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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Au Pays des Peaux-Rouges - Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes - -Author: Victor Baudot - -Release Date: November 20, 2021 [eBook #66776] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif, Gallica and - the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES PEAUX-ROUGES *** - - - - - AU PAYS DES PEAUX-ROUGES - - _P. Victor BAUDOT, S. J._ - - Au Pays - - DES - - Peaux-Rouges - - Six ans aux Montagnes Rocheuses - - Monographies indiennes - - [Image: colophon] - - SOCIÉTÉ SAINT-AUGUSTIN, Desclée, de Brouwer & Cⁱᵉ - - LILLE, PARIS, LYON, MARSEILLE, BRUGES - - - TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS. - - Copyright by Desclée, De Brouwer & Cº, Lille--Paris--Bruges, 1911. - - - - -_PRÉFACE_ - - -_Au rapide récit de mon séjour en Amérique que l’on trouvera dans la -première partie de ce volume, j’ajoute la monographie de deux tribus -sauvages, l’une encore païenne, celle des Pieds-Noirs; l’autre -chrétienne, celle des Cœurs d’Alène._ - -_Aujourd’hui que les Indiens sont sur le point de disparaître, il est -grand temps de fixer leurs traits caractéristiques, et de recueillir ce -que nous pouvons savoir de leurs traditions, de leurs croyances, de leur -culte et de leurs mœurs. Le P. Prando, S. J., a fait ce travail pour les -Pieds-Noirs qu’il connaissait à fond, et comme toutes les tribus se -ressemblent, ce qu’il dit des Pieds-Noirs peut également s’appliquer aux -autres sauvages avant leur conversion. Nous avons traduit de l’italien -cette intéressante monographie complètement inédite en ce sens qu’elle -n’a jamais été mise dans le commerce. Quant aux Cœurs d’Alène, je les ai -placés à dessein en regard des Pieds-Noirs, comme le type le plus -complet de la tribu chrétienne. Aux Montagnes Rocheuses, quand on veut -parler des Indiens catholiques les plus fervents, on dit: «Voyez les -Cœurs d’Alène»; et par contre, quand on veut parler des Indiens les plus -enracinés dans leur paganisme, les plus difficiles à convertir, on dit: -«Voyez les Pieds-Noirs et les Corbeaux»._ - -_La notice sur les Cœurs d’Alène, traduite elle aussi de l’italien, a -été composée d’après les lettres des missionnaires par un auteur anonyme -qui l’a publiée dans la «Civiltà cattolica»._ - -_Comme d’autre part j’ai donné moi-même, au cours de mon récit, quelques -détails sur les «Nez-Percés» et les «Têtes-Plates» au milieu desquels -j’ai vécu, le lecteur en fermant ce volume aura une idée à peu près -complète de ces intéressantes peuplades du Far West américain, connues -sous le nom de Peaux-Rouges._ - - - - -AU PAYS DES PEAUX-ROUGES par le P. Victor BAUDOT, S. J. - - - - -PREMIÈRE PARTIE. - -Six ans aux Montagnes-Rocheuses - - -Amérique! Peu de personnes savent exactement d’où vient ce nom sonore et -où il fut prononcé pour la première fois. Il paraissait si naturel de -donner à ce nouveau continent le nom même de Colomb et de l’appeler -Colombie! Mais un géographe allemand du XVIᵉ siècle en disposa -autrement. Waldseemuller, dans sa _Cosmographie_ où il relatait les -voyages d’Améric Vespuce, attribua à ce navigateur la découverte de -Christophe Colomb et imprima sur ses cartes le mot AMERICA! - -Ce livre sortit en mai 1507 des presses de Saint-Dié (Vosges), ma ville -natale. Il semble donc que de par ma naissance j’étais prédestiné à voir -ce pays baptisé[A] au même lieu que moi. Je l’ai vu au soir de ma vie et -contre toute attente. Ayant rencontré à Turin le supérieur de la -mission des Montagnes Rocheuses, je fus par lui invité à l’accompagner -au pays des Têtes-Plates et des Nez-Percés. «Vous savez l’anglais, me -dit-il, vous nous serez utile là-bas.--Mais je suis trop vieux, j’ai 58 -ans!...--On n’est jamais trop vieux pour bien faire: venez.» Et voilà -comment je partis. - - - - -CHAPITRE I. - -LE VOYAGE - - -Le 20 septembre 1902, je prenais à Paris, gare Saint-Lazare, l’express -de Cherbourg, où dès notre arrivée on nous transborda sur le -«Saint-Louis», mouillé en rade. Le «Saint-Louis», est un bateau -américain, frère du «Saint-Paul», assez bon marcheur, mais cependant -quelque peu vieilli. Il était bondé de voyageurs, tous ou presque tous -citoyens de la libre Amérique, retournant dans leur pays après avoir -joui des plaisirs que leur offrent nos villes d’Europe, surtout Paris, -qu’ils appellent la «Babylone moderne»,--«Babylone,» si vous voulez, MM. -les Américains, mais trop souvent «Babylone» par vos-propres faits et -gestes! - -J’ai à peine mis le pied sur le bateau, que je me trouve en pleine -civilisation yankee. Ce qui me frappe tout d’abord à la salle à manger, -c’est l’usage immodéré de l’eau glacée (ice-water): à table on ne sert -aucune autre boisson, et si vous voulez un verre de bière ou de vin, -vous êtes obligé de le faire venir directement de la buvette. Le menu me -paraît plus abondant que choisi; je n’y trouve rien qui rappelle la -cuisine française. A la fin du repas, bien entendu l’inévitable «cake» -(gâteau), accompagné de l’inévitable «sorbet» (ice-cream). Encore la -glace sous une autre forme! Décidément aux Américains, comme aux anciens -Romains, Sénèque pourrait dire: «Cette neige au cœur de l’été, ne -croyez-vous pas qu’elle donne des obstructions au foie?» (Lettre 95). Et -ailleurs: «A vos estomacs débilités par tant de raffinements, bientôt la -neige ne suffira plus; il vous faudra la glace.» Aussi les inconvénients -de ces boissons trop froides se manifestent-ils un peu partout, et un -Américain me disait un jour: «Notre maladie nationale, c’est la -dyspepsie.» - -Une autre passion des Américains, c’est la passion des sucreries; ils -ont toujours la bouche pleine d’une sorte de caramel, qu’ils appellent -du «candy», qui leur gâte les dents dès leur enfance; ne vous étonnez -donc point que l’Amérique soit le paradis des dentistes. - -Je n’eus pas le temps de faire de longues observations sur les mœurs de -mes compagnons de voyage: car dès le second repas et bien longtemps -avant la fin, je dus m’éloigner à la hâte, la serviette devant la -bouche. Je fis le reste du voyage sur mon dos, en proie au malaise bien -connu des passagers qui comme moi n’ont pas le pied marin. Je ne -remontai sur le pont qu’au moment où nous allions entrer dans la baie de -New-York; d’ailleurs, bien ou mal portant, je dus à Sandy-Hook me -présenter comme tout le monde avec mes valises aux officiers de la -douane. On visite ici les bagages de cabine; nous étions tous réunis -dans la salle à manger de première classe, qui ressemble à une chapelle -avec sa nef plus ou moins ogivale et son orgue monumental. Lorsque mon -tour fut arrivé, je fus tout étonné d’entendre le préposé des douanes, -après m’avoir demandé si je n’avais rien à déclarer, me dire: «Prêtez -serment, take the oath». Il est curieux de voir comment aux Etats-Unis -on use et abuse de cette formule; l’inconvénient très grave de cette -coutume est d’enlever au serment tout son prestige, et je me souviens -d’avoir lu quelque part dans un journal de New-York un article intitulé -à tort ou à raison: «Pourquoi notre vice national est-il le parjure?» - -La première vue de New-York frappe par son étrangeté: cette armée de -maisons hautes de vingt étages, rangées en bataille sur la pointe de -l’île de Manhattan, comme pour défier les assauts de la vieille Europe, -produit sur le nouveau venu une impression de force et de solidité -massive qui ne manque pas de grandeur, mais qui certainement manque -d’élégance. Nous dépassons la pointe de Manhattan, et bientôt nous voici -au dock de l’«American Line». Une foule compacte nous attend sur le quai -avec un calme qui m’étonne, et nous souhaite la bienvenue sans cris, -presque sans bruit, en saluant de la main et en agitant des mouchoirs -blancs. Nous débarquons aussitôt entre deux haies de douaniers, et tous -nous sommes conduits dans un immense hangar, où doivent être inspectés -nos gros bagages. D’énormes grues à vapeur les transbordent déjà du -bateau dans ce hangar; c’est un spectacle presque effrayant de voir ces -puissants engins jeter sur le sol avec un bruit assourdissant une -avalanche de malles et de caisses de toutes formes et de toutes -dimensions. C’est ici qu’il nous faudra de la patience; avant d’ouvrir -leurs malles devant un des inspecteurs, les passagers doivent d’abord un -à un se présenter par ordre d’arrivée au contrôleur général, qui leur -délivre un certificat d’identité et l’autorisation d’enlever leurs -bagages. On fait queue ainsi pendant des heures, quelquefois pendant une -demi-journée, avant d’obtenir le visa de cet agent perspicace, qui a -mission de passer au crible tous les nouveaux venus. Grâce à un heureux -concours de circonstances, nous n’attendîmes pas plus de trois heures. -C’était peu quand on songe à l’extrême sévérité avec laquelle se fait à -New-York le service des douanes. On sait que le système de protection à -outrance sévit aux Etats-Unis, surtout depuis que le parti républicain -est au pouvoir; car les démocrates inclinent plutôt au libre échange, du -moins dans une certaine mesure. Les droits d’entrée étant donc très -élevés, rien d’étonnant que chacun tâche d’y échapper; de là ces -rigueurs de la police douanière. - -[Illustration: New-York.--Hôtel de la 5ᵉ Avenue.] - -Enfin nous voilà libres: la porte de fer s’ouvre devant nous, et une -voiture de place, attelée de deux chevaux, nous emporte rapidement vers -la seizième rue où est situé le collège Saint-François-Xavier. - -Les villes d’Amérique sont construites en échiquier, partagées en -avenues et rues qui se coupent à angle droit; les Avenues traversent la -ville du sud au nord, les rues de l’est à l’ouest. Rues et Avenues sont -numérotées et n’ont pas d’autre nom que leur numéro. On dit donc 1ᵉ, 2ᵉ, -3ᵉ Avenue, etc.; 1ᵉ, 2ᵉ, 3ᵉ Rue, etc. A New-York, la 5ᵉ Avenue, qui est -la grande artère de la ville, partage les rues qu’elle traverse en deux -parties, l’une Ouest et l’autre Est, chacune avec son système spécial de -numéros pour les maisons. Il importe donc d’indiquer dans une adresse -non seulement le numéro, mais aussi le côté de la rue, sinon votre -lettre court le danger d’aboutir au 17 du côté Est, au lieu d’aller au -17 du côté Ouest. - -[Illustration: New-York.--La 6ᵉ Avenue avec son chemin de fer aérien.] - -Nous allions, nous, au 30 Ouest, 16ᵉ rue, où nous arrivions entre 11 h. -et midi, juste à temps pour la dernière messe. C’était le dimanche 28 -septembre, 1902. - -J’employai l’après-midi à quelques courses aux environs du collège, -situé entre la 5ᵉ et la 6ᵉ Avenue, où je ne trouvai absolument rien de -remarquable. Le chemin de fer aérien de la 6ᵉ Avenue attira cependant -mon attention par sa laideur et par le bruit infernal qu’il produit. Le -soir, à l’occasion de la fête des Sept Douleurs, un chœur d’artistes, -hommes et femmes, exécuta à l’église du collège, avec une perfection -presque absolue, le «Stabat» de Rossini. Le lendemain fut employé à -visiter la grande ville; je remontai d’abord la 5ᵉ Avenue, l’avenue -aristocratique par excellence, tâchant de me suggestionner moi-même et -d’élever mon enthousiasme à la hauteur des circonstances. Je dois avouer -que je ne réussis que modérément; la 5ᵉ Avenue fut loin de m’éblouir, et -à part l’immense hôtel Waldorf-Astoria, et surtout la cathédrale -Saint-Patrick, je ne vis aucun monument digne de fixer l’attention. - -La cathédrale catholique de Saint-Patrick rappelle l’église votive de -Vienne, sans avoir toutefois la même perfection de lignes ni l’admirable -adaptation du site. Plus tard, dans la même journée, je pris le tram -jusqu’à l’hôtel des Postes et descendis à pied cette partie de Broadway -(grand’rue) où se concentrent toutes les banques et les principales -maisons de commerce. C’est le quartier des maisons à vingt étages et -plus; l’animation est extraordinaire, la foule énorme et enfiévrée. Au -milieu de ce tumulte, vous rencontrez tout à coup une église et un -cimetière, l’église épiscopalienne de la Trinité (Trinity church), la -plus ancienne et la plus riche des Etats-Unis. Le cimetière à côté -contraste par son silence et la simplicité de ses croix de bois avec le -luxe et le bruit de la rue, dont il n’est séparé que par une grille. Là -sont enterrés côte à côte les fondateurs de la cité, ces vieux colons -hollandais qui, en souvenir de leur patrie, l’avaient appelée -«Nouvelle-Amsterdam», et leurs successeurs Anglo-Saxons, qui changèrent -ce nom en celui de «Nouvelle York» ou «New-York». - -J’entrai dans l’église; une femme seule était assise sur le premier -rang de chaises, en face du sanctuaire. Fatigué, je m’assis moi-même au -milieu de la nef; à ce moment précis, un clergyman en surplis sortit de -la sacristie, monta en chaire et lecture faite, se mit à commenter - -[Illustration: New-York.--Hôtel Waldorf-Astoria.] - -un passage de l’Apocalypse. Il me couvait des yeux; évidemment il -n’avait pas chaque jour la bonne fortune de parler devant un clergyman. -Mais le temps pressait, j’avais de nombreuses courses à faire et à peine -avait-il commencé que je me levai et partis, le laissant en tête à tête -avec la personne qui composait tout son auditoire et qui très -probablement était sa femme. Après cela plaignons-nous de prêcher -quelquefois dans des églises presque désertes!... - -L’église de la Trinité, dont la flèche cependant a 286 pieds de haut, -semble enterrée au milieu des constructions colossales qui l’entourent -et qui la dominent de toutes parts. Ces immenses maisons sort vraiment -la principale, je dirais presque la seule curiosité de New-York. On les -appelle à cause de leur hauteur des «gratte-ciel» (sky scrapers); elles -semblent en effet menacer le ciel et le déchirer de leurs crêtes -orgueilleuses. Chacune d’elles renferme tout un monde; à la porte -d’entrée une carte topographique vous détaille le plan des vingt où -trente étages qui composent cette ruche immense. Les ascenseurs sont là, -prêts à vous enlever; un concierge-chef vous avertit de sa voix -stridente: «les voyageurs pour le Nord-Ouest ou le Sud-Est, ascenseur nº -7, nº 15»; on se précipite et le train part dans la direction indiquée. -Une de ces maisons, le «city investing building» n’a pas moins de 21 -ascenseurs pour ses 34 étages; elle a 486 pieds de haut, couvre 13 -arpents de surface et peut loger 6000 personnes. La raison de ces -hauteurs démesurées est que sur la langue de terre qui forme l’île -étroite de Manhattan le terrain manque pour cette immense population: en -1900 la ville de New-York comptait déjà 3.637.202 habitants, dont -800.000 juifs et 400.000 Italiens; elle doit avoir depuis longtemps -dépassé quatre millions. - -A mon avis, la merveille de New-York était alors le pont de Brooklyn. Je -l’avais souvent vu représenté sur des gravures ou des photographies; je -croyais trouver là une sorte de galerie artistique, où les paisibles -promeneurs pouvaient venir le soir respirer le grand air et contempler -des couchers de soleil. Au lieu de ce pont idyllique, je rencontrai le -pont le plus prosaïque, je dirai même le plus brutal qui se puisse -rêver. Long de près de deux kilomètres, il est divisé en cinq voies: une -au milieu pour - -[Illustration: New-York.--Maison de la 5ᵉ Avenue.] - -les piétons, deux pour les tramways et les chemins de fer électriques; -et deux le long des garde-fous pour les chevaux et les voitures. -M’engageant sur la chaussée du milieu, je me trouvai aussitôt dans un -véritable pandémonium. A ma droite et à ma gauche couraient à toute -vitesse des tramways électriques; au-dessus des lignes de tramways, sur -des plates-formes d’acier, roulaient, avec un fracas métallique -assourdissant, des trains bondés de voyageurs, allant de New-York à -Brooklyn ou de Brooklyn à New-York. Cette course vertigineuse de trains -et de cars, ce bruit d’acier, strident et continu, me causaient une -sorte de vertige, et je me crus tombé dans un de ces cercles de fer et -de feu si puissamment décrits dans l’Enfer du Dante. La scène sous le -pont n’était pas moins animée: une suite non interrompue de navires, -voguant toutes voiles déployées, de remorqueurs aux roues tapageuses, de -lourds paquebots déchirant l’air du bruit de leurs sirènes, de chaloupes -à vapeur s’élançant d’un bord à l’autre, et de barquettes dansant sur la -crête des vagues. - -Saturé de bruit et de mouvement, je m’arrêtai à mi-chemin de Brooklyn et -revins sur mes pas vers New-York. La ligne bizarrement déchiquetée des -monstrueuses maisons de la ville se dressait devant moi, enlaidie par -des tourbillons d’une fumée extraordinairement noire et épaisse dont je -ne m’expliquais pas la cause. Je sus plus tard qu’à ce moment une grève -générale sévissait dans les mines d’anthracite de Pensylvanie, et que -cette fumée intense provenait de la mauvaise qualité du charbon -substitué à l’anthracite. - - * * * * * - -Le mardi 30 septembre, je prenais avec mes deux compagnons, à la station -centrale de New-York, l’express de 8 h. 45 du matin, qui devait en 24 -heures nous conduire à Chicago, notre première étape: distance 1200 -kilomètres. - -Ce serait peut-être le cas de dire ici un mot du matériel des chemins de -fer américains. Les wagons sont ouverts dans toute leur longueur et -partagés en deux par - -[Illustration: Le pont de Brooklyn.] - -une allée centrale qui va d’une porte à l’autre. A une extrémité se -trouve le cabinet de toilette, à l’autre un gros poêle de fonte; de -chaque côté de l’allée centrale sont rangées des banquettes à deux -places, et correspondant à chaque banquette, une fenêtre ordinairement -double et qu’on n’ouvre presque jamais; la ventilation se fait par des -prises d’air dans la partie haute du wagon. Il n’y à qu’une classe et -qu’un prix pour tous les voyageurs; ceux qui désirent plus de luxe et de -confort, montent dans les voitures de la Compagnie Pullman, ou comme on -dit là-bas «prennent un Pullman.» Les locomotives sont énormes et munies -chacune d’une cloche qui doit sonner sans interruption aussi longtemps -qu’un train est en mouvement dans une gare; s’il y à donc plusieurs -trains, ou comme dans certaines stations plus importantes un grand -nombre de trains, le carillon augmente à proportion. - -Au sortir de la grande ville nous longeons d’abord la rivière Hudson, -très large, bordée sur la rive droite par une longue terrasse de roches -calcaires et de vertes collines; nous la remontons sur la rive gauche -jusqu’à Albany, capitale de l’Etat de New-York, et résidence du -gouverneur. A partir d’Albany nous nous élançons vers l’Ouest, et par -les villes de Utica, Rome, Syracuse et Rochester, nous gagnons Buffalo, -où nous arrivons vers 7 h. du soir. Ici deux routes s’ouvrent vers -Chicago: l’une longe la rive méridionale du lac Erié et passe par -Cleveland, dans l’Etat de l’Ohio; l’autre remonte au nord du lac Erié, -en passant par les chutes du Niagara et se dirige à l’ouest vers -Détroit. Nous prîmes cette dernière route, et vers 8 h. du soir nous -arrivions à la station de Niagara-Falls. Malheureusement la nuit était -venue et il pleuvait; le train stoppa quelques minutes, pendant -lesquelles de la plate-forme du wagon, sans rien voir, nous pûmes du -moins entendre gronder sous nos pieds la formidable cataracte. - -[Illustration: Un wagon-restaurant en Amérique sur la ligne de New-York -à Buffalo.] - -Ici me revient tout naturellement en mémoire ce passage bien connu de -Chateaubriand: «Tout était silence et repos, hors la chute de quelques -feuilles, le passage brusque d’un vent subit, les gémissements rares et -interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalles, on entendait -les roulements solennels de la cataracte du Niagara qui, dans le calme -de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers -les forêts solitaires». - -Après avoir franchi le Niagara, nous contournons la pointe nord-est du -lac Erié et serrant de près la rive septentrionale nous courons à toute -vapeur vers l’Ouest. Notre train stationne quelques instants à Détroit, -puis nous entrons dans l’immense plaine qui sépare le lac Erié du lac -Michigan. A la pointe du jour, nous nous trouvons au milieu de cette -plaine monotone où d’énormes usines, entr’autres la fameuse fabrique de -conserves Armour, nous annoncent l’approche de la grande ville. Vers 8 -h. la crête des vagues du lac Michigan blanchit à l’horizon, et enfin -après une course de plus en plus rapide nous arrivons à Chicago. - -Nous descendons à une gare située à l’entrée de la 12ᵉ rue. Les rues de -Chicago sont renommées par leur longueur absolument extraordinaire; -l’une d’elles, m’a-t-on dit, n’a pas moins de 25 kilomètres! Cela -s’explique par l’espace illimité dont on dispose ici. Veut-on agrandir -la ville, on trace une route en ligne droite aussi loin que l’on peut -aller; bientôt cette route se borde de maisons, la plupart en bois; on -relie les deux extrémités par une double ligne de tramways électriques, -et voilà de quoi loger des milliers de nouveau-venus. La population de -Chicago était en 1900 de 1.698.575 habitants; elle dépasse aujourd’hui -deux millions. - -La 12ᵉ rue est, elle aussi, très longue; il nous fallut rouler longtemps -en tramway dans un quartier enfumé et boueux avant d’arriver au collège -St-Ignace où nous étions attendus. J’ai négligé de dire que deux de nos -Frères m’accompagnaient. - -[Illustration: Le Niagara en hiver.] - -La ville de Chicago n’a aucun cachet: elle est immense et monotone, -embrumée et boueuse, mal pavée aussi et mal entretenue, comme la plupart -des villes américaines. Je ne m’étonne point que ce qui frappe le plus -les Américains en Europe, c’est la propreté de nos villes, à laquelle -ils ne sont pas habitués. - -Je visitai dans l’après-midi le quartier des affaires -(business-district), au milieu duquel se dresse comme un géant le temple -Maçonnique; mais cette maison à vingt étages, pour nous qui arrivons de -New-York, n’a rien de bien remarquable. Je trouvai mieux près de là, -dans un monument élevé par la municipalité à la mémoire des fondateurs -de la ville. On nous y montra de magnifiques bas-reliefs représentant le -Jésuite Marquette et ses Canadiens en conférence avec les sauvages et -leur chef Chicagou, dont le nom légèrement transformé désigna d’abord un -village, puis l’énorme métropole actuelle. Cet hommage public rendu à un -missionnaire en même temps qu’à l’intrépide explorateur fait honneur aux -citoyens de Chicago et à leurs magistrats. - -Le jeudi soir, 2 octobre, à 6 h., je partais pour Saint-Paul, où nous -arrivions le lendemain dans la matinée. Saint-Paul est une grande ville -qui ressemble étonnamment à nos villes d’Europe; elle n’a ni la raideur -ni la pesante architecture des cités américaines. Je la visitai à mon -retour en 1908, et admirai entre autres choses son magnifique pont sur -le Mississipi. Sa population est d’environ 200.000 habitants. La rue -principale est bien bâtie et présente plusieurs monuments où se révèle -le goût artistique des fondateurs; malheureusement cette rue est déparée -par la cathédrale catholique, qui vraiment fait là triste figure. Il est -étonnant que l’archevêque, Mgr Ireland, qui possède à un si haut degré -l’esprit d’entreprise de ses compatriotes, n’ait pas depuis longtemps -tourné son activité débordante de ce côté, et construit un édifice -religieux digne de lui et de son vaste diocèse[B]. - -[Illustration: Mgr Ireland.] - -Après un repos d’une heure en gare et un rapide déjeuner, nous montions -dans un Tourist-car du Northern Pacific, en route pour notre destination -finale, Spokane-Falls, dans l’Etat de Washington. Les tourist-cars sont -des voitures spécialement destinées aux émigrants qui ne peuvent se -payer le luxe d’un Pullman; on y trouve le confort nécessaire à ces -longs voyages à travers le Far-West, surtout un système ingénieux de -couchettes que les nègres de service installent le soir et qu’ils -enlèvent le matin. - -Notre train quitta la gare de Saint-Paul à 11 h. Désormais, laissant -derrière nous les Etats de l’Est, aux populations denses, nous allions -nous enfoncer dans les Etats de l’Ouest, aux vastes solitudes. Après -douze heures de course dans la région désolée des «Mauvaises terres» et -les plaines mornes qui lui succèdent, nous arrivons à Bismark, capitale -du Dakota (Nord), où nous traversons le Missouri. Nous continuons à -courir toujours droit à l’Ouest. Encore douze heures et nous sommes à -Billings, dans l’Etat de Montana, samedi, 11 h. du matin. C’est ici que -pour la première fois j’aperçois, fermant l’horizon, la chaîne des -Montagnes Rocheuses. Je contemplais rêveur ces cimes glacées que j’étais -venu chercher de si loin, et commençais à m’étonner que le train tardât -si longtemps à se remettre en marche, lorsque j’appris que nous avions à -subir un retard de 8 h. Le train qui nous précédait avait déraillé; on -parlait de plusieurs tués et de wagons incendiés. Le bruit courut -aussitôt dans la foule surexcitée qu’on avait commandé déjà quarante -cercueils. Aussi lorsque le train de secours revint du lieu du sinistre -et rentra en gare, tintant comme un glas sa cloche mélancolique, tout le -monde se précipita pour voir les morts. Je n’en vis point; il y en avait -cependant deux ou trois, je pense; mais je vis des blessés, entr’autres -une religieuse qu’on emportait sur une civière. Je sus plus tard que -c’était la Supérieure des Ursulines de Butte. - -Nous étions au samedi 4 octobre; nous devions arriver à Spokane le -lendemain dimanche à 7 h. du matin; mais le retard imprévu dont je viens -de parler modifia notre itinéraire. Le train qui nous portait ne quitta -la gare de Billings qu’à 7 h. du soir, et au lieu d’arriver à Spokane, à -7 h. du matin nous étions seulement à Missoula. - -Dès le point du jour, j’avais de ma couchette jeté un regard à travers -la fenêtre pour voir où nous étions; la première chose que j’aperçus fut -le nom de la petite station que nous traversions en ce moment, -«Drumond». Cet endroit désert, au cœur des Montagnes Rocheuses, est -éminemment favorable aux dévaliseurs de trains. Voyez ici avec quelle -sollicitude la Providence veillait sur nous. Le train qui nous précédait -avait déraillé près de Billings, le train qui nous suivait fut attaqué -et dévalisé par des bandits masqués, précisément à Drumond, et nous -passâmes indemnes entre ces deux aventures, qu’il eût peut-être été -agréable de conter au coin du feu, mais auxquelles il me fut infiniment -plus agréable d’échapper. Pendant cette nuit qui finissait, après avoir -franchi en dormant la ligne de faîte des Montagnes Rocheuses, nous -étions passés, sans nous en douter, du bassin de l’Atlantique dans le -bassin du Pacifique. Les rivières coulaient toutes maintenant vers -l’Ouest, à travers de magnifiques montagnes couronnées de forêts de -cèdres et de pins. J’aurai plus tard l’occasion de décrire cette région -splendide. - -J’avais résolu d’interrompre notre voyage à Missoula pour y dire la -messe. Missoula est une petite ville de 8 à 10.000 âmes, où notre -mission des Montagnes Rocheuses à une belle-paroisse et un important -pensionnat de jeunes filles, tenu par des religieuses canadiennes. Nous -débarquâmes donc, et au sortir de la gare nous nous dirigeâmes vers -l’église catholique, facilement reconnaissable comme toutes les églises -catholiques d’Amérique à la croix qui surmonte son clocher. Pour la -première fois je voyais une de ces villes neuves de l’Ouest, aux longues -rues non pavées, bordées de trottoirs en bois et de maisons basses qui -ressemblent aux tentes d’un campement de nomades. Il y a cependant à -Missoula quelques grands et beaux édifices en briques ou même en -pierres. Près de l’église nous voyons une de ces constructions qui eût -fait bonne figure dans nos plus grandes villes d’Europe; pensant que là -résidaient les missionnaires, nous sonnons à la porte. Quel ne fut pas -notre étonnement de voir apparaître une grande jeune fille, portant sur -la tête cette espèce de casque de lancier qui en Amérique sert de -coiffure aux élèves des deux sexes fréquentant les Universités de -l’Etat. Surpris, je lui demande: «N’est-ce point ici que demeure le P. -Palladino?» Souriant de ma méprise, car j’avais pris le pensionnat pour -la résidence des Pères, elle me montra de l’autre côté de la rue une -maison en bois délabrée et d’aspect misérable. Ce fut une première -désillusion pour mes compagnons de voyage, qui n’avaient aucune idée de -cette pauvreté, je dirais même de cette indigence. Le presbytère -d’ailleurs contrastait avec l’église, belle construction neuve en -briques, ornée de vitraux peints. Disons dès à présent qu’après avoir -achevé l’église on bâtit aussi un presbytère digne des deux monuments -qui l’avoisinent. - -Le bon P. Palladino fut d’autant plus surpris de nous voir que nous -n’avions pas pu l’avertir d’avance de notre arrivée, et qu’à cette heure -matinale il n’y avait aucun train venant de l’Est. Mais bientôt la glace -fut rompue et il me dit après en riant de bon cœur: «Figurez-vous que je -vous ai pris pour des «tramps». En anglais ce mot signifie un vagabond, -un aventurier. Il fut aussitôt résolu que nous prendrions le train de 2 -h. de l’après-midi pour Spokane; mais nous comptions sans les retards -habituels aux lignes de l’Ouest, et c’est vers 4 h. seulement que nous -partîmes. Je ne me doutais pas en ce moment que je devais passer presque -tout le temps de mon séjour en Amérique précisément aux lieux où nous -venions de stopper ainsi par hasard. - -A peine sorti de Missoula, nous entrions dans la réserve des -Têtes-Plates, laissant à gauche le pays des Cœurs d’Alène, et longeant -la large et belle rivière des Pend-d’Oreilles jusqu’au lac du même nom. -Nous étions en plein territoire Indien; pourtant je ne vis alors aucun -de ces sauvages classiques, pour la bonne raison qu’il faisait nuit. - -Vers 1 h. du matin nous arrivions à Spokane, terme de notre voyage. -Depuis notre départ de New-York, nous avions passé en chemin de fer -trois jours et trois nuits, exactement quatre-vingts heures. - - - - -CHAPITRE II. - -SPOKANE ET LES INDIENS - - -[Illustration: Transport d’une maison en Amérique.] - -En langue indienne, Spokane signifie les _Fils du Soleil_. La tribu des -Spokanes ou Fils du Soleil occupait avant l’arrivée des Blancs le vaste -territoire compris entre la rivière de Clarck ou Pend-d’Oreilles au Nord -et la Colombie à l’Ouest. Une rivière de moindre importance traverse -cette plaine et porte le nom de Spokane-River, rivière des Spokanes. A -son tour, cette rivière donne son nom à la ville fondée sur ses bords. -La ville de Spokane est de création récente; elle n’a pas plus de trente -à quarante ans d’existence; elle est grande, prospère, remarquablement -propre et même élégante; elle compte aujourd’hui environ 60.000 -habitants. Notre mission des Montagnes Rocheuses possède là un des plus -beaux collèges que j’aie jamais rencontrés. C’est une immense -construction en briques et en pierres, d’une architecture à la fois -imposante et artistique. Toutes les applications de la science moderne -trouvent place dans cette installation luxueuse: calorifères -perfectionnés, salles de bain confortables, téléphone à longue distance, -etc. L’eau abonde à tous les étages, et partout vous avez sous la main -un robinet d’eau chaude à côté d’un robinet d’eau froide. Bien entendu -toute la maison est éclairée à l’électricité, et il n’y à là rien -d’étonnant, car l’électricité est fort commune à Spokane. Les rapides et -les chutes d’eau de la rivière possèdent une force dynamique -considérable qui dès le principe fut utilisée par les Blancs pour -l’éclairage de la ville. - -[Illustration: Transport d’une maison en Amérique.] - -L’ancien collège, beaucoup plus petit que le collège actuel, et -cependant de dimensions respectables, dut être rapproché des nouveaux -bâtiments: on le mit sur des roulettes et on le transporta tout d’une -pièce sur son nouvel emplacement. L’opération coûta 10.000 dollars -(50.000 francs). - -Le collège de Spokane s’appelle GONZAGA COLLEGE; il a pour patron S. -Louis de Gonzague; on espère le transformer un jour ou l’autre en -Université. - -J’y fus reçu comme un frère par le R. P. Crimont, alors recteur et -maintenant Préfet Apostolique d’Alaska, je m’y installai pour quelques -semaines en attendant le retour d’Europe du supérieur général de la -mission, le R. P. de la Motte. Dans l’intervalle j’eus l’occasion de -visiter la mission de Colville et la réserve des Cœurs d’Alène. - -Colville est au Nord de Spokane, près des lignes du Canada, sur la -rivière et la cascade du même nom; c’est un ancien fort de la Compagnie -de la Baie d’Hudson. Une des premières choses que je remarquai en -arrivant et qui m’étonna, c’est que le bureau de poste est installé dans -notre Résidence, et c’est un Père qui est maître de postes, désigné par -le gouvernement. La maison, bâtie sur une colline, est assez loin de la -station, simple plate-forme en bois, sans abri. D’autre part les trains -ont souvent des retards et quelquefois personne ne se trouve là à leur -passage; quelquefois même ils ne s’arrêtent pas et se contentent en -passant de ralentir la vitesse. Comment donc arrive et comment part le -courrier? me demandez-vous. Pour l’arrivée, rien de plus simple: le -postier du train jette sur le sol le sac de dépêches que l’on va -ramasser ensuite: pour le départ, il décroche d’une sorte de potence, -dressée au bord de la voie, le sac renfermant le courrier à expédier, -qu’on y a suspendu d’avance. - -Autrefois la mission de Colville, comprenant l’église, la résidence des -missionnaires et l’école, se trouvait au centre du camp indien; depuis, -les sauvages ayant émigré sur la rive droite de la Colombie, elle reste -complètement isolée. Le ministère se borne donc à des visites -périodiques au nouveau campement des Indiens et aux petites villes de la -région, dont une porte le nom sonore de République. Le dimanche -cependant l’église s’anime de nouveau par l’arrivée de quelques colons -voisins de race blanche, d’un petit pensionnat tenu par des Sœurs -Canadiennes. - -[Illustration: Cascade de Colville.] - -C’est à Colville que je fis mes premières excursions à cheval: j’allai -ainsi un jour, le long de la Colombia, jusqu’à la cataracte qui porte le -nom de Chaudière (Kettle falls); c’est une suite de rapides et d’énormes -chutes d’eau tombant avec fracas dans un gouffre profond d’où -s’échappent, - -[Illustration: Appareil pour la remise des dépêches aux trains en -marche.] - -comme d’une chaudière en ébullition, des tourbillons fumants de -poussière d’eau. - -Je mentionne seulement pour mémoire cette course à Colville. Autrement -intéressante fut l’excursion que je fis quelques jours après dans la -Réserve des Cœurs d’Alène à Desmet. Ainsi se nomme le village central de -la mission en souvenir du vénéré P. de Smet, l’apôtre des tribus -indiennes de l’Amérique septentrionale. J’allais enfin voir de près nos -chers sauvages. Disons tout d’abord que les choses ont bien changé -depuis le P. de Smedt. A cette époque (1840), les Indiens parcouraient -encore en toute liberté les immenses régions de l’Ouest, et -transportaient leurs pénates partout où les menait leur vie vagabonde. -Maintenant que les Blancs ont pénétré jusqu’au Pacifique, et que les -troupes des Etats-Unis ont dispersé leurs dernières bandes armées, les -Indiens sont cantonnés dans les territoires nettement délimités que l’on -appelle des Réserves. Chacune de ces Réserves est grande en moyenne -comme un de nos grands départements français; celle des Cœurs d’Alène, -pour 500 Indiens (exactement 492), renferme 590.000 arpents de terre -labourable et de forêts, qui leur appartiennent de plein droit. Les -Indiens doivent habiter dans la Réserve, où ils sont gouvernés par un -agent du gouvernement fédéral; ils peuvent cependant voyager comme il -leur plaît, chasser ou pêcher hors de la Réserve, mais à condition d’y -rentrer sans trop de retard. - -On comprend que cette vie à demi civilisée, ce contact des Blancs ait -adouci singulièrement les mœurs de nos sauvages. Leur vêtement même -s’est modifié, et ce n’est que dans les grandes solennités que l’on voit -encore parfois reparaître ces costumes étranges, ces visages barbouillés -de rouge ainsi décrits par le P. de Smedt: «Les hommes portent une -tunique très longue de peau de gazelle, des guêtres de peau de chevreuil -ou de biche, des chaussures de la même étoffe et un manteau de peau de -buffle ou une couverture de laine, rouge, bleue, verte ou blanche. Les -coutures de leurs habillements sont ornées de longues franges. L’Indien -aime à entasser parure sur parure; il attache à sa longue chevelure des -plumes de toute espèce: la plume de l’aigle occupe toujours la place -principale. Ils s’attachent en outre toutes sortes de colifichets, des -rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets et des écailles. -Ils portent au cou des colliers de perles entrelacées d’une sorte -d’écaille oblongue qu’ils ramassent sur les bords de l’Océan Pacifique. -Dès le matin, ils se frottent la figure, les cheveux, les bras et la -poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une forte couche -de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche et hideux. - -»Les petits garçons portent une espèce de dalmatique en peau bordée de -piquants de porc-épic et ouverte aux deux bords, ce qui donne un air -tout à fait singulier à ces petits sans culottes et sans chemise. - -»Les femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents d’élan et -de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. Cet habillement, -lorsque la peau est blanche et propre, fait un bel effet. - -»Le sauvage met autant de soin à orner son coursier qu’il en emploie -pour sa propre personne; la tête, le poitrail et les flancs de l’animal -sont couverts de pendants de drap écarlate, bordés de perles et ornés de -longues franges, auxquelles ils attachent de petites sonnettes.» - -De ce costume des hommes, il ne reste aujourd’hui que la couverture de -laine aux couleurs éclatantes, dans laquelle l’Indien se drape avec une -majesté surprenante. Au lieu de la plume d’aigle, ils se coiffent d’un -chapeau de feutre, gris ou blanc, aux larges bords et légèrement -conique. Leurs pieds sont comme autrefois chaussés de larges sandales en -peau de chevreuil, qu’ils appellent «mocassins». Souvent aussi, au lieu -de la couverture, ils portent une longue tunique flottante, grise ou -noire. Si le costume a changé, le type du moins est bien resté le même: -figure jaune, sans barbe, généralement ronde chez les Têtes-Plates, -plutôt ovale chez les Nez-Percés; longs cheveux d’un noir de jais, non -point crépus comme ceux des nègres, mais plats et luisants. - -Je partis donc de Spokane le jeudi 30 octobre, me dirigeant cette fois -vers le Sud; à la station de Tekoa (prononcez Tikô), je m’arrêtai et me -mis en quête de l’employé des postes chargé de distribuer le courrier -dans la Réserve. L’ayant trouvé, je montai près de lui dans son _buggy_, -voiture légère à quatre roues, et nous enfilons une de ces routes -américaines, toutes les mêmes, larges de dix-huit mètres et bordées de -chaque côté d’une clôture en bois, uniforme et interminable. A un -tournant de la route, mon compagnon me dit: «Ici nous entrons dans la -Réserve». «Enfin, pensais-je, je vais voir des sauvages.» Je n’attendis -pas longtemps: des voitures chargées d’Indiens, des hommes à cheval, -enveloppés dans leur couverture rouge, venaient à notre rencontre. En -passant, tous me saluaient en leur langue gutturale: «Gests’galgalt,... -Bonjour.» Dans une des voitures, je crus voir une jeune fille, debout -derrière le siège, me saluer ainsi, en ajoutant un geste gracieux de la -main. Je me trompais; ce n’était pas une jeune fille, c’était un jeune -homme; sa figure douce et régulière, encadrée de fines tresses de -cheveux noirs, m’avait fait illusion. Tous - -[Illustration: La poste en Amérique.--Une boîte aux lettres dans une -prairie.] - -ces Indiens se rendaient à la ville de Tekoa pour faire leurs -provisions, ou simplement pour se promener. - -Chemin faisant, je remarquais de distance en distance des tentes -indiennes dressées dans la plaine. Elles sont de forme conique et -ressemblent aux meules de paille qu’on voit dans nos campagnes. On les -appelle _tepee_ (tipies). Quelques sauvages, plus riches où plus -industrieux, commencent à se bâtir des maisons confortables. Après une -course d’environ deux heures, nous arrivâmes à Desmet, centre de la -mission. Sur une légère éminence, s’élève l’église du Sacré-Cœur et près -de l’église la résidence du missionnaire, avec un grand bâtiment qui -sert d’école des garçons. L’école des filles, tenue par des religieuses -canadiennes-françaises, est un peu plus loin. Au pied de la colline et -faisant face aux bâtiments de la mission, une centaine de maisonnettes -en bois forme le campement des Cœurs d’Alène, lorsque toute la tribu y -vient célébrer les principales fêtes religieuses de l’année. Ces bons -sauvages accourent à ces réunions avec un empressement extraordinaire, -quelquefois de très loin, de 60 ou même de 100 kilomètres. - -Nous étions à l’avant-veille de la Toussaint; j’allai voir une de ces -assemblées édifiantes et pittoresques. Dès le soir de mon arrivée, -j’assistai dans l’église à la prière faite par les quelques Indiens déjà -présents; c’étaient surtout des femmes âgées, qui, d’une voix nasillarde -et traînante, récitaient en commun de longues invocations où le nom de -Koline zouten, Grand Esprit, revenait sans cesse. Une d’elles semblait -guider les autres; elle était toujours en avance de quelques mots sur -ses compagnes et priait avec une ardeur qu’une toux déchirante ne -parvenait pas à ralentir. Il y avait là aussi quelques jeunes femmes -avec leurs bébés, qu’elles portent sur le dos, - -[Illustration: Un coin de la Réserve des Têtes-Plates.] - -empaquetés, debout dans leurs châles multicolores, de sorte que la -petite tête brune de l’enfant, piquée de deux grands yeux noirs, émerge -et regarde curieusement par-dessus l’épaule de sa mère. - -Le lendemain, 31 octobre, les Indiens commencèrent à arriver en grand -nombre. La première voiture parut à l’entrée du campement à 11 h.; elle -était attelée de deux chevaux blancs; deux Indiens, enveloppés de leur -couverture rouge, étaient assis sur le siège: derrière, des formes -confuses accroupies, sans doute des femmes. D’autres voitures suivirent, -comme aussi beaucoup de cavaliers, hommes ou femmes, seuls ou en -troupes. Peu à peu le camp s’anima; des spirales de fumée blanche -s’élevèrent au-dessus des toits; le hennissement des chevaux, les -aboiements des chiens, rompirent le silence pesant de la solitude, et la -nuit venue, les fenêtres s’éclairèrent de nombreuses lumières, perçant -l’obscurité opaque. - -Le lendemain, jour de la Toussaint, la cloche appela ce bon peuple à -l’église du Sacré-Cœur pour la grand’messe; ils vinrent sans retard et -formèrent bientôt la foule la plus pittoresque et la plus bariolée qui -se puisse voir. Bon nombre d’hommes portaient une sorte de tunique -flottante, faite d’une légère étoffe blanche ou noire; plusieurs étaient -majestueusement drapés dans leurs couvertures de couleurs voyantes, où -le rouge domine. Sur toutes les têtes, le chapeau de feutre blanc aux -larges bords contrastant avec les longues chevelures noires. Parmi eux -je distinguai quelques types vraiment admirables et d’une beauté -sculpturale. On me présenta deux ou trois personnages, entre autres le -premier chantre, Louis, et le policeman: il faut savoir que la police -dans les Réserves est faite par les Indiens, sous la direction de -l’agent. - -Je ne sais quelle erreur avait été commise, et des fleurs qu’on devait -envoyer de Tekoa pour l’église, n’étaient point arrivées. Le policeman -et son compagnon expliquèrent ce retard et en exprimèrent leurs regrets -dans un long discours d’une grande solennité, et dont je ne compris que -les gestes, d’ailleurs tout à fait oratoires. On sait quel goût ont ces -enfants de la nature pour la haute éloquence. - -[Illustration: Jeune femme indienne portant son bébé sur le dos.] - -Enfin voici l’heure de la messe: l’église, d’assez grande dimension, est -comble; vu de l’autel, l’aspect de ces figures jaunes, si expressives -dans leur impassibilité, fait un singulier effet. Du fond de la nef, -c’est une mosaïque de costumes aux couleurs vives, digne du meilleur -pinceau. - -Le prêtre est à l’autel, les chants commencent, exécutés par toute la -tribu, hommes et femmes; c’est une messe grégorienne avec de légères -modifications exigées par le goût de nos sauvages et par la portée de -leurs voix. Tout alla bien jusqu’au Sanctus; mais alors quel ne fut pas -mon étonnement d’entendre, au lieu du chant liturgique, un cantique en -langue indienne, sur l’air «Partant pour la Syrie!» Sans doute le bon -Père Joset, leur premier missionnaire, n’avait pas une idée bien nette -de l’origine et de la signification de ce chant lorsqu’il l’enseigna -comme air de cantique à ses naïves ouailles. - -Pendant la communion, on chanta un autre cantique, cette fois sur l’air -«Au sang qu’un Dieu va répandre». Les jeunes femmes vinrent à la sainte -Table, avec leurs enfants sur le dos, empaquetés comme je l’ai dit -précédemment. En deux jours il y eut 350 communions. - -Je dois avouer que, pendant une bonne partie de la messe, je fus -distrait par un spectacle à la fois sérieux et comique qui se déroulait -à trois pas devant moi. Une jeune Indienne, coiffée d’un foulard de soie -rose et blanc, était à genoux par terre, dans son grand châle rouge à -carreaux verts et violets, avec bébé sur le dos. Mais bébé n’est pas -sage; il s’agite et crie. Pour le calmer, sa mère, sans se retourner, -lui passe un mouchoir de couleur. Bébé s’amuse un instant à le plier, à -le déplier, puis il le laisse tomber. Sa mère le ramasse et le lui rend. -Aussitôt son plan est fait: une seconde fois il laisse tomber le -mouchoir, puis il le jette à une petite distance. Toujours la mère -ramasse et rend par-dessus son épaule avec une patience inaltérable. -Bébé prend goût au jeu et jette le mouchoir le plus loin possible: sa -mère se traîne sur ses genoux et ramasse. Bébé se lasse du jeu; pour se -désennuyer, il se met à marteler la tête de sa mère, il lui tire les -cheveux; elle ne bouge pas. Finalement il lui enlève sa coiffe: léger -mouvement d’impatience ou plutôt de détresse, car le moment de la -communion est venu et elle ne peut pas se présenter tête nue. Elle se -rajuste et part à la sainte Table avec bébé toujours sur le dos. A peine -revenue, bébé crie et se débat. Elle le dénoue, et toujours à genoux le -plante debout devant elle, l’enveloppe dans son châle, et lui donne à -boire. Quand il a bu, Bébé se sent en humeur de danser, malgré la -sainteté du lieu. Cette fois une tape maternelle le rappelle à l’ordre. - -[Illustration: Femmes de la tribu des Têtes-Plates.] - -Dans l’après-midi, j’allai visiter le camp; j’entrai dans quelques -maisons où je ne remarquai rien de bien particulier, sinon la rareté des -meubles les plus communs; ainsi en bien des endroits, point de chaises -ni de bancs. Hommes et femmes se couchent et s’accroupissent sur le -plancher. Je donnai quelques poignées de mains à la mode anglaise, et je -me souviens d’une bonne femme dont les mains étaient parfaitement -propres, et qui cependant fit le simulacre de se les laver en les -passant l’une sur l’autre, avant de me rendre ma politesse. - -Le lundi 3 novembre, je profitai de la voiture du facteur rural qui nous -avait comme d’habitude apporté le courrier (car ici encore les Pères -tiennent le bureau de poste), et repris le chemin de Tekoa. Sur la -route, nous rencontrâmes de nombreux Indiens se rendant à la ville, les -uns dans des voitures attelées de deux et même de quatre poneys, les -autres à cheval. Notons en passant que les femmes montent à cheval comme -les hommes; quelquefois même l’absence de barbe chez ceux-ci peut -occasionner des méprises. - -A Tekoa je pris le train et rentrai à Spokane. J’avais un instant hésité -à partir, à cause du mauvais état des chemins. Mais bien m’en prit de -n’avoir pas attendu plus longtemps: le lendemain l’employé des postes -dut faire son service à cheval, la boue ayant rendu les routes -impraticables aux voitures. - -Nous avons maintenant une idée de ce qu’est une mission indienne dans -les Réserves américaines. Au centre, vous trouvez invariablement une -église d’assez grandes dimensions; à côté de l’église, sous un auvent de -7 à 8 mètres d’élévation, la cloche; puis la maison des Pères, le tout -en bois et d’aspect fort modeste. Aussi près que possible de la -résidence des missionnaires, quelquefois même dans la résidence, l’école -des garçons; à quelque distance, l’école des filles et l’habitation des -religieuses enseignantes. Ces écoles malheureusement n’ont plus -aujourd’hui la même importance qu’autrefois, les subsides du -gouvernement ayant été totalement supprimés. Autrefois le missionnaire -était la seule autorité reconnue à côté des chefs indiens; depuis, le -gouvernement des Etats-Unis a établi dans chaque Réserve une agence, et -près de chaque agence une école de garçons et de filles qu’il -entretient libéralement; de là, dans nos écoles, diminution sensible des -élèves, qui se recrutent plutôt parmi les blancs et les métis que parmi -les Indiens. - -A chaque mission se rattache une exploitation agricole, plus ou moins -importante: il faut bien entretenir le personnel et nourrir les enfants. -Ces fermes sont dirigées par nos Frères qui président aux travaux de -culture et à l’élevage du bétail. Les troupeaux de bœufs et de chevaux, -parfois considérables, ne demandent pas grand entretien; on les laisse -errer en liberté dans la Réserve, chaque animal portant imprimé au fer -rouge la marque de son propriétaire. Deux ou trois fois par an les -cowboys montent à cheval, et par des courses fantastiques et des charges -effrénées, réunissent et ramènent le troupeau entier. On compte les -têtes, on marque les veaux et les poulains, et de nouveau on donne libre -carrière à toute la bande. On ne conserve jamais à l’écurie plus de deux -ou trois chevaux; si pour une raison quelconque il en faut un de plus, -on va le chercher au pâturage. - -Nous avons également une idée du type indien: peau jaune, cheveux -invariablement noirs, menton arrondi et sans barbe, figure ronde ou -ovale, remarquablement régulière. S’ils sont jaunes, me direz-vous, -pourquoi les appelle-t-on Peaux-Rouges? J’ai moi-même posé cette -question à un Américain, qui m’a répondu: On les appelle Peaux-Rouges -parce qu’ils avaient coutume de se peindre en rouge pour la guerre ou -pour leurs danses solennelles. - -A mon avis, le trait caractéristique de l’Indien, ce qui donne à sa -physionomie un air de dignité calme et reposée qui frappe tout d’abord, -c’est son impassibilité et son imperturbable sang-froid. Le P. de Smedt -avait déjà noté cette particularité dans ses lettres: «L’Indien, -dit-il, est froid et délibère, étouffant avec soin la moindre agitation. -Découvre-t-il, par exemple, que son ami est en danger d’être tué par -quelque ennemi aux aguets, on ne le verra pas accourir précipitamment -pour le lui annoncer, comme s’il était dominé par le sentiment de la -crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu aujourd’hui?» -Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air d’indifférence: «Une bête -féroce se trouve cachée sur ta route.» Cette allusion suffit, et son ami -évite le danger avec autant de soin que s’il avait connu tous les -détails relatifs au piège qu’on lui tendait. Si la chasse d’un sauvage a -été infructueuse pendant plusieurs jours, et que la faim le dévore, il -ne le fera pas connaître aux autres par son impatience ou son -mécontentement; mais il fumera son calumet comme si tout lui eût réussi -à son gré: agir autrement serait manquer de courage et s’exposer à être -flétri par le sobriquet le plus injurieux que puisse recevoir le -sauvage, celui de _vieille femme_. - -«Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les combats, -qu’ils ont enlevé des chevelures: le père ne montre aucune émotion de -joie et se borne à répondre: «Ils ont bien fait.» Si, au contraire, on -lui apprend que ses enfants sont morts ou prisonniers, il se contente de -dire: «C’est malheureux». Quant aux circonstances de l’événement, il ne -s’en informera que quelques jours après.» - -Rentré à Spokane, je m’informai des besoins de la mission, et je sus -bien vite que c’était surtout pour les Indiens qu’on manquait de -prêtres. Mon parti fut pris aussitôt et dès le retour du Supérieur -Général je m’offris pour ce ministère. «Je puis encore apprendre une -langue, malgré mon âge, lui dis-je.