, où pourrait-il
-descendre, seul, sans même une poignée de braves pour l'aider à mettre
-pied à terre? Et la France, qui l'avait accueilli alors,
-voudrait-elle se prêter à un troisième essai, quand le second avait
-été si désastreux? L'âme humaine se défend longtemps avant de déposer
-toute espérance, et il n'y a presque pas d'exemple dans l'histoire
-d'une grande âme dans laquelle l'espérance se soit complétement
-éteinte. Marius sur les ruines de Carthage, Pompée après Pharsale,
-Annibal après Zama, espéraient encore, et avaient des motifs
-d'espérer. Mais après Waterloo, Napoléon pouvait-il attendre quelque
-chose encore de la fortune? Aussi jamais découragement n'égala le
-sien, et s'il cachait le néant de sa vie à ses fidèles serviteurs, il
-le sentait profondément, et dans cet état il était incapable du
-travail qu'exige une grande composition. Il pouvait bien raconter son
-histoire de vive voix, lorsque excité par la vivacité de ses souvenirs
-il n'avait qu'à céder à son éloquence naturelle, mais la composer, la
-préciser, l'écrire enfin, était un effort dont il n'avait ni le
-courage ni même le goût. Renonçant pour jamais à figurer sur la scène
-du monde, il semblait qu'il fût indifférent à la manière de figurer
-devant la postérité. Souvent ses compagnons d'exil, transportés après
-l'avoir entendu, le pressaient d'écrire ce qu'il venait de dire avec
-tant de puissance et de chaleur. Gourgaud, Las Cases, Montholon,
-Bertrand, le suppliaient de prendre la plume, lui offraient de la
-tenir eux-mêmes au besoin, d'écrire sous sa brûlante dictée presque
-aussi vite qu'il parlerait, et de donner ainsi à la fin de sa vie ce
-noble et dernier emploi: il résistait comme si sa gloire même n'eût
-pas mérité un effort.--Que la postérité, disait-il, s'en tire comme
-elle pourra. Qu'elle recherche la vérité si elle veut la connaître.
-Les archives de l'État en sont pleines. La France y trouvera les
-monuments de sa gloire, et si elle en est jalouse, qu'elle s'occupe
-elle-même à les préserver de l'oubli...--Puis, dans son âme engourdie,
-une flamme d'orgueil jaillissant tout à coup, J'ai confiance dans
-l'histoire! s'écriait Napoléon; j'ai eu de nombreux flatteurs, et le
-moment présent appartient aux détracteurs acharnés. Mais la gloire des
-hommes célèbres est, comme leur vie, exposée à des fortunes diverses.
-Il viendra un jour où le seul amour de la vérité animera des écrivains
-impartiaux. Dans ma carrière on relèvera des fautes sans doute, mais
-Arcole, Rivoli, les Pyramides, Marengo, Austerlitz, Iéna, Friedland,
-_c'est du granit, la dent de l'envie n'y peut rien_!...--Napoléon
-affichait ainsi une immense confiance dans l'histoire, même au sein de
-ce profond mais tranquille désespoir qui constituait l'état actuel de
-son âme. Pourtant on lui disait que l'histoire il fallait l'éclairer,
-que lui seul le pouvait, qu'autrement une partie de ses grandes
-pensées s'évanouirait, que ce serait là un noble et utile aliment à sa
-puissante activité, et qu'au surplus ils l'aideraient tous à élever ce
-beau monument. Peu à peu, à force d'entendre les mêmes exhortations,
-et surtout à force de découragement, il avait fini par reprendre goût
-à quelque chose, car l'âme humaine ou quitte cette terre, ou si elle y
-demeure finit par s'attacher à quelque objet, et peut parfois trouver
-un dernier plaisir à arroser des plantes ou à régler des horloges,
-comme Dioclétien ou Charles-Quint. Napoléon consentit donc à
-entreprendre enfin cette tâche qu'il s'était proposée en partant pour
-l'île d'Elbe. Ne pouvant dominer la fougue de son esprit jusqu'à
-l'obliger à suivre les mouvements trop lents de sa main, il était
-incapable d'écrire, ou bien il traçait des caractères illisibles. Il
-se mit donc à dicter en débutant par les campagnes d'Italie, pour
-lesquelles il eut recours à la plume de M. de Las Cases. Son projet
-était de distribuer les diverses parties de son histoire entre ses
-compagnons d'exil, pour que tous participassent à l'honneur de ce
-travail, et eussent le temps de le revoir, et de le mettre au net.
-Cependant, oppressé par les souvenirs de Waterloo, et comme pour en
-soulager son coeur, il résolut de dicter au général Gourgaud le récit
-de la campagne de 1815, et il commença immédiatement cette partie de
-sa tâche. Le temps ne lui manquait pas, car la navigation s'était
-allongée par les efforts mêmes de l'amiral pour l'abréger. À cette
-époque, dans l'état de l'art nautique, une fois l'équateur franchi, on
-se laissait porter par les vents alizés jusque dans le voisinage des
-côtes du Brésil, puis descendant au sud on tâchait de rencontrer des
-vents variables d'ouest pour revenir sur Sainte-Hélène. L'amiral
-Cockburn pressé d'arriver, pour son hôte encore plus que pour
-lui-même, avait imaginé de suivre une autre route. En se tenant près
-des côtes d'Afrique, et en s'engageant dans le rentrant du golfe de
-Guinée, on trouve quelquefois des vents variables d'ouest qui portent
-vers l'Afrique, après quoi retrouvant les vents d'est, on est poussé
-vent arrière sur Sainte-Hélène. L'amiral avait donc adopté cette
-direction. Elle ne lui avait d'abord que trop bien réussi, car il
-s'était enfoncé dans le golfe de Guinée jusqu'à toucher presque au
-Congo. Il y avait essuyé des orages, une chaleur suffocante, et des
-lenteurs qui faisaient même murmurer son équipage. Napoléon, qui
-n'avait pas grand intérêt à voir finir cette navigation, car pour lui
-arriver c'était passer d'une prison dans une autre, employait le temps
-à dicter. Ses matinées s'écoulaient avec M. de Las Cases ou avec le
-général Gourgaud, auxquels il dictait tantôt le récit des campagnes
-d'Italie, tantôt celui de la campagne de 1815. Ces messieurs n'osant
-l'interrompre, suivaient sa parole le mieux qu'ils pouvaient, et puis
-se retiraient pour recopier en caractères lisibles des dictées saisies
-pour ainsi dire au vol. Ils les soumettaient le lendemain à Napoléon,
-qui les revoyait attentivement, tantôt abrégeant ce qui était trop
-étendu, tantôt développant ce qui était trop sommairement exposé, et
-mettant un grand soin à veiller à la correction du langage, à laquelle
-il était devenu extrêmement sensible en avançant en âge. Une chose
-seule le contrariait dans la suite de son travail, c'était le défaut
-de documents auxquels il pût se reporter soit pour les dates, soit
-pour certains détails. Comme tous ceux qui ont beaucoup agi, et qui
-ont beaucoup à retenir, il se trompait quelquefois sur la date des
-faits, et les intervertissait, du reste rarement. Mais sur le
-caractère des événements, sur leur importance, sur les lieux, sur les
-hommes, sa mémoire était infaillible, et il les retraçait avec une
-vérité saisissante. Il regrettait aussi de n'avoir pas ses ordres, ses
-lettres surtout, qui jettent un si grand jour sur ses opérations, sur
-leurs motifs, et qui permettent de retrouver sa pensée, lui mort,
-comme s'il vivait encore. La privation de ces divers documents le
-dépitait parfois, sans le détourner néanmoins d'un travail qui était
-devenu son unique ressource. Il ne s'en reposait qu'en se livrant à
-des lectures, dont les grandes productions de l'esprit humain étaient
-l'objet exclusif. Marchand avait eu soin d'emporter sa bibliothèque de
-campagne, qui était malheureusement fort restreinte. Un jour, tandis
-qu'il exprimait le regret de n'avoir pas une bibliothèque mieux
-fournie, on aperçut un vaisseau de commerce qui s'approchait du
-_Northumberland_. M. de Las Cases se souvint alors de la précaution
-qu'il avait prise d'expédier une caisse de livres pour le Cap.--C'est
-peut-être, dit-il à Napoléon, le bâtiment qui porte mes
-livres.--C'était ce bâtiment en effet, et la caisse recueillie au
-passage, remise à bord, ouverte immédiatement, causa à l'illustre
-captif, qui ne pouvait plus avoir que des jouissances d'esprit, l'une
-de ces petites satisfactions qui allaient composer désormais tout son
-bonheur.
-
-[Date en marge: Octob. 1815.]
-
-[En marge: Arrivée le 15 octobre en vue de Sainte-Hélène.]
-
-[En marge: Aspect de l'île.]
-
-Il y avait près de soixante-dix jours qu'on avait quitté les côtes
-d'Angleterre, et ayant enfin rencontré les vents du sud-est qui
-soufflent du Cap, on fut porté vent arrière sur Sainte-Hélène. Le 15
-octobre, à la pointe du jour, à une distance de douze lieues en mer,
-on aperçut un pic tout entouré de nuages: c'était le pic de Diane qui
-domine l'île de Sainte-Hélène. Napoléon était enfin arrivé aux portes
-de sa prison. À midi à peu près on jeta l'ancre dans la petite rade de
-_James-Town_, et on aperçut une côte triste, sombre, hérissée de
-rochers, qui eux-mêmes étaient hérissés de canons. La frégate _la
-Havane_ et le brick _le Furet_, séparés de la division à Madère,
-avaient devancé de dix-sept jours le vaisseau amiral. Ils avaient
-annoncé la prochaine arrivée des prisonniers, transmis les ordres de
-Londres, débarqué une partie des troupes, et l'île, d'aspect
-ordinairement pacifique, avait pris tout à coup un aspect de guerre à
-l'approche de l'homme de la guerre, qu'elle était destinée à renfermer
-et à consumer sous son ciel dévorant.
-
-[En marge: Sa constitution, son climat, ses produits.]
-
-L'île de Sainte-Hélène est le résultat d'une éruption volcanique qui a
-jailli au milieu de l'océan Atlantique, dans l'hémisphère sud, un peu
-avant le tropique du Capricorne. L'île, ayant de neuf à dix lieues de
-circonférence, entourée partout de côtes inaccessibles, s'annonce par
-des rochers saillants, arides, portant au ciel leurs têtes noirâtres,
-et dominés par le pic de Diane qui les surpasse tous. Au sein de ces
-vastes plaines de l'Océan, Sainte-Hélène offrant aux vapeurs le seul
-point qui puisse les arrêter, les fixe autour d'elle, et se montre
-constamment au sein des brouillards. Le volcan, père de cette île, a
-eu son cratère tourné au nord, et ce cratère, situé au pied même du
-pic de Diane, se présente refroidi mais béant au voyageur arrivant
-d'Europe. Plusieurs vallées s'en détachent, étroites, longues,
-parallèles, aboutissant à la mer comme des ruisseaux destinés jadis à
-y porter la lave, et formant de petites criques, dont une, un peu plus
-spacieuse que les autres, constitue le port de James-Town, le seul
-abordable de l'île. Sur le revers sud s'étendent des plateaux,
-séparés entre eux par des ravins profonds, taillés à pic le long de la
-mer, par conséquent inaccessibles, et exposés au vent du sud-est qui
-souffle du Cap. Aussi tandis que dans les étroites vallées du nord il
-coule un peu d'eau, venant des nuages que le pic de Diane attire à
-lui, tandis qu'il s'y développe un peu de verdure, qu'il y règne un
-peu de fraîcheur, sur le revers opposé les plateaux tournés vers le
-sud sont incessamment balayés, par un vent chaud et sec, dépourvus
-d'eau et de gazon, à peine recouverts d'une maigre végétation toujours
-penchée sous la constance du vent, et ne donnant presque pas d'ombre
-sous un ciel où il en faudrait beaucoup. Telle est Sainte-Hélène,
-chaude, venteuse et sèche sur les plateaux inclinés au sud, un peu
-moins aride dans les vallées dirigées vers le nord, triste partout,
-point malsaine pour le corps habitué à y vivre, mais mortelle pour
-l'âme qui a vécu au milieu des grands spectacles du monde civilisé.
-Sur ce rocher stérile, situé à une immense distance des divers
-continents, des colons n'auraient pas eu beaucoup à faire, et en effet
-il ne s'en est guère établi à Sainte-Hélène. Pourtant comme les
-bâtiments venant des Indes y sont portés par le vent du Cap, et
-qu'après une longue traversée le navigateur aime à poser le pied sur
-un sol ferme, à respirer l'air de terre, à voir la verdure, à savourer
-quelques fruits, à goûter quelques aliments frais, les convois de la
-Compagnie des Indes s'y arrêtent volontiers, comme dans une hôtellerie
-placée pour eux au milieu de l'Océan. Aussi parmi les quatre mille
-habitants de Sainte-Hélène, dont trois mille occupent le petit port
-de James-Town, ne s'est-il développé qu'une industrie, consistant à
-nourrir un peu de bétail apporté du Cap, à cultiver quelques légumes
-et quelques fruits, et n'y a-t-il qu'une joie dans l'année, c'est
-celle qui éclate lorsque les convois de l'extrême Orient revenant en
-Europe s'y arrêtent un instant pour s'y reposer, s'y rafraîchir,
-plaisir qu'ils payent d'un peu de l'argent gagné en Asie.
-
-[En marge: Napoléon débarque le 17 octobre à Sainte-Hélène.]
-
-Tel est le lieu où Napoléon devait terminer sa vie. C'est toujours
-pour les navigateurs, d'où qu'ils viennent, où qu'ils aillent, une
-joie d'arriver. Pour la première fois peut-être ce sentiment ne fut
-point éprouvé à bord du _Northumberland_, du moins parmi les illustres
-passagers qu'il venait de transporter. Leur sentiment fut celui de
-prisonniers apercevant la porte de la prison qui va se refermer à
-jamais sur eux. La population de l'île était tout entière sur le quai,
-et aurait composé une foule si son nombre l'avait permis. Napoléon
-monta sur le pont, et regarda tristement ce séjour abrupte; noirâtre,
-où il allait s'ensevelir tout vivant. Il n'exprima aucun désir, et
-laissa le soin à l'amiral de prononcer sur l'instant de sa mise à
-terre, et sur le lieu où il devait séjourner provisoirement. L'amiral
-se hâta de quitter son vaisseau pour aller chercher un pied-à-terre où
-Napoléon pût prendre gîte, en attendant qu'on eût préparé son
-établissement définitif. L'amiral employa deux journées à cette
-recherche, et vint en s'excusant de ce retard annoncer à Napoléon la
-découverte d'une maison petite mais suffisante, dans laquelle il
-pourrait jouir immédiatement du plaisir d'être à terre. Le 17 octobre
-Napoléon quitta _le Northumberland_, fort regretté de l'équipage,
-qu'il remercia des soins dont il avait été l'objet. Arrivé à la petite
-maison que l'amiral lui avait choisie, il la trouva tellement exposée
-aux regards des habitants qu'il jugea impossible d'y rester plus d'une
-ou deux journées. L'amiral lui promit de s'occuper dès le lendemain
-d'en chercher une mieux placée, et dans laquelle il serait garanti des
-regards des curieux.
-
-[En marge: Il y avait à Sainte-Hélène une habitation convenable, celle
-de _Plantation-House_.]
-
-[En marge: Pourquoi elle n'est pas réservée à Napoléon.]
-
-[En marge: Choix du plateau de _Longwood_, où l'on doit construire des
-bâtiments d'habitation.]
-
-Il existait une habitation dans laquelle Napoléon aurait été
-convenablement établi, c'était celle de _Plantation-House_, joli
-château destiné au gouverneur de l'île, situé dans une vallée fraîche
-et ombragée, parce qu'elle s'ouvrait au nord, et joignant à l'avantage
-du site celui d'une construction élégante, et suffisamment vaste. Avec
-le moindre respect des convenances, c'est celle qu'on aurait dû
-choisir, mais par un sentiment d'inexplicable mesquinerie, en prêtant
-l'île de Sainte-Hélène à l'État, la Compagnie des Indes avait fait
-réserve du château du gouverneur, et par une insouciance plus
-inqualifiable encore, lord Bathurst n'avait pas songé à exiger d'elle
-ce sacrifice. Par ces motifs, Plantation-House, où Napoléon aurait
-trouvé tout de suite une retraite saine et décente, avait été exclu
-des choix qu'on aurait pu faire. Il restait sur l'un des plateaux du
-sud, celui de _Longwood_, une ferme de la Compagnie, servant de
-résidence au sous-gouverneur, et qui pouvait, moyennant qu'on y
-ajoutât quelques constructions, recevoir une vingtaine de maîtres et
-de domestiques. Le plateau de Longwood était assez étendu pour la
-promenade à pied et à cheval, couvert en partie d'un bois de
-gommiers, mais malheureusement tourné au sud-est, et exposé au vent du
-Cap. C'était là un inconvénient qui devait être infiniment sensible
-avec le temps, mais au premier aspect, ce plateau n'avait rien de
-désagréable. Il présentait un campement commode et sain pour les
-troupes destinées à veiller sur la demeure de Napoléon, et enfin les
-côtes qui le terminaient vers la mer étaient à peu près inaccessibles.
-C'étaient là pour l'amiral de suffisantes raisons de préférence; aussi
-le proposa-t-il à Napoléon en lui offrant d'aller y faire une course à
-cheval, pour qu'il pût juger si le lieu lui convenait. Napoléon
-accepta cette proposition, se rendit le lendemain à Longwood en
-compagnie de l'amiral, et y trouvant, après plusieurs mois de mer, un
-peu de terre et de verdure, et surtout une solitude où les regards des
-curieux ne pourraient le découvrir, agréa cet emplacement, et
-consentit à ce qu'on entreprît les travaux qui pouvaient le rendre
-habitable.
-
-[En marge: Établissement provisoire à Briars.]
-
-[En marge: Privations auxquelles Napoléon se trouve exposé à Briars.]
-
-[En marge: Napoléon une fois à terre est condamné à une surveillance
-qui lui est très-pénible.]
-
-[En marge: Il ne veut pas monter à cheval, parce qu'il est suivi.]
-
-En remontant de James-Town jusqu'au pic de Diane pour se rendre à
-Longwood, Napoléon avait remarqué dans cette vallée assez fraîche un
-petit pavillon qui lui avait plu. Au retour de Longwood il le visita,
-et exprima le désir de s'y établir temporairement. Le propriétaire
-était un négociant du pays, résidant avec sa famille dans une maison
-voisine. Il offrit avec empressement le pavillon, dans lequel Napoléon
-voulut s'établir sans aucun délai. Il fallait qu'il consentît à
-dormir, manger, travailler dans la même pièce, mais elle s'ouvrait sur
-une jolie vallée, et il prit en bonne part ce chétif logement que
-dans le pays on appelait _Briars_. Ne sachant comment abriter
-quelques-uns de ses domestiques, on eut recours à une tente qui fut
-dressée à côté du pavillon. Le plus grand inconvénient de ce séjour,
-c'était de séparer Napoléon de ses compagnons d'infortune, lesquels
-pour le voir étaient obligés chaque jour de faire un assez long
-trajet. On parvint cependant à trouver un réduit pour M. de Las Cases,
-que Napoléon tenait à avoir auprès de lui, parce qu'il lui dictait en
-ce moment le récit des campagnes d'Italie. Il avait donc
-l'indispensable, et ne tenait aucun compte des privations physiques,
-ayant essuyé bien pis dans ses longues et terribles guerres. Il est
-vrai que le danger et la gloire relevaient tout alors, et
-qu'aujourd'hui la dure captivité aurait empoisonné même l'abondance et
-les plaisirs. Il en sentit, hélas, à cette époque une première et dure
-rigueur! Jusqu'ici, empereur à bord du _Bellérophon_, général en chef
-sur _le Northumberland_, il avait pu se croire libre, car le navire
-était une prison flottante dans laquelle ses propres gardiens étaient
-aussi captifs que lui. Aucune surveillance n'avait donc été exercée à
-bord du _Northumberland_. Mais une fois qu'on fut à terre, l'amiral,
-inquiet pour sa responsabilité, n'osa pas laisser à son prisonnier
-l'île pour prison. Elle avait neuf à dix lieues de circonférence tout
-au plus, des côtes presque inabordables, n'était guère accessible que
-par le petit port de James-Town sévèrement gardé, et était entourée en
-outre d'une croisière nombreuse. Si donc Napoléon avait cherché à
-s'évader, il lui eût été bien difficile, surtout dans les premiers
-jours, avant d'avoir pu se ménager des complices, de disparaître tout
-à coup, et de trouver un bâtiment qui le transportât en Amérique.
-Néanmoins, voulant avoir la certitude physique et continue de sa
-présence, l'amiral entoura Briars de sentinelles qui ne devaient pas
-perdre de vue ceux qui l'habitaient. L'oeil perçant de Napoléon les
-eut bientôt découvertes, et ce fut pour lui l'une des plus vives, des
-plus douloureuses impressions de sa captivité. L'amiral, rempli
-d'ailleurs des meilleures intentions, avait bien prévu que Napoléon
-qui avait passé sa vie à cheval, et obligé ses contemporains à y
-passer la leur, ne pourrait se priver de cet exercice, et il s'était
-procuré en conséquence trois chevaux de selle assez bons, tirés du Cap
-comme tous ceux qu'on avait dans l'île. Napoléon était disposé à s'en
-servir, mais quand il vit qu'un officier anglais s'apprêtait à mettre
-le pied à l'étrier pour le suivre, il ne voulut plus de cette
-distraction, quelque nécessaire qu'elle fût à son corps et à son
-esprit, et il ordonna de renvoyer les chevaux. Faisant cependant la
-réflexion fort naturelle que l'amiral serait ainsi bien mal récompensé
-d'une attention délicate, il revint sur son ordre, et garda les
-chevaux sans en user.
-
-[En marge: Mouvements d'irritation dont il ne peut se défendre.]
-
-[En marge: Ses plaintes et celles de ses compagnons.]
-
-Certains juges ont blâmé Napoléon de sentir ces souffrances, ou de
-laisser voir qu'il les sentait. Il est aisé de parler des maux
-d'autrui, et d'enseigner comment il faudrait les supporter. Pour moi
-que la vue de la souffrance d'autrui affecte profondément, je ne sais
-guère blâmer ceux qui souffrent, et je n'aurais pas le courage de
-rechercher si tel jour, à telle heure, de nobles victimes, torturées
-par la douleur, ont manqué de l'attitude impassible qu'on désirerait
-leur imposer. Je ne sais pas de plus touchantes victimes que Pie VII,
-que Louis XVI, que Marie-Antoinette, et il est tel instant que je
-voudrais supprimer de leur cruelle agonie. Le corps humain n'est pas
-bon à voir dans les convulsions de la douleur physique. L'âme humaine
-n'est pas meilleure à voir dans certains instants de la douleur
-morale, et il faut jeter sur elle le voile d'une compassion
-respectueuse. Si Napoléon eût été un anachorète chrétien, on aurait pu
-lui dire: Courbez la tête sous le soufflet des bourreaux.--Mais cette
-âme indomptable à la fatigue, aux souffrances physiques, aux dangers,
-tombée de si haut, frémissait sous les humiliations, et il faut
-pardonner ces premiers tressaillements d'impatience à l'homme qui,
-ayant vu pendant quinze ans les rois à ses pieds, était maintenant
-plongé dans leurs fers. Ses compagnons eurent le tort de contribuer à
-l'irriter en lui racontant comment ils étaient traités à James-Town.
-Surveillés dans leurs moindres mouvements, partout suivis d'un soldat,
-ils éprouvaient des gênes insupportables, et se plaignirent vivement à
-leur maître infortuné, qui fut affecté de leurs peines plus que des
-siennes. Napoléon, ne se contenant plus, et répétant ce qu'il avait
-dit à lord Keith, s'écria qu'on violait en lui le droit des gens et
-l'humanité; qu'il n'était pas prisonnier de guerre, car il s'était
-volontairement confié aux Anglais après avoir fait à leur générosité
-un appel dont ils n'étaient pas dignes; qu'il aurait pu se jeter sur
-la Loire, y continuer la guerre, la rendre atroce, ou bien se livrer
-à son beau-père, à son ancien ami l'empereur Alexandre, qui auraient
-bien été forcés par la loi du sang ou par celle de l'honneur de le
-traiter avec égards; que les Anglais n'avaient donc pas sur lui les
-droits qu'on a sur les prisonniers; que d'ailleurs ce droit cessait
-avec la guerre, qu'enfin il y avait envers les prisonniers des
-ménagements mesurés à leur rang, à leur situation, dont on ne
-s'écartait jamais. Napoléon, se rappelant à cette occasion comment il
-avait agi autrefois avec l'empereur d'Autriche, avec le roi de Prusse
-qu'il aurait pu détrôner, avec l'empereur de Russie qu'il avait pu
-faire prisonnier à Austerlitz, et auxquels il avait épargné la plupart
-des conséquences de leurs désastres, comparait amèrement leur conduite
-à la sienne, oubliant dans ces plaintes éloquentes la véritable cause
-de traitements si différents, oubliant qu'Alexandre,
-Frédéric-Guillaume, François II, lorsqu'il les traitait si bien, ne
-lui inspiraient aucune crainte, tandis que lui, au contraire, tout
-vaincu qu'il était, faisait peur au monde, qu'il devait par conséquent
-à son génie, et à l'abus de ce génie, l'étrange forme de captivité à
-laquelle il était réduit. Après cet emportement qui l'avait soulagé,
-il s'écria tout à coup: Du reste, pour moi, il ne m'appartient pas de
-réclamer. Ma dignité me commande le silence, même au milieu des
-tourments, mais vous à qui tant de réserve n'est pas commandée,
-plaignez-vous. Vous avez des femmes, des enfants, qu'il est inhumain
-de faire souffrir de la sorte, et qui motivent suffisamment toutes les
-réclamations que vous pourrez élever.--
-
-[En marge: L'amiral Cockburn fait ce qu'il peut pour adoucir la
-situation des exilés.]
-
-Ils se plaignirent en effet, et l'amiral qui avait le visage, mais
-point le coeur sec, fit de son mieux pour leur rendre supportable le
-séjour de James-Town. Il ne se relâcha point de sa surveillance, car
-sa responsabilité le faisait trembler; mais il prescrivit à ses
-officiers les plus grands égards, sans renoncer cependant à la
-précaution essentielle de ne jamais perdre de vue le principal des
-prisonniers.
-
-[En marge: Napoléon commence à s'habituer à cette situation.]
-
-Après quelques jours la situation s'améliora un peu. Successivement on
-établit à Briars une partie des compagnons de Napoléon, et on facilita
-leurs rapports avec lui. Il put les recevoir à sa table, reprendre son
-travail avec eux, occuper enfin cet esprit dévorant qui le dévorait
-lui-même quand on ne lui donnait pas d'autre aliment. Il reprit ses
-entretiens, et essaya quelques promenades à pied qu'on lui laissa
-faire sans le suivre, voyant qu'à pied il ne pourrait aller bien loin.
-Il se mit à parcourir les petites vallées parallèles à celle de
-James-Town, et tournées au nord. Abritées contre le vent du sud et le
-soleil, elles étaient, comme nous l'avons dit, fraîches, ombragées, et
-terminées par des vues assez pittoresques. Un jour Napoléon, s'étant
-fort éloigné, s'arrêta dans le modeste cottage d'un militaire anglais,
-le major Hudson. Il s'y montra doux et simple, fut accueilli avec
-respect, et sortit fort touché de la réception cordiale qu'on lui
-avait faite. Mais il était loin de Briars, et on lui prêta des chevaux
-pour y revenir. Il fit ainsi une assez longue course à cheval, ce qui
-ne lui était point arrivé depuis bien du temps, et parut y prendre
-quelque plaisir. Peu à peu il s'habitua au singulier gîte où il était
-établi, se figurant que bientôt il en aurait un plus supportable, et y
-vécut comme à l'un de ces nombreux bivouacs où il avait passé une
-partie de son orageuse vie.
-
-[Date en marge: Nov. 1815.]
-
-L'hôte chez lequel Napoléon était descendu, commerçant de condition
-obscure, mais de coeur excellent, s'étudiait à le faire jouir de son
-jardin et de sa modeste société. Il avait deux jeunes filles parlant
-un peu le français, fort animées, fort innocentes, chantant
-médiocrement, mais avec l'heureuse humeur de la jeunesse. Elles
-venaient voir l'empereur déchu, le questionnaient avec l'ignorance de
-leur âge et de leur condition, puis lui jouaient des airs italiens sur
-un instrument très-peu harmonieux. Napoléon écoutait et répondait à
-leurs questions naïves avec une extrême bonté. L'une d'elles, qui
-avait rencontré dans un roman historique le nom de Gaston de Foix, et
-qui prenait le héros de Ravenne pour un général de l'Empire, lui
-demandait si Gaston était bien brave, et s'il était mort.--Oui,
-répondait Napoléon avec une patience toute paternelle, il était brave,
-et il est mort.--Il s'intéressait à ces enfants comme aux oiseaux
-voltigeant dans son jardin. C'étaient là désormais ses seules
-distractions: il n'en devait ni trouver, ni rechercher, ni désirer
-d'autres!
-
-[En marge: Arrivée des premières nouvelles d'Europe.]
-
-[En marge: Intérêt qu'éprouve Napoléon pour Ney, La Bédoyère, Drouot,
-Lavallette, qu'il sait poursuivis.]
-
-[En marge: Comment il comprend la défense de Ney.]
-
-[En marge: Ney n'avait point trahi les Bourbons.]
-
-[En marge: Suivant Napoléon, personne ne les avait trahis.]
-
-[En marge: Singulière anecdote relative à Masséna.]
-
-Les mois d'octobre et de novembre s'écoulèrent ainsi, paisiblement
-mais tristement, comme allaient s'écouler toutes les années de cette
-captivité sans exemple. À cette époque arrivèrent les premiers
-courriers d'Europe. Les exilés reçurent de leurs familles des
-nouvelles qui furent pour eux un doux soulagement. Napoléon seul n'en
-reçut point de la sienne. Sa mère, ses frères, ses soeurs, dispersés,
-fugitifs, réduits à se cacher, n'avaient pu se procurer les moyens de
-lui écrire. Marie-Louise n'avait pas même songé à l'entretenir de son
-fils. Les nouvelles intéressantes pour lui furent celles des journaux.
-Elles lui parlaient de la France avec beaucoup de détail, et elles le
-touchèrent profondément. Les Bourbons, entrés si doucement en France
-en 1814, rentraient cette fois la colère au coeur, et une funeste
-illusion dans l'esprit. Ils croyaient qu'une vaste conspiration les
-avait seule expulsés au 20 mars, et qu'il était à la fois juste et
-politique de la punir. Les journaux annonçaient de nombreux exils, de
-nombreuses arrestations parmi les hommes les plus dévoués à Napoléon,
-et tous compromis à cause de lui. Ney, La Bédoyère, Drouot,
-Lavallette, étaient menacés de poursuites rigoureuses et d'exécutions
-sanglantes. Napoléon fut fort ému du sort qui menaçait ces trois
-derniers qu'il aimait sincèrement, et quant à Ney, pour lequel il
-avait moins d'affection, mais dont il admirait l'énergie guerrière, il
-ressentit de son malheur une pitié profonde. Il fut non pas blessé,
-mais affligé du système de défense qu'on semblait adopter pour
-l'infortuné maréchal. Avec cette logique puissante qui éclatait dès
-qu'il raisonnait sur un sujet, il indiqua tout de suite le vrai
-système de défense à employer.--On se trompe, dit-il, si on croit
-adoucir les juges de Ney en le présentant comme mon ennemi, en
-rappelant sa conduite à Fontainebleau. Il n'y a qu'une manière de
-sauver Ney, s'il y en a une, c'est de faire éclater en sa faveur
-toute la force de la vérité. Ney n'a point conspiré, car personne n'a
-conspiré. À son départ de Paris, il voulait m'arrêter. Il le voulait à
-Lons-le-Saulnier encore, et il aurait réalisé son intention, si les
-troupes et la population ne lui avaient fait violence. Mais en
-s'approchant de moi, un mouvement des esprits, général, irrésistible,
-l'a entraîné lui comme les autres, et il y a cédé. Je dois ajouter
-qu'il m'a écrit en cette occasion dans des termes fort honorables, me
-déclarant qu'il avait agi de la sorte non pour moi, mais pour le pays,
-et offrant de se retirer si la politique que j'apportais n'était pas
-conforme au voeu universel. À notre rencontre à Auxerre, je lui ai
-coupé la parole en lui serrant la main, et en lui disant de s'en fier
-à moi, que ma politique serait celle que tous les Français désiraient,
-et qui était dictée par le simple bon sens. Il s'est même, à cette
-époque, tenu à l'écart; mais il était intérieurement agité par le
-sentiment de sa fausse position personnelle. Sa conduite s'en est
-ressentie aux Quatre-Bras, et surtout à Waterloo. Jamais il n'a été
-plus héroïque, ni plus irréfléchi, et en contribuant à nous perdre, il
-s'est perdu lui-même. Mais ni les Bourbons ni moi n'avons rien à lui
-reprocher, que d'avoir succombé sous la violence des événements. Il
-doit dire à ses juges: Je n'ai point trahi, j'ai été entraîné, et pour
-ce genre de délit, si fréquent, si excusable dans les révolutions, une
-loi a été faite, c'est la capitulation de Paris, capitulation sacrée à
-laquelle l'honneur des généraux vainqueurs, l'honneur de leurs
-souverains est attaché, et cette capitulation met les délits
-politiques à l'abri de toute recherche.--Voilà ce que Ney doit dire,
-et ce doit être toute sa défense parce que c'est toute la vérité. Ou
-la capitulation de Paris n'a pas de sens, ou elle s'applique forcément
-au délit de Ney. S'il s'en tient à ce genre de défense, qui est le
-véritable, il vaincra peut-être ses juges, et s'il ne parvient point à
-les vaincre, il les déshonorera devant l'histoire, et mourra entouré
-de l'éternelle sympathie des honnêtes gens!--Ney, pauvre Ney,
-s'écriait Napoléon, quel funeste sort t'attend!--Continuant sur ce
-sujet, et répétant que ni le maréchal Ney ni aucun autre n'avait trahi
-au 20 mars, Chacun a fait son devoir, disait-il, et les chefs
-militaires aussi bien que les chefs civils. Mais l'armée et le peuple
-des campagnes ont entraîné tout le monde.--Napoléon citait à ce sujet
-un fait remarquable, et digne d'être conservé par l'histoire.--On a
-accusé Masséna, disait-il, d'avoir trahi les Bourbons; vous allez voir
-qu'il n'en est rien. Lorsque je me trouvai à Paris, rétabli sur le
-trône impérial, c'était le cas de se faire valoir auprès de moi, et de
-se vanter de ce qu'on avait risqué en ma faveur. Masséna vint à Paris;
-je lui demandai ce qu'il aurait fait, si au lieu de prendre la route
-de Grenoble, j'avais pris celle de Marseille où il commandait? Masséna
-n'était point flatteur, pourtant ma question ne laissa pas de
-l'embarrasser, et comme j'insistais, il finit par me répondre: _Sire,
-vous avez bien fait de prendre la route de Grenoble_...--Tous mes
-maréchaux n'auraient pas osé me répondre aussi franchement, mais tous
-en auraient eu le droit, excepté Davout qui n'était point en
-fonctions, qui avait été indignement traité, et qui seul était libre
-de ses actions. Personne n'a donc trahi les Bourbons, et s'ils se
-vengent aujourd'hui, c'est par faiblesse pour leur parti, et afin de
-dissimuler leurs fautes de conduite. Mais j'entrevois pour eux un
-avenir peu sûr. En se livrant aux passions de l'émigration, ils
-éloigneront d'eux la France tous les jours davantage. Ce n'est pas mon
-fils qui en profitera le premier; la maison d'Orléans passera avant
-lui, mais à la suite de celle-ci le tour des Bonaparte pourra bien
-venir.--
-
-Après ces mots d'une si profonde prévoyance, Napoléon revenait à
-l'injustice des poursuites annoncées, et montrait pour La Bédoyère,
-pour Ney, pour Drouot, pour Lavallette, une inquiétude extrême.
-Toutefois, il paraissait croire que la vertu de Drouot si
-universellement reconnue serait un bouclier impénétrable; mais il
-tremblait pour La Bédoyère, pour Ney, pour Lavallette, et attendait
-avec impatience des nouvelles de ces victimes, qui étaient les
-siennes, hélas! autant que celles des Bourbons!
-
-[Date en marge: Déc. 1815.]
-
-[En marge: Impatience qu'éprouve Napoléon de quitter Briars.]
-
-Bien qu'il se fût fait à Briars un établissement presque supportable,
-Napoléon y était si à l'étroit, il y voyait surtout ses amis si
-maltraités, qu'il se montra fort impatient d'être transféré à
-Longwood. L'amiral, qu'il appelait _son requin_, mais dont il
-appréciait le coeur, n'avait rien négligé pour hâter les travaux de sa
-nouvelle résidence. Il y avait employé les ouvriers de la ville et de
-la flotte, et avec du bois, des toiles goudronnées, des matériaux de
-toute sorte, il était parvenu à construire un vaste rez-de-chaussée,
-où Napoléon pouvait se loger avec ses compagnons d'exil. Les lieux
-ayant été déclarés habitables, l'amiral proposa à Napoléon de s'y
-transporter, ce qui fut accepté immédiatement.
-
-[En marge: Sa translation à Longwood.]
-
-[En marge: Manière dont il y est établi.]
-
-Le 10 décembre, il quitta Briars, fit ses adieux à la famille qui l'y
-avait si bien reçu, lui laissa des marques d'une munificence que sa
-gêne actuelle n'avait pas restreinte, et partit à cheval, ayant d'un
-côté l'amiral, et de l'autre le grand maréchal Bertrand. Il était
-comme toujours en uniforme de la garde, et montait un cheval du Cap,
-vif, doux, agréable à manier. Ce trajet ne lui déplut point, et,
-arrivé à Longwood il trouva sous les armes le 53e régiment anglais,
-qui campait dans le voisinage. L'amiral lui présenta les officiers du
-régiment, et puis le conduisit dans les appartements qui lui étaient
-destinés. Ils étaient de construction fort légère, recouverts en toile
-goudronnée, et meublés très-modestement. Napoléon n'improuva rien. Il
-avait quelques pièces pour se coucher, travailler, recevoir ses amis,
-et, quant à eux, ils avaient de quoi se loger autour de lui. C'était
-tout ce qu'il désirait. Il remercia l'amiral, et s'établit dans cette
-demeure qui devait être la dernière. Il fit tendre son lit de camp
-dans une pièce, ranger ses livres dans une autre, et suspendre sous
-ses yeux le portrait de son fils et de quelques membres de sa famille.
-À la suite de ces deux pièces se trouvaient un salon de réception, et
-une salle pour prendre les repas en commun. M. de Las Cases et son
-fils, M. et madame de Montholon, le général Gourgaud, occupaient une
-autre aile du bâtiment. Le grand maréchal Bertrand qui avait l'humeur
-solitaire, madame Bertrand qui était une personne généreuse, mais peu
-capable de s'astreindre à la vie commune, avaient demandé pour leur
-famille une habitation séparée. On leur en avait préparé une à
-l'entrée du plateau de Longwood, de manière qu'ils étaient non pas
-commensaux, mais voisins de l'Empereur. Cette maison s'appelait
-_Hutt's-Gate_.
-
-[En marge: Premier genre de vie à Longwood.]
-
-Ces dispositions arrêtées, Napoléon commença son nouveau genre de vie
-en tâchant de s'y résigner. Ayant pris à la guerre l'habitude de
-veiller une partie de la nuit, il avait le sommeil irrégulier et peu
-suivi. Il s'éveillait souvent, se levait pour lire ou travailler, se
-recouchait ensuite, et s'il ne pouvait dormir montait à cheval dès la
-pointe du jour, rentrait quand le soleil se faisait sentir, déjeunait
-seul, puis dictait ou se reposait, gagnait ainsi trois ou quatre
-heures de l'après-midi, recevait alors ses compagnons d'exil, se
-promenait en voiture avec eux, leurs femmes et leurs enfants, dînait à
-la fin du jour, et passait les soirées dans leur compagnie, tantôt
-lisant en commun quelques bons ouvrages, tantôt parlant du passé, et
-les tenant attentifs aux récits de sa vie. Il s'efforçait de prolonger
-la soirée, car plus il se couchait tard, plus il avait l'espérance de
-trouver le sommeil.--_Quelle conquête sur le temps!_ s'écriait-il,
-quand il avait pu atteindre onze heures ou minuit.
-
-[En marge: Surveillance exercée sur la personne de Napoléon.]
-
-[En marge: Obligation d'être suivi quand il monte à cheval.]
-
-Ici comme à Briars, la surveillance exercée sur sa personne devait
-devenir la difficulté principale de ses relations avec les autorités
-britanniques. Le 53e, campé à environ une lieue de Longwood, n'était
-point gênant, et dans la journée les sentinelles étaient hors de vue.
-Napoléon ne les retrouvait que s'il se portait à une distance qu'il
-lui était difficile de franchir à pied. S'il montait à cheval, et
-s'éloignait de quelques milles, un officier devait l'accompagner,
-d'assez loin toutefois pour que ses épanchements intimes n'en fussent
-pas troublés. Napoléon ayant manifesté une répugnance extrême à monter
-à cheval s'il devait être suivi, l'amiral, qui ne voulait pas le
-priver de cet exercice, fit tracer autour du plateau de Longwood des
-limites embrassant un circuit d'environ trois ou quatre lieues, dans
-l'enceinte desquelles il pouvait circuler librement. Au delà un
-officier à cheval devait ne pas le perdre de vue.
-
-[En marge: Police de l'île.]
-
-Le soir à neuf heures les sentinelles se rapprochant de l'habitation,
-l'enveloppaient de telle manière qu'aucun homme n'aurait pu passer
-entre elles. Un officier de service dans l'intérieur de Longwood,
-devait avoir vu Napoléon une fois par jour, même deux fois, suivant
-les instructions de lord Bathurst, afin qu'on eût la certitude
-physique de sa présence à Sainte-Hélène. Les points saillants de l'île
-étaient surmontés de télégraphes pour mander à Plantation-House,
-demeure du gouverneur, tout ce qui arriverait d'important à Longwood,
-et surtout la disparition de l'illustre captif, si on avait un moment
-cessé de l'avoir sous les yeux. Une vigie placée sur le pic de Diane,
-d'où la vue s'étendait à douze lieues en mer, devait signaler à
-James-Town l'approche de tout bâtiment dès qu'il serait aperçu, et un
-brick de guerre devait sortir pour escorter le bâtiment signalé, le
-conduire au port, et l'empêcher de débarquer homme ou chose sans
-inspection préalable. Les navires venant de quelque région que ce fût
-ne devaient communiquer avec la terre, remettre lettres ou paquets
-destinés aux habitants de Longwood, que par l'intermédiaire du
-gouverneur. À leur départ, ils ne pouvaient embarquer personne sans la
-permission de ce même gouverneur, et sans avoir subi une visite
-rigoureuse. Des règlements sévères, particuliers aux habitants, leur
-défendaient de communiquer avec Longwood, à moins que ce ne fût avec
-l'agrément de l'autorité, et les avertissaient que toute coopération à
-un projet d'évasion serait considérée comme cas de haute trahison, et
-punie comme telle.
-
-[En marge: Discussion avec l'amiral Cockburn.]
-
-[En marge: Inquiétudes de celui-ci pour sa responsabilité, et en même
-temps désir de satisfaire les prisonniers.]
-
-Ces règlements, produit d'une inquiétude extrême et fondés sur les
-instructions de lord Bathurst, indisposèrent fortement Napoléon, que
-toute apparence de captivité blessait autant que la captivité
-elle-même. Déjà refroidi pour l'amiral à l'occasion des précautions
-prises à Briars, il devint plus froid encore envers lui, et ne voulut
-traiter aucun des points qui l'intéressaient, n'étant pas parfaitement
-sûr de se contenir dans une discussion de ce genre. Il en chargea MM.
-Bertrand, de Las Cases, Gourgaud, de Montholon. Ces messieurs, aigris
-par le malheur, n'avaient à la bouche qu'un raisonnement sans valeur
-pour l'amiral, c'est que l'Empereur s'était confié volontairement aux
-Anglais, qu'on n'avait pu le faire prisonnier de guerre, que
-d'ailleurs il n'y avait plus de prisonniers de guerre à la paix; à
-quoi l'amiral aurait pu répondre que la sûreté de l'Europe avait exigé
-des précautions, extraordinaires comme l'homme extraordinaire auquel
-elles s'appliquaient. Mais il n'était ni légiste, ni raisonneur, il
-était militaire, plein de coeur, et plein aussi de rigidité dans
-l'accomplissement de ses devoirs. On lui avait donné des ordres, et il
-les exécutait. Ces ordres prescrivaient d'assurer avant tout la garde
-du prisonnier, dont le dépôt était considéré comme un dépôt commun,
-intéressant le repos de l'univers, et il frémissait à l'idée que ce
-prisonnier pût s'évader. La garde une fois rendue infaillible, il ne
-songeait à y ajouter aucune rigueur inutile, et s'il se trompait,
-c'était sans la moindre intention de faire sentir son autorité,
-faiblesse d'agent subalterne qu'il n'éprouvait à aucun degré. Sans
-doute, on aurait pu laisser à Napoléon l'île entière pour prison, car
-avec la précaution de s'assurer deux fois par jour de sa présence à
-Longwood, on était certain d'être toujours averti à temps de sa
-disparition; et l'île au surplus était si petite, si entourée de
-bâtiments, si peu abordable ailleurs qu'à James-Town, qu'il était
-absolument impossible que le prisonnier ne fût pas retrouvé avant
-d'avoir pu s'embarquer. Cependant la précaution de ne jamais le perdre
-de vue était plus sûre; aussi l'amiral ne voulut-il pas s'en départir,
-en ayant soin toutefois dans la pratique de rendre supportables les
-gênes qui devaient en résulter. L'officier de service ne se montrait
-pas, vivait dans les bâtiments de Longwood avec les exilés eux-mêmes,
-se contentant d'avoir aperçu Napoléon dans sa promenade ou dans le
-passage d'un appartement à l'autre. Si Napoléon sortait il n'avait
-garde de le suivre dans les limites assignées, et ne montait à cheval
-que si ces limites devaient être dépassées. En ce cas il se tenait à
-distance, et souvent perdait de vue Napoléon, quand celui-ci avec sa
-curiosité et sa hardiesse ordinaires, s'enfonçait dans des routes
-impraticables. Plusieurs fois il s'embourba ainsi dans des marécages,
-sans pouvoir suivre son prisonnier et sans se plaindre. Quant à la
-correspondance avec les habitants, bien qu'interdite en principe, elle
-fut soufferte, et les exilés purent pour leurs besoins communiquer
-assez librement avec James-Town. Quant aux visiteurs, l'amiral sachant
-bien qui allait ou venait, permettait leur introduction à Longwood,
-moyennant qu'ils s'adressassent au grand maréchal Bertrand, qui à
-Longwood comme aux Tuileries prenait les ordres de son maître pour les
-admissions auprès de lui. Napoléon n'avait pas ainsi l'apparence d'un
-détenu dans la prison duquel on ne peut entrer qu'avec la permission
-de ses geôliers.
-
-[Date en marge: 1816.]
-
-[En marge: Napoléon, dans les premiers temps, ne prend pas son nouveau
-séjour en aversion.]
-
-[En marge: Ses occupations.]
-
-Malgré ces gênes, Napoléon, dans les premiers temps, ne prit pas en
-aversion la résidence où il était destiné à vivre et à mourir. Il
-n'avait pas cessé jusqu'alors de se bien porter; les inconvénients du
-climat, et ceux qui tenaient particulièrement au plateau de Longwood,
-ne s'étaient pas fait sentir à son organisation, insensible aux
-souffrances physiques dans l'action, mais délicate et très-susceptible
-dans le repos. On était en janvier 1816, c'est-à-dire dans la belle
-saison de cet hémisphère; les lieux étaient nouveaux, et ni lui ni ses
-compagnons n'étaient encore en proie aux tourments de l'ennui. Il
-souffrait de l'immensité de sa chute, de la perte de toute espérance,
-mais il n'éprouvait pas encore le dégoût et l'horreur de son séjour.
-Il se promenait tantôt à pied, tantôt à cheval, souvent exécutait de
-longues courses, questionnait les rares habitants, notamment un vieux
-nègre qui cultivait un petit champ près de lui, et une pauvre veuve,
-mère de deux filles qui venaient lui offrir des fleurs. Il se
-complaisait à leur faire du bien. Quelquefois il se dirigeait vers le
-campement du 53e, où il était bien accueilli, et reçu en soldat par
-des soldats. Puis, comme nous l'avons déjà dit, il rentrait,
-travaillait, dictait à M. de Las Cases les campagnes d'Italie, au
-grand maréchal Bertrand la campagne d'Égypte, au général Gourgaud
-celle de 1815, sortait en voiture vers la chute du jour avec mesdames
-Bertrand et Montholon, rentrait pour dîner, et passait les soirées à
-s'entretenir d'une foule de sujets divers, ou à faire en famille de
-bonnes lectures. Nos grands écrivains le charmaient, et il prenait à
-les lire le plaisir profond d'un esprit délicat, exercé et plein de
-goût.
-
-[En marge: Ses promenades.]
-
-[En marge: Il commence à ressentir les inconvénients du climat, et en
-particulier du plateau de Longwood.]
-
-Cependant il ne pouvait pas s'écouler longtemps sans qu'il devînt
-sensible aux inconvénients de ce séjour soit pour lui, soit pour les
-compagnons de son infortune. Après avoir fait vingt ou trente fois le
-tour entier du plateau de Longwood, il le trouva triste et monotone,
-et lorsqu'il tenta d'en sortir, la compagnie de l'officier de suite
-lui parut odieuse. Laisser cet officier à grande distance, engagé dans
-de mauvais pas, était peu obligeant; le souffrir avec soi était
-insupportable. Quelquefois néanmoins il franchit les bornes de son
-plateau, et il tâcha de pénétrer dans les vallées opposées, celles du
-nord, où était situé le pavillon de Briars, et où s'élevait
-Plantation-House. En comparant ces vallées fraîches, ombragées, avec
-son plateau dénué de tout abri contre le soleil et le vent, il ne put
-s'empêcher d'apercevoir que pour le garder plus sûrement, on l'avait
-placé dans une exposition à la fois déplaisante et malsaine. Ses
-compagnons d'exil disaient qu'on voulait le tuer. Moins extrême dans
-son langage, il disait que pour s'assurer de sa personne on n'avait
-pas hésité à le martyriser. En effet, les facilités qu'offrait pour la
-surveillance ce plateau de Longwood, découvert de toute part, bordé
-vers la mer de côtes à pic, étaient pour l'habitation des incommodités
-insupportables. Ou il était chargé des nuages de l'Atlantique attirés
-autour du pic de Diane, ou il était labouré sans merci par le vent du
-Cap, à ce point que malgré la chaude humidité du climat l'herbe n'y
-poussait même pas. Un bois de gommiers, arbres chétifs et à maigre
-feuillage, formait le seul abri contre le soleil. Quand le soleil ne
-planait pas sur ce désert, une humidité désagréable pénétrait tous les
-vêtements. Lorsqu'au contraire le soleil planait au-dessus, il dardait
-d'irrésistibles rayons à travers les toits en toile goudronnée de
-Longwood. De plus, il n'y avait point d'eau, et il fallait que des
-domestiques chinois allassent en chercher dans les vallées situées à
-l'opposite, d'où elle n'arrivait ni pure ni fraîche. À tous les
-inconvénients de ce séjour se joignaient ceux d'une île pauvre, peu
-fréquentée, où les aliments étaient chers et de mauvaise qualité, ce
-qui touchait peu la sobriété de Napoléon, mais ce qui l'affligeait
-pour ses compagnons d'exil qui avaient amené avec eux leurs femmes,
-leurs enfants, habitués à toutes les délicatesses du luxe
-européen.--Il n'y a pas ici le mot pour rire, disait-il un soir à ses
-amis, et en voyant une table mal servie, des murailles presque nues,
-_nous n'aurons de trop_, ajoutait-il, _que le temps_.--
-
-[En marge: Divisions naissantes entre ses compagnons d'exil.]
-
-Observant avec sa profonde finesse ses compagnons d'infortune, il
-remarquait chez eux les premières atteintes du mal moral de l'exil, et
-pouvait s'en apercevoir à une certaine aigreur involontaire des uns
-envers les autres. Ils se disputaient ses préférences à Sainte-Hélène
-à peu près comme à Paris, et le général Gourgaud, susceptible, jaloux,
-irritable, voyant M. de Las Cases tout à fait admis dans l'intimité de
-Napoléon, en éprouvait un dépit mal dissimulé. Les deux familles
-Montholon et Bertrand, l'une placée à Longwood, l'autre à Hutt's-Gate,
-laissaient percer aussi quelques traces de jalousie. Ainsi les misères
-des cours ne finissent pas même avec le trône! Mais il faut pardonner,
-il faut même honorer des rivalités se disputant les préférences du
-génie tombé dans l'abîme! Combien de familles comblées par Napoléon
-continuaient de se livrer à ces mêmes rivalités, non pas à Longwood,
-mais aux Tuileries!
-
-[En marge: Ses efforts pour les apaiser.]
-
-Napoléon reconnaissait dans ces aigreurs naissantes le triste effet du
-malheur, et en craignait les conséquences pour l'avenir de cette
-colonie naufragée, et jetée sur un affreux rocher. Il se donnait la
-peine de consoler les jalousies par des témoignages flatteurs, de les
-calmer par de sages discours, dissimulait ses propres ennuis, tâchait
-de charmer ceux des autres, en leur promettant à tous un avenir
-meilleur qu'il était bien loin d'espérer!
-
-On avait atteint le quatrième mois de 1816, commencement de la bonne
-saison en Europe et de la mauvaise à Sainte-Hélène, lorsqu'on apprit,
-le 5 avril, qu'un bâtiment venu d'Angleterre apportait le nouveau
-gouverneur, car la mission de l'amiral Cockburn n'avait jamais dû être
-que temporaire.
-
-[En marge: Arrivée du nouveau gouverneur, sir Hudson Lowe.]
-
-[En marge: Caractère de ce nouveau gouverneur.]
-
-Ce gouverneur était le général Hudson Lowe, auquel sa mission à
-Sainte-Hélène a valu une fâcheuse célébrité. Sir Hudson Lowe était un
-de ces officiers, moitié militaires, moitié diplomates, que les
-gouvernements emploient dans les occasions où il faut plus de
-savoir-faire que de talent pour la guerre. Il avait été chargé en
-effet de diverses missions dont il s'était bien acquitté, notamment au
-quartier général des alliés où il avait contracté toutes les passions
-ennemies de la France, et quoiqu'il ne fût pas à beaucoup près aussi
-méchant que sa figure aurait pu le faire craindre, il n'était
-cependant ni de caractère bienveillant, ni d'humeur facile. Les voies
-de l'avancement militaire lui étant fermées par la paix, il avait
-accepté dans l'espérance d'être bien récompensé, une mission pénible,
-et accompagnée d'une immense responsabilité, soit devant son
-gouvernement, soit devant l'histoire. Il ne songeait guère à cette
-dernière responsabilité, dont il ne prévoyait pas alors la gravité, et
-n'avait d'autre préoccupation que celle d'échapper au reproche encouru
-par l'amiral Cockburn, d'avoir cédé à l'ascendant du prisonnier de
-Sainte-Hélène. Sans avoir le projet d'être un tyran, sir Hudson Lowe
-tenait surtout à prouver qu'il était de force à résister à quelque
-ascendant que ce fût. Cette disposition devait l'exposer à plus d'un
-choc avec le caractère puissant, et actuellement irrité, qu'on lui
-donnait mission de contenir sans toutefois le pousser au désespoir.
-
-[En marge: Première entrevue de sir Hudson Lowe avec Napoléon.]
-
-À peine débarqué, il demanda à l'amiral Cockburn de le conduire à
-Longwood, pour le présenter à l'illustre captif. L'amiral avait
-lui-même contribué à établir la coutume qu'on sollicitât l'agrément de
-Napoléon avant de se présenter à lui, ce qui se faisait par
-l'intermédiaire du grand maréchal Bertrand. L'amiral manqua à cette
-convenance en se transportant avec sir Hudson Lowe à Longwood, sans
-avoir eu soin de se faire annoncer. Napoléon fit répondre qu'il était
-indisposé, et ne pouvait recevoir personne. Sir Hudson Lowe demanda le
-jour du général Bonaparte, et on lui assigna le lendemain. Le
-lendemain, sir Hudson Lowe se rendit à Longwood accompagné de
-l'amiral. Il fut reçu par le grand maréchal Bertrand et le général
-Gourgaud et introduit auprès de l'Empereur déchu. Survint un incident
-fâcheux. Tandis qu'on introduisait le nouveau gouverneur, l'amiral,
-engagé dans un entretien, ne s'en aperçut point, et lorsqu'il voulut
-entrer les domestiques avaient déjà refermé la porte. Croyant qu'elle
-ne devait être ouverte qu'au gouverneur, ils n'osèrent l'ouvrir à
-l'amiral. Celui-ci vivement blessé, remonta à cheval, et retourna à
-James-Town avec ses aides de camp.
-
-[En marge: Froideur de cette entrevue.]
-
-L'entrevue de Napoléon avec sir Hudson Lowe fut cérémonieuse et
-froide. Napoléon avait été mal disposé par la manière dont le nouveau
-gouverneur s'était présenté la veille, et ce dernier était peu flatté
-d'avoir été remis au lendemain. Rien n'était donc préparé pour rendre
-leur première rencontre amicale. Napoléon, découvrant d'un coup d'oeil
-à quel personnage il avait affaire, vit bien qu'il avait en sa
-présence l'un des esprits extrêmes de la coalition, et la figure de
-sir Hudson Lowe le porta même à exagérer ce jugement. Après un accueil
-poli mais réservé, il se plaignit brièvement, et sans daigner en
-solliciter la suppression, des gênes qu'on lui imposait, et indiqua
-qu'il attendait à l'oeuvre le nouveau gouverneur pour savoir s'il
-devrait s'applaudir ou non de son arrivée à Sainte-Hélène. Sir Hudson
-Lowe protesta de son désir de concilier les devoirs difficiles de sa
-charge avec le bien-être des exilés, mais sans mettre au surplus
-beaucoup de chaleur dans ses protestations. Il se retira après une
-entrevue d'assez courte durée.
-
-[En marge: Fâcheuse impression que Napoléon en conserve.]
-
-[En marge: Sir Hudson Lowe, craignant d'être en Europe accusé de
-faiblesse, fait exécuter les règlements à la rigueur.]
-
-À peine sir Hudson Lowe était-il parti, que Napoléon dit à ses
-compagnons d'exil que jamais il n'avait vu pareille figure de sbire
-italien. Nous regretterons _notre requin_, ajouta-t-il.--On lui
-raconta alors l'incident fâcheux qui avait fait partir l'amiral
-Cockburn, et après en avoir souri un instant, il en éprouva un
-véritable déplaisir, connaissant le caractère sensible et fier de
-l'amiral. Cependant celui-ci, quoique offensé, était incapable de
-chercher à se venger. Le mal était plus grand à l'égard du gouverneur.
-Blessé de l'accueil qu'il avait reçu, il était homme à faire sentir
-une autorité dont on avait paru tenir si peu de compte. Aussi, à peine
-établi à Plantation-House, voulut-il appliquer en leur entier, soit
-les règlements de l'amiral, soit ceux qu'il prétendait tirer des
-instructions de lord Bathurst. Napoléon s'était plaint d'avoir à la
-chute du jour des sentinelles sous sa fenêtre, et lorsqu'il montait à
-cheval, d'être obligé, ou de tourner fastidieusement dans un même
-cercle, ou d'être suivi par un officier anglais. Sir Hudson Lowe
-répondit que ces règlements, connus de lord Bathurst et formellement
-approuvés par lui, devaient être exécutés à la lettre. En même temps
-il renouvela l'ordre à l'officier de service de ne pas laisser passer
-une journée sans avoir vu le prisonnier de ses propres yeux.
-
-Il apporta la même rigueur à faire exécuter certaines prescriptions
-que l'amiral avait pour ainsi dire laissé tomber en désuétude. Ainsi,
-bien qu'aux termes des règlements ministériels personne ne dût
-communiquer avec les habitants de Longwood sans permission du
-gouverneur, l'amiral avait souffert qu'on fût admis sur simple
-autorisation du grand maréchal Bertrand. Les serviteurs allant et
-venant pour des besoins tout matériels, avaient circulé sans
-difficulté. Quelques Anglais de marque revenant des Indes, connus de
-l'amiral, et dès lors ne pouvant inspirer de défiance, avaient été
-reçus à Longwood, en le demandant seulement au grand maréchal, avaient
-été bien accueillis de Napoléon, et l'avaient intéressé quelques
-instants. Il n'y avait aucun inconvénient à continuer cet état de
-choses. Mais sir Hudson Lowe exigea que toute communication eût lieu
-en vertu de sa permission, et que toute lettre venant de Longwood ou y
-allant, passât par son intermédiaire. Pour diminuer même les occasions
-d'écrire il attacha un fournisseur spécial à la colonie de Longwood,
-et il choisit le propriétaire du pavillon de Briars, où Napoléon avait
-passé quelques semaines.
-
-[En marge: Vive altercation avec le grand maréchal Bertrand.]
-
-[En marge: Incident relatif à lord et lady Moira.]
-
-[En marge: Paroles fort dures adressées par Napoléon à sir Hudson
-Lowe.]
-
-Ces rigueurs nouvelles, auxquelles on ne s'était point attendu,
-irritèrent singulièrement les exilés. Sir Hudson Lowe étant venu faire
-une seconde visite, Napoléon le reçut encore plus froidement que la
-première fois, et le renvoya au grand maréchal Bertrand pour
-s'expliquer avec lui sur l'exécution des règlements. Le grand maréchal
-réclama contre les nouvelles gênes et contre les anciennes, le fit
-avec beaucoup de véhémence, trouva sir Hudson Lowe extrêmement
-opiniâtre, et lui déclara que s'il persistait dans ses intentions,
-Napoléon ne sortirait plus de ses appartements, et que si le défaut
-d'exercice devenait funeste à sa santé, le nouveau gouverneur en
-répondrait devant l'opinion universelle. Sir Hudson Lowe ne se laissa
-point fléchir par ces menaces, affecta de considérer sa conduite comme
-toute naturelle, comme découlant nécessairement de ses instructions,
-et comme devant lui mériter à Longwood un accueil aussi amical que
-celui qu'y recevait l'amiral Cockburn. Avec une pareille manière
-d'entendre les choses, il devait bientôt mettre le comble à la
-brouille déplorable qui depuis valut à son prisonnier tant de
-souffrances, et à lui-même tant de fâcheuses imputations. La flotte de
-l'Inde venait d'arriver. À bord se trouvaient lord Moira, gouverneur
-de l'Inde, et lady Moira, son épouse, tous deux éprouvant un vif désir
-de voir Napoléon. Mais celui-ci ayant déclaré qu'il ne se laisserait
-pas assimiler à un détenu dont on ouvrait ou fermait la prison à
-volonté, et qu'il n'admettrait auprès de sa personne que ceux qui
-auraient demandé son agrément par le grand maréchal Bertrand, lord et
-lady Moira n'osèrent faire une demande sujette en ce moment à tant de
-difficultés. Toutefois, afin de satisfaire leur curiosité toujours
-fort vive, sir Hudson Lowe adressa au maréchal Bertrand une invitation
-à dîner au château de Plantation-House, et il en ajouta une pour
-Napoléon lui-même, disant que si le _général Bonaparte_ la voulait
-bien agréer lady Moira serait très-heureuse de lui être présentée. Il
-n'y avait à vrai dire dans cette démarche qu'un défaut de tact, et
-nullement l'intention d'offenser le glorieux prisonnier. Mais le grand
-maréchal Bertrand fut très-blessé de cette invitation pour lui et pour
-son maître, et Napoléon ne le fut pas moins, car il ne pouvait
-consentir à devenir un objet de curiosité dont le gouverneur de
-Sainte-Hélène disposerait en faveur des hôtes auxquels il voudrait
-faire bon accueil. Sir Hudson Lowe n'en fut pas quitte pour le refus
-du grand maréchal Bertrand. S'étant présenté à Longwood, il fut
-accueilli cette fois autrement qu'avec de la simple froideur. Napoléon
-lui adressa les paroles les plus dures.--Je suis étonné, lui dit-il,
-que vous ayez osé m'adresser l'invitation que le grand maréchal vous a
-renvoyée. Avez-vous oublié qui vous êtes, et qui je suis? Il
-n'appartient ni à vous, ni même à votre gouvernement, de m'ôter un
-titre que la France m'a donné, que l'Europe entière a reconnu, et par
-lequel la postérité me désignera. Que vous et l'Angleterre y
-consentiez ou non, je suis et serai toujours pour l'univers l'empereur
-Napoléon. J'attache donc peu d'importance à vos qualifications. Je
-suis offensé cependant que vous ayez pu espérer m'attirer chez vous,
-et m'offrir à la curiosité de vos hôtes. La fortune m'a abandonné,
-mais il n'est au pouvoir de personne au monde de faire de l'empereur
-Napoléon un objet de dérision.--Toutefois après ces paroles sévères,
-Napoléon se radoucit, et sir Hudson Lowe s'excusa beaucoup sur ses
-intentions, disant que le désir de lord et lady Moira n'était qu'un
-hommage à sa gloire, et qu'il avait voulu savoir seulement si une
-telle rencontre avec des personnages considérables d'Angleterre
-pourrait lui être agréable.--Napoléon écouta ces explications sans les
-admettre ni les rejeter, et renvoya le gouverneur encore un peu plus
-humilié qu'à ses deux premières visites.
-
-[En marge: Départ de l'amiral Cockburn, et regrets qu'il laisse à
-Sainte-Hélène.]
-
-La comparaison entre sir Hudson Lowe et l'amiral Cockburn avait donc
-été tout à fait à l'avantage de ce dernier, qui partit bientôt pour
-l'Angleterre. Avant de s'embarquer, il se rendit à Longwood pour voir
-le grand maréchal, lui présenter ses adieux, lui exprimer ses regrets
-des rigueurs ajoutées à la captivité de Napoléon, et des fâcheux
-rapports établis avec le nouveau gouverneur, dont les intentions,
-assurait-il, n'étaient pas aussi mauvaises qu'on le supposait. Le
-grand maréchal répondit cordialement aux témoignages de l'amiral, le
-supplia de faire connaître à la nation britannique l'état auquel on
-avait réduit le grand homme qui s'était confié à elle, le pressa
-instamment de venir prendre congé de Napoléon, et lui fit de nouvelles
-excuses pour le désagréable incident survenu le jour de la
-présentation de sir Hudson Lowe. Mais l'amiral, susceptible autant que
-généreux, ne voulut pas revoir Napoléon. Il chargea le grand maréchal
-de lui transmettre ses adieux, et de lui bien affirmer que de retour
-en Angleterre il n'y serait point l'ennemi de son malheur.
-Effectivement l'amiral avait conçu pour Napoléon une véritable
-sympathie, et n'avait cessé de dire que de tous les prisonniers de
-Sainte-Hélène c'était le plus doux, le plus facile, et que moyennant
-une explication directe on s'entendait avec lui mieux qu'avec tout
-autre, quand il n'était pas tout à fait impossible de s'entendre.
-
-[En marge: Nouvelle tracasserie au sujet d'une déclaration exigée de
-la part des compagnons d'exil de Napoléon.]
-
-L'amiral Cockburn partit accompagné des regrets de cette colonie
-infortunée. À peine s'était-il éloigné que de nouvelles difficultés
-surgirent. Le ministère britannique avait ordonné qu'on exigeât des
-compagnons de Napoléon un acte de soumission formelle à toutes les
-restrictions imposées à leur liberté, et que ceux qui s'y refuseraient
-fussent renvoyés en Europe. Il avait de plus jugé excessive la dépense
-qui se faisait à Longwood, et qui s'expliquait par la cherté de toutes
-choses à Sainte-Hélène, par le nombre des personnes à nourrir, lequel
-était d'une cinquantaine, entre maîtres et domestiques, maris, femmes
-et enfants. Cette dépense était annuellement d'environ vingt mille
-livres sterling (500,000 francs). Jamais l'amiral Cockburn n'avait
-songé ni à la trouver excessive, ni surtout à en faire la remarque.
-Était-ce le cas en effet de mesurer à l'ancien maître du monde le pain
-amer qu'on jetait dans sa prison? Il semble au contraire qu'en échange
-de la liberté qu'on lui ôtait pour le repos commun, on aurait dû par
-respect de soi-même lui offrir tous les biens matériels. Il n'en fut
-rien pourtant, et maintenant que les tristes passions de 1815 sont
-éteintes, on se demande comment lord Bathurst fut capable d'exiger
-formellement la réduction à 8,000 livres sterling des dépenses de
-Longwood. Au surplus le chiffre n'est rien, la seule pensée de compter
-est tout, et pour son honneur l'Angleterre ne doit pas pardonner une
-telle indignité à ceux qui en ont souillé son histoire.
-
-Nous devons dire que lorsqu'il fallut exécuter cette partie de ses
-instructions, sir Hudson Lowe en sentit l'inconvenance, et manifesta
-un honorable embarras. Quant à la déclaration exigée des membres de la
-colonie, il afficha d'abord une volonté absolue. Il rédigea lui-même
-la pièce qu'ils devaient signer, et dans laquelle Napoléon était
-qualifié de général Bonaparte. C'était les placer dans une position
-des plus pénibles. Que ceux qui tenaient Napoléon en leur puissance
-lui refusassent ses titres, ce pouvait être naturel de leur part. Mais
-que ses compagnons d'infortune dans un acte authentique, signé de leur
-main, se prêtassent à le qualifier d'un autre titre que celui qu'ils
-lui donnaient tous les jours, c'était vouloir les faire concourir à sa
-déchéance. Ils opposèrent donc à la rédaction proposée par sir Hudson
-Lowe une déclaration en tout semblable à la sienne, quant à
-l'engagement formel de se soumettre aux règlements établis à
-Sainte-Hélène, mais différente quant aux titres attribués à Napoléon.
-Le gouverneur leur annonça brutalement que s'ils ne signaient pas la
-déclaration telle qu'il l'exigeait, il les ferait immédiatement
-embarquer pour l'Europe.--Ne signez pas, leur dit Napoléon, et
-laissez-vous embarquer. Je demeurerai seul ici, où j'ai d'ailleurs
-bien peu de temps à vivre, et le monde saura que pour une aussi
-misérable querelle on m'a séparé des derniers amis qui me
-restaient.--Les exilés tinrent bon, et sir Hudson Lowe, qui en
-définitive comprenait tout ce qu'aurait d'odieux un pareil procédé,
-proposa une transaction, c'était de supprimer les titres de général ou
-d'empereur, et de désigner le prisonnier par ses noms propres de
-_Napoléon Bonaparte_, répétant que s'ils refusaient, un bâtiment déjà
-sous voile les emporterait en Europe. Ils se soumirent, sans le dire à
-Napoléon, pour ne pas laisser seul, sans amis, sans un secrétaire,
-sans un domestique, le maître malheureux dont ils avaient voulu
-partager l'infortune.
-
-[En marge: Ignoble querelle au sujet des dépenses de Longwood.]
-
-[En marge: Napoléon veut payer ses dépenses, mais à condition de
-pouvoir faire venir ses fonds au moyen de lettres cachetées.]
-
-Sir Hudson Lowe se montra plus convenable relativement aux dépenses.
-Il est possible que les domestiques attachés à Napoléon et aux trois
-familles qui l'avaient suivi, ne missent pas grand soin à ménager les
-finances anglaises, mais nous le répétons, nous ne comprenons pas
-qu'en Angleterre quelqu'un eût songé à s'en enquérir. Néanmoins sir
-Hudson Lowe osa en parler au grand maréchal Bertrand, et chercha du
-reste à se justifier de telles observations par la production de ses
-instructions, qui fixaient à 8,000 livres sterling (200 mille francs)
-la dépense du général Bonaparte. Le grand maréchal Bertrand répondit
-avec hauteur, qu'il ne savait rien de ce dont le gouverneur venait
-l'entretenir, qu'ils vivaient tous fort mal, que jamais ils n'avaient
-songé ni à se plaindre, ni à s'enquérir de ce que coûtait cette triste
-manière de les faire vivre, qu'ils ne le feraient pas davantage, et
-surtout ne se permettraient jamais d'en parler à leur maître. Sir
-Hudson Lowe insista néanmoins, déclarant qu'il lui était impossible
-d'ordonnancer de telles dépenses. Le grand maréchal confus au dernier
-point, entretint de ce sujet les principaux membres de la colonie
-exilée, et il ne put se dispenser d'en faire part à Napoléon. On
-devine ce que celui-ci dut éprouver de dégoût pour une semblable
-contestation. Il ordonna sur-le-champ de répondre que, malgré
-l'obligation imposée aux nations de nourrir leurs prisonniers, la plus
-pénible à ses yeux des conditions de sa captivité c'était de manger le
-pain de l'Angleterre; que son désir avait toujours été de vivre lui et
-ses amis à ses propres dépens; qu'il le désirait encore, et que si on
-lui permettait de communiquer avec l'Europe au moyen de lettres
-cachetées, il avait une famille et des amis qui ne le laisseraient pas
-dans l'indigence, et que le gouvernement britannique serait déchargé
-même des 8,000 livres sterling auxquelles il voulait limiter les
-dépenses de Longwood. On s'explique sans doute le motif de cette
-réponse. Bien que les membres de la famille de Napoléon, et notamment
-sa mère, son oncle, le prince Eugène, fussent en mesure et tout à fait
-en disposition de pourvoir à ses besoins, il n'aurait pas consenti à
-recourir à eux, et il aurait puisé dans la caisse de M. Laffitte, où
-ses fonds étaient déposés, pour subvenir à ses dépenses. Mais il
-craignait de dévoiler l'existence de ce dépôt, prévoyant qu'il serait
-séquestré comme tous les biens des Bonaparte en France.
-
-[En marge: On n'y consent point, et Napoléon fait fondre son
-argenterie pour payer ses dépenses.]
-
-En recevant cette réponse, sir Hudson Lowe déclara qu'il transmettrait
-les lettres de Napoléon à ses banquiers, mais ouvertes comme
-l'exigeaient les instructions de lord Bathurst, et il insista pour que
-la dépense fût réduite, ou que Napoléon y pourvût de ses deniers.
-Révolté de ce nouveau genre de persécution, Napoléon ordonna à
-l'intendant de sa maison, Marchand, de choisir dans son argenterie la
-partie dont il pourrait se passer, de la faire briser, pour que l'on
-ne trafiquât point du mobilier qui lui avait appartenu, et de
-l'envoyer à James-Town afin de payer les fournisseurs. Cette manière
-de répondre causa au gouverneur une grande confusion, car les
-habitants de James-Town apprenant à quelle extrémité le prisonnier de
-Longwood était réduit, furent honteux des procédés de leur
-gouvernement. Pour atténuer ce sentiment qui s'exprimait très-haut,
-sir Hudson Lowe fit dire par ses affidés que Napoléon regorgeait
-d'argent, et qu'il pourrait solder sa dépense sans recourir à cette
-misère d'apparat. Le récit qui précède a déjà éclairci les faits.
-Napoléon avait apporté avec lui 350 mille francs en or environ, et ses
-compagnons d'exil en avaient 200 mille à peu près. Il appelait cela sa
-réserve, et il ne voulait pas se priver de cette dernière ressource,
-sur laquelle il prenait de temps en temps soit de quoi faire une
-aumône, soit de quoi payer un service. Ne voulant ni toucher à cette
-somme, qui du reste eût bientôt disparu, ni fournir une preuve
-matérielle du dépôt existant chez M. Laffitte, il fallait bien qu'il
-eût recours à son argenterie. Elle était considérable d'ailleurs, et
-au delà de ses besoins. Marchand, qui veillait soigneusement à tous
-les détails de sa maison, avait eu le temps de la prendre à l'Élysée,
-de l'expédier à Rochefort, et elle pouvait fournir des suppléments en
-attendant que la rougeur montât au front de sir Hudson Lowe ou de lord
-Bathurst.
-
-[En marge: Cette déplorable contestation tombe peu à peu d'elle-même.]
-
-[En marge: Arrivée de sir Pulteney Malcolm, chargé de commander la
-station navale.]
-
-[En marge: Aimable caractère de cet officier.]
-
-[En marge: Son succès auprès de Napoléon, et ses bons rapports avec
-lui.]
-
-[En marge: Essai de réconciliation entre Napoléon et sir Hudson Lowe,
-tenté par le nouvel amiral.]
-
-Confus cependant d'élever une telle contestation, sir Hudson Lowe
-annonça qu'il prendrait sur lui de laisser provisoirement à 12 mille
-livres sterling (300,000 francs) le crédit fixé à 8 mille par lord
-Bathurst, et de demander de nouveaux ordres à ce sujet. Les envois
-d'argenterie cessèrent alors, et cette cause d'ignoble tracasserie
-disparut. En ce moment un nouvel amiral était venu remplacer l'amiral
-Cockburn dans le commandement non pas de l'île, mais de la station
-navale. Ce nouvel amiral était sir Pulteney Malcolm, personnage d'un
-caractère élevé, et dont la bonté de coeur rayonnait sur un aimable
-visage. Arrivé à Sainte-Hélène il se fit présenter à Napoléon, en
-observant toutes les convenances envers l'auguste captif, et dès le
-premier abord réussit à lui plaire. Sa dignité douce, sa commisération
-respectueuse, produisirent un effet immédiat sur la nature vive et
-sensible de Napoléon, et gagnèrent son coeur. Napoléon le traita tout
-de suite en ami, et devint pour lui aussi doux qu'expansif. Sir
-Malcolm renouvela fréquemment ses visites, et Napoléon voulut qu'il
-fût introduit dès qu'il paraîtrait, sans recourir à une étiquette à
-laquelle il ne tenait que pour se faire respecter de ses gardiens. Sir
-Malcolm, qui s'était aperçu que l'une des plus grandes souffrances de
-Napoléon était de manquer d'ombre (car les maigres gommiers composant
-le bois de Longwood ne lui en procuraient guère), envoya chercher à
-bord de ses vaisseaux une vaste et belle tente, et la fit dresser par
-ses matelots tout près des bâtiments de Longwood. Napoléon fut
-extrêmement touché de cette attention délicate, et vint souvent
-prendre ses repas ou se livrer au travail sous la tente de sir
-Malcolm. Celui-ci, ne négligeant aucun moyen d'adoucir le sort des
-exilés, crut qu'une manière certaine d'y contribuer, serait d'opérer
-un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson Lowe, et d'améliorer
-ainsi non pas les instructions de lord Bathurst, mais au moins leur
-exécution. Il en parla à Napoléon, lui dit que les instructions de
-lord Bathurst étaient effectivement peu convenables, que sir Hudson
-Lowe, obligé de s'y conformer, n'avait pas été maître d'épargner
-certaines tracasseries aux habitants de Longwood; qu'il n'était ni
-méchant, ni malintentionné, qu'il partageait avec le gouvernement
-britannique et tous les gouvernements européens la terreur d'une
-évasion semblable à celle de l'île d'Elbe; qu'il perdait l'esprit à
-cette seule pensée, qu'il fallait le lui pardonner, qu'en le voyant,
-en l'accueillant bien, en s'expliquant franchement avec lui, on le
-rassurerait, on l'adoucirait, et qu'il en résulterait des rapports
-meilleurs, une vie moins tourmentée pour les habitants de
-Longwood.--Vous vous trompez, répondit Napoléon à l'obligeant
-médiateur. Je me connais en fait d'hommes, et la figure de sir Hudson
-ne peut être que l'expression d'un mauvais coeur. Je me connais aussi
-en fait d'évasion, mais je ne songe à aucune entreprise de ce genre,
-par deux raisons: parce qu'une évasion est impossible, et parce
-qu'elle ne me conduirait à rien. Il n'y a plus de place pour moi dans
-le monde, et je ne puis aspirer qu'à finir ici ma vie, qui ne saurait
-être longue, et à m'occuper de consigner quelques souvenirs pour
-l'édification de la postérité. Si je fais perdre la raison à mes
-ennemis, je ne la perds pas aussi facilement qu'eux, et je ne cherche
-pas à me dérober à leur main de fer, mais à leurs outrages. Qu'on me
-laisse mourir sans m'offenser, je ne demande pas davantage à vos
-compatriotes. Je ne gagnerai rien à une nouvelle entrevue avec sir
-Hudson Lowe. Tout maître de moi que je suis lorsqu'il le faut,
-l'aspect de cet homme révolte mes yeux, excite ma langue, et je ne
-pourrais l'admettre en ma présence sans inconvénient.--Sir Malcolm ne
-se découragea point, et insista pour que Napoléon reçût sir Hudson
-Lowe, qui désirait le voir, et sollicitait cette faveur avec un désir
-sincère de conciliation.
-
-[En marge: Nouvelle entrevue dans le but d'amener un accommodement.]
-
-[En marge: Napoléon, ne pouvant se contenir, offense gravement sir
-Hudson Lowe, qui se retire pour ne plus reparaître à Longwood.]
-
-Napoléon se rendit à des instances dont l'intention était si amicale,
-et consentit à recevoir le gouverneur, mais en présence de sir
-Malcolm, afin qu'il y eût un témoin de l'entrevue. Sir Hudson Lowe
-arriva en effet à Longwood accompagné de l'amiral, et se présentant
-avec un certain embarras à son fier prisonnier. Napoléon l'accueillit
-poliment, et le laissa s'étendre en explications justificatives sur
-les procédés dont on se plaignait à Longwood. Il répondit d'abord sans
-amertume et d'un ton presque conciliant; mais la question des
-dépenses, qui était récente et plutôt abandonnée que résolue, ayant
-été maladroitement soulevée par le gouverneur, il cessa de se modérer,
-et éclata sur-le-champ en propos d'une extrême dureté.--Je suis
-étonné, monsieur, lui dit-il, que vous osiez aborder avec moi un sujet
-pareil. Je ne suis pas accoutumé à m'occuper de ce qui se passe dans
-mes cuisines. S'il vous convient d'y regarder, faites-le, et ne m'en
-parlez point. Si je n'avais ici des femmes, des enfants, condamnés
-comme moi à un lointain exil, je serais allé m'asseoir à la table des
-officiers du 53e, et ces braves gens n'auraient pas refusé de partager
-leur repas avec l'un des plus vieux soldats de l'Europe. Mais j'ai ici
-à nourrir plusieurs familles qui sont aussi impatientes que moi de ne
-plus rien devoir à l'indigne gouvernement qui nous opprime. Que je
-puisse écrire en Europe sans être obligé de vous prendre pour
-confident, et ma famille, la France elle-même, ne laisseront manquer
-de pain ni moi, ni les amis qui ont bien voulu s'associer à mes
-malheurs.--Après ces paroles, Napoléon, emporté par la colère, permit
-à peine au gouverneur de proférer quelques mots, puis, s'adressant à
-l'amiral seul, ne parlant de sir Hudson Lowe qu'à la troisième
-personne, il eut le tort de se laisser aller à de véritables outrages.
-L'amiral cherchant à excuser les procédés du gouverneur par ses
-instructions, Napoléon répondit qu'il y avait des missions que les
-gens d'honneur n'acceptaient point, que d'ailleurs sir Hudson Lowe
-n'était pas un vrai militaire, et qu'il avait plus souvent tenu la
-plume de l'officier d'état-major que l'épée du soldat.--À ces derniers
-mots, sir Hudson Lowe, qui eut le mérite de se contenir et de
-respecter dans son prisonnier la plus grande infortune du siècle, le
-quitta en frémissant, et en déclarant qu'il ne remettrait plus les
-pieds à Longwood.
-
-À peine était-il sorti que Napoléon, honteux d'avoir été si peu maître
-de lui, s'excusa auprès de sir Pulteney Malcolm, dit qu'il ne se
-serait point livré à de tels emportements si le gouverneur n'avait
-commis la maladresse de parler de cette ignoble affaire des dépenses,
-qu'il s'attendait bien que l'entrevue tournerait mal, que la figure de
-sir Hudson Lowe produisait sur lui une impression qu'il ne pouvait pas
-dominer, qu'il avait eu tort, qu'il le reconnaissait, et il ajouta
-cette parole, qui corrigeait sa faute: Je n'ai qu'une excuse, monsieur
-l'amiral, une seule, c'est de n'être plus aux Tuileries. Je ne me
-pardonnerais pas l'outrage que j'ai fait à sir Hudson Lowe, si je
-n'étais dans ses fers.--
-
-[En marge: Fin de l'année 1816, et monotonie de l'existence de
-Napoléon.]
-
-[En marge: Son besoin de mouvement, d'espace et de verdure.]
-
-[En marge: Napoléon est persuadé qu'on l'a envoyé à Sainte-Hélène pour
-l'y faire mourir.]
-
-Après ces agitations qui remplirent une partie de l'année 1816, la vie
-de Napoléon rentra dans la monotonie dont elle ne devait guère
-s'écarter jusqu'à sa mort, et qui n'était interrompue quelquefois que
-par des souffrances. Ses habitudes étaient toujours les mêmes. N'ayant
-qu'un sommeil fréquemment interrompu, surtout quand il s'était couché
-de bonne heure faute de pouvoir occuper ses soirées, il se levait,
-lisait, dictait s'il avait Marchand à portée, se recouchait en
-changeant de lit, cherchait ainsi le sommeil qui le fuyait, montait à
-cheval dès que le soleil éclairait le plateau de Longwood, et
-recommençait à tourner dans ce qu'il appelait _le cercle de son
-enfer_. Cette promenade constamment répétée lui devenait chaque jour
-plus désagréable, car pour en franchir les limites il aurait fallu
-traîner après lui le malheureux officier attaché à sa garde. Le
-plaisir même qu'il avait à entretenir quelques voisins, tels que le
-vieux nègre qui cultivait un champ près de lui, la veuve et ses deux
-filles qui lui apportaient des fleurs, était gâté par la crainte de
-les compromettre en excitant l'ombrageuse défiance du gouverneur. À
-peine osait-il faire un peu de bien autour de lui, de peur de passer
-pour préparer les complices d'une évasion chimérique. Ces gênes
-agissant sur une organisation irritable, qui ne savait se dominer que
-dans les grands dangers, le condamnaient à une vraie torture.--Ah,
-disait-il à M. de Las Cases, que ne sommes-nous libres aux bords de
-l'Ohio ou du Mississipi, entourés de nos familles et de quelques
-amis!... Sentez-vous quel plaisir nous aurions à parcourir sans fin et
-de toute la vitesse de nos chevaux ces vastes forêts d'Amérique? Mais
-ici, sur ce rocher, _c'est à peine s'il y a de quoi faire un temps de
-galop_.--Puis rentrant au moment où les rayons du soleil tropical
-brûlaient son front, il se réfugiait sous la tente de sir Malcolm;
-mais sous cette ombre sans charme, _un chêne, un chêne_, s'écriait-il,
-et il demandait avec passion qu'on lui rendît le feuillage de ce bel
-arbre de France!...--Revenu de sa promenade à cheval, Napoléon se
-remettait au lit, tâchait de retrouver grâce à la fatigue un
-complément de sommeil, puis se baignait longuement, habitude qui lui
-devint bientôt funeste en l'affaiblissant, mais qui lui plaisait,
-parce qu'elle diminuait une douleur au côté qu'il éprouvait dès lors,
-et qui était le premier signe de la maladie dont il devait mourir.
-Ensuite il travaillait, lisait, dictait, reprenait en un mot les
-occupations que nous avons déjà décrites, et finissait la journée avec
-ses amis, en faisant des lectures en commun, ou en continuant les
-récits de sa vie toujours écoutés avec la même avidité. Et ces
-journées n'étaient pas les plus tristes de sa cruelle existence,
-cruelle pour tout homme, mais particulièrement pour celui qui avait
-passé sa vie à remuer le monde. Il y avait des jours, et c'étaient les
-plus fréquents, où soufflait le vent du Cap, vent sec, aigre, agissant
-d'une manière douloureuse sur le système nerveux, couchant vers la
-terre plantes et arbres, empêchant même l'herbe de pousser, de façon
-que sur ce rocher, entouré des brouillards de l'Océan, on était tour à
-tour plongé dans une humidité pénétrante, ou placé dans un courant
-d'air continu et dévorant. Quand ce vent régnait, Napoléon se
-renfermait, ne prenait plus l'air, tombait dans une profonde
-tristesse, et se demandait si en lui assignant cet affreux séjour on
-n'avait pas eu l'intention perfide d'abréger sa vie. En apprenant
-surtout que près de lui se trouvait, dans une vallée fraîche et bien
-abritée, l'agréable château de Plantation-House, il se confirmait dans
-cette amère persuasion.--Si on voulait ma mort, disait-il, pourquoi
-ne pas me traiter comme Ney! une balle dans la tête y eût suffi. Mais
-l'Europe est aussi haineuse que l'émigration, et elle n'a pas le même
-courage. Elle n'aurait pas osé me tuer, et elle ose me faire mourir
-lentement...--Napoléon se trompait: l'Europe voulait avant tout le
-garder, et dans cette préoccupation elle ne cherchait guère à savoir
-si les précautions prises pour assurer sa garde étaient conciliables
-avec l'intérêt de sa santé. Elle n'y songeait même pas, et laissait ce
-soin à l'Angleterre qui n'y songeait pas davantage, et s'en remettait
-à un ministre anglais, lequel s'en remettait à un subalterne, tour à
-tour effrayé de sa responsabilité ou irrité par les offenses de ses
-prisonniers. Lord Bathurst, comme nous l'avons dit, avait eu
-l'insouciance coupable de ne pas exiger de la Compagnie des Indes
-l'abandon de Plantation-House, et sir Hudson Lowe n'avait pas la
-délicatesse de l'offrir, aimant mieux le garder pour sa famille[31].
-Il y avait donc en tout cela des motifs moins pervers, mais plus bas
-peut-être que ceux que supposait Napoléon. On ne voulait pas
-l'assassiner, mais on le laissait tuer peu à peu par des subalternes,
-faute de penser à lui autrement que pour en avoir peur.
-
-[Note 31: Nous ne calomnions pas ici sir Hudson Lowe, qui dans une de
-ses dépêches dit que s'il y avait eu dans l'île une habitation
-convenable pour lui et sa famille, il se serait empressé de céder
-Plantation-House à Napoléon. C'est l'aveu qu'il faisait passer ses
-commodités personnelles avant celles de son prisonnier, qui certes
-aurait bien dû mériter la préférence sur le général Lowe et même sur
-sa famille, quelque intéressante qu'elle fût.]
-
-[En marge: Soirées de Longwood.]
-
-Sir Hudson Lowe avait apporté avec lui du bois pour construire une
-nouvelle habitation, des meubles, des livres. Ce n'étaient pas des
-bois, mais de solides matériaux qu'il aurait fallu pour se garantir
-contre une température tour à tour humide ou brûlante. Napoléon
-repoussa tout ce qu'on lui offrit, excepté les livres, et en déplorant
-le triste choix qu'on avait fait, il en prit un certain nombre qu'il
-dévorait, et qui devenaient le soir le sujet de ses entretiens. Les
-soirées de Longwood, quoique si tristes, étaient, pour ainsi dire,
-tout illuminées de son esprit. C'étaient tantôt des conversations
-piquantes, presque gaies (rarement toutefois), tantôt des entretiens
-élevés, même sublimes, et malheureusement fort au-dessus de ses
-auditeurs, sur l'histoire, la guerre, les sciences et les lettres.
-Parfois il jouait avec les enfants de madame Bertrand et de madame de
-Montholon, leur faisait réciter des fables de La Fontaine, regrettait
-qu'il y eût dans cette lecture tant de profondeurs perdues pour eux,
-puis trouvant toujours l'argument qui convenait à chaque sujet, à
-chaque interlocuteur, adressait à ces enfants les raisonnements les
-plus capables de les persuader. L'un des fils de madame de Montholon
-se plaignant qu'on l'obligeât à travailler tous les jours, Napoléon
-lui disait: Mon ami, manges-tu tous les jours?--Oui, Sire.--Eh bien,
-puisque tu manges tous les jours, il faut travailler tous les
-jours.--Puis laissant les enfants, son génie s'envolait sur les plus
-hauts sommets de la politique et de la philosophie.
-
-[En marge: Admirables entretiens de Napoléon.]
-
-[En marge: Ce qu'il pense du _Dictionnaire des girouettes_.]
-
-[En marge: Son dégoût pour ce livre.]
-
-[En marge: Napoléon dit qu'il a été _abandonné_, mais point _trahi_.]
-
-[En marge: Noble indulgence de son langage.]
-
-[En marge: On n'obtient des vertus de la part des hommes qu'en leur en
-supposant.]
-
-Parmi les livres apportés à Sainte-Hélène on avait compris des
-pamphlets du temps, qu'on avait supposés propres à l'intéresser. Il y
-en avait contre lui, il y en avait aussi contre ses adversaires. Dans
-le nombre se trouvait le _Dictionnaire des girouettes_, qui, après
-1815, obtint un grand succès, parce qu'il stigmatisait la mobilité des
-contemporains, si pressés de passer d'un gouvernement à l'autre afin
-de conserver leurs positions. Ce livre, écrit par des adversaires des
-Bourbons, plaisait naturellement à de pauvres exilés voyant avec une
-vive satisfaction qu'on châtiât ceux qui, au lieu d'être comme eux sur
-le rocher de Sainte-Hélène, remplissaient les salons des Tuileries,
-occupés à désavouer l'usurpation qu'ils avaient servie, et à célébrer
-la légitimité qu'ils avaient combattue. Napoléon sourit le premier
-jour, puis n'y tenant plus, saisit le livre et le jeta de côté.--C'est
-un livre détestable, s'écria-t-il, avilissant pour la France,
-avilissant pour l'humanité! S'il était vrai, la Révolution française
-qui a cependant inauguré les plus généreux principes, n'aurait fait de
-nous tous, nobles, bourgeois, peuple, qu'une troupe de misérables.
-Tout cela est faux et injuste. Prenez les guerres de religion en
-France, en Angleterre, en Allemagne, vous y trouverez de ces
-changements intéressés, en aussi grand nombre et par d'aussi petits
-motifs. Henri IV en a vu autant que moi et que Louis XVIII. La Fronde
-en a offert bien d'autres, et certes la France qui, quelques années
-après, gagnait les batailles de Rocroy et des Dunes, qui produisait
-_Polyeucte_, _Athalie_, les _Oraisons funèbres_ de Bossuet, n'était
-point avilie. Gardez-vous du vulgaire plaisir qu'on goûte en voyant
-ses adversaires châtiés, car soyez assurés que l'arme qu'on emploie
-est une arme à double tranchant, et qui peut se retourner contre
-vous...--Et comme on disait à Napoléon que ces hommes qu'il voulait
-excuser l'avaient _trahi_, Non, répondait-il, ils ne m'ont point
-trahi, ils m'ont _abandonné_, et c'est bien différent. Il y a moins de
-traîtres que vous ne croyez, et il y a en revanche quantité de gens
-faibles, vaincus par les circonstances cent fois plus fortes
-qu'eux...--Napoléon comprenait, sans le dire, que ces hommes, épuisés
-par l'abus qu'il avait fait de leurs forces, avaient fini par
-succomber à la fatigue, et par aller chercher sous de nouveaux maîtres
-le prix des services très-réels qu'ils avaient rendus à la
-France.--Fouché, ajoutait Napoléon, est le seul vrai traître que j'aie
-rencontré. Marmont lui-même, le malheureux Marmont, qui m'a fait plus
-de mal que Fouché, n'était pas un traître. La vanité, l'espérance d'un
-grand rôle, l'ont séduit, et il a cru en m'abandonnant, en m'ôtant les
-moyens d'accabler la coalition dans Paris, sauver la France d'une
-affreuse catastrophe. Mais il ne m'a pas trahi comme Fouché.--Ses
-auditeurs, étonnés de tant d'indulgence, demandaient à Napoléon
-comment en 1815, reconnaissant que Fouché le trahissait, il l'avait
-laissé faire.--La question ne dépendait pas, répondait-il, de la
-conduite d'un homme, quelque important qu'il fût. Elle dépendait d'une
-bataille gagnée ou perdue, et si avant cette épreuve décisive j'avais
-fait un éclat tel que de mettre Fouché en accusation, j'aurais ébranlé
-mon gouvernement. Je devais patienter, attendre, en laissant voir à
-Fouché que j'avais les yeux ouverts. Il s'est vengé de mon indulgence
-méprisante, mais après Waterloo, même sans un homme aussi dangereux
-que Fouché, j'étais perdu... Les traîtres, répétait Napoléon, sont
-plus rares que vous ne le croyez. Les grands vices, les grandes
-vertus, sont des exceptions. La masse des hommes est faible, mobile
-parce qu'elle est faible, cherche fortune où elle peut, fait son bien
-sans vouloir faire le mal d'autrui, et mérite plus de compassion que
-de haine. Il faut la prendre comme elle est, s'en servir telle quelle,
-et chercher à l'élever si on le peut. Mais soyez-en sûrs, ce n'est pas
-en l'accablant de mépris qu'on parvient à la relever. Au contraire il
-faut lui persuader qu'elle vaut mieux qu'elle ne vaut, si on veut en
-obtenir tout le bien dont elle est capable. À l'armée, on dit à des
-poltrons qu'ils sont des braves, et on les amène ainsi à le devenir.
-En toutes choses il faut traiter les hommes de la sorte, et leur
-supposer les vertus qu'on veut leur inspirer...--
-
-[En marge: Conseil de ne pas trop se défier des hommes.]
-
-[En marge: Opinion de Napoléon sur la violation du secret des
-lettres.]
-
-Ce sujet conduisait Napoléon à un autre, sur lequel il déployait la
-même philosophie pratique, et la même élévation de vues.--C'est
-faiblesse, et non pas profondeur, disait-il, que de se trop méfier des
-hommes. On arrive ainsi à douter de tous, à ne plus savoir de qui se
-servir, et on perd souvent des instruments fort utiles. Ajoutez que si
-on aperçoit chez vous cette disposition, chacun cherche à l'exciter à
-son profit. Si j'avais écouté, disait-il, les discours de mes
-serviteurs, je n'aurais vu que des lâches à l'armée, ou des infidèles
-à l'intérieur. Ici même, mes amis, vous êtes bien peu nombreux, bien
-obligés de vous sourire mutuellement, eh bien! je ne vous en crois
-pas quand vous parlez de l'un d'entre vous, et j'ai raison. (Napoléon
-faisait allusion à certaines divisions naissantes, qui commençaient à
-troubler son repos.) Non, continuait-il, il ne faut jamais en croire
-les hommes les uns sur les autres. Lannes est mort pour moi en héros,
-et souvent il tenait des propos tels qu'il aurait fallu, si je les
-avais pris au sérieux, le poursuivre comme coupable de haute
-trahison..... C'est là ce qui, après une longue expérience, m'a porté
-à considérer la violation du secret des lettres comme inutile et
-dangereuse. Ce qu'on trouve dans les correspondances, ce ne sont pas
-les conspirations, car personne ne conspire par la poste, ce sont les
-propos de l'oisiveté, de la rancune, de la malveillance. Qui voudrait
-entendre sur son compte tous les propos de ses amis, même les
-meilleurs? Bien fou, bien imprudent, serait celui qui ferait un pareil
-essai, quand même il le pourrait. Il prendrait en haine ses amis les
-plus vrais. Nous sommes en effet si légers, quand il s'agit de parler
-les uns des autres! Eh bien, si on apprend les propos qui ont été
-tenus, on en veut mortellement à des gens auxquels souvent il ne
-faudrait vouloir que du bien. Lire les lettres, c'est assister aux
-conversations de tout le monde, et il en résulte des préventions, des
-injustices, qui sont un mal non pour les autres, mais pour soi.
-Gouvernement, on se prive d'instruments précieux; simple individu, on
-convertit en inimitiés sérieuses des amitiés, légères sans doute dans
-leur langage, mais sincères dans leur attachement. Mieux vaut ne pas
-savoir tout ce qui se dit, car quelque force qu'on ait, il y a des
-propos qu'on a de la peine à pardonner, et le moyen le plus sûr de les
-pardonner, c'est de les ignorer.--
-
-[En marge: Manière de considérer la calomnie.]
-
-[En marge: Grandes calomnies dont Napoléon avait été l'objet.]
-
-[En marge: Comment il y répond.]
-
-Une autre fois, prenant en main quelques-uns des horribles pamphlets
-publiés contre lui en Angleterre, Napoléon parcourait la série des
-grandes calomnies dont il avait été l'objet.--À entendre mes ennemis,
-disait-il, c'était moi qui avais assassiné Kléber en Égypte, brûlé la
-cervelle à Desaix à Marengo, étranglé Pichegru dans son cachot...
-Kléber, s'écriait-il, Desaix, Pichegru!... Je faisais un cas immense
-de Kléber malgré ses défauts. Il aimait beaucoup trop les plaisirs, et
-avait quelquefois un dangereux laisser-aller, mais il était passionné
-pour la gloire des armes, et sur le champ de bataille il se montrait
-homme de guerre du premier ordre. Sa mort m'a fait perdre l'Égypte, et
-je l'aurais assassiné!... Desaix était un ange, c'est l'homme qui m'a
-le plus aimé et que j'ai le plus aimé. Son arrivée a sauvé la bataille
-de Marengo, et je l'aurais frappé au moment d'un service qui m'en
-promettait tant d'autres!... Pichegru était peut-être le mieux doué
-des généraux de la République sous le rapport de l'intelligence. Il
-avait été l'un de mes maîtres à Brienne, et j'en avais conservé un tel
-souvenir que jamais je n'ai pu me défendre à son égard d'un sentiment
-de profonde commisération. Pourtant il avait commis à la tête de son
-armée des actes criminels, pour lesquels Moreau l'avait dénoncé. Ah!
-le malheureux, il s'était fait assez de tort à lui-même sans que
-j'eusse à m'en mêler, et c'est parce qu'il le sentait qu'il avait
-voulu détruire sa personne, après avoir détruit sa gloire. Eh bien,
-c'est moi qui les avais frappés tous les trois!... Le trait essentiel
-de la calomnie ce n'est pas seulement d'être méchante, c'est d'être
-absurde. La méchanceté est une passion si violente qu'elle aboutit
-bien vite à la stupidité. Quand on est jeune, ardent, fier, on bondit
-en apprenant ce qu'elle dit, et on se révolte. Avec le temps on s'y
-fait, et on ne souhaite plus qu'une chose, c'est que la calomnie
-dépasse toutes les bornes, car alors c'est elle qui vous justifie, et
-vous venge!--Napoléon prenait un à un les actes les plus défigurés de
-sa vie, notamment le prétendu empoisonnement des pestiférés de Jaffa,
-et les réduisait à la vérité. Pour ce qui s'était passé à Jaffa, il
-disait que, forcé de battre en retraite, et ne pouvant emmener, sans
-donner la peste à l'armée, une vingtaine de pestiférés dont les Arabes
-allaient couper la tête, il avait dit à Desgenettes qu'il serait
-peut-être plus humain de leur administrer de l'opium, à quoi celui-ci
-avait spirituellement répondu _que son métier était de les guérir, non
-de les tuer_. Mais il ajoutait que presque tous étaient morts avant
-qu'on eût décampé, que cinq ou six au plus étaient restés, lesquels
-n'avaient point avalé d'opium, et que les propos indignes colportés à
-ce sujet avaient été l'oeuvre d'un infirmier chassé de l'armée pour
-avoir fraudé les médicaments.
-
-[En marge: Manière dont Napoléon s'exprimait au sujet de la
-catastrophe de Vincennes.]
-
-Napoléon traitait donc avec une hautaine tranquillité ces atroces
-calomnies. Il était un sujet, on le devine, sur lequel il se montrait
-aussi hautain mais moins tranquille, c'était la catastrophe de
-Vincennes. Il en parlait moins, mais il en parlait, et on sentait
-qu'il se roidissait contre ce souvenir. À la différence de tous ceux
-qui avaient contribué à ce déplorable événement, il ne niait rien, et
-avouait tout.--Les princes de Bourbon, disait-il, en voulaient à ma
-vie, et il est hors de doute, pour quiconque a lu le procès de
-Georges, que plusieurs d'entre eux avaient le secret des projets
-d'assassinat formés contre ma personne. Le duc d'Enghien, placé à une
-lieue de la frontière, attendait au moins le renouvellement des
-hostilités pour reprendre les armes contre la France, et à tous les
-titres, d'après les lois de tous les temps, il méritait le châtiment
-que je lui ai infligé. _Mon sang après tout n'était pas de boue_, et
-j'avais bien le droit de le défendre contre ceux qui voulaient le
-verser, surtout lorsque dans ma personne je défendais la France, son
-repos, sa prospérité, sa gloire! J'ai frappé, on m'en avait donné le
-droit, et je le ferais encore!--
-
-[En marge: Faiblesse de ses explications.]
-
-En s'exprimant avec cette véhémence, Napoléon décelait lui-même le
-trouble de sa conscience. Son droit de se défendre étant admis (et
-jamais en effet on ne défendit sur les trônes de la terre plus noble
-tête que la sienne), il oubliait qu'il fallait se défendre selon les
-lois; que le duc d'Enghien fut saisi sur le territoire étranger, que
-transporté de vive force sur le territoire français, les lois furent
-violées à son égard de plus d'une manière, dans les formes suivies par
-la commission, et surtout dans l'exécution immédiate; que même lorsque
-la loi vous a régulièrement livré un ennemi, il reste à consulter la
-politique, qui conseille souvent l'indulgence, et qu'en ce genre tout
-ce qu'elle conseille elle le commande, car il faut non-seulement
-l'excuse de la légalité, il faut aussi celle de la nécessité pour
-laisser couler le sang humain; que la mort du duc d'Enghien, loin de
-servir le gouvernement consulaire, lui causa un tort incalculable en
-contribuant à l'engager envers l'Europe dans des voies de violence;
-qu'enfin, dans ces occasions, la considération des personnes est de
-grande importance aussi, et que pour le vainqueur de Rivoli, le
-descendant du vainqueur de Rocroy aurait dû être sacré.
-
-[En marge: Napoléon se regardait comme le plus innocent de tous les
-fondateurs de dynastie.]
-
-[En marge: Ce qu'il y avait de vrai dans cette assertion.]
-
-Passant vivement sur ce sujet Napoléon aimait à considérer l'ensemble
-de son règne, et il disait qu'en consultant les annales du monde, en
-prenant l'histoire des fondateurs de dynastie, on n'en trouvait pas de
-plus innocent que lui. Effectivement il n'en est pas à qui l'histoire
-ait moins à reprocher, sous le rapport des moyens employés pour
-écarter des parents ou des rivaux, et il est certain qu'excepté les
-champs de bataille, où l'effusion du sang humain fut immense, personne
-n'avait moins versé de sang que lui, ce qui était dû à son caractère
-personnel, et surtout aux moeurs de son temps. Se comparant à
-Cromwell, Je suis monté, disait-il souvent, sur un trône vide, et je
-n'ai rien fait pour le rendre vacant. Je n'y suis arrivé que porté par
-l'enthousiasme et la reconnaissance de mes contemporains.--Cette
-assertion était rigoureusement vraie. Pourtant de ce trône, où il
-avait été porté par une admiration si unanime, Napoléon était tombé
-avec autant d'éclat qu'il y était monté. Certes la trahison, qu'il
-niait lui-même, ne pouvait être une explication de cette chute; il
-fallait la chercher dans ses fautes, et sur ces fautes il était
-quelquefois sincère, quelquefois sophistique, selon que les aveux à
-faire coûtaient plus ou moins à son orgueil. Suivant la loi commune,
-là où il manquait d'excuses, il s'efforçait d'en trouver dans des
-subtilités ou des inexactitudes de fait, dont il prenait l'habitude,
-sans qu'on pût démêler s'il y croyait ou n'y croyait pas.
-
-[En marge: Comment Napoléon s'expliquait sur les six grandes fautes
-politiques qui avaient amené sa chute.]
-
-Nous avons, en racontant la chute de l'Empire en 1814, présenté le
-tableau résumé des fautes qui avaient amené cette chute, et qui selon
-nous se réduisaient à six. Elles avaient consisté,
-
-La première, à sortir en 1803 de la politique forte et modérée du
-Consulat, à rompre la paix d'Amiens, et à se jeter sur l'Angleterre,
-qu'il était si difficile d'atteindre;
-
-La seconde, après avoir soumis le continent en trois batailles,
-Austerlitz, Iéna, Friedland, à n'être pas rentré en 1807 dans la
-politique modérée, et au lieu de chercher à réduire l'Angleterre par
-l'union du continent contre elle, à profiter au contraire de
-l'occasion pour essayer la monarchie universelle;
-
-La troisième, à faire reposer à Tilsit cette monarchie universelle sur
-la complicité intéressée de la Russie, complicité qui ne pouvait être
-durable que si elle était payée par l'abandon de Constantinople;
-
-La quatrième, à s'enfoncer en Espagne, gouffre sans fond où étaient
-allées s'abîmer toutes nos forces;
-
-La cinquième, à ne pas essayer de venir à bout de cette guerre par la
-persévérance, et à chercher en Russie la solution qu'on ne trouvait
-pas dans la Péninsule, ce qui avait amené la catastrophe inouïe de
-Moscou;
-
-La sixième enfin et la plus funeste, après avoir ramené à Lutzen et
-Bautzen la victoire sous nos drapeaux, à refuser la paix de Prague,
-qui nous aurait laissé une étendue de territoire bien supérieure à
-celle que la politique permettait d'espérer et de désirer.
-
-Il est inutile de dire que dans les profonds ennuis de sa captivité,
-Napoléon reproduisant ses souvenirs à mesure que les hasards de la
-conversation les réveillaient, ne discutait pas méthodiquement les
-actes principaux de son règne, comme nous avons essayé de le faire. Il
-touchait tantôt à un sujet, tantôt à un autre, cherchant d'autant plus
-à s'excuser qu'il était moins excusable.
-
-[En marge: Première faute.]
-
-Quant à ses emportements envers l'Angleterre et à la rupture de la
-paix d'Amiens, il disait que la fameuse scène à lord Whitworth avait
-été fort exagérée, et que le refus du ministère britannique d'évacuer
-Malte était intolérable, oubliant que par l'ensemble de ses actes il
-avait créé une situation menaçante, dont les Anglais avaient profité
-pour ne pas évacuer cette île. Il affirmait que le projet de descente
-avait été sérieux, et que ses combinaisons navales étaient telles, que
-sans la faute d'un amiral il aurait triomphé de l'Angleterre. Il est
-incontestable, en effet, que jamais combinaisons plus profondes ni
-plus vastes ne furent imaginées, et que si l'amiral Villeneuve avait
-paru dans la Manche, cent cinquante mille Français auraient franchi le
-détroit! Que serait-il arrivé, lorsque, après avoir gagné en
-Angleterre une bataille d'Austerlitz, Napoléon se serait trouvé
-maître de Londres comme il le fut plus tard de Vienne et de Berlin? La
-fière aristocratie anglaise aurait-elle plié sous ce coup terrible, ou
-bien aurait-elle essayé de prolonger la lutte contre son vainqueur
-prisonnier en quelque sorte dans sa propre conquête? On n'en sait
-rien. Mais c'était une terrible manière de jouer sa grandeur et celle
-de la France, que de la risquer dans de pareils hasards!
-
-[En marge: Deuxième faute.]
-
-Quant à la monarchie universelle, qu'il avait essayé d'établir lorsque
-ne pouvant venir à bout de l'Angleterre il s'était jeté sur le
-continent, Napoléon n'en fournissait pas une raison valable. Cette
-monarchie universelle, il ne la voulait, disait-il, que temporaire;
-c'était une dictature au dehors, comme la dictature au dedans que la
-France lui avait conférée, et qu'il aurait déposée avec le
-temps.--D'abord si la France en 1800 demandait un bras puissant pour
-la sauver de l'anarchie, l'Europe ne désirait rien de semblable. Ce
-dont elle voulait être préservée, c'était de l'ambition du nouveau
-chef qui gouvernait alors la France, et le lui donner pour dictateur,
-c'était tout simplement lui donner ce qu'elle craignait le plus,
-c'était pour remède à son mal lui donner le mal lui-même. Il n'y avait
-donc aucune vérité à vouloir déduire de la dictature au dedans la
-dictature au dehors. Il aurait fallu en tous cas la rendre courte pour
-la rendre tolérable, il aurait fallu par ses actes prouver aux peuples
-qu'on l'exerçait dans leur intérêt, et leur faire du bien au lieu de
-les accabler de maux, au point de les amener tous à se soulever en
-1813 pour combattre et détruire cette dictature européenne.
-
-Sur cette chimère de la monarchie universelle, Napoléon disait encore
-que toujours on l'avait attaqué, et qu'obligé sans cesse de se
-défendre il était devenu maître de l'Europe presque malgré lui: fausse
-assertion souvent répétée par les adulateurs de sa mémoire et de son
-système. Il est vrai que les puissances européennes, sous l'oppression
-qu'elles subissaient, n'attendaient qu'un moment pour se révolter;
-mais cette disposition à la révolte n'était que le résultat de
-l'oppression même, et, au surplus, elles étaient si accablées après
-Tilsit, que sans la guerre d'Espagne l'Autriche n'aurait pas essayé la
-fameuse levée de boucliers de 1809, et qu'après la victoire de Wagram,
-si Napoléon n'avait pas entrepris la guerre de Russie, personne n'eût
-osé lever la main contre lui.
-
-[En marge: Troisième faute.]
-
-Il était plus sincère sur la troisième faute, la guerre d'Espagne.--La
-guerre d'Espagne, disait-il, avait compromis la moralité de son
-gouvernement, divisé et usé ses forces.--Lui seul pouvait dire si bien
-et si complétement. Oui, l'événement de Bayonne avait paru une noire
-perfidie; la guerre d'Espagne avait attiré au midi les armées dont il
-aurait eu besoin au nord, et après avoir divisé ses forces les avait
-usées par l'acharnement de la lutte. Mais comment était-il si sincère
-sur ce point en l'étant si peu sur d'autres? C'était peut-être
-l'évidence de la faute, et peut-être aussi la nature des excuses qu'il
-trouvait à donner.--En ayant, disait-il, fondé en France _la quatrième
-dynastie_, il ne pouvait souffrir en Espagne les Bourbons, que leur
-situation destinait presque inévitablement à être les complices de
-l'Angleterre.--Cette raison était assurément d'un certain poids; mais
-si, au lieu de hâter la solution par un attentat, Napoléon l'eût
-attendue de l'incapacité des Bourbons et de la popularité prodigieuse
-dont il jouissait en Espagne, il eût été probablement appelé par les
-Espagnols eux-mêmes à ranger les deux trônes sous une seule influence.
-C'était donc une faute d'impatience (genre de faute que son caractère
-le portait si souvent à commettre), et cette excuse de la guerre
-d'Espagne, qui lui semblait assez bonne pour qu'il osât avouer son
-erreur, ne valait guère mieux que la plupart de celles qu'il donnait
-pour pallier les torts de sa politique.
-
-[En marge: Quatrième et cinquième faute.]
-
-Quant à la faute de n'avoir pas essayé de triompher des Espagnols par
-la persévérance, et d'être allé chercher en Russie une solution qu'il
-ne trouvait pas en Espagne même, il était assez sincère aussi, et à
-cette occasion il faisait un singulier aveu.--En réalité, disait-il,
-Alexandre ne désirait pas la guerre; je ne la désirais pas non plus,
-et une fois sur le Niémen, nous étions comme _deux bravaches_, qui
-n'auraient pas mieux demandé que de voir quelqu'un se jeter entre eux
-pour les séparer. Mais un grand ministre des affaires étrangères
-m'avait manqué à cette époque. Si j'avais eu M. de Talleyrand, par
-exemple, la guerre de Russie n'aurait pas eu lieu...--Napoléon disait
-vrai, mais il faisait là un aveu que doivent bien méditer les
-ministres servant un maître engagé sur une pente dangereuse, et
-n'ayant pas le courage de l'y arrêter.
-
-Quant à la campagne elle-même, il en attribuait la funeste issue à
-l'incendie de Moscou.--Il y avait à Moscou, disait-il, des vivres
-pour nourrir toute une armée pendant plus de six mois. Si j'avais
-hiverné là, j'aurais été _comme le vaisseau pris dans les glaces,
-lequel recouvre la liberté de ses mouvements au retour du soleil_. Je
-me serais trouvé entier au printemps, et si les Russes avaient reçu
-des renforts, j'en aurais reçu de mon côté; et de même qu'en 1807,
-après avoir essuyé la journée d'Eylau en février, j'avais rencontré
-celle de Friedland en juin, j'aurais pu remporter quelque brillant
-avantage au retour de la belle saison, et terminer la campagne de 1812
-aussi heureusement que celle de 1807.--Ces raisons assurément avaient
-quelque valeur, mais on peut répondre que si l'infanterie de l'armée
-eût pu vivre à Moscou, la cavalerie et l'artillerie auraient manqué de
-fourrages, que si les renforts avaient pu arriver jusqu'à Osterode en
-1807, il n'était pas aussi facile de les amener jusqu'à Moscou, et
-qu'enfin l'armée de 1812 n'avait plus les solides qualités de celle de
-1807.
-
-[En marge: Sixième et dernière faute.]
-
-Quant à la dernière des fautes graves du règne, celle d'avoir refusé
-la paix de Prague, Napoléon ne disait rien de plausible, ni même de
-spécieux. Il répétait cette raison banale que l'Autriche n'était pas
-de bonne foi, et qu'en ayant l'air de traiter à Prague elle était
-secrètement engagée avec les puissances coalisées, allégation fausse
-et que les documents les plus authentiques réfutent complétement. Si
-en effet l'Autriche n'avait pas été de bonne foi à Prague, il y avait
-un moyen de la confondre, c'était d'accepter ses conditions, qui
-consistaient à nous laisser la Westphalie, la Hollande, le Piémont,
-Florence, Rome, Naples, c'est-à-dire deux fois plus que nous ne
-devions désirer, et à nous refuser seulement Lubeck, Hambourg, dont
-nous n'avions que faire, la Sicile, que nous n'avions jamais eue,
-l'Espagne, que nous avions perdue. Si, ces conditions acceptées, elle
-nous avait manqué de parole, alors on l'eût convaincue de mensonge, et
-on aurait eu l'opinion générale pour soi. Mais en fait il est constant
-qu'elle eût accepté avec joie notre adhésion, car elle n'entreprenait
-la guerre qu'en tremblant, et elle avait même formellement refusé de
-s'engager avec les coalisés avant l'expiration du délai fatal assigné
-à la médiation. Napoléon n'aimait pas à s'étendre sur ce sujet,
-pénible pour son amour-propre, car il s'était lourdement trompé en
-cette occasion, et avait cru qu'il faisait tellement peur à l'Autriche
-que jamais elle n'oserait se décider contre lui. Il lui faisait peur
-assurément, et beaucoup, mais non jusqu'à paralyser son jugement, et à
-l'empêcher de prendre un parti dicté par ses intérêts les plus
-évidents. Pour écarter ce reproche il disait que son mariage l'avait
-perdu en lui inspirant une confiance funeste à l'égard de l'Autriche,
-excuse peu digne, et fausse d'ailleurs, car M. de Metternich avait eu
-soin de lui répéter sans cesse que le mariage avait dans les conseils
-de la cour de Vienne un certain poids, mais un poids limité, et
-n'empêcherait pas de lui déclarer la guerre s'il n'acceptait pas les
-conditions proposées à Prague, lesquelles après tout n'avaient qu'un
-inconvénient, c'était d'être trop belles pour nous.
-
-Ainsi raisonnait Napoléon sur les événements de son règne, sincère,
-comme on le voit, sur les points où son amour-propre trouvait des
-excuses spécieuses, sophistique sur les points où il n'en trouvait
-pas, sentant bien ses fautes sans le dire, et comptant sur l'immensité
-de sa gloire pour le soutenir auprès des âges futurs, comme elle
-l'avait déjà soutenu auprès des contemporains.
-
-[En marge: Napoléon s'étend volontiers sur son gouvernement
-intérieur.]
-
-Il s'expliquait plus volontiers et avec plus de confiance sur tout ce
-qui concernait le gouvernement intérieur de l'Empire. Là, il se
-présentait avec raison comme un grand organisateur, qui, prenant en
-1800 l'ancienne société brisée par le marteau de la Révolution, avait
-de ses débris recomposé la société moderne. Il n'avait pas de peine à
-démontrer pourquoi il avait cherché à fondre ensemble les diverses
-classes de la France violemment divisées, à rappeler l'ancienne
-noblesse, à élever jusqu'à elle la bourgeoisie, en donnant à celle-ci
-des titres mérités par de grands-services, et à offrir ainsi à
-l'Europe une société puissante, rajeunie et digne d'entrer en relation
-avec elle. Seulement en tâchant de rendre la France présentable à
-l'Europe, pour rétablir avec celle-ci des relations pacifiques, il
-n'aurait pas fallu faire vivre cette malheureuse Europe dans des
-terreurs continuelles. Sur tous ces points du reste Napoléon parlait
-en législateur, en philosophe, en politique, et quand certains de ses
-compagnons d'exil lui répétaient qu'il avait eu tort de s'entourer
-d'anciens nobles qui l'avaient trahi, il repoussait énergiquement
-cette objection, misérable selon lui, en leur adressant la réponse
-péremptoire qui suit.--Les deux hommes qui ont le plus contribué à me
-perdre, disait-il, c'est Marmont en 1814, en m'ôtant les forces avec
-lesquelles j'allais détruire la coalition dans Paris, et Fouché en
-1815, en soulevant la Chambre des représentants contre moi. Les vrais
-traîtres, s'il y a eu des traîtres qui m'aient perdu, ce sont ces deux
-hommes! Eh bien, étaient-ce d'anciens nobles?...--
-
-[En marge: Sa politique à l'égard des diverses classes de la société
-française.]
-
-Napoléon rapportait ensuite avec complaisance tout ce qu'il avait fait
-pour donner à la France une administration active, puissante, probe,
-claire dans ses comptes. Il rappelait ses routes, ses canaux, ses
-ports, ses monuments, ses travaux pour la confection du Code civil,
-dont il attribuait une large part à Tronchet, sa longue présidence du
-Conseil d'État, où régnait, disait-il, une grande liberté de
-discussion, où souvent il était contredit avec opiniâtreté, car,
-ajoutait-il, si les hommes sont courtisans, ils ont de l'amour-propre
-aussi, et j'ai vu des conseillers d'État, de simples maîtres des
-requêtes, une fois engagés, soutenir contre moi leur opinion avec
-entêtement, tant il est vrai qu'il suffit d'assembler les hommes avec
-l'intention sérieuse d'approfondir les affaires, pour qu'il naisse une
-liberté relative, et quelquefois féconde, du moins en fait
-d'administration.
-
-[En marge: Son essai de liberté en 1815.]
-
-Napoléon avouait qu'il n'avait pas été un monarque libéral, mais
-soutenait qu'il avait été un monarque civilisateur, et ajoutait que,
-chargé d'être dictateur, son rôle à lui ne pouvait pas être de donner
-la liberté, mais de la préparer. Quant à l'essai de cette liberté fait
-en 1815, il ne le désavouait pas, mais il en parlait peu, comme s'il
-avait été confus d'une épreuve qui avait si mal tourné pour lui. À
-cette occasion il s'exprimait sur les assemblées en homme qui les
-connaissait bien, quoiqu'il les eût peu pratiquées, et imputait ses
-mécomptes dans la Chambre des représentants à la nouveauté de cet
-essai de liberté plus qu'à son vice fondamental.--Les assemblées,
-disait-il, ont besoin de chefs pour les conduire, exactement comme les
-armées. Mais il y a cette différence que les armées reçoivent les
-chefs qu'on leur donne, et que les assemblées se les donnent à
-elles-mêmes. Or, en 1815, la Chambre des représentants, réunie au
-bruit du canon, n'avait pu encore ni chercher, ni trouver ses chefs.--
-
-[En marge: Ce qu'il aurait fait s'il avait vieilli sur le trône.]
-
-En toutes choses Napoléon disait qu'il n'avait pu avoir que des
-projets, qu'il n'avait eu le temps de rien achever, que son règne
-n'était qu'une suite d'ébauches, et alors se prenant à rêver, il
-aimait à se représenter tout ce qu'il aurait fait s'il avait pu
-obtenir de l'Europe une paix franche et durable, (paix qu'il avait
-repoussée malheureusement quand il aurait pu l'obtenir, comme en 1813
-par exemple, et qu'il n'avait voulue qu'en 1815, lorsqu'elle était
-devenue impossible!)--J'aurais, disait-il, accordé à mes sujets une
-large part dans le gouvernement. Je les aurais appelés autour de moi
-dans des assemblées vraiment libres, j'aurais écouté, je me serais
-laissé contredire, et, ne me bornant pas à les appeler autour de moi,
-je serais allé à eux. J'aurais voyagé avec mes propres chevaux à
-travers la France, accompagné de l'Impératrice et de mon fils.
-J'aurais tout vu de mes yeux, écouté, redressé les griefs, observé de
-près les hommes et les choses, et répandu de mes mains les biens de
-la paix, après avoir tant versé de ces mêmes mains les maux de la
-guerre. J'aurais vieilli en prince paternel et pacifique, et les
-peuples, après avoir si longtemps applaudi Napoléon guerrier, auraient
-béni Napoléon pacifique, et _voyageant, comme jadis les Mérovingiens,
-dans un char traîné par des boeufs_.--
-
-Tels étaient les rêves de ce grand homme, et si nous les rapportons,
-c'est qu'ils contiennent une leçon frappante, celle de ne pas laisser
-passer le temps de faire le bien, car une fois passé il ne revient
-plus. Ainsi s'écoulaient les soirées de la captivité, et lorsqu'en
-discourant de la sorte Napoléon s'apercevait qu'il avait atteint une
-heure plus avancée que de coutume, il s'écriait avec joie: _Minuit,
-minuit! quelle conquête sur le temps!_... le temps, dont il n'avait
-jamais assez autrefois, et dont il avait toujours trop aujourd'hui!
-
-[En marge: Travaux historiques de Napoléon.]
-
-[En marge: Les assiduités de M. de Las Cases auprès de Napoléon
-inspirent des jalousies à quelques membres de la colonie.]
-
-[En marge: Efforts de Napoléon pour maintenir l'union entre les amis
-qui lui restent.]
-
-L'année 1816, dont une moitié s'était passée en tracasseries, fut
-quant à l'autre moitié beaucoup mieux employée, et consacrée à des
-travaux historiques assidus. C'est à M. de Las Cases que Napoléon
-donnait alors le plus de temps, car il était plein d'ardeur pour le
-récit de ses campagnes d'Italie, qui lui rappelaient ses premiers, ses
-plus sensibles succès. Quoiqu'il s'occupât aussi de l'expédition
-d'Égypte avec le maréchal Bertrand, de la campagne de 1815 avec le
-général Gourgaud, l'Italie avait en ce moment la préférence. Il aurait
-voulu avoir un _Moniteur_ pour les dates et pour certains détails
-matériels, et, à défaut du _Moniteur_, il se servait de l'_Annual
-register_. Du reste, sa mémoire était rarement en défaut, et presque
-jamais il n'avait à rectifier ses souvenirs. M. de Las Cases, forcé
-pour le suivre d'écrire aussi vite que la parole, se servait de signes
-abréviatifs; il était obligé ensuite de recopier ce qu'il avait écrit,
-et il y employait une partie des nuits. Il apportait le lendemain
-cette copie, que Napoléon corrigeait de sa main. Ce travail ayant
-singulièrement affaibli la vue de M. de Las Cases, son fils le
-relevait souvent, et l'aidait dans ses efforts pour saisir au vol la
-pensée impétueuse du puissant historien. À ce travail Napoléon en
-avait ajouté un autre. Il sentait l'inconvénient de ne pas savoir
-l'anglais, et il avait résolu de l'apprendre en adoptant M. de Las
-Cases pour maître. Mais ce génie prodigieux, qui avait à un si haut
-degré la mémoire des choses, n'avait pas celle des mots, et il
-apprenait les langues avec peine. Il s'y appliquait néanmoins, et
-commençait à lire l'anglais, sans toutefois pouvoir le parler. Ces
-diverses occupations exigeaient de fréquents tête-à-tête avec M. de
-Las Cases, et provoquaient des jalousies dans cette colonie si peu
-nombreuse, et où il semble que l'infortune aurait dû rapprocher les
-coeurs. Le général Gourgaud avait fait preuve envers Napoléon d'un
-dévouement remarquable, mais il gâtait ses bonnes qualités par un
-orgueil excessif, et par un penchant à la jalousie qui ne reposait
-jamais. N'ayant pas quitté Napoléon dans ses dernières campagnes, il
-se considérait comme devant être le coopérateur exclusif de tous les
-récits de guerre, et souffrait avec peine que M. de Las Cases fût en
-ce moment le confident habituel de son maître. Cependant chacun devait
-avoir son tour, et, avec la fin de l'Empire, que le général Gourgaud
-connaissait mieux, le privilége des longs tête-à-tête devait arriver
-pour lui. Mais, bouillant autant que courageux, il ne savait pas se
-contenir, et, dans ce cercle si étroit, où les froissements étaient
-nécessairement si sensibles, il devenait souvent querelleur et
-incommode. Le spectacle de ces divisions aggravait les peines de
-Napoléon. Il cherchait à apaiser des brouilles qu'il apercevait même
-quand on s'efforçait de les lui cacher, réprimait avec autorité les
-fougues du général Gourgaud, et s'appliquait à guérir les blessures
-faites à la sensibilité de M. de Las Cases, caractère concentré et un
-peu morose.--Quoi, leur disait-il à tous, n'est-ce pas assez de nos
-chagrins? faut-il que nous y ajoutions nous-mêmes par nos propres
-travers? Si la considération de ce que vous vous devez les uns aux
-autres ne suffit pas, songez à ce que vous me devez à moi-même... Ne
-voyez-vous pas que vos divisions me rendent profondément
-malheureux?... Tenez, ajoutait-il, quand vous serez de retour en
-Europe, ce qui ne peut manquer d'être prochain, car je n'ai pas
-beaucoup d'années à vivre, votre gloire sera de m'avoir accompagné sur
-ce rocher. Alors vous n'irez pas avouer que vous viviez en ennemis les
-uns avec les autres; vous vous direz _frères en Sainte-Hélène_, vous
-affecterez l'union: eh bien, puisqu'il faudra le faire un jour,
-pourquoi ne pas commencer aujourd'hui, pour votre dignité, pour mon
-repos, pour ma consolation?...--
-
-[En marge: Quelques tentatives de communications avec l'Europe.]
-
-[En marge: M. de Las Cases, pour ce motif, est expulsé de
-Sainte-Hélène.]
-
-Ces pauvres exilés, malgré la surveillance ombrageuse dont ils étaient
-l'objet, allaient quelquefois en ville sous divers prétextes, mais,
-en réalité, pour s'y procurer des nouvelles. Ils s'y rendaient à
-cheval, accompagnés d'un surveillant, auquel ils donnaient leur
-monture à garder, et qui leur laissait ainsi un peu de liberté dont
-ils usaient pour se ménager quelques communications avec l'Europe. Le
-propriétaire du pavillon de Briars, devenu fournisseur de Longwood, se
-faisait souvent l'intermédiaire de leurs correspondances, du reste
-bien innocentes, car elles avaient pour unique objet d'entretenir des
-relations avec leurs familles, et les plus coupables allaient tout au
-plus jusqu'à dénoncer à l'opinion publique européenne les cruautés du
-gouvernement britannique. Il aurait fallu cependant s'en tenir à ces
-discrètes communications, et ne pas trop donner l'éveil à l'esprit
-soupçonneux de sir Hudson Lowe. Mais M. de Las Cases imagina de se
-servir d'un domestique qui retournait en Europe, pour lui confier un
-long récit des souffrances de Sainte-Hélène, écrit sur une pièce de
-soie, afin qu'il fût plus facile à cacher. Soit par l'infidélité du
-domestique, soit par la rigueur des investigations exercées sur sa
-personne, le dépôt fut découvert. M. de Las Cases qui avait
-particulièrement déplu à sir Hudson Lowe, fut condamné, en vertu des
-règlements établis, à quitter Sainte-Hélène. Une troupe de gens armés
-se saisit de sa personne et de celle de son fils, et les transporta
-l'un et l'autre à James-Town. Sir Hudson Lowe déclara à M. de Las
-Cases qu'ayant enfreint les règlements qui défendaient les
-communications clandestines, il serait conduit au Cap, et du Cap en
-Europe. Il n'y avait point à disputer avec ce maître absolu, et il
-fallut se soumettre. On visita les papiers de M. de Las Cases, on y
-trouva le journal qu'il avait tenu de ses entretiens avec Napoléon, et
-le manuscrit des campagnes d'Italie. On retint l'un et l'autre
-provisoirement.
-
-[En marge: Sir Hudson Lowe offre cependant de laisser M. de Las Cases
-à Sainte-Hélène, ce que celui-ci n'accepte point.]
-
-Napoléon fut vivement courroucé de ce qu'on avait violé son domicile,
-et de ce qu'on lui enlevait un homme aussi respectable, et dont il
-avait un si grand besoin. Il réclama le manuscrit de ses campagnes
-d'Italie, qui lui fut rendu, et s'éleva avec amertume contre
-l'enlèvement de M. de Las Cases, pour un acte aussi naturel, aussi
-innocent qu'une plainte échappée à la souffrance, et prouvant même
-qu'on ne songeait point à s'enfuir, car dans les pièces saisies rien
-n'avait trait à un projet d'évasion. Aucun bâtiment ne s'étant trouvé
-prêt à partir, M. de Las Cases fut retenu dans l'île, et mis pour
-ainsi dire au secret, car il ne pouvait communiquer avec Longwood. Sir
-Hudson Lowe ayant eu ainsi le temps de la réflexion, craignit que la
-présence de M. Las de Cases en Europe ne fût plus fâcheuse pour lui et
-les ministres anglais que sa présence à Sainte-Hélène, car une fois
-libre, il pourrait faire entendre la voix du malheur, voix qui serait
-fort écoutée, même dans le parlement britannique. Il offrit donc à M.
-de Las Cases de retourner à Longwood, à condition de ne plus chercher
-à correspondre, et de profiter de la leçon qu'il venait de recevoir
-par un mois de séquestration. Mais M. de Las Cases avait fait de son
-côté les mêmes réflexions. Il avait pensé qu'il serait plus utile à
-Napoléon en Europe qu'à Sainte-Hélène, en dénonçant les traitements
-que subissaient les exilés. Il était fort inquiet aussi de l'état de
-santé de son fils, qui souffrait du climat des tropiques, et n'accepta
-point la grâce que lui offrait sir Hudson Lowe. On ne lui permit pas
-de voir Napoléon, à moins que ce ne fût devant témoins, ce qu'il
-refusa, mais il lui fit parvenir les motifs de sa résolution, ainsi
-que plusieurs objets dont il était dépositaire, et fut embarqué dans
-les derniers jours de décembre 1816, après dix-huit mois passés auprès
-de Napoléon, dont une année à Sainte-Hélène.
-
-[En marge: Chagrin que le départ de M. de Las Cases fait éprouver à
-Napoléon.]
-
-Napoléon fut très-affecté du départ de M. de Las Cases. C'était de ses
-compagnons d'exil celui qui avait l'instruction la plus variée, et qui
-par sa connaissance de l'anglais lui rendait le plus de services,
-outre qu'il était d'un caractère très-doux quoiqu'un peu susceptible.
-Sans méconnaître que le désir de dénoncer à l'Europe les traitements
-infligés aux captifs de Sainte-Hélène était entré pour beaucoup dans
-son refus de revenir à Longwood, Napoléon ne se dissimulait pas non
-plus que sa santé, et surtout celle de son fils, avaient contribué à
-sa détermination, et il voyait clairement que tantôt les ombrages du
-gouverneur, tantôt le climat, tantôt les devoirs de famille,
-diminueraient successivement la petite société qui l'avait suivi, et
-dont la présence peuplait de quelques visages amis son affreuse
-solitude. Son valet de chambre Marchand, écrivant vite, lisant bien,
-sage, discret, dévoué à son maître avec une simplicité touchante, et
-de jour en jour devenant non plus un serviteur mais un ami, Marchand
-recueillait plus qu'un autre de ces mots qui s'échappent d'une âme
-souffrante, et qui semblent adressés à Dieu seul.--Si cela continue,
-disait Napoléon en soupirant, il ne restera bientôt ici que moi et
-Marchand!--Puis s'adressant à ce dernier, il ajoutait: Tu me feras la
-lecture, tu écriras sous ma dictée, tu me fermeras les yeux, et tu
-iras vivre en Europe au sein du bien-être que je t'aurai assuré.--
-
-[Date en marge: 1817.]
-
-[En marge: Le 1er janvier à Sainte-Hélène.]
-
-Le 1er janvier 1817 fut pour la colonie exilée l'occasion d'une petite
-fête de famille. Les amis de Napoléon avaient soin de saisir les
-anniversaires pour venir tous ensemble lui présenter leurs hommages,
-comme ils faisaient jadis aux Tuileries, et lui prouver que proscrit,
-chargé de chaînes, il était toujours pour eux l'empereur Napoléon. Ce
-n'étaient plus comme aux Tuileries les fêtes de l'orgueil, mais celles
-du coeur, du coeur contrit, humilié, et d'autant plus expansif qu'il
-était plus malheureux. Madame Bertrand, madame de Montholon,
-accompagnées de leurs maris, tenant leurs enfants par la main, le
-général Gourgaud, et après eux Marchand avec les serviteurs qui
-avaient suivi leur maître à Sainte-Hélène, vinrent ce 1er janvier lui
-présenter leurs voeux. Quels voeux, hélas! Que sa vie sur ce rocher ne
-fût pas trop amère, que sa santé ne déclinât pas trop vite, que
-certaines souffrances physiques dont il commençait à sentir l'atteinte
-ne fussent pas trop aiguës, car pour le revoir en France rétabli sur
-le trône, ou seulement libre en Amérique, personne n'osait y songer,
-et encore moins en parler. Napoléon était plus triste que de coutume,
-à cause des souvenirs que réveillait cette journée, et aussi à cause
-du départ de MM. de Las Cases. Il accueillit ses compagnons avec des
-marques d'attendrissement qui ne lui étaient pas ordinaires, et les
-remercia de leur dévouement de la manière la plus expressive. Il avait
-toujours pris beaucoup de plaisir à faire des dons, et des quelques
-débris de son opulence que Marchand avait sauvés, il avait composé un
-petit trésor pour témoigner de temps en temps sa gratitude à ceux qui
-lui rendaient service. Il y puisa pour donner soit aux enfants qu'il
-aimait, soit à leurs parents, quelques objets qui devaient être pour
-eux de précieux souvenirs de famille. Après ces épanchements, la
-journée étant fort belle, il déjeuna avec ses compagnons d'exil sous
-la tente que l'amiral Malcolm lui avait fait dresser, et qui lui
-procurait la seule ombre dont il pût jouir à Longwood. On y passa la
-plus grande partie du jour, et peu à peu la beauté du ciel, les
-témoignages de ses amis, un doux et cordial entretien, semblèrent
-dissiper la sombre tristesse qui couvrait le front de Napoléon. On
-parla de la France, on s'occupa du passé autrefois si éblouissant, on
-ne dit rien du présent, et pour la première fois cependant on osa dire
-quelques mots de l'avenir que d'ordinaire on ne cherchait pas à
-pénétrer, car si profondément qu'on y regardât, on n'y découvrait que
-la prison! Pourtant une sorte d'espérance commençait à poindre, et
-cette espérance naissait de la possibilité d'un changement ministériel
-en Angleterre. À en juger par les journaux il était facile de voir
-qu'à la suite des emportements de 1815 il s'opérait un retour dans les
-esprits, que les peuples revenaient aux idées de liberté, et qu'en
-revenant à ces idées les haines contre la France perdaient de leur
-violence. Le ministère de lord Castlereagh était vivement attaqué.
-L'opposition avait demandé compte à lord Bathurst de ses cruautés
-envers le prisonnier de Sainte-Hélène, et il n'y avait aucune
-invraisemblance à supposer un prochain changement dans le cabinet
-britannique. On n'allait certes pas jusqu'à imaginer que Napoléon
-pourrait devoir un rôle quelconque à un nouveau ministère, mais ce
-ministère pourrait bien alléger les fers du prisonnier, le transporter
-dans une autre île, qui sait même? peut-être lui ouvrir la libre
-Amérique. C'était peu probable, mais l'âme humaine à défaut
-d'espérances fondées, se repaît de chimères, tant il lui est
-impossible de ne pas espérer! On rêva donc quelque peu dans cette
-journée, et on se sépara soulagé.
-
-[En marge: Année 1817, plus triste que les précédentes.]
-
-[En marge: Napoléon ne sort plus, et sa santé s'en ressent
-profondément.]
-
-L'année 1817 fut plus triste encore que l'année 1816, et tout
-présageait qu'il en serait ainsi des autres, car dans cette captivité
-sans fin présumable, et qui n'avait d'autre perspective que la mort,
-la tristesse devait aller toujours en croissant. Les promenades à
-cheval qui étaient indispensables à la santé de Napoléon, avaient
-complétement cessé. Le cercle de trois à quatre lieues dans lequel il
-était obligé de se renfermer s'il tenait à être seul, avait fini par
-lui paraître aussi étroit que le préau d'une prison. Ayant voulu le
-franchir et s'étant engagé dans les parties inconnues de l'île, il
-avait plusieurs fois échappé à l'officier chargé de le suivre, et
-celui-ci ayant fait l'observation que pour être fidèle à ses ordres il
-serait forcé de se tenir plus près, Napoléon avait renoncé à monter à
-cheval. Il était resté jusqu'à deux mois sans sortir autrement que
-pour faire une courte promenade à pied. Précédemment il recevait
-quelquefois des Anglais ou des Hollandais revenant des Indes en
-Europe, lesquels demandaient au grand maréchal Bertrand l'honneur de
-lui être présentés. Sir Hudson Lowe ayant essayé de changer cette
-manière de procéder, et Napoléon voyant qu'on voulait faire de
-Longwood un guichet qui ne s'ouvrirait que par la main de son geôlier,
-ne recevait plus personne. Cette réclusion absolue, surtout depuis le
-départ de M. de Las Cases, faisant cesser pour lui toute distraction,
-il était tombé dans une sorte d'inertie morale, qui, jointe à son
-inertie physique, devait produire sur lui les effets les plus prompts
-et les plus funestes.
-
-[En marge: Arrivée des commissaires européens à Sainte-Hélène.]
-
-[En marge: Leurs caractères particuliers et leurs dispositions.]
-
-À cette époque arrivèrent trois commissaires des puissances alliées,
-ayant mission de veiller à la garde du prisonnier de Sainte-Hélène de
-concert avec sir Hudson Lowe. Les puissances avaient en effet signé un
-traité par lequel approuvant tout ce que l'Angleterre avait fait
-précédemment, elles lui déléguaient le soin de détenir Napoléon, à
-condition toutefois que des commissaires nommés par elles pourraient
-résider à Sainte-Hélène, s'assurer de la présence continue du
-prisonnier, et veiller tant à sa garde qu'aux traitements qui lui
-seraient infligés. La Prusse s'en fiant aux Anglais du soin de garder
-son ancien ennemi, et ne s'intéressant pas assez à lui pour chercher à
-savoir comment on le traitait, n'avait envoyé personne. La Russie,
-l'Autriche, la France, avaient expédié chacune un commissaire. Ces
-commissaires confinés dans une île presque inhabitée, n'avaient qu'un
-dédommagement en perspective, c'était de voir et d'entretenir
-quelquefois l'illustre prisonnier. L'envoyé français, M. de Montchenu,
-vieux royaliste, fort passionné mais point méchant, répétait sans
-cesse que c'étaient les gens d'esprit qui avaient fait l'abominable
-révolution française, que leur chef Napoléon, plus spirituel, plus
-scélérat qu'eux tous ensemble, était un démon à garder dans une cage
-de fer. Il n'avait aucune envie de le fréquenter, mais il désirait se
-procurer le plus souvent possible la certitude physique de sa présence
-à Sainte-Hélène. M. de Sturmer, envoyé autrichien, au service du plus
-curieux des hommes d'État, le prince de Metternich, aurait voulu
-pouvoir amuser son chef par des détails piquants. Le commissaire
-russe, M. de Balmain, chargé par Alexandre de veiller à ce qu'on
-gardât Napoléon sûrement, mais pas trop cruellement, avait bien aussi
-quelque envie de le voir, mais moins que ses deux collègues, et se
-moquait assez volontiers des inquiétudes du Français et de la
-curiosité de l'Autrichien.
-
-[En marge: Cause qui les empêche d'être admis auprès de Napoléon.]
-
-[En marge: Leurs communications indirectes avec les prisonniers.]
-
-L'attente de ces trois commissaires fut singulièrement trompée en
-arrivant à Sainte-Hélène. Sir Hudson Lowe les ayant annoncés à
-Longwood comme accrédités en vertu du traité du 2 août 1815, Napoléon
-refusa péremptoirement de les admettre à ce titre. D'une opiniâtreté
-invincible dans le malheur comme dans le bonheur, il ne voulait pas
-s'écarter du principe qu'il avait posé, et d'après lequel il soutenait
-que s'étant volontairement confié à l'Angleterre, on n'avait pas le
-droit de le constituer prisonnier. Par ce motif, il avait déclaré que
-prêt à recevoir ces messieurs avec plaisir s'ils se présentaient comme
-individus, il ne les recevrait pas introduits auprès de lui en vertu
-du traité du 2 août. Cette fidélité à son thème était fort
-regrettable, car outre les distractions qu'il aurait trouvées dans la
-société de ces commissaires, il aurait pu par leur entremise faire
-parvenir à Vienne et à Saint-Pétersbourg certains détails de sa
-captivité, qui probablement auraient ému la pudeur de l'empereur
-François, et l'excellent coeur d'Alexandre. Sir Hudson Lowe qui en
-jugeait ainsi, saisit avec empressement la difficulté soulevée par
-Napoléon, et déclara que les trois commissaires n'entreraient à
-Longwood qu'en vertu du traité précité. Ce n'était point l'avis des
-trois commissaires qui auraient bien désiré, n'importe à quel titre,
-être admis auprès de Napoléon, soit pour s'assurer de sa présence,
-soit pour jouir d'une société que tout le monde eût enviée. Mais sir
-Hudson Lowe, craignant l'ingérance de ces commissaires dans les
-questions relatives à la garde des prisonniers, ne voulut se prêter à
-aucun accommodement, et ils restèrent à Sainte-Hélène sans pouvoir
-pénétrer à Longwood. De temps en temps ils montaient à cheval,
-allaient faire le tour des bâtiments occupés par Napoléon, se
-plaçaient aux issues où ils espéraient le rencontrer, et étaient
-réduits ou à l'apercevoir de très-loin, ou à recueillir quelques
-détails des allants et venants. Ils s'en procuraient aussi par les
-compagnons de Napoléon lui-même. Ils avaient connu l'un le grand
-maréchal Bertrand, l'autre les généraux Montholon et Gourgaud. Ils les
-recevaient, ou bien allaient à Hutt's-Gate rendre visite à madame
-Bertrand. Ils s'assuraient ainsi de la présence à Longwood de
-l'illustre prisonnier, et laissaient échapper des nouvelles qui, fort
-insignifiantes à leurs yeux, étaient d'un prix infini pour de pauvres
-captifs relégués dans une île déserte à deux mille lieues de leur
-patrie. M. de Montholon, le plus adroit des habitants de Longwood,
-avait l'art de faire parler les commissaires, et de leur arracher
-parfois quelques détails intéressants. Cherchant à flatter son maître
-malheureux, à réveiller en lui l'espérance éteinte, il s'attachait à
-lui persuader tantôt que le commissaire russe allait dénoncer à
-l'empereur Alexandre les traitements qu'on lui faisait subir, tantôt
-que le mouvement des esprits en Angleterre se prononçait contre le
-cabinet Castlereagh, et qu'avec de nouveaux ministres il obtiendrait
-sinon la liberté de vivre en Amérique, au moins un changement de
-résidence.
-
-[En marge: Services que le docteur O'Meara rend à Napoléon.]
-
-Le hasard avait aussi procuré à Napoléon un moyen de communication
-avec l'Europe, par l'établissement auprès de lui du docteur O'Meara.
-Napoléon n'ayant pas de médecin en quittant la France, en avait
-remarqué un à bord du _Bellérophon_, qui avait su lui plaire. C'était
-le docteur O'Meara, homme d'esprit, assez adroit, et moins entêté que
-ses confrères des pratiques de la médecine anglaise. Napoléon, en fait
-de médecine, n'avait foi qu'à celle de l'illustre Corvisart, qu'il
-caractérisait par ces mots: l'_expérience chez un homme supérieur_,
-ne voulait en général d'aucun remède, et repoussait absolument ceux
-des médecins anglais. Il écoutait cependant le docteur O'Meara qu'il
-avait pris à son service, se moquait de ses prescriptions, mais
-s'entretenait avec lui tantôt en italien, tantôt en français, de
-toutes sortes de sujets, puis l'envoyait à James-Town lui chercher des
-nouvelles. Sir Hudson Lowe avait consenti à ce que le docteur O'Meara,
-en sa qualité d'Anglais, restât auprès de Napoléon sans subir les
-mêmes gênes que les autres habitants de Longwood, parce qu'il le
-jugeait incapable de trahir son gouvernement (ce qui était vrai), et
-qu'il le croyait tout au plus capable de quelques complaisances sans
-danger. Se conduisant assez adroitement dans cette position délicate,
-le docteur O'Meara s'en tirait sans trahir personne, rendait à
-Napoléon le service fort innocent de lui apporter quelques nouvelles
-d'Europe, rendait à sir Hudson Lowe le service de constater chaque
-jour la présence du prisonnier, ce que l'officier résidant à Longwood
-ne pouvait pas toujours faire, et trouvait encore le moyen de plaire à
-Londres en transmettant au prince régent des détails sur Napoléon,
-qui, sans être une infidélité envers celui-ci, offraient à la
-curiosité du prince un intérêt véritable.
-
-[En marge: Nouvelles d'Europe.]
-
-[En marge: Napoléon fort touché de celles qu'il reçoit de sa famille.]
-
-[En marge: Elle lui offre sa présence et sa fortune, qu'il n'accepte
-pas.]
-
-De certains points du plateau de Longwood on découvrait la mer, et dès
-qu'une voile se montrait, on voulait savoir quel était le navire qui
-arrivait, d'où il venait, quelles personnes, quelles choses il avait à
-bord. Tout de suite on dépêchait le docteur O'Meara à James-Town, et
-il rapportait souvent les journaux, quelquefois même des lettres
-soustraites à la surveillance de sir Hudson Lowe. Napoléon s'était
-ainsi procuré des nouvelles qui avaient un instant charmé son malheur.
-Tantôt il avait appris l'acquittement de Drouot, l'évasion de
-Lavallette, événements dont il s'était fort réjoui, tantôt la fameuse
-ordonnance du 5 septembre, qui l'avait confirmé dans la douce
-espérance que le parti de la violence serait bientôt vaincu dans toute
-l'Europe. Il avait reçu aussi de sa famille des lettres qui l'avaient
-vivement ému. Les unes lui disaient que son fils se portait bien et
-grandissait à vue d'oeil, les autres que sa mère, sa soeur Pauline,
-ses frères, désiraient le joindre à Sainte-Hélène, et mettaient leur
-fortune à sa disposition. Napoléon très-touché de ces offres était
-résolu à les refuser. Se considérant à Sainte-Hélène comme un condamné
-à mort, il n'aurait pas plus supporté que sa mère et sa soeur y
-vinssent, qu'il n'aurait voulu les voir monter sur l'échafaud avec
-lui. Sachant qu'excepté le cardinal Fesch et sa mère, ses proches
-avaient à peine de quoi vivre, et ayant de plus 4 à 5 millions
-secrètement déposés chez M. Laffitte, il n'aurait pas consenti à leur
-être à charge. D'ailleurs il n'avait même plus besoin de recourir à ce
-dépôt, car sir Hudson Lowe après l'avoir tourmenté sur les dépenses de
-sa maison, avait cessé d'y insister. Il fit donc remercier ses proches
-de leurs offres, en disant qu'en y étant très-sensible il ne les
-acceptait point.
-
-[En marge: Visite de quelques Anglais revenant des Indes.]
-
-[En marge: Langage que leur tient Napoléon.]
-
-Malgré sa réclusion absolue, Napoléon reçut quelques Anglais à
-l'époque du retour en Europe de la flotte des Indes. Ce moment, comme
-nous l'avons dit, était celui d'une véritable fête à Sainte-Hélène,
-car les bâtiments venant de cette destination lointaine prenaient des
-vivres frais à James-Town, y laissaient ou de l'argent ou des
-marchandises, et animaient un instant la solitude profonde de ce
-rocher perdu au milieu de l'Océan. Naturellement la curiosité de voir
-Napoléon était extrême chez les voyageurs de toute condition, et
-d'autant plus vive qu'ils avaient plus de culture d'esprit. De grands
-dignitaires, des magistrats, des savants, passagers sur la flotte des
-Indes, se mettant au-dessus des mesquines prescriptions de sir Hudson
-Lowe, s'adressèrent directement au grand maréchal pour obtenir
-l'honneur d'être présentés à Napoléon. Dans le nombre on compta lord
-Amherst et plusieurs personnages distingués. Napoléon les admit auprès
-de lui, se montra plein de calme, de douceur, de bonne grâce, et
-s'entretint longuement avec eux, tantôt des Indes, tantôt des affaires
-anglaises elles-mêmes, et toujours avec sa supériorité d'esprit
-accoutumée. Les plus importants lui demandant ses messages pour
-l'Europe, il leur répondit avec une noble résignation: Je ne vous
-charge de rien. Rapportez à vos ministres ce que vous avez vu. Je suis
-ici sur un rocher, qu'on a rendu pour moi plus étroit encore que la
-nature ne l'avait fait, et sur lequel je ne puis pas même me promener
-à cheval, après avoir été à cheval toute ma vie. J'habite sous un toit
-de planches, où je suis tantôt dévoré par la chaleur, tantôt envahi
-par une humidité pénétrante. Je ne puis en sortir sans être entouré de
-sbires par un geôlier impitoyable. Je ne puis ni écrire à ma famille,
-ni recevoir de ses nouvelles sans avoir ce geôlier pour confident. On
-m'a ôté déjà deux de mes compagnons, et Dieu sait si on me laissera
-ceux qui me restent! Si on voulait ma mort, il eût été plus noble de
-me traiter en soldat comme l'illustre Ney. Si ce n'est pas cela qu'on
-veut, qu'on me donne de l'air et de l'espace. Qu'on ne craigne pas mon
-évasion. Je sais qu'il n'y a plus dans le monde de place pour moi, et
-que mon seul avenir est d'expirer dans vos fers. Mais la question est
-de savoir si, en y demeurant, j'y serai à la torture. Au surplus je ne
-demande rien; que ceux qui auront vu ma situation, et que leur coeur
-portera à la faire connaître, le fassent. Je ne les en prie même
-pas.--
-
-[En marge: La santé de Napoléon décline rapidement.]
-
-L'état de Napoléon justifiait assez les tristes pressentiments
-auxquels il se livrait en parlant de lui-même. Ceux qui le voyaient
-étaient frappés de la profonde altération de ses traits, et bien qu'il
-ne fût pas encore à la veille de sa mort, on pouvait aisément augurer
-qu'elle ne serait pas éloignée. L'aversion qu'il avait conçue pour la
-promenade à cheval telle qu'on la lui avait permise, l'avait amené à
-négliger complétement ce genre d'exercice. Malgré la belle saison
-arrivant vers la fin de 1817 à Sainte-Hélène, il passa presque six
-mois sans mettre le pied à l'étrier. Le docteur O'Meara lui
-pronostiquant que cette renonciation aux exercices de toute sa vie lui
-serait funeste: Tant mieux, répondait-il; la fin viendra plus
-vite.--Il commençait à éprouver une douleur sourde au côté droit, et
-Marchand lui disait qu'il aurait besoin d'un peu d'exercice. Oui,
-disait-il en soupirant, il me serait bon de faire à cheval une course
-de dix à douze lieues; mais le peut-on sur ce rocher?--Il avait
-toujours eu le goût des bains prolongés; il se livra plus que jamais à
-ce penchant, qui lui procurait un soulagement à la douleur dont il
-souffrait. Il restait plusieurs heures de suite dans un bain chaud,
-puis se couchait, et s'affaiblissait ainsi à vue d'oeil. Son esprit
-attristé ne perdait ni en force, ni en éclat, mais son corps devenait
-chaque jour plus débile, et il disait à ceux qui lui donnaient leurs
-soins et paraissaient affligés de cet affaiblissement: Vous le voyez,
-_ce n'était pas mon corps qui était de fer, c'était mon âme_.--
-
-[En marge: Sir Hudson Lowe lui fait construire une maison nouvelle.]
-
-Sir Hudson Lowe, en voyant décliner si vite la santé de Napoléon,
-commença à s'inquiéter, craignant qu'on ne lui attribuât ce déclin
-rapide. Bien des voix s'étaient élevées en Angleterre contre les
-traitements infligés au captif de Sainte-Hélène, et il ne voulait pas
-fournir un fondement à de telles accusations. N'osant lever
-l'interdiction des promenades à cheval sans surveillance, il pensa
-qu'un changement de demeure serait un remède efficace, d'autant que
-les bâtiments de Longwood, construits en terre et en bois, tombaient
-déjà en ruine. L'abandon de Plantation-House à l'illustre prisonnier
-aurait répondu à toutes les convenances, mais il entendait le garder
-pour sa famille, et il prit le parti de bâtir. Lord Bathurst l'y avait
-autorisé, à condition que le nouvel emplacement ne coûterait pas trop
-cher à acquérir. Soit que la dépense d'acquisition fût trop grande du
-côté de Plantation-House, soit que le plateau de Longwood parût
-toujours plus facile à surveiller, sir Hudson Lowe résolut d'y laisser
-la nouvelle demeure de Napoléon, et seulement de choisir, en se
-rapprochant du pic de Diane, un endroit où le vent du sud-est se
-ferait moins sentir. Il fit part à Napoléon de ce projet, et lui
-envoya tous les plans pour qu'il pût y introduire les changements qui
-lui conviendraient. Napoléon répondit que toute habitation dans cette
-partie de l'île serait funeste à sa santé, que d'ailleurs on mettrait
-trois ou quatre ans à mener ces constructions à fin, que dans trois ou
-quatre ans ce serait un tombeau et non pas une maison qu'il lui
-faudrait; qu'il aurait eu l'incommodité des ouvriers dans son
-voisinage, sans pouvoir profiter de leur travail, et que si c'était
-son goût qu'on cherchait à connaître il déclarait qu'il ne désirait
-nullement une maison nouvelle, et s'accommodait de celle qu'il avait,
-bien suffisante pour y mourir.
-
-[Date en marge: 1818.]
-
-Sir Hudson Lowe ne se laissa point décourager par cette réponse, et
-entreprit en effet de bâtir, en choisissant l'exposition la mieux
-abritée possible, dans le district de Longwood, et en élevant un mur
-de gazon qui épargnât aux yeux et aux oreilles des exilés la vue et le
-bruit d'un chantier.
-
-[En marge: Napoléon dicte beaucoup moins, et lit davantage.]
-
-Le 1er janvier 1818 fut plus triste que les précédents, et beaucoup
-plus que celui de 1817, quoique ce dernier eût été attristé par le
-départ de M. de Las Cases. Napoléon travaillait moins, et semblait
-découragé de dicter le récit de ses campagnes, s'en fiant à la
-postérité du soin de sa gloire.--À quoi bon, disait-il, tous _ces
-mémoires à consulter_, présentés à notre juge à tous, la postérité?
-Nous sommes des plaideurs qui ennuient leur juge. La postérité est un
-appréciateur des événements plus fin que nous. Elle saura bien
-découvrir la vérité sans que nous nous donnions tant de peine pour la
-lui faire parvenir.--Napoléon dictait moins, mais il lisait davantage.
-Sa sensibilité au beau, devenue exquise par l'âge et la souffrance,
-savourait avec délices les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain. Le soir,
-parlant un peu moins des événements de sa vie, il parlait de ses
-lectures, et parfois lisait à ses amis des passages des grands
-écrivains de tous les temps avec l'accent d'une haute et sûre
-intelligence.
-
-[En marge: Son jugement sur les grands écrivains.]
-
-Il lisait souvent l'Écriture sainte, dont la grandeur frappait son
-génie; mais Homère avait sa préférence sur tout autre monument de
-l'antiquité. Il le trouvait grand et vrai, paraissait charmé du
-contraste qu'offraient les sentiments délicats, nobles, souvent
-sublimes des personnages de l'Iliade, avec leurs moeurs simples
-jusqu'à la grossièreté, et faisait la remarque que peu importait le
-costume jeté sur l'homme, pourvu que cet homme fût l'homme véritable,
-celui de tous les temps et de tous les pays. Ce qui le charmait encore
-dans Homère, c'était avec la grandeur la parfaite vérité.--Homère,
-disait-il, a vu, agi. Virgile, au contraire, est un _régent de
-collége_, qui n'a rien vu, ni rien fait.--Cette sévérité à l'égard de
-Virgile provenait de ce que Napoléon, ne sachant pas assez le latin
-pour apprécier la délicieuse langue du poëte d'Ausonie, n'était
-sensible qu'à la vérité et à la majesté des tableaux, moindre chez
-Virgile que chez Homère.
-
-Parmi les écrivains modernes les auteurs dramatiques avaient sa
-préférence. Il n'aimait pas les genres incertains, ni le mélange du
-comique avec le tragique. Il méprisait ce que nous appelons le drame,
-et disait, que c'était la _tragédie des femmes de chambre_. Il vantait
-la grandeur chez Corneille, l'éloquence des sentiments chez Racine, et
-la profondeur comique chez Molière, prisait peu Voltaire comme auteur
-dramatique, en l'admirant d'ailleurs beaucoup comme prosateur pour le
-fond et la forme. Sensible à la grâce mais toujours positif, il lisait
-avec un plaisir infini madame de Sévigné, en disant cependant qu'après
-l'avoir lue avec délices il ne lui en restait rien. Il trouvait
-l'histoire médiocrement écrite en France, excepté les mémoires, et
-s'en prenait de cette infériorité à l'ignorance des affaires dans
-laquelle on avait fait vivre les gens de lettres. Il entrait
-volontiers dans les difficultés de cet art, qu'il avait pratiqué
-lui-même, et s'écriait à propos de l'histoire de France: Il n'y a pas
-de milieu, il la faut en deux volumes, ou en cent.--
-
-[En marge: Ses opinions religieuses.]
-
-À mesure que l'ennui et l'inaction détruisant sa santé il voyait la
-mort s'approcher, il s'entretenait plus fréquemment de philosophie et
-de religion.--Dieu, disait-il, est partout visible dans l'univers, et
-bien aveugles ou bien faibles sont les yeux qui ne l'aperçoivent pas.
-Pour moi je le vois dans la nature entière, je me sens sous sa main
-toute-puissante, et je ne cherche pas à douter de son existence, car
-je n'en ai pas peur. Je crois qu'il est aussi indulgent qu'il est
-grand, et je suis convaincu que revenus dans son vaste sein nous y
-trouverons confirmés tous les pressentiments de la conscience humaine,
-et que là sera bien ou sera mal, ce que les esprits vraiment éclairés
-ont déclaré bien ou mal sur la terre. Je mets de côté les erreurs des
-peuples, qu'on peut reconnaître à ce trait que l'erreur de l'un n'est
-jamais celle de l'autre; mais ce que les grands esprits de toutes les
-nations auront déclaré bon ou mauvais, restera tel dans le sein de
-Dieu. Je n'ai point de doute à cet égard, et malgré mes fautes je
-m'approche tranquillement de la souveraine Justice. Je suis moins sûr
-de mon fait lorsque j'entre dans le domaine des religions positives.
-Là je rencontre à chaque pas la main de l'homme, et souvent elle
-m'offusque et me choque.... Mais il faut ne pas céder à ce sentiment,
-dans lequel il entre beaucoup d'orgueil humain. Si, en mettant de côté
-les traditions nationales dont tous les peuples ont compliqué la
-religion, on y trouve la notion de Dieu, la notion du bien et du mal
-fortement professées, c'est l'essentiel. Pour moi j'ai été dans les
-mosquées, j'y ai vu les hommes agenouillés devant la puissance
-éternelle, et bien que mes habitudes nationales fussent souvent
-froissées, pourtant je n'y ai point éprouvé le sentiment du ridicule.
-La calomnie travestissant mes actes, a dit qu'au Caire j'avais
-professé l'islamisme, tandis qu'à Paris, devant le Pape, je jouais le
-catholique. En tout cela il y a quelque chose de vrai, c'est que même
-dans les mosquées je trouvais du respectable, et que sans y être ému
-comme dans les églises catholiques où mon enfance a été élevée, j'y
-voyais l'homme à genoux humiliant sa faiblesse devant la majesté de
-Dieu. Toute religion qui n'est pas barbare a droit à nos respects, et
-nous chrétiens nous avons l'avantage d'en avoir une qui est puisée
-aux sources de la morale la plus pure. S'il faut les respecter toutes,
-nous avons bien plus de raison de respecter la nôtre, et chacun
-d'ailleurs doit vivre et mourir dans celle où sa mère lui a enseigné à
-adorer Dieu. _La religion est une partie de la destinée._ Elle forme
-avec le sol, les lois, les moeurs, ce tout sacré qu'on appelle la
-patrie, et qu'il ne faut jamais déserter. Pour moi, quand à l'époque
-du Concordat quelques vieux révolutionnaires me parlaient de faire la
-France protestante, j'étais révolté, comme si on m'avait proposé
-d'abdiquer ma qualité de Français pour devenir Anglais ou Allemand.--
-
-[En marge: Comment Napoléon expliquait son _fatalisme_.]
-
-Conduit par ces sujets sublimes à s'occuper de certaines questions
-morales, Napoléon s'entretenait de ce qu'on avait appelé _son
-fatalisme_.--Sur ce sujet, disait-il, comme sur tous les autres la
-calomnie a tracé de mes opinions de vraies caricatures. On a voulu me
-représenter comme une espèce de musulman stupide, qui voyait tout
-écrit là-haut, et qui ne se serait détourné ni devant un précipice, ni
-devant un cheval lancé au galop, par cette idée que notre vie, notre
-mort, ne dépendent pas de nous, mais d'un destin implacable et
-impossible à fléchir. S'il en était ainsi l'homme devrait se mettre
-dans son lit à sa naissance, et n'en plus sortir, attendant que Dieu
-fît arriver les aliments à sa bouche. L'homme deviendrait stupidement
-inerte. Ce n'est pas moi, qui pendant le cours des plus longues
-guerres ai tant déployé d'efforts, hélas! sans y réussir toujours,
-pour faire prédominer l'intelligence humaine sur le hasard, ce n'est
-pas moi qui puis penser de la sorte! Ma croyance, et celle de tout
-être raisonnable, c'est que l'homme est ici-bas chargé de son sort,
-qu'il a le droit et le devoir de le rendre par son industrie le
-meilleur possible, et qu'il ne doit renoncer à ses efforts que
-lorsqu'il ne peut plus rien. Alors seulement il doit cesser de penser
-et d'agir, se résigner en un mot, et ne plus songer au péril auquel il
-ne peut parer. À la guerre on a beau faire, le péril est presque
-partout égal. J'ai vu des hommes quitter une place comme dangereuse,
-et être frappés juste à celle qu'ils venaient de prendre comme plus
-sûre. On s'agite donc vainement à la guerre, on perd en s'agitant son
-sang-froid, son courage, sans éviter le danger, et le mieux évidemment
-est de se résigner aux chances de son état, de ne pas plus penser aux
-projectiles qui traversent l'air qu'au vent qui souffle dans vos
-cheveux. Alors on a tout son courage, tout son sang-froid, tout son
-esprit, et on recouvre avec le calme la clairvoyance. Voilà mon
-fatalisme, voilà celui que je prêchais à mes soldats, en y employant
-les formes qui leur convenaient, en cherchant à leur persuader que
-leur destin était arrêté là-haut, qu'ils n'y pouvaient rien changer
-par la lâcheté, que dès lors le mieux était de se donner les honneurs
-du courage, et au précepte j'ajoutais l'exemple en affichant sur mon
-front que tous regardaient, une insouciance qui avait fini par être
-sincère. C'était le fatalisme du soldat, mais certes comme général
-j'en pratiquais un autre, car j'ai l'orgueil de croire qu'aucun
-capitaine ne s'est plus servi à la guerre de son esprit et de sa
-volonté. Vous le voyez, ajoutait Napoléon, je puis rendre compte de
-toutes mes opinions, car elles sont fondées sur la notion vraie et
-pratique des choses.--
-
-[En marge: Départ du général Gourgaud.]
-
-Napoléon éprouva dans cette année 1818 un chagrin des plus vifs. Nous
-avons déjà parlé du caractère difficile du général Gourgaud. Sa
-jalousie, que M. de Las Cases n'attirait plus, s'était portée tout
-entière sur le général de Montholon, qui en ce moment était le plus
-souvent appelé pour écrire sous la dictée de Napoléon. D'autres causes
-avaient ajouté à cette mésintelligence. Les deux familles Montholon et
-Bertrand contribuaient singulièrement l'une et l'autre à adoucir la
-captivité de l'auguste prisonnier. Pourtant elles différaient beaucoup
-de caractère et d'opinion sur tout ce qui occupait la colonie exilée.
-Il régnait dans la famille Montholon, avec infiniment d'esprit, de
-douceur, de connaissance du monde, la conviction qu'au lieu d'irriter
-sir Hudson Lowe en prenant toujours ses intentions en mauvaise part,
-il fallait au contraire l'adoucir en se montrant plus juste envers
-lui, et en tirer en un mot le meilleur parti possible pour le
-bien-être de celui auquel on s'était dévoué. On était généreux, mais
-morose et irritable dans la famille Bertrand; on vivait à part dans la
-demeure de Hutt's-Gate, et, en prétextant l'honneur, on était d'avis
-de résister toujours à la tyrannie du geôlier de Sainte-Hélène. Il
-résultait de là des divergences fréquentes d'opinion et de conduite
-entre les deux familles, et ce qui n'eût été qu'un dissentiment
-ordinaire, le général Gourgaud, en s'y mêlant, en avait fait un
-dissentiment grave. Les choses furent même poussées à ce point que
-Napoléon fut forcé d'intervenir entre les généraux Gourgaud et
-Montholon, pour empêcher un éclat, qui sur la terre d'exil eût été du
-plus déplorable effet. Napoléon indigné interposa son autorité, et
-obligea ces deux militaires à renoncer à leur querelle. Il fut surtout
-sévère pour le général Gourgaud, qui avait les principaux torts, et
-qui voulut quitter Sainte-Hélène. Napoléon lui donna son
-congé.--J'aime mieux être seul, lui dit-il, que d'être troublé jusque
-dans mon malheur par de si folles passions.--Il vit peu le général
-Gourgaud pendant les dernières semaines que celui-ci passa à Longwood,
-et toutefois, au moment de son départ, n'oubliant point les preuves de
-dévouement qu'il en avait reçues, il lui donna de précieuses marques
-de souvenir. Le général Gourgaud emporta de Sainte-Hélène une première
-relation de la campagne de 1815 qui lui avait été dictée, et que, de
-retour en Europe, il publia comme étant son ouvrage. La même relation,
-remaniée par Napoléon et revêtue de son nom, a été publiée depuis dans
-la collection de ses oeuvres. Il est heureux que l'une et l'autre
-aient été conservées, car absolument conformes sous les rapports
-essentiels, elles contribuent cependant par quelques détails omis dans
-l'une et consignés dans l'autre, à mieux éclaircir les événements de
-cette campagne mémorable.
-
-[En marge: Napoléon perd encore l'amiral Malcolm et le docteur
-O'Meara.]
-
-Napoléon fit à la même époque des pertes qui lui furent encore plus
-sensibles. L'amiral Malcolm dont la conduite avait prouvé que sans
-trahir ses devoirs on pouvait adoucir beaucoup le sort de l'illustre
-prisonnier, l'amiral Malcolm quitta le commandement des mers du Cap.
-Son intimité avec Napoléon avait déplu à sir Hudson Lowe, qui
-craignait que la manière d'être de l'amiral ne fût une condamnation de
-la sienne.
-
-Il eut pour remplaçant l'amiral Plampin, personnage froid, et peu
-disposé à fréquenter Longwood. L'amiral Malcolm reçut de Napoléon les
-adieux d'un ami.
-
-À cette perte s'en joignit une autre, qui, sans affecter autant le
-coeur de Napoléon, jeta un trouble pénible dans ses habitudes. Il
-s'était accoutumé non pas à la médecine anglaise, mais au caractère du
-docteur O'Meara, qui lui procurait des nouvelles, et lui donnait un
-résumé exact des journaux anglais, ce qui l'intéressait vivement, car
-la dernière lueur d'espérance restée dans son âme reposait sur un
-changement de cabinet en Angleterre. Sir Hudson Lowe ayant découvert
-que le docteur O'Meara était le nouvelliste de Longwood, avait exigé
-qu'il lui fît connaître ses entretiens avec Napoléon. Le docteur
-O'Meara s'y était refusé, disant qu'en bon et loyal Anglais, il ferait
-connaître ce qui aurait trait à un projet d'évasion, mais qu'il avait
-ses devoirs de médecin, et que, comme tel, il ne trahirait pas son
-malade, en rapportant les détails qu'il avait dus à sa confiance. Sir
-Hudson Lowe irrité voulut alors assimiler le docteur O'Meara aux
-Français attachés au service de Napoléon, et le soumettre à toutes les
-gênes qui leur étaient imposées, celle notamment d'être suivis dès
-qu'ils sortaient de l'enceinte de Longwood. Napoléon répondit que son
-médecin devait être à lui, et que si on exigeait pour le laisser
-libre, que ce médecin fût dépendant du gouverneur, il ne le
-conserverait pas. Ce débat fut assez long, et mêlé de plusieurs
-incidents. Le docteur O'Meara fut tour à tour enlevé, rendu, enlevé de
-nouveau à Napoléon, et enfin embarqué pour l'Europe avec les formes
-les plus brutales.
-
-[En marge: Incrédulité de Napoléon à l'égard de la médecine.]
-
-[En marge: Il découvre qu'il a une maladie héréditaire de l'estomac.]
-
-Napoléon demeura donc sans médecin, et sous ce rapport n'éprouva pas
-une grande privation.--Le corps humain, disait-il, est une montre que
-l'horloger ne peut pas ouvrir pour la réparer. Les médecins y
-introduisent des instruments bizarrement construits, sans voir ce
-qu'ils font, et c'est grand miracle s'ils touchent utilement à cette
-pauvre machine!--Il s'était affermi dans cette prévention, parce que
-rien de ce qu'on lui avait donné ne lui avait réussi. Il ne trouvait
-de soulagement que dans l'exercice, ou quelques boissons douces qu'il
-se prescrivait à lui-même. Il avait cru d'abord avoir une maladie de
-foie due au climat des tropiques. Avec sa sagacité ordinaire il
-n'avait pas tardé à reconnaître que son mal résidait bien plutôt dans
-l'estomac, et se rappelant que son père était mort d'une maladie de
-cet organe, il avait tourné de ce côté ses soupçons. Quelques
-vomissements qui se produisirent à cette époque le confirmèrent dans
-son opinion, et il se regardait comme plus médecin que les médecins de
-Sainte-Hélène. Toutefois, il avait trop de sens pour ne pas accorder à
-la science accumulée des siècles la confiance qu'elle mérite, et après
-quelques boutades contre les médecins médiocres, il convenait qu'un
-homme supérieur et de grande expérience lui serait bon à consulter.
-Aussi disait-il souvent: Je ne crois pas à la médecine, mais je crois
-à Corvisart. Puisqu'on ne peut pas me le donner, qu'on me laisse en
-paix.--
-
-[En marge: Sir Hudson Lowe voudrait introduire un nouveau médecin
-auprès de Napoléon, pour n'être pas accusé de l'avoir privé des
-secours de l'art, et pour avoir un témoin de sa présence.]
-
-[En marge: Difficulté de constater la présence de Napoléon depuis
-qu'il ne sortait plus.]
-
-[En marge: Moyens employés par M. de Montholon pour satisfaire aux
-règlements qui exigent la constatation de la présence, sans offenser
-Napoléon.]
-
-Le bruit s'étant répandu dans l'île que sa santé déclinait
-sensiblement, sir Hudson Lowe craignit la responsabilité qu'il avait
-encourue par le renvoi d'O'Meara, et fit offrir un médecin de la
-marine anglaise, le docteur Baxter, qui était généralement estimé.
-Mais la confiance de sir Hudson Lowe était pour Napoléon une raison de
-défiance, et le docteur Baxter fut refusé. Outre que la privation d'un
-homme de l'art faisait peser sur la tête du gouverneur une
-responsabilité qui s'accroissait avec l'état maladif de Napoléon, il
-était privé d'un témoin sûr qui attestât la présence du prisonnier.
-Cette présence était devenue difficile à constater depuis que Napoléon
-restait quelquefois jusqu'à huit jours sans sortir, et que l'officier
-de service, n'osant forcer la porte de sa chambre, attendait vainement
-pendant des heures entières une occasion de le voir. Sir Hudson Lowe
-s'était donc créé de grands embarras par le renvoi du docteur O'Meara.
-Il eut sur ce sujet de longs entretiens avec M. de Montholon.--Que
-voulez-vous que je fasse? disait sir Hudson Lowe. Si je fléchis, on
-m'accuse en Europe de céder à un ascendant auquel personne ne résiste;
-et si je résiste, vous m'accusez de barbarie.--Toutes vos précautions,
-répondait M. de Montholon, pour empêcher une évasion à laquelle
-Napoléon ne songe point, sont devenues pour lui des gênes
-insupportables, et qui sont la cause de la réclusion dans laquelle il
-s'obstine à vivre. Plus vous ajouterez à vos précautions, plus vous
-l'obligerez à se renfermer, plus vous nuirez à sa santé, et plus vous
-prendrez de responsabilité morale dans le présent et l'avenir.
-Maintenant vous voulez savoir à tout prix s'il est à Longwood, et le
-savoir tous les jours. Il fallait lui laisser O'Meara. Vous vous êtes
-privé de ce témoin si commode, et il faut dès lors vous en fier à moi,
-à mon désir de faciliter votre tâche et la nôtre. Si vous tentiez d'y
-employer la force, vous nous trouveriez tous derrière la porte de
-Napoléon, et votre sang, le nôtre, expieraient l'outrage que vous
-voudriez lui faire essuyer. Aussi, je vous en supplie, laissez-nous
-faire, et comptez sur moi pour ménager à votre officier de garde tous
-les moyens de voir son prisonnier sans l'offenser.--En effet, dès que
-Napoléon changeait de place, passait d'une pièce dans une autre, M. de
-Montholon avertissait l'officier de garde qui accourait pour le voir,
-et de déplorables conflits étaient ainsi évités par l'adresse d'un
-serviteur intelligent et fidèle.
-
-[Date en marge: 1819.]
-
-[En marge: Année 1819.]
-
-[En marge: Napoléon éprouve un mieux passager.]
-
-Napoléon s'obstinant à ne pas sortir, et à prendre des bains fort
-longs pour soulager la douleur dont il souffrait au côté droit,
-s'affaiblit rapidement. Bientôt ses jambes enflèrent, et il éprouva
-aux extrémités un froid persistant, qu'on avait la plus grande peine à
-combattre par l'application d'une chaleur extérieure et prolongée. Son
-pouls avait toujours été fort lent (il avait à peine cinquante-cinq
-pulsations dans son état ordinaire), ce qui accusait une circulation
-du sang très-difficile. Le célèbre Corvisart, avec sa rare
-perspicacité médicale, avait jadis pronostiqué à Napoléon que si
-jamais il cessait de mener une vie active, il s'en ressentirait
-gravement, car la circulation déjà lente chez lui le deviendrait
-davantage, ce qui entraînerait des conséquences fâcheuses, telles que
-l'enflure aux jambes, le froid aux pieds, etc. Napoléon, en voyant se
-réaliser ces prophéties d'un grand médecin, n'en témoignait aucun
-chagrin, et semblait au contraire y voir sa libération prochaine.
-Pourtant l'instinct de la nature conservant sa force, il essaya, sur
-les vives instances de MM. de Montholon et Marchand, de quelques
-promenades à cheval. On lui offrit un petit cheval, agréable à monter;
-il accepta et s'en servit pour faire quelques courses. On approchait
-de la fin de 1818, on s'avançait vers la bonne saison dans
-l'hémisphère austral, et Napoléon trouva dans ces promenades un
-plaisir qu'il n'avait pas espéré. Le bien suivit le plaisir, et il se
-sentit revivre. En janvier 1819 il semblait remis; son teint était
-moins plombé, son oeil moins éteint, ses jambes moins enflées.
-Marchand, qui l'aimait comme un père, lui en témoigna sa joie.--Mon
-fils, lui dit Napoléon (c'était le titre qu'il commençait à lui
-donner), tes témoignages me touchent; mais ne t'abuse pas, c'est un
-dernier éclair de santé. Ma forte constitution fait un dernier effort,
-après quoi elle succombera. Je serai délivré, et vous le serez aussi.
-Tu retourneras en Europe, et s'il dépend de moi tu y seras heureux.--
-
-[En marge: Il néglige sa propre histoire pour s'occuper de celle des
-grands capitaines.]
-
-[En marge: Son admiration pour Turenne et Condé.]
-
-[En marge: Napoléon veut écrire l'histoire des grands capitaines, et
-commence par celle de Turenne, du grand Frédéric et de César.]
-
-Une circonstance morale contribua à ce retour passager de santé.
-Napoléon, dans l'état de langueur d'où il venait de sortir, avait
-presque abandonné le travail. Il n'avait plus songé à dicter le récit
-de ses campagnes. On eût dit que sa propre vie l'ennuyait, et qu'il
-abandonnait à la postérité le soin de sa gloire. Il avait quelques
-centaines de volumes répandus confusément autour de lui, prenait
-tantôt l'un, tantôt l'autre, les rejetait tour à tour, et ne pouvait
-dans son abattement s'intéresser à aucun. Tout à coup des livres
-historiques relatifs aux grands capitaines de tous les temps tombèrent
-sous sa main, et il s'en saisit avec avidité. Bien qu'il eût reçu une
-excellente éducation, il ne savait que d'une manière très-générale
-l'histoire de Frédéric, de Turenne, de Condé, de Gustave-Adolphe, de
-César, d'Annibal, d'Alexandre. La vie de ces grands hommes, écrite
-avec détail, l'attacha puissamment. Ses forces physiques étaient
-presque revenues, et avec ses forces physiques ses forces
-intellectuelles. Il était donc capable d'une attention soutenue, et
-dès cet instant il se sentit pris d'une ardente curiosité pour les
-actions des capitaines célèbres. Cette étude avait naturellement pour
-lui une signification qu'elle n'aurait eue pour aucun autre. Il y
-voyait ce que personne n'aurait pu y découvrir, et il devint curieux
-de mesurer exactement les pas que ses prédécesseurs avaient faits dans
-la carrière des armes, pour se rendre compte de ceux qu'il y avait
-faits lui-même. Bientôt ses vues s'étendirent, et il résolut d'écrire
-la vie des capitaines illustres, de se constituer leur juge, juge le
-plus compétent que jamais ils pussent avoir, de composer ainsi une
-histoire, tout à la fois animée et profondément savante, de l'art
-militaire, cet art qui avait été sa passion et sa gloire, et qui est
-avec la politique le plus grand que les hommes puissent exercer.
-Chose étrange et bien honorable pour le génie de Napoléon, à partir de
-ce moment il laissa de côté ses propres actions, dont il n'avait
-raconté qu'une faible partie, s'éprit des actions d'autrui, et se
-consacra tout entier aux capitaines anciens et modernes. Le premier
-qui l'avait occupé était Catinat, et il l'avait trouvé, disait-il,
-_surfait par les philosophes_. Mais, passant à Turenne, à Condé, _Il
-faut bien_, dit-il, _se rendre au mérite_.--Turenne notamment lui
-inspira la plus profonde estime. Puis vinrent Condé, Frédéric et
-César. Il manquait de livres spéciaux, il en fit demander, et sir
-Hudson Lowe, informé de ce nouvel état de son esprit, fort satisfait
-de voir qu'il songeait à tout autre chose qu'à une évasion, chercha
-dans la bibliothèque de Plantation-House des livres relatifs à
-l'histoire de l'art militaire. Il en trouva et les envoya à Longwood.
-Napoléon se mit au travail avec son ardeur accoutumée, et eut bientôt
-approfondi trois vies, celles de Frédéric, de Turenne et de César. Il
-voulait en outre étudier et écrire celles de Condé, du prince Eugène,
-de Marlborough, de Gustave-Adolphe, des Nassau dans les temps
-modernes, celles d'Alexandre et surtout d'Annibal dans l'antiquité.
-Après ces grandes vies il serait descendu à de moindres, si sa propre
-vie y avait suffi. Mais il demandait des livres, et surtout Polybe
-qu'il n'avait pas, ce qui le contrariait beaucoup, car il voulait
-puiser aux sources mêmes des notions exactes sur Annibal, pour lequel
-il éprouvait la plus profonde admiration. Ayant les _Commentaires_ de
-César, qu'on peut se procurer partout, même sur le rocher le plus
-isolé de l'Océan, il put juger le grand capitaine romain, et dicta sur
-lui à M. Marchand des pages qui seront immortelles à cause des deux
-Césars, celui qui est le héros de ces pages, et celui qui en est
-l'auteur.
-
-[En marge: L'amélioration de santé qui s'était produite au
-commencement de 1819 ne se maintient pas.]
-
-Cependant l'amélioration obtenue au commencement de 1819 ne se soutint
-pas. Napoléon ressentit de nouvelles et plus violentes douleurs
-d'estomac, une vive répugnance pour les aliments et une extrême
-difficulté à les digérer. Il vomissait souvent des matières noirâtres,
-et une fois même il tomba dans un long évanouissement. Il y avait à
-bord du vaisseau _le Conquérant_ un médecin distingué, nommé John
-Stokoe, qu'on se hâta de faire venir sans consulter l'illustre malade,
-et qui ne déplut point, parce qu'il ne parut pas un envoyé de la
-police de sir Hudson Lowe. Napoléon lui fit bon accueil, mais en lui
-montrant son incrédulité accoutumée, surtout à l'égard de la médecine
-anglaise.--C'est ma fin, dit-il, qui s'approche, et mes boissons
-calmantes valent mieux que tout ce que vous pourriez m'ordonner.--Le
-docteur Stokoe reparut quelquefois, mais les motifs qui lui avaient
-valu la confiance de Napoléon lui firent perdre celle de sir Hudson
-Lowe, et on ne lui permit guère de fréquenter Longwood. D'ailleurs on
-avait demandé en Europe un médecin, divers serviteurs, et un ou deux
-prêtres dont on manquait à Sainte-Hélène, à ce point que l'un des
-domestiques de Napoléon étant mort, on avait été obligé de recourir à
-un ministre protestant pour lui rendre les honneurs funèbres. C'était
-le cardinal Fesch qui était chargé de faire les choix et les envois.
-Ses anciennes relations avec les cours européennes devaient lui
-ménager des facilités que n'auraient pu espérer les autres membres de
-sa famille.
-
-[En marge: Départ de madame de Montholon.]
-
-[En marge: Napoléon s'attend à être bientôt seul.]
-
-En attendant ces prochaines arrivées, Napoléon fut affligé par un
-nouveau départ, qui lui fut plus sensible que tous les autres. Madame
-de Montholon par son esprit aimable avait fort contribué à adoucir sa
-captivité, mais elle succombait au climat, et les médecins anglais
-avaient reconnu chez elle une maladie de foie très-avancée. Elle
-craignait aussi pour ses enfants, et il fallait absolument qu'elle
-partît. Napoléon voulait que M. de Montholon lui servît de compagnon
-de voyage, mais celui-ci, voyant l'état de son maître, refusa de se
-séparer de lui. Madame de Montholon s'embarqua donc seule avec ses
-enfants, mais Napoléon sentait bien qu'il serait prochainement obligé
-de renvoyer le mari après la femme, que madame Bertrand, dont les
-enfants avaient besoin aussi de l'éducation européenne, ne tarderait
-point à s'éloigner, suivie probablement de son mari. Il comprenait que
-le dévouement, quelque grand qu'il fût, trouvait dans les devoirs de
-famille un terme obligé; il n'élevait pas une plainte, et se disait
-que pour n'être pas seul il faudrait qu'il quittât bientôt la vie. Il
-voyait en effet venir le moment de la quitter, et le voyait approcher
-sans crainte et sans chagrin.
-
-[En marge: À la fin de 1819, il retombe dans l'état le plus
-inquiétant.]
-
-[En marge: Napoléon ne se montrant plus, sir Hudson Lowe veut employer
-la force pour constater sa présence.]
-
-Vers la fin de cette année 1819, la maladie ayant repris son cours,
-lent mais progressif, Napoléon était redevenu sédentaire. L'officier
-de service avait la plus grande peine à s'assurer de sa présence, et
-les prescriptions de lord Bathurst qui voulait qu'elle fût constatée
-chaque jour, n'étaient plus observées. Souvent on restait plusieurs
-jours sans l'apercevoir, mais le mouvement des domestiques autour de
-la chambre du malade, leurs soins empressés, leurs inquiétudes
-visibles, ne pouvant être une comédie arrangée pour cacher une
-évasion, l'officier de garde se contentait de ce genre de preuves. On
-aurait dû s'en contenter toujours, car dans l'état où se trouvait
-Napoléon, on aurait ouvert les portes de sa prison que c'est tout au
-plus s'il aurait pu les franchir pour aller respirer un air pur.
-Cependant les ordres réitérés de lord Bathurst embarrassaient sir
-Hudson Lowe. Il eut recours à un moyen, ingénieux mais peu digne, de
-communiquer avec son prisonnier. La correspondance avait toujours été
-adressée au grand maréchal Bertrand: lord Bathurst, pensant que cette
-manière de procéder laissait trop à Napoléon l'attitude d'un
-souverain, avait ordonné de lui remettre directement les
-communications qui lui seraient destinées. Il y avait là un moyen
-certain de voir Napoléon quand on le voudrait, et sir Hudson Lowe
-résolut d'en faire l'essai. Il expédia à Longwood un officier à
-cheval, qui se présenta du reste avec égards, et demanda à remettre un
-pli à Napoléon Bonaparte. Il fut renvoyé à Marchand qui, connaissant
-l'usage, et se doutant qu'on voulait le violer, déclara que tout
-message devait être remis à _l'empereur Napoléon_ par l'intermédiaire
-du grand maréchal Bertrand. L'officier fut ainsi éconduit, et M.
-Marchand courut avertir son maître de cette tentative. Sur-le-champ
-Napoléon ordonna à ses domestiques de refuser absolument sa porte à
-toute personne qui se présenterait, et prévoyant qu'on irait peut-être
-jusqu'à la forcer, il prit une résolution à la façon de Charles
-XII.--Autant, dit-il, mourir ici dans une tragédie pour défendre notre
-dignité, que sur un lit de malade.--Il fit charger ses pistolets,
-enjoignit à ses gens d'en faire autant, et il fut décidé que quiconque
-essayerait de forcer la porte de l'Empereur recevrait une balle dans
-la tête.
-
-[En marge: On est à la veille d'une scène de violence, qui est
-cependant évitée.]
-
-En effet, sir Hudson Lowe vint lui-même accompagné de tout un
-état-major, fit appeler MM. Marchand et de Montholon, leur parla de
-ses ordres demeurés sans exécution, et leur déclara que quiconque
-résisterait serait envoyé au Cap. On lui répondit qu'on ne changerait
-rien à l'usage établi autour de l'Empereur, et que ce n'était pas dans
-l'état où il était présentement qu'on commencerait à lui manquer de
-respect. Sir Hudson Lowe partit rempli de dépit, en annonçant qu'il
-ferait exécuter par la force les volontés du gouvernement britannique.
-Un officier bien escorté se présenta effectivement le lendemain,
-s'adressa aux domestiques, disant qu'il avait un message à remettre à
-_Napoléon Bonaparte_, et qu'il fallait qu'on lui ouvrît. On le renvoya
-à Marchand, qui persista à le renvoyer au grand maréchal. Ainsi
-repoussé, il se mit à parcourir la maison, à frapper aux portes, et
-approcha de celle de l'Empereur. Napoléon était tranquillement occupé
-à lire, ayant ses pistolets préparés, et tous ses gens étaient debout
-derrière sa porte, prêts comme lui à terminer leur captivité dans une
-tragédie, pour défendre leur maître de cette dernière humiliation.
-L'officier courut de porte en porte, frappa successivement à toutes,
-puis voyant qu'elles ne s'ouvraient pas, remonta à cheval, et regagna
-Plantation-House sans avoir pu remplir sa mission.
-
-C'était là une triste et inutile entreprise contre un caractère comme
-celui du prisonnier de Sainte-Hélène, et bien cruelle en considérant
-l'état de sa santé. Quant à lui, il était pour ainsi dire ranimé par
-cette scène étrange, comme s'il avait entendu retentir encore ce bruit
-du canon, qui avait tant résonné jadis à ses oreilles. Sir Hudson Lowe
-n'osa pas insister, et se borna à des menaces, desquelles on ne devait
-plus attendre aucune suite sérieuse après la déconvenue qu'il venait
-d'essuyer.
-
-[En marge: Arrivée à Sainte-Hélène d'un jeune médecin, et de deux
-prêtres envoyés par le cardinal Fesch.]
-
-À cette époque, c'est-à-dire vers la fin de 1819, arrivèrent à
-Sainte-Hélène les personnages envoyés par le cardinal Fesch. C'étaient
-un jeune médecin italien du nom d'Antomarchi, ayant quelque esprit,
-peu d'expérience et une extrême présomption; un bon vieux prêtre,
-l'abbé Buonavita, ancien missionnaire au Mexique, et enfin un jeune
-ecclésiastique, l'abbé Vignale, l'un et l'autre fort honnêtes gens,
-mais sans instruction et sans esprit. On leur avait adjoint trois ou
-quatre domestiques propres à remplir les emplois vacants dans la
-maison de l'Empereur. Ces nouveaux venus avant de se rendre à Longwood
-perdirent quelques jours, pendant lesquels ils acceptèrent les
-politesses du gouverneur, ce qui disposa peu favorablement le maître
-qu'ils venaient servir, et dont l'antipathie contre sir Hudson Lowe
-avait dégénéré en véritable passion. Napoléon leur pardonna bientôt en
-écoutant ce qu'ils lui racontèrent de sa famille, particulièrement de
-sa mère, de sa soeur Pauline, de ses frères Lucien et Joseph. Sa soeur
-et sa mère renouvelaient avec instance l'offre de se rendre à
-Sainte-Hélène; Joseph et Lucien faisaient une proposition beaucoup
-plus acceptable, c'était de se succéder à Longwood, et d'y passer
-chacun trois ans.--Napoléon n'attacha pas grande importance à ce
-projet, que sa mort, prochaine selon lui, rendait si vain; mais il en
-fut touché jusqu'au fond de l'âme.
-
-[En marge: Accueil que leur fait Napoléon.]
-
-[En marge: Il trouve le médecin et les prêtres insuffisants.]
-
-Il s'entretint de sa santé avec le jeune docteur Antomarchi, se laissa
-fort examiner par lui, sourit de ses raisonnements, et lui déclara
-comme à tous ses médecins, qu'il voulait _mourir de la maladie, et non
-des remèdes_. Il le chargea d'aller aux hôpitaux de la garnison pour
-étudier les altérations organiques que le climat développait chez les
-Européens, lui disant qu'il pourrait y recueillir quelques lumières
-utiles pour l'accomplissement de sa mission. Il s'entretint ensuite
-avec les deux prêtres, et les trouva l'un et l'autre aussi naïfs
-qu'ignorants.--Je reconnais bien à ces choix, s'écria-t-il, mon oncle
-Fesch. Toujours le même esprit, le même discernement! Ce médecin ne
-sait rien en croyant beaucoup savoir, et m'envoyer un tel docteur, à
-moi qui n'écouterais que Corvisart, c'est vraiment perdre sa peine!
-Quant aux deux prêtres, je me suis entretenu avec eux de sujets
-religieux (car de quels sujets s'entretenir lorsque la mort est si
-près?), _mais au premier entretien, les voilà hors de combat_. Il me
-fallait un prêtre savant, avec lequel je pusse discourir sur les
-dogmes du christianisme. Certes il ne m'aurait pas rendu plus croyant
-en Dieu que je ne le suis, mais il m'aurait édifié peut-être sur
-quelques points importants de la croyance chrétienne. Il est si doux
-d'approcher de la tombe avec la foi absolue des catholiques! Mais je
-n'ai rien de pareil à attendre de mes deux prêtres. Pourtant ils me
-diront la messe, et ils seront bons au moins à cela!--
-
-[En marge: Napoléon se fait dire la messe tous les dimanches.]
-
-[En marge: Ses paroles sur la religion, et son utilité morale.]
-
-Il y avait à Longwood une vaste salle à manger dont Napoléon ne se
-servait plus, car depuis les brouilles survenues entre ses amis, il
-déjeunait et dînait seul, pour ne pas les mettre en présence à l'heure
-de leurs repas. Cependant, depuis le départ de madame de Montholon, il
-mangeait avec M. de Montholon, dans l'une des deux pièces où
-s'écoulait sa vie. Il fit convertir la grande salle à manger en
-chapelle, et voulut qu'on y célébrât la messe tous les dimanches. Il
-n'obligeait personne à y venir, mais il approuvait ceux qui s'y
-rendaient (c'était le plus grand nombre), et il trouvait dans cette
-messe, dite tous les dimanches sur un rocher désert, un charme qui
-tenait à tous ses souvenirs d'enfance réveillés à la fois. Jamais on
-ne l'entendit gourmander personne pour avoir manqué à ce devoir
-religieux, mais il ne souffrait pas le moindre mot inconvenant sur ce
-sujet. Le jeune Antomarchi s'étant permis quelques propos qui lui
-déplurent, il le réprima durement, lui disant qu'il admettait, quant à
-lui, que l'on fût croyant ou qu'on ne le fût pas, et qu'il n'en
-concluait rien pour ni contre personne; mais que ce qu'il ne souffrait
-pas, c'était le défaut de respect à l'égard de la religion la plus
-vénérable du genre humain, et qui pour des Français et des Italiens
-était leur religion nationale. Ces paroles furent prononcées avec une
-autorité qui n'admettait pas de réplique, surtout envers un homme
-auquel on ne répliquait guère, même à Sainte-Hélène. Napoléon ajouta,
-en s'adressant à ceux qui assistaient à ce dialogue: Si les hommes ne
-vont pas à la messe, savez-vous où ils iront? Chez Cagliostro ou chez
-mademoiselle Lenormand. Franchement, la messe vaut mieux.--
-
-Par le vaisseau qui avait amené le médecin et les deux prêtres,
-étaient arrivées plusieurs caisses remplies de livres. Napoléon, tout
-affaibli qu'il était, voulut qu'elles fussent ouvertes en sa présence.
-Après avoir fait la revue d'une partie des volumes, il s'écria qu'il
-devait y avoir autre chose, et qu'à un père on n'envoyait pas
-seulement des livres. En effet, on avait caché au fond de l'une des
-caisses un portrait du duc de Reichstadt, que le prince Eugène s'était
-procuré, et qui avait été peint d'après nature. Napoléon s'en saisit
-avec transport, le contempla longtemps, et le fit placer dans sa
-chambre de manière à l'avoir toujours sous les yeux. Il revint au
-dépouillement des livres, n'y trouva pas l'exemplaire de Polybe, qu'il
-désirait comme principal historien d'Annibal, et s'en plaignit
-vivement. Il rencontra plusieurs ouvrages qui avaient trait à
-l'histoire contemporaine. Il les lut avec avidité, tantôt souriant,
-tantôt s'irritant, et se mit à les couvrir de notes.
-
-[En marge: Sur une indication du docteur Antomarchi, Napoléon ne
-voulant plus monter à cheval, se livre à l'exercice du jardinage.]
-
-Sa santé donnait chaque jour de plus vives inquiétudes, et de tout ce
-que lui avait dit le docteur Antomarchi une seule chose avait produit
-quelque impression sur son esprit, parce qu'elle s'accordait avec ce
-qu'avaient répété les docteurs O'Meara et Stokoe, et avec ce qu'il
-avait éprouvé lui-même, c'est que l'exercice lui était indispensable,
-et que c'était l'unique moyen de guérison. Cette médecine était
-effectivement la seule à laquelle il eût quelque confiance, mais sa
-répugnance à sortir suivi d'un officier à cheval était toujours la
-même. Le docteur Antomarchi lui dit alors que le cheval était un bon
-exercice, mais qu'il y en avait d'autres, et que bêcher la terre
-serait tout aussi sain. Ce fut pour Napoléon un véritable trait de
-lumière, qui lui procura quelques bons moments, les derniers de sa
-vie.
-
-[Date en marge: 1820.]
-
-[En marge: Travaux exécutés par Napoléon au jardin de Longwood.]
-
-Sur-le-champ il résolut de se livrer à ce nouvel exercice, et obligea
-la colonie entière à s'y livrer avec lui. On entrait dans l'année
-1820, et le temps était magnifique. Napoléon voulut que tout le monde
-à Longwood, levé comme lui à quatre heures du matin, prît la bêche et
-travaillât au jardin. Personne n'était exempt de cette corvée, et tous
-ses compagnons d'exil, depuis MM. de Montholon, Bertrand, Marchand,
-jusqu'aux derniers domestiques, même les Chinois, travaillaient sous
-sa direction. Cette occupation apportant une diversion aux ennuis de
-l'exil leur plaisait à tous, mais elle leur aurait déplu qu'ils s'y
-seraient prêtés volontiers, en voyant qu'elle faisait du bien à leur
-maître, et qu'elle l'amusait. Effectivement en très-peu de jours
-l'amélioration fut visible, et comme à la fin de l'année précédente,
-son teint moins livide, ses jambes moins enflées, son dégoût des
-aliments moins prononcé, ses vomissements moins fréquents, pouvaient
-faire espérer un rétablissement durable. Depuis longtemps Napoléon
-avait quitté l'habit militaire, et n'en avait conservé que la culotte
-blanche et les bas de soie, surmontés d'un habit civil. Il prit alors
-le costume des planteurs. Vêtu d'une étoffe de l'Inde blanche et
-légère, la tête couverte d'un chapeau de paille, un bâton à la main,
-il dirigeait les travaux en véritable officier du génie. Son premier
-ouvrage consista dans un épaulement en terre gazonnée qu'il opposa au
-vent du sud-est, et qui fut bientôt assez élevé pour garantir le
-jardin et la maison de ce vent odieux. Puis il transplanta des arbres,
-des citronniers, et notamment un chêne, arbre si désiré de lui, et qui
-seul a survécu de ce jardin cultivé par ses glorieuses mains. L'eau
-manquait, et il la fit venir d'un réservoir que sir Hudson Lowe avait
-ordonné de construire au pied du pic de Diane. Cette eau adroitement
-dirigée dans le jardin de Longwood le couvrit bientôt de verdure, car
-sous ces climats dévorants, si l'eau se joint au soleil, la végétation
-pousse à vue d'oeil. Napoléon eut en peu de temps des légumes; et il
-prit plaisir à les faire servir sur sa table. Sir Hudson Lowe averti
-des nouveaux goûts de l'illustre captif, lui fit offrir des plantes,
-des instruments, des ouvriers. Napoléon accepta une partie des offres
-du gouverneur, et au bout de deux mois, grâce aux efforts de toute sa
-maison, son jardin avait changé de face, et avec le jardin sa santé et
-son humeur. Il travaillait et faisait travailler dès quatre heures du
-matin jusqu'à dix ou onze heures, moment où la chaleur devenait
-incommode. Alors il déjeunait sous une tente avec ses gens assis à
-deux tables, une pour lui et ses principaux compagnons d'exil,
-l'autre pour ses domestiques. Après le déjeuner il prenait du repos,
-en faisait prendre à tous, puis finissait la journée en continuant ses
-lectures et ses dictées.
-
-Le lendemain il recommençait avec le même zèle, et dans cette
-animation d'esprit qui ne devait se soutenir que bien peu de temps, il
-reparaissait gai, aimable, tour à tour spirituel ou profond.
-Quelquefois, à propos de la végétation ou de quelques insectes, il
-s'élevait sur Dieu et la création aux plus hautes, aux plus éloquentes
-considérations. D'autres fois il traduisait en images piquantes et
-pittoresques des vérités physiques qui se révélaient à lui par la
-simple observation des faits. Un de ses domestiques chinois en
-creusant un des canaux d'arrosage avait atteint la racine d'un if, et
-comme Marchand signalait ce dommage, Napoléon disait à ce dernier: Si
-tu avais faim, et qu'un repas succulent fût servi derrière toi, tu te
-retournerais bien pour assouvir ton appétit. Eh bien, cet arbre fera
-de même. Ses racines, qu'on est forcé d'atteindre ici, se détourneront
-en arrière, et l'arbre après avoir souffert un moment reprendra sa
-vigueur.--
-
-[En marge: Amélioration marquée dans la santé de Napoléon résultant de
-ce nouvel exercice.]
-
-[En marge: Il reprend ses travaux historiques.]
-
-[En marge: Ses notes sur divers ouvrages relatifs à l'histoire de son
-temps.]
-
-En travaillant ainsi de ses mains il avait pu reprendre son travail de
-tête, car avec ce retour de santé, dû à un retour de vie active, il
-s'était produit chez lui un réveil d'esprit tout à fait remarquable.
-Il dictait la vie de César alors, ou bien chargeait de notes
-saisissantes certains ouvrages contemporains qu'on lui avait envoyés
-d'Europe. Il avait annoté déjà les oeuvres de M. de Pradt; en ce
-moment, commencement de 1820, il s'était mis à annoter l'ouvrage sur
-les Cent-Jours de M. Fleury de Chaboulon, jeune homme rempli de bonnes
-intentions, mais parlant souvent de ce qu'il ignorait ou ne comprenait
-pas. Napoléon avait attaché aux pages de cet ouvrage des notes pleines
-d'indulgence pour l'auteur et de révélations curieuses pour
-l'histoire. Il s'occupait aussi, et d'une manière toute différente,
-d'un livre autrement sérieux, celui du général Rogniat, sur les
-principes de la guerre. Le général Rogniat avait été un officier du
-génie des plus remarquables; mais un esprit peu juste et malveillant
-déparait ses qualités militaires. Son ouvrage, outre qu'il était la
-plupart du temps chimérique, était un acte peu généreux envers le
-détenu de Sainte-Hélène, qu'il avait servi avec soumission et qu'il
-dénigrait aujourd'hui sans ménagement. Napoléon ressentit au sujet de
-ce livre une véritable colère, sans inquiétude du reste pour sa
-gloire.--Si le grand Frédéric, dit-il, vivait et critiquait mes
-campagnes, cela pourrait devenir sérieux, et en tout cas j'aurais de
-quoi lui répondre; mais ces gens-là, ajoutait-il en parlant du général
-Rogniat et de quelques autres, ne sont pas capables de
-m'alarmer.--Quoique traitant de la sorte le général Rogniat, il lui
-fit l'honneur d'une réponse en forme de notes, laquelle vaudra à
-l'ouvrage ainsi annoté une immortalité qu'il n'aurait certainement pas
-obtenue sans ce secours. Napoléon dans ces notes a tracé, en un style
-sans pareil par la clarté, la concision, la vigueur, les principes de
-son art jusqu'en leurs moindres détails, et il y a joint ce dont il
-était plein, un précis en quelques pages des campagnes des plus
-célèbres capitaines. Jamais on ne parla plus grandement et plus
-simplement de choses plus grandes, car les hommes et les choses dont
-il s'agissait, c'étaient Alexandre, Annibal, César, Frédéric,
-Napoléon, et leurs actions ramenées à des principes généraux sur la
-politique et la guerre. Ajoutons que la médiocrité dénigrante ne fut
-jamais châtiée plus cruellement et de plus haut.
-
-[En marge: La maladie de Napoléon reprend son cours.]
-
-Mais ce fut là le dernier éclair de son génie, et on peut dire de sa
-vie. Ayant déployé pendant quelques mois une activité singulière, il
-déclina rapidement avec la belle saison, et sa santé, dans la seconde
-partie de l'année 1820, fut des plus mauvaises. De nouveau il devint
-sédentaire, triste, paresseux de corps, paresseux même d'esprit, et
-n'eut que le temps d'achever les vies de César, de Turenne et de
-Frédéric. Enfin vers les derniers mois de 1820 la saison, redevenue
-belle dans cet hémisphère, ne put le ranimer. Il ne faisait plus
-d'exercice, sentait ses jambes enfler, ses pieds se refroidir, son
-estomac se soulever à la présence des aliments. De ce moment, il ne
-douta plus de sa fin prochaine, et, sauf le regret de n'avoir pas
-achevé tout ce qu'il avait projeté d'écrire, il vit approcher la mort
-avec une sorte de satisfaction.
-
-[En marge: Jamais Napoléon n'avait songé à une évasion.]
-
-[En marge: Il n'attendait sa délivrance que de la mort.]
-
-[En marge: Il la voit venir avec une sorte de satisfaction.]
-
-Jamais il n'avait songé sérieusement à une évasion. L'île était
-surveillée de manière à ne pas laisser passer le moindre esquif, et
-d'ailleurs la garde autour de sa personne était telle, qu'il lui eût
-été impossible de se dérober pendant plus de quelques heures sans être
-retrouvé, fût-il caché dans les plus profonds replis de l'île. Il se
-peut même que l'aversion qu'il éprouvait pour l'officier chargé de le
-suivre eût pour motif principal l'impossibilité d'échapper ainsi à ses
-gardiens. Toujours est-il qu'il regardait une évasion comme à peu près
-impraticable. Une autre raison plus forte encore le portait à n'y pas
-songer. Contemplant la marche des choses en profond observateur, il
-s'apercevait tous les jours que, sans oublier sa gloire, le monde
-s'arrangeait de manière à se passer de lui. Il se considérait par ce
-motif comme à jamais exclu de la scène. Sa seule espérance eût été
-d'obtenir un autre séjour. Mais, bien qu'il remarquât un changement
-dans les esprits en Angleterre, il ne regardait pas le triomphe des
-whigs comme très-prochain, et ne supposait pas d'ailleurs qu'ils
-fussent jamais capables de lui rendre la liberté. Il avait reçu de
-lord et lady Holland de touchants témoignages d'intérêt, car cette
-noble famille avait pensé qu'on pouvait garder ce grand captif sans le
-torturer. Elle lui avait envoyé des livres, des fruits, des vins, et
-ce qui était plus doux pour lui, des assurances de sympathie qui lui
-prouvaient qu'il n'était pas l'objet de la haine universelle. Mais de
-ces témoignages individuels à une grande résolution du gouvernement en
-sa faveur, il y avait loin. Il était donc sans espérance, et la mort
-est l'espérance de qui n'en a plus. Quelques écrits à terminer étaient
-un motif d'accepter une prolongation de vie, mais un faible motif pour
-la désirer, car que pouvaient ajouter à sa renommée quelques pages de
-plus? Précieuses pour un très-petit nombre d'hommes capables de les
-juger, elles n'ajouteraient pas un atome à l'immensité de sa gloire.
-Il voyait donc la mort sans cette horreur qu'elle inspire aux êtres
-animés, et si, dans certains instants, il se retrouvait encore chez
-lui quelques-uns de ces appétits obscurs de la vie qui sont un pur
-effet de l'instinct physique, son âme entière accueillait la mort
-comme une amie, qui venait de ses mains lui ouvrir l'affreuse prison
-de Sainte-Hélène. D'ailleurs des circonstances de détail le
-confirmaient dans cette disposition. M. de Montholon, malgré le départ
-de sa femme et de ses enfants, restait à Sainte-Hélène sans laisser
-apercevoir le moindre désir de les suivre, mais ce dévouement ne
-pouvait être éternel, car il fallait bien que le général finît par
-songer à sa famille retournée sans lui en Europe. La famille Bertrand,
-logée à quelque distance de Longwood, toujours assidue mais triste,
-avait aussi de nombreux enfants à élever, et ne pouvait pas plus
-longtemps négliger ce devoir. Madame Bertrand en effet avait fait
-annoncer respectueusement à Napoléon qu'elle quitterait bientôt
-Sainte-Hélène pour ce motif. Bien que très-éloigné de blâmer une telle
-détermination, Napoléon en fut vivement affecté. Il comprit que le
-grand maréchal ne pouvait pas laisser sa femme partir seule pour un
-aussi long voyage que celui d'Europe, et il l'autorisa à prendre un
-congé dont la durée devait dépendre des circonstances. Bien que la
-famille Bertrand, par la distance qui la séparait de Longwood, par la
-nature de son humeur, apportât moins de douceur à sa vie que la
-famille Montholon, il appréciait la noble probité du grand maréchal,
-l'élévation de coeur de sa femme, et il fut très-sensible au chagrin
-de voir la colonie exilée bientôt réduite à M. Marchand tout seul.--Tu
-n'as point d'enfants à élever, disait-il à ce dernier, et tu me
-fermeras les yeux. Tu me feras la lecture, tu écriras encore quelques
-pages, et puis tu partiras. Mais, je le vois, il est temps que je m'en
-aille.--
-
-[Date en marge: 1821.]
-
-[En marge: Napoléon apprend la mort de sa soeur Élisa, et y voit le
-pronostic de la sienne.]
-
-[En marge: En février et mars les symptômes deviennent plus
-alarmants.]
-
-Enfin s'ouvrit cette année 1821, qui devait être pour Napoléon la
-dernière de sa grande existence. Au commencement de janvier, il
-éprouva une amélioration de quelques jours, mais qui ne se soutint
-pas.--C'est un répit d'une semaine ou deux, dit-il, après quoi la
-maladie reprendra son cours.--Il dicta encore à Marchand quelques
-pages sur César, et ce furent les dernières. À peu près à cette
-époque, on apprit par les journaux la mort de sa soeur Élisa. Il y fut
-très-sensible. C'était la première personne de sa famille qui mourait
-depuis qu'il avait l'âge de raison.--_Allons_, dit-il, _elle me montre
-le chemin; il faut la suivre_.--Bientôt les symptômes qui s'étaient
-déjà produits reparurent avec toute leur force. Napoléon avait le
-teint livide, le regard toujours puissant, mais les yeux caves, les
-jambes enflées, les extrémités froides, l'estomac d'une susceptibilité
-telle qu'il rejetait tous les aliments avec accompagnement de matières
-noirâtres. Le mois de février s'écoula ainsi sans aucune amélioration,
-et en amenant au contraire des symptômes plus graves. Ne digérant
-aucun aliment, l'auguste malade s'affaiblissait chaque jour. Une soif
-ardente commençait à le tourmenter; son pouls si lent s'animait et
-devenait fiévreux. Il aurait voulu de l'air et il ne pouvait en
-supporter l'impression. La lumière le fatiguait; il ne quittait plus
-les deux petites chambres où étaient tendus ses deux lits de campagne,
-et se faisait transporter de l'un à l'autre. Il ne dictait plus, mais
-il se faisait lire Homère et les guerres d'Annibal dans Tite-Live, ne
-pouvant se les faire lire dans Polybe qu'il n'avait pu se procurer.
-
-Le mois de mars amena un état plus grave encore, et le 17, désirant
-respirer librement, il se fit mettre en voiture, mais à peine en plein
-air il faillit s'évanouir, et fut replacé dans le lit où il devait
-expirer.--Je ne suis plus, dit-il, ce fier Napoléon que le monde a
-tant vu à cheval. Les monarques qui me persécutent peuvent se
-rassurer, je leur rendrai bientôt la sécurité....--Les fidèles
-serviteurs de Napoléon ne le quittaient pas. Marchand et Montholon
-veillaient jour et nuit à son chevet, et il leur en témoignait une
-extrême gratitude. Le grand maréchal avait annoncé que ni lui ni sa
-femme ne partiraient, et Napoléon l'en avait cordialement remercié. Le
-grand maréchal demandant pour sa femme la permission de le visiter: Je
-ne suis pas bon à voir, avait-il répondu. Je recevrai madame Bertrand
-quand je serai mieux. Dites-lui que je la remercie du dévouement qui
-l'a retenue six années dans ce désert.--
-
-[En marge: Nouvelles anxiétés de sir Hudson Lowe.]
-
-Arrivé à cet état désespéré, ne sortant plus, ne voyant que ses amis
-les plus chers, ne pouvant supporter ni l'air ni la lumière, il était
-devenu pour ses gardiens absolument invisible. Le malheureux Hudson
-Lowe en était saisi de terreur, comme si une maladie aussi grave, et
-le chagrin qui éclatait sur tous les visages à Longwood, avaient pu
-être une feinte destinée à cacher une évasion. L'officier de service,
-plein d'égards, n'avait aucun doute, et tâchait de rassurer le
-gouverneur en lui disant que la maladie était vraie, et qu'il était
-inutile de tourmenter l'illustre captif pour chercher à le voir. Sir
-Hudson Lowe ne partageait guère cette sécurité, et trouvait les
-commissaires aussi inquiets que lui. L'Autriche avait rappelé M. de
-Sturmer, car elle savait bien qu'il n'y avait pas à craindre que
-l'Angleterre laissât jamais échapper sa proie, et dès lors la présence
-d'un envoyé autrichien ne servait qu'à la rendre responsable aux yeux
-de l'opinion universelle des traitements infligés au gendre de
-François II. M. de Balmain avait épousé la fille de sir Hudson Lowe,
-et partageait en général son avis. Quant à M. de Montchenu, le
-commissaire français, il désirait ardemment acquérir la certitude de
-la présence du prisonnier, et voulait qu'on prît les moyens
-nécessaires pour sortir du doute où l'on était. Sous l'empire de ces
-impressions, sir Hudson Lowe ordonna enfin à l'officier de service de
-forcer la porte du malade, s'il le fallait, pour s'assurer de sa
-présence, car il y avait quinze jours qu'on n'avait pu s'en convaincre
-de ses propres yeux. L'officier de service, se conduisant avec une
-extrême délicatesse, fit part à MM. Marchand et de Montholon de son
-embarras, en leur affirmant du reste qu'il n'exécuterait pas l'ordre
-de forcer la porte de Napoléon, mais les supplia de le tirer de peine
-en lui fournissant le moyen de l'apercevoir. M. de Montholon qui ne
-voyait pas toujours, comme le grand maréchal, l'honneur de Napoléon en
-jeu dans ces tracasseries, s'entendit avec l'officier de service
-qu'il fit placer à une des fenêtres, puis entr'ouvrit cette fenêtre au
-moment où on transportait le malade d'un lit à l'autre. L'officier put
-voir sa noble figure déjà décolorée et amaigrie par la mort, et se
-hâta d'écrire au gouverneur qu'on ne jouait point à Longwood une
-affreuse comédie.--
-
-À peine ce malheureux gouverneur était-il délivré d'une crainte qu'il
-était assailli par une autre, et après avoir appréhendé une évasion,
-il se reprochait maintenant de laisser mourir son prisonnier sans
-secours. Il insista donc pour faire adjoindre un médecin de l'île au
-docteur Antomarchi, ce qui lui procurerait un témoin quotidien de la
-présence de Napoléon, des nouvelles de sa maladie, et servirait de
-réponse à ceux qui en Europe l'accuseraient d'avoir privé le glorieux
-malade des secours de l'art. Le docteur Antomarchi demandait lui-même
-pour sa responsabilité qu'on lui adjoignît un ou deux médecins. Mais
-Napoléon s'y refusait, ne voulant pas qu'on le tourmentât pour des
-essais de guérison au succès desquels il ne croyait point. Pourtant il
-y avait à Sainte-Hélène un médecin, appartenant au 20e régiment, et
-jouissant de l'estime générale. Napoléon, cédant aux instances de ses
-amis, consentit à l'admettre auprès de lui, l'accueillit avec
-bienveillance, lui répéta ce qu'il avait déjà dit plusieurs fois en
-parlant de sa santé, que c'était _une bataille perdue_, feignit
-d'accepter ses conseils, mais ne les suivit point, voulant, disait-il,
-mourir en repos.
-
-[En marge: Napoléon voyant arriver sa fin, songe à son testament.]
-
-[En marge: Distribution qu'il fait du peu de bien qui lui restait.]
-
-Il était ainsi arrivé aux derniers jours d'avril, n'ayant aucune
-espérance, n'en cherchant aucune, et regardant sa fin comme
-très-prochaine. Il résolut alors de faire son testament. Il lui
-restait environ quatre millions chez M. Laffitte, plus les intérêts de
-ce capital, et quelques débris d'une somme d'argent confiée au prince
-Eugène. Sur cette dernière somme il avait pris deux ou trois cent
-mille francs, par l'intermédiaire de M. de Las Cases, lorsque celui-ci
-était retourné en Europe. Il avait pu ainsi sauver sa réserve de
-350,000 francs en or qu'il avait apportée à Sainte-Hélène. Il en fit
-la distribution entre M. de Montholon, le grand maréchal, Marchand et
-ses autres serviteurs, pour leur fournir à tous le moyen de retourner
-en Europe et d'y faire leur premier établissement. Sur les quatre
-millions environ restant en France, il en laissa deux à M. de
-Montholon, pour lui assurer un bien-être suffisant, 700 ou 800 mille
-francs à la famille Bertrand, environ 500 mille à Marchand. Il donna
-en outre à ce dernier le collier en diamants de la reine Hortense, et
-il l'adjoignit à MM. de Montholon et Bertrand comme exécuteur
-testamentaire, en récompense d'un dévouement qui ne s'était pas
-démenti. Il fit à ses autres serviteurs des legs proportionnés à leur
-condition, s'étudiant à leur ménager à tous une existence après sa
-mort. Quoique médiocrement satisfait du docteur Antomarchi,
-reconnaissant ses soins, il lui légua 100 mille francs, songea aussi à
-l'abbé Vignale, qui seul était resté des deux prêtres envoyés à
-Sainte-Hélène, et ne négligea pas même ses domestiques chinois, qui
-l'avaient bien servi. Ayant pourvu au sort de chacun selon ses moyens,
-il réunit les objets de quelque valeur, qui pouvaient être pour ceux
-auxquels il les laisserait de grands souvenirs, et par son testament
-même en disposa en faveur de son fils, de sa mère, de ses soeurs, de
-ses frères. Il n'oublia point la généreuse lady Holland, et lui légua
-une de ses tabatières. À ces legs il ajouta quelques paroles
-d'attachement pour Marie-Louise. Il ne conservait aucune illusion sur
-cette princesse, mais il voulait honorer en elle la mère de son fils.
-
-[En marge: Instructions pour ses funérailles.]
-
-Il consacra plusieurs jours à arrêter ces dispositions, puis à les
-écrire, et s'interrompit à diverses reprises, vaincu par la fatigue et
-les souffrances. Enfin il en vint à bout, et, fidèle à son esprit
-d'ordre, il fit rédiger un procès-verbal de la remise à ses exécuteurs
-testamentaires de son testament et de tout ce qu'il possédait, afin
-qu'aucune contestation ne pût s'élever après sa mort. Il recommanda
-qu'on observât à ses funérailles les rites du culte catholique, et que
-sa salle à manger, dans laquelle on lui disait la messe, fût convertie
-en chapelle ardente. Le docteur Antomarchi, écoutant ces prescriptions
-adressées à l'abbé Vignale, ne put se défendre d'un sourire. Napoléon
-trouva que c'était manquer de respect à son autorité, à son génie, à
-sa mort.--Jeune homme, lui dit-il d'un ton sévère, vous avez peut-être
-trop d'esprit pour croire en Dieu: je n'en suis pas là.... _N'est pas
-athée qui veut._--Cette leçon sévère, donnée en des termes dignes du
-grand homme expirant, remplit d'embarras le jeune médecin, qui se
-confondit en excuses, et fit profession des croyances morales les plus
-saines.
-
-Ces préparatifs de mort avaient fatigué Napoléon et pour ainsi dire
-hâté sa fin. Néanmoins il éprouva une sorte de soulagement moral et
-physique en voyant ses affaires définitivement réglées, et le sort de
-ses compagnons assuré selon ses moyens. Souriant à la mort avec autant
-de dignité que de grâce, il dit à Montholon et à Marchand qui ne le
-quittaient point: _Après avoir si bien mis ordre à ses affaires, ce
-serait vraiment dommage de ne pas mourir._--
-
-[En marge: Touchants entretiens de Napoléon.]
-
-[En marge: Ses dernières paroles.]
-
-[En marge: Sa mort, le 5 mai 1821.]
-
-La fin d'avril était arrivée, et à chaque instant le mal devenait plus
-menaçant et plus douloureux. Les spasmes, les vomissements, la fièvre,
-la soif ardente, ne cessaient pas. Napoléon prenait de temps en temps
-quelques gouttes d'une eau fraîche qu'on avait trouvée au pied du pic
-de Diane, dans l'exposition où il aurait voulu que sa demeure fût
-placée, et il en ressentait un peu de bien.--Je désire, dit-il, être
-enterré sur les bords de la Seine, si c'est jamais possible, ou à
-Ajaccio dans l'héritage de ma famille, ou enfin si ma captivité doit
-durer pour mon cadavre, au pied de la fontaine à laquelle j'ai dû
-quelque soulagement.--On le lui promit avec des larmes, car on ne lui
-cachait plus un état qu'il voyait si bien.--Vous allez, dit-il à ses
-amis qui l'entouraient, retourner en Europe. Vous y reviendrez avec le
-reflet de ma gloire, avec l'honneur d'un noble dévouement. Vous y
-serez considérés et heureux. Moi je vais rejoindre Kléber, Desaix,
-Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney!.... Ils viendront à ma
-rencontre... ils ressentiront encore une fois l'ivresse de la gloire
-humaine... Nous parlerons de ce que nous avons fait, nous nous
-entretiendrons de notre métier avec Frédéric, Turenne, Condé, César,
-Annibal... Puis s'arrêtant Napoléon ajouta avec un singulier sourire:
-_À moins que là-haut comme ici-bas on n'ait peur de voir tant de
-militaires ensemble._--Ce léger badinage mêlé à ce langage solennel
-émut vivement les assistants. Le 1er mai, l'agonie sembla s'annoncer,
-et les souffrances devinrent presque continuelles. Le 2, le 3,
-Napoléon parut consumé par la fièvre, et en proie à des spasmes
-violents. Dès que la souffrance lui laissait quelque répit, son esprit
-se réveillait radieux, et il montrait autant de lucidité que de
-sérénité. Dans l'un de ces intervalles, il dicta sous le titre de
-première et seconde rêverie, deux notes sur la défense de la France en
-cas d'invasion. Le 3, le délire commença, et à travers ses paroles
-entrecoupées on saisit ces mots: _Mon fils... l'armée...
-Desaix...._--On eût dit à une certaine agitation qu'il avait une
-dernière vision de la bataille de Marengo regagnée par Desaix. Le 4,
-l'agonie dura sans interruption, et la noble figure du héros parut
-cruellement tourmentée. Le temps était horrible, car c'était la
-mauvaise saison de Sainte-Hélène. Des rafales de vent et de pluie
-déracinèrent quelques-uns des arbres récemment plantés. Enfin le 5
-mai, on ne douta plus que le dernier jour de cette existence
-extraordinaire ne fût arrivé. Tous les serviteurs de Napoléon
-agenouillés autour de son lit épiaient les dernières lueurs de la vie.
-Malheureusement ces dernières lueurs étaient des signes de cruelles
-souffrances. Les officiers anglais placés à l'extérieur recueillaient
-avec un intérêt respectueux ce que les domestiques leur apprenaient
-des progrès de l'agonie. Vers la fin du jour la douleur s'affaissant
-avec la vie, le refroidissement devenant général, la mort sembla
-s'emparer de sa glorieuse victime. Ce jour-là le temps était redevenu
-calme et serein. Vers cinq heures quarante-cinq minutes, juste au
-moment où le soleil se couchait dans des flots de lumière, et où le
-canon anglais donnait le signal de la retraite, les nombreux témoins
-qui observaient le mourant s'aperçurent qu'il ne respirait plus, et
-s'écrièrent qu'il était mort. Ils couvrirent ses mains de baisers
-respectueux, et Marchand qui avait emporté à Sainte-Hélène le manteau
-que le Premier Consul portait à Marengo, en revêtit son corps, en ne
-laissant à découvert que sa noble tête.
-
-Aux convulsions de l'agonie, toujours si pénibles à voir, avait
-succédé un calme plein de majesté. Cette figure d'une si rare beauté,
-revenue à la maigreur de sa jeunesse et revêtue du manteau de Marengo,
-semblait avoir rendu à ceux qui la contemplaient le général Bonaparte
-dans toute sa gloire.
-
-Le gouverneur, le commissaire français voulurent repaître leurs yeux
-de ce spectacle, et montrèrent devant cette mort aussi extraordinaire
-que la vie qu'elle terminait, le respect qu'ils lui devaient.
-
-[En marge: Jugement sur la captivité de Sainte-Hélène.]
-
-Napoléon avait expié, durant les six années qui venaient de s'écouler,
-la peur qu'il causait au monde, et ceux qui étaient chargés de le
-détenir avaient cédé à cette peur, avec plus ou moins de cruauté (car
-la peur est cruelle) selon qu'ils étaient plus ou moins éloignés de la
-victime. Les officiers de service la voyant de près, ne pouvaient
-s'empêcher de s'intéresser à elle, et d'alléger ses fers, quand ils
-en avaient le moyen. Sir Hudson Lowe qui ne la voyait pas directement,
-était tracassier, quelquefois persécuteur par défiance ou
-ressentiment, et parfois aussi se laissait attendrir au récit des
-souffrances de son prisonnier. À deux mille lieues de là, lord
-Bathurst ne voyant absolument rien des souffrances de la victime, et
-tout plein des passions de l'Europe, s'était montré impitoyable. Il a
-laissé ainsi un triste legs à sa patrie, car, si la justice dit qu'on
-avait le droit de garder Napoléon, elle dit aussi qu'on n'avait ni le
-droit de le torturer, ni celui de l'humilier.
-
-[En marge: Autopsie du corps de Napoléon.]
-
-Conformément aux instructions de Napoléon, son autopsie fut faite, et
-on dut en conclure qu'un cancer à l'estomac avait été la cause
-principale de sa mort. Le foie légèrement tuméfié attestait que le
-climat avait exercé une certaine influence sur son état, mais la moins
-décisive. Ce qui est incontestable, c'est que le chagrin, le désespoir
-caché, le défaut d'exercice surtout, avaient précipité la marche de la
-maladie, et avancé sa fin d'un nombre d'années impossible à
-déterminer.
-
-[Illustration: Sainte Hélène (5 Mai 1821)]
-
-[En marge: Beauté de ses traits après sa mort.]
-
-[En marge: Funérailles de Napoléon.]
-
-L'inspection du corps révéla plusieurs blessures, quelques-unes
-très-légères, et trois fort distinctes. De ces trois la première était
-à la tête, la seconde au doigt annulaire de la main gauche, la
-troisième à la cuisse gauche, celle-ci très-profonde, provenant d'un
-coup de baïonnette reçu au siége de Toulon. C'est la seule dont
-l'origine puisse être historiquement assignée. Des mesures prises et
-de la description exacte du cadavre il résulte que Napoléon avait cinq
-pieds deux pouces (pieds français), le corps bien proportionné dans
-toutes ses parties, le pied et la main remarquables par la
-régularité de leur forme, les épaules larges, la poitrine développée,
-le cou un peu court, mais portant ferme et droite la tête la plus
-vaste, la mieux conformée dont la science anatomique ait constaté
-l'existence, enfin un visage dont la mort avait respecté la beauté,
-dont les contemporains ont conservé un souvenir ineffaçable, et dont
-la postérité, en le comparant aux plus célèbres bustes antiques, dira
-qu'il fut un des plus beaux que Dieu ait donnés pour expression au
-génie. Sa vie si pleine et qui semble comprendre des siècles n'avait
-duré que cinquante-deux ans. MM. de Montholon et Marchand l'avaient
-revêtu de l'uniforme qu'il portait le plus volontiers, celui des
-chasseurs de la garde, et du petit chapeau qui avait toujours
-recouvert sa tête puissante. Un seul prêtre et quelques amis prièrent
-pendant plusieurs jours près de ce corps inanimé: éclatant contraste
-(conforme à toute cette fin de carrière) d'une profonde solitude
-autour de l'homme que l'univers avait entouré et adulé! Pourtant, à
-l'honneur du soldat, il faut dire que les militaires anglais ne
-cessèrent de défiler autour de son cercueil pendant qu'il resta
-exposé. Enfin, lorsque le tombeau qui devait le contenir, et qui avait
-été placé près de la fontaine à laquelle il avait dû un peu de
-soulagement, fut terminé, ses amis, suivis du gouverneur, de
-l'état-major de l'île, des soldats de la garnison, des marins de
-l'escadre, le portèrent au lieu où il devait reposer, jusqu'au jour
-où, selon ses désirs, il a été transporté sur les bords de la Seine.
-Les soldats anglais firent entendre à ce corps inanimé les derniers
-éclats du canon, et ses compagnons d'exil, après s'être agenouillés
-sur la tombe qui venait de recevoir la plus grande existence humaine
-depuis César et Charlemagne, se préparèrent à regagner l'Europe. Pour
-achever la longue suite de leçons qui sortent de cette tombe, ajoutons
-qu'ils furent accueillis avec un intérêt général, même en Angleterre,
-et que l'infortuné Hudson Lowe, simple exécuteur des volontés de son
-gouvernement, fut reçu avec froideur par ses compatriotes, avec
-ingratitude par les ministres auxquels il avait obéi, et par ses amis
-eux-mêmes avec une sorte d'embarras. Éternelle justice d'en haut, déjà
-visible ici-bas! Napoléon avait expié à Sainte-Hélène les tourments
-causés au monde, et ceux qui avaient été chargés de le punir expiaient
-le tort de n'avoir pas respecté en lui la gloire et le génie!
-
-[En marge: Jugement de l'histoire sur Napoléon.]
-
-Avant de terminer cette histoire, qu'on nous pardonnera d'avoir rendue
-si longue en considération de l'immensité des événements qu'elle
-embrasse, il nous reste à prononcer sur le personnage extraordinaire
-qui la remplit tout entière le jugement de la postérité, autant du
-moins qu'il appartient à un homme de s'en faire l'interprète, cet
-homme fût-il aussi juste, aussi éclairé que nous aurions, non pas la
-prétention, mais le désir de l'être.
-
-[En marge: Caractère que Napoléon avait reçu de la nature et des
-événements.]
-
-Napoléon était né avec un esprit juste, pénétrant, vaste, universel,
-et surtout prompt, avec un caractère aussi prompt que son esprit.
-Toujours en toutes choses il allait droit et sans détour au but.
-S'agissait-il d'un raisonnement, il trouvait à l'instant l'argument
-péremptoire, d'une bataille à livrer, il découvrait la manoeuvre
-décisive. En lui, concevoir, vouloir, agir, étaient un seul acte
-indivisible, d'une rapidité incroyable, de manière qu'entre la pensée
-et l'action, il n'y avait pas un instant perdu pour réfléchir et se
-résoudre. À un génie ainsi constitué opposer une objection médiocre,
-une résistance de tiédeur, de faiblesse ou de mauvaise volonté,
-c'était le faire bondir comme le torrent qui jaillit et vous couvre de
-son écume, si vous lui opposez un obstacle inattendu. S'il eût
-embrassé l'une de ces carrières civiles où l'on ne parvient qu'en
-persuadant les hommes, en les gagnant à soi, peut-être il se fût
-appliqué à modérer, à ralentir les mouvements de son humeur fougueuse,
-mais jeté dans la carrière de la force, c'est-à-dire dans celle des
-armes, y apportant la faculté souveraine de découvrir d'un coup d'oeil
-ce qu'il fallait faire pour vaincre, il arriva d'un premier élan à la
-domination de l'Italie, d'un second à la domination de la République
-française, d'un troisième à la domination de l'Europe, et quel miracle
-alors que cette nature que Dieu avait faite si prompte, que la
-victoire avait faite plus prompte encore, fût brusque, impétueuse,
-dominatrice, absolue dans ses volontés! Si hors du champ de bataille
-il se prêtait quelquefois aux ménagements qu'exigent les affaires
-civiles, c'était au sein du conseil d'État, et là même il tranchait
-les questions avec une sagacité, une sûreté de jugement qui
-étonnaient, subjuguaient ses auditeurs, excepté dans quelques cas
-très-rares où l'insuffisance de son savoir, quelquefois aussi la
-passion l'avaient un moment égaré. Tout avait donc concouru, la
-nature et les événements, pour faire de ce mortel le plus absolu, le
-plus impétueux des hommes.
-
-[En marge: Développements successifs de ce caractère.]
-
-Pourtant en suivant son histoire ce n'est pas tout de suite et tout
-entière qu'on voit se déployer cette nature si fougueusement
-dominatrice. Maigre, taciturne, triste même dans sa jeunesse, triste
-de cette ambition concentrée qui se dévore jusqu'à ce qu'elle éclate
-au dehors et arrive au but de ses désirs, il prend peu à peu confiance
-en lui-même, se montre parfois tranchant comme un jeune homme, reste
-morose néanmoins, puis, lorsque l'admiration commence à se manifester
-autour de lui, il devient plus ouvert, plus serein, se met à parler,
-perd sa maigreur expressive, se dilate en un mot. Consul à vie,
-empereur, vainqueur de Marengo et d'Austerlitz, ne se contenant plus
-guère, mais toutefois se contenant encore, il semble à l'apogée de son
-caractère, et n'ayant alors qu'un demi-embonpoint, il rayonne d'une
-régulière et mâle beauté. Bientôt, voyant les peuples se soumettre,
-les souverains s'abaisser, il ne compte plus ni avec les hommes ni
-avec la nature. Il ose tout, entreprend tout, dit tout, devient gai,
-familier, intempérant de langage, s'épanouit complétement au physique
-et au moral, acquiert un embonpoint excessif, qui ne diminue en rien
-sa beauté olympienne, conserve dans un visage élargi un regard de feu,
-et si de ces hauteurs où on est habitué à le voir, à l'admirer, à le
-craindre, à le haïr, il descend pour être rieur, familier, presque
-vulgaire, il y remonte d'un trait après en être descendu un instant,
-sachant ainsi déposer son ascendant sans le compromettre; et, quand
-enfin on le croirait moins actif ou moins hardi, parce que son corps
-semble lui peser ou que la fortune cesse de lui sourire, il s'élance
-plus impétueux que jamais sur son cheval de bataille, prouvant que
-pour son âme ardente la matière n'a point de poids, le malheur
-d'accablement.
-
-Telle fut cette nature extraordinaire, dans ses développements
-successifs. Maintenant, si on considère Napoléon sous le rapport des
-qualités morales, il est plus difficile à apprécier, parce qu'il est
-difficile d'aller découvrir la bonté chez un soldat toujours occupé à
-joncher la terre de morts, l'amitié chez un homme qui n'eut jamais
-d'égaux autour de lui, la probité enfin chez un potentat qui était
-maître des richesses de l'univers. Toutefois, quelque en dehors des
-règles ordinaires que fût ce mortel, il n'est pas impossible de saisir
-çà et là certains traits de sa physionomie morale.
-
-[En marge: Ses qualités morales.]
-
-[En marge: Il n'était pas cruel.]
-
-La promptitude était son caractère en toutes choses. Il s'emportait,
-mais revenait avec une facilité merveilleuse, presque honteux de son
-emportement, en riant même s'il le pouvait sans manquer de maintien,
-et rappelant, caressant du geste ou de la voix l'officier qu'il avait
-désolé par un éclat de sa colère. Quelquefois aussi ses colères
-étaient feintes, et destinées à intimider des subalternes infidèles à
-leur devoir. Mais sincères, elles n'avaient que la durée d'un éclair,
-feintes, la durée du besoin. Dès qu'il cessait de commander et d'avoir
-à contenir ou à exciter les hommes, il devenait doux, simple,
-équitable, de cette équité d'un grand esprit qui connaît l'humanité,
-apprécie ses faiblesses, et les lui pardonne parce qu'il les sait
-inévitables. À Sainte-Hélène, dépouillé de tout prestige, ne pouvant
-plus rien pour personne, n'ayant sur ses compagnons d'infortune que
-l'ascendant de son esprit et de son caractère, Napoléon ne cessa de
-les dominer d'une manière absolue, se les attacha par une bonté
-inaltérable, à ce point qu'après l'avoir craint la plus grande partie
-de leur vie, pendant l'autre ils l'aimèrent. Sur les champs de
-bataille il s'était fait une insensibilité, on peut dire effroyable,
-jusqu'à voir sans émotion la terre couverte de cent mille cadavres,
-car jamais le génie de la guerre n'avait poussé aussi loin l'effusion
-du sang humain. Mais cette insensibilité était de profession, si on
-ose ainsi parler. Souvent en effet, après avoir rempli un champ de
-bataille de toutes les horreurs de la guerre, Napoléon le parcourait
-le soir pour faire lui-même ramasser les blessés, ce qui pouvait
-n'être qu'un calcul, mais, ce qui n'en était pas un, se jetait
-quelquefois à bas de cheval pour s'assurer si dans un mort apparent ne
-restait pas un être prêt à revivre. À Wagram apercevant un beau jeune
-homme, revêtu de l'armure des cuirassiers, étendu par terre, le visage
-presque couvert d'un caillot de sang, il descendait vivement de
-cheval, soulevait la tête du blessé, l'appuyait sur son genou, et avec
-un spiritueux actif réveillant la vie près de s'éteindre: _Il en
-reviendra_, disait-il en souriant... _c'est autant de sauvé_!--Ce ne
-sont pas là, certes, les mouvements d'une âme impitoyable.
-
-[En marge: Générosité de Napoléon.]
-
-Ordonné jusqu'à l'avarice, disputant un centime à des comptables, il
-distribuait des millions à ses serviteurs, à ses amis, à des
-malheureux. Découvrait-il qu'un de ses anciens compagnons d'Égypte,
-savant distingué, était dans la gêne sans le dire, il lui envoyait une
-somme considérable, en se plaignant du secret gardé à son égard. En
-1813, ayant épuisé toutes ses économies, et apprenant qu'une dame de
-grande naissance, et jadis de grande opulence, manquait presque du
-nécessaire, il lui envoyait sur sa cassette 24,000 francs de pension
-(en valant bien 50,000 aujourd'hui), puis informé qu'elle avait
-quatre-vingts ans, _Pauvre femme_, ajoutait-il, _qu'on lui compte
-quatre années d'avance_!--Ce ne sont pas là, nous le répétons, les
-traits d'une âme sans bonté.
-
-[En marge: Ses attachements.]
-
-Ayant peu d'instants à donner aux affections privées, les écartant
-même par la distance à laquelle il s'était mis des autres hommes, il
-s'attachait néanmoins avec le temps, s'attachait fortement, jusqu'à
-devenir indulgent, presque faible pour ceux qu'il aimait. C'est ainsi
-qu'à l'égard de ses proches, souvent irrité par leurs prétentions, et
-se montrant dur alors, il ne pouvait souffrir leur air chagrin, et
-pour les voir contents faisait quelquefois ce qu'il savait mauvais. Ne
-ressentant pour l'impératrice Joséphine qu'un goût que le temps avait
-dissipé, qu'une estime que beaucoup de légèretés avaient diminuée, il
-conserva pour elle, même après son divorce, une tendresse profonde. Il
-accorda quelques larmes à Duroc, mais en les cachant comme une
-faiblesse.
-
-Quant à la probité, on ne sait comment la saisir chez un homme qui à
-peine arrivé au commandement disposa de richesses immenses. Devenu
-général en chef de l'armée d'Italie, maître des trésors de cette riche
-contrée, il mit d'abord son armée dans l'abondance, envoya à l'armée
-du Rhin de quoi la tirer de la misère, ne prit rien pour lui, tout au
-plus de quoi acheter une petite maison rue de la Victoire, qu'une
-année de ses appointements aurait suffi à payer, et s'il fût mort en
-Égypte aurait laissé une veuve sans fortune. Était-ce fierté d'âme,
-dédain des jouissances vulgaires, honnêteté enfin? Probablement il y
-avait de tout à la fois dans cette espèce d'abstinence, qui ne fut pas
-sans exemple parmi nos généraux, mais qui alors comme toujours n'était
-pas commune. Il poursuivait l'improbité avec un acharnement
-inexorable, ce qui pouvait tenir à l'esprit d'ordre qu'il apportait en
-toutes choses; mais ce qui était mieux, et ce qui approchait de la
-vraie probité, c'était le goût de la probité elle-même, quand il la
-rencontrait, c'était un véritable amour des honnêtes gens, poussé
-jusqu'à se complaire dans leur compagnie, et à le leur témoigner avec
-une sorte de vivacité.
-
-[En marge: Ses vertus de métier.]
-
-Pourtant cet homme que Dieu, après l'avoir fait si grand, avait fait
-bon aussi, n'avait rien de la vertu, car la vertu consiste à se tracer
-du devoir une idée absolue, à lui soumettre tous ses penchants, à lui
-immoler tous ses appétits, moraux ou physiques, et ce ne pouvait être
-le cas de la nature la moins contenue qui fut jamais. Mais s'il n'eut
-à aucun degré ce qu'on appelle la vertu, il eut certaines vertus
-d'état, et celles notamment qui appartiennent au guerrier et au
-gouvernant. Il était sobre, ne donnait presque rien aux satisfactions
-des sens, sans être chaste ne fut jamais surpris dans un grossier
-libertinage, ne passait (hors les repas d'apparat) que peu d'instants
-à table, couchait sur la dure, avec un corps plutôt débile que fort,
-supportait sans s'en apercevoir des fatigues auxquelles auraient
-succombé les soldats les plus vigoureux, devenait capable de tout
-quand son âme était excitée par la poursuite des grandes choses,
-faisait mieux que de braver le péril, n'y pensait pas, et sans le
-rechercher ni l'éviter, se trouvait partout où sa présence était
-nécessaire pour voir, diriger, commander enfin. Si tel était chez lui
-le caractère du soldat, celui du général en chef n'était pas moins
-rare. Jamais on ne supporta les anxiétés d'un immense commandement
-avec plus de sang-froid, de vigueur, de présence d'esprit. Si
-quelquefois il était bouillant, colère même, c'est qu'alors _tout
-allait bien_, comme disaient les officiers habitués à son humeur. Dès
-que le danger paraissait sérieux, il devenait calme, doux,
-encourageant, ne voulant pas ajouter au trouble qui naissait des
-circonstances celui qui serait résulté de ses emportements, se
-montrait d'une sérénité parfaite, par habitude de se dominer dans les
-situations graves, de calculer la portée des périls, de trouver le
-moyen d'en sortir, et de dompter ainsi la fortune. Né pour les grandes
-extrémités, et en ayant pris une habitude sans égale, lorsqu'il
-s'était mis par la faute de son ambition dans des positions affreuses,
-on le voyait assister, en 1814 par exemple, au suicide de sa propre
-grandeur avec un incroyable sang-froid, espérant encore quand personne
-n'espérait plus, parce qu'il découvrait des ressources où personne
-n'en soupçonnait, et en tout cas s'élevant sur les ailes du génie
-au-dessus de toutes les situations qui pouvaient lui échoir, avec la
-résignation d'un esprit qui se rend justice, et accepte le prix mérité
-de ses fautes.
-
-[En marge: L'intempérance morale était le trait essentiel du caractère
-de Napoléon.]
-
-Tel fut, selon nous, ce mortel si étrange, si divers, si multiple. Si
-dans les traits principaux de ce caractère on peut en détacher un plus
-saillant que les autres, c'est évidemment l'intempérance, nous parlons
-de l'intempérance morale, bien entendu. Prodige de génie et de
-passion, jeté dans le chaos d'une révolution, il s'y déploie, s'y
-développe, la domine, se substitue à elle et en prend l'énergie,
-l'audace, l'incontinence. Succédant à des gens qui ne se sont arrêtés
-en rien, ni dans la vertu ni dans le crime, ni dans l'héroïsme ni dans
-la cruauté, entouré d'hommes qui n'ont rien refusé à leurs passions,
-il ne refuse rien aux siennes. Ils ont voulu faire du monde une
-république universelle, il en veut faire une monarchie également
-universelle; ils en ont fait un chaos, il en fait une unité presque
-tyrannique; ils ont tout dérangé, il veut tout arranger; ils ont voulu
-braver les souverains, il les détrône; ils ont tué sur l'échafaud, il
-tue sur les champs de bataille, mais en cachant le sang sous la
-gloire; il immole plus d'hommes que jamais n'en ont immolé les
-conquérants asiatiques, et sur les terres restreintes d'Europe,
-couvertes de populations résistantes, il parcourt plus d'espace que
-les Tamerlan, les Gengiskan n'en ont parcouru dans les vides de
-l'Asie.
-
-[En marge: Il en résulte que Napoléon ne dut pas être un politique.]
-
-L'intempérance est donc le trait essentiel de sa carrière. De là il
-résulte que ce profond capitaine, ce sage législateur, cet
-administrateur consommé, fut le politique nous dirions le plus fou, si
-Alexandre n'avait pas existé. Si la politique n'était qu'esprit,
-certes rien ne lui eût manqué pour surpasser les hommes d'État les
-plus raffinés. Mais la politique est caractère encore plus qu'esprit,
-et c'est par là que Napoléon pèche. Ah! lorsque jeune encore, n'ayant
-pas soumis le monde, il est obligé et résigné à compter avec les
-obstacles, il se montre aussi rusé, aussi fin, aussi patient qu'aucun
-autre! Descendant en 1796 en Italie avec une faible armée, ayant à
-s'attacher les populations, il protége les prêtres, ménage les
-princes, quoi qu'en puissent dire les républicains de Paris.
