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-The Project Gutenberg eBook of Au Pays des Peaux-Rouges, by Victor Baudot
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Au Pays des Peaux-Rouges
- Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes
-
-Author: Victor Baudot
-
-Release Date: November 20, 2021 [eBook #66776]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif, Gallica and
- the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES PEAUX-ROUGES ***
-
-
-
-
- AU PAYS DES PEAUX-ROUGES
-
- _P. Victor BAUDOT, S. J._
-
- Au Pays
-
- DES
-
- Peaux-Rouges
-
- Six ans aux Montagnes Rocheuses
-
- Monographies indiennes
-
- [Image: colophon]
-
- SOCIÉTÉ SAINT-AUGUSTIN, Desclée, de Brouwer & Cⁱᵉ
-
- LILLE, PARIS, LYON, MARSEILLE, BRUGES
-
-
- TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS.
-
- Copyright by Desclée, De Brouwer & Cº, Lille--Paris--Bruges, 1911.
-
-
-
-
-_PRÉFACE_
-
-
-_Au rapide récit de mon séjour en Amérique que l’on trouvera dans la
-première partie de ce volume, j’ajoute la monographie de deux tribus
-sauvages, l’une encore païenne, celle des Pieds-Noirs; l’autre
-chrétienne, celle des Cœurs d’Alène._
-
-_Aujourd’hui que les Indiens sont sur le point de disparaître, il est
-grand temps de fixer leurs traits caractéristiques, et de recueillir ce
-que nous pouvons savoir de leurs traditions, de leurs croyances, de leur
-culte et de leurs mœurs. Le P. Prando, S. J., a fait ce travail pour les
-Pieds-Noirs qu’il connaissait à fond, et comme toutes les tribus se
-ressemblent, ce qu’il dit des Pieds-Noirs peut également s’appliquer aux
-autres sauvages avant leur conversion. Nous avons traduit de l’italien
-cette intéressante monographie complètement inédite en ce sens qu’elle
-n’a jamais été mise dans le commerce. Quant aux Cœurs d’Alène, je les ai
-placés à dessein en regard des Pieds-Noirs, comme le type le plus
-complet de la tribu chrétienne. Aux Montagnes Rocheuses, quand on veut
-parler des Indiens catholiques les plus fervents, on dit: «Voyez les
-Cœurs d’Alène»; et par contre, quand on veut parler des Indiens les plus
-enracinés dans leur paganisme, les plus difficiles à convertir, on dit:
-«Voyez les Pieds-Noirs et les Corbeaux»._
-
-_La notice sur les Cœurs d’Alène, traduite elle aussi de l’italien, a
-été composée d’après les lettres des missionnaires par un auteur anonyme
-qui l’a publiée dans la «Civiltà cattolica»._
-
-_Comme d’autre part j’ai donné moi-même, au cours de mon récit, quelques
-détails sur les «Nez-Percés» et les «Têtes-Plates» au milieu desquels
-j’ai vécu, le lecteur en fermant ce volume aura une idée à peu près
-complète de ces intéressantes peuplades du Far West américain, connues
-sous le nom de Peaux-Rouges._
-
-
-
-
-AU PAYS DES PEAUX-ROUGES par le P. Victor BAUDOT, S. J.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE.
-
-Six ans aux Montagnes-Rocheuses
-
-
-Amérique! Peu de personnes savent exactement d’où vient ce nom sonore et
-où il fut prononcé pour la première fois. Il paraissait si naturel de
-donner à ce nouveau continent le nom même de Colomb et de l’appeler
-Colombie! Mais un géographe allemand du XVIᵉ siècle en disposa
-autrement. Waldseemuller, dans sa _Cosmographie_ où il relatait les
-voyages d’Améric Vespuce, attribua à ce navigateur la découverte de
-Christophe Colomb et imprima sur ses cartes le mot AMERICA!
-
-Ce livre sortit en mai 1507 des presses de Saint-Dié (Vosges), ma ville
-natale. Il semble donc que de par ma naissance j’étais prédestiné à voir
-ce pays baptisé[A] au même lieu que moi. Je l’ai vu au soir de ma vie et
-contre toute attente. Ayant rencontré à Turin le supérieur de la
-mission des Montagnes Rocheuses, je fus par lui invité à l’accompagner
-au pays des Têtes-Plates et des Nez-Percés. «Vous savez l’anglais, me
-dit-il, vous nous serez utile là-bas.--Mais je suis trop vieux, j’ai 58
-ans!...--On n’est jamais trop vieux pour bien faire: venez.» Et voilà
-comment je partis.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-LE VOYAGE
-
-
-Le 20 septembre 1902, je prenais à Paris, gare Saint-Lazare, l’express
-de Cherbourg, où dès notre arrivée on nous transborda sur le
-«Saint-Louis», mouillé en rade. Le «Saint-Louis», est un bateau
-américain, frère du «Saint-Paul», assez bon marcheur, mais cependant
-quelque peu vieilli. Il était bondé de voyageurs, tous ou presque tous
-citoyens de la libre Amérique, retournant dans leur pays après avoir
-joui des plaisirs que leur offrent nos villes d’Europe, surtout Paris,
-qu’ils appellent la «Babylone moderne»,--«Babylone,» si vous voulez, MM.
-les Américains, mais trop souvent «Babylone» par vos-propres faits et
-gestes!
-
-J’ai à peine mis le pied sur le bateau, que je me trouve en pleine
-civilisation yankee. Ce qui me frappe tout d’abord à la salle à manger,
-c’est l’usage immodéré de l’eau glacée (ice-water): à table on ne sert
-aucune autre boisson, et si vous voulez un verre de bière ou de vin,
-vous êtes obligé de le faire venir directement de la buvette. Le menu me
-paraît plus abondant que choisi; je n’y trouve rien qui rappelle la
-cuisine française. A la fin du repas, bien entendu l’inévitable «cake»
-(gâteau), accompagné de l’inévitable «sorbet» (ice-cream). Encore la
-glace sous une autre forme! Décidément aux Américains, comme aux anciens
-Romains, Sénèque pourrait dire: «Cette neige au cœur de l’été, ne
-croyez-vous pas qu’elle donne des obstructions au foie?» (Lettre 95). Et
-ailleurs: «A vos estomacs débilités par tant de raffinements, bientôt la
-neige ne suffira plus; il vous faudra la glace.» Aussi les inconvénients
-de ces boissons trop froides se manifestent-ils un peu partout, et un
-Américain me disait un jour: «Notre maladie nationale, c’est la
-dyspepsie.»
-
-Une autre passion des Américains, c’est la passion des sucreries; ils
-ont toujours la bouche pleine d’une sorte de caramel, qu’ils appellent
-du «candy», qui leur gâte les dents dès leur enfance; ne vous étonnez
-donc point que l’Amérique soit le paradis des dentistes.
-
-Je n’eus pas le temps de faire de longues observations sur les mœurs de
-mes compagnons de voyage: car dès le second repas et bien longtemps
-avant la fin, je dus m’éloigner à la hâte, la serviette devant la
-bouche. Je fis le reste du voyage sur mon dos, en proie au malaise bien
-connu des passagers qui comme moi n’ont pas le pied marin. Je ne
-remontai sur le pont qu’au moment où nous allions entrer dans la baie de
-New-York; d’ailleurs, bien ou mal portant, je dus à Sandy-Hook me
-présenter comme tout le monde avec mes valises aux officiers de la
-douane. On visite ici les bagages de cabine; nous étions tous réunis
-dans la salle à manger de première classe, qui ressemble à une chapelle
-avec sa nef plus ou moins ogivale et son orgue monumental. Lorsque mon
-tour fut arrivé, je fus tout étonné d’entendre le préposé des douanes,
-après m’avoir demandé si je n’avais rien à déclarer, me dire: «Prêtez
-serment, take the oath». Il est curieux de voir comment aux Etats-Unis
-on use et abuse de cette formule; l’inconvénient très grave de cette
-coutume est d’enlever au serment tout son prestige, et je me souviens
-d’avoir lu quelque part dans un journal de New-York un article intitulé
-à tort ou à raison: «Pourquoi notre vice national est-il le parjure?»
-
-La première vue de New-York frappe par son étrangeté: cette armée de
-maisons hautes de vingt étages, rangées en bataille sur la pointe de
-l’île de Manhattan, comme pour défier les assauts de la vieille Europe,
-produit sur le nouveau venu une impression de force et de solidité
-massive qui ne manque pas de grandeur, mais qui certainement manque
-d’élégance. Nous dépassons la pointe de Manhattan, et bientôt nous voici
-au dock de l’«American Line». Une foule compacte nous attend sur le quai
-avec un calme qui m’étonne, et nous souhaite la bienvenue sans cris,
-presque sans bruit, en saluant de la main et en agitant des mouchoirs
-blancs. Nous débarquons aussitôt entre deux haies de douaniers, et tous
-nous sommes conduits dans un immense hangar, où doivent être inspectés
-nos gros bagages. D’énormes grues à vapeur les transbordent déjà du
-bateau dans ce hangar; c’est un spectacle presque effrayant de voir ces
-puissants engins jeter sur le sol avec un bruit assourdissant une
-avalanche de malles et de caisses de toutes formes et de toutes
-dimensions. C’est ici qu’il nous faudra de la patience; avant d’ouvrir
-leurs malles devant un des inspecteurs, les passagers doivent d’abord un
-à un se présenter par ordre d’arrivée au contrôleur général, qui leur
-délivre un certificat d’identité et l’autorisation d’enlever leurs
-bagages. On fait queue ainsi pendant des heures, quelquefois pendant une
-demi-journée, avant d’obtenir le visa de cet agent perspicace, qui a
-mission de passer au crible tous les nouveaux venus. Grâce à un heureux
-concours de circonstances, nous n’attendîmes pas plus de trois heures.
-C’était peu quand on songe à l’extrême sévérité avec laquelle se fait à
-New-York le service des douanes. On sait que le système de protection à
-outrance sévit aux Etats-Unis, surtout depuis que le parti républicain
-est au pouvoir; car les démocrates inclinent plutôt au libre échange, du
-moins dans une certaine mesure. Les droits d’entrée étant donc très
-élevés, rien d’étonnant que chacun tâche d’y échapper; de là ces
-rigueurs de la police douanière.
-
-[Illustration: New-York.--Hôtel de la 5ᵉ Avenue.]
-
-Enfin nous voilà libres: la porte de fer s’ouvre devant nous, et une
-voiture de place, attelée de deux chevaux, nous emporte rapidement vers
-la seizième rue où est situé le collège Saint-François-Xavier.
-
-Les villes d’Amérique sont construites en échiquier, partagées en
-avenues et rues qui se coupent à angle droit; les Avenues traversent la
-ville du sud au nord, les rues de l’est à l’ouest. Rues et Avenues sont
-numérotées et n’ont pas d’autre nom que leur numéro. On dit donc 1ᵉ, 2ᵉ,
-3ᵉ Avenue, etc.; 1ᵉ, 2ᵉ, 3ᵉ Rue, etc. A New-York, la 5ᵉ Avenue, qui est
-la grande artère de la ville, partage les rues qu’elle traverse en deux
-parties, l’une Ouest et l’autre Est, chacune avec son système spécial de
-numéros pour les maisons. Il importe donc d’indiquer dans une adresse
-non seulement le numéro, mais aussi le côté de la rue, sinon votre
-lettre court le danger d’aboutir au 17 du côté Est, au lieu d’aller au
-17 du côté Ouest.
-
-[Illustration: New-York.--La 6ᵉ Avenue avec son chemin de fer aérien.]
-
-Nous allions, nous, au 30 Ouest, 16ᵉ rue, où nous arrivions entre 11 h.
-et midi, juste à temps pour la dernière messe. C’était le dimanche 28
-septembre, 1902.
-
-J’employai l’après-midi à quelques courses aux environs du collège,
-situé entre la 5ᵉ et la 6ᵉ Avenue, où je ne trouvai absolument rien de
-remarquable. Le chemin de fer aérien de la 6ᵉ Avenue attira cependant
-mon attention par sa laideur et par le bruit infernal qu’il produit. Le
-soir, à l’occasion de la fête des Sept Douleurs, un chœur d’artistes,
-hommes et femmes, exécuta à l’église du collège, avec une perfection
-presque absolue, le «Stabat» de Rossini. Le lendemain fut employé à
-visiter la grande ville; je remontai d’abord la 5ᵉ Avenue, l’avenue
-aristocratique par excellence, tâchant de me suggestionner moi-même et
-d’élever mon enthousiasme à la hauteur des circonstances. Je dois avouer
-que je ne réussis que modérément; la 5ᵉ Avenue fut loin de m’éblouir, et
-à part l’immense hôtel Waldorf-Astoria, et surtout la cathédrale
-Saint-Patrick, je ne vis aucun monument digne de fixer l’attention.
-
-La cathédrale catholique de Saint-Patrick rappelle l’église votive de
-Vienne, sans avoir toutefois la même perfection de lignes ni l’admirable
-adaptation du site. Plus tard, dans la même journée, je pris le tram
-jusqu’à l’hôtel des Postes et descendis à pied cette partie de Broadway
-(grand’rue) où se concentrent toutes les banques et les principales
-maisons de commerce. C’est le quartier des maisons à vingt étages et
-plus; l’animation est extraordinaire, la foule énorme et enfiévrée. Au
-milieu de ce tumulte, vous rencontrez tout à coup une église et un
-cimetière, l’église épiscopalienne de la Trinité (Trinity church), la
-plus ancienne et la plus riche des Etats-Unis. Le cimetière à côté
-contraste par son silence et la simplicité de ses croix de bois avec le
-luxe et le bruit de la rue, dont il n’est séparé que par une grille. Là
-sont enterrés côte à côte les fondateurs de la cité, ces vieux colons
-hollandais qui, en souvenir de leur patrie, l’avaient appelée
-«Nouvelle-Amsterdam», et leurs successeurs Anglo-Saxons, qui changèrent
-ce nom en celui de «Nouvelle York» ou «New-York».
-
-J’entrai dans l’église; une femme seule était assise sur le premier
-rang de chaises, en face du sanctuaire. Fatigué, je m’assis moi-même au
-milieu de la nef; à ce moment précis, un clergyman en surplis sortit de
-la sacristie, monta en chaire et lecture faite, se mit à commenter
-
-[Illustration: New-York.--Hôtel Waldorf-Astoria.]
-
-un passage de l’Apocalypse. Il me couvait des yeux; évidemment il
-n’avait pas chaque jour la bonne fortune de parler devant un clergyman.
-Mais le temps pressait, j’avais de nombreuses courses à faire et à peine
-avait-il commencé que je me levai et partis, le laissant en tête à tête
-avec la personne qui composait tout son auditoire et qui très
-probablement était sa femme. Après cela plaignons-nous de prêcher
-quelquefois dans des églises presque désertes!...
-
-L’église de la Trinité, dont la flèche cependant a 286 pieds de haut,
-semble enterrée au milieu des constructions colossales qui l’entourent
-et qui la dominent de toutes parts. Ces immenses maisons sort vraiment
-la principale, je dirais presque la seule curiosité de New-York. On les
-appelle à cause de leur hauteur des «gratte-ciel» (sky scrapers); elles
-semblent en effet menacer le ciel et le déchirer de leurs crêtes
-orgueilleuses. Chacune d’elles renferme tout un monde; à la porte
-d’entrée une carte topographique vous détaille le plan des vingt où
-trente étages qui composent cette ruche immense. Les ascenseurs sont là,
-prêts à vous enlever; un concierge-chef vous avertit de sa voix
-stridente: «les voyageurs pour le Nord-Ouest ou le Sud-Est, ascenseur nº
-7, nº 15»; on se précipite et le train part dans la direction indiquée.
-Une de ces maisons, le «city investing building» n’a pas moins de 21
-ascenseurs pour ses 34 étages; elle a 486 pieds de haut, couvre 13
-arpents de surface et peut loger 6000 personnes. La raison de ces
-hauteurs démesurées est que sur la langue de terre qui forme l’île
-étroite de Manhattan le terrain manque pour cette immense population: en
-1900 la ville de New-York comptait déjà 3.637.202 habitants, dont
-800.000 juifs et 400.000 Italiens; elle doit avoir depuis longtemps
-dépassé quatre millions.
-
-A mon avis, la merveille de New-York était alors le pont de Brooklyn. Je
-l’avais souvent vu représenté sur des gravures ou des photographies; je
-croyais trouver là une sorte de galerie artistique, où les paisibles
-promeneurs pouvaient venir le soir respirer le grand air et contempler
-des couchers de soleil. Au lieu de ce pont idyllique, je rencontrai le
-pont le plus prosaïque, je dirai même le plus brutal qui se puisse
-rêver. Long de près de deux kilomètres, il est divisé en cinq voies: une
-au milieu pour
-
-[Illustration: New-York.--Maison de la 5ᵉ Avenue.]
-
-les piétons, deux pour les tramways et les chemins de fer électriques;
-et deux le long des garde-fous pour les chevaux et les voitures.
-M’engageant sur la chaussée du milieu, je me trouvai aussitôt dans un
-véritable pandémonium. A ma droite et à ma gauche couraient à toute
-vitesse des tramways électriques; au-dessus des lignes de tramways, sur
-des plates-formes d’acier, roulaient, avec un fracas métallique
-assourdissant, des trains bondés de voyageurs, allant de New-York à
-Brooklyn ou de Brooklyn à New-York. Cette course vertigineuse de trains
-et de cars, ce bruit d’acier, strident et continu, me causaient une
-sorte de vertige, et je me crus tombé dans un de ces cercles de fer et
-de feu si puissamment décrits dans l’Enfer du Dante. La scène sous le
-pont n’était pas moins animée: une suite non interrompue de navires,
-voguant toutes voiles déployées, de remorqueurs aux roues tapageuses, de
-lourds paquebots déchirant l’air du bruit de leurs sirènes, de chaloupes
-à vapeur s’élançant d’un bord à l’autre, et de barquettes dansant sur la
-crête des vagues.
-
-Saturé de bruit et de mouvement, je m’arrêtai à mi-chemin de Brooklyn et
-revins sur mes pas vers New-York. La ligne bizarrement déchiquetée des
-monstrueuses maisons de la ville se dressait devant moi, enlaidie par
-des tourbillons d’une fumée extraordinairement noire et épaisse dont je
-ne m’expliquais pas la cause. Je sus plus tard qu’à ce moment une grève
-générale sévissait dans les mines d’anthracite de Pensylvanie, et que
-cette fumée intense provenait de la mauvaise qualité du charbon
-substitué à l’anthracite.
-
- * * * * *
-
-Le mardi 30 septembre, je prenais avec mes deux compagnons, à la station
-centrale de New-York, l’express de 8 h. 45 du matin, qui devait en 24
-heures nous conduire à Chicago, notre première étape: distance 1200
-kilomètres.
-
-Ce serait peut-être le cas de dire ici un mot du matériel des chemins de
-fer américains. Les wagons sont ouverts dans toute leur longueur et
-partagés en deux par
-
-[Illustration: Le pont de Brooklyn.]
-
-une allée centrale qui va d’une porte à l’autre. A une extrémité se
-trouve le cabinet de toilette, à l’autre un gros poêle de fonte; de
-chaque côté de l’allée centrale sont rangées des banquettes à deux
-places, et correspondant à chaque banquette, une fenêtre ordinairement
-double et qu’on n’ouvre presque jamais; la ventilation se fait par des
-prises d’air dans la partie haute du wagon. Il n’y à qu’une classe et
-qu’un prix pour tous les voyageurs; ceux qui désirent plus de luxe et de
-confort, montent dans les voitures de la Compagnie Pullman, ou comme on
-dit là-bas «prennent un Pullman.» Les locomotives sont énormes et munies
-chacune d’une cloche qui doit sonner sans interruption aussi longtemps
-qu’un train est en mouvement dans une gare; s’il y à donc plusieurs
-trains, ou comme dans certaines stations plus importantes un grand
-nombre de trains, le carillon augmente à proportion.
-
-Au sortir de la grande ville nous longeons d’abord la rivière Hudson,
-très large, bordée sur la rive droite par une longue terrasse de roches
-calcaires et de vertes collines; nous la remontons sur la rive gauche
-jusqu’à Albany, capitale de l’Etat de New-York, et résidence du
-gouverneur. A partir d’Albany nous nous élançons vers l’Ouest, et par
-les villes de Utica, Rome, Syracuse et Rochester, nous gagnons Buffalo,
-où nous arrivons vers 7 h. du soir. Ici deux routes s’ouvrent vers
-Chicago: l’une longe la rive méridionale du lac Erié et passe par
-Cleveland, dans l’Etat de l’Ohio; l’autre remonte au nord du lac Erié,
-en passant par les chutes du Niagara et se dirige à l’ouest vers
-Détroit. Nous prîmes cette dernière route, et vers 8 h. du soir nous
-arrivions à la station de Niagara-Falls. Malheureusement la nuit était
-venue et il pleuvait; le train stoppa quelques minutes, pendant
-lesquelles de la plate-forme du wagon, sans rien voir, nous pûmes du
-moins entendre gronder sous nos pieds la formidable cataracte.
-
-[Illustration: Un wagon-restaurant en Amérique sur la ligne de New-York
-à Buffalo.]
-
-Ici me revient tout naturellement en mémoire ce passage bien connu de
-Chateaubriand: «Tout était silence et repos, hors la chute de quelques
-feuilles, le passage brusque d’un vent subit, les gémissements rares et
-interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalles, on entendait
-les roulements solennels de la cataracte du Niagara qui, dans le calme
-de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers
-les forêts solitaires».
-
-Après avoir franchi le Niagara, nous contournons la pointe nord-est du
-lac Erié et serrant de près la rive septentrionale nous courons à toute
-vapeur vers l’Ouest. Notre train stationne quelques instants à Détroit,
-puis nous entrons dans l’immense plaine qui sépare le lac Erié du lac
-Michigan. A la pointe du jour, nous nous trouvons au milieu de cette
-plaine monotone où d’énormes usines, entr’autres la fameuse fabrique de
-conserves Armour, nous annoncent l’approche de la grande ville. Vers 8
-h. la crête des vagues du lac Michigan blanchit à l’horizon, et enfin
-après une course de plus en plus rapide nous arrivons à Chicago.
-
-Nous descendons à une gare située à l’entrée de la 12ᵉ rue. Les rues de
-Chicago sont renommées par leur longueur absolument extraordinaire;
-l’une d’elles, m’a-t-on dit, n’a pas moins de 25 kilomètres! Cela
-s’explique par l’espace illimité dont on dispose ici. Veut-on agrandir
-la ville, on trace une route en ligne droite aussi loin que l’on peut
-aller; bientôt cette route se borde de maisons, la plupart en bois; on
-relie les deux extrémités par une double ligne de tramways électriques,
-et voilà de quoi loger des milliers de nouveau-venus. La population de
-Chicago était en 1900 de 1.698.575 habitants; elle dépasse aujourd’hui
-deux millions.
-
-La 12ᵉ rue est, elle aussi, très longue; il nous fallut rouler longtemps
-en tramway dans un quartier enfumé et boueux avant d’arriver au collège
-St-Ignace où nous étions attendus. J’ai négligé de dire que deux de nos
-Frères m’accompagnaient.
-
-[Illustration: Le Niagara en hiver.]
-
-La ville de Chicago n’a aucun cachet: elle est immense et monotone,
-embrumée et boueuse, mal pavée aussi et mal entretenue, comme la plupart
-des villes américaines. Je ne m’étonne point que ce qui frappe le plus
-les Américains en Europe, c’est la propreté de nos villes, à laquelle
-ils ne sont pas habitués.
-
-Je visitai dans l’après-midi le quartier des affaires
-(business-district), au milieu duquel se dresse comme un géant le temple
-Maçonnique; mais cette maison à vingt étages, pour nous qui arrivons de
-New-York, n’a rien de bien remarquable. Je trouvai mieux près de là,
-dans un monument élevé par la municipalité à la mémoire des fondateurs
-de la ville. On nous y montra de magnifiques bas-reliefs représentant le
-Jésuite Marquette et ses Canadiens en conférence avec les sauvages et
-leur chef Chicagou, dont le nom légèrement transformé désigna d’abord un
-village, puis l’énorme métropole actuelle. Cet hommage public rendu à un
-missionnaire en même temps qu’à l’intrépide explorateur fait honneur aux
-citoyens de Chicago et à leurs magistrats.
-
-Le jeudi soir, 2 octobre, à 6 h., je partais pour Saint-Paul, où nous
-arrivions le lendemain dans la matinée. Saint-Paul est une grande ville
-qui ressemble étonnamment à nos villes d’Europe; elle n’a ni la raideur
-ni la pesante architecture des cités américaines. Je la visitai à mon
-retour en 1908, et admirai entre autres choses son magnifique pont sur
-le Mississipi. Sa population est d’environ 200.000 habitants. La rue
-principale est bien bâtie et présente plusieurs monuments où se révèle
-le goût artistique des fondateurs; malheureusement cette rue est déparée
-par la cathédrale catholique, qui vraiment fait là triste figure. Il est
-étonnant que l’archevêque, Mgr Ireland, qui possède à un si haut degré
-l’esprit d’entreprise de ses compatriotes, n’ait pas depuis longtemps
-tourné son activité débordante de ce côté, et construit un édifice
-religieux digne de lui et de son vaste diocèse[B].
-
-[Illustration: Mgr Ireland.]
-
-Après un repos d’une heure en gare et un rapide déjeuner, nous montions
-dans un Tourist-car du Northern Pacific, en route pour notre destination
-finale, Spokane-Falls, dans l’Etat de Washington. Les tourist-cars sont
-des voitures spécialement destinées aux émigrants qui ne peuvent se
-payer le luxe d’un Pullman; on y trouve le confort nécessaire à ces
-longs voyages à travers le Far-West, surtout un système ingénieux de
-couchettes que les nègres de service installent le soir et qu’ils
-enlèvent le matin.
-
-Notre train quitta la gare de Saint-Paul à 11 h. Désormais, laissant
-derrière nous les Etats de l’Est, aux populations denses, nous allions
-nous enfoncer dans les Etats de l’Ouest, aux vastes solitudes. Après
-douze heures de course dans la région désolée des «Mauvaises terres» et
-les plaines mornes qui lui succèdent, nous arrivons à Bismark, capitale
-du Dakota (Nord), où nous traversons le Missouri. Nous continuons à
-courir toujours droit à l’Ouest. Encore douze heures et nous sommes à
-Billings, dans l’Etat de Montana, samedi, 11 h. du matin. C’est ici que
-pour la première fois j’aperçois, fermant l’horizon, la chaîne des
-Montagnes Rocheuses. Je contemplais rêveur ces cimes glacées que j’étais
-venu chercher de si loin, et commençais à m’étonner que le train tardât
-si longtemps à se remettre en marche, lorsque j’appris que nous avions à
-subir un retard de 8 h. Le train qui nous précédait avait déraillé; on
-parlait de plusieurs tués et de wagons incendiés. Le bruit courut
-aussitôt dans la foule surexcitée qu’on avait commandé déjà quarante
-cercueils. Aussi lorsque le train de secours revint du lieu du sinistre
-et rentra en gare, tintant comme un glas sa cloche mélancolique, tout le
-monde se précipita pour voir les morts. Je n’en vis point; il y en avait
-cependant deux ou trois, je pense; mais je vis des blessés, entr’autres
-une religieuse qu’on emportait sur une civière. Je sus plus tard que
-c’était la Supérieure des Ursulines de Butte.
-
-Nous étions au samedi 4 octobre; nous devions arriver à Spokane le
-lendemain dimanche à 7 h. du matin; mais le retard imprévu dont je viens
-de parler modifia notre itinéraire. Le train qui nous portait ne quitta
-la gare de Billings qu’à 7 h. du soir, et au lieu d’arriver à Spokane, à
-7 h. du matin nous étions seulement à Missoula.
-
-Dès le point du jour, j’avais de ma couchette jeté un regard à travers
-la fenêtre pour voir où nous étions; la première chose que j’aperçus fut
-le nom de la petite station que nous traversions en ce moment,
-«Drumond». Cet endroit désert, au cœur des Montagnes Rocheuses, est
-éminemment favorable aux dévaliseurs de trains. Voyez ici avec quelle
-sollicitude la Providence veillait sur nous. Le train qui nous précédait
-avait déraillé près de Billings, le train qui nous suivait fut attaqué
-et dévalisé par des bandits masqués, précisément à Drumond, et nous
-passâmes indemnes entre ces deux aventures, qu’il eût peut-être été
-agréable de conter au coin du feu, mais auxquelles il me fut infiniment
-plus agréable d’échapper. Pendant cette nuit qui finissait, après avoir
-franchi en dormant la ligne de faîte des Montagnes Rocheuses, nous
-étions passés, sans nous en douter, du bassin de l’Atlantique dans le
-bassin du Pacifique. Les rivières coulaient toutes maintenant vers
-l’Ouest, à travers de magnifiques montagnes couronnées de forêts de
-cèdres et de pins. J’aurai plus tard l’occasion de décrire cette région
-splendide.
-
-J’avais résolu d’interrompre notre voyage à Missoula pour y dire la
-messe. Missoula est une petite ville de 8 à 10.000 âmes, où notre
-mission des Montagnes Rocheuses à une belle-paroisse et un important
-pensionnat de jeunes filles, tenu par des religieuses canadiennes. Nous
-débarquâmes donc, et au sortir de la gare nous nous dirigeâmes vers
-l’église catholique, facilement reconnaissable comme toutes les églises
-catholiques d’Amérique à la croix qui surmonte son clocher. Pour la
-première fois je voyais une de ces villes neuves de l’Ouest, aux longues
-rues non pavées, bordées de trottoirs en bois et de maisons basses qui
-ressemblent aux tentes d’un campement de nomades. Il y a cependant à
-Missoula quelques grands et beaux édifices en briques ou même en
-pierres. Près de l’église nous voyons une de ces constructions qui eût
-fait bonne figure dans nos plus grandes villes d’Europe; pensant que là
-résidaient les missionnaires, nous sonnons à la porte. Quel ne fut pas
-notre étonnement de voir apparaître une grande jeune fille, portant sur
-la tête cette espèce de casque de lancier qui en Amérique sert de
-coiffure aux élèves des deux sexes fréquentant les Universités de
-l’Etat. Surpris, je lui demande: «N’est-ce point ici que demeure le P.
-Palladino?» Souriant de ma méprise, car j’avais pris le pensionnat pour
-la résidence des Pères, elle me montra de l’autre côté de la rue une
-maison en bois délabrée et d’aspect misérable. Ce fut une première
-désillusion pour mes compagnons de voyage, qui n’avaient aucune idée de
-cette pauvreté, je dirais même de cette indigence. Le presbytère
-d’ailleurs contrastait avec l’église, belle construction neuve en
-briques, ornée de vitraux peints. Disons dès à présent qu’après avoir
-achevé l’église on bâtit aussi un presbytère digne des deux monuments
-qui l’avoisinent.
-
-Le bon P. Palladino fut d’autant plus surpris de nous voir que nous
-n’avions pas pu l’avertir d’avance de notre arrivée, et qu’à cette heure
-matinale il n’y avait aucun train venant de l’Est. Mais bientôt la glace
-fut rompue et il me dit après en riant de bon cœur: «Figurez-vous que je
-vous ai pris pour des «tramps». En anglais ce mot signifie un vagabond,
-un aventurier. Il fut aussitôt résolu que nous prendrions le train de 2
-h. de l’après-midi pour Spokane; mais nous comptions sans les retards
-habituels aux lignes de l’Ouest, et c’est vers 4 h. seulement que nous
-partîmes. Je ne me doutais pas en ce moment que je devais passer presque
-tout le temps de mon séjour en Amérique précisément aux lieux où nous
-venions de stopper ainsi par hasard.
-
-A peine sorti de Missoula, nous entrions dans la réserve des
-Têtes-Plates, laissant à gauche le pays des Cœurs d’Alène, et longeant
-la large et belle rivière des Pend-d’Oreilles jusqu’au lac du même nom.
-Nous étions en plein territoire Indien; pourtant je ne vis alors aucun
-de ces sauvages classiques, pour la bonne raison qu’il faisait nuit.
-
-Vers 1 h. du matin nous arrivions à Spokane, terme de notre voyage.
-Depuis notre départ de New-York, nous avions passé en chemin de fer
-trois jours et trois nuits, exactement quatre-vingts heures.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-SPOKANE ET LES INDIENS
-
-
-[Illustration: Transport d’une maison en Amérique.]
-
-En langue indienne, Spokane signifie les _Fils du Soleil_. La tribu des
-Spokanes ou Fils du Soleil occupait avant l’arrivée des Blancs le vaste
-territoire compris entre la rivière de Clarck ou Pend-d’Oreilles au Nord
-et la Colombie à l’Ouest. Une rivière de moindre importance traverse
-cette plaine et porte le nom de Spokane-River, rivière des Spokanes. A
-son tour, cette rivière donne son nom à la ville fondée sur ses bords.
-La ville de Spokane est de création récente; elle n’a pas plus de trente
-à quarante ans d’existence; elle est grande, prospère, remarquablement
-propre et même élégante; elle compte aujourd’hui environ 60.000
-habitants. Notre mission des Montagnes Rocheuses possède là un des plus
-beaux collèges que j’aie jamais rencontrés. C’est une immense
-construction en briques et en pierres, d’une architecture à la fois
-imposante et artistique. Toutes les applications de la science moderne
-trouvent place dans cette installation luxueuse: calorifères
-perfectionnés, salles de bain confortables, téléphone à longue distance,
-etc. L’eau abonde à tous les étages, et partout vous avez sous la main
-un robinet d’eau chaude à côté d’un robinet d’eau froide. Bien entendu
-toute la maison est éclairée à l’électricité, et il n’y à là rien
-d’étonnant, car l’électricité est fort commune à Spokane. Les rapides et
-les chutes d’eau de la rivière possèdent une force dynamique
-considérable qui dès le principe fut utilisée par les Blancs pour
-l’éclairage de la ville.
-
-[Illustration: Transport d’une maison en Amérique.]
-
-L’ancien collège, beaucoup plus petit que le collège actuel, et
-cependant de dimensions respectables, dut être rapproché des nouveaux
-bâtiments: on le mit sur des roulettes et on le transporta tout d’une
-pièce sur son nouvel emplacement. L’opération coûta 10.000 dollars
-(50.000 francs).
-
-Le collège de Spokane s’appelle GONZAGA COLLEGE; il a pour patron S.
-Louis de Gonzague; on espère le transformer un jour ou l’autre en
-Université.
-
-J’y fus reçu comme un frère par le R. P. Crimont, alors recteur et
-maintenant Préfet Apostolique d’Alaska, je m’y installai pour quelques
-semaines en attendant le retour d’Europe du supérieur général de la
-mission, le R. P. de la Motte. Dans l’intervalle j’eus l’occasion de
-visiter la mission de Colville et la réserve des Cœurs d’Alène.
-
-Colville est au Nord de Spokane, près des lignes du Canada, sur la
-rivière et la cascade du même nom; c’est un ancien fort de la Compagnie
-de la Baie d’Hudson. Une des premières choses que je remarquai en
-arrivant et qui m’étonna, c’est que le bureau de poste est installé dans
-notre Résidence, et c’est un Père qui est maître de postes, désigné par
-le gouvernement. La maison, bâtie sur une colline, est assez loin de la
-station, simple plate-forme en bois, sans abri. D’autre part les trains
-ont souvent des retards et quelquefois personne ne se trouve là à leur
-passage; quelquefois même ils ne s’arrêtent pas et se contentent en
-passant de ralentir la vitesse. Comment donc arrive et comment part le
-courrier? me demandez-vous. Pour l’arrivée, rien de plus simple: le
-postier du train jette sur le sol le sac de dépêches que l’on va
-ramasser ensuite: pour le départ, il décroche d’une sorte de potence,
-dressée au bord de la voie, le sac renfermant le courrier à expédier,
-qu’on y a suspendu d’avance.
-
-Autrefois la mission de Colville, comprenant l’église, la résidence des
-missionnaires et l’école, se trouvait au centre du camp indien; depuis,
-les sauvages ayant émigré sur la rive droite de la Colombie, elle reste
-complètement isolée. Le ministère se borne donc à des visites
-périodiques au nouveau campement des Indiens et aux petites villes de la
-région, dont une porte le nom sonore de République. Le dimanche
-cependant l’église s’anime de nouveau par l’arrivée de quelques colons
-voisins de race blanche, d’un petit pensionnat tenu par des Sœurs
-Canadiennes.
-
-[Illustration: Cascade de Colville.]
-
-C’est à Colville que je fis mes premières excursions à cheval: j’allai
-ainsi un jour, le long de la Colombia, jusqu’à la cataracte qui porte le
-nom de Chaudière (Kettle falls); c’est une suite de rapides et d’énormes
-chutes d’eau tombant avec fracas dans un gouffre profond d’où
-s’échappent,
-
-[Illustration: Appareil pour la remise des dépêches aux trains en
-marche.]
-
-comme d’une chaudière en ébullition, des tourbillons fumants de
-poussière d’eau.
-
-Je mentionne seulement pour mémoire cette course à Colville. Autrement
-intéressante fut l’excursion que je fis quelques jours après dans la
-Réserve des Cœurs d’Alène à Desmet. Ainsi se nomme le village central de
-la mission en souvenir du vénéré P. de Smet, l’apôtre des tribus
-indiennes de l’Amérique septentrionale. J’allais enfin voir de près nos
-chers sauvages. Disons tout d’abord que les choses ont bien changé
-depuis le P. de Smedt. A cette époque (1840), les Indiens parcouraient
-encore en toute liberté les immenses régions de l’Ouest, et
-transportaient leurs pénates partout où les menait leur vie vagabonde.
-Maintenant que les Blancs ont pénétré jusqu’au Pacifique, et que les
-troupes des Etats-Unis ont dispersé leurs dernières bandes armées, les
-Indiens sont cantonnés dans les territoires nettement délimités que l’on
-appelle des Réserves. Chacune de ces Réserves est grande en moyenne
-comme un de nos grands départements français; celle des Cœurs d’Alène,
-pour 500 Indiens (exactement 492), renferme 590.000 arpents de terre
-labourable et de forêts, qui leur appartiennent de plein droit. Les
-Indiens doivent habiter dans la Réserve, où ils sont gouvernés par un
-agent du gouvernement fédéral; ils peuvent cependant voyager comme il
-leur plaît, chasser ou pêcher hors de la Réserve, mais à condition d’y
-rentrer sans trop de retard.
-
-On comprend que cette vie à demi civilisée, ce contact des Blancs ait
-adouci singulièrement les mœurs de nos sauvages. Leur vêtement même
-s’est modifié, et ce n’est que dans les grandes solennités que l’on voit
-encore parfois reparaître ces costumes étranges, ces visages barbouillés
-de rouge ainsi décrits par le P. de Smedt: «Les hommes portent une
-tunique très longue de peau de gazelle, des guêtres de peau de chevreuil
-ou de biche, des chaussures de la même étoffe et un manteau de peau de
-buffle ou une couverture de laine, rouge, bleue, verte ou blanche. Les
-coutures de leurs habillements sont ornées de longues franges. L’Indien
-aime à entasser parure sur parure; il attache à sa longue chevelure des
-plumes de toute espèce: la plume de l’aigle occupe toujours la place
-principale. Ils s’attachent en outre toutes sortes de colifichets, des
-rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets et des écailles.
-Ils portent au cou des colliers de perles entrelacées d’une sorte
-d’écaille oblongue qu’ils ramassent sur les bords de l’Océan Pacifique.
-Dès le matin, ils se frottent la figure, les cheveux, les bras et la
-poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une forte couche
-de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche et hideux.
-
-»Les petits garçons portent une espèce de dalmatique en peau bordée de
-piquants de porc-épic et ouverte aux deux bords, ce qui donne un air
-tout à fait singulier à ces petits sans culottes et sans chemise.
-
-»Les femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents d’élan et
-de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. Cet habillement,
-lorsque la peau est blanche et propre, fait un bel effet.
-
-»Le sauvage met autant de soin à orner son coursier qu’il en emploie
-pour sa propre personne; la tête, le poitrail et les flancs de l’animal
-sont couverts de pendants de drap écarlate, bordés de perles et ornés de
-longues franges, auxquelles ils attachent de petites sonnettes.»
-
-De ce costume des hommes, il ne reste aujourd’hui que la couverture de
-laine aux couleurs éclatantes, dans laquelle l’Indien se drape avec une
-majesté surprenante. Au lieu de la plume d’aigle, ils se coiffent d’un
-chapeau de feutre, gris ou blanc, aux larges bords et légèrement
-conique. Leurs pieds sont comme autrefois chaussés de larges sandales en
-peau de chevreuil, qu’ils appellent «mocassins». Souvent aussi, au lieu
-de la couverture, ils portent une longue tunique flottante, grise ou
-noire. Si le costume a changé, le type du moins est bien resté le même:
-figure jaune, sans barbe, généralement ronde chez les Têtes-Plates,
-plutôt ovale chez les Nez-Percés; longs cheveux d’un noir de jais, non
-point crépus comme ceux des nègres, mais plats et luisants.
-
-Je partis donc de Spokane le jeudi 30 octobre, me dirigeant cette fois
-vers le Sud; à la station de Tekoa (prononcez Tikô), je m’arrêtai et me
-mis en quête de l’employé des postes chargé de distribuer le courrier
-dans la Réserve. L’ayant trouvé, je montai près de lui dans son _buggy_,
-voiture légère à quatre roues, et nous enfilons une de ces routes
-américaines, toutes les mêmes, larges de dix-huit mètres et bordées de
-chaque côté d’une clôture en bois, uniforme et interminable. A un
-tournant de la route, mon compagnon me dit: «Ici nous entrons dans la
-Réserve». «Enfin, pensais-je, je vais voir des sauvages.» Je n’attendis
-pas longtemps: des voitures chargées d’Indiens, des hommes à cheval,
-enveloppés dans leur couverture rouge, venaient à notre rencontre. En
-passant, tous me saluaient en leur langue gutturale: «Gests’galgalt,...
-Bonjour.» Dans une des voitures, je crus voir une jeune fille, debout
-derrière le siège, me saluer ainsi, en ajoutant un geste gracieux de la
-main. Je me trompais; ce n’était pas une jeune fille, c’était un jeune
-homme; sa figure douce et régulière, encadrée de fines tresses de
-cheveux noirs, m’avait fait illusion. Tous
-
-[Illustration: La poste en Amérique.--Une boîte aux lettres dans une
-prairie.]
-
-ces Indiens se rendaient à la ville de Tekoa pour faire leurs
-provisions, ou simplement pour se promener.
-
-Chemin faisant, je remarquais de distance en distance des tentes
-indiennes dressées dans la plaine. Elles sont de forme conique et
-ressemblent aux meules de paille qu’on voit dans nos campagnes. On les
-appelle _tepee_ (tipies). Quelques sauvages, plus riches où plus
-industrieux, commencent à se bâtir des maisons confortables. Après une
-course d’environ deux heures, nous arrivâmes à Desmet, centre de la
-mission. Sur une légère éminence, s’élève l’église du Sacré-Cœur et près
-de l’église la résidence du missionnaire, avec un grand bâtiment qui
-sert d’école des garçons. L’école des filles, tenue par des religieuses
-canadiennes-françaises, est un peu plus loin. Au pied de la colline et
-faisant face aux bâtiments de la mission, une centaine de maisonnettes
-en bois forme le campement des Cœurs d’Alène, lorsque toute la tribu y
-vient célébrer les principales fêtes religieuses de l’année. Ces bons
-sauvages accourent à ces réunions avec un empressement extraordinaire,
-quelquefois de très loin, de 60 ou même de 100 kilomètres.
-
-Nous étions à l’avant-veille de la Toussaint; j’allai voir une de ces
-assemblées édifiantes et pittoresques. Dès le soir de mon arrivée,
-j’assistai dans l’église à la prière faite par les quelques Indiens déjà
-présents; c’étaient surtout des femmes âgées, qui, d’une voix nasillarde
-et traînante, récitaient en commun de longues invocations où le nom de
-Koline zouten, Grand Esprit, revenait sans cesse. Une d’elles semblait
-guider les autres; elle était toujours en avance de quelques mots sur
-ses compagnes et priait avec une ardeur qu’une toux déchirante ne
-parvenait pas à ralentir. Il y avait là aussi quelques jeunes femmes
-avec leurs bébés, qu’elles portent sur le dos,
-
-[Illustration: Un coin de la Réserve des Têtes-Plates.]
-
-empaquetés, debout dans leurs châles multicolores, de sorte que la
-petite tête brune de l’enfant, piquée de deux grands yeux noirs, émerge
-et regarde curieusement par-dessus l’épaule de sa mère.
-
-Le lendemain, 31 octobre, les Indiens commencèrent à arriver en grand
-nombre. La première voiture parut à l’entrée du campement à 11 h.; elle
-était attelée de deux chevaux blancs; deux Indiens, enveloppés de leur
-couverture rouge, étaient assis sur le siège: derrière, des formes
-confuses accroupies, sans doute des femmes. D’autres voitures suivirent,
-comme aussi beaucoup de cavaliers, hommes ou femmes, seuls ou en
-troupes. Peu à peu le camp s’anima; des spirales de fumée blanche
-s’élevèrent au-dessus des toits; le hennissement des chevaux, les
-aboiements des chiens, rompirent le silence pesant de la solitude, et la
-nuit venue, les fenêtres s’éclairèrent de nombreuses lumières, perçant
-l’obscurité opaque.
-
-Le lendemain, jour de la Toussaint, la cloche appela ce bon peuple à
-l’église du Sacré-Cœur pour la grand’messe; ils vinrent sans retard et
-formèrent bientôt la foule la plus pittoresque et la plus bariolée qui
-se puisse voir. Bon nombre d’hommes portaient une sorte de tunique
-flottante, faite d’une légère étoffe blanche ou noire; plusieurs étaient
-majestueusement drapés dans leurs couvertures de couleurs voyantes, où
-le rouge domine. Sur toutes les têtes, le chapeau de feutre blanc aux
-larges bords contrastant avec les longues chevelures noires. Parmi eux
-je distinguai quelques types vraiment admirables et d’une beauté
-sculpturale. On me présenta deux ou trois personnages, entre autres le
-premier chantre, Louis, et le policeman: il faut savoir que la police
-dans les Réserves est faite par les Indiens, sous la direction de
-l’agent.
-
-Je ne sais quelle erreur avait été commise, et des fleurs qu’on devait
-envoyer de Tekoa pour l’église, n’étaient point arrivées. Le policeman
-et son compagnon expliquèrent ce retard et en exprimèrent leurs regrets
-dans un long discours d’une grande solennité, et dont je ne compris que
-les gestes, d’ailleurs tout à fait oratoires. On sait quel goût ont ces
-enfants de la nature pour la haute éloquence.
-
-[Illustration: Jeune femme indienne portant son bébé sur le dos.]
-
-Enfin voici l’heure de la messe: l’église, d’assez grande dimension, est
-comble; vu de l’autel, l’aspect de ces figures jaunes, si expressives
-dans leur impassibilité, fait un singulier effet. Du fond de la nef,
-c’est une mosaïque de costumes aux couleurs vives, digne du meilleur
-pinceau.
-
-Le prêtre est à l’autel, les chants commencent, exécutés par toute la
-tribu, hommes et femmes; c’est une messe grégorienne avec de légères
-modifications exigées par le goût de nos sauvages et par la portée de
-leurs voix. Tout alla bien jusqu’au Sanctus; mais alors quel ne fut pas
-mon étonnement d’entendre, au lieu du chant liturgique, un cantique en
-langue indienne, sur l’air «Partant pour la Syrie!» Sans doute le bon
-Père Joset, leur premier missionnaire, n’avait pas une idée bien nette
-de l’origine et de la signification de ce chant lorsqu’il l’enseigna
-comme air de cantique à ses naïves ouailles.
-
-Pendant la communion, on chanta un autre cantique, cette fois sur l’air
-«Au sang qu’un Dieu va répandre». Les jeunes femmes vinrent à la sainte
-Table, avec leurs enfants sur le dos, empaquetés comme je l’ai dit
-précédemment. En deux jours il y eut 350 communions.
-
-Je dois avouer que, pendant une bonne partie de la messe, je fus
-distrait par un spectacle à la fois sérieux et comique qui se déroulait
-à trois pas devant moi. Une jeune Indienne, coiffée d’un foulard de soie
-rose et blanc, était à genoux par terre, dans son grand châle rouge à
-carreaux verts et violets, avec bébé sur le dos. Mais bébé n’est pas
-sage; il s’agite et crie. Pour le calmer, sa mère, sans se retourner,
-lui passe un mouchoir de couleur. Bébé s’amuse un instant à le plier, à
-le déplier, puis il le laisse tomber. Sa mère le ramasse et le lui rend.
-Aussitôt son plan est fait: une seconde fois il laisse tomber le
-mouchoir, puis il le jette à une petite distance. Toujours la mère
-ramasse et rend par-dessus son épaule avec une patience inaltérable.
-Bébé prend goût au jeu et jette le mouchoir le plus loin possible: sa
-mère se traîne sur ses genoux et ramasse. Bébé se lasse du jeu; pour se
-désennuyer, il se met à marteler la tête de sa mère, il lui tire les
-cheveux; elle ne bouge pas. Finalement il lui enlève sa coiffe: léger
-mouvement d’impatience ou plutôt de détresse, car le moment de la
-communion est venu et elle ne peut pas se présenter tête nue. Elle se
-rajuste et part à la sainte Table avec bébé toujours sur le dos. A peine
-revenue, bébé crie et se débat. Elle le dénoue, et toujours à genoux le
-plante debout devant elle, l’enveloppe dans son châle, et lui donne à
-boire. Quand il a bu, Bébé se sent en humeur de danser, malgré la
-sainteté du lieu. Cette fois une tape maternelle le rappelle à l’ordre.
-
-[Illustration: Femmes de la tribu des Têtes-Plates.]
-
-Dans l’après-midi, j’allai visiter le camp; j’entrai dans quelques
-maisons où je ne remarquai rien de bien particulier, sinon la rareté des
-meubles les plus communs; ainsi en bien des endroits, point de chaises
-ni de bancs. Hommes et femmes se couchent et s’accroupissent sur le
-plancher. Je donnai quelques poignées de mains à la mode anglaise, et je
-me souviens d’une bonne femme dont les mains étaient parfaitement
-propres, et qui cependant fit le simulacre de se les laver en les
-passant l’une sur l’autre, avant de me rendre ma politesse.
-
-Le lundi 3 novembre, je profitai de la voiture du facteur rural qui nous
-avait comme d’habitude apporté le courrier (car ici encore les Pères
-tiennent le bureau de poste), et repris le chemin de Tekoa. Sur la
-route, nous rencontrâmes de nombreux Indiens se rendant à la ville, les
-uns dans des voitures attelées de deux et même de quatre poneys, les
-autres à cheval. Notons en passant que les femmes montent à cheval comme
-les hommes; quelquefois même l’absence de barbe chez ceux-ci peut
-occasionner des méprises.
-
-A Tekoa je pris le train et rentrai à Spokane. J’avais un instant hésité
-à partir, à cause du mauvais état des chemins. Mais bien m’en prit de
-n’avoir pas attendu plus longtemps: le lendemain l’employé des postes
-dut faire son service à cheval, la boue ayant rendu les routes
-impraticables aux voitures.
-
-Nous avons maintenant une idée de ce qu’est une mission indienne dans
-les Réserves américaines. Au centre, vous trouvez invariablement une
-église d’assez grandes dimensions; à côté de l’église, sous un auvent de
-7 à 8 mètres d’élévation, la cloche; puis la maison des Pères, le tout
-en bois et d’aspect fort modeste. Aussi près que possible de la
-résidence des missionnaires, quelquefois même dans la résidence, l’école
-des garçons; à quelque distance, l’école des filles et l’habitation des
-religieuses enseignantes. Ces écoles malheureusement n’ont plus
-aujourd’hui la même importance qu’autrefois, les subsides du
-gouvernement ayant été totalement supprimés. Autrefois le missionnaire
-était la seule autorité reconnue à côté des chefs indiens; depuis, le
-gouvernement des Etats-Unis a établi dans chaque Réserve une agence, et
-près de chaque agence une école de garçons et de filles qu’il
-entretient libéralement; de là, dans nos écoles, diminution sensible des
-élèves, qui se recrutent plutôt parmi les blancs et les métis que parmi
-les Indiens.
-
-A chaque mission se rattache une exploitation agricole, plus ou moins
-importante: il faut bien entretenir le personnel et nourrir les enfants.
-Ces fermes sont dirigées par nos Frères qui président aux travaux de
-culture et à l’élevage du bétail. Les troupeaux de bœufs et de chevaux,
-parfois considérables, ne demandent pas grand entretien; on les laisse
-errer en liberté dans la Réserve, chaque animal portant imprimé au fer
-rouge la marque de son propriétaire. Deux ou trois fois par an les
-cowboys montent à cheval, et par des courses fantastiques et des charges
-effrénées, réunissent et ramènent le troupeau entier. On compte les
-têtes, on marque les veaux et les poulains, et de nouveau on donne libre
-carrière à toute la bande. On ne conserve jamais à l’écurie plus de deux
-ou trois chevaux; si pour une raison quelconque il en faut un de plus,
-on va le chercher au pâturage.
-
-Nous avons également une idée du type indien: peau jaune, cheveux
-invariablement noirs, menton arrondi et sans barbe, figure ronde ou
-ovale, remarquablement régulière. S’ils sont jaunes, me direz-vous,
-pourquoi les appelle-t-on Peaux-Rouges? J’ai moi-même posé cette
-question à un Américain, qui m’a répondu: On les appelle Peaux-Rouges
-parce qu’ils avaient coutume de se peindre en rouge pour la guerre ou
-pour leurs danses solennelles.
-
-A mon avis, le trait caractéristique de l’Indien, ce qui donne à sa
-physionomie un air de dignité calme et reposée qui frappe tout d’abord,
-c’est son impassibilité et son imperturbable sang-froid. Le P. de Smedt
-avait déjà noté cette particularité dans ses lettres: «L’Indien,
-dit-il, est froid et délibère, étouffant avec soin la moindre agitation.
-Découvre-t-il, par exemple, que son ami est en danger d’être tué par
-quelque ennemi aux aguets, on ne le verra pas accourir précipitamment
-pour le lui annoncer, comme s’il était dominé par le sentiment de la
-crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu aujourd’hui?»
-Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air d’indifférence: «Une bête
-féroce se trouve cachée sur ta route.» Cette allusion suffit, et son ami
-évite le danger avec autant de soin que s’il avait connu tous les
-détails relatifs au piège qu’on lui tendait. Si la chasse d’un sauvage a
-été infructueuse pendant plusieurs jours, et que la faim le dévore, il
-ne le fera pas connaître aux autres par son impatience ou son
-mécontentement; mais il fumera son calumet comme si tout lui eût réussi
-à son gré: agir autrement serait manquer de courage et s’exposer à être
-flétri par le sobriquet le plus injurieux que puisse recevoir le
-sauvage, celui de _vieille femme_.
-
-«Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les combats,
-qu’ils ont enlevé des chevelures: le père ne montre aucune émotion de
-joie et se borne à répondre: «Ils ont bien fait.» Si, au contraire, on
-lui apprend que ses enfants sont morts ou prisonniers, il se contente de
-dire: «C’est malheureux». Quant aux circonstances de l’événement, il ne
-s’en informera que quelques jours après.»
-
-Rentré à Spokane, je m’informai des besoins de la mission, et je sus
-bien vite que c’était surtout pour les Indiens qu’on manquait de
-prêtres. Mon parti fut pris aussitôt et dès le retour du Supérieur
-Général je m’offris pour ce ministère. «Je puis encore apprendre une
-langue, malgré mon âge, lui dis-je.--J’accepte bien volontiers, me
-dit-il; et quelle langue préférez-vous? le _Kalispel_ ou le
-_Nez-Percé_?» Le Kalispel est la langue des sauvages qui habitent les
-bords du lac de ce nom: Têtes-Plates, Pend-d’Oreilles, etc. Les Cœurs
-d’Alène parlent aussi Kalispel; c’est une langue extrêmement âpre et
-gutturale. Le Nez-Percé au contraire, à cause du grand nombre de ses
-voyelles, est d’une prononciation relativement douce et facile. Ma
-réponse ne se fit pas attendre: je préférais le Nez-Percé. «Vous irez
-donc chez les Nez-Percés, pour y vivre et y mourir. Vous partez demain».
-Et il ajouta: «In nomine Domini», en accompagnant ces paroles d’un geste
-bénissant.
-
-On raconte que Louis-Napoléon, condamné à la prison à perpétuité, se
-tourna en souriant vers Berryer, son avocat, et lui dit: «La perpétuité?
-combien de temps cela dure-t-il en France?» Dans mon cas, comme dans
-celui du futur empereur, la perpétuité ne dura guère: envoyé chez les
-Nez-Percés «pour y vivre et y mourir», j’y restai quelques mois
-seulement.
-
-Nous partîmes deux jours après, le R. P. de la Motte voulant bien
-m’accompagner, pour la Réserve d’Umatilla, près de Pendleton, dans
-l’Orégon. En passant à la station de Tekoa, j’envoyai de loin un
-souvenir à nos bons Cœurs d’Alène, et nous continuâmes notre course à
-toute vapeur vers le Sud-Ouest. Jusqu’à Colfax, nous eûmes sous les yeux
-les horizons ordinaires du Montana: montagnes boisées et vertes
-collines. Mais à cet endroit, le paysage change brusquement: plus
-d’arbres, plus de verdure, du sable et des éboulis de rochers, une vaste
-solitude couverte d’un linceul de poussière. Voici bientôt sur notre
-route la grande rivière des Serpents (Snake river). Je me sentis le cœur
-gros à la vue du spectacle morne et désolé que présentaient les rives de
-ce fleuve, coulant entre deux chaînes de collines grises et raboteuses,
-sans le moindre brin de verdure, sans le moindre arbuste. Je ne pus
-m’empêcher de penser à la vallée du Rhône, que j’avais parcourue quelque
-temps auparavant, et le contraste de cette triste région avec les
-splendeurs pittoresques de notre beau fleuve français me causa, je
-l’avoue, un brusque accès de nostalgie.
-
-La nuit était tombée quand nous arrivâmes à la gare de Pendleton. Le P.
-Neate, curé de la paroisse, nous y attendait avec son cabriolet, dans
-lequel nous montâmes, et quelques instants après nous étions au
-presbytère. Pendleton est une petite ville (4 à 5000 âmes) bâtie toute
-en bois, sur les bords de la rivière Umatilla; il s’y trouve cependant
-quelques beaux édifices en pierre ou en brique, entre autres l’hôpital
-catholique et le pensionnat tenu par des Sœurs allemandes. C’est une des
-rares paroisses desservies par nos Pères en dehors des Réserves.
-L’église et le presbytère, brûlés complètement il y a quelques années,
-furent rebâtis par un Français, le P. Victor Garrand.
-
-A une petite distance de la ville s’ouvre la Réserve des Nez-Percés, à
-laquelle on a donné le nom de la rivière qui la traverse, l’Umatilla.
-C’est au centre de cette Réserve, à la mission Saint-André, que j’allais
-et dès le lendemain de notre arrivée, le P. Ragaru, qui avait charge de
-cette mission, vint me chercher à Pendleton. Je le vois encore,
-descendant de sa voiture, venir à nous dans le jardin, vêtu d’un gros
-tricot de laine, qu’il avait conservé de son costume de missionnaire
-d’Alaska. Après le dîner il fit ferrer ses chevaux et m’emmena à travers
-des chemins défoncés et une mer de boue. Plus nous approchions, plus le
-pays devenait triste et même lugubre: un sol uniformément gris ou noir,
-sans le moindre relief, sans ombre de végétation, une solitude morne,
-un silence écrasant, rompu de temps à autre par le sifflement brusque de
-la bise ou par le glapissement suraigu des chiens sauvages, appelés
-«cayoutis». La nuit tombait; j’aperçus à quelque distance une église
-basse en bois: c’était l’église de la mission. Nous la dépassons et la
-voiture s’arrête devant une maison à deux étages, dont la silhouette
-solitaire perçait à peine l’obscurité. Je descendis seul à la porte de
-cette maison qui était la nôtre, mon compagnon poursuivant sa route
-jusqu’au pensionnat pour y déposer les provisions rapportées de la
-ville. Un homme de haute taille, aux traits austères, m’accueillit sur
-le seuil et m’introduisit dans une salle nue, à peine éclairée par une
-lampe fumeuse. Il m’offrit un siège, et s’assit lui-même sans proférer
-une parole. La solitude semblait l’avoir marqué de son empreinte
-mélancolique, et sa haute taille se courbait, comme brisée par le poids
-du travail. C’était le Fr. Daisy, Irlandais, chargé des travaux de la
-ferme. Je lui demandai où était la chapelle, le réfectoire. Il me
-répondit par monosyllabes qu’il n’y avait dans la maison ni chapelle, ni
-réfectoire: on disait la messe et l’on mangeait à l’école des Sœurs,
-plus loin. Et il retomba dans son mutisme. On le voit, mon entrée sur le
-théâtre de mes futurs travaux apostoliques manquait complètement de mise
-en scène.
-
-Le lendemain matin j’explorai les environs immédiats. Le pays m’apparut
-alors dans toute son horrible nudité. Pas un arbre! à peine si à
-l’horizon une étroite bande de verdure indiquait le cours de l’Umatilla.
-En dehors de l’école, solitude complète autour de nous. Le dimanche
-seulement nous pouvions espérer de voir des figures humaines, jaunes ou
-blanches, à l’église. Pendant toute la semaine, nous étions ensevelis
-dans ce coin de terre comme dans un tombeau. Heureusement j’étais venu
-sans illusion sur ce qui m’attendait dans ces pays lointains. Il fallait
-cependant, de toute nécessité, me créer une occupation: je me jetai à
-corps perdu dans l’étude du Nez-Percé ou Noumipou.
-
-D’où vient ce nom de Nez-Percé donné à cette tribu par les trappeurs
-canadiens? Il est à croire qu’autrefois ils se perforaient la cloison ou
-les ailes du nez pour y introduire des ornements. Actuellement il ne
-reste rien de cet usage, s’il a jamais existé. Les Nez-Percés sont
-intelligents et braves; ils l’ont prouvé par leurs exploits sous la
-conduite de leur célèbre chef Joseph, mort récemment. Leur type se
-distingue entre tous les types indiens par sa noblesse et son élégance.
-Leur langue, je l’ai déjà dit, est relativement douce et harmonieuse.
-Tandis que les Têtes-Plates donnent à Dieu le nom de Grand Esprit
-(Kolinezouten), les Nez-Percés l’appellent «Celui qui est en haut»
-(Akame-kinikou). Akame signifie «en haut». De même ils nomment le démon
-«Celui qui est en bas» (Enime kinikou). Enime signifie «en bas».
-
-J’étudiais avec tant d’ardeur, qu’en moins de trois mois je pus prêcher
-de mémoire un court sermon que j’avais composé moi-même sur Dieu (Akame
-kinikuki). Ki est le locatif (préposition _sur_). La division de ce
-sermon était la suivante:
-
-«Dieu est notre créateur.--Akame kinikou iouèsche nounim Anièouat.
-
-«Dieu est notre maître.--Akame kinikou iouèsche nounim Miogate.
-
-«Dieu est notre Père.--Akame kinikou iouèsche nounim Pischte.»
-
-Il est d’usage, lorsqu’un nouveau Père arrive dans une mission, que les
-Indiens lui donnent en leur langue un nom spécial, sous lequel il sera
-désormais désigné parmi eux. Ce nom leur est inspiré par un détail
-extérieur, une particularité physique qui les frappe. Pour moi, ce qui
-leur parut le plus remarquable, ce fut mon lorgnon, et ils m’appelèrent
-«le Père Victor Œil de cristal»; je ne me rappelle plus le mot qui
-signifie en leur langue «œil de cristal», mais je me souviens que les
-lettres «v» et «r» manquant dans leur alphabet, au lieu de Victor, ils
-prononçaient «Mittol».
-
-J’ai déjà dit plus haut que la tribu des Cœurs d’Alène est tout entière
-catholique; ici il n’en est pas de même. Un tiers seulement des
-Nez-Percés est catholique, un autre tiers protestant et le reste encore
-païen. Ces païens adorent, paraît-il, les astres, le feu, les eaux, mais
-surtout le soleil; il est d’ailleurs très difficile de pénétrer leurs
-mystères. Je fus dès le début témoin d’une conversion, et j’assistai au
-baptême d’un jeune païen de 25 à 30 ans, qui m’édifia par sa piété
-naïve. Il s’appelait André Corne d’argent. Après le baptême, on
-réhabilita son mariage; sa femme déjà chrétienne paraissait tout
-heureuse.
-
-Le dimanche était notre grand jour; après une semaine de solitude nous
-voyions arriver nos paroissiens, jaunes et blancs, les uns à cheval, les
-autres en voiture, tous accompagnés de leurs chiens, qui par leurs
-gambades et leurs aboiements joyeux mettaient dans le paysage une note
-de gaîté. L’église était bientôt pleine; les femmes commençaient à
-réciter ou plutôt à chanter le rosaire dans leur langue harmonieuse,
-jusqu’à ce que le prêtre parût à l’autel. Les jeunes filles du
-pensionnat des Sœurs chantaient à la tribune; le P. Ragaru et moi nous
-prêchions alternativement, d’abord en anglais pour les Blancs, puis en
-nez-percé pour les Indiens. L’aspect général de la foule était à peu
-près le même que chez les Cœurs d’Alène: même mosaïque de costumes aux
-couleurs éclatantes, mêmes visages cuivrés, encadrés de longs cheveux
-noirs, avec cette différence qu’il y avait dans l’assemblée plus de
-visages pâles, c’est-à-dire de Canadiens-français. Après la messe, les
-enfants, garçons et filles, retournaient à l’école, la foule se
-dispersait et nous retombions dans notre solitude pour toute une semaine
-que j’employais à l’étude acharnée de la langue.
-
-L’école comptait à cette époque une centaine d’enfants, la plupart métis
-ou quarterons. J’y allais dire la messe le matin, parfois je donnais une
-instruction aux religieuses; c’était toute l’occupation qui me venait de
-ce côté.
-
-D’autre part il n’y avait guère à songer à des promenades aux environs;
-les chemins étaient rendus impraticables par la boue d’abord, par la
-neige ensuite. Il ne me restait d’autre ressource que l’étude.
-
-Les fêtes de Noël vinrent pourtant faire diversion; dès la veille un
-certain nombre d’Indiens arrivèrent à cheval, en voiture, précédés ou
-suivis de leurs chiens, sans lesquels ils ne voyagent jamais. Quelques
-tentes s’élevèrent autour de l’église, et le soir venu je pus voir de ma
-fenêtre la lueur rougeâtre des feux qui les éclairaient à l’intérieur.
-
-L’année précédente je me trouvais pendant cette nuit de Noël au milieu
-du tumulte, des chants, des bruits d’instruments de toutes sortes par
-lesquels les habitants des quartiers populaires de Gênes célèbrent cette
-grande fête. Par un brusque changement de décor, je la célébrais cette
-fois au fond d’un désert, dans le silence et la solitude.
-
-A la grand’messe le lendemain, le P. de la Motte qui était venu passer
-les fêtes avec nous, prêcha par interprète; pour un nouveau venu
-c’était un spectacle intéressant, de voir à la table de communion
-l’interprète debout à côté du prédicateur; celui-ci procédait par
-phrases courtes et multipliées; la traduction suivait aussitôt, alerte
-et naturelle: «Quel est ce petit enfant qui nous tend les bras dans la
-crèche?... C’est le Fils du Roi des rois; c’est celui qui gouverne
-l’univers... Et d’où vient-il, ce petit enfant?... Il vient du ciel où
-nous espérons le voir un jour... Que vient-il faire sur la terre, ce
-petit enfant?.. Il nous apporte la joie et le bonheur, etc...» Je ne
-comprenais point la traduction de ces paroles, et ne pus saisir qu’un
-mot, le mot «Miaz», qui signifie petit enfant, et qui revenait sans
-cesse.
-
-Après la grand’messe, il y eut conseil des chefs; le R. P. de la Motte,
-arrivé récemment de Rome, les avait convoqués pour leur donner des
-nouvelles du Saint-Père et les consulter sur les besoins de la mission.
-Quand nous entrâmes dans la Salle du Conseil, ils étaient déjà là cinq
-ou six chefs, assis sur un banc, silencieux et impassibles. Nous prîmes
-place vis-à-vis d’eux, et pendant plusieurs minutes le plus profond
-silence régna dans la salle. Les Indiens, avant de parler, tiennent à
-s’établir dans le calme le plus absolu; ils maîtrisent leurs émotions
-par un acte de volonté et donnent à leur visage une expression de
-complète indifférence. Enfin l’un d’eux se leva et lentement prononça
-quelques paroles de bienvenue, adressées au Supérieur général de la
-mission; puis il se rassit. Le P. de la Motte observa le même cérémonial
-avant de répondre; pendant quelques minutes il resta silencieux et parut
-impassible; puis il prononça en anglais un petit discours sur Rome et le
-Saint-Père dont l’interprète donna la traduction indienne phrase par
-phrase. Ensuite il leur demanda s’ils désiraient quelque chose ou s’ils
-avaient quelque proposition à faire. Longue pause, nouveau silence. L’un
-d’eux se lève enfin et commence à parler en appuyant ce qu’il dit de
-gestes simples et nobles; l’interprète traduit en anglais: «L’orateur
-remercie le Père; il est heureux de le revoir après une absence qui a
-duré un si grand nombre de lunes; mais il désire quelque chose et il
-veut ouvrir son cœur. Nous n’aimons pas, dit-il, à user d’interprète à
-l’église; chef des Robes noires, envoie-nous des prêtres qui sachent
-notre langue...» Et me désignant de la main, il m’adressa ce compliment
-qui fut la meilleure récompense de mon travail: «Ce nouveau Père, nous
-le comprenons, lui, quand il prêche.» Un second orateur succède au
-premier, un troisième au second, toujours avec la même lenteur et la
-même solennité. Mais le thème ne change pas: tous insistent pour avoir
-des Robes noires qui sachent leur langue. Un d’eux ajoute même: «Chose
-étrange! toutes les fois qu’un Père commence à nous comprendre et à bien
-parler, on nous l’enlève.» C’était aller un peu loin; aussi le P. de la
-Motte jugea-t-il à propos de lever la séance.
-
-Ce Conseil est le seul auquel j’aie jamais assisté; je regrette de dire
-qu’on n’y fuma point le calumet. On sait assez quelle importance les
-Indiens attachaient à cet usage lorsqu’ils tenaient leurs conseils de
-guerre ou qu’ils concluaient la paix avec leurs ennemis. Mais ce que
-l’on sait moins, c’est la place que tenait le calumet dans toutes les
-cérémonies religieuses. «Le calumet, nous dit le P. de Smedt, est
-l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations. Fumer
-est leur préparation prochaine lorsqu’ils s’adressent au Grand Esprit,
-au soleil, à la lune, à la terre et à l’eau et qu’ils les prennent pour
-témoins de leur sincérité et pour garants de leurs engagements. Cette
-coutume des sauvages, quoique ridicule en apparence, a cependant son
-bon côté. L’expérience leur a appris que l’action de fumer tend à
-dissiper les vapeurs du cerveau, à relever leur courage, à les habituer
-à penser et à juger avec justesse; c’est pourquoi le calumet est encore
-introduit dans leurs Conseils comme prologue et devient comme le sceau
-de leurs décrets lorsque leurs résolutions sont prises. Ils l’envoient
-comme un gage de fidélité et de respect à ceux qu’ils veulent consulter,
-ou avec qui ils ont fait alliance, ou conclu un traité.»
-
-Le jour de l’Epiphanie, pour égayer un peu les enfants de l’école,
-j’imaginai d’organiser un cortège de Rois-Mages. J’avais trouvé au
-grenier des instruments de musique, oubliés là depuis longtemps et
-couverts de poussière; il y avait un tambour, une grosse-caisse, un
-cornet à piston, un trombone, etc. J’appelai quelques-uns de nos grands
-élèves, et leur distribuai ces divers instruments, me réservant
-toutefois le tambour. Je leur recommandai au signal que je leur
-donnerais de souffler de toutes leurs forces dans leurs cuivres et de ne
-pas ménager la grosse-caisse; puis, faisant amener trois chevaux (car
-les chevaux ne manquaient pas), je juchai sur leur dos trois de nos
-petits garçons, qui devaient représenter les Rois. Heure avait été prise
-pour cette petite fête dans l’après-midi; les religieuses avec tous
-leurs enfants de l’école étaient rangées sur le trottoir de bois, qui
-bordait le chemin boueux et qui servait de communication entre les deux
-maisons. Le moment venu, le cortège s’ébranla sous mes ordres; lorsque
-nous arrivâmes devant le groupe des Sœurs et de leurs élèves, je donnai
-le signal avec mon tambour, et aussitôt ce fut un déchaînement de sons
-rauques, une cacophonie invraisemblable, qui finit dans un immense éclat
-de rire. Alors les Rois s’avancèrent sur leurs chevaux caparaçonnés de
-rouge et commencèrent une distribution de fruits et de sucreries,
-avidement attendus par tous les spectateurs. On n’avait jamais vu
-pareille fête à l’école Saint-André, et l’on en parla longtemps.
-
-Pendant tout le mois de janvier 1903, je continuai à étudier la langue;
-j’avais traduit le catéchisme écrit en nez-percé par un ancien
-missionnaire; j’en avais appris quelques fragments par cœur, et ce
-furent ces fragments qui me fournirent mes premières prédications.
-
-Je sortais très rarement et ne fis que deux ou trois excursions, dont
-une mérite d’être mentionnée. Nous avions parmi nos plus grands élèves
-un jeune garçon de seize à dix-sept ans, appelé Louis, et dont la mère
-pouvait être citée comme la femme la plus extravagante des Etats-Unis,
-ce qui n’est pas peu dire. Elle avait divorcé douze fois. A celui qui me
-conta le premier cette histoire, je dis: «Voyons, il doit y avoir là une
-exagération! supposons qu’elle a divorcé sept ou huit fois, c’est déjà
-beau!--Non, me fut-il répondu, elle en est à son douzième divorce.»
-
-Cependant elle n’était point restée sourde aux exhortations du P. Neate,
-curé de Pendleton, et sur les instances de ce bon prêtre, elle venait
-enfin de reprendre exclusivement son premier mari. C’était un Canadien,
-appelé en anglais Brown, mais dont le vrai nom, je suppose, était
-Lebrun. A ce moment, elle vivait avec lui à quelques milles de l’église,
-dans une ferme qui lui appartenait; car elle avait du sang indien dans
-les veines, et par conséquent pouvait posséder des propriétés en
-territoire indien.
-
-Un jour l’envie me prit de faire une promenade à cheval jusqu’à
-Pendleton; la distance est de 15 kilomètres; je partis avec le jeune
-homme dont je viens de parler, et lorsque nous arrivâmes, la première
-chose que lui dit le P. Neate en nous abordant, fut: «Tu sais, Lebrun
-est à la mort.» L’enfant ne manifesta aucune émotion à cette nouvelle.
-Le Père alors s’adressant à moi ajouta: «La maison est presque sur votre
-route; en retournant à la mission, veuillez donner les derniers
-sacrements à cet homme.» Aussitôt après le dîner, je pris le Saint
-Viatique et les Saintes Huiles et me remis en chemin, précédé de Louis
-qui me servait de guide. Madame Brown nous avait vus venir et se tenait
-sur le seuil de la porte; je fus surpris de voir son fils la saluer d’un
-geste bref et s’élancer aussitôt à la rencontre de quelques chevaux qui
-semblaient l’avoir reconnu. J’entrai; le malade me parut en proie à une
-violente pneumonie; j’entendis sa confession et lui donnai le Saint
-Viatique, l’Extrême-Onction et l’indulgence in articulo mortis. Deux
-jours après, on m’annonçait sa mort et l’enterrement pour le lendemain à
-11 h. A l’heure fixée, personne n’avait paru; j’attendis jusqu’à midi,
-jusqu’à une heure; à jeun et fatigué, j’allais dire la messe, lorsqu’on
-signala le cortège. Les Sœurs et leurs élèves chantèrent l’office, à la
-suite duquel on se rendit au cimetière. Selon l’usage américain, on
-découvrit le visage du défunt avant de descendre le corps dans la fosse;
-il était extraordinairement rouge et tuméfié. J’appris plus tard que les
-parents de Lebrun, pris de soupçons, avaient fait venir le _coroner_,
-sorte de juge d’instruction, lequel fit plusieurs ponctions sur le
-cadavre, mais sans découvrir aucune trace d’empoisonnement. Pendant que
-la famille du mort éclatait en sanglots et se livrait à des lamentations
-bruyantes, sa femme impassible et presque souriante, la tête haute, les
-bras croisés sur la poitrine, allait et venait. Quelqu’un me chuchota à
-l’oreille: «Elle ne paraît guère désolée; cela se comprend; comme la
-ferme lui appartient, elle trouvera facilement un autre mari.» Dans la
-soirée en effet le bruit se répandait qu’elle allait reprendre un à un
-ses douze divorcés et les expédier lestement dans l’autre monde. Je
-partis trop tôt pour savoir ce que devint cette étrange Samaritaine...
-
-Quelques jours après cet événement, on vint m’avertir qu’un petit Indien
-de douze ans était à la mort; il avait été à notre école et se préparait
-à la première communion. On m’avait indiqué assez vaguement
-l’emplacement de la tente où habitait sa famille. Je montai à cheval
-aussitôt et me servant des quelques mots usuels que je savais, je
-parvins à recueillir les informations nécessaires et trouvai cette tente
-sur les bords de la rivière Umatilla. J’entrai par l’ouverture basse qui
-sert de porte; au milieu, sur une jonchée de paille gisait le petit
-moribond; tout autour, des femmes étaient accroupies, immobiles et
-muettes comme des statues. Cette scène vraiment indienne m’est restée
-profondément gravée dans la mémoire. Je m’agenouillai près de l’enfant,
-qui me rappelait par sa pauvreté et son innocence l’Enfant de la crèche;
-il était à toute extrémité, et je ne pus que lui répéter en anglais les
-dernières paroles de l’Ave Maria qu’il avait appris en cette langue à
-l’école et qu’il parut comprendre. Il mourut peu d’instants après mon
-départ.
-
-Après les Cœurs d’Alène et les Nez-Percés, je devrais dire un mot des
-Têtes-Plates; mais nous retrouverons plus tard ces Indiens, dont la
-Réserve confinait dans le Montana à ma paroisse. En attendant, qu’on me
-permette de proposer mon opinion sur l’origine des Indiens de l’Amérique
-du Nord, problème intéressant, qui n’a point encore été résolu.
-
-Pendant mes longues heures d’étude solitaire de la langue des
-Nez-Percés, j’avais été frappé de certaines ressemblances de cette
-langue avec le copte. Une fois mon attention éveillée sur ce point, je
-découvris bientôt d’autres affinités entre les deux races. Le costume et
-certaines attitudes me rappelaient les bas-reliefs des bords du Nil; je
-retrouvais dans nos Indiens quelques-uns des traits caractéristiques du
-type copte que j’avais longtemps étudié au Caire, surtout le menton
-arrondi. Enfin l’idée m’était venue qu’ils étaient originaires du pays
-des Pharaons. Quel ne fut pas mon étonnement un jour de voir mes
-inductions pleinement confirmées par un témoignage inattendu! Je causais
-avec notre interprète et lui avais demandé si sa tribu possédait
-quelques documents historiques ou du moins des traditions orales sur
-leurs origines; il me répondit: «Non, nous n’avons rien, nous ne savons
-qu’une chose, c’est que nous venons d’Egypte.» Comment seraient-ils
-venus de l’Egypte, et par quel chemin? Cette question se présente
-d’elle-même et dans tous des systèmes; quel que soit celui qu’on
-admette, il faut la résoudre. Or, il paraît certain qu’au commencement
-de l’ère chrétienne, les côtes occidentales de l’Amérique du Nord furent
-envahies par les Chinois ou du moins par des peuples de race jaune[C]. A
-mon avis, les Indiens d’Amérique sont les descendants de ces
-envahisseurs. On m’objectera la couleur de leur peau, qui a, d’après
-certains ethnographes, une teinte rougeâtre caractérisée. J’ai vécu au
-milieu des Japonais, des Chinois et des prétendus Peaux-Rouges, et je
-puis bien dire que jamais je n’ai vu la moindre différence entre la
-couleur de leur peau. J’avoue que les yeux bridés des Japonais les
-distinguent des Indiens; mais tant de nouveaux éléments d’existence et
-surtout de climat n’ont-ils pas pu après tant d’années modifier le type
-dans certains détails? Je le répète, Chinois, Japonais et Indiens
-d’Amérique ont le même type, les mêmes traits caractéristiques: même
-couleur de la peau, mêmes cheveux invariablement noirs et plats, même
-absence de barbe, et plus d’une fois il m’est arrivé en voyant par
-exemple un jeune homme de ne pouvoir décider à première vue s’il était
-Chinois, Japonais ou Indien. Certains auteurs ont d’ailleurs fait avant
-moi cette remarque, qu’un grand nombre d’Indiens ont tout à fait le
-facies mongolique.
-
-J’étais, sans m’en douter, à la veille de quitter mes chers Indiens. Le
-dimanche 16 février j’avais prêché un sermon sur Dieu (Akame kinikou),
-dont j’ai parlé plus haut, et je préparais déjà un sermon sur le diable
-(Enime kinikou), que je comptais prêcher le dimanche suivant. Dans la
-soirée on me remit une lettre du Supérieur général de la mission qui
-m’ordonnait de partir à l’instant pour le Montana où je devais prendre
-et desservir la paroisse de Frenchtown, diocèse de Helena. Je partis le
-lendemain matin, passai la journée du lundi à Pendleton; le mardi je me
-mis en route pour Spokane où j’arrivai la nuit close, et où je restai
-jusqu’au jeudi matin; le soir de ce même jour je couchai à Misoula et le
-lendemain vendredi 21 février 1908, j’arrivais dans ma nouvelle
-paroisse.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-UNE PAROISSE AMÉRICAINE
-
-FRENCHTOWN, OU LA VILLE FRANÇAISE
-
-
-[Illustration: Entrée de Frenchtown.]
-
-Le Montana est un des Etats les plus étendus et les moins peuplés de
-l’immense République américaine; il est plus grand que l’Italie tout
-entière, plus grand que l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande réunies,
-presque aussi grand que la France. Sa superficie est égale à celle du
-Japon qui compte 44 millions d’habitants, tandis que le Montana n’en a
-que 250.000, dont 50.000 dans la seule ville de Butte, célèbre par ses
-mines de cuivre, les plus riches du monde, paraît-il. La capitale de
-l’Etat est la ville d’Héléna, résidence du gouverneur et siège du
-parlement; car chaque Etat a son Sénat et sa Chambre des députés. C’est
-aussi là que réside l’évêque catholique de cet immense diocèse[D].
-
-L’Etat de Montana s’appelle ainsi à cause des montagnes dont il est
-hérissé. En effet la chaîne des Montagnes Rocheuses le traverse du Nord
-au Sud, séparant le bassin de l’Atlantique de celui du Pacifique: Le
-Missouri y prend sa source sur le versant de l’Atlantique, et à peine
-a-t-on franchi la ligne de faîte, que l’on rencontre de grandes rivières
-courant en sens inverse sur le Pacifique.
-
-Une des premières que nous trouvons sur notre chemin, est la Misoula qui
-donne son nom à une petite ville bâtie sur ses bords. Cette ville est le
-chef-lieu du comté le plus occidental de l’Etat. A partir de Misoula,
-une ligne de chemin de fer se détache de la ligue principale, se
-dirigeant droit à l’Ouest. On l’appelle la ligne Cœur d’Alène. Après
-avoir contourné un massif de collines peu élevées, on entre brusquement
-dans une large vallée parsemée de grandes fermes, qui se détachent au
-printemps sur un fond de verdure; c’est la vallée de Frenchtown ou la
-ville française, ainsi nommée parce que les premiers colons qui s’y
-établirent étaient des Canadiens-Français. Cette vallée, longue de 21
-kilomètres, est le centre de la paroisse; elle est bornée au sud par les
-monts de Bitterroot (racine amère), et au nord par une chaîne parallèle
-qui se détache du massif des Têtes-Plates. Au fond s’élèvent les hautes
-cimes des Cœurs d’Alène.
-
-En arrivant à Frenchtown je fus agréablement surpris de voir à deux pas
-de la gare se dresser une vaste et belle église, vers laquelle je me
-dirigeai avec mon compagnon, le P. Dethoor, de la résidence de Misoula.
-L’intérieur répondait bien à l’extérieur de l’édifice: la nef, large et
-élevée, garnie de bancs, pouvait contenir 400 personnes. Le sanctuaire,
-orné de nombreuses statues, offrait un fort bel aspect. Au-dessus du
-portail percé de trois portes s’élevait un campanile avec sa cloche.
-
-[Illustration: Rév. P. Victor Baudot, S. J.
-
-Curé de Frenchtown, Montana, États-Unis.]
-
-Après l’église je visitai le presbytère, petit mais commode et bien
-distribué. Au centre un cabinet de travail, que l’on appelle ici
-_l’office_; d’un côté ma chambre à coucher et un modeste salon; de
-l’autre, la salle à manger et la cuisine, avec une chambrette pour le
-domestique. Nous poussâmes ensuite notre visite jusqu’à l’écurie;
-au-dessus de la porte basse passait la tête d’un cheval qui regardait
-avec curiosité venir son nouveau maître; la remise contenait une voiture
-légère à quatre roues, appelée _buggy_ et un traîneau; puis le
-poulailler, vide alors, mais qui fut bientôt largement peuplé. Autour de
-l’église et du presbytère s’étendait un terrain de quelques hectares en
-partie traversé par un gros ruisseau aux eaux limpides et poissonneuses,
-qui devient au printemps une petite rivière.
-
-Le P. Dethoor, habitué à la vie de missionnaire, alluma du feu à la
-cuisine et prépara un frugal repas; vers trois heures il reprit le
-chemin de Misoula et je restai seul dans _ma_ maison et désormais _chez
-moi_. «Etrange destinée, pensais-je en moi-même; je suis venu en
-Amérique pour être missionnaire et me voilà curé;--pour vivre et mourir
-au milieu des sauvages, et me voilà dans une paroisse quasi-européenne!»
-C’était en effet par suite de circonstances tout à fait inattendues que
-ma situation se trouvait ainsi fixée. Quinze jours auparavant, Mgr
-Brondel, évêque d’Héléna, avait dû envoyer d’urgence à Butte mon
-prédécesseur M. Allaeys pour y occuper un poste vacant. N’ayant pas sous
-la main de prêtre parlant français en même temps qu’anglais (et il faut
-parler français à Frenchtown à cause des nombreux Canadiens qui s’y
-trouvent), il s’était adressé au Supérieur de la mission qui m’avait
-aussitôt désigné pour ce poste en s’excusant de me reprendre ainsi par
-nécessité à mes chers Indiens.
-
-J’en étais là de mes réflexions solitaires, lorsque j’entendis un coup
-de sonnette: c’était une bonne Canadienne, d’aspect vénérable, qui
-m’apportait des beignets. On cause un peu et je remercie. A peine
-m’avait-elle quitté, qu’un second coup de sonnette me rappelle à la
-porte: c’était un homme cette fois, le charpentier du village qui
-m’apportait lui aussi de la part de sa femme des beignets et un gros
-gâteau. Décidément je ne mourrais pas encore de faim ce soir-là. Un
-troisième coup de sonnette: j’ouvre et je vois une fillette de huit à
-dix ans, les mains derrière le dos et qui me regarde bien en face. «Qui
-êtes-vous?--C’est moi, répond-elle d’un ton décidé.--Qui
-vous?--Evelina.--Que voulez-vous, ma bonne petite?--Vous voir; on m’a
-dit que vous étiez arrivé.» Voilà qui était bien américain.
-
-[Illustration: Église de Frenchtown et presbytère.]
-
-La nuit venue, je fermai soigneusement mes portes, et sans autre
-compagnie que celle de mon bon ange, je m’abandonnai aux douceurs du
-repos. Le lendemain à sept heures, j’entendis sonner l’_Angelus_, et
-bientôt après le sacristain se présentait à ma porte. C’était un brave
-homme, passablement original; il s’appelait Paul-Saul et aurait aimé
-qu’on le désignât sous ce double nom; mais le public s’y refusa
-obstinément et se contenta de le surnommer Polyte, nom sous lequel il
-était connu dans toute la vallée. Je le confirmai dans ses fonctions de
-sacristain et moyennant 125 fr. par mois (la main-d’œuvre est très chère
-aux Etats-Unis), je l’engageai comme domestique. Il fut ainsi pendant
-trois ans tout à la fois cuisinier, cocher, sacristain, organiste,
-sonneur de cloche et fossoyeur.
-
-Le dimanche venu, je dis selon l’usage une messe basse à 8 h. 1/2, puis
-à 10 h. 1/2 je chantai la grand’messe. On était accouru de toutes parts
-pour voir le nouveau curé; d’ailleurs il faut le dire à leur louange,
-les Canadiens n’hésitent pas à faire dix ou douze milles pour assister
-aux offices. Je trouvai à la sacristie une petite troupe d’enfants de
-chœur fort bien dressés à servir à l’autel; mais je ne pouvais compter
-sur eux en semaine, et pendant plusieurs années, en dehors du dimanche,
-je dus dire la messe sans servant.
-
-Ayant entonné l’_Asperges_, je fus agréablement surpris d’entendre à la
-tribune un chœur bien nourri de voix d’hommes et de femmes continuer le
-chant liturgique, avec accompagnement d’harmonium: l’organiste n’était
-autre que Polyte et le premier chantre, un certain M. Lafleur.
-Remarquons en passant qu’un grand nombre de Canadiens portent des noms
-comme ceux-ci: Lafleur, Ladouceur, Lagrandeur, etc., et l’on sait que le
-héros _d’Evangéline_, le poème bien connu de Longfellow, s’appelait
-Gabriel Lajeunesse. Je fus en même temps ravi de voir que le plain-chant
-était en honneur à Frenchtown où l’on n’exécutait guère que des messes
-de Dumont, le chœur alternant avec un soliste. En me retournant du haut
-de l’autel, je remarquai non sans étonnement que les hommes étaient en
-majorité dans l’assistance, au rebours de ce qui se voit d’ordinaire
-chez nous. Les femmes aussi étaient nombreuses, mais on comprend qu’à de
-si grandes distances, il leur soit parfois difficile de venir à cause de
-leurs petits enfants. Le plus grand recueillement régna toujours dans
-notre église pendant les offices, et plus d’une fois, n’entendant aucun
-bruit, je fus tenté de me retourner pour m’assurer que je n’étais point
-seul. Après l’évangile je montai en chaire et lus la lettre de l’évêque
-qui me nommait recteur de l’église Saint-Jean-Baptiste de Frenchtown;
-puis je saluai mes nouveaux paroissiens, leur fis quelques
-recommandations, entre autres de m’avertir à temps quand ils auraient
-des malades en danger de mort, et de me présenter les enfants en âge de
-faire leur première communion. Je leur déclarai ensuite qu’il n’y avait
-pas un sou en caisse, le seul argent disponible ayant été récemment
-dépensé par mon prédécesseur pour l’achat d’un très beau corbillard.
-Pendant l’offertoire, les syndics, selon l’usage, firent la quête et
-recueillirent quelques dollars. Qu’est-ce que les syndics? me
-demanderez-vous. Les syndics sont quelque chose comme nos marguilliers,
-mais avec plus de prestige. Ils forment le conseil du curé, la seule
-autorité reconnue dans ces communautés canadiennes, organisées en
-paroisses où il n’y a ni maire, ni adjoints. Ils sont au nombre de
-trois, nommés par l’assemblée paroissiale et se renouvellent d’année en
-année par un roulement continu, le plus ancien cédant la place à un
-nouveau. Chaque famille a son banc; la location des bancs est le
-principal revenu du curé; les plus rapprochés de l’autel se louent 20
-dollars ou 100 fr.; les plus éloignés, 6 dollars ou 30 fr.