--J’accepte bien volontiers, me -dit-il; et quelle langue préférez-vous? le _Kalispel_ ou le -_Nez-Percé_?» Le Kalispel est la langue des sauvages qui habitent les -bords du lac de ce nom: Têtes-Plates, Pend-d’Oreilles, etc. Les Cœurs -d’Alène parlent aussi Kalispel; c’est une langue extrêmement âpre et -gutturale. Le Nez-Percé au contraire, à cause du grand nombre de ses -voyelles, est d’une prononciation relativement douce et facile. Ma -réponse ne se fit pas attendre: je préférais le Nez-Percé. «Vous irez -donc chez les Nez-Percés, pour y vivre et y mourir. Vous partez demain». -Et il ajouta: «In nomine Domini», en accompagnant ces paroles d’un geste -bénissant. - -On raconte que Louis-Napoléon, condamné à la prison à perpétuité, se -tourna en souriant vers Berryer, son avocat, et lui dit: «La perpétuité? -combien de temps cela dure-t-il en France?» Dans mon cas, comme dans -celui du futur empereur, la perpétuité ne dura guère: envoyé chez les -Nez-Percés «pour y vivre et y mourir», j’y restai quelques mois -seulement. - -Nous partîmes deux jours après, le R. P. de la Motte voulant bien -m’accompagner, pour la Réserve d’Umatilla, près de Pendleton, dans -l’Orégon. En passant à la station de Tekoa, j’envoyai de loin un -souvenir à nos bons Cœurs d’Alène, et nous continuâmes notre course à -toute vapeur vers le Sud-Ouest. Jusqu’à Colfax, nous eûmes sous les yeux -les horizons ordinaires du Montana: montagnes boisées et vertes -collines. Mais à cet endroit, le paysage change brusquement: plus -d’arbres, plus de verdure, du sable et des éboulis de rochers, une vaste -solitude couverte d’un linceul de poussière. Voici bientôt sur notre -route la grande rivière des Serpents (Snake river). Je me sentis le cœur -gros à la vue du spectacle morne et désolé que présentaient les rives de -ce fleuve, coulant entre deux chaînes de collines grises et raboteuses, -sans le moindre brin de verdure, sans le moindre arbuste. Je ne pus -m’empêcher de penser à la vallée du Rhône, que j’avais parcourue quelque -temps auparavant, et le contraste de cette triste région avec les -splendeurs pittoresques de notre beau fleuve français me causa, je -l’avoue, un brusque accès de nostalgie. - -La nuit était tombée quand nous arrivâmes à la gare de Pendleton. Le P. -Neate, curé de la paroisse, nous y attendait avec son cabriolet, dans -lequel nous montâmes, et quelques instants après nous étions au -presbytère. Pendleton est une petite ville (4 à 5000 âmes) bâtie toute -en bois, sur les bords de la rivière Umatilla; il s’y trouve cependant -quelques beaux édifices en pierre ou en brique, entre autres l’hôpital -catholique et le pensionnat tenu par des Sœurs allemandes. C’est une des -rares paroisses desservies par nos Pères en dehors des Réserves. -L’église et le presbytère, brûlés complètement il y a quelques années, -furent rebâtis par un Français, le P. Victor Garrand. - -A une petite distance de la ville s’ouvre la Réserve des Nez-Percés, à -laquelle on a donné le nom de la rivière qui la traverse, l’Umatilla. -C’est au centre de cette Réserve, à la mission Saint-André, que j’allais -et dès le lendemain de notre arrivée, le P. Ragaru, qui avait charge de -cette mission, vint me chercher à Pendleton. Je le vois encore, -descendant de sa voiture, venir à nous dans le jardin, vêtu d’un gros -tricot de laine, qu’il avait conservé de son costume de missionnaire -d’Alaska. Après le dîner il fit ferrer ses chevaux et m’emmena à travers -des chemins défoncés et une mer de boue. Plus nous approchions, plus le -pays devenait triste et même lugubre: un sol uniformément gris ou noir, -sans le moindre relief, sans ombre de végétation, une solitude morne, -un silence écrasant, rompu de temps à autre par le sifflement brusque de -la bise ou par le glapissement suraigu des chiens sauvages, appelés -«cayoutis». La nuit tombait; j’aperçus à quelque distance une église -basse en bois: c’était l’église de la mission. Nous la dépassons et la -voiture s’arrête devant une maison à deux étages, dont la silhouette -solitaire perçait à peine l’obscurité. Je descendis seul à la porte de -cette maison qui était la nôtre, mon compagnon poursuivant sa route -jusqu’au pensionnat pour y déposer les provisions rapportées de la -ville. Un homme de haute taille, aux traits austères, m’accueillit sur -le seuil et m’introduisit dans une salle nue, à peine éclairée par une -lampe fumeuse. Il m’offrit un siège, et s’assit lui-même sans proférer -une parole. La solitude semblait l’avoir marqué de son empreinte -mélancolique, et sa haute taille se courbait, comme brisée par le poids -du travail. C’était le Fr. Daisy, Irlandais, chargé des travaux de la -ferme. Je lui demandai où était la chapelle, le réfectoire. Il me -répondit par monosyllabes qu’il n’y avait dans la maison ni chapelle, ni -réfectoire: on disait la messe et l’on mangeait à l’école des Sœurs, -plus loin. Et il retomba dans son mutisme. On le voit, mon entrée sur le -théâtre de mes futurs travaux apostoliques manquait complètement de mise -en scène. - -Le lendemain matin j’explorai les environs immédiats. Le pays m’apparut -alors dans toute son horrible nudité. Pas un arbre! à peine si à -l’horizon une étroite bande de verdure indiquait le cours de l’Umatilla. -En dehors de l’école, solitude complète autour de nous. Le dimanche -seulement nous pouvions espérer de voir des figures humaines, jaunes ou -blanches, à l’église. Pendant toute la semaine, nous étions ensevelis -dans ce coin de terre comme dans un tombeau. Heureusement j’étais venu -sans illusion sur ce qui m’attendait dans ces pays lointains. Il fallait -cependant, de toute nécessité, me créer une occupation: je me jetai à -corps perdu dans l’étude du Nez-Percé ou Noumipou. - -D’où vient ce nom de Nez-Percé donné à cette tribu par les trappeurs -canadiens? Il est à croire qu’autrefois ils se perforaient la cloison ou -les ailes du nez pour y introduire des ornements. Actuellement il ne -reste rien de cet usage, s’il a jamais existé. Les Nez-Percés sont -intelligents et braves; ils l’ont prouvé par leurs exploits sous la -conduite de leur célèbre chef Joseph, mort récemment. Leur type se -distingue entre tous les types indiens par sa noblesse et son élégance. -Leur langue, je l’ai déjà dit, est relativement douce et harmonieuse. -Tandis que les Têtes-Plates donnent à Dieu le nom de Grand Esprit -(Kolinezouten), les Nez-Percés l’appellent «Celui qui est en haut» -(Akame-kinikou). Akame signifie «en haut». De même ils nomment le démon -«Celui qui est en bas» (Enime kinikou). Enime signifie «en bas». - -J’étudiais avec tant d’ardeur, qu’en moins de trois mois je pus prêcher -de mémoire un court sermon que j’avais composé moi-même sur Dieu (Akame -kinikuki). Ki est le locatif (préposition _sur_). La division de ce -sermon était la suivante: - -«Dieu est notre créateur.--Akame kinikou iouèsche nounim Anièouat. - -«Dieu est notre maître.--Akame kinikou iouèsche nounim Miogate. - -«Dieu est notre Père.--Akame kinikou iouèsche nounim Pischte.» - -Il est d’usage, lorsqu’un nouveau Père arrive dans une mission, que les -Indiens lui donnent en leur langue un nom spécial, sous lequel il sera -désormais désigné parmi eux. Ce nom leur est inspiré par un détail -extérieur, une particularité physique qui les frappe. Pour moi, ce qui -leur parut le plus remarquable, ce fut mon lorgnon, et ils m’appelèrent -«le Père Victor Œil de cristal»; je ne me rappelle plus le mot qui -signifie en leur langue «œil de cristal», mais je me souviens que les -lettres «v» et «r» manquant dans leur alphabet, au lieu de Victor, ils -prononçaient «Mittol». - -J’ai déjà dit plus haut que la tribu des Cœurs d’Alène est tout entière -catholique; ici il n’en est pas de même. Un tiers seulement des -Nez-Percés est catholique, un autre tiers protestant et le reste encore -païen. Ces païens adorent, paraît-il, les astres, le feu, les eaux, mais -surtout le soleil; il est d’ailleurs très difficile de pénétrer leurs -mystères. Je fus dès le début témoin d’une conversion, et j’assistai au -baptême d’un jeune païen de 25 à 30 ans, qui m’édifia par sa piété -naïve. Il s’appelait André Corne d’argent. Après le baptême, on -réhabilita son mariage; sa femme déjà chrétienne paraissait tout -heureuse. - -Le dimanche était notre grand jour; après une semaine de solitude nous -voyions arriver nos paroissiens, jaunes et blancs, les uns à cheval, les -autres en voiture, tous accompagnés de leurs chiens, qui par leurs -gambades et leurs aboiements joyeux mettaient dans le paysage une note -de gaîté. L’église était bientôt pleine; les femmes commençaient à -réciter ou plutôt à chanter le rosaire dans leur langue harmonieuse, -jusqu’à ce que le prêtre parût à l’autel. Les jeunes filles du -pensionnat des Sœurs chantaient à la tribune; le P. Ragaru et moi nous -prêchions alternativement, d’abord en anglais pour les Blancs, puis en -nez-percé pour les Indiens. L’aspect général de la foule était à peu -près le même que chez les Cœurs d’Alène: même mosaïque de costumes aux -couleurs éclatantes, mêmes visages cuivrés, encadrés de longs cheveux -noirs, avec cette différence qu’il y avait dans l’assemblée plus de -visages pâles, c’est-à-dire de Canadiens-français. Après la messe, les -enfants, garçons et filles, retournaient à l’école, la foule se -dispersait et nous retombions dans notre solitude pour toute une semaine -que j’employais à l’étude acharnée de la langue. - -L’école comptait à cette époque une centaine d’enfants, la plupart métis -ou quarterons. J’y allais dire la messe le matin, parfois je donnais une -instruction aux religieuses; c’était toute l’occupation qui me venait de -ce côté. - -D’autre part il n’y avait guère à songer à des promenades aux environs; -les chemins étaient rendus impraticables par la boue d’abord, par la -neige ensuite. Il ne me restait d’autre ressource que l’étude. - -Les fêtes de Noël vinrent pourtant faire diversion; dès la veille un -certain nombre d’Indiens arrivèrent à cheval, en voiture, précédés ou -suivis de leurs chiens, sans lesquels ils ne voyagent jamais. Quelques -tentes s’élevèrent autour de l’église, et le soir venu je pus voir de ma -fenêtre la lueur rougeâtre des feux qui les éclairaient à l’intérieur. - -L’année précédente je me trouvais pendant cette nuit de Noël au milieu -du tumulte, des chants, des bruits d’instruments de toutes sortes par -lesquels les habitants des quartiers populaires de Gênes célèbrent cette -grande fête. Par un brusque changement de décor, je la célébrais cette -fois au fond d’un désert, dans le silence et la solitude. - -A la grand’messe le lendemain, le P. de la Motte qui était venu passer -les fêtes avec nous, prêcha par interprète; pour un nouveau venu -c’était un spectacle intéressant, de voir à la table de communion -l’interprète debout à côté du prédicateur; celui-ci procédait par -phrases courtes et multipliées; la traduction suivait aussitôt, alerte -et naturelle: «Quel est ce petit enfant qui nous tend les bras dans la -crèche?... C’est le Fils du Roi des rois; c’est celui qui gouverne -l’univers... Et d’où vient-il, ce petit enfant?... Il vient du ciel où -nous espérons le voir un jour... Que vient-il faire sur la terre, ce -petit enfant?.. Il nous apporte la joie et le bonheur, etc...» Je ne -comprenais point la traduction de ces paroles, et ne pus saisir qu’un -mot, le mot «Miaz», qui signifie petit enfant, et qui revenait sans -cesse. - -Après la grand’messe, il y eut conseil des chefs; le R. P. de la Motte, -arrivé récemment de Rome, les avait convoqués pour leur donner des -nouvelles du Saint-Père et les consulter sur les besoins de la mission. -Quand nous entrâmes dans la Salle du Conseil, ils étaient déjà là cinq -ou six chefs, assis sur un banc, silencieux et impassibles. Nous prîmes -place vis-à-vis d’eux, et pendant plusieurs minutes le plus profond -silence régna dans la salle. Les Indiens, avant de parler, tiennent à -s’établir dans le calme le plus absolu; ils maîtrisent leurs émotions -par un acte de volonté et donnent à leur visage une expression de -complète indifférence. Enfin l’un d’eux se leva et lentement prononça -quelques paroles de bienvenue, adressées au Supérieur général de la -mission; puis il se rassit. Le P. de la Motte observa le même cérémonial -avant de répondre; pendant quelques minutes il resta silencieux et parut -impassible; puis il prononça en anglais un petit discours sur Rome et le -Saint-Père dont l’interprète donna la traduction indienne phrase par -phrase. Ensuite il leur demanda s’ils désiraient quelque chose ou s’ils -avaient quelque proposition à faire. Longue pause, nouveau silence. L’un -d’eux se lève enfin et commence à parler en appuyant ce qu’il dit de -gestes simples et nobles; l’interprète traduit en anglais: «L’orateur -remercie le Père; il est heureux de le revoir après une absence qui a -duré un si grand nombre de lunes; mais il désire quelque chose et il -veut ouvrir son cœur. Nous n’aimons pas, dit-il, à user d’interprète à -l’église; chef des Robes noires, envoie-nous des prêtres qui sachent -notre langue...» Et me désignant de la main, il m’adressa ce compliment -qui fut la meilleure récompense de mon travail: «Ce nouveau Père, nous -le comprenons, lui, quand il prêche.» Un second orateur succède au -premier, un troisième au second, toujours avec la même lenteur et la -même solennité. Mais le thème ne change pas: tous insistent pour avoir -des Robes noires qui sachent leur langue. Un d’eux ajoute même: «Chose -étrange! toutes les fois qu’un Père commence à nous comprendre et à bien -parler, on nous l’enlève.» C’était aller un peu loin; aussi le P. de la -Motte jugea-t-il à propos de lever la séance. - -Ce Conseil est le seul auquel j’aie jamais assisté; je regrette de dire -qu’on n’y fuma point le calumet. On sait assez quelle importance les -Indiens attachaient à cet usage lorsqu’ils tenaient leurs conseils de -guerre ou qu’ils concluaient la paix avec leurs ennemis. Mais ce que -l’on sait moins, c’est la place que tenait le calumet dans toutes les -cérémonies religieuses. «Le calumet, nous dit le P. de Smedt, est -l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations. Fumer -est leur préparation prochaine lorsqu’ils s’adressent au Grand Esprit, -au soleil, à la lune, à la terre et à l’eau et qu’ils les prennent pour -témoins de leur sincérité et pour garants de leurs engagements. Cette -coutume des sauvages, quoique ridicule en apparence, a cependant son -bon côté. L’expérience leur a appris que l’action de fumer tend à -dissiper les vapeurs du cerveau, à relever leur courage, à les habituer -à penser et à juger avec justesse; c’est pourquoi le calumet est encore -introduit dans leurs Conseils comme prologue et devient comme le sceau -de leurs décrets lorsque leurs résolutions sont prises. Ils l’envoient -comme un gage de fidélité et de respect à ceux qu’ils veulent consulter, -ou avec qui ils ont fait alliance, ou conclu un traité.» - -Le jour de l’Epiphanie, pour égayer un peu les enfants de l’école, -j’imaginai d’organiser un cortège de Rois-Mages. J’avais trouvé au -grenier des instruments de musique, oubliés là depuis longtemps et -couverts de poussière; il y avait un tambour, une grosse-caisse, un -cornet à piston, un trombone, etc. J’appelai quelques-uns de nos grands -élèves, et leur distribuai ces divers instruments, me réservant -toutefois le tambour. Je leur recommandai au signal que je leur -donnerais de souffler de toutes leurs forces dans leurs cuivres et de ne -pas ménager la grosse-caisse; puis, faisant amener trois chevaux (car -les chevaux ne manquaient pas), je juchai sur leur dos trois de nos -petits garçons, qui devaient représenter les Rois. Heure avait été prise -pour cette petite fête dans l’après-midi; les religieuses avec tous -leurs enfants de l’école étaient rangées sur le trottoir de bois, qui -bordait le chemin boueux et qui servait de communication entre les deux -maisons. Le moment venu, le cortège s’ébranla sous mes ordres; lorsque -nous arrivâmes devant le groupe des Sœurs et de leurs élèves, je donnai -le signal avec mon tambour, et aussitôt ce fut un déchaînement de sons -rauques, une cacophonie invraisemblable, qui finit dans un immense éclat -de rire. Alors les Rois s’avancèrent sur leurs chevaux caparaçonnés de -rouge et commencèrent une distribution de fruits et de sucreries, -avidement attendus par tous les spectateurs. On n’avait jamais vu -pareille fête à l’école Saint-André, et l’on en parla longtemps. - -Pendant tout le mois de janvier 1903, je continuai à étudier la langue; -j’avais traduit le catéchisme écrit en nez-percé par un ancien -missionnaire; j’en avais appris quelques fragments par cœur, et ce -furent ces fragments qui me fournirent mes premières prédications. - -Je sortais très rarement et ne fis que deux ou trois excursions, dont -une mérite d’être mentionnée. Nous avions parmi nos plus grands élèves -un jeune garçon de seize à dix-sept ans, appelé Louis, et dont la mère -pouvait être citée comme la femme la plus extravagante des Etats-Unis, -ce qui n’est pas peu dire. Elle avait divorcé douze fois. A celui qui me -conta le premier cette histoire, je dis: «Voyons, il doit y avoir là une -exagération! supposons qu’elle a divorcé sept ou huit fois, c’est déjà -beau!--Non, me fut-il répondu, elle en est à son douzième divorce.» - -Cependant elle n’était point restée sourde aux exhortations du P. Neate, -curé de Pendleton, et sur les instances de ce bon prêtre, elle venait -enfin de reprendre exclusivement son premier mari. C’était un Canadien, -appelé en anglais Brown, mais dont le vrai nom, je suppose, était -Lebrun. A ce moment, elle vivait avec lui à quelques milles de l’église, -dans une ferme qui lui appartenait; car elle avait du sang indien dans -les veines, et par conséquent pouvait posséder des propriétés en -territoire indien. - -Un jour l’envie me prit de faire une promenade à cheval jusqu’à -Pendleton; la distance est de 15 kilomètres; je partis avec le jeune -homme dont je viens de parler, et lorsque nous arrivâmes, la première -chose que lui dit le P. Neate en nous abordant, fut: «Tu sais, Lebrun -est à la mort.» L’enfant ne manifesta aucune émotion à cette nouvelle. -Le Père alors s’adressant à moi ajouta: «La maison est presque sur votre -route; en retournant à la mission, veuillez donner les derniers -sacrements à cet homme.» Aussitôt après le dîner, je pris le Saint -Viatique et les Saintes Huiles et me remis en chemin, précédé de Louis -qui me servait de guide. Madame Brown nous avait vus venir et se tenait -sur le seuil de la porte; je fus surpris de voir son fils la saluer d’un -geste bref et s’élancer aussitôt à la rencontre de quelques chevaux qui -semblaient l’avoir reconnu. J’entrai; le malade me parut en proie à une -violente pneumonie; j’entendis sa confession et lui donnai le Saint -Viatique, l’Extrême-Onction et l’indulgence in articulo mortis. Deux -jours après, on m’annonçait sa mort et l’enterrement pour le lendemain à -11 h. A l’heure fixée, personne n’avait paru; j’attendis jusqu’à midi, -jusqu’à une heure; à jeun et fatigué, j’allais dire la messe, lorsqu’on -signala le cortège. Les Sœurs et leurs élèves chantèrent l’office, à la -suite duquel on se rendit au cimetière. Selon l’usage américain, on -découvrit le visage du défunt avant de descendre le corps dans la fosse; -il était extraordinairement rouge et tuméfié. J’appris plus tard que les -parents de Lebrun, pris de soupçons, avaient fait venir le _coroner_, -sorte de juge d’instruction, lequel fit plusieurs ponctions sur le -cadavre, mais sans découvrir aucune trace d’empoisonnement. Pendant que -la famille du mort éclatait en sanglots et se livrait à des lamentations -bruyantes, sa femme impassible et presque souriante, la tête haute, les -bras croisés sur la poitrine, allait et venait. Quelqu’un me chuchota à -l’oreille: «Elle ne paraît guère désolée; cela se comprend; comme la -ferme lui appartient, elle trouvera facilement un autre mari.» Dans la -soirée en effet le bruit se répandait qu’elle allait reprendre un à un -ses douze divorcés et les expédier lestement dans l’autre monde. Je -partis trop tôt pour savoir ce que devint cette étrange Samaritaine... - -Quelques jours après cet événement, on vint m’avertir qu’un petit Indien -de douze ans était à la mort; il avait été à notre école et se préparait -à la première communion. On m’avait indiqué assez vaguement -l’emplacement de la tente où habitait sa famille. Je montai à cheval -aussitôt et me servant des quelques mots usuels que je savais, je -parvins à recueillir les informations nécessaires et trouvai cette tente -sur les bords de la rivière Umatilla. J’entrai par l’ouverture basse qui -sert de porte; au milieu, sur une jonchée de paille gisait le petit -moribond; tout autour, des femmes étaient accroupies, immobiles et -muettes comme des statues. Cette scène vraiment indienne m’est restée -profondément gravée dans la mémoire. Je m’agenouillai près de l’enfant, -qui me rappelait par sa pauvreté et son innocence l’Enfant de la crèche; -il était à toute extrémité, et je ne pus que lui répéter en anglais les -dernières paroles de l’Ave Maria qu’il avait appris en cette langue à -l’école et qu’il parut comprendre. Il mourut peu d’instants après mon -départ. - -Après les Cœurs d’Alène et les Nez-Percés, je devrais dire un mot des -Têtes-Plates; mais nous retrouverons plus tard ces Indiens, dont la -Réserve confinait dans le Montana à ma paroisse. En attendant, qu’on me -permette de proposer mon opinion sur l’origine des Indiens de l’Amérique -du Nord, problème intéressant, qui n’a point encore été résolu. - -Pendant mes longues heures d’étude solitaire de la langue des -Nez-Percés, j’avais été frappé de certaines ressemblances de cette -langue avec le copte. Une fois mon attention éveillée sur ce point, je -découvris bientôt d’autres affinités entre les deux races. Le costume et -certaines attitudes me rappelaient les bas-reliefs des bords du Nil; je -retrouvais dans nos Indiens quelques-uns des traits caractéristiques du -type copte que j’avais longtemps étudié au Caire, surtout le menton -arrondi. Enfin l’idée m’était venue qu’ils étaient originaires du pays -des Pharaons. Quel ne fut pas mon étonnement un jour de voir mes -inductions pleinement confirmées par un témoignage inattendu! Je causais -avec notre interprète et lui avais demandé si sa tribu possédait -quelques documents historiques ou du moins des traditions orales sur -leurs origines; il me répondit: «Non, nous n’avons rien, nous ne savons -qu’une chose, c’est que nous venons d’Egypte.» Comment seraient-ils -venus de l’Egypte, et par quel chemin? Cette question se présente -d’elle-même et dans tous des systèmes; quel que soit celui qu’on -admette, il faut la résoudre. Or, il paraît certain qu’au commencement -de l’ère chrétienne, les côtes occidentales de l’Amérique du Nord furent -envahies par les Chinois ou du moins par des peuples de race jaune[C]. A -mon avis, les Indiens d’Amérique sont les descendants de ces -envahisseurs. On m’objectera la couleur de leur peau, qui a, d’après -certains ethnographes, une teinte rougeâtre caractérisée. J’ai vécu au -milieu des Japonais, des Chinois et des prétendus Peaux-Rouges, et je -puis bien dire que jamais je n’ai vu la moindre différence entre la -couleur de leur peau. J’avoue que les yeux bridés des Japonais les -distinguent des Indiens; mais tant de nouveaux éléments d’existence et -surtout de climat n’ont-ils pas pu après tant d’années modifier le type -dans certains détails? Je le répète, Chinois, Japonais et Indiens -d’Amérique ont le même type, les mêmes traits caractéristiques: même -couleur de la peau, mêmes cheveux invariablement noirs et plats, même -absence de barbe, et plus d’une fois il m’est arrivé en voyant par -exemple un jeune homme de ne pouvoir décider à première vue s’il était -Chinois, Japonais ou Indien. Certains auteurs ont d’ailleurs fait avant -moi cette remarque, qu’un grand nombre d’Indiens ont tout à fait le -facies mongolique. - -J’étais, sans m’en douter, à la veille de quitter mes chers Indiens. Le -dimanche 16 février j’avais prêché un sermon sur Dieu (Akame kinikou), -dont j’ai parlé plus haut, et je préparais déjà un sermon sur le diable -(Enime kinikou), que je comptais prêcher le dimanche suivant. Dans la -soirée on me remit une lettre du Supérieur général de la mission qui -m’ordonnait de partir à l’instant pour le Montana où je devais prendre -et desservir la paroisse de Frenchtown, diocèse de Helena. Je partis le -lendemain matin, passai la journée du lundi à Pendleton; le mardi je me -mis en route pour Spokane où j’arrivai la nuit close, et où je restai -jusqu’au jeudi matin; le soir de ce même jour je couchai à Misoula et le -lendemain vendredi 21 février 1908, j’arrivais dans ma nouvelle -paroisse. - - - - -CHAPITRE III. - -UNE PAROISSE AMÉRICAINE - -FRENCHTOWN, OU LA VILLE FRANÇAISE - - -[Illustration: Entrée de Frenchtown.] - -Le Montana est un des Etats les plus étendus et les moins peuplés de -l’immense République américaine; il est plus grand que l’Italie tout -entière, plus grand que l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande réunies, -presque aussi grand que la France. Sa superficie est égale à celle du -Japon qui compte 44 millions d’habitants, tandis que le Montana n’en a -que 250.000, dont 50.000 dans la seule ville de Butte, célèbre par ses -mines de cuivre, les plus riches du monde, paraît-il. La capitale de -l’Etat est la ville d’Héléna, résidence du gouverneur et siège du -parlement; car chaque Etat a son Sénat et sa Chambre des députés. C’est -aussi là que réside l’évêque catholique de cet immense diocèse[D]. - -L’Etat de Montana s’appelle ainsi à cause des montagnes dont il est -hérissé. En effet la chaîne des Montagnes Rocheuses le traverse du Nord -au Sud, séparant le bassin de l’Atlantique de celui du Pacifique: Le -Missouri y prend sa source sur le versant de l’Atlantique, et à peine -a-t-on franchi la ligne de faîte, que l’on rencontre de grandes rivières -courant en sens inverse sur le Pacifique. - -Une des premières que nous trouvons sur notre chemin, est la Misoula qui -donne son nom à une petite ville bâtie sur ses bords. Cette ville est le -chef-lieu du comté le plus occidental de l’Etat. A partir de Misoula, -une ligne de chemin de fer se détache de la ligue principale, se -dirigeant droit à l’Ouest. On l’appelle la ligne Cœur d’Alène. Après -avoir contourné un massif de collines peu élevées, on entre brusquement -dans une large vallée parsemée de grandes fermes, qui se détachent au -printemps sur un fond de verdure; c’est la vallée de Frenchtown ou la -ville française, ainsi nommée parce que les premiers colons qui s’y -établirent étaient des Canadiens-Français. Cette vallée, longue de 21 -kilomètres, est le centre de la paroisse; elle est bornée au sud par les -monts de Bitterroot (racine amère), et au nord par une chaîne parallèle -qui se détache du massif des Têtes-Plates. Au fond s’élèvent les hautes -cimes des Cœurs d’Alène. - -En arrivant à Frenchtown je fus agréablement surpris de voir à deux pas -de la gare se dresser une vaste et belle église, vers laquelle je me -dirigeai avec mon compagnon, le P. Dethoor, de la résidence de Misoula. -L’intérieur répondait bien à l’extérieur de l’édifice: la nef, large et -élevée, garnie de bancs, pouvait contenir 400 personnes. Le sanctuaire, -orné de nombreuses statues, offrait un fort bel aspect. Au-dessus du -portail percé de trois portes s’élevait un campanile avec sa cloche. - -[Illustration: Rév. P. Victor Baudot, S. J. - -Curé de Frenchtown, Montana, États-Unis.] - -Après l’église je visitai le presbytère, petit mais commode et bien -distribué. Au centre un cabinet de travail, que l’on appelle ici -_l’office_; d’un côté ma chambre à coucher et un modeste salon; de -l’autre, la salle à manger et la cuisine, avec une chambrette pour le -domestique. Nous poussâmes ensuite notre visite jusqu’à l’écurie; -au-dessus de la porte basse passait la tête d’un cheval qui regardait -avec curiosité venir son nouveau maître; la remise contenait une voiture -légère à quatre roues, appelée _buggy_ et un traîneau; puis le -poulailler, vide alors, mais qui fut bientôt largement peuplé. Autour de -l’église et du presbytère s’étendait un terrain de quelques hectares en -partie traversé par un gros ruisseau aux eaux limpides et poissonneuses, -qui devient au printemps une petite rivière. - -Le P. Dethoor, habitué à la vie de missionnaire, alluma du feu à la -cuisine et prépara un frugal repas; vers trois heures il reprit le -chemin de Misoula et je restai seul dans _ma_ maison et désormais _chez -moi_. «Etrange destinée, pensais-je en moi-même; je suis venu en -Amérique pour être missionnaire et me voilà curé;--pour vivre et mourir -au milieu des sauvages, et me voilà dans une paroisse quasi-européenne!» -C’était en effet par suite de circonstances tout à fait inattendues que -ma situation se trouvait ainsi fixée. Quinze jours auparavant, Mgr -Brondel, évêque d’Héléna, avait dû envoyer d’urgence à Butte mon -prédécesseur M. Allaeys pour y occuper un poste vacant. N’ayant pas sous -la main de prêtre parlant français en même temps qu’anglais (et il faut -parler français à Frenchtown à cause des nombreux Canadiens qui s’y -trouvent), il s’était adressé au Supérieur de la mission qui m’avait -aussitôt désigné pour ce poste en s’excusant de me reprendre ainsi par -nécessité à mes chers Indiens. - -J’en étais là de mes réflexions solitaires, lorsque j’entendis un coup -de sonnette: c’était une bonne Canadienne, d’aspect vénérable, qui -m’apportait des beignets. On cause un peu et je remercie. A peine -m’avait-elle quitté, qu’un second coup de sonnette me rappelle à la -porte: c’était un homme cette fois, le charpentier du village qui -m’apportait lui aussi de la part de sa femme des beignets et un gros -gâteau. Décidément je ne mourrais pas encore de faim ce soir-là. Un -troisième coup de sonnette: j’ouvre et je vois une fillette de huit à -dix ans, les mains derrière le dos et qui me regarde bien en face. «Qui -êtes-vous?--C’est moi, répond-elle d’un ton décidé.--Qui -vous?--Evelina.--Que voulez-vous, ma bonne petite?--Vous voir; on m’a -dit que vous étiez arrivé.» Voilà qui était bien américain. - -[Illustration: Église de Frenchtown et presbytère.] - -La nuit venue, je fermai soigneusement mes portes, et sans autre -compagnie que celle de mon bon ange, je m’abandonnai aux douceurs du -repos. Le lendemain à sept heures, j’entendis sonner l’_Angelus_, et -bientôt après le sacristain se présentait à ma porte. C’était un brave -homme, passablement original; il s’appelait Paul-Saul et aurait aimé -qu’on le désignât sous ce double nom; mais le public s’y refusa -obstinément et se contenta de le surnommer Polyte, nom sous lequel il -était connu dans toute la vallée. Je le confirmai dans ses fonctions de -sacristain et moyennant 125 fr. par mois (la main-d’œuvre est très chère -aux Etats-Unis), je l’engageai comme domestique. Il fut ainsi pendant -trois ans tout à la fois cuisinier, cocher, sacristain, organiste, -sonneur de cloche et fossoyeur. - -Le dimanche venu, je dis selon l’usage une messe basse à 8 h. 1/2, puis -à 10 h. 1/2 je chantai la grand’messe. On était accouru de toutes parts -pour voir le nouveau curé; d’ailleurs il faut le dire à leur louange, -les Canadiens n’hésitent pas à faire dix ou douze milles pour assister -aux offices. Je trouvai à la sacristie une petite troupe d’enfants de -chœur fort bien dressés à servir à l’autel; mais je ne pouvais compter -sur eux en semaine, et pendant plusieurs années, en dehors du dimanche, -je dus dire la messe sans servant. - -Ayant entonné l’_Asperges_, je fus agréablement surpris d’entendre à la -tribune un chœur bien nourri de voix d’hommes et de femmes continuer le -chant liturgique, avec accompagnement d’harmonium: l’organiste n’était -autre que Polyte et le premier chantre, un certain M. Lafleur. -Remarquons en passant qu’un grand nombre de Canadiens portent des noms -comme ceux-ci: Lafleur, Ladouceur, Lagrandeur, etc., et l’on sait que le -héros _d’Evangéline_, le poème bien connu de Longfellow, s’appelait -Gabriel Lajeunesse. Je fus en même temps ravi de voir que le plain-chant -était en honneur à Frenchtown où l’on n’exécutait guère que des messes -de Dumont, le chœur alternant avec un soliste. En me retournant du haut -de l’autel, je remarquai non sans étonnement que les hommes étaient en -majorité dans l’assistance, au rebours de ce qui se voit d’ordinaire -chez nous. Les femmes aussi étaient nombreuses, mais on comprend qu’à de -si grandes distances, il leur soit parfois difficile de venir à cause de -leurs petits enfants. Le plus grand recueillement régna toujours dans -notre église pendant les offices, et plus d’une fois, n’entendant aucun -bruit, je fus tenté de me retourner pour m’assurer que je n’étais point -seul. Après l’évangile je montai en chaire et lus la lettre de l’évêque -qui me nommait recteur de l’église Saint-Jean-Baptiste de Frenchtown; -puis je saluai mes nouveaux paroissiens, leur fis quelques -recommandations, entre autres de m’avertir à temps quand ils auraient -des malades en danger de mort, et de me présenter les enfants en âge de -faire leur première communion. Je leur déclarai ensuite qu’il n’y avait -pas un sou en caisse, le seul argent disponible ayant été récemment -dépensé par mon prédécesseur pour l’achat d’un très beau corbillard. -Pendant l’offertoire, les syndics, selon l’usage, firent la quête et -recueillirent quelques dollars. Qu’est-ce que les syndics? me -demanderez-vous. Les syndics sont quelque chose comme nos marguilliers, -mais avec plus de prestige. Ils forment le conseil du curé, la seule -autorité reconnue dans ces communautés canadiennes, organisées en -paroisses où il n’y a ni maire, ni adjoints. Ils sont au nombre de -trois, nommés par l’assemblée paroissiale et se renouvellent d’année en -année par un roulement continu, le plus ancien cédant la place à un -nouveau. Chaque famille a son banc; la location des bancs est le -principal revenu du curé; les plus rapprochés de l’autel se louent 20 -dollars ou 100 fr.; les plus éloignés, 6 dollars ou 30 fr. - -La sortie de l’église offre chaque dimanche une scène très animée; on -s’aborde, on s’interroge, on se communique les nouvelles des différents -points de la vallée; les voitures rangées en longues files attendent; -après quelques instants, chaque famille reprend la sienne et fouette -cocher! on rentre au logis. - -Les offices du dimanche sont terminés après la messe et la bénédiction -du saint Sacrement qui la suit; on comprend en effet qu’il est presque -impossible de faire revenir tout ce monde après le dîner pour un office -du soir. Pour la même raison, il n’y a pas de catéchisme; je dirai plus -tard comment on suppléait à cette lacune. - -La vallée est exclusivement habitée par des Canadiens-Français, venus -dans le pays vers 1860. J’étais heureux d’avoir l’occasion, sans être -jamais allé au Canada, de connaître cette race forte et vaillante.. «Les -Canadiens, dit un de leurs historiens, ont toujours été fiers de leurs -origines. Ils ont raison, car ils sont peut-être les seuls au monde qui -puissent en revendiquer d’aussi pures et d’aussi honorables. A dater de -1635, ce sont de robustes paysans français, venus de Normandie, de -Bretagne, de Saintonge, du Maine et du Perche, qui commencent à se fixer -au Canada et à faire souche d’honnêtes gens[E].» - -Personne n’ignore en effet que ce qui distingue essentiellement le -Canadien, c’est l’amour de la religion et l’esprit de famille. Sur cette -terre classique du divorce et du mariage «scientifique», ils continuent -à donner l’exemple des bonnes mœurs et de la fidélité à la loi -chrétienne. - -Un autre trait caractéristique des Canadiens, c’est leur prosélytisme; -ce sont eux qui, en explorant l’Amérique du Nord jusque dans ses -profondeurs, ont porté partout la foi catholique. Ils accompagnaient les -missionnaires, affrontaient les mêmes dangers et plus d’une fois -tombèrent martyrs à leur côté. Chose étrange! les Iroquois, ces cruels -bourreaux des Brébœuf, des Jogues, des Lallemant, devinrent, après leur -conversion, les apôtres des tribus indiennes des Etats-Unis; les -Têtes-Plates avaient connu par eux la religion catholique lorsqu’ils -envoyèrent leurs chefs jusqu’à Saint-Louis, chercher les Robes Noires. - -Comme je l’ai déjà dit, c’est vers 1860 que les premiers colons -Canadiens vinrent chercher fortune dans les riches plaines de l’Ouest. -Quelques-uns s’établirent dans la vallée de Frenchtown et leur premier -soin fut de bâtir une modeste église, où le P. Ménétret, de la mission -des Têtes-Plates, venait de temps en temps leur dire la messe. Cette -église était située sur une colline où se trouve maintenant le -cimetière. Au bout de quelque temps les habitants se fatiguèrent de -monter jusque-là pour assister aux offices et ils résolurent de faire -descendre l’église jusqu’à eux. On la mit donc sur des roulettes et on -l’installa au centre de la vallée. - -[Illustration: Une famille Canadienne.] - -En 1887 fut construite la nouvelle église, grâce aux contributions -d’argent et de travail auxquelles personne ne se refusa. L’ancienne -église alors fut transformée en presbytère, et c’est ce presbytère que -j’ai habité pendant plus de cinq ans. A peine installé, mon premier -soin fut de visiter mes paroissiens, en commençant par la vallée de -Frenchtown. Chaque jour après le dîner, je partais en traîneau avec -Polyte, qui me servait de guide. Nous allions ainsi de maison en maison; -j’inscrivais soigneusement les noms des parents et de leurs nombreux -enfants. Inutile de dire que je fus parfaitement reçu dans ces -excellentes familles canadiennes. On m’invitait partout à revenir -souvent et à m’asseoir à la table commune. Je fus frappé dans ces -visites de l’air d’aisance qui régnait partout. La maison d’habitation, -_la résidence_, comme on dit par là, se distingue des autres bâtiments -qui l’entourent, par son extrême propreté. D’ordinaire la porte d’entrée -s’ouvre sur une grande chambre qui sert de salon de réception et où se -font les veillées en hiver. Les autres bâtiments de la ferme, au nombre -de huit ou dix, environnent la résidence: grainerie, laiterie, glacière, -boucherie, etc. Il n’y a point d’étables: les vaches paissent en liberté -et en troupes comme les chevaux. Une ferme complète ressemble à un petit -village. - -Je visitai une à une toutes les maisons sur une longueur de 21 -kilomètres, et trouvai ainsi une centaine de familles; puis je -m’acheminai vers les postes les plus éloignés de la paroisse. Cette -fois, laissant à la maison cheval et voiture, je prenais le train. - -A l’extrémité Ouest de la vallée de Frenchtown, la rivière Misoula -s’engage dans un étroit défilé de montagne, où d’ordinaire il n’y a de -place que pour elle et pour la ligne du chemin de fer. La première -station est Lothrop, à 20 kilomètres de Frenchtown. Ce village se groupe -autour d’une immense scierie qui exploite les forêts voisines, surtout -pour fournir le bois nécessaire aux mines de la région. Les premières -fois que je m’arrêtai à ce poste, je n’eus d’autre habitation qu’une -hutte faite de troncs d’arbres, où il y avait juste la place pour un -lit, une petite table et un poêle. Un soir, menacé par un ivrogne qui -voulait envahir mon domicile, je dus faire clouer à l’intérieur -l’étroite fenêtre et barricader ma porte. Je disais la messe dans une -salle de danse, la seule qui fût à ma disposition; plus tard seulement -je pus célébrer dans des maisons particulières. Je me souviens pourtant -d’une fête de première communion célébrée dans cet endroit profane avec -une touchante piété. - -[Illustration: Une ferme: la résidence.] - -Dans tous ces postes de la montagne je prêchais en anglais; car ici -j’avais surtout affaire à des Américains, Irlandais d’origine. - -Après Lothrop, une halte porte le nom de Philémon. J’avais là trois -familles canadiennes; l’une d’elles ne comptait pas moins de douze -enfants, dont l’aînée, une fillette, avait à peine quatorze ans. Je n’ai -jamais rien vu de plus gracieux dans son genre que cette douzaine de -petits minois éveillés, s’échelonnant par une pente insensible, depuis -le nez rose du bébé jusqu’à l’épaule de la grande sœur. - -A partir de Philémon, le défilé qui s’était élargi en une gracieuse -vallée, se rétrécit de nouveau au point qu’à certains endroits il a -fallu par des travaux d’art accrocher la voie ferrée aux parois -verticales des rochers; la rivière coule au fond à une grande -profondeur. Nous arrivons bientôt à la Montagne de Fer (Iron Mountain); -c’est ici, non plus un camp de bûcherons comme à Lothrop, mais un camp -de mineurs. Les mines abondent dans les environs de cette montagne de -Fer, et on trouve tout près de cette bourgade la plus riche mine d’or du -Montana, actuellement encore en exploitation. Dans ce poste, je disais -la messe où je pouvais, tantôt à l’auberge qui n’était guère qu’un -cabaret, tantôt dans des maisons particulières. Je confessais parfois -sur l’escalier, faute de mieux, et je me souviens qu’un jour, ayant été -brusquement dérangé par des gens qui entraient ou sortaient, je dus me -réfugier au grenier avec mon pénitent. - -Iron Mountain ou la Montagne de Fer est à 65 kilomètres de Frenchtown; -elle est reliée à une autre bourgade, appelée Superior, par un pont jeté -sur la Missoula, très large en cet endroit. D’Iron Mountain, courant -toujours entre deux chaînes de montagnes, nous atteignons les grandes -scieries de Saint-Régis, autour desquelles se groupe une importante -population d’ouvriers et d’employés. Très peu parmi ces derniers étaient -catholiques, et à part quelques Canadiens et une ou deux familles -irlandaises, personne n’assistait aux offices que je célébrais dans une -salle de réunions publiques, louée à cet effet. D’où venait ce nom de -Saint-Régis donné à cette localité perdue dans la montagne? Une vieille -Indienne qui avait connu le P. De Smet, me l’expliqua ainsi: -«Quelquefois le vaillant missionnaire était obligé de camper pendant de -longs jours à cause du débordement des rivières; il s’arrêtait donc avec -ses compagnons, dressait des tentes et donnait à ce village improvisé le -nom d’un saint Jésuite.» - -[Illustration: Le torrent St-Régis.] - -Mes visites à Saint-Régis me furent toujours particulièrement pénibles; -je n’avais aucune prise sur ces ouvriers, profondément indifférents à -toute espèce de religion; de plus, le milieu dans lequel je me trouvais, -rappelait par trop la barbarie du Far-West. J’habitais un soi-disant -hôtel, baraque en bois, dont les chambrettes n’étaient séparées que par -l’épaisseur d’une planche; les objets les plus indispensables -manquaient: le lavabo commun à tous offrait à tous le même peigne et la -même brosse à dents; les punaises abondaient. Le site en revanche était -magnifique; les montagnes à cet endroit forment un cirque grandiose, que -la Missoula, devenue un grand fleuve, parcourt avec majesté en se -dirigeant vers le Nord. Nous la quittons ici pour remonter le long de la -rivière Saint-Régis, à travers un paysage sévère, jusqu’à la ligne de -faîte de la chaîne des Cœurs d’Alène. Une gorge étroite, longue de 19 -kilomètres, s’ouvre devant nous; la rivière ou plutôt le torrent -Saint-Régis y bondit avec fracas, laissant à peine un étroit passage au -train. Enfin voici de Borgia. - -De Borgia est une agglomération de quelques maisons seulement, où -viennent s’approvisionner les mineurs de ces montagnes, riches en -minerais de toutes sortes. Je visitais plus souvent ce poste que les -autres; j’y avais bâti une petite église, et là seulement je pouvais -célébrer avec décence. J’avais eu à cœur de planter la croix dans ces -solitudes où elle n’apparaissait nulle part. Sur un parcours de 160 -kilomètres, c’est-à-dire de Frenchtown jusqu’à l’extrémité de la -paroisse, je n’avais découvert en arrivant aucun signe religieux. Il -fallait combler cette lacune et une croix blanche d’assez grandes -dimensions s’éleva bientôt au-dessus du portail de ma modeste église, -dominant ainsi les environs. Lorsque vint le moment de désigner un -patron à ce nouveau sanctuaire, comme j’interrogeai mon évêque à ce -sujet, il me répondit: «Le patron est tout indiqué: l’église sera dédiée -à S. François de Borgia.» Je fis donc peindre par un de nos Frères, -artiste distingué, un beau tableau du Saint que je plaçai au-dessus de -l’autel. Mes catholiques furent ravis d’apprendre que le nom du pays -qu’ils habitaient était un nom de saint; je leur expliquai que c’était -le P. De Smet qui, ayant campé dans ces lieux, leur avait donné le nom -de Saint-François de Borgia. - -[Illustration: Mission de Borgia.] - -J’avais à de Borgia un excellent auxiliaire dans la personne du chef -d’équipe, chargé de surveiller et d’entretenir une section de la ligne -du chemin de fer. Il s’appelait Fred Wence. C’était un Allemand -d’origine, né au pied du Kaiserstuhl, dans le Grand Duché de Bade. Sans -lui je n’aurais jamais pu construire notre église; sa femme, Irlandaise -de vieille roche, était aussi bonne catholique que lui. Ces braves gens -m’hébergeaient dans leur maison quand je venais à de Borgia. Chez eux du -moins j’étais en sûreté; car dans ce pays il faut se tenir toujours en -garde contre les voleurs et aussi contre les ivrognes. Nulle part dans -mes postes de la Montagne, je n’étais mieux logé que là, et pourtant mon -installation n’était guère luxueuse. J’habitais une chambre à trois -lits, dont on congédiait pour ce soir-là les occupants: leurs hardes, -pantalons, gilets, etc., restaient accrochés à des cordes, tendues à -travers la chambre, en attendant le retour de leurs propriétaires, ce -qui n’embellissait pas la perspective. Nous passions la soirée à causer -politique ou à écouter un phonographe; puis dès 7 h. du matin, on -ouvrait un chemin à travers la neige et je me rendais à l’église. Les -confessions se faisaient alors derrière un simple rideau; plus d’une -fois il m’est arrivé, en moins d’une demi-heure, d’en entendre à en -quatre langues: anglais, allemand, français pour les Canadiens et -italien pour les ouvriers du chemin de fer. L’assistance était peu -nombreuse, mais vraiment fervente, quelques-uns de ces bons catholiques -venaient à pied d’une distance de plusieurs milles, et je vis un jour -une jeune mère de famille arriver ainsi, amenant avec elle son -nourrisson emmailloté sur un traîneau qu’elle tirait elle-même par des -chemins affreux. - -A peine l’église était-elle achevée que j’y fis un enterrement: une -jeune fille de seize ans avait été horriblement brûlée, le 4 juillet, -par l’explosion de fusées tirées à l’occasion de la fête de -l’Indépendance. Toute la population accourut aux funérailles et l’église -se trouva pleine. Les protestants étaient en majorité; il y avait aussi -quelques infidèles non baptisés. Je profitai de l’occasion, non pour -faire de la controverse, mais pour parler de la nécessité d’avoir une -religion et de la pratiquer fidèlement. «Si vous êtes protestants, leur -dis-je, soyez au moins bons protestants; et vous, qui avez le bonheur -d’être catholiques, soyez bons catholiques». - -[Illustration: Église de Borgia.] - -La station qui suit de Borgia porte le nom du chef Indien Saltese. -Saltese est tout à la fois le poste le plus éloigné et le plus sauvage -de la paroisse; ce camp de mineurs est à 120 kilomètres de Frenchtown; -il ne présente qu’une agglomération de quelques maisons, au fond d’une -gorge où roule un torrent. Mais ces maisons sont pour la plupart des -«Salons», ou cabarets, de la pire espèce; les mœurs de ceux qui les -fréquentent sont dissolues et brutales. Les bandits de la contrée se -donnent rendez-vous à Saltese; et j’ai vu plus d’une fois les traces de -leur passage marquées par l’incendie, le vol et l’assassinat. Plus d’un -de ces «Salons», aux temps dont je parle, devint le théâtre de ces -attentats à main armée qui étonnent par leur audace, même dans ce pays. -Il se joue souvent au «Salon» des parties dont les enjeux sont énormes; -les bandits attendent cette occasion pour faire leur razzia. Pendant la -soirée, au moment où tous les esprits sont concentrés sur le jeu, la -porte s’ouvre brusquement; plusieurs hommes masqués pénètrent à -l’intérieur et braquent d’énormes revolvers sur les joueurs épouvantés. -«Levez les mains, leur crient-ils, et alignez-vous tous contre le mur». -Les malheureux sont bien forcés d’obéir, et tandis qu’une moitié de la -bande les tient en respect, l’autre moitié ramasse vivement les billets -de banque et l’argent qui se trouvent sur les tables et vident la -caisse; puis, se tournant vers les victimes, ils leur disent d’un ton -railleur: «Vous devez être bien fatigués de tenir vos bras en l’air; -cependant restez encore ainsi quelques minutes, pendant que nous allons -nous éclipser; sachez bien que si l’un de vous bouge un instant trop tôt -ou pousse le moindre cri, nous lui trouons la peau.» Et ils sortent sans -que personne ait le courage de les poursuivre ni même de donner -l’alarme. - -Lors de mes premières visites je disais la messe dans une salle de -danse, chaude encore des ébats de la veille; plus tard une école neuve -ayant été construite, je pus m’en servir comme de chapelle. Mais ce fut -toujours pour moi un gros embarras dans cette localité de trouver un -endroit sûr pour y passer la nuit. Un jour même j’eus une aventure fort -désagréable. J’étais descendu dans la maison d’un Irlandais que -j’appellerai Patrick ou par abréviation Patt. Malheureusement Patt était -un ivrogne invétéré, et bien qu’on lui eût dit que le prêtre catholique -devait loger chez lui, il l’avait oublié lorsqu’il rentra la nuit -suivante à une heure du matin. J’occupais la chambre du rez-de-chaussée -donnant sur la rue. Au moment de me coucher, je m’apprêtais à fermer la -porte à clef, lorsque sa femme me dit: «Ne fermez pas: je ne sais pas à -quelle heure il rentrera; il faut qu’il trouve la porte ouverte.» J’eus -alors un pressentiment de ce qui allait arriver. Je ne pouvais fermer -l’œil, m’attendant à chaque instant à voir rentrer l’ivrogne. Pendant -ces longues heures de la nuit, je n’avais d’autre distraction que des -dégringolades de rats qui prenaient leurs ébats autour de mon lit. A une -heure enfin j’entends la porte s’ouvrir; l’Irlandais rentre, aspire -bruyamment l’air, comme l’ogre du Petit Poucet sentant la chair fraîche, -et pousse un sourd grognement. «C’est moi, lui dis-je, je suis le prêtre -catholique.