-Transporté en Orient, ayant à craindre l'antipathie musulmane, il
-cherche à s'attirer les scheiks arabes, leur fait espérer sa
-conversion, quoi qu'en puissent dire les dévots de Paris, et réussit
-ainsi à se les attacher complétement. Plus tard appliqué à une oeuvre
-bien différente, celle du Concordat, il s'applique, par un prodigieux
-mélange d'adresse et d'énergie, à vaincre les préjugés de Rome, et ce
-qui les vaut bien, les préjugés des philosophes. Tout ce qu'il lui
-fallut en cette occasion de finesse, d'art, de constance, de force,
-nous l'avons exposé ailleurs, et de manière à prouver que rien ne lui
-manqua en fait de génie politique. Mais il n'était pas le maître
-alors, il se contenait! Devenu tout-puissant il ne se contint plus,
-et du politique il ne lui resta que la moindre partie, l'esprit: le
-caractère avait disparu.
-
-[En marge: Difficulté de la vraie politique dans les révolutions.]
-
-Pourtant, ajoutons pour son excuse, que si la politique est quelque
-part hors de saison, c'est dans une révolution. Qui dit politique, dit
-respect et lent développement du passé; qui dit révolution au
-contraire, dit rupture complète et brusque avec le passé. La vraie
-politique en effet c'est l'oeuvre des générations, se transmettant un
-dessein, marchant à son accomplissement avec suite, patience, modestie
-s'il le faut, ne faisant vers le but qu'un pas, deux au plus dans un
-siècle, et jamais n'aspirant à y arriver d'un bond: c'est l'oeuvre
-d'Henri IV projetant, après avoir contenu les partis, d'abaisser les
-maisons d'Espagne et d'Autriche unies par le sang et l'ambition,
-transmettant ce grand dessein à Richelieu, qui le transmet à Mazarin,
-qui le transmet à Louis XIV, lequel le poursuit, jusqu'à ce qu'en
-plaçant à tout risque son petit-fils sur le trône d'Espagne, il sépare
-à jamais l'Espagne de l'Autriche: c'est en Prusse l'oeuvre du grand
-électeur commençant l'importance militaire de sa nation, suivi d'abord
-de l'électeur Frédéric III qui prend la couronne, puis de
-Frédéric-Guillaume 1er qui pour soutenir le nouveau titre de sa
-famille s'applique à créer une armée et un trésor, enfin de Frédéric
-le Grand qui, le moment de la crise venu, ajoutant l'audace à la
-longueur des desseins, fonde après un duel de vingt ans avec l'Europe
-la grandeur de la Prusse, et fait d'un petit électorat l'une des plus
-importantes monarchies du continent.
-
-Il ne faut donc pas s'étonner si Napoléon, despote et révolutionnaire
-à la fois, ne fut point un politique, car s'il se montra un moment
-politique admirable en réconciliant la France avec l'Église, avec
-l'Europe, avec elle-même, bientôt en s'emportant contre l'Angleterre,
-en rompant la paix d'Amiens, en projetant la monarchie universelle
-après Austerlitz, en entreprenant la guerre d'Espagne qu'il alla
-essayer de terminer à Moscou, en refusant la paix de Prague, il fut
-pis qu'un mauvais politique, il présenta au monde le triste spectacle
-du génie descendu à l'état d'un pauvre insensé. Mais, il faut le
-reconnaître, ce n'était pas lui seul, c'était la Révolution française
-qui délirait en lui, en son vaste génie.
-
-Et cependant ce mauvais politique fut un sage législateur, un
-administrateur accompli, et l'un des plus grands capitaines qui aient
-paru sur la terre. C'est que, sous ces divers rapports, le tourbillon
-révolutionnaire, au lieu d'être un obstacle, fut au contraire une
-occasion et un moyen. Il faut donc pour achever notre tâche,
-l'envisager sous les divers rapports du législateur, de
-l'administrateur, du capitaine.
-
-[En marge: Génie organisateur de Napoléon.]
-
-[En marge: La guerre fut son école.]
-
-La véritable école où Napoléon se forma comme organisateur fut celle
-de la guerre, et il n'y en a pas une meilleure, plus forte et plus
-pratique. Pour le vrai capitaine, bien calculer ses mouvements
-généraux, puis une fois arrivé sur le terrain bien combattre, n'est
-qu'une moitié de son art. Préparer ses ressources, c'est-à-dire
-recruter, instruire, vêtir, armer ses soldats au milieu des mouvements
-incessants et toujours si brusques de la guerre, est l'autre moitié,
-et toutes deux si importantes qu'on ne saurait dire laquelle des deux
-l'est davantage. En un mot, organiser et combattre, voilà les deux
-parties de leur art pour les vrais hommes de guerre. Pour les autres,
-et c'est malheureusement le grand nombre, recevoir de leur
-gouvernement leurs armées, les employer telles quelles, en se
-plaignant quelquefois de leur état sans songer à l'améliorer, est tout
-ce qu'ils savent faire. Il n'en fut point ainsi du jeune Bonaparte.
-
-Franchissant les Apennins avec des soldats braves mais mourant de
-faim, son premier soin fut de porter sur les richesses de l'Italie une
-main discrète, probe, économe, d'en empêcher le gaspillage, de les
-employer à faire vivre son armée dans l'abondance, et à tirer de la
-misère l'armée du Rhin qui devait concourir à ses desseins. Transporté
-en Égypte où les ressources négligées abondaient autant qu'en Italie,
-il sut pourvoir à tous les besoins des soldats, en allégeant le pays
-qu'il débarrassa des exactions des mameluks et des incursions des
-Arabes. Ne pouvant recevoir de la mère patrie aucun matériel, il avait
-en quelques mois fabriqué de la poudre, des fusils, des canons, des
-draps, tout ce qui lui manquait enfin dans cette contrée lointaine.
-L'une des calamités de l'Égypte, c'étaient les incursions des
-Bédouins, fondant à l'improviste sur les terres cultivées, pillant,
-puis s'enfuyant pour ainsi dire au vol. Un jour voyant passer une
-caravane, il l'arrêta un moment, fit monter sur un chameau un, deux,
-trois fantassins avec leurs vivres et leurs cartouches, et cela fait,
-s'écria: _Maintenant nous sommes maîtres du désert._--Le lendemain il
-créa le régiment des dromadaires, qui portait à toute distance, avec
-la rapidité des Bédouins eux-mêmes, quelques centaines de fantassins
-éprouvés, et qui corrigea les tribus arabes de leur goût du pillage,
-pour tout le temps au moins que les Français passèrent en Égypte. Un
-coup d'oeil jeté sur les choses suffisait ainsi à son génie
-organisateur pour lui enseigner ce qu'il fallait faire, le faire
-promptement et sûrement.
-
-Arrivé au gouvernement de la France qu'il trouva dans un vrai chaos,
-il éprouva bien plus encore qu'en Égypte et en Italie le besoin d'y
-rétablir l'ordre, le calme et la prospérité.
-
-[En marge: Napoléon ne pouvait être le législateur politique de la
-France, mais il fut son législateur civil.]
-
-La doter d'une constitution politique fut ce qui l'occupa le moins.
-Les amis de la liberté (et nous sommes du nombre) reprochent à
-Napoléon de ne l'avoir pas donnée à la France. En partageant leurs
-sentiments, nous croyons qu'ils se trompent. Sous le rapport
-politique, en effet, il était impossible que Napoléon devînt un
-organisateur définitif, car la forme de notre gouvernement devait
-varier encore bien des fois sous le vent des révolutions, et la
-France, tantôt inclinant vers le pouvoir quand elle venait de souffrir
-des agitations de la liberté, tantôt inclinant vers la liberté quand
-elle venait de souffrir des excès du pouvoir, la France est allée
-flottant depuis trois quarts de siècle entre le despotisme et
-l'anarchie, comme un pendule déplorablement agité, sans se fixer, et
-sans qu'on puisse dire encore dans quelle forme elle s'arrêtera, bien
-qu'en observant la marche des choses on soit fondé à affirmer que ce
-ne sera pas celle du despotisme. Il ne pouvait donc, sous le rapport
-politique, être le législateur de la France, mais il pouvait l'être,
-et il le fut sous tous les autres.
-
-[En marge: Part qu'il eut à la confection de nos codes.]
-
-Au lendemain des désordres de la Révolution, la politique qui naissait
-des circonstances, c'était non pas la politique de liberté, mais la
-politique de réparation. Après la banqueroute, les réquisitions, les
-confiscations, les emprisonnements, les exécutions sanglantes, on
-voulait de l'ordre dans les finances, du respect pour les personnes et
-les propriétés, des armées victorieuses, mais non réduites à piller
-pour vivre, du repos enfin et de la sécurité. Napoléon, animé de
-l'esprit réparateur, était donc dans la vérité de son rôle et des
-besoins publics. Mettant la main à toutes choses à la fois avec une
-activité prodigieuse, il refit d'abord la législation civile et
-criminelle, et toute l'administration. Quand nous disons qu'il refit
-la législation, nous n'entendons pas soutenir qu'il inventa le Code
-civil, par exemple. Prétendre inventer en ce genre, ce serait
-prétendre inventer la société humaine qui n'est pas d'hier, et qui est
-aussi ancienne que l'apparition de l'homme sur notre globe. Il
-existait en France des lois civiles, les unes empruntées au droit
-romain, telles que celles qui règlent les contrats entre les hommes,
-et qui ne sauraient varier de siècle en siècle, de pays en pays, et
-d'autres empruntées aux moeurs nationales, et essentiellement
-modifiables comme les moeurs, telles que celles qui président à
-l'organisation de la famille, aux conditions du mariage, aux
-successions, etc. Les premières n'avaient besoin que d'être
-reproduites dans un style clair, précis, exempt des ambiguïtés qui
-enfantent les procès. Les secondes devaient être modifiées suivant les
-principes de la vraie égalité, qui ne veut pas que les hommes soient
-tous égaux en biens, en richesses, en honneurs, même quand ils sont
-inégaux en talents et en vertus, mais qui veut qu'ils soient tous
-soumis aux mêmes lois, astreints aux mêmes devoirs, punis des mêmes
-peines, payés des mêmes récompenses, que les enfants d'un même père
-aient part égale à son héritage, sauf la faculté laissée à ce père de
-récompenser les plus dignes sans déshériter ceux qu'il a le tort de ne
-point aimer. Sur ces points comme sur presque tous, la Révolution
-française avait oscillé d'un extrême à l'autre, suivant les
-entraînements auxquelles elle était livrée. Il fallait s'arrêter au
-point juste, entre les tendances rétrogrades et les tendances
-follement novatrices en fait de mariage, d'héritage, de testament,
-etc. Napoléon n'avait que l'instruction qu'il est possible de recevoir
-dans une bonne école militaire; mais il était né au milieu des vérités
-de 1789, et ces vérités qu'on peut méconnaître avant qu'elles soient
-révélées, une fois connues deviennent la lumière à la lueur de
-laquelle on aperçoit toutes choses. Se faisant chaque jour instruire
-par MM. Portalis, Cambacérès et surtout Tronchet, de la matière qu'on
-devait traiter le lendemain au Conseil d'État, il y pensait
-vingt-quatre heures, écoutait ensuite la discussion, puis, avec un
-souverain bon sens, fixait exactement le point où il fallait s'arrêter
-entre l'ordre ancien et l'ordre nouveau, et de plus, avec sa
-puissance d'application, forçait tout le monde à travailler. Il
-contribua ainsi de deux manières décisives à la confection de nos
-codes, en déterminant le degré de l'innovation, et en poussant
-l'oeuvre à terme. Plusieurs fois avant lui on avait entrepris cette
-oeuvre, et chaque fois cédant au vent du jour, on s'était livré à des
-exagérations dont bientôt on avait eu honte et regret, après quoi
-l'oeuvre avait été abandonnée. Napoléon prit ce vaisseau échoué sur la
-rive, le mit à flot et le poussa au port. Ce navire c'était le Code
-civil, et personne ne peut nier que ce code ne soit celui du monde
-civilisé moderne. C'est assurément pour un jeune militaire une belle
-et pure gloire que d'avoir mérité d'attacher son nom à l'organisation
-civile de la société moderne, et c'en est une bien belle également
-pour la France, chez laquelle cette oeuvre s'est accomplie! On pourra
-dire en effet que si l'Angleterre a eu le mérite de donner la
-meilleure forme politique des États modernes, la France a eu celui de
-donner par le Code civil la meilleure forme de l'état social, beau et
-noble partage de gloire entre deux nations les plus civilisées du
-globe!
-
-[En marge: Génie administratif de Napoléon.]
-
-[En marge: Vrais principes sur lesquels il établit l'administration
-française.]
-
-Tandis que Napoléon s'occupait ainsi de la législation civile, il
-appliquait aussi à l'administration sa main expéditive et créatrice.
-Trouvant l'administration des provinces dans le même état que les
-autres parties du gouvernement, il fit comme pour la législation
-civile la part des notions du passé, des exagérations du présent, et,
-empruntant le vrai ici et là, il créa l'administration moderne. Le
-passé nous avait montré des états provinciaux s'administrant
-eux-mêmes, et jouissant, pour ce qui concernait les intérêts locaux,
-d'une étendue de pouvoirs presque complète. Pourvu qu'en fait de
-subsides la part de l'État fût assurée, la royauté laissait les
-provinces faire ce qu'elles voulaient, soit par un reste de respect
-pour les anciens traités de réunion, soit parce qu'elle avait ce
-sentiment confus que, ne donnant aucune liberté au centre, elle en
-devait laisser beaucoup aux extrémités. La royauté s'adjugeait ainsi
-tout pouvoir quant aux affaires générales, et abandonnait au pays le
-règlement des affaires locales. Ce contrat tacite devait tomber devant
-le grand phénomène de la Révolution française. Il n'était ni juste que
-la royauté pût tout sur les grandes destinées du pays, ni juste que
-les provinces pussent tout sur les affaires locales, car les destinées
-du pays devaient être ramenées à la volonté du pays lui-même, comme
-les intérêts de province à son inspection. Ces richesses, dont les
-provinces disposent en ordonnant leurs dépenses, sont une partie de la
-richesse générale qu'elles ne doivent pas dissiper abusivement; ces
-règlements locaux que les communes établissent chez elles, touchant à
-l'industrie, aux marchés, à la nature des impôts, sont une partie de
-la législation sociale qu'il ne doit pas leur être permis d'établir
-d'après leurs vues particulières.
-
-Le grand phénomène de l'unité moderne devait consister en ceci, que la
-royauté renonçant à tout faire seule quant aux affaires générales, les
-provinces renonceraient de leur côté à tout faire seules quant aux
-affaires particulières, qu'elles se pénétreraient mutuellement en
-quelque sorte, et se confondraient dans une puissante unité, dirigée
-par l'intelligence commune de la nation. Il devait dès lors y avoir au
-centre de l'État un chef du pouvoir exécutif entouré des principaux
-citoyens de la France pour les affaires générales, et dans les
-départements des chefs d'administration entourés des citoyens notables
-de la localité pour les affaires particulières, mais soumis eux-mêmes
-pour les affaires du gouvernement à son autorité, pour celles du
-département à sa surveillance. De là résultèrent le préfet et le
-conseil de département. Si les circonstances avaient permis au Premier
-Consul d'être conséquent avec les principes posés, il aurait dû rendre
-les conseils de département électifs. Mais au lendemain des affreuses
-convulsions qu'on venait de traverser, entre les furieux de 1793,
-odieux au pays, et les grands propriétaires revenant de l'émigration,
-l'élection eût été impossible, ou du moins sujette à de graves
-inconvénients. Il se la réserva, et choisit des hommes sages, modérés,
-qui pussent administrer tolérablement. C'était une conséquence de sa
-dictature, qui devait être passagère et disparaître avec lui.
-Toutefois le principe était posé, celui d'un chef ou préfet
-administrant sous le contrôle d'un conseil, destiné à être électif
-quand nos terribles divisions seraient suffisamment apaisées.
-
-[En marge: Sa véritable part dans la création de l'administration
-française.]
-
-Mais cette surveillance de l'État, pour l'étendue des dépenses, le
-système des impôts, la nature des règlements, il fallait l'exercer, et
-on ne pouvait la déléguer sans garantie au pouvoir exécutif,
-représentant de l'État. Napoléon se servit d'une institution que
-Sieyès lui avait fournie en l'empruntant à l'ancienne monarchie. Le
-Conseil royal, entre autres affaires dont il s'occupait jadis, donnait
-son avis sur celles qui naissaient des relations de l'État avec les
-provinces. Ces relations étant devenues plus étroites sous le nouveau
-régime, devaient naturellement revenir au Conseil d'État. Napoléon,
-sans procéder théoriquement, mais se servant de ce qu'il avait sous la
-main pour l'accomplissement de ses desseins, fit du Conseil d'État le
-dépositaire de cette surveillance supérieure, qui constitue
-essentiellement ce qu'on appelle la centralisation. Voulant que le
-budget des communes et des départements fût contrôlé par l'État, que
-leurs règlements fussent ramenés aux principes de 1789, que telle
-commune ne pût pas rétablir les jurandes, telle autre établir des
-impôts contraires aux doctrines modernes, que les conflits entre elles
-eussent un arbitre, il confia ces diverses questions au Conseil
-d'État, en le présidant lui-même avec une constance et une application
-infatigables. Sans ce régulateur, notre centralisation serait devenue
-le plus intolérable des despotismes. Mais conseil de prudence s'il
-s'agit des dépenses communales, modérateur s'il s'agit de laisser
-plaider les communes les unes contre les autres, législateur enfin
-s'il s'agit des règlements municipaux, le Conseil d'État est un
-régulateur éclairé, ferme, et même indépendant quoique nommé par le
-Pouvoir exécutif, parce qu'il puise dans ses fonctions un esprit
-administratif qui prévaut sur l'esprit de servilité, et qui, sous tous
-les régimes, après une docilité d'un moment au gouvernement nouveau,
-se relève presque involontairement, et reparaît, comme chez les
-végétaux vigoureux les branches reprennent leur direction après une
-gêne momentanée.
-
-C'est en présidant ce conseil assidûment quand il n'était pas à la
-guerre, et le présidant sept et huit heures de suite, avec une force
-d'application, une rectitude de bon sens rares, et un respect de
-l'opinion d'autrui qu'il observait toujours dans les matières
-spéciales, que, tantôt statuant sur les faits, tantôt imaginant ou
-modifiant suivant le besoin nos lois administratives, créant ainsi
-tout à la fois la législation et la jurisprudence, il est devenu le
-véritable auteur de cette administration, ferme, active, probe, qui
-fait de notre comptabilité la plus claire que l'on connaisse, de notre
-puissance la plus disponible qu'il y ait en Europe, et qui, lorsque
-sous l'influence des révolutions nos gouvernements délirent, seule ne
-délire pas, conduit sagement, invariablement les affaires courantes du
-pays, perçoit les impôts, les encaisse avec ordre, les applique
-exactement aux dépenses, lève les soldats, les instruit, les
-discipline, pourvoit aux dépenses des villes, des provinces, sans que
-rien périclite, maintient la France debout quand la tête de cette
-France chancelle, et donne l'idée d'un bâtiment mû par la puissance de
-la mécanique moderne, laquelle au milieu de la tempête marcherait
-encore régulièrement avec un équipage inactif ou troublé.
-
-Ainsi la guerre avait fait de Napoléon un mauvais politique en le
-rendant irrésistible, mais elle en avait fait en revanche l'un des
-plus grands organisateurs qui aient paru dans le monde, et là comme
-en toutes choses il avait été le double produit de la nature et des
-événements. Il nous reste à le considérer sous le rapport principal
-pour lui, sous celui du génie militaire, qui lui a valu, non sa gloire
-la plus pure, mais la plus éclatante.
-
-[En marge: Napoléon homme de guerre.]
-
-[En marge: Précis des révolutions de la grande guerre.]
-
-Pour apprécier sa véritable place parmi les capitaines de tous les
-temps, il faudrait retracer en quelque sorte l'histoire de cet art
-puissant, qui crée, élève, défend les empires, et comme l'art de les
-gouverner repose sur la réunion si rare des qualités de l'esprit et du
-caractère. Malheureusement cette histoire est à faire. Machiavel,
-Montesquieu, Frédéric, Napoléon, en ont jeté çà et là quelques traits;
-mais considérée dans sa suite, rattachée aux progrès des sciences, aux
-révolutions des empires, à la marche de l'esprit humain, cette
-histoire est à créer, et par ce motif les places des grands capitaines
-sont difficiles à déterminer. Pourtant il y a dans l'histoire de l'art
-militaire quelques linéaments principaux, qui saisissent l'esprit dès
-qu'on y jette les yeux, et avec le secours desquels il est permis de
-tracer la marche générale des choses, et de fixer quelques places
-principales que la postérité, dans la diversité de ses jugements, n'a
-guère changées.
-
-[En marge: Alexandre.]
-
-Ce qu'on appelle communément la grande guerre n'a pas souvent apparu
-dans le monde, parce qu'il faut à la fois de grandes nations, de
-grands événements, et de grands hommes. Ce n'est pas seulement
-l'importance des bouleversements qui en fait le caractère, car alors
-on pourrait dire que les conquérants de l'Asie ont pratiqué la grande
-guerre. Il y faut la science, le génie des combinaisons, ce qui
-suppose d'énergiques et habiles résistances opposées au vainqueur.
-Ainsi, bien qu'Alexandre à son époque ait changé la face de l'univers
-civilisé, la stupidité asiatique dont il eut à triompher fut telle
-qu'on ose à peine dire qu'il ait pratiqué la grande guerre. La
-combinaison tant admirée par Montesquieu, et qui avait consisté à ne
-s'enfoncer en Asie qu'après avoir conquis le littoral de la Syrie, lui
-était tellement commandée par le défaut de marine, que les moindres
-officiers de l'armée macédonienne étaient de cet avis, et que ce fut
-de la part d'Alexandre un acte d'instinct plutôt qu'un trait de génie.
-Les trois batailles qui lui valurent la conquête de l'Asie furent des
-actes d'héroïque témérité, toujours décidées par la cavalerie
-qu'Alexandre commandait en personne, et qui fondant sur des masses
-confuses de cavaliers aussi lâches qu'ignorants, leur donnait le
-signal de la fuite, invariablement suivi par l'infanterie persane. Le
-véritable vainqueur des Perses, ce fut la discipline macédonienne,
-conduite, il est vrai, à d'immenses distances par l'audace inspirée
-d'Alexandre.
-
-[En marge: Les campements dans l'antiquité retiennent l'essor de la
-grande guerre.]
-
-[En marge: Opérations de César.]
-
-Ce n'est pas ainsi qu'Annibal et César combattirent. Là ce fut
-héroïsme contre héroïsme, science contre science, grands hommes contre
-grands hommes. César toutefois, malgré la vigueur de son caractère et
-la hardiesse mêlée de prudence de ses entreprises, laissa voir dans
-ses mouvements une certaine gêne, résultant des habitudes militaires
-de son temps, et dont Annibal seul parut entièrement dégagé. En effet
-les Romains, faisant la guerre dans des pays sauvages, et songeant
-constamment à se garder contre la fougue aveugle des barbares,
-campaient avec un art infini, et, arrivés le soir sur un terrain
-toujours choisi avec un coup d'oeil exercé, s'établissaient en
-quelques heures dans une vraie place forte, construite en palissades,
-entourée d'un fossé, et presque inexpugnable. Sous le rapport des
-campements ils n'ont été ni dépassés, ni même égalés, et, comme
-Napoléon l'a remarqué avec son incomparable sagacité, on n'a pas dû y
-songer, car devant l'artillerie moderne un camp semblable ne tiendrait
-pas deux heures. Mais de ce soin à camper tous les soirs, il résultait
-une timidité de mouvements, une lenteur de résultats singulières, et
-les batailles qui, en ensanglantant la terre, diminuent cependant
-l'horreur des guerres qu'elles abrégent, n'étaient possibles que
-lorsque les deux adversaires le voulaient bien. Si l'un des deux s'y
-refusait, la guerre pouvait durer indéfiniment, ou bien il fallait la
-faire aboutir à un siége, en attaquant ou régulièrement ou brusquement
-le camp ennemi. Aussi voit-on César, le plus hardi des généraux
-romains, se mouvoir librement dans les Gaules devant la fougue
-ignorante des Gaulois, les amener au combat quand il veut, parce que
-leur aveugle bravoure est facile à tenter, mais en Espagne, en Épire,
-lorsqu'il a affaire aux Romains eux-mêmes, changer de méthode,
-s'épuiser sur la Segre en combinaisons ingénieuses pour arracher
-Afranius de son camp, ne l'y déterminer qu'en l'affamant, puis,
-lorsqu'il l'a décidé à changer de position, ne finir la campagne qu'en
-l'affamant encore. En Épire, à Dyrrachium, il s'était rendu par le
-campement invulnérable pour Pompée, qui, de son côté, s'était rendu
-invulnérable pour lui. Puis, ne sachant plus comment terminer cette
-guerre interminable, on le vit s'enfoncer en Macédoine pour y attirer
-Pompée, qu'il y attira en effet, et là encore, trouvant
-l'inexpugnabilité du camp romain, il serait resté dans l'impossibilité
-d'atteindre son adversaire, si, l'impatience d'en finir s'emparant de
-la noblesse romaine, Pompée n'était descendu dans les plaines de
-Pharsale, où l'empire du monde fut donné à César par la supériorité
-des légions des Gaules.
-
-[En marge: Supériorité d'Annibal dans la grande guerre.]
-
-Il y a là sans doute des combinaisons très-habiles, et souvent
-très-hardies pour amener au combat l'adversaire qui ne veut pas
-combattre, mais ce n'est pas la grande guerre avec toute la liberté,
-l'étendue et la justesse de ses mouvements, telle que nous l'avons vue
-dans notre siècle, décider en quelques jours des luttes qui jadis
-auraient duré des années. Un seul homme dans les temps anciens se
-présente avec cette liberté, cette sûreté d'allure, c'est Annibal, et
-aussi, comme vigueur, audace, fécondité, bonheur de combinaisons,
-peut-on dire qu'il n'a pas d'égal dans l'antiquité. C'était l'opinion
-de Napoléon, juge suprême en ces matières, et on peut l'adopter après
-lui.
-
-[En marge: Barbarie de l'art dans le moyen âge.]
-
-[En marge: Grande révolution de l'art militaire due au progrès
-social.]
-
-[En marge: Naissance de l'infanterie.]
-
-[En marge: Invention de la poudre.]
-
-[En marge: Création de la fortification moderne.]
-
-Pendant le moyen âge l'art militaire n'offre rien qui attire et mérite
-les regards de la postérité. La politique a sous les yeux d'immenses
-spectacles où le sang coule à torrents, où le coeur humain déploie ses
-passions accoutumées, il y a des lâches et des héros, des crimes et
-des vertus, mais il n'y a ni César ni Annibal. Ce n'est pas seulement
-la grande guerre qui disparaît, c'est l'art même de la guerre. La
-barbarie avec son courage aveugle se précipite sur la civilisation
-romaine décrépite, ayant un savoir que les vertus guerrières n'animent
-plus, et quand d'innombrables peuplades barbares, se poussant comme
-les flots de la mer, après avoir détruit l'empire romain, ont inondé
-le monde civilisé, on trouve çà et là de vaillants hommes comme
-Clovis, comme les Pepin, commandant la hache d'armes à la main, on
-trouve même un incomparable chef d'empire, Charlemagne, mais on ne
-rencontre pas un véritable capitaine. Dans cet âge de la force
-individuelle, la poésie elle-même, seule histoire de ces temps, prend
-la forme des choses, et célèbre les paladins guerroyant à cheval pour
-le Christ contre les Sarrasins guerroyant à cheval pour Mahomet. C'est
-l'âge de la chevalerie, dont le nom seul indique la nature,
-c'est-à-dire l'homme à cheval, vêtu de fer, combattant l'épée à la
-main, dans la mesure de son adresse et de sa force physique. Cependant
-cet état de choses allait changer bientôt par les progrès de la
-société européenne. Le commerce, l'industrie, en faisant naître dans
-les villes une population nombreuse, aisée, que le besoin de se
-défendre devait rendre courageuse, donnèrent naissance au soldat à
-pied, c'est-à-dire à l'infanterie. Les Suisses en se défendant dans
-leurs montagnes, les citoyens des villes italiennes et allemandes
-derrière leurs murailles, ceux des villes hollandaises derrière leurs
-digues, constituèrent l'arme de l'infanterie, et lui valurent une
-importance que le temps ne fit qu'accroître. Une grande découverte,
-due également au progrès de la société européenne, celle des matières
-explosibles, contribua puissamment au même phénomène. Devant les
-projectiles lancés par la poudre, la cuirasse devenait non-seulement
-dérisoire, mais dangereuse. Dès cet instant l'homme devait se
-présenter à découvert; débarrassé du poids d'un vêtement de fer
-inutile, et l'intelligence, le courage réfléchi, devaient remplacer la
-force physique. Par le même motif les villes, qui montraient
-saillantes et menaçantes leurs murailles, changèrent tout à coup de
-forme et d'aspect. Elles enfoncèrent en terre leurs murailles pour les
-soustraire au canon; au lieu de tours hautes et rondes, elles
-s'entourèrent de bastions peu élevés, à face droite et anguleuse, pour
-que le canon les protégeât dans tout leur profil, et on vit naître la
-savante fortification moderne.
-
-[En marge: Génie spécial des Nassau, et leur système de guerre.]
-
-Cette révolution commencée en Italie, se continua, se perfectionna en
-Hollande contre Philippe II, et alors se produisirent dans le monde
-trois grands hommes, les Nassau! Le véritable art de la guerre
-reparut, mais timide encore, gêné dans ses mouvements, et n'ayant rien
-des allures de cet art sous Annibal et César. C'est autour des places
-de la Hollande, couvertes de digues, de bastions savamment disposés,
-que la guerre s'établit, et resta comme enchaînée. Se porter devant
-une place, l'investir, se garder par des lignes de contrevallation
-contre les assiégés, de circonvallation contre les armées de secours,
-s'y assurer des vivres, tandis que de son côté l'ennemi tâchait de
-secourir la place en coupant les provisions à l'assiégeant, ou en le
-détournant de son entreprise, composa toute la science des
-capitaines. On n'y voyait ni grands mouvements, ni batailles
-décisives, et au contraire beaucoup de feintes, pour couper des
-convois ou détourner l'assiégeant de son objet, à ce point que dans la
-carrière des Nassau, de 1579 à 1648, c'est-à-dire de la proclamation à
-la reconnaissance de l'indépendance hollandaise, il y eut tout au plus
-cinq ou six batailles dignes de ce nom, et une centaine de siéges
-grands ou petits. Durant cette guerre de siéges, qui remplit les deux
-tiers d'un siècle, les Hollandais à qui la mer restait ouverte,
-prenaient patience parce qu'ils avaient la sécurité, gagnaient de quoi
-payer leurs soldats, et par cette patience aidaient, créaient presque
-la constance si justement vantée des Nassau.
-
-[En marge: Gustave-Adolphe.]
-
-[En marge: Sa carrière politique et militaire.]
-
-[En marge: L'art reste timide encore du temps de Gustave-Adolphe.]
-
-[En marge: Condé, Turenne, et Vauban.]
-
-À cette époque, la création de l'infanterie (effet et cause tout à la
-fois de l'indépendance des nations), commencée par la lutte des
-Suisses contre les maisons d'Autriche et de Bourgogne, continuée par
-celle des villes hollandaises contre l'Espagne, recevait un nouveau
-développement dans la lutte du protestantisme contre le catholicisme.
-Pendant la guerre dite de trente ans, un héros justement populaire,
-Gustave-Adolphe, donna à l'art militaire moderne la plus forte
-impulsion après les Nassau. Roi d'une nation pauvre, mais robuste et
-brave, ayant à se défendre contre un prétendant, son cousin, roi de
-Pologne, et roi par conséquent d'une nation à cheval, il cherchait sa
-force dans l'infanterie, et mettait toute son application, toute son
-intelligence à la bien organiser. Cette infanterie était alors une
-espèce de phalange macédonienne, épaisse et profonde, se défendant
-par des piques d'une extrême longueur, et ayant sur son front, sur ses
-ailes, quelques hommes armés de mousquets. Ces phalanges étaient peu
-maniables, et Gustave-Adolphe s'étudia, avec le soin d'un véritable
-instructeur d'infanterie, à mêler le mieux possible les piquiers et
-les fusiliers, à faire disparaître l'armure qui était inutile devant
-le boulet, à donner ainsi plus de mobilité aux armées, à multiplier et
-à rendre l'artillerie plus légère. Bien qu'il fût loin d'avoir achevé
-le triomphe de l'infanterie, par cela seul qu'il avait fait faire à
-cette arme un notable progrès, il vainquit le roi de Pologne, qui
-n'était fort qu'en cavalerie, le força de renoncer à ses prétentions
-sur la couronne de Suède, et répondant à l'appel des protestants
-vaincus par Tilly et Wallenstein, descendit en Allemagne, où le
-poussaient une foi sincère et l'amour de la gloire. Chose digne de
-remarque, et qui prouve bien la lenteur des progrès de ce qu'on
-appelle la grande guerre, ce héros, l'un des mortels les plus
-vaillants que Dieu ait donnés au monde, se montra dans ses mouvements
-d'une timidité extrême. Élève des Nassau, il pivota autour des places,
-ne voulut pas quitter les bords de la Baltique qu'il n'eût conquis
-toutes les forteresses de l'Oder, et parce que l'électeur de Saxe ne
-consentit pas à lui prêter Wittenberg afin de passer l'Elbe en sûreté,
-il laissa Tilly prendre Magdebourg sous ses yeux, et faire de cette
-ville infortunée une exécution effroyable, qui retentit alors dans
-l'Europe entière et fit douter un moment du caractère du héros
-suédois. Cependant appelé à grands cris par les Saxons, ne pouvant
-résister à leurs instances, ayant d'ailleurs essayé dans plusieurs
-occasions la valeur de son infanterie, il accepta une première
-rencontre avec Tilly dans la plaine de Leipzig, gagna une bataille qui
-mit à ses pieds la maison d'Autriche, et alors, quand Oxenstiern plus
-hardi que son roi, lui conseillait de marcher sur Vienne pour y
-terminer la guerre, il alla d'abord triompher à Francfort, perdre
-ensuite une année au milieu de la Bavière en marches incertaines,
-passer quelques mois à couvrir Nuremberg contre Wallenstein, le suivre
-enfin à Lutzen, et presque malgré lui livrer et gagner dans cette
-plaine célèbre la seconde grande bataille de sa carrière héroïque, où
-il mourut comme Épaminondas au sein de la victoire. Certes, par la
-hauteur du courage, la noblesse des sentiments, l'étendue et la
-justesse de l'esprit, Gustave-Adolphe est un des personnages les plus
-accomplis de l'humanité, et on se tromperait si on imputait à sa
-timidité personnelle la timidité et l'incertitude de ses mouvements.
-Ce n'est pas lui qui était timide, c'était l'art. Mais l'art devait
-bientôt changer d'allure; une nouvelle révolution allait s'y opérer en
-trois actes, dont le premier devait s'accomplir en France par Condé,
-Turenne et Vauban, le second en Prusse par Frédéric, le troisième en
-France encore, par Napoléon. Ainsi pour l'immortelle gloire de notre
-patrie, c'était elle qui allait commencer cette révolution, et la
-finir!
-
-[En marge: Condé et Turenne commencent la grande guerre dans les temps
-modernes, l'un par sa hardiesse à livrer bataille, l'autre par ses
-hardis mouvements.]
-
-Comme on vient de le voir, l'art de la guerre, réduit à pivoter autour
-d'une place pour la prendre ou la secourir, était comme un oiseau fixé
-par un lien à la terre, ne pouvant ni marcher, ni encore moins voler
-à son but, c'est-à-dire au point décisif de la guerre. Gustave avait
-été élève des Nassau, et les Français le furent d'abord de Gustave.
-Beaucoup de nos officiers, notamment le brave Gassion, s'étaient
-formés à son école, et en rapportèrent les leçons en France, lorsque
-le génie de Richelieu nous engageant dans la guerre de trente ans,
-nous succédâmes dans cette lice aux Suédois, que la mort de Gustave
-avait privés du premier rôle. Naturellement ce fut sur la frontière du
-Rhin et des Pays-Bas que nos généraux rencontrèrent les généraux de
-l'Autriche et de l'Espagne, récemment séparées mais toujours alliées.
-Des siéges à conduire à fin, ou à troubler, composèrent toute la
-guerre. Vauban prenant des mains des Hollandais l'art des siéges, le
-porta à un degré de perfection qui n'a point été dépassé, même dans
-notre siècle. Cependant l'art militaire restait enchaîné autour des
-places, lorsque tout à coup un jeune prince, doué d'un esprit sagace,
-impétueux, amoureux de la gloire, que Dieu avait fait aussi confiant
-qu'Alexandre, et que sa qualité de prince du sang plaçait au-dessus
-des timidités de la responsabilité ordinaire, entra en lice, et
-s'ennuyant pour ainsi dire de la guerre méthodique des Nassau, dans
-laquelle on ne livrait bataille qu'à la dernière extrémité, sortit du
-cercle où le génie des capitaines semblait enfermé. La première fois
-qu'il commanda, entouré de conseillers que la cour lui avait donnés
-pour le contenir, il n'en tint compte, n'écouta que Gassion, aussi
-hardi que lui, surprit un défilé qui conduisait dans les plaines de
-Rocroy, déboucha audacieusement en face d'un ennemi brave et
-expérimenté, l'assaillit sur ses deux ailes, composées de cavalerie
-suivant la méthode du temps, les mit en déroute, puis se retourna
-contre l'infanterie restée au centre comme une _citadelle qui
-réparerait ses brèches,_ l'entama avec du canon, et la détruisit dans
-cette journée qui fut la dernière de l'infanterie espagnole. Certes ce
-jour-là Condé ne changea rien à l'art de combattre, qui était encore
-ce qu'il avait été à Pharsale et à Arbelles; mais en quoi il se montra
-un vrai novateur, ce fut dans la résolution de livrer bataille, et
-d'aller tout de suite au but de la guerre, manière de procéder la plus
-humaine, quoique un moment la plus sanglante.
-
-Condé devint ainsi l'audacieux Condé. Bientôt à Fribourg méprisant les
-difficultés du terrain, à Nordlingen ne s'inquiétant pas d'avoir une
-aile battue et son centre entamé, il regagnait une bataille presque
-perdue à force de persistance dans l'audace. Heureux mélange de
-hardiesse et de coup d'oeil, il devint ainsi le plus grand général de
-bataille connu jusqu'alors dans les temps modernes. À ses côtés, avant
-lui, puis sous lui, et bientôt sans lui, se formait un capitaine
-destiné à être son émule, moins hardi sur le champ de bataille, mais
-plus hardi dans les marches et la conception générale de ses
-campagnes: tout le monde a nommé Turenne. Condé, traité en prince du
-sang, n'était pas chargé sans doute des choses faciles, car il n'y en
-a pas de faciles à la guerre, mais des plus grandes, et pour
-lesquelles les ressources étaient prodiguées. Turenne qui avec le
-temps devint le préféré de la royauté, Turenne fut d'abord chargé,
-notamment sur le Rhin, des tâches ingrates, celles où il fallait avec
-des forces insuffisantes tenir tête à un ennemi supérieur, et on le
-vit exécuter des marches d'une hardiesse incroyable, tantôt lorsqu'en
-1646 il descendait le Rhin, qu'il allait passer à Wesel, pour joindre
-les Suédois et forcer l'électeur de Bavière à la paix; tantôt lorsque,
-feignant en 1674 de s'endormir de fatigue à la fin d'une campagne, il
-sortait tout à coup de ses cantonnements, fondait à l'improviste sur
-les quartiers d'hiver de l'ennemi, le mettait en fuite et le rejetait
-au delà des frontières. Ainsi on peut dire que Condé avait donné à
-l'art l'audace des batailles, et Turenne celle des marches. Après ces
-deux célèbres capitaines, l'art allait s'arrêter, tâtonner encore
-jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, époque où une immense lutte
-devait lui faire franchir son second pas, et l'amener à ce qu'on peut
-vraiment appeler la grande guerre.
-
-[En marge: Composition des armées à la fin du dix-septième siècle.]
-
-[En marge: Manière de combattre.]
-
-Pour se figurer exactement ce qu'on avait fait, ce qui restait à
-faire, il faut se rappeler quelles étaient alors la composition des
-armées, la proportion et l'emploi des différentes armes, et la manière
-de livrer bataille. On peut voir tout cela décrit avec une remarquable
-exactitude dans les mémoires de l'un des plus savants généraux de ce
-temps, l'illustre Montecuculli. Malgré le développement que
-l'infanterie avait déjà reçu, elle ne comprenait guère plus de la
-moitié des troupes réunies sur un champ de bataille, tandis que la
-cavalerie formait l'autre moitié. L'artillerie était peu nombreuse,
-tout au plus d'une pièce par mille hommes, et très-difficile à
-mouvoir. L'ordre de bataille était ce que nous le voyons dans les
-historiens du temps d'Annibal et de César (seuls maîtres qu'on étudiât
-alors), c'est-à-dire que l'infanterie était toujours au centre, la
-cavalerie sur les ailes, l'artillerie (remplaçant les machines des
-anciens) sur le front, sans tenir autre compte du terrain, sinon que
-la cavalerie se serrait, se reployait en arrière, faisait, en un mot
-comme elle pouvait, si le terrain des ailes n'était pas favorable à
-son déploiement. L'artillerie commençait par canonner l'ennemi afin de
-l'ébranler, puis la cavalerie des ailes chargeait celle qui lui était
-opposée, et, si elle avait l'avantage, se rabattait sur le centre où
-les troupes de pied étaient aux prises, et abordant en flanc ou à
-revers l'infanterie de l'ennemi achevait sa défaite. On citerait peu
-de batailles du temps de Gustave-Adolphe, de Turenne et de Condé, qui
-se soient passées différemment. Les plus fameuses, celles de Lutzen,
-de Rocroy et des Dunes, n'offrent pas un autre spectacle. Ce n'est pas
-ainsi qu'on agit de nos jours. La cavalerie n'est pas sur les ailes,
-l'infanterie au centre, l'artillerie sur le front. Chaque arme est
-placée selon le terrain, l'infanterie dans les endroits difficiles, la
-cavalerie en plaine, l'artillerie partout où elle peut se servir de
-ses feux avec avantage. L'infanterie représentant aujourd'hui les
-quatre cinquièmes des combattants, est le fond des armées. Elle a sa
-portion de cavalerie pour s'éclairer, sa portion d'artillerie pour
-l'appuyer, plus ou moins selon le terrain, et s'il existe, comme sous
-l'Empire, une grosse réserve de cavalerie et d'artillerie, c'est dans
-les mains du général en chef qu'elle se trouve, pour frapper les
-coups décisifs, s'il sait user de ses ressources avec l'à-propos du
-génie.
-
-[En marge: Organisation et armement de l'infanterie.]
-
-Ce qui avait porté à placer la cavalerie sur les ailes, chez les
-anciens et chez les modernes, c'était le besoin de couvrir les flancs
-de l'infanterie qui ne savait pas manoeuvrer comme aujourd'hui, et
-faire front de tous les côtés en se formant en carré. L'infanterie
-était jusqu'à la fin du dix-septième siècle une vraie phalange
-macédonienne, une sorte de carré long, présentant à l'ennemi sa face
-allongée, laquelle était composée de piquiers, entremêlés de quelques
-mousquetaires. Ces derniers placés ordinairement sur le front, et
-couverts par la longueur des piques, faisaient feu, puis quand on
-approchait de l'ennemi couraient le long du bataillon, et venaient se
-ranger sur ses ailes, laissant aux piquiers le soin d'exécuter la
-charge ou de la repousser à l'arme blanche. Il est facile de
-comprendre que si les feux avaient eu alors l'importance qu'ils ont de
-notre temps, un tel bataillon eût été bientôt détruit. Les boulets
-entrant dans une masse où seize, quelquefois vingt-quatre hommes
-étaient rangés les uns derrière les autres, y auraient causé d'affreux
-ravages. Ce même bataillon, n'ayant des piques que sur son front,
-était dans l'impossibilité de défendre ses flancs contre une attaque
-de la cavalerie.
-
-Aussi, pour parer aux inconvénients de cette disposition, n'était-il
-pas rare de voir, comme à Lutzen, comme à Rocroy, les infanteries
-autrichienne et espagnole se former en quatre grandes masses qui
-faisaient face de tous les côtés, et composer de la sorte un seul gros
-carré de toutes les troupes à pied.
-
-[En marge: Invention du fusil à baïonnette par Vauban.]
-
-[En marge: On ne tire pas d'abord de cette invention toutes ses
-conséquences.]
-
-Aujourd'hui le problème est résolu, et il l'a été grâce à l'invention
-du fusil à baïonnette, due à notre admirable Vauban, qui par cette
-invention est le véritable auteur de la tactique moderne. En effet, en
-attachant au moyen de la baïonnette un fer de lance au bout de
-l'ancien mousquet, il fit cesser la distinction du piquier et du
-mousquetaire. Il ne dut plus y avoir dès lors qu'une sorte de
-fantassin, pouvant à la fois fournir des feux et opposer au cavalier
-une pointe de fer. De cet important changement à la formation moderne
-de l'infanterie, la conséquence était forcée. Mais ce n'est pas tout
-de suite que l'on tire les conséquences d'un principe, et surtout ce
-n'est pas durant la guerre qu'on profite des leçons qu'elle a données.
-C'est au milieu du silence et des méditations de la paix.
-
-Pendant les dernières guerres de Louis XIV, le fusil à baïonnette ne
-produisit pas toutes ses conséquences. On tâtonna d'abord, et on se
-borna à diminuer les rangs de l'infanterie pour présenter moins de
-prise aux feux de l'ennemi, et fournir soi-même plus de feux en ayant
-plus de déploiement.
-
-[En marge: Désir et recherche du nouveau dans le dix-huitième siècle.]
-
-[En marge: Rôle et ambition de la Prusse.]
-
-[En marge: Succession des quatre princes qui ont fait sa grandeur.]
-
-[En marge: Le père du grand Frédéric; ses soins pour l'armée.]
-
-[En marge: Le prince d'Anhalt-Dessau.]
-
-[En marge: Il place l'infanterie sur trois rangs.]
-
-Mais au milieu du dix-huitième siècle, qui devait être si fécond en
-révolutions de tout genre, se préparait la révolution de l'art de la
-guerre. Dans ce siècle de doute, d'examen, de recherches, où un même
-esprit remuait sourdement toutes les professions, les militaires se
-mirent aussi en quête de procédés nouveaux. Il y avait une monarchie
-allemande, presque aussi forte que la Bavière, mais mieux placée
-qu'elle pour résister à la puissance impériale, parce que située au
-nord elle était difficile à atteindre, appuyée sur un peuple robuste
-et brave, ayant marqué dans les guerres du dix-septième siècle et
-conçu dès lors une vaste ambition, animée de l'esprit protestant et
-prête à faire à la catholique Autriche une opposition redoutable:
-cette puissance était la Prusse. Elle avait eu dans le grand électeur
-un souverain militaire. Elle eut dans son successeur un prince vain,
-épris du titre de roi, qu'il acheta de l'empereur en lui livrant ses
-forces. Pourtant ce titre, tout vain qu'il paraissait, était un
-engagement avec la grandeur, et la Prusse, convertie en royaume, était
-devenue tout à coup aussi ambitieuse qu'elle était titrée. Au prince
-qui s'était fait roi avait succédé un prince maladif, morose, emporté
-jusqu'à la démence, mais doué de qualités réelles, avare du sang et de
-l'argent de ses sujets, sentant que la Prusse érigée en royaume devait
-se préparer à soutenir son rang, et dans cette vue amassant des
-trésors et formant des soldats, quoique personnellement il n'aimât
-point la guerre et ne la voulût point entreprendre. Sa passion pour
-les beaux grenadiers est restée fameuse, et était si connue alors, que
-ceux qui voulaient acquérir de l'influence sur son esprit lui
-offraient en cadeau des hommes de haute taille, comme à certains
-monarques on adresse des chevaux ou des tableaux. Ce prince, dont
-l'esprit obsédé de sombres vapeurs, était impropre à supporter
-continûment le poids de la couronne, s'en était déchargé sur deux
-favoris, un pour la politique, M. de Seckendorf, un pour le militaire,
-le prince d'Anhalt-Dessau, le premier intrigant, habile, le second
-doué d'un vrai génie pour la guerre. Le prince d'Anhalt-Dessau avait
-fait les dernières campagnes de Louis XIV, s'était distingué à
-Malplaquet, à la tête de l'infanterie prussienne, et avait acquis la
-conviction que c'était avec les troupes à pied qu'il fallait décider à
-l'avenir du sort des empires. Manoeuvrant du matin au soir sur
-l'esplanade de Potsdam avec l'infanterie prussienne, il finit par
-comprendre toute la portée de l'invention de Vauban, arma cette
-infanterie de fusils à baïonnette, la disposa sur trois rangs, et
-arriva presque complétement à l'organisation du bataillon moderne. Il
-ne se borna pas à cette création, il anima l'infanterie prussienne
-qu'il faisait tous les jours manoeuvrer sous ses yeux, d'un esprit
-aussi énergique que le sien, autre service non moins grand, car dans
-une armée, si le mécanisme importe beaucoup, le moral n'importe pas
-moins, et, sans le moral, l'armée la mieux organisée est une habile
-machine dépourvue de moteur.
-
-Son roi l'approuvait, le secondait, et bien résolu à ne pas faire la
-guerre lui-même, voulait néanmoins que tout son peuple fût prêt à la
-faire. Un instinct profond, confus, indéfinissable, le poussait sans
-qu'il le sût, sans même qu'il se doutât de l'oeuvre à laquelle il
-travaillait, à ce point qu'il ne devina pas dans son fils celui qui
-emploierait les moyens qu'il préparait si bien.
-
-[En marge: Avénement du grand Frédéric.]
-
-[En marge: À peine monté sur le trône, il se jette sur la Silésie.]
-
-Ce fils, élevé par des protestants français et bientôt des mains des
-protestants passant à celles des philosophes, plein de génie et
-d'impertinence, tenant le passé du monde pour une extravagance
-tyrannique, regardant les religions comme un préjugé ridicule, ne
-reconnaissant d'autre autorité que celle de l'esprit, avait pris en
-dégoût le pédantisme militaire régnant à la cour de Berlin, et par ce
-motif devint odieux à son père, lequel dans un accès de colère battit
-à coups de canne celui qui devait être le grand Frédéric. Le grand
-Frédéric, battu et détenu dans une forteresse pour ne pas assez aimer
-le militaire, est certainement un de ces spectacles singuliers tels
-que l'histoire en offre quelquefois! Mais ce père étrange mourut en
-1740, et aussitôt son fils se jeta sur les armes d'Achille qu'il
-n'avait pas d'abord reconnues pour les siennes. L'empereur Charles VI
-venait de mourir, laissant pour unique héritière une fille,
-Marie-Thérèse, que personne ne croyait capable de défendre son
-héritage. Chacun en convoitait une partie. La Bavière désirait la
-couronne impériale, la France aspirait à conquérir tout ce que
-l'Autriche possédait à la gauche du Rhin, l'Espagne avait elle-même
-des vues sur l'Italie, et le jeune Frédéric songeait à rendre ses
-États dignes par leur dimension du titre de royaume. Cependant, tandis
-que tout le monde dévorait des yeux une partie de l'héritage de
-Marie-Thérèse, personne n'osait y porter la main. Frédéric fit comme
-les gens qui mettent le feu à une maison qu'ils veulent dépouiller: il
-se jeta sur la Silésie, fut bientôt imité par toute l'Europe, et
-alluma ainsi l'incendie dont il devait si bien profiter. Ayant reçu de
-son père un trésor bien fourni et une armée toujours tenue sur le pied
-de guerre, il entra en Silésie en octobre 1740 (six mois après être
-monté sur le trône), avait conquis cette province tout entière en
-décembre, l'Autriche n'ayant presque pas d'armée à lui opposer, et
-prouvait ainsi la supériorité d'un petit prince qui est prêt sur un
-grand qui ne l'est pas.
-
-[En marge: Bataille de Molwitz.]
-
-[En marge: Comment elle fut gagnée.]
-
-Pourtant il n'y eut qu'un cri en Europe, c'est que le jeune roi de
-Prusse était un étourdi, et qu'en janvier suivant il expierait sa
-témérité. Les Autrichiens en effet, ayant réuni leurs forces,
-débouchèrent de Bohême en Silésie, et Frédéric avait si peu
-d'expérience qu'il laissa les Autrichiens s'établir sur ses derrières,
-et le couper de la Prusse. Il se retourna, marcha à eux avec l'audace
-qui inspirait toutes ses actions, et livra bataille, bien qu'il n'eût
-jamais fait manoeuvrer un bataillon, ayant le dos tourné vers
-l'Autriche, tandis que les Autrichiens l'avaient vers la Prusse. S'il
-eût été battu, il n'aurait pas revu Berlin; et, chose singulière, dans
-cette première bataille il n'eut pas d'autre tactique que celle du
-temps passé. Sa belle infanterie, commandée par le brave maréchal
-Schwerin, était au centre, sa cavalerie sur les ailes, son artillerie
-sur le front, comme à Rocroy, aux Dunes, à Lutzen. La cavalerie
-autrichienne qui était disposée aussi sur les ailes, et fort
-supérieure en force et en qualité, s'ébranla au galop, et emporta la
-cavalerie prussienne (_procella equestris_), avec le jeune Frédéric,
-qui n'avait jamais assisté à pareille scène. Mais, tandis que les deux
-cavaleries, l'une poursuivant l'autre, couraient sur les derrières, la
-solide infanterie prussienne était restée ferme en ligne. Si les
-choses s'étaient passées comme du temps de Condé ou d'Alexandre, la
-cavalerie autrichienne, revenant sur l'infanterie prussienne, l'eût
-prise sur les deux flancs et bientôt détruite. Il n'en fut point
-ainsi: le vieux maréchal Schwerin, demeuré inébranlable, se porta en
-avant, enleva le ruisseau et le moulin de Molwitz, et, quand la
-cavalerie autrichienne revint victorieuse, elle trouva son infanterie
-battue et la bataille perdue. Frédéric triompha ainsi par la valeur de
-son infanterie, qui avait vaincu pendant qu'il était entraîné sur les
-derrières. Mais, il l'a dit lui-même, la leçon était bonne, et bientôt
-il devint général. L'Europe cria au miracle, proclama Frédéric un
-homme de guerre, et plus du tout un étourdi, mais ce qui importait
-davantage, l'infanterie prussienne venait d'acquérir un ascendant
-qu'elle conserva jusqu'en 1792, lorsqu'elle rencontra l'infanterie de
-la Révolution française.
-
-[En marge: Bonheur avec lequel se termine pour le grand Frédéric la
-guerre de la succession d'Autriche.]
-
-Les années suivantes, Frédéric remporta une deuxième, une troisième,
-une quatrième victoire, et, après diverses alternatives, tandis que la
-Bavière et la France s'étaient épuisées sans obtenir, l'une la
-couronne impériale, l'autre la gauche du Rhin, Frédéric seul arrivait
-au but qu'il s'était proposé, et gagnait la Silésie, juste prix d'une
-politique profonde, et d'une guerre conduite d'après des principes
-excellents et nouveaux.
-
-[En marge: Guerre de sept ans que Frédéric s'attire par sa faute.]
-
-Pourtant, ce n'est pas en une fois qu'on gagne ou qu'on perd une
-province telle que la Silésie. La pieuse Marie-Thérèse avait deux
-motifs pour être implacable, le regret de son patrimoine démembré, et
-l'orgueil de la maison d'Autriche humilié par un jeune novateur,
-contempteur de Dieu et de l'Empire. Elle attendait l'occasion de se
-venger, et ne devait pas l'attendre longtemps. Chez ce Frédéric, si
-maître de lui en politique et en guerre, il y avait quelque chose qui
-n'était pas gouverné, c'était l'esprit railleur, et l'Europe lui en
-fournissait un emploi dont il ne savait pas se défendre. À Paris, une
-femme élégante et spirituelle, représentant la société polie,
-gouvernait l'indifférence débauchée de Louis XV. Une femme belle et
-licencieuse, l'impératrice Élisabeth, gouvernait l'ignorance de la
-cour de Russie. Frédéric, en les offensant toutes deux par ses propos,
-et en les faisant ainsi les alliées de Marie-Thérèse, s'attira la
-terrible guerre de sept ans, où il eut à lutter contre tout le
-continent, à peine soutenu par l'or de l'Angleterre. C'est dans cette
-guerre que l'art prit son grand essor.
-
-[En marge: Changements que Frédéric opère dans la tactique.]
-
-On a vu Frédéric se battre à Molwitz comme on se battait à Rocroy, à
-Pharsale, à Arbelles, l'infanterie au centre, la cavalerie sur les
-ailes. Frappé de la supériorité de la cavalerie autrichienne, il
-s'appliqua d'abord à procurer à la sienne, dont il avait grand besoin
-dans les plaines de la Silésie, ce qui lui manquait de qualités
-militaires, et il parvint à lui donner une solidité que n'avait pas la
-cavalerie autrichienne. Mais c'est sur l'infanterie prussienne qu'il
-établit principalement sa puissance. Il y était encouragé par deux
-motifs, l'excellence même de cette infanterie à laquelle il devait ses
-premiers succès, et la nature du sol où il était appelé à combattre.
-La Silésie est une plaine, mais ce n'était pas en Silésie qu'il
-fallait disputer la Silésie, c'était en Bohême, et surtout dans les
-montagnes qui séparent les deux provinces. Il sentit ainsi la
-nécessité de se servir spécialement de l'infanterie, et d'employer
-l'artillerie, la cavalerie comme auxiliaires indispensables de
-l'infanterie, plus ou moins importants suivant le sol où l'on
-combattait. En un mot, il y apprit l'art d'employer les armes selon le
-terrain.
-
-[En marge: Batailles de Leuthen et de Rosbach.]
-
-Ainsi l'homme qui à Molwitz avait mis son infanterie au centre, sa
-cavalerie sur les ailes, faisait bientôt tout autrement à Leuthen, à
-Rosbach. À Leuthen, bataille que Napoléon a déclarée _le chef-d'oeuvre
-du grand Frédéric_, il voit les Autrichiens appuyant leur gauche à une
-hauteur boisée, celle de Leuthen, et étendant leur droite en plaine.
-Il profite d'un rideau de coteaux qui le sépare de l'ennemi, fait
-défiler derrière ce rideau la plus grande partie de son infanterie, la
-porte sur la gauche des Autrichiens, leur enlève la position de
-Leuthen, puis, après les avoir dépostés, les accable en plaine des
-charges de sa cavalerie, et, tandis qu'il était à la veille de périr,
-rétablit ses affaires en une journée, en prenant ou détruisant la
-moitié des forces qui lui étaient opposées.
-
-À Rosbach il était campé sur une hauteur d'accès difficile, ayant des
-marécages à sa droite, des bois à sa gauche. Le prince de Soubise
-opérant lui-même autrement que dans le dix-septième siècle, songe à
-tourner les Prussiens, et engage l'armée française, qu'il n'a pas su
-éclairer, dans les bois qui étaient à la gauche de l'ennemi. Frédéric
-laisse les Français s'enfoncer dans cette espèce de coupe-gorge, les
-arrête en leur présentant quelques bataillons de bonne infanterie,
-puis précipite sur leurs flancs la cavalerie de Seidlitz, et les met
-dans une déroute que, sans les triomphes de la Révolution et de
-l'Empire, nous ne pourrions nous rappeler sans rougir.
-
-[En marge: L'ordre oblique.]
-
-Frédéric avait donc changé complétement l'art de combattre, en
-employant, selon le terrain, les diverses armes. Il avait cependant
-contracté une habitude, car, à la guerre ainsi que dans tous les arts,
-chaque individu prend le goût d'une manière particulière de procéder,
-et il adoptait, comme manoeuvre favorite, de s'attaquer à une aile de
-l'ennemi, pour décider la victoire en triomphant de cette aile, d'où
-naquirent alors les fameuses discussions sur l'_ordre oblique_, qui
-ont rempli le dix-huitième siècle.
-
-Non-seulement Frédéric opérait une révolution dans l'emploi des
-diverses armes, il en changeait les proportions, réduisait la
-cavalerie à être tout au plus le tiers au lieu de la moitié, et
-développait l'artillerie, qu'il rendait à la fois plus nombreuse et
-plus mobile.
-
-[En marge: Le grand Frédéric après avoir changé l'ordre de bataille,
-imprime aux mouvements généraux une hardiesse et une étendue toutes
-nouvelles.]
-
-Enfin sous le rapport qui exige le plus de supériorité d'esprit, celui
-de la direction générale des opérations, il accomplissait des
-changements plus notables encore. On pivotait dans le siècle précédent
-autour d'une place, pour la prendre ou empêcher qu'elle ne fût prise.
-Réduit à lutter contre les armées de l'Europe entière, lesquelles
-débouchaient tantôt de la Bohême, tantôt de la Pologne, tantôt de la
-Franconie, il se vit obligé de tenir tête à tous ces ennemis à la
-fois, de négliger le danger qui n'était qu'inquiétant, pour faire face
-à celui qui était vraiment alarmant, de sacrifier ainsi l'accessoire
-au principal, de courir d'une armée à l'autre pour les battre
-alternativement, et se sauver par l'habile ménagement de ses forces.
-Mais, bien que la guerre soit devenue alors, grâce au progrès de
-chaque arme et à la situation extraordinaire de Frédéric, plus vive,
-plus alerte, plus hardie, elle était loin encore de ce que nous
-l'avons vue dans notre siècle. Frédéric n'était guère sorti de la
-Silésie et de la Saxe, c'est-à-dire de l'espace compris entre l'Oder
-et l'Elbe, et n'avait jamais songé à embrasser d'un vaste regard toute
-la configuration d'un empire, à saisir le point où, en s'y portant
-audacieusement, on pouvait frapper un coup qui terminât la guerre. Il
-avait bien pensé à entrer à Dresde, qui était à sa portée, jamais il
-ne s'était avisé de marcher sur Vienne. Si de Glogau ou de Breslau il
-courait à Erfurt, c'était parce qu'après avoir combattu un ennemi, on
-lui en signalait un nouveau qui approchait, et qu'il y courait, comme
-un vaillant animal traqué par des chiens, se jette tantôt sur
-celui-ci, tantôt sur celui-là, lorsque après la dent de l'un il a
-senti la dent de l'autre. En un mot, il avait déjà commencé une grande
-révolution, il ne l'avait pas terminée. Ainsi par exemple il campait
-encore, et ne sachant pas, comme Napoléon en 1814, chercher dans un
-faux mouvement de l'ennemi l'occasion d'une manoeuvre décisive, il
-s'enfermait dans le camp de Buntzelwitz, où il passait plusieurs mois
-à attendre la fortune, qui vint en effet le sauver d'une ruine
-certaine, en substituant Pierre III à Élisabeth sur le trône de
-Russie. Il ne se bornait pas à camper, reste des anciennes coutumes,
-il couvrait sa frontière avec ce qu'on appelait alors _le dégât_.
-Voulant interdire l'accès de la Silésie aux armées autrichiennes, il
-brûlait les moissons, coupait les arbres, incendiait les fermes, sur
-un espace large de dix ou quinze lieues, long de trente à quarante,
-et, au lieu d'opérations savantes, opposait à l'ennemi la famine.
-Faute d'être assez hardie ou assez habile, la guerre était cruelle. Si
-donc Frédéric avait changé l'ordre de bataille, qu'il avait subordonné
-au terrain, s'il avait imprimé aux mouvements généraux une allure
-qu'on ne leur avait pas encore vue, obligé qu'il était à lutter contre
-trois puissances à la fois, il n'avait pas poussé la grande guerre à
-ses derniers développements. Il laissait ce soin à la Révolution
-française, et à l'homme extraordinaire qui devait porter ses drapeaux
-aux confins du monde civilisé.
-
-[En marge: Comment on peut s'expliquer que Frédéric ait pu, à la tête
-d'une nation de 6 millions d'hommes, tenir tête à la Russie, à
-l'Autriche et à la France durant sept années.]
-
-[En marge: Grandeur des actions de Frédéric.]
-
-Du reste il avait assez fait, et peu d'hommes dans la marche de
-l'esprit humain ont franchi un espace plus vaste. Il avait en effet, à
-force de caractère, de génie, résisté à la France, à l'Autriche, à la
-Russie, avec une nation qui, même après l'acquisition de la Silésie,
-n'était pas de plus de 6 à 7 millions d'hommes, vrai prodige qui eût
-été impossible sans quelques circonstances qu'il faut énumérer
-brièvement pour rendre ce prodige concevable. D'abord l'Angleterre
-aida Frédéric de son or, parcimonieusement il est vrai, mais l'aida
-néanmoins. Au moyen de cet or il se procura des soldats, et comme on
-se battait Allemands contre Allemands, le soir de ses batailles il
-convertissait les prisonniers en recrues, ce qui lui permit de
-suppléer à l'insuffisance de la population prussienne. De plus il
-occupait une position concentrique entre la Russie, l'Autriche et la
-France, et en courant rapidement de Breslau à Francfort-sur-l'Oder,
-de Francfort à Dresde, de Dresde à Erfurt, il pouvait tenir tête à
-tous ses ennemis, ce que facilitait aussi une circonstance plus
-décisive encore, c'est que si l'Autriche lui faisait une guerre
-sérieuse, la Russie et la France, gouvernées par le caprice de cour,
-ne lui faisaient qu'une guerre de fantaisie. Élisabeth envoyait chaque
-année une armée russe qui livrait une bataille, la perdait ou la
-gagnait, et puis se retirait en Pologne. Les Français, occupés contre
-les Anglais dans les Pays-Bas, et aussi déplorablement administrés que
-commandés, envoyaient de temps en temps une armée qui, mal accueillie,
-comme à Rosbach par exemple, ne reparaissait plus. Frédéric n'avait
-donc affaire véritablement qu'à l'Autriche, ce qui ne rend pas son
-succès moins étonnant, et ce qui ne l'eût pas sauvé, s'il n'avait été
-ce que de notre temps on appelle _légitime_. Deux fois en effet ses
-ennemis entrèrent dans Berlin, et au lieu de le détrôner, ce qu'ils
-n'auraient pas manqué de faire s'ils avaient eu un prétendant à lui
-substituer, s'en allèrent après avoir levé quelques centaines de mille
-écus de contribution. Ce sont ces circonstances réunies qui, sans le
-diminuer, expliquent le prodige d'un petit prince luttant seul contre
-les trois plus grandes puissances de l'Europe, leur tenant tête sept
-ans, les déconcertant par ses coups imprévus, les fatiguant par sa
-ténacité, donnant le temps à la fortune de lui envoyer en Russie un
-changement de règne, et désarmant enfin par son génie et sa constance
-les trois femmes qu'il avait déchaînées par sa mauvaise langue. Son
-oeuvre n'en est pas moins une des plus mémorables de l'histoire, et
-mérite de prendre place à côté de celles qu'ont accomplies Alexandre,
-Annibal, César, Gustave-Adolphe, Napoléon.
-
-[En marge: C'était à la Révolution française qu'il appartenait
-d'achever la révolution de l'art militaire, en donnant à l'infanterie
-son entier développement, et à la guerre une audace extraordinaire.]
-
-[En marge: Caractère des premières campagnes de la Révolution.]
-
-Il appartenait à la Révolution française d'imprimer à l'art de la
-grande guerre une dernière et décisive impulsion. Le mouvement
-civilisateur qui avait substitué l'infanterie à la cavalerie,
-c'est-à-dire les nations elles-mêmes à la noblesse à cheval, devait
-recevoir en effet de la Révolution française, qui était l'explosion
-des classes moyennes, son dernier élan. Les Français en 1789 avaient
-dans le coeur deux sentiments: le chagrin d'avoir vu la France déchoir
-depuis Louis XIV, ce qu'ils attribuaient aux légèretés de la cour, et
-l'indignation contre les puissances européennes, qui voulaient les
-empêcher de réformer leurs institutions en les fondant sur le principe
-de l'égalité civile. Aussi la nation courut-elle tout entière aux
-armes. La vieille armée royale, quoique privée par l'émigration d'une
-notable partie de ses officiers, suffit aux premières rencontres, et
-sous un général, Dumouriez, qui jusqu'à cinquante ans avait perdu son
-génie dans de vulgaires intrigues, livra d'heureux combats. Mais elle
-fondit bientôt au feu de cette terrible guerre, et la Révolution
-envoya pour la remplacer des flots de population qui devinrent de
-l'infanterie. Ce n'est pas avec des hommes levés à la hâte que l'on
-fait des cavaliers, des artilleurs, des sapeurs du génie, mais dans un
-pays essentiellement militaire, qui a l'orgueil et la tradition des
-armes, on peut en faire des fantassins. Ces fantassins incorporés dans
-les demi-brigades à ce qui restait de la vieille armée, lui apportant
-leur audace, lui prenant son organisation, se jetèrent d'abord sur
-l'ennemi en adroits tirailleurs, puis le culbutèrent en le chargeant
-en masse à la baïonnette. Avec le temps ils apprirent à manoeuvrer
-devant les armées les plus manoeuvrières de l'Europe, celles qui
-avaient été formées à l'école de Frédéric et de Daun; avec le temps
-encore ils fournirent des artilleurs, des cavaliers, des soldats du
-génie, et acquérant la discipline qu'ils n'avaient pas d'abord,
-conservant de leur premier élan l'audace et la mobilité, ils
-composèrent bientôt la première armée du monde.
-
-[En marge: Pichegru, Moreau, Jourdan, Kléber, Hoche.]
-
-[En marge: Apparition du jeune Bonaparte.]
-
-[En marge: Son étude approfondie de la carte.]
-
-[En marge: Son arrivée au commandement de l'armée d'Italie.]
-
-[En marge: Son établissement sur l'Adige.]
-
-[En marge: Ce qu'il y avait de génie dans cette résolution.]
-
-Il n'était pas possible que ce sentiment puissant de
-quatre-vingt-neuf, combiné avec nos séculaires traditions militaires,
-nous donnât des armées sans nous donner aussi des généraux, que notre
-infanterie devenue manoeuvrière comme les armées allemandes les
-meilleures, et en outre plus vive, plus alerte, plus audacieuse,
-n'exerçât pas sur ceux qui la commandaient une irrésistible influence,
-et effectivement elle poussa Pichegru en Hollande, Moreau, Kléber,
-Hoche, Jourdan au milieu de l'Allemagne. Mais tandis qu'il se formait
-des généraux capables de bien diriger une armée, il devait s'en former
-non pas deux, mais un qui serait capable de diriger à la fois toutes
-les armées d'un vaste empire, car le mouvement moral est comme le
-mouvement physique, imprimé à plusieurs corps à la fois, il porte
-chacun d'eux à des distances proportionnées à leur volume et à leur
-poids. Tandis que Pichegru, Hoche, Moreau, Kléber, Desaix, Masséna,
-étaient le produit de ce mouvement national, leur maître à tous se
-révélait à Toulon, et ce maître que l'univers nomme, c'était le jeune
-Bonaparte, élevé au sein des écoles de l'ancien régime, dans la plus
-savante des armes, celle de l'artillerie, mais plein de l'esprit
-nouveau, et à son audace personnelle, la plus grande peut-être qui ait
-inspiré une âme humaine, joignant l'audace de la Révolution française.
-Doué de ce génie universel qui rend les hommes propres à tous les
-emplois, il avait de plus une disposition qui lui était particulière,
-c'était l'application à étudier le sol sur la carte, et le penchant à
-y chercher la solution des phénomènes de la politique comme des
-problèmes de la guerre. Sans cesse couché sur des cartes, ce que font
-trop rarement les militaires, et ce qu'ils faisaient encore moins
-avant lui, il méditait continuellement sur la configuration du sol où
-la guerre sévissait alors, et à ces profondes méditations joignait les
-rêves d'un jeune homme, se disant que s'il était le maître il ferait
-ceci ou cela, pousserait dans tel ou tel sens les armées de la
-République, ne se doutant nullement que maître il le serait un jour,
-mais sentant fermenter en lui quelque chose d'indéfinissable, comme on
-sent quelquefois sourdre sous ses pieds l'eau qui doit bientôt percer
-la terre et jaillir en source féconde. Livré à ces méditations
-solitaires, il avait compris que l'Autriche, ayant renoncé aux
-Pays-Bas, n'était vulnérable qu'en Italie, et que c'était là qu'il
-fallait porter la guerre pour la rendre décisive. Parlant sans cesse
-de ces rêves aux directeurs, dont il était le commis, les en fatiguant
-presque, il est d'abord nommé commandant de Paris, et puis, Schérer
-s'étant laissé battre, général de l'armée d'Italie. À peine arrivé à
-Nice, le jeune général aperçoit d'un coup d'oeil qu'il n'a pas besoin
-de forcer les Alpes, et qu'il lui suffit _de les tourner_, comme il
-l'a dit avec tant de profondeur. En effet, les Piémontais et les
-Autrichiens gardaient le col de Montenotte, où les Alpes s'abaissent
-pour se relever plus loin sous le nom d'Apennins. Il fait une menace
-sur Gênes afin d'y attirer les Autrichiens, puis en une nuit force le
-col de Montenotte où les Piémontais restaient seuls de garde, les
-enfonce, les précipite en deux batailles sur Turin, arrache la paix au
-roi de Piémont, et fond sur le Pô à la poursuite des Autrichiens, qui
-voyant qu'ils s'étaient trompés en se laissant attirer sur Gênes, se
-hâtaient de revenir pour protéger Milan. Il passe le Pô à Plaisance,
-entre dans Milan, court à Lodi, force l'Adda et s'arrête à l'Adige, où
-son esprit transcendant lui montre la vraie frontière de l'Italie
-contre les Allemands. Un génie moins profond aurait couru au midi pour
-s'emparer de Florence, de Rome, de Naples. Il n'y songe même pas.
-C'est aux Allemands qu'il faut disputer l'Italie, dit-il au
-Directoire, c'est contre eux qu'il faut prendre position, et qui va au
-midi de l'Italie, trouvera au retour Fornoue, comme Charles VIII, ou
-la Trebbia, comme Macdonald[32]. Il se décide donc à rester au nord,
-et avec le même génie aperçoit que le Pô a un cours trop long pour
-être facilement défendu, que l'Isonzo trop avancé est toujours exposé
-à être tourné par le Tyrol, que l'Adige seul peut être victorieusement
-défendu, parce qu'à peine sorti des Alpes à Vérone ce cours d'eau
-tombe dans les marécages à Legnago, et que placé en deçà du Tyrol il
-ne peut pas être tourné. Le jeune Bonaparte s'établit alors sur
-l'Adige, en raisonnant comme il suit: Si les Autrichiens veulent
-forcer l'Adige par les montagnes, ils passeront nécessairement par le
-plateau de Rivoli; s'ils veulent le forcer par la plaine, ils se
-présenteront ou devant Vérone, ou vers les marais, dans les environs
-de Legnago. Dès lors il faut placer le gros de ses troupes au centre,
-c'est-à-dire à Vérone, laisser deux détachements de garde, l'un à
-Rivoli, l'autre vers Legnago, les renforcer alternativement l'un ou
-l'autre suivant la direction que prendra l'ennemi, et rester
-imperturbablement dans cette position, en faisant du siége de Mantoue
-une sorte de passe-temps entre les diverses apparitions des
-Autrichiens. Grâce à cette profondeur de jugement, avec trente-six
-mille hommes, à peine augmentés d'une quinzaine de mille pendant le
-cours de la guerre, le jeune Bonaparte tient tête à toutes les armées
-autrichiennes, et en dix-huit mois livrant douze batailles, plus de
-soixante combats, faisant plus de cent mille prisonniers, accable
-l'Autriche et lui arrache l'abandon définitif de la ligne du Rhin à la
-France, plus la paix générale.
-
-[Note 32: Quoique Charles VIII fût victorieux à Fornoue, il courut la
-chance d'y périr, et il y aurait même péri avec toute son armée, s'il
-n'avait rencontré sur ses derrières des troupes aussi inférieures aux
-siennes. Macdonald au contraire rencontrant à la Trebbia des troupes
-égales en valeur à celles qu'il commandait, faillit y trouver sa
-perte, ce qui du reste n'était point sa faute, mais celle du
-Directoire qui l'avait envoyé à Naples. Le raisonnement du général
-Bonaparte conserve donc sa justesse dans les deux cas, et prouve que
-c'est au nord et point au midi qu'il faut disputer l'Italie.]
-
-[En marge: Batailles d'Arcole et de Rivoli.]
-
-Certes, on peut parcourir les pages de l'histoire tout entière, et on
-n'y verra rien de pareil. La conception générale et l'art des combats,
-tout s'y trouve à un degré de perfection qui ne s'est jamais
-rencontré. Passer les montagnes à Montenotte en attirant les
-Autrichiens sur Gênes par une feinte, maître de Milan, au lieu de
-courir à Rome et à Naples, courir à Vérone, comprendre que l'Italie
-étant à disputer aux soldats du Nord, c'est au Nord qu'il faut
-vaincre, laisser le Midi comme un fruit qui tombera de l'arbre quand
-il sera mûr, choisir entre les diverses lignes défensives celle de
-l'Adige, parce qu'elle n'est pas démesurément longue comme le Pô,
-facile à tourner comme l'Isonzo, et s'y tenir invariablement jusqu'à
-ce qu'on y ait attiré et détruit toutes les forces de l'Autriche,
-voilà pour la conception. Attendre l'ennemi en avant de Vérone, s'il
-se présente directement le repousser à la faveur de la bonne position
-de Caldiero, s'il tourne à droite vers le bas pays aller le combattre
-dans les marais d'Arcole, où le nombre n'est rien et la valeur est
-tout, quand il descend sur notre gauche par le Tyrol, le recevoir au
-plateau de Rivoli, et là maître des deux routes, celle du fond de la
-vallée que suivent l'artillerie et la cavalerie, celle des montagnes
-que suit l'infanterie, jeter d'abord l'artillerie et la cavalerie dans
-l'Adige, puis faire prisonnière l'infanterie dépourvue du secours des
-autres armes, prendre dix-huit mille hommes avec quinze mille, voilà
-pour l'art du combat: et faire tout cela à vingt-six ans, joindre
-ainsi à l'audace de la jeunesse toute la profondeur de l'âge mûr, n'a
-rien, nous le répétons, de pareil dans l'histoire, pour la grandeur
-des conceptions unie à la perfection de l'exécution!
-
-[En marge: Le général Bonaparte avait porté à la perfection l'art des
-mouvements généraux et des batailles.]
-
-Tout le reste de la carrière du général Bonaparte est marqué des mêmes
-traits: discernement transcendant du but où il faut viser dans une
-campagne, et habileté profonde à profiter du terrain où les
-circonstances de la guerre vous amènent à combattre, en un mot, égale
-supériorité dans les mouvements généraux et dans l'art de livrer
-bataille.
-
-[En marge: Campagne de 1800, et passage du Saint-Bernard.]
-
-[En marge: Marengo.]
-
-En 1800, nous étions maîtres de la Suisse que nous occupions jusqu'au
-Tyrol, ayant à gauche les plaines de la Souabe, à droite celles du
-Piémont. Les Autrichiens ne s'attendant pas aux hardis mouvements de
-leur jeune adversaire, s'étaient avancés à gauche jusque vers
-Huningue, à droite jusqu'à Gênes. Le Premier Consul imagine de fondre
-des deux côtés de la chaîne des Alpes sur leurs derrières, propose à
-Moreau de descendre par Constance sur Ulm, tandis qu'il descendra par
-le Saint-Bernard sur Milan. Moreau hésite à se jeter ainsi en pleine
-Bavière au milieu des masses ennemies. Le Premier Consul laisse Moreau
-libre d'agir à son gré, passe le Saint-Bernard sans routes frayées, en
-faisant rouler à travers les précipices ses canons enfermés dans des
-troncs d'arbres, tombe sur les derrières des Autrichiens surpris, et
-les force à Marengo de lui livrer en une journée l'Italie entière,
-qui, deux ans auparavant, lui avait coûté douze batailles et soixante
-combats, tandis que Moreau, opérant à sa manière méthodique et sage,
-met six mois à s'approcher de Vienne.
-
-Là encore le point où il faut frapper est choisi avec une telle
-justesse que, le coup porté, l'ennemi est désarmé sur-le-champ. La
-bataille décisive, il est vrai, ne présente point la perfection de
-celle de Rivoli, par exemple. On était en plaine, le terrain offrait
-peu de circonstances heureuses, et une reconnaissance mal exécutée
-avait laissé ignorer la présence des Autrichiens. Le Premier Consul
-fut donc surpris et faillit être battu. Mais au lieu de Grouchy il
-avait Desaix pour lieutenant, et l'arrivée de celui-ci lui ramena la
-victoire. Du reste si un accident rendit la bataille chanceuse,
-l'opération qui le plaça à l'improviste sur les derrières de l'ennemi
-n'en est pas moins un prodige qui n'a de comparable que le passage
-d'Annibal, réalisé deux mille ans auparavant.
-
-[En marge: Campagne de 1805.]
-
-[En marge: Ulm.]
-
-[En marge: Austerlitz.]
-
-En 1805, obligé de renoncer à l'expédition d'Angleterre et de se
-rejeter sur le continent, le jeune Consul devenu empereur, porte en
-quinze jours ses armées de Flandre en Souabe. Ordinairement nous
-passions par les défilés de la Forêt-Noire pour gagner les sources du
-Danube, et selon leur coutume les Autrichiens y accouraient en hâte.
-Il les y retient en présentant des têtes de colonnes dans les
-principaux de ces défilés, puis il se dérobe tout à coup, longe par sa
-gauche les Alpes de Souabe, débouche par Nuremberg sur les derrières
-des Autrichiens qu'il enferme dans Ulm, et oblige une armée entière de
-soixante mille hommes à mettre bas les armes devant lui, ce qui ne
-s'était jamais vu dans aucun siècle. Débarrassé du gros des forces
-autrichiennes, et apprenant que les Prussiens deviennent menaçants,
-loin d'hésiter il s'élance sur Vienne, entraîne dans son mouvement ses
-armées d'Italie que commandait Masséna, les rallie à Vienne même, puis
-court à Austerlitz, où il trouve les Russes réunis au reste de la
-puissance autrichienne, arrivé sur les lieux feint d'hésiter, de
-reculer, tente ainsi la présomption d'Alexandre, qui, guidé par des
-jeunes gens, veut couper l'armée française de Vienne. Ce faisant,
-Alexandre dégarnit le plateau de Pratzen, où était son centre.
-Napoléon y fond comme un aigle, et, coupant en deux l'armée ennemie,
-en jette une partie dans les lacs, une autre dans un ravin. Il se
-retourne ensuite vers les Prussiens, qui, au lieu de se joindre à la
-coalition, sont réduits à s'excuser à genoux d'avoir songé à lui faire
-la guerre.
-
-Ici encore les mouvements généraux ont à la fois une audace et une
-justesse sans pareilles; la bataille décisive est une merveille
-d'adresse et de présence d'esprit, et ce n'est pas miracle que les
-empires tombent devant de tels prodiges d'art.
-
-[En marge: Campagne de 1806 en Prusse.]
-
-Au lieu de la paix sûre, durable, qu'il aurait pu conclure avec
-l'Europe, le vainqueur d'Austerlitz enivré de ses succès, s'attire la
-guerre avec la Prusse, soutenue par la Russie. L'armée prussienne se
-porte derrière la forêt montagneuse de Thuringe pour couvrir les
-plaines du centre de l'Allemagne. Napoléon l'y laisse, remonte à
-droite jusque vers Cobourg, débouche sur l'extrémité gauche de la
-ligne ennemie, aborde les Prussiens de manière à les couper du Nord où
-les Russes les attendent, les accable à Iéna, à Awerstaedt, et, les
-débordant sans cesse dans leur retraite, prend jusqu'au dernier
-d'entre eux à Prenzlow, non loin de Lubeck. Ce jour-là il n'y avait
-plus de monarchie prussienne; l'oeuvre du grand Frédéric était abolie!
-
-Il fallait aller au Nord chercher les Russes, les saisir corps à corps
-pour les corriger de leur habitude de pousser sans cesse contre nous
-les puissances allemandes, qu'ils abandonnaient après les avoir
-compromises.
-
-[En marge: Campagne de 1807 en Pologne.]
-
-[En marge: Friedland.]
-
-Napoléon se porte sur la Vistule, et pour la première fois il se met
-en présence de ces deux grandes difficultés, le climat et la distance,
-qui devaient plus tard lui devenir si funestes. Son armée a encore
-toute sa vigueur morale et physique; cependant, à cette distance, il y
-a des soldats qui se débandent, il y en a que la faim, le froid
-dégoûtent. Napoléon déploie une force de volonté et un génie
-d'organisation extraordinaires pour maintenir son armée intacte, lutte
-sur les plaines glacées d'Eylau avec une énergie indomptable contre
-l'énergie barbare des Russes, emploie l'hiver à consolider sa position
-en prenant Dantzig, et le printemps venu, son armée reposée, marche
-sur le Niémen en descendant le cours de l'Ale. Son calcul, c'est que
-les Russes seront obligés de se rapprocher du littoral pour vivre,
-qu'il leur faudra dès lors passer l'Ale devant lui, et il s'avance
-l'oeil fixé sur cet événement, dont il espère tirer un parti décisif.
-Le 14 juin en effet, anniversaire de Marengo, il trouve les Russes
-passant l'Ale à Friedland. Excepté les grenadiers d'Oudinot, tous ses
-corps sont en arrière. Accouru de sa personne sur les lieux, il
-emploie Oudinot à tirailler, et amène le reste de son armée en toute
-hâte. Une fois qu'il a toutes ses forces sous la main, au lieu de les
-jeter sur les Russes, il attend que ceux-ci aient passé l'Ale; pour
-les y engager il replie sa gauche en avançant peu à peu sa droite vers
-Friedland où sont les ponts des Russes, détruit ensuite ces ponts, et
-quand il a ainsi ôté à l'ennemi tout moyen de retraite, il reporte en
-avant sa gauche d'abord refusée, pousse les Russes dans l'Ale, les y
-refoule comme dans un gouffre, et noie ou prend presque tout entière
-cette armée, la dernière que l'Europe pût lui opposer.
-
-Certes, nous le répétons, tout est là au même degré de perfection.
-Prévoir que les Russes essayeront de gagner le littoral afin de
-rejoindre leurs magasins, et pour cela passeront l'Ale devant l'armée
-française, les suivre, les surprendre au moment du passage, attendre
-qu'ils aient presque tous franchi la rivière, leur enlever leurs
-ponts, et ces ponts enlevés les refouler dans l'Ale, sont de vrais
-prodiges où la prévoyance la plus profonde dans la conception
-générale, égale la présence d'esprit dans l'opération définitive,
-c'est-à-dire dans la bataille.
-
-En Italie, Napoléon avait été le général dépendant, réduit à des
-moyens bornés; en Autriche, en Prusse, en Pologne, il avait été le
-général, chef d'État, disposant des ressources d'un vaste empire,
-donnant à ses opérations toute l'étendue de ses conceptions, et en un
-jour renversant l'Autriche, en un autre la Prusse, en un troisième la
-Russie, et tout cela à des distances où l'on n'avait jamais porté la
-guerre. Il avait été dans le premier cas le modèle du général
-subordonné, il fut dans le second le modèle du général tout-puissant
-et conquérant. Ici plus de ces mouvements limités autour d'une place,
-de ces batailles classiques où la cavalerie était aux ailes,
-l'infanterie au centre: les mouvements ont les proportions des empires
-à frapper, et les batailles la physionomie exacte du lieu où elles
-sont livrées. Les batailles ressemblent, en la surpassant, à celle de
-Leuthen; et quant aux mouvements, ils ont une bien autre portée que
-ceux de Frédéric, courant hors d'haleine de Breslau à
-Francfort-sur-l'Oder, de Francfort-sur-l'Oder à Erfurt, sans jamais
-frapper le coup décisif qui aurait terminé la guerre. Non pas qu'il ne
-faille admirer l'activité, la constance, la ténacité de Frédéric, bien
-digne de son surnom de grand! Il est vrai néanmoins que le général
-français, ajoutant à l'audace de la Révolution la sienne, étudiant les
-grands linéaments du sol comme jamais on ne l'avait fait avant lui,
-était arrivé à une étendue, à une justesse de mouvements telles, que
-ses coups étaient à la fois sûrs et décisifs, et en quelque sorte sans
-appel! L'art, on peut le dire, avait atteint ses dernières limites.
-
-[En marge: Ces succès prodigieux devaient amener les grandes fautes
-d'Espagne et de Russie.]
-
-Malheureusement ces succès prodigieux devaient corrompre non le
-général, chaque jour plus consommé dans son art, mais le politique,
-lui persuader que tout était possible, le conduire tantôt en Espagne,
-tantôt en Russie, avec des armées affaiblies par leur renouvellement
-trop rapide, et à travers des difficultés sans cesse accrues, d'abord
-par la distance qui n'était pas moindre que celle de Cadix à Moscou,
-ensuite par le climat qui était tour à tour celui de l'Afrique ou de
-la Sibérie, ce qui forçait les hommes à passer de quarante degrés de
-chaleur à trente degrés de froid, différences extrêmes que la vie
-animale ne saurait supporter. Au milieu de pareilles témérités, le
-plus grand, le plus parfait des capitaines devait succomber!
-
-Aussi beaucoup de juges de Napoléon qui, sans être jamais assez
-sévères pour sa politique, le sont beaucoup trop pour ses opérations
-militaires, lui ont-ils reproché d'être le général des succès, non
-celui des revers, de savoir envahir, de ne savoir pas défendre, d'être
-le premier dans la guerre offensive, le dernier dans la guerre
-défensive, ce qu'ils résument par ce mot, que Napoléon _ne sut jamais
-faire une retraite_! C'est là, selon nous, un jugement erroné.
-
-[En marge: Est-il vrai que Napoléon ne fut que le général des guerres
-heureuses?]
-
-Lorsque dans l'enivrement du succès, Napoléon se portait à des
-distances comme celle de Paris à Moscou, et sous un climat où le froid
-dépassait trente degrés, il n'y avait plus de retraite possible, et
-Moreau, qui opéra l'admirable retraite de Bavière en 1800, n'eût
-certainement pas ramené intacte l'armée française de Moscou à
-Varsovie. Quand des désastres comme celui de 1812 se produisaient, ce
-n'était plus une de ces alternatives de la guerre qui vous obligent
-tantôt à avancer, tantôt à reculer, c'était tout un édifice qui
-s'écroulait sur la tête de l'audacieux qui avait voulu l'élever
-jusqu'au ciel. Les armées, poussées au dernier degré d'exaltation pour
-aller jusqu'à Moscou, se trouvant surprises tout à coup par un climat
-destructeur, se sentant à des distances immenses, sachant les peuples
-révoltés sur leurs derrières, tombaient dans un abattement
-proportionné à leur enthousiasme, et aucune puissance ne pouvait plus
-les maintenir en ordre. Ce n'était pas une retraite faisable que le
-chef ne savait pas faire, c'était l'édifice de la monarchie
-universelle qui s'écroulait sur la tête de son téméraire auteur!
-
-[En marge: Sa ténacité, sa vigueur dans les revers.]
-
-Mais on ne serait pas général si on ne l'était dans l'adversité comme
-dans la prospérité, car la guerre est une telle suite d'alternatives
-heureuses ou malheureuses, que celui qui ne saurait pas suffire aux
-unes comme aux autres, ne pourrait pas commander une armée quinze
-jours. Or, lorsque le général Bonaparte assailli par les Autrichiens
-en novembre 1796, au milieu des fièvres du Mantouan, n'ayant guère
-plus de dix mille hommes à mettre en ligne, se jetait dans les marais
-d'Arcole pour y annuler la puissance du nombre, il faisait preuve
-d'une fermeté et d'une fertilité d'esprit dans les circonstances
-difficiles qui certainement n'ont pas beaucoup d'exemples. Lorsqu'en
-1809, à l'époque où la série des grandes fautes politiques était
-commencée, il se trouvait à Essling acculé au Danube, privé de tous
-ses ponts par une crue extraordinaire du fleuve, et se repliait dans
-l'île de Lobau avec un sang-froid imperturbable, il ne montrait pas
-moins de solidité dans les revers. Sans doute la résistance à Essling
-même fut le prodige de Lannes qui y mourut, de Masséna qui y serait
-mort si Dieu ne l'avait fait aussi heureux qu'il était tenace; mais la
-fermeté de Napoléon qui, au milieu de Vienne émue, de tous nos
-généraux démoralisés, découvrait des ressources où ils n'en voyaient
-plus, et adoptait le plan ferme et patient au moyen duquel la victoire
-fut ramenée sous nos drapeaux à Wagram, cette fermeté, tant admirée de
-Masséna, appartenait bien à Napoléon, et ce moment offrit certainement
-l'une des extrémités de la guerre les plus grandes et les plus
-glorieusement traversées, dont l'histoire des nations ait conservé le
-souvenir.
-
-[En marge: Campagne de 1814.]
-
-[En marge: Aucune partie de l'homme de guerre n'avait manqué à
-Napoléon.]
-
-Enfin, pour donner tout de suite la preuve la plus décisive, la
-campagne de 1814, où Napoléon avec une poignée d'hommes, les uns usés,
-les autres n'ayant jamais vu le feu, tint tête à l'Europe entière, non
-pas en battant en retraite, mais en profitant des faux mouvements de
-l'ennemi pour le ramener en arrière par des coups terribles, est un
-bien autre exemple de fécondité de ressources, de présence d'esprit,
-de fermeté indomptable dans une situation désespérée. Sans doute
-Napoléon ne faisait pas la guerre défensive, comme la plupart des
-généraux, en se retirant méthodiquement d'une ligne à une autre,
-défendant bien la première, puis la seconde, puis la troisième, et ne
-parvenant ainsi qu'à gagner du temps, ce qui n'est pas à dédaigner,
-mais ce qui ne suffit pas pour terminer heureusement une crise: il
-faisait la guerre défensive comme l'offensive; il étudiait le terrain,
-tâchait d'y prévoir la manière d'agir de l'ennemi, de le surprendre en
-faute et de l'accabler, ce qu'il fit contre Blucher et Schwarzenberg
-en 1814, et ce qui eût assuré son salut, si tout n'avait été usé
-autour de lui, hommes et choses.
-
-S'il ne fut pas à proprement parler le général des retraites, parce
-qu'il pensait comme Frédéric que la meilleure défensive était
-l'offensive, il se montra dans les guerres malheureuses aussi grand
-que dans les guerres heureuses. Dans les unes comme dans les autres il
-conserva le même caractère de vigueur, d'audace, de promptitude à
-saisir le point où il fallait frapper, et s'il succomba, ce ne fut
-pas, nous le répétons, le militaire qui succomba en lui, c'est le
-politique qui avait entrepris l'impossible, en voulant vaincre
-l'invincible nature des choses.
-
-Dans l'organisation des armées, Napoléon ne fut pas moins remarquable
-que dans la direction générale des opérations, et dans les batailles.
-
-[En marge: Progrès qu'il a fait faire à l'organisation des armées.]
-
-Ainsi avant lui les généraux de la République distribuaient leurs
-armées en divisions composées de toutes armes, infanterie, artillerie,
-cavalerie, et se réservaient tout au plus une division non engagée,
-composée elle-même comme les autres, afin de parer aux coups imprévus.
-Chacun des lieutenants livrait à lui seul une bataille isolée, et le
-rôle du général en chef consistait à secourir celui d'entre eux qui en
-avait besoin. On pouvait éviter ainsi des défaites, gagner même des
-batailles, mais jamais de ces batailles écrasantes, à la suite
-desquelles une puissance était réduite à déposer les armes. Avec la
-personne de Napoléon, l'organisation des corps d'armée devait changer,
-et changer de manière à laisser dans les mains de celui qui dirigeait
-tout le moyen de tout décider.
-
-[En marge: Sa manière de composer sa réserve.]
-
-En effet, son armée était divisée en corps dont l'infanterie était le
-fond, avec une portion d'artillerie pour la soutenir, et une portion
-de cavalerie pour l'éclairer. Mais, indépendamment de l'infanterie de
-la garde qui était sa réserve habituelle, il s'était ménagé des masses
-de cavalerie et d'artillerie, qui étaient comme la foudre qu'il
-gardait pour la lancer au moment décisif. À Eylau l'infanterie russe
-paraissant inébranlable, il lançait sur elle soixante escadrons de
-dragons et de cuirassiers, et y ouvrait ainsi une brèche qui ne se
-refermait plus. À Wagram Bernadotte ayant laissé percer notre ligne,
-il arrêtait avec cent bouches à feu le centre victorieux de l'archiduc
-Charles, et rétablissait le combat que Davout terminait en enlevant le
-plateau de Wagram. C'est pour cela qu'indépendamment de la garde il
-avait composé deux réserves, l'une de grosse cavalerie, l'autre
-d'artillerie à grande portée, lesquelles étaient dans sa main la
-massue d'Hercule. Mais pour la massue il faut la main d'Hercule, et
-avec un général moindre que Napoléon, cette organisation aurait eu
-l'inconvénient de priver souvent des lieutenants habiles d'armes
-spéciales dont ils auraient su tirer parti, pour les concentrer dans
-les mains d'un chef incapable de s'en servir. Aussi presque tous les
-généraux de l'armée républicaine du Rhin, habitués à agir chacun de
-leur côté d'une manière presque indépendante, et à réunir dès lors une
-portion suffisante de toutes les armes, regrettaient l'ancienne
-composition, ce qui revient à dire qu'ils regrettaient un état de
-choses qui leur laissait plus d'importance à la condition de diminuer
-les résultats d'ensemble.
-
-[En marge: Son art pour recruter et tenir ses armées ensemble.]
-
-Mais l'organisation ne consiste pas seulement à bien distribuer les
-diverses parties d'une armée, elle consiste à la recruter, à la
-nourrir. Sous ce rapport, l'art que Napoléon déploya pour porter les
-conscrits de leur village aux bords du Rhin, des bords du Rhin à ceux
-de l'Elbe, de la Vistule, du Niémen, les réunissant dans des dépôts,
-les surveillant avec un soin extrême, ne les laissant presque jamais
-échapper, et les menant ainsi par la main jusqu'au champ de bataille,
-cet art fut prodigieux. Il consistait dans une mémoire des détails
-infaillible, dans un discernement profond des négligences ou des
-infidélités des agents subalternes, dans une attention continuelle à
-les réprimer, dans une force de volonté infatigable, dans un travail
-incessant qui remplissait souvent ses nuits, quand le jour avait été
-passé à cheval. Et malgré tous ces efforts, les routes étaient souvent
-couvertes de soldats débandés, mais qui n'attestaient qu'une chose,
-c'est la violence qu'on faisait à la nature, en portant des hommes des
-bords du Tage à ceux du Volga!
-
-[En marge: Ses grandes opérations pour dompter la nature.]
-
-[En marge: Passage du Danube en 1809.]
-
-À ces tâches si diverses du général en chef il faut souvent en joindre
-une autre, c'est celle de dompter les éléments, pour franchir des
-montagnes neigeuses, des fleuves larges et violents, et parfois la mer
-elle-même. L'antiquité a légué à l'admiration du monde le passage des
-Pyrénées et des Alpes par Annibal, et il est certain que les hommes
-n'ont rien fait de plus grand, peut-être même d'aussi grand. La
-traversée du Saint-Bernard, le transport de l'armée d'Égypte à travers
-les flottes anglaises, les préparatifs de l'expédition de Boulogne,
-enfin le passage du Danube à Wagram, sont de grandes opérations que la
-postérité n'admirera pas moins. La dernière surtout sera un éternel
-sujet d'étonnement. La difficulté consistant en cette occasion à aller
-chercher l'armée autrichienne au delà du Danube pour lui livrer
-bataille, et à traverser ce large fleuve avec cent cinquante mille
-hommes en présence de deux cent mille autres, qui nous attendaient
-pour nous précipiter dans les flots, sans qu'on pût les éviter en se
-portant au-dessus ou au-dessous de Vienne, car dans le premier cas on
-se serait trop avancé, et dans le second on eût rétrogradé; cette
-difficulté fut surmontée d'une manière merveilleuse. En trois heures,
-150 mille hommes, 500 bouches à feu, avaient passé devant l'ennemi
-stupéfait, qui ne songeait à nous combattre que lorsque nous avions
-pris pied sur la rive gauche, et que nous étions en mesure de lui
-tenir tête. Le passage du Saint-Bernard, si extraordinaire qu'il soit,
-est loin d'égaler le passage des Alpes par Annibal; mais le passage du
-Danube en 1809 égale toutes les opérations tentées pour vaincre la
-puissance combinée de la nature et des hommes, et restera un phénomène
-de prévoyance profonde dans le calcul, et d'audace tranquille dans
-l'exécution.
-
-[En marge: Influence de Napoléon sur les armées.]
-
-Enfin on ne dirait pas tout sur le génie militaire de Napoléon, si on
-n'ajoutait qu'aux qualités les plus diverses de l'intelligence il
-joignit l'art de dominer les hommes, de leur communiquer ses passions,
-de les subjuguer comme un grand orateur subjugue ses auditeurs, tantôt
-de les retenir, tantôt de les lancer, tantôt enfin de les ranimer
-s'ils étaient ébranlés, et toujours enfin de les tenir en main, comme
-un habile cavalier tient en main un cheval difficile. Il ne lui
-manqua donc aucune partie de l'esprit et du caractère nécessaires au
-véritable capitaine, et on peut soutenir que si Annibal n'avait
-existé, il n'aurait probablement pas d'égal.
-
-[En marge: Tableau résumé des progrès de l'art militaire.]
-
-Ainsi, résumant ce que nous avons dit des progrès de la grande guerre,
-nous répéterons que deux hommes la portèrent au plus haut degré dans
-l'antiquité, Annibal et César; que César cependant, restreint par les
-habitudes du campement, y montra moins de hardiesse de mouvements, de
-fécondité de combinaisons, d'opiniâtreté dans toutes les fortunes
-qu'Annibal; qu'au moyen âge Charlemagne, chef d'empire admirable, ne
-nous donne pas néanmoins l'idée vraie du grand capitaine, parce que
-l'art était trop grossier de son temps; qu'alors l'homme de guerre fut
-presque toujours à cheval, et à peine aidé de quelques archers;
-qu'avec le développement des classes moyennes au sein des villes
-l'infanterie commença, qu'elle se montra d'abord dans les montagnes de
-la Suisse, puis dans les villes allemandes, italiennes, hollandaises;
-que, la poudre ayant renversé les murailles saillantes, les villes
-enfoncèrent leurs défenses en terre; qu'alors un art subtil, celui de
-la fortification moderne, prit naissance; qu'autour des villes à
-prendre ou à secourir, la guerre savante et hardie, la grande guerre,
-en un mot, reparut dans le monde; que les Nassau en furent les
-premiers maîtres, qu'ils y déployèrent d'éminentes qualités et une
-constance demeurée célèbre, que néanmoins enchaînée autour des places,
-elle resta timide encore; qu'une lutte sanglante s'étant engagée au
-Nord entre les protestants et les catholiques, laquelle dura trente
-ans, Gustave-Adolphe, opposant un peuple brave et solide à la
-cavalerie polonaise, fit faire de nouveaux progrès à l'infanterie;
-qu'entraîné en Allemagne, il rendit la guerre plus hardie, et la
-laissa moins que les Nassau, circonscrite autour des places; qu'en
-France, Condé, heureux mélange d'esprit et d'audace, manifesta le
-premier le vrai génie des batailles, Turenne, celui des grands
-mouvements; que cependant l'infanterie partagée en mousquetaires et
-piquiers n'était pas manoeuvrière; que Vauban, en lui donnant le fusil
-à baïonnette, permit de la placer sur trois rangs; que le prince
-d'Anhalt-Dessau, chargé de l'éducation de l'armée prussienne,
-constitua le bataillon moderne qui fournit beaucoup de feux en leur
-offrant peu de prise; que Frédéric, prenant cet instrument en main et
-ayant à lutter aux frontières de la Silésie et de la Bohême, changea
-l'ordre de bataille classique, et le premier adapta les armes au
-terrain; qu'obligé de tenir tête tantôt aux Autrichiens, tantôt aux
-Russes, tantôt aux Français, il élargit le cercle des grandes
-opérations, et fut ainsi dans l'art de la guerre l'auteur de deux
-progrès considérables; qu'après lui vint la Révolution française,
-laquelle, n'ayant que des masses populaires à opposer à l'Europe
-coalisée, résista par le nombre et l'élan aux vieilles armées; que
-l'infanterie, expression du développement des peuples, prit
-définitivement sa place dans la tactique moderne, sans que les armes
-savantes perdissent la leur; qu'enfin un homme extraordinaire, à
-l'esprit profond et vaste, au caractère audacieux comme la Révolution
-française dont il sortait, porta l'art de la grande guerre à sa
-perfection en méditant profondément sur la configuration géographique
-des pays où il devait opérer, en choisissant toujours bien le point où
-il fallait se placer pour frapper des coups décisifs, en joignant à
-l'art des mouvements généraux celui de bien combattre sur chaque
-terrain, en cherchant toujours ou dans le sol ou dans la situation de
-l'ennemi l'occasion de ses grandes batailles, en n'hésitant jamais à
-les livrer, parce qu'elles étaient la conséquence de ses mouvements
-généraux, en s'y prenant si bien en un mot que chacune d'elles
-renversait un empire, ce qui amena malheureusement chez lui la plus
-dangereuse des ivresses, celle de la victoire, le désir de la
-monarchie universelle, et sa chute, de manière que ce sage
-législateur, cet habile administrateur, ce grand capitaine, fut à
-cause même de toutes ses supériorités très-mauvais politique, parce
-que perdant la raison au sein de la victoire, il alla de triomphe en
-triomphe finir dans un abîme.
-
-[En marge: Napoléon comparé aux grands hommes de l'histoire, quant à
-l'ensemble de leurs qualités et de leurs destinées.]
-
-Maintenant, si on le compare aux grands hommes, ses émules, non plus
-sous le rapport spécial de la guerre, mais sous un rapport plus
-général, celui de l'ensemble des talents et de la destinée, le
-spectacle devient plus vaste, plus moral, plus instructif. Si, en
-effet, on s'attache au bruit, à l'importance des événements, à
-l'émotion produite chez les hommes, à l'influence exercée sur le
-monde, il faut, pour lui trouver des pareils, aller chercher encore
-Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Frédéric, et en plaçant sa
-physionomie à côté de ces puissantes figures, on parvient à s'en
-faire une idée à la fois plus précise et plus complète.
-
-[En marge: Alexandre le Grand.]
-
-Alexandre héritant de l'armée de son père, nourri du savoir des Grecs,
-passionné pour leurs applaudissements, se jette en Asie, ne trouve à
-combattre que la faiblesse persane, et marche devant lui jusqu'à ce
-qu'il rencontre les limites du monde alors connu. Si ses soldats ne
-l'arrêtaient, il irait jusqu'à l'océan Indien. Obligé de revenir, il
-n'a qu'un désir, c'est de recommencer ses courses aventureuses. Ce
-n'est pas à sa patrie qu'il songe, laquelle n'a que faire de tant de
-conquêtes; c'est à la gloire d'avoir parcouru l'univers en vainqueur.
-Sa passion c'est sa renommée, reconnue, applaudie à Athènes. Généreux
-et même bon, il tue son ami Clitus, ses meilleurs lieutenants,
-Philotas et Parménion, parce que leur langue imprudente a touché à sa
-gloire. La renommée, voilà son but, but le plus vain entre tous ceux
-qu'ont poursuivis les grands hommes, et tandis qu'après avoir laissé
-reposer son armée il va de nouveau courir après ce but unique de ses
-travaux, enivré des délices de l'Asie, il meurt sur la pourpre et dans
-le vin. Il a séduit la postérité par sa grâce héroïque, mais il n'y a
-pas une vie plus inutilement bruyante que la sienne, car il n'a point
-porté la civilisation grecque au delà de l'Ionie et de la Syrie où
-elle régnait déjà, et a laissé le monde grec dans l'anarchie, et apte
-uniquement à recevoir la conquête romaine. Moralement on aimerait
-mieux être le sage et habile Philopoemen, qui ne fit pas tout ce
-bruit, mais qui prolongea de quelques jours l'indépendance de la
-Grèce.
-
-[En marge: Annibal.]
-
-À côté de cette vie à la fois si pleine et si vide, voici la vie la
-plus vaste, la plus sérieuse, la plus énergique qui fut jamais: c'est
-celle d'Annibal. Ce mortel à qui Dieu dispensa tous les dons de
-l'intelligence et du caractère, et le plus propre aux grandes choses
-qu'on eût jamais vu, était sorti d'une famille de vieux capitaines,
-tous morts les armes à la main pour défendre Carthage. Son âme était
-une espèce de métal forgé dans le foyer ardent des haines que Rome
-excitait autour d'elle. À neuf ans il quitte Carthage avec son père,
-et va où allaient tous les siens, vivre et mourir en combattant contre
-les Romains. Ses jeux sont la guerre. Enfant, il couche sur les champs
-de bataille, se fait un corps insensible à la douleur, une âme
-inaccessible à la crainte, un esprit qui voit clair dans le tumulte
-des combats comme d'autres dans le plus parfait repos. Son père étant
-mort, son beau-frère aussi, l'un et l'autre les armes à la main,
-l'armée carthaginoise le demande pour chef à vingt-deux ans, et
-l'impose pour ainsi dire au sénat de Carthage, jaloux de la glorieuse
-famille des Barca. Il prend le commandement de cette armée, la fait à
-son image, c'est-à-dire pleine à la fois d'audace, de constance, et
-surtout de haine contre les Romains, la mène à travers l'Europe,
-inconnue alors comme l'est aujourd'hui le centre de l'Afrique, ose
-franchir les Pyrénées, puis les Alpes avec quatre-vingt mille hommes
-dont il perd les deux tiers dans ce trajet extraordinaire, et, dirigé
-par cette pensée profonde que c'est à Rome même qu'il faut combattre
-Rome, vient soulever contre elle ses sujets italiens mal soumis. Il
-fond sur les généraux romains, les force à sortir de leur camp en
-piquant la bravoure de l'un, la vanité de l'autre, les accable
-successivement, et triompherait de tous s'il ne rencontrait enfin un
-adversaire digne de lui, Fabius, qui veut qu'on oppose à ce géant non
-pas les batailles, où il est invincible, mais la vraie vertu de Rome,
-la persévérance. Annibal s'apercevant qu'il s'est trompé en comptant
-sur les Gaulois, bouillants mais inconstants comme tous les barbares,
-sentant Rome imprenable, va au midi de l'Italie, où se trouvait une
-riche civilisation, consistant en villes toutes gouvernées à l'image
-de Rome, c'est-à-dire par des sénats que le peuple jalousait. Il
-renverse partout le parti aristocratique, quoique aristocrate
-lui-même, donne le pouvoir au parti démocratique, fait de Capoue le
-centre de son empire, et ne s'endort point, comme on l'a dit, dans des
-délices qu'il ne sait pas goûter, mais repose, refait son armée
-amaigrie, amasse pour elle seule les richesses du pays, et abandonné
-de sa lâche nation, appelant le monde entier à son aide, étendant la
-guerre à la Grèce, à l'Asie, il détruit sans cesse les forces envoyées
-contre lui, se maintient douze ans dans sa conquête, au point de faire
-considérer aux Romains sa présence en Italie comme un mal sans remède.
-Mais un jour arrive, où les Romains à leur tour portant la guerre sous
-les murs de Carthage, il est rappelé, lutte avec une armée détruite
-contre l'armée romaine reconstituée, et sa fortune déjà ancienne est
-vaincue par une fortune naissante, celle de Scipion, suivant
-l'ordinaire succession des choses humaines. Rentré dans sa patrie, il
-essaye de la réformer pour la rendre capable de recommencer la lutte
-contre les Romains. Dénoncé par ceux dont il attaquait les abus, il
-fuit en Orient, essaye d'y réveiller la faiblesse des Antiochus, y est
-suivi par la haine de Rome, et quand il ne peut plus lutter avale le
-poison, et meurt le dernier de son héroïque famille, car tous ont
-succombé comme lui à la même oeuvre, oeuvre sainte, celle de la
-résistance à la domination étrangère. En contemplant cet admirable
-mortel, doué de tous les génies, de tous les courages, on cherche une
-faiblesse, et on ne sait où la trouver. On cherche une passion
-personnelle, les plaisirs, le luxe, l'ambition, et on n'en trouve
-qu'une, la haine des ennemis de son pays. Le Romain Tite-Live l'accuse
-d'avarice et de cruauté. Annibal amassa en effet des richesses
-immenses, sans jamais jouir d'aucune, et les employa toutes à payer
-son armée, laquelle, composée de soldats stipendiés, est la seule
-armée mercenaire qui ne se soit jamais révoltée, contenue qu'elle
-était par son génie et par la sage distribution qu'il lui faisait des
-fruits de la victoire. Il envoya à Carthage, il est vrai, plusieurs
-boisseaux d'anneaux de chevaliers romains immolés par l'épée
-carthaginoise, mais on ne cite pas un seul acte de barbarie hors du
-champ de bataille. Les reproches de l'historien romain sont donc des
-louanges, et ce que la postérité a dit, ce que les générations les
-plus reculées répéteront, c'est qu'il offrit le plus noble spectacle
-que puissent donner les hommes: celui du génie exempt de tout égoïsme,
-et n'ayant qu'une passion, le patriotisme, dont il est le glorieux
-martyr.
-
-[En marge: César.]
-
-Voici un autre martyr, non du patriotisme, mais de l'ambition, rare
-mortel, rempli de séduction, mais chargé de vices, et coupable
-d'affreux attentats contre la constitution de son pays: ce mortel est
-César, le troisième des hommes prodiges de l'antiquité. Né avec tous
-les talents, brave, fier, éloquent, élégant, prodigue et toujours
-simple, mais sans le moindre souci du bien ou du mal, il n'a qu'une
-pensée, c'est de réussir là où Sylla et Marius ont échoué,
-c'est-à-dire de devenir le maître de son pays. Alexandre a voulu
-conquérir le monde connu; Annibal a voulu empêcher la conquête de sa
-patrie; César, dans cette Rome qui a presque conquis l'univers ne veut
-conquérir qu'elle-même. Il y emploie tous les arts, même les plus
-vils, la cruauté exceptée, non par bonté de coeur, mais par profondeur
-de calcul, et pour ne pas rappeler les proscriptions de Marius et de
-Sylla aux imaginations épouvantées. Il veut être édile, préteur,
-pontife, et contracte des dettes immenses pour acheter les suffrages
-de ses concitoyens. Il corrompt les femmes, les maris, comme il a
-cherché à corrompre le peuple. À tous les moyens de corruption il veut
-ajouter les séductions les plus élevées de l'esprit, et devient le
-plus parfait des orateurs romains. Délice et scandale de Rome, bientôt
-il n'y peut plus vivre. Il coalise alors l'avare Crassus, le vaniteux
-Pompée dont il gouverne la faiblesse, et se fait attribuer les Gaules,
-seule contrée où il reste quelque chose à conquérir dans les limites
-naturellement assignables à l'empire romain. Il conquiert non pour
-agrandir sa patrie, qui n'en a guère besoin, mais pour se créer des
-soldats dévoués, pour acquérir des richesses, et payer ainsi ses
-dettes et celles de ses avides partisans. Guerroyant l'été, intriguant
-l'hiver, il mène de ses quartiers de Milan la vanité de Pompée,
-l'avarice de Crassus, domine dix ans de la sorte les affaires
-romaines, et enfin lorsque Crassus mort en Asie il n'y a plus personne
-entre lui et Pompée pour amortir le choc des ambitions, il essaye
-d'abord de la ruse pour retarder une lutte dont il sent le péril, puis
-ne pouvant plus l'éviter, franchit le Rubicon, marche contre Pompée
-dont les légions étaient en Espagne, le pousse d'Italie en Épire,
-abandonne alors, comme il l'a dit si grandement, _un général sans
-armée pour courir à une armée sans général_, va dissoudre en Espagne
-les légions de Pompée que commandait Afranius, retourne ensuite en
-Épire, lutte contre Pompée lui-même, et termine à Pharsale la querelle
-de la suprême puissance. Il lui reste en Afrique, en Espagne, les
-débris du parti de Pompée à détruire; il les détruit, vient triompher
-à Rome de tous ses ennemis, et y fonde cette grande chose qu'on
-appelle l'empire romain, mais se fait assassiner par les républicains
-pour avoir voulu trop tôt mettre le nom sur la chose. Dans cette vie,
-tous les moyens sont pervers comme le but, et il faut cependant
-reconnaître à César un mérite, c'est d'avoir voulu à la république
-substituer l'empire, non par le sang comme Sylla ou Marius, mais par
-la corruption qui allait aux moeurs de Rome, et par l'esprit qui
-allait à son génie; et le trait particulier de ce personnage
-extraordinaire, grand politique, grand orateur, grand guerrier, grand
-débauché surtout, et clément enfin sans bonté, sera toujours d'avoir
-été le mortel le plus complet qui ait paru sur la terre.
-
-Maintenant pour trouver de tels hommes, il faut tourner bien des fois
-les feuillets du vaste livre de l'histoire, il faut passer à travers
-bien des siècles, et arriver au neuvième, où, entre le monde ancien et
-le monde moderne, apparaît Charlemagne!
-
-[En marge: Charlemagne.]
-
-Certes, qu'au sein de la civilisation, de son savoir si varié, si
-attrayant, si fécond, où le goût du savoir naît du savoir même, on
-trouve des mortels épris des lettres et des sciences, les aimant pour
-elles-mêmes et pour leur utilité, comprenant que c'est par elles que
-tout marche, le vaisseau sur les mers, le char sur les routes, que
-c'est par elles que la justice règne et que la force appuie la
-justice, que c'est par elles enfin que la société humaine est à la
-fois belle, attrayante, douce et sûre à habiter, c'est naturel et ce
-n'est pas miracle! Quels yeux, après avoir vu la lumière, ne
-l'aimeraient point? Mais qu'au sein d'une obscurité profonde, un oeil
-qui n'a jamais connu la lumière, la pressente, l'aime, la cherche, la
-trouve, et tâche de la répandre, c'est un prodige digne de
-l'admiration et du respect des hommes. Ce prodige, c'est Charlemagne
-qui l'offrit à l'univers!
-
-Barbare né au milieu de barbares qui avaient cependant reçu par le
-clergé quelques parcelles de la science antique, il s'éprit avec la
-plus noble ardeur de ce que nous appelons la civilisation, de ce qu'il
-appelait d'un autre nom, mais de ce qu'il aimait autant que nous, et
-par les mêmes motifs. À cette époque, la civilisation c'était le
-christianisme. Être chrétien alors c'était être vraiment philosophe,
-ami du bien, de la justice, de la liberté des hommes. Par toutes ces
-raisons, Charlemagne devint un chrétien fervent, et voulut faire
-prévaloir le christianisme dans le monde barbare, livré à la force
-brutale et au plus grossier sensualisme. À l'intérieur de cette France
-inculte et sans limites définies, le Nord-est, ou _Austrasie_, était
-en lutte avec le Sud-ouest, ou _Neustrie_, l'un et l'autre avec le
-Midi, ou _Aquitaine_. Au dehors cette France était menacée de
-nouvelles invasions par les barbares du Nord appelés Saxons, par les
-barbares du Sud appelés Arabes, les uns et les autres païens ou à peu
-près. Si une main ferme ne venait opposer une digue, soit au Nord,
-soit au Midi, l'édifice des Francs à peine commencé pouvait
-s'écrouler, tous les peuples pouvaient être jetés encore une fois les
-uns sur les autres, le torrent des invasions pouvait déborder de
-nouveau, et emporter les semences de civilisation à peine déposées en
-terre. Charlemagne, dont l'aïeul et le père avaient commencé cette
-oeuvre de consolidation, la reprit et la termina. Grand capitaine, on
-ne saurait dire s'il le fut, s'il lui était possible de l'être dans ce
-siècle. Le capitaine de ce temps était celui qui, la hache d'armes à
-la main, comme Pepin, comme Charles Martel, se faisait suivre de ses
-gens de guerre en les conduisant plus loin que les autres à travers
-les rangs pressés de l'ennemi. Élevé par de tels parents, Charlemagne
-n'était sans doute pas moins vaillant qu'eux; mais il fit mieux que de
-combattre en soldat à la tête de ses grossiers soldats, il dirigea
-pendant cinquante années, dans des vues fermes, sages, fortement
-arrêtées, leur bravoure aveugle. Il réunit sous sa main l'Austrasie,
-la Neustrie, l'Aquitaine, c'est-à-dire la France, puis refoulant les
-Saxons au Nord, les poursuivant jusqu'à ce qu'il les eût faits
-chrétiens, seule manière alors de les civiliser et de désarmer leur
-férocité, refoulant au Sud les Sarrasins sans prétention de les
-soumettre, car il aurait fallu pousser jusqu'en Afrique, s'arrêtant
-sagement à l'Èbre, il fonda, soutint, gouverna un empire immense, sans
-qu'on pût l'accuser d'ambition désordonnée, car en ce temps-là il n'y
-avait pas de frontières, et si cet empire trop étendu pour le génie de
-ses successeurs ne pouvait rester sous une seule main, il resta du
-moins sous les mêmes lois, sous la même civilisation, quoique sous des
-princes divers, et devint tout simplement l'Europe. Maintenant pendant
-près d'un demi-siècle ce vaste empire par la force appliquée avec une
-persévérance infatigable, il se consacra pendant le même temps à y
-faire régner l'ordre, la justice, l'humanité, comme on pouvait les
-entendre alors, en y employant tantôt les assemblées nationales qu'il
-appelait deux fois par an autour de lui, tantôt le clergé qui était
-son grand instrument de civilisation, et enfin ses représentants
-directs, ses fameux _missi dominici_, agents de son infatigable
-vigilance. Sachant que les bonnes lois sont nécessaires, mais que sans
-l'éducation les moeurs ne viennent pas appuyer les lois, il créa
-partout des écoles où il fit couler, non pas le savoir moderne, mais
-le savoir de cette époque, car de ces fontaines publiques il ne
-pouvait faire couler que les eaux dont il disposait. Joignant à ces
-laborieuses vertus quelques faiblesses qui tenaient pour ainsi dire à
-l'excellence de son coeur, entouré de ses nombreux enfants, établi
-dans ses palais qui étaient de riches fermes, y vivant en roi doux,
-aimable autant que sage et profond, il fut mieux qu'un conquérant,
-qu'un capitaine, il fut le modèle accompli du chef d'empire, aimant
-les hommes, méritant d'en être aimé, constamment appliqué à leur faire
-du bien, et leur en ayant fait plus peut-être qu'aucun des souverains
-qui ont régné sur la terre. Après ces terribles figures des Alexandre,
-des César qui ont bouleversé le monde, beaucoup plus pour y répandre
-leur gloire que pour y répandre le bien, avec quel plaisir on
-contemple cette figure bienveillante, majestueuse et sereine, toujours
-appliquée ou à l'étude ou au bonheur des hommes, et où n'apparaît
-qu'un seul chagrin, mais à la fin de ses jours, celui d'entrevoir les
-redoutables esquifs des Normands, dont il prévoit les ravages sans
-avoir le temps de les réprimer. Tant il y a qu'aucune carrière ici-bas
-n'est complète, pas même la plus vaste, la plus remplie, qu'aucune vie
-n'est heureuse jusqu'à son déclin, celle même qui a le plus mérité de
-l'être!
-
-[En marge: Frédéric le Grand.]
-
-En descendant vers les temps modernes, on ne rencontre plus de ces
-figures colossales, soit que la proximité diminue les prestiges, soit
-que le monde en se régularisant laisse moins de place aux existences
-extraordinaires! Charles-Quint, avec sa profondeur et sa tristesse,
-Henri IV, avec sa séduction et sa fine politique, les Nassau, avec
-leur constance, Gustave-Adolphe, vainqueur avec si peu de soldats de
-l'Empire germanique, Cromwell, assassin de son roi et dominateur de la
-révolution anglaise, Louis XIV, avec sa majesté et son bon sens, ne
-s'élèvent pas à la hauteur des glorieuses figures que nous avons
-essayé de peindre. Il faut arriver à deux hommes, Frédéric et
-Napoléon, que le double éclat de l'esprit et du génie militaire place,
-le premier assez près, le second tout à fait au niveau des grands
-hommes de l'antiquité. Frédéric, sceptique, railleur, chef couronné
-des philosophes du dix-huitième siècle, contempteur de tout ce qu'il y
-a de plus respectable au monde, se moquant de ses amis mêmes,
-prédestiné en quelque sorte pour braver, insulter, humilier l'orgueil
-de la maison d'Autriche et du vieil ordre de choses qu'elle
-représentait, osant au sein de l'Europe bien assise, où les places
-étaient si difficiles à changer, osant, disons-nous, entreprendre de
-créer une puissance nouvelle, ayant eu l'honneur d'y réussir en
-luttant à lui seul contre tout le continent, grâce il est vrai à la
-frivolité des cours de France et de Russie, grâce aussi à l'esprit
-étroit de la cour d'Autriche, et après avoir fait vingt ans la guerre,
-maintenant par la politique la plus profonde la paix du continent,
-jusqu'à partager audacieusement la Pologne sans être obligé de tirer
-un coup de canon, Frédéric est une figure originale et saisissante, à
-laquelle cependant il manque la grandeur bien que les grandes actions
-n'y manquent pas, soit parce que Frédéric après tout n'a fait que
-changer la proportion des forces dans l'intérieur de la Confédération
-germanique, soit parce que cette figure railleuse n'a point la dignité
-sérieuse qui impose aux hommes!
-
-[En marge: Vaste carrière de Napoléon.]
-
-[En marge: Son ambition comparée à celle d'Alexandre, de César,
-d'Annibal.]
-
-[En marge: Son esprit comparé à celui de César.]
-
-[En marge: Son génie militaire comparé à celui d'Annibal.]
-
-La grandeur! ce n'est pas ce qui manque à celui qui lui a succédé et
-l'a surpassé dans l'admiration et le ravage du monde! Il était réservé
-à la Révolution française, appelée à changer la face de la société
-européenne, de produire un homme qui attirerait autant les regards que
-Charlemagne, César, Annibal et Alexandre. À celui-là ce n'est ni la
-grandeur du rôle, ni l'immensité des bouleversements, ni l'éclat,
-l'étendue, la profondeur du génie, ni le sérieux d'esprit qui manquent
-pour saisir, attirer, maîtriser l'attention du genre humain! Ce fils
-d'un gentilhomme corse, qui vient demander à l'ancienne royauté
-l'éducation dispensée dans les écoles militaires à la noblesse pauvre,
-qui, à peine sorti de l'école, acquiert dans une émeute sanglante le
-titre de général en chef, passe ensuite de l'armée de Paris à l'armée
-d'Italie, conquiert cette contrée en un mois, attire à lui et détruit
-successivement toutes les forces de la coalition européenne, lui
-arrache la paix de Campo-Formio, et déjà trop grand pour habiter à
-côté du gouvernement de la République, va chercher en Orient des
-destinées nouvelles, passe avec cinq cents voiles à travers les
-flottes anglaises, conquiert l'Égypte en courant, songe alors à
-envahir l'Inde en suivant la route d'Alexandre, puis ramené tout à
-coup en Occident par le renouvellement de la guerre européenne, après
-avoir essayé d'imiter Alexandre, imite et égale Annibal en
-franchissant les Alpes, écrase de nouveau la coalition et lui impose
-la belle paix de Lunéville, ce fils du pauvre gentilhomme corse a déjà
-parcouru à trente ans une carrière bien extraordinaire! Devenu quelque
-temps pacifique, il jette par ses lois les bases de la société
-moderne, puis se laisse emporter à son bouillant génie, s'attaque de
-nouveau à l'Europe, la soumet en trois journées, Austerlitz, Iéna,
-Friedland, abaisse et relève les empires, met sur sa tête la couronne
-de Charlemagne, voit les rois lui offrir leur fille, choisit celle des
-Césars, dont il obtient un fils qui semble destiné à porter la plus
-brillante couronne de l'univers, de Cadix se porte à Moscou, succombe
-dans la plus grande catastrophe des siècles, refait sa fortune, la
-défait de nouveau, est confiné dans une petite île, en sort avec
-quelques centaines de soldats fidèles, reconquiert en vingt jours le
-trône de France, lutte de nouveau contre l'Europe exaspérée, succombe
-pour la dernière fois à Waterloo, et après avoir soutenu des guerres
-plus grandes que celles de l'empire romain, s'en va, né dans une île
-de la Méditerranée, mourir dans une île de l'Océan, attaché comme
-Prométhée sur un rocher par la haine et la peur des rois, ce fils du
-pauvre gentilhomme corse a bien fait dans le monde la figure
-d'Alexandre, d'Annibal, de César, de Charlemagne! Du génie il en a
-autant que ceux d'entre eux qui en ont le plus; du bruit il en a fait
-autant que ceux qui ont le plus ébranlé l'univers; du sang,
-malheureusement il en a versé plus qu'aucun d'eux. Moralement il vaut
-moins que les meilleurs de ces grands hommes, mais mieux que les plus
-mauvais. Son ambition est moins vaine que celle d'Alexandre, moins
-perverse que celle de César, mais elle n'est pas respectable comme
-celle d'Annibal, qui s'épuise et meurt pour épargner à sa patrie le
-malheur d'être conquise. Son ambition est l'ambition ordinaire des
-conquérants, qui aspirent à dominer dans une patrie agrandie par eux.
-Pourtant il chérit la France, et jouit de sa grandeur autant que de la
-sienne même. Dans le gouvernement il aime le bien, le poursuit en
-despote, mais n'y apporte ni la suite, ni la religieuse application de
-Charlemagne. Sous le rapport de la diversité des talents il est moins
-complet que César, qui ayant été obligé de séduire ses concitoyens
-avant de les dominer, s'est appliqué à persuader comme à combattre, et
-sait tour à tour parler, écrire, agir, en restant toujours simple.
-Napoléon, au contraire, arrivé tout à coup à la domination par la
-guerre, n'a aucun besoin d'être orateur, et peut-être ne l'aurait
-jamais été quoique doué d'éloquence naturelle, parce que jamais il
-n'aurait pris la peine d'analyser patiemment sa pensée devant des
-hommes assemblés, mais il sait écrire néanmoins comme il sait penser,
-c'est-à-dire fortement, grandement, même avec soin, parfois est un peu
-déclamatoire comme la Révolution française, sa mère, discute avec plus
-de puissance que César, mais ne narre pas avec sa suprême simplicité,
-son naturel exquis. Inférieur au dictateur romain sous le rapport de
-l'ensemble des qualités, il lui est supérieur comme militaire, d'abord
-par plus de spécialité dans la profession, puis par l'audace, la
-profondeur, la fécondité inépuisable des combinaisons, n'a sous ce
-rapport qu'un égal ou un supérieur (on ne saurait le dire), Annibal,
-car il est aussi audacieux, aussi calculé, aussi rusé, aussi fécond,
-aussi terrible, aussi opiniâtre que le général carthaginois, en ayant
-toutefois une supériorité sur lui, celle des siècles. Arrivé en effet
-après Annibal, César, les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé, Turenne,
-Frédéric, il a pu pousser l'art à son dernier terme. Du reste, ce sont
-les balances de Dieu qu'il faudrait pour peser de tels hommes, et tout
-ce qu'on peut faire c'est de saisir quelques-uns des traits les plus
-saillants de leurs imposantes physionomies.
-
-[En marge: Ses mérites et ses torts envers la France.]
-
-[En marge: Diverses leçons, et une surtout, à tirer de son règne.]
-
-[En marge: Dernier voeu d'un citoyen en terminant cette histoire.]
-
-Pour nous Français, Napoléon a des titres que nous ne devons ni
-méconnaître ni oublier, à quelque parti que notre naissance, nos
-convictions ou nos intérêts nous aient attachés. Sans doute en
-organisant notre état social par le Code civil, notre administration
-par ses règlements, il ne nous donna pas la forme politique sous
-laquelle notre société devait se reposer définitivement, et vivre
-paisible, prospère et libre; il ne nous donna pas la liberté, que ses
-héritiers nous doivent encore; mais, au lendemain des agitations de la
-Révolution française, il ne pouvait nous procurer que l'ordre, et il
-faut lui savoir gré de nous avoir donné avec l'ordre notre état civil
-et notre organisation administrative. Malheureusement pour lui et pour
-nous, il a perdu notre grandeur, mais il nous a laissé la gloire qui
-est la grandeur morale, et ramène avec le temps la grandeur
-matérielle. Il était par son génie fait pour la France, comme la
-France était faite pour lui. Ni lui sans l'armée française, ni l'armée
-française sans lui n'auraient accompli ce qu'ils ont accompli
-ensemble. Auteur de nos revers mais compagnon de nos exploits, nous
-devons le juger sévèrement, mais en lui conservant les sentiments
-qu'une armée doit au général qui l'a conduite longtemps à la victoire.
-Étudions ses hauts faits qui sont les nôtres, apprenons à son école,
-si nous sommes militaires l'art de conduire les soldats, si nous
-sommes hommes d'État l'art d'administrer les empires; instruisons-nous
-surtout par ses fautes, apprenons en évitant ses exemples à aimer la
-grandeur modérée, celle qui est possible, celle qui est durable parce
-qu'elle n'est pas insupportable à autrui, apprenons en un mot la
-modération auprès de cet homme le plus immodéré des hommes. Et, comme
-citoyens enfin, tirons de sa vie une dernière et mémorable leçon,
-c'est que, si grand, si sensé, si vaste que soit le génie d'un homme,
-jamais il ne faut lui livrer complétement les destinées d'un pays.
-Certes nous ne sommes pas de ceux qui reprochent à Napoléon d'avoir
-dans la journée du 18 brumaire arraché la France aux mains du
-Directoire, entre lesquelles peut-être elle eût péri: mais de ce qu'il
-fallait la tirer de ces mains débiles et corrompues, ce n'était pas
-une raison pour la livrer tout entière aux mains puissantes mais
-téméraires du vainqueur de Rivoli et de Marengo. Sans doute si jamais
-une nation eut des excuses pour se donner à un homme, ce fut la France
-lorsqu'en 1800 elle adopta Napoléon pour chef! Ce n'était pas une
-fausse anarchie dont on cherchait à faire peur à la nation pour
-l'enchaîner. Hélas non! des milliers d'existences innocentes avaient
-succombé sur l'échafaud, dans les prisons de l'Abbaye, ou dans les
-eaux de la Loire. Les horreurs des temps barbares avaient tout à coup
-reparu au sein de la civilisation épouvantée, et même après que ces
-horreurs étaient déjà loin, la Révolution française ne cessait
-d'osciller entre les bourreaux auxquels on l'avait arrachée, et les
-émigrés aveugles qui voulaient la faire rétrograder à travers le sang
-vers un passé impossible, tandis que sur ce chaos se montrait
-menaçante l'épée de l'étranger! À ce moment revenait de l'Orient un
-jeune héros plein de génie, qui partout vainqueur de la nature et des
-hommes, sage, modéré, religieux, semblait né pour enchanter le monde!
-Jamais assurément on ne fut plus excusable de se confier à un homme,
-car jamais terreur ne fut moins simulée que celle qu'on fuyait, car
-jamais génie ne fut plus réel que celui auprès duquel on cherchait un
-refuge! Et cependant après quelques années, ce sage devenu fou, fou
-d'une autre folie que celle de quatre-vingt-treize, mais non moins
-désastreuse, immolait un million d'hommes sur les champs de bataille,
-attirait l'Europe sur la France qu'il laissait vaincue, noyée dans son
-sang, dépouillée du fruit de vingt ans de victoires, désolée en un
-mot, et n'ayant pour refleurir que les germes de la civilisation
-moderne déposés dans son sein. Qui donc eût pu prévoir que le sage de
-1800 serait l'insensé de 1812 et de 1813? Oui, on aurait pu le
-prévoir, en se rappelant que la toute-puissance porte en soi une folie
-incurable, la tentation de tout faire quand on peut tout faire, même
-le mal après le bien. Ainsi dans cette grande vie où il y a tant à
-apprendre pour les militaires, les administrateurs, les politiques,
-que les citoyens viennent à leur tour apprendre une chose, c'est qu'il
-ne faut jamais livrer la patrie à un homme, n'importe l'homme,
-n'importent les circonstances! En finissant cette longue histoire de
-nos triomphes et de nos revers, c'est le dernier cri qui s'échappe de
-mon coeur, cri sincère que je voudrais faire parvenir au coeur de tous
-les Français, afin de leur persuader à tous qu'il ne faut jamais
-aliéner sa liberté, et, pour n'être pas exposé à l'aliéner, n'en
-jamais abuser.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CONTENUES
-
-DANS LE TOME VINGTIÈME.
-
-
-LIVRE SOIXANTIÈME.
-
-WATERLOO.
-
- Forces que Napoléon avait réunies pour l'ouverture de la campagne
- de 1815. -- Les places occupées, Paris et Lyon pourvus de
- garnisons suffisantes, la Vendée contenue, il lui restait 124
- mille hommes présents au drapeau pour prendre l'offensive sur la
- frontière du Nord. -- En attendant un mois Napoléon aurait eu
- cent mille hommes de plus. -- Néanmoins il se décide en faveur de
- l'offensive immédiate, d'abord pour ne pas laisser dévaster par
- l'ennemi les provinces de France les plus belles et les plus
- dévouées, et ensuite parce que la colonne envahissante de l'Est
- étant en retard sur celle du Nord, il a l'espérance en se hâtant
- de pouvoir les combattre l'une après l'autre. -- Combinaison
- qu'il imagine pour concentrer soudainement son armée, et la jeter
- entre les Anglais et les Prussiens avant qu'ils puissent
- soupçonner son apparition. -- Le 15 juin à trois heures du matin,
- Napoléon entre en action, enlève Charleroy, culbute les
- Prussiens, et prend position entre les deux armées ennemies. --
- Les Prussiens ayant leur base sur Liége, les Anglais sur
- Bruxelles, ne peuvent se réunir que sur la grande chaussée de
- Namur à Bruxelles, passant par Sombreffe et les Quatre-Bras. --
- Napoléon prend donc le parti de se porter sur Sombreffe avec sa
- droite et son centre, pour livrer bataille aux Prussiens, tandis
- que Ney avec la gauche contiendra les Anglais aux Quatre-Bras. --
- Combat de Gilly sur la route de Fleurus. -- Hésitations de Ney
- aux Quatre-Bras. -- Malgré ces hésitations tout se passe dans
- l'après-midi du 15 au gré de Napoléon, et il est placé entre les
- deux armées ennemies de manière à pouvoir le lendemain combattre
- les Prussiens avant que les Anglais viennent à leur secours. --
- Dispositions pour la journée du 16. -- Napoléon est obligé de
- différer la bataille contre les Prussiens jusqu'à l'après-midi,
- afin de donner à ses troupes le temps d'arriver en ligne. --
- Ordre à Ney d'enlever les Quatre-Bras à tout prix, et de diriger
- ensuite une colonne sur les derrières de l'armée prussienne. --
- Vers le milieu du jour Napoléon et son armée débouchent en avant
- de Fleurus. -- Empressement de Blucher à accepter la bataille, et
- position qu'il vient occuper en avant de Sombreffe, derrière les
- villages de Saint-Amand et de Ligny. -- Bataille de Ligny, livrée
- le 16, de trois à neuf heures du soir. -- Violente résistance des
- Prussiens à Saint-Amand et à Ligny. -- Ordre réitéré à Ney
- d'occuper les Quatre-Bras, et de détacher un corps sur les
- derrières de Saint-Amand. -- Napoléon voyant ses ordres
- inexécutés, imagine une nouvelle manoeuvre, et avec sa garde
- coupe la ligne prussienne au-dessus de Ligny. -- Résultat décisif
- de cette belle manoeuvre. -- L'armée prussienne est rejetée au
- delà de Sombreffe après des pertes immenses, et Napoléon demeure
- maître de la grande chaussée de Namur à Bruxelles par les
- Quatre-Bras. -- Pendant qu'on se bat à Ligny, Ney, craignant
- d'avoir à combattre l'armée britannique tout entière, laisse
- passer le moment propice, n'entre en action que lorsque les
- Anglais sont en trop grand nombre, parvient seulement à les
- contenir, et d'Erlon de son côté, attiré tantôt à Ligny, tantôt
- aux Quatre-Bras, perd la journée en allées et venues, ce qui le
- rend inutile à tout le monde. -- Malgré ces incidents le plan de
- Napoléon a réussi, car il a pu combattre les Prussiens séparés
- des Anglais, et il est en mesure le lendemain de combattre les
- Anglais séparés des Prussiens. -- Dispositions pour la journée du
- 17. -- Napoléon voulant surveiller les Prussiens, compléter leur
- défaite, et surtout les tenir à distance pendant qu'il aura
- affaire aux Anglais, détache son aile droite sous le maréchal
- Grouchy, en lui recommandant expressément de toujours communiquer
- avec lui. -- Il compose cette aile droite des corps de Vandamme
- et de Gérard fatigués par la bataille de Ligny, et avec son
- centre, composé du corps de Lobau, de la garde et de la réserve
- de cavalerie, il se porte vers les Quatre-Bras, pour rallier Ney
- et aborder les Anglais. -- Ces dispositions l'occupent une partie
- de la matinée du 17, et il part ensuite pour rejoindre ses
- troupes qui ont pris les devants. -- Surprise qu'il éprouve en
- trouvant Ney, qui devait former la tête de colonne, immobile
- derrière les Quatre-Bras. -- Ney, croyant encore avoir l'armée
- anglaise tout entière devant lui, attendait l'arrivée de Napoléon
- pour se mettre en mouvement. -- Ce retard retient longtemps
- l'armée au passage des Quatre-Bras. -- Orage subit qui convertit
- la contrée en un vaste marécage. -- Profonde détresse des
- troupes. -- Combat d'arrière-garde à Genappe. -- Napoléon
- poursuit l'armée anglaise, qui s'arrête sur le plateau de
- Mont-Saint-Jean, en avant de la forêt de Soignes. -- Description
- de la contrée. -- Desseins du duc de Wellington. -- Son intention
- est de s'établir sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et d'y
- attendre les Prussiens pour livrer avec eux une bataille
- décisive. -- Blucher quoique mécontent des Anglais pour la
- journée du 16, leur fait dire qu'il sera sur leur gauche le 18 au
- matin, en avant de la forêt de Soignes. -- Longue reconnaissance
- exécutée par Napoléon le 17 au soir sous une grêle de boulets. --
- Sa vive satisfaction en acquérant la conviction que les Anglais
- sont décidés à combattre. -- Sa confiance dans le résultat. --
- Ordre à Grouchy de se rapprocher et d'envoyer un détachement pour
- prendre à revers la gauche des Anglais. -- Mouvements de Grouchy
- pendant cette journée du 17. -- Il court inutilement après les
- Prussiens sur la route de Namur, et ne s'aperçoit que vers la fin
- du jour de leur marche sur Wavre. -- Il achemine alors sur
- Gembloux son infanterie qui n'a fait que deux lieues et demie
- dans la journée. -- Pourtant on est si près les uns des autres,
- que Grouchy peut encore, en partant à quatre heures du matin le
- 18, se trouver sur la trace des Prussiens, et les prévenir dans
- toutes les directions. -- Il écrit le 17 au soir à Napoléon qu'il
- est sur leur piste, et qu'il mettra tous ses soins à les tenir
- séparés des Anglais. -- Napoléon se lève plusieurs fois dans la
- nuit pour observer l'ennemi. -- Les feux de bivouac des Anglais
- ne laissent aucun doute sur leur résolution de livrer bataille.
- -- La pluie n'ayant cessé que vers six heures du matin, Drouot,
- au nom de l'artillerie, déclare qu'il sera impossible de
- manoeuvrer avant dix ou onze heures du matin. -- Napoléon se
- décide à différer la bataille jusqu'à ce moment. -- Son plan pour
- cette journée. -- Il veut culbuter la gauche des Anglais sur leur
- centre, et leur enlever la chaussée de Bruxelles, qui est la
- seule issue praticable à travers la forêt de Soignes. --
- Distribution de ses forces. -- Aspect des deux armées. --
- Napoléon après avoir sommeillé quelques instants prend place sur
- un tertre en avant de la ferme de la Belle-Alliance. -- Avant de
- donner le signal du combat, il expédie un nouvel officier à
- Grouchy pour lui faire part de la situation, et lui ordonner de
- venir se placer sur sa droite. -- À onze heures et demie le feu
- commence. -- Grande batterie sur le front de l'armée française,
- tirant à outrance sur la ligne anglaise. -- À peine le feu est-il
- commencé qu'on aperçoit une ombre dans le lointain à droite. --
- Cavalerie légère envoyée en reconnaissance. -- Attaque de notre
- gauche commandée par le général Reille contre le bois et le
- château de Goumont. -- Le bois et le verger sont enlevés, malgré
- l'opiniâtreté de l'ennemi; mais le château résiste. -- Fâcheuse
- obstination à enlever ce poste. -- La cavalerie légère vient
- annoncer que ce sont des troupes qu'on a vues dans le lointain à
- droite, et que ces troupes sont prussiennes. -- Nouvel officier
- envoyé à Grouchy. -- Le comte de Lobau est chargé de contenir les
- Prussiens. -- Attaque au centre sur la route de Bruxelles afin
- d'enlever la Haye-Sainte, et à droite afin d'expulser la gauche
- des Anglais du plateau de Mont-Saint-Jean. -- Ney dirige cette
- double attaque. -- Nos soldats enlèvent le verger de la
- Haye-Sainte, mais sans pouvoir s'emparer des bâtiments de ferme.
- -- Attaque du corps de d'Erlon contre la gauche des Anglais. --
- Élan des troupes. -- La position est d'abord emportée, et on est
- près de déboucher sur le plateau, lorsque nos colonnes
- d'infanterie sont assaillies par une charge furieuse des dragons
- écossais, et mises en désordre pour n'avoir pas été disposées de
- manière à résister à la cavalerie. -- Napoléon lance sur les
- dragons écossais une brigade de cuirassiers. -- Horrible carnage
- des dragons écossais. -- Quoique réparé, l'échec de d'Erlon
- laisse la tâche à recommencer. -- En ce moment, la présence des
- Prussiens se fait sentir, et Lobau traverse le champ de bataille
- pour aller leur tenir tête. -- Napoléon suspend l'action contre
- les Anglais, ordonne à Ney d'enlever la Haye-Sainte pour
- s'assurer un point d'appui au centre, et de s'en tenir là jusqu'à
- ce qu'on ait apprécié la portée de l'attaque des Prussiens. -- Le
- comte de Lobau repousse les premières divisions de Bulow. -- Ney
- attaque la Haye-Sainte et s'en empare. -- La cavalerie anglaise
- voulant se jeter sur lui, il la repousse, et la suit sur le
- plateau. -- Il aperçoit alors l'artillerie des Anglais qui semble
- abandonnée, et croit le moment venu de porter un coup décisif. --
- Il demande des forces, et Napoléon lui confie une division de
- cuirassiers pour qu'il puisse se lier à Reille autour du château
- de Goumont. -- Ney se saisit des cuirassiers, fond sur les
- Anglais, et renverse leur première ligne. -- Toute la réserve de
- cavalerie et toute la cavalerie de la garde, entraînées par lui,
- suivent son mouvement sans ordre de l'Empereur. -- Combat de
- cavalerie extraordinaire. -- Ney accomplit des prodiges, et fait
- demander de l'infanterie à Napoléon pour achever la défaite de
- l'armée britannique. -- Engagé dans un combat acharné contre les
- Prussiens, Napoléon ne peut pas donner de l'infanterie à Ney, car
- il ne lui reste que celle de la garde. -- Il fait dire à Ney de
- se maintenir sur le plateau le plus longtemps possible, lui
- promettant de venir terminer la bataille contre les Anglais, s'il
- parvient à la finir avec les Prussiens. -- Napoléon à la tête de
- la garde livre un combat formidable aux Prussiens. -- Bulow est
- culbuté avec grande perte. -- Ce résultat à peine obtenu Napoléon
- ramène la garde de la droite au centre, et la dispose en colonnes
- d'attaque pour terminer la bataille contre les Anglais. --
- Premier engagement de quatre bataillons de la garde contre
- l'infanterie britannique. -- Héroïsme de ces bataillons. --
- Pendant que Napoléon va les soutenir avec six autres bataillons,
- il est soudainement pris en flanc par le corps prussien de
- Ziethen, arrivé le dernier en ligne. -- Affreuse confusion. -- Le
- duc de Wellington prend alors l'offensive, et notre armée
- épuisée, assaillie en tête, en flanc, en queue, n'ayant aucun
- corps pour la rallier, saisie par la nuit, ne voyant plus
- Napoléon, se trouve pendant quelques heures dans un état de
- véritable débandade. -- Retraite désordonnée sur Charleroy. --
- Opérations de Grouchy pendant cette funeste journée. -- Au bruit
- du canon de Waterloo, tous ses généraux lui demandent de se
- porter au feu. -- Il ne comprend pas ce conseil et refuse de s'y
- rendre. -- Combien il lui eût été facile de sauver l'armée. -- À
- la fin du jour il est éclairé, et conçoit d'amers regrets. --
- Caractère de cette dernière campagne, et cause véritable des
- revers de l'armée française. 1 à 298
-
-
-LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME.
-
-SECONDE ABDICATION.
-
- Événements militaires sur les diverses frontières. -- Combats
- heureux et armistice en Savoie. -- Défaite des Vendéens et trêve
- avec les chefs de l'insurrection. -- Arrivée de Napoléon à Laon.
- -- Rédaction du bulletin de la bataille de Waterloo. -- Napoléon
- examine s'il faut rester à Laon pour y rallier l'armée, ou se
- rendre à Paris pour y demander aux Chambres de nouvelles
- ressources. -- Il adopte le dernier parti. -- Effet produit à
- Paris par la fatale nouvelle de la bataille de Waterloo. --
- L'idée qui s'empare de tous les esprits, c'est que Napoléon, ne
- sachant ou ne pouvant plus vaincre, n'est désormais pour la
- France qu'un danger sans compensation. -- Presque tous les
- partis, excepté les révolutionnaires et les bonapartistes
- irrévocablement compromis, veulent qu'il abdique pour faire
- cesser les dangers qu'il attire sur la France. -- Intrigues de M.
- Fouché qui s'imagine que, Napoléon écarté, il sera le maître de
- la situation. -- Ses menées auprès des représentants. -- Il les
- exhorte à tenir tête à Napoléon si celui-ci veut engager la
- France dans une lutte désespérée. -- Arrivée de Napoléon à
- l'Élysée le 21 juin au matin. -- Son accablement physique. --
- Désespoir de tous ceux qui l'entourent. -- Conseil des ministres
- auquel assistent les princes Joseph et Lucien. -- Le maréchal
- Davout et Lucien sont d'avis de proroger immédiatement les
- Chambres. -- Embarras et silence des ministres. -- Napoléon
- paraît croire que le temps d'un 18 brumaire est passé. -- Pendant
- qu'on délibère, M. Fouché fait parvenir à M. de Lafayette l'avis
- que Napoléon veut dissoudre la Chambre des représentants. --
- Grande rumeur dans cette chambre. -- Sur la proposition de M. de
- Lafayette on déclare traître quiconque essayera de proroger ou de
- dissoudre les Chambres, et on enjoint aux ministres de venir
- rendre compte de l'état du pays. -- Les esprits une fois sur
- cette pente ne s'arrêtent plus, et on parle partout d'abdication.
- -- Napoléon irrité sort de son abattement et se montre disposé à
- des mesures violentes. -- M. Regnaud, secrètement influencé par
- M. Fouché, essaye de le calmer, et suggère l'idée de
- l'abdication, que Napoléon ne repousse point. -- Pendant ce temps
- la Chambre des représentants, vivement agitée, insiste pour avoir
- une réponse du gouvernement. -- Les ministres se rendent enfin à
- la barre des deux Chambres, et proposent la formation d'une
- commission de cinq membres afin de chercher des moyens de salut
- public. -- Discours de M. Jay, dans lequel il supplie Napoléon
- d'abdiquer. -- Réponse du prince Lucien. -- L'Assemblée ne veut
- pas arracher le sceptre à Napoléon, mais elle désire qu'il le
- dépose lui-même. -- Elle accepte la proposition des ministres, et
- nomme une commission de cinq membres chargée de chercher avec le
- gouvernement les moyens de sauver le pays. -- La Chambre des
- pairs suit en tout l'exemple de la Chambre des représentants. --
- Napoléon est entouré de gens qui lui donnent le conseil
- d'abdiquer. -- Son frère Lucien lui conseille au contraire les
- mesures énergiques. -- Raisons de Napoléon pour ne les point
- adopter. -- Séance tenue la nuit aux Tuileries par les
- commissions des deux Chambres. -- M. de Lafayette aborde
- nettement la question de l'abdication. -- On refuse de l'écouter
- pour s'occuper de mesures de finances et de recrutement, mais M.
- Regnaud fait entendre qu'en ménageant Napoléon, on obtiendra
- bientôt de lui ce qu'on désire. -- Rapport de cette séance à la
- Chambre des représentants. -- Impatience causée par
- l'insignifiance du rapport. -- Le général Solignac, longtemps
- disgracié, rappelle l'Assemblée au respect du malheur, et court à
- l'Élysée pour demander l'abdication. -- Napoléon l'accueille avec
- douceur, et lui promet de donner à la Chambre une satisfaction
- complète et prochaine. -- Seconde abdication. -- Napoléon y met
- pour condition la transmission de la couronne à son fils. --
- L'abdication est portée à la Chambre, qui, une fois satisfaite,
- cède à un attendrissement général. -- Nomination d'une commission
- exécutive pour suppléer au pouvoir impérial. -- MM. Carnot,
- Fouché, Grenier, Caulaincourt, Quinette, nommés membres de cette
- commission. -- M. Fouché en devient le président en se donnant sa
- voix. -- M. Fouché rend secrètement la liberté à M. de Vitrolles,
- et s'abouche avec les royalistes. -- Il préférerait Napoléon II,
- mais prévoyant que les Bourbons l'emporteront, il se décide à
- faire ses conditions avec eux. -- Scènes dans la Chambre des
- pairs. -- La Bédoyère voudrait qu'on proclamât sur-le-champ
- Napoléon II. -- Altercation entre Ney et Drouot relativement à la
- bataille de Waterloo. -- Napoléon voyant qu'on cherche à éluder
- la question relativement à la transmission de la couronne à son
- fils, se plaint à M. Regnaud d'avoir été trompé. -- MM. Regnaud,
- Boulay de la Meurthe, Defermon, lui promettent de faire le
- lendemain un effort en faveur de Napoléon II. -- Séance fort vive
- le 23 à la Chambre des représentants. -- M. Boulay de la Meurthe
- dénonce les menées royalistes, et veut qu'on proclame
- sur-le-champ Napoléon II. -- L'Assemblée tout entière est prête à
- le proclamer. -- M. Manuel, par un discours habile, parvient à la
- calmer, et fait adopter l'ordre du jour. -- Diverses mesures
- votées par la Chambre. -- Ce qui se passe en ce moment aux
- frontières. -- Ralliement de l'armée à Laon, et manière
- miraculeuse dont Grouchy s'est sauvé. -- L'armée compte encore 60
- mille hommes, qui au nom de Napoléon II retrouvent toute leur
- ardeur. -- Grouchy prend le commandement, et dirige l'armée sur
- Paris en suivant la gauche de l'Oise. -- Les généraux étrangers,
- dès qu'ils apprennent l'abdication, se hâtent de marcher sur
- Paris, mais Blucher, toujours le plus fougueux, se met de deux
- jours en avance sur les Anglais. -- Agitation croissante à Paris.
- -- Les royalistes songent à tenter un mouvement, mais M. Fouché
- les contient par M. de Vitrolles. -- Les bonapartistes et les
- révolutionnaires voudraient que Napoléon se mît à leur tête, et
- se débarrassât des Chambres. -- Affluence des fédérés dans
- l'avenue de Marigny, et leurs acclamations dès qu'ils aperçoivent
- Napoléon. -- Inquiétudes de M. Fouché, et son désir d'éloigner
- Napoléon. -- Il charge de ce soin le maréchal Davout, qui se rend
- à l'Élysée pour demander à Napoléon de quitter Paris. -- Napoléon
- se transporte à la Malmaison, et désire qu'on lui donne deux
- frégates, actuellement en rade à Rochefort, pour se retirer en
- Amérique. -- M. Fouché fait demander des sauf-conduits au duc de
- Wellington. -- Napoléon attend la réponse à la Malmaison. -- Le
- général Beker est chargé de veiller sur sa personne. -- M. de
- Vitrolles insiste auprès de M. Fouché pour qu'on mette fin à la
- crise. -- M. Fouché imagine de rejeter la difficulté sur les
- militaires, en faisant déclarer par eux l'impossibilité de se
- défendre. -- Les yeux des royalistes se tournent vers le maréchal
- Davout. -- Le maréchal Oudinot s'abouche avec le maréchal Davout.
- -- Celui-ci déclare que si les Bourbons consentent à entrer sans
- l'entourage des soldats étrangers, à respecter les personnes, et
- à consacrer les droits de la France, il sera le premier à
- proclamer Louis XVIII. -- Le maréchal Davout fait en ce sens une
- franche démarche auprès de la commission exécutive. -- M. Fouché
- n'ose pas le soutenir. -- Dans ce moment arrive un rapport des
- négociateurs envoyés auprès des souverains alliés, d'après lequel
- on se figure que les puissances européennes ne tiennent pas
- absolument aux Bourbons. -- Ce rapport devient un nouveau
- prétexte pour ajourner toute résolution. -- Les armées ennemies
- s'approchent de Paris. -- On nomme de nouveaux négociateurs pour
- obtenir un armistice. -- Dispositions particulières du duc de
- Wellington. -- Sa parfaite sagesse. -- Ses conseils à la cour de
- Gand. -- Dispositions de cette cour. -- Idées de vengeance. --
- Déchaînement contre M. de Blacas et grande faveur à l'égard de M.
- Fouché. -- Empire momentané de M. de Talleyrand. -- Arrivée de
- Louis XVIII à Cambrai. -- Sa déclaration. -- Le duc de Wellington
- ne veut pas qu'on entre de vive force à Paris, et désire au
- contraire qu'on y entre pacifiquement, afin de ne pas
- dépopulariser les Bourbons. -- Violence du maréchal Blucher, qui
- songe à se débarrasser de Napoléon. -- Nobles paroles du duc de
- Wellington. -- Les commissaires pour l'armistice s'abouchent avec
- ce dernier. -- Il exige qu'on lui livre Paris et la personne de
- Napoléon. -- M. Fouché se décide à faire partir ce dernier en
- toute hâte. -- Napoléon, informé de la marche des armées
- ennemies, et sachant que les Prussiens sont à deux journées en
- avant des Anglais, offre à la commission exécutive de prendre le
- commandement de l'armée pour quelques heures, promet de gagner
- une bataille, et de se démettre ensuite. -- Cette proposition est
- repoussée. -- Départ de Napoléon pour Rochefort le 28 juin. --
- Napoléon parti, le duc de Wellington ne peut plus demander sa
- personne, mais signifie qu'il faut se décider à accepter les
- Bourbons, et promet de leur part la plus sage conduite. --
- Entretien avec les négociateurs français. -- Les agents secrets
- de M. Fouché lui adressent des renseignements conformes à ceux
- qu'envoient les négociateurs, et desquels il résulte que les
- Bourbons sont inévitables. -- M. Fouché comprend qu'il faut en
- finir de ces lenteurs, et convoque un grand conseil, auquel sont
- appelés les bureaux des Chambres et plusieurs maréchaux. -- Il
- veut jeter la responsabilité sur le maréchal Davout, en l'amenant
- à déclarer l'impossibilité où l'on est de se défendre. -- Le
- maréchal, irrité des basses menées de M. Fouché, annonce qu'il
- est prêt à livrer bataille, et répond de vaincre s'il n'est pas
- tué dans les deux premières heures. -- Embarras de M. Fouché. --
- Avis de Carnot soutenant que la résistance est impossible. -- La
- question renvoyée à un conseil spécial de militaires. -- M.
- Fouché pose les questions de manière à obtenir les réponses qu'il
- souhaite. -- Sur les réponses de ce conseil, on reconnaît qu'il y
- a nécessité absolue de capituler. -- Brillant combat de cavalerie
- livré aux Prussiens par le général Exelmans. -- Malgré ce succès
- tout le monde sent la nécessité de traiter. -- On envoie des
- commissaires au maréchal Blucher à Saint-Cloud. -- Ces
- commissaires traversent le quartier du maréchal Davout. -- Scènes
- auxquelles ils assistent. -- Ils se transportent à Saint-Cloud.
- -- Convention pour la capitulation de Paris. -- Sens de ses
- divers articles. -- L'armée française doit se retirer derrière la
- Loire, et la garde nationale de Paris faire seule le service de
- la capitale. -- Scènes des fédérés et de l'armée française en
- traversant Paris. -- M. Fouché a une entrevue avec le duc de
- Wellington et M. de Talleyrand à Neuilly. -- Ne pouvant obtenir
- des conditions satisfaisantes, il se résigne et accepte pour lui
- le portefeuille de la police. -- Ses collègues se regardent comme
- trahis. -- Il retourne à Neuilly et obtient une audience de Louis
- XVIII. -- Il dispose tout pour l'entrée de ce monarque, et fait
- fermer l'enceinte des Chambres. -- L'opinion générale est qu'il a
- trahi tous les partis. -- Résumé et appréciation de la période
- dite des Cent jours. 299 à 530
-
-
-LIVRE SOIXANTE-DEUXIÈME.
-
-SAINTE-HÉLÈNE.
-
- Irritation des Bourbons et des généraux ennemis contre M. Fouché,
- accusé d'avoir fait évader Napoléon. -- Voyage de Napoléon à
- Rochefort. -- Accueil qu'il reçoit sur la route et à Rochefort
- même. -- Il prolonge son séjour sur la côte, dans l'espoir de
- quelque événement imprévu. -- Un moment il songe à se jeter dans
- les rangs de l'armée de la Loire. -- Il y renonce. -- Divers
- moyens d'embarquement proposés. -- Napoléon finit par les rejeter
- tous, et envoie un message à la croisière anglaise. -- Le
- capitaine Maitland, commandant _le Bellérophon_, répond à ce
- message qu'il n'a pas d'instructions, mais qu'il suppose que la
- nation britannique accordera à Napoléon une hospitalité digne
- d'elle et de lui. -- Napoléon prend le parti de se rendre à bord
- du _Bellérophon_. -- Accueil qu'il y reçoit. -- Voyage aux côtes
- d'Angleterre. -- Curiosité extraordinaire dont Napoléon devient
- l'objet de la part des Anglais. -- Décisions du ministère
- britannique à son égard. -- On choisit l'île de Sainte-Hélène
- pour le lieu de sa détention. -- Il y sera considéré comme simple
- général, gardé à vue, et réduit à trois compagnons d'exil. --
- Napoléon est transféré du _Bellérophon_ à bord du
- _Northumberland_. -- Ses adieux à la France et aux amis qui ne
- peuvent le suivre. -- Voyage à travers l'Atlantique. -- Soins
- dont Napoléon est l'objet de la part des marins anglais. -- Ses
- occupations pendant la traversée. -- Il raconte sa vie, et sur
- les instances de ses compagnons, il commence à l'écrire en la
- leur dictant. -- Longueur de cette navigation. -- Arrivée à
- Sainte-Hélène après soixante-dix jours de traversée. -- Aspect de
- l'île. -- Sa constitution, son sol et son climat. -- Débarquement
- de Napoléon. -- Son premier établissement à _Briars_. -- Pour la
- première fois se trouvant à terre, il est soumis à une
- surveillance personnelle et continue. -- Déplaisir qu'il en
- éprouve. -- Premières nouvelles d'Europe. -- Vif intérêt de
- Napoléon pour Ney, La Bédoyère, Lavallette, Drouot. -- Après deux
- mois, Napoléon est transféré à _Longwood_. -- Logement qu'il y
- occupe. -- Précautions employées pour le garder. -- Sa vie et ses
- occupations à Longwood. -- Napoléon prend bientôt son séjour en
- aversion, et n'apprécie pas assez les soins de l'amiral Cockburn
- pour lui. -- Au commencement de 1816, sir Hudson Lowe est envoyé
- à Sainte-Hélène en qualité de gouverneur. -- Caractère de ce
- gouverneur et dispositions dans lesquelles il arrive. -- Sa
- première entrevue avec Napoléon accompagnée d'incidents fâcheux.
- -- Sir Hudson Lowe craint de mériter le reproche encouru par
- l'amiral Cockburn, de céder à l'influence du prisonnier. -- Il
- fait exécuter les règlements à la rigueur. -- Diverses causes de
- tracasseries. -- Indigne querelle au sujet des dépenses de
- Longwood. -- Napoléon fait vendre son argenterie. -- Départ de
- l'amiral Cockburn, et arrivée d'un nouvel amiral, sir Pulteney
- Malcolm. -- Excellent caractère de cet officier. -- Ses inutiles
- efforts pour amener un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson
- Lowe. -- Napoléon s'emporte et outrage sir Hudson Lowe. --
- Rupture définitive. -- Amertumes de la vie de Napoléon. -- Ses
- occupations. -- Ses explications sur son règne. -- Ses travaux
- historiques. -- Fin de 1816. -- M. de Las Cases est expulsé de
- Sainte-Hélène. -- Tristesse qu'en éprouve Napoléon. -- Le premier
- de l'an à Sainte-Hélène. -- Année 1817. -- Ne voulant pas être
- suivi lorsqu'il monte à cheval, Napoléon ne prend plus
- d'exercice, et sa santé en souffre. -- Il reçoit des nouvelles
- d'Europe. -- Sa famille lui offre sa fortune et sa présence. --
- Napoléon refuse. -- Visites de quelques Anglais et leurs
- entretiens avec Napoléon. -- Hudson Lowe inquiet pour la santé de
- Napoléon, au lieu de lui offrir _Plantation-House_, fait
- construire une maison nouvelle. -- Année 1818. -- Conversations
- de Napoléon sur des sujets de littérature et de religion. --
- Départ du général Gourgaud. -- Napoléon est successivement privé
- de l'amiral Malcolm et du docteur O'Meara. -- Motifs du départ de
- ce dernier. -- Napoléon se trouve sans médecin. -- Instances
- inutiles de sir Hudson Lowe pour lui faire accepter un médecin
- anglais. -- Année 1819. -- La santé de Napoléon s'altère par le
- défaut d'exercice. -- Ses jambes enflent, et de fréquents
- vomissements signalent une maladie à l'estomac. -- On obtient de
- lui qu'il fasse quelques promenades à cheval. -- Sa santé
- s'améliore un peu. -- Napoléon oublie sa propre histoire pour
- s'occuper de celle des grands capitaines. -- Ses travaux sur
- César, Turenne, le grand Frédéric. -- La santé de Napoléon
- recommence bientôt à décliner. -- Difficulté de le voir et de
- constater sa présence. -- Indigne tentative de sir Hudson Lowe
- pour forcer sa porte. -- Année 1820. -- Arrivée à Sainte-Hélène
- d'un médecin et de deux prêtres envoyés par le cardinal Fesch. --
- Napoléon les trouve fort insuffisants, et se sert des deux
- prêtres pour faire dire la messe à Longwood tous les dimanches.
- -- Satisfaction morale qu'il y trouve. -- Sur les instances du
- docteur Antomarchi, Napoléon ne pouvant se décider à monter à
- cheval, parce qu'il était suivi, se livre à l'occupation du
- jardinage. -- Travaux à son jardin exécutés par lui et ses
- compagnons d'exil. -- Cette occupation remplit une partie de
- l'année 1820. -- Napoléon y retrouve un peu de santé. -- Ce
- retour de santé n'est que momentané. -- Bientôt il ressent de
- vives souffrances d'estomac, ses jambes enflent, ses forces
- s'évanouissent, et il décline rapidement. -- Satisfaction qu'il
- éprouve en voyant approcher la mort. -- Son testament, son
- agonie, et sa mort le 5 mai 1821. -- Ses funérailles. --
- Appréciation du génie et du caractère de Napoléon. -- Son
- caractère naturel et son caractère acquis sous l'influence des
- événements. -- Ses qualités privées. -- Son génie comme
- législateur, administrateur et capitaine. -- Place qu'il occupe
- parmi les grands hommes de guerre. -- Progrès de l'art militaire
- depuis les anciens jusqu'à la Révolution française. -- Alexandre,
- Annibal, César, Charlemagne, les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé,
- Turenne, Vauban, Frédéric et Napoléon. -- À quel point Napoléon a
- porté l'art militaire. -- Comparaison de Napoléon avec les
- principaux grands hommes de tous les siècles sous le rapport de
- l'ensemble des talents et des destinées. -- Leçons qui résultent
- de sa vie. -- Fin de cette histoire. 531 à 796
-
-
-FIN DE LA TABLE DU TOME VINGTIÈME.
-
-
-
-
-TABLE DES LIVRES
-
-CONTENUS
-
-DANS LES TOMES I À XX.
-
-
-TOME Ier.
-
-Novembre 1799 à juillet 1800.
-
- Pages
- LIVRE Ier. Constitution de l'an viii. 1
- II. Administration intérieure 112
- III. Ulm et Gênes 227
- IV. Marengo 350
-
-
-TOME II.
-
-Août 1799 à avril 1801.
-
- LIVRE V. Héliopolis 1
- VI. Armistice 73
- VII. Hohenlinden 216
- VIII. Machine infernale 303
- IX. Les Neutres 361
-
-
-TOME III.
-
-Avril 1801 à août 1802.
-
- LIVRE X. Évacuation de l'Égypte 1
- XI. Paix générale 113
- XII. Le Concordat 194
- XIII. Le Tribunat 286
- XIV. Consulat à vie 405
-
-
-TOME IV.
-
-Août 1802 à mars 1804.
-
- LIVRE XV. Les Sécularisations 1
- XVI. Rupture de la paix d'Amiens 162
- XVII. Camp de Boulogne 344
- XVIII. Conspiration de Georges 500
-
-
-TOME V.
-
-Avril 1804 à août 1805.
-
- LIVRE XIX. L'Empire 1
- XX. Le Sacre 154
- XXI. Troisième coalition 269
-
-
-TOME VI.
-
-Août 1805 à septembre 1806.
-
- LIVRE XXII. Ulm et Trafalgar 1
- XXIII. Austerlitz 185
- XXIV. Confédération du Rhin 370
-
-
-TOME VII.
-
-Septembre 1806 à juillet 1807.
-
- LIVRE XXV. Iéna 1
- XXVI. Eylau 207
- XXVII. Friedland et Tilsit 433
-
-
-TOME VIII.
-
-Juillet 1807 à juillet 1808.
-
- LIVRE XXVIII. Fontainebleau 1
- XXIX. Aranjuez 323
- XXX. Bayonne 517
-
-
-TOME IX.
-
-Mai 1808 à février 1809.
-
- LIVRE XXXI. Baylen 1
- XXXII. Erfurt 238
- XXXIII. Somo-Sierra 364
-
-
-TOME X.
-
-Janvier 1809 à juillet 1809.
-
- LIVRE XXXIV. Ratisbonne 1
- XXXV. Wagram 183
-
-
-TOME XI.
-
-Février 1809 à avril 1810.
-
- LIVRE XXXVI. Talavera et Walcheren 1
- XXXVII. Le Divorce 247
-
-
-TOME XII.
-
-Avril 1810 à mai 1811.
-
- AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.
- LIVRE XXXVIII. Blocus continental 1
- XXXIX. Torrès-Védras 200
- XL. Fuentès d'Oñoro 431
-
-
-TOME XIII.
-
-Mars 1811 à juin 1812.
-
- LIVRE XLI. Le Concile 1
- XLII. Tarragone 227
- XLIII. Passage du Niémen 385
-
-
-TOME XIV.
-
-Juin à décembre 1812.
-
- LIVRE XLIV. Moscou 1
- XLV. La Bérézina 427
-
-
-TOME XV.
-
-Mai 1812 à mai 1813.
-
- LIVRE XLVI. Washington et Salamanque 1
- XLVII. Les Cohortes 151
- XLVIII. Lutzen et Bautzen 392
-
-
-TOME XVI.
-
-Juin à novembre 1813.
-
- LIVRE XLIX. Dresde et Vittoria 1
- L. Leipzig et Hanau 363
-
-
-TOME XVII.
-
-Novembre 1813 à avril 1814.
-
- LIVRE LI. L'Invasion 1
- LII. Brienne et Montmirail 214
- LIII. Première abdication 387
-
-
-TOME XVIII.
-
-Avril 1814 à mars 1815.
-
- LIVRE LIV. Restauration des Bourbons 1
- LV. Gouvernement de Louis XVIII. 196
- LVI. Congrès de Vienne 396
-
-
-TOME XIX.
-
-Janvier à juin 1815.
-
- LIVRE LVII. L'Île d'Elbe 1
- LVIII. L'Acte additionnel 229
- LIX. Le Champ de Mai 447
-
-
-TOME XX.
-
-Juin 1815 à mai 1821.
-
- LIVRE LX. Waterloo 1
- LXI. Seconde abdication 299
- LXII. Sainte-Hélène 531
-
-
-
-
-ATLAS DE L'HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE,
-
-DRESSÉ SOUS LA DIRECTION DE M. THIERS,
-
-DESSINÉ PAR MM. A. DUFOUR ET DUVOTENAY,
-
-GRAVÉ SUR ACIER PAR DYONNET.
-
-66 cartes sur quart de jésus.
-
-
-LISTE DES CARTES:
-
- 1. Carte de la Souabe, de la Suisse et du Piémont.
- 2. -- de la Souabe.
- 3. -- du Piémont.
- 4. -- de la rivière de Gênes.
- 5. -- des environs d'Engen et de Stokach.
- 6. -- du champ de bataille de Moesskirch.
- 7. -- des environs d'Ulm.
- 8. -- du Valais et de la vallée d'Aoste.
- 9. -- des environs d'Alexandrie et de la plaine de Marengo.
- 10. -- du cours du Danube au-dessus et au-dessous d'Hochstett.
- 11. -- de la plaine d'Héliopolis.
- 12. -- générale de la basse Égypte.
- 13. Plan du Kaire.
- 14. Carte de la vallée du Danube.
- 15. -- du pays compris entre l'Isar et l'Inn.
- 16. -- du champ de bataille de Hohenlinden.
- 17. -- du Sund.
- 18. -- de la plage d'Alexandrie.
- 19. Plan de la baie d'Algésiras.
- 20. Carte générale de l'Allemagne en 1789.
- 21. -- générale de l'Allemagne après le recez de 1803.
- 22. Île de Saint-Domingue.
- 23. Carte générale de la Manche.
- 24. -- des ports d'Ambleteuse, de Wimereux, de Boulogne et d'Étaples.
- 25. -- du bassin et du camp de Boulogne.
- 26. Plan de la bataille navale du Ferrol.
- 27. Carte générale de l'Europe.
- 28. -- générale de l'Allemagne.
- 29. -- du pays compris entre le Rhin et le Danube.
- 30. Plan de la bataille de Trafalgar.
- 31. Carte générale de la chaîne des Alpes.
- 32. -- de l'Autriche et de la Moravie.
- 33. Plan du champ de bataille d'Austerlitz.
- 34. Carte de la Saxe et de la Franconie.
- 35. Plan des champs de bataille d'Iéna et d'Awerstaedt.
- 36. Carte du nord de l'Allemagne.
- 37. -- de la Prusse orientale et de la Pologne.
- 38. -- du pays compris entre la Vistule et la Prégel.
- 39. Plan des environs de Czarnowo, Pultusk, Golymin et Soldau.
- 40. -- du champ de bataille d'Eylau.
- 41. -- de la ville de Dantzig et de ses environs.
- 42. -- du champ de bataille de Friedland.
- 43. Carte générale d'Espagne et de Portugal.
- 44. -- des environs de Baylen.
- 45. Plan de Saragosse et de ses environs.
- 46. Carte des pays compris entre le Danube et l'Isar, de Ratisbonne à Landshut.
- 47. -- des environs d'Eckmühl.
- 48. Plan des environs de Vienne.
- 49. -- de l'île de Lobau.
- 50. -- du champ de bataille de Talavera.
- 51. Carte des Bouches de l'Escaut.
- 52. Plans des principales places fortes d'Espagne.
- 53. Carte de la partie du Portugal comprise entre le Douro, l'Océan et la Guadiana.
- 54. -- de la Russie d'Europe.
- 55. -- de la route de Wilna à Moscou.
- 56. Plan du champ de bataille de la Moskowa.
- 57. Plans des bords de la Bérézina, de Moscou et de Smolensk.
- 58. Carte générale de la Saxe.
- 59. Plan du champ de bataille de Bautzen.
- 60. -- de Leipzig et de ses environs.
- 61. Carte de l'est de la France.
- 62. -- des vallées de la Seine, de l'Aube et de la Marne.
- 63. Plans des champs de bataille de Brienne, Montmirail et Montereau.
- 64. Carte des environs de Laon.
- 65. -- du pays compris entre Charleroy, Namur et Bruxelles.
- 66. Plan du champ de bataille de Waterloo.
-
-
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-L'EMPIRE (20/20) ***
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
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-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Histoire du Consulat et de l&#039;Empire (20/20)</span>, by Adolphe Thiers</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Histoire du Consulat et de l&#039;Empire (20/20)</span></p>
-<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>faisant suite à l&#039;&#039;Histoire de la Révolution Française&#039;</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Adolphe Thiers</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: July 8, 2022 [eBook #68476]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L&#039;EMPIRE (20/20)</span> ***</div>
-
-<p class="p4 center">HISTOIRE<br />
-<span class="smaller">DU</span><br />
- CONSULAT<br />
-<span class="smaller">ET DE</span><br />
- L'EMPIRE</p>
-
-<p class="p2 center">TOME XX</p>
-
-<p class="p4 slim">L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
-Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
-Espagnole et Italienne.</p>
-<p class="slim">Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
-Librairie) le 5 août 1862.</p>
-
-<p class="p2 smaller center">PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
-
-<div class="figcenter">
-<a id="napoleon" name="napoleon"></a>
-<img src="images/napoleon.jpg" width="500" height="651" alt="Napoléon" title="" />
-<p class="smcap">NAPOLÉON<br />
-(1815)</p>
-</div>
-
-<p class="p4 center"><b>HISTOIRE<br />
-<span class="smaller">DU</span><br />
- CONSULAT<br />
-<span class="smaller">ET DE</span><br />
- L'EMPIRE</b></p>
-
-<p class="p2 center">FAISANT SUITE<br />
- À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE</p>
-
-<p class="p2 center">PAR M. A. THIERS</p>
-
-<p class="p4 center smaller">TOME VINGTIÈME</p>
-
-<div class="figcenter">
-<a id="img001" name="img001"></a>
-<img src="images/img001.jpg" width="200" height="146" alt="Emblème de l'éditeur." title="" />
-</div>
-
-<p class="p4 center small">Paris<br />
- LHEUREUX ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br />
- 60, RUE RICHELIEU<br />
- 1862</p>
-
-<div class="chapter">
-<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br />
-DU CONSULAT<br />
-ET<br />
-DE L'EMPIRE.</h1>
-
-<h2>LIVRE SOIXANTIÈME.<br />
-<span class="smaller">WATERLOO.</span></h2>
-
-<p class="resume">
- Forces que Napoléon avait réunies pour l'ouverture de la campagne
- de 1815. &mdash; Les places occupées, Paris et Lyon pourvus de garnisons
- suffisantes, la Vendée contenue, il lui restait 124 mille hommes
- présents au drapeau pour prendre l'offensive sur la frontière du
- Nord. &mdash; En attendant un mois Napoléon aurait eu cent mille hommes
- de plus. &mdash; Néanmoins il se décide en faveur de l'offensive
- immédiate, d'abord pour ne pas laisser dévaster par l'ennemi les
- provinces de France les plus belles et les plus dévouées, et
- ensuite parce que la colonne envahissante de l'Est étant en
- retard sur celle du Nord, il a l'espérance en se hâtant de
- pouvoir les combattre l'une après l'autre. &mdash; Combinaison qu'il
- imagine pour concentrer soudainement son armée, et la jeter entre
- les Anglais et les Prussiens avant qu'ils puissent soupçonner son
- apparition. &mdash; Le 15 juin à trois heures du matin, Napoléon entre
- en action, enlève Charleroy, culbute les Prussiens, et prend
- position entre les deux armées ennemies. &mdash; Les Prussiens ayant
- leur base sur Liége, les Anglais sur Bruxelles, ne peuvent se
- réunir que sur la grande chaussée de Namur à Bruxelles, passant
- par Sombreffe et les Quatre-Bras. &mdash; Napoléon prend donc le parti
- de se porter sur Sombreffe avec sa droite et son centre, pour
- livrer bataille aux Prussiens, tandis que Ney avec la gauche
- contiendra les Anglais aux Quatre-Bras. &mdash; Combat de Gilly sur la
- route de Fleurus. &mdash; Hésitations de Ney aux Quatre-Bras. &mdash; Malgré
- <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> ces hésitations tout se passe dans l'après-midi du 15 au
- gré de Napoléon, et il est placé entre les deux armées ennemies
- de manière à pouvoir le lendemain combattre les Prussiens avant
- que les Anglais viennent à leur secours. &mdash; Dispositions pour la
- journée du 16. &mdash; Napoléon est obligé de différer la bataille
- contre les Prussiens jusqu'à l'après-midi, afin de donner à ses
- troupes le temps d'arriver en ligne. &mdash; Ordre à Ney d'enlever les
- Quatre-Bras à tout prix, et de diriger ensuite une colonne sur
- les derrières de l'armée prussienne. &mdash; Vers le milieu du jour
- Napoléon et son armée débouchent en avant de
- Fleurus. &mdash; Empressement de Blucher à accepter la bataille, et
- position qu'il vient occuper en avant de Sombreffe, derrière les
- villages de Saint-Amand et de Ligny. &mdash; Bataille de Ligny, livrée
- le 16, de trois à neuf heures du soir. &mdash; Violente résistance des
- Prussiens à Saint-Amand et à Ligny. &mdash; Ordre réitéré à Ney
- d'occuper les Quatre-Bras, et de détacher un corps sur les
- derrières de Saint-Amand. &mdash; Napoléon voyant ses ordres inexécutés,
- imagine une nouvelle man&oelig;uvre, et avec sa garde coupe la ligne
- prussienne au-dessus de Ligny. &mdash; Résultat décisif de cette belle
- man&oelig;uvre. &mdash; L'armée prussienne est rejetée au delà de Sombreffe
- après des pertes immenses, et Napoléon demeure maître de la
- grande chaussée de Namur à Bruxelles par les
- Quatre-Bras. &mdash; Pendant qu'on se bat à Ligny, Ney, craignant
- d'avoir à combattre l'armée britannique tout entière, laisse
- passer le moment propice, n'entre en action que lorsque les
- Anglais sont en trop grand nombre, parvient seulement à les
- contenir, et d'Erlon de son côté, attiré tantôt à Ligny, tantôt
- aux Quatre-Bras, perd la journée en allées et venues, ce qui le
- rend inutile à tout le monde. &mdash; Malgré ces incidents le plan de
- Napoléon a réussi, car il a pu combattre les Prussiens séparés
- des Anglais, et il est en mesure le lendemain de combattre les
- Anglais séparés des Prussiens. &mdash; Dispositions pour la journée du
- 17. &mdash; Napoléon voulant surveiller les Prussiens, compléter leur
- défaite, et surtout les tenir à distance pendant qu'il aura
- affaire aux Anglais, détache son aile droite sous le maréchal
- Grouchy, en lui recommandant expressément de toujours communiquer
- avec lui. &mdash; Il compose cette aile droite des corps de Vandamme et
- de Gérard fatigués par la bataille de Ligny, et avec son centre,
- composé du corps de Lobau, de la garde et de la réserve de
- cavalerie, il se porte vers les Quatre-Bras, pour rallier Ney et
- aborder les Anglais. &mdash; Ces dispositions l'occupent une partie de
- la matinée du 17, et il part ensuite pour rejoindre ses troupes
- qui ont pris les devants. &mdash; Surprise qu'il éprouve en trouvant
- Ney, qui devait former la tête de colonne, immobile derrière les
- Quatre-Bras. &mdash; Ney, croyant encore avoir l'armée anglaise tout
- entière devant lui, attendait l'arrivée de Napoléon pour se
- mettre en mouvement. &mdash; Ce retard retient longtemps l'armée au
- passage des Quatre-Bras. &mdash; Orage subit qui convertit la contrée en
- un vaste marécage. &mdash; Profonde détresse des troupes. &mdash; Combat
- d'arrière-garde à Genappe. &mdash; Napoléon poursuit l'armée anglaise,
- qui s'arrête sur le plateau de Mont-Saint-Jean, en avant de la
- forêt de Soignes. &mdash; Description <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> de la contrée. &mdash; Desseins du
- duc de Wellington. &mdash; Son intention est de s'établir sur le plateau
- de Mont-Saint-Jean, et d'y attendre les Prussiens pour livrer
- avec eux une bataille décisive. &mdash; Blucher quoique mécontent des
- Anglais pour la journée du 16, leur fait dire qu'il sera sur leur
- gauche le 18 au matin, en avant de la forêt de Soignes. &mdash; Longue
- reconnaissance exécutée par Napoléon le 17 au soir sous une grêle
- de boulets. &mdash; Sa vive satisfaction en acquérant la conviction que
- les Anglais sont décidés à combattre. &mdash; Sa confiance dans le
- résultat. &mdash; Ordre à Grouchy de se rapprocher et d'envoyer un
- détachement pour prendre à revers la gauche des
- Anglais. &mdash; Mouvements de Grouchy pendant cette journée du 17. &mdash; Il
- court inutilement après les Prussiens sur la route de Namur, et
- ne s'aperçoit que vers la fin du jour de leur marche sur
- Wavre. &mdash; Il achemine alors sur Gembloux son infanterie qui n'a
- fait que deux lieues et demie dans la journée. &mdash; Pourtant on est
- si près les uns des autres, que Grouchy peut encore, en partant à
- quatre heures du matin le 18, se trouver sur la trace des
- Prussiens, et les prévenir dans toutes les directions. &mdash; Il écrit
- le 17 au soir à Napoléon qu'il est sur leur piste, et qu'il
- mettra tous ses soins à les tenir séparés des Anglais. &mdash; Napoléon
- se lève plusieurs fois dans la nuit pour observer l'ennemi. &mdash; Les
- feux de bivouac des Anglais ne laissent aucun doute sur leur
- résolution de livrer bataille. &mdash; La pluie n'ayant cessé que vers
- six heures du matin, Drouot, au nom de l'artillerie, déclare
- qu'il sera impossible de man&oelig;uvrer avant dix ou onze heures du
- matin. &mdash; Napoléon se décide à différer la bataille jusqu'à ce
- moment. &mdash; Son plan pour cette journée. &mdash; Il veut culbuter la gauche
- des Anglais sur leur centre, et leur enlever la chaussée de
- Bruxelles, qui est la seule issue praticable à travers la forêt
- de Soignes. &mdash; Distribution de ses forces. &mdash; Aspect des deux
- armées. &mdash; Napoléon après avoir sommeillé quelques instants prend
- place sur un tertre en avant de la ferme de la
- Belle-Alliance. &mdash; Avant de donner le signal du combat, il expédie
- un nouvel officier à Grouchy pour lui faire part de la situation,
- et lui ordonner de venir se placer sur sa droite. &mdash; À onze heures
- et demie le feu commence. &mdash; Grande batterie sur le front de
- l'armée française, tirant à outrance sur la ligne anglaise. &mdash; À
- peine le feu est-il commencé qu'on aperçoit une ombre dans le
- lointain à droite. &mdash; Cavalerie légère envoyée en
- reconnaissance. &mdash; Attaque de notre gauche commandée par le général
- Reille contre le bois et le château de Goumont. &mdash; Le bois et le
- verger sont enlevés, malgré l'opiniâtreté de l'ennemi; mais le
- château résiste. &mdash; Fâcheuse obstination à enlever ce poste. &mdash; La
- cavalerie légère vient annoncer que ce sont des troupes qu'on a
- vues dans le lointain à droite, et que ces troupes sont
- prussiennes. &mdash; Nouvel officier envoyé à Grouchy. &mdash; Le comte de
- Lobau est chargé de contenir les Prussiens. &mdash; Attaque au centre
- sur la route de Bruxelles afin d'enlever la Haye-Sainte, et à
- droite afin d'expulser la gauche des Anglais du plateau de
- Mont-Saint-Jean. &mdash; Ney dirige cette double attaque. &mdash; Nos soldats
- enlèvent le verger de la Haye-Sainte, mais <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> sans pouvoir
- s'emparer des bâtiments de ferme. &mdash; Attaque du corps de d'Erlon
- contre la gauche des Anglais. &mdash; Élan des troupes. &mdash; La position est
- d'abord emportée, et on est près de déboucher sur le plateau,
- lorsque nos colonnes d'infanterie sont assaillies par une charge
- furieuse des dragons écossais, et mises en désordre pour n'avoir
- pas été disposées de manière à résister à la cavalerie. &mdash; Napoléon
- lance sur les dragons écossais une brigade de
- cuirassiers. &mdash; Horrible carnage des dragons écossais. &mdash; Quoique
- réparé, l'échec de d'Erlon laisse la tâche à recommencer. &mdash; En ce
- moment, la présence des Prussiens se fait sentir, et Lobau
- traverse le champ de bataille pour aller leur tenir
- tête. &mdash; Napoléon suspend l'action contre les Anglais, ordonne à
- Ney d'enlever la Haye-Sainte pour s'assurer un point d'appui au
- centre, et de s'en tenir là jusqu'à ce qu'on ait apprécié la
- portée de l'attaque des Prussiens. &mdash; Le comte de Lobau repousse
- les premières divisions de Bulow. &mdash; Ney attaque la Haye-Sainte et
- s'en empare. &mdash; La cavalerie anglaise voulant se jeter sur lui, il
- la repousse, et la suit sur le plateau. &mdash; Il aperçoit alors
- l'artillerie des Anglais qui semble abandonnée, et croit le
- moment venu de porter un coup décisif. &mdash; Il demande des forces, et
- Napoléon lui confie une division de cuirassiers pour qu'il puisse
- se lier à Reille autour du château de Goumont. &mdash; Ney se saisit des
- cuirassiers, fond sur les Anglais, et renverse leur première
- ligne. &mdash; Toute la réserve de cavalerie et toute la cavalerie de la
- garde, entraînées par lui, suivent son mouvement sans ordre de
- l'Empereur. &mdash; Combat de cavalerie extraordinaire. &mdash; Ney accomplit
- des prodiges, et fait demander de l'infanterie à Napoléon pour
- achever la défaite de l'armée britannique. &mdash; Engagé dans un combat
- acharné contre les Prussiens, Napoléon ne peut pas donner de
- l'infanterie à Ney, car il ne lui reste que celle de la
- garde. &mdash; Il fait dire à Ney de se maintenir sur le plateau le plus
- longtemps possible, lui promettant de venir terminer la bataille
- contre les Anglais, s'il parvient à la finir avec les
- Prussiens. &mdash; Napoléon à la tête de la garde livre un combat
- formidable aux Prussiens. &mdash; Bulow est culbuté avec grande
- perte. &mdash; Ce résultat à peine obtenu Napoléon ramène la garde de la
- droite au centre, et la dispose en colonnes d'attaque pour
- terminer la bataille contre les Anglais. &mdash; Premier engagement de
- quatre bataillons de la garde contre l'infanterie
- britannique. &mdash; Héroïsme de ces bataillons. &mdash; Pendant que Napoléon
- va les soutenir avec six autres bataillons, il est soudainement
- pris en flanc par le corps prussien de Ziethen, arrivé le dernier
- en ligne. &mdash; Affreuse confusion. &mdash; Le duc de Wellington prend alors
- l'offensive, et notre armée épuisée, assaillie en tête, en flanc,
- en queue, n'ayant aucun corps pour la rallier, saisie par la
- nuit, ne voyant plus Napoléon, se trouve pendant quelques heures
- dans un état de véritable débandade. &mdash; Retraite désordonnée sur
- Charleroy. &mdash; Opérations de Grouchy pendant cette funeste
- journée. &mdash; Au bruit du canon de Waterloo, tous ses généraux lui
- demandent de se porter au feu. &mdash; Il ne comprend pas ce conseil et
- refuse de s'y rendre. &mdash; Combien il lui eût été facile de sauver
- l'armée. &mdash; À la fin du jour il est <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> éclairé, et conçoit
- d'amers regrets. &mdash; Caractère de cette dernière campagne, et cause
- véritable des revers de l'armée française.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Juin 1815.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Forces que Napoléon était parvenu à réunir pour l'ouverture
-de la campagne de 1815.</span>
-Malgré l'activité que Napoléon avait déployée dans les deux mois et
-demi écoulés du 25 mars au 12 juin, les résultats n'avaient répondu ni
-à ses efforts, ni à son attente, ni à ses besoins. Il avait compté
-d'abord sur 150 mille hommes pour se jeter par la frontière du Nord
-sur les Anglais et les Prussiens, puis sur 130 mille après les
-événements de la Vendée, et enfin il n'était arrivé à réunir que 124
-mille combattants pour tenter la fortune une dernière fois. Quiconque
-par l'étude ou la pratique a pu connaître les difficultés du
-gouvernement, jugera ce résultat surprenant. Ainsi qu'on l'a vu au
-volume précédent, Napoléon lorsqu'il était rentré en possession de
-l'autorité suprême au 20 mars, avait trouvé un effectif réel de 180
-mille hommes, desquels en retranchant les non-valeurs (c'est-à-dire
-les gendarmes, vétérans, états-majors, punitionnaires, etc., montant
-alors à 32 mille), il restait 148 mille hommes, desquels en
-retranchant encore les dépôts et en faisant les répartitions
-indispensables entre les diverses parties du territoire, il eût été
-impossible de tirer une force active de 30 mille soldats pour la
-concentrer sur un point quelconque de nos frontières. Telle est la
-vérité, et elle n'aura rien d'étonnant pour ceux qui ont tenu dans les
-mains les rênes d'un grand État.</p>
-
-<p>Afin de sortir au plus vite de cette impuissance, Napoléon avait
-rappelé 50 mille soldats en congé de semestre, ce qui avait porté
-l'effectif total de 180 mille hommes à 230 mille, et immédiatement
-<span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> après les anciens militaires, qui n'avaient donné que 70 mille
-recrues, au lieu de 90 mille qu'on s'était flatté d'obtenir, parce
-qu'un grand nombre de ces anciens militaires étaient entrés dans les
-gardes nationales mobilisées. Cette dernière mesure avait porté
-l'effectif général le 12 juin non pas à 300 mille hommes, mais à 288
-mille, parce qu'à cette date 12 mille anciens militaires sur 70 mille
-étaient encore en route pour rejoindre. Restait la conscription de
-1815 qui devait donner 112 mille hommes, dont 46 mille appelables
-sur-le-champ, et 66 mille lorsque la loi concernant cette levée serait
-rendue, ainsi que nous l'avons expliqué déjà. Les ménagements à garder
-en fait de conscription étaient cause qu'aucun individu n'avait encore
-été demandé à cette classe. Les gardes nationales mobilisées, qui
-avaient répondu avec beaucoup de zèle à l'appel de l'État, avaient
-déjà fourni 170 mille hommes, dont 138 mille rendus au 12 juin, et 32
-mille prêts à se ranger sous les drapeaux. De ces 138 mille gardes
-nationaux arrivés, 50 mille formés en divisions actives composaient la
-principale partie des corps de Rapp sur le Rhin, de Lecourbe aux
-environs de Béfort, de Suchet sur les Alpes. Les 88 mille restants
-tenaient garnison dans les places. Pour le moment l'armée de ligne, la
-seule vraiment active, se réduisait à 288 mille hommes, et à 256 mille
-en déduisant les non-valeurs dont il vient d'être parlé, telles que
-gendarmes, vétérans, etc.... Elle était ainsi répartie: 66 mille
-hommes formaient le dépôt des régiments, 20 mille constituaient le
-fond du corps de Rapp, 12 mille celui du corps de Suchet, <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> 4
-mille celui du corps de Lecourbe. (On vient de voir que le surplus de
-ces corps se composait de gardes nationales mobilisées.) Quatre mille
-hommes étaient en réserve à Avignon, 7 à 8 mille à Antibes sous le
-maréchal Brune, 4 mille à Bordeaux sous le général Clausel; environ 17
-à 18 mille occupaient la Vendée.
-<span class="sidenote" title="En marge">La France avait 124 mille hommes présents au drapeau, pour
-ouvrir les hostilités sur la frontière du Nord.</span>
-Restaient 124 mille combattants,
-destinés à opérer par la frontière du Nord sous les ordres directs de
-Napoléon, mais ces derniers tous valides, tous présents dans le rang,
-et n'ayant à subir aucune des réductions qu'il faut admettre dans les
-évaluations d'armée lorsqu'on veut savoir la vérité rigoureuse.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Chaque jour qui s'écoulait devait augmenter ces forces.</span>
-Nous ajouterons que chaque jour écoulé devait augmenter ces forces,
-qu'il allait arriver 12 mille anciens militaires actuellement en
-marche, 46 mille conscrits de la classe de 1815, 30 à 40 mille gardes
-nationaux mobilisés, c'est-à-dire environ cent mille hommes, qui
-auraient permis de tirer des dépôts 40 ou 50 mille recrues pour
-l'armée de ligne, et d'ajouter 30 mille hommes aux divisions actives
-des gardes nationales mobilisées. Un mois aurait suffi pour un tel
-résultat, et si on en suppose deux, c'est une nouvelle augmentation de
-cent mille hommes qu'on aurait obtenue, et l'armée active aurait pu
-être de 400 mille combattants, les gardes nationales mobilisées de 200
-mille. Ces troupes étaient pourvues du matériel nécessaire. L'armée de
-ligne avait reçu des fusils neufs, les divisions actives de gardes
-nationaux des fusils réparés. Les gardes nationaux en garnison dans
-les places avaient été obligés de se contenter de fusils vieux, qu'on
-devait réparer <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> successivement. Le matériel d'artillerie
-surabondait; les attelages seuls laissaient à désirer.
-<span class="sidenote" title="En marge">État satisfaisant du matériel.</span>
-Napoléon avait
-trouvé 2 mille chevaux de trait au 20 mars; il en avait retiré 6 mille
-de chez les paysans, et levé 10 mille, dont une partie était déjà
-rendue aux corps. L'armée du Nord possédait 350 bouches à feu bien
-attelées, ce qui suffisait, puisque c'était près de trois pièces par
-mille hommes. La cavalerie comptait déjà 40 mille chevaux, et on
-espérait en porter le nombre à 50 mille. Elle était superbe, car les
-chevaux étaient bons, et les hommes avaient tous servi. L'habillement
-était presque complet. Dans l'armée de ligne pourtant, quelques hommes
-n'avaient que la veste et la capote. Les gardes nationaux se
-plaignaient de n'avoir pas encore reçu l'uniforme adopté pour eux,
-c'est-à-dire la blouse bleue et le collet de couleur, ce qui les
-exposait à être traités par l'ennemi comme paysans révoltés, non comme
-soldats réguliers. Les préfets, fort pressés dans ces premiers
-moments, et manquant souvent des fonds nécessaires, n'avaient pas eu
-les moyens de pourvoir à cet objet, et c'était chez les gardes
-nationaux mobiles une cause de mécontentement, parce que c'était pour
-eux une cause de danger, ce qui n'empêchait pas du reste qu'ils ne
-fussent animés du meilleur esprit.</p>
-
-<p>Ainsi en deux mois et demi, Napoléon avait tiré la France d'un état
-complet d'impuissance, car tandis qu'au 20 mars elle n'aurait pu
-réunir sur aucun point une force de quelque importance, elle avait le
-12 juin sur la frontière du Nord 124 mille hommes pourvus de tout, et
-capables si la fortune ne les <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> trahissait pas, de changer la
-face des choses.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de placer des noyaux d'armées sur le Rhin, le
-Jura et les Alpes.</span>
-Elle avait sur le Rhin, sur le Jura, sur les Alpes,
-des noyaux d'armées tels qu'en se joignant à eux, Napoléon pouvait en
-faire sur-le-champ des corps imposants, et très-présentables à
-l'ennemi. Les places étaient fortement occupées, et chacun des mois
-suivants devait augmenter d'une centaine de mille la masse des
-défenseurs du sol. Quelques juges sévères ont demandé pourquoi une
-quarantaine de mille hommes étaient répartis entre les corps de Rapp,
-de Lecourbe, de Suchet, où ils ne formaient pas des armées véritables,
-tandis que joints à Napoléon ils auraient décidé la victoire. Ces
-critiques sont dénuées de fondement. On ne pouvait laisser le Rhin, le
-Jura, les Alpes sans défense: il y fallait au moins des corps qui,
-renforcés promptement si le danger devenait sérieux de leur côté,
-fussent capables d'arrêter l'invasion. Napoléon les avait composés en
-grande partie de gardes nationaux mobilisés; mais ceux-ci avaient
-besoin d'un soutien, et 20 mille soldats de ligne ajoutés au corps de
-Rapp, 4 mille à celui de Lecourbe, 12 mille à celui de Suchet,
-devaient leur procurer une plus grande consistance, et leur fournir
-d'ailleurs les armes spéciales, artillerie, cavalerie, génie, que les
-gardes nationales mobilisées ne contenaient point. Rapp avait ainsi 40
-à 45 mille hommes, Lecourbe 12 à 15 mille, Suchet 30 à 32 mille, et si
-Napoléon après avoir triomphé des Prussiens et des Anglais se
-reportait vers le Rhin pour tenir tête aux Autrichiens et aux Russes
-qui arrivaient par la frontière de l'Est, il devait trouver un fond
-d'armée qu'il porterait à <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> 120 mille combattants en amenant
-seulement 70 à 80 mille hommes avec lui. Assurément il ne pouvait
-faire moins pour le Rhin, le Jura, les Alpes; mais en faisant cela il
-avait fait l'indispensable, et il s'était réservé en même temps des
-ressources suffisantes pour frapper au Nord un coup décisif. Lui seul
-parmi les généraux anciens et modernes a entendu au même degré la
-distribution des forces, de manière à pourvoir à tout en ne faisant
-partout que l'indispensable, et en se réservant au point essentiel des
-moyens décisifs. Nos malheurs de 1815 n'infirment en rien cette
-vérité.</p>
-
-<p>La situation que nous venons d'exposer prouve combien eût été folle la
-pensée de courir au Rhin le lendemain du 20 mars, pour profiter de
-l'élan imprimé aux esprits par le merveilleux retour de l'île d'Elbe.
-En prenant ce parti on eût rencontré des forces triples ou quadruples
-de celles qu'on aurait amenées; on aurait, en se portant si loin,
-rendu beaucoup plus difficile et presque impossible la reconstitution
-de nos régiments, et enfin Napoléon eût révolté contre lui les hommes
-qui voulaient épuiser tous les moyens de conserver la paix, et qui
-n'étaient disposés à lui pardonner la guerre que si elle était
-absolument inévitable. Si donc la résolution d'attendre que nos forces
-fussent tirées de la nullité où elles étaient au 20 mars, et que les
-dispositions hostiles de l'Europe fussent devenues évidentes, si cette
-résolution était d'une sagesse incontestable, il s'élevait néanmoins
-une question fort grave, celle de savoir si après avoir attendu
-jusqu'au milieu de juin, il ne valait pas mieux différer <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span>
-jusqu'au milieu de juillet ou d'août, afin d'atteindre le moment où
-nos forces seraient complétement organisées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Fallait-il prendre l'offensive, ou attendre l'ennemi sous
-Paris, en lui opposant des forces qui eussent été doublées si Napoléon
-s'était ménagé un mois de plus?</span>
-En effet, Blucher et Wellington ayant pris le parti de rester
-immobiles à la tête de la colonne du Nord, jusqu'à ce que la colonne
-de l'Est sous le prince de Schwarzenberg fût en mesure d'agir, il
-devait s'écouler encore un mois avant les premières hostilités, et un
-mois devait être de très-grande conséquence pour le développement de
-nos forces. Ainsi les anciens militaires, les conscrits de 1815, les
-gardes nationaux mobilisés, auraient achevé de rejoindre, ce qui nous
-aurait procuré cent mille hommes de plus, lesquels auraient presque
-tous profité à l'armée active, et au lieu de 124 mille combattants,
-Napoléon aurait pu en avoir 200 mille sous la main. Si on suppose que,
-persistant dans ce plan d'expectative, il eût comme en 1814 laissé
-l'ennemi s'avancer au sein de nos provinces, les deux grandes armées
-ennemies n'auraient pu être avant le 1<sup>er</sup> août, l'une à Langres,
-l'autre à Laon. Les dépôts en se repliant auraient versé un plus grand
-nombre d'hommes dans les régiments; Rapp en évacuant l'Alsace aurait
-rejoint Napoléon, qui se serait trouvé ainsi à la tête de 250 mille
-combattants recevant ses ordres directs. Pendant ce temps, Paris se
-serait rempli de marins, de fédérés, de dépôts, et eût peut-être
-compté cent mille défenseurs. Lyon, entouré de solides ouvrages, se
-serait rempli aussi des marins de Toulon, des gardes nationaux
-mobilisés du Dauphiné, de la Franche-Comté, de l'Auvergne: Suchet,
-rejoint par Lecourbe, aurait <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> été en avant de Lyon avec
-cinquante mille hommes, et alors, tandis que Suchet appuyé sur Lyon
-eût couvert le Midi, Napoléon man&oelig;uvrant avec 250 mille soldats, et
-ayant derrière lui Paris bien défendu, aurait couvert le Nord, et on
-ne peut guère douter du résultat de la campagne, les envahisseurs
-fussent-ils 500 mille, comme on prétendait qu'ils seraient, dont 100
-mille toutefois devaient être forcément retenus sur les derrières. Or,
-quand on se rappelle ce que fit Napoléon en 1814 avec 70 mille hommes
-dans sa main, Paris n'ayant pour le protéger ni un canon, ni un homme,
-ni un général, Lyon étant livré à l'ineptie d'Augereau, on ne peut,
-nous le répétons, s'empêcher de regretter amèrement que le système de
-la défensive ne l'emportât pas alors dans son esprit sur celui de
-l'offensive. Pourtant ce plan défensif, tout avantageux qu'il
-paraissait, avait aussi ses inconvénients graves.
-<span class="sidenote" title="En marge">Inconvénients attachés au système de la défensive.</span>
-Il fallait d'abord
-abandonner sans coup férir les plus belles provinces de France, les
-plus riches, les plus dévouées, celles de l'Est et du Nord; il fallait
-livrer à l'ennemi leurs ressources qui étaient immenses, et les livrer
-elles-mêmes à une seconde invasion quand elles avaient tant souffert
-de la première, quand elles venaient de fournir presque en entier les
-170 mille gardes nationaux mobilisés, qu'on aurait menés dans
-l'intérieur en laissant exposés à l'ennemi leurs biens, leurs femmes
-et leurs enfants. Il fallait donc, outre un immense sacrifice,
-commettre une cruauté, une ingratitude, et de plus une espèce de
-faiblesse en présence de la France dévorée d'anxiété, et autorisée à
-croire que puisqu'il agissait ainsi le gouvernement <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> était
-réduit au dernier état de détresse. Le parti libéral et
-révolutionnaire devait en être contristé et abattu, et le parti
-royaliste plus audacieux que jamais. Les esprits déjà fort agités à
-Paris et dans les Chambres devaient se troubler, s'aigrir, se diviser
-davantage. Ainsi livrer à l'ennemi l'Alsace, la Franche-Comté, la
-Lorraine, la Bourgogne, la Champagne, après leur avoir pris leurs bras
-les plus valides, afficher un état de détresse désolant, exalter ses
-ennemis, décourager ses amis, laisser le pays deux mois dans une
-anxiété cruelle, y être soi-même, abandonner les Chambres à toutes les
-divagations de la crainte, c'étaient là des inconvénients de la plus
-extrême gravité, et même sans l'ardeur naturelle au caractère de
-Napoléon, on comprend que s'il y avait un autre plan il le préférât!</p>
-
-<p>Il y en avait un en effet sur lequel il n'avait cessé de méditer avec
-la force de pensée qui lui était propre, et sur la valeur duquel il
-n'avait aucun doute. Les deux colonnes d'invasion se trouvaient à cent
-lieues l'une de l'autre, et de plus la seconde, celle de l'Est, ne
-pouvait être prête à agir qu'au milieu de juillet, c'est-à-dire un
-mois après celle du Nord, de manière qu'elles étaient, par la distance
-et par le temps, dans l'impuissance de se soutenir. Lord Wellington et
-Blucher campaient le long de notre frontière du Nord, derrière
-Charleroy, et eux-mêmes, quoique fort rapprochés, n'étaient pas
-tellement unis qu'on ne pût pénétrer entre eux pour accomplir de
-grands desseins. L'un avait sa base à Bruxelles, l'autre à Liége.
-<span class="sidenote" title="En marge">Avantages du système de l'offensive.</span>
-Ils
-avaient bien cherché à se relier par des postes nombreux, répandus
-<span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> sur la gauche et sur la droite de la Sambre qui les séparait,
-mais ils l'avaient fait à la manière des esprits de second ordre, qui
-entrevoient plutôt qu'ils ne voient les choses; et de Paris, avec son
-coup d'&oelig;il que la nature avait fait si prompt, que l'expérience
-avait fait si sûr, Napoléon avait clairement discerné le point par où
-il pourrait s'introduire dans leurs cantonnements trop faiblement
-unis, s'interposer entre eux, battre les Prussiens d'abord, les
-refouler sur la Meuse, puis battre les Anglais après les Prussiens,
-les acculer à la mer, et du premier coup produire en Europe un
-ébranlement qui exercerait une forte influence, à Londres sur les
-divisions du parlement britannique, à Vienne sur les appréhensions du
-cabinet autrichien. Ce premier coup frappé sur la colonne du Nord, il
-pouvait revenir sur la colonne de l'Est, et s'il avait employé à
-combattre et à vaincre ce mois qui allait lui procurer cent mille
-hommes de plus, il devait avoir plus nombreux et mieux disposés ces
-cent mille hommes, il devait en se jetant avec eux sur le prince de
-Schwarzenberg, le ramener probablement au Rhin, et s'il n'était pas
-trop exigeant obtenir la paix de la politique européenne déconcertée.
-Supposez que Napoléon se fît illusion, que cette hardie offensive
-n'eût pas tout le succès qu'il en espérait, rien ne l'empêchait de
-revenir de l'offensive à la défensive, c'est-à-dire à la dispute pied
-à pied du sol national qu'il avait si admirablement soutenue en 1814,
-et après avoir épuisé les chances du premier plan, de revenir au
-second sans que la situation fût compromise. L'Alsace, la
-Franche-Comté, la Lorraine, la Bourgogne, <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> la Champagne,
-n'auraient plus à se plaindre s'il ne les abandonnait qu'après les
-avoir disputées, et dans ce système qui le faisait passer par
-l'offensive avant d'en venir à la défensive, il n'aurait pas négligé
-une seule chance heureuse pour le pays et pour lui-même.</p>
-
-<p>À ce plan il n'y avait qu'une objection, mais elle était grave. En
-allant tenter la fortune si hardiment au milieu des Anglais et des
-Prussiens, on pouvait rencontrer une grande défaite, et alors tout cet
-édifice de ressources si laborieusement préparé était exposé à
-s'écrouler soudainement avec le gouvernement lui-même. C'est pour ce
-motif que Napoléon avait craint la réunion des Chambres opérée si tôt,
-car un revers pouvait les jeter dans une sorte de délire. Mais c'était
-chose faite, et il fallait raffermir les Chambres, le pays, tout le
-monde, en tâchant d'obtenir le plus tôt possible un succès décisif.
-Napoléon voyait avec sa pénétration supérieure, la possibilité
-d'obtenir ce succès décisif, et il en avait l'impatience propre aux
-capitaines inspirés. Le génie de la politique consiste le plus souvent
-à savoir attendre, celui de la guerre à voir vite le côté où l'on peut
-frapper, et à frapper sur-le-champ. Aussi tandis que les plus grands
-politiques ont été patients, les plus grands capitaines ont été
-prompts. Chaque génie a ses inconvénients, et il faut admettre qu'il
-se comporte à sa façon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Raisons qui décident Napoléon en faveur de l'offensive.</span>
-Ainsi par des raisons de situation et de
-caractère, Napoléon résolut de se jeter d'abord sur les Anglais et les
-Prussiens avec les 124 mille hommes qu'il avait actuellement sous la
-main, pour se reporter ensuite avec les renforts <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> qui lui
-arriveraient, sur les Russes et les Autrichiens. Ce plan conçu de
-bonne heure, il l'avait préparé avec une profondeur incroyable de
-calcul, et les débuts en furent, comme on va le voir, singulièrement
-heureux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rapide concentration de l'armée.</span>
-Tandis que les Prussiens s'appuyaient sur Liége et les Anglais sur
-Bruxelles, se reliant par des postes sur les deux rives de la Sambre,
-Napoléon avait ses 124 mille hommes étendus en une longue ligne de
-cantonnements de Lille à Metz, avec leur arrière-garde à Paris. Il
-fallait les concentrer rapidement, c'est-à-dire les réunir sur deux ou
-trois lieues de terrain, sans tirer l'ennemi de son incurie, ou du
-moins sans lui donner plus qu'un demi-éveil, lequel ne provoque que
-des demi-mesures. Le premier corps sous d'Erlon était à Lille, le
-second sous Reille à Valenciennes, le troisième sous Vandamme à
-Mézières, le quatrième sous Gérard à Metz, le sixième sous Lobau à
-Paris, de manière qu'entre celui de d'Erlon à gauche, et celui de
-Gérard à droite, il y avait cent lieues, et de la tête à la queue, de
-la frontière à Paris, soixante. Le mouvement de concentration n'était
-donc pas facile à opérer. Voici comment Napoléon s'y prit pour en
-assurer le succès.</p>
-
-<p>Le mouvement de Paris à la frontière, qui devait s'opérer par
-Soissons, Laon et Maubeuge, ne pouvait pas être très-indicateur des
-desseins de Napoléon, car c'était la route par laquelle tout passait
-depuis un mois. D'ailleurs une forte partie des masses ennemies étant
-à la frontière du Nord, il était naturel que des troupes marchassent
-de ce côté, comme il y <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> en avait aussi qui marchaient vers
-Metz, Strasbourg et Lyon. Il aurait fallu pour découvrir la vérité
-calculer combien il en passait sur chacune de ces routes, mais
-l'ennemi n'est jamais ni assez bien informé, ni assez vigilant pour se
-livrer à de semblables calculs, ni assez pénétrant pour en tirer de
-justes conclusions, à moins qu'il n'ait à sa tête un génie supérieur.
-Napoléon avait donc fait partir successivement les divisions du comte
-de Lobau et celles de la garde avec tout le matériel d'artillerie,
-sans autre crainte que d'apprendre aux généraux alliés qu'on préparait
-une armée au Nord, ce qui n'avait rien de bien étonnant, puisque là se
-trouvait le gros des Anglais et des Prussiens. Le mouvement dangereux
-pour les indices qu'il fournirait était celui de gauche à droite, de
-Lille à Maubeuge, et celui de droite à gauche, de Metz à Maubeuge, car
-il pouvait révéler le projet de se concentrer vers Maubeuge, et dès
-lors de marcher sur Charleroy. Le corps de Gérard étant le plus
-éloigné, devait se mettre en mouvement le premier; mais heureusement
-il y avait peu d'ennemis devant Metz, dès lors peu de surveillance,
-peu de communications à craindre. Napoléon ordonna au général Gérard
-de partir le 7 juin en grand secret, de fermer les portes de Metz, de
-veiller à ce que personne ne sortît de la place, et de s'acheminer sur
-Philippeville sans qu'aucun officier de son corps sût où il se
-rendait. Personne, excepté le ministre de la guerre, ne connaissait le
-plan de campagne, et le général Gérard lui-même, malgré la confiance
-qu'il méritait, ne savait qu'une chose, c'est qu'il se dirigeait sur
-<span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> Philippeville. Le général d'Erlon, le plus éloigné du centre
-après le général Gérard, avait ordre de se mettre en mouvement le 9,
-c'est-à-dire deux jours après le corps de Gérard, et de se porter de
-Lille sur Valenciennes, également en grand secret. Le général Reille
-devait partir de Valenciennes le 11 juin, quand d'Erlon en
-approcherait, et marcher vers Maubeuge, où Vandamme, qui était à
-Mézières, n'avait qu'un pas à faire pour se rendre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Moyen imaginé par Napoléon pour dérober à l'ennemi son
-mouvement de concentration.</span>
-Cependant les
-mouvements de Lille à Valenciennes, de Valenciennes à Maubeuge,
-pouvaient devenir significatifs. Napoléon imagina un moyen ingénieux
-de tromper le duc de Wellington, auquel il supposait beaucoup plus de
-pénétration qu'au maréchal Blucher. Il avait parfaitement entrevu que
-le général britannique, venant de la mer, s'appuyant à la mer, devait
-mettre infiniment de soin à empêcher qu'on ne le coupât de cette base
-d'opération. Il ordonna donc qu'on fît sortir de Lille, de Dunkerque
-et des places voisines les gardes nationales mobilisées, et qu'on
-repliât les avant-postes ennemis avec un appareil militaire qui pût
-faire craindre une opération sérieuse. Ce mouvement fut prescrit de
-manière à le rendre très-apparent, et surtout visiblement dirigé vers
-les côtes, afin que s'il arrivait des nouvelles des corps partis de
-Metz et de Mézières, on pût croire que la tendance générale de nos
-troupes était de se porter vers Lille, Gand et Anvers. D'ailleurs ces
-indices de notre marche, en supposant l'ennemi plus vigilant, mieux
-servi qu'il ne l'était, ne parviendraient au quartier général de
-Bruxelles que deux, trois, quatre jours après qu'ils auraient été
-recueillis, de <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> plus ils seraient contradictoires, ils devaient
-dès lors agiter l'ennemi sans l'éclairer, et ne pouvaient amener de
-détermination que lorsque notre concentration serait complétement
-opérée. Tous nos corps étaient ainsi en mouvement lorsque Napoléon
-quitta Paris le 12 juin.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ de Napoléon le 12 juin au matin.</span>
-Parti du palais de l'Élysée à trois heures et demie du matin, il
-s'arrêta quelques instants à Soissons, où il inspecta les ouvrages
-destinés à mettre cette place à l'abri d'un coup de main, donna
-suivant sa coutume une foule d'ordres, et alla finir sa journée à
-Laon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son passage à Laon et Avesnes.</span>
-Le lendemain 13, il examina la position où s'était livrée la
-sanglante bataille de l'année précédente, prescrivit ce qui était à
-faire pour s'en assurer la possession dans le cas d'une retraite
-forcée, et le soir du même jour alla coucher à Avesnes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son arrivée à Beaumont.</span>
-Après avoir
-vérifié l'état des magasins de cette place, après avoir recueilli le
-dire de ses espions, qui lui annonçaient que tout était tranquille
-chez l'ennemi, il vint prendre gîte à Beaumont le 14 au soir, au
-milieu d'une vaste forêt qui bordait la frontière. Les nouvelles de
-tous nos corps d'armée étaient excellentes. La marche de Gérard
-s'était accomplie à travers la Lorraine et les Ardennes sans qu'aucun
-avis en fût parvenu aux Prussiens. De Lille, de Valenciennes s'étaient
-échappés quelques indices, mais la forte démonstration en avant de
-Lille portait à croire que les Français avaient des vues sur Gand, et
-probablement sur Anvers.
-<span class="sidenote" title="En marge">Succès du stratagème de Napoléon.</span>
-Napoléon avait donc tous ses corps autour de
-lui, à une distance de cinq à six lieues les uns des autres, masqués
-par une épaisse forêt, et sans que l'ennemi <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> en sût rien, à en
-juger du moins par son immobilité. Voici comment étaient placés tous
-ces corps le 14 au soir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Emplacement de nos corps d'armée le 14 juin au soir.</span>
-Sur la gauche, le comte d'Erlon se trouvait à Solre-sur-Sambre avec le
-1<sup>er</sup> corps comprenant environ 20 mille fantassins, et sur la même
-ligne le général Reille campait à Leers-Fosteau avec le 2<sup>e</sup> corps fort
-de 23 mille. Ces deux généraux étaient destinés à former la gauche de
-l'armée, qui devait ainsi s'élever à 43 ou 44 mille hommes
-d'infanterie. À droite, mais à une distance double parce qu'il
-arrivait de Metz, le général Gérard était venu coucher à Philippeville
-avec le 4<sup>e</sup> corps, dont l'effectif était de 15 à 16 mille combattants.
-Il devait devenir plus tard la droite de l'armée après avoir reçu
-diverses adjonctions. Au centre enfin, c'est-à-dire à Beaumont même,
-et dans un rayon d'une lieue, se trouvaient Vandamme avec le 3<sup>e</sup>
-corps, venu de Mézières et comptant 17 mille hommes, le comte de Lobau
-avec le 6<sup>e</sup> corps, formé à Paris et réduit à 10 mille hommes depuis
-les détachements envoyés en Vendée, enfin la garde forte de 13 mille
-fantassins, de 5 mille cavaliers, de 2 mille artilleurs, ce qui
-constituait un effectif total d'environ 20 mille combattants. Comme
-dans toutes ses campagnes, Napoléon ne laissant à chaque corps d'armée
-que ce qu'il lui fallait de cavalerie pour s'éclairer, avait réuni le
-gros de cette arme en quatre corps spéciaux, comprenant la cavalerie
-légère sous Pajol, les dragons sous Exelmans, les cuirassiers sous les
-généraux Kellermann et Milhaud, et composant à eux quatre une superbe
-réserve de 13 mille cavaliers <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> aguerris, qu'il entendait garder
-sous sa main pour en user selon les circonstances. N'ayant pour la
-diriger ni Murat, ni Bessières, ni Montbrun, ni Lasalle, frappés les
-uns par la fortune, les autres par la mort, il avait choisi Grouchy
-devenu récemment maréchal, bon officier de cavalerie, plus capable
-d'exécuter un mouvement que de le concevoir, plus propre en un mot à
-obéir qu'à commander. Il faut ajouter à ces troupes 4 à 5 mille
-soldats des parcs et des équipages, complétant l'effectif général et
-tous réunis en ce moment autour de Beaumont. Jamais opération plus
-difficile n'avait été exécutée plus heureusement, car 124 mille hommes
-et 350 bouches à feu étaient concentrés à la lisière d'une forêt dont
-la seule épaisseur les séparait de l'ennemi, et sans que cet ennemi en
-eût connaissance.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions morales de l'armée.</span>
-La disposition morale des troupes, sous le rapport du dévouement et de
-l'ardeur à combattre, surpassait tout ce qu'on avait jamais vu. Il n'y
-avait pas un homme qui n'eût servi. Les plus novices avaient fait les
-campagnes de 1814 et de 1813. Les deux tiers étaient de vieux soldats,
-revenus des garnisons lointaines, ou des prisons de Russie et
-d'Angleterre. Auteurs de la révolution du 20 mars, ils en avaient le
-fanatisme<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son enthousiasme pour Napoléon, et sa défiance envers ses
-chefs.</span>
-Dès qu'ils voyaient Napoléon, ils criaient <em>Vive
-l'Empereur!</em> avec une sorte de furie militaire et patriotique. Les
-officiers, tirés <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> de la demi-solde, partageaient les sentiments
-des soldats. Malheureusement les cadres avaient été remaniés plusieurs
-fois, d'abord sous les Bourbons, puis sous Napoléon, et il s'y
-trouvait une masse d'officiers, nouveaux dans le régiment quoique
-vieux dans l'armée, qui n'étaient pas assez connus des hommes qu'ils
-devaient commander. C'était l'une des causes de la défiance générale
-qui régnait à l'égard des chefs. L'opinion vulgaire dans les rangs de
-l'armée, c'était que non-seulement les maréchaux, mais les généraux,
-et beaucoup d'officiers au-dessous de ce grade, s'étaient accommodés
-des Bourbons, que Napoléon les avait surpris désagréablement en
-revenant de l'île d'Elbe, que dès lors leur dévouement dans la lutte
-qui se préparait serait au moins douteux. Cette opinion vraie sous
-quelques rapports, était fausse en ceci que les officiers de grade
-élevé, quoique ayant vu avec regret le retour de Napoléon, étaient
-pour la plupart incapables de le trahir, du moins avant que la fortune
-l'eût trahi elle-même. Il leur en coûtait de se dévouer de nouveau à
-sa cause, mais ils sentaient qu'il y allait de leur gloire, de celle
-de la France, et ils étaient prêts à se battre avec la plus grande
-énergie, sans compter que plusieurs d'entre eux, ayant contribué à la
-révolution du 20 mars, étaient prêts à se battre non pas seulement
-avec courage mais avec passion. Néanmoins la confiance des soldats,
-fanatique en Napoléon, était nulle envers les chefs. L'idée que
-quelques-uns communiquaient avec Gand était générale. Tous ceux qui ne
-parlaient pas aussi vivement que les soldats, devenaient suspects à
-l'instant même. Les <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> bivouacs étaient devenus de vrais clubs,
-où soldats et officiers s'entretenaient de politique, et discutaient
-leurs généraux, comme dans les partis on discute les chefs politiques.
-Ce n'était pas l'ardeur de combattre, mais la subordination, l'union,
-le calme, qui devaient en souffrir. En un mot, héroïque et toute de
-flamme, cette armée manquait de cohésion; mais Napoléon formait son
-lien, et dès qu'elle le voyait, elle retrouvait en lui son unité.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa résolution de vaincre ou de mourir.</span>
-Elle frémissait de contentement à l'idée de rencontrer l'ennemi le
-lendemain même, de venger sur lui les années 1813 et 1814, et jamais,
-on peut le dire, victime plus noble, plus touchante, ne courut avec
-plus d'empressement s'immoler sur un autel qui pour elle était celui
-de la patrie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Position des armées prussienne et anglaise.</span>
-Napoléon était résolu à la satisfaire, et à la mener la nuit même au
-milieu des bivouacs des Anglais et des Prussiens. Comme il l'avait
-prévu, les deux généraux alliés, tout en se disant qu'il fallait être
-bien serrés l'un à l'autre, avaient cependant négligé le point de
-soudure entre leurs cantonnements, et n'avaient pas pris les
-précautions nécessaires pour empêcher qu'on y pénétrât. Le duc de
-Wellington, tout occupé de couvrir le royaume des Pays-Bas, Blucher de
-barrer la route des provinces rhénanes, s'étaient placés conformément
-à l'idée qui les dominait.
-<span class="sidenote" title="En marge">Composition et distribution de l'armée prussienne de Liége
-à Charleroy.</span>
-La Sambre, coulant de nous à eux, et se
-réunissant à la Meuse près de Namur, séparait leurs cantonnements.
-Blucher, avec quatre corps d'armée d'environ trente mille hommes
-chacun, formant ainsi un total de 120 mille combattants, occupait les
-bords de la Sambre et de <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> la Meuse. (Voir la carte n<sup>o</sup> 61.)
-Bulow avec le 4<sup>e</sup> corps était à Liége, Thielmann avec le 3<sup>e</sup> entre
-Dinant et Namur, Pirch avec le 2<sup>e</sup> à Namur même. Ziethen avec le
-1<sup>er</sup> corps, placé tout à fait à notre frontière, avait à Charleroy
-deux de ses divisions, et tenait ses avant-postes au delà de la
-Sambre, le long de la forêt de Beaumont qui nous cachait à sa vue. Ses
-deux autres divisions étaient en arrière de Charleroy, communiquait
-par des patrouilles avec l'armée anglaise chargée de couvrir le
-royaume des Pays-Bas.
-<span class="sidenote" title="En marge">Configuration générale des lieux.</span>
-De Namur partait une belle chaussée pavée, se
-rendant des provinces rhénanes en Belgique, et conduisant à Bruxelles
-par Sombreffe, les Quatre-Bras, Genappe, Mont-Saint-Jean, Waterloo.
-(Voir la carte n<sup>o</sup> 65.) Elle formait par conséquent la communication
-la plus importante pour les alliés, puisque c'était sur un point
-quelconque de son développement que Prussiens et Anglais devaient se
-réunir pour venir au secours les uns des autres. Aussi s'étaient-ils
-promis d'y accourir s'ils étaient menacés par cette frontière, car de
-Charleroy on n'avait que cinq ou six lieues à faire pour atteindre
-cette grande chaussée de Namur à Bruxelles. Prenait-on à gauche en
-sortant de Charleroy, on la joignait aux Quatre-Bras, et on était sur
-la route de Bruxelles: prenait-on à droite, on la joignait à
-Sombreffe, et on était sur la direction de Namur et de Liége. C'est
-par ce motif que les Prussiens avaient deux des divisions de Ziethen à
-Charleroy, les autres à Fleurus et à Sombreffe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Composition, force, et emplacement de l'armée anglaise.</span>
-Le duc de Wellington disposait de cent mille hommes, Anglais,
-Hanovriens, Hollando-Belges, <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> Brunswickois, sujets de Nassau.
-Les Anglais étaient de vieux soldats, éprouvés par vingt ans de
-guerre, et justement enorgueillis de leurs succès en Espagne. Ce qu'il
-y avait de meilleur dans l'armée britannique après les Anglais c'était
-la légion allemande, composée des débris de l'ancienne armée
-hanovrienne, recrutée avec des Allemands et fort aguerrie. Les
-Hollando-Belges, les Hanovriens proprement dits, les Brunswickois, le
-corps de Nassau, avaient été levés en 1813 et 1814, à la suite du
-soulèvement européen contre nous, les uns organisés en troupes de
-ligne, les autres en milices volontaires. Les troupes de ligne avaient
-plus de consistance que les milices, mais les unes et les autres
-étaient animées de passions vives contre la France, confiantes dans le
-chef qui les commandait, et habilement mêlées aux troupes anglaises de
-manière à participer à leur solidité. Dans cette masse les Anglais
-comptaient pour 38 mille hommes, les soldats de la légion allemande
-pour 7 à 8 mille, les Hanovriens pour 15 mille, les Hollando-Belges
-pour 25 mille, les Brunswickois pour 6 mille, les sujets de Nassau,
-naturellement fort attachés à la maison de Nassau-Orange, pour 7
-mille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résolution des généraux ennemis d'attendre l'arrivée de la
-grande colonne de l'Est.</span>
-Le duc de Wellington, ainsi qu'on l'a vu au précédent volume, s'était
-attaché à persuader à Blucher qu'il fallait attendre que la seconde
-colonne d'invasion, composée des Russes, des Autrichiens, des
-Bavarois, des Wurtembergeois, etc., laquelle arrivait par l'Est, fût
-parvenue à la même distance de Paris que la colonne qui entrait par le
-Nord, avant d'agir offensivement. Afin de tuer le temps et de
-satisfaire <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> l'ardeur des Prussiens, le duc de Wellington avait
-consenti à entreprendre quelques siéges, et des parcs d'artillerie
-avaient été préparés dans cette intention. Mais en attendant on
-n'avait pris que de médiocres précautions pour se garantir contre une
-brusque apparition des Français. Le duc de Wellington, dont la
-perspicacité était ici en défaut, n'avait songé qu'à se préserver
-d'une attaque le long de la mer, ce qui pourtant n'était guère à
-craindre, car Napoléon l'eût-il coupé d'Anvers, ne l'eût certainement
-pas coupé d'Amsterdam, et ne lui eût dès lors pas enlevé sa base
-d'opération, tandis qu'il avait grand intérêt à le séparer de Blucher,
-et à se jeter entre les Anglais et les Prussiens pour les battre les
-uns après les autres. De ce dernier danger, de beaucoup le plus réel,
-le duc de Wellington et Blucher n'avaient rien entrevu.
-<span class="sidenote" title="En marge">Précautions prises pour le cas de la subite apparition des
-Français vers Charleroy.</span>
-Seulement,
-instruits par les leçons de Napoléon à se tenir bien serrés les uns
-aux autres, ils s'étaient promis de se réunir sur la chaussée de Namur
-à Bruxelles en cas d'attaque vers Charleroy, et d'y accourir le plus
-vite possible, les uns de Bruxelles, les autres de Namur et de Liége.
-Le duc de Wellington avait fait trois parts de son armée: l'une
-formant sa droite sous le brave et excellent général Hill, s'étendait
-d'Oudenarde à Ath; l'autre sous le brillant prince d'Orange, d'Ath à
-Nivelles, pas loin de Charleroy et de la Sambre (voir la carte n<sup>o</sup>
-65); la troisième était en réserve à Bruxelles. Le duc de Wellington
-par cette distribution avait voulu se mettre en mesure de se
-concentrer, ou sur sa droite en cas d'attaque vers la mer, ou sur sa
-gauche en cas qu'il <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> fallût se porter au secours des Prussiens.
-Mais même dans cette double intention, ses corps étaient trop
-dispersés, car il fallait au moins deux ou trois jours pour qu'ils
-fussent réunis sur leur droite ou sur leur gauche. Quoi qu'il en soit,
-en cas d'une attaque vers Charleroy, contre les Anglais ou les
-Prussiens, le point de ralliement avait été fixé sur la chaussée de
-Namur à Bruxelles, et c'est pour garantir cette chaussée que le corps
-prussien de Ziethen avait été distribué comme nous venons de le dire,
-deux divisions à Charleroy sur la Sambre, deux autres en arrière entre
-Fleurus et Sombreffe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le moment de l'approche des Français complétement ignoré.</span>
-Le 14 juin au soir on ne soupçonnait rien ou presque rien aux
-quartiers généraux de Bruxelles et de Namur des desseins des Français:
-on savait seulement qu'il y avait du mouvement sur la frontière, sans
-soupçonner le but et la gravité de ce mouvement. C'était donc une
-grande et merveilleuse opération que d'avoir rassemblé ainsi à quatre
-ou cinq lieues de l'ennemi une armée de 124 mille hommes, venant de
-distances telles que Lille, Metz et Paris, sans que les deux généraux
-anglais et prussien s'en doutassent, et l'histoire de la guerre ne
-présente pas que nous sachions un phénomène de ce genre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Plan de Napoléon, et son ordre de mouvement pour la nuit du
-14 au 15.</span>
-Napoléon
-n'était pas homme à perdre le fruit de ce premier succès, en ne se
-hâtant pas assez d'en profiter. Il résolut d'entrer en action dans la
-nuit même du 14 au 15, de se porter brusquement sur Charleroy,
-d'enlever par surprise cette place probablement mal gardée, d'y
-franchir la Sambre, et de tomber tout à coup sur la chaussée de Namur
-à Bruxelles, certain que si rapprochés que fussent les Prussiens et
-les <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> Anglais, il les trouverait faiblement reliés à leur point
-de jonction, et parviendrait à s'établir entre eux avec la masse de
-ses forces. Il avait prescrit les plus minutieuses précautions pour
-que dans les bivouacs on se rendît aussi peu apparent que possible,
-qu'on se couvrît des bois, des mouvements de terrain assez fréquents
-sur cette frontière, qu'on cachât ses feux, et qu'on ne laissât passer
-ni un voyageur, ni un paysan, afin de retarder le plus qu'il se
-pourrait la nouvelle positive de notre approche. Quant à la nouvelle
-vague elle était certainement répandue, et celle-là, comme
-l'expérience le prouve, provoque rarement de la part d'un ennemi
-menacé des déterminations suffisantes.</p>
-
-<p>Napoléon donna le 14 au soir les ordres qui suivent. À trois heures du
-matin toutes nos têtes de colonnes devaient être en marche de manière
-à se trouver vers neuf ou dix heures sur la Sambre. À gauche, le
-général Reille avec le 2<sup>e</sup> corps devait se porter de Leers-Fosteau à
-Marchiennes, s'emparer du pont de Marchiennes situé à une demi-lieue
-au-dessus de Charleroy, y passer la Sambre, et se mettre en mesure
-d'exécuter les instructions ultérieures du quartier général. Le comte
-d'Erlon avec le 1<sup>er</sup> corps, partant de deux lieues en arrière de
-Solre-sur-Sambre, devait deux heures après le général Reille entrer à
-Marchiennes, et y prendre position derrière lui. Au centre, le général
-Vandamme partant des environs de Beaumont avec le 3<sup>e</sup> corps, avait
-l'ordre formel de se trouver entre neuf et dix heures du matin devant
-Charleroy. Avec lui devait marcher le général Rogniat, suivi des
-<span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> troupes du génie et des marins de la garde, afin d'enlever le
-pont et la porte de Charleroy. Le général Pajol était chargé
-d'escorter Rogniat avec la cavalerie légère de la réserve. Napoléon se
-proposait de l'accompagner à la tête de quatre escadrons de la garde,
-pour tout voir et tout diriger par lui-même. Il était prescrit au
-comte de Lobau de partir avec le 6<sup>e</sup> corps une heure après le général
-Vandamme, afin de laisser à celui-ci le temps de défiler à travers les
-bois. La garde devait s'ébranler une heure après le comte de Lobau.
-Défense était faite aux bagages de suivre les corps, et il ne leur
-était permis de se mettre en marche qu'après que toutes les troupes
-auraient défilé. À droite enfin le général Gérard, qui n'était encore
-qu'à Philippeville, devait en partir à trois heures du matin, tomber
-brusquement sur le Châtelet, à deux lieues au-dessous de Charleroy, y
-passer la Sambre, s'établir sur la rive gauche, et attendre là les
-ordres du quartier général. Ainsi, entre neuf et dix heures du matin,
-124 mille hommes allaient fondre sur tous les points de la Sambre,
-tant au-dessus qu'au-dessous de Charleroy, et il était difficile
-qu'ainsi concentrés sur un espace de deux lieues, ils ne parvinssent
-pas à percer la ligne ennemie quelque forte qu'elle pût être. (Voir la
-carte n<sup>o</sup> 65.)</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'armée s'ébranle tout entière le 15 à trois heures du
-matin, à l'exception du corps de Vandamme.</span>
-Le 15 juin à trois heures du matin, l'armée s'ébranla tout entière,
-Vandamme excepté, qui cependant aurait dû être en mouvement le
-premier. On n'était ni plus énergique, ni plus habile que le général
-Vandamme, ni surtout plus dévoué à la cause sinon de l'Empire, du
-moins de la Révolution <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> française. Il était prêt à bien servir,
-mais il ne s'était pas corrigé de ses défauts, qui étaient la violence
-et le goût extrême du bien-être. On l'avait forcé de quitter Beaumont
-pour céder la place au corps de Lobau, à la garde impériale et à
-l'Empereur. Après avoir manifesté beaucoup d'humeur il était allé
-s'établir sur la droite, et s'était logé de sa personne dans une
-maison de campagne assez difficile à découvrir. Le maréchal Soult qui
-possédait la plupart des qualités d'un chef d'état-major, sauf la
-netteté d'esprit et l'expérience de ce service, n'avait pas, comme
-Berthier, doublé et triplé l'expédition des ordres afin d'être assuré
-de leur transmission. L'unique officier envoyé à Vandamme le chercha
-longtemps, se cassa la jambe en le cherchant, et ne put remettre à un
-autre le message dont il était porteur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cause du retard de ce corps.</span>
-Vandamme ne sut donc rien, et
-resta paisiblement endormi dans ses bivouacs. Le général Rogniat étant
-parvenu à le joindre, lui témoigna son étonnement de le trouver
-immobile, et le prévint qu'il fallait se porter immédiatement sur
-Charleroy. Vandamme assez mécontent du ton du général Rogniat, lui
-répondit durement qu'on ne lui avait adressé aucune instruction du
-quartier général, et que ce n'était pas d'un subalterne qu'il avait à
-recevoir des ordres. Toutefois malgré cette réponse, Vandamme se mit
-en devoir de marcher. Mais il fallait du temps pour éveiller, réunir,
-et mettre en mouvement 17 mille hommes, et ce ne fut qu'entre cinq et
-six heures du matin que le 3<sup>e</sup> corps put s'acheminer vers Charleroy.
-Ayant à défiler par de petits chemins, à travers des bois épais, des
-villages étroits et longs, Vandamme ne <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> pouvait avancer bien
-rapidement, et son retard de trois heures ralentit d'autant le corps
-de Lobau et la garde qui devaient suivre la même route. Heureusement
-le général Rogniat n'attendit point l'infanterie, et se trouvant assez
-fort avec la cavalerie légère de Pajol, il s'élança sans hésiter sur
-Charleroy. Napoléon, impatienté de rencontrer tant de troupes
-attardées sur cette route, prit les devants avec les quatre escadrons
-de la garde qui l'accompagnaient, et courut vers Charleroy de toute la
-vitesse de ses chevaux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Malgré le retard de Vandamme, Charleroy est enlevé.</span>
-Pendant ce temps Pajol battant la campagne avec ses escadrons, refoula
-les avant-postes prussiens après leur avoir fait deux à trois cents
-prisonniers. Rogniat qui le suivait avec quelques compagnies du génie
-et les marins de la garde, se jeta brusquement sur le pont de
-Charleroy, s'en saisit avant que l'ennemi pût le détruire, fit sauter
-avec des pétards les portes de la ville, y pénétra, et fraya ainsi la
-route à Pajol. Celui-ci traversa Charleroy au galop, et se mit à la
-poursuite des Prussiens qui se repliaient en toute hâte.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite des Prussiens vers les Quatre-Bras et Fleurus.</span>
-À quelques centaines de toises de Charleroy la route se bifurquait.
-Par la gauche elle allait joindre aux Quatre-Bras, par la droite elle
-allait joindre à Sombreffe, la grande chaussée de Namur à Bruxelles,
-ont nous avons déjà parlé. (Voir la carte n<sup>o</sup> 65.) Les Prussiens,
-voulant conserver cette chaussée par laquelle Blucher et Wellington
-pouvaient se réunir, firent leur retraite sur les deux embranchements
-qui venaient y aboutir, celui de Bruxelles et celui de Namur, mais en
-plus grand nombre sur ce dernier. <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> Pajol lança le colonel Clary
-avec le 1<sup>er</sup> de hussards sur la route de Bruxelles, et avec le reste
-de sa cavalerie se dirigea sur la route de Namur, suivi de près par
-les dragons d'Exelmans.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mouvement des corps de Reille, d'Erlon et Gérard.</span>
-Tandis que ces événements se passaient sur la route de Beaumont à
-Charleroy, le général Reille avec le 2<sup>e</sup> corps, parti de Leers-Fosteau
-à trois heures du matin, avait rencontré les Prussiens à l'entrée du
-bois de Montigny-le-Tilleul, les avait culbutés, et leur avait fait
-trois à quatre cents prisonniers. Il s'était immédiatement porté sur
-Marchiennes, en avait surpris le pont, et avait franchi la Sambre vers
-onze heures du matin. Il s'était ensuite avancé jusqu'à Jumel et
-Gosselies, dans la direction de Bruxelles, et s'y était arrêté pour
-laisser respirer ses troupes, et y attendre les ordres du quartier
-général. Le comte d'Erlon partant de plus loin avec le 1<sup>er</sup> corps,
-n'avait pas encore atteint la Sambre. Sur la droite, le général Gérard
-ayant été retenu par l'une de ses divisions, n'avait quitté
-Philippeville qu'assez tard, et soit par cette raison, soit par celle
-de la distance à parcourir, ne devait arriver au pont du Châtelet avec
-le 4<sup>e</sup> corps que fort avant dans la journée. Mais ces divers retards
-étaient sans importance, la Sambre étant franchie sur deux points,
-Marchiennes et Charleroy, et Napoléon pouvant en quelques heures
-porter 60 mille hommes entre les Anglais et les Prussiens, de manière
-à rendre leur réunion impossible.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Napoléon à Charleroy; dispositions qu'il ordonne
-pour s'interposer entre les Anglais et les Prussiens.</span>
-Napoléon suivant de près les généraux Rogniat et Pajol, avait traversé
-Charleroy entre onze heures et midi, ne s'y était point arrêté, et
-avait rejoint au <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> plus vite sa cavalerie légère. Il s'était
-porté au point où la route de Charleroy se bifurquant, jette un
-embranchement sur Bruxelles, un autre sur Namur. Craignant que le
-colonel Clary ne fût pas suffisant avec son régiment de hussards pour
-tenir tête aux postes ennemis qui avaient pris la direction de
-Bruxelles, il prescrivit au général Lefebvre-Desnoëttes, commandant la
-cavalerie légère de la garde, d'appuyer le colonel Clary avec sa
-division, forte de 2,500 cavaliers, et au général Duhesme, commandant
-l'infanterie de la jeune garde, d'en détacher un régiment dès qu'elle
-arriverait, afin d'appuyer Clary et Lefebvre-Desnoëttes. Il expédia en
-même temps l'ordre à sa gauche, composée des généraux Reille et
-d'Erlon, de hâter le pas, et de gagner Gosselies, pour accumuler ainsi
-de grandes forces dans la direction de Bruxelles, par laquelle
-devaient se présenter les Anglais. Le général Reille, comme on vient
-de le voir, ayant passé la Sambre à Marchiennes, était en marche sur
-Jumel et Gosselies, et pouvait déjà réunir sur ce point si essentiel
-23 mille hommes d'infanterie.</p>
-
-<p>Ces précautions prises sur la route de Bruxelles, Napoléon se
-transporta sur la route de Namur où il devait avoir affaire aux
-Prussiens, et où l'on pouvait les supposer déjà très-nombreux, leur
-quartier général étant à Namur, c'est-à-dire à sept ou huit lieues,
-tandis que le quartier général anglais, établi à Bruxelles, se
-trouvait à quatorze.</p>
-
-<p>Des deux divisions du corps prussien de Ziethen qui occupaient
-Charleroy, l'une, la division Steinmetz, s'était retirée sur la route
-de Bruxelles, l'autre, <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> la division Pirch II<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>, sur la route
-de Namur passant par Fleurus et Sombreffe. Celle-ci s'était arrêtée au
-village de Gilly, qu'on rencontre à une lieue de Charleroy sur le
-chemin de Fleurus. Pajol l'avait suivie avec la cavalerie légère,
-Exelmans avec les dragons, et Grouchy lui-même commandant en chef la
-réserve de cavalerie, était venu prendre le commandement des troupes
-réunies à cette avant-garde.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le corps de Ziethen s'arrête à Gilly pour couvrir la route
-de Namur par Fleurus.</span>
-Le général Ziethen avait ordre en cas
-d'attaque de disputer le terrain, de manière à ralentir notre marche,
-mais non pas de manière à s'engager sérieusement. Voyant six mille
-chevaux à sa poursuite, il avait évacué le village de Gilly, et
-s'était établi derrière un gros ruisseau qui venant de l'abbaye de
-Soleilmont va tomber dans la Sambre près du Châtelet. Placé sous ses
-ordres, le général Pirch II avait barré le pont de ce ruisseau,
-disposé deux bataillons en arrière du pont, et plusieurs autres à
-gauche et à droite de la route, dans les bois de Trichehève et de
-Soleilmont. Il résolut d'attendre les Français dans cette position,
-qui lui permettait de leur opposer une assez longue résistance. De son
-côté le maréchal Grouchy quoique ayant sous la main les deux divisions
-Pajol et Exelmans, crut devoir s'arrêter, car des troupes à cheval ne
-suffisaient pas pour forcer l'obstacle qu'il avait devant lui, et il
-se serait exposé à perdre beaucoup d'hommes sans obtenir aucun
-résultat.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Le plan de Napoléon est en voie de pleine
-réussite.</span>
-C'est dans cette situation que Napoléon trouva les choses en arrivant
-à Gilly. Il prit bientôt son parti avec cette sûreté de jugement qui
-ne l'abandonnait jamais à la guerre. On avait devant soi une chaîne de
-coteaux boisés, dont le ruisseau de Soleilmont baignait le pied. Au
-revers s'étendait la plaine de Fleurus, déjà célèbre par la bataille
-qu'y avaient livrée les généraux Jourdan et Kléber, et dans laquelle
-une rencontre avec les Prussiens était très-vraisemblable, puisque la
-grande chaussée de Namur à Bruxelles la traversait tout entière.
-Napoléon, qui désirait fort cette rencontre afin de battre les
-Prussiens avant les Anglais, voulait s'assurer l'entrée de la plaine
-de Fleurus, mais ne songeait nullement à occuper la plaine elle-même,
-car il en aurait éloigné les Prussiens, ce qui aurait fait échouer ses
-desseins. Jusqu'ici en effet tout se passait comme il l'avait prévu et
-souhaité.
-<span class="sidenote" title="En marge">D'après ce plan, Napoléon devait d'abord se jeter sur les
-Prussiens, en barrant la route des Quatre-Bras, par laquelle les
-Anglais pouvaient se présenter.</span>
-Il avait pensé que les Anglais et les Prussiens, quelque
-intérêt qu'ils eussent à se tenir fortement unis, laisseraient entre
-eux un espace moins fortement occupé, sur lequel en appuyant avec
-toute la force de son armée concentrée il pourrait pénétrer
-victorieusement. Ce calcul profond se trouvait vérifié. La Sambre, si
-heureusement enlevée à l'ennemi, laissait apercevoir le vide qui
-séparait les Anglais des Prussiens. Il était aisé de reconnaître qu'on
-avait les Anglais sur sa gauche dans la direction de Bruxelles, leurs
-avant-postes à cinq ou six lieues, leur corps de bataille à douze ou
-quatorze, et les Prussiens sur sa droite, dans la direction de Namur,
-leurs avant-postes à une ou deux lieues, leur corps de bataille
-<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> à cinq ou six. Le but qu'on avait en cherchant à se placer
-entre eux étant de les rencontrer séparément, il fallait faire deux
-choses, se jeter tout de suite sur l'une des deux armées, et pendant
-qu'on se battrait avec elle, opposer à la marche de l'autre un
-obstacle qui ne lui permît pas de venir au secours de l'armée
-attaquée. Ces deux objets étaient de toute évidence: mais sur laquelle
-des deux armées fallait-il se jeter d'abord? Évidemment encore sur
-l'armée prussienne, premièrement parce qu'elle était la plus
-rapprochée, et secondement parce que si nous l'avions laissée sur
-notre droite, elle se serait portée sur nos derrières, et nous aurait
-pris à revers, pendant que nous aurions été occupés à lutter avec les
-Anglais. De plus, par l'humeur entreprenante de son chef, il était
-probable qu'elle serait impatiente de combattre, et profiterait de la
-proximité pour se mesurer avec nous, tandis que les Anglais à cause de
-la distance, à cause de leur lenteur naturelle, nous laisseraient le
-temps d'accabler leurs alliés avant de les secourir. Mais de cette
-nécessité de choisir les Prussiens pour nos premiers adversaires, il
-résultait forcément qu'au lieu de les empêcher d'arriver dans la
-plaine de Fleurus, il fallait plutôt leur en faciliter les moyens, car
-autrement ils auraient exécuté un grand mouvement rétrograde, et
-seraient allés par Wavre rejoindre les Anglais derrière Bruxelles. Or
-si les deux armées alliées allaient opérer leur jonction au delà de
-Bruxelles, le plan de Napoléon se trouvait déjoué, et sa position
-devenait des plus dangereuses, car il ne pouvait trop s'enfoncer en
-Belgique, ayant bientôt <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> à revenir sur ses pas pour faire face
-à la colonne envahissante de l'Est, et il ne pouvait combattre 220
-mille hommes avec 120 qu'à la condition de les combattre séparément.