-
-La sortie de l’église offre chaque dimanche une scène très animée; on
-s’aborde, on s’interroge, on se communique les nouvelles des différents
-points de la vallée; les voitures rangées en longues files attendent;
-après quelques instants, chaque famille reprend la sienne et fouette
-cocher! on rentre au logis.
-
-Les offices du dimanche sont terminés après la messe et la bénédiction
-du saint Sacrement qui la suit; on comprend en effet qu’il est presque
-impossible de faire revenir tout ce monde après le dîner pour un office
-du soir. Pour la même raison, il n’y a pas de catéchisme; je dirai plus
-tard comment on suppléait à cette lacune.
-
-La vallée est exclusivement habitée par des Canadiens-Français, venus
-dans le pays vers 1860. J’étais heureux d’avoir l’occasion, sans être
-jamais allé au Canada, de connaître cette race forte et vaillante.. «Les
-Canadiens, dit un de leurs historiens, ont toujours été fiers de leurs
-origines. Ils ont raison, car ils sont peut-être les seuls au monde qui
-puissent en revendiquer d’aussi pures et d’aussi honorables. A dater de
-1635, ce sont de robustes paysans français, venus de Normandie, de
-Bretagne, de Saintonge, du Maine et du Perche, qui commencent à se fixer
-au Canada et à faire souche d’honnêtes gens[E].»
-
-Personne n’ignore en effet que ce qui distingue essentiellement le
-Canadien, c’est l’amour de la religion et l’esprit de famille. Sur cette
-terre classique du divorce et du mariage «scientifique», ils continuent
-à donner l’exemple des bonnes mœurs et de la fidélité à la loi
-chrétienne.
-
-Un autre trait caractéristique des Canadiens, c’est leur prosélytisme;
-ce sont eux qui, en explorant l’Amérique du Nord jusque dans ses
-profondeurs, ont porté partout la foi catholique. Ils accompagnaient les
-missionnaires, affrontaient les mêmes dangers et plus d’une fois
-tombèrent martyrs à leur côté. Chose étrange! les Iroquois, ces cruels
-bourreaux des Brébœuf, des Jogues, des Lallemant, devinrent, après leur
-conversion, les apôtres des tribus indiennes des Etats-Unis; les
-Têtes-Plates avaient connu par eux la religion catholique lorsqu’ils
-envoyèrent leurs chefs jusqu’à Saint-Louis, chercher les Robes Noires.
-
-Comme je l’ai déjà dit, c’est vers 1860 que les premiers colons
-Canadiens vinrent chercher fortune dans les riches plaines de l’Ouest.
-Quelques-uns s’établirent dans la vallée de Frenchtown et leur premier
-soin fut de bâtir une modeste église, où le P. Ménétret, de la mission
-des Têtes-Plates, venait de temps en temps leur dire la messe. Cette
-église était située sur une colline où se trouve maintenant le
-cimetière. Au bout de quelque temps les habitants se fatiguèrent de
-monter jusque-là pour assister aux offices et ils résolurent de faire
-descendre l’église jusqu’à eux. On la mit donc sur des roulettes et on
-l’installa au centre de la vallée.
-
-[Illustration: Une famille Canadienne.]
-
-En 1887 fut construite la nouvelle église, grâce aux contributions
-d’argent et de travail auxquelles personne ne se refusa. L’ancienne
-église alors fut transformée en presbytère, et c’est ce presbytère que
-j’ai habité pendant plus de cinq ans. A peine installé, mon premier
-soin fut de visiter mes paroissiens, en commençant par la vallée de
-Frenchtown. Chaque jour après le dîner, je partais en traîneau avec
-Polyte, qui me servait de guide. Nous allions ainsi de maison en maison;
-j’inscrivais soigneusement les noms des parents et de leurs nombreux
-enfants. Inutile de dire que je fus parfaitement reçu dans ces
-excellentes familles canadiennes. On m’invitait partout à revenir
-souvent et à m’asseoir à la table commune. Je fus frappé dans ces
-visites de l’air d’aisance qui régnait partout. La maison d’habitation,
-_la résidence_, comme on dit par là, se distingue des autres bâtiments
-qui l’entourent, par son extrême propreté. D’ordinaire la porte d’entrée
-s’ouvre sur une grande chambre qui sert de salon de réception et où se
-font les veillées en hiver. Les autres bâtiments de la ferme, au nombre
-de huit ou dix, environnent la résidence: grainerie, laiterie, glacière,
-boucherie, etc. Il n’y a point d’étables: les vaches paissent en liberté
-et en troupes comme les chevaux. Une ferme complète ressemble à un petit
-village.
-
-Je visitai une à une toutes les maisons sur une longueur de 21
-kilomètres, et trouvai ainsi une centaine de familles; puis je
-m’acheminai vers les postes les plus éloignés de la paroisse. Cette
-fois, laissant à la maison cheval et voiture, je prenais le train.
-
-A l’extrémité Ouest de la vallée de Frenchtown, la rivière Misoula
-s’engage dans un étroit défilé de montagne, où d’ordinaire il n’y a de
-place que pour elle et pour la ligne du chemin de fer. La première
-station est Lothrop, à 20 kilomètres de Frenchtown. Ce village se groupe
-autour d’une immense scierie qui exploite les forêts voisines, surtout
-pour fournir le bois nécessaire aux mines de la région. Les premières
-fois que je m’arrêtai à ce poste, je n’eus d’autre habitation qu’une
-hutte faite de troncs d’arbres, où il y avait juste la place pour un
-lit, une petite table et un poêle. Un soir, menacé par un ivrogne qui
-voulait envahir mon domicile, je dus faire clouer à l’intérieur
-l’étroite fenêtre et barricader ma porte. Je disais la messe dans une
-salle de danse, la seule qui fût à ma disposition; plus tard seulement
-je pus célébrer dans des maisons particulières. Je me souviens pourtant
-d’une fête de première communion célébrée dans cet endroit profane avec
-une touchante piété.
-
-[Illustration: Une ferme: la résidence.]
-
-Dans tous ces postes de la montagne je prêchais en anglais; car ici
-j’avais surtout affaire à des Américains, Irlandais d’origine.
-
-Après Lothrop, une halte porte le nom de Philémon. J’avais là trois
-familles canadiennes; l’une d’elles ne comptait pas moins de douze
-enfants, dont l’aînée, une fillette, avait à peine quatorze ans. Je n’ai
-jamais rien vu de plus gracieux dans son genre que cette douzaine de
-petits minois éveillés, s’échelonnant par une pente insensible, depuis
-le nez rose du bébé jusqu’à l’épaule de la grande sœur.
-
-A partir de Philémon, le défilé qui s’était élargi en une gracieuse
-vallée, se rétrécit de nouveau au point qu’à certains endroits il a
-fallu par des travaux d’art accrocher la voie ferrée aux parois
-verticales des rochers; la rivière coule au fond à une grande
-profondeur. Nous arrivons bientôt à la Montagne de Fer (Iron Mountain);
-c’est ici, non plus un camp de bûcherons comme à Lothrop, mais un camp
-de mineurs. Les mines abondent dans les environs de cette montagne de
-Fer, et on trouve tout près de cette bourgade la plus riche mine d’or du
-Montana, actuellement encore en exploitation. Dans ce poste, je disais
-la messe où je pouvais, tantôt à l’auberge qui n’était guère qu’un
-cabaret, tantôt dans des maisons particulières. Je confessais parfois
-sur l’escalier, faute de mieux, et je me souviens qu’un jour, ayant été
-brusquement dérangé par des gens qui entraient ou sortaient, je dus me
-réfugier au grenier avec mon pénitent.
-
-Iron Mountain ou la Montagne de Fer est à 65 kilomètres de Frenchtown;
-elle est reliée à une autre bourgade, appelée Superior, par un pont jeté
-sur la Missoula, très large en cet endroit. D’Iron Mountain, courant
-toujours entre deux chaînes de montagnes, nous atteignons les grandes
-scieries de Saint-Régis, autour desquelles se groupe une importante
-population d’ouvriers et d’employés. Très peu parmi ces derniers étaient
-catholiques, et à part quelques Canadiens et une ou deux familles
-irlandaises, personne n’assistait aux offices que je célébrais dans une
-salle de réunions publiques, louée à cet effet. D’où venait ce nom de
-Saint-Régis donné à cette localité perdue dans la montagne? Une vieille
-Indienne qui avait connu le P. De Smet, me l’expliqua ainsi:
-«Quelquefois le vaillant missionnaire était obligé de camper pendant de
-longs jours à cause du débordement des rivières; il s’arrêtait donc avec
-ses compagnons, dressait des tentes et donnait à ce village improvisé le
-nom d’un saint Jésuite.»
-
-[Illustration: Le torrent St-Régis.]
-
-Mes visites à Saint-Régis me furent toujours particulièrement pénibles;
-je n’avais aucune prise sur ces ouvriers, profondément indifférents à
-toute espèce de religion; de plus, le milieu dans lequel je me trouvais,
-rappelait par trop la barbarie du Far-West. J’habitais un soi-disant
-hôtel, baraque en bois, dont les chambrettes n’étaient séparées que par
-l’épaisseur d’une planche; les objets les plus indispensables
-manquaient: le lavabo commun à tous offrait à tous le même peigne et la
-même brosse à dents; les punaises abondaient. Le site en revanche était
-magnifique; les montagnes à cet endroit forment un cirque grandiose, que
-la Missoula, devenue un grand fleuve, parcourt avec majesté en se
-dirigeant vers le Nord. Nous la quittons ici pour remonter le long de la
-rivière Saint-Régis, à travers un paysage sévère, jusqu’à la ligne de
-faîte de la chaîne des Cœurs d’Alène. Une gorge étroite, longue de 19
-kilomètres, s’ouvre devant nous; la rivière ou plutôt le torrent
-Saint-Régis y bondit avec fracas, laissant à peine un étroit passage au
-train. Enfin voici de Borgia.
-
-De Borgia est une agglomération de quelques maisons seulement, où
-viennent s’approvisionner les mineurs de ces montagnes, riches en
-minerais de toutes sortes. Je visitais plus souvent ce poste que les
-autres; j’y avais bâti une petite église, et là seulement je pouvais
-célébrer avec décence. J’avais eu à cœur de planter la croix dans ces
-solitudes où elle n’apparaissait nulle part. Sur un parcours de 160
-kilomètres, c’est-à-dire de Frenchtown jusqu’à l’extrémité de la
-paroisse, je n’avais découvert en arrivant aucun signe religieux. Il
-fallait combler cette lacune et une croix blanche d’assez grandes
-dimensions s’éleva bientôt au-dessus du portail de ma modeste église,
-dominant ainsi les environs. Lorsque vint le moment de désigner un
-patron à ce nouveau sanctuaire, comme j’interrogeai mon évêque à ce
-sujet, il me répondit: «Le patron est tout indiqué: l’église sera dédiée
-à S. François de Borgia.» Je fis donc peindre par un de nos Frères,
-artiste distingué, un beau tableau du Saint que je plaçai au-dessus de
-l’autel. Mes catholiques furent ravis d’apprendre que le nom du pays
-qu’ils habitaient était un nom de saint; je leur expliquai que c’était
-le P. De Smet qui, ayant campé dans ces lieux, leur avait donné le nom
-de Saint-François de Borgia.
-
-[Illustration: Mission de Borgia.]
-
-J’avais à de Borgia un excellent auxiliaire dans la personne du chef
-d’équipe, chargé de surveiller et d’entretenir une section de la ligne
-du chemin de fer. Il s’appelait Fred Wence. C’était un Allemand
-d’origine, né au pied du Kaiserstuhl, dans le Grand Duché de Bade. Sans
-lui je n’aurais jamais pu construire notre église; sa femme, Irlandaise
-de vieille roche, était aussi bonne catholique que lui. Ces braves gens
-m’hébergeaient dans leur maison quand je venais à de Borgia. Chez eux du
-moins j’étais en sûreté; car dans ce pays il faut se tenir toujours en
-garde contre les voleurs et aussi contre les ivrognes. Nulle part dans
-mes postes de la Montagne, je n’étais mieux logé que là, et pourtant mon
-installation n’était guère luxueuse. J’habitais une chambre à trois
-lits, dont on congédiait pour ce soir-là les occupants: leurs hardes,
-pantalons, gilets, etc., restaient accrochés à des cordes, tendues à
-travers la chambre, en attendant le retour de leurs propriétaires, ce
-qui n’embellissait pas la perspective. Nous passions la soirée à causer
-politique ou à écouter un phonographe; puis dès 7 h. du matin, on
-ouvrait un chemin à travers la neige et je me rendais à l’église. Les
-confessions se faisaient alors derrière un simple rideau; plus d’une
-fois il m’est arrivé, en moins d’une demi-heure, d’en entendre à en
-quatre langues: anglais, allemand, français pour les Canadiens et
-italien pour les ouvriers du chemin de fer. L’assistance était peu
-nombreuse, mais vraiment fervente, quelques-uns de ces bons catholiques
-venaient à pied d’une distance de plusieurs milles, et je vis un jour
-une jeune mère de famille arriver ainsi, amenant avec elle son
-nourrisson emmailloté sur un traîneau qu’elle tirait elle-même par des
-chemins affreux.
-
-A peine l’église était-elle achevée que j’y fis un enterrement: une
-jeune fille de seize ans avait été horriblement brûlée, le 4 juillet,
-par l’explosion de fusées tirées à l’occasion de la fête de
-l’Indépendance. Toute la population accourut aux funérailles et l’église
-se trouva pleine. Les protestants étaient en majorité; il y avait aussi
-quelques infidèles non baptisés. Je profitai de l’occasion, non pour
-faire de la controverse, mais pour parler de la nécessité d’avoir une
-religion et de la pratiquer fidèlement. «Si vous êtes protestants, leur
-dis-je, soyez au moins bons protestants; et vous, qui avez le bonheur
-d’être catholiques, soyez bons catholiques».
-
-[Illustration: Église de Borgia.]
-
-La station qui suit de Borgia porte le nom du chef Indien Saltese.
-Saltese est tout à la fois le poste le plus éloigné et le plus sauvage
-de la paroisse; ce camp de mineurs est à 120 kilomètres de Frenchtown;
-il ne présente qu’une agglomération de quelques maisons, au fond d’une
-gorge où roule un torrent. Mais ces maisons sont pour la plupart des
-«Salons», ou cabarets, de la pire espèce; les mœurs de ceux qui les
-fréquentent sont dissolues et brutales. Les bandits de la contrée se
-donnent rendez-vous à Saltese; et j’ai vu plus d’une fois les traces de
-leur passage marquées par l’incendie, le vol et l’assassinat. Plus d’un
-de ces «Salons», aux temps dont je parle, devint le théâtre de ces
-attentats à main armée qui étonnent par leur audace, même dans ce pays.
-Il se joue souvent au «Salon» des parties dont les enjeux sont énormes;
-les bandits attendent cette occasion pour faire leur razzia. Pendant la
-soirée, au moment où tous les esprits sont concentrés sur le jeu, la
-porte s’ouvre brusquement; plusieurs hommes masqués pénètrent à
-l’intérieur et braquent d’énormes revolvers sur les joueurs épouvantés.
-«Levez les mains, leur crient-ils, et alignez-vous tous contre le mur».
-Les malheureux sont bien forcés d’obéir, et tandis qu’une moitié de la
-bande les tient en respect, l’autre moitié ramasse vivement les billets
-de banque et l’argent qui se trouvent sur les tables et vident la
-caisse; puis, se tournant vers les victimes, ils leur disent d’un ton
-railleur: «Vous devez être bien fatigués de tenir vos bras en l’air;
-cependant restez encore ainsi quelques minutes, pendant que nous allons
-nous éclipser; sachez bien que si l’un de vous bouge un instant trop tôt
-ou pousse le moindre cri, nous lui trouons la peau.» Et ils sortent sans
-que personne ait le courage de les poursuivre ni même de donner
-l’alarme.
-
-Lors de mes premières visites je disais la messe dans une salle de
-danse, chaude encore des ébats de la veille; plus tard une école neuve
-ayant été construite, je pus m’en servir comme de chapelle. Mais ce fut
-toujours pour moi un gros embarras dans cette localité de trouver un
-endroit sûr pour y passer la nuit. Un jour même j’eus une aventure fort
-désagréable. J’étais descendu dans la maison d’un Irlandais que
-j’appellerai Patrick ou par abréviation Patt. Malheureusement Patt était
-un ivrogne invétéré, et bien qu’on lui eût dit que le prêtre catholique
-devait loger chez lui, il l’avait oublié lorsqu’il rentra la nuit
-suivante à une heure du matin. J’occupais la chambre du rez-de-chaussée
-donnant sur la rue. Au moment de me coucher, je m’apprêtais à fermer la
-porte à clef, lorsque sa femme me dit: «Ne fermez pas: je ne sais pas à
-quelle heure il rentrera; il faut qu’il trouve la porte ouverte.» J’eus
-alors un pressentiment de ce qui allait arriver. Je ne pouvais fermer
-l’œil, m’attendant à chaque instant à voir rentrer l’ivrogne. Pendant
-ces longues heures de la nuit, je n’avais d’autre distraction que des
-dégringolades de rats qui prenaient leurs ébats autour de mon lit. A une
-heure enfin j’entends la porte s’ouvrir; l’Irlandais rentre, aspire
-bruyamment l’air, comme l’ogre du Petit Poucet sentant la chair fraîche,
-et pousse un sourd grognement. «C’est moi, lui dis-je, je suis le prêtre
-catholique.--Ah! cria-t-il d’une voix avinée, le prêtre catholique... je
-suis un méchant homme... je veux aller à confesse»; et il s’avançait
-vers mon lit pour me brutaliser. J’avais heureusement une lampe
-électrique à côté de moi sur une chaise; je pressai le bouton et vis à
-trois pas de moi la face bestiale et le grand corps titubant de
-l’ivrogne. Grâce à Dieu, je gardai ma présence d’esprit, et en moins de
-temps qu’il n’en faut pour le dire, j’avais bondi par-dessus le pied de
-mon lit, ouvert la porte et me trouvai dans la rue, en chemise et pieds
-nus. J’avais échappé à cette attaque sauvage; il s’agissait maintenant
-d’échapper à la pneumonie ou à la fluxion de poitrine. La femme
-entendant du bruit était descendue; je lui criai: «Tâchez donc de
-l’emmener; il ne fait pas bon attendre ici». Elle finit par le conduire
-dans une pièce voisine et je rentrai à pas de loup dans la chambre,
-retenant mon haleine, de peur d’éveiller l’attention de Patt. A l’aide
-de ma lampe électrique, je ramassai mes habits qu’il avait dispersés de
-tous côtés sur le plancher; je m’habillai et m’assis près de la porte,
-prêt à m’élancer dans la rue au premier signal d’une nouvelle agression.
-Je restai ainsi jusqu’à 6 h. du matin, dans une obscurité complète et
-dans un profond silence qui n’était interrompu que par les sourds
-grognements ou par les cris rauques de l’ivrogne. Aussitôt que le jour
-parut, je sortis en toute hâte de cette maison, et me retrouvai avec
-bonheur libre dans la rue.
-
-Outre la difficulté de trouver un gîte pour la nuit, j’avais d’autres
-désagréments à Saltese. En hiver c’était la neige qui tombait en
-quantités énormes. Je me souviens qu’une année on dut, pour traverser la
-rue, ouvrir une tranchée entre deux parois de neige de six pieds de
-hauteur. En été c’étaient les incendies de forêts; un soir même le feu
-s’étant déclaré aux deux extrémités du vallon, on dut préparer un train
-et tenir une locomotive sous pression pour s’échapper la nuit si
-l’incendie se propageait davantage. Cette nuit-là je ne dormis guère,
-mais heureusement le vent ayant tourné, nous en fûmes quittes pour la
-peur.
-
-J’ai dit plus haut que dans cette région les mœurs sont dissolues et
-brutales, et qu’il s’y commet nombre de crimes. N’y a-t-il donc pas de
-police par là? me direz-vous. Il y a bien un policeman en titre, mais il
-est loin de suffire à la tâche. Lorsqu’il se commet un attentat
-quelconque, on téléphone au shérif de Missoula, qui envoie par le
-premier train un de ses _députés_; si le bandit est en fuite, le
-député-shérif organise aussitôt la chasse à l’homme; il réunit cinq ou
-six bons tireurs, leur fait prêter serment et se lance avec eux à la
-poursuite du malfaiteur. Si celui-ci résiste et se défend, on le tue
-comme un chien; mais d’ordinaire on réussit à se saisir de lui et on
-l’amène prisonnier au chef-lieu du comté. S’il est dangereux, on
-l’enferme dans une cage de fer à claires-voies, où il attend la sentence
-du juge. Dans le cas d’une condamnation à mort, il est pendu dans
-l’enceinte même de la prison.
-
-Je me souviens d’un assassin condamné à mort, qui était enfermé à la
-prison de Missoula, laquelle se trouve près de notre église. Il faut
-savoir qu’on sonne chaque jour l’_Angelus_ à 6 h. du matin. Le
-prisonnier avait remarqué
-
-[Illustration: Poste à Saltese.]
-
-cette sonnerie et demandé quelle était cette cloche. On lui avait
-répondu que c’était la cloche de l’église catholique. La veille de
-l’exécution on lui donna, selon la loi, le choix de l’heure à laquelle
-il devait être pendu; il répondit: «Quand la cloche de l’église
-catholique sonnera.» Ainsi fut fait, et je vous assure que ce n’est
-point sans une poignante émotion que le Frère qui sonnait l’_Angelus_ ce
-matin-là, mit en branle sa cloche, sachant quel drame à ce moment précis
-se déroulait dans la prison.
-
-Ceci me rappelle le trait suivant: un condamné allait être exécuté;
-selon l’usage, on lui demanda ce qu’il désirait: un cigare, un verre de
-brandy?... Il répondit: «Chantons ensemble le cantique du Sauveur;»
-c’est un cantique très doux, très pieux, très mélodieux: «Jésus, Sauveur
-de mon âme, recevez-moi à ma dernière heure!» et l’on vit le shérif, le
-bourreau, les journalistes et le condamné, tête nue, chanter ensemble
-sur l’échafaud la suave poésie de Wesley.
-
-Il arrive quelquefois, surtout dans les Etats du Sud, que la foule
-impatiente et surexcitée exécute elle-même les condamnés à mort,
-lorsqu’elle craint que le coupable n’échappe au châtiment grâce à
-l’habileté de son avocat: c’est ce qu’on appelle la _loi de Lynch_, ou
-comme nous disons le _lynchage_. Pour la première fois dans les Etats du
-Nord un fait pareil se produisit à quelques milles de Missoula.
-
-Hamilton est une petite ville, chef-lieu du comté de Ravalli ainsi nommé
-en souvenir du bon Père Jésuite Ravalli, à la fois missionnaire et
-médecin, l’apôtre de cette contrée. Dans cette ville de Hamilton, brutal
-assassin d’un jeune enfant avait été condamné à être pendu tel jour par
-la sentence; dans l’intervalle, un juriste retors avait trouvé un biais
-pour différer l’exécution. Les gens du pays, indignés (car le coupable
-avait dû avouer son crime), résolurent de se faire justice eux-mêmes. Au
-jour fixé par le juge pour l’exécution, une centaine d’hommes masqués
-entourèrent la prison; le shérif était absent; les portes de la prison
-furent enfoncées, le criminel amené à une petite distance et pendu haut
-et court à un poteau du télégraphe. Tout cela se passa avec le plus
-grand calme et dans un profond silence. Au moment de mourir, le
-malheureux implora la pitié de ses exécuteurs: «Tu n’as pas eu pitié de
-ce pauvre enfant, lui répondit-on; comment aurions-nous pitié de toi?»
-Et on le lança dans l’éternité. Quelques jours après je visitai le
-théâtre de ce drame lugubre.
-
-Achevons notre course à travers ma paroisse. Saltese était mon dernier
-poste, mais j’avais encore 23 kilomètres à parcourir à travers la forêt
-vierge avant d’arriver à l’extrême limite de mon territoire,
-c’est-à-dire à Loockout, situé aux confins du Montana et de l’Idaho. Ma
-paroisse avait donc de De Smet à Loockout exactement 160 kilomètres
-d’étendue. Heureusement que ce vaste district était desservi par la
-petite ligne de chemin de fer dont j’ai parlé et qu’on désignait sous le
-nom de _Ligne Cœur d’Alène_. Combien de fois ai-je pris ce train, allant
-de Frenchtown dans la montagne et revenant de la montagne à Frenchtown!
-Il se composait ordinairement d’un fourgon pour les bagages et la poste,
-d’un wagon de fumeurs où je montais d’habitude et d’un autre wagon pour
-dames et non-fumeurs. C’était, comme on le voit, un train léger; mais en
-hiver il se trouvait encore quelquefois trop lourd pour passer à travers
-les neiges amoncelées. Il m’arriva dans ce train plus d’une aventure
-comique. Un jour, par exemple, un pauvre Irlandais complètement ivre
-vint s’agenouiller devant moi au milieu du wagon archi-comble. Il me
-présentait un dollar sur la paume de sa main droite; de la main gauche
-il s’efforçait de faire le signe de la croix. «Je suis à moitié fou, me
-disait-il; je ne sais plus ce que je fais, mais je veux me confesser.»
-J’eus toutes les peines du monde à le décider à se relever et à remettre
-son dollar dans sa poche. L’attitude de ce pauvre homme était
-certainement ridicule, et pourtant on ne riait pas autour de moi. Une
-autre fois, c’était un Canadien, grand et solide gaillard, rouge de vin
-et de santé, qui allait «se promener» au Canada; il était lui aussi aux
-trois quarts ivre. «Monsieur le curé, me dit-il en me voyant, je l’ai,
-je l’ai...» Et glissant le doigt sous le col de sa chemise, il y
-cherchait fièvreusement un objet qu’il ne trouvait pas. Enfin après
-quelques recherches, il tira son scapulaire et le montra triomphalement
-à toute l’assistance. «Ces chemins de fer, ajouta-t-il, tuent tant de
-monde! si moi aussi je suis tué, on verra du moins, quand on me
-trouvera, que je ne suis pas un c....., mais un bon catholique.»
-
-Dans ce milieu quelque peu fruste du wagon des fumeurs, parmi ces
-ouvriers en manches de chemise qui chiquaient et crachaient, comme on ne
-le fait qu’aux Etats-Unis, je fus toujours entouré d’égards; on
-respectait en moi non seulement le curé, mais aussi le magistrat; car je
-jouissais de la principale prérogative des juges de paix qui est de
-marier au civil. Ma présence n’empêchait pas cependant des scènes
-bruyantes, ni des divertissements parfois dangereux. Ces jeunes gens en
-goguette jouaient souvent avec leurs revolvers chargés, et l’un d’eux un
-jour laissa tomber le sien qui nous partit entre les jambes avec une
-détonation formidable. C’est merveille que personne n’ait été blessé.
-Lui-même, l’imprudent tireur, tout abasourdi, se tâtait les membres de
-la façon la plus burlesque pour voir s’il n’avait aucune blessure, et
-s’étant assuré qu’il n’en avait pas, il se précipita sur une bouteille
-de bière qu’il avait en réserve dans un coin du wagon, et pour calmer
-son émotion la vida tout d’un trait.
-
-[Illustration: Chemin de fer des Cœurs d’Alène.]
-
-Les chefs de trains, appelés là-bas _conducteurs_, avaient fort à faire
-pour maintenir l’ordre et la décence parmi ces gens sans éducation.
-J’admirais souvent leur calme dans ces circonstances, comme aussi dans
-les accidents de voyage si fréquents sur cette ligne, hérissée
-d’obstacles: avalanches de neige ou de rochers, ponts brûlés,
-inondations, etc. Un jour d’hiver, la locomotive avec son fourgon et une
-voiture du train étaient tombés d’une hauteur de 80 pieds dans un ravin
-plein de neige; un wagon était resté suspendu sur le bord de l’abîme.
-Rencontrant le conducteur quelques jours après, je lui dis: «Vous l’avez
-échappé belle!» Il me regarda d’un air étonné et me répondit avec un
-flegme imperturbable: «Moi? mais c’est l’Est du train qui est tombé, et
-j’étais à l’Ouest.» Un autre conducteur, son collègue, ne fut pas aussi
-heureux: c’était un Ecossais du nom de Macdonald, très estimé de tous
-ceux qui le connaissaient. Son train était bloqué dans la neige; il
-était parti sur la locomotive à la recherche de provisions et de
-charbon. La locomotive dérailla sur un pont à fleur d’eau et Macdonald
-fut précipité dans la rivière, si malheureusement que sa jambe resta
-prise sous la roue du tender. La situation était affreuse; le corps du
-malheureux baignait dans l’eau glacée et sa jambe broyée le faisait
-horriblement souffrir. On téléphona à Missoula pour avoir du secours;
-mais la voie était obstruée et les secours n’arrivaient pas. On
-téléphona de nouveau à un médecin pour lui demander ce qu’il fallait
-faire: «Coupez la jambe avec une hache,» répondit-il. Mais personne
-n’osa prendre cette responsabilité; les hommes se relayaient auprès du
-moribond pour lui maintenir la tête hors de l’eau; après sept heures
-d’une horrible agonie, il expira. Les secours arrivèrent enfin, et la
-grue à vapeur soulevant le tender dégagea le cadavre qu’on ramena pour
-l’enterrer à Missoula.
-
-On me demandera si j’obtenais par ces courses dans les montagnes des
-résultats satisfaisants: il semble à première vue que mon travail et mes
-peines étaient en partie perdus, car je ne pouvais déserter mon église
-le dimanche, et en semaine dans ces postes éloignés tous les hommes
-étaient au travail. Cependant la seule présence du prêtre, si
-intermittente qu’elle fût, produisait toujours un bien réel dans ces
-quartiers éloignés de tout centre moral et religieux. J’eus d’ailleurs
-assez souvent l’occasion d’exercer mon ministère d’une manière
-consolante et fructueuse, réhabilitant des mariages, ramenant au devoir
-pascal des retardataires invétérés, aidant plus d’une âme de bonne
-volonté perdue dans ces milieux infidèles et surtout baptisant des
-nouveau-nés ou des enfants grandis sans baptême par la négligence de
-leurs parents. Je me rappelle ainsi une famille à Lothrop où je baptisai
-d’un coup cinq enfants, dont l’aîné avait 14 ans. Partout je prêchais en
-anglais, ajoutant parfois quelques mots en italien pour les ouvriers du
-chemin de fer, presque tous émigrés d’Italie, et que je réussissais
-quelquefois, mais non sans peine, à rassembler dans la maison où je
-célébrais la messe.
-
-Je l’ai dit déjà, je célébrais la messe où je pouvais, dans une maison
-particulière, dans une salle d’école, ou faute de mieux dans une salle
-de danse. Dès la veille une ou deux femmes préparaient et ornaient
-l’autel de leur mieux: l’autel, c’est-à-dire une table ou un bureau.
-Quand je ne trouvais personne qui pût m’aider, j’étendais moi-même une
-nappe blanche sur un meuble quelconque; puis je disposais sur cet autel
-improvisé les objets nécessaires que j’avais apportés dans ma valise: un
-crucifix au milieu, deux petits chandeliers en cuivre, une pierre
-d’autel très mince et très légère, un calice qui se démontait en trois
-morceaux, un tout petit missel et la sonnette, que je sonnais moi-même,
-n’ayant jamais de servant. Après la messe se faisait l’offrande: le
-membre le plus influent de la communauté passait devant les assistants
-et recueillait leur aumône dans son chapeau, ou bien les fidèles
-s’approchaient un à un de l’autel et y déposaient qui un dollar, qui un
-demi-dollar, où même une modeste pièce de 25 cents. Les catholiques
-étaient très peu nombreux, la quête ne rapportait jamais une grosse
-somme; elle suffisait cependant pour couvrir mes frais de voyage,
-d’autant plus que grâce à une faveur accordée au clergé par la plupart
-des grandes compagnies, je ne payais que demi-place en chemin de fer.
-
-A partir de Loockout, limite des deux Etats de Montana et de l’Idaho,
-notre train descend par une route en lacets du haut de la montagne
-jusqu’au fond d’une vallée où se trouve la ville de Wallace, centre
-minier très important. Le lendemain matin il repart de Wallace pour
-Missoula. Si vous voulez bien, «montons à bord», comme on dit là-bas et
-retournons à Frenchtown, où nous arriverons à 5 h. Nous revoyons d’abord
-Saltese avec les façades carrées de ses «Salons»; puis de Borgia avec sa
-petite église et sa croix blanche; plus loin nous côtoyons le torrent le
-long de la gorge qu’il parcourt, jusqu’à ce qu’enfin à l’autre extrémité
-s’ouvre devant-nous le cirque arrondi des montagnes de Saint-Régis; nous
-traversons la gare toujours encombrée d’ouvriers qui arrivent ou qui
-partent. L’ouvrier américain est essentiellement instable, et passe la
-moitié de son temps à voyager d’un lieu à un autre. A Saint-Régis nous
-retrouvons notre grande et belle rivière, la Missoula. Voici de nouveau
-la Montagne de Fer avec le «Salon» du Canadien Garreau et le petit hôtel
-de Madame Lajeunesse; puis l’étroit défilé de Rivulet où certaines
-parties de la voie ferrée ont dû être suspendues aux parois presque
-verticales du rocher. Après ce passage, pittoresque sans doute, mais
-quelque peu effrayant, nous arrivons à la petite vallée souriante de
-Philémon-Spur et enfin à Lothrop. Nous passons près de la gare devant le
-«Salon» Gerrity, dévalisé lui aussi un beau soir par une bande d’hommes
-masqués. Encore quelques tours de roue et devant nous s’ouvre la large
-et belle vallée de Frenchtown. A la gare je trouve mon vieux domestique
-qui m’attend et me donne les nouvelles; je revois ma chère église qui
-me paraît plus grande que jamais et à côté ma petite maison où je suis
-heureux de me retrouver après ces courses, fructueuses, il est vrai,
-mais toujours fatigantes, dans mes postes de la montagne.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-UNE PAROISSE AMÉRICAINE (_Suite_)
-
-
-La paroisse de Frenchtown fait partie du diocèse d’Helena, et le diocèse
-d’Helena appartient à la province ecclésiastique de Portland (Orégon);
-trois autres diocèses dépendent également de l’archevêque de Portland:
-Seattle (Washington), Boise (Idaho), Bakercity (Orégon).
-
-[Illustration: Église de Frenchtown vue de la route.]
-
-Aux Etats-Unis, chaque diocèse est organisé en corporation, jouissant de
-la personnalité civile et généralement représentée par l’évêque seul.
-Tous les titres de propriétés, de terrains, d’églises ou de presbytères
-sont déposés entre les mains de l’évêque, de même que les polices
-d’assurance et tout ce qui concerne l’administration temporelle.
-
-Le curé et son conseil représentent d’autre part et défendraient au
-besoin les intérêts particuliers de la paroisse. En vertu de la
-tolérance qui règne dans ce pays, la liberté du culte est absolue:
-l’Etat ne s’occupe point de la religion et se contente de percevoir les
-taxes auxquelles les édifices religieux, en règle générale, sont soumis.
-Je dois dire que pour ma part je fus toujours exempté de cette sorte
-d’impôt. En dehors des missions indiennes qui ont des terres dont elles
-vivent, les paroisses catholiques n’ont, que je sache, d’autres
-ressources que la générosité de leurs fidèles, ce qui complique
-quelquefois la situation pour les évêques: tel prêtre, par exemple,
-plaît aux habitants d’une paroisse, on fournit largement à ses besoins:
-tel autre déplaît, on lui refuse tout, forçant ainsi l’évêque à
-l’envoyer ailleurs.
-
-En fait de fondations pieuses et de revenus fixes, il n’y à rien ou
-presque rien; tout dépend de la quête du dimanche et des jours de fêtes,
-de la location des bancs et du casuel. A Frenchtown, le groupe canadien
-suppléait à l’insuffisance de la quête par une fête annuelle dont le
-produit considérable allait au curé. Sans pressurer personne, je
-recueillais un millier de dollars, c’est-à-dire 5000 fr. par an; j’avais
-donc de quoi vivre aisément, et pourtant je n’étais pas aussi riche
-qu’on pourrait le croire: la main-d’œuvre en Amérique est horriblement
-chère; il me fallait un domestique, et je ne pouvais avoir un homme
-valide et cuisinier passable à moins de 50 dollars ou 250 fr. par mois.
-Je ne me résignai jamais à une pareille dépense, et pour la moitié de
-cette somme, 25 dollars ou 125 fr. par mois, je me procurai les
-services d’un homme âgé, incapable de tout autre emploi. On devine que
-la cuisine de _mes vieux_ (car j’en changeais souvent!) n’avait rien de
-très recherché. L’un d’eux, _mon vieux_ par excellence, et qui resta
-avec moi plus de deux ans, avait coutume de faire la cuisine pour deux
-jours. Le lundi et le mardi de chaque semaine, à midi et au soir,
-c’était la soupe aux pois; le mercredi et le jeudi un bouillon
-quelconque, qui n’attendait pas la fin du second jour pour rancir
-terriblement; le vendredi, on faisait des crêpes, quelquefois du
-poisson; le samedi et le dimanche étaient jours de biftecks, si
-toutefois la boucherie du village pouvait nous en fournir. On le voit,
-le régime n’était point des plus plantureux; mais je me portais bien et
-je croyais que ma santé pourrait résister à tout.
-
-Mes plus mauvais moments, c’était quand mes hommes me quittaient tout à
-coup, par pur caprice où par amour du changement; plus d’une fois, du
-soir au matin, ou du matin au soir, pour un oui, pour un non, où même
-sans aucune raison apparente, ils me plantaient là, me laissant me
-débrouiller comme je pouvais. C’est alors que j’en étais réduit aux
-viandes de conserve jusqu’au soir, où vers 4 h. un jeune garçon, sortant
-de l’école, venait faire mon ménage; il allumait du feu à la cuisine;
-j’en profitais d’ordinaire pour me cuire deux œufs. Je passai ainsi, à
-différentes reprises, des semaines et jusqu’à un mois entier, seul jour
-et nuit dans ma maison, complètement isolé. «Et s’il vous arrivait
-quelque chose la nuit?» me disait-on. A quoi je répondais en riant: «Si
-je meurs dans mon lit, on m’y trouvera bien.» N’importe! cette
-instabilité de mes vieux domestiques et le régime débilitant qui
-s’ensuivait, me furent une grande croix et une dure épreuve pour ma
-santé.
-
-Ma grande occupation en semaine était la visite des malades; aussitôt
-que j’apprenais qu’on avait besoin de mon ministère quelque part, je
-faisais atteler mon vieux cheval au cabriolet ou au traîneau, et par
-n’importe quel temps je me mettais en route. Le jour ce n’était rien;
-mais plus d’une fois je fus appelé au cœur de la nuit, en plein hiver,
-pour des moribonds, et alors j’avais besoin de toute mon énergie pour
-affronter la fatigue et le froid; je m’enveloppais soigneusement dans
-mes fourrures, prenais place au fond du traîneau, à côté du guide qui
-était venu me chercher, et, emporté à toute vitesse, à travers la neige,
-je m’abandonnais sans crainte entre les mains de la bonne Providence.
-
-Une fois entre autres, j’arrivai si haletant à la maison du malade qu’on
-eut de sérieuses inquiétudes. On m’offrit pour me remettre une boisson
-chaude, mais comme il était minuit passé et que je voulais dire la
-messe, je refusai et me tirai d’affaire de mon mieux. Toutefois à partir
-de ce moment l’espèce de suffocation dont je souffrais devint plus
-intense, et ma santé déclina.
-
-Les enterrements à Frenchtown se faisaient en grande pompe; l’église
-tout entière était tendue de noir; l’office se chantait avec solennité
-et dévotion, et après l’évangile, selon l’usage, je faisais l’oraison
-funèbre du mort. Puis le cortège, qui parfois ne comptait pas moins de
-soixante-dix à quatre-vingts voitures, se dirigeait, la mienne en tête,
-vers le cimetière. Les prières dites, on découvrait le visage du mort,
-et chacun venait le contempler une dernière fois. C’était alors une
-explosion de larmes et de cris de douleur qui me remuait jusqu’au fond
-de l’âme.
-
-Dès qu’il y a un mort, dans toute l’étendue de la paroisse, on téléphone
-à l’entrepreneur des pompes funèbres, qui réside au chef-lieu du comté,
-et qui d’ordinaire est en même temps coroner, c’est-à-dire officier
-chargé de faire une enquête sur les morts violentes. L’entrepreneur
-vient par le premier train, trouve le cadavre où il est tombé,
-l’examine, le lave, l’embaume sommairement, l’habille et le dépose sur
-un lit de parade. Le lendemain il envoie le cercueil qu’il fournit
-lui-même, et qui généralement ne coûte pas moins de 3 à 400 fr. S’il n’y
-a pas de clergyman présent aux funérailles, c’est lui qui préside et
-ordonne tout. Je me souviens qu’un de ces embaumeurs, nommé Kendricx,
-m’offrit un jour ses services en me remettant gracieusement sa carte et
-son adresse.
-
-[Illustration: La voiture du curé et son cheval Prince.]
-
-Il se trouva que les premiers morts que j’eus à enterrer, avaient tous
-été victimes d’accidents; l’un, chantre de la paroisse, avait été écrasé
-sous les roues de son chariot; un soir les chevaux étaient revenus seuls
-à la ferme, traînant une voiture vide. L’alarme fut donnée, et on trouva
-le cadavre à l’entrée de la clôture. Le dimanche précédent, il avait
-chanté à l’église ce cantique à la Sainte Vierge:
-
- Que le nom de ma Mère
- Au dernier de mes jours
- Soit toute ma prière;
- Qu’il soit tout mon secours!
-
-Un autre avait été écrasé par un train; un troisième tué par la foudre;
-un quatrième mis en pièces dans une mine. Vers le même temps, un petit
-garçon de douze ans que je préparais à la première communion et qui
-était un modèle de piété, tomba du haut d’un lourd chariot si
-malheureusement sous la roue que le crâne fut brisé et que la cervelle
-tout entière jaillit dans son chapeau de paille, qu’on enterra à côté du
-petit cadavre; enfin un pauvre jeune homme, bon chrétien d’ailleurs,
-dans un moment de folie, s’était suicidé d’un coup de fusil au cœur.
-C’était à onze kilomètres de chez moi; averti, je partis aussitôt et
-arrivai en même temps que le shérif et le coroner. Nous entrâmes dans la
-grange où gisait le cadavre horriblement convulsé. Les deux officiers
-fumaient d’énormes cigares tout en remplissant leur funèbre besogne; le
-coroner s’inclina sur le cadavre, enfonça trois doigts de la main dans
-le trou du cœur et essuya le sang sur les habits du mort. De son côté le
-shérif ayant ramassé la carabine qui avait servi au suicidé, m’expliqua
-comment celui-ci avait appuyé l’arme contre une traverse de bois et se
-l’était déchargée en plein cœur. Pour moi, après avoir rempli mon
-ministère de consolation auprès de la mère de cet infortuné jeune homme,
-je m’informai des circonstances qui avaient précédé le suicide, et
-pouvant raisonnablement conclure à un acte de folie, je téléphonai à
-l’évêché pour demander l’autorisation de faire un enterrement
-religieux. Cette autorisation me fut accordée, mais à condition que
-l’enterrement se fît sans solennité aucune.
-
-[Illustration: Premiers communiants.]
-
-La cérémonie de la première communion avait lieu d’ordinaire au
-commencement du mois de juin, quand les travaux de la moisson étaient
-finis. Je l’ai dit plus haut, il n’y avait pas d’instruction le dimanche
-pour les enfants; c’étaient leurs mères, ces admirables mères
-canadiennes, qui leur apprenaient pendant les longues soirées d’hiver
-les prières et le catéchisme. Lorsque les enfants n’étaient pas
-suffisamment instruits, elles étaient les premières à me dire: «Notre
-petit garçon (ou notre petite fille) ne marchera pas encore cette année
-pour la première communion; il n’en sait pas assez.» _Marcher pour la
-première communion_, est une expression canadienne. Pendant quinze jours
-avant la cérémonie, les premiers communiants, filles et garçons,
-viennent dès le matin à l’église passer toute la journée avec le
-prêtre, et s’en retournent le soir à la maison. C’est plaisir de les
-voir arriver, la plupart à cheval, quelques-uns en voiture légère,
-assister à tous les exercices de la journée avec recueillement et piété,
-prendre sur l’herbe, autour de l’église, leur petit dîner, suivi de
-quelques instants de récréation, puis finir par le Chemin de la Croix,
-et remonter à cheval pour regagner au galop le toit paternel.
-
-Je tâchais de faire coïncider la première communion avec la visite de
-l’évêque, pour qu’il pût donner en même temps la confirmation aux
-enfants. Cette année-là, 1903, c’était encore Mgr Brondel, Belge de
-naissance, qui était évêque d’Helena. J’eus l’idée de lui faire une
-réception pareille à celle dont j’avais été le témoin, plus d’une fois,
-dans le nord de la France. J’organisai donc une cavalcade, composée de
-jeunes gens de la paroisse, tous excellents cavaliers; l’un d’eux les
-commandait et faisait à merveille manœuvrer son petit escadron. Lorsque
-l’évêque sortit de la gare, il trouva nos cavaliers rangés en front de
-bataille, et à peine était-il monté en voiture, que la troupe se divisa
-en deux pelotons, l’un prenant la tête du cortège, et l’autre fermant la
-marche. Arrivés devant l’église, les cavaliers se formèrent sur deux
-lignes entre lesquelles passa l’évêque, saluant de la main avec sa
-bonhomie ordinaire, et enchanté de cette petite innovation, qui lui
-rappelait sa chère Belgique.
-
-Je le retrouvai quelques semaines plus tard à la mission de Saint-Ignace
-dans la Réserve des Têtes-Plates, où il venait tous les ans passer avec
-nous la fête du 31 juillet. Une escorte d’Indiens, hommes, femmes et
-enfants, tous à cheval, était allée le prendre à la gare, distante de
-huit kilomètres, et je vois encore le cortège arriver devant notre
-maison. La troupe indienne défila en bon ordre, s’arrêta pour laisser
-passer la voiture du prélat; puis, vivement, sans un cri, sans un mot,
-sans un geste, elle tourna bride et s’éloigna au galop. Il semble que
-dans ces circonstances, l’étiquette indienne exige la plus parfaite
-impassibilité.
-
-[Illustration: Premières communiantes.]
-
-Les fêtes du lendemain se déroulèrent avec pompe; toute la tribu était
-présente à l’église; malheureusement je ne pus assister jusqu’à la fin à
-ce spectacle si intéressant, un télégramme m’ayant brusquement rappelé
-dans ma paroisse où un homme venait d’être tué. Je ne revis plus Mgr
-Brondel vivant; épuisé par ses longs et rudes travaux de missionnaire,
-il mourut vers la fin du mois d’août et j’allai à Helena assister à ses
-funérailles. L’archevêque de Portland, Mgr Christie, présidait, assisté
-de ses suffragants et entouré de tout le clergé du diocèse, c’est-à-dire
-d’une trentaine de prêtres. Je ne retournai plus tard à Helena que pour
-l’installation du nouvel évêque, Mgr J. P. Carroll. Cette dernière
-visite ne fut pas pour moi une fête sans mélange: au moment de partir
-j’avais été appelé pour un mourant à Lothrop. Ayant ainsi manqué le
-train, j’avais dû faire cette course, aller et retour, puis gagner
-Missoula, c’est-à-dire 50 milles à travers la neige et pendant la nuit.
-J’arrivai à Helena exténué; il faisait un froid terrible, une trentaine
-de degrés au-dessous de 0, et pour nous réchauffer, nous n’eûmes au
-banquet que de l’eau glacée; le nouvel évêque appartenait à la société
-de tempérance la plus stricte et n’admettait à sa table pour ses invités
-et pour lui d’autre boisson que l’eau pure. Nous étions là deux cents
-prêtres ou laïques, et je ne crois pas trop m’avancer en disant que
-l’immense majorité trouva la plaisanterie mauvaise. Au banquet
-j’entendis des toasts surprenants; un jeune homme, par exemple, prononça
-devant les cinq ou six évêques un discours qui peut se résumer ainsi:
-«Nous sommes catholiques, mais en même temps nous sommes citoyens
-américains, et nous revendiquons la liberté la plus entière sous toutes
-ses formes: liberté d’écrire, liberté de penser, en somme liberté
-absolue de conscience!» Cette thèse si chère aux Américains fut reprise
-le soir même à une réunion publique en l’honneur du nouvel évêque, par
-le gouverneur de l’Etat de Montana qui la présidait. Dans un discours
-soigneusement écrit et lu d’une voix ferme, ce haut magistrat protestant
-dit textuellement: «Il ne doit y avoir parmi nous aucune distinction
-entre catholiques, protestants et juifs. Toutes les religions sont
-bonnes; ce n’est point une question de dogme qui doit nous diviser, mais
-une question de morale qui doit nous unir. Quelle que soit la confession
-religieuse à laquelle nous appartenons, nous devons nous aider les uns
-les autres, pratiquer la fraternité humaine et
-
-[Illustration: Lac Sainte-Marie, dans la mission St-Ignace.]
-
-améliorer autant qu’il est en nous nos relations sociales. Nous sommes
-tous de bonne foi, et si nous gravissons par des sentiers différents les
-pentes de la même montagne, nous devons tous nous retrouver au sommet.»
-
-Cette indifférence vis-à-vis des diverses confessions religieuses est,
-d’après Roosevelt, une des principales caractéristiques de l’Américain.
-«L’Américain, dit-il quelque part, se distingue par ses idées larges,
-par son grand cœur et par une tolérance bienveillante envers toutes les
-religions.»
-
-Dans le courant de l’année suivante, Mgr Carroll, en tournée de
-confirmation, vint à Frenchtown; mon escorte de cavaliers le reçut à la
-gare et l’accompagna au presbytère. L’évêque parut agréablement surpris
-de l’air décidé et de l’attitude militaire de nos jeunes gens. La vue de
-notre église ne lui donna pas moins de satisfaction; se tournant vers
-moi, il me dit en anglais: «Mais votre paroisse se présente fort bien,
-et votre église est plus grande que ma cathédrale». Après la cérémonie,
-eut lieu le banquet de réception; j’avais pour la circonstance invité
-les notables du pays, et comme ma maison était trop petite, on avait
-préparé le repas dans une maison plus spacieuse. Restait pour moi un
-problème à résoudre; l’évêque, je l’ai dit, ne tolérait pour lui et ses
-invités aucune autre boisson que l’eau glacée ou des eaux minérales. Je
-ne pouvais pourtant pas condamner mes robustes paroissiens à faire si
-maigre chère; je fis donc servir du vin rouge ordinaire; la maîtresse de
-maison en offrit d’abord à Monseigneur qui remercia poliment. Pour moi,
-j’acceptai en disant: «Je suis un vieux Français; je bois un peu de vin
-à mes repas, exactement comme je le faisais en France».--«Et vous pouvez
-continuer, reprit l’évêque, grâce à un privilège spécial que je vous
-accorde.» Tout le monde remarqua cette expression, et je sus plus tard
-en effet que l’évêque avait fait entendre à ses prêtres qu’il leur
-interdisait formellement la bière, le vin et toute boisson fermentée. En
-revanche, il permettait, encourageait même par son exemple l’usage du
-tabac sous la forme de ces gros cigares américains, trop souvent
-mélangés d’opium, ce qui paraît à plusieurs un genre d’intoxication
-aussi dangereux, plus dangereux même que l’autre. D’ailleurs sur cette
-question de boissons enivrantes, les évêques américains ne sont pas tous
-d’accord, et l’archevêque de Milwaukee distingua toujours entre la
-tempérance qui consiste à ne point dépasser la juste mesure et
-l’abstention totale. Mgr Carroll était, je l’ai dit, partisan déclaré de
-l’abstention totale, et plus d’une fois dans ses tournées de
-confirmation, il ordonna aux premiers communiants de se lever et de
-prendre tous ensemble le «pledge», c’est-à-dire de jurer que jusqu’à
-l’âge de vingt ans ils ne toucheraient à aucune boisson fermentée. Il
-est certain qu’au temps du P. Mathew en Irlande, cet usage du pledge
-qu’il avait introduit, fit un bien immense, mais si j’en crois ma propre
-expérience, l’institution primitive a quelque peu dégénéré. En 1877 me
-trouvant tout jeune prêtre à Glascow, en Ecosse, prévoyant que j’aurais
-au cours de mon ministère à donner le pledge, huitième sacrement des
-Irlandais, je demandai aux autres Pères comment cela se pratiquait.
-J’eus bien de la peine à obtenir une réponse et l’on finit par m’avouer
-que la défense de ne plus boire était moins stricte qu’auparavant. On
-donnait le pledge pour une courte période, en permettant deux verres de
-bière par jour et si je ne me trompe un verre de whisky. Bien m’en avait
-pris de me renseigner: dès le soir même, qui était un samedi, j’étais
-assiégé dans mon confessionnal par une foule compacte; tout à coup une
-jeune fille parut devant la grille: comme elle restait debout, je
-l’invitai à s’agenouiller et à commencer sa confession: «Père, me
-dit-elle, je suis protestante et je viens pour quelqu’un qui veut
-prendre le pledge». Je l’envoyai au presbytère où quelques minutes après
-je la retrouvai au parloir en compagnie d’un vieillard sordide qui
-sentait l’eau de vie à quinze pas. «Votre Révérence, me dit cet homme,
-je viens prendre le pledge». Je le lui donnai avec les adoucissements
-dont je viens de parler tout à l’heure, et il jura devant Dieu de ne
-plus boire pendant six mois. Pendant qu’il me remerciait avec
-volubilité, je lui demandai si la personne qui l’accompagnait était sa
-fille. «C’est ma femme», me répondit-il, et alors cette pauvre enfant,
-si malheureuse en ménage, tomba à genoux devant moi, et, sans proférer
-une parole, me prit la main qu’elle baigna de ses larmes brûlantes.
-
-Mgr Carroll revint l’année suivante pour la confirmation; mais cette
-fois comme je n’avais que deux invités, il prit son repas chez moi, et
-bien entendu, en fait de boisson, il ne parut sur ma table que de l’eau.
-J’aurais eu cependant besoin de quelque chose de plus réconfortant, car
-j’étais à bout de forces. Il avait été convenu que l’évêque arriverait
-par le train, et déjà je me dirigeais vers la gare avec une délégation
-paroissiale pour le recevoir, lorsqu’un message téléphonique m’avertit
-qu’il viendrait en automobile. A quelle heure? personne n’en savait
-rien. Nous attendîmes jusqu’à dix heures; une automobile paraît au
-détour de la route dans un nuage de poussière. «Le voici», me crie-t-on;
-je fais sonner la cloche, je range les enfants à la porte de l’église,
-et l’automobile passe devant nous comme une flèche. C’était une fausse
-alerte. Nous attendons encore; mais les enfants commençaient à souffrir
-de leur long jeûne et de la chaleur déjà lourde. Je décidai alors de
-faire sur le champ la cérémonie de la première communion, remettant
-jusqu’à l’arrivée de l’évêque la célébration de la messe solennelle.
-Entre onze heures et midi le prélat parut enfin; je chantai la messe et
-il donna la confirmation. Rien d’étonnant si j’étais exténué après ce
-long jeûne et l’énervement de cette longue attente. Chacun comprendra la
-plainte discrète exprimée plus haut.
-
-Un dernier mot sur cette question des boissons fermentées aux
-Etats-Unis. Une fois engagé sur la pente des exagérations, on ne s’est
-plus arrêté, et j’ai lu moi-même dans un manuel d’hygiène à l’usage des
-enfants des écoles un chapitre qui se résume ainsi: «Ne buvez pas de
-whisky, c’est du poison; ne buvez pas de vin, c’est du poison; ne buvez
-pas de bière, c’est du poison; ne buvez pas de café, c’est du poison; ne
-buvez pas de thé, c’est du poison; buvez de l’eau, et encore prenez bien
-garde, car la plupart des eaux sont impures».
-
-Au centre de la paroisse, c’est-à-dire dans la colonie canadienne, la
-fréquentation des sacrements était générale, du moins aux trois grandes
-fêtes de l’année: Pâques, les Quarante-Heures et Noël. Cependant depuis
-la suppression de la messe de minuit, le nombre des communions a
-sensiblement diminué. Un groupe d’âmes pieuses s’approche des sacrements
-aux principales fêtes de l’année, et surtout le premier vendredi du
-mois. Il y avait en tout dans la paroisse dix ou douze réfractaires
-parmi les Canadiens; et encore, plusieurs s’étant rendus, il n’en
-restait que trois à mon départ.
-
-Aux approches de la mort il est absolument inouï que personne ait refusé
-les secours de la religion; et jamais dans aucune famille on ne manqua
-d’appeler le prêtre lorsque quelqu’un se trouvait en danger de mort.
-Toutefois on attendait d’ordinaire jusqu’au dernier moment, et j’ai
-entendu dire aux prêtres du pays: «Si c’est un Indien qui vous appelle,
-vous pouvez attendre une semaine; si c’est un Irlandais vous pouvez
-attendre un jour; mais si c’est un Canadien, courez bien vite ou vous
-arriverez trop tard.»
-
-Quant au mariage, il n’y a pas de différence pour les catholiques entre
-le mariage civil et le mariage religieux; voici comment les choses se
-passent: les futurs époux prennent au chef-lieu du comté ce que l’on
-appelle une «licence»; de par cette licence, il leur est permis de
-s’adresser à qui leur plaît parmi les officiers autorisés à célébrer
-leur mariage civil, c’est-à-dire le juge de paix, le ministre ou le
-prêtre. Les jeunes gens venaient donc me trouver avec cette pièce
-officielle, qui donnait leur nom, leur âge, leur couleur, car dans
-toutes les licences une des premières notes imprimées est relative à la
-couleur des futurs conjoints: blanc, jaune, rouge ou noir. Ont-ils été
-précédemment mariés? sont-ils divorcés? etc., tous ces renseignements
-sont fournis au clerc du comté sous la foi du serment. Muni de ces
-informations et de cette autorité légale, je procédais à la célébration
-du mariage civil, immédiatement avant la messe, plus ou moins
-solennelle, selon les circonstances. Par la suite, je n’avais plus qu’à
-rédiger le certificat de mariage, que j’étais tenu, sons peine d’une
-forte amende, d’envoyer dans le délai de quinze jours au bureau de
-l’enregistrement. Grâce à Dieu, je n’eus que deux ou trois fois le
-désagrément très sérieux de voir des catholiques s’adresser pour leur
-mariage au juge de paix ou au ministre. Dans le premier cas,
-l’absolution de la faute commise était réservée à l’évêque; dans le
-second cas, il y avait excommunication. Les époux divorcés qui
-voudraient reprendre la vie commune, doivent aux Etats-Unis se marier
-de nouveau; par conséquent reprendre une nouvelle licence et procéder
-comme s’il n’y avait pas eu de mariage entre eux.
-
-Par suite de cette législation, il m’arriva un cas singulier. Deux
-jeunes gens bien et dûment mariés depuis six ans avaient malheureusement
-divorcé. Je m’employais depuis quelque temps à leur faire reprendre la
-vie conjugale, d’autant plus qu’ils avaient un enfant; enfin un soir je
-les vis arriver chez moi pour m’annoncer la bonne nouvelle: ils
-s’étaient réconciliés et me priaient de les marier. Ils apportaient en
-effet une licence en règle, et comme je leur faisais remarquer que pour
-moi leur mariage existait toujours, ils insistèrent pour donner
-satisfaction à la loi. Je les avertis donc que, faisant abstraction de
-ma qualité de prêtre, j’allais agir exclusivement comme magistrat; puis
-leur ayant fait renouveler leur consentement au point de vue civil, je
-rédigeai le certificat de mariage et les renvoyai heureux dans leurs
-pénates.
-
-Je ne puis me dispenser de parler des écoles, complément nécessaire de
-l’organisation paroissiale. En Amérique, comme en Europe, les curés ont
-presque partout réussi à grouper des écoles libres de filles et de
-garçons autour de leurs églises. Je travaillai longtemps en vue de
-procurer cette bonne fortune à ma chère paroisse, et, m’étant adressé à
-la Congrégation canadienne des Sœurs de la Providence de Montréal, je me
-vis plus d’une fois sur le point de réussir; mais toujours au dernier
-moment un obstacle survenait qui renversait toutes mes espérances. Je
-n’eus donc point d’école libre à Frenchtown, et dus me contenter des
-écoles primaires de l’Etat. J’en avais douze, échelonnées le long de mon
-territoire, et il ne sera pas hors de propos de dire ici un mot du
-régime scolaire aux Etats-Unis.
-
-L’école primaire publique est essentiellement gratuite, obligatoire,
-neutre et mixte. La principale source de revenus pour alimenter ces
-institutions consiste dans des terres dites «terres d’écoles». On sait
-qu’en Amérique les géomètres officiels ont partagé le territoire comme
-un damier en carrés de six milles de côté ou de trente-six milles de
-surface, appelés «townships»; or dans chacun de ces townships ou
-districts, le 16ᵉ et le 32ᵉ milles carrés de terres sont réservés à
-l’entretien des écoles existantes et à la fondation d’écoles nouvelles.
-Ces terres, louées à des fermiers qui les cultivent, rapportent plus ou
-moins. A Frenchtown même, elles rapportent assez pour donner à
-l’instituteur un salaire de 80 dollars ou 400 fr. par mois. Quelquefois
-il y a une baisse de fonds, l’argent manque, et alors, sans plus de
-cérémonie, on licencie l’école.
-
-Rien de plus facile que de fonder une école nouvelle dans un district
-quand les revenus des terres d’écoles sont disponibles. Sept ou huit
-pères de famille se réunissent et déclarent leur intention d’ouvrir une
-école plus rapprochée de leurs habitations. Ils nomment un comité
-composé de deux ou trois d’entre eux, qui désormais prendront la
-direction de l’œuvre. Ceux-ci vont trouver la «surintendante»,
-c’est-à-dire la directrice de toutes les écoles primaires du Comté; ils
-font leur déclaration, choisissent leur instituteur et reçoivent sur le
-fonds commun les allocations nécessaires. C’est presque toujours une
-institutrice qui enseigne dans les écoles primaires; il paraît que ces
-jeunes filles ont plus d’aptitude que les hommes à instruire leurs
-élèves; mais en revanche, il paraît aussi qu’elles ont la main moins
-ferme pour maintenir la discipline, surtout parmi les garçons de 14 à 16
-ans.
-
-Autant que je puis m’en souvenir, dans les salles de classe, les garçons
-se rangent d’un côté et les filles de l’autre; la cour aussi est
-généralement divisée en deux parties, où les élèves des deux sexes
-jouent séparément. Ce système d’écoles mixtes est absolument général aux
-Etats-Unis; mais il ne manque pas de critiques, même parmi les
-Américains. Au fait, plusieurs trouvent que cette confusion dans l’école
-mène jeunes gens et jeunes filles à une trop grande liberté d’allure
-entre eux, et diminue dans leur esprit le prestige du mariage.
-
-Notons en passant ce trait de mœurs américaines, une jeune fille ne va
-jamais seule; elle est toujours accompagnée d’un jeune homme qui lui
-sert «d’escorte». On se promène ensemble; ensemble on va aux réunions ou
-fêtes publiques; d’ordinaire tout finit par un mariage, mais pas
-toujours..., car il peut arriver que la jeune fille change son «escorte»
-contre une autre, ou que le jeune homme sente le besoin de porter
-ailleurs ses services. Malgré tout, les scandales sont rares et les
-convenances sociales paraissent toujours observées.
-
-L’école aussi est essentiellement neutre; si vous voulez une école
-confessionnelle, vous pouvez la créer à vos frais, tout en payant
-l’impôt général pour les écoles publiques; mais si vous envoyez vos
-enfants aux écoles primaires de l’Etat, il faut en passer par cette
-neutralité stricte. Dans les salles de classe, aucun emblème religieux,
-rien que le portrait du président et celui de l’immortel Washington. Il
-n’est pas permis à l’instituteur de faire une prière quelconque, ni même
-de prononcer le nom de Dieu, du moins si les parents d’un des enfants
-s’y opposent. Ce fut la raison pour laquelle les Sœurs canadiennes de la
-Providence refusèrent de prendre l’école-publique de Frenchtown qu’on
-leur offrait; car les administrateurs d’une école de district sont
-parfaitement libres de choisir l’instituteur ou l’institutrice qui leur
-plaît, fût-ce un clergyman ou une religieuse, pourvu que l’un et l’autre
-soient diplômés; en d’autres termes, l’école américaine n’est pas
-laïque, du moins en principe. Les Sœurs dont je viens de parler, me
-disaient: «Comment pourrions-nous enseigner dans une école où il ne nous
-serait pas permis de faire le signe de la croix?» Et pour qu’on ne
-m’accuse pas d’exagérer, je vais citer ici quelques lignes de la
-brochure du P. Forbes, intitulée: «Les catholiques et la liberté aux
-Etats-Unis». Après avoir loué la largeur d’idées avec laquelle, selon
-lui, les Etats-Unis ont organisé l’enseignement secondaire et supérieur,
-en maintenant le grand principe du droit naturel: «c’est au père qu’il
-appartient d’élever l’enfant et de choisir des maîtres», il ajoute:
-
-«Chose étrange! quand il s’agit d’enseignement primaire, tous ces beaux
-principes sont oubliés; l’excuse, c’est la force majeure que créent les
-circonstances étranges, comme l’éparpillement des familles sur un
-territoire grand comme l’Europe, et l’impuissance de ces familles à se
-pourvoir. Alors les autorités locales, se substituant aux parents, ont,
-avec une prodigalité qui serait admirable si elle n’était injuste, créé
-de tous côtés des écoles publiques, «nominalement neutres» en religion,
-mais de fait, petits foyers d’indifférence et d’impiété, qui sont
-entretenus aux frais de tous; de sorte que l’éducation confessionnelle
-primaire et primaire-supérieure n’est possible qu’à la condition de
-payer deux fois.»
-
-«Au dire du _Tablet_ du 17 janvier 1903, le P. Pardow, jésuite très
-connu, déclare que les catholiques des Etats-Unis paient pour leurs
-écoles primaires 25 millions de dollars, c’est-à-dire 125 millions de
-francs en sus des impôts ordinaires, et élèvent un million d’enfants qui
-ne coûtent rien à l’Etat».
-
-Un dernier détail qui semble prouver l’influence des Israélites dans
-l’organisation de l’enseignement public aux Etats-Unis, c’est que les
-classes chôment toute la journée du samedi.
-
-Le programme des écoles primaires comprend huit degrés ou huit classes,
-auxquelles s’ajoutent les trois degrés de l’école supérieure qui
-correspond à notre enseignement secondaire; on passe ensuite à
-l’Université. Chaque Etat a son Université, subventionnée par les fonds
-publics. L’Université de l’Etat de Montana se trouve à Missoula. Je l’ai
-visitée une fois, et ce qui me frappa surtout, ce fut de voir jeunes
-gens et jeunes filles circuler pêle-mêle dans les salles, et suivre les
-mêmes cours sous les mêmes professeurs. En somme c’est le système mixte
-des écoles primaires, prolongé jusqu’au plus haut degré de
-l’enseignement.
-
-La principale Université des Etats-Unis est celle de Harward; elle
-possède un observatoire astronomique de premier ordre, dont le
-directeur, le Professeur William Pickering, est un des hommes les plus
-connus dans le monde savant, grâce à ses théories surprenantes
-d’originalité et de hardiesse. J’en citerai deux entre autres. D’après
-lui, la fin du monde serait prochaine: le soleil, noyau de la nébuleuse
-primitive, continuant de se condenser, serait sur le point de lancer
-dans l’espace une nouvelle planète. L’ébranlement causé dans notre
-atmosphère par ce phénomène serait tel que toute vie s’éteindrait à
-l’instant sur notre globe.
-
-Une autre de ses théories vraiment américaines est que la lune vient de
-l’Océan Pacifique. A une époque géologique fort éloignée, lorsque le
-globe terrestre encore liquide n’était recouvert que d’une écorce solide
-de 30 milles d’épaisseur, il se produisit dans cette masse une explosion
-épouvantable, à la suite de laquelle six milliards de kilomètres cubes
-de matière furent projetés dans les airs et formèrent notre satellite.
-La déchirure qui en résulta dans la croûte terrestre, n’est autre que le
-bassin de l’Océan Pacifique. W. Pickering en donne pour preuve la
-ressemblance des volcans de la lune avec le sol et les volcans des Iles
-Hawaï.
-
-Revenons à Frenchtown. La vie de chaque jour y était on ne peut plus
-paisible; toutefois des journées bruyantes, comme la Saint-Jean-Baptiste
-chaque année et les élections générales tous les quatre ans, venaient en
-rompre la monotonie.
-
-La Saint-Jean-Baptiste est une fête originale et d’une saveur tout
-américaine. Disons d’abord que cette fête se célèbre au profit et pour
-l’entretien de l’église et du curé et rapporte en moyenne à celui-ci 400
-à 500 dollars, c’est-à-dire de 2.000 à 2.500 fr.[F].
-
-Comment s’y prennent ces braves gens, une petite centaine de familles,
-pour arriver à un pareil résultat? Le grand secret, c’est que tout le
-monde s’en mêle et que l’amour du prêtre et l’esprit d’union font des
-merveilles.
-
-Un mois avant le 24 juin, le curé convoque la paroisse en assemblée
-plénière, les hommes d’abord, les femmes ensuite. La réunion se fait à
-l’église. Les hommes nomment un comité qui sera chargé d’organiser la
-fête: président, vice-président, secrétaire, trésorier. Les femmes, de
-leur côté, en font autant et élisent une présidente et une
-vice-présidente.
-
-Aussitôt on se met à l’œuvre. Des quêteurs et des quêteuses sont
-désignés pour parcourir la paroisse et recueillir de l’argent, s’il est
-possible, mais surtout des provisions et des dons en nature: volailles,
-légumes, beurre, crème, etc... Il en faut de grandes quantités, car le
-jour de la fête, toute la paroisse et les visiteurs, venus des pays
-limitrophes, seront invités par le comité à consommer ces provisions à
-une table commune. Comme elles ne coûtent rien, et que chacun paie son
-repas, c’est une première source de revenus. Pour donner le bon exemple,
-ce jour-là, le curé lui-même mange à l’hôtel et paie comme les autres.
-
-Afin d’attirer le plus grand nombre possible de visiteurs, on annonce
-d’avance dans les journaux, des sports de toutes sortes, avec prix en
-argent ou en nature: courses de chevaux, de voitures, de bicyclettes;
-courses d’enfants, de jeunes filles, de femmes mariées, d’hommes gras;
-courses en sac, joutes nautiques, jeux burlesques, etc... Si le temps
-est beau, la foule sera énorme, et tout le monde, non seulement mangera,
-mais aussi boira par les soins et au profit du comité.
-
-Voici comment on s’y prend pour faire le plus d’argent possible. Tous
-les «_salons_» (ainsi s’appellent les cabarets), sont fermés, excepté
-un, loué par le comité et où se débitent exclusivement les boissons du
-jour. Les hommes, réunis au «_salon_», se «traitent» les uns les autres.
-Un fermier, bien posé dans la paroisse, ouvre le feu. «Je traite»,
-dit-il, et il jette sur le comptoir un dollar ou deux. C’est une
-invitation à la consommation. Là-dessus quatre ou cinq hommes
-s’approchent et demandent, celui-ci un cigare de deux sous, celui-là un
-verre de bière ou quelqu’autre consommation insignifiante au point de
-vue de la dépense. On prend le prix sur le dollar ou les dollars
-engagés par le «traitant», et la différence passe à la caisse du comité.
-
-C’est alors un assaut de générosité, à qui «traitera». Et les dollars de
-pleuvoir sur la table du «salon».
-
-Il y a aussi des comptoirs de friandises, où l’on vend des fruits et des
-gâteaux le plus cher possible; de petites tombolas pour les enfants,
-etc.
-
-Voici l’ordre de la fête proprement dite. Dès la veille, les abords de
-l’église ont été décorés et les rues «balisées», c’est-à-dire plantées
-de petits sapins verts. A dix heures, messe solennelle, avec panégyrique
-du Saint. Il y a beaucoup de monde, des hommes surtout, et les
-syndics[G] font une quête fructueuse. Après la messe, la foule se répand
-dans les rues et se dirige vers l’hôtel, où des centaines de convives
-vont se succéder à de longues tables, sans cesse renouvelées. Cela dure
-jusque vers trois heures, au milieu d’une animation extraordinaire.
-Alors commencent les jeux, qui se prolongent pendant toute la soirée.
-
-Puis vient le clou de la fête: le bal. C’est l’heure solennelle, l’heure
-escomptée d’avance par le comité pour recueillir les écus à pleines
-mains, car chaque cavalier doit payer son admission, au moins un dollar,
-et il y a foule.
-
-Quoi! me direz-vous, on danse au profit du curé? Eh! bien, oui; on danse
-là-bas au profit du curé. Evidemment, il ne s’agit que de danses
-honnêtes, dans une maison honnête, avec des gens honnêtes. On danse donc
-toute la nuit avec entrain et je sais pertinemment que tout se passe
-très bien. D’ailleurs, j’ai rarement vu une foule plus respectable dans
-sa simplicité rustique que celle qui se pressait aux abords de l’hôtel,
-une heure avant l’ouverture du bal. Chaque fois que ce jour-là il m’est
-arrivé de me mêler aux groupes de mes paroissiens sur la place ou dans
-la rue à ce moment de la journée, j’en suis toujours revenu très
-satisfait, j’allais dire édifié. Représentez-vous ces bons fermiers
-endimanchés, la boutonnière fleurie; ces jeunes filles en robe blanche,
-élégantes et simples comme la fleur des champs; ces matrones au port
-noble, aux allures de douairières; les apostrophes joyeuses en bon vieux
-français, le babil des enfants, les éclats de rire sonores, ces effluves
-de gaieté franche et pourtant contenue, car le sentiment religieux
-domine. On va danser, on va se livrer à ce plaisir cher entre tous; mais
-on va danser pour aider l’église, et malheur à qui déshonorerait la
-paroisse par la moindre indécence. Encore une fois, tout se passe très
-bien à ce bal, autrement il est clair que le curé ne le tolérerait pas.
-Une année, un mauvais sujet se proposait de faire du scandale à
-l’occasion de la Saint-Jean-Baptiste, je supprimai la
-Saint-Jean-Baptiste. J’y perdis la forte somme, mais je gagnai ainsi la
-sympathie et le respect de mes paroissiens.
-
-Epilogue. Quelques jours après le 24 juin, le président et le secrétaire
-du comité se présentent à la cure avec un sac de grosse toile, contenant
-le profit net de la fête, en espèces sonnantes. Le curé accepte,
-remercie, offre un verre de vin, et en voilà pour jusqu’à la
-Saint-Jean-Baptiste prochaine.
-
-Sans être aussi bruyantes, les journées d’élection ne manquaient pas de
-vie et d’animation.
-
-Aux Etats-Unis, le système d’élection est très compliqué. Les électeurs
-ont à élire sur la même liste tous les représentants de l’autorité,
-depuis le Président de la République jusqu’au garde-champêtre, en
-passant bien entendu par les membres du Congrès Fédéral et les
-sénateurs et députés des parlements de chaque Etat.
-
-Bon nombre de citoyens savent à peine pour qui ils votent. Un de mes
-domestiques ne savait même pas que le candidat à la Présidence
-s’appelait Roosevelt; mais il était républicain et il votait aveuglément
-la liste républicaine. Un autre de mes hommes était démocrate, et sans
-mieux connaître la liste que lui avait fournie l’agent électoral, il la
-vota aussi tout entière les yeux fermés.
-
-L’argent coule à flots et la corruption va son train presque
-ouvertement. J’ai entendu un électeur se plaindre amèrement le lendemain
-des élections: il avait vendu son vote à un des deux partis pour cinq
-dollars, lorsqu’il apprit le lendemain que le parti opposé en avait
-offert dix. Un grand agent électoral aussi, c’est le whisky; la loi, ce
-jour-là, ordonne de fermer les débits de boissons (salons); mais on
-tourne la loi d’une façon éhontée. Les «salons» sont en effet fermés;
-mais les barriques de whisky s’alignent dans la rue et la journée
-dégénère en une vraie saturnale.
-
-Un détail peu connu concernant les élections aux Etats-Unis, c’est que
-le Président et le Vice-Président élus, s’ils ne sont pas francs-maçons,
-doivent se faire officiellement affilier aux Loges.
-
-Une autre distraction, heureusement fort rare, c’était un incendie ou la
-nouvelle d’un attentat commis dans les environs, par exemple un train
-dévalisé. Nous eûmes plusieurs histoires de ce genre pendant mon séjour
-à Frenchtown. J’en prends l’occasion pour dire comment les bandits
-opèrent dans cette circonstance. Naturellement, ils jettent leur dévolu
-sur un train qu’ils supposent richement chargé. Parfois, pour obliger le
-mécanicien à ralentir la marche, ils agitent sur la voie une lanterne
-rouge, comme signal de danger, ou bien ils se postent à un endroit où la
-rampe devenant plus forte, ils savent
-
-[Illustration: Roosevelt.]
-
-que le train ralentira de lui-même sa marche. D’un bond ils s’élancent
-sur la locomotive, braquent leurs gros revolvers sur le mécanicien et
-son chauffeur et les somment de s’arrêter. A la vue de ces individus
-masqués paraissant brusquement devant eux, les conducteurs du train ne
-font d’ordinaire aucune résistance, bien sûrs que la moindre velléité de
-se défendre leur coûterait immédiatement la vie. Ils stoppent donc et
-reçoivent aussitôt l’ordre de détacher le fourgon dans lequel se trouve
-le coffre-fort, et de partir à toute vitesse vers un endroit absolument
-désert, situé à deux ou trois milles de là. Arrivés à ce point, les
-bandits font sauter le coffre-fort à la dynamite, en pillent le contenu,
-renvoient poliment le mécanicien à son train et s’échappent dans la
-montagne. Chose incroyable! pendant que tout ceci se passe, les
-voyageurs effrayés se blottissent dans leur coin et personne ne songe à
-repousser l’attaque par la force, et même si les bandits s’avisent de
-fouiller les voyageurs et de les dévaliser, ils sont à peu près sûrs de
-ne rencontrer aucune résistance. Cette quasi-certitude de n’être point
-inquiétés pousse les bandits aux plus folles témérités.
-
-Les incendies étaient très rares, quoique toutes les maisons fussent en
-bois. Un de ces incendies eut un épilogue inattendu. Un soir d’été,
-j’appris qu’à la suite d’un feu de forêt, les bâtiments extérieurs d’une
-ferme commençaient à brûler. Je fis immédiatement atteler et me rendis
-sur le lieu du sinistre. Le feu faisait rage dans la forêt, et malgré
-tous nos efforts la ferme serait devenue la proie des flammes, si tout à
-coup le vent n’avait changé de direction. Voyant le danger conjuré, je
-retournai tranquillement chez moi. Le lendemain à mon grand étonnement,
-je vois le fermier arriver devant ma maison avec une voiture chargée de
-légumes. «Et pour qui tout cela? lui dis-je.--Pour vous, Monsieur le
-Curé.--Et combien me ferez-vous payer ce chargement?--Rien du tout;
-Monsieur le Curé; ce que je vous apporte, c’est pour vous remercier
-d’avoir sauvé ma maison hier.--Comment cela?--Par un miracle! Aussitôt
-que vous êtes arrivé, vous avez fait tourner le vent qui poussait les
-flammes vers ma maison, et sauvé ainsi ma propriété.» C’est en effet
-presque un article de foi parmi les Canadiens que le prêtre peut à
-volonté éteindre les incendies et guérir, par un simple attouchement,
-nombre d’infirmités.
-
-Le grand événement de la journée était l’arrivée du courrier. On ne
-distribue pas les lettres à domicile; chacun va les chercher au bureau
-de poste. C’est une belle occasion pour tous les habitants d’apprendre
-ou de se communiquer les nouvelles. Tous les matins mon vieux domestique
-allait chercher le courrier, ou comme on dit là-bas «la malle» (mail).
-J’y allais quelquefois moi-même; un jour entre autres, après une
-interruption du service postal pendant dix jours à cause des neiges, je
-partis de chez moi avec un sac à farine vide, que je rapportai sur mon
-épaule plein de journaux, de revues et de lettres, à l’ébahissement de
-tous mes paroissiens. Je me souviens encore du jour où, revenant de la
-poste, mon vieux domestique me dit d’un ton tragique: «Il n’y a plus de
-San-Francisco!». C’était en effet le lendemain du tremblement de terre
-qui, avec les incendies, avait détruit complètement cette grande ville.
-J’ai rencontré plus tard un certain nombre de personnes qui étaient à
-San-Francisco à ce moment, et c’est encore avec un frisson d’épouvante
-qu’elles nous parlaient de la terrible catastrophe.
-
-La paroisse de Frenchtown étant une paroisse de blancs, il semble que je
-n’avais plus aucun contact avec nos chers Indiens; mais outre que
-plusieurs familles de la vallée avaient par les femmes du sang indien
-dans les veines, le voisinage immédiat de la Réserve des Têtes-Plates me
-donnait souvent occasion de revoir ces peuplades intéressantes.
-J’allais de temps en temps à la mission de Saint-Ignace, située dans une
-vaste plaine bornée au Nord par une des plus pittoresques chaînes de
-montagnes que j’aie jamais rencontrées. Cette chaîne, avec ses sommets
-couronnés de neige, ses pics aigus, ses sombres forêts, ses cascades
-écumantes, se dresse à l’arrière-plan comme un magnifique décor de
-théâtre.
-
-Les bâtiments de la mission sont considérables; c’est d’abord une grande
-église en pierre, ornée de très belles fresques à l’intérieur; puis la
-maison des missionnaires, ayant les proportions d’un grand collège; elle
-renfermait autrefois une nombreuse et florissante école, que la
-suppression des subsides du gouvernement a réduite à une poignée
-d’enfants. A côté de cette construction, s’élèvent deux grands
-pensionnats de jeunes filles, l’un tenu par les Sœurs canadiennes de la
-Providence, l’autre par les Ursulines; plus loin la ferme et ses
-dépendances, parmi lesquelles se trouve une scierie mécanique et un
-moulin dont la meule, venue d’Europe au temps du P. De Smet, fut la
-première installée dans ces parages.
-
-En 1906, je me trouvai à Saint-Ignace pour la fête nationale du 4
-juillet; toutes les tribus de la Réserve, Têtes-Plates, Pend-d’Oreilles
-et autres, étaient réunies dans un vaste camp que j’allai visiter avec
-le supérieur de la mission. Au moment de notre arrivée, un cortège peu
-nombreux, mais d’une grande magnificence, se déroulait le long des
-tentes. Chose étrange! c’étaient quelques familles de Nez-Percés, isolés
-dans un coin de la Réserve, qui célébraient le grand jour de
-l’Indépendance américaine par une fête et des danses en l’honneur des
-morts, selon le rituel égyptien. Je fus fort étonné de voir que les
-jeunes filles de ce cortège avaient le visage peint couleur de safran,
-exactement comme les figures qui se voient encore aujourd’hui sur les
-cercueils des momies. Ces observations me confirmèrent dans l’hypothèse
-exposée plus haut, d’après laquelle les Indiens de l’Amérique du Nord
-seraient venus des bords du Nil.
-
-[Illustration: Ruines de San-Francisco.]
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-SEATTLE, OU LA REINE DU PACIFIQUE.
-
-
-[Illustration: Arbre de la forêt vierge à Seattle.]
-
-Au commencement de 1908, ma santé s’étant altérée, pour la première fois
-je consultai un médecin. Il me déclara que je devais, au moins pour
-quelque temps, quitter le Montana où nous étions à 1000 mètres
-d’altitude, et aller m’établir sur les bords de la mer. Je partis donc
-pour Seattle (prononcez Si-atle), située sur la côte de l’Océan
-Pacifique, dans l’état de Washington. Le trajet est exactement de 24
-heures en express. Arrivé dans cette ville le 5 avril, je fus frappé dès
-l’abord de l’aspect grandiose et de l’extrême animation de cette vaste
-cité.
-
-Seattle, de création toute récente, est bâtie sur deux chaînes
-parallèles de collines, qui s’élèvent entre le golfe de Puget et le lac
-Washington. Elle s’étend du Sud au Nord sur une longueur de 12 kilom. et
-une largeur moyenne de 6 kilom. Elle renferme deux beaux lacs, le lac
-Union et le lac Vert, et de nombreux parcs de toute beauté,
-Madrona-Park, Leschi-Park, Madison-Park, sur le lac Washington;
-Woodland-Park sur le lac Vert, Ravenna-Park, superbe forêt vierge, etc.
-Les avenues courent du Sud au Nord comme dans toutes les villes
-américaines et commencent au bord du golfe; la 1ᵉ et la 2ᵉ Avenue
-forment le quartier commercial; on voit là quelques-unes de ces immenses
-maisons d’une hauteur démesurée, qui rappellent New-York; l’activité de
-ces deux Avenues, continuellement sillonnées de tramways électriques,
-rappelle les plus grandes cités. Au sommet de la première chaîne de
-collines se dresse avec orgueil le principal monument de cette ville
-nouvelle: la cathédrale catholique, dont les tours imposantes dominent
-au loin l’horizon. Là réside le chef du diocèse, Mgr O’Dea, dont la
-juridiction s’étend sur tout l’Etat de Washington. La ville n’est point
-encore achevée; plusieurs des futurs boulevards ne sont encore
-qu’indiqués par deux trottoirs d’asphalte de chaque côté de la chaussée;
-mais une partie de la ville, de la 6ᵉ à la 18ᵉ Avenue, est complètement
-finie. C’est une succession de boulevards magnifiques, étagés sur le
-flanc des collines, macadamisés dans toute leur longueur, plantés
-d’arbres de toute grosseur et de toute essence, restes de l’antique
-forêt, bordés de villas élégantes, aux façades tapissées de roses et de
-grappes de glycine, séparées entre elles par des pelouses d’une herbe
-fine, admirablement entretenues et continuellement arrosées par des
-fontaines artificielles. En hiver le climat est brumeux et la pluie
-presque continuelle; mais en été, du moins l’été que j’ai vu, le climat
-est délicieux, l’atmosphère très pure, et la vue, du haut de la 15ᵉ
-Avenue, incomparable. A l’Ouest,
-
-[Illustration: Chercheurs d’or.--Mineurs prospectant.]
-
-vous avez sous les yeux la ville qui descend en pente rapide vers la
-mer; puis les eaux bleues et les îles verdoyantes du golfe; au fond la
-chaîne pittoresque des monts Olympiques, qui bordent l’Océan. A l’Est,
-c’est la chaîne des Cascades avec le mont Rainier, ce géant des
-montagnes, élevant dans un isolement superbe, à 4000 mètres de hauteur,
-sa masse énorme couronnée de neiges éternelles.
-
-La chaîne de collines qui borde la mer est extrêmement abrupte et
-presque à pic à certains endroits. On y a construit trois funiculaires
-qui l’escaladent, à Madison-street, à James-street et à Yeslerway; mais
-il fallait ouvrir une voie plus large de communication avec le vallon
-central que traverse dans toute sa longueur, du Nord au Sud, la 12ᵉ
-Avenue; pour cela il était nécessaire de percer une large brèche à
-travers ce seuil rebelle et de jeter dans la mer des millions de mètres
-cubes de terre; ce travail gigantesque fut entrepris et se continuait
-encore sous mes yeux en 1908. Des jets d’eau énormes, actionnés par de
-puissantes pompes à vapeur, désagrégeaient les terres et les
-entraînaient par de longs canaux en bois jusque dans le golfe. Les
-roches, déchaussées par le même procédé, s’écroulaient au fond de la
-tranchée, où on les faisait sauter à la dynamite. Cette large voie de
-communication, à ciel ouvert, doit être terminée maintenant et sillonnée
-par de nombreuses lignes de trams électriques.
-
-En 1881, Seattle n’était guère qu’un village; aujourd’hui c’est une
-ville de plus de 300.000 habitants. Le trait caractéristique de cette
-population, c’est le nombre très considérable de Japonais qu’elle
-renferme, et il y a bien des chances pour que dans un avenir rapproché
-Seattle soit une ville presque entièrement japonaise. Les grandes
-compagnies de chemins de fer avaient rêvé de faire de ce port le point
-de départ du commerce américain avec l’Extrême-Orient; le célèbre
-Canadien, Hill, après avoir poussé ses lignes ferrées jusqu’à Seattle,
-avait fait construire les deux plus grands navires de l’époque, le
-_Minnesota_ et le _Dakota_, pour transborder directement ses passagers à
-travers le Pacifique jusqu’à Yokohama. Malheureusement, dès la première
-traversée, le _Dakota_ se perdit, on ne sut jamais comment. Les Japonais
-sont soupçonnés d’avoir causé ce désastre; car c’est leur projet bien
-arrêté d’accaparer la navigation de cet océan qu’ils considèrent comme
-leur fief.
-
-[Illustration: Un mineur américain.]
-
-Etant allé moi-même visiter un jour le _Minnesota_, je ne fus pas peu
-surpris de voir dans le même dock un grand bateau japonais faire le
-service du _Dakota_ disparu. Ce n’était là que le prélude de la grande
-bataille qui devait se livrer entre les Japonais et les Compagnies de
-chemins de fer américaines pour la suprématie commerciale. En 1908, à la
-consternation générale des ports de l’Ouest, les Compagnies de chemins
-de fer déclarèrent qu’elles renonçaient au commerce transcontinental;
-elles apportaient comme raison de cet abandon, l’incohérence des lois
-édictées par les différents Etats qu’elles considéraient comme opposées
-à leurs intérêts vitaux; les présidents de ces Compagnies lancèrent des
-circulaires dans les journaux, où ils annonçaient cette décision, et
-Hill dans la sienne déclarait ouvertement que les successeurs des
-Compagnies américaines dans cette grande entreprise ne seraient autres
-que les Japonais. C’était une des plus grandes victoires remportées par
-ceux-ci sur les Américains; ce n’était pas la seule. Ils l’ont bien
-montré dans la question des écoles de Californie, que je n’ai pas à
-traiter ici.
-
-Un autre trait caractéristique de la population de Seattle, c’est le
-grand nombre d’aventuriers qu’elle renferme. Cette ville est en effet le
-seuil de l’Alaska; elle est la tête de ligne de tous les bateaux qui
-transportent les chercheurs d’or par Nome jusqu’aux rives du Yukon. On
-comprend qu’au moment du départ et au retour de ces bateaux, il se
-trouve à Seattle une tourbe de gens sans aveu. La police est bien faite;
-les policemen de service dans les rues ressemblent tout à fait pour le
-costume et la prestance aux policemen anglais. Outre les agents en
-uniforme, il y a les agents en bourgeois ou «détectives» de la police
-secrète. On emploie ceux-ci quand l’uniforme des autres agents pourrait
-éveiller les soupçons des malfaiteurs qu’on veut arrêter. Ainsi un jour
-un bandit longtemps recherché fut trahi par un de ses associés et livré
-à la police à l’intersection de la 2ᵉ Avenue et de Pike-street. Il y a
-toujours là une foule considérable et la circulation des tramways est
-incessante. Quatre détectives y attendaient leur proie; tout à coup le
-bandit se vit entouré; il voulut prendre son revolver, mais il n’en eut
-pas le temps: en une seconde, quatre balles l’étendaient raide mort sur
-le sol, au milieu de la foule épouvantée. Je venais de passer
-précisément à cet endroit un instant auparavant.
-
-[Illustration: Chercheurs d’or.--Claims sur la rivière.]
-
-Quelques jours avant mon départ, une scène beaucoup plus tragique encore
-se passa presque sous mes fenêtres. Vers 9 h. du soir, j’entendis
-soudain des coups de feu répétés, immédiatement suivis de cris de
-terreur et de désespoir, poussés par des femmes. Je sus le lendemain
-quel drame affreux s’était déroulé la veille, dans une famille que
-j’avais connue par hasard. Le père, encore jeune et d’allure
-parfaitement tranquille, avait tué à coups de revolver deux personnes
-qui logeaient dans sa maison, et voyant sa femme s’enfuir avec sa
-fillette, il les avait abattues toutes deux sur le pavé de la rue et
-s’était ensuite brûlé la cervelle.