--Ah! cria-t-il d’une voix avinée, le prêtre catholique... je -suis un méchant homme... je veux aller à confesse»; et il s’avançait -vers mon lit pour me brutaliser. J’avais heureusement une lampe -électrique à côté de moi sur une chaise; je pressai le bouton et vis à -trois pas de moi la face bestiale et le grand corps titubant de -l’ivrogne. Grâce à Dieu, je gardai ma présence d’esprit, et en moins de -temps qu’il n’en faut pour le dire, j’avais bondi par-dessus le pied de -mon lit, ouvert la porte et me trouvai dans la rue, en chemise et pieds -nus. J’avais échappé à cette attaque sauvage; il s’agissait maintenant -d’échapper à la pneumonie ou à la fluxion de poitrine. La femme -entendant du bruit était descendue; je lui criai: «Tâchez donc de -l’emmener; il ne fait pas bon attendre ici». Elle finit par le conduire -dans une pièce voisine et je rentrai à pas de loup dans la chambre, -retenant mon haleine, de peur d’éveiller l’attention de Patt. A l’aide -de ma lampe électrique, je ramassai mes habits qu’il avait dispersés de -tous côtés sur le plancher; je m’habillai et m’assis près de la porte, -prêt à m’élancer dans la rue au premier signal d’une nouvelle agression. -Je restai ainsi jusqu’à 6 h. du matin, dans une obscurité complète et -dans un profond silence qui n’était interrompu que par les sourds -grognements ou par les cris rauques de l’ivrogne. Aussitôt que le jour -parut, je sortis en toute hâte de cette maison, et me retrouvai avec -bonheur libre dans la rue. - -Outre la difficulté de trouver un gîte pour la nuit, j’avais d’autres -désagréments à Saltese. En hiver c’était la neige qui tombait en -quantités énormes. Je me souviens qu’une année on dut, pour traverser la -rue, ouvrir une tranchée entre deux parois de neige de six pieds de -hauteur. En été c’étaient les incendies de forêts; un soir même le feu -s’étant déclaré aux deux extrémités du vallon, on dut préparer un train -et tenir une locomotive sous pression pour s’échapper la nuit si -l’incendie se propageait davantage. Cette nuit-là je ne dormis guère, -mais heureusement le vent ayant tourné, nous en fûmes quittes pour la -peur. - -J’ai dit plus haut que dans cette région les mœurs sont dissolues et -brutales, et qu’il s’y commet nombre de crimes. N’y a-t-il donc pas de -police par là? me direz-vous. Il y a bien un policeman en titre, mais il -est loin de suffire à la tâche. Lorsqu’il se commet un attentat -quelconque, on téléphone au shérif de Missoula, qui envoie par le -premier train un de ses _députés_; si le bandit est en fuite, le -député-shérif organise aussitôt la chasse à l’homme; il réunit cinq ou -six bons tireurs, leur fait prêter serment et se lance avec eux à la -poursuite du malfaiteur. Si celui-ci résiste et se défend, on le tue -comme un chien; mais d’ordinaire on réussit à se saisir de lui et on -l’amène prisonnier au chef-lieu du comté. S’il est dangereux, on -l’enferme dans une cage de fer à claires-voies, où il attend la sentence -du juge. Dans le cas d’une condamnation à mort, il est pendu dans -l’enceinte même de la prison. - -Je me souviens d’un assassin condamné à mort, qui était enfermé à la -prison de Missoula, laquelle se trouve près de notre église. Il faut -savoir qu’on sonne chaque jour l’_Angelus_ à 6 h. du matin. Le -prisonnier avait remarqué - -[Illustration: Poste à Saltese.] - -cette sonnerie et demandé quelle était cette cloche. On lui avait -répondu que c’était la cloche de l’église catholique. La veille de -l’exécution on lui donna, selon la loi, le choix de l’heure à laquelle -il devait être pendu; il répondit: «Quand la cloche de l’église -catholique sonnera.» Ainsi fut fait, et je vous assure que ce n’est -point sans une poignante émotion que le Frère qui sonnait l’_Angelus_ ce -matin-là, mit en branle sa cloche, sachant quel drame à ce moment précis -se déroulait dans la prison. - -Ceci me rappelle le trait suivant: un condamné allait être exécuté; -selon l’usage, on lui demanda ce qu’il désirait: un cigare, un verre de -brandy?... Il répondit: «Chantons ensemble le cantique du Sauveur;» -c’est un cantique très doux, très pieux, très mélodieux: «Jésus, Sauveur -de mon âme, recevez-moi à ma dernière heure!» et l’on vit le shérif, le -bourreau, les journalistes et le condamné, tête nue, chanter ensemble -sur l’échafaud la suave poésie de Wesley. - -Il arrive quelquefois, surtout dans les Etats du Sud, que la foule -impatiente et surexcitée exécute elle-même les condamnés à mort, -lorsqu’elle craint que le coupable n’échappe au châtiment grâce à -l’habileté de son avocat: c’est ce qu’on appelle la _loi de Lynch_, ou -comme nous disons le _lynchage_. Pour la première fois dans les Etats du -Nord un fait pareil se produisit à quelques milles de Missoula. - -Hamilton est une petite ville, chef-lieu du comté de Ravalli ainsi nommé -en souvenir du bon Père Jésuite Ravalli, à la fois missionnaire et -médecin, l’apôtre de cette contrée. Dans cette ville de Hamilton, brutal -assassin d’un jeune enfant avait été condamné à être pendu tel jour par -la sentence; dans l’intervalle, un juriste retors avait trouvé un biais -pour différer l’exécution. Les gens du pays, indignés (car le coupable -avait dû avouer son crime), résolurent de se faire justice eux-mêmes. Au -jour fixé par le juge pour l’exécution, une centaine d’hommes masqués -entourèrent la prison; le shérif était absent; les portes de la prison -furent enfoncées, le criminel amené à une petite distance et pendu haut -et court à un poteau du télégraphe. Tout cela se passa avec le plus -grand calme et dans un profond silence. Au moment de mourir, le -malheureux implora la pitié de ses exécuteurs: «Tu n’as pas eu pitié de -ce pauvre enfant, lui répondit-on; comment aurions-nous pitié de toi?» -Et on le lança dans l’éternité. Quelques jours après je visitai le -théâtre de ce drame lugubre. - -Achevons notre course à travers ma paroisse. Saltese était mon dernier -poste, mais j’avais encore 23 kilomètres à parcourir à travers la forêt -vierge avant d’arriver à l’extrême limite de mon territoire, -c’est-à-dire à Loockout, situé aux confins du Montana et de l’Idaho. Ma -paroisse avait donc de De Smet à Loockout exactement 160 kilomètres -d’étendue. Heureusement que ce vaste district était desservi par la -petite ligne de chemin de fer dont j’ai parlé et qu’on désignait sous le -nom de _Ligne Cœur d’Alène_. Combien de fois ai-je pris ce train, allant -de Frenchtown dans la montagne et revenant de la montagne à Frenchtown! -Il se composait ordinairement d’un fourgon pour les bagages et la poste, -d’un wagon de fumeurs où je montais d’habitude et d’un autre wagon pour -dames et non-fumeurs. C’était, comme on le voit, un train léger; mais en -hiver il se trouvait encore quelquefois trop lourd pour passer à travers -les neiges amoncelées. Il m’arriva dans ce train plus d’une aventure -comique. Un jour, par exemple, un pauvre Irlandais complètement ivre -vint s’agenouiller devant moi au milieu du wagon archi-comble. Il me -présentait un dollar sur la paume de sa main droite; de la main gauche -il s’efforçait de faire le signe de la croix. «Je suis à moitié fou, me -disait-il; je ne sais plus ce que je fais, mais je veux me confesser.» -J’eus toutes les peines du monde à le décider à se relever et à remettre -son dollar dans sa poche. L’attitude de ce pauvre homme était -certainement ridicule, et pourtant on ne riait pas autour de moi. Une -autre fois, c’était un Canadien, grand et solide gaillard, rouge de vin -et de santé, qui allait «se promener» au Canada; il était lui aussi aux -trois quarts ivre. «Monsieur le curé, me dit-il en me voyant, je l’ai, -je l’ai...» Et glissant le doigt sous le col de sa chemise, il y -cherchait fièvreusement un objet qu’il ne trouvait pas. Enfin après -quelques recherches, il tira son scapulaire et le montra triomphalement -à toute l’assistance. «Ces chemins de fer, ajouta-t-il, tuent tant de -monde! si moi aussi je suis tué, on verra du moins, quand on me -trouvera, que je ne suis pas un c....., mais un bon catholique.» - -Dans ce milieu quelque peu fruste du wagon des fumeurs, parmi ces -ouvriers en manches de chemise qui chiquaient et crachaient, comme on ne -le fait qu’aux Etats-Unis, je fus toujours entouré d’égards; on -respectait en moi non seulement le curé, mais aussi le magistrat; car je -jouissais de la principale prérogative des juges de paix qui est de -marier au civil. Ma présence n’empêchait pas cependant des scènes -bruyantes, ni des divertissements parfois dangereux. Ces jeunes gens en -goguette jouaient souvent avec leurs revolvers chargés, et l’un d’eux un -jour laissa tomber le sien qui nous partit entre les jambes avec une -détonation formidable. C’est merveille que personne n’ait été blessé. -Lui-même, l’imprudent tireur, tout abasourdi, se tâtait les membres de -la façon la plus burlesque pour voir s’il n’avait aucune blessure, et -s’étant assuré qu’il n’en avait pas, il se précipita sur une bouteille -de bière qu’il avait en réserve dans un coin du wagon, et pour calmer -son émotion la vida tout d’un trait. - -[Illustration: Chemin de fer des Cœurs d’Alène.] - -Les chefs de trains, appelés là-bas _conducteurs_, avaient fort à faire -pour maintenir l’ordre et la décence parmi ces gens sans éducation. -J’admirais souvent leur calme dans ces circonstances, comme aussi dans -les accidents de voyage si fréquents sur cette ligne, hérissée -d’obstacles: avalanches de neige ou de rochers, ponts brûlés, -inondations, etc. Un jour d’hiver, la locomotive avec son fourgon et une -voiture du train étaient tombés d’une hauteur de 80 pieds dans un ravin -plein de neige; un wagon était resté suspendu sur le bord de l’abîme. -Rencontrant le conducteur quelques jours après, je lui dis: «Vous l’avez -échappé belle!» Il me regarda d’un air étonné et me répondit avec un -flegme imperturbable: «Moi? mais c’est l’Est du train qui est tombé, et -j’étais à l’Ouest.» Un autre conducteur, son collègue, ne fut pas aussi -heureux: c’était un Ecossais du nom de Macdonald, très estimé de tous -ceux qui le connaissaient. Son train était bloqué dans la neige; il -était parti sur la locomotive à la recherche de provisions et de -charbon. La locomotive dérailla sur un pont à fleur d’eau et Macdonald -fut précipité dans la rivière, si malheureusement que sa jambe resta -prise sous la roue du tender. La situation était affreuse; le corps du -malheureux baignait dans l’eau glacée et sa jambe broyée le faisait -horriblement souffrir. On téléphona à Missoula pour avoir du secours; -mais la voie était obstruée et les secours n’arrivaient pas. On -téléphona de nouveau à un médecin pour lui demander ce qu’il fallait -faire: «Coupez la jambe avec une hache,» répondit-il. Mais personne -n’osa prendre cette responsabilité; les hommes se relayaient auprès du -moribond pour lui maintenir la tête hors de l’eau; après sept heures -d’une horrible agonie, il expira. Les secours arrivèrent enfin, et la -grue à vapeur soulevant le tender dégagea le cadavre qu’on ramena pour -l’enterrer à Missoula. - -On me demandera si j’obtenais par ces courses dans les montagnes des -résultats satisfaisants: il semble à première vue que mon travail et mes -peines étaient en partie perdus, car je ne pouvais déserter mon église -le dimanche, et en semaine dans ces postes éloignés tous les hommes -étaient au travail. Cependant la seule présence du prêtre, si -intermittente qu’elle fût, produisait toujours un bien réel dans ces -quartiers éloignés de tout centre moral et religieux. J’eus d’ailleurs -assez souvent l’occasion d’exercer mon ministère d’une manière -consolante et fructueuse, réhabilitant des mariages, ramenant au devoir -pascal des retardataires invétérés, aidant plus d’une âme de bonne -volonté perdue dans ces milieux infidèles et surtout baptisant des -nouveau-nés ou des enfants grandis sans baptême par la négligence de -leurs parents. Je me rappelle ainsi une famille à Lothrop où je baptisai -d’un coup cinq enfants, dont l’aîné avait 14 ans. Partout je prêchais en -anglais, ajoutant parfois quelques mots en italien pour les ouvriers du -chemin de fer, presque tous émigrés d’Italie, et que je réussissais -quelquefois, mais non sans peine, à rassembler dans la maison où je -célébrais la messe. - -Je l’ai dit déjà, je célébrais la messe où je pouvais, dans une maison -particulière, dans une salle d’école, ou faute de mieux dans une salle -de danse. Dès la veille une ou deux femmes préparaient et ornaient -l’autel de leur mieux: l’autel, c’est-à-dire une table ou un bureau. -Quand je ne trouvais personne qui pût m’aider, j’étendais moi-même une -nappe blanche sur un meuble quelconque; puis je disposais sur cet autel -improvisé les objets nécessaires que j’avais apportés dans ma valise: un -crucifix au milieu, deux petits chandeliers en cuivre, une pierre -d’autel très mince et très légère, un calice qui se démontait en trois -morceaux, un tout petit missel et la sonnette, que je sonnais moi-même, -n’ayant jamais de servant. Après la messe se faisait l’offrande: le -membre le plus influent de la communauté passait devant les assistants -et recueillait leur aumône dans son chapeau, ou bien les fidèles -s’approchaient un à un de l’autel et y déposaient qui un dollar, qui un -demi-dollar, où même une modeste pièce de 25 cents. Les catholiques -étaient très peu nombreux, la quête ne rapportait jamais une grosse -somme; elle suffisait cependant pour couvrir mes frais de voyage, -d’autant plus que grâce à une faveur accordée au clergé par la plupart -des grandes compagnies, je ne payais que demi-place en chemin de fer. - -A partir de Loockout, limite des deux Etats de Montana et de l’Idaho, -notre train descend par une route en lacets du haut de la montagne -jusqu’au fond d’une vallée où se trouve la ville de Wallace, centre -minier très important. Le lendemain matin il repart de Wallace pour -Missoula. Si vous voulez bien, «montons à bord», comme on dit là-bas et -retournons à Frenchtown, où nous arriverons à 5 h. Nous revoyons d’abord -Saltese avec les façades carrées de ses «Salons»; puis de Borgia avec sa -petite église et sa croix blanche; plus loin nous côtoyons le torrent le -long de la gorge qu’il parcourt, jusqu’à ce qu’enfin à l’autre extrémité -s’ouvre devant-nous le cirque arrondi des montagnes de Saint-Régis; nous -traversons la gare toujours encombrée d’ouvriers qui arrivent ou qui -partent. L’ouvrier américain est essentiellement instable, et passe la -moitié de son temps à voyager d’un lieu à un autre. A Saint-Régis nous -retrouvons notre grande et belle rivière, la Missoula. Voici de nouveau -la Montagne de Fer avec le «Salon» du Canadien Garreau et le petit hôtel -de Madame Lajeunesse; puis l’étroit défilé de Rivulet où certaines -parties de la voie ferrée ont dû être suspendues aux parois presque -verticales du rocher. Après ce passage, pittoresque sans doute, mais -quelque peu effrayant, nous arrivons à la petite vallée souriante de -Philémon-Spur et enfin à Lothrop. Nous passons près de la gare devant le -«Salon» Gerrity, dévalisé lui aussi un beau soir par une bande d’hommes -masqués. Encore quelques tours de roue et devant nous s’ouvre la large -et belle vallée de Frenchtown. A la gare je trouve mon vieux domestique -qui m’attend et me donne les nouvelles; je revois ma chère église qui -me paraît plus grande que jamais et à côté ma petite maison où je suis -heureux de me retrouver après ces courses, fructueuses, il est vrai, -mais toujours fatigantes, dans mes postes de la montagne. - - - - -CHAPITRE IV. - -UNE PAROISSE AMÉRICAINE (_Suite_) - - -La paroisse de Frenchtown fait partie du diocèse d’Helena, et le diocèse -d’Helena appartient à la province ecclésiastique de Portland (Orégon); -trois autres diocèses dépendent également de l’archevêque de Portland: -Seattle (Washington), Boise (Idaho), Bakercity (Orégon). - -[Illustration: Église de Frenchtown vue de la route.] - -Aux Etats-Unis, chaque diocèse est organisé en corporation, jouissant de -la personnalité civile et généralement représentée par l’évêque seul. -Tous les titres de propriétés, de terrains, d’églises ou de presbytères -sont déposés entre les mains de l’évêque, de même que les polices -d’assurance et tout ce qui concerne l’administration temporelle. - -Le curé et son conseil représentent d’autre part et défendraient au -besoin les intérêts particuliers de la paroisse. En vertu de la -tolérance qui règne dans ce pays, la liberté du culte est absolue: -l’Etat ne s’occupe point de la religion et se contente de percevoir les -taxes auxquelles les édifices religieux, en règle générale, sont soumis. -Je dois dire que pour ma part je fus toujours exempté de cette sorte -d’impôt. En dehors des missions indiennes qui ont des terres dont elles -vivent, les paroisses catholiques n’ont, que je sache, d’autres -ressources que la générosité de leurs fidèles, ce qui complique -quelquefois la situation pour les évêques: tel prêtre, par exemple, -plaît aux habitants d’une paroisse, on fournit largement à ses besoins: -tel autre déplaît, on lui refuse tout, forçant ainsi l’évêque à -l’envoyer ailleurs. - -En fait de fondations pieuses et de revenus fixes, il n’y à rien ou -presque rien; tout dépend de la quête du dimanche et des jours de fêtes, -de la location des bancs et du casuel. A Frenchtown, le groupe canadien -suppléait à l’insuffisance de la quête par une fête annuelle dont le -produit considérable allait au curé. Sans pressurer personne, je -recueillais un millier de dollars, c’est-à-dire 5000 fr. par an; j’avais -donc de quoi vivre aisément, et pourtant je n’étais pas aussi riche -qu’on pourrait le croire: la main-d’œuvre en Amérique est horriblement -chère; il me fallait un domestique, et je ne pouvais avoir un homme -valide et cuisinier passable à moins de 50 dollars ou 250 fr. par mois. -Je ne me résignai jamais à une pareille dépense, et pour la moitié de -cette somme, 25 dollars ou 125 fr. par mois, je me procurai les -services d’un homme âgé, incapable de tout autre emploi. On devine que -la cuisine de _mes vieux_ (car j’en changeais souvent!) n’avait rien de -très recherché. L’un d’eux, _mon vieux_ par excellence, et qui resta -avec moi plus de deux ans, avait coutume de faire la cuisine pour deux -jours. Le lundi et le mardi de chaque semaine, à midi et au soir, -c’était la soupe aux pois; le mercredi et le jeudi un bouillon -quelconque, qui n’attendait pas la fin du second jour pour rancir -terriblement; le vendredi, on faisait des crêpes, quelquefois du -poisson; le samedi et le dimanche étaient jours de biftecks, si -toutefois la boucherie du village pouvait nous en fournir. On le voit, -le régime n’était point des plus plantureux; mais je me portais bien et -je croyais que ma santé pourrait résister à tout. - -Mes plus mauvais moments, c’était quand mes hommes me quittaient tout à -coup, par pur caprice où par amour du changement; plus d’une fois, du -soir au matin, ou du matin au soir, pour un oui, pour un non, où même -sans aucune raison apparente, ils me plantaient là, me laissant me -débrouiller comme je pouvais. C’est alors que j’en étais réduit aux -viandes de conserve jusqu’au soir, où vers 4 h. un jeune garçon, sortant -de l’école, venait faire mon ménage; il allumait du feu à la cuisine; -j’en profitais d’ordinaire pour me cuire deux œufs. Je passai ainsi, à -différentes reprises, des semaines et jusqu’à un mois entier, seul jour -et nuit dans ma maison, complètement isolé. «Et s’il vous arrivait -quelque chose la nuit?» me disait-on. A quoi je répondais en riant: «Si -je meurs dans mon lit, on m’y trouvera bien.» N’importe! cette -instabilité de mes vieux domestiques et le régime débilitant qui -s’ensuivait, me furent une grande croix et une dure épreuve pour ma -santé. - -Ma grande occupation en semaine était la visite des malades; aussitôt -que j’apprenais qu’on avait besoin de mon ministère quelque part, je -faisais atteler mon vieux cheval au cabriolet ou au traîneau, et par -n’importe quel temps je me mettais en route. Le jour ce n’était rien; -mais plus d’une fois je fus appelé au cœur de la nuit, en plein hiver, -pour des moribonds, et alors j’avais besoin de toute mon énergie pour -affronter la fatigue et le froid; je m’enveloppais soigneusement dans -mes fourrures, prenais place au fond du traîneau, à côté du guide qui -était venu me chercher, et, emporté à toute vitesse, à travers la neige, -je m’abandonnais sans crainte entre les mains de la bonne Providence. - -Une fois entre autres, j’arrivai si haletant à la maison du malade qu’on -eut de sérieuses inquiétudes. On m’offrit pour me remettre une boisson -chaude, mais comme il était minuit passé et que je voulais dire la -messe, je refusai et me tirai d’affaire de mon mieux. Toutefois à partir -de ce moment l’espèce de suffocation dont je souffrais devint plus -intense, et ma santé déclina. - -Les enterrements à Frenchtown se faisaient en grande pompe; l’église -tout entière était tendue de noir; l’office se chantait avec solennité -et dévotion, et après l’évangile, selon l’usage, je faisais l’oraison -funèbre du mort. Puis le cortège, qui parfois ne comptait pas moins de -soixante-dix à quatre-vingts voitures, se dirigeait, la mienne en tête, -vers le cimetière. Les prières dites, on découvrait le visage du mort, -et chacun venait le contempler une dernière fois. C’était alors une -explosion de larmes et de cris de douleur qui me remuait jusqu’au fond -de l’âme. - -Dès qu’il y a un mort, dans toute l’étendue de la paroisse, on téléphone -à l’entrepreneur des pompes funèbres, qui réside au chef-lieu du comté, -et qui d’ordinaire est en même temps coroner, c’est-à-dire officier -chargé de faire une enquête sur les morts violentes. L’entrepreneur -vient par le premier train, trouve le cadavre où il est tombé, -l’examine, le lave, l’embaume sommairement, l’habille et le dépose sur -un lit de parade. Le lendemain il envoie le cercueil qu’il fournit -lui-même, et qui généralement ne coûte pas moins de 3 à 400 fr. S’il n’y -a pas de clergyman présent aux funérailles, c’est lui qui préside et -ordonne tout. Je me souviens qu’un de ces embaumeurs, nommé Kendricx, -m’offrit un jour ses services en me remettant gracieusement sa carte et -son adresse. - -[Illustration: La voiture du curé et son cheval Prince.] - -Il se trouva que les premiers morts que j’eus à enterrer, avaient tous -été victimes d’accidents; l’un, chantre de la paroisse, avait été écrasé -sous les roues de son chariot; un soir les chevaux étaient revenus seuls -à la ferme, traînant une voiture vide. L’alarme fut donnée, et on trouva -le cadavre à l’entrée de la clôture. Le dimanche précédent, il avait -chanté à l’église ce cantique à la Sainte Vierge: - - Que le nom de ma Mère - Au dernier de mes jours - Soit toute ma prière; - Qu’il soit tout mon secours! - -Un autre avait été écrasé par un train; un troisième tué par la foudre; -un quatrième mis en pièces dans une mine. Vers le même temps, un petit -garçon de douze ans que je préparais à la première communion et qui -était un modèle de piété, tomba du haut d’un lourd chariot si -malheureusement sous la roue que le crâne fut brisé et que la cervelle -tout entière jaillit dans son chapeau de paille, qu’on enterra à côté du -petit cadavre; enfin un pauvre jeune homme, bon chrétien d’ailleurs, -dans un moment de folie, s’était suicidé d’un coup de fusil au cœur. -C’était à onze kilomètres de chez moi; averti, je partis aussitôt et -arrivai en même temps que le shérif et le coroner. Nous entrâmes dans la -grange où gisait le cadavre horriblement convulsé. Les deux officiers -fumaient d’énormes cigares tout en remplissant leur funèbre besogne; le -coroner s’inclina sur le cadavre, enfonça trois doigts de la main dans -le trou du cœur et essuya le sang sur les habits du mort. De son côté le -shérif ayant ramassé la carabine qui avait servi au suicidé, m’expliqua -comment celui-ci avait appuyé l’arme contre une traverse de bois et se -l’était déchargée en plein cœur. Pour moi, après avoir rempli mon -ministère de consolation auprès de la mère de cet infortuné jeune homme, -je m’informai des circonstances qui avaient précédé le suicide, et -pouvant raisonnablement conclure à un acte de folie, je téléphonai à -l’évêché pour demander l’autorisation de faire un enterrement -religieux. Cette autorisation me fut accordée, mais à condition que -l’enterrement se fît sans solennité aucune. - -[Illustration: Premiers communiants.] - -La cérémonie de la première communion avait lieu d’ordinaire au -commencement du mois de juin, quand les travaux de la moisson étaient -finis. Je l’ai dit plus haut, il n’y avait pas d’instruction le dimanche -pour les enfants; c’étaient leurs mères, ces admirables mères -canadiennes, qui leur apprenaient pendant les longues soirées d’hiver -les prières et le catéchisme. Lorsque les enfants n’étaient pas -suffisamment instruits, elles étaient les premières à me dire: «Notre -petit garçon (ou notre petite fille) ne marchera pas encore cette année -pour la première communion; il n’en sait pas assez.» _Marcher pour la -première communion_, est une expression canadienne. Pendant quinze jours -avant la cérémonie, les premiers communiants, filles et garçons, -viennent dès le matin à l’église passer toute la journée avec le -prêtre, et s’en retournent le soir à la maison. C’est plaisir de les -voir arriver, la plupart à cheval, quelques-uns en voiture légère, -assister à tous les exercices de la journée avec recueillement et piété, -prendre sur l’herbe, autour de l’église, leur petit dîner, suivi de -quelques instants de récréation, puis finir par le Chemin de la Croix, -et remonter à cheval pour regagner au galop le toit paternel. - -Je tâchais de faire coïncider la première communion avec la visite de -l’évêque, pour qu’il pût donner en même temps la confirmation aux -enfants. Cette année-là, 1903, c’était encore Mgr Brondel, Belge de -naissance, qui était évêque d’Helena. J’eus l’idée de lui faire une -réception pareille à celle dont j’avais été le témoin, plus d’une fois, -dans le nord de la France. J’organisai donc une cavalcade, composée de -jeunes gens de la paroisse, tous excellents cavaliers; l’un d’eux les -commandait et faisait à merveille manœuvrer son petit escadron. Lorsque -l’évêque sortit de la gare, il trouva nos cavaliers rangés en front de -bataille, et à peine était-il monté en voiture, que la troupe se divisa -en deux pelotons, l’un prenant la tête du cortège, et l’autre fermant la -marche. Arrivés devant l’église, les cavaliers se formèrent sur deux -lignes entre lesquelles passa l’évêque, saluant de la main avec sa -bonhomie ordinaire, et enchanté de cette petite innovation, qui lui -rappelait sa chère Belgique. - -Je le retrouvai quelques semaines plus tard à la mission de Saint-Ignace -dans la Réserve des Têtes-Plates, où il venait tous les ans passer avec -nous la fête du 31 juillet. Une escorte d’Indiens, hommes, femmes et -enfants, tous à cheval, était allée le prendre à la gare, distante de -huit kilomètres, et je vois encore le cortège arriver devant notre -maison. La troupe indienne défila en bon ordre, s’arrêta pour laisser -passer la voiture du prélat; puis, vivement, sans un cri, sans un mot, -sans un geste, elle tourna bride et s’éloigna au galop. Il semble que -dans ces circonstances, l’étiquette indienne exige la plus parfaite -impassibilité. - -[Illustration: Premières communiantes.] - -Les fêtes du lendemain se déroulèrent avec pompe; toute la tribu était -présente à l’église; malheureusement je ne pus assister jusqu’à la fin à -ce spectacle si intéressant, un télégramme m’ayant brusquement rappelé -dans ma paroisse où un homme venait d’être tué. Je ne revis plus Mgr -Brondel vivant; épuisé par ses longs et rudes travaux de missionnaire, -il mourut vers la fin du mois d’août et j’allai à Helena assister à ses -funérailles. L’archevêque de Portland, Mgr Christie, présidait, assisté -de ses suffragants et entouré de tout le clergé du diocèse, c’est-à-dire -d’une trentaine de prêtres. Je ne retournai plus tard à Helena que pour -l’installation du nouvel évêque, Mgr J. P. Carroll. Cette dernière -visite ne fut pas pour moi une fête sans mélange: au moment de partir -j’avais été appelé pour un mourant à Lothrop. Ayant ainsi manqué le -train, j’avais dû faire cette course, aller et retour, puis gagner -Missoula, c’est-à-dire 50 milles à travers la neige et pendant la nuit. -J’arrivai à Helena exténué; il faisait un froid terrible, une trentaine -de degrés au-dessous de 0, et pour nous réchauffer, nous n’eûmes au -banquet que de l’eau glacée; le nouvel évêque appartenait à la société -de tempérance la plus stricte et n’admettait à sa table pour ses invités -et pour lui d’autre boisson que l’eau pure. Nous étions là deux cents -prêtres ou laïques, et je ne crois pas trop m’avancer en disant que -l’immense majorité trouva la plaisanterie mauvaise. Au banquet -j’entendis des toasts surprenants; un jeune homme, par exemple, prononça -devant les cinq ou six évêques un discours qui peut se résumer ainsi: -«Nous sommes catholiques, mais en même temps nous sommes citoyens -américains, et nous revendiquons la liberté la plus entière sous toutes -ses formes: liberté d’écrire, liberté de penser, en somme liberté -absolue de conscience!» Cette thèse si chère aux Américains fut reprise -le soir même à une réunion publique en l’honneur du nouvel évêque, par -le gouverneur de l’Etat de Montana qui la présidait. Dans un discours -soigneusement écrit et lu d’une voix ferme, ce haut magistrat protestant -dit textuellement: «Il ne doit y avoir parmi nous aucune distinction -entre catholiques, protestants et juifs. Toutes les religions sont -bonnes; ce n’est point une question de dogme qui doit nous diviser, mais -une question de morale qui doit nous unir. Quelle que soit la confession -religieuse à laquelle nous appartenons, nous devons nous aider les uns -les autres, pratiquer la fraternité humaine et - -[Illustration: Lac Sainte-Marie, dans la mission St-Ignace.] - -améliorer autant qu’il est en nous nos relations sociales. Nous sommes -tous de bonne foi, et si nous gravissons par des sentiers différents les -pentes de la même montagne, nous devons tous nous retrouver au sommet.» - -Cette indifférence vis-à-vis des diverses confessions religieuses est, -d’après Roosevelt, une des principales caractéristiques de l’Américain. -«L’Américain, dit-il quelque part, se distingue par ses idées larges, -par son grand cœur et par une tolérance bienveillante envers toutes les -religions.» - -Dans le courant de l’année suivante, Mgr Carroll, en tournée de -confirmation, vint à Frenchtown; mon escorte de cavaliers le reçut à la -gare et l’accompagna au presbytère. L’évêque parut agréablement surpris -de l’air décidé et de l’attitude militaire de nos jeunes gens. La vue de -notre église ne lui donna pas moins de satisfaction; se tournant vers -moi, il me dit en anglais: «Mais votre paroisse se présente fort bien, -et votre église est plus grande que ma cathédrale». Après la cérémonie, -eut lieu le banquet de réception; j’avais pour la circonstance invité -les notables du pays, et comme ma maison était trop petite, on avait -préparé le repas dans une maison plus spacieuse. Restait pour moi un -problème à résoudre; l’évêque, je l’ai dit, ne tolérait pour lui et ses -invités aucune autre boisson que l’eau glacée ou des eaux minérales. Je -ne pouvais pourtant pas condamner mes robustes paroissiens à faire si -maigre chère; je fis donc servir du vin rouge ordinaire; la maîtresse de -maison en offrit d’abord à Monseigneur qui remercia poliment. Pour moi, -j’acceptai en disant: «Je suis un vieux Français; je bois un peu de vin -à mes repas, exactement comme je le faisais en France».--«Et vous pouvez -continuer, reprit l’évêque, grâce à un privilège spécial que je vous -accorde.» Tout le monde remarqua cette expression, et je sus plus tard -en effet que l’évêque avait fait entendre à ses prêtres qu’il leur -interdisait formellement la bière, le vin et toute boisson fermentée. En -revanche, il permettait, encourageait même par son exemple l’usage du -tabac sous la forme de ces gros cigares américains, trop souvent -mélangés d’opium, ce qui paraît à plusieurs un genre d’intoxication -aussi dangereux, plus dangereux même que l’autre. D’ailleurs sur cette -question de boissons enivrantes, les évêques américains ne sont pas tous -d’accord, et l’archevêque de Milwaukee distingua toujours entre la -tempérance qui consiste à ne point dépasser la juste mesure et -l’abstention totale. Mgr Carroll était, je l’ai dit, partisan déclaré de -l’abstention totale, et plus d’une fois dans ses tournées de -confirmation, il ordonna aux premiers communiants de se lever et de -prendre tous ensemble le «pledge», c’est-à-dire de jurer que jusqu’à -l’âge de vingt ans ils ne toucheraient à aucune boisson fermentée. Il -est certain qu’au temps du P. Mathew en Irlande, cet usage du pledge -qu’il avait introduit, fit un bien immense, mais si j’en crois ma propre -expérience, l’institution primitive a quelque peu dégénéré. En 1877 me -trouvant tout jeune prêtre à Glascow, en Ecosse, prévoyant que j’aurais -au cours de mon ministère à donner le pledge, huitième sacrement des -Irlandais, je demandai aux autres Pères comment cela se pratiquait. -J’eus bien de la peine à obtenir une réponse et l’on finit par m’avouer -que la défense de ne plus boire était moins stricte qu’auparavant. On -donnait le pledge pour une courte période, en permettant deux verres de -bière par jour et si je ne me trompe un verre de whisky. Bien m’en avait -pris de me renseigner: dès le soir même, qui était un samedi, j’étais -assiégé dans mon confessionnal par une foule compacte; tout à coup une -jeune fille parut devant la grille: comme elle restait debout, je -l’invitai à s’agenouiller et à commencer sa confession: «Père, me -dit-elle, je suis protestante et je viens pour quelqu’un qui veut -prendre le pledge». Je l’envoyai au presbytère où quelques minutes après -je la retrouvai au parloir en compagnie d’un vieillard sordide qui -sentait l’eau de vie à quinze pas. «Votre Révérence, me dit cet homme, -je viens prendre le pledge». Je le lui donnai avec les adoucissements -dont je viens de parler tout à l’heure, et il jura devant Dieu de ne -plus boire pendant six mois. Pendant qu’il me remerciait avec -volubilité, je lui demandai si la personne qui l’accompagnait était sa -fille. «C’est ma femme», me répondit-il, et alors cette pauvre enfant, -si malheureuse en ménage, tomba à genoux devant moi, et, sans proférer -une parole, me prit la main qu’elle baigna de ses larmes brûlantes. - -Mgr Carroll revint l’année suivante pour la confirmation; mais cette -fois comme je n’avais que deux invités, il prit son repas chez moi, et -bien entendu, en fait de boisson, il ne parut sur ma table que de l’eau. -J’aurais eu cependant besoin de quelque chose de plus réconfortant, car -j’étais à bout de forces. Il avait été convenu que l’évêque arriverait -par le train, et déjà je me dirigeais vers la gare avec une délégation -paroissiale pour le recevoir, lorsqu’un message téléphonique m’avertit -qu’il viendrait en automobile. A quelle heure? personne n’en savait -rien. Nous attendîmes jusqu’à dix heures; une automobile paraît au -détour de la route dans un nuage de poussière. «Le voici», me crie-t-on; -je fais sonner la cloche, je range les enfants à la porte de l’église, -et l’automobile passe devant nous comme une flèche. C’était une fausse -alerte. Nous attendons encore; mais les enfants commençaient à souffrir -de leur long jeûne et de la chaleur déjà lourde. Je décidai alors de -faire sur le champ la cérémonie de la première communion, remettant -jusqu’à l’arrivée de l’évêque la célébration de la messe solennelle. -Entre onze heures et midi le prélat parut enfin; je chantai la messe et -il donna la confirmation. Rien d’étonnant si j’étais exténué après ce -long jeûne et l’énervement de cette longue attente. Chacun comprendra la -plainte discrète exprimée plus haut. - -Un dernier mot sur cette question des boissons fermentées aux -Etats-Unis. Une fois engagé sur la pente des exagérations, on ne s’est -plus arrêté, et j’ai lu moi-même dans un manuel d’hygiène à l’usage des -enfants des écoles un chapitre qui se résume ainsi: «Ne buvez pas de -whisky, c’est du poison; ne buvez pas de vin, c’est du poison; ne buvez -pas de bière, c’est du poison; ne buvez pas de café, c’est du poison; ne -buvez pas de thé, c’est du poison; buvez de l’eau, et encore prenez bien -garde, car la plupart des eaux sont impures». - -Au centre de la paroisse, c’est-à-dire dans la colonie canadienne, la -fréquentation des sacrements était générale, du moins aux trois grandes -fêtes de l’année: Pâques, les Quarante-Heures et Noël. Cependant depuis -la suppression de la messe de minuit, le nombre des communions a -sensiblement diminué. Un groupe d’âmes pieuses s’approche des sacrements -aux principales fêtes de l’année, et surtout le premier vendredi du -mois. Il y avait en tout dans la paroisse dix ou douze réfractaires -parmi les Canadiens; et encore, plusieurs s’étant rendus, il n’en -restait que trois à mon départ. - -Aux approches de la mort il est absolument inouï que personne ait refusé -les secours de la religion; et jamais dans aucune famille on ne manqua -d’appeler le prêtre lorsque quelqu’un se trouvait en danger de mort. -Toutefois on attendait d’ordinaire jusqu’au dernier moment, et j’ai -entendu dire aux prêtres du pays: «Si c’est un Indien qui vous appelle, -vous pouvez attendre une semaine; si c’est un Irlandais vous pouvez -attendre un jour; mais si c’est un Canadien, courez bien vite ou vous -arriverez trop tard.» - -Quant au mariage, il n’y a pas de différence pour les catholiques entre -le mariage civil et le mariage religieux; voici comment les choses se -passent: les futurs époux prennent au chef-lieu du comté ce que l’on -appelle une «licence»; de par cette licence, il leur est permis de -s’adresser à qui leur plaît parmi les officiers autorisés à célébrer -leur mariage civil, c’est-à-dire le juge de paix, le ministre ou le -prêtre. Les jeunes gens venaient donc me trouver avec cette pièce -officielle, qui donnait leur nom, leur âge, leur couleur, car dans -toutes les licences une des premières notes imprimées est relative à la -couleur des futurs conjoints: blanc, jaune, rouge ou noir. Ont-ils été -précédemment mariés? sont-ils divorcés? etc., tous ces renseignements -sont fournis au clerc du comté sous la foi du serment. Muni de ces -informations et de cette autorité légale, je procédais à la célébration -du mariage civil, immédiatement avant la messe, plus ou moins -solennelle, selon les circonstances. Par la suite, je n’avais plus qu’à -rédiger le certificat de mariage, que j’étais tenu, sons peine d’une -forte amende, d’envoyer dans le délai de quinze jours au bureau de -l’enregistrement. Grâce à Dieu, je n’eus que deux ou trois fois le -désagrément très sérieux de voir des catholiques s’adresser pour leur -mariage au juge de paix ou au ministre. Dans le premier cas, -l’absolution de la faute commise était réservée à l’évêque; dans le -second cas, il y avait excommunication. Les époux divorcés qui -voudraient reprendre la vie commune, doivent aux Etats-Unis se marier -de nouveau; par conséquent reprendre une nouvelle licence et procéder -comme s’il n’y avait pas eu de mariage entre eux. - -Par suite de cette législation, il m’arriva un cas singulier. Deux -jeunes gens bien et dûment mariés depuis six ans avaient malheureusement -divorcé. Je m’employais depuis quelque temps à leur faire reprendre la -vie conjugale, d’autant plus qu’ils avaient un enfant; enfin un soir je -les vis arriver chez moi pour m’annoncer la bonne nouvelle: ils -s’étaient réconciliés et me priaient de les marier. Ils apportaient en -effet une licence en règle, et comme je leur faisais remarquer que pour -moi leur mariage existait toujours, ils insistèrent pour donner -satisfaction à la loi. Je les avertis donc que, faisant abstraction de -ma qualité de prêtre, j’allais agir exclusivement comme magistrat; puis -leur ayant fait renouveler leur consentement au point de vue civil, je -rédigeai le certificat de mariage et les renvoyai heureux dans leurs -pénates. - -Je ne puis me dispenser de parler des écoles, complément nécessaire de -l’organisation paroissiale. En Amérique, comme en Europe, les curés ont -presque partout réussi à grouper des écoles libres de filles et de -garçons autour de leurs églises. Je travaillai longtemps en vue de -procurer cette bonne fortune à ma chère paroisse, et, m’étant adressé à -la Congrégation canadienne des Sœurs de la Providence de Montréal, je me -vis plus d’une fois sur le point de réussir; mais toujours au dernier -moment un obstacle survenait qui renversait toutes mes espérances. Je -n’eus donc point d’école libre à Frenchtown, et dus me contenter des -écoles primaires de l’Etat. J’en avais douze, échelonnées le long de mon -territoire, et il ne sera pas hors de propos de dire ici un mot du -régime scolaire aux Etats-Unis. - -L’école primaire publique est essentiellement gratuite, obligatoire, -neutre et mixte. La principale source de revenus pour alimenter ces -institutions consiste dans des terres dites «terres d’écoles». On sait -qu’en Amérique les géomètres officiels ont partagé le territoire comme -un damier en carrés de six milles de côté ou de trente-six milles de -surface, appelés «townships»; or dans chacun de ces townships ou -districts, le 16ᵉ et le 32ᵉ milles carrés de terres sont réservés à -l’entretien des écoles existantes et à la fondation d’écoles nouvelles. -Ces terres, louées à des fermiers qui les cultivent, rapportent plus ou -moins. A Frenchtown même, elles rapportent assez pour donner à -l’instituteur un salaire de 80 dollars ou 400 fr. par mois. Quelquefois -il y a une baisse de fonds, l’argent manque, et alors, sans plus de -cérémonie, on licencie l’école. - -Rien de plus facile que de fonder une école nouvelle dans un district -quand les revenus des terres d’écoles sont disponibles. Sept ou huit -pères de famille se réunissent et déclarent leur intention d’ouvrir une -école plus rapprochée de leurs habitations. Ils nomment un comité -composé de deux ou trois d’entre eux, qui désormais prendront la -direction de l’œuvre. Ceux-ci vont trouver la «surintendante», -c’est-à-dire la directrice de toutes les écoles primaires du Comté; ils -font leur déclaration, choisissent leur instituteur et reçoivent sur le -fonds commun les allocations nécessaires. C’est presque toujours une -institutrice qui enseigne dans les écoles primaires; il paraît que ces -jeunes filles ont plus d’aptitude que les hommes à instruire leurs -élèves; mais en revanche, il paraît aussi qu’elles ont la main moins -ferme pour maintenir la discipline, surtout parmi les garçons de 14 à 16 -ans. - -Autant que je puis m’en souvenir, dans les salles de classe, les garçons -se rangent d’un côté et les filles de l’autre; la cour aussi est -généralement divisée en deux parties, où les élèves des deux sexes -jouent séparément. Ce système d’écoles mixtes est absolument général aux -Etats-Unis; mais il ne manque pas de critiques, même parmi les -Américains. Au fait, plusieurs trouvent que cette confusion dans l’école -mène jeunes gens et jeunes filles à une trop grande liberté d’allure -entre eux, et diminue dans leur esprit le prestige du mariage. - -Notons en passant ce trait de mœurs américaines, une jeune fille ne va -jamais seule; elle est toujours accompagnée d’un jeune homme qui lui -sert «d’escorte». On se promène ensemble; ensemble on va aux réunions ou -fêtes publiques; d’ordinaire tout finit par un mariage, mais pas -toujours..., car il peut arriver que la jeune fille change son «escorte» -contre une autre, ou que le jeune homme sente le besoin de porter -ailleurs ses services. Malgré tout, les scandales sont rares et les -convenances sociales paraissent toujours observées. - -L’école aussi est essentiellement neutre; si vous voulez une école -confessionnelle, vous pouvez la créer à vos frais, tout en payant -l’impôt général pour les écoles publiques; mais si vous envoyez vos -enfants aux écoles primaires de l’Etat, il faut en passer par cette -neutralité stricte. Dans les salles de classe, aucun emblème religieux, -rien que le portrait du président et celui de l’immortel Washington. Il -n’est pas permis à l’instituteur de faire une prière quelconque, ni même -de prononcer le nom de Dieu, du moins si les parents d’un des enfants -s’y opposent. Ce fut la raison pour laquelle les Sœurs canadiennes de la -Providence refusèrent de prendre l’école-publique de Frenchtown qu’on -leur offrait; car les administrateurs d’une école de district sont -parfaitement libres de choisir l’instituteur ou l’institutrice qui leur -plaît, fût-ce un clergyman ou une religieuse, pourvu que l’un et l’autre -soient diplômés; en d’autres termes, l’école américaine n’est pas -laïque, du moins en principe. Les Sœurs dont je viens de parler, me -disaient: «Comment pourrions-nous enseigner dans une école où il ne nous -serait pas permis de faire le signe de la croix?» Et pour qu’on ne -m’accuse pas d’exagérer, je vais citer ici quelques lignes de la -brochure du P. Forbes, intitulée: «Les catholiques et la liberté aux -Etats-Unis». Après avoir loué la largeur d’idées avec laquelle, selon -lui, les Etats-Unis ont organisé l’enseignement secondaire et supérieur, -en maintenant le grand principe du droit naturel: «c’est au père qu’il -appartient d’élever l’enfant et de choisir des maîtres», il ajoute: - -«Chose étrange! quand il s’agit d’enseignement primaire, tous ces beaux -principes sont oubliés; l’excuse, c’est la force majeure que créent les -circonstances étranges, comme l’éparpillement des familles sur un -territoire grand comme l’Europe, et l’impuissance de ces familles à se -pourvoir. Alors les autorités locales, se substituant aux parents, ont, -avec une prodigalité qui serait admirable si elle n’était injuste, créé -de tous côtés des écoles publiques, «nominalement neutres» en religion, -mais de fait, petits foyers d’indifférence et d’impiété, qui sont -entretenus aux frais de tous; de sorte que l’éducation confessionnelle -primaire et primaire-supérieure n’est possible qu’à la condition de -payer deux fois.» - -«Au dire du _Tablet_ du 17 janvier 1903, le P. Pardow, jésuite très -connu, déclare que les catholiques des Etats-Unis paient pour leurs -écoles primaires 25 millions de dollars, c’est-à-dire 125 millions de -francs en sus des impôts ordinaires, et élèvent un million d’enfants qui -ne coûtent rien à l’Etat». - -Un dernier détail qui semble prouver l’influence des Israélites dans -l’organisation de l’enseignement public aux Etats-Unis, c’est que les -classes chôment toute la journée du samedi. - -Le programme des écoles primaires comprend huit degrés ou huit classes, -auxquelles s’ajoutent les trois degrés de l’école supérieure qui -correspond à notre enseignement secondaire; on passe ensuite à -l’Université. Chaque Etat a son Université, subventionnée par les fonds -publics. L’Université de l’Etat de Montana se trouve à Missoula. Je l’ai -visitée une fois, et ce qui me frappa surtout, ce fut de voir jeunes -gens et jeunes filles circuler pêle-mêle dans les salles, et suivre les -mêmes cours sous les mêmes professeurs. En somme c’est le système mixte -des écoles primaires, prolongé jusqu’au plus haut degré de -l’enseignement. - -La principale Université des Etats-Unis est celle de Harward; elle -possède un observatoire astronomique de premier ordre, dont le -directeur, le Professeur William Pickering, est un des hommes les plus -connus dans le monde savant, grâce à ses théories surprenantes -d’originalité et de hardiesse. J’en citerai deux entre autres. D’après -lui, la fin du monde serait prochaine: le soleil, noyau de la nébuleuse -primitive, continuant de se condenser, serait sur le point de lancer -dans l’espace une nouvelle planète. L’ébranlement causé dans notre -atmosphère par ce phénomène serait tel que toute vie s’éteindrait à -l’instant sur notre globe. - -Une autre de ses théories vraiment américaines est que la lune vient de -l’Océan Pacifique. A une époque géologique fort éloignée, lorsque le -globe terrestre encore liquide n’était recouvert que d’une écorce solide -de 30 milles d’épaisseur, il se produisit dans cette masse une explosion -épouvantable, à la suite de laquelle six milliards de kilomètres cubes -de matière furent projetés dans les airs et formèrent notre satellite. -La déchirure qui en résulta dans la croûte terrestre, n’est autre que le -bassin de l’Océan Pacifique. W. Pickering en donne pour preuve la -ressemblance des volcans de la lune avec le sol et les volcans des Iles -Hawaï. - -Revenons à Frenchtown. La vie de chaque jour y était on ne peut plus -paisible; toutefois des journées bruyantes, comme la Saint-Jean-Baptiste -chaque année et les élections générales tous les quatre ans, venaient en -rompre la monotonie. - -La Saint-Jean-Baptiste est une fête originale et d’une saveur tout -américaine. Disons d’abord que cette fête se célèbre au profit et pour -l’entretien de l’église et du curé et rapporte en moyenne à celui-ci 400 -à 500 dollars, c’est-à-dire de 2.000 à 2.500 fr.