-S'il les trouvait réunis, il était contraint de repasser la frontière
-après un plan de campagne manqué, et l'ascendant de sa supériorité
-man&oelig;uvrière perdu. Il ne fallait donc pas pousser plus loin que
-Fleurus dans la direction de Namur, tandis qu'au contraire dans la
-direction de Bruxelles il était indispensable d'occuper la position
-qui empêcherait les Anglais d'arriver sur le champ de bataille où nous
-combattrions les Prussiens.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les Prussiens s'arrêtent un peu au delà de Gilly, derrière
-le ruisseau de Soleilmont.</span>
-Le corps de Ziethen s'étant établi, comme nous venons de le dire,
-derrière le pont de Soleilmont et dans les bois à gauche et à droite
-de la route, il fallait nécessairement le déloger pour être maîtres du
-débouché de la plaine de Fleurus, et ne pas faire un pas au delà.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ordonne de les déloger, et se porte un instant sur
-la route des Quatre-Bras, pour prescrire les précautions nécessaires
-de ce côté.</span>
-Napoléon ordonna donc à Grouchy de forcer le ruisseau dès qu'il aurait
-de l'infanterie, de fouiller ensuite les bois, et de pousser ses
-reconnaissances seulement jusqu'à Fleurus. Ces ordres donnés, il
-rebroussa chemin au galop pour veiller de nouveau à ce qui pouvait
-survenir du côté de Bruxelles. Il fit dire à Vandamme qui n'avait pu
-atteindre Charleroy qu'à midi, et avait mis deux heures à traverser
-les rues étroites de cette ville, de se hâter, d'abord pour laisser le
-passage libre à Lobau et à la garde, et ensuite pour aller appuyer
-Grouchy. On était au 15 juin: la chaleur était étouffante, les troupes
-avaient déjà fait les unes cinq lieues, les autres six ou sept; mais
-leur ardeur n'était pas diminuée, et elles marchaient <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> avec
-empressement dans toutes les directions qui leur étaient indiquées.
-Après avoir pressé la marche de Vandamme, Napoléon dépassant le point
-où la route de Charleroy se bifurque, se porta un peu en avant sur
-l'embranchement de Bruxelles.
-<span class="sidenote" title="En marge">Importance capitale du point des Quatre-Bras.</span>
-Cet embranchement, avons-nous dit,
-rencontrait aux Quatre-Bras la grande chaussée de Namur à Bruxelles,
-formant la communication entre les deux armées alliées. La possession
-des Quatre-Bras était donc de la plus extrême importance, car c'était
-tout à la fois le point par lequel l'armée anglaise pouvait se relier
-aux Prussiens, et celui par lequel elle pouvait opérer sa propre
-concentration. On a vu en effet que le duc de Wellington ayant établi
-sa réserve à Bruxelles, avait rangé en avant et en un demi-cercle le
-gros de son armée, qu'ainsi le général Hill s'étendait d'Oudenarde à
-Ath, le prince d'Orange d'Ath à Nivelles. Nivelles était par
-conséquent le point par lequel les Anglais pouvaient réunir leur
-droite à leur gauche: en outre, de Nivelles même une route pavée les
-conduisait par un trajet fort court aux Quatre-Bras, où ils devaient
-trouver leur réserve arrivant de Bruxelles, de façon que les
-Quatre-Bras, ainsi nommés à cause des routes qui s'y croisent, étaient
-à la fois le point de ralliement des Anglais avec les Prussiens, et
-celui des Anglais entre eux. Aucun point de ce vaste théâtre
-d'opérations n'avait donc une égale importance. Or le prix qu'il avait
-pour les alliés il l'avait naturellement pour nous, et Napoléon devait
-tenir comme à la condition essentielle de son plan de campagne que les
-Quatre-Bras fussent invinciblement occupés, pour <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> que les
-Anglais ne pussent, à moins de détours longs et difficiles, ni se
-réunir entre eux, ni se réunir aux Prussiens. C'est par ce motif que
-Napoléon, à peine Charleroy enlevé, avait lancé dans la direction des
-Quatre-Bras, d'abord le colonel Clary avec un régiment de hussards,
-puis Lefebvre-Desnoëttes avec la cavalerie légère de la garde, puis un
-des régiments d'infanterie de la jeune garde, et enfin les corps de
-Reille et d'Erlon, forts de plus de 40 mille hommes d'infanterie et de
-3 mille chevaux, tout cela pour contenir les Anglais, pendant qu'il
-combattrait les Prussiens avec quatre-vingt mille hommes. Tandis qu'il
-était de sa personne un peu en avant du point de bifurcation, pressant
-tant qu'il pouvait la marche des troupes, il aperçut le maréchal Ney
-qui arrivait en toute hâte suivi d'un seul aide de camp, le colonel
-Heymès. Napoléon, comme on doit s'en souvenir, lui avait donné après
-le 20 mars une mission sur la frontière, pour diminuer l'embarras de
-sa position en l'éloignant de Paris, et cette mission terminée l'avait
-laissé dans ses terres, d'où le maréchal n'était revenu que pour la
-cérémonie du Champ de Mai. Napoléon même, comme on doit encore s'en
-souvenir, lui en avait témoigné quelque humeur le jour de la
-cérémonie. Tenant cependant à se servir de la grande énergie du
-maréchal, il lui avait fait dire en quittant Paris de venir le joindre
-au plus vite s'il voulait assister à la première bataille.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon rencontre Ney, qui arrivait de Paris, et lui donne
-le commandement de sa gauche, en lui prescrivant d'occuper les
-Quatre-Bras.</span>
-Ney averti
-si tard n'avait eu que le temps de prendre avec lui son aide de camp
-Heymès, et était parti pour Maubeuge sans équipage de guerre. N'ayant
-pas même de chevaux, <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> il avait été réduit à emprunter ceux du
-maréchal Mortier, resté malade à Maubeuge. Il arrivait donc ne sachant
-rien de l'état des choses, ne connaissant ni le rôle qui lui était
-réservé, ni les troupes qu'il allait commander, livré à cette
-agitation fébrile qui suit le mécontentement de soi et des autres,
-n'ayant pas dès lors tout le calme d'esprit désirable dans les
-situations difficiles, bien que sa prodigieuse énergie n'eût jamais
-été plus grande qu'en ce moment. Napoléon, après avoir souhaité la
-bienvenue au maréchal, lui dit qu'il lui confiait la gauche de
-l'armée, composée du 2<sup>e</sup> et du 1<sup>er</sup> corps (généraux Reille et
-d'Erlon), des divisions de cavalerie attachées à ces corps, de la
-cavalerie légère de la garde qu'il lui prêtait pour la journée, avec
-recommandation de la ménager, le tout comprenant au moins 45 mille
-hommes de toutes armes. Napoléon ajouta qu'il fallait avec ces forces,
-transportées actuellement au delà de la Sambre, et rendues en partie à
-Gosselies, pousser vivement l'ennemi l'épée dans les reins, et
-s'établir aux Quatre-Bras, clef de toute la position.&mdash;Connaissez-vous
-les Quatre-Bras? dit Napoléon au maréchal.&mdash;Comment, répondit Ney, ne
-les connaîtrais-je pas? j'ai fait la guerre ici dans ma jeunesse, et
-je me souviens que c'est le n&oelig;ud de tous les chemins.&mdash;Partez donc,
-lui répliqua Napoléon, et emparez-vous de ce poste, par lequel les
-Anglais peuvent se rejoindre aux Prussiens. Éclairez-vous par un
-détachement vers Fleurus<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.&mdash;Ney partit plein d'ardeur, et en
-apparence <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> disposé à ne pas perdre de temps. Il était environ
-quatre heures et demie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se reporte vers Gilly, et ordonne l'attaque
-immédiate du poste occupé par les Prussiens.</span>
-Napoléon, après avoir expédié le maréchal Ney sur les Quatre-Bras, se
-reporta vers Gilly, où il avait laissé Grouchy, Pajol, Exelmans,
-attendant l'infanterie de Vandamme pour attaquer l'arrière-garde des
-Prussiens. Il n'avait, comme nous l'avons dit, d'autre intérêt de ce
-côté que d'occuper le débouché de la plaine de Fleurus, afin de
-pouvoir y livrer bataille aux Prussiens le lendemain, et il se serait
-bien gardé de les pousser au delà, car en leur ôtant le jour même la
-grande chaussée de Namur à Bruxelles, il les eût forcés d'aller
-chercher derrière Bruxelles le point de ralliement avec les Anglais,
-ce qui aurait ruiné tous ses desseins. Il n'avait donc aucune autre
-intention que celle de passer le ruisseau de Soleilmont, et d'occuper
-le revers des coteaux boisés qui enceignent la plaine de Fleurus.
-Vandamme était enfin arrivé avec son infanterie, et il était venu se
-ranger derrière la cavalerie de Grouchy. Mais ni lui, ni Grouchy, ni
-Pajol, ni Exelmans, ne voulaient attaquer avant que Napoléon fût
-présent. Ils étaient disposés à croire que l'armée prussienne se
-trouvait tout entière derrière le ruisseau de Soleilmont.
-Effectivement on aurait pu le supposer à en juger d'après les simples
-apparences. Le général Pirch II, renforcé par quelques bataillons de
-la division Jagow, avait rempli de troupes les bois à droite et à
-gauche de la route, barré le pont, <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> et derrière le pont rangé
-plusieurs bataillons en colonnes serrées. Dans l'impossibilité de voir
-à travers l'épaisseur des bois et au delà de la chaîne des coteaux, on
-avait le champ libre pour toutes les suppositions, et l'imagination,
-qui joue un grand rôle à la guerre, pouvait se figurer l'armée
-prussienne réunie tout entière derrière ce rideau. Mais la puissante
-raison de Napoléon, plus puissante encore que son imagination, lui
-montrait dans tout ce qu'il avait sous les yeux un ennemi surpris, qui
-n'avait pas eu le temps de concentrer ses forces. Le lendemain il en
-devait être autrement, mais pour le moment Napoléon était convaincu de
-n'avoir qu'une ou deux divisions devant lui, et il regardait comme
-l'affaire d'un coup de main de les déloger du poste qu'elles
-occupaient. Il ordonna donc d'attaquer immédiatement les Prussiens et
-de leur enlever la position qu'ils montraient l'intention de défendre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Combat dit de Gilly, livré au bord du ruisseau de
-Soleilmont.</span>
-Le ruisseau qui nous séparait d'eux venant de l'abbaye de Soleilmont
-qu'on apercevait à notre gauche, passait devant nous sous un
-très-petit pont, et allait vers notre droite se perdre dans la Sambre,
-près du Châtelet. Le maréchal Grouchy dirigea vers la droite les
-dragons d'Exelmans, et leur ordonna de franchir le ruisseau à gué,
-afin de tourner la position de l'ennemi. En même temps trois colonnes
-d'infanterie, une de jeune garde, et deux du corps de Vandamme,
-s'ébranlèrent pour enlever le pont. Les Prussiens menacés d'une double
-attaque de front et de flanc, se hâtèrent de battre en retraite, leurs
-instructions portant qu'il fallait ralentir les Français en évitant
-tout engagement <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> sérieux avec eux. On franchit donc le ruisseau
-presque sans difficulté, mais Napoléon vit alors avec dépit
-l'infanterie prussienne prête à lui échapper. Dans son impatience de
-l'atteindre, il jeta sur elle les quatre escadrons de la garde
-actuellement de service auprès de lui.
-<span class="sidenote" title="En marge">Défaite des Prussiens, et mort du général français Letort.</span>
-Le général Letort s'élança sur
-les Prussiens à la tête de ces quatre escadrons, les joignit au moment
-où ils se formaient en carrés dans une éclaircie du bois, enfonça l'un
-de ces carrés, le sabra presque en entier, et se jeta sur un second
-qu'il rompit également. Courant sur un troisième, il tomba
-malheureusement sous les balles ennemies. Les Prussiens laissèrent
-dans nos mains quelques centaines de morts et de blessés, plus trois
-ou quatre cents prisonniers, mais nous payâmes cher cet avantage par
-la perte du général Letort. C'était l'un de nos officiers de cavalerie
-les plus intelligents, les plus braves et les plus entraînants.
-Napoléon lui accorda de justes regrets, et lui a consacré à
-Sainte-Hélène quelques lignes faites pour l'immortaliser.</p>
-
-<p>Les dragons d'Exelmans achevant le détour qu'ils étaient chargés
-d'exécuter sur notre droite, menèrent battant les Prussiens de Pirch
-et de Jagow, et ne s'arrêtèrent qu'à la lisière des bois. Une
-avant-garde s'avança seulement jusqu'à Fleurus<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</p>
-
-<p>Ce résultat obtenu, Napoléon rentra à Charleroy pour avoir des
-nouvelles de ce qui se passait à son <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> aile gauche et sur ses
-derrières. Il n'avait pas entendu le canon de Ney, et il en était
-surpris. Il sut bientôt le motif de cette inaction.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Événements aux Quatre-Bras.</span>
-Ney en le quittant avait rencontré aux environs de Gosselies le
-général Reille avec les quatre divisions du 2<sup>e</sup> corps, lesquelles
-après avoir passé la Sambre à Marchiennes, n'avaient cessé de marcher
-dans la direction des Quatre-Bras. Ces quatre divisions comptant plus
-de 20 mille hommes d'infanterie, et s'étendant sur un espace d'une
-lieue, étaient précédées par la cavalerie légère de Piré attachée au
-2<sup>e</sup> corps, et par celle de Lefebvre-Desnoëttes détachée de la garde
-impériale. Ces deux divisions de cavalerie comprenaient ensemble 4,500
-chevaux. Ney avait donc en ce moment plus de vingt-cinq mille hommes
-sous la main. À leur aspect la division de Steinmetz, craignant d'être
-coupée de l'armée prussienne si elle persistait à couvrir la route de
-Bruxelles, regagna par un détour la route de Namur, et découvrit ainsi
-les Quatre-Bras.
-<span class="sidenote" title="En marge">Forces dont Ney disposait aux Quatre-Bras le 15 au soir.</span>
-Ney à qui Napoléon avait recommandé de s'éclairer
-vers Fleurus, détacha la division Girard pour observer la division
-Steinmetz, et ensuite prenant la division Bachelu d'environ 4,500
-hommes d'infanterie, avec les 4,500 chevaux de Piré et de
-Lefebvre-Desnoëttes, se porta en avant à la tête de ces 9 mille
-hommes. Laissant derrière lui les divisions d'infanterie Foy et Jérôme
-fortes d'environ 12 mille hommes, et de plus les 20 mille hommes de
-d'Erlon, il n'avait certes rien à craindre. De Gosselies aux
-Quatre-Bras il y a environ trois lieues métriques, qu'on peut
-franchir en moins de deux heures et demie si on a <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> quelque
-hâte d'arriver. Les soldats de Reille avaient déjà fait, il est vrai,
-sept lieues métriques, mais partis à trois heures du matin ils avaient
-eu quatorze heures pour exécuter ce trajet, et s'étaient reposés plus
-d'une fois. Ils pouvaient par conséquent ajouter trois lieues aux
-fatigues de la journée, sans qu'il y eût abus de leurs forces. Ney
-avait donc le moyen de tenir la parole donnée à Napoléon, et de
-s'emparer des Quatre-Bras, mais tout à coup, pendant qu'il était en
-marche, il entendit le canon de Vandamme, qui retentissait le long du
-ruisseau de Soleilmont vers six heures, et conçut de vives
-inquiétudes. Il craignit que Napoléon n'eût sur les bras toute l'armée
-prussienne, et si Napoléon l'avait sur les bras, il devait l'avoir à
-dos. Il commença donc à hésiter, et à délibérer sans agir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ney en entendant le canon de Vandamme, craint d'avoir
-l'armée prussienne à dos, tandis qu'il a sur son front tout ou partie
-de l'armée anglaise, et il s'arrête à Frasnes.</span>
-Aux inquiétudes que lui inspira le canon qu'il venait d'entendre,
-vinrent bientôt s'en ajouter d'autres. En approchant de Frasnes qui
-n'est pas loin des Quatre-Bras, il aperçut une masse d'infanterie
-qu'il supposa anglaise, bien qu'elle n'en portât pas l'uniforme, mais
-qu'il jugea telle parce qu'elle venait du côté des Anglais. Il
-raisonna comme raisonnaient tout à l'heure à Gilly Vandamme, Grouchy,
-Pajol, Exelmans, qui croyaient avoir affaire à l'armée prussienne tout
-entière, et il se dit qu'il pourrait bien avoir devant lui
-l'avant-garde de lord Wellington, laquelle disparaissant comme un
-rideau subitement replié, découvrirait bientôt l'armée anglaise
-elle-même. Ney, malgré sa bravoure, devenu très-hésitant, comme la
-plupart de nos généraux, fut atteint de la double crainte de ce qu'il
-pouvait avoir sur <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> son front et sur ses derrières. Il s'arrêta
-devant la route ouverte des Quatre-Bras, c'est-à-dire devant la
-fortune de la France, qui était là, et qu'il eût, en étendant la main,
-infailliblement saisie!</p>
-
-<p>Qu'avait-il en ce moment devant lui? Exactement ce qu'il voyait, et
-rien de plus. En effet le duc de Wellington resté à Bruxelles, et
-n'ayant recueilli le matin que des avis vagues, n'avait encore rien
-ordonné. Mais le prince de Saxe-Weimar, appartenant à la division
-Perponcher, l'une de celles qui composaient le corps du prince
-d'Orange, avait suppléé aux instructions qu'il n'avait pas reçues, et
-par une inspiration de simple bon sens s'était porté de Nivelles aux
-Quatre-Bras, avec quatre mille soldats de Nassau.
-<span class="sidenote" title="En marge">Déplorable erreur de Ney, et nullité des forces qu'il avait
-devant lui.</span>
-Le maréchal Ney
-s'était donc arrêté devant quatre mille hommes d'infanterie médiocre,
-tandis qu'il en avait 4,500 d'infanterie excellente, sans compter
-4,500 de cavalerie, de la première qualité. Assurément s'il avait fait
-un pas de plus, il eût balayé le détachement ennemi en un clin
-d'&oelig;il.</p>
-
-<p>À la vérité Ney pouvait craindre d'avoir affaire à plus de quatre
-mille hommes, mais il allait en réunir vingt mille par l'arrivée des
-autres divisions du général Reille, et il fallait bien mal calculer
-pour croire que l'armée anglaise, surprise à dix ou onze heures du
-matin, eût déjà reçu de Bruxelles des ordres de concentration, et, si
-elle les avait reçus, les eût déjà exécutés. En tout cas avec 4,500
-chevaux, comment ne pas s'assurer de ce qu'on avait devant soi? Une
-charge de cavalerie, dût-elle être ramenée, aurait suffi pour
-éclaircir le mystère. Ney, qui le lendemain et le surlendemain fut
-encore une fois le <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> plus héroïque des hommes, n'était plus cet
-audacieux général qui à Iéna, à Eylau, nous avait engagés dans des
-batailles sanglantes pour s'être trop témérairement avancé. Il n'est
-pas rare, hélas! qu'on devienne timide pour avoir été jadis trop
-hardi. Ney ne poussa donc pas au delà de Frasnes, situé à une lieue
-des Quatre-Bras, y laissa la division Bachelu avec la cavalerie Piré
-et Lefebvre-Desnoëttes, et revint à Charleroy pour y faire connaître à
-l'Empereur ce qui s'était passé.</p>
-
-<p>Napoléon qui était monté à cheval à trois heures du matin et n'en
-était descendu qu'à neuf heures du soir, qui par conséquent y était
-resté dix-huit heures (bien que cet exercice lui fût rendu pénible par
-une indisposition dont il souffrait en ce moment), avait enfin pris
-quelques minutes de repos, et jeté sur un lit, écoutait des rapports,
-expédiait des ordres. Debout de nouveau à minuit, il reçut Ney qui
-vint lui raconter ce qu'il avait fait, et lui exposer les motifs de
-ses hésitations. Napoléon s'emportait quelquefois, quand tout allait
-bien, mais il était d'une douceur parfaite dans les situations
-délicates et graves, ne voulant pas lui-même agiter les hommes que les
-circonstances agitaient déjà suffisamment. Il n'adressa donc pas de
-reproches au maréchal, bien que l'inexécution des ordres qu'il lui
-avait donnés fût infiniment regrettable<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Jusqu'ici <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span>
-d'ailleurs, tout était facile à réparer, et dans son ensemble la
-journée avait suffisamment réussi. Napoléon amenant de cent lieues de
-distance les 124 mille hommes qui composaient son armée, était parvenu
-à surprendre les Prussiens et les Anglais, et à prendre position entre
-eux de manière à les forcer de combattre séparément. Ce résultat
-était <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> incontestable, car il avait sur sa droite, et tout près
-de lui, les Prussiens dans la direction de Namur, et sur sa gauche,
-mais beaucoup plus loin, les Anglais dans la direction de Bruxelles.
-Il était donc assuré, après que ses troupes auraient eu la nuit pour
-se reposer, d'avoir le lendemain une rencontre avec les Prussiens,
-bien avant que les Anglais pussent venir à leur aide, et de combattre
-ainsi chaque armée l'une après l'autre. Il eût mieux valu sans doute
-que Ney eût déjà occupé les Quatre-Bras, <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> pour mettre les
-Anglais dans l'impossibilité absolue de secourir les Prussiens, mais
-ce qui ne s'était pas fait le soir du 15, pouvait se faire le matin du
-16, pendant que Napoléon serait aux prises avec les Prussiens, et
-s'achever même assez tôt pour que Ney pût l'aider de quelques
-détachements, surtout Napoléon et Ney devant être adossés l'un à
-l'autre pendant qu'ils combattraient chacun de son côté. On peut par
-conséquent affirmer que tout avait réussi, puisque malgré les
-hésitations de Ney, nous <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> étions en masse entre les Prussiens
-et les Anglais, les Prussiens surpris dans un état de
-demi-concentration, les Anglais dans un état de dispersion complète.
-En tout cas s'il manquait quelque chose à la journée, c'était la faute
-de Ney, car de cinq à huit heures il aurait eu le temps d'occuper les
-Quatre-Bras avec les 20 mille hommes de Reille que les 20 mille de
-d'Erlon allaient appuyer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon passe une partie de la nuit avec le maréchal Ney,
-et ne lui adresse pas de reproches pour une faute aisément réparable,
-car il était temps encore le lendemain matin 16 d'occuper les
-Quatre-Bras.</span>
-Du reste Napoléon content du résultat total,
-sans chercher des torts où il n'y avait pas grand intérêt à en
-trouver, <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> traita le maréchal amicalement, le renvoya à
-Gosselies vers deux heures du matin, s'appliquant toujours à lui faire
-sentir l'importance des Quatre-Bras, et lui promettant des ordres
-précis dès qu'il aurait reçu et comparé les rapports de ses
-lieutenants. Il se jeta ensuite sur un lit pour prendre deux ou trois
-heures de repos, pendant que ses troupes en prenaient sept ou huit qui
-leur étaient indispensables après le trajet qu'elles avaient exécuté
-dans la journée, et avant les combats qu'elles allaient livrer le
-lendemain.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Distribution de l'armée française dans les deux
-directions de Fleurus et des Quatre-Bras.</span>
-En ce moment l'armée française était répartie ainsi qu'il suit (voir
-la carte n<sup>o</sup> 65): sur la droite Grouchy avec la cavalerie légère de
-Pajol et les dragons d'Exelmans, passait la nuit dans les bois de
-Lambusart, ayant une simple avant-garde à Fleurus; Vandamme
-bivouaquait un peu en arrière, mais en avant de Gilly, après avoir
-exécuté un trajet de sept à huit lieues par une forte chaleur. À
-l'extrême droite Gérard avec le 4<sup>e</sup> corps s'était emparé du pont du
-Châtelet, mais n'y était arrivé que fort tard, ayant eu à attendre
-l'une de ses divisions à Philippeville, et de Philippeville au
-Châtelet ayant eu à <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> franchir une distance de sept lieues. Il
-se trouvait sur la Sambre, moitié de son corps au delà, moitié en
-deçà.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La garde à cheval, le corps de Lobau, la réserve de
-cavalerie, le grand parc, n'avaient pas encore passé la Sambre le 15
-au soir.</span>
-Au centre la garde à pied avait traversé la Sambre, mais la garde à
-cheval, la grosse cavalerie de la réserve, le 6<sup>e</sup> corps (celui du
-comte de Lobau), la réserve d'artillerie, le grand parc, les bagages,
-n'avaient point eu le temps de traverser les ponts de Charleroy
-encombrés d'hommes, de chevaux et de canons. C'était beaucoup
-néanmoins qu'ils eussent déjà fait les uns six lieues, les autres
-sept, malgré la chaleur, avec un immense matériel, et à travers
-d'étroits défilés. Il leur suffisait au surplus de deux ou trois
-heures le lendemain pour avoir franchi la Sambre. À gauche, sur la
-route de Bruxelles, le maréchal Ney avait à Frasnes la division
-d'infanterie Bachelu, la cavalerie de Piré et de Lefebvre-Desnoëttes,
-en arrière, de Mellet à Gosselies, le reste du 2<sup>e</sup> corps, dont une
-division, celle de Girard, avait été portée à Wagnelée, et enfin entre
-Gosselies et Marchiennes, le comte d'Erlon avec le 1<sup>er</sup> corps tout
-entier. Ce dernier s'étant mis au repos de bonne heure, pouvait entrer
-en action le lendemain de grand matin. Dans cette position Napoléon
-ayant à droite Grouchy, Pajol, Exelmans, Vandamme, Gérard, qui
-comptaient environ 38 mille hommes, à gauche, Ney, Reille, d'Erlon,
-Lefebvre-Desnoëttes, qui en comptaient 45 mille, au centre la garde,
-Lobau, la grosse cavalerie, la réserve d'artillerie, les parcs,
-s'élevant à environ 40 mille et n'ayant besoin que de deux ou trois
-heures pour avoir franchi la Sambre, pouvait dès le matin se <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span>
-jeter sur les Prussiens ou sur les Anglais, séparés les uns des autres
-par la position qu'il avait prise, et choisir en pleine liberté, selon
-les circonstances, l'adversaire auquel il voudrait s'attaquer dans la
-journée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général de Bourmont quitte l'armée le matin du 15.</span>
-Un événement fâcheux s'était passé au corps du général Gérard. Le
-général de Bourmont avec son aide de camp le colonel Clouet, avait
-pris une résolution fatale pour le reste de sa vie, celle de quitter
-l'armée le 15 au matin, au moment où toutes nos colonnes
-s'ébranlaient. Énergique à la guerre, doux, sensé dans la vie civile,
-estimé dans l'armée impériale où il avait servi d'une manière
-brillante, désiré des royalistes, ses anciens amis, auxquels il eût
-apporté un beau nom militaire, et tandis qu'il était ainsi attiré par
-l'un et l'autre parti, voyant les fautes de tous deux, les jugeant,
-les condamnant, mais ayant de la peine à se décider entre eux, le
-général de Bourmont avait d'abord refusé de prendre du service, bien
-que ses goûts l'y portassent, et que la modicité de sa fortune lui en
-fît une nécessité. Ayant enfin cédé au désir naturel de reprendre sa
-carrière, et ayant obtenu, grâce au général Gérard, un commandement
-conforme à son grade, il l'avait bientôt regretté en apprenant que la
-Vendée s'insurgeait, et qu'on y sévissait avec rigueur contre ses
-parents et ses amis. Assailli des reproches des royalistes, il avait
-pris tout à coup la résolution de quitter l'armée pour se rendre à
-Gand. Le soir du 14 il fit dire au général Hulot, le plus ancien de
-ses commandants de brigade, qu'il s'absenterait le lendemain sans
-ajouter pourquoi, lui transmit les <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> instructions du général en
-chef pour qu'il eût à s'y conformer, adressa au général Gérard son
-ami, son garant, une lettre d'excuse, puis franchit les avant-postes
-ennemis en déclarant qu'il allait rejoindre le roi Louis XVIII.
-<span class="sidenote" title="En marge">Fâcheux effet produit par cet événement.</span>
-Ce
-bruit répandu tout de suite dans le 4<sup>e</sup> corps, y produisit une
-exaspération extraordinaire, et loin d'y abattre les troupes, ne fit
-que les exalter davantage. Seulement, elle y devint une nouvelle cause
-de défiance envers les chefs, qui presque tous devenaient suspects dès
-qu'ils n'étaient pas anciennement connus et aimés des soldats. Le
-général de Bourmont parti le matin du 15, n'arriva au quartier général
-prussien que vers le milieu du jour, lorsque notre entrée à Charleroy
-avait déjà révélé au maréchal Blucher tout ce qu'il avait intérêt à
-savoir. C'était donc de la part du général de Bourmont une grande
-faute pour lui-même, sans utilité et sans honneur pour son parti, qui
-devait triompher par d'autres moyens et par des causes plus générales.</p>
-
-<p>Les chefs alliés n'avaient pas employé le temps aussi bien que
-Napoléon. Le maréchal Blucher n'avait recueilli dans la journée du 14,
-pendant que nous nous réunissions à Beaumont, que des avis vagues de
-notre approche.
-<span class="sidenote" title="En marge">Emploi de la journée du 15 par les généraux ennemis.</span>
-Pourtant dans la soirée, ces avis avaient pris un peu
-plus de consistance, et il avait ordonné à Bulow (4<sup>e</sup> corps) établi à
-Liége, à Thielmann (3<sup>e</sup> corps) établi entre Dinant et Namur, de se
-transporter à Namur même. Il avait prescrit à Pirch I<sup>er</sup> (2<sup>e</sup> corps)
-de se porter à Sombreffe, et à Ziethen (1<sup>er</sup> corps) de se concentrer
-entre Charleroy et Fleurus. Le 15 Ziethen expulsé de Charleroy le
-<span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> matin, du pont de Soleilmont l'après-midi, s'était replié sur
-Fleurus. Pirch I<sup>er</sup> était venu occuper à Sombreffe la grande
-chaussée menant de Namur à Bruxelles. Thielmann accourait au même
-point; Bulow averti tard quittait Liége pour s'approcher de Namur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mouvements du maréchal Blucher.</span>
-L'intention du fougueux Blucher était d'accepter la bataille dès le
-lendemain 16, entre Fleurus et Sombreffe, sans attendre l'armée
-britannique, mais avec l'espérance d'en voir arriver une bonne partie
-aux Quatre-Bras.</p>
-
-<p>Du côté des Anglais, soit effet du caractère, soit effet des
-distances, l'activité avait été moindre. Le duc de Wellington,
-toujours soucieux de ses communications avec la mer, avait résolu de
-ne pas se laisser abuser par de fausses démonstrations, et d'attendre
-pour s'émouvoir que les attaques fussent bien déterminées dans un sens
-ou dans un autre, ce qui l'exposait à se tromper lui-même de peur
-d'être trompé par Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mouvements du duc de Wellington.</span>
-Quoique ayant recueilli plus d'un avis de
-l'approche des Français, avis malheureusement partis de chez nous, il
-n'avait opéré aucun mouvement, attendant toujours que la clarté fût
-plus grande. Il aurait pu cependant former ses divisions, pour n'avoir
-plus qu'un ordre de marche à transmettre, lorsqu'il serait fixé sur la
-direction à leur indiquer; mais commandant à des soldats qui
-pardonnaient plus aisément de les faire tuer que de les fatiguer, il
-n'avait encore rien prescrit. Dans la journée du 15, le général
-prussien Ziethen lui ayant enfin mandé notre apparition positive, il
-avait ordonné la réunion de ses troupes autour des trois quartiers
-principaux de l'armée anglaise, d'Ath <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> pour sa droite, de
-Braine-le-Comte pour sa gauche, de Bruxelles enfin pour sa réserve. Il
-n'en était pas moins allé assister à une fête que la duchesse de
-Richemont donnait à Bruxelles. Le soir, au milieu de cette fête qui
-réunissait les chefs de l'armée anglaise avec tous les diplomates
-accrédités auprès de la cour de Gand, il reçut l'avis détaillé de
-notre entrée à Charleroy et de notre marche au delà de la Sambre. Il
-quitta immédiatement, mais sans trouble, cette fête de la coalition,
-et alla expédier ses ordres.</p>
-
-<p>Il prescrivit à sa réserve de se mettre tout de suite en marche de
-Bruxelles vers les Quatre-Bras (voir la carte n<sup>o</sup> 65). Il enjoignit au
-général Hill et au prince d'Orange de se porter, par un mouvement de
-droite à gauche, le premier d'Ath vers Braine-le-Comte, le second de
-Braine-le-Comte vers Nivelles, et à ce dernier surtout de diriger sur
-les Quatre-Bras tout ce qu'il aurait de disponible. Il se prépara
-lui-même à partir dans la nuit pour être au point du jour entre les
-Quatre-Bras et Sombreffe, afin de voir le maréchal Blucher, et de
-concerter ses efforts avec ceux de l'armée prussienne.</p>
-
-<p>Pendant que le général anglais donnait ces instructions un peu
-tardives, ses lieutenants, éclairés sans doute par le danger,
-prenaient des dispositions meilleures, et surtout plus promptes que
-les siennes. Le chef d'état-major du prince d'Orange, apprenant notre
-apparition devant Charleroy, réunissait dans l'après-midi du 15 la
-division Perponcher, dont une brigade, celle du prince de Saxe-Weimar,
-se portait spontanément aux Quatre-Bras. Ce même chef <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span>
-d'état-major concentrait aux environs de Nivelles la division Chassé
-et la cavalerie de Collaert, de telle sorte qu'en arrivant à son
-quartier général, le prince d'Orange allait trouver, grâce à la
-prévoyance d'un subordonné, les mesures les plus urgentes déjà
-prescrites, et en partie exécutées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Positions des armées anglaise et prussienne le soir du 15.</span>
-Ainsi dans la soirée de cette journée du 15 l'armée anglaise
-s'ébranlait sur tous les points, mais sans avoir encore une division
-entière aux Quatre-Bras, tandis que l'armée prussienne, plus
-rapprochée et plus tôt avertie, pouvait réunir la moitié de son
-effectif dans la plaine de Fleurus, et était en mesure d'en présenter
-les trois quarts au moins dans la matinée du lendemain 16.</p>
-
-<p>Napoléon qui ne s'était couché qu'à deux heures après minuit, était
-debout à cinq heures du matin. Atteint dans ce moment d'une
-indisposition assez incommode, il n'en avait pas moins passé dix-huit
-heures à cheval dans la journée du 15, et il allait en passer encore
-autant dans la journée du 16, preuve assez frappante que son activité
-n'était point diminuée<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. Son opinion sur la conduite <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> à
-tenir dans cette journée était faite même avant de recevoir les
-rapports de ses lieutenants. Le quartier général anglais se trouvant à
-quatorze lieues sur la gauche, et le quartier général prussien à huit
-lieues sur la droite, les corps de l'armée prussienne étant en outre
-concentrés, tandis que ceux de l'armée anglaise étaient disséminés de
-l'Escaut à la Sambre, il était certain qu'il rencontrerait dans la
-journée les Prussiens réunis dans la plaine de Fleurus, et qu'il ne
-pourrait avoir affaire aux Anglais que le lendemain au plus tôt.
-Tourner à droite pour livrer bataille aux Prussiens, et placer à
-gauche un fort détachement pour arrêter les premiers arrivés de
-l'armée anglaise, était évidemment ce que commandait la situation bien
-comprise. Mais quoique équivalentes à une certitude, ces conjectures
-ne devaient pas être absolument déterminantes, et il fallait attendre
-les rapports des avant-postes avant de donner des ordres définitifs.
-Si l'armée tout entière avait franchi la Sambre la veille, et qu'il
-eût été possible d'agir immédiatement, sans doute il eût mieux valu
-prendre son parti sur-le-champ, et sans perdre de temps marcher dans
-les deux directions indiquées, en proportionnant les forces sur chaque
-direction au danger prévu. Mais il restait à faire <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> passer
-vingt-cinq mille hommes au moins, dont dix mille de cavalerie, plus le
-grand parc d'artillerie, par le pont de Charleroy et par les rues
-étroites de la ville. Il ne fallait pas moins de trois heures pour une
-telle opération, et pendant qu'elle s'accomplissait, et que les
-troupes déjà portées au delà de la Sambre se reposaient des fatigues
-de la veille, Napoléon prenait le temps de recueillir les rapports de
-la cavalerie légère, ce qui était fort important, placé qu'il était
-entre deux armées ennemies, et ce qui était difficile, les généraux un
-peu effarés croyant toujours avoir sur les bras les Anglais et les
-Prussiens réunis. D'ailleurs le 16 juin on devait avoir au moins
-dix-sept heures de jour, et un retard de trois heures ne pouvait être
-de grande considération.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Opinion que Napoléon se fait des projets de l'ennemi.</span>
-Napoléon après s'être porté sur plusieurs points, et avoir entendu
-lui-même les rapports des espions et de la cavalerie légère, se
-confirma dans ses conjectures de la veille. Il ne devait y avoir aux
-Quatre-Bras que les troupes anglaises ramassées dans les environs,
-tandis qu'entre Fleurus et Sombreffe l'armée prussienne devait se
-trouver aux trois quarts réunie. Un rapport de Grouchy, daté de six
-heures, annonçait que l'armée prussienne se déployait tout entière en
-face de Fleurus. Il fallait donc aller à elle par deux raisons
-capitales, c'est qu'elle était la seule à portée, et qu'ensuite on
-l'aurait laissée sur notre flanc et nos derrières si on eût marché en
-avant sans la combattre. Napoléon, après avoir examiné de nouveau ses
-cartes, donna ses ordres vers sept heures du matin, et les donna
-verbalement au major général, pour qu'il les transmît par écrit
-<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> aux divers chefs de corps. Il commença par la droite dont la
-concentration pressait davantage, et prescrivit de porter le corps de
-Vandamme et celui de Gérard (3<sup>e</sup> et 4<sup>e</sup> corps) en avant de Fleurus.
-Vandamme ayant bivouaqué aux environs de Gilly, avait deux lieues et
-demie à faire, et Gérard qui avait campé au Châtelet, en avait trois.
-En supposant qu'il n'y eût pas de retard dans l'expédition des ordres,
-ces troupes ne pouvaient guère être rendues sur le terrain avant onze
-heures du matin. C'était suffisant puisqu'on avait jusqu'à neuf heures
-du soir pour livrer bataille. Napoléon prescrivit en outre d'acheminer
-la garde qui avait campé autour de Charleroy, dans la direction de
-Fleurus. Il y ajouta la division de cuirassiers de Milhaud, qui était
-de plus de trois mille cavaliers superbes. On va voir à quel usage il
-destinait les cuirassiers de Valmy.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan de Napoléon pour la journée du 16.</span>
-Ces troupes, comprenant la cavalerie légère de Pajol, les dragons
-d'Exelmans, les corps d'infanterie de Vandamme et de Gérard, la garde,
-les cuirassiers de Milhaud, et enfin la division Girard, détachée la
-veille du corps de Reille pour s'éclairer vers Fleurus, ne
-comprenaient pas moins de 63 à 64 mille soldats de la meilleure
-qualité. C'était assez pour tenir tête aux Prussiens, qui, en
-supposant qu'ils eussent réuni les trois quarts de leur armée, ne
-pouvaient présenter plus de 90 mille hommes dans la plaine de Fleurus.
-Il restait encore les dix mille hommes du comte de Lobau (6<sup>e</sup> corps),
-troupe également excellente, qui en portant les forces de notre droite
-à 74 mille combattants<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>, devaient assurer à Napoléon <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> les
-moyens de ne pas craindre les Prussiens. C'était dans une bien autre
-infériorité numérique qu'il s'était battu contre eux en 1814.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il veut avec sa droite et son centre livrer bataille aux
-Prussiens, pendant que Ney avec la gauche contiendra les Anglais aux
-Quatre-Bras.</span>
-Pourtant, bien qu'il fût persuadé que les Anglais ne pouvaient pas
-être encore réunis, ne voulant pas dans un moment aussi décisif courir
-la chance de se tromper, il prit le parti de laisser pour quelques
-heures à l'embranchement des deux routes de Fleurus et des
-Quatre-Bras, le comte de Lobau, se fiant à la sagacité de celui-ci du
-soin de se porter là où le danger lui paraîtrait le <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> plus
-sérieux. La situation devant s'éclaircir dans trois ou quatre heures,
-le comte de Lobau aurait le temps d'accourir là où serait la
-principale masse des ennemis.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Instructions précises adressées au maréchal Ney.</span>
-Quant à la route de Bruxelles et à l'importante position des
-Quatre-Bras, Napoléon ordonna au maréchal Ney de s'y porter
-immédiatement avec les corps des généraux Reille et d'Erlon, avec la
-cavalerie attachée à ces corps, avec les cuirassiers du comte de
-Valmy. Napoléon confiait ces beaux cuirassiers au maréchal afin de
-pouvoir lui retirer la cavalerie légère de la garde, qu'il lui avait
-prêtée la veille en lui recommandant de la ménager. Pourtant il lui
-permit de la garder dans une position intermédiaire, si elle était
-déjà trop avancée pour qu'elle pût rétrograder facilement, et il
-voulut que les cuirassiers de Valmy fussent laissés à la chaussée dite
-<i>des Romains</i>, vieille route qui traversait le pays de gauche à droite
-(voir la carte n<sup>o</sup> 65), afin qu'on pût les ramener vers Fleurus si par
-hasard on avait besoin d'eux. Les troupes confiées à Ney formaient un
-total d'environ 45 mille hommes. Relativement à leur emploi dans la
-journée, voici quelles furent les instructions de Napoléon. Ney devait
-s'établir fortement aux Quatre-Bras, de manière à en interdire l'accès
-aux Anglais, quelque effort qu'ils fissent pour s'en emparer; il
-devait même avoir une division un peu au delà, c'est-à-dire à Genappe,
-et se tenir prêt à former la tête de notre colonne sur Bruxelles, soit
-que les Prussiens eussent évité notre rencontre pour se réunir aux
-Anglais derrière cette ville, soit qu'ils eussent été <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> battus
-et rejetés sur Liége. Napoléon débarrassé d'eux, se proposait en effet
-de se rabattre vivement sur Ney pour l'appuyer dans la marche sur
-Bruxelles. À ces instructions si bien calculées pour tous les cas,
-Napoléon ajouta une prescription éventuelle, qui était, on le verra,
-d'une profonde prévoyance. Il voulait que Ney qui allait avoir 45
-mille Français, et qui n'aurait pas à beaucoup près autant d'Anglais à
-combattre s'il se hâtait d'occuper les Quatre-Bras, fît un détachement
-sur Marbais, petit village situé sur la chaussée de Namur à Bruxelles.
-Cet ordre était fort exécutable, car Napoléon et Ney dans la lutte
-qu'ils allaient soutenir, le premier à Fleurus, le second aux
-Quatre-Bras, devaient se trouver adossés (voir la carte n<sup>o</sup> 65), et
-celui des deux qui aurait fini le premier, serait facilement en mesure
-de détacher au profit de l'autre un nombre quelconque de combattants,
-qui pourrait être d'un grand secours, et prendre par exemple l'ennemi
-à revers. La direction de Marbais, sur la chaussée de Namur à
-Bruxelles, assez près de Sombreffe, était parfaitement choisie pour
-une fin pareille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Heure de l'expédition des ordres.</span>
-Ces dispositions arrêtées vers sept heures du matin, durent être
-traduites par le maréchal Soult en style d'état-major, et expédiées
-immédiatement à tous les chefs de corps.</p>
-
-<p>Malheureusement le nouveau major général, fort novice dans l'exercice
-de ses délicates fonctions, n'avait pas la promptitude de rédaction de
-Berthier, et ne savait pas comme lui, saisir, rendre, préciser en
-quelques mots la vraie pensée de Napoléon. Ces ordres donnés vers
-sept heures, étaient à peine <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> rédigés et expédiés entre huit et
-neuf. Cette perte de temps, quoique regrettable, n'avait cependant
-rien de très-fâcheux, les troupes achevant dans l'intervalle de
-franchir la Sambre, et la journée, quoi qu'il arrivât, ne pouvant être
-consacrée qu'à une bataille contre les Prussiens, qu'on avait bien le
-temps de livrer dans la seconde moitié du jour<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lettre au maréchal Ney confirmant les ordres déjà
-expédiés.</span>
-Napoléon qui
-n'avait aucun motif de hâter ses mouvements personnels, puisqu'il
-exécutait à cheval le trajet que ses troupes exécutaient à pied,
-voulut avant de partir pour Fleurus écrire lui-même au maréchal Ney
-une lettre détaillée, dans laquelle il lui exposerait ses intentions
-avec la netteté et la précision qui lui étaient propres.&mdash;Il disait
-au maréchal <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> que ses officiers courant plus vite que ceux du
-major général, il lui expédiait par l'un d'eux ses instructions
-définitives. Il lui annonçait qu'il allait partir pour Fleurus où les
-Prussiens paraissaient se déployer, afin de leur livrer bataille s'ils
-résistaient, ou de marcher sur Bruxelles s'ils battaient en retraite.
-Il lui recommandait d'occuper fortement les Quatre-Bras, en plaçant
-une division en avant des Quatre-Bras, et une autre sur la droite au
-village de Marbais, celle-ci par conséquent en position de se rabattre
-sur Sombreffe. Il lui prescrivait de nouveau de ne pas trop engager la
-cavalerie légère de la garde, et de tenir les cuirassiers de Valmy un
-peu en arrière, de manière qu'ils pussent se rabattre eux aussi sur
-Fleurus, en cas qu'on eût besoin de <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> leur concours. Il répétait
-que les Prussiens battus ou repliés, il reviendrait sans perte de
-temps vers la droite, pour appuyer Ney dans le mouvement de l'armée
-sur Bruxelles. Enfin il lui exposait son plan pour le reste de la
-campagne.&mdash;Il voulait, disait-il, avoir deux ailes, l'une sous le
-maréchal Ney, composée des corps de Reille et d'Erlon, avec une
-portion de la cavalerie, l'autre sous Grouchy, composée des corps de
-Vandamme et Gérard, également avec un contingent de cavalerie, et se
-proposait avec la garde, Lobau, la réserve de cavalerie, comprenant
-environ 40 mille hommes, de se porter tantôt à l'une, tantôt à l'autre
-de ces deux ailes, et de les élever ainsi alternativement à la force
-et au rôle d'armée principale.</p>
-
-<p>Ces doubles instructions furent confiées au comte de Flahault, aide de
-camp de l'Empereur, officier de confiance, connaissant bien la langue
-anglaise et les Anglais, et pouvant être fort utile au maréchal Ney.
-Le comte de Flahault devait en passant à Gosselies et sur les divers
-points de la route des Quatre-Bras, communiquer aux chefs de corps les
-intentions de l'Empereur, pour qu'ils s'y conformassent immédiatement,
-même avant l'arrivée des ordres du major général. M. de Flahault
-partit environ à neuf heures<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Position des divers corps d'armée à dix heures du matin.</span>
-Ces divers ordres expédiés à droite dans la direction de Fleurus, à
-gauche dans celle des Quatre-Bras, <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> parvinrent à leur
-destination, les uns à neuf, les autres à dix heures. En ce moment les
-troupes étaient de toute part en marche. Vandamme s'était avancé de
-Gilly sur Fleurus, et s'était rangé en avant de cette petite ville,
-couvert par la cavalerie légère de Pajol et par les dragons
-d'Exelmans. Le général Gérard avait passé la Sambre au Châtelet, et
-par un mouvement à gauche s'était acheminé sur Fleurus. La garde forte
-de 18 mille hommes de toutes armes (nous ne comprenons dans ce chiffre
-que les combattants, les autres étaient au parc), avait dépassé Gilly,
-et s'approchait de Fleurus. La journée était belle, mais chaude. Déjà
-on voyait les Prussiens se déployer en avant de Sombreffe, derrière
-les coteaux de Saint-Amand et de Ligny, avec l'intention évidente de
-livrer bataille.</p>
-
-<p>À Charleroy même le comte de Lobau avait franchi la Sambre, et la
-grosse cavalerie après lui. Celle-ci divisée en deux corps avait pris
-deux directions différentes. Les cuirassiers de Milhaud étaient allés
-joindre Vandamme, Gérard et la garde du côté de Fleurus. Les
-cuirassiers de Valmy s'étaient dirigés à gauche, vers Gosselies et les
-Quatre-Bras. Sur cette route des Quatre-Bras, d'Erlon avec le 1<sup>er</sup>
-corps, parvenu tard la veille à Marchiennes, laissait reposer ses
-troupes, en attendant les ordres de son chef, le maréchal Ney. Si le
-service d'état-major eût été fait comme du temps de Berthier,
-communication directe lui eût été donnée des instructions destinées à
-Ney, afin qu'il pût sans perte de temps concourir à leur exécution, en
-se mettant tout de suite en marche. Le général Reille rendu la veille
-à Gosselies, <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> avec la totalité du 2<sup>e</sup> corps, y avait passé la
-nuit. Il avait à Gosselies même les divisions Foy et Jérôme, un peu à
-droite la division Girard envoyée à Wagnelée, et enfin très-près des
-Quatre-Bras, c'est-à-dire à Frasnes, la division Bachelu, avec
-laquelle Ney avait la veille tenu en respect le prince de Saxe-Weimar.
-Là étaient encore la division de cavalerie Piré et la cavalerie légère
-de Lefebvre-Desnoëttes. Ney après avoir passé la nuit à Gosselies avec
-le général Reille, l'avait quitté pour se transporter à Frasnes, afin
-d'observer les mouvements des Anglais, et lui avait laissé le soin
-d'ouvrir les dépêches du quartier général pour communiquer à tous les
-chefs de corps les ordres impériaux, et en rendre ainsi l'exécution
-immédiate. Il s'était ensuite approché des Quatre-Bras, où il avait
-reçu de ce qui s'y passait une impression extrêmement vive.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée sur les lieux du prince d'Orange et du duc de
-Wellington.</span>
-En ce moment le prince d'Orange et le duc de Wellington étaient
-arrivés en personne aux Quatre-Bras. Ils y avaient été précédés par le
-général Perponcher, commandant la division la plus voisine qui se
-composait des brigades Saxe-Weimar et Bylandt. La brigade Saxe-Weimar
-était, comme nous l'avons dit, spontanément accourue dès la veille, et
-la brigade Bylandt était en marche pour se joindre à elle. Celle-ci ne
-devait pas être aux Quatre-Bras avant deux heures de l'après-midi. Les
-divisions anglaises, venant les unes d'Ath et de Nivelles, les autres
-de Bruxelles, ne pouvaient arriver que successivement, à trois, à
-quatre et à cinq heures.
-<span class="sidenote" title="En marge">Rôle assigné au prince d'Orange.</span>
-Néanmoins le prince d'Orange avait promis au
-duc de Wellington de faire tous ses efforts pour conserver <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span>
-les Quatre-Bras, et de sacrifier lui et ses soldats à
-l'accomplissement de ce devoir essentiel. Le duc de Wellington
-comptant sur ce brave lieutenant, s'était ensuite transporté sur la
-grande chaussée de Bruxelles à Namur, afin de se concerter avec le
-maréchal Blucher.
-<span class="sidenote" title="En marge">Entrevue du duc de Wellington et du maréchal Blucher;
-promesse d'unir leurs efforts pour arrêter Napoléon.</span>
-Il avait trouvé celui-ci déployant son armée en
-avant de Sombreffe, et résolu à livrer bataille, qu'il fût ou ne fût
-pas soutenu. Le duc de Wellington aurait voulu le voir moins prompt à
-s'engager, pourtant il avait promis de lui apporter un secours
-efficace vers la fin du jour, en occupant les Quatre-Bras, et en
-tâchant de s'établir sur la droite de l'armée prussienne. Ces accords
-faits, le duc de Wellington était revenu sur la route de Bruxelles
-pour accélérer lui-même la marche de ses troupes.</p>
-
-<p>Telles étaient les dispositions des généraux ennemis sur les diverses
-parties de ce vaste champ de bataille.
-<span class="sidenote" title="En marge">Hésitations et inquiétudes des généraux français.</span>
-Les généraux français, aussi
-vaillants que jadis, mais moins confiants, regardaient avec une sorte
-d'appréhension ce qui se passait autour d'eux. Ney plein d'ardeur,
-mais privé de sang-froid, craignait fort d'avoir sur les bras l'armée
-anglaise tout entière, et auprès de lui il ne manquait pas de généraux
-qui affirmaient qu'on allait avoir affaire à cent mille Anglais,
-tandis qu'on ne pourrait leur opposer que quelques milliers de
-Français. L'attitude presque offensive du prince d'Orange ne laissait
-pas de le lui faire croire, et tantôt il voulait se ruer sur ce prince
-avec les quatre mille chevaux dont il disposait, tantôt il écoutait ce
-qu'on lui rapportait des forces de l'ennemi, cachées, disait-on,
-<span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> derrière les bois, et de l'imprudence qu'il y aurait à les
-attaquer avant d'avoir réuni les quarante-cinq mille hommes que
-Napoléon lui avait promis.</p>
-
-<p>Même chose se passait vers la droite. Le général Girard, l'un des plus
-braves officiers de l'armée, et des plus dévoués, avait été dirigé
-avec sa division sur Wagnelée, pour s'éclairer vers Fleurus, et, par
-ordre de l'Empereur, il y était resté afin de servir de lien entre les
-deux portions de l'armée française. Du point où il était, il
-apercevait très-distinctement les Prussiens, et les voyait se déployer
-en avant de Sombreffe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ney et Reille croient avoir les Anglais devant eux et les
-Prussiens derrière.</span>
-Aussi en avait-il fait rapport à son chef
-direct, le général Reille, en lui affirmant que l'Empereur allait
-bientôt avoir sur les bras l'armée prussienne entre Sombreffe et
-Fleurus. Ce rapport adressé à Gosselies, avait produit sur le général
-Reille une vive impression. Ce général, dont la conduite avait été si
-belle à Vittoria, avait malheureusement conservé de cette journée un
-souvenir ineffaçable, et il était de ceux qui se défiaient trop de la
-fortune pour agir avec décision et à propos. En ce moment, avoir les
-Anglais devant soi, et les Prussiens à dos, lui semblait une position
-des plus dangereuses, à laquelle il était bien possible qu'ils fussent
-exposés par la témérité accoutumée de Napoléon. Il était tout plein de
-ces pensées, lorsque passa le général de Flahault, se rendant auprès
-du maréchal Ney. Le général de Flahault lui communiqua les ordres
-impériaux, et comme le maréchal Ney avait laissé en partant la
-recommandation d'exécuter ces ordres dès qu'ils arriveraient, le
-général Reille aurait dû acheminer sur-le-champ vers <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> Frasnes
-son corps tout entier. Ce corps y aurait été au plus tard à midi,
-c'est-à-dire bien à temps pour culbuter les quelques bataillons du
-prince d'Orange.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le général Reille, par suite des craintes qu'il a conçues,
-prend sur lui de ralentir la marche de son corps vers les
-Quatre-Bras.</span>
-Loin de là, profitant de son crédit auprès du
-maréchal Ney, le général Reille prit sur lui de réunir son corps en
-avant de Gosselies, mais de l'y retenir jusqu'à ce que de nouveaux
-rapports du général Girard eussent révélé plus clairement les
-mouvements des Prussiens. Il est toujours très-hasardeux de substituer
-ses vues à celle du général en chef, mais sous un général en chef tel
-que Napoléon, dont la vaste prévoyance embrassait tout, prendre sur
-soi de modifier ses ordres, ou d'en différer l'exécution, était une
-conduite bien téméraire, et qui pouvait avoir, comme on le verra
-bientôt, les plus graves conséquences.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il en fait part à Ney.</span>
-Le général Reille informa le
-maréchal Ney du parti qu'il venait de prendre, et se hâta d'envoyer au
-comte d'Erlon placé en arrière, les ordres du quartier général, pour
-qu'il se mît en marche, et vînt se joindre au 2<sup>e</sup> corps, sur la route
-des Quatre-Bras.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ney communique ses inquiétudes à Napoléon.</span>
-Ney, que les craintes de ses lieutenants, jointes à
-ses propres appréhensions, faisaient hésiter, dépêcha un officier de
-lanciers à Charleroy, pour dire à Napoléon qu'il craignait d'avoir sur
-son front l'armée anglaise, sur son flanc droit l'armée prussienne, et
-qu'il l'en informait, ne sachant pas s'il devait s'engager avec aussi
-peu de forces qu'il en avait en ce moment.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon lui répond pour le rassurer, et lui enjoint
-d'attaquer sur-le-champ les Quatre-Bras.</span>
-Napoléon allait quitter Charleroy pour se rendre à Fleurus, lorsqu'il
-reçut l'officier expédié par Ney. Il éprouva un véritable dépit en
-voyant Ney, ordinairement si résolu, retomber dans ses hésitations
-<span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> de la journée précédente, et lui fit répondre à l'instant que
-Blucher était la veille encore à Namur, qu'il ne pouvait par
-conséquent être aujourd'hui aux Quatre-Bras, qu'il ne devait y avoir
-là que quelques troupes anglaises venues de Bruxelles, et certainement
-peu nombreuses, qu'il fallait donc se hâter de réunir l'infanterie de
-Reille et de d'Erlon, la grosse cavalerie de Valmy, et de culbuter
-tout ce qu'on avait devant soi. Napoléon laissa au major général le
-soin de rédiger cet ordre, qui cette fois fut rédigé de la manière la
-plus nette et la plus précise. Napoléon partit aussitôt après pour
-Fleurus.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ces ordres donnés, Napoléon se transporte à Fleurus où il
-arrive vers midi.</span>
-Il y arriva vers midi. Les troupes venaient à peine de le précéder, et
-elles se déployaient dans la plaine de Fleurus. À gauche de la grande
-route de Charleroy à Namur se trouvait le corps de Vandamme, composé
-des divisions d'infanterie Lefol, Berthezène et Habert, avec la
-cavalerie légère du général Domon. Plus à gauche encore la division
-Girard appartenant au corps de Reille, était restée dans la position
-intermédiaire de Wagnelée par ordre de Napoléon. (Voir la carte n<sup>o</sup>
-65.) À droite se déployait sous Gérard le 4<sup>e</sup> corps, comprenant les
-divisions Vichery, Pecheux, Hulot, et la cavalerie de Maurin. Plus à
-droite et en avant on voyait la cavalerie légère de Pajol avec les
-dragons d'Exelmans, et en arrière les cuirassiers de Milhaud. Enfin en
-seconde ligne et en réserve, s'était rangée la garde tout entière,
-infanterie et cavalerie, avec une superbe artillerie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Déploiement de l'armée française en avant de Fleurus.</span>
-Ces belles
-troupes présentaient environ 64 mille hommes de toutes armes,
-conformément <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> au compte que nous avons donné plus haut. À trois
-lieues en arrière, le comte de Lobau, demeuré avec 10 mille hommes au
-point de bifurcation, attendait le signal de se porter sur la route de
-Fleurus ou sur celle des Quatre-Bras. Le temps, comme nous l'avons
-déjà dit, était magnifique, mais la chaleur étouffante.
-<span class="sidenote" title="En marge">Exaltation des soldats, et désir d'une bataille décisive.</span>
-Les troupes en
-proie à une singulière exaltation désiraient ardemment une bataille
-décisive, laquelle ne pouvait se faire attendre, à en juger par ce
-qu'on avait sous les yeux. L'arrivée du 4<sup>e</sup> corps avait appris à toute
-l'armée la défection du général de Bourmont. Cette nouvelle avait
-excité une colère inouïe. On qualifiait cette défection de trahison
-abominable, et on ne manquait pas d'ajouter que beaucoup d'autres
-officiers étaient prêts à en faire autant.
-<span class="sidenote" title="En marge">Défiance à l'égard des chefs, et irritation contre leur
-mollesse.</span>
-La défiance contre ceux qui
-avaient servi la Restauration, ou qui ne partageaient pas assez
-complétement l'exaltation générale, était parvenue au comble. Un
-soldat, sortant des rangs pour aller droit à Napoléon, lui dit: Sire,
-défiez-vous de Soult, il vous trahit.&mdash;Tiens-toi en repos, repartit
-Napoléon, je te réponds de lui.&mdash;Soit, répliqua le soldat, et il
-rentra dans les rangs sans paraître convaincu. Ce soupçon d'ailleurs
-fort injuste, car le major général faisait en ce moment de son mieux,
-prouve l'état moral de l'armée, dévouée jusqu'au fanatisme, mais
-dépourvue de tout sang-froid. Le général Gérard, accouru près de
-Napoléon, éprouva d'abord quelque embarras pour lui parler du général
-de Bourmont, dont il s'était fait le garant. Napoléon, sans témoigner
-aucune humeur, lui dit en lui tirant l'oreille: «Vous le voyez, mon
-cher <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> Gérard, <cite>les bleus sont toujours bleus, les blancs sont
-toujours blancs</cite><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche et déploiement de l'armée prussienne.</span>
-Les Prussiens se déployant devant nous, se montraient d'instant en
-instant plus nombreux. La plaine accidentée de Fleurus, dans laquelle
-allait se livrer l'une des plus terribles batailles du siècle,
-présentait l'aspect le plus imposant.</p>
-
-<p>La grande chaussée de Namur à Bruxelles, dont nous avons déjà parlé
-plusieurs fois, et sur laquelle viennent aboutir les deux
-embranchements de la route de Charleroy, l'un aux Quatre-Bras, l'autre
-à Sombreffe, courait de notre droite à notre gauche sur une arête de
-terrain assez élevée, formant partage entre les eaux qui se rendent
-vers la Sambre et celles qui se jettent dans la Dyle. L'armée
-prussienne s'y portait en masse. À mesure qu'elle parvenait à la
-hauteur de Sombreffe, elle faisait demi-tour à gauche, et
-s'établissant vis-à-vis de Fleurus, venait se joindre aux divisions
-qui avaient quitté la veille Charleroy. Le terrain qu'elle occupait
-sur le flanc de la route et en face de nous était extrêmement
-favorable à la défensive.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Description du champ de bataille de Ligny.</span>
-Le ruisseau de Ligny sorti d'un pli de terrain le long de la chaussée
-de Namur à Bruxelles, assez près de Wagnelée, là même où la division
-Girard était en position, coulait de notre gauche à notre droite,
-presque parallèlement à la chaussée, et après plusieurs contours
-sinueux traversait trois villages appelés Saint-Amand-le-Hameau,
-Saint-Amand-la-Haye, <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> le grand Saint-Amand. (Voir le plan
-particulier du champ de bataille de Ligny, dans la carte n<sup>o</sup> 65.)
-Arrivé au grand Saint-Amand ce ruisseau se détournait brusquement, et
-au lieu de suivre parallèlement la chaussée de Namur à Bruxelles,
-coulait presque perpendiculairement à elle, passait à travers le
-village de Ligny, continuait jusque près de Sombreffe, puis se
-redressant pour reprendre sa première direction, allait, en longeant
-des coteaux assez saillants, tomber dans un affluent de la Sambre. La
-route de Charleroy par laquelle nous arrivions, le franchissait sur un
-petit pont, et ensuite allait joindre la chaussée de Namur à Bruxelles
-à un endroit dit le <i>Point-du-Jour</i>, tout près de Sombreffe. Ce
-ruisseau de Ligny peu profond mais fangeux, bordé de saules et de
-hauts peupliers, était un champ de bataille tout indiqué pour un
-ennemi qui prétendait nous empêcher d'occuper l'importante chaussée de
-Namur à Bruxelles. Au delà de son lit et des villages qu'il
-traversait, le terrain s'élevait en talus jusque sur le flanc de la
-chaussée que les Prussiens voulaient défendre, et présentait un
-amphithéâtre chargé de quatre-vingt mille hommes. Vers le sommet de ce
-talus on distinguait le moulin de Bry, et derrière le moulin, dans un
-pli de terrain, le village de Bry lui-même, dont on n'apercevait que
-le clocher.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Distribution de l'armée prussienne sur ce champ de
-bataille.</span>
-Les Prussiens s'étaient distribués de la manière suivante sur ce champ
-de bataille. Les deux divisions Steinmetz et Henkel, appartenant au
-corps de Ziethen, repoussé la veille de Charleroy, occupaient la
-première les trois villages de Saint-Amand, la <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> seconde celui
-de Ligny. Elles avaient quelques bataillons dans les villages, et le
-reste était disposé en masses serrées sur le talus en arrière. Les
-divisions Pirch II et Jagow servaient de réserve, la première aux
-troupes défendant Saint-Amand, la seconde à celles qui défendaient
-Ligny. Il y avait là environ 30 mille hommes. Le corps de Pirch
-I<sup>er</sup>, le deuxième de l'armée prussienne, placé sur la grande
-chaussée de Namur, à l'endroit dit les <i>Trois-Burettes</i>, formait avec
-ses quatre divisions, Tippelskirchen, Brauze, Kraft, Langen, une
-seconde ligne d'environ 30 mille hommes, prête à appuyer la première.
-<span class="sidenote" title="En marge">Plan du maréchal Blucher pour cette journée.</span>
-Le 3<sup>e</sup> corps prussien, celui de Thielmann, arrivait dans le moment de
-Namur, et Blucher l'avait placé à son extrême gauche, en avant du
-Point-du-Jour, à l'endroit même où la route de Charleroy joint la
-chaussée de Namur. Il voulait ainsi défendre sa communication avec
-Namur et Liége, par laquelle devaient lui arriver le corps de Bulow et
-tout son matériel. La précaution était sage, mais allait paralyser la
-meilleure partie de son armée. Son plan consistait, d'abord à bien
-protéger le point où la route de Charleroy coupait la grande chaussée
-de Namur à Bruxelles, c'est-à-dire le Point-du-Jour et Sombreffe, puis
-à défendre vigoureusement Ligny et les trois Saint-Amand, et enfin
-comme la présomption ne manquait jamais à son énergie, à percer au
-delà de Saint-Amand, à refouler Napoléon sur Charleroy, et à le jeter
-même dans la Sambre, les Anglais et la fortune aidant. Mais il se
-berçait d'une vaine illusion, et cette campagne de 1815, qui devait
-si bien finir pour lui, ne devait pas si bien commencer, <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> et
-au moins dans cette journée du 16, la victoire devait encore une fois
-adoucir nos revers!</p>
-
-<p>Bien que le terrain de Saint-Amand à Ligny disposé en amphithéâtre,
-dût être assez visible pour nous, cependant l'épaisse rangée d'arbres
-qui bordait le ruisseau gênait fort notre vue, et nous pouvions tout
-au plus distinguer à travers quelques percées les masses accumulées de
-l'armée prussienne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon monte dans un moulin pour observer le champ de
-bataille.</span>
-Au milieu de la plaine de Fleurus et un peu sur
-notre droite, s'élevait un moulin, dont le propriétaire effrayé pour
-son bien, était accouru afin d'y veiller. Le bonnet à la main, et tout
-ému de se trouver en face de Napoléon, il le fit monter par des
-échelles tremblantes jusqu'au toit de son moulin, d'où l'on pouvait
-examiner à l'aise le champ de bataille choisi par l'ennemi. Du haut de
-cet observatoire Napoléon aperçut très-distinctement les trente mille
-hommes de Ziethen rangés partie dans les villages de Saint-Amand et de
-Ligny, partie sur le talus en arrière, et au-dessus, sur la grande
-chaussée de Namur à Bruxelles, le corps de Pirch I<sup>er</sup>, égal en
-nombre à celui de Ziethen, enfin les troupes de Thielmann qui venant
-de Namur commençaient à garnir les coteaux situés vis-à-vis de notre
-extrême droite. Il évalua cette armée à environ 90 mille hommes, et il
-ne se trompait guère, puisqu'elle était en réalité de 88 mille, par
-suite des légères pertes de la veille. Napoléon comprit aussitôt qu'il
-avait sous les yeux l'armée prussienne à peine réunie, et n'ayant pas
-pu se joindre encore aux Anglais, puisqu'elle ne faisait que d'arriver
-bien qu'elle eût été avertie la première de notre <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> apparition,
-tandis que les Anglais, avertis douze heures plus tard, et ayant une
-distance double au moins à franchir, ne pouvaient évidemment pas être
-encore au rendez-vous.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son plan d'attaque.</span>
-Il forma donc le projet de l'attaquer
-immédiatement en s'y prenant de la manière suivante. Il résolut à son
-extrême droite, le long des coteaux que borde le ruisseau de Ligny en
-s'approchant de la Sambre, de se borner à des démonstrations
-apparentes mais peu sérieuses, afin de retenir sur ce point une partie
-des forces de Blucher en l'inquiétant pour ses communications avec
-Namur, puis avec sa droite elle-même composée de l'infanterie de
-Gérard, d'attaquer vigoureusement Ligny, d'attaquer tout aussi
-vigoureusement avec sa gauche, composée de Vandamme et de la division
-Girard, les trois Saint-Amand, et de tenir enfin la garde en réserve,
-pour la porter là où la résistance paraîtrait le plus difficile à
-vaincre. Mais pour assurer de plus grandes conséquences à cette
-bataille, qui ne serait pas très-avantageuse si elle se réduisait à
-une position vaillamment emportée, il imagina d'y faire contribuer les
-troupes de Ney d'une façon qui devait être décisive. Si nous avons
-bien retracé la configuration du pays, le lecteur doit comprendre que
-l'ensemble du champ de bataille présentait un triangle allongé, dont
-le sommet était à Charleroy, et dont les deux côtés venaient tomber
-sur la grande chaussée de Namur à Bruxelles, l'un aux Quatre-Bras,
-l'autre à Sombreffe (Sombreffe et le Point-du-Jour sont à peu près
-équivalents. Voir la carte n<sup>o</sup> 65). Napoléon et Ney, en faisant face
-le premier aux Prussiens, le <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> second aux Anglais, étaient
-rangés chacun sur un côté du triangle, et étaient pour ainsi dire
-adossés l'un à l'autre, à la distance de trois lieues environ.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ordre à Ney de se rabattre sur les Prussiens.</span>
-Il
-était donc facile à Ney qui ne pouvait pas encore avoir beaucoup de
-monde à combattre, de détacher 12 ou 15 mille hommes sur les 45 mille
-dont il disposait, lesquels faisant volte-face devaient prendre à
-revers la position de Ligny et de Saint-Amand, et envelopper la plus
-grande partie de l'armée prussienne. Si cette man&oelig;uvre était
-exécutée à temps, Marengo, Austerlitz, Friedland, n'auraient pas
-procuré de plus vastes résultats que la bataille qui se préparait, et
-certes nous avions grand besoin qu'il en fût ainsi!</p>
-
-<p>Les routes ne manquaient pas pour opérer la man&oelig;uvre projetée, car
-outre beaucoup de bons chemins de traverse aboutissant de Frasnes à
-Saint-Amand, il était facile en rétrogradant quelque peu sur la route
-des Quatre-Bras, de gagner l'ancienne chaussée dite <i>des Romains</i>,
-laquelle coupe le triangle que nous venons de décrire, et passe près
-de Saint-Amand pour aller rejoindre la chaussée de Namur à Bruxelles.</p>
-
-<p>Napoléon, descendu du moulin d'où il avait si bien jugé la situation,
-donna sur-le-champ les ordres d'attaque.
-<span class="sidenote" title="En marge">Inquiétudes des généraux français du côté de Fleurus comme
-du côté des Quatre-Bras.</span>
-Les chefs de corps rangés
-autour de lui étaient comme la veille fort préoccupés de ce qu'ils
-avaient sous les yeux. Tandis que Ney aux Quatre-Bras croyait avoir
-toute l'armée anglaise devant lui, eux s'imaginaient avoir à combattre
-les Anglais et les Prussiens réunis. Pourtant l'armée anglaise ne
-pouvait être à la fois aux Quatre-Bras et <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> à Saint-Amand.
-Néanmoins le raisonnement de nos généraux, pour des gens qui n'avaient
-pas l'ensemble des choses présent à l'esprit, était spécieux. Suivant
-eux, Blucher déjà établi sur la grande chaussée de Namur à Bruxelles,
-devait s'être relié aux Anglais qui allaient unir leurs forces aux
-siennes, car s'il en était autrement sa droite à Saint-Amand se
-trouverait sans soutien, et exposée au plus grave péril. N'admettant
-pas une telle faute, ils croyaient que Blucher devait avoir l'appui de
-l'armée anglaise soit derrière lui, soit sur sa droite.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon les rassure.</span>
-Napoléon leur
-répondit que Blucher, brave mais irréfléchi, n'y regardait pas de si
-près, qu'il s'avançait même avant de pouvoir être appuyé par les
-Anglais, dans l'espérance de se relier à eux, que probablement il le
-payerait cher, l'arrivée en ce moment de l'armée anglaise sur le
-prolongement de Saint-Amand étant absolument impossible. Il leur
-ordonna d'aller occuper sur-le-champ leur position d'attaque, sauf à
-attendre un dernier signal pour ouvrir le feu. Il dit au général
-Gérard qu'il affectionnait particulièrement, que si la fortune le
-secondait un peu dans cette journée, il comptait sur des résultats qui
-décideraient du sort de la guerre. Ses lieutenants partirent pour
-prendre la position qu'il leur avait assignée.</p>
-
-<p>D'après ses ordres, Vandamme avec ses trois divisions prenant à gauche
-de la route de Charleroy par laquelle nous étions arrivés, vint se
-déployer devant Saint-Amand, ayant à son extrême gauche la division
-Girard qu'il commandait pour la journée, et un peu au delà la
-cavalerie du général Domon. Gérard avec le 4<sup>e</sup> corps, suivant droit
-devant lui la <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> grande route, s'avança l'espace d'une
-demi-lieue, puis pivotant sur sa gauche la droite en avant, vint se
-ranger devant le village de Ligny, de manière à former un angle
-presque droit avec Vandamme. Grouchy, avec la cavalerie légère de
-Pajol et les dragons d'Exelmans, poursuivit au grand trot les
-tirailleurs ennemis jusqu'au pied des coteaux que baigne le ruisseau
-de Ligny en coulant vers la Sambre. Enfin la garde tout entière
-s'établit en avant de Fleurus, entre Vandamme et Gérard, formée en
-colonnes serrées. Elle avait sur son front la réserve d'artillerie,
-sur l'un de ses flancs sa propre cavalerie, et sur l'autre les
-superbes cuirassiers de Milhaud.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, après avoir longtemps attendu le canon de Ney,
-finit par donner le signal du combat.</span>
-Cette masse de 64 mille hommes, rangée ainsi en bataille, demeura
-immobile pendant plus d'une heure, dans l'attente du canon de Ney.
-Napoléon aurait voulu qu'avant de commencer dans la plaine de Fleurus,
-l'action fût préalablement engagée aux Quatre-Bras, afin que Ney eût
-le temps de se rabattre sur les Prussiens.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nouvel ordre à Ney de hâter son attaque.</span>
-À deux heures il lui avait
-expédié un message pour lui annoncer qu'on allait attaquer l'armée
-prussienne établie en avant de Sombreffe, qu'il devait lui de son côté
-refouler tout ce qui était aux Quatre-Bras, et ensuite exécuter un
-mouvement en arrière, afin de prendre les Prussiens à revers. Un
-détachement de 12 à 15 mille hommes, facile à opérer vu le peu
-d'ennemis réunis aux Quatre-Bras, devait produire d'immenses
-résultats.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">À deux heures et demie Vandamme commence l'action.</span>
-Cet ordre expédié, et après avoir différé encore jusqu'à deux heures
-et demie, non sans étonnement et sans humeur, Napoléon donna le
-signal de l'attaque. <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> La réponse à ce signal ne se fit pas
-attendre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque de la division Lefol sur Saint-Amand.</span>
-Vandamme lança sur le grand Saint-Amand la division Lefol qui formait
-sa droite. Au moment de commencer le feu, le général Lefol rangea sa
-division en carré, et lui adressa une harangue chaleureuse, à laquelle
-elle répondit par des cris passionnés de <em>Vive l'Empereur</em>! La
-distribuant ensuite en plusieurs colonnes il la mena droit à l'ennemi.
-En approchant du grand Saint-Amand le terrain allait en pente: des
-haies, des clôtures, des vergers, précédaient le village lui-même
-construit en grosse maçonnerie. Au delà se trouvait le lit du
-ruisseau, marqué par une bordure d'arbres très-épaisse, à travers
-laquelle quelques éclaircies laissaient apercevoir les réserves
-prussiennes pourvues d'une nombreuse artillerie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Prise du grand Saint-Amand.</span>
-À peine nos soldats
-se furent-ils mis en mouvement que la mitraille partant des abords du
-village, et les boulets lancés par les batteries au-dessus, firent
-dans leurs rangs de cruels ravages. Un seul boulet emporta huit hommes
-dans une de nos colonnes. L'enthousiasme était trop grand pour que nos
-soldats en fussent ébranlés. Ils se précipitèrent en avant presque
-sans tirer, et pénétrant dans les jardins, les vergers, ils en
-chassèrent les Prussiens à coups de baïonnette, après avoir du reste
-rencontré une vive résistance. Ils entrèrent ensuite dans le village,
-malgré les obstacles dont on avait obstrué les rues, malgré le feu des
-fenêtres, et contraignirent l'ennemi à repasser le ruisseau.
-<span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité de déboucher au delà.</span>
-Enhardis
-par ce succès qui n'avait pas laissé de leur coûter cher, ils
-voulurent poursuivre les fuyards, mais au delà du ruisseau ils
-aperçurent soudainement les six <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> bataillons de réserve de la
-division Steinmetz, qui firent pleuvoir sur eux les balles et la
-mitraille, et ils furent ramenés non par la violence du feu, mais par
-l'impossibilité de triompher des masses d'infanterie rangées en
-amphithéâtre sur le talus que surmontait le moulin de Bry.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La division Steinmetz essaye en vain de reprendre
-Saint-Amand.</span>
-Le général Steinmetz voulut à son tour reconquérir le village perdu,
-et ajoutant de nouveaux bataillons à ceux qui venaient d'être
-repoussés du grand Saint-Amand, il s'efforça d'y rentrer. Mais nos
-soldats, s'ils ne pouvaient dépasser le village conquis, n'étaient pas
-gens à s'en laisser expulser. Ils attendirent les Prussiens de pied
-ferme, puis les accueillirent par un feu à bout portant, et les
-obligèrent de se replier sur leurs réserves. Alors le général
-Steinmetz revint à la charge avec sa division toute entière, en
-dirigeant quelques bataillons sur sa droite pour essayer de tourner le
-grand Saint-Amand.</p>
-
-<p>Vandamme qui suivait attentivement les phases de ce combat, envoya une
-brigade de la division Berthezène pour faire face aux troupes chargées
-de tourner le grand Saint-Amand, et dirigea la division Girard sur les
-deux villages au-dessus, Saint-Amand-la-Haye et Saint-Amand-le-Hameau.
-<span class="sidenote" title="En marge">La division Girard s'empare de Saint-Amand-la-Haye.</span>
-Tandis que la division Lefol faisait tomber sous ses balles ceux qui
-essayaient de franchir le ruisseau, la brigade Berthezène contint tout
-ce qui tenta de tourner le grand Saint-Amand, et le brave général
-Girard, partageant l'ardeur de ses soldats, s'avança sur la Haye,
-ayant la brigade de Villiers à droite, la brigade Piat à gauche. Il
-pénétra dans la Haye malgré <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> un feu épouvantable, et parvint à
-s'y établir. Nous demeurâmes ainsi maîtres des trois Saint-Amand, sans
-néanmoins pouvoir déboucher au delà, en présence des masses de l'armée
-prussienne, car derrière la division Steinmetz se trouvaient les
-restes du corps de Ziethen et tout le corps de Pirch I<sup>er</sup>,
-c'est-à-dire une cinquantaine de mille hommes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque du général Gérard contre le village de Ligny.</span>
-L'action avait commencé un peu plus tard, mais non moins vivement, du
-côté de Ligny. Le général Gérard, après avoir exécuté le long du
-ruisseau de Ligny une reconnaissance dans laquelle il faillit être
-enlevé, comprit que devant la cavalerie prussienne et le corps de
-Thielmann accumulés au Point-du-Jour, il fallait de grandes
-précautions pour son flanc droit et ses derrières. Il se pouvait en
-effet que pendant qu'il se porterait sur Ligny par un mouvement de
-conversion, l'infanterie de Thielmann descendant du Point-du-Jour le
-prît en flanc, et que la cavalerie prussienne passant le ruisseau de
-Ligny sur tous les points courût sur ses derrières. En présence de ce
-double danger il rangea en bataille, de Tongrinelle à Balâtre, la
-division de Bourmont, que commandait maintenant le général Hulot, et
-lui ordonna de défendre opiniâtrement les bords du ruisseau de Ligny.
-Cette division placée ainsi en potence sur sa droite, appuyée en outre
-par la cavalerie du 4<sup>e</sup> corps sous les ordres du général Maurin, et
-par les nombreux escadrons de Pajol et d'Exelmans, devait le garantir
-contre une attaque de flanc et contre des courses sur ses derrières.
-Ces précautions prises, le général Gérard s'avança sur le village de
-Ligny avec les <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> divisions Vichery et Pecheux, décrivant, comme
-nous l'avons dit, un angle presque droit avec la ligne de bataille du
-général Vandamme.</p>
-
-<p>Il disposa ses troupes en trois colonnes afin d'aborder successivement
-le village de Ligny, qui s'étendait sur les deux rives du ruisseau. Il
-fallait pour y arriver franchir une petite plaine, et puis enlever des
-vergers et des clôtures précédant le village lui-même. En approchant
-les trois colonnes de Gérard furent assaillies par un tel feu, que
-malgré leur énergie elles furent contraintes de rétrograder. Le
-général Gérard fit alors avancer une nombreuse artillerie, et cribla
-le village de Ligny de tant de boulets et d'obus, qu'il en rendit le
-séjour impossible aux bataillons détachés des divisions Henkel et
-Jagow. Profitant de leur ébranlement il lança ses trois colonnes, et
-les dirigeant lui-même sous un feu violent, il emporta d'abord les
-vergers, puis les maisons, et parvint jusqu'à la grande rue du
-village, parallèle au ruisseau de Ligny.
-<span class="sidenote" title="En marge">Combat furieux dans l'intérieur du village de Ligny.</span>
-Alors il s'engagea une suite
-de combats furieux qui avaient, au dire d'un témoin oculaire, la
-férocité des guerres civiles, car la haine connue des Prussiens contre
-nous avait provoqué chez nos soldats une sorte de rage, et on ne leur
-faisait pas de quartier, pas plus qu'ils n'en faisaient aux Français.
-Le général Gérard ayant lui-même amené sa réserve, poussa la conquête
-de la grande rue jusqu'à la ligne du ruisseau, et pénétra même au
-delà, mais un brusque retour de la division Jagow l'obligea de
-rétrograder. Tandis que la grande rue longeait le village
-parallèlement au ruisseau, une autre rue formant croix avec elle, et
-<span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> traversant le ruisseau sur un petit pont, passait devant
-l'église qui était construite sur une plate-forme élevée. Les
-bataillons de Jagow qui avaient repris l'offensive, débouchant par
-cette rue transversale, fondirent jusqu'à la place de l'église, et
-nous ramenèrent presque à l'extrémité du village.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les Français restent maîtres de la moitié du village.</span>
-Mais Gérard l'épée à
-la main, reportant ses soldats en avant, demeura maître de la grande
-rue. À droite il plaça une artillerie nombreuse sur la plate-forme de
-l'église, laquelle couvrait de mitraille les Prussiens dès qu'ils
-essayaient de revenir par la rue transversale, et il établit à gauche,
-dans un vieux château à demi ruiné (lequel n'existe plus aujourd'hui),
-une garnison pourvue d'une bonne artillerie. Il parvint ainsi à se
-soutenir dans l'intérieur de Ligny, grâce à des prodiges d'énergie et
-de dévouement personnel. Mais là comme à Saint-Amand le caractère de
-la bataille restait le même: nous avions conquis les villages qui nous
-séparaient des Prussiens, sans pouvoir aller au delà en présence de
-leurs réserves rangées en amphithéâtre jusqu'au moulin de Bry.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité d'amener un détachement des troupes de Ney sur
-les derrières de l'armée prussienne.</span>
-Cette situation justifiait la savante man&oelig;uvre imaginée par
-Napoléon, car une attaque à revers contre la ligne des Prussiens, de
-Saint-Amand à Ligny, pouvait seule mettre fin à leur résistance; et
-elle devait faire mieux encore, elle devait en les plaçant entre deux
-feux nous livrer une moitié de leur armée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon en renouvelle l'ordre formel au maréchal Ney.</span>
-Napoléon, impatient de voir exécuter cette man&oelig;uvre, expédia un
-nouvel ordre à Ney, dont le canon commençait à gronder, mais qui,
-d'après <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> toutes les vraisemblances, ne pouvait pas être
-tellement occupé avec les Anglais qu'il fût dans l'impossibilité de
-détacher dix ou douze mille hommes sur les derrières de Blucher. Daté
-de trois heures un quart, rédigé par le maréchal Soult, et confié à M.
-de Forbin-Janson, cet ordre disait au maréchal Ney: «Monsieur le
-maréchal, l'engagement que je vous avais annoncé <cite>est ici
-très-prononcé</cite>. L'Empereur me charge de vous dire que vous devez
-man&oelig;uvrer sur-le-champ de manière à envelopper la droite de
-l'ennemi, et <cite>tomber à bras raccourcis sur ses derrières</cite>. L'armée
-prussienne est perdue si vous agissez vigoureusement: <cite>le sort de la
-France est entre vos mains</cite>.»</p>
-
-<p>Tandis que M. de Forbin-Janson portait en toute hâte cet ordre aux
-Quatre-Bras, la bataille continuait avec une égale fureur, sans que
-les Prussiens parvinssent à nous enlever le cours du ruisseau de
-Ligny, mais sans que nous pussions le franchir nous-mêmes. Le vieux
-général Friant qui commandait les grenadiers à pied de la garde, et
-dont une vie entière passée au feu avait exercé le coup d'&oelig;il,
-s'avança vers Napoléon et lui dit en lui montrant les villages: Sire,
-nous ne viendrons jamais à bout de ces gens-là, si vous ne les prenez
-à revers, au moyen de l'un des corps dont vous disposez.&mdash;Sois
-tranquille, lui répondit Napoléon; j'ai ordonné ce mouvement trois
-fois, et je vais l'ordonner une quatrième.&mdash;Il savait en effet que le
-corps de d'Erlon, mis en marche le dernier, devait avoir dépassé tout
-au plus Gosselies, et qu'un officier dépêché au galop le trouverait
-assez près de nous pour qu'il <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> fût facile de le ramener sur
-Saint-Amand. Il envoya La Bédoyère avec un billet écrit au crayon,
-contenant l'ordre formel à d'Erlon de rebrousser chemin s'il était
-trop avancé, ou s'il était seulement à hauteur, de se rabattre
-immédiatement par la vieille chaussée romaine sur les derrières du
-moulin de Bry. Cet ordre, dont l'exécution ne paraissait pas douteuse,
-devait assurer un résultat égal aux plus grands triomphes du temps
-passé. Mais la fortune le voudrait-elle?</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouveaux et violents efforts de Blucher pour reprendre
-Ligny et les trois Saint-Amand.</span>
-Pendant ce temps Blucher, dont l'énergie et le patriotisme ne se
-décourageaient point, avait lancé sur Ligny tout ce qui restait des
-divisions Henkel et Jagow. Ces bataillons frais se jetant dans le
-village avaient un moment atteint la grande rue, et le général Gérard
-redoublant d'art et de courage, employant jusqu'à ses dernières
-réserves, tenant toujours à droite sur la plate-forme de l'église, à
-gauche dans le vieux château, ne s'était pas laissé arracher sa
-conquête, mais faisait dire à Napoléon qu'il était à bout de
-ressources, et qu'il fallait indispensablement venir à son secours.
-Quatre mille cadavres jonchaient déjà le village de Ligny.</p>
-
-<p>Du côté de Saint-Amand, Blucher avait également tenté un effort
-violent, en portant en ligne le corps de Pirch I<sup>er</sup>, pour soutenir
-celui de Ziethen, c'est-à-dire en engageant les 60 mille hommes qui se
-trouvaient entre Bry et Saint-Amand. Il avait envoyé la division Pirch
-II au secours de celle de Steinmetz, avec ordre de reprendre à tout
-prix Saint-Amand-la-Haye, et dirigé la division Tippelskirchen sur
-Saint-Amand-le-Hameau avec des instructions <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> tout aussi
-énergiques. Il avait joint à cette masse d'infanterie la cavalerie
-entière des 2<sup>e</sup> et 1<sup>er</sup> corps, sous le général de Jurgas, dans
-l'intention de tourner la gauche de Vandamme. En même temps il avait
-fait avancer les trois autres divisions du 2<sup>e</sup> corps, celles de
-Brauze, Krafft, Langen, afin de remplacer sur les hauteurs de Bry les
-troupes qui allaient s'engager, et prescrit au général Thielmann de se
-diriger sur Sombreffe, sans trop dégarnir le Point-du-Jour, par où
-devait déboucher Bulow (4<sup>e</sup> corps). Il lui avait même recommandé
-d'inquiéter les Français pour leur droite en exécutant une
-démonstration sur la route de Charleroy.</p>
-
-<p>En conséquence de ces dispositions, Blucher, marchant lui-même à la
-tête de ses soldats, tenta sur les trois Saint-Amand une attaque des
-plus vigoureuses. La division Pirch II se précipita sur
-Saint-Amand-la-Haye avec la plus grande impétuosité, et parvint à y
-pénétrer. Le général Girard<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a> repoussé, y rentra avec sa brigade de
-gauche, celle du général Piat, et réussit à s'y maintenir. Blucher à
-la tête des bataillons ralliés de Pirch II, reparut une seconde fois
-dans les avenues de ce village couvert de morts; mais Girard, par un
-dernier effort, repoussa de nouveau l'énergique vieillard qui
-prodiguait pour sa patrie un courage inépuisable.
-<span class="sidenote" title="En marge">Efforts héroïques de la division Girard dans
-Saint-Amand-la-Haye.</span>
-Girard qui avait
-annoncé qu'il ne survivrait pas aux désastres de la France si elle
-devait être encore vaincue, fut frappé mortellement dans cette lutte
-désespérée. Ses deux généraux <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> de brigade, de Villiers et Piat,
-furent mis hors de combat. Chaque colonel commandant alors où il
-était, le brave Tiburce Sébastiani, colonel du 11<sup>e</sup> léger, réussit par
-des prodiges de valeur et de présence d'esprit à se maintenir dans
-Saint-Amand-la-Haye. Sur 4,500 hommes, la division Girard en avait
-déjà perdu un tiers, outre ses trois généraux.</p>
-
-<p>Plus à gauche, c'est-à-dire vers Saint-Amand-le-Hameau, la division
-Habert, envoyée par Vandamme au secours de Girard, arrêta
-très-heureusement la cavalerie de Jurgas et l'infanterie de la
-division Tippelskirchen. Cachant dans les blés qui étaient mûrs et
-très-élevés une nuée de tirailleurs, le général Habert attendit sans
-se montrer l'infanterie et la cavalerie prussiennes, et les laissa
-s'avancer jusqu'à demi-portée de fusil. Alors ordonnant tout à coup un
-feu de mousqueterie bien dirigé, il causa une telle surprise à
-l'ennemi, qu'il l'obligea de se replier en désordre. Grâce à ces
-efforts combinés, nous restâmes maîtres des trois Saint-Amand, sans
-réussir néanmoins à dépasser le cours sinueux du ruisseau de Ligny. À
-l'extrémité opposée du champ de bataille, c'est-à-dire à notre droite,
-l'infanterie de Thielmann ayant descendu du Point-du-Jour par la route
-de Charleroy, une charge vigoureuse des dragons d'Exelmans la ramena
-au fatal ruisseau, et la division Hulot, répandue en tirailleurs, l'y
-contint par un feu continuel.
-<span class="sidenote" title="En marge">Horrible effusion de sang résultant de la prolongation de
-la bataille.</span>
-Arrêtés ainsi à la ligne tortueuse de ce
-ruisseau de Ligny, nous usions l'ennemi et il nous usait, ce qui était
-plus fâcheux pour nous que pour lui, car il nous aurait fallu une
-victoire prompte et complète pour venir à bout <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> des deux armées
-que nous avions sur les bras.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon établit des batteries qui, prenant les Prussiens
-en écharpe, leur causent de grandes pertes.</span>
-Mais Napoléon, toujours à cheval et en
-observation, avait soudainement imaginé un moyen de rendre la
-prolongation du combat beaucoup plus meurtrière pour les Prussiens que
-pour les Français. Nous avons dit que le ruisseau sur lequel étaient
-situés les villages disputés changeant brusquement de direction au
-sortir du grand Saint-Amand, il en résultait que le village de Ligny
-formait presque un angle droit avec celui de Saint-Amand. Napoléon en
-se portant vers Ligny, c'est-à-dire sur le côté de l'angle, découvrit
-une éclaircie dans la rangée d'arbres qui bordait le ruisseau, et à
-travers laquelle on apercevait les corps de Ziethen et de Pirch I<sup>er</sup>
-disposés les uns derrière les autres jusqu'au moulin de Bry. Il fit
-amener sur-le-champ quelques batteries de la garde qui prenant ces
-masses en écharpe, y causèrent bientôt d'affreux ravages. Chaque
-décharge emportait des centaines d'hommes, renversait les canonniers
-et les chevaux, et faisait voler en éclats les affûts des canons.
-Contemplant ce spectacle avec l'horrible sang-froid que la guerre
-développe chez les hommes les moins sanguinaires, Napoléon dit à
-Friant, qui ne le quittait pas: Tu le vois, le temps qu'ils nous font
-perdre leur coûtera plus cher qu'à nous.&mdash;Pourtant tuer, tuer des
-hommes par milliers ne suffisait pas: il était tard, et il fallait en
-finir avec l'armée prussienne, pour être en mesure le lendemain de
-courir à l'armée anglaise.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le comte d'Erlon n'arrivant pas, Napoléon imagine de
-déboucher avec la garde au-dessus de Ligny, et de couper en deux
-l'armée prussienne.</span>
-Le général Friant se désolant de ce que le
-mouvement ordonné sur les derrières de l'armée prussienne ne
-s'exécutait pas, Tiens-toi tranquille, lui répéta Napoléon; <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span>
-il n'y a pas qu'une manière de gagner une bataille; et avec sa
-fertilité d'esprit il imagina sur-le-champ une autre combinaison pour
-terminer promptement cette lutte affreuse.</p>
-
-<p>L'effet de son artillerie tirant d'écharpe sur les masses prussiennes
-lui suggéra tout à coup l'idée de se porter plus haut encore sur leur
-flanc, de dépasser Ligny, d'en franchir le ruisseau avec toute la
-garde, et de prendre ainsi à revers les soixante mille hommes qui
-attaquaient les trois Saint-Amand. Si ce mouvement réussissait, et
-exécuté avec la garde on ne pouvait guère en douter, l'armée
-prussienne était coupée en deux; Ziethen et Pirch étaient séparés de
-Thielmann et de Bulow, et bien que le résultat ne fût pas aussi grand
-qu'il aurait pu l'être si un détachement de Ney eût paru sur les
-derrières de Blucher, il était grand néanmoins, très-grand encore, et
-même suffisant pour nous débarrasser des Prussiens pendant le reste de
-la campagne.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon allait exécuter cette man&oelig;uvre, lorsqu'un cri
-d'alarme est poussé du côté de Vandamme.</span>
-Cette combinaison imaginée, Napoléon prescrivit à Friant de former la
-garde en colonnes d'attaque, de s'élever jusqu'à la hauteur de Ligny,
-et de passer derrière ce village, pour aller franchir au-dessus le
-sinistre ruisseau qui était déjà rempli de tant de sang.</p>
-
-<p>Ces ordres commençaient à s'exécuter, lorsque l'attention de Napoléon
-fut brusquement attirée du côté de Vandamme. Blucher en effet tentant
-un nouvel effort, avait ramené en arrière les divisions épuisées de
-Ziethen, et porté en avant celles de Pirch I<sup>er</sup>, pour livrer encore
-un assaut aux trois Saint-Amand. Vandamme avait épuisé ses réserves,
-<span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> et demandait instamment du secours. Il n'était plus possible
-de le lui faire attendre dans l'espérance d'un mouvement sur les
-derrières de l'ennemi, qui bien qu'ordonné plusieurs fois ne
-s'exécutait pas. Napoléon lui envoya sans différer une partie de la
-jeune garde sous le général Duhesme, et fit continuer la marche de la
-vieille garde et de la grosse cavalerie dans la direction de Ligny. À
-la vue de la garde qui s'ébranlait pour les secourir, les troupes de
-Vandamme à gauche, celles de Gérard à droite, poussèrent des cris de
-joie. Les acclamations de <em>Vive l'Empereur!</em> furent réciproquement
-échangées. Le comte de Lobau que la violence de la canonnade avait
-décidé à se rapprocher de Fleurus, vint prendre la place de la garde
-impériale et former la réserve.</p>
-
-<p>Il était temps que le secours de la jeune garde arrivât à Vandamme,
-car la division Habert placée à Saint-Amand-le-Hameau pour soutenir la
-division Girard à moitié détruite, voyant de nouvelles masses
-prussiennes s'avancer contre elle, et apercevant d'autres colonnes
-prêtes à la prendre à revers, commençait à céder du terrain.
-<span class="sidenote" title="En marge">On a cru voir des troupes ennemies sur la gauche et les
-derrières de Vandamme.</span>
-Vandamme
-accouru sur les lieux, et moins effrayé des masses qu'il avait devant
-lui que de celles qui se montraient sur ses derrières, n'avait pu se
-défendre d'un trouble subit. Kulm avec toutes ses horreurs s'était
-présenté soudainement à son esprit, et il en avait frémi.
-Effectivement il avait aperçu des colonnes profondes portant un habit
-assez semblable à l'habit prussien, qui semblaient man&oelig;uvrer de
-manière à l'envelopper.
-<span class="sidenote" title="En marge">Un officier envoyé en reconnaissance croit que ce sont des
-troupes prussiennes.</span>
-Ne voulant pas comme en Bohême être pris
-entre <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> deux feux, il chargea un officier d'aller reconnaître la
-troupe qui s'avançait ainsi sur les derrières de la division Habert.
-Cet officier, n'ayant pas observé d'assez près l'ennemi supposé,
-revint bientôt au galop, persuadé qu'il avait vu une colonne
-prussienne, et l'affirmant à Vandamme. Celui-ci alors reploya la
-division Habert, et la plaça en potence sur sa gauche, de manière à la
-soustraire aux ennemis trop réels qui la menaçaient par devant, et aux
-ennemis imaginaires qui la menaçaient par derrière. En même temps il
-dépêcha officiers sur officiers à Napoléon, pour lui faire part de ce
-nouvel incident.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Quoiqu'il ne puisse ajouter foi à un tel rapport, Napoléon
-suspend la man&oelig;uvre qu'il venait d'ordonner, et envoie la jeune
-garde au secours de Vandamme.</span>
-Napoléon fut singulièrement surpris de ce qu'on lui mandait. Il ne
-pouvait se rendre compte d'un événement aussi singulier, car pour
-qu'une colonne anglaise ou prussienne eût réussi à se glisser entre
-l'armée française qui combattait aux Quatre-Bras et celle qui
-combattait à Saint-Amand, il aurait fallu que les divers corps de
-cavalerie placés à la droite de Ney, à la gauche de Vandamme, eussent
-passé la journée immobiles et les yeux fermés. Il aurait fallu surtout
-que le corps de d'Erlon, resté en arrière de Ney, n'eût rien aperçu,
-et ces diverses suppositions étaient également inadmissibles. Mais
-toutes les conjectures ne valaient pas un rapport bien fait et
-recueilli sur les lieux mêmes. Napoléon envoya plusieurs aides de camp
-au galop pour s'assurer par leurs propres yeux de ce qui se passait
-véritablement entre Fleurus et les Quatre-Bras, et avoir l'explication
-de cette apparition inattendue sur son flanc gauche de troupes
-réputées prussiennes. En attendant, il suspendit le mouvement de sa
-vieille garde vers <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> Ligny, car ce n'était pas le cas de se
-démunir de ses réserves, si un corps considérable était parvenu à se
-porter sur ses derrières. Mais il laissa la jeune garde s'avancer au
-soutien des divisions Habert et Girard épuisées, et fit continuer
-l'horrible canonnade qui prenant en flanc les masses prussiennes
-produisait tant de ravage parmi elles.</p>
-
-<p>Pendant ce temps Blucher, que rien n'arrêtait, avait de nouveau lancé
-sur Saint-Amand-le-Hameau et sur Saint-Amand-la-Haye, les bataillons
-ralliés de Ziethen et de Pirch II.
-<span class="sidenote" title="En marge">La jeune garde porte secours à Vandamme, et on se rassure
-au sujet du corps ennemi aperçu sur nos derrières.</span>
-Attaquée pour la cinquième fois, la
-ligne de Vandamme était en retraite, lorsque la jeune garde, conduite
-par Duhesme, chargeant tête baissée sur le Hameau et la Haye, refoula
-les Prussiens, et reprit une dernière fois la ligne du ruisseau de
-Ligny. Au moment où elle rétablissait le combat, les aides de camp
-envoyés en reconnaissance revinrent, et dissipèrent l'erreur fâcheuse
-qu'un officier dépourvu de sang-froid avait fait naître dans l'esprit
-de Vandamme.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce prétendu corps ennemi est celui de d'Erlon, duquel on
-doit concevoir les plus grandes espérances.</span>
-Ce prétendu corps prussien qu'on avait cru apercevoir
-n'était que le corps de d'Erlon lui-même, qui d'après les ordres
-réitérés de Napoléon se dirigeait sur le moulin de Bry, et par
-conséquent venait prendre à revers la position de l'ennemi. Il n'y
-avait donc plus rien à craindre de ce côté, il n'y avait même que de
-légitimes espérances à concevoir, si les ordres déjà donnés tant de
-fois finissaient par recevoir leur exécution. Napoléon les renouvela,
-et néanmoins il se hâta de reprendre la grande man&oelig;uvre interrompue
-par la fausse nouvelle actuellement éclaircie. Chaque instant qui
-s'écoulait en augmentait l'à-propos, car <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> Blucher accumulant
-ses forces vers les trois Saint-Amand, laissait un vide entre lui et
-Thielmann, et un coup vigoureux frappé au-dessus de Ligny, dans la
-direction de Sombreffe, devait séparer les corps de Ziethen et de
-Pirch I<sup>er</sup> de ceux de Thielmann et de Bulow, les jeter dans un grand
-désordre, et les rendre prisonniers de d'Erlon, si ce dernier achevait
-son mouvement. La man&oelig;uvre était dans tous les cas fort opportune,
-car elle portait le coup décisif si longtemps attendu, le rendait
-désastreux pour l'armée prussienne si d'Erlon était vers Bry, et s'il
-n'y était pas, ne terminait pas moins la bataille à notre avantage, en
-faisant tomber la résistance opiniâtre que nous rencontrions au delà
-du ruisseau de Ligny.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon reprend sa man&oelig;uvre interrompue.</span>
-Napoléon ordonne donc à la vieille garde de reprendre son mouvement
-suspendu, et de défiler derrière Ligny jusqu'à l'extrémité de ce
-malheureux village. Il n'était pas homme à jeter ses bataillons
-d'élite dans Ligny même, où ils seraient allés se briser peut-être
-contre un monceau de ruines et de cadavres; il les porte un peu au
-delà, dans un endroit où l'on n'avait à franchir que le ruisseau et la
-rangée d'arbres qui en formait la bordure. Dirigeant lui-même ses
-sapeurs, il fait abattre les arbres et les haies, de manière à livrer
-passage à une compagnie déployée. Sur la gauche il place trois
-bataillons de la division Pecheux, qui débouchant du village de Ligny
-en même temps que la garde débouchera du ravin, doivent favoriser le
-mouvement de celle-ci. Il dispose ensuite six bataillons de grenadiers
-en colonnes serrées, et quatre de chasseurs pour les <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> appuyer.
-Une sorte de silence d'attente règne chez ces admirables troupes,
-fières de l'honneur qui leur est réservé de terminer la bataille.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il débouche avec la garde et la grosse cavalerie au-dessus
-de Ligny, et jette l'armée prussienne dans un affreux désordre.</span>
-En ce moment, le soleil se couchant derrière le moulin de Bry, éclaire de
-ses derniers rayons la cime des arbres, et Napoléon donne enfin le
-signal impatiemment attendu. La colonne des six bataillons de
-grenadiers se précipite alors dans le fond du ravin, traverse le
-ruisseau, et gravit la berge opposée, pendant que les trois bataillons
-de la division Pecheux débouchent de Ligny. L'obstacle franchi, les
-grenadiers s'arrêtent pour reformer leurs rangs, et aborder la hauteur
-où se trouvaient les restes des divisions Krafft et Langen soutenus
-par toute la cavalerie prussienne. Pendant qu'ils rectifient leur
-alignement, l'ennemi fait pleuvoir sur eux les balles et la mitraille;
-mais ils supportent ce feu sans en être ébranlés. La cavalerie
-prussienne les prenant à leur costume pour des bataillons de garde
-nationale mobilisée, s'avance et essaye de parlementer pour les
-engager à se rendre. L'un de ces bataillons se formant aussitôt en
-carré, couvre la terre de cavaliers ennemis. Les autres formés en
-colonnes d'attaque marchent baïonnette baissée, et culbutent tout ce
-qui veut leur tenir tête. La cavalerie prussienne revient à la charge,
-mais au même instant les cuirassiers de Milhaud fondent sur elle au
-galop. Une sanglante mêlée s'engage; mais elle se termine bientôt à
-notre avantage, et l'armée prussienne, coupée en deux, est obligée de
-rétrograder en toute hâte.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Danger que court personnellement Blucher, foulé aux pieds
-de notre cavalerie.</span>
-En ce moment Blucher après avoir tenté sur les <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> trois
-Saint-Amand un dernier et inutile effort, était accouru pour rallier
-les troupes restées autour du moulin de Bry. Arrivé trop tard, et
-rencontré par nos cuirassiers, il avait été renversé, et foulé à leurs
-pieds. Cet héroïque vieillard, demeuré à terre avec un aide de camp
-qui s'était gardé de donner aucun signe qui pût le faire reconnaître,
-entendait le galop de nos cavaliers sabrant ses escadrons, et
-terminant la défaite de son armée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Pourtant d'Erlon ne paraît pas, et l'armée prussienne peut
-se retirer sans essuyer les pertes dont elle était menacée.</span>
-Pendant ce temps Vandamme
-débouchait enfin de Saint-Amand, Gérard de Ligny, et à droite le
-général Hulot avec la division Bourmont, perçant par la route de
-Charleroy à Namur, ouvrait cette route à la cavalerie de Pajol et
-d'Exelmans. Il était plus de huit heures du soir, l'obscurité
-commençait à envelopper cet horrible champ de bataille, et de la
-droite à la gauche la victoire était complète. Pourtant l'armée
-prussienne qui se retirait devant la garde impériale victorieuse, ne
-paraissait point harcelée sur ses derrières: d'Erlon tant appelé par
-les ordres de Napoléon, tant attendu, ne se montrait point, et on ne
-pouvait plus compter sur d'autres résultats que ceux qu'on avait sous
-les yeux. L'armée prussienne partout en retraite, nous livrait le
-champ de bataille, c'est-à-dire la grande chaussée de Namur à
-Bruxelles, ligne de communication des Anglais et des Prussiens, et
-laissait en outre le terrain couvert de 18 mille morts ou blessés.
-Nous avions à elle quelques bouches à feu et quelques prisonniers.
-<span class="sidenote" title="En marge">Résultats de la victoire de Ligny.</span>
-Ce n'étaient pas là, il est vrai, toutes les pertes qu'elle avait
-essuyées. Beaucoup d'hommes, ébranlés par cette lutte acharnée, s'en
-allaient <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> à la débandade. Une douzaine de mille avaient ainsi
-quitté le drapeau, et cette journée privait l'armée prussienne de
-trente mille combattants sur 120 mille.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'armée prussienne est affaiblie de trente mille
-combattants, et nous sommes maîtres de la grande chaussée de Namur à
-Bruxelles, qui est la ligne de communication des Anglais avec les
-Prussiens.</span>
-Qu'étaient-ce néanmoins que
-ces résultats auprès des trente ou quarante mille prisonniers qu'on
-aurait pu faire si d'Erlon avait paru, ce qui eût rendu complète la
-ruine de l'armée prussienne, et livré sans appui l'armée anglaise à
-nos coups? Napoléon était trop expérimenté pour s'étonner des
-accidents qui à la guerre viennent souvent déjouer les plus savantes
-combinaisons, pourtant il avait peine à s'expliquer une telle
-inexécution de ses ordres, et en cherchait la cause sans la découvrir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne pouvant s'expliquer l'inexécution des ordres
-donnés à Ney, s'arrête et couche sur le champ de bataille de Ligny.</span>
-D'après ses calculs l'armée anglaise n'avait pu se trouver tout
-entière aux Quatre-Bras dans la journée, et il ne comprenait pas
-comment le maréchal Ney n'avait pu lui envoyer un détachement, comment
-surtout d'Erlon rencontré si près de Fleurus, n'était point arrivé.
-Dans le doute, il s'était arrêté sur ce champ de bataille
-qu'enveloppait déjà une profonde obscurité, et avait permis à ses
-soldats harassés de fatigue, ayant fait huit ou dix lieues la veille,
-quatre ou cinq le matin, et s'étant battus en outre toute la journée,
-de bivouaquer sur le terrain où avait fini la bataille. Il avait
-seulement fait avancer le comte de Lobau (6<sup>e</sup> corps), devenu sa seule
-réserve, et l'avait établi autour du moulin de Bry. L'envoyer à la
-poursuite des Prussiens, si on avait été informé de ce qui se passait
-aux Quatre-Bras, eût été possible; mais n'ayant reçu aucun officier de
-Ney, n'ayant que cette réserve de troupes fraîches (la garde tout
-entière avait donné), Napoléon pensa <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> qu'il fallait la
-conserver autour de lui, car, en cas d'un retour offensif de l'ennemi,
-c'était le seul corps qu'on pût lui opposer. Toutefois il en détacha
-une division, celle de Teste, et la confia à l'intelligent et alerte
-Pajol, pour suivre les Prussiens à la piste, et précipiter leur
-retraite. Il garda le reste afin de couvrir ses bivouacs.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Hésitations de Ney aux Quatre-Bras dès le commencement du
-jour.</span>
-Ce qu'il ne savait pas encore, et ce qu'il entrevoyait au surplus,
-peut facilement se conclure des dispositions du maréchal Ney. On se
-rappelle que dès le matin le maréchal était hésitant en présence des
-quatre mille hommes du prince de Saxe-Weimar, qu'il prenait sinon pour
-l'armée anglaise, au moins pour une portion considérable de cette
-armée, surtout en voyant des officiers de haut grade exécuter une
-reconnaissance qui semblait le préliminaire d'une grande bataille. La
-résolution singulière du général Reille retardant de sa propre
-autorité le mouvement du 2<sup>e</sup> corps, avait ajouté aux perplexités du
-maréchal, et il avait passé la matinée dans le doute, tantôt voulant
-attaquer, tantôt craignant de s'exposer à une échauffourée. C'est sous
-l'influence de ces diverses impressions qu'il avait envoyé à Napoléon
-un officier de lanciers, pour lui dire qu'il croyait avoir sur les
-bras des forces très-supérieures aux siennes, à quoi Napoléon avait
-répondu vivement que ce qu'on voyait aux Quatre-Bras ne pouvait être
-considérable, que c'était tout au plus ce qui avait eu le temps
-d'accourir de Bruxelles, que Blucher ayant son quartier général à
-Namur n'avait rien pu envoyer sur les Quatre-Bras, que par conséquent
-il fallait attaquer avec les corps de Reille et <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> de d'Erlon,
-avec la cavalerie de Valmy, et détruire le peu qu'on avait devant soi.
-Assurément si Napoléon avait été au milieu même de l'état-major
-ennemi, il n'aurait pu voir plus juste, ni ordonner plus à propos. Ney
-ayant reçu, indépendamment de la lettre apportée par M. de Flahault,
-l'ordre formel d'attaquer expédié du quartier général, y était tout
-disposé, mais par malheur le 2<sup>e</sup> corps n'était point arrivé à midi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le général Reille en différant l'envoi du 2<sup>e</sup> corps,
-contribue à augmenter les hésitations de Ney.</span>
-Le général Reille continuait de le retenir en avant de Gosselies,
-toujours fortement ému de l'apparition des Prussiens, que lui avait
-signalée le général Girard. Ney aurait pu sans doute avec la division
-Bachelu seule, et la cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes et de Piré,
-s'élevant ensemble à 9 mille hommes, culbuter le prince de Saxe-Weimar
-qui n'avait reçu à midi que 2 mille hommes de renfort, ce qui lui en
-faisait six mille en tout. Le prince d'Orange accouru précipitamment
-n'avait amené que sa personne, et Ney avec 4,500 hommes d'infanterie,
-avec 4,500 de cavalerie de la meilleure qualité, lui aurait
-certainement passé sur le corps. On comprend néanmoins qu'apercevant
-un brillant état-major, pouvant craindre d'avoir devant lui toute une
-armée, il n'osât pas se hasarder à commencer l'action avec les forces
-dont il disposait. Cependant pressé par les dépêches réitérées de
-l'Empereur, il perdit patience, et envoya enfin aux généraux Reille et
-d'Erlon l'ordre d'avancer en toute hâte. Si le général Reille, après
-avoir pris connaissance du message du général de Flahault, eût marché
-avec les deux divisions Foy et Jérôme, il eût porté les forces de Ney
-à 22 mille hommes au moins, à <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> près de 26 mille avec les
-cuirassiers de Valmy, et aurait pu être aux Quatre-Bras à midi.
-C'était plus qu'il n'en fallait pour tout culbuter, soit à midi, soit
-à une heure.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le général Reille arrivé de sa personne sur le terrain,
-engage encore Ney à différer.</span>
-Malheureusement le général Reille n'en avait rien fait,
-et il s'était borné, sur les vives instances de son chef, à venir de
-sa personne aux Quatre-Bras, où il était arrivé vers deux heures. Ney
-alors lui avait témoigné le désir d'attaquer ce qu'il avait devant
-lui, disant que c'était peu de chose, et qu'on en viendrait facilement
-à bout. Le général Reille plein de ses souvenirs d'Espagne, comme
-Vandamme de ceux de Kulm, loin d'exciter l'ardeur de Ney, s'était
-appliqué plutôt à la calmer, lui répondant que ce n'était pas ainsi
-qu'on devait en agir avec les Anglais, qu'avoir affaire à eux était
-chose sérieuse, et qu'il ne fallait engager le combat que lorsque les
-troupes seraient réunies; que maintenant on voyait peu de monde, mais
-que derrière les bois se trouvait probablement l'armée anglaise, qui
-apparaîtrait tout entière dès qu'on en viendrait aux mains, qu'il ne
-fallait donc se présenter à elle qu'avec toutes les forces dont on
-pouvait disposer. En principe le conseil était bon; dans la
-circonstance il était funeste, puisqu'il n'y avait actuellement aux
-Quatre-Bras que la division Perponcher, arrivée aux trois quarts vers
-midi, tout entière à deux heures, et ne se composant que de huit mille
-hommes dans sa totalité. Ney se résigna donc à attendre les divisions
-Foy et Jérôme, car si le général Reille était présent de sa personne,
-ses divisions mises trop tard en mouvement n'étaient point encore en
-ligne. Pourtant le canon de Saint-Amand <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> et de Ligny grondait
-fortement; il était près de trois heures, et Ney<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a> n'y tenant plus
-prit le parti d'attaquer, dans l'espérance que le bruit du canon
-hâterait le pas des troupes en marche.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vers trois heures Ney se décide enfin à attaquer.</span>
-Il avait depuis la veille la
-division Bachelu; celle du général Foy venait de rejoindre, ce qui lui
-assurait près de 10 mille hommes d'infanterie. Il avait outre la
-cavalerie des généraux Pire et Lefebvre-Desnoëttes, celle de Valmy
-composée de 3,500 cuirassiers, ce qui faisait un total de près de 8
-mille hommes de cavalerie. Il est vrai qu'on lui avait recommandé de
-ménager Lefebvre-Desnoëttes, et de tenir Valmy un peu en arrière; mais
-ce n'étaient point là des ordres, c'étaient de simples recommandations
-que la nécessité du moment rendait complètement nulles. Il se décida
-donc à engager l'action<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. La division Jérôme <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> commençait à
-se montrer, et quant au corps de d'Erlon on le savait en route, et on
-comptait sur le bruit du canon pour stimuler son zèle et accélérer son
-arrivée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Description du champ de bataille des Quatre-Bras.</span>
-Voici quel était le champ de bataille sur lequel allait s'engager
-cette lutte tardive, mais héroïque. Ney occupait la grande route de
-Charleroy à Bruxelles, passant par Frasnes et les Quatre-Bras. Il
-était actuellement un peu en avant de Frasnes, au bord d'un bassin
-assez étendu, ayant en face les Quatre-Bras, composés d'une auberge et
-de quelques maisons. Devant lui il voyait la route de Charleroy à
-Bruxelles, traversant le milieu du bassin, puis se relevant vers les
-Quatre-Bras, où elle se rencontrait d'un côté avec la route de
-Nivelles, <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> de l'autre avec la chaussée de Namur. À gauche il
-avait les coteaux de Bossu couverts de bois, derrière lesquels
-circulait sans être aperçue la route de Nivelles, au centre la ferme
-de Gimioncourt située sur la route même, à droite divers ravins bordés
-d'arbres et aboutissant vers la Dyle, enfin à l'extrémité de l'horizon
-la chaussée de Namur à Bruxelles, d'où partaient les éclats continuels
-du canon de Ligny. (Voir la carte n<sup>o</sup> 65.)</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Forces des Anglais au début de l'action.</span>
-Les dispositions de l'ennemi en avant des Quatre-Bras pouvaient
-s'apercevoir distinctement, mais celles qui se faisaient sur le revers
-des Quatre-Bras nous étaient dérobées, ce qui laissait Ney dans le
-doute sur les forces qu'il aurait à combattre. Pour le moment le
-prince d'Orange ayant sous la main les neuf bataillons de la division
-Perponcher, en avait placé quatre à notre gauche dans le bois de
-Bossu, deux au centre à la ferme de Gimioncourt, un sur la route pour
-appuyer son artillerie, et deux en réserve en avant des Quatre-Bras.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Première attaque de Ney.</span>
-Ney résolut d'enlever ce qu'il y avait devant lui, ne sachant pas au
-juste ce qu'il y avait derrière, mais comptant sur l'arrivée de la
-division Jérôme qu'on apercevait, et sur le corps de d'Erlon qui ne
-pouvait tarder à paraître.
-<span class="sidenote" title="En marge">Notre cavalerie culbute les premiers bataillons de
-l'ennemi.</span>
-Il porta la division Bachelu à droite de la
-grande route, la division Foy sur la grande route elle-même, la
-cavalerie Piré à droite et à gauche. Nos tirailleurs eurent bientôt
-repoussé ceux de l'ennemi, et la cavalerie de Piré, chargeant au galop
-l'un des bataillons hollandais qui était posté en avant de la ferme de
-Gimioncourt, nettoya le terrain. Sur la chaussée notre artillerie,
-<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> supérieure en qualité, en nombre, surtout en position, à
-celle de l'ennemi, démonta plusieurs de ses pièces, et causa des
-ravages dans les rangs de son infanterie. Incommodé par son feu, le
-brillant prince d'Orange eut la hardiesse de la vouloir enlever. Il
-tâcha de communiquer son courage au bataillon qui couvrait sa propre
-artillerie, et de le porter au pas de charge sur nos canons. Tandis
-qu'il le conduisait en agitant son chapeau, le général Piré lança un
-de ses régiments qui, prenant le bataillon en flanc, le culbuta,
-renversa le prince, et faillit le faire prisonnier.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Foy s'empare de la ferme de Gimioncourt.</span>
-Ce fut alors le tour de notre infanterie. La division Foy suivant la
-grande route attaqua par la brigade Gautier la ferme de Gimioncourt.
-Cette brigade, que le général Foy menait lui-même, enleva la ferme, et
-dépassa le ravin sur lequel elle était située. La brigade Jamin, la
-seconde de la division Foy, prenant à gauche, s'avança vers le bois de
-Bossu, et obligea les bataillons de Saxe-Weimar à s'y enfermer. Le
-prince d'Orange se trouvait dans une situation critique, car les deux
-bataillons qu'il avait en réserve en avant des Quatre-Bras étaient
-incapables d'arrêter les divisions Foy et Bachelu victorieuses. Si en
-ce moment Ney plus confiant se fût jeté sur les Quatre-Bras, ce poste
-décisif eût certainement été emporté, et les divisions anglaises, les
-unes venant de Nivelles, les autres de Bruxelles, ne pouvant se
-rejoindre, auraient été contraintes de faire un long détour en arrière
-pour combiner leurs efforts, ce qui eût laissé à Ney le temps de
-s'établir aux Quatre-Bras et de s'y rendre invincible.
-<span class="sidenote" title="En marge">En ce moment, Ney en brusquant l'action, eût enlevé les
-Quatre-Bras.</span>
-Mais toujours
-incertain <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> de ce qu'il avait devant lui, n'osant se servir ni
-des cuirassiers de Valmy, ni de la cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes,
-Ney voulut attendre la division Jérôme qui était la plus nombreuse du
-2<sup>e</sup> corps, avant de pousser plus loin ses succès. Elle parut enfin
-vers trois heures et demie, mais à ce même instant le prince d'Orange
-recevait un puissant renfort.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il attend la division Jérôme.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Lorsque cette division est arrivée, les Anglais ne sont pas
-moins de vingt mille, ce qui les met en égalité de forces avec nous.</span>
-La division Picton, de huit bataillons
-anglais et écossais, et de quatre bataillons hanovriens, arrivait de
-Bruxelles, et lui amenait près de 8 mille combattants; une partie de
-la cavalerie de Collaert, forte de 1,100 chevaux, débouchait par la
-route de Nivelles; peu après les troupes de Brunswick, parties de
-Vilvorde, survenaient également, et le duc de Wellington, de retour de
-ses diverses reconnaissances, paraissait lui-même pour prendre la
-direction du combat. Les troupes de Brunswick, celles du moins qui
-étaient rendues sur le terrain, apportaient aux Quatre-Bras un nouveau
-renfort de 3 mille fantassins et d'un millier de chevaux. Le duc de
-Wellington, avec les divisions Perponcher, Picton et Brunswick, avait
-déjà 20 mille hommes sous la main, et était donc à peu près égal en
-force au maréchal Ney, même après l'arrivée de la division Jérôme<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> Tandis que ces choses se passaient du côté de l'armée britannique, la
-division Jérôme parvenue sur le bord du bassin où nous combattions,
-apportait à Ney le secours de 7,500 fantassins excellents. Il avait
-ainsi à peu près 19 mille hommes en ligne. Il aurait pu à la rigueur
-disposer des 3,500 cuirassiers de Valmy, car la dernière dépêche
-impériale expédiée au moment où Napoléon quittait Charleroy, en lui
-disant de prendre les corps de Reille, de d'Erlon, de Valmy, et de
-balayer ce qu'il avait devant lui, l'autorisait évidemment à user du
-dernier. Mais il avait laissé Valmy en arrière, et n'osait se servir
-de Desnoëttes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vive reprise du combat.</span>Il prescrivit de nouveau à d'Erlon de hâter le pas, et
-avec la division Jérôme il reprit le combat dans l'intention de le
-rendre décisif. Il ordonna à la division Bachelu, formant sa droite,
-de prendre pour point de départ la ferme de Gimioncourt, et de
-s'avancer, si elle pouvait, jusqu'à la grande chaussée de Namur. Il
-réunit sur la grande route les deux brigades Gautier et Jamin de la
-division Foy, appuyées sur leurs flancs par la cavalerie Piré, et leur
-enjoignit de marcher droit aux Quatre-Bras. À gauche, le long du bois
-de Bossu, il <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> remplaça la brigade Jamin par la belle et
-nombreuse division Jérôme, qui avait le général Guilleminot pour
-commandant en second.
-<span class="sidenote" title="En marge">Dispositions de Ney.</span>
-Ney porta ainsi toute sa ligne en avant de
-droite à gauche, ce qui n'était pas la meilleure des dispositions, car
-il allait rencontrer sur ses ailes de redoutables obstacles, tandis
-que s'il se fût tenu à de simples démonstrations d'un côté vers la
-ferme de Gimioncourt, de l'autre vers le bois de Bossu, et qu'il eût
-concentré ses forces sur la grande route, il aurait probablement
-enlevé les Quatre-Bras, et coupé la ligne des Anglais, dont les deux
-parties rejetées l'une sur le bois de Bossu, l'autre sur la chaussée
-de Namur, auraient été dans l'impossibilité de se rejoindre. En effet,
-le duc de Wellington avait accumulé ses principales forces sur ses
-ailes. À sa gauche, vis-à-vis de notre droite, il avait placé le long
-de la chaussée de Namur six des huit bataillons anglais de Picton, et
-les quatre bataillons hanovriens en seconde ligne. Des deux autres
-bataillons de Picton, il en avait mis un à l'embranchement du petit
-chemin de Sart-Dame-Avelines avec la grande chaussée de Namur, et un
-seulement aux Quatre-Bras. À sa droite, il avait replié soit dans
-l'intérieur du bois de Bossu, soit dans les Quatre-Bras même, les
-troupes fatiguées de Perponcher, et placé en avant celles de
-Brunswick, ainsi que la cavalerie de Collaert. Le centre, c'est-à-dire
-les Quatre-Bras, constituant la partie la plus importante, était donc
-très-peu gardé.</p>
-
-<p>Ney saisi d'un trouble fébrile, ne fit aucune de ces remarques, et
-marcha à l'ennemi en tenant toute sa ligne à la même hauteur, sa
-droite vers la <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> chaussée de Namur, son centre vers les
-Quatre-Bras, sa gauche vers le bois de Bossu. Au moment où ce
-mouvement s'exécutait, le prince d'Orange qui voyait s'avancer la
-division Foy, voulut l'arrêter en jetant sur elle la cavalerie
-Collaert composée des hussards hollandais et des dragons belges. Il
-lança d'abord sur notre infanterie les hussards hollandais, en tenant
-en réserve les dragons belges. Mais à peine avait-il lancé les
-hussards, que le 6<sup>e</sup> chasseurs conduit par le colonel de Faudoas se
-précipita sur eux, les culbuta sur l'infanterie placée derrière, et
-sabra même les canonniers d'une batterie. Les dragons belges ayant
-voulu soutenir les hussards hollandais furent culbutés à leur tour par
-nos chasseurs, et rejetés sur un bataillon anglais qui, les prenant
-pour ennemis, tira sur eux et compléta ainsi leur déroute.</p>
-
-<p>Après cet incident notre ligne entra tout entière en action sous la
-protection d'une nombreuse artillerie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Violent engagement de la division Bachelu contre la
-division anglaise Picton.</span>
-À droite la division Bachelu,
-composée de quatre régiments d'infanterie, s'avança déployée au delà
-de la ferme de Gimioncourt que nous avions conquise. Elle avait à
-franchir plusieurs ravins bordés de haies, qu'elle fit abattre par ses
-sapeurs, et marcha résolûment sans essuyer de grandes pertes, secondée
-qu'elle était par le feu de nos canons. Après le premier ravin s'en
-trouvait un deuxième qu'elle franchit également. Mais à cette distance
-notre artillerie, dont les coups auraient porté sur elle, cessa de
-l'appuyer. Elle gravissait néanmoins le bord du deuxième ravin pour
-s'emparer d'un plateau couvert de blés mûrs, lorsque tout à coup elle
-<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> essuie à l'improviste un feu terrible. C'était celui des six
-bataillons anglais de Picton, qui étaient cachés dans ces blés hauts
-de trois à quatre pieds, et qui attendaient pour tirer que nous
-fussions à bonne portée. Sous ce feu exécuté de près et avec une
-extrême justesse, nos soldats tombent en grand nombre. Picton avec
-beaucoup de présence d'esprit, ordonne alors une charge à la
-baïonnette. Notre infanterie poussée vivement sur un terrain en pente,
-ne peut soutenir le choc, descend pêle-mêle dans le fond du ravin, et
-se retire sur le bord opposé. Mais là un heureux hasard vient lui
-fournir soudainement le moyen de se rallier.
-<span class="sidenote" title="En marge">La division Bachelu menace la grande chaussée de Namur à
-Bruxelles.</span>
-Des quatre régiments
-d'infanterie composant la division Bachelu, trois seulement s'étaient
-portés en avant. Le quatrième à gauche, qui était le 108<sup>e</sup> de ligne,
-commandé par un officier aussi ferme qu'intelligent, le colonel
-Higonet, avait été retenu par une haie trop épaisse, et il était
-encore occupé à la couper, lorsqu'il aperçoit nos trois régiments en
-retraite. Sur-le-champ il fait face à droite, et déploie ses
-bataillons en leur recommandant d'attendre son signal pour tirer. Dès
-que nos soldats en retraite ont dépassé la pointe de ses fusils, il
-ordonne le feu sur les Anglais animés à la poursuite, et couvre la
-terre de leurs morts. Puis il se précipite sur eux à la baïonnette et
-en fait un épouvantable carnage. À cette vue, les soldats du 72<sup>e</sup>,
-placés immédiatement à la droite du 108<sup>e</sup>, se rallient les premiers;
-les autres suivent cet exemple, et les Anglais sont ramenés au point
-d'où ils étaient partis. La division Foy qui avait aperçu ce
-mouvement, le soutient en <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> s'avançant sur la chaussée, et
-contribue à refouler la gauche anglaise en arrière. Le terrain est
-couvert d'autant d'habits rouges que d'habits bleus. Cependant, pour
-forcer la gauche anglaise, il faudrait de nouveau braver le feu
-plongeant des six bataillons de Picton, et des quatre bataillons
-hanovriens qui les soutiennent. Bachelu reconnaissant la difficulté,
-prend la résolution fort bien entendue de porter son effort tout à
-fait à droite, vers la ferme dite de Piraumont, adossée à la chaussée
-de Namur.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque de la division Jérôme sur le bois de Bossu.</span>
-Sur la grande route le général Foy s'avance lentement avec ses deux
-brigades, n'osant tenter encore un coup de vigueur contre les
-Quatre-Bras à la vue de ce qui vient de se passer à notre droite, à la
-vue surtout des obstacles que notre gauche rencontre le long du bois
-de Bossu. La brave division Jérôme dirigée contre ce bois s'obstine à
-y pénétrer, mais les troupes de Brunswick et de Bylandt, profitant de
-l'avantage des lieux, réussissent à s'y maintenir. Appuyée néanmoins
-par le mouvement de la division Foy sur la grande route, elle va se
-rendre maîtresse du bois si violemment disputé, et déboucher au delà
-sur la route de Nivelles, lorsque le duc de Brunswick essaye contre
-elle une charge de cavalerie. Il se précipite avec ses uhlans sur
-notre infanterie, qui l'arrête par ses feux, et il est bientôt
-culbuté, mis en fuite par les chasseurs et les lanciers de Piré. Ce
-brave prince tombe mortellement frappé d'une balle.
-<span class="sidenote" title="En marge">Combat de nos lanciers et de nos chasseurs contre la
-cavalerie de Brunswick.</span>
-Nos lanciers et
-nos chasseurs une fois lancés sur la route poursuivent les uhlans de
-Brunswick jusque sur l'infanterie de Picton, qui se hâte de former
-ses carrés. Malgré ces <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> carrés nos lanciers, conduits par le
-colonel Galbois, enfoncent le 42<sup>e</sup> dont ils font un horrible carnage.
-Ils pénètrent aussi dans le 44<sup>e</sup>, dont ils ne peuvent toutefois
-achever la ruine, repoussés par le feu de ses soldats ralliés. Nos
-chasseurs jaloux d'imiter nos lanciers, se précipitent sur le 92<sup>e</sup>
-qu'ils ne parviennent point à rompre, mais poussant jusqu'aux
-Quatre-Bras, ils arrivent en sabrant les fuyards jusqu'à la grande
-chaussée de Namur, et un instant sont près d'enlever le duc de
-Wellington lui-même. Ne pouvant toutefois se soutenir aussi loin,
-lanciers et chasseurs sont obligés de battre en retraite pour se
-reformer derrière notre infanterie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'action se soutient avec des alternatives diverses,
-lorsque vers six heures les Anglais reçoivent dix mille hommes de
-renfort.</span>
-Il est six heures, et nous approchons du but, car à gauche la division
-Jérôme est sur le point de déboucher au delà du bois de Bossu; au
-centre la division Foy, appuyée par notre artillerie, gravit la pente
-qui aboutit aux Quatre-Bras; à droite enfin Bachelu est près
-d'atteindre la grande chaussée de Namur par la ferme de Piraumont. Il
-faudrait au centre un coup décisif, pour assurer la victoire en
-enlevant les Quatre-Bras. Les moments pressent, car les renforts
-affluent de toutes parts autour du duc de Wellington. Il lui est
-arrivé successivement le contingent de Nassau du général Von
-Kruse<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="smaller">[15]</span></a>, fort de trois mille hommes, et la division Alten, composée
-d'une brigade anglaise et d'une brigade allemande, comptant environ
-six mille combattants. <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> Le général anglais va donc réunir près
-de 30 mille hommes, contre le général français qui n'en a que 19 mille
-réduits déjà de trois mille par les ravages du feu.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ney apprend en ce moment que le corps de d'Erlon a été
-retenu par Napoléon.</span>
-Ney, n'apercevant
-point les renforts qui parviennent à son adversaire, sentant cependant
-la résistance s'accroître, se désole de ne pouvoir la surmonter, et
-tandis qu'il compte pour la vaincre sur l'arrivée de d'Erlon, il
-reçoit tout à coup une nouvelle qui le plonge dans un vrai désespoir.
-Le chef d'état-major de d'Erlon, le général Delcambre, accouru au
-galop, vient lui apprendre que sur un ordre impérial écrit au crayon
-et porté par La Bédoyère, le corps de d'Erlon qu'il avait
-itérativement mandé aux Quatre-Bras, a dû rebrousser chemin, pour se
-diriger sur le canon de Ligny.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son désespoir.</span>
-À cette nouvelle, Ney s'écrie qu'agir
-ainsi c'est le mettre dans une position affreuse, que dans l'espérance
-et même la certitude du concours de d'Erlon, il s'est engagé contre
-l'armée anglaise, qu'il l'a tout entière sur les bras, et qu'il va
-être détruit si on lui manque de parole.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il enjoint à d'Erlon d'accourir sans tenir compte des
-ordres impériaux.</span>
-Au milieu de cette agitation,
-sans réfléchir trop à ce qu'il fait, il use de l'autorité qu'on lui a
-donnée sur d'Erlon, et envoie à celui-ci par le chef d'état-major
-Delcambre l'ordre formel de revenir aux Quatre-Bras.</p>
-
-<p>À l'instant même où il donne cet ordre irréfléchi, Ney reçoit la
-lettre écrite à trois heures un quart de Fleurus, et apportée par M.
-de Forbin-Janson, dans laquelle Napoléon lui prescrit de se rabattre
-sur les hauteurs de Bry, lui disant pour l'exciter que s'il exécute ce
-mouvement, l'armée prussienne sera anéantie, que par conséquent <cite>le
-salut de la <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> France est dans ses mains</cite>. Si le maréchal avait
-eu son sang-froid, il aurait fait une réflexion fort simple, c'est
-qu'en ce moment l'action principale n'était pas aux Quatre-Bras, mais
-à Ligny, que l'armée prussienne détruite, l'armée anglaise le serait
-infailliblement le lendemain, qu'il fallait donc obtempérer à la
-volonté de Napoléon, y obtempérer sur-le-champ, renoncer dès lors à
-emporter les Quatre-Bras, s'y borner à la défensive, qui était
-possible, comme il le prouva une heure après, et envoyer tout de suite
-à d'Erlon l'ordre de se diriger sur Fleurus. En une demi-heure un
-officier au galop pouvait transmettre cet ordre, et une heure après,
-c'est-à-dire à sept heures et demie, d'Erlon se serait trouvé sur le
-revers du moulin de Bry, en mesure de mettre l'armée prussienne entre
-deux feux. Mais cette réflexion si simple, Ney ne la fait point.
-Préoccupé uniquement de ce qu'il a sous ses yeux, la seule chose qu'il
-considère, c'est qu'il faut d'abord se hâter de vaincre là où il est,
-pour se rabattre ensuite sur Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ney tente avec les cuirassiers de Valmy un coup de
-désespoir contre les Quatre-Bras.</span>
-Il ne songe donc qu'à surmonter
-en furieux l'obstacle qui l'arrête. Il a vu les prodiges effectués
-dans le cours de la journée par notre cavalerie. Se rattachant à
-l'espérance de tout emporter avec elle, il appelle le comte de Valmy,
-dont il avait fait approcher une brigade, et lui répétant les paroles
-de l'Empereur, Général, lui dit-il, <cite>le sort de la France est entre
-vos mains</cite>. Il faut faire un grand effort contre le centre des
-Anglais, et enfoncer la masse d'infanterie que vous avez devant vous.
-La France est sauvée, si vous réussissez. Partez, et je vous ferai
-appuyer par la cavalerie de Piré.&mdash;Le <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> général Kellermann, qui
-aimait à contredire, oppose plus d'une objection à ce qu'on lui
-ordonne; il cède néanmoins aux instances convulsives du maréchal, et
-se prépare à exécuter l'attaque désespérée qu'on attend de son
-courage.</p>
-
-<p>À tenter ce que demandait le maréchal Ney, il fallait le faire avec
-les quatre brigades réunies du comte de Valmy, formant 3,500
-cuirassiers et dragons; il fallait y employer Lefebvre-Desnoëttes
-lui-même avec la cavalerie légère de la garde, et après avoir tout
-renversé sous les pieds de nos chevaux, compléter ce mouvement avec
-une masse d'infanterie qui pût prendre possession définitive du
-terrain qu'on aurait conquis. Au lieu de laisser la belle division
-Jérôme, forte de près de huit mille combattants, s'épuiser contre un
-bois, où l'énergie des hommes allait expirer devant des obstacles
-physiques, il aurait fallu ne laisser qu'une brigade d'infanterie pour
-entretenir le combat de ce côté, et avec les quatre mille hommes
-restants de la division Jérôme, avec les cinq mille de la division
-Foy, avec les cuirassiers et les dragons de Valmy, les lanciers, les
-chasseurs de Piré et de Lefebvre-Desnoëttes, c'est-à-dire avec neuf
-mille cavaliers et neuf mille hommes d'infanterie, enfoncer le centre
-des Anglais comme Masséna en 1805 enfonça le centre des Autrichiens à
-Caldiero. Mais plein à la fois d'ardeur et de trouble, Ney ne songe
-qu'à des coups de désespoir! Malheureusement pour réussir le désespoir
-même ne saurait se passer de calcul. Tandis qu'il manque aux
-prescriptions les plus essentielles de Napoléon en appelant d'Erlon à
-lui, Ney s'attache à l'ordre qui n'avait plus <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> de sens de
-laisser Kellermann à l'embranchement de la vieille chaussée romaine, à
-l'ordre plus insignifiant encore de ménager Lefebvre-Desnoëttes, et il
-se borne à lancer une brigade de Valmy, en laissant s'épuiser la
-division Jérôme dans le bois de Bossu.</p>
-
-<p>Cependant quelque peu raisonnable que soit la pressante invitation
-qu'il a reçue, le comte de Valmy après avoir donné à ses chevaux le
-temps de souffler, se prépare à charger avec la plus grande vigueur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Prodiges de nos cuirassiers, qui enfoncent plusieurs
-bataillons anglais.</span>
-Piré s'apprête à l'appuyer à la tête de ses chasseurs et de ses
-lanciers. Le comte de Valmy suivant la grande route gravit au trot la
-pente qui aboutit aux Quatre-Bras, puis tournant brusquement à gauche
-dans la direction du bois de Bossu, il s'élance avec sa brigade
-composée du 8<sup>e</sup> et du 11<sup>e</sup> de cuirassiers sur l'infanterie anglaise du
-général major Halkett. Les balles pleuvent sur les cuirasses et les
-casques de nos cavaliers sans les ébranler. Le 8<sup>e</sup> fond sur le 69<sup>e</sup>
-régiment, l'enfonce, tue à coups de pointe une partie de ses hommes,
-et lui prend son drapeau enlevé par le cuirassier Lami. Ce régiment
-anglais se réfugie dans le bois. Kellermann après avoir rallié ses
-escadrons se jette sur le 30<sup>e</sup> qu'il ne peut enfoncer, mais culbute et
-sabre le 33<sup>e</sup>, après lui deux bataillons de Brunswick, et arrive ainsi
-aux Quatre-Bras. Pendant ce temps, Piré donne à droite sur
-l'infanterie de Picton. Celle-ci formée sur plusieurs lignes résiste
-par des feux violents et bien dirigés à toutes les charges de notre
-cavalerie légère. Mais le 6<sup>e</sup> de lanciers, qui en cette journée se
-signala par ses exploits, gagne sous la conduite de son colonel
-Galbois la chaussée de Namur, <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> et détruit un bataillon
-hanovrien sur les derrières de Picton. Le duc de Wellington n'a que le
-temps de se jeter sur un cheval et de s'enfuir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Faute d'appui, nos cuirassiers sont ramenés.</span>
-Notre cavalerie se maintient ainsi sur le plateau des Quatre-Bras dont
-elle a réussi à s'emparer. Si quelque infanterie venait en ce moment
-l'appuyer, si la division Foy, si une partie de la division Jérôme
-venaient occuper le terrain qu'elle a conquis, et surtout si les trois
-autres brigades du comte de Valmy étaient envoyées à son secours, son
-triomphe serait assuré. Malheureusement, lancée par un acte de
-désespoir au milieu d'une nuée d'ennemis, elle reste sans appui, et
-tout à coup elle se sent assaillie par des feux terribles.
-L'infanterie anglaise réfugiée dans les maisons des Quatre-Bras, fait
-pleuvoir sur nos cuirassiers une grêle de balles. Surpris par ce feu,
-ne se voyant point soutenus, ils rétrogradent d'abord avec lenteur,
-bientôt avec la précipitation d'une panique. Le comte de Valmy veut en
-vain les retenir sur la pente du plateau qu'ils ont naguère gravi
-victorieusement: la déclivité et l'entraînement de la retraite
-précipitent leur course. Leur général démonté, privé de son chapeau,
-n'a d'autre ressource, pour n'être pas abandonné sur le terrain, que
-de s'attacher à la bride de deux cuirassiers, et il revient ainsi
-suspendu à deux chevaux au galop. À ce spectacle Ney accourt, et fait
-barrer la route par Lefebvre-Desnoëttes, qui rallie en les retenant
-nos deux régiments de cuirassiers fuyant après avoir opéré des
-prodiges.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ney prend le parti de se réduire à la défensive, et se
-maintient à Frasnes avec une fermeté héroïque.</span>
-Ney qui dans cette circonstance déploie l'héroïsme incomparable dont
-la nature l'avait doué, rallie ses <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> troupes, et conserve avec
-fermeté sa ligne de bataille. Sur la grande route il maintient la
-division Foy à la hauteur où elle s'est portée, tandis qu'à droite la
-division Bachelu est près de déboucher par la ferme de Piraumont sur
-la grande chaussée de Namur; puis il court à la division Jérôme à
-gauche pour enlever le bois de Bossu, qui n'aurait pas dû être le but
-de ses efforts. Mais la résistance s'accroît de minute en minute. Au
-lieu des troupes qui disputaient le bois de Bossu sans essayer d'en
-sortir, on voit tout à coup apparaître des bataillons superbes qui
-font mine de nous déborder. En effet le duc de Wellington, qui avait
-déjà plus de 30 mille hommes, venait de recevoir les gardes anglaises
-du général Cooke, le reste du corps de Brunswick, de nouveaux
-escadrons de cavalerie, et comptait maintenant 40 mille hommes contre
-Ney, à qui il en restait à peine 16 mille. En cet instant, Ney,
-redevenu ce qu'il fut toujours, un lion, se précipite avec la division
-Jérôme sur les bataillons qui débouchent du bois, et les arrête.
-Retrouvant dans le péril, quand ce péril est devenu physique, toute sa
-présence d'esprit, il reconnaît qu'à s'obstiner il y aurait risque
-d'un désastre. Il se décide enfin à passer de l'offensive à la
-défensive, ce qu'il aurait dû faire plus tôt, dès qu'il n'avait pas
-profité de la matinée pour culbuter les Anglais. En conséquence de
-cette sage résolution, il replie lentement sa ligne entière de la
-droite à la gauche, se tenant à cheval au milieu de ses soldats, et
-les rassurant par sa noble contenance. En remontant sur le bord du
-bassin d'où il était <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> parti, l'avantage du terrain se retrouve
-de son côté. Les Anglais ont à leur tour à gravir une pente sous un
-feu plongeant des plus meurtriers. Ney fait pleuvoir sur eux les
-balles et la mitraille, et tantôt les arrêtant par des charges à la
-baïonnette, tantôt par des décharges à bout portant, met deux heures à
-revenir sur le bord du bassin qui s'étend de Frasnes aux Quatre-Bras.</p>
-
-<p>Tandis qu'au milieu des boulets qui tombent autour de lui, il est
-l'objet de la crainte de l'ennemi et de l'admiration de ses soldats,
-il sent vivement l'amertume de cette situation, et s'écrie avec une
-noble et déchirante douleur: <cite>Ces boulets, je les voudrais tous avoir
-dans le ventre!</cite>&mdash;Hélas, ce qu'il avait sous les yeux était une
-victoire auprès de ce qu'il devait voir dans deux jours!</p>
-
-<p>Il était neuf heures: la nuit enveloppait ces plaines funèbres, de
-Sombreffe aux Quatre-Bras, des Quatre-Bras à Charleroy, et dans ce
-triangle de quelques lieues plus de quarante mille cadavres couvraient
-déjà la terre. Aux Quatre-Bras, Ney avait mis hors de combat près de
-six mille ennemis, soit par le feu, soit par le sabre de ses
-cavaliers, et avait perdu environ quatre mille hommes. À Ligny, comme
-nous l'avons dit, onze ou douze mille Français, dix-huit mille
-Prussiens jonchaient la terre, sans compter la foule des hommes
-débandés. Ainsi 40 mille braves gens venaient d'être de nouveau
-sacrifiés aux formidables passions du siècle!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Tristes péripéties qui paralysent le corps de d'Erlon.</span>
-On se demande sans doute ce qu'était devenu pendant cette journée le
-comte d'Erlon, qu'on n'avait vu figurer ni à Ligny pour y compléter
-la victoire, <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> ni aux Quatre-Bras pour culbuter les Anglais sur
-la route de Bruxelles. La réponse est triste: il avait toujours
-marché, pour n'arriver nulle part, malgré une ardeur sans pareille,
-rendue stérile par la fatalité qui planait en ce moment sur nos
-affaires!</p>
-
-<p>Le matin il avait attendu à Gosselies des ordres qui ne lui étaient
-arrivés qu'à onze heures, par la communication que le général Reille
-lui avait donnée du message de M. de Flahault. À l'instant même il
-s'était mis en marche sur Frasnes, et conformément aux instructions
-reçues, il avait dirigé sa division de droite, celle du général
-Durutte, vers Marbais. En se voyant sur les derrières des Prussiens
-les soldats de cette division avaient battu des mains, et applaudi à
-la prévoyance de Napoléon qui les plaçait si bien. Mais à peine
-avaient-ils fait une lieue dans cette direction, que les officiers de
-Ney, partis à l'instant où ce maréchal se décidait à attaquer les
-Anglais, étaient venus appeler le corps entier aux Quatre-Bras. La
-division Durutte avait donc été comme les autres ramenée vers Frasnes,
-au milieu des murmures des soldats désolés d'être détournés de la voie
-où ils apercevaient de si beaux résultats à recueillir. Tout à coup
-vers trois heures et demie le général La Bédoyère arrivant avec un
-billet de l'Empereur, avait réitéré l'injonction de marcher sur Bry. À
-ce nouveau contre-ordre nouvelle joie des soldats, qui
-s'applaudissaient d'être remis sur la voie d'un grand triomphe.
-D'Erlon obéissant à l'ordre apporté par La Bédoyère avait alors
-envoyé, comme on l'a vu, son chef d'état-major Delcambre à Ney, pour
-lui faire part de l'incident <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> qui l'éloignait des Quatre-Bras.
-Ce général avait rempli sa mission auprès de Ney, qui l'avait renvoyé
-porter à d'Erlon l'ordre formel et absolu de rebrousser chemin vers
-les Quatre-Bras. Le général Delcambre était donc venu entre cinq et
-six heures arrêter une dernière fois le 1<sup>er</sup> corps dans sa marche
-sur Bry, pour l'amener aux Quatre-Bras. D'autres officiers suivant le
-général Delcambre, étaient venus dire au comte d'Erlon, que sur la foi
-de son concours Ney s'était engagé dans un combat inégal contre les
-Anglais, que s'il n'était pas secouru il allait succomber, qu'alors
-tous les plans de Napoléon seraient renversés, et qu'en n'accourant
-pas aux Quatre-Bras, le comte d'Erlon prenait sur sa tête la plus
-grave responsabilité. Ces assertions étaient exagérées, et le résultat
-de la journée prouvait bien qu'en se réduisant à la défensive entre
-Frasnes et les Quatre-Bras, on ne s'exposait qu'au danger d'une
-journée indécise, laquelle indécise aux Quatre-Bras serait immensément
-fructueuse à Ligny. Mais d'Erlon ne connaissait pas le véritable état
-des choses sur les deux champs de bataille. Du côté de Ligny on ne lui
-parlait que de compléter un triomphe: du côté des Quatre-Bras il
-s'agissait, lui disait-on, de prévenir un désastre. Ney, son chef
-immédiat, le sommait au nom de la hiérarchie, au nom d'une nécessité
-pressante, de venir à lui, et il était naturel qu'il penchât du côté
-de ce dernier. Par le fait il eut tort, comme on le verra mieux tout à
-l'heure; mais il céda de très-bonne foi, et sous l'inspiration de la
-meilleure volonté, au visage effaré de ceux qui arrivaient des
-Quatre-Bras. Ainsi, pour la seconde fois <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> depuis le matin, il
-abandonna la route de Bry pour celle de Frasnes. Cependant tandis
-qu'il se décidait à prendre ce parti, il tint conseil avec le général
-Durutte, officier très-distingué, commandant sa première division qui
-était la plus avancée sur la route de Bry, et à la suite de ce conseil
-il eut recours à un terme moyen.
-<span class="sidenote" title="En marge">La journée s'écoule sans que le corps de d'Erlon ait pu
-être utile ni à Napoléon ni à Ney.</span>
-D'une part, Ney semblait avoir un
-besoin urgent de secours; d'autre part, une force quelconque
-paraissant sur les derrières des Prussiens pouvait décider la victoire
-du côté de Ligny: en outre, laisser vide l'espace compris entre
-Fleurus et Frasnes, présentait de grands inconvénients, car c'était
-ouvrir à l'ennemi une issue qui lui permettrait de pénétrer entre les
-deux armées françaises. Enfin on était, quant à la valeur des ordres,
-entre le chef immédiat qui était Ney, et Napoléon qui était le chef
-des chefs. Après avoir pesé ces considérations diverses, d'Erlon prit
-la résolution de marcher avec trois divisions aux Quatre-Bras, et de
-laisser la division Durutte seule sur la route de Bry. Mais en
-s'arrêtant à ce parti il recommanda au général Durutte d'être prudent,
-et il le lui fit recommander plus fortement encore en apprenant en
-route que les choses allaient mal du côté de Ney. D'Erlon était ainsi
-parti pour les Quatre-Bras au grand regret de ses soldats, et le
-général Durutte avait marché sur Bry en tâtonnant, ce qui avait fourni
-autour de lui l'occasion de dire qu'il était de mauvaise volonté,
-qu'il trahissait même, supposition fort injuste, car ce général était
-aussi zélé que sage, et ne cédait qu'à des ordres supérieurs. Il
-arriva vers neuf ou dix heures à Bry, où il précipita la retraite des
-Prussiens sans <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> faire un prisonnier, et d'Erlon de son côté
-arriva à Frasnes sur les derrières de Ney, quand le canon avait cessé
-de retentir, et qu'il ne pouvait plus lui être d'aucune utilité.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Appréciation de la journée du 16 dans son ensemble.</span>
-Telle fut la sanglante journée du 16 juin 1815, la seconde de cette
-campagne, consistant en deux batailles, l'une gagnée à Ligny, l'autre
-indécise aux Quatre-Bras. On l'apprécierait mal si on la jugeait sous
-l'impression des événements des Quatre-Bras, et des faux mouvements
-qui rendirent inutile partout le corps de d'Erlon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le principal résultat obtenu par la victoire de Ligny,
-c'est que les Prussiens étaient décidément séparés des Anglais.</span>
-D'abord en réalité,
-notre plan de campagne, si profondément conçu, avait réussi. Napoléon
-avait occupé victorieusement la grande chaussée de Namur à Bruxelles,
-non pas, il est vrai, sur deux points, mais sur un seul, celui de
-Sombreffe, et c'était suffisant pour l'objet qu'il avait en vue. Sans
-doute le duc de Wellington avait conservé sur cette chaussée le point
-des Quatre-Bras: mais si ce point, nécessaire pour le ralliement de
-l'armée anglaise, lui était resté, il n'en était pas moins séparé de
-son allié Blucher, qu'il ne pouvait rejoindre que fort en arrière. Les
-Anglais étaient donc condamnés ou à combattre sans les Prussiens, ou à
-faire un long détour pour les retrouver. Ce premier résultat, le seul
-véritablement essentiel, était donc obtenu. Secondement celle des deux
-armées alliées que Napoléon se proposait de rencontrer d'abord, était
-battue et bien battue, puisqu'en morts, blessés ou débandés, elle
-avait perdu le quart de son effectif, et qu'elle était réduite de 120
-mille hommes à 90 mille. Sans doute elle aurait pu être frappée de
-manière à ne pouvoir plus reparaître de <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> la campagne, ce qui
-eût changé la face des événements, car l'armée anglaise obligée de
-livrer bataille le lendemain sans être secourue, aurait été détruite à
-son tour.
-<span class="sidenote" title="En marge">Seulement les Prussiens n'étaient pas aussi maltraités
-qu'ils auraient pu l'être.</span>
-Ce résultat décisif était manqué, et c'était un malheur;
-mais enfin on était entre les deux armées alliées, en mesure de les
-rencontrer l'une après l'autre, et on avait déjà battu celle qu'il
-fallait battre la première. La partie essentielle du plan était par
-conséquent réalisée. Maintenant, si l'immense résultat auquel on avait
-failli atteindre, et qui eût changé le sort de la France, avait été
-manqué, à qui faut-il s'en prendre? L'histoire doit le rechercher, car
-si elle est un exposé de faits, elle doit être aussi un jugement.
-Voici donc à notre avis ce qu'il faut conclure des événements
-très-simplement interprétés.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Y eut-il du temps perdu dans cette journée du 16?</span>
-Le principal reproche adressé aux opérations de cette journée, c'est
-le temps perdu dans la matinée du 16. Ce reproche, comme on a pu le
-voir, n'est nullement fondé pour ce qui se passa du côté de Ligny,
-bien qu'il le soit tout à fait pour ce qui se passa aux Quatre-Bras.
-On a raisonné sur ce sujet comme si l'armée de Napoléon eût été tout
-entière dans sa main le matin du 16, et qu'il ne lui restât qu'à la
-mettre en mouvement dès la pointe du jour. Or il n'en était point
-ainsi. Environ 25 mille hommes avaient bivouaqué pendant la nuit à la
-droite de la Sambre, et avaient dû défiler le matin par le pont de
-Charleroy et par les rues étroites de cette ville avec un matériel
-considérable. Au Châtelet également les troupes du général Gérard
-n'avaient pas toutes franchi la Sambre, et étaient harassées <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>
-de fatigue. Par suite de cette double circonstance il ne fallait pas
-moins de trois heures pour que les divers corps de l'armée française
-fussent, non pas en ligne, mais en mesure de s'avancer vers la ligne
-de bataille où ils devaient combattre. De plus, bien que Napoléon
-n'eût presque aucun doute sur la distribution des forces ennemies,
-cependant dans une situation aussi grave que la sienne (il se trouvait
-entre deux armées, dont chacune égalait presque l'armée française), il
-était naturel de ne vouloir agir qu'à coup sûr, et d'employer à se
-renseigner le temps que les troupes emploieraient à marcher. Or le
-maréchal Grouchy, qui aurait dû être en reconnaissance dès quatre
-heures du matin, a lui-même avoué qu'il n'avait connu et mandé qu'à
-six heures le déploiement des Prussiens en avant de Sombreffe. Cet
-avis ne put arriver à Charleroy que bien après sept heures, et tous
-les ordres étaient donnés avant huit, et partis de huit à neuf.
-Berthier par sa promptitude à rendre la pensée de Napoléon, aurait
-peut-être gagné une demi-heure: mais certainement quand il s'agissait
-de telles déterminations, on ne saurait dire qu'il y eût là du temps
-perdu. Les troupes qui cheminaient à pied ayant besoin de plusieurs
-heures pour se transporter à Fleurus, tandis que Napoléon voyageant à
-cheval devait y arriver en une heure, celui-ci pouvait bien prolonger
-son séjour à Charleroy pour recueillir divers renseignements dont il
-avait besoin, et pour expédier une multitude d'ordres indispensables.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il n'y eut aucun temps perdu du côté de Napoléon.</span>
-Lors donc qu'on se demande ce que faisait Napoléon à Charleroy jusqu'à
-dix ou onze heures du matin, il faut tenir compte de tous <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span>
-ces détails, avant d'accuser d'inactivité un homme qui, ne se portant
-pas bien en ce moment, était resté dix-huit heures à cheval le 15,
-n'avait pris pendant la nuit que trois heures de sommeil, puis s'était
-levé à la pointe du jour pour commencer la sanglante et terrible
-journée du 16 finie seulement à onze heures du soir, et dans laquelle
-il était encore resté dix-huit heures à cheval. Enfin il y a une
-dernière considération plus concluante que toutes les autres, c'est
-que du côté de Fleurus l'entrée en action ne pressait pas comme du
-côté des Quatre-Bras, car si aux Quatre-Bras il fallait se hâter de
-barrer le chemin aux Anglais, en avant de Fleurus au contraire il
-fallait laisser déboucher les Prussiens afin d'avoir occasion de les
-combattre sur ce point le plus avantageux pour nous. Sans doute il ne
-fallait pas livrer la bataille trop tard, si on voulait avoir le temps
-de la rendre décisive, mais il n'importait guère de la livrer
-l'après-midi ou le matin. Le jour d'ailleurs commençant avant quatre
-heures, et finissant après neuf, on avait du loisir pour se battre, et
-on n'avait pas à regretter les instants consacrés pendant la matinée à
-se renseigner et à faire marcher les troupes.</p>
-
-<p>À Ligny même le temps ne fut pas moins bien employé. Napoléon rendu à
-Fleurus avant midi, et trouvant tous les généraux hésitants, n'hésita
-pas, et résolut de livrer bataille. Mais les troupes n'étaient pas
-encore arrivées, celles de droite notamment (4<sup>e</sup> corps), et Napoléon
-dut patienter. À deux heures il était en mesure, mais ayant conçu la
-belle combinaison de rabattre sur lui une partie <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> des troupes
-de Ney afin de prendre les Prussiens à revers, il voulut laisser à ce
-maréchal un peu d'avance, et attendre son canon. Impatient de
-l'attendre inutilement, il lui dépêcha ordre sur ordre, et donna enfin
-le signal du combat vers deux heures et demie. Même alors, le temps
-qui restait aurait suffi pour tirer de la victoire tout le parti
-désirable, si à cinq heures et demie une fausse alarme conçue par
-Vandamme n'eût fait perdre des instants précieux, et différer jusqu'à
-près de sept heures la charge décisive que devait exécuter la garde
-impériale. Exécutée à cinq heures et demie cette charge aurait laissé
-le moyen de poursuivre et d'accabler les Prussiens. On eut néanmoins
-le temps de les battre complétement, puisqu'en morts, blessés ou
-fuyards, on leur fit perdre le tiers des troupes engagées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il y eut au contraire de grandes pertes de temps aux
-Quatre-Bras.</span>
-Vers les Quatre-Bras on ne saurait prétendre que la journée eût été
-aussi bien employée. Si à Ligny le temps n'importait pas, du moins
-dans une certaine mesure, aux Quatre-Bras au contraire chaque minute
-perdue était un malheur. De ce côté, en effet, outre l'immense intérêt
-de posséder le plus tôt possible le point de jonction entre les
-Anglais et les Prussiens, il y avait cet intérêt non moins grand
-d'attaquer les Anglais avant qu'ils fussent en force. Or le 15 au soir
-ils n'étaient que quatre mille, tous soldats de Nassau. Jusqu'au
-lendemain 16 à midi, ils n'étaient pas davantage. Ce ne fut que de
-midi à deux heures qu'ils parvinrent à être sept mille, et ils ne
-comptèrent pas un homme de plus jusqu'à trois heures et demie. Or Ney
-avait neuf mille combattants <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> le 15 au soir, il les avait
-encore à onze heures le lendemain 16, et à ce moment il aurait pu en
-avoir 20 mille. Quant aux ordres verbaux qu'il avait reçus dans
-l'après-midi du 15, il faudrait admettre les plus fortes
-invraisemblances pour supposer qu'ils ne portassent pas l'indication
-des Quatre-Bras; mais en tout cas le 16 au matin des ordres écrits,
-remis à dix heures et demie par M. de Flahault, et réitérés plusieurs
-fois dans la matinée, contenaient l'indication formelle des
-Quatre-Bras, et l'injonction de les enlever à tout prix. Or de dix
-heures et demie du matin à trois heures et demie de l'après-midi il
-restait cinq heures, pendant lesquelles on aurait pu accabler avec
-vingt mille hommes la division Perponcher qui n'en comptait que 7
-mille.</p>
-
-<p>À la vérité Ney, vers onze heures, c'est-à-dire après la remise des
-ordres écrits de Napoléon, n'avait plus hésité, et avait fini par
-vouloir fortement l'attaque des Quatre-Bras; mais le général Reille
-ayant pris sur lui de retenir les troupes par suite d'un rapport mal
-interprété du général Girard, Ney fut obligé de les attendre près de
-trois heures. Ainsi à partir de onze heures le tort ne fut plus à lui,
-et à deux heures encore lorsqu'il voulait se jeter brusquement sur
-l'ennemi, le général Reille, la mémoire toute pleine des événements
-d'Espagne, le retint, à très-bonne intention certainement, mais le
-retint de nouveau. Enfin, quand on entreprit sérieusement l'attaque,
-les Anglais étaient déjà en nombre égal, et ils furent bientôt en
-nombre supérieur.</p>
-
-<p>Ainsi aux Quatre-Bras le temps fut déplorablement <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> perdu le
-15 au soir et la moitié de la journée du 16, perdu là où il était de
-la plus grande importance qu'il ne le fût pas.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment on opéra sur le champ de bataille de Ligny.</span>
-Voilà ce qu'on peut dire quant à l'emploi du temps, et voici
-maintenant ce qu'on peut ajouter quant à la manière d'opérer. La
-combinaison première de Napoléon à Ligny fut l'une des plus belles de
-sa carrière militaire. Voyant les Prussiens sans souci de leur droite
-et de leurs derrières se déployer entre Ligny et Saint-Amand, tandis
-qu'ils avaient à dos les 45 mille hommes du maréchal Ney, il conçut la
-pensée de rabattre sur eux une partie de ces quarante-cinq mille
-hommes, ce qui devait faire tomber dans nos mains une moitié de
-l'armée de Blucher. Le général Rogniat, juge sévère de Napoléon après
-sa chute, aurait voulu qu'il employât une autre man&oelig;uvre, celle
-d'attaquer par l'extrémité des trois Saint-Amand, c'est-à-dire sur
-notre extrême gauche, contre l'extrême droite des Prussiens, pour les
-rejeter sur Sombreffe et les séparer des Anglais. Napoléon à
-Sainte-Hélène a repoussé ces critiques avec la hauteur du génie
-offensé répondant à la médiocrité présomptueuse et dénigrante. Il ne
-s'agissait pas, comme il l'a très-bien dit, de séparer les Prussiens
-des Anglais, ce qui se faisait par Ney aux Quatre-Bras, mais d'enlever
-une portion de leur armée, et en rabattant Ney sur eux, on en aurait
-pris une portion considérable. Enfin lorsque par des retards, par des
-malentendus déplorables, cette belle combinaison vint à manquer,
-Napoléon prenant le parti de percer la ligne ennemie au-dessus de
-Ligny, prouva une fois de plus son inépuisable <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> fertilité de
-ressources sur le champ de bataille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment on opéra aux Quatre-Bras.</span>
-Aux Quatre-Bras le terrain ne fut ni si bien jugé ni si bien abordé.
-Ney, plus héroïque que jamais, n'avait cependant plus son sang-froid.
-Il s'épuisa sur les deux ailes, à droite en avant de la ferme de
-Gimioncourt, à gauche contre le bois de Bossu. Les charges
-prodigieuses de sa cavalerie, restées stériles faute d'appui,
-démontrèrent qu'au centre, c'est-à-dire aux Quatre-Bras, on aurait pu
-percer la ligne ennemie. Effectivement, si au lieu de s'arrêter à un
-ordre, révoqué par un second et par les événements eux-mêmes, Ney eut
-lancé à la fois les quatre brigades du comte de Valmy et la cavalerie
-légère de Lefebvre-Desnoëttes, ce qui avec la cavalerie de Piré lui
-eût procuré sept mille chevaux, si au lieu de forcer la belle division
-du prince Jérôme, qui était de près de huit mille hommes, à s'épuiser
-contre le bois de Bossu, il eût laissé devant ce bois une brigade du
-général Foy, et qu'il eût précipité sur les Quatre-Bras sept mille
-chevaux et huit mille hommes d'infanterie, il eût certainement écrasé
-le centre du duc de Wellington, rejeté une partie de ses troupes sur
-la route de Nivelles, l'autre sur la route de Sombreffe, et conquis
-ainsi la position si précieuse des Quatre-Bras.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résultat véritable de la bataille de Ligny.</span>
-Au surplus ce succès, désirable assurément, car il eût fort abattu
-l'orgueil des Anglais et détruit une portion de leurs forces, ce
-succès n'était pas ce qui importait le plus dans cette journée. Grâce
-en effet à la fermeté admirable de Ney, on avait à la fin du jour
-occupé, contenu, arrêté les Anglais aux Quatre-Bras, ce qui était
-l'essentiel, et on n'aurait <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> eu rien à regretter, si d'Erlon,
-appelé tantôt à droite, tantôt à gauche, et resté inutile partout,
-n'eût laissé évader l'armée prussienne dont il pouvait prendre la
-moitié. Là fut le vrai malheur de cette journée, qui fit de la
-bataille de Ligny, au lieu d'un triomphe décisif, une victoire
-glorieuse sans doute et même importante, mais très-inférieure à ce
-qu'elle aurait pu être sous le rapport des résultats. Là se manifeste
-en traits sinistres la fatalité redoutable qui, dans ces derniers
-jours, fit échouer les combinaisons les plus profondes, l'héroïsme le
-plus extraordinaire! On est confondu quand on voit combien de fois
-d'Erlon fut près de toucher au but, et combien de fois il en fut
-détourné au moment de l'atteindre, au grand désespoir des soldats,
-plus clairvoyants cette fois que leurs chefs!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les allées et venues de d'Erlon, qui devint inutile
-partout, furent le seul événement tout à fait regrettable de la
-journée.</span>
-Là, nous le répétons, fut le vrai malheur de la journée. Y eut-il dans
-ce malheur faute de quelqu'un, ou bien pure rigueur de la fortune?
-c'est ce qui nous reste à examiner. Napoléon qui savait que dans les
-premiers moments Ney devait avoir peu d'ennemis sur les bras, pouvait
-bien lui redemander 12 ou 15 mille hommes sur 45 mille, pour un objet
-tout à fait décisif, plus décisif même que l'occupation des
-Quatre-Bras. Ainsi de sa part l'ordre à d'Erlon n'était pas une faute.
-Quant à Ney, il aurait dû en recevant cet ordre se résigner à passer
-tout de suite à la défensive, qui était possible avec vingt mille
-hommes comme il le prouva deux heures après, et se priver de d'Erlon
-pour le laisser à Napoléon. D'Erlon de son côté, aurait dû obéir non
-pas à son chef immédiat, mais au chef des <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> chefs, c'est-à-dire
-à l'Empereur. Cependant on comprend qu'acharné au combat, voyant la
-masse des ennemis s'accroître autour de lui, Ney voulut vaincre
-d'abord où il était, sauf à aller ensuite compléter le triomphe de
-Napoléon. On comprend que d'Erlon, recevant de mauvaises nouvelles des
-Quatre-Bras, crut devoir obtempérer à l'ordre de Ney donné en termes
-désespérés, et dans tous ces malentendus on est beaucoup plus fondé à
-accuser la fortune que les hommes.
-<span class="sidenote" title="En marge">À qui fut la faute, s'il y eut faute?</span>
-Et en effet, cette parole pressante
-de Napoléon: <cite>Le salut de la France est en vos mains</cite>, dite pour
-exalter le zèle de Ney, et interprétée comme la nécessité de vaincre
-aux Quatre-Bras, tandis qu'elle signifiait la nécessité d'achever la
-victoire de Ligny, cette parole prononcée pour assurer le triomphe des
-desseins de Napoléon, ne produisit que leur confusion, trait frappant
-des dispositions de la fortune à notre égard, ou pour mieux dire,
-preuve évidente d'une situation forcée, pleine de trouble, où
-personne, excepté Napoléon, n'avait conservé ses facultés ordinaires,
-et que Napoléon lui-même avait créée en essayant de recommencer malgré
-l'Europe, malgré la France, malgré la raison universelle, un règne
-désormais impossible<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="smaller">[16]</span></a>!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> Quelque regret que pût éprouver Napoléon d'avoir remporté une
-victoire incomplète, il avait lieu, nous le répétons, d'être
-satisfait, car son plan avait jusqu'à ce moment parfaitement réussi.
-Il était parvenu à surprendre les armées anglaise et prussienne, à
-s'interposer entre elles, à vaincre l'armée prussienne, à contenir
-l'armée anglaise, et à les rejeter l'une et l'autre dans des
-directions assez divergentes, pour avoir le lendemain ou le
-surlendemain le temps de battre séparément le duc de Wellington.
-Blucher effectivement venant de perdre la grande chaussée de Namur
-aux Quatre-Bras, ne pouvait <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> plus rejoindre le duc de
-Wellington par cette voie, la seule directe, et il était réduit, ou à
-se séparer définitivement des Anglais en se portant par Namur sur le
-Rhin, ou, s'il voulait continuer la campagne avec eux, à tâcher de les
-retrouver aux environs de Bruxelles. Entre les armées belligérantes et
-Bruxelles s'étendait une forêt vaste et profonde, celle de Soignes,
-enveloppant cette ville du sud-ouest au nord-est, présentant une bande
-de bois épaisse de trois ou quatre lieues, longue de dix ou douze, par
-conséquent très-difficile à franchir par des armées nombreuses,
-pourvues d'un <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> matériel considérable. Si les Prussiens, privés
-de leur communication directe avec les Anglais par la chaussée de
-Namur aux Quatre-Bras, voulaient les rejoindre, ils le pouvaient en se
-portant par Gembloux et Wavre à la lisière de la forêt de Soignes, et
-en se réunissant à eux en avant, ou en arrière de cette vaste forêt.
-Si, pour plus de sûreté, ils s'y enfonçaient, afin d'opérer leur
-jonction au delà, c'est-à-dire sous les murs de Bruxelles, il n'y
-avait pas fort à s'inquiéter d'eux, car ils arriveraient trop tard
-pour secourir leurs alliés. S'ils voulaient au contraire les
-rejoindre en avant de la forêt de <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> Soignes, le danger pouvait
-devenir sérieux, mais Napoléon se trouvant actuellement entre les
-Prussiens et les Anglais, et à cinq lieues seulement de la lisière de
-la forêt, il était impossible que la jonction s'opérât en avant,
-c'est-à-dire sous ses yeux, à moins qu'il ne le permît, ou que ses
-lieutenants chargés de l'empêcher ne laissassent faire à l'ennemi ce
-qu'il voudrait. Étant de plus face à face avec les Anglais aux
-Quatre-Bras, il avait la certitude, autant qu'il était possible de
-l'avoir, de pouvoir le lendemain les aborder et les battre avant que
-les Prussiens vinssent à leur secours. Il était donc bien vrai que
-jusqu'ici, quoique les Prussiens ne fussent que battus au lieu d'être
-détruits, <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> son plan avait réussi, puisqu'il était en mesure de
-rencontrer ses ennemis les uns après les autres. D'ailleurs, si les
-Prussiens n'étaient pas détruits comme ils auraient dû l'être, ils
-étaient fort maltraités, et une poursuite active pouvait produire ce
-qu'aurait produit la man&oelig;uvre manquée de d'Erlon. Il s'agissait de
-ne leur laisser aucun repos le lendemain, et de leur tenir sans cesse
-l'épée dans les reins, pour que les hommes débandés devinssent des
-hommes perdus, et que l'armée prussienne fût diminuée par la poursuite
-autant qu'elle aurait pu l'être par la bataille elle-même.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">À la fin du jour Napoléon donne des ordres pour la
-poursuite des Prussiens, et prend quelques heures de repos.</span>
-Napoléon rentré à Fleurus vers onze heures du soir, après avoir
-toujours été en mouvement depuis cinq heures du matin, donna les
-ordres indispensables avant de prendre le repos dont il avait besoin.
-On venait de lui annoncer, mais sans aucun détail, que Ney, après
-s'être battu toute la journée avec les Anglais, n'avait réussi qu'à
-les contenir. Il lui fit dire d'être sous les armes dès la pointe du
-jour pour marcher sur Bruxelles, sans craindre les Anglais qui ne
-pouvaient plus tenir après la bataille de Ligny, car en marchant sur
-eux par la grande chaussée de Sombreffe aux Quatre-Bras, on les
-tournerait s'ils essayaient de résister. Il enjoignit à Pajol de se
-lancer après un peu de repos sur la trace des Prussiens, et il le fit
-suivre par la division d'infanterie Teste, détachée de Lobau, afin de
-lui ménager un appui contre les retours de la cavalerie prussienne. Il
-se jeta ensuite sur un lit pour refaire ses forces par quelques heures
-de sommeil.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Projets de Napoléon pour la suite des opérations.</span>
-À cinq heures du matin, Napoléon était debout, <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> prêt à
-continuer ses opérations, et regardant comme venu le moment de
-s'attaquer à l'année anglaise. Les Prussiens étant hors de cause pour
-deux ou trois jours au moins, c'étaient les Anglais qu'il fallait
-chercher et battre, et avec les soldats qu'il avait, et sous sa
-direction suprême, le résultat ne lui semblait guère douteux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il prend le parti de se porter avec son centre au soutien
-de sa gauche, afin de livrer bataille aux Anglais.</span>
-Ayant
-pour cette campagne adopté le système de deux ailes, qu'il voulait
-tour à tour renforcer avec son centre comprenant le corps de Lobau, la
-garde et la réserve de cavalerie, c'est-à-dire près de quarante mille
-hommes, il devait quitter son aile droite victorieuse à Ligny, pour se
-porter à son aile gauche qui n'avait été ni vaincue ni victorieuse aux
-Quatre-Bras. Son aile gauche déjà composée de Reille, de d'Erlon,
-d'une partie de la grosse cavalerie, renforcée maintenant avec les
-troupes du centre, s'élèverait à environ 75 mille combattants, force
-suffisante pour tenir tête aux Anglais. Il était naturel de former
-l'aile droite des corps qui avaient combattu à Ligny, et qui étaient
-trop fatigués pour livrer une seconde bataille dans la journée,
-c'est-à-dire du 4<sup>e</sup> corps (Gérard), du 3<sup>e</sup> (Vandamme), de la division
-Girard, des chasseurs et hussards de Pajol, des dragons d'Exelmans,
-déjà placés les uns et les autres sous les ordres du maréchal Grouchy.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rôle assigné à sa droite, commandée par Grouchy, et
-composée des corps de Gérard, de Vandamme, de la cavalerie de Pajol et
-d'Exelmans.</span>
-Le rôle de cette aile droite pendant que Napoléon serait occupé contre
-les Anglais, était tout indiqué, c'était de veiller sur les Prussiens,
-de compléter leur défaite, de l'aggraver au moins en les poursuivant
-l'épée dans les reins, et de les contenir s'ils montraient
-l'intention de revenir sur nous. C'eût été <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> en effet une trop
-grande incurie, et bien indigne d'un vrai capitaine, que de laisser
-les Prussiens vaincus devenir ce qu'ils voudraient, peut-être chercher
-à rejoindre les Anglais en avant de la forêt de Soignes, peut-être
-même encouragés par notre négligence se porter sur Charleroy, menacer
-ainsi nos derrières, bouleverser nos communications, et dans tous les
-cas, se remettre paisiblement de leur défaite pour apporter soit aux
-Anglais, soit aux Russes et aux Autrichiens le contingent redoutable
-de leurs forces rétablies. Les négliger était par conséquent
-impossible, et d'ailleurs comme on man&oelig;uvrait à quatre ou cinq
-lieues les uns des autres, il était facile de tenir le détachement
-qu'on mettait à leur poursuite à une distance telle qu'on pût toujours
-le rappeler à soi. Ajoutons que ce détachement devait avoir une
-certaine importance, si on voulait qu'il pût occuper, contenir et
-poursuivre les Prussiens. Napoléon n'ayant plus que 110 mille hommes
-contre 190 mille, et peut-être moins par suite des pertes des journées
-précédentes, obligé de s'en réserver au moins 75 mille pour combattre
-le duc de Wellington, ne pouvait dès lors en donner plus de
-trente-cinq ou trente-six mille à Grouchy. Mais dans la main d'un
-homme habile et résolu, c'était assez contre une armée battue. Le
-maréchal Davout avec 26 mille Français avait bien tenu tête en 1806 à
-70 mille Prussiens, dans la mémorable journée d'Awerstaedt. Grouchy,
-il est vrai, n'était pas Davout, les dispositions morales de 1815
-n'étaient pas celles de 1806, mais nos soldats étaient aussi
-aguerris, et apportaient <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> dans cette guerre le courage du
-désespoir.</p>
-
-<p>Napoléon prit donc le parti, indiqué par son plan et par les règles de
-la prudence, de se diriger avec son centre vers son aile gauche, pour
-aller combattre les Anglais, en laissant à sa droite le soin
-d'observer les Prussiens, d'aggraver leur défaite, et de les tenir à
-distance pendant qu'il serait aux prises avec l'armée britannique.
-<span class="sidenote" title="En marge">Emploi du temps pendant la matinée du 17.</span>
-Debout dès cinq heures, il eût voulu marcher tout de suite pour
-atteindre le duc de Wellington dans la journée, mais la distance où
-l'on se trouvait de la forêt de Soignes était si petite qu'il était
-impossible de gagner le général anglais de vitesse, et qu'on ne
-pouvait avoir une rencontre avec lui que s'il le voulait bien, car
-s'il songeait à s'enfoncer dans la forêt de Soignes pour rallier les
-Prussiens au delà, toute la promptitude qu'on mettrait à le suivre ne
-ferait que rendre sa retraite plus hâtive, sans donner une seule
-chance de le joindre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité de devancer les Anglais au passage de la
-forêt de Soignes.</span>
-Néanmoins Napoléon par caractère, par impatience
-de résoudre la question de vie et de mort posée entre l'Europe et lui,
-aurait voulu courir sur-le-champ aux Anglais. Mais on lui objecta
-l'immense fatigue des troupes qui avaient marché trois jours, et
-combattu deux sans s'arrêter. Il n'avait certainement pas la pensée
-d'employer Gérard et Vandamme (4<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> corps), car leurs soldats,
-couchés dans le sang, dormaient encore d'un profond sommeil au milieu
-de trente mille cadavres, et on ne pouvait leur refuser quelques
-heures pour nettoyer leurs armes, faire la soupe, respirer enfin.
-Disposant du corps de Lobau qui n'avait pas tiré un coup de fusil, il
-voulait naturellement le mouvoir le <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> premier. Mais il était
-indispensable d'y ajouter la garde qui avait été vivement engagée la
-veille, et qui, toute dévouée qu'elle était, ne pouvait cependant pas
-se passer de dormir et de manger. Il combina donc ses mouvements de la
-journée de manière à concilier la célérité des opérations avec le
-besoin de repos éprouvé par ses troupes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ordre à Ney de défiler aux Quatre-Bras, et aux divers corps
-composant le centre de suivre Ney.</span>
-Comme il fallait traverser
-les Quatre-Bras pour marcher aux Anglais, c'était à Ney qui s'y
-trouvait, à défiler le premier, et comme il avait près de quarante
-mille hommes à faire écouler par un seul débouché, on était sûr, en
-arrivant à neuf ou dix heures du matin aux Quatre-Bras, d'y arriver
-juste à temps pour défiler après lui, et comme enfin on pouvait être
-en deux ou trois heures à la lisière de la forêt de Soignes, il
-n'était pas impossible encore de livrer, ainsi qu'on l'avait fait la
-veille, une bataille dans l'après-midi même, si toutefois les Anglais
-consentaient à l'accepter. Napoléon, sans espérer beaucoup cette
-rencontre en avant de la forêt de Soignes qu'il désirait trop pour
-croire que les Anglais la désirassent aussi, disposa tout pour se la
-ménager si elle était possible, et dans le cas contraire pour entrer à
-Bruxelles le soir ou le lendemain matin, ce qui devait produire un
-grand effet moral, et rejeter les Anglais bien loin des Prussiens. Il
-décida donc que Lobau se porterait le premier aux Quatre-Bras par la
-grande chaussée de Namur, de manière à défiler immédiatement après
-Ney. Il décida que la garde suivrait Lobau, et que la grosse cavalerie
-suivrait la garde.</p>
-
-<p>Cette disposition devait procurer deux heures de <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> repos à la
-garde et à la grosse cavalerie. Quant aux troupes de Gérard et de
-Vandamme, fort éprouvées par la bataille de la veille, elles auraient
-la matinée pour se refaire, car avant de se mettre à la poursuite des
-Prussiens, il fallait que la cavalerie en eût retrouvé les traces. On
-se serait exposé sans cette précaution à s'engager dans une fausse
-voie, et ce qui n'était pas un inconvénient pour la cavalerie légère
-qui avait des ailes, en aurait eu de très-grands pour l'infanterie qui
-n'avait que ses jambes, et qui était déjà très-fatiguée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles de ce qui s'était passé la veille aux
-Quatre-Bras.</span>
-Tandis que Napoléon expédiait les ordres nécessaires, le comte de
-Flahault qui avait quitté Ney pendant la nuit après avoir assisté aux
-événements des Quatre-Bras, arriva au quartier général vers six heures
-du matin. Sans desservir Ney, dont l'héroïsme touchait ceux mêmes qui
-n'approuvaient pas sa manière d'opérer, il ne dissimula pas à
-l'Empereur combien les dispositions du maréchal avaient été médiocres
-au combat des Quatre-Bras; combien surtout l'agitation fébrile dont il
-semblait atteint, en ajoutant s'il était possible à l'énergie de son
-dévouement, nuisait cependant à la rectitude de son jugement
-militaire. Napoléon s'en était bien aperçu depuis le 20 mars, mais il
-fallait se servir de ce héros sans pareil tel qu'il était, tel que
-l'avaient fait des événements supérieurs alors à tous les caractères.
-Napoléon en conclut seulement qu'il serait sage de le tenir près de
-lui, pour le lancer comme un lion au plus fort du danger. À tous les
-détails qu'il donna, M. de Flahault en ajouta un qui était de grande
-importance, c'est que Ney, dans sa défiance <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> des événements,
-doutait encore du résultat de la bataille de Ligny, et loin d'être
-disposé à pousser en avant, était enclin au contraire à garder la
-défensive aux Quatre-Bras. Napoléon en fut fort contrarié, car il
-aurait voulu apprendre que Ney, au moment où on lui parlait, était
-déjà en mouvement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ordres réitérés à Ney de se porter en avant.</span>
-Il fit donc écrire sur-le-champ par le maréchal
-Soult au maréchal Ney, pour lui affirmer que la bataille de la veille
-était complétement gagnée, pour lui enjoindre de marcher hardiment et
-sans perte de temps aux Quatre-Bras, car les Anglais décamperaient en
-voyant venir par la chaussée de Namur quarante mille hommes, prêts à
-les prendre en flanc s'ils s'obstinaient dans leur résistance; pour
-lui conseiller de tenir ses divisions réunies, et lui adresser
-quelques reproches, fort adoucis du reste dans la forme, sur sa
-manière de procéder la veille, laquelle avait été cause qu'au lieu de
-résultats extraordinaires, on en avait de grands sans doute, mais
-moins grands que ceux qu'on avait droit et besoin d'obtenir. Napoléon
-envoya en même temps des officiers en reconnaissance sur la chaussée
-de Namur aux Quatre-Bras, pour voir si Ney était en marche et le duc
-de Wellington en retraite.
-<span class="sidenote" title="En marge">Visite du champ de bataille de Ligny.</span>
-Ces ordres expédiés vers sept heures du
-matin, il se rendit en voiture à Ligny, et une fois sur les lieux il
-monta à cheval pour visiter le champ de bataille, pour faire donner
-des soins aux blessés, pour distribuer enfin des soulagements et des
-récompenses aux combattants de la veille, pendant que les combattants
-du jour emploieraient le temps à marcher.</p>
-
-<p>Ces soulagements et ces récompenses étaient bien <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> dus à des
-soldats qui s'étaient conduits le jour précédent avec un dévouement
-sans bornes, et en pareil cas on peut dire que la reconnaissance est
-un excellent calcul. Les soldats de Gérard et de Vandamme étaient
-occupés en ce moment à nettoyer leurs fusils, à faire la soupe, et à
-se remettre un peu de leur formidable lutte de la veille. Dès qu'ils
-aperçurent Napoléon, ils se précipitèrent au-devant de lui en agitant
-leurs schakos, en brandissant leurs sabres, et en poussant des cris
-d'enthousiasme. Sa vue seule les transportait, et les dédommageait de
-leurs dangers et de leurs souffrances. Ce n'était vraiment pas un
-temps perdu que celui que l'on consacrait à satisfaire et à entretenir
-de pareils sentiments! Napoléon après avoir salué les blessés, et
-répondu de la main aux acclamations des soldats, voulut traverser
-successivement les villages de Saint-Amand et de Ligny.
-<span class="sidenote" title="En marge">Aspect horrible de ce champ de bataille.</span>
-Dans
-l'intérieur de Saint-Amand les morts français et prussiens étaient
-presque en nombre égal, mais au delà du ruisseau, on ne voyait qu'un
-monceau de cadavres prussiens. Ces malheureux s'étant obstinés à
-reprendre Saint-Amand, avaient couvert de leurs corps les approches du
-village. Sur le talus en arrière jusqu'au moulin de Bry, l'artillerie
-de la garde ayant pris en écharpe les réserves prussiennes, les
-cadavres d'hommes, de chevaux, les débris de canons, couvraient la
-terre, et présentaient un spectacle satisfaisant pour nous, mais cruel
-pour l'humanité. À Ligny, le spectacle devenait atroce. Là, le combat
-s'était livré dans l'intérieur du village; on s'était battu corps à
-corps, et égorgé avec toute la fureur des guerres civiles. Les morts
-français et <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> prussiens s'y trouvaient dans la même proportion,
-et on ne voyait pas autre chose que des cadavres, car les habitants
-avaient fui leurs demeures, ou s'étaient cachés dans leurs caves.
-Quelques blessés gémissants étaient les seuls êtres vivants dans cette
-espèce de nécropole. En sortant de Ligny, et en gravissant le terrain
-sur lequel la garde impériale avait décidé la victoire, les cadavres
-étaient encore presque exclusivement prussiens, et en faisant de ces
-débris humains une triste comparaison, on pouvait dire que dans
-l'ensemble il y avait deux ou trois Prussiens morts pour un Français.
-Il n'y a donc pas d'exagération à avancer que si la bataille nous
-avait coûté environ neuf mille hommes, elle en avait coûté dix-huit
-mille aux Prussiens, sans compter les hommes débandés. Nous n'avions
-pour prisonniers que les blessés, plus il est vrai mille ou deux mille
-traînards recueillis par la cavalerie. Trente pièces de canon étaient
-restées en notre pouvoir.</p>
-
-<p>Napoléon, après avoir fait ramasser le plus qu'il put de blessés
-français, soin auquel les paysans belges se prêtèrent avec
-empressement, fit aussi relever quelques officiers prussiens, frappés
-dans une proportion beaucoup plus grande que leurs soldats. Ces braves
-officiers avaient payé de leur sang la violence de leurs passions.
-<span class="sidenote" title="En marge">Allocution aux officiers prussiens.</span>
-Napoléon leur adressa une allocution courtoise et généreuse, pour leur
-dire que la France tant haïe des Prussiens ne leur rendait pas haine
-pour haine; que si elle avait pesé sur eux pendant les dernières
-guerres, c'était par une juste et inévitable représaille de leur
-agression de 1792, de la convention de Pilnitz, du manifeste <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span>
-de Brunswick, et de la guerre de 1806; que d'ailleurs ils s'étaient
-assez vengés en 1814, qu'il était temps d'apporter un terme à ces
-représailles sanglantes, que pour lui il s'appliquerait à y mettre fin
-par la paix la plus prochaine, et qu'en témoignage de ces intentions
-pacifiques il allait commencer par les faire soigner comme les
-officiers de sa propre garde. L'allocution de Napoléon, immédiatement
-traduite en allemand, fut fort bien accueillie de ces infortunés qu'il
-salua en les quittant, et qui lui rendirent son salut de leurs mains
-défaillantes. Cette scène, mandée aux journaux, était destinée à
-calmer les passions allemandes, si la victoire nous restait fidèle
-encore vingt-quatre heures.</p>
-
-<p>Parvenu sur les hauteurs de Bry, Napoléon mit pied à terre pour
-attendre le résultat des reconnaissances dirigées vers les
-Quatre-Bras. Conservant sa liberté d'esprit accoutumée, il s'entretint
-avec ses généraux des sujets les plus divers, de la guerre, de la
-politique, des partis qui divisaient la France, des royalistes et des
-jacobins, paraissant fort content de ce qui s'était fait depuis deux
-jours, et espérant encore davantage pour les jours qui allaient
-suivre<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="smaller">[17]</span></a>. Pendant cet entretien il reçut un premier <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> avis
-des officiers envoyés sur la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, et
-apprit qu'au lieu de rencontrer Ney sur ce dernier point, on n'y avait
-rencontré que les Anglais. Il en éprouva un mécontentement assez vif,
-fit expédier au maréchal un nouvel ordre de se porter en avant, sans
-tenir compte des Anglais qu'on prendrait en flanc s'ils résistaient,
-enjoignit à Lobau de hâter sa marche vers les Quatre-Bras, et fit
-accélérer le départ de la garde. Il se disposa à partir lui-même pour
-aller diriger le mouvement en personne. Dans le même instant on lui
-remit un rapport du général Pajol, qui dès la pointe du jour s'était
-jeté sur la trace des Prussiens. Ce rapport assez singulier disait
-qu'on avait ramassé des fuyards et surtout des canons du côté de
-Namur, par conséquent dans la direction de Liége. S'il fallait s'en
-rapporter <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> à ce premier indice, on aurait dû en conclure que
-les Prussiens prenaient le parti de regagner le Rhin, et que laissant
-les Anglais s'appuyer sur la mer, ils allaient faire campagne avec les
-Autrichiens et les Russes. Napoléon ne croyait guère à une pareille
-résolution de leur part. Il supposait que Blucher, tel qu'il le
-connaissait, tâcherait de se réunir avec les Anglais en ayant ou en
-arrière de la forêt de Soignes, et que c'était dès lors dans la
-direction de Wavre qu'il fallait le chercher. Pourtant à la guerre
-comme en politique il faut n'être pas esclave de la vraisemblance, et
-tout en lui accordant la préférence dans ses calculs, avoir l'esprit
-ouvert à toutes les éventualités.
-<span class="sidenote" title="En marge">Instructions verbales données à Grouchy pour la conduite de
-l'aile droite.</span>
-C'est ce que fit Napoléon. Le
-maréchal Grouchy était en ce moment auprès de lui. Il lui donna
-verbalement ses instructions, lesquelles résultaient tellement de la
-situation, qu'on les pressent avant qu'elles soient énoncées. Il lui
-recommanda de poursuivre les Prussiens à outrance, d'aggraver leur
-défaite le plus qu'il pourrait, de les empêcher au moins de se
-remettre trop tôt, surtout de ne jamais les perdre de vue, et de
-man&oelig;uvrer de manière à rester constamment en communication avec la
-grande armée française, et toujours entre elle et les Prussiens. Le
-maréchal Grouchy effrayé, il faut lui rendre cette justice, de se voir
-livré à lui-même dans cette circonstance délicate, en témoigna un
-regret modeste à Napoléon, et parut également fort embarrassé de
-deviner la route que suivraient les Prussiens. Napoléon lui répondit
-qu'il avait la grande chaussée de Namur à Bruxelles pour communiquer
-avec le quartier général, que par conséquent <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> il serait
-toujours en mesure de demander et de recevoir des ordres, que
-relativement à la marche des Prussiens, l'avis envoyé par Pajol
-pouvait sans doute provoquer des incertitudes, mais qu'il n'avait qu'à
-lancer sa cavalerie sur Wavre d'un côté, sur Namur de l'autre, et
-qu'il saurait en quelques heures à quoi s'en tenir. Montant alors à
-cheval, Napoléon lui répéta de vive voix avec une insistance marquée:
-<cite>Surtout poussez vivement les Prussiens, et soyez toujours en
-communication avec moi par votre gauche</cite><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Départ de Grouchy.</span>
-Grouchy partit
-immédiatement pour obéir aux ordres de Napoléon, et son premier
-mouvement fut de courir sur la route de Namur où Pajol avait déjà
-ramassé des fuyards et des canons. Napoléon lui laissait Gérard (4<sup>e</sup>
-corps) réduit à 12,000 hommes, Vandamme (3<sup>e</sup> corps) réduit à 13,000,
-Pajol à 1,800, Exelmans à 3,200. Il lui laissait en outre la division
-Teste détachée du corps de Lobau, et forte de 3 mille fantassins
-environ. C'était donc un total de 33 mille combattants, <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> sans
-comprendre la division Girard qui avait perdu tous ses généraux, et
-qui ne comptait plus que 2,500 hommes. Elle dut rester en arrière pour
-se remettre, s'occuper des blessés, et garder Charleroy, ce qui
-dispensait Grouchy de faire aucun détachement de ce côté.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Forces que Napoléon se réservait pour combattre les
-Anglais.</span>
-Napoléon avec Ney, Lobau (réduit à deux divisions), la garde, les
-cuirassiers de Milhaud et la division de Subervic enlevée à Pajol,
-emmenait avec lui environ 70 mille hommes. C'était assez pour venir à
-bout des Anglais, vu la qualité des troupes, si une immense faute ou
-un immense malheur ne lui donnait pas deux armées à combattre. Avec
-les 36 mille hommes laissés à Grouchy (la division Girard comprise),
-avec environ 4 mille hommes attachés au grand parc et au train, il
-avait encore 110 mille soldats, déduction faite de 14 mille morts ou
-blessés perdus en plusieurs combats et deux batailles. Les Prussiens
-et les Anglais qui, en morts, blessés ou débandés, venaient de perdre
-trente à quarante mille hommes, avaient certes bien autrement à se
-plaindre des derniers événements, et jusqu'ici le résultat de la
-campagne pouvait être considéré comme tout entier à notre avantage. Il
-ne fallait plus qu'une journée heureuse pour le rendre décisif.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, après avoir donné ses ordres, se dirige de sa
-personne sur les Quatre-Bras.</span>
-Napoléon quitta les hauteurs de Bry vers onze heures du matin<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, et
-se porta au galop sur la grande <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> chaussée de Namur aux
-Quatre-Bras pour voir ce qui s'y passait. Il trouva la garde prête à
-quitter ses bivouacs, Lobau en pleine marche vers les Quatre-Bras, et
-déjà même parvenu à Marbais.
-<span class="sidenote" title="En marge">À onze heures du matin Ney n'avait encore fait aucun
-mouvement, et les Anglais étaient toujours aux Quatre-Bras.</span>
-Arrivé en ce dernier endroit Napoléon
-aperçut les Anglais tiraillant sur la grande chaussée, et paraissant
-n'avoir pas évacué jusqu'alors les Quatre-Bras, ce qui prouvait que
-Ney n'avait opéré aucun mouvement. Pourtant en approchant davantage,
-on vit les Anglais se retirer peu à peu à l'aspect de notre
-infanterie, qu'ils pouvaient du point culminant des Quatre-Bras
-découvrir en colonne profonde sur la chaussée de Namur. À notre
-gauche, c'est-à-dire du côté de Frasnes, on apercevait encore des
-habits rouges, ce qui était un sujet sinon d'inquiétude, au moins
-d'étranges incertitudes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nouvel ordre à Ney de se porter en avant.</span>
-Comment Ney, après les ordres réitérés qu'il
-avait reçus, et avec l'assurance d'être appuyé, n'avait-il pas encore
-marché, et comment surtout était-il entouré d'Anglais? Le mystère fut
-bientôt éclairci: <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> c'étaient les lanciers rouges de la garde
-qu'on avait pris pour des Anglais, et qui observés de plus près par
-notre cavalerie légère, furent reconnus comme français et traités
-comme tels. Cependant aucune portion des troupes de Ney ne s'était
-mise en mouvement. Dans le voisinage on voyait le comte d'Erlon
-(1<sup>er</sup> corps), qui n'ayant pas combattu la veille, et ne s'étant pas
-même fatigué, avait pris la position la plus avancée vers les
-Quatre-Bras. Napoléon lui envoya l'ordre d'y marcher sur-le-champ, et
-s'y porta lui-même à la suite des Anglais qui se retiraient.
-<span class="sidenote" title="En marge">Perte de temps résultant du défilé de l'armée aux
-Quatre-Bras.</span>
-Il y fut
-rendu promptement, mais il fallait faire défiler les troupes par un
-seul débouché, et ce n'était pas trop de trois heures pour que 70
-mille hommes eussent passé par le pont de Genappe qui se trouvait sur
-la route de Bruxelles. Toutefois si le temps continuait à être beau,
-il n'était pas impossible d'arriver à quatre heures aux approches de
-la forêt de Soignes, en face de la position de Mont-Saint-Jean, et en
-mesure de livrer bataille de quatre à neuf heures. Malheureusement le
-temps se chargeait de nuages, et menaçait d'un de ces orages d'été qui
-rendent en quelques instants les routes impraticables. Au surplus
-Napoléon n'avait guère espéré atteindre les Anglais dans la journée,
-et il n'avait considéré une bataille en avant de la forêt de Soignes
-que comme un effet de leur pleine volonté, sur lequel il ne fallait
-pas trop fonder ses espérances. Si en effet ils se décidaient à
-combattre, ils s'arrêteraient, et on les aurait en face le lendemain
-au lieu de les avoir dans la journée, ce qui n'était pas à regretter
-pour les troupes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Une reconnaissance de la cavalerie légère porte à croire
-que les Prussiens ont pris la route de Wavre.</span>
-Entre Marbais <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> et les Quatre-Bras, la
-cavalerie légère lancée à travers champs sur notre droite, avait vu
-des blés couchés par le passage de troupes nombreuses, et c'était une
-preuve qu'un corps prussien avait pris la route de Tilly, conduisant
-vers Wavre, et suivant le cours de la Dyle (voir la carte n<sup>o</sup> 65).
-C'était une indication qui détruisait tout à fait la supposition d'une
-retraite des Prussiens vers le Rhin, et Napoléon n'ayant pas en ce
-moment le maréchal Soult auprès de lui, se servit du grand maréchal
-Bertrand pour donner au maréchal Grouchy une direction plus positive
-que celle qu'il lui avait assignée de vive voix deux heures
-auparavant.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon en informe Grouchy.</span>
-Il lui prescrivit de se diriger sur Gembloux, qui était
-sur la route de Wavre, et qui avait aussi l'avantage d'être par la
-vieille chaussée romaine en communication avec Namur et Liége. Il lui
-recommandait de bien s'éclairer sur tous les points, de ne pas perdre
-de vue que si les Prussiens pouvaient être tentés de se séparer des
-Anglais pour regagner le Rhin, ils pouvaient aussi vouloir se réunir à
-eux pour livrer une seconde bataille aux environs de Bruxelles, de se
-tenir sans cesse sur leurs traces afin de découvrir leurs véritables
-intentions, d'avoir dans tous les cas ses divisions rassemblées dans
-une lieue de terrain, et de semer la route de postes de cavalerie afin
-d'être constamment en rapport avec le quartier général.</p>
-
-<p>Aux Quatre-Bras Napoléon fut rejoint par le maréchal Ney, et apprit de
-sa propre bouche les motifs de ses nouvelles hésitations pendant cette
-matinée. Fortement affecté des événements de la <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> veille, le
-maréchal n'avait pas osé s'avancer, croyant toujours avoir sur les
-bras la totalité de l'armée anglaise, et n'avait fait un pas en avant
-que lorsqu'il avait vu les Anglais se retirer devant le comte de
-Lobau. Il chercha à s'excuser de ses lenteurs, et Napoléon qui ne
-voulait pas lui causer plus d'agitation qu'il n'en éprouvait déjà, se
-contenta de lui adresser quelques observations, exemptes du reste de
-toute amertume. Néanmoins les soldats, dont la sagacité avait compris
-qu'il y avait quelque chose à reprocher au <cite>brave des braves</cite>, ne
-manquèrent pas de raconter entre eux que le <cite>Rougeot</cite>, comme ils
-appelaient l'illustre maréchal, avait reçu une bonne semonce. Napoléon
-attendit avec une vive impatience le défilé des troupes aux
-Quatre-Bras, qui n'était pas terminé à trois heures.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Orage affreux qui rend tout à coup les routes
-impraticables.</span>
-À peu près vers ce moment le ciel chargé d'épais nuages finit par
-fondre en torrents d'eau, et une pluie d'été, comme on en voit
-rarement, inonda tout à coup les campagnes environnantes. En quelques
-instants le pays fut converti en un vaste marécage impraticable aux
-hommes et aux chevaux. Les troupes composant les divers corps d'armée
-furent contraintes de se réunir sur les deux chaussées pavées, celle
-de Namur et celle de Charleroy, qui se rejoignaient pour n'en former
-qu'une aux Quatre-Bras. Bientôt l'encombrement y devint
-extraordinaire, et les troupes de toutes armes y marchèrent confondues
-dans un pêle-mêle effroyable. Ce spectacle affligeant ôtait tout
-regret pour les retards du matin, car se fût-on mis en route trois
-heures plus tôt, un tel débordement du ciel aurait également <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>
-interrompu les opérations militaires, et tourné le matin comme le soir
-au profit des Anglais, qui ayant le projet de se replier sur la belle
-position de Mont-Saint-Jean, devaient tirer grand avantage de tout ce
-qui rendrait l'attaque plus difficile.</p>
-
-<p>Les troupes se succédaient dans l'ordre suivant: la cavalerie légère
-de Subervic, les cuirassiers de Milhaud avec quelques batteries
-d'artillerie à cheval, l'infanterie de d'Erlon (1<sup>er</sup> corps), celle
-de Lobau (6<sup>e</sup> corps), les cuirassiers de Kellermann, la garde, et
-enfin le corps de Reille (2<sup>e</sup>), qui, fortement engagé aux Quatre-Bras,
-avait employé la matinée à se remettre du rude combat de la veille.
-Napoléon marchait avec l'avant-garde qu'il dirigeait en personne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Combat d'arrière-garde au delà de Genappe.</span>
-On avait à traverser le gros bourg de Genappe, où l'on franchit le Thy
-qui devient la Dyle quelques lieues au-dessous. Les Anglais avaient
-mis leur cavalerie à l'arrière-garde, pour ralentir notre marche par
-des charges exécutées avec à-propos et vigueur, toutes les fois que le
-terrain le permettrait. En approchant de Genappe le sol s'abaissait,
-et une fois le Thy passé se relevait, de manière que nous avions en
-face de nous l'arrière-garde anglaise, vivement pressée par notre
-avant-garde. Napoléon ordonnant lui-même tous les mouvements sous une
-pluie torrentueuse, avait fait amener vingt-quatre bouches à feu, qui
-tiraient à outrance sur les colonnes en retraite. Les Anglais ayant
-hâte de s'éloigner ne prenaient pas le temps de riposter, et
-recevaient sans les rendre des boulets qui faisaient dans leurs masses
-vivantes des trouées profondes. Au sortir de Genappe les hussards
-anglais chargèrent notre <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> cavalerie, mais ils furent presque
-aussitôt culbutés par nos lanciers. À son tour lord Uxbridge à la tête
-des gardes à cheval chargea nos lanciers et les ramena. Mais nos
-cuirassiers fondant sur les gardes à cheval les forcèrent de se
-replier. En quelques minutes la route fut couverte de blessés et de
-morts, la plupart ennemis. Notre canon surtout avait jonché la terre
-de débris humains qui étaient hideux à voir. Dans ces diverses
-rencontres le colonel Sourd, le modèle des braves, se couvrit de
-gloire. Avec un bras haché de coups de sabre et à moitié séparé du
-corps, il s'obstina à rester à cheval. Il n'en descendit que pour
-subir une amputation qui ne diminua ni son ardeur ni son courage, car
-à peine amputé il se remit en selle, et commanda son régiment jusque
-sous les murs de Paris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Horrible confusion produite par le mauvais temps.</span>
-Napoléon, au milieu de ces charges de cavalerie, ne cessa pas un
-instant de diriger lui-même l'avant-garde. La marche fut lente
-néanmoins, car Anglais et Français pliaient sous la violence de
-l'orage. Quelques heures n'avaient pas suffi pour décharger le ciel
-des masses d'eau qu'il contenait, et nos troupes étaient tombées dans
-un état déplorable. La chaussée pavée ne pouvant plus les porter
-toutes, il avait fallu que l'infanterie cédât le pas à l'artillerie et
-à la cavalerie; elle s'était donc jetée à droite et à gauche de la
-route, et elle enfonçait jusqu'à mi-jambe dans les terres grasses de
-la Belgique. Bientôt il lui devint impossible de conserver ses rangs;
-chacun marcha comme il voulut et comme il put, suivant de loin la
-colonne de cavalerie et d'artillerie qu'on apercevait sur la <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span>
-chaussée pavée. Vers la fin du jour la souffrance s'accrut avec la
-durée de la pluie et avec la nuit. Les c&oelig;urs se serrèrent, comme si
-on avait vu dans ces rigueurs du ciel un signe avant-coureur d'un
-désastre. On se serait consolé si au terme de cette pénible marche on
-avait espéré joindre les Anglais, et terminer sur un terrain propre à
-combattre les longues inimitiés des deux nations. Mais on ne savait
-s'ils n'allaient pas disparaître dans les profondeurs de la forêt de
-Soignes, et se réunir aux Prussiens derrière l'épais rideau de cette
-forêt.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Interrogatoire d'un prisonnier anglais.</span>
-Parmi les blessés ennemis on avait recueilli un officier, appartenant
-à la famille de lord Elphinston, et on l'avait amené à Napoléon qui
-l'avait accueilli avec beaucoup d'égards, et interrogé avec adresse
-dans l'espoir de lui arracher le secret du duc de Wellington, qu'il
-était en position de connaître. Cet officier répondant à Napoléon avec
-autant de noblesse que de convenance, lui déclara que tombé au pouvoir
-des Français, il ne trahirait point son pays pour se ménager de
-meilleurs traitements. Napoléon respectant ce sentiment, chargea M. de
-Flahault de lui prodiguer tous les soins qu'on aurait donnés à un
-Français objet de la plus grande faveur. Mais il n'avait rien appris,
-ou presque rien, des projets de l'armée britannique.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée au pied du plateau de Mont-Saint-Jean.</span>
-À la chute du
-jour, en suivant la chaussée de Bruxelles à travers une plaine
-fortement ondulée, on arriva sur une éminence d'où l'on découvrait
-tout le pays d'alentour. On était au pied de la célèbre position de
-Mont-Saint-Jean, et au delà on apercevait la sombre verdure de la
-forêt de Soignes. Les Anglais qui s'étaient mis en marche de <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span>
-bonne heure, avaient eu le temps de se bien asseoir derrière cette
-position, où l'élévation du sol les préservait d'une partie des
-souffrances que nous endurions, et où leur service des vivres,
-chèrement payé, leur avait préparé d'abondantes ressources. Établis
-sur le revers du coteau de Mont-Saint-Jean, on les entrevoyait à
-peine. D'ailleurs une brume épaisse succédant à la pluie, enveloppait
-la campagne, et avait ainsi hâté de deux heures l'obscurité de la
-nuit. On ne pouvait donc rien discerner, et Napoléon restait dans un
-doute pénible, car si les Anglais s'étaient engagés dans la forêt de
-Soignes pour la traverser pendant la nuit, il était à présumer qu'ils
-iraient rejoindre les Prussiens derrière Bruxelles, et que le plan de
-les rencontrer séparément, si heureusement réalisé jusqu'ici, finirait
-par échouer. Il était difficile en effet de se porter au delà de
-Bruxelles pour combattre deux cent mille ennemis braves et passionnés,
-avec cent mille soldats, héroïques mais réduits à la proportion d'un
-contre deux, en songeant surtout qu'à cent cinquante lieues sur notre
-droite avançait la grande colonne des Autrichiens et des Russes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon voulant forcer les Anglais à manifester leurs
-desseins, fait déployer les cuirassiers de Milhaud.</span>
-Dévoré de l'inquiétude que cette situation faisait naître, Napoléon
-pour la dissiper, ordonna aux cuirassiers de Milhaud de se déployer en
-faisant feu de toute leur artillerie. Cette man&oelig;uvre s'étant
-immédiatement exécutée, les Anglais démasquèrent une cinquantaine de
-bouches à feu, et couvrirent ainsi de boulets le bassin qui les
-séparait de nous. Napoléon descendit alors de cheval, et suivi de deux
-ou trois officiers seulement se mit à étudier lui-même la position
-<span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> dont l'armée britannique semblait avoir fait choix. Il
-entendait à chaque instant les boulets s'enfoncer lourdement dans une
-boue épaisse qu'ils faisaient jaillir de tous côtés.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'armée anglaise se montre tout entière en position.</span>
-Il fut soulagé
-par ce spectacle d'une partie de ses inquiétudes, car il conclut de
-cette canonnade si prompte et si étendue, qu'il n'avait pas devant lui
-une simple arrière-garde s'arrêtant au détour d'un chemin pour
-ralentir la poursuite de l'ennemi, mais une armée entière en position,
-se couvrant de tous ses feux. Il ne doutait donc presque plus de la
-bataille, et sur son c&oelig;ur si chargé de soucis il ne restait
-désormais que les incertitudes de la bataille elle-même. C'était bien
-assez pour le c&oelig;ur le plus ferme! Au surplus, il avait un tel
-sentiment de son savoir-faire et de l'énergie de ses soldats, qu'il ne
-demandait à la Providence que la bataille, se chargeant comme
-autrefois d'en faire une victoire!</p>
-
-<p>Cette preuve de la présence des Anglais obtenue, il ordonna au général
-Milhaud de replier ses cuirassiers, afin de leur procurer le repos
-dont ils avaient grand besoin pour la formidable journée du lendemain.
-<span class="sidenote" title="En marge">Longue reconnaissance exécutée par Napoléon au pied du
-plateau de Mont-Saint-Jean.</span>
-Quant à lui ayant laissé son état-major en arrière, il se mit à longer
-le pied de la hauteur qu'occupaient les Anglais. Accompagné du grand
-maréchal Bertrand et de son premier page Gudin, il se promena
-longtemps, cherchant à se rendre compte de la position qui devait être
-bientôt arrosée de tant de sang. À chaque pas il enfonçait
-profondément dans la boue, et pour en sortir s'appuyait tantôt sur le
-bras du grand maréchal, tantôt sur celui du jeune Gudin, puis
-dirigeait sur l'ennemi la <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> petite lunette qu'il avait dans sa
-poche. Ne prêtant guère attention aux boulets qui tombaient autour de
-lui, il fut cependant tiré un moment de ses préoccupations en voyant à
-ses côtés l'enfant de dix-sept ans qui remplissait auprès de lui
-l'office de page, et dont le père qui lui était cher, avait succombé à
-Valoutina.&mdash;Mon ami, lui dit-il, tu n'avais jamais assisté à pareille
-fête. Ton début est rude, mais ton éducation se fera plus
-vite.&mdash;L'enfant, digne fils de son père, était, comme le grand
-maréchal Bertrand, exclusivement occupé du maître qu'il servait, mais
-personne n'aurait osé devant Napoléon exprimer une crainte, même pour
-lui, et cette reconnaissance, exécutée les pieds dans une boue
-profonde, la tête sous les boulets, dura jusque vers dix heures du
-soir. Napoléon qui ne faisait rien d'inutile, ne l'avait prolongée que
-pour voir de ses propres yeux les Anglais établir leurs bivouacs.
-Bientôt l'horizon s'illumina de mille feux, entretenus avec le bois de
-la forêt de Soignes. Les Anglais, aussi mouillés que nous, employèrent
-la soirée à sécher leurs habits et à cuire leurs aliments.
-<span class="sidenote" title="En marge">Joie de Napoléon en voyant les Anglais résolus à livrer
-bataille.</span>
-<cite>L'horizon</cite>, comme Napoléon l'a écrit si grandement, <cite>parut un vaste
-incendie</cite>, et ces flammes, qui en ce moment ne lui présageaient que la
-victoire, le remplirent d'une satisfaction, malheureusement bien
-trompeuse!</p>
-
-<p>Remontant à cheval, Napoléon revint à la ferme dite <i>du Caillou</i>, où
-l'on avait établi son quartier général. Il annonça pour le lendemain
-une bataille décisive, qui devait, disait-il, sauver ou perdre la
-France. Il ordonna à ses généraux de s'y préparer. <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> De tous
-les ordres, le plus pressant était celui que Napoléon devait adresser
-à Grouchy, car il ne fallait pas le laisser errer à l'aventure dans
-une circonstance pareille, et comme le maréchal se trouvait à quatre
-ou cinq lieues, il importait de lui expédier ses instructions
-immédiatement, pour qu'il pût les recevoir en temps utile. À dix
-heures environ Napoléon lui adressa les instructions que comportait la
-situation envisagée sous toutes ses faces.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Instructions envoyées à Grouchy le 17 à dix heures du
-soir.</span>
-Grouchy avait été chargé de suivre les Prussiens pour compléter leur
-défaite, surveiller leurs entreprises, et se tenir toujours, quelque
-parti qu'ils prissent, entre eux et les Anglais, comme un mur
-impossible à franchir. Quelles éventualités y avait-il à prévoir dans
-une situation pareille? Les Prussiens avaient pu, ainsi qu'on l'avait
-supposé un instant d'après les canons et les fuyards recueillis sur la
-route de Namur, gagner Liége pour rejoindre sur le Rhin les autres
-armées alliées, ou bien encore gagner par Gembloux et Wavre la route
-qui traverse l'extrémité orientale de la forêt de Soignes, et qui les
-aurait réunis aux Anglais au delà de Bruxelles. Ils avaient pu enfin
-s'arrêter à Wavre même, le long de la Dyle, avant de s'enfoncer dans
-la forêt de Soignes, dans l'intention de se joindre aux Anglais en
-avant de la forêt. De toutes ces suppositions aucune n'était
-alarmante, même la dernière, si le maréchal Grouchy ne perdait point
-la tête, qu'il n'avait jamais perdue jusqu'ici. Les instructions pour
-ces divers cas ressortaient de la nature des choses, et Napoléon, qui
-ne les puisait jamais ailleurs, les traça avec une extrême précision.
-<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Si les Prussiens, dit-il dans la dépêche destinée au maréchal
-Grouchy, si les Prussiens ont pris la route du Rhin, il n'y a plus à
-vous en occuper, et il suffira de laisser mille chevaux à leur suite
-pour vous assurer qu'ils ne reviendront pas sur nous. Si par la route
-de Wavre ils se sont portés sur Bruxelles, il suffit encore d'envoyer
-après eux un millier de chevaux, et dans ce second cas, comme dans le
-premier, il faut vous replier tout entier sur nous, pour concourir à
-la ruine de l'armée anglaise. Si enfin les Prussiens se sont arrêtés
-en avant de la forêt de Soignes, à Wavre ou ailleurs, il faut vous
-placer entre eux et nous, les occuper, les contenir, et détacher une
-division de sept mille hommes afin de prendre à revers l'aile gauche
-des Anglais.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne peut douter de la remise de ces instructions en
-temps utile.</span>
-Ces instructions ne pouvaient être différentes, quand
-même le génie militaire de Napoléon n'eût été ni aussi grand, ni aussi
-sûr qu'il l'était. Laisser quelques éclaireurs sur la trace des
-Prussiens soit qu'ils eussent regagné le Rhin ou qu'ils se fussent
-enfoncés sur Bruxelles, et dans ces deux cas rejoindre Napoléon avec
-la totalité de l'aile droite, ou bien, s'ils s'étaient arrêtés à
-Wavre, les occuper, les tenir éloignés du terrible duel qui allait
-s'engager entre l'armée française et l'armée britannique, et enfin
-dans ce dernier cas détacher sept mille hommes pour prendre à dos
-l'aile gauche anglaise, étaient les instructions que comportait ce
-qu'on savait de la situation. Qu'elles pussent arriver et être
-exécutées à temps, ce n'était pas chose plus douteuse que le reste. Il
-était environ dix heures du soir: en admettant que l'officier qui les
-porterait ne partît qu'à <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> onze, il devait être rendu au plus
-tard à deux heures du matin à Gembloux, où l'on devait présumer que se
-trouverait le maréchal Grouchy. En effet de la ferme du Caillou à
-Gembloux, en suivant toujours la chaussée pavée de Namur, et en la
-quittant à Sombreffe pour prendre celle de Wavre, il n'y avait
-qu'environ sept ou huit lieues métriques de distance, tandis qu'en
-ligne droite il y en avait à peine cinq. (Voir la carte n<sup>o</sup> 65.) Un
-homme à cheval devait certainement franchir cet espace en moins de
-trois heures. Recevant ses instructions à deux heures du matin, le
-maréchal Grouchy pouvait partir à quatre de Gembloux, et devait être
-bien près de Napoléon lorsque commencerait la bataille, car soit qu'il
-négligeât les Prussiens en route vers le Rhin ou vers Bruxelles, soit
-qu'il eût à les suivre sur Wavre, et à faire un détachement vers
-Mont-Saint-Jean, il n'avait pas plus de cinq à six lieues à parcourir
-avec son corps d'armée<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="smaller">[20]</span></a>. Ces ordres <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> expédiés, Napoléon
-prit quelques instants de repos au milieu de la nuit, comme il en
-avait l'habitude quand il était engagé dans de grandes opérations. Il
-dormit profondément à la veille de la journée la plus terrible de sa
-vie, et l'une des plus funestes gui aient jamais lui sur la France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Projets des généraux alliés.</span>
-Les résolutions des généraux ennemis étaient du reste à peu près
-telles que Napoléon les souhaitait, sans se douter de ce qu'il
-désirait en demandant à la Providence de lui accorder encore une
-bataille. Lord Wellington la veille au soir, après le combat des
-Quatre-Bras, s'était arrêté à Genappe, où il avait établi son quartier
-général. N'ayant rien reçu du maréchal Blucher, soit que celui-ci fût
-mécontent <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> de n'avoir pas été plus activement secouru, soit
-que son affreuse chute de cheval l'eût empêché de vaquer à ses
-devoirs, le général britannique avait supposé que les Prussiens
-étaient vaincus, surtout en voyant de toute part les vedettes
-françaises tant aux Quatre-Bras que sur la chaussée de Namur. Les
-Français en effet auraient dû se retirer s'ils n'avaient pas remporté
-une victoire qui leur permît d'occuper une position aussi avancée. Le
-duc de Wellington avait donc pris le parti de se replier sur
-Mont-Saint-Jean, à la lisière de la forêt de Soignes, bien résolu à se
-battre dans cette position, qu'il avait longuement étudiée dans la
-prévision d'une bataille défensive, livrée sous les murs de Bruxelles
-pour la conservation du royaume des Pays-Bas. Toutefois <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> il
-ne voulait livrer cette bataille défensive, quelque bonne que lui
-parût la position, qu'à la condition d'être soutenu par les Prussiens.
-En conséquence il avait dépêché un officier au maréchal Blucher pour
-savoir s'il pouvait compter sur son secours.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Wellington et Blucher ont résolu de se réunir,
-pour livrer bataille en avant de la forêt de Soignes.</span>
-Tandis que les choses se passaient ainsi du côté des Anglais, le vieil
-et inflexible Blucher, quoique fort maltraité à Ligny, ne se tenait
-pas pour vaincu, et entendait renouveler la lutte le lendemain ou le
-surlendemain, dès qu'il rencontrerait un poste favorable à ses
-desseins. Loin de songer à s'éloigner du théâtre des hostilités en
-regagnant le Rhin, il voulait s'y tenir au contraire, et ne pas aller
-plus loin que la forêt de Soignes, pour y livrer, avec ou sans les
-Anglais, une nouvelle bataille, non pas en arrière mais en avant de
-Bruxelles.
-<span class="sidenote" title="En marge">Marche des Prussiens dans la journée du 17.</span>
-En conséquence il s'était replié en deux colonnes sur
-Wavre, en attirant à lui le corps de Bulow (4<sup>e</sup> corps prussien),
-lequel était en marche pendant la bataille de Ligny. Ziethen et Pirch
-I<sup>er</sup>, qui avaient combattu entre Ligny et Saint-Amand, et s'étaient
-trouvés les plus avancés sur la chaussée de Namur aux Quatre-Bras,
-s'étaient retirés par Tilly et Mont-Saint-Guibert, en suivant la rive
-droite de la Dyle, pendant la nuit du 16 au 17. (Voir la carte n<sup>o</sup>
-65.) Thielmann, qui n'avait pas dépassé Sombreffe, avait rétrogradé
-par la route de Gembloux, et donné la main à Bulow arrivant de Liége.
-Ils avaient tous pris position autour de Wavre à la fin de cette
-journée du 17, les uns plus tôt, les autres plus tard, les uns au
-delà, les autres en deçà de la Dyle. Blucher avait employé le reste
-du jour à leur ménager un peu de repos, à leur procurer <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> des
-vivres, à remplacer les munitions consommées, et à rallier une
-multitude de fuyards que sa cavalerie tâchait de recueillir, et que la
-nôtre aurait pu ramasser par milliers si elle avait été mieux dirigée.
-Averti des intentions du duc de Wellington, il lui avait répondu qu'il
-serait le 18 à Mont-Saint-Jean, espérant bien que si les Français
-n'attaquaient pas le 18, on les attaquerait le 19: noble et
-patriotique énergie dans un vieillard de soixante-treize ans!</p>
-
-<p>Les deux généraux ennemis étaient donc décidés à livrer bataille dans
-la journée du 18, en avant de la forêt de Soignes, après s'être réunis
-par un mouvement de flanc, que Blucher devait exécuter le long de la
-forêt, si toutefois les Français lui en laissaient le temps et les
-moyens.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite de Grouchy, chargé de la poursuite des Prussiens.</span>
-C'était au maréchal Grouchy qu'appartenaient naturellement la mission
-et la faculté de s'y opposer. Si on jette en effet les yeux sur la
-carte du pays, on verra que rien n'était plus facile que son rôle,
-bien qu'il eût à man&oelig;uvrer devant 88 mille Prussiens avec environ
-34 mille Français. (Voir la carte n<sup>o</sup> 65.) Napoléon s'étant emparé
-brusquement de la grande chaussée de Namur aux Quatre-Bras, par
-laquelle les Anglais et les Prussiens auraient pu se rejoindre, les
-uns et les autres avaient été contraints de se reporter en arrière,
-les premiers par la route de Mont-Saint-Jean, les seconds par celle de
-Wavre. Ces deux routes traversent la vaste forêt de Soignes qui
-enveloppe Bruxelles, avons-nous dit, du sud-ouest au nord-est, et se
-réunissent à Bruxelles même. Napoléon, poursuivant le duc de
-Wellington <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> sur Mont-Saint-Jean, Grouchy devant poursuivre
-Blucher sur Wavre, marchaient à environ quatre lieues l'un de l'autre,
-mesurées à vol d'oiseau.
-<span class="sidenote" title="En marge">Facilités qu'il avait pour découvrir leur marche et les
-contenir.</span>
-Grouchy n'avait guère plus de chemin à faire
-pour rejoindre Napoléon, que Blucher pour rejoindre Wellington. De
-plus, partant d'auprès de Napoléon, ayant mission de communiquer
-toujours avec lui, Grouchy s'il ne perdait pas la piste des Prussiens,
-devait obtenir l'un des deux résultats que voici, ou de s'interposer
-entre eux et Napoléon, et de retarder assez leur arrivée pour qu'on
-eût le temps de battre les Anglais, ou s'il n'avait pas pu leur barrer
-le chemin, de les prendre en flanc pendant qu'ils chercheraient à se
-réunir à l'armée britannique. Mais ne pas les rencontrer, ne pas même
-les voir dans un espace aussi étroit, était un miracle, un miracle de
-malheur, qui n'était guère à supposer! Pour remplir sa mission la plus
-indiquée, celle de s'interposer entre les Prussiens et les Anglais,
-Grouchy avait en sa faveur une circonstance locale des plus heureuses.
-La Dyle, petite rivière de peu d'importance sans doute, mais dont les
-abords étaient très-faciles à défendre, coulant de Genappe vers Wavre,
-séparait Napoléon de Grouchy, comme Wellington de Blucher. En suivant
-à la lettre ses instructions qui lui prescrivaient de communiquer
-toujours par sa gauche avec le quartier général, Grouchy pouvait se
-porter sur la Dyle, la franchir, la mettre ainsi entre lui et les
-Prussiens, et leur en disputer le passage afin d'empêcher leur arrivée
-à Mont-Saint-Jean, ou s'ils l'avaient franchie avant lui, les
-surprendre dans leur marche de flanc, et <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> les arrêter net
-avant qu'ils eussent rejoint le duc de Wellington. L'ascendant de la
-victoire remportée à Ligny, la surprise de flanc, suffisait pour
-compenser l'inégalité du nombre, et donner à Grouchy sinon le moyen de
-vaincre, du moins celui d'occuper les Prussiens, et de les faire
-arriver trop tard au rendez-vous commun de Waterloo.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Longues incertitudes du maréchal Grouchy.</span>
-À la vérité, pour ne point perdre de temps, pour bien suivre les
-mouvements des Prussiens il aurait fallu connaître, ou soupçonner du
-moins leur direction, de manière à ne pas courir trop tard après eux.
-Mais les suppositions à faire en cette circonstance étaient si peu
-nombreuses, si faciles à vérifier avec les treize régiments de
-cavalerie dont Grouchy disposait, et les espaces à parcourir si peu
-considérables, qu'il était facile de regagner le temps qu'on aurait
-perdu en fausses recherches. Si les Prussiens vaincus à Ligny se
-retiraient par Liége sur le Rhin, il n'y avait qu'un détachement de
-cavalerie à laisser sur leurs traces, et à ne plus s'en inquiéter
-ensuite; s'ils marchaient sur Wavre pour combattre en avant ou en
-arrière de la forêt de Soignes, ils avaient deux routes à prendre,
-l'une par Tilly et Mont-Saint-Guibert, l'autre par Sombreffe et
-Gembloux, toutes deux aboutissant à Wavre. (Voir la carte n<sup>o</sup> 65.)
-Trois reconnaissances de cavalerie, une sur Namur, deux sur Wavre,
-devaient en quelques heures constater ce qui en était, et Grouchy que
-Napoléon avait quitté à onze heures du matin, aurait dû à trois ou
-quatre heures de l'après-midi savoir la vérité, et de quatre à neuf
-être bien près de Wavre, s'il prenait le parti de s'y rendre, ou se
-trouver sur la gauche <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> de la Dyle, si, ce qui valait mieux, il
-traversait cette rivière pour se mettre en communication plus étroite
-avec Napoléon.</p>
-
-<p>De tout cela le maréchal Grouchy n'avait rien fait dans la journée.
-Ayant du coup d'&oelig;il et de la vigueur sur le terrain, il n'avait
-aucun discernement dans la direction générale des opérations, et
-surtout rien de la sagacité d'un officier d'avant-garde chargé
-d'éclairer une armée. Ainsi il n'avait envoyé aucune reconnaissance
-sur sa gauche, de Tilly à Mont-Saint-Guibert, route qu'avaient prise
-Ziethen et Pirch I<sup>er</sup>: il n'en avait pas même envoyé une par sa
-droite sur Gembloux, et en se séparant de Napoléon à Sombreffe, il
-avait couru comme une tête légère sur Namur, où on lui avait dit que
-Pajol avait ramassé des fuyards et du canon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grouchy finit par s'apercevoir que les Prussiens ont pris
-la route de Wavre.</span>
-Tandis qu'il galopait fort inconsidérément dans cette direction, il
-avait appris que sa cavalerie battant l'estrade pendant la matinée,
-avait aperçu les Prussiens en grand nombre du côté de Gembloux,
-lesquels semblaient marcher sur Wavre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il s'achemine tard sur Gembloux.</span>
-En même temps la dépêche que
-Napoléon lui avait adressée de Marbais par la main du grand maréchal,
-lui avait donné la même information, et alors il s'était mis à courir
-sur Gembloux, en ordonnant à son infanterie de l'y suivre. Cette
-infanterie, composée des corps de Vandamme et de Gérard, n'avait été
-mise en mouvement que vers trois ou quatre heures de l'après-midi.
-Sans doute elle avait gagné à ce retard de se reposer un peu des
-fatigues de la veille, mais il eût mieux valu l'acheminer dès midi sur
-Gembloux, où elle se serait trouvée convenablement <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> placée
-pour toutes les hypothèses, car à Gembloux elle eût été à la fois sur
-la route directe de Wavre, et en communication avec Liége par la
-vieille chaussée romaine. Elle aurait eu de la sorte l'avantage
-d'arriver à Gembloux avant l'orage qui vers deux heures de
-l'après-midi s'étendit sur toutes les plaines de la Belgique, et en
-mesure encore, après y avoir pris un repos de trois ou quatre heures,
-de s'approcher de Wavre, si de nouveaux indices signalaient cette
-direction comme définitivement préférable.</p>
-
-<p>À Gembloux les rapports des gens du pays indiquèrent Wavre comme le
-véritable point de retraite de l'armée prussienne, et il y avait dans
-leurs dires un ensemble qui aurait certainement décidé un esprit moins
-flottant que celui du maréchal Grouchy. Mais comme Bulow arrivait par
-la route de Liége, comme il y avait dès lors du matériel sur cette
-route, les perplexités du maréchal Grouchy s'augmentèrent, et il ne
-sut plus à quelle supposition s'arrêter. Les indices à la guerre, de
-même que dans la politique, troublent l'esprit par leur multiplicité
-même, si par une raison à la fois sagace et ferme on ne sait pas les
-rapprocher et les concilier. Ce qu'il y avait de plus supposable,
-c'est que les Prussiens allaient se réunir aux Anglais pour combattre
-avec eux, en avant ou en arrière de la forêt de Soignes; ce qui
-l'était moins, c'est qu'ils retournassent vers le Rhin; ce qui ne
-l'était pas du tout, c'est qu'ils se partageassent entre ces deux
-directions. Ce fut pourtant à cette dernière supposition que le
-maréchal Grouchy s'arrêta, influencé qu'il était par les doubles
-traces observées sur la route de Wavre <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> et sur celle de Liége,
-doubles traces qui s'expliquaient facilement, puisque les Prussiens
-ayant leur tête vers Wavre, leur queue vers Liége d'où ils venaient,
-devaient sur ces deux points laisser des signes de leur présence.
-<span class="sidenote" title="En marge">Simple considération qui aurait dû ne laisser subsister
-aucun doute dans l'esprit du maréchal Grouchy.</span>
-Une autre et puissante raison aurait dû décider le maréchal dans son
-choix. Si on se trompait en se dirigeant sur Wavre, le mal n'était pas
-grand, car on laissait les Prussiens gagner le Rhin sans les
-poursuivre, mais on apportait à Napoléon un renfort accablant contre
-les Anglais. Si au contraire on se trompait en marchant vers Liége, il
-y avait le danger mortel de laisser les Prussiens gagner
-tranquillement Wavre, s'y placer dans le voisinage immédiat des
-Anglais, et se mettre ainsi en mesure d'accabler Napoléon avec leurs
-forces réunies. Cette pensée chez un esprit clairvoyant, n'aurait pas
-dû permettre un moment d'hésitation à l'égard de la conduite à tenir.
-Malheureusement il n'en fut rien, et le maréchal Grouchy sembla
-complétement oublier que sa mission essentielle était de suivre les
-Prussiens, et de les empêcher de revenir sur nous pendant que nous
-aurions affaire aux Anglais, ce qui résultait des instructions
-verbales de Napoléon et de l'évidente nature des choses.</p>
-
-<p>Vers la chute du jour les indices étant devenus plus nombreux et plus
-concordants, la direction de Wavre se présenta définitivement comme
-celle que les Prussiens avaient dû suivre. En conséquence, le maréchal
-Grouchy se contenta, comme dernière précaution contre une éventualité
-dont la crainte n'avait pas entièrement disparu de son esprit, de
-laisser quelque cavalerie sur la route de Liége, mais il eut <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span>
-soin d'en placer la plus grande partie sur celle de Wavre, en avant de
-Sauvenière. Il laissa toute son infanterie se reposer à Gembloux, où
-elle était arrivée tard par suite du mauvais temps, afin de lui
-procurer une bonne fin de journée, et de pouvoir la mettre en marche
-le lendemain de très-bonne heure. Il était bien fâcheux sans doute,
-lorsqu'on avait les Prussiens à poursuivre vivement, de n'avoir fait
-que deux lieues et demie dans la journée, mais en partant à quatre
-heures le lendemain 18, tout était réparable, car on n'avait qu'un
-trajet de quatre lieues à exécuter pour être rendu à Wavre, qu'un de
-six pour se trouver à côté de Napoléon, lieues métriques qu'un homme à
-pied parcourt en trois quarts d'heure. Il était donc possible de faire
-à temps, et très à propos, tout ce qu'on n'avait pas fait dans cette
-journée du 17.
-<span class="sidenote" title="En marge">À dix heures du soir Grouchy écrit à Napoléon, et promet de
-se tenir entre lui et les Prussiens.</span>
-À dix heures du soir, moment même où Napoléon venait
-d'écrire au maréchal Grouchy pour le rappeler à lui, le maréchal
-écrivait à Napoléon pour l'informer du parti qu'il avait pris, lequel,
-disait-il, lui laissait encore le choix entre Wavre et Liége, et pour
-lui annoncer la résolution de marcher tout entier sur Wavre dès le
-matin, si cette direction paraissait définitivement la véritable,
-<cite>afin</cite>, ajoutait-il, <cite>de séparer les Prussiens du duc de
-Wellington</cite>.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Toutes les fautes du 17 étaient facilement réparables le
-18.</span>
-Ces dernières expressions avaient cela de rassurant
-qu'en ce moment le maréchal semblait comprendre enfin le fond de sa
-mission, et elles prouvent aussi que Napoléon, en lui donnant le matin
-ses instructions verbales, s'était fort clairement expliqué.</p>
-
-<p>Telle était la manière dont chacun avait achevé <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> la journée
-du 17 sur ce théâtre de guerre, large tout au plus de cinq à six
-lieues dans les divers sens, et sur lequel trois cent mille hommes se
-cherchaient pour terminer en s'égorgeant vingt-deux ans de luttes
-acharnées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle reconnaissance opérée par Napoléon, pour s'assurer
-de la présence de l'armée anglaise.</span>
-Pendant que tout dormait dans le camp des quatre armées, Napoléon,
-après un court repos, se leva vers deux heures après minuit, ayant
-toujours la crainte de voir les Anglais se soustraire à son approche,
-pour se réunir aux Prussiens derrière Bruxelles. En effet, le danger
-des grandes batailles contre lui était tellement reconnu des généraux
-européens, ce danger était si évident pour les Anglais qui avaient une
-immense forêt à dos, à travers laquelle la retraite serait des plus
-difficiles, et au contraire la réunion avec les Prussiens derrière la
-forêt de Soignes présentait un jeu si sûr, qu'il ne comprenait pas
-comment les Anglais pouvaient être tentés de l'attendre. Il raisonnait
-sans tenir compte de deux passions violentes, la haine chez le général
-prussien, l'ambition chez le général britannique. Le premier
-effectivement était prêt à payer de sa vie la ruine de la France; le
-second aspirait à terminer lui-même la querelle de l'Europe contre
-nous, et à en avoir le principal honneur. Napoléon néanmoins doutait
-toujours, et malgré la pluie qui tombait de nouveau, il recommença
-avec deux ou trois officiers la reconnaissance qu'il avait déjà tant
-prolongée quelques heures auparavant. La terre était encore plus
-détrempée, la boue plus profonde que dans la soirée. Malgré cette
-fâcheuse circonstance, qui pouvait rendre bien difficile l'attaque
-<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> d'une armée en position, il éprouva une véritable joie en
-apercevant les feux des bivouacs britanniques.
-<span class="sidenote" title="En marge">Grande satisfaction en apercevant de nouveau que l'armée
-anglaise est résolue à combattre.</span>
-Ces feux resplendissant
-d'un bout à l'autre de ce champ de bataille, attestaient la présence
-persévérante de l'armée anglaise. Un moment Napoléon fut troublé par
-un bruit de voiture sur sa gauche, dans la direction de
-Mont-Saint-Jean, mais bientôt ce bruit cessa, et des espions revenant
-du camp ennemi ne laissèrent plus d'incertitude sur la résolution du
-duc de Wellington de livrer bataille. Napoléon en fut à la fois
-surpris et content, et ne put d'ailleurs en douter lorsque le jour
-commença à poindre, car le général anglais, s'il avait voulu battre en
-retraite, n'aurait pas attendu qu'il fît jour pour s'enfoncer, en
-ayant son terrible adversaire sur ses traces, dans le long et
-dangereux défilé de la forêt de Soignes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de la dépêche écrite par Grouchy dans la soirée.</span>
-Tandis qu'il opérait cette reconnaissance, Napoléon reçut la dépêche
-que Grouchy venait de lui expédier de Gembloux à dix heures du soir,
-et dans laquelle il lui annonçait la position qu'il avait prise entre
-les deux directions de Liége et de Wavre, avec penchant cependant à
-préférer celle de Wavre, afin de tenir les Prussiens séparés des
-Anglais. Quoiqu'il trouvât bien médiocre la conduite du maréchal, bien
-mal employée une journée de poursuite dans laquelle on n'avait fait
-que deux lieues et demie, Napoléon se consola pourtant en voyant que
-Grouchy tendait vers Wavre, et qu'il semblait comprendre la portion
-essentielle de son rôle, celle qui consistait à tenir les Prussiens
-séparés des Anglais.
-<span class="sidenote" title="En marge">Espérances que Napoléon est fondé à concevoir.</span>
-Il se rassura en songeant que Grouchy, pourvu
-qu'il se mît en <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> marche à quatre ou cinq heures du matin,
-pourrait le rejoindre vers dix heures, et exécuter ainsi les
-instructions expédiées le soir du quartier général, lesquelles lui
-enjoignaient de suivre les Prussiens sur Wavre et de détacher vers lui
-une division de sept mille hommes. L'état du sol, sur lequel avaient
-coulé les eaux du ciel pendant douze heures consécutives, ne rendant
-pas possible une bataille avant dix heures du matin, il suffisait qu'à
-ce moment, et même plus tard, Grouchy parût en entier ou en partie sur
-la gauche des Anglais, pour obtenir les plus grands résultats.
-<span class="sidenote" title="En marge">Répétition de l'ordre envoyé à Grouchy à dix heures du
-soir.</span>
-Napoléon pour plus de sûreté, lui fit adresser à l'instant même,
-c'est-à-dire à trois heures du matin, un duplicata de l'ordre de dix
-heures du soir. Berthier avait l'habitude d'expédier plusieurs copies
-du même ordre par des officiers différents, afin que sur trois ou
-quatre il en parvînt au moins une: le maréchal Soult, tout nouveau à
-ce service, n'avait pas pris cette précaution. Mais deux expéditions,
-parties l'une à dix heures du soir, l'autre à trois heures du matin,
-pouvaient paraître suffisantes, sur une route d'ailleurs praticable,
-puisque l'officier porteur d'un rapport daté de dix heures du soir
-était arrivé à deux heures du matin.</p>
-
-<p>Rassuré sans être très-satisfait, Napoléon ne formait plus qu'un
-v&oelig;u, c'est que le temps se remît, et rendît possibles les
-man&oelig;uvres de l'artillerie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon recommence plusieurs fois ses reconnaissances
-pendant la nuit.</span>
-Il passa le reste de la nuit en
-reconnaissances, revenant de temps en temps à la ferme <i>du Caillou</i>,
-pour se sécher auprès d'un grand feu. Vers quatre heures il faisait
-jour, et le ciel commençait à s'éclaircir. Bientôt un rayon de soleil
-perçant une bande épaisse <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> de nuages illumina tout l'horizon,
-et l'espérance, la trompeuse espérance, pénétra au c&oelig;ur agité de
-Napoléon! Il se flatta qu'avec le retour du soleil les nuages se
-dissiperaient, et que la pluie cessant, le sol en quelques heures
-deviendrait praticable à l'artillerie.
-<span class="sidenote" title="En marge">La bataille différée de quelques heures pour laisser le sol
-se raffermir sous les pas de l'artillerie.</span>
-Drouot, les officiers de l'arme
-consultés, déclara que dans cinq ou six heures, et grâce à la saison,
-le sol serait non pas tout à fait consolidé, mais assez raffermi pour
-mettre en position des pièces de tout calibre. Le ciel effectivement
-devint plus clair, et Napoléon prit patience, ne se doutant point que
-ce n'était pas seulement au soleil, mais aux Prussiens qu'il donnait
-ainsi le temps d'arriver!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, à huit heures du matin, réunit ses généraux
-autour de lui.</span>
-Vers huit heures, la pluie ne semblant plus à craindre, il appela ses
-généraux, les fit asseoir à sa table où était servi son frugal repas
-du matin, et discuta avec eux le plan de la bataille qu'on allait
-livrer à l'armée britannique. Du sommet d'un tertre élevé, il avait
-parfaitement discerné la forme du terrain, ainsi que la distribution
-des forces ennemies, et avait arrêté déjà dans son esprit la manière
-de l'attaquer, au point qu'il paraissait très-confiant dans le
-résultat de ses combinaisons. Le général Reille, très-habitué à la
-guerre contre les Anglais, et ayant conservé de leur solidité une
-impression qui avait beaucoup nui aux opérations des Quatre-Bras, eut
-en cette occasion le mérite de faire entendre à Napoléon des vérités
-utiles. Il lui dit que les Anglais médiocres dans l'offensive étaient
-dans la défensive supérieurs à presque toutes les armées de l'Europe,
-et qu'il fallait chercher à les vaincre par des man&oelig;uvres plutôt
-que par des attaques directes.&mdash;Je <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> sais, répondit Napoléon,
-que les Anglais sont difficiles à battre en position, aussi <cite>vais-je
-man&oelig;uvrer</cite>.&mdash;Il songeait en effet à joindre les man&oelig;uvres à la
-vigueur des attaques, et ne croyait pas que les Anglais pussent
-résister à la manière dont il les aborderait.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Entretien avec Ney, qui croit l'armée anglaise en
-retraite.</span>
-Nous avons,
-ajouta-t-il, <cite>quatre-vingt-dix chances sur cent</cite>, et il achevait à
-peine ces paroles, que Ney entrant subitement lui dit qu'il pourrait
-avoir raison si les Anglais consentaient à l'attendre, mais qu'en ce
-moment ils battaient en retraite. Napoléon n'attacha pas la moindre
-créance à cette nouvelle, car, répliqua-t-il, les Anglais, s'ils
-avaient voulu se retirer, n'auraient pas différé jusqu'au jour.&mdash;Cet
-argument était sans réplique. Napoléon néanmoins monta à cheval pour
-voir ce qui en était, et après avoir reconnu que l'armée anglaise
-demeurait en position, dicta son plan d'attaque, qui fut immédiatement
-transcrit par des officiers pour être communiqué à tous les chefs de
-corps.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Description du champ de bataille de Waterloo.</span>
-Le moment est venu de décrire ce champ de bataille, triste théâtre de
-l'une des actions les plus sanglantes du siècle, et la plus
-désastreuse de notre histoire, quoique la plus héroïque!
-<span class="sidenote" title="En marge">Forme du plateau de Mont-Saint-Jean.</span>
-Les Anglais
-s'étaient arrêtés sur le plateau de Mont-Saint-Jean (voir les cartes
-n<sup>os</sup> 65 et 66), lequel s'étendant sur deux lieues environ de droite
-à gauche, et s'abaissant vers nous par une pente assez douce, donnait
-ainsi naissance à un petit vallon qui séparait les deux armées.