-
-Le grand événement de l’année 1908 à Seattle fut l’arrivée de la flotte
-des Etats-Unis, partie de l’Atlantique pour faire le tour du monde. Une
-foule immense attendait cette imposante escadre de seize cuirassés, et
-ce fut une déception générale de la voir émerger de la brume légère,
-unité par unité, et dans un silence absolu, sans un coup de canon, jeter
-l’ancre à un kilomètre du rivage. Les Japonais seuls firent quelque
-bruit, tirèrent force pétards en lançant dans les airs avec quelques
-fusées d’énormes cerfs-volants en forme de serpents et de dragons. Le
-soir il y eut réception des amiraux dans la grande salle de bal de
-l’hôtel Washington. J’y allai avec un compagnon et du haut de la
-tribune, je suivis des yeux cette scène bien américaine. En Europe, dans
-les occasions de ce genre, les invités forment la haie dans les salons,
-et c’est le souverain qui circule à travers la foule, distribuant comme
-il l’entend ses poignées de main et ses sourires. En Amérique, c’est
-tout le contraire: le personnage que l’on fête doit se tenir debout,
-immobile, pendant que la foule défile devant lui, et à chacun il doit
-serrer la main. Les amiraux étaient debout avec les dames du Comité, en
-grande toilette de bal; les invités serraient la main des officiers,
-saluaient les dames et passaient à la salle du banquet. Cela dura près
-de deux heures, et je surpris à un certain moment sur le visage de
-l’amiral Sperrey, commandant en chef de la flotte, des traces non
-équivoques de fatigue et d’ennui.
-
-Deux jours après eut lieu dans la 1ʳᵉ et la 2ᵐᵉ Avenue le défilé des
-équipages; en tête marchaient les hommes du «Connecticut»,
-vaisseau-amiral; puis les marins des trois divisions de l’escadre,
-chaque division précédée de sa musique au grand complet. Il y avait,
-dit-on, 4 à 5000 hommes; presque tous paraissaient très jeunes, et je
-suppose qu’un grand nombre n’avait pris du service que pour faire à peu
-de frais et dans d’excellentes conditions cet immense voyage. L’ensemble
-était remarquable de bonne tenue et d’entrain; aussi les habitants de
-Seattle ne ménagèrent-ils point à ces belles troupes leurs acclamations
-enthousiastes.
-
-A Seattle les églises sont fort nombreuses; outre six églises
-catholiques, on compte 80 temples protestants de différentes sectes,
-luthériens, méthodistes, épiscopaliens, presbytériens, etc., etc.
-Moi-même j’étais chargé d’une paroisse italienne, établie dans un
-couvent de religieuses sur les hauteurs de Beaconhill. Deux autres
-paroisses catholiques sont desservies par nos Pères. La mission des
-Montagnes Rocheuses a de plus à Seattle un collège important, situé à
-l’intersection des rues Madison et Broadway. Plusieurs couvents de
-religieuses, un très grand pensionnat et un hôpital représentent
-l’élément congréganiste.
-
-Après un séjour de cinq mois dans cette ville, et de six ans aux
-Etats-Unis, je fus rappelé en Europe. Ayant traversé le continent en
-quatre jours et quatre nuits, je m’embarquai le 27 août sur la
-_Touraine_, à New-York, et arrivai au Havre et à Paris le 4 septembre
-1908.
-
-Contre toute attente j’étais allé en Amérique; contre toute attente
-(car je comptais bien y laisser mes os), j’en suis revenu. La Providence
-m’a conduit, la Providence m’a ramené: que ses desseins sur moi
-s’accomplissent jusqu’au bout!
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE.
-
-Monographies Indiennes.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-UNE TRIBU PAIENNE: LES PIEDS-NOIRS.
-
-
-I.
-
-_La nation des Pieds-Noirs._
-
-La nation des Pieds-Noirs se divise en quatre tribus qui parlent toutes
-la même langue: les Pieds-Noirs proprement dits, la peuplade du Sang,
-les Piégans du Nord et les Piégans du Sud. Tous ces Indiens portent le
-nom de Pieds-Noirs, parce qu’ayant traversé une immense prairie
-incendiée au commencement du printemps, ils avaient eu les pieds noircis
-par la cendre: telle est l’origine de leur nom.
-
-La tribu du Sang s’appelle ainsi, parce que ces Indiens en dévorant des
-viandes crues se remplissaient les lèvres de sang et aimaient à se
-montrer ainsi barbouillés.
-
-Piégans est un mot de langue sauvage qui signifie peau de buffle, mal
-tannée. Ce nom fut donné à la tribu des Piégans, parce qu’ils manquaient
-d’ordre et de propreté dans l’entretien de leurs fourrures.
-
-Ces quatre tribus étaient divisées en petites bandes, chacune sous la
-direction d’un chef et tous erraient à travers des prairies immenses,
-comme des loups, à la recherche d’une proie. Partout où ils
-s’arrêtaient, ils dressaient leurs tentes, en se mettant en garde contre
-leurs ennemis sauvages qui, d’un moment à l’autre, pouvaient les
-surprendre et les massacrer.
-
-Les Pieds-Noirs proprement dits, la nation du Sang et les Piégans du
-Nord vivent actuellement au Canada sous la protection du gouvernement
-anglais. Les Piégans du Sud habitent le Montana sous le gouvernement des
-Etats-Unis.
-
-Les Pères Oblats du Canada s’occupent des Indiens de leur territoire, et
-nous sommes chargés des Piégans du Sud.
-
-Les Pieds-Noirs du Montana (Piégans du Sud) habitent dans la partie
-septentrionale de cet état une vaste Réserve bornée au Nord par le
-Canada, à l’Ouest par la haute chaîne des Montagnes Rocheuses, au Sud et
-à l’Est par d’immenses prairies où les blancs commencent à s’installer;
-ils s’y livrent à l’élevage des chevaux et du bétail, à la culture des
-terres, et se construisent des cabanes, formant de petits villages à une
-grande distance les uns des autres.
-
-Les Pieds-Noirs du Montana sont forcés par le gouvernement de vivre dans
-des cabanes, de sorte que la Réserve tout entière est parsemée de
-maisonnettes, situées çà et là sur la rive des fleuves, au bord des
-sources et des ruisseaux, partout où se trouve un lambeau de terre
-cultivable. Ainsi notre paroisse de la Sainte-Famille comprend un
-immense territoire de plus de 6000 kilomètres carrés. C’est là notre
-champ de bataille; là que, sans répit, nous nous livrons à
-l’évangélisation de ces malheureuses peuplades perdues dans ces vastes
-solitudes.
-
-Que ces générations de sauvages aient traversé tant de siècles pour
-arriver jusqu’à nous, c’est vraiment chose merveilleuse! Ils n’avaient
-d’autres armes que l’arc, les flèches et les couteaux de pierre, ni
-d’autres moyens de transport que des chiens. La pointe de la flèche
-était formée d’une pierre taillée en triangle; c’est avec ce seul
-instrument qu’ils devaient pourvoir à leur entretien. Nourriture,
-vêtement, tentes, ils tiraient tout de la chair et de la peau du
-buffalo. Voyages ou chasses, tout se faisait à pied; pour transporter
-leur mobilier, ils n’avaient que des chiens ou leurs propres épaules, ce
-qui rendait leurs déplacements lents et difficiles, et leurs chasses
-fatigantes et périlleuses.
-
-Les buffalos sont des taureaux et des vaches sauvages, dont il est
-dangereux de s’approcher sans autre arme que des flèches et un arc;
-parfois rendus furieux par leurs blessures, ils se retournent contre le
-chasseur, et si celui-ci n’est pas assez prompt dans sa fuite, il court
-grand risque d’être roulé par terre ou lancé dans les airs sur les
-cornes du terrible animal. Il fallait donc user de ruses, ramper sans
-bruit à travers les broussailles et les herbes hautes, et, arrivé à
-portée, viser une partie vitale, lancer la flèche avec force de manière
-à percer le cuir épais pour tuer la bête. Que de fois les buffalos
-blessés mortellement s’enfuyaient en portant la flèche dans la plaie,
-privant ainsi le sauvage de sa proie et de son arme! Quand la chasse
-était heureuse, toute la tribu se réjouissait, et le chasseur recevait
-les félicitations de tous. Outre les buffalos, on chassait aussi les
-cerfs, les chevreuils, les moutons sauvages, les lièvres et autres
-animaux. On recueillait aussi des fruits et des racines, et quand les
-provisions abondaient, on faisait sécher au soleil les quartiers de
-viande, les fruits et les racines, que l’on réservait pour les temps de
-disette.
-
-C’est ici le cas de répondre aux calomnies des blancs qui accusent les
-sauvages de paresse, affirmant que parmi eux les femmes seules
-travaillent. Les vieux sauvages doivent être considérés comme des
-ouvriers sans ouvrage: ils connaissaient à fond l’art de la chasse qui
-fournissait à tous leurs besoins; maintenant ils sont trop vieux pour
-apprendre un nouveau métier. Au contraire le travail des femmes reste
-toujours le même; elles continuent comme par le passé à faire le ménage
-et à préparer les repas.
-
-Le pauvre sauvage, après avoir couru à pied toute la journée par monts
-et par vaux à la recherche du gibier, revenu le soir à la maison, pliant
-sous le poids de sa chasse et brisé de fatigue, se couchait dans sa
-tente pour se reposer. On comprend alors que les femmes et les autres
-membres de la famille se soient empressés de le réconforter, puisqu’ils
-vivaient de ses fatigues.
-
-Poussés par la faim, les Indiens tâchaient de se procurer la chair du
-buffalo par toutes sortes de stratagèmes. Le principal consistait à
-faire tomber ces animaux dans des précipices. Par ce moyen, ils en
-tuaient plus d’une centaine à la fois. On rencontre encore dans les
-prairies de longues allées de pierres, qui toutes conduisent au
-précipice vers lequel on poussait le troupeau.
-
-On rencontre aussi dans les plaines des cercles qui indiquent les
-campements d’une race très ancienne. Quand les Indiens dressent leur
-tente arrondie, ils amoncellent tout autour des pierres pour les
-maintenir contre le vent et empêcher l’accès des serpents, des rats et
-autres animaux semblables. Lorsqu’ils décampent, ils enlèvent les tentes
-et laissent les pierres à leur place. L’ancienneté de ces campements se
-déduit de la petitesse des cercles; ils n’ont en effet que deux ou trois
-mètres de diamètre, tandis que les tentes des Indiens actuels sont
-beaucoup plus larges.
-
-
-II.
-
-_Les premiers chevaux._
-
-L’introduction des chevaux parmi les Pieds-Noirs du Montana ou Piégans
-ne remonte pas à plus de deux cents ans; ils leur vinrent des tribus
-voisines. Habitués à se servir de chiens pour leurs transports, ils
-furent stupéfaits de voir les chevaux rapides comme les cerfs rendre les
-mêmes services que les chiens; et ils appelèrent le cheval _cerf-chien_
-(_punoko-mita_).
-
-Les chevaux facilitèrent aux sauvages la chasse et les voyages, mais
-devinrent la cause de bien des calamités. Les Indiens, avides de se
-procurer ces précieux auxiliaires, pensèrent que le meilleur moyen était
-de les voler aux tribus ennemies. Il s’en suivit d’interminables
-guerres, et il n’y eut plus de sécurité; la plus grande partie des
-hommes valides furent tués dans ces guerres; fort peu arrivaient à une
-vieillesse avancée. Leurs batailles n’étaient d’ordinaire que de simples
-escarmouches, parce que les bandes de guerriers ne comptaient guère que
-de sept à huit hommes. Ils ne se battaient qu’en rase campagne; leur
-petit nombre leur permettait de se cacher facilement et de se glisser à
-travers la brousse pour surprendre l’ennemi, le tuer, ravir le butin et
-s’échapper.
-
-Quand l’expédition n’avait pour but que de voler des chevaux, les
-guerriers, arrivés en territoire ennemi, se cachaient au sommet d’une
-colline des journées entières, épiant tous les alentours, et la nuit
-venue, ils descendaient dans la plaine et s’enfuyaient avec tous les
-chevaux qu’ils avaient pu réunir.
-
-Pour mieux se cacher dans leurs expéditions, ils voyageaient
-d’ordinaire à pied, portant avec leurs armes une longue corde faite de
-lanières de cuir. Arrivés de nuit à l’endroit où étaient les chevaux des
-ennemis, ils faisaient un large nœud coulant à une extrémité de la
-corde, et à quelques pas du cheval, avec la main élevée au-dessus de
-leur tête, ils faisaient tourner rapidement le lazzo, décrivant ainsi
-dans l’air un cercle horizontal, et le lançaient avec tant d’adresse que
-la corde s’abattait sur le cou du cheval comme un collier. Ils tiraient
-alors la corde et, s’approchant de la bête à demi étranglée, ils lui
-mettaient dans la bouche l’autre extrémité de la corde, la fixant avec
-un nœud sous la mâchoire inférieure, et avec cette bride improvisée
-l’homme sautait à cheval; après s’être emparés ainsi du plus grand
-nombre de chevaux possible, ils retournaient à toute vitesse à leur
-campement. Cependant les propriétaires des chevaux s’apercevant du vol,
-entraient en fureur: de toutes les parties du camp s’élevait un concert
-de malédictions. C’était le moment pour les jeunes guerriers d’entrer en
-scène.
-
-A l’aspect des traces laissées par les chevaux et à d’autres signes, ils
-jugent bien vite de la distance parcourue par les fugitifs et retrouvent
-les endroits où ils se sont arrêtés pour se reposer, eux et leurs
-chevaux; parfois ils rencontrent un cheval qui n’a pu suivre les autres
-et retourne lentement vers le camp. Si les larrons, trop confiants en
-eux-mêmes, ralentissent le pas, ou si, vaincus par la fatigue, ils
-s’abandonnent au sommeil et ne peuvent regagner le temps perdu, ils sont
-bientôt rejoints par ceux qui les poursuivent; ceux-ci se cachent,
-prenant un chemin détourné à travers la brousse, et cherchent à les
-surprendre par ruse. Ils leur barrent la route dans un passage étroit
-qu’ils ne peuvent éviter; ou bien ils s’approchent à pied de buisson en
-buisson, et tout à coup tombent sur eux, les tuent et ramènent tous
-leurs chevaux. Si l’embuscade est impossible, et que les voleurs soient
-surpris en route, la bataille s’engage et les vainqueurs s’emparent du
-butin contesté.
-
-Quand un guerrier a tué un ennemi, comme preuve de sa valeur, il lui
-enlève un morceau de la peau du crâne avec sa longue mèche de cheveux
-qu’il attache à l’extrémité d’un bâton, comme une banderole qu’il fait
-flotter au vent, et ainsi il rentre parmi les siens, triomphant, et
-chantant l’hymne de la vengeance. Si les voleurs de chevaux parviennent
-à regagner sains et saufs leur campement, ils sont reçus avec
-enthousiasme par toute la tribu et par des chœurs de jeunes filles qui
-célèbrent leur bravoure. Les ennemis arrivés aux abords du camp les
-attaquent par surprise, massacrent quelques familles inoffensives,
-scalpent une de leurs victimes et s’enfuient en toute hâte. Ou bien ils
-se tiennent cachés sur une haute colline ou dans d’épaisses forêts,
-jusqu’à ce qu’ils trouvent pendant la nuit un moment opportun pour
-descendre vers une bande de chevaux ennemis; alors ils s’en emparent, et
-retournent chez eux bien vengés et peut-être avec un butin plus
-considérable. Et ainsi la guerre ne cessait jamais, et n’était qu’une
-alternative d’attaques et de revanches.
-
-D’après le code indien, quand des chevaux ont été volés, les guerriers
-qui se sont mis à leur poursuite, s’ils les reprennent, ne les rendent
-pas à leurs anciens maîtres. Conformément à la morale des sauvages, une
-fois les chevaux enlevés, leur propriétaire n’a plus de droits sur eux;
-et les guerriers qui les ont repris au péril de leur vie, les gardent
-comme récompense de leur valeur. Si les voleurs de chevaux sont un
-certain nombre, bien qu’amis entre eux, quand arrive le partage, c’est
-le plus leste qui en prend le plus. Parfois éclatent de terribles
-querelles: ainsi deux Pieds-Noirs revenant d’une razzia chez les
-Corbeaux, l’un tua l’autre et s’empara de tout le butin.
-
-Il y aurait des volumes à écrire sur tous ces épisodes de guerre, si le
-temps ne les avait ensevelis dans l’oubli.
-
-
-III.
-
-_Mode d’élection des Chefs._
-
-L’orgueil est la passion dominante de l’Indien. Une longue expérience
-m’a convaincu que son rêve préféré est d’être chef, de dominer, de
-paraître supérieur aux autres par le rang et le talent. De là leur
-extrême susceptibilité au moindre manque de courtoisie et de respect; de
-là aussi leur témérité dans les combats par amour de la gloire; rien ne
-leur paraît plus beau que de raconter leurs exploits devant toute la
-tribu réunie, au milieu d’un silence imposant, et d’exciter la jeunesse
-à imiter leurs exemples. Ils rendent hommage à la supériorité des blancs
-dans les questions d’art ou de science; mais ils se regardent comme
-supérieurs à eux en bien des points, entre autres dans leur manière
-d’arriver au pouvoir et de choisir leurs chefs.
-
-Un Indien me dit un jour: «Vous autres, blancs, quand vous voyez un
-homme riche, vous allez à lui, vous le flattez et le prenez pour chef.
-Pour nous, nous ne faisons pas de chefs, mais tous les chefs se font
-eux-mêmes. Qu’un homme se présente et par ses exploits nous prouve sa
-bravoure, nous, Indiens, nous le suivons aussitôt.
-
-»Quatre choses sont requises pour un chef Indien.--La première est de
-_posséder la pipe_.--Un jeune homme veut-il devenir chef, un beau jour
-il part et se retire sur une haute montagne, et là, pendant six ou huit
-jours, il
-
-[Illustration: La chasse au buffalo en Amérique.]
-
-jeûne, prie, offre des sacrifices au soleil pour qu’il lui soit propice
-et lui fasse trouver une médecine, c’est-à-dire un objet ou talisman qui
-ait un pouvoir surnaturel et l’aide dans toutes ses entreprises. Pendant
-tout ce temps, il ne doit ni boire ni manger; il se coupe une phalange
-du petit doigt ou de l’annulaire et l’offre au soleil. Si le soleil lui
-est propice, pendant son sommeil il a un songe qui lui révèle sa
-médecine, c’est-à-dire le talisman protecteur de toutes ses entreprises.
-Ce peut être une pierre de forme étrange que le soleil a déposée là pour
-lui; ou bien un oiseau, ou quelque autre petit animal qu’il doit tuer,
-embaumer et porter sur lui. En possession de son talisman, le jeune
-brave descend de la montagne et annonce au camp qu’il a trouvé la
-médecine et une médecine puissante; que sous peu de jours il ira voler
-les chevaux de telle tribu ennemie, et «qui a du cœur, me suive!» Cinq
-ou six compagnons s’offrent aussitôt, et leurs préparatifs terminés, ils
-se mettent en campagne. Le futur chef sachant combien les Indiens aiment
-à fumer, emporte avec lui du tabac et une pipe; et quand ils s’arrêtent
-pour manger ou dormir, après le repas, on allume la pipe qu’ils se
-passent de main en main après en avoir tiré quelques bouffées. Si
-l’expédition réussit et que la troupe revienne victorieuse, alors la
-médecine du jeune guerrier est bonne et nous disons qu’il _possède la
-pipe_, c’est-à-dire qu’il s’est montré bon guide et qu’il a prouvé dans
-cette entreprise son intelligence et sa valeur.--Ainsi donc la première
-condition pour un jeune guerrier qui désire devenir chef, c’est de
-recevoir la médecine du soleil et de réussir dans une expédition contre
-les ennemis.
-
-»La seconde condition, c’est de _frapper un ennemi_ vivant ou mort, ou
-de le tuer en le frappant. Quand dans une bataille on tire et qu’un
-ennemi tombe, tous se précipitent à qui arrivera le premier pour le
-frapper: peu importe quel est celui qui le tue. La gloire est pour celui
-qui arrive le premier; un second et un troisième peuvent frapper à leur
-tour, mais leur gloire est moindre.
-
-»La troisième condition, c’est d’_enlever à l’ennemi_ son fusil ou son
-arc. Ainsi quand un guerrier frappe un ennemi et lui prend son fusil ou
-son arc, il a deux chances pour devenir chef. Et quand quelqu’un a
-rempli ces trois conditions, il est déjà considéré comme chef, mais pas
-complètement.
-
-»La quatrième condition qui donne au chef la dernière consécration,
-c’est de _pénétrer la nuit_ dans un camp ennemi, de couper la corde du
-cheval le plus rapproché d’une tente, de sauter sur ce cheval et de fuir
-en emportant la corde.
-
-»Quand un Indien réunit ces quatre conditions, il est chef, et le suit
-qui veut. S’il a le cœur bon, un grand nombre de familles le suivront et
-obéiront à ses ordres.»
-
-Quand l’Indien eut fini de parler, je lui posai cette question: «Tout à
-l’heure tu disais que les jeunes guerriers offrent au soleil une
-phalange de leur doigt; je désirerais savoir comment cela se passe.»
-
-Et l’Indien répondit: «Voici: d’abord ils se coupent une phalange du
-doigt, et cette opération se fait de deux façons. La première, c’est de
-placer le doigt sur un morceau de bois et de faire sauter la phalange
-d’un coup de couteau. La seconde, c’est de se mettre l’extrémité du
-doigt dans la bouche et de faire passer le couteau autour de
-l’articulation jusqu’à ce que le morceau tombe. Ensuite ils vont
-chercher dans la prairie de la fiente sèche de buffalo, placent dessus
-la phalange et l’offrent ainsi au soleil.»
-
-En l’entendant, je me disais en moi-même: comme le diable se moque de
-ses adorateurs et tourne en ridicule les sacrifices qu’on lui offre!
-
-
-IV.
-
-_La civilisation chez les Sauvages._
-
-Les premiers blancs qui entrèrent en relation avec les sauvages, leur
-portèrent des couteaux, des haches, des briquets pour allumer le feu,
-des fusils, des couvertures, des vêtements, du sucre, du café et de la
-farine; et ils donnaient ces objets en échange des peaux de buffalos
-jusqu’à la destruction de ces animaux par le fusil; alors les sauvages
-eux-mêmes commencèrent à disparaître lentement. Divisés en nombreuses
-nations, comptant des centaines de mille d’individus, ils peuplèrent
-l’Amérique dans les siècles passés, soutenant leur vie avec les produits
-naturels du sol et surtout la chasse; et comme ils le prétendent, ils
-étaient heureux; à présent les survivants, en petit nombre, traînent
-leur existence dans la déchéance et la misère.
-
-A la fin du siècle dernier, les Franciscains avaient en Californie
-trente missions florissantes, distantes entre elles d’une journée de
-marche, avec des milliers d’indigènes: maintenant tout a disparu.
-
-Où florissent à présent les plus superbes cités des Etats-Unis,
-s’étendait la libre campagne, parcourue par les tribus nomades. Suivant
-les statistiques officielles, on compte actuellement aux Etats-Unis
-250.000 Indiens. D’après la relation adressée au secrétaire de
-l’Intérieur en 1893, il y a 123 tribus, distribuées en 102 agences ou
-territoires indiens; un employé du gouvernement les administre avec le
-titre d’Agent des Indiens.
-
-La population actuelle de la Réserve des Pieds-Noirs (Piégans) est de
-deux mille âmes. Il y a là 72 blancs mariés à des femmes indiennes, et
-de ces mariages sont nés 650 enfants métis. Donc dans la Réserve plus
-d’un quart de la population est composé de métis. Et ce qui a lieu chez
-les Pieds-Noirs, a lieu également dans les autres tribus. Il s’ensuit
-que des 250.000 Indiens vivant aux Etats-Unis, il faut retrancher au
-moins un bon quart qui ne sont pas de purs Indiens. En outre, les
-maladies déciment les sauvages, surtout la tuberculose.
-
-En deux ans, le chef de tous les Pieds-Noirs, voisin de la Mission, à vu
-mourir dans sa case sept de ses fils, à l’âge de dix ans et au-dessous,
-presque tous victimes de cette maladie. Un autre Indien, nommé le
-Jeune-Chef, a perdu en peu de temps ses quatre fils, et il en est de
-même, plus ou moins, de beaucoup d’autres. La seule consolation est que
-presque tous ces enfants meurent baptisés.
-
-Passer d’une vie nomade à une demeure fixe est souvent mortel pour les
-Indiens, pareils à des oiseaux qu’on enfermerait dans une cage. Mais ce
-qui leur est le plus nuisible, c’est le changement de nourriture. Ils
-étaient habitués à la viande de buffle qu’ils mangeaient à satiété;
-privés de cet aliment, ils se trouvèrent dans une grande pénurie. Le
-gouvernement américain vint à leur secours en disant: Cédez-moi une
-partie de vos terres et je vous donne tant; ou je vous nourris pendant
-tant d’années jusqu’à concurrence de cette somme. Ainsi les sauvages
-pressés par la faim vendirent presque pour rien d’immenses territoires.
-Par exemple, il y a quelques années, les Indiens de la tribu des
-Corbeaux cédèrent deux millions d’arpents de terre à 50 sous l’arpent!
-
-A partir de ce moment, le gouvernement élève au milieu de la Réserve
-indienne une maison appelée Agence, où l’on distribue chaque semaine les
-provisions ou rations aux sauvages. Ces rations consistent spécialement
-en viande, farine ou quelque autre comestible. Après avoir reçu leurs
-rations, rentrés chez eux, ils consomment, en deux ou trois jours, tout
-ce qui devait durer une semaine entière; et ainsi ils sont réduits à un
-jeûne forcé de quatre ou cinq jours, et à se contenter pour ne pas
-mourir de faim d’une nourriture insuffisante et malsaine. Comme ils ne
-mettent rien à part pour les enfants et pour les malades, tous les
-membres de la famille doivent se soumettre à ce régime de disette et de
-privations.
-
-Telle est la cause principale de la tuberculose qui atteint les enfants
-dès le sein de leur mère et qui les emporte après leur naissance, faute
-de lait et de nourriture suffisante. De là vient que les Indiens,
-autrefois vigoureux et robustes, sont maintenant d’un tempérament débile
-et sujets à toutes sortes de maladies.
-
-Ayant visité, case par case, la tribu des Corbeaux, j’étais mieux que
-personne au courant de la situation. Un jour, dans une visite à l’Agent
-qui était général des troupes américaines, sa femme me demanda si je
-croyais que les Indiens aimassent le général. La question était délicate
-et je répondis, à la mode indienne, que les sauvages mesurent leur
-amitié sur les dons qu’on leur fait. Il faut savoir que les Corbeaux
-ayant reçu leur ration coupent la viande en longues lanières suspendues
-à des cordes dans leur tente. Tant que dure cette provision, ils aiment
-l’Agent; mais comme elle ne dure que trois jours, ils aiment le général
-trois jours et le détestent les quatre autres jours de la semaine.
-
-Il y a quelques années, les Pieds-Noirs que devait nourrir le
-gouvernement, mouraient de faim à cause de l’incapacité de l’Agent, qui
-depuis sept ans les opprimait. Les choses allèrent si loin que les
-autorités civiles en dehors de la Réserve durent venir au secours des
-Pieds-Noirs. Le grand jury de Benton adressa à la cour suprême d’Helena
-un réquisitoire sévère contre l’Agent prévaricateur, le major Jung. On
-l’accusait de faire de son Agence le refuge des voleurs de chevaux et le
-dépôt des objets dérobés.
-
-Pour dire la vérité, j’ai moi-même pesé les rations des sauvages et
-constaté qu’ils ne recevaient que dix onces de viande par semaine, quand
-dix onces auraient à peine suffi pour un seul repas.
-
-Il ne se passait pas de jour qu’un Pied-Noir ne tombât mort de faim, et
-à certains jours on compta jusqu’à six morts. Les petits enfants
-mouraient comme des mouches, et moi-même j’eus souvent à souffrir de la
-famine. L’Agent pendant trois ans, craignant que je ne vinsse à
-connaître ses méfaits, me refusa obstinément la permission d’instruire
-les Pieds-Noirs; s’il me rencontrait quelque part, il m’ordonnait
-aussitôt de sortir de la Réserve et de n’y plus rentrer, sous prétexte
-qu’il avait tous les pouvoirs du Président des Etats-Unis. Et je
-partais... mais dès le lendemain je rentrais dans un camp ou dans un
-autre. Et cela pendant trois ans. Le major Jung doit m’avoir dénoncé
-comme rebelle au gouvernement de Washington. Pour moi, voyant que les
-Pieds-Noirs mouraient en si grand nombre, j’informai de cette déplorable
-situation quelques personnes influentes de Benton et l’autorité
-militaire de Port-Shair; ce qui amena l’expulsion de l’Agent.
-
-Trois ans plus tard, je me trouvais dans la tribu des Cheyennes, quand
-un Inspecteur du gouvernement vint à la Mission et me demanda mon nom:
-«Je m’appelle Prando,» répondis-je. Et lui, prenant son calepin, il se
-mit à le parcourir jusqu’à ce qu’il trouvât mon nom. «Faites attention,
-me dit-il, le gouvernement à l’œil sur vous.»--Et moi de répondre: «Il y
-a quelques semaines je m’égarai pendant deux jours et une nuit au milieu
-des neiges des hautes montagnes dites «les loups»: pourquoi le
-gouvernement n’a-t-il pas envoyé à ma recherche?»
-
-Les Corbeaux ont eu beaucoup d’Agents; mais à les entendre, le meilleur
-de tous était le premier, le major Pease. Lorsque les provisions
-arrivaient, celui-ci en faisait deux tas et, appelant les Corbeaux, il
-leur disait: «Les provisions sont arrivées et j’ai divisé le sucre, le
-café, les couvertures et toutes les autres choses en deux parts égales.
-L’une est pour moi parce que je suis votre Agent; l’autre est pour vous,
-prenez-la et faites-en ce que vous voudrez.» Et de là ce dicton chez les
-Corbeaux: le major Pease a été le meilleur Agent parce qu’il ne nous
-prenait que la moitié de nos provisions.
-
-Un jour je rencontrai le major et je le félicitai de l’estime qu’avaient
-pour lui les Indiens; et voyant que cela faisait plaisir à ce pauvre
-vieux, j’ajoutai: «Ils disent que vous ne preniez que la moitié de leurs
-provisions, dont vous faisiez deux parts égales.--Oh! répondit le vieux,
-cela-ne pourrait plus se faire maintenant.»
-
-Quelques Corbeaux vinrent un jour me trouver et me dirent qu’ils
-voulaient renvoyer leur Agent parce que c’était un voleur: ils me
-demandaient là-dessus mon avis. Je leur recommandai de le garder et de
-ne pas changer, parce que, ajoutai-je, si, comme vous dites, il a tant
-volé, il doit à présent avoir les poches pleines; tandis qu’un nouvel
-Agent aura les poches vides et devra vous voler beaucoup pour les
-remplir. L’argument plut aux Corbeaux.
-
-Le gouvernement américain réserve tous les ans plusieurs milliers de
-dollars pour les diverses tribus
-
-[Illustration: La civilisation s’introduit en territoire indien.]
-
-indiennes. Il y a quelques années, il distribuait neuf millions de
-dollars. Dans cette somme sont comprises toutes les dépenses, le
-traitement des nombreux fonctionnaires et l’entretien des Indiens. Tout
-compte fait, le sort de cet argent est à peu près celui d’un bœuf qu’on
-aurait tué à Washington, fait rôtir tout entier et expédié aux Indiens
-par chemin de fer. A Washington même ceux qui voient ce bœuf si bien
-rôti et d’un si agréable fumet, se disent entre eux: Ce bœuf destiné aux
-Indiens est vraiment gras et doit être excellent; coupons-en une tranche
-et goûtons-le. Et ils lui livrent un premier assaut. Le bœuf parti,
-pendant son long voyage, tous ceux qui peuvent l’approcher en coupent
-une tranche; de sorte qu’à son arrivée dans la Réserve toute la viande a
-disparu, et il ne reste plus que les cartilages et les nerfs qui relient
-les os. On jette cette carcasse par terre, et on invite les Indiens à
-venir prendre leur part; les malheureux accourent pour ronger les os
-comme des loups affamés, et se font une fête de les briser pour en sucer
-la moelle. De même la plus grande partie de l’argent va aux blancs et
-les Indiens n’ont que les restes. Voilà comment la civilisation, dans
-son contact avec les sauvages, aboutit à leur destruction.
-
-
-V.
-
-_La médecine des sauvages et autres causes de destruction._
-
-Tant que les sauvages sont dans l’abondance, jeunes et bien portants,
-ils sont heureux comme les oiseaux au printemps gazouillant dans les
-bosquets. Le sauvage est un être libre qui ne connaît ni ne respecte
-aucune loi contraire à sa volonté. Il s’abandonne à ses passions, sans
-réserve et sans remords. Tel est pour lui l’unique but de la vie et,
-après l’avoir atteint, il en jouit en paix. Mais quand il devient vieux
-et malade, alors la scène change. Dans les plus graves maladies, il ne
-peut se procurer une nourriture convenable. J’ai vu des Indiens à
-l’article de la mort n’ayant qu’un morceau de pain très dur près de leur
-grabat; et aussi longtemps qu’ils pouvaient étendre la main et grignoter
-ce morceau de pain, ils conservaient l’espoir de vivre; mais dès que la
-force leur manquait, il ne leur restait qu’à s’étendre et mourir. S’ils
-ont de la viande fraîche ou séchée, ils la donnent aux malades plutôt
-que du pain; mais cela non plus ne convient guère à l’estomac d’un
-malade. On appelle les docteurs indiens ou hommes de médecine, qui bien
-souvent mériteraient d’être pendus, tant sont nombreux ceux qu’ils tuent
-par ignorance ou par malice. Ces charlatans prétendent guérir les
-malades en chantant, en battant du tambour, avec leur pipe, quelques
-herbes ou racines et toutes sortes de cérémonies aussi inefficaces que
-ridicules.
-
-En 1894 j’ai écrit sur les hommes de médecine un article publié en
-anglais dans le «Boston Medical and Surgical Journal», nº du 15 décembre
-1894, et dont voici la traduction:
-
-
-_L’homme de médecine chez les Corbeaux._
-
-Les hommes de médecine ont une grande importance parmi les Indiens. Ils
-sont tout-puissants et tout le monde les regarde avec respect. Leurs
-secrets, mystères, incantations, etc., ne sont point connus en dehors de
-leur secte. J’ai vécu seize ans au milieu des Indiens, j’ai étudié avec
-grand soin leur manière de voir et de raisonner, leurs mœurs, leurs
-lois, leur langue et tout particulièrement les hommes de médecine.
-J’avais gagné leur confiance et j’étais admis à leurs opérations
-secrètes, tandis que tous les autres étaient renvoyés hors de la tente
-avant le commencement de la séance.
-
-Les Indiens ont la plus grande confiance dans ces hommes de médecine,
-abandonnent leurs malades entre leurs mains et les paient grassement.
-Parfois ils appellent deux ou trois de ces sorciers qui opèrent
-alternativement, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu le résultat désiré.
-
-Une femme me disait un jour: Mon fils est malade; j’appellerai l’homme
-de médecine, je le paierai bien et mon fils guérira. Quand nous ne
-payons pas nos docteurs, leurs remèdes sont inefficaces; mais quand nous
-les payons bien, leurs remèdes font merveille. Je suis à même de payer,
-car j’ai beaucoup de chevaux.
-
-Ces docteurs acceptent volontiers ce qu’on leur offre pour leurs
-services: parfois même ils prennent de force et emportent ce qu’on ne
-veut pas leur donner.
-
-Un jour une pauvre femme vint à moi tout en larmes; un serpent à
-sonnettes avait mordu son cheval à la jambe, et le sorcier après ses
-incantations avait pris tout ce que possédait la pauvresse, c’est-à-dire
-un dollar et une couverture. «Je n’ai plus de couverture, ajouta-t-elle;
-mon cheval n’est pas guéri, et moi qui ne puis marcher, me voilà à
-pied.» Et avec un éclair d’indignation dans les yeux, elle se baisse,
-ramasse une poignée de poussière et la lance dans l’air en s’écriant:
-«C’est là tout ce qui me reste, un peu de poussière!» Je m’efforçai de
-calmer la pauvre femme et j’envoyai chercher l’homme de médecine. Il
-vint presque aussitôt et je l’exhortai à rendre ce qu’il avait pris,
-puisque le cheval n’était pas guéri. Son remède consistait à faire des
-entailles au couteau dans la partie gonflée de la jambe du cheval et à
-l’asperger avec une infusion de menthe.
-
-Pour préparer un bain de vapeur, les Indiens prennent une douzaine de
-branches qu’ils enfoncent dans le sol en un cercle de deux ou trois
-mètres de diamètre; ils abaissent les extrémités des branches et les
-lient ensemble, formant ainsi une tente qui ressemble à une grande
-corbeille renversée. Ils s’enveloppent de couvertures, allument au
-dehors un grand feu sur lequel ils mettent des pierres grosses comme la
-tête d’un homme. Quand les pierres sont brûlantes, ils les poussent avec
-des bâtons jusqu’au milieu de la tente et en font un petit tas. Le
-malade se déshabille et entre dans la tente avec un seau d’eau; un des
-assistants rabat les couvertures sur la porte et le patient reste dans
-l’obscurité la plus complète. Il verse quelques tasses d’eau sur les
-pierres brûlantes et la vapeur s’élève; le baigneur s’étend par terre et
-la vapeur se condense à la partie supérieure de la tente et descend peu
-à peu sur les membres qui se couvrent de sueur. Après cinq ou dix
-minutes, à un signal donné de l’intérieur, l’assistant soulève la
-couverture; la vapeur s’échappe en nuage épais et l’Indien se remplit
-les poumons d’air frais. Cette opération se renouvelle plusieurs fois,
-et enfin le malade sort de la tente tout ruisselant de sueur.
-Quelques-uns courent se plonger dans l’eau du fleuve, d’autres se
-couchent par terre, laissant au vent le soin de les sécher.
-
-A la vertu curative de ce bain de vapeur, les Indiens ajoutent leurs
-superstitions et font de la tente de sueur une tente de prières; ils
-prient à haute voix de manière à être entendus de tous ceux du dehors.
-
-Avant une entreprise importante, ils ont coutume d’entrer dans la tente
-de sueur, où ils prient pour eux-mêmes et maudissent leurs ennemis;
-parfois aussi ils se livrent à cette pratique dans un but tout à fait
-mauvais.
-
-Quelquefois ce traitement est avantageux à leur santé, mais souvent il
-leur est nuisible, à cause du passage subit de l’extrême chaud à
-l’extrême froid. J’ai vu moi-même un homme atteint de pleurésie, jeté nu
-de la tente de sueur dans la neige. La mort ne se fit pas attendre.
-
-Leurs remèdes se réduisent à quelques racines qu’ils emploient comme
-cathartiques ou émétiques. En dehors de cela, ils ont peu de véritables
-remèdes. Ils chantent, battent du tambour, font semblant d’aspirer le
-virus ou le mauvais esprit du corps malade, emploient la pipe et des
-pierres de forme curieuse avec une variété de cérémonies que seule peut
-inventer la cervelle d’un Indien. Ils imitent le mugissement du taureau
-ou le sifflement du serpent, etc. Ils terminent en comprimant le ventre
-du malade avec les poings ou avec des bâtons recourbés, ou bien encore
-ils sautent sur lui et le foulent de leurs pieds, comme le raisin dans
-le pressoir.
-
-Battre du tambour et chanter est le grand remède. Un pauvre malade
-est-il enflé par tout le corps, ou en proie à de vives souffrances,
-l’homme de médecine place sa main au-dessus d’un foyer, et quand elle
-est chaude, il l’étend au-dessus du malade en l’agitant avec rapidité
-comme dans un accès de _délirium tremens_. En même temps il chante ou
-imite le sifflement d’un serpent ou la détonation d’un coup de fusil.
-
-La pipe joue un grand rôle dans la médecine indienne. Ils l’allument,
-tirent deux ou trois bouffées, l’élèvent en l’air; la présentent au
-soleil, puis à la terre comme s’ils fumaient en l’honneur du soleil et
-de la terre. L’homme de médecine aspire ou avale, je ne sais comment,
-une bonne quantité de fumée, puis la souffle pendant près d’une minute
-sur tout le corps du malade. Les uns envoient la fumée par la bouche;
-d’autres, ayant couvert la pipe d’un mouchoir, soufflent dedans de
-manière à faire sortir la fumée par le tuyau et la promènent ainsi sur
-le malade de la tête aux pieds.
-
-Ils appliquent sur le corps du malade de petites bêtes embaumées, ou des
-pierres de forme étrange, des limaces pétrifiées ou des serpents faits
-avec des chiffons. Tous ces objets sont renfermés dans des sacs de cuir
-bien travaillés et ornés de broderies.
-
-Quand il y a une danse solennelle, les hommes de médecine apportent ces
-sacs au milieu de la loge et en font un bel étalage. Il y a beaucoup de
-ces docteurs parmi les Corbeaux et plusieurs ont grande réputation;
-toutefois, en cas de nécessité, tout le monde, hommes et femmes, peut
-faire office de médecin.
-
-Un jour, arrivé près d’une tente, au moment où je descendais de cheval,
-j’entendis crier: On fait médecine! Cela voulait dire: Vous ne pouvez
-pas entrer. Je dis alors à l’homme de médecine qui se tenait à
-l’intérieur: «Moi aussi je suis médecin, et je désire entrer pour voir
-comment vous faites.» Il me répondit: «Entrez!» et j’entrai. Je vis là
-un tout jeune homme malade de consomption, couché par terre, le médecin
-assis à côté de lui, et une vieille femme accroupie à ses pieds. Le
-médecin avait près de lui un seau d’eau, et tenait à la main une
-baguette à l’extrémité de laquelle étaient fixés quelques poils de
-buffalo. De temps en temps il plongeait cette espèce d’aspersoir dans le
-seau et le secouait sur le corps du patient qui faisait mille
-contorsions. Le vieux docteur appliquait ses lèvres sur le côté du jeune
-homme, suçait la chair, puis avec deux doigts il tirait quelque chose de
-sa bouche, le mettait soigneusement dans la main de la vieille qu’il
-fermait aussitôt. Il répéta plusieurs fois cette opération, mettant
-toujours dans la main de la femme ce qu’il prétendait tirer du corps du
-malade. Saisissant le moment où il mettait ses doigts dans la bouche,
-j’avançai la main pour recevoir ce qu’il avait tiré. Il me le donna et
-me ferma le poing; je le rouvris et trouvai un morceau d’ongle. Il
-faisait croire à la vieille et au jeune homme qu’il avait réellement
-tiré quelque chose du corps de l’infirme, la cause de la maladie, et
-qu’il l’avait guéri.
-
-Une autre fois, je me trouvais dans une case où un jeune garçon de dix
-ans avait la fièvre paludéenne. L’homme de médecine vint, portant des
-herbes dans un petit sac. Il déposa le paquet, et avec deux doigts il
-commença à presser le corps du malade en diverses parties pour trouver
-le siège du mal. Enfin il montra les côtes et dit: «Là est le mal.» Il
-se mit de l’herbe sèche dans la bouche, la mâcha et la cracha ensuite
-sur le corps du malade; puis il approcha ses lèvres des côtes et se mit
-à sucer en mugissant comme un taureau, balançant la tête à droite et à
-gauche comme s’il voulait arracher une racine avec les dents. Il se
-releva et laissa couler de sa bouche sur sa main la salive verte. La
-grand’mère de l’enfant me dit toute triomphante: «Voyez le pus qu’il a
-sucé!» Je me levai brusquement comme si j’avais voulu en venir aux mains
-avec l’homme de médecine, je lui dis d’un ton irrité: «Tu es un
-imposteur! cela n’est point du pus, mais simplement le suc de l’herbe
-que tu as mâchée.» L’homme de médecine, qui ne s’attendait pas à une
-pareille algarade, répondit froidement: «Tu as raison, cela n’est point
-du pus, mais le suc de l’herbe.»
-
-Un autre spécifique de la médecine indienne consiste à masser le ventre
-avec les poings fermés, comme les boulangers qui pétrissent le pain, et
-ils font cela pour remuer les intestins et pour chasser les mauvais
-esprits Un jeune homme massait ainsi un mourant; je lui demandai
-pourquoi; il me répondit que dans le ventre de son frère il y avait un
-serpent qui peu à peu montait vers le cœur, menaçant ainsi de tuer le
-malade; il voulait donc tuer le serpent avant qu’il n’arrivât au cœur.
-
-[Illustration: Camp indien.]
-
-Un Indien gravement malade se plaignait d’un violent mal de gorge; un
-docteur indien entonna une chanson, et tirant le tuyau de sa pipe, il le
-prit dans la bouche et souffla de l’air tout autour de la gorge du
-patient, pendant que de la main gauche, par trois fois, il lui relevait
-le menton et le frappait légèrement à la gorge.
-
-Peu d’instants après le même malade se plaignait de n’y plus voir; un
-autre docteur se leva pour exercer son art. Il se mit à chanter, tandis
-que le malade restait assis par terre sur une couverture. Il lui mit le
-bras gauche autour de la tête et avec la paume de la main droite il le
-frappa fortement à plusieurs reprises sur la nuque, lui demandant:
-«Vois-tu maintenant?» L’autre répondit: «Non.» Le docteur reprit: «Ne
-veux-tu pas me voir?--Oh! si,» répondit le malade désespéré. Et
-l’honneur du médecin était sauvegardé.
-
-Le pire, c’est lorsqu’ils sautent à pieds joints sur le ventre et
-l’estomac du malade et le foulent à plaisir.
-
-Le 14 août 1891, je campais au pied des montagnes appelées Big-Horn.
-Dans la tente voisine de la mienne vivait un vieil Indien avec sa femme,
-dont le nom signifiait: «Frappe le cavalier du cheval pommelé.» Le
-voyant malade, elle lui pressa le ventre avec les mains, et sautant sur
-lui à pieds joints, elle se mit à le piétiner: elle voulait le faire
-vomir. Je courus à elle et la repoussai loin du patient. Après le dîner,
-celui-ci prit un bain dans le ruisseau voisin. Alors la vieille vint me
-dire: «Mon mari veut que je le foule avec les pieds;» je lui répondis
-que les Indiens avaient des oreilles de fer, qu’ils ne voulaient rien
-entendre de ce qu’on leur disait pour leur bien et qu’elle était libre
-d’agir à sa guise. L’homme sortit de l’eau et se coucha par terre sur le
-dos couvert d’un chiffon. La femme sauta sur la victime et recommença sa
-brutale opération. Appuyée sur le pied gauche, elle pressait de toutes
-ses forces avec le pied droit. L’homme poussa un hurlement formidable:
-j’accourus; d’après les apparences, il était mort. Ce qui augmenta ma
-surprise, c’est que la femme continuait le traitement homicide,
-persuadée qu’il respirait encore. Il vint une autre femme; ensemble
-elles traînèrent le corps dans la tente, et toutes deux avec les deux
-poings se mirent à presser le ventre de l’homme, le regardant fixement.
-Je me tenais debout à la porte, contemplant ces deux tigresses. Quelques
-minutes après l’homme étant certainement mort, elles roulèrent le
-cadavre dans une couverture, le ficelèrent avec une corde et le
-portèrent à la sépulture avec des pleurs et des lamentations.
-
-La pneumonie ou inflammation des poumons emporte grand nombre de
-sauvages et très vite. Mal nourris et mal vêtus, exposés à un froid
-intense, ils n’offrent aucune résistance à la maladie: ils portent des
-chaussures de cuir souple; quand il pleut ou quand il neige, ils
-marchent pieds nus, ne remettant leurs chaussures sèches que lorsqu’ils
-sont rentrés chez eux.
-
-
-VI.
-
-_L’eau-de-vie._
-
-Voilà plus d’un demi-siècle que les Indiens trafiquent avec les blancs
-et reçoivent en échange les objets qui leur sont nécessaires. Des
-Compagnies américaines remontaient les fleuves avec des barques chargées
-de provisions et d’objets curieux, ou venaient par terre sur des
-chariots attelés de bœufs et de chevaux; ils abordaient les Indiens,
-échangeaient les marchandises, et retournaient aux Etats revendre les
-peaux avec de grands profits. Malheureusement ces blancs étaient presque
-tous des aventuriers, gens sans scrupules et sans conscience, et ils
-introduisirent dans le pays l’eau-de-vie. Les Indiens, habitués à
-satisfaire toutes leurs passions, après avoir goûté la liqueur, furent
-incapables de se modérer; tant qu’ils avaient envie de boire, ils
-buvaient; il s’ensuivait des orgies effrayantes et même des meurtres
-quand une bande était ivre. Ils commettaient toutes sortes de crimes:
-les uns se suicidaient, les autres tuaient ceux qui leur étaient les
-plus chers, femmes, parents, amis, tous tombaient victimes de la funeste
-liqueur. Les sauvages dont elle a causé la mort se comptent par
-milliers. Le dernier meurtre fut commis le 1ᵉʳ décembre 1899: un
-Pied-Noir, sorti de la Réserve, était allé dans un village voisin où il
-s’était enivré jusqu’à devenir furieux: un blanc l’abattit d’un coup de
-fusil.
-
-En 1894, au cœur de l’hiver, par un froid rigoureux, je m’étais réfugié
-pour la nuit dans la tente d’un chef, au fond de laquelle je m’endormis.
-Vers minuit, quelques sauvages chargés d’eau-de-vie, entrèrent dans la
-tente et se mirent à la vendre à leurs amis. Une couverture pour une
-chopine, une selle pour une bouteille, un dollar pour un verre. Ils
-passèrent alors dans une autre tente et l’orgie commença. Je dis au chef
-d’amener mon cheval, et voulais partir immédiatement. «On va bientôt,
-lui dis-je, tirer des coups de fusil dans toutes les directions, et je
-n’ai nulle envie de me faire tuer.» Le chef m’assura qu’il veillerait à
-ma sécurité et je restai chez lui. Le lendemain tout était tranquille;
-seulement, au dehors, on voyait çà et là des hommes et des femmes,
-couchés sur le sol, en état de complète ivresse. Leurs parents les
-traînèrent dans les loges et les gardèrent à vue, jusqu’à ce qu’ils
-eussent repris leurs sens.
-
-Quelques sauvages, lorsqu’ils sont ivres, sont prêts à se livrer à tous
-les excès, et j’ai vu quelquefois des familles entières courir se cacher
-dans la brousse ou dans d’autres cases, jusqu’à ce que cet accès de
-folie fût passé.
-
-
-VII.
-
-_Extinction de la race._
-
-Les tribus indiennes diminuent de plus en plus, et par les mariages
-contractés dans la même tribu, tous deviennent parents entre eux; de là
-l’appauvrissement du sang et une génération des plus misérables,
-héritière de tous les maux, sans moyens de réagir. Si cela continue
-ainsi, en moins d’un siècle, l’histoire des tribus indiennes sera close;
-elles seront ensevelies dans l’oubli, il n’en restera plus que le nom...
-dans les livres.
-
-Ajoutez la haine implacable de beaucoup de blancs envers les Indiens:
-ils ne manquent pas une occasion de leur faire tout le mal possible et
-disent qu’un Indien est bon quand il est mort ou tué.
-
-Il existe un ouvrage anglais intitulé: _A century of dishonor_, «Un
-siècle de honte», dans lequel Madame Helen Jackson expose la conduite du
-gouvernement des Etats-Unis envers quelques tribus indiennes. Profitant
-de la liberté américaine, cet auteur avait pénétré dans les Archives du
-gouvernement et recueilli une foule de documents qui lui permirent de
-rédiger contre le même gouvernement un terrible réquisitoire. Elle y
-montre comment, pendant un siècle environ, il n’a fait qu’opprimer les
-Indiens, violant les traités, leur enlevant leurs terres, les refoulant
-dans les déserts, les tuant et commettant beaucoup d’autres injustices
-qui le déshonorent et le couvrent d’ignominie.
-
-
-VIII.
-
-_Le massacre des Pieds-Noirs par les troupes du colonel Baker._
-
-La tribu des Pieds-Noirs fut toujours la terreur des tribus voisines. A
-l’arrivée des blancs, pour une raison ou pour une autre, ils en vinrent
-aux mains avec eux. Si un Pied-Noir avait été tué par des Indiens ou par
-des blancs, d’après leurs coutumes, un Indien ou un blanc devait être
-tué en représailles.
-
-En 1873, les Pieds-Noirs firent quelques incursions sur les bords de la
-rivière du Soleil, volèrent des chevaux, tuèrent des blancs et
-s’enfuirent vers le Nord. Quelques compagnies de soldats américains,
-sous le commandement du colonel Baker, se mirent à leur poursuite. Les
-éclaireurs découvrirent, sur les bords du fleuve Maria, un camp
-d’environ quatre-vingts tentes de Pieds-Noirs, et aussitôt ils revinrent
-en informer le colonel. Celui-ci, supposant que c’était les voleurs, fit
-avancer ses troupes et prit position près du camp. Au point du jour,
-pendant que les sauvages étaient encore endormis, il ordonna d’ouvrir le
-feu sur les tentes, et fit un affreux massacre de ces pauvres gens,
-hommes, femmes et enfants. Or les Pieds-Noirs qui avaient fait la
-razzia, ne s’étaient pas arrêtés au fleuve Maria, mais avaient continué
-leur fuite précipitée vers le Nord, d’où, après une longue chasse,
-revenaient précisément ces malheureux chargés de peaux de buffalo:
-ignorant ce qui s’était passé, ils se dirigeaient vers Benton pour y
-vendre le produit de leur chasse et acheter ce qui leur était
-nécessaire. Et ainsi, par une fatale erreur, beaucoup d’innocents
-avaient été sacrifiés. Sur quatre cents personnes, soixante-dix à peine
-échappèrent, et presque toutes blessées.
-
-Ce massacre produisit la plus profonde impression sur l’esprit des
-sauvages; frappés de terreur, ils se soumirent pour toujours. A l’heure
-qu’il est, toutes les tribus indiennes des Etats-Unis sont gouvernées
-par une main de fer. De même que beaucoup de blancs n’aiment pas les
-Indiens, de même beaucoup d’Indiens n’aiment pas les blancs; ils ne
-cèdent qu’à la force et ne s’avouent vaincus, sans espoir de se relever,
-que par la crainte des millions de blancs qui les entourent. S’ils
-avaient la moindre chance de vaincre les blancs, aujourd’hui même toutes
-les tribus se soulèveraient comme un seul homme pour rôtir vifs les
-blancs et les dévorer. Tels sont les sentiments qui bouillonnent dans le
-cœur et la tête des Indiens subjugués; ils voient dans les blancs la
-cause de toutes leurs calamités et de leur destruction prochaine, dont
-ils ont le clair pressentiment.
-
-Les tribus indiennes se trouvant donc dans cet état de désolation et sur
-le point de disparaître, il est de notre devoir de redoubler d’énergie
-pour en envoyer le plus grand nombre possible au ciel. S. Jean, au
-chapitre VII de l’Apocalypse, raconte qu’il a vu au pied du trône de
-Dieu une grande foule d’élus de toute tribu;--pour accomplir cette
-prophétie, nous travaillons à y joindre quelques représentants de la
-tribu des Pieds-Noirs.
-
-
-IX.
-
-_Sépultures indiennes._
-
-A peine un Indien a-t-il expiré, qu’on le porte à la sépulture; seuls
-les membres de la famille l’accompagnent. Autrefois le cadavre était lié
-ou cousu dans une peau de buffalo et déposé sur un arbre ou sur une
-sorte d’estrade où on l’abandonnait. Maintenant ils commencent à se
-servir de cercueils; cependant ils n’aiment pas à être ensevelis sous
-terre: voilà pourquoi bien peu nous amènent leurs morts. Presque
-toujours, les Pieds-Noirs se contentent de déposer le cercueil sur le
-sol et le laissent là sans autre cérémonie.
-
-D’autres construisent une cabane en bois sans toiture, sur une haute
-colline. Cette case carrée a cinq mètres de large et deux mètres et demi
-de haut. On y entasse les morts de tout le voisinage: on place les
-cercueils les uns sur les autres avec quelques objets ayant appartenu
-aux défunts: pour un homme, ce sera son sac de médecine, sa selle, etc.;
-pour une femme, quelque objet de ménage, une poêle, des assiettes, des
-cuillers, etc.; pour un enfant, ses jouets, comme de petites voitures,
-et ainsi de suite. Une fois j’y ai vu mener le cheval du défunt, orné de
-rubans; après avoir déposé le cadavre, on tua le cheval d’un coup de
-fusil. L’opinion commune des blancs est que les Indiens déposent ces
-objets sur les cercueils et tuent des chevaux pour que les morts s’en
-servent dans l’autre vie.
-
-Dernièrement mourut un enfant de cinq ans qui était baptisé et fut
-enterré dans notre cimetière. Le père de l’enfant prit un coffre et le
-remplit des habits et de tout ce qui avait appartenu au mort et le
-déposa sur la tombe. Quand cet homme se fut un peu consolé, il vint me
-voir et je lui demandai pourquoi il avait mis ce coffre sur la tombe de
-son fils, s’il croyait que celui-ci en ferait usage, le priant de
-m’expliquer la croyance indienne sur ce point. L’Indien, nommé «Mille
-Chevaux», homme très intelligent, répondit qu’ils agissent ainsi pour
-montrer leur désintéressement vis-à-vis des choses appartenant à leurs
-morts. Nous savons, ajouta-t-il, que le défunt aimait beaucoup ces
-objets, et nous les détruisons pour que personne ne s’en serve après
-lui.
-
-[Illustration: Rivière Marla.]
-
-Un chef nommé «Court-Double», homme de grande autorité dans toute la
-tribu, vint me voir et je lui dis: «Court-Double, dites-moi un peu:
-pourquoi les Pieds-Noirs laissent-ils aux morts ce qui leur a appartenu?
-J’ai vu sur un cercueil d’enfant une petite charrette; les Pieds-Noirs
-croient-ils que l’âme de cet enfant s’en serve dans l’autre vie? Quand
-vous tuez le cheval d’un mort, est-ce pour qu’il s’en serve dans l’autre
-monde?»--Court-Double répondit: «Nous donnons aux morts les objets
-qu’ils possédaient pendant leur vie, parce qu’ils les aimaient. En
-voyant ces objets, nous nous souviendrions du mort et notre douleur
-serait continuellement ravivée. Pour ne pas renouveler ainsi notre
-douleur, nous mettons avec le mort tous ces objets et ainsi nous
-oublions tout. Nous tuons les chevaux que le mort aimait, parce qu’il
-les soignait et les nourrissait bien; si un autre les prenait, il
-pourrait les négliger et les laisser maigrir; voilà pourquoi nous les
-tuons.»
-
-Court-Double me narra ensuite l’histoire suivante: Le grand chef Seltis,
-après sa mort, était revenu à la vie. Il raconta comment après son
-dernier soupir il avait été transporté dans une plaine, traversée par un
-grand fleuve. Là il avait retrouvé tous ses proches et amis, morts
-depuis peu de la petite vérole: «Ils occupaient, dit Seltis, un
-campement composé de tentes pareilles aux nôtres. En me voyant, tous me
-crièrent: «Retourne chez toi! retourne à la maison, qu’es-tu venu faire
-ici?» De l’autre côté du fleuve s’élevait une tente isolée; ils me
-dirent de traverser, que je trouverais là le chef qui me ferait
-reconduire chez moi. Je traversai, je vis le chef et le reconnus, car il
-était mort peu de temps auparavant. Il appela son fils et lui dit de
-m’amener un cheval pour que je puisse retourner chez moi. Le cheval
-était gris; c’était le même qu’on avait tué aux funérailles du chef. Je
-partis, et lorsque j’arrivai à ma tente, le cheval se cabra et ne voulut
-pas approcher. Je descendis et j’entrai dans la tente: au milieu, il y
-avait un feu allumé et au fond mon cadavre assis par terre, le dos
-appuyé contre la cloison; deux ou trois personnes le soutenaient, les
-yeux fixés dessus et à ce moment, je revins à moi.» Tel fut le récit de
-Seltis.
-
-Il est à noter que Court-Double ne dit pas s’il croyait ou non à cette
-histoire; dans tous les cas cette tradition confirme l’opinion des
-blancs rapportée plus haut.
-
-«Nous croyons, continue Court-Double, que les morts s’en vont vers les
-collines sablonneuses appelées «Spàteikiù», à une centaine de milles
-d’ici, vers l’Est. Cet endroit est une terre désolée, où l’herbe ne
-croît pas. Un jour j’allai avec trois compagnons voler des chevaux aux
-Assiniboins; la nuit nous surprit précisément en cet endroit mal famé.
-Il y avait là un petit monticule de terre taillé à pic, derrière lequel
-nous nous abritâmes contre le vent, pour y passer la nuit. Je dis à mes
-compagnons que j’avais grand’peur des morts, parce que nous nous
-trouvions sur leur territoire. Nous nous étions couchés sur le sol,
-quand vers minuit nous entendîmes une voix criant: «Oh!... Oh!...» Puis
-un homme qui parlait; quelques instants après, un grand nombre de
-personnes qui causaient et couraient çà et là, comme des enfants en
-train de jouer.»
-
-
-X.
-
-_Enterrés vivants._
-
-Les sauvages portent quelquefois à la sépulture des hommes encore
-vivants. Chez les Corbeaux, il y avait un malade que je visitais chaque
-jour. Un matin que j’allais le voir, j’aperçus devant la tente un
-chariot attelé de deux chevaux: j’entrai. Le moribond était revêtu de
-ses habits de gala, avec la figure peinte en rouge. Les parents étaient
-assis en silence tout autour de la loge. Au bout de quelques instants,
-un d’entre eux se leva et me dit: «Cessez de lui parler; il est temps de
-partir.--Et où voulez-vous aller?--Le porter à la sépulture, répondit-il
-en me montrant le malade.--Comment? Le porter à la sépulture? mais il
-n’est pas mort.--Oh! reprit l’Indien, il sera mort avant que nous
-n’arrivions à la colline.--Et moi je vous dis que vous ne l’emporterez
-pas tant qu’il sera vivant; autrement je vais chercher la police et je
-vous fais mettre en prison.» Là-dessus ils renoncèrent à leur projet.
-Cette conversation avait lieu en présence du moribond, qui comprenait
-parfaitement tout ce qu’on disait. Vers le soir l’homme mourut, et on le
-transporta à la colline.
-
-
-XI.
-
-_Vieux Pharisien et femmes scalpées._
-
-Le vieux Grande-Plume, en vrai Pharisien qu’il était, voulait faire
-parade de ses vertus et me disait: «Je ne mens jamais, je ne vole pas,
-mon cœur est loyal et fort. Les Pieds-Noirs qui se contentent de couper
-le nez à leurs femmes coupables, n’ont pas le cœur fort. Un jour on me
-dit que ma femme était infidèle; je n’avais rien vu, je ne savais rien
-que par ouï-dire. Aussitôt je pris mon fusil, je couchai ma femme en
-joue et je l’étendis raide morte.--Scélérat!» m’écriai-je.--Mais il
-continua à me raconter d’autres meurtres qu’il avait commis, à moitié
-ivre, ajoutant que tout le monde le respectait et avait grand’peur de
-lui.
-
-Une femme de la tribu des Corbeaux avait sur la tête une cicatrice large
-comme une pièce de cinq francs, où il n’y avait pas de cheveux, mais
-seulement une peau très mince. J’avais entendu parler de cette femme et
-je la priai de me raconter son histoire. «J’étais encore jeune fille,
-dit-elle; mon père avec quelques autres familles des Corbeaux était
-campé au delà du fleuve Yellow Stone. Dans le voisinage se trouvait une
-colline sur laquelle avait été enseveli un de nos parents; je voulus y
-aller avec deux autres femmes. Nous touchions presque au sommet de la
-colline; c’est tout ce que je me rappelle. Vers le soir je me trouvai
-couchée dans la tente avec une blessure au côté et la tête bandée. On me
-dit que sur la colline il y avait des Pieds-Noirs en embuscade et qu’ils
-avaient tiré sur nous. Nos guerriers accourus trouvèrent mes deux
-compagnes mortes et moi sans connaissance; avant de partir les
-Pieds-Noirs avaient enlevé à chacune de nous un morceau de peau avec les
-cheveux à l’endroit où vous voyez encore la cicatrice.»
-
-Une femme de la tribu des Têtes-Plates, mariée au Pied-Noir
-Grande-Plume, avait une chevelure magnifique. Des Corbeaux l’ayant
-rencontrée l’attaquèrent à coups de fusil et elle tomba blessée. Les
-Corbeaux la croyant morte et voyant sa belle chevelure, lui scalpèrent
-toute la tête, ne laissant que quelques cheveux sur la nuque d’une
-oreille à l’autre. Cette femme revint à la santé: tout autour de la
-tête, la peau se reforma, laissant seulement voir au sommet du crâne
-l’os dénudé et légèrement noirci. Cette femme vit encore parmi les
-Têtes-Plates. Ce fait me fut raconté par Court-Double; et Grande-Plume
-que j’interrogeai, me le confirma. Il devait être bien renseigné,
-puisqu’il s’agissait de sa femme.
-
-
-XII.
-
-_La chevelure d’un Corbeau._
-
-Pour mesurer un objet, les sauvages prennent un bâton, serrent entre
-leurs doigts l’extrémité inférieure et comptent: un; puis par-dessus ils
-appliquent l’autre main et comptent: deux, et ainsi de suite. D’autre
-part, ils sont très fiers de leur chevelure; plus elle est longue et
-épaisse, plus ils l’apprécient.
-
-Il y avait chez les Corbeaux un chef dont la chevelure ne cessait de
-croître; et il aimait à répéter que lorsqu’elle aurait cent mains de
-long, il mourrait. Or, quand il mourut, on mesura sa chevelure, elle
-avait précisément cent mains de longueur. Ses parents la coupèrent et la
-gardèrent précieusement comme un trésor et comme un remède
-tout-puissant. Tous les Corbeaux connaissent ce fait; ils en parlent
-souvent et nomment la personne qui possède ce joyau. Un jour que je me
-trouvais chez le possesseur de cet objet merveilleux, je le priai de me
-le montrer. Le bon vieux, tout heureux, prit un paquet accroché à une
-perche, le posa par terre et l’ouvrant avec précaution me dit: «Les
-cheveux avaient cent mains de longueur, mais j’en ai coupé vingt-cinq
-pour les donner à quelques amis partant en guerre; de sorte qu’il ne
-m’en reste plus que soixante-quinze.--Soixante-quinze, répliquai-je,
-c’est une belle longueur.» Il déploya la chevelure sous mes yeux; elle
-ressemblait à une longue corde non tressée; les cheveux étaient liés
-ensemble et collés de distance en distance avec de la résine. La case
-était un peu obscure et je demandai la permission d’aller regarder la
-corde au grand jour. Je sortis, je pris la prétendue chevelure par un
-bout et me mis à l’examiner en la tournant entre mes doigts. Je
-découvris qu’à chaque intervalle de 7 à 8 mains de nouveaux cheveux
-étaient ajoutés aux autres. J’appelai le vieux et lui dis: «Eh mais!
-dites donc! ces cheveux sont collés bout à bout avec de la poix.--Non,
-ils ne sont pas collés, dit-il, mais rompus.--Pas du tout, répondis-je;
-s’ils étaient rompus, la cassure serait circulaire, tandis qu’elle
-s’étend en diagonale sur une longueur de deux pouces; attends, je vais
-te faire voir la même cassure à chaque sept ou huit mains de distance.»
-Ainsi fut fait, et je jetai la corde en disant: «C’est une insigne
-supercherie.» Dans la loge voisine se trouvait un grand chef avec une
-douzaine de guerriers; j’entrai et je dis: «Cette longue chevelure n’est
-composée que de cheveux ajoutés bout à bout; c’est la plus grande
-tromperie que j’aie jamais vue; et si vous me prouvez que les cheveux
-sont d’une seule pièce, je vous donne ma tête à couper.» Ils ne
-répondirent rien et je m’en allai.
-
-Démasquer ainsi les fraudes est une leçon qui vaut le meilleur sermon
-pour ouvrir les yeux des imposteurs et de leurs dupes.
-
-
-XIII.
-
-_Le sacrifice au Soleil ou la loge de médecine._
-
-La «loge de médecine» est la plus grande solennité religieuse des
-Pieds-Noirs; elle dure encore et durera aussi longtemps qu’il y aura de
-vieux Indiens obstinés ou que le gouverneur tolérera cet usage.
-
-C’est un sacrifice au soleil qui se célèbre chaque année par suite de
-quelque vœu: par exemple un sauvage tombe-t-il gravement malade, sa
-femme sort de la tente dès l’aube et promet au soleil que si son mari
-revient à la santé, elle fera la «loge de médecine» en son honneur. Si
-l’homme guérit, on fait savoir à toute la tribu que sa femme fera «la
-loge de médecine», dont elle sera la prêtresse; et s’il y a eu plusieurs
-vœux, il y a autant de prêtresses que de vœux.
-
-La saison choisie est toujours l’été, parce qu’on peut dresser un grand
-nombre de tentes ensemble, et qu’on n’a besoin ni de bois ni de foin.
-Toute la tribu doit y assister, et jamais jusqu’à ce jour elle n’y a
-manqué. Beaucoup croient à l’efficacité de ces sacrifices; d’autres s’en
-moquent, spécialement la jeunesse, mais tous y accourent comme à une
-foire pour voir leurs amis, jouer, prendre part aux courses de chevaux,
-danser, faire de bons repas et se donner, comme ils disent, du bon
-temps. Autrefois il fallait plusieurs mois pour réunir la tribu, qui se
-composait de petites bandes dispersées dans d’immenses prairies ou de
-vastes déserts. Le lieu du rendez-vous fixé, on envoyait aux divers
-chefs de bandes des messagers avec des feuilles de tabac pour les
-inviter à se rendre au plus vite à la «loge de médecine». On préparait
-aussi un grand nombre de langues de buffalo, lesquelles cuites et
-consacrées par les prêtresses, devaient ensuite être distribuées par
-petits morceaux à chaque membre de la tribu.
-
-Les jeunes gens apportaient des arbustes et avec toute espèce de
-cérémonie construisaient une grande loge pour la célébration des
-superstitions ou médecines: de là le nom de «loge de médecine».
-
-Au moment où on dressait la perche du milieu, on liait à son sommet un
-bouquet de verdure sur lequel les Indiens déchargeaient leur fusil comme
-sur une cible.
-
-Il y a quelques années, le docteur de l’Agence s’était joint aux Indiens
-pour cette cérémonie, mais un écart de son cheval ombrageux fit dévier
-la balle qui alla frapper un Indien. Plusieurs guerriers couchèrent
-aussitôt en joue le docteur pour le tuer, mais les chefs les en
-empêchèrent. J’allai voir le blessé qui mourut trois jours après. Quant
-au docteur, il détala au plus vite.
-
-La loge construite, on y expose les offrandes que les Pieds-Noirs
-veulent faire au soleil: des bandes de calicot, des mouchoirs, des
-chemises, des ornements sauvages et quantité d’autres objets. La loge de
-médecine s’élève au milieu; tout autour s’étend une esplanade de cent
-mètres de rayon; en dehors de cette place circulaire se dressent toutes
-les autres tentes, actuellement encore au nombre de 400, mais autrefois
-beaucoup plus nombreuses; l’ensemble offre un spectacle vraiment
-pittoresque.
-
-En 1882, me trouvant là, je dis au chef nommé «Peint-en-Rouge» de faire
-dresser une tente dans le grand cercle voisin de la loge de médecine,
-parce que j’y voulais dire la messe le dimanche suivant. La loge fut
-dressée et j’y célébrai la messe. Tous les Pieds-Noirs baptisés vinrent
-y assister, et comme il n’y avait pas de place pour tout le monde, on
-laissa la loge ouverte par devant et tous furent enchantés. Mon
-intention était de substituer les rites catholiques aux rites païens
-dont les principaux sont: la distribution des langues, des prières, des
-danses religieuses et les confessions publiques. Ces confessions sont
-juste l’opposé des nôtres: elles ressemblent à celle du Pharisien. Les
-prêtresses se présentent d’abord au public et jurent en face du soleil
-qu’elles ont toujours été fidèles à leurs maris; si elles mentent ou se
-parjurent, elles mourront bientôt ou il éclatera soudain une violente
-tempête. Puis les grands chefs et les guerriers viennent l’un après
-l’autre faire leur confession publique; chacun énumère ses glorieux
-exploits, c’est-à-dire combien d’ennemis il a tués, combien de chevaux
-il a volés, provoquant ainsi les jeunes hommes à en faire autant. Cette
-solennité et ces discours faisaient grande impression sur l’esprit des
-assistants; et après les fêtes de nombreuses bandes de jeunes braves
-partaient en guerre, avides de tuer, de faire du butin et de se rendre
-fameux dans la tribu.
-
-Les Réserves étant éloignées les unes des autres, il se forma peu à peu
-entre elles des villages d’émigrants; ceux-ci, hommes de frontière,
-hardis et prompts à l’attaque, voyant passer des troupes d’Indiens avec
-des chevaux, s’unirent entre eux et leur donnèrent la chasse comme à des
-loups. Cela mit fin aux guerres de tribu et aux vols de chevaux.
-
-Il y a vingt ans, dans ces réunions et ces solennités, on ne voyait
-aucune trace de civilisation parmi les Pieds-Noirs: ils étaient tous
-vêtus à la sauvage, aucun ne parlait anglais, les voyages se faisaient à
-cheval. Les blancs mariés à des femmes indiennes vivaient hors de la
-Réserve; les enfants, garçons et filles, couraient dans le costume le
-plus primitif. Maintenant tout cela est changé. Les hommes s’habillent à
-peu près comme les blancs; la jeunesse sortie des écoles parle anglais,
-et l’on voyage en chariots ou en voitures légères. A l’approche des
-Américains, les blancs mariés avec des Indiennes, abandonnant leurs
-demeures, vinrent s’installer dans la Réserve, y bâtirent des maisons et
-se livrèrent à l’élevage du bétail. On voit maintenant aux fêtes de
-nombreuses jeunes filles métisses, vêtues à la mode anglaise, avec des
-chapeaux à plumes et accompagnées de jeunes mécréants à demi civilisés
-qui se livrent sans frein à toutes leurs passions. Ce mélange de gens
-oisifs vivant ensemble pendant deux ou trois semaines, et les danses
-religieuses prolongées jusqu’au matin, rendent l’atmosphère de ces
-réunions vraiment pestilentielle. On comprend dès lors que la loge de
-médecine avec ses saturnales soit devenue une cause de ruine morale pour
-la jeunesse.
-
-
-XIV.
-
-_Mythologie de la loge de médecine._
-
-Un jeune Pied-Noir nommé Payi (Cicatrice) s’éprit d’une jeune fille de
-la tribu et demanda sa main. La jeune fille lui répondit ironiquement
-qu’elle l’épouserait volontiers, mais à condition qu’il fasse
-disparaître la cicatrice qu’il avait sur la joue. Désolé de cette
-réponse, le jeune homme se retira sur une haute montagne et resta huit
-jours sans manger ni boire, la nuit couchant sur la terre nue et passant
-la journée à pleurer et à prier, afin de trouver un remède à sa
-difformité. Enfin il eut un songe dans lequel on lui disait d’aller
-jusqu’à l’extrême limite de la terre, où il trouverait un homme de
-médecine qui le guérirait. Il s’éveilla plein d’espérance, descendit de
-la montagne et s’en retourna joyeusement au camp. Il se fit faire
-plusieurs paires de chaussures indiennes, mit dans un sac de peau de la
-viande sèche mêlée avec de la graisse de buffalo et, muni de ces
-provisions, il partit. Epuisé de fatigue, il passa bien des nuits couché
-dans la prairie, au milieu des ténèbres et des bêtes fauves; il traversa
-des fleuves et des montagnes, arriva aux confins du monde, et là il
-commença à s’élever dans l’espace. Bientôt il rencontra un enfant
-merveilleusement beau qui portait un arc et des flèches, et en sa
-compagnie il fit la chasse aux petits oiseaux. Cet enfant n’était autre
-que l’Etoile-du-Matin.
-
-Quand vint le moment de rentrer chez lui, l’Etoile-du-Matin invita son
-compagnon à le suivre jusqu’à sa tente, ils arrivèrent à une grande loge
-et y entrèrent. La mère de l’enfant, la Lune, reprocha à son fils
-d’avoir amené cet étranger disant qu’à son retour son père le
-gronderait: elle lui ordonna de chasser le jeune homme.
-L’Etoile-du-Matin se mit à pleurer et la Lune eut pitié de lui et
-n’insista pas.
-
-Le soir, le Soleil revenant à la maison s’arrêta à quelque distance et
-cria: «Il y a un étranger dans la tente; chassez-le.» La Lune répondit:
-«Venez, il n’y a point d’étranger ici.» Et le Soleil: «Si, il y en a un,
-je le reconnais à son odeur: fais de la fumée.» La Lune prit quelques
-charbons ardents, les déposa par terre près du foyer et plaça dessus de
-l’herbe sèche; une fumée odoriférante remplit la loge et le Soleil
-entra. Ayant aperçu l’étranger, il ordonna à l’Etoile-du-Matin de le
-faire partir. L’enfant se mit à pleurer, et le Soleil ayant pitié de son
-fils ne le molesta plus. Il se tourna alors vers le jeune Pied-Noir, lui
-demanda qui il était et d’où il venait. Celui-ci, tout en larmes, lui
-conta son aventure et ajouta qu’averti en songe, il était venu le
-trouver comme l’unique médecin capable de faire disparaître la
-difformité de son visage.
-
-Le Soleil ordonna à la Lune de faire préparer la cabine de sueur, et
-quand elle fut prête, le Soleil y entra avec les deux jeunes gens. La
-Lune resta dehors et ferma soigneusement la porte pour empêcher la
-vapeur de s’échapper.
-
-Le Soleil prit place au milieu de la tente, son fils au fond du côté du
-Nord et le Pied-Noir près de la porte du Sud. Et il se mit à verser de
-l’eau sur les pierres brûlantes, à chanter et à faire toutes les
-cérémonies de la médecine. Tous les trois furent bientôt ruisselants de
-sueur. Alors le Soleil commanda à la Lune d’ouvrir la porte: la vapeur
-s’échappa de la tente sous forme de nuage blanc. Le Soleil demanda à sa
-femme où était son fils. La Lune regardant dans la tente répondit: «Il
-est assis au Nord.» Le Soleil ordonna de refermer la tente et continua
-ses cérémonies et ses chants: la cicatrice diminuait de plus en plus.
-Ayant fait rouvrir la porte, il demanda où se tenait son fils; la Lune
-répondit: «Au Nord.» Alors il fit changer de place les deux jeunes gens
-et continua ses incantations avec plus de force que jamais. Enfin une
-dernière fois, faisant ouvrir la porte, il demanda à la Lune où était
-son fils; elle répondit encore: «Au Nord.--Tu te trompes,» dit le
-Soleil.
-
-La médecine était finie, la cicatrice avait disparu et le Pied-Noir
-ressemblait à l’Etoile-du-Matin à s’y méprendre. Rentré dans la grande
-tente, le Soleil parla ainsi au jeune Pied-Noir:
-
-«Te voilà guéri, tu épouseras ta fiancée et de retour dans ta tribu tu
-diras à tous que je les protégerai toujours, si chaque année ils
-dressent en mon honneur une grande loge. Toute la tribu devra être là et
-m’offrir des présents qu’on exposera au sommet et tout autour de cette
-loge. Ainsi j’écouterai leurs prières. Les cérémonies devront être
-dirigées par une femme qui ait toujours été fidèle à son mari, autrement
-je n’écouterai pas leurs prières. Lorsque quelqu’un sera gravement
-malade, qu’il me fasse un vœu et je lui serai propice.»
-
-Le Pied-Noir promit tout, prit congé et après un long voyage rentra au
-camp. Toute la tribu fut émerveillée de voir que la cicatrice avait
-entièrement disparu. Le jeune Indien rapporta tout ce que le Soleil lui
-avait ordonné de dire; il épousa la jeune fille et depuis lors les
-Pieds-Noirs font chaque année la loge de médecine en l’honneur du
-Soleil.
-
-Les danses publiques se font avec la plus grande solennité et sont
-presque toujours des danses religieuses. Les hommes à peine couverts
-d’un haillon ont le corps peint de diverses couleurs, paré de plumes
-d’oiseaux et d’autres ornements indiens. Ils sautent à plusieurs
-ensemble, mais chacun séparément, tenant en main un objet superstitieux,
-par exemple un petit animal embaumé, un fusil, une pipe, un coutelas,
-une hache, etc.; ils dansent au son du tambour et des chants; ils
-poussent des cris et des hurlements et font mille contorsions selon le
-rythme de la danse ou selon leur caprice.
-
-Les enfants des écoles ont les cheveux coupés; aussi quelques-uns
-d’entre eux voulant participer à la danse selon le vieil usage,
-s’attachent autour de la tête des queues de vache, et avec cette
-perruque ils se présentent à l’assemblée, provoquant parmi les
-spectateurs un rire inextinguible.
-
-
-XV.
-
-_Le Napi ou le Vieux des Pieds-Noirs._
-
-Le Napi est une sorte de divinité grotesque et peu édifiante. On lui
-attribue la création de l’homme et des animaux, des minéraux et en
-général de toutes les choses visibles. D’après la tradition, il habitait
-autrefois au milieu des Pieds-Noirs, mais depuis longtemps il ne s’est
-plus montré. Il court sur lui une foule de récits légendaires; en voici
-deux ou trois.
-
-Pendant qu’il résidait parmi les Pieds-Noirs, il trouva un jour dans la
-prairie le crâne blanchi d’un cerf avec ses longues cornes. Un rat
-sortant de ce crâne invita le Napi à y entrer. Le chef des rats
-organisa aussitôt un bal qui devait durer toute la nuit, et celui qui
-s’endormirait aurait les cheveux rasés. Au milieu du bal, le Napi
-s’endormit et les rats lui rasèrent la tête et s’enfuirent. Le lendemain
-matin, le Napi s’étant réveillé mit dehors les jambes et le buste, mais
-il ne put sortir la tête. Il se leva la tête prise dans le crâne du cerf
-aux longues cornes, et ainsi affublé, il parcourut le pays.
-
-Les chasseurs le prenant pour un cerf l’entourèrent, mais s’apercevant
-de leur erreur, ils l’empoignèrent par les cornes et lui demandèrent qui
-il était. N’obtenant aucune réponse, ils brisèrent le crâne avec une
-pierre et reconnurent le Napi.
-
-On trouve ici un arbuste épineux avec de petites baies rouges que les
-sauvages recueillent et font sécher. Pour éviter de se piquer les doigts
-aux épines, ils frappent les branches avec un bâton et ramassent les
-fruits tombés par terre. Ils expliquent l’origine de ces épines par
-l’histoire suivante.
-
-Un jour, accablé de fatigue, le Napi se reposait couché sur la rive d’un
-fleuve. Les eaux étaient calmes et limpides. Croyant voir des fruits
-rouges dans l’eau, il sauta dans la rivière pour les prendre, et ne
-trouvant rien il regagna le bord, s’attacha des pierres aux mains, aux
-pieds, au cou et sauta une seconde fois dans l’eau pour aller jusqu’au
-fond où il croyait trouver les fruits. Mais il ne trouva rien et but
-tant d’eau que, sur le point de se noyer, il n’eut que le temps de
-détacher les pierres et regagna la rive à moitié mort. Là, couché sur le
-dos, il ouvrit les yeux et s’aperçut que les fruits, au lieu d’être dans
-la rivière, étaient sur les arbustes. Dans sa colère, il prit un bâton,
-en frappa les branches qui se couvrirent d’épines. «Désormais, dit-il,
-pour recueillir ces fruits, il faudra les abattre avec un bâton ou se
-piquer les doigts.»
-
-Un jour d’été, le Napi voyageait avec sa peau de buffalo. Passant près
-d’un rocher, il s’arrêta et se reposa quelques instants, puis en partant
-il fit cadeau de sa fourrure au rocher. Plus loin il rencontra un loup
-avec lequel il continua sa route. Le temps était couvert et il
-commençait à pleuvoir. Le Napi envoya le loup reprendre sa peau de
-buffalo sous laquelle ils s’abritèrent tous deux. Mais bientôt ils
-entendirent derrière eux un grand fracas: c’était le rocher qui les
-poursuivait, roulant, roulant très vite. Le loup se cacha sous terre,
-dans un trou. Le Napi s’enfuit à toutes jambes et rencontra des
-buffalos: «Mes frères les buffalos, cria-t-il, défendez-moi contre cette
-grosse pierre.» Mais les buffalos ne lui vinrent pas en aide. Il invoqua
-le secours de plusieurs autres animaux, mais tous avaient peur et
-passaient leur chemin. Enfin il vit des hirondelles et les pria de le
-secourir. Une hirondelle donna un coup de bec au rocher et en fit sauter
-un morceau; les autres l’imitèrent; à force de coups de bec, le rocher
-se fendit en deux et s’arrêta et le Napi fut sauvé. De là vient
-qu’aujourd’hui encore lorsque les Pieds-Noirs voient des allées de
-pierres dans la prairie, ils disent: «Ces pierres sont tombées là
-pendant la fuite du Napi.» Et quant aux roches dispersées çà et là sur
-le sol, ils croient qu’elles roulent et changent de place pendant la
-nuit; plusieurs même affirment qu’ils en ont vu rouler[H].
-
-Le Napi est représenté dans les légendes comme un génie malfaisant. Un
-jour par exemple il entra dans une tente où logeaient deux vieilles
-femmes avec leurs deux petits enfants et leur dit qu’il voulait
-s’arrêter chez elles; il commença par préparer le feu, puis partit à la
-chasse pour se procurer de la viande. Peu après il revint et envoya les
-femmes chercher le gibier qu’il disait avoir
-
-[Illustration: Une famille indienne.]
-
-laissé sur le bord de la rivière. Pendant leur absence, il décapita les
-deux enfants qui dormaient dans leur lit, laissa les têtes sur
-l’oreiller, coupa les petits corps en morceaux et les fit bouillir.
-Quand les femmes rentrèrent, il leur servit cette viande qu’elles
-prirent pour du chevreuil et trouvèrent excellente; puis il s’enfuit.
-Ayant découvert la cruelle vérité, les pauvres mères allèrent sur la
-colline pousser des gémissements et de longues lamentations. Près du
-sommet, elles virent un homme sortir d’un trou: c’était l’entrée d’une
-galerie souterraine qui avait une autre ouverture derrière la colline.
-L’homme les engagea à descendre dans cette galerie, leur disant qu’elles
-y trouveraient certainement le Napi. Sitôt qu’elles y furent, le Napi
-(car c’était lui) alluma un grand feu aux deux extrémités, et les
-malheureuses périrent suffoquées.
-
-Un jour je demandai à un de mes néophytes, nommé «Queue-d’Ecureuil», ce
-qu’il pensait du Napi. «Je crois que c’est le diable, me répondit
-il:--Et moi aussi, repris-je, je le crois, car il en a tous les traits;
-il ne lui manque pas même les cornes.»
-
-
-XVI.
-
-_Une pipe vendue pour trente chevaux._
-
-Un Indien nommé Grande-Plume avait vendu sa pipe pour trente chevaux.
-Comme je demandai à des sauvages la raison de ce prix exorbitant:
-«Etait-ce donc une si grande pipe?» ils me répondirent: «Non, c’est une
-pipe ordinaire, mais très vieille.» Elle remonte au temps où les
-Pieds-Noirs habitaient dans les cavernes, n’ayant ni chiens ni chevaux
-et dès lors elle passait en héritage d’un chef à l’autre. Elle vint
-ainsi jusqu’à Grande-Plume.
-
-»Il y a quelque temps un Indien nommé «Buffle-Croissant» tomba gravement
-malade; comme il avait beaucoup de chevaux, il promit, s’il guérissait,
-d’acheter la pipe. Il guérit et l’acheta pour trente chevaux.
-
-«Parmi nous, lorsque quelqu’un est malade, il prend tous les remèdes des
-docteurs indiens ou blancs, et si malgré cela il ne guérit pas, il
-calcule de combien de chevaux il peut disposer. Est-il pauvre, il se
-dit: Si je guéris, j’irai trouver le possesseur de la pipe, je lui
-demanderai de me la laisser fumer quelques instants, et je lui donnerai
-deux ou trois chevaux. Est-il riche, il tâche d’acheter la pipe. Nous
-Indiens, nous faisons comme vous, Robe Noire: à l’église, vous brûlez
-des parfums et vous encensez les objets qui sont sur l’autel. De même
-quand un malade guérit et qu’il va ou fumer la pipe ou l’acheter, nous
-brûlons des herbes odorantes, et nous encensons la pipe en
-priant.--Parfait! repris-je; vous dites que vous encensez la pipe comme
-nous encensons les objets qui sont sur l’autel, soit. Mais il y a une
-différence: sur l’autel nous avons le crucifix ou l’image de la Madone,
-et quand nous encensons ou que nous prions ces images, notre encens et
-nos prières vont à Jésus et à Marie dans le ciel; tandis que vous,
-lorsque vous encensez la pipe, votre encens s’adresse à la pipe
-elle-même.» Alors Collier-Noir, un de mes interlocuteurs, après un
-moment de réflexion, répondit: «Toutes nos médecines viennent du Soleil;
-c’est Payi-Cicatrice qui alla visiter le Soleil et nous instruisit à son
-retour. Quand nous encensons la pipe, notre encens monte vers le Soleil
-et nous le prions de nous secourir et de nous conserver heureux et bien
-portants.--Vous croyez, leur dis-je, que Payi a été jusqu’au Soleil?
-S’il avait été là, certainement il n’en serait jamais revenu; car le
-soleil est tout de feu et n’est pas un homme.»
-
-Les Indiens ne surent que répondre; pensant que cela suffisait,
-j’ajoutai: «Je suis enchanté de cette causerie; revenez encore me voir
-et me conter les traditions et les croyances de votre nation pour que
-j’en écrive à mes amis d’Europe qui désirent tant connaître votre
-histoire.»
-
-
-XVII.
-
-_Prière d’un Sauvage._
-
-JEAN GRANDE-PLUME est un vieillard de soixante ans et plus, baptisé il y
-a environ deux mois. Il est venu me voir et m’a dit: «J’ai connu la Robe
-Noire, il y a 40 ans, quand j’étais encore jeune guerrier, et j’ai
-appris de lui à prier Dieu et à faire le signe de la croix. D’une main
-je prenais la prière de la Robe Noire et de l’autre je gardais toutes
-les prières et superstitions païennes. Je priais Dieu d’abord; puis le
-soleil, la lune, les étoiles, la terre et tout ce que prient les païens.
-A la guerre, avant d’attaquer l’ennemi, je descendais de cheval, je
-m’agenouillais, faisais le signe de la croix et priais Dieu; ensuite je
-priais comme les Pieds-Noirs et je suis resté sain et sauf
-jusqu’aujourd’hui. J’ai tué beaucoup d’hommes et de femmes; je n’ai
-jamais menti, jamais volé et j’ai fait tout le reste.
-
-»L’année dernière au mois de juin, mon fils âgé de sept ans tomba
-gravement malade; je priai pour lui tout ce que je pouvais prier, et mon
-fils mourut. Je promis à Dieu que je me ferais baptiser le 4 juillet si
-mon fils guérissait: mon fils mourut.
-
-»Je priai le soleil et tout ce qui est au firmament, je priai la terre,
-les chiens de la prairie, je priai l’eau; quand je buvais, je disais:
-Eau, aie pitié de moi, guéris mon fils; je priai toutes les pierres: ô
-pierres, aidez-moi, guérissez mon fils: mon fils mourut.