[F]. - -Comment s’y prennent ces braves gens, une petite centaine de familles, -pour arriver à un pareil résultat? Le grand secret, c’est que tout le -monde s’en mêle et que l’amour du prêtre et l’esprit d’union font des -merveilles. - -Un mois avant le 24 juin, le curé convoque la paroisse en assemblée -plénière, les hommes d’abord, les femmes ensuite. La réunion se fait à -l’église. Les hommes nomment un comité qui sera chargé d’organiser la -fête: président, vice-président, secrétaire, trésorier. Les femmes, de -leur côté, en font autant et élisent une présidente et une -vice-présidente. - -Aussitôt on se met à l’œuvre. Des quêteurs et des quêteuses sont -désignés pour parcourir la paroisse et recueillir de l’argent, s’il est -possible, mais surtout des provisions et des dons en nature: volailles, -légumes, beurre, crème, etc... Il en faut de grandes quantités, car le -jour de la fête, toute la paroisse et les visiteurs, venus des pays -limitrophes, seront invités par le comité à consommer ces provisions à -une table commune. Comme elles ne coûtent rien, et que chacun paie son -repas, c’est une première source de revenus. Pour donner le bon exemple, -ce jour-là, le curé lui-même mange à l’hôtel et paie comme les autres. - -Afin d’attirer le plus grand nombre possible de visiteurs, on annonce -d’avance dans les journaux, des sports de toutes sortes, avec prix en -argent ou en nature: courses de chevaux, de voitures, de bicyclettes; -courses d’enfants, de jeunes filles, de femmes mariées, d’hommes gras; -courses en sac, joutes nautiques, jeux burlesques, etc... Si le temps -est beau, la foule sera énorme, et tout le monde, non seulement mangera, -mais aussi boira par les soins et au profit du comité. - -Voici comment on s’y prend pour faire le plus d’argent possible. Tous -les «_salons_» (ainsi s’appellent les cabarets), sont fermés, excepté -un, loué par le comité et où se débitent exclusivement les boissons du -jour. Les hommes, réunis au «_salon_», se «traitent» les uns les autres. -Un fermier, bien posé dans la paroisse, ouvre le feu. «Je traite», -dit-il, et il jette sur le comptoir un dollar ou deux. C’est une -invitation à la consommation. Là-dessus quatre ou cinq hommes -s’approchent et demandent, celui-ci un cigare de deux sous, celui-là un -verre de bière ou quelqu’autre consommation insignifiante au point de -vue de la dépense. On prend le prix sur le dollar ou les dollars -engagés par le «traitant», et la différence passe à la caisse du comité. - -C’est alors un assaut de générosité, à qui «traitera». Et les dollars de -pleuvoir sur la table du «salon». - -Il y a aussi des comptoirs de friandises, où l’on vend des fruits et des -gâteaux le plus cher possible; de petites tombolas pour les enfants, -etc. - -Voici l’ordre de la fête proprement dite. Dès la veille, les abords de -l’église ont été décorés et les rues «balisées», c’est-à-dire plantées -de petits sapins verts. A dix heures, messe solennelle, avec panégyrique -du Saint. Il y a beaucoup de monde, des hommes surtout, et les -syndics[G] font une quête fructueuse. Après la messe, la foule se répand -dans les rues et se dirige vers l’hôtel, où des centaines de convives -vont se succéder à de longues tables, sans cesse renouvelées. Cela dure -jusque vers trois heures, au milieu d’une animation extraordinaire. -Alors commencent les jeux, qui se prolongent pendant toute la soirée. - -Puis vient le clou de la fête: le bal. C’est l’heure solennelle, l’heure -escomptée d’avance par le comité pour recueillir les écus à pleines -mains, car chaque cavalier doit payer son admission, au moins un dollar, -et il y a foule. - -Quoi! me direz-vous, on danse au profit du curé? Eh! bien, oui; on danse -là-bas au profit du curé. Evidemment, il ne s’agit que de danses -honnêtes, dans une maison honnête, avec des gens honnêtes. On danse donc -toute la nuit avec entrain et je sais pertinemment que tout se passe -très bien. D’ailleurs, j’ai rarement vu une foule plus respectable dans -sa simplicité rustique que celle qui se pressait aux abords de l’hôtel, -une heure avant l’ouverture du bal. Chaque fois que ce jour-là il m’est -arrivé de me mêler aux groupes de mes paroissiens sur la place ou dans -la rue à ce moment de la journée, j’en suis toujours revenu très -satisfait, j’allais dire édifié. Représentez-vous ces bons fermiers -endimanchés, la boutonnière fleurie; ces jeunes filles en robe blanche, -élégantes et simples comme la fleur des champs; ces matrones au port -noble, aux allures de douairières; les apostrophes joyeuses en bon vieux -français, le babil des enfants, les éclats de rire sonores, ces effluves -de gaieté franche et pourtant contenue, car le sentiment religieux -domine. On va danser, on va se livrer à ce plaisir cher entre tous; mais -on va danser pour aider l’église, et malheur à qui déshonorerait la -paroisse par la moindre indécence. Encore une fois, tout se passe très -bien à ce bal, autrement il est clair que le curé ne le tolérerait pas. -Une année, un mauvais sujet se proposait de faire du scandale à -l’occasion de la Saint-Jean-Baptiste, je supprimai la -Saint-Jean-Baptiste. J’y perdis la forte somme, mais je gagnai ainsi la -sympathie et le respect de mes paroissiens. - -Epilogue. Quelques jours après le 24 juin, le président et le secrétaire -du comité se présentent à la cure avec un sac de grosse toile, contenant -le profit net de la fête, en espèces sonnantes. Le curé accepte, -remercie, offre un verre de vin, et en voilà pour jusqu’à la -Saint-Jean-Baptiste prochaine. - -Sans être aussi bruyantes, les journées d’élection ne manquaient pas de -vie et d’animation. - -Aux Etats-Unis, le système d’élection est très compliqué. Les électeurs -ont à élire sur la même liste tous les représentants de l’autorité, -depuis le Président de la République jusqu’au garde-champêtre, en -passant bien entendu par les membres du Congrès Fédéral et les -sénateurs et députés des parlements de chaque Etat. - -Bon nombre de citoyens savent à peine pour qui ils votent. Un de mes -domestiques ne savait même pas que le candidat à la Présidence -s’appelait Roosevelt; mais il était républicain et il votait aveuglément -la liste républicaine. Un autre de mes hommes était démocrate, et sans -mieux connaître la liste que lui avait fournie l’agent électoral, il la -vota aussi tout entière les yeux fermés. - -L’argent coule à flots et la corruption va son train presque -ouvertement. J’ai entendu un électeur se plaindre amèrement le lendemain -des élections: il avait vendu son vote à un des deux partis pour cinq -dollars, lorsqu’il apprit le lendemain que le parti opposé en avait -offert dix. Un grand agent électoral aussi, c’est le whisky; la loi, ce -jour-là, ordonne de fermer les débits de boissons (salons); mais on -tourne la loi d’une façon éhontée. Les «salons» sont en effet fermés; -mais les barriques de whisky s’alignent dans la rue et la journée -dégénère en une vraie saturnale. - -Un détail peu connu concernant les élections aux Etats-Unis, c’est que -le Président et le Vice-Président élus, s’ils ne sont pas francs-maçons, -doivent se faire officiellement affilier aux Loges. - -Une autre distraction, heureusement fort rare, c’était un incendie ou la -nouvelle d’un attentat commis dans les environs, par exemple un train -dévalisé. Nous eûmes plusieurs histoires de ce genre pendant mon séjour -à Frenchtown. J’en prends l’occasion pour dire comment les bandits -opèrent dans cette circonstance. Naturellement, ils jettent leur dévolu -sur un train qu’ils supposent richement chargé. Parfois, pour obliger le -mécanicien à ralentir la marche, ils agitent sur la voie une lanterne -rouge, comme signal de danger, ou bien ils se postent à un endroit où la -rampe devenant plus forte, ils savent - -[Illustration: Roosevelt.] - -que le train ralentira de lui-même sa marche. D’un bond ils s’élancent -sur la locomotive, braquent leurs gros revolvers sur le mécanicien et -son chauffeur et les somment de s’arrêter. A la vue de ces individus -masqués paraissant brusquement devant eux, les conducteurs du train ne -font d’ordinaire aucune résistance, bien sûrs que la moindre velléité de -se défendre leur coûterait immédiatement la vie. Ils stoppent donc et -reçoivent aussitôt l’ordre de détacher le fourgon dans lequel se trouve -le coffre-fort, et de partir à toute vitesse vers un endroit absolument -désert, situé à deux ou trois milles de là. Arrivés à ce point, les -bandits font sauter le coffre-fort à la dynamite, en pillent le contenu, -renvoient poliment le mécanicien à son train et s’échappent dans la -montagne. Chose incroyable! pendant que tout ceci se passe, les -voyageurs effrayés se blottissent dans leur coin et personne ne songe à -repousser l’attaque par la force, et même si les bandits s’avisent de -fouiller les voyageurs et de les dévaliser, ils sont à peu près sûrs de -ne rencontrer aucune résistance. Cette quasi-certitude de n’être point -inquiétés pousse les bandits aux plus folles témérités. - -Les incendies étaient très rares, quoique toutes les maisons fussent en -bois. Un de ces incendies eut un épilogue inattendu. Un soir d’été, -j’appris qu’à la suite d’un feu de forêt, les bâtiments extérieurs d’une -ferme commençaient à brûler. Je fis immédiatement atteler et me rendis -sur le lieu du sinistre. Le feu faisait rage dans la forêt, et malgré -tous nos efforts la ferme serait devenue la proie des flammes, si tout à -coup le vent n’avait changé de direction. Voyant le danger conjuré, je -retournai tranquillement chez moi. Le lendemain à mon grand étonnement, -je vois le fermier arriver devant ma maison avec une voiture chargée de -légumes. «Et pour qui tout cela? lui dis-je.--Pour vous, Monsieur le -Curé.--Et combien me ferez-vous payer ce chargement?--Rien du tout; -Monsieur le Curé; ce que je vous apporte, c’est pour vous remercier -d’avoir sauvé ma maison hier.--Comment cela?--Par un miracle! Aussitôt -que vous êtes arrivé, vous avez fait tourner le vent qui poussait les -flammes vers ma maison, et sauvé ainsi ma propriété.» C’est en effet -presque un article de foi parmi les Canadiens que le prêtre peut à -volonté éteindre les incendies et guérir, par un simple attouchement, -nombre d’infirmités. - -Le grand événement de la journée était l’arrivée du courrier. On ne -distribue pas les lettres à domicile; chacun va les chercher au bureau -de poste. C’est une belle occasion pour tous les habitants d’apprendre -ou de se communiquer les nouvelles. Tous les matins mon vieux domestique -allait chercher le courrier, ou comme on dit là-bas «la malle» (mail). -J’y allais quelquefois moi-même; un jour entre autres, après une -interruption du service postal pendant dix jours à cause des neiges, je -partis de chez moi avec un sac à farine vide, que je rapportai sur mon -épaule plein de journaux, de revues et de lettres, à l’ébahissement de -tous mes paroissiens. Je me souviens encore du jour où, revenant de la -poste, mon vieux domestique me dit d’un ton tragique: «Il n’y a plus de -San-Francisco!». C’était en effet le lendemain du tremblement de terre -qui, avec les incendies, avait détruit complètement cette grande ville. -J’ai rencontré plus tard un certain nombre de personnes qui étaient à -San-Francisco à ce moment, et c’est encore avec un frisson d’épouvante -qu’elles nous parlaient de la terrible catastrophe. - -La paroisse de Frenchtown étant une paroisse de blancs, il semble que je -n’avais plus aucun contact avec nos chers Indiens; mais outre que -plusieurs familles de la vallée avaient par les femmes du sang indien -dans les veines, le voisinage immédiat de la Réserve des Têtes-Plates me -donnait souvent occasion de revoir ces peuplades intéressantes. -J’allais de temps en temps à la mission de Saint-Ignace, située dans une -vaste plaine bornée au Nord par une des plus pittoresques chaînes de -montagnes que j’aie jamais rencontrées. Cette chaîne, avec ses sommets -couronnés de neige, ses pics aigus, ses sombres forêts, ses cascades -écumantes, se dresse à l’arrière-plan comme un magnifique décor de -théâtre. - -Les bâtiments de la mission sont considérables; c’est d’abord une grande -église en pierre, ornée de très belles fresques à l’intérieur; puis la -maison des missionnaires, ayant les proportions d’un grand collège; elle -renfermait autrefois une nombreuse et florissante école, que la -suppression des subsides du gouvernement a réduite à une poignée -d’enfants. A côté de cette construction, s’élèvent deux grands -pensionnats de jeunes filles, l’un tenu par les Sœurs canadiennes de la -Providence, l’autre par les Ursulines; plus loin la ferme et ses -dépendances, parmi lesquelles se trouve une scierie mécanique et un -moulin dont la meule, venue d’Europe au temps du P. De Smet, fut la -première installée dans ces parages. - -En 1906, je me trouvai à Saint-Ignace pour la fête nationale du 4 -juillet; toutes les tribus de la Réserve, Têtes-Plates, Pend-d’Oreilles -et autres, étaient réunies dans un vaste camp que j’allai visiter avec -le supérieur de la mission. Au moment de notre arrivée, un cortège peu -nombreux, mais d’une grande magnificence, se déroulait le long des -tentes. Chose étrange! c’étaient quelques familles de Nez-Percés, isolés -dans un coin de la Réserve, qui célébraient le grand jour de -l’Indépendance américaine par une fête et des danses en l’honneur des -morts, selon le rituel égyptien. Je fus fort étonné de voir que les -jeunes filles de ce cortège avaient le visage peint couleur de safran, -exactement comme les figures qui se voient encore aujourd’hui sur les -cercueils des momies. Ces observations me confirmèrent dans l’hypothèse -exposée plus haut, d’après laquelle les Indiens de l’Amérique du Nord -seraient venus des bords du Nil. - -[Illustration: Ruines de San-Francisco.] - - - - -CHAPITRE V. - -SEATTLE, OU LA REINE DU PACIFIQUE. - - -[Illustration: Arbre de la forêt vierge à Seattle.] - -Au commencement de 1908, ma santé s’étant altérée, pour la première fois -je consultai un médecin. Il me déclara que je devais, au moins pour -quelque temps, quitter le Montana où nous étions à 1000 mètres -d’altitude, et aller m’établir sur les bords de la mer. Je partis donc -pour Seattle (prononcez Si-atle), située sur la côte de l’Océan -Pacifique, dans l’état de Washington. Le trajet est exactement de 24 -heures en express. Arrivé dans cette ville le 5 avril, je fus frappé dès -l’abord de l’aspect grandiose et de l’extrême animation de cette vaste -cité. - -Seattle, de création toute récente, est bâtie sur deux chaînes -parallèles de collines, qui s’élèvent entre le golfe de Puget et le lac -Washington. Elle s’étend du Sud au Nord sur une longueur de 12 kilom. et -une largeur moyenne de 6 kilom. Elle renferme deux beaux lacs, le lac -Union et le lac Vert, et de nombreux parcs de toute beauté, -Madrona-Park, Leschi-Park, Madison-Park, sur le lac Washington; -Woodland-Park sur le lac Vert, Ravenna-Park, superbe forêt vierge, etc. -Les avenues courent du Sud au Nord comme dans toutes les villes -américaines et commencent au bord du golfe; la 1ᵉ et la 2ᵉ Avenue -forment le quartier commercial; on voit là quelques-unes de ces immenses -maisons d’une hauteur démesurée, qui rappellent New-York; l’activité de -ces deux Avenues, continuellement sillonnées de tramways électriques, -rappelle les plus grandes cités. Au sommet de la première chaîne de -collines se dresse avec orgueil le principal monument de cette ville -nouvelle: la cathédrale catholique, dont les tours imposantes dominent -au loin l’horizon. Là réside le chef du diocèse, Mgr O’Dea, dont la -juridiction s’étend sur tout l’Etat de Washington. La ville n’est point -encore achevée; plusieurs des futurs boulevards ne sont encore -qu’indiqués par deux trottoirs d’asphalte de chaque côté de la chaussée; -mais une partie de la ville, de la 6ᵉ à la 18ᵉ Avenue, est complètement -finie. C’est une succession de boulevards magnifiques, étagés sur le -flanc des collines, macadamisés dans toute leur longueur, plantés -d’arbres de toute grosseur et de toute essence, restes de l’antique -forêt, bordés de villas élégantes, aux façades tapissées de roses et de -grappes de glycine, séparées entre elles par des pelouses d’une herbe -fine, admirablement entretenues et continuellement arrosées par des -fontaines artificielles. En hiver le climat est brumeux et la pluie -presque continuelle; mais en été, du moins l’été que j’ai vu, le climat -est délicieux, l’atmosphère très pure, et la vue, du haut de la 15ᵉ -Avenue, incomparable. A l’Ouest, - -[Illustration: Chercheurs d’or.--Mineurs prospectant.] - -vous avez sous les yeux la ville qui descend en pente rapide vers la -mer; puis les eaux bleues et les îles verdoyantes du golfe; au fond la -chaîne pittoresque des monts Olympiques, qui bordent l’Océan. A l’Est, -c’est la chaîne des Cascades avec le mont Rainier, ce géant des -montagnes, élevant dans un isolement superbe, à 4000 mètres de hauteur, -sa masse énorme couronnée de neiges éternelles. - -La chaîne de collines qui borde la mer est extrêmement abrupte et -presque à pic à certains endroits. On y a construit trois funiculaires -qui l’escaladent, à Madison-street, à James-street et à Yeslerway; mais -il fallait ouvrir une voie plus large de communication avec le vallon -central que traverse dans toute sa longueur, du Nord au Sud, la 12ᵉ -Avenue; pour cela il était nécessaire de percer une large brèche à -travers ce seuil rebelle et de jeter dans la mer des millions de mètres -cubes de terre; ce travail gigantesque fut entrepris et se continuait -encore sous mes yeux en 1908. Des jets d’eau énormes, actionnés par de -puissantes pompes à vapeur, désagrégeaient les terres et les -entraînaient par de longs canaux en bois jusque dans le golfe. Les -roches, déchaussées par le même procédé, s’écroulaient au fond de la -tranchée, où on les faisait sauter à la dynamite. Cette large voie de -communication, à ciel ouvert, doit être terminée maintenant et sillonnée -par de nombreuses lignes de trams électriques. - -En 1881, Seattle n’était guère qu’un village; aujourd’hui c’est une -ville de plus de 300.000 habitants. Le trait caractéristique de cette -population, c’est le nombre très considérable de Japonais qu’elle -renferme, et il y a bien des chances pour que dans un avenir rapproché -Seattle soit une ville presque entièrement japonaise. Les grandes -compagnies de chemins de fer avaient rêvé de faire de ce port le point -de départ du commerce américain avec l’Extrême-Orient; le célèbre -Canadien, Hill, après avoir poussé ses lignes ferrées jusqu’à Seattle, -avait fait construire les deux plus grands navires de l’époque, le -_Minnesota_ et le _Dakota_, pour transborder directement ses passagers à -travers le Pacifique jusqu’à Yokohama. Malheureusement, dès la première -traversée, le _Dakota_ se perdit, on ne sut jamais comment. Les Japonais -sont soupçonnés d’avoir causé ce désastre; car c’est leur projet bien -arrêté d’accaparer la navigation de cet océan qu’ils considèrent comme -leur fief. - -[Illustration: Un mineur américain.] - -Etant allé moi-même visiter un jour le _Minnesota_, je ne fus pas peu -surpris de voir dans le même dock un grand bateau japonais faire le -service du _Dakota_ disparu. Ce n’était là que le prélude de la grande -bataille qui devait se livrer entre les Japonais et les Compagnies de -chemins de fer américaines pour la suprématie commerciale. En 1908, à la -consternation générale des ports de l’Ouest, les Compagnies de chemins -de fer déclarèrent qu’elles renonçaient au commerce transcontinental; -elles apportaient comme raison de cet abandon, l’incohérence des lois -édictées par les différents Etats qu’elles considéraient comme opposées -à leurs intérêts vitaux; les présidents de ces Compagnies lancèrent des -circulaires dans les journaux, où ils annonçaient cette décision, et -Hill dans la sienne déclarait ouvertement que les successeurs des -Compagnies américaines dans cette grande entreprise ne seraient autres -que les Japonais. C’était une des plus grandes victoires remportées par -ceux-ci sur les Américains; ce n’était pas la seule. Ils l’ont bien -montré dans la question des écoles de Californie, que je n’ai pas à -traiter ici. - -Un autre trait caractéristique de la population de Seattle, c’est le -grand nombre d’aventuriers qu’elle renferme. Cette ville est en effet le -seuil de l’Alaska; elle est la tête de ligne de tous les bateaux qui -transportent les chercheurs d’or par Nome jusqu’aux rives du Yukon. On -comprend qu’au moment du départ et au retour de ces bateaux, il se -trouve à Seattle une tourbe de gens sans aveu. La police est bien faite; -les policemen de service dans les rues ressemblent tout à fait pour le -costume et la prestance aux policemen anglais. Outre les agents en -uniforme, il y a les agents en bourgeois ou «détectives» de la police -secrète. On emploie ceux-ci quand l’uniforme des autres agents pourrait -éveiller les soupçons des malfaiteurs qu’on veut arrêter. Ainsi un jour -un bandit longtemps recherché fut trahi par un de ses associés et livré -à la police à l’intersection de la 2ᵉ Avenue et de Pike-street. Il y a -toujours là une foule considérable et la circulation des tramways est -incessante. Quatre détectives y attendaient leur proie; tout à coup le -bandit se vit entouré; il voulut prendre son revolver, mais il n’en eut -pas le temps: en une seconde, quatre balles l’étendaient raide mort sur -le sol, au milieu de la foule épouvantée. Je venais de passer -précisément à cet endroit un instant auparavant. - -[Illustration: Chercheurs d’or.--Claims sur la rivière.] - -Quelques jours avant mon départ, une scène beaucoup plus tragique encore -se passa presque sous mes fenêtres. Vers 9 h. du soir, j’entendis -soudain des coups de feu répétés, immédiatement suivis de cris de -terreur et de désespoir, poussés par des femmes. Je sus le lendemain -quel drame affreux s’était déroulé la veille, dans une famille que -j’avais connue par hasard. Le père, encore jeune et d’allure -parfaitement tranquille, avait tué à coups de revolver deux personnes -qui logeaient dans sa maison, et voyant sa femme s’enfuir avec sa -fillette, il les avait abattues toutes deux sur le pavé de la rue et -s’était ensuite brûlé la cervelle. - -Le grand événement de l’année 1908 à Seattle fut l’arrivée de la flotte -des Etats-Unis, partie de l’Atlantique pour faire le tour du monde. Une -foule immense attendait cette imposante escadre de seize cuirassés, et -ce fut une déception générale de la voir émerger de la brume légère, -unité par unité, et dans un silence absolu, sans un coup de canon, jeter -l’ancre à un kilomètre du rivage. Les Japonais seuls firent quelque -bruit, tirèrent force pétards en lançant dans les airs avec quelques -fusées d’énormes cerfs-volants en forme de serpents et de dragons. Le -soir il y eut réception des amiraux dans la grande salle de bal de -l’hôtel Washington. J’y allai avec un compagnon et du haut de la -tribune, je suivis des yeux cette scène bien américaine. En Europe, dans -les occasions de ce genre, les invités forment la haie dans les salons, -et c’est le souverain qui circule à travers la foule, distribuant comme -il l’entend ses poignées de main et ses sourires. En Amérique, c’est -tout le contraire: le personnage que l’on fête doit se tenir debout, -immobile, pendant que la foule défile devant lui, et à chacun il doit -serrer la main. Les amiraux étaient debout avec les dames du Comité, en -grande toilette de bal; les invités serraient la main des officiers, -saluaient les dames et passaient à la salle du banquet. Cela dura près -de deux heures, et je surpris à un certain moment sur le visage de -l’amiral Sperrey, commandant en chef de la flotte, des traces non -équivoques de fatigue et d’ennui. - -Deux jours après eut lieu dans la 1ʳᵉ et la 2ᵐᵉ Avenue le défilé des -équipages; en tête marchaient les hommes du «Connecticut», -vaisseau-amiral; puis les marins des trois divisions de l’escadre, -chaque division précédée de sa musique au grand complet. Il y avait, -dit-on, 4 à 5000 hommes; presque tous paraissaient très jeunes, et je -suppose qu’un grand nombre n’avait pris du service que pour faire à peu -de frais et dans d’excellentes conditions cet immense voyage. L’ensemble -était remarquable de bonne tenue et d’entrain; aussi les habitants de -Seattle ne ménagèrent-ils point à ces belles troupes leurs acclamations -enthousiastes. - -A Seattle les églises sont fort nombreuses; outre six églises -catholiques, on compte 80 temples protestants de différentes sectes, -luthériens, méthodistes, épiscopaliens, presbytériens, etc., etc. -Moi-même j’étais chargé d’une paroisse italienne, établie dans un -couvent de religieuses sur les hauteurs de Beaconhill. Deux autres -paroisses catholiques sont desservies par nos Pères. La mission des -Montagnes Rocheuses a de plus à Seattle un collège important, situé à -l’intersection des rues Madison et Broadway. Plusieurs couvents de -religieuses, un très grand pensionnat et un hôpital représentent -l’élément congréganiste. - -Après un séjour de cinq mois dans cette ville, et de six ans aux -Etats-Unis, je fus rappelé en Europe. Ayant traversé le continent en -quatre jours et quatre nuits, je m’embarquai le 27 août sur la -_Touraine_, à New-York, et arrivai au Havre et à Paris le 4 septembre -1908. - -Contre toute attente j’étais allé en Amérique; contre toute attente -(car je comptais bien y laisser mes os), j’en suis revenu. La Providence -m’a conduit, la Providence m’a ramené: que ses desseins sur moi -s’accomplissent jusqu’au bout! - - - - -DEUXIÈME PARTIE. - -Monographies Indiennes. - - - - -CHAPITRE I. - -UNE TRIBU PAIENNE: LES PIEDS-NOIRS. - - -I. - -_La nation des Pieds-Noirs._ - -La nation des Pieds-Noirs se divise en quatre tribus qui parlent toutes -la même langue: les Pieds-Noirs proprement dits, la peuplade du Sang, -les Piégans du Nord et les Piégans du Sud. Tous ces Indiens portent le -nom de Pieds-Noirs, parce qu’ayant traversé une immense prairie -incendiée au commencement du printemps, ils avaient eu les pieds noircis -par la cendre: telle est l’origine de leur nom. - -La tribu du Sang s’appelle ainsi, parce que ces Indiens en dévorant des -viandes crues se remplissaient les lèvres de sang et aimaient à se -montrer ainsi barbouillés. - -Piégans est un mot de langue sauvage qui signifie peau de buffle, mal -tannée. Ce nom fut donné à la tribu des Piégans, parce qu’ils manquaient -d’ordre et de propreté dans l’entretien de leurs fourrures. - -Ces quatre tribus étaient divisées en petites bandes, chacune sous la -direction d’un chef et tous erraient à travers des prairies immenses, -comme des loups, à la recherche d’une proie. Partout où ils -s’arrêtaient, ils dressaient leurs tentes, en se mettant en garde contre -leurs ennemis sauvages qui, d’un moment à l’autre, pouvaient les -surprendre et les massacrer. - -Les Pieds-Noirs proprement dits, la nation du Sang et les Piégans du -Nord vivent actuellement au Canada sous la protection du gouvernement -anglais. Les Piégans du Sud habitent le Montana sous le gouvernement des -Etats-Unis. - -Les Pères Oblats du Canada s’occupent des Indiens de leur territoire, et -nous sommes chargés des Piégans du Sud. - -Les Pieds-Noirs du Montana (Piégans du Sud) habitent dans la partie -septentrionale de cet état une vaste Réserve bornée au Nord par le -Canada, à l’Ouest par la haute chaîne des Montagnes Rocheuses, au Sud et -à l’Est par d’immenses prairies où les blancs commencent à s’installer; -ils s’y livrent à l’élevage des chevaux et du bétail, à la culture des -terres, et se construisent des cabanes, formant de petits villages à une -grande distance les uns des autres. - -Les Pieds-Noirs du Montana sont forcés par le gouvernement de vivre dans -des cabanes, de sorte que la Réserve tout entière est parsemée de -maisonnettes, situées çà et là sur la rive des fleuves, au bord des -sources et des ruisseaux, partout où se trouve un lambeau de terre -cultivable. Ainsi notre paroisse de la Sainte-Famille comprend un -immense territoire de plus de 6000 kilomètres carrés. C’est là notre -champ de bataille; là que, sans répit, nous nous livrons à -l’évangélisation de ces malheureuses peuplades perdues dans ces vastes -solitudes. - -Que ces générations de sauvages aient traversé tant de siècles pour -arriver jusqu’à nous, c’est vraiment chose merveilleuse! Ils n’avaient -d’autres armes que l’arc, les flèches et les couteaux de pierre, ni -d’autres moyens de transport que des chiens. La pointe de la flèche -était formée d’une pierre taillée en triangle; c’est avec ce seul -instrument qu’ils devaient pourvoir à leur entretien. Nourriture, -vêtement, tentes, ils tiraient tout de la chair et de la peau du -buffalo. Voyages ou chasses, tout se faisait à pied; pour transporter -leur mobilier, ils n’avaient que des chiens ou leurs propres épaules, ce -qui rendait leurs déplacements lents et difficiles, et leurs chasses -fatigantes et périlleuses. - -Les buffalos sont des taureaux et des vaches sauvages, dont il est -dangereux de s’approcher sans autre arme que des flèches et un arc; -parfois rendus furieux par leurs blessures, ils se retournent contre le -chasseur, et si celui-ci n’est pas assez prompt dans sa fuite, il court -grand risque d’être roulé par terre ou lancé dans les airs sur les -cornes du terrible animal. Il fallait donc user de ruses, ramper sans -bruit à travers les broussailles et les herbes hautes, et, arrivé à -portée, viser une partie vitale, lancer la flèche avec force de manière -à percer le cuir épais pour tuer la bête. Que de fois les buffalos -blessés mortellement s’enfuyaient en portant la flèche dans la plaie, -privant ainsi le sauvage de sa proie et de son arme! Quand la chasse -était heureuse, toute la tribu se réjouissait, et le chasseur recevait -les félicitations de tous. Outre les buffalos, on chassait aussi les -cerfs, les chevreuils, les moutons sauvages, les lièvres et autres -animaux. On recueillait aussi des fruits et des racines, et quand les -provisions abondaient, on faisait sécher au soleil les quartiers de -viande, les fruits et les racines, que l’on réservait pour les temps de -disette. - -C’est ici le cas de répondre aux calomnies des blancs qui accusent les -sauvages de paresse, affirmant que parmi eux les femmes seules -travaillent. Les vieux sauvages doivent être considérés comme des -ouvriers sans ouvrage: ils connaissaient à fond l’art de la chasse qui -fournissait à tous leurs besoins; maintenant ils sont trop vieux pour -apprendre un nouveau métier. Au contraire le travail des femmes reste -toujours le même; elles continuent comme par le passé à faire le ménage -et à préparer les repas. - -Le pauvre sauvage, après avoir couru à pied toute la journée par monts -et par vaux à la recherche du gibier, revenu le soir à la maison, pliant -sous le poids de sa chasse et brisé de fatigue, se couchait dans sa -tente pour se reposer. On comprend alors que les femmes et les autres -membres de la famille se soient empressés de le réconforter, puisqu’ils -vivaient de ses fatigues. - -Poussés par la faim, les Indiens tâchaient de se procurer la chair du -buffalo par toutes sortes de stratagèmes. Le principal consistait à -faire tomber ces animaux dans des précipices. Par ce moyen, ils en -tuaient plus d’une centaine à la fois. On rencontre encore dans les -prairies de longues allées de pierres, qui toutes conduisent au -précipice vers lequel on poussait le troupeau. - -On rencontre aussi dans les plaines des cercles qui indiquent les -campements d’une race très ancienne. Quand les Indiens dressent leur -tente arrondie, ils amoncellent tout autour des pierres pour les -maintenir contre le vent et empêcher l’accès des serpents, des rats et -autres animaux semblables. Lorsqu’ils décampent, ils enlèvent les tentes -et laissent les pierres à leur place. L’ancienneté de ces campements se -déduit de la petitesse des cercles; ils n’ont en effet que deux ou trois -mètres de diamètre, tandis que les tentes des Indiens actuels sont -beaucoup plus larges. - - -II. - -_Les premiers chevaux._ - -L’introduction des chevaux parmi les Pieds-Noirs du Montana ou Piégans -ne remonte pas à plus de deux cents ans; ils leur vinrent des tribus -voisines. Habitués à se servir de chiens pour leurs transports, ils -furent stupéfaits de voir les chevaux rapides comme les cerfs rendre les -mêmes services que les chiens; et ils appelèrent le cheval _cerf-chien_ -(_punoko-mita_). - -Les chevaux facilitèrent aux sauvages la chasse et les voyages, mais -devinrent la cause de bien des calamités. Les Indiens, avides de se -procurer ces précieux auxiliaires, pensèrent que le meilleur moyen était -de les voler aux tribus ennemies. Il s’en suivit d’interminables -guerres, et il n’y eut plus de sécurité; la plus grande partie des -hommes valides furent tués dans ces guerres; fort peu arrivaient à une -vieillesse avancée. Leurs batailles n’étaient d’ordinaire que de simples -escarmouches, parce que les bandes de guerriers ne comptaient guère que -de sept à huit hommes. Ils ne se battaient qu’en rase campagne; leur -petit nombre leur permettait de se cacher facilement et de se glisser à -travers la brousse pour surprendre l’ennemi, le tuer, ravir le butin et -s’échapper. - -Quand l’expédition n’avait pour but que de voler des chevaux, les -guerriers, arrivés en territoire ennemi, se cachaient au sommet d’une -colline des journées entières, épiant tous les alentours, et la nuit -venue, ils descendaient dans la plaine et s’enfuyaient avec tous les -chevaux qu’ils avaient pu réunir. - -Pour mieux se cacher dans leurs expéditions, ils voyageaient -d’ordinaire à pied, portant avec leurs armes une longue corde faite de -lanières de cuir. Arrivés de nuit à l’endroit où étaient les chevaux des -ennemis, ils faisaient un large nœud coulant à une extrémité de la -corde, et à quelques pas du cheval, avec la main élevée au-dessus de -leur tête, ils faisaient tourner rapidement le lazzo, décrivant ainsi -dans l’air un cercle horizontal, et le lançaient avec tant d’adresse que -la corde s’abattait sur le cou du cheval comme un collier. Ils tiraient -alors la corde et, s’approchant de la bête à demi étranglée, ils lui -mettaient dans la bouche l’autre extrémité de la corde, la fixant avec -un nœud sous la mâchoire inférieure, et avec cette bride improvisée -l’homme sautait à cheval; après s’être emparés ainsi du plus grand -nombre de chevaux possible, ils retournaient à toute vitesse à leur -campement. Cependant les propriétaires des chevaux s’apercevant du vol, -entraient en fureur: de toutes les parties du camp s’élevait un concert -de malédictions. C’était le moment pour les jeunes guerriers d’entrer en -scène. - -A l’aspect des traces laissées par les chevaux et à d’autres signes, ils -jugent bien vite de la distance parcourue par les fugitifs et retrouvent -les endroits où ils se sont arrêtés pour se reposer, eux et leurs -chevaux; parfois ils rencontrent un cheval qui n’a pu suivre les autres -et retourne lentement vers le camp. Si les larrons, trop confiants en -eux-mêmes, ralentissent le pas, ou si, vaincus par la fatigue, ils -s’abandonnent au sommeil et ne peuvent regagner le temps perdu, ils sont -bientôt rejoints par ceux qui les poursuivent; ceux-ci se cachent, -prenant un chemin détourné à travers la brousse, et cherchent à les -surprendre par ruse. Ils leur barrent la route dans un passage étroit -qu’ils ne peuvent éviter; ou bien ils s’approchent à pied de buisson en -buisson, et tout à coup tombent sur eux, les tuent et ramènent tous -leurs chevaux. Si l’embuscade est impossible, et que les voleurs soient -surpris en route, la bataille s’engage et les vainqueurs s’emparent du -butin contesté. - -Quand un guerrier a tué un ennemi, comme preuve de sa valeur, il lui -enlève un morceau de la peau du crâne avec sa longue mèche de cheveux -qu’il attache à l’extrémité d’un bâton, comme une banderole qu’il fait -flotter au vent, et ainsi il rentre parmi les siens, triomphant, et -chantant l’hymne de la vengeance. Si les voleurs de chevaux parviennent -à regagner sains et saufs leur campement, ils sont reçus avec -enthousiasme par toute la tribu et par des chœurs de jeunes filles qui -célèbrent leur bravoure. Les ennemis arrivés aux abords du camp les -attaquent par surprise, massacrent quelques familles inoffensives, -scalpent une de leurs victimes et s’enfuient en toute hâte. Ou bien ils -se tiennent cachés sur une haute colline ou dans d’épaisses forêts, -jusqu’à ce qu’ils trouvent pendant la nuit un moment opportun pour -descendre vers une bande de chevaux ennemis; alors ils s’en emparent, et -retournent chez eux bien vengés et peut-être avec un butin plus -considérable. Et ainsi la guerre ne cessait jamais, et n’était qu’une -alternative d’attaques et de revanches. - -D’après le code indien, quand des chevaux ont été volés, les guerriers -qui se sont mis à leur poursuite, s’ils les reprennent, ne les rendent -pas à leurs anciens maîtres. Conformément à la morale des sauvages, une -fois les chevaux enlevés, leur propriétaire n’a plus de droits sur eux; -et les guerriers qui les ont repris au péril de leur vie, les gardent -comme récompense de leur valeur. Si les voleurs de chevaux sont un -certain nombre, bien qu’amis entre eux, quand arrive le partage, c’est -le plus leste qui en prend le plus. Parfois éclatent de terribles -querelles: ainsi deux Pieds-Noirs revenant d’une razzia chez les -Corbeaux, l’un tua l’autre et s’empara de tout le butin. - -Il y aurait des volumes à écrire sur tous ces épisodes de guerre, si le -temps ne les avait ensevelis dans l’oubli. - - -III. - -_Mode d’élection des Chefs._ - -L’orgueil est la passion dominante de l’Indien. Une longue expérience -m’a convaincu que son rêve préféré est d’être chef, de dominer, de -paraître supérieur aux autres par le rang et le talent. De là leur -extrême susceptibilité au moindre manque de courtoisie et de respect; de -là aussi leur témérité dans les combats par amour de la gloire; rien ne -leur paraît plus beau que de raconter leurs exploits devant toute la -tribu réunie, au milieu d’un silence imposant, et d’exciter la jeunesse -à imiter leurs exemples. Ils rendent hommage à la supériorité des blancs -dans les questions d’art ou de science; mais ils se regardent comme -supérieurs à eux en bien des points, entre autres dans leur manière -d’arriver au pouvoir et de choisir leurs chefs. - -Un Indien me dit un jour: «Vous autres, blancs, quand vous voyez un -homme riche, vous allez à lui, vous le flattez et le prenez pour chef. -Pour nous, nous ne faisons pas de chefs, mais tous les chefs se font -eux-mêmes. Qu’un homme se présente et par ses exploits nous prouve sa -bravoure, nous, Indiens, nous le suivons aussitôt. - -»Quatre choses sont requises pour un chef Indien.--La première est de -_posséder la pipe_.--Un jeune homme veut-il devenir chef, un beau jour -il part et se retire sur une haute montagne, et là, pendant six ou huit -jours, il - -[Illustration: La chasse au buffalo en Amérique.] - -jeûne, prie, offre des sacrifices au soleil pour qu’il lui soit propice -et lui fasse trouver une médecine, c’est-à-dire un objet ou talisman qui -ait un pouvoir surnaturel et l’aide dans toutes ses entreprises. Pendant -tout ce temps, il ne doit ni boire ni manger; il se coupe une phalange -du petit doigt ou de l’annulaire et l’offre au soleil. Si le soleil lui -est propice, pendant son sommeil il a un songe qui lui révèle sa -médecine, c’est-à-dire le talisman protecteur de toutes ses entreprises. -Ce peut être une pierre de forme étrange que le soleil a déposée là pour -lui; ou bien un oiseau, ou quelque autre petit animal qu’il doit tuer, -embaumer et porter sur lui. En possession de son talisman, le jeune -brave descend de la montagne et annonce au camp qu’il a trouvé la -médecine et une médecine puissante; que sous peu de jours il ira voler -les chevaux de telle tribu ennemie, et «qui a du cœur, me suive!» Cinq -ou six compagnons s’offrent aussitôt, et leurs préparatifs terminés, ils -se mettent en campagne. Le futur chef sachant combien les Indiens aiment -à fumer, emporte avec lui du tabac et une pipe; et quand ils s’arrêtent -pour manger ou dormir, après le repas, on allume la pipe qu’ils se -passent de main en main après en avoir tiré quelques bouffées. Si -l’expédition réussit et que la troupe revienne victorieuse, alors la -médecine du jeune guerrier est bonne et nous disons qu’il _possède la -pipe_, c’est-à-dire qu’il s’est montré bon guide et qu’il a prouvé dans -cette entreprise son intelligence et sa valeur.--Ainsi donc la première -condition pour un jeune guerrier qui désire devenir chef, c’est de -recevoir la médecine du soleil et de réussir dans une expédition contre -les ennemis. - -»La seconde condition, c’est de _frapper un ennemi_ vivant ou mort, ou -de le tuer en le frappant. Quand dans une bataille on tire et qu’un -ennemi tombe, tous se précipitent à qui arrivera le premier pour le -frapper: peu importe quel est celui qui le tue. La gloire est pour celui -qui arrive le premier; un second et un troisième peuvent frapper à leur -tour, mais leur gloire est moindre. - -»La troisième condition, c’est d’_enlever à l’ennemi_ son fusil ou son -arc. Ainsi quand un guerrier frappe un ennemi et lui prend son fusil ou -son arc, il a deux chances pour devenir chef. Et quand quelqu’un a -rempli ces trois conditions, il est déjà considéré comme chef, mais pas -complètement. - -»La quatrième condition qui donne au chef la dernière consécration, -c’est de _pénétrer la nuit_ dans un camp ennemi, de couper la corde du -cheval le plus rapproché d’une tente, de sauter sur ce cheval et de fuir -en emportant la corde. - -»Quand un Indien réunit ces quatre conditions, il est chef, et le suit -qui veut. S’il a le cœur bon, un grand nombre de familles le suivront et -obéiront à ses ordres.» - -Quand l’Indien eut fini de parler, je lui posai cette question: «Tout à -l’heure tu disais que les jeunes guerriers offrent au soleil une -phalange de leur doigt; je désirerais savoir comment cela se passe.» - -Et l’Indien répondit: «Voici: d’abord ils se coupent une phalange du -doigt, et cette opération se fait de deux façons. La première, c’est de -placer le doigt sur un morceau de bois et de faire sauter la phalange -d’un coup de couteau. La seconde, c’est de se mettre l’extrémité du -doigt dans la bouche et de faire passer le couteau autour de -l’articulation jusqu’à ce que le morceau tombe. Ensuite ils vont -chercher dans la prairie de la fiente sèche de buffalo, placent dessus -la phalange et l’offrent ainsi au soleil.» - -En l’entendant, je me disais en moi-même: comme le diable se moque de -ses adorateurs et tourne en ridicule les sacrifices qu’on lui offre! - - -IV. - -_La civilisation chez les Sauvages._ - -Les premiers blancs qui entrèrent en relation avec les sauvages, leur -portèrent des couteaux, des haches, des briquets pour allumer le feu, -des fusils, des couvertures, des vêtements, du sucre, du café et de la -farine; et ils donnaient ces objets en échange des peaux de buffalos -jusqu’à la destruction de ces animaux par le fusil; alors les sauvages -eux-mêmes commencèrent à disparaître lentement. Divisés en nombreuses -nations, comptant des centaines de mille d’individus, ils peuplèrent -l’Amérique dans les siècles passés, soutenant leur vie avec les produits -naturels du sol et surtout la chasse; et comme ils le prétendent, ils -étaient heureux; à présent les survivants, en petit nombre, traînent -leur existence dans la déchéance et la misère. - -A la fin du siècle dernier, les Franciscains avaient en Californie -trente missions florissantes, distantes entre elles d’une journée de -marche, avec des milliers d’indigènes: maintenant tout a disparu. - -Où florissent à présent les plus superbes cités des Etats-Unis, -s’étendait la libre campagne, parcourue par les tribus nomades. Suivant -les statistiques officielles, on compte actuellement aux Etats-Unis -250.000 Indiens. D’après la relation adressée au secrétaire de -l’Intérieur en 1893, il y a 123 tribus, distribuées en 102 agences ou -territoires indiens; un employé du gouvernement les administre avec le -titre d’Agent des Indiens. - -La population actuelle de la Réserve des Pieds-Noirs (Piégans) est de -deux mille âmes. Il y a là 72 blancs mariés à des femmes indiennes, et -de ces mariages sont nés 650 enfants métis. Donc dans la Réserve plus -d’un quart de la population est composé de métis. Et ce qui a lieu chez -les Pieds-Noirs, a lieu également dans les autres tribus. Il s’ensuit -que des 250.000 Indiens vivant aux Etats-Unis, il faut retrancher au -moins un bon quart qui ne sont pas de purs Indiens. En outre, les -maladies déciment les sauvages, surtout la tuberculose. - -En deux ans, le chef de tous les Pieds-Noirs, voisin de la Mission, à vu -mourir dans sa case sept de ses fils, à l’âge de dix ans et au-dessous, -presque tous victimes de cette maladie. Un autre Indien, nommé le -Jeune-Chef, a perdu en peu de temps ses quatre fils, et il en est de -même, plus ou moins, de beaucoup d’autres. La seule consolation est que -presque tous ces enfants meurent baptisés. - -Passer d’une vie nomade à une demeure fixe est souvent mortel pour les -Indiens, pareils à des oiseaux qu’on enfermerait dans une cage. Mais ce -qui leur est le plus nuisible, c’est le changement de nourriture. Ils -étaient habitués à la viande de buffle qu’ils mangeaient à satiété; -privés de cet aliment, ils se trouvèrent dans une grande pénurie. Le -gouvernement américain vint à leur secours en disant: Cédez-moi une -partie de vos terres et je vous donne tant; ou je vous nourris pendant -tant d’années jusqu’à concurrence de cette somme. Ainsi les sauvages -pressés par la faim vendirent presque pour rien d’immenses territoires. -Par exemple, il y a quelques années, les Indiens de la tribu des -Corbeaux cédèrent deux millions d’arpents de terre à 50 sous l’arpent! - -A partir de ce moment, le gouvernement élève au milieu de la Réserve -indienne une maison appelée Agence, où l’on distribue chaque semaine les -provisions ou rations aux sauvages. Ces rations consistent spécialement -en viande, farine ou quelque autre comestible. Après avoir reçu leurs -rations, rentrés chez eux, ils consomment, en deux ou trois jours, tout -ce qui devait durer une semaine entière; et ainsi ils sont réduits à un -jeûne forcé de quatre ou cinq jours, et à se contenter pour ne pas -mourir de faim d’une nourriture insuffisante et malsaine. Comme ils ne -mettent rien à part pour les enfants et pour les malades, tous les -membres de la famille doivent se soumettre à ce régime de disette et de -privations. - -Telle est la cause principale de la tuberculose qui atteint les enfants -dès le sein de leur mère et qui les emporte après leur naissance, faute -de lait et de nourriture suffisante. De là vient que les Indiens, -autrefois vigoureux et robustes, sont maintenant d’un tempérament débile -et sujets à toutes sortes de maladies. - -Ayant visité, case par case, la tribu des Corbeaux, j’étais mieux que -personne au courant de la situation. Un jour, dans une visite à l’Agent -qui était général des troupes américaines, sa femme me demanda si je -croyais que les Indiens aimassent le général. La question était délicate -et je répondis, à la mode indienne, que les sauvages mesurent leur -amitié sur les dons qu’on leur fait. Il faut savoir que les Corbeaux -ayant reçu leur ration coupent la viande en longues lanières suspendues -à des cordes dans leur tente. Tant que dure cette provision, ils aiment -l’Agent; mais comme elle ne dure que trois jours, ils aiment le général -trois jours et le détestent les quatre autres jours de la semaine. - -Il y a quelques années, les Pieds-Noirs que devait nourrir le -gouvernement, mouraient de faim à cause de l’incapacité de l’Agent, qui -depuis sept ans les opprimait. Les choses allèrent si loin que les -autorités civiles en dehors de la Réserve durent venir au secours des -Pieds-Noirs. Le grand jury de Benton adressa à la cour suprême d’Helena -un réquisitoire sévère contre l’Agent prévaricateur, le major Jung. On -l’accusait de faire de son Agence le refuge des voleurs de chevaux et le -dépôt des objets dérobés. - -Pour dire la vérité, j’ai moi-même pesé les rations des sauvages et -constaté qu’ils ne recevaient que dix onces de viande par semaine, quand -dix onces auraient à peine suffi pour un seul repas. - -Il ne se passait pas de jour qu’un Pied-Noir ne tombât mort de faim, et -à certains jours on compta jusqu’à six morts. Les petits enfants -mouraient comme des mouches, et moi-même j’eus souvent à souffrir de la -famine. L’Agent pendant trois ans, craignant que je ne vinsse à -connaître ses méfaits, me refusa obstinément la permission d’instruire -les Pieds-Noirs; s’il me rencontrait quelque part, il m’ordonnait -aussitôt de sortir de la Réserve et de n’y plus rentrer, sous prétexte -qu’il avait tous les pouvoirs du Président des Etats-Unis. Et je -partais... mais dès le lendemain je rentrais dans un camp ou dans un -autre. Et cela pendant trois ans. Le major Jung doit m’avoir dénoncé -comme rebelle au gouvernement de Washington. Pour moi, voyant que les -Pieds-Noirs mouraient en si grand nombre, j’informai de cette déplorable -situation quelques personnes influentes de Benton et l’autorité -militaire de Port-Shair; ce qui amena l’expulsion de l’Agent. - -Trois ans plus tard, je me trouvais dans la tribu des Cheyennes, quand -un Inspecteur du gouvernement vint à la Mission et me demanda mon nom: -«Je m’appelle Prando,» répondis-je. Et lui, prenant son calepin, il se -mit à le parcourir jusqu’à ce qu’il trouvât mon nom. «Faites attention, -me dit-il, le gouvernement à l’œil sur vous.»--Et moi de répondre: «Il y -a quelques semaines je m’égarai pendant deux jours et une nuit au milieu -des neiges des hautes montagnes dites «les loups»: pourquoi le -gouvernement n’a-t-il pas envoyé à ma recherche?» - -Les Corbeaux ont eu beaucoup d’Agents; mais à les entendre, le meilleur -de tous était le premier, le major Pease. Lorsque les provisions -arrivaient, celui-ci en faisait deux tas et, appelant les Corbeaux, il -leur disait: «Les provisions sont arrivées et j’ai divisé le sucre, le -café, les couvertures et toutes les autres choses en deux parts égales. -L’une est pour moi parce que je suis votre Agent; l’autre est pour vous, -prenez-la et faites-en ce que vous voudrez.» Et de là ce dicton chez les -Corbeaux: le major Pease a été le meilleur Agent parce qu’il ne nous -prenait que la moitié de nos provisions. - -Un jour je rencontrai le major et je le félicitai de l’estime qu’avaient -pour lui les Indiens; et voyant que cela faisait plaisir à ce pauvre -vieux, j’ajoutai: «Ils disent que vous ne preniez que la moitié de leurs -provisions, dont vous faisiez deux parts égales.