-Derrière ce plateau et sur un espace de plusieurs lieues la forêt de
-Soignes étalait sa sombre verdure. Les Anglais, pour être à l'abri de
-notre artillerie, se tenaient sur le revers du plateau, et <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>
-n'avaient sur le bord même que quelques batteries bien attelées et
-bien gardées. Le long du plateau et pour ainsi dire à mi-côte, un
-chemin de traverse, allant du village d'Ohain à notre droite, vers
-celui de Merbe-Braine à notre gauche, bordé de haies vives en quelques
-endroits, fort encaissé en quelques autres, présentait une espèce de
-fossé qui couvrait entièrement la position des Anglais, et qu'on
-aurait pu croire exécuté pour cette occasion. Le vallon qui courait
-entre les deux armées, passant successivement au-dessous des fermes de
-Papelotte et de la Haye, puis au pied du village d'Ohain, devenait en
-s'abaissant le lit d'un ruisseau, affluent de la Dyle, et s'ouvrait
-vers la petite ville de Wavre, qu'avec des lunettes on pouvait
-apercevoir à environ trois lieues et demie sur notre droite. À notre
-gauche, ce même vallon descendant en sens contraire, et tournant
-autour de la position de l'ennemi, déversait les eaux environnantes
-dans la petite rivière de Senne. Le partage des eaux entre la Senne et
-la Dyle se faisait ainsi devant nous par une sorte de remblai, qui
-allant de nous aux Anglais, portait la grande chaussée de Charleroy à
-Bruxelles. Cette chaussée, après avoir franchi le plateau de
-Mont-Saint-Jean, se confondait à Mont-Saint-Jean même avec la route de
-Nivelles, qu'on apercevait sur notre gauche bordée de grands arbres,
-de manière que Mont-Saint-Jean était le point de réunion des deux
-principales chaussées pavées. C'est par ces deux chaussées en effet
-que les diverses parties de l'armée britannique, celles qui avaient eu
-le temps d'accourir aux Quatre-Bras, et celles qui n'avaient pas eu
-le temps de dépasser <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Nivelles, s'étaient rejointes pour
-former sous le duc de Wellington la masse chargée de nous disputer
-Bruxelles. Un peu au delà de Mont-Saint-Jean, et à l'entrée de la
-forêt de Soignes, se trouvait le village de Waterloo, qui a donné son
-nom à la bataille, parce que c'est de là que le général anglais
-écrivait et datait ses dépêches.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Distribution de l'armée anglaise sur le plateau de
-Mont-Saint-Jean.</span>
-Les Anglais étaient établis au revers du plateau, sur les deux côtés
-de la chaussée de Bruxelles. Le duc de Wellington, entré en campagne
-avec environ 98 mille hommes, en avait perdu près de six mille dans
-les diverses rencontres des jours précédents. Il avait envoyé à Hal un
-gros détachement qui n'était pas de moins de quinze mille hommes, dans
-la crainte d'être tourné par sa droite, c'est-à-dire vers la mer,
-crainte qui n'avait pas cessé de préoccuper son esprit, et qui dans le
-moment n'était pas digne de son discernement militaire. Il avait donc
-à Mont-Saint-Jean, en défalquant quelques autres détachements, 75
-mille soldats, Anglais, Belges, Hollandais, Hanovriens, Nassauviens,
-Brunswickois. Il avait placé à sa droite, en avant de Merbe-Braine,
-entre les deux chaussées de Nivelles et de Charleroy, les gardes
-anglaises, plus la division Alten, formée d'Anglais et d'Allemands. En
-arrière et comme appui se trouvait la division Clinton, disposée en
-colonne serrée et profonde. La brigade anglaise Mitchell, détachée de
-la division Colville, occupait l'extrême droite. Cette aile avait donc
-été fortement composée à cause des chaussées de Nivelles et de
-Charleroy dont elle gardait le point d'intersection, et elle avait en
-outre <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> en seconde ligne le corps de Brunswick avec une grande
-partie de la cavalerie alliée. Pour dernière et bien inutile
-précaution, le duc de Wellington avait posté à trois quarts de lieue,
-au bourg de Braine-l'Alleud, la division anglo-hollandaise Chassé,
-toujours afin de parer au danger chimérique d'être tourné par sa
-droite. À son centre, c'est-à-dire sur la grande chaussée de Charleroy
-à Bruxelles, il avait pratiqué un abatis à l'endroit où elle
-débouchait sur le plateau. Sur la chaussée même il avait mis peu de
-monde, les troupes accumulées à droite et à gauche devant suffire à la
-défendre. Seulement, un peu en arrière, vers Mont-Saint-Jean, il avait
-laissé en réserve la brigade anglaise Lambert. À sa gauche, vis-à-vis
-de notre droite, il avait établi la division Picton, composée des
-brigades anglaises Kempt et Pack, des brigades hanovriennes Best et
-Vincke, partie embusquée dans le chemin de traverse d'Ohain, partie
-rangée en masse en arrière. Enfin la division Perponcher formait son
-extrême gauche, et communiquait par les troupes de Nassau avec le
-village d'Ohain. Cette aile gauche avait été laissée la plus faible,
-parce que le duc de Wellington comptait que l'armée prussienne
-viendrait la renforcer. Les masses de la cavalerie étaient répandues
-sur le revers du plateau, presque hors de notre vue.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Postes détachés sur le front de l'armée anglaise.</span>
-Le duc de Wellington avait en outre occupé quelques postes détachés en
-avant de sa position. À sa droite et en face de notre gauche, là où le
-plateau de Mont-Saint-Jean commence à former un contour en arrière,
-se trouvait le château de Goumont, <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> composé de divers
-bâtiments, d'un verger, et d'un bois qui descendait presque jusqu'au
-fond du ravin. Le duc de Wellington y avait mis une garnison de 1,800
-hommes de ses meilleures troupes. Au centre, sur la chaussée de
-Bruxelles, et également à mi-côte, se voyait la ferme de la
-Haye-Sainte, consistant en un gros bâtiment et un verger. Le duc de
-Wellington en avait confié la garde à un millier d'hommes. À sa gauche
-enfin, et vers le bas du plateau, il avait placé quelques détachements
-de la brigade de Nassau dans les fermes de la Haye et de Papelotte.</p>
-
-<p>Ainsi, en avant trois ouvrages détachés et fortement occupés,
-au-dessus, dans le petit chemin longeant le plateau à mi-côte, de
-nombreux bataillons en embuscade, et enfin sur le revers du plateau, à
-droite et à gauche de la route de Bruxelles, des masses d'infanterie
-et de cavalerie, partie déployées, partie en colonnes serrées, telles
-étaient la position et la distribution de l'armée anglaise. Comme on
-le voit, par le site qu'elle avait choisi, par le nombre et la qualité
-des combattants, elle présentait à l'audace des Français un obstacle
-formidable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan de bataille arrêté par Napoléon.</span>
-Après avoir examiné la position, Napoléon avait arrêté sur-le-champ la
-manière de l'attaquer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il veut avec sa droite renforcée culbuter la gauche des
-Anglais sur leur centre, et leur enlève la route de Bruxelles passant
-à travers la forêt de Soignes.</span>
-Il avait résolu de déployer son armée au pied
-du plateau, d'enlever d'abord les trois ouvrages avancés, le château
-de Goumont à sa gauche, la ferme de la Haye-Sainte à son centre, les
-fermes de la Haye et de Papelotte à sa droite, puis de porter son aile
-droite, renforcée de toutes ses réserves, sur l'aile gauche des
-Anglais qui était la moins forte par le site et <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> le nombre de
-ses soldats, de la culbuter sur leur centre qui occupait la grande
-chaussée de Bruxelles, de s'emparer de cette chaussée, seule issue
-praticable à travers la forêt de Soignes, et de pousser ainsi l'armée
-britannique sur cette forêt mal percée alors, et devant sinon empêcher
-absolument, du moins gêner beaucoup la retraite d'un ennemi en
-déroute. En opérant par sa droite contre la gauche des Anglais,
-Napoléon avait l'avantage de diriger son plus grand effort contre le
-côté le moins solide de l'ennemi, de le priver de son principal
-débouché à travers la forêt de Soignes, et de le séparer des Prussiens
-dont la présence à Wavre, sans être certaine, était du moins
-infiniment présumable. Ce plan, où éclataient une dernière fois toute
-la promptitude et la sûreté du coup d'&oelig;il de Napoléon, était
-incontestablement le meilleur, le plus efficace d'après la forme des
-lieux et la répartition des forces ennemies. Une fois fixé sur ce
-qu'il avait à faire, Napoléon donna des ordres pour que ses troupes
-vinssent se placer conformément au rôle qu'elles devaient remplir dans
-la journée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le sol s'étant un peu raffermi, l'armée française vient
-prendre position en face de l'armée britannique.</span>
-La pluie ayant cessé depuis plusieurs heures, et le sol
-commençant à se raffermir, elles se déployèrent avec une célérité et
-un ensemble admirables. À notre gauche, entre les chaussées de
-Nivelles et de Charleroy, vis-à-vis du château de Goumont, le corps du
-général Reille (2<sup>e</sup>) se déploya sur le bord du vallon qui nous
-séparait de l'ennemi, chaque division formée sur deux lignes, la
-cavalerie légère de Piré jetée à l'extrême gauche, afin de porter ses
-reconnaissances jusqu'à l'extrême droite des Anglais. À l'aile
-droite, c'est-à-dire de l'autre <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> côté de la chaussée de
-Bruxelles, le corps du comte d'Erlon (1<sup>er</sup>), qui n'avait pas encore
-combattu et qui comptait 19 mille fantassins, vint s'établir en face
-de la gauche des Anglais, ses quatre divisions placées l'une à la
-suite de l'autre, et chacune d'elles rangée sur deux lignes. Le
-général Jacquinot avec sa cavalerie légère, était en vedette à notre
-extrême droite, poussant ses reconnaissances dans la direction de
-Wavre. Avec l'artillerie de ces divers corps on avait composé sur leur
-front une vaste batterie de quatre-vingts bouches à feu.</p>
-
-<p>Derrière cette première ligne, le corps du comte de Lobau, distribué
-également sur chaque côté de la chaussée de Bruxelles, formait réserve
-au centre. À sa gauche, par conséquent derrière le général Reille, se
-déployaient les magnifiques cuirassiers de Kellermann, à droite,
-derrière le général d'Erlon, les cuirassiers non moins imposants de
-Milhaud. Telle était notre seconde ligne, un peu moins étendue que la
-première, mais plus profonde, et resplendissante des cuirasses de
-notre grosse cavalerie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Magnifique aspect qu'elle présente.</span>
-Enfin la garde, dont la superbe infanterie
-était rangée en masse sur les deux côtés de la chaussée de Bruxelles,
-ayant à gauche les grenadiers à cheval de Guyot, à droite les
-chasseurs et les lanciers de Lefebvre-Desnoëttes, la garde formait
-notre troisième et dernière ligne, plus profonde encore et moins
-étendue que la seconde, de manière que notre armée présentait un vaste
-éventail, étincelant des feux du soleil reflétés sur nos baïonnettes,
-nos sabres et nos cuirasses. En moins d'une heure ces belles troupes
-eurent pris leur position, et leur déploiement produisit un <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span>
-effet des plus saisissants. Napoléon en éprouva un mouvement d'orgueil
-et de confiance, qui se manifesta sur son visage et dans ses paroles.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon passe une dernière fois la revue de ses troupes.</span>
-Voulant dans cette journée exciter encore davantage, s'il était
-possible, l'enthousiasme de ses soldats, il parcourut de nouveau le
-champ de bataille, passant de la gauche à la droite devant le front
-des troupes. À son aspect les fantassins mettaient leurs schakos au
-bout de leurs baïonnettes, les cavaliers leurs casques au bout de
-leurs sabres, et poussaient des cris violents de <em>Vive l'Empereur!</em>
-qui se prolongeaient longtemps après qu'il s'était éloigné. Il vit
-ainsi l'armée tout entière, qu'il laissa ivre de joie et d'espérance,
-malgré une affreuse nuit passée dans la boue, sans feu, presque sans
-vivres, tandis que l'armée anglaise, arrivée à ses bivouacs plusieurs
-heures avant nous, et y ayant trouvé des aliments abondants, avait
-très-peu souffert. Nos soldats toutefois avaient eu la matinée pour
-préparer leur soupe, et ils étaient d'ailleurs dans un état
-d'exaltation qui les élevait au-dessus des souffrances comme des
-dangers.</p>
-
-<p>Napoléon, d'après l'avis de Drouot, ayant pris le parti de laisser
-sécher le sol, n'avait plus aucun motif de hâter la bataille, surtout
-depuis qu'il voyait les Anglais résolus à ne pas l'éviter. Il avait à
-différer deux avantages, celui de laisser le sol se raffermir, ce qui
-devait être uniquement au profit de l'attaque, et de donner à Grouchy
-le temps d'arriver. Tout en effet devait lui faire espérer la
-prochaine apparition du lieutenant auquel il avait confié son aile
-droite. À dix heures du soir, comme <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> on l'a vu, Grouchy avait
-mandé qu'il était à Gembloux, prêt à se porter sur Liége ou sur Wavre,
-mais plus disposé à marcher vers Wavre, et commençant à comprendre
-qu'il avait pour mission principale de séparer les Prussiens des
-Anglais.
-<span class="sidenote" title="En marge">Confiance fondée dans l'arrivée du maréchal Grouchy.</span>
-À deux heures de la nuit il avait écrit pour annoncer que
-définitivement il marcherait sur Wavre dès la pointe du jour. Dès
-lors, après l'ordre de dix heures du soir, réitéré à trois heures du
-matin, Napoléon pensait que si Grouchy n'arrivait pas avec la totalité
-de son corps d'armée, il enverrait au moins un détachement de sept
-mille hommes, ce qui lui en laisserait 26 mille, avec lesquels il
-pourrait contenir les Prussiens, ou bien se replier en combattant sur
-la droite de Mont-Saint-Jean. Napoléon comptait donc ou sur un
-détachement de son aile droite, ou sur son aile droite tout entière.
-Néanmoins malgré les ordres expédiés le soir, et répétés pendant la
-nuit, il voulut envoyer un nouvel officier à Grouchy pour lui faire
-bien connaître la situation, et lui expliquer encore une fois quel
-était le concours qu'on attendait de sa part.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle mission auprès du maréchal Grouchy, donnée à
-l'officier polonais Zenowicz.</span>
-Il manda auprès de lui
-l'officier polonais Zenowicz, destiné à porter ce nouveau message, le
-conduisit sur un mamelon d'où l'on embrassait tout l'horizon, puis se
-tournant vers la droite, J'attends Grouchy de ce côté, lui dit-il, je
-l'attends impatiemment.... allez le joindre, amenez-le, et ne le
-quittez que lorsque <cite>son corps d'armée débouchera sur notre ligne de
-bataille</cite>.&mdash;Napoléon recommanda à cet officier de marcher le plus vite
-possible, et de se faire remettre par le maréchal Soult une dépêche
-écrite, qui devait préciser mieux encore les <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> ordres qu'il
-venait de lui donner verbalement. Cela fait, Napoléon, qui avait passé
-la nuit à exécuter des reconnaissances dans la boue, et qui depuis
-qu'il avait quitté Ligny, c'est-à-dire depuis la veille à cinq heures
-du matin, n'avait pris que trois heures de repos, se jeta sur son lit
-de camp. Il avait en ce moment son frère Jérôme à ses côtés.&mdash;Il est
-dix heures, lui dit-il, je vais dormir jusqu'à onze; je me réveillerai
-certainement, mais en tout cas tu me réveilleras toi-même, car,
-ajouta-t-il, en montrant les officiers qui l'entouraient, ils
-n'oseraient interrompre mon sommeil.&mdash;Après avoir prononcé ces
-paroles, il posa sa tête sur son mince oreiller, et quelques minutes
-après il était profondément endormi.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les deux armées prennent successivement position.</span>
-Pendant ce temps, tout était en mouvement autour de lui, et chacun
-prenait de son mieux la position qui lui était assignée. Les Anglais
-bien reposés, bien nourris, n'étaient occupés qu'à se placer
-méthodiquement sur le terrain où ils devaient déployer leur
-opiniâtreté accoutumée. Les Français achevaient en hâte un faible
-repas, et à peine reposés, à peine nourris, attendaient impatiemment
-le signal du combat, qu'ils étaient habitués à recevoir des batteries
-de la garde. Certaines divisions venaient seulement d'arriver en
-ligne, et celle du général Durutte notamment, mise tardivement en
-marche par la faute de l'état-major général, se hâtait d'accourir à
-son poste n'ayant presque pas eu le temps de manger la soupe. Mais
-l'ardeur dont nos soldats étaient animés leur faisait considérer
-toutes les souffrances comme indifférentes, qu'elles fussent dues aux
-circonstances ou à la faute de leurs chefs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Mouvements des divers corps alliés.</span>
-Au loin le mouvement des diverses armées avait également pour but
-l'action décisive qui allait s'engager sur le plateau de
-Mont-Saint-Jean. Blucher après avoir dès la veille réuni ses quatre
-corps à Wavre, et rallié un certain nombre de ses fuyards, que notre
-cavalerie mal dirigée n'avait point ramassés, s'apprêtait à tenir la
-parole donnée au duc de Wellington, et à lui amener tout ou partie de
-ses forces. Il lui restait environ 88 mille hommes, fort éprouvés par
-la journée du 16, mais grâce à ses patriotiques exemples, prêts à
-combattre de nouveau avec le dernier dévouement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Marche des Prussiens vers Mont-Saint-Jean.</span>
-Le 4<sup>e</sup> corps, celui
-de Bulow, n'avait pas encore tiré un coup de fusil, et il le destinait
-à marcher le premier vers Mont-Saint-Jean. En conséquence il lui avait
-prescrit de franchir la Dyle dès la pointe du jour; mais ce corps,
-ralenti par un incendie dans son passage à travers la ville de Wavre,
-n'avait pu être en marche vers Mont-Saint-Jean qu'après sept heures du
-matin. Il avait ordre de se diriger vers la chapelle Saint-Lambert,
-située sur le flanc de la position où allait se livrer la bataille
-entre les Anglais et les Français. Il pouvait y être vers une heure de
-l'après-midi. Le projet de Blucher était de faire appuyer Bulow par
-Pirch I<sup>er</sup> (2<sup>e</sup> corps), et de diriger Ziethen (1<sup>er</sup> corps) le long
-de la forêt de Soignes, par le petit chemin d'Ohain, de manière qu'il
-pût déboucher plus près encore de la gauche des Anglais. Ces deux
-corps de Pirch I<sup>er</sup> et de Ziethen, réduits à environ 15 mille hommes
-chacun, et joints à Bulow qui était entier, portaient à 60 mille
-combattants le secours que les Prussiens allaient fournir <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> au
-duc de Wellington. Enfin Blucher avait résolu de laisser en
-arrière-garde Thielmann (3<sup>e</sup> corps) qui avait peu souffert à Ligny, et
-lui avait prescrit de retenir Grouchy devant Wavre, en lui disputant
-le passage de la Dyle.</p>
-
-<p>Certainement l'apparition possible de 60 mille Prussiens sur son flanc
-droit était pour Napoléon une chose extrêmement grave. Mais il restait
-34 mille Français, victorieux l'avant-veille à Ligny, pleins de
-confiance en eux-mêmes et de dévouement à leur drapeau, et leur
-position était telle qu'ils pouvaient faire retomber sur la tête des
-Prussiens le coup suspendu en ce moment sur la nôtre. Arrivés à
-Mont-Saint-Jean avant Blucher, ils devaient rendre Napoléon
-invulnérable pendant une journée au moins: arrivés après, ils
-plaçaient Blucher entre deux feux, et devaient l'accabler. Toute la
-question était de savoir s'ils arriveraient, et en vérité il était
-difficile d'en douter.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche du corps de Grouchy.</span>
-On a vu en effet comment le maréchal Grouchy après avoir perdu la
-moitié de la journée précédente en vaines recherches, avait fini par
-découvrir la marche des Prussiens vers Wavre, et par se porter à
-Gembloux. Il y était parvenu tard, mais ses troupes n'ayant fait que
-deux lieues et demie dans la journée, auraient pu en partant le
-lendemain 18 à quatre heures du matin, être rendues au milieu de la
-matinée sur les points les plus éloignés de ce théâtre d'opération.
-Malheureusement, bien qu'à la fin du jour Grouchy ne conservât plus de
-doute sur la direction suivie par les Prussiens, il n'avait donné les
-ordres de départ à Vandamme qu'à six heures du <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> matin, à
-Gérard qu'à sept, et comme le temps nécessaire pour les distributions
-de vivres n'avait pas été prévu, les troupes de Vandamme n'avaient pu
-être en route avant huit heures, celles de Gérard avant neuf<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="smaller">[21]</span></a>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Espérance de le voir déboucher sur notre droite.</span>
-Néanmoins, malgré ces lenteurs, rien n'était perdu, rien même n'était
-compromis, car on était à quatre lieues les uns des autres à vol
-d'oiseau, à cinq au plus par les chemins de traverse. Le canon, qui
-allait bientôt remplir la contrée de ses éclats, devait être de tous
-les ordres le plus clair, et en supposant qu'il fallût cinq heures
-pour rejoindre Napoléon (ce qui est exagéré, comme on le verra), il
-restait assez de temps pour apporter un poids décisif dans la balance
-de nos destinées. Ainsi donc si Blucher marchait vers Mont-Saint-Jean,
-Grouchy, d'après toutes les probabilités, devait y marcher aussi, et à
-onze heures du matin, soit qu'on ignorât, soit qu'on connût les
-détails que nous venons de rapporter, il y avait autant d'espérances
-que de craintes à concevoir pour le sort de la France. Que
-disons-nous, autant d'espérances que de craintes! il n'y avait que des
-espérances à concevoir, si le canon qui atteindrait les oreilles de
-ces 34 mille Français, ouvrait en même temps leur esprit! Hélas, il
-allait leur ouvrir l'esprit à tous, le remplir même de lumière, un
-seul excepté, celui qui les commandait!</p>
-
-<p>L'officier polonais Zenowicz, que Napoléon avait chargé de porter une
-dernière instruction au maréchal <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> Grouchy, avait perdu une
-heure auprès du maréchal Soult, pour obtenir la dépêche écrite qu'il
-devait prendre des mains de ce maréchal. Cette dépêche, tout à fait
-ambiguë, ne valait pas le temps qu'elle avait coûté. Elle disait
-qu'une grande bataille allait se livrer contre les Anglais, qu'il
-fallait par conséquent se hâter de marcher vers Wavre, pour se tenir
-en communication étroite avec l'armée, et <cite>se mettre en rapport
-d'opérations avec elle</cite>.&mdash;Cependant quelque vague que fût ce langage,
-rapproché des ordres de la veille, interprété par la situation
-elle-même, il disait suffisamment qu'il fallait se hâter, soit pour
-s'interposer entre les Anglais et les Prussiens, soit pour assaillir
-ceux-ci, les assaillir n'importe comment, pourvu qu'on les occupât, et
-qu'on les empêchât d'apporter la victoire aux Anglais.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille de Waterloo.</span>
-Onze heures venaient de sonner: Napoléon, sans laisser à son frère le
-soin de l'arracher au sommeil, était déjà debout. Il avait quitté la
-ferme du <i>Caillou</i>, et s'était établi à la ferme de la
-<i>Belle-Alliance</i>, d'où il dominait tout entier le bassin où il allait
-livrer sa dernière bataille.
-<span class="sidenote" title="En marge">Position prise par Napoléon pour diriger la bataille.</span>
-Il avait pris place sur un petit tertre,
-ayant ses cartes étalées sur une table, ses officiers autour de lui,
-ses chevaux sellés au pied du tertre. Les deux armées attendaient
-immobiles le signal du combat. Les Anglais étaient tranquilles,
-confiants dans leur courage, dans leur position, dans leur général,
-dans le concours empressé des Prussiens. Les Français (nous parlons
-des soldats et des officiers inférieurs), exaltés au plus haut point,
-ne songeaient ni aux Prussiens ni à <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Grouchy, mais aux Anglais
-qu'ils avaient devant eux, ne demandaient qu'à les aborder, et
-attendaient la victoire d'eux-mêmes et du génie fécond qui les
-commandait, et qui toujours avait su trouver à propos des combinaisons
-irrésistibles.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ouverture du feu à onze heures et demie du matin.</span>
-À onze heures et demie, Napoléon donna le signal, et de notre côté
-cent vingt bouches à feu y répondirent. D'après le plan qu'il avait
-conçu de rabattre la gauche des Anglais sur leur centre, afin de leur
-enlever la chaussée de Bruxelles, la principale attaque devait
-s'exécuter par notre droite, et Napoléon y avait accumulé une grande
-quantité d'artillerie. Il avait amené là non-seulement les batteries
-de 12 du comte d'Erlon, chargé de cette opération, mais celles du
-général Reille, chargé de l'attaque de gauche, celles du comte de
-Lobau, laissé en réserve, et un certain nombre de pièces de la garde.
-Il avait formé ainsi une batterie de quatre-vingts bouches à feu, qui,
-tirant par-dessus le petit vallon situé entre les deux armées,
-envoyait ses boulets jusque sur le revers du plateau. La gauche des
-Anglais obliquant un peu en arrière pour obéir à la configuration du
-terrain, notre droite la suivait dans ce mouvement, et formait un
-angle avec la ligne de bataille, de manière que beaucoup de nos
-boulets prenant d'écharpe la grande chaussée de Bruxelles, tombaient
-au centre de l'armée britannique. (Voir la carte n<sup>o</sup> 66.)</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Violente canonnade sur le front des deux armées.</span>
-À notre gauche le général Reille avait réuni les batteries de ses
-divisions, celles de la cavalerie de Piré, et tirait sur le bois et le
-château de Goumont. Napoléon, pour soutenir le feu de cette aile,
-avait <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> ordonné d'y joindre l'artillerie attelée de Kellermann,
-lequel était placé derrière le corps de Reille, et de ce côté quarante
-bouches à feu au moins couvraient de leurs projectiles la droite du
-duc de Wellington. Beaucoup de boulets étaient perdus, mais d'autres
-portaient la mort au plus épais des masses ennemies, et y produisaient
-des trouées profondes, malgré le soin qu'on avait eu de les tenir sur
-le revers du plateau.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque du château de Goumont.</span>
-Après une demi-heure de cette violente canonnade, Napoléon ordonna
-l'attaque du bois et du château de Goumont. Il avait deux raisons pour
-commencer l'action par notre gauche, l'une que le poste de Goumont
-étant le plus avancé se présentait le premier, l'autre qu'en attirant
-l'attention de l'ennemi sur sa droite, on la détournait un peu de sa
-gauche, où devait s'opérer notre principal effort.</p>
-
-<p>Le 2<sup>e</sup> corps, composé des divisions Foy, Jérôme, Bachelu, descendit
-dans le vallon, et, se ployant autour du bois de Goumont, l'embrassa
-dans une espèce de demi-cercle. La division Foy formant notre extrême
-gauche et flanquée par la cavalerie de Piré, dut se porter un peu plus
-en avant, afin de joindre cette partie de la ligne anglaise qui
-décrivait un contour en arrière. Mais ce n'était pas elle qui devait
-s'engager la première. La division Jérôme, rencontrant le bois de
-Goumont allongé vers nous, s'y jeta vivement, tandis qu'à sa droite la
-division Bachelu remplissait l'espace compris entre Goumont et la
-chaussée de Bruxelles. Nos tirailleurs repoussèrent les tirailleurs de
-l'ennemi, puis la brigade Bauduin, composée du 1<sup>er</sup> léger et du 3<sup>e</sup>
-de <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> ligne, s'élança sur le bois qui consistait dans une haute
-futaie très-claire, et dans un taillis épais placé au-dessous de la
-futaie. Il était occupé par un bataillon de Nassau et par plusieurs
-compagnies hanovriennes. Quatre compagnies des gardes anglaises
-gardaient les bâtiments situés au delà du bois, et complétaient une
-garnison qui était, avons-nous dit, de 1,800 hommes.</p>
-
-<p>La brigade Bauduin essuya un feu meurtrier parti du taillis qui
-remplissait les intervalles de la futaie. Il était difficile de
-répondre à coups de fusil à un ennemi qu'on ne voyait point. Aussi nos
-soldats se hâtèrent-ils de pénétrer dans le fourré, tuant à coups de
-baïonnette les adversaires qui les avaient fusillés à bout portant. Le
-brave général Bauduin reçut la mort dans cette attaque. Les gens de
-Nassau favorisés par la nature du lieu, se défendirent opiniâtrement;
-mais le prince Jérôme, amenant la brigade Soye, et tournant le bois
-par la droite, les força de se retirer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Prise du bois de Goumont.</span>
-À peine avions-nous conquis le
-bois, que nous arrivâmes devant un obstacle plus difficile encore à
-vaincre. Au sortir du bois se trouvait un verger enceint d'une haie
-vive, et cette haie formée d'arbres très-gros et fortement entrelacés,
-présentait une espèce de mur impénétrable, d'où partait une grêle de
-balles. Les premiers soldats qui voulurent déboucher du bois tombèrent
-sous le feu. Mais l'audace de nos fantassins ne s'arrêta point devant
-le péril. Ils se précipitèrent sur cette haie si épaisse, s'y
-frayèrent un passage la hache à la main, et tuèrent à coups de
-baïonnette tout ce qui n'avait pas eu le temps de fuir. Ce deuxième
-obstacle surmonté, ils <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> en rencontrèrent un troisième. Au delà
-de la haie s'élevaient les bâtiments du château, consistant vers notre
-droite en un gros mur crénelé, et vers notre gauche en un corps de
-ferme d'une remarquable solidité. Six cents hommes des gardes
-anglaises les occupaient.</p>
-
-<p>Ce n'était pas la peine assurément de perdre des centaines et surtout
-des milliers d'hommes pour enlever un tel obstacle, car là n'était pas
-le véritable point d'attaque, et il suffisait d'avoir conquis le bois
-pour s'assurer un appui contre les entreprises de l'ennemi sur notre
-gauche, sans sacrifier à un objet tout à fait secondaire la belle
-infanterie du 2<sup>e</sup> corps, qui comprenait un tiers de l'infanterie de
-l'armée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lutte acharnée et infructueuse pour s'emparer de la ferme
-et du château.</span>
-Le général Reille qui pensait ainsi, donna l'ordre de ne pas
-s'entêter à prendre ces bâtiments, mais il n'alla pas veiller d'assez
-près à l'exécution de cet ordre, et nos généraux de brigade et de
-division, entraînés par leur ardeur et celle des troupes,
-s'obstinèrent à conquérir la ferme et le château. De son côté, le duc
-de Wellington, voyant l'acharnement que nous y mettions, y envoya
-aussitôt un bataillon de Brunswick, et de nouveaux détachements des
-gardes anglaises. La lutte de ce côté devint ainsi des plus violentes.</p>
-
-<p>Tandis que notre aile gauche s'engageait de la sorte, Napoléon, obligé
-de s'en fier à ses lieutenants du détail des attaques, suivait
-attentivement l'ensemble de la bataille, et préparait l'opération
-principale contre le centre et la gauche de l'ennemi. Ney devait
-exécuter sous ses yeux cette opération, qui avait pour but, comme
-nous l'avons dit, d'enlever <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> aux Anglais la chaussée de
-Bruxelles, seule issue praticable à travers la forêt de Soignes. Les
-troupes du 1<sup>er</sup> corps, désolées d'être restées inutiles le 16,
-attendaient avec impatience le signal du combat. Napoléon, la lunette
-à la main, cherchait à discerner si l'ennemi avait fait quelques
-dispositions nouvelles par suite de l'attaque commencée contre le
-château de Goumont. Tout ce qu'on pouvait apercevoir, c'est que de
-Braine-l'Alleud s'avançaient quelques troupes. C'était la division
-Chassé, très-inutilement laissée par le duc de Wellington à son
-extrême droite, pour se lier aux troupes laissées encore plus
-inutilement à Hal. Tandis que le général anglais faisait avancer cette
-division pour renforcer sa droite, il paraissait inactif vers son
-centre et sa gauche, se bornant de ce côté à serrer les rangs
-éclaircis par nos boulets.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Tandis que Napoléon s'apprête à ordonner au centre
-l'attaque de la Haye-Sainte, il croit apercevoir au loin sur sa droite
-des troupes venant de Wavre.</span>
-Tout à coup cependant, Napoléon, toujours attentif à son extrême
-droite par où devait venir Grouchy, aperçut dans la direction de la
-chapelle Saint-Lambert comme une ombre à l'horizon, dont il n'était
-pas facile de saisir le vrai caractère. Si on a présente la
-description que nous avons donnée de ce champ de bataille, on doit se
-souvenir que le vallon qui séparait les deux armées, s'allongeant vers
-Wavre, passait successivement au pied des fermes de Papelotte et de la
-Haye, traversait ensuite des bois épais, se réunissait près de la
-chapelle Saint-Lambert au vallon qui servait de lit au ruisseau de
-Lasne, et allait enfin beaucoup plus loin se confondre avec la vallée
-de la Dyle. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 65 et 66.) C'est sur ces hauteurs
-<span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> lointaines de la chapelle Saint-Lambert que se montrait
-l'espèce d'ombre que Napoléon avait remarquée à l'extrémité de
-l'horizon. L'ombre semblait s'avancer, ce qui pouvait faire supposer
-que c'étaient des troupes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Opinions diverses sur cette apparition.</span>
-Napoléon prêta sa lunette au maréchal
-Soult, celui-ci à divers généraux de l'état-major, et chacun exprima
-son avis. Les uns croyaient y voir la cime de quelques bois, d'autres
-un objet mobile qui paraissait se déplacer. Dans le doute, Napoléon
-suspendit ses ordres d'attaque pour s'assurer de ce que pouvait être
-cette apparition inquiétante. Bientôt avec son tact exercé il y
-reconnut des troupes en marche, et ne conserva plus à cet égard aucun
-doute. Était-ce le détachement demandé à Grouchy, ou bien Grouchy
-lui-même? Étaient-ce les Prussiens? À cette distance il était
-impossible de distinguer l'habit français de l'habit prussien, l'un et
-l'autre étant de couleur bleue.
-<span class="sidenote" title="En marge">Envoi du général Domon pour observer de plus près les
-troupes qu'on a cru apercevoir.</span>
-Napoléon appela auprès de lui le
-général Domon, commandant une division de cavalerie légère, le fit
-monter sur le tertre où il avait pris place, lui montra les troupes
-qu'on apercevait à l'horizon, et le chargea d'aller les reconnaître,
-avec ordre de les rallier si elles étaient françaises, de les contenir
-si elles étaient ennemies, et de mander immédiatement ce qu'il aurait
-appris. Il lui donna pour le seconder dans l'accomplissement de sa
-mission, la division légère de Subervic, forte de 12 ou 1300 chevaux.
-Les deux en comprenaient environ 2,400, et étaient en mesure
-non-seulement d'observer mais de ralentir la marche du corps qui
-s'avançait, si par hasard il était ennemi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Napoléon n'est point alarmé d'abord.</span>
-Cet incident n'inquiéta pas encore Napoléon. Si Grouchy en effet avait
-laissé échapper quelques colonnes latérales de l'armée prussienne, il
-ne pouvait manquer d'être à leur poursuite, et paraissant bientôt
-après elles, l'accident loin d'être malheureux deviendrait heureux,
-car ces colonnes prises entre deux feux seraient inévitablement
-détruites.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il pense que les Prussiens ne peuvent apparaître sans être
-précédés ou suivis du corps de Grouchy.</span>
-Le mystère pourtant ne tarda point à s'éclaircir. On amena
-un prisonnier, sous-officier de hussards, enlevé par notre cavalerie
-légère. Il portait une lettre du général Bulow au duc de Wellington,
-lui annonçant son approche, et lui demandant des instructions. Ce
-sous-officier était fort intelligent. Il déclara que les troupes qu'on
-apercevait étaient le corps de Bulow, fort de 30 mille hommes, et
-envoyé pour se joindre à la gauche de l'armée anglaise. Cette
-révélation était sérieuse, sans être cependant alarmante. Si Bulow,
-qui venait de Liége par Gembloux, et qui avait dû défiler sous les
-yeux de Grouchy, était si près, Grouchy, qui aurait dû fermer les yeux
-pour ne point le voir, ne pouvait être bien loin. Ou son corps tout
-entier, ou le détachement qu'on lui avait demandé, allait arriver en
-même temps que Bulow, et il était même possible de tirer un grand
-parti de cet accident. En plaçant en effet sur notre droite qu'on
-replierait en potence, un fort détachement pour arrêter Bulow, ce
-dernier serait mis entre deux feux par les sept mille hommes demandés
-à Grouchy, ou par les trente-quatre mille que Grouchy amènerait
-lui-même.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ordre au comte de Lobau d'aller choisir un terrain pour
-arrêter l'ennemi qui se présenterait sur notre droite.</span>
-Napoléon fit appeler le comte de Lobau, et lui ordonna
-d'aller choisir sur le penchant des hauteurs tournées vers la
-<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Dyle, un terrain où il pût se défendre longtemps avec ses
-deux divisions d'infanterie, et les deux divisions de cavalerie de
-Domon et de Subervic. Le tout devait former une masse de dix mille
-hommes, qui dans les mains du comte de Lobau vaudrait beaucoup plus
-que son nombre, et qui pourrait bien attendre les sept mille hommes
-que dans la pire hypothèse on devait espérer de Grouchy, s'il
-n'accourait pas avec la totalité de ses forces. On aurait ainsi 17
-mille combattants à opposer aux 30 mille de Bulow, et distribués de
-manière à le prendre en queue, tandis qu'on l'arrêterait en tête. Il
-n'y avait donc pas de quoi s'alarmer. Toutefois c'étaient dix mille
-hommes de moins à jeter sur la gauche des Anglais pour la culbuter sur
-leur centre et pour les déposséder de la chaussée de Bruxelles. Mais
-la garde, qu'on ne ménageait plus dans ces guerres à outrance, serait
-tout entière engagée comme réserve, et s'il devait en coûter
-davantage, le triomphe n'en serait pas moins décisif. Napoléon
-n'éprouva par conséquent aucun trouble. Seulement au lieu de 75 mille
-hommes, il allait en avoir 105 mille à combattre avec 68 mille: les
-chances étaient moindres, mais grandes encore.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon aurait-il dû en ce moment suspendre l'action, et
-battre en retraite?</span>
-Il aurait pu à la vérité se replier, et renoncer à combattre: mais se
-replier au milieu d'une bataille commencée, devant les Anglais et
-devant les Prussiens, était une résolution des plus graves. C'était
-perdre l'ascendant de la victoire de Ligny, c'était repasser en vaincu
-la frontière que deux jours auparavant on avait passée en vainqueur,
-avec la certitude d'avoir quinze jours après deux cent cinquante
-<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> mille ennemis de plus sur les bras, par l'arrivée en ligne
-des Autrichiens, des Russes et des Bavarois. Mieux valait continuer
-une bataille qui, si elle était gagnée, maintenait définitivement les
-choses dans la situation où nous avions espéré les mettre, que de
-reculer pour voir les deux colonnes envahissantes du Nord et de l'Est
-se réunir, et nous accabler par leur réunion. Dans la position où l'on
-se trouvait, il fallait vaincre ou mourir. Napoléon le savait, et il
-n'apprenait rien en voyant combien la journée devenait sérieuse.
-D'ailleurs pour imaginer que les Prussiens viendraient sans Grouchy,
-il fallait tout mettre au pire, et supposer la fortune tellement
-rigoureuse, qu'en vingt ans de guerre elle ne l'avait jamais été à ce
-point. Il se borna donc à prendre de nouvelles précautions afin de
-faire arriver Grouchy en ligne. Il prescrivit au maréchal Soult
-d'expédier un officier avec une dépêche datée d'une heure, annonçant
-l'apparition des troupes prussiennes sur notre droite, et portant
-l'ordre formel de marcher à nous pour les écraser. Un officier au
-galop courant au-devant de Grouchy, devait le rencontrer dans moins de
-deux heures, et l'amener dans moins de trois à portée des deux armées.
-Ainsi Grouchy devait se faire sentir avant six heures, et certes la
-bataille serait loin d'être décidée à ce moment de la journée. Lobau
-tiendrait bien jusque-là sur notre flanc droit, aidé par la forme des
-lieux et par son énergie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se hâte au contraire d'ordonner l'attaque contre
-le centre et la gauche des Anglais.</span>
-Pourtant c'était une raison de hâter l'attaque contre la gauche des
-Anglais, car outre l'avantage de pouvoir reporter nos forces du côté
-de Bulow si on <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> en avait fini avec eux, il y avait celui de
-les séparer des Prussiens, et d'empêcher tout secours de leur
-parvenir. Napoléon donna donc au maréchal Ney le signal de l'attaque.</p>
-
-<p>Cette importante opération devait commencer par un coup de vigueur au
-centre, contre la ferme de la Haye-Sainte située sur la grande
-chaussée de Bruxelles. Notre aile droite déployée devait ensuite
-gravir le plateau, se rendre maîtresse du petit chemin d'Ohain qui
-courait à mi-côte, se jeter sur la gauche des Anglais, et tâcher de la
-culbuter sur leur centre, pour leur enlever Mont-Saint-Jean au point
-d'intersection des routes de Nivelles et de Bruxelles. La brigade
-Quiot de la division Alix (première de d'Erlon), disposée en colonne
-d'attaque sur la grande route, et appuyée par une brigade des
-cuirassiers de Milhaud, avait ordre d'emporter la ferme de la
-Haye-Sainte. La brigade Bourgeois (seconde d'Alix), placée sur la
-droite de la grande route, devait former le premier échelon de
-l'attaque du plateau; la division Donzelot devait former le second, la
-division Marcognet le troisième, la division Durutte le quatrième.
-<span class="sidenote" title="En marge">Préparatifs de cette attaque.</span>
-Ney et d'Erlon avaient adopté pour cette journée, sans doute afin de
-donner plus de consistance à leur infanterie, une disposition
-singulière, et dont les inconvénients se firent bientôt sentir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Disposition peu usitée, adoptée par d'Erlon pour son
-infanterie.</span>
-Il était d'usage dans notre armée que les colonnes d'attaque se
-présentassent à l'ennemi un bataillon déployé sur leur front, pour
-fournir des feux, et sur chaque flanc un bataillon en colonne serrée
-pour tenir tête aux charges de la cavalerie. Cette fois au contraire
-Ney et d'Erlon <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> avaient déployé les huit bataillons de chaque
-division, en les rangeant les uns derrière les autres à distance de
-cinq pas, de manière qu'entre chaque bataillon déployé il y avait à
-peine place pour les officiers, et qu'il leur était impossible de se
-former en carré sur leurs flancs pour résister à la cavalerie. Ces
-quatre divisions formant ainsi quatre colonnes épaisses et profondes,
-s'avançaient à la même hauteur, laissant de l'une à l'autre un
-intervalle de trois cents pas. D'Erlon était à cheval à la tête de ses
-quatre échelons; Ney dirigeait lui-même la brigade Quiot, qui allait
-aborder la Haye-Sainte.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment les Anglais étaient distribués sur leur gauche.</span>
-Le général Picton commandait la gauche des Anglais. Il avait en
-première ligne le 95<sup>e</sup> bataillon de la brigade anglaise Kempt,
-embusqué le long du chemin d'Ohain, et sur le prolongement du 95<sup>e</sup>,
-toujours dans ce même chemin, la brigade Bylandt de la division
-Perponcher. Il avait en seconde ligne, sur le bord du plateau, le
-reste de la brigade Kempt, la brigade écossaise Pack, les brigades
-hanovriennes Vincke et Best. La brigade de Saxe-Weimar (division
-Perponcher) occupait les fermes de Papelotte et de la Haye. La
-cavalerie légère anglaise Vivian et Vandeleur flanquait l'extrême
-gauche en attendant les Prussiens. Vingt bouches à feu couvraient le
-front de cette partie de l'armée ennemie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque de la Haye-Sainte.</span>
-Vers une heure et demie, Ney lance la brigade Quiot sur la
-Haye-Sainte, et d'Erlon descend avec ses quatre divisions dans le
-vallon qui nous sépare des Anglais. Ce qu'il y aurait eu de plus
-simple, c'eût été de démolir la Haye-Sainte à coups de canon,
-<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> et là comme au château de Goumont on eût épargné bien du
-sang. Mais l'ardeur est telle qu'on ne compte plus avec les obstacles.
-Les soldats de Quiot, conduits par Ney, se jettent d'abord sur le
-verger qui précède les bâtiments de ferme, et qui est entouré d'une
-haie vive. Ils y pénètrent sous une grêle de balles, et en expulsent
-les soldats de la légion allemande.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ney s'empare du verger, sans pouvoir pénétrer dans les
-bâtiments de ferme.</span>
-Le verger conquis, ils veulent
-s'emparer des bâtiments, mais des murs crénelés part un feu meurtrier
-qui les décime. Un brave officier, tué depuis sous les murs de
-Constantine, le commandant du génie Vieux, s'avance une hache à la
-main pour abattre la porte de la ferme, reçoit un coup de feu,
-s'obstine, et ne cède que lorsque atteint de plusieurs blessures il ne
-peut plus se tenir debout. La porte résiste, et du haut des murs les
-balles continuent à pleuvoir.</p>
-
-<p>À la vue de cette attaque, le prince d'Orange sentant le danger du
-bataillon allemand qui défend la Haye-Sainte, envoie à son secours le
-bataillon hanovrien de Lunebourg.
-<span class="sidenote" title="En marge">Premières charges de cavalerie autour de la Haye-Sainte.</span>
-Ney laisse approcher les Hanovriens,
-et lance sur eux l'un des deux régiments de cuirassiers qu'il avait
-sous la main. Les cuirassiers fondent sur le bataillon de Lunebourg,
-le renversent, le foulent aux pieds, lui enlèvent son drapeau, et
-après avoir sabré une partie de ses hommes, poursuivent les autres
-jusqu'au bord du plateau. À leur tour les gardes à cheval de Somerset
-chargent les cuirassiers, qui, surpris en désordre, sont obligés de
-revenir. Mais Ney opposant un bataillon de Quiot aux gardes à cheval
-les arrête par une vive fusillade. Tandis que le combat se prolonge
-<span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> autour de la Haye-Sainte, dont le verger seul est conquis,
-d'Erlon s'avance avec ses quatre divisions sous la protection de notre
-grande batterie de quatre-vingts bouches à feu, parcourt le fond du
-vallon, puis en remonte le bord opposé.
-<span class="sidenote" title="En marge">Attaque de d'Erlon sur la gauche et le centre des Anglais.</span>
-Cheminant dans des terres
-grasses et détrempées, son infanterie franchit lentement l'espace qui
-la sépare de l'ennemi. Bientôt nos canons ne pouvant plus tirer par
-dessus sa tête, elle continue sa marche sans protection, et gravit le
-plateau avec une fermeté remarquable. En approchant du sommet, un feu
-terrible de mousqueterie partant du chemin d'Ohain dans lequel était
-embusqué le 95<sup>e</sup>, accueille notre premier échelon de gauche, formé par
-la seconde brigade de la division Alix. (On vient de voir que la
-première brigade attaquait la Haye-Sainte.) Pour se soustraire à ce
-feu la division Alix appuie à droite, et raccourcit ainsi la distance
-qui la sépare du second échelon (division Donzelot). Toutes deux
-marchent au chemin d'Ohain, le traversent malgré quelques portions de
-haie vive, et après avoir essuyé des décharges meurtrières, se
-précipitent sur le 95<sup>e</sup> et sur les bataillons déployés de la brigade
-Bylandt. Elles tuent un grand nombre des soldats du 95<sup>e</sup>, et culbutent
-à la baïonnette les bataillons de Kempt et de Bylandt. À leur droite
-notre troisième échelon (division Marcognet), après avoir gravi la
-hauteur sous la mitraille, franchit à son tour le chemin d'Ohain,
-renverse les Hanovriens, et prend pied sur le plateau, à quelque
-distance des deux divisions Alix et Donzelot. Déjà la victoire se
-prononce pour nous, et la position semble emportée, lorsqu'à un
-signal <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> du général Picton, les Écossais de Pack cachés dans
-les blés se lèvent à l'improviste, et tirent à bout portant sur nos
-deux premières colonnes. Surprises par ce feu au moment même où elles
-débouchaient sur le plateau, elles s'arrêtent. Le général Picton les
-fait alors charger à la baïonnette par les bataillons de Pack et de
-Kempt ralliés. Il tombe mort atteint d'une balle au front, mais la
-charge continue, et nos deux colonnes vivement abordées cèdent du
-terrain. Elles résistent cependant, se reportent en avant, et se
-mêlent avec l'infanterie anglaise, lorsque tout à coup un orage
-imprévu vient fondre sur elles.
-<span class="sidenote" title="En marge">Charge des Écossais gris sur l'infanterie de d'Erlon.</span>
-Le duc de Wellington accouru sur les
-lieux, avait lancé sur notre infanterie les douze cents dragons
-écossais de Ponsonby, appelés les <i>Écossais gris</i>, parce qu'ils
-montaient des chevaux de couleur grise. Ces dragons formés en deux
-colonnes, et chargeant avec toute la vigueur des chevaux anglais,
-pénètrent entre la division Alix et la division Donzelot d'un côté,
-entre la division Donzelot et la division Marcognet de l'autre.
-Abordant par le flanc les masses profondes de notre infanterie qui ne
-peuvent se déployer pour se former en carré, ils s'y enfoncent sans
-les rompre, ni les traverser à cause de leur épaisseur, mais y
-produisent une sorte de confusion.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cette infanterie mise en confusion.</span>
-Ployant sous le choc des chevaux,
-et poussées sur la déclivité du terrain, nos colonnes descendent
-pêle-mêle avec les dragons jusqu'au fond du vallon qu'elles avaient
-franchi. Les Écossais gris enlèvent d'un côté le drapeau du 105<sup>e</sup>
-(division Alix), et de l'autre celui du 45<sup>e</sup> (division Marcognet).
-Ils ne bornent pas là <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> leurs exploits. Deux batteries qui
-faisaient partie de la grande batterie de quatre-vingts bouches à feu,
-s'étaient mises en mouvement pour appuyer notre infanterie. Les
-dragons dispersent les canonniers, égorgent le brave colonel Chandon,
-culbutent les canons dans la fange, et ne pouvant les emmener tuent
-les chevaux.</p>
-
-<p>Heureusement ils touchent au terme de leur triomphe. Napoléon du haut
-du tertre où il était placé, avait aperçu ce désordre. Se jetant sur
-un cheval, il traverse le champ de bataille au galop, court à la
-grosse cavalerie de Milhaud, et lance sur les dragons écossais la
-brigade Travers composée des 7<sup>e</sup> et 12<sup>e</sup> de cuirassiers. L'un de ces
-régiments les aborde de front, tandis que l'autre les prend en flanc,
-et que le général Jacquinot dirige sur leur flanc opposé le 4<sup>e</sup> de
-lanciers. Les dragons écossais surpris dans le désordre d'une
-poursuite à toute bride, et assaillis dans tous les sens, sont à
-l'instant mis en pièces.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les cuirassiers chargent et détruisent les Écossais gris.</span>
-Nos cuirassiers brûlant de venger notre
-infanterie, les percent avec leurs grands sabres, et en font un
-horrible carnage. Le 4<sup>e</sup> de lanciers conduit par le colonel Bro, ne
-les traite pas mieux avec ses lances. Un maréchal des logis des
-lanciers, nommé Urban, se précipitant dans la mêlée, fait prisonnier
-le chef des dragons, le brave Ponsonby. Les Écossais s'efforçant de
-délivrer leur général, Urban le renverse mort à ses pieds, puis menacé
-par plusieurs dragons, il va droit à l'un d'eux qui tenait le drapeau
-du 45<sup>e</sup>, le démonte d'un coup de lance, le tue d'un second coup, lui
-enlève le drapeau, se débarrasse en le tuant encore d'un <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>
-autre Écossais qui le serrait de près, et revient tout couvert de sang
-porter à son colonel le trophée qu'il avait si glorieusement
-reconquis. Les Écossais cruellement maltraités regagnent les lignes de
-l'infanterie de Kempt et de Pack, laissant sept à huit cents morts ou
-blessés dans nos mains, sur douze cents dont leur brigade était
-composée.</p>
-
-<p>À l'extrême droite de d'Erlon la division Durutte qui formait le
-quatrième échelon avait eu à peu près le sort des trois autres. Elle
-s'était avancée dans l'ordre prescrit aux quatre divisions,
-c'est-à-dire ses bataillons déployés et rangés les uns derrière les
-autres à distance de cinq pas. Cependant comme elle avait aperçu la
-cavalerie Vandeleur prête à charger, elle avait laissé en arrière le
-85<sup>e</sup> en carré pour lui servir d'appui. Assaillie par les dragons
-légers de Vandeleur, elle n'avait pas été enfoncée, mais sa première
-ligne avait ployé un moment sous le poids de la cavalerie. Bientôt
-elle s'était dégagée à coups de fusil, et secourue par le 3<sup>e</sup> de
-chasseurs, elle s'était repliée en bon ordre sur le carré du 85<sup>e</sup>
-demeuré inébranlable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Pertes résultant de cet engagement pour les deux partis.</span>
-Tel avait été le sort de cette attaque sur la gauche des Anglais, de
-laquelle Napoléon attendait de si grands résultats. Une faute de
-tactique imputable à Ney et à d'Erlon avait laissé nos quatre colonnes
-d'infanterie en prise à la cavalerie ennemie, et leur avait coûté
-environ trois mille hommes, en morts, blessés ou prisonniers. Les
-Anglais avaient à regretter leurs dragons, une partie de l'infanterie
-de Kempt et de Pack, les généraux Picton et Ponsonby, et en total un
-nombre d'hommes à peu près égal à <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> celui que nous avions
-perdu. Mais ils avaient conservé leur position, et c'était une
-opération à recommencer, avec le désavantage d'une première tentative
-manquée. Toutefois il nous restait une partie de la ferme de la
-Haye-Sainte, et nos soldats dont l'ardeur n'était pas refroidie, se
-ralliaient déjà sur le bord du vallon qui nous séparait des Anglais.
-Napoléon s'y était porté, et se promenait lentement devant leurs
-rangs, au milieu des boulets ricochant d'une ligne à l'autre, et des
-obus remplissant l'air de leurs éclats. Le brave général Desvaux,
-commandant l'artillerie de la garde, venait d'être tué à ses côtés.</p>
-
-<p>Quoique fort contrarié de cet incident, Napoléon montrait à ses
-soldats un visage calme et confiant, et leur faisait dire qu'on allait
-s'y prendre autrement, et qu'on n'en viendrait pas moins à bout de la
-ténacité britannique. Mais un autre objet attirait en cet instant son
-attention.
-<span class="sidenote" title="En marge">Pendant ce temps, le général Domon avait constaté l'arrivée
-des Prussiens sur notre extrême droite.</span>
-Le général Domon, envoyé à la rencontre des troupes qu'on
-avait cru apercevoir sur les hauteurs de la chapelle Saint-Lambert,
-mandait que ces troupes étaient prussiennes, qu'il était aux prises
-avec elles, qu'il avait fourni plusieurs charges contre leur
-avant-garde, et qu'il fallait de l'infanterie pour les arrêter. Déjà
-des boulets lancés par elles venaient mourir en arrière de notre flanc
-droit, sur la chaussée de Charleroy. En même temps un officier du
-maréchal Grouchy, ayant réussi à traverser l'espace qui nous séparait
-de lui, annonçait qu'au lieu de partir de Gembloux à quatre heures du
-matin il en était parti à neuf, et qu'il se dirigeait sur Wavre. Si le
-maréchal eût marché en ligne droite sur Mont-Saint-Jean, il aurait pu
-rejoindre <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> l'armée dans le moment même, c'est-à-dire vers
-trois heures. Mais Napoléon voyait clairement que Grouchy n'avait
-compris ni les lieux ni sa mission, et commençait à ne plus compter
-sur son arrivée. Il allait donc avoir deux armées sur les bras. Il
-était trop tard pour battre en retraite, car on aurait été assailli en
-queue et en flanc par cent trente mille hommes autorisés à se croire
-victorieux, auxquels on ne pouvait en opposer que 68 mille, réduits à
-60 mille par la bataille engagée, et qui se seraient crus vaincus si
-on leur avait commandé un mouvement rétrograde. Napoléon résolut donc
-de tenir tête à l'orage, et ne désespéra pas de faire face à toutes
-les difficultés avec les braves soldats qui lui restaient, et dont
-l'exaltation semblait croître avec le péril.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le comte de Lobau envoyé sur la droite avec le 6<sup>e</sup> corps,
-pour tenir tête aux Prussiens.</span>
-Le comte de Lobau était allé sur la droite reconnaître un terrain
-propre à la défensive. Napoléon lui ordonna de s'y transporter avec
-son corps réduit à deux divisions depuis le départ de la division
-Teste, et comptant 7,500 baïonnettes. Il lui adjoignit quelques
-batteries de sa garde pour remplacer sa batterie de 12, qui était
-l'une de celles que les dragons écossais avaient culbutées. Le comte
-de Lobau partit immédiatement, et son corps quittant le centre,
-traversa le champ de bataille au pas avec une lenteur imposante. Il
-alla s'établir en potence sur notre droite, parallèlement à la
-chaussée de Charleroy, et formant un angle droit avec notre ligne de
-bataille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Position choisie par le comte de Lobau.</span>
-Le terrain que le comte de Lobau avait résolu d'occuper était des
-mieux choisis pour résister avec peu de monde à des forces
-supérieures. Ainsi que <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> nous l'avons dit, le petit vallon
-placé entre les deux armées devenait en se prolongeant le lit du
-ruisseau de Smohain, et plus loin faisait sa jonction avec le ruisseau
-de Lasne. Entre les deux s'élevait une espèce de promontoire dont les
-pentes étaient boisées. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 65 et 66.) Le comte de
-Lobau s'établit en travers de ce promontoire, la droite à la ferme
-d'Hanotelet, la gauche au château de Frichermont, se liant avec la
-division Durutte vers la ferme de Papelotte, barrant ainsi tout
-l'espace compris entre l'un et l'autre ruisseau, et ayant sur son
-front une batterie de trente bouches à feu, qui attendait l'ennemi la
-mèche à la main.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche du corps de Bulow vers la chapelle Saint-Lambert.</span>
-Le corps de Bulow était descendu de la chapelle Saint-Lambert dans le
-lit du ruisseau de Lasne par un chemin des plus difficiles, marchant
-tantôt dans un sable mouvant, tantôt dans une argile glissante, et
-ayant la plus grande peine à se faire suivre de son artillerie. Après
-avoir franchi ces mauvais terrains, il avait eu à traverser des bois
-épais, où quelques troupes bien postées auraient pu arrêter une armée.
-Malheureusement, dans la confiance où l'on était qu'il ne pouvait
-arriver de ce côté que Grouchy lui-même, aucune précaution n'avait été
-prise, et à cette vue Blucher qui venait de rejoindre Bulow,
-tressaillit de joie. À trois heures à peu près, les deux premières
-divisions de Bulow approchaient de la position de Lobau, la division
-de Losthin vers le ruisseau de Smohain, celle de Hiller vers le
-ruisseau de Lasne, l'une et l'autre précédées par de la cavalerie. Les
-escadrons de Domon et de Subervic faisaient avec elles le coup de
-<span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> sabre, et retardaient autant que possible leur approche.
-Lobau en bataille sur le bord du coteau les attendait, prêt à les
-couvrir de mitraille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon modifie son plan, et ralentit l'action contre les
-Anglais, sauf à la reprendre pour la rendre décisive, lorsqu'il aura
-réussi à contenir les Prussiens.</span>
-Napoléon sans être encore alarmé de ce qui allait survenir de ce côté,
-avait néanmoins modifié son plan. Ayant pris l'offensive contre les
-Anglais, il dépendait de lui de suspendre l'action vis-à-vis d'eux, et
-de ne la reprendre pour la rendre décisive, que lorsqu'il aurait pu
-apprécier toute l'importance de l'attaque des Prussiens. Son projet
-était donc d'accueillir ces derniers d'une manière si vigoureuse
-qu'ils fussent arrêtés pour une heure ou deux au moins, puis de
-revenir aux Anglais, de se porter par la chaussée de Bruxelles sur le
-plateau de Mont-Saint-Jean avec le corps de d'Erlon rallié, avec la
-garde, avec la grosse cavalerie, et se jetant ainsi avec toutes ses
-forces sur le centre du duc de Wellington, d'en finir par un coup de
-désespoir. Mais pour agir avec sûreté il fallait au centre être en
-possession de la Haye-Sainte, afin de contenir les Anglais pendant
-qu'on temporiserait avec eux, et de pouvoir ensuite déboucher sur le
-plateau quand on voudrait frapper ce dernier coup. Il fallait sur la
-gauche avoir du château de Goumont tout ou partie, ce qui serait
-nécessaire en un mot pour s'y soutenir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ordre à Ney d'enlever la Haye-Sainte, et de s'y arrêter.</span>
-Il recommanda donc à Ney
-d'enlever la Haye-Sainte coûte que coûte, de s'y établir, puis
-d'attendre le signal qu'il lui donnerait pour une tentative générale
-et définitive contre l'armée britannique.
-<span class="sidenote" title="En marge">Continuation du combat devant le château de Goumont.</span>
-En même temps le général
-Reille ayant manqué de grosse artillerie dans l'attaque du château de
-Goumont, parce que sa batterie de 12 avait <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> été portée à la
-grande batterie de droite, Napoléon lui envoya quelques obusiers afin
-d'incendier la ferme et le château.</p>
-
-<p>Pendant ce temps le combat ne s'était ralenti ni à gauche ni au
-centre. La division Jérôme s'était acharnée contre le verger et les
-bâtiments du château de Goumont, et avait perdu presque autant
-d'hommes qu'elle en avait tué à l'ennemi. Elle avait fini par
-traverser la haie épaisse qui se présentait au sortir du bois; puis,
-ne pouvant forcer les murs crénelés du jardin, elle avait appuyé à
-gauche pour s'emparer des bâtiments de ferme, tandis que la division
-Foy la remplaçant dans le bois se fusillait avec les Anglais le long
-du verger. Le colonel Cubières, commandant le 1<sup>er</sup> léger qui s'était
-déjà signalé deux jours auparavant dans l'attaque du bois de Bossu,
-avait tourné les bâtiments sous un feu épouvantable parti du plateau.
-Apercevant par derrière une porte qui donnait dans la cour du château,
-il avait résolu de l'enfoncer. Un vaillant homme, le sous-lieutenant
-Legros, ancien sous-officier du génie, et surnommé par ses camarades
-<i>l'enfonceur</i>, se saisissant d'une hache avait abattu la porte, et, à
-la tête d'une poignée de braves gens, avait pénétré dans la cour.
-<span class="sidenote" title="En marge">Un moment les Français sont près d'emporter le château de
-Goumont.</span>
-Déjà le poste était à nous, et nous allions en rester les maîtres, lorsque
-le lieutenant-colonel Macdonell accourant à la tête des gardes
-anglaises, était parvenu à repousser nos soldats, à refermer la porte,
-et à sauver ainsi le château de Goumont. Le brave Legros était resté
-mort sur le terrain. Le colonel Cubières, blessé l'avant-veille aux
-Quatre-Bras, atteint en ce moment de plusieurs coups de feu, renversé
-<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> sous son cheval, allait être égorgé, lorsque les Anglais,
-touchés de sa bravoure et de son âge, l'avaient épargné, et l'avaient
-emporté tout sanglant. Il avait donc fallu revenir à la lisière du
-bois sans avoir conquis ce fatal amas de bâtiments. Pourtant la
-batterie d'obusiers étant arrivée, on l'avait établie sur le bord du
-vallon, et on avait fait pleuvoir sur la ferme et le château une grêle
-d'obus qui bientôt y avaient mis le feu. Au milieu de cet incendie,
-les Anglais, sans cesse renforcés, s'obstinaient à tenir dans une
-position qu'ils regardaient comme de la plus grande importance pour la
-défense du plateau.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ils sont obligés de s'en tenir à la conquête du bois.</span>
-Déjà ce combat avait coûté trois mille hommes aux
-Français, et deux mille aux Anglais, sans autre résultat pour nous que
-d'avoir conquis le bois de Goumont. Les divisions Jérôme et Foy
-s'étaient accumulées autour de ce bois, où elles trouvaient une sorte
-d'abri, et la division Bachelu, réduite à trois mille hommes par
-l'affaire des Quatre-Bras, s'en était rapprochée également pour se
-dérober aux coups de l'artillerie britannique, en attendant qu'on
-employât plus utilement son courage. L'espace entre le château de
-Goumont et la chaussée de Bruxelles, où Ney attaquait la Haye-Sainte,
-était ainsi demeuré presque inoccupé.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque et prise de la Haye-Sainte.</span>
-À la Haye-Sainte Ney avait redoublé d'efforts pour enlever un poste
-dont Napoléon voulait se servir pour tenter plus tard une attaque
-décisive contre le centre des Anglais. La brigade Quiot était restée
-dans le verger, et de là continuait à tirer sur les bâtiments de
-ferme. Les divisions de d'Erlon s'étaient reformées sur le bord du
-vallon, et Ney <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> les avait rapprochées de lui, afin de les
-jeter sur le plateau par la chaussée de Bruxelles, lorsque le moment
-serait venu. Cet illustre maréchal n'avait certes pas besoin d'être
-stimulé, car sa bravoure sans pareille semblait dans cette journée
-portée au delà des forces ordinaires de l'humanité. Sachant que
-Napoléon voulait avoir la Haye-Sainte à tout prix, il se saisit de
-deux bataillons de la division Donzelot qui s'était ralliée la
-première, et marchant droit sur la Haye-Sainte, il s'y précipita avec
-impétuosité. Entraînés par lui les soldats enfoncèrent la porte de la
-ferme, y pénétrèrent sous un feu épouvantable, et massacrèrent le
-bataillon léger de la légion allemande qui la défendait. Sur près de
-cinq cents hommes, quarante seulement avec cinq officiers réussirent à
-s'enfuir, poursuivis à coups de sabre par nos cuirassiers, dont une
-brigade n'avait pas cessé de prendre part à ce combat.</p>
-
-<p>La légion allemande, placée le long du chemin d'Ohain, en voyant
-revenir ces malheureux débris de l'un de ses bataillons, voulut se
-porter à leur secours. Deux bataillons détachés par elle descendirent
-jusqu'à la Haye-Sainte pour essayer de reprendre la ferme. Aussitôt
-qu'il les vit, Ney lança sur eux la brigade des cuirassiers.
-<span class="sidenote" title="En marge">Combat de cavalerie en avant de la Haye-Sainte.</span>
-Les deux
-bataillons allemands se formèrent immédiatement en carré, mais nos
-cuirassiers fondant sur eux avec impétuosité, rompirent l'un des deux,
-le sabrèrent et prirent son drapeau. L'autre, ayant eu le temps de se
-former, résista à deux charges consécutives, et allait être enfoncé à
-son tour quand il fut dégagé par les gardes à cheval de Somerset. Nos
-cuirassiers se <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> replièrent, obligés de laisser échapper l'un
-des deux bataillons, mais ayant eu la cruelle satisfaction d'égorger
-l'autre presque en entier.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ney, plein de confiance à la suite de ce combat, fait
-demander des forces à Napoléon, et promet, si on les lui accorde, de
-culbuter l'armée anglaise.</span>
-Ney, maître de la Haye-Sainte, se croyait en mesure de déboucher
-victorieusement sur le plateau par la chaussée de Bruxelles, et il en
-demandait les moyens, pensant que le moment était venu de livrer à
-l'armée anglaise un assaut décisif. Ayant déjà rapproché les divisions
-de d'Erlon de la Haye-Sainte, il les porta en avant, et parvint à
-occuper sur sa droite la partie la plus voisine du chemin d'Ohain, que
-les troupes de Kempt et de Pack, à moitié détruites, ne pouvaient plus
-lui disputer. Il aurait voulu se joindre par sa gauche avec les
-troupes de Reille, dont les trois divisions pelotonnées autour du bois
-de Goumont, avaient laissé un vide entre ce bois et la Haye-Sainte. Il
-fit plusieurs fois demander à Napoléon des forces pour remplir ce
-vide, et le visage rayonnant d'une ardeur héroïque, il dit à diverses
-reprises au général Drouot, que si on mettait quelques troupes à sa
-disposition, il allait remporter un triomphe éclatant et en finir avec
-l'armée britannique.</p>
-
-<p>Il était quatre heures et demie, et en ce moment sur notre extrême
-droite repliée en potence, l'attaque de Bulow était fortement
-prononcée. Les troupes prussiennes sortant des fonds boisés entre le
-ruisseau de Smohain et celui de Lasne, avaient gravi la pente du
-terrain, la division de Losthin à leur droite, celle de Hiller à leur
-gauche. Le brave Lobau, les attendant avec un sang-froid
-imperturbable, les avait d'abord criblées de ses boulets, <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>
-sans parvenir toutefois à les arrêter. Elles avaient en effet riposté
-de leur mieux, et leurs projectiles tombant derrière nous, au milieu
-de nos parcs et de nos bagages, répandaient déjà un certain trouble
-sur la chaussée de Charleroy.
-<span class="sidenote" title="En marge">Pendant ce temps, Lobau avait repoussé les premiers efforts
-des Prussiens.</span>
-Lobau voyant bien avec son coup d'&oelig;il
-exercé qu'elles n'étaient pas soutenues, avait saisi l'à-propos, et
-détaché sa première ligne qui les abordant à la baïonnette les avait
-refoulées vers les fonds boisés d'où elles étaient sorties. Pourtant
-ce succès dû à la vigueur, à la présence d'esprit du chef du 6<sup>e</sup>
-corps, n'était que du temps gagné, car on commençait à découvrir de
-nouvelles colonnes prussiennes qui venaient soutenir les premières, et
-quelques-unes même qui, faisant un détour plus grand sur notre flanc
-droit, s'apprêtaient à nous envelopper.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, malgré les instances de Ney, ne veut pas encore
-ordonner l'effort décisif contre les Anglais, mais lui accorde les
-cuirassiers de Milhaud pour relier le corps de d'Erlon à celui de
-Reille.</span>
-Napoléon, qui avait à sa
-disposition les vingt-quatre bataillons de la garde, ne craignait
-guère une semblable entreprise, mais il voulut y parer tout de suite,
-et en avoir raison avant de frapper sur l'armée anglaise le coup par
-lequel il se flattait de terminer la bataille. Il ordonna donc au
-général Duhesme de se porter à la droite du 6<sup>e</sup> corps avec les huit
-bataillons de jeune garde qu'il commandait, et lui donna vingt-quatre
-bouches à feu pour cribler les Prussiens de mitraille.</p>
-
-<p>Napoléon resta au centre avec quinze bataillons de la moyenne et
-vieille garde<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="smaller">[22]</span></a>, comptant avec ces quinze bataillons, avec la
-cavalerie de la garde et toute la réserve de grosse cavalerie, fondre
-sur les <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> Anglais comme la foudre, lorsqu'il aurait vu le terme
-de l'attaque des Prussiens. D'ailleurs Grouchy, après s'être tant fait
-attendre, pouvait enfin paraître. Il était près de cinq heures, et en
-ne précipitant rien, en tenant ferme, on lui donnerait le temps
-d'arriver, et de contribuer à un triomphe qui ne pouvait manquer
-d'être éclatant, s'il prenait les Prussiens à revers, tandis qu'on les
-combattrait en tête. Napoléon d'après ces vues, fit dire à Ney qu'il
-lui était impossible de lui donner de l'infanterie, mais qu'il lui
-envoyait provisoirement les cuirassiers de Milhaud pour remplir
-l'intervalle entre la Haye-Sainte et le bois de Goumont, et lui
-recommanda en outre d'attendre ses ordres pour l'attaque qui devait
-décider du sort de la journée<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="smaller">[23]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mouvement des cuirassiers de Milhaud, traversant le champ
-de bataille de droite à gauche.</span>
-D'après la volonté de Napoléon les cuirassiers de Milhaud qui étaient
-derrière d'Erlon, s'ébranlèrent au trot, parcoururent le champ de
-bataille de droite à gauche, traversèrent la chaussée de Bruxelles, et
-allèrent se placer derrière leur première brigade, que Ney avait déjà
-plusieurs fois employée contre l'ennemi. Ils prirent position entre la
-Haye-Sainte et le bois de Goumont, pour remplir l'espace laissé vacant
-par les divisions de Reille, qui s'étaient, avons-nous dit, accumulées
-autour du bois. Le mouvement de ces formidables cavaliers, comprenant
-huit régiments et quatre brigades, causa une vive sensation. Tout le
-monde crut qu'ils allaient charger et que dès lors le moment suprême
-approchait. On les salua du cri de <em>Vive l'Empereur!</em> auquel ils
-<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> répondirent par les mêmes acclamations.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ils entraînent à leur suite la cavalerie légère de la
-garde.</span>
-Le général Milhaud en
-passant devant Lefebvre-Desnoëttes, qui commandait la cavalerie légère
-de la garde, lui dit en lui serrant la main: <cite>Je vais attaquer,
-soutiens-moi.</cite>&mdash;Lefebvre-Desnoëttes, dont l'ardeur n'avait pas besoin
-de nouveaux stimulants, crut que c'était par ordre de l'Empereur qu'on
-lui disait de soutenir les cuirassiers, et, suivant leur mouvement, il
-vint prendre rang derrière eux. On avait eu à déplorer à Wagram, à
-Fuentes-d'Oñoro, l'institution des commandants en chef de la garde
-impériale, qui l'avait paralysée si mal à propos dans ces journées
-fameuses, on eut ici à déplorer la défaillance de l'institution (due à
-la maladie de Mortier), car il n'y avait personne pour arrêter des
-entraînements intempestifs, et, par surcroît de malheur, Napoléon
-obligé de quitter la position qu'il occupait au centre, s'était porté
-à droite pour diriger le combat contre les Prussiens, de manière que
-ceux-ci nous enlevaient à la fois nos réserves et la personne même de
-Napoléon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ney, en se voyant à la tête d'une si belle cavalerie,
-s'élance sur le plateau de Mont-Saint-Jean.</span>
-Lorsque Ney vit tant de belle cavalerie à sa disposition, il redoubla
-de confiance et d'audace, et il en devint d'autant plus impatient de
-justifier ce qu'il avait dit à Drouot, que, si on le laissait faire,
-il en finirait à lui seul avec l'armée anglaise. En ce moment, le duc
-de Wellington avait apporté quelques changements à son ordre de
-bataille, provoqués par les changements survenus dans le nôtre. La
-division Alten, placée à son centre et à sa droite, avait cruellement
-souffert. Il l'avait renforcée en faisant avancer le corps de
-Brunswick, ainsi que <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> les brigades Mitchell et Lambert. Il
-avait prescrit au général Chassé, établi d'abord à Braine-l'Alleud, de
-venir appuyer l'extrémité de son aile droite. Il avait rapproché aussi
-la division Clinton, laissée jusque-là sur les derrières de l'armée
-britannique, et avait rappelé de sa gauche, qui lui semblait hors de
-danger depuis la tentative infructueuse de d'Erlon et l'apparition des
-Prussiens, la brigade hanovrienne Vincke. Déjà fort maltraité par
-notre artillerie, exposé à l'être davantage depuis que nous avions
-occupé la Haye-Sainte, il avait eu soin en concentrant ses troupes
-vers sa droite, de les ramener un peu en arrière, et se tenant à
-cheval au milieu d'elles, il les préparait à un rude assaut, facile à
-pressentir en voyant briller les casques de nos cuirassiers et les
-lances de la cavalerie légère de la garde.</p>
-
-<p>L'artillerie des Anglais était restée seule sur le bord du plateau,
-par suite du mouvement rétrograde que leur infanterie avait opéré, et
-par suite aussi d'une tactique qui leur était habituelle. Ils avaient
-en effet la coutume, lorsque leur artillerie était menacée par des
-troupes à cheval, de retirer dans les carrés les canonniers et les
-attelages, de laisser sans défense les canons que l'ennemi ne pouvait
-emmener sans chevaux, et, quand l'orage était passé, de revenir pour
-s'en servir de nouveau contre la cavalerie en retraite. Soixante
-pièces de canon étaient donc en avant de la ligne anglaise, peu
-appuyées, et offrant à un ennemi audacieux un objet de vive tentation.</p>
-
-<p>Tout bouillant encore du combat de la Haye-Sainte, <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> confiant
-dans les cinq mille cavaliers qui venaient de lui arriver, et qui
-formaient quatre belles lignes de cavalerie, Ney n'était pas homme à
-se tenir tranquille sous les décharges de l'artillerie anglaise.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il enlève d'abord l'artillerie anglaise.</span>
-S'étant aperçu que cette artillerie était sans appui, et que
-l'infanterie anglaise elle-même avait exécuté un mouvement rétrograde,
-il résolut d'enlever la rangée de canons qu'il avait devant lui, et se
-mettant à la tête de la division Delort composée de quatre régiments
-de cuirassiers, ordonnant à la division Wathier de le soutenir, il
-partit au trot malgré le mauvais état du sol. Ne pouvant déboucher par
-la chaussée de Bruxelles qui était obstruée, gêné par l'encaissement
-du chemin d'Ohain, très-profond en cet endroit, il prit un peu à
-gauche, franchit le bord du plateau avec ses quatre régiments, et
-fondit comme l'éclair sur l'artillerie qui était peu défendue.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il se précipite sur l'infanterie et renverse plusieurs
-carrés.</span>
-Après
-avoir dépassé la ligne des canons, voyant l'infanterie de la division
-Alten qui semblait rétrograder, il jeta sur elle ses cuirassiers. Ces
-braves cavaliers, malgré la grêle de balles qui pleuvait sur eux,
-tombèrent à bride abattue sur les carrés de la division Alten, et en
-renversèrent plusieurs qu'ils se mirent à sabrer avec fureur.
-Cependant quelques-uns de ces carrés, enfoncés d'abord par le poids
-des hommes et des chevaux, mais se refermant en toute hâte sur nos
-cavaliers démontés, eurent bientôt réparé leurs brèches. D'autres,
-restés intacts, continuèrent à faire un feu meurtrier.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ney, après les cuirassiers, lance la cavalerie légère de la
-garde.</span>
-Ney, en voyant
-cette résistance, lance sa seconde division, celle de Wathier, et
-sous cet effort violent de quatre nouveaux régiments <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> de
-cuirassiers, la division Alten est culbutée sur la seconde ligne de
-l'infanterie anglaise. Plusieurs bataillons des légions allemande et
-hanovrienne sont enfoncés, foulés aux pieds, sabrés, privés de leurs
-drapeaux. Nos cuirassiers, qui étaient les plus vieux soldats de
-l'armée, assouvissent leur rage en tuant des Anglais sans miséricorde.</p>
-
-<p>Inébranlable au plus fort de cette tempête, le duc de Wellington fait
-passer à travers les intervalles de son infanterie la brigade des
-gardes à cheval de Somerset, les carabiniers hollandais de Trip, et
-les dragons de Dornberg.
-<span class="sidenote" title="En marge">La cavalerie anglaise détruite.</span>
-Ces escadrons anglais et allemands, profitant
-du désordre inévitable de nos cavaliers, ont d'abord sur eux
-l'avantage, et parviennent à les repousser. Mais Ney, courant à
-Lefebvre-Desnoëttes, lui fait signe d'arriver, et le jette sur la
-cavalerie anglaise et allemande du duc de Wellington. Nos braves
-lanciers se précipitent sur les gardes à cheval, et, se servant avec
-adresse de leurs lances, les culbutent à leur tour. Ayant eu le temps
-de se reformer pendant cette charge, nos cuirassiers reviennent, et
-joints à nos chasseurs, à nos lanciers, fondent de nouveau sur la
-cavalerie anglaise. On se mêle, et mille duels, le sabre ou la lance à
-la main, s'engagent entre les cavaliers des deux nations. Bientôt les
-nôtres l'emportent, et une partie de la cavalerie anglaise reste sur
-le carreau. Ses débris se réfugient derrière les carrés de
-l'infanterie anglaise, et nos cavaliers se voient arrêtés encore une
-fois, avec grand dommage pour la cavalerie légère de la garde, qui
-n'étant pas revêtue de cuirasses, perd par le feu beaucoup d'hommes
-et de chevaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Prodiges de Ney.</span>
-Ney, au milieu de cet effroyable débordement de fureurs humaines, a
-déjà eu deux chevaux tués sous lui. Son habit, son chapeau sont
-criblés de balles; mais toujours invulnérable, le brave des braves a
-juré d'enfoncer l'armée anglaise. Il s'en flatte à l'aspect de ce
-qu'il a déjà fait, et en voyant immobiles sur le revers du plateau,
-trois mille cuirassiers et deux mille grenadiers à cheval de la garde,
-qui n'ont pas encore donné.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il demande les cuirassiers de Valmy.</span>
-Il demande qu'on les lui confie pour
-achever la victoire. Il rallie ceux qui viennent de combattre, les
-range au bord du plateau pour leur laisser le temps de respirer, et
-galope vers les autres pour les amener au combat.</p>
-
-<p>Toute l'armée avait aperçu de loin cette mêlée formidable, et au
-mouvement des casques, des lances, qui allaient, venaient sans
-abandonner la position, avait bien auguré du résultat. L'instinct du
-dernier soldat était qu'il fallait continuer une telle &oelig;uvre une
-fois commencée, et les soldats avaient raison, car si c'était une
-faute de l'avoir entreprise, c'eût été une plus grande faute de
-l'interrompre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, en désapprouvant cette attaque anticipée, accorde
-les cuirassiers de Valmy.</span>
-Napoléon, dont l'attention avait été rappelée de ce côté par cet
-affreux tumulte de cavalerie, avait aperçu l'&oelig;uvre tentée par
-l'impatience de Ney. Tout autour de lui on y avait applaudi. Mais ce
-capitaine consommé, qui avait déjà livré en personne plus de cinquante
-batailles rangées, s'était écrié: <cite>C'est trop tôt d'une heure...&mdash;Cet
-homme</cite>, avait ajouté le maréchal Soult en parlant de Ney, <cite>est
-toujours le même! il va tout compromettre comme à Iéna, comme à
-Eylau!...</cite>&mdash;Napoléon néanmoins <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> pensa qu'il fallait soutenir
-ce qui était fait, et il envoya l'ordre à Kellermann d'appuyer les
-cuirassiers de Milhaud.&mdash;Les trois mille cuirassiers de Kellermann
-avaient derrière eux la grosse cavalerie de la garde, forte de deux
-mille grenadiers à cheval et dragons, et les uns comme les autres
-brûlant d'impatience d'en venir aux mains, car la cavalerie était au
-moins aussi ardente que l'infanterie dans cette funeste journée.</p>
-
-<p>Kellermann, qui venait d'éprouver aux Quatre-Bras ce qu'il appelait la
-folle ardeur de Ney, blâmait l'emploi désespéré qu'on faisait en ce
-moment de la cavalerie. Se défiant du résultat, il retint une de ses
-brigades, celle des carabiniers, pour s'en servir comme dernière
-ressource, et livra le reste au maréchal Ney avec un profond chagrin.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle charge des cuirassiers.</span>
-Celui-ci, accouru à la rencontre des cuirassiers de Kellermann, les
-enflamme par sa présence et ses gestes, et gravit avec eux le plateau,
-au bord duquel la cavalerie précédemment engagée reprenait haleine. Le
-duc de Wellington attendait de sang-froid ce nouvel assaut. Derrière
-la division Alten, presque détruite, il avait rangé le corps de
-Brunswick, les gardes de Maitland, la division Mitchell, et en
-troisième ligne, les divisions Chassé et Clinton. Abattre ces trois
-murailles était bien difficile, car on pouvait en renverser une, même
-deux, mais il n'était guère à espérer qu'on vînt à bout de la
-troisième. Néanmoins l'audacieux Ney débouche sur le plateau avec ses
-escadrons couverts de fer, et à son signal ces braves cavaliers
-partent au galop en agitant leurs sabres, en criant <em>Vive
-l'Empereur!</em> Jamais, ont dit les témoins <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> de cette scène
-épouvantable<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="smaller">[24]</span></a>, on ne vit rien de pareil dans les annales de la
-guerre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les deux premières lignes de l'infanterie anglaise sont
-renversées.</span>
-Ces vingt escadrons, officiers et généraux en tête, se
-précipitent de toute la force de leurs chevaux, et malgré une pluie de
-feux, abordent, rompent la première ligne anglaise. L'infortunée
-division Alten, déjà si maltraitée, est culbutée cette fois, et le
-69<sup>e</sup> anglais est haché en entier. Les débris de cette division se
-réfugient en désordre sur la chaussée de Bruxelles. Ney, ralliant ses
-escadrons, les lance sur la seconde ligne. Ils l'abordent avec la même
-ardeur, mais ils trouvent ici une résistance invincible. Plusieurs
-carrés sont rompus, toutefois le plus grand nombre se maintient, et
-quelques-uns de nos cavaliers perçant jusqu'à la troisième ligne,
-expirent devant ses baïonnettes, ou se dérobent au galop pour se
-reformer en arrière, et renouveler la charge. Le duc de Wellington se
-décide alors à sacrifier les restes de sa cavalerie. Il la jette dans
-cette mêlée où bientôt elle succombe, car si l'infanterie anglaise
-peut arrêter nos cuirassiers par ses baïonnettes, aucune cavalerie ne
-peut supporter leur formidable choc. Dans cette extrémité il veut
-faire emploi de mille hussards de Cumberland qui sont encore intacts.
-Mais à la vue de cette arène sanglante ces hussards se replient en
-désordre, entraînant sur la route de Bruxelles les équipages, les
-blessés, les fuyards, qui déjà s'y précipitent en foule.</p>
-
-<p>Ney, malgré la résistance qu'il rencontre, ne <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> désespère pas
-d'en finir le sabre au poing avec l'armée anglaise. Un nouveau renfort
-imprévu lui arrive.
-<span class="sidenote" title="En marge">La grosse cavalerie de la garde, participant à l'élan
-général, charge sans avoir reçu d'ordre.</span>
-Tandis qu'il livre ce combat de géants, la grosse
-cavalerie de la garde accourt sans qu'on sache pourquoi. Elle était
-demeurée un peu en arrière dans un pli du terrain, lorsque quelques
-officiers s'étant portés en avant pour assister au combat prodigieux
-de Ney, avaient cru à son triomphe, et avaient crié victoire en
-agitant leurs sabres. À ce cri d'autres officiers s'étaient avancés,
-et les escadrons les plus voisins, se figurant qu'on leur donnait le
-signal de la charge, s'étaient ébranlés au trot. La masse avait suivi,
-et par un entraînement involontaire les deux mille dragons et
-grenadiers à cheval avaient gravi le plateau, au milieu d'une terre
-boueuse et détrempée. Pendant ce temps, Bertrand envoyé par Napoléon
-pour les retenir, avait couru en vain après eux sans pouvoir les
-rejoindre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Combat de cavalerie sans exemple.</span>
-Ney s'empare de ce renfort inattendu, et le jette sur la
-muraille d'airain qu'il veut abattre. La grosse cavalerie de la garde
-fait à son tour des prodiges, enfonce des carrés, mais, faute de
-cuirasses, perd un grand nombre d'hommes sous les coups de la
-mousqueterie. Ney, que rien ne saurait décourager, lance de nouveau
-les cuirassiers de Milhaud, qui venaient de se reposer quelques
-instants, et opère ainsi une sorte de charge continue, au moyen de nos
-escadrons qui après avoir chargé, vont au galop se reformer en arrière
-pour charger encore. Quelques-uns même tournent le bois de Goumont,
-pour venir se remettre en rang et recommencer le combat. Au milieu de
-cet acharnement, Ney apercevant la brigade <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> des carabiniers
-que Kellermann avait tenue en réserve, court à elle, lui demande ce
-qu'elle fait, et malgré Kellermann s'en saisit, et la conduit à
-l'ennemi. Elle ouvre de nouvelles brèches dans la seconde ligne de
-l'infanterie britannique, renverse plusieurs carrés, les sabre sous le
-feu de la troisième ligne, mais ruine aux trois quarts le second mur
-sans atteindre ni entamer le troisième. Ney s'obstine, et ramène
-jusqu'à onze fois ses dix mille cavaliers au combat, tuant toujours,
-sans pouvoir venir à bout de la constance d'une infanterie qui,
-renversée un moment, se relève, se reforme, et tire encore.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ney fait demander de l'infanterie à Napoléon pour achever
-la victoire commencée.</span>
-Ney tout
-écumant, ayant perdu son quatrième cheval, sans chapeau, son habit
-percé de balles, ayant une quantité de contusions et heureusement pas
-une blessure pénétrante, dit au colonel Heymès que si on lui donne
-l'infanterie de la garde, il achèvera cette infanterie anglaise
-épuisée et arrivée au dernier terme des forces humaines. Il lui
-ordonne d'aller la demander à Napoléon.</p>
-
-<p>Dans cette espérance, voyant bien que ce n'est pas avec les troupes à
-cheval qu'il terminera le combat, et qu'il faut de l'infanterie pour
-en finir avec la baïonnette, il rallie ses cavaliers sur le bord du
-plateau, et les y maintient par sa ferme contenance. Il parcourt leurs
-rangs, les exhorte, leur dit qu'il faut rester là malgré le feu de
-l'artillerie, et que bientôt, si on a le courage de conserver le
-plateau, on sera débarrassé pour jamais de l'armée anglaise.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Héroïsme de Ney.</span>
-C'est
-ici, mes amis, leur dit-il, que va se décider le sort de notre pays,
-c'est ici qu'il faut vaincre pour assurer notre
-indépendance.&mdash;Quittant un moment <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> la cavalerie, et courant à
-droite auprès de d'Erlon dont l'infanterie avait réussi à s'emparer du
-chemin d'Ohain, et continuait à faire le coup de fusil avec les
-bataillons presque détruits de Pack et de Kempt, <cite>Tiens bien, mon
-ami</cite>, lui dit-il, <cite>car toi et moi, si nous ne mourons pas ici sous les
-balles des Anglais, il ne nous reste qu'à tomber misérablement sous
-les balles des émigrés</cite>!&mdash;Triste et douloureuse prophétie! Ce héros
-sans pareil, allant ainsi de ses fantassins à ses cavaliers, les
-maintient sous le feu, et y demeure lui-même, miracle vivant
-d'invulnérabilité, car il semble que les balles de l'ennemi ne
-puissent l'atteindre. Quatre mille de ses cavaliers jonchent le sol,
-mais en revanche dix mille Anglais, fantassins ou cavaliers, ont payé
-de leur vie leur opiniâtre résistance. Presque tous les généraux
-anglais sont frappés plus ou moins gravement. Une multitude de
-fuyards, sous prétexte d'emporter les blessés, ont couru avec les
-valets, les cantiniers, les conducteurs de bagages, sur la route de
-Bruxelles, criant que tout est fini, que la bataille est perdue. Au
-contraire les soldats qui n'ont pas quitté le rang, se tiennent
-immobiles à leur place.
-<span class="sidenote" title="En marge">Fermeté inébranlable du duc de Wellington.</span>
-Le duc de Wellington montant sa fermeté au
-niveau de l'héroïsme de Ney, leur dit que les Prussiens approchent,
-que dans peu d'instants ils vont paraître, qu'en tout cas il faut
-mourir en les attendant. Il regarde sa montre, invoque la nuit ou
-Blucher comme son salut! Mais il lui reste trente-six mille hommes sur
-ce plateau contre lequel Ney s'acharne, et il ne désespère pas encore.
-Ney ne désespère pas plus que lui, et ces deux grands <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span>
-c&oelig;urs balancent les destinées des deux nations! Un étrange
-phénomène de lassitude se produit alors. Pendant près d'une heure les
-combattants épuisés cessent de s'attaquer. Les Anglais tirent à peine
-quelques coups de canon avec les débris de leur artillerie, et de leur
-côté nos cavaliers ayant derrière eux soixante pièces conquises et six
-drapeaux, demeurent inébranlables, ayant des milliers de cadavres sous
-leurs pieds.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité où se trouve Napoléon d'appuyer l'attaque de
-la cavalerie avant d'avoir repoussé les Prussiens.</span>
-Pendant ce combat sans exemple, digne et terrible fin de ce siècle
-sanglant, le colonel Heymès était accouru auprès de Napoléon pour lui
-demander de l'infanterie au nom de son maréchal.&mdash;De l'infanterie!
-répondit Napoléon avec une irritation qu'il ne pouvait plus contenir,
-où veut-il que j'en prenne? veut-il que j'en fasse faire?... Voyez ce
-que j'ai sur les bras, et voyez ce qui me reste....&mdash;En effet la
-situation vers la droite était devenue des plus graves. Au corps de
-Bulow, fort de trente mille hommes, que Napoléon essayait d'arrêter
-avec les dix mille soldats de Lobau, venaient se joindre d'épaisses
-colonnes qu'on apercevait dans les fonds boisés d'où sortait l'armée
-prussienne. Il était évident qu'on allait avoir affaire à toutes les
-forces de Blucher, c'est-à-dire à 80 mille hommes, auxquels on
-n'aurait à opposer que l'infanterie de la garde, c'est-à-dire 13 mille
-combattants, car la cavalerie de cette garde et toute la réserve,
-dragons, cuirassiers, venaient d'être employés et usés par le maréchal
-Ney dans une tentative prématurée<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="smaller">[25]</span></a>! Quant à l'arrivée <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> de
-Grouchy, Napoléon avait cessé de l'espérer, car on n'avait aucune
-nouvelle de ce commandant de notre aile droite, et en promenant sur
-tout l'horizon l'&oelig;il le plus exercé, l'oreille la plus fine, il
-était impossible de saisir une ombre, un bruit qui accusât sa
-présence, même son voisinage. L'infanterie de la garde qu'on demandait
-à Napoléon était donc sa seule ressource contre une effroyable
-catastrophe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ordre à Ney de se maintenir tant qu'il pourra sur le
-plateau de Mont-Saint-Jean, en attendant qu'on puisse le secourir.</span>
-Sans doute s'il avait pu voir de ses propres yeux ce que
-Ney lui mandait de l'état de l'armée britannique, si le péril ne
-s'étant pas aggravé à droite il avait pu contenir Bulow avec Lobau
-seul, il aurait dû se jeter avec l'infanterie de la garde sur les
-Anglais, achever de les écraser, et revenir ensuite sur les <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span>
-Prussiens pour leur opposer des débris il est vrai, mais des débris
-victorieux! Il serait sorti de cette mêlée comme un vaillant homme,
-qui ayant deux ennemis à combattre, parvient à triompher de l'un et de
-l'autre, en tombant à demi mort sur le cadavre du dernier. Mais il
-doutait du jugement de Ney, il ne lui pardonnait pas sa précipitation,
-et il voyait l'armée prussienne sortir tout entière de cet abîme béant
-qui vomissait sans cesse de nouveaux ennemis. Il voulut donc arrêter
-les Prussiens par un engagement à fond avec eux, avant d'aller essayer
-de gagner au centre une bataille douteuse, tandis qu'à sa droite il en
-laisserait une qui serait probablement perdue et mortelle. Toutefois
-<span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> après un moment d'irritation, reprenant son empire sur
-lui-même, il envoya à Ney une réponse moins dure et moins désolante
-que celle qu'il avait d'abord faite au colonel Heymès. Il chargea ce
-dernier de dire au maréchal que si la situation était difficile sur le
-plateau de Mont-Saint-Jean, elle ne l'était pas moins sur les bords du
-ruisseau de Lasne; qu'il avait sur les bras la totalité de l'armée
-prussienne, que lorsqu'il serait parvenu à la repousser, ou du moins à
-la contenir, il irait avec la garde achever, par un effort désespéré,
-la victoire à demi remportée sur les Anglais; que jusque-là il fallait
-rester à tout prix sur ce plateau, puisque Ney s'était tant pressé
-d'y monter, et que pourvu qu'il <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> s'y maintînt une heure, il
-serait prochainement et vigoureusement secouru.</p>
-
-<p>En effet, pendant que le colonel Heymès allait porter à Ney cette
-réponse si différente de celle que le maréchal attendait, le combat
-avec les Prussiens était devenu aussi terrible qu'avec les Anglais.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Blucher sur les lieux; il ordonne à Bulow
-d'enlever à tout prix le poste auquel s'appuyait la droite de l'armée
-française.</span>
-Blucher rendu de sa personne sur les lieux, c'est-à-dire sur les
-hauteurs qui bordent le ruisseau de Lasne, voyait distinctement ce qui
-se passait sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et bien qu'il ne fût pas
-fâché de laisser les Anglais dans les angoisses, de les punir ainsi du
-secours, tardif selon lui, qu'il en avait reçu à Ligny, il ne voulait
-pas compromettre la cause commune par de mesquins ressentiments. En
-apercevant de loin les assauts formidables de nos cuirassiers, il
-avait ordonné à Bulow d'enfoncer la droite des Français, il avait
-prescrit à Pirch qui amenait quinze mille hommes, de seconder Bulow de
-tous ses moyens, à Ziethen qui en amenait à peu près autant, d'aller
-soutenir la gauche des Anglais par le chemin d'Ohain, et aux uns comme
-aux autres, de hâter le pas, et de se comporter de manière à terminer
-la guerre dans cette journée mémorable.</p>
-
-<p>L'ardeur de Blucher avait pénétré toutes les âmes, et les Prussiens
-excités par le patriotisme et par la haine, faisaient des efforts
-inouïs pour s'établir sur cette espèce de promontoire qui s'avance
-entre le ruisseau de Smohain et le ruisseau de Lasne. Tandis que la
-division de Losthin tâchait d'emporter le château de Frichermont, et
-celle de Hiller la ferme de Hanotelet, elles avaient laissé entre
-elles <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> un intervalle que Bulow avait rempli avec la cavalerie
-du prince Guillaume.
-<span class="sidenote" title="En marge">Héroïque résistance du comte de Lobau.</span>
-Le brave comte de Lobau à cheval au milieu de ses
-soldats, dont il dominait les rangs de sa haute stature, montrait un
-imperturbable sang-froid, se retirait lentement comme sur un champ de
-man&oelig;uvre, tantôt lançant la cavalerie de Subervic et de Domon sur
-les escadrons du prince Guillaume, tantôt arrêtant par des charges à
-la baïonnette, l'infanterie de Losthin à sa gauche, celle de Hiller à
-sa droite. Il était six heures, et sur 7,500 baïonnettes il en avait
-perdu environ 2,500, ce qui le réduisait à cinq mille fantassins en
-présence de trente mille hommes. Son danger le plus grand était d'être
-débordé par sa droite, les Prussiens faisant d'immenses efforts pour
-nous tourner.
-<span class="sidenote" title="En marge">Bulow essaye de tourner les Français en pénétrant dans le
-village de Planchenois.</span>
-En effet, en remontant le ruisseau de Lasne jusqu'à sa
-naissance, on arrivait au village de Planchenois (voir la carte n<sup>o</sup>
-66), situé en arrière de la Belle-Alliance, c'est-à-dire sur notre
-droite et nos derrières. Si donc l'ennemi en suivant le ravin,
-pénétrait dans ce village bâti au fond même du ravin, nous étions
-tournés définitivement, et la chaussée de Charleroy, notre seule ligne
-de retraite, était perdue. Aussi Bulow faisant appuyer la division
-Hiller par la division Ryssel, les avait-il poussées dans le ravin de
-Lasne jusqu'à Planchenois, tandis que vers Frichermont il faisait
-appuyer la division Losthin par la division Haaken. C'est en vue de ce
-grave danger que Napoléon, qui s'était personnellement transporté vers
-cet endroit, avait envoyé au comte de Lobau tous les secours dont il
-avait pu disposer. À gauche il avait détaché la division <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span>
-Durutte du corps de d'Erlon, et l'avait portée vers les fermes de la
-Haye et de Papelotte (voir la carte n<sup>o</sup> 66), pour établir un pivot
-solide au sommet de l'angle formé par notre ligne de bataille. À
-droite, il avait envoyé à Planchenois le général Duhesme avec la jeune
-garde, et 24 bouches à feu de la réserve, pour y défendre un poste
-qu'on pouvait appeler justement les Thermopyles de la France.
-<span class="sidenote" title="En marge">Belle défense de Planchenois par la jeune garde.</span>
-En ce
-moment le général Duhesme, officier consommé, disposant de huit
-bataillons de jeune garde, forts d'à peu près quatre mille hommes,
-avait rempli de défenseurs les deux côtés du ravin à l'extrémité
-duquel était construit le village de Planchenois. Tandis qu'il faisait
-pleuvoir les boulets et la mitraille sur les Prussiens, ses jeunes
-fantassins, les uns établis dans les arbres et les buissons, les
-autres logés dans les maisons du village, se défendaient par un feu
-meurtrier de mousqueterie, et ne paraissaient pas près de se laisser
-arracher leur position, quoique assaillis par plus de vingt mille
-hommes.</p>
-
-<p>Vers six heures et demie, Blucher ayant donné l'ordre d'enlever
-Planchenois, Hiller forme six bataillons en colonne, et après avoir
-criblé le village de boulets et d'obus, essaye d'y pénétrer baïonnette
-baissée. Nos soldats postés aux fenêtres des maisons font d'abord un
-feu terrible, puis Duhesme lançant lui-même un de ses bataillons,
-refoule les Prussiens à la baïonnette, et les rejette dans le ravin,
-où notre artillerie les couvre de mitraille. Ils se replient en
-désordre, horriblement maltraités à la suite de cette inutile
-tentative. Blucher alors réitère à ses lieutenants l'ordre absolu
-d'enlever Planchenois, <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> et Hiller, sous les yeux mêmes de son
-chef, rallie ses bataillons après les avoir laissés respirer un
-instant, leur en adjoint huit autres, et avec quatorze revient à la
-charge, bien résolu d'emporter cette fois le poste si violemment
-disputé.
-<span class="sidenote" title="En marge">Malgré la bravoure de la jeune garde, les Prussiens
-emportent Planchenois.</span>
-Ces quatorze bataillons s'enfoncent dans le ravin bordé de
-chaque côté par nos soldats, et s'avancent au milieu d'un véritable
-gouffre de feux. Quoique tombant par centaines, ils serrent leurs
-rangs en marchant sur les cadavres de leurs compagnons, se poussent
-les uns les autres, et finissent par pénétrer dans ce malheureux
-village de Planchenois, par s'élever même jusqu'à la naissance du
-ravin. Ils n'ont plus qu'un pas à faire pour déboucher sur la chaussée
-de Charleroy. Nos jeunes soldats de la garde se replient, tout émus
-d'avoir subi cette espèce de violence. Mais Napoléon est auprès d'eux!
-c'est à la vieille garde à tout réparer. Cette troupe invincible ne
-peut se laisser arracher notre ligne de retraite, salut de l'armée.
-Napoléon appelle le général Morand, lui donne un bataillon du 2<sup>e</sup> de
-grenadiers, un du 2<sup>e</sup> de chasseurs, et lui prescrit de repousser cette
-tentative si alarmante pour nos derrières. Il passe à cheval devant
-ces bataillons.&mdash;Mes amis, leur dit-il, nous voici arrivés au moment
-suprême: il ne s'agit pas de tirer, il faut joindre l'ennemi corps à
-corps, et avec la pointe de vos baïonnettes le précipiter dans ce
-ravin d'où il est sorti, et d'où il menace l'armée, l'Empire et la
-France!&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Reprise de Planchenois par la vieille garde.</span>
-<em>Vive l'Empereur!</em> est la seule réponse de cette troupe
-héroïque. Les deux bataillons désignés rompent le carré, se forment en
-colonnes, et l'un à gauche, l'autre à droite, se <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> portent au
-bord du ravin d'où les Prussiens débouchaient déjà en grand nombre.
-Ils abordent les assaillants d'un pas si ferme, d'un bras si
-vigoureux, que tout cède à leur approche.
-<span class="sidenote" title="En marge">Horrible déroute des Prussiens.</span>
-Furieux contre l'ennemi qui
-voulait nous tourner, ils renversent ou égorgent tout ce qui résiste,
-et convertissent en un torrent de fuyards les bataillons de Hiller qui
-venaient de vaincre la jeune garde. Tantôt se servant de la
-baïonnette, tantôt de la crosse de leurs fusils, ils percent ou
-frappent, et telle est l'ardeur qui règne parmi eux que le
-tambour-major de l'un des bataillons assomme avec la pomme de sa canne
-les fuyards qu'il peut joindre. Entraînés eux-mêmes par le torrent
-qu'ils ont produit, les deux bataillons de vieille garde se
-précipitent dans le fond du ravin, et remontent à la suite des
-Prussiens la berge opposée, jusqu'auprès du village de Maransart,
-situé en face de Planchenois. Là cependant on les arrête avec la
-mitraille, et ils sont obligés de se replier. Mais ils restent maîtres
-de Planchenois et de la chaussée de Charleroy, et pour cette vengeance
-de la jeune garde par la vieille, deux bataillons avaient suffi! On
-pouvait évaluer à deux mille les victimes qu'ils avaient faites dans
-cette charge épouvantable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon profite du succès obtenu à Planchenois pour
-reporter la vieille garde vers le centre, et terminer sur le plateau
-de Mont-Saint-Jean, la bataille contre les Anglais.</span>
-En ce moment la redoutable attaque de flanc tentée par les Prussiens
-semblait repoussée, à en juger du moins par les apparences. Si un
-incident nouveau survenait, ce ne pouvait être d'après toutes les
-probabilités que l'apparition de Grouchy, laquelle si longtemps
-attendue, devait se réaliser enfin, et dans ce cas amener pour les
-Prussiens un vrai désastre, car ils se trouveraient entre deux
-<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> feux. On entendait en effet du côté de Wavre une canonnade
-qui attestait la présence sur ce point de notre aile droite, mais le
-détachement qu'on avait formellement demandé à Grouchy devait être en
-route, et sa seule arrivée sur les derrières de Bulow suffisait pour
-produire d'importantes conséquences. À l'angle de notre ligne de
-bataille, à Papelotte, Durutte se soutenait; au centre, à la gauche,
-le plateau de Mont-Saint-Jean restait couvert de notre cavalerie; on
-venait d'apporter aux pieds de Napoléon les six drapeaux conquis par
-nos cavaliers sur l'infanterie anglaise. L'aspect d'abord sombre de la
-journée semblait s'éclaircir. Le c&oelig;ur de Napoléon, un instant
-oppressé, respirait, et il pouvait compter sur une nouvelle victoire
-en portant sa vieille garde, désormais libre, derrière sa cavalerie
-pour achever la défaite des Anglais. Jusqu'ici soixante-huit mille
-Français avaient tenu tête à environ cent quarante mille Anglais,
-Prussiens, Hollandais, Allemands, et leur avaient arraché la plus
-grande partie du champ de bataille.</p>
-
-<p>Saisissant avec promptitude le moment décisif, celui de l'attaque
-repoussée des Prussiens, pour jeter sa réserve sur les Anglais,
-Napoléon ordonne de réunir la vieille garde, de la porter au centre de
-sa ligne, c'est-à-dire sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et de la
-jeter à travers les rangs de nos cuirassiers, sur l'infanterie
-britannique épuisée. Quoique épuisée, elle aussi, notre cavalerie en
-voyant la vieille garde engagée, ne peut manquer de retrouver son
-élan, de charger une dernière fois, et de terminer cette lutte
-horrible. Il est vrai qu'il n'y aura plus <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> aucune réserve pour
-parer à un accident imprévu, mais le grand joueur en est arrivé à
-cette extrémité suprême, où la prudence c'est le désespoir!</p>
-
-<p>Il restait à Napoléon sur vingt-quatre bataillons de la garde, réduits
-à vingt-trois après Ligny, treize qui n'avaient pas donné. Huit de la
-jeune garde s'étaient épuisés à Planchenois, et y étaient encore
-indispensables; deux de la vieille garde avaient décidé la défaite des
-Prussiens, et ne devaient pas non plus quitter la place.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se dirige sur la Haye-Sainte avec dix bataillons
-de la vieille garde.</span>
-Des treize
-restants, un était établi en carré à l'embranchement du chemin de
-Planchenois avec la chaussée de Charleroy, et ce n'était pas trop
-assurément pour garder notre ligne de communication. Même en usant de
-ses dernières ressources, on ne pouvait se dispenser de laisser deux
-bataillons au quartier général pour parer à un accident, tel par
-exemple qu'un nouvel effort des Prussiens sur Planchenois. Napoléon
-laisse donc les deux bataillons du 1<sup>er</sup> de grenadiers à Rossomme, un
-peu en arrière de la ferme de la Belle-Alliance, et porte lui-même en
-avant les dix autres, qui présentaient une masse d'environ six mille
-fantassins. Ils comprenaient les bataillons de la moyenne et de la
-vieille garde, soldats plus ou moins anciens, mais tous éprouvés,
-résolus à vaincre ou à mourir, et suffisants pour enfoncer quelque
-ligne d'infanterie que ce fût.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Panique parmi les troupes de la division Durutte à la ferme
-de Papelotte.</span>
-Napoléon était occupé à les ranger en colonnes d'attaque sur le bord
-du vallon qui nous séparait des Anglais, lorsqu'il entend quelques
-coups de fusil vers Papelotte, c'est-à-dire à l'angle de sa ligne de
-bataille. Une sorte de frémissement saisit <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> son c&oelig;ur. Ce
-peut être l'arrivée de Grouchy; ce peut être aussi un nouveau
-débordement de Prussiens, et dans le doute il aimerait mieux que ce ne
-fût rien. Mais ses inquiétudes augmentent en voyant quelques troupes
-de Durutte abandonner la ferme de Papelotte, au cri de <em>sauve qui
-peut</em>, proféré par la trahison, ou par ceux qui la craignent.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon rétablit le combat de ce côté.</span>
-Napoléon
-pousse son cheval vers les fuyards, leur parle, les ramène à leur
-poste, et revient à la Haye-Sainte, lorsque levant les yeux vers le
-plateau, il remarque un certain ébranlement dans sa cavalerie
-jusque-là immobile. Un sinistre pressentiment traverse son âme, et il
-commence à croire que de ce poste élevé nos cavaliers ont dû
-apercevoir de nouvelles troupes prussiennes. Sur-le-champ ne donnant
-rien au chagrin, tout à l'action, il envoie La Bédoyère au galop
-parcourir de droite à gauche les rangs des soldats, et dire que les
-coups de fusil qu'on entend sont tirés par Grouchy, qu'un grand
-résultat se prépare, pourvu qu'on tienne encore quelques instants.
-Après avoir chargé La Bédoyère de répandre cet utile mensonge, il se
-décide à lancer sur le plateau de Mont-Saint-Jean les dix bataillons
-de la garde qu'il avait amenés. Il en confie quatre au brave Friant
-pour exécuter une attaque furieuse, de concert avec Reille qui doit
-rallier pour cette dernière tentative ce qui lui reste de son corps,
-puis il dispose les six autres diagonalement, de la Haye-Sainte à
-Planchenois, de manière à lier son centre avec sa droite, et à
-pourvoir aux nouveaux événements qu'il redoute. Son intention, si ces
-événements n'ont pas la gravité qu'il suppose, est de <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> mener
-lui-même ces six bataillons à la suite des quatre premiers, pour
-enfoncer à tout prix la ligne anglaise, et terminer ainsi la journée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ney doit déboucher sur le plateau de Mont-Saint-Jean avec
-quatre bataillons, Napoléon avec six.</span>
-Conduisant par la chaussée de Bruxelles les quatre bataillons destinés
-à la première attaque, il rencontre en chemin Ney presque hors de lui,
-s'écriant que la cavalerie va lâcher pied si un puissant secours
-d'infanterie n'arrive à l'instant même. Napoléon lui donne les quatre
-bataillons qu'il vient d'amener, lui en promet six autres, sans
-ajouter, ce qui malheureusement est trop inutile à dire, que le salut
-de la France dépend de la charge qui va s'exécuter. Ney prend les
-quatre bataillons, et gravit avec eux le plateau au moment même où les
-restes du corps de Reille se disposent à déboucher du bois de Goumont.</p>
-
-<p>Tandis que Ney et Friant s'apprêtent à charger avec leur infanterie,
-le duc de Wellington à la vue des bonnets à poil de la garde, sent
-bien que l'heure suprême a sonné, et que la grandeur de sa patrie, la
-sienne, vont être le prix d'un dernier effort. Il a vu de loin
-s'approcher de nouvelles colonnes prussiennes, et, dans l'espérance
-d'être secouru, il est résolu à tenir jusqu'à la dernière extrémité,
-bien que derrière lui des masses de fuyards couvrent déjà la route de
-Bruxelles. Il tâche de communiquer à ses compagnons d'armes la force
-de son âme. Kempt qui a remplacé dans le commandement de l'aile gauche
-Picton tué tout à l'heure, lui fait demander des renforts, car il n'a
-plus que deux à trois milliers d'hommes.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Résolution désespérée du duc de Wellington.</span>
-Qu'ils meurent tous,
-répond-il, je n'ai pas de renforts à leur envoyer.&mdash;Le <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span>
-général Hill, commandant en second de l'armée, lui dit: Vous pouvez
-être tué ici, quels ordres me laissez-vous?&mdash;Celui de mourir jusqu'au
-dernier, s'il le faut, pour donner aux Prussiens le temps de
-venir.&mdash;Ces nobles paroles prononcées, le duc de Wellington serre sa
-ligne, la courbe légèrement comme un arc, de manière à placer les
-nouveaux assaillants au milieu de feux concentriques, puis fait
-coucher à terre les gardes de Maitland, et attend immobile
-l'apparition de la garde impériale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque des quatre bataillons de vieille garde, conduits
-par Ney et Friant.</span>
-Ney et Friant en effet portent leurs quatre bataillons en avant, et
-les font déboucher sur le plateau en échelons, celui de gauche le
-premier, les autres successivement, chacun d'eux un peu à droite et en
-arrière du précédent. Dès que le premier paraît, ferme et aligné, la
-mitraille l'accueille, et perce ses rangs en cent endroits. La ligne
-des bonnets à poil flotte sans reculer, et elle avance avec une
-héroïque fermeté. Les autres bataillons débouchent à leur tour,
-essuyant le même feu sans se montrer plus émus. Ils s'arrêtent pour
-tirer, et par un feu terrible rendent le mal qu'on leur a fait. À ce
-même instant, les divisions Foy et Bachelu du corps de Reille
-débouchant sur la gauche, attirent à elles une partie des coups de
-l'ennemi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Premier succès de cette attaque.</span>
-Après avoir déchargé leurs armes, les bataillons de la garde
-se disposent à croiser la baïonnette pour engager un duel à mort avec
-l'infanterie britannique, lorsque tout à coup à un signe du duc de
-Wellington, les gardes de Maitland couchés à terre se lèvent, et
-exécutent presque à bout portant une affreuse décharge. <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span>
-Devant cette cruelle surprise nos soldats ne reculent pas, et serrent
-leurs rangs pour marcher en avant. Le vieux Friant, le modèle de la
-vieille armée, gravement blessé, descend tout sanglant pour annoncer
-que la victoire est certaine si de nouveaux bataillons viennent
-appuyer les premiers. Il rencontre Napoléon qui, après avoir placé à
-mi-côte un bataillon de la garde en carré, afin de contenir la
-cavalerie ennemie, s'avance pour conduire lui-même à l'assaut de la
-ligne anglaise les cinq bataillons qui lui restent.
-<span class="sidenote" title="En marge">Tandis que Napoléon va soutenir l'attaque des quatre
-premiers bataillons avec les six autres, le corps prussien de Ziethen
-débouche sur le champ de bataille.</span>
-Tandis qu'il
-écoute les paroles de Friant, l'&oelig;il toujours dirigé vers sa droite,
-il aperçoit soudainement dans la direction de Papelotte, environ trois
-mille cavaliers qui se précipitent sur la déclivité du terrain. Ce
-sont les escadrons de Vandeleur et de Vivian, qui voyant arriver le
-corps prussien de Ziethen par le chemin d'Ohain, et se sentant dès
-lors appuyés, se hâtent de charger. En effet pendant que le corps de
-Pirch était allé soutenir Bulow, celui de Ziethen était venu, en
-longeant la forêt de Soignes, soutenir la gauche de Wellington. Il
-était huit heures, et sa présence allait tout décider.
-<span class="sidenote" title="En marge">Brusque apparition de la cavalerie prussienne.</span>
-En un clin
-d'&oelig;il la cavalerie de Vandeleur et de Vivian inonde le milieu du
-champ de bataille. Napoléon qui avait laissé en carré, à mi-côte du
-vallon, l'un de ses bataillons, court aux autres pour les former
-également en carrés, et empêcher que sa ligne ne soit percée entre la
-Haye-Sainte et Planchenois. Si la cavalerie de la garde était intacte,
-il se débarrasserait aisément des escadrons de Vivian et de Vandeleur,
-et le terrain nettoyé, il pourrait ramener à lui sa gauche et son
-<span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> centre engagés sur le plateau de Mont-Saint-Jean, se retirer
-en bon ordre vers sa droite, et recueillant ainsi ce qui lui reste,
-coucher sur le champ de bataille. Mais de toute la cavalerie de la
-garde, il conserve quatre cents chasseurs au plus pour les opposer à
-trois mille. Il les lance néanmoins, et ces quatre cents braves gens
-se précipitant sur les escadrons de Vivian et de Vandeleur, repoussent
-d'abord les plus rapprochés, mais sont bientôt refoulés par le flot
-toujours croissant de la cavalerie ennemie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Privé de cavalerie, Napoléon est tout à coup enveloppé par
-une nuée de cavaliers.</span>
-Une vraie multitude à
-cheval à l'uniforme anglais et prussien remplit en un instant le champ
-de bataille. Formés en citadelles inébranlables, les bataillons de la
-garde la couvrent de feu, mais ne peuvent l'empêcher de se répandre en
-tout sens. Pour comble de malheur l'infanterie de Ziethen, arrivée à
-la suite de la cavalerie prussienne, se jette sur la division Durutte
-à moitié détruite, lui enlève les fermes de la Haye et de Papelotte,
-et nous arrache ainsi le pivot sur lequel s'appuyait l'angle de notre
-ligne de bataille, repliée en potence depuis qu'il avait fallu faire
-face à deux ennemis à la fois. Tout devient dès lors trouble et
-confusion. Notre grosse cavalerie retenue sur le plateau de
-Mont-Saint-Jean par l'indomptable fermeté de Ney, se voyant
-enveloppée, se retire pour n'être pas coupée du centre de l'armée. Ce
-mouvement rétrograde sur un terrain en pente se change bientôt en un
-torrent impétueux d'hommes et de chevaux. Les débris de d'Erlon se
-débandent à la suite de notre cavalerie. Ivre de joie, le général
-anglais, qui jusque-là s'était borné à se défendre, prend alors
-l'offensive, et porte <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> sa ligne en avant contre nos bataillons
-de la garde réduits de plus de moitié. De la gauche à la droite, les
-armées anglaise et prussienne marchent sur nous, précédées de leur
-artillerie qui vomit des feux destructeurs. Napoléon, ne se
-dissimulant plus le désastre, tâche néanmoins de rallier les fuyards
-sur les bataillons de la garde demeurés en carré.
-<span class="sidenote" title="En marge">Affreuse déroute.</span>
-Le désespoir dans
-l'âme, le calme sur le front, il reste sous une pluie de feux pour
-maintenir son infanterie, et opposer une digue au débordement des deux
-armées victorieuses. En ce moment il montait un cheval gris mal
-dressé, s'agitant sous les boulets et les obus: il en demande un autre
-à son page Gudin, prêt à recevoir comme un bienfait le coup qui le
-délivrera de la vie!</p>
-
-<p>Les infanteries anglaise et prussienne continuant de s'approcher, les
-carrés de la garde, qui d'abord ont tenu tête à la cavalerie, sont
-obligés de rétrograder, poussés par l'ennemi et par le torrent des
-fuyards. Notre armée, après avoir déployé dans cette journée un
-courage surhumain, tombe tout à coup dans l'abattement qui suit les
-violentes émotions. Se défiant de ses chefs, ne se fiant qu'en
-Napoléon, et par comble d'infortune ne le voyant plus depuis que les
-ténèbres enveloppent le champ de bataille, elle le demande, le
-cherche, ne le trouve pas, le croit mort, et se livre à un vrai
-désespoir.&mdash;Il est blessé, disent les uns, il est tué, disent les
-autres, et à cette nouvelle qu'elle a faite, notre malheureuse armée
-fuit en tout sens, prétendant qu'on l'a trahie, que Napoléon mort elle
-n'a plus rien à faire en ce monde. Si un corps entier restait en
-<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> arrière, qui pût la rallier, l'éclairer, lui montrer Napoléon
-vivant, elle s'arrêterait, prête encore à combattre et à mourir.
-<span class="sidenote" title="En marge">La vieille garde se forme en carrés.</span>
-Mais
-jusqu'au dernier homme tout a donné, et quatre ou cinq carrés de la
-garde, au milieu de cent cinquante mille hommes victorieux, sont comme
-trois ou quatre cimes de rocher que l'Océan furieux couvre de son
-écume. L'armée n'aperçoit pas même ces carrés, noyés au milieu des
-flots de l'ennemi, et elle fuit en désordre sur la route de Charleroy.
-Là elle trouve les équipages de l'artillerie qui, ayant épuisé leurs
-munitions, ramenaient leurs caissons vides. La confusion s'en accroît,
-et cette chaussée de Charleroy devient bientôt un vrai chaos où
-règnent le tumulte et la terreur. L'histoire n'a plus que quelques
-désespoirs sublimes à raconter, et elle doit les retracer pour
-l'éternel honneur des martyrs de notre gloire, pour la punition de
-ceux qui prodiguent sans raison le sang des hommes!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Héroïque résistance des carrés de la garde.</span>
-Les débris des bataillons de la garde, poussés pêle-mêle dans le
-vallon, se battent toujours sans vouloir se rendre. À ce moment on
-entend ce mot qui traversera les siècles, proféré selon les uns par le
-général Cambronne, selon les autres par le colonel Michel: <cite>La garde
-meurt et ne se rend pas.</cite>&mdash;Cambronne, blessé presque mortellement,
-reste étendu sur le terrain, ne voulant pas que ses soldats quittent
-leurs rangs pour l'emporter. Le deuxième bataillon du 3<sup>e</sup> de
-grenadiers, demeuré dans le vallon, réduit de 500 à 300 hommes, ayant
-sous ses pieds ses propres camarades, devant lui des centaines de
-cavaliers abattus, refuse de mettre bas les armes, et s'obstine à
-combattre. Serrant toujours ses <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> rangs à mesure qu'ils
-s'éclaircissent, il attend une dernière attaque, et assailli sur ses
-quatre faces à la fois, fait une décharge terrible qui renverse des
-centaines de cavaliers. Furieux, l'ennemi amène de l'artillerie, et
-tire à outrance sur les quatre angles du carré. Les angles de cette
-forteresse vivante abattus, le carré se resserre, ne présentant plus
-qu'une forme irrégulière mais persistante. Il dédouble ses rangs pour
-occuper plus d'espace, et protéger ainsi les blessés qui ont cherché
-asile dans son sein. Chargé encore une fois il demeure debout,
-abattant par son feu de nouveaux ennemis. Trop peu nombreux pour
-rester en carré, il profite d'un répit afin de prendre une forme
-nouvelle, et se réduit alors à un triangle tourné vers l'ennemi, de
-manière à sauver en rétrogradant tout ce qui s'est réfugié derrière
-ses baïonnettes. Il est bientôt assailli de nouveau.&mdash;<cite>Ne nous rendons
-pas!</cite> s'écrient ces braves gens, qui ne sont plus que cent
-cinquante.&mdash;Tous alors, après avoir tiré une dernière fois, se
-précipitent sur la cavalerie acharnée à les poursuivre, et avec leurs
-baïonnettes tuent des hommes et des chevaux, jusqu'à ce qu'enfin ils
-succombent dans ce sublime et dernier effort. Dévouement admirable, et
-que rien ne surpasse dans l'histoire des siècles!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Admirable dévouement de Ney.</span>
-Ney, terminant dignement cette journée où Dieu lui accorda pour expier
-ses fautes l'occasion de déployer le plus grand héroïsme connu, Ney,
-descendu le dernier du plateau de Mont-Saint-Jean, rencontre les
-débris de la division Durutte qui battait en retraite. Quelques
-centaines d'hommes, noble débris de cette division, et comprenant une
-partie du 95<sup>e</sup> <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> commandé par le chef de bataillon Rullière, se
-retiraient avec leurs armes. Le général Durutte s'était porté à
-quelques pas en avant pour chercher un chemin, lorsque Ney, sans
-chapeau, son épée brisée à la main, ses habits déchirés, et trouvant
-encore une poignée d'hommes armés, court à eux pour les ramener à
-l'ennemi.&mdash;Venez, mes amis, leur dit-il, venez voir comment meurt un
-maréchal de France!&mdash;Ces braves gens, entraînés par sa présence, font
-volte-face, et se précipitent en désespérés sur une colonne prussienne
-qui les suivait. Ils font d'abord un grand carnage, mais sont bientôt
-accablés, et deux cents à peine parviennent à échapper à la mort. Le
-chef de bataillon Rullière brise la lance qui porte l'aigle du
-régiment, cache l'aigle sous sa redingote, et suit Ney, démonté pour
-la cinquième fois, et toujours resté sans blessure. L'illustre
-maréchal se retire à pied jusqu'à ce qu'un sous-officier de cavalerie
-lui donne son cheval, et qu'il puisse rejoindre le gros de l'armée,
-sauvé par la nuit qui couvre enfin comme un voile funèbre ce champ de
-bataille où gisent soixante mille hommes, morts ou blessés, les uns
-Français, les autres Anglais et Prussiens.</p>
-
-<p>Au milieu de cette scène horrible, nos soldats fuyant en désordre, et
-cherchant l'homme qu'ils ne cessaient d'idolâtrer quoiqu'il fût le
-principal auteur de leurs infortunes, continuaient à demander
-Napoléon, et le croyant mort s'en allaient plus vite. C'était miracle
-en effet qu'il n'eût pas succombé; mais pour lui comme pour Ney, la
-Providence semblait préparer une fin plus féconde en <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span>
-enseignements! Après avoir bravé mille morts, il s'était laissé
-enfermer dans le carré du premier régiment de grenadiers, que
-commandait le chef de bataillon Martenot.
-<span class="sidenote" title="En marge">Retraite de Napoléon dans l'un des carrés de la garde.</span>
-Il marchait ainsi pêle-mêle
-avec une masse de blessés, au milieu de ses vieux grenadiers, fiers du
-dépôt précieux confié à leur dévouement, bien résolus à ne pas le
-laisser arracher de leurs mains, et dans cette journée de désespoir ne
-désespérant pas des destinées de la patrie, tant que leur ancien
-général vivait!</p>
-
-<p>Quant à lui, il n'espérait plus rien. Il se retirait à cheval au
-centre du carré, le visage sombre mais impassible, sondant l'avenir de
-son regard perçant, et dans l'événement du jour découvrant bien autre
-chose qu'une bataille perdue! Il ne sortait de cet abîme de réflexions
-que pour demander des nouvelles de ses lieutenants, dont quelques-uns
-d'ailleurs étaient auprès de lui, parmi les blessés que ce carré de la
-garde emmenait dans ses rangs. On ignorait ce qu'était devenu Ney. On
-savait Friant, Cambronne, Lobau, Duhesme, Durutte, blessés, et on
-était inquiet pour leur sort, car les Prussiens égorgeaient tout ce
-qui leur tombait dans les mains. Les Anglais (il faut leur rendre
-cette justice), sans conserver dans cette guerre acharnée toute
-l'humanité que se doivent entre elles des nations civilisées, étaient
-les seuls qui respectassent les blessés. Ils avaient notamment relevé
-et respecté Cambronne, atteint des blessures les plus graves. Du
-reste, dans ce carré qui contenait Napoléon, il régnait une telle
-stupeur qu'on marchait presque sans s'interroger. Napoléon seul
-adressait quelques paroles tantôt au <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> major général, tantôt à
-son frère Jérôme qui ne l'avaient pas quitté. Quelquefois quand les
-escadrons prussiens étaient trop pressants, on faisait halte pour les
-écarter par le feu de la face attaquée, puis on reprenait cette marche
-triste et silencieuse, battus de temps en temps par le flot des
-fuyards ou par celui de la cavalerie ennemie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Genappe.</span>
-On arriva ainsi à
-Genappe vers onze heures du soir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Affreuse confusion au pont de Genappe.</span>
-Les voitures de l'artillerie s'étant
-accumulées sur le pont de cette petite ville, l'encombrement devint
-tel que personne ne pouvait passer. Heureusement le Thy qui coule à
-Genappe était facile à franchir, et chacun se jeta dedans pour
-atteindre la rive opposée. Ce fut même une protection pour nos
-fuyards, traversant un à un ce petit cours d'eau, qui pour eux n'était
-pas un obstacle, tandis qu'il en était un pour l'ennemi marchant en
-corps d'armée.</p>
-
-<p>À Genappe Napoléon quitta le carré de la garde dans lequel il avait
-trouvé asile. Les autres carrés, encombrés par les blessés et les
-fuyards, avaient fini par se dissoudre. À partir de Genappe, chacun se
-retira comme il put. Les soldats de l'artillerie, ne pouvant conserver
-leurs pièces qui du reste importaient moins que les chevaux, coupèrent
-les traits et sauvèrent les attelages. On laissa ainsi dans les mains
-de l'ennemi près de 200 bouches à feu, dont aucune ne nous avait été
-enlevée en bataille. Chose remarquable, nous n'avions perdu qu'un
-drapeau, car le sous-officier de lanciers Urban avait reconquis celui
-du 45<sup>e</sup>, l'un des deux pris au corps de d'Erlon. L'ennemi ne nous
-avait fait d'autres prisonniers que les blessés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Pertes matérielles de la bataille de Waterloo.</span>
-Cette fatale journée
-nous coûtait <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> vingt et quelques mille hommes, y compris les
-cinq à six mille blessés demeurés au pouvoir des Anglais. Environ
-vingt généraux avaient été frappés plus ou moins gravement. Les pertes
-des Anglais égalaient à peu près les nôtres. Celles des Prussiens
-étaient de huit à dix mille hommes. La journée avait donc coûté plus
-de trente mille hommes aux alliés, mais ne leur avait pas, comme à
-nous, coûté la victoire. Le duc de Wellington et le maréchal Blucher
-se rencontrèrent entre la Belle-Alliance et Planchenois, et
-s'embrassèrent en se félicitant de l'immense succès qu'ils venaient
-d'obtenir. Ils en avaient le droit, car l'un par sa fermeté
-indomptable, l'autre par son ardeur à recommencer la lutte, avaient
-assuré le triomphe de l'Europe sur la France, et grandement réparé la
-faute de livrer bataille en avant de la forêt de Soignes. Après les
-épanchements d'une joie bien naturelle, Blucher, dont l'armée n'avait
-pas autant souffert que l'armée anglaise, dont la cavalerie d'ailleurs
-était intacte, se chargea de la poursuite, qui convenait fort à la
-fureur des Prussiens contre nous. Ils commirent dans cette nuit des
-horreurs indignes de leur nation, et assassinèrent, si on en croit la
-tradition locale, le général Duhesme, tombé blessé dans leurs mains.</p>
-
-<p>Heureusement si la cavalerie prussienne n'avait pas été exposée à
-l'épuisement moral de la bataille, elle l'avait été à la fatigue
-physique de la marche, et elle s'arrêta sur la Dyle. Nos soldats
-purent donc regagner la Sambre, et la passer soit au Châtelet, soit à
-Charleroy, soit à Marchiennes-au-Pont. Partout les Belges
-accueillirent nos blessés et nos fuyards <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> avec l'empressement
-d'anciens compatriotes. L'année 1814 leur avait inspiré une forte
-haine contre les Prussiens, et avait réveillé chez eux les sentiments
-français. Ils partagèrent la douleur de notre défaite, et donnèrent
-asile à tous ceux de nos soldats qui cherchèrent refuge auprès d'eux.</p>
-
-<p>À Charleroy l'encombrement fut immense, quoique moindre cependant qu'à
-Genappe; mais la division Girard, commandée par le colonel Matis, et
-laissée en arrière, protégea le passage.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon confie le commandement de l'armée à son frère
-Jérôme, et prend avec quelques cavaliers la route de Philippeville.</span>
-Napoléon s'arrêta quelques
-instants à Charleroy avec le major général et son frère Jérôme, pour
-expédier des ordres. Il dépêcha un officier au maréchal Grouchy pour
-lui rapporter de vive voix les tristes détails de la bataille du 18,
-et lui prescrire de se retirer sur Namur. Il confia au prince Jérôme
-le commandement de l'armée, lui laissa le maréchal Soult pour major
-général, et leur recommanda à tous deux de rallier nos débris le plus
-tôt qu'ils pourraient, afin de les conduire à Laon. Il partit lui-même
-pour les y précéder, et y attirer toutes les ressources qu'il serait
-possible de réunir après une telle catastrophe. Il se dirigea ensuite
-vers Philippeville, accompagné d'une vingtaine de cavaliers
-appartenant aux divers corps de l'armée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'était devenu le maréchal Grouchy pendant la funeste
-bataille de Waterloo.</span>
-À l'aspect de cet affreux désastre succédant à une éclatante victoire
-remportée l'avant-veille, on se demandera sans doute ce qu'était
-devenu le maréchal Grouchy, et ce qu'il avait fait des 34 mille hommes
-que Napoléon lui avait confiés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Médiocre emploi de son temps le 17.</span>
-On a vu ce maréchal, perdant la moitié
-de la journée du 17 à chercher les Prussiens où ils n'étaient point,
-négligeant <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> pendant cette même journée de faire marcher son
-infanterie qui, arrivée à Gembloux de bonne heure, aurait pu le
-lendemain 18 se trouver de grand matin sur la trace des Prussiens.
-Pourtant le mal était encore fort réparable et pouvait même se
-convertir en un grand bien, si cette journée du 18 eût été employée
-comme elle devait l'être. À Gembloux, en effet, le maréchal Grouchy
-avait fini par entrevoir la marche des Prussiens, par comprendre qu'au
-lieu de songer à regagner le Rhin par Liége, ils voulaient rejoindre
-les Anglais par Wavre, soit en avant, soit en arrière de la forêt de
-Soignes. Il n'avait pu méconnaître que sa mission véritable consistait
-à empêcher les Prussiens de se remettre de leur défaite, et surtout à
-les séparer des Anglais. Même sur cette seconde partie de sa mission,
-de beaucoup la plus importante, il n'avait aucun doute, puisqu'en
-écrivant le soir à Napoléon il lui promettait d'apporter tous ses
-soins à tenir Blucher séparé du duc de Wellington.
-<span class="sidenote" title="En marge">Tout était réparable le 18.</span>
-Dans une telle
-disposition d'esprit, il aurait dû le 18 se mettre en route dès
-l'aurore, c'est-à-dire à quatre heures du matin au plus tard, ce qui
-était fort praticable, son infanterie n'ayant fait que deux lieues et
-demie le jour précédent.
-<span class="sidenote" title="En marge">Départ tardif le matin du 18.</span>
-Mais, ainsi qu'on l'a vu, ses ordres de
-départ avaient été donnés pour six heures au corps de Vandamme, pour
-sept à celui de Gérard. Sa cavalerie même avait été dirigée partie sur
-Wavre, et partie sur Liége, par un dernier sacrifice à ses fausses
-idées de la veille. C'était une immense faute, dans quelque
-supposition qu'il se plaçât, de partir si tard, quand il avait à
-poursuivre vivement <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> un ennemi vaincu, et surtout à ne pas le
-perdre de vue afin de l'empêcher de se jeter sur Napoléon. Par une
-autre négligence plus impardonnable s'il est possible, le service des
-distributions, facile dans un pays si riche, n'avait pas été assuré à
-l'avance, de manière que le départ des troupes en fut encore retardé.
-Ainsi, malgré l'ordre de départ donné à six heures pour le corps de
-Vandamme, à sept pour celui de Gérard, le premier ne put quitter
-Gembloux qu'à huit heures, et le second qu'à neuf. La queue de
-l'infanterie s'ébranla seulement à dix heures.
-<span class="sidenote" title="En marge">Marche des plus lentes.</span>
-De plus les corps
-acheminés sur une seule route, semée de nombreux villages qui
-présentaient à chaque instant d'étroits défilés à franchir, défoncée
-en outre par la pluie et le passage des Prussiens, s'avancèrent
-lentement, et furent condamnés à faire de très-longues haltes. Celui
-de Vandamme qui était en tête, suspendit plusieurs fois sa marche<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="smaller">[26]</span></a>,
-et notamment après avoir traversé Sart-à-Valhain, s'arrêta longtemps à
-Nil-Saint-Vincent. En s'arrêtant il forçait le corps du général Gérard
-à s'arrêter lui-même, et toute la colonne se trouvait immobilisée. Ces
-retards ne tenaient pas seulement à la faute de cheminer tous ensemble
-sur une seule route, mais aux incertitudes d'esprit du maréchal
-Grouchy, qui ne pouvant plus douter de la retraite des Prussiens sur
-Wavre, hésitait néanmoins encore dans la direction à suivre, et
-tendait à croire qu'une partie d'entre eux avait pris la route de
-Liége. Qu'importaient cependant ceux qui auraient pu prendre cette
-route? Il aurait fallu souhaiter qu'ils y fussent <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> tous, et
-les y laisser, car ils étaient hors d'état désormais d'influer sur les
-événements, sur ceux du moins de la journée qui allaient décider du
-sort de la France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée vers onze heures à Sart-à-Valhain.</span>
-À onze heures et demie du matin, le corps de Vandamme arriva à
-Nil-Saint-Vincent (voir la carte n<sup>o</sup> 65), celui de Gérard à
-Sart-à-Valhain, c'est-à-dire que le premier avait fait trois lieues
-métriques en trois heures et demie, le second deux en deux heures et
-demie. Était-ce là poursuivre un ennemi vaincu? Tandis que les troupes
-marchaient, le maréchal Grouchy s'arrêta de sa personne à
-Sart-à-Valhain pour y déjeuner. Plusieurs de ses généraux se
-trouvaient auprès de lui, Gérard commandant le 4<sup>e</sup> corps, Vandamme le
-3<sup>e</sup>, Valazé le génie, Baltus l'artillerie.
-<span class="sidenote" title="En marge">On entend de fortes détonations.</span>
-Tout à coup on entendit
-distinctement de fortes détonations sur la gauche, dans la direction
-de Mont-Saint-Jean. Les détonations allèrent bientôt en augmentant. Il
-n'y avait pas un doute à concevoir: c'était Napoléon qui, après avoir
-livré sa première bataille aux Prussiens, livrait la seconde aux
-Anglais en avant de la forêt de Soignes. Par un mouvement unanime les
-assistans s'écrièrent qu'il fallait courir au canon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le général Gérard conseille de marcher au canon.</span>
-Le plus autorisé
-d'entre eux par son caractère et la gloire acquise dans les dernières
-campagnes, le général Gérard se leva, et dit avec vivacité au maréchal
-Grouchy qui déjeunait: Marchons vers l'Empereur.&mdash;Le général Gérard
-d'un esprit fin, doux même dans ses relations privées, mais ardent à
-la guerre, exprima son avis avec une véhémence qui n'était pas de
-nature à le faire accueillir. Le maréchal Grouchy <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> avait dans
-les généraux Gérard et Vandamme deux lieutenants qui se sentaient fort
-supérieurs à leur chef, et ne l'épargnaient guère dans leurs propos.
-Disposé envers eux à la susceptibilité, le maréchal prit mal des
-conseils donnés dans une forme peu convenable. Le général Gérard, dont
-la conviction et le patriotisme échauffaient le sang naturellement
-très-bouillant, s'animait à chaque nouvelle détonation, et tous les
-généraux, un seul excepté, celui qui commandait l'artillerie,
-appuyaient son avis.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vive altercation entre le maréchal Grouchy et ses
-lieutenants.</span>
-Si le maréchal Grouchy avait été rejoint par
-l'officier que Napoléon lui avait expédié la veille à dix heures du
-soir, toute question eût disparu. Mais cet officier n'était point
-parvenu à sa destination, ainsi que le maréchal n'a cessé de
-l'affirmer toute sa vie, et il faut l'en croire, car autrement il
-n'aurait eu aucune raison pour hésiter. Cet officier avait-il été
-pris? avait-il passé à l'ennemi? c'est ce qu'on a toujours ignoré.
-Quoi qu'il en soit, le maréchal Grouchy en était dès lors réduit aux
-instructions générales reçues verbalement de Napoléon le 17 au matin,
-lesquelles lui prescrivaient de poursuivre les Prussiens en restant
-toujours en communication avec lui, de manière à les tenir séparés des
-Anglais. Ces instructions découlaient tellement de la situation, que
-quand même elles n'eussent jamais été données, ni verbalement ni par
-écrit, on aurait dû les supposer, tant il était impossible d'assigner
-une autre mission à notre aile droite détachée, que celle de
-surveiller les Prussiens; et de se placer entre eux et les Anglais.
-Dès lors, du moment qu'on entendait le canon de Napoléon, <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> le
-plus sûr était de se porter vers lui pour le couvrir, et pour empêcher
-que les Prussiens ne troublassent ses opérations contre l'armée
-britannique.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Raisons données au maréchal Grouchy pour l'engager à se
-porter au feu.</span>
-Le maréchal Grouchy était brave et poli comme un ancien gentilhomme,
-mais susceptible, étroit d'esprit, et cachant sous sa politesse une
-obstination peu commune. Blessé du ton de ses lieutenants, il leur
-répondit avec aigreur qu'on lui proposait là une opération bien conçue
-peut-être, mais en dehors de ses instructions véritables; que ses
-instructions lui enjoignaient de poursuivre les Prussiens, et non
-d'aller chercher les Anglais; que les Prussiens d'après toutes les
-probabilités étaient à Wavre, et qu'il devait les y suivre, sans
-examiner s'il y avait mieux à faire vers Mont-Saint-Jean; qu'en toutes
-choses Napoléon était un capitaine qu'on ne devait se permettre ni de
-suppléer, ni de rectifier. À ces raisons, le général Gérard répliqua
-qu'il ne s'agissait pas d'étendre ou de rectifier les instructions de
-Napoléon, mais de les comprendre; qu'en détachant sa droite pour
-suivre les Prussiens, avec ordre de communiquer toujours avec lui, il
-avait voulu évidemment tenir les Prussiens à distance, et avoir sa
-droite constamment près de lui, de manière à pouvoir la ramener s'il
-en avait besoin; qu'en ce moment on ne savait pas précisément ce que
-devenaient les Prussiens, mais qu'ils ne pouvaient avoir que l'une ou
-l'autre de ces deux intentions, ou de marcher sur Wavre pour gagner
-Bruxelles, ou de longer la lisière de la forêt de Soignes pour se
-réunir aux Anglais; que dans les deux cas, le plus sage était
-<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> de marcher au canon, car si les Prussiens s'étaient enfoncés
-sur Bruxelles, on aiderait Napoléon à écraser l'armée britannique
-dénuée d'appui, que si au contraire les Prussiens l'avaient rejointe,
-on se trouverait dans l'exécution exacte et urgente des instructions
-de Napoléon qui prescrivaient de les suivre.&mdash;Il n'y avait rien à
-répondre à ce dilemme, et il attestait chez le général Gérard une
-remarquable sagacité militaire. Malheureusement le maréchal Grouchy,
-sagement mais peu convenablement conseillé, ne se rendit point au
-conseil qu'on lui donnait.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mauvaises réponses du maréchal Grouchy.</span>
-Il chercha des réponses dans les
-difficultés d'exécution. Quelle distance y avait-il du point où l'on
-était à Mont-Saint-Jean, ou à la chapelle Saint-Lambert, ou à
-Planchenois?... Combien faudrait-il de temps pour s'y rendre?... Le
-pourrait-on avec l'artillerie?...&mdash;Telles furent les objections qu'il
-opposa au conseil de se porter au feu. Le propriétaire du château où
-déjeunait le maréchal Grouchy affirmait qu'il y avait trois à quatre
-lieues à franchir pour se transporter sur le lieu du combat, et qu'on
-y serait en moins de quatre heures. Un guide, qui avait longtemps
-servi avec les Français, promettait de conduire l'armée en trois
-heures et demie ou quatre à Mont-Saint-Jean. Le général Baltus, seul
-appui que rencontrât le maréchal Grouchy, témoignait une certaine
-inquiétude pour le transport de l'artillerie. Le général Valazé,
-commandant du génie, affirma qu'avec ses sapeurs il aplanirait toutes
-les difficultés. Le général Gérard disait encore que pourvu qu'il
-arrivât avec quelques pièces de canon et quelques caissons de
-munitions, <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> il en aurait assez; qu'au surplus il y suppléerait
-avec les cartouches et les baïonnettes de ses fantassins; qu'il
-suffisait d'ailleurs que la tête des troupes parût même à distance,
-pour appeler à elle une partie des forces prussiennes, et pour tirer
-l'Empereur d'une position difficile s'il y était, ou pour compléter
-son triomphe s'il ne courait aucun péril.&mdash;Pendant cette discussion,
-qui à chaque instant s'animait davantage, le canon retentissait avec
-plus de force, et dans les rangs des soldats la même émotion se
-manifestait. Seulement elle ne soulevait pas de contradictions parmi
-eux, et tous demandaient pourquoi on ne les menait pas au feu,
-pourquoi on laissait leur bravoure oisive, tandis que dans le moment
-leurs frères d'armes succombaient peut-être, ou que l'ennemi leur
-échappait faute d'un secours de quelques mille hommes. Chaque
-détonation provoquait des tressaillements, et arrachait des cris
-d'impatience à cette foule intelligente et héroïque!</p>
-
-<p>Il faut sans doute se défier de l'entraînement du soldat, et, comme
-l'a dit Napoléon, la soldatesque quand on l'a écoutée, a fait
-commettre autant de fautes aux généraux, que la multitude aux
-gouvernements, ce qui veut dire qu'il faut se défendre de tous les
-genres d'entraînements. Mais ici la raison était d'accord avec
-l'instinct des masses.
-<span class="sidenote" title="En marge">Facilité d'exécuter ce que proposait le général Gérard.</span>
-Il était onze heures et demie; en partant à
-midi au plus tard, on avait, comme notre douloureux récit l'a fait
-voir, bien des heures pour être utile. Le corps de Vandamme, le plus
-avancé, était à Nil-Saint-Vincent, à une très-petite lieue au delà de
-Sart-à-Valhain, où était parvenu le corps de Gérard. Les dragons
-<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> d'Exelmans avaient atteint la Dyle. De Nil-Saint-Vincent on
-pouvait se porter au pont de Moustier (voir la carte n<sup>o</sup> 65), que par
-une imprévoyance heureuse pour nous, l'ennemi n'avait point gardé, ce
-qui était naturel, car se voyant suivi sur Wavre, il n'avait cru
-devoir occuper que les ponts les plus rapprochés de Wavre même. En
-passant par ce pont de Moustier, et en obéissant à la seule indication
-du canon, on serait arrivé à Maransart, situé vis-à-vis de
-Planchenois, sur le bord même du ravin où coulait le ruisseau de
-Lasne, et où Lobau était aux prises avec Bulow. On se fût trouvé ainsi
-sur les derrières des Prussiens, et on les eût infailliblement
-précipités dans le ravin, et détruits, car pour en sortir il leur
-aurait fallu repasser les bois à travers lesquels ils avaient eu tant
-de peine à pénétrer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Distances véritables, et temps qu'il fallait pour les
-franchir.</span>
-Or de Nil-Saint-Vincent à Maransart, il y a tout
-au plus cinq lieues métriques, c'est-à-dire quatre lieues moyennes.
-Des soldats dévorés d'ardeur n'auraient certainement pas mis plus de
-quatre à cinq heures à opérer ce trajet, et la preuve c'est que de
-Gembloux à la Baraque (distance à peu près pareille à celle de
-Nil-Saint-Vincent à Maransart) le corps de Vandamme, parti à huit
-heures du matin, était arrivé à deux heures de l'après-midi, après des
-haltes nombreuses, et une notamment fort longue à Nil-Saint-Vincent,
-lesquelles prirent beaucoup plus d'une heure, c'est-à-dire qu'il
-exécuta le trajet en moins de cinq heures. Il faut ajouter que les
-routes de Gembloux à la Baraque étant celles qu'avait parcourues
-l'armée prussienne, étaient défoncées, et que les routes
-transversales qu'il fallait suivre pour <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> se rendre à
-Maransart, n'avaient pas été fatiguées, et étaient des chemins
-vicinaux larges et bien entretenus. Les gens du pays parlaient de
-trois heures et demie, de quatre au plus pour opérer ce trajet. En
-admettant cinq heures, ce qui était beaucoup pour des troupes animées
-du plus grand zèle, on accordait l'extrême limite de temps, et le
-départ ayant lieu à midi on serait arrivé à cinq heures. Le corps de
-Gérard aurait pu arriver une heure après, c'est-à-dire à six, mais
-l'effet eût été produit dès l'apparition de Vandamme, et Gérard
-n'aurait eu qu'à le compléter. Or à cinq heures Bulow, comme on l'a
-vu, n'avait encore échangé que des coups de sabre avec la cavalerie de
-Domon et de Subervic. Il ne fut sérieusement engagé contre Lobau qu'à
-cinq heures et demie. À six heures il était aux prises avec la jeune
-garde, à sept avec la vieille.
-<span class="sidenote" title="En marge">Effet qu'eût produit le maréchal Grouchy à quelque heure
-qu'il arrivât.</span>
-À sept heures et demie, rien n'était
-décidé. On avait donc six heures, sept heures pour arriver utilement.
-On peut même ajouter qu'en paraissant à six heures sur le lieu de
-l'action, l'effet eût été plus grand qu'à cinq, puisqu'on eût trouvé
-Bulow engagé, et qu'on l'eût détruit en le précipitant dans le gouffre
-du ruisseau de Lasne. Se figure-t-on quel effet eût produit sur nos
-soldats un tel spectacle, quel effet il eût produit sur les Anglais,
-et quelle force on aurait trouvée dans les vingt-trois bataillons de
-la garde, dès lors devenus disponibles, et jetés tous ensemble sur
-l'armée britannique épuisée?</p>
-
-<p>À la vérité le maréchal Grouchy ne pouvait pas deviner tous les
-services qu'il était appelé à rendre en cette occasion, car il avait
-trop mal surveillé les <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> Prussiens pour être au fait de leurs
-desseins; mais le dilemme du général Gérard subsistait toujours: ou
-les Prussiens se portaient vers Napoléon, et alors en venant se ranger
-à sa droite on exécutait ses instructions, qui recommandaient de
-suivre les Prussiens à la piste, et de se tenir toujours en
-communication avec lui; ou ils gagnaient Bruxelles, et alors peu
-importait de les négliger, car on atteignait le vrai but qui était
-d'anéantir complétement l'armée britannique.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Fatale obstination du maréchal.</span>
-Mais l'infortuné maréchal ne voulut écouter aucun de ces
-raisonnements, et malgré le dépit de ses lieutenants, malgré les
-emportements du général Gérard, il continua de se diriger sur Wavre.</p>
-
-<p>Les troupes des généraux Vandamme et Gérard, précédées de la cavalerie
-d'Exelmans, poursuivirent leur marche, et un peu avant deux heures
-celles de Vandamme parvinrent à un lieu nommé la Baraque. En route
-l'évidence était devenue à chaque instant plus grande: on distinguait
-en effet, à travers les éclaircies des bois, ce qui se passait de
-l'autre côté de la Dyle, et on voyait des colonnes prussiennes qui
-cheminaient vers Mont-Saint-Jean. Le général Berthezène, commandant
-l'une des divisions de Vandamme, le manda au maréchal Grouchy, que ces
-informations ne firent point changer d'avis. En ce moment cependant,
-il y avait une détermination des plus indiquées à prendre, et qui
-aurait eu d'heureuses conséquences aussi, quoique moins heureuses que
-si on avait marché droit sur Maransart.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée au lieu dit la Baraque.</span>
-Il était évident qu'en
-persistant à se diriger sur Wavre on allait rencontrer les Prussiens
-<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> solidement établis derrière la Dyle, et que pour les joindre
-il faudrait forcer cette rivière, qui à Wavre est beaucoup plus
-difficile à franchir, et devait coûter un sang qu'il importait de
-ménager.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle occasion manquée de marcher aux Prussiens.</span>
-Il était donc bien plus simple de passer la Dyle tout près de
-soi, à Limal ou à Limelette (voir la carte n<sup>o</sup> 65), ponts peu
-défendus, faciles dès lors à enlever, et après le passage desquels on
-se serait trouvé en vue des Prussiens, débarrassé de tout obstacle, et
-en mesure de les suivre où ils iraient. Sans doute il eût mieux valu
-opérer ce passage dès le matin, car on eût ainsi rempli à la fois
-toutes ses instructions, qui recommandaient de se tenir sur la trace
-des Prussiens, et toujours en communication avec le quartier général,
-mais à deux heures il était temps encore. On les eût surpris en
-marche, et on serait tombé perpendiculairement dans leur flanc gauche,
-ce qui compensait beaucoup l'infériorité du nombre, et le moins qu'on
-eût obtenu c'eût été d'arrêter certainement Pirch I<sup>er</sup> et Ziethen,
-qui seuls, comme on l'a vu, causèrent notre désastre. Le maréchal
-Grouchy ne tint compte d'aucune de ces considérations, bien qu'on lui
-signalât des corps prussiens se dirigeant sur le lieu d'où partait la
-canonnade, et il continua sa marche sur Wavre, où l'on arriva vers
-quatre heures.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée devant Wavre.</span>
-Là le spectacle qui s'offrit n'était pas des plus
-satisfaisants pour un militaire de quelque sens. On avait devant soi
-le corps de Thielmann, de 27 ou 28 mille hommes, fortement établi à
-Wavre, et pouvant y tenir en échec une armée double ou triple en
-nombre pendant une journée entière. En présence d'une telle position,
-que faire? Attaquer <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> Wavre, c'était s'exposer à sacrifier
-inutilement beaucoup d'hommes, probablement pour ne pas réussir,
-tandis que dans l'intervalle soixante mille Prussiens auraient le
-temps de se porter à Mont-Saint-Jean: ne rien faire c'était assister
-les bras croisés à des événements décisifs, sans remplir aucune de ses
-instructions. Cependant à faire quelque chose, le mieux eût été encore
-de rebrousser chemin pour s'emparer des ponts de Limal et de
-Limelette, devant lesquels on avait passé sans songer à les occuper,
-et qui opposeraient infiniment moins de résistance que celui de Wavre.
-Le général Gérard adressa toutes ces observations au maréchal Grouchy,
-qui s'obstina dans son aveuglement, et ayant les Prussiens devant lui
-à Wavre, en conclut que sa mission étant de les poursuivre, il devait
-les attaquer où ils se présentaient à lui. Jamais peut-être dans
-l'histoire il ne s'est rencontré un pareil exemple de cécité d'esprit.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Accomplissement de la mission donnée à l'officier polonais
-Zenovicz.</span>
-En ce moment arriva enfin l'officier polonais Zenovicz, qui aurait dû
-quitter la Belle-Alliance à dix heures et demie, qui par la faute du
-maréchal Soult n'en était parti qu'à près de onze heures et demie, qui
-pour n'être pas pris avait rétrogradé jusqu'aux Quatre-Bras, était
-allé des Quatre-Bras à Sombreffe, de Sombreffe à Gembloux, de Gembloux
-à Wavre, et grâce aux lenteurs du maréchal Soult, aux détours qu'il
-avait faits, n'arrivait qu'à quatre heures. Il apportait la dépêche
-que nous avons mentionnée, et qui malheureusement était encore fort
-ambiguë.</p>
-
-<p>Après avoir signalé la présence des troupes prussiennes <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> dans
-la direction de Wavre, le major général ajoutait:</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ambiguïté de la dépêche qu'il apporte.</span>
-«L'Empereur me charge de vous prévenir qu'en ce moment Sa Majesté va
-faire attaquer l'armée anglaise qui a pris position à Waterloo, près
-de la forêt de Soignes; ainsi Sa Majesté désire que vous dirigiez vos
-mouvements sur Wavre, <cite>afin de vous rapprocher de nous, de vous mettre
-en rapport d'opérations, et lier les communications</cite>, poussant devant
-vous les corps de l'armée prussienne qui ont pris cette direction, et
-qui auraient pu s'arrêter à Wavre, où vous devez arriver le plus tôt
-possible. Vous ferez suivre les colonnes ennemies qui ont pris sur
-votre droite par quelques corps légers, afin d'observer leurs
-mouvements et ramasser leurs traînards. Instruisez-moi immédiatement
-de vos dispositions et de votre marche, ainsi que des nouvelles que
-vous avez sur les ennemis, et <cite>ne négligez pas de lier vos
-communications avec nous</cite>. L'Empereur désire avoir très-souvent de vos
-nouvelles.»</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sens vrai, et facile à saisir de cette dépêche.</span>
-Cette dépêche d'une ambiguïté déplorable, interprétée d'après son
-véritable sens, et d'après la situation, ne signifiait qu'une chose,
-c'est qu'au lieu de suivre la route de Liége, où l'on avait un moment
-cherché les Prussiens, il fallait se reporter vers celle de Bruxelles,
-où l'on savait positivement qu'ils se trouvaient, et cette direction
-était exprimée ici par la désignation générale de Wavre. Cela ne
-voulait certainement pas dire que Wavre devait être précisément le but
-vers lequel on marcherait, puisque ces mots: <cite>afin de vous rapprocher
-de nous, de vous <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> mettre en rapport d'opérations avec nous</cite>,
-accompagnés de la recommandation expresse, et deux fois énoncée, de
-lier les communications avec le grand quartier général, révélaient la
-pensée de faire concourir le corps de Grouchy à l'action principale.
-Dans tous les cas, le commentaire verbal de l'officier Zenovicz ne
-pouvait laisser aucun doute. Napoléon, comme on l'a vu, lui montrant
-l'horizon et se tournant à droite, avait dit: <cite>Grouchy marche dans ce
-sens; c'est par là qu'il doit venir; je l'attends; hâtez-vous de le
-joindre, et ne le quittez que lorsqu'il sera prêt à déboucher sur
-notre ligne de bataille.</cite>&mdash;Il fallait assurément être aveugle pour
-résister à de telles indications. Il était évident que Wavre était une
-expression générale, signifiant la direction de Bruxelles en
-opposition à celle de Liége, et que quant au point même où il fallait
-aboutir dans la journée, il était indiqué par l'état présent des
-choses, par les gestes de Napoléon, par ses paroles, et par l'envoi de
-l'officier Zenovicz. Le maréchal Grouchy ne vit dans le double message
-écrit et verbal, que l'ordre de se porter à Wavre même.&mdash;J'avais donc
-raison, dit-il à ses lieutenants, de vouloir marcher sur Wavre.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle altercation du général Gérard avec le maréchal
-Grouchy.</span>
-Le général Gérard, hors de lui, et avec des paroles et des gestes d'une
-extrême violence, l'apostropha en ces termes: Je t'avais bien dit, que
-si nous étions perdus, c'est à toi que nous le devrions.&mdash;Les propos
-les plus provocants suivirent cette apostrophe, et l'adjudant
-commandant Zenovicz, pour que sa présence n'ajoutât point à la gravité
-de cette scène, se retira. Le maréchal Grouchy persista, et comme
-pour se conformer encore <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> mieux à ses instructions, ordonna
-sur Wavre une attaque des plus énergiques.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Inutile attaque sur Wavre.</span>
-Le corps de Vandamme fut chargé de cette attaque, et il la commença
-sur-le-champ. Mais les Prussiens étaient postés de manière à rendre
-vaines toutes nos tentatives. La division Habert se rua sur le pont de
-Wavre, le couvrit en un instant de ses morts, sans avoir seulement
-ébranlé l'ennemi. Le 4<sup>e</sup> corps était un peu en arrière de celui de
-Vandamme. Lorsqu'il arriva, son chef, le général Gérard, ayant le
-pressentiment que l'armée française, faute de secours, succombait en
-ce moment, se jeta en désespéré sur le moulin de Bierges, où se
-trouvait un pont situé un peu au-dessus de celui de Wavre, et se
-comporta de façon à s'y faire tuer. L'illustre général, qui eût sauvé
-la France si on l'eût écouté, cherchait la mort, et faillit la
-rencontrer. Le corps traversé par une balle, il tomba sous le coup, et
-le pont ne fut pas enlevé.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, on entendait toujours plus terrible la canonnade de
-Waterloo, et chacun avait la conviction qu'on perdait un sang précieux
-devant des positions à la fois impossibles et inutiles à forcer,
-tandis qu'on avait laissé sur sa gauche les ponts de Limal et de
-Limelette, par lesquels quatre heures auparavant il eût été facile de
-passer, et d'apporter un secours décisif à la grande armée. Ainsi
-trois fois dans la journée on aurait pu sauver la France: une première
-fois en partant à quatre heures du matin de Gembloux pour franchir la
-Dyle, ce qui nous eût forcés de voir et de suivre les mouvements des
-Prussiens; une seconde fois en prenant <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> à midi le parti de
-marcher de Sart-à-Valhain sur Maransart, ce qui nous permettait
-d'arriver à cinq heures, et à six heures au plus tard sur les
-derrières de Bulow; une troisième fois enfin, en passant les ponts de
-Limal et de Limelette à deux heures, lorsqu'on apercevait des corps
-prussiens se dirigeant vers Mont-Saint-Jean, ce qui nous aurait permis
-au moins de retenir Pirch et Ziethen, et chacune de ces trois fois le
-commandant de notre aile droite avait fermé les yeux à l'évidence! Il
-était manifeste que la Providence nous avait condamnés, et qu'elle
-avait choisi le maréchal Grouchy pour nous punir! Et l'infortuné, nous
-ne cesserons de le qualifier ainsi, était de bonne foi! Le seul
-sentiment répréhensible en lui, c'était la disposition à juger les
-conseils de ses lieutenants bien plus d'après leur forme que d'après
-leur valeur.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grouchy enfin détrompé, mais trop tard.</span>
-Enfin, vers six heures, le bandeau fatal tomba de ses yeux. L'officier
-parti à une heure, après la lettre interceptée du général Bulow,
-apportait une nouvelle dépêche, explicative de la précédente, prouvant
-que Wavre au lieu d'être une désignation précise, n'était qu'une
-désignation générale, qu'il fallait seulement avoir en vue le point où
-était la grande armée française, la situation où elle se trouvait, se
-lier à elle, et se diriger sur les derrières des Prussiens qui
-seraient écrasés si on les plaçait entre deux feux.</p>
-
-<p>La pensée du major général avait fini par s'éclaircir, et par pénétrer
-dans l'esprit fermé du maréchal Grouchy. Alors ce dernier n'hésita
-plus, mais le temps d'être utile était passé. Napoléon avait
-succombé, <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> et devant Wavre même Gérard avec un grand nombre de
-braves étaient tombés, sans aucun avantage pour le salut de l'armée et
-de la France.</p>
-
-<p>Le maréchal Grouchy donna sur-le-champ des ordres pour faire occuper
-les ponts de Limal et de Limelette. Il avait en arrière Pajol, qu'il
-avait envoyé le matin avec sa cavalerie légère et la division Teste
-dans la direction de Liége, pour suivre encore les Prussiens de ce
-côté, et qui était revenu après avoir fait près de douze lieues dans
-la journée, preuve bien évidente qu'on aurait pu en faire cinq ou six
-dans la demi-journée. Le maréchal les chargea d'enlever le pont de
-Limal, ce qui fut exécuté sans difficulté, les Prussiens n'ayant là
-que de faibles arrière-gardes. Mais à l'heure où ce pont fut enlevé,
-on n'entendait plus le canon, un calme de mort planait sur la contrée.
-Grouchy pour se consoler, se plut à supposer que la bataille de
-Waterloo était gagnée, et le dit à ses lieutenants. Il avait besoin de
-le croire, besoin bien concevable, et qui honorait son c&oelig;ur s'il
-n'honorait pas son esprit!</p>
-
-<p>Mais cette confiance n'était point partagée. Le général Gérard,
-atteint d'une blessure qui semblait mortelle, résigné à mourir,
-n'avait qu'une pensée, c'est que la France avait succombé, et
-souffrait de cette pensée plus que de sa blessure. On passa la plus
-triste nuit. Le lendemain dès la pointe du jour tout le monde, de
-Wavre à Limal, était debout, impatient d'apprendre les événements de
-la veille, car un silence sinistre continuait de régner dans la
-plaine, et surtout dans la direction de Mont-Saint-Jean. Enfin arriva
-l'officier parti de Charleroy <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> à onze heures du soir, lequel
-annonçait le désastre, et prescrivait la retraite sur Namur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Douleur de Grouchy et de son corps d'armée.</span>
-Le maréchal Grouchy, ayant sur le visage la consternation d'un honnête
-homme qui s'est trompé mais qui cherche à se justifier, dit à ses
-généraux qui le regardaient avec trop de douleur pour avoir de la
-colère: Messieurs, quand vous connaîtrez mes instructions, vous verrez
-que j'ai dû faire ce que j'ai fait.&mdash;On ne répliqua point, et ce
-n'était pas en effet le moment de disputer. Il fallait se tirer du
-coupe-gorge où l'on était tombé, car on était séparé des débris de
-l'armée française par deux armées victorieuses.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa retraite sur Namur.</span>
-Le commandant de notre
-aile droite, avec ce qu'il avait sous la main, prit immédiatement la
-route de Mont-Saint-Guibert et de Namur, et ordonna aux corps de
-Gérard et de Vandamme de se rendre au même point par Gembloux. Mais
-que deviendrait-on si, avec trente-quatre mille hommes, on rencontrait
-tout ou partie des 150 mille hommes victorieux que conduisaient
-Wellington et Blucher?</p>
-
-<p>Tels avaient été les événements sur l'un et l'autre théâtre
-d'opérations dans cette funeste journée du 18 juin 1815, que les
-Anglais ont appelée bataille de Waterloo, parce que le bulletin fut
-daté de ce village, que les Prussiens ont appelée bataille de la
-Belle-Alliance, parce que c'est là qu'ils combattirent, que Napoléon
-enfin a appelée bataille de Mont-Saint-Jean, parce que c'est sur ce
-plateau que l'armée française fit des prodiges, et que nous
-qualifions, nous, de bataille de Waterloo, parce que l'usage,
-souverain en fait d'appellations, l'a ainsi établi. Les fautes et les
-mérites dans cette funeste journée sont <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> faciles à apprécier
-pour quiconque, en se dégageant de toute prévention, veut appliquer à
-les juger les simples lumières du bon sens.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Examen de la campagne de 1815.</span>
-On a vu les motifs qui avaient décidé Napoléon à prendre l'offensive
-contre l'Europe de nouveau coalisée, et certes ces motifs étaient du
-plus grand poids. La colonne envahissante de l'Est sous le prince de
-Schwarzenberg, celle du Nord sous le duc de Wellington et le maréchal
-Blucher, marchaient à plus de cent lieues l'une de l'autre, et la
-première se trouvait en outre d'un mois en retard sur la seconde.
-Profiter de ce qu'elles étaient séparées par la distance et par le
-temps, était donc bien indiqué, car à les attendre, à leur laisser le
-loisir de se réunir, il y avait l'inconvénient de permettre
-l'envahissement des plus belles provinces de France, après leur avoir
-pris leurs citoyens les plus valides pour les jeter dans les gardes
-nationales mobilisées; il y avait le danger de se mettre sur les bras
-cinq cent mille hommes, masse énorme, et quoi qu'on dût avoir derrière
-soi Paris bien défendu, et 250 mille hommes de troupes actives pour
-man&oelig;uvrer, c'était chose singulièrement hasardeuse que de laisser
-former une pareille masse, quand on pouvait la combattre avant sa
-formation. D'ailleurs le plan de l'offensive n'excluait pas celui de
-la défensive plus tard. Si, en effet, après avoir essayé de repousser
-l'invasion on était ramené en deçà de la frontière, les provinces
-abandonnées à l'ennemi n'auraient point à se plaindre, et si un
-désastre prodigieux ne signalait pas le début de la campagne, le
-passage de l'offensive à la défensive pourrait s'opérer, comme il
-<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> s'opère tous les jours à la guerre par des capitaines
-beaucoup moins habiles que Napoléon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mérites du plan général.</span>
-C'était donc un plan fort sage, et que la postérité ne pourra blâmer,
-d'avoir voulu profiter de la distance de lieu et de temps qui séparait
-les deux colonnes envahissantes, pour tâcher de détruire celle du Nord
-avant l'arrivée de celle de l'Est. C'était une pensée bien profonde,
-et que la postérité loin de la blâmer admirera certainement, que
-d'avoir discerné qu'entre les Anglais et les Prussiens, malgré
-l'intérêt qu'ils avaient d'être étroitement unis, il se trouverait à
-cause de la différence de leurs points de départ, les uns venant de
-Bruxelles, les autres de Liége, un endroit où la soudure serait mal
-faite, et où l'on pourrait s'interposer entre eux pour les séparer et
-les combattre les uns après les autres.
-<span class="sidenote" title="En marge">Bonheur de l'exécution.</span>
-Devinant cette circonstance
-avec la double sagacité du génie et d'une expérience sans égale,
-Napoléon, trompant l'ennemi par les plus habiles démonstrations,
-parvint en cinq ou six jours à concentrer ses corps d'armée, qui
-partaient les uns de Metz, les autres de Lille et de Paris, de manière
-que le 14 juin au soir 124 mille hommes, 300 bouches à feu, étaient
-réunis dans la forêt de Beaumont, sans que les Prussiens, dont les
-avant-postes étaient à deux lieues, en sussent rien. Le 15 au matin
-Napoléon avait traversé la bande boisée qui le cachait à l'ennemi,
-avait enlevé Charleroy sous les yeux des Prussiens et des Anglais, et
-le 15 au soir avait pris position entre les deux armées alliées,
-surprises, confondues de son apparition subite. L'histoire de la
-guerre n'offre rien de semblable, <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> comme sûreté, précision,
-bonheur d'exécution.</p>
-
-<p>Dans cette journée, une seule chose était à regretter, c'est que Ney,
-l'audacieux Ney, eût manqué d'audace aux Quatre-Bras, et n'eût pas
-occupé ce point, de manière à séparer irrévocablement les Anglais des
-Prussiens. Mais en fait ils étaient suffisamment séparés, car les
-Prussiens atteints par Napoléon allaient être contraints de livrer
-bataille sans les Anglais, et il serait encore temps le lendemain de
-se saisir des Quatre-Bras qu'on n'avait pas occupés la veille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Y eut-il du temps perdu le 16 au matin, jour de la bataille
-de Ligny?</span>
-Jusque-là donc la réussite avait répondu à la grandeur et à la
-profondeur des combinaisons. Le 16 il fallait commencer par combattre
-les Prussiens qu'on avait devant soi, afin de pouvoir, les Prussiens
-battus, se rejeter sur les Anglais. Importait-il absolument de le
-faire dans la matinée plutôt que dans l'après-midi? Sans doute, si en
-politique on a raison de ne jamais se presser, en guerre au contraire
-on ne saurait jamais trop se hâter, car plus tôt le résultat est
-acquis, et plus tôt on est soustrait aux caprices de la fortune. Mais
-à la guerre, plus qu'ailleurs, il y a les nécessités matérielles
-auxquelles il faut bien obéir. Or il y en avait une ici à laquelle il
-fallait se soumettre inévitablement, celle de faire arriver les
-troupes en ligne, car avec quelque rapidité qu'on eût marché la
-veille, pourtant le 6<sup>e</sup> corps, la garde, les cuirassiers, les parcs,
-n'avaient pu encore traverser la Sambre, Gérard n'avait fait que
-l'atteindre, d'Erlon que la dépasser d'une lieue. Il fallait en outre
-le temps de transporter les troupes sur le champ de bataille de
-Fleurus, et pendant <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> qu'elles marchaient, Napoléon avait le
-loisir de recueillir les rapports de ses avant-gardes, et de convertir
-en certitude ce qui n'était que la divination du génie. Par ces motifs
-péremptoires il livrait l'après-midi au lieu de la livrer le matin la
-bataille de Ligny, et elle était aussi utilement gagnée à ce moment de
-la journée qu'à l'autre, car en juin le jour finissant à neuf heures,
-on avait certes bien le temps de s'égorger de trois à neuf heures, et
-de remporter une grande victoire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan de la bataille de Ligny, et mérite de ce plan.</span>
-Quant à la bataille, on ne peut contester que le plan, l'exécution,
-fussent ce qu'on devait attendre d'un capitaine consommé. Les
-Prussiens venant s'établir dans les villages de Saint-Amand et de
-Ligny, pour couvrir la grande chaussée de Namur à Bruxelles qui
-formait leur ligne de communication avec les Anglais, et montrant
-ainsi le dos aux troupes françaises dirigées sur les Quatre-Bras,
-Napoléon les avait vigoureusement attaqués à Saint-Amand et à Ligny,
-en prescrivant à Ney d'occuper au plus tôt les Quatre-Bras, et de
-détacher ensuite un de ses corps pour prendre à revers la ligne
-prussienne. La moitié de l'armée de Blucher eût été prise si cet ordre
-eût été exécuté. Mais Ney, comme tous nos généraux, devenu craintif
-non pas devant l'ennemi, mais devant la fortune, ébranlé encore par
-les conseils du général Reille, tâtonna toute la journée, perdit la
-matinée pendant laquelle il aurait pu conquérir les Quatre-Bras sur
-les quelques mille hommes qui les occupaient, les attaqua avec vigueur
-quand il n'était plus temps, c'est-à-dire quand leur force était
-quadruplée, et alors pour réparer sa <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> faute attirant à lui
-d'Erlon que Napoléon attirait de son côté, rendit d'Erlon inutile
-partout, et, sans vaincre les Anglais, empêcha Napoléon de détruire en
-entier les Prussiens.
-<span class="sidenote" title="En marge">Fertilité d'esprit de Napoléon, suppléant à la man&oelig;uvre
-que Ney n'exécutait pas.</span>
-Privé ainsi des corps qui devaient prendre
-l'ennemi à revers, Napoléon n'en fut pas déconcerté, imagina une
-nouvelle man&oelig;uvre sur le terrain même, et avec la garde coupant
-au-dessus de Ligny la ligne prussienne qu'il ne pouvait prendre à
-revers, remporta néanmoins une victoire éclatante et de grande
-conséquence.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le résultat, incomplet par les va-et-vient inutiles de
-d'Erlon, n'en est pas moins suffisant.</span>
-Si en effet les Prussiens, par les va-et-vient de
-d'Erlon, au lieu d'être détruits n'étaient que défaits, ils l'étaient
-cependant assez pour qu'on pût leur tenir tête à l'aide d'un fort
-détachement, pendant qu'on irait chercher une rencontre décisive avec
-les Anglais. Si Ney par sa faute avait laissé passer l'occasion de
-culbuter les Anglais aux Quatre-Bras, il n'en avait pas moins opposé
-une ténacité héroïque à leurs efforts pour communiquer avec les
-Prussiens, il ne les en avait pas moins empêchés de s'établir sur la
-chaussée de Namur à Bruxelles, il ne les en avait pas moins obligés de
-s'arrêter pour battre en retraite le lendemain. Ainsi le 16 comme le
-15, le plan de Napoléon, malgré des accidents toujours fréquents à la
-guerre, plus fréquents ici à cause de l'ébranlement de toutes les
-têtes, n'avait pas cessé de réussir encore, car d'un côté les
-Prussiens vaincus dans une grande bataille, de l'autre les Anglais
-contenus dans un combat acharné, étaient forcés d'exécuter une
-retraite divergente, l'armée française restait en masse interposée
-entre eux, et les Anglais allaient être contraints comme les
-Prussiens <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> d'accepter les jours suivants une bataille séparée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Y eut-il du temps perdu le matin du 17, et par la faute de
-qui?</span>
-Le 17 au matin on ne pouvait marcher dès l'aurore avec des troupes qui
-la veille à neuf heures du soir étaient encore aux prises avec
-l'ennemi, et qui avaient bivouaqué au milieu de trente mille cadavres
-sans avoir même mangé la soupe. Napoléon cependant perdit le moins de
-temps possible: il mit en mouvement Lobau qui n'avait pas combattu, la
-garde dont une partie seule avait été engagée, les cuirassiers qui
-n'avaient pas donné un coup de sabre; il destina Vandamme et Gérard,
-vainqueurs un peu fatigués des Prussiens, à surveiller ces derniers,
-et dirigea son centre vers le maréchal Ney, pour composer avec lui la
-masse qui devait combattre l'armée britannique. Mais pour faire
-défiler ces troupes il était indispensable que Ney qui devenait tête
-de colonne, eût défilé aux Quatre-Bras. Or Ney, plein d'appréhensions
-le 17 comme le 16, ne remuait pas, croyant toujours avoir devant lui
-la totalité de l'armée anglaise. Il fallut que Napoléon vînt avec
-Lobau, la garde et les cuirassiers le tirer de ses inquiétudes, et
-alors seulement il se mit en marche, c'est-à-dire à onze heures du
-matin. Tandis que la matinée était perdue, partie par la fatigue des
-troupes, partie par les retards de Ney, l'après-midi le fut par un
-orage épouvantable qui paralysa les deux armées, car lorsque la
-puissance de la nature se montre, celle des hommes, quels qu'ils
-soient, s'évanouit. Ainsi les lieutenants de Napoléon le matin, la
-nature l'après-midi, lui prirent la journée du 17.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le temps importait peu le matin du 17.</span>
-Mais dans cette
-journée le temps était-il la considération décisive? Assurément non.
-Après avoir battu les <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Prussiens, il fallait battre les
-Anglais, et le plus tôt était le mieux. Pour les battre il fallait les
-rencontrer, et la possibilité de cette rencontre dépendait du duc de
-Wellington et non de Napoléon. Une demi-marche seulement nous séparant
-des Anglais, on ne pouvait songer à les gagner de vitesse: s'ils
-voulaient la bataille, nous les trouverions en avant de la forêt de
-Soignes sans avoir besoin de nous presser, sinon ils mettraient la
-forêt entre eux et nous, et la bataille deviendrait impossible.
-Voudraient-ils la livrer? Napoléon le désirait ardemment, car les
-suivre au delà de Bruxelles, quand sa présence allait être si
-nécessaire en Champagne, lui était impossible, et les quitter sans les
-avoir battus était le renversement de tous ses plans. Mais quelque fût
-son désir, il ne pouvait absolument pas devancer les Anglais à
-l'entrée de la forêt de Soignes pour les obliger à combattre. Sa seule
-ressource évidemment, c'était l'ardeur de Blucher, l'ambition du duc
-de Wellington, et non une rapidité de marche, que la fatigue des
-troupes, les hésitations de Ney, un orage épouvantable, rendaient
-impossible, et que la proximité de la forêt de Soignes eût rendue
-inutile.</p>
-
-<p>Le temps n'était donc pas la considération importante dans la journée
-du 17. Mais s'il n'y eut pas faute dans l'emploi du temps, y eut-il
-faute dans la répartition des forces? L'exposé des faits a mis le
-lecteur en mesure d'en juger.
-<span class="sidenote" title="En marge">Détachement de Grouchy, et nécessité de ce détachement.</span>
-Qu'y avait-il de plus simple en effet,
-les Prussiens vaincus, que de mettre à leur suite un détachement
-suffisant pour les surveiller, les contenir, les isoler des Anglais
-pendant <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> que l'on combattrait ces derniers? Un homme de sens
-osera-t-il dire qu'il fallait ne plus s'inquiéter des Prussiens, les
-laisser devenir ce qu'ils voudraient, en se bornant à jeter sur leurs
-traces un peu de cavalerie qui aurait vu, sans pouvoir l'empêcher,
-tout ce qu'il leur aurait plu d'entreprendre? Ah! sans doute, si on
-suppose dans le commandement de notre aile droite chargée de les
-suivre un aveuglement sans égal dans l'histoire, un aveuglement tel
-qu'il laisserait quatre-vingt mille Prussiens faire devant lui tout ce
-qu'ils voudraient, même accabler Napoléon leur vainqueur sans s'y
-opposer, on aura raison de dire que ce détachement de l'aile droite
-était une faute: mais en supposant à celui qui la dirigeait seulement
-l'instinct que laissèrent éclater les simples soldats, on faisait en
-la détachant une chose non-seulement de règle, mais nécessaire, et qui
-ne devait pas priver l'armée de son secours, car enfermés les uns et
-les autres dans un espace de quatre à cinq lieues, où tous entendaient
-le canon de tous, on ne devait pas croire qu'on perdrait les 34 mille
-hommes de Grouchy jusqu'à ne les retrouver qu'après une affreuse
-catastrophe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Évidence des instructions données à Grouchy.</span>
-Le détachement de Grouchy était donc nécessaire, dicté par les règles,
-par la situation, par le plus vulgaire bon sens. Quant aux
-instructions qu'il reçut, on peut sans doute disputer sur leur
-signification: il y a cependant un ordre qu'on ne saurait contester,
-car les soldats l'eussent donné, c'était de suivre les Prussiens, de
-ne pas les perdre de vue, et de man&oelig;uvrer de manière à les empêcher
-de rejoindre les Anglais, puisque le plan connu de tout <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> le
-monde était d'avoir affaire séparément à chacune des deux armées
-ennemies. Qu'on accumule les hypothèses tant qu'on voudra, cet ordre
-ce n'est pas Napoléon qui le dictait, c'est la situation, et il y a
-une preuve sans réplique que bien ou mal donné (et ce n'était pas
-l'usage de Napoléon de mal donner ses ordres) il entra pourtant tel
-que nous le supposons dans l'esprit du maréchal Grouchy, c'est que le
-soir du 17, écrivant à Napoléon, le maréchal lui disait: Je suis à la
-poursuite des Prussiens, et je m'appliquerai à les tenir éloignés des
-Anglais.&mdash;Il n'y avait donc aucune équivoque sur le véritable sens de
-ses instructions dans l'esprit du commandant de l'aile droite.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Fausses man&oelig;uvres de Grouchy le 17.</span>
-Mais dès le début le maréchal Grouchy se trompa sur la direction des
-Prussiens, et il les supposa sur la route de Namur. L'erreur était
-excusable, et n'aurait pas été de grande conséquence s'il avait fait
-ce qu'il devait faire, s'il avait mis sa cavalerie légère sur les
-trois directions possibles, celles de Mont-Saint-Guibert, de Gembloux,
-de Namur, et son infanterie sur celle de Gembloux qui était
-intermédiaire à toutes les autres. Les blés couchés sous les pas des
-Prussiens l'auraient éclairé sur-le-champ, et lui auraient prouvé que
-les Prussiens se retiraient non pas sur le Rhin, mais sur Wavre,
-c'est-à-dire vers l'armée anglaise. Il finit par le reconnaître, mais
-en conservant un fâcheux soupçon sur Namur, et dans cette première
-journée il ne fit marcher son infanterie que très-tard vers Gembloux.
-La journée du 17 que Napoléon n'aurait pas pu employer autrement sur
-la route de Mont-Saint-Jean, fut donc à <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> peu près perdue sur
-la route de Wavre par le maréchal Grouchy.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Tardif départ de Grouchy le 18 au matin.</span>
-Mais le 18, pouvant se mettre en mouvement dès quatre heures du matin,
-ayant dix-sept heures de jour pour se porter où il voudrait, étant
-enfermé dans un espace où l'on se trouvait à quatre ou cinq lieues les
-uns des autres, le maréchal Grouchy était en mesure de tout réparer.
-Malheureusement il ne donna ses ordres qu'entre six et sept heures du
-matin, et n'ayant pas pourvu aux distributions de vivres, ses troupes
-ne partirent qu'à huit, à neuf, à dix heures. Pourtant même alors rien
-n'était perdu, ni même compromis, puisque cinq heures suffisaient pour
-se transporter au point le plus extrême de ce théâtre d'opérations, si
-on se laissait guider par le canon.</p>
-
-<p>Tandis que la droite détachée était conduite avec si peu d'activité et
-de sûreté de vues, Napoléon avec le centre et la gauche se préparait à
-livrer sa seconde bataille, celle qui devait décider de son sort et du
-nôtre. Cette rencontre qu'il avait tant désirée, et avec tant de
-raison puisqu'il fallait qu'il battît les Anglais après les Prussiens,
-pour revenir en toute hâte sur les Autrichiens et les Russes, cette
-rencontre le bouillant patriotisme de Blucher, l'ambition du duc de
-Wellington allaient la lui offrir. Certes le résultat les a justifiés
-l'un et l'autre, mais la postérité, comme l'a dit Napoléon avec sa
-grandeur de langage accoutumée, sera moins indulgente, car si la
-fortune ne leur eût pas ménagé dans l'aveuglement de Grouchy un vrai
-phénomène, ils pouvaient être accablés à la lisière de la forêt de
-<span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> Soignes, mal percée, difficile à traverser après une défaite,
-tandis qu'au contraire en mettant la forêt de Soignes entre eux et
-Napoléon, ils déjouaient tous les calculs de celui-ci, et le
-réduisaient à battre en retraite pour venir faire face à la grande
-colonne de l'Est après avoir échoué dans tous ses plans. Ils auraient
-donc choisi un jeu sûr, au lieu du jeu le plus téméraire et le plus
-périlleux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Retard de la bataille de Waterloo le 18, et motifs de ce
-retard.</span>
-Quoi qu'il en soit, la bataille tant désirée par Napoléon (preuve que
-le génie lui-même ne sait souvent ce qu'il demande en fatiguant la
-Providence de ses v&oelig;ux), la bataille était certaine. Fallait-il la
-livrer au commencement de la journée? fallait-il à Waterloo comme à
-Ligny, tâcher d'agir le matin plutôt que l'après-midi? Ah! oui sans
-doute, mille fois oui, si on avait prévu qu'au lieu de Grouchy qu'on
-avait si près de soi, soixante mille Prussiens auraient le temps
-d'arriver, sans que Grouchy les vît, quand la nature entière les
-voyait marcher à découvert, hommes, chevaux et canons! Mais une telle
-chose était de toutes la moins supposable, et, en attendant,
-l'artillerie se trouvant dans l'impossibilité de man&oelig;uvrer, force
-était bien d'accorder quatre à cinq heures pour que le sol détrempé
-pût se raffermir. Le meilleur, le plus sage des hommes, Drouot, ne se
-consolait pas d'avoir donné le conseil de différer la bataille de
-quelques heures<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, et sa <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> vertu avait tort ici contre
-lui-même, car on pouvait bien dans cette saison livrer à onze heures
-la bataille de Waterloo, quand on n'avait livré celle de Ligny qu'à
-trois heures de l'après-midi, ce qui n'avait pas empêché de la gagner.
-Or l'inconvénient d'embourber son artillerie, d'embourber sa
-cavalerie, qui étaient ses deux armes les meilleures, était une
-considération dont personne ne pouvait méconnaître l'importance. Le
-résultat il est vrai a condamné le vaincu, et le résultat est un dieu
-de fer que les hommes adorent: mais l'argument de Drouot, auquel
-Napoléon se rendit, était décisif, et la postérité ne blâmera pas
-celui-ci d'en avoir tenu si grand compte.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan de la bataille.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Un seul était possible, et c'est celui que Napoléon avait
-adopté.</span>
-L'heure fixée, restait le plan. Certainement l'idée de se jeter sur la
-gauche des Anglais faiblement établie, de la culbuter sur leur centre,
-de leur enlever ainsi la grande route de Bruxelles, seule issue
-praticable à travers la forêt de Soignes, était excellente, <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span>
-car dans cette manière d'opérer l'avantage de séparer les Anglais des
-Prussiens s'ajoutait à tous les autres. Malheureusement des fautes
-furent commises dans l'exécution. Il fallait sans doute à notre gauche
-attaquer le château de Goumont, mais ce fut une faute de ne pas le
-briser à coups de canon, au lieu de chercher à le prendre à coups
-d'hommes, et d'y épuiser ainsi la gauche de l'armée française. Le bois
-de Goumont cachait ce détail à l'&oelig;il de Napoléon, et il est
-regrettable que le général Reille ne suivît pas le combat d'assez près
-pour empêcher une dépense d'hommes si complétement inutile. Il est
-évident qu'on aurait dû s'arrêter à la conquête du bois, et réserver
-les braves divisions Jérôme, Foy, Bachelu, pour l'attaque du plateau
-de Mont-Saint-Jean, qui était l'opération capitale.</p>
-
-<p>L'attaque de la Haye-Sainte au centre, et le long du chemin d'Ohain
-contre la gauche des Anglais, exécutée par des masses épaisses,
-incapables de <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> man&oelig;uvrer devant la cavalerie, fut une autre
-faute de tactique, qu'on ne sait comment expliquer de la part d'un
-man&oelig;uvrier aussi habile que Ney, qui dut être provoquée par l'idée
-qu'on avait de la solidité des Anglais, et que Napoléon n'eut pas le
-temps d'empêcher, car lorsqu'il put s'en apercevoir les troupes
-étaient déjà en mouvement, et il était trop tard pour changer leurs
-dispositions d'attaque.
-<span class="sidenote" title="En marge">Faute de tactique commise par Ney et d'Erlon.</span>
-Cette faute fut extrêmement regrettable, car
-elle rendit impuissante une tentative qui aurait dû être décisive, et
-elle fit naître dès le début dans l'esprit des combattants un préjugé
-favorable pour les Anglais, défavorable pour nous.</p>
-
-<p>Pourtant rien n'était compromis, et Napoléon en lançant sa cavalerie
-tira des Écossais gris une prompte vengeance. Mais un spectre
-effrayant avait déjà levé sa tête sur ce champ funèbre, et ce spectre
-c'était l'armée prussienne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Apparition des Prussiens.</span>
-Napoléon prévit tout de suite le danger de
-cette apparition, et sans perdre un instant il porta Lobau à sa
-droite.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon pouvait-il faire autre chose que ce qu'il fit à
-cette apparition?</span>
-Pour parer à ce nouvel incident, était-il possible de faire
-mieux, ou autrement? Assurément non. Abandonner une bataille déjà si
-fortement engagée, renoncer à ses plans qui pouvaient seuls compenser
-l'infériorité de nos forces, c'était se constituer soi-même vaincu
-dans un moment où il y avait tant d'espérance d'être vainqueur, car
-après tout la voie ne pouvait être ouverte à Bulow sans l'être à
-Grouchy, et il était permis d'espérer que si l'un venait, l'autre
-viendrait aussi. Napoléon continua donc la bataille, mais en la
-continuant il eut soin de la ralentir. Il prescrivit à Ney d'enlever
-la Haye-Sainte, ce qui ôtait aux Anglais <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> leur point d'appui
-au centre, et nous assurait à nous le débouché sur le plateau de
-Mont-Saint-Jean lorsque nous voudrions porter le coup décisif, et il
-lui recommanda, cela fait, de s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût apprécié
-la portée de l'attaque des Prussiens contre notre droite. Prendre la
-Haye-Sainte et attendre, était évidemment la seule chose qu'il y eût à
-faire en une circonstance si grave.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque intempestive de la cavalerie.</span>
-Mais Ney, cédant à une fougue que le regret de ses hésitations de la
-veille avait changée en fureur, se précipita sur les Anglais, s'empara
-de la Haye-Sainte avec une vigueur sans pareille, puis, ayant
-rencontré plusieurs fois la cavalerie ennemie pendant ce combat,
-s'engagea peu à peu avec elle, la suivit sur le plateau, vit là toute
-une artillerie abandonnée, crut le moment décisif venu, entraîna
-successivement sur ce plateau toute la cavalerie, y soutint une lutte
-de géants, mais lutte intempestive dès qu'on ne pouvait pas la
-terminer avec de l'infanterie, et dépensa ainsi nos troupes à cheval
-qui, employées à propos, auraient servi un peu plus tard à gagner la
-bataille.</p>
-
-<p>Les prodiges de Ney étaient donc un malheur, que Napoléon, ayant porté
-à droite non-seulement son infanterie mais son attention, n'avait pu
-empêcher. Que faire alors?... Prescrire à Ney de conserver le plateau
-tant qu'il pourrait, pendant qu'on irait avec la garde donner aux
-Prussiens un choc terrible, et puis les Prussiens écartés, rallier la
-garde, et se ruer sur l'armée anglaise pour en finir, était évidemment
-la seule man&oelig;uvre imaginable, et Napoléon l'adopta.
-<span class="sidenote" title="En marge">Au dernier moment la bataille pouvait être regagnée, quand
-survint le corps de Ziethen.</span>
-Il reçut et
-repoussa les Prussiens <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> avec une vigueur dont les vieux
-soldats de la garde, conduits par Morand, étaient seuls capables.
-Bulow culbuté, écrasé entre Planchenois et Maransart, Napoléon ne
-perdit pas un instant, et tenant parole à Ney, marcha au plateau avec
-la garde ralliée, pour y jouer dans une action désespérée son sort,
-celui de l'Empire et de la France. Quatre de ses bataillons, bravant
-un feu épouvantable, avaient déjà pris pied sur le plateau, et les
-autres allaient probablement terminer la lutte, quand le corps
-prussien de Ziethen, arrivant à l'improviste, fit tourner en
-catastrophe une bataille qui pouvait être encore une victoire,
-victoire sanglante, cruellement achetée, victoire enfin!
-<span class="sidenote" title="En marge">Quels furent les véritables obstacles au ralliement de
-l'armée.</span>
-Au point où
-en étaient les choses, les suites devaient être une déroute sans
-exemple, car il ne restait pas une seule réserve pour rallier l'armée,
-car à défaut d'une réserve la personne de Napoléon, demeuré debout au
-milieu d'une fournaise de feux, aurait pu rallier les soldats, mais la
-nuit empêchait de l'apercevoir, mais on le croyait mort, mais, après
-un effort surhumain, l'abattement chez les troupes égalait leur
-exaltation, et pour surcroît de malheur, en ayant l'ennemi devant, on
-l'avait en flanc, on l'avait par derrière. Tout concourait donc pour
-faire de la bataille perdue un désastre inouï. C'était l'Empire qui,
-après s'être écroulé en 1814, s'être relevé en 1815, s'abîmait enfin,
-tel qu'un édifice gigantesque fondant tout à coup sur la tête de celui
-qui s'obstine à y rester jusqu'au dernier instant!</p>
-
-<p>Que le malheur fût immense, on ne saurait le nier, mais que Napoléon
-dans la journée n'eût pas <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> tout fait pour le conjurer, il est
-impossible de le soutenir, car s'il avait retardé l'heure de la
-bataille, c'était par une nécessité physique, car si des fautes de
-tactique avaient été commises par Reille, par d'Erlon, il avait essayé
-de les réparer, car si Ney avait devancé l'action principale, il
-n'avait pu l'empêcher, occupé qu'il était vers sa droite, et cette
-action prématurément engagée il l'avait suspendue pour tenir tête aux
-Prussiens, et ceux-ci repoussés, il s'était hâté de la reprendre,
-lorsqu'un dernier corps prussien était venu l'accabler. Il n'avait
-donc pas failli comme capitaine, et pour être juste envers les
-vainqueurs comme envers le vaincu, nous ajouterons que le duc de
-Wellington et Blucher avaient mérité leur victoire, le premier par une
-fermeté inébranlable, le second par un patriotisme inaccessible aux
-découragements.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La principale cause de nos malheurs fut l'aveuglement du
-maréchal Grouchy.</span>
-Maintenant, il faut le dire, avec le sincère regret d'atteindre la
-mémoire d'un honnête homme, d'un brave militaire, frappé en cette
-occasion d'une cécité sans exemple, la vraie cause de nos malheurs
-(cause matérielle, entendons-nous, car la cause morale est ailleurs),
-la vraie cause fut le maréchal Grouchy. Nous avons exposé les faits
-avec une scrupuleuse exactitude, et ils ne laissent rien de sérieux à
-opposer en sa faveur, quoiqu'on l'ait essayé bien des fois depuis
-quarante ans. Après avoir perdu l'après-midi du 17, après avoir encore
-perdu la matinée du 18, il lui restait toute la moitié de cette fatale
-journée du 18 pour réparer ses fautes, et c'était assez pour convertir
-en triomphe un immense désastre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa fatale obstination.</span>
-À Sart-à-Valhain, en effet, le canon
-retentit <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> à onze heures et demie. Le général Gérard, avec la
-sagacité d'un véritable homme de guerre, avec la chaleur d'un Français
-passionné pour son pays, proposa de marcher vers le canon, et il
-donnait cette raison, que dans le doute où l'on était des intentions
-de l'ennemi, il fallait accourir auprès de Napoléon, car si les
-Prussiens se portaient vers lui, on rentrait dans ses instructions qui
-prescrivaient d'être toujours sur leurs traces, s'ils se retiraient
-vers Bruxelles, il n'y avait plus à s'occuper d'eux, et il fallait se
-presser de concourir à la destruction définitive des Anglais. Gérard,
-Vandamme, Valazé, tous les soldats proféraient le même cri. Mais
-Grouchy, fermant les yeux à l'évidence, repoussa cette lumière
-éclatante qui jaillissait de tous les esprits. Un tort de forme chez
-Gérard, un tort de susceptibilité chez Grouchy, firent échouer ce
-conseil admirable, qui eût sauvé l'Empire, et ce qui importait mille
-fois plus, la France!</p>
-
-<p>On a fait valoir en faveur du maréchal Grouchy deux excuses,
-premièrement que le temps manquait pour arriver de Sart-à-Valhain à
-Maransart, et secondement qu'on eût trouvé sur son chemin quarante
-mille Prussiens pour disputer le passage le la Dyle, tandis que
-cinquante mille autres seraient allés accabler Napoléon. Nous croyons
-ces deux excuses mal fondées d'abord, et ensuite fussent-elles
-fondées, n'excusant pas celui qu'on veut excuser. Si en effet,
-lorsqu'on était à Sart-à-Valhain le temps manquait, à qui était la
-faute, sinon à Grouchy qui avait perdu cinq ou six heures dans
-l'après-midi du 17, et quatre le matin du 18? Si on devait trouver
-<span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> les Prussiens défendant la Dyle, à qui la faute encore, sinon
-à Grouchy qui n'en avait pas fait surveiller le cours, qui avait
-négligé de s'emparer des ponts de cette rivière, presque tous oubliés
-par l'ennemi, et qui n'avait point songé à la traverser là où elle
-pouvait être franchie sans difficulté? Évidemment le tort ici serait
-encore à Grouchy. Mais ces excuses qui n'excusent-pas, en fait sont
-dépourvues de tout fondement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Aurait-il eu le temps d'arriver utilement?</span>
-Quant à la distance, voici la vérité rigoureuse. De Nil-Saint-Vincent,
-où était parvenu Vandamme à onze heures et demie, à Maransart, il y a
-tout au plus cinq lieues métriques, c'est-à-dire quatre lieues
-anciennes. Les gens du pays parlaient d'un trajet de quatre heures au
-plus. Il est certain qu'il faut beaucoup moins d'une heure pour
-parcourir une lieue métrique. Si on veut tenir compte des mauvais
-chemins, moins mauvais toutefois sur les routes transversales que sur
-les routes directes fatiguées par les Prussiens, on pouvait supposer
-cinq heures, et c'était beaucoup pour des soldats que le bruit du
-canon n'aurait pas manqué d'électriser. Qu'on suppose six heures, ce
-qui est une évaluation singulièrement exagérée, et on arrivait au
-meilleur moment. Qu'on en suppose sept, le moment était encore
-très-propice, puisque c'était l'heure où la vieille garde culbutait
-les Prussiens de Planchenois, et où on les aurait surpris dans un
-affreux désordre. Maintenant veut-on des exemples de ce qui pouvait
-s'exécuter en fait de trajets sur ces mêmes lieux, et exactement dans
-les mêmes circonstances? Ces exemples ne manquent pas. Le corps de
-Vandamme, <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> parti de Gembloux à huit heures, était à la Baraque
-à deux, après avoir perdu en route beaucoup plus d'une heure, et
-marché très-lentement. Or il y a de Gembloux à la Baraque à peu près
-la même distance que de Nil-Saint-Vincent à Maransart. On aurait donc
-pu opérer le trajet dont il s'agit en cinq heures. Veut-on un exemple
-plus concluant encore?
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponse péremptoire à cette question.</span>
-Il y a plus de cinq lieues de Wavre à Gembloux,
-et le lendemain 19, quand la nécessité de se dérober à l'ennemi
-victorieux accélérait le pas de tout le monde, le corps de Vandamme,
-parti au coucher du soleil, c'est-à-dire à huit heures, était à onze à
-Gembloux<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="smaller">[28]</span></a>. On aurait donc pu faire cinq lieues en cinq heures le
-18, puisqu'on les faisait en trois le 19.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les Prussiens auraient-ils pu empêcher l'arrivée de
-Grouchy?</span>
-Quant à la résistance que les Prussiens auraient opposée au passage de
-la Dyle, l'objection vraie devant Wavre où on allait les attaquer dans
-une position inexpugnable, devient fausse si on imagine que Grouchy se
-fût présenté aux ponts de Moustier ou d'Ottignies qui n'étaient pas
-gardés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponse à cette question.</span>
-À la vérité en accordant à l'ennemi une clairvoyance
-surhumaine, qui malheureusement ne se manifestait pas à notre aile
-droite, il aurait pu se faire que Blucher, lisant dans nos projets,
-eût placé quarante mille hommes aux ponts de Moustier et d'Ottignies,
-par lesquels le général Gérard voulait passer, et que les défendant
-avec ces quarante mille hommes, il en envoyât quarante-cinq mille (car
-il lui était impossible d'en envoyer davantage) pour accabler
-Napoléon. <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> Les choses sans doute auraient pu se passer ainsi,
-mais quand on n'est soi-même que des hommes, il ne faut pas se figurer
-que ses adversaires soient des dieux!</p>
-
-<p>En fait rien de pareil n'avait eu lieu. Blucher se voyant suivi sur
-Wavre, y laissa Thielmann avec 28 mille hommes pour amuser les
-Français, envoya Bulow avec 30 mille vers la Chapelle-Saint-Lambert et
-Planchenois, achemina Pirch I<sup>er</sup> derrière Bulow, Ziethen le long de
-la forêt de Soignes, chacun de ces derniers avec environ 15 mille
-hommes. Si Grouchy eût écouté le conseil du général Gérard, il serait
-arrivé vers une heure ou deux aux ponts de Moustier et d'Ottignies,
-les aurait traversés sans difficulté, n'aurait rencontré personne pour
-l'arrêter, et eût trouvé tout ouverte la route de Maransart. En
-dirigeant vers Wavre Pajol et Teste qui avaient été le matin dirigés
-sur Tourrines, ce qui aurait suffi pour occuper Thielmann pendant
-quelques heures, et en marchant avec le reste de son corps vers
-Maransart, c'est-à-dire avec 30 mille hommes, il aurait trouvé Bulow
-engagé dans le vallon de Lasne au point de ne rien voir, et Pirch
-I<sup>er</sup> et Ziethen trop avancés probablement dans leur mouvement pour
-s'apercevoir de sa présence. Supposez qu'il n'eût fait que détourner
-ces derniers de leur chemin, le but essentiel aurait été atteint,
-puisque c'est leur arrivée qui perdit tout. Mais même en attirant leur
-attention, il eût passé avant qu'ils pussent s'opposer à sa marche, et
-il eût opéré le double bien de délivrer d'eux Napoléon, et d'accabler
-Bulow.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Au-dessus de la cause matérielle de notre désastre, qui est
-dans la conduite de Grouchy, il y a la cause morale, et celle-là il
-faut la chercher dans tout le règne de Napoléon.</span>
-Rien donc ne peut atténuer la faute du maréchal <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Grouchy, que
-ses services antérieurs qui sont réels, et ses intentions qui étaient
-loyales et dévouées. Grouchy, ainsi que l'a dit Napoléon, manqua à
-l'armée dans cette journée fatale, comme si un tremblement de terre
-l'eût fait disparaître du théâtre des événements. Ainsi l'oubli de son
-véritable rôle, qui était d'isoler les Prussiens des Anglais, fut la
-vraie cause de nos malheurs, nous parlons de cause matérielle, car
-pour les causes morales il faut les chercher plus haut, et à cette
-hauteur, Napoléon reparaît comme le vrai coupable!</p>
-
-<p>Si on considère en effet cette campagne de quatre jours sous des
-rapports plus élevés, on y verra, non pas les fautes actuelles du
-capitaine, qui n'avait jamais été ni plus profond, ni plus actif, ni
-plus fécond en ressources, mais celles du chef d'État, qui s'était
-créé à lui-même et à la France une situation forcée, où rien ne se
-passait naturellement, et où le génie le plus puissant devait échouer
-devant des impossibilités morales insurmontables. Certes rien n'était
-plus beau, plus habile que la combinaison qui en quelques jours
-réunissait sur la frontière 124 mille hommes à l'insu de l'ennemi, qui
-en quelques heures donnait Charleroy à Napoléon, le plaçait entre les
-Prussiens et les Anglais, le mettait en position de les combattre
-séparément, et les Prussiens, les Anglais vaincus, lui laissait le
-temps encore d'aller faire face aux Russes, aux Autrichiens, avec les
-forces qui achèveraient de s'organiser pendant qu'il combattrait! Mais
-les hésitations de Ney et de Reille le 15, renouvelées encore le 16,
-lesquelles rendaient incomplet un <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> succès qui aurait dû être
-décisif, on peut les faire remonter jusqu'à Napoléon, car c'est lui
-qui avait gravé dans leur mémoire les souvenirs qui les ébranlaient si
-fortement! C'est lui qui dans la mémoire de Reille avait inscrit
-Salamanque et Vittoria, dans celle de Ney, Dennewitz, Leipzig, Laon,
-et enfin Kulm dans celle de Vandamme! Si le lendemain de la bataille
-de Ligny on avait perdu la journée du 17, ce qui du reste n'était pas
-très-regrettable, la faute en était encore aux hésitations de Ney pour
-une moitié du jour, à un orage pour l'autre moitié. Cet orage n'était
-certes le fait de personne, ni de Napoléon, ni de ses lieutenants,
-mais ce qui était son fait, c'était de s'être placé dans une situation
-où le moindre accident physique devenait un grave danger, dans une
-situation où, pour ne pas périr, il fallait que toutes les
-circonstances fussent favorables, toutes sans exception, ce que la
-nature n'accorde jamais à aucun capitaine.</p>
-
-<p>La perte de la matinée du 18 n'était encore la faute de personne, car
-il fallait absolument laisser le sol se raffermir sous les pieds des
-chevaux, sous la roue des canons, et après tout on ne pouvait croire
-que le temps qu'on donnerait au sol pour se consolider, serait tout
-simplement donné aux Prussiens pour arriver. Mais si Reille était
-découragé devant Goumont, si Ney, d'Erlon après avoir eu la fièvre de
-l'hésitation le 16, avaient celle de l'emportement le 18, et
-dépensaient nos forces les plus précieuses avant le moment opportun,
-nous le répéterons ici, on peut faire remonter à Napoléon qui les
-avait placés tous dans des positions si étranges, <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> la cause de
-leur état moral, la cause de cet héroïsme, prodigieux mais aveugle.
-Enfin si l'attention de Napoléon attirée à droite avec sa personne et
-sa réserve, manquait au centre pour y prévenir de graves fautes, le
-tort en était à l'arrivée des Prussiens, et le tort de l'arrivée des
-Prussiens était, non pas à la combinaison de détacher sa droite pour
-les occuper, car il ne pouvait les laisser sans surveillance, sans
-poursuite, sans obstacle opposé à leur retour, mais à Grouchy, à
-Grouchy seul quoi qu'on en dise! mais le tort d'avoir Grouchy, ah! ce
-tort si grand était à Napoléon, qui, pour récompenser un service
-politique, avait choisi un homme brave et loyal sans doute, mais
-incapable de mener une armée en de telles circonstances. Enfin avec
-vingt, trente mille soldats de plus, Napoléon aurait pourvu à tous ces
-accidents, mais ces vingt, ces trente mille soldats étaient en Vendée,
-et cette Vendée faisait partie de la situation extraordinaire dont il
-était l'unique auteur. C'était en effet une extrême témérité que de se
-battre avec 120 mille hommes contre 220 mille, formés en partie des
-premiers soldats de l'Europe, commandés par des généraux exaspérés,
-résolus à vaincre ou à mourir, et cette témérité si grande était
-presque de la sagesse dans la situation où Napoléon se trouvait, car
-ce n'était qu'à cette condition qu'il pouvait gagner cette prodigieuse
-gageure de vaincre l'Europe exaspérée avec les forces détruites de la
-France, forces qu'il n'avait eu que deux mois pour refaire. Et pour ne
-rien omettre enfin, cet état fébrile de l'armée, qui après avoir été
-sublime d'héroïsme tombait dans un abattement inouï, était <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span>
-comme tout le reste l'ouvrage du chef d'État qui, dans un règne de
-quinze ans, avait abusé de tout, de la France, de son armée, de son
-génie, de tout ce que Dieu avait mis dans ses prodigues mains!
-<span class="sidenote" title="En marge">Vraie leçon morale à tirer du désastre de Waterloo.</span>
-Chercher dans l'incapacité militaire de Napoléon les causes d'un
-revers qui sont toutes dans une situation qu'il avait mis quinze ans à
-créer, c'est substituer non-seulement le faux au vrai, mais le petit
-au grand. Il y eut à Waterloo bien autre chose qu'un capitaine qui
-avait perdu son activité, sa présence d'esprit, qui avait vieilli en
-un mot, il y avait un homme extraordinaire, un guerrier incomparable,
-que tout son génie ne put sauver des conséquences de ses fautes
-politiques, il y eut un géant qui, voulant lutter contre la force des
-choses, la violenter, l'outrager, était emporté, vaincu comme le plus
-faible, le plus incapable des hommes. Le génie impuissant devant la
-raison méconnue, ou trop tard reconnue, est un spectacle non-seulement
-plus vrai, mais bien autrement moral qu'un capitaine qui a vieilli, et
-qui commet une faute de métier! Au lieu d'une leçon digne du genre
-humain qui la reçoit, de Dieu qui la donne, ce serait un thème bon à
-discuter devant quelques élèves d'une école militaire.</p>
-
-<p>Au surplus, cet homme extraordinaire on allait le retrouver devant ces
-causes morales qu'il avait soulevées, et on va le voir dans le livre
-qui suit, essuyer une dernière catastrophe, où les causes morales sont
-encore tout, et les causes matérielles presque rien, car si les petits
-événements peuvent dépendre des causes matérielles, les grands
-événements ne dépendent que des causes morales. Ce sont elles qui les
-<span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> produisent, les forcent même à s'accomplir, en dépit des
-causes matérielles. L'esprit gouverne, et la matière est gouvernée:
-quiconque observe le monde et le voit tel qu'il est, n'y peut
-découvrir autre chose.</p>
-
-<p class="p2 center">FIN DU LIVRE SOIXANTIÈME.</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME.<br />
-<span class="smaller">SECONDE ABDICATION.</span></h2>
-
-<p class="resume">
- Événements militaires sur les diverses frontières. &mdash; Combats
- heureux et armistice en Savoie. &mdash; Défaite des Vendéens et trêve
- avec les chefs de l'insurrection. &mdash; Arrivée de Napoléon à
- Laon. &mdash; Rédaction du bulletin de la bataille de
- Waterloo. &mdash; Napoléon examine s'il faut rester à Laon pour y
- rallier l'armée, ou se rendre à Paris pour y demander aux
- Chambres de nouvelles ressources. &mdash; Il adopte le dernier
- parti. &mdash; Effet produit à Paris par la fatale nouvelle de la
- bataille de Waterloo. &mdash; L'idée qui s'empare de tous les esprits,
- c'est que Napoléon, ne sachant ou ne pouvant plus vaincre, n'est
- désormais pour la France qu'un danger sans compensation. &mdash; Presque
- tous les partis, excepté les révolutionnaires et les
- bonapartistes irrévocablement compromis, veulent qu'il abdique
- pour faire cesser les dangers qu'il attire sur la
- France. &mdash; Intrigues de M. Fouché qui s'imagine que, Napoléon
- écarté, il sera le maître de la situation. &mdash; Ses menées auprès des
- représentants. &mdash; Il les exhorte à tenir tête à Napoléon si
- celui-ci veut engager la France dans une lutte
- désespérée. &mdash; Arrivée de Napoléon à l'Élysée le 21 juin au
- matin. &mdash; Son accablement physique. &mdash; Désespoir de tous ceux qui
- l'entourent. &mdash; Conseil des ministres auquel assistent les princes
- Joseph et Lucien. &mdash; Le maréchal Davout et Lucien sont d'avis de
- proroger immédiatement les Chambres. &mdash; Embarras et silence des
- ministres. &mdash; Napoléon paraît croire que le temps d'un 18 brumaire
- est passé. &mdash; Pendant qu'on délibère, M. Fouché fait parvenir à M.
- de Lafayette l'avis que Napoléon veut dissoudre la Chambre des
- représentants. &mdash; Grande rumeur dans cette chambre. &mdash; Sur la
- proposition de M. de Lafayette on déclare traître quiconque
- essayera de proroger ou de dissoudre les Chambres, et on enjoint
- aux ministres de venir rendre compte de l'état du pays. &mdash; Les
- esprits une fois sur cette pente ne s'arrêtent plus, et on parle
- partout d'abdication. &mdash; Napoléon irrité sort de son abattement et
- se montre disposé à des mesures violentes. &mdash; M. Regnaud,
- secrètement influencé par M. Fouché, essaye de le calmer, et
- suggère l'idée de l'abdication, que Napoléon ne repousse
- point. &mdash; Pendant ce temps la Chambre des représentants, vivement
- agitée, insiste pour avoir une réponse du gouvernement. &mdash; Les
- ministres se rendent enfin à la barre des deux Chambres, et
- proposent la formation d'une commission de cinq membres afin de
- chercher des moyens de salut public. &mdash; Discours de M. Jay, dans
- lequel il supplie Napoléon d'abdiquer. &mdash; Réponse du prince
- Lucien. &mdash; L'Assemblée ne veut pas arracher le sceptre à Napoléon,
- mais elle désire qu'il le <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> dépose lui-même. &mdash; Elle accepte
- la proposition des ministres, et nomme une commission de cinq
- membres chargée de chercher avec le gouvernement les moyens de
- sauver le pays. &mdash; La Chambre des pairs suit en tout l'exemple de
- la Chambre des représentants. &mdash; Napoléon est entouré de gens qui
- lui donnent le conseil d'abdiquer. &mdash; Son frère Lucien lui
- conseille au contraire les mesures énergiques. &mdash; Raisons de
- Napoléon pour ne les point adopter. &mdash; Séance tenue la nuit aux
- Tuileries par les commissions des deux Chambres. &mdash; M. de Lafayette
- aborde nettement la question de l'abdication. &mdash; On refuse de
- l'écouter pour s'occuper de mesures de finances et de
- recrutement, mais M. Regnaud fait entendre qu'en ménageant
- Napoléon, on obtiendra bientôt de lui ce qu'on désire. &mdash; Rapport
- de cette séance à la Chambre des représentants. &mdash; Impatience
- causée par l'insignifiance du rapport. &mdash; Le général Solignac,
- longtemps disgracié, rappelle l'Assemblée au respect du malheur,
- et court à l'Élysée pour demander l'abdication. &mdash; Napoléon
- l'accueille avec douceur, et lui promet de donner à la Chambre
- une satisfaction complète et prochaine. &mdash; Seconde
- abdication. &mdash; Napoléon y met pour condition la transmission de la
- couronne à son fils. &mdash; L'abdication est portée à la Chambre, qui,
- une fois satisfaite, cède à un attendrissement
- général. &mdash; Nomination d'une commission exécutive pour suppléer au
- pouvoir impérial. &mdash; MM. Carnot, Fouché, Grenier, Caulaincourt,
- Quinette, nommés membres de cette commission. &mdash; M. Fouché en
- devient le président en se donnant sa voix. &mdash; M. Fouché rend
- secrètement la liberté à M. de Vitrolles, et s'abouche avec les
- royalistes. &mdash; Il préférerait Napoléon II, mais prévoyant que les
- Bourbons l'emporteront, il se décide à faire ses conditions avec
- eux. &mdash; Scènes dans la Chambre des pairs. &mdash; La Bédoyère voudrait
- qu'on proclamât sur-le-champ Napoléon II. &mdash; Altercation entre Ney
- et Drouot relativement à la bataille de Waterloo. &mdash; Napoléon,
- voyant qu'on cherche à éluder la question relativement à la
- transmission de la couronne à son fils, se plaint à M. Regnaud
- d'avoir été trompé. &mdash; MM. Regnaud, Boulay de la Meurthe, Defermon,
- lui promettent de faire le lendemain un effort en faveur de
- Napoléon II. &mdash; Séance fort vive le 23 à la Chambre des
- représentants. &mdash; M. Boulay de la Meurthe dénonce les menées
- royalistes, et veut qu'on proclame sur-le-champ Napoléon
- II. &mdash; L'Assemblée tout entière est prête à le proclamer. &mdash; M.
- Manuel, par un discours habile, parvient à la calmer, et fait
- adopter l'ordre du jour. &mdash; Diverses mesures votées par la
- Chambre. &mdash; Ce qui se passe en ce moment aux
- frontières. &mdash; Ralliement de l'armée à Laon, et manière miraculeuse
- dont Grouchy s'est sauvé. &mdash; L'armée compte encore 60 mille hommes,
- qui au nom de Napoléon II retrouvent toute leur ardeur. &mdash; Grouchy
- prend le commandement, et dirige l'armée sur Paris en suivant la
- gauche de l'Oise. &mdash; Les généraux étrangers, dès qu'ils apprennent
- l'abdication, se hâtent de marcher sur Paris, mais Blucher,
- toujours le plus fougueux, se met de deux jours en avance sur les
- Anglais. &mdash; Agitation croissante à Paris. &mdash; Les royalistes songent
- à tenter un mouvement, mais <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> M. Fouché les contient par
- M. de Vitrolles. &mdash; Les bonapartistes et les révolutionnaires
- voudraient que Napoléon se mît à leur tête, et se débarrassât des
- Chambres. &mdash; Affluence des fédérés dans l'avenue de Marigny, et
- leurs acclamations dès qu'ils aperçoivent Napoléon. &mdash; Inquiétudes
- de M. Fouché, et son désir d'éloigner Napoléon. &mdash; Il charge de ce
- soin le maréchal Davout, qui se rend à l'Élysée pour demander à
- Napoléon de quitter Paris. &mdash; Napoléon se transporte à la
- Malmaison, et désire qu'on lui donne deux frégates, actuellement
- en rade à Rochefort, pour se retirer en Amérique. &mdash; M. Fouché fait
- demander des saufs-conduits au duc de Wellington. &mdash; Napoléon
- attend la réponse à la Malmaison. &mdash; Le général Beker est chargé de
- veiller sur sa personne. &mdash; M. de Vitrolles insiste auprès de M.
- Fouché pour qu'on mette fin à la crise. &mdash; M. Fouché imagine de
- rejeter la difficulté sur les militaires, en faisant déclarer par
- eux l'impossibilité de se défendre. &mdash; Les yeux des royalistes se
- tournent vers le maréchal Davout. &mdash; Le maréchal Oudinot s'abouche
- avec le maréchal Davout. &mdash; Celui-ci déclare que si les Bourbons
- consentent à entrer sans l'entourage des soldats étrangers, à
- respecter les personnes, et à consacrer les droits de la France,
- il sera le premier à proclamer Louis XVIII. &mdash; Le maréchal Davout
- fait en ce sens une franche démarche auprès de la commission
- exécutive. &mdash; M. Fouché n'ose pas le soutenir. &mdash; Dans ce moment
- arrive un rapport des négociateurs envoyés auprès des souverains
- alliés, d'après lequel on se figure que les puissances
- européennes ne tiennent pas absolument aux Bourbons. &mdash; Ce rapport
- devient un nouveau prétexte pour ajourner toute résolution. &mdash; Les
- armées ennemies s'approchent de Paris. &mdash; On nomme de nouveaux
- négociateurs pour obtenir un armistice. &mdash; Dispositions
- particulières du duc de Wellington. &mdash; Sa parfaite sagesse. &mdash; Ses
- conseils à la cour de Gand. &mdash; Dispositions de cette cour. &mdash; Idées
- de vengeance. &mdash; Déchaînement contre M. de Blacas et grande faveur
- à l'égard de M. Fouché. &mdash; Empire momentané de M. de
- Talleyrand. &mdash; Arrivée de Louis XVIII à Cambrai. &mdash; Sa
- déclaration. &mdash; Le duc de Wellington ne veut pas qu'on entre de
- vive force à Paris, et désire au contraire qu'on y entre
- pacifiquement, afin de ne pas dépopulariser les
- Bourbons. &mdash; Violence du maréchal Blucher, qui songe à se
- débarrasser de Napoléon. &mdash; Nobles paroles du duc de
- Wellington. &mdash; Les commissaires pour l'armistice s'abouchent avec
- ce dernier. &mdash; Il exige qu'on lui livre Paris et la personne de
- Napoléon. &mdash; M. Fouché se décide à faire partir ce dernier en toute
- hâte. &mdash; Napoléon, informé de la marche des armées ennemies, et
- sachant que les Prussiens sont à deux journées en avant des
- Anglais, offre à la commission exécutive de prendre le
- commandement de l'armée pour quelques heures, promet de gagner
- une bataille, et de se démettre ensuite. &mdash; Cette proposition est
- repoussée. &mdash; Départ de Napoléon pour Rochefort le 28
- juin. &mdash; Napoléon parti, le duc de Wellington ne peut plus demander
- sa personne, mais signifie qu'a faut se décider à accepter les
- Bourbons, et promet de leur part la plus sage
- conduite. &mdash; Entretien <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> avec les négociateurs
- français. &mdash; Les agents secrets de M. Fouché lui adressent des
- renseignements conformes à ceux qu'envoient les négociateurs, et
- desquels il résulte que les Bourbons sont inévitables. &mdash; M. Fouché
- comprend qu'il faut en finir de ces lenteurs, et convoque un
- grand conseil, auquel sont appelés les bureaux des Chambres et
- plusieurs maréchaux. &mdash; Il veut jeter la responsabilité sur le
- maréchal Davout, en l'amenant à déclarer l'impossibilité où l'on
- est de se défendre. &mdash; Le maréchal, irrité des basses menées de M.
- Fouché, annonce qu'il est prêt à livrer bataille, et répond de
- vaincre s'il n'est pas tué dans les deux premières
- heures. &mdash; Embarras de M. Fouché. &mdash; Avis de Carnot soutenant que la
- résistance est impossible. &mdash; La question renvoyée à un conseil
- spécial de militaires. &mdash; M. Fouché pose les questions de manière à
- obtenir les réponses qu'il souhaite. &mdash; Sur les réponses de ce
- conseil, on reconnaît qu'il y a nécessité absolue de
- capituler. &mdash; Brillant combat de cavalerie livré aux Prussiens par
- le général Exelmans. &mdash; Malgré ce succès tout le monde sent la
- nécessité de traiter. &mdash; On envoie des commissaires au maréchal
- Blucher à Saint-Cloud. &mdash; Ces commissaires traversent le quartier
- du maréchal Davout. &mdash; Scènes auxquelles ils assistent. &mdash; Ils se
- transportent à Saint-Cloud. &mdash; Convention pour la capitulation de
- Paris. &mdash; Sens de ses divers articles. &mdash; L'armée française doit se
- retirer derrière la Loire, et la garde nationale de Paris faire
- seule le service de la capitale. &mdash; Scènes des fédérés et de
- l'armée française en traversant Paris. &mdash; M. Fouché a une entrevue
- avec le duc de Wellington et M. de Talleyrand à Neuilly. &mdash; Ne
- pouvant obtenir des conditions satisfaisantes, il se résigne et
- accepte pour lui le portefeuille de la police. &mdash; Ses collègues se
- regardent comme trahis. &mdash; Il retourne à Neuilly et obtient une
- audience de Louis XVIII. &mdash; Il dispose tout pour l'entrée de ce
- monarque, et fait fermer l'enceinte des Chambres. &mdash; L'opinion
- générale est qu'il a trahi tous les partis. &mdash; Résumé et
- appréciation de la période dite des Cent jours.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Juin 1815.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Événements militaires sur les diverses frontières.</span>
-Les événements sur nos frontières de l'Est et du Midi avaient été
-moins grands et moins malheureux que sur celle du Nord. Le général
-Rapp s'était enfermé dans Strasbourg, le général Lecourbe dans Béfort,
-et ce dernier après des combats dignes du temps où il disputait les
-Alpes aux Autrichiens et aux Russes, avait réussi à contenir l'ennemi.
-Sur la frontière de Suisse et de Savoie, le maréchal Suchet, toujours
-heureux, toujours habile, était parvenu avec une armée de 18 mille
-hommes à se faire <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> respecter par une armée de soixante mille.
-<span class="sidenote" title="En marge">Avantages obtenus dans le Jura et sur les Alpes.</span>
-N'ayant que huit à neuf mille hommes de troupes de ligne, à peu près
-autant de gardes nationales mobilisées, il avait pourvu à la défense
-du Jura et des Alpes, depuis les Rousses jusqu'à Briançon, mis Lyon en
-état de défense, et disputé avec ses troupes actives les approches de
-Chambéry. Profitant des fautes des Autrichiens, il les avait
-repoussés, et sur la nouvelle du désastre de Waterloo leur avait
-ensuite proposé un armistice.
-<span class="sidenote" title="En marge">Armistice.</span>
-L'ennemi ayant exigé qu'on lui livrât
-Lyon et Grenoble, le maréchal indigné l'avait attaqué avec vigueur, et
-lui avait tué ou pris 3,000 hommes. Le général autrichien Frimont,
-déconcerté, avait accepté l'armistice offert par le maréchal, et
-consenti à prendre la frontière de 1814 pour ligne de séparation des
-armées belligérantes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Victoire et suspension d'armes en Vendée.</span>
-En Vendée, les choses s'étaient passées tout aussi heureusement. On a
-vu que les chefs vendéens, après la surprise d'Aizenay, s'étaient
-dispersés, mécontents des Anglais et de M. de La Rochejaquelein, et
-prêts à retomber dans leurs anciennes divisions. M. Louis de La
-Rochejaquelein, devenu général en chef de l'insurrection, avait confié
-la direction de son état-major à un ancien officier républicain,
-brouillé avec l'Empire, M. le général Canuel. Bien que MM. de
-Sapinaud, de Suzannet, d'Autichamp, répugnassent à reconnaître un chef
-unique, ils s'étaient soumis par déférence pour l'autorité royale, et
-par respect pour l'illustre nom de La Rochejaquelein. Bientôt M. Louis
-de La Rochejaquelein, poussé par le général Canuel à centraliser le
-commandement, à peu près comme dans une armée régulière, avait
-<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> froissé les divers chefs par une direction antipathique aux
-m&oelig;urs des Vendéens, puis avait contrarié leurs vues en voulant les
-conduire dans le Marais pour y recevoir de la flotte anglaise des
-secours à l'arrivée desquels ils ne croyaient point. Ils avaient élevé
-des objections fondées d'abord sur leur peu de confiance dans le
-concours de l'Angleterre, ensuite sur le danger de s'accumuler dans le
-Marais, entre les troupes du général Travot qui étaient à
-Bourbon-Vendée, et celles du général Lamarque qui étaient à Nantes,
-dans un pays tout ouvert, où ils avaient toujours été battus, et où
-ils étaient exposés à mourir de faim. Dans ce même moment venaient
-d'arriver dans la Vendée MM. de La Béraudière, de Malartic, de
-Flavigny, dépêchés par M. Fouché pour proposer une suspension d'armes,
-sur le motif que la question allant se résoudre en Flandre, il était
-inutile de verser du sang pour la décider en Vendée, où d'ailleurs
-elle ne se déciderait jamais. Ces pourparlers étant parvenus aux
-oreilles de M. Louis de La Rochejaquelein, il en avait fait un crime à
-MM. de Sapinaud, de Suzannet, d'Autichamp, qu'il avait destitués de
-leurs commandements, comme infidèles à leur cause. En Vendée, le
-commandement était donné par le peuple et non par le Roi. MM. de
-Sapinaud, de Suzannet, d'Autichamp, étaient restés à la tête de leurs
-troupes, et avaient laissé M. Louis de La Rochejaquelein s'engager
-dans le Marais, où tâchant de sortir d'une mauvaise position par une
-extrême bravoure, il s'était fait tuer à la tête d'une colonne de
-1,500 hommes, laquelle avait été bientôt dispersée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> M. de Sapinaud lui ayant succédé dans le commandement
-général, les chefs avaient pris de nouveau les armes, et marché sur la
-Roche-Servien, où rencontrant le général Lamarque ils avaient essuyé
-une sanglante défaite et perdu plus de 3 mille hommes. M. de Suzannet,
-dans cet engagement, était tombé percé de balles. Convaincus qu'ils ne
-pouvaient plus tenir, et que c'était à d'autres à rétablir la royauté,
-les chefs vendéens écoutant enfin les propositions de M. Fouché,
-avaient signé la pacification de leur province, après avoir versé
-inutilement leur sang et celui de braves soldats qui auraient été
-mieux employés en Flandre qu'en Vendée.</p>
-
-<p>Ainsi, sur les frontières et dans l'intérieur, rien n'était
-définitivement perdu, si à Paris on savait supporter le grand désastre
-de Waterloo.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon traverse Philippeville pour se rendre à Laon.</span>
-Napoléon en sortant de Charleroy s'était dirigé sur Philippeville avec
-un petit nombre de cavaliers de toutes armes, et arrivé devant cette
-place le 19 au matin il avait eu de la peine à s'en faire ouvrir les
-portes, le gouverneur ne pouvant reconnaître dans cet état l'Empereur
-des Français. Admis bientôt avec respect et douleur dans l'intérieur
-de la place, Napoléon y avait retrouvé M. de Bassano, et quelques-uns
-de ses officiers, tous consternés, tous privés de bagage, car rien
-n'avait été sauvé du désastre, pas même les voitures impériales. Après
-quelques instants consacrés à de tristes épanchements, il expédia
-divers ordres, écrivit à son frère Joseph pour lui faire part de son
-dernier revers, pour l'inviter à convoquer les ministres et à
-préparer avec <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> eux les résolutions que comportaient les
-circonstances, puis escorté des serviteurs qu'il venait de recueillir,
-il monta dans les méchantes voitures qu'on avait pu lui procurer, et
-prit la route de Laon, où il avait prescrit de rallier les débris de
-l'armée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Son arrivée à Laon.</span>
-Parvenu à Laon, où l'avait précédé le bruit de nos malheurs, Napoléon
-y reçut des autorités de la ville et des chefs de la garnison des
-témoignages de douleur qui le touchèrent, après quoi il employa les
-premières heures à délibérer sur la conduite à tenir. D'un coup
-d'&oelig;il il avait pénétré l'avenir très-prochain qui lui était
-réservé, et avait trop vu peut-être, que quelque conduite qu'il tînt,
-le résultat serait le même.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses dispositions morales.</span>
-Il avait joué sa fortune sur un coup de
-dés: les dés étaient mal tombés, et cette fortune était évidemment
-perdue. Cette manière d'envisager l'état des choses, en lui inspirant
-une résignation surprenante, allait peut-être aussi diminuer son
-énergie, et même le soin qu'il mettrait à peser les divers partis à
-prendre. Une sorte d'indifférence, quelquefois tranquille et douce,
-quelquefois amère et méprisante, allait être sa disposition constante
-dans un moment où, avec moins de pénétration et plus de désir de se
-sauver, il aurait pu, pour quelques heures au moins, conjurer le
-destin. Quelques heures en effet lui semblaient le seul gain à faire
-sur les événements, et il était peu probable que pour un tel prix il
-daignât tenter un grand effort.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rédaction du bulletin de la bataille de Waterloo.</span>
-L'affaire la plus pressante était de donner à la France un récit exact
-de la bataille du 18 juin. Napoléon avait auprès de lui M. de Bassano,
-le grand maréchal Bertrand, le général Drouot, MM. de Flahault
-<span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> et de La Bédoyère, ses aides de camp. Il rédigea lui-même le
-bulletin de la bataille avec l'intention d'exposer toute la vérité,
-sans cependant incriminer personne. Après avoir dicté rapidement ce
-bulletin, il le lut aux assistants, en leur disant qu'il pourrait
-rejeter sur le maréchal Ney une partie du malheur de la journée, mais
-qu'il s'en garderait bien, chacun ayant fait de son mieux, et chacun
-aussi ayant commis des fautes. Effectivement il eût été cruel de faire
-peser la responsabilité de sa défaite sur un homme qui pour empêcher
-cette défaite venait de déployer un si prodigieux héroïsme. Il ne
-songeait pas au maréchal Grouchy dont il ignorait la conduite, et dont
-il n'attribuait l'absence qu'à une cause extraordinaire. Tout fut donc
-imputé aux circonstances et à l'<cite>impatience fébrile de la cavalerie</cite>.
-Napoléon, après avoir particulièrement consulté l'homme de la justice
-et de la vérité, Drouot, arrêta le bulletin, qui fut expédié à Paris
-par courrier extraordinaire. Il discuta ensuite avec les personnes qui
-l'entouraient le parti qu'il avait à prendre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grande question naissant de la situation.</span>
-Qu'allait-il faire à Laon? Y attendrait-il patiemment le ralliement
-des débris de l'armée? Et ces débris que seraient-ils? Suffiraient-ils
-pour tenir tête à l'ennemi, pour retarder sa marche au moins quelques
-jours, de manière à donner à Paris le temps de fermer ses portes,
-d'armer ses redoutes, de rassembler les corps chargés de composer sa
-garnison?
-<span class="sidenote" title="En marge">Fallait-il rester à Laon à la tête de l'armée, ou se rendre
-à Paris, pour tâcher d'y rallier les pouvoirs publics, et d'en obtenir
-des moyens de résistance à l'ennemi?</span>
-Ne valait-il pas mieux, tandis que le major général et le
-prince Jérôme rallieraient l'armée à Laon, que Napoléon courût à
-Paris, se présentât aux Chambres, leur dît la vérité, et leur
-demandât les moyens de <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> réparer le dernier désastre? Des
-moyens il en restait, si les Chambres franchement unies au
-gouvernement voulaient le seconder. Napoléon d'ailleurs en avait
-d'avance préparé d'assez considérables, même dans l'hypothèse d'une
-grande défaite, pour laisser encore bien des chances d'une résistance
-heureuse. Les Chambres pourraient y ajouter par leur dévouement à la
-cause commune: tout dépendrait donc de la fermeté et de l'accord des
-pouvoirs publics. Napoléon présent n'obtiendrait-il pas cette fermeté,
-cet accord, plus sûrement que s'il était absent?</p>
-
-<p>C'était là une question extrêmement grave, et qui pour la troisième
-fois se présentait dans la carrière de Napoléon. Comme il réunissait
-en lui la double qualité de général et de chef d'empire, il avait eu à
-se demander dans plusieurs occasions solennelles, lequel était
-préférable, ou de rendre au gouvernement son moteur principal, ou de
-laisser à l'armée son chef? Dans ces diverses occasions il avait
-sacrifié l'intérêt militaire à l'intérêt politique, et jusqu'ici le
-calcul lui avait réussi, aux dépens toutefois de sa réputation
-personnelle, car il avait fourni à ses ennemis le prétexte de dire
-qu'une fois son armée mise en péril par sa faute, il n'avait d'autre
-souci que de sauver sa personne. C'était là un reproche d'ennemi, car
-dans chacune de ces conjonctures il avait atteint un grand but. En
-effet, lorsqu'il avait abandonné l'armée d'Égypte pour venir fonder un
-gouvernement à Paris, il était devenu consul et empereur. Après la
-campagne de 1812, en quittant son armée à Smorgoni, et en <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span>
-traversant l'Allemagne avant qu'elle fût soulevée, il avait pu réunir
-les moyens de vaincre l'Europe à Lutzen et à Bautzen, ce qui eût suffi
-pour sauver sa couronne s'il avait su imposer des sacrifices à son
-orgueil. Il avait donc agi habilement, puisque la première fois il
-avait conquis le pouvoir, et l'avait conservé la seconde. En serait-il
-de même la troisième?</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Raisons pour et contre.</span>
-La question était des plus difficiles à résoudre. Lorsqu'il était
-revenu d'Égypte il était apparu avec le prestige de la gloire opposé à
-la déconsidération du Directoire, et il n'avait eu qu'à se montrer
-pour triompher. Lorsqu'il était brusquement revenu de Russie, on
-n'avait pas cessé de le croire invincible, si bien qu'on cherchait
-dans les éléments seuls l'explication d'un malheur regardé comme
-passager; de plus on ne concevait pas encore l'idée d'un autre
-gouvernement que le sien, et il avait ainsi obtenu du patriotisme de
-la France les moyens de faire une seconde campagne. Aujourd'hui tout
-était bien changé. On s'était habitué à le voir vaincu; on croyait
-toujours à son génie, mais on ne croyait plus à sa fortune; on
-imputait à son despotisme, à son ambition, les malheurs de la France,
-et on attribuait surtout la nouvelle crise où elle était tombée à son
-funeste retour de l'île d'Elbe. Les Bourbons ayant eux-mêmes préparé
-ce retour par leurs fautes, on avait subi Napoléon des mains de
-l'armée, dans l'espérance qu'il pourrait vaincre encore, mais puisque
-la seule utilité qu'on attendait de lui, celle de vaincre,
-disparaissait avec ses autres prestiges, conserverait-il quelque
-ascendant sur des Chambres <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> déjà froides la veille de sa
-défaite, et probablement plus que froides le lendemain? Ne les
-verrait-on pas bafouer le héros malheureux, comme le font si souvent
-les hommes? Et ne valait-il pas mieux rester à la tête d'une armée qui
-persistait à l'idolâtrer, et qui n'imputait ses revers qu'à la
-trahison? Du milieu de cette armée, toujours redoutable quoique
-vaincue, ne serait-il pas plus imposant, que seul à la barre d'une
-assemblée impitoyable pour le despote sans soldats et sans épée?</p>
-
-<p>Napoléon avait le sentiment secret qu'il était plus sage de rester à
-Laon pour y recueillir les débris de son armée, que d'aller se mettre
-à Paris dans les mains d'une assemblée hostile, et il inclinait
-fortement vers cette résolution. Mais les avis furent partagés, et
-généralement contraires parmi ceux qui l'entouraient. Les uns étaient
-préoccupés de ce qu'avaient dit souvent ses ennemis, qu'il ne savait
-jamais que délaisser son armée en détresse, et ils craignaient dans
-les circonstances présentes le renouvellement de semblables propos.
-D'autres faisaient valoir un plus grand intérêt, celui d'aller à Paris
-remonter les c&oelig;urs, contenir les partis, imposer silence aux
-dissidences, et réunir tous les bons citoyens dans l'unique pensée de
-résister à l'étranger. Ceux que cette grave considération touchait
-particulièrement, habitués à subir l'ascendant de leur maître, ne
-s'apercevant pas que cet ascendant tout entier encore pour eux, était
-aux trois quarts détruit pour les autres, voulaient l'opposer à la
-mauvaise volonté des partis, dans la croyance chimérique qu'il serait
-aussi efficace qu'autrefois. Il est certain que dans un <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>
-moment pareil, au milieu de toutes les agitations qu'il fallait
-prévoir, une volonté puissante était infiniment désirable à Paris.
-Mais cette volonté ne serait-elle pas plus imposante de loin que de
-près, et du sein d'une armée toujours fanatique de son chef, que du
-milieu du palais désert de l'Élysée? Supposez qu'une assemblée
-emportée voulût par des décrets attenter à la prérogative impériale,
-elle ne pourrait rien contre Napoléon entouré de ses soldats, tandis
-que lorsqu'il serait à Paris, seul, sans autre escorte que sa défaite,
-elle pourrait bien le violenter, le dépouiller de son sceptre? Quant à
-lui il entrevit cet avenir humiliant, sans l'avouer à ceux qui
-prenaient part à cette délibération.
-<span class="sidenote" title="En marge">Motifs gui décident Napoléon à se rendre à Paris.</span>
-Presque tous ne virent que la
-nécessité d'une main puissante au centre du gouvernement pour y
-contenir les mauvais vouloirs, et croyant à la puissance de cette main
-dont tous les jours ils sentaient encore la force, ils conjurèrent
-Napoléon de se rendre sur-le-champ à Paris. Cependant il persistait
-dans une espèce de résistance silencieuse, lorsque deux raisons le
-décidèrent en sens contraire de son penchant secret. D'une part il
-reçut une lettre de M. le comte Lanjuinais, président de la Chambre
-des représentants, écrite, il est vrai, après Ligny et avant Waterloo,
-mais empreinte de sentiments si affectueux qu'il y avait lieu de bien
-augurer des dispositions de l'assemblée. D'autre part en regardant ce
-qu'on avait autour de soi, à Laon, on ne devait guère être tenté de
-s'y arrêter. Si Napoléon avait eu sous la main cinquante ou soixante
-mille hommes pour opérer entre Paris et la frontière, rien ne
-l'aurait <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> décidé à les abandonner, car avec son art de
-man&oelig;uvrer il aurait pu encore ralentir les généraux vainqueurs,
-donner le temps aux esprits de se remettre, aux gardes nationales
-mobilisées d'accourir, et contenir par sa fière attitude ses ennemis
-du dedans et du dehors. Mais on avait rencontré tout au plus trois
-mille fuyards entre Philippeville et Laon, portés sur les ailes de la
-déroute, et il fallait bien huit ou dix jours pour réunir vingt mille
-hommes ayant figure de troupes organisées.&mdash;Ah! lui disait-on, si
-Grouchy était un vrai général, si on avait quelque raison d'espérer
-qu'il eût sauvé les trente-cinq mille hommes placés sous son
-commandement, on aurait bientôt rallié derrière cet appui vingt-cinq
-mille autres soldats toujours dévoués à l'Empire, et avec soixante
-mille combattants résolus on pourrait encore se jeter sur l'ennemi en
-faute, gagner sur lui une bataille, arrêter sa marche, et relever la
-fortune chancelante de la France. Mais Grouchy devait être
-actuellement prisonnier des Prussiens et des Anglais; il n'y avait
-donc pas un seul corps entier. Napoléon serait à Laon occupé à
-attendre pendant dix ou douze jours qu'on eût rassemblé quinze ou
-vingt mille hommes. Il emploierait son temps à ramasser les hommes un
-à un, à les rallier au drapeau. Il valait certes bien mieux que ce
-temps fût employé à rallier les pouvoirs publics en se rendant pour
-quelques jours à Paris, sauf à revenir tout de suite après se replacer
-à la tête de l'armée que le major général aurait réunie et
-réorganisée.&mdash;Ces raisons étaient spécieuses, elles déterminèrent
-Napoléon, car il ne pouvait se <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> résigner à passer son temps à
-Laon à courir après des fuyards, tandis qu'à Paris il pourrait
-s'appliquer à contenir les partis, à ranimer l'administration, à créer
-de nouvelles ressources. S'il avait su Grouchy sain et sauf, il serait
-resté. Ayant toute raison de le croire perdu, il aima mieux se rendre
-à Paris. Ainsi, on peut dire que Grouchy le perdit deux fois: en
-agissant mal une première fois, et en faisant craindre la seconde
-qu'il n'eût mal agi, ce qui n'était pas, car en ce moment il parvenait
-à sauver miraculeusement son corps d'armée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon charge le maréchal Soult du commandement de
-l'armée, et part pour Paris.</span>
-Son parti pris, Napoléon donna l'ordre de lever la garde nationale en
-masse dans les contrées environnantes pour recueillir les fuyards et
-les ramener à Laon. Il laissa le commandement de l'armée au major
-général, maréchal Soult, et emmena avec lui son frère Jérôme qui était
-blessé au bras et à la main. Il recommanda au maréchal de reformer et
-de réorganiser les troupes le plus tôt possible, et lui annonça
-qu'après avoir pourvu aux affaires les plus urgentes, il reviendrait
-prendre le commandement. Il monta ensuite en voiture dans la journée
-du 20 afin de se rendre à Paris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Première impression produite à Paris par le désastre de
-Waterloo.</span>
-Pendant que Napoléon s'arrêtait à cette grave détermination, Paris,
-surpris par la nouvelle du désastre de Waterloo, tombait d'abord dans
-la stupeur, et de la stupeur passait bien vite à la plus extrême
-agitation. Les nouvelles reçues coup sur coup d'un succès décisif dans
-la Vendée, d'un succès rassurant vers les Alpes, d'un succès éclatant
-à Ligny, avaient inspiré une sorte de confiance, et on se figurait
-que, la fortune et la modération aidant, on parviendrait <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> à
-conclure une paix honorable. Ces nouvelles satisfaisantes avaient
-occupé les esprits jusqu'au 18. Le 19 aucun bruit ne circula. Le 20 on
-apprit que les ministres avaient été brusquement appelés chez le
-prince Joseph, et les plus désolantes rumeurs se répandirent dans la
-capitale. Bientôt on sut que Joseph avait annoncé un grand désastre
-aux membres du gouvernement, et leur avait recommandé d'attendre avec
-calme les ordres que Napoléon allait leur adresser. Le calme était
-plus facile à conseiller qu'à conserver. L'émotion fut des plus vives,
-et l'opinion que Waterloo allait être le signal d'une nouvelle
-révolution envahit toutes les têtes.
-<span class="sidenote" title="En marge">La pensée qui s'empare de tous les esprits, c'est que
-Napoléon, ne sachant plus vaincre, est pour la France un danger sans
-compensation.</span>
-En effet, l'idée qui depuis le
-retour de l'île d'Elbe régnait chez tous les esprits, c'est que si
-Napoléon par la haine qu'il inspirait à l'Europe était pour la France
-un danger, il était aussi une sûreté par la puissance de son épée.
-Cette épée venant de se briser à Waterloo, on en concluait
-universellement qu'il n'était plus qu'un danger sans compensation, et
-qu'il devait descendre encore une fois du trône pour faire cesser ce
-danger. Les vulgaires adorateurs du succès disaient tout simplement
-qu'il était venu jouer une dernière partie, qu'il l'avait perdue, et
-qu'il n'avait qu'à céder la place à d'autres. Les gens qui prenaient
-leurs raisons à une source plus élevée, disaient qu'après avoir
-compromis la France avec l'Europe par son premier règne, il aurait
-bien fait de ne pas revenir; que, revenu par une tentative des plus
-téméraires, il n'aurait eu qu'une manière d'excuser cette tentative,
-c'eût été une bonne politique et la victoire; que, puisque <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span>
-la victoire lui faisait défaut, il devait, en se sacrifiant lui-même,
-mettre fin à des périls dont il était la cause sans pouvoir en être le
-remède.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Chaque parti exprime cette pensée à sa manière.</span>
-Cette opinion devint en un instant générale, et chacun l'exprimait à
-sa manière.
-<span class="sidenote" title="En marge">Langage des royalistes.</span>
-Les royalistes en proie à une joie folle, proclamaient
-hautement que la déchéance immédiate de Napoléon était un sacrifice dû
-au salut de la France, et qui, dans tous les cas, ne serait envers lui
-qu'une juste punition de ses attentats. Les révolutionnaires honnêtes,
-les jeunes libéraux, qui, sans désirer Napoléon, l'avaient accepté des
-mains de l'armée comme le seul homme capable de défendre la Révolution
-et la France, en voyant qu'ils avaient trop présumé sinon de son génie
-au moins de sa fortune, étaient confus, désolés, et n'hésitaient pas à
-dire qu'il fallait songer exclusivement à la France, et la sauver sans
-lui si on ne pouvait la sauver avec lui.
-<span class="sidenote" title="En marge">Langage des bonapartistes modérés.</span>
-Les hommes attachés à la
-dynastie des Bonaparte par affection ou par intérêt, les
-révolutionnaires tout à fait compromis, étaient les seuls qui osassent
-soutenir qu'il fallait s'attacher résolûment à Napoléon, et
-s'ensevelir avec lui sous les ruines de l'Empire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Langage des hommes éclairés.</span>
-Cependant quelques esprits fermes, fort rares il est vrai, soutenaient
-cette opinion par de meilleures raisons. Ils disaient que la faute de
-rappeler ou de laisser revenir Napoléon une fois commise, l'unique
-manière de la réparer c'était de persévérer, et de s'unir fortement à
-lui; qu'il restait des ressources pour continuer la guerre, que, mises
-dans ses mains, ces ressources pourraient être efficaces; qu'avec lui
-pour chef le succès de la résistance à l'ennemi était <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span>
-possible, mais avec tout autre impossible; que l'espérance de traiter
-avec l'Europe en lui sacrifiant Napoléon était non-seulement peu
-honorable, mais chimérique; que l'Europe en voulait à Napoléon sans
-doute, mais à la France tout autant; qu'elle ferait les plus belles
-promesses du monde, et qu'ensuite lorsqu'on aurait eu la faiblesse de
-les écouter, Dieu seul savait ce que deviendraient le pays, son sol,
-sa liberté!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Façon de penser de Sieyès et de Carnot.</span>
-Deux hommes éminents partageaient cet avis, Carnot et Sieyès: Carnot,
-parce qu'en vivant trois mois auprès de Napoléon, en le voyant simple,
-ouvert, prêt à reconnaître ses fautes quand on ne les lui reprochait
-pas, et voué tout entier à la défense du pays, il avait fini par
-s'attacher à lui; Sieyès, parce que tout en n'aimant point Napoléon,
-pas plus aujourd'hui qu'autrefois, il jugeait la situation avec sa
-supériorité d'esprit accoutumée, et pensait qu'il fallait ou résister
-avec Napoléon, ou se rendre immédiatement aux Bourbons. Or comme cette
-dernière solution était pour lui inadmissible, il n'hésitait pas, et
-était d'avis de s'unir à Napoléon, franchement, énergiquement, en
-mettant dans ses mains toutes les forces du pays. Il le dit en termes
-très-vifs à M. Lanjuinais, qu'il trouva fort ébranlé par la nouvelle
-de Waterloo.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'un et l'autre sont d'avis qu'il faut chercher à sauver la
-France par Napoléon.</span>
-M. Lanjuinais était en effet de ceux qui n'avaient été
-ramenés à Napoléon que par la raison d'utilité publique, et qui, cette
-raison disparaissant, n'avaient plus rien qui les rattachât à
-lui.&mdash;Pensez bien, lui dit Sieyès, à ce que vous allez faire, car vous
-n'avez que cet homme pour vous sauver. Ce n'est pas un tribun qu'il
-vous faut, mais un général. <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> Lui seul tient l'armée, et peut
-la commander. Brisez-le après vous en être servi, ce n'est pas moi qui
-le plaindrai. Mais sachez vous en servir auparavant, mettez dans ses
-mains toutes les forces de la nation, et vous échapperez peut-être au
-péril qui vous menace. Autrement vous perdrez infailliblement la
-Révolution, et peut-être la France elle-même.&mdash;</p>
-
-<p>Dans une certaine mesure Sieyès avait raison. Si on voulait faire
-triompher la liberté par les mains des nouveaux libéraux et des
-anciens révolutionnaires (de ceux, bien entendu, qu'aucun excès ne
-souillait), tous sincèrement attachés à cette noble cause, et méritant
-bien qu'elle triomphât par leurs mains, si on voulait garantir la
-France de l'humiliation de subir un gouvernement imposé par
-l'étranger, si on voulait préserver son sol, sa grandeur des violences
-d'un ennemi victorieux, il n'y avait qu'une ressource, c'était l'union
-entre soi d'abord, et avec Napoléon ensuite. Lui seul en effet pouvait
-obtenir de l'armée et de la partie énergique de la nation les derniers
-efforts du patriotisme, lui seul enfin était capable de rendre ces
-efforts efficaces. Croire qu'avec une assemblée constituée
-révolutionnairement, on renouvellerait les prodiges d'énergie de la
-Convention nationale, était un rêve de maniaques incorrigibles, comme
-il y en a dans tous les temps, et comme il y en avait beaucoup alors
-dans le parti révolutionnaire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">N'y avait-il pas d'autre manière de la sauver?</span>
-Mais il faut le reconnaître, indépendamment de cette solution qui
-consistait à sauver la liberté et l'inviolabilité du sol par la main
-de Napoléon, il y en avait une autre. La liberté n'était pas
-nécessairement <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> perdue avec les Bourbons, loin de là, car elle
-était de force à triompher d'eux, comme elle venait de triompher de
-Napoléon lui-même en lui arrachant l'<em>Acte additionnel</em>, et quant à
-l'intégrité du sol de la France, il y avait tant de doute sur le
-succès d'une lutte désespérée contre les armées ennemies, qu'accepter
-franchement les Bourbons en traitant avec eux, en faisant des
-conditions, soit à eux soit à l'Europe qui les soutenait, était la
-solution non-seulement la plus probable, mais la moins dangereuse, si
-on savait y amener les choses habilement et honnêtement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Difficultés du rôle de celui qui se chargerait de la
-sauver.</span>
-Un bon citoyen pouvait bien se proposer ce but, pourvu toutefois qu'il ne
-songeât point à lui, mais au pays; qu'il fît des conditions pour la
-liberté, pour le sol, non pour son ambition personnelle; qu'en un mot
-ce fût de sa part une patriotique entreprise, et non une intrigue
-basse et intéressée. Mais tout en étant prêts à faire le sacrifice de
-Napoléon, les hommes qui remplissaient les deux Chambres étaient si
-peu préparés à recevoir les Bourbons (soit répugnance, soit intérêt),
-que pour ménager la transition il aurait fallu, avec une parfaite
-honnêteté, une habileté profonde, un immense ascendant, ce qui
-supposait un personnage rare, et ce personnage avec toutes ces
-conditions n'existait pas.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Aptitudes à ce rôle du maréchal Davout et de M. Fouché.</span>
-Deux hommes pouvaient beaucoup dans le moment pour sauver le pays,
-c'étaient le maréchal Davout et M. Fouché. Le maréchal Davout exerçait
-sur l'armée un ascendant mérité. Lui seul, après Napoléon, avait
-l'autorité nécessaire pour la rallier, et s'il faisait à Paris ce
-qu'il avait fait à Hambourg, il <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> pouvait arrêter longtemps
-l'Europe victorieuse. Son honnêteté était à l'abri de tout soupçon,
-mais s'il ne manquait pas de sens politique, il manquait complétement
-de dextérité. Il n'était capable que d'une conduite, c'était
-d'assembler les membres du gouvernement, de leur proposer hardiment ce
-qu'il croirait le meilleur, même le rappel des Bourbons, et puis de
-briser son épée si on ne l'écoutait point. Mais il était incapable de
-mener adroitement les partis à un but difficile, sujet à contestation,
-et devant surtout être dissimulé quelques jours bien que très-honnête.