-
-»Alors j’ai changé d’avis; j’ai renoncé aux prières et superstitions des
-Piégans, et désormais je ne prierai plus que Dieu seul! J’adopterai ta
-prière, ô Robe Noire, et voilà pourquoi je veux être baptisé. Les
-superstitions et les médecines des Pieds-Noirs n’ont aucune puissance.
-Dieu seul est puissant et c’est lui seul que je veux prier, et je désire
-recevoir la communion le jour de Pâques. J’avais un tas d’objets
-superstitieux, mais je les ai tous jetés et je ne conserve que le
-crucifix et les images saintes.»
-
-
-XVIII.
-
-_Le Barbier Indien._
-
-Les Indiens n’ont pas de barbe; la peau de leur visage est lisse comme
-celle des femmes; mais cela n’est pas naturel; de fait, les adultes sont
-tous armés de pinces avec lesquelles ils arrachent les poils de leur
-visage, sitôt qu’ils paraissent.
-
-Un jour que je me trouvais dans un campement d’une trentaine de loges
-sur les bords du fleuve Big-horn, je visitai un malade couché en plein
-air près de la tente. Un Indien à l’extérieur brutal remarqua que je
-n’étais pas rasé depuis une quinzaine de jours. Il m’offrit une pince en
-me disant: Arrache-toi la barbe. Je refusai et continuai à parler au
-malade. Mais lui, en vrai Indien, restait planté là devant moi, la main
-tendue et répétant: Arrache-toi la barbe.
-
-Une douzaine d’hommes faisaient cercle autour de nous, le sourire aux
-lèvres, curieux de voir comment cela finirait. Je me levai, pris la
-petite pince et dis au barbier: «Vois, si je m’arrache un poil, tu
-verras à son extrémité une sorte de racine; ce n’est point une racine,
-mais un petit morceau de ma cervelle. Maintenant si je m’arrachais toute
-la barbe, je détruirais complètement ma cervelle, et je serais comme
-vous, sans barbe et sans cervelle. Les blancs ont de la barbe et
-fabriquent des fusils, des horloges, des machines à vapeur et font de la
-photographie. Vous n’avez pas de barbe et vous ne faites rien de tout
-cela.» Je lui rendis la pince et il s’en alla tout penaud.
-
-
-XIX.
-
-_Une histoire d’ours._
-
-Il y a quelques jours, un métis, nommé François Monroe, bon catholique,
-vint me trouver et me montra une statuette de la Sainte Vierge qu’il
-portait sur la poitrine. Elle était en porcelaine, haute d’environ 7
-centimètres, enveloppée et cousue dans un sac de cuir, suspendu à son
-cou. «Cette statuette, dit François, m’a été donnée par mon père; depuis
-28 ans je la porte à mon cou et la garderai tant que je vivrai; elle m’a
-toujours porté bonheur. Ecoutez cette histoire. Il y a dix ans, une de
-mes filles mourut et j’étais bien affligé. Une nuit j’eus un songe: il
-me semblait être mort et couché dans un cercueil, près de ma fille. Et
-je voyais dans les airs la Madone assise et chantant avec accompagnement
-d’orgue, et une procession de petits hommes descendait vers moi. Je me
-levai et je vis quatre ours; l’un d’eux me regardait en face, et moi je
-le regardais aussi; sur la tête il avait des raies noires. Alors je
-m’éveillai et je racontai mon songe à ma femme; elle répondit que tout
-irait bien parce que je m’étais levé en rêve. Durant la journée,
-quelques femmes de ma parenté voulurent aller au pied de la montagne
-cueillir des fruits sauvages; mais elles avaient peur des ours et me
-demandèrent de les accompagner. Malgré mon chagrin, je partis avec
-elles; pendant qu’elles faisaient leur cueillette, j’étais assis sur un
-tertre et regardais autour pour voir s’il ne venait pas d’ours. Bientôt
-j’en aperçus un dans la brousse, à la distance d’environ cinq cents pas,
-qui mangeait des fruits sauvages. Lui ne me voyait pas, car les ours ont
-la vue faible, mais l’ouïe et l’odorat très fins. Je m’avançai contre le
-vent, cherchant à m’approcher de lui. Quand je ne fus plus qu’à une
-centaine de pas, je préparai mon fusil; puis je m’avançai, les yeux
-fixés sur l’ours, prêt à tirer, s’il se levait. J’étais à pied, mon
-cheval derrière moi, la bride autour de mon bras. L’herbe était haute,
-je voulais me rapprocher le plus possible de l’animal pour lui tirer mon
-coup de fusil dans l’oreille et le renverser à terre avant qu’il ne pût
-se jeter sur moi. J’avançais les yeux fixés sur l’ours, sans regarder où
-je mettais le pied. Tout à coup, baissant les yeux, j’aperçois à trois
-pas de moi un petit ourson qui dormait sur l’herbe, le museau sur ses
-pattes de devant. S’étant éveillé, il me fixa, je le fixai, je tirai, je
-lui fracassai la mâchoire et il roula à terre en hurlant. A ce moment
-précis je vis devant moi, en ligne et debout sur leurs pattes de
-derrière, quatre ours: deux petits et deux-grands. Je n’avais que sept
-cartouches. A la vue des quatre ours, je ne songeai point à fuir; au
-contraire mon cœur se raffermit: je tirai sur le premier et il roula
-dans l’herbe; je tirai sur le second et il tomba; je tirai sur le
-troisième qui était le père, et il s’abattit blessé; je tirai sur la
-quatrième qui était la mère, et la blessai au flanc: fais elle ne tomba
-point, elle regardait du côté opposé et me tournait le dos. Alors je
-criai: elle se retourna et je la frappai en pleine poitrine. Elle
-courut sur moi: je tirai ma dernière cartouche et la blessai à la
-mâchoire: je sentis l’ours m’étreindre et je m’évanouis.
-
-Revenu à moi, j’ouvris les yeux: mon cheval était près de moi, la tête
-baissée sur ma figure. L’ourse se tenait à côté du cheval, cherchant à
-le mordre à la croupe. Je me levai, saisis la bride du cheval et le
-tournai du côté opposé. Le museau de l’ourse était tout en sang; elle me
-regardait et en soufflant me lança un flot de sang à la figure. J’étais
-complètement étourdi. L’ourse tourna derrière le cheval pour venir
-m’attaquer, je tirai la bride et tournai avec le cheval, et l’ourse
-saisissant mes vêtements avec ses pattes les déchirait. Je continuai ce
-manège, l’ourse me suivant toujours et cherchant à saisir mes habits,
-mais elle en était empêchée par les ruades de mon cheval. Mes habits, ma
-chemise étaient en lambeaux, et ma poitrine sillonnée de profondes
-blessures par les griffes de l’ourse. Voyez ces grandes cicatrices!
-L’ourse s’efforçait de saisir le cheval par ses pieds de derrière; mais
-celui-ci lui lançait des ruades en pleine poitrine. J’étais épuisé;
-l’ourse s’éloigna à une trentaine de pas et s’arrêta en me regardant. Je
-la surveillais, je voulais sauter en selle, mais je savais bien
-qu’aussitôt elle se précipiterait sur moi avec furie, et je tirai de son
-fourreau mon coutelas; elle s’élança sur moi, et au moment où elle me
-mettait une patte sur l’épaule, je lui donnai un coup de couteau dans la
-gueule; elle me mordit à la main: je sentis les os se rompre, je
-m’évanouis et restai sans connaissance je ne sais pendant combien de
-temps.
-
-Lorsque je revins à moi, je me trouvai sous le ventre de mon cheval, et
-me traînent sur les mains et sur les genoux, je me relevai et je vis
-l’ourse debout derrière le cheval; elle me regardait, balançant la tête
-à droite et à gauche, et courut sur moi. Je cherchai à l’esquiver, et
-tirant le cheval par la bride, je m’efforçai de me défendre par ses
-ruades contre l’animal; et ainsi nous tournions depuis une demi-heure,
-quand l’ourse s’éloigna haletante et tomba morte après quelques pas. Le
-sang jaillissait des artères de mon bras et de ma poitrine. Avec mon
-fouet, je liai mon bras au poignet et avec le manche je serrai la corde
-en la tordant jusqu’à ce que le sang cessât de couler. Montant à cheval,
-je rejoignis les femmes qui furent épouvantées. J’étais tout couvert de
-sang et deux fragments d’os pendaient de ma main. Je dis à ma femme de
-couper la chair qui retenait les os brisés. Elle en coupa une partie,
-mais n’eut pas le courage de couper le reste. Alors prenant l’os entre
-mes dents, je coupai la chair avec mon couteau; les deux os furent ainsi
-tranchés et le sang cessa de couler du poignet, mais il jaillissait
-encore de la poitrine. Les femmes me bandèrent avec des morceaux de mon
-habit et nous retournâmes à la maison. J’appelai aussitôt le prêtre: ce
-fut le P. Damiani qui vint; je me confessai et reçus la communion. Mon
-frère appliqua sur mes blessures des plantes médicinales, et je guéris.
-Voyez comme ma main est déformée, l’index et le médium sont paralysés.
-
-Je portais cette statuette de la Vierge suspendue à mon cou par un
-cordon que l’ourse qui avait déchiré tous mes habits, ne réussit pas à
-rompre. Ma ceinture et la bretelle de mon fusil furent déchirées, mais
-le cordon de la statuette resta intact et la très sainte Vierge me
-sauva.»
-
-Tel fut le récit de François Monroe. J’ai demandé plus tard au P.
-Damiani s’il était vrai qu’il eût administré les sacrements à François
-Monroe après son combat avec l’ourse; il me répondit affirmativement.
-
-
-XX.
-
-_Histoire d’un serpent._
-
-A l’Est de la Réserve des Pieds-Noirs s’étendent d’immenses prairies,
-légèrement ondulées comme les vagues de la mer. A soixante milles
-environ s’élèvent trois collines appelées _Collines de l’herbe douce_.
-Trois guerriers Pieds-Noirs, au cours d’une chasse, s’approchèrent de la
-colline du milieu qui est la plus élevée. En gravissant la pente, ils
-rencontrèrent un sentier battu, mais sans aucune trace d’animaux. A
-mi-côte, ils entendirent un sifflement aigu et virent au sommet de la
-colline un grand serpent enroulé sur lui-même, la tête dressée au-dessus
-des anneaux. Cette tête ressemblait à celle d’un taureau avec de longues
-cornes; il dardait la langue en sifflant avec rage. Les Pieds-Noirs
-épouvantés s’écrièrent: Sauvons-nous. Mais l’un d’eux s’obstina
-follement à vouloir tuer le monstre et descendit de cheval. Les deux
-autres l’abandonnèrent et s’enfuirent précipitamment. Bientôt ils
-entendirent un coup de fusil et le bruissement du serpent qui s’élançait
-du haut de la colline. La fumée dissipée, leur compagnon avec son cheval
-avait disparu et ils virent le serpent seul remonter lentement vers la
-cime. Les Pieds-Noirs s’en retournèrent au camp en chantant l’hymne des
-morts et racontèrent comment leur camarade avait été englouti vivant par
-un serpent. Une centaine de guerriers se rendirent à la colline, et
-voyant le serpent la tête haute et menaçante, à un signal donné, ils
-tirèrent tous ensemble sur lui et s’enfuirent poursuivis par le monstre.
-A mi-côte cependant il s’arrêta et regagna le sommet. Les Pieds-Noirs
-revinrent à la charge. Pour la quatrième fois ils tirèrent: l’animal
-blessé s’abattit, frappant lourdement le sol de sa queue. Les Indiens
-continuèrent à tirer et au coucher du soleil la bête était morte.
-Plusieurs avaient envie de s’approcher, mais ils craignaient un malheur;
-cependant ils s’enhardirent jusqu’à passer en courant près du cadavre et
-redescendirent en toute hâte de la colline.
-
-L’année suivante, quelques guerriers se trouvant dans ces parages, se
-dirent: Allons voir le serpent que nous avons tué l’an dernier. Ils
-gravirent la colline et virent le squelette immense du monstre et,
-dedans, le squelette de l’homme et du cheval. «Et la selle, demandai-je,
-ne l’avait-il pas aussi avalée?--Non, me répondit froidement un Indien,
-cet homme n’avait pas de selle, il montait à poil.»
-
-
-XXI.
-
-_Serpents à sonnettes._
-
-L’Etat du Montana et surtout la Réserve des Corbeaux abondent en
-serpents à sonnettes, dont la morsure est toujours mortelle. Ils ont
-plus d’un mètre de long et trois centimètres environ de diamètre; leur
-couleur est noirâtre avec des taches jaunes; ils portent à la queue leur
-sonnette, composée d’une dizaine d’anneaux très minces, s’emboîtant
-comme des vertèbres les uns dans les autres. Par les vibrations rapides
-de ces anneaux, ils produisent un son pareil à celui que font en volant
-certaines sauterelles. Pour mordre, ils enfoncent deux dents en forme de
-crochets et percées de haut en bas: à l’extrémité inférieure de ces
-crochets se trouvent deux vésicules pleines de venin mortel. Les dents
-ayant pénétré dans la chair de la victime, les vésicules projettent
-aussitôt leur liquide, qui, une fois entré dans la circulation du sang,
-fait son œuvre en quelques heures. Les douleurs sont très vives et
-l’enflure des membres immédiate; mais ce qui amène la mort, c’est une
-paralysie du cœur; aussi est-il nécessaire de tenir cet organe en
-mouvement jusqu’à ce que le venin soit éliminé. Il y a plusieurs
-remèdes, mais le principal, c’est l’eau-de-vie; prise en quantité
-suffisante, elle active la circulation, calme la souffrance et
-neutralise l’effet du poison.
-
-Les serpents à sonnettes s’avancent par bonds proportionnés à leur
-longueur. Ils enroulent sur leur queue les deux tiers de leur corps; le
-reste avec la tête se dresse au-dessus des anneaux dont ils se servent
-comme d’un ressort pour s’élancer sur leur proie.
-
-Quand on voyage dans la prairie, un écart subit du cheval et le
-battement rapide des sonnettes annoncent la présence du serpent. Les
-chevaux en ont une peur extrême.
-
-J’ai eu la chance d’en tuer au moins une quinzaine.
-
-Voici comment je faisais: je cassais d’abord les reins du serpent à
-coups de pierre; puis, lui abaissant le haut du corps avec un bâton, je
-lui mettais le pied sur le cou et lui tranchais la tête. On peut aussi
-lui briser l’échine avec un long bâton, mais il est dangereux de s’en
-approcher. Me trouvant un jour dans une prairie où il n’y avait ni
-bâtons ni pierres, j’enlevai mes bottes, je les lançai l’une après
-l’autre sur l’animal, et quand il fut à moitié mort, je lui coupai la
-tête.
-
-Les serpents à sonnettes recherchent le voisinage des chiens de prairie.
-Les animaux ainsi appelés par les sauvages sont de véritables écureuils
-qui, au lieu de vivre sur les arbres, habitent dans des terriers. A
-certains endroits on les voit par centaines groupés en familles autour
-de leurs trous, assis sur leur train de derrière, droits comme des
-piquets et se servant de leurs pattes de devant comme de mains. Leur cri
-ressemble à celui des rats; dès qu’ils voient venir quelqu’un, ils
-rentrent prestement dans leur trou, mais avant de disparaître sous
-terre, ils agitent rapidement la queue comme pour saluer.
-
-Je l’ai dit plus haut, les serpents à sonnettes visitent souvent ces
-terriers, si bien qu’on les croit grands amis des chiens de prairie. Or,
-un jour que je me trouvais dans une de ces colonies de chiens, je vis un
-gros serpent à sonnettes couché tranquillement à l’entrée d’un terrier;
-au milieu du ventre, il avait une bosse, grosse comme le poing. Je tuai
-le serpent: avec mon couteau je lui ouvris le ventre et j’y trouvai un
-petit chien de prairie qu’il avait avalé tout entier avec ses poils.
-J’en conclus que les serpents à sonnettes, loin d’être les amis des
-chiens de prairie, sont leurs plus mortels ennemis et qu’ils ne visitent
-leurs terriers que pour dévorer leurs petits.
-
-
-XXII.
-
-_Le climat du pays des Pieds-Noirs._
-
-Le climat du pays des Pieds-Noirs est plutôt rude. Qui n’a pas de bons
-poumons fera bien de n’y pas venir. L’été est court; il n’y a presque
-pas d’automne ni de printemps. Le terrain ne se prête guère à la
-culture; on n’y fait qu’une récolte de foin par an; la seule ressource
-est le bétail.
-
-L’hiver est rigoureux: le thermomètre descend souvent jusqu’à 25 ou 30°
-Fahrenheit au-dessous de zéro; quelquefois jusqu’à 40° et même 50°.
-Depuis la fin de décembre jusqu’à la fin d’avril, le sol est presque
-toujours couvert de neige. Le vent du Nord est généralement accompagné
-de neige en hiver et de pluie en été. Quelquefois les vents de l’Ouest
-sont tellement violents qu’il est impossible de voyager; en été, ils
-amènent des orages épouvantables avec grêle et tonnerre; en hiver, de
-fortes tourmentes de neige. Ces tourmentes s’élèvent si subitement qu’on
-a à peine le temps de se mettre à l’abri; il faut alors avoir
-d’excellents chevaux et une voiture solide, autrement on est exposé aux
-plus graves accidents.
-
-Tout dernièrement, un blanc envoyé à la mission se perdit dans la neige
-deux jours et deux nuits; il eut le nez et un doigt gelés. Sa barbe fut
-changée en un glaçon qui lui gela tout le bas du visage.
-
-Au mois d’octobre 1899, il tomba beaucoup de neige; des bergers de la
-Réserve furent surpris en rase campagne et sept d’entre eux périrent de
-froid. L’un de ces derniers, revenu à la cabane, avait allumé sa
-lanterne pour écrire un billet dans lequel il disait que le troupeau
-était à peu de distance, que lui-même se sentait épuisé, mais qu’il
-essaierait pourtant de le ramener. Il partit et fut trouvé mort, la
-lanterne à côté de lui.
-
-Un autre fut trouvé mort assis: ses moutons lui avaient déjà rongé les
-moustaches, les cheveux et une partie des vêtements.
-
-Par ces mauvais temps, le missionnaire court de grands risques quand il
-s’agit d’aller visiter les malades. Au lieu de rester à se chauffer près
-de son poêle, il lui faut affronter les plus grands froids pour ne pas
-laisser mourir sans sacrements les Indiens qui l’appellent. Pour ma
-part, je n’ai jamais hésité à remplir mon devoir, mais cela n’a pas été
-sans quelques mésaventures. Un jour, par exemple, surpris par une
-tempête, je m’égarai et restai un jour et toute une nuit seul dans la
-neige par un froid de 27° au-dessous de zéro.
-
-Une autre fois, je m’égarai encore dans les neiges et passai deux jours
-et une nuit sur de hautes montagnes dans une complète solitude. C’est
-alors qu’il faut du courage: nuit obscure, froid intense, sans feu, sans
-abri, sans nourriture, sans sommeil malgré la fatigue, car s’endormir
-serait s’exposer à mourir de froid.
-
-Dans de pareilles circonstances, l’unique réconfort est l’abandon total
-à la Providence.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-UNE TRIBU CHRÉTIENNE: LES CŒURS D’ALÈNE.
-
-
-I.
-
-_La tribu des Cœurs d’Alène._
-
-Parmi les tribus indiennes des Montagnes Rocheuses, l’une des plus
-importantes est celle des _Cœurs d’Alène_. Les Cœurs d’Alène, ainsi
-nommés par les trappeurs canadiens à cause de leur férocité et de leur
-astuce, comptaient jusqu’à ces dernières années parmi les plus
-belliqueux habitants de l’Amérique septentrionale. Toujours en guerre,
-non seulement avec les Blancs et les troupes des Etats-Unis, mais encore
-avec les tribus voisines, ils mettaient toute leur gloire à voler les
-chevaux, les provisions, les femmes et les enfants de leurs ennemis, et
-à tuer tous ceux qui tombaient entre leurs mains. Non contents de tuer,
-ils mutilaient les cadavres d’une façon atroce, leur enlevant la peau du
-crâne avec toute la chevelure, qu’ils conservaient comme un trophée de
-leur victoire. Il semble qu’ils ne pratiquaient aucun culte religieux;
-toutefois ils avaient une notion confuse du Créateur et d’autres esprits
-inférieurs habitant le corps des animaux. Ils employaient des rites
-superstitieux pour se rendre favorables les génies tutélaires qu’ils
-appellent «Suuméck», c’est-à-dire protecteurs du peuple, spécialement
-dans la maladie ou avant d’aller à la chasse, à la pêche ou à la guerre.
-Quand un chef ou un homme important de la tribu voulait marier son fils,
-il lui disait: «Mon fils, te voilà déjà grand; il est temps que tu
-prennes femme, mais si tu veux en avoir parmi les plus laborieuses et
-les plus riches, il faut que par tes actes tu montres que tu es un
-homme. Va donc dans la montagne chercher ton génie protecteur Suuméck,
-et quand tu l’auras trouvé, cours tuer quelques ennemis, et ainsi tu
-acquerras le renom d’un brave et tu pourras posséder les femmes de ton
-choix.»
-
-A ces paroles, le fils partait; il gravissait les plus hautes cîmes des
-montagnes, l’imagination pleine des visions superstitieuses dont il
-avait cent fois entendu le récit dans son enfance. Sur ces sommets,
-dormant à la belle étoile, ne se nourrissant que de racines sauvages,
-brisé de fatigue par le voyage, les veilles et la faim, il voyait ou
-croyait voir son Suuméck dans un loup, un cerf, un ours ou un autre
-animal, et croyait entendre une voix mystérieuse qui lui promettait
-qu’il deviendrait très habile dans l’art de la médecine (sorcellerie),
-soit dans la guerre, soit à la chasse. Alors il retournait chez lui et
-racontait à sa famille la vision qu’il avait eue. Le bruit de ses
-exploits se répandait rapidement dans toute la contrée et il passait
-partout pour un héros. Alors son père lui demandait quelle jeune fille
-il voulait prendre pour femme; il allait lui-même la demander aux
-parents en leur promettant pour dot deux, trois ou plusieurs chevaux. Et
-sans que la fiancée connût son futur époux, sans qu’on lui eût demandé
-son consentement, le mariage était décidé. Si la jeune fille refusait
-cette union, son père la battait cruellement jusqu’à ce qu’elle se pliât
-à sa volonté; et ainsi, la pauvrette, pour ne pas mourir sous les
-coups, se rendait malgré elle à la maison de son futur époux.
-
-Souvent le jeune brave allait tuer quelques ennemis ou voler des
-chevaux; s’il réussissait, devenu plus célèbre encore, il pouvait
-acheter d’autres femmes qui lui servaient d’esclaves et qu’il avait le
-droit de maltraiter et même de tuer, dès qu’elles cessaient de lui
-plaire. Nourriture, vêtement, habitation, tout respirait la barbarie.
-Les Cœurs d’Alène ne cultivaient pas les champs, ne bâtissaient point de
-maisons, n’avaient point de demeures stables; ils menaient une vie
-errante, vivant de chasse, de pêche et de racines sauvages. Grâce à leur
-paresse et à leur imprévoyance, ils se trouvaient souvent dans la plus
-extrême pénurie, surtout au printemps, lorsque la neige et la glace leur
-rendaient impossibles la pêche et la récolte des racines sauvages dans
-les forêts.
-
-Un Indien se rappelant ces temps malheureux disait au missionnaire:
-«Robe Noire, combien nous vous devons être reconnaissants! Dans ma
-jeunesse, ma mère et ma grand’mère étaient obligées en hiver d’enlever
-la neige de la prairie pour arracher quelques racines de «gamascie» pour
-apaiser leur faim; et maintenant mon grenier est toujours plein d’une
-année à l’autre.»
-
-Une tente en peau de buffalo (bison) leur servait de demeure, où ils
-dormaient pêle-mêle sur des peaux étendues par terre. Ceux qui étaient
-plus à l’aise, pour mieux se garantir du froid, recouvraient leurs
-tentes de nattes; pour vêtements, ils ne portaient que des peaux de cerf
-ou de buffalo.
-
-Les femmes devaient non seulement recueillir les racines qui leur
-servaient d’aliment, mais encore abattre les arbres, fendre le bois et
-le porter à la tente, ce qui était un travail très dur, vu qu’il
-fallait une énorme quantité de bois pour se protéger contre les froids
-très rigoureux de ces montagnes. Parmi les hommes, à cause de leur
-tempérament fougueux et emporté, éclataient souvent des querelles
-suivies de blessures et de meurtres. Bref, leur manière de vivre était
-barbare autant que dure et pénible, contraints qu’ils étaient
-d’entreprendre de longs voyages pour chasser le buffalo. Les femmes
-portant leurs enfants sur leurs épaules devaient les suivre et, avec
-mille fatigues, allumer le feu, préparer les repas, dresser la tente
-tous les soirs, l’enlever le matin et soigner les chevaux. Tel était le
-triste sort des Cœurs d’Alène avant qu’on ne leur eût prêché la foi
-chrétienne.
-
-
-II.
-
-_Conversion des Cœurs d’Alène._
-
-Ceux qui visitent maintenant ces tribus, auraient peine à croire notre
-récit, s’il n’était confirmé par le témoignage du bon P. JOSET, un des
-premiers compagnons du P. de Smet, qui a vécu parmi ces sauvages pendant
-41 ans. Mais comment, demandera quelqu’un, une nation aussi barbare
-a-t-elle pu être amenée à embrasser la civilisation chrétienne? Pour
-accomplir cette grande œuvre, Dieu choisit le P. de Smet, de vénérée
-mémoire. Se souvenant de cette parole du Christ: «Allez dans le monde
-entier prêcher l’Evangile à toute créature», il se rendit le premier
-chez les Cœurs d’Alène en 1841 et baptisa d’abord quelques enfants. De
-grandes difficultés s’opposaient à son généreux projet de convertir à la
-vraie foi toute cette tribu; mais elles ne l’arrêtèrent point. Presque
-sans ressources, avec peu de compagnons, l’année suivante, 1842,
-
-[Illustration: Convoi d’émigrants attaqué et brûlé par les Indiens.]
-
-il fonda la mission du Sacré-Cœur et la donna à gouverner au P. NICOLAS
-POINT, jésuite français, auquel il adjoignit un Belge, le Fr. CHARLES.
-Ils demeurèrent seuls jusqu’en 1844; à cette époque vint les rejoindre
-le P. JOSET, suivi quelques années après, en 1854, d’un bon nombre de
-Pères italiens des provinces de Turin et de Rome. Le zèle et la patience
-des missionnaires triomphèrent peu à peu des obstacles qui s’opposaient
-à la conversion de cette tribu et qui venaient pour la plupart de leur
-vie errante et de leur inimitié envers les Blancs. Aujourd’hui toute la
-tribu des Cœurs d’Alène est catholique et si fervente que tous, sans
-exception, s’approchent des sacrements aux principales fêtes de l’année.
-Beaucoup communient chaque premier vendredi du mois ou même plus
-souvent; de là la pureté et l’honnêteté de leur vie.
-
-Ils célèbrent leurs mariages selon les rites de l’Eglise, et se
-préparent à ce grand acte par plusieurs mois de prières et de
-recueillement. Ils gardent si religieusement la foi conjugale, que
-jamais parmi eux on ne vit un seul divorce. Les femmes, autrefois
-traitées comme des bêtes de somme, sont actuellement aimées et
-respectées de leurs maris, et personne n’oserait prendre avec elles la
-moindre liberté. Elles ne se montrent en public qu’avec une ou plusieurs
-compagnes, toujours très modestement vêtues, portant sur la poitrine en
-guise de bijou une médaille de la Vierge Immaculée.
-
-Chez les Cœurs d’Alène, l’esprit de justice et de fidélité à la parole
-donnée dans leurs rapports avec les Blancs ou avec les autres sauvages
-sont fort remarquables: si bien que ce nom de Cœurs d’Alène, qui leur
-avait été donné à cause de leur astuce et de leur perfidie, signifie
-maintenant un Indien honnête, tandis que le nom d’Indien est pour les
-Blancs synonyme de voleur et de coquin. Leur droiture est citée avec
-éloge par les voyageurs américains et les colons du voisinage. Pour
-éprouver leur honnêteté, quelques Blancs confièrent la garde de leur
-maison à un jeune Cœur d’Alène en y laissant des provisions, quelque
-monnaie d’or et d’argent, et du tabac. Quel ne fut pas leur étonnement
-quand à leur retour ils retrouvèrent tout en place! Bien plus, si en
-parcourant leurs forêts, ils découvrent de l’argent ou quelque autre
-objet perdu par les voyageurs, ils n’ont point de repos qu’ils ne
-l’aient rendu au propriétaire, tant ils respectent le bien d’autrui!
-
-Rapportons ici le témoignage d’un marchand américain. Comme il vantait
-devant un missionnaire la merveilleuse probité des Cœurs d’Alène, le
-Père l’ayant taxé d’exagération, il reprit avec chaleur: «Non, Père, je
-n’exagère pas; je vous affirme en toute sincérité que les Cœurs d’Alène
-sont les meilleurs citoyens du pays; pour moi, le bon citoyen est celui
-qui paie bien ses dettes; or sous ce rapport, les Cœurs d’Alène n’ont
-pas leurs pareils, même chez nos meilleurs Américains. Ecoutez ce qui
-m’est arrivé dernièrement. Un Cœur d’Alène était venu chez moi pour
-faire raccommoder sa charrue; il me prévint tout d’abord qu’il ne
-pourrait me payer que dans un mois; je consentis à ce délai. Et voici
-que le dernier jour du mois fixé pour le paiement, je le vois arriver
-avec un cheval qu’il voulait me laisser en gage parce qu’il n’avait pas
-d’argent. Admirant cette probité, je ne voulus pas accepter; je lui dis
-de garder son cheval et de me payer quand il le pourrait. Croyez-vous,
-Père, que dans notre nation on trouverait la même probité? Moi, je ne le
-crois pas, et je le répète: les Cœurs d’Alène sont les meilleurs
-citoyens de ce pays.»
-
-
-III.
-
-_Douceur chrétienne des Cœurs d’Alène._
-
-La tribu des Cœurs d’Alène, autrefois si féroce et maintenant consacrée
-au S. Cœur, se distingue entre toutes par la douceur de ses mœurs et la
-ferveur de sa piété. En voici un exemple.
-
-Un Indien de cette tribu avait commencé, aidé d’un autre, à construire
-un bac pour traverser le fleuve à un endroit déjà occupé par les Blancs:
-de là conflit. L’Indien, extraordinairement robuste et féroce, avait
-juré de ne faire aucune concession; ni les menaces des Blancs, ni les
-sages conseils de son entourage ne réussissaient à l’émouvoir: il
-s’obstinait envers et contre tous à poursuivre son entreprise. Il ne
-restait qu’une ressource: c’était de l’amener à prendre l’avis du
-missionnaire. Celui-ci conseilla de céder, mais l’Indien ne voulut rien
-entendre, et comme le Père allait partir, il se présenta comme les
-autres pour lui serrer la main; mais le Père refusa et lui dit que
-puisqu’il voulait en faire à sa tête, il n’avait qu’à s’en aller.
-
-L’Indien, consterné, s’écria: «Robe Noire, pourquoi me traiter ainsi? Ne
-sais-tu pas que c’est la punition la plus grave que tu puisses
-m’infliger?--Si tu veux être de mes amis; répondit le Père, ne t’obstine
-pas dans ton projet criminel.--Dussé-je perdre la vie, je ne céderai
-jamais.--Refuserais-tu ce sacrifice à la Vierge très sainte? Nous voici
-au mois de Marie: je te demande cela en son nom.» Au nom de Marie, le
-sauvage pâlit et tremblant de tous ses membres: «Robe Noire, dit-il, tu
-as vaincu, je ne refuserai pas ce sacrifice à Marie.» Et aussitôt il
-invita son compagnon à détruire le travail commencé, et comme celui-ci
-hésitait: «Va, lui cria
-
-[Illustration: Arrivée des premiers missionnaires aux Montagnes
-Rocheuses.]
-
-l’autre, ou avant de démolir la barque, je te casserai la tête!»
-
- * * * * *
-
-Les exemples de vertus héroïques ne sont pas rares parmi ces sauvages;
-sous l’influence de la religion et de la foi, leur naturel violent et
-passionné s’élève facilement jusqu’à l’héroïsme.
-
-Une femme de la tribu des Cœurs d’Alène, je ne sais pour quelle faute,
-se trouvait en prison, sur une sentence des chefs. Parmi ces Indiens,
-les châtiments rappellent leur férocité native. C’était en plein hiver
-(et les hivers de ces pays ne sont pas comparables aux nôtres!); le
-thermomètre était descendu à 40° au-dessous de zéro, température
-mortelle pour les hommes les plus robustes, si l’on s’expose à l’air
-sans abri et sans mouvement. La pauvre femme avait été abandonnée, pieds
-et mains liés dans sa prison, cabane formée de troncs d’arbres; elle
-souffrait jour et nuit, sans protection contre ce froid terrible; une
-fois par jour, si on ne l’oubliait pas, on lui donnait un peu de pain et
-quelques légumes. Le missionnaire, touché de compassion, intervint
-auprès du chef en faveur de la malheureuse; il se rendit à la prison et
-trouva la femme gelée et presque mourante. Sa principale préoccupation
-était le salut de cette âme: mais quelles pouvaient être ses
-dispositions dans de pareils tourments? Il parut bien vite que si elle
-était abandonnée des hommes, elle n’était pas abandonnée de Dieu. «Eh
-bien! ma pauvre Marie, lui demanda-t-il, vous souffrez cruellement,
-n’est-ce pas?» Malgré ses souffrances qui lui arrachaient des
-gémissements involontaires, elle ne perdit point son calme et répondit:
-«N’est-il pas vrai que pour mes péchés je devrais être en enfer? Et ce
-que je souffre, qu’est-ce en comparaison des tourments de l’enfer?--Sans
-doute, reprit le Père; cependant je voudrais te délivrer; ainsi
-abandonnée, tu ne tarderas pas à mourir.--Non, laissez-moi souffrir, ce
-n’est rien en comparaison de ce que méritent mes péchés, et j’offre à
-Dieu mes souffrances en expiation.» C’était là un acte d’amour parfait,
-et Dieu lui avait sûrement déjà pardonné. Le Père par ses instances
-obtint sa liberté; elle se confessa et vécut dans la suite en paix avec
-Dieu et sa conscience.
-
- * * * * *
-
-La foi de ces sauvages est vraiment admirable. Une femme était sur le
-point de mourir; le Père se rendit près d’elle pour l’administrer et
-s’aperçut bien vite qu’elle n’avait plus que peu d’heures à vivre. Elle
-ne pouvait plus prendre aucune nourriture, ni prononcer une parole; le
-Père l’exhorta cependant à se confesser comme elle pourrait et fut fort
-étonné de l’entendre faire sa confession sans aucune hésitation, comme
-si elle ne ressentait aucun mal. Après l’avoir disposée à son heure
-dernière qui semblait imminente, le missionnaire allait se retirer,
-lorsqu’elle le rappela en disant: «Eh quoi! me laisserez-vous donc
-mourir sans recevoir Notre-Seigneur?» Evidemment il était impossible de
-lui donner la sainte communion, puisqu’elle ne pouvait rien avaler.--«La
-sainte communion, répondit le Père, vous la recevrez demain à l’église
-pendant la sainte messe.» Et il partit, laissant la malade parfaitement
-tranquille. Le lendemain matin lorsqu’il se rendit à l’église au son de
-la cloche, quel ne fut pas son étonnement de voir la mourante de la
-veille à genoux devant l’autel, attendant dévotement l’heure de la
-messe!
-
-«Comment, dit le Père, vous ici?--Eh quoi! répondit ingénûment
-l’Indienne, ne m’avez-vous pas dit hier soir de venir à l’église
-recevoir la sainte communion pendant la messe? et me voici.--Mais, vous
-qui hier soir étiez mourante, comment avez-vous pu venir à
-l’église?--Vous me l’aviez commandé, et je devais obéir.»
-
-La malade était parfaitement guérie. Le Père célébra la messe, admirant
-la foi de cette pauvre femme et la fidélité de Notre-Seigneur envers
-ceux qui ont confiance en ses promesses.
-
-
-IV.
-
-_Civilisation des Cœurs d’Alène._
-
-Un des résultats les plus précieux de la civilisation chrétienne parmi
-les Cœurs d’Alène fut de leur inspirer l’amour du travail et de
-l’agriculture. Cet art était complètement ignoré ou du moins fort peu
-apprécié des sauvages avant l’arrivée des missionnaires; n’ayant aucune
-demeure fixe et passant une bonne partie de l’année à chasser le
-buffalo, ils ne trouvaient pas le temps de cultiver la terre. Maintenant
-il n’en est pas un qui ne cultive un champ de blé, un petit potager et
-qui ne possède son petit troupeau de chevaux et de vaches; à la disette
-a succédé l’abondance, et par la vente du superflu, ils se procurent
-auprès des Blancs des vêtements, des armes, des outils et tout ce dont
-ils ont besoin. Ils reconnaissent qu’ils doivent cette prospérité aux
-missionnaires et ne manquent aucune occasion de leur témoigner leur
-gratitude.
-
-Lorsque l’archevêque, Mgr Seghers, visita les Cœurs d’Alène, le grand
-Chef André Seltis, dans une harangue adressée au prélat en présence des
-principaux personnages de la tribu, dit entre autres choses: «Nous
-sommes redevables de ce que nous possédons au travail de nos mains, mais
-ces mains, qui nous les a données?--C’est KOLINZUTEN, c’est-à-dire
-Dieu.--Et qui les a rendues actives et industrieuses, sinon la Robe
-Noire? Le gouvernement de Washington ne nous a donné que des paroles,
-tandis que la Robe Noire, sans tant de phrases, nous à comblés de tous
-les biens, tant du corps que de l’âme. Soyons donc reconnaissants à la
-Robe Noire, à l’archevêque chef des Robes Noires, au Pape chef des
-évêques, et à Dieu le Grand Chef de tout l’univers.»
-
-L’art de bâtir fait aussi de grands progrès dans la tribu. On y a
-construit récemment un beau pensionnat pour les jeunes filles, une
-maison pour les Sœurs, une église et un collège pour les jeunes gens,
-chacun ayant contribué à ces constructions selon son pouvoir. Autour de
-l’église on a élevé des maisons simples, mais propres, qui forment
-maintenant un joli village. Les Indiens n’y habitent point pendant la
-semaine; car la plupart d’entre eux demeurent sur leurs terres et n’y
-viennent que le dimanche et les principales fêtes. C’est un plaisir de
-les voir accourir de toutes parts le samedi soir au village, à pied, à
-cheval ou en voiture. Arrivés chez eux, après avoir mis la maison en
-ordre, les femmes vont se confesser et les hommes s’occupent de leurs
-affaires. Au coucher du soleil, la cloche sonne, et aussitôt, quittant
-toute autre occupation, tous se rendent à l’église.
-
-
-V.
-
-_Piété des Cœurs d’Alène._
-
-Le village reste désert, l’église se remplit de fidèles qui accourent
-aux offices. On récite d’abord en commun les prières du soir, puis tous
-chantent avec une parfaite harmonie les Litanies de la Sainte Vierge,
-suivies de la récitation du catéchisme: ensuite ils écoutent
-l’instruction du missionnaire, et après l’Angelus, les femmes se
-retirent et les hommes s’approchent du tribunal de la pénitence.
-
-Le dimanche, dès l’aube, la cloche sonne l’Angelus et tous se préparent
-à venir à l’église; peu après, au second coup de cloche, ils viennent
-entendre la première messe, pendant laquelle ils récitent en commun les
-prières du matin, le Rosaire et chantent quelques cantiques dans leur
-langue. Beaucoup communient; et c’est chose émouvante de voir l’ordre,
-la modestie et le recueillement avec lequel ils s’approchent de la table
-sainte. Après la messe, les quelques assistants qui n’ont pas communié
-sortent de l’église, et les autres récitent en commun les prières
-d’action de grâces. A dix heures, on sonne la grand’messe et l’église se
-remplit de nouveau. Toute l’assemblée chante en chœur le _Kyrie_, le
-_Gloria_, le _Sanctus_, l’_Agnus Dei_, avec un cantique indien à
-l’Offertoire, à l’Elévation et à la Communion, et cela d’une voix si
-douce et si suave que les Blancs venus à la Mission, catholiques ou
-protestants, en sont émerveillés. Quelquefois les enfants chantent
-seuls, ce qui plaît infiniment aux parents. Après l’Evangile, le Père
-prêche en langue sauvage au milieu d’un profond silence. Si parfois il
-arrive qu’un nourrisson se mette à pleurer et que la mère ne se presse
-pas de l’emporter, un des chefs se lève et lui fait signe de sortir,
-comme cela se pratiquait dans l’Eglise primitive. La mère obéit aussitôt
-et ne rentre à l’église que quand le bambin s’est calmé.
-
-A cette messe, quelque tardive qu’elle soit, communient tous ceux qui
-n’ont pu le faire à la première; et vers midi l’office se termine par la
-récitation de l’Angelus. Dans l’après-midi, on fait le catéchisme au
-peuple; puis on donne la bénédiction du S. Sacrement, pendant laquelle
-tous chantent en chœur l’_O Salutaris_, une hymne à la Ste Vierge et le
-_Tantum ergo_; ensuite a lieu une autre prédication en langue indienne,
-et la cérémonie s’achève par un cantique populaire.
-
-
-VI.
-
-_Education de la jeunesse chez les Cœurs d’Alène._
-
-Un mot maintenant des écoles indiennes. Les Pères Jésuites ont construit
-des collèges pour les garçons, et les religieuses des pensionnats pour
-les filles. Tous ces enfants étudient avec zèle, apprennent avec
-facilité et sont remarquablement dociles et disciplinés. Le petit
-sauvage, quelque grossier et arriéré qu’il soit à son entrée au collège,
-apprend en quelques mois à parler l’anglais; et après trois ou quatre
-ans, il sait lire et écrire en cette langue, connaît un peu d’histoire
-sacrée ou profane, les éléments de l’arithmétique et la géographie des
-deux hémisphères. Ces premières études terminées, on l’applique à
-quelque art ou métier, où généralement il réussit à merveille.
-
-Les filles aussi sont intelligentes et éveillées. Lorsqu’elles ont
-appris la langue anglaise, l’histoire, la géographie et l’arithmétique
-comme leurs frères, on les forme aux travaux domestiques pour en faire
-de bonnes ménagères. Elles apprennent à coudre, à faire le pain, à
-filer, à tricoter, etc. Elles sont si habiles dans l’art de la broderie,
-que leurs travaux obtiennent les premiers prix dans toutes les
-expositions.
-
-Tous les Cœurs d’Alène, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont une
-aptitude étonnante pour la musique; ils ont de belles voix et l’oreille
-juste; ils connaissent les notes et exécutent avec facilité, en
-s’accompagnant sur l’orgue, toutes sortes de morceaux. Les jeunes gens
-montrent beaucoup de goût pour les beaux-arts: peinture, sculpture,
-dessin; et quant à la calligraphie, ils laissent loin derrière eux les
-enfants des Blancs. Leur langue, si barbare qu’elle paraisse, si âpre et
-si dure qu’en soit la prononciation à cause de ses consonnes doubles et
-de ses nombreuses gutturales, ne manque pas cependant d’une certaine
-beauté, grâce à la richesse de son vocabulaire et à la régularité de ses
-formes grammaticales. Par exemple, le verbe actif a non seulement des
-terminaisons différentes pour les première, seconde et troisième
-personnes, mais aussi pour exprimer les différents régimes: ainsi dans
-les expressions latines (1) _feci te_; je t’ai fait, (2) _feci illum_,
-je l’ai fait, (3) _feci vos_, je vous ai faits, (4) _feci illos_, je les
-ai faits, le mot _feci_ a les quatre inflexions différentes: (1)
-_Kolinzin_, (2) _Kolin_, (3) _Kolitlemen_, (4) _Koolin_. Il en est de
-même pour les temps du présent et du futur.
-
-Si, à ces terminaisons déjà nombreuses, on ajoute les composés, les
-dérivés, tous les adverbes, affixes, suffixes qui modifient le verbe et
-changent les flexions de personnes, de nombre, de temps et de modes, le
-verbe _Kolin_ (faire) compte plus de mille désinences différentes; et il
-en est de même pour les autres verbes actifs.
-
-Il est difficile d’expliquer comment une nation sauvage, sans aucune
-connaissance de l’écriture, a pu conserver une langue aussi riche et de
-formes aussi variées. Nous laissons aux linguistes le soin de déterminer
-l’origine et la famille de cette langue.
-
-
-VII.
-
-_Arrivée d’un missionnaire chez les Cœurs d’Alène._
-
-Les nouveaux chrétiens voient en tout missionnaire un messager du ciel,
-et l’on ne saurait dire la joie que leur
-
-[Illustration: Une Mission indienne.]
-
-cause sa venue. Pour en donner une idée, il suffira de rapporter ce
-qu’écrivait il y a quelque temps un missionnaire nouvellement arrivé
-dans cette Réduction. «Après avoir fait par mer le trajet de San
-Francisco à Portland, principale ville de l’Orégon, et de Portland à
-Walluda, petite ville du territoire de Washington, sur les bords du
-grand et beau fleuve Colombia, il me restait encore à parcourir à cheval
-240 milles pour atteindre la Mission du Sacré-Cœur, dans la Réserve des
-Cœurs d’Alène. A Walluda, je rencontrai un missionnaire venu à ma
-rencontre. Il amenait un cheval pour moi et un autre pour les bagages.
-Vers midi, nous nous mîmes en route pour arriver avant la nuit à
-Wallawalla, distant de 30 milles, où il avait laissé les couvertures et
-les provisions. Il nous fallut galoper longtemps; j’arrivai à demi mort
-de fatigue et affreusement courbaturé par cette course rapide. Nous nous
-reposâmes un jour, puis nous repartîmes, et après avoir parcouru 35
-milles, nous descendîmes dans la maison d’un Américain. Le matin nous
-remontâmes de nouveau à cheval, et après avoir parcouru 40 lieues, nous
-campions à la belle étoile. Mon compagnon, me voyant à bout de forces,
-déchargea les valises, dessella les chevaux et les attacha à de longues
-cordes pour qu’ils pussent brouter dans la prairie, alluma un grand feu
-et me prépara un léger souper avec une tasse de café. Après le repas, il
-étendit sur la terre nue deux peaux de bisons avec deux couvertures de
-laine. Le lit était, à vrai dire, un peu dur, mais j’y dormis
-profondément jusqu’au matin. Mon compagnon, éveillé de bonne heure, fit
-sa méditation et prépara le déjeuner, pendant que je faisais la grasse
-matinée. Quand tout fut prêt, il m’éveilla: «Eh! mon brave, faites un
-grand signe de croix, récitons l’Angelus et venez déjeuner.» Alors je
-mangeai un peu, mais je me sentais encore bien fatigué. Après ce
-modeste repas, on sella les chevaux, rechargea les bagages et nous nous
-remîmes en chemin. Vers le soir, après une course de 30 milles, nous
-campions de nouveau à la belle étoile. J’étais honteux de voir qu’avec
-la meilleure volonté du monde, je ne pouvais jusqu’ici aider en rien mon
-compagnon; mais, à partir de ce moment, je pus lui donner un coup de
-main. Car de jour en jour je m’accoutumais à ce genre de vie et me
-sentais plus fort; si bien que huit jours après, à notre arrivée à la
-Mission, on me surnomma «Yopicut Kuailef», la vigoureuse et forte Robe
-Noire.
-
-»L’avant-dernier jour de notre voyage, avant midi, nous avions rencontré
-quelques tentes de sauvages; nous nous arrêtâmes et tous vinrent à notre
-rencontre et nous firent le meilleur accueil; en nous serrant la main,
-ils nous invitèrent à descendre de cheval pour entrer dans leur tente.
-
-»Mon compagnon me dit: «Ce sont des Cœurs d’Alène; ils ont un enfant à
-baptiser, ils veulent voir la nouvelle Robe Noire et sans doute la
-baptiser elle aussi d’un beau nom sauvage.
-
-»--Et comment m’appelleront-ils? demandai-je.
-
-»--Je ne sais pas, peut-être Ours Noir, ou Loup Féroce, ou encore Grand
-Mangeur.
-
-»--Eh! quels beaux noms!
-
-»--Ce sont de très beaux noms dans ce pays-ci; entrons.
-
-»--Mais où est la porte?
-
-»--Comment? après avoir tant étudié, vous n’êtes pas encore capable de
-trouver la porte d’une tente de sauvage? La voici.» Et soulevant une
-peau, il découvrit une ouverture d’environ 30 cm. de diamètre.
-
-»--Et comment entre-t-on?
-
-»--Vous voilà bien embarrassé! On baisse la tête, on se met à quatre
-pattes et on rampe comme un chat.» Cela dit, il entra le premier et je
-le suivis. On avait déjà préparé en guise de siège une peau de buffalo
-sur la terre nue; nous nous assîmes les jambes étendues et la
-conversation commença, sans que je pusse saisir un seul mot.
-
-»--Que disent-ils?
-
-»--Ils demandent si nous voulons dîner.
-
-»--Eh bien, dînons.
-
-»--Un peu de poisson sec, grillé, avec des racines, sera tout le menu;
-mais si vous voulez attendre, on vous servira à l’américaine.
-
-»--Pas du tout, mangeons à la sauvage.»
-
-»De fait on mangea ainsi; et le repas fini, dans une tente transformée
-en chapelle, je baptisai un enfant; et ce furent là les prémices de ma
-mission. Je parlai un peu par interprète, et ces bons sauvages étaient
-tout heureux de voir un missionnaire qui dès son arrivée mangeait déjà
-comme eux.
-
-»--Tu t’appelleras «Yopicut», me dit le chef. Je le remerciai et, après
-une bonne poignée de main, nous partîmes.
-
-»Le soir, nous nous arrêtâmes près du Lac Cœur d’Alène, dans un
-campement de sauvages. Les Indiens vinrent nous souhaiter la bienvenue
-et nous offrirent leurs services pour préparer notre repas; mais quand
-tout fut prêt, ils disparurent en disant qu’ils reviendraient après
-notre souper pour se confesser, parce qu’ils n’avaient pas pu se rendre
-à la Mission, faute de chevaux.
-
-»De fait, après le souper, le chef donna un coup de cloche et ils se
-réunirent dans une grande chapelle où nous les rejoignîmes. La Robe
-Noire fit le signe de la croix et tous ces Indiens agenouillés
-commencèrent à prier à haute voix avec recueillement et dévotion.
-J’étais transporté d’admiration et de plaisir. Après la prière, ils
-entonnèrent le cantique du soir à la Madone. Oh! la suave et pieuse
-mélodie! Et cela au cœur des forêts vierges des Montagnes Rocheuses!
-Après le cantique, le Père leur posa quelques questions sur la doctrine
-chrétienne, auxquelles ils répondirent, jeunes et vieux, y compris le
-chef. Ensuite ils se confessèrent dans l’espoir de communier le
-lendemain; et quand ils virent que la chose n’était pas possible, vu que
-nous n’avions pas apporté notre pierre d’autel pour célébrer, ils en
-furent désolés.
-
-»Le lendemain, nous nous remîmes en route et entrâmes dans une épaisse
-forêt, et vers 3 h. de l’après-midi nous débouchâmes dans une clairière
-où s’élevait une fort jolie petite église entourée de maisonnettes
-rangées autour d’une belle place. Je n’aurais jamais cru trouver dans
-ces déserts un aussi beau village.
-
-»--Qui a bâti cette église avec portique à colonnes?
-
-»--Les sauvages, instruits et aidés par le P. Magri, maltais, et dirigés
-par le P. Ravalli, romain, qui en fut l’architecte.
-
-»--Et vous appelez sauvages des gens qui savent élever de tels édifices?
-
-»--Ils s’appelaient ainsi avant la venue des missionnaires et ils
-s’appellent encore ainsi, quoiqu’ils soient d’habiles ouvriers et
-d’excellents chrétiens.»
-
-»En ce moment nous entrions dans le village et les voici tous qui nous
-entourent pour nous souhaiter la bienvenue. Le missionnaire de la tribu
-vint à notre rencontre, modérant l’enthousiasme de ses paroissiens qui,
-tout joyeux de nous voir arriver, se bousculaient pour nous prendre la
-main. «Mes enfants, disait-il, ces bons Pères sont fatigués;
-laissez-les entrer dans leur case pour se reposer; un peu plus tard, je
-vous appellerai et vous viendrez les voir.»
-
-»Ils nous quittèrent avec ces mots «Gest spalgat» (bonjour), et nous
-entrâmes dans ce palais de six petites chambres, que le Père
-missionnaire avait coutume d’appeler en plaisantant son «étui». La
-chambre, en effet, était juste assez grande pour contenir un lit, une
-petite table, deux chaises et un poêle. Cette maisonnette, ces cellules
-me sont plus chères que tous les palais du monde. Et je commence à
-apprendre cette langue, vraiment sauvage...»
-
-
-VIII.
-
-_Les fêtes religieuses chez les Cœurs d’Alène._
-
-«Déjà un grand nombre d’Indiens étaient réunis à la Mission et il en
-arrivait d’autres chaque jour pour la fête de Noël, qu’ils appellent la
-fête des «Toopskelinger», c’est-à-dire «des coups de fusil»; on verra
-plus loin pourquoi ils la nomment ainsi.
-
-»Dès le commencement de la neuvaine, l’église était bondée de monde, le
-matin pour la messe et le chapelet, le soir pour l’instruction et le
-salut.
-
-»Tous les Cœurs d’Alène sont-ils déjà ici? demandai-je au missionnaire.
-
-»--Non, on en attend encore d’autres.
-
-»--Et quand ils seront arrivés, où se mettront-ils, puisque l’église est
-comble?»
-
-»--Le sauvage sait toujours trouver une place; et si vraiment il n’y en
-avait plus, on sortirait les bancs et l’on mettrait les plus jeunes dans
-le chœur. Du reste soyez certain qu’une église que nous disons comble en
-Europe, pourrait ici contenir encore deux fois autant de monde.
-
-»--Combien sont-ils en tout, les Cœurs d’Alène?
-
-»--Avec leurs amis, catholiques de la tribu des Spokanes, ils sont
-environ un millier.
-
-»--Viendront-ils tous?
-
-»--Certainement, quand même il y aurait plusieurs pieds de neige. Je
-vous montrerai une vieille Indienne venue à pied de 30 milles de
-distance, et qui a dû traverser plusieurs rivières avec de l’eau jusqu’à
-la ceinture.»
-
-»Cependant les Indiens continuaient à arriver chaque jour à la Mission;
-lorsque tous furent réunis, les chefs s’assemblèrent en conseil et en
-séance publique, discutèrent les différentes causes civiles et
-criminelles qu’ils avaient à traiter. Ensuite le grand chef, président
-du conseil, après avoir pris l’avis de tous les autres chefs, prononça
-la sentence, condamnant quelques-uns à la réprimande, un à dix, un autre
-à 50 coups de bâton, un troisième à deux jours de prison et de jeûne.
-
-»Le septième jour de cette neuvaine, le missionnaire confessa les
-femmes, du matin au soir, et, le huitième jour, les hommes. Pendant ce
-temps, des jeunes gens préparaient sur la place un immense bûcher, en
-grande partie de bois résineux, pour allumer un grand feu pour la nuit
-de Noël. Le neuvième jour se passa encore à entendre les confessions
-jusqu’au soir. Et quand le pauvre missionnaire croyait en avoir fini et
-se retirait pour prendre un peu de repos avant la messe de minuit, voici
-venir une foule de gens avec mille doutes et difficultés. Un chef
-voulait savoir combien de coups de fusil on devait tirer, un autre ce
-qu’il devait dire au peuple avant d’entrer à l’église; un troisième à
-quelle heure on devait allumer le bûcher; puis un vieillard demanda
-combien de bergers étaient venus adorer l’Enfant Jésus; un jeune homme
-qui devait chanter voulait qu’on lui rappelât deux ou trois paroles du
-cantique de Noël, qu’il avait oubliées; le premier chantre venait
-s’informer de l’ordre des cérémonies et des chants; un bon vieux qui
-avait fumé sa pipe quelques instants auparavant, demandait s’il pouvait
-communier à minuit; et une foule d’autres questions du même genre.
-C’était un vrai tourment pour le missionnaire, fatigué par les
-prédications de la neuvaine et par trois jours entiers de confessions;
-mais pour moi c’était une vraie joie de voir tant de foi, de simplicité
-et de confiance dans le Père. Enfin à 11 h. on alluma le feu sur la
-place, et on se serait cru en plein jour. Les Indiens s’assemblèrent
-autour et les chefs se mirent chacun à leur parler de la fête. La nuit
-était très froide et, bien que le sol fût couvert de plus de deux pieds
-de neige, personne n’y prenait garde, tous semblaient jouir de la
-solennité et écoutaient avec plaisir les discours des chefs. Je
-contemplais tout cela de la porte de l’église et de temps en temps je
-m’approchais du feu pour me réchauffer. Les discours finis, la cloche
-sonna et le peuple rentra en bel ordre dans l’église. A un nouveau
-signal, on salua d’une décharge générale la naissance du Rédempteur, et
-le _Gloria in excelsis Deo_, alternant avec des couplets en langue
-indienne, retentit harmonieusement dans la gracieuse petite église,
-changée en un vrai paradis sur terre. Après le _Gloria_, et comme il
-était près de minuit, à un nouveau signal de la cloche, on tira une
-nouvelle salve, et la grand’messe commença. J’y pris part comme maître
-des cérémonies, et je dirigeai les évolutions d’une demi-douzaine de
-petits enfants de chœur indiens. Les chantres entonnèrent un très
-solennel _Kyrie_ que je n’avais jamais entendu et que toute l’assemblée
-reprenait en chœur. Cette musique aurait plu dans n’importe quelle
-ville d’Europe. La communion générale fut très émouvante; le célébrant
-lui-même fut si touché de tant de ferveur qu’il versait d’abondantes
-larmes. Suivit alors une messe d’actions de grâces à laquelle tous
-assistèrent, et la cérémonie s’acheva par un «fervorino» en langue
-sauvage
-
-[Illustration: Chefs chrétiens et deux missionnaires.]
-
-et un beau cantique. Il était 3 h. du matin. A 6 h. il y eut une autre
-messe à laquelle communièrent les vieillards, les aveugles, les infirmes
-et ceux qui avaient pris soin d’eux pendant la messe de minuit. Plus
-tard on chanta une autre grand’messe; puis on prépara un grand dîner
-pour toute la tribu au milieu de la place: spectacle impossible à
-décrire; pour s’en faire une idée, il faut l’avoir vu.»
-
-Un mot de leur dévotion à la T. S. Vierge: elle est à la fois tendre et
-affectueuse, forte et persévérante. On me dit que pour la Madone ils
-font de grands sacrifices, qui vont parfois jusqu’à l’héroïsme. Quand un
-missionnaire craint de ne pas obtenir de l’un d’entre eux une chose trop
-pénible à l’amour-propre, il fui dit: «Faites-le pour la Madone.» Alors
-le «non» expire sur ses lèvres; il rougit, courbe le front, baisse les
-yeux et une larme furtive roule sur ses joues. On ne peut rien refuser à
-la Madone; et la nature, malgré sa répugnance, est forcée de se
-soumettre. Le coupable se présente au sanctuaire de Marie, prie avec
-ferveur; la Ste Vierge répand dans son âme la force qui triomphe de
-toute difficulté, la réconciliation se fait, l’occasion est éloignée.
-
-Ils n’ont pas moins de dévotion au Sacré-Cœur, à qui est consacrée leur
-église. Presque tous les adultes font partie de l’Apostolat de la Prière
-et de la Confrérie du Sacré-Cœur. Ils sont très exacts à réciter chaque
-jour les prières prescrites, et beaucoup d’entre eux viennent non
-seulement de loin pour communier le premier vendredi du mois, mais ils
-ne laissent passer aucune semaine sans faire, le vendredi, un acte
-solennel de réparation à ce divin Cœur, si cruellement offensé par les
-hommes qu’il a tant aimés! Ceux qui ne peuvent venir le vendredi, font
-la sainte communion le premier dimanche du mois.
-
-A peine eurent-ils connaissance de l’œuvre de la communion réparatrice,
-que sept d’entre eux se présentèrent aussitôt pour former une sainte
-ligue et communier chacun son jour en réparation des outrages commis
-envers le S. Sacrement. Pris d’une sainte émulation, ils obtinrent de
-former plusieurs séries hebdomadaires de communions réparatrices.
-
-La fête du Sacré-Cœur, bien qu’elle suive de près celle du S. Sacrement,
-se célèbre de la façon la plus solennelle chez les Cœurs d’Alène, et,
-s’il est possible, avec plus de dévotion encore. Longtemps avant la
-fête, le chef envoie ses messagers aux tribus voisines, les Nez-Percés,
-les Spokanes, les Kalispéles et jusqu’aux Sgoyelpi, à une distance de
-150 milles, pour les inviter à venir à De Smet (c’est le nom de leur
-village) pour prendre part à la grande fête du Sacré-Cœur. Beaucoup
-acceptent l’invitation et après avoir célébré chez eux la fête du
-_Corpus Domini_, ils se rendent avec leurs familles à De Smet, où ils
-campent au nombre de plusieurs milliers. Ces fêtes attirent bon nombre
-de païens, dont quelques-uns se convertissent, et aussi beaucoup de
-blancs; les catholiques sont attirés par leur dévotion et les
-protestants viennent admirer la piété des bons sauvages. Les chefs et
-les principaux de chaque tribu sont hébergés dans les maisons, les
-autres campent sous la tente. A cette occasion on fait la quête pour les
-pauvres. Le crieur public parcourt les rues, invitant le peuple à faire
-l’aumône. Alors hommes et femmes en grand nombre sortent de leurs
-maisons et se rendent auprès du chef, apportent couverture, chapeau,
-pardessus, chemise, etc.; quelques-uns donnent de la farine, de la
-viande fumée, des patates ou autres provisions; d’autres offrent un peu
-d’argent; il en est même qui font l’aumône d’un cheval ou d’un veau.
-L’an dernier, sur l’invitation de Mgr d’Orégon, ils firent une quête
-pour le Pape, assez fructueuse, eu égard à leur pauvreté. Qu’il est beau
-de voir ces pauvres sauvages aider du produit de leur travail le Père
-commun des fidèles, dépouillé par les ennemis de Jésus-Christ!
-
-Revenons à la fête du Sacré-Cœur. Voici comment on la célèbre: le matin,
-confessions et communions en grand nombre; puis, messe en musique
-suivie de sermons en différentes langues indiennes, et après le dîner,
-procession solennelle avec le S. Sacrement. Partant de la grande place
-devant l’église, elle s’avance le long d’une avenue ornée de fleurs et
-de plantes odoriférantes, passe devant l’école des Sœurs, longe la
-principale rue du village et aboutit au collège et à la maison des
-missionnaires, puis revient à l’église. En tête, marche une escouade de
-soldats du Sacré-Cœur, bannière déployée; ensuite viennent, recueillies
-et modestes, les femmes de la tribu avec leurs étendards, suivies des
-jeunes filles portant, toutes, les insignes d’enfants de Marie. Une
-grande croix portée par un chef précède les élèves du collège qui
-suivent leur bannière avec une modestie et un ordre admirables. Puis
-viennent les hommes de la tribu, rangés selon leur dignité; et, comme
-pour faire contraste avec leur austère gravité, voici venir les petits
-enfants de chœur indiens, en soutane rouge et rochet blanc, avec une
-ceinture violette. Les uns tiennent des flambeaux allumés, d’autres
-balancent des encensoirs fumants, tandis que les petites filles vêtues
-de blanc et couvertes de longs voiles jettent des fleurs devant le S.
-Sacrement. L’ostensoir est porté par le Supérieur de la Résidence ou par
-le Supérieur général de la Mission, ou quelquefois même par l’évêque,
-entouré des Pères qui ont pu venir des Réductions voisines. Le dais est
-porté par les chefs de quatre tribus; derrière, marche le grand chef
-avec ses conseillers ou les officiers de la milice, tous ayant un cierge
-à la main. Les soldats du Sacré-Cœur, en grand uniforme, escortent à
-cheval la procession; et au moment de la bénédiction donnée dans
-l’église, ils déchargent leurs armes en signe d’allégresse. Voilà
-comment ces Indiens, naguère encore sauvages, célèbrent leurs fêtes
-religieuses.--Un mot maintenant de leurs rapports avec le Gouvernement
-Américain.
-
-
-IX.
-
-_Le Gouvernement et la Réserve des Cœurs d’Alène._
-
-Les Cœurs d’Alène ont obtenu il y a quelque temps du gouvernement des
-Etats-Unis, ce qu’on appelle une _Réserve indienne_; ils l’ont bien
-exploitée et en tirent grand profit. Les Blancs, ayant envahi le
-territoire des tribus aborigènes, les refoulèrent vers le Nord et
-s’emparèrent de ces immenses régions qui forment maintenant la partie
-occidentale des Etats-Unis. L’invasion ayant continué à s’étendre, la
-plus grande partie des Peaux-Rouges disparut. Il ne resta donc qu’un
-très petit nombre d’Indiens, que le gouvernement américain se décida
-enfin à traiter avec plus d’équité. En 1855, il signa avec les chefs des
-différentes tribus un accord, par lequel les Indiens cédaient à l’Etat
-la plus grande partie de leur territoire; de son côté le gouvernement
-s’engageait à leur payer annuellement une certaine somme pendant vingt
-ou trente ans, et à respecter la partie du territoire qui leur était
-laissée et dont on fixa exactement les limites, en interdisant aux
-Blancs de s’y établir.
-
-De là vient le nom de _Réserve indienne_ donné à ces territoires. Les
-agents du gouvernement volèrent presque tout l’argent qui était dû aux
-Indiens, et souvent les Blancs obligèrent les chefs indiens à signer un
-nouveau traité par lequel ils cédaient à l’Etat la moitié ou les deux
-tiers de la Réserve. C’était une source perpétuelle de querelles, de
-procès et de guerres entre les Blancs et les Indiens.
-
-Jusqu’alors les Cœurs d’Alène n’avaient encore conclu aucun traité et il
-semble que le gouvernement ne leur avait pas envoyé ses agents.
-D’ailleurs, jamais les Cœurs d’Alène n’auraient cédé un pouce de leur
-territoire à ces Anglo-Saxons, que malgré leur conversion au
-christianisme, ils détestaient comme les usurpateurs de leur pays et les
-oppresseurs de leur liberté. Bien plus, en 1857-58, ayant appris que
-quelques compagnies de l’armée nationale se disposaient à traverser leur
-pays, ils prirent les armes et combattirent les troupes américaines,
-d’abord avec succès, mais ensuite ils furent défaits, grâce aux renforts
-que reçurent les Blancs.
-
-Cette guerre affligea tellement les missionnaires, après tant de
-fatigues pour convertir et civiliser les Cœurs d’Alène, qu’il fut
-sérieusement question d’abandonner cette tribu à sa férocité native.
-Mais les officiers de l’armée, voyant que les missionnaires, malgré
-leurs efforts infructueux pour éviter la guerre, avaient du moins, par
-leur influence, empêché les massacres, les prièrent de continuer leur
-œuvre de civilisation. Ainsi encouragés, les Pères se livrèrent à leur
-travail apostolique avec une ardeur nouvelle; leurs exhortations
-roulaient surtout sur la paix, la charité et l’amour du prochain. Les
-Cœurs d’Alène, presque tous catholiques, se repentirent de leurs excès,
-et suivant les conseils reçus oublièrent les injustices passées et dès
-lors vécurent en bonne harmonie avec le gouvernement et avec tous les
-Blancs. Il y eut bien jusqu’en 1868 quelques rixes entre les Américains
-et les jeunes gens de la tribu; mais ces querelles s’apaisèrent
-facilement à la voix du missionnaire. Toutefois comme les Blancs
-envahissaient leur territoire de plus en plus, ils pensèrent qu’il
-valait mieux pour eux avoir une _Réserve_ comme les autres Indiens. Ils
-demandèrent au gouvernement de leur en céder une: mais il se passa
-beaucoup de temps avant que les commissaires de Washington n’eussent
-signé le traité. Les conditions furent les suivantes: Le gouvernement
-leur paierait 200.000 dollars pour le territoire cédé, n’enverrait aucun
-agent et les laisserait sous l’autorité de leur chef. Le Président
-confirma la concession, mais ne voulut pas proposer au Congrès le
-paiement des 200.000 dollars. Les Cœurs d’Alène ne s’irritèrent pas de
-ce refus; mais, avec leur fierté ordinaire, ils répondirent qu’ils
-n’avaient pas besoin de l’argent américain; avec l’aide de la Robe
-Noire, ils sauraient rester bons chrétiens et bons citoyens; la Réserve
-et leur travail leur fourniraient le nécessaire.
-
-On lira avec plaisir le récit d’un épisode qui se rapporte à ces
-négociations. Un des chefs s’opposait à toute cession de territoire, et,
-mettant ainsi la division dans l’assemblée, entravait la conclusion du
-traité. Alors un autre chef se leva et voulut en vain rétablir le
-silence; d’autres essayèrent également sans plus de succès; le grand
-chef put à peine apaiser le tumulte pendant quelques instants. Mais
-bientôt, l’agitation et les cris recommençant de plus belle, le
-missionnaire qui, sur le désir des Indiens, assistait au conseil, se
-leva, et, d’une voix forte, interpella par son nom le perturbateur de la
-paix. Celui-ci s’esquiva tout honteux, et l’ordre se rétablit aussitôt.
-A cette vue, les commissaires protestants furent remplis d’étonnement;
-mais, au lieu de reconnaître dans ce fait la puissance de la religion
-catholique sur les sauvages, ils en prirent occasion de la dénigrer.
-
-Les missionnaires avaient à grand’peine détourné les Indiens de la
-chasse au buffalo, cause de graves désordres, pour les appliquer à
-l’agriculture qu’ils avaient en aversion, lorsque les Blancs, qui
-convoitaient les terres de la Réserve, commencèrent à l’envahir et à
-s’y bâtir des maisons. A cette nouvelle, le chef alla trouver le
-missionnaire pour lui demander conseil. Celui-ci lui recommanda de ne
-causer aucun dommage à ces Blancs qui en prendraient occasion de leur
-déclarer la guerre et de les chasser de la Réserve. «Tâche de les
-renvoyer doucement, et, ceux-ci une fois partis, empêche les autres de
-venir.» Ainsi fut fait. Il envoya quelques-uns des siens chercher, hors
-de la Réserve, un endroit favorable pour y construire des habitations;
-lui-même alla voir les Blancs, disant qu’il leur montrerait des terres
-meilleures que celles qu’ils occupaient et dont ils pourraient prendre
-possession légitime.
-
-Ainsi il les amena à déloger, sauf trois ou quatre qui refusèrent de
-partir; à ceux-là il offrit un prix raisonnable en chevaux ou en vaches
-s’ils voulaient vendre leur terre, et vint à bout de se débarrasser
-d’eux. Il chargea douze guerriers de parcourir chaque jour la partie la
-plus exposée de la Réserve, et s’ils y rencontraient des Blancs, ils
-devaient leur montrer les limites dont ils étaient les gardiens et leur
-dire qu’ils pouvaient s’établir en tel ou tel endroit hors de la
-Réserve. Cette manière d’agir continuée pendant trois ans mit fin aux
-litiges et empêcha l’invasion redoutée; les Blancs eux-mêmes, rendant
-justice à leur loyauté, se firent leurs protecteurs et les aidèrent à
-repousser ceux qui voulaient franchir les frontières.
-
-Dans la guerre des Nez-Percés avec les troupes des Etats-Unis, les Cœurs
-d’Alène s’employèrent de tout leur pouvoir à maintenir la paix sur leur
-territoire, empêchant les Nez-Percés de faire des incursions sur leurs
-terres et de tuer des Américains. De plus, ils leur firent savoir que,
-s’ils ne se retiraient pas de leur Réserve, ils prendraient les armes
-contre eux en faveur des Blancs. Ainsi ils obligèrent les guerriers de
-cette tribu à la retraite et sauvèrent la vie à des centaines
-d’innocents. Après le départ des Nez-Percés, les Cœurs d’Alène, sur
-l’ordre de leur chef Seltis, rappelèrent les familles qui s’étaient
-enfuies, et, en attendant leur retour, prirent soin de leurs champs et
-de leurs maisons. Ainsi la paix fut rétablie; les Blancs firent de
-grandes démonstrations de gratitude à ces bons Cœurs d’Alène, et le
-gouvernement bâtit sur leurs confins un fort pour les protéger.
-
-
-
-
-APPENDICE.
-
-_La chasse._
-
-
-Toutes les tribus de l’ouest des Montagnes Rocheuses allaient, une ou
-deux fois l’an, à la chasse du buffalo dans les régions où ces animaux
-erraient en troupeaux de plusieurs milliers. Il y a une douzaine
-d’années, un Américain qui portait le courrier d’Helena à Benton,
-distance d’environ 175 milles, fut forcé de s’arrêter pendant dix heures
-sur les bords du fleuve Sunriver (rivière du Soleil) pour laisser passer
-un de ces troupeaux, lequel pourtant galopait à toute vitesse. Il devait
-donc y avoir là plusieurs milliers de buffalos. Les Indiens consacraient
-à ces chasses environ quatre mois de l’année; un peu plus d’un mois à
-l’aller et autant au retour, et plus de quarante jours à la chasse.
-
-Ceux qui y prenaient part emmenaient toute leur famille avec de nombreux
-chevaux qui portaient les bagages, tentes, couvertures, provisions,
-haches, couteaux et autres ustensiles. Les Yakima et les tribus
-voisines avaient à parcourir plus de 600 milles; les Cœurs d’Alène plus
-de 400, les Têtes-Plates plus de 200, tandis que les Corbeaux, les
-Pieds-Noirs, les Gros-Ventres et les autres tribus à l’est des Montagnes
-Rocheuses n’avaient à faire que peu de chemin. Parfois ils devaient
-traverser les plaines à l’est du Montana à la poursuite du buffalo qui
-lui-même parcourait des centaines de milles.
-
-Pour ces chasses, les Indiens ont de petits chevaux très rapides qu’ils
-montent merveilleusement. Lancés à la poursuite des buffalos, dès qu’ils
-les voient à portée de fusil, ils tirent, tout en courant à bride
-abattue, jusqu’à ce qu’ils aient disparu, ou que les chevaux soient
-épuisés, ou la nuit venue, laissant derrière les bêtes tuées ou
-blessées.
-
-La chasse terminée, ils reviennent à leur campement, et chacun raconte
-combien de buffalos il a tué pendant la journée et en quel endroit. Le
-lendemain toute la famille: hommes, femmes et enfants, vont dépecer les
-buffalos tués; les femmes emportent sur des chevaux les peaux et les
-quartiers de viande, laissant les os et les intestins. Quand la chasse
-est abondante, ils prennent les meilleurs morceaux, la langue et la
-peau, et laissent tout le reste en pâture aux loups, aux ours et aux
-oiseaux de proie. Les jours suivants, pendant que les hommes retournent
-à la chasse, les femmes préparent la venaison, la coupent par tranches
-et la font cuire à petit feu, pour la conserver des semaines et des mois
-entiers. S’il leur reste du temps, elles préparent aussi les peaux, et,
-par un travail de plusieurs semaines, les rendent assez souples pour en
-faire des couvertures, des chaussures et même des bottes et des habits
-pour les hommes. Une dizaine de jours plus tard, quand les buffalos
-décimés se sont éloignés, les chasseurs lèvent le camp et transportent
-leurs tentes là où ils comptent retrouver les troupeaux, à la poursuite
-desquels ils s’élancent de nouveau.
-
-Les Indiens catholiques ne font plus ces chasses; depuis que, sous la
-direction des missionnaires, en même temps que bons catholiques ils sont
-devenus bons cultivateurs, ils tirent plus de profit de la culture que
-de la chasse, et leurs mœurs sont moins exposées à se corrompre que dans
-ces expéditions où ils se trouvaient mêlés à toutes sortes de gens
-grossiers. Les tribus chrétiennes conservent encore ce qu’ils appellent
-la petite chasse, c’est-à-dire la chasse au cerf et au chevreuil dans
-leurs forêts. Cette chasse se fait toujours par des gens de la même
-tribu et généralement après les fêtes de Noël, lorsqu’ils reviennent de
-la Mission. Ceux qui veulent y prendre part, se réunissent entre eux et
-choisissent un chef, lequel autrefois devait être inspiré du grand
-Sunmesch (grand Esprit). Celui-ci fixe le jour du départ et le lieu du
-rassemblement où se rendent tous les chasseurs avec leurs familles et
-leurs bêtes de somme. Le premier soir, ils tiennent conseil et le chef,
-après avoir pris l’avis de tous, assigne à chacun son office et le poste
-qu’il doit occuper parmi les chasseurs rangés en cercle: ce cercle est
-d’autant plus grand qu’il y a plus de chasseurs: ainsi, pour quarante
-hommes, il a de quatre à cinq milles de circonférence.
-
-Dès avant l’aube, un des chasseurs, désigné par le chef, suspend à des
-pieux, dans un des secteurs du cercle, des peaux de cerf à moitié
-brûlées, à 70 ou 100 pas de distance l’une de l’autre; les chasseurs
-s’embusquent dans les trois autres secteurs, à 200 pas l’un de l’autre.
-Le cerf, qui veut sortir de l’enceinte, sent l’odeur des peaux brûlées
-et fuit vers le chasseur; aussitôt qu’il l’aperçoit, il revient en
-arrière; alors les chasseurs, sur un signal donné, s’avancent de
-conserve, rabattent les cerfs vers le centre, et quand ils en ont réuni
-un grand troupeau, ils en font à coups de fusil un véritable massacre.
-Ainsi, dans une seule journée de l’année passée, les chasseurs Spokanes
-en ont tué plus d’une centaine. A la tombée de la nuit, ils retournent
-au camp, mourant de faim et brisés de fatigue, n’ayant rien mangé depuis
-le matin, et ils s’étendent sur leurs peaux de buffalos. Les femmes
-allument du feu pour réchauffer les chasseurs et préparer leur repas. Le
-lendemain ils s’en vont chercher les cerfs tués, les rapportent au camp
-où on les distribue de la manière suivante: la peau, les pieds et la
-partie antérieure de l’animal reviennent à celui qui l’a tué; la tête au
-chasseur qui était le plus rapproché de lui; les épaules et les jambes,
-à la communauté.
-
-Et voilà toute une tribu en fête!
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-PRÉFACE 7
-
-
-PREMIÈRE PARTIE.
-
-Six ans aux Montagnes Rocheuses 9
-
-CHAPITRE I.--Le Voyage 11
-
-CHAPITRE II.--Spokane et les Indiens 33
-
-CHAPITRE III.--Une Paroisse américaine, Frenchtown, ou «la
-Ville Française» 65
-
-CHAPITRE IV.--Une Paroisse américaine (suite) 95
-
-CHAPITRE V.--Seattle, ou la Reine du Pacifique 127
-
-
-SECONDE PARTIE.
-
-Monographies Indiennes.
-
-CHAPITRE I.--Une tribu païenne: les Pieds-Noirs
-
-La nation des Pieds-Noirs 137
-
-Les premiers chevaux 141
-
-Mode d’élection des chefs 144
-
-La civilisation chez les sauvages 148
-
-La médecine des sauvages et autres causes de
-destruction 154
-
-L’homme de médecine chez les Corbeaux 155
-
-L’eau-de-vie 163
-
-Extinction de la race 165
-
-Le massacre des Pieds-Noirs par les troupes du
-colonel Baker 166
-
-Sépultures indiennes 167
-
-Enterrés vivants 171
-
-Vieux Pharisien et femmes scalpées 172
-
-La chevelure d’un Corbeau 174
-
-Le sacrifice au Soleil ou la loge de médecine 175
-
-Mythologie de la loge de médecine 179
-
-Le Napi ou le Vieux des Pieds-Noirs 182
-
-Une pipe vendue pour trente chevaux 186
-
-Prière d’un sauvage 188
-
-Le Barbier indien 189
-
-Une histoire d’ours 190
-
-Histoire d’un serpent 194
-
-Serpents à sonnettes 195
-
-Le climat du pays des Pieds Noirs 197
-
-
-CHAPITRE II.--Une tribu chrétienne: les Cœurs d’Alène
-
-La tribu des Cœurs d’Alène 201
-
-Conversion des Cœurs d’Alène 204
-
-Douceur chrétienne des Cœurs d’Alène 208
-
-Civilisation des Cœurs d’Alène 212
-
-Piété des Cœurs d’Alène 213
-
-Éducation de la jeunesse chez les Cœurs d’Alène 215
-
-Arrivée d’un missionnaire chez les Cœurs d’Alène 216
-
-Les fêtes religieuses chez les Cœurs d’Alène 222
-
-Le gouvernement et la Réserve des Cœurs d’Alène 229
-
-
-APPENDICE.--La Chasse 233
-
-
-Imprimé par Desclée, De Brouwer et Cie., Lille--Paris--Bruges.
-
-
-NOTES:
-
-[A] En Juillet 1911, des fêtes commémoratives de ce _baptême_ furent
-célébrées à Saint-Dié, sous la présidence du ministre français des
-colonies et de l’ambassadeur des Etats-Unis, à Paris, M. Bacon.
-
-[B] Une nouvelle cathédrale est en construction.
-
-[C] Un savant anglais, Charles-G. Leland, a publié une étude sur ce
-sujet. Voir _La Dépêche_ de Lille, 10 octobre 1911.
-
-[D] Le Montana est aujourd’hui divisé en deux diocèses: celui d’Héléna,
-et celui de Great-Falls.
-
-[E] De Baudoncourt, _Histoire populaire du Canada_, p. 57.
-
-[F] Le dollar vaut cinq francs.
-
-[G] Les syndics, élus à la majorité des suffrages, forment le conseil
-du curé. Il n’y a pas d’autres représentants de l’autorité dans la
-paroisse. Pas de maire, pas d’adjoints.
-
-[H] Comparer les légendes bretonnes par rapport aux menhirs aux pierres
-roulantes et au loup-garou.
-
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES PEAUX-ROUGES ***
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-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Au Pays des Peaux-Rouges, by Victor Baudot</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
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-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Au Pays des Peaux-Rouges</p>
-<p style='display:block; margin-top:0; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:0;'>Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Victor Baudot</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 20, 2021 [eBook #66776]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif, Gallica and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES PEAUX-ROUGES ***</div>
-<hr class="full" />
-
-<div class="figcenter">
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-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="cb">AU PAYS DES PEAUX-ROUGES</p>
-
-<p class="r"><i><b>P. Victor BAUDOT, S. J.</b></i></p>
-
-<h1><span style="margin-right:10%;">Au Pays</span><br />
-<small><small>DES</small></small>
-<br /><span style="margin-left: 5%;">
-Peaux-Rouges</span></h1>
-
-<p class="cb">Six ans aux Montagnes Rocheuses<br />
-Monographies indiennes<br />
-<br />
-<img src="images/colophon.jpg"
-height="300"
-alt="[Pas d'image disponible.]" />
-<br />
-<br />
-SOCIÉTÉ SAINT-AUGUSTIN, Desclée, de Brouwer &amp; Cⁱᵉ<br /><small>
-LILLE, PARIS, LYON, MARSEILLE, BRUGES</small><br />
-<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span><br />
-<br /><small>
-TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS.<br />
-<br />
-Copyright by Desclée, De Brouwer &amp; Cº, Lille&mdash;Paris&mdash;Bruges, 1911.<br />
-</small></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="tabll"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></p>
-
-<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a><i>PRÉFACE</i></h2>
-
-<p><i>Au rapide récit de mon séjour en Amérique que l’on trouvera dans la
-première partie de ce volume, j’ajoute la monographie de deux tribus
-sauvages, l’une encore païenne, celle des Pieds-Noirs; l’autre
-chrétienne, celle des Cœurs d’Alène.</i></p>
-
-<p><i>Aujourd’hui que les Indiens sont sur le point de disparaître, il est
-grand temps de fixer leurs traits caractéristiques, et de recueillir ce
-que nous pouvons savoir de leurs traditions, de leurs croyances, de leur
-culte et de leurs mœurs. Le P. Prando, S. J., a fait ce travail pour les
-Pieds-Noirs qu’il connaissait à fond, et comme toutes les tribus se
-ressemblent, ce qu’il dit des Pieds-Noirs peut également s’appliquer aux
-autres sauvages avant leur conversion. Nous avons traduit de l’italien
-cette intéressante monographie complètement inédite en ce sens qu’elle
-n’a jamais été mise dans le commerce. Quant aux Cœurs d’Alène, je les ai
-placés à dessein en regard des Pieds-Noirs, comme le type le plus
-complet de la tribu chrétienne. Aux Montagnes Rocheuses, quand on veut
-parler des Indiens catholiques les plus fervents, on dit: «Voyez les
-Cœurs d’Alène»; et par contre, quand on veut parler des Indiens les plus
-<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span>enracinés dans leur paganisme, les plus difficiles à convertir, on dit:
-«Voyez les Pieds-Noirs et les Corbeaux».</i></p>
-
-<p><i>La notice sur les Cœurs d’Alène, traduite elle aussi de l’italien, a
-été composée d’après les lettres des missionnaires par un auteur anonyme
-qui l’a publiée dans la «Civiltà cattolica».</i></p>
-
-<p><i>Comme d’autre part j’ai donné moi-même, au cours de mon récit, quelques
-détails sur les «Nez-Percés» et les «Têtes-Plates» au milieu desquels
-j’ai vécu, le lecteur en fermant ce volume aura une idée à peu près
-complète de ces intéressantes peuplades du Far West américain,
-connues
-sous le nom de Peaux-Rouges.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h1 class="sml"><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>
-<br /><img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" />
-<br /><br />AU PAYS DES PEAUX-ROUGES<br /><small>
-par le P. Victor <span class="smcap">Baudot</span>, S. J.</small></h1>
-
-<h2>PREMIÈRE PARTIE.<br /><br />
-<small>Six ans aux Montagnes-Rocheuses</small></h2>
-
-<p><span class="smcap">Amérique</span>! Peu de personnes savent exactement d’où vient ce nom sonore et
-où il fut prononcé pour la première fois. Il paraissait si naturel de
-donner à ce nouveau continent le nom même de Colomb et de l’appeler
-Colombie! Mais un géographe allemand du XVIᵉ siècle en disposa
-autrement. Waldseemuller, dans sa <i>Cosmographie</i> où il relatait les
-voyages d’Améric Vespuce, attribua à ce navigateur la découverte de
-Christophe Colomb et imprima sur ses cartes le mot <span class="smcap">America</span>!</p>
-
-<p>Ce livre sortit en mai 1507 des presses de Saint-Dié (Vosges), ma ville
-natale. Il semble donc que de par ma naissance j’étais prédestiné à voir
-ce pays baptisé<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a> au même lieu que moi. Je l’ai vu au soir de ma vie et
-<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span>contre toute attente. Ayant rencontré à Turin le supérieur de la
-mission des Montagnes Rocheuses, je fus par lui invité à l’accompagner
-au pays des Têtes-Plates et des Nez-Percés. «Vous savez l’anglais, me
-dit-il, vous nous serez utile là-bas.&mdash;Mais je suis trop vieux, j’ai 58
-ans!...&mdash;On n’est jamais trop vieux pour bien faire: venez.» Et voilà
-<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span>comment je partis.</p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_Ia" id="CHAPITRE_Ia"></a>
-<img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />CHAPITRE I.<br /><br />
-<small>LE VOYAGE</small></h2>
-
-<p>Le 20 septembre 1902, je prenais à Paris, gare Saint-Lazare, l’express
-de Cherbourg, où dès notre arrivée on nous transborda sur le
-«Saint-Louis», mouillé en rade. Le «Saint-Louis», est un bateau
-américain, frère du «Saint-Paul», assez bon marcheur, mais cependant
-quelque peu vieilli. Il était bondé de voyageurs, tous ou presque tous
-citoyens de la libre Amérique, retournant dans leur pays après avoir
-joui des plaisirs que leur offrent nos villes d’Europe, surtout Paris,
-qu’ils appellent la «Babylone moderne»,&mdash;«Babylone,» si vous voulez, MM.
-les Américains, mais trop souvent «Babylone» par vos-propres faits et
-gestes!</p>
-
-<p>J’ai à peine mis le pied sur le bateau, que je me trouve en pleine
-civilisation yankee. Ce qui me frappe tout d’abord à la salle à manger,
-c’est l’usage immodéré de l’eau glacée (ice-water): à table on ne sert
-aucune autre boisson, et si vous voulez un verre de bière ou de vin,
-vous êtes obligé de le faire venir directement de la buvette. Le menu me
-paraît plus abondant que choisi; je n’y trouve rien qui rappelle la
-cuisine française. A la fin du repas, bien entendu l’inévitable «cake»
-(gâteau), accompagné de l’inévitable «sorbet» (ice-cream). Encore la
-glace sous une autre forme! Décidément aux Américains, comme aux anciens
-Romains, Sénèque pourrait<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> dire: «Cette neige au cœur de l’été, ne
-croyez-vous pas qu’elle donne des obstructions au foie?» (Lettre 95). Et
-ailleurs: «A vos estomacs débilités par tant de raffinements, bientôt la
-neige ne suffira plus; il vous faudra la glace.» Aussi les inconvénients
-de ces boissons trop froides se manifestent-ils un peu partout, et un
-Américain me disait un jour: «Notre maladie nationale, c’est la
-dyspepsie.»</p>
-
-<p>Une autre passion des Américains, c’est la passion des sucreries; ils
-ont toujours la bouche pleine d’une sorte de caramel, qu’ils appellent
-du «candy», qui leur gâte les dents dès leur enfance; ne vous étonnez
-donc point que l’Amérique soit le paradis des dentistes.</p>
-
-<p>Je n’eus pas le temps de faire de longues observations sur les mœurs de
-mes compagnons de voyage: car dès le second repas et bien longtemps
-avant la fin, je dus m’éloigner à la hâte, la serviette devant la
-bouche. Je fis le reste du voyage sur mon dos, en proie au malaise bien
-connu des passagers qui comme moi n’ont pas le pied marin. Je ne
-remontai sur le pont qu’au moment où nous allions entrer dans la baie de
-New-York; d’ailleurs, bien ou mal portant, je dus à Sandy-Hook me
-présenter comme tout le monde avec mes valises aux officiers de la
-douane. On visite ici les bagages de cabine; nous étions tous réunis
-dans la salle à manger de première classe, qui ressemble à une chapelle
-avec sa nef plus ou moins ogivale et son orgue monumental. Lorsque mon
-tour fut arrivé, je fus tout étonné d’entendre le préposé des douanes,
-après m’avoir demandé si je n’avais rien à déclarer, me dire: «Prêtez
-serment, take the oath». Il est curieux de voir comment aux Etats-Unis
-on use et abuse de cette formule; l’inconvénient très grave de cette
-coutume est d’enlever au serment tout son prestige, et je me souviens<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span>
-d’avoir lu quelque part dans un journal de New-York un article intitulé
-à tort ou à raison: «Pourquoi notre vice national est-il le parjure?»</p>
-
-<p>La première vue de New-York frappe par son étrangeté: cette armée de
-maisons hautes de vingt étages, rangées en bataille sur la pointe de
-l’île de Manhattan, comme pour défier les assauts de la vieille Europe,
-produit sur le nouveau venu une impression de force et de solidité
-massive qui ne manque pas de grandeur, mais qui certainement manque
-d’élégance. Nous dépassons la pointe de Manhattan, et bientôt nous voici
-au dock de l’«American Line». Une foule compacte nous attend sur le quai
-avec un calme qui m’étonne, et nous souhaite la bienvenue sans cris,
-presque sans bruit, en saluant de la main et en agitant des mouchoirs
-blancs. Nous débarquons aussitôt entre deux haies de douaniers, et tous
-nous sommes conduits dans un immense hangar, où doivent être inspectés
-nos gros bagages. D’énormes grues à vapeur les transbordent déjà du
-bateau dans ce hangar; c’est un spectacle presque effrayant de voir ces
-puissants engins jeter sur le sol avec un bruit assourdissant une
-avalanche de malles et de caisses de toutes formes et de toutes
-dimensions. C’est ici qu’il nous faudra de la patience; avant d’ouvrir
-leurs malles devant un des inspecteurs, les passagers doivent d’abord un
-à un se présenter par ordre d’arrivée au contrôleur général, qui leur
-délivre un certificat d’identité et l’autorisation d’enlever leurs
-bagages. On fait queue ainsi pendant des heures, quelquefois pendant une
-demi-journée, avant d’obtenir le visa de cet agent perspicace, qui a
-mission de passer au crible tous les nouveaux venus. Grâce à un heureux
-concours de circonstances, nous n’attendîmes pas plus de trois heures.