--Oh! répondit le vieux, -cela-ne pourrait plus se faire maintenant.» - -Quelques Corbeaux vinrent un jour me trouver et me dirent qu’ils -voulaient renvoyer leur Agent parce que c’était un voleur: ils me -demandaient là-dessus mon avis. Je leur recommandai de le garder et de -ne pas changer, parce que, ajoutai-je, si, comme vous dites, il a tant -volé, il doit à présent avoir les poches pleines; tandis qu’un nouvel -Agent aura les poches vides et devra vous voler beaucoup pour les -remplir. L’argument plut aux Corbeaux. - -Le gouvernement américain réserve tous les ans plusieurs milliers de -dollars pour les diverses tribus - -[Illustration: La civilisation s’introduit en territoire indien.] - -indiennes. Il y a quelques années, il distribuait neuf millions de -dollars. Dans cette somme sont comprises toutes les dépenses, le -traitement des nombreux fonctionnaires et l’entretien des Indiens. Tout -compte fait, le sort de cet argent est à peu près celui d’un bœuf qu’on -aurait tué à Washington, fait rôtir tout entier et expédié aux Indiens -par chemin de fer. A Washington même ceux qui voient ce bœuf si bien -rôti et d’un si agréable fumet, se disent entre eux: Ce bœuf destiné aux -Indiens est vraiment gras et doit être excellent; coupons-en une tranche -et goûtons-le. Et ils lui livrent un premier assaut. Le bœuf parti, -pendant son long voyage, tous ceux qui peuvent l’approcher en coupent -une tranche; de sorte qu’à son arrivée dans la Réserve toute la viande a -disparu, et il ne reste plus que les cartilages et les nerfs qui relient -les os. On jette cette carcasse par terre, et on invite les Indiens à -venir prendre leur part; les malheureux accourent pour ronger les os -comme des loups affamés, et se font une fête de les briser pour en sucer -la moelle. De même la plus grande partie de l’argent va aux blancs et -les Indiens n’ont que les restes. Voilà comment la civilisation, dans -son contact avec les sauvages, aboutit à leur destruction. - - -V. - -_La médecine des sauvages et autres causes de destruction._ - -Tant que les sauvages sont dans l’abondance, jeunes et bien portants, -ils sont heureux comme les oiseaux au printemps gazouillant dans les -bosquets. Le sauvage est un être libre qui ne connaît ni ne respecte -aucune loi contraire à sa volonté. Il s’abandonne à ses passions, sans -réserve et sans remords. Tel est pour lui l’unique but de la vie et, -après l’avoir atteint, il en jouit en paix. Mais quand il devient vieux -et malade, alors la scène change. Dans les plus graves maladies, il ne -peut se procurer une nourriture convenable. J’ai vu des Indiens à -l’article de la mort n’ayant qu’un morceau de pain très dur près de leur -grabat; et aussi longtemps qu’ils pouvaient étendre la main et grignoter -ce morceau de pain, ils conservaient l’espoir de vivre; mais dès que la -force leur manquait, il ne leur restait qu’à s’étendre et mourir. S’ils -ont de la viande fraîche ou séchée, ils la donnent aux malades plutôt -que du pain; mais cela non plus ne convient guère à l’estomac d’un -malade. On appelle les docteurs indiens ou hommes de médecine, qui bien -souvent mériteraient d’être pendus, tant sont nombreux ceux qu’ils tuent -par ignorance ou par malice. Ces charlatans prétendent guérir les -malades en chantant, en battant du tambour, avec leur pipe, quelques -herbes ou racines et toutes sortes de cérémonies aussi inefficaces que -ridicules. - -En 1894 j’ai écrit sur les hommes de médecine un article publié en -anglais dans le «Boston Medical and Surgical Journal», nº du 15 décembre -1894, et dont voici la traduction: - - -_L’homme de médecine chez les Corbeaux._ - -Les hommes de médecine ont une grande importance parmi les Indiens. Ils -sont tout-puissants et tout le monde les regarde avec respect. Leurs -secrets, mystères, incantations, etc., ne sont point connus en dehors de -leur secte. J’ai vécu seize ans au milieu des Indiens, j’ai étudié avec -grand soin leur manière de voir et de raisonner, leurs mœurs, leurs -lois, leur langue et tout particulièrement les hommes de médecine. -J’avais gagné leur confiance et j’étais admis à leurs opérations -secrètes, tandis que tous les autres étaient renvoyés hors de la tente -avant le commencement de la séance. - -Les Indiens ont la plus grande confiance dans ces hommes de médecine, -abandonnent leurs malades entre leurs mains et les paient grassement. -Parfois ils appellent deux ou trois de ces sorciers qui opèrent -alternativement, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu le résultat désiré. - -Une femme me disait un jour: Mon fils est malade; j’appellerai l’homme -de médecine, je le paierai bien et mon fils guérira. Quand nous ne -payons pas nos docteurs, leurs remèdes sont inefficaces; mais quand nous -les payons bien, leurs remèdes font merveille. Je suis à même de payer, -car j’ai beaucoup de chevaux. - -Ces docteurs acceptent volontiers ce qu’on leur offre pour leurs -services: parfois même ils prennent de force et emportent ce qu’on ne -veut pas leur donner. - -Un jour une pauvre femme vint à moi tout en larmes; un serpent à -sonnettes avait mordu son cheval à la jambe, et le sorcier après ses -incantations avait pris tout ce que possédait la pauvresse, c’est-à-dire -un dollar et une couverture. «Je n’ai plus de couverture, ajouta-t-elle; -mon cheval n’est pas guéri, et moi qui ne puis marcher, me voilà à -pied.» Et avec un éclair d’indignation dans les yeux, elle se baisse, -ramasse une poignée de poussière et la lance dans l’air en s’écriant: -«C’est là tout ce qui me reste, un peu de poussière!» Je m’efforçai de -calmer la pauvre femme et j’envoyai chercher l’homme de médecine. Il -vint presque aussitôt et je l’exhortai à rendre ce qu’il avait pris, -puisque le cheval n’était pas guéri. Son remède consistait à faire des -entailles au couteau dans la partie gonflée de la jambe du cheval et à -l’asperger avec une infusion de menthe. - -Pour préparer un bain de vapeur, les Indiens prennent une douzaine de -branches qu’ils enfoncent dans le sol en un cercle de deux ou trois -mètres de diamètre; ils abaissent les extrémités des branches et les -lient ensemble, formant ainsi une tente qui ressemble à une grande -corbeille renversée. Ils s’enveloppent de couvertures, allument au -dehors un grand feu sur lequel ils mettent des pierres grosses comme la -tête d’un homme. Quand les pierres sont brûlantes, ils les poussent avec -des bâtons jusqu’au milieu de la tente et en font un petit tas. Le -malade se déshabille et entre dans la tente avec un seau d’eau; un des -assistants rabat les couvertures sur la porte et le patient reste dans -l’obscurité la plus complète. Il verse quelques tasses d’eau sur les -pierres brûlantes et la vapeur s’élève; le baigneur s’étend par terre et -la vapeur se condense à la partie supérieure de la tente et descend peu -à peu sur les membres qui se couvrent de sueur. Après cinq ou dix -minutes, à un signal donné de l’intérieur, l’assistant soulève la -couverture; la vapeur s’échappe en nuage épais et l’Indien se remplit -les poumons d’air frais. Cette opération se renouvelle plusieurs fois, -et enfin le malade sort de la tente tout ruisselant de sueur. -Quelques-uns courent se plonger dans l’eau du fleuve, d’autres se -couchent par terre, laissant au vent le soin de les sécher. - -A la vertu curative de ce bain de vapeur, les Indiens ajoutent leurs -superstitions et font de la tente de sueur une tente de prières; ils -prient à haute voix de manière à être entendus de tous ceux du dehors. - -Avant une entreprise importante, ils ont coutume d’entrer dans la tente -de sueur, où ils prient pour eux-mêmes et maudissent leurs ennemis; -parfois aussi ils se livrent à cette pratique dans un but tout à fait -mauvais. - -Quelquefois ce traitement est avantageux à leur santé, mais souvent il -leur est nuisible, à cause du passage subit de l’extrême chaud à -l’extrême froid. J’ai vu moi-même un homme atteint de pleurésie, jeté nu -de la tente de sueur dans la neige. La mort ne se fit pas attendre. - -Leurs remèdes se réduisent à quelques racines qu’ils emploient comme -cathartiques ou émétiques. En dehors de cela, ils ont peu de véritables -remèdes. Ils chantent, battent du tambour, font semblant d’aspirer le -virus ou le mauvais esprit du corps malade, emploient la pipe et des -pierres de forme curieuse avec une variété de cérémonies que seule peut -inventer la cervelle d’un Indien. Ils imitent le mugissement du taureau -ou le sifflement du serpent, etc. Ils terminent en comprimant le ventre -du malade avec les poings ou avec des bâtons recourbés, ou bien encore -ils sautent sur lui et le foulent de leurs pieds, comme le raisin dans -le pressoir. - -Battre du tambour et chanter est le grand remède. Un pauvre malade -est-il enflé par tout le corps, ou en proie à de vives souffrances, -l’homme de médecine place sa main au-dessus d’un foyer, et quand elle -est chaude, il l’étend au-dessus du malade en l’agitant avec rapidité -comme dans un accès de _délirium tremens_. En même temps il chante ou -imite le sifflement d’un serpent ou la détonation d’un coup de fusil. - -La pipe joue un grand rôle dans la médecine indienne. Ils l’allument, -tirent deux ou trois bouffées, l’élèvent en l’air; la présentent au -soleil, puis à la terre comme s’ils fumaient en l’honneur du soleil et -de la terre. L’homme de médecine aspire ou avale, je ne sais comment, -une bonne quantité de fumée, puis la souffle pendant près d’une minute -sur tout le corps du malade. Les uns envoient la fumée par la bouche; -d’autres, ayant couvert la pipe d’un mouchoir, soufflent dedans de -manière à faire sortir la fumée par le tuyau et la promènent ainsi sur -le malade de la tête aux pieds. - -Ils appliquent sur le corps du malade de petites bêtes embaumées, ou des -pierres de forme étrange, des limaces pétrifiées ou des serpents faits -avec des chiffons. Tous ces objets sont renfermés dans des sacs de cuir -bien travaillés et ornés de broderies. - -Quand il y a une danse solennelle, les hommes de médecine apportent ces -sacs au milieu de la loge et en font un bel étalage. Il y a beaucoup de -ces docteurs parmi les Corbeaux et plusieurs ont grande réputation; -toutefois, en cas de nécessité, tout le monde, hommes et femmes, peut -faire office de médecin. - -Un jour, arrivé près d’une tente, au moment où je descendais de cheval, -j’entendis crier: On fait médecine! Cela voulait dire: Vous ne pouvez -pas entrer. Je dis alors à l’homme de médecine qui se tenait à -l’intérieur: «Moi aussi je suis médecin, et je désire entrer pour voir -comment vous faites.» Il me répondit: «Entrez!» et j’entrai. Je vis là -un tout jeune homme malade de consomption, couché par terre, le médecin -assis à côté de lui, et une vieille femme accroupie à ses pieds. Le -médecin avait près de lui un seau d’eau, et tenait à la main une -baguette à l’extrémité de laquelle étaient fixés quelques poils de -buffalo. De temps en temps il plongeait cette espèce d’aspersoir dans le -seau et le secouait sur le corps du patient qui faisait mille -contorsions. Le vieux docteur appliquait ses lèvres sur le côté du jeune -homme, suçait la chair, puis avec deux doigts il tirait quelque chose de -sa bouche, le mettait soigneusement dans la main de la vieille qu’il -fermait aussitôt. Il répéta plusieurs fois cette opération, mettant -toujours dans la main de la femme ce qu’il prétendait tirer du corps du -malade. Saisissant le moment où il mettait ses doigts dans la bouche, -j’avançai la main pour recevoir ce qu’il avait tiré. Il me le donna et -me ferma le poing; je le rouvris et trouvai un morceau d’ongle. Il -faisait croire à la vieille et au jeune homme qu’il avait réellement -tiré quelque chose du corps de l’infirme, la cause de la maladie, et -qu’il l’avait guéri. - -Une autre fois, je me trouvais dans une case où un jeune garçon de dix -ans avait la fièvre paludéenne. L’homme de médecine vint, portant des -herbes dans un petit sac. Il déposa le paquet, et avec deux doigts il -commença à presser le corps du malade en diverses parties pour trouver -le siège du mal. Enfin il montra les côtes et dit: «Là est le mal.» Il -se mit de l’herbe sèche dans la bouche, la mâcha et la cracha ensuite -sur le corps du malade; puis il approcha ses lèvres des côtes et se mit -à sucer en mugissant comme un taureau, balançant la tête à droite et à -gauche comme s’il voulait arracher une racine avec les dents. Il se -releva et laissa couler de sa bouche sur sa main la salive verte. La -grand’mère de l’enfant me dit toute triomphante: «Voyez le pus qu’il a -sucé!» Je me levai brusquement comme si j’avais voulu en venir aux mains -avec l’homme de médecine, je lui dis d’un ton irrité: «Tu es un -imposteur! cela n’est point du pus, mais simplement le suc de l’herbe -que tu as mâchée.» L’homme de médecine, qui ne s’attendait pas à une -pareille algarade, répondit froidement: «Tu as raison, cela n’est point -du pus, mais le suc de l’herbe.» - -Un autre spécifique de la médecine indienne consiste à masser le ventre -avec les poings fermés, comme les boulangers qui pétrissent le pain, et -ils font cela pour remuer les intestins et pour chasser les mauvais -esprits Un jeune homme massait ainsi un mourant; je lui demandai -pourquoi; il me répondit que dans le ventre de son frère il y avait un -serpent qui peu à peu montait vers le cœur, menaçant ainsi de tuer le -malade; il voulait donc tuer le serpent avant qu’il n’arrivât au cœur. - -[Illustration: Camp indien.] - -Un Indien gravement malade se plaignait d’un violent mal de gorge; un -docteur indien entonna une chanson, et tirant le tuyau de sa pipe, il le -prit dans la bouche et souffla de l’air tout autour de la gorge du -patient, pendant que de la main gauche, par trois fois, il lui relevait -le menton et le frappait légèrement à la gorge. - -Peu d’instants après le même malade se plaignait de n’y plus voir; un -autre docteur se leva pour exercer son art. Il se mit à chanter, tandis -que le malade restait assis par terre sur une couverture. Il lui mit le -bras gauche autour de la tête et avec la paume de la main droite il le -frappa fortement à plusieurs reprises sur la nuque, lui demandant: -«Vois-tu maintenant?» L’autre répondit: «Non.» Le docteur reprit: «Ne -veux-tu pas me voir?--Oh! si,» répondit le malade désespéré. Et -l’honneur du médecin était sauvegardé. - -Le pire, c’est lorsqu’ils sautent à pieds joints sur le ventre et -l’estomac du malade et le foulent à plaisir. - -Le 14 août 1891, je campais au pied des montagnes appelées Big-Horn. -Dans la tente voisine de la mienne vivait un vieil Indien avec sa femme, -dont le nom signifiait: «Frappe le cavalier du cheval pommelé.» Le -voyant malade, elle lui pressa le ventre avec les mains, et sautant sur -lui à pieds joints, elle se mit à le piétiner: elle voulait le faire -vomir. Je courus à elle et la repoussai loin du patient. Après le dîner, -celui-ci prit un bain dans le ruisseau voisin. Alors la vieille vint me -dire: «Mon mari veut que je le foule avec les pieds;» je lui répondis -que les Indiens avaient des oreilles de fer, qu’ils ne voulaient rien -entendre de ce qu’on leur disait pour leur bien et qu’elle était libre -d’agir à sa guise. L’homme sortit de l’eau et se coucha par terre sur le -dos couvert d’un chiffon. La femme sauta sur la victime et recommença sa -brutale opération. Appuyée sur le pied gauche, elle pressait de toutes -ses forces avec le pied droit. L’homme poussa un hurlement formidable: -j’accourus; d’après les apparences, il était mort. Ce qui augmenta ma -surprise, c’est que la femme continuait le traitement homicide, -persuadée qu’il respirait encore. Il vint une autre femme; ensemble -elles traînèrent le corps dans la tente, et toutes deux avec les deux -poings se mirent à presser le ventre de l’homme, le regardant fixement. -Je me tenais debout à la porte, contemplant ces deux tigresses. Quelques -minutes après l’homme étant certainement mort, elles roulèrent le -cadavre dans une couverture, le ficelèrent avec une corde et le -portèrent à la sépulture avec des pleurs et des lamentations. - -La pneumonie ou inflammation des poumons emporte grand nombre de -sauvages et très vite. Mal nourris et mal vêtus, exposés à un froid -intense, ils n’offrent aucune résistance à la maladie: ils portent des -chaussures de cuir souple; quand il pleut ou quand il neige, ils -marchent pieds nus, ne remettant leurs chaussures sèches que lorsqu’ils -sont rentrés chez eux. - - -VI. - -_L’eau-de-vie._ - -Voilà plus d’un demi-siècle que les Indiens trafiquent avec les blancs -et reçoivent en échange les objets qui leur sont nécessaires. Des -Compagnies américaines remontaient les fleuves avec des barques chargées -de provisions et d’objets curieux, ou venaient par terre sur des -chariots attelés de bœufs et de chevaux; ils abordaient les Indiens, -échangeaient les marchandises, et retournaient aux Etats revendre les -peaux avec de grands profits. Malheureusement ces blancs étaient presque -tous des aventuriers, gens sans scrupules et sans conscience, et ils -introduisirent dans le pays l’eau-de-vie. Les Indiens, habitués à -satisfaire toutes leurs passions, après avoir goûté la liqueur, furent -incapables de se modérer; tant qu’ils avaient envie de boire, ils -buvaient; il s’ensuivait des orgies effrayantes et même des meurtres -quand une bande était ivre. Ils commettaient toutes sortes de crimes: -les uns se suicidaient, les autres tuaient ceux qui leur étaient les -plus chers, femmes, parents, amis, tous tombaient victimes de la funeste -liqueur. Les sauvages dont elle a causé la mort se comptent par -milliers. Le dernier meurtre fut commis le 1ᵉʳ décembre 1899: un -Pied-Noir, sorti de la Réserve, était allé dans un village voisin où il -s’était enivré jusqu’à devenir furieux: un blanc l’abattit d’un coup de -fusil. - -En 1894, au cœur de l’hiver, par un froid rigoureux, je m’étais réfugié -pour la nuit dans la tente d’un chef, au fond de laquelle je m’endormis. -Vers minuit, quelques sauvages chargés d’eau-de-vie, entrèrent dans la -tente et se mirent à la vendre à leurs amis. Une couverture pour une -chopine, une selle pour une bouteille, un dollar pour un verre. Ils -passèrent alors dans une autre tente et l’orgie commença. Je dis au chef -d’amener mon cheval, et voulais partir immédiatement. «On va bientôt, -lui dis-je, tirer des coups de fusil dans toutes les directions, et je -n’ai nulle envie de me faire tuer.» Le chef m’assura qu’il veillerait à -ma sécurité et je restai chez lui. Le lendemain tout était tranquille; -seulement, au dehors, on voyait çà et là des hommes et des femmes, -couchés sur le sol, en état de complète ivresse. Leurs parents les -traînèrent dans les loges et les gardèrent à vue, jusqu’à ce qu’ils -eussent repris leurs sens. - -Quelques sauvages, lorsqu’ils sont ivres, sont prêts à se livrer à tous -les excès, et j’ai vu quelquefois des familles entières courir se cacher -dans la brousse ou dans d’autres cases, jusqu’à ce que cet accès de -folie fût passé. - - -VII. - -_Extinction de la race._ - -Les tribus indiennes diminuent de plus en plus, et par les mariages -contractés dans la même tribu, tous deviennent parents entre eux; de là -l’appauvrissement du sang et une génération des plus misérables, -héritière de tous les maux, sans moyens de réagir. Si cela continue -ainsi, en moins d’un siècle, l’histoire des tribus indiennes sera close; -elles seront ensevelies dans l’oubli, il n’en restera plus que le nom... -dans les livres. - -Ajoutez la haine implacable de beaucoup de blancs envers les Indiens: -ils ne manquent pas une occasion de leur faire tout le mal possible et -disent qu’un Indien est bon quand il est mort ou tué. - -Il existe un ouvrage anglais intitulé: _A century of dishonor_, «Un -siècle de honte», dans lequel Madame Helen Jackson expose la conduite du -gouvernement des Etats-Unis envers quelques tribus indiennes. Profitant -de la liberté américaine, cet auteur avait pénétré dans les Archives du -gouvernement et recueilli une foule de documents qui lui permirent de -rédiger contre le même gouvernement un terrible réquisitoire. Elle y -montre comment, pendant un siècle environ, il n’a fait qu’opprimer les -Indiens, violant les traités, leur enlevant leurs terres, les refoulant -dans les déserts, les tuant et commettant beaucoup d’autres injustices -qui le déshonorent et le couvrent d’ignominie. - - -VIII. - -_Le massacre des Pieds-Noirs par les troupes du colonel Baker._ - -La tribu des Pieds-Noirs fut toujours la terreur des tribus voisines. A -l’arrivée des blancs, pour une raison ou pour une autre, ils en vinrent -aux mains avec eux. Si un Pied-Noir avait été tué par des Indiens ou par -des blancs, d’après leurs coutumes, un Indien ou un blanc devait être -tué en représailles. - -En 1873, les Pieds-Noirs firent quelques incursions sur les bords de la -rivière du Soleil, volèrent des chevaux, tuèrent des blancs et -s’enfuirent vers le Nord. Quelques compagnies de soldats américains, -sous le commandement du colonel Baker, se mirent à leur poursuite. Les -éclaireurs découvrirent, sur les bords du fleuve Maria, un camp -d’environ quatre-vingts tentes de Pieds-Noirs, et aussitôt ils revinrent -en informer le colonel. Celui-ci, supposant que c’était les voleurs, fit -avancer ses troupes et prit position près du camp. Au point du jour, -pendant que les sauvages étaient encore endormis, il ordonna d’ouvrir le -feu sur les tentes, et fit un affreux massacre de ces pauvres gens, -hommes, femmes et enfants. Or les Pieds-Noirs qui avaient fait la -razzia, ne s’étaient pas arrêtés au fleuve Maria, mais avaient continué -leur fuite précipitée vers le Nord, d’où, après une longue chasse, -revenaient précisément ces malheureux chargés de peaux de buffalo: -ignorant ce qui s’était passé, ils se dirigeaient vers Benton pour y -vendre le produit de leur chasse et acheter ce qui leur était -nécessaire. Et ainsi, par une fatale erreur, beaucoup d’innocents -avaient été sacrifiés. Sur quatre cents personnes, soixante-dix à peine -échappèrent, et presque toutes blessées. - -Ce massacre produisit la plus profonde impression sur l’esprit des -sauvages; frappés de terreur, ils se soumirent pour toujours. A l’heure -qu’il est, toutes les tribus indiennes des Etats-Unis sont gouvernées -par une main de fer. De même que beaucoup de blancs n’aiment pas les -Indiens, de même beaucoup d’Indiens n’aiment pas les blancs; ils ne -cèdent qu’à la force et ne s’avouent vaincus, sans espoir de se relever, -que par la crainte des millions de blancs qui les entourent. S’ils -avaient la moindre chance de vaincre les blancs, aujourd’hui même toutes -les tribus se soulèveraient comme un seul homme pour rôtir vifs les -blancs et les dévorer. Tels sont les sentiments qui bouillonnent dans le -cœur et la tête des Indiens subjugués; ils voient dans les blancs la -cause de toutes leurs calamités et de leur destruction prochaine, dont -ils ont le clair pressentiment. - -Les tribus indiennes se trouvant donc dans cet état de désolation et sur -le point de disparaître, il est de notre devoir de redoubler d’énergie -pour en envoyer le plus grand nombre possible au ciel. S. Jean, au -chapitre VII de l’Apocalypse, raconte qu’il a vu au pied du trône de -Dieu une grande foule d’élus de toute tribu;--pour accomplir cette -prophétie, nous travaillons à y joindre quelques représentants de la -tribu des Pieds-Noirs. - - -IX. - -_Sépultures indiennes._ - -A peine un Indien a-t-il expiré, qu’on le porte à la sépulture; seuls -les membres de la famille l’accompagnent. Autrefois le cadavre était lié -ou cousu dans une peau de buffalo et déposé sur un arbre ou sur une -sorte d’estrade où on l’abandonnait. Maintenant ils commencent à se -servir de cercueils; cependant ils n’aiment pas à être ensevelis sous -terre: voilà pourquoi bien peu nous amènent leurs morts. Presque -toujours, les Pieds-Noirs se contentent de déposer le cercueil sur le -sol et le laissent là sans autre cérémonie. - -D’autres construisent une cabane en bois sans toiture, sur une haute -colline. Cette case carrée a cinq mètres de large et deux mètres et demi -de haut. On y entasse les morts de tout le voisinage: on place les -cercueils les uns sur les autres avec quelques objets ayant appartenu -aux défunts: pour un homme, ce sera son sac de médecine, sa selle, etc.; -pour une femme, quelque objet de ménage, une poêle, des assiettes, des -cuillers, etc.; pour un enfant, ses jouets, comme de petites voitures, -et ainsi de suite. Une fois j’y ai vu mener le cheval du défunt, orné de -rubans; après avoir déposé le cadavre, on tua le cheval d’un coup de -fusil. L’opinion commune des blancs est que les Indiens déposent ces -objets sur les cercueils et tuent des chevaux pour que les morts s’en -servent dans l’autre vie. - -Dernièrement mourut un enfant de cinq ans qui était baptisé et fut -enterré dans notre cimetière. Le père de l’enfant prit un coffre et le -remplit des habits et de tout ce qui avait appartenu au mort et le -déposa sur la tombe. Quand cet homme se fut un peu consolé, il vint me -voir et je lui demandai pourquoi il avait mis ce coffre sur la tombe de -son fils, s’il croyait que celui-ci en ferait usage, le priant de -m’expliquer la croyance indienne sur ce point. L’Indien, nommé «Mille -Chevaux», homme très intelligent, répondit qu’ils agissent ainsi pour -montrer leur désintéressement vis-à-vis des choses appartenant à leurs -morts. Nous savons, ajouta-t-il, que le défunt aimait beaucoup ces -objets, et nous les détruisons pour que personne ne s’en serve après -lui. - -[Illustration: Rivière Marla.] - -Un chef nommé «Court-Double», homme de grande autorité dans toute la -tribu, vint me voir et je lui dis: «Court-Double, dites-moi un peu: -pourquoi les Pieds-Noirs laissent-ils aux morts ce qui leur a appartenu? -J’ai vu sur un cercueil d’enfant une petite charrette; les Pieds-Noirs -croient-ils que l’âme de cet enfant s’en serve dans l’autre vie? Quand -vous tuez le cheval d’un mort, est-ce pour qu’il s’en serve dans l’autre -monde?»--Court-Double répondit: «Nous donnons aux morts les objets -qu’ils possédaient pendant leur vie, parce qu’ils les aimaient. En -voyant ces objets, nous nous souviendrions du mort et notre douleur -serait continuellement ravivée. Pour ne pas renouveler ainsi notre -douleur, nous mettons avec le mort tous ces objets et ainsi nous -oublions tout. Nous tuons les chevaux que le mort aimait, parce qu’il -les soignait et les nourrissait bien; si un autre les prenait, il -pourrait les négliger et les laisser maigrir; voilà pourquoi nous les -tuons.» - -Court-Double me narra ensuite l’histoire suivante: Le grand chef Seltis, -après sa mort, était revenu à la vie. Il raconta comment après son -dernier soupir il avait été transporté dans une plaine, traversée par un -grand fleuve. Là il avait retrouvé tous ses proches et amis, morts -depuis peu de la petite vérole: «Ils occupaient, dit Seltis, un -campement composé de tentes pareilles aux nôtres. En me voyant, tous me -crièrent: «Retourne chez toi! retourne à la maison, qu’es-tu venu faire -ici?» De l’autre côté du fleuve s’élevait une tente isolée; ils me -dirent de traverser, que je trouverais là le chef qui me ferait -reconduire chez moi. Je traversai, je vis le chef et le reconnus, car il -était mort peu de temps auparavant. Il appela son fils et lui dit de -m’amener un cheval pour que je puisse retourner chez moi. Le cheval -était gris; c’était le même qu’on avait tué aux funérailles du chef. Je -partis, et lorsque j’arrivai à ma tente, le cheval se cabra et ne voulut -pas approcher. Je descendis et j’entrai dans la tente: au milieu, il y -avait un feu allumé et au fond mon cadavre assis par terre, le dos -appuyé contre la cloison; deux ou trois personnes le soutenaient, les -yeux fixés dessus et à ce moment, je revins à moi.» Tel fut le récit de -Seltis. - -Il est à noter que Court-Double ne dit pas s’il croyait ou non à cette -histoire; dans tous les cas cette tradition confirme l’opinion des -blancs rapportée plus haut. - -«Nous croyons, continue Court-Double, que les morts s’en vont vers les -collines sablonneuses appelées «Spàteikiù», à une centaine de milles -d’ici, vers l’Est. Cet endroit est une terre désolée, où l’herbe ne -croît pas. Un jour j’allai avec trois compagnons voler des chevaux aux -Assiniboins; la nuit nous surprit précisément en cet endroit mal famé. -Il y avait là un petit monticule de terre taillé à pic, derrière lequel -nous nous abritâmes contre le vent, pour y passer la nuit. Je dis à mes -compagnons que j’avais grand’peur des morts, parce que nous nous -trouvions sur leur territoire. Nous nous étions couchés sur le sol, -quand vers minuit nous entendîmes une voix criant: «Oh!... Oh!...» Puis -un homme qui parlait; quelques instants après, un grand nombre de -personnes qui causaient et couraient çà et là, comme des enfants en -train de jouer.» - - -X. - -_Enterrés vivants._ - -Les sauvages portent quelquefois à la sépulture des hommes encore -vivants. Chez les Corbeaux, il y avait un malade que je visitais chaque -jour. Un matin que j’allais le voir, j’aperçus devant la tente un -chariot attelé de deux chevaux: j’entrai. Le moribond était revêtu de -ses habits de gala, avec la figure peinte en rouge. Les parents étaient -assis en silence tout autour de la loge. Au bout de quelques instants, -un d’entre eux se leva et me dit: «Cessez de lui parler; il est temps de -partir.--Et où voulez-vous aller?--Le porter à la sépulture, répondit-il -en me montrant le malade.--Comment? Le porter à la sépulture? mais il -n’est pas mort.--Oh! reprit l’Indien, il sera mort avant que nous -n’arrivions à la colline.--Et moi je vous dis que vous ne l’emporterez -pas tant qu’il sera vivant; autrement je vais chercher la police et je -vous fais mettre en prison.» Là-dessus ils renoncèrent à leur projet. -Cette conversation avait lieu en présence du moribond, qui comprenait -parfaitement tout ce qu’on disait. Vers le soir l’homme mourut, et on le -transporta à la colline. - - -XI. - -_Vieux Pharisien et femmes scalpées._ - -Le vieux Grande-Plume, en vrai Pharisien qu’il était, voulait faire -parade de ses vertus et me disait: «Je ne mens jamais, je ne vole pas, -mon cœur est loyal et fort. Les Pieds-Noirs qui se contentent de couper -le nez à leurs femmes coupables, n’ont pas le cœur fort. Un jour on me -dit que ma femme était infidèle; je n’avais rien vu, je ne savais rien -que par ouï-dire. Aussitôt je pris mon fusil, je couchai ma femme en -joue et je l’étendis raide morte.--Scélérat!» m’écriai-je.--Mais il -continua à me raconter d’autres meurtres qu’il avait commis, à moitié -ivre, ajoutant que tout le monde le respectait et avait grand’peur de -lui. - -Une femme de la tribu des Corbeaux avait sur la tête une cicatrice large -comme une pièce de cinq francs, où il n’y avait pas de cheveux, mais -seulement une peau très mince. J’avais entendu parler de cette femme et -je la priai de me raconter son histoire. «J’étais encore jeune fille, -dit-elle; mon père avec quelques autres familles des Corbeaux était -campé au delà du fleuve Yellow Stone. Dans le voisinage se trouvait une -colline sur laquelle avait été enseveli un de nos parents; je voulus y -aller avec deux autres femmes. Nous touchions presque au sommet de la -colline; c’est tout ce que je me rappelle. Vers le soir je me trouvai -couchée dans la tente avec une blessure au côté et la tête bandée. On me -dit que sur la colline il y avait des Pieds-Noirs en embuscade et qu’ils -avaient tiré sur nous. Nos guerriers accourus trouvèrent mes deux -compagnes mortes et moi sans connaissance; avant de partir les -Pieds-Noirs avaient enlevé à chacune de nous un morceau de peau avec les -cheveux à l’endroit où vous voyez encore la cicatrice.» - -Une femme de la tribu des Têtes-Plates, mariée au Pied-Noir -Grande-Plume, avait une chevelure magnifique. Des Corbeaux l’ayant -rencontrée l’attaquèrent à coups de fusil et elle tomba blessée. Les -Corbeaux la croyant morte et voyant sa belle chevelure, lui scalpèrent -toute la tête, ne laissant que quelques cheveux sur la nuque d’une -oreille à l’autre. Cette femme revint à la santé: tout autour de la -tête, la peau se reforma, laissant seulement voir au sommet du crâne -l’os dénudé et légèrement noirci. Cette femme vit encore parmi les -Têtes-Plates. Ce fait me fut raconté par Court-Double; et Grande-Plume -que j’interrogeai, me le confirma. Il devait être bien renseigné, -puisqu’il s’agissait de sa femme. - - -XII. - -_La chevelure d’un Corbeau._ - -Pour mesurer un objet, les sauvages prennent un bâton, serrent entre -leurs doigts l’extrémité inférieure et comptent: un; puis par-dessus ils -appliquent l’autre main et comptent: deux, et ainsi de suite. D’autre -part, ils sont très fiers de leur chevelure; plus elle est longue et -épaisse, plus ils l’apprécient. - -Il y avait chez les Corbeaux un chef dont la chevelure ne cessait de -croître; et il aimait à répéter que lorsqu’elle aurait cent mains de -long, il mourrait. Or, quand il mourut, on mesura sa chevelure, elle -avait précisément cent mains de longueur. Ses parents la coupèrent et la -gardèrent précieusement comme un trésor et comme un remède -tout-puissant. Tous les Corbeaux connaissent ce fait; ils en parlent -souvent et nomment la personne qui possède ce joyau. Un jour que je me -trouvais chez le possesseur de cet objet merveilleux, je le priai de me -le montrer. Le bon vieux, tout heureux, prit un paquet accroché à une -perche, le posa par terre et l’ouvrant avec précaution me dit: «Les -cheveux avaient cent mains de longueur, mais j’en ai coupé vingt-cinq -pour les donner à quelques amis partant en guerre; de sorte qu’il ne -m’en reste plus que soixante-quinze.--Soixante-quinze, répliquai-je, -c’est une belle longueur.» Il déploya la chevelure sous mes yeux; elle -ressemblait à une longue corde non tressée; les cheveux étaient liés -ensemble et collés de distance en distance avec de la résine. La case -était un peu obscure et je demandai la permission d’aller regarder la -corde au grand jour. Je sortis, je pris la prétendue chevelure par un -bout et me mis à l’examiner en la tournant entre mes doigts. Je -découvris qu’à chaque intervalle de 7 à 8 mains de nouveaux cheveux -étaient ajoutés aux autres. J’appelai le vieux et lui dis: «Eh mais! -dites donc! ces cheveux sont collés bout à bout avec de la poix.--Non, -ils ne sont pas collés, dit-il, mais rompus.--Pas du tout, répondis-je; -s’ils étaient rompus, la cassure serait circulaire, tandis qu’elle -s’étend en diagonale sur une longueur de deux pouces; attends, je vais -te faire voir la même cassure à chaque sept ou huit mains de distance.» -Ainsi fut fait, et je jetai la corde en disant: «C’est une insigne -supercherie.» Dans la loge voisine se trouvait un grand chef avec une -douzaine de guerriers; j’entrai et je dis: «Cette longue chevelure n’est -composée que de cheveux ajoutés bout à bout; c’est la plus grande -tromperie que j’aie jamais vue; et si vous me prouvez que les cheveux -sont d’une seule pièce, je vous donne ma tête à couper.» Ils ne -répondirent rien et je m’en allai. - -Démasquer ainsi les fraudes est une leçon qui vaut le meilleur sermon -pour ouvrir les yeux des imposteurs et de leurs dupes. - - -XIII. - -_Le sacrifice au Soleil ou la loge de médecine._ - -La «loge de médecine» est la plus grande solennité religieuse des -Pieds-Noirs; elle dure encore et durera aussi longtemps qu’il y aura de -vieux Indiens obstinés ou que le gouverneur tolérera cet usage. - -C’est un sacrifice au soleil qui se célèbre chaque année par suite de -quelque vœu: par exemple un sauvage tombe-t-il gravement malade, sa -femme sort de la tente dès l’aube et promet au soleil que si son mari -revient à la santé, elle fera la «loge de médecine» en son honneur. Si -l’homme guérit, on fait savoir à toute la tribu que sa femme fera «la -loge de médecine», dont elle sera la prêtresse; et s’il y a eu plusieurs -vœux, il y a autant de prêtresses que de vœux. - -La saison choisie est toujours l’été, parce qu’on peut dresser un grand -nombre de tentes ensemble, et qu’on n’a besoin ni de bois ni de foin. -Toute la tribu doit y assister, et jamais jusqu’à ce jour elle n’y a -manqué. Beaucoup croient à l’efficacité de ces sacrifices; d’autres s’en -moquent, spécialement la jeunesse, mais tous y accourent comme à une -foire pour voir leurs amis, jouer, prendre part aux courses de chevaux, -danser, faire de bons repas et se donner, comme ils disent, du bon -temps. Autrefois il fallait plusieurs mois pour réunir la tribu, qui se -composait de petites bandes dispersées dans d’immenses prairies ou de -vastes déserts. Le lieu du rendez-vous fixé, on envoyait aux divers -chefs de bandes des messagers avec des feuilles de tabac pour les -inviter à se rendre au plus vite à la «loge de médecine». On préparait -aussi un grand nombre de langues de buffalo, lesquelles cuites et -consacrées par les prêtresses, devaient ensuite être distribuées par -petits morceaux à chaque membre de la tribu. - -Les jeunes gens apportaient des arbustes et avec toute espèce de -cérémonie construisaient une grande loge pour la célébration des -superstitions ou médecines: de là le nom de «loge de médecine». - -Au moment où on dressait la perche du milieu, on liait à son sommet un -bouquet de verdure sur lequel les Indiens déchargeaient leur fusil comme -sur une cible. - -Il y a quelques années, le docteur de l’Agence s’était joint aux Indiens -pour cette cérémonie, mais un écart de son cheval ombrageux fit dévier -la balle qui alla frapper un Indien. Plusieurs guerriers couchèrent -aussitôt en joue le docteur pour le tuer, mais les chefs les en -empêchèrent. J’allai voir le blessé qui mourut trois jours après. Quant -au docteur, il détala au plus vite. - -La loge construite, on y expose les offrandes que les Pieds-Noirs -veulent faire au soleil: des bandes de calicot, des mouchoirs, des -chemises, des ornements sauvages et quantité d’autres objets. La loge de -médecine s’élève au milieu; tout autour s’étend une esplanade de cent -mètres de rayon; en dehors de cette place circulaire se dressent toutes -les autres tentes, actuellement encore au nombre de 400, mais autrefois -beaucoup plus nombreuses; l’ensemble offre un spectacle vraiment -pittoresque. - -En 1882, me trouvant là, je dis au chef nommé «Peint-en-Rouge» de faire -dresser une tente dans le grand cercle voisin de la loge de médecine, -parce que j’y voulais dire la messe le dimanche suivant. La loge fut -dressée et j’y célébrai la messe. Tous les Pieds-Noirs baptisés vinrent -y assister, et comme il n’y avait pas de place pour tout le monde, on -laissa la loge ouverte par devant et tous furent enchantés. Mon -intention était de substituer les rites catholiques aux rites païens -dont les principaux sont: la distribution des langues, des prières, des -danses religieuses et les confessions publiques. Ces confessions sont -juste l’opposé des nôtres: elles ressemblent à celle du Pharisien. Les -prêtresses se présentent d’abord au public et jurent en face du soleil -qu’elles ont toujours été fidèles à leurs maris; si elles mentent ou se -parjurent, elles mourront bientôt ou il éclatera soudain une violente -tempête. Puis les grands chefs et les guerriers viennent l’un après -l’autre faire leur confession publique; chacun énumère ses glorieux -exploits, c’est-à-dire combien d’ennemis il a tués, combien de chevaux -il a volés, provoquant ainsi les jeunes hommes à en faire autant. Cette -solennité et ces discours faisaient grande impression sur l’esprit des -assistants; et après les fêtes de nombreuses bandes de jeunes braves -partaient en guerre, avides de tuer, de faire du butin et de se rendre -fameux dans la tribu. - -Les Réserves étant éloignées les unes des autres, il se forma peu à peu -entre elles des villages d’émigrants; ceux-ci, hommes de frontière, -hardis et prompts à l’attaque, voyant passer des troupes d’Indiens avec -des chevaux, s’unirent entre eux et leur donnèrent la chasse comme à des -loups. Cela mit fin aux guerres de tribu et aux vols de chevaux. - -Il y a vingt ans, dans ces réunions et ces solennités, on ne voyait -aucune trace de civilisation parmi les Pieds-Noirs: ils étaient tous -vêtus à la sauvage, aucun ne parlait anglais, les voyages se faisaient à -cheval. Les blancs mariés à des femmes indiennes vivaient hors de la -Réserve; les enfants, garçons et filles, couraient dans le costume le -plus primitif. Maintenant tout cela est changé. Les hommes s’habillent à -peu près comme les blancs; la jeunesse sortie des écoles parle anglais, -et l’on voyage en chariots ou en voitures légères. A l’approche des -Américains, les blancs mariés avec des Indiennes, abandonnant leurs -demeures, vinrent s’installer dans la Réserve, y bâtirent des maisons et -se livrèrent à l’élevage du bétail. On voit maintenant aux fêtes de -nombreuses jeunes filles métisses, vêtues à la mode anglaise, avec des -chapeaux à plumes et accompagnées de jeunes mécréants à demi civilisés -qui se livrent sans frein à toutes leurs passions. Ce mélange de gens -oisifs vivant ensemble pendant deux ou trois semaines, et les danses -religieuses prolongées jusqu’au matin, rendent l’atmosphère de ces -réunions vraiment pestilentielle. On comprend dès lors que la loge de -médecine avec ses saturnales soit devenue une cause de ruine morale pour -la jeunesse. - - -XIV. - -_Mythologie de la loge de médecine._ - -Un jeune Pied-Noir nommé Payi (Cicatrice) s’éprit d’une jeune fille de -la tribu et demanda sa main. La jeune fille lui répondit ironiquement -qu’elle l’épouserait volontiers, mais à condition qu’il fasse -disparaître la cicatrice qu’il avait sur la joue. Désolé de cette -réponse, le jeune homme se retira sur une haute montagne et resta huit -jours sans manger ni boire, la nuit couchant sur la terre nue et passant -la journée à pleurer et à prier, afin de trouver un remède à sa -difformité. Enfin il eut un songe dans lequel on lui disait d’aller -jusqu’à l’extrême limite de la terre, où il trouverait un homme de -médecine qui le guérirait. Il s’éveilla plein d’espérance, descendit de -la montagne et s’en retourna joyeusement au camp. Il se fit faire -plusieurs paires de chaussures indiennes, mit dans un sac de peau de la -viande sèche mêlée avec de la graisse de buffalo et, muni de ces -provisions, il partit. Epuisé de fatigue, il passa bien des nuits couché -dans la prairie, au milieu des ténèbres et des bêtes fauves; il traversa -des fleuves et des montagnes, arriva aux confins du monde, et là il -commença à s’élever dans l’espace. Bientôt il rencontra un enfant -merveilleusement beau qui portait un arc et des flèches, et en sa -compagnie il fit la chasse aux petits oiseaux. Cet enfant n’était autre -que l’Etoile-du-Matin. - -Quand vint le moment de rentrer chez lui, l’Etoile-du-Matin invita son -compagnon à le suivre jusqu’à sa tente, ils arrivèrent à une grande loge -et y entrèrent. La mère de l’enfant, la Lune, reprocha à son fils -d’avoir amené cet étranger disant qu’à son retour son père le -gronderait: elle lui ordonna de chasser le jeune homme. -L’Etoile-du-Matin se mit à pleurer et la Lune eut pitié de lui et -n’insista pas. - -Le soir, le Soleil revenant à la maison s’arrêta à quelque distance et -cria: «Il y a un étranger dans la tente; chassez-le.» La Lune répondit: -«Venez, il n’y a point d’étranger ici.» Et le Soleil: «Si, il y en a un, -je le reconnais à son odeur: fais de la fumée.» La Lune prit quelques -charbons ardents, les déposa par terre près du foyer et plaça dessus de -l’herbe sèche; une fumée odoriférante remplit la loge et le Soleil -entra. Ayant aperçu l’étranger, il ordonna à l’Etoile-du-Matin de le -faire partir. L’enfant se mit à pleurer, et le Soleil ayant pitié de son -fils ne le molesta plus. Il se tourna alors vers le jeune Pied-Noir, lui -demanda qui il était et d’où il venait. Celui-ci, tout en larmes, lui -conta son aventure et ajouta qu’averti en songe, il était venu le -trouver comme l’unique médecin capable de faire disparaître la -difformité de son visage. - -Le Soleil ordonna à la Lune de faire préparer la cabine de sueur, et -quand elle fut prête, le Soleil y entra avec les deux jeunes gens. La -Lune resta dehors et ferma soigneusement la porte pour empêcher la -vapeur de s’échapper. - -Le Soleil prit place au milieu de la tente, son fils au fond du côté du -Nord et le Pied-Noir près de la porte du Sud. Et il se mit à verser de -l’eau sur les pierres brûlantes, à chanter et à faire toutes les -cérémonies de la médecine. Tous les trois furent bientôt ruisselants de -sueur. Alors le Soleil commanda à la Lune d’ouvrir la porte: la vapeur -s’échappa de la tente sous forme de nuage blanc. Le Soleil demanda à sa -femme où était son fils. La Lune regardant dans la tente répondit: «Il -est assis au Nord.» Le Soleil ordonna de refermer la tente et continua -ses cérémonies et ses chants: la cicatrice diminuait de plus en plus. -Ayant fait rouvrir la porte, il demanda où se tenait son fils; la Lune -répondit: «Au Nord.» Alors il fit changer de place les deux jeunes gens -et continua ses incantations avec plus de force que jamais. Enfin une -dernière fois, faisant ouvrir la porte, il demanda à la Lune où était -son fils; elle répondit encore: «Au Nord.--Tu te trompes,» dit le -Soleil. - -La médecine était finie, la cicatrice avait disparu et le Pied-Noir -ressemblait à l’Etoile-du-Matin à s’y méprendre. Rentré dans la grande -tente, le Soleil parla ainsi au jeune Pied-Noir: - -«Te voilà guéri, tu épouseras ta fiancée et de retour dans ta tribu tu -diras à tous que je les protégerai toujours, si chaque année ils -dressent en mon honneur une grande loge. Toute la tribu devra être là et -m’offrir des présents qu’on exposera au sommet et tout autour de cette -loge. Ainsi j’écouterai leurs prières. Les cérémonies devront être -dirigées par une femme qui ait toujours été fidèle à son mari, autrement -je n’écouterai pas leurs prières. Lorsque quelqu’un sera gravement -malade, qu’il me fasse un vœu et je lui serai propice.» - -Le Pied-Noir promit tout, prit congé et après un long voyage rentra au -camp. Toute la tribu fut émerveillée de voir que la cicatrice avait -entièrement disparu. Le jeune Indien rapporta tout ce que le Soleil lui -avait ordonné de dire; il épousa la jeune fille et depuis lors les -Pieds-Noirs font chaque année la loge de médecine en l’honneur du -Soleil. - -Les danses publiques se font avec la plus grande solennité et sont -presque toujours des danses religieuses. Les hommes à peine couverts -d’un haillon ont le corps peint de diverses couleurs, paré de plumes -d’oiseaux et d’autres ornements indiens. Ils sautent à plusieurs -ensemble, mais chacun séparément, tenant en main un objet superstitieux, -par exemple un petit animal embaumé, un fusil, une pipe, un coutelas, -une hache, etc.; ils dansent au son du tambour et des chants; ils -poussent des cris et des hurlements et font mille contorsions selon le -rythme de la danse ou selon leur caprice. - -Les enfants des écoles ont les cheveux coupés; aussi quelques-uns -d’entre eux voulant participer à la danse selon le vieil usage, -s’attachent autour de la tête des queues de vache, et avec cette -perruque ils se présentent à l’assemblée, provoquant parmi les -spectateurs un rire inextinguible. - - -XV. - -_Le Napi ou le Vieux des Pieds-Noirs._ - -Le Napi est une sorte de divinité grotesque et peu édifiante. On lui -attribue la création de l’homme et des animaux, des minéraux et en -général de toutes les choses visibles. D’après la tradition, il habitait -autrefois au milieu des Pieds-Noirs, mais depuis longtemps il ne s’est -plus montré. Il court sur lui une foule de récits légendaires; en voici -deux ou trois. - -Pendant qu’il résidait parmi les Pieds-Noirs, il trouva un jour dans la -prairie le crâne blanchi d’un cerf avec ses longues cornes. Un rat -sortant de ce crâne invita le Napi à y entrer. Le chef des rats -organisa aussitôt un bal qui devait durer toute la nuit, et celui qui -s’endormirait aurait les cheveux rasés. Au milieu du bal, le Napi -s’endormit et les rats lui rasèrent la tête et s’enfuirent. Le lendemain -matin, le Napi s’étant réveillé mit dehors les jambes et le buste, mais -il ne put sortir la tête. Il se leva la tête prise dans le crâne du cerf -aux longues cornes, et ainsi affublé, il parcourut le pays. - -Les chasseurs le prenant pour un cerf l’entourèrent, mais s’apercevant -de leur erreur, ils l’empoignèrent par les cornes et lui demandèrent qui -il était. N’obtenant aucune réponse, ils brisèrent le crâne avec une -pierre et reconnurent le Napi. - -On trouve ici un arbuste épineux avec de petites baies rouges que les -sauvages recueillent et font sécher. Pour éviter de se piquer les doigts -aux épines, ils frappent les branches avec un bâton et ramassent les -fruits tombés par terre. Ils expliquent l’origine de ces épines par -l’histoire suivante. - -Un jour, accablé de fatigue, le Napi se reposait couché sur la rive d’un -fleuve. Les eaux étaient calmes et limpides. Croyant voir des fruits -rouges dans l’eau, il sauta dans la rivière pour les prendre, et ne -trouvant rien il regagna le bord, s’attacha des pierres aux mains, aux -pieds, au cou et sauta une seconde fois dans l’eau pour aller jusqu’au -fond où il croyait trouver les fruits. Mais il ne trouva rien et but -tant d’eau que, sur le point de se noyer, il n’eut que le temps de -détacher les pierres et regagna la rive à moitié mort. Là, couché sur le -dos, il ouvrit les yeux et s’aperçut que les fruits, au lieu d’être dans -la rivière, étaient sur les arbustes. Dans sa colère, il prit un bâton, -en frappa les branches qui se couvrirent d’épines. «Désormais, dit-il, -pour recueillir ces fruits, il faudra les abattre avec un bâton ou se -piquer les doigts.» - -Un jour d’été, le Napi voyageait avec sa peau de buffalo. Passant près -d’un rocher, il s’arrêta et se reposa quelques instants, puis en partant -il fit cadeau de sa fourrure au rocher. Plus loin il rencontra un loup -avec lequel il continua sa route. Le temps était couvert et il -commençait à pleuvoir. Le Napi envoya le loup reprendre sa peau de -buffalo sous laquelle ils s’abritèrent tous deux. Mais bientôt ils -entendirent derrière eux un grand fracas: c’était le rocher qui les -poursuivait, roulant, roulant très vite. Le loup se cacha sous terre, -dans un trou. Le Napi s’enfuit à toutes jambes et rencontra des -buffalos: «Mes frères les buffalos, cria-t-il, défendez-moi contre cette -grosse pierre.» Mais les buffalos ne lui vinrent pas en aide. Il invoqua -le secours de plusieurs autres animaux, mais tous avaient peur et -passaient leur chemin. Enfin il vit des hirondelles et les pria de le -secourir. Une hirondelle donna un coup de bec au rocher et en fit sauter -un morceau; les autres l’imitèrent; à force de coups de bec, le rocher -se fendit en deux et s’arrêta et le Napi fut sauvé. De là vient -qu’aujourd’hui encore lorsque les Pieds-Noirs voient des allées de -pierres dans la prairie, ils disent: «Ces pierres sont tombées là -pendant la fuite du Napi.» Et quant aux roches dispersées çà et là sur -le sol, ils croient qu’elles roulent et changent de place pendant la -nuit; plusieurs même affirment qu’ils en ont vu rouler[H]. - -Le Napi est représenté dans les légendes comme un génie malfaisant. Un -jour par exemple il entra dans une tente où logeaient deux vieilles -femmes avec leurs deux petits enfants et leur dit qu’il voulait -s’arrêter chez elles; il commença par préparer le feu, puis partit à la -chasse pour se procurer de la viande. Peu après il revint et envoya les -femmes chercher le gibier qu’il disait avoir - -[Illustration: Une famille indienne.] - -laissé sur le bord de la rivière. Pendant leur absence, il décapita les -deux enfants qui dormaient dans leur lit, laissa les têtes sur -l’oreiller, coupa les petits corps en morceaux et les fit bouillir. -Quand les femmes rentrèrent, il leur servit cette viande qu’elles -prirent pour du chevreuil et trouvèrent excellente; puis il s’enfuit. -Ayant découvert la cruelle vérité, les pauvres mères allèrent sur la -colline pousser des gémissements et de longues lamentations. Près du -sommet, elles virent un homme sortir d’un trou: c’était l’entrée d’une -galerie souterraine qui avait une autre ouverture derrière la colline. -L’homme les engagea à descendre dans cette galerie, leur disant qu’elles -y trouveraient certainement le Napi. Sitôt qu’elles y furent, le Napi -(car c’était lui) alluma un grand feu aux deux extrémités, et les -malheureuses périrent suffoquées. - -Un jour je demandai à un de mes néophytes, nommé «Queue-d’Ecureuil», ce -qu’il pensait du Napi. «Je crois que c’est le diable, me répondit -il:--Et moi aussi, repris-je, je le crois, car il en a tous les traits; -il ne lui manque pas même les cornes.» - - -XVI. - -_Une pipe vendue pour trente chevaux._ - -Un Indien nommé Grande-Plume avait vendu sa pipe pour trente chevaux. -Comme je demandai à des sauvages la raison de ce prix exorbitant: -«Etait-ce donc une si grande pipe?» ils me répondirent: «Non, c’est une -pipe ordinaire, mais très vieille.» Elle remonte au temps où les -Pieds-Noirs habitaient dans les cavernes, n’ayant ni chiens ni chevaux -et dès lors elle passait en héritage d’un chef à l’autre. Elle vint -ainsi jusqu’à Grande-Plume. - -»Il y a quelque temps un Indien nommé «Buffle-Croissant» tomba gravement -malade; comme il avait beaucoup de chevaux, il promit, s’il guérissait, -d’acheter la pipe. Il guérit et l’acheta pour trente chevaux. - -«Parmi nous, lorsque quelqu’un est malade, il prend tous les remèdes des -docteurs indiens ou blancs, et si malgré cela il ne guérit pas, il -calcule de combien de chevaux il peut disposer. Est-il pauvre, il se -dit: Si je guéris, j’irai trouver le possesseur de la pipe, je lui -demanderai de me la laisser fumer quelques instants, et je lui donnerai -deux ou trois chevaux. Est-il riche, il tâche d’acheter la pipe. Nous -Indiens, nous faisons comme vous, Robe Noire: à l’église, vous brûlez -des parfums et vous encensez les objets qui sont sur l’autel. De même -quand un malade guérit et qu’il va ou fumer la pipe ou l’acheter, nous -brûlons des herbes odorantes, et nous encensons la pipe en -priant.--Parfait! repris-je; vous dites que vous encensez la pipe comme -nous encensons les objets qui sont sur l’autel, soit. Mais il y a une -différence: sur l’autel nous avons le crucifix ou l’image de la Madone, -et quand nous encensons ou que nous prions ces images, notre encens et -nos prières vont à Jésus et à Marie dans le ciel; tandis que vous, -lorsque vous encensez la pipe, votre encens s’adresse à la pipe -elle-même.» Alors Collier-Noir, un de mes interlocuteurs, après un -moment de réflexion, répondit: «Toutes nos médecines viennent du Soleil; -c’est Payi-Cicatrice qui alla visiter le Soleil et nous instruisit à son -retour. Quand nous encensons la pipe, notre encens monte vers le Soleil -et nous le prions de nous secourir et de nous conserver heureux et bien -portants.