-M. Fouché était tout autre.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché se charge de diriger la nouvelle révolution, et
-songe, non pas à la France, mais à lui-même.</span>
-Certes, si l'honnêteté, le
-désintéressement, l'ascendant sur l'armée lui manquaient absolument,
-l'art de tromper les partis, de les mener à un but en leur niant
-effrontément qu'il y marchât, cet art il l'avait au plus haut degré.
-En un mot il avait trop de ce dont le maréchal Davout avait trop peu,
-et dans une révolution pareille, où il n'aurait fallu songer qu'au
-pays, il n'était capable de songer qu'à lui-même. La nouvelle du
-désastre de Waterloo fut pour son activité, sa vanité, son ambition,
-un aiguillon extraordinaire. Être débarrassé de Napoléon le
-dédommageait, et au delà, des chances presque certaines que cet
-événement donnait aux Bourbons, sans compter que dans la confusion
-actuelle des choses, le géant étant abattu, il n'apercevait dans ce
-chaos aucune tête qui pût dominer la sienne. Il se voyait seul maître
-des événements, jouant en 1815 le rôle que M. de Talleyrand avait joué
-en 1814, et avec plus de puissance encore, car disposant des partis
-dans l'intérieur de Paris, traitant au dehors avec les armées
-ennemies <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> arrêtées devant la capitale, il se flattait d'être
-l'arbitre de la France comme de l'Europe, et dans son ridicule
-aveuglement, il ne discernait pas que si M. de Talleyrand, conseillant
-avec autorité et décision d'esprit les souverains victorieux, avait
-abouti à la Charte de 1814, lui essayant de tromper tous les partis,
-pour finir par être trompé lui-même, n'aboutirait qu'à livrer la
-France, et avec elle les têtes les plus illustres, aux colères de
-l'émigration et de l'Europe. 1814, en effet, avait été une
-réconciliation qu'il n'avait tenu qu'aux Bourbons de rendre durable:
-1815 ne devait être qu'une odieuse vengeance! Ce n'était pas la peine
-de se montrer si pressé d'y mettre la main!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses intrigues auprès des membres des deux Chambres.</span>
-Aussitôt la fatale nouvelle arrivée, M. Fouché se mit en mouvement
-pour nouer des intrigues de toute sorte. Les Bourbons n'étaient pas ce
-qu'il aurait préféré, et il sentait bien que sa triste qualité de
-régicide plaçait entre eux et lui un durable embarras. La régence de
-Marie-Louise qui eût fort convenu aux bonapartistes et à l'armée, le
-duc d'Orléans lui-même, vers lequel beaucoup d'amis de la liberté et
-beaucoup de chefs militaires tournaient en ce moment les yeux,
-auraient mieux répondu à ses secrets désirs. Mais si Marie-Louise, si
-le duc d'Orléans étaient des transactions qu'on aurait pu attendre de
-l'Europe vaincue, ou à demi victorieuse, il n'y avait après un
-désastre comme celui de Waterloo, aucune transaction à espérer, et les
-Bourbons, imposés cette fois sans conditions, étaient la seule
-solution vraiment probable. Le prévoyant M. Fouché s'y résignait, si
-cette solution était son ouvrage, et <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> s'il pouvait s'en
-ménager les profits.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il commence par élargir M. de Vitrolles, dans l'espérance
-d'en faire son intermédiaire auprès des Bourbons.</span>
-Pour aller au plus sûr, et prendre ses
-précautions à cet égard, il débuta par une démarche des plus
-significatives. M. de Vitrolles, dont on a vu le rôle antérieur, était
-resté prisonnier à Vincennes depuis son arrestation à Toulouse, et
-Napoléon, sans vouloir le faire fusiller, ainsi que le prétendait M.
-Fouché pour se donner le mérite de l'avoir sauvé, l'avait gardé comme
-une espèce d'otage, sauf à voir ce qu'il en ferait plus tard. Il avait
-de la sorte, sans s'en douter, préparé à M. Fouché un puissant moyen
-d'intrigue. Celui-ci fit immédiatement tirer de Vincennes et amener en
-sa présence M. de Vitrolles, lui annonça qu'il était libre, lui
-recommanda de ne pas se montrer, et de se tenir prêt à remplir les
-missions dont on le chargerait. En fait de missions, M. de Vitrolles
-n'en pouvait accepter que d'une espèce, et il n'eut pas besoin de le
-rappeler à M. Fouché, qui le savait, et qui l'entendait ainsi.
-Seulement les événements étant à leur début, il était impossible
-actuellement d'aller plus loin dans les voies du royalisme. Tirer M.
-de Vitrolles de Vincennes, et le tenir prêt à agir, était à la fois un
-titre auprès des Bourbons, et une manière des plus adroites d'entrer
-en rapport avec eux.</p>
-
-<p>Cette première démarche, M. Fouché naturellement n'en informa
-personne, et il se montra sous un tout autre aspect à ceux avec
-lesquels il se proposait de travailler à une nouvelle révolution. Il
-fallait commencer par se débarrasser de Napoléon, qu'il ne cessait de
-craindre, surtout dans les convulsions d'une agonie qui pouvait être
-violente, et <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> bien que tout tendît à la déchéance du vaincu de
-Waterloo, pourtant il fallait encore des ménagements envers ceux qu'on
-voulait amener à la prononcer.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché cherche à persuader à tout le monde que Napoléon
-est la cause unique des maux du pays, que lui écarté toutes les
-difficultés pourront s'aplanir.</span>
-À peine sorti de la réunion des
-ministres chez le prince Joseph, M. Fouché s'empressa d'attirer à lui
-les membres des deux Chambres, et il employa la journée du 20, la nuit
-du 20 au 21 à ces diverses entrevues.&mdash;Eh bien, leur répétait-il à
-tous, ne vous avais-je pas dit que cet homme nous perdrait par sa
-folle obstination? S'il n'était pas revenu de l'île d'Elbe, nous
-allions nous délivrer des Bourbons, presque d'accord avec les
-puissances qui auraient accepté Marie-Louise ou M. le duc d'Orléans,
-et ainsi au lieu d'une révolution violente, d'une guerre à mort avec
-l'Europe, nous aurions eu un changement pacifique, presque
-universellement consenti. Récemment encore une belle occasion s'est
-offerte, c'était le Champ de Mai. Nous savions par une communication
-secrète venue de Vienne (M. Fouché faisait allusion à la mission de M.
-Werner à Bâle) qu'on était prêt à un arrangement, que la condition
-essentielle était l'éloignement de Napoléon, que ce point concédé on
-admettrait tout, Marie-Louise, le duc d'Orléans, ce qui conviendrait
-en un mot, et qu'à ce prix la paix serait maintenue. J'avais proposé à
-Napoléon d'abdiquer au Champ de Mai au profit de son fils, et de
-mettre ainsi les puissances en demeure de prouver leur sincérité. On
-lui aurait ménagé à lui une retraite honorable, et par ce sacrifice il
-se serait procuré la plus belle des gloires. Mais il n'a rien voulu
-entendre, et vous le voyez, ce joueur effréné ne sait <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> même
-plus gagner au jeu, et que faire maintenant d'un joueur qui ne sait
-que perdre?&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il cherche surtout à faire craindre la dissolution des
-Chambres.</span>
-M. Fouché ne s'ouvrait pas au même degré avec ses différents
-interlocuteurs; il en disait plus à ses intimes, un peu moins à ceux
-qui n'étaient pas dans sa confidence accoutumée, mais à tous il
-montrait un grand effroi de ce que Napoléon était capable de faire à
-son retour à Paris.&mdash;Il va revenir comme un furieux, disait-il; il va
-vous proposer des mesures extraordinaires, vous demander de mettre
-dans ses mains toutes les ressources de la nation, pour en faire un
-usage désespéré. Il songeait l'année dernière à détruire Paris; vous
-pouvez deviner à quoi il sera disposé cette année, maintenant qu'il
-est placé entre la mort et un étroit cachot; et, soyez-en sûrs, si
-vous ne votez pas ce qu'il vous demandera, il dissoudra les Chambres,
-pour rester en possession de tous les pouvoirs.&mdash;La menace de la
-dissolution des Chambres était un moyen que M. Fouché avait employé
-dès les premiers jours de leur réunion, et il avait déjà pu en
-éprouver la puissance. Ces représentants, en effet, revêtus de leur
-mandat depuis vingt jours à peine, se sentant devenir les maîtres du
-pays à mesure que l'influence de Napoléon s'affaissait, frémissaient à
-l'idée de se voir éconduits, renvoyés chez eux, pour laisser la France
-aux mains d'un forcené, comme disait M. Fouché, qui l'année dernière
-était prêt à faire sauter la poudrière de Grenelle, et qui
-certainement n'oserait pas moins cette année. On était sûr en
-présentant aux deux Chambres cette idée de la dissolution, de leur
-faire perdre tout sang-froid, <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> et effectivement, M. Fouché la
-leur donnait comme définitivement arrêtée dans l'esprit de Napoléon.
-On était disposé à l'en croire, car si quelqu'un était bien placé pour
-connaître la pensée impériale c'était lui. Mais il ne suffisait pas
-d'être averti d'une telle résolution, il fallait trouver le moyen de
-s'en préserver, et ce n'était pas aisé, puisque l'Acte additionnel
-accordait au monarque le pouvoir de dissoudre ou d'ajourner les
-Chambres.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dédain de M. Fouché pour la question constitutionnelle.</span>
-À l'égard de l'Acte additionnel M. Fouché témoignait le plus parfait
-dédain, et n'en paraissait nullement embarrassé. C'eût été, selon lui,
-une singulière faiblesse que de se laisser arrêter par une
-constitution sans valeur, dont Napoléon ne tenait aucun compte, et
-qu'il n'aurait aucun scrupule de violer, quand ses intérêts le
-commanderaient.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il suggère l'idée d'un décret tendant à empêcher leur
-dissolution.</span>
-Il n'y avait qu'une chose à faire, c'était de rendre
-un décret, par lequel les Chambres déclareraient qu'elles
-n'entendaient souffrir ni prorogation ni dissolution dans les
-circonstances graves où se trouvait la France. À en croire M. Fouché,
-ce n'était pas attenter à la couronne elle-même, bien que ce fût
-restreindre une de ses prérogatives. C'était, en laissant le sceptre
-impérial à Napoléon, l'arrêter, le contenir dans l'usage qu'il serait
-tenté d'en faire. À ces raisonnements M. Fouché ajoutait beaucoup de
-demi-confidences, tendant à insinuer qu'il avait eu des communications
-secrètes avec les diverses cours européennes, particulièrement avec
-celle de Vienne, que de parti pris il n'y en avait pas contre la
-France, qu'il n'y en avait qu'à l'égard de Napoléon, et que, lui
-écarté, on avait la certitude de <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> sauver à la fois la liberté,
-le sol et la dignité de la France. Il ne s'agissait donc pas de le
-détrôner, mais seulement de l'empêcher de commettre des folies, s'il
-en était tenté, car enfin on ne pouvait pas laisser le destin de la
-France à la merci d'un furieux qui aimait mieux la perdre avec lui,
-que la sauver en se sacrifiant lui-même.</p>
-
-<p>Dans cette mesure, tout le monde adhéra aux vues de M. Fouché, et il
-promit aux divers représentants qu'il eut occasion de voir, de les
-tenir exactement informés des projets de Napoléon dès qu'il en aurait
-connaissance.
-<span class="sidenote" title="En marge">Moyens d'influence employés par M. Fouché sur M. de
-Lafayette.</span>
-Parmi ces représentants il y en avait un surtout dont il
-eut l'art de réveiller les ombrages, c'était M. de Lafayette. On a vu
-quel avait été le rôle de cet illustre personnage pendant les Cent
-jours. Soit par M. Benjamin Constant, soit par le prince Joseph, il
-était parvenu à exercer une véritable influence, en leur donnant ou
-refusant son approbation, selon qu'ils se prêtaient plus ou moins à ce
-qu'il voulait, et il avait obtenu ainsi la convocation des Chambres, à
-laquelle Napoléon répugnait profondément. M. de Lafayette avait tenu à
-cette convocation plus qu'aux clauses les plus essentielles de l'Acte
-additionnel, disant que lorsqu'on serait réuni dans une assemblée on
-saurait bien contenir Napoléon, s'il voulait ressaisir son ancien
-despotisme. C'était par conséquent de tous les hommes du temps celui
-qu'on était le plus assuré d'exciter, en lui présentant la dissolution
-des Chambres comme certaine, ou seulement comme possible. M. Fouché
-lui fit dire que Napoléon avait perdu son armée, qu'il allait arriver
-pour tâcher <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> d'en refaire une autre, que son premier soin
-serait de se débarrasser des Chambres, qu'on devait s'y attendre, se
-tenir sur ses gardes, et être prêt à conserver malgré lui une
-influence salutaire sur les destinées du pays. Il n'en fallait pas
-tant pour exalter au plus haut point les défiances, le zèle, l'audace
-entreprenante de M. de Lafayette.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Manière dont M. Fouché s'empare de MM. Jay et Manuel.</span>
-Il y avait deux jeunes députés, fort honnêtes gens tous les deux, MM.
-Jay et Manuel, bien au-dessous alors de la situation de M. de
-Lafayette, mais le second appelé bientôt à jouer un rôle considérable,
-dont M. Fouché avait complétement abusé la probité, et qu'il se
-préparait à employer beaucoup dans les circonstances présentes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Honorable caractère de ces deux hommes.</span>
-M. Jay, homme de lettres, connu par des succès académiques, esprit doux,
-fin, cultivé, caractère timide mais indépendant, sachant écrire mais
-ne sachant point parler, capable cependant de trouver dans une
-conjoncture importante quelques paroles convenables et courageuses,
-avait été l'instituteur des fils de M. Fouché, et était devenu
-représentant de Bordeaux. M. Manuel, avocat au barreau d'Aix, ignorant
-l'art d'écrire, mais possédant à un haut degré celui de parler, doué
-d'une grande présence d'esprit, d'un courage à toute épreuve, et d'un
-patriotisme sincère, était entré en relations avec M. Fouché lorsque
-ce dernier subissait en Provence une sorte d'exil, et il était devenu
-représentant de l'arrondissement d'Aix. Tous les deux demeurés
-jusqu'alors en dehors de la politique, ils avaient pris confiance en
-M. Fouché qui avait eu soin de se présenter à eux sous ses meilleurs
-aspects. Avec l'un et l'autre il <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> s'était montré étranger à
-tous les partis, indifférent aux Bonaparte comme aux Bourbons,
-complétement détaché des personnes à force d'être attaché aux choses,
-ne cherchant pas à renverser Napoléon, mais prêt à en faire le
-sacrifice à la France, si pour la sauver il fallait se séparer de lui.
-On ne pouvait se donner de meilleures apparences, car tout ce qu'il y
-avait de jeune, d'honnête, de patriote parmi les hommes politiques,
-pensait ainsi, et il n'avait pas été difficile à M. Fouché de
-s'emparer de deux jeunes représentants n'ayant de liens avec aucun
-parti, et ne prenant souci que des intérêts du pays. Il leur dit à eux
-ce qu'il avait fait dire à M. de Lafayette, que Napoléon allait
-arriver dans quelques heures, qu'il fallait le seconder, mais ne pas
-se laisser arracher par lui la juste part qu'on avait au gouvernement,
-en un mot ne pas se laisser dissoudre. Dans cette voie on était sûr de
-trouver non pas seulement les hommes que nous venons de désigner, mais
-les deux Chambres tout entières.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Agitation des représentants le 21 juin au matin.</span>
-Le 21 au matin la plupart des représentants, bien que la séance ne
-s'ouvrît qu'à midi, étaient accourus au palais de l'assemblée, et avec
-l'animation d'esprit que les circonstances provoquaient, se
-demandaient des détails sur le désastre du 18, s'en affligeaient de
-bonne foi, cherchaient le remède, l'imaginaient chacun à leur manière,
-et exprimaient tous la pensée que la France ne devait pas être plus
-longtemps sacrifiée à un homme, et qu'il fallait la sauver sans lui,
-si on ne pouvait la sauver avec lui. Chez des esprits ainsi disposés,
-le bruit que Napoléon revenait avec la résolution d'éloigner les
-Chambres, afin <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> de soutenir un duel à mort contre l'Europe,
-sans s'inquiéter des hasards auxquels il exposerait la France, devait
-provoquer une sorte de révolte. Tout raisonnement, même juste,
-consistant à dire que Napoléon pouvait seul diriger encore la
-résistance contre l'étranger, était condamné à rencontrer peu de
-faveur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Idées répandues chez eux par l'influence de M. Fouché.</span>
-Il y avait beaucoup de bons et sages représentants qui, le 20
-mars, avaient regretté de voir le sort de la France remis de nouveau
-dans les mains de Napoléon, mais qui, le 20 mars accompli, s'étaient
-franchement rattachés à lui, qui en cet instant même étaient portés à
-croire que lui seul pouvait combattre avec succès l'Europe armée, qui
-redoutaient singulièrement le retour des Bourbons entourés de
-l'émigration triomphante, mais qui n'osaient rien répondre quand on
-leur disait que Napoléon allait arriver comme un frénétique, résolu à
-risquer l'existence du pays dans une lutte désespérée, tandis que s'il
-abdiquait, l'ennemi satisfait s'arrêterait, et nous laisserait le
-choix de notre gouvernement. Ils se taisaient embarrassés quand on
-leur tenait ce langage, et les promoteurs de l'idée du moment,
-soutenant qu'il fallait sacrifier Napoléon à la France, s'appuyant sur
-les assertions de M. Fouché, sur de prétendues communications avec
-Vienne, ou ne trouvaient point de contradicteurs, ou ne trouvaient que
-des contradicteurs intimidés et silencieux. C'était donc une pensée
-qui révoltait tout le monde, et sur laquelle personne n'entendait de
-composition, que celle de se laisser proroger ou dissoudre, et de ne
-pouvoir plus veiller dès lors sur ce que Napoléon allait faire, dès
-qu'il serait revenu <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> à Paris. Telle était l'agitation le 21 au
-matin, agitation à la fois naturelle et fomentée par les bruits que M.
-Fouché avait perfidement répandus.</p>
-
-<p>Son travail s'était étendu plus loin encore, et il avait amené à ses
-vues certains membres du gouvernement. Il n'avait pas essayé d'agir
-sur Carnot, qui, avec Sieyès, pensait qu'il fallait défendre la cause
-de la Révolution et de la France par Napoléon seul, et qu'il
-considérait comme un maniaque dont il n'y avait point à s'occuper;
-mais il avait agi sur M. de Caulaincourt, toujours morose, en le
-confirmant dans l'idée que tout était perdu, et qu'il n'y avait plus
-qu'à préserver la personne de Napoléon d'un traitement ou cruel ou
-ignominieux. Il en avait dit autant à Cambacérès qui n'en avait jamais
-douté, au maréchal Davout qui commençait à le craindre; il traitait
-d'aveugles ceux qui semblaient penser autrement, et s'était enfin tout
-à fait emparé de M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, homme d'esprit et
-de talent, dévoué à l'Empereur, mais extrêmement impressionnable, et
-qu'il avait gagné en lui disant que par son éloquence il devait mener
-la Chambre, et en lui en ménageant les moyens. À tous il avait répété
-que la situation était désespérée, que l'unique ressource imaginable
-était l'abdication de Napoléon, qu'à cette condition on arrêterait
-l'Europe, que peut-être même on obtiendrait la régence de
-Marie-Louise, et il semblait s'en faire fort, en s'appuyant sur des
-communications mystérieuses dont il ne parlait pas clairement, mais
-qu'il laissait soupçonner suffisamment pour qu'on y crût, et qu'on y
-attachât une grande importance.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Napoléon le 21 au matin.</span>
-Tel avait été le fruit des efforts de M. Fouché pendant les
-vingt-quatre heures écoulées depuis la fatale nouvelle, lorsque
-Napoléon entra le 21 au matin dans les cours de l'Élysée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son premier entretien avec M. de Caulaincourt.</span>
-En mettant
-le pied sur les marches du palais, le premier personnage qu'il
-rencontra fut M. de Caulaincourt, dont il prit et serra fortement la
-main. Drouot descendant de voiture après lui, et ne pouvant s'empêcher
-de dire à l'une des personnes présentes que tout était perdu, <cite>Excepté
-l'honneur!</cite> reprit vivement Napoléon.&mdash;C'était la seule parole qu'il
-eût proférée depuis Laon. Le teint plus pâle que de coutume, le visage
-ferme, les yeux secs, mais la poitrine oppressée, il s'appuya sur le
-bras de M. de Caulaincourt, et demanda un bain et un bouillon, car il
-expirait de fatigue, ayant presque toujours été à cheval depuis six
-jours. Après s'être jeté sur un lit, il dit à M. de Caulaincourt que
-la victoire du 16 en présageait une décisive pour le 18, que le gain
-de cette seconde bataille paraissait assuré, lorsque deux causes
-principales l'avaient convertie en désastre, l'absence de Grouchy et
-la précipitation de Ney, ce dernier plus que jamais héroïque, mais
-tombé dans un état fébrile qui troublait ses facultés; que du reste il
-ne s'agissait pas de rechercher les fautes des uns ou des autres, et
-qu'il fallait songer uniquement à les réparer. Alors il demanda à M.
-de Caulaincourt ce qu'il y avait à espérer des Chambres, de ceux qui
-les conduisaient, et en général des principaux personnages de l'État.
-M. de Caulaincourt, dont le défaut était plutôt d'exagérer la vérité
-que de la taire, ne lui dissimula <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> pas que les Chambres
-trompées, étaient portées à chercher le salut public dans son
-éloignement du trône, et qu'il trouverait de bien mauvaises
-dispositions chez tout le monde.&mdash;Je le prévoyais, répondit Napoléon.
-J'étais sûr qu'on se diviserait, et qu'on perdrait ainsi les dernières
-chances qui nous restent. Notre désastre est grand sans doute, mais
-unis nous pourrions le réparer; désunis nous serons sous peu la proie
-de l'étranger. Aujourd'hui on croit qu'il ne s'agit que de m'écarter.
-Mais moi écarté, on se débarrassera de tous les hommes de la
-Révolution, et on vous rendra les Bourbons avec l'émigration
-triomphante. Les Bourbons, soit!... mais il faut qu'on sache ce qu'on
-fait.&mdash;Napoléon ne parut ni surpris ni affecté, tant il s'attendait à
-ce qu'il venait d'apprendre. Il ordonna qu'on réunît sur-le-champ les
-ministres et les principaux membres du gouvernement, et puis
-s'endormit profondément, car il succombait à la fatigue, et son âme
-préparée à tout n'était plus susceptible de ces ébranlements qui
-empêchent le sommeil.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Exagération de nos désastres due aux récits des officiers
-qui accompagnaient Napoléon.</span>
-On vit bientôt arriver successivement tous ceux qui avaient la
-curiosité et le droit de s'introduire à l'Élysée. Leur premier soin
-fut de s'informer du détail des derniers événements militaires auprès
-des officiers composant le cortége de Napoléon. L'aspect seul de ces
-officiers était déjà le plus frappant des témoignages. Leurs habits
-qu'ils n'avaient pas eu le temps de changer, déchirés par les balles,
-ou souillés par le sang et la poussière du champ de bataille, leur
-visage enflammé, leurs yeux rougis par les larmes, disaient assez ce
-qu'ils <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> avaient vu et souffert. Leur douleur, selon l'usage
-des âmes oppressées, s'exhala bientôt en fâcheux récits, en
-exagérations même, si les exagérations avaient été possibles dans une
-pareille conjoncture. Ils ne pouvaient sans doute en dire trop, ni sur
-la funeste bataille, ni sur la grandeur des pertes; mais après les
-avoir entendus, on dut croire qu'il n'y avait plus d'armée, qu'on ne
-pourrait pas réunir mille hommes quelque part, tandis qu'il y avait
-moyen, comme on s'en convaincra tout à l'heure, de former encore une
-armée égale en nombre, supérieure en qualité à celle de 1814.
-L'assertion qu'il ne restait plus qu'à capituler avec l'ennemi
-victorieux, déjà fort répandue, se propagea bien davantage après ces
-tristes récits, et elle vola de bouche en bouche jusqu'à l'assemblée
-des représentants, qui n'était que trop disposée à y croire. Il n'y
-avait pas là de quoi calmer les esprits, ranimer les c&oelig;urs, rallier
-les volontés. Hélas! quand la Providence prépare de grands événements,
-elle semble ne négliger aucune des circonstances accessoires qui
-peuvent contribuer à les produire!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion du conseil des ministres.</span>
-Napoléon, après un court sommeil, s'était plongé dans un bain. On lui
-annonça que les ministres réunis en conseil l'attendaient. C'est le
-maréchal Davout qui vint le chercher. Napoléon ne l'avait pas vu
-encore. À l'aspect du maréchal, il laissa tomber ses bras dans l'eau
-en s'écriant: Quel désastre!&mdash;Le maréchal, dont le rude caractère
-cédait difficilement à l'émotion commune, était d'avis de résister à
-l'orage, et supplia Napoléon de ne pas tarder à le suivre. Napoléon
-qui avait déjà tout prévu, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> tout accepté, et qui n'espérait
-presque aucun résultat du conseil qu'on allait tenir, dit au maréchal
-qu'on pouvait commencer la délibération sans lui, et qu'il se rendrait
-au conseil des ministres dans quelques instants.
-<span class="sidenote" title="En marge">Langage de Napoléon à ce conseil.</span>
-Il se fit attendre,
-arriva enfin sur les nouvelles instances du maréchal, fut reçu avec
-respect, et écouté avec une avide curiosité, lorsqu'en termes brefs
-mais expressifs, il exposa ce qui s'était passé, et retraça les
-grandes espérances de victoire auxquelles avait si promptement succédé
-la désolante réalité d'une affreuse défaite. Après ce récit, il dit à
-ses ministres qu'il restait des ressources, qu'il se faisait fort de
-les trouver et de les employer, que pour un militaire qui savait son
-métier, il y avait encore beaucoup à faire, qu'il n'était ni
-découragé, ni abattu, mais qu'il lui fallait des adhésions, non des
-résistances de la part des Chambres; que là était le point essentiel;
-qu'avec de l'union on se sauverait très-probablement, mais
-certainement pas sans union. Il fit donc résider toute la question
-dans la conduite à suivre envers les Chambres, afin d'en obtenir cette
-union indispensable de laquelle dépendait le salut de l'État. Cette
-manière d'envisager la situation était celle de tous les assistants,
-et elle ne rencontra pas un seul contradicteur. Napoléon laissa la
-parole à qui voudrait la prendre. Personne n'en était bien pressé,
-excepté les hommes dévoués, qui s'occupaient de la chose plus que
-d'eux-mêmes. À ce titre, M. de Caulaincourt aurait dû parler le
-premier, mais le désespoir avait envahi son âme, et il était tombé
-dans un état passif dont il ne sortit <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> plus guère pendant ces
-douloureuses circonstances.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Carnot est d'avis de demander la dictature.</span>
-L'excellent Carnot, ému jusqu'aux larmes, s'imaginant que tout le
-monde sentait comme lui, soutint qu'il fallait, ainsi qu'on l'avait
-fait en 1793, créer une dictature révolutionnaire, et la confier non
-pas à un comité, mais à Napoléon, devenu à ses yeux la Révolution
-personnifiée. Dans son zèle pour la chose publique, dans sa confiance
-en Napoléon qu'il croyait partagée, il supposa que les Chambres
-penseraient, agiraient, opineraient comme lui, et il fut d'avis
-d'aller leur demander la dictature pour l'Empereur.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout n'attend rien des Chambres, et veut
-qu'on les écarte par la prorogation ou la dissolution.</span>
-Tel ne fut point l'avis du maréchal Davout. N'aimant pas les
-assemblées qu'il ne connaissait que par la Convention et les
-Cinq-Cents, il dit qu'on serait contrarié, paralysé par les Chambres,
-qu'il fallait se hâter de s'en délivrer par la prorogation ou la
-dissolution, qu'on en avait le droit en vertu de l'Acte additionnel,
-et qu'il fallait savoir user de ce droit afin de réunir les moyens de
-combattre et de vaincre l'étranger. Le prince Lucien (car les princes
-assistaient à ce conseil) appuya fort l'opinion du maréchal Davout. Il
-était, comme on l'a vu, revenu auprès de son frère depuis le 20 mars,
-et semblait vouloir le dédommager par son zèle présent de son
-opposition passée. L'indocilité dont il avait fait preuve jadis le
-servait aujourd'hui, et n'avoir pas porté de couronne était un titre
-dont on lui tenait grand compte. Plein des souvenirs du 18 brumaire,
-et enclin à se passer des Chambres, il opina comme le maréchal Davout,
-mais ne rencontra guère d'appui. La majorité, toujours disposée dans
-les réunions <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> d'hommes, nombreuses ou non, aux moyens termes,
-la majorité tout en admettant la nécessité d'une sorte de dictature,
-parut croire qu'il fallait la demander aux Chambres qui
-l'accorderaient probablement, et qu'en tout cas c'était une chose à
-essayer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'amiral Decrès désespère de tout.</span>
-L'amiral Decrès, pessimiste pénétrant, dit que c'étaient là de pures
-illusions, que les Chambres auraient subi Napoléon vainqueur, qu'elles
-se révolteraient contre Napoléon vaincu, qu'on n'aurait rien en le
-demandant, et qu'il serait bien dangereux de prendre quelque chose
-sans le demander. Il était évident que ce ministre désespérait de la
-situation en proportion même de sa grande sagacité.
-<span class="sidenote" title="En marge">Langage hypocrite de M. Fouché, conseillant les ménagements
-envers les Chambres.</span>
-M. Fouché, qui
-n'avait pas proféré une parole, et dont le silence finissait par être
-accusateur, dit quelques mots, uniquement pour avoir dit quelque
-chose, témoigna des malheurs de Napoléon une affliction qu'il ne
-ressentait point, et pour les Chambres une confiance qu'il n'éprouvait
-pas, et qu'il eût été bien fâché d'éprouver. Voulant mettre une sorte
-d'accord entre son rôle secret et son rôle public, il ajouta qu'il
-fallait se garder de heurter les Chambres, et surtout de laisser voir
-l'intention de se passer d'elles, qu'on les révolterait en agissant de
-la sorte, et qu'au contraire, en s'y prenant bien, on en obtiendrait
-peut-être les ressources nécessaires pour sauver la dynastie et le
-pays.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély insinue que l'abdication
-est le seul moyen de salut.</span>
-M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, devenu de très-bonne foi la dupe de
-M. Fouché, crut devoir par dévouement aller plus loin qu'aucun des
-assistants. En protestant d'un attachement à la dynastie <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span>
-impériale dont il n'avait pas à donner la preuve, il parla de l'état
-des Chambres, et en particulier des dispositions de la Chambre des
-représentants, laquelle selon lui était tout entière imbue de la
-fatale persuasion que les puissances coalisées n'en voulaient qu'à
-Napoléon, que Napoléon écarté elles s'arrêteraient, et accepteraient
-le Roi de Rome sous la régence de Marie-Louise. M. Regnaud ajouta que
-cette persuasion avait gagné les esprits les meilleurs, les moins
-favorables aux Bourbons, et que toute mesure qui n'y serait pas
-conforme aurait peu de chance de réussir. On ne pouvait indiquer plus
-clairement que le seul moyen de sortir d'embarras c'était que Napoléon
-abdiquât, et essayât en sacrifiant sa personne de sauver le trône de
-son fils et la situation de tous ceux qui s'étaient attachés à sa
-fortune.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vive réplique de Napoléon.</span>
-Napoléon qui jusque-là était demeuré morne et silencieux, en
-voyant la pensée de M. Fouché germer jusque dans l'esprit des hommes
-qui devaient lui être le plus dévoués, se réveilla subitement, et
-lançant sur M. Regnaud son regard perçant, Expliquez-vous, lui dit-il,
-parlez, ne dissimulez rien.... Il ne s'agit pas de ma personne que je
-suis prêt à sacrifier, et dont, il y a trois jours, j'ai tout fait
-pour vous débarrasser, mais il s'agit de l'État et de son salut. Qui
-est-ce qui peut sauver l'État aujourd'hui? Est-ce la Chambre des
-représentants? Est-ce moi? Est-ce que la France connaît un seul des
-individus qui composent cette Chambre nommée d'hier, et où il n'y a ni
-un homme d'État, ni un militaire? Pourriez-vous désigner dans son sein
-ou ailleurs un bras assez ferme pour tenir les rênes <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> du
-gouvernement? La France ne connaît que moi, n'attache d'importance
-qu'à moi. L'armée, dont les débris ralliés peuvent être imposants
-encore, l'armée, croyez-vous qu'elle obéisse à une autre voix que la
-mienne? Et si, comme à Saint-Cloud, je jetais par la fenêtre tous ces
-discoureurs, l'armée applaudirait, la France laisserait faire.
-Pourtant je n'y songe point: j'apprécie la différence des temps et des
-circonstances. Mais il ne faut pas qu'avec de fausses notions sur
-l'état des choses, on rompe l'union qui est aujourd'hui notre dernière
-ressource. Sans doute, si moi seul je puis sauver l'État, seul aussi
-par ce motif je suis l'objet apparent de la haine de l'étranger, et on
-peut croire que moi écarté, l'étranger sera satisfait. On vous dit que
-le Roi de Rome avec la régence de sa mère serait admis. C'est une
-fable perfide, imaginée à Vienne pour nous désunir, et propagée à
-Paris pour tout perdre. Je sais ce qui se passe à Vienne, et à aucun
-prix on n'accepterait ma femme et mon fils. On veut des Bourbons, des
-Bourbons seuls, et c'est tout naturel. Moi écarté, on marchera sur
-Paris, on y entrera, et on proclamera les Bourbons. En voulez-vous?
-Pour moi je ne sais pas s'ils ne vaudraient pas mieux que tout ce que
-je vois. Mais l'armée, mais les paysans, mais les acquéreurs de biens
-nationaux, tous ceux qui ont applaudi à mon retour, en veulent-ils?
-Vous tous, serviteurs de la famille impériale, peut-il vous convenir
-de laisser rentrer l'émigration triomphante? Personnellement, je n'ai
-plus d'intérêt dans tout cela; mon rôle est fini quoi qu'il advienne,
-et une dictature même heureuse le <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> prolongerait à peine de
-quelques jours. Il ne s'agit pas de moi, je le répète, il s'agit de la
-France, de la Révolution, des intérêts qu'elle a créés, et qu'on peut
-encore sauver avec de l'union et de la persévérance. Le coup que nous
-avons reçu est terrible, mais il est loin d'être mortel. L'armée qui a
-combattu le 18 juin ne présente que des fuyards, mais si Grouchy, que
-l'ennemi aura probablement négligé pour suivre les troupes battues,
-est parvenu à s'échapper, les fuyards se rallieront derrière lui.
-Grouchy avait 35 mille hommes: il ne serait pas étonnant de rallier
-autant de fuyards, décontenancés en ce moment, mais prêts à ma voix à
-redevenir ce qu'ils sont, des soldats héroïques. Cela me ferait 70
-mille combattants. Rapp, Lecourbe en se repliant, m'amèneront 40 mille
-hommes en troupes de ligne ou gardes nationales mobilisées, tandis que
-Suchet et Brune continueront de garder les Alpes. J'aurais donc encore
-plus de cent mille soldats dans la main. La Vendée va m'en rendre dix
-mille. Je n'en ai jamais eu autant en 1814, et j'avais au moins autant
-d'ennemis à combattre que je puis en avoir aujourd'hui. Blucher et
-Wellington ne possèdent pas cent vingt mille hommes actuellement, et
-avant que les Russes et les Autrichiens arrivent, je pourrais bien
-faire expier à mes vainqueurs leur victoire de la veille. Paris est à
-l'abri d'un coup de main avec les fédérés, les dépôts, la garde
-nationale, les marins; et les ouvrages de la rive gauche achevés, il
-sera invincible. Croyez-vous qu'en man&oelig;uvrant avec cent vingt mille
-hommes entre la Marne et la Seine, en avant d'une capitale impossible
-à forcer, je n'aurais <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> pas encore bien des chances pour moi?
-Enfin la France apparemment ne nous laisserait pas nous battre tout
-seuls. En deux mois j'ai levé 180 mille gardes nationaux d'élite, ne
-puis-je pas en trouver cent mille autres? ne peut-on pas me donner
-cent mille conscrits? Il y aurait donc encore derrière nous de bons
-patriotes qui viendraient remplir les vides de nos rangs, et quelques
-mois de cette lutte auraient bientôt lassé la patience de la
-coalition, qui, les traités de Paris et de Vienne maintenus, ne
-soutient plus qu'une lutte d'amour-propre. Que faut-il donc pour
-échapper à notre ruine? De l'union, de la persévérance, de la
-volonté!...&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Effet que cette réplique produit sur ceux qui l'entendent.</span>
-Ces paroles, dont nous ne reproduisons que la substance, empreintes de
-la vigueur de pensée et de langage particulière à Napoléon, avaient
-relevé les esprits dans le conseil, et les auraient relevés ailleurs
-si elles avaient pu franchir les murs de l'Élysée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Pendant qu'on délibère à l'Élysée, l'agitation règne à la
-Chambre des représentants.</span>
-Mais Napoléon ne
-pouvait ni se montrer aux Chambres, ni s'y faire entendre; il n'avait
-personne pour l'y représenter, et elles étaient en ce moment livrées à
-une agitation extraordinaire. Celle des représentants, réunie dès le
-matin, comme on vient de le voir, était occupée à rechercher des
-nouvelles avec une impatience fiévreuse, lorsqu'une rumeur sinistre se
-propagea tout à coup dans son sein. On discutait, disait-on, à
-l'Élysée, le projet de la proroger ou de la dissoudre; le parti en
-était même déjà pris, et le décret qui la frappait allait lui être
-signifié dans peu d'instants.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sur un avis de M. Fouché, elle se persuade que le décret de
-dissolution va être apporté.</span>
-C'était M. Fouché qui profitant des
-longueurs de la délibération à l'Élysée avait fait parvenir cet avis
-perfide. Il <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> l'avait transmis notamment à M. de Lafayette, le
-plus convaincu et le plus résolu de tous ceux qui croyaient que pour
-sauver la France il fallait la séparer de Napoléon. Sans consulter
-aucun de ses collègues, et comptant sur la disposition générale, M. de
-Lafayette demanda la parole. Tout lui assurait une attention profonde,
-sa personne, la gravité des circonstances, et la proposition à
-laquelle on s'attendait.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Apparition soudaine de M. de Lafayette à la tribune.</span>
-Messieurs, dit-il, lorsque pour la première
-fois depuis bien des années j'élève une voix que les vieux amis de la
-liberté reconnaîtront sans doute, je me sens appelé à vous parler des
-dangers de la patrie que vous seuls à présent avez le pouvoir de
-sauver. Des bruits sinistres s'étaient répandus: ils sont
-malheureusement confirmés. Voici le moment de nous rallier autour du
-vieux étendard tricolore, celui de 89, celui de la liberté, de
-l'égalité et de l'ordre public. C'est celui-là seul que nous avons à
-défendre contre les prétentions étrangères, et contre les tentatives
-intérieures. Permettez, messieurs, à un vétéran de cette cause sacrée,
-qui fut toujours étranger à l'esprit de faction, de vous soumettre
-quelques résolutions préalables dont vous apprécierez, j'espère, la
-nécessité.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Il propose de déclarer traître à la patrie quiconque
-entreprendra de dissoudre les Chambres, et d'appeler les ministres à
-la barre.</span>
-Après ces quelques paroles, débitées avec la simplicité
-qu'il portait à la tribune, M. de Lafayette proposa, par une
-résolution en cinq articles, de déclarer la patrie en danger, les deux
-Chambres en permanence, et coupable de trahison quiconque voudrait les
-dissoudre ou les proroger. Il y ajouta l'injonction pour les ministres
-de la guerre, des relations extérieures, de l'intérieur et <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span>
-de la police, de comparaître à l'instant même afin de rendre compte à
-l'assemblée de l'état des choses. Enfin il proposa de mettre les
-gardes nationales sur pied dans tout l'Empire.</p>
-
-<p>M. de Lafayette descendit de la tribune au milieu d'une émotion
-générale, émotion qui n'était pas celle de la divergence des opinions,
-mais de leur unanimité. Adopter sa proposition c'était violer de bien
-des manières l'Acte additionnel qui conférait à l'Empereur le pouvoir
-de dissolution à l'égard des Chambres, qui permettait sans doute
-d'interpeller les ministres sur un fait, mais qui ne donnait pas le
-droit de les appeler à la barre, et de leur intimer des ordres.
-C'était tout simplement se constituer en état de révolution, mais
-comme on sentait qu'on y était, on ne faisait guère difficulté d'y
-être un peu davantage. L'objection qu'on violait l'Acte additionnel ne
-se trouva pas dans une seule bouche, même bonapartiste. La parole ne
-fut demandée que par ces fâcheux, qui dans les grandes circonstances
-veulent par des discours inutiles manifester leur présence dont
-personne ne se soucie, et retardent ainsi des résolutions que tout le
-monde est impatient d'adopter. Un député de la Gironde, nommé Lacoste,
-l'un de ceux qu'inspirait M. Fouché, appuya vivement la proposition de
-M. de Lafayette. Un autre voulut que l'invitation de comparaître
-adressée aux quatre ministres, fût un ordre formel. Un troisième
-présenta quelques observations sur l'article relatif à l'organisation
-immédiate des gardes nationales dans tout l'Empire, et qui pouvait
-conduire à l'idée d'en faire M. de Lafayette général en chef.
-L'assemblée, <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> sans s'expliquer, repoussa l'article, en
-adoptant à une immense majorité le reste de la proposition.
-<span class="sidenote" title="En marge">Adoption de la proposition de M. de Lafayette, et sa
-communication à la Chambre des pairs.</span>
-On décida
-qu'elle serait communiquée à la Chambre des pairs, pour y être admise,
-si cette Chambre le jugeait convenable. Cet acte capital, qui était le
-commencement et presque la fin d'une révolution accomplie déjà dans
-les esprits, rencontra une véritable unanimité, car si l'assemblée ne
-voulait pas des Bourbons, si elle voulait franchement de la dynastie
-impériale représentée par le Roi de Rome, elle était imbue de l'idée
-qu'il fallait séparer la cause de Napoléon de celle de la France, et
-elle s'en croyait le droit à l'égard d'un homme qui, selon elle, avait
-perdu la France par son ambition. Sans doute elle avait ce droit, à
-une époque surtout où la légalité n'importait guère, seulement elle ne
-faisait pas preuve de sagacité en se figurant que Napoléon jeté à la
-mer, le navire surnagerait. Il fallait y jeter la dynastie elle-même,
-et avec elle les intérêts de la Révolution, mais heureusement pas ses
-principes, qui étaient éternels et ne pouvaient périr.</p>
-
-<p>Tandis que la Chambre des représentants, après avoir pris son parti si
-brusquement, attendait dans une agitation extrême la réponse qu'on
-ferait à son plébiscite, cet acte avait été porté d'une part à la
-Chambre des pairs, de l'autre à l'Élysée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Adoption silencieuse de cette proposition par la Chambre
-des pairs.</span>
-À la Chambre des pairs il
-fit naître quelque embarras, mais aucune idée de résistance. Plus
-ancienne dans ses fonctions, plus exercée à son rôle modérateur, la
-Chambre des pairs aurait pu opposer quelque tempérament à la
-précipitation de la Chambre des <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> représentants. Mais ce
-n'était pas dans le Sénat impérial, dont elle était en grande partie
-originaire, que cette Chambre des pairs aurait pu apprendre le rôle de
-la pairie anglaise. Elle était composée d'hommes fatigués de
-révolutions, dégoûtés de tous les gouvernements, ayant vu et laissé
-passer Napoléon comme Louis XVIII, ayant adulé l'un et l'autre tout en
-les jugeant, sachant bien qu'ils avaient mérité leur chute, et
-décidés, malgré quelques regrets cachés dans certains c&oelig;urs, à
-laisser s'accomplir sans obstacle les décrets de la Providence. La
-proposition de la Chambre des représentants fut donc adoptée sans
-résistance à la Chambre des pairs. À l'Élysée le spectacle ne fut pas,
-et ne devait pas être le même. Le trait préparé secrètement par la
-main de M. Fouché, lancé ouvertement par la main de M. de Lafayette,
-trouva le lion blessé, presque endormi, mais non éteint, et le fit
-tressaillir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Brusque réveil de Napoléon.</span>
-Secouant l'espèce de somnolence dans laquelle il était
-plongé, et de laquelle il n'était sorti un instant que pour répondre à
-M. Regnaud, Napoléon se mit à marcher rapidement dans la salle du
-conseil comme il avait coutume de le faire lorsqu'il était agité.&mdash;Il
-redit alors avec mépris et colère que devant les cinq cent mille
-ennemis qui s'avançaient sur la France il était tout, et les autres
-rien; que ce qui venait de se passer en Flandre n'était qu'affaire de
-guerre, toujours réparable; que l'armée et lui importaient seuls,
-qu'il allait envoyer quelques compagnies de sa garde à cette assemblée
-insolente, et la dissoudre; que l'armée applaudirait, que le peuple
-laisserait faire, et que, <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> prenant la dictature, il s'en
-servirait pour le salut commun...&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Son premier emportement suivi d'une prompte résignation, en
-apprenant ce qui s'est passé à la Chambre des pairs.</span>
-On l'écouta sans l'interrompre,
-puis on essaya de le calmer, et on n'y réussissait guère, lorsque
-arriva un second coup, la nouvelle de l'adoption par la Chambre des
-pairs du décret de la Chambre des représentants. Cette adhésion
-immédiate et silencieuse des cent et quelques pairs qu'il avait nommés
-quinze jours auparavant, sans lui rien apprendre du c&oelig;ur humain
-qu'il ne sût déjà, le frappa toutefois, et le ramena à cette idée, la
-seule vraie, et qui s'était offerte à son esprit le soir même du 18,
-c'est que son sceptre était brisé avec son épée. Regardant alors M.
-Regnaud avec moins de sévérité, il dit ces mots singuliers: Regnaud a
-peut-être raison de vouloir me faire abdiquer... (M. Regnaud n'avait
-pas encore prononcé le mot d'abdication, et c'était Napoléon qui, avec
-sa promptitude ordinaire d'esprit, mettait le mot sur la chose)...
-<span class="sidenote" title="En marge">Il ne repousse pas le mot d'abdication.</span>
-Eh bien, soit, s'il le faut j'abdiquerai... Il ne s'agit pas de moi, il
-s'agit de la France; je ne résiste pas pour moi, mais pour elle. Si
-elle n'a plus besoin de moi, j'abdiquerai...&mdash;Ce mot sitôt prononcé
-frappa les assistants, en affligea trois ou quatre, en charma sept ou
-huit, remplit M. Fouché d'une joie secrète, et mit à l'aise le c&oelig;ur
-de M. Regnaud, qui en abandonnant son maître n'entendait pas le
-trahir. Le mot vola de bouche en bouche, et rendit plus aisée la
-désertion générale qui n'était déjà que trop facile.</p>
-
-<p>Napoléon prêt à céder le terrain à ceux qui, repoussant les Bourbons,
-faisaient cependant tout ce qu'il fallait pour les ramener, était
-blessé néanmoins <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> des formes arrogantes employées à son égard,
-et avait défendu à ses ministres d'obtempérer à la sommation de
-l'assemblée.&mdash;Qu'ils fassent, dit-il, ce qu'ils voudront, et si par
-une mesure factieuse (on parlait déjà de déchéance) ils me poussent à
-bout, je les jetterai dans la Seine, en me mettant à la tête de
-quelques compagnies de vétérans.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Lucien est d'avis de résister à la Chambre des
-représentants.</span>
-Lucien était d'avis de ne pas
-hésiter; il soutenait que plus on perdrait de temps, plus on
-laisserait l'assemblée s'enhardir et devenir entreprenante, et que le
-mieux était d'user immédiatement des pouvoirs constitutionnels de la
-couronne pour la dissoudre.&mdash;Le maréchal Davout, si résolu tout à
-l'heure, l'était moins depuis la déclaration de l'une et l'autre
-Chambre.&mdash;Il aurait fallu, disait-il, surprendre la Chambre des
-représentants, la frapper avant qu'elle eût pris une résolution; mais
-maintenant qu'elle avait eu le temps de se prononcer, d'ameuter du
-monde autour d'elle, ce n'était pas moins qu'un dix-huit brumaire à
-tenter, et la situation n'était guère propre à un pareil coup
-d'État.&mdash;Au milieu de ces dires divers, Napoléon parut hésiter, et
-manquer même de caractère. Pourtant l'homme n'était point changé, et
-son retour de l'île d'Elbe, sa dernière entrée en campagne, le
-prouvaient suffisamment. Mais sa clairvoyance faisait en ce moment sa
-faiblesse. Voyant que tout était perdu, non pas militairement, mais
-politiquement, il était prêt à se rendre, et s'il résistait c'est
-qu'en lui la nature se défendait encore. Ce dernier combat entre la
-clairvoyance et la personnalité le faisait ainsi paraître ce qu'il
-n'avait jamais été, c'est-à-dire <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> hésitant.&mdash;Osez, lui dit
-Lucien.&mdash;Hélas, répondit-il, je n'ai que trop osé!...&mdash;Parole
-mémorable, et qui honorait sa raison en condamnant sa conduite passée.
-Pendant cet entretien Napoléon et Lucien s'étaient transportés dans le
-jardin de l'Élysée. Le premier, dans une conversation vive et animée,
-démontra à son frère combien il y avait peu de chances de succès pour
-le coup d'État qu'on lui proposait.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Son entretien avec Napoléon sur la possibilité d'un second
-18 brumaire.</span>
-Il faut, lui dit-il, dans des
-entreprises de ce genre, toujours considérer la disposition des
-esprits au moment où l'on est près d'agir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon n'en est pas d'avis.</span>
-Au 18 brumaire, que vous me
-rappelez sans cesse, la défaveur était pour les assemblées, auxquelles
-on reprochait dix années de calamités, et la faveur pour les hommes
-d'action, et pour moi notamment qui passais pour le premier de tous.
-Le public entier était contre les Cinq-Cents, et avec moi. Aujourd'hui
-les esprits sont tournés en sens contraire. L'idée dominante, c'est
-qu'on a la guerre à cause de moi seul, et on voit dans une assemblée
-un frein pour mon ambition et pour mon despotisme. D'ambition, je n'en
-ai plus, et le despotisme, où le prendrais-je? Mais enfin telle est la
-préoccupation des esprits. Je pourrais, je le crois, jeter ces
-représentants dans la Seine, bien que je fusse exposé à rencontrer
-dans la garde nationale plus de résistance que vous ne le supposez.
-Mais ces représentants s'en iraient courir les provinces, les soulever
-contre moi, et dire que j'ai violé la représentation nationale
-uniquement dans mon intérêt, et pour soutenir une lutte à mort contre
-l'Europe, qui ne demande que mon éloignement pour s'arrêter et rendre
-la paix à <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> la France. J'admets qu'ils ne m'ôteraient pas le
-pays tout entier, mais ils le diviseraient, je ne conserverais que ce
-qu'on appelle la portion violente, et alors je paraîtrais l'empereur
-des jacobins, luttant pour sa couronne contre l'Europe et contre les
-honnêtes gens. C'est là un rôle qui n'est ni honorable, ni possible,
-car uni sous mon commandement le pays suffirait peut-être à sa
-défense, désuni il est incapable de résistance...&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Effet que produit la présence de Napoléon sur la foule
-réunie dans l'avenue de Marigny.</span>
-En ce moment l'avenue de Marigny était remplie d'une foule nombreuse,
-attirée par la fatale nouvelle du désastre de Waterloo. Naturellement
-dans cette affluence se trouvaient les gens les plus animés, ceux qui
-avaient couru se faire inscrire sur la liste des fédérés, et qui, sans
-être des anarchistes, en avaient toutes les apparences. C'étaient des
-gens du peuple, d'anciens militaires, qui ne songeaient nullement à
-bouleverser la société, mais que l'idée de voir encore l'ennemi dans
-Paris enflammait de colère. Le mur qui séparait le jardin de l'Élysée
-de l'avenue de Marigny était beaucoup plus bas qu'aujourd'hui. On y
-exécutait même alors certains travaux qui l'avaient abaissé davantage,
-et la foule n'était séparée de Napoléon que par un obstacle presque
-nul. En l'apercevant, elle poussa des cris frénétiques de <em>Vive
-l'Empereur!</em> Beaucoup d'individus en s'approchant du mur du jardin,
-lui tendaient la main, et lui demandaient de les conduire à l'ennemi.
-Napoléon les salua du geste, leur donnant un regard affectueux et
-triste, puis leur fit signe de se calmer, et continua sa promenade
-avec Lucien, qui puisait dans cette scène un argument pour son
-opinion.&mdash;Si <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> la France était unanime comme les hommes qui
-sont là, dit Napoléon à son frère, vous auriez raison, mais il n'en
-est rien. Les membres des Chambres qui viennent de s'insurger contre
-mon autorité, qui dans deux heures demanderont peut-être ma déchéance,
-répondent évidemment à un certain nombre de gens en France. Ils
-représentent tous ceux qui croient que dans cette querelle avec
-l'Europe, il s'agit de moi seul, et ces gens-là sont nombreux, assez
-nombreux pour que la désunion soit profonde. Or, sans union il n'y a
-rien de possible.&mdash;Tout cela était plein de sens, et il fallait une
-vue bien perçante pour l'apercevoir à travers l'épais nuage de
-l'intérêt. Mais à qui la faute si la France, dans cet immense conflit,
-s'obstinait à ne voir que l'ambition de Napoléon aux prises avec
-l'Europe, et ne voulait pas être plus longtemps compromise pour un
-seul homme? Elle se trompait sans doute, car après s'être laissé
-compromettre par lui, il fallait soutenir la gageure avec lui, sauf à
-s'en défaire ensuite, comme le disait Sieyès. Mais en ce monde, les
-fautes des uns engendrent les fautes des autres, et on périt par
-celles qu'on a commises, et par celles qu'on a provoquées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Impatience de la Chambre des représentants d'obtenir une
-réponse.</span>
-Pendant que le temps se perdait en dissertations inévitables, et qu'on
-remplissait, comme il arrive toujours, l'intervalle des événements par
-des paroles inutiles, l'assemblée impatiente d'avoir une réponse à son
-message, agitée par l'orgueil de se faire obéir, par la crainte d'être
-violentée, se répandait en discours vains et provoquants. Elle avait
-songé à donner à l'heure même un chef à la garde <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> nationale
-de Paris, prétention entièrement contraire aux lois, car l'Empereur
-avait seul le droit de nommer un tel officier, et à cette époque
-c'était le général Durosnel qui commandait en second la garde
-nationale de Paris, Napoléon étant lui-même le commandant en premier.
-Pourtant cette proposition n'eut pas de succès. S'emparer tout de
-suite du pouvoir exécutif, quand le monarque dépositaire légal de ce
-pouvoir se trouvait à l'Élysée, vaincu il est vrai, mais quoique
-vaincu le plus imposant des hommes, était chose difficile. D'ailleurs,
-la considération du général Durosnel, le peu de penchant à nommer M.
-de Lafayette, candidat le plus indiqué, mais ne convenant ni aux
-révolutionnaires, ni aux bonapartistes, ni même à beaucoup de modérés,
-empêchèrent que la proposition ne fût adoptée. On se contenta de
-demander au titulaire actuel de veiller à la sûreté de l'assemblée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Des porteurs de nouvelles viennent à l'Élysée faire savoir
-qu'il est urgent de se décider.</span>
-Pendant ce temps, les représentants toujours pressés d'obtenir une
-réponse, avaient menacé d'envoyer aux ministres, non plus une
-invitation, mais un ordre, et plusieurs amis de la dynastie impériale
-étaient venus dire à l'Élysée qu'on prononcerait la déchéance de
-Napoléon, si l'invitation aux ministres n'était suivie d'un acte
-immédiat de déférence. M. Regnaud, M. de Bassano, pressèrent
-l'Empereur de prendre un parti, et il parut céder à leur conseil
-d'obtempérer dans une certaine mesure aux désirs de la Chambre des
-représentants. Pourtant avant d'envoyer les ministres à la barre de
-cette Chambre, il fallait arrêter ce qu'ils diraient, et on ne s'en
-était pas occupé jusqu'ici, n'ayant discuté que la possibilité ou
-l'impossibilité <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> d'une dissolution.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Regnaud envoyé à l'assemblée pour lui faire prendre
-patience.</span>
-Il fallait quelques
-instants, et l'impatience des représentants paraissant arrivée au
-comble, d'après le dire des porteurs de nouvelles qui se succédaient à
-l'Élysée, Napoléon avec dégoût, presque avec mépris, sans aucune
-espérance d'un résultat sérieux, consentit à ce que M. Regnaud courût
-à l'assemblée pour la disposer à prendre patience, en lui annonçant
-sous peu de minutes un message impérial.</p>
-
-<p>L'assemblée écouta M. Regnaud avec cette curiosité ardente et puérile
-des temps de révolution, fut satisfaite d'apprendre que sa récente
-résolution n'était pas envisagée comme un attentat, et que le temps
-perdu l'était à préparer non pas la résistance, mais la déférence à
-ses volontés. Elle se calma quelque peu, en montrant néanmoins par son
-agitation que sa patience ne serait pas longue. Les affidés de M.
-Fouché, devenus les auxiliaires de M. Regnaud, sans que ce dernier se
-doutât de l'intrigue à laquelle il servait d'instrument, lui dirent
-que le chemin parcouru par les esprits était immense, qu'il n'y avait
-plus une seule divergence, qu'on voulait purement et simplement
-l'abdication, qu'on laisserait à Napoléon l'honneur de déposer le
-sceptre, mais qu'on le lui arracherait s'il ne le déposait pas tout de
-suite. M. Regnaud essaya en vain de les apaiser, car toujours dévoué à
-l'Empire, il n'abandonnait le père que pour sauver le fils, et avait
-horreur de la déchéance qui emportait à la fois le père et le fils,
-c'est-à-dire la dynastie elle-même. On lui promit toutefois
-d'attendre, mais à la condition de l'abdication certaine et
-prochaine, car la <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> fable de M. Fouché, consistant à prétendre
-qu'il avait eu des communications secrètes avec Vienne, qu'il avait
-acquis ainsi la certitude de l'adhésion des puissances à la régence de
-Marie-Louise, cette fable était répandue sur tous les bancs de
-l'assemblée, connue des représentants les moins informés, et
-considérée par eux comme une vérité authentique.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Message aux deux Chambres porté par les ministres, et
-notamment par le prince Lucien, nommé commissaire du gouvernement.</span>
-M. Regnaud revint à l'Élysée, où enfin on prit un parti, celui
-d'adresser aux Chambres un message, qui leur serait porté par les
-ministres dont la présence avait été requise. Ce message avait pour
-but de les informer du malheur qui avait frappé l'armée, de réduire
-toutefois ce malheur à la réalité, d'affirmer qu'il restait des
-ressources, et de proposer la nomination d'une commission pour les
-chercher, les choisir, les arrêter, d'accord avec le gouvernement. Le
-ministre de l'intérieur, Carnot, devait porter le message à la Chambre
-des pairs, le prince Lucien à la Chambre des représentants, en
-compagnie des autres ministres. L'Empereur, d'après l'Acte
-additionnel, avait le droit de se faire représenter devant les
-Chambres par des commissaires de son choix, et c'est à ce titre qu'il
-avait désigné le prince Lucien, resté célèbre entre les princes de la
-famille par la fermeté qu'il avait déployée au 18 brumaire. Napoléon
-n'espérait, ne désirait même plus rien, mais il voulait un homme
-dévoué et sachant parler, afin de repousser les outrages auxquels il
-s'attendait, et n'était pas fâché de prouver à ses ministres qu'il
-n'était pas content de leur zèle en cette circonstance. Il en
-exceptait Carnot, que Fouché avait rendu suspect en le qualifiant de
-dupe <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> de Napoléon, et M. de Caulaincourt, qui ne pouvait guère
-être utile hors d'un congrès ou d'un champ de bataille.</p>
-
-<p>On se transporta d'abord à la Chambre des pairs, qui accueillit le
-message sans mot dire, attendant que l'autre Chambre eût parlé pour
-parler elle-même. On perdit peu de temps dans ce trajet, mais plus que
-l'impatience des représentants n'était capable d'en accorder. On
-arriva à six heures du soir au palais de la seconde Chambre, au moment
-même où toutes les paroles devenaient insuffisantes pour retenir
-l'impétuosité des esprits.
-<span class="sidenote" title="En marge">Séance du soir à la Chambre des représentants.</span>
-Enfin on annonça le message impérial, et
-l'assemblée était si agitée qu'il fallut perdre encore du temps pour
-l'amener à se calmer, à se taire, à écouter. Il fut décidé que la
-communication si ardemment désirée devant être l'occasion de
-discussions, et peut-être de révélations graves, la séance serait
-secrète. Le public fut donc exclu de la salle des délibérations, et
-vers sept heures le prince Lucien monta à la tribune. Après avoir
-allégué son titre de commissaire impérial, le prince exposa le contenu
-du message.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Message présenté par Lucien.</span>
-La France avait essuyé, dit-il, un malheur très-grand
-sans doute, mais non point irréparable. Avec de l'union dans les
-pouvoirs, de la fermeté dans les caractères, elle pourrait encore
-faire face à l'ennemi, car il lui restait de vastes ressources.
-L'Empereur voulant chercher et employer ces ressources d'accord avec
-les représentants du pays, leur demandait le concours de cinq membres
-de chaque Chambre, pour choisir les moyens de salut, les faire voter,
-et les mettre immédiatement en usage.&mdash;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Le prince ne fut pas mal accueilli. Il savait se tenir à une tribune;
-de plus, comme nous l'avons déjà fait remarquer, n'ayant pas été roi,
-il ne représentait pas les excès d'ambition sous lesquels la France
-avait succombé. À ces divers titres, il fut écouté avec bienveillance.
-Toutefois il n'apprit rien, car on savait que l'armée avait été brave
-et malheureuse à Mont-Saint-Jean, après avoir été brave et heureuse à
-Ligny, on savait qu'il restait des ressources, que le gouvernement ne
-demandait pas mieux que de les chercher, de les découvrir, et de les
-appliquer de moitié avec les Chambres.
-<span class="sidenote" title="En marge">Effet de ce message.</span>
-Mais rien de tout cela ne
-répondait à la pensée qui remplissait actuellement les esprits,
-l'abdication, c'est-à-dire la retraite d'un homme qu'on regardait
-comme la cause unique de la guerre, retraite après laquelle les
-coalisés s'arrêteraient en acceptant son fils. Sans doute si le
-capitaine en lui fût demeuré victorieux, on aurait eu la compensation
-de la haine qu'il inspirait à l'Europe, mais le capitaine n'étant plus
-la garantie de la victoire, il restait la haine dont il était l'objet,
-et qui attirait sur la France les armés européennes. D'ailleurs, comme
-il avait provoqué cette haine par les excès de sa domination, il n'y
-avait pas de scrupule à se faire par rapport à lui, sans compter qu'en
-le sacrifiant on assurerait probablement la couronne à son fils. Tel
-était le raisonnement qui s'était formé naturellement et
-invinciblement dans tous les esprits. On ne se disait pas que de
-chance de résistance il n'y en avait qu'avec Napoléon, qu'après s'être
-privé de lui, il faudrait se rendre, et accepter les Bourbons (fort
-acceptables <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> à notre avis, mais odieux à l'assemblée qui
-délibérait), on allait au plus pressé, et on croyait en écartant
-Napoléon, écarter le danger le plus menaçant, et prendre le moyen le
-plus sûr de rétablir la paix.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Discours de M. Jay.</span>
-M. Jay, poussé par le duc d'Otrante, et digne d'un meilleur guide,
-demanda résolûment la parole. À son aspect on fit silence, sachant ce
-qu'il allait proposer, et tout le monde désirant le succès de sa
-proposition.
-Il débuta par quelques considérations assez inutiles sur la gravité du
-danger auquel il s'exposait en prenant la parole en cette occasion,
-comme si on avait eu beaucoup à craindre encore du vaincu de Waterloo!
-Ce début néanmoins fut écouté avec une sorte de frémissement, et on
-encouragea l'orateur à continuer par la profondeur même de l'attention
-qu'on lui accordait. M. Jay s'adressant alors aux ministres leur posa
-deux questions formelles, et toutes deux aussi directes
-qu'embarrassantes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il demande l'abdication, et fait appel au patriotisme de
-Napoléon pour l'obtenir.</span>
-Il leur demanda premièrement de déclarer la main
-sur la conscience s'ils croyaient que la France, même en déployant le
-plus grand courage, pût résister aux armées de l'Europe, si dès lors
-la paix n'était pas indispensable, et secondement si la présence de
-Napoléon à la tête du gouvernement ne rendait pas cette paix
-impossible.&mdash;Après avoir ainsi parlé, M. Jay s'interrompit et regarda
-longtemps les ministres attendant leur réponse. L'assemblée se mit à
-les regarder comme lui, et sembla par ses regards exiger une réponse
-immédiate. Ils continuèrent à se taire, mais bientôt il y en eut un
-dont le silence <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> devenait impossible, car c'était par lui, par
-ses perfides insinuations, qu'on avait cru savoir que Napoléon écarté
-l'Europe s'arrêterait, et accepterait son fils. Les regards devinrent
-en effet tellement interrogateurs que M. Fouché ne put se taire plus
-longtemps. En portant à la tribune sa face pâle, louche, fausse, il se
-borna à dire que les ministres ayant consigné dans le message impérial
-l'avis du gouvernement, n'avaient rien à y ajouter.&mdash;Cette réponse
-ridiculement évasive ne satisfit personne. Elle prouvait que M. Jay,
-dupe de M. Fouché, n'était pas son complice. Peu content de la réponse
-ambiguë qu'il avait arrachée, M. Jay continua son discours, et entrant
-dans la situation en fit un tableau alarmant et malheureusement vrai.
-Il parla de la situation intérieure d'abord, et s'attacha à démontrer
-que Napoléon avait successivement indisposé tous les partis contre
-lui, les royalistes qui étaient ses ennemis de fondation, et les
-libéraux qu'il avait contraints à le devenir par son intolérable
-despotisme. Parlant du 20 mars, des espérances qu'on en avait conçues
-au début, et que l'Acte additionnel avait détruites, il s'exprima sur
-ce sujet avec les préjugés du temps, et déclara que Napoléon ayant
-perdu la confiance des amis de la liberté, et n'ayant jamais eu celle
-des royalistes, ne pouvait plus désormais réunir la France autour de
-lui, et en diriger l'énergie contre l'étranger. S'occupant ensuite de
-la situation extérieure, M. Jay traça la peinture des passions que
-Napoléon avait excitées en Europe, cita les manifestes des puissances
-qui proclamaient qu'elles faisaient la guerre non pas à la France
-mais à lui, s'appliqua <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> à démontrer qu'en le supposant plus
-heureux qu'au 18 juin, l'Europe implacable renouvellerait incessamment
-ses efforts, que sans doute l'armée pourrait se couvrir d'une nouvelle
-gloire, mais pour finir par succomber, et demanda enfin si en présence
-de cette double situation, de la France que Napoléon divisait, de
-l'Europe qu'il unissait tout entière, ce n'était pas de sa part un
-devoir d'offrir sa retraite, et de la part des Chambres un devoir de
-l'accepter, de la provoquer même.&mdash;Encouragé par une approbation
-unanime, M. Jay, qui n'avait ni la chaleur ni l'action d'un orateur
-véritable, arriva néanmoins peu à peu à la véritable éloquence. Il dit
-que c'était à Napoléon qu'il en appelait, à son génie, à son
-patriotisme, pour tirer la France de l'abîme où il l'avait plongée.
-S'adressant à Lucien lui-même, le chargeant en quelque sorte d'être
-l'interprète de la France désolée, C'est à vous, Prince, s'écria-t-il,
-à vous dont le désintéressement et l'indépendance sont connus, à vous
-que les prestiges du trône n'ont jamais égaré, à éclairer, à
-conseiller votre glorieux frère, à lui faire comprendre que de ses
-mille victoires, dont un récent malheur n'a point obscurci l'éclat
-immortel, aucune ne sera aussi glorieuse que celle qu'il remportera
-sur lui-même, en venant rendre à cette assemblée un sceptre qu'elle
-aime mieux recevoir de ses mains que lui arracher, pour l'assurer à
-son fils s'il est possible, et conjurer les malheurs d'une seconde
-invasion cent fois plus fatale que la première.&mdash;La situation avait
-agrandi l'esprit et le caractère de l'orateur, qui exerça en cette
-occasion une influence <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> qu'il n'avait jamais exercée, et qu'il
-ne devait plus exercer de sa vie, quoiqu'il n'ait cessé d'inspirer et
-de mériter une solide estime. Le prince Lucien lui répondit à
-l'instant même. Soutenu lui aussi par la situation, par la piété
-fraternelle, par son talent, il parla éloquemment. C'est le privilége
-des grandes situations d'élever les orateurs, en les forçant à mettre
-de côté les considérations accessoires, pour se renfermer dans les
-considérations vraies et fondamentales. D'ailleurs il y avait plus
-d'une raison à faire valoir en faveur de Napoléon. Sans doute le
-prince Lucien eût été embarrassé devant un royaliste sincère,
-clairvoyant et courageux, qui lui aurait dit: Vaincus, les Bonaparte
-ne sont plus possibles; les Bonaparte devenus impossibles, les
-Bourbons sont inévitables. Sous les Bourbons la liberté peut être
-conquise avec de la persévérance, beaucoup plus facilement que sous
-les Bonaparte, qui par le génie de leur chef ne représentent que la
-force. C'est un grand malheur assurément, qu'une telle révolution
-opérée par l'étranger, mais cette intervention de l'étranger deux fois
-accomplie en quinze mois, est votre ouvrage, la suite de vos fautes;
-retirez-vous, et laissez-nous négocier avec l'Europe, puisque enfin
-vous nous avez réduits à cette extrémité, et que les espérances de
-vaincre sont trop faibles pour tenter encore une fois le sort des
-armes.&mdash;Mais le royaliste clairvoyant et courageux qui eût tenu un tel
-langage, n'existait pas dans l'assemblée. Il n'y avait que des
-révolutionnaires et des libéraux, ne voulant à aucun prix des
-Bourbons, et ayant la faiblesse de croire qu'ils <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> pourraient
-sans Napoléon se défendre, et traiter avec l'étranger. À ceux-là il y
-avait de puissantes répliques à opposer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponse du prince Lucien.</span>
-Lucien les trouva et s'en
-servit. Il s'attacha d'abord à peindre la situation autrement que ne
-l'avait fait M. Jay, et à démontrer qu'au dehors comme au dedans le
-mal avait été fort exagéré. S'armant des détails fournis par
-l'Empereur, il exposa que l'armée du Nord, battue à la vérité, était
-loin d'être détruite; qu'on retrouverait 30 mille hommes au moins de
-celle qui avait combattu à Mont-Saint-Jean, et probablement le corps
-de Grouchy tout entier, ce qui procurerait une armée de plus de 60
-mille hommes, supérieure en qualité à tout ce que l'ennemi possédait;
-que les généraux Rapp, Lecourbe, Lamarque (celui-ci désormais libre en
-Vendée), la porteraient à plus de 100 mille; que derrière cette armée,
-Paris couvert d'ouvrages, armé de six cents bouches à feu, défendu par
-plus de 60 mille hommes des dépôts, des marins, des fédérés, de la
-garde nationale, serait à l'abri de toute attaque; que dans cette
-situation on aurait le temps de se reconnaître, de créer de nouvelles
-ressources; que la conscription de 1815, l'application à toute la
-France de la mobilisation des gardes nationales d'élite, fourniraient
-deux ou trois cent mille hommes, que ces moyens dans les mains d'un
-capitaine tel que Napoléon permettaient de ne pas désespérer, et de ne
-pas subir les conditions imposées par un insolent vainqueur; que si au
-dehors la situation n'était pas si grave qu'on cherchait à la
-présenter, au dedans elle avait été encore plus exagérée; que la
-France repoussait unanimement <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> le gouvernement des émigrés;
-qu'il n'y avait pour ce gouvernement qu'une minorité, plus arrogante
-que dangereuse, car enfin elle avait levé le masque en Vendée, et en
-quelques jours le général Lamarque l'avait écrasée; qu'à l'exception
-de ces partisans de l'émigration tout le monde au fond voulait la même
-chose, c'est-à-dire l'indépendance nationale, et la liberté
-constitutionnelle sous le prince que la France avait revu avec tant de
-joie au 20 mars; que des malentendus pouvaient diviser cette masse de
-la nation, mais qu'il dépendait de l'assemblée de les faire cesser en
-se serrant derrière l'homme qui l'avait convoquée, et qui seul était
-capable de tenir tête à l'ennemi; qu'elle n'avait qu'à se prononcer,
-et que le pays entier la suivrait; que se séparer de Napoléon, sous
-prétexte d'apaiser la haine de l'étranger, était une illusion à la
-fois ridicule et funeste; que l'étranger avait tenu ce langage en
-1814, que le Sénat s'y était laissé prendre, et que Napoléon écarté,
-les Bourbons rétablis, on avait dépouillé la France de ses places, de
-son matériel de guerre, de ses frontières; que ces belles promesses de
-s'arrêter après l'éloignement de Napoléon étaient des ruses de guerre
-pour séparer la nation de son chef; que l'ennemi pouvait les employer,
-mais que c'était se vouer à la dérision de la postérité et des
-contemporains que d'en être la dupe....&mdash;S'avançant toujours dans la
-partie la plus délicate du sujet, Lucien ajouta: Songez donc aussi,
-mes chers concitoyens, à la dignité, à la considération de la France!
-Que dirait d'elle le monde civilisé, que dirait la postérité, si
-après avoir <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> accueilli Napoléon avec transport le 20 mars,
-après l'avoir proclamé le héros libérateur, après lui avoir prêté un
-nouveau serment dans la solennité du Champ de Mai, elle venait au bout
-de vingt-cinq jours, sur une bataille perdue, sur une menace de
-l'étranger, le déclarer la cause unique de ses maux, et l'exclure du
-trône où elle l'a si récemment appelé? N'exposeriez-vous pas la France
-à un grave reproche d'inconstance et de légèreté, si en ce moment elle
-abandonnait Napoléon?&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Apostrophe de M. de Lafayette au prince Lucien.</span>
-Cette considération qui était juste, mais qui
-n'accusait que le malheur de la situation, fit frémir l'assemblée, et
-provoqua sur-le-champ une réplique accablante, car dans les assemblées
-lorsqu'on approche de certaines vérités qui sont dans les c&oelig;urs
-sans être sur les bouches, il suffit d'un mot pour les faire jaillir.
-Se levant en face de Lucien, et l'interrompant avec un à-propos
-irrésistible, M. de Lafayette lui dit d'un ton froid, mais tranchant
-comme l'acier: Prince, vous calomniez la nation. Ce n'est pas d'avoir
-abandonné Napoléon que la postérité pourra accuser la France, mais,
-hélas! de l'avoir trop suivi. Elle l'a suivi dans les champs de
-l'Italie, dans les sables brûlants de l'Égypte, dans les champs
-dévorants de l'Espagne, dans les plaines immenses de l'Allemagne, dans
-les déserts glacés de la Russie. Six cent mille Français reposent sur
-les bords de l'Èbre et du Tage: pourriez-vous nous dire combien ont
-succombé sur les bords du Danube, de l'Elbe, du Niémen et de la
-Moscowa? Hélas! moins constante, la nation aurait sauvé deux millions
-de ses enfants! elle eût sauvé votre frère, votre famille, nous tous,
-<span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> de l'abîme où nous nous débattons aujourd'hui, sans savoir si
-nous pourrons nous en tirer.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Cette apostrophe déconcerte le prince Lucien; cependant il
-réussit à ralentir un peu le mouvement qui entraînait l'assemblée.</span>
-Ces paroles tombèrent sur le prince
-Lucien, bien innocent assurément des fautes qu'elles rappelaient,
-comme le jugement de la postérité sur son frère, et ôtèrent toute
-force à la suite de son discours. Il était cependant parvenu à modérer
-quelque peu l'entraînement de l'assemblée, bien moins par ses paroles
-qui ne manquaient pas d'éloquence, que par le spectacle du grand homme
-vaincu dont il était la vivante image, et qu'il s'agissait de jeter
-dans le gouffre, sans certitude de voir le gouffre se refermer.
-Quelques orateurs succédèrent à M. Jay et au prince Lucien. MM. Henri
-Lacoste, Manuel, prolongèrent la discussion, et en amortirent ainsi
-sans le vouloir la première violence. Laisser voir le désir d'une
-abdication volontaire de la part de Napoléon, était tout ce qu'on
-pouvait faire. Prononcer sa déchéance eût été un outrage au malheur
-dont personne à cette heure n'était capable.
-<span class="sidenote" title="En marge">On aboutit à la proposition du gouvernement, consistant à
-nommer une commission, dans l'espérance que cette commission obtiendra
-ce qu'on désire.</span>
-Le gouvernement demandait
-deux commissions nommées par les Chambres, pour s'entendre avec lui
-sur le choix des moyens de salut. Ces deux commissions pouvaient en
-négociant, obtenir décemment ce que l'assemblée par une intervention
-directe aurait arraché sans dignité pour elle-même et pour Napoléon.
-On le sentit, et d'un consentement presque unanime on adopta la mesure
-proposée. La Chambre des représentants choisit pour commission son
-bureau lui-même, composé du président, M. Lanjuinais, et des quatre
-vice-présidents, MM. de Flaugergues, de Lafayette, Dupont de l'Eure,
-Grenier. <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> La Chambre des pairs forma sa commission de son
-président, l'archichancelier Cambacérès, et de MM. Boissy d'Anglas,
-Thibaudeau, Drouot, Andréossy, Dejean. C'est aux Tuileries, dans la
-salle des séances du Conseil d'État, que les deux commissions durent
-se réunir avec les ministres à portefeuille et les ministres d'État,
-pour délibérer sur les graves objets soumis à leur examen. Elles
-furent convoquées pour le soir même, afin de pouvoir apporter le
-lendemain une résolution définitive aux Chambres.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Pendant cette séance de l'assemblée, MM. de Rovigo,
-Lavallette, Benjamin Constant, entretiennent l'Empereur, et le
-confirment dans l'idée d'abdiquer.</span>
-Pendant ce temps, les allants et venants s'étaient succédé sans
-interruption à l'Élysée. Le duc de Rovigo, M. Lavallette, M. Benjamin
-Constant, le prince Lucien s'y étaient rendus, et n'avaient rien caché
-à Napoléon de la disposition des esprits. Lucien lui avait répété
-qu'il n'y avait plus à délibérer, et qu'il fallait opter entre un coup
-de vigueur, ou l'abdication donnée immédiatement, afin de prévenir une
-résolution offensante de la Chambre. C'était là l'exacte vérité, et
-Napoléon ne se la dissimulait point. Quelquefois il s'emportait en
-songeant au peu de générosité avec lequel on le traitait, et aux
-moyens qui lui restaient encore de saisir la dictature, s'il voulait
-appeler à lui les fédérés qui ne cessaient d'affluer sous ses
-fenêtres, et d'y pousser les cris du patriotisme au désespoir. Mais
-après ces courts moments d'exaltation il retombait, et, revenu au
-dégoût de toutes choses, il laissait voir qu'il allait abdiquer, en se
-vengeant toutefois par des sarcasmes brûlants de ceux qui croyaient se
-sauver en le sacrifiant.&mdash;Laissez ces gens-là, lui <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> dit le
-duc de Rovigo avec sa familiarité véridique. Les uns ont perdu la
-tête, les autres sont menés par les intrigues de Fouché. Puisqu'ils ne
-comprennent pas que vous seul pouvez encore les sauver, livrez-les à
-eux-mêmes, et qu'ils deviennent ce qu'ils pourront. Dans huit jours
-les étrangers arriveront, feront fusiller quelques-uns d'entre eux,
-exileront les autres, leur rendront les Bourbons qu'ils ont mérités,
-et mettront fin à cette misérable comédie. Vous, Sire, venez en
-Amérique, jouir avec quelques serviteurs fidèles du repos dont vous
-avez, et dont nous avons tous besoin.&mdash;M. Lavallette donna les mêmes
-conseils dans son langage grave, doux et triste. Napoléon prit ce
-qu'ils dirent en très-bonne part, et ne cacha guère qu'au fond il
-pensait comme eux, et agirait comme on le lui conseillait.
-<span class="sidenote" title="En marge">Long entretien avec M. Benjamin Constant.</span>
-Il eut avec
-M. Benjamin Constant une conversation d'un autre genre, et qui fut
-très-longue. Il envisagea avec lui la question de l'abdication sous
-les points de vue les plus élevés, et comme s'il avait été
-désintéressé dans cette question.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce qui semble toucher le plus Napoléon, c'est le regret
-d'abandonner la partie avant qu'elle soit absolument perdue.</span>
-Pour ce qui le concernait, il était
-évident qu'avoir été vaincu encore une fois par l'Europe était son
-chagrin dominant, que dans l'état des esprits régner ne lui paraissait
-plus un plaisir enviable, que le mépris des hommes et des choses
-l'emportait en lui sur l'ambition, que le repos dans une retraite
-tranquille et libre, au milieu d'hommes dignes de son entretien,
-constituait désormais pour lui le seul bonheur désirable. Mais ce qui
-le ramenait malgré lui à délibérer sur sa soumission ou sa résistance
-au sacrifice demandé, c'était la confusion d'abandonner <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> une
-partie qui n'était point entièrement perdue. Il lui semblait en effet
-que s'il restait des chances de battre l'Europe, ou du moins de la
-réduire à traiter, et d'écarter ainsi les Bourbons, il y aurait à la
-fois de la duperie, de la sottise, de la faiblesse à se rendre, et
-qu'au tribunal des vrais politiques on serait un jour condamné pour
-avoir cédé trop facilement. Comme père, il se serait immolé volontiers
-pour assurer le trône à son fils; mais depuis qu'il avait appris la
-vérité sur sa femme, il ne doutait plus que son fils ne fût un enfant
-sacrifié d'avance aux ombrages de l'Europe, un enfant destiné à mourir
-prisonnier dans les mains de l'étranger. Il souriait de dédain quand
-on lui disait qu'au prix de son abdication l'Europe accepterait le Roi
-de Rome et Marie-Louise. Lui écarté, il voyait avec toute la
-pénétration du génie les Bourbons rétablis huit jours après, la
-plupart de ceux qui lui arrachaient son épée dispersés ou punis, M.
-Fouché lui-même destiné à un châtiment différé peut-être, mais
-certain, et en regardant un peu profondément dans l'avenir il se
-sentait vengé de tous ses ennemis du dedans. Mais ce qui l'occupait
-surtout, c'était d'examiner si quand on avait tant de chances encore
-contre les ennemis du dehors, il convenait de rendre son épée au duc
-de Wellington et au maréchal Blucher, et il se demandait s'il n'était
-pas un sot ou un lâche, en ne faisant pas ce qu'il fallait pour
-échapper à cette cruelle extrémité.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon obéit à la répugnance qu'il éprouve de se mettre à
-la tête du parti révolutionnaire.</span>
-Il entretint longtemps M. Constant
-de ce sujet, en déployant autant d'esprit que de sang-froid, lui
-répétant que la France, l'armée ne connaissaient que <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> lui,
-que s'il voulait disperser ces représentants auxquels il avait ouvert
-la lice, il n'aurait qu'un mot à prononcer, mais que pour cela il
-fallait se mettre à la tête d'un parti, celui qui criait sous ses
-fenêtres; le jeter sur les honnêtes gens, être une espèce d'<em>empereur
-révolutionnaire</em>, et avec la France garrottée derrière lui combattre
-l'Europe coalisée, que ce rôle lui répugnait profondément, et il
-finissait en disant qu'il lui aurait plu avec la France unie, de
-soutenir contre l'Europe une lutte désespérée, mais qu'il ne pouvait
-lui convenir de le faire avec la France désunie, le suivant par une
-sorte de contrainte, et que dans cette situation il aimait mieux aller
-respirer et vivre en planteur dans les forêts vierges de l'Amérique.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion aux Tuileries des deux commissions nommées par les
-Chambres.</span>
-Pendant qu'on discourait ainsi à l'Élysée, les commissions des
-Chambres s'étaient rendues aux Tuileries. Elles s'étaient rassemblées
-avec les ministres dans la salle du Conseil d'État, déserte, mal
-éclairée, présentant un contraste lugubre avec le spectacle qu'elle
-offrait jadis, lorsque Napoléon au faîte de sa gloire y présidait les
-sections réunies, et les dominait par la vigueur de son esprit autant
-que par le prestige de son autorité alors toute-puissante! Le prince
-Cambacérès ouvrit la séance, en précisant l'objet des délibérations.
-Chacun commença par se contenir, mais les esprits ardents, et il n'en
-manquait pas dans les deux commissions, étaient impatients de soulever
-la question véritable, la seule du jour, celle de l'abdication. Ils
-débutèrent par des protestations de dévouement à la chose publique,
-et voulurent même faire poser en <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> principe qu'on était prêt à
-tous les sacrifices, excepté celui des libertés nationales et de
-l'intégrité du territoire. Ces déclarations libellées en proposition
-formelle, et mises aux voix, étaient ridicules, ou bien captieuses,
-car elles décidaient implicitement ce qu'on n'osait pas articuler
-explicitement, c'est-à-dire la déchéance.
-<span class="sidenote" title="En marge">Moyens de résistance à l'ennemi adoptés par les
-commissions.</span>
-C'est ce qui fut répondu, et
-la proposition ne fut admise qu'à titre de déclaration générale de
-dévouement à la chose publique. On passa ensuite en revue les
-différentes ressources qui pouvaient exister encore, dans la situation
-presque désespérée des affaires de l'État. On parla de l'armée, des
-finances, et enfin des moyens de maintenir l'ordre dans l'Empire par
-la répression des partis hostiles. Quant à l'armée, on s'occupa
-d'abord de la recruter immédiatement, en appelant la conscription de
-1815 sur laquelle s'était élevée une question de légalité. Personne ne
-contesta cette mesure qui devait procurer plus de cent mille hommes,
-dont une partie avaient déjà servi. On s'occupa ensuite des finances,
-et on accueillit l'idée d'une émission de rentes pouvant produire tout
-de suite trente ou quarante millions. Enfin il fut question d'une loi
-préventive, qui donnerait au pouvoir exécutif des armes contre les
-partis hostiles, et dans cette réunion d'hommes, presque tous fort
-attachés à la cause de la liberté, il ne s'éleva pas une objection. On
-accordait tout pour en arriver plus tôt à la seule mesure qui
-intéressât les esprits, c'est-à-dire à l'abdication.</p>
-
-<p>Après avoir pourvu aux moyens de soutenir la guerre, on dit qu'il
-fallait penser aux moyens de <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> conclure la paix, que ce second
-objet était de la dernière urgence, car le succès de la guerre était
-trop douteux pour ne pas songer à la terminer tout de suite. Or, cette
-question contenait justement celle qu'on était impatient de soulever.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Lafayette soulève la question de l'abdication.</span>
-M. de Lafayette, plus résolu que les autres dans la poursuite du but
-auquel il voulait atteindre, demanda s'il n'était pas démontré que
-toute paix, que toute négociation même serait impossible, tant que
-Napoléon se trouverait à la tête du gouvernement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette question est écartée.</span>
-Cette question, abordée devant les ministres de Napoléon, et devant
-les commissions dont quelques membres étaient dévoués à la dynastie
-impériale, excita de vifs murmures. Les ministres répondirent que
-s'ils avaient regardé comme vrai ce que venait d'avancer M. de
-Lafayette, ils l'auraient déclaré à l'Empereur, et en auraient fait
-l'objet d'une proposition expresse dans la conférence actuelle. M. de
-Lafayette répliqua qu'il acceptait la question ainsi posée, et que
-puisqu'ils auraient fait la proposition s'ils l'avaient jugée utile,
-lui, qui la tenait pour indispensable, allait la faire. Il demanda
-donc que les membres présents de la conférence déclarassent, ce qu'il
-croyait vrai quant à lui, que la présence de Napoléon à la tête du
-gouvernement rendait la paix impossible, la continuation de la guerre
-inévitable, et dès lors le salut de l'État aussi problématique que le
-succès de la guerre. C'était prononcer la déchéance, ce que personne
-ne voulait faire, bien que tout le monde désirât l'abdication. Le
-président de cette réunion, le prince Cambacérès, déclara qu'il ne
-mettrait point une telle question <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> aux voix. La proposition de
-M. de Lafayette fut ainsi écartée, mais on admit qu'il fallait
-négocier en même temps que combattre, et que pour négocier il était
-nécessaire de trouver une forme qui permît de rétablir les rapports
-diplomatiques avec les puissances européennes, celles-ci ayant refusé
-jusqu'alors non pas seulement de répondre aux communications du
-gouvernement impérial, mais même de les recevoir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Comme moyen terme, on adopte la formation d'une commission
-de négociateurs, qui traitera avec les puissances au nom des Chambres,
-et en dehors de l'Empereur.</span>
-En conséquence, on
-imagina comme moyen terme, d'envoyer au camp des coalisés une
-commission de négociateurs qui, au lieu de se présenter au nom de
-Napoléon, se présenteraient au nom des Chambres. Il aurait fallu être
-bien difficile pour ne pas se contenter d'une telle proposition, car
-c'était l'abdication implicite de Napoléon, puisque la fonction la
-plus importante du pouvoir exécutif, celle de traiter avec les
-puissances étrangères, allait s'exercer sans lui, et en dehors de lui.
-C'était même une illégalité flagrante, mais on était déjà si
-complétement sorti de la légalité par les dernières résolutions des
-Chambres, que ce n'était plus la peine d'y prendre garde. La
-proposition fut admise, et il fut convenu que les diverses mesures
-adoptées dans cette conférence seraient présentées à l'Empereur par
-ses ministres, et aux Chambres par des rapporteurs choisis dans
-chacune des deux commissions.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le général Grenier chargé de faire à la Chambre des
-représentants le rapport des deux commissions.</span>
-Le général Grenier, officier distingué
-de la République, homme sage et désintéressé, fut chargé du rapport à
-la Chambre des représentants. Toutefois comme les résolutions qui
-avaient prévalu ne répondaient pas à l'impatience des esprits, les
-ministres et surtout M. Regnaud prièrent le général <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> Grenier
-et ses collègues de prendre patience encore quelques heures,
-promettant que le rapport ne serait pas plutôt fait qu'un message
-impérial viendrait combler les v&oelig;ux de la majorité des Chambres,
-qui plaçaient le salut de l'État dans l'abdication de Napoléon.</p>
-
-<p>Cette séance avait rempli presque toute la nuit. La journée commença
-de bonne heure à l'Élysée, et dès le matin du 22 chacun était accouru
-pour conseiller Napoléon, qu'on ne se permettait pas de conseiller de
-la sorte autrefois, surtout sur des objets pareils. Son sacrifice
-était fait, car après la séance de la nuit, il n'était plus possible
-de prolonger une telle situation. Comment consentir en effet à laisser
-négocier avec l'étranger sans lui, en dehors de lui, c'est-à-dire
-laisser gouverner à son exclusion? C'eût été un véritable déshonneur,
-et il ne lui restait, s'il ne voulait pas le souffrir, qu'à briser
-l'assemblée en s'appuyant sur la populace, et à essayer de lutter
-contre l'Europe unanime en ayant derrière soi la France divisée. C'est
-sur quoi Napoléon avait, comme on l'a vu, sa résolution prise.
-Pourtant deux choses résistaient encore en lui, la nature et la
-répugnance à abandonner une partie qui ne semblait pas absolument
-perdue. Il lui en coûtait, effectivement, de descendre du trône, car
-c'était tomber dans une étroite prison; il lui en coûtait de renoncer
-à une lutte qui, d'après son sentiment militaire, offrait encore
-beaucoup de chances. Mais devant l'évidence de la désunion, certaine
-tant qu'il serait là, et probable même après qu'il n'y serait plus,
-il était tout prêt à se rendre. Seulement <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> il se révoltait
-quand on venait l'obséder, sans presque lui laisser le temps de la
-réflexion. Cette agonie de sa puissante volonté était pénible et
-douloureuse à voir, car le génie et le malheur y perdaient quelque
-chose de la dignité qu'on voudrait qu'ils conservassent toujours,
-surtout dans les moments suprêmes. Napoléon était donc tour à tour
-calme, doux, ironique tout au plus, et irrité seulement quand on le
-pressait trop. Il prenait bien les conseils de ceux qui, comme le duc
-de Rovigo, le comte Lavallette, le duc de Bassano, lui disaient qu'il
-fallait abandonner des gens qui ne méritaient pas qu'on les sauvât, et
-s'en aller avec son impérissable gloire dans la vaste et libre nature
-d'Amérique, pour y finir sa vie dans un profond repos, dans
-l'admiration du monde devenu juste après sa chute.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cruelles perplexités de Napoléon.</span>
-Mais ces mêmes
-conseils il les prenait mal de la part de ceux qui semblaient espérer
-quelque chose de son sacrifice pour eux ou pour la chose publique. Il
-regardait ces derniers comme des dupes de M. Touché ou de leur
-intérêt. Aussi faisait-il mauvais accueil à M. Regnaud, et à ceux qui
-paraissaient appartenir à cette catégorie, lorsqu'ils venaient
-l'entretenir du sujet dont parlait tout le monde en ces tristes
-instants.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles de l'armée un peu plus favorables.</span>
-Ces douloureuses perplexités remplirent une partie de la matinée dans
-le palais et le jardin de l'Élysée. En ce moment étaient arrivées de
-l'armée des nouvelles moins désolantes que celles que Napoléon et ses
-officiers avaient apportées en venant de Laon.
-<span class="sidenote" title="En marge">On apprend que Grouchy est sauvé, et que 80 ou 70 mille
-hommes vont être réunis à Laon.</span>
-Grouchy, qu'on avait
-cru perdu, était rentré sain et sauf par Rocroy, et amenait plus
-<span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> de trente mille hommes pleins d'ardeur, derrière lesquels les
-débris de Waterloo allaient se rallier. Ces débris accourus de tout
-côté au rendez-vous de Laon, présentaient déjà une vingtaine de mille
-hommes, et devaient s'élever à trente ou quarante mille lorsqu'on les
-aurait réarmés et pourvus d'artillerie. Il était donc facile d'avoir
-en peu de jours une armée de soixante mille hommes, qu'augmenteraient
-encore les dépôts, les fédérés, les troupes de l'Ouest, et de réunir
-ainsi près de cent mille combattants pour couvrir Paris. Il y avait
-loin de cette situation, quelque affligeante qu'elle fût, à celle
-qu'on avait imaginée, et d'après laquelle Paris, entièrement
-découvert, aurait été réduit à se rendre sans conditions.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout envoyé à l'assemblée pour essayer sur
-elle l'effet de ces nouvelles.</span>
-Le ministre
-de la guerre fut immédiatement envoyé à la Chambre des représentants
-pour voir si ces nouvelles ne provoqueraient pas chez elle d'utiles
-réflexions, et ne feraient pas naître le désir de conserver à ces cent
-mille hommes le chef qui en 1814 avait balancé les destinées avec des
-forces bien inférieures.</p>
-
-<p>L'assemblée s'était réunie dès neuf heures du matin, et une impatience
-plus vive encore que celle des jours précédents s'était manifestée
-dans son sein.
-<span class="sidenote" title="En marge">Rapport du général Grenier.</span>
-On avait voulu différer le rapport du général Grenier
-pour gagner un peu de temps, mais l'assemblée n'avait pu s'intéresser
-à aucun des objets accessoires qu'on avait essayé de substituer à
-l'objet principal de ses préoccupations. Il avait fallu la satisfaire:
-vers dix heures du matin le général Grenier était monté à la tribune,
-et seul avait obtenu le silence refusé aux autres orateurs. Il avait
-<span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> brièvement énuméré les diverses mesures adoptées la nuit aux
-Tuileries, et fini par l'exposé plus détaillé de la principale, de
-celle qui consistait à envoyer au camp des alliés des négociateurs
-chargés de traiter au nom des Chambres. C'était la moitié au moins de
-l'abdication, avec la certitude d'obtenir l'autre moitié sous peu
-d'instants. Malgré cela le désappointement, l'impatience, la colère
-même se montrèrent sur tous les visages, et éclatèrent en voix
-confuses. Le rapporteur, peu accoutumé à ce genre d'agitations,
-balbutia quelques mots pour demander qu'on voulût bien attendre encore
-un peu, car les ministres, disait-il, lui avaient fait espérer que
-bientôt un message impérial viendrait compléter la présente
-communication. Cette indication ne satisfit point les esprits émus, et
-une foule d'orateurs assaillirent la tribune pour faire des
-propositions, qui toutes tendaient à précipiter l'événement désiré.
-Mais, comme ce n'étaient pas des personnages importants et dignes
-d'être écoutés qui se jetaient dans ce tumulte, l'assemblée ne leur
-prêtait aucune attention, et ils se succédaient inutilement au milieu
-d'un désordre inexprimable.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles menées de M. Fouché pour amener l'abdication.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Il fait dire aux représentants qu'il faut se hâter, que
-l'armée se rallie, et que si on lui en laisse le temps, elle se
-portera aux derniers excès, pour maintenir Napoléon sur le trône.</span>
-Tout à coup les affidés du duc d'Otrante
-vinrent dire que la victime se défendait, qu'il fallait lui faire
-violence si on ne voulait soi-même devenir ses victimes, car l'armée
-informée de ce qui se passait, était prête à se porter aux derniers
-excès pour prolonger le règne de Napoléon, et on avait des nouvelles
-de Grouchy, lequel était sauvé, et marchait sur Laon avec 60 mille
-hommes. La perspective de pareilles ressources pouvait bien rendre à
-Napoléon la résolution qui avait semblé <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> l'abandonner, et il
-n'y avait pas de temps à perdre. Cette version se trouva bientôt
-confirmée par les nouvelles que le ministre de la guerre vint donner
-sur la situation des affaires militaires. On l'écouta avec d'autant
-plus d'impatience que ce qu'il disait était sérieux. Puis après
-l'avoir écouté, loin de changer d'avis, on se sentit confirmé dans
-celui qu'on avait embrassé. Lorsque les esprits veulent passionnément
-une chose, tout les y pousse, même ce qui semblerait devoir les en
-détourner. Les uns prétendaient que ces soixante mille hommes seraient
-pour Napoléon un prétexte de retenir le pouvoir, et qu'au besoin il en
-userait contre l'assemblée; les autres qu'il fallait se hâter de s'en
-servir pour traiter de la paix sans l'homme qui rendait toute paix
-impossible.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sous l'influence des avis de M. Fouché, on demande
-l'abdication à grands cris.</span>
-Toujours s'excitant de la sorte on en vint à dire qu'il
-fallait proposer la déchéance, et même la voter. Bientôt l'idée de la
-prononcer devint générale. Cependant un représentant, le général
-Solignac, tombé depuis assez longtemps dans la disgrâce impériale,
-esprit mal réglé mais généreux, arrêta un moment l'assemblée en lui
-disant que l'homme qu'on allait ainsi violenter avait régné quinze
-ans, récemment encore avait reçu les serments de la France, et avait
-commandé vingt ans les armées françaises avec une gloire incomparable;
-qu'il méritait donc le respect, et que ce n'était vraiment pas en
-réclamer beaucoup que de demander une heure, afin qu'il eût le temps
-de déposer lui-même le sceptre qu'on prétendait lui arracher.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Le général Solignac obtient qu'on accorde à Napoléon une
-heure de répit.</span>
-Une heure, une heure, soit! répondirent des centaines de voix, et une
-sorte de pudeur saisissant cette assemblée qui <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> pourtant
-voulait fortement le maintien de la dynastie impériale, elle accorda
-ce délai fatal! Une heure accordée pour abdiquer, à l'homme qui avait
-dominé le monde, et qui trois mois auparavant avait été accueilli avec
-transport! Triste et terrible leçon pour l'ambition sans mesure!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général court à l'Élysée.</span>
-Le général Solignac courut spontanément à l'Élysée, bien qu'il ne se
-fût pas présenté à Napoléon depuis fort longtemps. La vue de ce
-puissant empereur, naguère si redouté, tombé aujourd'hui dans un abîme
-de misère, toucha profondément le général. Napoléon, qui avait assez
-mal accueilli ses serviteurs les plus favorisés mettant un singulier
-empressement à lui arracher son abdication, reçut affectueusement le
-disgracié qui avait sollicité et obtenu pour lui une heure de répit.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon l'accueille bien, et promet son abdication.</span>
-Il lui dit avec douceur qu'on avait tort de montrer tant d'irritation,
-que son abdication était prête, et qu'il allait la signer. Puis le
-conduisant dans le jardin où sa présence faisait éclater dans la foule
-de nouveaux cris de <em>Vive l'Empereur!</em> il lui fit sentir tout ce qui
-lui resterait de puissance s'il voulait s'en servir. Il demanda au
-général s'il croyait que la tumultueuse assemblée d'où il venait, et
-où il allait retourner, pouvait enfanter un gouvernement, et ce
-gouvernement opposer une résistance sérieuse à l'étranger, et si
-l'abdication qu'elle exigeait n'était pas l'avénement immédiat des
-Bourbons escortés de cinq cent mille étrangers. Il était difficile de
-n'en pas convenir. Le général Solignac en tomba d'accord, lui prit les
-mains sur lesquelles il versa des larmes, et Napoléon touché de
-l'émotion de ce brave militaire, <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> satisfait de lui avoir
-démontré à lui-même l'inconséquence de ceux qui demandaient son
-abdication, le congédia en lui serrant les mains, et en lui promettant
-que le message impérial serait immédiatement envoyé au palais des
-représentants. Il saisit une plume pour rédiger lui-même la minute de
-l'acte, ne laissant à personne le soin de libeller de pareilles
-pièces, et il fit bien, car il était le seul capable de trouver des
-paroles assez grandes pour de telles circonstances.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Seconde abdication de Napoléon, à la condition de la
-transmission de la couronne à son fils.</span>
-Rentré dans son cabinet où étaient réunis ses frères et ses ministres,
-Napoléon avait déjà tracé les premiers mots sur le papier, lorsque
-Lucien, Joseph, le ministre Regnaud lui dirent qu'il fallait mettre à
-son abdication une condition expresse, celle de la transmission de la
-couronne à son fils. Il jeta alors sur M. Regnaud un regard où se
-peignait le mépris le plus amer pour la politique actuellement
-triomphante de M. Fouché.&mdash;Mon fils!... répéta-t-il deux ou trois
-fois, mon fils!... quelle chimère!... Non, ce n'est pas en faveur de
-mon fils, mais des Bourbons que j'abdique.... ceux-là du moins ne sont
-pas prisonniers à Vienne!&mdash;Après ces paroles, dignes de son génie, il
-traça la déclaration suivante:</p>
-
-<span class="sidenote" title="En marge">Formule de cette abdication.</span>
-
-<div class="quote">
-<p>«<span class="smcap">Français</span>,</p>
-
- <p>»En commençant la guerre pour soutenir l'indépendance nationale,
- je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les
- volontés, et le concours de toutes les autorités nationales:
- j'étais fondé à en espérer le succès, et j'avais <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> bravé
- les déclarations des puissances contre moi.</p>
-
- <p>»Les circonstances me paraissent changées. Je m'offre en
- sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être
- sincères dans leurs déclarations, et n'en avoir réellement voulu
- qu'à ma personne! Ma vie politique est terminée, et je proclame
- mon fils sous le titre de Napoléon II, empereur des Français.</p>
-
- <p>»Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de
- gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à
- inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une
- loi.</p>
-
- <p>»Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation
- indépendante.</p>
-
-<p class="sig">»<span class="smcap">Napoléon.</span>»</p>
-</div>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'abdication portée à la Chambre des représentants.</span>
-Cette pièce, signée à midi et demi, dut être portée par le ministre
-Carnot à la Chambre des pairs, et par le duc d'Otrante à celle des
-représentants. C'était pour ce dernier le bulletin de sa victoire, et
-il dissimulait à peine la joie qu'il en éprouvait. Il arriva vers une
-heure à la Chambre des représentants, où beaucoup d'officieux
-l'avaient devancé. L'heure accordée au général Solignac avait été fort
-dépassée, et sans l'apparition du conspirateur triomphant qui venait
-satisfaire l'impatience générale, on aurait probablement oublié tout
-respect envers le vaincu de Waterloo. En entendant annoncer le duc
-d'Otrante et le message dont il était porteur, les représentants
-coururent pêle-mêle occuper les places libres, et debout en silence,
-écoutèrent la déclaration que nous venons de rapporter, et dont le
-<span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> président fit lecture d'une voix émue.
-<span class="sidenote" title="En marge">Attendrissement général.</span>
-Qui le croirait? après
-avoir manifesté tant d'impatience, l'assemblée, soit la noblesse du
-langage, soit la grandeur de l'homme et de son infortune, soit la
-détente des esprits à la suite du succès obtenu, l'assemblée, naguère
-si courroucée, demeura d'abord muette, et puis fut tout à coup saisie
-d'un attendrissement profond et universel. On employa quelques
-instants à échanger des expressions de compassion, de gratitude, de
-regret, et dans plus d'un esprit entra cette pensée, que si le salut
-de l'État était presque impossible avec Napoléon, il serait tout à
-fait impossible sans lui. On avait été poussé pour ainsi dire malgré
-soi à ce qu'on avait fait, et on commençait à sentir confusément que
-ce n'était pas le triomphe de la Révolution et de la dynastie
-impériale qu'on venait d'assurer, mais celui des Bourbons. Ce n'était
-une calamité ni pour la France, ni pour la liberté, mais c'était une
-&oelig;uvre singulière accomplie de la main de ces représentans, tous
-complices ou partisans de la révolution du 20 mars.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Hypocrite attitude du duc d'Otrante.</span>
-Le duc d'Otrante vint alors montrer sa pâle figure à la tribune, pour
-réclamer hypocritement des égards envers le malheur, pour demander que
-la France en stipulant pour elle stipulât aussi pour Napoléon,
-c'est-à-dire assurât sa vie, sa liberté, la tranquillité de sa
-retraite, pour proposer enfin la nomination immédiate de la commission
-qui devait aller traiter au camp des coalisés. Cette apparition assez
-inutile était une manière de montrer à la pauvre assemblée, dont le
-tour d'abdiquer allait bientôt venir, le ridicule dictateur qui
-devait <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> régner quinze jours sur la France. On écouta les
-paroles de M. Fouché sans y attacher beaucoup de valeur, car personne
-après la satisfaction obtenue ne songeait à manquer de respect au
-génie malheureux, et à différer même d'une heure la grande affaire de
-la négociation de la paix, affaire si importante en apparence, et si
-vaine en réalité, comme on devait bientôt le voir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de remplacer le pouvoir exécutif.</span>
-Mais il s'agissait
-d'un objet plus sérieux, et exposé à plus de contestation, il
-s'agissait de remplacer l'autorité exécutive qui avait disparu par
-l'abdication de l'Empereur. Dès ce moment, le champ était ouvert aux
-calculs des partis, et aux divagations de ces esprits agités, qui,
-dans les grandes circonstances, se donnent beaucoup de mouvement par
-besoin de remuer, ou vanité de se produire. L'assemblée presque tout
-entière était bonapartiste et révolutionnaire, c'est-à-dire qu'elle
-voulait les principes de la révolution appliqués par la main des
-Bonaparte, à l'exception toutefois du Bonaparte qui pouvait seul faire
-prévaloir ce qu'elle désirait. L'Acte additionnel dont on avait dit
-tant de mal, Napoléon II dont elle venait de détrôner le père, et
-surtout la paix, auraient comblé ses v&oelig;ux.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché ne veut pas qu'il soit remplacé par une régence,
-afin de ne pas impliquer nécessairement la souveraineté de Napoléon
-II, qu'il a promise sans y croire.</span>
-Mais déjà le duc
-d'Otrante, après lui avoir promis Napoléon II, doutait de ce qu'il
-avait promis, et répandait autour de lui ses propres doutes,
-maintenant que les certitudes dont il s'était servi pour renverser
-Napoléon n'étaient plus nécessaires. Les hommes qu'il inspirait
-allaient disant partout qu'on devait souhaiter et tâcher d'obtenir
-Napoléon II, mais que même pour réussir il fallait n'en pas faire une
-condition absolue, laquelle <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> blesserait peut-être les
-souverains étrangers, et empêcherait l'ouverture des négociations.
-D'ailleurs, ajoutaient-ils, tout en préférant Napoléon II, il ne
-serait pas sage de compromettre le sort de la France pour un enfant
-prisonnier, confié à des mains autrichiennes, et condamné probablement
-à y rester, que si par exemple on pouvait avec un prince éclairé,
-libéral, ayant donné des gages à la Révolution, et brouillé à jamais
-avec l'émigration, obtenir la monarchie constitutionnelle, on ne
-devrait pas le refuser par fidélité à un enfant presque étranger, car
-ce qui importait avant tout c'était d'assurer le salut de la France et
-sa liberté.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il fait circuler plusieurs idées, notamment celle de porter
-la maison d'Orléans au trône, afin de préparer une transition.</span>
-Ces insinuations se rapportaient au duc d'Orléans, à qui
-beaucoup de gens pensaient, bien qu'il n'eût donné mission à personne
-de faire penser à lui. Ses lumières, son opposition discrète mais
-visible à la politique qui avait conduit Louis XVIII à Gand, ses
-services militaires pendant la République, le souvenir même de son
-père, en faisaient pour les révolutionnaires, pour les nouveaux
-libéraux, pour les militaires, un prince désirable et désiré, sans que
-lui ni personne s'occupât de propager sa candidature. L'assemblée,
-quoique prononcée pour Napoléon II, se serait consolée de ne pas
-l'avoir, si on lui avait donné en échange le chef de la branche
-cadette de Bourbon. L'armée se serait regardée comme moins sacrifiée
-sous un prince réputé militaire, et on a vu que parmi les monarques
-réunis à Vienne, l'empereur Alexandre mécontent de l'émigration, avait
-proposé le duc d'Orléans au congrès, et ne s'était arrêté que devant
-<span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> l'opposition prononcée de l'Angleterre et de l'Autriche. M.
-Fouché se serait certainement accommodé du règne de ce prince, mais il
-ne se flattait guère d'y amener les puissances coalisées, et s'il
-encourageait les tendances vers lui, c'était comme transition de
-Napoléon II qu'il avait promis sans en être sûr, aux Bourbons de la
-branche aînée qu'il prévoyait sans les désirer. Sa tactique, en un
-mot, consistait à susciter toutes les idées à la fois, sauf à ne faire
-triompher au dernier moment que celle qui lui conviendrait, et de
-cette tactique il ne parlait ni à M. Regnaud, qui était bonapartiste
-sincère, ni à MM. Manuel, Jay, Lacoste, qui étaient exclusivement
-libéraux, et à ce titre redoutaient le retour de la branche aînée. Aux
-uns comme aux autres il se bornait à dire qu'il fallait être
-extrêmement prudent, et se garder de présenter aux puissances des
-conditions absolues, en proclamant par exemple tel ou tel prince, car
-en agissant de la sorte on rendrait impossible l'ouverture des
-négociations.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'abdication proclamée, les royalistes peu nombreux de
-l'assemblée font une tentative qui est repoussée.</span>
-À peine l'abdication de Napoléon avait-elle été lue à l'assemblée que
-les propositions se succédèrent en foule. Les hommes qui ne voulaient
-pas de la dynastie impériale, les uns par royalisme (le nombre de
-ceux-ci était très-restreint), les autres par amour de la liberté et
-de la paix, proposèrent d'accepter d'abord l'abdication afin de la
-rendre irrévocable, un contrat n'étant définitif que par l'acceptation
-réciproque, de remercier ensuite Napoléon de son sacrifice, puis de se
-déclarer Assemblée nationale, de se saisir de tous les pouvoirs,
-d'envoyer des négociateurs au camp des alliés, de <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> nommer
-enfin une commission chargée de remplir les fonctions du pouvoir
-exécutif. Divers représentants soutinrent ces propositions, et
-notamment M. Mourgues, qui alla plus loin que les autres. Il voulait
-qu'on ajoutât à ces mesures celle de nommer M. de Lafayette général en
-chef des gardes nationales de France, et le maréchal Macdonald
-généralissime de l'armée. On doit se souvenir que ce maréchal, après
-avoir accompagné Louis XVIII jusqu'à la frontière, avait refusé de
-prendre du service sous Napoléon. À ces dernières propositions dont
-l'intention était trop claire, un représentant, M. Garreau, demanda à
-lire l'article 67 de l'Acte additionnel. Le président Lanjuinais
-s'efforçant d'interdire comme inutile la lecture de cet article, que
-tout le monde était censé connaître, des cris, <cite>lisez</cite>, <cite>ne lisez
-pas</cite>, retentirent de toutes parts. Mais les cris qui demandaient la
-lecture ayant couvert ceux qui ne la voulaient pas, M. Garreau lut
-l'article ainsi conçu:</p>
-
-<p>«Le peuple français déclare que, dans la délégation qu'il a faite et
-qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas entendu et n'entend pas donner
-le droit de proposer le rétablissement des Bourbons ou d'aucun prince
-de cette famille sur le trône, même en cas d'extinction de la dynastie
-impériale, ni le droit de rétablir, soit l'ancienne noblesse féodale,
-soit les droits féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit aucun
-culte privilégié et dominant, ni la faculté de porter aucune atteinte
-à l'irrévocabilité de la vente des domaines nationaux; il interdit
-formellement au gouvernement, <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> aux Chambres et aux citoyens
-toute proposition à cet égard.»&mdash;Je crois, ajouta l'auteur de la
-citation, avoir été compris.&mdash;Oui, oui, répondirent un grand nombre de
-voix, et on réclama l'ordre du jour.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Regnaud rappelle qu'on doit fidélité à Napoléon II.</span>
-M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély
-s'élança à la tribune pour appuyer et motiver l'ordre du jour. Il
-demanda d'abord, si la Chambre des représentants se constituait
-Assemblée nationale, ce que deviendrait la Chambre des pairs, et si
-les deux Chambres se confondaient en une seule, ce que deviendrait la
-Constitution. Il fit sentir l'avantage de conserver une constitution
-toute faite, qui n'avait besoin que de peu de modifications pour être
-rendue excellente, dans laquelle le monarque était irrévocablement
-désigné, ce qui mettait un terme à toutes les compétitions, et à
-laquelle il ne fallait pour la maintenir en vigueur qu'ajouter une
-mesure transitoire, consistant à remplacer pour un temps assez court
-le monarque absent et mineur.
-<span class="sidenote" title="En marge">On adopte l'idée de nommer une commission exécutive de cinq
-membres, sans la qualifier de régence.</span>
-N'osant toutefois proposer un conseil de
-régence qui aurait tranché trop positivement la question de dynastie,
-il prit dans les propositions repoussées l'idée de faire nommer une
-commission exécutive de cinq membres, trois par la Chambre des
-représentants, et deux par la Chambre des pairs.
-<span class="sidenote" title="En marge">La Chambre des représentants en nommera trois, celle des
-pairs deux.</span>
-Enfin il fit appel
-aux sentiments de générosité, de dignité, de gratitude de l'assemblée
-envers Napoléon.&mdash;Il est un homme, dit-il, que vous aviez appelé
-grand, et que la postérité jugera mieux que nous! Récemment encore
-vous en aviez fait votre chef pour la seconde fois, et il n'y a pas
-quatre semaines que vous lui avez de nouveau prêté serment! Il a été
-malheureux, <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> ce qui lui est rarement arrivé dans sa carrière
-militaire; vous lui avez demandé son abdication, et il s'est empressé
-de la donner avec une magnanimité dont j'ai été témoin, car, ajouta M.
-Regnaud, c'est moi qui ai osé hier lui en parler le premier. Il l'a
-donnée, mais en faveur de son fils. Irez-vous le payer de ce magnanime
-dévouement en n'acceptant pas même son fils? Annulerez-vous l'acte si
-désiré de son abdication en refusant la condition essentielle de cet
-acte? Je vous propose donc l'ordre du jour sur les motions que vous
-avez entendues, pour ne point annuler la Constitution ni les droits de
-Napoléon II, et je vous propose en outre d'envoyer une députation à
-celui qui était votre empereur il y a quelques heures, pour le
-remercier du noble sacrifice qu'il a fait à l'intérêt du pays.&mdash;</p>
-
-<p>L'assemblée qui était sous l'impression du grand sacrifice qu'elle
-venait d'obtenir de Napoléon, qui de plus était émue par les paroles
-de M. Regnaud, adopta à l'unanimité l'ordre du jour tel qu'on le lui
-avait proposé. M. Regnaud se flatta d'avoir sauvé ainsi le trône de
-Napoléon II, mais M. Fouché n'en crut rien, car la question qui eût
-été tranchée par la création d'un conseil de régence, était éludée par
-la création d'une simple commission exécutive. Cette ambiguïté
-convenait à M. Fouché, qui voulait que tout fût possible, excepté le
-retour de Napoléon lui-même.
-<span class="sidenote" title="En marge">MM. Carnot, Fouché, Grenier, nommés par la Chambre des
-représentants membres de la commission exécutive.</span>
-On procéda sur-le-champ au scrutin, afin
-d'élire les trois membres que la Chambre des représentants fournirait
-à la commission exécutive. M. Fouché qui se regardait comme désigné
-nécessairement, <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> ne s'occupa pas de lui-même, mais des autres,
-dans le désir de se ménager des collègues qui ne pussent pas
-contrarier ses desseins. Il lui était impossible d'écarter Carnot,
-dont il se flattait d'ailleurs d'abuser la bonne foi, mais il tenait
-par dessus tout à n'avoir pas M. de Lafayette, et il le représenta aux
-uns comme un fanatique des institutions fort décriées de 1791, aux
-autres comme indispensable dans la commission qui devait se rendre au
-camp des souverains pour y traiter de la paix. Il recommanda
-particulièrement le général Grenier, estimé de tous les partis, et peu
-capable de déjouer une intrigue, car il était incapable d'en faire
-une. M. Fouché, resté dans les couloirs de l'assemblée, parvint à
-ménager les résultats suivants. Carnot, élu par l'estime universelle,
-obtint 324 suffrages; M. Fouché, choisi pour l'opinion qu'on avait de
-son influence au dedans et au dehors, n'en obtint que 293. M. Grenier
-en réunit 204, M. de Lafayette 142. Il fallut un second tour de
-scrutin pour le troisième membre, et M. le général Grenier fut élu à
-une immense majorité. Cette résolution fut immédiatement envoyée à la
-Chambre des pairs pour recevoir son adhésion.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil fait par la Chambre des pairs aux résolutions de la
-Chambre des représentants.</span>
-En ce moment cette Chambre était en proie à une vive agitation. Le
-ministre de la guerre était venu lui communiquer les nouvelles
-militaires qu'il avait données à la Chambre des représentants, le
-traitement extérieur envers les deux Chambres devant être entièrement
-semblable, quoique l'influence ne fût point la même.
-<span class="sidenote" title="En marge">Scène du maréchal Ney au sujet de la bataille de Waterloo.</span>
-Une scène triste
-et violente s'était passée à la suite de ces communications. Le
-<span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> maréchal Ney, tout agité encore de la bataille de Waterloo où
-il avait déployé tant d'héroïsme, plus agité des bruits qui
-circulaient et qui lui attribuaient des fautes graves, excité par M.
-Fouché qu'il avait pris pour confident de ses chagrins, avait demandé
-la parole, et attirant fortement l'attention par son énergique figure
-autant que par l'importance d'un récit émané de sa bouche, avait
-contesté les assertions du ministre, affirmé qu'il ne restait plus
-aucune ressource, que tout était perdu, que l'armée avait fait son
-devoir, mais que de grandes fautes avaient été commises (sans nommer
-l'auteur de ces fautes il désignait clairement l'Empereur), que ces
-fautes avaient amené un désastre irréparable, et qu'il ne restait qu'à
-traiter à toute condition, les vies sauves tout au plus. En se
-conduisant de la sorte la glorieuse victime ne savait pas qu'elle
-rendait inévitable une capitulation, à la suite de laquelle toutes les
-vies malheureusement ne seraient pas sauves. Le trouble produit par
-cette scène avait été inexprimable. Quelques malveillants avaient
-éprouvé une joie presque visible en présence de ce chaos, mais la
-grande majorité des pairs, sincère quoique faible, avait été désolée
-de voir le découragement propagé par un homme d'un si prodigieux
-courage.
-<span class="sidenote" title="En marge">Drouot annonce qu'il répondra.</span>
-Drouot entré dans le moment où le maréchal achevait de
-parler, apprenant ce qu'il avait dit, était allé avec les formes
-graves et douces dont il ne s'écartait jamais, lui reprocher ses
-assertions, et lui annoncer qu'il les rectifierait. Ney s'était mal
-défendu, et avait décelé le désordre affligeant d'une âme au
-désespoir, n'étant plus en possession d'elle-même, <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> et
-méritant que de sa part on ne tînt plus compte de rien, sinon de ses
-incomparables services.</p>
-
-<p>La Chambre des pairs était sous l'impression de cette scène si triste,
-lorsque arriva le message de la Chambre des représentants. Il n'y
-avait pas de doute sur l'adhésion que la pairie donnerait aux mesures
-proposées, mais les membres ardents du parti impérial, le prince
-Lucien, les généraux La Bédoyère et de Flahault, se montrèrent fort
-irrités en voyant la souveraineté de Napoléon II éludée par la
-nomination équivoque d'une commission exécutive, et manifestèrent tout
-haut leur mécontentement. Le comte Thibaudeau, révolutionnaire morose,
-haïssant les Bourbons, préférant les Bonaparte sans les aimer, car il
-n'aimait personne, méprisant Fouché et se laissant conduire par lui,
-était entré dans l'idée si générale en ce moment, de chercher un
-prompt salut dans l'abdication de l'Empereur. Il exprima donc l'avis
-d'homologuer purement et simplement la décision de la Chambre des
-représentants, ce qui du reste était inévitable au point où en étaient
-venues les choses. Cette proposition excita un violent courroux chez
-les partisans de la dynastie impériale. Le prince Lucien, rappelant à
-la Chambre des pairs, nommée par Napoléon, la gratitude, la fidélité
-qu'elle lui devait, lui faisant sentir que le respect des lois, s'il
-était évanoui partout, devrait subsister chez elle, invoquant la
-Constitution qui, après Napoléon I<sup>er</sup>, conférait la couronne à
-Napoléon II, s'appuyant enfin sur l'acte d'abdication qui portait pour
-condition essentielle l'avénement de Napoléon II, demanda qu'on
-proclamât <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> sur-le-champ ce jeune prince, afin d'échapper à la
-guerre civile et au chaos.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Scène entre M. de Pontécoulant et le prince Lucien.</span>
-Rallions-nous autour de Napoléon II,
-s'écria le prince Lucien, et quant à moi j'en donne le premier
-l'exemple, et lui jure fidélité.&mdash;Beaucoup de pairs effrayés de ce
-tumulte, et approuvant la forme évasive adoptée pour remplacer le
-pouvoir exécutif, se montrèrent visiblement importunés de la vivacité
-avec laquelle on voulait trancher une question si grave. M. de
-Pontécoulant, pair de Napoléon et de Louis XVIII, redevable par
-conséquent de l'un et de l'autre, était de ceux qui ne voulaient pas
-qu'on rendît plus difficile qu'elle n'était la transition d'un régime
-défaillant à un régime inévitable. Après avoir avoué ce qu'il devait à
-Napoléon, il déclara qu'il croyait devoir encore davantage à son pays,
-et qu'il regardait comme souverainement imprudente la proposition du
-prince Lucien. Rappelant à celui-ci sa qualité de prince romain, il
-lui reprocha de n'être pas Français, et de ne pouvoir dès lors émettre
-une opinion valable sur un pareil sujet.&mdash;Si je ne suis pas Français
-pour vous, lui répondit le prince Lucien, je le suis pour la nation
-entière; et il insista sur la nullité de l'abdication de Napoléon
-I<sup>er</sup>, dans le cas où l'on ne reconnaîtrait pas à l'instant même les
-droits de Napoléon II au trône.
-<span class="sidenote" title="En marge">Discours violent de La Bédoyère.</span>
-Le généreux et imprudent La Bédoyère,
-aussi peu maître de sa raison que Ney, prit alors la parole avec une
-incroyable violence.&mdash;Il y a ici, dit-il, des gens qui naguère aux
-pieds de Napoléon heureux, s'éloignent déjà de Napoléon malheureux.
-Laissons-les faire; et remplissons notre devoir. Napoléon a abdiqué
-pour son <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> fils: si son fils n'est pas proclamé, son abdication
-est nulle, et il doit la reprendre. Qu'il se saisisse de son épée, et
-nous irons tous mourir à ses côtés! Les traîtres qui l'ont abandonné
-l'abandonneront peut-être encore, ils noueront des intrigues avec
-l'étranger, comme ils ont déjà fait... j'en vois quelques-uns qui
-siégent sur ces bancs...&mdash;À ces mots, qui prouvaient que ce brave
-jeune homme ne se possédait plus, un tumulte effroyable l'interrompit.
-On le fit taire; plusieurs de ses amis accoururent pour le contenir,
-mais ne parvinrent point à le calmer.
-<span class="sidenote" title="En marge">La Chambre des pairs confirme le vote de la Chambre des
-représentants, et nomme MM. de Caulaincourt et Quinette membres de la
-commission exécutive.</span>
-La discussion continua sans
-ordre, sans résultat pour ceux qui voulaient la proclamation immédiate
-de Napoléon II, et la prudente assemblée adoptant la politique évasive
-qui avait prévalu dans l'autre Chambre, confirma purement et
-simplement sa décision. Elle nomma pour compléter la commission
-exécutive, M. de Caulaincourt comme l'homme le plus digne d'y
-représenter les intérêts de la France sans négliger ceux de Napoléon,
-et M. Quinette comme ancien conventionnel et représentant honnête de
-la Révolution.</p>
-
-<p>Ces diverses nouvelles portées à Napoléon ne l'étonnèrent point, et ne
-l'affligèrent guère davantage, car il ne s'était pas fait la moindre
-illusion sur le sort de son fils, et n'avait jamais cru que tombée de
-sa puissante tête, la couronne pût s'arrêter sur celle d'un faible
-enfant, à la fois absent et prisonnier.
-<span class="sidenote" title="En marge">Une députation de la Chambre des représentants vient à
-l'Élysée remercier Napoléon de son sacrifice.</span>
-Dans l'après-midi une
-députation des représentants vint lui apporter l'hommage de
-l'assemblée et l'expression de sa gratitude. Il la reçut debout, dans
-l'attitude qu'il avait au faîte de la <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> puissance, avec une
-gravité triste, et cette hauteur de langage que donne le détachement
-de toutes choses. Après s'être montré sensible aux témoignages de la
-députation, il leur dit que le sacrifice dont on le remerciait il
-l'avait fait pour la France, mais sans aucune espérance de lui être
-utile, et uniquement pour n'être pas en désaccord avec ses
-représentants, car on ne pouvait lutter avec succès qu'à la condition
-d'être unis. Il leur recommanda l'union comme le principal moyen de
-salut, et après l'union l'activité dans les préparatifs de défense,
-car il fallait pour obtenir la paix avoir dans les mains tous les
-moyens de faire la guerre.&mdash;Le temps perdu, leur dit-il, à renverser
-la monarchie impériale, eût été plus utilement employé à préparer des
-moyens de résistance. Mais enfin il en est temps encore, hâtez-vous,
-car l'ennemi approche, et vous trompe en vous disant que moi écarté il
-s'arrêtera. Ce sont les Bourbons qu'il veut vous imposer avec tout ce
-que les Bourbons apportent à leur suite.
-<span class="sidenote" title="En marge">Langage de Napoléon, et recommandation en faveur de son
-fils.</span>
-Je vous recommande mon fils,
-car je n'ai abdiqué que pour lui, et ce n'est qu'en vous rattachant
-fortement à cet enfant que vous éviterez le conflit des prétentions
-contraires, que vous rallierez l'armée, et que vous aurez chance de
-sauver l'indépendance nationale. Quant à moi, mon rôle est fini, et
-peut-être ma vie. Où que je sois, je formerai des v&oelig;ux pour la
-France, pour sa dignité, pour son bonheur. Je voudrais la servir comme
-soldat, ne le pouvant plus comme son chef, mais vous avez jugé que je
-devais renoncer à lui être utile. Il ne s'agit donc plus de moi, mais
-de mon fils et de la France. <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> Croyez-moi, soyez unis.&mdash;Ces
-paroles prononcées, Napoléon salua dignement les membres de la
-députation, et les quitta en les laissant profondément émus.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Quoique ne croyant pas à la transmission de la couronne à
-son fils, Napoléon regarde comme un devoir d'y travailler.</span>
-Napoléon, nous le répétons, ne se faisait aucune illusion: il ne
-pensait pas que la cause de son fils fût plus facile à gagner que la
-sienne, et il croyait encore moins que l'assemblée agitée, et trahie
-par M. Fouché, fût capable de se défendre. Mais il remplissait un
-dernier devoir de père en recommandant la cause de Napoléon II, et il
-était d'ailleurs persuadé que s'il y avait dans le moment un moyen de
-rallier les partis et de réveiller le dévouement de l'armée, c'était
-le maintien de la couronne sur la tête de cet enfant. Il voulut donc
-tenter un dernier effort en sa faveur. Le soin avec lequel on avait
-évité de se prononcer lui semblait un manque de parole à son égard.
-<span class="sidenote" title="En marge">Reproches à M. Regnaud de l'avoir promise, et de ne rien
-faire pour l'amener.</span>
-Il s'en expliqua vivement avec M. Regnaud; il lui reprocha d'avoir promis
-pour le décider à abdiquer, de faire triompher la cause de Napoléon
-II, et se plaignit de ce qu'il y avait si peu travaillé et si peu
-réussi. M. Regnaud ne méritait pas ces reproches, car, trompé par ses
-désirs et par M. Fouché, il avait cru que la proclamation immédiate du
-fils serait le prix de l'abdication du père. Il s'excusa beaucoup, et
-prit l'engagement envers Napoléon de ne rien négliger pour obtenir
-qu'on lui tînt parole le lendemain.
-<span class="sidenote" title="En marge">Efforts dans le même sens auprès de MM. Defermon et Boulay
-de la Meurthe.</span>
-Napoléon fit appeler aussi à
-l'Élysée deux des ministres d'État, MM. Defermon et Boulay de la
-Meurthe, sur le dévouement desquels il comptait, et leur demanda
-d'employer toute leur influence auprès de la Chambre des
-représentants, <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> afin de faire proclamer Napoléon II d'une
-manière formelle et qui ne laissât aucune place à l'équivoque. Ils s'y
-montrèrent tout disposés, et M. Boulay de la Meurthe, habitué aux
-assemblées où il avait jadis figuré honorablement, révolutionnaire
-honnête, ami de Sieyès, partageant ses vues, ayant dans le c&oelig;ur une
-vive haine contre les Bourbons, promit de ne pas s'épargner dans cette
-nouvelle tentative.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Regnaud se concerte avec M. Fouché pour donner
-satisfaction à Napoléon.</span>
-M. Regnaud se rendit auprès de M. Fouché, lui fit sentir l'embarras
-dans lequel on s'était mis à l'égard de Napoléon, le danger de lui
-manquer de parole, de le porter peut-être en agissant ainsi à revenir
-sur son sacrifice, et la nécessité par conséquent de le satisfaire de
-quelque manière. M. Fouché parut partager cet avis, et il insista
-auprès des jeunes députés qu'il conduisait en les trompant, MM. Jay,
-Manuel, pour qu'on fît quelque chose qui, en donnant satisfaction à
-Napoléon, ne fût pas cependant l'occasion d'engagements imprudents
-envers la dynastie impériale. Il ne leur dit point ses vrais motifs
-qui étaient tout autres, comme on le verra bientôt, mais il allégua la
-double raison fort soutenable, de ne point exaspérer Napoléon en
-trompant ses dernières espérances, et de faire prévaloir, si on le
-pouvait, la souveraineté de l'enfant impérial, sous lequel la liberté
-n'aurait rien à craindre, et sous lequel aussi les intérêts du parti
-révolutionnaire seraient pleinement garantis. On le lui promit, et on
-convint de sortir un peu de l'équivoque du jour, sans se jeter
-toutefois dans des engagements irrévocables.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Séance du 23 à la Chambre des représentants.</span>
-Le lendemain 23 en effet, M. Bérenger souleva la question, en
-cherchant à préciser la nature des pouvoirs attribués à la commission
-exécutive. Serait-elle assimilée à des ministres responsables, ou
-assimilée à la souveraineté elle-même, et participant dès lors à son
-inviolabilité?
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Bérenger soulève la question des droits de Napoléon II.</span>
-Il suffisait de poser une telle question pour remuer
-profondément les esprits. Les orateurs affluèrent à la tribune; les
-uns voulaient que la commission exécutive ne fût qu'un pouvoir
-responsable, les autres qu'elle fût une vraie régence, remplaçant le
-monarque mineur et absent, et jouissant de ses prérogatives.
-<span class="sidenote" title="En marge">Discours de MM. Defermon et Boulay de la Meurthe.</span>
-M. Defermon, prenant alors la parole, dit qu'on se jetait dans une sorte
-de chaos, faute de s'arrêter à des principes fixes et solides. Rien ne
-serait plus facile que de déterminer le rôle de la commission
-exécutive, si on se renfermait dans la Constitution existante, sans
-essayer d'en sortir. D'après ces principes, qui étaient ceux de la
-monarchie constitutionnelle, on avait un souverain, c'était Napoléon
-II, héritier nécessaire et légitime de Napoléon I<sup>er</sup>, devant
-succéder à son père comme jadis le roi vivant au roi
-mort.&mdash;Croyez-vous, ajouta M. Defermon, que Napoléon II soit votre
-souverain?...&mdash;Oui, oui, répondirent en se levant la plupart des
-membres de l'assemblée... <em>Vive Napoléon II!</em>&mdash;Eh bien, si vous le
-croyez, reprit M. Defermon, la commission exécutive doit avoir
-purement et simplement les pouvoirs d'une régence, agissant pour
-Napoléon II, en son nom, après lui avoir prêté serment. Mais
-auparavant il faut le déclarer formellement, et ainsi vous rallierez
-l'armée qui est dévouée à la dynastie, <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> vous dirigerez
-l'esprit de la garde nationale, à qui on dit que vous attendez Louis
-XVIII, vous apprendrez à l'étranger qu'il est des conditions sur
-lesquelles vous êtes irrévocablement fixés....&mdash;Attendez, dit un
-membre, que l'on connaisse le résultat des négociations.&mdash;Non, non,
-répliquèrent une foule d'autres, obéissons à la Constitution, et
-proclamons Napoléon II.&mdash;L'assemblée, debout, criant <em>Vive
-l'Empereur!</em> était prête à céder à l'entraînement général, lorsque
-quelques membres essayant de la calmer, lui firent sentir la nécessité
-de procéder avec un peu plus de réflexion. M. Boulay de la Meurthe, ne
-voulant pas laisser refroidir l'enthousiasme, reprit la thèse de M.
-Defermon, soutint l'indivisibilité de l'acte d'abdication, et la
-nullité du sacrifice si le prix du sacrifice était refusé, puis, avec
-une extrême véhémence, il signala les intrigues dont le but était de
-ramener les Bourbons, et dont le résultat était de diviser
-l'assemblée, d'affaiblir le pays, d'en ouvrir les portes à l'étranger.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'assemblée est prête à proclamer Napoléon II comme seul
-souverain de la France.</span>
-Il dénonça deux partis, l'un qui voulait ramener Louis XVIII, l'autre
-le duc d'Orléans, s'attaqua surtout à ce dernier comme s'il eût
-existé, tandis qu'il se réduisait à une pure tendance des esprits, le
-peignit des couleurs fausses que la peur inspire, puis après avoir
-exhalé les dernières colères du bonapartisme expirant, laissa
-l'assemblée dans une incroyable agitation.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Manuel regardant cet entraînement comme dangereux,
-s'attache à le modérer, et fait adopter un terme moyen.</span>
-Après des redites inutiles
-de divers orateurs, M. Manuel obtint la parole. Une figure jeune et
-belle, une attitude simple et décidée, une facilité de parole
-remarquable, la réputation fausse d'être le principal agent de M.
-Fouché, <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> dont il partageait les opinions avouables, non les
-vues secrètes, lui conquirent sur-le-champ l'attention. Au milieu du
-trouble de l'assemblée, il prit un ton si ferme et en même temps si
-adroit, que dès le début il imposa son opinion à ses auditeurs.
-<span class="sidenote" title="En marge">Succès immense de son discours.</span>
-Il n'hésita pas à blâmer ceux qui en proposant de proclamer Napoléon II,
-avaient soulevé une question aussi grave qu'inopportune, et ne
-craignit pas de dire que la poser, la résoudre dans le moment, était
-une souveraine imprudence. Mais il accorda qu'une fois soulevée, il
-était difficile de l'éluder, et que la seule manière de la résoudre
-était de déclarer formellement qu'on entendait s'en tenir à la
-Constitution existante, laquelle comprenait nécessairement la
-souveraineté de Napoléon II. Puis après avoir fait cette concession
-aux dispositions de l'assemblée, il traça un tableau hardi et vrai des
-partis qui divisaient la France, de leurs espérances, de leurs
-prétentions, de leurs menées, laissa voir clairement que sa préférence
-personnelle n'était pas pour les Bourbons, mais indiqua avec force et
-adresse que le moyen d'échapper à la nécessité de se prononcer entre
-ces divers partis, c'était de s'attacher au texte de la Constitution
-existante, sans toutefois faire une déclaration nouvelle, qui pût
-rendre plus difficiles qu'elles n'étaient les négociations avec
-l'Europe. Ce discours, le plus habile, le plus efficace qu'ait
-prononcé cet orateur justement célèbre, en satisfaisant au double
-désir de l'assemblée, d'avoir Napoléon II et la paix, et offrant un
-moyen terme qui répondait à ce double objet, obtint un succès
-immense. L'assemblée chargea M. Manuel <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> de rédiger son vote,
-lequel consistait à dire qu'elle passait à l'ordre du jour, sur le
-motif que Napoléon II était, d'après l'Acte additionnel, le véritable
-empereur des Français, et qu'elle avait entendu par la décision de la
-veille, nommer une commission de gouvernement, qui, dans les
-circonstances graves où l'on se trouvait, pût assurer la défense du
-pays, garantir ses droits, sa liberté, son indépendance. L'assemblée
-se leva tout entière, vota l'impression du discours de M. Manuel, et
-se sépara au cri de <em>Vive l'Empereur!</em> M. Manuel lui avait rendu le
-service, sans ébranler davantage les titres du reste bien menacés de
-Napoléon II, de lui épargner une nouvelle déclaration qui ajoutât aux
-difficultés de la paix. Il fut pour quelques moments l'idole du jour.
-M. Fouché se fit l'honneur, tant qu'il put, d'avoir découvert
-l'orateur, inspiré le discours, et donné un grand talent à la France.
-Cet orateur qui devait s'illustrer plus tard par la fermeté de ses
-opinions, avait ainsi commencé sa carrière politique par un triomphe
-d'adresse.</p>
-
-<p>L'assemblée crut avoir tout sauvé, Napoléon II et la paix. Dans la
-position désolante où elle se trouvait, elle avait besoin d'espérer,
-et se payait d'illusions, ne pouvant se payer de réalités.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrée en fonctions de la commission exécutive.</span>
-La commission exécutive entra sur-le-champ en fonctions, et son
-premier soin fut de se constituer. Il lui fallait un président. MM.
-Quinette et Grenier, dévoués à la cause de la Révolution, votèrent en
-faveur de Carnot. Celui-ci était trop simple pour se donner sa voix,
-et il la donna au duc d'Otrante. M. de Caulaincourt trouvant Carnot
-droit mais trop <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> peu habile, et espérant que M. Fouché,
-désormais satisfait, l'aiderait à sauver les intérêts personnels de
-Napoléon, vota pour M. Fouché, qui réunit ainsi deux voix.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché élu président de cette commission.</span>
-Il y ajouta
-la sienne, et de la sorte en devenant le président de la commission
-exécutive, il devint le véritable chef du gouvernement provisoire.</p>
-
-<p>Quelques nominations étaient urgentes. Le prince Cambacérès avait
-envoyé sa démission de ministre de la justice; MM. de Caulaincourt et
-Carnot ne pouvaient être à la fois ministres et membres de la
-commission exécutive.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Boulay de la Meurthe nommé ministre provisoire de la
-justice, M. Bignon des affaires étrangères, M. Carnot (frère du
-général), de l'intérieur.</span>
-M. Boulay de la Meurthe reçut provisoirement le
-portefeuille de la justice, M. Bignon celui des affaires étrangères,
-le frère de Carnot celui de l'intérieur. Une nomination qui importait
-plus que toutes les autres, était celle du commandant de la garde
-nationale de Paris. M. Fouché n'entendait pas laisser cette position
-au général Durosnel, sans lui donner au moins un supérieur dont il ne
-craignît pas le dévouement à l'empereur déchu.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Masséna nommé commandant de la garde nationale
-de Paris.</span>
-Il ne voulait pas de M.
-de Lafayette qu'il décriait après s'en être servi, et sous le prétexte
-déjà employé, que M. de Lafayette était nécessaire pour traiter avec
-les puissances, il fit élire le maréchal Masséna, dont le grand nom
-effaçait toutes les rivalités, et qui, plus dégoûté que jamais des
-hommes et des choses, n'espérant plus rien pour le pays, ne voulant
-rien pour lui-même, était fort disposé à laisser couler sans y faire
-obstacle le torrent des événements.</p>
-
-<p>Après avoir trouvé un commandant à la garde nationale, il en fallait
-un pour la ville de Paris et <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> pour les troupes chargées de la
-défendre. Napoléon avait destiné ce rôle au maréchal Davout, et on ne
-pouvait imaginer un meilleur choix.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout maintenu dans le commandement des
-troupes réunies sous les murs de la capitale.</span>
-On le confirma. C'était faire du
-maréchal Davout un généralissime, car on devait nécessairement replier
-sous Paris toutes les troupes disponibles, tant celles qui avaient
-pris part aux campagnes de Flandre et des Alpes, que celles qui
-allaient devenir inutiles en Vendée. Il fut convenu que le maréchal
-défendrait la ville en dehors, avec les troupes de ligne et toutes
-celles qui demanderaient à contribuer à la défense extérieure, et que
-la garde nationale serait employée à maintenir l'ordre au dedans. Le
-général Drouot, dont les vertus étaient une garantie infaillible de
-patriotisme et d'amour de l'ordre, fut chargé de commander à ce qui
-restait de la garde impériale. On ne doutait pas que cette troupe
-héroïque, sous un tel chef, ne se dévouât encore au pays, même en
-étant privée de Napoléon. Vinrent ensuite les mesures pour lesquelles
-le concours des Chambres était nécessaire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mesures financières proposées aux deux Chambres.</span>
-La commission exécutive présenta le jour même trois résolutions déjà
-proposées dans la conférence de nuit tenue aux Tuileries, la levée de
-la conscription de 1815, l'autorisation de faire des réquisitions
-d'après certaines règles, et une suspension de la liberté
-individuelle. Ces deux premières résolutions furent votées presque
-sans difficulté, mais la suspension de la liberté individuelle
-rencontra plus d'opposition.
-<span class="sidenote" title="En marge">Loi d'exception contre les menées des partis hostiles.</span>
-L'assemblée était honnête, avait horreur
-des moyens arbitraires, qualifiés de révolutionnaires depuis notre
-première révolution, et <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> ne voulait à aucun prix y avoir
-recours. Les royalistes (on appelait alors de ce nom les partisans des
-Bourbons), très-nombreux dans le public, mais si peu nombreux dans
-l'assemblée qu'on aurait eu de la peine à en trouver cinq ou six,
-craignaient que la mesure ne fût dirigée contre leur parti, et il
-était vrai qu'elle s'adressait particulièrement à eux. On demandait en
-effet à pouvoir détenir arbitrairement ceux qui arboreraient d'autres
-couleurs que les couleurs nationales, qui proféreraient des cris
-séditieux, qui participeraient à la guerre civile, qui pousseraient
-les soldats à la désertion, et entretiendraient des communications
-avec l'ennemi extérieur. C'étaient là d'incontestables délits, mais
-tous les honnêtes gens, tous ceux qui étaient impatients de voir
-établir en France une légalité sans intermittence, auraient souhaité
-qu'on ne pût sévir qu'après constatation de ces délits devant les
-tribunaux, et non sur simples suspicions. Malheureusement on était peu
-fait alors au régime légal, il y avait d'ailleurs un exemple imposant
-à invoquer, celui de la suspension de l'<i lang="la"> habeas corpus</i> en Angleterre,
-et on admit le principe de la loi. Toutefois, l'assemblée voulut en
-borner la durée à deux mois, et en soumettre les applications au
-jugement d'une commission prise dans les deux Chambres. Malgré ces
-précautions, 60 voix sur 359 se prononcèrent contre. Après avoir émis
-ces divers votes, l'assemblée décida qu'elle s'occuperait sans relâche
-de rédiger une Constitution nouvelle, comme si l'on avait pu mieux
-faire que l'Acte additionnel, et comme si elle avait oublié l'immense
-ridicule attaché <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> à une délibération pareille en face des
-armées coalisées menaçant déjà les murs de la capitale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Négociateurs envoyés au camp des alliés.</span>
-Tandis qu'on prenait d'urgence ces mesures, on désigna les
-négociateurs chargés d'aller traiter au camp des coalisés. Ce n'était
-plus le cas d'écarter M. de Lafayette, après l'avoir éloigné de toute
-autre fonction en affectant de lui assigner celle de négociateur. Il
-fut donc choisi. On désigna ensuite le général Sébastiani pour sa
-double qualité de militaire et de diplomate, M. d'Argenson pour son
-nom et son indépendance dans le procès fameux d'Anvers, M. de
-Pontécoulant pour avoir été pair de Napoléon et de Louis XVIII, et
-surtout pour avoir refusé au prince Lucien le titre de Français, M. de
-Laforest pour son expérience consommée en matière de diplomatie. On
-leur adjoignit M. Benjamin Constant, à titre de secrétaire de
-légation, à cause de son esprit et des relations qu'il avait formées
-avec les souverains étrangers pendant son exil. On les chargea de
-stipuler l'intégrité du territoire, l'indépendance de la nation
-(c'est-à-dire la faculté de choisir son gouvernement), la souveraineté
-de Napoléon II, l'oubli de tous les actes récents ou antérieurs, enfin
-le respect des personnes et des propriétés. Il était sous-entendu que
-la légation obtiendrait de ces conditions ce qu'elle pourrait, et
-sacrifierait celles qui risqueraient de rendre la paix impossible. La
-condition relative à Napoléon II était simplement nominale et
-mentionnée par pur ménagement envers l'assemblée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ces négociateurs se rendent à Laon.</span>
-Il fut convenu que
-la légation se dirigerait d'abord sur Laon, non qu'elle dût y
-rencontrer les souverains qui venaient avec la <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> colonne
-envahissante de l'Est, mais parce qu'elle pourrait ainsi obtenir du
-duc de Wellington et du maréchal Blucher, commandant la colonne du
-Nord, et actuellement en marche sur Paris, un armistice, pendant
-lequel elle irait ensuite négocier avec les souverains eux-mêmes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ralliement de l'armée à Laon.</span>
-Laon en effet était en ce moment le rendez-vous de notre armée, et
-celui de l'ennemi attaché à sa poursuite. Après s'être retirés deux
-jours confusément, nos soldats entendant dire qu'on se réunissait à
-Laon, y étaient accourus en masse. Le maréchal Soult avait fondu les
-régiments les uns dans les autres, lorsque les effectifs trop réduits
-exigeaient cette fusion. Les attelages de l'artillerie étant sauvés,
-il avait pris des canons à la Fère, et il avait fini par rendre une
-véritable organisation militaire aux trente mille hommes échappés à
-Waterloo, et ne demandant qu'à venger leur malheur par de nouveaux
-efforts de dévouement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment le maréchal Grouchy était parvenu à sauver son
-corps d'armée.</span>
-Dans ces entrefaites Grouchy, qu'on regardait comme perdu, s'était
-dérobé à l'ennemi par le plus heureux et le moins prévu des hasards.
-Ayant reçu le 19 au matin la fatale nouvelle, à laquelle il avait tant
-de peine à croire, il s'était retiré sur Namur, direction qui lui
-était d'ailleurs indiquée par l'officier que Napoléon venait de lui
-dépêcher. Il y avait marché par la route la plus directe, celle de
-Mont-Saint-Guibert et Tilly, et avait ordonné à Vandamme de s'y rendre
-par celle de Wavre à Gembloux. Il y avait grande chance d'être
-enveloppé et accablé pendant le trajet, mais heureusement les Anglais
-épuisés de fatigue étaient occupés à se remettre, et <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span>
-Blucher, courant comme un furieux à la suite des combattants de
-Waterloo, ne songeait point à Grouchy. Le 20, les différentes
-divisions de Grouchy avaient traversé Namur en recevant des Belges les
-témoignages du plus vif intérêt. La division Teste qui marchait la
-dernière, avait soutenu à Namur un combat brillant, et rejoint saine
-et sauve le corps d'armée par la route de Dinant, Rocroy et Rethel.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il y avait à Laon plus de 60 mille hommes.</span>
-Il y avait donc à Laon, outre les troupes revenues de Waterloo, une
-partie du corps de Grouchy, et sous un jour ou deux soixante et
-quelques mille hommes devaient s'y trouver réunis, pourvus d'un
-nouveau matériel, et tout prêts sous la main de Napoléon à combattre
-avec le courage du désespoir. Mais la nouvelle de l'abdication
-soudainement répandue les avait ou indignés ou consternés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Leurs dispositions morales.</span>
-Ils y
-avaient vu selon leur coutume une suite de trahisons, et disaient
-qu'ils n'avaient plus rien à faire au drapeau, puisque le seul homme
-qui pût les conduire à l'ennemi avait été indignement détrôné par des
-traîtres. La commission exécutive en apprenant ces dispositions leur
-avait dépêché deux représentants, pour leur rappeler que Napoléon
-disparu, il restait à servir quelque chose de beaucoup plus sacré,
-c'était la France. L'un des deux était le brave Mouton-Duvernet,
-destiné comme Ney, comme La Bédoyère, à devenir victime des tristes
-passions du temps.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Pendant que ces événements se passent à la frontière, M.
-Fouché domine à Paris la commission exécutive.</span>
-Pendant que ces événements se passaient entre la frontière et Paris, à
-Paris même l'agitation allait toujours croissant, tout le monde
-attendant avec angoisse la fin de cette crise extraordinaire.
-Napoléon <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> resté à l'Élysée depuis son abdication, voyait déjà
-comme à Fontainebleau la solitude se faire autour de lui. Il n'avait
-pour consolation que la visite de quelques amis fidèles, tels que MM.
-de Bassano, de Rovigo, Lavallette, et les hommages des fédérés, des
-militaires échappés de l'armée, remplissant l'avenue de Marigny, et
-poussant dès qu'ils l'apercevaient des cris violents de <em>Vive
-l'Empereur!</em> M. Fouché était venu le visiter une dernière fois,
-cherchant à cacher l'embarras de ses trahisons sous sa figure
-décolorée. Napoléon l'avait reçu avec froideur et politesse, et
-s'était borné à lui dire: Préparez-vous à combattre, car l'ennemi ne
-veut rien de ce que vous voulez, il n'admet que les Bourbons seuls, et
-si vous les repoussez, attendez-vous à une rude bataille sous les murs
-de Paris.&mdash;M. Fouché avait répondu avec une sorte d'assentiment
-respectueux aux paroles de Napoléon, puis s'était retiré de ce palais
-où tout lui reprochait sa conduite, et où la hauteur de Napoléon,
-quoiqu'elle ne fût accompagnée d'aucun reproche, le mettait mal à
-l'aise. Il aimait mieux les Tuileries, où il était le maître, et où il
-dominait sans contestation l'inertie de Quinette, l'innocence de
-Carnot, l'inexpérience du général Grenier, le découragement du duc de
-Vicence. Le supposant inconciliable avec les Bourbons, par le
-régicide, par son arrestation avant le 20 mars, ses collègues le
-laissaient faire, s'en remettant pour toutes choses à son activité, à
-son savoir-faire, à sa capacité. Quant à lui, pendant que l'armée se
-repliait sur Paris, que les commissaires dépêchés auprès des
-souverains allaient <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> essayer une négociation impossible, et
-que l'assemblée croyait utile et honorable en pareilles circonstances
-de discuter une constitution nouvelle, il employait le temps à faire
-tourner à son profit le dénoûment de cette triste et burlesque
-comédie. Bien qu'il parlât et laissât parler de Napoléon II par
-ménagement pour l'assemblée, M. Fouché n'y croyait guère. Il était
-convaincu que les souverains alliés ne voudraient pas plus du fils
-qu'ils n'avaient voulu du père, et que le contraire obligé de Napoléon
-vaincu, c'était tout simplement Louis XVIII. Toutefois les Bourbons
-n'étaient pas sa préférence, mais sa prévision. Les regardant comme
-inévitables, il était résolu à travailler à leur rétablissement, pour
-s'en ménager les avantages. Prévoir ce rétablissement, le seconder
-même n'était point un crime, tant s'en faut, c'était de la
-clairvoyance, et la clairvoyance ne saurait jamais être un sujet de
-blâme. Mais en prévoyant en homme d'esprit une seconde restauration,
-il fallait y travailler en honnête homme, en bon citoyen, c'est-à-dire
-s'ouvrir franchement avec ceux de ses collègues qui étaient capables
-de comprendre la vérité, tels que M. de Caulaincourt et le maréchal
-Davout, ménager les autres sans les trahir, et puis faire des
-conditions non pour soi mais pour la France, pour son sol, pour sa
-liberté, pour la sûreté notamment des individus compromis. Tel aurait
-dû être le plan de M. Fouché et tel il ne fut point. Travailler à la
-restauration des Bourbons puisqu'on ne pouvait l'éviter, s'en donner
-le mérite afin d'en avoir le profit, pour cela ne mettre personne
-dans la confidence <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> au risque de trahir tout le monde, sauver
-des individus ceux qu'on pourrait (car M. Fouché en dehors de son
-intérêt n'était pas méchant), livrer les autres, en un mot faire une
-intrigue de ce qui aurait dû être une négociation habilement et
-honnêtement conduite, telle devait être, comme on va le voir, la
-manière d'agir de M. Fouché, parce qu'ainsi l'inspiraient son c&oelig;ur
-et son esprit.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il choisit M. de Vitrolles pour traiter avec Louis XVIII.</span>
-On doit se souvenir que M. Fouché avait spontanément fait sortir de
-prison M. de Vitrolles. Il le manda auprès de lui dès le 23 au matin,
-c'est-à-dire dès le lendemain de l'abdication, pour nouer
-immédiatement une intrigue avec le parti royaliste. M. de Vitrolles
-voulait d'abord courir auprès de la cour de Gand, afin de s'entendre
-avec elle sur les moyens d'assurer son retour, et d'y avoir la part
-qu'il aimait à prendre aux événements. M. Fouché le fit renoncer à ce
-projet, et le retint en disant que c'était à Paris et avec lui qu'il
-fallait travailler à cette &oelig;uvre, et non à Gand avec les princes
-émigrés, qui n'auraient qu'à recevoir les services qu'on leur
-rendrait. Il lui peignit la tâche comme très-difficile, sa situation
-comme infiniment délicate, entre Carnot qu'il qualifiait de fanatique
-imbécile, Quinette et Grenier qu'il disait pleins des plus sots
-préjugés révolutionnaires, et Caulaincourt qu'il représentait comme
-exclusivement occupé des intérêts de son ancien maître. M. de
-Caulaincourt du reste l'inquiétait peu, parce que ce personnage
-jugeant la cause de la dynastie impériale perdue, serait facile à
-désintéresser en sauvegardant la personne de Napoléon. M. Fouché
-répéta à M. de Vitrolles qu'il ne travaillait <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> que pour le roi
-Louis XVIII, qu'il marcherait uniquement vers ce but, lors même qu'il
-ne paraîtrait pas y marcher directement; qu'il s'était déjà débarrassé
-de Napoléon I<sup>er</sup>, qu'il rencontrerait encore sur son chemin Napoléon
-II, peut-être même le duc d'Orléans, mais qu'il les <em>traverserait</em>
-tous les deux sans s'y arrêter, pourvu que par une impatience
-excessive on ne lui créât pas de trop grandes difficultés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses accords avec M. de Vitrolles.</span>
-Après avoir
-obtenu ces explications et ces assurances, M. de Vitrolles promit à M.
-Fouché de rester à Paris au lieu d'aller à Gand. Toutefois en
-consentant à demeurer à Paris M. de Vitrolles demanda au président de
-la commission exécutive de lui garantir d'abord sa tête, puis des
-entrevues fréquentes, et enfin les passe-ports nécessaires pour les
-agents qu'il enverrait à Gand.&mdash;Votre tête, lui répondit cyniquement
-le duc d'Otrante, <cite>sera pendue au même crochet que la mienne</cite>; quant
-aux communications, vous me verrez deux, trois et quatre fois par
-jour, s'il vous plaît; quant aux passe-ports, je vais vous en donner
-cent, si vous les voulez.&mdash;Ces accords conclus, M. Fouché conseilla à
-M. de Vitrolles de se montrer fort peu, de se cacher même jusqu'au
-jour où l'on pourrait garder moins de ménagements.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Son langage apparent avec ses collègues.</span>
-M. Fouché ayant établi ses relations avec Louis XVIII par l'agent le
-plus accrédité du royalisme, continua de se montrer à Garnot, Quinette
-et Grenier, comme inconciliable avec les Bourbons et l'émigration, à
-M. de Caulaincourt, comme désirant Napoléon II sans l'espérer, et
-comme résolu à procurer à Napoléon I<sup>er</sup> les traitements les plus
-dignes <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> de sa grandeur et de sa gloire passées. Quant aux
-nombreux représentants par lesquels M. Fouché communiquait avec la
-seconde Chambre et essayait de la diriger, il leur laissait entrevoir
-de sérieuses difficultés à l'égard de Napoléon II, parlait pour la
-première fois de la presque impossibilité de le tirer des mains des
-puissances, du peu de dévouement de Marie-Louise à la grandeur de son
-fils, et indiquait qu'en tout cas on ne perdrait guère au change si on
-choisissait dans la maison de Bourbon un prince dévoué à la cause de
-la Révolution, le duc d'Orléans, par exemple, dont les lumières, les
-opinions, la conduite, étaient connues de tout le monde. En parlant de
-la sorte M. le duc d'Otrante rencontrait, excepté de la part des
-bonapartistes décidés, un assentiment général, car révolutionnaires et
-libéraux se seraient volontiers résignés à la royauté de la branche
-cadette des Bourbons, aimant mieux un homme fait, éclairé, libre,
-qu'un enfant prisonnier de l'étranger, et difficile à tirer de ses
-mains. Mais tandis qu'il tenait ce langage, M. Fouché ne songeait qu'à
-<em>traverser</em> Napoléon II, comme il l'avait dit à M. de Vitrolles, et
-semblait s'approcher du duc d'Orléans pour le <em>traverser</em> à son tour,
-afin d'aboutir aux Bourbons, qui devaient le traiter, quand le moment
-serait venu, comme il aurait traité tout le monde.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Inquiétudes des bonapartistes et des révolutionnaires.</span>
-Pendant ce temps les esprits ne cessaient d'être fort agités, et
-l'abdication de Napoléon qui avait paru devoir les calmer, n'était
-qu'un pas dans la crise, loin d'en être le terme. Tant qu'on avait eu
-ce but devant soi, on n'avait pas regardé au delà: <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> mais
-maintenant qu'il était atteint et dépassé, on portait les yeux vers un
-but nouveau. Les bonapartistes et les révolutionnaires en proie aux
-plus vives inquiétudes, se demandaient si on serait véritablement en
-mesure de négocier avec l'étranger, d'obtenir Napoléon II pour prix du
-sacrifice de Napoléon I<sup>er</sup>, et si, à défaut de succès dans les
-négociations, on serait en mesure de combattre; mais tout cela en y
-pensant bien ils ne l'espéraient plus guère, car ils sentaient
-maintenant que privée de Napoléon l'armée serait sans confiance et
-sans chef. Tandis que les bonapartistes et les révolutionnaires
-désormais confondus commençaient à éprouver les tourments du
-désespoir, les royalistes au contraire éprouvaient tous ceux de
-l'impatience. Voyant les choses tourner complétement vers eux, ils ne
-pouvaient se résigner à attendre. Disposant de beaucoup d'hommes de
-main, les uns revenus de la Vendée pacifiée, les autres sortis de la
-maison militaire et aspirant à y rentrer, ils étaient prêts aux
-entreprises les plus téméraires.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mouvements des royalistes.</span>
-Ainsi un vieux royaliste dévoué, M.
-Dubouchage, autour duquel ils se ralliaient, ne demandait que le
-signal des principaux membres du parti, pour risquer un coup de main
-contre la Chambre des représentants. Le général Dessoles, ancien
-commandant de la garde nationale, pratiquait des intelligences dans
-cette garde, et tâchait de réveiller un zèle que les trois mois
-écoulés n'avaient pu éteindre. À ces personnages s'étaient joints
-trois maréchaux, voués désormais à la cause des Bourbons, les
-maréchaux Macdonald, Saint-Cyr, Oudinot. On voulait qu'ils <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span>
-se missent à la tête des royalistes pour tenter un mouvement, mais ils
-n'étaient pas gens à commettre une étourderie par excès de royalisme,
-et d'ailleurs M. de Vitrolles, dirigé par M. Fouché, leur disait que
-c'était trop tôt, et qu'il fallait laisser venir un moment plus
-opportun. En attendant les royalistes entouraient l'Élysée pour
-surveiller ce qui s'y passait, et étaient fort offusqués du spectacle
-qui s'offrait tous les jours à leurs yeux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion des fédérés autour du palais de l'Élysée.</span>
-L'avenue de Marigny, qui longe le palais, était à chaque instant plus
-encombrée d'oisifs, agités et menaçants. La plupart, comme nous
-l'avons dit, étaient des fédérés se composant en grande partie
-d'hommes du peuple, d'anciens militaires, auxquels Napoléon avait
-différé de donner des armes jusqu'à ce que l'ennemi fût sous les murs
-de Paris, et que M. Fouché était bien résolu à ne pas armer du tout.
-Quelques-uns des plus rassurants, placés sous les ordres de M. le
-général Darricau, avaient obtenu, sous le titre de tirailleurs de la
-garde nationale, d'être employés avec la troupe de ligne à la défense
-extérieure de Paris. Mais c'était le plus petit nombre; les autres,
-auxquels s'ajoutaient quelques milliers d'individus de tout grade, qui
-par dépit avaient quitté l'armée, encombraient les environs de
-l'Élysée dans l'espérance d'entrevoir Napoléon, et de le saluer de
-leurs acclamations. La pensée qui animait les uns et les autres, c'est
-qu'il existait une grande trahison, soit dans le pouvoir, soit dans
-les Chambres, que cette trahison avait pour but de livrer la France à
-l'étranger, et que si Napoléon voulait se remettre à leur tête, il
-serait possible encore de repousser <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> les armées ennemies, et
-de disperser les royalistes. Ils le disaient dans des groupes nombreux
-et bruyants, menaçaient de mettre la main à l'&oelig;uvre, et chaque fois
-que Napoléon paraissait dans le jardin, ils poussaient des cris où la
-fureur se mêlait à l'enthousiasme. Tout en ne faisant rien pour les
-exciter, Napoléon ne pouvait cependant résister au désir de se montrer
-quelquefois, et de recueillir ces derniers hommages du peuple et de
-l'armée qu'il devait bientôt quitter pour toujours.</p>
-
-<p>Mais quoiqu'il vît dans cette foule bien des moyens d'abattre le
-gouvernement provisoire et les Chambres, de ressaisir pour quelques
-jours le commandement militaire, peut-être d'essayer une dernière
-lutte avec Blucher et Wellington, pourtant en portant les yeux au delà
-d'un succès du moment, il apercevait trop peu de chances d'un résultat
-sérieux pour se livrer à une telle tentation, et en réalité il ne
-songeait plus qu'au lieu de sa retraite, regardant comme prochain le
-jour où il devrait se soustraire, soit aux perfidies du dedans, soit
-aux violences du dehors. Mais ceux qui craignaient sa présence lui
-prêtaient des projets qu'il n'avait point, supposaient qu'il était
-activement occupé de ressaisir le pouvoir, et en avaient fort alarmé
-M. Fouché.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ombrages de M. Fouché, et ses efforts pour faire partir
-Napoléon de l'Élysée.</span>
-Les royalistes notamment avaient fait dire à celui-ci que
-s'il s'endormait sur ce péril, il serait réveillé trop tard par un
-coup de main des fédérés, ayant Napoléon à leur tête. Après l'avoir
-dit à M. Fouché, on l'avait répandu sur tous les bancs de la Chambre
-des représentants.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout chargé de conseiller à Napoléon de s'en
-aller.</span>
-M. Fouché mettait trop de duplicité dans sa conduite <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> pour
-n'en pas voir dans la conduite d'autrui. Il fit part de ses soupçons à
-ses collègues de la commission exécutive, et cherchant à les alarmer
-en étalant sous leurs yeux tout ce dont était capable Napoléon réduit
-au désespoir, il résolut, autorisé ou non, de lui faire quitter
-l'Élysée. Il fallait pour cela lui parler, et le décider par la
-persuasion, car la violence était difficile. Craignant d'être mal
-reçu, et hésitant à reparaître en présence de l'homme qu'il avait
-trahi, il chargea de cette mission le maréchal Davout, dont la rudesse
-était connue, et que des froissements auxquels il avait été exposé
-dans les derniers temps de son ministère, avaient un peu refroidi pour
-Napoléon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrevue du maréchal avec Napoléon.</span>
-Le maréchal se rendit à l'Élysée, trouva dans les cours une foule
-d'officiers qui avaient abandonné l'armée sans ordre, criant comme les
-autres à la trahison, et disant que Napoléon devrait se mettre à leur
-tête pour dissiper les traîtres. Il eut avec plusieurs de ces
-officiers de vives altercations, rencontra parmi eux des gens aussi
-rudes que lui, et après leur avoir adressé d'inutiles reproches, fut
-introduit auprès de Napoléon. Il lui communiqua l'objet de sa mission,
-et s'attacha à lui prouver que dans son intérêt, dans celui de son
-fils, dans celui du pays, il devait s'éloigner, pour dissiper les
-inquiétudes dont il était la cause, et laisser au gouvernement toute
-la liberté d'action nécessaire dans une conjoncture si grave et si
-difficile. Napoléon l'accueillit froidement, ne lui dissimula point
-qu'il aurait attendu une semblable démarche de tout autre que du
-maréchal Davout, affirma, <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> sans daigner descendre à des
-justifications, qu'il n'avait aucun des projets qu'on lui prêtait, se
-montra disposé à quitter Paris, pourvu qu'on lui procurât les moyens
-de gagner sans obstacle une retraite sûre. Le maréchal se retira,
-mortifié de l'accueil qu'il avait reçu, bien qu'il eût réussi dans sa
-mission. Ce soldat probe, sensé, mais dur, auquel les nuances
-délicates échappaient, ne se rendait pas compte de l'effet qu'il avait
-dû produire sur l'homme qui l'avant-veille était encore son maître. Il
-sortit de l'Élysée péniblement affecté.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se retire à la Malmaison.</span>
-Napoléon résolut de passer à la Malmaison le peu de jours qu'il avait
-à demeurer en France. Cette agréable retraite, où avait commencé et où
-allait finir sa carrière, était pour lui un séjour à la fois
-douloureux et plein de charme, et il n'était pas fâché de s'y abreuver
-à longs traits de ses noirs chagrins. Il pria la reine Hortense de l'y
-accompagner, et cette fille dévouée s'empressa de s'y rendre pour lui
-prodiguer ses derniers soins.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il forme la résolution de se rendre en Amérique, et fait
-demander pour le transporter deux frégates en rade à Rochefort.</span>
-Napoléon avait longuement délibéré sur
-le lieu où il terminerait sa vie. M. de Caulaincourt lui avait
-conseillé la Russie, mais il inclinait vers l'Angleterre.&mdash;La Russie,
-disait-il, est un homme; l'Angleterre est une nation, et une nation
-libre. Elle sera flattée de me voir lui demander asile, car elle doit
-être généreuse, et j'y goûterai les seules douceurs permises à un
-homme qui a gouverné le monde, l'entretien des esprits éclairés.&mdash;Mais
-sur les représentations de M. de Caulaincourt qui lui répéta que les
-passions du peuple britannique étaient encore trop vives pour être
-généreuses, il finit par <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> renoncer à l'Angleterre, et par
-choisir l'Amérique.&mdash;Puisqu'on me refuse la société des hommes,
-ajouta-t-il, je me réfugierai au sein de la nature, et j'y vivrai dans
-la solitude qui convient à mes dernières pensées.&mdash;En conséquence, il
-voulait qu'on disposât pour lui deux frégates armées, actuellement en
-rade à Rochefort, et sur lesquelles il pourrait se transporter en
-Amérique. Il demanda des livres, des chevaux, et tourna son esprit
-vers les apprêts de son voyage.</p>
-
-<p>Il avait abdiqué le 22: le 25 à midi, il quitta l'Élysée, et monta en
-voiture dans l'intérieur du jardin, pour être moins aperçu de la
-foule. Cette foule le reconnut néanmoins, et l'accompagna des cris de
-<em>Vive l'Empereur!</em> ne se doutant pas de ce qu'on allait faire de lui.
-Napoléon, après l'avoir tristement saluée, sortit de ce Paris qu'il ne
-devait plus revoir, et s'éloigna le c&oelig;ur profondément attendri,
-comme s'il avait assisté à ses propres funérailles. Arrivé à la
-Malmaison, il y trouva la reine Hortense qui s'était empressée d'y
-accourir, et profitant du temps qui était beau, il se promena jusqu'à
-épuiser ses forces dans cette demeure à laquelle étaient attachés les
-plus brillants souvenirs de sa vie. Il y parla sans cesse de
-Joséphine, et exprima de nouveau à la reine Hortense le désir d'avoir
-un portrait qui représentât fidèlement à ses yeux cette épouse
-regrettée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Satisfaction de M. Fouché en se voyant débarrassé de
-Napoléon.</span>
-Son départ remplit de satisfaction M. Fouché, qui se crut presque
-empereur, en voyant expulsé de Paris celui qui l'avait été si
-longtemps. Napoléon parti, et paraissant disposé à quitter
-non-seulement <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> Paris mais la France, il fallait se prêter à
-ses désirs. Pourtant M. Fouché éprouvait deux craintes qu'il fit
-aisément partager à ses collègues, c'est que dans l'isolement de la
-Malmaison, Napoléon ne fût exposé à quelque tentative, soit des
-royalistes, soit des bonapartistes, les uns voulant en débarrasser
-leur parti pour jamais, les autres voulant au contraire le mettre à la
-tête de l'armée qui s'approchait, pour tenter la fortune une dernière
-fois. M. Fouché n'entendait ni le livrer à des assassins, ni le rendre
-aux partisans désespérés de la cause impériale.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché charge le général Beker de la garde de Napoléon,
-et fait demander des sauf-conduits pour le passage des deux frégates.</span>
-Il imagina de le
-placer sous la garde du général Beker, militaire aussi distingué par
-ses qualités morales que par ses qualités militaires, d'une loyauté à
-toute épreuve, et incapable de se souvenir d'avoir été disgracié en
-1809. Il ne fallait pas moins qu'un tel homme pour une telle mission,
-car on aurait révolté tous les honnêtes gens en paraissant donner un
-geôlier à Napoléon. Le 26 au matin, le maréchal Davout fit appeler le
-général Beker et lui annonça la mission qui lui était confiée, à
-laquelle il assigna deux objets, le premier de protéger Napoléon, le
-second d'empêcher des agitateurs d'exciter des troubles à l'aide d'un
-nom glorieux. Ensuite il lui ordonna de se transporter immédiatement à
-la Malmaison. Le général Beker se soumit à regret, et accepta
-cependant le rôle qu'on lui imposait, parce qu'il était honorable de
-veiller sur la personne du grand homme déchu, et patriotique de
-prévenir les désordres qu'on pourrait susciter en son nom. On lui
-déclara que les deux frégates désignées seraient à la disposition de
-l'Empereur, mais <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> que pour être assuré de leur libre
-navigation on avait fait demander des sauf-conduits au duc de
-Wellington, et que si Napoléon consentait à se rendre immédiatement à
-Rochefort, il pourrait y attendre les sauf-conduits en rade. On a
-depuis accusé M. Fouché d'avoir voulu livrer Napoléon aux Anglais, en
-les avertissant de son départ par cette feinte demande de
-sauf-conduits. Cette supposition, autorisée par la conduite si
-équivoque de M. Fouché dans ces circonstances, est cependant
-complétement erronée. Il avait envoyé au camp des Anglais le général
-Tromelin, Breton et royaliste de c&oelig;ur, pour obtenir des passe-ports
-qui permissent à Napoléon de se retirer sain et sauf en Amérique, et
-par la même occasion il avait essayé de connaître les vues du
-généralissime anglais relativement au gouvernement de la France. M.
-Fouché avait agi ainsi parce qu'il s'était faussement imaginé que les
-Anglais, heureux de se débarrasser de Napoléon, s'empresseraient
-d'accorder les sauf-conduits. Il se trompait étrangement, comme on le
-verra bientôt, et la précaution qu'il prenait pour garantir Napoléon
-de la captivité, et pour se garantir lui-même du soupçon d'une
-affreuse perfidie, devait échouer doublement, car elle allait tout à
-la fois dévoiler le départ de Napoléon, et exposer M. Fouché lui-même
-au soupçon d'avoir livré celui qu'il cherchait à sauver. L'amiral
-Decrès, qui se défiait beaucoup des précautions de M. Fouché, avait
-pensé que Napoléon serait plus en sûreté sur des bâtiments de commerce
-inconnus, que sur des bâtiments de guerre ayant ostensiblement à leur
-bord l'illustre fugitif. Il s'était <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> donc mis en communication
-avec les vaisseaux de commerce américains en rade du Havre, et avait
-obtenu l'offre de deux d'entre eux de transporter clandestinement, et
-sûrement, Napoléon à New-York. Il fit parvenir ces propositions à
-Napoléon en même temps que celles du gouvernement provisoire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Première impression produite sur Napoléon par le choix du
-général Beker.</span>
-Lorsque l'arrivée du général Beker fut annoncée à la Malmaison, elle y
-causa un étonnement douloureux. On crut au premier moment que c'était
-un geôlier que M. Fouché envoyait. Quelques serviteurs fidèles, les
-uns militaires, les autres civils, la plupart jeunes et capables des
-actes les plus audacieux, avaient accompagné Napoléon dans cette
-résidence. Sur un mot de sa bouche, ils étaient prêts à méconnaître
-l'autorité du général Beker. Napoléon les apaisa, et voulut d'abord
-recevoir le général et s'expliquer avec lui.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il se rassure, et lui donne toute sa confiance.</span>
-Il l'accueillit avec
-réserve et politesse; mais en voyant son émotion, il reconnut bientôt
-en lui le plus loyal des hommes, le traita en ami, et entra dans de
-franches explications. Napoléon consentait bien à partir et le
-désirait même, mais il se défiait de la demande des sauf-conduits,
-craignait d'être tenu prisonnier en rade, et livré ensuite aux Anglais
-par une perfidie du duc d'Otrante. Il aurait pu accepter la
-proposition des Américains du Havre, mais s'enfuir clandestinement sur
-un bâtiment de commerce lui semblait indigne de sa grandeur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon veut qu'on permette aux frégates de partir
-sur-le-champ; M. Fouché s'y oppose.</span>
-Il chargea le général Beker de retourner à Paris pour déclarer au
-gouvernement provisoire qu'il était prêt à partir, à la condition de
-pouvoir disposer des frégates sur-le-champ, mais que s'il devait
-attendre l'ordre de départ, il aimait mieux <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> l'attendre à la
-Malmaison qu'à Rochefort. Le général Beker courut à Paris remplir la
-commission dont il était chargé. Mais M. Fouché insista, disant qu'il
-ne se souciait pas d'être accusé d'avoir livré Napoléon aux Anglais en
-le faisant embarquer sans sauf-conduits; qu'au surplus ces
-sauf-conduits étaient demandés, et qu'on ne pouvait tarder d'avoir la
-réponse. Il fallut donc attendre cette réponse, et jusque là Napoléon
-dut rester à la Malmaison.</p>
-
-<p>C'était un grand soulagement pour les royalistes d'être délivrés de la
-présence de Napoléon à Paris, et tout aussi grand pour M. Fouché qui
-avait toujours craint une tentative du peuple des faubourgs et des
-militaires, prenant Napoléon pour chef, congédiant les Chambres et le
-gouvernement provisoire, et essayant une lutte désespérée contre les
-armées coalisées.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon éloigné de Paris, M. Fouché ne se hâte plus de
-terminer la crise.</span>
-Le départ de Napoléon obtenu, M. Fouché n'était plus
-aussi pressé de faire aboutir la crise, car bien qu'il regardât les
-Bourbons comme inévitables, il n'eût pas été fâché de voir d'autres
-candidats à la souveraineté surgir des événements. C'était là un
-premier motif de ne pas se hâter, mais il en avait un autre plus sensé
-et plus positif, c'était en se résignant lui-même aux Bourbons, d'y
-amener peu à peu la commission exécutive et les Chambres, de rendre la
-nécessité de ce résultat palpable pour elles, de prendre en outre le
-temps de le rendre pour lui-même le plus profitable possible. Quant à
-la commission exécutive, trois membres sur cinq, Carnot, Quinette,
-Grenier, croyaient avec une parfaite simplicité qu'on pourrait, moitié
-résistance armée, moitié négociation, se soustraire <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> à la
-dure nécessité d'accepter encore une fois les Bourbons. M. de
-Caulaincourt voyait seul cette nécessité dans toute sa clarté, et
-laissait faire M. Fouché, ne voulant tirer de ces tristes convulsions
-que des traitements un peu meilleurs pour Napoléon. Avec trois voix
-sur cinq contre lui, avec la répulsion des Chambres pour les Bourbons,
-M. Fouché était obligé de temporiser.
-<span class="sidenote" title="En marge">Impatience des royalistes; leur désir d'amener le retour
-immédiat des Bourbons.</span>
-Mais temporiser ne convenait
-point aux royalistes, qui se montraient plus impatients que jamais,
-qui se disaient quinze mille, les uns venus de la Vendée, les autres
-sortant de l'ancienne maison militaire, et qui étaient peut-être trois
-ou quatre mille. Ils pressaient le vieux M. Dubouchage d'agir, lequel
-à son tour pressait M. de Vitrolles et les maréchaux Oudinot,
-Macdonald, Saint-Cyr de donner le signal de l'action. M. de Vitrolles
-les suppliait de ne pas commettre d'imprudence, car ils pouvaient
-s'attirer les fédérés sur les bras, éclairer les Chambres sur ce qui
-se préparait, déterminer peut-être une réaction en faveur de Napoléon,
-et compromettre le résultat en cherchant à le précipiter. Tandis qu'il
-recommandait la patience à ses amis, M. de Vitrolles faisait
-naturellement le contraire auprès de M. Fouché, et le pressait de
-proclamer Louis XVIII, par la raison fort spécieuse de prévenir
-l'étranger dans cette seconde restauration, d'en avoir le mérite, et
-d'épargner aux Bourbons la fâcheuse apparence d'être rétablis par des
-mains ennemies. Ces raisons étaient bonnes, mais, si elles donnaient
-des motifs d'agir, elles n'en donnaient pas les moyens. On ne
-pouvait, répondait M. Fouché, <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> faire une ouverture aussi grave
-à la commission exécutive qu'en s'appuyant sur l'impossibilité
-démontrée de résister aux armées coalisées.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché les renvoie au maréchal Davout, qui en déclarant
-l'impossibilité de se défendre peut amener une solution immédiate.</span>
-Or cette impossibilité, il
-n'y avait qu'un homme qui pût la déclarer avec autorité, c'était le
-ministre de la guerre, le maréchal Davout. Ses fonctions, sa grande
-renommée militaire, sa ténacité, signalée récemment encore à Hambourg,
-sa proscription sous les Bourbons, en faisaient un personnage unique
-en cette circonstance, et lui seul était en mesure de tout décider en
-proclamant l'impossibilité de la défense. Il était entier, sincère, et
-très-capable de dire la vérité lorsqu'il l'aurait une fois reconnue.
-D'ailleurs, il avait un motif de la dire, c'était la responsabilité
-qu'il assumait en déclarant possible une résistance qui ne le serait
-pas, et dont il serait chargé. M. Fouché le désigna donc comme l'homme
-dont la conquête était indispensable. Mais cet illustre maréchal était
-si peu intrigant, que les accès auprès de lui n'étaient pas faciles.
-Le hasard, toujours assez complaisant pour les choses nécessaires,
-fournit le lendemain même du départ de Napoléon l'occasion désirée. La
-police avait signalé le maréchal Oudinot comme devant se mettre à la
-tête d'un mouvement royaliste.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Oudinot entre en rapport avec le maréchal
-Davout.</span>
-Ce maréchal depuis le 20 mars n'avait
-pas pris de service, mais n'avait pas refusé tout rapport ostensible
-avec Napoléon. Il l'avait vu, et avait vu aussi le maréchal ministre
-de la guerre. Ce dernier le fit donc appeler, lui adressa quelques
-reproches, et, pour mettre ses sentiments à l'épreuve, lui offrit un
-commandement. Le maréchal Oudinot s'excusa, et, pressé vivement par
-le <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> ministre, lui dit qu'il servait une cause perdue, que les
-Bonaparte étaient désormais impossibles, que les Bourbons étaient
-inévitables et désirables, que si on ne les proclamait pas soi-même,
-on serait obligé de les recevoir de la main de l'étranger, à de
-mauvaises conditions pour eux et pour le pays, qu'il serait bien plus
-sage de prendre une initiative courageuse, et que ce serait là une
-conduite aussi sensée que patriotique. Enfin il réduisit la question à
-une question militaire, et demanda au maréchal Davout s'il croyait
-pouvoir résister à l'Europe, quand Napoléon ne l'avait pas pu. Il
-ajouta que le roi Louis XVIII avait toujours voulu être juste à son
-égard, qu'on l'en avait empêché, mais que ce prince appréciait les
-grandes qualités du vainqueur d'Awerstaedt, et lui tiendrait compte
-des services qu'il rendrait en cette occasion à la France.</p>
-
-<p>Le maréchal Davout répondit que sous le poids accablant dont on
-l'avait chargé, celui de remplacer Napoléon dans le commandement, il
-ne songeait pas à des faveurs personnelles, mais à la responsabilité
-qui pesait sur sa tête, et qu'il convenait que dans l'état des choses
-la résistance à l'Europe lui semblait presque impossible. Après cet
-aveu il était difficile de ne pas admettre la nécessité d'accepter les
-Bourbons, l'Europe ne voulant pas d'autres souverains pour la France.
-<span class="sidenote" title="En marge">À certaines conditions, le maréchal Davout est prêt à
-proposer le rétablissement des Bourbons.</span>
-Le maréchal Davout qui était un homme de grand sens, reconnut cette
-nécessité, et ajouta que pour lui il surmonterait ses répugnances, si
-les Bourbons étaient capables de tenir une conduite raisonnable. Le
-maréchal Oudinot lui ayant demandé ce qu'il faudrait pour qu'il
-jugeât <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> leur conduite raisonnable, il répondit par les
-conditions suivantes: Entrée du Roi dans Paris sans les armées
-ennemies laissées à trente lieues de la capitale, adoption du drapeau
-tricolore, oubli de tous les actes et de toutes les opinions pour les
-militaires comme pour les hommes civils depuis le 20 mars, maintien
-des deux Chambres actuelles, conservation de l'armée dans son état
-présent, etc...&mdash;Le maréchal Oudinot se retira pour faire part de cet
-entretien à des personnages plus autorisés que lui. Il courut auprès
-de M. de Vitrolles, qui trouva ces conditions fort admissibles, et
-voulut conférer avec le maréchal Davout. Celui-ci consentit à voir M.
-de Vitrolles, et le reçut le soir même. M. de Vitrolles déclara
-n'avoir pas de pouvoir relativement aux conditions proposées, mais se
-montra convaincu que le Roi les accepterait, surtout si on le
-proclamait avant l'entrée des étrangers à Paris. Proclamer les
-Bourbons immédiatement, si on était dispensé à ce prix de recevoir une
-seconde fois les étrangers dans la capitale, parut aux yeux du
-maréchal Davout la chose du monde la plus avantageuse, et il se décida
-à faire en ce sens, et le lendemain même, une proposition formelle à
-la commission exécutive. Le maréchal était un homme entier, entendant
-peu les ménagements de la politique, et quand il estimait qu'une
-résolution était raisonnable, n'admettant pas qu'on hésitât à la
-prendre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Franche déclaration du maréchal Davout à la commission
-exécutive.</span>
-Le lendemain 27, la commission exécutive réunie aux Tuileries, ayant
-auprès d'elle les présidents des deux Chambres et la plupart des
-membres de leurs bureaux, le duc d'Otrante, averti de ce qui <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span>
-s'était passé entre M. de Vitrolles et le maréchal, dirigea
-l'entretien sur la situation, particulièrement sous le rapport
-militaire. Le maréchal Davout communiqua les nouvelles qu'il avait,
-lesquelles étaient fort peu satisfaisantes. Depuis deux jours les
-Prussiens et les Anglais marchaient avec un redoublement de célérité,
-et il était à craindre qu'ils ne parussent devant Paris avant l'armée
-qu'on avait commencé de rallier à Laon. Mettant de côté les
-circonlocutions qui ne convenaient pas à son caractère, le maréchal
-dit formellement qu'une résistance sérieuse lui semblait impossible,
-qu'en supposant qu'on remportât un avantage sur les Prussiens et les
-Anglais venant du Nord, il resterait les Russes, les Autrichiens, les
-Bavarois, venant de l'Est, sous l'effort desquels on succomberait un
-peu plus tard, que dans une pareille situation, il fallait savoir
-reconnaître la réalité des choses, la déclarer, et se conduire d'après
-elle; que les Bourbons étant inévitables, il valait mieux les
-accepter, les proclamer soi-même, obtenir qu'ils entrassent seuls, et
-aux conditions qu'il avait posées au maréchal Oudinot. Ne faisant pas
-les choses comme M. Fouché, c'est-à-dire avec mille détours et mille
-calculs, le maréchal Davout raconta franchement ce qui lui était
-arrivé avec le maréchal Oudinot, exposa les conditions qu'il avait
-demandées, les espérances d'acceptation qu'il avait obtenues, et enfin
-déclara quant à lui, que son avis était de s'expliquer nettement avec
-les Chambres, et de leur faire une proposition formelle, fondée sur ce
-motif capital qu'il valait mieux se donner les Bourbons à soi-même
-avec de bonnes conditions, que de les <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> recevoir sans
-conditions des mains de l'étranger.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La proposition de rappeler les Bourbons immédiatement est
-près d'être adoptée, lorsqu'un rapport des négociateurs fournit à M.
-Fouché un prétexte pour différer toute résolution.</span>
-Ces choses dites d'un ton convaincu ne provoquèrent presque pas
-d'opposition de la part de MM. Grenier et Quinette, ni même de la part
-de Carnot qui avait confiance dans la loyauté du maréchal Davout, et
-qui, malgré ses préjugés, était sensible à l'avantage d'avoir les
-Bourbons sans les étrangers. M. de Caulaincourt se tut comme il
-n'avait cessé de le faire dans les circonstances actuelles. M. Fouché,
-s'il avait eu la franchise du maréchal, aurait pu, en se joignant
-résolument à lui, tirer un grand parti de sa proposition, dans
-l'intérêt d'une solution prochaine et patriotique. Soit qu'il fût
-presque fâché d'être prévenu, soit aussi qu'il craignît que le
-maréchal Davout n'allât trop vite, il approuva, mais sans chaleur, les
-idées que le maréchal venait d'exprimer, et suivant une habitude qu'il
-avait prise de tout décider lui-même, sans presque consulter ses
-collègues, il dit aux deux présidents MM. Cambacérès et Lanjuinais,
-qu'il fallait préparer les Chambres à une fin qui paraissait
-inévitable. Personne ne semblait disposé à élever d'objections,
-lorsque M. Bignon, chargé provisoirement des relations extérieures,
-arriva soudainement avec un document important. C'était le premier
-rapport des négociateurs envoyés au camp des alliés, et ils exposaient
-ce qui suit.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rapport des négociateurs sur le commencement de leur
-mission.</span>
-MM. de Lafayette, de Pontécoulant, Sébastiani, d'Argenson, de
-Laforest, Benjamin Constant, s'étaient d'abord dirigés sur Laon, où
-ils croyaient rencontrer les armées anglaise et prussienne. Leur
-intention en prenant cette route était d'obtenir un <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span>
-armistice des armées les plus rapprochées de la capitale, et d'aller
-ensuite traiter le fond des choses avec les souverains eux-mêmes.
-Mieux renseignés sur la marche de l'ennemi en s'en approchant, ils
-s'étaient rendus à Saint-Quentin où ils avaient trouvé les
-avant-postes prussiens, et avaient demandé une entrevue avec les
-généraux ennemis. Blucher, qui précédait l'armée anglaise de deux
-marches, en avait référé au duc de Wellington, et celui-ci, jugeant
-l'abdication de Napoléon une feinte imaginée pour gagner du temps,
-avait été d'avis de ne point accorder d'armistice. Blucher, qui
-n'avait pas besoin d'être excité pour se montrer intraitable, avait
-refusé alors toute suspension d'armes, à moins qu'on ne lui livrât les
-principales places de la frontière et la personne même de Napoléon.
-Ces conditions étaient évidemment inacceptables. Cependant les
-officiers chargés de parlementer au nom des deux généraux ennemis,
-avaient déclaré qu'ils ne venaient pas en France pour les Bourbons,
-que peu leur importaient ces princes, que Napoléon et sa famille
-écartés, les puissances seraient prêtes à souscrire aux conditions les
-plus avantageuses pour la France. Après ces pourparlers, les
-négociateurs avaient reçu l'autorisation de se rendre en Alsace, où
-ils devaient rencontrer les souverains coalisés. Ils étaient donc
-partis pour cette nouvelle destination, mais avant de se mettre en
-route ils avaient cru devoir adresser ce premier rapport à la
-commission exécutive.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sur quelques propos des officiers prussiens, les
-négociateurs se sont persuadés faussement que les puissances ne
-tiennent pas absolument aux Bourbons.</span>
-Ils se résumaient en disant que les coalisés ne
-tenaient pas absolument aux Bourbons; que leur v&oelig;u essentiel, dont
-rien ne les ferait revenir, <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> se réduisait à l'exclusion du
-trône de France de Napoléon et de sa famille; que ce point nettement
-accordé, on les trouverait plus maniables sur le reste; mais qu'on les
-indisposerait en favorisant l'évasion de Napoléon, et qu'on ôterait
-ainsi des chances à la conclusion de la paix. La légation, en
-terminant son rapport, conseillait l'envoi de nouveaux négociateurs,
-chargés d'aller à la rencontre des généraux Blucher et Wellington, et
-autorisés à faire les concessions spécialement nécessaires pour
-obtenir un armistice.</p>
-
-<p>Les négociateurs s'étaient évidemment laissé abuser par les propos un
-peu légers des officiers prussiens, qui étaient tous imbus de
-sentiments révolutionnaires, et qui n'auraient certainement pas tenu
-ce langage à l'égard des Bourbons, s'ils avaient eu à s'expliquer
-officiellement sur le futur gouvernement de la France.
-<span class="sidenote" title="En marge">Après avoir entendu ce rapport, la commission exécutive
-ajourne le parti à prendre.</span>
-Néanmoins leur
-rapport amena dans le sein de la commission exécutive un fâcheux
-revirement. Trois des membres de cette commission s'étaient rendus
-devant la nécessité alléguée de subir les Bourbons, mais cette
-nécessité n'étant plus aussi démontrée d'après ce qu'on venait
-d'entendre, il leur sembla qu'il convenait de ne pas aller si vite, et
-de se montrer moins prompt à subir un sacrifice qui ne paraissait pas
-inévitable. M. Fouché avec plus de sagacité aurait dû voir que les
-négociateurs se trompaient, qu'ils avaient fort étourdiment pris au
-sérieux les propos des officiers prussiens, qu'il fallait donc ne pas
-perdre le fruit de la courageuse initiative du maréchal Davout; mais,
-soit erreur, soit crainte de se compromettre, il tomba <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span>
-d'accord qu'on ne devait pas se presser de prendre une résolution. Il
-révoqua la commission donnée à MM. Cambacérès et Lanjuinais de
-préparer les deux Chambres au retour des Bourbons, et toujours
-agissant de sa propre autorité, il choisit parmi les personnages
-présents de nouveaux négociateurs pour aller traiter d'un armistice
-avec les généraux ennemis arrivés aux portes de Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nouveaux commissaires chargés d'aller négocier un armistice
-avec le duc de Wellington.</span>
-Il chargea de
-ce soin MM. de Flaugergues, Andréossy, Boissy d'Anglas, de Valence, de
-La Besnardière, la plupart présents en leur qualité de membres du
-bureau des deux Chambres. Il ne leur donna guère d'autre instruction
-que d'agir d'après ce qu'ils avaient entendu, et dans l'intérêt de la
-capitale, qu'il fallait sauver à tout prix de la présence des
-étrangers. Il leur remit de plus une lettre pour le duc de Wellington,
-afin de les accréditer auprès du général de l'armée britannique. Dans
-cette lettre dépourvue de dignité et pleine de flatterie pour nos
-vainqueurs, M. Fouché répétant les banalités qui avaient cours en ce
-moment, disait que l'homme qui était cause de la guerre étant écarté,
-les armées européennes s'arrêteraient sans doute, laisseraient à la
-France le choix de son gouvernement, et que lui, duc de Wellington,
-glorieux représentant d'une nation libre, ne voudrait pas que la
-France, aussi civilisée que l'Angleterre, fût moins libre
-qu'elle.&mdash;Par cette lettre M. Fouché mettait à peu près la France aux
-pieds du général anglais, et bien qu'elle y fût de fait, il aurait pu
-se dispenser de le constater par écrit. Mais il avait à un tel degré
-la vanité de se produire, qu'il aimait mieux figurer mal dans les
-<span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> événements, que de ne pas y figurer du tout. Quoique M. de
-Caulaincourt élevât en général peu d'objections contre ce qui se
-faisait, il opposa quelque résistance au choix de M. de La
-Besnardière, qu'il connaissait et qu'il estimait personnellement, mais
-qui revenu depuis peu de jours du congrès de Vienne appartenait
-complétement à M. de Talleyrand, et passait pour un parfait
-royaliste.&mdash;Royaliste, soit, répondit M. Fouché, mais il sait son
-métier, et il faut bien quelqu'un qui le sache.&mdash;Personne ne répliqua,
-et les choix furent confirmés par le silence des assistants.</p>
-
-<p>On se sépara donc sans avoir adopté les conclusions du maréchal
-Davout, et on laissa les choses dans leur état d'incertitude, en
-abandonnant à l'ennemi seul le soin de les en tirer. Au sortir de
-cette conférence, M. Fouché prit une mesure assez grave. Il avait
-d'abord demandé de très-bonne foi les sauf-conduits pour Napoléon,
-afin d'assurer son libre passage aux États-Unis, et il avait même, sur
-les instances du général Beker, renoncé à exiger que ces sauf-conduits
-fussent arrivés pour laisser partir les frégates, ce qui ôtait à
-Napoléon tout motif de différer son départ. Mais il changea tout à
-coup d'avis après le rapport des commissaires, et de crainte de nuire
-aux négociations, il prescrivit au ministre de la marine, en tenant
-les frégates prêtes, en admettant même Napoléon à leur bord, de ne
-leur permettre de lever l'ancre qu'après la réception des
-sauf-conduits. Dès ce moment, et pour la première fois, il sacrifiait
-ainsi la sûreté de Napoléon à l'intérêt des négociations. Cet intérêt
-<span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> était grand sans doute, mais l'honneur de la France importait
-davantage, et c'était compromettre cet honneur que de livrer Napoléon
-à l'ennemi, ce qu'on s'exposait à faire en le retenant à
-Rochefort<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Lien vers la note 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché flotte au gré des événements, et le gouvernement
-avec lui.</span>
-M. Fouché n'ayant pas accepté la courageuse solution que lui offrait
-le maréchal Davout, allait flotter quelques jours au gré des
-événements, et le gouvernement tout entier avec lui. La malheureuse
-Chambre des représentants, sentant confusément sa propre faiblesse,
-commençant à voir qu'il n'y avait guère de milieu entre résister avec
-Napoléon, ou se rendre aux Bourbons à des conditions honorables,
-cherchait à échapper à ses craintes, à ses regrets, en discutant un
-plan de constitution.&mdash;Mais à quoi bon, disaient beaucoup d'hommes
-sages, à quoi bon nous jeter dans le dédale d'une discussion pareille?
-N'avons-nous pas une constitution à laquelle il suffit de changer
-quelques articles, et qui nous sauve à la fois des théories et des
-compétitions de parti, en déterminant à la fois la forme du
-gouvernement <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> et le choix du souverain? N'avons-nous pas en
-outre, avec cette constitution et le souverain qu'elle proclame,
-l'avantage capital de rallier l'armée?&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Occupation des Chambres en ce moment.</span>
-Ce sentiment était celui de la
-majorité.
-<span class="sidenote" title="En marge">Elles discutent un projet de constitution.</span>
-Mais la carrière des vaines théories une fois ouverte aux
-esprits, il n'était pas facile de la leur fermer, et les uns
-proposaient la Constitution de 1791, les autres quelque chose de
-très-voisin de la république. Du reste, ces discussions puériles ne
-parvenaient ni à captiver les représentants ni à les distraire des
-dangers de la situation, et après avoir prêté l'oreille un instant
-lorsqu'elles offraient quelque singularité, ils quittaient leurs
-siéges pour recueillir dans les salles environnantes les moindres
-bruits qui circulaient. Le bureau des deux Chambres ayant été présent
-à la dernière séance de la commission exécutive, il était impossible
-qu'il ne se répandît pas parmi eux quelque chose des discussions
-soulevées dans le sein de cette commission.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le bruit de ce qui s'était passé dans le sein de la
-commission exécutive se répand, et on accuse M. Fouché de trahison.</span>
-Ils surent en effet qu'on
-y avait discuté le rétablissement des Bourbons, et ils imputèrent
-particulièrement à M. Fouché l'intention de ramener ces princes en
-France. Ainsi qu'il arrive toujours chez les partis, il y avait des
-degrés dans le zèle des bonapartistes. La masse s'accommodait de
-Napoléon II sans Napoléon I<sup>er</sup>, mais une minorité fidèle regardait
-comme une trahison d'avoir abandonné Napoléon I<sup>er</sup>, et elle
-attribuait cette trahison à M. Fouché. M. Félix Desportes qui faisait
-partie de cette minorité, se transporta le lendemain matin 28 au sein
-de la commission exécutive, accompagné de M. Durbach, qui tenait
-beaucoup moins à conserver les Bonaparte <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> qu'à écarter les
-Bourbons imposés par l'étranger. L'un et l'autre interpellèrent
-vivement le duc d'Otrante, et lui dirent en termes amers qu'après
-avoir recherché et obtenu la confiance des Chambres, il trahissait
-cette confiance en tendant la main aux Bourbons. M. Fouché, embarrassé
-d'abord, se remit bientôt, et répondit à ces messieurs:&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponse de M. Fouché à quelques représentants.</span>
-Ce n'est pas
-moi qui ai trahi la cause commune, c'est la bataille de Waterloo. Les
-armées anglaise et prussienne s'avancent à grands pas sans qu'on ait
-les moyens de leur résister. Elles ne veulent à aucun prix ni de
-Napoléon ni d'aucun membre de sa famille! Que puis-je y faire? Si vous
-désirez savoir comment et de quoi je traite avec leurs généraux, voici
-ma lettre au duc de Wellington, lisez-la...&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Cette réponse calme un moment les méfiances dont il est
-l'objet.</span>
-Le duc d'Otrante la leur
-donna effectivement à lire. Ces messieurs ayant la simplicité de
-croire que la négociation se réduisait tout entière à cette lettre,
-s'en tinrent pour satisfaits, demandèrent et obtinrent l'autorisation
-de la communiquer à l'assemblée. Ils se rendirent incontinent à la
-Chambre des représentants, lui lurent la lettre de M. Fouché, qui ne
-fut ni blâmée ni approuvée, mais qui apaisa un peu les imaginations,
-faciles à exciter et à calmer dans les temps de crise, et écarta pour
-quelques instants l'idée déjà très-répandue d'une noire trahison.</p>
-
-<p>Dans ce moment, les représentants envoyés à la rencontre de l'armée
-française, sur la route de Laon, venaient de remplir leur mission, et
-présentaient leur rapport.
-<span class="sidenote" title="En marge">Adresse à l'armée pour faire appel à son patriotisme, et
-lui rappeler que Napoléon écarté il reste la France, à qui elle doit
-son dévouement.</span>
-Le général Mouton-Duvernet, chargé de ce
-rapport, après avoir peint le désordre qui avait d'abord régné dans
-cette armée, racontait <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> qu'elle s'était bientôt ralliée
-derrière le corps du maréchal Grouchy, qu'elle croyait avoir été
-trahie, que cependant l'idée de combattre pour Napoléon II lui rendait
-son ardeur; qu'elle se ranimait à ce nom, qu'elle était prête à faire
-son devoir, mais qu'il fallait lui envoyer, outre les secours en
-matériel dont elle avait un urgent besoin, les encouragements de la
-nation, relever en un mot chez elle les forces physiques et morales. À
-ce discours on s'était écrié de toute part qu'après Napoléon I<sup>er</sup> il
-restait la France, laquelle importait mille fois plus qu'un homme,
-quel qu'il fût; qu'il fallait rédiger une proclamation à l'armée, la
-remercier de ce qu'elle avait fait, mais lui demander de continuer ses
-efforts pour le pays qui devait être la première de ses affections, de
-venir enfin combattre encore une fois pour l'indépendance et la
-liberté nationales sous les murs de Paris, où elle trouverait les
-représentants prêts à mourir avec elle pour ces biens sacrés. Une
-adresse avait été rédigée d'après ces données par M. Jay, votée dans
-la journée, et remise à cinq représentants, qui devaient la porter à
-l'armée. L'assemblée faisait ainsi ce qu'elle pouvait, mais c'était
-peu. Il lui était impossible avec toute sa bonne volonté de remplacer
-le nom, et surtout la direction qu'elle avait enlevés à l'armée en
-substituant Napoléon II à Napoléon I<sup>er</sup>, c'est-à-dire un enfant à un
-grand homme.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette proclamation portée par quelques représentants.</span>
-Les représentants chargés de cette proclamation n'avaient pas beaucoup
-de chemin à faire pour rejoindre l'armée, car le 28 et le 29 juin on
-la voyait paraître sous les murs de la capitale, vivement <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span>
-pressée par les armées anglaise et prussienne, et menacée même un
-moment d'être coupée de Paris avant d'y arriver.
-<span class="sidenote" title="En marge">Marche des armées anglaise et prussienne.</span>
-Le duc de Wellington
-et le maréchal Blucher avaient d'abord hésité dans leurs mouvements,
-et avaient songé avant de pénétrer en France, à prendre quelques
-places pour assurer leur marche, et ménager à la colonne de l'Est le
-temps d'entrer en ligne. Mais ces hésitations avaient tout à coup
-cessé en apprenant l'abdication de Napoléon, et le trouble profond qui
-s'en était suivi. Tout en craignant que cette abdication ne fût qu'une
-feinte, ils avaient prévu la confusion qui devait régner dans les
-conseils du gouvernement, et ils avaient résolu de marcher sur Paris.
-Ils étaient convenus de suivre la rive droite de l'Oise, et de
-devancer s'ils le pouvaient l'armée française qui était sur la rive
-gauche, afin de déboucher sur Paris avant elle. Le maréchal Blucher
-prenant les devants, devait marcher en tête, suivre le cours de
-l'Oise, tâcher d'en enlever les ponts, tandis que l'armée anglaise, se
-hâtant de le rejoindre, l'appuierait aussitôt qu'elle pourrait. Le duc
-de Wellington, qui avait sur la cour de Gand une grande autorité qu'il
-devait à sa triple qualité d'Anglais, de général victorieux, et
-d'esprit éminemment politique, lui fit dire de quitter la Belgique, et
-de se diriger sur Cambrai, dont il allait tâcher de faire ouvrir les
-portes au moyen d'un coup de main. Retenu par son matériel et surtout
-par son équipage de pont extrêmement difficile à traîner, il était
-resté fort en arrière du maréchal Blucher, qui dans son impatience
-n'attendait personne.</p>
-
-<p>Tandis que le 25 le maréchal Blucher était à <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> Saint-Quentin,
-le duc de Wellington partait du Cateau, en chargeant un détachement
-d'enlever Cambrai et Péronne. Le 26 juin l'armée prussienne,
-continuant son mouvement, atteignait Chauny, Compiègne et Creil. Une
-de ses divisions passant l'Oise à Compiègne, cherchait à intercepter
-la route de l'armée française de Laon sur Paris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite de l'armée française de Laon sur Paris.</span>
-L'armée française ralliée à Laon, et repliée sur Soissons, était
-placée sous les ordres du maréchal Grouchy, le maréchal Soult ayant
-demandé à revenir à Paris. Le général Vandamme avait remplacé le
-maréchal Grouchy dans le commandement de l'aile droite, celle qui
-avait manqué, bien malgré elle, au rendez-vous de Waterloo, et il
-s'acheminait par Namur, Rocroy et Rethel sur Laon, dans les meilleures
-dispositions. Le maréchal Grouchy, à peine arrivé de sa personne à
-Laon, apprenant que sa ligne de retraite sur Paris était menacée par
-les Prussiens, s'était hâté de gagner Compiègne, où il s'était fait
-précéder par le comte d'Erlon avec les débris du 1<sup>er</sup> corps, et par
-le comte de Valmy avec ce qui restait des cuirassiers. Parvenu à
-Compiègne, le comte d'Erlon avait trouvé les Prussiens devant lui, les
-avait contenus de son mieux, puis s'était replié sur Senlis, en
-prévenant son général en chef de la présence des Prussiens sur la rive
-gauche de l'Oise, afin qu'il pût prendre une direction en arrière, et
-arriver à Paris sans fâcheuse rencontre. Grouchy, agissant en cette
-occasion avec une activité qui, déployée dix jours plus tôt, aurait
-sauvé l'armée française, avait dirigé Vandamme sur la Ferté-Milon,
-afin qu'il rejoignît Paris en suivant la <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> Marne, s'était porté
-lui-même sur Villers-Coterets, où il avait arrêté les Prussiens par
-une attaque vigoureuse, puis s'était replié promptement par la route
-de Dammartin. Le lendemain 28 ses têtes de colonnes débouchaient sur
-Paris par toutes les routes de l'Est, et le 29 elles occupaient les
-positions de la Villette, après avoir évité l'ennemi avec autant de
-dextérité que de vigueur. Sur ces entrefaites Blucher atteignait
-Gonesse. Le duc de Wellington ayant enlevé Cambrai par un corps
-détaché, et ouvert cette ville à Louis XVIII, se trouvait entre
-Saint-Just et Gournay, ayant son arrière-garde à Roye, son quartier
-général à Orvillers, à deux marches par conséquent de Blucher.
-L'impatience de l'un, la lenteur de l'autre, les avaient ainsi placés
-à une distance qui pouvait singulièrement les compromettre, si nous
-savions en profiter.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le canon se fait entendre dans la plaine Saint-Denis.</span>
-Déjà le canon de l'ennemi se faisait entendre dans la plaine
-Saint-Denis, et c'était la seconde fois en quinze mois que ce bruit
-sinistre retentissait aux portes de la capitale. Il y réveillait, en
-les rendant plus vives, toutes les agitations des jours précédents.
-Les troupes, harassées de fatigue par trois marches de dix et douze
-lieues chacune, arrivaient peu en ordre, et ne présentaient pas un
-aspect satisfaisant. Le maréchal Grouchy, troublé par la vive
-poursuite de l'ennemi, et craignant d'être entamé avant d'avoir gagné
-Paris, écrivait des dépêches inquiétantes. Recevant le contre-coup de
-toutes ces impressions, le maréchal Davout désespérait de pouvoir
-opposer une résistance sérieuse à l'ennemi, et, toujours entier dans
-ses vues et son langage, <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> n'avait pas manqué de le dire au duc
-d'Otrante.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout transporte son quartier général à la
-Villette.</span>
-Il avait transporté son quartier général à la Villette,
-pour être mieux en mesure de veiller à la défense de la capitale; il
-manda de ce point au duc d'Otrante qu'il ne voyait qu'une ressource,
-c'était de suivre le conseil qu'il avait donné la veille, de proclamer
-les Bourbons, et d'écarter à ce prix les armées coalisées, que pour en
-venir à de telles conclusions il avait eu de grandes répugnances à
-vaincre, mais qu'il les avait vaincues, et persistait à croire qu'il
-valait mieux rétablir les Bourbons soi-même par un acte de haute
-raison, que de les recevoir des mains de l'étranger victorieux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché sentant le danger approcher, et n'étant pas
-content des promesses équivoques des royalistes, recommande au
-maréchal Davout de tâcher d'obtenir un armistice, sans prendre avec
-les Bourbons d'engagement précipité.</span>
-M. Fouché partageait entièrement l'avis du maréchal; mais M. de
-Vitrolles avec qui il était en communications continuelles, et qui
-n'avait point de pouvoirs, ne lui faisait que des promesses vagues,
-soit pour les choses, soit pour les hommes, et se bornait à lui
-répéter qu'on n'oublierait jamais les immenses services qu'il aurait
-rendus en cette occasion. Sachant quelle était la valeur de telles
-assurances, M. Fouché aurait voulu, soit pour lui, soit pour le parti
-révolutionnaire, des gages plus solides. M. de Tromelin, revenu de sa
-mission au quartier général anglais, n'avait également rapporté que
-des paroles très-générales, consistant à dire que le duc de Wellington
-n'était pas autorisé à donner des sauf-conduits pour Napoléon, qu'il
-fallait absolument recevoir les Bourbons, et au lieu de leur imposer
-des conditions s'en fier à la sagesse de Louis XVIII, qui accorderait
-tout ce qui était raisonnablement désirable. Le général Tromelin
-avait <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> rapporté en outre des expressions extrêmement
-flatteuses du duc de Wellington pour M. Fouché, et le témoignage d'un
-vif désir de s'aboucher avec lui. Frappé des dangers signalés par les
-chefs militaires, inquiet des vagues déclarations des agents
-royalistes, M. Fouché qui continuait à tout prendre sur lui-même,
-répondit au maréchal Davout qu'il fallait se hâter de négocier un
-armistice, mais sans contracter d'engagement formel à l'égard des
-Bourbons, que les accepter trop vite ce serait s'exposer à les avoir
-sans conditions, et n'être pas même dispensé d'ouvrir ses portes aux
-armées ennemies, dont rien n'aurait garanti l'abstention et
-l'éloignement. Cependant, en ne proclamant pas les Bourbons
-immédiatement, un sacrifice quelconque devenait nécessaire si on
-voulait obtenir un armistice.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il imagine de céder quelques places de la frontière, pour
-suppléer aux concessions politiques qu'il n'est pas disposé à faire.</span>
-Les premiers négociateurs, dans leur
-entrevue avec les généraux prussiens, leur avaient entendu dire que
-pour s'arrêter ils exigeraient les places de la frontière, et de plus
-la personne de Napoléon. M. Fouché pensa qu'il fallait sacrifier les
-places de la frontière pour sauver Paris, car Paris c'était la France
-et le gouvernement. Cette opinion était fort contestable, car, livrer
-Paris, c'était seulement restituer le trône aux Bourbons, tandis que
-livrer des places telles que Strasbourg, Metz, Lille, c'était mettre
-dans les mains des étrangers les clefs du territoire, qu'ils ne
-voudraient peut-être pas rendre aux Bourbons eux-mêmes. Mais M.
-Fouché, préoccupé en ce moment de la question de gouvernement beaucoup
-plus que de la sûreté du territoire, autorisa le maréchal à céder les
-places frontières pour <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> obtenir un armistice qui arrêterait
-les Anglais et les Prussiens aux portes de la capitale. Cette
-autorisation devait être remise au maréchal Grouchy, commandant les
-troupes en retraite, pour qu'il la fît parvenir aux négociateurs de
-l'armistice, là où ils se trouveraient.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché sachant qu'on exigera la personne de Napoléon,
-prend le parti de le faire partir tout de suite, même sans attendre
-les sauf-conduits.</span>
-Dans ces diverses réponses on n'avait point parlé de la personne de
-Napoléon. L'expédient que proposa M. Fouché fut de le faire partir à
-l'instant même pour Rochefort, en lui accordant la condition à
-laquelle il paraissait tenir essentiellement, celle de mettre à la
-voile sans attendre les sauf-conduits. Cette détermination était la
-plus honorable qu'on pût adopter, car l'ennemi ne pourrait plus
-demander la personne de Napoléon au gouvernement provisoire,
-lorsqu'elle ne serait plus dans ses mains. Après la raison d'honneur
-il y avait, pour en agir ainsi, la raison de prudence. Beaucoup de
-militaires parlaient d'aller à la Malmaison chercher Napoléon, pour le
-mettre à la tête des troupes, et livrer sous Paris une dernière
-bataille. En le faisant partir immédiatement, on l'enlevait à ses
-ennemis acharnés comme à ses amis imprudents. L'amiral Decrès et M.
-Merlin furent chargés de se transporter à la Malmaison pour presser
-Napoléon de s'éloigner, en lui remettant l'autorisation de lever
-l'ancre dès qu'il serait à bord des deux frégates de Rochefort, et en
-faisant valoir, pour le décider, les exigences de l'ennemi qui
-demandait sa personne, et l'impossibilité de répondre de sa sûreté à
-la Malmaison, où un parti de cavalerie pouvait aller le surprendre à
-tout moment. Ces ordres donnés, on se rendit à la <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> Chambre
-des représentants pour lui faire savoir à quel point la situation
-s'était aggravée, et lui proposer la mise de Paris en état de siége,
-les autorités civiles continuant d'exister, et conservant leurs
-pouvoirs, par exception au régime des places fortes, où l'autorité
-militaire subsiste seule après la proclamation de l'état de siége.
-L'assemblée que le bruit du canon avait fort agitée, et à laquelle on
-n'apprit rien en lui apportant ces communications, vota l'état de
-siége à la presque unanimité.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le bruit du canon réveille le génie de Napoléon.</span>
-Le bruit du canon dans la plaine Saint-Denis avait ému les habitants
-de la Malmaison comme ceux de la capitale, excepté Napoléon qui ne
-s'alarmait guère parce qu'il connaissait plus qu'homme au monde la
-portée des dangers. Le maréchal Davout, soit pour garantir la
-Malmaison, soit pour empêcher l'ennemi de passer sur la rive gauche de
-la Seine, avait fait barricader les ponts de Neuilly, de Saint-Cloud,
-de Sèvres, et détruire ceux de Saint-Denis, de Besons, de Chatou, du
-Pecq. Ces précautions ne mettaient pas cependant la Malmaison à l'abri
-d'une surprise, et le colonel Brack, officier de cavalerie de la
-garde, y était accouru pour avertir que des escadrons prussiens
-battaient la plaine, qu'on pouvait dès lors être enlevé si on ne se
-tenait sur ses gardes. On eût conçu des alarmes bien plus vives si on
-eût été informé des projets de Blucher que nous aurons bientôt
-occasion de faire connaître. Le général Beker avait trois ou quatre
-cents hommes, et il était résolu à défendre Napoléon jusqu'à la
-dernière extrémité. Une vingtaine de jeunes gens, tels que MM. de
-Flahault, de La <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> Bédoyère, Gourgaud, Fleury de Chaboulon,
-étaient prêts à se faire tuer pour protéger la glorieuse victime
-confiée à leur dévouement. Napoléon souriait de tout ce zèle, disant
-que l'ennemi venait à peine de déboucher dans la plaine Saint-Denis,
-que la Seine, quoique basse, n'était pas facile à franchir, et que les
-choses n'étaient pas telles que le supposait l'imagination alarmée de
-ses fidèles serviteurs. On était presque seuls à la Malmaison. Excepté
-MM. de Bassano, Lavallette, de Rovigo, Bertrand, qui n'en sortaient
-guère, excepté les frères et la mère de Napoléon, excepté la reine
-Hortense, on n'y voyait d'autres visiteurs que quelques officiers
-échappés de l'armée, venant avec des habits en lambeaux, et tout
-couverts encore de la poussière du champ de bataille, informer
-Napoléon de la marche de l'ennemi, et le supplier de se remettre à
-leur tête. Napoléon les écoutait avec sang-froid, les calmait, les
-remerciait, et faisait son profit de leurs renseignements.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les Prussiens s'étant mis en avance sur les Anglais de deux
-marches au moins, Napoléon imagine de les battre les uns après les
-autres.</span>
-Sans savoir
-bien au juste la position des coalisés, il avait conclu de ces divers
-rapports, que, selon sa coutume, le fougueux Blucher devançait le sage
-Wellington, et qu'il s'était mis à deux marches des Anglais.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il propose à la commission exécutive de livrer une
-bataille, et de remettre le commandement après la victoire.</span>
-Tout de
-suite, avec la promptitude ordinaire de son coup d'&oelig;il militaire,
-il avait entrevu qu'on pouvait surprendre les coalisés éloignés les
-uns des autres, et par un heureux hasard trouver sous Paris l'occasion
-qu'il avait vainement cherchée à Waterloo, de les battre séparément,
-et de rétablir ainsi la fortune des armes françaises. Il devait en
-effet revenir de Soissons au moins 60 mille hommes; on en comptait
-bien 10 mille <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> dans Paris, et avec 70 mille combattants on
-avait plus qu'il ne fallait pour écraser Blucher, qui n'en pouvait pas
-réunir plus de 60 mille, et Blucher écrasé, on avait chance de faire
-subir au duc de Wellington un sort désastreux. Après un tel triomphe
-on ne savait pas ce que le succès communiquerait de chaleur aux âmes,
-provoquerait d'élan de la part de la nation, et Napoléon, se laissant
-aller à un dernier rêve de bonheur, imagina qu'il serait bien beau de
-rendre un tel service à la France, sans vouloir en profiter pour
-lui-même, et de reprendre le chemin de l'exil après avoir rendu
-possible un bon traité de paix. Sauver peut-être la couronne de son
-fils, était tout ce qu'il attendait de ce dernier fait d'armes!</p>
-
-<p>Il ruminait ce grand projet pendant la nuit du 28 au 29 (car c'était
-dans la soirée même du 28 qu'il avait obtenu les renseignements sur
-lesquels il fondait sa nouvelle combinaison), lorsqu'il fut tout à
-coup interrompu par l'arrivée de MM. Decrès et Boulay de la Meurthe
-(on n'avait pu trouver M. Merlin pour l'envoyer), lesquels vinrent au
-milieu de la nuit lui exprimer les intentions de la commission
-exécutive relativement à son départ. Il les reçut immédiatement, et
-sur la remise de l'ordre qui prescrivait aux capitaines des deux
-frégates de lever l'ancre sans attendre les sauf-conduits, il déclara
-qu'il était prêt à partir, mais qu'il allait auparavant expédier un
-message à la commission exécutive. Il congédia ensuite, le c&oelig;ur
-serré, ces deux vieux serviteurs qu'il ne devait plus revoir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Beker chargé de ce message.</span>
-Le 29 dès la pointe du jour, il fit préparer ses <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> chevaux de
-selle, endossa son uniforme, manda auprès de lui le général Beker, et
-avec une animation singulière, qu'on n'avait pas remarquée chez lui
-depuis le 18 juin, il exposa ses intentions au général. L'ennemi,
-dit-il, vient de commettre une grande faute, facile du reste à prévoir
-avec le caractère des deux généraux alliés. Il s'est avancé en deux
-masses de soixante mille hommes chacune, qui ont laissé entre elles
-une distance assez considérable pour qu'on puisse accabler l'une avant
-que l'autre ait le temps d'accourir. C'est là une occasion unique, que
-la Providence nous a ménagée, et dont on serait bien coupable ou bien
-fou de ne pas profiter. En conséquence j'offre de me remettre à la
-tête de l'armée, qui à mon aspect reprendra tout son élan, de fondre
-sur l'ennemi en désespéré, et après l'avoir puni de sa témérité, de
-restituer le commandement au gouvernement provisoire..... J'engage,
-ajouta-t-il, ma parole de général, de soldat, de citoyen, de ne pas
-garder le commandement une heure au delà de la victoire certaine et
-éclatante que je promets de remporter non pour moi, mais pour la
-France.&mdash;</p>
-
-<p>Le général Beker fut frappé de la belle expression du visage de
-Napoléon en ce moment. C'était la confiance du génie se réveillant au
-sein du malheur, et en dissipant un instant les ombres. Malgré sa
-répugnance à se charger d'une mission dont il n'espérait guère le
-succès, le général partit, pressé par Napoléon de ne pas perdre de
-temps, et courut sur-le-champ aux Tuileries. Il eut beaucoup de peine
-à traverser le pont de Neuilly, complétement obstrué, <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> et
-trouva en séance la commission exécutive, qui n'avait presque pas
-cessé de siéger pendant la nuit. M. Fouché la présidait, et comme
-toujours semblait la composer à lui seul.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Refus absolu de M. Fouché, durement exprimé.</span>
-En apercevant le général Beker, M. Fouché lui demanda du ton le plus
-pressant s'il apportait la nouvelle du départ de Napoléon. Le général
-répondit que Napoléon était prêt à partir, mais qu'auparavant il avait
-cru devoir adresser une dernière communication au gouvernement
-provisoire. M. Fouché écouta l'exposé du général Beker avec un silence
-glacé. À peine le général avait-il achevé, que tout le monde se
-taisant, M. Fouché prit la parole. Il avait mis quelques instants,
-mais bien peu, à préparer sa réponse, car il aurait eu la certitude de
-voir la France sauvée, qu'il n'aurait pas voulu qu'elle le fût par les
-mains de Napoléon. Il faut ajouter pour être juste, que comptant peu
-sur le succès des projets militaires de Napoléon, dont il était
-incapable d'apprécier le mérite, croyant y découvrir un nouveau coup
-de ce qu'il appelait sa mauvaise tête, il craignait, si ces projets
-échouaient, de justifier toutes les défiances des généraux ennemis,
-aux yeux de qui l'abdication n'était qu'un piége, et qui voyant leurs
-soupçons réalisés, se vengeraient peut-être sur Paris de la nouvelle
-bataille qu'on leur aurait livrée.&mdash;Pourquoi, dit-il durement au
-général Beker, vous êtes-vous chargé d'un pareil message? Est-ce que
-vous ne savez pas où nous en sommes? Lisez les rapports des généraux
-(et en disant ces mots il lui jeta sur la table une liasse de
-lettres), lisez-les, et vous verrez qu'il nous <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> arrive des
-troupes en désordre, incapables de tenir nulle part, et qu'il n'y a
-plus d'autre ressource que d'obtenir à tout prix un armistice.
-Napoléon ne changerait rien à cet état de choses. Sa nouvelle
-apparition à la tête de l'armée nous vaudrait un désastre de plus et
-la ruine de Paris. Qu'il parte, car on nous demande, sa personne, et
-nous ne pouvons répondre de sa sûreté au delà de quelques heures.&mdash;Pas
-un des collègues de M. Fouché n'ajouta un mot à ce qu'il avait dit.
-Ayant encore questionné le général sur les personnes qui étaient
-actuellement à la Malmaison, et sachant que M. de Bassano était du
-nombre, il s'écria qu'il voyait bien d'où partait le coup, et il
-écrivit un billet destiné à M. de Bassano, dans lequel il lui répétait
-qu'il y aurait le plus grand danger à retenir Napoléon seulement une
-heure de plus.</p>
-
-<p>Le général Beker regagna la Malmaison en toute hâte, trouva Napoléon
-toujours en uniforme, ses aides de camp préparés, et n'attendant que
-la réponse à son message pour monter à cheval.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se voyant refusé, se décide à partir pour
-Rochefort.</span>
-Quoique Napoléon ne fût
-pas surpris de la réponse qu'on lui apportait, il en fut affligé, et
-un instant courroucé. Mais bientôt il se résigna en voyant qu'on ne
-voulait pas même un dernier service de lui, quelque grand, quelque
-certain que ce service pût être, et il se rappela l'opposition de ses
-maréchaux en 1814, lorsqu'il pouvait accabler les alliés dispersés
-dans Paris. C'était la seconde fois en quinze mois que la fortune lui
-offrant une dernière occasion d'écraser l'ennemi, on refusait de le
-suivre, soit doute, défiance, ou irritation à son égard! Pour la
-seconde <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> fois, il recueillait le triste prix d'avoir fatigué,
-dégoûté, si on peut le dire, le monde de son génie!</p>
-
-<p>Dès lors il ne songea plus qu'à s'éloigner. Ses compagnons d'exil
-étaient choisis: c'étaient le général Bertrand, le duc de Rovigo, le
-général Gourgaud. Drouot aurait dû être du nombre, mais lui seul ayant
-été jugé capable de commander la garde impériale après que Napoléon
-serait parti, il avait été obligé d'accepter ce commandement. Napoléon
-lui-même le lui avait prescrit. Il regrettait Drouot, disait-il, comme
-le plus noble c&oelig;ur, le meilleur esprit qu'il eût connu. Mais il ne
-désespérait pas de le voir en Amérique, ainsi que le comte Lavallette
-et quelques autres sur lesquels il comptait. Sa mère, ses frères, la
-reine Hortense, devaient aller l'y rejoindre. Tous ses préparatifs
-terminés, il se décida à partir vers la fin du jour. Il avait peu
-songé à se procurer des ressources pécuniaires, et avait confié à M.
-Laffitte quatre millions en or, qui par hasard s'étaient trouvés dans
-un fourgon de l'armée. La reine Hortense voulut lui faire accepter un
-collier de diamants, pour qu'il eût toujours sous la main une
-ressource disponible et facile à dissimuler.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le 29 juin au soir, Napoléon quitte la Malmaison.</span>
-Il le refusa d'abord,
-cependant, comme elle insistait en pleurant, il lui permit de cacher
-ces diamants dans ses habits, puis embrassant sa mère, ses frères, la
-reine Hortense, ses généraux, il monta en voiture à cinq heures (29
-juin, 1815), tout le monde jusqu'aux soldats de garde fondant en
-larmes. Il se dirigea sur Rambouillet en évitant Paris, Paris, où il
-ne devait plus rentrer que vingt-cinq ans après, dans un char
-funèbre, ramené mort aux <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> Invalides par un roi de la maison
-d'Orléans, qui lui-même n'est plus aux Tuileries au moment où j'achève
-cette histoire, tant les habitants de ce redoutable palais s'y
-succèdent vite dans le siècle orageux où nous vivons!</p>
-
-<p>Tandis qu'il quittait cette France où il venait de faire une si courte
-et si funeste apparition, un message annonçait son départ à la
-commission exécutive et aux deux Chambres. Dans celle des
-représentants, où l'on n'avait plus guère de doute sur ce qu'il
-fallait espérer de l'abdication, un saisissement douloureux suivit la
-lecture du message, et on sentit bien que Napoléon partait pour
-toujours, et que prochainement on partagerait son sort, les uns
-destinés à l'oubli ou à l'exil, les autres au dernier supplice!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché fait arriver aux avant-postes la nouvelle du
-départ de Napoléon, afin de faciliter la conclusion d'un armistice.</span>
-Délivré de cet incommode voisin, M. Fouché reprit plus activement que
-jamais des communications dont il faisait des intrigues, au lieu d'en
-faire une grande et loyale négociation, premièrement pour la France,
-et secondement pour les hommes compromis dans nos diverses
-révolutions. Il avait un double objet, traiter avec Louis XVIII et les
-chefs de la coalition, aux meilleures conditions possibles, et comme
-il fallait du temps, obtenir un armistice qui lui laissât tout le
-loisir nécessaire pour parlementer. Ne se contentant pas de M. de
-Vitrolles, chargé de négocier avec les royalistes, du général Tromelin
-chargé d'établir des relations avec le duc de Wellington, il fit choix
-d'un nouvel agent destiné également à s'aboucher avec le généralissime
-britannique: c'était un Italien fort remuant, <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> nommé
-Macirone, qui de Romain s'était fait Napolitain, puis Anglais, et
-avait servi d'intermédiaire à Murat lorsque celui-ci s'était donné à
-la coalition. Présent à Paris depuis la catastrophe de Murat, et connu
-de M. Fouché, il était un agent assez commode à envoyer à travers les
-avant-postes ennemis jusqu'au camp des Anglais. M. Fouché l'y envoya
-en effet pour savoir au juste ce que le duc de Wellington voulait sous
-le double rapport du gouvernement de la France et de l'armistice. En
-même temps il fit mander par toutes les voies aux négociateurs de
-l'armistice le départ de Napoléon, afin de prouver que l'abdication de
-celui-ci n'était pas une feinte, et d'éviter qu'on ne fît dépendre le
-succès des négociations de la remise de sa personne aux armées
-ennemies.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée des commissaires chargés de l'armistice au quartier
-général ennemi.</span>
-On a vu que les premiers négociateurs après avoir conféré sur la route
-de Laon avec les officiers prussiens, s'étaient acheminés vers le Rhin
-pour traiter de la paix avec les souverains eux-mêmes. Les seconds
-négociateurs avaient été dirigés sur le quartier général des généraux
-anglais et prussien pour traiter de l'armistice. C'était à ces
-derniers qu'était dévolue la mission essentielle, celle d'arrêter
-l'ennemi en marche sur Paris. La question allait dès lors se trouver
-transportée tout entière au camp du duc de Wellington. En effet le
-maréchal Blucher, patriote sincère et ardent, guerrier héroïque mais
-violent au delà de toute mesure, ne possédait ni le secret ni la
-confiance de la coalition, et bien qu'ayant décidé la victoire de
-Waterloo par son infatigable dévouement à la cause commune, il
-<span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> n'avait cependant pas l'importance qui en général s'attache
-au bon sens plus qu'à la gloire elle-même.
-<span class="sidenote" title="En marge">C'est avec le duc de Wellington que s'établit la
-négociation.</span>
-Ce n'était donc pas à lui,
-quoiqu'il fût le plus rapproché, qu'il fallait s'adresser, mais au duc
-de Wellington. Les commissaires chargés de négocier l'armistice, MM.
-Boissy d'Anglas, de Flaugergues, de La Besnardière, les généraux
-Andréossy, Valence, se dirigèrent d'abord vers les avant-postes qui
-étaient exclusivement prussiens, puisque l'armée anglaise était encore
-en arrière, furent accueillis fort poliment par M. de Nostiz, et
-conduits de poste en poste sans pouvoir rencontrer le maréchal
-Blucher, soit qu'il ne fût pas disposé à les recevoir, soit qu'il ne
-fût pas facile à joindre. Après diverses allées et venues, M. de
-Nostiz leur conseilla lui-même de voir le duc de Wellington, qui
-pourrait les entendre plus utilement que le général prussien. Le
-général anglais était à Gonesse, et les commissaires s'y rendirent
-pour s'aboucher avec lui. Ils avaient sagement fait, car c'était là
-seulement que se trouvait la tête capable de diriger une révolution,
-qui pour notre malheur allait être la seconde accomplie par les mains
-de l'étranger.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Avantage de traiter avec ce personnage, qui jouit de la
-confiance générale.</span>
-Heureusement, si on peut prononcer ce mot quand un pays est à la merci
-de l'ennemi, heureusement le duc de Wellington, s'il n'avait pas le
-génie, avait le bon sens, le bon sens pénétrant et ferme, à un degré
-tel que sous ce rapport le général britannique ne craint la
-comparaison avec aucun personnage historique. Sans une forte portion
-de vanité, bien pardonnable du reste dans sa situation, on aurait pu
-dire qu'il était sans faiblesse. À sa <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> gloire militaire,
-singulièrement accrue depuis ces dernières journées, il ajoutait la
-réputation d'un esprit politique auquel on pouvait tout confier. Ayant
-paru quelques jours à Vienne, il y avait conquis la confiance
-générale, et ayant été ambassadeur à Paris pendant la moitié d'une
-année, il avait pris sur Louis XVIII et sur le parti royaliste tout
-l'ascendant qu'il est possible de prendre sur des gens de peu de
-lumières et de beaucoup de passions.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses sages opinions sur le gouvernement de la France.</span>
-Il jugeait favorablement Louis
-XVIII, était d'avis qu'il fallait le replacer sur le trône pour le
-repos de la France et de l'Europe, en lui donnant un meilleur
-entourage, et en lui faisant entendre d'utiles conseils. Appréciant du
-point de vue d'un Anglais ce qui s'était passé en France en 1814, il
-avait pensé et dit qu'avec la charte de Louis XVIII on pouvait rendre
-un pays libre et prospère, et qu'il n'avait manqué à cette charte que
-d'être convenablement pratiquée. Pour le duc de Wellington, que
-l'expérience de son pays éclairait, la pratique aurait consisté dans
-un ministère homogène, bien dirigé, indépendant du Roi et des princes,
-recevant l'influence des Chambres et sachant à son tour les conduire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité, selon lui, d'ajouter à la Charte une exécution
-plus franche, et de composer un véritable ministère constitutionnel.</span>
-Il n'avait rien vu de semblable dans le ministère de 1814, composé
-d'un grand seigneur, homme d'esprit, paresseux, absent (M. de
-Talleyrand était alors à Vienne), d'un favori, M. de Blacas,
-personnage froid, roide, ne sortant guère de l'intimité du Roi, enfin
-de quelques hommes spéciaux, sans relation les uns avec les autres,
-tous dominés par un conseil royal où s'agitaient des princes rivaux et
-peu d'accord. Aussi le duc de Wellington n'avait-il cessé d'écrire
-soit à <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> Londres, soit à Vienne, que ce qui manquait à Louis
-XVIII, c'était un ministère qui eût l'unité nécessaire pour gouverner.
-Établi près de Gand, pendant les mois d'avril et de mai, il n'avait
-cessé de faire entendre les mêmes critiques à la cour exilée. Il n'y
-avait qu'une objection à opposer à cette manière de juger la
-situation, c'est que si le remède proposé était bon, il fallait
-cependant que ceux auxquels il était destiné consentissent à se
-l'appliquer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Opinions qui régnaient à la cour de Gand.</span>
-Or, Louis XVIII aurait subi peut-être un vrai ministère,
-pour se débarrasser des princes de sa famille et de l'émigration, mais
-ces princes et cette émigration n'en auraient voulu à aucun prix. Il
-n'était pas possible toutefois de repousser absolument les conseils
-d'un homme tel que le duc de Wellington, et ceux qui entouraient Louis
-XVIII à Gand, voulant déférer au moins en apparence à ces conseils,
-avaient accordé que le ministère avait <em>manqué d'unité</em>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Déchaînement universel et injuste contre M. de Blacas.</span>
-Or, à qui
-devait-on s'en prendre? À tout le monde, si on avait été juste; mais
-il faut à chaque époque une victime qu'on charge des fautes de tous,
-et souvent de celles d'autrui plus que des siennes. Cette victime, la
-situation l'avait indiquée et fournie: c'était M. de Blacas. Ce
-personnage, dont nous avons déjà eu occasion de parler, ne manquait ni
-d'esprit ni de sens, et il était en outre d'une parfaite droiture.
-Mais il avait le malheur de passer pour le favori du Roi, et d'être un
-favori sec et hautain. Certes, bien qu'il nourrît dans son c&oelig;ur les
-passions d'un émigré, il était loin d'avoir inspiré ou appuyé les
-fautes de l'émigration, car il suivait les volontés de Louis XVIII,
-qui n'inclinait pas vers <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> ces fautes. Il avait même souvent
-résisté aux princes, surtout au comte d'Artois, et si on cherchait un
-coupable qui expiât justement les erreurs des émigrés, ce n'était pas
-lui assurément qu'on aurait dû choisir. Mais odieux au parti libéral
-par ses formes et ses opinions connues, odieux au parti des princes
-comme le représentant particulier de Louis XVIII, il fut pris par tous
-comme la victime expiatoire, et, depuis la sortie de Paris, c'était
-contre lui qu'on se déchaînait de toute part. Accordant la maxime de
-lord Wellington qu'il fallait un ministère qui eût de l'unité, on
-ajoutait qu'il ne pouvait en exister un semblable avec le favori qui
-dominait le Roi et le ministère, et à Gand les amis exaltés du comte
-d'Artois le disaient, comme les modérés qui voulaient dans le
-gouvernement une direction plus libérale, de manière que M. de Blacas,
-par des motifs absolument contraires, était voué par tous à la haine
-de tous. Les choses avaient été poussées à ce point qu'à Gand même, au
-milieu de l'exil commun, on avait écrit des brochures violentes contre
-lui. Il y a dans certains moments des noms que la multitude poursuit
-machinalement d'une haine dont elle serait bien embarrassée de donner
-les motifs. C'était le cas de M. de Blacas alors dans le sein du parti
-royaliste.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grande importance acquise par M. de Talleyrand.</span>
-Ces injustices convenaient à un homme qui, sans les partager, devait
-en profiter, c'était M. de Talleyrand. Il s'était attribué auprès de
-la cour de Gand le mérite de tout ce qu'on avait fait à Vienne,
-c'est-à-dire des résolutions si promptes qui avaient été prises
-contre Napoléon, et qui avaient amené sa <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> seconde et dernière
-chute. Ces mesures étaient dues aux passions qui régnaient à Vienne,
-bien plus qu'à l'influence de M. de Talleyrand; mais les émigrés de
-Gand, ignorant ce qui se passait au congrès, n'en jugeant que par les
-effets extérieurs, ayant vu la foudre partir de Vienne, avaient
-attribué à M. de Talleyrand qui s'y trouvait, le mérite de l'avoir
-lancée. Personne ne lui contestait donc cette importance, et comme la
-haine portait actuellement non sur lui qui avait été absent pendant
-toute l'année, mais sur M. de Blacas qui n'avait cessé d'être à côté
-du Roi, M. de Talleyrand passait pour avoir sauvé tout ce que M. de
-Blacas avait perdu. M. de Talleyrand, qui voyait avec déplaisir entre
-lui et le Roi un personnage dont il fallait toujours subir
-l'entremise, et qui n'était pas fâché de s'en débarrasser, avait uni
-sa voix à toutes celles qui s'élevaient contre M. de Blacas, et les
-émigrés eux-mêmes, contents d'avoir son assentiment, l'en avaient
-récompensé en glorifiant ses services. Il s'était donc établi une
-sorte de concours étrange de toutes les influences contre M. de
-Blacas, comme s'il eût été la cause unique de tous les maux, dont
-aucun cependant n'était son ouvrage. En même temps s'était formé un
-ensemble d'idées auquel chacun aussi avait contribué pour sa part.
-Tandis que le duc de Wellington, raisonnant en Anglais, disait qu'on
-avait manqué d'un ministère homogène, ce qui était parfaitement vrai,
-les hommes sages de l'émigration de Gand, tels que MM. Louis, de
-Jaucourt, etc., disaient que ce n'était pas tout, que s'il fallait
-écarter les favoris, il fallait aussi <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> écarter les princes,
-rassurer les acquéreurs de biens nationaux fortement alarmés, rassurer
-les campagnes contre le retour de la dîme et des droits féodaux, et
-tâcher autant que possible de séparer la cause des Bourbons de celle
-des puissances étrangères.&mdash;À cela les émigrés n'opposaient aucune
-objection, mais ils ajoutaient qu'il fallait également rendre la
-sécurité aux honnêtes gens, et pour atteindre ce résultat punir d'une
-manière exemplaire les coupables qui, par leurs complots, avaient
-amené la seconde chute de la monarchie, et que la sûreté du trône y
-était aussi intéressée que sa dignité. Jamais en effet on ne leur
-aurait ôté de l'esprit qu'il avait existé une immense conspiration,
-dans laquelle étaient entrés avec les chefs de l'armée quantité de
-personnages civils, qui s'étaient mis en communication avec l'île
-d'Elbe, et avaient préparé la catastrophe du 20 mars. Loin de
-reconnaître dans cette catastrophe leurs fautes, ils n'y voyaient que
-le crime de ceux qu'ils détestaient; et les convaincre du contraire,
-c'est-à-dire de la vérité, était d'autant plus difficile que cette
-erreur était partagée par les hommes sages de la cour de Gand, et même
-par les hommes les plus politiques de la coalition, tels que le prince
-de Metternich, les comtes de Nesselrode et Pozzo di Borgo, le duc de
-Wellington. De ce concours d'idées, les unes justes, les autres
-fausses, il résultait une sorte de programme, consistant à dire qu'il
-fallait en rentrant en France composer un ministère <i>un</i>, rassurer les
-intérêts alarmés, se séparer autant que possible de l'étranger, et
-punir quelques grands coupables. Presque toutes ces conditions
-<span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> semblaient implicitement contenues dans l'éloignement de M.
-de Blacas, et l'avénement de M. de Talleyrand au rôle de principal
-ministre.</p>
-
-<p>On ne ferait pas connaître complétement l'état d'esprit de la cour
-exilée, si on n'ajoutait pas qu'il y régnait une singulière faveur à
-l'égard du duc d'Otrante.
-<span class="sidenote" title="En marge">Singulière faveur dont jouit M. Fouché auprès des
-royalistes.</span>
-Tandis qu'on prêtait à M. de Talleyrand le
-mérite d'avoir tout conduit à Vienne, on prêtait à M. Fouché le mérite
-d'avoir tout conduit à Paris. À Vienne s'était renouée la coalition
-qui avait vaincu Napoléon à Waterloo, mais à Paris s'était nouée
-l'intrigue qui, en arrachant à Napoléon sa seconde abdication, avait
-consommé sa ruine. Les lettres de M. de Vitrolles, et en général les
-rapports des divers agents royalistes étaient d'accord pour attribuer
-exclusivement à M. Fouché le mérite de cette intrigue, et les
-royalistes ardents qui l'avaient déjà pris en gré avant le 20 mars,
-disaient qu'ils avaient eu bien raison alors de voir en lui l'homme
-qui aurait pu tout sauver, car c'était ce même homme qui venait de
-tout sauver aujourd'hui. À cela les esprits modérés n'objectaient
-rien, et c'était un ch&oelig;ur universel de louanges pour le régicide
-qui venait de trahir Napoléon qu'il détestait, dans l'intérêt des
-Bourbons qu'il n'aimait pas, mais qu'il craignait peu, se figurant
-avec son ordinaire fatuité qu'il les mènerait comme de vieux enfants.
-Si on avait demandé à ces émigrés de Gand d'accepter tel honnête
-homme, connu par un amour sage et modéré de la liberté, on les aurait
-révoltés. Mais s'attacher un intrigant réputé habile, leur paraissait
-le comble de l'habileté. Voyant dans la Révolution française <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span>
-non de saines et grandes idées à dégager d'un chaos d'idées folles,
-mais un vrai déchaînement des puissances de l'enfer à réprimer, il
-leur fallait non pas un homme éclairé qui sût séparer les bonnes idées
-des mauvaises, mais une espèce de magicien infernal, fût-il couvert du
-sang royal, qui pût contenir ces puissances déchaînées. M. Fouché
-était pour eux ce magicien. En réalité, il n'était qu'un intrigant;
-léger, présomptueux, sans repos, et il eût été un scélérat, qu'il ne
-leur aurait pas moins convenu. Et c'étaient d'honnêtes gens qui
-raisonnaient de la sorte; tant le défaut de lumières conduit jusqu'aux
-approches du mal des âmes qui, si elles le voyaient distinctement,
-s'en éloigneraient avec horreur!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII, tranquille au milieu de ces agitations,
-voudrait conserver M. de Blacas.</span>
-Pourtant le tranquille Louis XVIII n'était pour rien ni dans ces
-agitations, ni dans ces injustices, ni dans ces engouements. M. de
-Blacas ne lui semblait pas l'homme qui l'avait perdu, pas plus que MM.
-de Talleyrand et Fouché ne lui semblaient ceux qui l'avaient sauvé. Ce
-n'était ni aux déclarations de Vienne, ni aux intrigues de Paris, ni
-même à la bataille de Waterloo, qu'il croyait devoir son
-rétablissement déjà certain à ses yeux, mais à sa descendance de Henri
-IV et de Louis XIV! Cependant avec son sens habituel il accordait
-quelque mérite à celui, qui avait vaincu Napoléon à Waterloo, il
-faisait cas de sa personne, lui savait gré de ses dispositions
-bienveillantes, et était prêt à déférer à ses avis dans une certaine
-mesure. Le duc de Wellington lui avait fort conseillé de composer un
-ministère homogène, <i>un</i> comme on disait <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> alors, d'écarter
-l'influence des émigrés et des princes, d'accorder l'autorité
-principale à M. de Talleyrand, et d'éloigner M. de Blacas, non que
-celui-ci fût coupable, mais parce qu'il était l'objet d'une répulsion
-universelle. Louis XVIII avait trouvé ces conseils fort sages, mais
-dans le nombre celui d'exclure M. de Blacas lui déplaisait au plus
-haut point. Le <em>favoritisme</em> chez Louis XVIII n'était autre chose que
-de l'habitude. Il s'était accoutumé à voir M. de Blacas à ses côtés,
-il appréciait ses principes, sa droiture, son esprit, il ne lui
-connaissait aucun tort réel, et avait la finesse de comprendre que les
-amis du comte d'Artois poursuivaient dans le prétendu favori l'ami
-dévoué du Roi. C'était un motif pour qu'il tînt à M. de Blacas, et
-qu'il ne se privât pas volontiers de ses services. Aussi avait-il paru
-s'obstiner à le conserver.</p>
-
-<p>M. de Talleyrand avait quitté Vienne pour se rendre à Bruxelles, à
-l'époque où les souverains et leurs ministres abandonnaient le
-congrès, pour se mettre à la tête de leurs armées. M. de Talleyrand en
-partant de Vienne avait affiché un extrême dégoût du pouvoir, et
-déclaré bien haut que si on ne le délivrait pas des émigrés, il
-n'accepterait plus d'être le ministre de Louis XVIII, en quoi les
-membres de la coalition, assez enclins à condamner l'émigration,
-l'avaient fort approuvé. La plupart même avaient écrit à Gand qu'il
-fallait ménager M. de Talleyrand, et suivre entièrement ses conseils.
-Arrivé à Bruxelles, M. de Talleyrand s'y était arrêté, et avant de se
-transporter auprès du Roi avait spécifié les conditions sur
-lesquelles on paraissait généralement <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> d'accord: ministère
-<i>un</i>, éloignement des influences de cour, déclarations rassurantes
-pour les intérêts inquiets, punition des coupables de la prétendue
-conspiration bonapartiste, et grand soin de séparer la cause royale de
-celle de l'étranger. Quant à ce dernier objet M. de Talleyrand avait
-imaginé une étrange combinaison, c'était que Louis XVIII quittât Gand
-avec sa cour, gagnât la Suisse, et entrât en France par l'Est, tandis
-que les souverains victorieux y entreraient par le Nord. Ces
-conditions indiquées, M. de Talleyrand était resté à Bruxelles, où il
-paraissait vouloir attendre qu'elles fussent agréées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conseils du duc de Wellington, et programme de gouvernement
-qu'il propose à Louis XVIII.</span>
-Telle était la situation des choses au moment où le duc de Wellington
-apprenant l'abdication de Napoléon avait précipité sa marche sur
-Paris, à la suite des Prussiens. Avec son grand sens, il vit
-sur-le-champ ce qu'il convenait de faire. Cette lutte entre Louis
-XVIII et M. de Talleyrand lui parut fâcheuse. Il conseilla à Louis
-XVIII de céder à M. de Talleyrand sur tous les points, un seul
-excepté, l'entrée en France par la frontière de l'Est. Il lui semblait
-qu'il fallait au contraire que Louis XVIII arrivât tout de suite, pour
-faire cesser à Paris les divagations d'esprit; qu'il promulguât en
-même temps une déclaration des plus claires, des plus positives, dans
-laquelle en constatant que la dernière guerre était l'&oelig;uvre de
-Napoléon et non des Bourbons, il annoncerait qu'il venait s'interposer
-une seconde fois entre l'Europe et la France afin de les pacifier,
-dans laquelle il rassurerait les acquéreurs de biens nationaux,
-promettrait la formation <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> d'un ministère homogène et
-indépendant, la prochaine réunion des Chambres, enfin la punition des
-coupables, réduite aux vrais auteurs de la conspiration qui avait
-ramené Napoléon en France. D'un autre côté lord Wellington fit dire à
-M. de Talleyrand de se contenter de ces concessions, de se réunir à
-Louis XVIII le plus tôt possible, et de pénétrer en France par la
-frontière la plus proche, celle du Nord, et non celle de l'Est qui
-était trop éloignée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ces conseils donnés, le duc de Wellington se rend aux
-portes de Paris.</span>
-Ces conseils donnés avec toute l'autorité du vainqueur de Waterloo, le
-duc de Wellington partit pour se mettre à la tête de l'armée anglaise.