-C’était peu quand on songe à l’extrême sé<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span>vérité avec laquelle se fait à
-New-York le service des douanes. On sait que le système de protection à
-outrance sévit aux Etats-Unis, surtout depuis que le parti républicain
-est au pouvoir; car les démocrates inclinent plutôt au libre échange, du
-moins dans une certaine mesure. Les droits d’entrée étant donc très
-élevés, rien d’étonnant que chacun tâche d’y échapper; de là ces
-rigueurs de la police douanière.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 451px;">
-<a href="images/illu-012.jpg">
-<img src="images/illu-012.jpg" width="451" height="326" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>New-York.&mdash;Hôtel de la 5ᵉ Avenue.</p></div>
-</div>
-
-<p>Enfin nous voilà libres: la porte de fer s’ouvre devant nous, et une
-voiture de place, attelée de deux chevaux, nous emporte rapidement vers
-la seizième rue où est situé le collège Saint-François-Xavier.</p>
-
-<p>Les villes d’Amérique sont construites en échiquier, partagées en
-avenues et rues qui se coupent à angle droit; les Avenues traversent la
-ville du sud au nord, les rues<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> de l’est à l’ouest. Rues et Avenues sont
-numérotées et n’ont pas d’autre nom que leur numéro. On dit donc 1ᵉ, 2ᵉ,
-3ᵉ Avenue, etc.; 1ᵉ, 2ᵉ, 3ᵉ Rue, etc. A New-York, la 5ᵉ Avenue, qui est
-la grande artère de la ville, partage les rues qu’elle traverse en deux
-parties, l’une Ouest et l’autre Est, chacune avec son système spécial de
-numéros pour les maisons. Il importe donc d’indiquer dans une adresse
-non seulement le numéro, mais aussi le côté de la rue, sinon votre
-lettre court le danger d’aboutir au 17 du côté Est, au lieu d’aller au
-17 du côté Ouest.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 408px;">
-<a href="images/illu-013.jpg">
-<img src="images/illu-013.jpg" width="408" height="269" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>New-York.&mdash;La 6ᵉ Avenue avec son chemin de fer aérien.</p></div>
-</div>
-
-<p>Nous allions, nous, au 30 Ouest, 16ᵉ rue, où nous arrivions entre 11 h.
-et midi, juste à temps pour la dernière messe. C’était le dimanche 28
-septembre, 1902.</p>
-
-<p>J’employai l’après-midi à quelques courses aux environs du collège,
-situé entre la 5ᵉ et la 6ᵉ Avenue, où je ne trouvai absolument rien de
-remarquable. Le chemin de fer aérien de la 6ᵉ Avenue attira cependant
-mon attention par sa laideur et par le bruit infernal qu’il produit. Le<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span>
-soir, à l’occasion de la fête des Sept Douleurs, un chœur d’artistes,
-hommes et femmes, exécuta à l’église du collège, avec une perfection
-presque absolue, le «Stabat» de Rossini. Le lendemain fut employé à
-visiter la grande ville; je remontai d’abord la 5ᵉ Avenue, l’avenue
-aristocratique par excellence, tâchant de me suggestionner moi-même et
-d’élever mon enthousiasme à la hauteur des circonstances. Je dois avouer
-que je ne réussis que modérément; la 5ᵉ Avenue fut loin de m’éblouir, et
-à part l’immense hôtel Waldorf-Astoria, et surtout la cathédrale
-Saint-Patrick, je ne vis aucun monument digne de fixer l’attention.</p>
-
-<p>La cathédrale catholique de Saint-Patrick rappelle l’église votive de
-Vienne, sans avoir toutefois la même perfection de lignes ni l’admirable
-adaptation du site. Plus tard, dans la même journée, je pris le tram
-jusqu’à l’hôtel des Postes et descendis à pied cette partie de Broadway
-(grand’rue) où se concentrent toutes les banques et les principales
-maisons de commerce. C’est le quartier des maisons à vingt étages et
-plus; l’animation est extraordinaire, la foule énorme et enfiévrée. Au
-milieu de ce tumulte, vous rencontrez tout à coup une église et un
-cimetière, l’église épiscopalienne de la Trinité (Trinity church), la
-plus ancienne et la plus riche des Etats-Unis. Le cimetière à côté
-contraste par son silence et la simplicité de ses croix de bois avec le
-luxe et le bruit de la rue, dont il n’est séparé que par une grille. Là
-sont enterrés côte à côte les fondateurs de la cité, ces vieux colons
-hollandais qui, en souvenir de leur patrie, l’avaient appelée
-«Nouvelle-Amsterdam», et leurs successeurs Anglo-Saxons, qui changèrent
-ce nom en celui de «Nouvelle York» ou «New-York».</p>
-
-<p>J’entrai dans l’église; une femme seule était assise sur<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span> le premier
-rang de chaises, en face du sanctuaire. Fatigué, je m’assis moi-même au
-milieu de la nef; à ce moment précis, un clergyman en surplis sortit de
-la sacristie, monta en chaire et lecture faite, se mit à commenter</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 344px;">
-<a href="images/illu-015.jpg">
-<img src="images/illu-015.jpg" width="344" height="472" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>New-York.&mdash;Hôtel Waldorf-Astoria.</p></div>
-</div>
-
-<p class="nind">un passage de l’Apocalypse. Il me couvait des yeux; évidemment il
-n’avait pas chaque jour la bonne fortune de parler devant un clergyman.
-Mais le temps pressait, j’avais de nombreuses courses à faire et à peine
-avait-il commencé que je me levai et partis, le laissant<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> en tête à tête
-avec la personne qui composait tout son auditoire et qui très
-probablement était sa femme. Après cela plaignons-nous de prêcher
-quelquefois dans des églises presque désertes!...</p>
-
-<p>L’église de la Trinité, dont la flèche cependant a 286 pieds de haut,
-semble enterrée au milieu des constructions colossales qui l’entourent
-et qui la dominent de toutes parts. Ces immenses maisons sort vraiment
-la principale, je dirais presque la seule curiosité de New-York. On les
-appelle à cause de leur hauteur des «gratte-ciel» (sky scrapers); elles
-semblent en effet menacer le ciel et le déchirer de leurs crêtes
-orgueilleuses. Chacune d’elles renferme tout un monde; à la porte
-d’entrée une carte topographique vous détaille le plan des vingt où
-trente étages qui composent cette ruche immense. Les ascenseurs sont là,
-prêts à vous enlever; un concierge-chef vous avertit de sa voix
-stridente: «les voyageurs pour le Nord-Ouest ou le Sud-Est, ascenseur nº
-7, nº 15»; on se précipite et le train part dans la direction indiquée.
-Une de ces maisons, le «city investing building» n’a pas moins de 21
-ascenseurs pour ses 34 étages; elle a 486 pieds de haut, couvre 13
-arpents de surface et peut loger 6000 personnes. La raison de ces
-hauteurs démesurées est que sur la langue de terre qui forme l’île
-étroite de Manhattan le terrain manque pour cette immense population: en
-1900 la ville de New-York comptait déjà 3.637.202 habitants, dont
-800.000 juifs et 400.000 Italiens; elle doit avoir depuis longtemps
-dépassé quatre millions.</p>
-
-<p>A mon avis, la merveille de New-York était alors le pont de Brooklyn. Je
-l’avais souvent vu représenté sur des gravures ou des photographies; je
-croyais trouver là une sorte de galerie artistique, où les paisibles
-promeneurs<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span> pouvaient venir le soir respirer le grand air et contempler
-des couchers de soleil. Au lieu de ce pont idyllique, je rencontrai le
-pont le plus prosaïque, je dirai même le plus brutal qui se puisse
-rêver. Long de près de deux kilomètres, il est divisé en cinq voies: une
-au milieu pour</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 380px;">
-<a href="images/illu-017.jpg">
-<img src="images/illu-017.jpg" width="380" height="385" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>New-York.&mdash;Maison de la 5ᵉ Avenue.</p></div>
-</div>
-
-<p class="nind">les piétons, deux pour les tramways et les chemins de fer électriques;
-et deux le long des garde-fous pour les chevaux et les voitures.
-M’engageant sur la chaussée du milieu, je me trouvai aussitôt dans un
-véritable pandémonium. A ma droite et à ma gauche couraient à toute
-vitesse des tramways électriques; au-dessus des lignes de tramways, sur
-des plates-formes d’acier, roulaient, avec un fracas métallique
-assourdissant, des trains bon<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span>dés de voyageurs, allant de New-York à
-Brooklyn ou de Brooklyn à New-York. Cette course vertigineuse de trains
-et de cars, ce bruit d’acier, strident et continu, me causaient une
-sorte de vertige, et je me crus tombé dans un de ces cercles de fer et
-de feu si puissamment décrits dans l’Enfer du Dante. La scène sous le
-pont n’était pas moins animée: une suite non interrompue de navires,
-voguant toutes voiles déployées, de remorqueurs aux roues tapageuses, de
-lourds paquebots déchirant l’air du bruit de leurs sirènes, de chaloupes
-à vapeur s’élançant d’un bord à l’autre, et de barquettes dansant sur la
-crête des vagues.</p>
-
-<p>Saturé de bruit et de mouvement, je m’arrêtai à mi-chemin de Brooklyn et
-revins sur mes pas vers New-York. La ligne bizarrement déchiquetée des
-monstrueuses maisons de la ville se dressait devant moi, enlaidie par
-des tourbillons d’une fumée extraordinairement noire et épaisse dont je
-ne m’expliquais pas la cause. Je sus plus tard qu’à ce moment une grève
-générale sévissait dans les mines d’anthracite de Pensylvanie, et que
-cette fumée intense provenait de la mauvaise qualité du charbon
-substitué à l’anthracite.</p>
-
-<p class="castt">*<br />* *</p>
-
-<p>Le mardi 30 septembre, je prenais avec mes deux compagnons, à la station
-centrale de New-York, l’express de 8 h. 45 du matin, qui devait en 24
-heures nous conduire à Chicago, notre première étape: distance 1200
-kilomètres.</p>
-
-<p>Ce serait peut-être le cas de dire ici un mot du matériel des chemins de
-fer américains. Les wagons sont ouverts dans toute leur longueur et
-partagés en deux par<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-019.jpg">
-<img src="images/illu-019.jpg" width="600" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Le pont de Brooklyn.</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span></p>
-
-<p class="nind">une allée centrale qui va d’une porte à l’autre. A une extrémité se
-trouve le cabinet de toilette, à l’autre un gros poêle de fonte; de
-chaque côté de l’allée centrale sont rangées des banquettes à deux
-places, et correspondant à chaque banquette, une fenêtre ordinairement
-double et qu’on n’ouvre presque jamais; la ventilation se fait par des
-prises d’air dans la partie haute du wagon. Il n’y à qu’une classe et
-qu’un prix pour tous les voyageurs; ceux qui désirent plus de luxe et de
-confort, montent dans les voitures de la Compagnie Pullman, ou comme on
-dit là-bas «prennent un Pullman.» Les locomotives sont énormes et munies
-chacune d’une cloche qui doit sonner sans interruption aussi longtemps
-qu’un train est en mouvement dans une gare; s’il y à donc plusieurs
-trains, ou comme dans certaines stations plus importantes un grand
-nombre de trains, le carillon augmente à proportion.</p>
-
-<p>Au sortir de la grande ville nous longeons d’abord la rivière Hudson,
-très large, bordée sur la rive droite par une longue terrasse de roches
-calcaires et de vertes collines; nous la remontons sur la rive gauche
-jusqu’à Albany, capitale de l’Etat de New-York, et résidence du
-gouverneur. A partir d’Albany nous nous élançons vers l’Ouest, et par
-les villes de Utica, Rome, Syracuse et Rochester, nous gagnons Buffalo,
-où nous arrivons vers 7 h. du soir. Ici deux routes s’ouvrent vers
-Chicago: l’une longe la rive méridionale du lac Erié et passe par
-Cleveland, dans l’Etat de l’Ohio; l’autre remonte au nord du lac Erié,
-en passant par les chutes du Niagara et se dirige à l’ouest vers
-Détroit. Nous prîmes cette dernière route, et vers 8 h. du soir nous
-arrivions à la station de Niagara-Falls. Malheureusement la nuit était
-venue et il pleuvait; le train stoppa quelques minutes, pendant
-les<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span>quelles de la plate-forme du wagon, sans rien voir, nous pûmes du
-moins entendre gronder sous nos pieds la formidable cataracte.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 293px;">
-<a href="images/illu-021.jpg">
-<img src="images/illu-021.jpg" width="293" height="239" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Un wagon-restaurant en Amérique sur la ligne de New-York
-à Buffalo.</p></div>
-</div>
-
-<p>Ici me revient tout naturellement en mémoire ce passage bien connu de
-Chateaubriand: «Tout était silence<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> et repos, hors la chute de quelques
-feuilles, le passage brusque d’un vent subit, les gémissements rares et
-interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalles, on entendait
-les roulements solennels de la cataracte du Niagara qui, dans le calme
-de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers
-les forêts solitaires».</p>
-
-<p>Après avoir franchi le Niagara, nous contournons la pointe nord-est du
-lac Erié et serrant de près la rive septentrionale nous courons à toute
-vapeur vers l’Ouest. Notre train stationne quelques instants à Détroit,
-puis nous entrons dans l’immense plaine qui sépare le lac Erié du lac
-Michigan. A la pointe du jour, nous nous trouvons au milieu de cette
-plaine monotone où d’énormes usines, entr’autres la fameuse fabrique de
-conserves Armour, nous annoncent l’approche de la grande ville. Vers 8
-h. la crête des vagues du lac Michigan blanchit à l’horizon, et enfin
-après une course de plus en plus rapide nous arrivons à Chicago.</p>
-
-<p>Nous descendons à une gare située à l’entrée de la 12ᵉ rue. Les rues de
-Chicago sont renommées par leur longueur absolument extraordinaire;
-l’une d’elles, m’a-t-on dit, n’a pas moins de 25 kilomètres! Cela
-s’explique par l’espace illimité dont on dispose ici. Veut-on agrandir
-la ville, on trace une route en ligne droite aussi loin que l’on peut
-aller; bientôt cette route se borde de maisons, la plupart en bois; on
-relie les deux extrémités par une double ligne de tramways électriques,
-et voilà de quoi loger des milliers de nouveau-venus. La population de
-Chicago était en 1900 de 1.698.575 habitants; elle dépasse aujourd’hui
-deux millions.</p>
-
-<p>La 12ᵉ rue est, elle aussi, très longue; il nous fallut rouler longtemps
-en tramway dans un quartier enfumé<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span> et boueux avant d’arriver au collège
-St-Ignace où nous étions attendus. J’ai négligé de dire que deux de nos
-Frères m’accompagnaient.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 534px;">
-<a href="images/illu-023.jpg">
-<img src="images/illu-023.jpg" width="534" height="323" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Le Niagara en hiver.</p></div>
-</div>
-
-<p>La ville de Chicago n’a aucun cachet: elle est immense et monotone,
-embrumée et boueuse, mal pavée aussi et mal entretenue, comme la plupart
-des villes américaines. Je ne m’étonne point que ce qui frappe le plus
-les Amé<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span>ricains en Europe, c’est la propreté de nos villes, à laquelle
-ils ne sont pas habitués.</p>
-
-<p>Je visitai dans l’après-midi le quartier des affaires
-(business-district), au milieu duquel se dresse comme un géant le temple
-Maçonnique; mais cette maison à vingt étages, pour nous qui arrivons de
-New-York, n’a rien de bien remarquable. Je trouvai mieux près de là,
-dans un monument élevé par la municipalité à la mémoire des fondateurs
-de la ville. On nous y montra de magnifiques bas-reliefs représentant le
-Jésuite Marquette et ses Canadiens en conférence avec les sauvages et
-leur chef Chicagou, dont le nom légèrement transformé désigna d’abord un
-village, puis l’énorme métropole actuelle. Cet hommage public rendu à un
-missionnaire en même temps qu’à l’intrépide explorateur fait honneur aux
-citoyens de Chicago et à leurs magistrats.</p>
-
-<p>Le jeudi soir, 2 octobre, à 6 h., je partais pour Saint-Paul, où nous
-arrivions le lendemain dans la matinée. Saint-Paul est une grande ville
-qui ressemble étonnamment à nos villes d’Europe; elle n’a ni la raideur
-ni la pesante architecture des cités américaines. Je la visitai à mon
-retour en 1908, et admirai entre autres choses son magnifique pont sur
-le Mississipi. Sa population est d’environ 200.000 habitants. La rue
-principale est bien bâtie et présente plusieurs monuments où se révèle
-le goût artistique des fondateurs; malheureusement cette rue est déparée
-par la cathédrale catholique, qui vraiment fait là triste figure. Il est
-étonnant que l’archevêque, Mgr Ireland, qui possède à un si haut degré
-l’esprit d’entreprise de ses compatriotes, n’ait pas depuis longtemps
-tourné son activité débordante de ce côté, et construit un édifice
-religieux digne de lui et de son vaste diocèse<a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>.<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 351px;">
-<a href="images/illu-025.jpg">
-<img src="images/illu-025.jpg" width="351" height="431" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Mgr Ireland.</p></div>
-</div>
-
-<p>Après un repos d’une heure en gare et un rapide déjeuner, nous montions
-dans un Tourist-car du Northern Pacific, en route pour notre destination
-finale, Spokane-Falls, dans l’Etat de Washington. Les tourist-cars sont
-des voitures spécialement destinées aux émigrants qui ne peuvent se
-payer le luxe d’un Pullman; on y trouve le confort nécessaire à ces
-longs voyages à travers le Far-West, surtout un système ingénieux de
-couchettes que les nègres de service installent le soir et qu’ils
-enlèvent le matin.<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span></p>
-
-<p>Notre train quitta la gare de Saint-Paul à 11 h. Désormais, laissant
-derrière nous les Etats de l’Est, aux populations denses, nous allions
-nous enfoncer dans les Etats de l’Ouest, aux vastes solitudes. Après
-douze heures de course dans la région désolée des «Mauvaises terres» et
-les plaines mornes qui lui succèdent, nous arrivons à Bismark, capitale
-du Dakota (Nord), où nous traversons le Missouri. Nous continuons à
-courir toujours droit à l’Ouest. Encore douze heures et nous sommes à
-Billings, dans l’Etat de Montana, samedi, 11 h. du matin. C’est ici que
-pour la première fois j’aperçois, fermant l’horizon, la chaîne des
-Montagnes Rocheuses. Je contemplais rêveur ces cimes glacées que j’étais
-venu chercher de si loin, et commençais à m’étonner que le train tardât
-si longtemps à se remettre en marche, lorsque j’appris que nous avions à
-subir un retard de 8 h. Le train qui nous précédait avait déraillé; on
-parlait de plusieurs tués et de wagons incendiés. Le bruit courut
-aussitôt dans la foule surexcitée qu’on avait commandé déjà quarante
-cercueils. Aussi lorsque le train de secours revint du lieu du sinistre
-et rentra en gare, tintant comme un glas sa cloche mélancolique, tout le
-monde se précipita pour voir les morts. Je n’en vis point; il y en avait
-cependant deux ou trois, je pense; mais je vis des blessés, entr’autres
-une religieuse qu’on emportait sur une civière. Je sus plus tard que
-c’était la Supérieure des Ursulines de Butte.</p>
-
-<p>Nous étions au samedi 4 octobre; nous devions arriver à Spokane le
-lendemain dimanche à 7 h. du matin; mais le retard imprévu dont je viens
-de parler modifia notre itinéraire. Le train qui nous portait ne quitta
-la gare de Billings qu’à 7 h. du soir, et au lieu d’arriver à Spokane, à
-7 h. du matin nous étions seulement à Missoula.<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span></p>
-
-<p>Dès le point du jour, j’avais de ma couchette jeté un regard à travers
-la fenêtre pour voir où nous étions; la première chose que j’aperçus fut
-le nom de la petite station que nous traversions en ce moment,
-«Drumond». Cet endroit désert, au cœur des Montagnes Rocheuses, est
-éminemment favorable aux dévaliseurs de trains. Voyez ici avec quelle
-sollicitude la Providence veillait sur nous. Le train qui nous précédait
-avait déraillé près de Billings, le train qui nous suivait fut attaqué
-et dévalisé par des bandits masqués, précisément à Drumond, et nous
-passâmes indemnes entre ces deux aventures, qu’il eût peut-être été
-agréable de conter au coin du feu, mais auxquelles il me fut infiniment
-plus agréable d’échapper. Pendant cette nuit qui finissait, après avoir
-franchi en dormant la ligne de faîte des Montagnes Rocheuses, nous
-étions passés, sans nous en douter, du bassin de l’Atlantique dans le
-bassin du Pacifique. Les rivières coulaient toutes maintenant vers
-l’Ouest, à travers de magnifiques montagnes couronnées de forêts de
-cèdres et de pins. J’aurai plus tard l’occasion de décrire cette région
-splendide.</p>
-
-<p>J’avais résolu d’interrompre notre voyage à Missoula pour y dire la
-messe. Missoula est une petite ville de 8 à 10.000 âmes, où notre
-mission des Montagnes Rocheuses à une belle-paroisse et un important
-pensionnat de jeunes filles, tenu par des religieuses canadiennes. Nous
-débarquâmes donc, et au sortir de la gare nous nous dirigeâmes vers
-l’église catholique, facilement reconnaissable comme toutes les églises
-catholiques d’Amérique à la croix qui surmonte son clocher. Pour la
-première fois je voyais une de ces villes neuves de l’Ouest, aux longues
-rues non pavées, bordées de trottoirs en bois et de maisons basses qui
-ressemblent aux tentes d’un campement<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span> de nomades. Il y a cependant à
-Missoula quelques grands et beaux édifices en briques ou même en
-pierres. Près de l’église nous voyons une de ces constructions qui eût
-fait bonne figure dans nos plus grandes villes d’Europe; pensant que là
-résidaient les missionnaires, nous sonnons à la porte. Quel ne fut pas
-notre étonnement de voir apparaître une grande jeune fille, portant sur
-la tête cette espèce de casque de lancier qui en Amérique sert de
-coiffure aux élèves des deux sexes fréquentant les Universités de
-l’Etat. Surpris, je lui demande: «N’est-ce point ici que demeure le P.
-Palladino?» Souriant de ma méprise, car j’avais pris le pensionnat pour
-la résidence des Pères, elle me montra de l’autre côté de la rue une
-maison en bois délabrée et d’aspect misérable. Ce fut une première
-désillusion pour mes compagnons de voyage, qui n’avaient aucune idée de
-cette pauvreté, je dirais même de cette indigence. Le presbytère
-d’ailleurs contrastait avec l’église, belle construction neuve en
-briques, ornée de vitraux peints. Disons dès à présent qu’après avoir
-achevé l’église on bâtit aussi un presbytère digne des deux monuments
-qui l’avoisinent.</p>
-
-<p>Le bon P. Palladino fut d’autant plus surpris de nous voir que nous
-n’avions pas pu l’avertir d’avance de notre arrivée, et qu’à cette heure
-matinale il n’y avait aucun train venant de l’Est. Mais bientôt la glace
-fut rompue et il me dit après en riant de bon cœur: «Figurez-vous que je
-vous ai pris pour des «tramps». En anglais ce mot signifie un vagabond,
-un aventurier. Il fut aussitôt résolu que nous prendrions le train de 2
-h. de l’après-midi pour Spokane; mais nous comptions sans les retards
-habituels aux lignes de l’Ouest, et c’est vers 4 h. seulement que nous
-partîmes. Je ne me doutais pas en ce moment que je devais passer presque
-tout le temps de<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> mon séjour en Amérique précisément aux lieux où nous
-venions de stopper ainsi par hasard.</p>
-
-<p>A peine sorti de Missoula, nous entrions dans la réserve des
-Têtes-Plates, laissant à gauche le pays des Cœurs d’Alène, et longeant
-la large et belle rivière des Pend-d’Oreilles jusqu’au lac du même nom.
-Nous étions en plein territoire Indien; pourtant je ne vis alors aucun
-de ces sauvages classiques, pour la bonne raison qu’il faisait nuit.</p>
-
-<p>Vers 1 h. du matin nous arrivions à Spokane, terme de notre voyage.
-Depuis notre départ de New-York, nous avions passé en chemin de fer
-trois jours et trois nuits, exactement quatre-vingts heures.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_IIa" id="CHAPITRE_IIa"></a><img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" />
-<br />CHAPITRE II.<br /><br />
-<small>SPOKANE ET LES INDIENS</small></h2>
-
-<div class="figcenter" style="width: 300px;">
-<a href="images/illu-031.jpg">
-<img src="images/illu-031.jpg" width="300" height="204" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Transport d’une maison en Amérique.</p></div>
-</div>
-
-<p>En langue indienne, Spokane signifie les <i>Fils du Soleil</i>. La tribu des
-Spokanes ou Fils du Soleil occupait avant l’arrivée des Blancs le vaste
-territoire compris entre la rivière de Clarck ou Pend-d’Oreilles au Nord
-et la Colombie à l’Ouest. Une rivière de moindre importance traverse
-cette plaine et porte le nom de Spokane-River, rivière des Spokanes. A
-son tour, cette rivière donne son nom à la ville fondée sur ses bords.
-La ville de Spokane est de création récente; elle n’a pas plus de trente
-à quarante ans d’existence; elle est grande, prospère, remarquablement
-propre et même élégante; elle compte aujourd’hui environ 60.000
-habitants. Notre mission des Mon<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span>tagnes Rocheuses possède là un des plus
-beaux collèges que j’aie jamais rencontrés. C’est une immense
-construction en briques et en pierres, d’une architecture à la fois
-imposante et artistique. Toutes les applications de la science moderne
-trouvent place dans cette installation luxueuse: calorifères
-perfectionnés, salles de bain confortables, téléphone à longue distance,
-etc. L’eau abonde à tous les étages, et partout vous avez sous la main
-un robinet d’eau chaude à côté d’un robinet d’eau froide. Bien entendu
-toute la maison est éclairée à l’électricité, et il n’y à là rien
-d’étonnant, car l’électricité est fort commune à Spokane. Les rapides et
-les chutes d’eau de la rivière possèdent une force dynamique
-considérable qui dès le principe fut utilisée par les Blancs pour
-l’éclairage de la ville.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 301px;">
-<a href="images/illu-032.jpg">
-<img src="images/illu-032.jpg" width="301" height="328" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Transport d’une maison en Amérique.</p></div>
-</div>
-
-<p>L’ancien collège, beaucoup plus petit que le collège ac<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span>tuel, et
-cependant de dimensions respectables, dut être rapproché des nouveaux
-bâtiments: on le mit sur des roulettes et on le transporta tout d’une
-pièce sur son nouvel emplacement. L’opération coûta 10.000 dollars
-(50.000 francs).</p>
-
-<p>Le collège de Spokane s’appelle <span class="smcap">Gonzaga College</span>; il a pour patron S.
-Louis de Gonzague; on espère le transformer un jour ou l’autre en
-Université.</p>
-
-<p>J’y fus reçu comme un frère par le R. P. Crimont, alors recteur et
-maintenant Préfet Apostolique d’Alaska, je m’y installai pour quelques
-semaines en attendant le retour d’Europe du supérieur général de la
-mission, le R. P. de la Motte. Dans l’intervalle j’eus l’occasion de
-visiter la mission de Colville et la réserve des Cœurs d’Alène.</p>
-
-<p>Colville est au Nord de Spokane, près des lignes du Canada, sur la
-rivière et la cascade du même nom; c’est un ancien fort de la Compagnie
-de la Baie d’Hudson. Une des premières choses que je remarquai en
-arrivant et qui m’étonna, c’est que le bureau de poste est installé dans
-notre Résidence, et c’est un Père qui est maître de postes, désigné par
-le gouvernement. La maison, bâtie sur une colline, est assez loin de la
-station, simple plate-forme en bois, sans abri. D’autre part les trains
-ont souvent des retards et quelquefois personne ne se trouve là à leur
-passage; quelquefois même ils ne s’arrêtent pas et se contentent en
-passant de ralentir la vitesse. Comment donc arrive et comment part le
-courrier? me demandez-vous. Pour l’arrivée, rien de plus simple: le
-postier du train jette sur le sol le sac de dépêches que l’on va
-ramasser ensuite: pour le départ, il décroche d’une sorte de potence,
-dressée au bord de la voie, le sac renfermant le courrier à expédier,
-qu’on y a suspendu d’avance.<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span></p>
-
-<p>Autrefois la mission de Colville, comprenant l’église, la résidence des
-missionnaires et l’école, se trouvait au centre du camp indien; depuis,
-les sauvages ayant émigré sur la rive droite de la Colombie, elle reste
-complètement isolée. Le ministère se borne donc à des visites
-périodiques au nouveau campement des Indiens et aux petites villes de la
-région, dont une porte le nom sonore de République. Le dimanche
-cependant l’église s’anime de nouveau par l’arrivée de quelques colons
-voisins de race blanche, d’un petit pensionnat tenu par des Sœurs
-Canadiennes.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 395px;">
-<a href="images/illu-034.jpg">
-<img src="images/illu-034.jpg" width="395" height="323" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Cascade de Colville.</p></div>
-</div>
-
-<p>C’est à Colville que je fis mes premières excursions à cheval: j’allai
-ainsi un jour, le long de la Colombia, jusqu’à la cataracte qui porte le
-nom de Chaudière (Kettle falls); c’est une suite de rapides et d’énormes
-chutes d’eau tombant avec fracas dans un gouffre profond d’où
-s’échap<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span>pent,</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 265px;">
-<a href="images/illu-035.jpg">
-<img src="images/illu-035.jpg" width="265" height="392" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Appareil pour la remise des dépêches aux trains en
-marche.</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span></p>
-
-<p class="nind">comme d’une chaudière en ébullition, des tourbillons fumants de
-poussière d’eau.</p>
-
-<p>Je mentionne seulement pour mémoire cette course à Colville. Autrement
-intéressante fut l’excursion que je fis quelques jours après dans la
-Réserve des Cœurs d’Alène à Desmet. Ainsi se nomme le village central de
-la mission en souvenir du vénéré P. de Smet, l’apôtre des tribus
-indiennes de l’Amérique septentrionale. J’allais enfin voir de près nos
-chers sauvages. Disons tout d’abord que les choses ont bien changé
-depuis le P. de Smedt. A cette époque (1840), les Indiens parcouraient
-encore en toute liberté les immenses régions de l’Ouest, et
-transportaient leurs pénates partout où les menait leur vie vagabonde.
-Maintenant que les Blancs ont pénétré jusqu’au Pacifique, et que les
-troupes des Etats-Unis ont dispersé leurs dernières bandes armées, les
-Indiens sont cantonnés dans les territoires nettement délimités que l’on
-appelle des Réserves. Chacune de ces Réserves est grande en moyenne
-comme un de nos grands départements français; celle des Cœurs d’Alène,
-pour 500 Indiens (exactement 492), renferme 590.000 arpents de terre
-labourable et de forêts, qui leur appartiennent de plein droit. Les
-Indiens doivent habiter dans la Réserve, où ils sont gouvernés par un
-agent du gouvernement fédéral; ils peuvent cependant voyager comme il
-leur plaît, chasser ou pêcher hors de la Réserve, mais à condition d’y
-rentrer sans trop de retard.</p>
-
-<p>On comprend que cette vie à demi civilisée, ce contact des Blancs ait
-adouci singulièrement les mœurs de nos sauvages. Leur vêtement même
-s’est modifié, et ce n’est que dans les grandes solennités que l’on voit
-encore parfois reparaître ces costumes étranges, ces visages barbouillés
-de rouge ainsi décrits par le P. de Smedt: «Les hommes<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span> portent une
-tunique très longue de peau de gazelle, des guêtres de peau de chevreuil
-ou de biche, des chaussures de la même étoffe et un manteau de peau de
-buffle ou une couverture de laine, rouge, bleue, verte ou blanche. Les
-coutures de leurs habillements sont ornées de longues franges. L’Indien
-aime à entasser parure sur parure; il attache à sa longue chevelure des
-plumes de toute espèce: la plume de l’aigle occupe toujours la place
-principale. Ils s’attachent en outre toutes sortes de colifichets, des
-rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets et des écailles.
-Ils portent au cou des colliers de perles entrelacées d’une sorte
-d’écaille oblongue qu’ils ramassent sur les bords de l’Océan Pacifique.
-Dès le matin, ils se frottent la figure, les cheveux, les bras et la
-poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une forte couche
-de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche et hideux.</p>
-
-<p>»Les petits garçons portent une espèce de dalmatique en peau bordée de
-piquants de porc-épic et ouverte aux deux bords, ce qui donne un air
-tout à fait singulier à ces petits sans culottes et sans chemise.</p>
-
-<p>»Les femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents d’élan et
-de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. Cet habillement,
-lorsque la peau est blanche et propre, fait un bel effet.</p>
-
-<p>»Le sauvage met autant de soin à orner son coursier qu’il en emploie
-pour sa propre personne; la tête, le poitrail et les flancs de l’animal
-sont couverts de pendants de drap écarlate, bordés de perles et ornés de
-longues franges, auxquelles ils attachent de petites sonnettes.»</p>
-
-<p>De ce costume des hommes, il ne reste aujourd’hui que la couverture de
-laine aux couleurs éclatantes, dans laquelle l’Indien se drape avec une
-majesté surprenante. Au<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> lieu de la plume d’aigle, ils se coiffent d’un
-chapeau de feutre, gris ou blanc, aux larges bords et légèrement
-conique. Leurs pieds sont comme autrefois chaussés de larges sandales en
-peau de chevreuil, qu’ils appellent «mocassins». Souvent aussi, au lieu
-de la couverture, ils portent une longue tunique flottante, grise ou
-noire. Si le costume a changé, le type du moins est bien resté le même:
-figure jaune, sans barbe, généralement ronde chez les Têtes-Plates,
-plutôt ovale chez les Nez-Percés; longs cheveux d’un noir de jais, non
-point crépus comme ceux des nègres, mais plats et luisants.</p>
-
-<p>Je partis donc de Spokane le jeudi 30 octobre, me dirigeant cette fois
-vers le Sud; à la station de Tekoa (prononcez Tikô), je m’arrêtai et me
-mis en quête de l’employé des postes chargé de distribuer le courrier
-dans la Réserve. L’ayant trouvé, je montai près de lui dans son <i>buggy</i>,
-voiture légère à quatre roues, et nous enfilons une de ces routes
-américaines, toutes les mêmes, larges de dix-huit mètres et bordées de
-chaque côté d’une clôture en bois, uniforme et interminable. A un
-tournant de la route, mon compagnon me dit: «Ici nous entrons dans la
-Réserve». «Enfin, pensais-je, je vais voir des sauvages.» Je n’attendis
-pas longtemps: des voitures chargées d’Indiens, des hommes à cheval,
-enveloppés dans leur couverture rouge, venaient à notre rencontre. En
-passant, tous me saluaient en leur langue gutturale: «Gests’galgalt,...
-Bonjour.» Dans une des voitures, je crus voir une jeune fille, debout
-derrière le siège, me saluer ainsi, en ajoutant un geste gracieux de la
-main. Je me trompais; ce n’était pas une jeune fille, c’était un jeune
-homme; sa figure douce et régulière, encadrée de fines tresses de
-cheveux noirs, m’avait fait illusion. Tous<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 244px;">
-<a href="images/illu-039.jpg">
-<img src="images/illu-039.jpg" width="244" height="342" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>La poste en Amérique.&mdash;Une boîte aux lettres dans une
-prairie.</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span></p>
-
-<p class="nind">ces Indiens se rendaient à la ville de Tekoa pour faire leurs
-provisions, ou simplement pour se promener.</p>
-
-<p>Chemin faisant, je remarquais de distance en distance des tentes
-indiennes dressées dans la plaine. Elles sont de forme conique et
-ressemblent aux meules de paille qu’on voit dans nos campagnes. On les
-appelle <i>tepee</i> (tipies). Quelques sauvages, plus riches où plus
-industrieux, commencent à se bâtir des maisons confortables. Après une
-course d’environ deux heures, nous arrivâmes à Desmet, centre de la
-mission. Sur une légère éminence, s’élève l’église du Sacré-Cœur et près
-de l’église la résidence du missionnaire, avec un grand bâtiment qui
-sert d’école des garçons. L’école des filles, tenue par des religieuses
-canadiennes-françaises, est un peu plus loin. Au pied de la colline et
-faisant face aux bâtiments de la mission, une centaine de maisonnettes
-en bois forme le campement des Cœurs d’Alène, lorsque toute la tribu y
-vient célébrer les principales fêtes religieuses de l’année. Ces bons
-sauvages accourent à ces réunions avec un empressement extraordinaire,
-quelquefois de très loin, de 60 ou même de 100 kilomètres.</p>
-
-<p>Nous étions à l’avant-veille de la Toussaint; j’allai voir une de ces
-assemblées édifiantes et pittoresques. Dès le soir de mon arrivée,
-j’assistai dans l’église à la prière faite par les quelques Indiens déjà
-présents; c’étaient surtout des femmes âgées, qui, d’une voix nasillarde
-et traînante, récitaient en commun de longues invocations où le nom de
-Koline zouten, Grand Esprit, revenait sans cesse. Une d’elles semblait
-guider les autres; elle était toujours en avance de quelques mots sur
-ses compagnes et priait avec une ardeur qu’une toux déchirante ne
-parvenait pas à ralentir. Il y avait là aussi quelques jeunes femmes
-avec leurs bébés, qu’elles portent sur le dos,<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-041.jpg">
-<img src="images/illu-041.jpg" width="600" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Un coin de la Réserve des Têtes-Plates.</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p>
-
-<p class="nind">empaquetés, debout dans leurs châles multicolores, de sorte que la
-petite tête brune de l’enfant, piquée de deux grands yeux noirs, émerge
-et regarde curieusement par-dessus l’épaule de sa mère.</p>
-
-<p>Le lendemain, 31 octobre, les Indiens commencèrent à arriver en grand
-nombre. La première voiture parut à l’entrée du campement à 11 h.; elle
-était attelée de deux chevaux blancs; deux Indiens, enveloppés de leur
-couverture rouge, étaient assis sur le siège: derrière, des formes
-confuses accroupies, sans doute des femmes. D’autres voitures suivirent,
-comme aussi beaucoup de cavaliers, hommes ou femmes, seuls ou en
-troupes. Peu à peu le camp s’anima; des spirales de fumée blanche
-s’élevèrent au-dessus des toits; le hennissement des chevaux, les
-aboiements des chiens, rompirent le silence pesant de la solitude, et la
-nuit venue, les fenêtres s’éclairèrent de nombreuses lumières, perçant
-l’obscurité opaque.</p>
-
-<p>Le lendemain, jour de la Toussaint, la cloche appela ce bon peuple à
-l’église du Sacré-Cœur pour la grand’messe; ils vinrent sans retard et
-formèrent bientôt la foule la plus pittoresque et la plus bariolée qui
-se puisse voir. Bon nombre d’hommes portaient une sorte de tunique
-flottante, faite d’une légère étoffe blanche ou noire; plusieurs étaient
-majestueusement drapés dans leurs couvertures de couleurs voyantes, où
-le rouge domine. Sur toutes les têtes, le chapeau de feutre blanc aux
-larges bords contrastant avec les longues chevelures noires. Parmi eux
-je distinguai quelques types vraiment admirables et d’une beauté
-sculpturale. On me présenta deux ou trois personnages, entre autres le
-premier chantre, Louis, et le policeman: il faut savoir que la police
-dans les Réserves est faite par les Indiens, sous la direction de
-l’agent.</p>
-
-<p>Je ne sais quelle erreur avait été commise, et des fleurs<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> qu’on devait
-envoyer de Tekoa pour l’église, n’étaient point arrivées. Le policeman
-et son compagnon expliquèrent ce retard et en exprimèrent leurs regrets
-dans un long discours d’une grande solennité, et dont je ne compris que
-les gestes, d’ailleurs tout à fait oratoires. On sait quel goût ont ces
-enfants de la nature pour la haute éloquence.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 188px;">
-<a href="images/illu-043.jpg">
-<img src="images/illu-043.jpg" width="188" height="365" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Jeune femme indienne portant son bébé sur le dos.</p></div>
-</div>
-
-<p>Enfin voici l’heure de la messe: l’église, d’assez grande dimension, est
-comble; vu de l’autel, l’aspect de ces figures jaunes, si expressives
-dans leur impassibilité, fait un singulier effet. Du fond de la nef,
-c’est une mosaïque de costumes aux couleurs vives, digne du meilleur
-pinceau.<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span></p>
-
-<p>Le prêtre est à l’autel, les chants commencent, exécutés par toute la
-tribu, hommes et femmes; c’est une messe grégorienne avec de légères
-modifications exigées par le goût de nos sauvages et par la portée de
-leurs voix. Tout alla bien jusqu’au Sanctus; mais alors quel ne fut pas
-mon étonnement d’entendre, au lieu du chant liturgique, un cantique en
-langue indienne, sur l’air «Partant pour la Syrie!» Sans doute le bon
-Père Joset, leur premier missionnaire, n’avait pas une idée bien nette
-de l’origine et de la signification de ce chant lorsqu’il l’enseigna
-comme air de cantique à ses naïves ouailles.</p>
-
-<p>Pendant la communion, on chanta un autre cantique, cette fois sur l’air
-«Au sang qu’un Dieu va répandre». Les jeunes femmes vinrent à la sainte
-Table, avec leurs enfants sur le dos, empaquetés comme je l’ai dit
-précédemment. En deux jours il y eut 350 communions.</p>
-
-<p>Je dois avouer que, pendant une bonne partie de la messe, je fus
-distrait par un spectacle à la fois sérieux et comique qui se déroulait
-à trois pas devant moi. Une jeune Indienne, coiffée d’un foulard de soie
-rose et blanc, était à genoux par terre, dans son grand châle rouge à
-carreaux verts et violets, avec bébé sur le dos. Mais bébé n’est pas
-sage; il s’agite et crie. Pour le calmer, sa mère, sans se retourner,
-lui passe un mouchoir de couleur. Bébé s’amuse un instant à le plier, à
-le déplier, puis il le laisse tomber. Sa mère le ramasse et le lui rend.
-Aussitôt son plan est fait: une seconde fois il laisse tomber le
-mouchoir, puis il le jette à une petite distance. Toujours la mère
-ramasse et rend par-dessus son épaule avec une patience inaltérable.
-Bébé prend goût au jeu et jette le mouchoir le plus loin possible: sa
-mère se traîne sur ses genoux et ramasse. Bébé se lasse du jeu; pour se
-désennuyer, il se met à marteler la tête de sa mère, il lui tire<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> les
-cheveux; elle ne bouge pas. Finalement il lui enlève sa coiffe: léger
-mouvement d’impatience ou plutôt de détresse, car le moment de la
-communion est venu et elle ne peut pas se présenter tête nue. Elle se
-rajuste et part à la sainte Table avec bébé toujours sur le dos. A peine
-revenue, bébé crie et se débat. Elle le dénoue, et toujours à genoux le
-plante debout devant elle, l’enveloppe dans son châle, et lui donne à
-boire. Quand il a bu, Bébé se sent en humeur de danser, malgré la
-sainteté du lieu. Cette fois une tape maternelle le rappelle à l’ordre.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 360px;">
-<a href="images/illu-045.jpg">
-<img src="images/illu-045.jpg" width="360" height="258" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Femmes de la tribu des Têtes-Plates.</p></div>
-</div>
-
-<p>Dans l’après-midi, j’allai visiter le camp; j’entrai dans quelques
-maisons où je ne remarquai rien de bien particulier, sinon la rareté des
-meubles les plus communs; ainsi en bien des endroits, point de chaises
-ni de bancs. Hommes et femmes se couchent et s’accroupissent sur le
-plancher. Je donnai quelques poignées de mains à la mode anglaise, et je
-me souviens d’une bonne femme dont les mains étaient parfaitement
-propres, et qui cependant<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span> fit le simulacre de se les laver en les
-passant l’une sur l’autre, avant de me rendre ma politesse.</p>
-
-<p>Le lundi 3 novembre, je profitai de la voiture du facteur rural qui nous
-avait comme d’habitude apporté le courrier (car ici encore les Pères
-tiennent le bureau de poste), et repris le chemin de Tekoa. Sur la
-route, nous rencontrâmes de nombreux Indiens se rendant à la ville, les
-uns dans des voitures attelées de deux et même de quatre poneys, les
-autres à cheval. Notons en passant que les femmes montent à cheval comme
-les hommes; quelquefois même l’absence de barbe chez ceux-ci peut
-occasionner des méprises.</p>
-
-<p>A Tekoa je pris le train et rentrai à Spokane. J’avais un instant hésité
-à partir, à cause du mauvais état des chemins. Mais bien m’en prit de
-n’avoir pas attendu plus longtemps: le lendemain l’employé des postes
-dut faire son service à cheval, la boue ayant rendu les routes
-impraticables aux voitures.</p>
-
-<p>Nous avons maintenant une idée de ce qu’est une mission indienne dans
-les Réserves américaines. Au centre, vous trouvez invariablement une
-église d’assez grandes dimensions; à côté de l’église, sous un auvent de
-7 à 8 mètres d’élévation, la cloche; puis la maison des Pères, le tout
-en bois et d’aspect fort modeste. Aussi près que possible de la
-résidence des missionnaires, quelquefois même dans la résidence, l’école
-des garçons; à quelque distance, l’école des filles et l’habitation des
-religieuses enseignantes. Ces écoles malheureusement n’ont plus
-aujourd’hui la même importance qu’autrefois, les subsides du
-gouvernement ayant été totalement supprimés. Autrefois le missionnaire
-était la seule autorité reconnue à côté des chefs indiens; depuis, le
-gouvernement des Etats-Unis a établi dans chaque Réserve une agence, et
-près<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span> de chaque agence une école de garçons et de filles qu’il
-entretient libéralement; de là, dans nos écoles, diminution sensible des
-élèves, qui se recrutent plutôt parmi les blancs et les métis que parmi
-les Indiens.</p>
-
-<p>A chaque mission se rattache une exploitation agricole, plus ou moins
-importante: il faut bien entretenir le personnel et nourrir les enfants.
-Ces fermes sont dirigées par nos Frères qui président aux travaux de
-culture et à l’élevage du bétail. Les troupeaux de bœufs et de chevaux,
-parfois considérables, ne demandent pas grand entretien; on les laisse
-errer en liberté dans la Réserve, chaque animal portant imprimé au fer
-rouge la marque de son propriétaire. Deux ou trois fois par an les
-cowboys montent à cheval, et par des courses fantastiques et des charges
-effrénées, réunissent et ramènent le troupeau entier. On compte les
-têtes, on marque les veaux et les poulains, et de nouveau on donne libre
-carrière à toute la bande. On ne conserve jamais à l’écurie plus de deux
-ou trois chevaux; si pour une raison quelconque il en faut un de plus,
-on va le chercher au pâturage.</p>
-
-<p>Nous avons également une idée du type indien: peau jaune, cheveux
-invariablement noirs, menton arrondi et sans barbe, figure ronde ou
-ovale, remarquablement régulière. S’ils sont jaunes, me direz-vous,
-pourquoi les appelle-t-on Peaux-Rouges? J’ai moi-même posé cette
-question à un Américain, qui m’a répondu: On les appelle Peaux-Rouges
-parce qu’ils avaient coutume de se peindre en rouge pour la guerre ou
-pour leurs danses solennelles.</p>
-
-<p>A mon avis, le trait caractéristique de l’Indien, ce qui donne à sa
-physionomie un air de dignité calme et reposée qui frappe tout d’abord,
-c’est son impassibilité et son imperturbable sang-froid. Le P. de Smedt
-avait<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> déjà noté cette particularité dans ses lettres: «L’Indien,
-dit-il, est froid et délibère, étouffant avec soin la moindre agitation.
-Découvre-t-il, par exemple, que son ami est en danger d’être tué par
-quelque ennemi aux aguets, on ne le verra pas accourir précipitamment
-pour le lui annoncer, comme s’il était dominé par le sentiment de la
-crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu aujourd’hui?»
-Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air d’indifférence: «Une bête
-féroce se trouve cachée sur ta route.» Cette allusion suffit, et son ami
-évite le danger avec autant de soin que s’il avait connu tous les
-détails relatifs au piège qu’on lui tendait. Si la chasse d’un sauvage a
-été infructueuse pendant plusieurs jours, et que la faim le dévore, il
-ne le fera pas connaître aux autres par son impatience ou son
-mécontentement; mais il fumera son calumet comme si tout lui eût réussi
-à son gré: agir autrement serait manquer de courage et s’exposer à être
-flétri par le sobriquet le plus injurieux que puisse recevoir le
-sauvage, celui de <i>vieille femme</i>.</p>
-
-<p>«Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les combats,
-qu’ils ont enlevé des chevelures: le père ne montre aucune émotion de
-joie et se borne à répondre: «Ils ont bien fait.» Si, au contraire, on
-lui apprend que ses enfants sont morts ou prisonniers, il se contente de
-dire: «C’est malheureux». Quant aux circonstances de l’événement, il ne
-s’en informera que quelques jours après.»</p>
-
-<p>Rentré à Spokane, je m’informai des besoins de la mission, et je sus
-bien vite que c’était surtout pour les Indiens qu’on manquait de
-prêtres. Mon parti fut pris aussitôt et dès le retour du Supérieur
-Général je m’offris pour ce ministère. «Je puis encore apprendre une
-langue, malgré mon âge, lui dis-je.&mdash;J’accepte bien volontiers,<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span> me
-dit-il; et quelle langue préférez-vous? le <i>Kalispel</i> ou le
-<i>Nez-Percé</i>?» Le Kalispel est la langue des sauvages qui habitent les
-bords du lac de ce nom: Têtes-Plates, Pend-d’Oreilles, etc. Les Cœurs
-d’Alène parlent aussi Kalispel; c’est une langue extrêmement âpre et
-gutturale. Le Nez-Percé au contraire, à cause du grand nombre de ses
-voyelles, est d’une prononciation relativement douce et facile. Ma
-réponse ne se fit pas attendre: je préférais le Nez-Percé. «Vous irez
-donc chez les Nez-Percés, pour y vivre et y mourir. Vous partez demain».
-Et il ajouta: «In nomine Domini», en accompagnant ces paroles d’un geste
-bénissant.</p>
-
-<p>On raconte que Louis-Napoléon, condamné à la prison à perpétuité, se
-tourna en souriant vers Berryer, son avocat, et lui dit: «La perpétuité?
-combien de temps cela dure-t-il en France?» Dans mon cas, comme dans
-celui du futur empereur, la perpétuité ne dura guère: envoyé chez les
-Nez-Percés «pour y vivre et y mourir», j’y restai quelques mois
-seulement.</p>
-
-<p>Nous partîmes deux jours après, le R. P. de la Motte voulant bien
-m’accompagner, pour la Réserve d’Umatilla, près de Pendleton, dans
-l’Orégon. En passant à la station de Tekoa, j’envoyai de loin un
-souvenir à nos bons Cœurs d’Alène, et nous continuâmes notre course à
-toute vapeur vers le Sud-Ouest. Jusqu’à Colfax, nous eûmes sous les yeux
-les horizons ordinaires du Montana: montagnes boisées et vertes
-collines. Mais à cet endroit, le paysage change brusquement: plus
-d’arbres, plus de verdure, du sable et des éboulis de rochers, une vaste
-solitude couverte d’un linceul de poussière. Voici bientôt sur notre
-route la grande rivière des Serpents (Snake river). Je me sentis le cœur
-gros à la vue du spectacle morne et désolé que présentaient les rives de
-ce fleuve,<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> coulant entre deux chaînes de collines grises et raboteuses,
-sans le moindre brin de verdure, sans le moindre arbuste. Je ne pus
-m’empêcher de penser à la vallée du Rhône, que j’avais parcourue quelque
-temps auparavant, et le contraste de cette triste région avec les
-splendeurs pittoresques de notre beau fleuve français me causa, je
-l’avoue, un brusque accès de nostalgie.</p>
-
-<p>La nuit était tombée quand nous arrivâmes à la gare de Pendleton. Le P.
-Neate, curé de la paroisse, nous y attendait avec son cabriolet, dans
-lequel nous montâmes, et quelques instants après nous étions au
-presbytère. Pendleton est une petite ville (4 à 5000 âmes) bâtie toute
-en bois, sur les bords de la rivière Umatilla; il s’y trouve cependant
-quelques beaux édifices en pierre ou en brique, entre autres l’hôpital
-catholique et le pensionnat tenu par des Sœurs allemandes. C’est une des
-rares paroisses desservies par nos Pères en dehors des Réserves.
-L’église et le presbytère, brûlés complètement il y a quelques années,
-furent rebâtis par un Français, le P. Victor Garrand.</p>
-
-<p>A une petite distance de la ville s’ouvre la Réserve des Nez-Percés, à
-laquelle on a donné le nom de la rivière qui la traverse, l’Umatilla.
-C’est au centre de cette Réserve, à la mission Saint-André, que j’allais
-et dès le lendemain de notre arrivée, le P. Ragaru, qui avait charge de
-cette mission, vint me chercher à Pendleton. Je le vois encore,
-descendant de sa voiture, venir à nous dans le jardin, vêtu d’un gros
-tricot de laine, qu’il avait conservé de son costume de missionnaire
-d’Alaska. Après le dîner il fit ferrer ses chevaux et m’emmena à travers
-des chemins défoncés et une mer de boue. Plus nous approchions, plus le
-pays devenait triste et même lugubre: un sol uniformément gris ou noir,
-sans le moin<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span>dre relief, sans ombre de végétation, une solitude morne,
-un silence écrasant, rompu de temps à autre par le sifflement brusque de
-la bise ou par le glapissement suraigu des chiens sauvages, appelés
-«cayoutis». La nuit tombait; j’aperçus à quelque distance une église
-basse en bois: c’était l’église de la mission. Nous la dépassons et la
-voiture s’arrête devant une maison à deux étages, dont la silhouette
-solitaire perçait à peine l’obscurité. Je descendis seul à la porte de
-cette maison qui était la nôtre, mon compagnon poursuivant sa route
-jusqu’au pensionnat pour y déposer les provisions rapportées de la
-ville. Un homme de haute taille, aux traits austères, m’accueillit sur
-le seuil et m’introduisit dans une salle nue, à peine éclairée par une
-lampe fumeuse. Il m’offrit un siège, et s’assit lui-même sans proférer
-une parole. La solitude semblait l’avoir marqué de son empreinte
-mélancolique, et sa haute taille se courbait, comme brisée par le poids
-du travail. C’était le Fr. Daisy, Irlandais, chargé des travaux de la
-ferme. Je lui demandai où était la chapelle, le réfectoire. Il me
-répondit par monosyllabes qu’il n’y avait dans la maison ni chapelle, ni
-réfectoire: on disait la messe et l’on mangeait à l’école des Sœurs,
-plus loin. Et il retomba dans son mutisme. On le voit, mon entrée sur le
-théâtre de mes futurs travaux apostoliques manquait complètement de mise
-en scène.</p>
-
-<p>Le lendemain matin j’explorai les environs immédiats. Le pays m’apparut
-alors dans toute son horrible nudité. Pas un arbre! à peine si à
-l’horizon une étroite bande de verdure indiquait le cours de l’Umatilla.
-En dehors de l’école, solitude complète autour de nous. Le dimanche
-seulement nous pouvions espérer de voir des figures humaines, jaunes ou
-blanches, à l’église. Pendant toute la semaine, nous étions ensevelis
-dans ce coin de terre comme<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> dans un tombeau. Heureusement j’étais venu
-sans illusion sur ce qui m’attendait dans ces pays lointains. Il fallait
-cependant, de toute nécessité, me créer une occupation: je me jetai à
-corps perdu dans l’étude du Nez-Percé ou Noumipou.</p>
-
-<p>D’où vient ce nom de Nez-Percé donné à cette tribu par les trappeurs
-canadiens? Il est à croire qu’autrefois ils se perforaient la cloison ou
-les ailes du nez pour y introduire des ornements. Actuellement il ne
-reste rien de cet usage, s’il a jamais existé. Les Nez-Percés sont
-intelligents et braves; ils l’ont prouvé par leurs exploits sous la
-conduite de leur célèbre chef Joseph, mort récemment. Leur type se
-distingue entre tous les types indiens par sa noblesse et son élégance.
-Leur langue, je l’ai déjà dit, est relativement douce et harmonieuse.
-Tandis que les Têtes-Plates donnent à Dieu le nom de Grand Esprit
-(Kolinezouten), les Nez-Percés l’appellent «Celui qui est en haut»
-(Akame-kinikou). Akame signifie «en haut». De même ils nomment le démon
-«Celui qui est en bas» (Enime kinikou). Enime signifie «en bas».</p>
-
-<p>J’étudiais avec tant d’ardeur, qu’en moins de trois mois je pus prêcher
-de mémoire un court sermon que j’avais composé moi-même sur Dieu (Akame
-kinikuki). Ki est le locatif (préposition <i>sur</i>). La division de ce
-sermon était la suivante:</p>
-
-<p>«Dieu est notre créateur.&mdash;Akame kinikou iouèsche nounim Anièouat.</p>
-
-<p>«Dieu est notre maître.&mdash;Akame kinikou iouèsche nounim Miogate.</p>
-
-<p>«Dieu est notre Père.&mdash;Akame kinikou iouèsche nounim Pischte.»</p>
-
-<p>Il est d’usage, lorsqu’un nouveau Père arrive dans une mission, que les
-Indiens lui donnent en leur langue un<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span> nom spécial, sous lequel il sera
-désormais désigné parmi eux. Ce nom leur est inspiré par un détail
-extérieur, une particularité physique qui les frappe. Pour moi, ce qui
-leur parut le plus remarquable, ce fut mon lorgnon, et ils m’appelèrent
-«le Père Victor Œil de cristal»; je ne me rappelle plus le mot qui
-signifie en leur langue «œil de cristal», mais je me souviens que les
-lettres «v» et «r» manquant dans leur alphabet, au lieu de Victor, ils
-prononçaient «Mittol».</p>
-
-<p>J’ai déjà dit plus haut que la tribu des Cœurs d’Alène est tout entière
-catholique; ici il n’en est pas de même. Un tiers seulement des
-Nez-Percés est catholique, un autre tiers protestant et le reste encore
-païen. Ces païens adorent, paraît-il, les astres, le feu, les eaux, mais
-surtout le soleil; il est d’ailleurs très difficile de pénétrer leurs
-mystères. Je fus dès le début témoin d’une conversion, et j’assistai au
-baptême d’un jeune païen de 25 à 30 ans, qui m’édifia par sa piété
-naïve. Il s’appelait André Corne d’argent. Après le baptême, on
-réhabilita son mariage; sa femme déjà chrétienne paraissait tout
-heureuse.</p>
-
-<p>Le dimanche était notre grand jour; après une semaine de solitude nous
-voyions arriver nos paroissiens, jaunes et blancs, les uns à cheval, les
-autres en voiture, tous accompagnés de leurs chiens, qui par leurs
-gambades et leurs aboiements joyeux mettaient dans le paysage une note
-de gaîté. L’église était bientôt pleine; les femmes commençaient à
-réciter ou plutôt à chanter le rosaire dans leur langue harmonieuse,
-jusqu’à ce que le prêtre parût à l’autel. Les jeunes filles du
-pensionnat des Sœurs chantaient à la tribune; le P. Ragaru et moi nous
-prêchions alternativement, d’abord en anglais pour les Blancs, puis en
-nez-percé pour les Indiens. L’aspect gé<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span>néral de la foule était à peu
-près le même que chez les Cœurs d’Alène: même mosaïque de costumes aux
-couleurs éclatantes, mêmes visages cuivrés, encadrés de longs cheveux
-noirs, avec cette différence qu’il y avait dans l’assemblée plus de
-visages pâles, c’est-à-dire de Canadiens-français. Après la messe, les
-enfants, garçons et filles, retournaient à l’école, la foule se
-dispersait et nous retombions dans notre solitude pour toute une semaine
-que j’employais à l’étude acharnée de la langue.</p>
-
-<p>L’école comptait à cette époque une centaine d’enfants, la plupart métis
-ou quarterons. J’y allais dire la messe le matin, parfois je donnais une
-instruction aux religieuses; c’était toute l’occupation qui me venait de
-ce côté.</p>
-
-<p>D’autre part il n’y avait guère à songer à des promenades aux environs;
-les chemins étaient rendus impraticables par la boue d’abord, par la
-neige ensuite. Il ne me restait d’autre ressource que l’étude.</p>
-
-<p>Les fêtes de Noël vinrent pourtant faire diversion; dès la veille un
-certain nombre d’Indiens arrivèrent à cheval, en voiture, précédés ou
-suivis de leurs chiens, sans lesquels ils ne voyagent jamais. Quelques
-tentes s’élevèrent autour de l’église, et le soir venu je pus voir de ma
-fenêtre la lueur rougeâtre des feux qui les éclairaient à l’intérieur.</p>
-
-<p>L’année précédente je me trouvais pendant cette nuit de Noël au milieu
-du tumulte, des chants, des bruits d’instruments de toutes sortes par
-lesquels les habitants des quartiers populaires de Gênes célèbrent cette
-grande fête. Par un brusque changement de décor, je la célébrais cette
-fois au fond d’un désert, dans le silence et la solitude.</p>
-
-<p>A la grand’messe le lendemain, le P. de la Motte qui était venu passer
-les fêtes avec nous, prêcha par inter<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span>prète; pour un nouveau venu
-c’était un spectacle intéressant, de voir à la table de communion
-l’interprète debout à côté du prédicateur; celui-ci procédait par
-phrases courtes et multipliées; la traduction suivait aussitôt, alerte
-et naturelle: «Quel est ce petit enfant qui nous tend les bras dans la
-crèche?... C’est le Fils du Roi des rois; c’est celui qui gouverne
-l’univers... Et d’où vient-il, ce petit enfant?... Il vient du ciel où
-nous espérons le voir un jour... Que vient-il faire sur la terre, ce
-petit enfant?.. Il nous apporte la joie et le bonheur, etc...» Je ne
-comprenais point la traduction de ces paroles, et ne pus saisir qu’un
-mot, le mot «Miaz», qui signifie petit enfant, et qui revenait sans
-cesse.</p>
-
-<p>Après la grand’messe, il y eut conseil des chefs; le R. P. de la Motte,
-arrivé récemment de Rome, les avait convoqués pour leur donner des
-nouvelles du Saint-Père et les consulter sur les besoins de la mission.
-Quand nous entrâmes dans la Salle du Conseil, ils étaient déjà là cinq
-ou six chefs, assis sur un banc, silencieux et impassibles. Nous prîmes
-place vis-à-vis d’eux, et pendant plusieurs minutes le plus profond
-silence régna dans la salle. Les Indiens, avant de parler, tiennent à
-s’établir dans le calme le plus absolu; ils maîtrisent leurs émotions
-par un acte de volonté et donnent à leur visage une expression de
-complète indifférence. Enfin l’un d’eux se leva et lentement prononça
-quelques paroles de bienvenue, adressées au Supérieur général de la
-mission; puis il se rassit. Le P. de la Motte observa le même cérémonial
-avant de répondre; pendant quelques minutes il resta silencieux et parut
-impassible; puis il prononça en anglais un petit discours sur Rome et le
-Saint-Père dont l’interprète donna la traduction indienne phrase par
-phrase. Ensuite il leur demanda s’ils désiraient quelque chose ou s’ils<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span>
-avaient quelque proposition à faire. Longue pause, nouveau silence. L’un
-d’eux se lève enfin et commence à parler en appuyant ce qu’il dit de
-gestes simples et nobles; l’interprète traduit en anglais: «L’orateur
-remercie le Père; il est heureux de le revoir après une absence qui a
-duré un si grand nombre de lunes; mais il désire quelque chose et il
-veut ouvrir son cœur. Nous n’aimons pas, dit-il, à user d’interprète à
-l’église; chef des Robes noires, envoie-nous des prêtres qui sachent
-notre langue...» Et me désignant de la main, il m’adressa ce compliment
-qui fut la meilleure récompense de mon travail: «Ce nouveau Père, nous
-le comprenons, lui, quand il prêche.» Un second orateur succède au
-premier, un troisième au second, toujours avec la même lenteur et la
-même solennité. Mais le thème ne change pas: tous insistent pour avoir
-des Robes noires qui sachent leur langue. Un d’eux ajoute même: «Chose
-étrange! toutes les fois qu’un Père commence à nous comprendre et à bien
-parler, on nous l’enlève.» C’était aller un peu loin; aussi le P. de la
-Motte jugea-t-il à propos de lever la séance.</p>
-
-<p>Ce Conseil est le seul auquel j’aie jamais assisté; je regrette de dire
-qu’on n’y fuma point le calumet. On sait assez quelle importance les
-Indiens attachaient à cet usage lorsqu’ils tenaient leurs conseils de
-guerre ou qu’ils concluaient la paix avec leurs ennemis. Mais ce que
-l’on sait moins, c’est la place que tenait le calumet dans toutes les
-cérémonies religieuses. «Le calumet, nous dit le P. de Smedt, est
-l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations. Fumer
-est leur préparation prochaine lorsqu’ils s’adressent au Grand Esprit,
-au soleil, à la lune, à la terre et à l’eau et qu’ils les prennent pour
-témoins de leur sincérité et pour garants de leurs engagements. Cette
-coutume des sauvages, quoique ridicule en<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span> apparence, a cependant son
-bon côté. L’expérience leur a appris que l’action de fumer tend à
-dissiper les vapeurs du cerveau, à relever leur courage, à les habituer
-à penser et à juger avec justesse; c’est pourquoi le calumet est encore
-introduit dans leurs Conseils comme prologue et devient comme le sceau
-de leurs décrets lorsque leurs résolutions sont prises. Ils l’envoient
-comme un gage de fidélité et de respect à ceux qu’ils veulent consulter,
-ou avec qui ils ont fait alliance, ou conclu un traité.»</p>
-
-<p>Le jour de l’Epiphanie, pour égayer un peu les enfants de l’école,
-j’imaginai d’organiser un cortège de Rois-Mages. J’avais trouvé au
-grenier des instruments de musique, oubliés là depuis longtemps et
-couverts de poussière; il y avait un tambour, une grosse-caisse, un
-cornet à piston, un trombone, etc. J’appelai quelques-uns de nos grands
-élèves, et leur distribuai ces divers instruments, me réservant
-toutefois le tambour. Je leur recommandai au signal que je leur
-donnerais de souffler de toutes leurs forces dans leurs cuivres et de ne
-pas ménager la grosse-caisse; puis, faisant amener trois chevaux (car
-les chevaux ne manquaient pas), je juchai sur leur dos trois de nos
-petits garçons, qui devaient représenter les Rois. Heure avait été prise
-pour cette petite fête dans l’après-midi; les religieuses avec tous
-leurs enfants de l’école étaient rangées sur le trottoir de bois, qui
-bordait le chemin boueux et qui servait de communication entre les deux
-maisons. Le moment venu, le cortège s’ébranla sous mes ordres; lorsque
-nous arrivâmes devant le groupe des Sœurs et de leurs élèves, je donnai
-le signal avec mon tambour, et aussitôt ce fut un déchaînement de sons
-rauques, une cacophonie invraisemblable, qui finit dans un immense éclat
-de rire. Alors les Rois s’avancèrent sur leurs chevaux caparaçonnés de
-rouge et commencèrent<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> une distribution de fruits et de sucreries,
-avidement attendus par tous les spectateurs. On n’avait jamais vu
-pareille fête à l’école Saint-André, et l’on en parla longtemps.</p>
-
-<p>Pendant tout le mois de janvier 1903, je continuai à étudier la langue;
-j’avais traduit le catéchisme écrit en nez-percé par un ancien
-missionnaire; j’en avais appris quelques fragments par cœur, et ce
-furent ces fragments qui me fournirent mes premières prédications.</p>
-
-<p>Je sortais très rarement et ne fis que deux ou trois excursions, dont
-une mérite d’être mentionnée. Nous avions parmi nos plus grands élèves
-un jeune garçon de seize à dix-sept ans, appelé Louis, et dont la mère
-pouvait être citée comme la femme la plus extravagante des Etats-Unis,
-ce qui n’est pas peu dire. Elle avait divorcé douze fois. A celui qui me
-conta le premier cette histoire, je dis: «Voyons, il doit y avoir là une
-exagération! supposons qu’elle a divorcé sept ou huit fois, c’est déjà
-beau!&mdash;Non, me fut-il répondu, elle en est à son douzième divorce.»</p>
-
-<p>Cependant elle n’était point restée sourde aux exhortations du P. Neate,
-curé de Pendleton, et sur les instances de ce bon prêtre, elle venait
-enfin de reprendre exclusivement son premier mari. C’était un Canadien,
-appelé en anglais Brown, mais dont le vrai nom, je suppose, était
-Lebrun. A ce moment, elle vivait avec lui à quelques milles de l’église,
-dans une ferme qui lui appartenait; car elle avait du sang indien dans
-les veines, et par conséquent pouvait posséder des propriétés en
-territoire indien.</p>
-
-<p>Un jour l’envie me prit de faire une promenade à cheval jusqu’à
-Pendleton; la distance est de 15 kilomètres; je partis avec le jeune
-homme dont je viens de parler, et lorsque nous arrivâmes, la première
-chose que<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> lui dit le P. Neate en nous abordant, fut: «Tu sais, Lebrun
-est à la mort.» L’enfant ne manifesta aucune émotion à cette nouvelle.
-Le Père alors s’adressant à moi ajouta: «La maison est presque sur votre
-route; en retournant à la mission, veuillez donner les derniers
-sacrements à cet homme.» Aussitôt après le dîner, je pris le Saint
-Viatique et les Saintes Huiles et me remis en chemin, précédé de Louis
-qui me servait de guide. Madame Brown nous avait vus venir et se tenait
-sur le seuil de la porte; je fus surpris de voir son fils la saluer d’un
-geste bref et s’élancer aussitôt à la rencontre de quelques chevaux qui
-semblaient l’avoir reconnu. J’entrai; le malade me parut en proie à une
-violente pneumonie; j’entendis sa confession et lui donnai le Saint
-Viatique, l’Extrême-Onction et l’indulgence in articulo mortis. Deux
-jours après, on m’annonçait sa mort et l’enterrement pour le lendemain à
-11 h. A l’heure fixée, personne n’avait paru; j’attendis jusqu’à midi,
-jusqu’à une heure; à jeun et fatigué, j’allais dire la messe, lorsqu’on
-signala le cortège. Les Sœurs et leurs élèves chantèrent l’office, à la
-suite duquel on se rendit au cimetière. Selon l’usage américain, on
-découvrit le visage du défunt avant de descendre le corps dans la fosse;
-il était extraordinairement rouge et tuméfié. J’appris plus tard que les
-parents de Lebrun, pris de soupçons, avaient fait venir le <i>coroner</i>,
-sorte de juge d’instruction, lequel fit plusieurs ponctions sur le
-cadavre, mais sans découvrir aucune trace d’empoisonnement. Pendant que
-la famille du mort éclatait en sanglots et se livrait à des lamentations
-bruyantes, sa femme impassible et presque souriante, la tête haute, les
-bras croisés sur la poitrine, allait et venait. Quelqu’un me chuchota à
-l’oreille: «Elle ne paraît guère désolée; cela se comprend; comme la
-ferme lui appartient, elle<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span> trouvera facilement un autre mari.» Dans la
-soirée en effet le bruit se répandait qu’elle allait reprendre un à un
-ses douze divorcés et les expédier lestement dans l’autre monde. Je
-partis trop tôt pour savoir ce que devint cette étrange Samaritaine...</p>
-
-<p>Quelques jours après cet événement, on vint m’avertir qu’un petit Indien
-de douze ans était à la mort; il avait été à notre école et se préparait
-à la première communion. On m’avait indiqué assez vaguement
-l’emplacement de la tente où habitait sa famille. Je montai à cheval
-aussitôt et me servant des quelques mots usuels que je savais, je
-parvins à recueillir les informations nécessaires et trouvai cette tente
-sur les bords de la rivière Umatilla. J’entrai par l’ouverture basse qui
-sert de porte; au milieu, sur une jonchée de paille gisait le petit
-moribond; tout autour, des femmes étaient accroupies, immobiles et
-muettes comme des statues. Cette scène vraiment indienne m’est restée
-profondément gravée dans la mémoire. Je m’agenouillai près de l’enfant,
-qui me rappelait par sa pauvreté et son innocence l’Enfant de la crèche;
-il était à toute extrémité, et je ne pus que lui répéter en anglais les
-dernières paroles de l’Ave Maria qu’il avait appris en cette langue à
-l’école et qu’il parut comprendre. Il mourut peu d’instants après mon
-départ.</p>
-
-<p>Après les Cœurs d’Alène et les Nez-Percés, je devrais dire un mot des
-Têtes-Plates; mais nous retrouverons plus tard ces Indiens, dont la
-Réserve confinait dans le Montana à ma paroisse. En attendant, qu’on me
-permette de proposer mon opinion sur l’origine des Indiens de l’Amérique
-du Nord, problème intéressant, qui n’a point encore été résolu.</p>
-
-<p>Pendant mes longues heures d’étude solitaire de la langue des
-Nez-Percés, j’avais été frappé de certaines<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> ressemblances de cette
-langue avec le copte. Une fois mon attention éveillée sur ce point, je
-découvris bientôt d’autres affinités entre les deux races. Le costume et
-certaines attitudes me rappelaient les bas-reliefs des bords du Nil; je
-retrouvais dans nos Indiens quelques-uns des traits caractéristiques du
-type copte que j’avais longtemps étudié au Caire, surtout le menton
-arrondi. Enfin l’idée m’était venue qu’ils étaient originaires du pays
-des Pharaons. Quel ne fut pas mon étonnement un jour de voir mes
-inductions pleinement confirmées par un témoignage inattendu! Je causais
-avec notre interprète et lui avais demandé si sa tribu possédait
-quelques documents historiques ou du moins des traditions orales sur
-leurs origines; il me répondit: «Non, nous n’avons rien, nous ne savons
-qu’une chose, c’est que nous venons d’Egypte.» Comment seraient-ils
-venus de l’Egypte, et par quel chemin? Cette question se présente
-d’elle-même et dans tous des systèmes; quel que soit celui qu’on
-admette, il faut la résoudre. Or, il paraît certain qu’au commencement
-de l’ère chrétienne, les côtes occidentales de l’Amérique du Nord furent
-envahies par les Chinois ou du moins par des peuples de race jaune<a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>. A
-mon avis, les Indiens d’Amérique sont les descendants de ces
-envahisseurs. On m’objectera la couleur de leur peau, qui a, d’après
-certains ethnographes, une teinte rougeâtre caractérisée. J’ai vécu au
-milieu des Japonais, des Chinois et des prétendus Peaux-Rouges, et je
-puis bien dire que jamais je n’ai vu la moindre différence entre la
-couleur de leur peau. J’avoue que les yeux bridés des Japonais les
-distinguent des Indiens; mais tant de nouveaux éléments d’existence et
-surtout de climat n’ont-ils pas pu après tant d’années<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> modifier le type
-dans certains détails? Je le répète, Chinois, Japonais et Indiens
-d’Amérique ont le même type, les mêmes traits caractéristiques: même
-couleur de la peau, mêmes cheveux invariablement noirs et plats, même
-absence de barbe, et plus d’une fois il m’est arrivé en voyant par
-exemple un jeune homme de ne pouvoir décider à première vue s’il était
-Chinois, Japonais ou Indien. Certains auteurs ont d’ailleurs fait avant
-moi cette remarque, qu’un grand nombre d’Indiens ont tout à fait le
-facies mongolique.</p>
-
-<p>J’étais, sans m’en douter, à la veille de quitter mes chers Indiens. Le
-dimanche 16 février j’avais prêché un sermon sur Dieu (Akame kinikou),
-dont j’ai parlé plus haut, et je préparais déjà un sermon sur le diable
-(Enime kinikou), que je comptais prêcher le dimanche suivant. Dans la
-soirée on me remit une lettre du Supérieur général de la mission qui
-m’ordonnait de partir à l’instant pour le Montana où je devais prendre
-et desservir la paroisse de Frenchtown, diocèse de Helena. Je partis le
-lendemain matin, passai la journée du lundi à Pendleton; le mardi je me
-mis en route pour Spokane où j’arrivai la nuit close, et où je restai
-jusqu’au jeudi matin; le soir de ce même jour je couchai à Misoula et le
-lendemain vendredi 21 février 1908, j’arrivais dans ma nouvelle
-paroisse.<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_IIIa" id="CHAPITRE_IIIa"></a>
-<img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" />
-<br />CHAPITRE III.<br /><br />
-<small>UNE PAROISSE AMÉRICAINE</small><br /><br />
-<small>FRENCHTOWN, OU LA VILLE FRANÇAISE</small></h2>
-
-<div class="figcenter" style="width: 389px;">
-<a href="images/illu-063.jpg">
-<img src="images/illu-063.jpg" width="389" height="236" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Entrée de Frenchtown.</p></div>
-</div>
-
-<p>Le Montana est un des Etats les plus étendus et les moins peuplés de
-l’immense République américaine; il est plus grand que l’Italie tout
-entière, plus grand que l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande réunies,
-presque aussi grand que la France. Sa superficie est égale à celle du
-Japon qui compte 44 millions d’habitants, tandis que le Montana n’en a
-que 250.000, dont 50.000 dans la seule ville de Butte, célèbre par ses
-mines de cuivre, les plus riches du monde, paraît-il. La capitale de
-l’Etat est la<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> ville d’Héléna, résidence du gouverneur et siège du
-parlement; car chaque Etat a son Sénat et sa Chambre des députés. C’est
-aussi là que réside l’évêque catholique de cet immense diocèse<a name="FNanchor_D_4" id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>.</p>
-
-<p>L’Etat de Montana s’appelle ainsi à cause des montagnes dont il est
-hérissé. En effet la chaîne des Montagnes Rocheuses le traverse du Nord
-au Sud, séparant le bassin de l’Atlantique de celui du Pacifique: Le
-Missouri y prend sa source sur le versant de l’Atlantique, et à peine
-a-t-on franchi la ligne de faîte, que l’on rencontre de grandes rivières
-courant en sens inverse sur le Pacifique.</p>
-
-<p>Une des premières que nous trouvons sur notre chemin, est la Misoula qui
-donne son nom à une petite ville bâtie sur ses bords. Cette ville est le
-chef-lieu du comté le plus occidental de l’Etat. A partir de Misoula,
-une ligne de chemin de fer se détache de la ligue principale, se
-dirigeant droit à l’Ouest. On l’appelle la ligne Cœur d’Alène. Après
-avoir contourné un massif de collines peu élevées, on entre brusquement
-dans une large vallée parsemée de grandes fermes, qui se détachent au
-printemps sur un fond de verdure; c’est la vallée de Frenchtown ou la
-ville française, ainsi nommée parce que les premiers colons qui s’y
-établirent étaient des Canadiens-Français. Cette vallée, longue de 21
-kilomètres, est le centre de la paroisse; elle est bornée au sud par les
-monts de Bitterroot (racine amère), et au nord par une chaîne parallèle
-qui se détache du massif des Têtes-Plates. Au fond s’élèvent les hautes
-cimes des Cœurs d’Alène.</p>
-
-<p>En arrivant à Frenchtown je fus agréablement surpris de voir à deux pas
-de la gare se dresser une vaste et belle église, vers laquelle je me
-dirigeai avec mon com<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span>pagnon, le P. Dethoor, de la résidence de Misoula.
-L’intérieur répondait bien à l’extérieur de l’édifice: la nef, large et
-élevée, garnie de bancs, pouvait contenir 400 personnes. Le sanctuaire,
-orné de nombreuses statues, offrait un fort bel aspect. Au-dessus du
-portail percé de trois portes s’élevait un campanile avec sa cloche.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 280px;">
-<a href="images/illu-065.jpg">
-<img src="images/illu-065.jpg" width="280" height="393" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Rév. P. Victor Baudot, S. J.</p>
-
-<p>Curé de Frenchtown, Montana, États-Unis.</p></div>
-</div>
-
-<p>Après l’église je visitai le presbytère, petit mais commode et bien
-distribué. Au centre un cabinet de travail, que l’on appelle ici
-<i>l’office</i>; d’un côté ma chambre à coucher et un modeste salon; de
-l’autre, la salle à manger et la cuisine, avec une chambrette pour le
-domestique. Nous poussâmes ensuite notre visite jusqu’à l’écurie;
-au-dessus de la porte basse passait la tête d’un cheval qui regardait<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span>
-avec curiosité venir son nouveau maître; la remise contenait une voiture
-légère à quatre roues, appelée <i>buggy</i> et un traîneau; puis le
-poulailler, vide alors, mais qui fut bientôt largement peuplé. Autour de
-l’église et du presbytère s’étendait un terrain de quelques hectares en
-partie traversé par un gros ruisseau aux eaux limpides et poissonneuses,
-qui devient au printemps une petite rivière.</p>
-
-<p>Le P. Dethoor, habitué à la vie de missionnaire, alluma du feu à la
-cuisine et prépara un frugal repas; vers trois heures il reprit le
-chemin de Misoula et je restai seul dans <i>ma</i> maison et désormais <i>chez
-moi</i>. «Etrange destinée, pensais-je en moi-même; je suis venu en
-Amérique pour être missionnaire et me voilà curé;&mdash;pour vivre et mourir
-au milieu des sauvages, et me voilà dans une paroisse quasi-européenne!»
-C’était en effet par suite de circonstances tout à fait inattendues que
-ma situation se trouvait ainsi fixée. Quinze jours auparavant, Mgr
-Brondel, évêque d’Héléna, avait dû envoyer d’urgence à Butte mon
-prédécesseur M. Allaeys pour y occuper un poste vacant. N’ayant pas sous
-la main de prêtre parlant français en même temps qu’anglais (et il faut
-parler français à Frenchtown à cause des nombreux Canadiens qui s’y
-trouvent), il s’était adressé au Supérieur de la mission qui m’avait
-aussitôt désigné pour ce poste en s’excusant de me reprendre ainsi par
-nécessité à mes chers Indiens.</p>
-
-<p>J’en étais là de mes réflexions solitaires, lorsque j’entendis un coup
-de sonnette: c’était une bonne Canadienne, d’aspect vénérable, qui
-m’apportait des beignets. On cause un peu et je remercie. A peine
-m’avait-elle quitté, qu’un second coup de sonnette me rappelle à la
-porte: c’était un homme cette fois, le charpentier du village qui
-m’apportait lui aussi de la part de sa femme des beignets<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span> et un gros
-gâteau. Décidément je ne mourrais pas encore de faim ce soir-là. Un
-troisième coup de sonnette: j’ouvre et je vois une fillette de huit à
-dix ans, les mains derrière le dos et qui me regarde bien en face. «Qui
-êtes-vous?&mdash;C’est moi, répond-elle d’un ton décidé.&mdash;Qui
-vous?&mdash;Evelina.&mdash;Que voulez-vous, ma bonne petite?&mdash;Vous voir; on m’a
-dit que vous étiez arrivé.» Voilà qui était bien américain.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 394px;">
-<a href="images/illu-067.jpg">
-<img src="images/illu-067.jpg" width="394" height="225" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Église de Frenchtown et presbytère.</p></div>
-</div>
-
-<p>La nuit venue, je fermai soigneusement mes portes, et sans autre
-compagnie que celle de mon bon ange, je m’abandonnai aux douceurs du
-repos. Le lendemain à sept heures, j’entendis sonner l’<i>Angelus</i>, et
-bientôt après le sacristain se présentait à ma porte. C’était un brave
-homme, passablement original; il s’appelait Paul-Saul et aurait aimé
-qu’on le désignât sous ce double nom; mais le public s’y refusa
-obstinément et se contenta de le surnommer Polyte, nom sous lequel il
-était connu dans toute la vallée. Je le confirmai dans ses fonctions de
-sacristain et moyennant 125 fr. par mois (la main-d’œuvre est très chère
-aux Etats-Unis), je l’engageai comme domestique. Il fut ainsi pendant
-trois ans tout à la fois cuisinier,<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> cocher, sacristain, organiste,
-sonneur de cloche et fossoyeur.</p>
-
-<p>Le dimanche venu, je dis selon l’usage une messe basse à 8 h. 1/2, puis
-à 10 h. 1/2 je chantai la grand’messe. On était accouru de toutes parts
-pour voir le nouveau curé; d’ailleurs il faut le dire à leur louange,
-les Canadiens n’hésitent pas à faire dix ou douze milles pour assister
-aux offices. Je trouvai à la sacristie une petite troupe d’enfants de
-chœur fort bien dressés à servir à l’autel; mais je ne pouvais compter
-sur eux en semaine, et pendant plusieurs années, en dehors du dimanche,
-je dus dire la messe sans servant.</p>
-
-<p>Ayant entonné l’<i>Asperges</i>, je fus agréablement surpris d’entendre à la
-tribune un chœur bien nourri de voix d’hommes et de femmes continuer le
-chant liturgique, avec accompagnement d’harmonium: l’organiste n’était
-autre que Polyte et le premier chantre, un certain M. Lafleur.
-Remarquons en passant qu’un grand nombre de Canadiens portent des noms
-comme ceux-ci: Lafleur, Ladouceur, Lagrandeur, etc., et l’on sait que le
-héros <i>d’Evangéline</i>, le poème bien connu de Longfellow, s’appelait
-Gabriel Lajeunesse. Je fus en même temps ravi de voir que le plain-chant
-était en honneur à Frenchtown où l’on n’exécutait guère que des messes
-de Dumont, le chœur alternant avec un soliste. En me retournant du haut
-de l’autel, je remarquai non sans étonnement que les hommes étaient en
-majorité dans l’assistance, au rebours de ce qui se voit d’ordinaire
-chez nous. Les femmes aussi étaient nombreuses, mais on comprend qu’à de
-si grandes distances, il leur soit parfois difficile de venir à cause de
-leurs petits enfants. Le plus grand recueillement régna toujours dans
-notre église pendant les offices, et plus d’une fois, n’entendant aucun
-bruit, je fus tenté<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> de me retourner pour m’assurer que je n’étais point
-seul. Après l’évangile je montai en chaire et lus la lettre de l’évêque
-qui me nommait recteur de l’église Saint-Jean-Baptiste de Frenchtown;
-puis je saluai mes nouveaux paroissiens, leur fis quelques
-recommandations, entre autres de m’avertir à temps quand ils auraient
-des malades en danger de mort, et de me présenter les enfants en âge de
-faire leur première communion. Je leur déclarai ensuite qu’il n’y avait
-pas un sou en caisse, le seul argent disponible ayant été récemment
-dépensé par mon prédécesseur pour l’achat d’un très beau corbillard.
-Pendant l’offertoire, les syndics, selon l’usage, firent la quête et
-recueillirent quelques dollars. Qu’est-ce que les syndics? me
-demanderez-vous. Les syndics sont quelque chose comme nos marguilliers,
-mais avec plus de prestige. Ils forment le conseil du curé, la seule
-autorité reconnue dans ces communautés canadiennes, organisées en
-paroisses où il n’y a ni maire, ni adjoints. Ils sont au nombre de
-trois, nommés par l’assemblée paroissiale et se renouvellent d’année en
-année par un roulement continu, le plus ancien cédant la place à un
-nouveau. Chaque famille a son banc; la location des bancs est le
-principal revenu du curé; les plus rapprochés de l’autel se louent 20
-dollars ou 100 fr.; les plus éloignés, 6 dollars ou 30 fr.</p>
-
-<p>La sortie de l’église offre chaque dimanche une scène très animée; on
-s’aborde, on s’interroge, on se communique les nouvelles des différents
-points de la vallée; les voitures rangées en longues files attendent;
-après quelques instants, chaque famille reprend la sienne et fouette
-cocher! on rentre au logis.</p>
-
-<p>Les offices du dimanche sont terminés après la messe et la bénédiction
-du saint Sacrement qui la suit; on comprend en effet qu’il est presque
-impossible de faire reve<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span>nir tout ce monde après le dîner pour un office
-du soir. Pour la même raison, il n’y a pas de catéchisme; je dirai plus
-tard comment on suppléait à cette lacune.</p>
-
-<p>La vallée est exclusivement habitée par des Canadiens-Français, venus
-dans le pays vers 1860. J’étais heureux d’avoir l’occasion, sans être
-jamais allé au Canada, de connaître cette race forte et vaillante.. «Les
-Canadiens, dit un de leurs historiens, ont toujours été fiers de leurs
-origines. Ils ont raison, car ils sont peut-être les seuls au monde qui
-puissent en revendiquer d’aussi pures et d’aussi honorables. A dater de
-1635, ce sont de robustes paysans français, venus de Normandie, de
-Bretagne, de Saintonge, du Maine et du Perche, qui commencent à se fixer
-au Canada et à faire souche d’honnêtes gens<a name="FNanchor_E_5" id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>.»</p>
-
-<p>Personne n’ignore en effet que ce qui distingue essentiellement le
-Canadien, c’est l’amour de la religion et l’esprit de famille. Sur cette
-terre classique du divorce et du mariage «scientifique», ils continuent
-à donner l’exemple des bonnes mœurs et de la fidélité à la loi
-chrétienne.</p>
-
-<p>Un autre trait caractéristique des Canadiens, c’est leur prosélytisme;
-ce sont eux qui, en explorant l’Amérique du Nord jusque dans ses
-profondeurs, ont porté partout la foi catholique. Ils accompagnaient les
-missionnaires, affrontaient les mêmes dangers et plus d’une fois
-tombèrent martyrs à leur côté. Chose étrange! les Iroquois, ces cruels
-bourreaux des Brébœuf, des Jogues, des Lallemant, devinrent, après leur
-conversion, les apôtres des tribus indiennes des Etats-Unis; les
-Têtes-Plates avaient connu par eux la religion catholique lorsqu’ils
-envoyèrent leurs chefs jusqu’à Saint-Louis, chercher les Robes Noires.<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span></p>
-
-<p>Comme je l’ai déjà dit, c’est vers 1860 que les premiers colons
-Canadiens vinrent chercher fortune dans les riches plaines de l’Ouest.