--Vous croyez, leur dis-je, que Payi a été jusqu’au Soleil? -S’il avait été là, certainement il n’en serait jamais revenu; car le -soleil est tout de feu et n’est pas un homme.» - -Les Indiens ne surent que répondre; pensant que cela suffisait, -j’ajoutai: «Je suis enchanté de cette causerie; revenez encore me voir -et me conter les traditions et les croyances de votre nation pour que -j’en écrive à mes amis d’Europe qui désirent tant connaître votre -histoire.» - - -XVII. - -_Prière d’un Sauvage._ - -JEAN GRANDE-PLUME est un vieillard de soixante ans et plus, baptisé il y -a environ deux mois. Il est venu me voir et m’a dit: «J’ai connu la Robe -Noire, il y a 40 ans, quand j’étais encore jeune guerrier, et j’ai -appris de lui à prier Dieu et à faire le signe de la croix. D’une main -je prenais la prière de la Robe Noire et de l’autre je gardais toutes -les prières et superstitions païennes. Je priais Dieu d’abord; puis le -soleil, la lune, les étoiles, la terre et tout ce que prient les païens. -A la guerre, avant d’attaquer l’ennemi, je descendais de cheval, je -m’agenouillais, faisais le signe de la croix et priais Dieu; ensuite je -priais comme les Pieds-Noirs et je suis resté sain et sauf -jusqu’aujourd’hui. J’ai tué beaucoup d’hommes et de femmes; je n’ai -jamais menti, jamais volé et j’ai fait tout le reste. - -»L’année dernière au mois de juin, mon fils âgé de sept ans tomba -gravement malade; je priai pour lui tout ce que je pouvais prier, et mon -fils mourut. Je promis à Dieu que je me ferais baptiser le 4 juillet si -mon fils guérissait: mon fils mourut. - -»Je priai le soleil et tout ce qui est au firmament, je priai la terre, -les chiens de la prairie, je priai l’eau; quand je buvais, je disais: -Eau, aie pitié de moi, guéris mon fils; je priai toutes les pierres: ô -pierres, aidez-moi, guérissez mon fils: mon fils mourut. - -»Alors j’ai changé d’avis; j’ai renoncé aux prières et superstitions des -Piégans, et désormais je ne prierai plus que Dieu seul! J’adopterai ta -prière, ô Robe Noire, et voilà pourquoi je veux être baptisé. Les -superstitions et les médecines des Pieds-Noirs n’ont aucune puissance. -Dieu seul est puissant et c’est lui seul que je veux prier, et je désire -recevoir la communion le jour de Pâques. J’avais un tas d’objets -superstitieux, mais je les ai tous jetés et je ne conserve que le -crucifix et les images saintes.» - - -XVIII. - -_Le Barbier Indien._ - -Les Indiens n’ont pas de barbe; la peau de leur visage est lisse comme -celle des femmes; mais cela n’est pas naturel; de fait, les adultes sont -tous armés de pinces avec lesquelles ils arrachent les poils de leur -visage, sitôt qu’ils paraissent. - -Un jour que je me trouvais dans un campement d’une trentaine de loges -sur les bords du fleuve Big-horn, je visitai un malade couché en plein -air près de la tente. Un Indien à l’extérieur brutal remarqua que je -n’étais pas rasé depuis une quinzaine de jours. Il m’offrit une pince en -me disant: Arrache-toi la barbe. Je refusai et continuai à parler au -malade. Mais lui, en vrai Indien, restait planté là devant moi, la main -tendue et répétant: Arrache-toi la barbe. - -Une douzaine d’hommes faisaient cercle autour de nous, le sourire aux -lèvres, curieux de voir comment cela finirait. Je me levai, pris la -petite pince et dis au barbier: «Vois, si je m’arrache un poil, tu -verras à son extrémité une sorte de racine; ce n’est point une racine, -mais un petit morceau de ma cervelle. Maintenant si je m’arrachais toute -la barbe, je détruirais complètement ma cervelle, et je serais comme -vous, sans barbe et sans cervelle. Les blancs ont de la barbe et -fabriquent des fusils, des horloges, des machines à vapeur et font de la -photographie. Vous n’avez pas de barbe et vous ne faites rien de tout -cela.» Je lui rendis la pince et il s’en alla tout penaud. - - -XIX. - -_Une histoire d’ours._ - -Il y a quelques jours, un métis, nommé François Monroe, bon catholique, -vint me trouver et me montra une statuette de la Sainte Vierge qu’il -portait sur la poitrine. Elle était en porcelaine, haute d’environ 7 -centimètres, enveloppée et cousue dans un sac de cuir, suspendu à son -cou. «Cette statuette, dit François, m’a été donnée par mon père; depuis -28 ans je la porte à mon cou et la garderai tant que je vivrai; elle m’a -toujours porté bonheur. Ecoutez cette histoire. Il y a dix ans, une de -mes filles mourut et j’étais bien affligé. Une nuit j’eus un songe: il -me semblait être mort et couché dans un cercueil, près de ma fille. Et -je voyais dans les airs la Madone assise et chantant avec accompagnement -d’orgue, et une procession de petits hommes descendait vers moi. Je me -levai et je vis quatre ours; l’un d’eux me regardait en face, et moi je -le regardais aussi; sur la tête il avait des raies noires. Alors je -m’éveillai et je racontai mon songe à ma femme; elle répondit que tout -irait bien parce que je m’étais levé en rêve. Durant la journée, -quelques femmes de ma parenté voulurent aller au pied de la montagne -cueillir des fruits sauvages; mais elles avaient peur des ours et me -demandèrent de les accompagner. Malgré mon chagrin, je partis avec -elles; pendant qu’elles faisaient leur cueillette, j’étais assis sur un -tertre et regardais autour pour voir s’il ne venait pas d’ours. Bientôt -j’en aperçus un dans la brousse, à la distance d’environ cinq cents pas, -qui mangeait des fruits sauvages. Lui ne me voyait pas, car les ours ont -la vue faible, mais l’ouïe et l’odorat très fins. Je m’avançai contre le -vent, cherchant à m’approcher de lui. Quand je ne fus plus qu’à une -centaine de pas, je préparai mon fusil; puis je m’avançai, les yeux -fixés sur l’ours, prêt à tirer, s’il se levait. J’étais à pied, mon -cheval derrière moi, la bride autour de mon bras. L’herbe était haute, -je voulais me rapprocher le plus possible de l’animal pour lui tirer mon -coup de fusil dans l’oreille et le renverser à terre avant qu’il ne pût -se jeter sur moi. J’avançais les yeux fixés sur l’ours, sans regarder où -je mettais le pied. Tout à coup, baissant les yeux, j’aperçois à trois -pas de moi un petit ourson qui dormait sur l’herbe, le museau sur ses -pattes de devant. S’étant éveillé, il me fixa, je le fixai, je tirai, je -lui fracassai la mâchoire et il roula à terre en hurlant. A ce moment -précis je vis devant moi, en ligne et debout sur leurs pattes de -derrière, quatre ours: deux petits et deux-grands. Je n’avais que sept -cartouches. A la vue des quatre ours, je ne songeai point à fuir; au -contraire mon cœur se raffermit: je tirai sur le premier et il roula -dans l’herbe; je tirai sur le second et il tomba; je tirai sur le -troisième qui était le père, et il s’abattit blessé; je tirai sur la -quatrième qui était la mère, et la blessai au flanc: fais elle ne tomba -point, elle regardait du côté opposé et me tournait le dos. Alors je -criai: elle se retourna et je la frappai en pleine poitrine. Elle -courut sur moi: je tirai ma dernière cartouche et la blessai à la -mâchoire: je sentis l’ours m’étreindre et je m’évanouis. - -Revenu à moi, j’ouvris les yeux: mon cheval était près de moi, la tête -baissée sur ma figure. L’ourse se tenait à côté du cheval, cherchant à -le mordre à la croupe. Je me levai, saisis la bride du cheval et le -tournai du côté opposé. Le museau de l’ourse était tout en sang; elle me -regardait et en soufflant me lança un flot de sang à la figure. J’étais -complètement étourdi. L’ourse tourna derrière le cheval pour venir -m’attaquer, je tirai la bride et tournai avec le cheval, et l’ourse -saisissant mes vêtements avec ses pattes les déchirait. Je continuai ce -manège, l’ourse me suivant toujours et cherchant à saisir mes habits, -mais elle en était empêchée par les ruades de mon cheval. Mes habits, ma -chemise étaient en lambeaux, et ma poitrine sillonnée de profondes -blessures par les griffes de l’ourse. Voyez ces grandes cicatrices! -L’ourse s’efforçait de saisir le cheval par ses pieds de derrière; mais -celui-ci lui lançait des ruades en pleine poitrine. J’étais épuisé; -l’ourse s’éloigna à une trentaine de pas et s’arrêta en me regardant. Je -la surveillais, je voulais sauter en selle, mais je savais bien -qu’aussitôt elle se précipiterait sur moi avec furie, et je tirai de son -fourreau mon coutelas; elle s’élança sur moi, et au moment où elle me -mettait une patte sur l’épaule, je lui donnai un coup de couteau dans la -gueule; elle me mordit à la main: je sentis les os se rompre, je -m’évanouis et restai sans connaissance je ne sais pendant combien de -temps. - -Lorsque je revins à moi, je me trouvai sous le ventre de mon cheval, et -me traînent sur les mains et sur les genoux, je me relevai et je vis -l’ourse debout derrière le cheval; elle me regardait, balançant la tête -à droite et à gauche, et courut sur moi. Je cherchai à l’esquiver, et -tirant le cheval par la bride, je m’efforçai de me défendre par ses -ruades contre l’animal; et ainsi nous tournions depuis une demi-heure, -quand l’ourse s’éloigna haletante et tomba morte après quelques pas. Le -sang jaillissait des artères de mon bras et de ma poitrine. Avec mon -fouet, je liai mon bras au poignet et avec le manche je serrai la corde -en la tordant jusqu’à ce que le sang cessât de couler. Montant à cheval, -je rejoignis les femmes qui furent épouvantées. J’étais tout couvert de -sang et deux fragments d’os pendaient de ma main. Je dis à ma femme de -couper la chair qui retenait les os brisés. Elle en coupa une partie, -mais n’eut pas le courage de couper le reste. Alors prenant l’os entre -mes dents, je coupai la chair avec mon couteau; les deux os furent ainsi -tranchés et le sang cessa de couler du poignet, mais il jaillissait -encore de la poitrine. Les femmes me bandèrent avec des morceaux de mon -habit et nous retournâmes à la maison. J’appelai aussitôt le prêtre: ce -fut le P. Damiani qui vint; je me confessai et reçus la communion. Mon -frère appliqua sur mes blessures des plantes médicinales, et je guéris. -Voyez comme ma main est déformée, l’index et le médium sont paralysés. - -Je portais cette statuette de la Vierge suspendue à mon cou par un -cordon que l’ourse qui avait déchiré tous mes habits, ne réussit pas à -rompre. Ma ceinture et la bretelle de mon fusil furent déchirées, mais -le cordon de la statuette resta intact et la très sainte Vierge me -sauva.» - -Tel fut le récit de François Monroe. J’ai demandé plus tard au P. -Damiani s’il était vrai qu’il eût administré les sacrements à François -Monroe après son combat avec l’ourse; il me répondit affirmativement. - - -XX. - -_Histoire d’un serpent._ - -A l’Est de la Réserve des Pieds-Noirs s’étendent d’immenses prairies, -légèrement ondulées comme les vagues de la mer. A soixante milles -environ s’élèvent trois collines appelées _Collines de l’herbe douce_. -Trois guerriers Pieds-Noirs, au cours d’une chasse, s’approchèrent de la -colline du milieu qui est la plus élevée. En gravissant la pente, ils -rencontrèrent un sentier battu, mais sans aucune trace d’animaux. A -mi-côte, ils entendirent un sifflement aigu et virent au sommet de la -colline un grand serpent enroulé sur lui-même, la tête dressée au-dessus -des anneaux. Cette tête ressemblait à celle d’un taureau avec de longues -cornes; il dardait la langue en sifflant avec rage. Les Pieds-Noirs -épouvantés s’écrièrent: Sauvons-nous. Mais l’un d’eux s’obstina -follement à vouloir tuer le monstre et descendit de cheval. Les deux -autres l’abandonnèrent et s’enfuirent précipitamment. Bientôt ils -entendirent un coup de fusil et le bruissement du serpent qui s’élançait -du haut de la colline. La fumée dissipée, leur compagnon avec son cheval -avait disparu et ils virent le serpent seul remonter lentement vers la -cime. Les Pieds-Noirs s’en retournèrent au camp en chantant l’hymne des -morts et racontèrent comment leur camarade avait été englouti vivant par -un serpent. Une centaine de guerriers se rendirent à la colline, et -voyant le serpent la tête haute et menaçante, à un signal donné, ils -tirèrent tous ensemble sur lui et s’enfuirent poursuivis par le monstre. -A mi-côte cependant il s’arrêta et regagna le sommet. Les Pieds-Noirs -revinrent à la charge. Pour la quatrième fois ils tirèrent: l’animal -blessé s’abattit, frappant lourdement le sol de sa queue. Les Indiens -continuèrent à tirer et au coucher du soleil la bête était morte. -Plusieurs avaient envie de s’approcher, mais ils craignaient un malheur; -cependant ils s’enhardirent jusqu’à passer en courant près du cadavre et -redescendirent en toute hâte de la colline. - -L’année suivante, quelques guerriers se trouvant dans ces parages, se -dirent: Allons voir le serpent que nous avons tué l’an dernier. Ils -gravirent la colline et virent le squelette immense du monstre et, -dedans, le squelette de l’homme et du cheval. «Et la selle, demandai-je, -ne l’avait-il pas aussi avalée?--Non, me répondit froidement un Indien, -cet homme n’avait pas de selle, il montait à poil.» - - -XXI. - -_Serpents à sonnettes._ - -L’Etat du Montana et surtout la Réserve des Corbeaux abondent en -serpents à sonnettes, dont la morsure est toujours mortelle. Ils ont -plus d’un mètre de long et trois centimètres environ de diamètre; leur -couleur est noirâtre avec des taches jaunes; ils portent à la queue leur -sonnette, composée d’une dizaine d’anneaux très minces, s’emboîtant -comme des vertèbres les uns dans les autres. Par les vibrations rapides -de ces anneaux, ils produisent un son pareil à celui que font en volant -certaines sauterelles. Pour mordre, ils enfoncent deux dents en forme de -crochets et percées de haut en bas: à l’extrémité inférieure de ces -crochets se trouvent deux vésicules pleines de venin mortel. Les dents -ayant pénétré dans la chair de la victime, les vésicules projettent -aussitôt leur liquide, qui, une fois entré dans la circulation du sang, -fait son œuvre en quelques heures. Les douleurs sont très vives et -l’enflure des membres immédiate; mais ce qui amène la mort, c’est une -paralysie du cœur; aussi est-il nécessaire de tenir cet organe en -mouvement jusqu’à ce que le venin soit éliminé. Il y a plusieurs -remèdes, mais le principal, c’est l’eau-de-vie; prise en quantité -suffisante, elle active la circulation, calme la souffrance et -neutralise l’effet du poison. - -Les serpents à sonnettes s’avancent par bonds proportionnés à leur -longueur. Ils enroulent sur leur queue les deux tiers de leur corps; le -reste avec la tête se dresse au-dessus des anneaux dont ils se servent -comme d’un ressort pour s’élancer sur leur proie. - -Quand on voyage dans la prairie, un écart subit du cheval et le -battement rapide des sonnettes annoncent la présence du serpent. Les -chevaux en ont une peur extrême. - -J’ai eu la chance d’en tuer au moins une quinzaine. - -Voici comment je faisais: je cassais d’abord les reins du serpent à -coups de pierre; puis, lui abaissant le haut du corps avec un bâton, je -lui mettais le pied sur le cou et lui tranchais la tête. On peut aussi -lui briser l’échine avec un long bâton, mais il est dangereux de s’en -approcher. Me trouvant un jour dans une prairie où il n’y avait ni -bâtons ni pierres, j’enlevai mes bottes, je les lançai l’une après -l’autre sur l’animal, et quand il fut à moitié mort, je lui coupai la -tête. - -Les serpents à sonnettes recherchent le voisinage des chiens de prairie. -Les animaux ainsi appelés par les sauvages sont de véritables écureuils -qui, au lieu de vivre sur les arbres, habitent dans des terriers. A -certains endroits on les voit par centaines groupés en familles autour -de leurs trous, assis sur leur train de derrière, droits comme des -piquets et se servant de leurs pattes de devant comme de mains. Leur cri -ressemble à celui des rats; dès qu’ils voient venir quelqu’un, ils -rentrent prestement dans leur trou, mais avant de disparaître sous -terre, ils agitent rapidement la queue comme pour saluer. - -Je l’ai dit plus haut, les serpents à sonnettes visitent souvent ces -terriers, si bien qu’on les croit grands amis des chiens de prairie. Or, -un jour que je me trouvais dans une de ces colonies de chiens, je vis un -gros serpent à sonnettes couché tranquillement à l’entrée d’un terrier; -au milieu du ventre, il avait une bosse, grosse comme le poing. Je tuai -le serpent: avec mon couteau je lui ouvris le ventre et j’y trouvai un -petit chien de prairie qu’il avait avalé tout entier avec ses poils. -J’en conclus que les serpents à sonnettes, loin d’être les amis des -chiens de prairie, sont leurs plus mortels ennemis et qu’ils ne visitent -leurs terriers que pour dévorer leurs petits. - - -XXII. - -_Le climat du pays des Pieds-Noirs._ - -Le climat du pays des Pieds-Noirs est plutôt rude. Qui n’a pas de bons -poumons fera bien de n’y pas venir. L’été est court; il n’y a presque -pas d’automne ni de printemps. Le terrain ne se prête guère à la -culture; on n’y fait qu’une récolte de foin par an; la seule ressource -est le bétail. - -L’hiver est rigoureux: le thermomètre descend souvent jusqu’à 25 ou 30° -Fahrenheit au-dessous de zéro; quelquefois jusqu’à 40° et même 50°. -Depuis la fin de décembre jusqu’à la fin d’avril, le sol est presque -toujours couvert de neige. Le vent du Nord est généralement accompagné -de neige en hiver et de pluie en été. Quelquefois les vents de l’Ouest -sont tellement violents qu’il est impossible de voyager; en été, ils -amènent des orages épouvantables avec grêle et tonnerre; en hiver, de -fortes tourmentes de neige. Ces tourmentes s’élèvent si subitement qu’on -a à peine le temps de se mettre à l’abri; il faut alors avoir -d’excellents chevaux et une voiture solide, autrement on est exposé aux -plus graves accidents. - -Tout dernièrement, un blanc envoyé à la mission se perdit dans la neige -deux jours et deux nuits; il eut le nez et un doigt gelés. Sa barbe fut -changée en un glaçon qui lui gela tout le bas du visage. - -Au mois d’octobre 1899, il tomba beaucoup de neige; des bergers de la -Réserve furent surpris en rase campagne et sept d’entre eux périrent de -froid. L’un de ces derniers, revenu à la cabane, avait allumé sa -lanterne pour écrire un billet dans lequel il disait que le troupeau -était à peu de distance, que lui-même se sentait épuisé, mais qu’il -essaierait pourtant de le ramener. Il partit et fut trouvé mort, la -lanterne à côté de lui. - -Un autre fut trouvé mort assis: ses moutons lui avaient déjà rongé les -moustaches, les cheveux et une partie des vêtements. - -Par ces mauvais temps, le missionnaire court de grands risques quand il -s’agit d’aller visiter les malades. Au lieu de rester à se chauffer près -de son poêle, il lui faut affronter les plus grands froids pour ne pas -laisser mourir sans sacrements les Indiens qui l’appellent. Pour ma -part, je n’ai jamais hésité à remplir mon devoir, mais cela n’a pas été -sans quelques mésaventures. Un jour, par exemple, surpris par une -tempête, je m’égarai et restai un jour et toute une nuit seul dans la -neige par un froid de 27° au-dessous de zéro. - -Une autre fois, je m’égarai encore dans les neiges et passai deux jours -et une nuit sur de hautes montagnes dans une complète solitude. C’est -alors qu’il faut du courage: nuit obscure, froid intense, sans feu, sans -abri, sans nourriture, sans sommeil malgré la fatigue, car s’endormir -serait s’exposer à mourir de froid. - -Dans de pareilles circonstances, l’unique réconfort est l’abandon total -à la Providence. - - - - -CHAPITRE II. - -UNE TRIBU CHRÉTIENNE: LES CŒURS D’ALÈNE. - - -I. - -_La tribu des Cœurs d’Alène._ - -Parmi les tribus indiennes des Montagnes Rocheuses, l’une des plus -importantes est celle des _Cœurs d’Alène_. Les Cœurs d’Alène, ainsi -nommés par les trappeurs canadiens à cause de leur férocité et de leur -astuce, comptaient jusqu’à ces dernières années parmi les plus -belliqueux habitants de l’Amérique septentrionale. Toujours en guerre, -non seulement avec les Blancs et les troupes des Etats-Unis, mais encore -avec les tribus voisines, ils mettaient toute leur gloire à voler les -chevaux, les provisions, les femmes et les enfants de leurs ennemis, et -à tuer tous ceux qui tombaient entre leurs mains. Non contents de tuer, -ils mutilaient les cadavres d’une façon atroce, leur enlevant la peau du -crâne avec toute la chevelure, qu’ils conservaient comme un trophée de -leur victoire. Il semble qu’ils ne pratiquaient aucun culte religieux; -toutefois ils avaient une notion confuse du Créateur et d’autres esprits -inférieurs habitant le corps des animaux. Ils employaient des rites -superstitieux pour se rendre favorables les génies tutélaires qu’ils -appellent «Suuméck», c’est-à-dire protecteurs du peuple, spécialement -dans la maladie ou avant d’aller à la chasse, à la pêche ou à la guerre. -Quand un chef ou un homme important de la tribu voulait marier son fils, -il lui disait: «Mon fils, te voilà déjà grand; il est temps que tu -prennes femme, mais si tu veux en avoir parmi les plus laborieuses et -les plus riches, il faut que par tes actes tu montres que tu es un -homme. Va donc dans la montagne chercher ton génie protecteur Suuméck, -et quand tu l’auras trouvé, cours tuer quelques ennemis, et ainsi tu -acquerras le renom d’un brave et tu pourras posséder les femmes de ton -choix.» - -A ces paroles, le fils partait; il gravissait les plus hautes cîmes des -montagnes, l’imagination pleine des visions superstitieuses dont il -avait cent fois entendu le récit dans son enfance. Sur ces sommets, -dormant à la belle étoile, ne se nourrissant que de racines sauvages, -brisé de fatigue par le voyage, les veilles et la faim, il voyait ou -croyait voir son Suuméck dans un loup, un cerf, un ours ou un autre -animal, et croyait entendre une voix mystérieuse qui lui promettait -qu’il deviendrait très habile dans l’art de la médecine (sorcellerie), -soit dans la guerre, soit à la chasse. Alors il retournait chez lui et -racontait à sa famille la vision qu’il avait eue. Le bruit de ses -exploits se répandait rapidement dans toute la contrée et il passait -partout pour un héros. Alors son père lui demandait quelle jeune fille -il voulait prendre pour femme; il allait lui-même la demander aux -parents en leur promettant pour dot deux, trois ou plusieurs chevaux. Et -sans que la fiancée connût son futur époux, sans qu’on lui eût demandé -son consentement, le mariage était décidé. Si la jeune fille refusait -cette union, son père la battait cruellement jusqu’à ce qu’elle se pliât -à sa volonté; et ainsi, la pauvrette, pour ne pas mourir sous les -coups, se rendait malgré elle à la maison de son futur époux. - -Souvent le jeune brave allait tuer quelques ennemis ou voler des -chevaux; s’il réussissait, devenu plus célèbre encore, il pouvait -acheter d’autres femmes qui lui servaient d’esclaves et qu’il avait le -droit de maltraiter et même de tuer, dès qu’elles cessaient de lui -plaire. Nourriture, vêtement, habitation, tout respirait la barbarie. -Les Cœurs d’Alène ne cultivaient pas les champs, ne bâtissaient point de -maisons, n’avaient point de demeures stables; ils menaient une vie -errante, vivant de chasse, de pêche et de racines sauvages. Grâce à leur -paresse et à leur imprévoyance, ils se trouvaient souvent dans la plus -extrême pénurie, surtout au printemps, lorsque la neige et la glace leur -rendaient impossibles la pêche et la récolte des racines sauvages dans -les forêts. - -Un Indien se rappelant ces temps malheureux disait au missionnaire: -«Robe Noire, combien nous vous devons être reconnaissants! Dans ma -jeunesse, ma mère et ma grand’mère étaient obligées en hiver d’enlever -la neige de la prairie pour arracher quelques racines de «gamascie» pour -apaiser leur faim; et maintenant mon grenier est toujours plein d’une -année à l’autre.» - -Une tente en peau de buffalo (bison) leur servait de demeure, où ils -dormaient pêle-mêle sur des peaux étendues par terre. Ceux qui étaient -plus à l’aise, pour mieux se garantir du froid, recouvraient leurs -tentes de nattes; pour vêtements, ils ne portaient que des peaux de cerf -ou de buffalo. - -Les femmes devaient non seulement recueillir les racines qui leur -servaient d’aliment, mais encore abattre les arbres, fendre le bois et -le porter à la tente, ce qui était un travail très dur, vu qu’il -fallait une énorme quantité de bois pour se protéger contre les froids -très rigoureux de ces montagnes. Parmi les hommes, à cause de leur -tempérament fougueux et emporté, éclataient souvent des querelles -suivies de blessures et de meurtres. Bref, leur manière de vivre était -barbare autant que dure et pénible, contraints qu’ils étaient -d’entreprendre de longs voyages pour chasser le buffalo. Les femmes -portant leurs enfants sur leurs épaules devaient les suivre et, avec -mille fatigues, allumer le feu, préparer les repas, dresser la tente -tous les soirs, l’enlever le matin et soigner les chevaux. Tel était le -triste sort des Cœurs d’Alène avant qu’on ne leur eût prêché la foi -chrétienne. - - -II. - -_Conversion des Cœurs d’Alène._ - -Ceux qui visitent maintenant ces tribus, auraient peine à croire notre -récit, s’il n’était confirmé par le témoignage du bon P. JOSET, un des -premiers compagnons du P. de Smet, qui a vécu parmi ces sauvages pendant -41 ans. Mais comment, demandera quelqu’un, une nation aussi barbare -a-t-elle pu être amenée à embrasser la civilisation chrétienne? Pour -accomplir cette grande œuvre, Dieu choisit le P. de Smet, de vénérée -mémoire. Se souvenant de cette parole du Christ: «Allez dans le monde -entier prêcher l’Evangile à toute créature», il se rendit le premier -chez les Cœurs d’Alène en 1841 et baptisa d’abord quelques enfants. De -grandes difficultés s’opposaient à son généreux projet de convertir à la -vraie foi toute cette tribu; mais elles ne l’arrêtèrent point. Presque -sans ressources, avec peu de compagnons, l’année suivante, 1842, - -[Illustration: Convoi d’émigrants attaqué et brûlé par les Indiens.] - -il fonda la mission du Sacré-Cœur et la donna à gouverner au P. NICOLAS -POINT, jésuite français, auquel il adjoignit un Belge, le Fr. CHARLES. -Ils demeurèrent seuls jusqu’en 1844; à cette époque vint les rejoindre -le P. JOSET, suivi quelques années après, en 1854, d’un bon nombre de -Pères italiens des provinces de Turin et de Rome. Le zèle et la patience -des missionnaires triomphèrent peu à peu des obstacles qui s’opposaient -à la conversion de cette tribu et qui venaient pour la plupart de leur -vie errante et de leur inimitié envers les Blancs. Aujourd’hui toute la -tribu des Cœurs d’Alène est catholique et si fervente que tous, sans -exception, s’approchent des sacrements aux principales fêtes de l’année. -Beaucoup communient chaque premier vendredi du mois ou même plus -souvent; de là la pureté et l’honnêteté de leur vie. - -Ils célèbrent leurs mariages selon les rites de l’Eglise, et se -préparent à ce grand acte par plusieurs mois de prières et de -recueillement. Ils gardent si religieusement la foi conjugale, que -jamais parmi eux on ne vit un seul divorce. Les femmes, autrefois -traitées comme des bêtes de somme, sont actuellement aimées et -respectées de leurs maris, et personne n’oserait prendre avec elles la -moindre liberté. Elles ne se montrent en public qu’avec une ou plusieurs -compagnes, toujours très modestement vêtues, portant sur la poitrine en -guise de bijou une médaille de la Vierge Immaculée. - -Chez les Cœurs d’Alène, l’esprit de justice et de fidélité à la parole -donnée dans leurs rapports avec les Blancs ou avec les autres sauvages -sont fort remarquables: si bien que ce nom de Cœurs d’Alène, qui leur -avait été donné à cause de leur astuce et de leur perfidie, signifie -maintenant un Indien honnête, tandis que le nom d’Indien est pour les -Blancs synonyme de voleur et de coquin. Leur droiture est citée avec -éloge par les voyageurs américains et les colons du voisinage. Pour -éprouver leur honnêteté, quelques Blancs confièrent la garde de leur -maison à un jeune Cœur d’Alène en y laissant des provisions, quelque -monnaie d’or et d’argent, et du tabac. Quel ne fut pas leur étonnement -quand à leur retour ils retrouvèrent tout en place! Bien plus, si en -parcourant leurs forêts, ils découvrent de l’argent ou quelque autre -objet perdu par les voyageurs, ils n’ont point de repos qu’ils ne -l’aient rendu au propriétaire, tant ils respectent le bien d’autrui! - -Rapportons ici le témoignage d’un marchand américain. Comme il vantait -devant un missionnaire la merveilleuse probité des Cœurs d’Alène, le -Père l’ayant taxé d’exagération, il reprit avec chaleur: «Non, Père, je -n’exagère pas; je vous affirme en toute sincérité que les Cœurs d’Alène -sont les meilleurs citoyens du pays; pour moi, le bon citoyen est celui -qui paie bien ses dettes; or sous ce rapport, les Cœurs d’Alène n’ont -pas leurs pareils, même chez nos meilleurs Américains. Ecoutez ce qui -m’est arrivé dernièrement. Un Cœur d’Alène était venu chez moi pour -faire raccommoder sa charrue; il me prévint tout d’abord qu’il ne -pourrait me payer que dans un mois; je consentis à ce délai. Et voici -que le dernier jour du mois fixé pour le paiement, je le vois arriver -avec un cheval qu’il voulait me laisser en gage parce qu’il n’avait pas -d’argent. Admirant cette probité, je ne voulus pas accepter; je lui dis -de garder son cheval et de me payer quand il le pourrait. Croyez-vous, -Père, que dans notre nation on trouverait la même probité? Moi, je ne le -crois pas, et je le répète: les Cœurs d’Alène sont les meilleurs -citoyens de ce pays.» - - -III. - -_Douceur chrétienne des Cœurs d’Alène._ - -La tribu des Cœurs d’Alène, autrefois si féroce et maintenant consacrée -au S. Cœur, se distingue entre toutes par la douceur de ses mœurs et la -ferveur de sa piété. En voici un exemple. - -Un Indien de cette tribu avait commencé, aidé d’un autre, à construire -un bac pour traverser le fleuve à un endroit déjà occupé par les Blancs: -de là conflit. L’Indien, extraordinairement robuste et féroce, avait -juré de ne faire aucune concession; ni les menaces des Blancs, ni les -sages conseils de son entourage ne réussissaient à l’émouvoir: il -s’obstinait envers et contre tous à poursuivre son entreprise. Il ne -restait qu’une ressource: c’était de l’amener à prendre l’avis du -missionnaire. Celui-ci conseilla de céder, mais l’Indien ne voulut rien -entendre, et comme le Père allait partir, il se présenta comme les -autres pour lui serrer la main; mais le Père refusa et lui dit que -puisqu’il voulait en faire à sa tête, il n’avait qu’à s’en aller. - -L’Indien, consterné, s’écria: «Robe Noire, pourquoi me traiter ainsi? Ne -sais-tu pas que c’est la punition la plus grave que tu puisses -m’infliger?--Si tu veux être de mes amis; répondit le Père, ne t’obstine -pas dans ton projet criminel.--Dussé-je perdre la vie, je ne céderai -jamais.--Refuserais-tu ce sacrifice à la Vierge très sainte? Nous voici -au mois de Marie: je te demande cela en son nom.» Au nom de Marie, le -sauvage pâlit et tremblant de tous ses membres: «Robe Noire, dit-il, tu -as vaincu, je ne refuserai pas ce sacrifice à Marie.» Et aussitôt il -invita son compagnon à détruire le travail commencé, et comme celui-ci -hésitait: «Va, lui cria - -[Illustration: Arrivée des premiers missionnaires aux Montagnes -Rocheuses.] - -l’autre, ou avant de démolir la barque, je te casserai la tête!» - - * * * * * - -Les exemples de vertus héroïques ne sont pas rares parmi ces sauvages; -sous l’influence de la religion et de la foi, leur naturel violent et -passionné s’élève facilement jusqu’à l’héroïsme. - -Une femme de la tribu des Cœurs d’Alène, je ne sais pour quelle faute, -se trouvait en prison, sur une sentence des chefs. Parmi ces Indiens, -les châtiments rappellent leur férocité native. C’était en plein hiver -(et les hivers de ces pays ne sont pas comparables aux nôtres!); le -thermomètre était descendu à 40° au-dessous de zéro, température -mortelle pour les hommes les plus robustes, si l’on s’expose à l’air -sans abri et sans mouvement. La pauvre femme avait été abandonnée, pieds -et mains liés dans sa prison, cabane formée de troncs d’arbres; elle -souffrait jour et nuit, sans protection contre ce froid terrible; une -fois par jour, si on ne l’oubliait pas, on lui donnait un peu de pain et -quelques légumes. Le missionnaire, touché de compassion, intervint -auprès du chef en faveur de la malheureuse; il se rendit à la prison et -trouva la femme gelée et presque mourante. Sa principale préoccupation -était le salut de cette âme: mais quelles pouvaient être ses -dispositions dans de pareils tourments? Il parut bien vite que si elle -était abandonnée des hommes, elle n’était pas abandonnée de Dieu. «Eh -bien! ma pauvre Marie, lui demanda-t-il, vous souffrez cruellement, -n’est-ce pas?» Malgré ses souffrances qui lui arrachaient des -gémissements involontaires, elle ne perdit point son calme et répondit: -«N’est-il pas vrai que pour mes péchés je devrais être en enfer? Et ce -que je souffre, qu’est-ce en comparaison des tourments de l’enfer?--Sans -doute, reprit le Père; cependant je voudrais te délivrer; ainsi -abandonnée, tu ne tarderas pas à mourir.--Non, laissez-moi souffrir, ce -n’est rien en comparaison de ce que méritent mes péchés, et j’offre à -Dieu mes souffrances en expiation.» C’était là un acte d’amour parfait, -et Dieu lui avait sûrement déjà pardonné. Le Père par ses instances -obtint sa liberté; elle se confessa et vécut dans la suite en paix avec -Dieu et sa conscience. - - * * * * * - -La foi de ces sauvages est vraiment admirable. Une femme était sur le -point de mourir; le Père se rendit près d’elle pour l’administrer et -s’aperçut bien vite qu’elle n’avait plus que peu d’heures à vivre. Elle -ne pouvait plus prendre aucune nourriture, ni prononcer une parole; le -Père l’exhorta cependant à se confesser comme elle pourrait et fut fort -étonné de l’entendre faire sa confession sans aucune hésitation, comme -si elle ne ressentait aucun mal. Après l’avoir disposée à son heure -dernière qui semblait imminente, le missionnaire allait se retirer, -lorsqu’elle le rappela en disant: «Eh quoi! me laisserez-vous donc -mourir sans recevoir Notre-Seigneur?» Evidemment il était impossible de -lui donner la sainte communion, puisqu’elle ne pouvait rien avaler.--«La -sainte communion, répondit le Père, vous la recevrez demain à l’église -pendant la sainte messe.» Et il partit, laissant la malade parfaitement -tranquille. Le lendemain matin lorsqu’il se rendit à l’église au son de -la cloche, quel ne fut pas son étonnement de voir la mourante de la -veille à genoux devant l’autel, attendant dévotement l’heure de la -messe! - -«Comment, dit le Père, vous ici?--Eh quoi! répondit ingénûment -l’Indienne, ne m’avez-vous pas dit hier soir de venir à l’église -recevoir la sainte communion pendant la messe? et me voici.--Mais, vous -qui hier soir étiez mourante, comment avez-vous pu venir à -l’église?--Vous me l’aviez commandé, et je devais obéir.» - -La malade était parfaitement guérie. Le Père célébra la messe, admirant -la foi de cette pauvre femme et la fidélité de Notre-Seigneur envers -ceux qui ont confiance en ses promesses. - - -IV. - -_Civilisation des Cœurs d’Alène._ - -Un des résultats les plus précieux de la civilisation chrétienne parmi -les Cœurs d’Alène fut de leur inspirer l’amour du travail et de -l’agriculture. Cet art était complètement ignoré ou du moins fort peu -apprécié des sauvages avant l’arrivée des missionnaires; n’ayant aucune -demeure fixe et passant une bonne partie de l’année à chasser le -buffalo, ils ne trouvaient pas le temps de cultiver la terre. Maintenant -il n’en est pas un qui ne cultive un champ de blé, un petit potager et -qui ne possède son petit troupeau de chevaux et de vaches; à la disette -a succédé l’abondance, et par la vente du superflu, ils se procurent -auprès des Blancs des vêtements, des armes, des outils et tout ce dont -ils ont besoin. Ils reconnaissent qu’ils doivent cette prospérité aux -missionnaires et ne manquent aucune occasion de leur témoigner leur -gratitude. - -Lorsque l’archevêque, Mgr Seghers, visita les Cœurs d’Alène, le grand -Chef André Seltis, dans une harangue adressée au prélat en présence des -principaux personnages de la tribu, dit entre autres choses: «Nous -sommes redevables de ce que nous possédons au travail de nos mains, mais -ces mains, qui nous les a données?--C’est KOLINZUTEN, c’est-à-dire -Dieu.--Et qui les a rendues actives et industrieuses, sinon la Robe -Noire? Le gouvernement de Washington ne nous a donné que des paroles, -tandis que la Robe Noire, sans tant de phrases, nous à comblés de tous -les biens, tant du corps que de l’âme. Soyons donc reconnaissants à la -Robe Noire, à l’archevêque chef des Robes Noires, au Pape chef des -évêques, et à Dieu le Grand Chef de tout l’univers.» - -L’art de bâtir fait aussi de grands progrès dans la tribu. On y a -construit récemment un beau pensionnat pour les jeunes filles, une -maison pour les Sœurs, une église et un collège pour les jeunes gens, -chacun ayant contribué à ces constructions selon son pouvoir. Autour de -l’église on a élevé des maisons simples, mais propres, qui forment -maintenant un joli village. Les Indiens n’y habitent point pendant la -semaine; car la plupart d’entre eux demeurent sur leurs terres et n’y -viennent que le dimanche et les principales fêtes. C’est un plaisir de -les voir accourir de toutes parts le samedi soir au village, à pied, à -cheval ou en voiture. Arrivés chez eux, après avoir mis la maison en -ordre, les femmes vont se confesser et les hommes s’occupent de leurs -affaires. Au coucher du soleil, la cloche sonne, et aussitôt, quittant -toute autre occupation, tous se rendent à l’église. - - -V. - -_Piété des Cœurs d’Alène._ - -Le village reste désert, l’église se remplit de fidèles qui accourent -aux offices. On récite d’abord en commun les prières du soir, puis tous -chantent avec une parfaite harmonie les Litanies de la Sainte Vierge, -suivies de la récitation du catéchisme: ensuite ils écoutent -l’instruction du missionnaire, et après l’Angelus, les femmes se -retirent et les hommes s’approchent du tribunal de la pénitence. - -Le dimanche, dès l’aube, la cloche sonne l’Angelus et tous se préparent -à venir à l’église; peu après, au second coup de cloche, ils viennent -entendre la première messe, pendant laquelle ils récitent en commun les -prières du matin, le Rosaire et chantent quelques cantiques dans leur -langue. Beaucoup communient; et c’est chose émouvante de voir l’ordre, -la modestie et le recueillement avec lequel ils s’approchent de la table -sainte. Après la messe, les quelques assistants qui n’ont pas communié -sortent de l’église, et les autres récitent en commun les prières -d’action de grâces. A dix heures, on sonne la grand’messe et l’église se -remplit de nouveau. Toute l’assemblée chante en chœur le _Kyrie_, le -_Gloria_, le _Sanctus_, l’_Agnus Dei_, avec un cantique indien à -l’Offertoire, à l’Elévation et à la Communion, et cela d’une voix si -douce et si suave que les Blancs venus à la Mission, catholiques ou -protestants, en sont émerveillés. Quelquefois les enfants chantent -seuls, ce qui plaît infiniment aux parents. Après l’Evangile, le Père -prêche en langue sauvage au milieu d’un profond silence. Si parfois il -arrive qu’un nourrisson se mette à pleurer et que la mère ne se presse -pas de l’emporter, un des chefs se lève et lui fait signe de sortir, -comme cela se pratiquait dans l’Eglise primitive. La mère obéit aussitôt -et ne rentre à l’église que quand le bambin s’est calmé. - -A cette messe, quelque tardive qu’elle soit, communient tous ceux qui -n’ont pu le faire à la première; et vers midi l’office se termine par la -récitation de l’Angelus. Dans l’après-midi, on fait le catéchisme au -peuple; puis on donne la bénédiction du S. Sacrement, pendant laquelle -tous chantent en chœur l’_O Salutaris_, une hymne à la Ste Vierge et le -_Tantum ergo_; ensuite a lieu une autre prédication en langue indienne, -et la cérémonie s’achève par un cantique populaire. - - -VI. - -_Education de la jeunesse chez les Cœurs d’Alène._ - -Un mot maintenant des écoles indiennes. Les Pères Jésuites ont construit -des collèges pour les garçons, et les religieuses des pensionnats pour -les filles. Tous ces enfants étudient avec zèle, apprennent avec -facilité et sont remarquablement dociles et disciplinés. Le petit -sauvage, quelque grossier et arriéré qu’il soit à son entrée au collège, -apprend en quelques mois à parler l’anglais; et après trois ou quatre -ans, il sait lire et écrire en cette langue, connaît un peu d’histoire -sacrée ou profane, les éléments de l’arithmétique et la géographie des -deux hémisphères. Ces premières études terminées, on l’applique à -quelque art ou métier, où généralement il réussit à merveille. - -Les filles aussi sont intelligentes et éveillées. Lorsqu’elles ont -appris la langue anglaise, l’histoire, la géographie et l’arithmétique -comme leurs frères, on les forme aux travaux domestiques pour en faire -de bonnes ménagères. Elles apprennent à coudre, à faire le pain, à -filer, à tricoter, etc. Elles sont si habiles dans l’art de la broderie, -que leurs travaux obtiennent les premiers prix dans toutes les -expositions. - -Tous les Cœurs d’Alène, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont une -aptitude étonnante pour la musique; ils ont de belles voix et l’oreille -juste; ils connaissent les notes et exécutent avec facilité, en -s’accompagnant sur l’orgue, toutes sortes de morceaux. Les jeunes gens -montrent beaucoup de goût pour les beaux-arts: peinture, sculpture, -dessin; et quant à la calligraphie, ils laissent loin derrière eux les -enfants des Blancs. Leur langue, si barbare qu’elle paraisse, si âpre et -si dure qu’en soit la prononciation à cause de ses consonnes doubles et -de ses nombreuses gutturales, ne manque pas cependant d’une certaine -beauté, grâce à la richesse de son vocabulaire et à la régularité de ses -formes grammaticales. Par exemple, le verbe actif a non seulement des -terminaisons différentes pour les première, seconde et troisième -personnes, mais aussi pour exprimer les différents régimes: ainsi dans -les expressions latines (1) _feci te_; je t’ai fait, (2) _feci illum_, -je l’ai fait, (3) _feci vos_, je vous ai faits, (4) _feci illos_, je les -ai faits, le mot _feci_ a les quatre inflexions différentes: (1) -_Kolinzin_, (2) _Kolin_, (3) _Kolitlemen_, (4) _Koolin_. Il en est de -même pour les temps du présent et du futur. - -Si, à ces terminaisons déjà nombreuses, on ajoute les composés, les -dérivés, tous les adverbes, affixes, suffixes qui modifient le verbe et -changent les flexions de personnes, de nombre, de temps et de modes, le -verbe _Kolin_ (faire) compte plus de mille désinences différentes; et il -en est de même pour les autres verbes actifs. - -Il est difficile d’expliquer comment une nation sauvage, sans aucune -connaissance de l’écriture, a pu conserver une langue aussi riche et de -formes aussi variées. Nous laissons aux linguistes le soin de déterminer -l’origine et la famille de cette langue. - - -VII. - -_Arrivée d’un missionnaire chez les Cœurs d’Alène._ - -Les nouveaux chrétiens voient en tout missionnaire un messager du ciel, -et l’on ne saurait dire la joie que leur - -[Illustration: Une Mission indienne.] - -cause sa venue. Pour en donner une idée, il suffira de rapporter ce -qu’écrivait il y a quelque temps un missionnaire nouvellement arrivé -dans cette Réduction. «Après avoir fait par mer le trajet de San -Francisco à Portland, principale ville de l’Orégon, et de Portland à -Walluda, petite ville du territoire de Washington, sur les bords du -grand et beau fleuve Colombia, il me restait encore à parcourir à cheval -240 milles pour atteindre la Mission du Sacré-Cœur, dans la Réserve des -Cœurs d’Alène. A Walluda, je rencontrai un missionnaire venu à ma -rencontre. Il amenait un cheval pour moi et un autre pour les bagages. -Vers midi, nous nous mîmes en route pour arriver avant la nuit à -Wallawalla, distant de 30 milles, où il avait laissé les couvertures et -les provisions. Il nous fallut galoper longtemps; j’arrivai à demi mort -de fatigue et affreusement courbaturé par cette course rapide. Nous nous -reposâmes un jour, puis nous repartîmes, et après avoir parcouru 35 -milles, nous descendîmes dans la maison d’un Américain. Le matin nous -remontâmes de nouveau à cheval, et après avoir parcouru 40 lieues, nous -campions à la belle étoile. Mon compagnon, me voyant à bout de forces, -déchargea les valises, dessella les chevaux et les attacha à de longues -cordes pour qu’ils pussent brouter dans la prairie, alluma un grand feu -et me prépara un léger souper avec une tasse de café. Après le repas, il -étendit sur la terre nue deux peaux de bisons avec deux couvertures de -laine. Le lit était, à vrai dire, un peu dur, mais j’y dormis -profondément jusqu’au matin. Mon compagnon, éveillé de bonne heure, fit -sa méditation et prépara le déjeuner, pendant que je faisais la grasse -matinée. Quand tout fut prêt, il m’éveilla: «Eh! mon brave, faites un -grand signe de croix, récitons l’Angelus et venez déjeuner.» Alors je -mangeai un peu, mais je me sentais encore bien fatigué. Après ce -modeste repas, on sella les chevaux, rechargea les bagages et nous nous -remîmes en chemin. Vers le soir, après une course de 30 milles, nous -campions de nouveau à la belle étoile. J’étais honteux de voir qu’avec -la meilleure volonté du monde, je ne pouvais jusqu’ici aider en rien mon -compagnon; mais, à partir de ce moment, je pus lui donner un coup de -main. Car de jour en jour je m’accoutumais à ce genre de vie et me -sentais plus fort; si bien que huit jours après, à notre arrivée à la -Mission, on me surnomma «Yopicut Kuailef», la vigoureuse et forte Robe -Noire. - -»L’avant-dernier jour de notre voyage, avant midi, nous avions rencontré -quelques tentes de sauvages; nous nous arrêtâmes et tous vinrent à notre -rencontre et nous firent le meilleur accueil; en nous serrant la main, -ils nous invitèrent à descendre de cheval pour entrer dans leur tente. - -»Mon compagnon me dit: «Ce sont des Cœurs d’Alène; ils ont un enfant à -baptiser, ils veulent voir la nouvelle Robe Noire et sans doute la -baptiser elle aussi d’un beau nom sauvage. - -»--Et comment m’appelleront-ils? demandai-je. - -»--Je ne sais pas, peut-être Ours Noir, ou Loup Féroce, ou encore Grand -Mangeur. - -»--Eh! quels beaux noms! - -»--Ce sont de très beaux noms dans ce pays-ci; entrons. - -»--Mais où est la porte? - -»--Comment? après avoir tant étudié, vous n’êtes pas encore capable de -trouver la porte d’une tente de sauvage? La voici.» Et soulevant une -peau, il découvrit une ouverture d’environ 30 cm. de diamètre. - -»--Et comment entre-t-on? - -»--Vous voilà bien embarrassé! On baisse la tête, on se met à quatre -pattes et on rampe comme un chat.» Cela dit, il entra le premier et je -le suivis. On avait déjà préparé en guise de siège une peau de buffalo -sur la terre nue; nous nous assîmes les jambes étendues et la -conversation commença, sans que je pusse saisir un seul mot. - -»--Que disent-ils? - -»--Ils demandent si nous voulons dîner. - -»--Eh bien, dînons. - -»--Un peu de poisson sec, grillé, avec des racines, sera tout le menu; -mais si vous voulez attendre, on vous servira à l’américaine. - -»--Pas du tout, mangeons à la sauvage.» - -»De fait on mangea ainsi; et le repas fini, dans une tente transformée -en chapelle, je baptisai un enfant; et ce furent là les prémices de ma -mission. Je parlai un peu par interprète, et ces bons sauvages étaient -tout heureux de voir un missionnaire qui dès son arrivée mangeait déjà -comme eux. - -»--Tu t’appelleras «Yopicut», me dit le chef. Je le remerciai et, après -une bonne poignée de main, nous partîmes. - -»Le soir, nous nous arrêtâmes près du Lac Cœur d’Alène, dans un -campement de sauvages. Les Indiens vinrent nous souhaiter la bienvenue -et nous offrirent leurs services pour préparer notre repas; mais quand -tout fut prêt, ils disparurent en disant qu’ils reviendraient après -notre souper pour se confesser, parce qu’ils n’avaient pas pu se rendre -à la Mission, faute de chevaux. - -»De fait, après le souper, le chef donna un coup de cloche et ils se -réunirent dans une grande chapelle où nous les rejoignîmes. La Robe -Noire fit le signe de la croix et tous ces Indiens agenouillés -commencèrent à prier à haute voix avec recueillement et dévotion. -J’étais transporté d’admiration et de plaisir. Après la prière, ils -entonnèrent le cantique du soir à la Madone. Oh! la suave et pieuse -mélodie! Et cela au cœur des forêts vierges des Montagnes Rocheuses! -Après le cantique, le Père leur posa quelques questions sur la doctrine -chrétienne, auxquelles ils répondirent, jeunes et vieux, y compris le -chef. Ensuite ils se confessèrent dans l’espoir de communier le -lendemain; et quand ils virent que la chose n’était pas possible, vu que -nous n’avions pas apporté notre pierre d’autel pour célébrer, ils en -furent désolés. - -»Le lendemain, nous nous remîmes en route et entrâmes dans une épaisse -forêt, et vers 3 h. de l’après-midi nous débouchâmes dans une clairière -où s’élevait une fort jolie petite église entourée de maisonnettes -rangées autour d’une belle place. Je n’aurais jamais cru trouver dans -ces déserts un aussi beau village. - -»--Qui a bâti cette église avec portique à colonnes? - -»--Les sauvages, instruits et aidés par le P. Magri, maltais, et dirigés -par le P. Ravalli, romain, qui en fut l’architecte. - -»--Et vous appelez sauvages des gens qui savent élever de tels édifices? - -»--Ils s’appelaient ainsi avant la venue des missionnaires et ils -s’appellent encore ainsi, quoiqu’ils soient d’habiles ouvriers et -d’excellents chrétiens.» - -»En ce moment nous entrions dans le village et les voici tous qui nous -entourent pour nous souhaiter la bienvenue. Le missionnaire de la tribu -vint à notre rencontre, modérant l’enthousiasme de ses paroissiens qui, -tout joyeux de nous voir arriver, se bousculaient pour nous prendre la -main. «Mes enfants, disait-il, ces bons Pères sont fatigués; -laissez-les entrer dans leur case pour se reposer; un peu plus tard, je -vous appellerai et vous viendrez les voir.» - -»Ils nous quittèrent avec ces mots «Gest spalgat» (bonjour), et nous -entrâmes dans ce palais de six petites chambres, que le Père -missionnaire avait coutume d’appeler en plaisantant son «étui». La -chambre, en effet, était juste assez grande pour contenir un lit, une -petite table, deux chaises et un poêle. Cette maisonnette, ces cellules -me sont plus chères que tous les palais du monde. Et je commence à -apprendre cette langue, vraiment sauvage...» - - -VIII. - -_Les fêtes religieuses chez les Cœurs d’Alène._ - -«Déjà un grand nombre d’Indiens étaient réunis à la Mission et il en -arrivait d’autres chaque jour pour la fête de Noël, qu’ils appellent la -fête des «Toopskelinger», c’est-à-dire «des coups de fusil»; on verra -plus loin pourquoi ils la nomment ainsi. - -»Dès le commencement de la neuvaine, l’église était bondée de monde, le -matin pour la messe et le chapelet, le soir pour l’instruction et le -salut. - -»Tous les Cœurs d’Alène sont-ils déjà ici? demandai-je au missionnaire. - -»--Non, on en attend encore d’autres. - -»--Et quand ils seront arrivés, où se mettront-ils, puisque l’église est -comble?» - -»--Le sauvage sait toujours trouver une place; et si vraiment il n’y en -avait plus, on sortirait les bancs et l’on mettrait les plus jeunes dans -le chœur. Du reste soyez certain qu’une église que nous disons comble en -Europe, pourrait ici contenir encore deux fois autant de monde. - -»--Combien sont-ils en tout, les Cœurs d’Alène? - -»--Avec leurs amis, catholiques de la tribu des Spokanes, ils sont -environ un millier. - -»--Viendront-ils tous? - -»--Certainement, quand même il y aurait plusieurs pieds de neige. Je -vous montrerai une vieille Indienne venue à pied de 30 milles de -distance, et qui a dû traverser plusieurs rivières avec de l’eau jusqu’à -la