-Arrivé près de Paris, il essaya de faire entrer la raison dans la tête
-de Blucher, comme il venait d'essayer de la faire entrer dans la tête
-des Bourbons et des émigrés. On lui avait rapporté que Blucher voulait
-s'emparer de la personne de Napoléon, et comme on le disait alors
-tâcher <cite>d'en débarrasser le monde</cite>. Le duc de Wellington lui adressa
-sur-le-champ une lettre qui sera dans la postérité l'un de ses
-principaux titres de gloire.&mdash;La personne de Napoléon, lui écrivit-il
-en substance, n'appartient ni à vous ni à moi, mais à nos souverains
-qui en disposeront au nom de l'Europe. Si par hasard il leur fallait
-un bourreau, je les prierais de choisir un autre que moi, et je vous
-conseille, pour votre renommée, de suivre mon exemple.&mdash;Le départ de
-Napoléon, qu'il ne connaissait pas encore, allait du reste faire
-disparaître toute difficulté à cet égard.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Wellington regarde comme très-difficile d'enlever
-Paris de vive force, et conseille au maréchal Blucher d'y entrer par
-négociation.</span>
-Le duc de Wellington
-s'occupa ensuite d'arrêter avec Blucher le système des opérations
-militaires à exécuter sous <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> les murs de Paris. Les armées
-anglaise et prussienne n'avaient pu amener qu'environ 120 mille
-hommes, quoiqu'elles eussent ouvert la campagne avec 220 mille, ce qui
-prouvait qu'il ne leur en avait pas peu coûté de triompher de nous.
-Elles formaient une longue colonne dont la tête était près de Paris,
-la queue à la frontière. Napoléon n'étant plus là pour profiter de
-cette marche imprudente, le danger n'était pas grand; d'ailleurs cette
-mauvaise disposition se corrigeait d'heure en heure par l'effort des
-Anglais pour rejoindre les Prussiens. Mais 120 mille hommes pour
-forcer l'armée française sous Paris, c'était peu. La rive droite de la
-Seine, celle qui se présente la première, était fortement retranchée;
-la rive gauche l'était médiocrement, mais il fallait passer la rivière
-pour aller tenter au delà une opération difficile. On ne pouvait pas
-estimer à moins de 90 mille hommes les défenseurs de la capitale, dont
-60 et quelques mille revenus de Flandre, les autres consistant en
-dépôts, marins, fédérés, élèves des écoles. C'était donc une
-singulière témérité que de prétendre emporter Paris de vive force, et
-négocier valait mieux, militairement et politiquement. On aurait ainsi
-le double avantage de ne pas compromettre le succès de Waterloo, et de
-ne pas ajouter à la profonde irritation des Français. Le duc de
-Wellington à la première vue des choses n'avait pu s'empêcher de
-penser de la sorte, mais le maréchal Blucher n'était point de cet
-avis. Il voulait avoir l'honneur en 1815, comme en 1814, d'entrer le
-premier dans Paris, et l'avantage d'y lever de grosses contributions
-pour son <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> armée, peut-être même de faire pis encore, s'il y
-avait combat. Heureusement l'autorité du général prussien était loin
-d'égaler celle du général britannique.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il s'abouche avec les commissaires chargés de négocier
-l'armistice.</span>
-Telles étaient les dispositions, soit à Gand, soit au quartier général
-des armées alliées, lorsque nos commissaires s'abouchèrent avec le duc
-de Wellington à quelques lieues des murs de Paris, le 29 juin au
-matin. Il les accueillit avec beaucoup de politesse, mais en laissant
-voir des volontés parfaitement arrêtées. D'abord il paraissait douter
-de la sincérité de l'abdication de Napoléon, et demandait sa personne
-dont l'Europe disposerait seule, ce qui signifiait qu'un acte de
-barbarie n'était pas possible dès qu'on devait délibérer en commun.
-Les négociateurs lui disant que Napoléon devait être parti pour
-Rochefort, il avait répondu qu'après lui restait son parti, parti de
-violence, avec lequel la France ni l'Europe ne pouvaient espérer de
-repos.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il ne dissimule pas la nécessité d'admettre les Bourbons.</span>
-Tout en ayant grand soin de répéter que l'Europe n'entendait
-pas se mêler du gouvernement intérieur de la France, il avait sous
-forme d'avis amical mais fort positif, conseillé de reprendre les
-Bourbons.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les commissaires ne repoussent pas les Bourbons, et
-n'insistent que sur les conditions de leur rétablissement.</span>
-De leur côté les représentants de la commission exécutive,
-en rappelant que l'Europe avait promis de ne pas violenter la France
-dans le choix de son gouvernement, s'étaient montrés peu contraires au
-retour des Bourbons, quelques-uns même tout à fait favorables, mais le
-principe du retour admis, ils s'étaient longuement étendus sur les
-conditions. Quant à cet objet, le duc de Wellington avait répondu
-qu'il ne fallait pas faire subir au Roi l'humiliation <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> de
-conditions imposées, qu'on devait s'en fier à l'efficacité de la
-Charte de 1814, qu'avec cette Charte on pouvait être libre, si on
-savait s'en servir; que ce qui avait manqué l'année précédente,
-c'était un ministère un et indépendant; que Louis XVIII avait promis
-formellement d'en composer un pareil, et qu'on obtiendrait sur ce
-sujet et sur d'autres toutes les satisfactions raisonnablement
-désirables.</p>
-
-<p>M. de Flaugergues, homme d'esprit, d'opinions libérales
-très-prononcées, avait répliqué qu'il doutait qu'on pût amener les
-Chambres à accepter les Bourbons sans conditions, et il avait insisté
-sur un changement à la Charte, changement alors vivement désiré, et
-relatif à l'initiative des Chambres. La Charte de 1814 avait entouré
-cette initiative de très-grandes précautions, et on croyait à cette
-époque que l'influence des Chambres consistait dans le partage de
-l'initiative législative avec la couronne, parce qu'on n'avait pas
-encore appris par l'expérience que cette influence ne s'exerce
-véritablement que par un ministère pris dans le sein de la majorité,
-et que lorsque les Chambres ont la faculté d'en faire arriver un
-pareil au pouvoir, elles ont conquis non-seulement l'initiative, mais
-le gouvernement tout entier, dans la mesure du moins où elles peuvent
-l'exercer sans péril. Dans l'ignorance où l'on était alors de cette
-vérité, on tenait à l'initiative avec un entêtement puéril mais
-universel.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Wellington promet de chercher à les satisfaire.</span>
-Lord Wellington promit de solliciter cette concession de la
-part de Louis XVIII, et ajourna ces pourparlers au lendemain. Avant
-de se séparer, on lui demanda <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> si un prince de la maison de
-Bourbon autre que Louis XVIII (on indiquait sans le nommer M. le duc
-d'Orléans) aurait chance d'être accueilli par les souverains coalisés.
-Le duc répondit qu'il y penserait, et qu'il s'expliquerait sur ce
-sujet dans une prochaine entrevue.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Pendant ce temps arrive la déclaration de Cambrai, faite
-par Louis XVIII, et offrant un programme de gouvernement.</span>
-Le duc employa le reste du jour à disposer ses troupes, à voir et à
-entretenir le maréchal Blucher pour lui inculquer ses idées, et, soit
-dans la nuit, soit le lendemain, eut de nouvelles conférences avec les
-envoyés de la commission exécutive. Dans l'intervalle, ces messieurs
-avaient appris d'une manière certaine le départ de Napoléon, et de son
-côté le duc de Wellington avait reçu des nouvelles fort importantes de
-la cour de Gand. Les gardes anglaises ayant surpris la place de
-Cambrai, Louis XVIII y était entré accompagné de M. de Talleyrand, et
-avait donné, à la date du 28 juin, la déclaration dite <i>de Cambrai</i>,
-qui était la déclaration de Saint-Ouen de la seconde restauration.
-<span class="sidenote" title="En marge">Contenu de cette déclaration.</span>
-Dans cette pièce, Louis XVIII disait qu'<cite>une porte de son royaume
-étant ouverte devant lui</cite>, il accourait pour se placer une seconde
-fois entre l'Europe et la France, que c'était la seule manière dont
-<cite>il voulait prendre part à la guerre</cite>, car il avait défendu aux
-princes de sa famille de <cite>paraître dans les rangs des étrangers</cite>; qu'à
-sa première entrée en France il avait trouvé les passions vivement
-excitées, qu'il avait cherché à les modérer en prenant entre elles la
-position d'un médiateur et d'un arbitre, qu'au milieu des difficultés
-de tout genre son gouvernement <cite>avait dû faire des fautes</cite>, mais que
-l'expérience ne serait pas perdue; <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> qu'il avait donné la
-Charte, qu'il entendait la maintenir, et y <cite>ajouter même toutes les
-garanties qui pouvaient en assurer le bienfait</cite>; que <cite>l'unité du
-ministère était la plus forte qu'il pût offrir</cite>; qu'on avait parlé du
-projet de rétablissement de la dîme et des droits féodaux, d'atteinte
-même à l'irrévocabilité des ventes nationales, que c'étaient là
-d'indignes calomnies inventées par <cite>l'ennemi commun</cite>, pour en
-profiter, et qu'il suffisait de lire la Charte pour acquérir la
-certitude que rien de pareil ne pouvait jamais être à craindre;
-qu'enfin, en rentrant au milieu de ses sujets, desquels il avait reçu
-tant de preuves d'affection et de fidélité, il avait le parti pris
-d'oublier tous les actes commis pendant la dernière révolution; que
-cependant <cite>une trahison dont les annales du monde n'offraient pas
-d'exemple</cite> avait été commise, que cette trahison avait fait couler le
-sang des Français, et amené une seconde fois l'étranger au c&oelig;ur du
-pays, que <cite>la dignité du trône, l'intérêt de la France, le repos de
-l'Europe</cite>, ne permettaient pas qu'elle restât impunie; que les
-coupables de cette trame horrible seraient <cite>désignés par les Chambres
-à la vengeance des lois</cite>, et que la justice prononcerait.</p>
-
-<p>Cette déclaration était signée de Louis XVIII et de M. de Talleyrand.
-Elle contenait, comme on le voit, les idées qui avaient cours dans le
-moment. Les modérés y avaient mis l'aveu des fautes commises, le
-maintien et le développement de la Charte, les garanties aux
-acquéreurs de biens nationaux; le sage Wellington y avait introduit
-l'unité du ministère, et les purs émigrés la vengeance contre les
-prétendus auteurs de la conspiration de l'île d'Elbe, <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> qui
-n'avait consisté que dans les fautes du gouvernement royal et dans
-l'habileté de Napoléon à en profiter.</p>
-
-<p>Ces deux faits du départ de Napoléon et de l'arrivée de Louis XVIII
-avec sa déclaration, devaient simplifier beaucoup la tâche du duc de
-Wellington et des négociateurs de l'armistice. Ceux-ci annoncèrent au
-duc de Wellington le départ de Napoléon, et il n'y avait plus dès lors
-à demander qu'on livrât sa personne. Le duc de Wellington aborda tout
-de suite la question de la dynastie à substituer à celle des
-Bonaparte. La transmission de la couronne à Napoléon II ne lui parut
-pas mériter qu'on la traitât sérieusement, et il s'occupa uniquement
-de l'idée mise en avant, d'un prince de Bourbon autre que Louis XVIII.
-Sans désigner aucun individu, il soutint que pour le repos de l'Europe
-et de la France, un monarque dont les droits ne seraient pas contestés
-valait infiniment mieux qu'un prince appelé en dehors de la succession
-régulière, qu'un tel prince serait infailliblement inquiet,
-entreprenant, porté aux actions d'éclat, et que ce n'était point une
-disposition désirable, même pour la France, dont la politique n'aurait
-plus dès lors le calme et la prudence nécessaires. Il déclara au
-surplus, en spécifiant bien qu'il n'avait aucune instruction précise à
-ce sujet, que dans sa conviction une telle combinaison ne serait point
-agréée. Il ajouta qu'en tout cas, si la France voulait absolument
-Napoléon II, ou un membre de la famille de Bourbon autre que Louis
-XVIII, l'Europe serait obligée d'exiger des garanties plus <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span>
-grandes, par exemple l'occupation de quelques places fortes. C'était
-exclure d'une manière indirecte mais positive tout autre choix que
-celui de Louis XVIII.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Wellington s'attache à montrer à nos commissaires
-les avantages de la déclaration de Cambrai.</span>
-Le duc de Wellington montra ensuite la
-déclaration de Cambrai, et fit valoir ce qu'elle contenait
-d'avantageux, comme aurait pu le faire l'Anglais le plus versé dans le
-système de la monarchie constitutionnelle. Les représentants du
-gouvernement provisoire n'élevèrent que deux objections, relatives,
-l'une à la restriction mise à l'oubli général des actes et des
-opinions, l'autre à la convocation des Chambres.
-<span class="sidenote" title="En marge">Demande de quelques explications par nos négociateurs.</span>
-Quant à la
-restriction mise à l'oubli général, ils semblaient craindre qu'elle ne
-s'appliquât aux régicides, et, comme tout le monde, ils étaient si
-persuadés qu'il avait existé une conspiration pour ramener Napoléon,
-qu'ils ne songeaient pas même à soutenir que les auteurs de cette
-conspiration dussent rester impunis.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponse du duc de Wellington.</span>
-Ils étaient bien loin de se
-douter que sous prétexte de poursuivre une conspiration qui n'avait
-existé que dans l'imagination exaltée des royalistes, on verserait le
-sang le plus illustre et le plus héroïque, et ils se contentèrent de
-l'explication donnée par le duc de Wellington relativement aux
-régicides, lesquels, disait-il, étaient si peu menacés, que le Roi
-avait voulu et voulait encore prendre M. Fouché pour ministre. Le
-général anglais mettait dans cette question une arrière-pensée qui
-n'était pas digne de son caractère loyal et sensé. Il était entré à un
-certain degré dans les idées de vengeance des royalistes, non point
-comme eux par une haine folle, mais par un calcul qui était
-très-général parmi les chefs de <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> la coalition. Ceux-ci en
-voulaient beaucoup en effet à l'armée française, la croyaient coupable
-de conspiration dans le passé, ne l'en croyaient pas incapable dans
-l'avenir, et jugeaient utile de l'intimider par quelques exemples
-éclatants.</p>
-
-<p>La seconde objection des commissaires était relative à la réunion des
-Chambres. La déclaration de Cambrai, en disant qu'on leur déférerait
-la désignation des coupables à excepter de l'oubli général, semblait
-annoncer la convocation de Chambres nouvelles, et ils auraient désiré
-que l'on conservât les Chambres actuelles, comme on l'avait fait en
-1814, parce que c'eût été, suivant eux, un moyen de les disposer
-favorablement. Le duc de Wellington accueillit comme dignes
-d'attention les deux objections des commissaires, et prit l'engagement
-d'écrire à M. de Talleyrand pour obtenir une nouvelle rédaction, qui
-précisât mieux ce qu'on entendait par les coupables, et qui, en
-promettant la convocation des Chambres, s'exprimât de manière à ne
-point exclure la possibilité de conserver celles qui siégeaient
-actuellement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Quant à l'armistice, le duc de Wellington le fait dépendre
-de l'éloignement de l'armée, et de la remise de Paris à la garde
-nationale.</span>
-Ces points discutés, le duc de Wellington déclara qu'il n'y aurait
-d'armistice qu'à la condition d'éloigner l'armée française de Paris,
-de recevoir les armées anglaise et prussienne au moins dans les postes
-extérieurs, et de confier le service intérieur de la ville à la garde
-nationale, sous la protection de laquelle s'accompliraient ensuite les
-événements politiques qu'on désirait. Sans s'expliquer clairement sur
-la manière dont pourrait s'opérer la mutation de gouvernement, le duc
-de Wellington voulait que les <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> troupes étrangères y eussent en
-apparence le moins de part possible, et l'armée française une fois
-reportée au delà de la Loire, il n'admettait d'autre intervention que
-celle de la garde nationale de Paris. Effectivement, avec toute
-l'autorité de son caractère et de sa position, il avait dit au
-fougueux Blucher qu'il fallait savoir mettre de côté la vaine gloire
-d'entrer en triomphateurs dans la capitale ennemie, et préférer le
-résultat utile au résultat flatteur; qu'enlever Paris de vive force
-était douteux, que de plus ce serait humilier la France, et
-compromettre l'avenir d'un gouvernement dont la durée intéressait tout
-le monde, et qu'il valait cent fois mieux assister hors de Paris à une
-révolution pacifique accomplie par la garde nationale, que d'opérer
-cette révolution soi-même à la suite d'un assaut.</p>
-
-<p>Ainsi l'éloignement de l'armée française, Paris confié à la garde
-nationale, un silence complet gardé sur le futur gouvernement de la
-France, le rétablissement des Bourbons étant sous-entendu, telles
-étaient les bases principales sur lesquelles le duc de Wellington
-pensait qu'un armistice pouvait être conclu. Il chargea les
-commissaires de le déclarer au gouvernement provisoire, en lui ôtant
-toute espérance d'obtenir d'autres conditions. À ce sujet il leur
-montra une lettre de MM. de Metternich et de Nesselrode, datée du 26
-juin, et écrite après la connaissance acquise de l'abdication de
-Napoléon, par laquelle ces ministres recommandaient aux généraux
-alliés de ne reconnaître aucune des autorités, feintes ou non, qui
-auraient succédé à l'empereur déchu, de n'interrompre les opérations
-<span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> militaires que lorsqu'ils seraient dans Paris, et maîtres d'y
-faire admettre le seul gouvernement acceptable par les puissances. Il
-n'y avait donc rien à gagner à attendre l'arrivée des souverains
-eux-mêmes. Il est inutile d'ajouter qu'en présence de semblables
-déclarations il était impossible de trouver un moyen d'arrangement
-dans l'abandon des places de la frontière. Il ne fut pas dit un mot de
-cet abandon, le général anglais voulant non pas Metz ou Strasbourg,
-mais Paris, afin d'y rétablir les Bourbons. Ce qu'il venait de
-déclarer aux commissaires, il le répéta à l'envoyé Macirone et à tous
-les agents secrets du duc d'Otrante. Il souhaitait le rétablissement
-des Bourbons avec le moins d'apparence possible de force étrangère, et
-avec un vrai régime constitutionnel, comme celui qu'il trouvait bon
-pour l'Angleterre. Quant à ce qui concernait M. Fouché lui-même, il
-répétait que les Bourbons ne demandaient pas mieux que d'être ses
-obligés, et de lui témoigner leur gratitude d'une manière positive. M.
-de Talleyrand avait été l'homme du dehors, M. Fouché serait celui du
-dedans, et à eux deux ils seraient traités comme les sauveurs de la
-monarchie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Blucher contrarie autant qu'il peut les négociations.</span>
-Pendant que ces choses se passaient au quartier général du duc de
-Wellington, le maréchal Blucher mécontent de négociations dont il
-était en quelque sorte exclu, et qui devaient d'ailleurs le priver
-d'entrer à Paris en vainqueur, gênait autant qu'il pouvait les
-communications de nos commissaires, à tel point que ceux-ci avaient eu
-la plus grande peine à faire part à M. Fouché de leurs entretiens
-avec le <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> duc de Wellington, et à lui demander de nouvelles
-instructions. Le maréchal ne s'en tenait pas là, et tandis qu'il
-gênait la négociation autant qu'il dépendait de lui, il tâchait d'en
-trancher le n&oelig;ud avec l'épée prussienne, en se transportant sur la
-rive gauche de la Seine. Il avait par ce motif envoyé toute sa
-cavalerie battre l'estrade pour enlever des ponts. Ceux de Sèvres, de
-Saint-Cloud, de Neuilly avaient été pourvus d'ouvrages défensifs, ceux
-de Besons et de Chatou brûlés. Celui du Pecq malheureusement, qui
-d'après les ordres du maréchal Davout aurait dû être détruit, ne
-l'avait pas été, grâce à la résistance de quelques habitants de
-Saint-Germain, les uns préoccupés de l'intérêt purement local, les
-autres d'un coupable intérêt de parti. <span class="sidenote" title="En marge">Il fait passer la Seine à Saint-Germain par sa cavalerie.</span>
-La cavalerie prussienne
-traversa donc Saint-Germain, et se porta sur Versailles. Elle courait
-des dangers sans doute, comme on le verra bientôt, mais le passage de
-la Seine était conquis, et Paris menacé sur la rive gauche,
-c'est-à-dire par son côté le plus faible.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Inquiétudes dans Paris en attendant les nouvelles de la
-négociation.</span>
-Dans Paris on attendait impatiemment le résultat des négociations
-entamées pour un armistice, et on s'irritait de ne pas le connaître.
-M. Fouché se doutait bien de ce qu'il pouvait être, car le général
-Tromelin, l'agent Macirone, ayant réussi à traverser les avant-postes,
-étaient venus lui rapporter en toute hâte ce qu'exigeait le général
-britannique. Mais les courriers des négociateurs de l'armistice
-n'ayant pu pénétrer encore dans Paris, il ne savait rien d'officiel,
-et en profitait pour ne rien dire aux Chambres. Il se bornait à
-répéter autour de lui qu'on ne sortirait d'embarras qu'en admettant
-les <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> Bourbons, sauf à exiger d'eux de bonnes et rassurantes
-conditions.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ombrages de Carnot.</span>
-Ce langage avait vivement irrité les révolutionnaires,
-beaucoup moins les libéraux qui désiraient la liberté n'importe avec
-qui, mais soulevé chez les uns et les autres d'universelles défiances.
-<span class="sidenote" title="En marge">Embarras de M. Fouché.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Son désir et sa crainte d'en finir.</span>
-M. Fouché se sentant suspect, en devenait plus hésitant, et bien qu'il
-ne vît plus d'autre issue que les Bourbons, il n'osait pas se décider,
-et cherchait à se servir du maréchal Davout, qui, en sa qualité de
-général en chef, appréciant mieux que personne la difficulté de tenir
-tête à l'ennemi, et ayant un caractère à ne rien cacher, était fort
-capable, ainsi qu'il l'avait déjà fait, de conclure hardiment au
-rétablissement des Bourbons.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il envoie M. de Vitrolles au maréchal Davout.</span>
-Mais au lieu de prendre le maréchal comme
-il le fallait, c'est-à-dire par la voie ouverte et honnête, M. Fouché
-l'assiégeait de menées de tout genre, et lui dépêchait sans cesse M.
-de Vitrolles pour l'exciter sous main à faire la déclaration désirée.
-Ce n'était pas se conduire de manière à réussir, et c'était même
-s'exposer à des incidents qui pouvaient tout compromettre. En effet la
-présence fréquente de M. de Vitrolles auprès du maréchal en provoqua
-un qui faillit amener les conséquences les plus fâcheuses.</p>
-
-<p>L'assemblée avait envoyé, comme on l'a vu, des représentants pour
-visiter l'armée, lui porter des proclamations, et la consoler du
-départ de Napoléon I<sup>er</sup> en l'assurant qu'on travaillait pour
-Napoléon II.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Vitrolles rencontré par plusieurs représentants au
-quartier du maréchal Davout.</span>
-Ces représentants, en se rendant à la Villette, au
-quartier général du maréchal Davout, y rencontrèrent M. de Vitrolles,
-furent très-surpris de trouver en pareil lieu un royaliste aussi
-connu, <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> et qu'on croyait à Vincennes, engagèrent avec lui un
-entretien qui dégénéra bientôt en altercation violente, exprimèrent
-leur étonnement au maréchal, furent mal reçus par lui, visitèrent les
-troupes, furent fort applaudis par elles en parlant de Napoléon II, et
-retournèrent ensuite auprès des deux Chambres, auxquelles ils firent
-leur rapport et qu'ils remplirent de leurs défiances.
-<span class="sidenote" title="En marge">Défiances qui en sont la suite.</span>
-Dans le premier
-moment ils songèrent à dénoncer la commission exécutive comme en état
-de trahison flagrante, mais ils n'osèrent pas faire un tel éclat, et
-se bornèrent à signaler une <em>main invisible</em>, qui paralysait la
-défense et menaçait la sûreté de la capitale et des pouvoirs établis.
-Comme ils disaient que l'armée, épuisée de fatigue, ne se réveillait
-qu'au nom de Napoléon II, Faisons comme elle, s'écrièrent plusieurs
-représentants, et crions: Vive Napoléon II!&mdash;L'assemblée se leva tout
-entière, et renouvela ainsi ses engagements avec la dynastie impériale
-dans la personne de l'enfant prisonnier. Au sein de la commission
-exécutive, on s'exprima plus clairement, et l'incident de la Villette
-y devint le sujet d'une scène des plus vives.
-<span class="sidenote" title="En marge">Scène de Carnot à M. Fouché au sujet de la présence de M.
-de Vitrolles au quartier général de la Villette.</span>
-Carnot fortement agité
-par les circonstances, et dans son agitation, tantôt disposé à subir
-les Bourbons, tantôt voyant une trahison dans tout ce qui tendait à
-les ramener, s'en prit à M. Fouché de ce qui s'était passé au quartier
-général de la Villette. Il demanda pourquoi M. de Vitrolles était en
-ce lieu, ce qu'il y faisait, qui lui avait rendu la liberté, et dans
-quel but on la lui avait rendue. M. Fouché, dont le sang ne
-bouillonnait pas souvent, finit par s'emporter à son tour.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponse de M. Fouché.</span>
-À qui en
-voulez-vous donc? dit-il à <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> Carnot. Pourquoi vous en prendre à
-tout le monde de la difficulté des circonstances? Puisque vous ne
-savez pas garder votre sang-froid, et qu'il vous faut quelqu'un à qui
-faire une querelle, allez donc attaquer le maréchal Davout à la tête
-de ses troupes, et vous trouverez probablement à qui parler. Si c'est
-à moi que vous en voulez, accusez-moi devant les Chambres, et je vous
-répondrai.&mdash;Cette vive réplique avait non pas satisfait, mais éteint
-Carnot, qui succombait comme ses collègues sous la violence et la
-fausseté de la situation. Ne vouloir ni de Napoléon, ni des Bourbons,
-était une double négation aboutissant au néant. Carnot n'avait pas à
-se reprocher la première, mais s'obstiner dans la seconde n'était
-digne ni de son esprit, ni de son patriotisme.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sentant la nécessité d'en finir, M. Fouché veut provoquer
-de la part des militaires une déclaration qui implique l'impossibilité
-de se défendre.</span>
-Il fallait pourtant en finir, et, tout hésitant qu'il était, M. Fouché
-sentant plus que personne la nécessité de sortir de cette situation
-périlleuse, entre les armées ennemies d'une part, prêtes à attaquer
-Paris, et la Chambre des représentants de l'autre, prête à passer de
-l'abattement aux plus folles déterminations, résolut de provoquer une
-conférence sérieuse avec les chefs militaires, pour les forcer à
-s'expliquer sur la question essentielle du moment. Pouvait-on ou ne
-pouvait-on pas défendre Paris? Si on le pouvait, il fallait combattre;
-si on ne le pouvait pas, il fallait se rendre.&mdash;C'était effectivement
-la seule manière de sortir de ce labyrinthe, et la démarche était bien
-conçue. Mais il y manquait la franchise qu'on aurait pu y mettre, et
-qui, en abrégeant cette douloureuse agonie, aurait sauvé la <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span>
-dignité de tout le monde, fort compromise par ces longues
-tergiversations.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'état de l'armée de Paris, meilleur qu'on ne l'avait
-supposé, contrarie les desseins de M. Fouché.</span>
-Pourtant les circonstances, en s'améliorant à quelques égards, avaient
-rendu moins facile la solution imaginée par M. Fouché. En effet, sur
-les rapports trop alarmants du maréchal Grouchy, on avait cru l'armée
-qui se repliait sur Paris en déroute, et incapable de couvrir la
-capitale. En la voyant, on en avait conçu meilleure idée. Le corps de
-Vandamme, ancien corps de Grouchy, était intact dans son personnel et
-son matériel, et, ne se consolant pas d'avoir été absent à Waterloo,
-ne demandait qu'à verser son sang sous les murs de la capitale. Les
-troupes revenues de Waterloo, moins bien armées, avaient néanmoins
-repris leur ensemble et leur ardeur. Les deux masses réunies,
-défalcation faite de quelques pertes essuyées dans la retraite de Laon
-à Paris, s'élevaient à 58 mille hommes, et rien assurément ne les
-égalait en valeur et en énergie morale. Au nom de Napoléon II elles
-entraient en effervescence, mais quelque dût être la souverain qu'on
-leur destinait, elles étaient saisies d'une espèce de rage à la vue
-des Prussiens et des Anglais.
-<span class="sidenote" title="En marge">Moyens de défense réunis autour de Paris.</span>
-On avait trouvé dans les dépôts repliés
-sur Paris, environ 12 mille hommes, ce qui portait à 70 mille hommes
-les troupes de ligne disponibles. On avait armé sous le titre de
-tirailleurs de la garde nationale environ 6 mille fédérés, et si une
-défiance injuste n'avait retenu le gouvernement, il eût été facile
-d'en armer quinze mille au moins. On pouvait compter pour le service
-de l'artillerie sur quelques mille canonniers de la marine, des
-vétérans et des écoles. Il n'était <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> donc pas impossible de
-réunir 90 mille hommes en avant de la capitale, dont 70 mille
-parfaitement mobiles, et pouvant être portés à volonté sur l'une ou
-l'autre rive de la Seine. Sur la rive droite, c'est-à-dire sur la
-partie qui se présentait la première à l'ennemi, les ouvrages étaient
-achevés et complétement armés. Sur la rive gauche, au contraire, les
-ouvrages étaient à peine ébauchés. Mais cette rive offrait, à défaut
-d'ouvrages, un moyen de défense considérable, c'était la Seine à
-traverser. Il fallait en effet que pour opérer sur la rive gauche
-l'ennemi passât la rivière, et il était dès lors obligé de se partager
-en deux masses, position des plus dangereuses, et dont le général
-français devait nécessairement tirer un grand parti. Napoléon,
-man&oelig;uvrant avec 70 mille hommes sur les deux rives de la Seine,
-aurait certainement fait essuyer un sort fâcheux à l'une des deux
-armées ennemies, et probablement à toutes les deux. Même à défaut de
-Napoléon, un homme aussi expérimenté et aussi ferme que le maréchal
-Davout pouvait encore opposer une forte résistance, aussi longtemps du
-moins qu'il n'aurait sur les bras que les armées du duc de Wellington
-et du maréchal Blucher.</p>
-
-<p>Le maréchal Davout avait laissé sur la rive droite de la Seine les
-troupes venues de Waterloo, placé Vandamme avec l'ancien corps de
-Grouchy sur la rive gauche, et établi la garde impériale en réserve,
-dans le Champ de Mars, avec un pont de bateaux à côté du pont d'Iéna,
-pour faciliter les mouvements d'une rive à l'autre. Il avait braqué
-une artillerie de gros calibre sur les hauteurs d'Auteuil pour
-balayer <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> la plaine de Grenelle, dans le cas où l'ennemi,
-opérant par la rive gauche, attaquerait en force Vaugirard.</p>
-
-<p>Les Prussiens, comme on vient de le voir, avaient enlevé le pont de
-Saint-Germain, et voulaient agir sur la rive gauche avec soixante
-mille hommes, pendant que les Anglais menaceraient la rive droite avec
-cinquante mille. Des marches rapides, quelques combats, l'occupation
-de plusieurs points sur les derrières, avaient réduit à 110 mille
-combattants les deux armées envahissantes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Vraisemblance de la victoire si on livrait bataille.</span>
-Y avait-il chance, dans un pareil état de choses, de défendre Paris
-victorieusement? Avec des vues plus arrêtées dans le gouvernement,
-avec quelques précautions militaires ajoutées à celles qu'on avait
-prises, il est certain qu'on aurait pu arrêter les armées anglaise et
-prussienne, qu'on les aurait même gravement punies de leur témérité.
-En effet, les hauteurs de Montmartre, de Belleville, de Charonne,
-étaient dans un état complet de défense; mais les approches de la
-Villette et de la Chapelle, et surtout les abords du canal de
-Saint-Denis, auraient dû être mieux garantis. Avec plus de soin dans
-cette partie de la défense on aurait rendu une attaque sur la rive
-droite impraticable, de manière à n'avoir aucun souci pour cette rive,
-moyennant qu'on y laissât seulement les dépôts, les tirailleurs et les
-fédérés. Dans ce cas les 58 mille hommes de l'armée de Flandre
-auraient pu être transportés en entier sur la rive gauche, et opposés
-à l'armée prussienne. De ce côté, comme il était indispensable de
-man&oelig;uvrer afin de pousser l'ennemi à la Seine, <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> il aurait
-fallu pouvoir s'éloigner de Vaugirard et de Montrouge d'une ou deux
-lieues, et élever par conséquent quelques ouvrages qui couvrissent
-cette partie de Paris. Il est donc certain qu'avec quelques
-compléments d'ouvrages à la rive droite, et quelques commencements
-d'ouvrages à la rive gauche, en armant en outre un plus grand nombre
-de fédérés, on aurait pu laisser 25 mille hommes à la rive droite, et
-se porter avec soixante-dix mille à la rive gauche, pour y accabler
-les Prussiens. Ceux-ci mis en déroute, les Anglais auraient été
-exposés à un désastre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir gagné une bataille sous les murs de Paris,
-naissait la question de savoir si on pourrait tenir tête au reste de
-la coalition.</span>
-Mais, même dans ce cas, y avait-il chance d'un succès sérieux, et
-véritablement salutaire pour le pays? Il arrivait 200 mille ennemis
-par l'Est, dont 50 mille sous le maréchal de Wrède, n'étaient qu'à
-quatre ou cinq journées de Paris. Même en essayant d'un coup de
-désespoir heureux, ne courait-on pas le risque, pour tirer de Waterloo
-une vengeance éclatante, de succomber plus désastreusement encore
-quelques jours plus tard? Sans doute, si après un grand succès on
-avait eu Napoléon pour profiter de l'élan imprimé aux âmes, il n'eût
-pas été impossible de tenir tête à la coalition. Mais Napoléon parti
-pour Rochefort, un succès sous les murs de Paris n'aurait probablement
-produit d'autre résultat que d'irriter la coalition, et de rendre
-notre condition plus fâcheuse.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions personnelles du maréchal Davout.</span>
-Pourtant on conçoit, dans une situation comme celle où était alors la
-France, le penchant à une lutte désespérée, on conçoit qu'on s'exposât
-aux plus graves périls pour porter aux Prussiens et <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> aux
-Anglais un coup mortel qui nous consolât de Waterloo, fallût-il le
-lendemain essuyer un sort plus dur!</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Juillet 1815.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses perplexités entre le désir de livrer bataille, et la
-crainte de compromettre irrévocablement le pays avec les puissances de
-l'Europe.</span>
-C'était là le conflit qui se passait dans l'âme de l'inflexible
-défenseur de Hambourg, devenu le défenseur de Paris. Accuser un tel
-homme de faiblesse ou de lâcheté n'est qu'une folie de l'esprit de
-parti! Il voyait parfaitement le pour et le contre de la position; il
-sentait l'avantage d'avoir affaire à des ennemis partagés entre les
-deux rives de la Seine, ne pouvant communiquer qu'assez difficilement
-d'une rive à l'autre pour s'entre-secourir, tandis que l'armée chargée
-de défendre Paris, maîtresse de tous les passages, pouvait toujours se
-porter en masse sur la portion de l'armée alliée qui se serait
-hasardée sur la rive gauche, et lui faire subir un cruel échec. Comme
-général, il était tenté de livrer une bataille qui offrait de
-pareilles chances: comme citoyen, il voyait, en cas d'insuccès, le
-danger de Paris exposé à la fureur de la soldatesque prussienne, et
-dans le cas même d'une grande victoire, le peu de conséquence de cette
-victoire pour la suite de la résistance, deux cent mille coalisés
-devant successivement arriver dans l'espace de quinze à vingt jours.
-Il était donc perplexe, et en lui le soldat et le citoyen étaient
-opposés l'un à l'autre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son irritation contre M. Fouché, qui au lieu d'agir
-franchement use des plus misérables finesses.</span>
-Il était de plus rempli de défiance et
-d'humeur à l'égard de M. Fouché, auquel il avait offert un moyen franc
-et droit de mettre fin à la crise, en faisant une déclaration sincère
-aux Chambres, et en leur proposant le rétablissement pur et simple des
-Bourbons à des conditions honorables et rassurantes. Or, ce <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span>
-moyen M. Fouché, après l'avoir accueilli, l'avait laissé écarter sous
-les plus faibles prétextes, et tandis que secrètement il promettait
-aux agents royalistes tout ce qu'ils demandaient, publiquement il
-travaillait à jeter sur le chef militaire la responsabilité des
-événements, en l'obligeant à déclarer l'impossibilité de la
-résistance. Le maréchal était donc à la fois combattu quant à la
-résolution à prendre, et profondément irrité contre M. Fouché, qui au
-lieu d'accepter le moyen simple, honnête, de dire la vérité aux
-Chambres, s'enfonçait dans mille replis tortueux, et, en se faisant
-valoir sous main auprès des royalistes, prétendait en même temps aux
-yeux des révolutionnaires, des bonapartistes, mettre sur le compte du
-commandant de l'armée de Paris le refus de combattre, et la soumission
-aux volontés de l'ennemi.</p>
-
-<p>Telle était la disposition du maréchal lorsqu'il reçut le 1<sup>er</sup>
-juillet au matin l'invitation du duc d'Otrante de se rendre dans le
-sein de la commission exécutive pour y délibérer sur la grave question
-de savoir s'il fallait résister ou céder aux exigences des généraux
-ennemis. Le maréchal Davout, traitant M. Fouché comme M. Fouché
-traitait souvent ses collègues de la commission, avec une certaine
-négligence hautaine, ne se pressa point d'assister à une séance où il
-prévoyait peu de franchise et de sérieux. D'ailleurs ayant établi son
-quartier général à Montrouge il était occupé à placer ses troupes, à
-veiller à leur établissement dans les postes où elles devaient
-combattre, et il employa la matinée à remplir son rôle de général en
-<span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> chef plutôt que celui de membre du gouvernement, qui n'était
-qu'accessoirement le sien. La commission exécutive voyant le peu
-d'empressement du maréchal à répondre à l'appel de M. Fouché, lui
-adressa en son nom collectif l'invitation de se rendre auprès d'elle
-sans le moindre délai. Il s'y transporta sur-le-champ. C'était dans
-l'après-midi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réunion extraordinaire de personnages civils et militaires
-pour examiner la question de savoir si on peut se défendre.</span>
-On avait convoqué, outre la commission exécutive, les
-ministres, le bureau des deux Chambres, le maréchal Masséna,
-commandant la garde nationale de Paris, le maréchal Soult, le maréchal
-Lefebvre, les généraux Évain, Decaux, de Ponthon, ces derniers chargés
-des services de l'artillerie et du génie. On n'avait point convoqué le
-maréchal Ney, dont les paroles à la Chambre des pairs avaient fort
-compromis l'autorité.</p>
-
-<p>Lorsque tout le monde fut assemblé, M. le duc d'Otrante exposa l'objet
-de la réunion, et, sans révéler entièrement le résultat des
-négociations entamées par MM. Boissy d'Anglas, Valence, Andréossy, de
-Flaugergues et de La Besnardière au quartier général du duc de
-Wellington, ne dissimula pas que les deux généraux ennemis devenaient
-à chaque instant plus menaçants, qu'ils ne montraient aucune
-disposition à signer un armistice, à moins qu'on ne leur livrât Paris,
-c'est-à-dire le siége du gouvernement, pour y faire ce qui leur
-conviendrait. Il n'y avait besoin ni de beaucoup d'intelligence, ni de
-beaucoup d'explications pour comprendre que ce dont il s'agissait, ce
-n'était pas de mettre Paris à feu et à sang, mais d'y opérer une
-révolution.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché expose la question, et personne ne prenant la
-parole, il provoque les personnages présents à s'expliquer.</span>
-Après l'exposé fort bref de la question, M. Fouché <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> attendit
-qu'on prît la parole, et personne n'étant pressé de risquer un avis
-sur un sujet si grave, chacun se tut. M. Fouché alors provoqua
-lui-même la manifestation des opinions, et interpella de préférence
-les membres de la réunion qui appartenaient à la Chambre des
-représentants, comme ceux qu'il importait surtout d'amener à se
-compromettre. Il interpella notamment M. Clément du Doubs<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Lien vers la note 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, homme
-sincère et considéré, membre du bureau de la seconde Chambre. M.
-Clément déclara que la question étant militaire, c'était aux chefs de
-l'armée à s'expliquer, et il sembla provoquer l'illustre Masséna à
-donner son avis. L'immortel défenseur de Gênes, ayant vu revenir les
-Bourbons avec regret en 1814, Napoléon avec plus de regret en 1815,
-sentait très-bien les misères de la situation actuelle, et s'il avait
-voulu prendre quelque part encore aux événements, aurait conseillé
-d'aller par la voie la plus courte et la plus droite au résultat, qui
-lui semblait inévitable, c'est-à-dire au rétablissement des Bourbons.
-Il répondit d'une voix affaiblie par le découragement plus encore que
-par sa santé, qu'il savait par expérience combien de temps on pouvait
-tenir dans une grande ville contre un ennemi puissant, mais qu'il
-ignorait les ressources réunies autour <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> de la capitale, et ne
-pouvait par conséquent se prononcer sur le sujet en question en
-parfaite connaissance de cause.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Davout amené à donner son avis.</span>
-Cette réponse appelait forcément à s'expliquer le maréchal Davout,
-ministre de la guerre, et général en chef de l'armée chargée de
-défendre Paris. Il s'exprima durement et avec humeur, et de manière à
-laisser voir que cette humeur s'adressait au politique tortueux qui,
-au lieu de dénouer simplement la situation, semblait la compliquer à
-plaisir.&mdash;Que lui demandait-on? Voulait-on savoir s'il était possible
-de livrer bataille autour de Paris? Il affirmait que c'était possible,
-qu'il y avait grande chance de vaincre, et que quant à lui il était
-prêt à combattre énergiquement et avec confiance. Il en donna alors
-les raisons en homme du métier, qui, sans être formé à la parole,
-exprimait convenablement ce qu'il savait bien. Son discours fit sur
-l'assistance un effet considérable.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Il déclare que s'il ne s'agit que de livrer bataille, il
-est prêt à la donner, et certain de la gagner.</span>
-Ainsi, ajouta-t-il, si on fait
-reposer uniquement la question sur la possibilité de livrer et de
-gagner une bataille, je déclare que je suis prêt à la livrer et que
-j'espère la gagner. J'oppose donc un démenti formel à tous ceux qui
-répandent que c'est moi qui refuse de combattre, parce que je le crois
-impossible. Je déclare ici le contraire, et demande acte de ma
-déclaration.&mdash;</p>
-
-<p>La figure de M. Fouché qui changeait peu de couleur, devint plus pâle
-que de coutume, et, embarrassé par des paroles qui s'adressaient
-visiblement à lui, il répliqua d'un ton amer: Vous offrez de
-combattre, mais pouvez-vous répondre de vaincre?&mdash;Oui, <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span>
-repartit l'intrépide maréchal, oui, j'en réponds, si je ne suis pas
-tué dans les deux premières heures.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Embarras de M. Fouché.</span>
-Cette nouvelle réplique embarrassa davantage encore M. Fouché, qui
-cependant, s'il avait été un esprit net, un caractère loyal, aurait dû
-porter la question sur le terrain où le maréchal tendait visiblement à
-l'amener. En effet la victoire, toujours douteuse malgré les plus
-favorables apparences, ne tranchait rien, car il arrivait 200 mille
-ennemis pour recueillir les débris des armées anglaise et prussienne.
-Lorsqu'en 1814 Napoléon à Fontainebleau voulait livrer un dernier
-combat désespéré, il en aurait fini s'il eût battu les souverains
-enfermés dans Paris, fini pour bien du temps au moins, puisqu'il ne
-restait presque rien derrière les ennemis qu'il aurait accablés dans
-les murs de la capitale, et il serait demeuré debout, prodigieusement
-grandi par la victoire. Mais ici Blucher et Wellington repoussés, on
-devait avoir sous huit jours trois fois plus d'ennemis à combattre, et
-on n'avait pas Napoléon pour man&oelig;uvrer. La bataille ne décidait
-donc rien. Discutée dans les rangs de l'armée, sous les murs de Paris,
-et par des soldats, un noble désespoir pouvait la faire résoudre:
-discutée par des citoyens, par des hommes d'État, dans un conseil de
-gouvernement, elle devait être repoussée comme une résolution
-généreuse sans doute, mais pouvant amener les plus funestes
-conséquences.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il ne sait pas poser la question, qui réside non dans la
-bataille, mais dans ses conséquences.</span>
-Le duc d'Otrante ne sachant ou n'osant poser la question comme elle
-devait être posée, se trouvait dans le plus grand embarras, lorsqu'il
-reçut un secours <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> imprévu de l'homme qui presque tous les
-jours était sur le point de lui jeter à la face le mot de traître, et
-cet homme était Carnot. Cet excellent citoyen descendait de cheval,
-tout couvert de poussière. Il venait de parcourir les environs de
-Paris, et d'en faire comme ingénieur une reconnaissance complète.
-<span class="sidenote" title="En marge">Carnot, sans le vouloir, vient au secours de M. Fouché.</span>
-Il déclara que dans sa conviction, on ne pouvait, sans exposer la ville
-et la population de Paris à un affreux désastre, braver une attaque
-des armées coalisées.
-<span class="sidenote" title="En marge">Après avoir fait une reconnaissance autour de Paris, il est
-d'avis qu'on ne peut se défendre.</span>
-Sur la rive droite les ouvrages n'étaient pas
-tels qu'on pût les livrer à leur seule force, et porter l'armée tout
-entière sur la rive gauche. Sur la rive gauche les ouvrages étaient
-absolument nuls, et il était à craindre si on s'éloignait de la ville
-qu'elle ne tombât dans les mains de l'ennemi. Or, pour déloger les
-Prussiens des hauteurs de Meudon, il fallait man&oelig;uvrer, découvrir
-dès lors Montrouge et Vaugirard, et compromettre ainsi la sûreté de
-Paris. D'ailleurs il n'était pas exact que les armées anglaise et
-prussienne fussent dans l'impossibilité de se porter secours. La
-saison et les basses eaux rendaient la Seine presque guéable en
-certains endroits; vers Chatou, Argenteuil, les deux armées alliées
-semblaient occupées à établir une communication entre elles, et il
-serait possible qu'on eût à combattre sur la rive gauche, outre
-l'armée prussienne une moitié de l'armée anglaise, c'est-à-dire 80
-mille hommes, avec 50 ou 60 mille au plus. Les chances étaient donc
-douteuses, plus douteuses que ne paraissait le croire le maréchal
-commandant en chef, et lui, Carnot, qui n'était pas suspect, car sa
-tête ne serait guère en sûreté après un nouveau retour des <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span>
-Bourbons, il n'osait conseiller de livrer sous Paris une bataille
-désespérée.</p>
-
-<p>L'opinion d'un patriote et d'un officier du génie tel que Carnot,
-produisit et devait produire un grand effet sur les assistants. Le
-maréchal Soult appuya l'avis de Carnot, et dit qu'après avoir examiné
-les ouvrages de la rive droite elle-même, il ne les trouvait pas
-parfaitement rassurants, que le canal Saint-Denis était loin d'offrir
-un obstacle insurmontable aux assaillants, qu'en arrière du canal rien
-n'avait été préparé pour opposer une seconde résistance, et qu'un
-ennemi qui aurait forcé le canal pourrait bien entrer pêle-mêle avec
-nos soldats repoussés dans les faubourgs de Paris, pendant qu'on se
-battrait avec plus ou moins de succès sur la rive gauche.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Lefebvre est d'un avis absolument contraire.</span>
-Cependant le maréchal Lefebvre, vieux révolutionnaire peu aisé à
-décourager ou à ramener aux Bourbons, combattit cet avis. Quant à lui
-il pensait que peu de jours suffisaient pour compléter les ouvrages de
-la rive droite, de manière à les rendre invincibles, pour commencer
-ceux de la rive gauche, de manière à leur donner une force relative
-qui permît de s'en éloigner quelques heures, qu'il restait dans Paris
-beaucoup de bras à armer, assez pour qu'on pût se présenter au dehors
-avec 70 mille hommes de troupes actives, qu'il était presque certain
-dès lors qu'on gagnerait une bataille, et qu'après une bataille gagnée
-la situation changerait de face.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Après une discussion sans résultat, on aboutit à l'idée de
-renvoyer la question à un conseil exclusivement militaire.</span>
-Cette manière de voir était très-soutenable; mais ni M. Fouché ni
-aucun autre ne portait la question au delà, c'est-à-dire n'embrassait
-l'ensemble de la <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> situation, de façon à montrer qu'un succès
-sous Paris ne décidait rien, et laissait les choses fort peu
-améliorées, peut-être même empirées. La question demeurant technique,
-et se renfermant dans le plus ou moins de probabilité d'un succès sous
-les murs de Paris, les militaires semblaient seuls compétents. Les
-personnages de l'ordre civil qui étaient les plus nombreux, trouvant
-dans le tour qu'avait pris la discussion un moyen de se dérober à la
-responsabilité d'une décision, dirent que la question étant toute
-militaire, c'était à des militaires à la résoudre, et qu'il fallait la
-soumettre à un conseil spécial composé exclusivement d'hommes du
-métier.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Convocation d'un conseil de guerre pour la soirée.</span>
-Cet avis, commode pour la plupart des assistants, fut adopté
-sur-le-champ, et on arrêta que dans la soirée un conseil de guerre,
-composé de généraux, serait appelé à se prononcer. C'était éluder et
-non trancher la difficulté, car en la rejetant sur les militaires, il
-resterait toujours, même après qu'ils auraient déclaré la défense de
-Paris possible, à examiner si la défense de Paris opérée avec succès,
-la question de résistance à l'Europe serait véritablement résolue.</p>
-
-<p>M. Fouché qui en la posant franchement aurait pu faire résoudre tout
-de suite cette question redoutable, s'ingénia de nouveau pour
-atteindre le double but, d'amener la solution qu'il désirait, et d'en
-faire peser la responsabilité sur les militaires. En conséquence il
-libella les questions destinées au conseil de guerre, de manière à
-forcer pour ainsi dire la réponse à chacune d'elles. Ces questions
-furent les suivantes. Quelle était la situation de Paris <span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span>
-sous le rapport des ouvrages, de leur armement, et des munitions?
-Pouvait-on résister dans le cas d'une attaque simultanée sur les deux
-rives de la Seine? Pouvait-on en cas d'échec, répondre des suites de
-cet échec pour la ville et pour la population de la capitale? En tout
-cas combien de temps pouvait-on prolonger la résistance?</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Pendant cette délibération, il se passe un événement de
-guerre à Versailles.</span>
-Pendant que le conseil de guerre se réunissait dans la soirée à la
-Villette, on apprit la nouvelle d'un combat brillant qui avait été
-livré le matin à Versailles par la cavalerie française à la cavalerie
-prussienne. Averti par le général Grenier qui venait d'inspecter nos
-positions, que la cavalerie prussienne s'était portée sur Versailles,
-le maréchal Davout avait ordonné au général Exelmans d'aller à sa
-rencontre et de la culbuter.
-<span class="sidenote" title="En marge">Brillant combat du général Exelmans contre la cavalerie
-ennemie, et destruction de deux régiments prussiens.</span>
-Le général Exelmans, qui était des plus
-décidés à combattre jusqu'au dernier moment, se hâta, sur l'avis qu'il
-avait reçu, de courir au-devant de l'ennemi. Il plaça le général Piré
-en embuscade à Rocquencourt avec les 1<sup>er</sup> et 6<sup>e</sup> de chasseurs, avec
-le 44<sup>e</sup> de ligne, et se mettant lui-même à la tête des dragons, il
-marcha sur Versailles par la route de Vélizy. La cavalerie ennemie se
-composait des deux régiments de hussards de Brandebourg et de
-Poméranie, sous le colonel de Sohr, ne comptant pas moins de 1,500
-chevaux. Le général Exelmans les ayant aperçus en avant de Versailles,
-les chargea à outrance avec les 5<sup>e</sup> et 15<sup>e</sup> de dragons, pendant que le
-6<sup>e</sup> de hussards et le 20<sup>e</sup> de dragons, sous le brave colonel de
-Briqueville, les prenaient en flanc. Poussés vivement sur
-Rocquencourt, et accueillis par le feu du 44<sup>e</sup> de <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> ligne, par
-les charges des 1<sup>er</sup> et 6<sup>e</sup> de chasseurs, ces deux régiments furent
-culbutés et entièrement détruits. À peine quelques fuyards purent-ils
-porter au quartier général prussien la nouvelle de leur mésaventure.
-L'infanterie prussienne qui était à Saint-Germain se mit alors en
-marche, mais trop tard, pour venir au secours de sa cavalerie.</p>
-
-<p>Ce brillant fait d'armes, le dernier de vingt-deux ans de luttes
-sanglantes, était une légère consolation de nos malheurs, et ne
-changeait rien au fond des choses. Le conseil de guerre réuni dans la
-soirée à la Villette, se trouva tout à fait mis à l'aise par la
-manière dont on lui avait posé la question, en l'enfermant dans un
-nombre de points déterminés, sur lesquels il avait exclusivement à
-s'expliquer. Sur ces points en effet les réponses ne pouvaient manquer
-d'être conformes aux désirs du duc d'Otrante.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réponse du conseil de guerre aux questions posées par M.
-Fouché.</span>
-À l'égard des ouvrages de Paris, le conseil déclara ceux de la rive
-droite suffisants et bien armés, ceux de la rive gauche nuls. Il
-reconnut en outre que les munitions étaient abondantes. Quant à une
-double attaque, exécutée sur les deux rives de la Seine par les armées
-anglaise et prussienne, il la jugea peu probable, mais impossible à
-soutenir si elle était simultanée. Il y avait beaucoup à dire sur ce
-point, car il était probable que l'attaque de la rive droite ne serait
-que secondaire, et que celle de la rive gauche serait la principale.
-En ne laissant dès lors que la moindre partie des forces françaises
-sur la rive droite, soixante mille hommes sur la rive gauche devaient
-faire face à tout, et contenir <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> au moins l'ennemi s'ils ne
-parvenaient à le battre à plate couture. La réponse sur ce point était
-donc fort contestable. Quant aux conséquences pour la population d'une
-attaque de vive force qui n'aurait pas été victorieusement repoussée,
-le conseil de guerre dit avec raison qu'aucun général ne pouvait
-répondre des suites d'une bataille perdue. Enfin, quant à la durée de
-la résistance qu'il serait possible d'opposer à l'ennemi, le conseil
-déclara qu'il était encore plus difficile de s'expliquer d'une manière
-satisfaisante, car on ne pouvait absolument pas la prévoir.</p>
-
-<p>Rien de tout cela ne résolvait la véritable question qui était de
-savoir si, en faisant essuyer devant Paris un sanglant échec aux
-Prussiens et aux Anglais, notre position serait suffisamment améliorée
-à l'égard des Russes, des Autrichiens et des Allemands, pour qu'on
-n'eût pas à regretter d'avoir livré bataille. Mais le conseil,
-interrogé sur des points déterminés, avait fait sur ces points des
-réponses convenables, et, sauf une, parfaitement vraies. Du reste, ces
-réponses suffisaient au subtil président du gouvernement provisoire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sur cette réponse, M. Fouché amène le gouvernement
-provisoire à reconnaître l'impossibilité de se défendre.</span>
-Dès que les hommes compétents déclaraient que sur la rive gauche Paris
-était tout à fait découvert, que si l'attaque sur les deux rives était
-simultanée elle ne pourrait être repoussée, que les conséquences pour
-la population étaient impossibles à prévoir, et que la durée de la
-résistance ne serait dans tous les cas que très-temporaire, la
-conclusion à tirer devenait évidente. Traiter à tout prix était la
-seule ressource. Dans le sein du gouvernement provisoire, le
-véritable adversaire de <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> M. Fouché, Carnot, n'avait plus le
-droit de contester une telle conclusion, puisqu'il avait soutenu
-contre le maréchal Davout l'avis que la résistance était impossible.
-Grenier l'avait appuyé; Quinette n'était pas militaire, et quant au
-cinquième membre de la commission, M. de Caulaincourt, il pensait que
-Napoléon écarté il n'y avait qu'à recevoir les Bourbons aux conditions
-les moins mauvaises. M. Fouché ayant réussi, comme il le voulait, à
-rejeter principalement sur les militaires la responsabilité de la
-solution, déclara que dans l'état des choses il ne restait qu'une
-ressource, c'était de renouer la négociation de l'armistice.
-Indépendamment des nouvelles instructions à envoyer aux commissaires
-qui avaient écrit du quartier général pour en demander, il était
-facile de s'adresser directement à Blucher, puisqu'on se trouvait aux
-prises avec lui sur la rive gauche de la Seine.
-<span class="sidenote" title="En marge">On se décide à envoyer un parlementaire au maréchal Blucher
-du côté de Saint-Cloud.</span>
-Un parlementaire
-envoyé aux avant-postes, entre Vaugirard et Issy, pouvait faire naître
-une transaction, de la manière la plus naturelle et la plus conforme
-aux règles de la guerre. Il y avait à procéder ainsi l'avantage de
-flatter Blucher, qu'on savait très-jaloux du duc de Wellington, et
-comme on ne doutait pas de la modération de ce dernier, toujours
-disposé à se prononcer pour l'avis le plus raisonnable, flatter le
-général prussien, le moins maniable des deux, par une démarche
-militairement très-motivée, était une conduite bien entendue, et qui
-dans la situation n'était pas plus humiliante que tout le reste. Mais
-avant de dépêcher un parlementaire aux avant-postes prussiens, M.
-Fouché, toujours enclin aux <span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> communications clandestines,
-voulut réexpédier le colonel Macirone au duc de Wellington, et le
-général Tromelin au maréchal Blucher, pour connaître
-confidentiellement et bien au juste les conditions auxquelles il
-serait possible d'obtenir un armistice. Il désirait en outre, au moyen
-de cette nouvelle démarche, savoir si on devait définitivement se
-résigner aux Bourbons, et dans ce cas les disposer à faire les
-concessions nécessaires pour rendre leur rétablissement moins
-difficile. Il conseillait au duc de Wellington (le seul des deux
-généraux ennemis capable de comprendre ces considérations politiques)
-de n'être pas pressé d'entrer dans Paris, de laisser aux passions le
-temps de se calmer, de ménager l'armée, de lui conserver surtout le
-drapeau tricolore, de donner aussi certaines satisfactions aux
-Chambres, de leur concéder l'initiative, de les maintenir en fonctions
-toutes deux, de proclamer enfin l'oubli complet de tout ce qui s'était
-passé avant comme après le 20 mars. Avec ces ménagements, disait M.
-Fouché, on surmonterait les difficultés du moment, et on aurait pour
-instruments du rappel des Bourbons, ceux mêmes qui semblaient y être
-le plus opposés. Ces communications devaient être transmises au duc de
-Wellington par le colonel Macirone. M. Tromelin ne devait pas entrer
-dans autant de détails avec le prince Blucher, mais sa mission était
-de savoir au juste à quelles conditions on pourrait s'entendre avec
-cet implacable Prussien.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Tromelin envoyé auprès du maréchal Blucher.</span>
-C'était le 1<sup>er</sup> juillet au soir que le conseil de guerre avait rendu
-la décision que nous venons de rapporter; le gouvernement provisoire
-avait pris <span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> son parti le 2 juillet au matin. Les deux envoyés,
-MM. Macirone et Tromelin, se mirent en route le 2 dans l'après-midi,
-le premier se dirigeant vers Gonesse, le second vers Saint-Cloud. Le
-colonel Macirone fut arrêté aux avant-postes anglais, et retenu
-jusqu'au lendemain matin. Le général Tromelin parvint à franchir les
-avant-postes prussiens, et fut introduit auprès du maréchal Blucher,
-qui vit avec une grande satisfaction qu'enfin on songeait à s'adresser
-à lui. Depuis que le général prussien avait apprécié la difficulté de
-sa situation sur la rive gauche de la Seine, où les Anglais n'étaient
-pas encore en mesure de le secourir, il ne demandait pas mieux que de
-traiter, et de résoudre la question lui-même, en dérobant ainsi aux
-Bavarois, aux Autrichiens, aux Russes qui s'approchaient, toute
-participation à la gloire de cette campagne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il est bien accueilli.</span>
-Il accueillit
-convenablement le général Tromelin, mais lui manifesta la volonté bien
-arrêtée d'obtenir la remise de Paris. Il concédait que rien ne fût
-stipulé sous le rapport politique, en laissant deviner toutefois ce
-que feraient les coalisés dans la capitale de la France lorsqu'ils en
-seraient les maîtres. Pour qu'il ne restât dans l'esprit du général
-Tromelin aucun doute sur les intentions des puissances, le prince
-Blucher lui montra la lettre de MM. de Nesselrode et de Metternich du
-26 juin, dont le duc de Wellington avait dit quelque chose aux cinq
-commissaires français, et la lui donna même à lire en entier. Elle
-était formelle, et prescrivait aux deux généraux alliés de ne point
-suspendre leurs opérations avant qu'ils fussent dans Paris, de
-<span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> ne reconnaître aucune des autorités établies depuis le 20
-mars, et de tâcher en outre de s'emparer de la personne de Napoléon.
-Cette lettre, il est vrai, ne parlait pas des Bourbons, et on était
-libre encore de se faire illusion, et d'espérer que les Russes et les
-Autrichiens n'y tiendraient pas autant que les Anglais. Mais la
-volonté d'entrer dans Paris, et de ne point reconnaître les autorités
-existantes, était incontestable.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il retourne rendre compte de sa mission au duc d'Otrante.</span>
-Après ces communications
-préliminaires, le général Tromelin quitta le maréchal Blucher, et vint
-rendre compte au duc d'Otrante de ce qu'il avait appris. On ne savait
-rien de l'envoyé Macirone, qui n'avait pas encore pu pénétrer auprès
-du duc de Wellington.</p>
-
-<p>Le moment de se décider était venu, car les armées étaient en présence
-sur les deux rives de la Seine. Les Prussiens avaient entièrement
-franchi la rivière, et étaient établis sur les hauteurs de Sèvres, de
-Meudon, leur gauche vers Saint-Cloud, leur droite en arrière, le long
-de la petite rivière de la Bièvre. Les Anglais étaient occupés à jeter
-un pont à Argenteuil, et s'approchaient de Saint-Cloud par Courbevoie
-et Suresnes, afin de soutenir Blucher avec une partie de leurs forces.
-Le gros de leur armée était dans la plaine Saint-Denis.</p>
-
-<p>Le maréchal Davout de son côté avait pris position en homme de guerre
-expérimenté. Après avoir achevé l'armement des ouvrages de la rive
-droite, il avait placé dans ces ouvrages les tirailleurs de la garde
-nationale, les dépôts, et une partie des troupes de Waterloo; il avait
-destiné à la rive gauche le reste de ces troupes, ainsi que le corps
-de Vandamme <span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span> tout entier. La garde impériale, comme nous
-l'avons déjà dit, était en réserve au Champ de Mars, avec plusieurs
-ponts sur la Seine, pour se porter au besoin sur l'une ou l'autre
-rive. Une formidable artillerie de gros calibre braquée sur les
-hauteurs d'Auteuil était prête à balayer la plaine de Grenelle en
-tirant par-dessus la rivière. Le 3, vers quatre heures du matin, il
-exécuta une forte reconnaissance sur Issy, occupé par les Prussiens,
-et après les avoir vivement poussés, il s'arrêta, pour ne rien entamer
-de sérieux avant d'avoir reçu l'ordre de livrer bataille. Mais sur
-tous les points il était en mesure, et décidé, dans le cas d'exigences
-intolérables de la part de l'ennemi, à se battre à outrance. Les
-soldats étaient exaltés au dernier point, et demandaient la bataille à
-grands cris. Ils étaient 80 mille, et ils avaient beaucoup de chances
-de vaincre, ayant affaire à 120 mille ennemis partagés sur les deux
-rives de la Seine. Le vieux c&oelig;ur de Davout tressaillait en
-entendant leurs cris, et parfois il était tenté d'engager la lutte,
-pour vaincre ou mourir en vue de la capitale. Mais il attendait les
-derniers ordres de la commission exécutive, et n'était pas assez
-téméraire pour décider du sort de la France sans la volonté du
-gouvernement lui-même.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sur le rapport du général Tromelin, on charge MM. Bignon,
-Guilleminot et de Bondy, d'aller traiter de la capitulation de Paris
-avec le maréchal Blucher.</span>
-La commission exécutive, après le retour du général Tromelin, avait
-pris le parti d'envoyer aux avant-postes prussiens trois
-plénipotentiaires: c'étaient M. Bignon, ministre des affaires
-étrangères par intérim, le général Guilleminot, chef d'état-major du
-maréchal Davout, et M. de Bondy, préfet de la Seine. Ainsi les
-intérêts de la politique, de <span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> l'armée, de la capitale, étaient
-représentés dans cette légation. M. de Caulaincourt avait été chargé
-de préparer trois projets de convention que nos négociateurs étaient
-autorisés à proposer successivement, en se repliant de l'un sur
-l'autre.</p>
-
-<p>D'après ces trois projets, les personnes, pour leurs actes ou leurs
-opinions, les propriétés privées ou publiques, les monuments d'art,
-les musées, devaient être sacrés; les autorités existantes devaient
-être respectées et maintenues. La seule marge accordée était relative
-à l'occupation de Paris et au mode d'occupation. Suivant le premier
-projet, Paris serait déclaré neutre; l'armée française en sortirait,
-et se tiendrait à une certaine distance, égale à celle que l'armée
-ennemie adopterait pour elle-même. Suivant le second plan, les choses
-étant comme dans le premier, Paris ne serait occupé qu'après qu'on
-aurait reçu des nouvelles des négociateurs envoyés auprès des
-souverains. (On ne savait rien de ces premiers négociateurs, et on se
-flattait qu'ils auraient obtenu quelque chose de l'empereur
-Alexandre.) Enfin, à la dernière extrémité, on céderait Paris; l'armée
-française se retirerait derrière la Loire, dans un délai qu'on
-fixerait le plus avantageusement possible pour elle, et le service de
-Paris serait confié à la garde nationale, qui seule y maintiendrait
-l'ordre en y faisant respecter les autorités existantes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Douleur des membres du gouvernement provisoire en donnant
-l'ordre de capituler.</span>
-Lorsqu'il fallut signer ces conditions, la main de Carnot, de Grenier,
-fut saisie d'un véritable tremblement: ils avaient l'âme navrée. M.
-Fouché lui-même, qui dans le commun désastre cherchait à <span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span>
-sauver d'abord sa personne, mais qui aurait bien voulu aussi sauver
-son pays, M. Fouché fut consterné. Il signa cependant, et enjoignit
-aux négociateurs de passer par le quartier général du maréchal Davout,
-pour prendre ses dernières instructions, et de ne le quitter que
-lorsque définitivement le maréchal aurait reconnu qu'il n'y avait pas
-mieux à faire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les négociateurs passent par le camp du maréchal Davout,
-afin de prendre une dernière fois l'avis des militaires.</span>
-MM. Bignon, Guilleminot, de Bondy, partirent donc, et se rendirent au
-quartier général de Montrouge. L'émotion y était extraordinaire. Tout
-autour du maréchal Davout, on s'agitait, on menaçait, on criait à la
-trahison. Chose bien nouvelle, cet inflexible maréchal n'imposait pas
-le silence qu'il avait coutume d'exiger autour de lui. La douleur
-perçait sur son visage ordinairement impassible. Les généraux Flahault
-et Exelmans disaient qu'au lieu d'aller capituler au camp des
-coalisés, il valait mieux mourir sous les murs de la capitale. En
-présence d'un tel spectacle les trois négociateurs hésitaient à
-franchir les avant-postes. Le meilleur des hommes de ce temps, Drouot,
-regardant M. Bignon qui l'interrogeait, lui répondit qu'il était cruel
-de ne pas pouvoir mourir en soldats dans cette plaine qu'on avait sous
-les yeux, mais qu'en citoyen il devait reconnaître que le plus sage
-était de traiter. Ces mots de l'homme de bien consolèrent un peu les
-trois négociateurs d'avoir accepté une si douloureuse mission.
-<span class="sidenote" title="En marge">Davout et Drouot déclarent avec douleur qu'il faut
-traiter.</span>
-Davout,
-cédant à un mouvement involontaire, demanda aux négociateurs
-d'attendre quelques instants, et il s'élança au galop avec plusieurs
-officiers pour jeter un dernier coup d'&oelig;il sur la <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span>
-position des ennemis. Après une courte reconnaissance, il revint. Ces
-voix secrètes qui décident le c&oelig;ur des hommes dans les grandes
-circonstances, avaient parlé, et lui avaient dit que le citoyen devait
-ici être plus écouté que le soldat.&mdash;J'ai envoyé un parlementaire,
-dit-il à M. Bignon, vous pouvez partir.&mdash;</p>
-
-<p>Les trois négociateurs partirent en effet, et se rendirent aux
-avant-postes prussiens. Ils essuyèrent d'abord quelques mauvais
-traitements de la part du général Ziethen, mais bientôt ils furent
-reçus, et conduits au château de Saint-Cloud, où le maréchal Blucher
-avait établi son quartier général.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil convenable fait par Blucher aux trois
-négociateurs.</span>
-Tout rude qu'il était, Blucher, flatté d'avoir les plénipotentiaires
-français à son quartier général, et de n'être pas toujours considéré
-comme le second du duc de Wellington, accueillit bien les trois
-envoyés, et leur laissa voir l'impossibilité pour lui et son collègue
-britannique de se contenter de moins que l'occupation de Paris, et
-l'éloignement de l'armée française. Sur les autres points, on pouvait
-discuter, mais sur ces deux-là toute contestation était évidemment
-impossible.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Wellington vient prendre part à la négociation.</span>
-À peine avait-on échangé les premiers mots que le duc de
-Wellington, informé par les Prussiens de l'ouverture de ces
-pourparlers, arriva lui-même, et l'entretien devint alors tout à fait
-sérieux, précis, borné aux points essentiels. Quant à la retraite de
-l'armée française et à l'occupation de Paris, ce furent deux
-conditions fondamentales sur lesquelles aucune discussion ne fut
-admise. Quant au moment où devait s'opérer l'occupation de Paris,
-quant au nombre <span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> de jours que l'armée française mettrait à
-s'éloigner, et à la limite où elle s'arrêterait, le débat fut ouvert.
-<span class="sidenote" title="En marge">Discussion des conditions.</span>
-Les deux généraux alliés n'eurent pas de peine à concéder que les
-armées étrangères, une fois dans Paris, ne s'y mêleraient point de
-politique; et que la garde nationale ferait seule le service. Ils
-n'avaient pas dissimulé déjà que la restauration des Bourbons était
-leur objet essentiel; mais il ne leur convenait pas d'avouer qu'ils
-étaient venus pour cet objet, surtout de l'écrire, et, certains
-d'ailleurs que la chose s'accomplirait d'elle-même lorsqu'ils seraient
-dans Paris, ils se contentèrent de déclarer que la garde nationale
-serait chargée du maintien de l'ordre établi. Chose singulière, celui
-qui tenait le plus au rétablissement des Bourbons, et qui avait le
-plus fait pour ce rétablissement, le duc de Wellington, était celui
-qui voulait le moins l'avouer, à cause du parlement britannique,
-devant lequel on avait toujours nié qu'on eût pour but un changement
-de gouvernement en France. Relativement aux propriétés et aux
-personnes, les Anglais et les Prussiens, affectant de ne se point
-mêler de politique, assurèrent qu'ils étaient prêts à les respecter
-quant à eux, et à les faire respecter par leurs armées.</p>
-
-<p>Après ces généralités le duc de Wellington, toujours positif, dit
-qu'en fait de conventions la rédaction était tout, et demanda aux
-trois négociateurs français s'ils avaient apporté un projet rédigé. M.
-Bignon lui remit le troisième des projets préparés par M. de
-Caulaincourt, les deux premiers ne pouvant plus être mis en
-discussion. Le <span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> duc de Wellington voulut alors conférer seul
-avec le maréchal Blucher, et à la suite d'une demi-heure d'entretien
-il revint rapportant le projet modifié, sur la marge duquel les
-modifications proposées étaient écrites au crayon. Après un nouveau
-débat sur les divers points contestés, on convint des conditions
-suivantes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'armée doit quitter Paris, et le livrer à la garde
-nationale.</span>
-L'armée française, dont on avait réclamé la retraite immédiate, dut
-avoir trois jours pour évacuer Paris, et huit pour se retirer derrière
-la Loire, qui était la limite définitivement adoptée.</p>
-
-<p>Le lendemain 4 juillet, on devait remettre Saint-Denis, Saint-Ouen,
-Clichy et Neuilly; le surlendemain, Montmartre; le troisième jour, les
-diverses barrières.</p>
-
-<p>L'armée avait le droit d'emporter avec elle toutes ses propriétés,
-armes, artillerie, caisse des régiments, bagages. Les officiers des
-fédérés, auxquels l'obligation de s'éloigner n'aurait pas dû
-s'étendre, parce qu'ils faisaient partie de la garde nationale, furent
-spécialement assimilés à l'armée par la volonté des généraux ennemis,
-qui redoutaient singulièrement leur influence sur le peuple de la
-capitale.</p>
-
-<p>Ces points réglés, il s'agissait de déterminer la conduite des armées
-étrangères dans Paris. Les négociateurs français avaient voulu faire
-insérer le texte suivant:... <cite>Les commandants en chef des armées
-anglaise et prussienne s'engagent à respecter et à faire respecter le
-gouvernement, les autorités nationales, les administrations qui en
-dépendent, et à ne s'immiscer en rien dans les affaires intérieures du
-gouvernement et de l'administration de la France.</cite></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> Il était évidemment impossible d'obtenir une pareille
-rédaction de la part des généraux ennemis, avec leurs résolutions
-formellement avouées quoique non écrites. Ils n'acceptèrent que le
-texte suivant, dont l'hypocrisie atteignait au ridicule: <cite>Les
-commandants des armées anglaise et prussienne s'engagent à respecter
-et à faire respecter les autorités actuelles tant qu'elles
-existeront.</cite> Il fut stipulé au surplus que la garde nationale ferait
-seule le service de Paris.</p>
-
-<p>Deux points de la plus grande importance restaient à régler, le
-respect des propriétés et celui des personnes. Les commissaires
-français avaient compris dans les propriétés que l'ennemi s'obligerait
-à respecter les monuments publics et les musées. Les généraux alliés
-qui apportaient à cette négociation plus d'arrière-pensées que les
-militaires n'ont coutume d'en mettre dans leurs transactions,
-refusèrent absolument les expressions proposées. Ils se souvenaient
-qu'un an auparavant leurs souverains avaient songé à enlever de Paris
-les objets d'art qui en faisaient le centre le plus éclatant de la
-civilisation moderne, mais que n'osant pas frapper tant de coups à la
-fois sur la France, ils y avaient renoncé. Ils refusèrent cette fois
-de s'engager, et admirent en termes généraux le respect des propriétés
-privées et publiques, <cite>excepté celles qui avaient rapport à la
-guerre</cite>. On s'imagina qu'il ne s'agissait que d'artillerie, et on
-passa outre. On devait apprendre quelques jours plus tard ce qu'il y
-avait de ruse dans ces expressions en apparence insignifiantes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Article relatif à la sûreté des personnes.</span>
-Enfin quant aux personnes, l'article 12 (devenu <span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span> célèbre par
-le noble sang qu'il a laissé couler) fut adopté tel qu'il avait été
-rédigé par les commissaires français. Il était ainsi conçu: «Seront
-pareillement respectées les personnes et les propriétés particulières.
-Les habitants et en général les individus qui se trouvent dans la
-capitale, continueront à jouir de leurs droits et libertés sans
-pouvoir être inquiétés ni recherchés en rien relativement aux
-fonctions qu'ils occupent ou auraient occupées, à leur conduite et à
-leurs opinions politiques.»</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrière-pensée des généraux ennemis en acceptant cet
-article.</span>
-Un tel article semblait devoir couvrir tout le monde, personnages
-civils et militaires, révolutionnaires anciens et révolutionnaires
-nouveaux, régicides qui avaient condamné Louis XVI et maréchaux qui
-avaient abandonné Louis XVIII, et jamais on n'aurait pu croire qu'il
-donnerait ouverture aux plus odieuses vengeances. Les généraux ennemis
-n'élevèrent pas une seule objection, comme si une telle stipulation
-coulait de source, et ne pouvait être contestée. On voudrait se
-persuader que les deux personnages qui avaient montré pour leur pays
-le plus noble patriotisme, le duc de Wellington et le maréchal
-Blucher, étaient de bonne foi, et que leur silence ne cachait aucune
-arrière-pensée. Malheureusement il paraît que ce silence tenait au
-désir de n'être pas forcés à s'expliquer. En effet ils s'engageaient
-eux, comme généraux des armées anglaise et prussienne, à respecter les
-personnes, mais ne prétendaient pas imposer le même engagement au
-gouvernement de Louis XVIII, qui une fois rétabli, serait chargé seul
-de dispenser la justice en France. <span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> La moindre explication sur
-ce sujet en rendant l'équivoque impossible, eût probablement tout fait
-rompre. Ils se turent donc, et ce silence coûta à la France le
-sacrifice des plus nobles vies.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Signature de la capitulation dans la nuit du 3 au 4
-juillet.</span>
-Les trois négociateurs, après avoir fait ce qu'ils avaient pu pour
-défendre les intérêts de leur pays dans une position désespérée,
-quittèrent Saint-Cloud, et arrivèrent le 4 juillet au matin aux
-Tuileries auprès du gouvernement provisoire. Il n'y avait que des
-remercîments à leur adresser, car dans l'état des choses personne
-n'eût obtenu davantage. À ne pas courir la chance d'une bataille, il
-fallait évidemment se soumettre aux conditions souscrites.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette capitulation acceptée par le gouvernement provisoire
-et les Chambres.</span>
-La capitulation fut donc acceptée. Elle se prêtait à une comédie qui
-convenait aux généraux étrangers, et à la commission exécutive
-elle-même. En effet, elle ne contenait en apparence que des
-stipulations purement militaires, suite forcée de la situation des
-armées, et elle laissait la France libre de se donner le gouvernement
-qu'elle voudrait, puisque la garde nationale parisienne restait
-exclusivement chargée du service intérieur de la capitale. Les
-généraux ennemis paraissaient ainsi demeurer fidèles aux déclarations
-solennelles par lesquelles ils avaient promis de ne pas imposer un
-gouvernement à la France, et la commission exécutive de son côté
-semblait, tout en cédant à une nécessité physique, avoir sauvegardé
-l'indépendance nationale. C'est ainsi que la commission exécutive crut
-devoir prendre la chose, et qu'elle la présenta aux deux Chambres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> Les représentants, qui seuls donnaient signe de vie dans ces
-circonstances (les pairs se taisaient), s'étaient plaints du silence
-gardé sur les négociations. L'obligation du secret, toujours de
-rigueur en ces matières, pouvait expliquer ce silence. On le rompit le
-4 juillet au matin, et on porta à la connaissance des deux Chambres
-les articles conclus dans la nuit à Saint-Cloud.
-<span class="sidenote" title="En marge">Équivoque dont tout le monde use relativement au
-futur gouvernement de la France.</span>
-L'équivoque au moyen
-de laquelle on avait évité de résoudre la question du gouvernement
-futur de la France, convenait aux Chambres comme aux généraux ennemis
-et au gouvernement provisoire, et elles s'y prêtèrent. Comment, en
-effet, vouloir la clarté? Dire que le sous-entendu de la capitulation
-cachait la faculté de rétablir les Bourbons, c'eût été annoncer une
-vérité bien évidente, et que tout le monde apercevait, excepté
-certains idiots qui n'aperçoivent les choses que lorsqu'on les leur
-énonce formellement. Mais déchirer ce voile commode, c'était, après
-les déclarations solennelles qu'on avait faites contre les Bourbons,
-s'obliger à repousser la capitulation, à casser le gouvernement
-provisoire, et à s'engager dans une lutte dont on avait déjà senti
-l'impossibilité. N'osant pas entreprendre une résistance aussi
-téméraire, et qui avait perdu toutes ses chances en étant différée, il
-était plus commode pour l'assemblée de laisser exister un voile sous
-lequel elle cachait sa confusion, jusqu'au jour peu éloigné où elle
-serait expulsée de son siége par les baïonnettes ennemies. La Chambre
-des représentants accepta donc la capitulation du 3 juillet telle
-qu'on la lui avait présentée, et elle <span class="pagenum"><a id="page501" name="page501"></a>(p. 501)</span> en fit des remercîments
-à l'armée, qui d'ailleurs les avait mérités, car elle avait, par son
-attitude énergique, arraché les derniers ménagements conservés encore
-pour la France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Irritation de l'armée lorsqu'il faut quitter Paris.</span>
-Du reste, s'il plaisait à tous les pouvoirs de se prêter à cette
-espèce de dissimulation, l'armée qui en recueillait les hommages, ne
-s'y prêta point. Lorsque la convention lui fut annoncée, elle vit bien
-qu'on lui faisait quitter Paris pour le céder aux ennemis, qui le
-céderaient aux Bourbons. Son exaspération fut extrême. Des soldats
-abandonnaient les rangs en jetant leurs armes, et allaient se mêler
-aux fédérés qui poussaient des vociférations dans les rues. D'autres
-disaient qu'il ne fallait pas se rendre, qu'il fallait refuser
-d'obéir, et déposer des généraux lâches ou perfides. Tantôt on s'en
-prenait à celui-ci, tantôt à celui-là, mais tout le monde au duc
-d'Otrante, qu'on n'appelait plus que le traître, comme s'il eût été le
-seul auteur de cette situation.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Noble fermeté du maréchal Davout; il conduit l'armée
-derrière la Loire.</span>
-Le sévère Davout fit entendre la voix du devoir à l'armée irritée, et,
-aidé de quelques généraux, surtout du respectable et toujours respecté
-Drouot, parvint à se faire écouter. L'armée, après un premier moment
-de désespoir, se mit à défiler à travers les rues de la capitale,
-qu'elle avait la douleur de livrer aux mains de l'ennemi. Certains
-corps n'avaient pas reçu de solde, avaient tout perdu, et éprouvaient
-la double souffrance de la capitulation et de la misère. M. Laffitte
-ayant généreusement avancé quelques millions au Trésor, les corps les
-plus malheureux reçurent un soulagement, et prirent le chemin de la
-Loire. La retraite commença <span class="pagenum"><a id="page502" name="page502"></a>(p. 502)</span> donc à s'opérer en bon ordre. Le
-maréchal Davout, ne voulant pas rester à Paris, bien que la sage
-proposition qu'il avait faite de recevoir les Bourbons sans les
-étrangers, lui promît de leur part un traitement meilleur qu'en 1814,
-aima mieux remplir jusqu'au bout ses devoirs envers l'armée et le
-pays, et donna sa démission de ministre de la guerre, pour demeurer
-général en chef de l'armée dite <i>de la Loire</i>, laquelle, par son
-attitude, sa discipline au milieu des outrages dont elle était
-l'objet, fit encore respecter la France pendant plusieurs mois, et fut
-même un appui pour les Bourbons, qu'elle n'aimait point et qui ne
-l'aimaient pas, mais qui étaient devenus le gouvernement de la France,
-et qui eurent plus d'une fois à résister aux intolérables exigences de
-vainqueurs impitoyables. Le maréchal Davout commanda dignement cette
-armée, et les Autrichiens ayant voulu franchir la limite convenue vers
-la haute Loire, il menaça de marcher sur eux, et les fit reculer, dans
-un moment où six cent mille soldats ennemis couvraient le sol de la
-France.</p>
-
-<p>Tandis que la convention de Paris s'exécutait, il fallait enfin que
-l'ombre disparût devant la réalité, et que les pouvoirs issus du 20
-mars cédassent la place aux Bourbons qui s'approchaient.
-<span class="sidenote" title="En marge">Un agent secret envoyé au duc de Wellington par M. Fouché,
-convie celui-ci à une entrevue à Neuilly.</span>
-Le colonel
-Macirone, retenu aux avant-postes, n'avait pu voir le duc de
-Wellington que le 4 juillet au matin, à l'instant où celui-ci revenait
-de Saint-Cloud à Gonesse, après la signature de la capitulation. Le
-duc de Wellington le reçut entouré de M. de Talleyrand, représentant
-Louis XVIII, de sir Charles Stuart, représentant l'Angleterre, du
-comte Pozzo di Borgo, <span class="pagenum"><a id="page503" name="page503"></a>(p. 503)</span> représentant la Russie, et de M. de
-Goltz, représentant la Prusse. Cette fois parlant nettement, le
-généralissime britannique dit à l'agent du duc d'Otrante qu'il était
-temps d'en finir d'un état de choses désormais ridicule, qu'il fallait
-que le gouvernement provisoire et les Chambres donnassent purement et
-simplement leur démission, après quoi Louis XVIII qui était à Roye
-entrerait à Paris, et y entrerait avec les résolutions qu'on pouvait
-se promettre de son excellent esprit et des bons conseils qu'il avait
-reçus. Ces déclarations faites, le duc de Wellington laissa la parole
-à M. de Talleyrand qui énonça verbalement, puis consigna par écrit les
-nouvelles promesses de Louis XVIII. En voici le résumé, remis par M.
-de Talleyrand lui-même: «Toute l'ancienne Charte, y compris
-l'abolition de la confiscation; le non-renouvellement de la loi de
-l'année dernière sur la liberté de la presse; l'appel immédiat des
-colléges électoraux pour la formation d'une nouvelle Chambre; l'unité
-du ministère; l'initiative réciproque des lois, par message du côté du
-Roi, et par proposition de la part des Chambres; l'hérédité de la
-Chambre des pairs.»</p>
-
-<p>M. de Talleyrand ajouta ensuite les assurances les plus formelles
-d'une conduite sage, et toute différente de celle qu'on avait tenue
-l'année précédente. Le duc de Wellington prenant la parole après lui,
-dit à l'intermédiaire chargé de ces messages: Que M. Fouché soit
-sincère avec nous, nous le serons avec lui. Nous apprécions les
-services qu'il a rendus, et le Roi lui en tiendra compte. S'il a
-besoin de secours, nous allons lui en porter dans quelques <span class="pagenum"><a id="page504" name="page504"></a>(p. 504)</span>
-heures.&mdash;Il fut convenu que le duc de Wellington et M. de Talleyrand
-attendraient le lendemain le duc d'Otrante à Neuilly, pour régler avec
-lui tout ce qui restait à faire, afin d'amener sans violence la
-rentrée de Louis XVIII à Paris. Sans perdre de temps l'agent Macirone
-quitta Gonesse pour se rendre auprès du duc d'Otrante, auquel il fit
-part du message qu'on lui avait confié.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché s'y rend en prévenant ses collègues.</span>
-M. Fouché n'aurait eu garde de
-refuser l'entrevue proposée, car après tout il aboutissait au résultat
-qu'il avait désiré, c'est-à-dire, à se donner le mérite du retour des
-Bourbons, qu'il ne pouvait plus empêcher. Pourtant il résolut
-d'informer ses collègues de ce qu'il allait faire, en ayant soin de se
-montrer à leurs yeux sous les apparences d'un homme qui cherchait à
-sauver les débris du commun naufrage, et à mettre des conditions au
-rétablissement de Louis XVIII sur le trône. Il n'y avait rien à lui
-objecter, car la restauration des Bourbons résultant inévitablement de
-l'impossibilité de prolonger la résistance, impossibilité reconnue par
-tous les membres de la commission exécutive, il fallait bien se
-soumettre, en tâchant toutefois de se ménager quelques garanties pour
-les choses et pour les personnes.</p>
-
-<p>Tout à coup un incident vint créer des difficultés imprévues à M.
-Fouché, ce fut l'arrivée des premiers négociateurs, MM. de Lafayette,
-Sébastiani, de Pontécoulant, d'Argenson, de Laforest, Benjamin
-Constant. En quittant Laon, ces plénipotentiaires s'étaient rendus,
-comme on doit s'en souvenir, auprès des souverains, qu'ils avaient
-rencontrés à Haguenau, sans pouvoir obtenir un entretien avec
-<span class="pagenum"><a id="page505" name="page505"></a>(p. 505)</span> eux. Ils n'avaient pu voir que leurs ministres, qui
-continuant le système de dissimulation adopté, avaient affecté de ne
-point vouloir imposer un gouvernement à la France. Les commissaires
-éconduits après une courte entrevue, étaient revenus à Paris pleins
-des mêmes illusions, et persistant encore à croire que les Bourbons
-n'étaient pas inévitables. Cette erreur privait M. Fouché de son
-principal argument, la nécessité de subir les Bourbons, argument qui
-était son excuse pour s'aboucher avec le duc de Wellington. Il
-s'efforça de démontrer cette nécessité en s'appuyant sur les
-innombrables renseignements qu'il possédait, et il annonça du reste
-qu'il s'en éclaircirait plus complétement le soir au camp des alliés.
-On l'autorisa à s'y rendre, mais M. de Lafayette lui déclara que tout
-arrangement particulier, n'ayant pas pour objet essentiel de
-sauvegarder les intérêts généraux, serait un acte de trahison qui
-mériterait et recueillerait l'infamie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand et plusieurs ministres étrangers assistent
-à l'entrevue.</span>
-M. Fouché ne se préoccupa guère de cette déclaration, et se transporta
-le 5 juillet au soir, à Neuilly, auprès du duc de Wellington. Il y
-trouva outre le généralissime anglais, M. de Talleyrand, sir C.
-Stuart, MM. de Goltz et Pozzo di Borgo. Le duc de Wellington voulut
-savoir d'abord si l'armée française s'était éloignée, si toutes les
-autorités actuelles s'apprêtaient à donner leur démission, et enfin
-s'il serait possible d'obtenir qu'on livrât aux puissances la personne
-de Napoléon, condition à laquelle les alliés tenaient avec un
-véritable acharnement. Le duc d'Otrante répondit que l'armée se
-retirait peu à peu, mais que ce n'était pas sans <span class="pagenum"><a id="page506" name="page506"></a>(p. 506)</span> peine, que
-la population de la capitale était exaspérée, que la garde nationale
-de Paris elle-même, sur laquelle on semblait compter, était loin de
-vouloir se prêter à tout ce qu'on attendait d'elle, qu'il fallait donc
-de grandes précautions pour arracher l'une après l'autre les
-démissions désirées, et introduire le Roi dans Paris. Quant à la
-personne de Napoléon, il répondit qu'on ne pouvait la livrer, car en
-ce moment Napoléon devait être embarqué pour les États-Unis. On fut
-très-mécontent de cette dernière déclaration, dans laquelle on
-persista à voir une fourberie de M. Fouché, qui auprès des
-bonapartistes passait pour avoir trahi Napoléon, et auprès des
-royalistes pour l'avoir fait évader.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché insiste pour obtenir des conditions utiles à tout
-le monde.</span>
-On lui demanda ensuite ce qu'il
-entendait par ces précautions auxquelles il semblait attacher tant
-d'importance. M. Fouché s'expliqua alors, et, en homme plus pratique
-et plus sensé que les négociateurs envoyés au duc de Wellington,
-lesquels n'avaient songé qu'à réclamer l'initiative pour les Chambres,
-il énonça deux conditions essentielles: une nouvelle déclaration
-royale qui couvrirait sans exception les personnes compromises, avant,
-pendant et après la dernière révolution du 20 mars, et l'adoption du
-drapeau tricolore. Sans ces conditions, il ne croyait pas, disait-il,
-l'entrée du Roi possible, à moins d'y employer la force, ce dont on ne
-paraissait pas se soucier. La discussion sur ce point dura jusqu'à
-quatre heures du matin, et demeura sans résultat, M. de Talleyrand,
-principal interlocuteur, essayant d'éluder avec l'aisance d'un grand
-seigneur, ce que M. Fouché s'obstinait <span class="pagenum"><a id="page507" name="page507"></a>(p. 507)</span> à exiger avec la
-ténacité d'un personnage vulgaire, mais positif. Quant aux personnes
-on parlait de l'inépuisable clémence du Roi, et quant aux couleurs
-nationales des dix ou quinze départements qui s'étaient insurgés avec
-la cocarde blanche au chapeau. Le duc de Wellington insista beaucoup
-pour qu'on s'entendît, mais ne vint à bout ni des uns ni des autres,
-et comme dans ce débat on n'avait pas eu le temps de s'occuper des
-intérêts individuels, on ne dit rien à M. Fouché de ce qui lui était
-personnellement réservé. Il se retira donc mécontent pour le
-particulier et pour le général, et laissa les représentants de
-l'Europe et de la royauté aussi mécontents de lui qu'il l'était d'eux.
-<span class="sidenote" title="En marge">On se sépare sans être d'accord, mais en convenant de se
-revoir.</span>
-Toutefois le duc de Wellington lui donna un nouveau rendez-vous pour
-le lendemain, et on se quitta sans être d'accord, mais sans avoir
-rompu.</p>
-
-<p>De retour à Paris M. Fouché rendit compte à sa manière de ce qui
-s'était passé à Neuilly, mais déclara encore plus affirmativement, que
-les Bourbons étaient inévitables, qu'on ne pouvait à cet égard
-résister aux volontés formelles de l'Europe, qu'il n'était pas suspect
-lui, vieux révolutionnaire régicide, lorsqu'il se résignait à cette
-nécessité, que la seule chose à faire c'était de tâcher d'obtenir des
-conditions suffisamment rassurantes, et que, sous ce rapport, il
-n'avait rien négligé. On le crut moins qu'il ne le méritait cette
-fois, et on s'imagina qu'il n'avait songé qu'à lui, car de toutes
-parts on le regardait comme un traître. Ses collègues ne lui
-opposèrent que le silence.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle scène de M. Fouché avec Carnot.</span>
-Carnot seul éleva des plaintes, et fit
-entendre des reproches, auxquels <span class="pagenum"><a id="page508" name="page508"></a>(p. 508)</span> M. Fouché avait une réponse
-bien facile, c'était de lui demander ce qu'il voulait. En effet,
-Carnot n'avait pas cru qu'on pût se défendre; dès lors recevoir les
-Bourbons était une conséquence forcée de l'impuissance qu'il avait
-lui-même proclamée.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché prend le parti de ne plus s'occuper de ses
-collègues, et d'agir sans eux.</span>
-Au surplus M. Fouché commençant à ne plus
-s'inquiéter de l'opinion de ses collègues, les traitant même assez
-légèrement, s'occupa uniquement de disposer toutes choses pour
-introduire Louis XVIII dans Paris, avec le moins de dommage pour son
-parti, avec le plus d'avantage pour lui-même. Son premier soin fut de
-hâter le départ de Napoléon de Rochefort. Il s'était aperçu que tant
-que Napoléon se trouvait en France, on était au camp des coalisés fort
-défiant de la sincérité de son abdication, et fort obstiné à réclamer
-sa personne. Or, M. Fouché voulait supprimer cette cause de défiance,
-et de plus n'être pas responsable de la captivité de Napoléon, dans le
-cas où celui-ci tomberait aux mains de l'ennemi, car s'il avait voulu
-lui ôter le trône, il n'avait voulu lui ôter ni la vie, ni la liberté.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché de qui on avait voulu exiger qu'il livrât
-Napoléon, réitère l'ordre de le faire partir de Rochefort.</span>
-Déjà, comme on l'a vu, les frégates avaient été dispensées d'attendre
-les sauf-conduits. M. Fouché alla plus loin, et pressa de nouveau le
-général Beker de faire partir l'illustre fugitif, en envoyant toutes
-les autorisations nécessaires, sauf une, celle de communiquer avec la
-croisière anglaise, de crainte que Napoléon, par suite d'une étrange
-confiance envers les Anglais, ne se livrât à eux. Le 6, M. Fouché fit
-rendre un dernier arrêté par la commission exécutive, enjoignant au
-général Beker de forcer Napoléon à s'embarquer, de lui faire sentir
-que c'était indispensable <span class="pagenum"><a id="page509" name="page509"></a>(p. 509)</span> pour sa sûreté personnelle, de lui
-offrir, si les frégates étaient trop observées, tous les bâtiments
-légers dont on pourrait disposer, de consentir même, contrairement aux
-ordres précédemment expédiés, à ce qu'il communiquât avec la croisière
-anglaise, mais sur sa demande écrite, afin de n'avoir pas la
-responsabilité des conséquences.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché travaille la garde nationale pour qu'elle fasse
-des manifestations à l'appui de ce qu'il a demandé à Neuilly.</span>
-Après ces soins donnés à la sûreté de Napoléon, M. Fouché chercha à se
-préparer des arguments pour les nouvelles conférences qu'il devait
-avoir à Neuilly. Il n'y en avait pas un meilleur que l'attitude de la
-garde nationale de Paris. Cette garde, qui avait vu le retour de
-Napoléon avec peine, qui désirait même les Bourbons, mais sans les
-idées surannées, les passions, l'arrogance des émigrés, n'avait cessé
-de porter la cocarde tricolore, et d'abattre le drapeau blanc partout
-où on essayait de l'arborer. M. Fouché, au moyen des relations qu'il
-entretenait avec les principaux chefs de la garde nationale, provoqua
-de leur part une déclaration, dans laquelle ils faisaient profession
-d'un attachement persévérant pour le drapeau tricolore, fondé sur la
-gloire et sur la signification politique de ce drapeau. Cette
-déclaration était revêtue des noms les plus honorables de la capitale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il pousse la Chambre des représentants à faire une
-déclaration de principes dans le même sens.</span>
-M. Fouché ne s'en tint pas à cette démonstration. Secondé par MM. Jay,
-Manuel et les nombreux représentants qui suivaient ses conseils, il
-obtint de la part de la Chambre des représentants une déclaration d'un
-autre genre, mais plus significative encore. La constitution qu'on
-avait entrepris de rédiger était longue, diffuse, et n'avait aucune
-<span class="pagenum"><a id="page510" name="page510"></a>(p. 510)</span> chance d'être acceptée par les Bourbons. Ce qui importait
-infiniment plus que ce texte banal, c'étaient les principes qu'il
-contenait. Sur l'instigation de M. Fouché on détacha en forme
-d'articles les principes essentiels de toute constitution, ceux qu'on
-devait exiger de tout gouvernement, quel qu'il fût, et on en fit une
-déclaration que devrait accepter le monarque, non désigné, qui
-monterait sur le trône. Ce monarque qu'on ne désignait pas, c'était
-évidemment Louis XVIII, s'il souscrivait aux principes énoncés. Ces
-principes, qu'il est inutile de reproduire ici, car l'expression en
-était médiocre, étaient ceux que la France depuis 1789, avec une
-constance d'esprit qui l'honore, n'a cessé de proclamer toutes les
-fois que sous prétexte de lui rendre l'ordre, on ne lui a pas ôté la
-liberté.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui se passe en ce moment dans le sein de la cour
-émigrée.</span>
-Pendant que M. Fouché se livrait à ces soins malheureusement tardifs
-et inutiles, la cour de Louis XVIII, transportée successivement de
-Gand à Cambrai, de Cambrai au château d'Arnouville, s'occupait de ce
-qu'on ferait en entrant à Paris. Les principaux personnages de cette
-cour, Roi, princes, courtisans, ministres, ambassadeurs, généraux
-étrangers, accrus d'une foule d'adorateurs de la fortune renaissante,
-discutaient confusément les résolutions à prendre, car les révolutions
-donnant la parole à tout le monde, convertissent pour un moment les
-cours elles-mêmes en républiques. Suivant la majorité de ces
-discoureurs, sacrifier le drapeau blanc au drapeau tricolore, c'était
-sacrifier la légitimité à la révolte. Modifier, étendre la Charte,
-c'était augmenter le mal loin de le diminuer!&mdash;C'était <span class="pagenum"><a id="page511" name="page511"></a>(p. 511)</span> bien
-assez, disaient-ils, de déclarer le maintien de cette Charte, sans y
-ajouter de nouveaux développements. Pour eux, les principes dits de
-quatre-vingt-neuf étaient une partie des hérésies révolutionnaires,
-qu'on avait eu la faiblesse d'encourager; et de même qu'à leurs yeux
-la première révolution s'expliquait par quelques fautes individuelles,
-nullement par des causes générales, la dernière, celle du 20 mars,
-s'expliquait par une conspiration dont il fallait punir les auteurs,
-et par quelques autres incidents tels que l'obstination à conserver M.
-de Blacas, et la répugnance à se servir de M. Fouché.
-<span class="sidenote" title="En marge">Continuation du déchaînement contre M. de Blacas, et faveur
-croissante de M. Fouché.</span>
-Comme nous
-l'avons dit récemment, l'émigré M. de Blacas, le régicide M. Fouché,
-étaient l'objet, le premier d'un décri universel, le second d'une
-faveur générale. À entendre ces royalistes, M. de Blacas avait tout
-perdu, au contraire M. Fouché eût tout sauvé, si on avait accepté ses
-services, et pouvait tout sauver encore si on consentait enfin à les
-accepter. À la vérité il était régicide, mais raison de plus! Il était
-sorti de cette caverne infernale qu'on appelait la révolution, il la
-connaissait, et y ferait rentrer les démons qui s'en étaient échappés.
-Il n'y avait avec lui qu'une précaution à prendre, c'était d'exiger
-qu'il eût bien trahi son origine. Or, quant à cette franche trahison
-de son origine, on n'avait aucun doute, et M. de Vitrolles et beaucoup
-d'autres étaient venus l'attester. On racontait avec admiration ses
-prophéties, qu'on arrangeait après coup. M. Fouché avait dit à M.
-Dambray, la veille du 20 mars: Il est trop tard; Napoléon entrera
-dans Paris, régnera quelque <span class="pagenum"><a id="page512" name="page512"></a>(p. 512)</span> temps, mais pas longtemps; il
-sera renversé, et nous ramènerons le Roi.&mdash;L'homme qui avait dit ces
-choses si profondes pouvait seul achever la prophétie. Il fallait donc
-le prendre des mains de Napoléon lui-même, qu'il avait renversé, et le
-nommer ministre de Louis XVIII dont il serait le soutien le plus
-solide.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand se prête à la faveur dont M. Fouché est
-entouré dans le sein du parti royaliste.</span>
-M. de Talleyrand, qui n'aimait pourtant pas les rivaux, encourageait
-cette étrange passion. Il se sentait incapable de veiller sur
-l'intérieur, et reconnaissait à cet égard la supériorité de M. Fouché.
-Mais cette besogne d'espionner, de payer, de disperser, d'enfermer,
-d'exiler, et au besoin de faire fusiller les gens illustres ou obscurs
-des partis, lui semblant fort au-dessous de celle de traiter avec les
-puissances européennes, il ne jalousait pas M. Fouché, et il croyait
-qu'appuyé sur le dehors où était en ce moment la force, se servant de
-M. Fouché pour épurer le dedans, il gouvernerait souverainement la
-France. Il avait donc proposé M. Fouché au Roi comme ministre de la
-police. Le duc de Wellington l'avait fort secondé, et outre tous les
-motifs que nous venons d'énumérer, il en avait un particulier de
-favoriser M. Fouché. Il fallait entrer dans Paris et y rétablir les
-Bourbons, mais il fallait y entrer conformément au programme simulé
-des puissances, programme surtout nécessaire à lord Castlereagh, et
-consistant à ne pas imposer ostensiblement un gouvernement à la
-France. Sans cette précaution obligée, on n'aurait eu qu'à laisser
-faire le brutal Blucher, et il en eût fini en deux heures. Mais M.
-Fouché seul saurait accomplir la chose sans <span class="pagenum"><a id="page513" name="page513"></a>(p. 513)</span> les baïonnettes,
-et par la garde nationale de Paris. Ainsi la cour par une sorte de
-superstition, M. de Talleyrand par besoin d'une main adroite et
-cynique pour gouverner l'intérieur, le duc de Wellington pour avoir un
-introducteur des Bourbons qui sût se passer de la violence, avaient
-prôné M. Fouché, et vaincu en sa faveur la répugnance de Louis XVIII.
-<span class="sidenote" title="En marge">Louis XVIII se rend avec peine aux obsessions dont il est
-assailli.</span>
-On avait fait une première violence à ce prince en lui arrachant M. de
-Blacas, on lui en fit une seconde en le forçant d'accepter l'un des
-juges de son frère.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il sacrifie M. de Blacas, et accepte M. Fouché comme
-ministre de la police.</span>
-Il lui en coûta, car il était fier, n'aimait pas
-les intrigants, surtout ceux qui étaient en manége avec M. le comte
-d'Artois, et M. Fouché avait tous ces inconvénients à ses yeux. Mais
-quand on insistait longtemps et fort, il se rendait. Il avait donc
-consenti à laisser la police à M. Fouché, mais refusé une nouvelle
-déclaration de principes, ainsi que le drapeau tricolore.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle entrevue de M. Fouché avec M. de Talleyrand et les
-ministres étrangers.</span>
-Tel était l'état des choses à la cour lorsque M. Fouché revint le 6 au
-soir à Neuilly. Il recommença ses doléances sur la situation
-intérieure de Paris, fort aggravée, disait-il, par le retour des
-plénipotentiaires rapportant de Haguenau la fausse idée que les
-monarques alliés ne tenaient pas aux Bourbons, par la résolution de la
-garde nationale de Paris de conserver la cocarde tricolore, par la
-déclaration de principes de la Chambre des représentants. On n'eut pas
-l'air de prendre au sérieux les appréhensions de M. Fouché. D'ailleurs
-le duc de Wellington lui répondait qu'après tout on avait des Anglais
-et des Prussiens à son service, bien qu'on désirât les employer le
-moins possible. Quant au rapport des <span class="pagenum"><a id="page514" name="page514"></a>(p. 514)</span> plénipotentiaires, le
-duc de Wellington dit qu'ils avaient trompé ou s'étaient trompés, et
-il montra les lettres de lord Stewart, présent à l'entrevue de
-Haguenau, lesquelles ne permettaient aucun doute sur les sentiments
-des souverains. Quant à une nouvelle déclaration de Louis XVIII, celle
-de Cambrai suffisait. En donner une seconde, ce serait faire divaguer
-la royauté. Quant à l'amnistie, le duc de Wellington et M. de
-Talleyrand firent enfin résonner aux oreilles de M. Fouché le mot
-essentiel.&mdash;L'amnistie, lui dirent-ils, c'est vous, vous au ministère
-de la police. Quel est l'homme de la Révolution qui puisse trembler
-quand vous serez à la tête du ministère des rigueurs?&mdash;Il semblait en
-effet qu'un régicide étant admis auprès du Roi, personne ne pouvait
-concevoir d'inquiétude. Mais si on était prêt à pardonner aux
-immolateurs de Louis XVI, on ne pardonnait pas aux prétendus auteurs
-du 20 mars.
-<span class="sidenote" title="En marge">Pour toute concession M. Fouché obtient un portefeuille.</span>
-M. Fouché le sentait vaguement, et ceux-là, sa présence ne
-les couvrait point. Mais on lui parla d'un ton si absolu, et
-d'ailleurs on lui offrit un tel présent, qu'il n'osa pas insister.
-Quant aux trois couleurs, on lui fit comprendre que ce serait un
-outrage à Louis XVIII que d'y revenir encore, et il se soumit, ayant
-obtenu pour toute concession, lui, lui seul, au plus redoutable des
-ministères.</p>
-
-<p>On s'assit à la même table, après quoi on se rendit à Arnouville, pour
-présenter M. Fouché à Louis XVIII. C'était là l'objet des v&oelig;ux de
-M. Fouché; c'était là ce qu'il n'avait pu obtenir sous la première
-Restauration. Il en éprouva une vive satisfaction, et à l'aspect du
-monarque qui se fit une extrême <span class="pagenum"><a id="page515" name="page515"></a>(p. 515)</span> violence pour le recevoir, il
-lui sembla que le régicide s'était effacé de son front.
-<span class="sidenote" title="En marge">Présentation de M. Fouché à Louis XVIII.</span>
-Le Roi qui
-avait étudié son rôle, selon son habitude dans les occasions graves,
-accueillit M. Fouché avec une grande politesse, et comme s'il n'eût
-connu qu'une partie de sa vie.&mdash;Vous m'avez rendu beaucoup de
-services, lui dit-il, vous m'en rendrez encore. Je voulais depuis
-longtemps vous attacher à mon gouvernement; je le puis enfin, et
-j'espère que vous me servirez utilement et fidèlement.&mdash;M. Fouché
-s'inclina avec l'humilité d'un pardonné, et mérita en ce moment les
-exagérations de ses ennemis, en se laissant remercier de trahisons
-qu'il n'avait pas commises, du moins pas toutes. Il sortit plein de
-joie de cette entrevue, et il traversa des flots de courtisans,
-curieux de voir un personnage qui était pour eux une espèce de
-monstre, mais un monstre utile, dont on disait que le Roi devait se
-servir, parce qu'il le garantirait de nouvelles catastrophes. Les
-esprits sages de cette cour regrettèrent qu'on n'eût pas mieux aimé
-accorder un peu plus de liberté, que de prendre un tel homme! Le duc
-de Wellington, qui approuvait fort la nomination de M. Fouché, mais
-qui avait vivement insisté pour l'adoption du drapeau tricolore, afin
-de ne pas laisser aux ennemis des Bourbons un drapeau si populaire,
-s'écria avec une sorte de dépit: Quelles gens! Il est plus facile de
-leur faire accepter un régicide qu'une idée raisonnable.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Retour de M. Fouché à Paris.</span>
-Revenu à Paris, le duc d'Otrante éprouva un certain embarras à dire à
-ses collègues tout ce qu'il avait à leur apprendre. Il leur avait
-avoué ses entrevues <span class="pagenum"><a id="page516" name="page516"></a>(p. 516)</span> avec les chefs de la coalition, en
-prenant pour prétexte son désir d'éviter une seconde restauration, ou
-du moins d'y mettre de bonnes conditions.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son embarras à l'égard de ses collègues.</span>
-Mais leur annoncer
-définitivement que les Bourbons devaient être reçus, qu'au delà de la
-déclaration de Cambrai il n'avait rien obtenu, ni amnistie générale,
-ni drapeau tricolore, ni maintien des Chambres actuelles, et que
-toutes les garanties accordées se réduisaient à un portefeuille pour
-lui, était difficile.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il finit par leur déclarer qu'il est ministre de Louis
-XVIII.</span>
-Cependant, comme il était obligé d'en finir, il
-leur déclara que les plénipotentiaires revenus de Haguenau s'étaient
-trompés, qu'on n'avait jamais songé à laisser la France libre de
-choisir une autre dynastie que celle des Bourbons, que la réserve
-observée à cet égard n'avait été qu'un faux semblant, qu'il fallait
-recevoir Louis XVIII sans retard, qu'on aurait d'ailleurs tout ce que
-M. de Talleyrand avait promis, c'est-à-dire abandon de la loi sur la
-presse, certaines modifications à la Charte, unité du ministère, oubli
-du passé, et en preuve de la sincérité de cet oubli, sa propre
-nomination de lui, M. Fouché, au ministère de la police. C'était là un
-singulier aveu à faire devant tous ses collègues. M. Fouché le fit en
-protestant qu'il avait accepté ce rôle par pur dévouement pour les
-hommes de la Révolution, de l'Empire et du 20 mars, et que c'était
-pour les sauver qu'il avait consenti à être ministre de Louis XVIII.
-Il disait plus vrai qu'il n'en avait l'air, quant au résultat sinon
-quant à l'intention, car lui seul, parmi les têtes actuellement
-menacées, pouvait sauver celles qui n'étaient pas irrévocablement
-vouées à la <span class="pagenum"><a id="page517" name="page517"></a>(p. 517)</span> vengeance de l'émigration, et s'il voulait avant
-tout rester au faîte de la puissance, il est constant aussi qu'il
-voulait se justifier de l'indécence de sa conduite en empêchant le
-plus de mal qu'il pourrait.</p>
-
-<p>Cette excuse, vraie mais basse, car il n'est jamais permis d'accomplir
-soi-même une moitié du mal, pour empêcher que d'autres n'accomplissent
-l'autre moitié, ne pouvait avoir grand succès dans le sein de la
-commission exécutive. MM. Quinette et Grenier, personnages inactifs,
-M. de Caulaincourt, personnage découragé, se turent.
-<span class="sidenote" title="En marge">Emportement de Carnot.</span>
-Mais Carnot,
-impétueux, généreusement inconséquent, ayant fait ce qu'il fallait
-pour amener les Bourbons, et ne sachant pas les subir, s'emporta,
-parla de trahison, devint presque outrageant à l'égard de M. Fouché,
-sans altérer toutefois l'impassibilité de son collègue, chez qui
-jamais la fierté de l'âme ne faisait monter le sang au visage. Sans
-foi, sans dignité, mais sans méchanceté, le duc d'Otrante avait été
-choisi par la Providence pour servir dans cette nouvelle révolution
-d'intermédiaire, entre gens qui voulaient imposer les Bourbons, et
-gens qui consentaient à les subir, mais les uns et les autres sans
-qu'il y parût! Triste comédie, où personne ne triomphait que la nature
-des choses, toujours logique, toujours invincible!</p>
-
-<p>Après ce qui venait de se passer M. Fouché et ses collègues ne
-pouvaient pas demeurer une heure de plus en présence les uns des
-autres. Ils convinrent donc d'envoyer leur démission aux deux
-Chambres, et ils l'expédièrent à l'instant même. La Chambre des pairs
-se sépara sans dire mot, pour ne plus se <span class="pagenum"><a id="page518" name="page518"></a>(p. 518)</span> réunir. La Chambre
-des représentants en recevant la démission de la commission exécutive,
-garda également le silence, mais persista dans cette triste comédie de
-discuter une constitution qui, plus éphémère encore que les plus
-éphémères, ne devait pas durer vingt-quatre heures. M. Fouché,
-d'accord avec le général Dessoles qui était redevenu commandant de la
-garde nationale, avait choisi dans cette garde des hommes dont les
-opinions royalistes garantissaient la conduite, et qu'on chargea
-d'occuper les avenues du palais législatif pour en interdire l'accès
-aux représentants. On inséra au <cite>Moniteur</cite> une décision qui déclarait
-les Chambres dissoutes, et annonçait l'entrée du roi Louis XVIII pour
-la journée du 8 juillet dans l'après-midi. M. Fouché alla de nouveau
-le soir annoncer au Roi que tout était prêt pour sa réception. On
-l'accueillit comme l'homme à qui les Bourbons étaient le plus
-redevables après le vainqueur de Waterloo.</p>
-
-<p>Achevons ce triste récit, et ajoutons que tandis que la Chambre des
-représentants avait à peine survécu à Napoléon quinze jours, M. de
-Talleyrand et M. Fouché ne survécurent que quelques mois à cette
-Chambre, et allèrent, l'un revêtu d'une haute charge de cour, l'autre
-condamné à un exil dissimulé, rejoindre dans l'inaction ou le malheur
-tous les grands acteurs de la Révolution et de l'Empire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Résultat définitif de la crise.</span>
-Tel est le
-bénéfice qu'ils avaient recueilli les uns et les autres de cette
-dernière tentative du 20 mars, si déplorablement terminée le 8
-juillet, et connue sous la désignation généralement admise des <i>Cent
-jours</i>! Napoléon y avait gagné une prison cruelle et une <span class="pagenum"><a id="page519" name="page519"></a>(p. 519)</span>
-défaite comme il n'en avait jamais essuyé; les Chambres qui l'avaient
-renversé, deux semaines du rôle le plus humiliant; M. Fouché qui les
-avait abusées et congédiées, l'exil et une renommée flétrie; Ney, La
-Bédoyère, une mort tragique; la France, une seconde invasion, la perte
-de la Savoie et de plusieurs places importantes, la privation des
-chefs-d'&oelig;uvre de l'art, une contribution de deux milliards, une
-longue occupation étrangère, le débordement de tristes passions, et
-personne enfin n'y avait gagné un peu de pure gloire, personne excepté
-l'armée, qui avait expié ses fautes par un héroïsme incomparable!
-L'histoire doit donc s'armer de toute sa sévérité contre une tentative
-si désastreuse, mais, pour la bien juger, il la faut envisager dans
-son ensemble, c'est-à-dire dans ses causes et ses effets, ce que nous
-allons essayer de faire en terminant ce livre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résumé et appréciation de l'époque dite des Cent jours.</span>
-En 1814 les puissances coalisées, en ôtant à Napoléon l'empire
-français, lui avaient laissé la possibilité d'y rentrer par son
-établissement à l'île d'Elbe, et bientôt lui en inspirèrent la
-tentation par leur manière d'agir. Qu'il assistât de si près aux
-scènes d'avidité de Vienne, aux scènes de réaction de Paris, sans
-vouloir profiter de tant de fautes, c'était impossible! Il aurait
-fallu que l'ambition, qui certes n'était éteinte nulle part alors, le
-fût dans le c&oelig;ur le plus ambitieux, le plus hardi qu'il y eût au
-monde. Napoléon quitta donc l'île d'Elbe, débarqua en France, et à son
-aspect l'armée, les fonctionnaires, les acquéreurs de biens nationaux,
-coururent au-devant lui, et il usa avec une habileté <span class="pagenum"><a id="page520" name="page520"></a>(p. 520)</span>
-supérieure de tous les avantages qu'on lui avait ménagés. Sa marche de
-Cannes à Lyon fut un prodige; mais en lui demandant compte d'une
-tentative qui devait être si funeste à la France, il faut en demander
-compte aussi à ceux qui, par leur maladresse et leurs passions, lui en
-avaient inspiré l'idée, et lui en avaient préparé les moyens.</p>
-
-<p>Rentré à Paris, au lieu de poursuivre jusqu'au Rhin sa marche
-triomphale, Napoléon s'arrêta. Il proposa la paix, la proposa de bonne
-foi et avec une sorte d'humilité qui convenait à sa gloire. On ne lui
-répondit que par un silence outrageant. Il persista néanmoins, mais en
-faisant d'immenses préparatifs. Choisissant avec un tact sûr dans les
-débris de notre état militaire, les éléments encore bons à employer,
-il forma avec les soldats revenus de l'étranger, avec les officiers
-laissés à la demi-solde, une armée active de 300 mille combattants, et
-pour qu'elle devînt disponible tout entière, il appela dans les places
-environ 200 mille gardes nationaux mobilisés, choisis dans les
-provinces frontières parmi les hommes qui avaient jadis porté les
-armes, et que leur dévouement, leur âge, leur force physique,
-disposaient à rendre un dernier service au pays. En même temps il
-couvrit la capitale de 500 bouches à feu, y réunit les dépôts, les
-marins, les vétérans, et résolut, appuyé sur Paris fortifié,
-man&oelig;uvrant en dehors avec deux cent mille hommes, de tenir tête à
-l'ennemi. Arrivé le 20 mars, ayant conçu et ordonné ces plans du 25 au
-27, il les fit d'abord exécuter silencieusement par les bureaux, puis
-quand les manifestations de l'Europe ne laissèrent <span class="pagenum"><a id="page521" name="page521"></a>(p. 521)</span> plus de
-doute, il les publia, et au lieu d'endormir la France sur ses dangers,
-il les lui fit connaître, en l'appelant tout entière aux armes.</p>
-
-<p>On ne pouvait faire ni mieux, ni plus, ni plus vite.</p>
-
-<p>À l'intérieur il agit aussi nettement, aussi habilement, mais sans
-plus de succès. Au dehors, au lieu de la guerre qu'on attendait de
-lui, il avait offert la paix, sans être écouté parce qu'il n'inspirait
-aucune confiance. Au dedans, au lieu du despotisme qu'on attendait, il
-offrit la liberté, sans obtenir plus de créance. S'il n'eût pas été de
-bonne foi, il avait un moyen simple de sortir de ces difficultés,
-c'était de convoquer une Constituante, et de la livrer à la confusion
-des systèmes. Il l'aurait couverte de ridicule, et serait ensuite
-demeuré le maître. Au contraire il manda sur-le-champ l'écrivain le
-plus renommé du parti libéral, son ennemi déclaré, M. Benjamin
-Constant, et ne disputant avec lui sur aucun des principes essentiels
-qui constituent la véritable monarchie constitutionnelle, il lui
-laissa le soin de la comprendre tout entière dans l'<i>Acte
-additionnel</i>. Le titre n'était pas heureux, car il rappelait trop le
-premier Empire, mais il suffisait de lire l'<i>Acte additionnel</i> pour
-reconnaître que ce n'était pas le premier Empire, et que c'était tout
-simplement la vraie monarchie constitutionnelle, celle qui depuis deux
-siècles assure la liberté et la grandeur de l'Angleterre. Mais la
-défiance était si générale, que seulement sur son titre, l'<i>Acte
-additionnel</i> fut condamné, et qu'on crut y revoir le despote de 1811
-dans toute l'étendue de son pouvoir. <span class="pagenum"><a id="page522" name="page522"></a>(p. 522)</span> Pourtant il fallait
-essayer de vaincre l'incrédulité universelle, comme on allait bientôt
-essayer de vaincre l'Europe coalisée. Il y avait alors un homme qui
-jouissait d'un grand crédit parmi les amis de la liberté, M. de
-Lafayette, lequel, en rendant justice à l'<i>Acte additionnel</i>, disait
-qu'il n'y croirait que si on le mettait tout de suite en pratique,
-c'est-à-dire si on convoquait les Chambres. Napoléon résista cette
-fois, en disant que des Chambres nouvelles, nullement habituées aux
-situations extrêmes, seraient bien peu propres à assister avec fermeté
-aux horreurs de la guerre, et qu'au lieu de seconder le gouvernement,
-elles deviendraient la cause de sa perte si elles se troublaient. On
-insista, et pour qu'on crût à sa sincérité Napoléon convoqua les
-Chambres, et commit ainsi une faute impérieusement commandée par la
-fausseté de sa situation. On a prétendu que tout cela était feint, et
-que Napoléon ne cédait que pour avoir un appui momentané, sauf à
-briser ensuite l'instrument dont il se serait servi. Assurément les
-profondeurs d'une telle âme sont difficiles à pénétrer, et chacun est
-maître d'y voir ce qu'il veut. Quant à nous, nous croyons au génie de
-Napoléon, et son génie lui disait que dans l'état des sociétés
-modernes, il fallait leur permettre de se gouverner elles-mêmes,
-d'après leur seule prudence, qu'un homme, un très-grand homme, pouvait
-au lendemain de très-graves bouleversements, avoir la prétention de
-les dominer un moment, mais un moment, que ce moment était passé pour
-lui, et que ses fautes mêmes en avaient abrégé la durée. D'ailleurs,
-<span class="pagenum"><a id="page523" name="page523"></a>(p. 523)</span> tout occupé de vaincre l'Europe, ayant mis là tout ce qu'il
-avait de passion, il se souciait peu du pouvoir qu'on lui laisserait
-après la guerre, se disant qu'en tout cas il y en aurait assez pour
-son fils. Si cependant on insiste, et si on demande ce qu'il aurait
-fait vainqueur, nous répondrons que ces questions reposant sur ce
-qu'un homme aurait fait dans telle ou telle circonstance qui ne s'est
-pas réalisée, sont toujours assez puériles, parce que la solution est
-purement conjecturale; qu'en fait de liberté il faut la prendre de
-toute main, sauf à en user le mieux possible; qu'avec les grands
-esprits on dispute moins qu'avec les petits, parce que les
-contestations se réduisent aux points essentiels, et qu'enfin si la
-bouillante nature de Napoléon s'était cabrée sous l'aiguillon poignant
-de la liberté, il n'aurait pas fait pis que tous les princes qui en
-ont tenté l'essai en France, et qui ont succombé faute de l'avoir
-acceptée dans toutes ses conséquences.</p>
-
-<p>Ce sont là du reste des problèmes insolubles. Ce qui est vrai, c'est
-que Napoléon donna complète la monarchie constitutionnelle, qu'on
-refusa de le croire, juste punition de son passé, et que pour se faire
-croire, il fut obligé de mettre tout de suite cette monarchie en
-action par la convocation immédiate des Chambres. Ces Chambres furent
-composées d'hommes franchement dévoués à la dynastie impériale et à la
-liberté; mais elles arrivèrent pleines du sentiment public, la
-défiance, et craignirent par-dessus tout de paraître dupes du despote
-prétendu corrigé. On les vit en toute occasion faire éclater une
-susceptibilité singulière, et, au lieu <span class="pagenum"><a id="page524" name="page524"></a>(p. 524)</span> de se montrer unies au
-pouvoir devant l'Europe, s'empresser de lui créer des obstacles plutôt
-que de lui prêter leur appui. Les ministres, choisis parmi les
-personnages les plus considérables du temps et les plus dignes
-d'estime, Davout, Caulaincourt, Carnot, Cambacérès, avaient appris à
-exécuter les volontés d'un maître absolu, non pas à persuader des
-hommes assemblés, et furent aussi maladroits que les Chambres étaient
-difficiles. Napoléon voyant la désunion surgir tandis qu'il aurait eu
-besoin d'union pour sauver la France, se hâta d'aller chercher sur les
-champs de bataille l'ascendant qui lui manquait pour dominer les
-esprits. Il avait à choisir entre deux plans: un défensif, consistant
-à attendre l'ennemi sous Paris fortifié, et à man&oelig;uvrer au dehors
-avec deux cent cinquante mille combattants, et un offensif, consistant
-à prévenir les deux colonnes envahissantes, à fondre sur celle qui
-était à sa portée, à la battre, puis à se rejeter sur l'autre avec
-tout le prestige de la victoire. Le premier plan était plus sûr, mais
-lent et douloureux, car il laissait envahir nos plus belles provinces;
-le second au contraire était hasardeux, mais prompt, décisif s'il
-réussissait, et le grand joueur voulut tout de suite lancer les dés en
-l'air.</p>
-
-<p>On sait ce qui advint de cette campagne de trois jours. Après avoir
-réuni 124 mille hommes et 350 bouches à feu sans que l'ennemi qui
-était à deux lieues s'en doutât, il entra en action le 15 juin au
-matin, surprit Charleroy, passa la Sambre, et, comme il l'avait prévu,
-trouvant entre les Anglais et les Prussiens un espace négligé, s'y
-jeta, parvint <span class="pagenum"><a id="page525" name="page525"></a>(p. 525)</span> à battre séparément les Prussiens à Ligny,
-tandis qu'il opposait Ney aux Anglais vers les Quatre-Bras. Si Ney,
-moins agité par les épreuves auxquelles il avait été soumis cette
-année, avait eu sa décision accoutumée, les Anglais eussent été
-repoussés aux Quatre-Bras, et la victoire de Ligny aurait eu pour
-conséquence la destruction complète de l'armée prussienne.
-Malheureusement Ney, quoique toujours héroïque, hésita, et le résultat
-ne fut pas aussi grand qu'il aurait pu l'être. Pourtant le plan de
-Napoléon avait réussi dans sa partie essentielle. Les Prussiens
-étaient battus et séparés des Anglais. Napoléon, laissant à Grouchy le
-soin de les suivre, marcha aux Anglais et les joignit. Un orage
-épouvantable retarda la bataille du 18, et elle ne commença qu'à midi.
-Tout en présageait le succès, le plan du chef, l'ardeur des troupes,
-mais dès le commencement parut sur la droite le spectre de l'armée
-prussienne, que Grouchy devait suivre et ne suivit pas. Napoléon fut
-alors obligé de diviser son armée et son esprit pour faire face à deux
-ennemis à la fois. Tandis qu'avec une prudence profonde et une fermeté
-imperturbable il s'appliquait à ménager ses forces, pour se
-débarrasser des Prussiens d'abord, sauf à revenir ensuite sur les
-Anglais, Ney, ne se contenant plus, prodigua avant le temps notre
-cavalerie, qui était notre ressource la plus précieuse, et au moment
-où ayant triomphé des deux tiers de l'armée prussienne, Napoléon
-allait se joindre à Ney pour en finir avec l'armée anglaise, il fut
-assailli tout à coup par le reste des Prussiens que Grouchy malgré le
-cri de ses soldats avait laissés passer, et <span class="pagenum"><a id="page526" name="page526"></a>(p. 526)</span> après avoir fait
-des prodiges de ténacité, perdit une vraie bataille de Zama! Son épée
-fut ainsi brisée pour jamais.</p>
-
-<p>Y avait-il là des fautes? De faute militaire aucune, de fautes
-politiques ou morales, toutes celles du règne. Ces généraux troublés
-sans être moins braves, ces soldats fanatiques combattant avant
-l'ordre, et après un sublime effort d'héroïsme tombant dans une
-confusion épouvantable, ces ennemis voulant mourir jusqu'au dernier
-plutôt que de céder, tout cela était l'ouvrage de Napoléon, son
-ouvrage de quinze ans, mais non son ouvrage de trois jours, car durant
-ces trois jours il était resté le grand capitaine.</p>
-
-<p>Replié sur Laon, Napoléon pouvait y rallier l'armée, et laisser
-divaguer les Chambres, qui ne l'auraient pas arraché de son cheval de
-bataille. Mais Grouchy n'avait pas donné signe de vie. Il était sauvé,
-et on l'ignorait, et à Laon Napoléon dut croire qu'il n'aurait qu'à
-courir après des fuyards. S'il avait su qu'en trois jours il aurait 60
-mille hommes ranimés jusqu'à la fureur, il eût attendu. Mais se voyant
-là sans soldats, il vint à Paris pour en demander aux Chambres,
-espérant du reste fort peu qu'elles lui en donneraient, car à la
-sinistre lueur du soleil couchant de Waterloo il avait lu son destin
-tout entier. Arrivé à Paris, sa présence fit jaillir de tous les
-esprits une pensée, qui certes était bien naturelle. Cet homme avait
-compromis la France avec l'Europe, et la compromettait encore
-gravement. Quand il pouvait la protéger, le péril était moindre; mais
-ne pouvant ou ne sachant plus vaincre, <span class="pagenum"><a id="page527" name="page527"></a>(p. 527)</span> il devenait un danger
-sans compensation. Séparer la France de Napoléon fut le sentiment
-général, et on lui demanda l'abdication, en tenant suspendue sur sa
-tête la déchéance.</p>
-
-<p>Napoléon pouvait dissoudre la Chambre des représentants: il en avait
-le droit, et s'il avait espéré sauver le pays, il en aurait eu le
-devoir. Mais c'est à peine si, en ayant derrière lui les Chambres et
-la France fortement unies, il aurait pu résister à l'ennemi: réduit à
-tenter une espèce de coup d'État contre les Chambres, qui contenaient
-son propre parti, le parti libéral et révolutionnaire, n'ayant plus
-avec lui que la portion énergique mais violente de la population,
-obligé de se servir d'elle pour frapper les classes élevées, il aurait
-paru un soldat furieux, défendant sa vieille tyrannie avec les restes
-du bonapartisme et de la démagogie expirants. Ce n'était pas avec de
-telles ressources qu'il était possible de sauver la France. Doutant du
-succès, ayant dégoût du moyen, il renonça à toute tentative de ce
-genre. Dans le moment un homme sans méchanceté, mais sans foi, M.
-Fouché, n'aimant pas les Bourbons qui le méprisaient, aimant moins
-encore Napoléon qui le contenait, voulant un rôle partout, même au
-milieu du chaos, dès qu'il vit une occasion favorable de se
-débarrasser de Napoléon, se hâta de la saisir, et déchaîna le
-patriotisme de M. de Lafayette en lui faisant donner l'avis, qui était
-faux, qu'on allait dissoudre la Chambre des représentants. M. de
-Lafayette dénonça ce projet, et la Chambre des représentants pleine de
-l'idée qu'il fallait arracher la France toute sanglante des mains
-<span class="pagenum"><a id="page528" name="page528"></a>(p. 528)</span> de Napoléon, déclara traître quiconque la dissoudrait, et
-plaça Napoléon entre l'abdication et la déchéance. Il abdiqua donc
-pour la seconde et dernière fois.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rôle fâcheux de tous les acteurs dans la crise des Cent
-jours.</span>
-Il n'y avait là rien de coupable de la part de la Chambre des
-représentants, à une condition cependant, c'était de reconnaître la
-vérité des choses, de reconnaître que Napoléon écarté aucune
-résistance n'était possible, qu'il fallait conclure la paix la plus
-prompte, et pour cela rappeler les Bourbons, en tâchant d'obtenir
-d'eux pour la liberté et pour d'illustres têtes compromises les
-meilleures garanties possibles. L'intrépide Davout, avec le simple bon
-sens d'un soldat, comprit la difficulté de la guerre sans Napoléon, et
-proposa le retour aux Bourbons non par l'intrigue, mais par une
-franche déclaration aux Chambres. Cette manière de conduire les choses
-ne convenait point à M. Fouché. Tout en traitant secrètement avec les
-royalistes, il regarda de tout côté pour chercher une autre solution
-que la leur, et, ne la trouvant point, finit par aboutir aux Bourbons,
-en tendant secrètement la main pour qu'on y déposât le prix que
-méritaient ses équivoques services. Mais en prolongeant ainsi la
-crise, il la rendit humiliante pour tous, car Napoléon une fois
-humilié, l'Assemblée en croyant lui survivre, et ne faisant pour se
-défendre que proclamer les droits de l'homme, fut ridicule; Carnot
-proclamant l'impossibilité de défendre Paris, et cependant ne voulant
-pas des Bourbons, M. de Lafayette croyant qu'on pouvait faire agréer
-la République ou une autre dynastie <span class="pagenum"><a id="page529" name="page529"></a>(p. 529)</span> aux souverains coalisés,
-exposèrent au même ridicule leur noble vie; enfin M. Fouché, l'habile
-par excellence, M. Fouché ayant paru jouer tout le monde, Napoléon,
-l'Assemblée, ses collègues, et joué à son tour trois mois après,
-éconduit, exilé, joignit au ridicule l'odieux, et finit tristement sa
-carrière, n'ayant à présenter au tribunal de l'histoire qu'une excuse,
-c'était d'avoir employé le portefeuille de la police, si indignement
-accepté des Bourbons, à ne commettre que le mal qu'il ne pouvait pas
-empêcher, triste excuse, car il est révoltant pour un honnête homme de
-faire du mal, beaucoup de mal, pour que d'autres n'en fassent pas
-davantage.
-<span class="sidenote" title="En marge">Leçons à tirer de cette désastreuse époque.</span>
-Déplorables scènes que celles-là, et qui étaient pour les
-Bourbons et pour les royalistes une cruelle revanche du 20 mars! En
-contemplant un tel spectacle, on se dit qu'il eût mieux valu cent fois
-que les Bourbons n'eussent pas été expulsés au 20 mars, car Napoléon
-n'aurait pas compté dans sa vie la journée de Waterloo, car la Chambre
-des représentants n'aurait pas vu son enceinte fermée par les
-baïonnettes ennemies, car la France n'aurait pas subi une seconde fois
-la présence de l'étranger dans ses murs, la rançonnant, la
-dépouillant, l'humiliant! Mais pour qu'il en eût été ainsi il aurait
-fallu que Napoléon restât à l'île d'Elbe, sauf à y mourir en écrivant
-ses hauts faits, que les révolutionnaires, au lieu de songer à
-renverser les Bourbons, n'eussent songé qu'à obtenir d'eux la liberté
-par de longs et patients efforts, que les Bourbons eux-mêmes n'eussent
-pas cherché à outrager les révolutionnaires, à décevoir les libéraux,
-à alarmer tous les intérêts, <span class="pagenum"><a id="page530" name="page530"></a>(p. 530)</span> à mécontenter l'armée, ce qui
-revient à dire qu'il eût fallu que tout le monde eût été sage! Puérile
-chimère, dira-t-on! puérile en effet, jusqu'à désespérer tous ceux qui
-veulent tirer de l'expérience d'utiles leçons. Ne nous décourageons
-pas cependant. Sans doute, des leçons de l'expérience il reste peu de
-chose, oui, bien peu, moins qu'il n'a coulé de sang, moins qu'il n'a
-été ressenti de douleurs! Mais ce peu accumulé de génération en
-génération, finit par composer ce qu'on appelle la sagesse des
-siècles, et fait que les hommes, sans devenir des sages, ce qu'ils ne
-seront jamais, deviennent successivement moins aveugles, moins
-injustes, moins violents les uns envers les autres. Il faut donc
-persévérer, et chercher dans les événements même les plus douloureux,
-de nouveaux motifs de conseiller aux hommes et aux partis la raison,
-la modération, la justice. N'empêchât-on qu'une faute, une seule, il
-vaudrait la peine de l'essayer. Et nous, qui avons pu craindre en 1848
-de revoir 1793, et qui heureusement n'avons assisté à rien de pareil,
-ne perdons pas confiance dans les leçons de l'histoire, et donnons-les
-toujours, pour qu'on en profite au moins quelquefois.</p>
-
-<p class="p2 center">FIN DU LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME.</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2><span class="pagenum"><a id="page531" name="page531"></a>(p. 531)</span> LIVRE SOIXANTE-DEUXIÈME<br />
-ET DERNIER.<br />
-<span class="smaller">SAINTE-HÉLÈNE.</span></h2>
-
-<p class="resume">
- Irritation des Bourbons et des généraux ennemis contre M. Fouché,
- accusé d'avoir fait évader Napoléon. &mdash; Voyage de Napoléon à
- Rochefort. &mdash; Accueil qu'il reçoit sur la route et à Rochefort
- même. &mdash; Il prolonge son séjour sur la côte, dans l'espoir de
- quelque événement imprévu. &mdash; Un moment il songe à se jeter dans
- les rangs de l'armée de la Loire. &mdash; Il y renonce. &mdash; Divers moyens
- d'embarquement proposés. &mdash; Napoléon finit par les rejeter tous, et
- envoie un message à la croisière anglaise. &mdash; Le capitaine
- Maitland, commandant <i>le Bellérophon</i>, répond à ce message qu'il
- n'a pas d'instructions, mais qu'il suppose que la nation
- britannique accordera à Napoléon une hospitalité digne d'elle et
- de lui. &mdash; Napoléon prend le parti de se rendre à bord du
- <i>Bellérophon</i>. &mdash; Accueil qu'il y reçoit. &mdash; Voyage aux côtes
- d'Angleterre. &mdash; Curiosité extraordinaire dont Napoléon devient
- l'objet de la part des Anglais. &mdash; Décisions du ministère
- britannique à son égard. &mdash; On choisit l'île Sainte-Hélène pour le
- lieu de sa détention. &mdash; Il y sera considéré comme simple général,
- gardé à vue, et réduit à trois compagnons d'exil. &mdash; Napoléon est
- transféré du <i>Bellérophon</i> à bord du <i>Northumberland</i>. &mdash; Ses
- adieux à la France et aux amis qui ne peuvent le suivre. &mdash; Voyage
- à travers l'Atlantique. &mdash; Soins dont Napoléon est l'objet de la
- part des marins anglais. &mdash; Ses occupations pendant la
- traversée. &mdash; Il raconte sa vie, et sur les instances de ses
- compagnons, il commence à l'écrire en la leur dictant. &mdash; Longueur
- de cette navigation. &mdash; Arrivée à Sainte-Hélène après soixante-dix
- jours de traversée. &mdash; Aspect de l'île. &mdash; Sa constitution, son sol
- et son climat. &mdash; Débarquement de Napoléon. &mdash; Son premier
- établissement à <i>Briars</i>. &mdash; Pour la première fois se trouvant à
- terre, il est soumis à une surveillance personnelle et
- continue. &mdash; Déplaisir qu'il en éprouve. &mdash; Premières nouvelles
- d'Europe. &mdash; Vif intérêt de Napoléon pour Ney, La Bédoyère,
- Lavallette, Drouot. &mdash; Après deux mois, Napoléon est transféré à
- <i>Longwood</i>. &mdash; Logement qu'il y occupe. &mdash; Précautions employées pour
- le garder. &mdash; Sa vie et ses occupations à Longwood. &mdash; Napoléon prend
- bientôt son séjour en aversion, et n'apprécie pas assez les soins
- de l'amiral Cockburn pour lui. &mdash; Au commencement de 1816, sir
- Hudson Lowe est envoyé à Sainte-Hélène en qualité de
- gouverneur. &mdash; Caractère de ce gouverneur et dispositions dans
- lesquelles il arrive. &mdash; Sa première entrevue avec Napoléon
- accompagnée d'incidents fâcheux. &mdash; Sir Hudson Lowe craint de
- mériter le reproche <span class="pagenum"><a id="page532" name="page532"></a>(p. 532)</span> encouru par l'amiral Cockburn, de
- céder à l'influence du prisonnier. &mdash; Il fait exécuter les
- règlements à la rigueur. &mdash; Diverses causes de
- tracasseries. &mdash; Indigne querelle au sujet des dépenses de
- Longwood. &mdash; Napoléon fait vendre son argenterie. &mdash; Départ de
- l'amiral Cockburn, et arrivée d'un nouvel amiral, sir Pulteney
- Malcolm. &mdash; Excellent caractère de cet officier. &mdash; Ses inutiles
- efforts pour amener un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson
- Lowe. &mdash; Napoléon s'emporte et outrage sir Hudson Lowe. &mdash; Rupture
- définitive. &mdash; Amertumes de la vie de Napoléon. &mdash; Ses
- occupations. &mdash; Ses explications sur son règne. &mdash; Ses travaux
- historiques. &mdash; Fin de 1816. &mdash; M. de Las Cases est expulsé de
- Sainte-Hélène. &mdash; Tristesse qu'en éprouve Napoléon. &mdash; Le premier de
- l'an à Sainte-Hélène. &mdash; Année 1817. &mdash; Ne voulant pas être suivi
- lorsqu'il monte à cheval, Napoléon ne prend plus d'exercice, et
- sa santé en souffre. &mdash; Il reçoit des nouvelles d'Europe. &mdash; Sa
- famille lui offre sa fortune et sa présence. &mdash; Napoléon
- refuse. &mdash; Visites de quelques Anglais et leurs entretiens avec
- Napoléon. &mdash; Hudson Lowe inquiet pour la santé de Napoléon, au lieu
- de lui offrir <i>Plantation-House</i>, fait construire une maison
- nouvelle. &mdash; Année 1818. &mdash; Conversations de Napoléon sur des sujets
- de littérature et de religion. &mdash; Départ du général
- Gourgaud. &mdash; Napoléon est successivement privé de l'amiral Malcolm
- et du docteur O'Meara. &mdash; Motifs du départ de ce dernier. &mdash; Napoléon
- se trouve sans médecin. &mdash; Instances inutiles de sir Hudson Lowe
- pour lui faire accepter un médecin anglais. &mdash; Année 1819. &mdash; La
- santé de Napoléon s'altère par le défaut d'exercice. &mdash; Ses jambes
- enflent, et de fréquents vomissements signalent une maladie à
- l'estomac. &mdash; On obtient de lui qu'il fasse quelques promenades à
- cheval. &mdash; Sa santé s'améliore un peu. &mdash; Napoléon oublie sa propre
- histoire pour s'occuper de celle des grands capitaines. &mdash; Ses
- travaux sur César, Turenne, le grand Frédéric. &mdash; La santé de
- Napoléon recommence bientôt à décliner. &mdash; Difficulté de le voir et
- de constater sa présence. &mdash; Indigne tentative de sir Hudson Lowe
- pour forcer sa porte. &mdash; Année 1820. &mdash; Arrivée à Sainte-Hélène d'un
- médecin et de deux prêtres envoyés par le cardinal
- Fesch. &mdash; Napoléon les trouve fort insuffisants, et se sert des
- deux prêtres pour faire dire la messe à Longwood tous les
- dimanches. &mdash; Satisfaction morale qu'il y trouve. &mdash; Sur les
- instances du docteur Antomarchi, Napoléon ne pouvant se décider à
- monter à cheval, parce qu'il était suivi, se livre à l'occupation
- du jardinage. &mdash; Travaux à son jardin exécutés par lui et ses
- compagnons d'exil. &mdash; Cette occupation remplit une partie de
- l'année 1820. &mdash; Napoléon y retrouve un peu de santé. &mdash; Ce retour de
- santé n'est que momentané. &mdash; Bientôt il ressent de vives
- souffrances d'estomac, ses jambes enflent, ses forces
- s'évanouissent, et il décline rapidement. &mdash; Satisfaction qu'il
- éprouve en voyant approcher la mort. &mdash; Son testament, son agonie,
- et sa mort le 5 mai 1821. &mdash; Ses funérailles. &mdash; Appréciation du
- génie et du caractère de Napoléon. &mdash; Son caractère naturel et son
- caractère acquis sous l'influence des événements. &mdash; Ses qualités
- privées. &mdash; Son génie comme législateur, administrateur <span class="pagenum"><a id="page533" name="page533"></a>(p. 533)</span> et
- capitaine. &mdash; Place qu'il occupe parmi les grands hommes de
- guerre. &mdash; Progrès de l'art militaire depuis les anciens jusqu'à la
- Révolution française. &mdash; Alexandre, Annibal, César, Charlemagne,
- les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé, Turenne, Vauban, Frédéric et
- Napoléon. &mdash; À quel point Napoléon a porté l'art
- militaire. &mdash; Comparaison de Napoléon avec les principaux grands
- hommes de tous les siècles sous le rapport de l'ensemble des
- talents et des destinées. &mdash; Leçons qui résultent de sa vie. &mdash; Fin
- de cette histoire.</p>
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Juillet 1815.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Mécontentement témoigné à M. Fouché pour avoir laissé
-évader Napoléon.</span>
-Au milieu de la joie qu'ils éprouvaient de leur entrée à Paris, les
-Bourbons et les représentants des cours étrangères avaient tout à coup
-ressenti un chagrin des plus vifs en apprenant que Napoléon avait
-réussi à s'évader. Ni les uns ni les autres ne se croyaient en sûreté
-si le grand perturbateur du monde demeurait libre, et dans leur
-trouble ils ne savaient pas encore si sa mort ne serait pas un
-sacrifice dû à la sécurité générale. Le malheur de cette évasion était
-imputé à M. Fouché, et on oubliait déjà qu'il venait de livrer les
-portes de Paris, pour lui reprocher amèrement de n'avoir pas livré
-Napoléon, ce qui était une occasion de dire qu'il trahissait tous les
-partis. Aussi les Bourbons et les alliés en étaient-ils venus d'un
-engouement extrême à un violent déchaînement contre leur favori de ces
-derniers jours. M. de Talleyrand et le duc de Wellington avaient seuls
-osé défendre M. Fouché, en disant qu'après tout il leur avait ouvert
-Paris, et que si l'évasion de Napoléon était la condition de ce
-service, il ne fallait pas trop se plaindre. Malgré leurs sages
-réflexions, on s'était fort emporté aux Tuileries, et M. Fouché appelé
-devant le Roi, le soir même de l'entrée à Paris, c'est-à-dire le 8
-juillet, n'avait pas osé soutenir la bonne action qu'il avait faite
-le 6, en réitérant l'ordre d'obliger Napoléon <span class="pagenum"><a id="page534" name="page534"></a>(p. 534)</span> à quitter
-Rochefort.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché promet de changer les ordres donnés, et ne les
-change pas.</span>
-Il s'en était au contraire humblement défendu, et sur les
-instances de Louis XVIII il avait promis de faire son possible pour
-ressaisir le redoutable fugitif, soit sur terre, soit sur mer.
-Néanmoins il n'avait pas tenu parole, et rentré au ministère de la
-police, il n'avait pas expédié de courrier, laissant ainsi toute leur
-valeur à ses ordres antérieurs. Quand on a le courage du bien, il
-faudrait en avoir la fierté. Pourtant mieux vaut encore le faire, lors
-même que par faiblesse ou intérêt on n'a pas la force de s'en vanter.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Voyage de Napoléon à travers la France.</span>
-Napoléon avait quitté la Malmaison le 29 juin, à cinq heures. La
-chaleur était suffocante, et les compagnons de Napoléon, muets et
-profondément tristes, respectaient son silence. Arrivé à Rambouillet
-il voulut y passer la nuit pour se reposer, disait-il, mais en réalité
-pour s'éloigner plus lentement de ce trône, duquel il venait de
-descendre pour tomber dans une affreuse captivité. Un regret, une
-simple réflexion de ces hommes qui en présence des armées ennemies
-s'étaient privés de son épée, pouvaient lui rendre le commandement, et
-il y tenait plus qu'au trône même. Après avoir attendu la nuit et la
-matinée du 30 juin, il partit au milieu du jour, traversa Tours le
-lendemain 1<sup>er</sup> juillet, entretint le préfet quelques instants, prit
-ensuite la route de Poitiers, s'arrêta en dehors de la ville pendant
-les heures de la grande chaleur, fut exposé en traversant
-Saint-Maixent à quelque danger de la part de la populace vendéenne, et
-arriva dans la soirée à Niort, sans avoir proféré une parole pendant
-ce long trajet.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son séjour à Niort.</span>
-Reconnu dans cette ville, il <span class="pagenum"><a id="page535" name="page535"></a>(p. 535)</span> y devint
-l'objet d'un intérêt ardent, car la population, suivant le langage du
-pays, était <em>bleue</em>, par haine des <em>blancs</em> dont elle était entourée.
-Il y avait à Niort des troupes impériales envoyées sur les lieux pour
-la répression des insurgés, et Napoléon s'y trouvait en parfaite
-sûreté. La petite hôtellerie où il était descendu fut bientôt entourée
-de soldats, de gens du peuple, de bourgeois, criant: <em>Vive
-l'Empereur!</em> et demandant avec instance à le voir. Malgré son peu de
-penchant à se montrer, il consentit à paraître à une fenêtre, et sa
-présence provoqua des acclamations, qui dilatèrent un moment son
-c&oelig;ur profondément serré.&mdash;Restez avec nous, lui criait-on de toute
-part, et à ces cris on ajoutait la promesse de le bien défendre.&mdash;Le
-préfet vint lui-même le supplier de prendre gîte à la préfecture, et
-il se rendit à tant de témoignages assurément bien désintéressés. Il
-passa ainsi la journée du 2 juillet à Niort, au milieu d'une émotion
-inexprimable qu'il partageait, et à laquelle il n'avait guère le désir
-de se soustraire. Cependant le 3 au matin le général Beker, toujours
-plein de respect et de déférence, lui fit sentir le danger de ces
-lenteurs, car d'un instant à l'autre la rade de Rochefort pouvait être
-bloquée, et il lui deviendrait impossible alors de gagner les
-États-Unis. Il se décida donc à partir, malgré la peine qu'il
-éprouvait à quitter une population si amicale et si hospitalière. Il
-s'éloigna en cachant dans ses mains son visage vivement ému, et fut
-escorté par la cavalerie, qui le suivit aussi loin que les forces des
-chevaux le permirent.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son arrivée à Rochefort.</span>
-Il entra dans Rochefort le 3 juillet au soir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page536" name="page536"></a>(p. 536)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Accueil qu'il y reçoit.</span>
-Le préfet maritime, M. de Bonnefoux, comprenait ses devoirs comme le
-général Beker. Il voulait obéir au gouvernement, mais en lui obéissant
-conserver tous les respects dus au grand homme que la fortune venait
-de mettre à sa discrétion pour quelques jours. La population
-partageait les sentiments de celle de Niort. Elle avait de véritables
-obligations à Napoléon, qui avait fait exécuter de vastes travaux sur
-son territoire, et elle renfermait dans son sein une multitude de
-marins sortis récemment des prisons d'Angleterre. Il y avait en outre
-à Rochefort un régiment de marine caserné à l'île d'Aix, une garnison
-nombreuse, 1,500 gardes nationaux d'élite, beaucoup de gendarmerie
-réunie pour la répression des royalistes, et par conséquent tous les
-moyens de protéger l'Empereur déchu, de le seconder même dans une
-dernière témérité. Le matin du 4 la nouvelle de l'arrivée de Napoléon
-s'étant répandue, les habitants s'assemblèrent sous ses fenêtres,
-demandèrent à le voir, et dès qu'il parut poussèrent des cris
-frénétiques de <em>Vive l'Empereur!</em> Fort touché de cet accueil, Napoléon
-les remercia de la main, et rassuré par le spectacle qu'il avait sous
-les yeux, certain qu'au milieu d'hommes aussi bien disposés il
-n'aurait aucun danger à courir, il résolut de s'arrêter quelques jours
-afin de réfléchir mûrement au parti qu'il avait à prendre. Quitter
-définitivement le sol de la France, et cette fois pour toujours, était
-pour lui le plus cruel des sacrifices. Il ne comprenait pas qu'en
-présence de l'Europe en armes, les hommes qui gouvernaient eussent
-refusé son concours même à titre de simple général. <span class="pagenum"><a id="page537" name="page537"></a>(p. 537)</span> Il se
-disait qu'au dernier moment l'armée raisonnerait peut-être d'une
-manière différente, et, semblable au condamné à mort, il s'attachait
-aux moindres espérances, même aux plus invraisemblables.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon est disposé à gagner du temps.</span>
-Une telle
-disposition devait le porter à perdre du temps, car le temps perdu sur
-la côte de France pourrait être du temps gagné, en faisant naître un
-accident imprévu, tel qu'un acte de désespoir de l'armée par exemple,
-qui l'appellerait encore à se mettre à sa tête.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Danger du temps perdu pour son embarquement.</span>
-Toutefois si le temps en s'écoulant donnait quelque chance à un retour
-vers lui (retour du reste bien peu probable), il ôtait toute chance
-d'échapper aux Anglais, et de se dérober à une dure captivité. Il
-n'était pas possible en effet que les nombreux émissaires qui
-communiquaient sans cesse avec la flotte anglaise, ne fissent pas
-connaître l'arrivée de Napoléon à Rochefort, et ne rendissent pas plus
-étroit le blocus de la côte. Jusqu'au 29 juin la croisière avait paru
-peu nombreuse et même assez éloignée, mais depuis ce jour-là elle
-s'était rapprochée des deux pertuis (pertuis Breton et pertuis
-d'Antioche), par lesquels Rochefort communique avec la mer.
-<span class="sidenote" title="En marge">État des deux frégates destinées à le transporter.</span>
-Les frégates <i>la Saale</i> et <i>la Méduse</i>, de construction récente, réputées
-les meilleures marcheuses de la marine française, montées par des
-équipages excellents et tout à fait dévoués, étaient en rade, prêtes à
-faire voile au premier signal. Les ordres du gouvernement provisoire,
-renouvelés tout récemment, prescrivaient d'obéir à l'empereur
-Napoléon, de le transporter partout où il voudrait, excepté sur les
-côtes de France. Le commandant de <i>la Saale</i>, le <span class="pagenum"><a id="page538" name="page538"></a>(p. 538)</span> capitaine
-Philibert, ayant les deux frégates sous ses ordres, était un marin
-expérimenté, fidèle à ses devoirs, mais moins audacieux que son
-second, le capitaine Ponée, commandant de <i>la Méduse</i>, et disposé à
-tout tenter pour déposer Napoléon en terre libre. Ce brave officier y
-voyait un devoir à remplir envers le malheur et envers la gloire de la
-France, personnifiée à ses yeux dans la personne de Napoléon, qui ne
-lui semblait pas moins glorieux pour être aujourd'hui le vaincu de
-Waterloo.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conseil de marins afin d'examiner les divers moyens qui
-restent à Napoléon pour traverser l'Atlantique.</span>
-À peine arrivé, Napoléon voulut qu'on examinât dans un conseil de
-marine les divers partis à prendre pour se soustraire à la croisière
-anglaise, et gagner la pleine mer. Le préfet maritime appela à ce
-conseil les marins les plus expérimentés du pays, et entre autres
-l'amiral Martin, vieil officier de la guerre d'Amérique, fort négligé
-sous l'Empire, mais qui se conduisit en cette occasion comme s'il eût
-toujours été comblé de faveurs. Malgré le rapprochement de la
-croisière anglaise, les deux frégates étaient réputées si bonnes
-voilières, qu'on ne doutait pas, une fois les pertuis franchis, de les
-voir échapper à toutes les poursuites de l'ennemi. Mais il eût fallu
-pour cela des vents favorables, et malheureusement les vents se
-montraient obstinément contraires.
-<span class="sidenote" title="En marge">Offre d'un vaisseau danois.</span>
-Un capitaine de vaisseau danois,
-Français de naissance, réduit à servir en Danemark faute d'emploi dans
-sa patrie, offrait de transporter Napoléon en Amérique, et de le
-cacher si bien que les Anglais ne pussent le découvrir. Il demandait
-seulement qu'on indemnisât ses armateurs du dommage qui pourrait
-résulter pour eux d'une semblable expédition. Tout annonçait <span class="pagenum"><a id="page539" name="page539"></a>(p. 539)</span>
-la parfaite bonne foi de ce brave homme, mais il répugnait à Napoléon
-de s'enfoncer dans la cale d'un vaisseau neutre, et de s'exposer à
-être surpris dans une position peu digne de lui. L'amiral Martin
-imagina une autre combinaison.
-<span class="sidenote" title="En marge">Projet d'embarquement sur la Gironde.</span>
-Il y avait aux bouches de la Gironde
-une corvette bien armée, et montée par un officier d'une rare audace,
-le capitaine Baudin (depuis amiral Baudin), ayant déjà perdu un bras
-au feu, et capable des actes les plus téméraires. Il était facile de
-remonter de la Charente dans la Seudre, sur un canot bien armé, et
-puis en faisant un trajet de quelques lieues dans les terres,
-d'atteindre Royan, où Napoléon pourrait s'embarquer. La Gironde
-attirant alors beaucoup moins que la Charente l'attention des Anglais,
-il y avait grande chance de gagner la pleine mer, et d'aborder sain et
-sauf aux rivages d'Amérique.</p>
-
-<p>Cette combinaison ingénieuse parut convenir à Napoléon, et, sans
-l'adopter définitivement, il fut décidé qu'on examinerait si elle
-était praticable. Pendant ce temps, des vents favorables pouvaient se
-lever, et il n'était même pas impossible qu'on reçut les sauf-conduits
-demandés au duc de Wellington. C'étaient là de spécieux prétextes pour
-perdre du temps, prétextes qui plaisaient à Napoléon plus qu'il ne se
-l'avouait à lui-même.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Joseph: il apporte les v&oelig;ux de l'armée de la
-Loire.</span>
-En ce moment son frère Joseph, après avoir couru
-plus d'un péril, venait d'arriver à Rochefort. Il avait vu les
-colonnes de l'armée française en marche vers la Loire, et il avait
-recueilli les discours de la plupart de ses chefs, lesquels
-demandaient instamment que Napoléon se mît à leur tête, et en
-prolongeant la <span class="pagenum"><a id="page540" name="page540"></a>(p. 540)</span> guerre essayât d'en appeler de Waterloo à
-quelque événement heureux, toujours possible sous son commandement.</p>
-
-<p>Ces nouvelles agitèrent fortement Napoléon, et il y avait de quoi. Il
-est certain qu'en approchant des provinces de l'Ouest, l'armée
-française réunie à tout ce qui avait été envoyé dans ces provinces,
-devait s'élever à 80 mille hommes, que placée derrière la Loire elle
-avait bien des moyens de disputer cette ligne aux ennemis qui
-s'affaibliraient à mesure qu'ils s'enfonceraient en France, et qu'en
-se battant avec le désespoir de 1814 elle pouvait remporter quelque
-victoire féconde en conséquences. Perdus pour perdus, les chefs
-militaires les plus compromis, ayant Napoléon à leur tête, n'avaient
-pas mieux à faire que de risquer ce dernier effort, qui, à leurs yeux,
-aux yeux de la nation, aurait pour excuse le désir d'arracher la
-France aux mains de l'étranger.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon examine s'il doit se rendre à l'armée de la
-Loire.</span>
-Napoléon se mit à peser les diverses chances qui s'offraient encore,
-et si chaque fois qu'il abordait ce sujet il était animé d'une vive
-ardeur, cette ardeur s'éteignait bientôt à la réflexion. À tenter une
-telle aventure il aurait dû le faire à Paris, quand il avait encore le
-pouvoir dans les mains et toutes les ressources de la France à sa
-disposition. Mais maintenant qu'il avait abdiqué, qu'il avait
-abandonné le pouvoir légal, qu'en face des Bourbons rentrés à Paris il
-n'était plus qu'un rebelle, que retiré derrière la Loire il aurait la
-France non-seulement partagée moralement comme la veille de
-l'abdication, mais partagée matériellement, les probabilités de
-succès étaient devenues absolument <span class="pagenum"><a id="page541" name="page541"></a>(p. 541)</span> nulles. Sans doute il
-ferait durer la lutte, mais en couvrant le pays de ruines, et en
-étendant les horreurs de la guerre du nord de la France qui seul les
-avait connues, au centre, au midi qui ne les avaient ressenties que
-par la conscription.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il y renonce.</span>
-Napoléon se dit donc à lui-même qu'il était trop
-tard, et qu'à risquer un coup de désespoir il aurait fallu le faire en
-arrivant à Paris, et en dissolvant le jour même la Chambre des
-représentants. Pourtant ce n'était pas d'un seul coup que l'idée d'une
-dernière tentative pouvait sortir définitivement de l'esprit de
-Napoléon. Quand il l'avait écartée, elle revenait après quelques
-heures d'abandon, ravivée par l'abandon même, et par l'horreur de la
-situation qu'il entrevoyait. Il laissa s'écouler ainsi les 5, 6, 7
-juillet, ayant l'air d'examiner les diverses propositions
-d'embarquement qu'on lui avait soumises, d'attendre les vents qui ne
-se levaient pas, et en réalité n'employant le temps qu'à repousser et
-à reprendre tour à tour la résolution de se jeter dans les rangs de
-l'armée de la Loire, résolution plus funeste encore si elle s'était
-accomplie, que celle qui l'avait ramené de l'île d'Elbe, et dont le
-résultat le plus probable eût été d'ajouter un nouveau et plus affreux
-désastre à l'immense désastre de Waterloo.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Beker sent les dangers auxquels Napoléon
-s'expose en temporisant.</span>
-Le digne général Beker contemplait avec douleur cette longue
-temporisation, et n'osait prendre sur lui de pousser pour ainsi dire
-hors du territoire l'homme qui, aux yeux de tout Français éclairé et
-patriote, avait tant de torts, mais tant de titres. Cependant différer
-n'était plus possible. La raison disait que chaque heure écoulée
-compromettait la <span class="pagenum"><a id="page542" name="page542"></a>(p. 542)</span> sûreté de Napoléon, et d'ailleurs les ordres
-venus de Paris ne laissaient même plus le choix de la conduite à
-tenir. En effet, soit le gouvernement provisoire tout entier, soit le
-ministre de la marine Decrès, resté très-fidèle à son maître,
-répétaient au général Beker qu'il fallait faire partir Napoléon, dans
-son intérêt comme dans celui de l'État, que la prolongation de sa
-présence sur les côtes rendait les négociations de paix plus
-difficiles, et donnait aux Anglais le temps de resserrer étroitement
-le blocus. Le ministre de la marine, en pressant le général Beker de
-hâter ce départ, l'autorisait à y employer non-seulement les frégates,
-mais tous les bâtiments disponibles à Rochefort, sans consulter
-aucunement l'intérêt de ces bâtiments. Ce que le ministre ne disait
-pas, mais ce que le général Beker devinait parfaitement, c'est que le
-gouvernement provisoire n'avait plus que quelques heures à vivre, et
-que le gouvernement qui lui succéderait donnerait de nouveaux ordres,
-probablement fort rigoureux pour la personne de l'empereur déchu.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il les lui signale.</span>
-Le 8 au matin le général Beker fit part à Napoléon des instances du
-gouvernement provisoire, instances sincères et inspirées par les
-motifs les plus honorables. Il lui fit remarquer à quel point la
-difficulté de franchir la croisière anglaise s'augmentait chaque jour,
-et enfin il ne lui dissimula point la plus grave de ses craintes, la
-survenance de nouveaux ordres, si, comme tout l'annonçait, le
-gouvernement provisoire était renversé au profit de l'émigration
-victorieuse. Ces raisons étaient si fortes que Napoléon n'y objecta
-rien, et prescrivit de tout <span class="pagenum"><a id="page543" name="page543"></a>(p. 543)</span> préparer pour que dans la journée
-on se rendît à l'île d'Aix.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon quitte Rochefort pour se rendre à bord des
-frégates.</span>
-Le soir en effet, il monta en voiture pour se diriger vers Fouras, à
-l'embouchure de la Charente dans la rade de l'île d'Aix. La population
-avertie de son départ, accourut sur son passage, et l'accompagna des
-cris de <em>Vive l'Empereur!</em> Tous les c&oelig;urs étaient vivement émus, et
-des larmes coulaient des yeux de beaucoup de vieux visages hâlés par
-la mer et la guerre. Napoléon, partageant l'émotion de ceux qui
-saluaient ainsi son malheur, leur fit de la main des adieux
-expressifs, et partit. Plusieurs voitures contenant ses compagnons de
-voyage suivaient la sienne, et à la chute du jour on atteignit les
-bords de la mer. Le vent désiré ne soufflait pas, et cependant
-Napoléon, au lieu de se transporter à l'île d'Aix, aima mieux coucher
-à bord de <i>la Saale</i>, afin de pouvoir profiter de la première brise
-favorable. Il monta dans les canots des frégates, et fut accueilli sur
-<i>la Saale</i> avec un profond respect. Rien n'était encore prêt pour l'y
-recevoir, et il s'installa comme il put sur ce bâtiment qui semblait
-destiné à le porter en Amérique.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa visite à l'île d'Aix.</span>
-Le lendemain les vents restant les mêmes, Napoléon visita l'île d'Aix.
-Il s'y rendit avec sa suite dans les canots des frégates. Les
-habitants étaient tous accourus à l'endroit où il devait débarquer, et
-l'accueillirent avec des transports. Il passa en revue le régiment de
-marine qui était composé de quinze cents hommes sur lesquels on
-pouvait compter. Ils firent entendre à Napoléon les cris ardemment
-répétés de <em>Vive l'Empereur!</em> en y ajoutant ce cri, plus <span class="pagenum"><a id="page544" name="page544"></a>(p. 544)</span>
-significatif encore: <em>À l'armée de la Loire!</em> Napoléon les remercia de
-leurs témoignages de dévouement, et alla visiter les immenses travaux
-exécutés sous son règne pour la sûreté de cette grande rade. Toujours
-suivi par la population et les troupes, il se rendit au quai
-d'embarquement, et vint coucher à bord des frégates.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les dernières dépêches du gouvernement provisoire font
-sentir l'urgence du départ de Napoléon.</span>
-Le lendemain, il fallait enfin se décider pour un parti ou pour un
-autre. Le préfet maritime Bonnefoux apporta de nouvelles dépêches de
-Paris pour le général Beker. Celles-ci étaient encore plus formelles
-que les précédentes. Elles ôtaient toute espérance d'obtenir les
-sauf-conduits demandés, prescrivaient le départ immédiat, autorisaient
-de nouveau à expédier les frégates à tout risque, et si les frégates
-trop visibles ne paraissaient pas propres à tromper la vigilance de
-l'ennemi, à se servir d'un aviso bon marcheur, qui transporterait
-Napoléon partout où il voudrait, excepté sur une partie quelconque des
-rivages de la France. Ces dépêches modifiaient en un seul point les
-dépêches antérieures. Jusqu'ici, prévoyant le cas où Napoléon serait
-tenté de se confier aux Anglais, elles avaient défendu de l'y aider,
-le gouvernement provisoire craignant qu'on ne l'accusât d'une
-trahison. Maintenant ce gouvernement commençant à croire, d'après les
-passions qui éclataient sous ses yeux, que Napoléon serait moins en
-danger dans les mains de l'Angleterre que dans celles de l'émigration
-victorieuse, autorisait à communiquer avec la croisière anglaise, mais
-sur une demande écrite de Napoléon, de manière qu'il ne pût s'en
-prendre qu'à <span class="pagenum"><a id="page545" name="page545"></a>(p. 545)</span> lui-même des conséquences de sa détermination.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de prendre un parti.</span>
-D'après de telles instructions il n'y avait plus à hésiter, et il
-fallait adopter une résolution quelconque.
-<span class="sidenote" title="En marge">La proposition du vaisseau danois est définitivement
-refusée.</span>
-Le capitaine français
-Besson, commandant le vaisseau neutre danois, persistait dans son
-offre, certain de cacher si bien Napoléon que les Anglais ne
-pourraient le découvrir; mais Napoléon répugnait toujours à ce mode
-d'évasion. Sortir avec les frégates n'était pas devenu plus facile,
-bien que le vent fût moins contraire, et dans le doute on envoya une
-embarcation pour reconnaître les passes et la position qu'y occupaient
-les Anglais.
-<span class="sidenote" title="En marge">On fait reconnaître les passes pour savoir si les frégates
-peuvent sortir, et on envoie vers la Gironde pour savoir s'il est
-possible d'aller s'y embarquer.</span>
-On reprit en outre la proposition fort ingénieuse du
-vieil amiral Martin, consistant à remonter la Seudre en canot, à
-traverser à cheval la langue de terre qui séparait la Charente de la
-Gironde, et à s'embarquer ensuite à bord de la corvette du capitaine
-Baudin. Un officier fut dépêché auprès de ce dernier afin de prendre
-tous les renseignements nécessaires. Enfin, pour ne négliger aucune
-des issues par lesquelles on pouvait se tirer de cette situation si
-embarrassante, Napoléon imagina d'envoyer l'un des amis qui
-l'accompagnaient auprès de la croisière anglaise, pour savoir si, par
-hasard, on n'y aurait pas reçu les sauf-conduits qui n'avaient pas été
-transmis de Paris, et surtout si on serait disposé à l'y accueillir
-d'une manière à la fois convenable et rassurante.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon envoie en outre un message à la croisière ennemie
-pour s'assurer des dispositions des Anglais.</span>
-Au fond, Napoléon
-inclinait plus à en finir par un acte de confiance envers la nation
-britannique, que par une témérité d'un succès peu vraisemblable, et
-tentée par des moyens peu conformes à sa gloire. S'il était découvert
-caché dans la cale d'un vaisseau <span class="pagenum"><a id="page546" name="page546"></a>(p. 546)</span> neutre, ses ennemis auraient
-la double joie de le capturer et de le surprendre dans une position si
-peu digne de lui. S'il était arrêté à la suite d'un combat de
-frégates, on dirait qu'après avoir fait verser tant de sang pour son
-ambition, il venait d'en faire verser encore pour sa personne, et dans
-les deux cas on aurait sur lui tous les droits de la guerre. Supposé
-même qu'il réussît à gagner l'Amérique, il était sans doute assuré
-qu'elle l'accueillerait avec empressement, car il jouissait chez elle
-d'une très-grande popularité, mais il n'était pas aussi certain
-qu'elle saurait le défendre contre les revendications de l'Europe, qui
-ne manquerait pas de le redemander avec menace, de l'exiger même au
-besoin par la force. Devait-il, après avoir rempli l'ancien monde des
-horreurs de la guerre, les porter jusque dans le nouveau? Bien qu'il
-rêvât une vie calme et libre au sein de la vaste nature américaine, il
-avait trop de sagacité pour croire que le vieux monde lui laisserait
-cet asile, et n'irait pas l'y chercher à tout prix.
-<span class="sidenote" title="En marge">Motifs de Napoléon pour s'en fier aux Anglais.</span>
-Il aimait donc
-mieux s'adresser aux Anglais, essayer de les piquer d'honneur par un
-grand acte de confiance, en se livrant à eux sans y être forcé, et en
-tâchant d'obtenir ainsi de leur générosité un asile paisible et
-respecté. Ils l'avaient accordé à Louis XVIII, et à tous les princes
-qui l'avaient réclamé: refuseraient-ils à lui seul ce qu'ils avaient
-accordé à tous les malheureux illustres? Sans doute, il n'était point
-un réfugié inoffensif comme Louis XVIII; mais en contractant au nom de
-son honneur, au nom de sa gloire, l'engagement de ne plus troubler le
-repos du monde, ne pourrait-il pas obtenir qu'on ajoutât <span class="pagenum"><a id="page547" name="page547"></a>(p. 547)</span> foi
-à sa parole? D'ailleurs, sans précisément le constituer captif, il
-était possible de prendre contre lui des précautions auxquelles il se
-prêterait, et qui calmeraient les inquiétudes de l'Europe. S'il
-réussissait, il serait au comble de ses v&oelig;ux, de ceux du moins
-qu'il lui était permis de former dans sa détresse, car bien que la
-liberté au fond des solitudes américaines lui plût, la vie privée au
-milieu d'une des nations les plus civilisées du monde, dans le
-commerce des hommes éclairés, lui plaisait davantage. Renoncer à la
-vie agitée, terminer sa carrière au sein du repos, de l'amitié, de
-l'étude, de la société des gens d'esprit, était son rêve du moment.
-Quoi qu'il pût advenir, une telle chance valait à ses yeux la peine
-d'une tentative, et il chargea M. de Las Cases qui parlait l'anglais,
-et le duc de Rovigo qui avait toute sa confiance, de se transporter à
-bord du <i>Bellérophon</i>, sur lequel flottait le pavillon du commandant
-de la station anglaise, pour y recueillir les informations
-nécessaires.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mission de M. de Las Cases et du duc de Rovigo auprès du
-capitaine Maitland, commandant <i>le Bellérophon</i>.</span>
-Dans la nuit du 9 au 10 juillet, MM. de Las Cases et de Rovigo se
-rendirent sur un bâtiment léger à bord du <i>Bellérophon</i>. Ils y furent
-reçus par le capitaine Maitland, commandant de la croisière, avec
-infiniment de politesse, mais avec une réserve qui n'était guère de
-nature à les éclairer sur les intentions du gouvernement britannique.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponse du capitaine Maitland.</span>
-Le capitaine Maitland ne connaissait des derniers événements que la
-seule bataille de Waterloo. Le départ de Napoléon, sa présence à
-Rochefort, étaient des circonstances tout à fait nouvelles pour lui.
-Il n'avait point reçu de sauf-conduits, et il en résultait
-naturellement <span class="pagenum"><a id="page548" name="page548"></a>(p. 548)</span> qu'il arrêterait tout bâtiment de guerre qui
-voudrait forcer le blocus, et visiterait tout bâtiment neutre qui
-voudrait l'éluder. Quant à la personne de Napoléon, il n'avait ni
-ordre, ni défense de l'accueillir, le cas n'ayant pas été prévu. Mais
-c'était chose toute simple qu'il le reçût à son bord, car on reçoit
-toujours un ennemi qui se rend, et il ne doutait pas que la nation
-anglaise ne traitât l'ancien empereur des Français avec les égards dus
-à sa gloire et à sa grandeur passée. Cependant il ne pouvait, à ce
-sujet, prendre aucun engagement, étant absolument dépourvu
-d'instructions pour un cas aussi extraordinaire et si difficile à
-prévoir. Du reste, le capitaine Maitland offrait d'en référer à son
-supérieur, l'amiral Hotham, qui croisait actuellement dans la rade de
-Quiberon. Les deux envoyés de Napoléon accédèrent à cette proposition,
-et se retirèrent satisfaits de la politesse du chef de la station,
-mais fort peu renseignés sur ce qu'on pouvait attendre de la
-générosité britannique. Le capitaine Maitland les suivit avec <i>le
-Bellérophon</i>, et vint mouiller dans la rade des Basques, pour être
-plus en mesure, disait-il, de donner suite aux communications
-commencées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette réponse laissant Napoléon dans le doute, il songe à
-se servir des frégates.</span>
-Le 11, Napoléon reçut le rapport de MM. de Rovigo et de Las Cases,
-rapport assez vague comme on le voit, point alarmant sans doute, mais
-pas très-rassurant non plus sur les conséquences d'un acte de
-confiance envers l'Angleterre. L'officier envoyé pour reconnaître les
-pertuis déclara que les Anglais étaient plus rapprochés, plus
-vigilants que jamais, et que passer sans être aperçu était à peu près
-impossible. <span class="pagenum"><a id="page549" name="page549"></a>(p. 549)</span> Il n'y avait donc que le passage de vive force
-qui fût praticable, et pour y réussir, la difficulté véritable était
-<i>le Bellérophon</i>, qui était venu prendre position dans la rade des
-Basques. C'était un vieux soixante-quatorze, marcheur médiocre, et qui
-n'était pas un obstacle insurmontable pour deux frégates toutes
-neuves, bien armées, montées par des équipages dévoués, et très-fines
-voilières. Quant aux autres bâtiments anglais composant la station,
-ils étaient de si faible échantillon qu'on n'avait pas à s'en
-préoccuper. Il y avait encore d'ailleurs dans le fond de la rade une
-corvette et divers petits bâtiments dont on pourrait se servir, et en
-ne perdant pas de temps, en faisant acte d'audace, on réussirait
-vraisemblablement à franchir le blocus de vive force.</p>
-
-<p>Napoléon s'adressa aux deux capitaines commandants de <i>la Saale</i> et de
-<i>la Méduse</i>, pour savoir ce qu'ils pensaient d'une semblable
-tentative. Les vents étaient devenus variables, et la difficulté
-naissant du temps n'était plus aussi grande.
-<span class="sidenote" title="En marge">Proposition héroïque du capitaine Ponée, commandant <i>la
-Méduse</i>.</span>
-Cette situation provoqua
-de la part du capitaine Ponée, commandant de <i>la Méduse</i>, une
-proposition héroïque. Il soutint qu'on pouvait sortir moyennant un
-acte de dévouement, et cet acte il offrait de l'accomplir, en
-répondant du succès. Il lèverait l'ancre, disait-il, au coucher du
-soleil, moment où soufflait ordinairement une brise favorable à la
-sortie. Il irait se placer bord à bord du <i>Bellérophon</i>, lui livrerait
-un combat acharné, et demeurerait attaché à ses flancs jusqu'à ce
-qu'il l'eût mis, en sacrifiant <i>la Méduse</i>, dans l'impossibilité de
-se mouvoir. Pendant ce <span class="pagenum"><a id="page550" name="page550"></a>(p. 550)</span> temps, <i>la Saale</i> gagnerait la pleine
-mer, en laissant derrière elle, ou en mettant hors de combat les
-faibles bâtiments qui voudraient s'opposer à sa marche.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Motifs qui empêchent Napoléon de l'accepter.</span>
-Ce hardi projet présentait des chances de succès presque assurées, et
-Napoléon en jugea ainsi. Mais le capitaine Philibert, qui était chargé
-de la partie la moins dangereuse de l'&oelig;uvre, et qui dès lors était
-plus libre d'écouter les considérations de la prudence, parut craindre
-la responsabilité qui pèserait sur lui s'il vouait à une perte presque
-certaine l'un des deux bâtiments placés sous son commandement. Il n'y
-aurait eu qu'un égal dévouement de la part des deux capitaines qui
-aurait pu décider Napoléon à accepter le sacrifice proposé. Prenant la
-main du capitaine Ponée et la serrant affectueusement, il refusa son
-offre en lui disant qu'il ne voulait pas pour le salut de sa personne
-sacrifier d'aussi braves gens que lui, et qu'il désirait au contraire
-qu'ils se conservassent pour la France.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité reconnue de gagner la Gironde.</span>
-Dès ce moment il n'y avait plus à songer aux frégates. Restait le
-projet d'aller s'embarquer sur la Gironde. L'officier envoyé auprès du
-capitaine Baudin était revenu avec des renseignements sous quelques
-rapports très-favorables. Le capitaine Baudin déclarait sa corvette
-excellente, répondait de sortir avec elle, et de conduire Napoléon où
-il voudrait. Malheureusement le trajet par terre était presque
-impraticable, car il fallait l'exécuter à travers des campagnes où les
-royalistes dominaient complétement. Les esprits y étaient en éveil, et
-on courait le danger d'être enlevés si on était peu nombreux, ou
-d'avertir les Anglais si on était en nombre suffisant <span class="pagenum"><a id="page551" name="page551"></a>(p. 551)</span> pour se
-défendre. Cette issue elle-même était donc presque fermée, tandis que
-celle des deux frégates venait de se fermer absolument.</p>
-
-<p>Le lendemain 12, Napoléon reçut la visite de son frère, et des
-dépêches de Paris qui contenaient le récit des derniers événements. Le
-gouvernement provisoire était renversé, M. Fouché était maître de
-Paris pour le compte de Louis XVIII, et de nouveaux ordres fort
-hostiles étaient à craindre. Dès ce moment il fallait s'éloigner des
-rivages de France, n'importe comment, car les Anglais eux-mêmes
-étaient moins à redouter pour Napoléon que les émigrés victorieux.
-Napoléon quitta donc <i>la Saale</i>, les frégates ne pouvant plus être le
-moyen de transport qui le conduirait dans un autre hémisphère. Il
-reçut les adieux chaleureux des équipages, et se fit débarquer à l'île
-d'Aix, où la population l'accueillit comme les jours précédents. Il
-fallait enfin prendre un parti, et le prendre tout de suite. Remonter
-la Seudre en canot, et traverser à cheval la langue de terre qui
-sépare la Charente de la Gironde, était devenu définitivement
-impossible, car depuis les dernières nouvelles de Paris, le drapeau
-blanc flottait dans les campagnes. Les royalistes y étaient
-triomphants et on n'avait aucune espérance de leur échapper.
-<span class="sidenote" title="En marge">Proposition généreuse des officiers de marine, offrant
-d'emmener Napoléon sur un chasse-marée.</span>
-Mais il
-surgit une proposition nouvelle tout aussi plausible et tout aussi
-héroïque que celle du capitaine Ponée. Le bruit s'étant répandu que
-les frégates n'auraient pas l'honneur de sauver Napoléon, par suite de
-l'extrême prudence qu'avait montrée l'un des deux capitaines, les
-jeunes officiers, irrités, imaginèrent un autre moyen <span class="pagenum"><a id="page552" name="page552"></a>(p. 552)</span> de se
-dérober à l'ennemi. Ils offrirent de prendre deux chasse-marée (espèce
-de gros canots pontés), de les monter au nombre de quarante à
-cinquante hommes résolus, de les conduire à la rame ou à la voile en
-dehors des passes, et ensuite de se livrer à la fortune des vents qui
-pourrait leur faire rencontrer un bâtiment de commerce dont ils
-s'empareraient, et qu'ils obligeraient de les transporter en Amérique.
-Il était hors de doute qu'à la faveur de la nuit et à la rame ils
-passeraient sans être aperçus. Une grave objection s'élevait cependant
-contre cette nouvelle combinaison. Dans ces parages, il était probable
-que si on ne trouvait pas immédiatement un bâtiment de commerce, on
-serait poussé à la côte d'Espagne, où il y aurait les plus grands
-dangers à courir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce projet, un moment accueilli, est repoussé.</span>
-Néanmoins le projet fut accueilli, et ces braves officiers furent
-autorisés à tout préparer pour son exécution. Ils choisirent les plus
-vigoureux, les plus hardis d'entre eux, s'adjoignirent un nombre
-suffisant de matelots d'élite, et le lendemain au soir, 13, ils
-amenèrent leurs deux embarcations au mouillage de l'île d'Aix. Le
-parti de Napoléon était pris, et il allait essayer de ce mode
-d'évasion, lorsqu'une indicible confusion se produisit autour de lui.
-Les personnes qui l'accompagnaient étaient nombreuses, et parmi elles
-se trouvaient les familles de plusieurs de ses compagnons d'exil.
-Celles qui ne partaient pas éprouvaient la douleur de la séparation,
-les autres la terreur d'une tentative qui allait les exposer dans de
-frêles canots à l'affreuse mer du golfe de Gascogne. Les femmes
-sanglotaient. <span class="pagenum"><a id="page553" name="page553"></a>(p. 553)</span> Ce spectacle bouleversa l'âme ordinairement si
-ferme de Napoléon. On fit valoir auprès de lui diverses raisons,
-auxquelles il ne s'était pas arrêté d'abord, telles que la
-possibilité, si on ne rencontrait pas tout de suite un bâtiment de
-commerce, d'être poussé à la côte d'Espagne où l'on périrait
-misérablement, et la très-grande probabilité aussi d'être aperçu par
-les Anglais qui ne manqueraient pas de poursuivre et de saisir les
-deux canots.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon prend le parti de se livrer aux Anglais.</span>
-Eh bien, dit-il à la vue des larmes qui coulaient,
-finissons-en, et livrons-nous aux Anglais, puisque de toute manière
-nous avons si peu de chance de leur échapper.&mdash;Il remercia les braves
-jeunes gens qui offraient de le sauver au péril de leur vie, et il
-résolut de se livrer lui-même le lendemain à la marine britannique.</p>
-
-<p>Le lendemain 14 il envoya de nouveau à bord du <i>Bellérophon</i> pour
-savoir quelle avait été la réponse que le capitaine Maitland avait
-reçue de son supérieur l'amiral Hotham, lequel, avons-nous dit,
-croisait dans la rade de Quiberon. Ce fut encore M. de Las Cases,
-accompagné cette fois du général Lallemand, qui fut chargé de cette
-mission. Le capitaine Maitland répéta qu'il était prêt à recevoir
-l'empereur Napoléon à son bord, mais sans prendre aucun engagement
-formel, puisqu'on n'avait pas eu le temps de demander des instructions
-à Londres. Il affirma de nouveau, toujours d'après son opinion
-personnelle, que l'Empereur trouverait en Angleterre l'hospitalité que
-les fugitifs les plus illustres y avaient obtenue en tout temps.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nature des engagements pris par le capitaine Maitland.</span>
-En parlant ainsi le capitaine Maitland ne prévoyait pas le sort <span class="pagenum"><a id="page554" name="page554"></a>(p. 554)</span>
-qui attendait Napoléon en Angleterre, mais évidemment le désir
-d'attirer à son bord l'ancien maître du monde, et de pouvoir l'amener
-à ses compatriotes émerveillés d'une telle capture, le disposait à
-promettre un peu plus qu'il n'espérait, car il ne pouvait pas supposer
-que le gouvernement anglais laisserait Napoléon aussi libre que Louis
-XVIII. En promettant ainsi un peu plus qu'il n'espérait à des
-malheureux enclins à croire plus qu'on ne leur promettait, il
-contribuait à produire une illusion qui n'était pas loin d'équivaloir
-à un mensonge. Le général Lallemand qui était condamné à mort, ayant
-demandé s'il était possible que l'Angleterre livrât au gouvernement
-français lui et plusieurs de ses compagnons d'infortune placés dans la
-même position, le capitaine Maitland repoussa cette crainte comme un
-outrage, et devint sur ce point tout à fait affirmatif, ce qui
-prouvait qu'il faisait bien quelque différence entre la situation du
-général Lallemand et celle de Napoléon, et qu'il ne méconnaissait pas
-complétement le danger auquel celui-ci s'exposait en venant à bord du
-<i>Bellérophon</i>. Du reste à l'égard de la personne de l'empereur déchu,
-il répéta toujours qu'il n'avait aucun pouvoir de s'engager, et qu'il
-se bornait à dire comme citoyen anglais ce qu'il présumait de la
-magnanimité de sa nation.</p>
-
-<p>Rassurés par ce langage plus qu'il n'aurait fallu l'être, MM. de Las
-Cases et Lallemand revinrent à l'île d'Aix pour informer Napoléon du
-résultat de leur mission. Il les écouta avec attention, et forcé qu'il
-était de se confier aux Anglais, il vit dans ce qu'on lui rapportait
-une raison d'espérer des traitements <span class="pagenum"><a id="page555" name="page555"></a>(p. 555)</span> au moins supportables,
-et dans sa détresse c'était tout ce qu'il pouvait se flatter
-d'obtenir. Cependant avant de se déterminer il délibéra une dernière
-fois avec le petit nombre d'amis qui l'entouraient sur la résolution
-qu'il s'agissait de prendre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Impossibilité de prendre un autre parti que celui de se
-confier aux Anglais.</span>
-Tous les moyens d'évasion avaient été
-proposés, examinés, abandonnés. Il ne restait plus de choix qu'entre
-un acte de confiance envers l'Angleterre ou un acte de désespoir en
-France, en se rendant à l'armée de la Loire. On avait des nouvelles de
-cette armée, on connaissait ses amers regrets, son exaltation, et on
-savait que Napoléon en obtiendrait encore des efforts héroïques. Les
-moyens d'aller à elle ne manquaient pas. On avait le régiment de
-marine de l'île d'Aix qui était de 1500 hommes, et qui avait fait
-retentir le cri significatif: <em>À l'armée de la Loire!</em> On avait la
-garnison de Rochefort qui n'était pas moins bien disposée, et en outre
-quatre bataillons de fédérés qui offraient leur concours, quoi que
-Napoléon voulût tenter. Ces divers détachements composaient une force
-d'environ cinq à six mille hommes, avec lesquels Napoléon pourrait
-traverser en sûreté la Vendée pour rejoindre l'armée de la Loire, qui
-eût été ainsi renforcée d'un gros contingent et surtout de sa
-présence. Mais ces facilités ne pouvaient faire oublier la gravité de
-l'entreprise, et les nouveaux malheurs qu'on allait verser sur la
-France. Il n'y avait en effet d'autre chance que de prolonger
-inutilement les calamités de la guerre, pour aboutir à la même
-catastrophe, avec une plus grande effusion de sang, et une plus
-grande aggravation de sort pour les vaincus. Tout <span class="pagenum"><a id="page556" name="page556"></a>(p. 556)</span> cela était
-d'une telle évidence, que Napoléon ayant commis envers la France la
-faute d'y revenir, ne voulut pas commettre celle d'y reparaître une
-troisième fois pour la ruiner complétement. Il prit donc à ses risques
-et périls le parti de se rendre aux Anglais. Il résolut de le faire
-avec la grandeur qui lui convenait, et il écrivit au prince régent la
-lettre suivante, que le général Gourgaud devait porter en Angleterre
-et remettre au prince lui-même.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lettre de Napoléon au prince régent.</span>
-«Altesse Royale, écrivait-il, en butte aux factions qui divisent mon
-pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai
-terminé ma carrière politique. Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir
-au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses
-lois que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus
-puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis.»</p>
-
-<p>Cette lettre, en tout autre temps, eût certainement touché l'honneur
-anglais. Dans l'état des haines, des terreurs que Napoléon inspirait,
-elle n'était qu'un appel inutile à une magnanimité tout à fait sourde
-en ce moment. Napoléon chargea MM. de Las Cases et Gourgaud de
-retourner à bord du <i>Bellérophon</i>, d'y annoncer son arrivée pour le
-lendemain, et de demander passage pour le général Gourgaud, porteur de
-la lettre au prince régent. Ces messieurs, arrivés à bord du
-<i>Bellérophon</i>, y firent éclater une véritable joie en annonçant la
-résolution de Napoléon, et y trouvèrent un accueil conforme au
-sentiment qu'ils excitaient. On leur promit de recevoir <em>l'Empereur</em>
-(car c'est ainsi qu'on <span class="pagenum"><a id="page557" name="page557"></a>(p. 557)</span> s'exprima) avec les honneurs
-convenables, et de le transporter tout de suite en Angleterre,
-accompagné des personnes qu'il voudrait emmener avec lui. Un bâtiment
-léger fut donné au général Gourgaud pour qu'il pût remplir sa mission
-auprès du prince régent.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Adieux de Napoléon au général Beker.</span>
-Le moment était venu pour Napoléon de quitter pour jamais la terre de
-France. Le 15 au matin il se disposa à partir de l'île d'Aix, et
-adressa au général Beker de touchants adieux.&mdash;Général, lui dit-il, je
-vous remercie de vos procédés nobles et délicats. Pourquoi vous ai-je
-connu si tard? vous n'auriez jamais quitté ma personne. Soyez heureux,
-et transmettez à la France l'expression des v&oelig;ux que je fais pour
-elle.&mdash;En terminant ces paroles, il serra le général dans ses bras
-avec la plus profonde émotion. Celui-ci ayant voulu l'accompagner
-jusqu'à bord du <i>Bellérophon</i>, Napoléon s'y opposa.&mdash;Je ne sais ce que
-les Anglais me réservent, lui dit-il, mais s'ils ne répondent pas à ma
-confiance, on prétendrait que vous m'avez livré à l'Angleterre.&mdash;Cette
-parole, qui prouvait qu'en se donnant aux Anglais, Napoléon ne se
-faisait pas beaucoup d'illusion, fut suivie de nouveaux témoignages
-d'affection pour le général Beker, lequel était en larmes. Il
-descendit ensuite au rivage au milieu des cris, des adieux douloureux
-de la foule, et s'embarqua avec ses compagnons d'exil dans plusieurs
-canots pour se rendre à bord du brick <i>l'Épervier</i>. Le capitaine
-Maitland l'attendait sous voile, et jusqu'au dernier moment il
-manifesta l'anxiété la plus vive, craignant toujours de voir
-s'échapper de ses mains le trophée qu'il désirait offrir à ses
-compatriotes. <span class="pagenum"><a id="page558" name="page558"></a>(p. 558)</span> Enfin, quand il aperçut <i>l'Épervier</i> se
-dirigeant vers <i>le Bellérophon</i>, il ne dissimula plus sa joie, et fit
-mettre son équipage sous les armes pour recevoir le grand vaincu qui
-venait lui apporter sa gloire et ses malheurs.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Napoléon à bord du <i>Bellérophon</i>.</span>
-Il descendit jusqu'au
-bas de l'échelle du vaisseau pour donner la main à Napoléon, qu'il
-qualifia d'<em>empereur</em>. Lorsqu'on fut monté sur le pont, il lui
-présenta son état-major, comme il eût fait envers le souverain de la
-France lui-même. Napoléon répondit avec une dignité tranquille aux
-politesses du capitaine Maitland, et lui dit qu'il venait avec
-confiance chercher la protection des lois britanniques. Le capitaine
-répéta que personne n'aurait jamais à se repentir de s'être confié à
-la généreuse Angleterre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Accueil flatteur qu'il y reçoit.</span>
-Il établit Napoléon le mieux qu'il put à bord
-du <i>Bellérophon</i>, et lui annonça la visite prochaine de l'amiral
-Hotham. Bientôt en effet cet amiral arriva sur le <i>Superbe</i>, et se
-présenta à Napoléon avec les formes les plus respectueuses. Il le pria
-de lui faire l'honneur de visiter le <i>Superbe</i>, et d'y dîner. Napoléon
-y consentit, et fut traité à bord du <i>Superbe</i> en véritable souverain.
-Après y avoir séjourné quelques heures, il repassa sur le
-<i>Bellérophon</i>, malgré le désir que lui manifesta l'amiral de le
-conserver à son bord. Napoléon aurait pu trouver sur le <i>Superbe</i> un
-établissement plus commode, mais il craignait d'affliger le capitaine
-Maitland qui lui avait montré les plus grands empressements, et qui
-semblait fort jaloux de le posséder. Il resta donc sur le
-<i>Bellérophon</i>, et on fit voile pour l'Angleterre.</p>
-
-<p>Les vents étant faibles, on eut de la peine à gagner <span class="pagenum"><a id="page559" name="page559"></a>(p. 559)</span> la
-Manche en remontant les côtes de France. Napoléon se montrait doux et
-tranquille, et se promenait sans cesse sur le pont du <i>Bellérophon</i>,
-observant les man&oelig;uvres, adressant aux marins anglais des questions
-auxquelles ceux-ci répondaient avec une extrême déférence, et en lui
-conservant tous ses titres. Personne n'eût pu croire, ni à son calme,
-ni aux respects qu'il inspirait, qu'il était tombé du plus haut des
-trônes dans le plus profond des abîmes!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Traversée en Angleterre.</span>
-La navigation fut lente. Le 23 juillet on aperçut Ouessant de manière
-à distinguer parfaitement les côtes de France, et le 24 au matin on
-mouilla dans la rade de Torbay pour prendre les ordres de l'amiral
-Keith, chef des diverses croisières de l'Océan. Ces ordres ne se
-firent pas attendre, et <i>le Bellérophon</i> fut invité à venir jeter
-l'ancre dans la rade de Plymouth.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Plymouth.</span>
-À peine s'y trouvait-il que deux
-frégates fortement armées vinrent se ranger sur ses flancs, et le
-placer ainsi sous la garde de leurs canons. On vit plusieurs
-fonctionnaires anglais se succéder, recevoir des communications du
-capitaine Maitland, lui en apporter, sans que rien transpirât du sujet
-de leurs entretiens. L'amiral Keith se rendit à bord du <i>Bellérophon</i>
-pour faire à Napoléon une visite de convenance, visite qui fut courte,
-et pendant laquelle il ne prononça pas un mot qui eût trait aux
-intentions du gouvernement britannique.
-<span class="sidenote" title="En marge">Fâcheux augures dès qu'on touche au rivage d'Angleterre.</span>
-Tandis que ce silence de
-sinistre augure régnait autour de l'illustre prisonnier, on voyait sur
-tous les visages qu'on avait l'habitude de rencontrer sur <i>le
-Bellérophon</i>, et notamment sur celui du capitaine Maitland,
-l'embarras de gens qui avaient une nouvelle <span class="pagenum"><a id="page560" name="page560"></a>(p. 560)</span> fâcheuse à
-cacher, ou des promesses à retirer; et ce qui était plus inquiétant,
-ces mêmes gens tout en ayant l'envie d'être aussi respectueux,
-n'osaient plus l'être. Survint dans le moment le général Gourgaud,
-annonçant qu'il n'avait pu porter au prince régent la lettre de
-Napoléon, et qu'il avait été obligé de la remettre à l'amiral Keith.
-C'étaient là autant de signes fort peu rassurants.</p>
-
-<p>Napoléon en se rendant à bord du <i>Bellérophon</i> ne s'était fait
-illusion qu'à moitié, mais placé entre le risque de tomber dans les
-mains des Anglais comme prisonnier de droit, ou le risque de se
-confier à leur honneur, il avait préféré s'exposer au dernier, et il
-attendait sans regrets qu'on lui fît connaître son sort. En attendant
-il pouvait se faire une idée par ce qui se passait dans la rade de
-Torbay, de l'effet qu'il produisait encore sur le monde. S'il n'avait
-été qu'un Érostrate de grande proportion, ne cherchant dans la gloire
-que le bruit qu'elle produit, il aurait eu lieu d'être content.
-<span class="sidenote" title="En marge">Curiosité ardente de toute l'Angleterre pendant que
-Napoléon est sur ses rivages.</span>
-Effectivement à peine la nouvelle de son arrivée avait-elle pénétré
-dans l'intérieur, et de proche en proche jusqu'à Londres, qu'une
-curiosité folle s'était emparée de toute l'Angleterre impatiente de
-voir de ses yeux le personnage fameux qui depuis vingt ans avait tant
-occupé la renommée. Les Anglais avaient toujours représenté Napoléon
-comme un monstre odieux qui avait dominé les hommes par la terreur,
-mais la curiosité n'est pas scrupuleuse, et tout en le détestant ils
-voulaient absolument l'avoir vu. Les journaux britanniques en
-célébrant sa captivité avec une joie féroce, blâmaient en même temps
-la curiosité frénétique <span class="pagenum"><a id="page561" name="page561"></a>(p. 561)</span> qui entraînait leurs compatriotes
-vers lui, et cherchaient à la décourager par leur blâme. Mais ils ne
-réussissaient ainsi qu'à l'exciter davantage, et tout ce qu'il y avait
-de chevaux sur la route de Londres à Plymouth était employé à
-transporter la foule des curieux. Des milliers de canots entouraient
-sans cesse <i>le Bellérophon</i>, et passaient là des heures,
-s'entre-choquant les uns les autres, et s'exposant même à de graves
-dangers. Chaque jour en effet il y avait des noyés sans que
-l'empressement diminuât. On savait que tous les matins Napoléon venait
-respirer l'air un instant sur le pont du vaisseau qui l'avait amené en
-Angleterre; on attendait ce moment, et dès qu'on l'apercevait une
-sorte de silence régnait sur la mer, puis par un respect involontaire
-la foule se découvrait, sans pousser aucune acclamation ni amicale ni
-hostile.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ordre d'écarter les curieux.</span>
-Les ministres anglais s'apercevant que la pitié pour le
-malheur, la sympathie pour la gloire, finissaient par atténuer la
-haine, ordonnèrent d'écarter les visiteurs, et de ne plus leur
-permettre de circuler autour du <i>Bellérophon</i> qu'à une distance qui
-décourageât leur curiosité. Ils avaient hâte d'en finir, et ils
-étaient résolus à ne pas laisser longtemps indécises les questions qui
-concernaient l'empereur Napoléon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Étonnement du gouvernement anglais en apprenant la présence
-de Napoléon à bord du <i>Bellérophon</i>.</span>
-Ils avaient été aussi étonnés que le capitaine Maitland en voyant
-Napoléon se remettre lui-même entre les mains de l'Angleterre.
-Informés de son évasion par les nouvelles de Paris, ils avaient
-partagé le mécontentement de la diplomatie européenne à l'égard de M.
-Fouché, et ils avaient cru le grand perturbateur complétement hors
-d'atteinte, et toujours <span class="pagenum"><a id="page562" name="page562"></a>(p. 562)</span> libre de bouleverser l'Europe à la
-première occasion. Leur joie égala leur surprise en apprenant que
-l'empereur déchu était en rade de Plymouth, sur l'un des vaisseaux de
-la marine royale. L'acte de confiance de Napoléon ne les toucha
-nullement, et provoqua même dans certains esprits la barbare pensée de
-le livrer à Louis XVIII, qui prendrait devant l'histoire la
-responsabilité d'en débarrasser la terre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de déterminer en droit la véritable position de
-Napoléon.</span>
-Mais une aussi odieuse
-résolution était impossible dans un pays où toutes les grandes mesures
-se discutent publiquement. Cependant, en écartant toute résolution de
-ce genre, et en rentrant dans le droit strict, il naissait de graves
-difficultés relativement à la manière d'envisager la position de
-l'illustre fugitif. S'il eût été pris en mer, cherchant à fuir, il
-aurait été prisonnier de plein droit, sauf à résoudre ultérieurement
-la question de savoir si, la guerre étant finie, il était permis d'en
-détenir l'auteur. Mais avant d'aborder cette question, il s'en élevait
-une beaucoup plus délicate, c'était de savoir si on pouvait considérer
-comme prisonnier de guerre un ennemi qui s'était volontairement livré
-lui-même.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Avis des jurisconsultes anglais.</span>
-Les plus savants jurisconsultes d'Angleterre, consultés à cette
-occasion, éprouvèrent un assez grand embarras. Pourtant, en présence
-du repos universel toujours menacé par Napoléon, cet embarras ne
-pouvait être de longue durée. Notre qualité de Français conservant une
-sympathie toute naturelle pour le vieux compagnon de notre gloire, ne
-doit pas nous faire méconnaître une vérité évidente, c'est que
-l'Europe bouleversée pendant vingt ans, tout récemment encore
-arrachée à son repos et réduite à <span class="pagenum"><a id="page563" name="page563"></a>(p. 563)</span> verser des torrents de
-sang, ne pouvait renoncer à se garantir contre les nouvelles
-entreprises, toujours à redouter, du plus audacieux génie.
-<span class="sidenote" title="En marge">La détention de Napoléon fondée sur le droit, et la
-nécessité de garantir l'Europe de nouveaux bouleversements.</span>
-S'il eût
-été un souverain déchu de nature ordinaire, comme Louis XVIII, les
-devoirs de l'hospitalité auraient commandé de lui laisser choisir dans
-la libre Angleterre un lieu où il irait paisiblement terminer sa
-carrière. Mais laisser se promener dans les rues de Londres l'homme
-qui venait de s'évader de l'île d'Elbe, et d'appeler les armées de
-l'Europe dans le champ clos de Ligny et de Waterloo, était impossible.
-Si les États doivent respecter la vie d'autrui, ils ont aussi le droit
-de défendre la leur, et les jurisconsultes anglais eurent recours avec
-raison au principe de la défense légitime, qui autorise chacun à
-pourvoir à sa sûreté quand elle est visiblement menacée. Toutes les
-sociétés enchaînent les êtres reconnus dangereux, et l'Europe entière,
-la France comprise, ayant expérimenté outre mesure à quel point
-Napoléon était dangereux pour elle, avait le droit de lui enlever les
-moyens de nuire. Après 1814, elle lui avait ôté le trône en lui
-laissant l'île d'Elbe: en 1815, après l'évasion de l'île d'Elbe, elle
-avait le droit de lui ôter la liberté. Nier cette vérité, c'est fermer
-les yeux à la lumière. Mais le droit de défense légitime s'arrête au
-danger même, et où le danger cesse le droit cesse aussi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce droit ne pouvait aller jusqu'à tourmenter et humilier
-Napoléon.</span>
-En détenant
-Napoléon, qui expierait ainsi sa terrible activité, on n'avait le
-droit ni de le tourmenter, ni d'abréger sa vie, ni surtout de
-l'humilier. Respecter son génie était un devoir absolument égal au
-droit de l'enchaîner. Ainsi tout ce qui ne serait pas indispensable
-<span class="pagenum"><a id="page564" name="page564"></a>(p. 564)</span> pour prévenir une nouvelle évasion, serait une cruauté
-gratuite, destinée à peser éternellement sur la mémoire de ceux qui
-s'en rendraient coupables. Sous ce dernier rapport, les résolutions
-britanniques ne furent pas aussi avouables que sous le premier, et la
-triste fin de notre récit va prouver que l'Angleterre compromit sa
-gloire en ne respectant pas celle de Napoléon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Choix de l'île Sainte-Hélène pour le lieu de sa détention.</span>
-On s'occupa d'abord du lieu à désigner pour sa résidence. Désormais la
-Méditerranée était condamnée par l'essai qu'on en avait fait. Il
-fallait de toute nécessité une mer moins rapprochée. L'océan Indien
-était trop éloigné, car il importait à la sécurité générale qu'on pût
-avoir des nouvelles fréquentes du redoutable captif. D'ailleurs l'île
-de France, la seule qu'on pût choisir dans la mer des Indes, était
-trop peuplée et trop fréquentée pour qu'on songeât à en faire un lieu
-de détention. Il aurait fallu en effet y mettre Napoléon sous des
-verrous afin de pouvoir assurer sa garde, et c'eût été une indignité
-dont personne, même alors, n'aurait voulu se rendre coupable. Il y
-avait au milieu même de l'Atlantique, dans l'hémisphère sud, à égale
-distance des continents d'Afrique et d'Amérique, une île volcanique,
-d'accès difficile, dont la stérilité avait toujours repoussé les
-colons, et dont la solitude était telle qu'on y pouvait détenir un
-prisonnier, quel qu'il fût, sans l'enfermer dans les murs d'une
-forteresse. Cette île était celle de Sainte-Hélène, et à cause des
-avantages qu'elle offrait comme lieu de détention, elle avait déjà
-fixé l'attention des hommes d'État qui cherchaient à éloigner
-Napoléon des mers d'Europe. <span class="pagenum"><a id="page565" name="page565"></a>(p. 565)</span> Elle fut unanimement désignée
-comme le lieu le plus propre à le détenir, et la Compagnie des Indes
-la céda à l'État pour la durée de cette détention. Le climat n'en
-était pas réputé insalubre; il était à peu près celui de toutes les
-îles intertropicales, et s'il pouvait devenir dangereux pour un
-habitant des zones tempérées, c'était uniquement pour celui à qui le
-vieux monde avait à peine suffi pour y déployer sa prodigieuse
-activité. Mais soyons justes, si on avait voulu trouver une prison
-proportionnée à cette activité, il aurait fallu lui rendre le monde,
-et Napoléon l'avait assez tourmenté pour qu'on eût le droit de lui en
-interdire l'accès pour toujours.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mode de la détention à laquelle Napoléon est condamné.</span>
-On adopta donc Sainte-Hélène. Il fut convenu qu'on chercherait au
-centre de l'île, loin de la partie habitée, un lieu assez spacieux
-pour que Napoléon pût s'y mouvoir à son aise, s'y promener à pied, à
-cheval même, sans s'apercevoir qu'il était prisonnier. Jusque-là tout
-était renfermé dans les limites de la nécessité; mais il ne fallait y
-ajouter ni les gênes inutiles, ni surtout les humiliations, qui pour
-l'illustre captif devaient être aussi cruelles que la captivité même.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le titre d'empereur désormais refusé à Napoléon.</span>
-Néanmoins le cabinet britannique, obéissant aux mauvaises passions du
-temps, déclara que Napoléon, qu'on avait toujours qualifié du titre
-d'empereur, même à l'île d'Elbe, ne serait plus appelé dorénavant que
-le général Bonaparte. Certes ce titre était bien glorieux, et les plus
-grands potentats de la terre auraient pu se consoler de n'en pas avoir
-d'autre. Mais refuser à Napoléon le titre qu'il avait porté douze
-ans, que le <span class="pagenum"><a id="page566" name="page566"></a>(p. 566)</span> monde entier lui avait reconnu, que l'Angleterre
-elle-même lui avait donné en 1806 en traitant à Paris par le ministère
-de lord Lauderdale, en 1814 en traitant à Châtillon par le ministère
-de lord Castlereagh, était une résolution dépourvue de dignité, et,
-comme on le verra, de véritable prudence. Dans ce siècle, où nous
-avons vu tant de princes passer du trône dans l'exil, de l'exil sur le
-trône, quiconque parlant à Louis XVIII ou à Charles X dépouillés de
-leur couronne, eût osé leur refuser leur titre royal, eût été accusé
-d'outrager d'augustes infortunes. Il est vrai que ces princes,
-héritiers incontestés d'une longue suite de rois, étaient les
-représentants de ce qu'il y a de plus respectable au monde, la
-possession antique et plusieurs fois séculaire. Mais le génie (au
-degré, bien entendu, auquel il s'était manifesté chez Napoléon) était
-un titre tout aussi respectable, et les souverains qui avaient puisé
-dans ce titre l'excuse de leur humilité devant l'empereur des
-Français, de leur empressement à rechercher son alliance, à mêler leur
-sang au sien, étaient mal placés pour en nier la valeur morale, et en
-ne voulant plus reconnaître chez Napoléon que la force brutale, un
-moment heureuse, ils autorisaient les peuples à dire qu'ils n'avaient
-eux-mêmes fait autre chose que céder bassement à cette force.
-<span class="sidenote" title="En marge">Inconvenance et inconvénient de ce refus.</span>
-En retirant au vaincu de Waterloo le titre d'empereur, ils ne rendaient
-pas Louis XVIII plus légitime ou plus solide sur son trône, au
-contraire ils diminuaient le prestige attaché au caractère de la
-souveraineté, en prouvant que c'était chose de hasard, qui se donnait
-ou s'ôtait selon les caprices de la fortune. <span class="pagenum"><a id="page567" name="page567"></a>(p. 567)</span> On prétendra
-sans doute que priver Napoléon de ses titres, c'était après tout lui
-infliger de pures souffrances d'amour-propre, qui n'ont guère le droit
-d'intéresser la postérité, et sur lesquelles il eût été digne à lui de
-se montrer indifférent. Assurément, si l'intention de l'humilier
-n'avait pas été évidente, il aurait pu se consoler de n'être plus dans
-la langue des vivants que le général Bonaparte; mais on fait au vaincu
-qu'on cherche à humilier le devoir de résister à l'humiliation, et de
-plus, en refusant à Napoléon les qualifications sous lesquelles il
-avait l'habitude d'être désigné, on créait une cause de contestations
-incessantes, qui devait ajouter aux rigueurs de sa captivité, et faire
-peser sur la mémoire des ministres britanniques un reproche de
-persécution, qui n'a pas laissé d'inquiéter leurs enfants, car lorsque
-les passions d'un temps sont éteintes, personne ne voudrait avoir
-outragé le génie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mesures de précaution inutiles et humiliantes.</span>
-En conséquence de ces résolutions il fut décidé que Napoléon serait
-qualifié du simple titre de général, et considéré comme prisonnier de
-guerre; qu'il serait désarmé, que les officiers de sa suite le
-seraient également, qu'on lui accorderait seulement trois d'entre eux
-pour l'accompagner, en excluant le général Lallemand et le duc de
-Rovigo, considérés comme dangereux; qu'on visiterait ses effets et
-ceux de ses compagnons, qu'on prendrait l'argent, la vaisselle, les
-bijoux précieux dont ils seraient porteurs, afin de les priver de tout
-ce qui serait de nature à faciliter une évasion; qu'ils seraient
-immédiatement conduits à Sainte-Hélène, où Napoléon pourrait se
-mouvoir dans un espace déterminé, assez étendu <span class="pagenum"><a id="page568" name="page568"></a>(p. 568)</span> pour que la
-promenade à cheval y fût possible, et que s'il voulait franchir cet
-espace, il serait suivi par un officier. Certes, nous le répétons,
-toutes les précautions ayant pour but d'empêcher l'illustre captif de
-s'évader, étaient de droit, et la juste punition des inquiétudes qu'il
-causait au monde: mais lui contester le titre sous lequel la postérité
-le reconnaîtra, fouiller ses effets, lui compter ses compagnons
-d'exil, lui enlever son épée, c'étaient là d'inutiles indignités; car
-que pouvaient-ils à trois, à quatre, à six? que pouvaient-ils avec
-leurs épées et quelques mille louis cachés dans leurs bagages? Ah! ce
-n'était pas son épée, dont il ne s'était jamais servi, qu'il fallait
-demander à Napoléon, mais son génie, et puisqu'on ne pouvait le lui
-arracher qu'en le tuant, ce que Blucher avait voulu, ce que les
-ministres de la libre Angleterre n'osaient pas vouloir, ce que pas un
-des souverains de l'Europe n'aurait ordonné, il fallait l'enchaîner,
-l'enchaîner pour le repos universel, mais sans aggraver inutilement le
-poids de ses chaînes, sans y ajouter surtout d'inqualifiables
-outrages!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon doit voyager sur le <i>Northumberland</i>.</span>
-Il fut décidé en outre que, <i>le Bellérophon</i> étant trop vieux pour une
-longue traversée, Napoléon serait transféré sur <i>le Northumberland</i>,
-excellent vaisseau de haut bord, qu'une division composée de bâtiments
-de différents échantillons l'escorterait, que l'amiral Cockburn
-commanderait cette division, et serait chargé du premier établissement
-à faire à Sainte-Hélène pour y recevoir les prisonniers. On recommanda
-à l'amirauté de ne mettre à exécuter ces ordres que le temps
-absolument nécessaire pour <span class="pagenum"><a id="page569" name="page569"></a>(p. 569)</span> que <i>le Northumberland</i> fût en
-état de prendre la mer, car on était incommodé d'avoir à Plymouth un
-objet de curiosité passionnée, et on était pressé d'en débarrasser
-l'Angleterre et l'Europe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Communication des ordres britanniques à Napoléon.</span>
-Ces résolutions à peine adoptées furent mandées à Plymouth, avec ordre
-à lord Keith d'en donner communication à celui qu'elles concernaient.
-Déjà le bruit en était arrivé par les journaux, et il n'avait point
-surpris Napoléon, qui s'attendait bien à ne pas obtenir le traitement
-d'un prince inoffensif. Mais ce bruit causa une vive douleur à ses
-compagnons d'infortune, qui se virent condamnés ou à se séparer de
-lui, ou à s'ensevelir tout vivants dans le tombeau de Sainte-Hélène.
-Lord Keith, assisté du sous-secrétaire d'État Bunbury, s'étant
-présenté à bord du <i>Bellérophon</i>, fit lecture à Napoléon des
-résolutions prises à son égard. Napoléon écouta cette lecture avec
-froideur et dignité, puis la lecture terminée énuméra à lord Keith,
-sans emportement, mais avec fermeté, les raisons qu'il avait de
-protester contre les décisions du gouvernement britannique.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa protestation.</span>
-Il dit qu'il n'était point prisonnier de guerre, car il s'était transporté
-volontairement à bord du <i>Bellérophon</i>; qu'il n'y avait pas même été
-contraint par la nécessité, car il lui eût été facile de se jeter dans
-les rangs de l'armée de la Loire, et de prolonger indéfiniment la
-guerre; qu'il aurait même pu en renonçant à la prolonger, choisir
-parmi ses ennemis une autre puissance que l'Angleterre pour se livrer
-à elle; que s'il s'était abandonné à l'empereur Alexandre, longtemps
-son ami personnel, ou à l'empereur François, son beau-père, ni l'un
-ni l'autre <span class="pagenum"><a id="page570" name="page570"></a>(p. 570)</span> ne l'auraient traité de la sorte; que c'était pour
-mettre fin aux maux de l'humanité qu'il s'était rendu, et par estime
-pour l'Angleterre qu'il était venu lui demander asile; qu'elle ne
-justifiait pas en ce moment l'honneur qu'il lui avait fait, et que la
-conduite qu'elle tenait aujourd'hui envers un ennemi désarmé,
-n'ajouterait guère à sa gloire dans l'avenir; qu'il protestait donc
-contre l'infraction au droit des gens commise sur sa personne, qu'il
-en appelait à la nation anglaise elle-même des actes de son
-gouvernement, et surtout à l'histoire qui jugerait sévèrement des
-procédés aussi peu généreux. Napoléon dédaigna de s'occuper des points
-relatifs à son futur séjour, aux traitements qu'il y recevrait, et
-quitta lord Keith avec la fierté qui convenait à sa grandeur, laquelle
-ne dépendait ni des caprices de la fortune, ni de la violence de ses
-ennemis.</p>
-
-<p>Il fut profondément sensible néanmoins aux indignes détails ajoutés à
-cet arrêt de détention perpétuelle prononcé contre lui. Il était trop
-clairvoyant pour ne pas reconnaître que cette détention était pour
-l'Europe un droit et une nécessité, mais il sentit vivement les
-humiliations gratuites par lesquelles on aggravait sa captivité, comme
-de songer à lui ôter son épée, son titre souverain et quelques débris
-de son naufrage. Il n'en dit rien, mais il résolut de ne point se
-prêter aux indignes traitements qu'on voudrait lui infliger, dût-il
-être amené ainsi aux dernières extrémités. Son premier projet avait
-été de prendre un de ces noms d'emprunt que les princes adoptent
-quelquefois pour simplifier leurs relations. Ainsi il avait eu l'idée
-de prendre le titre <span class="pagenum"><a id="page571" name="page571"></a>(p. 571)</span> de colonel Muiron, en mémoire d'un brave
-officier tué au pont d'Arcole en le couvrant de son corps. Mais dès
-qu'on lui contestait le titre que la France lui avait donné, que
-l'Europe lui avait reconnu, que sa gloire avait légitimé, il ne
-voulait point faciliter à ses ennemis la tâche de l'humilier, ni
-laisser infirmer de son consentement le droit que la France avait eu
-de le choisir pour chef. Il persista à se qualifier d'Empereur
-Napoléon. Quant à son épée, il était déterminé à la passer au travers
-du corps de celui qui tenterait de la lui enlever.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Août 1815.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Choix des compagnons d'exil de Napoléon.</span>
-Lorsqu'il revit ses compagnons d'infortune après ces communications,
-il leur parla avec calme, et les pressa instamment de consulter avant
-tout leurs intérêts de famille et leurs affections dans le parti
-qu'ils avaient à prendre. Il les trouva tous décidés à le suivre
-partout où on le transporterait, et aux conditions qu'y mettrait la
-haine ombrageuse des vainqueurs de Waterloo. Il regretta beaucoup
-l'exclusion prononcée contre les généraux Lallemand et Savary, mais il
-n'y avait point à disputer. Il désigna le grand maréchal Bertrand, le
-comte de Montholon et le général Gourgaud. Ces désignations avaient
-épuisé son droit de choisir ses compagnons de captivité limités à
-trois. Il était entendu que les femmes avec leurs enfants ne feraient
-pas nombre, qu'elles pourraient accompagner leurs maris, et accroître
-ainsi la petite colonie qui allait suivre Napoléon dans son exil.
-Cependant, parmi les personnages venus avec lui en Angleterre s'en
-trouvait un auquel il tenait, bien qu'il le connût depuis peu de
-temps, c'était le comte de Las Cases, homme instruit, <span class="pagenum"><a id="page572" name="page572"></a>(p. 572)</span> de
-conversation agréable, sachant bien l'anglais, ayant été jadis
-officier de marine et pouvant être fort utile au delà des mers.
-Napoléon désirait beaucoup l'emmener à Sainte-Hélène, et lui était
-prêt à suivre Napoléon en tous lieux. On profita de ce que les ordres
-britanniques en limitant le nombre des compagnons d'exil de Napoléon,
-n'avaient parlé que des militaires, pour admettre M. de Las Cases à
-titre d'employé civil. On accorda en outre un médecin et douze
-domestiques. Ces détails une fois réglés, on disposa tout pour le
-départ le plus prochain.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Translation de Napoléon du <i>Bellérophon</i> sur le
-<i>Northumberland</i>.</span>
-Dès que <i>le Northumberland</i>, équipé fort à la hâte, put mettre à la
-voile, on le dirigea sur la rade de Start-Point où <i>le Bellérophon</i>
-l'attendait, exposé sur ses ancres à un très-mauvais temps. Lord
-Keith, qui s'appliqua constamment à tempérer dans l'exécution la
-rigueur des ordres ministériels, avait réservé pour le moment du
-départ d'Europe l'accomplissement des mesures les plus pénibles,
-telles que le désarmement des personnes et la visite de leurs bagages.
-On demanda leur épée à ceux qui en portaient, et un agent des douanes
-visita leurs effets, prit en dépôt leur argent, et en général tous les
-objets de quelque valeur. Le fidèle Marchand, valet de chambre de
-Napoléon, qui par sa bonne éducation, son dévouement simple et
-modeste, lui rendit depuis tant de services, avait pris d'adroites
-précautions pour lui conserver quelques ressources. Il ne restait à
-l'ancien maître du monde que les quatre millions secrètement déposés
-chez M. Laffitte, environ 350,000 francs en or, et le collier de
-diamants <span class="pagenum"><a id="page573" name="page573"></a>(p. 573)</span> que la reine Hortense l'avait forcé d'accepter. Le
-collier fut confié à M. de Las Cases, qui l'enferma dans une ceinture.
-Les 350,000 francs furent répartis entre les domestiques, et cachés
-sous leurs habits, sauf la somme de 80,000 francs, qui fut seule
-laissée en évidence, et prise en dépôt par l'agent des douanes. Comme
-l'indignité des procédés ne fut pas poussée jusqu'à visiter les
-personnes, les objets cachés ne furent point découverts. Les autres
-furent inventoriés pour être remis aux prisonniers au fur et à mesure
-de leurs besoins. Ces tristes formalités accomplies, on transborda les
-prisonniers dans les canots de la flotte, et le capitaine Maitland
-s'approchant avec respect, fit à Napoléon des adieux qui le
-touchèrent. Bien que dans son désir de l'amener à bord du
-<i>Bellérophon</i> le capitaine Maitland eût promis peut-être plus qu'il
-n'espérait, il n'avait été ni l'auteur ni le complice d'une perfidie,
-et il regrettait sincèrement le traitement auquel était destiné
-l'illustre prisonnier. Napoléon ne lui fit aucun reproche, et le
-chargea même de ses remercîments pour l'équipage du <i>Bellérophon</i>. Au
-moment de passer d'un vaisseau à l'autre, l'amiral Keith, avec un
-chagrin visible et le ton le plus respectueux, lui adressa ces
-paroles: <cite>Général, l'Angleterre m'ordonne de vous demander votre
-épée.</cite>&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Lord Keith n'ose pas enlever son épée à Napoléon.</span>
-À ces mots Napoléon répondit par un regard qui indiquait à
-quelles extrémités il faudrait descendre pour le désarmer. Lord Keith
-n'insista point, et Napoléon conserva sa glorieuse épée. C'était le
-moment de se séparer de ceux qui n'avaient pas obtenu l'honneur de
-l'accompagner. Savary, Lallemand <span class="pagenum"><a id="page574" name="page574"></a>(p. 574)</span> se jetèrent dans ses bras,
-et eurent la plus grande peine à s'en arracher. Napoléon après avoir
-reçu leurs embrassements, leur dit ces paroles: Soyez heureux, mes
-amis... Nous ne nous reverrons plus, mais ma pensée ne vous quittera
-point, ni vous ni tous ceux qui m'ont servi. Dites à la France que je
-fais des v&oelig;ux pour elle...&mdash;Il descendit ensuite dans le canot
-amiral qui devait le conduire à bord du <i>Northumberland</i>, où il arriva
-escorté de l'amiral Keith. L'amiral Cockburn entouré de son
-état-major, et ayant ses troupes sous les armes, le reçut avec tous
-les honneurs dus à un général en chef. Là comme ailleurs, Napoléon, à
-qui il ne restait que sa gloire, put jouir de l'éclat qu'elle
-répandait autour de lui. Ces marins, ces soldats ne s'occupant d'aucun
-des grands dignitaires de leur nation, le cherchaient des yeux, le
-dévoraient de leurs regards.
-<span class="sidenote" title="En marge">Départ des côtes d'Angleterre.</span>
-Ils lui présentèrent les armes, et il les
-salua avec une dignité tranquille et affectueuse. Une fois la
-translation d'un bord à l'autre terminée, l'amiral ne perdit pas un
-instant pour lever l'ancre, car la rade n'était pas sûre, et il avait
-l'ordre de hâter son départ. Le <i>Northumberland</i> mit immédiatement à
-la voile, le 8 août 1815, suivi de la frégate <i>la Havane</i>, et de
-plusieurs corvettes et bricks chargés de troupes. Cette division se
-dirigea vers le golfe de Gascogne pour venir doubler le cap Finistère,
-et descendre ensuite au sud, le long des côtes d'Afrique.
-<span class="sidenote" title="En marge">Dernier regard jeté sur les côtes de France.</span>
-Napoléon en
-sortant de la Manche aperçut les côtes de France à travers la brume,
-et les salua avec une vive émotion, convaincu qu'il était de les voir
-pour la dernière fois.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page575" name="page575"></a>(p. 575)</span> Le moment du départ est un moment de trouble qui étourdit le c&oelig;ur
-et l'esprit, et ne leur permet pas de sentir dans toute leur amertume
-les séparations les plus cruelles.
-<span class="sidenote" title="En marge">Situation de Napoléon à bord du <i>Northumberland</i>.</span>
-C'est lorsque le calme est revenu,
-et qu'on est seul, que la douleur devient poignante, et qu'on apprécie
-complétement ce qu'on a perdu, ce qu'on quitte, ce qu'on ne reverra
-peut-être plus. Une tristesse muette et profonde régna parmi le petit
-nombre d'exilés que la volonté de l'Europe poussait en cet instant
-vers un autre hémisphère. Sans afficher une indifférence affectée,
-Napoléon se montra calme, poli, sensible aux égards de l'amiral
-Cockburn, qui dans la limite de ses instructions était disposé à
-adoucir autant que possible la captivité de son glorieux prisonnier.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conduite et caractère de l'amiral Cockburn.</span>
-L'amiral Georges Cockburn était un vieux marin, grand, sec, absolu,
-susceptible, jaloux à l'excès de son autorité, mais sous ces dehors
-déplaisants cachant une véritable bonté de c&oelig;ur, et incapable
-d'ajouter à la rigueur des ordres de son gouvernement. Il avait établi
-Napoléon sur son vaisseau le mieux qu'il avait pu, et tâché de lui
-rendre les coutumes anglaises supportables. Ayant défense de le
-traiter en empereur, il lui donnait le titre d'<em>Excellence</em>, mais en
-corrigeant par la forme ce que ce changement pouvait avoir de
-blessant. Napoléon avait à la table de l'amiral la place du commandant
-en chef; ses compagnons étaient répartis à ses côtés, suivant leur
-rang. Les officiers de l'escadre invités tour à tour, lui étaient
-présentés successivement. Napoléon les accueillait avec bienveillance,
-leur adressait des questions relatives à leur état, en se servant de
-M. de Las Cases pour <span class="pagenum"><a id="page576" name="page576"></a>(p. 576)</span> interprète, ne montrait ni admiration ni
-dédain pour ce qu'il voyait, avait soin de louer ce qui était louable
-dans la tenue des vaisseaux anglais, et demeurait en tout simple, vrai
-et tranquille. Une seule chose lui avait paru tout à fait incommode,
-et il ne l'avait pas dissimulé, c'était la longueur des repas anglais.
-Lui qui dans son ardente activité n'avait jamais pu, quand il était
-seul, demeurer plus de quelques instants à table, ne pouvait se
-résigner à y passer des heures avec les Anglais. L'amiral ne tarda
-point à comprendre qu'il fallait faire céder les coutumes nationales
-devant un tel hôte, et le service fini il se levait avec son
-état-major, assistait debout à la sortie de Napoléon, lui offrait la
-main si le pont du vaisseau était agité par les flots, et venait
-ensuite reprendre la vie anglaise avec ses officiers.</p>
-
-<p>Napoléon se promenait alors sur le pont du <i>Northumberland</i>,
-quelquefois seul, quelquefois accompagné de Bertrand, Montholon,
-Gourgaud, Las Cases, tantôt se taisant, tantôt épanchant les
-sentiments qui remplissaient son âme. S'il était peu disposé à parler,
-il allait, après s'être promené quelque temps, s'asseoir à l'avant du
-bâtiment, sur un canon que tout l'équipage appela bientôt le <em>canon de
-l'Empereur</em>. Là il considérait la mer azurée des tropiques, et se
-regardait marcher vers la tombe où devait s'ensevelir sa merveilleuse
-destinée, comme un astre qu'il aurait vu coucher. Il n'avait aucun
-doute, en effet, sur l'avenir qui lui était réservé, et se disait que
-là-bas, vers ce sud où tendait son vaisseau, il trouverait non pas une
-relâche passagère, mais la mort après une agonie plus ou moins
-prolongée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Longues méditations de Napoléon pendant cette traversée.</span>
-Devenu <span class="pagenum"><a id="page577" name="page577"></a>(p. 577)</span> pour ainsi dire spectateur de sa propre
-vie, il en contemplait les phases diverses avec une sorte
-d'étonnement, tour à tour s'accusant, s'absolvant, s'apitoyant sur
-lui-même, comme il aurait fait à l'égard d'un autre, toujours confiant
-dans l'immensité de sa gloire, et toujours persuadé que dans les
-vastes horizons de l'histoire du monde, il n'y avait presque rien
-d'égal à la bizarre grandeur de sa destinée! De ces longues rêveries
-il sortait rarement amer ou irrité, mais souvent poussé par le
-spectacle saisissant de sa vie à en raconter les circonstances les
-plus frappantes. Il rejoignait alors ses compagnons d'infortune,
-s'adressait à celui dont le visage répondait le plus à son impression
-du moment, et se mettait à faire le récit, toujours avidement écouté,
-de telle ou telle de ses actions. Chose singulière et pourtant
-explicable, c'étaient les deux extrémités de sa carrière qui
-revenaient en ce moment à son esprit! Ou il parlait du dernier
-événement, qui retentissait dans son âme comme un son violent dont les
-vibrations n'avaient pas encore cessé, c'est-à-dire de Waterloo, ou
-bien il reportait son esprit vers ses glorieux débuts en Italie,
-débuts qui avaient enchanté sa jeunesse, et lui avaient pronostiqué un
-si grand avenir. S'il cédait à ses impressions les plus récentes et
-parlait de Waterloo, c'était pour se demander ce qui avait pu égarer
-certains de ses lieutenants dans cette journée fatale, et leur
-inspirer une si étrange conduite!&mdash;Ney, d'Erlon, Grouchy,
-s'écriait-il, à quoi songiez-vous?&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Exclamations qui lui échappent de temps en temps au sujet
-des derniers événements.</span>
-Alors, sans récriminer, sans
-chercher à jeter ses fautes sur autrui, il se demandait comment
-<span class="pagenum"><a id="page578" name="page578"></a>(p. 578)</span> Ney avait pu sans ordre, et deux heures trop tôt, essayer de
-frapper le coup décisif en lançant sa cavalerie, et il n'en trouvait
-d'autre explication que le trouble qui s'était emparé de cette âme
-héroïque. Quant à d'Erlon, si excellent officier d'infanterie, il ne
-s'expliquait guère sa manière de disposer ses divisions dans cette
-journée, et du reste ne mettait en doute ni son courage, ni son
-dévouement, ni ses talents. Il déplorait ces erreurs sans se plaindre,
-et s'il devenait un peu plus sévère, c'était pour Grouchy, car les
-fautes de Ney et de d'Erlon n'étaient pas, disait-il, irréparables,
-tandis que celle de Grouchy avait été mortelle. Ne contestant ni sa
-fidélité ni son courage qui ne pouvaient être contestés, il déclarait
-inexplicable son absence de Waterloo, et ne sachant pas ce que nous
-avons su depuis, il s'épuisait à en chercher les motifs sans les
-découvrir. Il s'en prenait alors à la fatalité, dieu silencieux que
-les hommes accusent volontiers parce qu'il ne répond point; mais en
-descendant au fond de lui-même, il voyait bien que cette fatalité
-n'était autre, après tout, que la force des choses réagissant contre
-les violences qu'il avait voulu lui faire subir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa manière de juger Waterloo.</span>
-Il semblait du reste
-sincèrement persuadé que, les Anglais vaincus à Waterloo, l'Europe
-aurait ressenti une profonde émotion, que, bien qu'elle parût
-implacable, elle aurait probablement fait d'utiles réflexions; qu'en
-tout cas, sous l'influence du succès, les ressources qu'il avait
-préparées auraient suffi pour repousser à leur tour les Russes et les
-Autrichiens, et, ne méconnaissant ni la gravité de la situation, ni
-l'épuisement de la France, <span class="pagenum"><a id="page579" name="page579"></a>(p. 579)</span> ni l'acharnement de l'Europe, il
-répétait avec douleur que sans la faute d'un homme la cause nationale
-aurait pu triompher!</p>
-
-<p>Pourtant il ne revenait pas volontiers sur ce sujet, et lorsqu'il y
-était amené, c'était sous l'empire d'impressions trop récentes, trop
-fortes pour être dominées, comme un homme qui tombé dans un précipice,
-ne peut s'empêcher de rechercher le faux pas qui l'y a conduit.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon raconte les circonstances de sa jeunesse.</span>
-Il revenait plus volontiers sur ses jeunes années, sur son éducation à
-Brienne, sur les signes de génie militaire déjà donnés au siége de
-Toulon, sur les jouissances que lui avaient fait éprouver ses premiers
-succès! Il s'animait alors, et contait avec un charme et un éclat qui
-ravissaient ceux qui l'écoutaient, l'ancienne origine de sa famille
-qui remontait aux républiques d'Italie, sa préférence instinctive pour
-la France quand la Corse était disputée entre plusieurs maîtres, son
-entrée au collége de Brienne, son goût pour l'étude, sa logique
-naissante qui étonnait dans un enfant de son âge, sa taciturnité, son
-orgueil qui lui avait rendu insupportable la seule punition qu'il eût
-encourue à l'école, son avenir plus d'une fois entrevu par
-quelques-uns de ses maîtres, son entrée au régiment, ses relations à
-Valence, ses premières affections pour une jeune dame qu'il avait
-retrouvée plus tard, et qu'il avait eu la satisfaction de tirer d'une
-situation pénible, son arrivée devant Toulon, et là le commencement
-des jouissances de la gloire, lorsque entouré de conventionnels
-violents, de généraux ignorants, il avait saisi d'un coup d'&oelig;il le
-vrai point d'attaque, le fort de l'Éguillette, obtenu la permission
-<span class="pagenum"><a id="page580" name="page580"></a>(p. 580)</span> de l'enlever, et décidé par cette man&oelig;uvre la retraite des
-Anglais! Que de présages heureux alors! que de rêves enivrants, et
-cependant mille fois surpassés par la réalité!
-<span class="sidenote" title="En marge">Son habitude de se coucher sur un canon que les matelots
-appellent le <i>canon de l'Empereur</i>.</span>
-Ainsi, après avoir
-consacré ses matinées à la lecture, il finissait ses journées sur le
-pont du <i>Northumberland</i>, tantôt le parcourant à grands pas, tantôt
-captivant par ses récits ceux qui avaient voulu partager son
-infortune, ou bien couché sur son canon de prédilection, regardant le
-sillage du vaisseau qui le portait vers sa dernière demeure.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Sept. 1815.</span>
-Tandis que le temps s'écoulait de la sorte, on avait traversé le golfe
-de Gascogne, doublé les caps Finistère et Saint-Vincent, et pris la
-direction des îles africaines, par un vent favorable mais faible.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée en vue des côtes d'Afrique.</span>
-La navigation était lente, la chaleur extrême. Napoléon en souffrait sans
-se plaindre. Le 23 août, on atteignit Madère, et on voulut s'y arrêter
-pour y prendre des vivres frais. Mais tout à coup une violente
-bourrasque de vent d'Afrique obligea de mettre à la voile, pour ne pas
-essuyer la tourmente sur ses ancres. Elle fut telle que la frégate <i>la
-Havane</i> et le brick <i>le Furet</i> furent séparés de la division, et
-contraints de naviguer pour leur compte.
-<span class="sidenote" title="En marge">Coup de vent à Madère.</span>
-Après quarante-huit heures,
-on revint mouiller à Madère, et embarquer les rafraîchissements dont
-on avait besoin. Les habitants maltraités par la dernière bourrasque,
-et superstitieux comme des Portugais, attribuaient à la présence de
-Napoléon le dommage qu'ils avaient souffert. C'était, disaient-ils,
-l'homme des tempêtes, qui ne pouvait apparaître quelque part sans y
-apporter la désolation. Le 29 août on <span class="pagenum"><a id="page581" name="page581"></a>(p. 581)</span> traversa les tropiques.
-Le 23 septembre on atteignit l'équateur, et il est inutile de dire que
-Napoléon fut seul excepté des usages auxquels les marins soumettent
-tous ceux qui passent la ligne pour la première fois. Il les en
-dédommagea en leur faisant distribuer 500 louis, ce qui porta leur
-joie jusqu'au délire. Les matelots du <i>Northumberland</i> qui ne le
-connaissaient que par les récits de la presse anglaise, laquelle
-s'était appliquée pendant quinze ans à le représenter comme un
-monstre, éprouvaient en le voyant paisible, doux, bienveillant, une
-surprise croissante, et avec leur naïve pénétration devinant son
-chagrin contenu mais visible, lui donnaient mille preuves touchantes
-de sympathie. Ils mettaient un grand soin à tenir propre le canon sur
-lequel il avait coutume de s'asseoir, et dès qu'il s'en approchait ils
-s'éloignaient par respect pour sa solitude et ses pensées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se rappelle ses souvenirs d'Italie.</span>
-Napoléon avait continué à raconter les premiers temps de sa vie, sa
-proscription après le 9 thermidor, ses relations avec les chefs du
-Directoire, les explications qu'il leur donnait chaque jour en leur
-remettant les dépêches arrivées des armées, l'opinion qu'il leur avait
-inspirée de son intelligence de la guerre, l'espèce d'entraînement qui
-les avait portés tous à lui décerner le commandement de Paris dans la
-journée de vendémiaire, puis quelques mois après le commandement de
-l'armée d'Italie, son apparition à Nice au milieu de vieux généraux
-jaloux de son élévation, mais bientôt subjugués lorsqu'ils l'avaient
-vu se placer par un prodige d'habileté entre les Piémontais et les
-Autrichiens, <span class="pagenum"><a id="page582" name="page582"></a>(p. 582)</span> jeter les uns sur Turin, les autres sur Gênes,
-franchir le Pô, et s'établir sur l'Adige, où pendant une année entière
-il était resté invincible pour les armées de l'Autriche! Il revivait,
-il avait vingt-six ans, et retrouvait toute la flamme de la jeunesse
-en faisant lui-même ces récits enivrants. Et, chose singulière! s'il
-avait un véritable plaisir à raconter de vive voix ses merveilleuses
-actions, à se procurer ainsi une sorte de mirage qui faisait reluire à
-ses propres yeux les temps de sa jeunesse, il n'éprouvait aucun
-penchant à les écrire, bien différent en cela de ce qu'il avait paru
-disposé à faire lors de son départ pour l'île d'Elbe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses compagnons le pressent d'écrire ses campagnes, et il
-s'y refuse d'abord.</span>
-À cette époque,
-au moment de quitter Fontainebleau, l'idée d'écrire son histoire, à
-l'exemple de tant d'autres grands hommes, lui avait apparu tout à coup
-comme un dernier but qui n'était pas indigne de lui. Maintenant au
-contraire, ni sa gloire ni celle de ses compagnons d'armes ne semblait
-l'intéresser. C'est qu'il était bien changé depuis l'île d'Elbe, bien
-descendu dans l'abîme où devait s'enfoncer et finir sa grande
-destinée! À l'île d'Elbe l'atteinte du malheur était nouvelle pour
-lui, elle l'excitait sans l'abattre, car à son insu et au fond de son
-âme se cachait une dernière espérance.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son profond découragement.</span>
-Mais après cette apparition du
-20 mars, après Waterloo, quel avenir pouvait-il rêver encore?...
-Parvînt-il à rompre la lourde chaîne dont les Anglais avaient chargé
-ses mains, à traverser sain et sauf le vaste Océan, où pourrait-il
-descendre, seul, sans même une poignée de braves pour l'aider à mettre
-pied à terre? Et la France, qui l'avait accueilli alors,
-voudrait-elle <span class="pagenum"><a id="page583" name="page583"></a>(p. 583)</span> se prêter à un troisième essai, quand le second
-avait été si désastreux? L'âme humaine se défend longtemps avant de
-déposer toute espérance, et il n'y a presque pas d'exemple dans
-l'histoire d'une grande âme dans laquelle l'espérance se soit
-complétement éteinte. Marius sur les ruines de Carthage, Pompée après
-Pharsale, Annibal après Zama, espéraient encore, et avaient des motifs
-d'espérer. Mais après Waterloo, Napoléon pouvait-il attendre quelque
-chose encore de la fortune? Aussi jamais découragement n'égala le
-sien, et s'il cachait le néant de sa vie à ses fidèles serviteurs, il
-le sentait profondément, et dans cet état il était incapable du
-travail qu'exige une grande composition. Il pouvait bien raconter son
-histoire de vive voix, lorsque excité par la vivacité de ses souvenirs
-il n'avait qu'à céder à son éloquence naturelle, mais la composer, la
-préciser, l'écrire enfin, était un effort dont il n'avait ni le
-courage ni même le goût. Renonçant pour jamais à figurer sur la scène
-du monde, il semblait qu'il fût indifférent à la manière de figurer
-devant la postérité. Souvent ses compagnons d'exil, transportés après
-l'avoir entendu, le pressaient d'écrire ce qu'il venait de dire avec
-tant de puissance et de chaleur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les instances de ses compagnons finissent par l'emporter,
-et il se décide à écrire ses Mémoires.</span>
-Gourgaud, Las Cases, Montholon,
-Bertrand, le suppliaient de prendre la plume, lui offraient de la
-tenir eux-mêmes au besoin, d'écrire sous sa brûlante dictée presque
-aussi vite qu'il parlerait, et de donner ainsi à la fin de sa vie ce
-noble et dernier emploi: il résistait comme si sa gloire même n'eût
-pas mérité un effort.&mdash;Que la postérité, disait-il, s'en tire comme
-elle pourra. Qu'elle recherche la <span class="pagenum"><a id="page584" name="page584"></a>(p. 584)</span> vérité si elle veut la
-connaître. Les archives de l'État en sont pleines. La France y
-trouvera les monuments de sa gloire, et si elle en est jalouse,
-qu'elle s'occupe elle-même à les préserver de l'oubli...&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa confiance dans l'histoire.</span>
-Puis, dans
-son âme engourdie, une flamme d'orgueil jaillissant tout à coup, J'ai
-confiance dans l'histoire! s'écriait Napoléon; j'ai eu de nombreux
-flatteurs, et le moment présent appartient aux détracteurs acharnés.
-Mais la gloire des hommes célèbres est, comme leur vie, exposée à des
-fortunes diverses. Il viendra un jour où le seul amour de la vérité
-animera des écrivains impartiaux. Dans ma carrière on relèvera des
-fautes sans doute, mais Arcole, Rivoli, les Pyramides, Marengo,
-Austerlitz, Iéna, Friedland, <cite>c'est du granit, la dent de l'envie n'y
-peut rien</cite>!...&mdash;Napoléon affichait ainsi une immense confiance dans
-l'histoire, même au sein de ce profond mais tranquille désespoir qui
-constituait l'état actuel de son âme. Pourtant on lui disait que
-l'histoire il fallait l'éclairer, que lui seul le pouvait,
-qu'autrement une partie de ses grandes pensées s'évanouirait, que ce
-serait là un noble et utile aliment à sa puissante activité, et qu'au
-surplus ils l'aideraient tous à élever ce beau monument. Peu à peu, à
-force d'entendre les mêmes exhortations, et surtout à force de
-découragement, il avait fini par reprendre goût à quelque chose, car
-l'âme humaine ou quitte cette terre, ou si elle y demeure finit par
-s'attacher à quelque objet, et peut parfois trouver un dernier plaisir
-à arroser des plantes ou à régler des horloges, comme Dioclétien ou
-Charles-Quint. Napoléon consentit donc à entreprendre enfin cette
-tâche qu'il <span class="pagenum"><a id="page585" name="page585"></a>(p. 585)</span> s'était proposée en partant pour l'île d'Elbe. Ne
-pouvant dominer la fougue de son esprit jusqu'à l'obliger à suivre les
-mouvements trop lents de sa main, il était incapable d'écrire, ou bien
-il traçait des caractères illisibles.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon dicte à M. de Las Cases la première campagne
-d'Italie, et au général Gourgaud la campagne de 1815.</span>
-Il se mit donc à dicter en
-débutant par les campagnes d'Italie, pour lesquelles il eut recours à
-la plume de M. de Las Cases. Son projet était de distribuer les
-diverses parties de son histoire entre ses compagnons d'exil, pour que
-tous participassent à l'honneur de ce travail, et eussent le temps de
-le revoir, et de le mettre au net. Cependant, oppressé par les
-souvenirs de Waterloo, et comme pour en soulager son c&oelig;ur, il
-résolut de dicter au général Gourgaud le récit de la campagne de 1815,
-et il commença immédiatement cette partie de sa tâche.
-<span class="sidenote" title="En marge">Longueur de la navigation.</span>
-Le temps ne lui
-manquait pas, car la navigation s'était allongée par les efforts mêmes
-de l'amiral pour l'abréger. À cette époque, dans l'état de l'art
-nautique, une fois l'équateur franchi, on se laissait porter par les
-vents alizés jusque dans le voisinage des côtes du Brésil, puis
-descendant au sud on tâchait de rencontrer des vents variables d'ouest
-pour revenir sur Sainte-Hélène. L'amiral Cockburn pressé d'arriver,
-pour son hôte encore plus que pour lui-même, avait imaginé de suivre
-une autre route. En se tenant près des côtes d'Afrique, et en
-s'engageant dans le rentrant du golfe de Guinée, on trouve quelquefois
-des vents variables d'ouest qui portent vers l'Afrique, après quoi
-retrouvant les vents d'est, on est poussé vent arrière sur
-Sainte-Hélène. L'amiral avait donc adopté cette direction. Elle ne
-lui avait d'abord que trop <span class="pagenum"><a id="page586" name="page586"></a>(p. 586)</span> bien réussi, car il s'était
-enfoncé dans le golfe de Guinée jusqu'à toucher presque au Congo. Il y
-avait essuyé des orages, une chaleur suffocante, et des lenteurs qui
-faisaient même murmurer son équipage. Napoléon, qui n'avait pas grand
-intérêt à voir finir cette navigation, car pour lui arriver c'était
-passer d'une prison dans une autre, employait le temps à dicter. Ses
-matinées s'écoulaient avec M. de Las Cases ou avec le général
-Gourgaud, auxquels il dictait tantôt le récit des campagnes d'Italie,
-tantôt celui de la campagne de 1815. Ces messieurs n'osant
-l'interrompre, suivaient sa parole le mieux qu'ils pouvaient, et puis
-se retiraient pour recopier en caractères lisibles des dictées saisies
-pour ainsi dire au vol. Ils les soumettaient le lendemain à Napoléon,
-qui les revoyait attentivement, tantôt abrégeant ce qui était trop
-étendu, tantôt développant ce qui était trop sommairement exposé, et
-mettant un grand soin à veiller à la correction du langage, à laquelle
-il était devenu extrêmement sensible en avançant en âge. Une chose
-seule le contrariait dans la suite de son travail, c'était le défaut
-de documents auxquels il pût se reporter soit pour les dates, soit
-pour certains détails. Comme tous ceux qui ont beaucoup agi, et qui
-ont beaucoup à retenir, il se trompait quelquefois sur la date des
-faits, et les intervertissait, du reste rarement. Mais sur le
-caractère des événements, sur leur importance, sur les lieux, sur les
-hommes, sa mémoire était infaillible, et il les retraçait avec une
-vérité saisissante. Il regrettait aussi de n'avoir pas ses ordres, ses
-lettres surtout, qui jettent un si grand jour sur ses opérations, sur
-leurs <span class="pagenum"><a id="page587" name="page587"></a>(p. 587)</span> motifs, et qui permettent de retrouver sa pensée, lui
-mort, comme s'il vivait encore. La privation de ces divers documents
-le dépitait parfois, sans le détourner néanmoins d'un travail qui
-était devenu son unique ressource. Il ne s'en reposait qu'en se
-livrant à des lectures, dont les grandes productions de l'esprit
-humain étaient l'objet exclusif. Marchand avait eu soin d'emporter sa
-bibliothèque de campagne, qui était malheureusement fort restreinte.
-Un jour, tandis qu'il exprimait le regret de n'avoir pas une
-bibliothèque mieux fournie, on aperçut un vaisseau de commerce qui
-s'approchait du <i>Northumberland</i>. M. de Las Cases se souvint alors de
-la précaution qu'il avait prise d'expédier une caisse de livres pour
-le Cap.&mdash;C'est peut-être, dit-il à Napoléon, le bâtiment qui porte mes
-livres.&mdash;C'était ce bâtiment en effet, et la caisse recueillie au
-passage, remise à bord, ouverte immédiatement, causa à l'illustre
-captif, qui ne pouvait plus avoir que des jouissances d'esprit, l'une
-de ces petites satisfactions qui allaient composer désormais tout son
-bonheur.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Octob. 1815.</span>
-Il y avait près de soixante-dix jours qu'on avait quitté les côtes
-d'Angleterre, et ayant enfin rencontré les vents du sud-est qui
-soufflent du Cap, on fut porté vent arrière sur Sainte-Hélène.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée le 15 octobre en vue de Sainte-Hélène.</span>
-Le 15
-octobre, à la pointe du jour, à une distance de douze lieues en mer,
-on aperçut un pic tout entouré de nuages: c'était le pic de Diane qui
-domine l'île de Sainte-Hélène. Napoléon était enfin arrivé aux portes
-de sa prison.