-Quelques-uns s’établirent dans la vallée de Frenchtown et leur premier
-soin fut de bâtir une modeste église, où le P. Ménétret, de la mission
-des Têtes-Plates, venait de temps en temps leur dire la messe. Cette
-église était située sur une colline où se trouve maintenant le
-cimetière. Au bout de quelque temps les habitants se fatiguèrent de
-monter jusque-là pour assister aux offices et ils résolurent de faire
-descendre l’église jusqu’à eux. On la mit donc sur des roulettes et on
-l’installa au centre de la vallée.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 384px;">
-<a href="images/illu-071.jpg">
-<img src="images/illu-071.jpg" width="384" height="297" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Une famille Canadienne.</p></div>
-</div>
-
-<p>En 1887 fut construite la nouvelle église, grâce aux contributions
-d’argent et de travail auxquelles personne ne se refusa. L’ancienne
-église alors fut transformée en presbytère, et c’est ce presbytère que
-j’ai habité pendant<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span> plus de cinq ans. A peine installé, mon premier
-soin fut de visiter mes paroissiens, en commençant par la vallée de
-Frenchtown. Chaque jour après le dîner, je partais en traîneau avec
-Polyte, qui me servait de guide. Nous allions ainsi de maison en maison;
-j’inscrivais soigneusement les noms des parents et de leurs nombreux
-enfants. Inutile de dire que je fus parfaitement reçu dans ces
-excellentes familles canadiennes. On m’invitait partout à revenir
-souvent et à m’asseoir à la table commune. Je fus frappé dans ces
-visites de l’air d’aisance qui régnait partout. La maison d’habitation,
-<i>la résidence</i>, comme on dit par là, se distingue des autres bâtiments
-qui l’entourent, par son extrême propreté. D’ordinaire la porte d’entrée
-s’ouvre sur une grande chambre qui sert de salon de réception et où se
-font les veillées en hiver. Les autres bâtiments de la ferme, au nombre
-de huit ou dix, environnent la résidence: grainerie, laiterie, glacière,
-boucherie, etc. Il n’y a point d’étables: les vaches paissent en liberté
-et en troupes comme les chevaux. Une ferme complète ressemble à un petit
-village.</p>
-
-<p>Je visitai une à une toutes les maisons sur une longueur de 21
-kilomètres, et trouvai ainsi une centaine de familles; puis je
-m’acheminai vers les postes les plus éloignés de la paroisse. Cette
-fois, laissant à la maison cheval et voiture, je prenais le train.</p>
-
-<p>A l’extrémité Ouest de la vallée de Frenchtown, la rivière Misoula
-s’engage dans un étroit défilé de montagne, où d’ordinaire il n’y a de
-place que pour elle et pour la ligne du chemin de fer. La première
-station est Lothrop, à 20 kilomètres de Frenchtown. Ce village se groupe
-autour d’une immense scierie qui exploite les forêts voisines, surtout
-pour fournir le bois nécessaire aux mines de la région. Les premières
-fois que je m’ar<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span>rêtai à ce poste, je n’eus d’autre habitation qu’une
-hutte faite de troncs d’arbres, où il y avait juste la place pour un
-lit, une petite table et un poêle. Un soir, menacé par un ivrogne qui
-voulait envahir mon domicile, je dus faire clouer à l’intérieur
-l’étroite fenêtre et barricader ma porte. Je disais la messe dans une
-salle de danse, la seule qui fût à ma disposition; plus tard seulement
-je pus célébrer dans des maisons particulières. Je me souviens pourtant
-d’une fête de première communion célébrée dans cet endroit profane avec
-une touchante piété.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 371px;">
-<a href="images/illu-073.jpg">
-<img src="images/illu-073.jpg" width="371" height="292" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Une ferme: la résidence.</p></div>
-</div>
-
-<p>Dans tous ces postes de la montagne je prêchais en anglais; car ici
-j’avais surtout affaire à des Américains, Irlandais d’origine.</p>
-
-<p>Après Lothrop, une halte porte le nom de Philémon. J’avais là trois
-familles canadiennes; l’une d’elles ne comptait pas moins de douze
-enfants, dont l’aînée, une fillette, avait à peine quatorze ans. Je n’ai
-jamais rien<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> vu de plus gracieux dans son genre que cette douzaine de
-petits minois éveillés, s’échelonnant par une pente insensible, depuis
-le nez rose du bébé jusqu’à l’épaule de la grande sœur.</p>
-
-<p>A partir de Philémon, le défilé qui s’était élargi en une gracieuse
-vallée, se rétrécit de nouveau au point qu’à certains endroits il a
-fallu par des travaux d’art accrocher la voie ferrée aux parois
-verticales des rochers; la rivière coule au fond à une grande
-profondeur. Nous arrivons bientôt à la Montagne de Fer (Iron Mountain);
-c’est ici, non plus un camp de bûcherons comme à Lothrop, mais un camp
-de mineurs. Les mines abondent dans les environs de cette montagne de
-Fer, et on trouve tout près de cette bourgade la plus riche mine d’or du
-Montana, actuellement encore en exploitation. Dans ce poste, je disais
-la messe où je pouvais, tantôt à l’auberge qui n’était guère qu’un
-cabaret, tantôt dans des maisons particulières. Je confessais parfois
-sur l’escalier, faute de mieux, et je me souviens qu’un jour, ayant été
-brusquement dérangé par des gens qui entraient ou sortaient, je dus me
-réfugier au grenier avec mon pénitent.</p>
-
-<p>Iron Mountain ou la Montagne de Fer est à 65 kilomètres de Frenchtown;
-elle est reliée à une autre bourgade, appelée Superior, par un pont jeté
-sur la Missoula, très large en cet endroit. D’Iron Mountain, courant
-toujours entre deux chaînes de montagnes, nous atteignons les grandes
-scieries de Saint-Régis, autour desquelles se groupe une importante
-population d’ouvriers et d’employés. Très peu parmi ces derniers étaient
-catholiques, et à part quelques Canadiens et une ou deux familles
-irlandaises, personne n’assistait aux offices que je célébrais dans une
-salle de réunions publiques, louée à cet effet. D’où venait ce nom de
-Saint-Régis donné à cette<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> localité perdue dans la montagne? Une vieille
-Indienne qui avait connu le P. De Smet, me l’expliqua ainsi:
-«Quelquefois le vaillant missionnaire était obligé de camper pendant de
-longs jours à cause du débordement des rivières; il s’arrêtait donc avec
-ses compagnons, dressait des tentes et donnait à ce village improvisé le
-nom d’un saint Jésuite.»</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 532px;">
-<a href="images/illu-075.jpg">
-<img src="images/illu-075.jpg" width="532" height="371" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Le torrent St-Régis.</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span></p>
-
-<p>Mes visites à Saint-Régis me furent toujours particulièrement pénibles;
-je n’avais aucune prise sur ces ouvriers, profondément indifférents à
-toute espèce de religion; de plus, le milieu dans lequel je me trouvais,
-rappelait par trop la barbarie du Far-West. J’habitais un soi-disant
-hôtel, baraque en bois, dont les chambrettes n’étaient séparées que par
-l’épaisseur d’une planche; les objets les plus indispensables
-manquaient: le lavabo commun à tous offrait à tous le même peigne et la
-même brosse à dents; les punaises abondaient. Le site en revanche était
-magnifique; les montagnes à cet endroit forment un cirque grandiose, que
-la Missoula, devenue un grand fleuve, parcourt avec majesté en se
-dirigeant vers le Nord. Nous la quittons ici pour remonter le long de la
-rivière Saint-Régis, à travers un paysage sévère, jusqu’à la ligne de
-faîte de la chaîne des Cœurs d’Alène. Une gorge étroite, longue de 19
-kilomètres, s’ouvre devant nous; la rivière ou plutôt le torrent
-Saint-Régis y bondit avec fracas, laissant à peine un étroit passage au
-train. Enfin voici de Borgia.</p>
-
-<p>De Borgia est une agglomération de quelques maisons seulement, où
-viennent s’approvisionner les mineurs de ces montagnes, riches en
-minerais de toutes sortes. Je visitais plus souvent ce poste que les
-autres; j’y avais bâti une petite église, et là seulement je pouvais
-célébrer avec décence. J’avais eu à cœur de planter la croix dans ces
-solitudes où elle n’apparaissait nulle part. Sur un parcours de 160
-kilomètres, c’est-à-dire de Frenchtown jusqu’à l’extrémité de la
-paroisse, je n’avais découvert en arrivant aucun signe religieux. Il
-fallait combler cette lacune et une croix blanche d’assez grandes
-dimensions s’éleva bientôt au-dessus du portail de ma modeste église,
-dominant ainsi les environs. Lorsque vint le moment de<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span> désigner un
-patron à ce nouveau sanctuaire, comme j’interrogeai mon évêque à ce
-sujet, il me répondit: «Le patron est tout indiqué: l’église sera dédiée
-à S. François de Borgia.» Je fis donc peindre par un de nos Frères,
-artiste distingué, un beau tableau du Saint que je plaçai au-dessus de
-l’autel. Mes catholiques furent ravis d’apprendre que le nom du pays
-qu’ils habitaient était un nom de saint; je leur expliquai que c’était
-le P. De Smet qui, ayant campé dans ces lieux, leur avait donné le nom
-de Saint-François de Borgia.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 392px;">
-<a href="images/illu-077.jpg">
-<img src="images/illu-077.jpg" width="392" height="209" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Mission de Borgia.</p></div>
-</div>
-
-<p>J’avais à de Borgia un excellent auxiliaire dans la personne du chef
-d’équipe, chargé de surveiller et d’entretenir une section de la ligne
-du chemin de fer. Il s’appelait Fred Wence. C’était un Allemand
-d’origine, né au pied du Kaiserstuhl, dans le Grand Duché de Bade. Sans
-lui je n’aurais jamais pu construire notre église; sa femme, Irlandaise
-de vieille roche, était aussi bonne catholique que lui. Ces braves gens
-m’hébergeaient dans leur maison quand je venais à de Borgia. Chez eux du
-moins j’étais en sûreté; car dans ce pays il faut se tenir toujours en
-garde contre les voleurs et aussi contre les<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span> ivrognes. Nulle part dans
-mes postes de la Montagne, je n’étais mieux logé que là, et pourtant mon
-installation n’était guère luxueuse. J’habitais une chambre à trois
-lits, dont on congédiait pour ce soir-là les occupants: leurs hardes,
-pantalons, gilets, etc., restaient accrochés à des cordes, tendues à
-travers la chambre, en attendant le retour de leurs propriétaires, ce
-qui n’embellissait pas la perspective. Nous passions la soirée à causer
-politique ou à écouter un phonographe; puis dès 7 h. du matin, on
-ouvrait un chemin à travers la neige et je me rendais à l’église. Les
-confessions se faisaient alors derrière un simple rideau; plus d’une
-fois il m’est arrivé, en moins d’une demi-heure, d’en entendre à en
-quatre langues: anglais, allemand, français pour les Canadiens et
-italien pour les ouvriers du chemin de fer. L’assistance était peu
-nombreuse, mais vraiment fervente, quelques-uns de ces bons catholiques
-venaient à pied d’une distance de plusieurs milles, et je vis un jour
-une jeune mère de famille arriver ainsi, amenant avec elle son
-nourrisson emmailloté sur un traîneau qu’elle tirait elle-même par des
-chemins affreux.</p>
-
-<p>A peine l’église était-elle achevée que j’y fis un enterrement: une
-jeune fille de seize ans avait été horriblement brûlée, le 4 juillet,
-par l’explosion de fusées tirées à l’occasion de la fête de
-l’Indépendance. Toute la population accourut aux funérailles et l’église
-se trouva pleine. Les protestants étaient en majorité; il y avait aussi
-quelques infidèles non baptisés. Je profitai de l’occasion, non pour
-faire de la controverse, mais pour parler de la nécessité d’avoir une
-religion et de la pratiquer fidèlement. «Si vous êtes protestants, leur
-dis-je, soyez au moins bons protestants; et vous, qui avez le bonheur
-d’être catholiques, soyez bons catholiques».<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 316px;">
-<a href="images/illu-079.jpg">
-<img src="images/illu-079.jpg" width="316" height="311" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Église de Borgia.</p></div>
-</div>
-
-<p>La station qui suit de Borgia porte le nom du chef Indien Saltese.
-Saltese est tout à la fois le poste le plus éloigné et le plus sauvage
-de la paroisse; ce camp de mineurs est à 120 kilomètres de Frenchtown;
-il ne présente qu’une agglomération de quelques maisons, au fond d’une
-gorge où roule un torrent. Mais ces maisons sont pour la plupart des
-«Salons», ou cabarets, de la pire espèce; les mœurs de ceux qui les
-fréquentent sont dissolues et brutales. Les bandits de la contrée se
-donnent rendez-vous à Saltese; et j’ai vu plus d’une fois les traces de
-leur passage marquées par l’incendie, le vol et l’assassinat. Plus d’un
-de ces «Salons», aux temps dont je parle, devint le théâtre de ces
-attentats à main armée qui étonnent par leur audace, même dans ce pays.
-Il se joue souvent au «Salon» des parties dont les enjeux sont énormes;
-les bandits attendent cette occasion pour<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> faire leur razzia. Pendant la
-soirée, au moment où tous les esprits sont concentrés sur le jeu, la
-porte s’ouvre brusquement; plusieurs hommes masqués pénètrent à
-l’intérieur et braquent d’énormes revolvers sur les joueurs épouvantés.
-«Levez les mains, leur crient-ils, et alignez-vous tous contre le mur».
-Les malheureux sont bien forcés d’obéir, et tandis qu’une moitié de la
-bande les tient en respect, l’autre moitié ramasse vivement les billets
-de banque et l’argent qui se trouvent sur les tables et vident la
-caisse; puis, se tournant vers les victimes, ils leur disent d’un ton
-railleur: «Vous devez être bien fatigués de tenir vos bras en l’air;
-cependant restez encore ainsi quelques minutes, pendant que nous allons
-nous éclipser; sachez bien que si l’un de vous bouge un instant trop tôt
-ou pousse le moindre cri, nous lui trouons la peau.» Et ils sortent sans
-que personne ait le courage de les poursuivre ni même de donner
-l’alarme.</p>
-
-<p>Lors de mes premières visites je disais la messe dans une salle de
-danse, chaude encore des ébats de la veille; plus tard une école neuve
-ayant été construite, je pus m’en servir comme de chapelle. Mais ce fut
-toujours pour moi un gros embarras dans cette localité de trouver un
-endroit sûr pour y passer la nuit. Un jour même j’eus une aventure fort
-désagréable. J’étais descendu dans la maison d’un Irlandais que
-j’appellerai Patrick ou par abréviation Patt. Malheureusement Patt était
-un ivrogne invétéré, et bien qu’on lui eût dit que le prêtre catholique
-devait loger chez lui, il l’avait oublié lorsqu’il rentra la nuit
-suivante à une heure du matin. J’occupais la chambre du rez-de-chaussée
-donnant sur la rue. Au moment de me coucher, je m’apprêtais à fermer la
-porte à clef, lorsque sa femme me dit: «Ne fermez pas: je ne sais pas à
-quelle heure il rentrera; il faut qu’il trouve la<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> porte ouverte.» J’eus
-alors un pressentiment de ce qui allait arriver. Je ne pouvais fermer
-l’œil, m’attendant à chaque instant à voir rentrer l’ivrogne. Pendant
-ces longues heures de la nuit, je n’avais d’autre distraction que des
-dégringolades de rats qui prenaient leurs ébats autour de mon lit. A une
-heure enfin j’entends la porte s’ouvrir; l’Irlandais rentre, aspire
-bruyamment l’air, comme l’ogre du Petit Poucet sentant la chair fraîche,
-et pousse un sourd grognement. «C’est moi, lui dis-je, je suis le prêtre
-catholique.&mdash;Ah! cria-t-il d’une voix avinée, le prêtre catholique... je
-suis un méchant homme... je veux aller à confesse»; et il s’avançait
-vers mon lit pour me brutaliser. J’avais heureusement une lampe
-électrique à côté de moi sur une chaise; je pressai le bouton et vis à
-trois pas de moi la face bestiale et le grand corps titubant de
-l’ivrogne. Grâce à Dieu, je gardai ma présence d’esprit, et en moins de
-temps qu’il n’en faut pour le dire, j’avais bondi par-dessus le pied de
-mon lit, ouvert la porte et me trouvai dans la rue, en chemise et pieds
-nus. J’avais échappé à cette attaque sauvage; il s’agissait maintenant
-d’échapper à la pneumonie ou à la fluxion de poitrine. La femme
-entendant du bruit était descendue; je lui criai: «Tâchez donc de
-l’emmener; il ne fait pas bon attendre ici». Elle finit par le conduire
-dans une pièce voisine et je rentrai à pas de loup dans la chambre,
-retenant mon haleine, de peur d’éveiller l’attention de Patt. A l’aide
-de ma lampe électrique, je ramassai mes habits qu’il avait dispersés de
-tous côtés sur le plancher; je m’habillai et m’assis près de la porte,
-prêt à m’élancer dans la rue au premier signal d’une nouvelle agression.
-Je restai ainsi jusqu’à 6 h. du matin, dans une obscurité complète et
-dans un profond silence qui n’était interrompu que par les sourds
-grognements<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> ou par les cris rauques de l’ivrogne. Aussitôt que le jour
-parut, je sortis en toute hâte de cette maison, et me retrouvai avec
-bonheur libre dans la rue.</p>
-
-<p>Outre la difficulté de trouver un gîte pour la nuit, j’avais d’autres
-désagréments à Saltese. En hiver c’était la neige qui tombait en
-quantités énormes. Je me souviens qu’une année on dut, pour traverser la
-rue, ouvrir une tranchée entre deux parois de neige de six pieds de
-hauteur. En été c’étaient les incendies de forêts; un soir même le feu
-s’étant déclaré aux deux extrémités du vallon, on dut préparer un train
-et tenir une locomotive sous pression pour s’échapper la nuit si
-l’incendie se propageait davantage. Cette nuit-là je ne dormis guère,
-mais heureusement le vent ayant tourné, nous en fûmes quittes pour la
-peur.</p>
-
-<p>J’ai dit plus haut que dans cette région les mœurs sont dissolues et
-brutales, et qu’il s’y commet nombre de crimes. N’y a-t-il donc pas de
-police par là? me direz-vous. Il y a bien un policeman en titre, mais il
-est loin de suffire à la tâche. Lorsqu’il se commet un attentat
-quelconque, on téléphone au shérif de Missoula, qui envoie par le
-premier train un de ses <i>députés</i>; si le bandit est en fuite, le
-député-shérif organise aussitôt la chasse à l’homme; il réunit cinq ou
-six bons tireurs, leur fait prêter serment et se lance avec eux à la
-poursuite du malfaiteur. Si celui-ci résiste et se défend, on le tue
-comme un chien; mais d’ordinaire on réussit à se saisir de lui et on
-l’amène prisonnier au chef-lieu du comté. S’il est dangereux, on
-l’enferme dans une cage de fer à claires-voies, où il attend la sentence
-du juge. Dans le cas d’une condamnation à mort, il est pendu dans
-l’enceinte même de la prison.</p>
-
-<p>Je me souviens d’un assassin condamné à mort, qui<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> était enfermé à la
-prison de Missoula, laquelle se trouve près de notre église. Il faut
-savoir qu’on sonne chaque jour l’<i>Angelus</i> à 6 h. du matin. Le
-prisonnier avait remarqué</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 558px;">
-<a href="images/illu-083.jpg">
-<img src="images/illu-083.jpg" width="558" height="389" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Poste à Saltese.</p></div>
-</div>
-
-<p class="nind">cette sonnerie et demandé quelle était cette cloche. On lui avait
-répondu que c’était la cloche de l’église catholique. La veille de
-l’exécution on lui donna, selon la<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> loi, le choix de l’heure à laquelle
-il devait être pendu; il répondit: «Quand la cloche de l’église
-catholique sonnera.» Ainsi fut fait, et je vous assure que ce n’est
-point sans une poignante émotion que le Frère qui sonnait l’<i>Angelus</i> ce
-matin-là, mit en branle sa cloche, sachant quel drame à ce moment précis
-se déroulait dans la prison.</p>
-
-<p>Ceci me rappelle le trait suivant: un condamné allait être exécuté;
-selon l’usage, on lui demanda ce qu’il désirait: un cigare, un verre de
-brandy?... Il répondit: «Chantons ensemble le cantique du Sauveur;»
-c’est un cantique très doux, très pieux, très mélodieux: «Jésus, Sauveur
-de mon âme, recevez-moi à ma dernière heure!» et l’on vit le shérif, le
-bourreau, les journalistes et le condamné, tête nue, chanter ensemble
-sur l’échafaud la suave poésie de Wesley.</p>
-
-<p>Il arrive quelquefois, surtout dans les Etats du Sud, que la foule
-impatiente et surexcitée exécute elle-même les condamnés à mort,
-lorsqu’elle craint que le coupable n’échappe au châtiment grâce à
-l’habileté de son avocat: c’est ce qu’on appelle la <i>loi de Lynch</i>, ou
-comme nous disons le <i>lynchage</i>. Pour la première fois dans les Etats du
-Nord un fait pareil se produisit à quelques milles de Missoula.</p>
-
-<p>Hamilton est une petite ville, chef-lieu du comté de Ravalli ainsi nommé
-en souvenir du bon Père Jésuite Ravalli, à la fois missionnaire et
-médecin, l’apôtre de cette contrée. Dans cette ville de Hamilton, brutal
-assassin d’un jeune enfant avait été condamné à être pendu tel jour par
-la sentence; dans l’intervalle, un juriste retors avait trouvé un biais
-pour différer l’exécution. Les gens du pays, indignés (car le coupable
-avait dû avouer son crime), résolurent de se faire justice eux-mêmes. Au
-jour fixé par le juge pour l’exécution, une centaine<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> d’hommes masqués
-entourèrent la prison; le shérif était absent; les portes de la prison
-furent enfoncées, le criminel amené à une petite distance et pendu haut
-et court à un poteau du télégraphe. Tout cela se passa avec le plus
-grand calme et dans un profond silence. Au moment de mourir, le
-malheureux implora la pitié de ses exécuteurs: «Tu n’as pas eu pitié de
-ce pauvre enfant, lui répondit-on; comment aurions-nous pitié de toi?»
-Et on le lança dans l’éternité. Quelques jours après je visitai le
-théâtre de ce drame lugubre.</p>
-
-<p>Achevons notre course à travers ma paroisse. Saltese était mon dernier
-poste, mais j’avais encore 23 kilomètres à parcourir à travers la forêt
-vierge avant d’arriver à l’extrême limite de mon territoire,
-c’est-à-dire à Loockout, situé aux confins du Montana et de l’Idaho. Ma
-paroisse avait donc de De Smet à Loockout exactement 160 kilomètres
-d’étendue. Heureusement que ce vaste district était desservi par la
-petite ligne de chemin de fer dont j’ai parlé et qu’on désignait sous le
-nom de <i>Ligne Cœur d’Alène</i>. Combien de fois ai-je pris ce train, allant
-de Frenchtown dans la montagne et revenant de la montagne à Frenchtown!
-Il se composait ordinairement d’un fourgon pour les bagages et la poste,
-d’un wagon de fumeurs où je montais d’habitude et d’un autre wagon pour
-dames et non-fumeurs. C’était, comme on le voit, un train léger; mais en
-hiver il se trouvait encore quelquefois trop lourd pour passer à travers
-les neiges amoncelées. Il m’arriva dans ce train plus d’une aventure
-comique. Un jour, par exemple, un pauvre Irlandais complètement ivre
-vint s’agenouiller devant moi au milieu du wagon archi-comble. Il me
-présentait un dollar sur la paume de sa main droite; de la main gauche
-il s’efforçait de faire le signe de la croix. «Je suis à moitié fou, me
-disait-il;<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span> je ne sais plus ce que je fais, mais je veux me confesser.»
-J’eus toutes les peines du monde à le décider à se relever et à remettre
-son dollar dans sa poche. L’attitude de ce pauvre homme était
-certainement ridicule, et pourtant on ne riait pas autour de moi. Une
-autre fois, c’était un Canadien, grand et solide gaillard, rouge de vin
-et de santé, qui allait «se promener» au Canada; il était lui aussi aux
-trois quarts ivre. «Monsieur le curé, me dit-il en me voyant, je l’ai,
-je l’ai...» Et glissant le doigt sous le col de sa chemise, il y
-cherchait fièvreusement un objet qu’il ne trouvait pas. Enfin après
-quelques recherches, il tira son scapulaire et le montra triomphalement
-à toute l’assistance. «Ces chemins de fer, ajouta-t-il, tuent tant de
-monde! si moi aussi je suis tué, on verra du moins, quand on me
-trouvera, que je ne suis pas un c....., mais un bon catholique.»</p>
-
-<p>Dans ce milieu quelque peu fruste du wagon des fumeurs, parmi ces
-ouvriers en manches de chemise qui chiquaient et crachaient, comme on ne
-le fait qu’aux Etats-Unis, je fus toujours entouré d’égards; on
-respectait en moi non seulement le curé, mais aussi le magistrat; car je
-jouissais de la principale prérogative des juges de paix qui est de
-marier au civil. Ma présence n’empêchait pas cependant des scènes
-bruyantes, ni des divertissements parfois dangereux. Ces jeunes gens en
-goguette jouaient souvent avec leurs revolvers chargés, et l’un d’eux un
-jour laissa tomber le sien qui nous partit entre les jambes avec une
-détonation formidable. C’est merveille que personne n’ait été blessé.
-Lui-même, l’imprudent tireur, tout abasourdi, se tâtait les membres de
-la façon la plus burlesque pour voir s’il n’avait aucune blessure, et
-s’étant assuré qu’il n’en avait pas, il se précipita sur une bouteille
-de bière qu’il avait en réserve<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span> dans un coin du wagon, et pour calmer
-son émotion la vida tout d’un trait.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 316px;">
-<a href="images/illu-087.jpg">
-<img src="images/illu-087.jpg" width="316" height="337" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Chemin de fer des Cœurs d’Alène.</p></div>
-</div>
-
-<p>Les chefs de trains, appelés là-bas <i>conducteurs</i>, avaient fort à faire
-pour maintenir l’ordre et la décence parmi ces gens sans éducation.
-J’admirais souvent leur calme dans ces circonstances, comme aussi dans
-les accidents de voyage si fréquents sur cette ligne, hérissée
-d’obstacles: avalanches de neige ou de rochers, ponts brûlés,
-inondations, etc. Un jour d’hiver, la locomotive avec son fourgon et une
-voiture du train étaient tombés d’une hauteur de 80 pieds dans un ravin
-plein de neige; un wagon était resté suspendu sur le bord de l’abîme.
-Rencontrant le conducteur quelques jours après, je lui dis: «Vous l’avez
-échappé belle!» Il me regarda d’un air<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> étonné et me répondit avec un
-flegme imperturbable: «Moi? mais c’est l’Est du train qui est tombé, et
-j’étais à l’Ouest.» Un autre conducteur, son collègue, ne fut pas aussi
-heureux: c’était un Ecossais du nom de Macdonald, très estimé de tous
-ceux qui le connaissaient. Son train était bloqué dans la neige; il
-était parti sur la locomotive à la recherche de provisions et de
-charbon. La locomotive dérailla sur un pont à fleur d’eau et Macdonald
-fut précipité dans la rivière, si malheureusement que sa jambe resta
-prise sous la roue du tender. La situation était affreuse; le corps du
-malheureux baignait dans l’eau glacée et sa jambe broyée le faisait
-horriblement souffrir. On téléphona à Missoula pour avoir du secours;
-mais la voie était obstruée et les secours n’arrivaient pas. On
-téléphona de nouveau à un médecin pour lui demander ce qu’il fallait
-faire: «Coupez la jambe avec une hache,» répondit-il. Mais personne
-n’osa prendre cette responsabilité; les hommes se relayaient auprès du
-moribond pour lui maintenir la tête hors de l’eau; après sept heures
-d’une horrible agonie, il expira. Les secours arrivèrent enfin, et la
-grue à vapeur soulevant le tender dégagea le cadavre qu’on ramena pour
-l’enterrer à Missoula.</p>
-
-<p>On me demandera si j’obtenais par ces courses dans les montagnes des
-résultats satisfaisants: il semble à première vue que mon travail et mes
-peines étaient en partie perdus, car je ne pouvais déserter mon église
-le dimanche, et en semaine dans ces postes éloignés tous les hommes
-étaient au travail. Cependant la seule présence du prêtre, si
-intermittente qu’elle fût, produisait toujours un bien réel dans ces
-quartiers éloignés de tout centre moral et religieux. J’eus d’ailleurs
-assez souvent l’occasion d’exercer mon ministère d’une manière
-conso<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span>lante et fructueuse, réhabilitant des mariages, ramenant au devoir
-pascal des retardataires invétérés, aidant plus d’une âme de bonne
-volonté perdue dans ces milieux infidèles et surtout baptisant des
-nouveau-nés ou des enfants grandis sans baptême par la négligence de
-leurs parents. Je me rappelle ainsi une famille à Lothrop où je baptisai
-d’un coup cinq enfants, dont l’aîné avait 14 ans. Partout je prêchais en
-anglais, ajoutant parfois quelques mots en italien pour les ouvriers du
-chemin de fer, presque tous émigrés d’Italie, et que je réussissais
-quelquefois, mais non sans peine, à rassembler dans la maison où je
-célébrais la messe.</p>
-
-<p>Je l’ai dit déjà, je célébrais la messe où je pouvais, dans une maison
-particulière, dans une salle d’école, ou faute de mieux dans une salle
-de danse. Dès la veille une ou deux femmes préparaient et ornaient
-l’autel de leur mieux: l’autel, c’est-à-dire une table ou un bureau.
-Quand je ne trouvais personne qui pût m’aider, j’étendais moi-même une
-nappe blanche sur un meuble quelconque; puis je disposais sur cet autel
-improvisé les objets nécessaires que j’avais apportés dans ma valise: un
-crucifix au milieu, deux petits chandeliers en cuivre, une pierre
-d’autel très mince et très légère, un calice qui se démontait en trois
-morceaux, un tout petit missel et la sonnette, que je sonnais moi-même,
-n’ayant jamais de servant. Après la messe se faisait l’offrande: le
-membre le plus influent de la communauté passait devant les assistants
-et recueillait leur aumône dans son chapeau, ou bien les fidèles
-s’approchaient un à un de l’autel et y déposaient qui un dollar, qui un
-demi-dollar, où même une modeste pièce de 25 cents. Les catholiques
-étaient très peu nombreux, la quête ne rapportait jamais une grosse
-somme; elle suffisait cependant pour couvrir mes frais de voyage,
-d’au<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span>tant plus que grâce à une faveur accordée au clergé par la plupart
-des grandes compagnies, je ne payais que demi-place en chemin de fer.</p>
-
-<p>A partir de Loockout, limite des deux Etats de Montana et de l’Idaho,
-notre train descend par une route en lacets du haut de la montagne
-jusqu’au fond d’une vallée où se trouve la ville de Wallace, centre
-minier très important. Le lendemain matin il repart de Wallace pour
-Missoula. Si vous voulez bien, «montons à bord», comme on dit là-bas et
-retournons à Frenchtown, où nous arriverons à 5 h. Nous revoyons d’abord
-Saltese avec les façades carrées de ses «Salons»; puis de Borgia avec sa
-petite église et sa croix blanche; plus loin nous côtoyons le torrent le
-long de la gorge qu’il parcourt, jusqu’à ce qu’enfin à l’autre extrémité
-s’ouvre devant-nous le cirque arrondi des montagnes de Saint-Régis; nous
-traversons la gare toujours encombrée d’ouvriers qui arrivent ou qui
-partent. L’ouvrier américain est essentiellement instable, et passe la
-moitié de son temps à voyager d’un lieu à un autre. A Saint-Régis nous
-retrouvons notre grande et belle rivière, la Missoula. Voici de nouveau
-la Montagne de Fer avec le «Salon» du Canadien Garreau et le petit hôtel
-de Madame Lajeunesse; puis l’étroit défilé de Rivulet où certaines
-parties de la voie ferrée ont dû être suspendues aux parois presque
-verticales du rocher. Après ce passage, pittoresque sans doute, mais
-quelque peu effrayant, nous arrivons à la petite vallée souriante de
-Philémon-Spur et enfin à Lothrop. Nous passons près de la gare devant le
-«Salon» Gerrity, dévalisé lui aussi un beau soir par une bande d’hommes
-masqués. Encore quelques tours de roue et devant nous s’ouvre la large
-et belle vallée de Frenchtown. A la gare je trouve mon vieux domestique
-qui<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> m’attend et me donne les nouvelles; je revois ma chère église qui
-me paraît plus grande que jamais et à côté ma petite maison où je suis
-heureux de me retrouver après ces courses, fructueuses, il est vrai,
-mais toujours fatigantes, dans mes postes de la montagne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_IVa" id="CHAPITRE_IVa"></a>
-<img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" />
-<br />CHAPITRE IV.<br /><br />
-<small>UNE PAROISSE AMÉRICAINE (<i>Suite</i>)</small></h2>
-
-<p>La paroisse de Frenchtown fait partie du diocèse d’Helena, et le diocèse
-d’Helena appartient à la province ecclésiastique de Portland (Orégon);
-trois autres diocèses dépendent également de l’archevêque de Portland:
-Seattle (Washington), Boise (Idaho), Bakercity (Orégon).</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 389px;">
-<a href="images/illu-093.jpg">
-<img src="images/illu-093.jpg" width="389" height="280" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Église de Frenchtown vue de la route.</p></div>
-</div>
-
-<p>Aux Etats-Unis, chaque diocèse est organisé en corporation, jouissant de
-la personnalité civile et généralement représentée par l’évêque seul.
-Tous les titres de propriétés,<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span> de terrains, d’églises ou de presbytères
-sont déposés entre les mains de l’évêque, de même que les polices
-d’assurance et tout ce qui concerne l’administration temporelle.</p>
-
-<p>Le curé et son conseil représentent d’autre part et défendraient au
-besoin les intérêts particuliers de la paroisse. En vertu de la
-tolérance qui règne dans ce pays, la liberté du culte est absolue:
-l’Etat ne s’occupe point de la religion et se contente de percevoir les
-taxes auxquelles les édifices religieux, en règle générale, sont soumis.
-Je dois dire que pour ma part je fus toujours exempté de cette sorte
-d’impôt. En dehors des missions indiennes qui ont des terres dont elles
-vivent, les paroisses catholiques n’ont, que je sache, d’autres
-ressources que la générosité de leurs fidèles, ce qui complique
-quelquefois la situation pour les évêques: tel prêtre, par exemple,
-plaît aux habitants d’une paroisse, on fournit largement à ses besoins:
-tel autre déplaît, on lui refuse tout, forçant ainsi l’évêque à
-l’envoyer ailleurs.</p>
-
-<p>En fait de fondations pieuses et de revenus fixes, il n’y à rien ou
-presque rien; tout dépend de la quête du dimanche et des jours de fêtes,
-de la location des bancs et du casuel. A Frenchtown, le groupe canadien
-suppléait à l’insuffisance de la quête par une fête annuelle dont le
-produit considérable allait au curé. Sans pressurer personne, je
-recueillais un millier de dollars, c’est-à-dire 5000 fr. par an; j’avais
-donc de quoi vivre aisément, et pourtant je n’étais pas aussi riche
-qu’on pourrait le croire: la main-d’œuvre en Amérique est horriblement
-chère; il me fallait un domestique, et je ne pouvais avoir un homme
-valide et cuisinier passable à moins de 50 dollars ou 250 fr. par mois.
-Je ne me résignai jamais à une pareille dépense, et pour la moitié de
-cette somme, 25 dollars ou 125 fr. par mois, je me procurai<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span> les
-services d’un homme âgé, incapable de tout autre emploi. On devine que
-la cuisine de <i>mes vieux</i> (car j’en changeais souvent!) n’avait rien de
-très recherché. L’un d’eux, <i>mon vieux</i> par excellence, et qui resta
-avec moi plus de deux ans, avait coutume de faire la cuisine pour deux
-jours. Le lundi et le mardi de chaque semaine, à midi et au soir,
-c’était la soupe aux pois; le mercredi et le jeudi un bouillon
-quelconque, qui n’attendait pas la fin du second jour pour rancir
-terriblement; le vendredi, on faisait des crêpes, quelquefois du
-poisson; le samedi et le dimanche étaient jours de biftecks, si
-toutefois la boucherie du village pouvait nous en fournir. On le voit,
-le régime n’était point des plus plantureux; mais je me portais bien et
-je croyais que ma santé pourrait résister à tout.</p>
-
-<p>Mes plus mauvais moments, c’était quand mes hommes me quittaient tout à
-coup, par pur caprice où par amour du changement; plus d’une fois, du
-soir au matin, ou du matin au soir, pour un oui, pour un non, où même
-sans aucune raison apparente, ils me plantaient là, me laissant me
-débrouiller comme je pouvais. C’est alors que j’en étais réduit aux
-viandes de conserve jusqu’au soir, où vers 4 h. un jeune garçon, sortant
-de l’école, venait faire mon ménage; il allumait du feu à la cuisine;
-j’en profitais d’ordinaire pour me cuire deux œufs. Je passai ainsi, à
-différentes reprises, des semaines et jusqu’à un mois entier, seul jour
-et nuit dans ma maison, complètement isolé. «Et s’il vous arrivait
-quelque chose la nuit?» me disait-on. A quoi je répondais en riant: «Si
-je meurs dans mon lit, on m’y trouvera bien.» N’importe! cette
-instabilité de mes vieux domestiques et le régime débilitant qui
-s’ensuivait, me furent une grande croix et une dure épreuve pour ma
-santé.<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span></p>
-
-<p>Ma grande occupation en semaine était la visite des malades; aussitôt
-que j’apprenais qu’on avait besoin de mon ministère quelque part, je
-faisais atteler mon vieux cheval au cabriolet ou au traîneau, et par
-n’importe quel temps je me mettais en route. Le jour ce n’était rien;
-mais plus d’une fois je fus appelé au cœur de la nuit, en plein hiver,
-pour des moribonds, et alors j’avais besoin de toute mon énergie pour
-affronter la fatigue et le froid; je m’enveloppais soigneusement dans
-mes fourrures, prenais place au fond du traîneau, à côté du guide qui
-était venu me chercher, et, emporté à toute vitesse, à travers la neige,
-je m’abandonnais sans crainte entre les mains de la bonne Providence.</p>
-
-<p>Une fois entre autres, j’arrivai si haletant à la maison du malade qu’on
-eut de sérieuses inquiétudes. On m’offrit pour me remettre une boisson
-chaude, mais comme il était minuit passé et que je voulais dire la
-messe, je refusai et me tirai d’affaire de mon mieux. Toutefois à partir
-de ce moment l’espèce de suffocation dont je souffrais devint plus
-intense, et ma santé déclina.</p>
-
-<p>Les enterrements à Frenchtown se faisaient en grande pompe; l’église
-tout entière était tendue de noir; l’office se chantait avec solennité
-et dévotion, et après l’évangile, selon l’usage, je faisais l’oraison
-funèbre du mort. Puis le cortège, qui parfois ne comptait pas moins de
-soixante-dix à quatre-vingts voitures, se dirigeait, la mienne en tête,
-vers le cimetière. Les prières dites, on découvrait le visage du mort,
-et chacun venait le contempler une dernière fois. C’était alors une
-explosion de larmes et de cris de douleur qui me remuait jusqu’au fond
-de l’âme.</p>
-
-<p>Dès qu’il y a un mort, dans toute l’étendue de la paroisse, on téléphone
-à l’entrepreneur des pompes funèbres, qui réside au chef-lieu du comté,
-et qui d’ordinaire est en<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> même temps coroner, c’est-à-dire officier
-chargé de faire une enquête sur les morts violentes. L’entrepreneur
-vient par le premier train, trouve le cadavre où il est tombé,
-l’examine, le lave, l’embaume sommairement, l’habille et le dépose sur
-un lit de parade. Le lendemain il envoie le cercueil qu’il fournit
-lui-même, et qui généralement ne coûte pas moins de 3 à 400 fr. S’il n’y
-a pas de clergyman présent aux funérailles, c’est lui qui préside et
-ordonne tout. Je me souviens qu’un de ces embaumeurs, nommé Kendricx,
-m’offrit un jour ses services en me remettant gracieusement sa carte et
-son adresse.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 389px;">
-<a href="images/illu-097.jpg">
-<img src="images/illu-097.jpg" width="389" height="301" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>La voiture du curé et son cheval Prince.</p></div>
-</div>
-
-<p>Il se trouva que les premiers morts que j’eus à enterrer, avaient tous
-été victimes d’accidents; l’un, chantre de la paroisse, avait été écrasé
-sous les roues de son chariot; un soir les chevaux étaient revenus seuls
-à la ferme, traînant une voiture vide. L’alarme fut donnée, et on trouva
-le<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> cadavre à l’entrée de la clôture. Le dimanche précédent, il avait
-chanté à l’église ce cantique à la Sainte Vierge:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Que le nom de ma Mère<br /></span>
-<span class="i0">Au dernier de mes jours<br /></span>
-<span class="i0">Soit toute ma prière;<br /></span>
-<span class="i0">Qu’il soit tout mon secours!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Un autre avait été écrasé par un train; un troisième tué par la foudre;
-un quatrième mis en pièces dans une mine. Vers le même temps, un petit
-garçon de douze ans que je préparais à la première communion et qui
-était un modèle de piété, tomba du haut d’un lourd chariot si
-malheureusement sous la roue que le crâne fut brisé et que la cervelle
-tout entière jaillit dans son chapeau de paille, qu’on enterra à côté du
-petit cadavre; enfin un pauvre jeune homme, bon chrétien d’ailleurs,
-dans un moment de folie, s’était suicidé d’un coup de fusil au cœur.
-C’était à onze kilomètres de chez moi; averti, je partis aussitôt et
-arrivai en même temps que le shérif et le coroner. Nous entrâmes dans la
-grange où gisait le cadavre horriblement convulsé. Les deux officiers
-fumaient d’énormes cigares tout en remplissant leur funèbre besogne; le
-coroner s’inclina sur le cadavre, enfonça trois doigts de la main dans
-le trou du cœur et essuya le sang sur les habits du mort. De son côté le
-shérif ayant ramassé la carabine qui avait servi au suicidé, m’expliqua
-comment celui-ci avait appuyé l’arme contre une traverse de bois et se
-l’était déchargée en plein cœur. Pour moi, après avoir rempli mon
-ministère de consolation auprès de la mère de cet infortuné jeune homme,
-je m’informai des circonstances qui avaient précédé le suicide, et
-pouvant raisonnablement conclure à un acte de folie, je téléphonai à
-l’évêché pour demander l’autorisation de faire<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> un enterrement
-religieux. Cette autorisation me fut accordée, mais à condition que
-l’enterrement se fît sans solennité aucune.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 381px;">
-<a href="images/illu-099.jpg">
-<img src="images/illu-099.jpg" width="381" height="298" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Premiers communiants.</p></div>
-</div>
-
-<p>La cérémonie de la première communion avait lieu d’ordinaire au
-commencement du mois de juin, quand les travaux de la moisson étaient
-finis. Je l’ai dit plus haut, il n’y avait pas d’instruction le dimanche
-pour les enfants; c’étaient leurs mères, ces admirables mères
-canadiennes, qui leur apprenaient pendant les longues soirées d’hiver
-les prières et le catéchisme. Lorsque les enfants n’étaient pas
-suffisamment instruits, elles étaient les premières à me dire: «Notre
-petit garçon (ou notre petite fille) ne marchera pas encore cette année
-pour la première communion; il n’en sait pas assez.» <i>Marcher pour la
-première communion</i>, est une expression canadienne. Pendant quinze jours
-avant la cérémonie, les premiers communiants, filles et garçons,
-viennent dès le matin à<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> l’église passer toute la journée avec le
-prêtre, et s’en retournent le soir à la maison. C’est plaisir de les
-voir arriver, la plupart à cheval, quelques-uns en voiture légère,
-assister à tous les exercices de la journée avec recueillement et piété,
-prendre sur l’herbe, autour de l’église, leur petit dîner, suivi de
-quelques instants de récréation, puis finir par le Chemin de la Croix,
-et remonter à cheval pour regagner au galop le toit paternel.</p>
-
-<p>Je tâchais de faire coïncider la première communion avec la visite de
-l’évêque, pour qu’il pût donner en même temps la confirmation aux
-enfants. Cette année-là, 1903, c’était encore Mgr Brondel, Belge de
-naissance, qui était évêque d’Helena. J’eus l’idée de lui faire une
-réception pareille à celle dont j’avais été le témoin, plus d’une fois,
-dans le nord de la France. J’organisai donc une cavalcade, composée de
-jeunes gens de la paroisse, tous excellents cavaliers; l’un d’eux les
-commandait et faisait à merveille manœuvrer son petit escadron. Lorsque
-l’évêque sortit de la gare, il trouva nos cavaliers rangés en front de
-bataille, et à peine était-il monté en voiture, que la troupe se divisa
-en deux pelotons, l’un prenant la tête du cortège, et l’autre fermant la
-marche. Arrivés devant l’église, les cavaliers se formèrent sur deux
-lignes entre lesquelles passa l’évêque, saluant de la main avec sa
-bonhomie ordinaire, et enchanté de cette petite innovation, qui lui
-rappelait sa chère Belgique.</p>
-
-<p>Je le retrouvai quelques semaines plus tard à la mission de Saint-Ignace
-dans la Réserve des Têtes-Plates, où il venait tous les ans passer avec
-nous la fête du 31 juillet. Une escorte d’Indiens, hommes, femmes et
-enfants, tous à cheval, était allée le prendre à la gare, distante de
-huit kilomètres, et je vois encore le cortège arriver devant notre
-maison. La troupe indienne défila<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span> en bon ordre, s’arrêta pour laisser
-passer la voiture du prélat; puis, vivement, sans un cri, sans un mot,
-sans un geste, elle tourna bride et s’éloigna au galop. Il semble que
-dans ces circonstances, l’étiquette indienne exige la plus parfaite
-impassibilité.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 319px;">
-<a href="images/illu-101.jpg">
-<img src="images/illu-101.jpg" width="319" height="295" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Premières communiantes.</p></div>
-</div>
-
-<p>Les fêtes du lendemain se déroulèrent avec pompe; toute la tribu était
-présente à l’église; malheureusement je ne pus assister jusqu’à la fin à
-ce spectacle si intéressant, un télégramme m’ayant brusquement rappelé
-dans ma paroisse où un homme venait d’être tué. Je ne revis plus Mgr
-Brondel vivant; épuisé par ses longs et rudes travaux de missionnaire,
-il mourut vers la fin du mois d’août et j’allai à Helena assister à ses
-funérailles. L’archevêque de Portland, Mgr Christie, présidait, assisté
-de ses suffragants et entouré de tout le clergé du diocèse, c’est-à-dire
-d’une trentaine de prêtres. Je ne retournai plus tard à Helena que pour
-l’installation du nouvel<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> évêque, Mgr J. P. Carroll. Cette dernière
-visite ne fut pas pour moi une fête sans mélange: au moment de partir
-j’avais été appelé pour un mourant à Lothrop. Ayant ainsi manqué le
-train, j’avais dû faire cette course, aller et retour, puis gagner
-Missoula, c’est-à-dire 50 milles à travers la neige et pendant la nuit.
-J’arrivai à Helena exténué; il faisait un froid terrible, une trentaine
-de degrés au-dessous de 0, et pour nous réchauffer, nous n’eûmes au
-banquet que de l’eau glacée; le nouvel évêque appartenait à la société
-de tempérance la plus stricte et n’admettait à sa table pour ses invités
-et pour lui d’autre boisson que l’eau pure. Nous étions là deux cents
-prêtres ou laïques, et je ne crois pas trop m’avancer en disant que
-l’immense majorité trouva la plaisanterie mauvaise. Au banquet
-j’entendis des toasts surprenants; un jeune homme, par exemple, prononça
-devant les cinq ou six évêques un discours qui peut se résumer ainsi:
-«Nous sommes catholiques, mais en même temps nous sommes citoyens
-américains, et nous revendiquons la liberté la plus entière sous toutes
-ses formes: liberté d’écrire, liberté de penser, en somme liberté
-absolue de conscience!» Cette thèse si chère aux Américains fut reprise
-le soir même à une réunion publique en l’honneur du nouvel évêque, par
-le gouverneur de l’Etat de Montana qui la présidait. Dans un discours
-soigneusement écrit et lu d’une voix ferme, ce haut magistrat protestant
-dit textuellement: «Il ne doit y avoir parmi nous aucune distinction
-entre catholiques, protestants et juifs. Toutes les religions sont
-bonnes; ce n’est point une question de dogme qui doit nous diviser, mais
-une question de morale qui doit nous unir. Quelle que soit la confession
-religieuse à laquelle nous appartenons, nous devons nous aider les <span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span>uns
-les autres, pratiquer la fraternité humaine et</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-103.jpg">
-<img src="images/illu-103.jpg" width="600" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Lac Sainte-Marie, dans la mission St-Ignace.</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span></p>
-
-<p class="nind">améliorer autant qu’il est en nous nos relations sociales. Nous sommes
-tous de bonne foi, et si nous gravissons par des sentiers différents les
-pentes de la même montagne, nous devons tous nous retrouver au sommet.»</p>
-
-<p>Cette indifférence vis-à-vis des diverses confessions religieuses est,
-d’après Roosevelt, une des principales caractéristiques de l’Américain.
-«L’Américain, dit-il quelque part, se distingue par ses idées larges,
-par son grand cœur et par une tolérance bienveillante envers toutes les
-religions.»</p>
-
-<p>Dans le courant de l’année suivante, Mgr Carroll, en tournée de
-confirmation, vint à Frenchtown; mon escorte de cavaliers le reçut à la
-gare et l’accompagna au presbytère. L’évêque parut agréablement surpris
-de l’air décidé et de l’attitude militaire de nos jeunes gens. La vue de
-notre église ne lui donna pas moins de satisfaction; se tournant vers
-moi, il me dit en anglais: «Mais votre paroisse se présente fort bien,
-et votre église est plus grande que ma cathédrale». Après la cérémonie,
-eut lieu le banquet de réception; j’avais pour la circonstance invité
-les notables du pays, et comme ma maison était trop petite, on avait
-préparé le repas dans une maison plus spacieuse. Restait pour moi un
-problème à résoudre; l’évêque, je l’ai dit, ne tolérait pour lui et ses
-invités aucune autre boisson que l’eau glacée ou des eaux minérales. Je
-ne pouvais pourtant pas condamner mes robustes paroissiens à faire si
-maigre chère; je fis donc servir du vin rouge ordinaire; la maîtresse de
-maison en offrit d’abord à Monseigneur qui remercia poliment. Pour moi,
-j’acceptai en disant: «Je suis un vieux Français; je bois un peu de vin
-à mes repas, exactement comme je le faisais en France».&mdash;«Et vous pouvez
-continuer, reprit l’évêque, grâce à un privilège spécial que je vous
-accorde.»<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> Tout le monde remarqua cette expression, et je sus plus tard
-en effet que l’évêque avait fait entendre à ses prêtres qu’il leur
-interdisait formellement la bière, le vin et toute boisson fermentée. En
-revanche, il permettait, encourageait même par son exemple l’usage du
-tabac sous la forme de ces gros cigares américains, trop souvent
-mélangés d’opium, ce qui paraît à plusieurs un genre d’intoxication
-aussi dangereux, plus dangereux même que l’autre. D’ailleurs sur cette
-question de boissons enivrantes, les évêques américains ne sont pas tous
-d’accord, et l’archevêque de Milwaukee distingua toujours entre la
-tempérance qui consiste à ne point dépasser la juste mesure et
-l’abstention totale. Mgr Carroll était, je l’ai dit, partisan déclaré de
-l’abstention totale, et plus d’une fois dans ses tournées de
-confirmation, il ordonna aux premiers communiants de se lever et de
-prendre tous ensemble le «pledge», c’est-à-dire de jurer que jusqu’à
-l’âge de vingt ans ils ne toucheraient à aucune boisson fermentée. Il
-est certain qu’au temps du P. Mathew en Irlande, cet usage du pledge
-qu’il avait introduit, fit un bien immense, mais si j’en crois ma propre
-expérience, l’institution primitive a quelque peu dégénéré. En 1877 me
-trouvant tout jeune prêtre à Glascow, en Ecosse, prévoyant que j’aurais
-au cours de mon ministère à donner le pledge, huitième sacrement des
-Irlandais, je demandai aux autres Pères comment cela se pratiquait.
-J’eus bien de la peine à obtenir une réponse et l’on finit par m’avouer
-que la défense de ne plus boire était moins stricte qu’auparavant. On
-donnait le pledge pour une courte période, en permettant deux verres de
-bière par jour et si je ne me trompe un verre de whisky. Bien m’en avait
-pris de me renseigner: dès le soir même, qui était un samedi, j’étais
-assiégé dans mon confessionnal par une foule compacte;<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span> tout à coup une
-jeune fille parut devant la grille: comme elle restait debout, je
-l’invitai à s’agenouiller et à commencer sa confession: «Père, me
-dit-elle, je suis protestante et je viens pour quelqu’un qui veut
-prendre le pledge». Je l’envoyai au presbytère où quelques minutes après
-je la retrouvai au parloir en compagnie d’un vieillard sordide qui
-sentait l’eau de vie à quinze pas. «Votre Révérence, me dit cet homme,
-je viens prendre le pledge». Je le lui donnai avec les adoucissements
-dont je viens de parler tout à l’heure, et il jura devant Dieu de ne
-plus boire pendant six mois. Pendant qu’il me remerciait avec
-volubilité, je lui demandai si la personne qui l’accompagnait était sa
-fille. «C’est ma femme», me répondit-il, et alors cette pauvre enfant,
-si malheureuse en ménage, tomba à genoux devant moi, et, sans proférer
-une parole, me prit la main qu’elle baigna de ses larmes brûlantes.</p>
-
-<p>Mgr Carroll revint l’année suivante pour la confirmation; mais cette
-fois comme je n’avais que deux invités, il prit son repas chez moi, et
-bien entendu, en fait de boisson, il ne parut sur ma table que de l’eau.
-J’aurais eu cependant besoin de quelque chose de plus réconfortant, car
-j’étais à bout de forces. Il avait été convenu que l’évêque arriverait
-par le train, et déjà je me dirigeais vers la gare avec une délégation
-paroissiale pour le recevoir, lorsqu’un message téléphonique m’avertit
-qu’il viendrait en automobile. A quelle heure? personne n’en savait
-rien. Nous attendîmes jusqu’à dix heures; une automobile paraît au
-détour de la route dans un nuage de poussière. «Le voici», me crie-t-on;
-je fais sonner la cloche, je range les enfants à la porte de l’église,
-et l’automobile passe devant nous comme une flèche. C’était une fausse
-alerte. Nous attendons encore; mais les enfants commençaient à souffrir
-de leur long jeûne et de la chaleur déjà<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span> lourde. Je décidai alors de
-faire sur le champ la cérémonie de la première communion, remettant
-jusqu’à l’arrivée de l’évêque la célébration de la messe solennelle.
-Entre onze heures et midi le prélat parut enfin; je chantai la messe et
-il donna la confirmation. Rien d’étonnant si j’étais exténué après ce
-long jeûne et l’énervement de cette longue attente. Chacun comprendra la
-plainte discrète exprimée plus haut.</p>
-
-<p>Un dernier mot sur cette question des boissons fermentées aux
-Etats-Unis. Une fois engagé sur la pente des exagérations, on ne s’est
-plus arrêté, et j’ai lu moi-même dans un manuel d’hygiène à l’usage des
-enfants des écoles un chapitre qui se résume ainsi: «Ne buvez pas de
-whisky, c’est du poison; ne buvez pas de vin, c’est du poison; ne buvez
-pas de bière, c’est du poison; ne buvez pas de café, c’est du poison; ne
-buvez pas de thé, c’est du poison; buvez de l’eau, et encore prenez bien
-garde, car la plupart des eaux sont impures».</p>
-
-<p>Au centre de la paroisse, c’est-à-dire dans la colonie canadienne, la
-fréquentation des sacrements était générale, du moins aux trois grandes
-fêtes de l’année: Pâques, les Quarante-Heures et Noël. Cependant depuis
-la suppression de la messe de minuit, le nombre des communions a
-sensiblement diminué. Un groupe d’âmes pieuses s’approche des sacrements
-aux principales fêtes de l’année, et surtout le premier vendredi du
-mois. Il y avait en tout dans la paroisse dix ou douze réfractaires
-parmi les Canadiens; et encore, plusieurs s’étant rendus, il n’en
-restait que trois à mon départ.</p>
-
-<p>Aux approches de la mort il est absolument inouï que personne ait refusé
-les secours de la religion; et jamais dans aucune famille on ne manqua
-d’appeler le prêtre lorsque quelqu’un se trouvait en danger de mort.
-Toutefois<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> on attendait d’ordinaire jusqu’au dernier moment, et j’ai
-entendu dire aux prêtres du pays: «Si c’est un Indien qui vous appelle,
-vous pouvez attendre une semaine; si c’est un Irlandais vous pouvez
-attendre un jour; mais si c’est un Canadien, courez bien vite ou vous
-arriverez trop tard.»</p>
-
-<p>Quant au mariage, il n’y a pas de différence pour les catholiques entre
-le mariage civil et le mariage religieux; voici comment les choses se
-passent: les futurs époux prennent au chef-lieu du comté ce que l’on
-appelle une «licence»; de par cette licence, il leur est permis de
-s’adresser à qui leur plaît parmi les officiers autorisés à célébrer
-leur mariage civil, c’est-à-dire le juge de paix, le ministre ou le
-prêtre. Les jeunes gens venaient donc me trouver avec cette pièce
-officielle, qui donnait leur nom, leur âge, leur couleur, car dans
-toutes les licences une des premières notes imprimées est relative à la
-couleur des futurs conjoints: blanc, jaune, rouge ou noir. Ont-ils été
-précédemment mariés? sont-ils divorcés? etc., tous ces renseignements
-sont fournis au clerc du comté sous la foi du serment. Muni de ces
-informations et de cette autorité légale, je procédais à la célébration
-du mariage civil, immédiatement avant la messe, plus ou moins
-solennelle, selon les circonstances. Par la suite, je n’avais plus qu’à
-rédiger le certificat de mariage, que j’étais tenu, sons peine d’une
-forte amende, d’envoyer dans le délai de quinze jours au bureau de
-l’enregistrement. Grâce à Dieu, je n’eus que deux ou trois fois le
-désagrément très sérieux de voir des catholiques s’adresser pour leur
-mariage au juge de paix ou au ministre. Dans le premier cas,
-l’absolution de la faute commise était réservée à l’évêque; dans le
-second cas, il y avait excommunication. Les époux divorcés qui
-voudraient reprendre<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> la vie commune, doivent aux Etats-Unis se marier
-de nouveau; par conséquent reprendre une nouvelle licence et procéder
-comme s’il n’y avait pas eu de mariage entre eux.</p>
-
-<p>Par suite de cette législation, il m’arriva un cas singulier. Deux
-jeunes gens bien et dûment mariés depuis six ans avaient malheureusement
-divorcé. Je m’employais depuis quelque temps à leur faire reprendre la
-vie conjugale, d’autant plus qu’ils avaient un enfant; enfin un soir je
-les vis arriver chez moi pour m’annoncer la bonne nouvelle: ils
-s’étaient réconciliés et me priaient de les marier. Ils apportaient en
-effet une licence en règle, et comme je leur faisais remarquer que pour
-moi leur mariage existait toujours, ils insistèrent pour donner
-satisfaction à la loi. Je les avertis donc que, faisant abstraction de
-ma qualité de prêtre, j’allais agir exclusivement comme magistrat; puis
-leur ayant fait renouveler leur consentement au point de vue civil, je
-rédigeai le certificat de mariage et les renvoyai heureux dans leurs
-pénates.</p>
-
-<p>Je ne puis me dispenser de parler des écoles, complément nécessaire de
-l’organisation paroissiale. En Amérique, comme en Europe, les curés ont
-presque partout réussi à grouper des écoles libres de filles et de
-garçons autour de leurs églises. Je travaillai longtemps en vue de
-procurer cette bonne fortune à ma chère paroisse, et, m’étant adressé à
-la Congrégation canadienne des Sœurs de la Providence de Montréal, je me
-vis plus d’une fois sur le point de réussir; mais toujours au dernier
-moment un obstacle survenait qui renversait toutes mes espérances. Je
-n’eus donc point d’école libre à Frenchtown, et dus me contenter des
-écoles primaires de l’Etat. J’en avais douze, échelonnées le long de mon
-territoire, et il<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> ne sera pas hors de propos de dire ici un mot du
-régime scolaire aux Etats-Unis.</p>
-
-<p>L’école primaire publique est essentiellement gratuite, obligatoire,
-neutre et mixte. La principale source de revenus pour alimenter ces
-institutions consiste dans des terres dites «terres d’écoles». On sait
-qu’en Amérique les géomètres officiels ont partagé le territoire comme
-un damier en carrés de six milles de côté ou de trente-six milles de
-surface, appelés «townships»; or dans chacun de ces townships ou
-districts, le 16ᵉ et le 32ᵉ milles carrés de terres sont réservés à
-l’entretien des écoles existantes et à la fondation d’écoles nouvelles.
-Ces terres, louées à des fermiers qui les cultivent, rapportent plus ou
-moins. A Frenchtown même, elles rapportent assez pour donner à
-l’instituteur un salaire de 80 dollars ou 400 fr. par mois. Quelquefois
-il y a une baisse de fonds, l’argent manque, et alors, sans plus de
-cérémonie, on licencie l’école.</p>
-
-<p>Rien de plus facile que de fonder une école nouvelle dans un district
-quand les revenus des terres d’écoles sont disponibles. Sept ou huit
-pères de famille se réunissent et déclarent leur intention d’ouvrir une
-école plus rapprochée de leurs habitations. Ils nomment un comité
-composé de deux ou trois d’entre eux, qui désormais prendront la
-direction de l’œuvre. Ceux-ci vont trouver la «surintendante»,
-c’est-à-dire la directrice de toutes les écoles primaires du Comté; ils
-font leur déclaration, choisissent leur instituteur et reçoivent sur le
-fonds commun les allocations nécessaires. C’est presque toujours une
-institutrice qui enseigne dans les écoles primaires; il paraît que ces
-jeunes filles ont plus d’aptitude que les hommes à instruire leurs
-élèves; mais en revanche, il paraît aussi<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> qu’elles ont la main moins
-ferme pour maintenir la discipline, surtout parmi les garçons de 14 à 16
-ans.</p>
-
-<p>Autant que je puis m’en souvenir, dans les salles de classe, les garçons
-se rangent d’un côté et les filles de l’autre; la cour aussi est
-généralement divisée en deux parties, où les élèves des deux sexes
-jouent séparément. Ce système d’écoles mixtes est absolument général aux
-Etats-Unis; mais il ne manque pas de critiques, même parmi les
-Américains. Au fait, plusieurs trouvent que cette confusion dans l’école
-mène jeunes gens et jeunes filles à une trop grande liberté d’allure
-entre eux, et diminue dans leur esprit le prestige du mariage.</p>
-
-<p>Notons en passant ce trait de mœurs américaines, une jeune fille ne va
-jamais seule; elle est toujours accompagnée d’un jeune homme qui lui
-sert «d’escorte». On se promène ensemble; ensemble on va aux réunions ou
-fêtes publiques; d’ordinaire tout finit par un mariage, mais pas
-toujours..., car il peut arriver que la jeune fille change son «escorte»
-contre une autre, ou que le jeune homme sente le besoin de porter
-ailleurs ses services. Malgré tout, les scandales sont rares et les
-convenances sociales paraissent toujours observées.</p>
-
-<p>L’école aussi est essentiellement neutre; si vous voulez une école
-confessionnelle, vous pouvez la créer à vos frais, tout en payant
-l’impôt général pour les écoles publiques; mais si vous envoyez vos
-enfants aux écoles primaires de l’Etat, il faut en passer par cette
-neutralité stricte. Dans les salles de classe, aucun emblème religieux,
-rien que le portrait du président et celui de l’immortel Washington. Il
-n’est pas permis à l’instituteur de faire une prière quelconque, ni même
-de prononcer le nom de Dieu, du moins si les parents d’un des enfants
-s’y opposent. Ce fut la raison pour laquelle les Sœurs canadiennes de la
-Provi<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span>dence refusèrent de prendre l’école-publique de Frenchtown qu’on
-leur offrait; car les administrateurs d’une école de district sont
-parfaitement libres de choisir l’instituteur ou l’institutrice qui leur
-plaît, fût-ce un clergyman ou une religieuse, pourvu que l’un et l’autre
-soient diplômés; en d’autres termes, l’école américaine n’est pas
-laïque, du moins en principe. Les Sœurs dont je viens de parler, me
-disaient: «Comment pourrions-nous enseigner dans une école où il ne nous
-serait pas permis de faire le signe de la croix?» Et pour qu’on ne
-m’accuse pas d’exagérer, je vais citer ici quelques lignes de la
-brochure du P. Forbes, intitulée: «Les catholiques et la liberté aux
-Etats-Unis». Après avoir loué la largeur d’idées avec laquelle, selon
-lui, les Etats-Unis ont organisé l’enseignement secondaire et supérieur,
-en maintenant le grand principe du droit naturel: «c’est au père qu’il
-appartient d’élever l’enfant et de choisir des maîtres», il ajoute:</p>
-
-<p>«Chose étrange! quand il s’agit d’enseignement primaire, tous ces beaux
-principes sont oubliés; l’excuse, c’est la force majeure que créent les
-circonstances étranges, comme l’éparpillement des familles sur un
-territoire grand comme l’Europe, et l’impuissance de ces familles à se
-pourvoir. Alors les autorités locales, se substituant aux parents, ont,
-avec une prodigalité qui serait admirable si elle n’était injuste, créé
-de tous côtés des écoles publiques, «nominalement neutres» en religion,
-mais de fait, petits foyers d’indifférence et d’impiété, qui sont
-entretenus aux frais de tous; de sorte que l’éducation confessionnelle
-primaire et primaire-supérieure n’est possible qu’à la condition de
-payer deux fois.»</p>
-
-<p>«Au dire du <i>Tablet</i> du 17 janvier 1903, le P. Pardow, jésuite très
-connu, déclare que les catholiques des <span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span>Etats-Unis paient pour leurs
-écoles primaires 25 millions de dollars, c’est-à-dire 125 millions de
-francs en sus des impôts ordinaires, et élèvent un million d’enfants qui
-ne coûtent rien à l’Etat».</p>
-
-<p>Un dernier détail qui semble prouver l’influence des Israélites dans
-l’organisation de l’enseignement public aux Etats-Unis, c’est que les
-classes chôment toute la journée du samedi.</p>
-
-<p>Le programme des écoles primaires comprend huit degrés ou huit classes,
-auxquelles s’ajoutent les trois degrés de l’école supérieure qui
-correspond à notre enseignement secondaire; on passe ensuite à
-l’Université. Chaque Etat a son Université, subventionnée par les fonds
-publics. L’Université de l’Etat de Montana se trouve à Missoula. Je l’ai
-visitée une fois, et ce qui me frappa surtout, ce fut de voir jeunes
-gens et jeunes filles circuler pêle-mêle dans les salles, et suivre les
-mêmes cours sous les mêmes professeurs. En somme c’est le système mixte
-des écoles primaires, prolongé jusqu’au plus haut degré de
-l’enseignement.</p>
-
-<p>La principale Université des Etats-Unis est celle de Harward; elle
-possède un observatoire astronomique de premier ordre, dont le
-directeur, le Professeur William Pickering, est un des hommes les plus
-connus dans le monde savant, grâce à ses théories surprenantes
-d’originalité et de hardiesse. J’en citerai deux entre autres. D’après
-lui, la fin du monde serait prochaine: le soleil, noyau de la nébuleuse
-primitive, continuant de se condenser, serait sur le point de lancer
-dans l’espace une nouvelle planète. L’ébranlement causé dans notre
-atmosphère par ce phénomène serait tel que toute vie s’éteindrait à
-l’instant sur notre globe.</p>
-
-<p>Une autre de ses théories vraiment américaines est que<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> la lune vient de
-l’Océan Pacifique. A une époque géologique fort éloignée, lorsque le
-globe terrestre encore liquide n’était recouvert que d’une écorce solide
-de 30 milles d’épaisseur, il se produisit dans cette masse une explosion
-épouvantable, à la suite de laquelle six milliards de kilomètres cubes
-de matière furent projetés dans les airs et formèrent notre satellite.
-La déchirure qui en résulta dans la croûte terrestre, n’est autre que le
-bassin de l’Océan Pacifique. W. Pickering en donne pour preuve la
-ressemblance des volcans de la lune avec le sol et les volcans des Iles
-Hawaï.</p>
-
-<p>Revenons à Frenchtown. La vie de chaque jour y était on ne peut plus
-paisible; toutefois des journées bruyantes, comme la Saint-Jean-Baptiste
-chaque année et les élections générales tous les quatre ans, venaient en
-rompre la monotonie.</p>
-
-<p>La Saint-Jean-Baptiste est une fête originale et d’une saveur tout
-américaine. Disons d’abord que cette fête se célèbre au profit et pour
-l’entretien de l’église et du curé et rapporte en moyenne à celui-ci 400
-à 500 dollars, c’est-à-dire de 2.000 à 2.500 fr.<a name="FNanchor_F_6" id="FNanchor_F_6"></a><a href="#Footnote_F_6" class="fnanchor">[F]</a>.</p>
-
-<p>Comment s’y prennent ces braves gens, une petite centaine de familles,
-pour arriver à un pareil résultat? Le grand secret, c’est que tout le
-monde s’en mêle et que l’amour du prêtre et l’esprit d’union font des
-merveilles.</p>
-
-<p>Un mois avant le 24 juin, le curé convoque la paroisse en assemblée
-plénière, les hommes d’abord, les femmes ensuite. La réunion se fait à
-l’église. Les hommes nomment un comité qui sera chargé d’organiser la
-fête: président, vice-président, secrétaire, trésorier. Les femmes, de
-leur côté, en font autant et élisent une présidente et une
-vice-présidente.<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span></p>
-
-<p>Aussitôt on se met à l’œuvre. Des quêteurs et des quêteuses sont
-désignés pour parcourir la paroisse et recueillir de l’argent, s’il est
-possible, mais surtout des provisions et des dons en nature: volailles,
-légumes, beurre, crème, etc... Il en faut de grandes quantités, car le
-jour de la fête, toute la paroisse et les visiteurs, venus des pays
-limitrophes, seront invités par le comité à consommer ces provisions à
-une table commune. Comme elles ne coûtent rien, et que chacun paie son
-repas, c’est une première source de revenus. Pour donner le bon exemple,
-ce jour-là, le curé lui-même mange à l’hôtel et paie comme les autres.</p>
-
-<p>Afin d’attirer le plus grand nombre possible de visiteurs, on annonce
-d’avance dans les journaux, des sports de toutes sortes, avec prix en
-argent ou en nature: courses de chevaux, de voitures, de bicyclettes;
-courses d’enfants, de jeunes filles, de femmes mariées, d’hommes gras;
-courses en sac, joutes nautiques, jeux burlesques, etc... Si le temps
-est beau, la foule sera énorme, et tout le monde, non seulement mangera,
-mais aussi boira par les soins et au profit du comité.</p>
-
-<p>Voici comment on s’y prend pour faire le plus d’argent possible. Tous
-les «<i>salons</i>» (ainsi s’appellent les cabarets), sont fermés, excepté
-un, loué par le comité et où se débitent exclusivement les boissons du
-jour. Les hommes, réunis au «<i>salon</i>», se «traitent» les uns les autres.
-Un fermier, bien posé dans la paroisse, ouvre le feu. «Je traite»,
-dit-il, et il jette sur le comptoir un dollar ou deux. C’est une
-invitation à la consommation. Là-dessus quatre ou cinq hommes
-s’approchent et demandent, celui-ci un cigare de deux sous, celui-là un
-verre de bière ou quelqu’autre consommation insignifiante au point de
-vue de la dépense. On prend le prix sur le dollar ou les dol<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span>lars
-engagés par le «traitant», et la différence passe à la caisse du comité.</p>
-
-<p>C’est alors un assaut de générosité, à qui «traitera». Et les dollars de
-pleuvoir sur la table du «salon».</p>
-
-<p>Il y a aussi des comptoirs de friandises, où l’on vend des fruits et des
-gâteaux le plus cher possible; de petites tombolas pour les enfants,
-etc.</p>
-
-<p>Voici l’ordre de la fête proprement dite. Dès la veille, les abords de
-l’église ont été décorés et les rues «balisées», c’est-à-dire plantées
-de petits sapins verts. A dix heures, messe solennelle, avec panégyrique
-du Saint. Il y a beaucoup de monde, des hommes surtout, et les
-syndics<a name="FNanchor_G_7" id="FNanchor_G_7"></a><a href="#Footnote_G_7" class="fnanchor">[G]</a> font une quête fructueuse. Après la messe, la foule se répand
-dans les rues et se dirige vers l’hôtel, où des centaines de convives
-vont se succéder à de longues tables, sans cesse renouvelées. Cela dure
-jusque vers trois heures, au milieu d’une animation extraordinaire.
-Alors commencent les jeux, qui se prolongent pendant toute la soirée.</p>
-
-<p>Puis vient le clou de la fête: le bal. C’est l’heure solennelle, l’heure
-escomptée d’avance par le comité pour recueillir les écus à pleines
-mains, car chaque cavalier doit payer son admission, au moins un dollar,
-et il y a foule.</p>
-
-<p>Quoi! me direz-vous, on danse au profit du curé? Eh! bien, oui; on danse
-là-bas au profit du curé. Evidemment, il ne s’agit que de danses
-honnêtes, dans une maison honnête, avec des gens honnêtes. On danse donc
-toute la nuit avec entrain et je sais pertinemment que tout se passe
-très bien. D’ailleurs, j’ai rarement vu une foule plus respectable dans
-sa simplicité rustique que celle qui se pres<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span>sait aux abords de l’hôtel,
-une heure avant l’ouverture du bal. Chaque fois que ce jour-là il m’est
-arrivé de me mêler aux groupes de mes paroissiens sur la place ou dans
-la rue à ce moment de la journée, j’en suis toujours revenu très
-satisfait, j’allais dire édifié. Représentez-vous ces bons fermiers
-endimanchés, la boutonnière fleurie; ces jeunes filles en robe blanche,
-élégantes et simples comme la fleur des champs; ces matrones au port
-noble, aux allures de douairières; les apostrophes joyeuses en bon vieux
-français, le babil des enfants, les éclats de rire sonores, ces effluves
-de gaieté franche et pourtant contenue, car le sentiment religieux
-domine. On va danser, on va se livrer à ce plaisir cher entre tous; mais
-on va danser pour aider l’église, et malheur à qui déshonorerait la
-paroisse par la moindre indécence. Encore une fois, tout se passe très
-bien à ce bal, autrement il est clair que le curé ne le tolérerait pas.
-Une année, un mauvais sujet se proposait de faire du scandale à
-l’occasion de la Saint-Jean-Baptiste, je supprimai la
-Saint-Jean-Baptiste. J’y perdis la forte somme, mais je gagnai ainsi la
-sympathie et le respect de mes paroissiens.</p>
-
-<p>Epilogue. Quelques jours après le 24 juin, le président et le secrétaire
-du comité se présentent à la cure avec un sac de grosse toile, contenant
-le profit net de la fête, en espèces sonnantes. Le curé accepte,
-remercie, offre un verre de vin, et en voilà pour jusqu’à la
-Saint-Jean-Baptiste prochaine.</p>
-
-<p>Sans être aussi bruyantes, les journées d’élection ne manquaient pas de
-vie et d’animation.</p>
-
-<p>Aux Etats-Unis, le système d’élection est très compliqué. Les électeurs
-ont à élire sur la même liste tous les représentants de l’autorité,
-depuis le Président de la République jusqu’au garde-champêtre, en
-passant bien<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span> entendu par les membres du Congrès Fédéral et les
-sénateurs et députés des parlements de chaque Etat.</p>
-
-<p>Bon nombre de citoyens savent à peine pour qui ils votent. Un de mes
-domestiques ne savait même pas que le candidat à la Présidence
-s’appelait Roosevelt; mais il était républicain et il votait aveuglément
-la liste républicaine. Un autre de mes hommes était démocrate, et sans
-mieux connaître la liste que lui avait fournie l’agent électoral, il la
-vota aussi tout entière les yeux fermés.</p>
-
-<p>L’argent coule à flots et la corruption va son train presque
-ouvertement. J’ai entendu un électeur se plaindre amèrement le lendemain
-des élections: il avait vendu son vote à un des deux partis pour cinq
-dollars, lorsqu’il apprit le lendemain que le parti opposé en avait
-offert dix. Un grand agent électoral aussi, c’est le whisky; la loi, ce
-jour-là, ordonne de fermer les débits de boissons (salons); mais on
-tourne la loi d’une façon éhontée. Les «salons» sont en effet fermés;
-mais les barriques de whisky s’alignent dans la rue et la journée
-dégénère en une vraie saturnale.</p>
-
-<p>Un détail peu connu concernant les élections aux Etats-Unis, c’est que
-le Président et le Vice-Président élus, s’ils ne sont pas francs-maçons,
-doivent se faire officiellement affilier aux Loges.</p>
-
-<p>Une autre distraction, heureusement fort rare, c’était un incendie ou la
-nouvelle d’un attentat commis dans les environs, par exemple un train
-dévalisé. Nous eûmes plusieurs histoires de ce genre pendant mon séjour
-à Frenchtown. J’en prends l’occasion pour dire comment les bandits
-opèrent dans cette circonstance. Naturellement, ils jettent leur dévolu
-sur un train qu’ils supposent richement chargé. Parfois, pour obliger le
-mécanicien à ralentir la marche, ils agitent sur la voie une lanterne<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span>
-rouge, comme signal de danger, ou bien ils se postent à un endroit où la
-rampe devenant plus forte, ils savent</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 414px;">
-<a href="images/illu-119.jpg">
-<img src="images/illu-119.jpg" width="414" height="566" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Roosevelt.</p></div>
-</div>
-
-<p class="nind">que le train ralentira de lui-même sa marche. D’un bond ils s’élancent
-sur la locomotive, braquent leurs gros revolvers sur le mécanicien et
-son chauffeur et les somment<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span> de s’arrêter. A la vue de ces individus
-masqués paraissant brusquement devant eux, les conducteurs du train ne
-font d’ordinaire aucune résistance, bien sûrs que la moindre velléité de
-se défendre leur coûterait immédiatement la vie. Ils stoppent donc et
-reçoivent aussitôt l’ordre de détacher le fourgon dans lequel se trouve
-le coffre-fort, et de partir à toute vitesse vers un endroit absolument
-désert, situé à deux ou trois milles de là. Arrivés à ce point, les
-bandits font sauter le coffre-fort à la dynamite, en pillent le contenu,
-renvoient poliment le mécanicien à son train et s’échappent dans la
-montagne. Chose incroyable! pendant que tout ceci se passe, les
-voyageurs effrayés se blottissent dans leur coin et personne ne songe à
-repousser l’attaque par la force, et même si les bandits s’avisent de
-fouiller les voyageurs et de les dévaliser, ils sont à peu près sûrs de
-ne rencontrer aucune résistance. Cette quasi-certitude de n’être point
-inquiétés pousse les bandits aux plus folles témérités.</p>
-
-<p>Les incendies étaient très rares, quoique toutes les maisons fussent en
-bois. Un de ces incendies eut un épilogue inattendu. Un soir d’été,
-j’appris qu’à la suite d’un feu de forêt, les bâtiments extérieurs d’une
-ferme commençaient à brûler. Je fis immédiatement atteler et me rendis
-sur le lieu du sinistre. Le feu faisait rage dans la forêt, et malgré
-tous nos efforts la ferme serait devenue la proie des flammes, si tout à
-coup le vent n’avait changé de direction. Voyant le danger conjuré, je
-retournai tranquillement chez moi. Le lendemain à mon grand étonnement,
-je vois le fermier arriver devant ma maison avec une voiture chargée de
-légumes. «Et pour qui tout cela? lui dis-je.&mdash;Pour vous, Monsieur le
-Curé.&mdash;Et combien me ferez-vous payer ce chargement?&mdash;Rien du tout;
-Monsieur le Curé; ce que je vous apporte,<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span> c’est pour vous remercier
-d’avoir sauvé ma maison hier.&mdash;Comment cela?&mdash;Par un miracle! Aussitôt
-que vous êtes arrivé, vous avez fait tourner le vent qui poussait les
-flammes vers ma maison, et sauvé ainsi ma propriété.» C’est en effet
-presque un article de foi parmi les Canadiens que le prêtre peut à
-volonté éteindre les incendies et guérir, par un simple attouchement,
-nombre d’infirmités.</p>
-
-<p>Le grand événement de la journée était l’arrivée du courrier. On ne
-distribue pas les lettres à domicile; chacun va les chercher au bureau
-de poste. C’est une belle occasion pour tous les habitants d’apprendre
-ou de se communiquer les nouvelles. Tous les matins mon vieux domestique
-allait chercher le courrier, ou comme on dit là-bas «la malle» (mail).
-J’y allais quelquefois moi-même; un jour entre autres, après une
-interruption du service postal pendant dix jours à cause des neiges, je
-partis de chez moi avec un sac à farine vide, que je rapportai sur mon
-épaule plein de journaux, de revues et de lettres, à l’ébahissement de
-tous mes paroissiens. Je me souviens encore du jour où, revenant de la
-poste, mon vieux domestique me dit d’un ton tragique: «Il n’y a plus de
-San-Francisco!». C’était en effet le lendemain du tremblement de terre
-qui, avec les incendies, avait détruit complètement cette grande ville.
-J’ai rencontré plus tard un certain nombre de personnes qui étaient à
-San-Francisco à ce moment, et c’est encore avec un frisson d’épouvante
-qu’elles nous parlaient de la terrible catastrophe.</p>
-
-<p>La paroisse de Frenchtown étant une paroisse de blancs, il semble que je
-n’avais plus aucun contact avec nos chers Indiens; mais outre que
-plusieurs familles de la vallée avaient par les femmes du sang indien
-dans les veines, le voisinage immédiat de la Réserve des Têtes-Plates me
-donnait souvent occasion de revoir ces peuplades<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> intéressantes.
-J’allais de temps en temps à la mission de Saint-Ignace, située dans une
-vaste plaine bornée au Nord par une des plus pittoresques chaînes de
-montagnes que j’aie jamais rencontrées. Cette chaîne, avec ses sommets
-couronnés de neige, ses pics aigus, ses sombres forêts, ses cascades
-écumantes, se dresse à l’arrière-plan comme un magnifique décor de
-théâtre.</p>
-
-<p>Les bâtiments de la mission sont considérables; c’est d’abord une grande
-église en pierre, ornée de très belles fresques à l’intérieur; puis la
-maison des missionnaires, ayant les proportions d’un grand collège; elle
-renfermait autrefois une nombreuse et florissante école, que la
-suppression des subsides du gouvernement a réduite à une poignée
-d’enfants. A côté de cette construction, s’élèvent deux grands
-pensionnats de jeunes filles, l’un tenu par les Sœurs canadiennes de la
-Providence, l’autre par les Ursulines; plus loin la ferme et ses
-dépendances, parmi lesquelles se trouve une scierie mécanique et un
-moulin dont la meule, venue d’Europe au temps du P. De Smet, fut la
-première installée dans ces parages.</p>
-
-<p>En 1906, je me trouvai à Saint-Ignace pour la fête nationale du 4
-juillet; toutes les tribus de la Réserve, Têtes-Plates, Pend-d’Oreilles
-et autres, étaient réunies dans un vaste camp que j’allai visiter avec
-le supérieur de la mission. Au moment de notre arrivée, un cortège peu
-nombreux, mais d’une grande magnificence, se déroulait le long des
-tentes. Chose étrange! c’étaient quelques familles de Nez-Percés, isolés
-dans un coin de la Réserve, qui célébraient le grand jour de
-l’Indépendance américaine par une fête et des danses en l’honneur des
-morts, selon le rituel égyptien. Je fus fort étonné de voir que les
-jeunes filles de ce cortège avaient le visage peint couleur de safran,
-exactement comme les figures qui se<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span> voient encore aujourd’hui sur les
-cercueils des momies. Ces observations me confirmèrent dans l’hypothèse
-exposée plus haut, d’après laquelle les Indiens de l’Amérique du Nord
-seraient venus des bords du Nil.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 572px;">
-<a href="images/illu-123.jpg">
-<img src="images/illu-123.jpg" width="572" height="378" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Ruines de San-Francisco.</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_Va" id="CHAPITRE_Va"></a>
-<img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" />
-<br />CHAPITRE V.<br /><br />
-<small>SEATTLE, OU LA REINE DU PACIFIQUE.</small></h2>
-
-<div class="figcenter" style="width: 396px;">
-<a href="images/illu-125.jpg">
-<img src="images/illu-125.jpg" width="396" height="265" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Arbre de la forêt vierge à Seattle.</p></div>
-</div>
-
-<p>Au commencement de 1908, ma santé s’étant altérée, pour la première fois
-je consultai un médecin. Il me déclara que je devais, au moins pour
-quelque temps, quitter le Montana où nous étions à 1000 mètres
-d’altitude, et aller m’établir sur les bords de la mer. Je partis donc
-pour Seattle (prononcez Si-atle), située sur la côte de l’Océan
-Pacifique, dans l’état de Washington. Le trajet est exactement de 24
-heures en express. Arrivé dans cette ville le 5 avril, je fus frappé dès
-l’abord de l’aspect grandiose et de l’extrême animation de cette vaste
-cité.<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span></p>
-
-<p>Seattle, de création toute récente, est bâtie sur deux chaînes
-parallèles de collines, qui s’élèvent entre le golfe de Puget et le lac
-Washington. Elle s’étend du Sud au Nord sur une longueur de 12 kilom. et
-une largeur moyenne de 6 kilom. Elle renferme deux beaux lacs, le lac
-Union et le lac Vert, et de nombreux parcs de toute beauté,
-Madrona-Park, Leschi-Park, Madison-Park, sur le lac Washington;
-Woodland-Park sur le lac Vert, Ravenna-Park, superbe forêt vierge, etc.
-Les avenues courent du Sud au Nord comme dans toutes les villes
-américaines et commencent au bord du golfe; la 1ᵉ et la 2ᵉ Avenue
-forment le quartier commercial; on voit là quelques-unes de ces immenses
-maisons d’une hauteur démesurée, qui rappellent New-York; l’activité de
-ces deux Avenues, continuellement sillonnées de tramways électriques,
-rappelle les plus grandes cités. Au sommet de la première chaîne de
-collines se dresse avec orgueil le principal monument de cette ville
-nouvelle: la cathédrale catholique, dont les tours imposantes dominent
-au loin l’horizon. Là réside le chef du diocèse, Mgr O’Dea, dont la
-juridiction s’étend sur tout l’Etat de Washington. La ville n’est point
-encore achevée; plusieurs des futurs boulevards ne sont encore
-qu’indiqués par deux trottoirs d’asphalte de chaque côté de la chaussée;
-mais une partie de la ville, de la 6ᵉ à la 18ᵉ Avenue, est complètement
-finie. C’est une succession de boulevards magnifiques, étagés sur le
-flanc des collines, macadamisés dans toute leur longueur, plantés
-d’arbres de toute grosseur et de toute essence, restes de l’antique
-forêt, bordés de villas élégantes, aux façades tapissées de roses et de
-grappes de glycine, séparées entre elles par des pelouses d’une herbe
-fine, admirablement entretenues et continuellement arrosées par des
-fontaines artificielles. En hiver le climat est brumeux et la pluie<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span>
-presque continuelle; mais en été, du moins l’été que j’ai vu, le climat
-est délicieux, l’atmosphère très pure, et la vue, du haut de la 15ᵉ
-Avenue, incomparable. A l’Ouest,</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 572px;">
-<a href="images/illu-127.jpg">
-<img src="images/illu-127.jpg" width="572" height="402" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Chercheurs d’or.&mdash;Mineurs prospectant.</p></div>
-</div>
-
-<p class="nind">vous avez sous les yeux la ville qui descend en pente rapide vers la
-mer; puis les eaux bleues et les îles verdoyantes du golfe; au fond la
-chaîne pittoresque des<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> monts Olympiques, qui bordent l’Océan. A l’Est,
-c’est la chaîne des Cascades avec le mont Rainier, ce géant des
-montagnes, élevant dans un isolement superbe, à 4000 mètres de hauteur,
-sa masse énorme couronnée de neiges éternelles.</p>
-
-<p>La chaîne de collines qui borde la mer est extrêmement abrupte et
-presque à pic à certains endroits. On y a construit trois funiculaires
-qui l’escaladent, à Madison-street, à James-street et à Yeslerway; mais
-il fallait ouvrir une voie plus large de communication avec le vallon
-central que traverse dans toute sa longueur, du Nord au Sud, la 12ᵉ
-Avenue; pour cela il était nécessaire de percer une large brèche à
-travers ce seuil rebelle et de jeter dans la mer des millions de mètres
-cubes de terre; ce travail gigantesque fut entrepris et se continuait
-encore sous mes yeux en 1908. Des jets d’eau énormes, actionnés par de
-puissantes pompes à vapeur, désagrégeaient les terres et les
-entraînaient par de longs canaux en bois jusque dans le golfe. Les
-roches, déchaussées par le même procédé, s’écroulaient au fond de la
-tranchée, où on les faisait sauter à la dynamite. Cette large voie de
-communication, à ciel ouvert, doit être terminée maintenant et sillonnée
-par de nombreuses lignes de trams électriques.</p>
-
-<p>En 1881, Seattle n’était guère qu’un village; aujourd’hui c’est une
-ville de plus de 300.000 habitants. Le trait caractéristique de cette
-population, c’est le nombre très considérable de Japonais qu’elle
-renferme, et il y a bien des chances pour que dans un avenir rapproché
-Seattle soit une ville presque entièrement japonaise. Les grandes
-compagnies de chemins de fer avaient rêvé de faire de ce port le point
-de départ du commerce américain avec l’Extrême-Orient; le célèbre
-Canadien, Hill, après avoir poussé ses lignes ferrées jusqu’à Seattle,
-avait fait cons<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span>truire les deux plus grands navires de l’époque, le
-<i>Minnesota</i> et le <i>Dakota</i>, pour transborder directement ses passagers à
-travers le Pacifique jusqu’à Yokohama. Malheureusement, dès la première
-traversée, le <i>Dakota</i> se perdit, on ne sut jamais comment. Les Japonais
-sont soupçonnés d’avoir causé ce désastre; car c’est leur projet bien
-arrêté d’accaparer la navigation de cet océan qu’ils considèrent comme
-leur fief.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 211px;">
-<a href="images/illu-129.jpg">
-<img src="images/illu-129.jpg" width="211" height="293" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Un mineur américain.</p></div>
-</div>
-
-<p>Etant allé moi-même visiter un jour le <i>Minnesota</i>, je ne fus pas peu
-surpris de voir dans le même dock un grand bateau japonais faire le
-service du <i>Dakota</i> disparu. Ce n’était là que le prélude de la grande
-bataille qui devait se livrer entre les Japonais et les Compagnies de
-chemins de fer américaines pour la suprématie commerciale. En 1908, à la
-consternation générale des ports de l’Ouest, les Compagnies de chemins
-de fer déclarèrent qu’elles renonçaient au commerce transcontinental;
-elles<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> apportaient comme raison de cet abandon, l’incohérence des lois
-édictées par les différents Etats qu’elles considéraient comme opposées
-à leurs intérêts vitaux; les présidents de ces Compagnies lancèrent des
-circulaires dans les journaux, où ils annonçaient cette décision, et
-Hill dans la sienne déclarait ouvertement que les successeurs des
-Compagnies américaines dans cette grande entreprise ne seraient autres
-que les Japonais. C’était une des plus grandes victoires remportées par
-ceux-ci sur les Américains; ce n’était pas la seule. Ils l’ont bien
-montré dans la question des écoles de Californie, que je n’ai pas à
-traiter ici.</p>
-
-<p>Un autre trait caractéristique de la population de Seattle, c’est le
-grand nombre d’aventuriers qu’elle renferme. Cette ville est en effet le
-seuil de l’Alaska; elle est la tête de ligne de tous les bateaux qui
-transportent les chercheurs d’or par Nome jusqu’aux rives du Yukon. On
-comprend qu’au moment du départ et au retour de ces bateaux, il se
-trouve à Seattle une tourbe de gens sans aveu. La police est bien faite;
-les policemen de service dans les rues ressemblent tout à fait pour le
-costume et la prestance aux policemen anglais. Outre les agents en
-uniforme, il y a les agents en bourgeois ou «détectives» de la police
-secrète. On emploie ceux-ci quand l’uniforme des autres agents pourrait
-éveiller les soupçons des malfaiteurs qu’on veut arrêter. Ainsi un jour
-un bandit longtemps recherché fut trahi par un de ses associés et livré
-à la police à l’intersection de la 2ᵉ Avenue et de Pike-street. Il y a
-toujours là une foule considérable et la circulation des tramways est
-incessante. Quatre détectives y attendaient leur proie; tout à coup le
-bandit se vit entouré; il voulut prendre son revolver, mais il n’en eut
-pas le temps: en une seconde, quatre<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span> balles l’étendaient raide mort sur
-le sol, au milieu de la foule épouvantée. Je venais de passer
-précisément à cet endroit un instant auparavant.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 571px;">
-<a href="images/illu-131.jpg">
-<img src="images/illu-131.jpg" width="571" height="413" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Chercheurs d’or.&mdash;Claims sur la rivière.</p></div>
-</div>
-
-<p>Quelques jours avant mon départ, une scène beaucoup plus tragique encore
-se passa presque sous mes fenêtres. Vers 9 h. du soir, j’entendis
-soudain des coups de feu<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span> répétés, immédiatement suivis de cris de
-terreur et de désespoir, poussés par des femmes. Je sus le lendemain
-quel drame affreux s’était déroulé la veille, dans une famille que
-j’avais connue par hasard. Le père, encore jeune et d’allure
-parfaitement tranquille, avait tué à coups de revolver deux personnes
-qui logeaient dans sa maison, et voyant sa femme s’enfuir avec sa
-fillette, il les avait abattues toutes deux sur le pavé de la rue et
-s’était ensuite brûlé la cervelle.</p>
-
-<p>Le grand événement de l’année 1908 à Seattle fut l’arrivée de la flotte
-des Etats-Unis, partie de l’Atlantique pour faire le tour du monde. Une
-foule immense attendait cette imposante escadre de seize cuirassés, et
-ce fut une déception générale de la voir émerger de la brume légère,
-unité par unité, et dans un silence absolu, sans un coup de canon, jeter
-l’ancre à un kilomètre du rivage. Les Japonais seuls firent quelque
-bruit, tirèrent force pétards en lançant dans les airs avec quelques
-fusées d’énormes cerfs-volants en forme de serpents et de dragons. Le
-soir il y eut réception des amiraux dans la grande salle de bal de
-l’hôtel Washington. J’y allai avec un compagnon et du haut de la
-tribune, je suivis des yeux cette scène bien américaine. En Europe, dans
-les occasions de ce genre, les invités forment la haie dans les salons,
-et c’est le souverain qui circule à travers la foule, distribuant comme
-il l’entend ses poignées de main et ses sourires. En Amérique, c’est
-tout le contraire: le personnage que l’on fête doit se tenir debout,
-immobile, pendant que la foule défile devant lui, et à chacun il doit
-serrer la main. Les amiraux étaient debout avec les dames du Comité, en
-grande toilette de bal; les invités serraient la main des officiers,
-saluaient les dames et passaient à la salle du banquet. Cela dura près
-de deux heures, et je surpris à<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> un certain moment sur le visage de
-l’amiral Sperrey, commandant en chef de la flotte, des traces non
-équivoques de fatigue et d’ennui.</p>
-
-<p>Deux jours après eut lieu dans la 1ʳᵉ et la 2ᵐᵉ Avenue le défilé des
-équipages; en tête marchaient les hommes du «Connecticut»,
-vaisseau-amiral; puis les marins des trois divisions de l’escadre,
-chaque division précédée de sa musique au grand complet. Il y avait,
-dit-on, 4 à 5000 hommes; presque tous paraissaient très jeunes, et je
-suppose qu’un grand nombre n’avait pris du service que pour faire à peu
-de frais et dans d’excellentes conditions cet immense voyage. L’ensemble
-était remarquable de bonne tenue et d’entrain; aussi les habitants de
-Seattle ne ménagèrent-ils point à ces belles troupes leurs acclamations
-enthousiastes.</p>
-
-<p>A Seattle les églises sont fort nombreuses; outre six églises
-catholiques, on compte 80 temples protestants de différentes sectes,
-luthériens, méthodistes, épiscopaliens, presbytériens, etc., etc.