ceinture.» - -»Cependant les Indiens continuaient à arriver chaque jour à la Mission; -lorsque tous furent réunis, les chefs s’assemblèrent en conseil et en -séance publique, discutèrent les différentes causes civiles et -criminelles qu’ils avaient à traiter. Ensuite le grand chef, président -du conseil, après avoir pris l’avis de tous les autres chefs, prononça -la sentence, condamnant quelques-uns à la réprimande, un à dix, un autre -à 50 coups de bâton, un troisième à deux jours de prison et de jeûne. - -»Le septième jour de cette neuvaine, le missionnaire confessa les -femmes, du matin au soir, et, le huitième jour, les hommes. Pendant ce -temps, des jeunes gens préparaient sur la place un immense bûcher, en -grande partie de bois résineux, pour allumer un grand feu pour la nuit -de Noël. Le neuvième jour se passa encore à entendre les confessions -jusqu’au soir. Et quand le pauvre missionnaire croyait en avoir fini et -se retirait pour prendre un peu de repos avant la messe de minuit, voici -venir une foule de gens avec mille doutes et difficultés. Un chef -voulait savoir combien de coups de fusil on devait tirer, un autre ce -qu’il devait dire au peuple avant d’entrer à l’église; un troisième à -quelle heure on devait allumer le bûcher; puis un vieillard demanda -combien de bergers étaient venus adorer l’Enfant Jésus; un jeune homme -qui devait chanter voulait qu’on lui rappelât deux ou trois paroles du -cantique de Noël, qu’il avait oubliées; le premier chantre venait -s’informer de l’ordre des cérémonies et des chants; un bon vieux qui -avait fumé sa pipe quelques instants auparavant, demandait s’il pouvait -communier à minuit; et une foule d’autres questions du même genre. -C’était un vrai tourment pour le missionnaire, fatigué par les -prédications de la neuvaine et par trois jours entiers de confessions; -mais pour moi c’était une vraie joie de voir tant de foi, de simplicité -et de confiance dans le Père. Enfin à 11 h. on alluma le feu sur la -place, et on se serait cru en plein jour. Les Indiens s’assemblèrent -autour et les chefs se mirent chacun à leur parler de la fête. La nuit -était très froide et, bien que le sol fût couvert de plus de deux pieds -de neige, personne n’y prenait garde, tous semblaient jouir de la -solennité et écoutaient avec plaisir les discours des chefs. Je -contemplais tout cela de la porte de l’église et de temps en temps je -m’approchais du feu pour me réchauffer. Les discours finis, la cloche -sonna et le peuple rentra en bel ordre dans l’église. A un nouveau -signal, on salua d’une décharge générale la naissance du Rédempteur, et -le _Gloria in excelsis Deo_, alternant avec des couplets en langue -indienne, retentit harmonieusement dans la gracieuse petite église, -changée en un vrai paradis sur terre. Après le _Gloria_, et comme il -était près de minuit, à un nouveau signal de la cloche, on tira une -nouvelle salve, et la grand’messe commença. J’y pris part comme maître -des cérémonies, et je dirigeai les évolutions d’une demi-douzaine de -petits enfants de chœur indiens. Les chantres entonnèrent un très -solennel _Kyrie_ que je n’avais jamais entendu et que toute l’assemblée -reprenait en chœur. Cette musique aurait plu dans n’importe quelle -ville d’Europe. La communion générale fut très émouvante; le célébrant -lui-même fut si touché de tant de ferveur qu’il versait d’abondantes -larmes. Suivit alors une messe d’actions de grâces à laquelle tous -assistèrent, et la cérémonie s’acheva par un «fervorino» en langue -sauvage - -[Illustration: Chefs chrétiens et deux missionnaires.] - -et un beau cantique. Il était 3 h. du matin. A 6 h. il y eut une autre -messe à laquelle communièrent les vieillards, les aveugles, les infirmes -et ceux qui avaient pris soin d’eux pendant la messe de minuit. Plus -tard on chanta une autre grand’messe; puis on prépara un grand dîner -pour toute la tribu au milieu de la place: spectacle impossible à -décrire; pour s’en faire une idée, il faut l’avoir vu.» - -Un mot de leur dévotion à la T. S. Vierge: elle est à la fois tendre et -affectueuse, forte et persévérante. On me dit que pour la Madone ils -font de grands sacrifices, qui vont parfois jusqu’à l’héroïsme. Quand un -missionnaire craint de ne pas obtenir de l’un d’entre eux une chose trop -pénible à l’amour-propre, il fui dit: «Faites-le pour la Madone.» Alors -le «non» expire sur ses lèvres; il rougit, courbe le front, baisse les -yeux et une larme furtive roule sur ses joues. On ne peut rien refuser à -la Madone; et la nature, malgré sa répugnance, est forcée de se -soumettre. Le coupable se présente au sanctuaire de Marie, prie avec -ferveur; la Ste Vierge répand dans son âme la force qui triomphe de -toute difficulté, la réconciliation se fait, l’occasion est éloignée. - -Ils n’ont pas moins de dévotion au Sacré-Cœur, à qui est consacrée leur -église. Presque tous les adultes font partie de l’Apostolat de la Prière -et de la Confrérie du Sacré-Cœur. Ils sont très exacts à réciter chaque -jour les prières prescrites, et beaucoup d’entre eux viennent non -seulement de loin pour communier le premier vendredi du mois, mais ils -ne laissent passer aucune semaine sans faire, le vendredi, un acte -solennel de réparation à ce divin Cœur, si cruellement offensé par les -hommes qu’il a tant aimés! Ceux qui ne peuvent venir le vendredi, font -la sainte communion le premier dimanche du mois. - -A peine eurent-ils connaissance de l’œuvre de la communion réparatrice, -que sept d’entre eux se présentèrent aussitôt pour former une sainte -ligue et communier chacun son jour en réparation des outrages commis -envers le S. Sacrement. Pris d’une sainte émulation, ils obtinrent de -former plusieurs séries hebdomadaires de communions réparatrices. - -La fête du Sacré-Cœur, bien qu’elle suive de près celle du S. Sacrement, -se célèbre de la façon la plus solennelle chez les Cœurs d’Alène, et, -s’il est possible, avec plus de dévotion encore. Longtemps avant la -fête, le chef envoie ses messagers aux tribus voisines, les Nez-Percés, -les Spokanes, les Kalispéles et jusqu’aux Sgoyelpi, à une distance de -150 milles, pour les inviter à venir à De Smet (c’est le nom de leur -village) pour prendre part à la grande fête du Sacré-Cœur. Beaucoup -acceptent l’invitation et après avoir célébré chez eux la fête du -_Corpus Domini_, ils se rendent avec leurs familles à De Smet, où ils -campent au nombre de plusieurs milliers. Ces fêtes attirent bon nombre -de païens, dont quelques-uns se convertissent, et aussi beaucoup de -blancs; les catholiques sont attirés par leur dévotion et les -protestants viennent admirer la piété des bons sauvages. Les chefs et -les principaux de chaque tribu sont hébergés dans les maisons, les -autres campent sous la tente. A cette occasion on fait la quête pour les -pauvres. Le crieur public parcourt les rues, invitant le peuple à faire -l’aumône. Alors hommes et femmes en grand nombre sortent de leurs -maisons et se rendent auprès du chef, apportent couverture, chapeau, -pardessus, chemise, etc.; quelques-uns donnent de la farine, de la -viande fumée, des patates ou autres provisions; d’autres offrent un peu -d’argent; il en est même qui font l’aumône d’un cheval ou d’un veau. -L’an dernier, sur l’invitation de Mgr d’Orégon, ils firent une quête -pour le Pape, assez fructueuse, eu égard à leur pauvreté. Qu’il est beau -de voir ces pauvres sauvages aider du produit de leur travail le Père -commun des fidèles, dépouillé par les ennemis de Jésus-Christ! - -Revenons à la fête du Sacré-Cœur. Voici comment on la célèbre: le matin, -confessions et communions en grand nombre; puis, messe en musique -suivie de sermons en différentes langues indiennes, et après le dîner, -procession solennelle avec le S. Sacrement. Partant de la grande place -devant l’église, elle s’avance le long d’une avenue ornée de fleurs et -de plantes odoriférantes, passe devant l’école des Sœurs, longe la -principale rue du village et aboutit au collège et à la maison des -missionnaires, puis revient à l’église. En tête, marche une escouade de -soldats du Sacré-Cœur, bannière déployée; ensuite viennent, recueillies -et modestes, les femmes de la tribu avec leurs étendards, suivies des -jeunes filles portant, toutes, les insignes d’enfants de Marie. Une -grande croix portée par un chef précède les élèves du collège qui -suivent leur bannière avec une modestie et un ordre admirables. Puis -viennent les hommes de la tribu, rangés selon leur dignité; et, comme -pour faire contraste avec leur austère gravité, voici venir les petits -enfants de chœur indiens, en soutane rouge et rochet blanc, avec une -ceinture violette. Les uns tiennent des flambeaux allumés, d’autres -balancent des encensoirs fumants, tandis que les petites filles vêtues -de blanc et couvertes de longs voiles jettent des fleurs devant le S. -Sacrement. L’ostensoir est porté par le Supérieur de la Résidence ou par -le Supérieur général de la Mission, ou quelquefois même par l’évêque, -entouré des Pères qui ont pu venir des Réductions voisines. Le dais est -porté par les chefs de quatre tribus; derrière, marche le grand chef -avec ses conseillers ou les officiers de la milice, tous ayant un cierge -à la main. Les soldats du Sacré-Cœur, en grand uniforme, escortent à -cheval la procession; et au moment de la bénédiction donnée dans -l’église, ils déchargent leurs armes en signe d’allégresse. Voilà -comment ces Indiens, naguère encore sauvages, célèbrent leurs fêtes -religieuses.--Un mot maintenant de leurs rapports avec le Gouvernement -Américain. - - -IX. - -_Le Gouvernement et la Réserve des Cœurs d’Alène._ - -Les Cœurs d’Alène ont obtenu il y a quelque temps du gouvernement des -Etats-Unis, ce qu’on appelle une _Réserve indienne_; ils l’ont bien -exploitée et en tirent grand profit. Les Blancs, ayant envahi le -territoire des tribus aborigènes, les refoulèrent vers le Nord et -s’emparèrent de ces immenses régions qui forment maintenant la partie -occidentale des Etats-Unis. L’invasion ayant continué à s’étendre, la -plus grande partie des Peaux-Rouges disparut. Il ne resta donc qu’un -très petit nombre d’Indiens, que le gouvernement américain se décida -enfin à traiter avec plus d’équité. En 1855, il signa avec les chefs des -différentes tribus un accord, par lequel les Indiens cédaient à l’Etat -la plus grande partie de leur territoire; de son côté le gouvernement -s’engageait à leur payer annuellement une certaine somme pendant vingt -ou trente ans, et à respecter la partie du territoire qui leur était -laissée et dont on fixa exactement les limites, en interdisant aux -Blancs de s’y établir. - -De là vient le nom de _Réserve indienne_ donné à ces territoires. Les -agents du gouvernement volèrent presque tout l’argent qui était dû aux -Indiens, et souvent les Blancs obligèrent les chefs indiens à signer un -nouveau traité par lequel ils cédaient à l’Etat la moitié ou les deux -tiers de la Réserve. C’était une source perpétuelle de querelles, de -procès et de guerres entre les Blancs et les Indiens. - -Jusqu’alors les Cœurs d’Alène n’avaient encore conclu aucun traité et il -semble que le gouvernement ne leur avait pas envoyé ses agents. -D’ailleurs, jamais les Cœurs d’Alène n’auraient cédé un pouce de leur -territoire à ces Anglo-Saxons, que malgré leur conversion au -christianisme, ils détestaient comme les usurpateurs de leur pays et les -oppresseurs de leur liberté. Bien plus, en 1857-58, ayant appris que -quelques compagnies de l’armée nationale se disposaient à traverser leur -pays, ils prirent les armes et combattirent les troupes américaines, -d’abord avec succès, mais ensuite ils furent défaits, grâce aux renforts -que reçurent les Blancs. - -Cette guerre affligea tellement les missionnaires, après tant de -fatigues pour convertir et civiliser les Cœurs d’Alène, qu’il fut -sérieusement question d’abandonner cette tribu à sa férocité native. -Mais les officiers de l’armée, voyant que les missionnaires, malgré -leurs efforts infructueux pour éviter la guerre, avaient du moins, par -leur influence, empêché les massacres, les prièrent de continuer leur -œuvre de civilisation. Ainsi encouragés, les Pères se livrèrent à leur -travail apostolique avec une ardeur nouvelle; leurs exhortations -roulaient surtout sur la paix, la charité et l’amour du prochain. Les -Cœurs d’Alène, presque tous catholiques, se repentirent de leurs excès, -et suivant les conseils reçus oublièrent les injustices passées et dès -lors vécurent en bonne harmonie avec le gouvernement et avec tous les -Blancs. Il y eut bien jusqu’en 1868 quelques rixes entre les Américains -et les jeunes gens de la tribu; mais ces querelles s’apaisèrent -facilement à la voix du missionnaire. Toutefois comme les Blancs -envahissaient leur territoire de plus en plus, ils pensèrent qu’il -valait mieux pour eux avoir une _Réserve_ comme les autres Indiens. Ils -demandèrent au gouvernement de leur en céder une: mais il se passa -beaucoup de temps avant que les commissaires de Washington n’eussent -signé le traité. Les conditions furent les suivantes: Le gouvernement -leur paierait 200.000 dollars pour le territoire cédé, n’enverrait aucun -agent et les laisserait sous l’autorité de leur chef. Le Président -confirma la concession, mais ne voulut pas proposer au Congrès le -paiement des 200.000 dollars. Les Cœurs d’Alène ne s’irritèrent pas de -ce refus; mais, avec leur fierté ordinaire, ils répondirent qu’ils -n’avaient pas besoin de l’argent américain; avec l’aide de la Robe -Noire, ils sauraient rester bons chrétiens et bons citoyens; la Réserve -et leur travail leur fourniraient le nécessaire. - -On lira avec plaisir le récit d’un épisode qui se rapporte à ces -négociations. Un des chefs s’opposait à toute cession de territoire, et, -mettant ainsi la division dans l’assemblée, entravait la conclusion du -traité. Alors un autre chef se leva et voulut en vain rétablir le -silence; d’autres essayèrent également sans plus de succès; le grand -chef put à peine apaiser le tumulte pendant quelques instants. Mais -bientôt, l’agitation et les cris recommençant de plus belle, le -missionnaire qui, sur le désir des Indiens, assistait au conseil, se -leva, et, d’une voix forte, interpella par son nom le perturbateur de la -paix. Celui-ci s’esquiva tout honteux, et l’ordre se rétablit aussitôt. -A cette vue, les commissaires protestants furent remplis d’étonnement; -mais, au lieu de reconnaître dans ce fait la puissance de la religion -catholique sur les sauvages, ils en prirent occasion de la dénigrer. - -Les missionnaires avaient à grand’peine détourné les Indiens de la -chasse au buffalo, cause de graves désordres, pour les appliquer à -l’agriculture qu’ils avaient en aversion, lorsque les Blancs, qui -convoitaient les terres de la Réserve, commencèrent à l’envahir et à -s’y bâtir des maisons. A cette nouvelle, le chef alla trouver le -missionnaire pour lui demander conseil. Celui-ci lui recommanda de ne -causer aucun dommage à ces Blancs qui en prendraient occasion de leur -déclarer la guerre et de les chasser de la Réserve. «Tâche de les -renvoyer doucement, et, ceux-ci une fois partis, empêche les autres de -venir.» Ainsi fut fait. Il envoya quelques-uns des siens chercher, hors -de la Réserve, un endroit favorable pour y construire des habitations; -lui-même alla voir les Blancs, disant qu’il leur montrerait des terres -meilleures que celles qu’ils occupaient et dont ils pourraient prendre -possession légitime. - -Ainsi il les amena à déloger, sauf trois ou quatre qui refusèrent de -partir; à ceux-là il offrit un prix raisonnable en chevaux ou en vaches -s’ils voulaient vendre leur terre, et vint à bout de se débarrasser -d’eux. Il chargea douze guerriers de parcourir chaque jour la partie la -plus exposée de la Réserve, et s’ils y rencontraient des Blancs, ils -devaient leur montrer les limites dont ils étaient les gardiens et leur -dire qu’ils pouvaient s’établir en tel ou tel endroit hors de la -Réserve. Cette manière d’agir continuée pendant trois ans mit fin aux -litiges et empêcha l’invasion redoutée; les Blancs eux-mêmes, rendant -justice à leur loyauté, se firent leurs protecteurs et les aidèrent à -repousser ceux qui voulaient franchir les frontières. - -Dans la guerre des Nez-Percés avec les troupes des Etats-Unis, les Cœurs -d’Alène s’employèrent de tout leur pouvoir à maintenir la paix sur leur -territoire, empêchant les Nez-Percés de faire des incursions sur leurs -terres et de tuer des Américains. De plus, ils leur firent savoir que, -s’ils ne se retiraient pas de leur Réserve, ils prendraient les armes -contre eux en faveur des Blancs. Ainsi ils obligèrent les guerriers de -cette tribu à la retraite et sauvèrent la vie à des centaines -d’innocents. Après le départ des Nez-Percés, les Cœurs d’Alène, sur -l’ordre de leur chef Seltis, rappelèrent les familles qui s’étaient -enfuies, et, en attendant leur retour, prirent soin de leurs champs et -de leurs maisons. Ainsi la paix fut rétablie; les Blancs firent de -grandes démonstrations de gratitude à ces bons Cœurs d’Alène, et le -gouvernement bâtit sur leurs confins un fort pour les protéger. - - - - -APPENDICE. - -_La chasse._ - - -Toutes les tribus de l’ouest des Montagnes Rocheuses allaient, une ou -deux fois l’an, à la chasse du buffalo dans les régions où ces animaux -erraient en troupeaux de plusieurs milliers. Il y a une douzaine -d’années, un Américain qui portait le courrier d’Helena à Benton, -distance d’environ 175 milles, fut forcé de s’arrêter pendant dix heures -sur les bords du fleuve Sunriver (rivière du Soleil) pour laisser passer -un de ces troupeaux, lequel pourtant galopait à toute vitesse. Il devait -donc y avoir là plusieurs milliers de buffalos. Les Indiens consacraient -à ces chasses environ quatre mois de l’année; un peu plus d’un mois à -l’aller et autant au retour, et plus de quarante jours à la chasse. - -Ceux qui y prenaient part emmenaient toute leur famille avec de nombreux -chevaux qui portaient les bagages, tentes, couvertures, provisions, -haches, couteaux et autres ustensiles. Les Yakima et les tribus -voisines avaient à parcourir plus de 600 milles; les Cœurs d’Alène plus -de 400, les Têtes-Plates plus de 200, tandis que les Corbeaux, les -Pieds-Noirs, les Gros-Ventres et les autres tribus à l’est des Montagnes -Rocheuses n’avaient à faire que peu de chemin. Parfois ils devaient -traverser les plaines à l’est du Montana à la poursuite du buffalo qui -lui-même parcourait des centaines de milles. - -Pour ces chasses, les Indiens ont de petits chevaux très rapides qu’ils -montent merveilleusement. Lancés à la poursuite des buffalos, dès qu’ils -les voient à portée de fusil, ils tirent, tout en courant à bride -abattue, jusqu’à ce qu’ils aient disparu, ou que les chevaux soient -épuisés, ou la nuit venue, laissant derrière les bêtes tuées ou -blessées. - -La chasse terminée, ils reviennent à leur campement, et chacun raconte -combien de buffalos il a tué pendant la journée et en quel endroit. Le -lendemain toute la famille: hommes, femmes et enfants, vont dépecer les -buffalos tués; les femmes emportent sur des chevaux les peaux et les -quartiers de viande, laissant les os et les intestins. Quand la chasse -est abondante, ils prennent les meilleurs morceaux, la langue et la -peau, et laissent tout le reste en pâture aux loups, aux ours et aux -oiseaux de proie. Les jours suivants, pendant que les hommes retournent -à la chasse, les femmes préparent la venaison, la coupent par tranches -et la font cuire à petit feu, pour la conserver des semaines et des mois -entiers. S’il leur reste du temps, elles préparent aussi les peaux, et, -par un travail de plusieurs semaines, les rendent assez souples pour en -faire des couvertures, des chaussures et même des bottes et des habits -pour les hommes. Une dizaine de jours plus tard, quand les buffalos -décimés se sont éloignés, les chasseurs lèvent le camp et transportent -leurs tentes là où ils comptent retrouver les troupeaux, à la poursuite -desquels ils s’élancent de nouveau. - -Les Indiens catholiques ne font plus ces chasses; depuis que, sous la -direction des missionnaires, en même temps que bons catholiques ils sont -devenus bons cultivateurs, ils tirent plus de profit de la culture que -de la chasse, et leurs mœurs sont moins exposées à se corrompre que dans -ces expéditions où ils se trouvaient mêlés à toutes sortes de gens -grossiers. Les tribus chrétiennes conservent encore ce qu’ils appellent -la petite chasse, c’est-à-dire la chasse au cerf et au chevreuil dans -leurs forêts. Cette chasse se fait toujours par des gens de la même -tribu et généralement après les fêtes de Noël, lorsqu’ils reviennent de -la Mission. Ceux qui veulent y prendre part, se réunissent entre eux et -choisissent un chef, lequel autrefois devait être inspiré du grand -Sunmesch (grand Esprit). Celui-ci fixe le jour du départ et le lieu du -rassemblement où se rendent tous les chasseurs avec leurs familles et -leurs bêtes de somme. Le premier soir, ils tiennent conseil et le chef, -après avoir pris l’avis de tous, assigne à chacun son office et le poste -qu’il doit occuper parmi les chasseurs rangés en cercle: ce cercle est -d’autant plus grand qu’il y a plus de chasseurs: ainsi, pour quarante -hommes, il a de quatre à cinq milles de circonférence. - -Dès avant l’aube, un des chasseurs, désigné par le chef, suspend à des -pieux, dans un des secteurs du cercle, des peaux de cerf à moitié -brûlées, à 70 ou 100 pas de distance l’une de l’autre; les chasseurs -s’embusquent dans les trois autres secteurs, à 200 pas l’un de l’autre. -Le cerf, qui veut sortir de l’enceinte, sent l’odeur des peaux brûlées -et fuit vers le chasseur; aussitôt qu’il l’aperçoit, il revient en -arrière; alors les chasseurs, sur un signal donné, s’avancent de -conserve, rabattent les cerfs vers le centre, et quand ils en ont réuni -un grand troupeau, ils en font à coups de fusil un véritable massacre. -Ainsi, dans une seule journée de l’année passée, les chasseurs Spokanes -en ont tué plus d’une centaine. A la tombée de la nuit, ils retournent -au camp, mourant de faim et brisés de fatigue, n’ayant rien mangé depuis -le matin, et ils s’étendent sur leurs peaux de buffalos. Les femmes -allument du feu pour réchauffer les chasseurs et préparer leur repas. Le -lendemain ils s’en vont chercher les cerfs tués, les rapportent au camp -où on les distribue de la manière suivante: la peau, les pieds et la -partie antérieure de l’animal reviennent à celui qui l’a tué; la tête au -chasseur qui était le plus rapproché de lui; les épaules et les jambes, -à la communauté. - -Et voilà toute une tribu en fête! - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -PRÉFACE 7 - - -PREMIÈRE PARTIE. - -Six ans aux Montagnes Rocheuses 9 - -CHAPITRE I.--Le Voyage 11 - -CHAPITRE II.--Spokane et les Indiens 33 - -CHAPITRE III.--Une Paroisse américaine, Frenchtown, ou «la -Ville Française» 65 - -CHAPITRE IV.--Une Paroisse américaine (suite) 95 - -CHAPITRE V.--Seattle, ou la Reine du Pacifique 127 - - -SECONDE PARTIE. - -Monographies Indiennes. - -CHAPITRE I.--Une tribu païenne: les Pieds-Noirs - -La nation des Pieds-Noirs 137 - -Les premiers chevaux 141 - -Mode d’élection des chefs 144 - -La civilisation chez les sauvages 148 - -La médecine des sauvages et autres causes de -destruction 154 - -L’homme de médecine chez les Corbeaux 155 - -L’eau-de-vie 163 - -Extinction de la race 165 - -Le massacre des Pieds-Noirs par les troupes du -colonel Baker 166 - -Sépultures indiennes 167 - -Enterrés vivants 171 - -Vieux Pharisien et femmes scalpées 172 - -La chevelure d’un Corbeau 174 - -Le sacrifice au Soleil ou la loge de médecine 175 - -Mythologie de la loge de médecine 179 - -Le Napi ou le Vieux des Pieds-Noirs 182 - -Une pipe vendue pour trente chevaux 186 - -Prière d’un sauvage 188 - -Le Barbier indien 189 - -Une histoire d’ours 190 - -Histoire d’un serpent 194 - -Serpents à sonnettes 195 - -Le climat du pays des Pieds Noirs 197 - - -CHAPITRE II.--Une tribu chrétienne: les Cœurs d’Alène - -La tribu des Cœurs d’Alène 201 - -Conversion des Cœurs d’Alène 204 - -Douceur chrétienne des Cœurs d’Alène 208 - -Civilisation des Cœurs d’Alène 212 - -Piété des Cœurs d’Alène 213 - -Éducation de la jeunesse chez les Cœurs d’Alène 215 - -Arrivée d’un missionnaire chez les Cœurs d’Alène 216 - -Les fêtes religieuses chez les Cœurs d’Alène 222 - -Le gouvernement et la Réserve des Cœurs d’Alène 229 - - -APPENDICE.--La Chasse 233 - - -Imprimé par Desclée, De Brouwer et Cie., Lille--Paris--Bruges. - - -NOTES: - -[A] En Juillet 1911, des fêtes commémoratives de ce _baptême_ furent -célébrées à Saint-Dié, sous la présidence du ministre français des -colonies et de l’ambassadeur des Etats-Unis, à Paris, M. Bacon. - -[B] Une nouvelle cathédrale est en construction. - -[C] Un savant anglais, Charles-G. Leland, a publié une étude sur ce -sujet. Voir _La Dépêche_ de Lille, 10 octobre 1911. - -[D] Le Montana est aujourd’hui divisé en deux diocèses: celui d’Héléna, -et celui de Great-Falls. - -[E] De Baudoncourt, _Histoire populaire du Canada_, p. 57. - -[F] Le dollar vaut cinq francs. - -[G] Les syndics, élus à la majorité des suffrages, forment le conseil -du curé. Il n’y a pas d’autres représentants de l’autorité dans la -paroisse. Pas de maire, pas d’adjoints. - -[H] Comparer les légendes bretonnes par rapport aux menhirs aux pierres -roulantes et au loup-garou. - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES PEAUX-ROUGES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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Victor BAUDOT, S. J.</b></i></p> - -<h1><span style="margin-right:10%;">Au Pays</span><br /> -<small><small>DES</small></small> -<br /><span style="margin-left: 5%;"> -Peaux-Rouges</span></h1> - -<p class="cb">Six ans aux Montagnes Rocheuses<br /> -Monographies indiennes<br /> -<br /> -<img src="images/colophon.jpg" -height="300" -alt="[Pas d'image disponible.]" /> -<br /> -<br /> -SOCIÉTÉ SAINT-AUGUSTIN, Desclée, de Brouwer & Cⁱᵉ<br /><small> -LILLE, PARIS, LYON, MARSEILLE, BRUGES</small><br /> -<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span><br /> -<br /><small> -TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS.<br /> -<br /> -Copyright by Desclée, De Brouwer & Cº, Lille—Paris—Bruges, 1911.<br /> -</small></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span> </p> - -<p class="tabll"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></p> - -<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a><i>PRÉFACE</i></h2> - -<p><i>Au rapide récit de mon séjour en Amérique que l’on trouvera dans la -première partie de ce volume, j’ajoute la monographie de deux tribus -sauvages, l’une encore païenne, celle des Pieds-Noirs; l’autre -chrétienne, celle des Cœurs d’Alène.</i></p> - -<p><i>Aujourd’hui que les Indiens sont sur le point de disparaître, il est -grand temps de fixer leurs traits caractéristiques, et de recueillir ce -que nous pouvons savoir de leurs traditions, de leurs croyances, de leur -culte et de leurs mœurs. Le P. Prando, S. J., a fait ce travail pour les -Pieds-Noirs qu’il connaissait à fond, et comme toutes les tribus se -ressemblent, ce qu’il dit des Pieds-Noirs peut également s’appliquer aux -autres sauvages avant leur conversion. Nous avons traduit de l’italien -cette intéressante monographie complètement inédite en ce sens qu’elle -n’a jamais été mise dans le commerce. Quant aux Cœurs d’Alène, je les ai -placés à dessein en regard des Pieds-Noirs, comme le type le plus -complet de la tribu chrétienne. Aux Montagnes Rocheuses, quand on veut -parler des Indiens catholiques les plus fervents, on dit: «Voyez les -Cœurs d’Alène»; et par contre, quand on veut parler des Indiens les plus -<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span>enracinés dans leur paganisme, les plus difficiles à convertir, on dit: -«Voyez les Pieds-Noirs et les Corbeaux».</i></p> - -<p><i>La notice sur les Cœurs d’Alène, traduite elle aussi de l’italien, a -été composée d’après les lettres des missionnaires par un auteur anonyme -qui l’a publiée dans la «Civiltà cattolica».</i></p> - -<p><i>Comme d’autre part j’ai donné moi-même, au cours de mon récit, quelques -détails sur les «Nez-Percés» et les «Têtes-Plates» au milieu desquels -j’ai vécu, le lecteur en fermant ce volume aura une idée à peu près -complète de ces intéressantes peuplades du Far West américain, -connues -sous le nom de Peaux-Rouges.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> </p> - -<h1 class="sml"><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a> -<br /><img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" /> -<br /><br />AU PAYS DES PEAUX-ROUGES<br /><small> -par le P. Victor <span class="smcap">Baudot</span>, S. J.</small></h1> - -<h2>PREMIÈRE PARTIE.<br /><br /> -<small>Six ans aux Montagnes-Rocheuses</small></h2> - -<p><span class="smcap">Amérique</span>! Peu de personnes savent exactement d’où vient ce nom sonore et -où il fut prononcé pour la première fois. Il paraissait si naturel de -donner à ce nouveau continent le nom même de Colomb et de l’appeler -Colombie! Mais un géographe allemand du XVIᵉ siècle en disposa -autrement. Waldseemuller, dans sa <i>Cosmographie</i> où il relatait les -voyages d’Améric Vespuce, attribua à ce navigateur la découverte de -Christophe Colomb et imprima sur ses cartes le mot <span class="smcap">America</span>!</p> - -<p>Ce livre sortit en mai 1507 des presses de Saint-Dié (Vosges), ma ville -natale. Il semble donc que de par ma naissance j’étais prédestiné à voir -ce pays baptisé<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a> au même lieu que moi. Je l’ai vu au soir de ma vie et -<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span>contre toute attente. Ayant rencontré à Turin le supérieur de la -mission des Montagnes Rocheuses, je fus par lui invité à l’accompagner -au pays des Têtes-Plates et des Nez-Percés. «Vous savez l’anglais, me -dit-il, vous nous serez utile là-bas.—Mais je suis trop vieux, j’ai 58 -ans!...—On n’est jamais trop vieux pour bien faire: venez.» Et voilà -<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span>comment je partis.</p> - -<h2><a name="CHAPITRE_Ia" id="CHAPITRE_Ia"></a> -<img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" /><br />CHAPITRE I.<br /><br /> -<small>LE VOYAGE</small></h2> - -<p>Le 20 septembre 1902, je prenais à Paris, gare Saint-Lazare, l’express -de Cherbourg, où dès notre arrivée on nous transborda sur le -«Saint-Louis», mouillé en rade. Le «Saint-Louis», est un bateau -américain, frère du «Saint-Paul», assez bon marcheur, mais cependant -quelque peu vieilli. Il était bondé de voyageurs, tous ou presque tous -citoyens de la libre Amérique, retournant dans leur pays après avoir -joui des plaisirs que leur offrent nos villes d’Europe, surtout Paris, -qu’ils appellent la «Babylone moderne»,—«Babylone,» si vous voulez, MM. -les Américains, mais trop souvent «Babylone» par vos-propres faits et -gestes!</p> - -<p>J’ai à peine mis le pied sur le bateau, que je me trouve en pleine -civilisation yankee. Ce qui me frappe tout d’abord à la salle à manger, -c’est l’usage immodéré de l’eau glacée (ice-water): à table on ne sert -aucune autre boisson, et si vous voulez un verre de bière ou de vin, -vous êtes obligé de le faire venir directement de la buvette. Le menu me -paraît plus abondant que choisi; je n’y trouve rien qui rappelle la -cuisine française. A la fin du repas, bien entendu l’inévitable «cake» -(gâteau), accompagné de l’inévitable «sorbet» (ice-cream). Encore la -glace sous une autre forme! Décidément aux Américains, comme aux anciens -Romains, Sénèque pourrait<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> dire: «Cette neige au cœur de l’été, ne -croyez-vous pas qu’elle donne des obstructions au foie?» (Lettre 95). Et -ailleurs: «A vos estomacs débilités par tant de raffinements, bientôt la -neige ne suffira plus; il vous faudra la glace.» Aussi les inconvénients -de ces boissons trop froides se manifestent-ils un peu partout, et un -Américain me disait un jour: «Notre maladie nationale, c’est la -dyspepsie.»</p> - -<p>Une autre passion des Américains, c’est la passion des sucreries; ils -ont toujours la bouche pleine d’une sorte de caramel, qu’ils appellent -du «candy», qui leur gâte les dents dès leur enfance; ne vous étonnez -donc point que l’Amérique soit le paradis des dentistes.</p> - -<p>Je n’eus pas le temps de faire de longues observations sur les mœurs de -mes compagnons de voyage: car dès le second repas et bien longtemps -avant la fin, je dus m’éloigner à la hâte, la serviette devant la -bouche. Je fis le reste du voyage sur mon dos, en proie au malaise bien -connu des passagers qui comme moi n’ont pas le pied marin. Je ne -remontai sur le pont qu’au moment où nous allions entrer dans la baie de -New-York; d’ailleurs, bien ou mal portant, je dus à Sandy-Hook me -présenter comme tout le monde avec mes valises aux officiers de la -douane. On visite ici les bagages de cabine; nous étions tous réunis -dans la salle à manger de première classe, qui ressemble à une chapelle -avec sa nef plus ou moins ogivale et son orgue monumental. Lorsque mon -tour fut arrivé, je fus tout étonné d’entendre le préposé des douanes, -après m’avoir demandé si je n’avais rien à déclarer, me dire: «Prêtez -serment, take the oath». Il est curieux de voir comment aux Etats-Unis -on use et abuse de cette formule; l’inconvénient très grave de cette -coutume est d’enlever au serment tout son prestige, et je me souviens<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span> -d’avoir lu quelque part dans un journal de New-York un article intitulé -à tort ou à raison: «Pourquoi notre vice national est-il le parjure?»</p> - -<p>La première vue de New-York frappe par son étrangeté: cette armée de -maisons hautes de vingt étages, rangées en bataille sur la pointe de -l’île de Manhattan, comme pour défier les assauts de la vieille Europe, -produit sur le nouveau venu une impression de force et de solidité -massive qui ne manque pas de grandeur, mais qui certainement manque -d’élégance. Nous dépassons la pointe de Manhattan, et bientôt nous voici -au dock de l’«American Line». Une foule compacte nous attend sur le quai -avec un calme qui m’étonne, et nous souhaite la bienvenue sans cris, -presque sans bruit, en saluant de la main et en agitant des mouchoirs -blancs. Nous débarquons aussitôt entre deux haies de douaniers, et tous -nous sommes conduits dans un immense hangar, où doivent être inspectés -nos gros bagages. D’énormes grues à vapeur les transbordent déjà du -bateau dans ce hangar; c’est un spectacle presque effrayant de voir ces -puissants engins jeter sur le sol avec un bruit assourdissant une -avalanche de malles et de caisses de toutes formes et de toutes -dimensions. C’est ici qu’il nous faudra de la patience; avant d’ouvrir -leurs malles devant un des inspecteurs, les passagers doivent d’abord un -à un se présenter par ordre d’arrivée au contrôleur général, qui leur -délivre un certificat d’identité et l’autorisation d’enlever leurs -bagages. On fait queue ainsi pendant des heures, quelquefois pendant une -demi-journée, avant d’obtenir le visa de cet agent perspicace, qui a -mission de passer au crible tous les nouveaux venus. Grâce à un heureux -concours de circonstances, nous n’attendîmes pas plus de trois heures. -C’était peu quand on songe à l’extrême sé<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span>vérité avec laquelle se fait à -New-York le service des douanes. On sait que le système de protection à -outrance sévit aux Etats-Unis, surtout depuis que le parti républicain -est au pouvoir; car les démocrates inclinent plutôt au libre échange, du -moins dans une certaine mesure. Les droits d’entrée étant donc très -élevés, rien d’étonnant que chacun tâche d’y échapper; de là ces -rigueurs de la police douanière.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 451px;"> -<a href="images/illu-012.jpg"> -<img src="images/illu-012.jpg" width="451" height="326" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>New-York.—Hôtel de la 5ᵉ Avenue.</p></div> -</div> - -<p>Enfin nous voilà libres: la porte de fer s’ouvre devant nous, et une -voiture de place, attelée de deux chevaux, nous emporte rapidement vers -la seizième rue où est situé le collège Saint-François-Xavier.</p> - -<p>Les villes d’Amérique sont construites en échiquier, partagées en -avenues et rues qui se coupent à angle droit; les Avenues traversent la -ville du sud au nord, les rues<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> de l’est à l’ouest. Rues et Avenues sont -numérotées et n’ont pas d’autre nom que leur numéro. On dit donc 1ᵉ, 2ᵉ, -3ᵉ Avenue, etc.; 1ᵉ, 2ᵉ, 3ᵉ Rue, etc. A New-York, la 5ᵉ Avenue, qui est -la grande artère de la ville, partage les rues qu’elle traverse en deux -parties, l’une Ouest et l’autre Est, chacune avec son système spécial de -numéros pour les maisons. Il importe donc d’indiquer dans une adresse -non seulement le numéro, mais aussi le côté de la rue, sinon votre -lettre court le danger d’aboutir au 17 du côté Est, au lieu d’aller au -17 du côté Ouest.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 408px;"> -<a href="images/illu-013.jpg"> -<img src="images/illu-013.jpg" width="408" height="269" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>New-York.—La 6ᵉ Avenue avec son chemin de fer aérien.</p></div> -</div> - -<p>Nous allions, nous, au 30 Ouest, 16ᵉ rue, où nous arrivions entre 11 h. -et midi, juste à temps pour la dernière messe. C’était le dimanche 28 -septembre, 1902.</p> - -<p>J’employai l’après-midi à quelques courses aux environs du collège, -situé entre la 5ᵉ et la 6ᵉ Avenue, où je ne trouvai absolument rien de -remarquable. Le chemin de fer aérien de la 6ᵉ Avenue attira cependant -mon attention par sa laideur et par le bruit infernal qu’il produit. Le<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span> -soir, à l’occasion de la fête des Sept Douleurs, un chœur d’artistes, -hommes et femmes, exécuta à l’église du collège, avec une perfection -presque absolue, le «Stabat» de Rossini. Le lendemain fut employé à -visiter la grande ville; je remontai d’abord la 5ᵉ Avenue, l’avenue -aristocratique par excellence, tâchant de me suggestionner moi-même et -d’élever mon enthousiasme à la hauteur des circonstances. Je dois avouer -que je ne réussis que modérément; la 5ᵉ Avenue fut loin de m’éblouir, et -à part l’immense hôtel Waldorf-Astoria, et surtout la cathédrale -Saint-Patrick, je ne vis aucun monument digne de fixer l’attention.</p> - -<p>La cathédrale catholique de Saint-Patrick rappelle l’église votive de -Vienne, sans avoir toutefois la même perfection de lignes ni l’admirable -adaptation du site. Plus tard, dans la même journée, je pris le tram -jusqu’à l’hôtel des Postes et descendis à pied cette partie de Broadway -(grand’rue) où se concentrent toutes les banques et les principales -maisons de commerce. C’est le quartier des maisons à vingt étages et -plus; l’animation est extraordinaire, la foule énorme et enfiévrée. Au -milieu de ce tumulte, vous rencontrez tout à coup une église et un -cimetière, l’église épiscopalienne de la Trinité (Trinity church), la -plus ancienne et la plus riche des Etats-Unis. Le cimetière à côté -contraste par son silence et la simplicité de ses croix de bois avec le -luxe et le bruit de la rue, dont il n’est séparé que par une grille. Là -sont enterrés côte à côte les fondateurs de la cité, ces vieux colons -hollandais qui, en souvenir de leur patrie, l’avaient appelée -«Nouvelle-Amsterdam», et leurs successeurs Anglo-Saxons, qui changèrent -ce nom en celui de «Nouvelle York» ou «New-York».</p> - -<p>J’entrai dans l’église; une femme seule était assise sur<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span> le premier -rang de chaises, en face du sanctuaire. Fatigué, je m’assis moi-même au -milieu de la nef; à ce moment précis, un clergyman en surplis sortit de -la sacristie, monta en chaire et lecture faite, se mit à commenter</p> - -<div class="figcenter" style="width: 344px;"> -<a href="images/illu-015.jpg"> -<img src="images/illu-015.jpg" width="344" height="472" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>New-York.—Hôtel Waldorf-Astoria.</p></div> -</div> - -<p class="nind">un passage de l’Apocalypse. Il me couvait des yeux; évidemment il -n’avait pas chaque jour la bonne fortune de parler devant un clergyman. -Mais le temps pressait, j’avais de nombreuses courses à faire et à peine -avait-il commencé que je me levai et partis, le laissant<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> en tête à tête -avec la personne qui composait tout son auditoire et qui très -probablement était sa femme. Après cela plaignons-nous de prêcher -quelquefois dans des églises presque désertes!...</p> - -<p>L’église de la Trinité, dont la flèche cependant a 286 pieds de haut, -semble enterrée au milieu des constructions colossales qui l’entourent -et qui la dominent de toutes parts. Ces immenses maisons sort vraiment -la principale, je dirais presque la seule curiosité de New-York. On les -appelle à cause de leur hauteur des «gratte-ciel» (sky scrapers); elles -semblent en effet menacer le ciel et le déchirer de leurs crêtes -orgueilleuses. Chacune d’elles renferme tout un monde; à la porte -d’entrée une carte topographique vous détaille le plan des vingt où -trente étages qui composent cette ruche immense. Les ascenseurs sont là, -prêts à vous enlever; un concierge-chef vous avertit de sa voix -stridente: «les voyageurs pour le Nord-Ouest ou le Sud-Est, ascenseur nº -7, nº 15»; on se précipite et le train part dans la direction indiquée. -Une de ces maisons, le «city investing building» n’a pas moins de 21 -ascenseurs pour ses 34 étages; elle a 486 pieds de haut, couvre 13 -arpents de surface et peut loger 6000 personnes. La raison de ces -hauteurs démesurées est que sur la langue de terre qui forme l’île -étroite de Manhattan le terrain manque pour cette immense population: en -1900 la ville de New-York comptait déjà 3.637.202 habitants, dont -800.000 juifs et 400.000 Italiens; elle doit avoir depuis longtemps -dépassé quatre millions.</p> - -<p>A mon avis, la merveille de New-York était alors le pont de Brooklyn. Je -l’avais souvent vu représenté sur des gravures ou des photographies; je -croyais trouver là une sorte de galerie artistique, où les paisibles -promeneurs<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span> pouvaient venir le soir respirer le grand air et contempler -des couchers de soleil. Au lieu de ce pont idyllique, je rencontrai le -pont le plus prosaïque, je dirai même le plus brutal qui se puisse -rêver. Long de près de deux kilomètres, il est divisé en cinq voies: une -au milieu pour</p> - -<div class="figcenter" style="width: 380px;"> -<a href="images/illu-017.jpg"> -<img src="images/illu-017.jpg" width="380" height="385" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>New-York.—Maison de la 5ᵉ Avenue.</p></div> -</div> - -<p class="nind">les piétons, deux pour les tramways et les chemins de fer électriques; -et deux le long des garde-fous pour les chevaux et les voitures. -M’engageant sur la chaussée du milieu, je me trouvai aussitôt dans un -véritable pandémonium. A ma droite et à ma gauche couraient à toute -vitesse des tramways électriques; au-dessus des lignes de tramways, sur -des plates-formes d’acier, roulaient, avec un fracas métallique -assourdissant, des trains bon<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span>dés de voyageurs, allant de New-York à -Brooklyn ou de Brooklyn à New-York. Cette course vertigineuse de trains -et de cars, ce bruit d’acier, strident et continu, me causaient une -sorte de vertige, et je me crus tombé dans un de ces cercles de fer et -de feu si puissamment décrits dans l’Enfer du Dante. La scène sous le -pont n’était pas moins animée: une suite non interrompue de navires, -voguant toutes voiles déployées, de remorqueurs aux roues tapageuses, de -lourds paquebots déchirant l’air du bruit de leurs sirènes, de chaloupes -à vapeur s’élançant d’un bord à l’autre, et de barquettes dansant sur la -crête des vagues.</p> - -<p>Saturé de bruit et de mouvement, je m’arrêtai à mi-chemin de Brooklyn et -revins sur mes pas vers New-York. La ligne bizarrement déchiquetée des -monstrueuses maisons de la ville se dressait devant moi, enlaidie par -des tourbillons d’une fumée extraordinairement noire et épaisse dont je -ne m’expliquais pas la cause. Je sus plus tard qu’à ce moment une grève -générale sévissait dans les mines d’anthracite de Pensylvanie, et que -cette fumée intense provenait de la mauvaise qualité du charbon -substitué à l’anthracite.</p> - -<p class="castt">*<br />* *</p> - -<p>Le mardi 30 septembre, je prenais avec mes deux compagnons, à la station -centrale de New-York, l’express de 8 h. 45 du matin, qui devait en 24 -heures nous conduire à Chicago, notre première étape: distance 1200 -kilomètres.</p> - -<p>Ce serait peut-être le cas de dire ici un mot du matériel des chemins de -fer américains. Les wagons sont ouverts dans toute leur longueur et -partagés en deux par<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a href="images/illu-019.jpg"> -<img src="images/illu-019.jpg" width="600" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le pont de Brooklyn.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span></p> - -<p class="nind">une allée centrale qui va d’une porte à l’autre. A une extrémité se -trouve le cabinet de toilette, à l’autre un gros poêle de fonte; de -chaque côté de l’allée centrale sont rangées des banquettes à deux -places, et correspondant à chaque banquette, une fenêtre ordinairement -double et qu’on n’ouvre presque jamais; la ventilation se fait par des -prises d’air dans la partie haute du wagon. Il n’y à qu’une classe et -qu’un prix pour tous les voyageurs; ceux qui désirent plus de luxe et de -confort, montent dans les voitures de la Compagnie Pullman, ou comme on -dit là-bas «prennent un Pullman.» Les locomotives sont énormes et munies -chacune d’une cloche qui doit sonner sans interruption aussi longtemps -qu’un train est en mouvement dans une gare; s’il y à donc plusieurs -trains, ou comme dans certaines stations plus importantes un grand -nombre de trains, le carillon augmente à proportion.</p> - -<p>Au sortir de la grande ville nous longeons d’abord la rivière Hudson, -très large, bordée sur la rive droite par une longue terrasse de roches -calcaires et de vertes collines; nous la remontons sur la rive gauche -jusqu’à Albany, capitale de l’Etat de New-York, et résidence du -gouverneur. A partir d’Albany nous nous élançons vers l’Ouest, et par -les villes de Utica, Rome, Syracuse et Rochester, nous gagnons Buffalo, -où nous arrivons vers 7 h. du soir. Ici deux routes s’ouvrent vers -Chicago: l’une longe la rive méridionale du lac Erié et passe par -Cleveland, dans l’Etat de l’Ohio; l’autre remonte au nord du lac Erié, -en passant par les chutes du Niagara et se dirige à l’ouest vers -Détroit. Nous prîmes cette dernière route, et vers 8 h. du soir nous -arrivions à la station de Niagara-Falls. Malheureusement la nuit était -venue et il pleuvait; le train stoppa quelques minutes, pendant -les<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span>quelles de la plate-forme du wagon, sans rien voir, nous pûmes du -moins entendre gronder sous nos pieds la formidable cataracte.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 293px;"> -<a href="images/illu-021.jpg"> -<img src="images/illu-021.jpg" width="293" height="239" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Un wagon-restaurant en Amérique sur la ligne de New-York -à Buffalo.</p></div> -</div> - -<p>Ici me revient tout naturellement en mémoire ce passage bien connu de -Chateaubriand: «Tout était silence<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> et repos, hors la chute de quelques -feuilles, le passage brusque d’un vent subit, les gémissements rares et -interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalles, on entendait -les roulements solennels de la cataracte du Niagara qui, dans le calme -de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers -les forêts solitaires».</p> - -<p>Après avoir franchi le Niagara, nous contournons la pointe nord-est du -lac Erié et serrant de près la rive septentrionale nous courons à toute -vapeur vers l’Ouest. Notre train stationne quelques instants à Détroit, -puis nous entrons dans l’immense plaine qui sépare le lac Erié du lac -Michigan. A la pointe du jour, nous nous trouvons au milieu de cette -plaine monotone où d’énormes usines, entr’autres la fameuse fabrique de -conserves Armour, nous annoncent l’approche de la grande ville. Vers 8 -h. la crête des vagues du lac Michigan blanchit à l’horizon, et enfin -après une course de plus en plus rapide nous arrivons à Chicago.</p> - -<p>Nous descendons à une gare située à l’entrée de la 12ᵉ rue. Les rues de -Chicago sont renommées par leur longueur absolument extraordinaire; -l’une d’elles, m’a-t-on dit, n’a pas moins de 25 kilomètres! Cela -s’explique par l’espace illimité dont on dispose ici. Veut-on agrandir -la ville, on trace une route en ligne droite aussi loin que l’on peut -aller; bientôt cette route se borde de maisons, la plupart en bois; on -relie les deux extrémités par une double ligne de tramways électriques, -et voilà de quoi loger des milliers de nouveau-venus. La population de -Chicago était en 1900 de 1.698.575 habitants; elle dépasse aujourd’hui -deux millions.</p> - -<p>La 12ᵉ rue est, elle aussi, très longue; il nous fallut rouler longtemps -en tramway dans un quartier enfumé<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span> et boueux avant d’arriver au collège -St-Ignace où nous étions attendus. J’ai négligé de dire que deux de nos -Frères m’accompagnaient.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 534px;"> -<a href="images/illu-023.jpg"> -<img src="images/illu-023.jpg" width="534" height="323" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le Niagara en hiver.</p></div> -</div> - -<p>La ville de Chicago n’a aucun cachet: elle est immense et monotone, -embrumée et boueuse, mal pavée aussi et mal entretenue, comme la plupart -des villes américaines. Je ne m’étonne point que ce qui frappe le plus -les Amé<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span>ricains en Europe, c’est la propreté de nos villes, à laquelle -ils ne sont pas habitués.</p> - -<p>Je visitai dans l’après-midi le quartier des affaires -(business-district), au milieu duquel se dresse comme un géant le temple -Maçonnique; mais cette maison à vingt étages, pour nous qui arrivons de -New-York, n’a rien de bien remarquable. Je trouvai mieux près de là, -dans un monument élevé par la municipalité à la mémoire des fondateurs -de la ville. On nous y montra de magnifiques bas-reliefs représentant le -Jésuite Marquette et ses Canadiens en conférence avec les sauvages et -leur chef Chicagou, dont le nom légèrement transformé désigna d’abord un -village, puis l’énorme métropole actuelle. Cet hommage public rendu à un -missionnaire en même temps qu’à l’intrépide explorateur fait honneur aux -citoyens de Chicago et à leurs magistrats.</p> - -<p>Le jeudi soir, 2 octobre, à 6 h., je partais pour Saint-Paul, où nous -arrivions le lendemain dans la matinée. Saint-Paul est une grande ville -qui ressemble étonnamment à nos villes d’Europe; elle n’a ni la raideur -ni la pesante architecture des cités américaines. Je la visitai à mon -retour en 1908, et admirai entre autres choses son magnifique pont sur -le Mississipi. Sa population est d’environ 200.000 habitants. La rue -principale est bien bâtie et présente plusieurs monuments où se révèle -le goût artistique des fondateurs; malheureusement cette rue est déparée -par la cathédrale catholique, qui vraiment fait là triste figure. Il est -étonnant que l’archevêque, Mgr Ireland, qui possède à un si haut degré -l’esprit d’entreprise de ses compatriotes, n’ait pas depuis longtemps -tourné son activité débordante de ce côté, et construit un édifice -religieux digne de lui et de son vaste diocèse<a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>.