-<span class="sidenote" title="En marge">Aspect de l'île.</span>
-À midi à peu près on jeta l'ancre dans la petite rade de
-<i>James-Town</i>, et on aperçut une côte triste, sombre, hérissée de
-rochers, qui <span class="pagenum"><a id="page588" name="page588"></a>(p. 588)</span> eux-mêmes étaient hérissés de canons. La frégate
-<i>la Havane</i> et le brick <i>le Furet</i>, séparés de la division à Madère,
-avaient devancé de dix-sept jours le vaisseau amiral. Ils avaient
-annoncé la prochaine arrivée des prisonniers, transmis les ordres de
-Londres, débarqué une partie des troupes, et l'île, d'aspect
-ordinairement pacifique, avait pris tout à coup un aspect de guerre à
-l'approche de l'homme de la guerre, qu'elle était destinée à renfermer
-et à consumer sous son ciel dévorant.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa constitution, son climat, ses produits.</span>
-L'île de Sainte-Hélène est le résultat d'une éruption volcanique qui a
-jailli au milieu de l'océan Atlantique, dans l'hémisphère sud, un peu
-avant le tropique du Capricorne. L'île, ayant de neuf à dix lieues de
-circonférence, entourée partout de côtes inaccessibles, s'annonce par
-des rochers saillants, arides, portant au ciel leurs têtes noirâtres,
-et dominés par le pic de Diane qui les surpasse tous. Au sein de ces
-vastes plaines de l'Océan, Sainte-Hélène offrant aux vapeurs le seul
-point qui puisse les arrêter, les fixe autour d'elle, et se montre
-constamment au sein des brouillards. Le volcan, père de cette île, a
-eu son cratère tourné au nord, et ce cratère, situé au pied même du
-pic de Diane, se présente refroidi mais béant au voyageur arrivant
-d'Europe. Plusieurs vallées s'en détachent, étroites, longues,
-parallèles, aboutissant à la mer comme des ruisseaux destinés jadis à
-y porter la lave, et formant de petites criques, dont une, un peu plus
-spacieuse que les autres, constitue le port de James-Town, le seul
-abordable de l'île. Sur le revers sud s'étendent des plateaux,
-séparés entre eux <span class="pagenum"><a id="page589" name="page589"></a>(p. 589)</span> par des ravins profonds, taillés à pic le
-long de la mer, par conséquent inaccessibles, et exposés au vent du
-sud-est qui souffle du Cap. Aussi tandis que dans les étroites vallées
-du nord il coule un peu d'eau, venant des nuages que le pic de Diane
-attire à lui, tandis qu'il s'y développe un peu de verdure, qu'il y
-règne un peu de fraîcheur, sur le revers opposé les plateaux tournés
-vers le sud sont incessamment balayés, par un vent chaud et sec,
-dépourvus d'eau et de gazon, à peine recouverts d'une maigre
-végétation toujours penchée sous la constance du vent, et ne donnant
-presque pas d'ombre sous un ciel où il en faudrait beaucoup. Telle est
-Sainte-Hélène, chaude, venteuse et sèche sur les plateaux inclinés au
-sud, un peu moins aride dans les vallées dirigées vers le nord, triste
-partout, point malsaine pour le corps habitué à y vivre, mais mortelle
-pour l'âme qui a vécu au milieu des grands spectacles du monde
-civilisé. Sur ce rocher stérile, situé à une immense distance des
-divers continents, des colons n'auraient pas eu beaucoup à faire, et
-en effet il ne s'en est guère établi à Sainte-Hélène. Pourtant comme
-les bâtiments venant des Indes y sont portés par le vent du Cap, et
-qu'après une longue traversée le navigateur aime à poser le pied sur
-un sol ferme, à respirer l'air de terre, à voir la verdure, à savourer
-quelques fruits, à goûter quelques aliments frais, les convois de la
-Compagnie des Indes s'y arrêtent volontiers, comme dans une hôtellerie
-placée pour eux au milieu de l'Océan. Aussi parmi les quatre mille
-habitants de Sainte-Hélène, dont trois mille occupent le petit port
-de James-Town, <span class="pagenum"><a id="page590" name="page590"></a>(p. 590)</span> ne s'est-il développé qu'une industrie,
-consistant à nourrir un peu de bétail apporté du Cap, à cultiver
-quelques légumes et quelques fruits, et n'y a-t-il qu'une joie dans
-l'année, c'est celle qui éclate lorsque les convois de l'extrême
-Orient revenant en Europe s'y arrêtent un instant pour s'y reposer,
-s'y rafraîchir, plaisir qu'ils payent d'un peu de l'argent gagné en
-Asie.</p>
-
-<p>Tel est le lieu où Napoléon devait terminer sa vie. C'est toujours
-pour les navigateurs, d'où qu'ils viennent, où qu'ils aillent, une
-joie d'arriver. Pour la première fois peut-être ce sentiment ne fut
-point éprouvé à bord du <i>Northumberland</i>, du moins parmi les illustres
-passagers qu'il venait de transporter. Leur sentiment fut celui de
-prisonniers apercevant la porte de la prison qui va se refermer à
-jamais sur eux. La population de l'île était tout entière sur le quai,
-et aurait composé une foule si son nombre l'avait permis. Napoléon
-monta sur le pont, et regarda tristement ce séjour abrupte; noirâtre,
-où il allait s'ensevelir tout vivant. Il n'exprima aucun désir, et
-laissa le soin à l'amiral de prononcer sur l'instant de sa mise à
-terre, et sur le lieu où il devait séjourner provisoirement. L'amiral
-se hâta de quitter son vaisseau pour aller chercher un pied-à-terre où
-Napoléon pût prendre gîte, en attendant qu'on eût préparé son
-établissement définitif. L'amiral employa deux journées à cette
-recherche, et vint en s'excusant de ce retard annoncer à Napoléon la
-découverte d'une maison petite mais suffisante, dans laquelle il
-pourrait jouir immédiatement du plaisir d'être à terre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon débarque le 17 octobre à Sainte-Hélène.</span>
-Le 17 octobre
-Napoléon quitta <span class="pagenum"><a id="page591" name="page591"></a>(p. 591)</span> <i>le Northumberland</i>, fort regretté de
-l'équipage, qu'il remercia des soins dont il avait été l'objet. Arrivé
-à la petite maison que l'amiral lui avait choisie, il la trouva
-tellement exposée aux regards des habitants qu'il jugea impossible d'y
-rester plus d'une ou deux journées. L'amiral lui promit de s'occuper
-dès le lendemain d'en chercher une mieux placée, et dans laquelle il
-serait garanti des regards des curieux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il y avait à Sainte-Hélène une habitation convenable, celle
-de <i>Plantation-House</i>.</span>
-Il existait une habitation dans laquelle Napoléon aurait été
-convenablement établi, c'était celle de <i>Plantation-House</i>, joli
-château destiné au gouverneur de l'île, situé dans une vallée fraîche
-et ombragée, parce qu'elle s'ouvrait au nord, et joignant à l'avantage
-du site celui d'une construction élégante, et suffisamment vaste.
-<span class="sidenote" title="En marge">Pourquoi elle n'est pas réservée à Napoléon.</span>
-Avec
-le moindre respect des convenances, c'est celle qu'on aurait dû
-choisir, mais par un sentiment d'inexplicable mesquinerie, en prêtant
-l'île de Sainte-Hélène à l'État, la Compagnie des Indes avait fait
-réserve du château du gouverneur, et par une insouciance plus
-inqualifiable encore, lord Bathurst n'avait pas songé à exiger d'elle
-ce sacrifice. Par ces motifs, Plantation-House, où Napoléon aurait
-trouvé tout de suite une retraite saine et décente, avait été exclu
-des choix qu'on aurait pu faire. Il restait sur l'un des plateaux du
-sud, celui de <i>Longwood</i>, une ferme de la Compagnie, servant de
-résidence au sous-gouverneur, et qui pouvait, moyennant qu'on y
-ajoutât quelques constructions, recevoir une vingtaine de maîtres et
-de domestiques.
-<span class="sidenote" title="En marge">Choix du plateau de <i>Longwood</i>, où l'on doit construire des
-bâtiments d'habitation.</span>
-Le plateau de Longwood était assez étendu pour la
-promenade à pied et à cheval, couvert en partie d'un bois de
-gommiers, mais malheureusement <span class="pagenum"><a id="page592" name="page592"></a>(p. 592)</span> tourné au sud-est, et exposé
-au vent du Cap. C'était là un inconvénient qui devait être infiniment
-sensible avec le temps, mais au premier aspect, ce plateau n'avait
-rien de désagréable. Il présentait un campement commode et sain pour
-les troupes destinées à veiller sur la demeure de Napoléon, et enfin
-les côtes qui le terminaient vers la mer étaient à peu près
-inaccessibles. C'étaient là pour l'amiral de suffisantes raisons de
-préférence; aussi le proposa-t-il à Napoléon en lui offrant d'aller y
-faire une course à cheval, pour qu'il pût juger si le lieu lui
-convenait. Napoléon accepta cette proposition, se rendit le lendemain
-à Longwood en compagnie de l'amiral, et y trouvant, après plusieurs
-mois de mer, un peu de terre et de verdure, et surtout une solitude où
-les regards des curieux ne pourraient le découvrir, agréa cet
-emplacement, et consentit à ce qu'on entreprît les travaux qui
-pouvaient le rendre habitable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Établissement provisoire à Briars.</span>
-En remontant de James-Town jusqu'au pic de Diane pour se rendre à
-Longwood, Napoléon avait remarqué dans cette vallée assez fraîche un
-petit pavillon qui lui avait plu. Au retour de Longwood il le visita,
-et exprima le désir de s'y établir temporairement. Le propriétaire
-était un négociant du pays, résidant avec sa famille dans une maison
-voisine. Il offrit avec empressement le pavillon, dans lequel Napoléon
-voulut s'établir sans aucun délai. Il fallait qu'il consentît à
-dormir, manger, travailler dans la même pièce, mais elle s'ouvrait sur
-une jolie vallée, et il prit en bonne part ce chétif logement que
-dans le pays on appelait <span class="pagenum"><a id="page593" name="page593"></a>(p. 593)</span> <i>Briars</i>. Ne sachant comment abriter
-quelques-uns de ses domestiques, on eut recours à une tente qui fut
-dressée à côté du pavillon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Privations auxquelles Napoléon se trouve exposé à Briars.</span>
-Le plus grand inconvénient de ce séjour,
-c'était de séparer Napoléon de ses compagnons d'infortune, lesquels
-pour le voir étaient obligés chaque jour de faire un assez long
-trajet. On parvint cependant à trouver un réduit pour M. de Las Cases,
-que Napoléon tenait à avoir auprès de lui, parce qu'il lui dictait en
-ce moment le récit des campagnes d'Italie. Il avait donc
-l'indispensable, et ne tenait aucun compte des privations physiques,
-ayant essuyé bien pis dans ses longues et terribles guerres. Il est
-vrai que le danger et la gloire relevaient tout alors, et
-qu'aujourd'hui la dure captivité aurait empoisonné même l'abondance et
-les plaisirs. Il en sentit, hélas, à cette époque une première et dure
-rigueur! Jusqu'ici, empereur à bord du <i>Bellérophon</i>, général en chef
-sur <i>le Northumberland</i>, il avait pu se croire libre, car le navire
-était une prison flottante dans laquelle ses propres gardiens étaient
-aussi captifs que lui. Aucune surveillance n'avait donc été exercée à
-bord du <i>Northumberland</i>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon une fois à terre est condamné à une surveillance
-qui lui est très-pénible.</span>
-Mais une fois qu'on fut à terre, l'amiral,
-inquiet pour sa responsabilité, n'osa pas laisser à son prisonnier
-l'île pour prison. Elle avait neuf à dix lieues de circonférence tout
-au plus, des côtes presque inabordables, n'était guère accessible que
-par le petit port de James-Town sévèrement gardé, et était entourée en
-outre d'une croisière nombreuse. Si donc Napoléon avait cherché à
-s'évader, il lui eût été bien difficile, surtout dans les premiers
-jours, avant d'avoir pu se <span class="pagenum"><a id="page594" name="page594"></a>(p. 594)</span> ménager des complices, de
-disparaître tout à coup, et de trouver un bâtiment qui le transportât
-en Amérique. Néanmoins, voulant avoir la certitude physique et
-continue de sa présence, l'amiral entoura Briars de sentinelles qui ne
-devaient pas perdre de vue ceux qui l'habitaient. L'&oelig;il perçant de
-Napoléon les eut bientôt découvertes, et ce fut pour lui l'une des
-plus vives, des plus douloureuses impressions de sa captivité.
-L'amiral, rempli d'ailleurs des meilleures intentions, avait bien
-prévu que Napoléon qui avait passé sa vie à cheval, et obligé ses
-contemporains à y passer la leur, ne pourrait se priver de cet
-exercice, et il s'était procuré en conséquence trois chevaux de selle
-assez bons, tirés du Cap comme tous ceux qu'on avait dans l'île.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il ne veut pas monter à cheval, parce qu'il est suivi.</span>
-Napoléon était disposé à s'en servir, mais quand il vit qu'un officier
-anglais s'apprêtait à mettre le pied à l'étrier pour le suivre, il ne
-voulut plus de cette distraction, quelque nécessaire qu'elle fût à son
-corps et à son esprit, et il ordonna de renvoyer les chevaux. Faisant
-cependant la réflexion fort naturelle que l'amiral serait ainsi bien
-mal récompensé d'une attention délicate, il revint sur son ordre, et
-garda les chevaux sans en user.</p>
-
-<p>Certains juges ont blâmé Napoléon de sentir ces souffrances, ou de
-laisser voir qu'il les sentait. Il est aisé de parler des maux
-d'autrui, et d'enseigner comment il faudrait les supporter. Pour moi
-que la vue de la souffrance d'autrui affecte profondément, je ne sais
-guère blâmer ceux qui souffrent, et je n'aurais pas le courage de
-rechercher si tel jour, à telle heure, de nobles victimes, torturées
-par la <span class="pagenum"><a id="page595" name="page595"></a>(p. 595)</span> douleur, ont manqué de l'attitude impassible qu'on
-désirerait leur imposer. Je ne sais pas de plus touchantes victimes
-que Pie VII, que Louis XVI, que Marie-Antoinette, et il est tel
-instant que je voudrais supprimer de leur cruelle agonie. Le corps
-humain n'est pas bon à voir dans les convulsions de la douleur
-physique. L'âme humaine n'est pas meilleure à voir dans certains
-instants de la douleur morale, et il faut jeter sur elle le voile
-d'une compassion respectueuse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mouvements d'irritation dont il ne peut se défendre.</span>
-Si Napoléon eût été un anachorète
-chrétien, on aurait pu lui dire: Courbez la tête sous le soufflet des
-bourreaux.&mdash;Mais cette âme indomptable à la fatigue, aux souffrances
-physiques, aux dangers, tombée de si haut, frémissait sous les
-humiliations, et il faut pardonner ces premiers tressaillements
-d'impatience à l'homme qui, ayant vu pendant quinze ans les rois à ses
-pieds, était maintenant plongé dans leurs fers.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses plaintes et celles de ses compagnons.</span>
-Ses compagnons eurent
-le tort de contribuer à l'irriter en lui racontant comment ils étaient
-traités à James-Town. Surveillés dans leurs moindres mouvements,
-partout suivis d'un soldat, ils éprouvaient des gênes insupportables,
-et se plaignirent vivement à leur maître infortuné, qui fut affecté de
-leurs peines plus que des siennes. Napoléon, ne se contenant plus, et
-répétant ce qu'il avait dit à lord Keith, s'écria qu'on violait en lui
-le droit des gens et l'humanité; qu'il n'était pas prisonnier de
-guerre, car il s'était volontairement confié aux Anglais après avoir
-fait à leur générosité un appel dont ils n'étaient pas dignes; qu'il
-aurait pu se jeter sur la Loire, y continuer la guerre, la rendre
-atroce, ou bien se livrer à son <span class="pagenum"><a id="page596" name="page596"></a>(p. 596)</span> beau-père, à son ancien ami
-l'empereur Alexandre, qui auraient bien été forcés par la loi du sang
-ou par celle de l'honneur de le traiter avec égards; que les Anglais
-n'avaient donc pas sur lui les droits qu'on a sur les prisonniers; que
-d'ailleurs ce droit cessait avec la guerre, qu'enfin il y avait envers
-les prisonniers des ménagements mesurés à leur rang, à leur situation,
-dont on ne s'écartait jamais. Napoléon, se rappelant à cette occasion
-comment il avait agi autrefois avec l'empereur d'Autriche, avec le roi
-de Prusse qu'il aurait pu détrôner, avec l'empereur de Russie qu'il
-avait pu faire prisonnier à Austerlitz, et auxquels il avait épargné
-la plupart des conséquences de leurs désastres, comparait amèrement
-leur conduite à la sienne, oubliant dans ces plaintes éloquentes la
-véritable cause de traitements si différents, oubliant qu'Alexandre,
-Frédéric-Guillaume, François II, lorsqu'il les traitait si bien, ne
-lui inspiraient aucune crainte, tandis que lui, au contraire, tout
-vaincu qu'il était, faisait peur au monde, qu'il devait par conséquent
-à son génie, et à l'abus de ce génie, l'étrange forme de captivité à
-laquelle il était réduit. Après cet emportement qui l'avait soulagé,
-il s'écria tout à coup: Du reste, pour moi, il ne m'appartient pas de
-réclamer. Ma dignité me commande le silence, même au milieu des
-tourments, mais vous à qui tant de réserve n'est pas commandée,
-plaignez-vous. Vous avez des femmes, des enfants, qu'il est inhumain
-de faire souffrir de la sorte, et qui motivent suffisamment toutes les
-réclamations que vous pourrez élever.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'amiral Cockburn fait ce qu'il peut pour adoucir la
-situation des exilés.</span>
-Ils se plaignirent en effet, et l'amiral qui avait le <span class="pagenum"><a id="page597" name="page597"></a>(p. 597)</span>
-visage, mais point le c&oelig;ur sec, fit de son mieux pour leur rendre
-supportable le séjour de James-Town. Il ne se relâcha point de sa
-surveillance, car sa responsabilité le faisait trembler; mais il
-prescrivit à ses officiers les plus grands égards, sans renoncer
-cependant à la précaution essentielle de ne jamais perdre de vue le
-principal des prisonniers.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon commence à s'habituer à cette situation.</span>
-Après quelques jours la situation s'améliora un peu. Successivement on
-établit à Briars une partie des compagnons de Napoléon, et on facilita
-leurs rapports avec lui. Il put les recevoir à sa table, reprendre son
-travail avec eux, occuper enfin cet esprit dévorant qui le dévorait
-lui-même quand on ne lui donnait pas d'autre aliment. Il reprit ses
-entretiens, et essaya quelques promenades à pied qu'on lui laissa
-faire sans le suivre, voyant qu'à pied il ne pourrait aller bien loin.
-Il se mit à parcourir les petites vallées parallèles à celle de
-James-Town, et tournées au nord. Abritées contre le vent du sud et le
-soleil, elles étaient, comme nous l'avons dit, fraîches, ombragées, et
-terminées par des vues assez pittoresques. Un jour Napoléon, s'étant
-fort éloigné, s'arrêta dans le modeste cottage d'un militaire anglais,
-le major Hudson. Il s'y montra doux et simple, fut accueilli avec
-respect, et sortit fort touché de la réception cordiale qu'on lui
-avait faite. Mais il était loin de Briars, et on lui prêta des chevaux
-pour y revenir. Il fit ainsi une assez longue course à cheval, ce qui
-ne lui était point arrivé depuis bien du temps, et parut y prendre
-quelque plaisir. Peu à peu il s'habitua au singulier gîte où il était
-établi, se figurant que bientôt il en aurait un <span class="pagenum"><a id="page598" name="page598"></a>(p. 598)</span> plus
-supportable, et y vécut comme à l'un de ces nombreux bivouacs où il
-avait passé une partie de son orageuse vie.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Nov. 1815.</span>
-L'hôte chez lequel Napoléon était descendu, commerçant de condition
-obscure, mais de c&oelig;ur excellent, s'étudiait à le faire jouir de son
-jardin et de sa modeste société. Il avait deux jeunes filles parlant
-un peu le français, fort animées, fort innocentes, chantant
-médiocrement, mais avec l'heureuse humeur de la jeunesse. Elles
-venaient voir l'empereur déchu, le questionnaient avec l'ignorance de
-leur âge et de leur condition, puis lui jouaient des airs italiens sur
-un instrument très-peu harmonieux. Napoléon écoutait et répondait à
-leurs questions naïves avec une extrême bonté. L'une d'elles, qui
-avait rencontré dans un roman historique le nom de Gaston de Foix, et
-qui prenait le héros de Ravenne pour un général de l'Empire, lui
-demandait si Gaston était bien brave, et s'il était mort.&mdash;Oui,
-répondait Napoléon avec une patience toute paternelle, il était brave,
-et il est mort.&mdash;Il s'intéressait à ces enfants comme aux oiseaux
-voltigeant dans son jardin. C'étaient là désormais ses seules
-distractions: il n'en devait ni trouver, ni rechercher, ni désirer
-d'autres!</p>
-
-<p>Les mois d'octobre et de novembre s'écoulèrent ainsi, paisiblement
-mais tristement, comme allaient s'écouler toutes les années de cette
-captivité sans exemple.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée des premières nouvelles d'Europe.</span>
-À cette époque arrivèrent les premiers
-courriers d'Europe. Les exilés reçurent de leurs familles des
-nouvelles qui furent pour eux un doux soulagement. Napoléon seul n'en
-reçut point <span class="pagenum"><a id="page599" name="page599"></a>(p. 599)</span> de la sienne. Sa mère, ses frères, ses s&oelig;urs,
-dispersés, fugitifs, réduits à se cacher, n'avaient pu se procurer les
-moyens de lui écrire. Marie-Louise n'avait pas même songé à
-l'entretenir de son fils. Les nouvelles intéressantes pour lui furent
-celles des journaux. Elles lui parlaient de la France avec beaucoup de
-détail, et elles le touchèrent profondément. Les Bourbons, entrés si
-doucement en France en 1814, rentraient cette fois la colère au
-c&oelig;ur, et une funeste illusion dans l'esprit. Ils croyaient qu'une
-vaste conspiration les avait seule expulsés au 20 mars, et qu'il était
-à la fois juste et politique de la punir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Intérêt qu'éprouve Napoléon pour Ney, La Bédoyère, Drouot,
-Lavallette, qu'il sait poursuivis.</span>
-Les journaux annonçaient de
-nombreux exils, de nombreuses arrestations parmi les hommes les plus
-dévoués à Napoléon, et tous compromis à cause de lui. Ney, La
-Bédoyère, Drouot, Lavallette, étaient menacés de poursuites
-rigoureuses et d'exécutions sanglantes. Napoléon fut fort ému du sort
-qui menaçait ces trois derniers qu'il aimait sincèrement, et quant à
-Ney, pour lequel il avait moins d'affection, mais dont il admirait
-l'énergie guerrière, il ressentit de son malheur une pitié profonde.
-<span class="sidenote" title="En marge">Comment il comprend la défense de Ney.</span>
-Il fut non pas blessé, mais affligé du système de défense qu'on
-semblait adopter pour l'infortuné maréchal. Avec cette logique
-puissante qui éclatait dès qu'il raisonnait sur un sujet, il indiqua
-tout de suite le vrai système de défense à employer.&mdash;On se trompe,
-dit-il, si on croit adoucir les juges de Ney en le présentant comme
-mon ennemi, en rappelant sa conduite à Fontainebleau. Il n'y a qu'une
-manière de sauver Ney, s'il y en a une, c'est de faire éclater en sa
-<span class="pagenum"><a id="page600" name="page600"></a>(p. 600)</span> faveur toute la force de la vérité. Ney n'a point conspiré,
-car personne n'a conspiré. À son départ de Paris, il voulait
-m'arrêter. Il le voulait à Lons-le-Saulnier encore, et il aurait
-réalisé son intention, si les troupes et la population ne lui avaient
-fait violence. Mais en s'approchant de moi, un mouvement des esprits,
-général, irrésistible, l'a entraîné lui comme les autres, et il y a
-cédé. Je dois ajouter qu'il m'a écrit en cette occasion dans des
-termes fort honorables, me déclarant qu'il avait agi de la sorte non
-pour moi, mais pour le pays, et offrant de se retirer si la politique
-que j'apportais n'était pas conforme au v&oelig;u universel. À notre
-rencontre à Auxerre, je lui ai coupé la parole en lui serrant la main,
-et en lui disant de s'en fier à moi, que ma politique serait celle que
-tous les Français désiraient, et qui était dictée par le simple bon
-sens. Il s'est même, à cette époque, tenu à l'écart; mais il était
-intérieurement agité par le sentiment de sa fausse position
-personnelle. Sa conduite s'en est ressentie aux Quatre-Bras, et
-surtout à Waterloo. Jamais il n'a été plus héroïque, ni plus
-irréfléchi, et en contribuant à nous perdre, il s'est perdu lui-même.
-Mais ni les Bourbons ni moi n'avons rien à lui reprocher, que d'avoir
-succombé sous la violence des événements.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ney n'avait point trahi les Bourbons.</span>
-Il doit dire à ses juges: Je
-n'ai point trahi, j'ai été entraîné, et pour ce genre de délit, si
-fréquent, si excusable dans les révolutions, une loi a été faite,
-c'est la capitulation de Paris, capitulation sacrée à laquelle
-l'honneur des généraux vainqueurs, l'honneur de leurs souverains est
-attaché, et cette capitulation met les délits <span class="pagenum"><a id="page601" name="page601"></a>(p. 601)</span> politiques à
-l'abri de toute recherche.&mdash;Voilà ce que Ney doit dire, et ce doit
-être toute sa défense parce que c'est toute la vérité. Ou la
-capitulation de Paris n'a pas de sens, ou elle s'applique forcément au
-délit de Ney. S'il s'en tient à ce genre de défense, qui est le
-véritable, il vaincra peut-être ses juges, et s'il ne parvient point à
-les vaincre, il les déshonorera devant l'histoire, et mourra entouré
-de l'éternelle sympathie des honnêtes gens!&mdash;Ney, pauvre Ney,
-s'écriait Napoléon, quel funeste sort t'attend!&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Suivant Napoléon, personne ne les avait trahis.</span>
-Continuant sur ce
-sujet, et répétant que ni le maréchal Ney ni aucun autre n'avait trahi
-au 20 mars, Chacun a fait son devoir, disait-il, et les chefs
-militaires aussi bien que les chefs civils. Mais l'armée et le peuple
-des campagnes ont entraîné tout le monde.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Singulière anecdote relative à Masséna.</span>
-Napoléon citait à ce sujet
-un fait remarquable, et digne d'être conservé par l'histoire.&mdash;On a
-accusé Masséna, disait-il, d'avoir trahi les Bourbons; vous allez voir
-qu'il n'en est rien. Lorsque je me trouvai à Paris, rétabli sur le
-trône impérial, c'était le cas de se faire valoir auprès de moi, et de
-se vanter de ce qu'on avait risqué en ma faveur. Masséna vint à Paris;
-je lui demandai ce qu'il aurait fait, si au lieu de prendre la route
-de Grenoble, j'avais pris celle de Marseille où il commandait? Masséna
-n'était point flatteur, pourtant ma question ne laissa pas de
-l'embarrasser, et comme j'insistais, il finit par me répondre: <cite>Sire,
-vous avez bien fait de prendre la route de Grenoble</cite>...&mdash;Tous mes
-maréchaux n'auraient pas osé me répondre aussi franchement, mais tous
-en auraient eu le droit, excepté Davout qui n'était point en
-fonctions, qui avait été <span class="pagenum"><a id="page602" name="page602"></a>(p. 602)</span> indignement traité, et qui seul
-était libre de ses actions. Personne n'a donc trahi les Bourbons, et
-s'ils se vengent aujourd'hui, c'est par faiblesse pour leur parti, et
-afin de dissimuler leurs fautes de conduite. Mais j'entrevois pour eux
-un avenir peu sûr. En se livrant aux passions de l'émigration, ils
-éloigneront d'eux la France tous les jours davantage. Ce n'est pas mon
-fils qui en profitera le premier; la maison d'Orléans passera avant
-lui, mais à la suite de celle-ci le tour des Bonaparte pourra bien
-venir.&mdash;</p>
-
-<p>Après ces mots d'une si profonde prévoyance, Napoléon revenait à
-l'injustice des poursuites annoncées, et montrait pour La Bédoyère,
-pour Ney, pour Drouot, pour Lavallette, une inquiétude extrême.
-Toutefois, il paraissait croire que la vertu de Drouot si
-universellement reconnue serait un bouclier impénétrable; mais il
-tremblait pour La Bédoyère, pour Ney, pour Lavallette, et attendait
-avec impatience des nouvelles de ces victimes, qui étaient les
-siennes, hélas! autant que celles des Bourbons!</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Déc. 1815.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Impatience qu'éprouve Napoléon de quitter Briars.</span>
-Bien qu'il se fût fait à Briars un établissement presque supportable,
-Napoléon y était si à l'étroit, il y voyait surtout ses amis si
-maltraités, qu'il se montra fort impatient d'être transféré à
-Longwood. L'amiral, qu'il appelait <em>son requin</em>, mais dont il
-appréciait le c&oelig;ur, n'avait rien négligé pour hâter les travaux de
-sa nouvelle résidence. Il y avait employé les ouvriers de la ville et
-de la flotte, et avec du bois, des toiles goudronnées, des matériaux
-de toute sorte, il était parvenu à construire un vaste
-rez-de-chaussée, où Napoléon pouvait se loger avec <span class="pagenum"><a id="page603" name="page603"></a>(p. 603)</span> ses
-compagnons d'exil. Les lieux ayant été déclarés habitables, l'amiral
-proposa à Napoléon de s'y transporter, ce qui fut accepté
-immédiatement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa translation à Longwood.</span>
-Le 10 décembre, il quitta Briars, fit ses adieux à la famille qui l'y
-avait si bien reçu, lui laissa des marques d'une munificence que sa
-gêne actuelle n'avait pas restreinte, et partit à cheval, ayant d'un
-côté l'amiral, et de l'autre le grand maréchal Bertrand. Il était
-comme toujours en uniforme de la garde, et montait un cheval du Cap,
-vif, doux, agréable à manier. Ce trajet ne lui déplut point, et,
-arrivé à Longwood il trouva sous les armes le 53<sup>e</sup> régiment anglais,
-qui campait dans le voisinage. L'amiral lui présenta les officiers du
-régiment, et puis le conduisit dans les appartements qui lui étaient
-destinés. Ils étaient de construction fort légère, recouverts en toile
-goudronnée, et meublés très-modestement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Manière dont il y est établi.</span>
-Napoléon n'improuva rien. Il
-avait quelques pièces pour se coucher, travailler, recevoir ses amis,
-et, quant à eux, ils avaient de quoi se loger autour de lui. C'était
-tout ce qu'il désirait. Il remercia l'amiral, et s'établit dans cette
-demeure qui devait être la dernière. Il fit tendre son lit de camp
-dans une pièce, ranger ses livres dans une autre, et suspendre sous
-ses yeux le portrait de son fils et de quelques membres de sa famille.
-À la suite de ces deux pièces se trouvaient un salon de réception, et
-une salle pour prendre les repas en commun. M. de Las Cases et son
-fils, M. et madame de Montholon, le général Gourgaud, occupaient une
-autre aile du bâtiment. Le grand maréchal Bertrand qui avait l'humeur
-solitaire, madame <span class="pagenum"><a id="page604" name="page604"></a>(p. 604)</span> Bertrand qui était une personne généreuse,
-mais peu capable de s'astreindre à la vie commune, avaient demandé
-pour leur famille une habitation séparée. On leur en avait préparé une
-à l'entrée du plateau de Longwood, de manière qu'ils étaient non pas
-commensaux, mais voisins de l'Empereur. Cette maison s'appelait
-<i>Hutt's-Gate</i>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Premier genre de vie à Longwood.</span>
-Ces dispositions arrêtées, Napoléon commença son nouveau genre de vie
-en tâchant de s'y résigner. Ayant pris à la guerre l'habitude de
-veiller une partie de la nuit, il avait le sommeil irrégulier et peu
-suivi. Il s'éveillait souvent, se levait pour lire ou travailler, se
-recouchait ensuite, et s'il ne pouvait dormir montait à cheval dès la
-pointe du jour, rentrait quand le soleil se faisait sentir, déjeunait
-seul, puis dictait ou se reposait, gagnait ainsi trois ou quatre
-heures de l'après-midi, recevait alors ses compagnons d'exil, se
-promenait en voiture avec eux, leurs femmes et leurs enfants, dînait à
-la fin du jour, et passait les soirées dans leur compagnie, tantôt
-lisant en commun quelques bons ouvrages, tantôt parlant du passé, et
-les tenant attentifs aux récits de sa vie. Il s'efforçait de prolonger
-la soirée, car plus il se couchait tard, plus il avait l'espérance de
-trouver le sommeil.&mdash;<cite>Quelle conquête sur le temps!</cite> s'écriait-il,
-quand il avait pu atteindre onze heures ou minuit.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Surveillance exercée sur la personne de Napoléon.</span>
-Ici comme à Briars, la surveillance exercée sur sa personne devait
-devenir la difficulté principale de ses relations avec les autorités
-britanniques. Le 53<sup>e</sup>, campé à environ une lieue de Longwood, n'était
-point gênant, et dans la journée les sentinelles étaient <span class="pagenum"><a id="page605" name="page605"></a>(p. 605)</span>
-hors de vue. Napoléon ne les retrouvait que s'il se portait à une
-distance qu'il lui était difficile de franchir à pied. S'il montait à
-cheval, et s'éloignait de quelques milles, un officier devait
-l'accompagner, d'assez loin toutefois pour que ses épanchements
-intimes n'en fussent pas troublés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Obligation d'être suivi quand il monte à cheval.</span>
-Napoléon ayant manifesté une
-répugnance extrême à monter à cheval s'il devait être suivi, l'amiral,
-qui ne voulait pas le priver de cet exercice, fit tracer autour du
-plateau de Longwood des limites embrassant un circuit d'environ trois
-ou quatre lieues, dans l'enceinte desquelles il pouvait circuler
-librement. Au delà un officier à cheval devait ne pas le perdre de
-vue.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Police de l'île.</span>
-Le soir à neuf heures les sentinelles se rapprochant de l'habitation,
-l'enveloppaient de telle manière qu'aucun homme n'aurait pu passer
-entre elles. Un officier de service dans l'intérieur de Longwood,
-devait avoir vu Napoléon une fois par jour, même deux fois, suivant
-les instructions de lord Bathurst, afin qu'on eût la certitude
-physique de sa présence à Sainte-Hélène. Les points saillants de l'île
-étaient surmontés de télégraphes pour mander à Plantation-House,
-demeure du gouverneur, tout ce qui arriverait d'important à Longwood,
-et surtout la disparition de l'illustre captif, si on avait un moment
-cessé de l'avoir sous les yeux. Une vigie placée sur le pic de Diane,
-d'où la vue s'étendait à douze lieues en mer, devait signaler à
-James-Town l'approche de tout bâtiment dès qu'il serait aperçu, et un
-brick de guerre devait sortir pour escorter le bâtiment signalé, le
-conduire au port, et l'empêcher de débarquer homme ou chose sans
-inspection <span class="pagenum"><a id="page606" name="page606"></a>(p. 606)</span> préalable. Les navires venant de quelque région
-que ce fût ne devaient communiquer avec la terre, remettre lettres ou
-paquets destinés aux habitants de Longwood, que par l'intermédiaire du
-gouverneur. À leur départ, ils ne pouvaient embarquer personne sans la
-permission de ce même gouverneur, et sans avoir subi une visite
-rigoureuse. Des règlements sévères, particuliers aux habitants, leur
-défendaient de communiquer avec Longwood, à moins que ce ne fût avec
-l'agrément de l'autorité, et les avertissaient que toute coopération à
-un projet d'évasion serait considérée comme cas de haute trahison, et
-punie comme telle.</p>
-
-<p>Ces règlements, produit d'une inquiétude extrême et fondés sur les
-instructions de lord Bathurst, indisposèrent fortement Napoléon, que
-toute apparence de captivité blessait autant que la captivité
-elle-même.
-<span class="sidenote" title="En marge">Discussion avec l'amiral Cockburn.</span>
-Déjà refroidi pour l'amiral à l'occasion des précautions
-prises à Briars, il devint plus froid encore envers lui, et ne voulut
-traiter aucun des points qui l'intéressaient, n'étant pas parfaitement
-sûr de se contenir dans une discussion de ce genre. Il en chargea MM.
-Bertrand, de Las Cases, Gourgaud, de Montholon. Ces messieurs, aigris
-par le malheur, n'avaient à la bouche qu'un raisonnement sans valeur
-pour l'amiral, c'est que l'Empereur s'était confié volontairement aux
-Anglais, qu'on n'avait pu le faire prisonnier de guerre, que
-d'ailleurs il n'y avait plus de prisonniers de guerre à la paix; à
-quoi l'amiral aurait pu répondre que la sûreté de l'Europe avait exigé
-des précautions, extraordinaires comme l'homme extraordinaire auquel
-elles s'appliquaient. <span class="pagenum"><a id="page607" name="page607"></a>(p. 607)</span> Mais il n'était ni légiste, ni
-raisonneur, il était militaire, plein de c&oelig;ur, et plein aussi de
-rigidité dans l'accomplissement de ses devoirs.
-<span class="sidenote" title="En marge">Inquiétudes de celui-ci pour sa responsabilité, et en même
-temps désir de satisfaire les prisonniers.</span>
-On lui avait donné des
-ordres, et il les exécutait. Ces ordres prescrivaient d'assurer avant
-tout la garde du prisonnier, dont le dépôt était considéré comme un
-dépôt commun, intéressant le repos de l'univers, et il frémissait à
-l'idée que ce prisonnier pût s'évader. La garde une fois rendue
-infaillible, il ne songeait à y ajouter aucune rigueur inutile, et
-s'il se trompait, c'était sans la moindre intention de faire sentir
-son autorité, faiblesse d'agent subalterne qu'il n'éprouvait à aucun
-degré. Sans doute, on aurait pu laisser à Napoléon l'île entière pour
-prison, car avec la précaution de s'assurer deux fois par jour de sa
-présence à Longwood, on était certain d'être toujours averti à temps
-de sa disparition; et l'île au surplus était si petite, si entourée de
-bâtiments, si peu abordable ailleurs qu'à James-Town, qu'il était
-absolument impossible que le prisonnier ne fût pas retrouvé avant
-d'avoir pu s'embarquer. Cependant la précaution de ne jamais le perdre
-de vue était plus sûre; aussi l'amiral ne voulut-il pas s'en départir,
-en ayant soin toutefois dans la pratique de rendre supportables les
-gênes qui devaient en résulter. L'officier de service ne se montrait
-pas, vivait dans les bâtiments de Longwood avec les exilés eux-mêmes,
-se contentant d'avoir aperçu Napoléon dans sa promenade ou dans le
-passage d'un appartement à l'autre. Si Napoléon sortait il n'avait
-garde de le suivre dans les limites assignées, et ne montait à cheval
-que si ces limites devaient être dépassées. En ce cas il se <span class="pagenum"><a id="page608" name="page608"></a>(p. 608)</span>
-tenait à distance, et souvent perdait de vue Napoléon, quand celui-ci
-avec sa curiosité et sa hardiesse ordinaires, s'enfonçait dans des
-routes impraticables. Plusieurs fois il s'embourba ainsi dans des
-marécages, sans pouvoir suivre son prisonnier et sans se plaindre.
-Quant à la correspondance avec les habitants, bien qu'interdite en
-principe, elle fut soufferte, et les exilés purent pour leurs besoins
-communiquer assez librement avec James-Town. Quant aux visiteurs,
-l'amiral sachant bien qui allait ou venait, permettait leur
-introduction à Longwood, moyennant qu'ils s'adressassent au grand
-maréchal Bertrand, qui à Longwood comme aux Tuileries prenait les
-ordres de son maître pour les admissions auprès de lui. Napoléon
-n'avait pas ainsi l'apparence d'un détenu dans la prison duquel on ne
-peut entrer qu'avec la permission de ses geôliers.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">1816.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, dans les premiers temps, ne prend pas son nouveau
-séjour en aversion.</span>
-Malgré ces gênes, Napoléon, dans les premiers temps, ne prit pas en
-aversion la résidence où il était destiné à vivre et à mourir. Il
-n'avait pas cessé jusqu'alors de se bien porter; les inconvénients du
-climat, et ceux qui tenaient particulièrement au plateau de Longwood,
-ne s'étaient pas fait sentir à son organisation, insensible aux
-souffrances physiques dans l'action, mais délicate et très-susceptible
-dans le repos. On était en janvier 1816, c'est-à-dire dans la belle
-saison de cet hémisphère; les lieux étaient nouveaux, et ni lui ni ses
-compagnons n'étaient encore en proie aux tourments de l'ennui. Il
-souffrait de l'immensité de sa chute, de la perte de toute espérance,
-mais il n'éprouvait pas encore le dégoût et l'horreur de son séjour.
-Il se promenait <span class="pagenum"><a id="page609" name="page609"></a>(p. 609)</span> tantôt à pied, tantôt à cheval, souvent
-exécutait de longues courses, questionnait les rares habitants,
-notamment un vieux nègre qui cultivait un petit champ près de lui, et
-une pauvre veuve, mère de deux filles qui venaient lui offrir des
-fleurs. Il se complaisait à leur faire du bien.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses occupations.</span>
-Quelquefois il se
-dirigeait vers le campement du 53<sup>e</sup>, où il était bien accueilli, et
-reçu en soldat par des soldats. Puis, comme nous l'avons déjà dit, il
-rentrait, travaillait, dictait à M. de Las Cases les campagnes
-d'Italie, au grand maréchal Bertrand la campagne d'Égypte, au général
-Gourgaud celle de 1815, sortait en voiture vers la chute du jour avec
-mesdames Bertrand et Montholon, rentrait pour dîner, et passait les
-soirées à s'entretenir d'une foule de sujets divers, ou à faire en
-famille de bonnes lectures. Nos grands écrivains le charmaient, et il
-prenait à les lire le plaisir profond d'un esprit délicat, exercé et
-plein de goût.</p>
-
-<p>Cependant il ne pouvait pas s'écouler longtemps sans qu'il devînt
-sensible aux inconvénients de ce séjour soit pour lui, soit pour les
-compagnons de son infortune.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses promenades.</span>
-Après avoir fait vingt ou trente fois le
-tour entier du plateau de Longwood, il le trouva triste et monotone,
-et lorsqu'il tenta d'en sortir, la compagnie de l'officier de suite
-lui parut odieuse. Laisser cet officier à grande distance, engagé dans
-de mauvais pas, était peu obligeant; le souffrir avec soi était
-insupportable. Quelquefois néanmoins il franchit les bornes de son
-plateau, et il tâcha de pénétrer dans les vallées opposées, celles du
-nord, où était situé le pavillon de Briars, et où s'élevait <span class="pagenum"><a id="page610" name="page610"></a>(p. 610)</span>
-Plantation-House.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il commence à ressentir les inconvénients du climat, et en
-particulier du plateau de Longwood.</span>
-En comparant ces vallées fraîches, ombragées, avec
-son plateau dénué de tout abri contre le soleil et le vent, il ne put
-s'empêcher d'apercevoir que pour le garder plus sûrement, on l'avait
-placé dans une exposition à la fois déplaisante et malsaine. Ses
-compagnons d'exil disaient qu'on voulait le tuer. Moins extrême dans
-son langage, il disait que pour s'assurer de sa personne on n'avait
-pas hésité à le martyriser. En effet, les facilités qu'offrait pour la
-surveillance ce plateau de Longwood, découvert de toute part, bordé
-vers la mer de côtes à pic, étaient pour l'habitation des incommodités
-insupportables. Ou il était chargé des nuages de l'Atlantique attirés
-autour du pic de Diane, ou il était labouré sans merci par le vent du
-Cap, à ce point que malgré la chaude humidité du climat l'herbe n'y
-poussait même pas. Un bois de gommiers, arbres chétifs et à maigre
-feuillage, formait le seul abri contre le soleil. Quand le soleil ne
-planait pas sur ce désert, une humidité désagréable pénétrait tous les
-vêtements. Lorsqu'au contraire le soleil planait au-dessus, il dardait
-d'irrésistibles rayons à travers les toits en toile goudronnée de
-Longwood. De plus, il n'y avait point d'eau, et il fallait que des
-domestiques chinois allassent en chercher dans les vallées situées à
-l'opposite, d'où elle n'arrivait ni pure ni fraîche. À tous les
-inconvénients de ce séjour se joignaient ceux d'une île pauvre, peu
-fréquentée, où les aliments étaient chers et de mauvaise qualité, ce
-qui touchait peu la sobriété de Napoléon, mais ce qui l'affligeait
-pour ses compagnons d'exil qui avaient amené avec eux <span class="pagenum"><a id="page611" name="page611"></a>(p. 611)</span> leurs
-femmes, leurs enfants, habitués à toutes les délicatesses du luxe
-européen.&mdash;Il n'y a pas ici le mot pour rire, disait-il un soir à ses
-amis, et en voyant une table mal servie, des murailles presque nues,
-<cite>nous n'aurons de trop</cite>, ajoutait-il, <cite>que le temps</cite>.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Divisions naissantes entre ses compagnons d'exil.</span>
-Observant avec sa profonde finesse ses compagnons d'infortune, il
-remarquait chez eux les premières atteintes du mal moral de l'exil, et
-pouvait s'en apercevoir à une certaine aigreur involontaire des uns
-envers les autres. Ils se disputaient ses préférences à Sainte-Hélène
-à peu près comme à Paris, et le général Gourgaud, susceptible, jaloux,
-irritable, voyant M. de Las Cases tout à fait admis dans l'intimité de
-Napoléon, en éprouvait un dépit mal dissimulé. Les deux familles
-Montholon et Bertrand, l'une placée à Longwood, l'autre à Hutt's-Gate,
-laissaient percer aussi quelques traces de jalousie. Ainsi les misères
-des cours ne finissent pas même avec le trône! Mais il faut pardonner,
-il faut même honorer des rivalités se disputant les préférences du
-génie tombé dans l'abîme! Combien de familles comblées par Napoléon
-continuaient de se livrer à ces mêmes rivalités, non pas à Longwood,
-mais aux Tuileries!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses efforts pour les apaiser.</span>
-Napoléon reconnaissait dans ces aigreurs naissantes le triste effet du
-malheur, et en craignait les conséquences pour l'avenir de cette
-colonie naufragée, et jetée sur un affreux rocher. Il se donnait la
-peine de consoler les jalousies par des témoignages flatteurs, de les
-calmer par de sages discours, dissimulait ses propres ennuis, tâchait
-de charmer ceux <span class="pagenum"><a id="page612" name="page612"></a>(p. 612)</span> des autres, en leur promettant à tous un
-avenir meilleur qu'il était bien loin d'espérer!</p>
-
-<p>On avait atteint le quatrième mois de 1816, commencement de la bonne
-saison en Europe et de la mauvaise à Sainte-Hélène, lorsqu'on apprit,
-le 5 avril, qu'un bâtiment venu d'Angleterre apportait le nouveau
-gouverneur, car la mission de l'amiral Cockburn n'avait jamais dû être
-que temporaire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée du nouveau gouverneur, sir Hudson Lowe.</span>
-Ce gouverneur était le général Hudson Lowe, auquel sa mission à
-Sainte-Hélène a valu une fâcheuse célébrité.
-<span class="sidenote" title="En marge">Caractère de ce nouveau gouverneur.</span>
-Sir Hudson Lowe était un
-de ces officiers, moitié militaires, moitié diplomates, que les
-gouvernements emploient dans les occasions où il faut plus de
-savoir-faire que de talent pour la guerre. Il avait été chargé en
-effet de diverses missions dont il s'était bien acquitté, notamment au
-quartier général des alliés où il avait contracté toutes les passions
-ennemies de la France, et quoiqu'il ne fût pas à beaucoup près aussi
-méchant que sa figure aurait pu le faire craindre, il n'était
-cependant ni de caractère bienveillant, ni d'humeur facile. Les voies
-de l'avancement militaire lui étant fermées par la paix, il avait
-accepté dans l'espérance d'être bien récompensé, une mission pénible,
-et accompagnée d'une immense responsabilité, soit devant son
-gouvernement, soit devant l'histoire. Il ne songeait guère à cette
-dernière responsabilité, dont il ne prévoyait pas alors la gravité, et
-n'avait d'autre préoccupation que celle d'échapper au reproche encouru
-par l'amiral Cockburn, d'avoir cédé à l'ascendant du prisonnier de
-Sainte-Hélène. <span class="pagenum"><a id="page613" name="page613"></a>(p. 613)</span> Sans avoir le projet d'être un tyran, sir
-Hudson Lowe tenait surtout à prouver qu'il était de force à résister à
-quelque ascendant que ce fût. Cette disposition devait l'exposer à
-plus d'un choc avec le caractère puissant, et actuellement irrité,
-qu'on lui donnait mission de contenir sans toutefois le pousser au
-désespoir.</p>
-
-<p>À peine débarqué, il demanda à l'amiral Cockburn de le conduire à
-Longwood, pour le présenter à l'illustre captif. L'amiral avait
-lui-même contribué à établir la coutume qu'on sollicitât l'agrément de
-Napoléon avant de se présenter à lui, ce qui se faisait par
-l'intermédiaire du grand maréchal Bertrand. L'amiral manqua à cette
-convenance en se transportant avec sir Hudson Lowe à Longwood, sans
-avoir eu soin de se faire annoncer. Napoléon fit répondre qu'il était
-indisposé, et ne pouvait recevoir personne. Sir Hudson Lowe demanda le
-jour du général Bonaparte, et on lui assigna le lendemain. Le
-lendemain, sir Hudson Lowe se rendit à Longwood accompagné de
-l'amiral.
-<span class="sidenote" title="En marge">Première entrevue de sir Hudson Lowe avec Napoléon.</span>
-Il fut reçu par le grand maréchal Bertrand et le général
-Gourgaud et introduit auprès de l'Empereur déchu. Survint un incident
-fâcheux. Tandis qu'on introduisait le nouveau gouverneur, l'amiral,
-engagé dans un entretien, ne s'en aperçut point, et lorsqu'il voulut
-entrer les domestiques avaient déjà refermé la porte. Croyant qu'elle
-ne devait être ouverte qu'au gouverneur, ils n'osèrent l'ouvrir à
-l'amiral. Celui-ci vivement blessé, remonta à cheval, et retourna à
-James-Town avec ses aides de camp.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Froideur de cette entrevue.</span>
-L'entrevue de Napoléon avec sir Hudson Lowe <span class="pagenum"><a id="page614" name="page614"></a>(p. 614)</span> fut cérémonieuse
-et froide. Napoléon avait été mal disposé par la manière dont le
-nouveau gouverneur s'était présenté la veille, et ce dernier était peu
-flatté d'avoir été remis au lendemain. Rien n'était donc préparé pour
-rendre leur première rencontre amicale. Napoléon, découvrant d'un coup
-d'&oelig;il à quel personnage il avait affaire, vit bien qu'il avait en
-sa présence l'un des esprits extrêmes de la coalition, et la figure de
-sir Hudson Lowe le porta même à exagérer ce jugement. Après un accueil
-poli mais réservé, il se plaignit brièvement, et sans daigner en
-solliciter la suppression, des gênes qu'on lui imposait, et indiqua
-qu'il attendait à l'&oelig;uvre le nouveau gouverneur pour savoir s'il
-devrait s'applaudir ou non de son arrivée à Sainte-Hélène. Sir Hudson
-Lowe protesta de son désir de concilier les devoirs difficiles de sa
-charge avec le bien-être des exilés, mais sans mettre au surplus
-beaucoup de chaleur dans ses protestations. Il se retira après une
-entrevue d'assez courte durée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Fâcheuse impression que Napoléon en conserve.</span>
-À peine sir Hudson Lowe était-il parti, que Napoléon dit à ses
-compagnons d'exil que jamais il n'avait vu pareille figure de sbire
-italien. Nous regretterons <em>notre requin</em>, ajouta-t-il.&mdash;On lui
-raconta alors l'incident fâcheux qui avait fait partir l'amiral
-Cockburn, et après en avoir souri un instant, il en éprouva un
-véritable déplaisir, connaissant le caractère sensible et fier de
-l'amiral. Cependant celui-ci, quoique offensé, était incapable de
-chercher à se venger. Le mal était plus grand à l'égard du gouverneur.
-Blessé de l'accueil qu'il avait reçu, il était homme à faire sentir
-une autorité dont on avait paru <span class="pagenum"><a id="page615" name="page615"></a>(p. 615)</span> tenir si peu de compte.
-Aussi, à peine établi à Plantation-House, voulut-il appliquer en leur
-entier, soit les règlements de l'amiral, soit ceux qu'il prétendait
-tirer des instructions de lord Bathurst. Napoléon s'était plaint
-d'avoir à la chute du jour des sentinelles sous sa fenêtre, et
-lorsqu'il montait à cheval, d'être obligé, ou de tourner
-fastidieusement dans un même cercle, ou d'être suivi par un officier
-anglais.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sir Hudson Lowe, craignant d'être en Europe accusé de
-faiblesse, fait exécuter les règlements à la rigueur.</span>
-Sir Hudson Lowe répondit que ces règlements, connus de lord
-Bathurst et formellement approuvés par lui, devaient être exécutés à
-la lettre. En même temps il renouvela l'ordre à l'officier de service
-de ne pas laisser passer une journée sans avoir vu le prisonnier de
-ses propres yeux.</p>
-
-<p>Il apporta la même rigueur à faire exécuter certaines prescriptions
-que l'amiral avait pour ainsi dire laissé tomber en désuétude. Ainsi,
-bien qu'aux termes des règlements ministériels personne ne dût
-communiquer avec les habitants de Longwood sans permission du
-gouverneur, l'amiral avait souffert qu'on fût admis sur simple
-autorisation du grand maréchal Bertrand. Les serviteurs allant et
-venant pour des besoins tout matériels, avaient circulé sans
-difficulté. Quelques Anglais de marque revenant des Indes, connus de
-l'amiral, et dès lors ne pouvant inspirer de défiance, avaient été
-reçus à Longwood, en le demandant seulement au grand maréchal, avaient
-été bien accueillis de Napoléon, et l'avaient intéressé quelques
-instants. Il n'y avait aucun inconvénient à continuer cet état de
-choses. Mais sir Hudson Lowe exigea que toute communication eût lieu
-en vertu de sa permission, et que toute lettre <span class="pagenum"><a id="page616" name="page616"></a>(p. 616)</span> venant de
-Longwood ou y allant, passât par son intermédiaire. Pour diminuer même
-les occasions d'écrire il attacha un fournisseur spécial à la colonie
-de Longwood, et il choisit le propriétaire du pavillon de Briars, où
-Napoléon avait passé quelques semaines.</p>
-
-<p>Ces rigueurs nouvelles, auxquelles on ne s'était point attendu,
-irritèrent singulièrement les exilés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vive altercation avec le grand maréchal Bertrand.</span>
-Sir Hudson Lowe étant venu faire
-une seconde visite, Napoléon le reçut encore plus froidement que la
-première fois, et le renvoya au grand maréchal Bertrand pour
-s'expliquer avec lui sur l'exécution des règlements. Le grand maréchal
-réclama contre les nouvelles gênes et contre les anciennes, le fit
-avec beaucoup de véhémence, trouva sir Hudson Lowe extrêmement
-opiniâtre, et lui déclara que s'il persistait dans ses intentions,
-Napoléon ne sortirait plus de ses appartements, et que si le défaut
-d'exercice devenait funeste à sa santé, le nouveau gouverneur en
-répondrait devant l'opinion universelle. Sir Hudson Lowe ne se laissa
-point fléchir par ces menaces, affecta de considérer sa conduite comme
-toute naturelle, comme découlant nécessairement de ses instructions,
-et comme devant lui mériter à Longwood un accueil aussi amical que
-celui qu'y recevait l'amiral Cockburn. Avec une pareille manière
-d'entendre les choses, il devait bientôt mettre le comble à la
-brouille déplorable qui depuis valut à son prisonnier tant de
-souffrances, et à lui-même tant de fâcheuses imputations.
-<span class="sidenote" title="En marge">Incident relatif à lord et lady Moira.</span>
-La flotte de
-l'Inde venait d'arriver. À bord se trouvaient lord Moira, gouverneur
-de l'Inde, et <span class="pagenum"><a id="page617" name="page617"></a>(p. 617)</span> lady Moira, son épouse, tous deux éprouvant un
-vif désir de voir Napoléon. Mais celui-ci ayant déclaré qu'il ne se
-laisserait pas assimiler à un détenu dont on ouvrait ou fermait la
-prison à volonté, et qu'il n'admettrait auprès de sa personne que ceux
-qui auraient demandé son agrément par le grand maréchal Bertrand, lord
-et lady Moira n'osèrent faire une demande sujette en ce moment à tant
-de difficultés. Toutefois, afin de satisfaire leur curiosité toujours
-fort vive, sir Hudson Lowe adressa au maréchal Bertrand une invitation
-à dîner au château de Plantation-House, et il en ajouta une pour
-Napoléon lui-même, disant que si le <i>général Bonaparte</i> la voulait
-bien agréer lady Moira serait très-heureuse de lui être présentée. Il
-n'y avait à vrai dire dans cette démarche qu'un défaut de tact, et
-nullement l'intention d'offenser le glorieux prisonnier. Mais le grand
-maréchal Bertrand fut très-blessé de cette invitation pour lui et pour
-son maître, et Napoléon ne le fut pas moins, car il ne pouvait
-consentir à devenir un objet de curiosité dont le gouverneur de
-Sainte-Hélène disposerait en faveur des hôtes auxquels il voudrait
-faire bon accueil. Sir Hudson Lowe n'en fut pas quitte pour le refus
-du grand maréchal Bertrand. S'étant présenté à Longwood, il fut
-accueilli cette fois autrement qu'avec de la simple froideur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Paroles fort dures adressées par Napoléon à sir Hudson
-Lowe.</span>
-Napoléon
-lui adressa les paroles les plus dures.&mdash;Je suis étonné, lui dit-il,
-que vous ayez osé m'adresser l'invitation que le grand maréchal vous a
-renvoyée. Avez-vous oublié qui vous êtes, et qui je suis? Il
-n'appartient ni à vous, ni même à votre gouvernement, <span class="pagenum"><a id="page618" name="page618"></a>(p. 618)</span> de
-m'ôter un titre que la France m'a donné, que l'Europe entière a
-reconnu, et par lequel la postérité me désignera. Que vous et
-l'Angleterre y consentiez ou non, je suis et serai toujours pour
-l'univers l'empereur Napoléon. J'attache donc peu d'importance à vos
-qualifications. Je suis offensé cependant que vous ayez pu espérer
-m'attirer chez vous, et m'offrir à la curiosité de vos hôtes. La
-fortune m'a abandonné, mais il n'est au pouvoir de personne au monde
-de faire de l'empereur Napoléon un objet de dérision.&mdash;Toutefois après
-ces paroles sévères, Napoléon se radoucit, et sir Hudson Lowe s'excusa
-beaucoup sur ses intentions, disant que le désir de lord et lady Moira
-n'était qu'un hommage à sa gloire, et qu'il avait voulu savoir
-seulement si une telle rencontre avec des personnages considérables
-d'Angleterre pourrait lui être agréable.&mdash;Napoléon écouta ces
-explications sans les admettre ni les rejeter, et renvoya le
-gouverneur encore un peu plus humilié qu'à ses deux premières visites.</p>
-
-<p>La comparaison entre sir Hudson Lowe et l'amiral Cockburn avait donc
-été tout à fait à l'avantage de ce dernier, qui partit bientôt pour
-l'Angleterre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Départ de l'amiral Cockburn, et regrets qu'il laisse à
-Sainte-Hélène.</span>
-Avant de s'embarquer, il se rendit à Longwood pour voir
-le grand maréchal, lui présenter ses adieux, lui exprimer ses regrets
-des rigueurs ajoutées à la captivité de Napoléon, et des fâcheux
-rapports établis avec le nouveau gouverneur, dont les intentions,
-assurait-il, n'étaient pas aussi mauvaises qu'on le supposait. Le
-grand maréchal répondit cordialement aux témoignages de l'amiral,
-<span class="pagenum"><a id="page619" name="page619"></a>(p. 619)</span> le supplia de faire connaître à la nation britannique l'état
-auquel on avait réduit le grand homme qui s'était confié à elle, le
-pressa instamment de venir prendre congé de Napoléon, et lui fit de
-nouvelles excuses pour le désagréable incident survenu le jour de la
-présentation de sir Hudson Lowe. Mais l'amiral, susceptible autant que
-généreux, ne voulut pas revoir Napoléon. Il chargea le grand maréchal
-de lui transmettre ses adieux, et de lui bien affirmer que de retour
-en Angleterre il n'y serait point l'ennemi de son malheur.
-Effectivement l'amiral avait conçu pour Napoléon une véritable
-sympathie, et n'avait cessé de dire que de tous les prisonniers de
-Sainte-Hélène c'était le plus doux, le plus facile, et que moyennant
-une explication directe on s'entendait avec lui mieux qu'avec tout
-autre, quand il n'était pas tout à fait impossible de s'entendre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle tracasserie au sujet d'une déclaration exigée de
-la part des compagnons d'exil de Napoléon.</span>
-L'amiral Cockburn partit accompagné des regrets de cette colonie
-infortunée. À peine s'était-il éloigné que de nouvelles difficultés
-surgirent. Le ministère britannique avait ordonné qu'on exigeât des
-compagnons de Napoléon un acte de soumission formelle à toutes les
-restrictions imposées à leur liberté, et que ceux qui s'y refuseraient
-fussent renvoyés en Europe. Il avait de plus jugé excessive la dépense
-qui se faisait à Longwood, et qui s'expliquait par la cherté de toutes
-choses à Sainte-Hélène, par le nombre des personnes à nourrir, lequel
-était d'une cinquantaine, entre maîtres et domestiques, maris, femmes
-et enfants. Cette dépense était annuellement d'environ vingt mille
-livres sterling (500,000 francs). Jamais l'amiral Cockburn n'avait
-songé ni à la trouver excessive, <span class="pagenum"><a id="page620" name="page620"></a>(p. 620)</span> ni surtout à en faire la
-remarque. Était-ce le cas en effet de mesurer à l'ancien maître du
-monde le pain amer qu'on jetait dans sa prison? Il semble au contraire
-qu'en échange de la liberté qu'on lui ôtait pour le repos commun, on
-aurait dû par respect de soi-même lui offrir tous les biens matériels.
-Il n'en fut rien pourtant, et maintenant que les tristes passions de
-1815 sont éteintes, on se demande comment lord Bathurst fut capable
-d'exiger formellement la réduction à 8,000 livres sterling des
-dépenses de Longwood. Au surplus le chiffre n'est rien, la seule
-pensée de compter est tout, et pour son honneur l'Angleterre ne doit
-pas pardonner une telle indignité à ceux qui en ont souillé son
-histoire.</p>
-
-<p>Nous devons dire que lorsqu'il fallut exécuter cette partie de ses
-instructions, sir Hudson Lowe en sentit l'inconvenance, et manifesta
-un honorable embarras. Quant à la déclaration exigée des membres de la
-colonie, il afficha d'abord une volonté absolue. Il rédigea lui-même
-la pièce qu'ils devaient signer, et dans laquelle Napoléon était
-qualifié de général Bonaparte. C'était les placer dans une position
-des plus pénibles. Que ceux qui tenaient Napoléon en leur puissance
-lui refusassent ses titres, ce pouvait être naturel de leur part. Mais
-que ses compagnons d'infortune dans un acte authentique, signé de leur
-main, se prêtassent à le qualifier d'un autre titre que celui qu'ils
-lui donnaient tous les jours, c'était vouloir les faire concourir à sa
-déchéance. Ils opposèrent donc à la rédaction proposée par sir Hudson
-Lowe une déclaration en tout semblable à <span class="pagenum"><a id="page621" name="page621"></a>(p. 621)</span> la sienne, quant à
-l'engagement formel de se soumettre aux règlements établis à
-Sainte-Hélène, mais différente quant aux titres attribués à Napoléon.
-Le gouverneur leur annonça brutalement que s'ils ne signaient pas la
-déclaration telle qu'il l'exigeait, il les ferait immédiatement
-embarquer pour l'Europe.&mdash;Ne signez pas, leur dit Napoléon, et
-laissez-vous embarquer. Je demeurerai seul ici, où j'ai d'ailleurs
-bien peu de temps à vivre, et le monde saura que pour une aussi
-misérable querelle on m'a séparé des derniers amis qui me
-restaient.&mdash;Les exilés tinrent bon, et sir Hudson Lowe, qui en
-définitive comprenait tout ce qu'aurait d'odieux un pareil procédé,
-proposa une transaction, c'était de supprimer les titres de général ou
-d'empereur, et de désigner le prisonnier par ses noms propres de
-<i>Napoléon Bonaparte</i>, répétant que s'ils refusaient, un bâtiment déjà
-sous voile les emporterait en Europe. Ils se soumirent, sans le dire à
-Napoléon, pour ne pas laisser seul, sans amis, sans un secrétaire,
-sans un domestique, le maître malheureux dont ils avaient voulu
-partager l'infortune.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ignoble querelle au sujet des dépenses de Longwood.</span>
-Sir Hudson Lowe se montra plus convenable relativement aux dépenses.
-Il est possible que les domestiques attachés à Napoléon et aux trois
-familles qui l'avaient suivi, ne missent pas grand soin à ménager les
-finances anglaises, mais nous le répétons, nous ne comprenons pas
-qu'en Angleterre quelqu'un eût songé à s'en enquérir. Néanmoins sir
-Hudson Lowe osa en parler au grand maréchal Bertrand, et chercha du
-reste à se justifier de telles observations par la production de ses
-instructions, qui fixaient à <span class="pagenum"><a id="page622" name="page622"></a>(p. 622)</span> 8,000 livres sterling (200 mille
-francs) la dépense du général Bonaparte. Le grand maréchal Bertrand
-répondit avec hauteur, qu'il ne savait rien de ce dont le gouverneur
-venait l'entretenir, qu'ils vivaient tous fort mal, que jamais ils
-n'avaient songé ni à se plaindre, ni à s'enquérir de ce que coûtait
-cette triste manière de les faire vivre, qu'ils ne le feraient pas
-davantage, et surtout ne se permettraient jamais d'en parler à leur
-maître. Sir Hudson Lowe insista néanmoins, déclarant qu'il lui était
-impossible d'ordonnancer de telles dépenses. Le grand maréchal confus
-au dernier point, entretint de ce sujet les principaux membres de la
-colonie exilée, et il ne put se dispenser d'en faire part à Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon veut payer ses dépenses, mais à condition de
-pouvoir faire venir ses fonds au moyen de lettres cachetées.</span>
-On devine ce que celui-ci dut éprouver de dégoût pour une semblable
-contestation. Il ordonna sur-le-champ de répondre que, malgré
-l'obligation imposée aux nations de nourrir leurs prisonniers, la plus
-pénible à ses yeux des conditions de sa captivité c'était de manger le
-pain de l'Angleterre; que son désir avait toujours été de vivre lui et
-ses amis à ses propres dépens; qu'il le désirait encore, et que si on
-lui permettait de communiquer avec l'Europe au moyen de lettres
-cachetées, il avait une famille et des amis qui ne le laisseraient pas
-dans l'indigence, et que le gouvernement britannique serait déchargé
-même des 8,000 livres sterling auxquelles il voulait limiter les
-dépenses de Longwood. On s'explique sans doute le motif de cette
-réponse. Bien que les membres de la famille de Napoléon, et notamment
-sa mère, son oncle, le prince Eugène, fussent en mesure et tout à fait
-en disposition de pourvoir à ses besoins, il n'aurait pas consenti à
-recourir <span class="pagenum"><a id="page623" name="page623"></a>(p. 623)</span> à eux, et il aurait puisé dans la caisse de M.
-Laffitte, où ses fonds étaient déposés, pour subvenir à ses dépenses.
-Mais il craignait de dévoiler l'existence de ce dépôt, prévoyant qu'il
-serait séquestré comme tous les biens des Bonaparte en France.</p>
-
-<p>En recevant cette réponse, sir Hudson Lowe déclara qu'il transmettrait
-les lettres de Napoléon à ses banquiers, mais ouvertes comme
-l'exigeaient les instructions de lord Bathurst, et il insista pour que
-la dépense fût réduite, ou que Napoléon y pourvût de ses deniers.
-<span class="sidenote" title="En marge">On n'y consent point, et Napoléon fait fondre son
-argenterie pour payer ses dépenses.</span>
-Révolté de ce nouveau genre de persécution, Napoléon ordonna à
-l'intendant de sa maison, Marchand, de choisir dans son argenterie la
-partie dont il pourrait se passer, de la faire briser, pour que l'on
-ne trafiquât point du mobilier qui lui avait appartenu, et de
-l'envoyer à James-Town afin de payer les fournisseurs. Cette manière
-de répondre causa au gouverneur une grande confusion, car les
-habitants de James-Town apprenant à quelle extrémité le prisonnier de
-Longwood était réduit, furent honteux des procédés de leur
-gouvernement. Pour atténuer ce sentiment qui s'exprimait très-haut,
-sir Hudson Lowe fit dire par ses affidés que Napoléon regorgeait
-d'argent, et qu'il pourrait solder sa dépense sans recourir à cette
-misère d'apparat. Le récit qui précède a déjà éclairci les faits.
-Napoléon avait apporté avec lui 350 mille francs en or environ, et ses
-compagnons d'exil en avaient 200 mille à peu près. Il appelait cela sa
-réserve, et il ne voulait pas se priver de cette dernière ressource,
-sur laquelle il prenait de temps en temps soit de quoi faire une
-aumône, soit de quoi payer un <span class="pagenum"><a id="page624" name="page624"></a>(p. 624)</span> service. Ne voulant ni toucher
-à cette somme, qui du reste eût bientôt disparu, ni fournir une preuve
-matérielle du dépôt existant chez M. Laffitte, il fallait bien qu'il
-eût recours à son argenterie. Elle était considérable d'ailleurs, et
-au delà de ses besoins. Marchand, qui veillait soigneusement à tous
-les détails de sa maison, avait eu le temps de la prendre à l'Élysée,
-de l'expédier à Rochefort, et elle pouvait fournir des suppléments en
-attendant que la rougeur montât au front de sir Hudson Lowe ou de lord
-Bathurst.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette déplorable contestation tombe peu à peu d'elle-même.</span>
-Confus cependant d'élever une telle contestation, sir Hudson Lowe
-annonça qu'il prendrait sur lui de laisser provisoirement à 12 mille
-livres sterling (300,000 francs) le crédit fixé à 8 mille par lord
-Bathurst, et de demander de nouveaux ordres à ce sujet. Les envois
-d'argenterie cessèrent alors, et cette cause d'ignoble tracasserie
-disparut.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de sir Pulteney Malcolm, chargé de commander la
-station navale.</span>
-En ce moment un nouvel amiral était venu remplacer l'amiral
-Cockburn dans le commandement non pas de l'île, mais de la station
-navale. Ce nouvel amiral était sir Pulteney Malcolm, personnage d'un
-caractère élevé, et dont la bonté de c&oelig;ur rayonnait sur un aimable
-visage. Arrivé à Sainte-Hélène il se fit présenter à Napoléon, en
-observant toutes les convenances envers l'auguste captif, et dès le
-premier abord réussit à lui plaire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Aimable caractère de cet officier.</span>
-Sa dignité douce, sa commisération
-respectueuse, produisirent un effet immédiat sur la nature vive et
-sensible de Napoléon, et gagnèrent son c&oelig;ur. Napoléon le traita
-tout de suite en ami, et devint pour lui aussi doux qu'expansif. Sir
-Malcolm renouvela fréquemment ses visites, et Napoléon <span class="pagenum"><a id="page625" name="page625"></a>(p. 625)</span>
-voulut qu'il fût introduit dès qu'il paraîtrait, sans recourir à une
-étiquette à laquelle il ne tenait que pour se faire respecter de ses
-gardiens.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son succès auprès de Napoléon, et ses bons rapports avec
-lui.</span>
-Sir Malcolm, qui s'était aperçu que l'une des plus grandes
-souffrances de Napoléon était de manquer d'ombre (car les maigres
-gommiers composant le bois de Longwood ne lui en procuraient guère),
-envoya chercher à bord de ses vaisseaux une vaste et belle tente, et
-la fit dresser par ses matelots tout près des bâtiments de Longwood.
-Napoléon fut extrêmement touché de cette attention délicate, et vint
-souvent prendre ses repas ou se livrer au travail sous la tente de sir
-Malcolm. Celui-ci, ne négligeant aucun moyen d'adoucir le sort des
-exilés, crut qu'une manière certaine d'y contribuer, serait d'opérer
-un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson Lowe, et d'améliorer
-ainsi non pas les instructions de lord Bathurst, mais au moins leur
-exécution.
-<span class="sidenote" title="En marge">Essai de réconciliation entre Napoléon et sir Hudson Lowe,
-tenté par le nouvel amiral.</span>
-Il en parla à Napoléon, lui dit que les instructions de
-lord Bathurst étaient effectivement peu convenables, que sir Hudson
-Lowe, obligé de s'y conformer, n'avait pas été maître d'épargner
-certaines tracasseries aux habitants de Longwood; qu'il n'était ni
-méchant, ni malintentionné, qu'il partageait avec le gouvernement
-britannique et tous les gouvernements européens la terreur d'une
-évasion semblable à celle de l'île d'Elbe; qu'il perdait l'esprit à
-cette seule pensée, qu'il fallait le lui pardonner, qu'en le voyant,
-en l'accueillant bien, en s'expliquant franchement avec lui, on le
-rassurerait, on l'adoucirait, et qu'il en résulterait des rapports
-meilleurs, une vie moins tourmentée pour les habitants de
-Longwood.&mdash;Vous <span class="pagenum"><a id="page626" name="page626"></a>(p. 626)</span> vous trompez, répondit Napoléon à l'obligeant
-médiateur. Je me connais en fait d'hommes, et la figure de sir Hudson
-ne peut être que l'expression d'un mauvais c&oelig;ur. Je me connais
-aussi en fait d'évasion, mais je ne songe à aucune entreprise de ce
-genre, par deux raisons: parce qu'une évasion est impossible, et parce
-qu'elle ne me conduirait à rien. Il n'y a plus de place pour moi dans
-le monde, et je ne puis aspirer qu'à finir ici ma vie, qui ne saurait
-être longue, et à m'occuper de consigner quelques souvenirs pour
-l'édification de la postérité. Si je fais perdre la raison à mes
-ennemis, je ne la perds pas aussi facilement qu'eux, et je ne cherche
-pas à me dérober à leur main de fer, mais à leurs outrages. Qu'on me
-laisse mourir sans m'offenser, je ne demande pas davantage à vos
-compatriotes. Je ne gagnerai rien à une nouvelle entrevue avec sir
-Hudson Lowe. Tout maître de moi que je suis lorsqu'il le faut,
-l'aspect de cet homme révolte mes yeux, excite ma langue, et je ne
-pourrais l'admettre en ma présence sans inconvénient.&mdash;Sir Malcolm ne
-se découragea point, et insista pour que Napoléon reçût sir Hudson
-Lowe, qui désirait le voir, et sollicitait cette faveur avec un désir
-sincère de conciliation.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle entrevue dans le but d'amener un accommodement.</span>
-Napoléon se rendit à des instances dont l'intention était si amicale,
-et consentit à recevoir le gouverneur, mais en présence de sir
-Malcolm, afin qu'il y eût un témoin de l'entrevue. Sir Hudson Lowe
-arriva en effet à Longwood accompagné de l'amiral, et se présentant
-avec un certain embarras à son fier prisonnier. Napoléon l'accueillit
-poliment, et le <span class="pagenum"><a id="page627" name="page627"></a>(p. 627)</span> laissa s'étendre en explications
-justificatives sur les procédés dont on se plaignait à Longwood. Il
-répondit d'abord sans amertume et d'un ton presque conciliant; mais la
-question des dépenses, qui était récente et plutôt abandonnée que
-résolue, ayant été maladroitement soulevée par le gouverneur, il cessa
-de se modérer, et éclata sur-le-champ en propos d'une extrême
-dureté.&mdash;Je suis étonné, monsieur, lui dit-il, que vous osiez aborder
-avec moi un sujet pareil. Je ne suis pas accoutumé à m'occuper de ce
-qui se passe dans mes cuisines. S'il vous convient d'y regarder,
-faites-le, et ne m'en parlez point. Si je n'avais ici des femmes, des
-enfants, condamnés comme moi à un lointain exil, je serais allé
-m'asseoir à la table des officiers du 53<sup>e</sup>, et ces braves gens
-n'auraient pas refusé de partager leur repas avec l'un des plus vieux
-soldats de l'Europe. Mais j'ai ici à nourrir plusieurs familles qui
-sont aussi impatientes que moi de ne plus rien devoir à l'indigne
-gouvernement qui nous opprime. Que je puisse écrire en Europe sans
-être obligé de vous prendre pour confident, et ma famille, la France
-elle-même, ne laisseront manquer de pain ni moi, ni les amis qui ont
-bien voulu s'associer à mes malheurs.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, ne pouvant se contenir, offense gravement sir
-Hudson Lowe, qui se retire pour ne plus reparaître à Longwood.</span>
-Après ces paroles, Napoléon,
-emporté par la colère, permit à peine au gouverneur de proférer
-quelques mots, puis, s'adressant à l'amiral seul, ne parlant de sir
-Hudson Lowe qu'à la troisième personne, il eut le tort de se laisser
-aller à de véritables outrages. L'amiral cherchant à excuser les
-procédés du gouverneur par ses instructions, Napoléon répondit qu'il
-y avait des missions <span class="pagenum"><a id="page628" name="page628"></a>(p. 628)</span> que les gens d'honneur n'acceptaient
-point, que d'ailleurs sir Hudson Lowe n'était pas un vrai militaire,
-et qu'il avait plus souvent tenu la plume de l'officier d'état-major
-que l'épée du soldat.&mdash;À ces derniers mots, sir Hudson Lowe, qui eut
-le mérite de se contenir et de respecter dans son prisonnier la plus
-grande infortune du siècle, le quitta en frémissant, et en déclarant
-qu'il ne remettrait plus les pieds à Longwood.</p>
-
-<p>À peine était-il sorti que Napoléon, honteux d'avoir été si peu maître
-de lui, s'excusa auprès de sir Pulteney Malcolm, dit qu'il ne se
-serait point livré à de tels emportements si le gouverneur n'avait
-commis la maladresse de parler de cette ignoble affaire des dépenses,
-qu'il s'attendait bien que l'entrevue tournerait mal, que la figure de
-sir Hudson Lowe produisait sur lui une impression qu'il ne pouvait pas
-dominer, qu'il avait eu tort, qu'il le reconnaissait, et il ajouta
-cette parole, qui corrigeait sa faute: Je n'ai qu'une excuse, monsieur
-l'amiral, une seule, c'est de n'être plus aux Tuileries. Je ne me
-pardonnerais pas l'outrage que j'ai fait à sir Hudson Lowe, si je
-n'étais dans ses fers.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Fin de l'année 1816, et monotonie de l'existence de
-Napoléon.</span>
-Après ces agitations qui remplirent une partie de l'année 1816, la vie
-de Napoléon rentra dans la monotonie dont elle ne devait guère
-s'écarter jusqu'à sa mort, et qui n'était interrompue quelquefois que
-par des souffrances. Ses habitudes étaient toujours les mêmes. N'ayant
-qu'un sommeil fréquemment interrompu, surtout quand il s'était couché
-de bonne heure faute de pouvoir occuper ses soirées, il se levait,
-lisait, dictait s'il avait Marchand à portée, se <span class="pagenum"><a id="page629" name="page629"></a>(p. 629)</span> recouchait
-en changeant de lit, cherchait ainsi le sommeil qui le fuyait, montait
-à cheval dès que le soleil éclairait le plateau de Longwood, et
-recommençait à tourner dans ce qu'il appelait <cite>le cercle de son
-enfer</cite>. Cette promenade constamment répétée lui devenait chaque jour
-plus désagréable, car pour en franchir les limites il aurait fallu
-traîner après lui le malheureux officier attaché à sa garde. Le
-plaisir même qu'il avait à entretenir quelques voisins, tels que le
-vieux nègre qui cultivait un champ près de lui, la veuve et ses deux
-filles qui lui apportaient des fleurs, était gâté par la crainte de
-les compromettre en excitant l'ombrageuse défiance du gouverneur. À
-peine osait-il faire un peu de bien autour de lui, de peur de passer
-pour préparer les complices d'une évasion chimérique. Ces gênes
-agissant sur une organisation irritable, qui ne savait se dominer que
-dans les grands dangers, le condamnaient à une vraie torture.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Son besoin de mouvement, d'espace et de verdure.</span>
-Ah, disait-il à M. de Las Cases, que ne sommes-nous libres aux bords de
-l'Ohio ou du Mississipi, entourés de nos familles et de quelques
-amis!... Sentez-vous quel plaisir nous aurions à parcourir sans fin et
-de toute la vitesse de nos chevaux ces vastes forêts d'Amérique? Mais
-ici, sur ce rocher, <cite>c'est à peine s'il y a de quoi faire un temps de
-galop</cite>.&mdash;Puis rentrant au moment où les rayons du soleil tropical
-brûlaient son front, il se réfugiait sous la tente de sir Malcolm;
-mais sous cette ombre sans charme, <cite>un chêne, un chêne</cite>, s'écriait-il,
-et il demandait avec passion qu'on lui rendît le feuillage de ce bel
-arbre de France!...&mdash;Revenu de sa promenade à cheval, Napoléon se
-<span class="pagenum"><a id="page630" name="page630"></a>(p. 630)</span> remettait au lit, tâchait de retrouver grâce à la fatigue un
-complément de sommeil, puis se baignait longuement, habitude qui lui
-devint bientôt funeste en l'affaiblissant, mais qui lui plaisait,
-parce qu'elle diminuait une douleur au côté qu'il éprouvait dès lors,
-et qui était le premier signe de la maladie dont il devait mourir.
-Ensuite il travaillait, lisait, dictait, reprenait en un mot les
-occupations que nous avons déjà décrites, et finissait la journée avec
-ses amis, en faisant des lectures en commun, ou en continuant les
-récits de sa vie toujours écoutés avec la même avidité. Et ces
-journées n'étaient pas les plus tristes de sa cruelle existence,
-cruelle pour tout homme, mais particulièrement pour celui qui avait
-passé sa vie à remuer le monde. Il y avait des jours, et c'étaient les
-plus fréquents, où soufflait le vent du Cap, vent sec, aigre, agissant
-d'une manière douloureuse sur le système nerveux, couchant vers la
-terre plantes et arbres, empêchant même l'herbe de pousser, de façon
-que sur ce rocher, entouré des brouillards de l'Océan, on était tour à
-tour plongé dans une humidité pénétrante, ou placé dans un courant
-d'air continu et dévorant. Quand ce vent régnait, Napoléon se
-renfermait, ne prenait plus l'air, tombait dans une profonde
-tristesse, et se demandait si en lui assignant cet affreux séjour on
-n'avait pas eu l'intention perfide d'abréger sa vie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon est persuadé qu'on l'a envoyé à Sainte-Hélène pour
-l'y faire mourir.</span>
-En apprenant surtout que près de lui se trouvait, dans une vallée fraîche et bien
-abritée, l'agréable château de Plantation-House, il se confirmait dans
-cette amère persuasion.&mdash;Si on voulait ma mort, disait-il, pourquoi
-ne pas me <span class="pagenum"><a id="page631" name="page631"></a>(p. 631)</span> traiter comme Ney! une balle dans la tête y eût
-suffi. Mais l'Europe est aussi haineuse que l'émigration, et elle n'a
-pas le même courage. Elle n'aurait pas osé me tuer, et elle ose me
-faire mourir lentement...&mdash;Napoléon se trompait: l'Europe voulait
-avant tout le garder, et dans cette préoccupation elle ne cherchait
-guère à savoir si les précautions prises pour assurer sa garde étaient
-conciliables avec l'intérêt de sa santé. Elle n'y songeait même pas,
-et laissait ce soin à l'Angleterre qui n'y songeait pas davantage, et
-s'en remettait à un ministre anglais, lequel s'en remettait à un
-subalterne, tour à tour effrayé de sa responsabilité ou irrité par les
-offenses de ses prisonniers. Lord Bathurst, comme nous l'avons dit,
-avait eu l'insouciance coupable de ne pas exiger de la Compagnie des
-Indes l'abandon de Plantation-House, et sir Hudson Lowe n'avait pas la
-délicatesse de l'offrir, aimant mieux le garder pour sa famille<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Lien vers la note 31"><span class="smaller">[31]</span></a>.
-Il y avait donc en tout cela des motifs moins pervers, mais plus bas
-peut-être que ceux que supposait Napoléon. On ne voulait pas
-l'assassiner, mais on le laissait tuer peu à peu par des subalternes,
-faute de penser à lui autrement que pour en avoir peur.</p>
-
-<p>Sir Hudson Lowe avait apporté avec lui du bois pour construire une
-nouvelle habitation, des meubles, <span class="pagenum"><a id="page632" name="page632"></a>(p. 632)</span> des livres. Ce n'étaient
-pas des bois, mais de solides matériaux qu'il aurait fallu pour se
-garantir contre une température tour à tour humide ou brûlante.
-Napoléon repoussa tout ce qu'on lui offrit, excepté les livres, et en
-déplorant le triste choix qu'on avait fait, il en prit un certain
-nombre qu'il dévorait, et qui devenaient le soir le sujet de ses
-entretiens.
-<span class="sidenote" title="En marge">Soirées de Longwood.</span>
-Les soirées de Longwood, quoique si tristes, étaient, pour
-ainsi dire, tout illuminées de son esprit. C'étaient tantôt des
-conversations piquantes, presque gaies (rarement toutefois), tantôt
-des entretiens élevés, même sublimes, et malheureusement fort
-au-dessus de ses auditeurs, sur l'histoire, la guerre, les sciences et
-les lettres. Parfois il jouait avec les enfants de madame Bertrand et
-de madame de Montholon, leur faisait réciter des fables de La
-Fontaine, regrettait qu'il y eût dans cette lecture tant de
-profondeurs perdues pour eux, puis trouvant toujours l'argument qui
-convenait à chaque sujet, à chaque interlocuteur, adressait à ces
-enfants les raisonnements les plus capables de les persuader. L'un des
-fils de madame de Montholon se plaignant qu'on l'obligeât à travailler
-tous les jours, Napoléon lui disait: Mon ami, manges-tu tous les
-jours?&mdash;Oui, Sire.&mdash;Eh bien, puisque tu manges tous les jours, il faut
-travailler tous les jours.&mdash;Puis laissant les enfants, son génie
-s'envolait sur les plus hauts sommets de la politique et de la
-philosophie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Admirables entretiens de Napoléon.</span>
-Parmi les livres apportés à Sainte-Hélène on avait compris des
-pamphlets du temps, qu'on avait supposés propres à l'intéresser. Il y
-en avait contre lui, <span class="pagenum"><a id="page633" name="page633"></a>(p. 633)</span> il y en avait aussi contre ses
-adversaires.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'il pense du <cite>Dictionnaire des girouettes</cite>.</span>
-Dans le nombre se trouvait le <cite>Dictionnaire des
-girouettes</cite>, qui, après 1815, obtint un grand succès, parce qu'il
-stigmatisait la mobilité des contemporains, si pressés de passer d'un
-gouvernement à l'autre afin de conserver leurs positions. Ce livre,
-écrit par des adversaires des Bourbons, plaisait naturellement à de
-pauvres exilés voyant avec une vive satisfaction qu'on châtiât ceux
-qui, au lieu d'être comme eux sur le rocher de Sainte-Hélène,
-remplissaient les salons des Tuileries, occupés à désavouer
-l'usurpation qu'ils avaient servie, et à célébrer la légitimité qu'ils
-avaient combattue. Napoléon sourit le premier jour, puis n'y tenant
-plus, saisit le livre et le jeta de côté.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Son dégoût pour ce livre.</span>
-C'est un livre détestable,
-s'écria-t-il, avilissant pour la France, avilissant pour l'humanité!
-S'il était vrai, la Révolution française qui a cependant inauguré les
-plus généreux principes, n'aurait fait de nous tous, nobles,
-bourgeois, peuple, qu'une troupe de misérables. Tout cela est faux et
-injuste. Prenez les guerres de religion en France, en Angleterre, en
-Allemagne, vous y trouverez de ces changements intéressés, en aussi
-grand nombre et par d'aussi petits motifs. Henri IV en a vu autant que
-moi et que Louis XVIII. La Fronde en a offert bien d'autres, et certes
-la France qui, quelques années après, gagnait les batailles de Rocroy
-et des Dunes, qui produisait <cite>Polyeucte</cite>, <cite>Athalie</cite>, les <cite>Oraisons
-funèbres</cite> de Bossuet, n'était point avilie. Gardez-vous du vulgaire
-plaisir qu'on goûte en voyant ses adversaires châtiés, car soyez
-assurés que l'arme qu'on emploie est une arme à double tranchant, et
-qui peut <span class="pagenum"><a id="page634" name="page634"></a>(p. 634)</span> se retourner contre vous...&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon dit qu'il a été <em>abandonné</em>, mais point <em>trahi</em>.</span>
-Et comme on disait à
-Napoléon que ces hommes qu'il voulait excuser l'avaient <em>trahi</em>, Non,
-répondait-il, ils ne m'ont point trahi, ils m'ont <em>abandonné</em>, et
-c'est bien différent. Il y a moins de traîtres que vous ne croyez, et
-il y a en revanche quantité de gens faibles, vaincus par les
-circonstances cent fois plus fortes qu'eux...&mdash;Napoléon comprenait,
-sans le dire, que ces hommes, épuisés par l'abus qu'il avait fait de
-leurs forces, avaient fini par succomber à la fatigue, et par aller
-chercher sous de nouveaux maîtres le prix des services très-réels
-qu'ils avaient rendus à la France.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Noble indulgence de son langage.</span>
-Fouché, ajoutait Napoléon, est le
-seul vrai traître que j'aie rencontré. Marmont lui-même, le malheureux
-Marmont, qui m'a fait plus de mal que Fouché, n'était pas un traître.
-La vanité, l'espérance d'un grand rôle, l'ont séduit, et il a cru en
-m'abandonnant, en m'ôtant les moyens d'accabler la coalition dans
-Paris, sauver la France d'une affreuse catastrophe. Mais il ne m'a pas
-trahi comme Fouché.&mdash;Ses auditeurs, étonnés de tant d'indulgence,
-demandaient à Napoléon comment en 1815, reconnaissant que Fouché le
-trahissait, il l'avait laissé faire.&mdash;La question ne dépendait pas,
-répondait-il, de la conduite d'un homme, quelque important qu'il fût.
-Elle dépendait d'une bataille gagnée ou perdue, et si avant cette
-épreuve décisive j'avais fait un éclat tel que de mettre Fouché en
-accusation, j'aurais ébranlé mon gouvernement. Je devais patienter,
-attendre, en laissant voir à Fouché que j'avais les yeux ouverts. Il
-s'est vengé de mon indulgence méprisante, mais après Waterloo, même
-sans un homme aussi dangereux <span class="pagenum"><a id="page635" name="page635"></a>(p. 635)</span> que Fouché, j'étais perdu...
-<span class="sidenote" title="En marge">On n'obtient des vertus de la part des hommes qu'en leur en
-supposant.</span>
-Les traîtres, répétait Napoléon, sont plus rares que vous ne le
-croyez. Les grands vices, les grandes vertus, sont des exceptions. La
-masse des hommes est faible, mobile parce qu'elle est faible, cherche
-fortune où elle peut, fait son bien sans vouloir faire le mal
-d'autrui, et mérite plus de compassion que de haine. Il faut la
-prendre comme elle est, s'en servir telle quelle, et chercher à
-l'élever si on le peut. Mais soyez-en sûrs, ce n'est pas en
-l'accablant de mépris qu'on parvient à la relever. Au contraire il
-faut lui persuader qu'elle vaut mieux qu'elle ne vaut, si on veut en
-obtenir tout le bien dont elle est capable. À l'armée, on dit à des
-poltrons qu'ils sont des braves, et on les amène ainsi à le devenir.
-En toutes choses il faut traiter les hommes de la sorte, et leur
-supposer les vertus qu'on veut leur inspirer...&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conseil de ne pas trop se défier des hommes.</span>
-Ce sujet conduisait Napoléon à un autre, sur lequel il déployait la
-même philosophie pratique, et la même élévation de vues.&mdash;C'est
-faiblesse, et non pas profondeur, disait-il, que de se trop méfier des
-hommes. On arrive ainsi à douter de tous, à ne plus savoir de qui se
-servir, et on perd souvent des instruments fort utiles. Ajoutez que si
-on aperçoit chez vous cette disposition, chacun cherche à l'exciter à
-son profit. Si j'avais écouté, disait-il, les discours de mes
-serviteurs, je n'aurais vu que des lâches à l'armée, ou des infidèles
-à l'intérieur. Ici même, mes amis, vous êtes bien peu nombreux, bien
-obligés de vous sourire mutuellement, eh bien! je ne vous en crois
-pas quand vous parlez de l'un <span class="pagenum"><a id="page636" name="page636"></a>(p. 636)</span> d'entre vous, et j'ai raison.
-(Napoléon faisait allusion à certaines divisions naissantes, qui
-commençaient à troubler son repos.) Non, continuait-il, il ne faut
-jamais en croire les hommes les uns sur les autres. Lannes est mort
-pour moi en héros, et souvent il tenait des propos tels qu'il aurait
-fallu, si je les avais pris au sérieux, le poursuivre comme coupable
-de haute trahison..... C'est là ce qui, après une longue expérience,
-m'a porté à considérer la violation du secret des lettres comme
-inutile et dangereuse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Opinion de Napoléon sur la violation du secret des
-lettres.</span>
-Ce qu'on trouve dans les correspondances, ce ne
-sont pas les conspirations, car personne ne conspire par la poste, ce
-sont les propos de l'oisiveté, de la rancune, de la malveillance. Qui
-voudrait entendre sur son compte tous les propos de ses amis, même les
-meilleurs? Bien fou, bien imprudent, serait celui qui ferait un pareil
-essai, quand même il le pourrait. Il prendrait en haine ses amis les
-plus vrais. Nous sommes en effet si légers, quand il s'agit de parler
-les uns des autres! Eh bien, si on apprend les propos qui ont été
-tenus, on en veut mortellement à des gens auxquels souvent il ne
-faudrait vouloir que du bien. Lire les lettres, c'est assister aux
-conversations de tout le monde, et il en résulte des préventions, des
-injustices, qui sont un mal non pour les autres, mais pour soi.
-Gouvernement, on se prive d'instruments précieux; simple individu, on
-convertit en inimitiés sérieuses des amitiés, légères sans doute dans
-leur langage, mais sincères dans leur attachement. Mieux vaut ne pas
-savoir tout ce qui se dit, car quelque force qu'on ait, il y a des
-propos qu'on a de la peine à pardonner, <span class="pagenum"><a id="page637" name="page637"></a>(p. 637)</span> et le moyen le plus
-sûr de les pardonner, c'est de les ignorer.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Manière de considérer la calomnie.</span>
-Une autre fois, prenant en main quelques-uns des horribles pamphlets
-publiés contre lui en Angleterre, Napoléon parcourait la série des
-grandes calomnies dont il avait été l'objet.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Grandes calomnies dont Napoléon avait été l'objet.</span>
-À entendre mes ennemis,
-disait-il, c'était moi qui avais assassiné Kléber en Égypte, brûlé la
-cervelle à Desaix à Marengo, étranglé Pichegru dans son cachot...
-Kléber, s'écriait-il, Desaix, Pichegru!...
-<span class="sidenote" title="En marge">Comment il y répond.</span>
-Je faisais un cas immense
-de Kléber malgré ses défauts. Il aimait beaucoup trop les plaisirs, et
-avait quelquefois un dangereux laisser-aller, mais il était passionné
-pour la gloire des armes, et sur le champ de bataille il se montrait
-homme de guerre du premier ordre. Sa mort m'a fait perdre l'Égypte, et
-je l'aurais assassiné!... Desaix était un ange, c'est l'homme qui m'a
-le plus aimé et que j'ai le plus aimé. Son arrivée a sauvé la bataille
-de Marengo, et je l'aurais frappé au moment d'un service qui m'en
-promettait tant d'autres!... Pichegru était peut-être le mieux doué
-des généraux de la République sous le rapport de l'intelligence. Il
-avait été l'un de mes maîtres à Brienne, et j'en avais conservé un tel
-souvenir que jamais je n'ai pu me défendre à son égard d'un sentiment
-de profonde commisération. Pourtant il avait commis à la tête de son
-armée des actes criminels, pour lesquels Moreau l'avait dénoncé. Ah!
-le malheureux, il s'était fait assez de tort à lui-même sans que
-j'eusse à m'en mêler, et c'est parce qu'il le sentait qu'il avait
-voulu détruire sa personne, après avoir détruit sa gloire. Eh bien,
-c'est moi qui <span class="pagenum"><a id="page638" name="page638"></a>(p. 638)</span> les avais frappés tous les trois!... Le trait
-essentiel de la calomnie ce n'est pas seulement d'être méchante, c'est
-d'être absurde. La méchanceté est une passion si violente qu'elle
-aboutit bien vite à la stupidité. Quand on est jeune, ardent, fier, on
-bondit en apprenant ce qu'elle dit, et on se révolte. Avec le temps on
-s'y fait, et on ne souhaite plus qu'une chose, c'est que la calomnie
-dépasse toutes les bornes, car alors c'est elle qui vous justifie, et
-vous venge!&mdash;Napoléon prenait un à un les actes les plus défigurés de
-sa vie, notamment le prétendu empoisonnement des pestiférés de Jaffa,
-et les réduisait à la vérité. Pour ce qui s'était passé à Jaffa, il
-disait que, forcé de battre en retraite, et ne pouvant emmener, sans
-donner la peste à l'armée, une vingtaine de pestiférés dont les Arabes
-allaient couper la tête, il avait dit à Desgenettes qu'il serait
-peut-être plus humain de leur administrer de l'opium, à quoi celui-ci
-avait spirituellement répondu <cite>que son métier était de les guérir, non
-de les tuer</cite>. Mais il ajoutait que presque tous étaient morts avant
-qu'on eût décampé, que cinq ou six au plus étaient restés, lesquels
-n'avaient point avalé d'opium, et que les propos indignes colportés à
-ce sujet avaient été l'&oelig;uvre d'un infirmier chassé de l'armée pour
-avoir fraudé les médicaments.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Manière dont Napoléon s'exprimait au sujet de la
-catastrophe de Vincennes.</span>
-Napoléon traitait donc avec une hautaine tranquillité ces atroces
-calomnies. Il était un sujet, on le devine, sur lequel il se montrait
-aussi hautain mais moins tranquille, c'était la catastrophe de
-Vincennes. Il en parlait moins, mais il en parlait, et on sentait
-qu'il se roidissait contre ce souvenir. À <span class="pagenum"><a id="page639" name="page639"></a>(p. 639)</span> la différence de
-tous ceux qui avaient contribué à ce déplorable événement, il ne niait
-rien, et avouait tout.&mdash;Les princes de Bourbon, disait-il, en
-voulaient à ma vie, et il est hors de doute, pour quiconque a lu le
-procès de Georges, que plusieurs d'entre eux avaient le secret des
-projets d'assassinat formés contre ma personne. Le duc d'Enghien,
-placé à une lieue de la frontière, attendait au moins le
-renouvellement des hostilités pour reprendre les armes contre la
-France, et à tous les titres, d'après les lois de tous les temps, il
-méritait le châtiment que je lui ai infligé. <cite>Mon sang après tout
-n'était pas de boue</cite>, et j'avais bien le droit de le défendre contre
-ceux qui voulaient le verser, surtout lorsque dans ma personne je
-défendais la France, son repos, sa prospérité, sa gloire! J'ai frappé,
-on m'en avait donné le droit, et je le ferais encore!&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Faiblesse de ses explications.</span>
-En s'exprimant avec cette véhémence, Napoléon décelait lui-même le
-trouble de sa conscience. Son droit de se défendre étant admis (et
-jamais en effet on ne défendit sur les trônes de la terre plus noble
-tête que la sienne), il oubliait qu'il fallait se défendre selon les
-lois; que le duc d'Enghien fut saisi sur le territoire étranger, que
-transporté de vive force sur le territoire français, les lois furent
-violées à son égard de plus d'une manière, dans les formes suivies par
-la commission, et surtout dans l'exécution immédiate; que même lorsque
-la loi vous a régulièrement livré un ennemi, il reste à consulter la
-politique, qui conseille souvent l'indulgence, et qu'en ce genre tout
-ce qu'elle conseille elle le commande, car il faut non-seulement
-l'excuse <span class="pagenum"><a id="page640" name="page640"></a>(p. 640)</span> de la légalité, il faut aussi celle de la nécessité
-pour laisser couler le sang humain; que la mort du duc d'Enghien, loin
-de servir le gouvernement consulaire, lui causa un tort incalculable
-en contribuant à l'engager envers l'Europe dans des voies de violence;
-qu'enfin, dans ces occasions, la considération des personnes est de
-grande importance aussi, et que pour le vainqueur de Rivoli, le
-descendant du vainqueur de Rocroy aurait dû être sacré.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se regardait comme le plus innocent de tous les
-fondateurs de dynastie.</span>
-Passant vivement sur ce sujet Napoléon aimait à considérer l'ensemble
-de son règne, et il disait qu'en consultant les annales du monde, en
-prenant l'histoire des fondateurs de dynastie, on n'en trouvait pas de
-plus innocent que lui. Effectivement il n'en est pas à qui l'histoire
-ait moins à reprocher, sous le rapport des moyens employés pour
-écarter des parents ou des rivaux, et il est certain qu'excepté les
-champs de bataille, où l'effusion du sang humain fut immense, personne
-n'avait moins versé de sang que lui, ce qui était dû à son caractère
-personnel, et surtout aux m&oelig;urs de son temps. Se comparant à
-Cromwell, Je suis monté, disait-il souvent, sur un trône vide, et je
-n'ai rien fait pour le rendre vacant. Je n'y suis arrivé que porté par
-l'enthousiasme et la reconnaissance de mes contemporains.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'il y avait de vrai dans cette assertion.</span>
-Cette
-assertion était rigoureusement vraie. Pourtant de ce trône, où il
-avait été porté par une admiration si unanime, Napoléon était tombé
-avec autant d'éclat qu'il y était monté. Certes la trahison, qu'il
-niait lui-même, ne pouvait être une explication de cette chute; il
-fallait la chercher dans ses fautes, et sur ces fautes il était
-quelquefois sincère, quelquefois <span class="pagenum"><a id="page641" name="page641"></a>(p. 641)</span> sophistique, selon que les
-aveux à faire coûtaient plus ou moins à son orgueil. Suivant la loi
-commune, là où il manquait d'excuses, il s'efforçait d'en trouver dans
-des subtilités ou des inexactitudes de fait, dont il prenait
-l'habitude, sans qu'on pût démêler s'il y croyait ou n'y croyait pas.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment Napoléon s'expliquait sur les six grandes fautes
-politiques qui avaient amené sa chute.</span>
-Nous avons, en racontant la chute de l'Empire en 1814, présenté le
-tableau résumé des fautes qui avaient amené cette chute, et qui selon
-nous se réduisaient à six. Elles avaient consisté,</p>
-
-<p>La première, à sortir en 1803 de la politique forte et modérée du
-Consulat, à rompre la paix d'Amiens, et à se jeter sur l'Angleterre,
-qu'il était si difficile d'atteindre;</p>
-
-<p>La seconde, après avoir soumis le continent en trois batailles,
-Austerlitz, Iéna, Friedland, à n'être pas rentré en 1807 dans la
-politique modérée, et au lieu de chercher à réduire l'Angleterre par
-l'union du continent contre elle, à profiter au contraire de
-l'occasion pour essayer la monarchie universelle;</p>
-
-<p>La troisième, à faire reposer à Tilsit cette monarchie universelle sur
-la complicité intéressée de la Russie, complicité qui ne pouvait être
-durable que si elle était payée par l'abandon de Constantinople;</p>
-
-<p>La quatrième, à s'enfoncer en Espagne, gouffre sans fond où étaient
-allées s'abîmer toutes nos forces;</p>
-
-<p>La cinquième, à ne pas essayer de venir à bout de cette guerre par la
-persévérance, et à chercher en Russie la solution qu'on ne trouvait
-pas dans la Péninsule, ce qui avait amené la catastrophe inouïe de
-Moscou;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page642" name="page642"></a>(p. 642)</span> La sixième enfin et la plus funeste, après avoir ramené à
-Lutzen et Bautzen la victoire sous nos drapeaux, à refuser la paix de
-Prague, qui nous aurait laissé une étendue de territoire bien
-supérieure à celle que la politique permettait d'espérer et de
-désirer.</p>
-
-<p>Il est inutile de dire que dans les profonds ennuis de sa captivité,
-Napoléon reproduisant ses souvenirs à mesure que les hasards de la
-conversation les réveillaient, ne discutait pas méthodiquement les
-actes principaux de son règne, comme nous avons essayé de le faire. Il
-touchait tantôt à un sujet, tantôt à un autre, cherchant d'autant plus
-à s'excuser qu'il était moins excusable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Première faute.</span>
-Quant à ses emportements envers l'Angleterre et à la rupture de la
-paix d'Amiens, il disait que la fameuse scène à lord Whitworth avait
-été fort exagérée, et que le refus du ministère britannique d'évacuer
-Malte était intolérable, oubliant que par l'ensemble de ses actes il
-avait créé une situation menaçante, dont les Anglais avaient profité
-pour ne pas évacuer cette île. Il affirmait que le projet de descente
-avait été sérieux, et que ses combinaisons navales étaient telles, que
-sans la faute d'un amiral il aurait triomphé de l'Angleterre. Il est
-incontestable, en effet, que jamais combinaisons plus profondes ni
-plus vastes ne furent imaginées, et que si l'amiral Villeneuve avait
-paru dans la Manche, cent cinquante mille Français auraient franchi le
-détroit! Que serait-il arrivé, lorsque, après avoir gagné en
-Angleterre une bataille d'Austerlitz, Napoléon se serait trouvé
-maître de Londres comme il le fut plus <span class="pagenum"><a id="page643" name="page643"></a>(p. 643)</span> tard de Vienne et de
-Berlin? La fière aristocratie anglaise aurait-elle plié sous ce coup
-terrible, ou bien aurait-elle essayé de prolonger la lutte contre son
-vainqueur prisonnier en quelque sorte dans sa propre conquête? On n'en
-sait rien. Mais c'était une terrible manière de jouer sa grandeur et
-celle de la France, que de la risquer dans de pareils hasards!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Deuxième faute.</span>
-Quant à la monarchie universelle, qu'il avait essayé d'établir lorsque
-ne pouvant venir à bout de l'Angleterre il s'était jeté sur le
-continent, Napoléon n'en fournissait pas une raison valable. Cette
-monarchie universelle, il ne la voulait, disait-il, que temporaire;
-c'était une dictature au dehors, comme la dictature au dedans que la
-France lui avait conférée, et qu'il aurait déposée avec le
-temps.&mdash;D'abord si la France en 1800 demandait un bras puissant pour
-la sauver de l'anarchie, l'Europe ne désirait rien de semblable. Ce
-dont elle voulait être préservée, c'était de l'ambition du nouveau
-chef qui gouvernait alors la France, et le lui donner pour dictateur,
-c'était tout simplement lui donner ce qu'elle craignait le plus,
-c'était pour remède à son mal lui donner le mal lui-même. Il n'y avait
-donc aucune vérité à vouloir déduire de la dictature au dedans la
-dictature au dehors. Il aurait fallu en tous cas la rendre courte pour
-la rendre tolérable, il aurait fallu par ses actes prouver aux peuples
-qu'on l'exerçait dans leur intérêt, et leur faire du bien au lieu de
-les accabler de maux, au point de les amener tous à se soulever en
-1813 pour combattre et détruire cette dictature européenne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page644" name="page644"></a>(p. 644)</span> Sur cette chimère de la monarchie universelle, Napoléon
-disait encore que toujours on l'avait attaqué, et qu'obligé sans cesse
-de se défendre il était devenu maître de l'Europe presque malgré lui:
-fausse assertion souvent répétée par les adulateurs de sa mémoire et
-de son système. Il est vrai que les puissances européennes, sous
-l'oppression qu'elles subissaient, n'attendaient qu'un moment pour se
-révolter; mais cette disposition à la révolte n'était que le résultat
-de l'oppression même, et, au surplus, elles étaient si accablées après
-Tilsit, que sans la guerre d'Espagne l'Autriche n'aurait pas essayé la
-fameuse levée de boucliers de 1809, et qu'après la victoire de Wagram,
-si Napoléon n'avait pas entrepris la guerre de Russie, personne n'eût
-osé lever la main contre lui.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Troisième faute.</span>
-Il était plus sincère sur la troisième faute, la guerre d'Espagne.&mdash;La
-guerre d'Espagne, disait-il, avait compromis la moralité de son
-gouvernement, divisé et usé ses forces.&mdash;Lui seul pouvait dire si bien
-et si complétement. Oui, l'événement de Bayonne avait paru une noire
-perfidie; la guerre d'Espagne avait attiré au midi les armées dont il
-aurait eu besoin au nord, et après avoir divisé ses forces les avait
-usées par l'acharnement de la lutte. Mais comment était-il si sincère
-sur ce point en l'étant si peu sur d'autres? C'était peut-être
-l'évidence de la faute, et peut-être aussi la nature des excuses qu'il
-trouvait à donner.&mdash;En ayant, disait-il, fondé en France <cite>la quatrième
-dynastie</cite>, il ne pouvait souffrir en Espagne les Bourbons, que leur
-situation destinait presque inévitablement à être les complices de
-l'Angleterre.&mdash;Cette raison était assurément d'un <span class="pagenum"><a id="page645" name="page645"></a>(p. 645)</span> certain
-poids; mais si, au lieu de hâter la solution par un attentat, Napoléon
-l'eût attendue de l'incapacité des Bourbons et de la popularité
-prodigieuse dont il jouissait en Espagne, il eût été probablement
-appelé par les Espagnols eux-mêmes à ranger les deux trônes sous une
-seule influence. C'était donc une faute d'impatience (genre de faute
-que son caractère le portait si souvent à commettre), et cette excuse
-de la guerre d'Espagne, qui lui semblait assez bonne pour qu'il osât
-avouer son erreur, ne valait guère mieux que la plupart de celles
-qu'il donnait pour pallier les torts de sa politique.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Quatrième et cinquième faute.</span>
-Quant à la faute de n'avoir pas essayé de triompher des Espagnols par
-la persévérance, et d'être allé chercher en Russie une solution qu'il
-ne trouvait pas en Espagne même, il était assez sincère aussi, et à
-cette occasion il faisait un singulier aveu.&mdash;En réalité, disait-il,
-Alexandre ne désirait pas la guerre; je ne la désirais pas non plus,
-et une fois sur le Niémen, nous étions comme <em>deux bravaches</em>, qui
-n'auraient pas mieux demandé que de voir quelqu'un se jeter entre eux
-pour les séparer. Mais un grand ministre des affaires étrangères
-m'avait manqué à cette époque. Si j'avais eu M. de Talleyrand, par
-exemple, la guerre de Russie n'aurait pas eu lieu...&mdash;Napoléon disait
-vrai, mais il faisait là un aveu que doivent bien méditer les
-ministres servant un maître engagé sur une pente dangereuse, et
-n'ayant pas le courage de l'y arrêter.</p>
-
-<p>Quant à la campagne elle-même, il en attribuait la funeste issue à
-l'incendie de Moscou.&mdash;Il y avait à Moscou, disait-il, des vivres
-pour nourrir toute une <span class="pagenum"><a id="page646" name="page646"></a>(p. 646)</span> armée pendant plus de six mois. Si
-j'avais hiverné là, j'aurais été <cite>comme le vaisseau pris dans les
-glaces, lequel recouvre la liberté de ses mouvements au retour du
-soleil</cite>. Je me serais trouvé entier au printemps, et si les Russes
-avaient reçu des renforts, j'en aurais reçu de mon côté; et de même
-qu'en 1807, après avoir essuyé la journée d'Eylau en février, j'avais
-rencontré celle de Friedland en juin, j'aurais pu remporter quelque
-brillant avantage au retour de la belle saison, et terminer la
-campagne de 1812 aussi heureusement que celle de 1807.&mdash;Ces raisons
-assurément avaient quelque valeur, mais on peut répondre que si
-l'infanterie de l'armée eût pu vivre à Moscou, la cavalerie et
-l'artillerie auraient manqué de fourrages, que si les renforts avaient
-pu arriver jusqu'à Osterode en 1807, il n'était pas aussi facile de
-les amener jusqu'à Moscou, et qu'enfin l'armée de 1812 n'avait plus
-les solides qualités de celle de 1807.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sixième et dernière faute.</span>
-Quant à la dernière des fautes graves du règne, celle d'avoir refusé
-la paix de Prague, Napoléon ne disait rien de plausible, ni même de
-spécieux. Il répétait cette raison banale que l'Autriche n'était pas
-de bonne foi, et qu'en ayant l'air de traiter à Prague elle était
-secrètement engagée avec les puissances coalisées, allégation fausse
-et que les documents les plus authentiques réfutent complétement. Si
-en effet l'Autriche n'avait pas été de bonne foi à Prague, il y avait
-un moyen de la confondre, c'était d'accepter ses conditions, qui
-consistaient à nous laisser la Westphalie, la Hollande, le Piémont,
-Florence, Rome, Naples, c'est-à-dire deux fois plus que <span class="pagenum"><a id="page647" name="page647"></a>(p. 647)</span> nous
-ne devions désirer, et à nous refuser seulement Lubeck, Hambourg, dont
-nous n'avions que faire, la Sicile, que nous n'avions jamais eue,
-l'Espagne, que nous avions perdue. Si, ces conditions acceptées, elle
-nous avait manqué de parole, alors on l'eût convaincue de mensonge, et
-on aurait eu l'opinion générale pour soi. Mais en fait il est constant
-qu'elle eût accepté avec joie notre adhésion, car elle n'entreprenait
-la guerre qu'en tremblant, et elle avait même formellement refusé de
-s'engager avec les coalisés avant l'expiration du délai fatal assigné
-à la médiation. Napoléon n'aimait pas à s'étendre sur ce sujet,
-pénible pour son amour-propre, car il s'était lourdement trompé en
-cette occasion, et avait cru qu'il faisait tellement peur à l'Autriche
-que jamais elle n'oserait se décider contre lui. Il lui faisait peur
-assurément, et beaucoup, mais non jusqu'à paralyser son jugement, et à
-l'empêcher de prendre un parti dicté par ses intérêts les plus
-évidents. Pour écarter ce reproche il disait que son mariage l'avait
-perdu en lui inspirant une confiance funeste à l'égard de l'Autriche,
-excuse peu digne, et fausse d'ailleurs, car M. de Metternich avait eu
-soin de lui répéter sans cesse que le mariage avait dans les conseils
-de la cour de Vienne un certain poids, mais un poids limité, et
-n'empêcherait pas de lui déclarer la guerre s'il n'acceptait pas les
-conditions proposées à Prague, lesquelles après tout n'avaient qu'un
-inconvénient, c'était d'être trop belles pour nous.</p>
-
-<p>Ainsi raisonnait Napoléon sur les événements de son règne, sincère,
-comme on le voit, sur les points <span class="pagenum"><a id="page648" name="page648"></a>(p. 648)</span> où son amour-propre trouvait
-des excuses spécieuses, sophistique sur les points où il n'en trouvait
-pas, sentant bien ses fautes sans le dire, et comptant sur l'immensité
-de sa gloire pour le soutenir auprès des âges futurs, comme elle
-l'avait déjà soutenu auprès des contemporains.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon s'étend volontiers sur son gouvernement
-intérieur.</span>
-Il s'expliquait plus volontiers et avec plus de confiance sur tout ce
-qui concernait le gouvernement intérieur de l'Empire. Là, il se
-présentait avec raison comme un grand organisateur, qui, prenant en
-1800 l'ancienne société brisée par le marteau de la Révolution, avait
-de ses débris recomposé la société moderne. Il n'avait pas de peine à
-démontrer pourquoi il avait cherché à fondre ensemble les diverses
-classes de la France violemment divisées, à rappeler l'ancienne
-noblesse, à élever jusqu'à elle la bourgeoisie, en donnant à celle-ci
-des titres mérités par de grands-services, et à offrir ainsi à
-l'Europe une société puissante, rajeunie et digne d'entrer en relation
-avec elle. Seulement en tâchant de rendre la France présentable à
-l'Europe, pour rétablir avec celle-ci des relations pacifiques, il
-n'aurait pas fallu faire vivre cette malheureuse Europe dans des
-terreurs continuelles. Sur tous ces points du reste Napoléon parlait
-en législateur, en philosophe, en politique, et quand certains de ses
-compagnons d'exil lui répétaient qu'il avait eu tort de s'entourer
-d'anciens nobles qui l'avaient trahi, il repoussait énergiquement
-cette objection, misérable selon lui, en leur adressant la réponse
-péremptoire qui suit.&mdash;Les deux hommes qui ont le plus contribué à me
-perdre, disait-il, c'est Marmont en <span class="pagenum"><a id="page649" name="page649"></a>(p. 649)</span> 1814, en m'ôtant les
-forces avec lesquelles j'allais détruire la coalition dans Paris, et
-Fouché en 1815, en soulevant la Chambre des représentants contre moi.
-Les vrais traîtres, s'il y a eu des traîtres qui m'aient perdu, ce
-sont ces deux hommes! Eh bien, étaient-ce d'anciens nobles?...&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa politique à l'égard des diverses classes de la société
-française.</span>
-Napoléon rapportait ensuite avec complaisance tout ce qu'il avait fait
-pour donner à la France une administration active, puissante, probe,
-claire dans ses comptes. Il rappelait ses routes, ses canaux, ses
-ports, ses monuments, ses travaux pour la confection du Code civil,
-dont il attribuait une large part à Tronchet, sa longue présidence du
-Conseil d'État, où régnait, disait-il, une grande liberté de
-discussion, où souvent il était contredit avec opiniâtreté, car,
-ajoutait-il, si les hommes sont courtisans, ils ont de l'amour-propre
-aussi, et j'ai vu des conseillers d'État, de simples maîtres des
-requêtes, une fois engagés, soutenir contre moi leur opinion avec
-entêtement, tant il est vrai qu'il suffit d'assembler les hommes avec
-l'intention sérieuse d'approfondir les affaires, pour qu'il naisse une
-liberté relative, et quelquefois féconde, du moins en fait
-d'administration.</p>
-
-<p>Napoléon avouait qu'il n'avait pas été un monarque libéral, mais
-soutenait qu'il avait été un monarque civilisateur, et ajoutait que,
-chargé d'être dictateur, son rôle à lui ne pouvait pas être de donner
-la liberté, mais de la préparer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son essai de liberté en 1815.</span>
-Quant à l'essai de cette liberté fait
-en 1815, il ne le désavouait pas, mais il en parlait peu, comme s'il
-avait été confus d'une épreuve qui avait si mal tourné <span class="pagenum"><a id="page650" name="page650"></a>(p. 650)</span> pour
-lui. À cette occasion il s'exprimait sur les assemblées en homme qui
-les connaissait bien, quoiqu'il les eût peu pratiquées, et imputait
-ses mécomptes dans la Chambre des représentants à la nouveauté de cet
-essai de liberté plus qu'à son vice fondamental.&mdash;Les assemblées,
-disait-il, ont besoin de chefs pour les conduire, exactement comme les
-armées. Mais il y a cette différence que les armées reçoivent les
-chefs qu'on leur donne, et que les assemblées se les donnent à
-elles-mêmes. Or, en 1815, la Chambre des représentants, réunie au
-bruit du canon, n'avait pu encore ni chercher, ni trouver ses chefs.&mdash;</p>
-
-<p>En toutes choses Napoléon disait qu'il n'avait pu avoir que des
-projets, qu'il n'avait eu le temps de rien achever, que son règne
-n'était qu'une suite d'ébauches, et alors se prenant à rêver, il
-aimait à se représenter tout ce qu'il aurait fait s'il avait pu
-obtenir de l'Europe une paix franche et durable, (paix qu'il avait
-repoussée malheureusement quand il aurait pu l'obtenir, comme en 1813
-par exemple, et qu'il n'avait voulue qu'en 1815, lorsqu'elle était
-devenue impossible!)&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'il aurait fait s'il avait vieilli sur le trône.</span>
-J'aurais, disait-il, accordé à mes sujets une
-large part dans le gouvernement. Je les aurais appelés autour de moi
-dans des assemblées vraiment libres, j'aurais écouté, je me serais
-laissé contredire, et, ne me bornant pas à les appeler autour de moi,
-je serais allé à eux. J'aurais voyagé avec mes propres chevaux à
-travers la France, accompagné de l'Impératrice et de mon fils.
-J'aurais tout vu de mes yeux, écouté, redressé les griefs, observé de
-près les hommes et les choses, et répandu de mes mains les biens de
-la paix, après <span class="pagenum"><a id="page651" name="page651"></a>(p. 651)</span> avoir tant versé de ces mêmes mains les maux
-de la guerre. J'aurais vieilli en prince paternel et pacifique, et les
-peuples, après avoir si longtemps applaudi Napoléon guerrier, auraient
-béni Napoléon pacifique, et <cite>voyageant, comme jadis les Mérovingiens,
-dans un char traîné par des b&oelig;ufs</cite>.&mdash;</p>
-
-<p>Tels étaient les rêves de ce grand homme, et si nous les rapportons,
-c'est qu'ils contiennent une leçon frappante, celle de ne pas laisser
-passer le temps de faire le bien, car une fois passé il ne revient
-plus. Ainsi s'écoulaient les soirées de la captivité, et lorsqu'en
-discourant de la sorte Napoléon s'apercevait qu'il avait atteint une
-heure plus avancée que de coutume, il s'écriait avec joie: <cite>Minuit,
-minuit! quelle conquête sur le temps!</cite>... le temps, dont il n'avait
-jamais assez autrefois, et dont il avait toujours trop aujourd'hui!</p>
-
-<p>L'année 1816, dont une moitié s'était passée en tracasseries, fut
-quant à l'autre moitié beaucoup mieux employée, et consacrée à des
-travaux historiques assidus. C'est à M. de Las Cases que Napoléon
-donnait alors le plus de temps, car il était plein d'ardeur pour le
-récit de ses campagnes d'Italie, qui lui rappelaient ses premiers, ses
-plus sensibles succès. Quoiqu'il s'occupât aussi de l'expédition
-d'Égypte avec le maréchal Bertrand, de la campagne de 1815 avec le
-général Gourgaud, l'Italie avait en ce moment la préférence. Il aurait
-voulu avoir un <cite>Moniteur</cite> pour les dates et pour certains détails
-matériels, et, à défaut du <cite>Moniteur</cite>, il se servait de l'<cite>Annual
-register</cite>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Travaux historiques de Napoléon.</span>
-Du reste, sa mémoire était rarement en défaut, et presque
-jamais il n'avait à rectifier ses <span class="pagenum"><a id="page652" name="page652"></a>(p. 652)</span> souvenirs. M. de Las Cases,
-forcé pour le suivre d'écrire aussi vite que la parole, se servait de
-signes abréviatifs; il était obligé ensuite de recopier ce qu'il avait
-écrit, et il y employait une partie des nuits. Il apportait le
-lendemain cette copie, que Napoléon corrigeait de sa main. Ce travail
-ayant singulièrement affaibli la vue de M. de Las Cases, son fils le
-relevait souvent, et l'aidait dans ses efforts pour saisir au vol la
-pensée impétueuse du puissant historien. À ce travail Napoléon en
-avait ajouté un autre. Il sentait l'inconvénient de ne pas savoir
-l'anglais, et il avait résolu de l'apprendre en adoptant M. de Las
-Cases pour maître. Mais ce génie prodigieux, qui avait à un si haut
-degré la mémoire des choses, n'avait pas celle des mots, et il
-apprenait les langues avec peine. Il s'y appliquait néanmoins, et
-commençait à lire l'anglais, sans toutefois pouvoir le parler.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les assiduités de M. de Las Cases auprès de Napoléon
-inspirent des jalousies à quelques membres de la colonie.</span>
-Ces
-diverses occupations exigeaient de fréquents tête-à-tête avec M. de
-Las Cases, et provoquaient des jalousies dans cette colonie si peu
-nombreuse, et où il semble que l'infortune aurait dû rapprocher les
-c&oelig;urs. Le général Gourgaud avait fait preuve envers Napoléon d'un
-dévouement remarquable, mais il gâtait ses bonnes qualités par un
-orgueil excessif, et par un penchant à la jalousie qui ne reposait
-jamais. N'ayant pas quitté Napoléon dans ses dernières campagnes, il
-se considérait comme devant être le coopérateur exclusif de tous les
-récits de guerre, et souffrait avec peine que M. de Las Cases fût en
-ce moment le confident habituel de son maître. Cependant chacun devait
-avoir son tour, et, avec la fin de l'Empire, que le général Gourgaud
-<span class="pagenum"><a id="page653" name="page653"></a>(p. 653)</span> connaissait mieux, le privilége des longs tête-à-tête devait
-arriver pour lui. Mais, bouillant autant que courageux, il ne savait
-pas se contenir, et, dans ce cercle si étroit, où les froissements
-étaient nécessairement si sensibles, il devenait souvent querelleur et
-incommode. Le spectacle de ces divisions aggravait les peines de
-Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Efforts de Napoléon pour maintenir l'union entre les amis
-qui lui restent.</span>
-Il cherchait à apaiser des brouilles qu'il apercevait même
-quand on s'efforçait de les lui cacher, réprimait avec autorité les
-fougues du général Gourgaud, et s'appliquait à guérir les blessures
-faites à la sensibilité de M. de Las Cases, caractère concentré et un
-peu morose.&mdash;Quoi, leur disait-il à tous, n'est-ce pas assez de nos
-chagrins? faut-il que nous y ajoutions nous-mêmes par nos propres
-travers? Si la considération de ce que vous vous devez les uns aux
-autres ne suffit pas, songez à ce que vous me devez à moi-même... Ne
-voyez-vous pas que vos divisions me rendent profondément
-malheureux?... Tenez, ajoutait-il, quand vous serez de retour en
-Europe, ce qui ne peut manquer d'être prochain, car je n'ai pas
-beaucoup d'années à vivre, votre gloire sera de m'avoir accompagné sur
-ce rocher. Alors vous n'irez pas avouer que vous viviez en ennemis les
-uns avec les autres; vous vous direz <cite>frères en Sainte-Hélène</cite>, vous
-affecterez l'union: eh bien, puisqu'il faudra le faire un jour,
-pourquoi ne pas commencer aujourd'hui, pour votre dignité, pour mon
-repos, pour ma consolation?...&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Quelques tentatives de communications avec l'Europe.</span>
-Ces pauvres exilés, malgré la surveillance ombrageuse dont ils étaient
-l'objet, allaient quelquefois en ville sous divers prétextes, mais,
-en réalité, <span class="pagenum"><a id="page654" name="page654"></a>(p. 654)</span> pour s'y procurer des nouvelles. Ils s'y
-rendaient à cheval, accompagnés d'un surveillant, auquel ils donnaient
-leur monture à garder, et qui leur laissait ainsi un peu de liberté
-dont ils usaient pour se ménager quelques communications avec
-l'Europe. Le propriétaire du pavillon de Briars, devenu fournisseur de
-Longwood, se faisait souvent l'intermédiaire de leurs correspondances,
-du reste bien innocentes, car elles avaient pour unique objet
-d'entretenir des relations avec leurs familles, et les plus coupables
-allaient tout au plus jusqu'à dénoncer à l'opinion publique européenne
-les cruautés du gouvernement britannique. Il aurait fallu cependant
-s'en tenir à ces discrètes communications, et ne pas trop donner
-l'éveil à l'esprit soupçonneux de sir Hudson Lowe.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Las Cases, pour ce motif, est expulsé de
-Sainte-Hélène.</span>
-Mais M. de Las
-Cases imagina de se servir d'un domestique qui retournait en Europe,
-pour lui confier un long récit des souffrances de Sainte-Hélène, écrit
-sur une pièce de soie, afin qu'il fût plus facile à cacher. Soit par
-l'infidélité du domestique, soit par la rigueur des investigations
-exercées sur sa personne, le dépôt fut découvert. M. de Las Cases qui
-avait particulièrement déplu à sir Hudson Lowe, fut condamné, en vertu
-des règlements établis, à quitter Sainte-Hélène. Une troupe de gens
-armés se saisit de sa personne et de celle de son fils, et les
-transporta l'un et l'autre à James-Town. Sir Hudson Lowe déclara à M.
-de Las Cases qu'ayant enfreint les règlements qui défendaient les
-communications clandestines, il serait conduit au Cap, et du Cap en
-Europe. Il n'y avait point à disputer avec ce maître absolu, et il
-fallut se soumettre. On visita les papiers de M. de <span class="pagenum"><a id="page655" name="page655"></a>(p. 655)</span> Las
-Cases, on y trouva le journal qu'il avait tenu de ses entretiens avec
-Napoléon, et le manuscrit des campagnes d'Italie. On retint l'un et
-l'autre provisoirement.</p>
-
-<p>Napoléon fut vivement courroucé de ce qu'on avait violé son domicile,
-et de ce qu'on lui enlevait un homme aussi respectable, et dont il
-avait un si grand besoin. Il réclama le manuscrit de ses campagnes
-d'Italie, qui lui fut rendu, et s'éleva avec amertume contre
-l'enlèvement de M. de Las Cases, pour un acte aussi naturel, aussi
-innocent qu'une plainte échappée à la souffrance, et prouvant même
-qu'on ne songeait point à s'enfuir, car dans les pièces saisies rien
-n'avait trait à un projet d'évasion. Aucun bâtiment ne s'étant trouvé
-prêt à partir, M. de Las Cases fut retenu dans l'île, et mis pour
-ainsi dire au secret, car il ne pouvait communiquer avec Longwood.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sir Hudson Lowe offre cependant de laisser M. de Las Cases
-à Sainte-Hélène, ce que celui-ci n'accepte point.</span>
-Sir Hudson Lowe ayant eu ainsi le temps de la réflexion, craignit que la
-présence de M. Las de Cases en Europe ne fût plus fâcheuse pour lui et
-les ministres anglais que sa présence à Sainte-Hélène, car une fois
-libre, il pourrait faire entendre la voix du malheur, voix qui serait
-fort écoutée, même dans le parlement britannique. Il offrit donc à M.
-de Las Cases de retourner à Longwood, à condition de ne plus chercher
-à correspondre, et de profiter de la leçon qu'il venait de recevoir
-par un mois de séquestration. Mais M. de Las Cases avait fait de son
-côté les mêmes réflexions. Il avait pensé qu'il serait plus utile à
-Napoléon en Europe qu'à Sainte-Hélène, en dénonçant les traitements
-que subissaient les exilés. Il <span class="pagenum"><a id="page656" name="page656"></a>(p. 656)</span> était fort inquiet aussi de
-l'état de santé de son fils, qui souffrait du climat des tropiques, et
-n'accepta point la grâce que lui offrait sir Hudson Lowe. On ne lui
-permit pas de voir Napoléon, à moins que ce ne fût devant témoins, ce
-qu'il refusa, mais il lui fit parvenir les motifs de sa résolution,
-ainsi que plusieurs objets dont il était dépositaire, et fut embarqué
-dans les derniers jours de décembre 1816, après dix-huit mois passés
-auprès de Napoléon, dont une année à Sainte-Hélène.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Chagrin que le départ de M. de Las Cases fait éprouver à
-Napoléon.</span>
-Napoléon fut très-affecté du départ de M. de Las Cases. C'était de ses
-compagnons d'exil celui qui avait l'instruction la plus variée, et qui
-par sa connaissance de l'anglais lui rendait le plus de services,
-outre qu'il était d'un caractère très-doux quoiqu'un peu susceptible.
-Sans méconnaître que le désir de dénoncer à l'Europe les traitements
-infligés aux captifs de Sainte-Hélène était entré pour beaucoup dans
-son refus de revenir à Longwood, Napoléon ne se dissimulait pas non
-plus que sa santé, et surtout celle de son fils, avaient contribué à
-sa détermination, et il voyait clairement que tantôt les ombrages du
-gouverneur, tantôt le climat, tantôt les devoirs de famille,
-diminueraient successivement la petite société qui l'avait suivi, et
-dont la présence peuplait de quelques visages amis son affreuse
-solitude. Son valet de chambre Marchand, écrivant vite, lisant bien,
-sage, discret, dévoué à son maître avec une simplicité touchante, et
-de jour en jour devenant non plus un serviteur mais un ami, Marchand
-recueillait plus qu'un autre de ces mots qui s'échappent d'une âme
-souffrante, et qui semblent adressés <span class="pagenum"><a id="page657" name="page657"></a>(p. 657)</span> à Dieu seul.&mdash;Si cela
-continue, disait Napoléon en soupirant, il ne restera bientôt ici que
-moi et Marchand!&mdash;Puis s'adressant à ce dernier, il ajoutait: Tu me
-feras la lecture, tu écriras sous ma dictée, tu me fermeras les yeux,
-et tu iras vivre en Europe au sein du bien-être que je t'aurai
-assuré.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">1817.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Le 1<sup>er</sup> janvier à Sainte-Hélène.</span>
-Le 1<sup>er</sup> janvier 1817 fut pour la colonie exilée l'occasion d'une
-petite fête de famille. Les amis de Napoléon avaient soin de saisir
-les anniversaires pour venir tous ensemble lui présenter leurs
-hommages, comme ils faisaient jadis aux Tuileries, et lui prouver que
-proscrit, chargé de chaînes, il était toujours pour eux l'empereur
-Napoléon. Ce n'étaient plus comme aux Tuileries les fêtes de
-l'orgueil, mais celles du c&oelig;ur, du c&oelig;ur contrit, humilié, et
-d'autant plus expansif qu'il était plus malheureux. Madame Bertrand,
-madame de Montholon, accompagnées de leurs maris, tenant leurs enfants
-par la main, le général Gourgaud, et après eux Marchand avec les
-serviteurs qui avaient suivi leur maître à Sainte-Hélène, vinrent ce
-1<sup>er</sup> janvier lui présenter leurs v&oelig;ux. Quels v&oelig;ux, hélas! Que
-sa vie sur ce rocher ne fût pas trop amère, que sa santé ne déclinât
-pas trop vite, que certaines souffrances physiques dont il commençait
-à sentir l'atteinte ne fussent pas trop aiguës, car pour le revoir en
-France rétabli sur le trône, ou seulement libre en Amérique, personne
-n'osait y songer, et encore moins en parler. Napoléon était plus
-triste que de coutume, à cause des souvenirs que réveillait cette
-journée, et aussi à cause du départ de MM. de Las Cases. Il
-accueillit ses compagnons avec des marques d'attendrissement <span class="pagenum"><a id="page658" name="page658"></a>(p. 658)</span>
-qui ne lui étaient pas ordinaires, et les remercia de leur dévouement
-de la manière la plus expressive. Il avait toujours pris beaucoup de
-plaisir à faire des dons, et des quelques débris de son opulence que
-Marchand avait sauvés, il avait composé un petit trésor pour témoigner
-de temps en temps sa gratitude à ceux qui lui rendaient service. Il y
-puisa pour donner soit aux enfants qu'il aimait, soit à leurs parents,
-quelques objets qui devaient être pour eux de précieux souvenirs de
-famille. Après ces épanchements, la journée étant fort belle, il
-déjeuna avec ses compagnons d'exil sous la tente que l'amiral Malcolm
-lui avait fait dresser, et qui lui procurait la seule ombre dont il
-pût jouir à Longwood. On y passa la plus grande partie du jour, et peu
-à peu la beauté du ciel, les témoignages de ses amis, un doux et
-cordial entretien, semblèrent dissiper la sombre tristesse qui
-couvrait le front de Napoléon. On parla de la France, on s'occupa du
-passé autrefois si éblouissant, on ne dit rien du présent, et pour la
-première fois cependant on osa dire quelques mots de l'avenir que
-d'ordinaire on ne cherchait pas à pénétrer, car si profondément qu'on
-y regardât, on n'y découvrait que la prison! Pourtant une sorte
-d'espérance commençait à poindre, et cette espérance naissait de la
-possibilité d'un changement ministériel en Angleterre. À en juger par
-les journaux il était facile de voir qu'à la suite des emportements de
-1815 il s'opérait un retour dans les esprits, que les peuples
-revenaient aux idées de liberté, et qu'en revenant à ces idées les
-haines contre la France perdaient de leur violence. <span class="pagenum"><a id="page659" name="page659"></a>(p. 659)</span> Le
-ministère de lord Castlereagh était vivement attaqué. L'opposition
-avait demandé compte à lord Bathurst de ses cruautés envers le
-prisonnier de Sainte-Hélène, et il n'y avait aucune invraisemblance à
-supposer un prochain changement dans le cabinet britannique. On
-n'allait certes pas jusqu'à imaginer que Napoléon pourrait devoir un
-rôle quelconque à un nouveau ministère, mais ce ministère pourrait
-bien alléger les fers du prisonnier, le transporter dans une autre
-île, qui sait même? peut-être lui ouvrir la libre Amérique. C'était
-peu probable, mais l'âme humaine à défaut d'espérances fondées, se
-repaît de chimères, tant il lui est impossible de ne pas espérer! On
-rêva donc quelque peu dans cette journée, et on se sépara soulagé.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Année 1817, plus triste que les précédentes.</span>
-L'année 1817 fut plus triste encore que l'année 1816, et tout
-présageait qu'il en serait ainsi des autres, car dans cette captivité
-sans fin présumable, et qui n'avait d'autre perspective que la mort,
-la tristesse devait aller toujours en croissant. Les promenades à
-cheval qui étaient indispensables à la santé de Napoléon, avaient
-complétement cessé. Le cercle de trois à quatre lieues dans lequel il
-était obligé de se renfermer s'il tenait à être seul, avait fini par
-lui paraître aussi étroit que le préau d'une prison. Ayant voulu le
-franchir et s'étant engagé dans les parties inconnues de l'île, il
-avait plusieurs fois échappé à l'officier chargé de le suivre, et
-celui-ci ayant fait l'observation que pour être fidèle à ses ordres il
-serait forcé de se tenir plus près, Napoléon avait renoncé à monter à
-cheval.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne sort plus, et sa santé s'en ressent
-profondément.</span>
-Il était resté jusqu'à deux mois sans sortir <span class="pagenum"><a id="page660" name="page660"></a>(p. 660)</span>
-autrement que pour faire une courte promenade à pied. Précédemment il
-recevait quelquefois des Anglais ou des Hollandais revenant des Indes
-en Europe, lesquels demandaient au grand maréchal Bertrand l'honneur
-de lui être présentés. Sir Hudson Lowe ayant essayé de changer cette
-manière de procéder, et Napoléon voyant qu'on voulait faire de
-Longwood un guichet qui ne s'ouvrirait que par la main de son geôlier,
-ne recevait plus personne. Cette réclusion absolue, surtout depuis le
-départ de M. de Las Cases, faisant cesser pour lui toute distraction,
-il était tombé dans une sorte d'inertie morale, qui, jointe à son
-inertie physique, devait produire sur lui les effets les plus prompts
-et les plus funestes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée des commissaires européens à Sainte-Hélène.</span>
-À cette époque arrivèrent trois commissaires des puissances alliées,
-ayant mission de veiller à la garde du prisonnier de Sainte-Hélène de
-concert avec sir Hudson Lowe. Les puissances avaient en effet signé un
-traité par lequel approuvant tout ce que l'Angleterre avait fait
-précédemment, elles lui déléguaient le soin de détenir Napoléon, à
-condition toutefois que des commissaires nommés par elles pourraient
-résider à Sainte-Hélène, s'assurer de la présence continue du
-prisonnier, et veiller tant à sa garde qu'aux traitements qui lui
-seraient infligés. La Prusse s'en fiant aux Anglais du soin de garder
-son ancien ennemi, et ne s'intéressant pas assez à lui pour chercher à
-savoir comment on le traitait, n'avait envoyé personne. La Russie,
-l'Autriche, la France, avaient expédié chacune un commissaire. Ces
-commissaires confinés dans une <span class="pagenum"><a id="page661" name="page661"></a>(p. 661)</span> île presque inhabitée,
-n'avaient qu'un dédommagement en perspective, c'était de voir et
-d'entretenir quelquefois l'illustre prisonnier.
-<span class="sidenote" title="En marge">Leurs caractères particuliers et leurs dispositions.</span>
-L'envoyé français, M.
-de Montchenu, vieux royaliste, fort passionné mais point méchant,
-répétait sans cesse que c'étaient les gens d'esprit qui avaient fait
-l'abominable révolution française, que leur chef Napoléon, plus
-spirituel, plus scélérat qu'eux tous ensemble, était un démon à garder
-dans une cage de fer. Il n'avait aucune envie de le fréquenter, mais
-il désirait se procurer le plus souvent possible la certitude physique
-de sa présence à Sainte-Hélène. M. de Sturmer, envoyé autrichien, au
-service du plus curieux des hommes d'État, le prince de Metternich,
-aurait voulu pouvoir amuser son chef par des détails piquants. Le
-commissaire russe, M. de Balmain, chargé par Alexandre de veiller à ce
-qu'on gardât Napoléon sûrement, mais pas trop cruellement, avait bien
-aussi quelque envie de le voir, mais moins que ses deux collègues, et
-se moquait assez volontiers des inquiétudes du Français et de la
-curiosité de l'Autrichien.</p>
-
-<p>L'attente de ces trois commissaires fut singulièrement trompée en
-arrivant à Sainte-Hélène. Sir Hudson Lowe les ayant annoncés à
-Longwood comme accrédités en vertu du traité du 2 août 1815, Napoléon
-refusa péremptoirement de les admettre à ce titre. D'une opiniâtreté
-invincible dans le malheur comme dans le bonheur, il ne voulait pas
-s'écarter du principe qu'il avait posé, et d'après lequel il soutenait
-que s'étant volontairement confié à l'Angleterre, on n'avait pas le
-droit de le constituer <span class="pagenum"><a id="page662" name="page662"></a>(p. 662)</span> prisonnier.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cause qui les empêche d'être admis auprès de Napoléon.</span>
-Par ce motif, il avait
-déclaré que prêt à recevoir ces messieurs avec plaisir s'ils se
-présentaient comme individus, il ne les recevrait pas introduits
-auprès de lui en vertu du traité du 2 août. Cette fidélité à son thème
-était fort regrettable, car outre les distractions qu'il aurait
-trouvées dans la société de ces commissaires, il aurait pu par leur
-entremise faire parvenir à Vienne et à Saint-Pétersbourg certains
-détails de sa captivité, qui probablement auraient ému la pudeur de
-l'empereur François, et l'excellent c&oelig;ur d'Alexandre. Sir Hudson
-Lowe qui en jugeait ainsi, saisit avec empressement la difficulté
-soulevée par Napoléon, et déclara que les trois commissaires
-n'entreraient à Longwood qu'en vertu du traité précité. Ce n'était
-point l'avis des trois commissaires qui auraient bien désiré,
-n'importe à quel titre, être admis auprès de Napoléon, soit pour
-s'assurer de sa présence, soit pour jouir d'une société que tout le
-monde eût enviée. Mais sir Hudson Lowe, craignant l'ingérance de ces
-commissaires dans les questions relatives à la garde des prisonniers,
-ne voulut se prêter à aucun accommodement, et ils restèrent à
-Sainte-Hélène sans pouvoir pénétrer à Longwood. De temps en temps ils
-montaient à cheval, allaient faire le tour des bâtiments occupés par
-Napoléon, se plaçaient aux issues où ils espéraient le rencontrer, et
-étaient réduits ou à l'apercevoir de très-loin, ou à recueillir
-quelques détails des allants et venants.
-<span class="sidenote" title="En marge">Leurs communications indirectes avec les prisonniers.</span>
-Ils s'en procuraient aussi
-par les compagnons de Napoléon lui-même. Ils avaient connu l'un le
-grand maréchal Bertrand, l'autre les généraux <span class="pagenum"><a id="page663" name="page663"></a>(p. 663)</span> Montholon et
-Gourgaud. Ils les recevaient, ou bien allaient à Hutt's-Gate rendre
-visite à madame Bertrand. Ils s'assuraient ainsi de la présence à
-Longwood de l'illustre prisonnier, et laissaient échapper des
-nouvelles qui, fort insignifiantes à leurs yeux, étaient d'un prix
-infini pour de pauvres captifs relégués dans une île déserte à deux
-mille lieues de leur patrie. M. de Montholon, le plus adroit des
-habitants de Longwood, avait l'art de faire parler les commissaires,
-et de leur arracher parfois quelques détails intéressants. Cherchant à
-flatter son maître malheureux, à réveiller en lui l'espérance éteinte,
-il s'attachait à lui persuader tantôt que le commissaire russe allait
-dénoncer à l'empereur Alexandre les traitements qu'on lui faisait
-subir, tantôt que le mouvement des esprits en Angleterre se prononçait
-contre le cabinet Castlereagh, et qu'avec de nouveaux ministres il
-obtiendrait sinon la liberté de vivre en Amérique, au moins un
-changement de résidence.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Services que le docteur O'Meara rend à Napoléon.</span>
-Le hasard avait aussi procuré à Napoléon un moyen de communication
-avec l'Europe, par l'établissement auprès de lui du docteur O'Meara.
-Napoléon n'ayant pas de médecin en quittant la France, en avait
-remarqué un à bord du <i>Bellérophon</i>, qui avait su lui plaire. C'était
-le docteur O'Meara, homme d'esprit, assez adroit, et moins entêté que
-ses confrères des pratiques de la médecine anglaise. Napoléon, en fait
-de médecine, n'avait foi qu'à celle de l'illustre Corvisart, qu'il
-caractérisait par ces mots: l'<cite>expérience chez un homme supérieur</cite>,
-ne voulait en général d'aucun remède, <span class="pagenum"><a id="page664" name="page664"></a>(p. 664)</span> et repoussait
-absolument ceux des médecins anglais. Il écoutait cependant le docteur
-O'Meara qu'il avait pris à son service, se moquait de ses
-prescriptions, mais s'entretenait avec lui tantôt en italien, tantôt
-en français, de toutes sortes de sujets, puis l'envoyait à James-Town
-lui chercher des nouvelles. Sir Hudson Lowe avait consenti à ce que le
-docteur O'Meara, en sa qualité d'Anglais, restât auprès de Napoléon
-sans subir les mêmes gênes que les autres habitants de Longwood, parce
-qu'il le jugeait incapable de trahir son gouvernement (ce qui était
-vrai), et qu'il le croyait tout au plus capable de quelques
-complaisances sans danger. Se conduisant assez adroitement dans cette
-position délicate, le docteur O'Meara s'en tirait sans trahir
-personne, rendait à Napoléon le service fort innocent de lui apporter
-quelques nouvelles d'Europe, rendait à sir Hudson Lowe le service de
-constater chaque jour la présence du prisonnier, ce que l'officier
-résidant à Longwood ne pouvait pas toujours faire, et trouvait encore
-le moyen de plaire à Londres en transmettant au prince régent des
-détails sur Napoléon, qui, sans être une infidélité envers celui-ci,
-offraient à la curiosité du prince un intérêt véritable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles d'Europe.</span>
-De certains points du plateau de Longwood on découvrait la mer, et dès
-qu'une voile se montrait, on voulait savoir quel était le navire qui
-arrivait, d'où il venait, quelles personnes, quelles choses il avait à
-bord. Tout de suite on dépêchait le docteur O'Meara à James-Town, et
-il rapportait souvent les journaux, quelquefois même des lettres
-soustraites à la surveillance de sir Hudson Lowe. Napoléon <span class="pagenum"><a id="page665" name="page665"></a>(p. 665)</span>
-s'était ainsi procuré des nouvelles qui avaient un instant charmé son
-malheur. Tantôt il avait appris l'acquittement de Drouot, l'évasion de
-Lavallette, événements dont il s'était fort réjoui, tantôt la fameuse
-ordonnance du 5 septembre, qui l'avait confirmé dans la douce
-espérance que le parti de la violence serait bientôt vaincu dans toute
-l'Europe. Il avait reçu aussi de sa famille des lettres qui l'avaient
-vivement ému. Les unes lui disaient que son fils se portait bien et
-grandissait à vue d'&oelig;il, les autres que sa mère, sa s&oelig;ur
-Pauline, ses frères, désiraient le joindre à Sainte-Hélène, et
-mettaient leur fortune à sa disposition.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon fort touché de celles qu'il reçoit de sa famille.</span>
-Napoléon très-touché de ces
-offres était résolu à les refuser.
-<span class="sidenote" title="En marge">Elle lui offre sa présence et sa fortune, qu'il n'accepte
-pas.</span>
-Se considérant à Sainte-Hélène
-comme un condamné à mort, il n'aurait pas plus supporté que sa mère et
-sa s&oelig;ur y vinssent, qu'il n'aurait voulu les voir monter sur
-l'échafaud avec lui. Sachant qu'excepté le cardinal Fesch et sa mère,
-ses proches avaient à peine de quoi vivre, et ayant de plus 4 à 5
-millions secrètement déposés chez M. Laffitte, il n'aurait pas
-consenti à leur être à charge. D'ailleurs il n'avait même plus besoin
-de recourir à ce dépôt, car sir Hudson Lowe après l'avoir tourmenté
-sur les dépenses de sa maison, avait cessé d'y insister. Il fit donc
-remercier ses proches de leurs offres, en disant qu'en y étant
-très-sensible il ne les acceptait point.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Visite de quelques Anglais revenant des Indes.</span>
-Malgré sa réclusion absolue, Napoléon reçut quelques Anglais à
-l'époque du retour en Europe de la flotte des Indes. Ce moment, comme
-nous l'avons dit, était celui d'une véritable fête à Sainte-Hélène,
-car les bâtiments venant de cette destination lointaine <span class="pagenum"><a id="page666" name="page666"></a>(p. 666)</span>
-prenaient des vivres frais à James-Town, y laissaient ou de l'argent
-ou des marchandises, et animaient un instant la solitude profonde de
-ce rocher perdu au milieu de l'Océan. Naturellement la curiosité de
-voir Napoléon était extrême chez les voyageurs de toute condition, et
-d'autant plus vive qu'ils avaient plus de culture d'esprit. De grands
-dignitaires, des magistrats, des savants, passagers sur la flotte des
-Indes, se mettant au-dessus des mesquines prescriptions de sir Hudson
-Lowe, s'adressèrent directement au grand maréchal pour obtenir
-l'honneur d'être présentés à Napoléon. Dans le nombre on compta lord
-Amherst et plusieurs personnages distingués. Napoléon les admit auprès
-de lui, se montra plein de calme, de douceur, de bonne grâce, et
-s'entretint longuement avec eux, tantôt des Indes, tantôt des affaires
-anglaises elles-mêmes, et toujours avec sa supériorité d'esprit
-accoutumée. Les plus importants lui demandant ses messages pour
-l'Europe, il leur répondit avec une noble résignation:
-<span class="sidenote" title="En marge">Langage que leur tient Napoléon.</span>
-Je ne vous
-charge de rien. Rapportez à vos ministres ce que vous avez vu. Je suis
-ici sur un rocher, qu'on a rendu pour moi plus étroit encore que la
-nature ne l'avait fait, et sur lequel je ne puis pas même me promener
-à cheval, après avoir été à cheval toute ma vie. J'habite sous un toit
-de planches, où je suis tantôt dévoré par la chaleur, tantôt envahi
-par une humidité pénétrante. Je ne puis en sortir sans être entouré de
-sbires par un geôlier impitoyable. Je ne puis ni écrire à ma famille,
-ni recevoir de ses nouvelles sans avoir ce geôlier pour confident. On
-m'a ôté déjà deux de mes compagnons, <span class="pagenum"><a id="page667" name="page667"></a>(p. 667)</span> et Dieu sait si on me
-laissera ceux qui me restent! Si on voulait ma mort, il eût été plus
-noble de me traiter en soldat comme l'illustre Ney. Si ce n'est pas
-cela qu'on veut, qu'on me donne de l'air et de l'espace. Qu'on ne
-craigne pas mon évasion. Je sais qu'il n'y a plus dans le monde de
-place pour moi, et que mon seul avenir est d'expirer dans vos fers.
-Mais la question est de savoir si, en y demeurant, j'y serai à la
-torture. Au surplus je ne demande rien; que ceux qui auront vu ma
-situation, et que leur c&oelig;ur portera à la faire connaître, le
-fassent. Je ne les en prie même pas.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La santé de Napoléon décline rapidement.</span>
-L'état de Napoléon justifiait assez les tristes pressentiments
-auxquels il se livrait en parlant de lui-même. Ceux qui le voyaient
-étaient frappés de la profonde altération de ses traits, et bien qu'il
-ne fût pas encore à la veille de sa mort, on pouvait aisément augurer
-qu'elle ne serait pas éloignée. L'aversion qu'il avait conçue pour la
-promenade à cheval telle qu'on la lui avait permise, l'avait amené à
-négliger complétement ce genre d'exercice. Malgré la belle saison
-arrivant vers la fin de 1817 à Sainte-Hélène, il passa presque six
-mois sans mettre le pied à l'étrier. Le docteur O'Meara lui
-pronostiquant que cette renonciation aux exercices de toute sa vie lui
-serait funeste: Tant mieux, répondait-il; la fin viendra plus
-vite.&mdash;Il commençait à éprouver une douleur sourde au côté droit, et
-Marchand lui disait qu'il aurait besoin d'un peu d'exercice. Oui,
-disait-il en soupirant, il me serait bon de faire à cheval une course
-de dix à douze lieues; mais le peut-on sur ce rocher?&mdash;Il avait
-toujours eu le goût <span class="pagenum"><a id="page668" name="page668"></a>(p. 668)</span> des bains prolongés; il se livra plus que
-jamais à ce penchant, qui lui procurait un soulagement à la douleur
-dont il souffrait. Il restait plusieurs heures de suite dans un bain
-chaud, puis se couchait, et s'affaiblissait ainsi à vue d'&oelig;il. Son
-esprit attristé ne perdait ni en force, ni en éclat, mais son corps
-devenait chaque jour plus débile, et il disait à ceux qui lui
-donnaient leurs soins et paraissaient affligés de cet affaiblissement:
-Vous le voyez, <cite>ce n'était pas mon corps qui était de fer, c'était mon
-âme</cite>.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sir Hudson Lowe lui fait construire une maison nouvelle.</span>
-Sir Hudson Lowe, en voyant décliner si vite la santé de Napoléon,
-commença à s'inquiéter, craignant qu'on ne lui attribuât ce déclin
-rapide. Bien des voix s'étaient élevées en Angleterre contre les
-traitements infligés au captif de Sainte-Hélène, et il ne voulait pas
-fournir un fondement à de telles accusations. N'osant lever
-l'interdiction des promenades à cheval sans surveillance, il pensa
-qu'un changement de demeure serait un remède efficace, d'autant que
-les bâtiments de Longwood, construits en terre et en bois, tombaient
-déjà en ruine. L'abandon de Plantation-House à l'illustre prisonnier
-aurait répondu à toutes les convenances, mais il entendait le garder
-pour sa famille, et il prit le parti de bâtir. Lord Bathurst l'y avait
-autorisé, à condition que le nouvel emplacement ne coûterait pas trop
-cher à acquérir. Soit que la dépense d'acquisition fût trop grande du
-côté de Plantation-House, soit que le plateau de Longwood parût
-toujours plus facile à surveiller, sir Hudson Lowe résolut d'y laisser
-la nouvelle demeure de Napoléon, et seulement de choisir, en se
-rapprochant du pic de Diane, un endroit <span class="pagenum"><a id="page669" name="page669"></a>(p. 669)</span> où le vent du sud-est
-se ferait moins sentir. Il fit part à Napoléon de ce projet, et lui
-envoya tous les plans pour qu'il pût y introduire les changements qui
-lui conviendraient. Napoléon répondit que toute habitation dans cette
-partie de l'île serait funeste à sa santé, que d'ailleurs on mettrait
-trois ou quatre ans à mener ces constructions à fin, que dans trois ou
-quatre ans ce serait un tombeau et non pas une maison qu'il lui
-faudrait; qu'il aurait eu l'incommodité des ouvriers dans son
-voisinage, sans pouvoir profiter de leur travail, et que si c'était
-son goût qu'on cherchait à connaître il déclarait qu'il ne désirait
-nullement une maison nouvelle, et s'accommodait de celle qu'il avait,
-bien suffisante pour y mourir.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">1818.</span>
-Sir Hudson Lowe ne se laissa point décourager par cette réponse, et
-entreprit en effet de bâtir, en choisissant l'exposition la mieux
-abritée possible, dans le district de Longwood, et en élevant un mur
-de gazon qui épargnât aux yeux et aux oreilles des exilés la vue et le
-bruit d'un chantier.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon dicte beaucoup moins, et lit davantage.</span>
-Le 1<sup>er</sup> janvier 1818 fut plus triste que les précédents, et beaucoup
-plus que celui de 1817, quoique ce dernier eût été attristé par le
-départ de M. de Las Cases. Napoléon travaillait moins, et semblait
-découragé de dicter le récit de ses campagnes, s'en fiant à la
-postérité du soin de sa gloire.&mdash;À quoi bon, disait-il, tous <cite>ces
-mémoires à consulter</cite>, présentés à notre juge à tous, la postérité?
-Nous sommes des plaideurs qui ennuient leur juge. La postérité est un
-appréciateur des événements plus fin que nous. Elle saura bien
-découvrir la vérité sans que nous <span class="pagenum"><a id="page670" name="page670"></a>(p. 670)</span> nous donnions tant de peine
-pour la lui faire parvenir.&mdash;Napoléon dictait moins, mais il lisait
-davantage. Sa sensibilité au beau, devenue exquise par l'âge et la
-souffrance, savourait avec délices les chefs-d'&oelig;uvre de l'esprit
-humain. Le soir, parlant un peu moins des événements de sa vie, il
-parlait de ses lectures, et parfois lisait à ses amis des passages des
-grands écrivains de tous les temps avec l'accent d'une haute et sûre
-intelligence.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Son jugement sur les grands écrivains.</span>
-Il lisait souvent l'Écriture sainte, dont la grandeur frappait son
-génie; mais Homère avait sa préférence sur tout autre monument de
-l'antiquité. Il le trouvait grand et vrai, paraissait charmé du
-contraste qu'offraient les sentiments délicats, nobles, souvent
-sublimes des personnages de l'Iliade, avec leurs m&oelig;urs simples
-jusqu'à la grossièreté, et faisait la remarque que peu importait le
-costume jeté sur l'homme, pourvu que cet homme fût l'homme véritable,
-celui de tous les temps et de tous les pays. Ce qui le charmait encore
-dans Homère, c'était avec la grandeur la parfaite vérité.&mdash;Homère,
-disait-il, a vu, agi. Virgile, au contraire, est un <cite>régent de
-collége</cite>, qui n'a rien vu, ni rien fait.&mdash;Cette sévérité à l'égard de
-Virgile provenait de ce que Napoléon, ne sachant pas assez le latin
-pour apprécier la délicieuse langue du poëte d'Ausonie, n'était
-sensible qu'à la vérité et à la majesté des tableaux, moindre chez
-Virgile que chez Homère.</p>
-
-<p>Parmi les écrivains modernes les auteurs dramatiques avaient sa
-préférence. Il n'aimait pas les genres incertains, ni le mélange du
-comique avec le tragique. Il méprisait ce que nous appelons le
-<span class="pagenum"><a id="page671" name="page671"></a>(p. 671)</span> drame, et disait, que c'était la <cite>tragédie des femmes de
-chambre</cite>. Il vantait la grandeur chez Corneille, l'éloquence des
-sentiments chez Racine, et la profondeur comique chez Molière, prisait
-peu Voltaire comme auteur dramatique, en l'admirant d'ailleurs
-beaucoup comme prosateur pour le fond et la forme. Sensible à la grâce
-mais toujours positif, il lisait avec un plaisir infini madame de
-Sévigné, en disant cependant qu'après l'avoir lue avec délices il ne
-lui en restait rien. Il trouvait l'histoire médiocrement écrite en
-France, excepté les mémoires, et s'en prenait de cette infériorité à
-l'ignorance des affaires dans laquelle on avait fait vivre les gens de
-lettres. Il entrait volontiers dans les difficultés de cet art, qu'il
-avait pratiqué lui-même, et s'écriait à propos de l'histoire de
-France: Il n'y a pas de milieu, il la faut en deux volumes, ou en
-cent.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses opinions religieuses.</span>
-À mesure que l'ennui et l'inaction détruisant sa santé il voyait la
-mort s'approcher, il s'entretenait plus fréquemment de philosophie et
-de religion.&mdash;Dieu, disait-il, est partout visible dans l'univers, et
-bien aveugles ou bien faibles sont les yeux qui ne l'aperçoivent pas.
-Pour moi je le vois dans la nature entière, je me sens sous sa main
-toute-puissante, et je ne cherche pas à douter de son existence, car
-je n'en ai pas peur. Je crois qu'il est aussi indulgent qu'il est
-grand, et je suis convaincu que revenus dans son vaste sein nous y
-trouverons confirmés tous les pressentiments de la conscience humaine,
-et que là sera bien ou sera mal, ce que les esprits vraiment éclairés
-ont déclaré bien ou mal sur la terre. Je mets de côté les erreurs des
-<span class="pagenum"><a id="page672" name="page672"></a>(p. 672)</span> peuples, qu'on peut reconnaître à ce trait que l'erreur de
-l'un n'est jamais celle de l'autre; mais ce que les grands esprits de
-toutes les nations auront déclaré bon ou mauvais, restera tel dans le
-sein de Dieu. Je n'ai point de doute à cet égard, et malgré mes fautes
-je m'approche tranquillement de la souveraine Justice. Je suis moins
-sûr de mon fait lorsque j'entre dans le domaine des religions
-positives. Là je rencontre à chaque pas la main de l'homme, et souvent
-elle m'offusque et me choque.... Mais il faut ne pas céder à ce
-sentiment, dans lequel il entre beaucoup d'orgueil humain. Si, en
-mettant de côté les traditions nationales dont tous les peuples ont
-compliqué la religion, on y trouve la notion de Dieu, la notion du
-bien et du mal fortement professées, c'est l'essentiel. Pour moi j'ai
-été dans les mosquées, j'y ai vu les hommes agenouillés devant la
-puissance éternelle, et bien que mes habitudes nationales fussent
-souvent froissées, pourtant je n'y ai point éprouvé le sentiment du
-ridicule. La calomnie travestissant mes actes, a dit qu'au Caire
-j'avais professé l'islamisme, tandis qu'à Paris, devant le Pape, je
-jouais le catholique. En tout cela il y a quelque chose de vrai, c'est
-que même dans les mosquées je trouvais du respectable, et que sans y
-être ému comme dans les églises catholiques où mon enfance a été
-élevée, j'y voyais l'homme à genoux humiliant sa faiblesse devant la
-majesté de Dieu. Toute religion qui n'est pas barbare a droit à nos
-respects, et nous chrétiens nous avons l'avantage d'en avoir une qui
-est puisée aux sources de la morale la plus pure. S'il <span class="pagenum"><a id="page673" name="page673"></a>(p. 673)</span> faut
-les respecter toutes, nous avons bien plus de raison de respecter la
-nôtre, et chacun d'ailleurs doit vivre et mourir dans celle où sa mère
-lui a enseigné à adorer Dieu. <cite>La religion est une partie de la
-destinée.</cite> Elle forme avec le sol, les lois, les m&oelig;urs, ce tout
-sacré qu'on appelle la patrie, et qu'il ne faut jamais déserter. Pour
-moi, quand à l'époque du Concordat quelques vieux révolutionnaires me
-parlaient de faire la France protestante, j'étais révolté, comme si on
-m'avait proposé d'abdiquer ma qualité de Français pour devenir Anglais
-ou Allemand.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment Napoléon expliquait son <em>fatalisme</em>.</span>
-Conduit par ces sujets sublimes à s'occuper de certaines questions
-morales, Napoléon s'entretenait de ce qu'on avait appelé <i>son
-fatalisme</i>.&mdash;Sur ce sujet, disait-il, comme sur tous les autres la
-calomnie a tracé de mes opinions de vraies caricatures. On a voulu me
-représenter comme une espèce de musulman stupide, qui voyait tout
-écrit là-haut, et qui ne se serait détourné ni devant un précipice, ni
-devant un cheval lancé au galop, par cette idée que notre vie, notre
-mort, ne dépendent pas de nous, mais d'un destin implacable et
-impossible à fléchir. S'il en était ainsi l'homme devrait se mettre
-dans son lit à sa naissance, et n'en plus sortir, attendant que Dieu
-fît arriver les aliments à sa bouche. L'homme deviendrait stupidement
-inerte. Ce n'est pas moi, qui pendant le cours des plus longues
-guerres ai tant déployé d'efforts, hélas! sans y réussir toujours,
-pour faire prédominer l'intelligence humaine sur le hasard, ce n'est
-pas moi qui puis penser de la sorte! Ma croyance, et celle de tout
-être raisonnable, <span class="pagenum"><a id="page674" name="page674"></a>(p. 674)</span> c'est que l'homme est ici-bas chargé de son
-sort, qu'il a le droit et le devoir de le rendre par son industrie le
-meilleur possible, et qu'il ne doit renoncer à ses efforts que
-lorsqu'il ne peut plus rien. Alors seulement il doit cesser de penser
-et d'agir, se résigner en un mot, et ne plus songer au péril auquel il
-ne peut parer. À la guerre on a beau faire, le péril est presque
-partout égal. J'ai vu des hommes quitter une place comme dangereuse,
-et être frappés juste à celle qu'ils venaient de prendre comme plus
-sûre. On s'agite donc vainement à la guerre, on perd en s'agitant son
-sang-froid, son courage, sans éviter le danger, et le mieux évidemment
-est de se résigner aux chances de son état, de ne pas plus penser aux
-projectiles qui traversent l'air qu'au vent qui souffle dans vos
-cheveux. Alors on a tout son courage, tout son sang-froid, tout son
-esprit, et on recouvre avec le calme la clairvoyance. Voilà mon
-fatalisme, voilà celui que je prêchais à mes soldats, en y employant
-les formes qui leur convenaient, en cherchant à leur persuader que
-leur destin était arrêté là-haut, qu'ils n'y pouvaient rien changer
-par la lâcheté, que dès lors le mieux était de se donner les honneurs
-du courage, et au précepte j'ajoutais l'exemple en affichant sur mon
-front que tous regardaient, une insouciance qui avait fini par être
-sincère. C'était le fatalisme du soldat, mais certes comme général
-j'en pratiquais un autre, car j'ai l'orgueil de croire qu'aucun
-capitaine ne s'est plus servi à la guerre de son esprit et de sa
-volonté. Vous le voyez, ajoutait Napoléon, je puis rendre compte de
-toutes mes opinions, car <span class="pagenum"><a id="page675" name="page675"></a>(p. 675)</span> elles sont fondées sur la notion
-vraie et pratique des choses.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ du général Gourgaud.</span>
-Napoléon éprouva dans cette année 1818 un chagrin des plus vifs. Nous
-avons déjà parlé du caractère difficile du général Gourgaud. Sa
-jalousie, que M. de Las Cases n'attirait plus, s'était portée tout
-entière sur le général de Montholon, qui en ce moment était le plus
-souvent appelé pour écrire sous la dictée de Napoléon. D'autres causes
-avaient ajouté à cette mésintelligence. Les deux familles Montholon et
-Bertrand contribuaient singulièrement l'une et l'autre à adoucir la
-captivité de l'auguste prisonnier. Pourtant elles différaient beaucoup
-de caractère et d'opinion sur tout ce qui occupait la colonie exilée.
-Il régnait dans la famille Montholon, avec infiniment d'esprit, de
-douceur, de connaissance du monde, la conviction qu'au lieu d'irriter
-sir Hudson Lowe en prenant toujours ses intentions en mauvaise part,
-il fallait au contraire l'adoucir en se montrant plus juste envers
-lui, et en tirer en un mot le meilleur parti possible pour le
-bien-être de celui auquel on s'était dévoué. On était généreux, mais
-morose et irritable dans la famille Bertrand; on vivait à part dans la
-demeure de Hutt's-Gate, et, en prétextant l'honneur, on était d'avis
-de résister toujours à la tyrannie du geôlier de Sainte-Hélène. Il
-résultait de là des divergences fréquentes d'opinion et de conduite
-entre les deux familles, et ce qui n'eût été qu'un dissentiment
-ordinaire, le général Gourgaud, en s'y mêlant, en avait fait un
-dissentiment grave. Les choses furent même poussées à ce point que
-Napoléon fut forcé d'intervenir entre les généraux <span class="pagenum"><a id="page676" name="page676"></a>(p. 676)</span> Gourgaud
-et Montholon, pour empêcher un éclat, qui sur la terre d'exil eût été
-du plus déplorable effet. Napoléon indigné interposa son autorité, et
-obligea ces deux militaires à renoncer à leur querelle. Il fut surtout
-sévère pour le général Gourgaud, qui avait les principaux torts, et
-qui voulut quitter Sainte-Hélène. Napoléon lui donna son
-congé.&mdash;J'aime mieux être seul, lui dit-il, que d'être troublé jusque
-dans mon malheur par de si folles passions.&mdash;Il vit peu le général
-Gourgaud pendant les dernières semaines que celui-ci passa à Longwood,
-et toutefois, au moment de son départ, n'oubliant point les preuves de
-dévouement qu'il en avait reçues, il lui donna de précieuses marques
-de souvenir. Le général Gourgaud emporta de Sainte-Hélène une première
-relation de la campagne de 1815 qui lui avait été dictée, et que, de
-retour en Europe, il publia comme étant son ouvrage. La même relation,
-remaniée par Napoléon et revêtue de son nom, a été publiée depuis dans
-la collection de ses &oelig;uvres. Il est heureux que l'une et l'autre
-aient été conservées, car absolument conformes sous les rapports
-essentiels, elles contribuent cependant par quelques détails omis dans
-l'une et consignés dans l'autre, à mieux éclaircir les événements de
-cette campagne mémorable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon perd encore l'amiral Malcolm et le docteur
-O'Meara.</span>
-Napoléon fit à la même époque des pertes qui lui furent encore plus
-sensibles. L'amiral Malcolm dont la conduite avait prouvé que sans
-trahir ses devoirs on pouvait adoucir beaucoup le sort de l'illustre
-prisonnier, l'amiral Malcolm quitta le commandement des mers du Cap.
-Son intimité avec <span class="pagenum"><a id="page677" name="page677"></a>(p. 677)</span> Napoléon avait déplu à sir Hudson Lowe, qui
-craignait que la manière d'être de l'amiral ne fût une condamnation de
-la sienne.</p>
-
-<p>Il eut pour remplaçant l'amiral Plampin, personnage froid, et peu
-disposé à fréquenter Longwood. L'amiral Malcolm reçut de Napoléon les
-adieux d'un ami.</p>
-
-<p>À cette perte s'en joignit une autre, qui, sans affecter autant le
-c&oelig;ur de Napoléon, jeta un trouble pénible dans ses habitudes. Il
-s'était accoutumé non pas à la médecine anglaise, mais au caractère du
-docteur O'Meara, qui lui procurait des nouvelles, et lui donnait un
-résumé exact des journaux anglais, ce qui l'intéressait vivement, car
-la dernière lueur d'espérance restée dans son âme reposait sur un
-changement de cabinet en Angleterre. Sir Hudson Lowe ayant découvert
-que le docteur O'Meara était le nouvelliste de Longwood, avait exigé
-qu'il lui fît connaître ses entretiens avec Napoléon. Le docteur
-O'Meara s'y était refusé, disant qu'en bon et loyal Anglais, il ferait
-connaître ce qui aurait trait à un projet d'évasion, mais qu'il avait
-ses devoirs de médecin, et que, comme tel, il ne trahirait pas son
-malade, en rapportant les détails qu'il avait dus à sa confiance. Sir
-Hudson Lowe irrité voulut alors assimiler le docteur O'Meara aux
-Français attachés au service de Napoléon, et le soumettre à toutes les
-gênes qui leur étaient imposées, celle notamment d'être suivis dès
-qu'ils sortaient de l'enceinte de Longwood. Napoléon répondit que son
-médecin devait être à lui, et que si on exigeait pour le laisser
-libre, que ce médecin fût dépendant <span class="pagenum"><a id="page678" name="page678"></a>(p. 678)</span> du gouverneur, il ne le
-conserverait pas. Ce débat fut assez long, et mêlé de plusieurs
-incidents. Le docteur O'Meara fut tour à tour enlevé, rendu, enlevé de
-nouveau à Napoléon, et enfin embarqué pour l'Europe avec les formes
-les plus brutales.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Incrédulité de Napoléon à l'égard de la médecine.</span>
-Napoléon demeura donc sans médecin, et sous ce rapport n'éprouva pas
-une grande privation.&mdash;Le corps humain, disait-il, est une montre que
-l'horloger ne peut pas ouvrir pour la réparer. Les médecins y
-introduisent des instruments bizarrement construits, sans voir ce
-qu'ils font, et c'est grand miracle s'ils touchent utilement à cette
-pauvre machine!&mdash;Il s'était affermi dans cette prévention, parce que
-rien de ce qu'on lui avait donné ne lui avait réussi. Il ne trouvait
-de soulagement que dans l'exercice, ou quelques boissons douces qu'il
-se prescrivait à lui-même. Il avait cru d'abord avoir une maladie de
-foie due au climat des tropiques.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il découvre qu'il a une maladie héréditaire de l'estomac.</span>
-Avec sa sagacité ordinaire il
-n'avait pas tardé à reconnaître que son mal résidait bien plutôt dans
-l'estomac, et se rappelant que son père était mort d'une maladie de
-cet organe, il avait tourné de ce côté ses soupçons. Quelques
-vomissements qui se produisirent à cette époque le confirmèrent dans
-son opinion, et il se regardait comme plus médecin que les médecins de
-Sainte-Hélène. Toutefois, il avait trop de sens pour ne pas accorder à
-la science accumulée des siècles la confiance qu'elle mérite, et après
-quelques boutades contre les médecins médiocres, il convenait qu'un
-homme supérieur et de grande expérience lui serait bon à consulter.
-Aussi disait-il souvent: Je ne crois pas à la médecine, mais je crois
-<span class="pagenum"><a id="page679" name="page679"></a>(p. 679)</span> à Corvisart. Puisqu'on ne peut pas me le donner, qu'on me
-laisse en paix.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sir Hudson Lowe voudrait introduire un nouveau médecin
-auprès de Napoléon, pour n'être pas accusé de l'avoir privé des
-secours de l'art, et pour avoir un témoin de sa présence.</span>
-Le bruit s'étant répandu dans l'île que sa santé déclinait
-sensiblement, sir Hudson Lowe craignit la responsabilité qu'il avait
-encourue par le renvoi d'O'Meara, et fit offrir un médecin de la
-marine anglaise, le docteur Baxter, qui était généralement estimé.
-Mais la confiance de sir Hudson Lowe était pour Napoléon une raison de
-défiance, et le docteur Baxter fut refusé. Outre que la privation d'un
-homme de l'art faisait peser sur la tête du gouverneur une
-responsabilité qui s'accroissait avec l'état maladif de Napoléon, il
-était privé d'un témoin sûr qui attestât la présence du prisonnier.
-Cette présence était devenue difficile à constater depuis que Napoléon
-restait quelquefois jusqu'à huit jours sans sortir, et que l'officier
-de service, n'osant forcer la porte de sa chambre, attendait vainement
-pendant des heures entières une occasion de le voir. Sir Hudson Lowe
-s'était donc créé de grands embarras par le renvoi du docteur O'Meara.
-Il eut sur ce sujet de longs entretiens avec M. de Montholon.&mdash;Que
-voulez-vous que je fasse? disait sir Hudson Lowe. Si je fléchis, on
-m'accuse en Europe de céder à un ascendant auquel personne ne résiste;
-et si je résiste, vous m'accusez de barbarie.&mdash;Toutes vos précautions,
-répondait M. de Montholon, pour empêcher une évasion à laquelle
-Napoléon ne songe point, sont devenues pour lui des gênes
-insupportables, et qui sont la cause de la réclusion dans laquelle il
-s'obstine à vivre. Plus vous ajouterez à vos précautions, plus vous
-l'obligerez à se renfermer, <span class="pagenum"><a id="page680" name="page680"></a>(p. 680)</span> plus vous nuirez à sa santé, et
-plus vous prendrez de responsabilité morale dans le présent et
-l'avenir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de constater la présence de Napoléon depuis
-qu'il ne sortait plus.</span>
-Maintenant vous voulez savoir à tout prix s'il est à
-Longwood, et le savoir tous les jours. Il fallait lui laisser O'Meara.
-Vous vous êtes privé de ce témoin si commode, et il faut dès lors vous
-en fier à moi, à mon désir de faciliter votre tâche et la nôtre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Moyens employés par M. de Montholon pour satisfaire aux
-règlements qui exigent la constatation de la présence, sans offenser
-Napoléon.</span>
-Si vous tentiez d'y employer la force, vous nous trouveriez tous derrière
-la porte de Napoléon, et votre sang, le nôtre, expieraient l'outrage
-que vous voudriez lui faire essuyer. Aussi, je vous en supplie,
-laissez-nous faire, et comptez sur moi pour ménager à votre officier
-de garde tous les moyens de voir son prisonnier sans l'offenser.&mdash;En
-effet, dès que Napoléon changeait de place, passait d'une pièce dans
-une autre, M. de Montholon avertissait l'officier de garde qui
-accourait pour le voir, et de déplorables conflits étaient ainsi
-évités par l'adresse d'un serviteur intelligent et fidèle.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">1819.</span>
-Napoléon s'obstinant à ne pas sortir, et à prendre des bains fort
-longs pour soulager la douleur dont il souffrait au côté droit,
-s'affaiblit rapidement. Bientôt ses jambes enflèrent, et il éprouva
-aux extrémités un froid persistant, qu'on avait la plus grande peine à
-combattre par l'application d'une chaleur extérieure et prolongée. Son
-pouls avait toujours été fort lent (il avait à peine cinquante-cinq
-pulsations dans son état ordinaire), ce qui accusait une circulation
-du sang très-difficile. Le célèbre Corvisart, avec sa rare
-perspicacité médicale, avait jadis pronostiqué à Napoléon que si
-jamais il cessait de mener une vie active, il s'en <span class="pagenum"><a id="page681" name="page681"></a>(p. 681)</span>
-ressentirait gravement, car la circulation déjà lente chez lui le
-deviendrait davantage, ce qui entraînerait des conséquences fâcheuses,
-telles que l'enflure aux jambes, le froid aux pieds, etc. Napoléon, en
-voyant se réaliser ces prophéties d'un grand médecin, n'en témoignait
-aucun chagrin, et semblait au contraire y voir sa libération
-prochaine. Pourtant l'instinct de la nature conservant sa force, il
-essaya, sur les vives instances de MM. de Montholon et Marchand, de
-quelques promenades à cheval. On lui offrit un petit cheval, agréable
-à monter; il accepta et s'en servit pour faire quelques courses. On
-approchait de la fin de 1818, on s'avançait vers la bonne saison dans
-l'hémisphère austral, et Napoléon trouva dans ces promenades un
-plaisir qu'il n'avait pas espéré. Le bien suivit le plaisir, et il se
-sentit revivre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Année 1819.</span>
-En janvier 1819 il semblait remis; son teint était
-moins plombé, son &oelig;il moins éteint, ses jambes moins enflées.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon éprouve un mieux passager.</span>
-Marchand, qui l'aimait comme un père, lui en témoigna sa joie.&mdash;Mon
-fils, lui dit Napoléon (c'était le titre qu'il commençait à lui
-donner), tes témoignages me touchent; mais ne t'abuse pas, c'est un
-dernier éclair de santé. Ma forte constitution fait un dernier effort,
-après quoi elle succombera. Je serai délivré, et vous le serez aussi.
-Tu retourneras en Europe, et s'il dépend de moi tu y seras heureux.&mdash;</p>
-
-<p>Une circonstance morale contribua à ce retour passager de santé.
-Napoléon, dans l'état de langueur d'où il venait de sortir, avait
-presque abandonné le travail. Il n'avait plus songé à dicter le récit
-de ses campagnes. On eût dit que sa propre <span class="pagenum"><a id="page682" name="page682"></a>(p. 682)</span> vie l'ennuyait, et
-qu'il abandonnait à la postérité le soin de sa gloire. Il avait
-quelques centaines de volumes répandus confusément autour de lui,
-prenait tantôt l'un, tantôt l'autre, les rejetait tour à tour, et ne
-pouvait dans son abattement s'intéresser à aucun.
-Tout à coup des
-livres historiques relatifs aux grands capitaines de tous les temps
-tombèrent sous sa main, et il s'en saisit avec avidité. Bien qu'il eût
-reçu une excellente éducation, il ne savait que d'une manière
-très-générale l'histoire de Frédéric, de Turenne, de Condé, de
-Gustave-Adolphe, de César, d'Annibal, d'Alexandre. La vie de ces
-grands hommes, écrite avec détail, l'attacha puissamment. Ses forces
-physiques étaient presque revenues, et avec ses forces physiques ses
-forces intellectuelles. Il était donc capable d'une attention
-soutenue, et dès cet instant il se sentit pris d'une ardente curiosité
-pour les actions des capitaines célèbres. Cette étude avait
-naturellement pour lui une signification qu'elle n'aurait eue pour
-aucun autre. Il y voyait ce que personne n'aurait pu y découvrir, et
-il devint curieux de mesurer exactement les pas que ses prédécesseurs
-avaient faits dans la carrière des armes, pour se rendre compte de
-ceux qu'il y avait faits lui-même. Bientôt ses vues s'étendirent, et
-il résolut d'écrire la vie des capitaines illustres, de se constituer
-leur juge, juge le plus compétent que jamais ils pussent avoir, de
-composer ainsi une histoire, tout à la fois animée et profondément
-savante, de l'art militaire, cet art qui avait été sa passion et sa
-gloire, et qui est avec la politique le plus grand que les hommes
-puissent exercer. Chose <span class="pagenum"><a id="page683" name="page683"></a>(p. 683)</span> étrange et bien honorable pour le
-génie de Napoléon, à partir de ce moment il laissa de côté ses propres
-actions, dont il n'avait raconté qu'une faible partie, s'éprit des
-actions d'autrui, et se consacra tout entier aux capitaines anciens et
-modernes. Le premier qui l'avait occupé était Catinat, et il l'avait
-trouvé, disait-il, <cite>surfait par les philosophes</cite>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son admiration pour Turenne et Condé.</span>
-Mais, passant à
-Turenne, à Condé, <cite>Il faut bien</cite>, dit-il, <cite>se rendre au
-mérite</cite>.&mdash;Turenne notamment lui inspira la plus profonde estime. Puis
-vinrent Condé, Frédéric et César. Il manquait de livres spéciaux, il
-en fit demander, et sir Hudson Lowe, informé de ce nouvel état de son
-esprit, fort satisfait de voir qu'il songeait à tout autre chose qu'à
-une évasion, chercha dans la bibliothèque de Plantation-House des
-livres relatifs à l'histoire de l'art militaire. Il en trouva et les
-envoya à Longwood. Napoléon se mit au travail avec son ardeur
-accoutumée, et eut bientôt approfondi trois vies, celles de Frédéric,
-de Turenne et de César.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon veut écrire l'histoire des grands capitaines, et
-commence par celle de Turenne, du grand Frédéric et de César.</span>
-Il voulait en outre étudier et écrire celles
-de Condé, du prince Eugène, de Marlborough, de Gustave-Adolphe, des
-Nassau dans les temps modernes, celles d'Alexandre et surtout
-d'Annibal dans l'antiquité. Après ces grandes vies il serait descendu
-à de moindres, si sa propre vie y avait suffi. Mais il demandait des
-livres, et surtout Polybe qu'il n'avait pas, ce qui le contrariait
-beaucoup, car il voulait puiser aux sources mêmes des notions exactes
-sur Annibal, pour lequel il éprouvait la plus profonde admiration.
-Ayant les <cite>Commentaires</cite> de César, qu'on peut se procurer partout,
-même sur le rocher le plus isolé de l'Océan, il put <span class="pagenum"><a id="page684" name="page684"></a>(p. 684)</span> juger le
-grand capitaine romain, et dicta sur lui à M. Marchand des pages qui
-seront immortelles à cause des deux Césars, celui qui est le héros de
-ces pages, et celui qui en est l'auteur.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'amélioration de santé qui s'était produite au
-commencement de 1819 ne se maintient pas.</span>
-Cependant l'amélioration obtenue au commencement de 1819 ne se soutint
-pas. Napoléon ressentit de nouvelles et plus violentes douleurs
-d'estomac, une vive répugnance pour les aliments et une extrême
-difficulté à les digérer. Il vomissait souvent des matières noirâtres,
-et une fois même il tomba dans un long évanouissement. Il y avait à
-bord du vaisseau <i>le Conquérant</i> un médecin distingué, nommé John
-Stokoe, qu'on se hâta de faire venir sans consulter l'illustre malade,
-et qui ne déplut point, parce qu'il ne parut pas un envoyé de la
-police de sir Hudson Lowe. Napoléon lui fit bon accueil, mais en lui
-montrant son incrédulité accoutumée, surtout à l'égard de la médecine
-anglaise.&mdash;C'est ma fin, dit-il, qui s'approche, et mes boissons
-calmantes valent mieux que tout ce que vous pourriez m'ordonner.&mdash;Le
-docteur Stokoe reparut quelquefois, mais les motifs qui lui avaient
-valu la confiance de Napoléon lui firent perdre celle de sir Hudson
-Lowe, et on ne lui permit guère de fréquenter Longwood. D'ailleurs on
-avait demandé en Europe un médecin, divers serviteurs, et un ou deux
-prêtres dont on manquait à Sainte-Hélène, à ce point que l'un des
-domestiques de Napoléon étant mort, on avait été obligé de recourir à
-un ministre protestant pour lui rendre les honneurs funèbres. C'était
-le cardinal Fesch qui était chargé de faire les choix et les envois.
-Ses anciennes relations avec les cours européennes <span class="pagenum"><a id="page685" name="page685"></a>(p. 685)</span> devaient
-lui ménager des facilités que n'auraient pu espérer les autres membres
-de sa famille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ de madame de Montholon.</span>
-En attendant ces prochaines arrivées, Napoléon fut affligé par un
-nouveau départ, qui lui fut plus sensible que tous les autres. Madame
-de Montholon par son esprit aimable avait fort contribué à adoucir sa
-captivité, mais elle succombait au climat, et les médecins anglais
-avaient reconnu chez elle une maladie de foie très-avancée. Elle
-craignait aussi pour ses enfants, et il fallait absolument qu'elle
-partît. Napoléon voulait que M. de Montholon lui servît de compagnon
-de voyage, mais celui-ci, voyant l'état de son maître, refusa de se
-séparer de lui. Madame de Montholon s'embarqua donc seule avec ses
-enfants, mais Napoléon sentait bien qu'il serait prochainement obligé
-de renvoyer le mari après la femme, que madame Bertrand, dont les
-enfants avaient besoin aussi de l'éducation européenne, ne tarderait
-point à s'éloigner, suivie probablement de son mari.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon s'attend à être bientôt seul.</span>
-Il comprenait que
-le dévouement, quelque grand qu'il fût, trouvait dans les devoirs de
-famille un terme obligé; il n'élevait pas une plainte, et se disait
-que pour n'être pas seul il faudrait qu'il quittât bientôt la vie. Il
-voyait en effet venir le moment de la quitter, et le voyait approcher
-sans crainte et sans chagrin.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">À la fin de 1819, il retombe dans l'état le plus
-inquiétant.</span>
-Vers la fin de cette année 1819, la maladie ayant repris son cours,
-lent mais progressif, Napoléon était redevenu sédentaire. L'officier
-de service avait la plus grande peine à s'assurer de sa présence, et
-les prescriptions de lord Bathurst qui voulait qu'elle fût constatée
-chaque jour, n'étaient plus observées. <span class="pagenum"><a id="page686" name="page686"></a>(p. 686)</span> Souvent on restait
-plusieurs jours sans l'apercevoir, mais le mouvement des domestiques
-autour de la chambre du malade, leurs soins empressés, leurs
-inquiétudes visibles, ne pouvant être une comédie arrangée pour cacher
-une évasion, l'officier de garde se contentait de ce genre de preuves.
-On aurait dû s'en contenter toujours, car dans l'état où se trouvait
-Napoléon, on aurait ouvert les portes de sa prison que c'est tout au
-plus s'il aurait pu les franchir pour aller respirer un air pur.
-Cependant les ordres réitérés de lord Bathurst embarrassaient sir
-Hudson Lowe. Il eut recours à un moyen, ingénieux mais peu digne, de
-communiquer avec son prisonnier. La correspondance avait toujours été
-adressée au grand maréchal Bertrand: lord Bathurst, pensant que cette
-manière de procéder laissait trop à Napoléon l'attitude d'un
-souverain, avait ordonné de lui remettre directement les
-communications qui lui seraient destinées. Il y avait là un moyen
-certain de voir Napoléon quand on le voudrait, et sir Hudson Lowe
-résolut d'en faire l'essai.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne se montrant plus, sir Hudson Lowe veut employer
-la force pour constater sa présence.</span>
-Il expédia à Longwood un officier à
-cheval, qui se présenta du reste avec égards, et demanda à remettre un
-pli à Napoléon Bonaparte. Il fut renvoyé à Marchand qui, connaissant
-l'usage, et se doutant qu'on voulait le violer, déclara que tout
-message devait être remis à <em>l'empereur Napoléon</em> par l'intermédiaire
-du grand maréchal Bertrand. L'officier fut ainsi éconduit, et M.
-Marchand courut avertir son maître de cette tentative. Sur-le-champ
-Napoléon ordonna à ses domestiques de refuser absolument sa porte à
-toute personne qui se <span class="pagenum"><a id="page687" name="page687"></a>(p. 687)</span> présenterait, et prévoyant qu'on irait
-peut-être jusqu'à la forcer, il prit une résolution à la façon de
-Charles XII.&mdash;Autant, dit-il, mourir ici dans une tragédie pour
-défendre notre dignité, que sur un lit de malade.&mdash;Il fit charger ses
-pistolets, enjoignit à ses gens d'en faire autant, et il fut décidé
-que quiconque essayerait de forcer la porte de l'Empereur recevrait
-une balle dans la tête.</p>
-
-<p>En effet, sir Hudson Lowe vint lui-même accompagné de tout un
-état-major, fit appeler MM. Marchand et de Montholon, leur parla de
-ses ordres demeurés sans exécution, et leur déclara que quiconque
-résisterait serait envoyé au Cap. On lui répondit qu'on ne changerait
-rien à l'usage établi autour de l'Empereur, et que ce n'était pas dans
-l'état où il était présentement qu'on commencerait à lui manquer de
-respect. Sir Hudson Lowe partit rempli de dépit, en annonçant qu'il
-ferait exécuter par la force les volontés du gouvernement britannique.
-Un officier bien escorté se présenta effectivement le lendemain,
-s'adressa aux domestiques, disant qu'il avait un message à remettre à
-<i>Napoléon Bonaparte</i>, et qu'il fallait qu'on lui ouvrît. On le renvoya
-à Marchand, qui persista à le renvoyer au grand maréchal.
-<span class="sidenote" title="En marge">On est à la veille d'une scène de violence, qui est
-cependant évitée.</span>
-Ainsi repoussé, il se mit à parcourir la maison, à frapper aux portes, et
-approcha de celle de l'Empereur. Napoléon était tranquillement occupé
-à lire, ayant ses pistolets préparés, et tous ses gens étaient debout
-derrière sa porte, prêts comme lui à terminer leur captivité dans une
-tragédie, pour défendre leur maître de cette dernière humiliation.
-L'officier courut de porte en porte, <span class="pagenum"><a id="page688" name="page688"></a>(p. 688)</span> frappa successivement à
-toutes, puis voyant qu'elles ne s'ouvraient pas, remonta à cheval, et
-regagna Plantation-House sans avoir pu remplir sa mission.</p>
-
-<p>C'était là une triste et inutile entreprise contre un caractère comme
-celui du prisonnier de Sainte-Hélène, et bien cruelle en considérant
-l'état de sa santé. Quant à lui, il était pour ainsi dire ranimé par
-cette scène étrange, comme s'il avait entendu retentir encore ce bruit
-du canon, qui avait tant résonné jadis à ses oreilles. Sir Hudson Lowe
-n'osa pas insister, et se borna à des menaces, desquelles on ne devait
-plus attendre aucune suite sérieuse après la déconvenue qu'il venait
-d'essuyer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Sainte-Hélène d'un jeune médecin, et de deux
-prêtres envoyés par le cardinal Fesch.</span>
-À cette époque, c'est-à-dire vers la fin de 1819, arrivèrent à
-Sainte-Hélène les personnages envoyés par le cardinal Fesch. C'étaient
-un jeune médecin italien du nom d'Antomarchi, ayant quelque esprit,
-peu d'expérience et une extrême présomption; un bon vieux prêtre,
-l'abbé Buonavita, ancien missionnaire au Mexique, et enfin un jeune
-ecclésiastique, l'abbé Vignale, l'un et l'autre fort honnêtes gens,
-mais sans instruction et sans esprit. On leur avait adjoint trois ou
-quatre domestiques propres à remplir les emplois vacants dans la
-maison de l'Empereur. Ces nouveaux venus avant de se rendre à Longwood
-perdirent quelques jours, pendant lesquels ils acceptèrent les
-politesses du gouverneur, ce qui disposa peu favorablement le maître
-qu'ils venaient servir, et dont l'antipathie contre sir Hudson Lowe
-avait dégénéré en véritable passion. Napoléon leur pardonna bientôt en
-écoutant ce qu'ils lui racontèrent de sa famille, particulièrement de
-sa mère, <span class="pagenum"><a id="page689" name="page689"></a>(p. 689)</span> de sa s&oelig;ur Pauline, de ses frères Lucien et
-Joseph. Sa s&oelig;ur et sa mère renouvelaient avec instance l'offre de
-se rendre à Sainte-Hélène; Joseph et Lucien faisaient une proposition
-beaucoup plus acceptable, c'était de se succéder à Longwood, et d'y
-passer chacun trois ans.&mdash;Napoléon n'attacha pas grande importance à
-ce projet, que sa mort, prochaine selon lui, rendait si vain; mais il
-en fut touché jusqu'au fond de l'âme.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil que leur fait Napoléon.</span>
-Il s'entretint de sa santé avec le jeune docteur Antomarchi, se laissa
-fort examiner par lui, sourit de ses raisonnements, et lui déclara
-comme à tous ses médecins, qu'il voulait <cite>mourir de la maladie, et non
-des remèdes</cite>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il trouve le médecin et les prêtres insuffisants.</span>
-Il le chargea d'aller aux hôpitaux de la garnison pour
-étudier les altérations organiques que le climat développait chez les
-Européens, lui disant qu'il pourrait y recueillir quelques lumières
-utiles pour l'accomplissement de sa mission. Il s'entretint ensuite
-avec les deux prêtres, et les trouva l'un et l'autre aussi naïfs
-qu'ignorants.&mdash;Je reconnais bien à ces choix, s'écria-t-il, mon oncle
-Fesch. Toujours le même esprit, le même discernement! Ce médecin ne
-sait rien en croyant beaucoup savoir, et m'envoyer un tel docteur, à
-moi qui n'écouterais que Corvisart, c'est vraiment perdre sa peine!
-Quant aux deux prêtres, je me suis entretenu avec eux de sujets
-religieux (car de quels sujets s'entretenir lorsque la mort est si
-près?), <cite>mais au premier entretien, les voilà hors de combat</cite>. Il me
-fallait un prêtre savant, avec lequel je pusse discourir sur les
-dogmes du christianisme. Certes il ne m'aurait pas rendu plus croyant
-en Dieu que je <span class="pagenum"><a id="page690" name="page690"></a>(p. 690)</span> ne le suis, mais il m'aurait édifié peut-être
-sur quelques points importants de la croyance chrétienne. Il est si
-doux d'approcher de la tombe avec la foi absolue des catholiques! Mais
-je n'ai rien de pareil à attendre de mes deux prêtres. Pourtant ils me
-diront la messe, et ils seront bons au moins à cela!&mdash;</p>
-
-<p>Il y avait à Longwood une vaste salle à manger dont Napoléon ne se
-servait plus, car depuis les brouilles survenues entre ses amis, il
-déjeunait et dînait seul, pour ne pas les mettre en présence à l'heure
-de leurs repas. Cependant, depuis le départ de madame de Montholon, il
-mangeait avec M. de Montholon, dans l'une des deux pièces où
-s'écoulait sa vie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se fait dire la messe tous les dimanches.</span>
-Il fit convertir la grande salle à manger en
-chapelle, et voulut qu'on y célébrât la messe tous les dimanches. Il
-n'obligeait personne à y venir, mais il approuvait ceux qui s'y
-rendaient (c'était le plus grand nombre), et il trouvait dans cette
-messe, dite tous les dimanches sur un rocher désert, un charme qui
-tenait à tous ses souvenirs d'enfance réveillés à la fois. Jamais on
-ne l'entendit gourmander personne pour avoir manqué à ce devoir
-religieux, mais il ne souffrait pas le moindre mot inconvenant sur ce
-sujet. Le jeune Antomarchi s'étant permis quelques propos qui lui
-déplurent, il le réprima durement, lui disant qu'il admettait, quant à
-lui, que l'on fût croyant ou qu'on ne le fût pas, et qu'il n'en
-concluait rien pour ni contre personne; mais que ce qu'il ne souffrait
-pas, c'était le défaut de respect à l'égard de la religion la plus
-vénérable du genre humain, et qui pour des Français et des Italiens
-était leur religion nationale. Ces <span class="pagenum"><a id="page691" name="page691"></a>(p. 691)</span> paroles furent prononcées
-avec une autorité qui n'admettait pas de réplique, surtout envers un
-homme auquel on ne répliquait guère, même à Sainte-Hélène.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses paroles sur la religion, et son utilité morale.</span>
-Napoléon
-ajouta, en s'adressant à ceux qui assistaient à ce dialogue: Si les
-hommes ne vont pas à la messe, savez-vous où ils iront? Chez
-Cagliostro ou chez mademoiselle Lenormand. Franchement, la messe vaut
-mieux.&mdash;</p>
-
-<p>Par le vaisseau qui avait amené le médecin et les deux prêtres,
-étaient arrivées plusieurs caisses remplies de livres. Napoléon, tout
-affaibli qu'il était, voulut qu'elles fussent ouvertes en sa présence.
-Après avoir fait la revue d'une partie des volumes, il s'écria qu'il
-devait y avoir autre chose, et qu'à un père on n'envoyait pas
-seulement des livres. En effet, on avait caché au fond de l'une des
-caisses un portrait du duc de Reichstadt, que le prince Eugène s'était
-procuré, et qui avait été peint d'après nature. Napoléon s'en saisit
-avec transport, le contempla longtemps, et le fit placer dans sa
-chambre de manière à l'avoir toujours sous les yeux. Il revint au
-dépouillement des livres, n'y trouva pas l'exemplaire de Polybe, qu'il
-désirait comme principal historien d'Annibal, et s'en plaignit
-vivement. Il rencontra plusieurs ouvrages qui avaient trait à
-l'histoire contemporaine. Il les lut avec avidité, tantôt souriant,
-tantôt s'irritant, et se mit à les couvrir de notes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sur une indication du docteur Antomarchi, Napoléon ne
-voulant plus monter à cheval, se livre à l'exercice du jardinage.</span>
-Sa santé donnait chaque jour de plus vives inquiétudes, et de tout ce
-que lui avait dit le docteur Antomarchi une seule chose avait produit
-quelque impression sur son esprit, parce qu'elle s'accordait avec ce
-qu'avaient répété les docteurs O'Meara et <span class="pagenum"><a id="page692" name="page692"></a>(p. 692)</span> Stokoe, et avec ce
-qu'il avait éprouvé lui-même, c'est que l'exercice lui était
-indispensable, et que c'était l'unique moyen de guérison. Cette
-médecine était effectivement la seule à laquelle il eût quelque
-confiance, mais sa répugnance à sortir suivi d'un officier à cheval
-était toujours la même. Le docteur Antomarchi lui dit alors que le
-cheval était un bon exercice, mais qu'il y en avait d'autres, et que
-bêcher la terre serait tout aussi sain. Ce fut pour Napoléon un
-véritable trait de lumière, qui lui procura quelques bons moments, les
-derniers de sa vie.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">1820.</span>
-Sur-le-champ il résolut de se livrer à ce nouvel exercice, et obligea
-la colonie entière à s'y livrer avec lui. On entrait dans l'année
-1820, et le temps était magnifique. Napoléon voulut que tout le monde
-à Longwood, levé comme lui à quatre heures du matin, prît la bêche et
-travaillât au jardin. Personne n'était exempt de cette corvée, et tous
-ses compagnons d'exil, depuis MM. de Montholon, Bertrand, Marchand,
-jusqu'aux derniers domestiques, même les Chinois, travaillaient sous
-sa direction. Cette occupation apportant une diversion aux ennuis de
-l'exil leur plaisait à tous, mais elle leur aurait déplu qu'ils s'y
-seraient prêtés volontiers, en voyant qu'elle faisait du bien à leur
-maître, et qu'elle l'amusait. Effectivement en très-peu de jours
-l'amélioration fut visible, et comme à la fin de l'année précédente,
-son teint moins livide, ses jambes moins enflées, son dégoût des
-aliments moins prononcé, ses vomissements moins fréquents, pouvaient
-faire espérer un rétablissement durable. Depuis longtemps Napoléon
-avait quitté l'habit militaire, <span class="pagenum"><a id="page693" name="page693"></a>(p. 693)</span> et n'en avait conservé que la
-culotte blanche et les bas de soie, surmontés d'un habit civil. Il
-prit alors le costume des planteurs. Vêtu d'une étoffe de l'Inde
-blanche et légère, la tête couverte d'un chapeau de paille, un bâton à
-la main, il dirigeait les travaux en véritable officier du génie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Travaux exécutés par Napoléon au jardin de Longwood.</span>
-Son premier ouvrage consista dans un épaulement en terre gazonnée qu'il
-opposa au vent du sud-est, et qui fut bientôt assez élevé pour
-garantir le jardin et la maison de ce vent odieux. Puis il transplanta
-des arbres, des citronniers, et notamment un chêne, arbre si désiré de
-lui, et qui seul a survécu de ce jardin cultivé par ses glorieuses
-mains. L'eau manquait, et il la fit venir d'un réservoir que sir
-Hudson Lowe avait ordonné de construire au pied du pic de Diane. Cette
-eau adroitement dirigée dans le jardin de Longwood le couvrit bientôt
-de verdure, car sous ces climats dévorants, si l'eau se joint au
-soleil, la végétation pousse à vue d'&oelig;il. Napoléon eut en peu de
-temps des légumes; et il prit plaisir à les faire servir sur sa table.
-Sir Hudson Lowe averti des nouveaux goûts de l'illustre captif, lui
-fit offrir des plantes, des instruments, des ouvriers. Napoléon
-accepta une partie des offres du gouverneur, et au bout de deux mois,
-grâce aux efforts de toute sa maison, son jardin avait changé de face,
-et avec le jardin sa santé et son humeur. Il travaillait et faisait
-travailler dès quatre heures du matin jusqu'à dix ou onze heures,
-moment où la chaleur devenait incommode. Alors il déjeunait sous une
-tente avec ses gens assis à deux tables, une pour lui et ses
-principaux compagnons d'exil, l'autre pour ses domestiques. <span class="pagenum"><a id="page694" name="page694"></a>(p. 694)</span>
-Après le déjeuner il prenait du repos, en faisait prendre à tous, puis
-finissait la journée en continuant ses lectures et ses dictées.</p>
-
-<p>Le lendemain il recommençait avec le même zèle, et dans cette
-animation d'esprit qui ne devait se soutenir que bien peu de temps, il
-reparaissait gai, aimable, tour à tour spirituel ou profond.
-Quelquefois, à propos de la végétation ou de quelques insectes, il
-s'élevait sur Dieu et la création aux plus hautes, aux plus éloquentes
-considérations. D'autres fois il traduisait en images piquantes et
-pittoresques des vérités physiques qui se révélaient à lui par la
-simple observation des faits. Un de ses domestiques chinois en
-creusant un des canaux d'arrosage avait atteint la racine d'un if, et
-comme Marchand signalait ce dommage, Napoléon disait à ce dernier: Si
-tu avais faim, et qu'un repas succulent fût servi derrière toi, tu te
-retournerais bien pour assouvir ton appétit. Eh bien, cet arbre fera
-de même. Ses racines, qu'on est forcé d'atteindre ici, se détourneront
-en arrière, et l'arbre après avoir souffert un moment reprendra sa
-vigueur.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Amélioration marquée dans la santé de Napoléon résultant de
-ce nouvel exercice.</span>
-En travaillant ainsi de ses mains il avait pu reprendre son travail de
-tête, car avec ce retour de santé, dû à un retour de vie active, il
-s'était produit chez lui un réveil d'esprit tout à fait remarquable.
-Il dictait la vie de César alors, ou bien chargeait de notes
-saisissantes certains ouvrages contemporains qu'on lui avait envoyés
-d'Europe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il reprend ses travaux historiques.</span>
-Il avait annoté déjà les &oelig;uvres de M. de Pradt; en ce
-moment, commencement de 1820, il s'était mis à annoter l'ouvrage sur
-les Cent-Jours de M. Fleury <span class="pagenum"><a id="page695" name="page695"></a>(p. 695)</span> de Chaboulon, jeune homme rempli
-de bonnes intentions, mais parlant souvent de ce qu'il ignorait ou ne
-comprenait pas.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses notes sur divers ouvrages relatifs à l'histoire de son
-temps.</span>
-Napoléon avait attaché aux pages de cet ouvrage des
-notes pleines d'indulgence pour l'auteur et de révélations curieuses
-pour l'histoire. Il s'occupait aussi, et d'une manière toute
-différente, d'un livre autrement sérieux, celui du général Rogniat,
-sur les principes de la guerre. Le général Rogniat avait été un
-officier du génie des plus remarquables; mais un esprit peu juste et
-malveillant déparait ses qualités militaires. Son ouvrage, outre qu'il
-était la plupart du temps chimérique, était un acte peu généreux
-envers le détenu de Sainte-Hélène, qu'il avait servi avec soumission
-et qu'il dénigrait aujourd'hui sans ménagement. Napoléon ressentit au
-sujet de ce livre une véritable colère, sans inquiétude du reste pour
-sa gloire.&mdash;Si le grand Frédéric, dit-il, vivait et critiquait mes
-campagnes, cela pourrait devenir sérieux, et en tout cas j'aurais de
-quoi lui répondre; mais ces gens-là, ajoutait-il en parlant du général
-Rogniat et de quelques autres, ne sont pas capables de
-m'alarmer.&mdash;Quoique traitant de la sorte le général Rogniat, il lui
-fit l'honneur d'une réponse en forme de notes, laquelle vaudra à
-l'ouvrage ainsi annoté une immortalité qu'il n'aurait certainement pas
-obtenue sans ce secours. Napoléon dans ces notes a tracé, en un style
-sans pareil par la clarté, la concision, la vigueur, les principes de
-son art jusqu'en leurs moindres détails, et il y a joint ce dont il
-était plein, un précis en quelques pages des campagnes des plus
-célèbres capitaines. Jamais on ne parla <span class="pagenum"><a id="page696" name="page696"></a>(p. 696)</span> plus grandement et
-plus simplement de choses plus grandes, car les hommes et les choses
-dont il s'agissait, c'étaient Alexandre, Annibal, César, Frédéric,
-Napoléon, et leurs actions ramenées à des principes généraux sur la
-politique et la guerre. Ajoutons que la médiocrité dénigrante ne fut
-jamais châtiée plus cruellement et de plus haut.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La maladie de Napoléon reprend son cours.</span>
-Mais ce fut là le dernier éclair de son génie, et on peut dire de sa
-vie. Ayant déployé pendant quelques mois une activité singulière, il
-déclina rapidement avec la belle saison, et sa santé, dans la seconde
-partie de l'année 1820, fut des plus mauvaises. De nouveau il devint
-sédentaire, triste, paresseux de corps, paresseux même d'esprit, et
-n'eut que le temps d'achever les vies de César, de Turenne et de
-Frédéric. Enfin vers les derniers mois de 1820 la saison, redevenue
-belle dans cet hémisphère, ne put le ranimer. Il ne faisait plus
-d'exercice, sentait ses jambes enfler, ses pieds se refroidir, son
-estomac se soulever à la présence des aliments. De ce moment, il ne
-douta plus de sa fin prochaine, et, sauf le regret de n'avoir pas
-achevé tout ce qu'il avait projeté d'écrire, il vit approcher la mort
-avec une sorte de satisfaction.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Jamais Napoléon n'avait songé à une évasion.</span>
-Jamais il n'avait songé sérieusement à une évasion. L'île était
-surveillée de manière à ne pas laisser passer le moindre esquif, et
-d'ailleurs la garde autour de sa personne était telle, qu'il lui eût
-été impossible de se dérober pendant plus de quelques heures sans être
-retrouvé, fût-il caché dans les plus profonds replis de l'île. Il se
-peut même que l'aversion qu'il éprouvait pour l'officier chargé de
-<span class="pagenum"><a id="page697" name="page697"></a>(p. 697)</span> le suivre eût pour motif principal l'impossibilité d'échapper
-ainsi à ses gardiens. Toujours est-il qu'il regardait une évasion
-comme à peu près impraticable. Une autre raison plus forte encore le
-portait à n'y pas songer. Contemplant la marche des choses en profond
-observateur, il s'apercevait tous les jours que, sans oublier sa
-gloire, le monde s'arrangeait de manière à se passer de lui. Il se
-considérait par ce motif comme à jamais exclu de la scène. Sa seule
-espérance eût été d'obtenir un autre séjour. Mais, bien qu'il
-remarquât un changement dans les esprits en Angleterre, il ne
-regardait pas le triomphe des whigs comme très-prochain, et ne
-supposait pas d'ailleurs qu'ils fussent jamais capables de lui rendre
-la liberté. Il avait reçu de lord et lady Holland de touchants
-témoignages d'intérêt, car cette noble famille avait pensé qu'on
-pouvait garder ce grand captif sans le torturer. Elle lui avait envoyé
-des livres, des fruits, des vins, et ce qui était plus doux pour lui,
-des assurances de sympathie qui lui prouvaient qu'il n'était pas
-l'objet de la haine universelle. Mais de ces témoignages individuels à
-une grande résolution du gouvernement en sa faveur, il y avait loin.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il n'attendait sa délivrance que de la mort.</span>
-Il était donc sans espérance, et la mort est l'espérance de qui n'en a
-plus. Quelques écrits à terminer étaient un motif d'accepter une
-prolongation de vie, mais un faible motif pour la désirer, car que
-pouvaient ajouter à sa renommée quelques pages de plus? Précieuses
-pour un très-petit nombre d'hommes capables de les juger, elles
-n'ajouteraient pas un atome à l'immensité de sa gloire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il la voit venir avec une sorte de satisfaction.</span>
-Il voyait
-donc la mort <span class="pagenum"><a id="page698" name="page698"></a>(p. 698)</span> sans cette horreur qu'elle inspire aux êtres
-animés, et si, dans certains instants, il se retrouvait encore chez
-lui quelques-uns de ces appétits obscurs de la vie qui sont un pur
-effet de l'instinct physique, son âme entière accueillait la mort
-comme une amie, qui venait de ses mains lui ouvrir l'affreuse prison
-de Sainte-Hélène. D'ailleurs des circonstances de détail le
-confirmaient dans cette disposition. M. de Montholon, malgré le départ
-de sa femme et de ses enfants, restait à Sainte-Hélène sans laisser
-apercevoir le moindre désir de les suivre, mais ce dévouement ne
-pouvait être éternel, car il fallait bien que le général finît par
-songer à sa famille retournée sans lui en Europe. La famille Bertrand,
-logée à quelque distance de Longwood, toujours assidue mais triste,
-avait aussi de nombreux enfants à élever, et ne pouvait pas plus
-longtemps négliger ce devoir. Madame Bertrand en effet avait fait
-annoncer respectueusement à Napoléon qu'elle quitterait bientôt
-Sainte-Hélène pour ce motif. Bien que très-éloigné de blâmer une telle
-détermination, Napoléon en fut vivement affecté. Il comprit que le
-grand maréchal ne pouvait pas laisser sa femme partir seule pour un
-aussi long voyage que celui d'Europe, et il l'autorisa à prendre un
-congé dont la durée devait dépendre des circonstances. Bien que la
-famille Bertrand, par la distance qui la séparait de Longwood, par la
-nature de son humeur, apportât moins de douceur à sa vie que la
-famille Montholon, il appréciait la noble probité du grand maréchal,
-l'élévation de c&oelig;ur de sa femme, et il fut très-sensible au
-chagrin de voir la colonie exilée <span class="pagenum"><a id="page699" name="page699"></a>(p. 699)</span> bientôt réduite à M.
-Marchand tout seul.&mdash;Tu n'as point d'enfants à élever, disait-il à ce
-dernier, et tu me fermeras les yeux. Tu me feras la lecture, tu
-écriras encore quelques pages, et puis tu partiras. Mais, je le vois,
-il est temps que je m'en aille.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">1821.</span>
-Enfin s'ouvrit cette année 1821, qui devait être pour Napoléon la
-dernière de sa grande existence. Au commencement de janvier, il
-éprouva une amélioration de quelques jours, mais qui ne se soutint
-pas.&mdash;C'est un répit d'une semaine ou deux, dit-il, après quoi la
-maladie reprendra son cours.&mdash;Il dicta encore à Marchand quelques
-pages sur César, et ce furent les dernières.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon apprend la mort de sa s&oelig;ur Élisa, et y voit le
-pronostic de la sienne.</span>
-À peu près à cette
-époque, on apprit par les journaux la mort de sa s&oelig;ur Élisa. Il y
-fut très-sensible. C'était la première personne de sa famille qui
-mourait depuis qu'il avait l'âge de raison.&mdash;<cite>Allons</cite>, dit-il, <cite>elle
-me montre le chemin; il faut la suivre</cite>.&mdash;Bientôt les symptômes qui
-s'étaient déjà produits reparurent avec toute leur force. Napoléon
-avait le teint livide, le regard toujours puissant, mais les yeux
-caves, les jambes enflées, les extrémités froides, l'estomac d'une
-susceptibilité telle qu'il rejetait tous les aliments avec
-accompagnement de matières noirâtres.
-<span class="sidenote" title="En marge">En février et mars les symptômes deviennent plus
-alarmants.</span>
-Le mois de février s'écoula
-ainsi sans aucune amélioration, et en amenant au contraire des
-symptômes plus graves. Ne digérant aucun aliment, l'auguste malade
-s'affaiblissait chaque jour. Une soif ardente commençait à le
-tourmenter; son pouls si lent s'animait et devenait fiévreux. Il
-aurait voulu de l'air et il ne pouvait en supporter l'impression. La
-lumière le fatiguait; il ne quittait plus les deux petites chambres
-<span class="pagenum"><a id="page700" name="page700"></a>(p. 700)</span> où étaient tendus ses deux lits de campagne, et se faisait
-transporter de l'un à l'autre. Il ne dictait plus, mais il se faisait
-lire Homère et les guerres d'Annibal dans Tite-Live, ne pouvant se les
-faire lire dans Polybe qu'il n'avait pu se procurer.</p>
-
-<p>Le mois de mars amena un état plus grave encore, et le 17, désirant
-respirer librement, il se fit mettre en voiture, mais à peine en plein
-air il faillit s'évanouir, et fut replacé dans le lit où il devait
-expirer.&mdash;Je ne suis plus, dit-il, ce fier Napoléon que le monde a
-tant vu à cheval. Les monarques qui me persécutent peuvent se
-rassurer, je leur rendrai bientôt la sécurité....&mdash;Les fidèles
-serviteurs de Napoléon ne le quittaient pas. Marchand et Montholon
-veillaient jour et nuit à son chevet, et il leur en témoignait une
-extrême gratitude. Le grand maréchal avait annoncé que ni lui ni sa
-femme ne partiraient, et Napoléon l'en avait cordialement remercié. Le
-grand maréchal demandant pour sa femme la permission de le visiter: Je
-ne suis pas bon à voir, avait-il répondu. Je recevrai madame Bertrand
-quand je serai mieux. Dites-lui que je la remercie du dévouement qui
-l'a retenue six années dans ce désert.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles anxiétés de sir Hudson Lowe.</span>
-Arrivé à cet état désespéré, ne sortant plus, ne voyant que ses amis
-les plus chers, ne pouvant supporter ni l'air ni la lumière, il était
-devenu pour ses gardiens absolument invisible. Le malheureux Hudson
-Lowe en était saisi de terreur, comme si une maladie aussi grave, et
-le chagrin qui éclatait sur tous les visages à Longwood, avaient pu
-être une feinte destinée à cacher une évasion. L'officier de <span class="pagenum"><a id="page701" name="page701"></a>(p. 701)</span>
-service, plein d'égards, n'avait aucun doute, et tâchait de rassurer
-le gouverneur en lui disant que la maladie était vraie, et qu'il était
-inutile de tourmenter l'illustre captif pour chercher à le voir. Sir
-Hudson Lowe ne partageait guère cette sécurité, et trouvait les
-commissaires aussi inquiets que lui. L'Autriche avait rappelé M. de
-Sturmer, car elle savait bien qu'il n'y avait pas à craindre que
-l'Angleterre laissât jamais échapper sa proie, et dès lors la présence
-d'un envoyé autrichien ne servait qu'à la rendre responsable aux yeux
-de l'opinion universelle des traitements infligés au gendre de
-François II. M. de Balmain avait épousé la fille de sir Hudson Lowe,
-et partageait en général son avis. Quant à M. de Montchenu, le
-commissaire français, il désirait ardemment acquérir la certitude de
-la présence du prisonnier, et voulait qu'on prît les moyens
-nécessaires pour sortir du doute où l'on était. Sous l'empire de ces
-impressions, sir Hudson Lowe ordonna enfin à l'officier de service de
-forcer la porte du malade, s'il le fallait, pour s'assurer de sa
-présence, car il y avait quinze jours qu'on n'avait pu s'en convaincre
-de ses propres yeux. L'officier de service, se conduisant avec une
-extrême délicatesse, fit part à MM. Marchand et de Montholon de son
-embarras, en leur affirmant du reste qu'il n'exécuterait pas l'ordre
-de forcer la porte de Napoléon, mais les supplia de le tirer de peine
-en lui fournissant le moyen de l'apercevoir. M. de Montholon qui ne
-voyait pas toujours, comme le grand maréchal, l'honneur de Napoléon en
-jeu dans ces tracasseries, s'entendit avec l'officier de service
-qu'il fit placer <span class="pagenum"><a id="page702" name="page702"></a>(p. 702)</span> à une des fenêtres, puis entr'ouvrit cette
-fenêtre au moment où on transportait le malade d'un lit à l'autre.
-L'officier put voir sa noble figure déjà décolorée et amaigrie par la
-mort, et se hâta d'écrire au gouverneur qu'on ne jouait point à
-Longwood une affreuse comédie.&mdash;</p>
-
-<p>À peine ce malheureux gouverneur était-il délivré d'une crainte qu'il
-était assailli par une autre, et après avoir appréhendé une évasion,
-il se reprochait maintenant de laisser mourir son prisonnier sans
-secours. Il insista donc pour faire adjoindre un médecin de l'île au
-docteur Antomarchi, ce qui lui procurerait un témoin quotidien de la
-présence de Napoléon, des nouvelles de sa maladie, et servirait de
-réponse à ceux qui en Europe l'accuseraient d'avoir privé le glorieux
-malade des secours de l'art. Le docteur Antomarchi demandait lui-même
-pour sa responsabilité qu'on lui adjoignît un ou deux médecins. Mais
-Napoléon s'y refusait, ne voulant pas qu'on le tourmentât pour des
-essais de guérison au succès desquels il ne croyait point. Pourtant il
-y avait à Sainte-Hélène un médecin, appartenant au 20<sup>e</sup> régiment, et
-jouissant de l'estime générale. Napoléon, cédant aux instances de ses
-amis, consentit à l'admettre auprès de lui, l'accueillit avec
-bienveillance, lui répéta ce qu'il avait déjà dit plusieurs fois en
-parlant de sa santé, que c'était <em>une bataille perdue</em>, feignit
-d'accepter ses conseils, mais ne les suivit point, voulant, disait-il,
-mourir en repos.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon voyant arriver sa fin, songe à son testament.</span>
-Il était ainsi arrivé aux derniers jours d'avril, n'ayant aucune
-espérance, n'en cherchant aucune, <span class="pagenum"><a id="page703" name="page703"></a>(p. 703)</span> et regardant sa fin comme
-très-prochaine. Il résolut alors de faire son testament. Il lui
-restait environ quatre millions chez M. Laffitte, plus les intérêts de
-ce capital, et quelques débris d'une somme d'argent confiée au prince
-Eugène. Sur cette dernière somme il avait pris deux ou trois cent
-mille francs, par l'intermédiaire de M. de Las Cases, lorsque celui-ci
-était retourné en Europe. Il avait pu ainsi sauver sa réserve de
-350,000 francs en or qu'il avait apportée à Sainte-Hélène.
-<span class="sidenote" title="En marge">Distribution qu'il fait du peu de bien qui lui restait.</span>
-Il en fit
-la distribution entre M. de Montholon, le grand maréchal, Marchand et
-ses autres serviteurs, pour leur fournir à tous le moyen de retourner
-en Europe et d'y faire leur premier établissement. Sur les quatre
-millions environ restant en France, il en laissa deux à M. de
-Montholon, pour lui assurer un bien-être suffisant, 700 ou 800 mille
-francs à la famille Bertrand, environ 500 mille à Marchand. Il donna
-en outre à ce dernier le collier en diamants de la reine Hortense, et
-il l'adjoignit à MM. de Montholon et Bertrand comme exécuteur
-testamentaire, en récompense d'un dévouement qui ne s'était pas
-démenti. Il fit à ses autres serviteurs des legs proportionnés à leur
-condition, s'étudiant à leur ménager à tous une existence après sa
-mort. Quoique médiocrement satisfait du docteur Antomarchi,
-reconnaissant ses soins, il lui légua 100 mille francs, songea aussi à
-l'abbé Vignale, qui seul était resté des deux prêtres envoyés à
-Sainte-Hélène, et ne négligea pas même ses domestiques chinois, qui
-l'avaient bien servi. Ayant pourvu au sort de chacun selon ses moyens,
-il réunit les objets de quelque valeur, qui pouvaient être <span class="pagenum"><a id="page704" name="page704"></a>(p. 704)</span>
-pour ceux auxquels il les laisserait de grands souvenirs, et par son
-testament même en disposa en faveur de son fils, de sa mère, de ses
-s&oelig;urs, de ses frères. Il n'oublia point la généreuse lady Holland,
-et lui légua une de ses tabatières. À ces legs il ajouta quelques
-paroles d'attachement pour Marie-Louise. Il ne conservait aucune
-illusion sur cette princesse, mais il voulait honorer en elle la mère
-de son fils.</p>
-
-<p>Il consacra plusieurs jours à arrêter ces dispositions, puis à les
-écrire, et s'interrompit à diverses reprises, vaincu par la fatigue et
-les souffrances. Enfin il en vint à bout, et, fidèle à son esprit
-d'ordre, il fit rédiger un procès-verbal de la remise à ses exécuteurs
-testamentaires de son testament et de tout ce qu'il possédait, afin
-qu'aucune contestation ne pût s'élever après sa mort.
-<span class="sidenote" title="En marge">Instructions pour ses funérailles.</span>
-Il recommanda
-qu'on observât à ses funérailles les rites du culte catholique, et que
-sa salle à manger, dans laquelle on lui disait la messe, fût convertie
-en chapelle ardente. Le docteur Antomarchi, écoutant ces prescriptions
-adressées à l'abbé Vignale, ne put se défendre d'un sourire. Napoléon
-trouva que c'était manquer de respect à son autorité, à son génie, à
-sa mort.&mdash;Jeune homme, lui dit-il d'un ton sévère, vous avez peut-être
-trop d'esprit pour croire en Dieu: je n'en suis pas là.... <cite>N'est pas
-athée qui veut.</cite>&mdash;Cette leçon sévère, donnée en des termes dignes du
-grand homme expirant, remplit d'embarras le jeune médecin, qui se
-confondit en excuses, et fit profession des croyances morales les plus
-saines.</p>
-
-<p>Ces préparatifs de mort avaient fatigué Napoléon <span class="pagenum"><a id="page705" name="page705"></a>(p. 705)</span> et pour
-ainsi dire hâté sa fin. Néanmoins il éprouva une sorte de soulagement
-moral et physique en voyant ses affaires définitivement réglées, et le
-sort de ses compagnons assuré selon ses moyens. Souriant à la mort
-avec autant de dignité que de grâce, il dit à Montholon et à Marchand
-qui ne le quittaient point: <cite>Après avoir si bien mis ordre à ses
-affaires, ce serait vraiment dommage de ne pas mourir.</cite>&mdash;</p>
-
-<p>La fin d'avril était arrivée, et à chaque instant le mal devenait plus
-menaçant et plus douloureux. Les spasmes, les vomissements, la fièvre,
-la soif ardente, ne cessaient pas. Napoléon prenait de temps en temps
-quelques gouttes d'une eau fraîche qu'on avait trouvée au pied du pic
-de Diane, dans l'exposition où il aurait voulu que sa demeure fût
-placée, et il en ressentait un peu de bien.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Touchants entretiens de Napoléon.</span>
-Je désire, dit-il, être
-enterré sur les bords de la Seine, si c'est jamais possible, ou à
-Ajaccio dans l'héritage de ma famille, ou enfin si ma captivité doit
-durer pour mon cadavre, au pied de la fontaine à laquelle j'ai dû
-quelque soulagement.&mdash;On le lui promit avec des larmes, car on ne lui
-cachait plus un état qu'il voyait si bien.&mdash;Vous allez, dit-il à ses
-amis qui l'entouraient, retourner en Europe. Vous y reviendrez avec le
-reflet de ma gloire, avec l'honneur d'un noble dévouement. Vous y
-serez considérés et heureux. Moi je vais rejoindre Kléber, Desaix,
-Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney!.... Ils viendront à ma
-rencontre... ils ressentiront encore une fois l'ivresse de la gloire
-humaine... Nous parlerons de ce que nous avons fait, nous nous
-entretiendrons de notre métier avec Frédéric, Turenne, <span class="pagenum"><a id="page706" name="page706"></a>(p. 706)</span>
-Condé, César, Annibal... Puis s'arrêtant Napoléon ajouta avec un
-singulier sourire: <cite>À moins que là-haut comme ici-bas on n'ait peur de
-voir tant de militaires ensemble.</cite>&mdash;Ce léger badinage mêlé à ce
-langage solennel émut vivement les assistants. Le 1<sup>er</sup> mai, l'agonie
-sembla s'annoncer, et les souffrances devinrent presque continuelles.
-Le 2, le 3, Napoléon parut consumé par la fièvre, et en proie à des
-spasmes violents. Dès que la souffrance lui laissait quelque répit,
-son esprit se réveillait radieux, et il montrait autant de lucidité
-que de sérénité. Dans l'un de ces intervalles, il dicta sous le titre
-de première et seconde rêverie, deux notes sur la défense de la France
-en cas d'invasion. Le 3, le délire commença, et à travers ses paroles
-entrecoupées on saisit ces mots:
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses dernières paroles.</span>
-<cite>Mon fils... l'armée...
-Desaix....</cite>&mdash;On eût dit à une certaine agitation qu'il avait une
-dernière vision de la bataille de Marengo regagnée par Desaix. Le 4,
-l'agonie dura sans interruption, et la noble figure du héros parut
-cruellement tourmentée. Le temps était horrible, car c'était la
-mauvaise saison de Sainte-Hélène. Des rafales de vent et de pluie
-déracinèrent quelques-uns des arbres récemment plantés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa mort, le 5 mai 1821.</span>
-Enfin le 5 mai, on ne douta plus que le dernier jour de cette existence
-extraordinaire ne fût arrivé. Tous les serviteurs de Napoléon
-agenouillés autour de son lit épiaient les dernières lueurs de la vie.
-Malheureusement ces dernières lueurs étaient des signes de cruelles
-souffrances. Les officiers anglais placés à l'extérieur recueillaient
-avec un intérêt respectueux ce que les domestiques leur apprenaient
-des progrès de l'agonie. <span class="pagenum"><a id="page707" name="page707"></a>(p. 707)</span> Vers la fin du jour la douleur
-s'affaissant avec la vie, le refroidissement devenant général, la mort
-sembla s'emparer de sa glorieuse victime. Ce jour-là le temps était
-redevenu calme et serein. Vers cinq heures quarante-cinq minutes,
-juste au moment où le soleil se couchait dans des flots de lumière, et
-où le canon anglais donnait le signal de la retraite, les nombreux
-témoins qui observaient le mourant s'aperçurent qu'il ne respirait
-plus, et s'écrièrent qu'il était mort. Ils couvrirent ses mains de
-baisers respectueux, et Marchand qui avait emporté à Sainte-Hélène le
-manteau que le Premier Consul portait à Marengo, en revêtit son corps,
-en ne laissant à découvert que sa noble tête.</p>
-
-<p>Aux convulsions de l'agonie, toujours si pénibles à voir, avait
-succédé un calme plein de majesté. Cette figure d'une si rare beauté,
-revenue à la maigreur de sa jeunesse et revêtue du manteau de Marengo,
-semblait avoir rendu à ceux qui la contemplaient le général Bonaparte
-dans toute sa gloire.</p>
-
-<p>Le gouverneur, le commissaire français voulurent repaître leurs yeux
-de ce spectacle, et montrèrent devant cette mort aussi extraordinaire
-que la vie qu'elle terminait, le respect qu'ils lui devaient.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Jugement sur la captivité de Sainte-Hélène.</span>
-Napoléon avait expié, durant les six années qui venaient de s'écouler,
-la peur qu'il causait au monde, et ceux qui étaient chargés de le
-détenir avaient cédé à cette peur, avec plus ou moins de cruauté (car
-la peur est cruelle) selon qu'ils étaient plus ou moins éloignés de la
-victime. Les officiers de service la voyant de près, ne pouvaient
-s'empêcher de s'intéresser à elle, et d'alléger ses fers, quand ils
-<span class="pagenum"><a id="page708" name="page708"></a>(p. 708)</span> en avaient le moyen. Sir Hudson Lowe qui ne la voyait pas
-directement, était tracassier, quelquefois persécuteur par défiance ou
-ressentiment, et parfois aussi se laissait attendrir au récit des
-souffrances de son prisonnier. À deux mille lieues de là, lord
-Bathurst ne voyant absolument rien des souffrances de la victime, et
-tout plein des passions de l'Europe, s'était montré impitoyable. Il a
-laissé ainsi un triste legs à sa patrie, car, si la justice dit qu'on
-avait le droit de garder Napoléon, elle dit aussi qu'on n'avait ni le
-droit de le torturer, ni celui de l'humilier.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Autopsie du corps de Napoléon.</span>
-Conformément aux instructions de Napoléon, son autopsie fut faite, et
-on dut en conclure qu'un cancer à l'estomac avait été la cause
-principale de sa mort. Le foie légèrement tuméfié attestait que le
-climat avait exercé une certaine influence sur son état, mais la moins
-décisive. Ce qui est incontestable, c'est que le chagrin, le désespoir
-caché, le défaut d'exercice surtout, avaient précipité la marche de la
-maladie, et avancé sa fin d'un nombre d'années impossible à
-déterminer.</p>
-
-<div class="figcenter">
-<a id="sthelene" name="sthelene"></a>
-<img src="images/sthelene.jpg" width="600" height="425" alt="Sainte Hélène" title="" />
-<p class="smcap">SAINTE HÉLÈNE<br />
-(5 Mai 1821)</p>
-</div>
-
-<p>L'inspection du corps révéla plusieurs blessures, quelques-unes
-très-légères, et trois fort distinctes. De ces trois la première était
-à la tête, la seconde au doigt annulaire de la main gauche, la
-troisième à la cuisse gauche, celle-ci très-profonde, provenant d'un
-coup de baïonnette reçu au siége de Toulon. C'est la seule dont
-l'origine puisse être historiquement assignée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Beauté de ses traits après sa mort.</span>
-Des mesures prises et
-de la description exacte du cadavre il résulte que Napoléon avait cinq
-pieds deux pouces (pieds français), le corps bien proportionné dans
-toutes ses parties, <span class="pagenum"><a id="page709" name="page709"></a>(p. 709)</span> le pied et la main remarquables par la
-régularité de leur forme, les épaules larges, la poitrine développée,
-le cou un peu court, mais portant ferme et droite la tête la plus
-vaste, la mieux conformée dont la science anatomique ait constaté
-l'existence, enfin un visage dont la mort avait respecté la beauté,
-dont les contemporains ont conservé un souvenir ineffaçable, et dont
-la postérité, en le comparant aux plus célèbres bustes antiques, dira
-qu'il fut un des plus beaux que Dieu ait donnés pour expression au
-génie. Sa vie si pleine et qui semble comprendre des siècles n'avait
-duré que cinquante-deux ans. MM. de Montholon et Marchand l'avaient
-revêtu de l'uniforme qu'il portait le plus volontiers, celui des
-chasseurs de la garde, et du petit chapeau qui avait toujours
-recouvert sa tête puissante. Un seul prêtre et quelques amis prièrent
-pendant plusieurs jours près de ce corps inanimé: éclatant contraste
-(conforme à toute cette fin de carrière) d'une profonde solitude
-autour de l'homme que l'univers avait entouré et adulé! Pourtant, à
-l'honneur du soldat, il faut dire que les militaires anglais ne
-cessèrent de défiler autour de son cercueil pendant qu'il resta
-exposé.
-<span class="sidenote" title="En marge">Funérailles de Napoléon.</span>
-Enfin, lorsque le tombeau qui devait le contenir, et qui avait
-été placé près de la fontaine à laquelle il avait dû un peu de
-soulagement, fut terminé, ses amis, suivis du gouverneur, de
-l'état-major de l'île, des soldats de la garnison, des marins de
-l'escadre, le portèrent au lieu où il devait reposer, jusqu'au jour
-où, selon ses désirs, il a été transporté sur les bords de la Seine.
-Les soldats anglais firent entendre à ce corps <span class="pagenum"><a id="page710" name="page710"></a>(p. 710)</span> inanimé les
-derniers éclats du canon, et ses compagnons d'exil, après s'être
-agenouillés sur la tombe qui venait de recevoir la plus grande
-existence humaine depuis César et Charlemagne, se préparèrent à
-regagner l'Europe. Pour achever la longue suite de leçons qui sortent
-de cette tombe, ajoutons qu'ils furent accueillis avec un intérêt
-général, même en Angleterre, et que l'infortuné Hudson Lowe, simple
-exécuteur des volontés de son gouvernement, fut reçu avec froideur par
-ses compatriotes, avec ingratitude par les ministres auxquels il avait
-obéi, et par ses amis eux-mêmes avec une sorte d'embarras. Éternelle
-justice d'en haut, déjà visible ici-bas! Napoléon avait expié à
-Sainte-Hélène les tourments causés au monde, et ceux qui avaient été
-chargés de le punir expiaient le tort de n'avoir pas respecté en lui
-la gloire et le génie!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Jugement de l'histoire sur Napoléon.</span>
-Avant de terminer cette histoire, qu'on nous pardonnera d'avoir rendue
-si longue en considération de l'immensité des événements qu'elle
-embrasse, il nous reste à prononcer sur le personnage extraordinaire
-qui la remplit tout entière le jugement de la postérité, autant du
-moins qu'il appartient à un homme de s'en faire l'interprète, cet
-homme fût-il aussi juste, aussi éclairé que nous aurions, non pas la
-prétention, mais le désir de l'être.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Caractère que Napoléon avait reçu de la nature et des
-événements.</span>
-Napoléon était né avec un esprit juste, pénétrant, vaste, universel,
-et surtout prompt, avec un caractère aussi prompt que son esprit.
-Toujours en toutes choses il allait droit et sans détour au but.
-S'agissait-il d'un raisonnement, il trouvait à l'instant l'argument
-péremptoire, d'une bataille à livrer, <span class="pagenum"><a id="page711" name="page711"></a>(p. 711)</span> il découvrait la
-man&oelig;uvre décisive. En lui, concevoir, vouloir, agir, étaient un
-seul acte indivisible, d'une rapidité incroyable, de manière qu'entre
-la pensée et l'action, il n'y avait pas un instant perdu pour
-réfléchir et se résoudre. À un génie ainsi constitué opposer une
-objection médiocre, une résistance de tiédeur, de faiblesse ou de
-mauvaise volonté, c'était le faire bondir comme le torrent qui jaillit
-et vous couvre de son écume, si vous lui opposez un obstacle
-inattendu. S'il eût embrassé l'une de ces carrières civiles où l'on ne
-parvient qu'en persuadant les hommes, en les gagnant à soi, peut-être
-il se fût appliqué à modérer, à ralentir les mouvements de son humeur
-fougueuse, mais jeté dans la carrière de la force, c'est-à-dire dans
-celle des armes, y apportant la faculté souveraine de découvrir d'un
-coup d'&oelig;il ce qu'il fallait faire pour vaincre, il arriva d'un
-premier élan à la domination de l'Italie, d'un second à la domination
-de la République française, d'un troisième à la domination de
-l'Europe, et quel miracle alors que cette nature que Dieu avait faite
-si prompte, que la victoire avait faite plus prompte encore, fût
-brusque, impétueuse, dominatrice, absolue dans ses volontés! Si hors
-du champ de bataille il se prêtait quelquefois aux ménagements
-qu'exigent les affaires civiles, c'était au sein du conseil d'État, et
-là même il tranchait les questions avec une sagacité, une sûreté de
-jugement qui étonnaient, subjuguaient ses auditeurs, excepté dans
-quelques cas très-rares où l'insuffisance de son savoir, quelquefois
-aussi la passion l'avaient un moment égaré. Tout avait donc <span class="pagenum"><a id="page712" name="page712"></a>(p. 712)</span>
-concouru, la nature et les événements, pour faire de ce mortel le plus
-absolu, le plus impétueux des hommes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Développements successifs de ce caractère.</span>
-Pourtant en suivant son histoire ce n'est pas tout de suite et tout
-entière qu'on voit se déployer cette nature si fougueusement
-dominatrice. Maigre, taciturne, triste même dans sa jeunesse, triste
-de cette ambition concentrée qui se dévore jusqu'à ce qu'elle éclate
-au dehors et arrive au but de ses désirs, il prend peu à peu confiance
-en lui-même, se montre parfois tranchant comme un jeune homme, reste
-morose néanmoins, puis, lorsque l'admiration commence à se manifester
-autour de lui, il devient plus ouvert, plus serein, se met à parler,
-perd sa maigreur expressive, se dilate en un mot. Consul à vie,
-empereur, vainqueur de Marengo et d'Austerlitz, ne se contenant plus
-guère, mais toutefois se contenant encore, il semble à l'apogée de son
-caractère, et n'ayant alors qu'un demi-embonpoint, il rayonne d'une
-régulière et mâle beauté. Bientôt, voyant les peuples se soumettre,
-les souverains s'abaisser, il ne compte plus ni avec les hommes ni
-avec la nature. Il ose tout, entreprend tout, dit tout, devient gai,
-familier, intempérant de langage, s'épanouit complétement au physique
-et au moral, acquiert un embonpoint excessif, qui ne diminue en rien
-sa beauté olympienne, conserve dans un visage élargi un regard de feu,
-et si de ces hauteurs où on est habitué à le voir, à l'admirer, à le
-craindre, à le haïr, il descend pour être rieur, familier, presque
-vulgaire, il y remonte d'un trait après en être descendu <span class="pagenum"><a id="page713" name="page713"></a>(p. 713)</span> un
-instant, sachant ainsi déposer son ascendant sans le compromettre; et,
-quand enfin on le croirait moins actif ou moins hardi, parce que son
-corps semble lui peser ou que la fortune cesse de lui sourire, il
-s'élance plus impétueux que jamais sur son cheval de bataille,
-prouvant que pour son âme ardente la matière n'a point de poids, le
-malheur d'accablement.</p>
-
-<p>Telle fut cette nature extraordinaire, dans ses développements
-successifs. Maintenant, si on considère Napoléon sous le rapport des
-qualités morales, il est plus difficile à apprécier, parce qu'il est
-difficile d'aller découvrir la bonté chez un soldat toujours occupé à
-joncher la terre de morts, l'amitié chez un homme qui n'eut jamais
-d'égaux autour de lui, la probité enfin chez un potentat qui était
-maître des richesses de l'univers. Toutefois, quelque en dehors des
-règles ordinaires que fût ce mortel, il n'est pas impossible de saisir
-çà et là certains traits de sa physionomie morale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses qualités morales.</span>
-La promptitude était son caractère en toutes choses. Il s'emportait,
-mais revenait avec une facilité merveilleuse, presque honteux de son
-emportement, en riant même s'il le pouvait sans manquer de maintien,
-et rappelant, caressant du geste ou de la voix l'officier qu'il avait
-désolé par un éclat de sa colère. Quelquefois aussi ses colères
-étaient feintes, et destinées à intimider des subalternes infidèles à
-leur devoir. Mais sincères, elles n'avaient que la durée d'un éclair,
-feintes, la durée du besoin. Dès qu'il cessait de commander et d'avoir
-à contenir ou à exciter les hommes, il devenait doux, simple,
-<span class="pagenum"><a id="page714" name="page714"></a>(p. 714)</span> équitable, de cette équité d'un grand esprit qui connaît
-l'humanité, apprécie ses faiblesses, et les lui pardonne parce qu'il
-les sait inévitables. À Sainte-Hélène, dépouillé de tout prestige, ne
-pouvant plus rien pour personne, n'ayant sur ses compagnons
-d'infortune que l'ascendant de son esprit et de son caractère,
-Napoléon ne cessa de les dominer d'une manière absolue, se les attacha
-par une bonté inaltérable, à ce point qu'après l'avoir craint la plus
-grande partie de leur vie, pendant l'autre ils l'aimèrent.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il n'était pas cruel.</span>
-Sur les
-champs de bataille il s'était fait une insensibilité, on peut dire
-effroyable, jusqu'à voir sans émotion la terre couverte de cent mille
-cadavres, car jamais le génie de la guerre n'avait poussé aussi loin
-l'effusion du sang humain. Mais cette insensibilité était de
-profession, si on ose ainsi parler. Souvent en effet, après avoir
-rempli un champ de bataille de toutes les horreurs de la guerre,
-Napoléon le parcourait le soir pour faire lui-même ramasser les
-blessés, ce qui pouvait n'être qu'un calcul, mais, ce qui n'en était
-pas un, se jetait quelquefois à bas de cheval pour s'assurer si dans
-un mort apparent ne restait pas un être prêt à revivre. À Wagram
-apercevant un beau jeune homme, revêtu de l'armure des cuirassiers,
-étendu par terre, le visage presque couvert d'un caillot de sang, il
-descendait vivement de cheval, soulevait la tête du blessé, l'appuyait
-sur son genou, et avec un spiritueux actif réveillant la vie près de
-s'éteindre: <cite>Il en reviendra</cite>, disait-il en souriant... <cite>c'est autant
-de sauvé</cite>!&mdash;Ce ne sont pas là, certes, les mouvements d'une âme
-impitoyable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page715" name="page715"></a>(p. 715)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Générosité de Napoléon.</span>
-Ordonné jusqu'à l'avarice, disputant un centime à des comptables, il
-distribuait des millions à ses serviteurs, à ses amis, à des
-malheureux. Découvrait-il qu'un de ses anciens compagnons d'Égypte,
-savant distingué, était dans la gêne sans le dire, il lui envoyait une
-somme considérable, en se plaignant du secret gardé à son égard. En
-1813, ayant épuisé toutes ses économies, et apprenant qu'une dame de
-grande naissance, et jadis de grande opulence, manquait presque du
-nécessaire, il lui envoyait sur sa cassette 24,000 francs de pension
-(en valant bien 50,000 aujourd'hui), puis informé qu'elle avait
-quatre-vingts ans, <cite>Pauvre femme</cite>, ajoutait-il, <cite>qu'on lui compte
-quatre années d'avance</cite>!&mdash;Ce ne sont pas là, nous le répétons, les
-traits d'une âme sans bonté.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses attachements.</span>
-Ayant peu d'instants à donner aux affections privées, les écartant
-même par la distance à laquelle il s'était mis des autres hommes, il
-s'attachait néanmoins avec le temps, s'attachait fortement, jusqu'à
-devenir indulgent, presque faible pour ceux qu'il aimait. C'est ainsi
-qu'à l'égard de ses proches, souvent irrité par leurs prétentions, et
-se montrant dur alors, il ne pouvait souffrir leur air chagrin, et
-pour les voir contents faisait quelquefois ce qu'il savait mauvais. Ne
-ressentant pour l'impératrice Joséphine qu'un goût que le temps avait
-dissipé, qu'une estime que beaucoup de légèretés avaient diminuée, il
-conserva pour elle, même après son divorce, une tendresse profonde. Il
-accorda quelques larmes à Duroc, mais en les cachant comme une
-faiblesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page716" name="page716"></a>(p. 716)</span> Quant à la probité, on ne sait comment la saisir chez un
-homme qui à peine arrivé au commandement disposa de richesses
-immenses. Devenu général en chef de l'armée d'Italie, maître des
-trésors de cette riche contrée, il mit d'abord son armée dans
-l'abondance, envoya à l'armée du Rhin de quoi la tirer de la misère,
-ne prit rien pour lui, tout au plus de quoi acheter une petite maison
-rue de la Victoire, qu'une année de ses appointements aurait suffi à
-payer, et s'il fût mort en Égypte aurait laissé une veuve sans
-fortune. Était-ce fierté d'âme, dédain des jouissances vulgaires,
-honnêteté enfin? Probablement il y avait de tout à la fois dans cette
-espèce d'abstinence, qui ne fut pas sans exemple parmi nos généraux,
-mais qui alors comme toujours n'était pas commune. Il poursuivait
-l'improbité avec un acharnement inexorable, ce qui pouvait tenir à
-l'esprit d'ordre qu'il apportait en toutes choses; mais ce qui était
-mieux, et ce qui approchait de la vraie probité, c'était le goût de la
-probité elle-même, quand il la rencontrait, c'était un véritable amour
-des honnêtes gens, poussé jusqu'à se complaire dans leur compagnie, et
-à le leur témoigner avec une sorte de vivacité.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses vertus de métier.</span>
-Pourtant cet homme que Dieu, après l'avoir fait si grand, avait fait
-bon aussi, n'avait rien de la vertu, car la vertu consiste à se tracer
-du devoir une idée absolue, à lui soumettre tous ses penchants, à lui
-immoler tous ses appétits, moraux ou physiques, et ce ne pouvait être
-le cas de la nature la moins contenue qui fut jamais. Mais s'il n'eut
-à aucun degré ce qu'on appelle la vertu, il eut certaines vertus
-d'état, <span class="pagenum"><a id="page717" name="page717"></a>(p. 717)</span> et celles notamment qui appartiennent au guerrier et
-au gouvernant. Il était sobre, ne donnait presque rien aux
-satisfactions des sens, sans être chaste ne fut jamais surpris dans un
-grossier libertinage, ne passait (hors les repas d'apparat) que peu
-d'instants à table, couchait sur la dure, avec un corps plutôt débile
-que fort, supportait sans s'en apercevoir des fatigues auxquelles
-auraient succombé les soldats les plus vigoureux, devenait capable de
-tout quand son âme était excitée par la poursuite des grandes choses,
-faisait mieux que de braver le péril, n'y pensait pas, et sans le
-rechercher ni l'éviter, se trouvait partout où sa présence était
-nécessaire pour voir, diriger, commander enfin. Si tel était chez lui
-le caractère du soldat, celui du général en chef n'était pas moins
-rare. Jamais on ne supporta les anxiétés d'un immense commandement
-avec plus de sang-froid, de vigueur, de présence d'esprit. Si
-quelquefois il était bouillant, colère même, c'est qu'alors <cite>tout
-allait bien</cite>, comme disaient les officiers habitués à son humeur. Dès
-que le danger paraissait sérieux, il devenait calme, doux,
-encourageant, ne voulant pas ajouter au trouble qui naissait des
-circonstances celui qui serait résulté de ses emportements, se
-montrait d'une sérénité parfaite, par habitude de se dominer dans les
-situations graves, de calculer la portée des périls, de trouver le
-moyen d'en sortir, et de dompter ainsi la fortune. Né pour les grandes
-extrémités, et en ayant pris une habitude sans égale, lorsqu'il
-s'était mis par la faute de son ambition dans des positions affreuses,
-on le voyait assister, en 1814 par exemple, au <span class="pagenum"><a id="page718" name="page718"></a>(p. 718)</span> suicide de sa
-propre grandeur avec un incroyable sang-froid, espérant encore quand
-personne n'espérait plus, parce qu'il découvrait des ressources où
-personne n'en soupçonnait, et en tout cas s'élevant sur les ailes du
-génie au-dessus de toutes les situations qui pouvaient lui échoir,
-avec la résignation d'un esprit qui se rend justice, et accepte le
-prix mérité de ses fautes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'intempérance morale était le trait essentiel du caractère
-de Napoléon.</span>
-Tel fut, selon nous, ce mortel si étrange, si divers, si multiple. Si
-dans les traits principaux de ce caractère on peut en détacher un plus
-saillant que les autres, c'est évidemment l'intempérance, nous parlons
-de l'intempérance morale, bien entendu. Prodige de génie et de
-passion, jeté dans le chaos d'une révolution, il s'y déploie, s'y
-développe, la domine, se substitue à elle et en prend l'énergie,
-l'audace, l'incontinence. Succédant à des gens qui ne se sont arrêtés
-en rien, ni dans la vertu ni dans le crime, ni dans l'héroïsme ni dans
-la cruauté, entouré d'hommes qui n'ont rien refusé à leurs passions,
-il ne refuse rien aux siennes. Ils ont voulu faire du monde une
-république universelle, il en veut faire une monarchie également
-universelle; ils en ont fait un chaos, il en fait une unité presque
-tyrannique; ils ont tout dérangé, il veut tout arranger; ils ont voulu
-braver les souverains, il les détrône; ils ont tué sur l'échafaud, il
-tue sur les champs de bataille, mais en cachant le sang sous la
-gloire; il immole plus d'hommes que jamais n'en ont immolé les
-conquérants asiatiques, et sur les terres restreintes d'Europe,
-couvertes de populations résistantes, il parcourt plus d'espace que
-les Tamerlan, <span class="pagenum"><a id="page719" name="page719"></a>(p. 719)</span> les Gengiskan n'en ont parcouru dans les vides
-de l'Asie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il en résulte que Napoléon ne dut pas être un politique.</span>
-L'intempérance est donc le trait essentiel de sa carrière. De là il
-résulte que ce profond capitaine, ce sage législateur, cet
-administrateur consommé, fut le politique nous dirions le plus fou, si
-Alexandre n'avait pas existé. Si la politique n'était qu'esprit,
-certes rien ne lui eût manqué pour surpasser les hommes d'État les
-plus raffinés. Mais la politique est caractère encore plus qu'esprit,
-et c'est par là que Napoléon pèche. Ah! lorsque jeune encore, n'ayant
-pas soumis le monde, il est obligé et résigné à compter avec les
-obstacles, il se montre aussi rusé, aussi fin, aussi patient qu'aucun
-autre! Descendant en 1796 en Italie avec une faible armée, ayant à
-s'attacher les populations, il protége les prêtres, ménage les
-princes, quoi qu'en puissent dire les républicains de Paris.