-Moi-même j’étais chargé d’une paroisse italienne, établie dans un
-couvent de religieuses sur les hauteurs de Beaconhill. Deux autres
-paroisses catholiques sont desservies par nos Pères. La mission des
-Montagnes Rocheuses a de plus à Seattle un collège important, situé à
-l’intersection des rues Madison et Broadway. Plusieurs couvents de
-religieuses, un très grand pensionnat et un hôpital représentent
-l’élément congréganiste.</p>
-
-<p>Après un séjour de cinq mois dans cette ville, et de six ans aux
-Etats-Unis, je fus rappelé en Europe. Ayant traversé le continent en
-quatre jours et quatre nuits, je m’embarquai le 27 août sur la
-<i>Touraine</i>, à New-York, et arrivai au Havre et à Paris le 4 septembre
-1908.</p>
-
-<p>Contre toute attente j’étais allé en Amérique; contre<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> toute attente
-(car je comptais bien y laisser mes os), j’en suis revenu. La Providence
-m’a conduit, la Providence m’a ramené: que ses desseins sur moi
-s’accomplissent jusqu’au bout!<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span></p>
-
-<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>
-<a name="CHAPITRE_Ib" id="CHAPITRE_Ib"></a>
-<img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" />
-<br />DEUXIÈME PARTIE.<br /><br />
-<small>Monographies Indiennes.</small></h2>
-
-<h2>CHAPITRE I.<br /><br />
-<small>UNE TRIBU PAIENNE: LES PIEDS-NOIRS.</small></h2>
-
-<h3>I.</h3>
-
-<p class="chead"><i>La nation des Pieds-Noirs.</i></p>
-
-<p>La nation des Pieds-Noirs se divise en quatre tribus qui parlent toutes
-la même langue: les Pieds-Noirs proprement dits, la peuplade du Sang,
-les Piégans du Nord et les Piégans du Sud. Tous ces Indiens portent le
-nom de Pieds-Noirs, parce qu’ayant traversé une immense prairie
-incendiée au commencement du printemps, ils avaient eu les pieds noircis
-par la cendre: telle est l’origine de leur nom.</p>
-
-<p>La tribu du Sang s’appelle ainsi, parce que ces Indiens en dévorant des
-viandes crues se remplissaient les lèvres de sang et aimaient à se
-montrer ainsi barbouillés.</p>
-
-<p>Piégans est un mot de langue sauvage qui signifie peau de buffle, mal
-tannée. Ce nom fut donné à la tribu des Piégans, parce qu’ils manquaient
-d’ordre et de propreté dans l’entretien de leurs fourrures.</p>
-
-<p>Ces quatre tribus étaient divisées en petites bandes, chacune sous la
-direction d’un chef et tous erraient à travers des prairies immenses,
-comme des loups, à la re<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span>cherche d’une proie. Partout où ils
-s’arrêtaient, ils dressaient leurs tentes, en se mettant en garde contre
-leurs ennemis sauvages qui, d’un moment à l’autre, pouvaient les
-surprendre et les massacrer.</p>
-
-<p>Les Pieds-Noirs proprement dits, la nation du Sang et les Piégans du
-Nord vivent actuellement au Canada sous la protection du gouvernement
-anglais. Les Piégans du Sud habitent le Montana sous le gouvernement des
-Etats-Unis.</p>
-
-<p>Les Pères Oblats du Canada s’occupent des Indiens de leur territoire, et
-nous sommes chargés des Piégans du Sud.</p>
-
-<p>Les Pieds-Noirs du Montana (Piégans du Sud) habitent dans la partie
-septentrionale de cet état une vaste Réserve bornée au Nord par le
-Canada, à l’Ouest par la haute chaîne des Montagnes Rocheuses, au Sud et
-à l’Est par d’immenses prairies où les blancs commencent à s’installer;
-ils s’y livrent à l’élevage des chevaux et du bétail, à la culture des
-terres, et se construisent des cabanes, formant de petits villages à une
-grande distance les uns des autres.</p>
-
-<p>Les Pieds-Noirs du Montana sont forcés par le gouvernement de vivre dans
-des cabanes, de sorte que la Réserve tout entière est parsemée de
-maisonnettes, situées çà et là sur la rive des fleuves, au bord des
-sources et des ruisseaux, partout où se trouve un lambeau de terre
-cultivable. Ainsi notre paroisse de la Sainte-Famille comprend un
-immense territoire de plus de 6000 kilomètres carrés. C’est là notre
-champ de bataille; là que, sans répit, nous nous livrons à
-l’évangélisation de ces malheureuses peuplades perdues dans ces vastes
-solitudes.</p>
-
-<p>Que ces générations de sauvages aient traversé tant de siècles pour
-arriver jusqu’à nous, c’est vraiment chose<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> merveilleuse! Ils n’avaient
-d’autres armes que l’arc, les flèches et les couteaux de pierre, ni
-d’autres moyens de transport que des chiens. La pointe de la flèche
-était formée d’une pierre taillée en triangle; c’est avec ce seul
-instrument qu’ils devaient pourvoir à leur entretien. Nourriture,
-vêtement, tentes, ils tiraient tout de la chair et de la peau du
-buffalo. Voyages ou chasses, tout se faisait à pied; pour transporter
-leur mobilier, ils n’avaient que des chiens ou leurs propres épaules, ce
-qui rendait leurs déplacements lents et difficiles, et leurs chasses
-fatigantes et périlleuses.</p>
-
-<p>Les buffalos sont des taureaux et des vaches sauvages, dont il est
-dangereux de s’approcher sans autre arme que des flèches et un arc;
-parfois rendus furieux par leurs blessures, ils se retournent contre le
-chasseur, et si celui-ci n’est pas assez prompt dans sa fuite, il court
-grand risque d’être roulé par terre ou lancé dans les airs sur les
-cornes du terrible animal. Il fallait donc user de ruses, ramper sans
-bruit à travers les broussailles et les herbes hautes, et, arrivé à
-portée, viser une partie vitale, lancer la flèche avec force de manière
-à percer le cuir épais pour tuer la bête. Que de fois les buffalos
-blessés mortellement s’enfuyaient en portant la flèche dans la plaie,
-privant ainsi le sauvage de sa proie et de son arme! Quand la chasse
-était heureuse, toute la tribu se réjouissait, et le chasseur recevait
-les félicitations de tous. Outre les buffalos, on chassait aussi les
-cerfs, les chevreuils, les moutons sauvages, les lièvres et autres
-animaux. On recueillait aussi des fruits et des racines, et quand les
-provisions abondaient, on faisait sécher au soleil les quartiers de
-viande, les fruits et les racines, que l’on réservait pour les temps de
-disette.</p>
-
-<p>C’est ici le cas de répondre aux calomnies des blancs<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span> qui accusent les
-sauvages de paresse, affirmant que parmi eux les femmes seules
-travaillent. Les vieux sauvages doivent être considérés comme des
-ouvriers sans ouvrage: ils connaissaient à fond l’art de la chasse qui
-fournissait à tous leurs besoins; maintenant ils sont trop vieux pour
-apprendre un nouveau métier. Au contraire le travail des femmes reste
-toujours le même; elles continuent comme par le passé à faire le ménage
-et à préparer les repas.</p>
-
-<p>Le pauvre sauvage, après avoir couru à pied toute la journée par monts
-et par vaux à la recherche du gibier, revenu le soir à la maison, pliant
-sous le poids de sa chasse et brisé de fatigue, se couchait dans sa
-tente pour se reposer. On comprend alors que les femmes et les autres
-membres de la famille se soient empressés de le réconforter, puisqu’ils
-vivaient de ses fatigues.</p>
-
-<p>Poussés par la faim, les Indiens tâchaient de se procurer la chair du
-buffalo par toutes sortes de stratagèmes. Le principal consistait à
-faire tomber ces animaux dans des précipices. Par ce moyen, ils en
-tuaient plus d’une centaine à la fois. On rencontre encore dans les
-prairies de longues allées de pierres, qui toutes conduisent au
-précipice vers lequel on poussait le troupeau.</p>
-
-<p>On rencontre aussi dans les plaines des cercles qui indiquent les
-campements d’une race très ancienne. Quand les Indiens dressent leur
-tente arrondie, ils amoncellent tout autour des pierres pour les
-maintenir contre le vent et empêcher l’accès des serpents, des rats et
-autres animaux semblables. Lorsqu’ils décampent, ils enlèvent les tentes
-et laissent les pierres à leur place. L’ancienneté de ces campements se
-déduit de la petitesse des cercles; ils n’ont en effet que deux ou trois
-mètres de diamètre, tandis que les tentes des Indiens actuels sont
-beaucoup plus larges.<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span></p>
-
-<h3>II.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Les premiers chevaux.</i></p>
-
-<p>L’introduction des chevaux parmi les Pieds-Noirs du Montana ou Piégans
-ne remonte pas à plus de deux cents ans; ils leur vinrent des tribus
-voisines. Habitués à se servir de chiens pour leurs transports, ils
-furent stupéfaits de voir les chevaux rapides comme les cerfs rendre les
-mêmes services que les chiens; et ils appelèrent le cheval <i>cerf-chien</i>
-(<i>punoko-mita</i>).</p>
-
-<p>Les chevaux facilitèrent aux sauvages la chasse et les voyages, mais
-devinrent la cause de bien des calamités. Les Indiens, avides de se
-procurer ces précieux auxiliaires, pensèrent que le meilleur moyen était
-de les voler aux tribus ennemies. Il s’en suivit d’interminables
-guerres, et il n’y eut plus de sécurité; la plus grande partie des
-hommes valides furent tués dans ces guerres; fort peu arrivaient à une
-vieillesse avancée. Leurs batailles n’étaient d’ordinaire que de simples
-escarmouches, parce que les bandes de guerriers ne comptaient guère que
-de sept à huit hommes. Ils ne se battaient qu’en rase campagne; leur
-petit nombre leur permettait de se cacher facilement et de se glisser à
-travers la brousse pour surprendre l’ennemi, le tuer, ravir le butin et
-s’échapper.</p>
-
-<p>Quand l’expédition n’avait pour but que de voler des chevaux, les
-guerriers, arrivés en territoire ennemi, se cachaient au sommet d’une
-colline des journées entières, épiant tous les alentours, et la nuit
-venue, ils descendaient dans la plaine et s’enfuyaient avec tous les
-chevaux qu’ils avaient pu réunir.</p>
-
-<p>Pour mieux se cacher dans leurs expéditions, ils voya<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span>geaient
-d’ordinaire à pied, portant avec leurs armes une longue corde faite de
-lanières de cuir. Arrivés de nuit à l’endroit où étaient les chevaux des
-ennemis, ils faisaient un large nœud coulant à une extrémité de la
-corde, et à quelques pas du cheval, avec la main élevée au-dessus de
-leur tête, ils faisaient tourner rapidement le lazzo, décrivant ainsi
-dans l’air un cercle horizontal, et le lançaient avec tant d’adresse que
-la corde s’abattait sur le cou du cheval comme un collier. Ils tiraient
-alors la corde et, s’approchant de la bête à demi étranglée, ils lui
-mettaient dans la bouche l’autre extrémité de la corde, la fixant avec
-un nœud sous la mâchoire inférieure, et avec cette bride improvisée
-l’homme sautait à cheval; après s’être emparés ainsi du plus grand
-nombre de chevaux possible, ils retournaient à toute vitesse à leur
-campement. Cependant les propriétaires des chevaux s’apercevant du vol,
-entraient en fureur: de toutes les parties du camp s’élevait un concert
-de malédictions. C’était le moment pour les jeunes guerriers d’entrer en
-scène.</p>
-
-<p>A l’aspect des traces laissées par les chevaux et à d’autres signes, ils
-jugent bien vite de la distance parcourue par les fugitifs et retrouvent
-les endroits où ils se sont arrêtés pour se reposer, eux et leurs
-chevaux; parfois ils rencontrent un cheval qui n’a pu suivre les autres
-et retourne lentement vers le camp. Si les larrons, trop confiants en
-eux-mêmes, ralentissent le pas, ou si, vaincus par la fatigue, ils
-s’abandonnent au sommeil et ne peuvent regagner le temps perdu, ils sont
-bientôt rejoints par ceux qui les poursuivent; ceux-ci se cachent,
-prenant un chemin détourné à travers la brousse, et cherchent à les
-surprendre par ruse. Ils leur barrent la route dans un passage étroit
-qu’ils ne peuvent éviter; ou bien ils s’approchent à pied de buisson en
-buisson, et<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span> tout à coup tombent sur eux, les tuent et ramènent tous
-leurs chevaux. Si l’embuscade est impossible, et que les voleurs soient
-surpris en route, la bataille s’engage et les vainqueurs s’emparent du
-butin contesté.</p>
-
-<p>Quand un guerrier a tué un ennemi, comme preuve de sa valeur, il lui
-enlève un morceau de la peau du crâne avec sa longue mèche de cheveux
-qu’il attache à l’extrémité d’un bâton, comme une banderole qu’il fait
-flotter au vent, et ainsi il rentre parmi les siens, triomphant, et
-chantant l’hymne de la vengeance. Si les voleurs de chevaux parviennent
-à regagner sains et saufs leur campement, ils sont reçus avec
-enthousiasme par toute la tribu et par des chœurs de jeunes filles qui
-célèbrent leur bravoure. Les ennemis arrivés aux abords du camp les
-attaquent par surprise, massacrent quelques familles inoffensives,
-scalpent une de leurs victimes et s’enfuient en toute hâte. Ou bien ils
-se tiennent cachés sur une haute colline ou dans d’épaisses forêts,
-jusqu’à ce qu’ils trouvent pendant la nuit un moment opportun pour
-descendre vers une bande de chevaux ennemis; alors ils s’en emparent, et
-retournent chez eux bien vengés et peut-être avec un butin plus
-considérable. Et ainsi la guerre ne cessait jamais, et n’était qu’une
-alternative d’attaques et de revanches.</p>
-
-<p>D’après le code indien, quand des chevaux ont été volés, les guerriers
-qui se sont mis à leur poursuite, s’ils les reprennent, ne les rendent
-pas à leurs anciens maîtres. Conformément à la morale des sauvages, une
-fois les chevaux enlevés, leur propriétaire n’a plus de droits sur eux;
-et les guerriers qui les ont repris au péril de leur vie, les gardent
-comme récompense de leur valeur. Si les voleurs de chevaux sont un
-certain nombre, bien qu’amis entre eux, quand arrive le partage, c’est
-le plus leste qui<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span> en prend le plus. Parfois éclatent de terribles
-querelles: ainsi deux Pieds-Noirs revenant d’une razzia chez les
-Corbeaux, l’un tua l’autre et s’empara de tout le butin.</p>
-
-<p>Il y aurait des volumes à écrire sur tous ces épisodes de guerre, si le
-temps ne les avait ensevelis dans l’oubli.</p>
-
-<h3>III.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Mode d’élection des Chefs.</i></p>
-
-<p>L’orgueil est la passion dominante de l’Indien. Une longue expérience
-m’a convaincu que son rêve préféré est d’être chef, de dominer, de
-paraître supérieur aux autres par le rang et le talent. De là leur
-extrême susceptibilité au moindre manque de courtoisie et de respect; de
-là aussi leur témérité dans les combats par amour de la gloire; rien ne
-leur paraît plus beau que de raconter leurs exploits devant toute la
-tribu réunie, au milieu d’un silence imposant, et d’exciter la jeunesse
-à imiter leurs exemples. Ils rendent hommage à la supériorité des blancs
-dans les questions d’art ou de science; mais ils se regardent comme
-supérieurs à eux en bien des points, entre autres dans leur manière
-d’arriver au pouvoir et de choisir leurs chefs.</p>
-
-<p>Un Indien me dit un jour: «Vous autres, blancs, quand vous voyez un
-homme riche, vous allez à lui, vous le flattez et le prenez pour chef.
-Pour nous, nous ne faisons pas de chefs, mais tous les chefs se font
-eux-mêmes. Qu’un homme se présente et par ses exploits nous prouve sa
-bravoure, nous, Indiens, nous le suivons aussitôt.</p>
-
-<p>»Quatre choses sont requises pour un chef Indien.&mdash;La première est de
-<i>posséder la pipe</i>.&mdash;Un jeune homme<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span> veut-il devenir chef, un beau jour
-il part et se retire sur une haute montagne, et là, pendant six ou huit
-jours, il</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 554px;">
-<a href="images/illu-143.jpg">
-<img src="images/illu-143.jpg" width="554" height="411" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>La chasse au buffalo en Amérique.</p></div>
-</div>
-
-<p class="nind">jeûne, prie, offre des sacrifices au soleil pour qu’il lui soit propice
-et lui fasse trouver une médecine, c’est-à-dire un objet ou talisman qui
-ait un pouvoir surnaturel et l’aide dans toutes ses entreprises. Pendant
-tout ce temps, il ne<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span> doit ni boire ni manger; il se coupe une phalange
-du petit doigt ou de l’annulaire et l’offre au soleil. Si le soleil lui
-est propice, pendant son sommeil il a un songe qui lui révèle sa
-médecine, c’est-à-dire le talisman protecteur de toutes ses entreprises.
-Ce peut être une pierre de forme étrange que le soleil a déposée là pour
-lui; ou bien un oiseau, ou quelque autre petit animal qu’il doit tuer,
-embaumer et porter sur lui. En possession de son talisman, le jeune
-brave descend de la montagne et annonce au camp qu’il a trouvé la
-médecine et une médecine puissante; que sous peu de jours il ira voler
-les chevaux de telle tribu ennemie, et «qui a du cœur, me suive!» Cinq
-ou six compagnons s’offrent aussitôt, et leurs préparatifs terminés, ils
-se mettent en campagne. Le futur chef sachant combien les Indiens aiment
-à fumer, emporte avec lui du tabac et une pipe; et quand ils s’arrêtent
-pour manger ou dormir, après le repas, on allume la pipe qu’ils se
-passent de main en main après en avoir tiré quelques bouffées. Si
-l’expédition réussit et que la troupe revienne victorieuse, alors la
-médecine du jeune guerrier est bonne et nous disons qu’il <i>possède la
-pipe</i>, c’est-à-dire qu’il s’est montré bon guide et qu’il a prouvé dans
-cette entreprise son intelligence et sa valeur.&mdash;Ainsi donc la première
-condition pour un jeune guerrier qui désire devenir chef, c’est de
-recevoir la médecine du soleil et de réussir dans une expédition contre
-les ennemis.</p>
-
-<p>»La seconde condition, c’est de <i>frapper un ennemi</i> vivant ou mort, ou
-de le tuer en le frappant. Quand dans une bataille on tire et qu’un
-ennemi tombe, tous se précipitent à qui arrivera le premier pour le
-frapper: peu importe quel est celui qui le tue. La gloire est pour celui
-qui arrive le premier; un second et un troisième peuvent frapper à leur
-tour, mais leur gloire est moindre.<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span></p>
-
-<p>»La troisième condition, c’est d’<i>enlever à l’ennemi</i> son fusil ou son
-arc. Ainsi quand un guerrier frappe un ennemi et lui prend son fusil ou
-son arc, il a deux chances pour devenir chef. Et quand quelqu’un a
-rempli ces trois conditions, il est déjà considéré comme chef, mais pas
-complètement.</p>
-
-<p>»La quatrième condition qui donne au chef la dernière consécration,
-c’est de <i>pénétrer la nuit</i> dans un camp ennemi, de couper la corde du
-cheval le plus rapproché d’une tente, de sauter sur ce cheval et de fuir
-en emportant la corde.</p>
-
-<p>»Quand un Indien réunit ces quatre conditions, il est chef, et le suit
-qui veut. S’il a le cœur bon, un grand nombre de familles le suivront et
-obéiront à ses ordres.»</p>
-
-<p>Quand l’Indien eut fini de parler, je lui posai cette question: «Tout à
-l’heure tu disais que les jeunes guerriers offrent au soleil une
-phalange de leur doigt; je désirerais savoir comment cela se passe.»</p>
-
-<p>Et l’Indien répondit: «Voici: d’abord ils se coupent une phalange du
-doigt, et cette opération se fait de deux façons. La première, c’est de
-placer le doigt sur un morceau de bois et de faire sauter la phalange
-d’un coup de couteau. La seconde, c’est de se mettre l’extrémité du
-doigt dans la bouche et de faire passer le couteau autour de
-l’articulation jusqu’à ce que le morceau tombe. Ensuite ils vont
-chercher dans la prairie de la fiente sèche de buffalo, placent dessus
-la phalange et l’offrent ainsi au soleil.»</p>
-
-<p>En l’entendant, je me disais en moi-même: comme le diable se moque de
-ses adorateurs et tourne en ridicule les sacrifices qu’on lui offre!<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span></p>
-
-<h3>IV.</h3>
-
-<p class="chead"><i>La civilisation chez les Sauvages.</i></p>
-
-<p>Les premiers blancs qui entrèrent en relation avec les sauvages, leur
-portèrent des couteaux, des haches, des briquets pour allumer le feu,
-des fusils, des couvertures, des vêtements, du sucre, du café et de la
-farine; et ils donnaient ces objets en échange des peaux de buffalos
-jusqu’à la destruction de ces animaux par le fusil; alors les sauvages
-eux-mêmes commencèrent à disparaître lentement. Divisés en nombreuses
-nations, comptant des centaines de mille d’individus, ils peuplèrent
-l’Amérique dans les siècles passés, soutenant leur vie avec les produits
-naturels du sol et surtout la chasse; et comme ils le prétendent, ils
-étaient heureux; à présent les survivants, en petit nombre, traînent
-leur existence dans la déchéance et la misère.</p>
-
-<p>A la fin du siècle dernier, les Franciscains avaient en Californie
-trente missions florissantes, distantes entre elles d’une journée de
-marche, avec des milliers d’indigènes: maintenant tout a disparu.</p>
-
-<p>Où florissent à présent les plus superbes cités des Etats-Unis,
-s’étendait la libre campagne, parcourue par les tribus nomades. Suivant
-les statistiques officielles, on compte actuellement aux Etats-Unis
-250.000 Indiens. D’après la relation adressée au secrétaire de
-l’Intérieur en 1893, il y a 123 tribus, distribuées en 102 agences ou
-territoires indiens; un employé du gouvernement les administre avec le
-titre d’Agent des Indiens.</p>
-
-<p>La population actuelle de la Réserve des Pieds-Noirs (Piégans) est de
-deux mille âmes. Il y a là 72 blancs<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> mariés à des femmes indiennes, et
-de ces mariages sont nés 650 enfants métis. Donc dans la Réserve plus
-d’un quart de la population est composé de métis. Et ce qui a lieu chez
-les Pieds-Noirs, a lieu également dans les autres tribus. Il s’ensuit
-que des 250.000 Indiens vivant aux Etats-Unis, il faut retrancher au
-moins un bon quart qui ne sont pas de purs Indiens. En outre, les
-maladies déciment les sauvages, surtout la tuberculose.</p>
-
-<p>En deux ans, le chef de tous les Pieds-Noirs, voisin de la Mission, à vu
-mourir dans sa case sept de ses fils, à l’âge de dix ans et au-dessous,
-presque tous victimes de cette maladie. Un autre Indien, nommé le
-Jeune-Chef, a perdu en peu de temps ses quatre fils, et il en est de
-même, plus ou moins, de beaucoup d’autres. La seule consolation est que
-presque tous ces enfants meurent baptisés.</p>
-
-<p>Passer d’une vie nomade à une demeure fixe est souvent mortel pour les
-Indiens, pareils à des oiseaux qu’on enfermerait dans une cage. Mais ce
-qui leur est le plus nuisible, c’est le changement de nourriture. Ils
-étaient habitués à la viande de buffle qu’ils mangeaient à satiété;
-privés de cet aliment, ils se trouvèrent dans une grande pénurie. Le
-gouvernement américain vint à leur secours en disant: Cédez-moi une
-partie de vos terres et je vous donne tant; ou je vous nourris pendant
-tant d’années jusqu’à concurrence de cette somme. Ainsi les sauvages
-pressés par la faim vendirent presque pour rien d’immenses territoires.
-Par exemple, il y a quelques années, les Indiens de la tribu des
-Corbeaux cédèrent deux millions d’arpents de terre à 50 sous l’arpent!</p>
-
-<p>A partir de ce moment, le gouvernement élève au milieu de la Réserve
-indienne une maison appelée Agence, où l’on distribue chaque semaine les
-provisions ou rations<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> aux sauvages. Ces rations consistent spécialement
-en viande, farine ou quelque autre comestible. Après avoir reçu leurs
-rations, rentrés chez eux, ils consomment, en deux ou trois jours, tout
-ce qui devait durer une semaine entière; et ainsi ils sont réduits à un
-jeûne forcé de quatre ou cinq jours, et à se contenter pour ne pas
-mourir de faim d’une nourriture insuffisante et malsaine. Comme ils ne
-mettent rien à part pour les enfants et pour les malades, tous les
-membres de la famille doivent se soumettre à ce régime de disette et de
-privations.</p>
-
-<p>Telle est la cause principale de la tuberculose qui atteint les enfants
-dès le sein de leur mère et qui les emporte après leur naissance, faute
-de lait et de nourriture suffisante. De là vient que les Indiens,
-autrefois vigoureux et robustes, sont maintenant d’un tempérament débile
-et sujets à toutes sortes de maladies.</p>
-
-<p>Ayant visité, case par case, la tribu des Corbeaux, j’étais mieux que
-personne au courant de la situation. Un jour, dans une visite à l’Agent
-qui était général des troupes américaines, sa femme me demanda si je
-croyais que les Indiens aimassent le général. La question était délicate
-et je répondis, à la mode indienne, que les sauvages mesurent leur
-amitié sur les dons qu’on leur fait. Il faut savoir que les Corbeaux
-ayant reçu leur ration coupent la viande en longues lanières suspendues
-à des cordes dans leur tente. Tant que dure cette provision, ils aiment
-l’Agent; mais comme elle ne dure que trois jours, ils aiment le général
-trois jours et le détestent les quatre autres jours de la semaine.</p>
-
-<p>Il y a quelques années, les Pieds-Noirs que devait nourrir le
-gouvernement, mouraient de faim à cause de l’incapacité de l’Agent, qui
-depuis sept ans les opprimait. Les choses allèrent si loin que les
-autorités civiles en<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span> dehors de la Réserve durent venir au secours des
-Pieds-Noirs. Le grand jury de Benton adressa à la cour suprême d’Helena
-un réquisitoire sévère contre l’Agent prévaricateur, le major Jung. On
-l’accusait de faire de son Agence le refuge des voleurs de chevaux et le
-dépôt des objets dérobés.</p>
-
-<p>Pour dire la vérité, j’ai moi-même pesé les rations des sauvages et
-constaté qu’ils ne recevaient que dix onces de viande par semaine, quand
-dix onces auraient à peine suffi pour un seul repas.</p>
-
-<p>Il ne se passait pas de jour qu’un Pied-Noir ne tombât mort de faim, et
-à certains jours on compta jusqu’à six morts. Les petits enfants
-mouraient comme des mouches, et moi-même j’eus souvent à souffrir de la
-famine. L’Agent pendant trois ans, craignant que je ne vinsse à
-connaître ses méfaits, me refusa obstinément la permission d’instruire
-les Pieds-Noirs; s’il me rencontrait quelque part, il m’ordonnait
-aussitôt de sortir de la Réserve et de n’y plus rentrer, sous prétexte
-qu’il avait tous les pouvoirs du Président des Etats-Unis. Et je
-partais... mais dès le lendemain je rentrais dans un camp ou dans un
-autre. Et cela pendant trois ans. Le major Jung doit m’avoir dénoncé
-comme rebelle au gouvernement de Washington. Pour moi, voyant que les
-Pieds-Noirs mouraient en si grand nombre, j’informai de cette déplorable
-situation quelques personnes influentes de Benton et l’autorité
-militaire de Port-Shair; ce qui amena l’expulsion de l’Agent.</p>
-
-<p>Trois ans plus tard, je me trouvais dans la tribu des Cheyennes, quand
-un Inspecteur du gouvernement vint à la Mission et me demanda mon nom:
-«Je m’appelle Prando,» répondis-je. Et lui, prenant son calepin, il se
-mit à le parcourir jusqu’à ce qu’il trouvât mon nom.<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span> «Faites attention,
-me dit-il, le gouvernement à l’œil sur vous.»&mdash;Et moi de répondre: «Il y
-a quelques semaines je m’égarai pendant deux jours et une nuit au milieu
-des neiges des hautes montagnes dites «les loups»: pourquoi le
-gouvernement n’a-t-il pas envoyé à ma recherche?»</p>
-
-<p>Les Corbeaux ont eu beaucoup d’Agents; mais à les entendre, le meilleur
-de tous était le premier, le major Pease. Lorsque les provisions
-arrivaient, celui-ci en faisait deux tas et, appelant les Corbeaux, il
-leur disait: «Les provisions sont arrivées et j’ai divisé le sucre, le
-café, les couvertures et toutes les autres choses en deux parts égales.
-L’une est pour moi parce que je suis votre Agent; l’autre est pour vous,
-prenez-la et faites-en ce que vous voudrez.» Et de là ce dicton chez les
-Corbeaux: le major Pease a été le meilleur Agent parce qu’il ne nous
-prenait que la moitié de nos provisions.</p>
-
-<p>Un jour je rencontrai le major et je le félicitai de l’estime qu’avaient
-pour lui les Indiens; et voyant que cela faisait plaisir à ce pauvre
-vieux, j’ajoutai: «Ils disent que vous ne preniez que la moitié de leurs
-provisions, dont vous faisiez deux parts égales.&mdash;Oh! répondit le vieux,
-cela-ne pourrait plus se faire maintenant.»</p>
-
-<p>Quelques Corbeaux vinrent un jour me trouver et me dirent qu’ils
-voulaient renvoyer leur Agent parce que c’était un voleur: ils me
-demandaient là-dessus mon avis. Je leur recommandai de le garder et de
-ne pas changer, parce que, ajoutai-je, si, comme vous dites, il a tant
-volé, il doit à présent avoir les poches pleines; tandis qu’un nouvel
-Agent aura les poches vides et devra vous voler beaucoup pour les
-remplir. L’argument plut aux Corbeaux.</p>
-
-<p>Le gouvernement américain réserve tous les ans plusieurs milliers de
-dollars pour les diverses tribus<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 422px;">
-<a href="images/illu-151.jpg">
-<img src="images/illu-151.jpg" width="422" height="261" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>La civilisation s’introduit en territoire indien.</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span></p>
-
-<p class="nind">indiennes. Il y a quelques années, il distribuait neuf millions de
-dollars. Dans cette somme sont comprises toutes les dépenses, le
-traitement des nombreux fonctionnaires et l’entretien des Indiens. Tout
-compte fait, le sort de cet argent est à peu près celui d’un bœuf qu’on
-aurait tué à Washington, fait rôtir tout entier et expédié aux Indiens
-par chemin de fer. A Washington même ceux qui voient ce bœuf si bien
-rôti et d’un si agréable fumet, se disent entre eux: Ce bœuf destiné aux
-Indiens est vraiment gras et doit être excellent; coupons-en une tranche
-et goûtons-le. Et ils lui livrent un premier assaut. Le bœuf parti,
-pendant son long voyage, tous ceux qui peuvent l’approcher en coupent
-une tranche; de sorte qu’à son arrivée dans la Réserve toute la viande a
-disparu, et il ne reste plus que les cartilages et les nerfs qui relient
-les os. On jette cette carcasse par terre, et on invite les Indiens à
-venir prendre leur part; les malheureux accourent pour ronger les os
-comme des loups affamés, et se font une fête de les briser pour en sucer
-la moelle. De même la plus grande partie de l’argent va aux blancs et
-les Indiens n’ont que les restes. Voilà comment la civilisation, dans
-son contact avec les sauvages, aboutit à leur destruction.</p>
-
-<h3>V.</h3>
-
-<p class="chead"><i>La médecine des sauvages et autres causes de destruction.</i></p>
-
-<p>Tant que les sauvages sont dans l’abondance, jeunes et bien portants,
-ils sont heureux comme les oiseaux au printemps gazouillant dans les
-bosquets. Le sauvage est un être libre qui ne connaît ni ne respecte
-aucune loi contraire à sa volonté. Il s’abandonne à ses passions, sans
-réserve et sans remords. Tel est pour lui l’unique but de<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span> la vie et,
-après l’avoir atteint, il en jouit en paix. Mais quand il devient vieux
-et malade, alors la scène change. Dans les plus graves maladies, il ne
-peut se procurer une nourriture convenable. J’ai vu des Indiens à
-l’article de la mort n’ayant qu’un morceau de pain très dur près de leur
-grabat; et aussi longtemps qu’ils pouvaient étendre la main et grignoter
-ce morceau de pain, ils conservaient l’espoir de vivre; mais dès que la
-force leur manquait, il ne leur restait qu’à s’étendre et mourir. S’ils
-ont de la viande fraîche ou séchée, ils la donnent aux malades plutôt
-que du pain; mais cela non plus ne convient guère à l’estomac d’un
-malade. On appelle les docteurs indiens ou hommes de médecine, qui bien
-souvent mériteraient d’être pendus, tant sont nombreux ceux qu’ils tuent
-par ignorance ou par malice. Ces charlatans prétendent guérir les
-malades en chantant, en battant du tambour, avec leur pipe, quelques
-herbes ou racines et toutes sortes de cérémonies aussi inefficaces que
-ridicules.</p>
-
-<p>En 1894 j’ai écrit sur les hommes de médecine un article publié en
-anglais dans le «Boston Medical and Surgical Journal», nº du 15 décembre
-1894, et dont voici la traduction:</p>
-
-<p class="chead"><i>L’homme de médecine chez les Corbeaux.</i></p>
-
-<p>Les hommes de médecine ont une grande importance parmi les Indiens. Ils
-sont tout-puissants et tout le monde les regarde avec respect. Leurs
-secrets, mystères, incantations, etc., ne sont point connus en dehors de
-leur secte. J’ai vécu seize ans au milieu des Indiens, j’ai étudié avec
-grand soin leur manière de voir et de raisonner, leurs mœurs, leurs
-lois, leur langue et tout particulièrement les hommes de médecine.
-J’avais gagné leur confiance et j’étais admis à leurs opérations
-secrètes, tandis que tous<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span> les autres étaient renvoyés hors de la tente
-avant le commencement de la séance.</p>
-
-<p>Les Indiens ont la plus grande confiance dans ces hommes de médecine,
-abandonnent leurs malades entre leurs mains et les paient grassement.
-Parfois ils appellent deux ou trois de ces sorciers qui opèrent
-alternativement, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu le résultat désiré.</p>
-
-<p>Une femme me disait un jour: Mon fils est malade; j’appellerai l’homme
-de médecine, je le paierai bien et mon fils guérira. Quand nous ne
-payons pas nos docteurs, leurs remèdes sont inefficaces; mais quand nous
-les payons bien, leurs remèdes font merveille. Je suis à même de payer,
-car j’ai beaucoup de chevaux.</p>
-
-<p>Ces docteurs acceptent volontiers ce qu’on leur offre pour leurs
-services: parfois même ils prennent de force et emportent ce qu’on ne
-veut pas leur donner.</p>
-
-<p>Un jour une pauvre femme vint à moi tout en larmes; un serpent à
-sonnettes avait mordu son cheval à la jambe, et le sorcier après ses
-incantations avait pris tout ce que possédait la pauvresse, c’est-à-dire
-un dollar et une couverture. «Je n’ai plus de couverture, ajouta-t-elle;
-mon cheval n’est pas guéri, et moi qui ne puis marcher, me voilà à
-pied.» Et avec un éclair d’indignation dans les yeux, elle se baisse,
-ramasse une poignée de poussière et la lance dans l’air en s’écriant:
-«C’est là tout ce qui me reste, un peu de poussière!» Je m’efforçai de
-calmer la pauvre femme et j’envoyai chercher l’homme de médecine. Il
-vint presque aussitôt et je l’exhortai à rendre ce qu’il avait pris,
-puisque le cheval n’était pas guéri. Son remède consistait à faire des
-entailles au couteau dans la partie gonflée de la jambe du cheval et à
-l’asperger avec une infusion de menthe.</p>
-
-<p>Pour préparer un bain de vapeur, les Indiens prennent<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> une douzaine de
-branches qu’ils enfoncent dans le sol en un cercle de deux ou trois
-mètres de diamètre; ils abaissent les extrémités des branches et les
-lient ensemble, formant ainsi une tente qui ressemble à une grande
-corbeille renversée. Ils s’enveloppent de couvertures, allument au
-dehors un grand feu sur lequel ils mettent des pierres grosses comme la
-tête d’un homme. Quand les pierres sont brûlantes, ils les poussent avec
-des bâtons jusqu’au milieu de la tente et en font un petit tas. Le
-malade se déshabille et entre dans la tente avec un seau d’eau; un des
-assistants rabat les couvertures sur la porte et le patient reste dans
-l’obscurité la plus complète. Il verse quelques tasses d’eau sur les
-pierres brûlantes et la vapeur s’élève; le baigneur s’étend par terre et
-la vapeur se condense à la partie supérieure de la tente et descend peu
-à peu sur les membres qui se couvrent de sueur. Après cinq ou dix
-minutes, à un signal donné de l’intérieur, l’assistant soulève la
-couverture; la vapeur s’échappe en nuage épais et l’Indien se remplit
-les poumons d’air frais. Cette opération se renouvelle plusieurs fois,
-et enfin le malade sort de la tente tout ruisselant de sueur.
-Quelques-uns courent se plonger dans l’eau du fleuve, d’autres se
-couchent par terre, laissant au vent le soin de les sécher.</p>
-
-<p>A la vertu curative de ce bain de vapeur, les Indiens ajoutent leurs
-superstitions et font de la tente de sueur une tente de prières; ils
-prient à haute voix de manière à être entendus de tous ceux du dehors.</p>
-
-<p>Avant une entreprise importante, ils ont coutume d’entrer dans la tente
-de sueur, où ils prient pour eux-mêmes et maudissent leurs ennemis;
-parfois aussi ils se livrent à cette pratique dans un but tout à fait
-mauvais.</p>
-
-<p>Quelquefois ce traitement est avantageux à leur santé, mais souvent il
-leur est nuisible, à cause du passage subit<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span> de l’extrême chaud à
-l’extrême froid. J’ai vu moi-même un homme atteint de pleurésie, jeté nu
-de la tente de sueur dans la neige. La mort ne se fit pas attendre.</p>
-
-<p>Leurs remèdes se réduisent à quelques racines qu’ils emploient comme
-cathartiques ou émétiques. En dehors de cela, ils ont peu de véritables
-remèdes. Ils chantent, battent du tambour, font semblant d’aspirer le
-virus ou le mauvais esprit du corps malade, emploient la pipe et des
-pierres de forme curieuse avec une variété de cérémonies que seule peut
-inventer la cervelle d’un Indien. Ils imitent le mugissement du taureau
-ou le sifflement du serpent, etc. Ils terminent en comprimant le ventre
-du malade avec les poings ou avec des bâtons recourbés, ou bien encore
-ils sautent sur lui et le foulent de leurs pieds, comme le raisin dans
-le pressoir.</p>
-
-<p>Battre du tambour et chanter est le grand remède. Un pauvre malade
-est-il enflé par tout le corps, ou en proie à de vives souffrances,
-l’homme de médecine place sa main au-dessus d’un foyer, et quand elle
-est chaude, il l’étend au-dessus du malade en l’agitant avec rapidité
-comme dans un accès de <i>délirium tremens</i>. En même temps il chante ou
-imite le sifflement d’un serpent ou la détonation d’un coup de fusil.</p>
-
-<p>La pipe joue un grand rôle dans la médecine indienne. Ils l’allument,
-tirent deux ou trois bouffées, l’élèvent en l’air; la présentent au
-soleil, puis à la terre comme s’ils fumaient en l’honneur du soleil et
-de la terre. L’homme de médecine aspire ou avale, je ne sais comment,
-une bonne quantité de fumée, puis la souffle pendant près d’une minute
-sur tout le corps du malade. Les uns envoient la fumée par la bouche;
-d’autres, ayant couvert la pipe d’un mouchoir, soufflent dedans de
-manière à<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span> faire sortir la fumée par le tuyau et la promènent ainsi sur
-le malade de la tête aux pieds.</p>
-
-<p>Ils appliquent sur le corps du malade de petites bêtes embaumées, ou des
-pierres de forme étrange, des limaces pétrifiées ou des serpents faits
-avec des chiffons. Tous ces objets sont renfermés dans des sacs de cuir
-bien travaillés et ornés de broderies.</p>
-
-<p>Quand il y a une danse solennelle, les hommes de médecine apportent ces
-sacs au milieu de la loge et en font un bel étalage. Il y a beaucoup de
-ces docteurs parmi les Corbeaux et plusieurs ont grande réputation;
-toutefois, en cas de nécessité, tout le monde, hommes et femmes, peut
-faire office de médecin.</p>
-
-<p>Un jour, arrivé près d’une tente, au moment où je descendais de cheval,
-j’entendis crier: On fait médecine! Cela voulait dire: Vous ne pouvez
-pas entrer. Je dis alors à l’homme de médecine qui se tenait à
-l’intérieur: «Moi aussi je suis médecin, et je désire entrer pour voir
-comment vous faites.» Il me répondit: «Entrez!» et j’entrai. Je vis là
-un tout jeune homme malade de consomption, couché par terre, le médecin
-assis à côté de lui, et une vieille femme accroupie à ses pieds. Le
-médecin avait près de lui un seau d’eau, et tenait à la main une
-baguette à l’extrémité de laquelle étaient fixés quelques poils de
-buffalo. De temps en temps il plongeait cette espèce d’aspersoir dans le
-seau et le secouait sur le corps du patient qui faisait mille
-contorsions. Le vieux docteur appliquait ses lèvres sur le côté du jeune
-homme, suçait la chair, puis avec deux doigts il tirait quelque chose de
-sa bouche, le mettait soigneusement dans la main de la vieille qu’il
-fermait aussitôt. Il répéta plusieurs fois cette opération, mettant
-toujours dans la main de la femme ce qu’il prétendait tirer du corps du
-malade. Sai<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span>sissant le moment où il mettait ses doigts dans la bouche,
-j’avançai la main pour recevoir ce qu’il avait tiré. Il me le donna et
-me ferma le poing; je le rouvris et trouvai un morceau d’ongle. Il
-faisait croire à la vieille et au jeune homme qu’il avait réellement
-tiré quelque chose du corps de l’infirme, la cause de la maladie, et
-qu’il l’avait guéri.</p>
-
-<p>Une autre fois, je me trouvais dans une case où un jeune garçon de dix
-ans avait la fièvre paludéenne. L’homme de médecine vint, portant des
-herbes dans un petit sac. Il déposa le paquet, et avec deux doigts il
-commença à presser le corps du malade en diverses parties pour trouver
-le siège du mal. Enfin il montra les côtes et dit: «Là est le mal.» Il
-se mit de l’herbe sèche dans la bouche, la mâcha et la cracha ensuite
-sur le corps du malade; puis il approcha ses lèvres des côtes et se mit
-à sucer en mugissant comme un taureau, balançant la tête à droite et à
-gauche comme s’il voulait arracher une racine avec les dents. Il se
-releva et laissa couler de sa bouche sur sa main la salive verte. La
-grand’mère de l’enfant me dit toute triomphante: «Voyez le pus qu’il a
-sucé!» Je me levai brusquement comme si j’avais voulu en venir aux mains
-avec l’homme de médecine, je lui dis d’un ton irrité: «Tu es un
-imposteur! cela n’est point du pus, mais simplement le suc de l’herbe
-que tu as mâchée.» L’homme de médecine, qui ne s’attendait pas à une
-pareille algarade, répondit froidement: «Tu as raison, cela n’est point
-du pus, mais le suc de l’herbe.»</p>
-
-<p>Un autre spécifique de la médecine indienne consiste à masser le ventre
-avec les poings fermés, comme les boulangers qui pétrissent le pain, et
-ils font cela pour remuer les intestins et pour chasser les mauvais
-esprits<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span> Un jeune homme massait ainsi un mourant; je lui demandai
-pourquoi; il me répondit que dans le ventre de son frère il y avait un
-serpent qui peu à peu montait vers le cœur, menaçant ainsi de tuer le
-malade; il voulait donc tuer le serpent avant qu’il n’arrivât au cœur.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 386px;">
-<a href="images/illu-159.jpg">
-<img src="images/illu-159.jpg" width="386" height="383" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Camp indien.</p></div>
-</div>
-
-<p>Un Indien gravement malade se plaignait d’un violent mal de gorge; un
-docteur indien entonna une chanson, et tirant le tuyau de sa pipe, il le
-prit dans la bouche et souffla de l’air tout autour de la gorge du
-patient, pendant que de la main gauche, par trois fois, il lui relevait
-le menton et le frappait légèrement à la gorge.</p>
-
-<p>Peu d’instants après le même malade se plaignait de n’y plus voir; un
-autre docteur se leva pour exercer son<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> art. Il se mit à chanter, tandis
-que le malade restait assis par terre sur une couverture. Il lui mit le
-bras gauche autour de la tête et avec la paume de la main droite il le
-frappa fortement à plusieurs reprises sur la nuque, lui demandant:
-«Vois-tu maintenant?» L’autre répondit: «Non.» Le docteur reprit: «Ne
-veux-tu pas me voir?&mdash;Oh! si,» répondit le malade désespéré. Et
-l’honneur du médecin était sauvegardé.</p>
-
-<p>Le pire, c’est lorsqu’ils sautent à pieds joints sur le ventre et
-l’estomac du malade et le foulent à plaisir.</p>
-
-<p>Le 14 août 1891, je campais au pied des montagnes appelées Big-Horn.
-Dans la tente voisine de la mienne vivait un vieil Indien avec sa femme,
-dont le nom signifiait: «Frappe le cavalier du cheval pommelé.» Le
-voyant malade, elle lui pressa le ventre avec les mains, et sautant sur
-lui à pieds joints, elle se mit à le piétiner: elle voulait le faire
-vomir. Je courus à elle et la repoussai loin du patient. Après le dîner,
-celui-ci prit un bain dans le ruisseau voisin. Alors la vieille vint me
-dire: «Mon mari veut que je le foule avec les pieds;» je lui répondis
-que les Indiens avaient des oreilles de fer, qu’ils ne voulaient rien
-entendre de ce qu’on leur disait pour leur bien et qu’elle était libre
-d’agir à sa guise. L’homme sortit de l’eau et se coucha par terre sur le
-dos couvert d’un chiffon. La femme sauta sur la victime et recommença sa
-brutale opération. Appuyée sur le pied gauche, elle pressait de toutes
-ses forces avec le pied droit. L’homme poussa un hurlement formidable:
-j’accourus; d’après les apparences, il était mort. Ce qui augmenta ma
-surprise, c’est que la femme continuait le traitement homicide,
-persuadée qu’il respirait encore. Il vint une autre femme; ensemble
-elles traînèrent le corps dans la tente, et toutes deux avec les deux
-poings se mirent à<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span> presser le ventre de l’homme, le regardant fixement.
-Je me tenais debout à la porte, contemplant ces deux tigresses. Quelques
-minutes après l’homme étant certainement mort, elles roulèrent le
-cadavre dans une couverture, le ficelèrent avec une corde et le
-portèrent à la sépulture avec des pleurs et des lamentations.</p>
-
-<p>La pneumonie ou inflammation des poumons emporte grand nombre de
-sauvages et très vite. Mal nourris et mal vêtus, exposés à un froid
-intense, ils n’offrent aucune résistance à la maladie: ils portent des
-chaussures de cuir souple; quand il pleut ou quand il neige, ils
-marchent pieds nus, ne remettant leurs chaussures sèches que lorsqu’ils
-sont rentrés chez eux.</p>
-
-<h3>VI.</h3>
-
-<p class="chead"><i>L’eau-de-vie.</i></p>
-
-<p>Voilà plus d’un demi-siècle que les Indiens trafiquent avec les blancs
-et reçoivent en échange les objets qui leur sont nécessaires. Des
-Compagnies américaines remontaient les fleuves avec des barques chargées
-de provisions et d’objets curieux, ou venaient par terre sur des
-chariots attelés de bœufs et de chevaux; ils abordaient les Indiens,
-échangeaient les marchandises, et retournaient aux Etats revendre les
-peaux avec de grands profits. Malheureusement ces blancs étaient presque
-tous des aventuriers, gens sans scrupules et sans conscience, et ils
-introduisirent dans le pays l’eau-de-vie. Les Indiens, habitués à
-satisfaire toutes leurs passions, après avoir goûté la liqueur, furent
-incapables de se modérer; tant qu’ils avaient envie de boire, ils
-buvaient; il s’ensuivait des orgies effrayantes et même des meurtres
-quand une bande était<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span> ivre. Ils commettaient toutes sortes de crimes:
-les uns se suicidaient, les autres tuaient ceux qui leur étaient les
-plus chers, femmes, parents, amis, tous tombaient victimes de la funeste
-liqueur. Les sauvages dont elle a causé la mort se comptent par
-milliers. Le dernier meurtre fut commis le 1ᵉʳ décembre 1899: un
-Pied-Noir, sorti de la Réserve, était allé dans un village voisin où il
-s’était enivré jusqu’à devenir furieux: un blanc l’abattit d’un coup de
-fusil.</p>
-
-<p>En 1894, au cœur de l’hiver, par un froid rigoureux, je m’étais réfugié
-pour la nuit dans la tente d’un chef, au fond de laquelle je m’endormis.
-Vers minuit, quelques sauvages chargés d’eau-de-vie, entrèrent dans la
-tente et se mirent à la vendre à leurs amis. Une couverture pour une
-chopine, une selle pour une bouteille, un dollar pour un verre. Ils
-passèrent alors dans une autre tente et l’orgie commença. Je dis au chef
-d’amener mon cheval, et voulais partir immédiatement. «On va bientôt,
-lui dis-je, tirer des coups de fusil dans toutes les directions, et je
-n’ai nulle envie de me faire tuer.» Le chef m’assura qu’il veillerait à
-ma sécurité et je restai chez lui. Le lendemain tout était tranquille;
-seulement, au dehors, on voyait çà et là des hommes et des femmes,
-couchés sur le sol, en état de complète ivresse. Leurs parents les
-traînèrent dans les loges et les gardèrent à vue, jusqu’à ce qu’ils
-eussent repris leurs sens.</p>
-
-<p>Quelques sauvages, lorsqu’ils sont ivres, sont prêts à se livrer à tous
-les excès, et j’ai vu quelquefois des familles entières courir se cacher
-dans la brousse ou dans d’autres cases, jusqu’à ce que cet accès de
-folie fût passé.<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span></p>
-
-<h3>VII.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Extinction de la race.</i></p>
-
-<p>Les tribus indiennes diminuent de plus en plus, et par les mariages
-contractés dans la même tribu, tous deviennent parents entre eux; de là
-l’appauvrissement du sang et une génération des plus misérables,
-héritière de tous les maux, sans moyens de réagir. Si cela continue
-ainsi, en moins d’un siècle, l’histoire des tribus indiennes sera close;
-elles seront ensevelies dans l’oubli, il n’en restera plus que le nom...
-dans les livres.</p>
-
-<p>Ajoutez la haine implacable de beaucoup de blancs envers les Indiens:
-ils ne manquent pas une occasion de leur faire tout le mal possible et
-disent qu’un Indien est bon quand il est mort ou tué.</p>
-
-<p>Il existe un ouvrage anglais intitulé: <i>A century of dishonor</i>, «Un
-siècle de honte», dans lequel Madame Helen Jackson expose la conduite du
-gouvernement des Etats-Unis envers quelques tribus indiennes. Profitant
-de la liberté américaine, cet auteur avait pénétré dans les Archives du
-gouvernement et recueilli une foule de documents qui lui permirent de
-rédiger contre le même gouvernement un terrible réquisitoire. Elle y
-montre comment, pendant un siècle environ, il n’a fait qu’opprimer les
-Indiens, violant les traités, leur enlevant leurs terres, les refoulant
-dans les déserts, les tuant et commettant beaucoup d’autres injustices
-qui le déshonorent et le couvrent d’ignominie.<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span></p>
-
-<h3>VIII.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Le massacre des Pieds-Noirs par les troupes du colonel Baker.</i></p>
-
-<p>La tribu des Pieds-Noirs fut toujours la terreur des tribus voisines. A
-l’arrivée des blancs, pour une raison ou pour une autre, ils en vinrent
-aux mains avec eux. Si un Pied-Noir avait été tué par des Indiens ou par
-des blancs, d’après leurs coutumes, un Indien ou un blanc devait être
-tué en représailles.</p>
-
-<p>En 1873, les Pieds-Noirs firent quelques incursions sur les bords de la
-rivière du Soleil, volèrent des chevaux, tuèrent des blancs et
-s’enfuirent vers le Nord. Quelques compagnies de soldats américains,
-sous le commandement du colonel Baker, se mirent à leur poursuite. Les
-éclaireurs découvrirent, sur les bords du fleuve Maria, un camp
-d’environ quatre-vingts tentes de Pieds-Noirs, et aussitôt ils revinrent
-en informer le colonel. Celui-ci, supposant que c’était les voleurs, fit
-avancer ses troupes et prit position près du camp. Au point du jour,
-pendant que les sauvages étaient encore endormis, il ordonna d’ouvrir le
-feu sur les tentes, et fit un affreux massacre de ces pauvres gens,
-hommes, femmes et enfants. Or les Pieds-Noirs qui avaient fait la
-razzia, ne s’étaient pas arrêtés au fleuve Maria, mais avaient continué
-leur fuite précipitée vers le Nord, d’où, après une longue chasse,
-revenaient précisément ces malheureux chargés de peaux de buffalo:
-ignorant ce qui s’était passé, ils se dirigeaient vers Benton pour y
-vendre le produit de leur chasse et acheter ce qui leur était
-nécessaire. Et ainsi, par une fatale erreur, beaucoup d’innocents
-avaient été sacrifiés. Sur quatre cents personnes, soixante-dix à peine
-échappèrent, et presque toutes blessées.<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span></p>
-
-<p>Ce massacre produisit la plus profonde impression sur l’esprit des
-sauvages; frappés de terreur, ils se soumirent pour toujours. A l’heure
-qu’il est, toutes les tribus indiennes des Etats-Unis sont gouvernées
-par une main de fer. De même que beaucoup de blancs n’aiment pas les
-Indiens, de même beaucoup d’Indiens n’aiment pas les blancs; ils ne
-cèdent qu’à la force et ne s’avouent vaincus, sans espoir de se relever,
-que par la crainte des millions de blancs qui les entourent. S’ils
-avaient la moindre chance de vaincre les blancs, aujourd’hui même toutes
-les tribus se soulèveraient comme un seul homme pour rôtir vifs les
-blancs et les dévorer. Tels sont les sentiments qui bouillonnent dans le
-cœur et la tête des Indiens subjugués; ils voient dans les blancs la
-cause de toutes leurs calamités et de leur destruction prochaine, dont
-ils ont le clair pressentiment.</p>
-
-<p>Les tribus indiennes se trouvant donc dans cet état de désolation et sur
-le point de disparaître, il est de notre devoir de redoubler d’énergie
-pour en envoyer le plus grand nombre possible au ciel. S. Jean, au
-chapitre VII de l’Apocalypse, raconte qu’il a vu au pied du trône de
-Dieu une grande foule d’élus de toute tribu;&mdash;pour accomplir cette
-prophétie, nous travaillons à y joindre quelques représentants de la
-tribu des Pieds-Noirs.</p>
-
-<h3>IX.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Sépultures indiennes.</i></p>
-
-<p>A peine un Indien a-t-il expiré, qu’on le porte à la sépulture; seuls
-les membres de la famille l’accompagnent. Autrefois le cadavre était lié
-ou cousu dans une peau de buffalo et déposé sur un arbre ou sur une
-sorte d’estrade où on l’abandonnait. Maintenant ils commencent à se<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span>
-servir de cercueils; cependant ils n’aiment pas à être ensevelis sous
-terre: voilà pourquoi bien peu nous amènent leurs morts. Presque
-toujours, les Pieds-Noirs se contentent de déposer le cercueil sur le
-sol et le laissent là sans autre cérémonie.</p>
-
-<p>D’autres construisent une cabane en bois sans toiture, sur une haute
-colline. Cette case carrée a cinq mètres de large et deux mètres et demi
-de haut. On y entasse les morts de tout le voisinage: on place les
-cercueils les uns sur les autres avec quelques objets ayant appartenu
-aux défunts: pour un homme, ce sera son sac de médecine, sa selle, etc.;
-pour une femme, quelque objet de ménage, une poêle, des assiettes, des
-cuillers, etc.; pour un enfant, ses jouets, comme de petites voitures,
-et ainsi de suite. Une fois j’y ai vu mener le cheval du défunt, orné de
-rubans; après avoir déposé le cadavre, on tua le cheval d’un coup de
-fusil. L’opinion commune des blancs est que les Indiens déposent ces
-objets sur les cercueils et tuent des chevaux pour que les morts s’en
-servent dans l’autre vie.</p>
-
-<p>Dernièrement mourut un enfant de cinq ans qui était baptisé et fut
-enterré dans notre cimetière. Le père de l’enfant prit un coffre et le
-remplit des habits et de tout ce qui avait appartenu au mort et le
-déposa sur la tombe. Quand cet homme se fut un peu consolé, il vint me
-voir et je lui demandai pourquoi il avait mis ce coffre sur la tombe de
-son fils, s’il croyait que celui-ci en ferait usage, le priant de
-m’expliquer la croyance indienne sur ce point. L’Indien, nommé «Mille
-Chevaux», homme très intelligent, répondit qu’ils agissent ainsi pour
-montrer leur désintéressement vis-à-vis des choses appartenant à leurs
-morts. Nous savons, ajouta-t-il, que le défunt aimait beaucoup ces
-objets, et nous les détruisons pour que personne ne s’en serve après
-lui.<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-167.jpg">
-<img src="images/illu-167.jpg" width="600" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Rivière Marla.</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span></p>
-
-<p>Un chef nommé «Court-Double», homme de grande autorité dans toute la
-tribu, vint me voir et je lui dis: «Court-Double, dites-moi un peu:
-pourquoi les Pieds-Noirs laissent-ils aux morts ce qui leur a appartenu?
-J’ai vu sur un cercueil d’enfant une petite charrette; les Pieds-Noirs
-croient-ils que l’âme de cet enfant s’en serve dans l’autre vie? Quand
-vous tuez le cheval d’un mort, est-ce pour qu’il s’en serve dans l’autre
-monde?»&mdash;Court-Double répondit: «Nous donnons aux morts les objets
-qu’ils possédaient pendant leur vie, parce qu’ils les aimaient. En
-voyant ces objets, nous nous souviendrions du mort et notre douleur
-serait continuellement ravivée. Pour ne pas renouveler ainsi notre
-douleur, nous mettons avec le mort tous ces objets et ainsi nous
-oublions tout. Nous tuons les chevaux que le mort aimait, parce qu’il
-les soignait et les nourrissait bien; si un autre les prenait, il
-pourrait les négliger et les laisser maigrir; voilà pourquoi nous les
-tuons.»</p>
-
-<p>Court-Double me narra ensuite l’histoire suivante: Le grand chef Seltis,
-après sa mort, était revenu à la vie. Il raconta comment après son
-dernier soupir il avait été transporté dans une plaine, traversée par un
-grand fleuve. Là il avait retrouvé tous ses proches et amis, morts
-depuis peu de la petite vérole: «Ils occupaient, dit Seltis, un
-campement composé de tentes pareilles aux nôtres. En me voyant, tous me
-crièrent: «Retourne chez toi! retourne à la maison, qu’es-tu venu faire
-ici?» De l’autre côté du fleuve s’élevait une tente isolée; ils me
-dirent de traverser, que je trouverais là le chef qui me ferait
-reconduire chez moi. Je traversai, je vis le chef et le reconnus, car il
-était mort peu de temps auparavant. Il appela son fils et lui dit de
-m’amener un cheval pour que je puisse retourner chez moi. Le cheval
-était gris;<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span> c’était le même qu’on avait tué aux funérailles du chef. Je
-partis, et lorsque j’arrivai à ma tente, le cheval se cabra et ne voulut
-pas approcher. Je descendis et j’entrai dans la tente: au milieu, il y
-avait un feu allumé et au fond mon cadavre assis par terre, le dos
-appuyé contre la cloison; deux ou trois personnes le soutenaient, les
-yeux fixés dessus et à ce moment, je revins à moi.» Tel fut le récit de
-Seltis.</p>
-
-<p>Il est à noter que Court-Double ne dit pas s’il croyait ou non à cette
-histoire; dans tous les cas cette tradition confirme l’opinion des
-blancs rapportée plus haut.</p>
-
-<p>«Nous croyons, continue Court-Double, que les morts s’en vont vers les
-collines sablonneuses appelées «Spàteikiù», à une centaine de milles
-d’ici, vers l’Est. Cet endroit est une terre désolée, où l’herbe ne
-croît pas. Un jour j’allai avec trois compagnons voler des chevaux aux
-Assiniboins; la nuit nous surprit précisément en cet endroit mal famé.
-Il y avait là un petit monticule de terre taillé à pic, derrière lequel
-nous nous abritâmes contre le vent, pour y passer la nuit. Je dis à mes
-compagnons que j’avais grand’peur des morts, parce que nous nous
-trouvions sur leur territoire. Nous nous étions couchés sur le sol,
-quand vers minuit nous entendîmes une voix criant: «Oh!... Oh!...» Puis
-un homme qui parlait; quelques instants après, un grand nombre de
-personnes qui causaient et couraient çà et là, comme des enfants en
-train de jouer.»</p>
-
-<h3>X.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Enterrés vivants.</i></p>
-
-<p>Les sauvages portent quelquefois à la sépulture des hommes encore
-vivants. Chez les Corbeaux, il y avait un<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span> malade que je visitais chaque
-jour. Un matin que j’allais le voir, j’aperçus devant la tente un
-chariot attelé de deux chevaux: j’entrai. Le moribond était revêtu de
-ses habits de gala, avec la figure peinte en rouge. Les parents étaient
-assis en silence tout autour de la loge. Au bout de quelques instants,
-un d’entre eux se leva et me dit: «Cessez de lui parler; il est temps de
-partir.&mdash;Et où voulez-vous aller?&mdash;Le porter à la sépulture, répondit-il
-en me montrant le malade.&mdash;Comment? Le porter à la sépulture? mais il
-n’est pas mort.&mdash;Oh! reprit l’Indien, il sera mort avant que nous
-n’arrivions à la colline.&mdash;Et moi je vous dis que vous ne l’emporterez
-pas tant qu’il sera vivant; autrement je vais chercher la police et je
-vous fais mettre en prison.» Là-dessus ils renoncèrent à leur projet.
-Cette conversation avait lieu en présence du moribond, qui comprenait
-parfaitement tout ce qu’on disait. Vers le soir l’homme mourut, et on le
-transporta à la colline.</p>
-
-<h3>XI.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Vieux Pharisien et femmes scalpées.</i></p>
-
-<p>Le vieux Grande-Plume, en vrai Pharisien qu’il était, voulait faire
-parade de ses vertus et me disait: «Je ne mens jamais, je ne vole pas,
-mon cœur est loyal et fort. Les Pieds-Noirs qui se contentent de couper
-le nez à leurs femmes coupables, n’ont pas le cœur fort. Un jour on me
-dit que ma femme était infidèle; je n’avais rien vu, je ne savais rien
-que par ouï-dire. Aussitôt je pris mon fusil, je couchai ma femme en
-joue et je l’étendis raide morte.&mdash;Scélérat!» m’écriai-je.&mdash;Mais il
-continua à me raconter d’autres meurtres qu’il avait commis,<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> à moitié
-ivre, ajoutant que tout le monde le respectait et avait grand’peur de
-lui.</p>
-
-<p>Une femme de la tribu des Corbeaux avait sur la tête une cicatrice large
-comme une pièce de cinq francs, où il n’y avait pas de cheveux, mais
-seulement une peau très mince. J’avais entendu parler de cette femme et
-je la priai de me raconter son histoire. «J’étais encore jeune fille,
-dit-elle; mon père avec quelques autres familles des Corbeaux était
-campé au delà du fleuve Yellow Stone. Dans le voisinage se trouvait une
-colline sur laquelle avait été enseveli un de nos parents; je voulus y
-aller avec deux autres femmes. Nous touchions presque au sommet de la
-colline; c’est tout ce que je me rappelle. Vers le soir je me trouvai
-couchée dans la tente avec une blessure au côté et la tête bandée. On me
-dit que sur la colline il y avait des Pieds-Noirs en embuscade et qu’ils
-avaient tiré sur nous. Nos guerriers accourus trouvèrent mes deux
-compagnes mortes et moi sans connaissance; avant de partir les
-Pieds-Noirs avaient enlevé à chacune de nous un morceau de peau avec les
-cheveux à l’endroit où vous voyez encore la cicatrice.»</p>
-
-<p>Une femme de la tribu des Têtes-Plates, mariée au Pied-Noir
-Grande-Plume, avait une chevelure magnifique. Des Corbeaux l’ayant
-rencontrée l’attaquèrent à coups de fusil et elle tomba blessée. Les
-Corbeaux la croyant morte et voyant sa belle chevelure, lui scalpèrent
-toute la tête, ne laissant que quelques cheveux sur la nuque d’une
-oreille à l’autre. Cette femme revint à la santé: tout autour de la
-tête, la peau se reforma, laissant seulement voir au sommet du crâne
-l’os dénudé et légèrement noirci. Cette femme vit encore parmi les
-Têtes-Plates. Ce fait me fut raconté par Court-Double; et Grande-Plume
-que j’interrogeai, me le confirma. Il devait être bien renseigné,
-puisqu’il s’agissait de sa femme.<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span></p>
-
-<h3>XII.</h3>
-
-<p class="chead"><i>La chevelure d’un Corbeau.</i></p>
-
-<p>Pour mesurer un objet, les sauvages prennent un bâton, serrent entre
-leurs doigts l’extrémité inférieure et comptent: un; puis par-dessus ils
-appliquent l’autre main et comptent: deux, et ainsi de suite. D’autre
-part, ils sont très fiers de leur chevelure; plus elle est longue et
-épaisse, plus ils l’apprécient.</p>
-
-<p>Il y avait chez les Corbeaux un chef dont la chevelure ne cessait de
-croître; et il aimait à répéter que lorsqu’elle aurait cent mains de
-long, il mourrait. Or, quand il mourut, on mesura sa chevelure, elle
-avait précisément cent mains de longueur. Ses parents la coupèrent et la
-gardèrent précieusement comme un trésor et comme un remède
-tout-puissant. Tous les Corbeaux connaissent ce fait; ils en parlent
-souvent et nomment la personne qui possède ce joyau. Un jour que je me
-trouvais chez le possesseur de cet objet merveilleux, je le priai de me
-le montrer. Le bon vieux, tout heureux, prit un paquet accroché à une
-perche, le posa par terre et l’ouvrant avec précaution me dit: «Les
-cheveux avaient cent mains de longueur, mais j’en ai coupé vingt-cinq
-pour les donner à quelques amis partant en guerre; de sorte qu’il ne
-m’en reste plus que soixante-quinze.&mdash;Soixante-quinze, répliquai-je,
-c’est une belle longueur.» Il déploya la chevelure sous mes yeux; elle
-ressemblait à une longue corde non tressée; les cheveux étaient liés
-ensemble et collés de distance en distance avec de la résine. La case
-était un peu obscure et je demandai la permission d’aller regarder la
-corde au grand jour. Je sortis, je pris la prétendue chevelure par un
-bout et me mis à l’examiner en<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> la tournant entre mes doigts. Je
-découvris qu’à chaque intervalle de 7 à 8 mains de nouveaux cheveux
-étaient ajoutés aux autres. J’appelai le vieux et lui dis: «Eh mais!
-dites donc! ces cheveux sont collés bout à bout avec de la poix.&mdash;Non,
-ils ne sont pas collés, dit-il, mais rompus.&mdash;Pas du tout, répondis-je;
-s’ils étaient rompus, la cassure serait circulaire, tandis qu’elle
-s’étend en diagonale sur une longueur de deux pouces; attends, je vais
-te faire voir la même cassure à chaque sept ou huit mains de distance.»
-Ainsi fut fait, et je jetai la corde en disant: «C’est une insigne
-supercherie.» Dans la loge voisine se trouvait un grand chef avec une
-douzaine de guerriers; j’entrai et je dis: «Cette longue chevelure n’est
-composée que de cheveux ajoutés bout à bout; c’est la plus grande
-tromperie que j’aie jamais vue; et si vous me prouvez que les cheveux
-sont d’une seule pièce, je vous donne ma tête à couper.» Ils ne
-répondirent rien et je m’en allai.</p>
-
-<p>Démasquer ainsi les fraudes est une leçon qui vaut le meilleur sermon
-pour ouvrir les yeux des imposteurs et de leurs dupes.</p>
-
-<h3>XIII.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Le sacrifice au Soleil ou la loge de médecine.</i></p>
-
-<p>La «loge de médecine» est la plus grande solennité religieuse des
-Pieds-Noirs; elle dure encore et durera aussi longtemps qu’il y aura de
-vieux Indiens obstinés ou que le gouverneur tolérera cet usage.</p>
-
-<p>C’est un sacrifice au soleil qui se célèbre chaque année par suite de
-quelque vœu: par exemple un sauvage tombe-t-il gravement malade, sa
-femme sort de la tente dès l’aube et promet au soleil que si son mari
-revient à<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span> la santé, elle fera la «loge de médecine» en son honneur. Si
-l’homme guérit, on fait savoir à toute la tribu que sa femme fera «la
-loge de médecine», dont elle sera la prêtresse; et s’il y a eu plusieurs
-vœux, il y a autant de prêtresses que de vœux.</p>
-
-<p>La saison choisie est toujours l’été, parce qu’on peut dresser un grand
-nombre de tentes ensemble, et qu’on n’a besoin ni de bois ni de foin.
-Toute la tribu doit y assister, et jamais jusqu’à ce jour elle n’y a
-manqué. Beaucoup croient à l’efficacité de ces sacrifices; d’autres s’en
-moquent, spécialement la jeunesse, mais tous y accourent comme à une
-foire pour voir leurs amis, jouer, prendre part aux courses de chevaux,
-danser, faire de bons repas et se donner, comme ils disent, du bon
-temps. Autrefois il fallait plusieurs mois pour réunir la tribu, qui se
-composait de petites bandes dispersées dans d’immenses prairies ou de
-vastes déserts. Le lieu du rendez-vous fixé, on envoyait aux divers
-chefs de bandes des messagers avec des feuilles de tabac pour les
-inviter à se rendre au plus vite à la «loge de médecine». On préparait
-aussi un grand nombre de langues de buffalo, lesquelles cuites et
-consacrées par les prêtresses, devaient ensuite être distribuées par
-petits morceaux à chaque membre de la tribu.</p>
-
-<p>Les jeunes gens apportaient des arbustes et avec toute espèce de
-cérémonie construisaient une grande loge pour la célébration des
-superstitions ou médecines: de là le nom de «loge de médecine».</p>
-
-<p>Au moment où on dressait la perche du milieu, on liait à son sommet un
-bouquet de verdure sur lequel les Indiens déchargeaient leur fusil comme
-sur une cible.</p>
-
-<p>Il y a quelques années, le docteur de l’Agence s’était joint aux Indiens
-pour cette cérémonie, mais un écart de son cheval ombrageux fit dévier
-la balle qui alla frapper<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span> un Indien. Plusieurs guerriers couchèrent
-aussitôt en joue le docteur pour le tuer, mais les chefs les en
-empêchèrent. J’allai voir le blessé qui mourut trois jours après. Quant
-au docteur, il détala au plus vite.</p>
-
-<p>La loge construite, on y expose les offrandes que les Pieds-Noirs
-veulent faire au soleil: des bandes de calicot, des mouchoirs, des
-chemises, des ornements sauvages et quantité d’autres objets. La loge de
-médecine s’élève au milieu; tout autour s’étend une esplanade de cent
-mètres de rayon; en dehors de cette place circulaire se dressent toutes
-les autres tentes, actuellement encore au nombre de 400, mais autrefois
-beaucoup plus nombreuses; l’ensemble offre un spectacle vraiment
-pittoresque.</p>
-
-<p>En 1882, me trouvant là, je dis au chef nommé «Peint-en-Rouge» de faire
-dresser une tente dans le grand cercle voisin de la loge de médecine,
-parce que j’y voulais dire la messe le dimanche suivant. La loge fut
-dressée et j’y célébrai la messe. Tous les Pieds-Noirs baptisés vinrent
-y assister, et comme il n’y avait pas de place pour tout le monde, on
-laissa la loge ouverte par devant et tous furent enchantés. Mon
-intention était de substituer les rites catholiques aux rites païens
-dont les principaux sont: la distribution des langues, des prières, des
-danses religieuses et les confessions publiques. Ces confessions sont
-juste l’opposé des nôtres: elles ressemblent à celle du Pharisien. Les
-prêtresses se présentent d’abord au public et jurent en face du soleil
-qu’elles ont toujours été fidèles à leurs maris; si elles mentent ou se
-parjurent, elles mourront bientôt ou il éclatera soudain une violente
-tempête. Puis les grands chefs et les guerriers viennent l’un après
-l’autre faire leur confession publique; chacun énumère ses glorieux
-exploits, c’est-à-dire combien d’ennemis il a tués, combien de chevaux
-il a volés, provo<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span>quant ainsi les jeunes hommes à en faire autant. Cette
-solennité et ces discours faisaient grande impression sur l’esprit des
-assistants; et après les fêtes de nombreuses bandes de jeunes braves
-partaient en guerre, avides de tuer, de faire du butin et de se rendre
-fameux dans la tribu.</p>
-
-<p>Les Réserves étant éloignées les unes des autres, il se forma peu à peu
-entre elles des villages d’émigrants; ceux-ci, hommes de frontière,
-hardis et prompts à l’attaque, voyant passer des troupes d’Indiens avec
-des chevaux, s’unirent entre eux et leur donnèrent la chasse comme à des
-loups. Cela mit fin aux guerres de tribu et aux vols de chevaux.</p>
-
-<p>Il y a vingt ans, dans ces réunions et ces solennités, on ne voyait
-aucune trace de civilisation parmi les Pieds-Noirs: ils étaient tous
-vêtus à la sauvage, aucun ne parlait anglais, les voyages se faisaient à
-cheval. Les blancs mariés à des femmes indiennes vivaient hors de la
-Réserve; les enfants, garçons et filles, couraient dans le costume le
-plus primitif. Maintenant tout cela est changé. Les hommes s’habillent à
-peu près comme les blancs; la jeunesse sortie des écoles parle anglais,
-et l’on voyage en chariots ou en voitures légères. A l’approche des
-Américains, les blancs mariés avec des Indiennes, abandonnant leurs
-demeures, vinrent s’installer dans la Réserve, y bâtirent des maisons et
-se livrèrent à l’élevage du bétail. On voit maintenant aux fêtes de
-nombreuses jeunes filles métisses, vêtues à la mode anglaise, avec des
-chapeaux à plumes et accompagnées de jeunes mécréants à demi civilisés
-qui se livrent sans frein à toutes leurs passions. Ce mélange de gens
-oisifs vivant ensemble pendant deux ou trois semaines, et les danses
-religieuses prolongées jusqu’au matin, rendent l’atmosphère de ces
-réunions vrai<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span>ment pestilentielle. On comprend dès lors que la loge de
-médecine avec ses saturnales soit devenue une cause de ruine morale pour
-la jeunesse.</p>
-
-<h3>XIV.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Mythologie de la loge de médecine.</i></p>
-
-<p>Un jeune Pied-Noir nommé Payi (Cicatrice) s’éprit d’une jeune fille de
-la tribu et demanda sa main. La jeune fille lui répondit ironiquement
-qu’elle l’épouserait volontiers, mais à condition qu’il fasse
-disparaître la cicatrice qu’il avait sur la joue. Désolé de cette
-réponse, le jeune homme se retira sur une haute montagne et resta huit
-jours sans manger ni boire, la nuit couchant sur la terre nue et passant
-la journée à pleurer et à prier, afin de trouver un remède à sa
-difformité. Enfin il eut un songe dans lequel on lui disait d’aller
-jusqu’à l’extrême limite de la terre, où il trouverait un homme de
-médecine qui le guérirait. Il s’éveilla plein d’espérance, descendit de
-la montagne et s’en retourna joyeusement au camp. Il se fit faire
-plusieurs paires de chaussures indiennes, mit dans un sac de peau de la
-viande sèche mêlée avec de la graisse de buffalo et, muni de ces
-provisions, il partit. Epuisé de fatigue, il passa bien des nuits couché
-dans la prairie, au milieu des ténèbres et des bêtes fauves; il traversa
-des fleuves et des montagnes, arriva aux confins du monde, et là il
-commença à s’élever dans l’espace. Bientôt il rencontra un enfant
-merveilleusement beau qui portait un arc et des flèches, et en sa
-compagnie il fit la chasse aux petits oiseaux. Cet enfant n’était autre
-que l’Etoile-du-Matin.</p>
-
-<p>Quand vint le moment de rentrer chez lui, l’Etoile-du-<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span>Matin invita son
-compagnon à le suivre jusqu’à sa tente, ils arrivèrent à une grande loge
-et y entrèrent. La mère de l’enfant, la Lune, reprocha à son fils
-d’avoir amené cet étranger disant qu’à son retour son père le
-gronderait: elle lui ordonna de chasser le jeune homme.
-L’Etoile-du-Matin se mit à pleurer et la Lune eut pitié de lui et
-n’insista pas.</p>
-
-<p>Le soir, le Soleil revenant à la maison s’arrêta à quelque distance et
-cria: «Il y a un étranger dans la tente; chassez-le.» La Lune répondit:
-«Venez, il n’y a point d’étranger ici.» Et le Soleil: «Si, il y en a un,
-je le reconnais à son odeur: fais de la fumée.» La Lune prit quelques
-charbons ardents, les déposa par terre près du foyer et plaça dessus de
-l’herbe sèche; une fumée odoriférante remplit la loge et le Soleil
-entra. Ayant aperçu l’étranger, il ordonna à l’Etoile-du-Matin de le
-faire partir. L’enfant se mit à pleurer, et le Soleil ayant pitié de son
-fils ne le molesta plus. Il se tourna alors vers le jeune Pied-Noir, lui
-demanda qui il était et d’où il venait. Celui-ci, tout en larmes, lui
-conta son aventure et ajouta qu’averti en songe, il était venu le
-trouver comme l’unique médecin capable de faire disparaître la
-difformité de son visage.</p>
-
-<p>Le Soleil ordonna à la Lune de faire préparer la cabine de sueur, et
-quand elle fut prête, le Soleil y entra avec les deux jeunes gens. La
-Lune resta dehors et ferma soigneusement la porte pour empêcher la
-vapeur de s’échapper.</p>
-
-<p>Le Soleil prit place au milieu de la tente, son fils au fond du côté du
-Nord et le Pied-Noir près de la porte du Sud. Et il se mit à verser de
-l’eau sur les pierres brûlantes, à chanter et à faire toutes les
-cérémonies de la médecine. Tous les trois furent bientôt ruisselants de<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span>
-sueur. Alors le Soleil commanda à la Lune d’ouvrir la porte: la vapeur
-s’échappa de la tente sous forme de nuage blanc. Le Soleil demanda à sa
-femme où était son fils. La Lune regardant dans la tente répondit: «Il
-est assis au Nord.» Le Soleil ordonna de refermer la tente et continua
-ses cérémonies et ses chants: la cicatrice diminuait de plus en plus.
-Ayant fait rouvrir la porte, il demanda où se tenait son fils; la Lune
-répondit: «Au Nord.» Alors il fit changer de place les deux jeunes gens
-et continua ses incantations avec plus de force que jamais. Enfin une
-dernière fois, faisant ouvrir la porte, il demanda à la Lune où était
-son fils; elle répondit encore: «Au Nord.&mdash;Tu te trompes,» dit le
-Soleil.</p>
-
-<p>La médecine était finie, la cicatrice avait disparu et le Pied-Noir
-ressemblait à l’Etoile-du-Matin à s’y méprendre. Rentré dans la grande
-tente, le Soleil parla ainsi au jeune Pied-Noir:</p>
-
-<p>«Te voilà guéri, tu épouseras ta fiancée et de retour dans ta tribu tu
-diras à tous que je les protégerai toujours, si chaque année ils
-dressent en mon honneur une grande loge. Toute la tribu devra être là et
-m’offrir des présents qu’on exposera au sommet et tout autour de cette
-loge. Ainsi j’écouterai leurs prières. Les cérémonies devront être
-dirigées par une femme qui ait toujours été fidèle à son mari, autrement
-je n’écouterai pas leurs prières. Lorsque quelqu’un sera gravement
-malade, qu’il me fasse un vœu et je lui serai propice.»</p>
-
-<p>Le Pied-Noir promit tout, prit congé et après un long voyage rentra au
-camp. Toute la tribu fut émerveillée de voir que la cicatrice avait
-entièrement disparu. Le jeune Indien rapporta tout ce que le Soleil lui
-avait ordonné de dire; il épousa la jeune fille et depuis lors les
-Pieds-<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span>Noirs font chaque année la loge de médecine en l’honneur du
-Soleil.</p>
-
-<p>Les danses publiques se font avec la plus grande solennité et sont
-presque toujours des danses religieuses. Les hommes à peine couverts
-d’un haillon ont le corps peint de diverses couleurs, paré de plumes
-d’oiseaux et d’autres ornements indiens. Ils sautent à plusieurs
-ensemble, mais chacun séparément, tenant en main un objet superstitieux,
-par exemple un petit animal embaumé, un fusil, une pipe, un coutelas,
-une hache, etc.; ils dansent au son du tambour et des chants; ils
-poussent des cris et des hurlements et font mille contorsions selon le
-rythme de la danse ou selon leur caprice.</p>
-
-<p>Les enfants des écoles ont les cheveux coupés; aussi quelques-uns
-d’entre eux voulant participer à la danse selon le vieil usage,
-s’attachent autour de la tête des queues de vache, et avec cette
-perruque ils se présentent à l’assemblée, provoquant parmi les
-spectateurs un rire inextinguible.</p>
-
-<h3>XV.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Le Napi ou le Vieux des Pieds-Noirs.</i></p>
-
-<p>Le Napi est une sorte de divinité grotesque et peu édifiante. On lui
-attribue la création de l’homme et des animaux, des minéraux et en
-général de toutes les choses visibles. D’après la tradition, il habitait
-autrefois au milieu des Pieds-Noirs, mais depuis longtemps il ne s’est
-plus montré. Il court sur lui une foule de récits légendaires; en voici
-deux ou trois.</p>
-
-<p>Pendant qu’il résidait parmi les Pieds-Noirs, il trouva un jour dans la
-prairie le crâne blanchi d’un cerf avec ses longues cornes. Un rat
-sortant de ce crâne invita le<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span> Napi à y entrer. Le chef des rats
-organisa aussitôt un bal qui devait durer toute la nuit, et celui qui
-s’endormirait aurait les cheveux rasés. Au milieu du bal, le Napi
-s’endormit et les rats lui rasèrent la tête et s’enfuirent. Le lendemain
-matin, le Napi s’étant réveillé mit dehors les jambes et le buste, mais
-il ne put sortir la tête. Il se leva la tête prise dans le crâne du cerf
-aux longues cornes, et ainsi affublé, il parcourut le pays.</p>
-
-<p>Les chasseurs le prenant pour un cerf l’entourèrent, mais s’apercevant
-de leur erreur, ils l’empoignèrent par les cornes et lui demandèrent qui
-il était. N’obtenant aucune réponse, ils brisèrent le crâne avec une
-pierre et reconnurent le Napi.</p>
-
-<p>On trouve ici un arbuste épineux avec de petites baies rouges que les
-sauvages recueillent et font sécher. Pour éviter de se piquer les doigts
-aux épines, ils frappent les branches avec un bâton et ramassent les
-fruits tombés par terre. Ils expliquent l’origine de ces épines par
-l’histoire suivante.</p>
-
-<p>Un jour, accablé de fatigue, le Napi se reposait couché sur la rive d’un
-fleuve. Les eaux étaient calmes et limpides. Croyant voir des fruits
-rouges dans l’eau, il sauta dans la rivière pour les prendre, et ne
-trouvant rien il regagna le bord, s’attacha des pierres aux mains, aux
-pieds, au cou et sauta une seconde fois dans l’eau pour aller jusqu’au
-fond où il croyait trouver les fruits. Mais il ne trouva rien et but
-tant d’eau que, sur le point de se noyer, il n’eut que le temps de
-détacher les pierres et regagna la rive à moitié mort. Là, couché sur le
-dos, il ouvrit les yeux et s’aperçut que les fruits, au lieu d’être dans
-la rivière, étaient sur les arbustes. Dans sa colère, il prit un bâton,
-en frappa les branches qui se couvrirent d’épines. «Désormais, dit-il,
-pour recueillir ces fruits,<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span> il faudra les abattre avec un bâton ou se
-piquer les doigts.»</p>
-
-<p>Un jour d’été, le Napi voyageait avec sa peau de buffalo. Passant près
-d’un rocher, il s’arrêta et se reposa quelques instants, puis en partant
-il fit cadeau de sa fourrure au rocher. Plus loin il rencontra un loup
-avec lequel il continua sa route. Le temps était couvert et il
-commençait à pleuvoir. Le Napi envoya le loup reprendre sa peau de
-buffalo sous laquelle ils s’abritèrent tous deux. Mais bientôt ils
-entendirent derrière eux un grand fracas: c’était le rocher qui les
-poursuivait, roulant, roulant très vite. Le loup se cacha sous terre,
-dans un trou. Le Napi s’enfuit à toutes jambes et rencontra des
-buffalos: «Mes frères les buffalos, cria-t-il, défendez-moi contre cette
-grosse pierre.» Mais les buffalos ne lui vinrent pas en aide. Il invoqua
-le secours de plusieurs autres animaux, mais tous avaient peur et
-passaient leur chemin. Enfin il vit des hirondelles et les pria de le
-secourir. Une hirondelle donna un coup de bec au rocher et en fit sauter
-un morceau; les autres l’imitèrent; à force de coups de bec, le rocher
-se fendit en deux et s’arrêta et le Napi fut sauvé. De là vient
-qu’aujourd’hui encore lorsque les Pieds-Noirs voient des allées de
-pierres dans la prairie, ils disent: «Ces pierres sont tombées là
-pendant la fuite du Napi.» Et quant aux roches dispersées çà et là sur
-le sol, ils croient qu’elles roulent et changent de place pendant la
-nuit; plusieurs même affirment qu’ils en ont vu rouler<a name="FNanchor_H_8" id="FNanchor_H_8"></a><a href="#Footnote_H_8" class="fnanchor">[H]</a>.</p>
-
-<p>Le Napi est représenté dans les légendes comme un génie malfaisant. Un
-jour par exemple il entra dans une tente où logeaient deux vieilles
-femmes avec leurs deux<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span> petits enfants et leur dit qu’il voulait
-s’arrêter chez elles; il commença par préparer le feu, puis partit à la
-chasse pour se procurer de la viande. Peu après il revint et envoya les
-femmes chercher le gibier qu’il disait avoir</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 407px;">
-<a href="images/illu-183.jpg">
-<img src="images/illu-183.jpg" width="407" height="506" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Une famille indienne.</p></div>
-</div>
-
-<p class="nind">laissé sur le bord de la rivière. Pendant leur absence, il décapita les
-deux enfants qui dormaient dans leur lit, laissa les têtes sur
-l’oreiller, coupa les petits corps en morceaux et les fit bouillir.
-Quand les femmes rentrèrent,<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> il leur servit cette viande qu’elles
-prirent pour du chevreuil et trouvèrent excellente; puis il s’enfuit.
-Ayant découvert la cruelle vérité, les pauvres mères allèrent sur la
-colline pousser des gémissements et de longues lamentations. Près du
-sommet, elles virent un homme sortir d’un trou: c’était l’entrée d’une
-galerie souterraine qui avait une autre ouverture derrière la colline.
-L’homme les engagea à descendre dans cette galerie, leur disant qu’elles
-y trouveraient certainement le Napi. Sitôt qu’elles y furent, le Napi
-(car c’était lui) alluma un grand feu aux deux extrémités, et les
-malheureuses périrent suffoquées.</p>
-
-<p>Un jour je demandai à un de mes néophytes, nommé «Queue-d’Ecureuil», ce
-qu’il pensait du Napi. «Je crois que c’est le diable, me répondit
-il:&mdash;Et moi aussi, repris-je, je le crois, car il en a tous les traits;
-il ne lui manque pas même les cornes.»</p>
-
-<h3>XVI.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Une pipe vendue pour trente chevaux.</i></p>
-
-<p>Un Indien nommé Grande-Plume avait vendu sa pipe pour trente chevaux.