-Transporté en Orient, ayant à craindre l'antipathie musulmane, il
-cherche à s'attirer les scheiks arabes, leur fait espérer sa
-conversion, quoi qu'en puissent dire les dévots de Paris, et réussit
-ainsi à se les attacher complétement. Plus tard appliqué à une
-&oelig;uvre bien différente, celle du Concordat, il s'applique, par un
-prodigieux mélange d'adresse et d'énergie, à vaincre les préjugés de
-Rome, et ce qui les vaut bien, les préjugés des philosophes. Tout ce
-qu'il lui fallut en cette occasion de finesse, d'art, de constance, de
-force, nous l'avons exposé ailleurs, et de manière à prouver que rien
-ne lui manqua en fait de génie politique. Mais il n'était pas le
-maître alors, il se contenait! Devenu tout-puissant il ne se contint
-plus, et du politique il <span class="pagenum"><a id="page720" name="page720"></a>(p. 720)</span> ne lui resta que la moindre partie,
-l'esprit: le caractère avait disparu.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de la vraie politique dans les révolutions.</span>
-Pourtant, ajoutons pour son excuse, que si la politique est quelque
-part hors de saison, c'est dans une révolution. Qui dit politique, dit
-respect et lent développement du passé; qui dit révolution au
-contraire, dit rupture complète et brusque avec le passé. La vraie
-politique en effet c'est l'&oelig;uvre des générations, se transmettant
-un dessein, marchant à son accomplissement avec suite, patience,
-modestie s'il le faut, ne faisant vers le but qu'un pas, deux au plus
-dans un siècle, et jamais n'aspirant à y arriver d'un bond: c'est
-l'&oelig;uvre d'Henri IV projetant, après avoir contenu les partis,
-d'abaisser les maisons d'Espagne et d'Autriche unies par le sang et
-l'ambition, transmettant ce grand dessein à Richelieu, qui le transmet
-à Mazarin, qui le transmet à Louis XIV, lequel le poursuit, jusqu'à ce
-qu'en plaçant à tout risque son petit-fils sur le trône d'Espagne, il
-sépare à jamais l'Espagne de l'Autriche: c'est en Prusse l'&oelig;uvre du
-grand électeur commençant l'importance militaire de sa nation, suivi
-d'abord de l'électeur Frédéric III qui prend la couronne, puis de
-Frédéric-Guillaume 1<sup>er</sup> qui pour soutenir le nouveau titre de sa
-famille s'applique à créer une armée et un trésor, enfin de Frédéric
-le Grand qui, le moment de la crise venu, ajoutant l'audace à la
-longueur des desseins, fonde après un duel de vingt ans avec l'Europe
-la grandeur de la Prusse, et fait d'un petit électorat l'une des plus
-importantes monarchies du continent.</p>
-
-<p>Il ne faut donc pas s'étonner si Napoléon, despote <span class="pagenum"><a id="page721" name="page721"></a>(p. 721)</span> et
-révolutionnaire à la fois, ne fut point un politique, car s'il se
-montra un moment politique admirable en réconciliant la France avec
-l'Église, avec l'Europe, avec elle-même, bientôt en s'emportant contre
-l'Angleterre, en rompant la paix d'Amiens, en projetant la monarchie
-universelle après Austerlitz, en entreprenant la guerre d'Espagne
-qu'il alla essayer de terminer à Moscou, en refusant la paix de
-Prague, il fut pis qu'un mauvais politique, il présenta au monde le
-triste spectacle du génie descendu à l'état d'un pauvre insensé. Mais,
-il faut le reconnaître, ce n'était pas lui seul, c'était la Révolution
-française qui délirait en lui, en son vaste génie.</p>
-
-<p>Et cependant ce mauvais politique fut un sage législateur, un
-administrateur accompli, et l'un des plus grands capitaines qui aient
-paru sur la terre. C'est que, sous ces divers rapports, le tourbillon
-révolutionnaire, au lieu d'être un obstacle, fut au contraire une
-occasion et un moyen. Il faut donc pour achever notre tâche,
-l'envisager sous les divers rapports du législateur, de
-l'administrateur, du capitaine.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Génie organisateur de Napoléon.</span>
-La véritable école où Napoléon se forma comme organisateur fut celle
-de la guerre, et il n'y en a pas une meilleure, plus forte et plus
-pratique. Pour le vrai capitaine, bien calculer ses mouvements
-généraux, puis une fois arrivé sur le terrain bien combattre, n'est
-qu'une moitié de son art. Préparer ses ressources, c'est-à-dire
-recruter, instruire, vêtir, armer ses soldats au milieu des mouvements
-incessants et toujours si brusques de la guerre, est l'autre <span class="pagenum"><a id="page722" name="page722"></a>(p. 722)</span>
-moitié, et toutes deux si importantes qu'on ne saurait dire laquelle
-des deux l'est davantage.
-<span class="sidenote" title="En marge">La guerre fut son école.</span>
-En un mot, organiser et combattre, voilà les
-deux parties de leur art pour les vrais hommes de guerre. Pour les
-autres, et c'est malheureusement le grand nombre, recevoir de leur
-gouvernement leurs armées, les employer telles quelles, en se
-plaignant quelquefois de leur état sans songer à l'améliorer, est tout
-ce qu'ils savent faire. Il n'en fut point ainsi du jeune Bonaparte.</p>
-
-<p>Franchissant les Apennins avec des soldats braves mais mourant de
-faim, son premier soin fut de porter sur les richesses de l'Italie une
-main discrète, probe, économe, d'en empêcher le gaspillage, de les
-employer à faire vivre son armée dans l'abondance, et à tirer de la
-misère l'armée du Rhin qui devait concourir à ses desseins. Transporté
-en Égypte où les ressources négligées abondaient autant qu'en Italie,
-il sut pourvoir à tous les besoins des soldats, en allégeant le pays
-qu'il débarrassa des exactions des mameluks et des incursions des
-Arabes. Ne pouvant recevoir de la mère patrie aucun matériel, il avait
-en quelques mois fabriqué de la poudre, des fusils, des canons, des
-draps, tout ce qui lui manquait enfin dans cette contrée lointaine.
-L'une des calamités de l'Égypte, c'étaient les incursions des
-Bédouins, fondant à l'improviste sur les terres cultivées, pillant,
-puis s'enfuyant pour ainsi dire au vol. Un jour voyant passer une
-caravane, il l'arrêta un moment, fit monter sur un chameau un, deux,
-trois fantassins avec leurs vivres et leurs cartouches, et cela fait,
-s'écria: <cite>Maintenant nous sommes maîtres <span class="pagenum"><a id="page723" name="page723"></a>(p. 723)</span> du désert.</cite>&mdash;Le
-lendemain il créa le régiment des dromadaires, qui portait à toute
-distance, avec la rapidité des Bédouins eux-mêmes, quelques centaines
-de fantassins éprouvés, et qui corrigea les tribus arabes de leur goût
-du pillage, pour tout le temps au moins que les Français passèrent en
-Égypte. Un coup d'&oelig;il jeté sur les choses suffisait ainsi à son
-génie organisateur pour lui enseigner ce qu'il fallait faire, le faire
-promptement et sûrement.</p>
-
-<p>Arrivé au gouvernement de la France qu'il trouva dans un vrai chaos,
-il éprouva bien plus encore qu'en Égypte et en Italie le besoin d'y
-rétablir l'ordre, le calme et la prospérité.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne pouvait être le législateur politique de la
-France, mais il fut son législateur civil.</span>
-La doter d'une constitution politique fut ce qui l'occupa le moins.
-Les amis de la liberté (et nous sommes du nombre) reprochent à
-Napoléon de ne l'avoir pas donnée à la France. En partageant leurs
-sentiments, nous croyons qu'ils se trompent. Sous le rapport
-politique, en effet, il était impossible que Napoléon devînt un
-organisateur définitif, car la forme de notre gouvernement devait
-varier encore bien des fois sous le vent des révolutions, et la
-France, tantôt inclinant vers le pouvoir quand elle venait de souffrir
-des agitations de la liberté, tantôt inclinant vers la liberté quand
-elle venait de souffrir des excès du pouvoir, la France est allée
-flottant depuis trois quarts de siècle entre le despotisme et
-l'anarchie, comme un pendule déplorablement agité, sans se fixer, et
-sans qu'on puisse dire encore dans quelle forme elle s'arrêtera, bien
-qu'en observant la marche des choses on soit fondé à affirmer que ce
-ne sera pas celle du despotisme. Il <span class="pagenum"><a id="page724" name="page724"></a>(p. 724)</span> ne pouvait donc, sous le
-rapport politique, être le législateur de la France, mais il pouvait
-l'être, et il le fut sous tous les autres.</p>
-
-<p>Au lendemain des désordres de la Révolution, la politique qui naissait
-des circonstances, c'était non pas la politique de liberté, mais la
-politique de réparation. Après la banqueroute, les réquisitions, les
-confiscations, les emprisonnements, les exécutions sanglantes, on
-voulait de l'ordre dans les finances, du respect pour les personnes et
-les propriétés, des armées victorieuses, mais non réduites à piller
-pour vivre, du repos enfin et de la sécurité. Napoléon, animé de
-l'esprit réparateur, était donc dans la vérité de son rôle et des
-besoins publics. Mettant la main à toutes choses à la fois avec une
-activité prodigieuse, il refit d'abord la législation civile et
-criminelle, et toute l'administration.
-<span class="sidenote" title="En marge">Part qu'il eut à la confection de nos codes.</span>
-Quand nous disons qu'il refit
-la législation, nous n'entendons pas soutenir qu'il inventa le Code
-civil, par exemple. Prétendre inventer en ce genre, ce serait
-prétendre inventer la société humaine qui n'est pas d'hier, et qui est
-aussi ancienne que l'apparition de l'homme sur notre globe. Il
-existait en France des lois civiles, les unes empruntées au droit
-romain, telles que celles qui règlent les contrats entre les hommes,
-et qui ne sauraient varier de siècle en siècle, de pays en pays, et
-d'autres empruntées aux m&oelig;urs nationales, et essentiellement
-modifiables comme les m&oelig;urs, telles que celles qui président à
-l'organisation de la famille, aux conditions du mariage, aux
-successions, etc. Les premières n'avaient besoin que d'être
-reproduites dans un style clair, <span class="pagenum"><a id="page725" name="page725"></a>(p. 725)</span> précis, exempt des
-ambiguïtés qui enfantent les procès. Les secondes devaient être
-modifiées suivant les principes de la vraie égalité, qui ne veut pas
-que les hommes soient tous égaux en biens, en richesses, en honneurs,
-même quand ils sont inégaux en talents et en vertus, mais qui veut
-qu'ils soient tous soumis aux mêmes lois, astreints aux mêmes devoirs,
-punis des mêmes peines, payés des mêmes récompenses, que les enfants
-d'un même père aient part égale à son héritage, sauf la faculté
-laissée à ce père de récompenser les plus dignes sans déshériter ceux
-qu'il a le tort de ne point aimer. Sur ces points comme sur presque
-tous, la Révolution française avait oscillé d'un extrême à l'autre,
-suivant les entraînements auxquelles elle était livrée. Il fallait
-s'arrêter au point juste, entre les tendances rétrogrades et les
-tendances follement novatrices en fait de mariage, d'héritage, de
-testament, etc. Napoléon n'avait que l'instruction qu'il est possible
-de recevoir dans une bonne école militaire; mais il était né au milieu
-des vérités de 1789, et ces vérités qu'on peut méconnaître avant
-qu'elles soient révélées, une fois connues deviennent la lumière à la
-lueur de laquelle on aperçoit toutes choses. Se faisant chaque jour
-instruire par MM. Portalis, Cambacérès et surtout Tronchet, de la
-matière qu'on devait traiter le lendemain au Conseil d'État, il y
-pensait vingt-quatre heures, écoutait ensuite la discussion, puis,
-avec un souverain bon sens, fixait exactement le point où il fallait
-s'arrêter entre l'ordre ancien et l'ordre nouveau, et de plus, avec sa
-puissance d'application, forçait tout le monde à <span class="pagenum"><a id="page726" name="page726"></a>(p. 726)</span> travailler.
-Il contribua ainsi de deux manières décisives à la confection de nos
-codes, en déterminant le degré de l'innovation, et en poussant
-l'&oelig;uvre à terme. Plusieurs fois avant lui on avait entrepris cette
-&oelig;uvre, et chaque fois cédant au vent du jour, on s'était livré à
-des exagérations dont bientôt on avait eu honte et regret, après quoi
-l'&oelig;uvre avait été abandonnée. Napoléon prit ce vaisseau échoué sur
-la rive, le mit à flot et le poussa au port. Ce navire c'était le Code
-civil, et personne ne peut nier que ce code ne soit celui du monde
-civilisé moderne. C'est assurément pour un jeune militaire une belle
-et pure gloire que d'avoir mérité d'attacher son nom à l'organisation
-civile de la société moderne, et c'en est une bien belle également
-pour la France, chez laquelle cette &oelig;uvre s'est accomplie! On
-pourra dire en effet que si l'Angleterre a eu le mérite de donner la
-meilleure forme politique des États modernes, la France a eu celui de
-donner par le Code civil la meilleure forme de l'état social, beau et
-noble partage de gloire entre deux nations les plus civilisées du
-globe!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Génie administratif de Napoléon.</span>
-Tandis que Napoléon s'occupait ainsi de la législation civile, il
-appliquait aussi à l'administration sa main expéditive et créatrice.
-Trouvant l'administration des provinces dans le même état que les
-autres parties du gouvernement, il fit comme pour la législation
-civile la part des notions du passé, des exagérations du présent, et,
-empruntant le vrai ici et là, il créa l'administration moderne. Le
-passé nous avait montré des états provinciaux s'administrant
-eux-mêmes, et jouissant, pour ce qui <span class="pagenum"><a id="page727" name="page727"></a>(p. 727)</span> concernait les intérêts
-locaux, d'une étendue de pouvoirs presque complète. Pourvu qu'en fait
-de subsides la part de l'État fût assurée, la royauté laissait les
-provinces faire ce qu'elles voulaient, soit par un reste de respect
-pour les anciens traités de réunion, soit parce qu'elle avait ce
-sentiment confus que, ne donnant aucune liberté au centre, elle en
-devait laisser beaucoup aux extrémités. La royauté s'adjugeait ainsi
-tout pouvoir quant aux affaires générales, et abandonnait au pays le
-règlement des affaires locales. Ce contrat tacite devait tomber devant
-le grand phénomène de la Révolution française. Il n'était ni juste que
-la royauté pût tout sur les grandes destinées du pays, ni juste que
-les provinces pussent tout sur les affaires locales, car les destinées
-du pays devaient être ramenées à la volonté du pays lui-même, comme
-les intérêts de province à son inspection.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vrais principes sur lesquels il établit l'administration
-française.</span>
-Ces richesses, dont les
-provinces disposent en ordonnant leurs dépenses, sont une partie de la
-richesse générale qu'elles ne doivent pas dissiper abusivement; ces
-règlements locaux que les communes établissent chez elles, touchant à
-l'industrie, aux marchés, à la nature des impôts, sont une partie de
-la législation sociale qu'il ne doit pas leur être permis d'établir
-d'après leurs vues particulières.</p>
-
-<p>Le grand phénomène de l'unité moderne devait consister en ceci, que la
-royauté renonçant à tout faire seule quant aux affaires générales, les
-provinces renonceraient de leur côté à tout faire seules quant aux
-affaires particulières, qu'elles se pénétreraient mutuellement en
-quelque sorte, et se confondraient <span class="pagenum"><a id="page728" name="page728"></a>(p. 728)</span> dans une puissante unité,
-dirigée par l'intelligence commune de la nation. Il devait dès lors y
-avoir au centre de l'État un chef du pouvoir exécutif entouré des
-principaux citoyens de la France pour les affaires générales, et dans
-les départements des chefs d'administration entourés des citoyens
-notables de la localité pour les affaires particulières, mais soumis
-eux-mêmes pour les affaires du gouvernement à son autorité, pour
-celles du département à sa surveillance. De là résultèrent le préfet
-et le conseil de département. Si les circonstances avaient permis au
-Premier Consul d'être conséquent avec les principes posés, il aurait
-dû rendre les conseils de département électifs. Mais au lendemain des
-affreuses convulsions qu'on venait de traverser, entre les furieux de
-1793, odieux au pays, et les grands propriétaires revenant de
-l'émigration, l'élection eût été impossible, ou du moins sujette à de
-graves inconvénients. Il se la réserva, et choisit des hommes sages,
-modérés, qui pussent administrer tolérablement. C'était une
-conséquence de sa dictature, qui devait être passagère et disparaître
-avec lui. Toutefois le principe était posé, celui d'un chef ou préfet
-administrant sous le contrôle d'un conseil, destiné à être électif
-quand nos terribles divisions seraient suffisamment apaisées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa véritable part dans la création de l'administration
-française.</span>
-Mais cette surveillance de l'État, pour l'étendue des dépenses, le
-système des impôts, la nature des règlements, il fallait l'exercer, et
-on ne pouvait la déléguer sans garantie au pouvoir exécutif,
-représentant de l'État. Napoléon se servit d'une institution que
-Sieyès lui avait fournie en l'empruntant <span class="pagenum"><a id="page729" name="page729"></a>(p. 729)</span> à l'ancienne
-monarchie. Le Conseil royal, entre autres affaires dont il s'occupait
-jadis, donnait son avis sur celles qui naissaient des relations de
-l'État avec les provinces. Ces relations étant devenues plus étroites
-sous le nouveau régime, devaient naturellement revenir au Conseil
-d'État. Napoléon, sans procéder théoriquement, mais se servant de ce
-qu'il avait sous la main pour l'accomplissement de ses desseins, fit
-du Conseil d'État le dépositaire de cette surveillance supérieure, qui
-constitue essentiellement ce qu'on appelle la centralisation. Voulant
-que le budget des communes et des départements fût contrôlé par
-l'État, que leurs règlements fussent ramenés aux principes de 1789,
-que telle commune ne pût pas rétablir les jurandes, telle autre
-établir des impôts contraires aux doctrines modernes, que les conflits
-entre elles eussent un arbitre, il confia ces diverses questions au
-Conseil d'État, en le présidant lui-même avec une constance et une
-application infatigables. Sans ce régulateur, notre centralisation
-serait devenue le plus intolérable des despotismes. Mais conseil de
-prudence s'il s'agit des dépenses communales, modérateur s'il s'agit
-de laisser plaider les communes les unes contre les autres,
-législateur enfin s'il s'agit des règlements municipaux, le Conseil
-d'État est un régulateur éclairé, ferme, et même indépendant quoique
-nommé par le Pouvoir exécutif, parce qu'il puise dans ses fonctions un
-esprit administratif qui prévaut sur l'esprit de servilité, et qui,
-sous tous les régimes, après une docilité d'un moment au gouvernement
-nouveau, se relève presque involontairement, et <span class="pagenum"><a id="page730" name="page730"></a>(p. 730)</span> reparaît,
-comme chez les végétaux vigoureux les branches reprennent leur
-direction après une gêne momentanée.</p>
-
-<p>C'est en présidant ce conseil assidûment quand il n'était pas à la
-guerre, et le présidant sept et huit heures de suite, avec une force
-d'application, une rectitude de bon sens rares, et un respect de
-l'opinion d'autrui qu'il observait toujours dans les matières
-spéciales, que, tantôt statuant sur les faits, tantôt imaginant ou
-modifiant suivant le besoin nos lois administratives, créant ainsi
-tout à la fois la législation et la jurisprudence, il est devenu le
-véritable auteur de cette administration, ferme, active, probe, qui
-fait de notre comptabilité la plus claire que l'on connaisse, de notre
-puissance la plus disponible qu'il y ait en Europe, et qui, lorsque
-sous l'influence des révolutions nos gouvernements délirent, seule ne
-délire pas, conduit sagement, invariablement les affaires courantes du
-pays, perçoit les impôts, les encaisse avec ordre, les applique
-exactement aux dépenses, lève les soldats, les instruit, les
-discipline, pourvoit aux dépenses des villes, des provinces, sans que
-rien périclite, maintient la France debout quand la tête de cette
-France chancelle, et donne l'idée d'un bâtiment mû par la puissance de
-la mécanique moderne, laquelle au milieu de la tempête marcherait
-encore régulièrement avec un équipage inactif ou troublé.</p>
-
-<p>Ainsi la guerre avait fait de Napoléon un mauvais politique en le
-rendant irrésistible, mais elle en avait fait en revanche l'un des
-plus grands organisateurs qui aient paru dans le monde, et là comme
-<span class="pagenum"><a id="page731" name="page731"></a>(p. 731)</span> en toutes choses il avait été le double produit de la nature
-et des événements. Il nous reste à le considérer sous le rapport
-principal pour lui, sous celui du génie militaire, qui lui a valu, non
-sa gloire la plus pure, mais la plus éclatante.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon homme de guerre.</span>
-Pour apprécier sa véritable place parmi les capitaines de tous les
-temps, il faudrait retracer en quelque sorte l'histoire de cet art
-puissant, qui crée, élève, défend les empires, et comme l'art de les
-gouverner repose sur la réunion si rare des qualités de l'esprit et du
-caractère. Malheureusement cette histoire est à faire. Machiavel,
-Montesquieu, Frédéric, Napoléon, en ont jeté çà et là quelques traits;
-mais considérée dans sa suite, rattachée aux progrès des sciences, aux
-révolutions des empires, à la marche de l'esprit humain, cette
-histoire est à créer, et par ce motif les places des grands capitaines
-sont difficiles à déterminer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Précis des révolutions de la grande guerre.</span>
-Pourtant il y a dans l'histoire de l'art
-militaire quelques linéaments principaux, qui saisissent l'esprit dès
-qu'on y jette les yeux, et avec le secours desquels il est permis de
-tracer la marche générale des choses, et de fixer quelques places
-principales que la postérité, dans la diversité de ses jugements, n'a
-guère changées.</p>
-
-<p>Ce qu'on appelle communément la grande guerre n'a pas souvent apparu
-dans le monde, parce qu'il faut à la fois de grandes nations, de
-grands événements, et de grands hommes. Ce n'est pas seulement
-l'importance des bouleversements qui en fait le caractère, car alors
-on pourrait dire que les conquérants de l'Asie ont pratiqué la grande
-guerre. Il y faut la science, le génie des combinaisons, ce qui
-<span class="pagenum"><a id="page732" name="page732"></a>(p. 732)</span> suppose d'énergiques et habiles résistances opposées au
-vainqueur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre.</span>
-Ainsi, bien qu'Alexandre à son époque ait changé la face de
-l'univers civilisé, la stupidité asiatique dont il eut à triompher fut
-telle qu'on ose à peine dire qu'il ait pratiqué la grande guerre. La
-combinaison tant admirée par Montesquieu, et qui avait consisté à ne
-s'enfoncer en Asie qu'après avoir conquis le littoral de la Syrie, lui
-était tellement commandée par le défaut de marine, que les moindres
-officiers de l'armée macédonienne étaient de cet avis, et que ce fut
-de la part d'Alexandre un acte d'instinct plutôt qu'un trait de génie.
-Les trois batailles qui lui valurent la conquête de l'Asie furent des
-actes d'héroïque témérité, toujours décidées par la cavalerie
-qu'Alexandre commandait en personne, et qui fondant sur des masses
-confuses de cavaliers aussi lâches qu'ignorants, leur donnait le
-signal de la fuite, invariablement suivi par l'infanterie persane. Le
-véritable vainqueur des Perses, ce fut la discipline macédonienne,
-conduite, il est vrai, à d'immenses distances par l'audace inspirée
-d'Alexandre.</p>
-
-<p>Ce n'est pas ainsi qu'Annibal et César combattirent. Là ce fut
-héroïsme contre héroïsme, science contre science, grands hommes contre
-grands hommes. César toutefois, malgré la vigueur de son caractère et
-la hardiesse mêlée de prudence de ses entreprises, laissa voir dans
-ses mouvements une certaine gêne, résultant des habitudes militaires
-de son temps, et dont Annibal seul parut entièrement dégagé.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les campements dans l'antiquité retiennent l'essor de la
-grande guerre.</span>
-En effet
-les Romains, faisant la guerre dans des pays sauvages, et songeant
-constamment à se <span class="pagenum"><a id="page733" name="page733"></a>(p. 733)</span> garder contre la fougue aveugle des
-barbares, campaient avec un art infini, et, arrivés le soir sur un
-terrain toujours choisi avec un coup d'&oelig;il exercé, s'établissaient
-en quelques heures dans une vraie place forte, construite en
-palissades, entourée d'un fossé, et presque inexpugnable. Sous le
-rapport des campements ils n'ont été ni dépassés, ni même égalés, et,
-comme Napoléon l'a remarqué avec son incomparable sagacité, on n'a pas
-dû y songer, car devant l'artillerie moderne un camp semblable ne
-tiendrait pas deux heures. Mais de ce soin à camper tous les soirs, il
-résultait une timidité de mouvements, une lenteur de résultats
-singulières, et les batailles qui, en ensanglantant la terre,
-diminuent cependant l'horreur des guerres qu'elles abrégent, n'étaient
-possibles que lorsque les deux adversaires le voulaient bien. Si l'un
-des deux s'y refusait, la guerre pouvait durer indéfiniment, ou bien
-il fallait la faire aboutir à un siége, en attaquant ou régulièrement
-ou brusquement le camp ennemi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Opérations de César.</span>
-Aussi voit-on César, le plus hardi des
-généraux romains, se mouvoir librement dans les Gaules devant la
-fougue ignorante des Gaulois, les amener au combat quand il veut,
-parce que leur aveugle bravoure est facile à tenter, mais en Espagne,
-en Épire, lorsqu'il a affaire aux Romains eux-mêmes, changer de
-méthode, s'épuiser sur la Segre en combinaisons ingénieuses pour
-arracher Afranius de son camp, ne l'y déterminer qu'en l'affamant,
-puis, lorsqu'il l'a décidé à changer de position, ne finir la campagne
-qu'en l'affamant encore. En Épire, à Dyrrachium, il s'était rendu par
-le campement invulnérable pour <span class="pagenum"><a id="page734" name="page734"></a>(p. 734)</span> Pompée, qui, de son côté,
-s'était rendu invulnérable pour lui. Puis, ne sachant plus comment
-terminer cette guerre interminable, on le vit s'enfoncer en Macédoine
-pour y attirer Pompée, qu'il y attira en effet, et là encore, trouvant
-l'inexpugnabilité du camp romain, il serait resté dans l'impossibilité
-d'atteindre son adversaire, si, l'impatience d'en finir s'emparant de
-la noblesse romaine, Pompée n'était descendu dans les plaines de
-Pharsale, où l'empire du monde fut donné à César par la supériorité
-des légions des Gaules.</p>
-
-<p>Il y a là sans doute des combinaisons très-habiles, et souvent
-très-hardies pour amener au combat l'adversaire qui ne veut pas
-combattre, mais ce n'est pas la grande guerre avec toute la liberté,
-l'étendue et la justesse de ses mouvements, telle que nous l'avons vue
-dans notre siècle, décider en quelques jours des luttes qui jadis
-auraient duré des années.
-<span class="sidenote" title="En marge">Supériorité d'Annibal dans la grande guerre.</span>
-Un seul homme dans les temps anciens se
-présente avec cette liberté, cette sûreté d'allure, c'est Annibal, et
-aussi, comme vigueur, audace, fécondité, bonheur de combinaisons,
-peut-on dire qu'il n'a pas d'égal dans l'antiquité. C'était l'opinion
-de Napoléon, juge suprême en ces matières, et on peut l'adopter après
-lui.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Barbarie de l'art dans le moyen âge.</span>
-Pendant le moyen âge l'art militaire n'offre rien qui attire et mérite
-les regards de la postérité. La politique a sous les yeux d'immenses
-spectacles où le sang coule à torrents, où le c&oelig;ur humain déploie
-ses passions accoutumées, il y a des lâches et des héros, des crimes
-et des vertus, mais il n'y a ni César ni Annibal. Ce n'est pas
-seulement la grande <span class="pagenum"><a id="page735" name="page735"></a>(p. 735)</span> guerre qui disparaît, c'est l'art même de
-la guerre. La barbarie avec son courage aveugle se précipite sur la
-civilisation romaine décrépite, ayant un savoir que les vertus
-guerrières n'animent plus, et quand d'innombrables peuplades barbares,
-se poussant comme les flots de la mer, après avoir détruit l'empire
-romain, ont inondé le monde civilisé, on trouve çà et là de vaillants
-hommes comme Clovis, comme les Pepin, commandant la hache d'armes à la
-main, on trouve même un incomparable chef d'empire, Charlemagne, mais
-on ne rencontre pas un véritable capitaine. Dans cet âge de la force
-individuelle, la poésie elle-même, seule histoire de ces temps, prend
-la forme des choses, et célèbre les paladins guerroyant à cheval pour
-le Christ contre les Sarrasins guerroyant à cheval pour Mahomet.
-<span class="sidenote" title="En marge">Grande révolution de l'art militaire due au progrès
-social.</span>
-C'est l'âge de la chevalerie, dont le nom seul indique la nature,
-c'est-à-dire l'homme à cheval, vêtu de fer, combattant l'épée à la
-main, dans la mesure de son adresse et de sa force physique. Cependant
-cet état de choses allait changer bientôt par les progrès de la
-société européenne. Le commerce, l'industrie, en faisant naître dans
-les villes une population nombreuse, aisée, que le besoin de se
-défendre devait rendre courageuse, donnèrent naissance au soldat à
-pied, c'est-à-dire à l'infanterie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Naissance de l'infanterie.</span>
-Les Suisses en se défendant dans
-leurs montagnes, les citoyens des villes italiennes et allemandes
-derrière leurs murailles, ceux des villes hollandaises derrière leurs
-digues, constituèrent l'arme de l'infanterie, et lui valurent une
-importance que le temps ne fit qu'accroître.
-<span class="sidenote" title="En marge">Invention de la poudre.</span>
-Une grande découverte,
-due également au <span class="pagenum"><a id="page736" name="page736"></a>(p. 736)</span> progrès de la société européenne, celle des
-matières explosibles, contribua puissamment au même phénomène. Devant
-les projectiles lancés par la poudre, la cuirasse devenait
-non-seulement dérisoire, mais dangereuse. Dès cet instant l'homme
-devait se présenter à découvert; débarrassé du poids d'un vêtement de
-fer inutile, et l'intelligence, le courage réfléchi, devaient
-remplacer la force physique.
-<span class="sidenote" title="En marge">Création de la fortification moderne.</span>
-Par le même motif les villes, qui
-montraient saillantes et menaçantes leurs murailles, changèrent tout à
-coup de forme et d'aspect. Elles enfoncèrent en terre leurs murailles
-pour les soustraire au canon; au lieu de tours hautes et rondes, elles
-s'entourèrent de bastions peu élevés, à face droite et anguleuse, pour
-que le canon les protégeât dans tout leur profil, et on vit naître la
-savante fortification moderne.</p>
-
-<p>Cette révolution commencée en Italie, se continua, se perfectionna en
-Hollande contre Philippe II, et alors se produisirent dans le monde
-trois grands hommes, les Nassau! Le véritable art de la guerre
-reparut, mais timide encore, gêné dans ses mouvements, et n'ayant rien
-des allures de cet art sous Annibal et César. C'est autour des places
-de la Hollande, couvertes de digues, de bastions savamment disposés,
-que la guerre s'établit, et resta comme enchaînée. Se porter devant
-une place, l'investir, se garder par des lignes de contrevallation
-contre les assiégés, de circonvallation contre les armées de secours,
-s'y assurer des vivres, tandis que de son côté l'ennemi tâchait de
-secourir la place en coupant les provisions à l'assiégeant, ou en le
-détournant de son entreprise, composa toute la science des
-capitaines. <span class="pagenum"><a id="page737" name="page737"></a>(p. 737)</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Génie spécial des Nassau, et leur système de guerre.</span>
-On n'y voyait ni grands mouvements, ni batailles
-décisives, et au contraire beaucoup de feintes, pour couper des
-convois ou détourner l'assiégeant de son objet, à ce point que dans la
-carrière des Nassau, de 1579 à 1648, c'est-à-dire de la proclamation à
-la reconnaissance de l'indépendance hollandaise, il y eut tout au plus
-cinq ou six batailles dignes de ce nom, et une centaine de siéges
-grands ou petits. Durant cette guerre de siéges, qui remplit les deux
-tiers d'un siècle, les Hollandais à qui la mer restait ouverte,
-prenaient patience parce qu'ils avaient la sécurité, gagnaient de quoi
-payer leurs soldats, et par cette patience aidaient, créaient presque
-la constance si justement vantée des Nassau.</p>
-
-<p>À cette époque, la création de l'infanterie (effet et cause tout à la
-fois de l'indépendance des nations), commencée par la lutte des
-Suisses contre les maisons d'Autriche et de Bourgogne, continuée par
-celle des villes hollandaises contre l'Espagne, recevait un nouveau
-développement dans la lutte du protestantisme contre le catholicisme.
-<span class="sidenote" title="En marge">Gustave-Adolphe.</span>
-Pendant la guerre dite de trente ans, un héros justement populaire,
-Gustave-Adolphe, donna à l'art militaire moderne la plus forte
-impulsion après les Nassau.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa carrière politique et militaire.</span>
-Roi d'une nation pauvre, mais robuste et
-brave, ayant à se défendre contre un prétendant, son cousin, roi de
-Pologne, et roi par conséquent d'une nation à cheval, il cherchait sa
-force dans l'infanterie, et mettait toute son application, toute son
-intelligence à la bien organiser. Cette infanterie était alors une
-espèce de phalange macédonienne, épaisse et profonde, se défendant
-par des piques d'une <span class="pagenum"><a id="page738" name="page738"></a>(p. 738)</span> extrême longueur, et ayant sur son
-front, sur ses ailes, quelques hommes armés de mousquets. Ces
-phalanges étaient peu maniables, et Gustave-Adolphe s'étudia, avec le
-soin d'un véritable instructeur d'infanterie, à mêler le mieux
-possible les piquiers et les fusiliers, à faire disparaître l'armure
-qui était inutile devant le boulet, à donner ainsi plus de mobilité
-aux armées, à multiplier et à rendre l'artillerie plus légère. Bien
-qu'il fût loin d'avoir achevé le triomphe de l'infanterie, par cela
-seul qu'il avait fait faire à cette arme un notable progrès, il
-vainquit le roi de Pologne, qui n'était fort qu'en cavalerie, le força
-de renoncer à ses prétentions sur la couronne de Suède, et répondant à
-l'appel des protestants vaincus par Tilly et Wallenstein, descendit en
-Allemagne, où le poussaient une foi sincère et l'amour de la gloire.
-Chose digne de remarque, et qui prouve bien la lenteur des progrès de
-ce qu'on appelle la grande guerre, ce héros, l'un des mortels les plus
-vaillants que Dieu ait donnés au monde, se montra dans ses mouvements
-d'une timidité extrême. Élève des Nassau, il pivota autour des places,
-ne voulut pas quitter les bords de la Baltique qu'il n'eût conquis
-toutes les forteresses de l'Oder, et parce que l'électeur de Saxe ne
-consentit pas à lui prêter Wittenberg afin de passer l'Elbe en sûreté,
-il laissa Tilly prendre Magdebourg sous ses yeux, et faire de cette
-ville infortunée une exécution effroyable, qui retentit alors dans
-l'Europe entière et fit douter un moment du caractère du héros
-suédois.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'art reste timide encore du temps de Gustave-Adolphe.</span>
-Cependant appelé à grands cris par les Saxons, ne pouvant
-résister à <span class="pagenum"><a id="page739" name="page739"></a>(p. 739)</span> leurs instances, ayant d'ailleurs essayé dans
-plusieurs occasions la valeur de son infanterie, il accepta une
-première rencontre avec Tilly dans la plaine de Leipzig, gagna une
-bataille qui mit à ses pieds la maison d'Autriche, et alors, quand
-Oxenstiern plus hardi que son roi, lui conseillait de marcher sur
-Vienne pour y terminer la guerre, il alla d'abord triompher à
-Francfort, perdre ensuite une année au milieu de la Bavière en marches
-incertaines, passer quelques mois à couvrir Nuremberg contre
-Wallenstein, le suivre enfin à Lutzen, et presque malgré lui livrer et
-gagner dans cette plaine célèbre la seconde grande bataille de sa
-carrière héroïque, où il mourut comme Épaminondas au sein de la
-victoire. Certes, par la hauteur du courage, la noblesse des
-sentiments, l'étendue et la justesse de l'esprit, Gustave-Adolphe est
-un des personnages les plus accomplis de l'humanité, et on se
-tromperait si on imputait à sa timidité personnelle la timidité et
-l'incertitude de ses mouvements. Ce n'est pas lui qui était timide,
-c'était l'art.
-<span class="sidenote" title="En marge">Condé, Turenne, et Vauban.</span>
-Mais l'art devait bientôt changer d'allure; une
-nouvelle révolution allait s'y opérer en trois actes, dont le premier
-devait s'accomplir en France par Condé, Turenne et Vauban, le second
-en Prusse par Frédéric, le troisième en France encore, par Napoléon.
-Ainsi pour l'immortelle gloire de notre patrie, c'était elle qui
-allait commencer cette révolution, et la finir!</p>
-
-<p>Comme on vient de le voir, l'art de la guerre, réduit à pivoter autour
-d'une place pour la prendre ou la secourir, était comme un oiseau fixé
-par un lien à la terre, ne pouvant ni marcher, ni encore <span class="pagenum"><a id="page740" name="page740"></a>(p. 740)</span>
-moins voler à son but, c'est-à-dire au point décisif de la guerre.
-Gustave avait été élève des Nassau, et les Français le furent d'abord
-de Gustave. Beaucoup de nos officiers, notamment le brave Gassion,
-s'étaient formés à son école, et en rapportèrent les leçons en France,
-lorsque le génie de Richelieu nous engageant dans la guerre de trente
-ans, nous succédâmes dans cette lice aux Suédois, que la mort de
-Gustave avait privés du premier rôle. Naturellement ce fut sur la
-frontière du Rhin et des Pays-Bas que nos généraux rencontrèrent les
-généraux de l'Autriche et de l'Espagne, récemment séparées mais
-toujours alliées. Des siéges à conduire à fin, ou à troubler,
-composèrent toute la guerre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Condé et Turenne commencent la grande guerre dans les temps
-modernes, l'un par sa hardiesse à livrer bataille, l'autre par ses
-hardis mouvements.</span>
-Vauban prenant des mains des Hollandais
-l'art des siéges, le porta à un degré de perfection qui n'a point été
-dépassé, même dans notre siècle. Cependant l'art militaire restait
-enchaîné autour des places, lorsque tout à coup un jeune prince, doué
-d'un esprit sagace, impétueux, amoureux de la gloire, que Dieu avait
-fait aussi confiant qu'Alexandre, et que sa qualité de prince du sang
-plaçait au-dessus des timidités de la responsabilité ordinaire, entra
-en lice, et s'ennuyant pour ainsi dire de la guerre méthodique des
-Nassau, dans laquelle on ne livrait bataille qu'à la dernière
-extrémité, sortit du cercle où le génie des capitaines semblait
-enfermé. La première fois qu'il commanda, entouré de conseillers que
-la cour lui avait donnés pour le contenir, il n'en tint compte,
-n'écouta que Gassion, aussi hardi que lui, surprit un défilé qui
-conduisait dans les plaines de Rocroy, déboucha audacieusement en
-face d'un ennemi brave <span class="pagenum"><a id="page741" name="page741"></a>(p. 741)</span> et expérimenté, l'assaillit sur ses
-deux ailes, composées de cavalerie suivant la méthode du temps, les
-mit en déroute, puis se retourna contre l'infanterie restée au centre
-comme une <cite>citadelle qui réparerait ses brèches,</cite> l'entama avec du
-canon, et la détruisit dans cette journée qui fut la dernière de
-l'infanterie espagnole. Certes ce jour-là Condé ne changea rien à
-l'art de combattre, qui était encore ce qu'il avait été à Pharsale et
-à Arbelles; mais en quoi il se montra un vrai novateur, ce fut dans la
-résolution de livrer bataille, et d'aller tout de suite au but de la
-guerre, manière de procéder la plus humaine, quoique un moment la plus
-sanglante.</p>
-
-<p>Condé devint ainsi l'audacieux Condé. Bientôt à Fribourg méprisant les
-difficultés du terrain, à Nordlingen ne s'inquiétant pas d'avoir une
-aile battue et son centre entamé, il regagnait une bataille presque
-perdue à force de persistance dans l'audace. Heureux mélange de
-hardiesse et de coup d'&oelig;il, il devint ainsi le plus grand général
-de bataille connu jusqu'alors dans les temps modernes. À ses côtés,
-avant lui, puis sous lui, et bientôt sans lui, se formait un capitaine
-destiné à être son émule, moins hardi sur le champ de bataille, mais
-plus hardi dans les marches et la conception générale de ses
-campagnes: tout le monde a nommé Turenne. Condé, traité en prince du
-sang, n'était pas chargé sans doute des choses faciles, car il n'y en
-a pas de faciles à la guerre, mais des plus grandes, et pour
-lesquelles les ressources étaient prodiguées. Turenne qui avec le
-temps devint le préféré de la royauté, Turenne fut d'abord chargé,
-notamment <span class="pagenum"><a id="page742" name="page742"></a>(p. 742)</span> sur le Rhin, des tâches ingrates, celles où il
-fallait avec des forces insuffisantes tenir tête à un ennemi
-supérieur, et on le vit exécuter des marches d'une hardiesse
-incroyable, tantôt lorsqu'en 1646 il descendait le Rhin, qu'il allait
-passer à Wesel, pour joindre les Suédois et forcer l'électeur de
-Bavière à la paix; tantôt lorsque, feignant en 1674 de s'endormir de
-fatigue à la fin d'une campagne, il sortait tout à coup de ses
-cantonnements, fondait à l'improviste sur les quartiers d'hiver de
-l'ennemi, le mettait en fuite et le rejetait au delà des frontières.
-Ainsi on peut dire que Condé avait donné à l'art l'audace des
-batailles, et Turenne celle des marches. Après ces deux célèbres
-capitaines, l'art allait s'arrêter, tâtonner encore jusqu'au milieu du
-dix-huitième siècle, époque où une immense lutte devait lui faire
-franchir son second pas, et l'amener à ce qu'on peut vraiment appeler
-la grande guerre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Composition des armées à la fin du dix-septième siècle.</span>
-Pour se figurer exactement ce qu'on avait fait, ce qui restait à
-faire, il faut se rappeler quelles étaient alors la composition des
-armées, la proportion et l'emploi des différentes armes, et la manière
-de livrer bataille. On peut voir tout cela décrit avec une remarquable
-exactitude dans les mémoires de l'un des plus savants généraux de ce
-temps, l'illustre Montecuculli. Malgré le développement que
-l'infanterie avait déjà reçu, elle ne comprenait guère plus de la
-moitié des troupes réunies sur un champ de bataille, tandis que la
-cavalerie formait l'autre moitié. L'artillerie était peu nombreuse,
-tout au plus d'une pièce par mille hommes, et très-difficile à
-mouvoir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Manière de combattre.</span>
-L'ordre de bataille était ce que nous le voyons dans les
-<span class="pagenum"><a id="page743" name="page743"></a>(p. 743)</span> historiens du temps d'Annibal et de César (seuls maîtres
-qu'on étudiât alors), c'est-à-dire que l'infanterie était toujours au
-centre, la cavalerie sur les ailes, l'artillerie (remplaçant les
-machines des anciens) sur le front, sans tenir autre compte du
-terrain, sinon que la cavalerie se serrait, se reployait en arrière,
-faisait, en un mot comme elle pouvait, si le terrain des ailes n'était
-pas favorable à son déploiement. L'artillerie commençait par canonner
-l'ennemi afin de l'ébranler, puis la cavalerie des ailes chargeait
-celle qui lui était opposée, et, si elle avait l'avantage, se
-rabattait sur le centre où les troupes de pied étaient aux prises, et
-abordant en flanc ou à revers l'infanterie de l'ennemi achevait sa
-défaite. On citerait peu de batailles du temps de Gustave-Adolphe, de
-Turenne et de Condé, qui se soient passées différemment. Les plus
-fameuses, celles de Lutzen, de Rocroy et des Dunes, n'offrent pas un
-autre spectacle. Ce n'est pas ainsi qu'on agit de nos jours. La
-cavalerie n'est pas sur les ailes, l'infanterie au centre,
-l'artillerie sur le front. Chaque arme est placée selon le terrain,
-l'infanterie dans les endroits difficiles, la cavalerie en plaine,
-l'artillerie partout où elle peut se servir de ses feux avec avantage.
-L'infanterie représentant aujourd'hui les quatre cinquièmes des
-combattants, est le fond des armées. Elle a sa portion de cavalerie
-pour s'éclairer, sa portion d'artillerie pour l'appuyer, plus ou moins
-selon le terrain, et s'il existe, comme sous l'Empire, une grosse
-réserve de cavalerie et d'artillerie, c'est dans les mains du général
-en chef qu'elle se trouve, pour frapper les coups décisifs, s'il sait
-<span class="pagenum"><a id="page744" name="page744"></a>(p. 744)</span> user de ses ressources avec l'à-propos du génie.</p>
-
-<p>Ce qui avait porté à placer la cavalerie sur les ailes, chez les
-anciens et chez les modernes, c'était le besoin de couvrir les flancs
-de l'infanterie qui ne savait pas man&oelig;uvrer comme aujourd'hui, et
-faire front de tous les côtés en se formant en carré.
-<span class="sidenote" title="En marge">Organisation et armement de l'infanterie.</span>
-L'infanterie
-était jusqu'à la fin du dix-septième siècle une vraie phalange
-macédonienne, une sorte de carré long, présentant à l'ennemi sa face
-allongée, laquelle était composée de piquiers, entremêlés de quelques
-mousquetaires. Ces derniers placés ordinairement sur le front, et
-couverts par la longueur des piques, faisaient feu, puis quand on
-approchait de l'ennemi couraient le long du bataillon, et venaient se
-ranger sur ses ailes, laissant aux piquiers le soin d'exécuter la
-charge ou de la repousser à l'arme blanche. Il est facile de
-comprendre que si les feux avaient eu alors l'importance qu'ils ont de
-notre temps, un tel bataillon eût été bientôt détruit. Les boulets
-entrant dans une masse où seize, quelquefois vingt-quatre hommes
-étaient rangés les uns derrière les autres, y auraient causé d'affreux
-ravages. Ce même bataillon, n'ayant des piques que sur son front,
-était dans l'impossibilité de défendre ses flancs contre une attaque
-de la cavalerie.</p>
-
-<p>Aussi, pour parer aux inconvénients de cette disposition, n'était-il
-pas rare de voir, comme à Lutzen, comme à Rocroy, les infanteries
-autrichienne et espagnole se former en quatre grandes masses qui
-faisaient face de tous les côtés, et composer de la sorte un seul gros
-carré de toutes les troupes à pied.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page745" name="page745"></a>(p. 745)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Invention du fusil à baïonnette par Vauban.</span>
-Aujourd'hui le problème est résolu, et il l'a été grâce à l'invention
-du fusil à baïonnette, due à notre admirable Vauban, qui par cette
-invention est le véritable auteur de la tactique moderne. En effet, en
-attachant au moyen de la baïonnette un fer de lance au bout de
-l'ancien mousquet, il fit cesser la distinction du piquier et du
-mousquetaire. Il ne dut plus y avoir dès lors qu'une sorte de
-fantassin, pouvant à la fois fournir des feux et opposer au cavalier
-une pointe de fer.
-<span class="sidenote" title="En marge">On ne tire pas d'abord de cette invention toutes ses
-conséquences.</span>
-De cet important changement à la formation moderne
-de l'infanterie, la conséquence était forcée. Mais ce n'est pas tout
-de suite que l'on tire les conséquences d'un principe, et surtout ce
-n'est pas durant la guerre qu'on profite des leçons qu'elle a données.
-C'est au milieu du silence et des méditations de la paix.</p>
-
-<p>Pendant les dernières guerres de Louis XIV, le fusil à baïonnette ne
-produisit pas toutes ses conséquences. On tâtonna d'abord, et on se
-borna à diminuer les rangs de l'infanterie pour présenter moins de
-prise aux feux de l'ennemi, et fournir soi-même plus de feux en ayant
-plus de déploiement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Désir et recherche du nouveau dans le dix-huitième siècle.</span>
-Mais au milieu du dix-huitième siècle, qui devait être si fécond en
-révolutions de tout genre, se préparait la révolution de l'art de la
-guerre. Dans ce siècle de doute, d'examen, de recherches, où un même
-esprit remuait sourdement toutes les professions, les militaires se
-mirent aussi en quête de procédés nouveaux. Il y avait une monarchie
-allemande, presque aussi forte que la Bavière, mais mieux placée
-qu'elle pour résister à la puissance impériale, parce que située au
-nord elle était difficile à <span class="pagenum"><a id="page746" name="page746"></a>(p. 746)</span> atteindre, appuyée sur un peuple
-robuste et brave, ayant marqué dans les guerres du dix-septième siècle
-et conçu dès lors une vaste ambition, animée de l'esprit protestant et
-prête à faire à la catholique Autriche une opposition redoutable:
-cette puissance était la Prusse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Rôle et ambition de la Prusse.</span>
-Elle avait eu dans le grand électeur
-un souverain militaire. Elle eut dans son successeur un prince vain,
-épris du titre de roi, qu'il acheta de l'empereur en lui livrant ses
-forces. Pourtant ce titre, tout vain qu'il paraissait, était un
-engagement avec la grandeur, et la Prusse, convertie en royaume, était
-devenue tout à coup aussi ambitieuse qu'elle était titrée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Succession des quatre princes qui ont fait sa grandeur.</span>
-Au prince
-qui s'était fait roi avait succédé un prince maladif, morose, emporté
-jusqu'à la démence, mais doué de qualités réelles, avare du sang et de
-l'argent de ses sujets, sentant que la Prusse érigée en royaume devait
-se préparer à soutenir son rang, et dans cette vue amassant des
-trésors et formant des soldats, quoique personnellement il n'aimât
-point la guerre et ne la voulût point entreprendre. Sa passion pour
-les beaux grenadiers est restée fameuse, et était si connue alors, que
-ceux qui voulaient acquérir de l'influence sur son esprit lui
-offraient en cadeau des hommes de haute taille, comme à certains
-monarques on adresse des chevaux ou des tableaux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le père du grand Frédéric; ses soins pour l'armée.</span>
-Ce prince, dont
-l'esprit obsédé de sombres vapeurs, était impropre à supporter
-continûment le poids de la couronne, s'en était déchargé sur deux
-favoris, un pour la politique, M. de Seckendorf, un pour le militaire,
-le prince d'Anhalt-Dessau, le premier intrigant, habile, le second
-doué d'un vrai génie pour la <span class="pagenum"><a id="page747" name="page747"></a>(p. 747)</span> guerre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le prince d'Anhalt-Dessau.</span>
-Le prince
-d'Anhalt-Dessau avait fait les dernières campagnes de Louis XIV,
-s'était distingué à Malplaquet, à la tête de l'infanterie prussienne,
-et avait acquis la conviction que c'était avec les troupes à pied
-qu'il fallait décider à l'avenir du sort des empires. Man&oelig;uvrant du
-matin au soir sur l'esplanade de Potsdam avec l'infanterie prussienne,
-il finit par comprendre toute la portée de l'invention de Vauban, arma
-cette infanterie de fusils à baïonnette, la disposa sur trois rangs,
-et arriva presque complétement à l'organisation du bataillon moderne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il place l'infanterie sur trois rangs.</span>
-Il ne se borna pas à cette création, il anima l'infanterie prussienne
-qu'il faisait tous les jours man&oelig;uvrer sous ses yeux, d'un esprit
-aussi énergique que le sien, autre service non moins grand, car dans
-une armée, si le mécanisme importe beaucoup, le moral n'importe pas
-moins, et, sans le moral, l'armée la mieux organisée est une habile
-machine dépourvue de moteur.</p>
-
-<p>Son roi l'approuvait, le secondait, et bien résolu à ne pas faire la
-guerre lui-même, voulait néanmoins que tout son peuple fût prêt à la
-faire. Un instinct profond, confus, indéfinissable, le poussait sans
-qu'il le sût, sans même qu'il se doutât de l'&oelig;uvre à laquelle il
-travaillait, à ce point qu'il ne devina pas dans son fils celui qui
-emploierait les moyens qu'il préparait si bien.</p>
-
-<p>Ce fils, élevé par des protestants français et bientôt des mains des
-protestants passant à celles des philosophes, plein de génie et
-d'impertinence, tenant le passé du monde pour une extravagance
-tyrannique, regardant les religions comme un préjugé <span class="pagenum"><a id="page748" name="page748"></a>(p. 748)</span>
-ridicule, ne reconnaissant d'autre autorité que celle de l'esprit,
-avait pris en dégoût le pédantisme militaire régnant à la cour de
-Berlin, et par ce motif devint odieux à son père, lequel dans un accès
-de colère battit à coups de canne celui qui devait être le grand
-Frédéric. Le grand Frédéric, battu et détenu dans une forteresse pour
-ne pas assez aimer le militaire, est certainement un de ces spectacles
-singuliers tels que l'histoire en offre quelquefois!
-<span class="sidenote" title="En marge">Avénement du grand Frédéric.</span>
-Mais ce père
-étrange mourut en 1740, et aussitôt son fils se jeta sur les armes
-d'Achille qu'il n'avait pas d'abord reconnues pour les siennes.
-L'empereur Charles VI venait de mourir, laissant pour unique héritière
-une fille, Marie-Thérèse, que personne ne croyait capable de défendre
-son héritage. Chacun en convoitait une partie. La Bavière désirait la
-couronne impériale, la France aspirait à conquérir tout ce que
-l'Autriche possédait à la gauche du Rhin, l'Espagne avait elle-même
-des vues sur l'Italie, et le jeune Frédéric songeait à rendre ses
-États dignes par leur dimension du titre de royaume. Cependant, tandis
-que tout le monde dévorait des yeux une partie de l'héritage de
-Marie-Thérèse, personne n'osait y porter la main.
-<span class="sidenote" title="En marge">À peine monté sur le trône, il se jette sur la Silésie.</span>
-Frédéric fit comme
-les gens qui mettent le feu à une maison qu'ils veulent dépouiller: il
-se jeta sur la Silésie, fut bientôt imité par toute l'Europe, et
-alluma ainsi l'incendie dont il devait si bien profiter. Ayant reçu de
-son père un trésor bien fourni et une armée toujours tenue sur le pied
-de guerre, il entra en Silésie en octobre 1740 (six mois après être
-monté sur le trône), avait conquis cette province tout entière
-<span class="pagenum"><a id="page749" name="page749"></a>(p. 749)</span> en décembre, l'Autriche n'ayant presque pas d'armée à lui
-opposer, et prouvait ainsi la supériorité d'un petit prince qui est
-prêt sur un grand qui ne l'est pas.</p>
-
-<p>Pourtant il n'y eut qu'un cri en Europe, c'est que le jeune roi de
-Prusse était un étourdi, et qu'en janvier suivant il expierait sa
-témérité. Les Autrichiens en effet, ayant réuni leurs forces,
-débouchèrent de Bohême en Silésie, et Frédéric avait si peu
-d'expérience qu'il laissa les Autrichiens s'établir sur ses derrières,
-et le couper de la Prusse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Bataille de Molwitz.</span>
-Il se retourna, marcha à eux avec l'audace
-qui inspirait toutes ses actions, et livra bataille, bien qu'il n'eût
-jamais fait man&oelig;uvrer un bataillon, ayant le dos tourné vers
-l'Autriche, tandis que les Autrichiens l'avaient vers la Prusse. S'il
-eût été battu, il n'aurait pas revu Berlin; et, chose singulière, dans
-cette première bataille il n'eut pas d'autre tactique que celle du
-temps passé.
-<span class="sidenote" title="En marge">Comment elle fut gagnée.</span>
-Sa belle infanterie, commandée par le brave maréchal
-Schwerin, était au centre, sa cavalerie sur les ailes, son artillerie
-sur le front, comme à Rocroy, aux Dunes, à Lutzen. La cavalerie
-autrichienne qui était disposée aussi sur les ailes, et fort
-supérieure en force et en qualité, s'ébranla au galop, et emporta la
-cavalerie prussienne (<i lang="la"> procella equestris</i>), avec le jeune Frédéric,
-qui n'avait jamais assisté à pareille scène. Mais, tandis que les deux
-cavaleries, l'une poursuivant l'autre, couraient sur les derrières, la
-solide infanterie prussienne était restée ferme en ligne. Si les
-choses s'étaient passées comme du temps de Condé ou d'Alexandre, la
-cavalerie autrichienne, revenant <span class="pagenum"><a id="page750" name="page750"></a>(p. 750)</span> sur l'infanterie prussienne,
-l'eût prise sur les deux flancs et bientôt détruite. Il n'en fut point
-ainsi: le vieux maréchal Schwerin, demeuré inébranlable, se porta en
-avant, enleva le ruisseau et le moulin de Molwitz, et, quand la
-cavalerie autrichienne revint victorieuse, elle trouva son infanterie
-battue et la bataille perdue. Frédéric triompha ainsi par la valeur de
-son infanterie, qui avait vaincu pendant qu'il était entraîné sur les
-derrières. Mais, il l'a dit lui-même, la leçon était bonne, et bientôt
-il devint général. L'Europe cria au miracle, proclama Frédéric un
-homme de guerre, et plus du tout un étourdi, mais ce qui importait
-davantage, l'infanterie prussienne venait d'acquérir un ascendant
-qu'elle conserva jusqu'en 1792, lorsqu'elle rencontra l'infanterie de
-la Révolution française.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Bonheur avec lequel se termine pour le grand Frédéric la
-guerre de la succession d'Autriche.</span>
-Les années suivantes, Frédéric remporta une deuxième, une troisième,
-une quatrième victoire, et, après diverses alternatives, tandis que la
-Bavière et la France s'étaient épuisées sans obtenir, l'une la
-couronne impériale, l'autre la gauche du Rhin, Frédéric seul arrivait
-au but qu'il s'était proposé, et gagnait la Silésie, juste prix d'une
-politique profonde, et d'une guerre conduite d'après des principes
-excellents et nouveaux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Guerre de sept ans que Frédéric s'attire par sa faute.</span>
-Pourtant, ce n'est pas en une fois qu'on gagne ou qu'on perd une
-province telle que la Silésie. La pieuse Marie-Thérèse avait deux
-motifs pour être implacable, le regret de son patrimoine démembré, et
-l'orgueil de la maison d'Autriche humilié par un jeune novateur,
-contempteur de Dieu et de l'Empire. Elle attendait l'occasion de se
-venger, et ne devait <span class="pagenum"><a id="page751" name="page751"></a>(p. 751)</span> pas l'attendre longtemps. Chez ce
-Frédéric, si maître de lui en politique et en guerre, il y avait
-quelque chose qui n'était pas gouverné, c'était l'esprit railleur, et
-l'Europe lui en fournissait un emploi dont il ne savait pas se
-défendre. À Paris, une femme élégante et spirituelle, représentant la
-société polie, gouvernait l'indifférence débauchée de Louis XV. Une
-femme belle et licencieuse, l'impératrice Élisabeth, gouvernait
-l'ignorance de la cour de Russie. Frédéric, en les offensant toutes
-deux par ses propos, et en les faisant ainsi les alliées de
-Marie-Thérèse, s'attira la terrible guerre de sept ans, où il eut à
-lutter contre tout le continent, à peine soutenu par l'or de
-l'Angleterre. C'est dans cette guerre que l'art prit son grand essor.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Changements que Frédéric opère dans la tactique.</span>
-On a vu Frédéric se battre à Molwitz comme on se battait à Rocroy, à
-Pharsale, à Arbelles, l'infanterie au centre, la cavalerie sur les
-ailes. Frappé de la supériorité de la cavalerie autrichienne, il
-s'appliqua d'abord à procurer à la sienne, dont il avait grand besoin
-dans les plaines de la Silésie, ce qui lui manquait de qualités
-militaires, et il parvint à lui donner une solidité que n'avait pas la
-cavalerie autrichienne. Mais c'est sur l'infanterie prussienne qu'il
-établit principalement sa puissance. Il y était encouragé par deux
-motifs, l'excellence même de cette infanterie à laquelle il devait ses
-premiers succès, et la nature du sol où il était appelé à combattre.
-La Silésie est une plaine, mais ce n'était pas en Silésie qu'il
-fallait disputer la Silésie, c'était en Bohême, et surtout dans les
-montagnes qui séparent les deux provinces. Il sentit ainsi la
-nécessité de se servir <span class="pagenum"><a id="page752" name="page752"></a>(p. 752)</span> spécialement de l'infanterie, et
-d'employer l'artillerie, la cavalerie comme auxiliaires indispensables
-de l'infanterie, plus ou moins importants suivant le sol où l'on
-combattait. En un mot, il y apprit l'art d'employer les armes selon le
-terrain.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Batailles de Leuthen et de Rosbach.</span>
-Ainsi l'homme qui à Molwitz avait mis son infanterie au centre, sa
-cavalerie sur les ailes, faisait bientôt tout autrement à Leuthen, à
-Rosbach. À Leuthen, bataille que Napoléon a déclarée <cite>le
-chef-d'&oelig;uvre du grand Frédéric</cite>, il voit les Autrichiens appuyant
-leur gauche à une hauteur boisée, celle de Leuthen, et étendant leur
-droite en plaine. Il profite d'un rideau de coteaux qui le sépare de
-l'ennemi, fait défiler derrière ce rideau la plus grande partie de son
-infanterie, la porte sur la gauche des Autrichiens, leur enlève la
-position de Leuthen, puis, après les avoir dépostés, les accable en
-plaine des charges de sa cavalerie, et, tandis qu'il était à la veille
-de périr, rétablit ses affaires en une journée, en prenant ou
-détruisant la moitié des forces qui lui étaient opposées.</p>
-
-<p>À Rosbach il était campé sur une hauteur d'accès difficile, ayant des
-marécages à sa droite, des bois à sa gauche. Le prince de Soubise
-opérant lui-même autrement que dans le dix-septième siècle, songe à
-tourner les Prussiens, et engage l'armée française, qu'il n'a pas su
-éclairer, dans les bois qui étaient à la gauche de l'ennemi. Frédéric
-laisse les Français s'enfoncer dans cette espèce de coupe-gorge, les
-arrête en leur présentant quelques bataillons de bonne infanterie,
-puis précipite sur leurs flancs la cavalerie de Seidlitz, et les met
-dans une déroute que, sans les <span class="pagenum"><a id="page753" name="page753"></a>(p. 753)</span> triomphes de la Révolution et
-de l'Empire, nous ne pourrions nous rappeler sans rougir.</p>
-
-<p>Frédéric avait donc changé complétement l'art de combattre, en
-employant, selon le terrain, les diverses armes.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'ordre oblique.</span>
-Il avait cependant
-contracté une habitude, car, à la guerre ainsi que dans tous les arts,
-chaque individu prend le goût d'une manière particulière de procéder,
-et il adoptait, comme man&oelig;uvre favorite, de s'attaquer à une aile
-de l'ennemi, pour décider la victoire en triomphant de cette aile,
-d'où naquirent alors les fameuses discussions sur l'<em>ordre oblique</em>,
-qui ont rempli le dix-huitième siècle.</p>
-
-<p>Non-seulement Frédéric opérait une révolution dans l'emploi des
-diverses armes, il en changeait les proportions, réduisait la
-cavalerie à être tout au plus le tiers au lieu de la moitié, et
-développait l'artillerie, qu'il rendait à la fois plus nombreuse et
-plus mobile.</p>
-
-<p>Enfin sous le rapport qui exige le plus de supériorité d'esprit, celui
-de la direction générale des opérations, il accomplissait des
-changements plus notables encore. On pivotait dans le siècle précédent
-autour d'une place, pour la prendre ou empêcher qu'elle ne fût prise.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le grand Frédéric après avoir changé l'ordre de bataille,
-imprime aux mouvements généraux une hardiesse et une étendue toutes
-nouvelles.</span>
-Réduit à lutter contre les armées de l'Europe entière, lesquelles
-débouchaient tantôt de la Bohême, tantôt de la Pologne, tantôt de la
-Franconie, il se vit obligé de tenir tête à tous ces ennemis à la
-fois, de négliger le danger qui n'était qu'inquiétant, pour faire face
-à celui qui était vraiment alarmant, de sacrifier ainsi l'accessoire
-au principal, de courir d'une armée à l'autre pour les battre
-alternativement, <span class="pagenum"><a id="page754" name="page754"></a>(p. 754)</span> et se sauver par l'habile ménagement de ses
-forces. Mais, bien que la guerre soit devenue alors, grâce au progrès
-de chaque arme et à la situation extraordinaire de Frédéric, plus
-vive, plus alerte, plus hardie, elle était loin encore de ce que nous
-l'avons vue dans notre siècle. Frédéric n'était guère sorti de la
-Silésie et de la Saxe, c'est-à-dire de l'espace compris entre l'Oder
-et l'Elbe, et n'avait jamais songé à embrasser d'un vaste regard toute
-la configuration d'un empire, à saisir le point où, en s'y portant
-audacieusement, on pouvait frapper un coup qui terminât la guerre. Il
-avait bien pensé à entrer à Dresde, qui était à sa portée, jamais il
-ne s'était avisé de marcher sur Vienne. Si de Glogau ou de Breslau il
-courait à Erfurt, c'était parce qu'après avoir combattu un ennemi, on
-lui en signalait un nouveau qui approchait, et qu'il y courait, comme
-un vaillant animal traqué par des chiens, se jette tantôt sur
-celui-ci, tantôt sur celui-là, lorsque après la dent de l'un il a
-senti la dent de l'autre. En un mot, il avait déjà commencé une grande
-révolution, il ne l'avait pas terminée. Ainsi par exemple il campait
-encore, et ne sachant pas, comme Napoléon en 1814, chercher dans un
-faux mouvement de l'ennemi l'occasion d'une man&oelig;uvre décisive, il
-s'enfermait dans le camp de Buntzelwitz, où il passait plusieurs mois
-à attendre la fortune, qui vint en effet le sauver d'une ruine
-certaine, en substituant Pierre III à Élisabeth sur le trône de
-Russie. Il ne se bornait pas à camper, reste des anciennes coutumes,
-il couvrait sa frontière avec ce qu'on appelait alors <em>le dégât</em>.
-Voulant interdire l'accès de la Silésie aux armées <span class="pagenum"><a id="page755" name="page755"></a>(p. 755)</span>
-autrichiennes, il brûlait les moissons, coupait les arbres, incendiait
-les fermes, sur un espace large de dix ou quinze lieues, long de
-trente à quarante, et, au lieu d'opérations savantes, opposait à
-l'ennemi la famine. Faute d'être assez hardie ou assez habile, la
-guerre était cruelle. Si donc Frédéric avait changé l'ordre de
-bataille, qu'il avait subordonné au terrain, s'il avait imprimé aux
-mouvements généraux une allure qu'on ne leur avait pas encore vue,
-obligé qu'il était à lutter contre trois puissances à la fois, il
-n'avait pas poussé la grande guerre à ses derniers développements. Il
-laissait ce soin à la Révolution française, et à l'homme
-extraordinaire qui devait porter ses drapeaux aux confins du monde
-civilisé.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Comment on peut s'expliquer que Frédéric ait pu, à la tête
-d'une nation de 6 millions d'hommes, tenir tête à la Russie, à
-l'Autriche et à la France durant sept années.</span>
-Du reste il avait assez fait, et peu d'hommes dans la marche de
-l'esprit humain ont franchi un espace plus vaste. Il avait en effet, à
-force de caractère, de génie, résisté à la France, à l'Autriche, à la
-Russie, avec une nation qui, même après l'acquisition de la Silésie,
-n'était pas de plus de 6 à 7 millions d'hommes, vrai prodige qui eût
-été impossible sans quelques circonstances qu'il faut énumérer
-brièvement pour rendre ce prodige concevable. D'abord l'Angleterre
-aida Frédéric de son or, parcimonieusement il est vrai, mais l'aida
-néanmoins. Au moyen de cet or il se procura des soldats, et comme on
-se battait Allemands contre Allemands, le soir de ses batailles il
-convertissait les prisonniers en recrues, ce qui lui permit de
-suppléer à l'insuffisance de la population prussienne. De plus il
-occupait une position concentrique entre la Russie, l'Autriche et la
-France, et en courant rapidement de Breslau à Francfort-sur-l'Oder,
-<span class="pagenum"><a id="page756" name="page756"></a>(p. 756)</span> de Francfort à Dresde, de Dresde à Erfurt, il pouvait tenir
-tête à tous ses ennemis, ce que facilitait aussi une circonstance plus
-décisive encore, c'est que si l'Autriche lui faisait une guerre
-sérieuse, la Russie et la France, gouvernées par le caprice de cour,
-ne lui faisaient qu'une guerre de fantaisie. Élisabeth envoyait chaque
-année une armée russe qui livrait une bataille, la perdait ou la
-gagnait, et puis se retirait en Pologne. Les Français, occupés contre
-les Anglais dans les Pays-Bas, et aussi déplorablement administrés que
-commandés, envoyaient de temps en temps une armée qui, mal accueillie,
-comme à Rosbach par exemple, ne reparaissait plus. Frédéric n'avait
-donc affaire véritablement qu'à l'Autriche, ce qui ne rend pas son
-succès moins étonnant, et ce qui ne l'eût pas sauvé, s'il n'avait été
-ce que de notre temps on appelle <em>légitime</em>. Deux fois en effet ses
-ennemis entrèrent dans Berlin, et au lieu de le détrôner, ce qu'ils
-n'auraient pas manqué de faire s'ils avaient eu un prétendant à lui
-substituer, s'en allèrent après avoir levé quelques centaines de mille
-écus de contribution. Ce sont ces circonstances réunies qui, sans le
-diminuer, expliquent le prodige d'un petit prince luttant seul contre
-les trois plus grandes puissances de l'Europe, leur tenant tête sept
-ans, les déconcertant par ses coups imprévus, les fatiguant par sa
-ténacité, donnant le temps à la fortune de lui envoyer en Russie un
-changement de règne, et désarmant enfin par son génie et sa constance
-les trois femmes qu'il avait déchaînées par sa mauvaise langue.
-<span class="sidenote" title="En marge">Grandeur des actions de Frédéric.</span>
-Son &oelig;uvre n'en est pas moins une des plus mémorables de l'histoire, et
-<span class="pagenum"><a id="page757" name="page757"></a>(p. 757)</span> mérite de prendre place à côté de celles qu'ont accomplies
-Alexandre, Annibal, César, Gustave-Adolphe, Napoléon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">C'était à la Révolution française qu'il appartenait
-d'achever la révolution de l'art militaire, en donnant à l'infanterie
-son entier développement, et à la guerre une audace extraordinaire.</span>
-Il appartenait à la Révolution française d'imprimer à l'art de la
-grande guerre une dernière et décisive impulsion. Le mouvement
-civilisateur qui avait substitué l'infanterie à la cavalerie,
-c'est-à-dire les nations elles-mêmes à la noblesse à cheval, devait
-recevoir en effet de la Révolution française, qui était l'explosion
-des classes moyennes, son dernier élan. Les Français en 1789 avaient
-dans le c&oelig;ur deux sentiments: le chagrin d'avoir vu la France
-déchoir depuis Louis XIV, ce qu'ils attribuaient aux légèretés de la
-cour, et l'indignation contre les puissances européennes, qui
-voulaient les empêcher de réformer leurs institutions en les fondant
-sur le principe de l'égalité civile. Aussi la nation courut-elle tout
-entière aux armes. La vieille armée royale, quoique privée par
-l'émigration d'une notable partie de ses officiers, suffit aux
-premières rencontres, et sous un général, Dumouriez, qui jusqu'à
-cinquante ans avait perdu son génie dans de vulgaires intrigues, livra
-d'heureux combats. Mais elle fondit bientôt au feu de cette terrible
-guerre, et la Révolution envoya pour la remplacer des flots de
-population qui devinrent de l'infanterie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Caractère des premières campagnes de la Révolution.</span>
-Ce n'est pas avec des hommes
-levés à la hâte que l'on fait des cavaliers, des artilleurs, des
-sapeurs du génie, mais dans un pays essentiellement militaire, qui a
-l'orgueil et la tradition des armes, on peut en faire des fantassins.
-Ces fantassins incorporés dans les demi-brigades à ce qui restait de
-la vieille armée, lui apportant leur <span class="pagenum"><a id="page758" name="page758"></a>(p. 758)</span> audace, lui prenant son
-organisation, se jetèrent d'abord sur l'ennemi en adroits tirailleurs,
-puis le culbutèrent en le chargeant en masse à la baïonnette. Avec le
-temps ils apprirent à man&oelig;uvrer devant les armées les plus
-man&oelig;uvrières de l'Europe, celles qui avaient été formées à l'école
-de Frédéric et de Daun; avec le temps encore ils fournirent des
-artilleurs, des cavaliers, des soldats du génie, et acquérant la
-discipline qu'ils n'avaient pas d'abord, conservant de leur premier
-élan l'audace et la mobilité, ils composèrent bientôt la première
-armée du monde.</p>
-
-<p>Il n'était pas possible que ce sentiment puissant de
-quatre-vingt-neuf, combiné avec nos séculaires traditions militaires,
-nous donnât des armées sans nous donner aussi des généraux, que notre
-infanterie devenue man&oelig;uvrière comme les armées allemandes les
-meilleures, et en outre plus vive, plus alerte, plus audacieuse,
-n'exerçât pas sur ceux qui la commandaient une irrésistible influence,
-et effectivement elle poussa Pichegru en Hollande, Moreau, Kléber,
-Hoche, Jourdan au milieu de l'Allemagne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Pichegru, Moreau, Jourdan, Kléber, Hoche.</span>
-Mais tandis qu'il se formait
-des généraux capables de bien diriger une armée, il devait s'en former
-non pas deux, mais un qui serait capable de diriger à la fois toutes
-les armées d'un vaste empire, car le mouvement moral est comme le
-mouvement physique, imprimé à plusieurs corps à la fois, il porte
-chacun d'eux à des distances proportionnées à leur volume et à leur
-poids.
-<span class="sidenote" title="En marge">Apparition du jeune Bonaparte.</span>
-Tandis que Pichegru, Hoche, Moreau, Kléber, Desaix, Masséna,
-étaient le produit de ce mouvement national, leur maître à <span class="pagenum"><a id="page759" name="page759"></a>(p. 759)</span>
-tous se révélait à Toulon, et ce maître que l'univers nomme, c'était
-le jeune Bonaparte, élevé au sein des écoles de l'ancien régime, dans
-la plus savante des armes, celle de l'artillerie, mais plein de
-l'esprit nouveau, et à son audace personnelle, la plus grande
-peut-être qui ait inspiré une âme humaine, joignant l'audace de la
-Révolution française.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son étude approfondie de la carte.</span>
-Doué de ce génie universel qui rend les hommes
-propres à tous les emplois, il avait de plus une disposition qui lui
-était particulière, c'était l'application à étudier le sol sur la
-carte, et le penchant à y chercher la solution des phénomènes de la
-politique comme des problèmes de la guerre. Sans cesse couché sur des
-cartes, ce que font trop rarement les militaires, et ce qu'ils
-faisaient encore moins avant lui, il méditait continuellement sur la
-configuration du sol où la guerre sévissait alors, et à ces profondes
-méditations joignait les rêves d'un jeune homme, se disant que s'il
-était le maître il ferait ceci ou cela, pousserait dans tel ou tel
-sens les armées de la République, ne se doutant nullement que maître
-il le serait un jour, mais sentant fermenter en lui quelque chose
-d'indéfinissable, comme on sent quelquefois sourdre sous ses pieds
-l'eau qui doit bientôt percer la terre et jaillir en source féconde.
-Livré à ces méditations solitaires, il avait compris que l'Autriche,
-ayant renoncé aux Pays-Bas, n'était vulnérable qu'en Italie, et que
-c'était là qu'il fallait porter la guerre pour la rendre décisive.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son arrivée au commandement de l'armée d'Italie.</span>
-Parlant sans cesse de ces rêves aux directeurs, dont il était le
-commis, les en fatiguant presque, il est d'abord nommé commandant de
-Paris, et puis, Schérer s'étant laissé <span class="pagenum"><a id="page760" name="page760"></a>(p. 760)</span> battre, général de
-l'armée d'Italie. À peine arrivé à Nice, le jeune général aperçoit
-d'un coup d'&oelig;il qu'il n'a pas besoin de forcer les Alpes, et qu'il
-lui suffit <em>de les tourner</em>, comme il l'a dit avec tant de profondeur.
-En effet, les Piémontais et les Autrichiens gardaient le col de
-Montenotte, où les Alpes s'abaissent pour se relever plus loin sous le
-nom d'Apennins. Il fait une menace sur Gênes afin d'y attirer les
-Autrichiens, puis en une nuit force le col de Montenotte où les
-Piémontais restaient seuls de garde, les enfonce, les précipite en
-deux batailles sur Turin, arrache la paix au roi de Piémont, et fond
-sur le Pô à la poursuite des Autrichiens, qui voyant qu'ils s'étaient
-trompés en se laissant attirer sur Gênes, se hâtaient de revenir pour
-protéger Milan. Il passe le Pô à Plaisance, entre dans Milan, court à
-Lodi, force l'Adda et s'arrête à l'Adige, où son esprit transcendant
-lui montre la vraie frontière de l'Italie contre les Allemands. Un
-génie moins profond aurait couru au midi pour s'emparer de Florence,
-de Rome, de Naples. Il n'y songe même pas. C'est aux Allemands qu'il
-faut disputer l'Italie, dit-il au Directoire, c'est contre eux qu'il
-faut prendre position, et qui va au midi de l'Italie, trouvera au
-retour Fornoue, comme Charles VIII, ou la Trebbia, comme
-Macdonald<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Lien vers la note 32"><span class="smaller">[32]</span></a>. Il se décide donc à <span class="pagenum"><a id="page761" name="page761"></a>(p. 761)</span> rester au nord, et avec le
-même génie aperçoit que le Pô a un cours trop long pour être
-facilement défendu, que l'Isonzo trop avancé est toujours exposé à
-être tourné par le Tyrol, que l'Adige seul peut être victorieusement
-défendu, parce qu'à peine sorti des Alpes à Vérone ce cours d'eau
-tombe dans les marécages à Legnago, et que placé en deçà du Tyrol il
-ne peut pas être tourné.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son établissement sur l'Adige.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'il y avait de génie dans cette résolution.</span>
-Le jeune Bonaparte s'établit alors sur
-l'Adige, en raisonnant comme il suit: Si les Autrichiens veulent
-forcer l'Adige par les montagnes, ils passeront nécessairement par le
-plateau de Rivoli; s'ils veulent le forcer par la plaine, ils se
-présenteront ou devant Vérone, ou vers les marais, dans les environs
-de Legnago. Dès lors il faut placer le gros de ses troupes au centre,
-c'est-à-dire à Vérone, laisser deux détachements de garde, l'un à
-Rivoli, l'autre vers Legnago, les renforcer alternativement l'un ou
-l'autre suivant la direction que prendra l'ennemi, et rester
-imperturbablement dans cette position, en faisant du siége de Mantoue
-une sorte de passe-temps entre les diverses apparitions des
-Autrichiens. Grâce à cette profondeur de jugement, avec trente-six
-mille hommes, à peine augmentés d'une quinzaine de mille pendant le
-cours de la guerre, le jeune Bonaparte tient tête à toutes les armées
-autrichiennes, et en dix-huit mois livrant douze batailles, plus de
-soixante combats, faisant plus de cent mille prisonniers, accable
-l'Autriche et lui arrache l'abandon définitif de la ligne du Rhin à la
-France, plus la paix générale.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page762" name="page762"></a>(p. 762)</span> Certes, on peut parcourir les pages de l'histoire tout entière, et on
-n'y verra rien de pareil. La conception générale et l'art des combats,
-tout s'y trouve à un degré de perfection qui ne s'est jamais
-rencontré. Passer les montagnes à Montenotte en attirant les
-Autrichiens sur Gênes par une feinte, maître de Milan, au lieu de
-courir à Rome et à Naples, courir à Vérone, comprendre que l'Italie
-étant à disputer aux soldats du Nord, c'est au Nord qu'il faut
-vaincre, laisser le Midi comme un fruit qui tombera de l'arbre quand
-il sera mûr, choisir entre les diverses lignes défensives celle de
-l'Adige, parce qu'elle n'est pas démesurément longue comme le Pô,
-facile à tourner comme l'Isonzo, et s'y tenir invariablement jusqu'à
-ce qu'on y ait attiré et détruit toutes les forces de l'Autriche,
-voilà pour la conception.
-<span class="sidenote" title="En marge">Batailles d'Arcole et de Rivoli.</span>
-Attendre l'ennemi en avant de Vérone, s'il
-se présente directement le repousser à la faveur de la bonne position
-de Caldiero, s'il tourne à droite vers le bas pays aller le combattre
-dans les marais d'Arcole, où le nombre n'est rien et la valeur est
-tout, quand il descend sur notre gauche par le Tyrol, le recevoir au
-plateau de Rivoli, et là maître des deux routes, celle du fond de la
-vallée que suivent l'artillerie et la cavalerie, celle des montagnes
-que suit l'infanterie, jeter d'abord l'artillerie et la cavalerie dans
-l'Adige, puis faire prisonnière l'infanterie dépourvue du secours des
-autres armes, prendre dix-huit mille hommes avec quinze mille, voilà
-pour l'art du combat: et faire tout cela à vingt-six ans, joindre
-ainsi à l'audace de la jeunesse toute la profondeur de l'âge mûr, n'a
-rien, <span class="pagenum"><a id="page763" name="page763"></a>(p. 763)</span> nous le répétons, de pareil dans l'histoire, pour la
-grandeur des conceptions unie à la perfection de l'exécution!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Bonaparte avait porté à la perfection l'art des
-mouvements généraux et des batailles.</span>
-Tout le reste de la carrière du général Bonaparte est marqué des mêmes
-traits: discernement transcendant du but où il faut viser dans une
-campagne, et habileté profonde à profiter du terrain où les
-circonstances de la guerre vous amènent à combattre, en un mot, égale
-supériorité dans les mouvements généraux et dans l'art de livrer
-bataille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Campagne de 1800, et passage du Saint-Bernard.</span>
-En 1800, nous étions maîtres de la Suisse que nous occupions jusqu'au
-Tyrol, ayant à gauche les plaines de la Souabe, à droite celles du
-Piémont. Les Autrichiens ne s'attendant pas aux hardis mouvements de
-leur jeune adversaire, s'étaient avancés à gauche jusque vers
-Huningue, à droite jusqu'à Gênes. Le Premier Consul imagine de fondre
-des deux côtés de la chaîne des Alpes sur leurs derrières, propose à
-Moreau de descendre par Constance sur Ulm, tandis qu'il descendra par
-le Saint-Bernard sur Milan. Moreau hésite à se jeter ainsi en pleine
-Bavière au milieu des masses ennemies.
-<span class="sidenote" title="En marge">Marengo.</span>
-Le Premier Consul laisse Moreau
-libre d'agir à son gré, passe le Saint-Bernard sans routes frayées, en
-faisant rouler à travers les précipices ses canons enfermés dans des
-troncs d'arbres, tombe sur les derrières des Autrichiens surpris, et
-les force à Marengo de lui livrer en une journée l'Italie entière,
-qui, deux ans auparavant, lui avait coûté douze batailles et soixante
-combats, tandis que Moreau, opérant à sa manière méthodique et sage,
-met six mois à s'approcher de Vienne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page764" name="page764"></a>(p. 764)</span> Là encore le point où il faut frapper est choisi avec une
-telle justesse que, le coup porté, l'ennemi est désarmé sur-le-champ.
-La bataille décisive, il est vrai, ne présente point la perfection de
-celle de Rivoli, par exemple. On était en plaine, le terrain offrait
-peu de circonstances heureuses, et une reconnaissance mal exécutée
-avait laissé ignorer la présence des Autrichiens. Le Premier Consul
-fut donc surpris et faillit être battu. Mais au lieu de Grouchy il
-avait Desaix pour lieutenant, et l'arrivée de celui-ci lui ramena la
-victoire. Du reste si un accident rendit la bataille chanceuse,
-l'opération qui le plaça à l'improviste sur les derrières de l'ennemi
-n'en est pas moins un prodige qui n'a de comparable que le passage
-d'Annibal, réalisé deux mille ans auparavant.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Campagne de 1805.</span>
-En 1805, obligé de renoncer à l'expédition d'Angleterre et de se
-rejeter sur le continent, le jeune Consul devenu empereur, porte en
-quinze jours ses armées de Flandre en Souabe. Ordinairement nous
-passions par les défilés de la Forêt-Noire pour gagner les sources du
-Danube, et selon leur coutume les Autrichiens y accouraient en hâte.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ulm.</span>
-Il les y retient en présentant des têtes de colonnes dans les
-principaux de ces défilés, puis il se dérobe tout à coup, longe par sa
-gauche les Alpes de Souabe, débouche par Nuremberg sur les derrières
-des Autrichiens qu'il enferme dans Ulm, et oblige une armée entière de
-soixante mille hommes à mettre bas les armes devant lui, ce qui ne
-s'était jamais vu dans aucun siècle.
-<span class="sidenote" title="En marge">Austerlitz.</span>
-Débarrassé du gros des forces
-autrichiennes, et apprenant que les Prussiens deviennent <span class="pagenum"><a id="page765" name="page765"></a>(p. 765)</span>
-menaçants, loin d'hésiter il s'élance sur Vienne, entraîne dans son
-mouvement ses armées d'Italie que commandait Masséna, les rallie à
-Vienne même, puis court à Austerlitz, où il trouve les Russes réunis
-au reste de la puissance autrichienne, arrivé sur les lieux feint
-d'hésiter, de reculer, tente ainsi la présomption d'Alexandre, qui,
-guidé par des jeunes gens, veut couper l'armée française de Vienne. Ce
-faisant, Alexandre dégarnit le plateau de Pratzen, où était son
-centre. Napoléon y fond comme un aigle, et, coupant en deux l'armée
-ennemie, en jette une partie dans les lacs, une autre dans un ravin.
-Il se retourne ensuite vers les Prussiens, qui, au lieu de se joindre
-à la coalition, sont réduits à s'excuser à genoux d'avoir songé à lui
-faire la guerre.</p>
-
-<p>Ici encore les mouvements généraux ont à la fois une audace et une
-justesse sans pareilles; la bataille décisive est une merveille
-d'adresse et de présence d'esprit, et ce n'est pas miracle que les
-empires tombent devant de tels prodiges d'art.</p>
-
-<p>Au lieu de la paix sûre, durable, qu'il aurait pu conclure avec
-l'Europe, le vainqueur d'Austerlitz enivré de ses succès, s'attire la
-guerre avec la Prusse, soutenue par la Russie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Campagne de 1806 en Prusse.</span>
-L'armée prussienne se
-porte derrière la forêt montagneuse de Thuringe pour couvrir les
-plaines du centre de l'Allemagne. Napoléon l'y laisse, remonte à
-droite jusque vers Cobourg, débouche sur l'extrémité gauche de la
-ligne ennemie, aborde les Prussiens de manière à les couper du Nord où
-les Russes les attendent, les accable à Iéna, à Awerstaedt, et, les
-débordant <span class="pagenum"><a id="page766" name="page766"></a>(p. 766)</span> sans cesse dans leur retraite, prend jusqu'au
-dernier d'entre eux à Prenzlow, non loin de Lubeck. Ce jour-là il n'y
-avait plus de monarchie prussienne; l'&oelig;uvre du grand Frédéric était
-abolie!</p>
-
-<p>Il fallait aller au Nord chercher les Russes, les saisir corps à corps
-pour les corriger de leur habitude de pousser sans cesse contre nous
-les puissances allemandes, qu'ils abandonnaient après les avoir
-compromises.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Campagne de 1807 en Pologne.</span>
-Napoléon se porte sur la Vistule, et pour la première fois il se met
-en présence de ces deux grandes difficultés, le climat et la distance,
-qui devaient plus tard lui devenir si funestes. Son armée a encore
-toute sa vigueur morale et physique; cependant, à cette distance, il y
-a des soldats qui se débandent, il y en a que la faim, le froid
-dégoûtent. Napoléon déploie une force de volonté et un génie
-d'organisation extraordinaires pour maintenir son armée intacte, lutte
-sur les plaines glacées d'Eylau avec une énergie indomptable contre
-l'énergie barbare des Russes, emploie l'hiver à consolider sa position
-en prenant Dantzig, et le printemps venu, son armée reposée, marche
-sur le Niémen en descendant le cours de l'Ale. Son calcul, c'est que
-les Russes seront obligés de se rapprocher du littoral pour vivre,
-qu'il leur faudra dès lors passer l'Ale devant lui, et il s'avance
-l'&oelig;il fixé sur cet événement, dont il espère tirer un parti
-décisif. Le 14 juin en effet, anniversaire de Marengo, il trouve les
-Russes passant l'Ale à Friedland.
-<span class="sidenote" title="En marge">Friedland.</span>
-Excepté les grenadiers d'Oudinot,
-tous ses corps sont en arrière. Accouru de sa personne sur les lieux,
-il emploie Oudinot à tirailler, <span class="pagenum"><a id="page767" name="page767"></a>(p. 767)</span> et amène le reste de son
-armée en toute hâte. Une fois qu'il a toutes ses forces sous la main,
-au lieu de les jeter sur les Russes, il attend que ceux-ci aient passé
-l'Ale; pour les y engager il replie sa gauche en avançant peu à peu sa
-droite vers Friedland où sont les ponts des Russes, détruit ensuite
-ces ponts, et quand il a ainsi ôté à l'ennemi tout moyen de retraite,
-il reporte en avant sa gauche d'abord refusée, pousse les Russes dans
-l'Ale, les y refoule comme dans un gouffre, et noie ou prend presque
-tout entière cette armée, la dernière que l'Europe pût lui opposer.</p>
-
-<p>Certes, nous le répétons, tout est là au même degré de perfection.
-Prévoir que les Russes essayeront de gagner le littoral afin de
-rejoindre leurs magasins, et pour cela passeront l'Ale devant l'armée
-française, les suivre, les surprendre au moment du passage, attendre
-qu'ils aient presque tous franchi la rivière, leur enlever leurs
-ponts, et ces ponts enlevés les refouler dans l'Ale, sont de vrais
-prodiges où la prévoyance la plus profonde dans la conception
-générale, égale la présence d'esprit dans l'opération définitive,
-c'est-à-dire dans la bataille.</p>
-
-<p>En Italie, Napoléon avait été le général dépendant, réduit à des
-moyens bornés; en Autriche, en Prusse, en Pologne, il avait été le
-général, chef d'État, disposant des ressources d'un vaste empire,
-donnant à ses opérations toute l'étendue de ses conceptions, et en un
-jour renversant l'Autriche, en un autre la Prusse, en un troisième la
-Russie, et tout cela à des distances où l'on n'avait jamais porté la
-guerre. Il avait été dans le premier cas le <span class="pagenum"><a id="page768" name="page768"></a>(p. 768)</span> modèle du général
-subordonné, il fut dans le second le modèle du général tout-puissant
-et conquérant. Ici plus de ces mouvements limités autour d'une place,
-de ces batailles classiques où la cavalerie était aux ailes,
-l'infanterie au centre: les mouvements ont les proportions des empires
-à frapper, et les batailles la physionomie exacte du lieu où elles
-sont livrées. Les batailles ressemblent, en la surpassant, à celle de
-Leuthen; et quant aux mouvements, ils ont une bien autre portée que
-ceux de Frédéric, courant hors d'haleine de Breslau à
-Francfort-sur-l'Oder, de Francfort-sur-l'Oder à Erfurt, sans jamais
-frapper le coup décisif qui aurait terminé la guerre. Non pas qu'il ne
-faille admirer l'activité, la constance, la ténacité de Frédéric, bien
-digne de son surnom de grand! Il est vrai néanmoins que le général
-français, ajoutant à l'audace de la Révolution la sienne, étudiant les
-grands linéaments du sol comme jamais on ne l'avait fait avant lui,
-était arrivé à une étendue, à une justesse de mouvements telles, que
-ses coups étaient à la fois sûrs et décisifs, et en quelque sorte sans
-appel! L'art, on peut le dire, avait atteint ses dernières limites.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ces succès prodigieux devaient amener les grandes fautes
-d'Espagne et de Russie.</span>
-Malheureusement ces succès prodigieux devaient corrompre non le
-général, chaque jour plus consommé dans son art, mais le politique,
-lui persuader que tout était possible, le conduire tantôt en Espagne,
-tantôt en Russie, avec des armées affaiblies par leur renouvellement
-trop rapide, et à travers des difficultés sans cesse accrues, d'abord
-par la distance qui n'était pas moindre que celle de Cadix à Moscou,
-ensuite par le climat qui était tour à <span class="pagenum"><a id="page769" name="page769"></a>(p. 769)</span> tour celui de
-l'Afrique ou de la Sibérie, ce qui forçait les hommes à passer de
-quarante degrés de chaleur à trente degrés de froid, différences
-extrêmes que la vie animale ne saurait supporter. Au milieu de
-pareilles témérités, le plus grand, le plus parfait des capitaines
-devait succomber!</p>
-
-<p>Aussi beaucoup de juges de Napoléon qui, sans être jamais assez
-sévères pour sa politique, le sont beaucoup trop pour ses opérations
-militaires, lui ont-ils reproché d'être le général des succès, non
-celui des revers, de savoir envahir, de ne savoir pas défendre, d'être
-le premier dans la guerre offensive, le dernier dans la guerre
-défensive, ce qu'ils résument par ce mot, que Napoléon <cite>ne sut jamais
-faire une retraite</cite>! C'est là, selon nous, un jugement erroné.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Est-il vrai que Napoléon ne fut que le général des guerres
-heureuses?</span>
-Lorsque dans l'enivrement du succès, Napoléon se portait à des
-distances comme celle de Paris à Moscou, et sous un climat où le froid
-dépassait trente degrés, il n'y avait plus de retraite possible, et
-Moreau, qui opéra l'admirable retraite de Bavière en 1800, n'eût
-certainement pas ramené intacte l'armée française de Moscou à
-Varsovie. Quand des désastres comme celui de 1812 se produisaient, ce
-n'était plus une de ces alternatives de la guerre qui vous obligent
-tantôt à avancer, tantôt à reculer, c'était tout un édifice qui
-s'écroulait sur la tête de l'audacieux qui avait voulu l'élever
-jusqu'au ciel. Les armées, poussées au dernier degré d'exaltation pour
-aller jusqu'à Moscou, se trouvant surprises tout à coup par un climat
-destructeur, se sentant à des distances immenses, sachant les peuples
-révoltés sur <span class="pagenum"><a id="page770" name="page770"></a>(p. 770)</span> leurs derrières, tombaient dans un abattement
-proportionné à leur enthousiasme, et aucune puissance ne pouvait plus
-les maintenir en ordre. Ce n'était pas une retraite faisable que le
-chef ne savait pas faire, c'était l'édifice de la monarchie
-universelle qui s'écroulait sur la tête de son téméraire auteur!</p>
-
-<p>Mais on ne serait pas général si on ne l'était dans l'adversité comme
-dans la prospérité, car la guerre est une telle suite d'alternatives
-heureuses ou malheureuses, que celui qui ne saurait pas suffire aux
-unes comme aux autres, ne pourrait pas commander une armée quinze
-jours.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa ténacité, sa vigueur dans les revers.</span>
-Or, lorsque le général Bonaparte assailli par les Autrichiens
-en novembre 1796, au milieu des fièvres du Mantouan, n'ayant guère
-plus de dix mille hommes à mettre en ligne, se jetait dans les marais
-d'Arcole pour y annuler la puissance du nombre, il faisait preuve
-d'une fermeté et d'une fertilité d'esprit dans les circonstances
-difficiles qui certainement n'ont pas beaucoup d'exemples. Lorsqu'en
-1809, à l'époque où la série des grandes fautes politiques était
-commencée, il se trouvait à Essling acculé au Danube, privé de tous
-ses ponts par une crue extraordinaire du fleuve, et se repliait dans
-l'île de Lobau avec un sang-froid imperturbable, il ne montrait pas
-moins de solidité dans les revers. Sans doute la résistance à Essling
-même fut le prodige de Lannes qui y mourut, de Masséna qui y serait
-mort si Dieu ne l'avait fait aussi heureux qu'il était tenace; mais la
-fermeté de Napoléon qui, au milieu de Vienne émue, de tous nos
-généraux démoralisés, découvrait des ressources où ils n'en voyaient
-plus, <span class="pagenum"><a id="page771" name="page771"></a>(p. 771)</span> et adoptait le plan ferme et patient au moyen duquel la
-victoire fut ramenée sous nos drapeaux à Wagram, cette fermeté, tant
-admirée de Masséna, appartenait bien à Napoléon, et ce moment offrit
-certainement l'une des extrémités de la guerre les plus grandes et les
-plus glorieusement traversées, dont l'histoire des nations ait
-conservé le souvenir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Campagne de 1814.</span>
-Enfin, pour donner tout de suite la preuve la plus décisive, la
-campagne de 1814, où Napoléon avec une poignée d'hommes, les uns usés,
-les autres n'ayant jamais vu le feu, tint tête à l'Europe entière, non
-pas en battant en retraite, mais en profitant des faux mouvements de
-l'ennemi pour le ramener en arrière par des coups terribles, est un
-bien autre exemple de fécondité de ressources, de présence d'esprit,
-de fermeté indomptable dans une situation désespérée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Aucune partie de l'homme de guerre n'avait manqué à
-Napoléon.</span>
-Sans doute
-Napoléon ne faisait pas la guerre défensive, comme la plupart des
-généraux, en se retirant méthodiquement d'une ligne à une autre,
-défendant bien la première, puis la seconde, puis la troisième, et ne
-parvenant ainsi qu'à gagner du temps, ce qui n'est pas à dédaigner,
-mais ce qui ne suffit pas pour terminer heureusement une crise: il
-faisait la guerre défensive comme l'offensive; il étudiait le terrain,
-tâchait d'y prévoir la manière d'agir de l'ennemi, de le surprendre en
-faute et de l'accabler, ce qu'il fit contre Blucher et Schwarzenberg
-en 1814, et ce qui eût assuré son salut, si tout n'avait été usé
-autour de lui, hommes et choses.</p>
-
-<p>S'il ne fut pas à proprement parler le général des retraites, parce
-qu'il pensait comme Frédéric que la <span class="pagenum"><a id="page772" name="page772"></a>(p. 772)</span> meilleure défensive était
-l'offensive, il se montra dans les guerres malheureuses aussi grand
-que dans les guerres heureuses. Dans les unes comme dans les autres il
-conserva le même caractère de vigueur, d'audace, de promptitude à
-saisir le point où il fallait frapper, et s'il succomba, ce ne fut
-pas, nous le répétons, le militaire qui succomba en lui, c'est le
-politique qui avait entrepris l'impossible, en voulant vaincre
-l'invincible nature des choses.</p>
-
-<p>Dans l'organisation des armées, Napoléon ne fut pas moins remarquable
-que dans la direction générale des opérations, et dans les batailles.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Progrès qu'il a fait faire à l'organisation des armées.</span>
-Ainsi avant lui les généraux de la République distribuaient leurs
-armées en divisions composées de toutes armes, infanterie, artillerie,
-cavalerie, et se réservaient tout au plus une division non engagée,
-composée elle-même comme les autres, afin de parer aux coups imprévus.
-Chacun des lieutenants livrait à lui seul une bataille isolée, et le
-rôle du général en chef consistait à secourir celui d'entre eux qui en
-avait besoin. On pouvait éviter ainsi des défaites, gagner même des
-batailles, mais jamais de ces batailles écrasantes, à la suite
-desquelles une puissance était réduite à déposer les armes. Avec la
-personne de Napoléon, l'organisation des corps d'armée devait changer,
-et changer de manière à laisser dans les mains de celui qui dirigeait
-tout le moyen de tout décider.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa manière de composer sa réserve.</span>
-En effet, son armée était divisée en corps dont l'infanterie était le
-fond, avec une portion d'artillerie pour la soutenir, et une portion
-de cavalerie pour l'éclairer. Mais, indépendamment de l'infanterie
-<span class="pagenum"><a id="page773" name="page773"></a>(p. 773)</span> de la garde qui était sa réserve habituelle, il s'était
-ménagé des masses de cavalerie et d'artillerie, qui étaient comme la
-foudre qu'il gardait pour la lancer au moment décisif. À Eylau
-l'infanterie russe paraissant inébranlable, il lançait sur elle
-soixante escadrons de dragons et de cuirassiers, et y ouvrait ainsi
-une brèche qui ne se refermait plus. À Wagram Bernadotte ayant laissé
-percer notre ligne, il arrêtait avec cent bouches à feu le centre
-victorieux de l'archiduc Charles, et rétablissait le combat que Davout
-terminait en enlevant le plateau de Wagram. C'est pour cela
-qu'indépendamment de la garde il avait composé deux réserves, l'une de
-grosse cavalerie, l'autre d'artillerie à grande portée, lesquelles
-étaient dans sa main la massue d'Hercule. Mais pour la massue il faut
-la main d'Hercule, et avec un général moindre que Napoléon, cette
-organisation aurait eu l'inconvénient de priver souvent des
-lieutenants habiles d'armes spéciales dont ils auraient su tirer
-parti, pour les concentrer dans les mains d'un chef incapable de s'en
-servir. Aussi presque tous les généraux de l'armée républicaine du
-Rhin, habitués à agir chacun de leur côté d'une manière presque
-indépendante, et à réunir dès lors une portion suffisante de toutes
-les armes, regrettaient l'ancienne composition, ce qui revient à dire
-qu'ils regrettaient un état de choses qui leur laissait plus
-d'importance à la condition de diminuer les résultats d'ensemble.</p>
-
-<p>Mais l'organisation ne consiste pas seulement à bien distribuer les
-diverses parties d'une armée, elle consiste à la recruter, à la
-nourrir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son art pour recruter et tenir ses armées ensemble.</span>
-Sous ce <span class="pagenum"><a id="page774" name="page774"></a>(p. 774)</span> rapport, l'art que Napoléon déploya pour
-porter les conscrits de leur village aux bords du Rhin, des bords du
-Rhin à ceux de l'Elbe, de la Vistule, du Niémen, les réunissant dans
-des dépôts, les surveillant avec un soin extrême, ne les laissant
-presque jamais échapper, et les menant ainsi par la main jusqu'au
-champ de bataille, cet art fut prodigieux. Il consistait dans une
-mémoire des détails infaillible, dans un discernement profond des
-négligences ou des infidélités des agents subalternes, dans une
-attention continuelle à les réprimer, dans une force de volonté
-infatigable, dans un travail incessant qui remplissait souvent ses
-nuits, quand le jour avait été passé à cheval. Et malgré tous ces
-efforts, les routes étaient souvent couvertes de soldats débandés,
-mais qui n'attestaient qu'une chose, c'est la violence qu'on faisait à
-la nature, en portant des hommes des bords du Tage à ceux du Volga!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses grandes opérations pour dompter la nature.</span>
-À ces tâches si diverses du général en chef il faut souvent en joindre
-une autre, c'est celle de dompter les éléments, pour franchir des
-montagnes neigeuses, des fleuves larges et violents, et parfois la mer
-elle-même. L'antiquité a légué à l'admiration du monde le passage des
-Pyrénées et des Alpes par Annibal, et il est certain que les hommes
-n'ont rien fait de plus grand, peut-être même d'aussi grand. La
-traversée du Saint-Bernard, le transport de l'armée d'Égypte à travers
-les flottes anglaises, les préparatifs de l'expédition de Boulogne,
-enfin le passage du Danube à Wagram, sont de grandes opérations que la
-postérité n'admirera pas moins. La dernière surtout sera un éternel
-sujet d'étonnement. <span class="pagenum"><a id="page775" name="page775"></a>(p. 775)</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Passage du Danube en 1809.</span>
-La difficulté consistant en cette
-occasion à aller chercher l'armée autrichienne au delà du Danube pour
-lui livrer bataille, et à traverser ce large fleuve avec cent
-cinquante mille hommes en présence de deux cent mille autres, qui nous
-attendaient pour nous précipiter dans les flots, sans qu'on pût les
-éviter en se portant au-dessus ou au-dessous de Vienne, car dans le
-premier cas on se serait trop avancé, et dans le second on eût
-rétrogradé; cette difficulté fut surmontée d'une manière merveilleuse.
-En trois heures, 150 mille hommes, 500 bouches à feu, avaient passé
-devant l'ennemi stupéfait, qui ne songeait à nous combattre que
-lorsque nous avions pris pied sur la rive gauche, et que nous étions
-en mesure de lui tenir tête. Le passage du Saint-Bernard, si
-extraordinaire qu'il soit, est loin d'égaler le passage des Alpes par
-Annibal; mais le passage du Danube en 1809 égale toutes les opérations
-tentées pour vaincre la puissance combinée de la nature et des hommes,
-et restera un phénomène de prévoyance profonde dans le calcul, et
-d'audace tranquille dans l'exécution.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Influence de Napoléon sur les armées.</span>
-Enfin on ne dirait pas tout sur le génie militaire de Napoléon, si on
-n'ajoutait qu'aux qualités les plus diverses de l'intelligence il
-joignit l'art de dominer les hommes, de leur communiquer ses passions,
-de les subjuguer comme un grand orateur subjugue ses auditeurs, tantôt
-de les retenir, tantôt de les lancer, tantôt enfin de les ranimer
-s'ils étaient ébranlés, et toujours enfin de les tenir en main, comme
-un habile cavalier tient en main un cheval difficile. Il ne lui
-manqua donc aucune partie de <span class="pagenum"><a id="page776" name="page776"></a>(p. 776)</span> l'esprit et du caractère
-nécessaires au véritable capitaine, et on peut soutenir que si Annibal
-n'avait existé, il n'aurait probablement pas d'égal.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Tableau résumé des progrès de l'art militaire.</span>
-Ainsi, résumant ce que nous avons dit des progrès de la grande guerre,
-nous répéterons que deux hommes la portèrent au plus haut degré dans
-l'antiquité, Annibal et César; que César cependant, restreint par les
-habitudes du campement, y montra moins de hardiesse de mouvements, de
-fécondité de combinaisons, d'opiniâtreté dans toutes les fortunes
-qu'Annibal; qu'au moyen âge Charlemagne, chef d'empire admirable, ne
-nous donne pas néanmoins l'idée vraie du grand capitaine, parce que
-l'art était trop grossier de son temps; qu'alors l'homme de guerre fut
-presque toujours à cheval, et à peine aidé de quelques archers;
-qu'avec le développement des classes moyennes au sein des villes
-l'infanterie commença, qu'elle se montra d'abord dans les montagnes de
-la Suisse, puis dans les villes allemandes, italiennes, hollandaises;
-que, la poudre ayant renversé les murailles saillantes, les villes
-enfoncèrent leurs défenses en terre; qu'alors un art subtil, celui de
-la fortification moderne, prit naissance; qu'autour des villes à
-prendre ou à secourir, la guerre savante et hardie, la grande guerre,
-en un mot, reparut dans le monde; que les Nassau en furent les
-premiers maîtres, qu'ils y déployèrent d'éminentes qualités et une
-constance demeurée célèbre, que néanmoins enchaînée autour des places,
-elle resta timide encore; qu'une lutte sanglante s'étant engagée au
-Nord entre les protestants et les catholiques, laquelle dura trente
-ans, Gustave-Adolphe, <span class="pagenum"><a id="page777" name="page777"></a>(p. 777)</span> opposant un peuple brave et solide à la
-cavalerie polonaise, fit faire de nouveaux progrès à l'infanterie;
-qu'entraîné en Allemagne, il rendit la guerre plus hardie, et la
-laissa moins que les Nassau, circonscrite autour des places; qu'en
-France, Condé, heureux mélange d'esprit et d'audace, manifesta le
-premier le vrai génie des batailles, Turenne, celui des grands
-mouvements; que cependant l'infanterie partagée en mousquetaires et
-piquiers n'était pas man&oelig;uvrière; que Vauban, en lui donnant le
-fusil à baïonnette, permit de la placer sur trois rangs; que le prince
-d'Anhalt-Dessau, chargé de l'éducation de l'armée prussienne,
-constitua le bataillon moderne qui fournit beaucoup de feux en leur
-offrant peu de prise; que Frédéric, prenant cet instrument en main et
-ayant à lutter aux frontières de la Silésie et de la Bohême, changea
-l'ordre de bataille classique, et le premier adapta les armes au
-terrain; qu'obligé de tenir tête tantôt aux Autrichiens, tantôt aux
-Russes, tantôt aux Français, il élargit le cercle des grandes
-opérations, et fut ainsi dans l'art de la guerre l'auteur de deux
-progrès considérables; qu'après lui vint la Révolution française,
-laquelle, n'ayant que des masses populaires à opposer à l'Europe
-coalisée, résista par le nombre et l'élan aux vieilles armées; que
-l'infanterie, expression du développement des peuples, prit
-définitivement sa place dans la tactique moderne, sans que les armes
-savantes perdissent la leur; qu'enfin un homme extraordinaire, à
-l'esprit profond et vaste, au caractère audacieux comme la Révolution
-française dont il sortait, porta l'art de la <span class="pagenum"><a id="page778" name="page778"></a>(p. 778)</span> grande guerre à
-sa perfection en méditant profondément sur la configuration
-géographique des pays où il devait opérer, en choisissant toujours
-bien le point où il fallait se placer pour frapper des coups décisifs,
-en joignant à l'art des mouvements généraux celui de bien combattre
-sur chaque terrain, en cherchant toujours ou dans le sol ou dans la
-situation de l'ennemi l'occasion de ses grandes batailles, en
-n'hésitant jamais à les livrer, parce qu'elles étaient la conséquence
-de ses mouvements généraux, en s'y prenant si bien en un mot que
-chacune d'elles renversait un empire, ce qui amena malheureusement
-chez lui la plus dangereuse des ivresses, celle de la victoire, le
-désir de la monarchie universelle, et sa chute, de manière que ce sage
-législateur, cet habile administrateur, ce grand capitaine, fut à
-cause même de toutes ses supériorités très-mauvais politique, parce
-que perdant la raison au sein de la victoire, il alla de triomphe en
-triomphe finir dans un abîme.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon comparé aux grands hommes de l'histoire, quant à
-l'ensemble de leurs qualités et de leurs destinées.</span>
-Maintenant, si on le compare aux grands hommes, ses émules, non plus
-sous le rapport spécial de la guerre, mais sous un rapport plus
-général, celui de l'ensemble des talents et de la destinée, le
-spectacle devient plus vaste, plus moral, plus instructif. Si, en
-effet, on s'attache au bruit, à l'importance des événements, à
-l'émotion produite chez les hommes, à l'influence exercée sur le
-monde, il faut, pour lui trouver des pareils, aller chercher encore
-Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Frédéric, et en plaçant sa
-physionomie à côté de ces puissantes figures, on parvient à s'en
-faire <span class="pagenum"><a id="page779" name="page779"></a>(p. 779)</span> une idée à la fois plus précise et plus complète.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre le Grand.</span>
-Alexandre héritant de l'armée de son père, nourri du savoir des Grecs,
-passionné pour leurs applaudissements, se jette en Asie, ne trouve à
-combattre que la faiblesse persane, et marche devant lui jusqu'à ce
-qu'il rencontre les limites du monde alors connu. Si ses soldats ne
-l'arrêtaient, il irait jusqu'à l'océan Indien. Obligé de revenir, il
-n'a qu'un désir, c'est de recommencer ses courses aventureuses. Ce
-n'est pas à sa patrie qu'il songe, laquelle n'a que faire de tant de
-conquêtes; c'est à la gloire d'avoir parcouru l'univers en vainqueur.
-Sa passion c'est sa renommée, reconnue, applaudie à Athènes. Généreux
-et même bon, il tue son ami Clitus, ses meilleurs lieutenants,
-Philotas et Parménion, parce que leur langue imprudente a touché à sa
-gloire. La renommée, voilà son but, but le plus vain entre tous ceux
-qu'ont poursuivis les grands hommes, et tandis qu'après avoir laissé
-reposer son armée il va de nouveau courir après ce but unique de ses
-travaux, enivré des délices de l'Asie, il meurt sur la pourpre et dans
-le vin. Il a séduit la postérité par sa grâce héroïque, mais il n'y a
-pas une vie plus inutilement bruyante que la sienne, car il n'a point
-porté la civilisation grecque au delà de l'Ionie et de la Syrie où
-elle régnait déjà, et a laissé le monde grec dans l'anarchie, et apte
-uniquement à recevoir la conquête romaine. Moralement on aimerait
-mieux être le sage et habile Philop&oelig;men, qui ne fit pas tout ce
-bruit, mais qui prolongea de quelques jours l'indépendance de la
-Grèce.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Annibal.</span>
-À côté de cette vie à la fois si pleine et si vide, <span class="pagenum"><a id="page780" name="page780"></a>(p. 780)</span> voici la
-vie la plus vaste, la plus sérieuse, la plus énergique qui fut jamais:
-c'est celle d'Annibal. Ce mortel à qui Dieu dispensa tous les dons de
-l'intelligence et du caractère, et le plus propre aux grandes choses
-qu'on eût jamais vu, était sorti d'une famille de vieux capitaines,
-tous morts les armes à la main pour défendre Carthage. Son âme était
-une espèce de métal forgé dans le foyer ardent des haines que Rome
-excitait autour d'elle. À neuf ans il quitte Carthage avec son père,
-et va où allaient tous les siens, vivre et mourir en combattant contre
-les Romains. Ses jeux sont la guerre. Enfant, il couche sur les champs
-de bataille, se fait un corps insensible à la douleur, une âme
-inaccessible à la crainte, un esprit qui voit clair dans le tumulte
-des combats comme d'autres dans le plus parfait repos. Son père étant
-mort, son beau-frère aussi, l'un et l'autre les armes à la main,
-l'armée carthaginoise le demande pour chef à vingt-deux ans, et
-l'impose pour ainsi dire au sénat de Carthage, jaloux de la glorieuse
-famille des Barca. Il prend le commandement de cette armée, la fait à
-son image, c'est-à-dire pleine à la fois d'audace, de constance, et
-surtout de haine contre les Romains, la mène à travers l'Europe,
-inconnue alors comme l'est aujourd'hui le centre de l'Afrique, ose
-franchir les Pyrénées, puis les Alpes avec quatre-vingt mille hommes
-dont il perd les deux tiers dans ce trajet extraordinaire, et, dirigé
-par cette pensée profonde que c'est à Rome même qu'il faut combattre
-Rome, vient soulever contre elle ses sujets italiens mal soumis. Il
-fond sur les généraux romains, les force à <span class="pagenum"><a id="page781" name="page781"></a>(p. 781)</span> sortir de leur
-camp en piquant la bravoure de l'un, la vanité de l'autre, les accable
-successivement, et triompherait de tous s'il ne rencontrait enfin un
-adversaire digne de lui, Fabius, qui veut qu'on oppose à ce géant non
-pas les batailles, où il est invincible, mais la vraie vertu de Rome,
-la persévérance. Annibal s'apercevant qu'il s'est trompé en comptant
-sur les Gaulois, bouillants mais inconstants comme tous les barbares,
-sentant Rome imprenable, va au midi de l'Italie, où se trouvait une
-riche civilisation, consistant en villes toutes gouvernées à l'image
-de Rome, c'est-à-dire par des sénats que le peuple jalousait. Il
-renverse partout le parti aristocratique, quoique aristocrate
-lui-même, donne le pouvoir au parti démocratique, fait de Capoue le
-centre de son empire, et ne s'endort point, comme on l'a dit, dans des
-délices qu'il ne sait pas goûter, mais repose, refait son armée
-amaigrie, amasse pour elle seule les richesses du pays, et abandonné
-de sa lâche nation, appelant le monde entier à son aide, étendant la
-guerre à la Grèce, à l'Asie, il détruit sans cesse les forces envoyées
-contre lui, se maintient douze ans dans sa conquête, au point de faire
-considérer aux Romains sa présence en Italie comme un mal sans remède.
-Mais un jour arrive, où les Romains à leur tour portant la guerre sous
-les murs de Carthage, il est rappelé, lutte avec une armée détruite
-contre l'armée romaine reconstituée, et sa fortune déjà ancienne est
-vaincue par une fortune naissante, celle de Scipion, suivant
-l'ordinaire succession des choses humaines. Rentré dans sa patrie, il
-essaye <span class="pagenum"><a id="page782" name="page782"></a>(p. 782)</span> de la réformer pour la rendre capable de recommencer
-la lutte contre les Romains. Dénoncé par ceux dont il attaquait les
-abus, il fuit en Orient, essaye d'y réveiller la faiblesse des
-Antiochus, y est suivi par la haine de Rome, et quand il ne peut plus
-lutter avale le poison, et meurt le dernier de son héroïque famille,
-car tous ont succombé comme lui à la même &oelig;uvre, &oelig;uvre sainte,
-celle de la résistance à la domination étrangère. En contemplant cet
-admirable mortel, doué de tous les génies, de tous les courages, on
-cherche une faiblesse, et on ne sait où la trouver. On cherche une
-passion personnelle, les plaisirs, le luxe, l'ambition, et on n'en
-trouve qu'une, la haine des ennemis de son pays. Le Romain Tite-Live
-l'accuse d'avarice et de cruauté. Annibal amassa en effet des
-richesses immenses, sans jamais jouir d'aucune, et les employa toutes
-à payer son armée, laquelle, composée de soldats stipendiés, est la
-seule armée mercenaire qui ne se soit jamais révoltée, contenue
-qu'elle était par son génie et par la sage distribution qu'il lui
-faisait des fruits de la victoire. Il envoya à Carthage, il est vrai,
-plusieurs boisseaux d'anneaux de chevaliers romains immolés par l'épée
-carthaginoise, mais on ne cite pas un seul acte de barbarie hors du
-champ de bataille. Les reproches de l'historien romain sont donc des
-louanges, et ce que la postérité a dit, ce que les générations les
-plus reculées répéteront, c'est qu'il offrit le plus noble spectacle
-que puissent donner les hommes: celui du génie exempt de tout égoïsme,
-et n'ayant qu'une passion, le patriotisme, dont il est le glorieux
-martyr.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page783" name="page783"></a>(p. 783)</span> <span class="sidenote" title="En marge">César.</span>
-Voici un autre martyr, non du patriotisme, mais de l'ambition, rare
-mortel, rempli de séduction, mais chargé de vices, et coupable
-d'affreux attentats contre la constitution de son pays: ce mortel est
-César, le troisième des hommes prodiges de l'antiquité. Né avec tous
-les talents, brave, fier, éloquent, élégant, prodigue et toujours
-simple, mais sans le moindre souci du bien ou du mal, il n'a qu'une
-pensée, c'est de réussir là où Sylla et Marius ont échoué,
-c'est-à-dire de devenir le maître de son pays. Alexandre a voulu
-conquérir le monde connu; Annibal a voulu empêcher la conquête de sa
-patrie; César, dans cette Rome qui a presque conquis l'univers ne veut
-conquérir qu'elle-même. Il y emploie tous les arts, même les plus
-vils, la cruauté exceptée, non par bonté de c&oelig;ur, mais par
-profondeur de calcul, et pour ne pas rappeler les proscriptions de
-Marius et de Sylla aux imaginations épouvantées. Il veut être édile,
-préteur, pontife, et contracte des dettes immenses pour acheter les
-suffrages de ses concitoyens. Il corrompt les femmes, les maris, comme
-il a cherché à corrompre le peuple. À tous les moyens de corruption il
-veut ajouter les séductions les plus élevées de l'esprit, et devient
-le plus parfait des orateurs romains. Délice et scandale de Rome,
-bientôt il n'y peut plus vivre. Il coalise alors l'avare Crassus, le
-vaniteux Pompée dont il gouverne la faiblesse, et se fait attribuer
-les Gaules, seule contrée où il reste quelque chose à conquérir dans
-les limites naturellement assignables à l'empire romain. Il conquiert
-non pour agrandir sa patrie, qui n'en a guère besoin, mais pour se
-créer <span class="pagenum"><a id="page784" name="page784"></a>(p. 784)</span> des soldats dévoués, pour acquérir des richesses, et
-payer ainsi ses dettes et celles de ses avides partisans. Guerroyant
-l'été, intriguant l'hiver, il mène de ses quartiers de Milan la vanité
-de Pompée, l'avarice de Crassus, domine dix ans de la sorte les
-affaires romaines, et enfin lorsque Crassus mort en Asie il n'y a plus
-personne entre lui et Pompée pour amortir le choc des ambitions, il
-essaye d'abord de la ruse pour retarder une lutte dont il sent le
-péril, puis ne pouvant plus l'éviter, franchit le Rubicon, marche
-contre Pompée dont les légions étaient en Espagne, le pousse d'Italie
-en Épire, abandonne alors, comme il l'a dit si grandement, <cite>un général
-sans armée pour courir à une armée sans général</cite>, va dissoudre en
-Espagne les légions de Pompée que commandait Afranius, retourne
-ensuite en Épire, lutte contre Pompée lui-même, et termine à Pharsale
-la querelle de la suprême puissance. Il lui reste en Afrique, en
-Espagne, les débris du parti de Pompée à détruire; il les détruit,
-vient triompher à Rome de tous ses ennemis, et y fonde cette grande
-chose qu'on appelle l'empire romain, mais se fait assassiner par les
-républicains pour avoir voulu trop tôt mettre le nom sur la chose.
-Dans cette vie, tous les moyens sont pervers comme le but, et il faut
-cependant reconnaître à César un mérite, c'est d'avoir voulu à la
-république substituer l'empire, non par le sang comme Sylla ou Marius,
-mais par la corruption qui allait aux m&oelig;urs de Rome, et par
-l'esprit qui allait à son génie; et le trait particulier de ce
-personnage extraordinaire, grand politique, grand orateur, grand
-guerrier, <span class="pagenum"><a id="page785" name="page785"></a>(p. 785)</span> grand débauché surtout, et clément enfin sans
-bonté, sera toujours d'avoir été le mortel le plus complet qui ait
-paru sur la terre.</p>
-
-<p>Maintenant pour trouver de tels hommes, il faut tourner bien des fois
-les feuillets du vaste livre de l'histoire, il faut passer à travers
-bien des siècles, et arriver au neuvième, où, entre le monde ancien et
-le monde moderne, apparaît Charlemagne!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Charlemagne.</span>
-Certes, qu'au sein de la civilisation, de son savoir si varié, si
-attrayant, si fécond, où le goût du savoir naît du savoir même, on
-trouve des mortels épris des lettres et des sciences, les aimant pour
-elles-mêmes et pour leur utilité, comprenant que c'est par elles que
-tout marche, le vaisseau sur les mers, le char sur les routes, que
-c'est par elles que la justice règne et que la force appuie la
-justice, que c'est par elles enfin que la société humaine est à la
-fois belle, attrayante, douce et sûre à habiter, c'est naturel et ce
-n'est pas miracle! Quels yeux, après avoir vu la lumière, ne
-l'aimeraient point? Mais qu'au sein d'une obscurité profonde, un
-&oelig;il qui n'a jamais connu la lumière, la pressente, l'aime, la
-cherche, la trouve, et tâche de la répandre, c'est un prodige digne de
-l'admiration et du respect des hommes. Ce prodige, c'est Charlemagne
-qui l'offrit à l'univers!</p>
-
-<p>Barbare né au milieu de barbares qui avaient cependant reçu par le
-clergé quelques parcelles de la science antique, il s'éprit avec la
-plus noble ardeur de ce que nous appelons la civilisation, de ce qu'il
-appelait d'un autre nom, mais de ce qu'il aimait autant que nous, et
-par les mêmes motifs. À cette époque, la civilisation c'était le
-christianisme. <span class="pagenum"><a id="page786" name="page786"></a>(p. 786)</span> Être chrétien alors c'était être vraiment
-philosophe, ami du bien, de la justice, de la liberté des hommes. Par
-toutes ces raisons, Charlemagne devint un chrétien fervent, et voulut
-faire prévaloir le christianisme dans le monde barbare, livré à la
-force brutale et au plus grossier sensualisme. À l'intérieur de cette
-France inculte et sans limites définies, le Nord-est, ou <i>Austrasie</i>,
-était en lutte avec le Sud-ouest, ou <i>Neustrie</i>, l'un et l'autre avec
-le Midi, ou <i>Aquitaine</i>. Au dehors cette France était menacée de
-nouvelles invasions par les barbares du Nord appelés Saxons, par les
-barbares du Sud appelés Arabes, les uns et les autres païens ou à peu
-près. Si une main ferme ne venait opposer une digue, soit au Nord,
-soit au Midi, l'édifice des Francs à peine commencé pouvait
-s'écrouler, tous les peuples pouvaient être jetés encore une fois les
-uns sur les autres, le torrent des invasions pouvait déborder de
-nouveau, et emporter les semences de civilisation à peine déposées en
-terre. Charlemagne, dont l'aïeul et le père avaient commencé cette
-&oelig;uvre de consolidation, la reprit et la termina. Grand capitaine,
-on ne saurait dire s'il le fut, s'il lui était possible de l'être dans
-ce siècle. Le capitaine de ce temps était celui qui, la hache d'armes
-à la main, comme Pepin, comme Charles Martel, se faisait suivre de ses
-gens de guerre en les conduisant plus loin que les autres à travers
-les rangs pressés de l'ennemi. Élevé par de tels parents, Charlemagne
-n'était sans doute pas moins vaillant qu'eux; mais il fit mieux que de
-combattre en soldat à la tête de ses grossiers soldats, il dirigea
-pendant cinquante <span class="pagenum"><a id="page787" name="page787"></a>(p. 787)</span> années, dans des vues fermes, sages,
-fortement arrêtées, leur bravoure aveugle. Il réunit sous sa main
-l'Austrasie, la Neustrie, l'Aquitaine, c'est-à-dire la France, puis
-refoulant les Saxons au Nord, les poursuivant jusqu'à ce qu'il les eût
-faits chrétiens, seule manière alors de les civiliser et de désarmer
-leur férocité, refoulant au Sud les Sarrasins sans prétention de les
-soumettre, car il aurait fallu pousser jusqu'en Afrique, s'arrêtant
-sagement à l'Èbre, il fonda, soutint, gouverna un empire immense, sans
-qu'on pût l'accuser d'ambition désordonnée, car en ce temps-là il n'y
-avait pas de frontières, et si cet empire trop étendu pour le génie de
-ses successeurs ne pouvait rester sous une seule main, il resta du
-moins sous les mêmes lois, sous la même civilisation, quoique sous des
-princes divers, et devint tout simplement l'Europe. Maintenant pendant
-près d'un demi-siècle ce vaste empire par la force appliquée avec une
-persévérance infatigable, il se consacra pendant le même temps à y
-faire régner l'ordre, la justice, l'humanité, comme on pouvait les
-entendre alors, en y employant tantôt les assemblées nationales qu'il
-appelait deux fois par an autour de lui, tantôt le clergé qui était
-son grand instrument de civilisation, et enfin ses représentants
-directs, ses fameux <i lang="la"> missi dominici</i>, agents de son infatigable
-vigilance. Sachant que les bonnes lois sont nécessaires, mais que sans
-l'éducation les m&oelig;urs ne viennent pas appuyer les lois, il créa
-partout des écoles où il fit couler, non pas le savoir moderne, mais
-le savoir de cette époque, car de ces fontaines publiques il ne
-pouvait faire couler <span class="pagenum"><a id="page788" name="page788"></a>(p. 788)</span> que les eaux dont il disposait. Joignant
-à ces laborieuses vertus quelques faiblesses qui tenaient pour ainsi
-dire à l'excellence de son c&oelig;ur, entouré de ses nombreux enfants,
-établi dans ses palais qui étaient de riches fermes, y vivant en roi
-doux, aimable autant que sage et profond, il fut mieux qu'un
-conquérant, qu'un capitaine, il fut le modèle accompli du chef
-d'empire, aimant les hommes, méritant d'en être aimé, constamment
-appliqué à leur faire du bien, et leur en ayant fait plus peut-être
-qu'aucun des souverains qui ont régné sur la terre. Après ces
-terribles figures des Alexandre, des César qui ont bouleversé le
-monde, beaucoup plus pour y répandre leur gloire que pour y répandre
-le bien, avec quel plaisir on contemple cette figure bienveillante,
-majestueuse et sereine, toujours appliquée ou à l'étude ou au bonheur
-des hommes, et où n'apparaît qu'un seul chagrin, mais à la fin de ses
-jours, celui d'entrevoir les redoutables esquifs des Normands, dont il
-prévoit les ravages sans avoir le temps de les réprimer. Tant il y a
-qu'aucune carrière ici-bas n'est complète, pas même la plus vaste, la
-plus remplie, qu'aucune vie n'est heureuse jusqu'à son déclin, celle
-même qui a le plus mérité de l'être!</p>
-
-<p>En descendant vers les temps modernes, on ne rencontre plus de ces
-figures colossales, soit que la proximité diminue les prestiges, soit
-que le monde en se régularisant laisse moins de place aux existences
-extraordinaires! Charles-Quint, avec sa profondeur et sa tristesse,
-Henri IV, avec sa séduction et sa fine politique, les Nassau, avec
-leur <span class="pagenum"><a id="page789" name="page789"></a>(p. 789)</span> constance, Gustave-Adolphe, vainqueur avec si peu de
-soldats de l'Empire germanique, Cromwell, assassin de son roi et
-dominateur de la révolution anglaise, Louis XIV, avec sa majesté et
-son bon sens, ne s'élèvent pas à la hauteur des glorieuses figures que
-nous avons essayé de peindre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Frédéric le Grand.</span>
-Il faut arriver à deux hommes, Frédéric
-et Napoléon, que le double éclat de l'esprit et du génie militaire
-place, le premier assez près, le second tout à fait au niveau des
-grands hommes de l'antiquité. Frédéric, sceptique, railleur, chef
-couronné des philosophes du dix-huitième siècle, contempteur de tout
-ce qu'il y a de plus respectable au monde, se moquant de ses amis
-mêmes, prédestiné en quelque sorte pour braver, insulter, humilier
-l'orgueil de la maison d'Autriche et du vieil ordre de choses qu'elle
-représentait, osant au sein de l'Europe bien assise, où les places
-étaient si difficiles à changer, osant, disons-nous, entreprendre de
-créer une puissance nouvelle, ayant eu l'honneur d'y réussir en
-luttant à lui seul contre tout le continent, grâce il est vrai à la
-frivolité des cours de France et de Russie, grâce aussi à l'esprit
-étroit de la cour d'Autriche, et après avoir fait vingt ans la guerre,
-maintenant par la politique la plus profonde la paix du continent,
-jusqu'à partager audacieusement la Pologne sans être obligé de tirer
-un coup de canon, Frédéric est une figure originale et saisissante, à
-laquelle cependant il manque la grandeur bien que les grandes actions
-n'y manquent pas, soit parce que Frédéric après tout n'a fait que
-changer la proportion des forces dans l'intérieur de la Confédération
-germanique, soit <span class="pagenum"><a id="page790" name="page790"></a>(p. 790)</span> parce que cette figure railleuse n'a point
-la dignité sérieuse qui impose aux hommes!</p>
-
-<p>La grandeur! ce n'est pas ce qui manque à celui qui lui a succédé et
-l'a surpassé dans l'admiration et le ravage du monde! Il était réservé
-à la Révolution française, appelée à changer la face de la société
-européenne, de produire un homme qui attirerait autant les regards que
-Charlemagne, César, Annibal et Alexandre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vaste carrière de Napoléon.</span>
-À celui-là ce n'est ni la
-grandeur du rôle, ni l'immensité des bouleversements, ni l'éclat,
-l'étendue, la profondeur du génie, ni le sérieux d'esprit qui manquent
-pour saisir, attirer, maîtriser l'attention du genre humain! Ce fils
-d'un gentilhomme corse, qui vient demander à l'ancienne royauté
-l'éducation dispensée dans les écoles militaires à la noblesse pauvre,
-qui, à peine sorti de l'école, acquiert dans une émeute sanglante le
-titre de général en chef, passe ensuite de l'armée de Paris à l'armée
-d'Italie, conquiert cette contrée en un mois, attire à lui et détruit
-successivement toutes les forces de la coalition européenne, lui
-arrache la paix de Campo-Formio, et déjà trop grand pour habiter à
-côté du gouvernement de la République, va chercher en Orient des
-destinées nouvelles, passe avec cinq cents voiles à travers les
-flottes anglaises, conquiert l'Égypte en courant, songe alors à
-envahir l'Inde en suivant la route d'Alexandre, puis ramené tout à
-coup en Occident par le renouvellement de la guerre européenne, après
-avoir essayé d'imiter Alexandre, imite et égale Annibal en
-franchissant les Alpes, écrase de nouveau la coalition et lui impose
-la belle paix de Lunéville, ce fils du <span class="pagenum"><a id="page791" name="page791"></a>(p. 791)</span> pauvre gentilhomme
-corse a déjà parcouru à trente ans une carrière bien extraordinaire!
-Devenu quelque temps pacifique, il jette par ses lois les bases de la
-société moderne, puis se laisse emporter à son bouillant génie,
-s'attaque de nouveau à l'Europe, la soumet en trois journées,
-Austerlitz, Iéna, Friedland, abaisse et relève les empires, met sur sa
-tête la couronne de Charlemagne, voit les rois lui offrir leur fille,
-choisit celle des Césars, dont il obtient un fils qui semble destiné à
-porter la plus brillante couronne de l'univers, de Cadix se porte à
-Moscou, succombe dans la plus grande catastrophe des siècles, refait
-sa fortune, la défait de nouveau, est confiné dans une petite île, en
-sort avec quelques centaines de soldats fidèles, reconquiert en vingt
-jours le trône de France, lutte de nouveau contre l'Europe exaspérée,
-succombe pour la dernière fois à Waterloo, et après avoir soutenu des
-guerres plus grandes que celles de l'empire romain, s'en va, né dans
-une île de la Méditerranée, mourir dans une île de l'Océan, attaché
-comme Prométhée sur un rocher par la haine et la peur des rois, ce
-fils du pauvre gentilhomme corse a bien fait dans le monde la figure
-d'Alexandre, d'Annibal, de César, de Charlemagne! Du génie il en a
-autant que ceux d'entre eux qui en ont le plus; du bruit il en a fait
-autant que ceux qui ont le plus ébranlé l'univers; du sang,
-malheureusement il en a versé plus qu'aucun d'eux. Moralement il vaut
-moins que les meilleurs de ces grands hommes, mais mieux que les plus
-mauvais.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son ambition comparée à celle d'Alexandre, de César,
-d'Annibal.</span>
-Son ambition est moins vaine que celle d'Alexandre, moins
-perverse que celle de <span class="pagenum"><a id="page792" name="page792"></a>(p. 792)</span> César, mais elle n'est pas respectable
-comme celle d'Annibal, qui s'épuise et meurt pour épargner à sa patrie
-le malheur d'être conquise. Son ambition est l'ambition ordinaire des
-conquérants, qui aspirent à dominer dans une patrie agrandie par eux.
-Pourtant il chérit la France, et jouit de sa grandeur autant que de la
-sienne même. Dans le gouvernement il aime le bien, le poursuit en
-despote, mais n'y apporte ni la suite, ni la religieuse application de
-Charlemagne. Sous le rapport de la diversité des talents il est moins
-complet que César, qui ayant été obligé de séduire ses concitoyens
-avant de les dominer, s'est appliqué à persuader comme à combattre, et
-sait tour à tour parler, écrire, agir, en restant toujours simple.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son esprit comparé à celui de César.</span>
-Napoléon, au contraire, arrivé tout à coup à la domination par la
-guerre, n'a aucun besoin d'être orateur, et peut-être ne l'aurait
-jamais été quoique doué d'éloquence naturelle, parce que jamais il
-n'aurait pris la peine d'analyser patiemment sa pensée devant des
-hommes assemblés, mais il sait écrire néanmoins comme il sait penser,
-c'est-à-dire fortement, grandement, même avec soin, parfois est un peu
-déclamatoire comme la Révolution française, sa mère, discute avec plus
-de puissance que César, mais ne narre pas avec sa suprême simplicité,
-son naturel exquis.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son génie militaire comparé à celui d'Annibal.</span>
-Inférieur au dictateur romain sous le rapport de
-l'ensemble des qualités, il lui est supérieur comme militaire, d'abord
-par plus de spécialité dans la profession, puis par l'audace, la
-profondeur, la fécondité inépuisable des combinaisons, n'a sous ce
-rapport qu'un égal ou un supérieur (on ne saurait le dire), Annibal,
-<span class="pagenum"><a id="page793" name="page793"></a>(p. 793)</span> car il est aussi audacieux, aussi calculé, aussi rusé, aussi
-fécond, aussi terrible, aussi opiniâtre que le général carthaginois,
-en ayant toutefois une supériorité sur lui, celle des siècles. Arrivé
-en effet après Annibal, César, les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé,
-Turenne, Frédéric, il a pu pousser l'art à son dernier terme. Du
-reste, ce sont les balances de Dieu qu'il faudrait pour peser de tels
-hommes, et tout ce qu'on peut faire c'est de saisir quelques-uns des
-traits les plus saillants de leurs imposantes physionomies.</p>
-
-<p>Pour nous Français, Napoléon a des titres que nous ne devons ni
-méconnaître ni oublier, à quelque parti que notre naissance, nos
-convictions ou nos intérêts nous aient attachés. Sans doute en
-organisant notre état social par le Code civil, notre administration
-par ses règlements, il ne nous donna pas la forme politique sous
-laquelle notre société devait se reposer définitivement, et vivre
-paisible, prospère et libre; il ne nous donna pas la liberté, que ses
-héritiers nous doivent encore; mais, au lendemain des agitations de la
-Révolution française, il ne pouvait nous procurer que l'ordre, et il
-faut lui savoir gré de nous avoir donné avec l'ordre notre état civil
-et notre organisation administrative.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses mérites et ses torts envers la France.</span>
-Malheureusement pour lui et pour
-nous, il a perdu notre grandeur, mais il nous a laissé la gloire qui
-est la grandeur morale, et ramène avec le temps la grandeur
-matérielle. Il était par son génie fait pour la France, comme la
-France était faite pour lui. Ni lui sans l'armée française, ni l'armée
-française sans lui n'auraient accompli ce qu'ils ont accompli
-ensemble. <span class="pagenum"><a id="page794" name="page794"></a>(p. 794)</span> Auteur de nos revers mais compagnon de nos
-exploits, nous devons le juger sévèrement, mais en lui conservant les
-sentiments qu'une armée doit au général qui l'a conduite longtemps à
-la victoire. Étudions ses hauts faits qui sont les nôtres, apprenons à
-son école, si nous sommes militaires l'art de conduire les soldats, si
-nous sommes hommes d'État l'art d'administrer les empires;
-instruisons-nous surtout par ses fautes, apprenons en évitant ses
-exemples à aimer la grandeur modérée, celle qui est possible, celle
-qui est durable parce qu'elle n'est pas insupportable à autrui,
-apprenons en un mot la modération auprès de cet homme le plus immodéré
-des hommes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Diverses leçons, et une surtout, à tirer de son règne.</span>
-Et, comme citoyens enfin, tirons de sa vie une dernière et
-mémorable leçon, c'est que, si grand, si sensé, si vaste que soit le
-génie d'un homme, jamais il ne faut lui livrer complétement les
-destinées d'un pays. Certes nous ne sommes pas de ceux qui reprochent
-à Napoléon d'avoir dans la journée du 18 brumaire arraché la France
-aux mains du Directoire, entre lesquelles peut-être elle eût péri:
-mais de ce qu'il fallait la tirer de ces mains débiles et corrompues,
-ce n'était pas une raison pour la livrer tout entière aux mains
-puissantes mais téméraires du vainqueur de Rivoli et de Marengo. Sans
-doute si jamais une nation eut des excuses pour se donner à un homme,
-ce fut la France lorsqu'en 1800 elle adopta Napoléon pour chef! Ce
-n'était pas une fausse anarchie dont on cherchait à faire peur à la
-nation pour l'enchaîner. Hélas non! des milliers d'existences
-innocentes avaient succombé sur l'échafaud, dans les prisons <span class="pagenum"><a id="page795" name="page795"></a>(p. 795)</span>
-de l'Abbaye, ou dans les eaux de la Loire. Les horreurs des temps
-barbares avaient tout à coup reparu au sein de la civilisation
-épouvantée, et même après que ces horreurs étaient déjà loin, la
-Révolution française ne cessait d'osciller entre les bourreaux
-auxquels on l'avait arrachée, et les émigrés aveugles qui voulaient la
-faire rétrograder à travers le sang vers un passé impossible, tandis
-que sur ce chaos se montrait menaçante l'épée de l'étranger! À ce
-moment revenait de l'Orient un jeune héros plein de génie, qui partout
-vainqueur de la nature et des hommes, sage, modéré, religieux,
-semblait né pour enchanter le monde! Jamais assurément on ne fut plus
-excusable de se confier à un homme, car jamais terreur ne fut moins
-simulée que celle qu'on fuyait, car jamais génie ne fut plus réel que
-celui auprès duquel on cherchait un refuge! Et cependant après
-quelques années, ce sage devenu fou, fou d'une autre folie que celle
-de quatre-vingt-treize, mais non moins désastreuse, immolait un
-million d'hommes sur les champs de bataille, attirait l'Europe sur la
-France qu'il laissait vaincue, noyée dans son sang, dépouillée du
-fruit de vingt ans de victoires, désolée en un mot, et n'ayant pour
-refleurir que les germes de la civilisation moderne déposés dans son
-sein. Qui donc eût pu prévoir que le sage de 1800 serait l'insensé de
-1812 et de 1813? Oui, on aurait pu le prévoir, en se rappelant que la
-toute-puissance porte en soi une folie incurable, la tentation de tout
-faire quand on peut tout faire, même le mal après le bien. Ainsi dans
-cette grande vie où il y a tant à apprendre pour les militaires, les
-<span class="pagenum"><a id="page796" name="page796"></a>(p. 796)</span> administrateurs, les politiques, que les citoyens viennent à
-leur tour apprendre une chose, c'est qu'il ne faut jamais livrer la
-patrie à un homme, n'importe l'homme, n'importent les circonstances!
-<span class="sidenote" title="En marge">Dernier v&oelig;u d'un citoyen en terminant cette histoire.</span>
-En finissant cette longue histoire de nos triomphes et de nos revers,
-c'est le dernier cri qui s'échappe de mon c&oelig;ur, cri sincère que je
-voudrais faire parvenir au c&oelig;ur de tous les Français, afin de leur
-persuader à tous qu'il ne faut jamais aliéner sa liberté, et, pour
-n'être pas exposé à l'aliéner, n'en jamais abuser.</p>
-
-<p class="p2 center">FIN.</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2><span class="pagenum"><a id="page797" name="page797"></a>(p. 797)</span> TABLE DES MATIÈRES<br />
-CONTENUES<br />
-DANS LE TOME VINGTIÈME.</h2>
-
-<div class="toc">
-<p class="center">LIVRE SOIXANTIÈME.</p>
-
-<p class="center">WATERLOO.</p>
-
-<p>Forces que Napoléon avait réunies pour l'ouverture de la campagne
- de 1815. &mdash; Les places occupées, Paris et Lyon pourvus de garnisons
- suffisantes, la Vendée contenue, il lui restait 124 mille hommes
- présents au drapeau pour prendre l'offensive sur la frontière du
- Nord. &mdash; En attendant un mois Napoléon aurait eu cent mille hommes
- de plus. &mdash; Néanmoins il se décide en faveur de l'offensive
- immédiate, d'abord pour ne pas laisser dévaster par l'ennemi les
- provinces de France les plus belles et les plus dévouées, et
- ensuite parce que la colonne envahissante de l'Est étant en
- retard sur celle du Nord, il a l'espérance en se hâtant de
- pouvoir les combattre l'une après l'autre. &mdash; Combinaison qu'il
- imagine pour concentrer soudainement son armée, et la jeter entre
- les Anglais et les Prussiens avant qu'ils puissent soupçonner son
- apparition. &mdash; Le 15 juin à trois heures du matin, Napoléon entre
- en action, enlève Charleroy, culbute les Prussiens, et prend
- position entre les deux armées ennemies. &mdash; Les Prussiens ayant
- leur base sur Liége, les Anglais sur Bruxelles, ne peuvent se
- réunir que sur la grande chaussée de Namur à Bruxelles, passant
- par Sombreffe et les Quatre-Bras. &mdash; Napoléon prend donc le parti
- de se porter sur Sombreffe avec sa droite et son centre, pour
- livrer bataille aux Prussiens, tandis que Ney avec la gauche
- contiendra les Anglais aux Quatre-Bras. &mdash; Combat de Gilly sur la
- route de Fleurus. &mdash; Hésitations de Ney aux Quatre-Bras. &mdash; Malgré
- ces hésitations tout se passe dans l'après-midi du 15 au gré de
- Napoléon, et il est placé entre les deux armées ennemies de
- manière à pouvoir le lendemain combattre les Prussiens avant que
- les Anglais viennent à leur secours. &mdash; Dispositions pour la
- journée du 16. &mdash; Napoléon est obligé de différer la bataille
- contre les Prussiens jusqu'à l'après-midi, afin de donner à ses
- troupes le temps d'arriver en ligne. &mdash; Ordre à Ney d'enlever les
- Quatre-Bras à tout prix, et de diriger ensuite une colonne sur
- les derrières de l'armée prussienne. &mdash; Vers le milieu du jour
- Napoléon et son armée débouchent en avant de
- Fleurus. &mdash; Empressement de Blucher à accepter la bataille, et
- position qu'il vient occuper en avant de Sombreffe, derrière les
- villages de Saint-Amand et de Ligny. &mdash; Bataille de Ligny, livrée
- le 16, de trois à neuf heures du soir. &mdash; Violente résistance des
- Prussiens à Saint-Amand et à Ligny. &mdash; Ordre réitéré à Ney
- d'occuper les Quatre-Bras, et de détacher un corps sur les
- derrières de Saint-Amand. &mdash; Napoléon voyant ses ordres inexécutés,
- imagine une nouvelle man&oelig;uvre, et avec sa garde coupe la ligne
- prussienne au-dessus de Ligny. &mdash; Résultat décisif de cette belle
- man&oelig;uvre. &mdash; L'armée prussienne est rejetée au delà de Sombreffe
- après des pertes immenses, et Napoléon demeure maître de la
- grande chaussée de Namur à Bruxelles par les
- Quatre-Bras. &mdash; Pendant qu'on se bat à Ligny, Ney, craignant
- d'avoir à combattre l'armée britannique tout entière, laisse
- passer le moment propice, n'entre en action que lorsque les
- Anglais sont en trop grand nombre, parvient seulement à les
- contenir, et d'Erlon de son côté, attiré tantôt à Ligny, tantôt
- aux Quatre-Bras, perd la journée en allées et venues, ce qui le
- rend inutile à tout le monde. &mdash; Malgré ces incidents le plan de
- Napoléon a réussi, car il a pu combattre les Prussiens séparés
- des Anglais, et il est en mesure le lendemain de combattre les
- Anglais séparés des Prussiens. &mdash; Dispositions pour la journée du
- 17. &mdash; Napoléon voulant surveiller les Prussiens, compléter leur
- défaite, et surtout les tenir à distance pendant qu'il aura
- affaire aux Anglais, détache son aile droite sous le maréchal
- Grouchy, en lui recommandant expressément de toujours communiquer
- avec lui. &mdash; Il compose cette aile droite des corps de Vandamme et
- de Gérard fatigués par la bataille de Ligny, et avec son centre,
- composé du corps de Lobau, de la garde et de la réserve de
- cavalerie, il se porte vers les Quatre-Bras, pour rallier Ney et
- aborder les Anglais. &mdash; Ces dispositions l'occupent une partie de
- la matinée du 17, et il part ensuite pour rejoindre ses troupes
- qui ont pris les devants. &mdash; Surprise qu'il éprouve en trouvant
- Ney, qui devait former la tête de colonne, immobile derrière les
- Quatre-Bras. &mdash; Ney, croyant encore avoir l'armée anglaise tout
- entière devant lui, attendait l'arrivée de Napoléon pour se
- mettre en mouvement. &mdash; Ce retard retient longtemps l'armée au
- passage des Quatre-Bras. &mdash; Orage subit qui convertit la contrée en
- un vaste marécage. &mdash; Profonde détresse des troupes. &mdash; Combat
- d'arrière-garde à Genappe. &mdash; Napoléon poursuit l'armée anglaise,
- qui s'arrête sur le plateau de Mont-Saint-Jean, en avant de la
- forêt de Soignes. &mdash; Description de la contrée. &mdash; Desseins du duc de
- Wellington. &mdash; Son intention est de s'établir sur le plateau de
- Mont-Saint-Jean, et d'y attendre les Prussiens pour livrer avec
- eux une bataille décisive. &mdash; Blucher quoique mécontent des
- Anglais pour la journée du 16, leur fait dire qu'il sera sur leur
- gauche le 18 au matin, en avant de la forêt de Soignes. &mdash; Longue
- reconnaissance exécutée par Napoléon le 17 au soir sous une grêle
- de boulets. &mdash; Sa vive satisfaction en acquérant la conviction que
- les Anglais sont décidés à combattre. &mdash; Sa confiance dans le
- résultat. &mdash; Ordre à Grouchy de se rapprocher et d'envoyer un
- détachement pour prendre à revers la gauche des
- Anglais. &mdash; Mouvements de Grouchy pendant cette journée du 17. &mdash; Il
- court inutilement après les Prussiens sur la route de Namur, et
- ne s'aperçoit que vers la fin du jour de leur marche sur
- Wavre. &mdash; Il achemine alors sur Gembloux son infanterie qui n'a
- fait que deux lieues et demie dans la journée. &mdash; Pourtant on est
- si près les uns des autres, que Grouchy peut encore, en partant à
- quatre heures du matin le 18, se trouver sur la trace des
- Prussiens, et les prévenir dans toutes les directions. &mdash; Il écrit
- le 17 au soir à Napoléon qu'il est sur leur piste, et qu'il
- mettra tous ses soins à les tenir séparés des Anglais. &mdash; Napoléon
- se lève plusieurs fois dans la nuit pour observer l'ennemi. &mdash; Les
- feux de bivouac des Anglais ne laissent aucun doute sur leur
- résolution de livrer bataille. &mdash; La pluie n'ayant cessé que vers
- six heures du matin, Drouot, au nom de l'artillerie, déclare
- qu'il sera impossible de man&oelig;uvrer avant dix ou onze heures du
- matin. &mdash; Napoléon se décide à différer la bataille jusqu'à ce
- moment. &mdash; Son plan pour cette journée. &mdash; Il veut culbuter la gauche
- des Anglais sur leur centre, et leur enlever la chaussée de
- Bruxelles, qui est la seule issue praticable à travers la forêt
- de Soignes. &mdash; Distribution de ses forces. &mdash; Aspect des deux
- armées. &mdash; Napoléon après avoir sommeillé quelques instants prend
- place sur un tertre en avant de la ferme de la
- Belle-Alliance. &mdash; Avant de donner le signal du combat, il expédie
- un nouvel officier à Grouchy pour lui faire part de la situation,
- et lui ordonner de venir se placer sur sa droite. &mdash; À onze heures
- et demie le feu commence. &mdash; Grande batterie sur le front de
- l'armée française, tirant à outrance sur la ligne anglaise. &mdash; À
- peine le feu est-il commencé qu'on aperçoit une ombre dans le
- lointain à droite. &mdash; Cavalerie légère envoyée en
- reconnaissance. &mdash; Attaque de notre gauche commandée par le général
- Reille contre le bois et le château de Goumont. &mdash; Le bois et le
- verger sont enlevés, malgré l'opiniâtreté de l'ennemi; mais le
- château résiste. &mdash; Fâcheuse obstination à enlever ce poste. &mdash; La
- cavalerie légère vient annoncer que ce sont des troupes qu'on a
- vues dans le lointain à droite, et que ces troupes sont
- prussiennes. &mdash; Nouvel officier envoyé à Grouchy. &mdash; Le comte de
- Lobau est chargé de contenir les Prussiens. &mdash; Attaque au centre
- sur la route de Bruxelles afin d'enlever la Haye-Sainte, et à
- droite afin d'expulser la gauche des Anglais du plateau de
- Mont-Saint-Jean. &mdash; Ney dirige cette double attaque. &mdash; Nos soldats
- enlèvent le verger de la Haye-Sainte, mais sans pouvoir s'emparer
- des bâtiments de ferme. &mdash; Attaque du corps de d'Erlon contre la
- gauche des Anglais. &mdash; Élan des troupes. &mdash; La position est d'abord
- emportée, et on est près de déboucher sur le plateau, lorsque
- nos colonnes d'infanterie sont assaillies par une charge furieuse
- des dragons écossais, et mises en désordre pour n'avoir pas été
- disposées de manière à résister à la cavalerie. &mdash; Napoléon lance
- sur les dragons écossais une brigade de cuirassiers. &mdash; Horrible
- carnage des dragons écossais. &mdash; Quoique réparé, l'échec de d'Erlon
- laisse la tâche à recommencer. &mdash; En ce moment, la présence des
- Prussiens se fait sentir, et Lobau traverse le champ de bataille
- pour aller leur tenir tête. &mdash; Napoléon suspend l'action contre les
- Anglais, ordonne à Ney d'enlever la Haye-Sainte pour s'assurer un
- point d'appui au centre, et de s'en tenir là jusqu'à ce qu'on ait
- apprécié la portée de l'attaque des Prussiens. &mdash; Le comte de Lobau
- repousse les premières divisions de Bulow. &mdash; Ney attaque la
- Haye-Sainte et s'en empare. &mdash; La cavalerie anglaise voulant se
- jeter sur lui, il la repousse, et la suit sur le plateau. &mdash; Il
- aperçoit alors l'artillerie des Anglais qui semble abandonnée, et
- croit le moment venu de porter un coup décisif. &mdash; Il demande des
- forces, et Napoléon lui confie une division de cuirassiers pour
- qu'il puisse se lier à Reille autour du château de Goumont. &mdash; Ney
- se saisit des cuirassiers, fond sur les Anglais, et renverse leur
- première ligne. &mdash; Toute la réserve de cavalerie et toute la
- cavalerie de la garde, entraînées par lui, suivent son mouvement
- sans ordre de l'Empereur. &mdash; Combat de cavalerie
- extraordinaire. &mdash; Ney accomplit des prodiges, et fait demander de
- l'infanterie à Napoléon pour achever la défaite de l'armée
- britannique. &mdash; Engagé dans un combat acharné contre les Prussiens,
- Napoléon ne peut pas donner de l'infanterie à Ney, car il ne lui
- reste que celle de la garde. &mdash; Il fait dire à Ney de se maintenir
- sur le plateau le plus longtemps possible, lui promettant de
- venir terminer la bataille contre les Anglais, s'il parvient à la
- finir avec les Prussiens. &mdash; Napoléon à la tête de la garde livre
- un combat formidable aux Prussiens. &mdash; Bulow est culbuté avec
- grande perte. &mdash; Ce résultat à peine obtenu Napoléon ramène la
- garde de la droite au centre, et la dispose en colonnes d'attaque
- pour terminer la bataille contre les Anglais. &mdash; Premier engagement
- de quatre bataillons de la garde contre l'infanterie
- britannique. &mdash; Héroïsme de ces bataillons. &mdash; Pendant que Napoléon
- va les soutenir avec six autres bataillons, il est soudainement
- pris en flanc par le corps prussien de Ziethen, arrivé le dernier
- en ligne. &mdash; Affreuse confusion. &mdash; Le duc de Wellington prend alors
- l'offensive, et notre armée épuisée, assaillie en tête, en flanc,
- en queue, n'ayant aucun corps pour la rallier, saisie par la
- nuit, ne voyant plus Napoléon, se trouve pendant quelques heures
- dans un état de véritable débandade. &mdash; Retraite désordonnée sur
- Charleroy. &mdash; Opérations de Grouchy pendant cette funeste
- journée. &mdash; Au bruit du canon de Waterloo, tous ses généraux lui
- demandent de se porter au feu. &mdash; Il ne comprend pas ce conseil et
- refuse de s'y rendre. &mdash; Combien il lui eût été facile de sauver
- l'armée. &mdash; À la fin du jour il est éclairé, et conçoit d'amers
- regrets. &mdash; Caractère de cette dernière campagne, et cause
- véritable des revers de l'armée française.
-<span class="ralign"><a href="#page1">1 à 298</a></span></p>
-
-<p class="p2 center">LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME.</p>
-
-<p class="center">SECONDE ABDICATION.</p>
-
-<p>Événements militaires sur les diverses frontières. &mdash; Combats
- heureux et armistice en Savoie. &mdash; Défaite des Vendéens et trêve
- avec les chefs de l'insurrection. &mdash; Arrivée de Napoléon à
- Laon. &mdash; Rédaction du bulletin de la bataille de
- Waterloo. &mdash; Napoléon examine s'il faut rester à Laon pour y
- rallier l'armée, ou se rendre à Paris pour y demander aux
- Chambres de nouvelles ressources. &mdash; Il adopte le dernier
- parti. &mdash; Effet produit à Paris par la fatale nouvelle de la
- bataille de Waterloo. &mdash; L'idée qui s'empare de tous les esprits,
- c'est que Napoléon, ne sachant ou ne pouvant plus vaincre, n'est
- désormais pour la France qu'un danger sans compensation. &mdash; Presque
- tous les partis, excepté les révolutionnaires et les
- bonapartistes irrévocablement compromis, veulent qu'il abdique
- pour faire cesser les dangers qu'il attire sur la
- France. &mdash; Intrigues de M. Fouché qui s'imagine que, Napoléon
- écarté, il sera le maître de la situation. &mdash; Ses menées auprès des
- représentants. &mdash; Il les exhorte à tenir tête à Napoléon si
- celui-ci veut engager la France dans une lutte
- désespérée. &mdash; Arrivée de Napoléon à l'Élysée le 21 juin au
- matin. &mdash; Son accablement physique. &mdash; Désespoir de tous ceux qui
- l'entourent. &mdash; Conseil des ministres auquel assistent les princes
- Joseph et Lucien. &mdash; Le maréchal Davout et Lucien sont d'avis de
- proroger immédiatement les Chambres. &mdash; Embarras et silence des
- ministres. &mdash; Napoléon paraît croire que le temps d'un 18 brumaire
- est passé. &mdash; Pendant qu'on délibère, M. Fouché fait parvenir à M.
- de Lafayette l'avis que Napoléon veut dissoudre la Chambre des
- représentants. &mdash; Grande rumeur dans cette chambre. &mdash; Sur la
- proposition de M. de Lafayette on déclare traître quiconque
- essayera de proroger ou de dissoudre les Chambres, et on enjoint
- aux ministres de venir rendre compte de l'état du pays. &mdash; Les
- esprits une fois sur cette pente ne s'arrêtent plus, et on parle
- partout d'abdication. &mdash; Napoléon irrité sort de son abattement et
- se montre disposé à des mesures violentes. &mdash; M. Regnaud,
- secrètement influencé par M. Fouché, essaye de le calmer, et
- suggère l'idée de l'abdication, que Napoléon ne repousse
- point. &mdash; Pendant ce temps la Chambre des représentants, vivement
- agitée, insiste pour avoir une réponse du gouvernement. &mdash; Les
- ministres se rendent enfin à la barre des deux Chambres, et
- proposent la formation d'une commission de cinq membres afin de
- chercher des moyens de salut public. &mdash; Discours de M. Jay, dans
- lequel il supplie Napoléon d'abdiquer. &mdash; Réponse du prince
- Lucien. &mdash; L'Assemblée ne veut pas arracher le sceptre à Napoléon,
- mais elle désire qu'il le dépose lui-même. &mdash; Elle accepte la
- proposition des ministres, et nomme une commission de cinq
- membres chargée de chercher avec le gouvernement les moyens de
- sauver le pays. &mdash; La Chambre des pairs suit en tout l'exemple de
- la Chambre des représentants. &mdash; Napoléon est entouré de gens qui
- lui donnent le conseil d'abdiquer. &mdash; Son frère Lucien lui
- conseille au contraire les mesures énergiques. &mdash; Raisons de
- Napoléon pour ne les point adopter. &mdash; Séance tenue la nuit aux
- Tuileries par les commissions des deux Chambres. &mdash; M. de Lafayette
- aborde nettement la question de l'abdication. &mdash; On refuse de
- l'écouter pour s'occuper de mesures de finances et de
- recrutement, mais M. Regnaud fait entendre qu'en ménageant
- Napoléon, on obtiendra bientôt de lui ce qu'on désire. &mdash; Rapport
- de cette séance à la Chambre des représentants. &mdash; Impatience
- causée par l'insignifiance du rapport. &mdash; Le général Solignac,
- longtemps disgracié, rappelle l'Assemblée au respect du malheur,
- et court à l'Élysée pour demander l'abdication. &mdash; Napoléon
- l'accueille avec douceur, et lui promet de donner à la Chambre
- une satisfaction complète et prochaine. &mdash; Seconde
- abdication. &mdash; Napoléon y met pour condition la transmission de la
- couronne à son fils. &mdash; L'abdication est portée à la Chambre, qui,
- une fois satisfaite, cède à un attendrissement
- général. &mdash; Nomination d'une commission exécutive pour suppléer au
- pouvoir impérial. &mdash; MM. Carnot, Fouché, Grenier, Caulaincourt,
- Quinette, nommés membres de cette commission. &mdash; M. Fouché en
- devient le président en se donnant sa voix. &mdash; M. Fouché rend
- secrètement la liberté à M. de Vitrolles, et s'abouche avec les
- royalistes. &mdash; Il préférerait Napoléon II, mais prévoyant que les
- Bourbons l'emporteront, il se décide à faire ses conditions avec
- eux. &mdash; Scènes dans la Chambre des pairs. &mdash; La Bédoyère voudrait
- qu'on proclamât sur-le-champ Napoléon II. &mdash; Altercation entre Ney
- et Drouot relativement à la bataille de Waterloo. &mdash; Napoléon
- voyant qu'on cherche à éluder la question relativement à la
- transmission de la couronne à son fils, se plaint à M. Regnaud
- d'avoir été trompé. &mdash; MM. Regnaud, Boulay de la Meurthe, Defermon,
- lui promettent de faire le lendemain un effort en faveur de
- Napoléon II. &mdash; Séance fort vive le 23 à la Chambre des
- représentants. &mdash; M. Boulay de la Meurthe dénonce les menées
- royalistes, et veut qu'on proclame sur-le-champ Napoléon
- II. &mdash; L'Assemblée tout entière est prête à le proclamer. &mdash; M.
- Manuel, par un discours habile, parvient à la calmer, et fait
- adopter l'ordre du jour. &mdash; Diverses mesures votées par la
- Chambre. &mdash; Ce qui se passe en ce moment aux
- frontières. &mdash; Ralliement de l'armée à Laon, et manière miraculeuse
- dont Grouchy s'est sauvé. &mdash; L'armée compte encore 60 mille hommes,
- qui au nom de Napoléon II retrouvent toute leur ardeur. &mdash; Grouchy
- prend le commandement, et dirige l'armée sur Paris en suivant la
- gauche de l'Oise. &mdash; Les généraux étrangers, dès qu'ils apprennent
- l'abdication, se hâtent de marcher sur Paris, mais Blucher,
- toujours le plus fougueux, se met de deux jours en avance sur les
- Anglais. &mdash; Agitation croissante à Paris. &mdash; Les royalistes songent à
- tenter un mouvement, mais M. Fouché les contient par M. de
- Vitrolles. &mdash; Les bonapartistes et les révolutionnaires voudraient
- que Napoléon se mît à leur tête, et se débarrassât des
- Chambres. &mdash; Affluence des fédérés dans l'avenue de Marigny, et
- leurs acclamations dès qu'ils aperçoivent Napoléon. &mdash; Inquiétudes
- de M. Fouché, et son désir d'éloigner Napoléon. &mdash; Il charge de ce
- soin le maréchal Davout, qui se rend à l'Élysée pour demander à
- Napoléon de quitter Paris. &mdash; Napoléon se transporte à la
- Malmaison, et désire qu'on lui donne deux frégates, actuellement
- en rade à Rochefort, pour se retirer en Amérique. &mdash; M. Fouché fait
- demander des sauf-conduits au duc de Wellington. &mdash; Napoléon attend
- la réponse à la Malmaison. &mdash; Le général Beker est chargé de
- veiller sur sa personne. &mdash; M. de Vitrolles insiste auprès de M.
- Fouché pour qu'on mette fin à la crise. &mdash; M. Fouché imagine de
- rejeter la difficulté sur les militaires, en faisant déclarer par
- eux l'impossibilité de se défendre. &mdash; Les yeux des royalistes se
- tournent vers le maréchal Davout. &mdash; Le maréchal Oudinot s'abouche
- avec le maréchal Davout. &mdash; Celui-ci déclare que si les Bourbons
- consentent à entrer sans l'entourage des soldats étrangers, à
- respecter les personnes, et à consacrer les droits de la France,
- il sera le premier à proclamer Louis XVIII. &mdash; Le maréchal Davout
- fait en ce sens une franche démarche auprès de la commission
- exécutive. &mdash; M. Fouché n'ose pas le soutenir. &mdash; Dans ce moment
- arrive un rapport des négociateurs envoyés auprès des souverains
- alliés, d'après lequel on se figure que les puissances
- européennes ne tiennent pas absolument aux Bourbons. &mdash; Ce rapport
- devient un nouveau prétexte pour ajourner toute résolution. &mdash; Les
- armées ennemies s'approchent de Paris. &mdash; On nomme de nouveaux
- négociateurs pour obtenir un armistice. &mdash; Dispositions
- particulières du duc de Wellington. &mdash; Sa parfaite sagesse. &mdash; Ses
- conseils à la cour de Gand. &mdash; Dispositions de cette cour. &mdash; Idées
- de vengeance. &mdash; Déchaînement contre M. de Blacas et grande faveur
- à l'égard de M. Fouché. &mdash; Empire momentané de M. de
- Talleyrand. &mdash; Arrivée de Louis XVIII à Cambrai. &mdash; Sa
- déclaration. &mdash; Le duc de Wellington ne veut pas qu'on entre de
- vive force à Paris, et désire au contraire qu'on y entre
- pacifiquement, afin de ne pas dépopulariser les
- Bourbons. &mdash; Violence du maréchal Blucher, qui songe à se
- débarrasser de Napoléon. &mdash; Nobles paroles du duc de
- Wellington. &mdash; Les commissaires pour l'armistice s'abouchent avec
- ce dernier. &mdash; Il exige qu'on lui livre Paris et la personne de
- Napoléon. &mdash; M. Fouché se décide à faire partir ce dernier en toute
- hâte. &mdash; Napoléon, informé de la marche des armées ennemies, et
- sachant que les Prussiens sont à deux journées en avant des
- Anglais, offre à la commission exécutive de prendre le
- commandement de l'armée pour quelques heures, promet de gagner
- une bataille, et de se démettre ensuite. &mdash; Cette proposition est
- repoussée. &mdash; Départ de Napoléon pour Rochefort le 28
- juin. &mdash; Napoléon parti, le duc de Wellington ne peut plus demander
- sa personne, mais signifie qu'il faut se décider à accepter les
- Bourbons, et promet de leur part la plus sage
- conduite. &mdash; Entretien avec les négociateurs français. &mdash; Les agents
- secrets de M. Fouché lui adressent des renseignements conformes à
- ceux qu'envoient les négociateurs, et desquels il résulte que
- les Bourbons sont inévitables. &mdash; M. Fouché comprend qu'il faut en
- finir de ces lenteurs, et convoque un grand conseil, auquel sont
- appelés les bureaux des Chambres et plusieurs maréchaux. &mdash; Il veut
- jeter la responsabilité sur le maréchal Davout, en l'amenant à
- déclarer l'impossibilité où l'on est de se défendre. &mdash; Le
- maréchal, irrité des basses menées de M. Fouché, annonce qu'il
- est prêt à livrer bataille, et répond de vaincre s'il n'est pas
- tué dans les deux premières heures. &mdash; Embarras de M. Fouché. &mdash; Avis
- de Carnot soutenant que la résistance est impossible. &mdash; La
- question renvoyée à un conseil spécial de militaires. &mdash; M. Fouché
- pose les questions de manière à obtenir les réponses qu'il
- souhaite. &mdash; Sur les réponses de ce conseil, on reconnaît qu'il y a
- nécessité absolue de capituler. &mdash; Brillant combat de cavalerie
- livré aux Prussiens par le général Exelmans. &mdash; Malgré ce succès
- tout le monde sent la nécessité de traiter. &mdash; On envoie des
- commissaires au maréchal Blucher à Saint-Cloud. &mdash; Ces commissaires
- traversent le quartier du maréchal Davout. &mdash; Scènes auxquelles ils
- assistent. &mdash; Ils se transportent à Saint-Cloud. &mdash; Convention pour
- la capitulation de Paris. &mdash; Sens de ses divers articles. &mdash; L'armée
- française doit se retirer derrière la Loire, et la garde
- nationale de Paris faire seule le service de la capitale. &mdash; Scènes
- des fédérés et de l'armée française en traversant Paris. &mdash; M.
- Fouché a une entrevue avec le duc de Wellington et M. de
- Talleyrand à Neuilly. &mdash; Ne pouvant obtenir des conditions
- satisfaisantes, il se résigne et accepte pour lui le portefeuille
- de la police. &mdash; Ses collègues se regardent comme trahis. &mdash; Il
- retourne à Neuilly et obtient une audience de Louis XVIII. &mdash; Il
- dispose tout pour l'entrée de ce monarque, et fait fermer
- l'enceinte des Chambres. &mdash; L'opinion générale est qu'il a trahi
- tous les partis. &mdash; Résumé et appréciation de la période dite des
- Cent jours.
-<span class="ralign"><a href="#page299">299 à 530</a></span></p>
-
-<p class="p2 center">LIVRE SOIXANTE-DEUXIÈME.</p>
-
-<p class="center">SAINTE-HÉLÈNE.</p>
-
-<p>Irritation des Bourbons et des généraux ennemis contre M. Fouché,
- accusé d'avoir fait évader Napoléon. &mdash; Voyage de Napoléon à
- Rochefort. &mdash; Accueil qu'il reçoit sur la route et à Rochefort
- même. &mdash; Il prolonge son séjour sur la côte, dans l'espoir de
- quelque événement imprévu. &mdash; Un moment il songe à se jeter dans
- les rangs de l'armée de la Loire. &mdash; Il y renonce. &mdash; Divers moyens
- d'embarquement proposés. &mdash; Napoléon finit par les rejeter tous, et
- envoie un message à la croisière anglaise. &mdash; Le capitaine
- Maitland, commandant <i>le Bellérophon</i>, répond à ce message qu'il
- n'a pas d'instructions, mais qu'il suppose que la nation
- britannique accordera à Napoléon une hospitalité digne d'elle et
- de lui. &mdash; Napoléon prend le parti de se rendre à bord du
- <i>Bellérophon</i>. &mdash; Accueil qu'il y reçoit. &mdash; Voyage aux côtes
- d'Angleterre. &mdash; Curiosité extraordinaire dont Napoléon devient
- l'objet de la part des Anglais. &mdash; Décisions du ministère
- britannique à son égard. &mdash; On choisit l'île de Sainte-Hélène pour
- le lieu de sa détention. &mdash; Il y sera considéré comme simple
- général, gardé à vue, et réduit à trois compagnons
- d'exil. &mdash; Napoléon est transféré du <i>Bellérophon</i> à bord du
- <i>Northumberland</i>. &mdash; Ses adieux à la France et aux amis qui ne
- peuvent le suivre. &mdash; Voyage à travers l'Atlantique. &mdash; Soins dont
- Napoléon est l'objet de la part des marins anglais. &mdash; Ses
- occupations pendant la traversée. &mdash; Il raconte sa vie, et sur les
- instances de ses compagnons, il commence à l'écrire en la leur
- dictant. &mdash; Longueur de cette navigation. &mdash; Arrivée à Sainte-Hélène
- après soixante-dix jours de traversée. &mdash; Aspect de l'île. &mdash; Sa
- constitution, son sol et son climat. &mdash; Débarquement de
- Napoléon. &mdash; Son premier établissement à <i>Briars</i>. &mdash; Pour la
- première fois se trouvant à terre, il est soumis à une
- surveillance personnelle et continue. &mdash; Déplaisir qu'il en
- éprouve. &mdash; Premières nouvelles d'Europe. &mdash; Vif intérêt de Napoléon
- pour Ney, La Bédoyère, Lavallette, Drouot. &mdash; Après deux mois,
- Napoléon est transféré à <i>Longwood</i>. &mdash; Logement qu'il y
- occupe. &mdash; Précautions employées pour le garder. &mdash; Sa vie et ses
- occupations à Longwood. &mdash; Napoléon prend bientôt son séjour en
- aversion, et n'apprécie pas assez les soins de l'amiral Cockburn
- pour lui. &mdash; Au commencement de 1816, sir Hudson Lowe est envoyé à
- Sainte-Hélène en qualité de gouverneur. &mdash; Caractère de ce
- gouverneur et dispositions dans lesquelles il arrive. &mdash; Sa
- première entrevue avec Napoléon accompagnée d'incidents
- fâcheux. &mdash; Sir Hudson Lowe craint de mériter le reproche encouru
- par l'amiral Cockburn, de céder à l'influence du prisonnier. &mdash; Il
- fait exécuter les règlements à la rigueur. &mdash; Diverses causes de
- tracasseries. &mdash; Indigne querelle au sujet des dépenses de
- Longwood. &mdash; Napoléon fait vendre son argenterie. &mdash; Départ de
- l'amiral Cockburn, et arrivée d'un nouvel amiral, sir Pulteney
- Malcolm. &mdash; Excellent caractère de cet officier. &mdash; Ses inutiles
- efforts pour amener un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson
- Lowe. &mdash; Napoléon s'emporte et outrage sir Hudson Lowe. &mdash; Rupture
- définitive. &mdash; Amertumes de la vie de Napoléon. &mdash; Ses
- occupations. &mdash; Ses explications sur son règne. &mdash; Ses travaux
- historiques. &mdash; Fin de 1816. &mdash; M. de Las Cases est expulsé de
- Sainte-Hélène. &mdash; Tristesse qu'en éprouve Napoléon. &mdash; Le premier de
- l'an à Sainte-Hélène. &mdash; Année 1817. &mdash; Ne voulant pas être suivi
- lorsqu'il monte à cheval, Napoléon ne prend plus d'exercice, et
- sa santé en souffre. &mdash; Il reçoit des nouvelles d'Europe. &mdash; Sa
- famille lui offre sa fortune et sa présence. &mdash; Napoléon
- refuse. &mdash; Visites de quelques Anglais et leurs entretiens avec
- Napoléon. &mdash; Hudson Lowe inquiet pour la santé de Napoléon, au lieu
- de lui offrir <i>Plantation-House</i>, fait construire une maison
- nouvelle. &mdash; Année 1818. &mdash; Conversations de Napoléon sur des sujets
- de littérature et de religion. &mdash; Départ du général
- Gourgaud. &mdash; Napoléon est successivement privé de l'amiral Malcolm
- et du docteur O'Meara. &mdash; Motifs du départ de ce dernier. &mdash; Napoléon
- se trouve sans médecin. &mdash; Instances inutiles de sir Hudson Lowe
- pour lui faire accepter un médecin anglais. &mdash; Année 1819. &mdash; La
- santé de Napoléon s'altère par le défaut d'exercice. &mdash; Ses jambes
- enflent, et de fréquents vomissements signalent une maladie à
- l'estomac. &mdash; On obtient de lui qu'il fasse quelques promenades à
- cheval. &mdash; Sa santé s'améliore un peu. &mdash; Napoléon oublie sa propre
- histoire pour s'occuper de celle des grands capitaines. &mdash; Ses
- travaux sur César, Turenne, le grand Frédéric. &mdash; La santé de
- Napoléon recommence bientôt à décliner. &mdash; Difficulté de le voir et
- de constater sa présence. &mdash; Indigne tentative de sir Hudson Lowe
- pour forcer sa porte. &mdash; Année 1820. &mdash; Arrivée à Sainte-Hélène d'un
- médecin et de deux prêtres envoyés par le cardinal
- Fesch. &mdash; Napoléon les trouve fort insuffisants, et se sert des
- deux prêtres pour faire dire la messe à Longwood tous les
- dimanches. &mdash; Satisfaction morale qu'il y trouve. &mdash; Sur les
- instances du docteur Antomarchi, Napoléon ne pouvant se décider à
- monter à cheval, parce qu'il était suivi, se livre à l'occupation
- du jardinage. &mdash; Travaux à son jardin exécutés par lui et ses
- compagnons d'exil. &mdash; Cette occupation remplit une partie de
- l'année 1820. &mdash; Napoléon y retrouve un peu de santé. &mdash; Ce retour de
- santé n'est que momentané. &mdash; Bientôt il ressent de vives
- souffrances d'estomac, ses jambes enflent, ses forces
- s'évanouissent, et il décline rapidement. &mdash; Satisfaction qu'il
- éprouve en voyant approcher la mort. &mdash; Son testament, son agonie,
- et sa mort le 5 mai 1821. &mdash; Ses funérailles. &mdash; Appréciation du
- génie et du caractère de Napoléon. &mdash; Son caractère naturel et son
- caractère acquis sous l'influence des événements. &mdash; Ses qualités
- privées. &mdash; Son génie comme législateur, administrateur et
- capitaine. &mdash; Place qu'il occupe parmi les grands hommes de
- guerre. &mdash; Progrès de l'art militaire depuis les anciens jusqu'à la
- Révolution française. &mdash; Alexandre, Annibal, César, Charlemagne,
- les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé, Turenne, Vauban, Frédéric et
- Napoléon. &mdash; À quel point Napoléon a porté l'art
- militaire. &mdash; Comparaison de Napoléon avec les principaux grands
- hommes de tous les siècles sous le rapport de l'ensemble des
- talents et des destinées. &mdash; Leçons qui résultent de sa vie. &mdash; Fin
- de cette histoire. 531 à 796
-<span class="ralign"><a href="#page531">531 à 796</a></span></p>
-</div>
-
-<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE DU TOME VINGTIÈME.</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2><span class="pagenum"><a id="page807" name="page807"></a>(p. 807)</span> TABLE DES LIVRES<br />
-CONTENUS<br />
-DANS LES TOMES I À XX.</h2>
-
-<table border="0" cellpadding="2" summary="Table des livres.">
-<colgroup>
- <col width="15%" />
- <col width="15%" />
- <col width="60%" />
- <col width="10%" />
-</colgroup>
-
-<tbody>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME I<sup>er</sup>.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Novembre 1799 à juillet 1800.</td></tr>
-<tr>
-<td colspan="3">&nbsp;</td>
-<td class="td-right">Pages</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">I<sup>er</sup>.</td>
-<td class="td-left">Constitution de l'an <span class="smcap">viii.</span></td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">II.</td>
-<td class="td-left">Administration intérieure</td>
-<td class="td-right">112</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">III.</td>
-<td class="td-left">Ulm et Gênes</td>
-<td class="td-right">227</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">IV.</td>
-<td class="td-left">Marengo</td>
-<td class="td-right">350</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME II.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Août 1799 à avril 1801.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">V.</td>
-<td class="td-left">Héliopolis</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">VI.</td>
-<td class="td-left">Armistice</td>
-<td class="td-right">73</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">VII.</td>
-<td class="td-left">Hohenlinden</td>
-<td class="td-right">216</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">VIII.</td>
-<td class="td-left">Machine infernale</td>
-<td class="td-right">303</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">IX.</td>
-<td class="td-left">Les Neutres</td>
-<td class="td-right">361</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME III.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Avril 1801 à août 1802.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">X.</td>
-<td class="td-left">Évacuation de l'Égypte</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XI.</td>
-<td class="td-left">Paix générale</td>
-<td class="td-right">113</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XII.</td>
-<td class="td-left">Le Concordat</td>
-<td class="td-right">194</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XIII.</td>
-<td class="td-left">Le Tribunat</td>
-<td class="td-right">286</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XIV.</td>
-<td class="td-left">Consulat à vie</td>
-<td class="td-right">405</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME IV.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Août 1802 à mars 1804.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">XV.</td>
-<td class="td-left">Les Sécularisations</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XVI.</td>
-<td class="td-left">Rupture de la paix d'Amiens</td>
-<td class="td-right">162</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XVII.</td>
-<td class="td-left">Camp de Boulogne</td>
-<td class="td-right">344</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XVIII.</td>
-<td class="td-left">Conspiration de Georges</td>
-<td class="td-right">500</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME V.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Avril 1804 à août 1805.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">XIX.</td>
-<td class="td-left">L'Empire</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XX.</td>
-<td class="td-left">Le Sacre</td>
-<td class="td-right">154</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XXI.</td>
-<td class="td-left">Troisième coalition</td>
-<td class="td-right">269</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME VI.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Août 1805 à septembre 1806.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">XXII.</td>
-<td class="td-left">Ulm et Trafalgar</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XXIII.</td>
-<td class="td-left">Austerlitz</td>
-<td class="td-right">185</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XXIV.</td>
-<td class="td-left">Confédération du Rhin</td>
-<td class="td-right">370</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME VII.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Septembre 1806 à juillet 1807.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">XXV.</td>
-<td class="td-left">Iéna</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XXVI.</td>
-<td class="td-left">Eylau</td>
-<td class="td-right">207</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XXVII.</td>
-<td class="td-left">Friedland et Tilsit</td>
-<td class="td-right">433</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME VIII.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Juillet 1807 à juillet 1808.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">XXVIII.</td>
-<td class="td-left">Fontainebleau</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XXIX.</td>
-<td class="td-left">Aranjuez</td>
-<td class="td-right">323</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XXX.</td>
-<td class="td-left">Bayonne</td>
-<td class="td-right">517</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME IX.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Mai 1808 à février 1809.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">XXXI.</td>
-<td class="td-left">Baylen</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XXXII.</td>
-<td class="td-left">Erfurt</td>
-<td class="td-right">238</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XXXIII.</td>
-<td class="td-left">Somo-Sierra</td>
-<td class="td-right">364</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME X.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Janvier 1809 à juillet 1809.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">XXXIV.</td>
-<td class="td-left">Ratisbonne</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XXXV.</td>
-<td class="td-left">Wagram</td>
-<td class="td-right">183</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XI.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Février 1809 à avril 1810.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">XXXVI.</td>
-<td class="td-left">Talavera et Walcheren</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XXXVII.</td>
-<td class="td-left">Le Divorce</td>
-<td class="td-right">247</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XII.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Avril 1810 à mai 1811.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr><td colspan="4" class="td-left"><span class="smcap">Avertissement de l'Auteur.</span></td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">XXXVIII.</td>
-<td class="td-left">Blocus continental</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XXXIX.</td>
-<td class="td-left">Torrès-Védras</td>
-<td class="td-right">200</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XL.</td>
-<td class="td-left">Fuentès d'Oñoro</td>
-<td class="td-right">431</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XIII.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Mars 1811 à juin 1812.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">XLI.</td>
-<td class="td-left">Le Concile</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XLII.</td>
-<td class="td-left">Tarragone</td>
-<td class="td-right">227</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XLIII.</td>
-<td class="td-left">Passage du Niémen</td>
-<td class="td-right">385</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XIV.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Juin à décembre 1812.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">XLIV.</td>
-<td class="td-left">Moscou</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XLV.</td>
-<td class="td-left">La Bérézina</td>
-<td class="td-right">427</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XV.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Mai 1812 à mai 1813.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">XLVI.</td>
-<td class="td-left">Washington et Salamanque</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XLVII.</td>
-<td class="td-left">Les Cohortes</td>
-<td class="td-right">151</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">XLVIII.</td>
-<td class="td-left">Lutzen et Bautzen</td>
-<td class="td-right">392</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XVI.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Juin à novembre 1813.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">XLIX.</td>
-<td class="td-left">Dresde et Vittoria</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">L.</td>
-<td class="td-left">Leipzig et Hanau</td>
-<td class="td-right">363</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XVII.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Novembre 1813 à avril 1814.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">LI.</td>
-<td class="td-left">L'Invasion</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">LII.</td>
-<td class="td-left">Brienne et Montmirail</td>
-<td class="td-right">214</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">LIII.</td>
-<td class="td-left">Première abdication</td>
-<td class="td-right">387</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XVIII.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Avril 1814 à mars 1815.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">LIV.</td>
-<td class="td-left">Restauration des Bourbons</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">LV.</td>
-<td class="td-left">Gouvernement de Louis XVIII.</td>
-<td class="td-right">196</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">LVI.</td>
-<td class="td-left">Congrès de Vienne</td>
-<td class="td-right">396</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XIX.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Janvier à juin 1815.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">LVII.</td>
-<td class="td-left">L'Île d'Elbe</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">LVIII.</td>
-<td class="td-left">L'Acte additionnel</td>
-<td class="td-right">229</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">LIX.</td>
-<td class="td-left">Le Champ de Mai</td>
-<td class="td-right">447</td>
-</tr>
-
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">TOME XX.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="td-center">Juin 1815 à mai 1821.</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr>
-<td class="td-left"><span class="smcap">Livre</span></td>
-<td class="td-right">LX.</td>
-<td class="td-left">Waterloo</td>
-<td class="td-right">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">LXI.</td>
-<td class="td-left">Seconde abdication</td>
-<td class="td-right">299</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="td-right">LXII.</td>
-<td class="td-left">Sainte-Hélène</td>
-<td class="td-right">531</td>
-</tr>
-
-</tbody>
-</table>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="p4 center"><span class="pagenum"><a id="page811" name="page811"></a>(p. 811)</span> ATLAS<br />
- DE<br />
- L'HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE,<br />
- <span class="smcap">dressé sous la direction de m. THIERS</span>,<br />
- DESSINÉ PAR MM. A. DUFOUR ET DUVOTENAY,<br />
- GRAVÉ SUR ACIER PAR DYONNET.<br />
- 66 cartes sur quart de jésus.</h2>
-
-<p class="center">LISTE DES CARTES:</p>
-
-<table class="td-left" border="0" cellpadding="2" summary="Liste des cartes.">
-<colgroup>
- <col class="c10" />
- <col class="c10" />
- <col class="c80" />
-</colgroup>
-
-<tbody>
-<tr>
-<td class="td-right">1.</td><td class="td-center">Carte</td><td>de la Souabe, de la Suisse et du Piémont.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">2.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>de la Souabe.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">3.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>du Piémont.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">4.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>de la rivière de Gênes.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">5.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>des environs d'Engen et de Stokach.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">6.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>du champ de bataille de M&oelig;sskirch.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">7.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>des environs d'Ulm.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">8.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>du Valais et de la vallée d'Aoste.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">9.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>des environs d'Alexandrie et de la plaine de Marengo.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">10.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>du cours du Danube au-dessus et au-dessous d'Hochstett.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">11.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>de la plaine d'Héliopolis.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">12.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>générale de la basse Égypte.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">13.</td><td class="td-center">Plan</td><td>du Kaire.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">14.</td><td class="td-center">Carte</td><td>de la vallée du Danube.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">15.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>du pays compris entre l'Isar et l'Inn.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">16.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>du champ de bataille de Hohenlinden.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">17.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>du Sund.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">18.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>de la plage d'Alexandrie.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">19.</td><td class="td-center">Plan</td><td>de la baie d'Algésiras.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">20.</td><td class="td-center">Carte</td><td>générale de l'Allemagne en 1789.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">21.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>générale de l'Allemagne après le recez de 1803.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">22.</td><td class="td-center">Île</td><td>de Saint-Domingue.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">23.</td><td class="td-center">Carte</td><td>générale de la Manche.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">24.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>des ports d'Ambleteuse, de Wimereux, de Boulogne et d'Étaples.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">25.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>du bassin et du camp de Boulogne.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">26.</td><td class="td-center">Plan</td><td>de la bataille navale du Ferrol.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">27.</td><td class="td-center">Carte</td><td>générale de l'Europe.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">28.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>générale de l'Allemagne.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">29.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>du pays compris entre le Rhin et le Danube.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">30.</td><td class="td-center">Plan</td><td>de la bataille de Trafalgar.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">31.</td><td class="td-center">Carte</td><td>générale de la chaîne des Alpes.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">32.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>de l'Autriche et de la Moravie.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">33.</td><td class="td-center">Plan</td><td>du champ de bataille d'Austerlitz.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">34.</td><td class="td-center">Carte</td><td>de la Saxe et de la Franconie.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">35.</td><td class="td-center">Plan</td><td>des champs de bataille d'Iéna et d'Awerstaedt.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">36.</td><td class="td-center">Carte</td><td>du nord de l'Allemagne.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">37.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>de la Prusse orientale et de la Pologne.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">38.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>Carte du pays compris entre la Vistule et la Prégel.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">39.</td><td class="td-center">Plan</td><td>des environs de Czarnowo, Pultusk, Golymin et Soldau.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">40.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>Plan du champ de bataille d'Eylau.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">41.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>de la ville de Dantzig et de ses environs.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">42.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>du champ de bataille de Friedland.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">43.</td><td class="td-center">Carte</td><td>générale d'Espagne et de Portugal.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">44.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>des environs de Baylen.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">45.</td><td class="td-center">Plan</td><td>de Saragosse et de ses environs.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">46.</td><td class="td-center">Carte</td><td>des pays compris entre le Danube et l'Isar, de Ratisbonne à Landshut.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">47.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>des environs d'Eckmühl.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">48.</td><td class="td-center">Plan</td><td>des environs de Vienne.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">49.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>de l'île de Lobau.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">50.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>du champ de bataille de Talavera.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">51.</td><td class="td-center">Carte</td><td>des Bouches de l'Escaut.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">52.</td><td class="td-center">Plans</td><td>des principales places fortes d'Espagne.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">53.</td><td class="td-center">Carte</td><td>de la partie du Portugal comprise entre le Douro, l'Océan et la Guadiana.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">54.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>de la Russie d'Europe.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">55.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>de la route de Wilna à Moscou.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">56.</td><td class="td-center">Plan</td><td>du champ de bataille de la Moskowa.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">57.</td><td class="td-center">Plans</td><td>des bords de la Bérézina, de Moscou et de Smolensk.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">58.</td><td class="td-center">Carte</td><td>générale de la Saxe.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">59.</td><td class="td-center">Plan</td><td>Plan du champ de bataille de Bautzen.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">60.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>de Leipzig et de ses environs.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">61.</td><td class="td-center">Carte</td><td>de l'est de la France.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">62.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>des vallées de la Seine, de l'Aube et de la Marne.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">63.</td><td class="td-center">Plans</td><td>des champs de bataille de Brienne, Montmirail et Montereau.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">64.</td><td class="td-center">Carte</td><td>des environs de Laon.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">65.</td><td class="td-center">&mdash;</td><td>du pays compris entre Charleroy, Namur et Bruxelles.</td></tr>
-<tr>
-<td class="td-right">66.</td><td class="td-center">Plan</td><td>du champ de bataille de Waterloo.</td></tr>
-</tbody>
-</table>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2>Notes:</h2>
-<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
-<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Le général Foy dans son journal militaire, que son fils a
-eu l'obligeance de me communiquer, s'exprime de la sorte à la date du
-14 juin: «Les troupes éprouvent non du patriotisme, non de
-l'enthousiasme, mais une <em>véritable rage</em>, pour l'Empereur et contre
-ses ennemis. Nul ne pense à mettre en doute le triomphe de la
-France.»</p>
-
-<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
-<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Il y avait dans l'armée prussienne deux généraux du nom
-de Pirch: Pirch I<sup>er</sup> et Pirch II. Pirch I<sup>er</sup> commandait en chef le
-2<sup>e</sup> corps d'armée de Blucher; Pirch II commandait une division sous
-les ordres de Ziethen, général en chef du 1<sup>er</sup> corps.</p>
-
-<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
-<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Je dois prévenir le lecteur que l'assertion de Napoléon
-adoptée dans ce récit est l'une de celles qui ont été contestées dans
-la longue et vive polémique dont la campagne de 1815 a été le sujet.
-On trouvera la vérité de cette assertion longuement discutée dans une
-note page 47.</p>
-
-<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
-<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: le maréchal Grouchy, dans l'un de ses écrits, s'est
-plaint de ce que Vandamme n'avait pas voulu aller plus loin pendant
-cette soirée; mais Napoléon, en donnant à Sainte-Hélène, dans la
-réfutation de l'ouvrage du général Rogniat, ses motifs de s'arrêter à
-cette limite, a complétement justifié le général Vandamme.</p>
-
-<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
-<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: C'est le cas d'examiner ici les diverses assertions dont
-les ordres donnés verbalement à Ney dans l'après-midi du 15 ont été
-l'occasion. Nous allons donc le faire aussi brièvement que possible,
-pour l'édification de ceux qui ne craignent pas les longueurs de la
-critique historique. D'abord, le colonel Heymès, aide de camp du
-maréchal Ney, dans un récit sincère, mais consacré à prouver que le
-maréchal n'avait pas commis une seule faute pendant ces tristes
-journées, a prétendu que Napoléon n'avait témoigné au maréchal aucun
-mécontentement dans la soirée du 15, qu'il soupa même avec lui et le
-traita fort amicalement. Après avoir consulté beaucoup de témoins
-oculaires, nous croyons cette assertion exacte. La faute du maréchal
-était en ce moment si réparable, que Napoléon qui avait grand besoin
-de lui, se serait gardé de le blesser sans de graves motifs. Le
-mécontentement fut beaucoup plus sérieux le lendemain, et témoigné
-très-franchement, comme on le verra tout à l'heure. Nous croyons donc
-qu'en parlant des reproches adressés à Ney, on a transposé les faits,
-et placé la veille ce qui n'eut lieu que le lendemain. Mais il y a une
-question infiniment plus importante, c'est celle de savoir si Napoléon
-était fondé à adresser des reproches à Ney, et si effectivement il lui
-avait enjoint d'une manière précise d'occuper les Quatre-Bras. On l'a
-nié, et on a prétendu que Napoléon, en donnant à Ney l'ordre de
-pousser vivement l'ennemi sur la route de Bruxelles, n'avait pas fait
-mention des Quatre-Bras. Quant à moi, je crois absolument le
-contraire, et je vais fournir de cette opinion des preuves qui me
-semblent décisives.</p>
-
-<p>Il y a deux fondements de toute bonne critique historique, les
-témoignages et la vraisemblance. Je vais examiner si ces deux espèces
-de preuves existent en faveur de la version que j'ai adoptée.</p>
-
-<p>En fait de témoignage direct, il n'y a que celui de Napoléon, et aucun
-contre.</p>
-
-<p>Napoléon a écrit deux relations de la campagne de 1815, l'une vive,
-spontanée, antérieure à toute discussion, dictée au général Gourgaud à
-Sainte-Hélène, et publiée sous le nom de ce général; l'autre étudiée,
-réfléchie, plus savante, plus fortement colorée, mais moins vraie à
-mon avis, l'une et l'autre, du reste, admirables, et destinées à vivre
-comme toutes les &oelig;uvres de ce puissant génie.</p>
-
-<p>Dans les deux, Napoléon, racontant son colloque avec Ney, affirme,
-comme la chose la plus naturelle du monde, qu'il désigna expressément
-les Quatre-Bras, en recommandant au maréchal de s'y porter en toute
-hâte. Dans la première relation, celle qui porte le nom du général
-Gourgaud, il donne des détails si précis de ses paroles et des
-réponses du maréchal Ney, lequel affirma qu'il connaissait ce lieu et
-en savait l'importance, qu'il est à mon avis impossible de supposer
-que Napoléon ait falsifié la vérité. Les prévenus ne mentent pas plus
-impudemment devant le tribunal de police correctionnelle, qu'il
-n'aurait menti devant la postérité, si son assertion était fausse.
-Pour moi, je n'aime pas plus qu'un autre le joug que Napoléon a fait
-peser sur la France, mais je me sens la double force d'aimer la
-liberté et d'être juste envers un despote. Napoléon a dissimulé
-souvent pendant son règne, quelquefois même il a trompé pour
-l'accomplissement de ses entreprises; mais à Sainte-Hélène, ne
-s'occupant que d'histoire, il est celui des contemporains qui a le
-moins menti, parce qu'il est celui qui avait le plus de mémoire et le
-plus d'orgueil, et qu'il comptait assez sur sa gloire pour ne pas la
-fonder sur le décri de ses lieutenants. Je ne crois donc pas qu'il ait
-altéré la vérité sur le point dont il s'agit, qui, du reste, à
-l'époque où il a écrit n'était pas en contestation. Quant au maréchal
-Ney, Napoléon à Sainte-Hélène connaissait ses malheurs, et il l'a
-traité avec les plus nobles ménagements.</p>
-
-<p>Contre son témoignage y en a-t-il un seul? Pas un. Le maréchal Ney
-a-t-il nié? Pas du tout. Il est vrai que lorsque l'héroïque maréchal a
-expiré sous des balles françaises, aucune contestation ne s'était
-élevée sur ce point, et qu'on n'avait controversé que sur la fameuse
-charge de cavalerie exécutée par lui dans la journée de Waterloo.
-Toujours est-il qu'on ne sait rien du maréchal qui puisse être opposé
-au témoignage de Napoléon.</p>
-
-<p>Un témoin oculaire et auriculaire a existé toutefois, c'est le major
-général, M. le maréchal Soult. Lui seul avait tout vu, tout entendu,
-et pouvait déposer utilement. Pendant sa vie il avait souvent dit
-qu'il avait le 15 juin, dans l'après-midi, entendu Napoléon prescrire
-au maréchal Ney de se porter aux Quatre-Bras. M. le duc d'Elchingen,
-fils du maréchal Ney, jeune général à jamais regrettable par ses
-talents et ses nobles sentiments, mort depuis dans la campagne de
-Crimée, avait pris à tâche de défendre en toutes choses la mémoire de
-son père, mémoire certes assez glorieuse pour qu'on n'ait rien à faire
-pour elle. Mais, de la part d'un fils, il était bien naturel et bien
-honorable de la vouloir défendre même au delà du vrai. Le duc
-d'Elchingen se rendit chez le maréchal Soult, et ce dernier, par un
-sentiment que l'on comprend en présence d'un fils, ne parut pas se
-souvenir que Napoléon eût donné au maréchal Ney, le 15 juin, l'ordre
-de se porter aux Quatre-Bras. M. le duc d'Elchingen a rapporté son
-entretien avec le maréchal Soult dans un écrit qu'il a publié sous le
-titre de <cite>Documents inédits sur la campagne de 1815</cite>. Mais voici un
-témoignage tout aussi respectable, et diamétralement contraire. M. le
-général Berthezène, commandant une des divisions de Vandamme, raconte
-dans ses Mémoires intéressants et véridiques, tome II, page 359, que
-Napoléon, dans l'après-midi du 15, recommanda vivement au maréchal Ney
-l'occupation bien précisée des Quatre-Bras, et qu'il tenait ce détail
-du maréchal Soult, témoin oculaire du colloque de Ney avec Napoléon.
-Lorsque le général Berthezène écrivait ces lignes, le maréchal Soult
-vivait, et il aurait pu démentir cette assertion.</p>
-
-<p>Ainsi le témoignage du maréchal Soult se trouve rapporté
-contradictoirement, et pour moi, si j'avais à choisir entre les deux
-manières dont ce témoignage a été présenté, je croirais plutôt à celle
-qui remonte à l'année 1818, c'est-à-dire à une époque fort rapprochée
-des événements, et qui ne fut pas influencée par la présence d'un fils
-sollicitant en quelque sorte pour la mémoire de son père.</p>
-
-<p>En négligeant donc un témoignage devenu incertain, il reste le
-témoignage unique de Napoléon, donné spontanément, avant toute
-discussion, et portant au plus haut degré le caractère de la
-simplicité et de la véracité.</p>
-
-<p>Maintenant reste un genre de preuve, supérieur, selon moi, à tous les
-témoignages humains, la vraisemblance.</p>
-
-<p>Pour que le 15, à quatre heures de l'après-midi, Napoléon n'eût pas
-songé aux Quatre-Bras, et eût poussé Ney en avant, sans assigner un
-but précis à sa marche, il aurait fallu tout simplement ou que
-Napoléon n'eût pas regardé la carte, ou qu'il fût le plus inepte des
-hommes, pas moins que cela. Je laisse au lecteur à juger si l'une ou
-l'autre de ces deux suppositions est vraisemblable.</p>
-
-<p>De tous les généraux connus, celui qui passe pour avoir fait la plus
-profonde étude de la carte, c'est Napoléon. Ceux qui ont vécu avec
-lui, ou ceux qui ont lu ses ordres et sa correspondance, le savent.
-Son travail sur la carte était prodigieux, et c'est ce qui a fait de
-lui le premier des hommes de guerre dans les mouvements généraux qu'il
-appelait la <em>partie sublime</em> de l'art. Dans l'occasion présente en
-particulier, il fallait qu'il eût bien profondément étudié la carte,
-pour avoir choisi si juste ce point de Charleroy, par lequel il
-pouvait s'introduire à travers les cantonnements de l'ennemi, et
-s'interposer entre les deux armées alliées. Il avait choisi Charleroy,
-parce que de ce point il tombait d'aplomb sur la grande chaussée de
-Namur à Bruxelles, par laquelle les deux masses ennemies devaient se
-rejoindre; il y tombait sur deux points: à Sombreffe, s'il prenait à
-droite la direction de Namur, aux Quatre-Bras, s'il prenait à gauche
-la direction de Bruxelles. À Sombreffe, il arrêtait les Prussiens; aux
-Quatre-Bras, les Anglais. Aux Quatre-Bras il faisait plus, il
-empêchait la portion de l'armée britannique qui occupait le front
-d'Ath à Nivelles, de se réunir à celle qui formait la réserve à
-Bruxelles. Les Quatre-Bras étaient donc bien plus importants que
-Sombreffe, et tandis qu'il songeait à se porter à Sombreffe par
-Fleurus, il n'aurait pas songé à se porter aux Quatre-Bras par
-Frasnes! Mais ce n'est pas tout. Dans le moment il n'était pas pressé
-d'arrêter les Prussiens, il était disposé au contraire à les laisser
-déboucher pour les combattre tout de suite, tandis qu'à l'égard des
-Anglais, il voulait à tout prix les contenir pour les empêcher de
-venir au secours des Prussiens. Il regardait cette besogne comme
-tellement plus importante, qu'il y envoyait ses principales forces
-actuellement transportées au delà de la Sambre, c'est-à-dire Reille,
-d'Erlon, Piré, Lefebvre-Desnoëttes, disposant de 45 mille hommes, et
-il aurait formé cette masse, aurait mis le vigoureux Ney à sa tête,
-uniquement pour les pousser vaguement en avant! Il lui aurait dit:
-<cite>Allez jusqu'à Frasnes</cite>, Frasnes où on ne pouvait rien empêcher, et il
-ne lui aurait pas dit: <cite>Allez aux Quatre-Bras</cite>, les Quatre-Bras qui
-sont à une lieue de Frasnes, et où l'on pouvait empêcher les Anglais
-de se réunir entre eux et de se réunir aux Prussiens! Vraiment c'est
-supposer trop d'impossibilités, pour démontrer l'ineptie en cette
-circonstance de l'un des plus grands capitaines connus! Le lendemain
-matin, dans un ordre écrit, Napoléon précisait les Quatre-Bras de
-manière à faire voir l'importance qu'il y attachait, et il n'aurait
-pas connu cette importance la veille! Il se serait jeté sur Charleroy
-qui était si bien choisi, par un pur hasard, et il n'aurait étudié que
-dans la nuit la carte du pays, pour y faire à la fin de cette nuit la
-découverte des Quatre-Bras! Ce sont là, je le répète, impossibilités
-sur impossibilités, invraisemblances sur invraisemblances! Maintenant,
-tandis que cet ignorant, ce paresseux, cet étourdi, se lançait à
-travers les masses ennemies sans avoir même regardé la carte, le duc
-de Wellington qui certainement n'étudiait pas la carte comme Napoléon
-(ses plans le prouvent), ne songeait qu'aux Quatre-Bras! Ses
-lieutenants, même les moins renommés, s'y portaient, comme on va le
-voir, en toute hâte, sans même avoir encore reçu ses ordres! Napoléon
-seul, l'aveugle Napoléon, qui le lendemain devait si bien ouvrir les
-yeux, n'apercevait pas les Quatre-Bras, et dans une position si
-difficile, si délicate, confiait au maréchal Ney les deux cinquièmes
-de ses forces actuellement réunies, et le poussait en avant, en lui
-donnant un ordre comme il n'en a jamais donné, c'est-à-dire un ordre
-vague, ambigu, comme en donnent les généraux ineptes: <cite>Marchez en
-avant</cite>, sans dire où, quand les Quatre-Bras étaient à une lieue!</p>
-
-<p>Croira qui voudra une telle supposition! Quant à moi, je ne veux point
-violenter le lecteur, je lui laisse la liberté, qu'il prendra sans
-moi, d'adopter l'une ou l'autre version; mais l'historien est juré,
-et, la main sur la conscience, je déclare qu'à mes yeux il y a ici
-certitude absolue en faveur de l'assertion que j'ai préférée. Personne
-plus que moi ne porte d'intérêt à la victime sacrée immolée en 1815 à
-des passions déplorables, mais la gloire de Ney, parce qu'il se sera
-trompé en telle ou telle occasion, n'est aucunement diminuée à mes
-yeux: ce que je cherche ici, c'est la vérité. C'est elle (je l'ai déjà
-dit bien des fois, et je le répéterai sans cesse), c'est elle qu'il
-faut chercher, trouver et dire, en la laissant ensuite devenir ce
-qu'elle peut. La vérité est sainte, et aucune cause juste n'en peut
-souffrir. La gloire militaire de Napoléon ne fait pas que son
-despotisme en vaille mieux, et la liberté moins. Il s'agit de
-prononcer entre lui et un de ses lieutenants en toute sincérité.
-Quoiqu'on décide, Napoléon n'en sera pas moins grand, et Ney moins
-héroïque.</p>
-
-<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
-<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Les témoignages contemporains sont fort contradictoires
-relativement à l'état de santé de Napoléon pendant ces quatre
-journées. Le prince Jérôme, frère de Napoléon, et un chirurgien
-attaché à l'état-major, m'ont affirmé que Napoléon souffrait alors de
-la vessie. M. Marchand, attaché au service de sa personne, et d'une
-véracité non suspecte, m'a déclaré le contraire. On voit que la vérité
-n'est pas facile à démêler au milieu de ces témoignages,
-contradictoires quoique sincères, et je pourrais fournir pour cette
-même époque d'autres preuves non moins étranges de la difficulté de
-mettre d'accord des témoins oculaires, tous présents aux faits qu'ils
-affirment, et tous véridiques, au moins d'intention. Je ne le ferai
-pas, pour ne pas surcharger de notes fatigantes le texte de cette
-histoire. Je me bornerai à dire que quelle que fût la santé de
-Napoléon à cette époque, son activité ne s'en ressentit point, et on
-pourra en juger par le récit qui va suivre. Quant à ses mouvements je
-les ai constatés au moyen de témoignages nombreux et authentiques, et
-je me suis servi notamment de ceux de M. le général Gudin, digne fils
-de l'illustre Gudin tué à Valoutina, et commandant récemment la
-division militaire de Rouen. M. le général Gudin, alors âgé de
-dix-sept ans, et premier page de l'Empereur, lui présentait son
-cheval. Il ne quitta pas Napoléon un instant, et l'exactitude de sa
-mémoire, la sincérité de son caractère, m'autorisent à ajouter foi
-entière à ses assertions.</p>
-
-<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
-<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: J'ai mis à constater les forces le même soin qu'à
-préciser les heures et les mouvements, et je crois que voici les
-nombres les plus rapprochés de la vérité.</p>
-
-<table class="td-left" border="0" cellpadding="3" summary="Forces.">
-<tr>
-<td rowspan="9">Sous les ordres de Napoléon dans la direction de Fleurus.</td>
-<td>Pajol</td><td class="td-right">2,800</td><td>hommes.</td></tr>
-
-<tr><td>Exelmans</td><td class="td-right">3,300</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Milhaud</td><td class="td-right">3,500</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Vandamme</td><td class="td-right">17,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Gérard</td><td class="td-right">15,400</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Garde (infanterie)</td><td class="td-right">13,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Garde (grosse cavalerie)</td><td class="td-right">2,500</td><td>Lefebvre-Desnoëttes était avec Ney.</td></tr>
-<tr><td>Garde, artillerie</td><td class="td-right">2,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Girard (division détachée de Reille)</td><td class="td-right">4,500</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td><td class="td-right">&mdash;&mdash;&mdash;</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td><td class="td-right">64,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr><td colspan="2">Le corps de Lobau laissé entre deux</td><td>10,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td><td>&mdash;&mdash;&mdash;</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td><td>74,000</td><td class="td-right"> ..... ci 74,000</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr><td rowspan="9">Sous les ordres de Ney aux Quatre-Bras.</td></tr>
-<tr><td>Cavalerie Piré</td><td class="td-right">2,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Reille (moins Girard)</td><td class="td-right">17,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>D'Erlon</td><td class="td-right">20,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Lefebvre-Desnoëttes</td><td class="td-right">2,500</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Valmy</td><td class="td-right">3,500</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td><td>&mdash;&mdash;&mdash;</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td><td>45,000</td><td class="td-right"> ..... ci 45,000</td></tr>
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td><td class="td-right">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
-<tr><td colspan="3">&nbsp;</td><td class="td-right">119,000</td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
-
-<tr><td colspan="3">Parcs, hommes en arrière, blessés et tués dans les combats d'avant-garde le 15</td><td class="td-right">5,000</td></tr>
-<tr><td colspan="3">&nbsp;</td><td class="td-right">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
-<tr><td colspan="3">&nbsp;</td><td class="td-right">124,000</td></tr>
-</table>
-
-<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
-<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Des juges sévères ont reproché à Napoléon des lenteurs
-dans la matinée du 16 juin. Les uns les ont expliquées par une
-diminution d'activité, les autres, ne croyant guère à cette raison
-après la marche de Cannes à Paris, ont déclaré ces lenteurs
-inexplicables: c'est que ni les uns ni les autres n'ont cherché la
-véritable explication où elle était, c'est-à-dire dans le détail de
-ces journées, étudié sur les documents authentiques et sans passion
-d'aucun genre. Certes Napoléon, qui, monté à cheval à trois heures du
-matin le 15, n'en était descendu qu'à neuf heures du soir pour se
-jeter sur un lit, qui après s'être relevé à minuit et être resté
-debout avec Ney jusqu'à deux heures, avait ensuite donné trois heures
-au sommeil, et s'était remis à cheval à cinq heures le 16, n'était pas
-encore un prince amolli par l'âge et les grandeurs. Placé entre deux
-armées ennemies, ne pouvant faire un faux mouvement sans périr,
-l'essentiel pour lui n'était pas de combattre deux heures plus tôt,
-dans une journée de dix-sept heures, mais de bien savoir où étaient
-les forces qui lui étaient opposées, avant de diriger les siennes dans
-un sens ou dans un autre. La principale des reconnaissances, celle de
-Grouchy, opérée devant les Prussiens, et constatant leur déploiement,
-n'ayant été envoyée qu'à six heures, n'ayant pu arriver avant sept, on
-ne peut pas dire qu'il y eut du temps perdu, du moins de la part du
-général en chef, lorsque les ordres étaient donnés immédiatement au
-major général, et expédiés par celui-ci entre huit et neuf heures,
-surtout lorsque les troupes employaient ce temps, les unes à se
-reposer de trajets de dix et douze lieues exécutés la veille, les
-autres à passer la Sambre. On verra dans le récit qui va suivre que
-les troupes étant à midi sur le terrain, la bataille contre les
-Prussiens ne put pas s'entamer avant deux heures et demie de
-l'après-midi, que livrée à cette heure elle fut parfaitement gagnée,
-et que sans un pur accident elle eût été gagnée bien avant la fin du
-jour. Les délais forcés de la matinée du 16 n'eurent donc aucune
-conséquence fâcheuse pour la bataille de Ligny, et même pour le combat
-des Quatre-Bras, qui aurait pu atteindre complétement son but, si les
-ordres donnés avaient été fidèlement exécutés. Ces délais du matin
-résultèrent de la nécessité de se renseigner, et eussent été commandés
-en tout cas par le passage de la Sambre, qui, pour une partie des
-troupes, restait à exécuter. Quant aux délais de l'après-midi, ceux-là
-beaucoup plus regrettables furent dus, comme on le verra, soit à des
-accidents, soit à des fautes des chefs de corps indépendantes du
-général en chef. Nous répéterons toujours que s'il n'y a guère à
-s'inquiéter de ce qu'on fait lorsqu'on critique la politique de
-Napoléon, ordinairement si critiquable, il faut y regarder de près
-quand on critique les opérations militaires d'un capitaine aussi
-accompli dans toutes les parties de son art, et s'appliquant plus que
-jamais à bien faire dans une circonstance qui allait décider de
-l'existence de la France et de la sienne.</p>
-
-<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
-<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Une lettre du général Reille, datée de dix heures un
-quart de Gosselies, annonce le passage du comte de Flahault comme
-ayant déjà eu lieu. Ce pouvait donc être entre neuf heures et demie et
-dix heures que M. de Flahault avait passé à Gosselies.</p>
-
-<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
-<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Ce mot, si fameux, et souvent placé dans des occasions
-où il n'a pas été dit, fut adressé ce jour-là au général Gérard, de la
-bouche de qui je tiens ce récit.</p>
-
-<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
-<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Le lecteur n'aura pas oublié que le général Girard,
-commandant une division détachée du 2<sup>e</sup> corps, n'est point le général
-Gérard commandant le 4<sup>e</sup> corps et attaquant en ce moment le village de
-Ligny.</p>
-
-<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
-<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Je rapporte ces détails d'après le Journal militaire du
-général Foy, écrit jour par jour, et méritant dès lors une confiance
-que ne méritent pas au même degré des récits faits vingt ou trente ans
-après les événements. Ce Journal constate que Ney voulait attaquer,
-que le général Reille l'en dissuada, en alléguant le caractère
-particulier des troupes anglaises, qu'il lui conseilla d'attendre la
-concentration des divisions, et que cette délibération avait lieu au
-moment même où l'on entendait le canon de Ligny. Or le canon s'était
-fait entendre vers deux heures et demie au plus tôt. Ainsi à cette
-heure l'attaque n'avait pas commencé aux Quatre-Bras. Ney aurait voulu
-l'entreprendre un peu plus tôt, mais le conseil du général Reille et
-la tardive arrivée de ses divisions l'en avaient empêché. On voit
-aussi par le récit du colonel Heymès, que le maréchal était impatient
-de voir arriver les divisions du 2<sup>e</sup> corps, et qu'il engagea le feu
-avant d'avoir toutes ses forces, dans l'espérance que le bruit du
-canon hâterait la marche de celles qui se trouvaient en arrière.</p>
-
-<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
-<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Pour décharger Ney de la responsabilité des événements
-survenus aux Quatre-Bras et la reporter sur Napoléon, on a dit qu'en
-attaquant à deux heures il devançait de beaucoup l'ordre expédié de
-Fleurus à deux heures, et qui n'avait pu arriver à Frasnes avant trois
-heures et demie. C'est là une double erreur. D'abord on entendait le
-canon de Ligny, il était donc deux heures et demie au moins, et
-probablement trois heures quand Ney prit le parti d'attaquer. De plus
-Ney avait reçu le message de M. de Flahault, arrivé bien avant onze
-heures, lequel prescrivait de se porter même au delà des Quatre-Bras;
-enfin, il avait reçu également le message expédié de Charleroy en
-réponse à l'envoi d'un officier de lanciers, par lequel Napoléon, prêt
-à partir pour Fleurus, et répondant aux inquiétudes du maréchal, lui
-avait ordonné de réunir immédiatement Reille et d'Erlon, et de
-culbuter tout ce qu'il avait devant lui. Ney avait dû recevoir à onze
-heures et demie au plus tard ce dernier message, expédié de Charleroy
-avant que Napoléon en fût parti. Il ne devançait donc pas les ordres
-impériaux, puisque ces ordres arrivés les uns à dix heures et demie,
-les autres à onze heures et demie, lui enjoignaient de ne tenir aucun
-compte de ce qu'il croyait voir, et de le détruire. Il est du reste
-bien vrai que dès ce second ordre il avait un grand désir d'agir; mais
-il attendait les troupes de Reille, que celui-ci avait retenues sous
-l'influence de l'avis, donné par le général Girard, de l'apparition de
-l'armée prussienne. Je discuterai plus loin la part de chacun dans ces
-événements. Mais tout de suite on peut dire qu'il y eut dans ces
-événements une déplorable fatalité, et surtout une immense influence
-de nos derniers malheurs, agissant sur l'imagination de nos généraux,
-et produisant chez eux des hésitations, des faiblesses qui n'étaient
-pas dans leur caractère.</p>
-
-<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
-<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Voici le compte aussi exact que possible des forces
-respectives à trois heures et demie, ou trois heures trois quarts.</p>
-
-<table class="td-left" border="0" cellpadding="3" summary="Forces.">
-<tr><td colspan="2">Le duc de Wellington avait:</td><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td><td>Perponcher</td><td class="td-right">7,500</td><td>hommes.</td><td rowspan="4">20,600</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td><td>Collaert</td><td class="td-right">1,100</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td><td>Picton (Anglais et Hanovriens)</td><td class="td-right">8,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td><td>Brunswick</td><td class="td-right">4,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="5">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="2">Ney avait, rendus en ligne:</td><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td><td>Bachelu (artillerie comprise)</td><td class="td-right">4,500</td><td>hommes.</td><td rowspan="9">25,000</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td><td>Foy</td><td class="td-right">5,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td><td>Jérôme</td><td class="td-right">7,500</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td><td>Piré</td><td class="td-right">2,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td><td class="td-right">&mdash;&mdash;</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td><td class="td-right">19,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="2">Un peu en arrière, qu'il aurait pu, mais qu'il n'osait pas employer:</td><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td><td>Lefebvre-Desnoëttes (cavalerie légère)</td><td class="td-right">2,500</td><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td><td>Valmy (cuirassiers)</td><td class="td-right">3,500</td><td>&nbsp;</td></tr>
-</table>
-
-<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
-<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Le contingent de Nassau n'était pas le même que les
-troupes de Nassau du prince de Saxe-Weimar, qui avaient défendu la
-veille les Quatre-Bras. Ces dernières étaient appelées Nassau-Orange,
-parce qu'elles étaient au service de la maison d'Orange.</p>
-
-<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
-<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Je ne terminerai pas ces trop longues réflexions, sans
-ajouter quelques mots en réponse à une supposition tout à fait
-gratuite, consistant à prétendre que si le comte d'Erlon, après de
-nombreuses allées et venues finit par se rendre aux Quatre-Bras, au
-lieu de venir à Bry, c'est qu'il y fut décidé par un dernier ordre de
-Napoléon. Dans ce cas, les mouvements de va-et-vient qui dans cette
-journée le rendirent inutile partout, seraient non pas le tort de Ney
-qui voulut absolument l'attirer à lui, ou de d'Erlon qui désobéit à
-Napoléon pour obéir à Ney, mais de Napoléon lui-même qui aurait
-renoncé à l'exécution de ses ordres. C'est M. Charras, qui, dans son
-ouvrage sur la campagne de 1815, ouvrage savant, spirituel,
-remarquablement écrit, a imaginé cette hypothèse.</p>
-
-<p>Les suppositions sont admissibles en histoire quand elles sont
-nécessaires pour expliquer un fait qui autrement serait inexplicable,
-quand elles reposent sur la vraisemblance, et sur des inductions
-tirées de l'ensemble des événements. Ici rien de pareil. Les faits,
-loin d'être inexplicables sans la supposition de M. Charras, le
-deviennent par cette supposition même. Placé entre l'ordre de Napoléon
-et celui du maréchal Ney, le comte d'Erlon, sans méconnaître la
-hiérarchie, se livra aux interprétations, toujours hasardeuses à la
-guerre, et croyant Ney en grand danger, croyant Napoléon dans
-l'ignorance de ce danger, finit par se porter aux Quatre-Bras. Tout
-est simple et clair dans cette donnée; ce qui n'est ni simple ni
-clair, c'est que Napoléon, regardant le sort de la guerre comme
-attaché au mouvement qu'il ordonnait, eût contremandé ce mouvement,
-sans même avoir eu le temps d'apprendre ce qui se passait aux
-Quatre-Bras, et de savoir que la position de Ney y était des plus
-difficiles. La supposition de M. Charras rend donc inexplicable ce qui
-s'explique de soi, et loin d'être conforme à la vraisemblance, est
-absolument invraisemblable. Toutefois si elle reposait sur quelque
-témoignage, il faudrait sinon l'admettre, du moins en tenir un certain
-compte; mais de témoignages il n'y en a que deux, et ils sont l'un et
-l'autre absolument contraires. Ces témoignages sont ceux du comte
-d'Erlon, et du général Durutte qui commandait l'une des divisions du
-1<sup>er</sup> corps. Certes, si en fait d'ordres donnés par Napoléon au comte
-d'Erlon il y a un témoignage décisif, c'est celui du comte d'Erlon
-lui-même qui recevait et devait exécuter ces ordres. Or, interrogé par
-le duc d'Elchingen sur ces événements, voici sa réponse rapportée par
-le duc d'Elchingen lui-même dans son écrit intitulé: <cite>Documents
-inédits sur la campagne de 1815</cite>.</p>
-
-<p>«Au delà de Frasnes, je m'arrêtai avec des généraux de la garde, où je
-fus joint par le général La Bédoyère, qui me fit voir une Note au
-crayon qu'il portait au maréchal Ney, et qui enjoignait à ce maréchal
-de diriger mon corps d'armée sur Ligny. Le général La Bédoyère me
-prévint qu'il avait déjà donné l'ordre pour ce mouvement, en faisant
-changer de direction à ma colonne, et m'indiqua où je pourrais la
-rejoindre. Je pris aussitôt cette route, et envoyai au maréchal mon
-chef d'état-major, le général Delcambre, pour le prévenir de ma
-nouvelle destination. M. le maréchal Ney me le renvoya en me
-prescrivant impérativement de revenir sur les Quatre-Bras, où il
-s'était fortement engagé, comptant sur la coopération de mon corps
-d'armée. <cite>Je devais donc supposer qu'il y avait urgence, puisque le
-maréchal prenait sur lui de me rappeler, quoiqu'il eût reçu la Note
-dont j'ai parlé plus haut.</cite>»&mdash;</p>
-
-<p><cite>Je devais supposer</cite>, dit le comte d'Erlon, <cite>qu'il y avait urgence,
-puisque le maréchal prenait sur lui de me rappeler, quoiqu'il eût reçu
-la Note dont j'ai parlé.....</cite>&mdash;N'est-il pas évident, rien qu'à la
-lecture de ce passage, que si le comte d'Erlon avait reçu un dernier
-ordre de Napoléon, l'autorisant à se rendre aux Quatre-Bras au lieu de
-venir à Bry, il l'eût dit tout simplement, car alors sa justification
-eût été établie d'un seul mot, et il n'aurait pas eu besoin de
-s'appuyer sur l'urgence de la situation de Ney, et sur la supposition
-que Ney contredisant les ordres de Napoléon, y était autorisé. Il
-aurait dit tout uniment que Napoléon avait contremandé l'ordre au
-crayon porté par la Bédoyère, et l'explication eût été complète et
-péremptoire. La conclusion forcée, c'est que ce dernier contre-ordre,
-qui le couvrait complétement, il ne le reçut pas, puisqu'il n'en a pas
-parlé dans sa justification, qui en ce cas eût été sans réplique.
-Cette preuve nous semble absolue et ne pas admettre de contestation.</p>
-
-<p>Après ce témoignage il y en a un second tout aussi péremptoire, c'est
-celui du général Durutte. Ce général, fort capable, fort éclairé,
-commandait la division du 1<sup>er</sup> corps qui formait tête de colonne. Il
-a rédigé une note que je possède, et dont le duc d'Elchingen cite
-aussi un fragment, page 71.</p>
-
-<p>Le général Durutte après avoir raconté comment un ordre de Napoléon
-avait amené le comte d'Erlon sur Bry, pour prendre les Prussiens à
-revers, ajoute ce qui suit: «Tandis qu'il était en marche, plusieurs
-ordonnances du maréchal Ney arrivèrent à la hâte pour arrêter le
-1<sup>er</sup> corps et le faire marcher sur les Quatre-Bras. Les officiers
-qui apportaient ces ordres disaient que le maréchal Ney avait trouvé
-aux Quatre-Bras des forces supérieures, et qu'il était repoussé. Ce
-second ordre embarrassa beaucoup le comte d'Erlon, car <cite>il recevait en
-même temps de nouvelles instances de la droite pour marcher sur Bry</cite>.
-Il se décida néanmoins à retourner vers le maréchal Ney; mais comme il
-remarquait, avec le général Durutte, que l'ennemi pouvait faire
-déboucher une colonne dans la plaine qui se trouve entre Bry et le
-bois de Delhutte, ce qui aurait totalement coupé la partie de l'armée
-commandée par l'Empereur d'avec celle commandée par le maréchal Ney,
-il se décida à laisser le général Durutte dans cette plaine.»</p>
-
-<p>Ce témoignage est aussi décisif que le précédent. On y voit en effet
-par le récit d'un témoin oculaire que le comte d'Erlon fut placé entre
-des ordres contraires, qu'il hésita d'abord, mais que le danger de Ney
-le détermina, et ce danger seul, car, ajoute-t-il, <cite>il recevait en
-même temps de nouvelles instances de la droite pour marcher sur Bry</cite>.
-Or, les instances de la droite, c'étaient les ordres réitérés de
-l'Empereur, et ce passage prouve surabondamment qu'ils ne furent pas
-révoqués, car s'ils l'avaient été, le général Durutte, assistant à ces
-perplexités et les partageant, n'aurait pas manqué de dire qu'un
-nouvel ordre de l'Empereur y avait mis fin. Il est donc de toute
-évidence que la supposition d'un dernier contre-ordre de l'Empereur
-est non-seulement gratuite, mais en opposition avec les seuls
-témoignages connus, possibles et concluants. Ainsi, les mouvements qui
-rendirent le corps de d'Erlon inutile à tout le monde furent le fait
-de Ney, qui ne voulut pas se réduire à la défensive, et qui appela
-d'Erlon à son secours coûte que coûte, et de d'Erlon qui, placé entre
-des ordres contraires, se laissa entraîner par les cris désespérés
-partis des Quatre-Bras. Ce fut un malheur, remontant à Napoléon, non
-pas directement et par suite d'un ordre mal donné, mais indirectement
-et par suite d'un état moral de ses lieutenants dont il était la cause
-générale et supérieure. Que Napoléon fût un très-mauvais politique, il
-n'y a pas besoin de preuve pour être autorisé à le déclarer tel; mais
-mauvais général, la supposition me semble téméraire, et pour moi je ne
-puis encore me résoudre à l'admettre.</p>
-
-<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
-<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Le maréchal Grouchy, qui était noblement inconsolable de
-ses fautes militaires en 1815, sans vouloir cependant les avouer, a
-essayé de faire remonter jusqu'à la journée du 17 juin la cause du
-temps perdu le 18, et, dans un récit inexact, a présenté Napoléon
-pendant cette matinée comme perdant le temps à la façon d'un prince
-bavard, paresseux, irrésolu. Il est difficile de reconnaître à ce
-portrait l'homme arrivé en vingt jours de l'île d'Elbe à Paris,
-l'homme qui, en deux jours, s'était jeté à l'improviste entre les
-armées anglaise et prussienne, avant qu'elles pussent se douter même
-de sa présence. On ne persuadera à personne que Napoléon, qui, pouvant
-attendre la guerre en Champagne, était venu la porter hardiment en
-Belgique, pour se ménager l'occasion de surprendre et de battre les
-armées ennemies les unes après les autres, fût devenu subitement mou
-et irrésolu. Mais le maréchal Grouchy a fait comme beaucoup de témoins
-oculaires, qui, ne sachant pas le secret des personnages agissant
-devant eux, leur prêtent souvent les motifs les plus puérils et les
-plus chimériques. En prétendant que Napoléon se conduisait dans la
-matinée du 17 comme un prince oriental s'arrachant avec peine au
-repos, le maréchal Grouchy prouve tout simplement qu'il ne se rendait
-pas compte de la situation, qu'il ignorait ou ne comprenait pas que
-Napoléon devait attendre, 1<sup>o</sup> que Ney eût défilé aux Quatre-Bras avec
-quarante mille hommes; 2<sup>o</sup> que les troupes de Lobau fussent en marche
-sur les Quatre-Bras; 3<sup>o</sup> que la garde eût fait la soupe et quitté ses
-bivouacs; 4<sup>o</sup> que quelques nouvelles de la cavalerie de Pajol eussent
-donné une première idée de la direction suivie par les Prussiens. Il
-était environ huit heures du matin, et ce n'était pas trop assurément
-de deux ou trois heures pour que toutes ces choses pussent se faire.
-En attendant, Napoléon s'entretenait de sujets divers avec une liberté
-d'esprit que les hommes ne montrent pas toujours quand ils sont
-préoccupés de grandes choses, et qui prouve qu'ils sont dignes d'en
-porter le poids lorsqu'ils savent la conserver.</p>
-
-<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
-<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Je tiens ces détails d'un témoin oculaire, qui me les a
-cent fois répétés comme les ayant, disait-il, encore devant les yeux,
-et ce témoin est le maréchal Gérard, l'un des hommes les plus droits,
-les plus véridiques que j'aie connus. Ils m'ont été confirmés par un
-grand nombre de témoins oculaires et auriculaires. Le maréchal Grouchy
-a cherché à faire naître des doutes sur la nature des instructions
-qu'il avait reçues; pourtant ses propres assertions, ses lettres à
-Napoléon, constatent ces points essentiels: 1<sup>o</sup> qu'il devait chercher
-les Prussiens; 2<sup>o</sup> les poursuivre vivement; 3<sup>o</sup> ne jamais les perdre
-de vue; 4<sup>o</sup> se tenir en communication avec le quartier général; 5<sup>o</sup>
-enfin, toujours s'efforcer de séparer les Prussiens des Anglais. Ces
-points établis suffisent pour les conclusions à porter dans ce grand
-débat historique. En tout cas, les instructions données au maréchal
-Grouchy résultaient tellement des faits et de la situation, que, même
-sans en avoir ou la preuve ou l'aveu, on peut affirmer qu'il n'en a
-pas été donné d'autres.</p>
-
-<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
-<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Je donne ces heures d'après les indications les plus
-certaines. Le maréchal Grouchy en a donné d'autres, mais la preuve est
-acquise, comme on le verra plus tard, que, sous le rapport des heures,
-il s'est trompé presque constamment, et que ses indications à cet
-égard sont complétement erronées. Voici du reste deux preuves de
-l'inexactitude avec laquelle le maréchal Grouchy a fixé les heures
-dans ses divers récits, inexactitude qu'il faut imputer non à son
-caractère, mais au chagrin qu'il éprouvait d'avoir commis une faute si
-funeste, et au désir bien naturel de s'en exonérer. Racontant les
-événements de la matinée du 18, il a prétendu avoir quitté Gembloux à
-six heures. Or, des preuves irréfragables démontrent que le départ a
-eu lieu pour une partie des troupes à huit heures et à neuf, même à
-dix pour quelques autres. Il a encore prétendu que le conseil de
-marcher au canon lui fut donné dans l'après-midi du 18, vers trois
-heures. Or, il est constaté par des témoignages unanimes, dont
-lui-même a reconnu plus tard l'exactitude, que le conseil fut donné
-vers onze heures et demie du matin. Nous citons ces faits non pour
-attaquer la véracité du maréchal, mais pour prouver que, dans le
-trouble où le jetaient ses souvenirs, ses allégations ne peuvent être
-acceptées avec confiance, surtout relativement aux heures, qui, dans
-les événements militaires comme dans les événements civils, sont
-toujours ce qu'il y a de plus difficile à déterminer.</p>
-
-<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
-<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: L'existence de cet ordre a été contestée. Le maréchal
-Grouchy a dit ne l'avoir pas reçu, et nous admettons la chose, d'abord
-parce qu'il l'a affirmée, et ensuite parce qu'elle n'est que trop
-vraisemblable, car des officiers voyageant la nuit au milieu des
-patrouilles ennemies, pouvaient être enlevés, pouvaient aussi, comme
-on en vit le triste exemple dans cette campagne, aller remettre aux
-généraux prussiens ou anglais les dépêches destinées aux généraux
-français. Mais si nous en croyons le maréchal Grouchy, beaucoup plus
-suspect que Napoléon dans ce débat, parce qu'il avait une grande faute
-à justifier, nous ne voyons pas pourquoi on ne croirait pas aussi
-Napoléon, qui, dans les deux versions venues de Sainte-Hélène, a
-affirmé de la manière la plus formelle, et avec des détails infiniment
-précis, l'existence de l'ordre en question. Nous n'admettons pas
-qu'une assertion venue de Sainte-Hélène soit nécessairement une
-vérité, mais nous n'admettons pas non plus qu'elle soit nécessairement
-un mensonge. Ainsi, nous acceptons l'assertion du maréchal Grouchy,
-parce que si nous l'avons vu dans cette polémique altérer souvent les
-faits par besoin de se justifier, nous croyons cependant qu'il était
-incapable de mentir positivement, et de nier le fait matériel d'un
-ordre reçu. De plus nous en croyons la vraisemblance. Ainsi le
-maréchal Grouchy, s'il avait reçu l'ordre dont il s'agit, l'aurait
-certainement exécuté, car il aurait fallu qu'il fût traître ou fou
-pour se conduire autrement, et il n'était ni l'un ni l'autre. Mais si
-nous appliquons ces règles de moralité et de vraisemblance au
-témoignage du maréchal Grouchy, si, malgré beaucoup de circonstances
-altérées dans ses récits, par erreur de mémoire ou par besoin ardent
-de se créer des excuses, nous n'admettons pas qu'il ait pu mentir sur
-un fait matériel tel qu'un ordre reçu, si nous nous en rapportons à la
-vraisemblance qui dit qu'il aurait exécuté cet ordre s'il lui était
-parvenu, nous ne voyons pas pourquoi nous n'appliquerions pas ces
-mêmes règles à Napoléon lui-même. Affirmer si positivement à
-Sainte-Hélène, affirmer avec tant de précision et de détails l'envoi
-d'un ordre qui n'aurait pas été envoyé, est un mensonge tel que pour
-notre part nous nous refusons à le croire possible. Et ici encore il
-reste la vraisemblance. Or, admettre que dans cette nuit, Napoléon qui
-était la vigilance même, à la veille de la bataille la plus décisive
-de sa vie, n'ait pas donné d'ordre à sa droite, qui était appelée à
-jouer un rôle si important, c'est tout simplement admettre
-l'impossible. Le prince le plus amolli, le plus stupide de l'Orient,
-n'aurait pas commis une telle négligence. Comment la prêter au plus
-vigilant, au plus actif des capitaines? Il y a d'ailleurs une autre
-preuve morale, plus concluante encore s'il est possible. Si Napoléon
-avait inventé cet ordre pour se justifier à Sainte-Hélène d'une
-négligence absolument incompréhensible, il l'aurait inventé autrement.
-Au lieu de le baser sur l'ignorance où il était des mouvements des
-Prussiens le 17 au soir, au lieu de dire qu'il n'avait demandé à
-Grouchy qu'un secours de sept mille hommes, il aurait calqué son ordre
-mensonger sur les faits connus depuis, et se serait vanté d'avoir
-prescrit à Grouchy de passer la Dyle avec son corps tout entier, pour
-venir se placer entre les Prussiens et les Anglais. L'assertion
-modeste de Napoléon, consistant à s'attribuer un ordre fondé sur des
-doutes, et qu'on aurait droit de juger insuffisant s'il avait pu tout
-savoir, prouve d'une manière irréfragable à notre avis, qu'à
-Sainte-Hélène il ne mentait point, et qu'il ne s'attribuait que ce
-qu'il avait prescrit véritablement. Ainsi, que dans cette nuit il
-n'ait rien ordonné à Grouchy, nous ne l'admettons pas, et en supposant
-qu'il ait donné des ordres, ceux qu'il mentionne, fondés sur le peu
-qu'il savait, nous paraissent les véritables, et nous pensons qu'à
-mentir, il aurait menti plus complétement et plus à son avantage. Nous
-croyons par conséquent lui et le maréchal Grouchy dans leur double
-assertion, si facile à expliquer, d'un ordre donné et d'un ordre
-intercepté. La saine critique ne consiste pas sans doute à supposer
-que les acteurs disent toujours la vérité, mais elle ne consiste pas
-non plus à supposer qu'ils mentent toujours.</p>
-
-<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
-<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Il y eut même des troupes qui ne quittèrent Gembloux
-qu'à dix heures. J'ai en ma possession des lettres écrites par des
-habitants qui attestent ces détails.</p>
-
-<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
-<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Deux de ces bataillons avaient été convertis en un après
-la bataille de Ligny.</p>
-
-<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
-<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Le lecteur trouvera plus loin, à la page
-<a href="#page231">231</a>, la discussion de cette assertion de Napoléon.</p>
-
-<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
-<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Notamment le général Foy, dans son Journal militaire. Il
-dit, comme témoin oculaire, que jamais dans sa longue carrière
-militaire il n'avait assisté à un tel spectacle.</p>
-
-<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
-<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Les assertions de Napoléon sur ce sujet ont été
-contestées; on est allé même jusqu'à prétendre qu'il avait ordonné le
-mouvement de cavalerie exécuté par Ney d'une manière si prématurée. Je
-répéterai d'abord que si toute assertion venue de Sainte-Hélène n'est
-pas nécessairement vraie, elle n'est pas non plus nécessairement
-fausse. Napoléon a dit dans la Relation qui porte le nom du général
-Gourgaud, et redit dans celle qui porte son nom, qu'il recommanda à
-Ney de s'établir à la Haye-Sainte, et d'y attendre de nouveaux ordres,
-qu'il regretta vivement la charge de cavalerie de Ney, mais qu'une
-fois entreprise il se décida à la soutenir. Cette assertion est si
-vraisemblable, que, pour moi, je suis disposé à y croire. Il y a
-d'ailleurs de son exactitude des preuves qui me paraissent
-convaincantes. Premièrement Napoléon était si préoccupé de l'attaque
-des Prussiens qu'il suspendit toute autre action que celle qui était
-dirigée contre eux, et que par exemple il ne voulut pas détourner un
-seul bataillon de la garde avant d'avoir contenu Bulow. Comment donc
-admettre que, ne voulant pas détourner de sa droite une portion
-quelconque de son infanterie de réserve, il consentît à lancer sa
-grosse cavalerie sans aucun appui d'infanterie? Comment admettre qu'un
-général aussi expérimenté commit la faute de lancer sa cavalerie,
-quand il ne pouvait détacher encore aucune partie de son infanterie
-pour la soutenir? C'est vraiment trop entreprendre que de vouloir lui
-faire ordonner ce que le plus incapable des généraux n'aurait pas osé
-prescrire. On répondra peut-être que cependant Ney le fit. Mais
-d'abord Ney n'était pas Napoléon. Ney était sur le terrain, entraîné,
-hors de lui; il ne commandait pas en chef; il ne savait pas ce que
-savait Napoléon, c'est que pour le moment il n'y avait pas un seul
-secours d'infanterie à espérer. La faute concevable de la part de Ney
-ne l'aurait donc pas été de Napoléon. Restent en outre les témoignages
-qui sont concluants.</p>
-
-<p>Le défenseur le plus absolu de Ney, le colonel Heymès, témoin
-oculaire, parlant de cette fameuse charge de cavalerie, n'a pas osé
-dire qu'elle avait été ordonnée par Napoléon. Certes, si cette excuse
-eût existé, il l'eût donnée. Il se borne à dire que Ney avait voulu
-prendre possession du terrain et de l'artillerie qui semblaient
-abandonnés par le duc de Wellington dans son mouvement rétrograde. De
-ce qu'une excuse si radicale n'est pas invoquée par ceux mêmes qui ont
-défiguré les faits pour justifier le maréchal Ney, il résulte
-évidemment qu'elle n'existe pas. Enfin, il y a une autre preuve, à mon
-avis tout aussi décisive. Napoléon, écrivant à Laon le Bulletin
-développé de la bataille à la face de Ney qui pouvait démentir ses
-assertions, et qui ne manqua pas en effet d'attaquer ce bulletin à la
-Chambre des pairs deux jours après, n'a pas hésité à dire que la
-cavalerie <cite>cédant à une ardeur irréfléchie</cite>, avait chargé sans son
-ordre. Je tiens de témoins oculaires dignes de foi, qu'à Laon
-rédigeant le Bulletin il dit ces mots: Je pourrais mettre sur le
-compte de Ney la principale faute de la journée, je ne le ferai
-pas.&mdash;C'est pourquoi, sans nommer Ney, il attribua à l'<cite>ardeur de la
-cavalerie</cite> (et c'était vrai) la faute commise de dépenser toutes nos
-forces en troupes à cheval avant le moment opportun. Certes, il
-n'aurait pas, devant Drouot, devant tant de témoins oculaires, avancé
-une telle chose, s'il eût ordonné lui-même la charge dont il s'agit.
-Enfin Ney, deux jours après, faisant à la Chambre des pairs une sortie
-violente contre la direction générale des opérations, c'est-à-dire
-contre Napoléon, n'osa pas avancer pour son excuse qu'on lui avait
-prescrit cet emploi intempestif de la cavalerie, ce qui eût fait
-tomber un reproche qui en ce moment était dans toutes les bouches. Or,
-la scène racontée dans la relation Gourgaud, page 97, et dans laquelle
-le maréchal Soult dit: <cite>Cet homme va tout compromettre comme à Iéna</cite>,
-avait acquis dans l'armée une véritable notoriété, et j'ai entendu des
-témoins oculaires la raconter plus d'une fois.</p>
-
-<p>Ainsi pour moi, les preuves irréfragables consistent en ce que
-Napoléon, suspendant l'action à cause des Prussiens, ne pouvait pas en
-ce moment ordonner une charge générale de toute sa cavalerie; que Ney
-étant là pour le démentir, il ne craignit pas d'écrire dans le
-Bulletin de la bataille, que cette charge fut due à une <cite>ardeur
-irréfléchie</cite>, et que Ney, deux jours après, récriminant violemment
-contre lui, ne fit pas valoir l'excuse si simple, si complète, que
-cette <i>ardeur irréfléchie</i> était le fait de Napoléon, qui l'avait
-autorisée par son ordre. Je considère donc comme certain que Ney fut
-entraîné, et qu'une fois le mouvement commencé, Napoléon se résigna à
-le soutenir, parce qu'en effet il ne pouvait pas agir autrement. C'est
-le second ordre, devenu inévitable, qu'on a confondu avec le premier.
-Je ne suis point ici apologiste, mais historien, cherchant la vérité,
-rien de plus, rien de moins.</p>
-
-<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
-<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Témoignage du général Berthezène, dans ses Mémoires.</p>
-
-<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
-<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Je trouve dans des notes fort curieuses, fort
-intéressantes, écrites il y a longtemps par le colonel
-Combes-Brassard, chef de l'état-major du 6<sup>e</sup> corps (corps de Lobau),
-le passage suivant, et je le cite parce qu'il met en lumière l'une des
-plus grandes vertus des temps modernes, celle de Drouot. «Le général
-Drouot, dit le colonel Combes-Brassard, passa peu de jours à Paris
-après son jugement. Je le voyais fréquemment. La bataille de
-Mont-Saint-Jean était souvent le sujet de nos entretiens. Il me dit un
-jour du ton d'un homme qui semble avoir besoin de soulager son âme
-oppressée: «Plus je pense à cette bataille, plus je me sens entraîné à
-me croire l'une des causes qui nous l'ont fait perdre.»&mdash;«Vous, mon
-général! le dévouement généreux d'une noble amitié pour son maître ne
-saurait aller plus loin.»&mdash;«Expliquons-nous, mon cher colonel. Je
-n'entends pas me charger des fautes qui ne sont pas les miennes, mais
-revendiquer ce qui m'appartient, à mes risques et périls.</p>
-
-<p>«Dès le point du jour, continua-t-il, l'Empereur avait reconnu la
-position des ennemis; son plan était arrêté; ses dispositions
-d'attaque faites pour sept ou huit heures du matin au plus tard. Je
-lui fis observer que la pluie avait tellement dégradé les chemins et
-détrempé le terrain que les mouvements de l'artillerie seraient bien
-lents; que deux ou trois heures de retard sauveraient cet
-inconvénient. L'Empereur souscrivit à ce retard funeste. S'il n'eût
-tenu aucun compte de mon observation, Wellington était attaqué à sept
-heures, il était battu à dix, la victoire complète à midi, et Blucher
-qui ne put déboucher qu'à cinq heures, tombait entre les mains d'une
-armée victorieuse. Nous attaquâmes à midi, et nous livrâmes toutes les
-chances du succès à l'ennemi.»</p>
-
-<p>Ce passage m'a paru devoir être reproduit. Tandis que nous voyons en
-effet les auteurs des fautes les plus graves repousser une
-responsabilité qui leur appartient, Drouot, qui n'avait rien à se
-reprocher dans la funeste bataille de Waterloo, car ce n'était pas une
-faute dans une journée de dix-huit heures, d'en consacrer trois ou
-quatre à laisser raffermir le sol, Drouot s'accusait d'avoir contribué
-à la perte de la bataille en la faisant différer. Par le fait, sans
-doute ce fut un mal d'avoir perdu trois heures, mais d'après toutes
-les vraisemblances ce n'était pas une faute, car pour ceux qui avaient
-à prendre l'offensive le raffermissement du sol était une circonstance
-capitale. C'est une nouvelle preuve de ce qu'il y a de hasard dans les
-événements militaires, et de la nécessité de juger avec une extrême
-réserve des opérations où souvent le conseil le plus sage aboutit aux
-plus déplorables résultats.</p>
-
-<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
-<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Témoignage du général Berthezène dans ses Mémoires, tome
-II, page 398.</p>
-
-<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
-<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: Faute d'avoir rapproché avec assez de précision les
-diverses circonstances de l'affaire des sauf-conduits, on a accusé M.
-Fouché d'avoir voulu livrer Napoléon aux Anglais, et on l'a ainsi
-calomnié, ce qui n'est pas souvent arrivé à ceux qui ont parlé de ce
-personnage. Il est pourtant vrai que M. Fouché ne voulut point livrer
-Napoléon, qu'il s'exposa même plus tard à la colère des Bourbons et
-des étrangers pour avoir donné postérieurement l'ordre de le laisser
-partir de Rochefort. Mais il est vrai aussi que dans le moment,
-craignant de nuire aux négociations, il réitéra l'ordre d'attendre les
-sauf-conduits, ce qui pouvait devenir un grand danger, l'espérance
-d'avoir ces sauf-conduits étant tout à fait chimérique. C'est cette
-circonstance, mal expliquée et mal interprétée, qui a donné naissance
-au reproche injuste que nous réfutons ici par un pur sentiment
-d'impartialité. On verra dans la suite que M. Fouché leva lui-même
-l'interdiction dont il s'agit, et qu'il le fit de bonne foi et sans
-aucune perfidie.</p>
-
-<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
-<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: La génération présente a vu, connu et respecté M.
-Clément, membre des Chambres pendant quarante années. C'est à l'aide
-des souvenirs qu'il avait conservés de cette scène, et qu'il avait
-bien voulu écrire pour moi, que je suis parvenu à rectifier la plupart
-des récits contemporains. Comme il était présent et d'une parfaite
-véracité, comme il n'avait d'ailleurs aucun motif d'altérer les faits,
-je crois le récit que je donne ici rigoureusement exact, et le plus
-rapproché possible de la vérité absolue.</p>
-
-<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
-<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Nous ne calomnions pas ici sir Hudson Lowe, qui dans une
-de ses dépêches dit que s'il y avait eu dans l'île une habitation
-convenable pour lui et sa famille, il se serait empressé de céder
-Plantation-House à Napoléon. C'est l'aveu qu'il faisait passer ses
-commodités personnelles avant celles de son prisonnier, qui certes
-aurait bien dû mériter la préférence sur le général Lowe et même sur
-sa famille, quelque intéressante qu'elle fût.</p>
-
-<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
-<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: Quoique Charles VIII fût victorieux à Fornoue, il courut
-la chance d'y périr, et il y aurait même péri avec toute son armée,
-s'il n'avait rencontré sur ses derrières des troupes aussi inférieures
-aux siennes. Macdonald au contraire rencontrant à la Trebbia des
-troupes égales en valeur à celles qu'il commandait, faillit y trouver
-sa perte, ce qui du reste n'était point sa faute, mais celle du
-Directoire qui l'avait envoyé à Naples. Le raisonnement du général
-Bonaparte conserve donc sa justesse dans les deux cas, et prouve que
-c'est au nord et point au midi qu'il faut disputer l'Italie.</p>
-
-
-<p class="p4 center">Note au lecteur de ce fichier numérique:</p>
-
-<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p>
-</div>
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L&#039;EMPIRE (20/20)</span> ***</div>
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-</div>
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-
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-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-</div>
-
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-
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-
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-</div>
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