-Comme je demandai à des sauvages la raison de ce prix exorbitant:
-«Etait-ce donc une si grande pipe?» ils me répondirent: «Non, c’est une
-pipe ordinaire, mais très vieille.» Elle remonte au temps où les
-Pieds-Noirs habitaient dans les cavernes, n’ayant ni chiens ni chevaux
-et dès lors elle passait en héritage d’un chef à l’autre. Elle vint
-ainsi jusqu’à Grande-Plume.</p>
-
-<p>»Il y a quelque temps un Indien nommé «Buffle-Croissant» tomba gravement
-malade; comme il avait<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span> beaucoup de chevaux, il promit, s’il guérissait,
-d’acheter la pipe. Il guérit et l’acheta pour trente chevaux.</p>
-
-<p>«Parmi nous, lorsque quelqu’un est malade, il prend tous les remèdes des
-docteurs indiens ou blancs, et si malgré cela il ne guérit pas, il
-calcule de combien de chevaux il peut disposer. Est-il pauvre, il se
-dit: Si je guéris, j’irai trouver le possesseur de la pipe, je lui
-demanderai de me la laisser fumer quelques instants, et je lui donnerai
-deux ou trois chevaux. Est-il riche, il tâche d’acheter la pipe. Nous
-Indiens, nous faisons comme vous, Robe Noire: à l’église, vous brûlez
-des parfums et vous encensez les objets qui sont sur l’autel. De même
-quand un malade guérit et qu’il va ou fumer la pipe ou l’acheter, nous
-brûlons des herbes odorantes, et nous encensons la pipe en
-priant.&mdash;Parfait! repris-je; vous dites que vous encensez la pipe comme
-nous encensons les objets qui sont sur l’autel, soit. Mais il y a une
-différence: sur l’autel nous avons le crucifix ou l’image de la Madone,
-et quand nous encensons ou que nous prions ces images, notre encens et
-nos prières vont à Jésus et à Marie dans le ciel; tandis que vous,
-lorsque vous encensez la pipe, votre encens s’adresse à la pipe
-elle-même.» Alors Collier-Noir, un de mes interlocuteurs, après un
-moment de réflexion, répondit: «Toutes nos médecines viennent du Soleil;
-c’est Payi-Cicatrice qui alla visiter le Soleil et nous instruisit à son
-retour. Quand nous encensons la pipe, notre encens monte vers le Soleil
-et nous le prions de nous secourir et de nous conserver heureux et bien
-portants.&mdash;Vous croyez, leur dis-je, que Payi a été jusqu’au Soleil?
-S’il avait été là, certainement il n’en serait jamais revenu; car le
-soleil est tout de feu et n’est pas un homme.»</p>
-
-<p>Les Indiens ne surent que répondre; pensant que cela<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span> suffisait,
-j’ajoutai: «Je suis enchanté de cette causerie; revenez encore me voir
-et me conter les traditions et les croyances de votre nation pour que
-j’en écrive à mes amis d’Europe qui désirent tant connaître votre
-histoire.»</p>
-
-<h3>XVII.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Prière d’un Sauvage.</i></p>
-
-<p><span class="smcap">Jean grande-plume</span> est un vieillard de soixante ans et plus, baptisé il y
-a environ deux mois. Il est venu me voir et m’a dit: «J’ai connu la Robe
-Noire, il y a 40 ans, quand j’étais encore jeune guerrier, et j’ai
-appris de lui à prier Dieu et à faire le signe de la croix. D’une main
-je prenais la prière de la Robe Noire et de l’autre je gardais toutes
-les prières et superstitions païennes. Je priais Dieu d’abord; puis le
-soleil, la lune, les étoiles, la terre et tout ce que prient les païens.
-A la guerre, avant d’attaquer l’ennemi, je descendais de cheval, je
-m’agenouillais, faisais le signe de la croix et priais Dieu; ensuite je
-priais comme les Pieds-Noirs et je suis resté sain et sauf
-jusqu’aujourd’hui. J’ai tué beaucoup d’hommes et de femmes; je n’ai
-jamais menti, jamais volé et j’ai fait tout le reste.</p>
-
-<p>»L’année dernière au mois de juin, mon fils âgé de sept ans tomba
-gravement malade; je priai pour lui tout ce que je pouvais prier, et mon
-fils mourut. Je promis à Dieu que je me ferais baptiser le 4 juillet si
-mon fils guérissait: mon fils mourut.</p>
-
-<p>»Je priai le soleil et tout ce qui est au firmament, je priai la terre,
-les chiens de la prairie, je priai l’eau; quand je buvais, je disais:
-Eau, aie pitié de moi, guéris<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span> mon fils; je priai toutes les pierres: ô
-pierres, aidez-moi, guérissez mon fils: mon fils mourut.</p>
-
-<p>»Alors j’ai changé d’avis; j’ai renoncé aux prières et superstitions des
-Piégans, et désormais je ne prierai plus que Dieu seul! J’adopterai ta
-prière, ô Robe Noire, et voilà pourquoi je veux être baptisé. Les
-superstitions et les médecines des Pieds-Noirs n’ont aucune puissance.
-Dieu seul est puissant et c’est lui seul que je veux prier, et je désire
-recevoir la communion le jour de Pâques. J’avais un tas d’objets
-superstitieux, mais je les ai tous jetés et je ne conserve que le
-crucifix et les images saintes.»</p>
-
-<h3>XVIII.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Le Barbier Indien.</i></p>
-
-<p>Les Indiens n’ont pas de barbe; la peau de leur visage est lisse comme
-celle des femmes; mais cela n’est pas naturel; de fait, les adultes sont
-tous armés de pinces avec lesquelles ils arrachent les poils de leur
-visage, sitôt qu’ils paraissent.</p>
-
-<p>Un jour que je me trouvais dans un campement d’une trentaine de loges
-sur les bords du fleuve Big-horn, je visitai un malade couché en plein
-air près de la tente. Un Indien à l’extérieur brutal remarqua que je
-n’étais pas rasé depuis une quinzaine de jours. Il m’offrit une pince en
-me disant: Arrache-toi la barbe. Je refusai et continuai à parler au
-malade. Mais lui, en vrai Indien, restait planté là devant moi, la main
-tendue et répétant: Arrache-toi la barbe.</p>
-
-<p>Une douzaine d’hommes faisaient cercle autour de nous, le sourire aux
-lèvres, curieux de voir comment cela finirait. Je me levai, pris la
-petite pince et dis au barbier:<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> «Vois, si je m’arrache un poil, tu
-verras à son extrémité une sorte de racine; ce n’est point une racine,
-mais un petit morceau de ma cervelle. Maintenant si je m’arrachais toute
-la barbe, je détruirais complètement ma cervelle, et je serais comme
-vous, sans barbe et sans cervelle. Les blancs ont de la barbe et
-fabriquent des fusils, des horloges, des machines à vapeur et font de la
-photographie. Vous n’avez pas de barbe et vous ne faites rien de tout
-cela.» Je lui rendis la pince et il s’en alla tout penaud.</p>
-
-<h3>XIX.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Une histoire d’ours.</i></p>
-
-<p>Il y a quelques jours, un métis, nommé François Monroe, bon catholique,
-vint me trouver et me montra une statuette de la Sainte Vierge qu’il
-portait sur la poitrine. Elle était en porcelaine, haute d’environ 7
-centimètres, enveloppée et cousue dans un sac de cuir, suspendu à son
-cou. «Cette statuette, dit François, m’a été donnée par mon père; depuis
-28 ans je la porte à mon cou et la garderai tant que je vivrai; elle m’a
-toujours porté bonheur. Ecoutez cette histoire. Il y a dix ans, une de
-mes filles mourut et j’étais bien affligé. Une nuit j’eus un songe: il
-me semblait être mort et couché dans un cercueil, près de ma fille. Et
-je voyais dans les airs la Madone assise et chantant avec accompagnement
-d’orgue, et une procession de petits hommes descendait vers moi. Je me
-levai et je vis quatre ours; l’un d’eux me regardait en face, et moi je
-le regardais aussi; sur la tête il avait des raies noires. Alors je
-m’éveillai et je racontai mon songe à ma femme; elle répondit que tout
-irait bien parce que je m’étais levé en rêve. Durant la journée,
-quelques<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span> femmes de ma parenté voulurent aller au pied de la montagne
-cueillir des fruits sauvages; mais elles avaient peur des ours et me
-demandèrent de les accompagner. Malgré mon chagrin, je partis avec
-elles; pendant qu’elles faisaient leur cueillette, j’étais assis sur un
-tertre et regardais autour pour voir s’il ne venait pas d’ours. Bientôt
-j’en aperçus un dans la brousse, à la distance d’environ cinq cents pas,
-qui mangeait des fruits sauvages. Lui ne me voyait pas, car les ours ont
-la vue faible, mais l’ouïe et l’odorat très fins. Je m’avançai contre le
-vent, cherchant à m’approcher de lui. Quand je ne fus plus qu’à une
-centaine de pas, je préparai mon fusil; puis je m’avançai, les yeux
-fixés sur l’ours, prêt à tirer, s’il se levait. J’étais à pied, mon
-cheval derrière moi, la bride autour de mon bras. L’herbe était haute,
-je voulais me rapprocher le plus possible de l’animal pour lui tirer mon
-coup de fusil dans l’oreille et le renverser à terre avant qu’il ne pût
-se jeter sur moi. J’avançais les yeux fixés sur l’ours, sans regarder où
-je mettais le pied. Tout à coup, baissant les yeux, j’aperçois à trois
-pas de moi un petit ourson qui dormait sur l’herbe, le museau sur ses
-pattes de devant. S’étant éveillé, il me fixa, je le fixai, je tirai, je
-lui fracassai la mâchoire et il roula à terre en hurlant. A ce moment
-précis je vis devant moi, en ligne et debout sur leurs pattes de
-derrière, quatre ours: deux petits et deux-grands. Je n’avais que sept
-cartouches. A la vue des quatre ours, je ne songeai point à fuir; au
-contraire mon cœur se raffermit: je tirai sur le premier et il roula
-dans l’herbe; je tirai sur le second et il tomba; je tirai sur le
-troisième qui était le père, et il s’abattit blessé; je tirai sur la
-quatrième qui était la mère, et la blessai au flanc: fais elle ne tomba
-point, elle regardait du côté opposé et me tournait le dos. Alors je
-criai: elle se re<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span>tourna et je la frappai en pleine poitrine. Elle
-courut sur moi: je tirai ma dernière cartouche et la blessai à la
-mâchoire: je sentis l’ours m’étreindre et je m’évanouis.</p>
-
-<p>Revenu à moi, j’ouvris les yeux: mon cheval était près de moi, la tête
-baissée sur ma figure. L’ourse se tenait à côté du cheval, cherchant à
-le mordre à la croupe. Je me levai, saisis la bride du cheval et le
-tournai du côté opposé. Le museau de l’ourse était tout en sang; elle me
-regardait et en soufflant me lança un flot de sang à la figure. J’étais
-complètement étourdi. L’ourse tourna derrière le cheval pour venir
-m’attaquer, je tirai la bride et tournai avec le cheval, et l’ourse
-saisissant mes vêtements avec ses pattes les déchirait. Je continuai ce
-manège, l’ourse me suivant toujours et cherchant à saisir mes habits,
-mais elle en était empêchée par les ruades de mon cheval. Mes habits, ma
-chemise étaient en lambeaux, et ma poitrine sillonnée de profondes
-blessures par les griffes de l’ourse. Voyez ces grandes cicatrices!
-L’ourse s’efforçait de saisir le cheval par ses pieds de derrière; mais
-celui-ci lui lançait des ruades en pleine poitrine. J’étais épuisé;
-l’ourse s’éloigna à une trentaine de pas et s’arrêta en me regardant. Je
-la surveillais, je voulais sauter en selle, mais je savais bien
-qu’aussitôt elle se précipiterait sur moi avec furie, et je tirai de son
-fourreau mon coutelas; elle s’élança sur moi, et au moment où elle me
-mettait une patte sur l’épaule, je lui donnai un coup de couteau dans la
-gueule; elle me mordit à la main: je sentis les os se rompre, je
-m’évanouis et restai sans connaissance je ne sais pendant combien de
-temps.</p>
-
-<p>Lorsque je revins à moi, je me trouvai sous le ventre de mon cheval, et
-me traînent sur les mains et sur les genoux, je me relevai et je vis
-l’ourse debout derrière le cheval; elle me regardait, balançant la tête
-à droite et<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> à gauche, et courut sur moi. Je cherchai à l’esquiver, et
-tirant le cheval par la bride, je m’efforçai de me défendre par ses
-ruades contre l’animal; et ainsi nous tournions depuis une demi-heure,
-quand l’ourse s’éloigna haletante et tomba morte après quelques pas. Le
-sang jaillissait des artères de mon bras et de ma poitrine. Avec mon
-fouet, je liai mon bras au poignet et avec le manche je serrai la corde
-en la tordant jusqu’à ce que le sang cessât de couler. Montant à cheval,
-je rejoignis les femmes qui furent épouvantées. J’étais tout couvert de
-sang et deux fragments d’os pendaient de ma main. Je dis à ma femme de
-couper la chair qui retenait les os brisés. Elle en coupa une partie,
-mais n’eut pas le courage de couper le reste. Alors prenant l’os entre
-mes dents, je coupai la chair avec mon couteau; les deux os furent ainsi
-tranchés et le sang cessa de couler du poignet, mais il jaillissait
-encore de la poitrine. Les femmes me bandèrent avec des morceaux de mon
-habit et nous retournâmes à la maison. J’appelai aussitôt le prêtre: ce
-fut le P. Damiani qui vint; je me confessai et reçus la communion. Mon
-frère appliqua sur mes blessures des plantes médicinales, et je guéris.
-Voyez comme ma main est déformée, l’index et le médium sont paralysés.</p>
-
-<p>Je portais cette statuette de la Vierge suspendue à mon cou par un
-cordon que l’ourse qui avait déchiré tous mes habits, ne réussit pas à
-rompre. Ma ceinture et la bretelle de mon fusil furent déchirées, mais
-le cordon de la statuette resta intact et la très sainte Vierge me
-sauva.»</p>
-
-<p>Tel fut le récit de François Monroe. J’ai demandé plus tard au P.
-Damiani s’il était vrai qu’il eût administré les sacrements à François
-Monroe après son combat avec l’ourse; il me répondit affirmativement.<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span></p>
-
-<h3>XX.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Histoire d’un serpent.</i></p>
-
-<p>A l’Est de la Réserve des Pieds-Noirs s’étendent d’immenses prairies,
-légèrement ondulées comme les vagues de la mer. A soixante milles
-environ s’élèvent trois collines appelées <i>Collines de l’herbe douce</i>.
-Trois guerriers Pieds-Noirs, au cours d’une chasse, s’approchèrent de la
-colline du milieu qui est la plus élevée. En gravissant la pente, ils
-rencontrèrent un sentier battu, mais sans aucune trace d’animaux. A
-mi-côte, ils entendirent un sifflement aigu et virent au sommet de la
-colline un grand serpent enroulé sur lui-même, la tête dressée au-dessus
-des anneaux. Cette tête ressemblait à celle d’un taureau avec de longues
-cornes; il dardait la langue en sifflant avec rage. Les Pieds-Noirs
-épouvantés s’écrièrent: Sauvons-nous. Mais l’un d’eux s’obstina
-follement à vouloir tuer le monstre et descendit de cheval. Les deux
-autres l’abandonnèrent et s’enfuirent précipitamment. Bientôt ils
-entendirent un coup de fusil et le bruissement du serpent qui s’élançait
-du haut de la colline. La fumée dissipée, leur compagnon avec son cheval
-avait disparu et ils virent le serpent seul remonter lentement vers la
-cime. Les Pieds-Noirs s’en retournèrent au camp en chantant l’hymne des
-morts et racontèrent comment leur camarade avait été englouti vivant par
-un serpent. Une centaine de guerriers se rendirent à la colline, et
-voyant le serpent la tête haute et menaçante, à un signal donné, ils
-tirèrent tous ensemble sur lui et s’enfuirent poursuivis par le monstre.
-A mi-côte cependant il s’arrêta et regagna le sommet. Les Pieds-Noirs
-revinrent à la charge. Pour la quatrième fois ils<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span> tirèrent: l’animal
-blessé s’abattit, frappant lourdement le sol de sa queue. Les Indiens
-continuèrent à tirer et au coucher du soleil la bête était morte.
-Plusieurs avaient envie de s’approcher, mais ils craignaient un malheur;
-cependant ils s’enhardirent jusqu’à passer en courant près du cadavre et
-redescendirent en toute hâte de la colline.</p>
-
-<p>L’année suivante, quelques guerriers se trouvant dans ces parages, se
-dirent: Allons voir le serpent que nous avons tué l’an dernier. Ils
-gravirent la colline et virent le squelette immense du monstre et,
-dedans, le squelette de l’homme et du cheval. «Et la selle, demandai-je,
-ne l’avait-il pas aussi avalée?&mdash;Non, me répondit froidement un Indien,
-cet homme n’avait pas de selle, il montait à poil.»</p>
-
-<h3>XXI.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Serpents à sonnettes.</i></p>
-
-<p>L’Etat du Montana et surtout la Réserve des Corbeaux abondent en
-serpents à sonnettes, dont la morsure est toujours mortelle. Ils ont
-plus d’un mètre de long et trois centimètres environ de diamètre; leur
-couleur est noirâtre avec des taches jaunes; ils portent à la queue leur
-sonnette, composée d’une dizaine d’anneaux très minces, s’emboîtant
-comme des vertèbres les uns dans les autres. Par les vibrations rapides
-de ces anneaux, ils produisent un son pareil à celui que font en volant
-certaines sauterelles. Pour mordre, ils enfoncent deux dents en forme de
-crochets et percées de haut en bas: à l’extrémité inférieure de ces
-crochets se trouvent deux vésicules pleines<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span> de venin mortel. Les dents
-ayant pénétré dans la chair de la victime, les vésicules projettent
-aussitôt leur liquide, qui, une fois entré dans la circulation du sang,
-fait son œuvre en quelques heures. Les douleurs sont très vives et
-l’enflure des membres immédiate; mais ce qui amène la mort, c’est une
-paralysie du cœur; aussi est-il nécessaire de tenir cet organe en
-mouvement jusqu’à ce que le venin soit éliminé. Il y a plusieurs
-remèdes, mais le principal, c’est l’eau-de-vie; prise en quantité
-suffisante, elle active la circulation, calme la souffrance et
-neutralise l’effet du poison.</p>
-
-<p>Les serpents à sonnettes s’avancent par bonds proportionnés à leur
-longueur. Ils enroulent sur leur queue les deux tiers de leur corps; le
-reste avec la tête se dresse au-dessus des anneaux dont ils se servent
-comme d’un ressort pour s’élancer sur leur proie.</p>
-
-<p>Quand on voyage dans la prairie, un écart subit du cheval et le
-battement rapide des sonnettes annoncent la présence du serpent. Les
-chevaux en ont une peur extrême.</p>
-
-<p>J’ai eu la chance d’en tuer au moins une quinzaine.</p>
-
-<p>Voici comment je faisais: je cassais d’abord les reins du serpent à
-coups de pierre; puis, lui abaissant le haut du corps avec un bâton, je
-lui mettais le pied sur le cou et lui tranchais la tête. On peut aussi
-lui briser l’échine avec un long bâton, mais il est dangereux de s’en
-approcher. Me trouvant un jour dans une prairie où il n’y avait ni
-bâtons ni pierres, j’enlevai mes bottes, je les lançai l’une après
-l’autre sur l’animal, et quand il fut à moitié mort, je lui coupai la
-tête.</p>
-
-<p>Les serpents à sonnettes recherchent le voisinage des chiens de prairie.
-Les animaux ainsi appelés par les sauvages sont de véritables écureuils
-qui, au lieu de vivre sur les arbres, habitent dans des terriers. A
-certains en<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span>droits on les voit par centaines groupés en familles autour
-de leurs trous, assis sur leur train de derrière, droits comme des
-piquets et se servant de leurs pattes de devant comme de mains. Leur cri
-ressemble à celui des rats; dès qu’ils voient venir quelqu’un, ils
-rentrent prestement dans leur trou, mais avant de disparaître sous
-terre, ils agitent rapidement la queue comme pour saluer.</p>
-
-<p>Je l’ai dit plus haut, les serpents à sonnettes visitent souvent ces
-terriers, si bien qu’on les croit grands amis des chiens de prairie. Or,
-un jour que je me trouvais dans une de ces colonies de chiens, je vis un
-gros serpent à sonnettes couché tranquillement à l’entrée d’un terrier;
-au milieu du ventre, il avait une bosse, grosse comme le poing. Je tuai
-le serpent: avec mon couteau je lui ouvris le ventre et j’y trouvai un
-petit chien de prairie qu’il avait avalé tout entier avec ses poils.
-J’en conclus que les serpents à sonnettes, loin d’être les amis des
-chiens de prairie, sont leurs plus mortels ennemis et qu’ils ne visitent
-leurs terriers que pour dévorer leurs petits.</p>
-
-<h3>XXII.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Le climat du pays des Pieds-Noirs.</i></p>
-
-<p>Le climat du pays des Pieds-Noirs est plutôt rude. Qui n’a pas de bons
-poumons fera bien de n’y pas venir. L’été est court; il n’y a presque
-pas d’automne ni de printemps. Le terrain ne se prête guère à la
-culture; on n’y fait qu’une récolte de foin par an; la seule ressource
-est le bétail.</p>
-
-<p>L’hiver est rigoureux: le thermomètre descend souvent jusqu’à 25 ou 30°
-Fahrenheit au-dessous de zéro; quelquefois jusqu’à 40° et même 50°.
-Depuis la fin de décembre<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span> jusqu’à la fin d’avril, le sol est presque
-toujours couvert de neige. Le vent du Nord est généralement accompagné
-de neige en hiver et de pluie en été. Quelquefois les vents de l’Ouest
-sont tellement violents qu’il est impossible de voyager; en été, ils
-amènent des orages épouvantables avec grêle et tonnerre; en hiver, de
-fortes tourmentes de neige. Ces tourmentes s’élèvent si subitement qu’on
-a à peine le temps de se mettre à l’abri; il faut alors avoir
-d’excellents chevaux et une voiture solide, autrement on est exposé aux
-plus graves accidents.</p>
-
-<p>Tout dernièrement, un blanc envoyé à la mission se perdit dans la neige
-deux jours et deux nuits; il eut le nez et un doigt gelés. Sa barbe fut
-changée en un glaçon qui lui gela tout le bas du visage.</p>
-
-<p>Au mois d’octobre 1899, il tomba beaucoup de neige; des bergers de la
-Réserve furent surpris en rase campagne et sept d’entre eux périrent de
-froid. L’un de ces derniers, revenu à la cabane, avait allumé sa
-lanterne pour écrire un billet dans lequel il disait que le troupeau
-était à peu de distance, que lui-même se sentait épuisé, mais qu’il
-essaierait pourtant de le ramener. Il partit et fut trouvé mort, la
-lanterne à côté de lui.</p>
-
-<p>Un autre fut trouvé mort assis: ses moutons lui avaient déjà rongé les
-moustaches, les cheveux et une partie des vêtements.</p>
-
-<p>Par ces mauvais temps, le missionnaire court de grands risques quand il
-s’agit d’aller visiter les malades. Au lieu de rester à se chauffer près
-de son poêle, il lui faut affronter les plus grands froids pour ne pas
-laisser mourir sans sacrements les Indiens qui l’appellent. Pour ma
-part, je n’ai jamais hésité à remplir mon devoir, mais cela n’a pas été
-sans quelques mésaventures. Un jour, par exemple, surpris par une
-tempête, je m’égarai et restai un jour<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span> et toute une nuit seul dans la
-neige par un froid de 27° au-dessous de zéro.</p>
-
-<p>Une autre fois, je m’égarai encore dans les neiges et passai deux jours
-et une nuit sur de hautes montagnes dans une complète solitude. C’est
-alors qu’il faut du courage: nuit obscure, froid intense, sans feu, sans
-abri, sans nourriture, sans sommeil malgré la fatigue, car s’endormir
-serait s’exposer à mourir de froid.</p>
-
-<p>Dans de pareilles circonstances, l’unique réconfort est l’abandon total
-à la Providence.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_IIb" id="CHAPITRE_IIb"></a>
-<img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" />
-<br />CHAPITRE II.<br /><br />
-<small>UNE TRIBU CHRÉTIENNE: LES CŒURS D’ALÈNE.</small></h2>
-
-<h3>I.</h3>
-
-<p class="chead"><i>La tribu des Cœurs d’Alène.</i></p>
-
-<p>Parmi les tribus indiennes des Montagnes Rocheuses, l’une des plus
-importantes est celle des <i>Cœurs d’Alène</i>. Les Cœurs d’Alène, ainsi
-nommés par les trappeurs canadiens à cause de leur férocité et de leur
-astuce, comptaient jusqu’à ces dernières années parmi les plus
-belliqueux habitants de l’Amérique septentrionale. Toujours en guerre,
-non seulement avec les Blancs et les troupes des Etats-Unis, mais encore
-avec les tribus voisines, ils mettaient toute leur gloire à voler les
-chevaux, les provisions, les femmes et les enfants de leurs ennemis, et
-à tuer tous ceux qui tombaient entre leurs mains. Non contents de tuer,
-ils mutilaient les cadavres d’une façon atroce, leur enlevant la peau du
-crâne avec toute la chevelure, qu’ils conservaient comme un trophée de
-leur victoire. Il semble qu’ils ne pratiquaient aucun culte religieux;
-toutefois ils avaient une notion confuse du Créateur et d’autres esprits
-inférieurs habitant le corps des animaux. Ils employaient des rites
-superstitieux pour se rendre favorables les génies tutélaires qu’ils
-appellent<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> «Suuméck», c’est-à-dire protecteurs du peuple, spécialement
-dans la maladie ou avant d’aller à la chasse, à la pêche ou à la guerre.
-Quand un chef ou un homme important de la tribu voulait marier son fils,
-il lui disait: «Mon fils, te voilà déjà grand; il est temps que tu
-prennes femme, mais si tu veux en avoir parmi les plus laborieuses et
-les plus riches, il faut que par tes actes tu montres que tu es un
-homme. Va donc dans la montagne chercher ton génie protecteur Suuméck,
-et quand tu l’auras trouvé, cours tuer quelques ennemis, et ainsi tu
-acquerras le renom d’un brave et tu pourras posséder les femmes de ton
-choix.»</p>
-
-<p>A ces paroles, le fils partait; il gravissait les plus hautes cîmes des
-montagnes, l’imagination pleine des visions superstitieuses dont il
-avait cent fois entendu le récit dans son enfance. Sur ces sommets,
-dormant à la belle étoile, ne se nourrissant que de racines sauvages,
-brisé de fatigue par le voyage, les veilles et la faim, il voyait ou
-croyait voir son Suuméck dans un loup, un cerf, un ours ou un autre
-animal, et croyait entendre une voix mystérieuse qui lui promettait
-qu’il deviendrait très habile dans l’art de la médecine (sorcellerie),
-soit dans la guerre, soit à la chasse. Alors il retournait chez lui et
-racontait à sa famille la vision qu’il avait eue. Le bruit de ses
-exploits se répandait rapidement dans toute la contrée et il passait
-partout pour un héros. Alors son père lui demandait quelle jeune fille
-il voulait prendre pour femme; il allait lui-même la demander aux
-parents en leur promettant pour dot deux, trois ou plusieurs chevaux. Et
-sans que la fiancée connût son futur époux, sans qu’on lui eût demandé
-son consentement, le mariage était décidé. Si la jeune fille refusait
-cette union, son père la battait cruellement jusqu’à ce qu’elle se pliât
-à<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> sa volonté; et ainsi, la pauvrette, pour ne pas mourir sous les
-coups, se rendait malgré elle à la maison de son futur époux.</p>
-
-<p>Souvent le jeune brave allait tuer quelques ennemis ou voler des
-chevaux; s’il réussissait, devenu plus célèbre encore, il pouvait
-acheter d’autres femmes qui lui servaient d’esclaves et qu’il avait le
-droit de maltraiter et même de tuer, dès qu’elles cessaient de lui
-plaire. Nourriture, vêtement, habitation, tout respirait la barbarie.
-Les Cœurs d’Alène ne cultivaient pas les champs, ne bâtissaient point de
-maisons, n’avaient point de demeures stables; ils menaient une vie
-errante, vivant de chasse, de pêche et de racines sauvages. Grâce à leur
-paresse et à leur imprévoyance, ils se trouvaient souvent dans la plus
-extrême pénurie, surtout au printemps, lorsque la neige et la glace leur
-rendaient impossibles la pêche et la récolte des racines sauvages dans
-les forêts.</p>
-
-<p>Un Indien se rappelant ces temps malheureux disait au missionnaire:
-«Robe Noire, combien nous vous devons être reconnaissants! Dans ma
-jeunesse, ma mère et ma grand’mère étaient obligées en hiver d’enlever
-la neige de la prairie pour arracher quelques racines de «gamascie» pour
-apaiser leur faim; et maintenant mon grenier est toujours plein d’une
-année à l’autre.»</p>
-
-<p>Une tente en peau de buffalo (bison) leur servait de demeure, où ils
-dormaient pêle-mêle sur des peaux étendues par terre. Ceux qui étaient
-plus à l’aise, pour mieux se garantir du froid, recouvraient leurs
-tentes de nattes; pour vêtements, ils ne portaient que des peaux de cerf
-ou de buffalo.</p>
-
-<p>Les femmes devaient non seulement recueillir les racines qui leur
-servaient d’aliment, mais encore abattre les arbres, fendre le bois et
-le porter à la tente, ce qui<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span> était un travail très dur, vu qu’il
-fallait une énorme quantité de bois pour se protéger contre les froids
-très rigoureux de ces montagnes. Parmi les hommes, à cause de leur
-tempérament fougueux et emporté, éclataient souvent des querelles
-suivies de blessures et de meurtres. Bref, leur manière de vivre était
-barbare autant que dure et pénible, contraints qu’ils étaient
-d’entreprendre de longs voyages pour chasser le buffalo. Les femmes
-portant leurs enfants sur leurs épaules devaient les suivre et, avec
-mille fatigues, allumer le feu, préparer les repas, dresser la tente
-tous les soirs, l’enlever le matin et soigner les chevaux. Tel était le
-triste sort des Cœurs d’Alène avant qu’on ne leur eût prêché la foi
-chrétienne.</p>
-
-<h3>II.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Conversion des Cœurs d’Alène.</i></p>
-
-<p>Ceux qui visitent maintenant ces tribus, auraient peine à croire notre
-récit, s’il n’était confirmé par le témoignage du bon P. <span class="smcap">Joset</span>, un des
-premiers compagnons du P. de Smet, qui a vécu parmi ces sauvages pendant
-41 ans. Mais comment, demandera quelqu’un, une nation aussi barbare
-a-t-elle pu être amenée à embrasser la civilisation chrétienne? Pour
-accomplir cette grande œuvre, Dieu choisit le P. de Smet, de vénérée
-mémoire. Se souvenant de cette parole du Christ: «Allez dans le monde
-entier prêcher l’Evangile à toute créature», il se rendit le premier
-chez les Cœurs d’Alène en 1841 et baptisa d’abord quelques enfants. De
-grandes difficultés s’opposaient à son généreux projet de convertir à la
-vraie foi toute cette tribu; mais elles ne l’arrêtèrent point. Presque
-sans ressources, avec peu de compagnons, l’année suivante, 1842,<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 350px;">
-<a href="images/illu-203.jpg">
-<img src="images/illu-203.jpg" width="350" height="232" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Convoi d’émigrants attaqué et brûlé par les Indiens.</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span></p>
-
-<p class="nind">il fonda la mission du Sacré-Cœur et la donna à gouverner au P. <span class="smcap">Nicolas
-Point</span>, jésuite français, auquel il adjoignit un Belge, le Fr. <span class="smcap">Charles</span>.
-Ils demeurèrent seuls jusqu’en 1844; à cette époque vint les rejoindre
-le P. <span class="smcap">Joset</span>, suivi quelques années après, en 1854, d’un bon nombre de
-Pères italiens des provinces de Turin et de Rome. Le zèle et la patience
-des missionnaires triomphèrent peu à peu des obstacles qui s’opposaient
-à la conversion de cette tribu et qui venaient pour la plupart de leur
-vie errante et de leur inimitié envers les Blancs. Aujourd’hui toute la
-tribu des Cœurs d’Alène est catholique et si fervente que tous, sans
-exception, s’approchent des sacrements aux principales fêtes de l’année.
-Beaucoup communient chaque premier vendredi du mois ou même plus
-souvent; de là la pureté et l’honnêteté de leur vie.</p>
-
-<p>Ils célèbrent leurs mariages selon les rites de l’Eglise, et se
-préparent à ce grand acte par plusieurs mois de prières et de
-recueillement. Ils gardent si religieusement la foi conjugale, que
-jamais parmi eux on ne vit un seul divorce. Les femmes, autrefois
-traitées comme des bêtes de somme, sont actuellement aimées et
-respectées de leurs maris, et personne n’oserait prendre avec elles la
-moindre liberté. Elles ne se montrent en public qu’avec une ou plusieurs
-compagnes, toujours très modestement vêtues, portant sur la poitrine en
-guise de bijou une médaille de la Vierge Immaculée.</p>
-
-<p>Chez les Cœurs d’Alène, l’esprit de justice et de fidélité à la parole
-donnée dans leurs rapports avec les Blancs ou avec les autres sauvages
-sont fort remarquables: si bien que ce nom de Cœurs d’Alène, qui leur
-avait été donné à cause de leur astuce et de leur perfidie, signifie
-maintenant un Indien honnête, tandis que le nom d’Indien<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span> est pour les
-Blancs synonyme de voleur et de coquin. Leur droiture est citée avec
-éloge par les voyageurs américains et les colons du voisinage. Pour
-éprouver leur honnêteté, quelques Blancs confièrent la garde de leur
-maison à un jeune Cœur d’Alène en y laissant des provisions, quelque
-monnaie d’or et d’argent, et du tabac. Quel ne fut pas leur étonnement
-quand à leur retour ils retrouvèrent tout en place! Bien plus, si en
-parcourant leurs forêts, ils découvrent de l’argent ou quelque autre
-objet perdu par les voyageurs, ils n’ont point de repos qu’ils ne
-l’aient rendu au propriétaire, tant ils respectent le bien d’autrui!</p>
-
-<p>Rapportons ici le témoignage d’un marchand américain. Comme il vantait
-devant un missionnaire la merveilleuse probité des Cœurs d’Alène, le
-Père l’ayant taxé d’exagération, il reprit avec chaleur: «Non, Père, je
-n’exagère pas; je vous affirme en toute sincérité que les Cœurs d’Alène
-sont les meilleurs citoyens du pays; pour moi, le bon citoyen est celui
-qui paie bien ses dettes; or sous ce rapport, les Cœurs d’Alène n’ont
-pas leurs pareils, même chez nos meilleurs Américains. Ecoutez ce qui
-m’est arrivé dernièrement. Un Cœur d’Alène était venu chez moi pour
-faire raccommoder sa charrue; il me prévint tout d’abord qu’il ne
-pourrait me payer que dans un mois; je consentis à ce délai. Et voici
-que le dernier jour du mois fixé pour le paiement, je le vois arriver
-avec un cheval qu’il voulait me laisser en gage parce qu’il n’avait pas
-d’argent. Admirant cette probité, je ne voulus pas accepter; je lui dis
-de garder son cheval et de me payer quand il le pourrait. Croyez-vous,
-Père, que dans notre nation on trouverait la même probité? Moi, je ne le
-crois pas, et je le répète: les Cœurs d’Alène sont les meilleurs
-citoyens de ce pays.»<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span></p>
-
-<h3>III.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Douceur chrétienne des Cœurs d’Alène.</i></p>
-
-<p>La tribu des Cœurs d’Alène, autrefois si féroce et maintenant consacrée
-au S. Cœur, se distingue entre toutes par la douceur de ses mœurs et la
-ferveur de sa piété. En voici un exemple.</p>
-
-<p>Un Indien de cette tribu avait commencé, aidé d’un autre, à construire
-un bac pour traverser le fleuve à un endroit déjà occupé par les Blancs:
-de là conflit. L’Indien, extraordinairement robuste et féroce, avait
-juré de ne faire aucune concession; ni les menaces des Blancs, ni les
-sages conseils de son entourage ne réussissaient à l’émouvoir: il
-s’obstinait envers et contre tous à poursuivre son entreprise. Il ne
-restait qu’une ressource: c’était de l’amener à prendre l’avis du
-missionnaire. Celui-ci conseilla de céder, mais l’Indien ne voulut rien
-entendre, et comme le Père allait partir, il se présenta comme les
-autres pour lui serrer la main; mais le Père refusa et lui dit que
-puisqu’il voulait en faire à sa tête, il n’avait qu’à s’en aller.</p>
-
-<p>L’Indien, consterné, s’écria: «Robe Noire, pourquoi me traiter ainsi? Ne
-sais-tu pas que c’est la punition la plus grave que tu puisses
-m’infliger?&mdash;Si tu veux être de mes amis; répondit le Père, ne t’obstine
-pas dans ton projet criminel.&mdash;Dussé-je perdre la vie, je ne céderai
-jamais.&mdash;Refuserais-tu ce sacrifice à la Vierge très sainte? Nous voici
-au mois de Marie: je te demande cela en son nom.» Au nom de Marie, le
-sauvage pâlit et tremblant de tous ses membres: «Robe Noire, dit-il, tu
-as vaincu, je ne refuserai pas ce sacrifice à Marie.» Et aussitôt il
-invita son compagnon à détruire le travail commencé, et comme celui-ci
-hésitait: «Va, lui cria<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-207.jpg">
-<img src="images/illu-207.jpg" width="600" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Arrivée des premiers missionnaires aux Montagnes
-Rocheuses.</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span></p>
-
-<p class="nind">l’autre, ou avant de démolir la barque, je te casserai la tête!»</p>
-
-<p>&nbsp; </p>
-
-<p>Les exemples de vertus héroïques ne sont pas rares parmi ces sauvages;
-sous l’influence de la religion et de la foi, leur naturel violent et
-passionné s’élève facilement jusqu’à l’héroïsme.</p>
-
-<p>Une femme de la tribu des Cœurs d’Alène, je ne sais pour quelle faute,
-se trouvait en prison, sur une sentence des chefs. Parmi ces Indiens,
-les châtiments rappellent leur férocité native. C’était en plein hiver
-(et les hivers de ces pays ne sont pas comparables aux nôtres!); le
-thermomètre était descendu à 40° au-dessous de zéro, température
-mortelle pour les hommes les plus robustes, si l’on s’expose à l’air
-sans abri et sans mouvement. La pauvre femme avait été abandonnée, pieds
-et mains liés dans sa prison, cabane formée de troncs d’arbres; elle
-souffrait jour et nuit, sans protection contre ce froid terrible; une
-fois par jour, si on ne l’oubliait pas, on lui donnait un peu de pain et
-quelques légumes. Le missionnaire, touché de compassion, intervint
-auprès du chef en faveur de la malheureuse; il se rendit à la prison et
-trouva la femme gelée et presque mourante. Sa principale préoccupation
-était le salut de cette âme: mais quelles pouvaient être ses
-dispositions dans de pareils tourments? Il parut bien vite que si elle
-était abandonnée des hommes, elle n’était pas abandonnée de Dieu. «Eh
-bien! ma pauvre Marie, lui demanda-t-il, vous souffrez cruellement,
-n’est-ce pas?» Malgré ses souffrances qui lui arrachaient des
-gémissements involontaires, elle ne perdit point son calme et répondit:
-«N’est-il pas vrai que pour mes péchés je devrais être en enfer? Et ce
-que je souffre, qu’est-ce en comparaison des tourments de l’enfer?&mdash;Sans
-doute, reprit le<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span> Père; cependant je voudrais te délivrer; ainsi
-abandonnée, tu ne tarderas pas à mourir.&mdash;Non, laissez-moi souffrir, ce
-n’est rien en comparaison de ce que méritent mes péchés, et j’offre à
-Dieu mes souffrances en expiation.» C’était là un acte d’amour parfait,
-et Dieu lui avait sûrement déjà pardonné. Le Père par ses instances
-obtint sa liberté; elle se confessa et vécut dans la suite en paix avec
-Dieu et sa conscience.</p>
-
-<p>&nbsp; </p>
-
-<p>La foi de ces sauvages est vraiment admirable. Une femme était sur le
-point de mourir; le Père se rendit près d’elle pour l’administrer et
-s’aperçut bien vite qu’elle n’avait plus que peu d’heures à vivre. Elle
-ne pouvait plus prendre aucune nourriture, ni prononcer une parole; le
-Père l’exhorta cependant à se confesser comme elle pourrait et fut fort
-étonné de l’entendre faire sa confession sans aucune hésitation, comme
-si elle ne ressentait aucun mal. Après l’avoir disposée à son heure
-dernière qui semblait imminente, le missionnaire allait se retirer,
-lorsqu’elle le rappela en disant: «Eh quoi! me laisserez-vous donc
-mourir sans recevoir Notre-Seigneur?» Evidemment il était impossible de
-lui donner la sainte communion, puisqu’elle ne pouvait rien avaler.&mdash;«La
-sainte communion, répondit le Père, vous la recevrez demain à l’église
-pendant la sainte messe.» Et il partit, laissant la malade parfaitement
-tranquille. Le lendemain matin lorsqu’il se rendit à l’église au son de
-la cloche, quel ne fut pas son étonnement de voir la mourante de la
-veille à genoux devant l’autel, attendant dévotement l’heure de la
-messe!</p>
-
-<p>«Comment, dit le Père, vous ici?&mdash;Eh quoi! répondit ingénûment
-l’Indienne, ne m’avez-vous pas dit hier soir de venir à l’église
-recevoir la sainte communion pendant la messe? et me voici.&mdash;Mais, vous
-qui hier soir étiez<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span> mourante, comment avez-vous pu venir à
-l’église?&mdash;Vous me l’aviez commandé, et je devais obéir.»</p>
-
-<p>La malade était parfaitement guérie. Le Père célébra la messe, admirant
-la foi de cette pauvre femme et la fidélité de Notre-Seigneur envers
-ceux qui ont confiance en ses promesses.</p>
-
-<h3>IV.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Civilisation des Cœurs d’Alène.</i></p>
-
-<p>Un des résultats les plus précieux de la civilisation chrétienne parmi
-les Cœurs d’Alène fut de leur inspirer l’amour du travail et de
-l’agriculture. Cet art était complètement ignoré ou du moins fort peu
-apprécié des sauvages avant l’arrivée des missionnaires; n’ayant aucune
-demeure fixe et passant une bonne partie de l’année à chasser le
-buffalo, ils ne trouvaient pas le temps de cultiver la terre. Maintenant
-il n’en est pas un qui ne cultive un champ de blé, un petit potager et
-qui ne possède son petit troupeau de chevaux et de vaches; à la disette
-a succédé l’abondance, et par la vente du superflu, ils se procurent
-auprès des Blancs des vêtements, des armes, des outils et tout ce dont
-ils ont besoin. Ils reconnaissent qu’ils doivent cette prospérité aux
-missionnaires et ne manquent aucune occasion de leur témoigner leur
-gratitude.</p>
-
-<p>Lorsque l’archevêque, Mgr Seghers, visita les Cœurs d’Alène, le grand
-Chef André Seltis, dans une harangue adressée au prélat en présence des
-principaux personnages de la tribu, dit entre autres choses: «Nous
-sommes redevables de ce que nous possédons au travail de nos mains, mais
-ces mains, qui nous les a données?&mdash;C’est <span class="smcap">Kolinzuten</span>, c’est-à-dire
-Dieu.&mdash;Et qui les a rendues actives<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span> et industrieuses, sinon la Robe
-Noire? Le gouvernement de Washington ne nous a donné que des paroles,
-tandis que la Robe Noire, sans tant de phrases, nous à comblés de tous
-les biens, tant du corps que de l’âme. Soyons donc reconnaissants à la
-Robe Noire, à l’archevêque chef des Robes Noires, au Pape chef des
-évêques, et à Dieu le Grand Chef de tout l’univers.»</p>
-
-<p>L’art de bâtir fait aussi de grands progrès dans la tribu. On y a
-construit récemment un beau pensionnat pour les jeunes filles, une
-maison pour les Sœurs, une église et un collège pour les jeunes gens,
-chacun ayant contribué à ces constructions selon son pouvoir. Autour de
-l’église on a élevé des maisons simples, mais propres, qui forment
-maintenant un joli village. Les Indiens n’y habitent point pendant la
-semaine; car la plupart d’entre eux demeurent sur leurs terres et n’y
-viennent que le dimanche et les principales fêtes. C’est un plaisir de
-les voir accourir de toutes parts le samedi soir au village, à pied, à
-cheval ou en voiture. Arrivés chez eux, après avoir mis la maison en
-ordre, les femmes vont se confesser et les hommes s’occupent de leurs
-affaires. Au coucher du soleil, la cloche sonne, et aussitôt, quittant
-toute autre occupation, tous se rendent à l’église.</p>
-
-<h3>V.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Piété des Cœurs d’Alène.</i></p>
-
-<p>Le village reste désert, l’église se remplit de fidèles qui accourent
-aux offices. On récite d’abord en commun les prières du soir, puis tous
-chantent avec une parfaite harmonie les Litanies de la Sainte Vierge,
-suivies de la récitation du catéchisme: ensuite ils écoutent
-l’instruction du missionnaire, et après l’Angelus, les femmes se
-retirent<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> et les hommes s’approchent du tribunal de la pénitence.</p>
-
-<p>Le dimanche, dès l’aube, la cloche sonne l’Angelus et tous se préparent
-à venir à l’église; peu après, au second coup de cloche, ils viennent
-entendre la première messe, pendant laquelle ils récitent en commun les
-prières du matin, le Rosaire et chantent quelques cantiques dans leur
-langue. Beaucoup communient; et c’est chose émouvante de voir l’ordre,
-la modestie et le recueillement avec lequel ils s’approchent de la table
-sainte. Après la messe, les quelques assistants qui n’ont pas communié
-sortent de l’église, et les autres récitent en commun les prières
-d’action de grâces. A dix heures, on sonne la grand’messe et l’église se
-remplit de nouveau. Toute l’assemblée chante en chœur le <i>Kyrie</i>, le
-<i>Gloria</i>, le <i>Sanctus</i>, l’<i>Agnus Dei</i>, avec un cantique indien à
-l’Offertoire, à l’Elévation et à la Communion, et cela d’une voix si
-douce et si suave que les Blancs venus à la Mission, catholiques ou
-protestants, en sont émerveillés. Quelquefois les enfants chantent
-seuls, ce qui plaît infiniment aux parents. Après l’Evangile, le Père
-prêche en langue sauvage au milieu d’un profond silence. Si parfois il
-arrive qu’un nourrisson se mette à pleurer et que la mère ne se presse
-pas de l’emporter, un des chefs se lève et lui fait signe de sortir,
-comme cela se pratiquait dans l’Eglise primitive. La mère obéit aussitôt
-et ne rentre à l’église que quand le bambin s’est calmé.</p>
-
-<p>A cette messe, quelque tardive qu’elle soit, communient tous ceux qui
-n’ont pu le faire à la première; et vers midi l’office se termine par la
-récitation de l’Angelus. Dans l’après-midi, on fait le catéchisme au
-peuple; puis on donne la bénédiction du S. Sacrement, pendant laquelle
-tous chantent en chœur l’<i>O Salutaris</i>, une hymne à la Ste Vierge et le
-<i>Tantum ergo</i>; ensuite a lieu une<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span> autre prédication en langue indienne,
-et la cérémonie s’achève par un cantique populaire.</p>
-
-<h3>VI.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Education de la jeunesse chez les Cœurs d’Alène.</i></p>
-
-<p>Un mot maintenant des écoles indiennes. Les Pères Jésuites ont construit
-des collèges pour les garçons, et les religieuses des pensionnats pour
-les filles. Tous ces enfants étudient avec zèle, apprennent avec
-facilité et sont remarquablement dociles et disciplinés. Le petit
-sauvage, quelque grossier et arriéré qu’il soit à son entrée au collège,
-apprend en quelques mois à parler l’anglais; et après trois ou quatre
-ans, il sait lire et écrire en cette langue, connaît un peu d’histoire
-sacrée ou profane, les éléments de l’arithmétique et la géographie des
-deux hémisphères. Ces premières études terminées, on l’applique à
-quelque art ou métier, où généralement il réussit à merveille.</p>
-
-<p>Les filles aussi sont intelligentes et éveillées. Lorsqu’elles ont
-appris la langue anglaise, l’histoire, la géographie et l’arithmétique
-comme leurs frères, on les forme aux travaux domestiques pour en faire
-de bonnes ménagères. Elles apprennent à coudre, à faire le pain, à
-filer, à tricoter, etc. Elles sont si habiles dans l’art de la broderie,
-que leurs travaux obtiennent les premiers prix dans toutes les
-expositions.</p>
-
-<p>Tous les Cœurs d’Alène, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont une
-aptitude étonnante pour la musique; ils ont de belles voix et l’oreille
-juste; ils connaissent les notes et exécutent avec facilité, en
-s’accompagnant sur l’orgue, toutes sortes de morceaux. Les jeunes gens
-montrent beaucoup de goût pour les beaux-arts: peinture,<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span> sculpture,
-dessin; et quant à la calligraphie, ils laissent loin derrière eux les
-enfants des Blancs. Leur langue, si barbare qu’elle paraisse, si âpre et
-si dure qu’en soit la prononciation à cause de ses consonnes doubles et
-de ses nombreuses gutturales, ne manque pas cependant d’une certaine
-beauté, grâce à la richesse de son vocabulaire et à la régularité de ses
-formes grammaticales. Par exemple, le verbe actif a non seulement des
-terminaisons différentes pour les première, seconde et troisième
-personnes, mais aussi pour exprimer les différents régimes: ainsi dans
-les expressions latines (1) <i>feci te</i>; je t’ai fait, (2) <i>feci illum</i>,
-je l’ai fait, (3) <i>feci vos</i>, je vous ai faits, (4) <i>feci illos</i>, je les
-ai faits, le mot <i>feci</i> a les quatre inflexions différentes: (1)
-<i>Kolinzin</i>, (2) <i>Kolin</i>, (3) <i>Kolitlemen</i>, (4) <i>Koolin</i>. Il en est de
-même pour les temps du présent et du futur.</p>
-
-<p>Si, à ces terminaisons déjà nombreuses, on ajoute les composés, les
-dérivés, tous les adverbes, affixes, suffixes qui modifient le verbe et
-changent les flexions de personnes, de nombre, de temps et de modes, le
-verbe <i>Kolin</i> (faire) compte plus de mille désinences différentes; et il
-en est de même pour les autres verbes actifs.</p>
-
-<p>Il est difficile d’expliquer comment une nation sauvage, sans aucune
-connaissance de l’écriture, a pu conserver une langue aussi riche et de
-formes aussi variées. Nous laissons aux linguistes le soin de déterminer
-l’origine et la famille de cette langue.</p>
-
-<h3>VII.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Arrivée d’un missionnaire chez les Cœurs d’Alène.</i></p>
-
-<p>Les nouveaux chrétiens voient en tout missionnaire un messager du ciel,
-et l’on ne saurait dire la joie que leur<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 327px;">
-<a href="images/illu-215.jpg">
-<img src="images/illu-215.jpg" width="327" height="249" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Une Mission indienne.</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span></p>
-
-<p class="nind">cause sa venue. Pour en donner une idée, il suffira de rapporter ce
-qu’écrivait il y a quelque temps un missionnaire nouvellement arrivé
-dans cette Réduction. «Après avoir fait par mer le trajet de San
-Francisco à Portland, principale ville de l’Orégon, et de Portland à
-Walluda, petite ville du territoire de Washington, sur les bords du
-grand et beau fleuve Colombia, il me restait encore à parcourir à cheval
-240 milles pour atteindre la Mission du Sacré-Cœur, dans la Réserve des
-Cœurs d’Alène. A Walluda, je rencontrai un missionnaire venu à ma
-rencontre. Il amenait un cheval pour moi et un autre pour les bagages.
-Vers midi, nous nous mîmes en route pour arriver avant la nuit à
-Wallawalla, distant de 30 milles, où il avait laissé les couvertures et
-les provisions. Il nous fallut galoper longtemps; j’arrivai à demi mort
-de fatigue et affreusement courbaturé par cette course rapide. Nous nous
-reposâmes un jour, puis nous repartîmes, et après avoir parcouru 35
-milles, nous descendîmes dans la maison d’un Américain. Le matin nous
-remontâmes de nouveau à cheval, et après avoir parcouru 40 lieues, nous
-campions à la belle étoile. Mon compagnon, me voyant à bout de forces,
-déchargea les valises, dessella les chevaux et les attacha à de longues
-cordes pour qu’ils pussent brouter dans la prairie, alluma un grand feu
-et me prépara un léger souper avec une tasse de café. Après le repas, il
-étendit sur la terre nue deux peaux de bisons avec deux couvertures de
-laine. Le lit était, à vrai dire, un peu dur, mais j’y dormis
-profondément jusqu’au matin. Mon compagnon, éveillé de bonne heure, fit
-sa méditation et prépara le déjeuner, pendant que je faisais la grasse
-matinée. Quand tout fut prêt, il m’éveilla: «Eh! mon brave, faites un
-grand signe de croix, récitons l’Angelus et venez déjeuner.» Alors je
-mangeai un peu,<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span> mais je me sentais encore bien fatigué. Après ce
-modeste repas, on sella les chevaux, rechargea les bagages et nous nous
-remîmes en chemin. Vers le soir, après une course de 30 milles, nous
-campions de nouveau à la belle étoile. J’étais honteux de voir qu’avec
-la meilleure volonté du monde, je ne pouvais jusqu’ici aider en rien mon
-compagnon; mais, à partir de ce moment, je pus lui donner un coup de
-main. Car de jour en jour je m’accoutumais à ce genre de vie et me
-sentais plus fort; si bien que huit jours après, à notre arrivée à la
-Mission, on me surnomma «Yopicut Kuailef», la vigoureuse et forte Robe
-Noire.</p>
-
-<p>»L’avant-dernier jour de notre voyage, avant midi, nous avions rencontré
-quelques tentes de sauvages; nous nous arrêtâmes et tous vinrent à notre
-rencontre et nous firent le meilleur accueil; en nous serrant la main,
-ils nous invitèrent à descendre de cheval pour entrer dans leur tente.</p>
-
-<p>»Mon compagnon me dit: «Ce sont des Cœurs d’Alène; ils ont un enfant à
-baptiser, ils veulent voir la nouvelle Robe Noire et sans doute la
-baptiser elle aussi d’un beau nom sauvage.</p>
-
-<p>»&mdash;Et comment m’appelleront-ils? demandai-je.</p>
-
-<p>»&mdash;Je ne sais pas, peut-être Ours Noir, ou Loup Féroce, ou encore Grand
-Mangeur.</p>
-
-<p>»&mdash;Eh! quels beaux noms!</p>
-
-<p>»&mdash;Ce sont de très beaux noms dans ce pays-ci; entrons.</p>
-
-<p>»&mdash;Mais où est la porte?</p>
-
-<p>»&mdash;Comment? après avoir tant étudié, vous n’êtes pas encore capable de
-trouver la porte d’une tente de sauvage? La voici.» Et soulevant une
-peau, il découvrit une ouverture d’environ 30 cm. de diamètre.</p>
-
-<p>»&mdash;Et comment entre-t-on?<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span></p>
-
-<p>»&mdash;Vous voilà bien embarrassé! On baisse la tête, on se met à quatre
-pattes et on rampe comme un chat.» Cela dit, il entra le premier et je
-le suivis. On avait déjà préparé en guise de siège une peau de buffalo
-sur la terre nue; nous nous assîmes les jambes étendues et la
-conversation commença, sans que je pusse saisir un seul mot.</p>
-
-<p>»&mdash;Que disent-ils?</p>
-
-<p>»&mdash;Ils demandent si nous voulons dîner.</p>
-
-<p>»&mdash;Eh bien, dînons.</p>
-
-<p>»&mdash;Un peu de poisson sec, grillé, avec des racines, sera tout le menu;
-mais si vous voulez attendre, on vous servira à l’américaine.</p>
-
-<p>»&mdash;Pas du tout, mangeons à la sauvage.»</p>
-
-<p>»De fait on mangea ainsi; et le repas fini, dans une tente transformée
-en chapelle, je baptisai un enfant; et ce furent là les prémices de ma
-mission. Je parlai un peu par interprète, et ces bons sauvages étaient
-tout heureux de voir un missionnaire qui dès son arrivée mangeait déjà
-comme eux.</p>
-
-<p>»&mdash;Tu t’appelleras «Yopicut», me dit le chef. Je le remerciai et, après
-une bonne poignée de main, nous partîmes.</p>
-
-<p>»Le soir, nous nous arrêtâmes près du Lac Cœur d’Alène, dans un
-campement de sauvages. Les Indiens vinrent nous souhaiter la bienvenue
-et nous offrirent leurs services pour préparer notre repas; mais quand
-tout fut prêt, ils disparurent en disant qu’ils reviendraient après
-notre souper pour se confesser, parce qu’ils n’avaient pas pu se rendre
-à la Mission, faute de chevaux.</p>
-
-<p>»De fait, après le souper, le chef donna un coup de cloche et ils se
-réunirent dans une grande chapelle où nous les rejoignîmes. La Robe
-Noire fit le signe de la<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span> croix et tous ces Indiens agenouillés
-commencèrent à prier à haute voix avec recueillement et dévotion.
-J’étais transporté d’admiration et de plaisir. Après la prière, ils
-entonnèrent le cantique du soir à la Madone. Oh! la suave et pieuse
-mélodie! Et cela au cœur des forêts vierges des Montagnes Rocheuses!
-Après le cantique, le Père leur posa quelques questions sur la doctrine
-chrétienne, auxquelles ils répondirent, jeunes et vieux, y compris le
-chef. Ensuite ils se confessèrent dans l’espoir de communier le
-lendemain; et quand ils virent que la chose n’était pas possible, vu que
-nous n’avions pas apporté notre pierre d’autel pour célébrer, ils en
-furent désolés.</p>
-
-<p>»Le lendemain, nous nous remîmes en route et entrâmes dans une épaisse
-forêt, et vers 3 h. de l’après-midi nous débouchâmes dans une clairière
-où s’élevait une fort jolie petite église entourée de maisonnettes
-rangées autour d’une belle place. Je n’aurais jamais cru trouver dans
-ces déserts un aussi beau village.</p>
-
-<p>»&mdash;Qui a bâti cette église avec portique à colonnes?</p>
-
-<p>»&mdash;Les sauvages, instruits et aidés par le P. Magri, maltais, et dirigés
-par le P. Ravalli, romain, qui en fut l’architecte.</p>
-
-<p>»&mdash;Et vous appelez sauvages des gens qui savent élever de tels édifices?</p>
-
-<p>»&mdash;Ils s’appelaient ainsi avant la venue des missionnaires et ils
-s’appellent encore ainsi, quoiqu’ils soient d’habiles ouvriers et
-d’excellents chrétiens.»</p>
-
-<p>»En ce moment nous entrions dans le village et les voici tous qui nous
-entourent pour nous souhaiter la bienvenue. Le missionnaire de la tribu
-vint à notre rencontre, modérant l’enthousiasme de ses paroissiens qui,
-tout joyeux de nous voir arriver, se bousculaient pour nous prendre la
-main. «Mes enfants, disait-il, ces bons Pères<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> sont fatigués;
-laissez-les entrer dans leur case pour se reposer; un peu plus tard, je
-vous appellerai et vous viendrez les voir.»</p>
-
-<p>»Ils nous quittèrent avec ces mots «Gest spalgat» (bonjour), et nous
-entrâmes dans ce palais de six petites chambres, que le Père
-missionnaire avait coutume d’appeler en plaisantant son «étui». La
-chambre, en effet, était juste assez grande pour contenir un lit, une
-petite table, deux chaises et un poêle. Cette maisonnette, ces cellules
-me sont plus chères que tous les palais du monde. Et je commence à
-apprendre cette langue, vraiment sauvage...»</p>
-
-<h3>VIII.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Les fêtes religieuses chez les Cœurs d’Alène.</i></p>
-
-<p>«Déjà un grand nombre d’Indiens étaient réunis à la Mission et il en
-arrivait d’autres chaque jour pour la fête de Noël, qu’ils appellent la
-fête des «Toopskelinger», c’est-à-dire «des coups de fusil»; on verra
-plus loin pourquoi ils la nomment ainsi.</p>
-
-<p>»Dès le commencement de la neuvaine, l’église était bondée de monde, le
-matin pour la messe et le chapelet, le soir pour l’instruction et le
-salut.</p>
-
-<p>»Tous les Cœurs d’Alène sont-ils déjà ici? demandai-je au missionnaire.</p>
-
-<p>»&mdash;Non, on en attend encore d’autres.</p>
-
-<p>»&mdash;Et quand ils seront arrivés, où se mettront-ils, puisque l’église est
-comble?»</p>
-
-<p>»&mdash;Le sauvage sait toujours trouver une place; et si vraiment il n’y en
-avait plus, on sortirait les bancs et l’on mettrait les plus jeunes dans
-le chœur. Du reste soyez certain qu’une église que nous disons comble en
-Europe,<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span> pourrait ici contenir encore deux fois autant de monde.</p>
-
-<p>»&mdash;Combien sont-ils en tout, les Cœurs d’Alène?</p>
-
-<p>»&mdash;Avec leurs amis, catholiques de la tribu des Spokanes, ils sont
-environ un millier.</p>
-
-<p>»&mdash;Viendront-ils tous?</p>
-
-<p>»&mdash;Certainement, quand même il y aurait plusieurs pieds de neige. Je
-vous montrerai une vieille Indienne venue à pied de 30 milles de
-distance, et qui a dû traverser plusieurs rivières avec de l’eau jusqu’à
-la ceinture.»</p>
-
-<p>»Cependant les Indiens continuaient à arriver chaque jour à la Mission;
-lorsque tous furent réunis, les chefs s’assemblèrent en conseil et en
-séance publique, discutèrent les différentes causes civiles et
-criminelles qu’ils avaient à traiter. Ensuite le grand chef, président
-du conseil, après avoir pris l’avis de tous les autres chefs, prononça
-la sentence, condamnant quelques-uns à la réprimande, un à dix, un autre
-à 50 coups de bâton, un troisième à deux jours de prison et de jeûne.</p>
-
-<p>»Le septième jour de cette neuvaine, le missionnaire confessa les
-femmes, du matin au soir, et, le huitième jour, les hommes. Pendant ce
-temps, des jeunes gens préparaient sur la place un immense bûcher, en
-grande partie de bois résineux, pour allumer un grand feu pour la nuit
-de Noël. Le neuvième jour se passa encore à entendre les confessions
-jusqu’au soir. Et quand le pauvre missionnaire croyait en avoir fini et
-se retirait pour prendre un peu de repos avant la messe de minuit, voici
-venir une foule de gens avec mille doutes et difficultés. Un chef
-voulait savoir combien de coups de fusil on devait tirer, un autre ce
-qu’il devait dire au peuple avant d’entrer à l’église; un troisième à
-quelle heure on devait allumer le bûcher; puis un vieillard demanda
-combien de bergers étaient venus adorer l’Enfant Jésus; un jeune homme
-qui<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span> devait chanter voulait qu’on lui rappelât deux ou trois paroles du
-cantique de Noël, qu’il avait oubliées; le premier chantre venait
-s’informer de l’ordre des cérémonies et des chants; un bon vieux qui
-avait fumé sa pipe quelques instants auparavant, demandait s’il pouvait
-communier à minuit; et une foule d’autres questions du même genre.
-C’était un vrai tourment pour le missionnaire, fatigué par les
-prédications de la neuvaine et par trois jours entiers de confessions;
-mais pour moi c’était une vraie joie de voir tant de foi, de simplicité
-et de confiance dans le Père. Enfin à 11 h. on alluma le feu sur la
-place, et on se serait cru en plein jour. Les Indiens s’assemblèrent
-autour et les chefs se mirent chacun à leur parler de la fête. La nuit
-était très froide et, bien que le sol fût couvert de plus de deux pieds
-de neige, personne n’y prenait garde, tous semblaient jouir de la
-solennité et écoutaient avec plaisir les discours des chefs. Je
-contemplais tout cela de la porte de l’église et de temps en temps je
-m’approchais du feu pour me réchauffer. Les discours finis, la cloche
-sonna et le peuple rentra en bel ordre dans l’église. A un nouveau
-signal, on salua d’une décharge générale la naissance du Rédempteur, et
-le <i>Gloria in excelsis Deo</i>, alternant avec des couplets en langue
-indienne, retentit harmonieusement dans la gracieuse petite église,
-changée en un vrai paradis sur terre. Après le <i>Gloria</i>, et comme il
-était près de minuit, à un nouveau signal de la cloche, on tira une
-nouvelle salve, et la grand’messe commença. J’y pris part comme maître
-des cérémonies, et je dirigeai les évolutions d’une demi-douzaine de
-petits enfants de chœur indiens. Les chantres entonnèrent un très
-solennel <i>Kyrie</i> que je n’avais jamais entendu et que toute l’assemblée
-reprenait en chœur. Cette musique aurait plu dans n’importe quelle<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span>
-ville d’Europe. La communion générale fut très émouvante; le célébrant
-lui-même fut si touché de tant de ferveur qu’il versait d’abondantes
-larmes. Suivit alors une messe d’actions de grâces à laquelle tous
-assistèrent, et la cérémonie s’acheva par un «fervorino» en langue
-sauvage</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 248px;">
-<a href="images/illu-223.jpg">
-<img src="images/illu-223.jpg" width="248" height="205" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Chefs chrétiens et deux missionnaires.</p></div>
-</div>
-
-<p class="nind">et un beau cantique. Il était 3 h. du matin. A 6 h. il y eut une autre
-messe à laquelle communièrent les vieillards, les aveugles, les infirmes
-et ceux qui avaient pris soin d’eux pendant la messe de minuit. Plus
-tard on chanta une autre grand’messe; puis on prépara un grand dîner
-pour toute la tribu au milieu de la place: spectacle im<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span>possible à
-décrire; pour s’en faire une idée, il faut l’avoir vu.»</p>
-
-<p>Un mot de leur dévotion à la T. S. Vierge: elle est à la fois tendre et
-affectueuse, forte et persévérante. On me dit que pour la Madone ils
-font de grands sacrifices, qui vont parfois jusqu’à l’héroïsme. Quand un
-missionnaire craint de ne pas obtenir de l’un d’entre eux une chose trop
-pénible à l’amour-propre, il fui dit: «Faites-le pour la Madone.» Alors
-le «non» expire sur ses lèvres; il rougit, courbe le front, baisse les
-yeux et une larme furtive roule sur ses joues. On ne peut rien refuser à
-la Madone; et la nature, malgré sa répugnance, est forcée de se
-soumettre. Le coupable se présente au sanctuaire de Marie, prie avec
-ferveur; la Ste Vierge répand dans son âme la force qui triomphe de
-toute difficulté, la réconciliation se fait, l’occasion est éloignée.</p>
-
-<p>Ils n’ont pas moins de dévotion au Sacré-Cœur, à qui est consacrée leur
-église. Presque tous les adultes font partie de l’Apostolat de la Prière
-et de la Confrérie du Sacré-Cœur. Ils sont très exacts à réciter chaque
-jour les prières prescrites, et beaucoup d’entre eux viennent non
-seulement de loin pour communier le premier vendredi du mois, mais ils
-ne laissent passer aucune semaine sans faire, le vendredi, un acte
-solennel de réparation à ce divin Cœur, si cruellement offensé par les
-hommes qu’il a tant aimés! Ceux qui ne peuvent venir le vendredi, font
-la sainte communion le premier dimanche du mois.</p>
-
-<p>A peine eurent-ils connaissance de l’œuvre de la communion réparatrice,
-que sept d’entre eux se présentèrent aussitôt pour former une sainte
-ligue et communier chacun son jour en réparation des outrages commis
-envers le S. Sacrement. Pris d’une sainte émulation, ils obtinrent de
-former plusieurs séries hebdomadaires de communions réparatrices.<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span></p>
-
-<p>La fête du Sacré-Cœur, bien qu’elle suive de près celle du S. Sacrement,
-se célèbre de la façon la plus solennelle chez les Cœurs d’Alène, et,
-s’il est possible, avec plus de dévotion encore. Longtemps avant la
-fête, le chef envoie ses messagers aux tribus voisines, les Nez-Percés,
-les Spokanes, les Kalispéles et jusqu’aux Sgoyelpi, à une distance de
-150 milles, pour les inviter à venir à De Smet (c’est le nom de leur
-village) pour prendre part à la grande fête du Sacré-Cœur. Beaucoup
-acceptent l’invitation et après avoir célébré chez eux la fête du
-<i>Corpus Domini</i>, ils se rendent avec leurs familles à De Smet, où ils
-campent au nombre de plusieurs milliers. Ces fêtes attirent bon nombre
-de païens, dont quelques-uns se convertissent, et aussi beaucoup de
-blancs; les catholiques sont attirés par leur dévotion et les
-protestants viennent admirer la piété des bons sauvages. Les chefs et
-les principaux de chaque tribu sont hébergés dans les maisons, les
-autres campent sous la tente. A cette occasion on fait la quête pour les
-pauvres. Le crieur public parcourt les rues, invitant le peuple à faire
-l’aumône. Alors hommes et femmes en grand nombre sortent de leurs
-maisons et se rendent auprès du chef, apportent couverture, chapeau,
-pardessus, chemise, etc.; quelques-uns donnent de la farine, de la
-viande fumée, des patates ou autres provisions; d’autres offrent un peu
-d’argent; il en est même qui font l’aumône d’un cheval ou d’un veau.
-L’an dernier, sur l’invitation de Mgr d’Orégon, ils firent une quête
-pour le Pape, assez fructueuse, eu égard à leur pauvreté. Qu’il est beau
-de voir ces pauvres sauvages aider du produit de leur travail le Père
-commun des fidèles, dépouillé par les ennemis de Jésus-Christ!</p>
-
-<p>Revenons à la fête du Sacré-Cœur. Voici comment on la célèbre: le matin,
-confessions et communions en grand<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span> nombre; puis, messe en musique
-suivie de sermons en différentes langues indiennes, et après le dîner,
-procession solennelle avec le S. Sacrement. Partant de la grande place
-devant l’église, elle s’avance le long d’une avenue ornée de fleurs et
-de plantes odoriférantes, passe devant l’école des Sœurs, longe la
-principale rue du village et aboutit au collège et à la maison des
-missionnaires, puis revient à l’église. En tête, marche une escouade de
-soldats du Sacré-Cœur, bannière déployée; ensuite viennent, recueillies
-et modestes, les femmes de la tribu avec leurs étendards, suivies des
-jeunes filles portant, toutes, les insignes d’enfants de Marie. Une
-grande croix portée par un chef précède les élèves du collège qui
-suivent leur bannière avec une modestie et un ordre admirables. Puis
-viennent les hommes de la tribu, rangés selon leur dignité; et, comme
-pour faire contraste avec leur austère gravité, voici venir les petits
-enfants de chœur indiens, en soutane rouge et rochet blanc, avec une
-ceinture violette. Les uns tiennent des flambeaux allumés, d’autres
-balancent des encensoirs fumants, tandis que les petites filles vêtues
-de blanc et couvertes de longs voiles jettent des fleurs devant le S.
-Sacrement. L’ostensoir est porté par le Supérieur de la Résidence ou par
-le Supérieur général de la Mission, ou quelquefois même par l’évêque,
-entouré des Pères qui ont pu venir des Réductions voisines. Le dais est
-porté par les chefs de quatre tribus; derrière, marche le grand chef
-avec ses conseillers ou les officiers de la milice, tous ayant un cierge
-à la main. Les soldats du Sacré-Cœur, en grand uniforme, escortent à
-cheval la procession; et au moment de la bénédiction donnée dans
-l’église, ils déchargent leurs armes en signe d’allégresse. Voilà
-comment ces Indiens, naguère encore sauvages,<span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span> célèbrent leurs fêtes
-religieuses.&mdash;Un mot maintenant de leurs rapports avec le Gouvernement
-Américain.</p>
-
-<h3>IX.</h3>
-
-<p class="chead"><i>Le Gouvernement et la Réserve des Cœurs d’Alène.</i></p>
-
-<p>Les Cœurs d’Alène ont obtenu il y a quelque temps du gouvernement des
-Etats-Unis, ce qu’on appelle une <i>Réserve indienne</i>; ils l’ont bien
-exploitée et en tirent grand profit. Les Blancs, ayant envahi le
-territoire des tribus aborigènes, les refoulèrent vers le Nord et
-s’emparèrent de ces immenses régions qui forment maintenant la partie
-occidentale des Etats-Unis. L’invasion ayant continué à s’étendre, la
-plus grande partie des Peaux-Rouges disparut. Il ne resta donc qu’un
-très petit nombre d’Indiens, que le gouvernement américain se décida
-enfin à traiter avec plus d’équité. En 1855, il signa avec les chefs des
-différentes tribus un accord, par lequel les Indiens cédaient à l’Etat
-la plus grande partie de leur territoire; de son côté le gouvernement
-s’engageait à leur payer annuellement une certaine somme pendant vingt
-ou trente ans, et à respecter la partie du territoire qui leur était
-laissée et dont on fixa exactement les limites, en interdisant aux
-Blancs de s’y établir.</p>
-
-<p>De là vient le nom de <i>Réserve indienne</i> donné à ces territoires. Les
-agents du gouvernement volèrent presque tout l’argent qui était dû aux
-Indiens, et souvent les Blancs obligèrent les chefs indiens à signer un
-nouveau traité par lequel ils cédaient à l’Etat la moitié ou les deux
-tiers de la Réserve. C’était une source perpétuelle de querelles, de
-procès et de guerres entre les Blancs et les Indiens.<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span></p>
-
-<p>Jusqu’alors les Cœurs d’Alène n’avaient encore conclu aucun traité et il
-semble que le gouvernement ne leur avait pas envoyé ses agents.
-D’ailleurs, jamais les Cœurs d’Alène n’auraient cédé un pouce de leur
-territoire à ces Anglo-Saxons, que malgré leur conversion au
-christianisme, ils détestaient comme les usurpateurs de leur pays et les
-oppresseurs de leur liberté. Bien plus, en 1857-58, ayant appris que
-quelques compagnies de l’armée nationale se disposaient à traverser leur
-pays, ils prirent les armes et combattirent les troupes américaines,
-d’abord avec succès, mais ensuite ils furent défaits, grâce aux renforts
-que reçurent les Blancs.</p>
-
-<p>Cette guerre affligea tellement les missionnaires, après tant de
-fatigues pour convertir et civiliser les Cœurs d’Alène, qu’il fut
-sérieusement question d’abandonner cette tribu à sa férocité native.
-Mais les officiers de l’armée, voyant que les missionnaires, malgré
-leurs efforts infructueux pour éviter la guerre, avaient du moins, par
-leur influence, empêché les massacres, les prièrent de continuer leur
-œuvre de civilisation. Ainsi encouragés, les Pères se livrèrent à leur
-travail apostolique avec une ardeur nouvelle; leurs exhortations
-roulaient surtout sur la paix, la charité et l’amour du prochain. Les
-Cœurs d’Alène, presque tous catholiques, se repentirent de leurs excès,
-et suivant les conseils reçus oublièrent les injustices passées et dès
-lors vécurent en bonne harmonie avec le gouvernement et avec tous les
-Blancs. Il y eut bien jusqu’en 1868 quelques rixes entre les Américains
-et les jeunes gens de la tribu; mais ces querelles s’apaisèrent
-facilement à la voix du missionnaire. Toutefois comme les Blancs
-envahissaient leur territoire de plus en plus, ils pensèrent qu’il
-valait mieux pour eux avoir une <i>Réserve</i> comme les autres Indiens. Ils
-demandèrent au gouverne<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span>ment de leur en céder une: mais il se passa
-beaucoup de temps avant que les commissaires de Washington n’eussent
-signé le traité. Les conditions furent les suivantes: Le gouvernement
-leur paierait 200.000 dollars pour le territoire cédé, n’enverrait aucun
-agent et les laisserait sous l’autorité de leur chef. Le Président
-confirma la concession, mais ne voulut pas proposer au Congrès le
-paiement des 200.000 dollars. Les Cœurs d’Alène ne s’irritèrent pas de
-ce refus; mais, avec leur fierté ordinaire, ils répondirent qu’ils
-n’avaient pas besoin de l’argent américain; avec l’aide de la Robe
-Noire, ils sauraient rester bons chrétiens et bons citoyens; la Réserve
-et leur travail leur fourniraient le nécessaire.</p>
-
-<p>On lira avec plaisir le récit d’un épisode qui se rapporte à ces
-négociations. Un des chefs s’opposait à toute cession de territoire, et,
-mettant ainsi la division dans l’assemblée, entravait la conclusion du
-traité. Alors un autre chef se leva et voulut en vain rétablir le
-silence; d’autres essayèrent également sans plus de succès; le grand
-chef put à peine apaiser le tumulte pendant quelques instants. Mais
-bientôt, l’agitation et les cris recommençant de plus belle, le
-missionnaire qui, sur le désir des Indiens, assistait au conseil, se
-leva, et, d’une voix forte, interpella par son nom le perturbateur de la
-paix. Celui-ci s’esquiva tout honteux, et l’ordre se rétablit aussitôt.
-A cette vue, les commissaires protestants furent remplis d’étonnement;
-mais, au lieu de reconnaître dans ce fait la puissance de la religion
-catholique sur les sauvages, ils en prirent occasion de la dénigrer.</p>
-
-<p>Les missionnaires avaient à grand’peine détourné les Indiens de la
-chasse au buffalo, cause de graves désordres, pour les appliquer à
-l’agriculture qu’ils avaient en aversion, lorsque les Blancs, qui
-convoitaient les terres de la<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span> Réserve, commencèrent à l’envahir et à
-s’y bâtir des maisons. A cette nouvelle, le chef alla trouver le
-missionnaire pour lui demander conseil. Celui-ci lui recommanda de ne
-causer aucun dommage à ces Blancs qui en prendraient occasion de leur
-déclarer la guerre et de les chasser de la Réserve. «Tâche de les
-renvoyer doucement, et, ceux-ci une fois partis, empêche les autres de
-venir.» Ainsi fut fait. Il envoya quelques-uns des siens chercher, hors
-de la Réserve, un endroit favorable pour y construire des habitations;
-lui-même alla voir les Blancs, disant qu’il leur montrerait des terres
-meilleures que celles qu’ils occupaient et dont ils pourraient prendre
-possession légitime.</p>
-
-<p>Ainsi il les amena à déloger, sauf trois ou quatre qui refusèrent de
-partir; à ceux-là il offrit un prix raisonnable en chevaux ou en vaches
-s’ils voulaient vendre leur terre, et vint à bout de se débarrasser
-d’eux. Il chargea douze guerriers de parcourir chaque jour la partie la
-plus exposée de la Réserve, et s’ils y rencontraient des Blancs, ils
-devaient leur montrer les limites dont ils étaient les gardiens et leur
-dire qu’ils pouvaient s’établir en tel ou tel endroit hors de la
-Réserve. Cette manière d’agir continuée pendant trois ans mit fin aux
-litiges et empêcha l’invasion redoutée; les Blancs eux-mêmes, rendant
-justice à leur loyauté, se firent leurs protecteurs et les aidèrent à
-repousser ceux qui voulaient franchir les frontières.</p>
-
-<p>Dans la guerre des Nez-Percés avec les troupes des Etats-Unis, les Cœurs
-d’Alène s’employèrent de tout leur pouvoir à maintenir la paix sur leur
-territoire, empêchant les Nez-Percés de faire des incursions sur leurs
-terres et de tuer des Américains. De plus, ils leur firent savoir que,
-s’ils ne se retiraient pas de leur Réserve, ils<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span> prendraient les armes
-contre eux en faveur des Blancs. Ainsi ils obligèrent les guerriers de
-cette tribu à la retraite et sauvèrent la vie à des centaines
-d’innocents. Après le départ des Nez-Percés, les Cœurs d’Alène, sur
-l’ordre de leur chef Seltis, rappelèrent les familles qui s’étaient
-enfuies, et, en attendant leur retour, prirent soin de leurs champs et
-de leurs maisons. Ainsi la paix fut rétablie; les Blancs firent de
-grandes démonstrations de gratitude à ces bons Cœurs d’Alène, et le
-gouvernement bâtit sur leurs confins un fort pour les protéger.</p>
-
-<h2><a name="APPENDICE" id="APPENDICE"></a>APPENDICE.<br /><br />
-<small><i>La chasse.</i></small></h2>
-
-<p>Toutes les tribus de l’ouest des Montagnes Rocheuses allaient, une ou
-deux fois l’an, à la chasse du buffalo dans les régions où ces animaux
-erraient en troupeaux de plusieurs milliers. Il y a une douzaine
-d’années, un Américain qui portait le courrier d’Helena à Benton,
-distance d’environ 175 milles, fut forcé de s’arrêter pendant dix heures
-sur les bords du fleuve Sunriver (rivière du Soleil) pour laisser passer
-un de ces troupeaux, lequel pourtant galopait à toute vitesse. Il devait
-donc y avoir là plusieurs milliers de buffalos. Les Indiens consacraient
-à ces chasses environ quatre mois de l’année; un peu plus d’un mois à
-l’aller et autant au retour, et plus de quarante jours à la chasse.</p>
-
-<p>Ceux qui y prenaient part emmenaient toute leur famille avec de nombreux
-chevaux qui portaient les bagages, tentes, couvertures, provisions,
-haches, couteaux<span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span> et autres ustensiles. Les Yakima et les tribus
-voisines avaient à parcourir plus de 600 milles; les Cœurs d’Alène plus
-de 400, les Têtes-Plates plus de 200, tandis que les Corbeaux, les
-Pieds-Noirs, les Gros-Ventres et les autres tribus à l’est des Montagnes
-Rocheuses n’avaient à faire que peu de chemin. Parfois ils devaient
-traverser les plaines à l’est du Montana à la poursuite du buffalo qui
-lui-même parcourait des centaines de milles.</p>
-
-<p>Pour ces chasses, les Indiens ont de petits chevaux très rapides qu’ils
-montent merveilleusement. Lancés à la poursuite des buffalos, dès qu’ils
-les voient à portée de fusil, ils tirent, tout en courant à bride
-abattue, jusqu’à ce qu’ils aient disparu, ou que les chevaux soient
-épuisés, ou la nuit venue, laissant derrière les bêtes tuées ou
-blessées.</p>
-
-<p>La chasse terminée, ils reviennent à leur campement, et chacun raconte
-combien de buffalos il a tué pendant la journée et en quel endroit. Le
-lendemain toute la famille: hommes, femmes et enfants, vont dépecer les
-buffalos tués; les femmes emportent sur des chevaux les peaux et les
-quartiers de viande, laissant les os et les intestins. Quand la chasse
-est abondante, ils prennent les meilleurs morceaux, la langue et la
-peau, et laissent tout le reste en pâture aux loups, aux ours et aux
-oiseaux de proie. Les jours suivants, pendant que les hommes retournent
-à la chasse, les femmes préparent la venaison, la coupent par tranches
-et la font cuire à petit feu, pour la conserver des semaines et des mois
-entiers. S’il leur reste du temps, elles préparent aussi les peaux, et,
-par un travail de plusieurs semaines, les rendent assez souples pour en
-faire des couvertures, des chaussures et même des bottes et des habits
-pour les hommes. Une dizaine de jours plus tard, quand les buffalos
-décimés se sont éloignés, les chas<span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span>seurs lèvent le camp et transportent
-leurs tentes là où ils comptent retrouver les troupeaux, à la poursuite
-desquels ils s’élancent de nouveau.</p>
-
-<p>Les Indiens catholiques ne font plus ces chasses; depuis que, sous la
-direction des missionnaires, en même temps que bons catholiques ils sont
-devenus bons cultivateurs, ils tirent plus de profit de la culture que
-de la chasse, et leurs mœurs sont moins exposées à se corrompre que dans
-ces expéditions où ils se trouvaient mêlés à toutes sortes de gens
-grossiers. Les tribus chrétiennes conservent encore ce qu’ils appellent
-la petite chasse, c’est-à-dire la chasse au cerf et au chevreuil dans
-leurs forêts. Cette chasse se fait toujours par des gens de la même
-tribu et généralement après les fêtes de Noël, lorsqu’ils reviennent de
-la Mission. Ceux qui veulent y prendre part, se réunissent entre eux et
-choisissent un chef, lequel autrefois devait être inspiré du grand
-Sunmesch (grand Esprit). Celui-ci fixe le jour du départ et le lieu du
-rassemblement où se rendent tous les chasseurs avec leurs familles et
-leurs bêtes de somme. Le premier soir, ils tiennent conseil et le chef,
-après avoir pris l’avis de tous, assigne à chacun son office et le poste
-qu’il doit occuper parmi les chasseurs rangés en cercle: ce cercle est
-d’autant plus grand qu’il y a plus de chasseurs: ainsi, pour quarante
-hommes, il a de quatre à cinq milles de circonférence.</p>
-
-<p>Dès avant l’aube, un des chasseurs, désigné par le chef, suspend à des
-pieux, dans un des secteurs du cercle, des peaux de cerf à moitié
-brûlées, à 70 ou 100 pas de distance l’une de l’autre; les chasseurs
-s’embusquent dans les trois autres secteurs, à 200 pas l’un de l’autre.
-Le cerf, qui veut sortir de l’enceinte, sent l’odeur des peaux brûlées
-et fuit vers le chasseur; aussitôt qu’il l’aperçoit, il revient en
-arrière; alors les chasseurs, sur un signal donné,<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span> s’avancent de
-conserve, rabattent les cerfs vers le centre, et quand ils en ont réuni
-un grand troupeau, ils en font à coups de fusil un véritable massacre.
-Ainsi, dans une seule journée de l’année passée, les chasseurs Spokanes
-en ont tué plus d’une centaine. A la tombée de la nuit, ils retournent
-au camp, mourant de faim et brisés de fatigue, n’ayant rien mangé depuis
-le matin, et ils s’étendent sur leurs peaux de buffalos. Les femmes
-allument du feu pour réchauffer les chasseurs et préparer leur repas. Le
-lendemain ils s’en vont chercher les cerfs tués, les rapportent au camp
-où on les distribue de la manière suivante: la peau, les pieds et la
-partie antérieure de l’animal reviennent à celui qui l’a tué; la tête au
-chasseur qui était le plus rapproché de lui; les épaules et les jambes,
-à la communauté.</p>
-
-<p>Et voilà toute une tribu en fête!</p>
-
-<p class="fint">FIN.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span></p>
-
-<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<table cellpadding="0" summary="deprecated">
-
-<tr><td class="pdd" colspan="2"><a href="#PREFACE">PRÉFACE</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_7">7</a></td></tr>
-
-<tr><td colspan="3">&nbsp; </td></tr>
-<tr><th class="pdd" colspan="3"><a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE.</a></th></tr>
-
-<tr><td class="c" colspan="2"><b>Six ans aux Montagnes Rocheuses</b></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_9">9</a></td></tr>
-<tr><td colspan="3">&nbsp; </td></tr>
-<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_Ia">Chapitre I.</a></span>&mdash;Le Voyage</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_11">11</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_IIa">Chapitre II.</a></span>&mdash;Spokane et les Indiens</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_33">33</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_IIIa">Chapitre III.</a></span>&mdash;Une Paroisse américaine, Frenchtown, ou «la Ville Française»</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_65">65</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_IVa">Chapitre IV.</a></span>&mdash;Une Paroisse américaine (suite)</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_95">95</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_Va">Chapitre V.</a></span>&mdash;Seattle, ou la Reine du Pacifique</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_127">127</a></td></tr>
-
-<tr><th class="pdd" colspan="3"><a href="#DEUXIEME_PARTIE">SECONDE PARTIE.</a></th></tr>
-
-<tr><th class="pdd" colspan="3">Monographies Indiennes.</th></tr>
-<tr><td colspan="3">&nbsp; </td></tr>
-<tr><td class="pdd" rowspan="24"
-valign="top"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_Ib">Chapitre I.</a></span>&mdash;</td><td colspan="2">Une tribu païenne: les Pieds-Noirs</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">La nation des Pieds-Noirs</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_137">137</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Les premiers chevaux</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_141">141</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Mode d’élection des chefs</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_144">144</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">La civilisation chez les sauvages</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_148">148</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">La médecine des sauvages et autres causes de destruction</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_154">154</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">L’homme de médecine chez les Corbeaux</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_155">155</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">L’eau-de-vie</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_163">163</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Extinction de la race</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_165">165</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Le massacre des Pieds-Noirs par les troupes du colonel Baker</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_166">166</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Sépultures indiennes</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_167">167</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Enterrés vivants</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_171">171</a>
-<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Vieux Pharisien et femmes scalpées</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_172">172</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">La chevelure d’un Corbeau</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_174">174</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Le sacrifice au Soleil ou la loge de médecine</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_175">175</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Mythologie de la loge de médecine</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_179">179</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Le Napi ou le Vieux des Pieds-Noirs</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_182">182</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Une pipe vendue pour trente chevaux</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_186">186</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Prière d’un sauvage</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_188">188</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Le Barbier indien</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_189">189</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Une histoire d’ours</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_190">190</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Histoire d’un serpent</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_194">194</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Serpents à sonnettes</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_195">195</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Le climat du pays des Pieds Noirs</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_197">197</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"
- rowspan="10"
-valign="top"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_IIb">Chapitre II.</a></span>&mdash;</td><td class="pdd" colspan="2">Une tribu chrétienne: les Cœurs d’Alène</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">La tribu des Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_201">201</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Conversion des Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_204">204</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Douceur chrétienne des Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_208">208</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Civilisation des Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_212">212</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Piété des Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_213">213</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Éducation de la jeunesse chez les Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_215">215</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Arrivée d’un missionnaire chez les Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_216">216</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Les fêtes religieuses chez les Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_222">222</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">Le gouvernement et la Réserve des Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_229">229</a></td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap"><a href="#APPENDICE">Appendice.</a></span>&mdash;</td><td>La Chasse</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_233">233</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="csml">
-&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;
-Imprimé par Desclée, De Brouwer et Cie., Lille&mdash;Paris&mdash;Bruges.&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;</p>
-
-<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> En Juillet 1911, des fêtes commémoratives de ce <i>baptême</i>
-furent célébrées à Saint-Dié, sous la présidence du ministre français
-des colonies et de l’ambassadeur des Etats-Unis, à Paris, M. Bacon.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Une nouvelle cathédrale est en construction.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Un savant anglais, Charles-G. Leland, a publié une étude
-sur ce sujet. Voir <i>La Dépêche</i> de Lille, 10 octobre 1911.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_4" id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> Le Montana est aujourd’hui divisé en deux diocèses: celui
-d’Héléna, et celui de Great-Falls.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_E_5" id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> De Baudoncourt, <i>Histoire populaire du Canada</i>, p. 57.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_F_6" id="Footnote_F_6"></a><a href="#FNanchor_F_6"><span class="label">[F]</span></a> Le dollar vaut cinq francs.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_G_7" id="Footnote_G_7"></a><a href="#FNanchor_G_7"><span class="label">[G]</span></a> Les syndics, élus à la majorité des suffrages, forment le
-conseil du curé. Il n’y a pas d’autres représentants de l’autorité dans
-la paroisse. Pas de maire, pas d’adjoints.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_H_8" id="Footnote_H_8"></a><a href="#FNanchor_H_8"><span class="label">[H]</span></a> Comparer les légendes bretonnes par rapport aux menhirs aux
-pierres roulantes et au loup-garou.</p></div>
-
-</div>
-<hr class="full" />
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES PEAUX-ROUGES ***</div>
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-
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
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-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
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-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
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