<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 351px;"> -<a href="images/illu-025.jpg"> -<img src="images/illu-025.jpg" width="351" height="431" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Mgr Ireland.</p></div> -</div> - -<p>Après un repos d’une heure en gare et un rapide déjeuner, nous montions -dans un Tourist-car du Northern Pacific, en route pour notre destination -finale, Spokane-Falls, dans l’Etat de Washington. Les tourist-cars sont -des voitures spécialement destinées aux émigrants qui ne peuvent se -payer le luxe d’un Pullman; on y trouve le confort nécessaire à ces -longs voyages à travers le Far-West, surtout un système ingénieux de -couchettes que les nègres de service installent le soir et qu’ils -enlèvent le matin.<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span></p> - -<p>Notre train quitta la gare de Saint-Paul à 11 h. Désormais, laissant -derrière nous les Etats de l’Est, aux populations denses, nous allions -nous enfoncer dans les Etats de l’Ouest, aux vastes solitudes. Après -douze heures de course dans la région désolée des «Mauvaises terres» et -les plaines mornes qui lui succèdent, nous arrivons à Bismark, capitale -du Dakota (Nord), où nous traversons le Missouri. Nous continuons à -courir toujours droit à l’Ouest. Encore douze heures et nous sommes à -Billings, dans l’Etat de Montana, samedi, 11 h. du matin. C’est ici que -pour la première fois j’aperçois, fermant l’horizon, la chaîne des -Montagnes Rocheuses. Je contemplais rêveur ces cimes glacées que j’étais -venu chercher de si loin, et commençais à m’étonner que le train tardât -si longtemps à se remettre en marche, lorsque j’appris que nous avions à -subir un retard de 8 h. Le train qui nous précédait avait déraillé; on -parlait de plusieurs tués et de wagons incendiés. Le bruit courut -aussitôt dans la foule surexcitée qu’on avait commandé déjà quarante -cercueils. Aussi lorsque le train de secours revint du lieu du sinistre -et rentra en gare, tintant comme un glas sa cloche mélancolique, tout le -monde se précipita pour voir les morts. Je n’en vis point; il y en avait -cependant deux ou trois, je pense; mais je vis des blessés, entr’autres -une religieuse qu’on emportait sur une civière. Je sus plus tard que -c’était la Supérieure des Ursulines de Butte.</p> - -<p>Nous étions au samedi 4 octobre; nous devions arriver à Spokane le -lendemain dimanche à 7 h. du matin; mais le retard imprévu dont je viens -de parler modifia notre itinéraire. Le train qui nous portait ne quitta -la gare de Billings qu’à 7 h. du soir, et au lieu d’arriver à Spokane, à -7 h. du matin nous étions seulement à Missoula.<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span></p> - -<p>Dès le point du jour, j’avais de ma couchette jeté un regard à travers -la fenêtre pour voir où nous étions; la première chose que j’aperçus fut -le nom de la petite station que nous traversions en ce moment, -«Drumond». Cet endroit désert, au cœur des Montagnes Rocheuses, est -éminemment favorable aux dévaliseurs de trains. Voyez ici avec quelle -sollicitude la Providence veillait sur nous. Le train qui nous précédait -avait déraillé près de Billings, le train qui nous suivait fut attaqué -et dévalisé par des bandits masqués, précisément à Drumond, et nous -passâmes indemnes entre ces deux aventures, qu’il eût peut-être été -agréable de conter au coin du feu, mais auxquelles il me fut infiniment -plus agréable d’échapper. Pendant cette nuit qui finissait, après avoir -franchi en dormant la ligne de faîte des Montagnes Rocheuses, nous -étions passés, sans nous en douter, du bassin de l’Atlantique dans le -bassin du Pacifique. Les rivières coulaient toutes maintenant vers -l’Ouest, à travers de magnifiques montagnes couronnées de forêts de -cèdres et de pins. J’aurai plus tard l’occasion de décrire cette région -splendide.</p> - -<p>J’avais résolu d’interrompre notre voyage à Missoula pour y dire la -messe. Missoula est une petite ville de 8 à 10.000 âmes, où notre -mission des Montagnes Rocheuses à une belle-paroisse et un important -pensionnat de jeunes filles, tenu par des religieuses canadiennes. Nous -débarquâmes donc, et au sortir de la gare nous nous dirigeâmes vers -l’église catholique, facilement reconnaissable comme toutes les églises -catholiques d’Amérique à la croix qui surmonte son clocher. Pour la -première fois je voyais une de ces villes neuves de l’Ouest, aux longues -rues non pavées, bordées de trottoirs en bois et de maisons basses qui -ressemblent aux tentes d’un campement<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span> de nomades. Il y a cependant à -Missoula quelques grands et beaux édifices en briques ou même en -pierres. Près de l’église nous voyons une de ces constructions qui eût -fait bonne figure dans nos plus grandes villes d’Europe; pensant que là -résidaient les missionnaires, nous sonnons à la porte. Quel ne fut pas -notre étonnement de voir apparaître une grande jeune fille, portant sur -la tête cette espèce de casque de lancier qui en Amérique sert de -coiffure aux élèves des deux sexes fréquentant les Universités de -l’Etat. Surpris, je lui demande: «N’est-ce point ici que demeure le P. -Palladino?» Souriant de ma méprise, car j’avais pris le pensionnat pour -la résidence des Pères, elle me montra de l’autre côté de la rue une -maison en bois délabrée et d’aspect misérable. Ce fut une première -désillusion pour mes compagnons de voyage, qui n’avaient aucune idée de -cette pauvreté, je dirais même de cette indigence. Le presbytère -d’ailleurs contrastait avec l’église, belle construction neuve en -briques, ornée de vitraux peints. Disons dès à présent qu’après avoir -achevé l’église on bâtit aussi un presbytère digne des deux monuments -qui l’avoisinent.</p> - -<p>Le bon P. Palladino fut d’autant plus surpris de nous voir que nous -n’avions pas pu l’avertir d’avance de notre arrivée, et qu’à cette heure -matinale il n’y avait aucun train venant de l’Est. Mais bientôt la glace -fut rompue et il me dit après en riant de bon cœur: «Figurez-vous que je -vous ai pris pour des «tramps». En anglais ce mot signifie un vagabond, -un aventurier. Il fut aussitôt résolu que nous prendrions le train de 2 -h. de l’après-midi pour Spokane; mais nous comptions sans les retards -habituels aux lignes de l’Ouest, et c’est vers 4 h. seulement que nous -partîmes. Je ne me doutais pas en ce moment que je devais passer presque -tout le temps de<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> mon séjour en Amérique précisément aux lieux où nous -venions de stopper ainsi par hasard.</p> - -<p>A peine sorti de Missoula, nous entrions dans la réserve des -Têtes-Plates, laissant à gauche le pays des Cœurs d’Alène, et longeant -la large et belle rivière des Pend-d’Oreilles jusqu’au lac du même nom. -Nous étions en plein territoire Indien; pourtant je ne vis alors aucun -de ces sauvages classiques, pour la bonne raison qu’il faisait nuit.</p> - -<p>Vers 1 h. du matin nous arrivions à Spokane, terme de notre voyage. -Depuis notre départ de New-York, nous avions passé en chemin de fer -trois jours et trois nuits, exactement quatre-vingts heures.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> </p> - -<h2><a name="CHAPITRE_IIa" id="CHAPITRE_IIa"></a><img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" /> -<br />CHAPITRE II.<br /><br /> -<small>SPOKANE ET LES INDIENS</small></h2> - -<div class="figcenter" style="width: 300px;"> -<a href="images/illu-031.jpg"> -<img src="images/illu-031.jpg" width="300" height="204" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Transport d’une maison en Amérique.</p></div> -</div> - -<p>En langue indienne, Spokane signifie les <i>Fils du Soleil</i>. La tribu des -Spokanes ou Fils du Soleil occupait avant l’arrivée des Blancs le vaste -territoire compris entre la rivière de Clarck ou Pend-d’Oreilles au Nord -et la Colombie à l’Ouest. Une rivière de moindre importance traverse -cette plaine et porte le nom de Spokane-River, rivière des Spokanes. A -son tour, cette rivière donne son nom à la ville fondée sur ses bords. -La ville de Spokane est de création récente; elle n’a pas plus de trente -à quarante ans d’existence; elle est grande, prospère, remarquablement -propre et même élégante; elle compte aujourd’hui environ 60.000 -habitants. Notre mission des Mon<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span>tagnes Rocheuses possède là un des plus -beaux collèges que j’aie jamais rencontrés. C’est une immense -construction en briques et en pierres, d’une architecture à la fois -imposante et artistique. Toutes les applications de la science moderne -trouvent place dans cette installation luxueuse: calorifères -perfectionnés, salles de bain confortables, téléphone à longue distance, -etc. L’eau abonde à tous les étages, et partout vous avez sous la main -un robinet d’eau chaude à côté d’un robinet d’eau froide. Bien entendu -toute la maison est éclairée à l’électricité, et il n’y à là rien -d’étonnant, car l’électricité est fort commune à Spokane. Les rapides et -les chutes d’eau de la rivière possèdent une force dynamique -considérable qui dès le principe fut utilisée par les Blancs pour -l’éclairage de la ville.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 301px;"> -<a href="images/illu-032.jpg"> -<img src="images/illu-032.jpg" width="301" height="328" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Transport d’une maison en Amérique.</p></div> -</div> - -<p>L’ancien collège, beaucoup plus petit que le collège ac<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span>tuel, et -cependant de dimensions respectables, dut être rapproché des nouveaux -bâtiments: on le mit sur des roulettes et on le transporta tout d’une -pièce sur son nouvel emplacement. L’opération coûta 10.000 dollars -(50.000 francs).</p> - -<p>Le collège de Spokane s’appelle <span class="smcap">Gonzaga College</span>; il a pour patron S. -Louis de Gonzague; on espère le transformer un jour ou l’autre en -Université.</p> - -<p>J’y fus reçu comme un frère par le R. P. Crimont, alors recteur et -maintenant Préfet Apostolique d’Alaska, je m’y installai pour quelques -semaines en attendant le retour d’Europe du supérieur général de la -mission, le R. P. de la Motte. Dans l’intervalle j’eus l’occasion de -visiter la mission de Colville et la réserve des Cœurs d’Alène.</p> - -<p>Colville est au Nord de Spokane, près des lignes du Canada, sur la -rivière et la cascade du même nom; c’est un ancien fort de la Compagnie -de la Baie d’Hudson. Une des premières choses que je remarquai en -arrivant et qui m’étonna, c’est que le bureau de poste est installé dans -notre Résidence, et c’est un Père qui est maître de postes, désigné par -le gouvernement. La maison, bâtie sur une colline, est assez loin de la -station, simple plate-forme en bois, sans abri. D’autre part les trains -ont souvent des retards et quelquefois personne ne se trouve là à leur -passage; quelquefois même ils ne s’arrêtent pas et se contentent en -passant de ralentir la vitesse. Comment donc arrive et comment part le -courrier? me demandez-vous. Pour l’arrivée, rien de plus simple: le -postier du train jette sur le sol le sac de dépêches que l’on va -ramasser ensuite: pour le départ, il décroche d’une sorte de potence, -dressée au bord de la voie, le sac renfermant le courrier à expédier, -qu’on y a suspendu d’avance.<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span></p> - -<p>Autrefois la mission de Colville, comprenant l’église, la résidence des -missionnaires et l’école, se trouvait au centre du camp indien; depuis, -les sauvages ayant émigré sur la rive droite de la Colombie, elle reste -complètement isolée. Le ministère se borne donc à des visites -périodiques au nouveau campement des Indiens et aux petites villes de la -région, dont une porte le nom sonore de République. Le dimanche -cependant l’église s’anime de nouveau par l’arrivée de quelques colons -voisins de race blanche, d’un petit pensionnat tenu par des Sœurs -Canadiennes.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 395px;"> -<a href="images/illu-034.jpg"> -<img src="images/illu-034.jpg" width="395" height="323" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Cascade de Colville.</p></div> -</div> - -<p>C’est à Colville que je fis mes premières excursions à cheval: j’allai -ainsi un jour, le long de la Colombia, jusqu’à la cataracte qui porte le -nom de Chaudière (Kettle falls); c’est une suite de rapides et d’énormes -chutes d’eau tombant avec fracas dans un gouffre profond d’où -s’échap<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span>pent,</p> - -<div class="figcenter" style="width: 265px;"> -<a href="images/illu-035.jpg"> -<img src="images/illu-035.jpg" width="265" height="392" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Appareil pour la remise des dépêches aux trains en -marche.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span></p> - -<p class="nind">comme d’une chaudière en ébullition, des tourbillons fumants de -poussière d’eau.</p> - -<p>Je mentionne seulement pour mémoire cette course à Colville. Autrement -intéressante fut l’excursion que je fis quelques jours après dans la -Réserve des Cœurs d’Alène à Desmet. Ainsi se nomme le village central de -la mission en souvenir du vénéré P. de Smet, l’apôtre des tribus -indiennes de l’Amérique septentrionale. J’allais enfin voir de près nos -chers sauvages. Disons tout d’abord que les choses ont bien changé -depuis le P. de Smedt. A cette époque (1840), les Indiens parcouraient -encore en toute liberté les immenses régions de l’Ouest, et -transportaient leurs pénates partout où les menait leur vie vagabonde. -Maintenant que les Blancs ont pénétré jusqu’au Pacifique, et que les -troupes des Etats-Unis ont dispersé leurs dernières bandes armées, les -Indiens sont cantonnés dans les territoires nettement délimités que l’on -appelle des Réserves. Chacune de ces Réserves est grande en moyenne -comme un de nos grands départements français; celle des Cœurs d’Alène, -pour 500 Indiens (exactement 492), renferme 590.000 arpents de terre -labourable et de forêts, qui leur appartiennent de plein droit. Les -Indiens doivent habiter dans la Réserve, où ils sont gouvernés par un -agent du gouvernement fédéral; ils peuvent cependant voyager comme il -leur plaît, chasser ou pêcher hors de la Réserve, mais à condition d’y -rentrer sans trop de retard.</p> - -<p>On comprend que cette vie à demi civilisée, ce contact des Blancs ait -adouci singulièrement les mœurs de nos sauvages. Leur vêtement même -s’est modifié, et ce n’est que dans les grandes solennités que l’on voit -encore parfois reparaître ces costumes étranges, ces visages barbouillés -de rouge ainsi décrits par le P. de Smedt: «Les hommes<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span> portent une -tunique très longue de peau de gazelle, des guêtres de peau de chevreuil -ou de biche, des chaussures de la même étoffe et un manteau de peau de -buffle ou une couverture de laine, rouge, bleue, verte ou blanche. Les -coutures de leurs habillements sont ornées de longues franges. L’Indien -aime à entasser parure sur parure; il attache à sa longue chevelure des -plumes de toute espèce: la plume de l’aigle occupe toujours la place -principale. Ils s’attachent en outre toutes sortes de colifichets, des -rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets et des écailles. -Ils portent au cou des colliers de perles entrelacées d’une sorte -d’écaille oblongue qu’ils ramassent sur les bords de l’Océan Pacifique. -Dès le matin, ils se frottent la figure, les cheveux, les bras et la -poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une forte couche -de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche et hideux.</p> - -<p>»Les petits garçons portent une espèce de dalmatique en peau bordée de -piquants de porc-épic et ouverte aux deux bords, ce qui donne un air -tout à fait singulier à ces petits sans culottes et sans chemise.</p> - -<p>»Les femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents d’élan et -de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. Cet habillement, -lorsque la peau est blanche et propre, fait un bel effet.</p> - -<p>»Le sauvage met autant de soin à orner son coursier qu’il en emploie -pour sa propre personne; la tête, le poitrail et les flancs de l’animal -sont couverts de pendants de drap écarlate, bordés de perles et ornés de -longues franges, auxquelles ils attachent de petites sonnettes.»</p> - -<p>De ce costume des hommes, il ne reste aujourd’hui que la couverture de -laine aux couleurs éclatantes, dans laquelle l’Indien se drape avec une -majesté surprenante. Au<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> lieu de la plume d’aigle, ils se coiffent d’un -chapeau de feutre, gris ou blanc, aux larges bords et légèrement -conique. Leurs pieds sont comme autrefois chaussés de larges sandales en -peau de chevreuil, qu’ils appellent «mocassins». Souvent aussi, au lieu -de la couverture, ils portent une longue tunique flottante, grise ou -noire. Si le costume a changé, le type du moins est bien resté le même: -figure jaune, sans barbe, généralement ronde chez les Têtes-Plates, -plutôt ovale chez les Nez-Percés; longs cheveux d’un noir de jais, non -point crépus comme ceux des nègres, mais plats et luisants.</p> - -<p>Je partis donc de Spokane le jeudi 30 octobre, me dirigeant cette fois -vers le Sud; à la station de Tekoa (prononcez Tikô), je m’arrêtai et me -mis en quête de l’employé des postes chargé de distribuer le courrier -dans la Réserve. L’ayant trouvé, je montai près de lui dans son <i>buggy</i>, -voiture légère à quatre roues, et nous enfilons une de ces routes -américaines, toutes les mêmes, larges de dix-huit mètres et bordées de -chaque côté d’une clôture en bois, uniforme et interminable. A un -tournant de la route, mon compagnon me dit: «Ici nous entrons dans la -Réserve». «Enfin, pensais-je, je vais voir des sauvages.» Je n’attendis -pas longtemps: des voitures chargées d’Indiens, des hommes à cheval, -enveloppés dans leur couverture rouge, venaient à notre rencontre. En -passant, tous me saluaient en leur langue gutturale: «Gests’galgalt,... -Bonjour.» Dans une des voitures, je crus voir une jeune fille, debout -derrière le siège, me saluer ainsi, en ajoutant un geste gracieux de la -main. Je me trompais; ce n’était pas une jeune fille, c’était un jeune -homme; sa figure douce et régulière, encadrée de fines tresses de -cheveux noirs, m’avait fait illusion. Tous<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 244px;"> -<a href="images/illu-039.jpg"> -<img src="images/illu-039.jpg" width="244" height="342" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La poste en Amérique.—Une boîte aux lettres dans une -prairie.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span></p> - -<p class="nind">ces Indiens se rendaient à la ville de Tekoa pour faire leurs -provisions, ou simplement pour se promener.</p> - -<p>Chemin faisant, je remarquais de distance en distance des tentes -indiennes dressées dans la plaine. Elles sont de forme conique et -ressemblent aux meules de paille qu’on voit dans nos campagnes. On les -appelle <i>tepee</i> (tipies). Quelques sauvages, plus riches où plus -industrieux, commencent à se bâtir des maisons confortables. Après une -course d’environ deux heures, nous arrivâmes à Desmet, centre de la -mission. Sur une légère éminence, s’élève l’église du Sacré-Cœur et près -de l’église la résidence du missionnaire, avec un grand bâtiment qui -sert d’école des garçons. L’école des filles, tenue par des religieuses -canadiennes-françaises, est un peu plus loin. Au pied de la colline et -faisant face aux bâtiments de la mission, une centaine de maisonnettes -en bois forme le campement des Cœurs d’Alène, lorsque toute la tribu y -vient célébrer les principales fêtes religieuses de l’année. Ces bons -sauvages accourent à ces réunions avec un empressement extraordinaire, -quelquefois de très loin, de 60 ou même de 100 kilomètres.</p> - -<p>Nous étions à l’avant-veille de la Toussaint; j’allai voir une de ces -assemblées édifiantes et pittoresques. Dès le soir de mon arrivée, -j’assistai dans l’église à la prière faite par les quelques Indiens déjà -présents; c’étaient surtout des femmes âgées, qui, d’une voix nasillarde -et traînante, récitaient en commun de longues invocations où le nom de -Koline zouten, Grand Esprit, revenait sans cesse. Une d’elles semblait -guider les autres; elle était toujours en avance de quelques mots sur -ses compagnes et priait avec une ardeur qu’une toux déchirante ne -parvenait pas à ralentir. Il y avait là aussi quelques jeunes femmes -avec leurs bébés, qu’elles portent sur le dos,<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a href="images/illu-041.jpg"> -<img src="images/illu-041.jpg" width="600" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Un coin de la Réserve des Têtes-Plates.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p> - -<p class="nind">empaquetés, debout dans leurs châles multicolores, de sorte que la -petite tête brune de l’enfant, piquée de deux grands yeux noirs, émerge -et regarde curieusement par-dessus l’épaule de sa mère.</p> - -<p>Le lendemain, 31 octobre, les Indiens commencèrent à arriver en grand -nombre. La première voiture parut à l’entrée du campement à 11 h.; elle -était attelée de deux chevaux blancs; deux Indiens, enveloppés de leur -couverture rouge, étaient assis sur le siège: derrière, des formes -confuses accroupies, sans doute des femmes. D’autres voitures suivirent, -comme aussi beaucoup de cavaliers, hommes ou femmes, seuls ou en -troupes. Peu à peu le camp s’anima; des spirales de fumée blanche -s’élevèrent au-dessus des toits; le hennissement des chevaux, les -aboiements des chiens, rompirent le silence pesant de la solitude, et la -nuit venue, les fenêtres s’éclairèrent de nombreuses lumières, perçant -l’obscurité opaque.</p> - -<p>Le lendemain, jour de la Toussaint, la cloche appela ce bon peuple à -l’église du Sacré-Cœur pour la grand’messe; ils vinrent sans retard et -formèrent bientôt la foule la plus pittoresque et la plus bariolée qui -se puisse voir. Bon nombre d’hommes portaient une sorte de tunique -flottante, faite d’une légère étoffe blanche ou noire; plusieurs étaient -majestueusement drapés dans leurs couvertures de couleurs voyantes, où -le rouge domine. Sur toutes les têtes, le chapeau de feutre blanc aux -larges bords contrastant avec les longues chevelures noires. Parmi eux -je distinguai quelques types vraiment admirables et d’une beauté -sculpturale. On me présenta deux ou trois personnages, entre autres le -premier chantre, Louis, et le policeman: il faut savoir que la police -dans les Réserves est faite par les Indiens, sous la direction de -l’agent.</p> - -<p>Je ne sais quelle erreur avait été commise, et des fleurs<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> qu’on devait -envoyer de Tekoa pour l’église, n’étaient point arrivées. Le policeman -et son compagnon expliquèrent ce retard et en exprimèrent leurs regrets -dans un long discours d’une grande solennité, et dont je ne compris que -les gestes, d’ailleurs tout à fait oratoires. On sait quel goût ont ces -enfants de la nature pour la haute éloquence.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 188px;"> -<a href="images/illu-043.jpg"> -<img src="images/illu-043.jpg" width="188" height="365" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Jeune femme indienne portant son bébé sur le dos.</p></div> -</div> - -<p>Enfin voici l’heure de la messe: l’église, d’assez grande dimension, est -comble; vu de l’autel, l’aspect de ces figures jaunes, si expressives -dans leur impassibilité, fait un singulier effet. Du fond de la nef, -c’est une mosaïque de costumes aux couleurs vives, digne du meilleur -pinceau.<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span></p> - -<p>Le prêtre est à l’autel, les chants commencent, exécutés par toute la -tribu, hommes et femmes; c’est une messe grégorienne avec de légères -modifications exigées par le goût de nos sauvages et par la portée de -leurs voix. Tout alla bien jusqu’au Sanctus; mais alors quel ne fut pas -mon étonnement d’entendre, au lieu du chant liturgique, un cantique en -langue indienne, sur l’air «Partant pour la Syrie!» Sans doute le bon -Père Joset, leur premier missionnaire, n’avait pas une idée bien nette -de l’origine et de la signification de ce chant lorsqu’il l’enseigna -comme air de cantique à ses naïves ouailles.</p> - -<p>Pendant la communion, on chanta un autre cantique, cette fois sur l’air -«Au sang qu’un Dieu va répandre». Les jeunes femmes vinrent à la sainte -Table, avec leurs enfants sur le dos, empaquetés comme je l’ai dit -précédemment. En deux jours il y eut 350 communions.</p> - -<p>Je dois avouer que, pendant une bonne partie de la messe, je fus -distrait par un spectacle à la fois sérieux et comique qui se déroulait -à trois pas devant moi. Une jeune Indienne, coiffée d’un foulard de soie -rose et blanc, était à genoux par terre, dans son grand châle rouge à -carreaux verts et violets, avec bébé sur le dos. Mais bébé n’est pas -sage; il s’agite et crie. Pour le calmer, sa mère, sans se retourner, -lui passe un mouchoir de couleur. Bébé s’amuse un instant à le plier, à -le déplier, puis il le laisse tomber. Sa mère le ramasse et le lui rend. -Aussitôt son plan est fait: une seconde fois il laisse tomber le -mouchoir, puis il le jette à une petite distance. Toujours la mère -ramasse et rend par-dessus son épaule avec une patience inaltérable. -Bébé prend goût au jeu et jette le mouchoir le plus loin possible: sa -mère se traîne sur ses genoux et ramasse. Bébé se lasse du jeu; pour se -désennuyer, il se met à marteler la tête de sa mère, il lui tire<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> les -cheveux; elle ne bouge pas. Finalement il lui enlève sa coiffe: léger -mouvement d’impatience ou plutôt de détresse, car le moment de la -communion est venu et elle ne peut pas se présenter tête nue. Elle se -rajuste et part à la sainte Table avec bébé toujours sur le dos. A peine -revenue, bébé crie et se débat. Elle le dénoue, et toujours à genoux le -plante debout devant elle, l’enveloppe dans son châle, et lui donne à -boire. Quand il a bu, Bébé se sent en humeur de danser, malgré la -sainteté du lieu. Cette fois une tape maternelle le rappelle à l’ordre.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 360px;"> -<a href="images/illu-045.jpg"> -<img src="images/illu-045.jpg" width="360" height="258" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Femmes de la tribu des Têtes-Plates.</p></div> -</div> - -<p>Dans l’après-midi, j’allai visiter le camp; j’entrai dans quelques -maisons où je ne remarquai rien de bien particulier, sinon la rareté des -meubles les plus communs; ainsi en bien des endroits, point de chaises -ni de bancs. Hommes et femmes se couchent et s’accroupissent sur le -plancher. Je donnai quelques poignées de mains à la mode anglaise, et je -me souviens d’une bonne femme dont les mains étaient parfaitement -propres, et qui cependant<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span> fit le simulacre de se les laver en les -passant l’une sur l’autre, avant de me rendre ma politesse.</p> - -<p>Le lundi 3 novembre, je profitai de la voiture du facteur rural qui nous -avait comme d’habitude apporté le courrier (car ici encore les Pères -tiennent le bureau de poste), et repris le chemin de Tekoa. Sur la -route, nous rencontrâmes de nombreux Indiens se rendant à la ville, les -uns dans des voitures attelées de deux et même de quatre poneys, les -autres à cheval. Notons en passant que les femmes montent à cheval comme -les hommes; quelquefois même l’absence de barbe chez ceux-ci peut -occasionner des méprises.</p> - -<p>A Tekoa je pris le train et rentrai à Spokane. J’avais un instant hésité -à partir, à cause du mauvais état des chemins. Mais bien m’en prit de -n’avoir pas attendu plus longtemps: le lendemain l’employé des postes -dut faire son service à cheval, la boue ayant rendu les routes -impraticables aux voitures.</p> - -<p>Nous avons maintenant une idée de ce qu’est une mission indienne dans -les Réserves américaines. Au centre, vous trouvez invariablement une -église d’assez grandes dimensions; à côté de l’église, sous un auvent de -7 à 8 mètres d’élévation, la cloche; puis la maison des Pères, le tout -en bois et d’aspect fort modeste. Aussi près que possible de la -résidence des missionnaires, quelquefois même dans la résidence, l’école -des garçons; à quelque distance, l’école des filles et l’habitation des -religieuses enseignantes. Ces écoles malheureusement n’ont plus -aujourd’hui la même importance qu’autrefois, les subsides du -gouvernement ayant été totalement supprimés. Autrefois le missionnaire -était la seule autorité reconnue à côté des chefs indiens; depuis, le -gouvernement des Etats-Unis a établi dans chaque Réserve une agence, et -près<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span> de chaque agence une école de garçons et de filles qu’il -entretient libéralement; de là, dans nos écoles, diminution sensible des -élèves, qui se recrutent plutôt parmi les blancs et les métis que parmi -les Indiens.</p> - -<p>A chaque mission se rattache une exploitation agricole, plus ou moins -importante: il faut bien entretenir le personnel et nourrir les enfants. -Ces fermes sont dirigées par nos Frères qui président aux travaux de -culture et à l’élevage du bétail. Les troupeaux de bœufs et de chevaux, -parfois considérables, ne demandent pas grand entretien; on les laisse -errer en liberté dans la Réserve, chaque animal portant imprimé au fer -rouge la marque de son propriétaire. Deux ou trois fois par an les -cowboys montent à cheval, et par des courses fantastiques et des charges -effrénées, réunissent et ramènent le troupeau entier. On compte les -têtes, on marque les veaux et les poulains, et de nouveau on donne libre -carrière à toute la bande. On ne conserve jamais à l’écurie plus de deux -ou trois chevaux; si pour une raison quelconque il en faut un de plus, -on va le chercher au pâturage.</p> - -<p>Nous avons également une idée du type indien: peau jaune, cheveux -invariablement noirs, menton arrondi et sans barbe, figure ronde ou -ovale, remarquablement régulière. S’ils sont jaunes, me direz-vous, -pourquoi les appelle-t-on Peaux-Rouges? J’ai moi-même posé cette -question à un Américain, qui m’a répondu: On les appelle Peaux-Rouges -parce qu’ils avaient coutume de se peindre en rouge pour la guerre ou -pour leurs danses solennelles.</p> - -<p>A mon avis, le trait caractéristique de l’Indien, ce qui donne à sa -physionomie un air de dignité calme et reposée qui frappe tout d’abord, -c’est son impassibilité et son imperturbable sang-froid. Le P. de Smedt -avait<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> déjà noté cette particularité dans ses lettres: «L’Indien, -dit-il, est froid et délibère, étouffant avec soin la moindre agitation. -Découvre-t-il, par exemple, que son ami est en danger d’être tué par -quelque ennemi aux aguets, on ne le verra pas accourir précipitamment -pour le lui annoncer, comme s’il était dominé par le sentiment de la -crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu aujourd’hui?» -Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air d’indifférence: «Une bête -féroce se trouve cachée sur ta route.» Cette allusion suffit, et son ami -évite le danger avec autant de soin que s’il avait connu tous les -détails relatifs au piège qu’on lui tendait. Si la chasse d’un sauvage a -été infructueuse pendant plusieurs jours, et que la faim le dévore, il -ne le fera pas connaître aux autres par son impatience ou son -mécontentement; mais il fumera son calumet comme si tout lui eût réussi -à son gré: agir autrement serait manquer de courage et s’exposer à être -flétri par le sobriquet le plus injurieux que puisse recevoir le -sauvage, celui de <i>vieille femme</i>.</p> - -<p>«Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les combats, -qu’ils ont enlevé des chevelures: le père ne montre aucune émotion de -joie et se borne à répondre: «Ils ont bien fait.» Si, au contraire, on -lui apprend que ses enfants sont morts ou prisonniers, il se contente de -dire: «C’est malheureux». Quant aux circonstances de l’événement, il ne -s’en informera que quelques jours après.»</p> - -<p>Rentré à Spokane, je m’informai des besoins de la mission, et je sus -bien vite que c’était surtout pour les Indiens qu’on manquait de -prêtres. Mon parti fut pris aussitôt et dès le retour du Supérieur -Général je m’offris pour ce ministère. «Je puis encore apprendre une -langue, malgré mon âge, lui dis-je.—J’accepte bien volontiers,<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span> me -dit-il; et quelle langue préférez-vous? le <i>Kalispel</i> ou le -<i>Nez-Percé</i>?» Le Kalispel est la langue des sauvages qui habitent les -bords du lac de ce nom: Têtes-Plates, Pend-d’Oreilles, etc. Les Cœurs -d’Alène parlent aussi Kalispel; c’est une langue extrêmement âpre et -gutturale. Le Nez-Percé au contraire, à cause du grand nombre de ses -voyelles, est d’une prononciation relativement douce et facile. Ma -réponse ne se fit pas attendre: je préférais le Nez-Percé. «Vous irez -donc chez les Nez-Percés, pour y vivre et y mourir. Vous partez demain». -Et il ajouta: «In nomine Domini», en accompagnant ces paroles d’un geste -bénissant.</p> - -<p>On raconte que Louis-Napoléon, condamné à la prison à perpétuité, se -tourna en souriant vers Berryer, son avocat, et lui dit: «La perpétuité? -combien de temps cela dure-t-il en France?» Dans mon cas, comme dans -celui du futur empereur, la perpétuité ne dura guère: envoyé chez les -Nez-Percés «pour y vivre et y mourir», j’y restai quelques mois -seulement.</p> - -<p>Nous partîmes deux jours après, le R. P. de la Motte voulant bien -m’accompagner, pour la Réserve d’Umatilla, près de Pendleton, dans -l’Orégon. En passant à la station de Tekoa, j’envoyai de loin un -souvenir à nos bons Cœurs d’Alène, et nous continuâmes notre course à -toute vapeur vers le Sud-Ouest. Jusqu’à Colfax, nous eûmes sous les yeux -les horizons ordinaires du Montana: montagnes boisées et vertes -collines. Mais à cet endroit, le paysage change brusquement: plus -d’arbres, plus de verdure, du sable et des éboulis de rochers, une vaste -solitude couverte d’un linceul de poussière. Voici bientôt sur notre -route la grande rivière des Serpents (Snake river). Je me sentis le cœur -gros à la vue du spectacle morne et désolé que présentaient les rives de -ce fleuve,<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> coulant entre deux chaînes de collines grises et raboteuses, -sans le moindre brin de verdure, sans le moindre arbuste. Je ne pus -m’empêcher de penser à la vallée du Rhône, que j’avais parcourue quelque -temps auparavant, et le contraste de cette triste région avec les -splendeurs pittoresques de notre beau fleuve français me causa, je -l’avoue, un brusque accès de nostalgie.</p> - -<p>La nuit était tombée quand nous arrivâmes à la gare de Pendleton. Le P. -Neate, curé de la paroisse, nous y attendait avec son cabriolet, dans -lequel nous montâmes, et quelques instants après nous étions au -presbytère. Pendleton est une petite ville (4 à 5000 âmes) bâtie toute -en bois, sur les bords de la rivière Umatilla; il s’y trouve cependant -quelques beaux édifices en pierre ou en brique, entre autres l’hôpital -catholique et le pensionnat tenu par des Sœurs allemandes. C’est une des -rares paroisses desservies par nos Pères en dehors des Réserves. -L’église et le presbytère, brûlés complètement il y a quelques années, -furent rebâtis par un Français, le P. Victor Garrand.</p> - -<p>A une petite distance de la ville s’ouvre la Réserve des Nez-Percés, à -laquelle on a donné le nom de la rivière qui la traverse, l’Umatilla. -C’est au centre de cette Réserve, à la mission Saint-André, que j’allais -et dès le lendemain de notre arrivée, le P. Ragaru, qui avait charge de -cette mission, vint me chercher à Pendleton. Je le vois encore, -descendant de sa voiture, venir à nous dans le jardin, vêtu d’un gros -tricot de laine, qu’il avait conservé de son costume de missionnaire -d’Alaska. Après le dîner il fit ferrer ses chevaux et m’emmena à travers -des chemins défoncés et une mer de boue. Plus nous approchions, plus le -pays devenait triste et même lugubre: un sol uniformément gris ou noir, -sans le moin<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span>dre relief, sans ombre de végétation, une solitude morne, -un silence écrasant, rompu de temps à autre par le sifflement brusque de -la bise ou par le glapissement suraigu des chiens sauvages, appelés -«cayoutis». La nuit tombait; j’aperçus à quelque distance une église -basse en bois: c’était l’église de la mission. Nous la dépassons et la -voiture s’arrête devant une maison à deux étages, dont la silhouette -solitaire perçait à peine l’obscurité. Je descendis seul à la porte de -cette maison qui était la nôtre, mon compagnon poursuivant sa route -jusqu’au pensionnat pour y déposer les provisions rapportées de la -ville. Un homme de haute taille, aux traits austères, m’accueillit sur -le seuil et m’introduisit dans une salle nue, à peine éclairée par une -lampe fumeuse. Il m’offrit un siège, et s’assit lui-même sans proférer -une parole. La solitude semblait l’avoir marqué de son empreinte -mélancolique, et sa haute taille se courbait, comme brisée par le poids -du travail. C’était le Fr. Daisy, Irlandais, chargé des travaux de la -ferme. Je lui demandai où était la chapelle, le réfectoire. Il me -répondit par monosyllabes qu’il n’y avait dans la maison ni chapelle, ni -réfectoire: on disait la messe et l’on mangeait à l’école des Sœurs, -plus loin. Et il retomba dans son mutisme. On le voit, mon entrée sur le -théâtre de mes futurs travaux apostoliques manquait complètement de mise -en scène.</p> - -<p>Le lendemain matin j’explorai les environs immédiats. Le pays m’apparut -alors dans toute son horrible nudité. Pas un arbre! à peine si à -l’horizon une étroite bande de verdure indiquait le cours de l’Umatilla. -En dehors de l’école, solitude complète autour de nous. Le dimanche -seulement nous pouvions espérer de voir des figures humaines, jaunes ou -blanches, à l’église. Pendant toute la semaine, nous étions ensevelis -dans ce coin de terre comme<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> dans un tombeau. Heureusement j’étais venu -sans illusion sur ce qui m’attendait dans ces pays lointains. Il fallait -cependant, de toute nécessité, me créer une occupation: je me jetai à -corps perdu dans l’étude du Nez-Percé ou Noumipou.</p> - -<p>D’où vient ce nom de Nez-Percé donné à cette tribu par les trappeurs -canadiens? Il est à croire qu’autrefois ils se perforaient la cloison ou -les ailes du nez pour y introduire des ornements. Actuellement il ne -reste rien de cet usage, s’il a jamais existé. Les Nez-Percés sont -intelligents et braves; ils l’ont prouvé par leurs exploits sous la -conduite de leur célèbre chef Joseph, mort récemment. Leur type se -distingue entre tous les types indiens par sa noblesse et son élégance. -Leur langue, je l’ai déjà dit, est relativement douce et harmonieuse. -Tandis que les Têtes-Plates donnent à Dieu le nom de Grand Esprit -(Kolinezouten), les Nez-Percés l’appellent «Celui qui est en haut» -(Akame-kinikou). Akame signifie «en haut». De même ils nomment le démon -«Celui qui est en bas» (Enime kinikou). Enime signifie «en bas».</p> - -<p>J’étudiais avec tant d’ardeur, qu’en moins de trois mois je pus prêcher -de mémoire un court sermon que j’avais composé moi-même sur Dieu (Akame -kinikuki). Ki est le locatif (préposition <i>sur</i>). La division de ce -sermon était la suivante:</p> - -<p>«Dieu est notre créateur.—Akame kinikou iouèsche nounim Anièouat.</p> - -<p>«Dieu est notre maître.—Akame kinikou iouèsche nounim Miogate.</p> - -<p>«Dieu est notre Père.—Akame kinikou iouèsche nounim Pischte.»</p> - -<p>Il est d’usage, lorsqu’un nouveau Père arrive dans une mission, que les -Indiens lui donnent en leur langue un<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span> nom spécial, sous lequel il sera -désormais désigné parmi eux. Ce nom leur est inspiré par un détail -extérieur, une particularité physique qui les frappe. Pour moi, ce qui -leur parut le plus remarquable, ce fut mon lorgnon, et ils m’appelèrent -«le Père Victor Œil de cristal»; je ne me rappelle plus le mot qui -signifie en leur langue «œil de cristal», mais je me souviens que les -lettres «v» et «r» manquant dans leur alphabet, au lieu de Victor, ils -prononçaient «Mittol».</p> - -<p>J’ai déjà dit plus haut que la tribu des Cœurs d’Alène est tout entière -catholique; ici il n’en est pas de même. Un tiers seulement des -Nez-Percés est catholique, un autre tiers protestant et le reste encore -païen. Ces païens adorent, paraît-il, les astres, le feu, les eaux, mais -surtout le soleil; il est d’ailleurs très difficile de pénétrer leurs -mystères. Je fus dès le début témoin d’une conversion, et j’assistai au -baptême d’un jeune païen de 25 à 30 ans, qui m’édifia par sa piété -naïve. Il s’appelait André Corne d’argent. Après le baptême, on -réhabilita son mariage; sa femme déjà chrétienne paraissait tout -heureuse.</p> - -<p>Le dimanche était notre grand jour; après une semaine de solitude nous -voyions arriver nos paroissiens, jaunes et blancs, les uns à cheval, les -autres en voiture, tous accompagnés de leurs chiens, qui par leurs -gambades et leurs aboiements joyeux mettaient dans le paysage une note -de gaîté. L’église était bientôt pleine; les femmes commençaient à -réciter ou plutôt à chanter le rosaire dans leur langue harmonieuse, -jusqu’à ce que le prêtre parût à l’autel. Les jeunes filles du -pensionnat des Sœurs chantaient à la tribune; le P. Ragaru et moi nous -prêchions alternativement, d’abord en anglais pour les Blancs, puis en -nez-percé pour les Indiens. L’aspect gé<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span>néral de la foule était à peu -près le même que chez les Cœurs d’Alène: même mosaïque de costumes aux -couleurs éclatantes, mêmes visages cuivrés, encadrés de longs cheveux -noirs, avec cette différence qu’il y avait dans l’assemblée plus de -visages pâles, c’est-à-dire de Canadiens-français. Après la messe, les -enfants, garçons et filles, retournaient à l’école, la foule se -dispersait et nous retombions dans notre solitude pour toute une semaine -que j’employais à l’étude acharnée de la langue.</p> - -<p>L’école comptait à cette époque une centaine d’enfants, la plupart métis -ou quarterons. J’y allais dire la messe le matin, parfois je donnais une -instruction aux religieuses; c’était toute l’occupation qui me venait de -ce côté.</p> - -<p>D’autre part il n’y avait guère à songer à des promenades aux environs; -les chemins étaient rendus impraticables par la boue d’abord, par la -neige ensuite. Il ne me restait d’autre ressource que l’étude.</p> - -<p>Les fêtes de Noël vinrent pourtant faire diversion; dès la veille un -certain nombre d’Indiens arrivèrent à cheval, en voiture, précédés ou -suivis de leurs chiens, sans lesquels ils ne voyagent jamais. Quelques -tentes s’élevèrent autour de l’église, et le soir venu je pus voir de ma -fenêtre la lueur rougeâtre des feux qui les éclairaient à l’intérieur.</p> - -<p>L’année précédente je me trouvais pendant cette nuit de Noël au milieu -du tumulte, des chants, des bruits d’instruments de toutes sortes par -lesquels les habitants des quartiers populaires de Gênes célèbrent cette -grande fête. Par un brusque changement de décor, je la célébrais cette -fois au fond d’un désert, dans le silence et la solitude.</p> - -<p>A la grand’messe le lendemain, le P. de la Motte qui était venu passer -les fêtes avec nous, prêcha par inter<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span>prète; pour un nouveau venu -c’était un spectacle intéressant, de voir à la table de communion -l’interprète debout à côté du prédicateur; celui-ci procédait par -phrases courtes et multipliées; la traduction suivait aussitôt, alerte -et naturelle: «Quel est ce petit enfant qui nous tend les bras dans la -crèche?... C’est le Fils du Roi des rois; c’est celui qui gouverne -l’univers... Et d’où vient-il, ce petit enfant?... Il vient du ciel où -nous espérons le voir un jour... Que vient-il faire sur la terre, ce -petit enfant?.. Il nous apporte la joie et le bonheur, etc...» Je ne -comprenais point la traduction de ces paroles, et ne pus saisir qu’un -mot, le mot «Miaz», qui signifie petit enfant, et qui revenait sans -cesse.</p> - -<p>Après la grand’messe, il y eut conseil des chefs; le R. P. de la Motte, -arrivé récemment de Rome, les avait convoqués pour leur donner des -nouvelles du Saint-Père et les consulter sur les besoins de la mission. -Quand nous entrâmes dans la Salle du Conseil, ils étaient déjà là cinq -ou six chefs, assis sur un banc, silencieux et impassibles. Nous prîmes -place vis-à-vis d’eux, et pendant plusieurs minutes le plus profond -silence régna dans la salle. Les Indiens, avant de parler, tiennent à -s’établir dans le calme le plus absolu; ils maîtrisent leurs émotions -par un acte de volonté et donnent à leur visage une expression de -complète indifférence. Enfin l’un d’eux se leva et lentement prononça -quelques paroles de bienvenue, adressées au Supérieur général de la -mission; puis il se rassit. Le P. de la Motte observa le même cérémonial -avant de répondre; pendant quelques minutes il resta silencieux et parut -impassible; puis il prononça en anglais un petit discours sur Rome et le -Saint-Père dont l’interprète donna la traduction indienne phrase par -phrase. Ensuite il leur demanda s’ils désiraient quelque chose ou s’ils<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> -avaient quelque proposition à faire. Longue pause, nouveau silence. L’un -d’eux se lève enfin et commence à parler en appuyant ce qu’il dit de -gestes simples et nobles; l’interprète traduit en anglais: «L’orateur -remercie le Père; il est heureux de le revoir après une absence qui a -duré un si grand nombre de lunes; mais il désire quelque chose et il -veut ouvrir son cœur. Nous n’aimons pas, dit-il, à user d’interprète à -l’église; chef des Robes noires, envoie-nous des prêtres qui sachent -notre langue...» Et me désignant de la main, il m’adressa ce compliment -qui fut la meilleure récompense de mon travail: «Ce nouveau Père, nous -le comprenons, lui, quand il prêche.» Un second orateur succède au -premier, un troisième au second, toujours avec la même lenteur et la -même solennité. Mais le thème ne change pas: tous insistent pour avoir -des Robes noires qui sachent leur langue. Un d’eux ajoute même: «Chose -étrange! toutes les fois qu’un Père commence à nous comprendre et à bien -parler, on nous l’enlève.» C’était aller un peu loin; aussi le P. de la -Motte jugea-t-il à propos de lever la séance.</p> - -<p>Ce Conseil est le seul auquel j’aie jamais assisté; je regrette de dire -qu’on n’y fuma point le calumet. On sait assez quelle importance les -Indiens attachaient à cet usage lorsqu’ils tenaient leurs conseils de -guerre ou qu’ils concluaient la paix avec leurs ennemis. Mais ce que -l’on sait moins, c’est la place que tenait le calumet dans toutes les -cérémonies religieuses. «Le calumet, nous dit le P. de Smedt, est -l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations. Fumer -est leur préparation prochaine lorsqu’ils s’adressent au Grand Esprit, -au soleil, à la lune, à la terre et à l’eau et qu’ils les prennent pour -témoins de leur sincérité et pour garants de leurs engagements. Cette -coutume des sauvages, quoique ridicule en<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span> apparence, a cependant son -bon côté. L’expérience leur a appris que l’action de fumer tend à -dissiper les vapeurs du cerveau, à relever leur courage, à les habituer -à penser et à juger avec justesse; c’est pourquoi le calumet est encore -introduit dans leurs Conseils comme prologue et devient comme le sceau -de leurs décrets lorsque leurs résolutions sont prises. Ils l’envoient -comme un gage de fidélité et de respect à ceux qu’ils veulent consulter, -ou avec qui ils ont fait alliance, ou conclu un traité.»</p> - -<p>Le jour de l’Epiphanie, pour égayer un peu les enfants de l’école, -j’imaginai d’organiser un cortège de Rois-Mages. J’avais trouvé au -grenier des instruments de musique, oubliés là depuis longtemps et -couverts de poussière; il y avait un tambour, une grosse-caisse, un -cornet à piston, un trombone, etc. J’appelai quelques-uns de nos grands -élèves, et leur distribuai ces divers instruments, me réservant -toutefois le tambour. Je leur recommandai au signal que je leur -donnerais de souffler de toutes leurs forces dans leurs cuivres et de ne -pas ménager la grosse-caisse; puis, faisant amener trois chevaux (car -les chevaux ne manquaient pas), je juchai sur leur dos trois de nos -petits garçons, qui devaient représenter les Rois. Heure avait été prise -pour cette petite fête dans l’après-midi; les religieuses avec tous -leurs enfants de l’école étaient rangées sur le trottoir de bois, qui -bordait le chemin boueux et qui servait de communication entre les deux -maisons. Le moment venu, le cortège s’ébranla sous mes ordres; lorsque -nous arrivâmes devant le groupe des Sœurs et de leurs élèves, je donnai -le signal avec mon tambour, et aussitôt ce fut un déchaînement de sons -rauques, une cacophonie invraisemblable, qui finit dans un immense éclat -de rire. Alors les Rois s’avancèrent sur leurs chevaux caparaçonnés de -rouge et commencèrent<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> une distribution de fruits et de sucreries, -avidement attendus par tous les spectateurs. On n’avait jamais vu -pareille fête à l’école Saint-André, et l’on en parla longtemps.</p> - -<p>Pendant tout le mois de janvier 1903, je continuai à étudier la langue; -j’avais traduit le catéchisme écrit en nez-percé par un ancien -missionnaire; j’en avais appris quelques fragments par cœur, et ce -furent ces fragments qui me fournirent mes premières prédications.</p> - -<p>Je sortais très rarement et ne fis que deux ou trois excursions, dont -une mérite d’être mentionnée. Nous avions parmi nos plus grands élèves -un jeune garçon de seize à dix-sept ans, appelé Louis, et dont la mère -pouvait être citée comme la femme la plus extravagante des Etats-Unis, -ce qui n’est pas peu dire. Elle avait divorcé douze fois. A celui qui me -conta le premier cette histoire, je dis: «Voyons, il doit y avoir là une -exagération! supposons qu’elle a divorcé sept ou huit fois, c’est déjà -beau!—Non, me fut-il répondu, elle en est à son douzième divorce.»</p> - -<p>Cependant elle n’était point restée sourde aux exhortations du P. Neate, -curé de Pendleton, et sur les instances de ce bon prêtre, elle venait -enfin de reprendre exclusivement son premier mari. C’était un Canadien, -appelé en anglais Brown, mais dont le vrai nom, je suppose, était -Lebrun. A ce moment, elle vivait avec lui à quelques milles de l’église, -dans une ferme qui lui appartenait; car elle avait du sang indien dans -les veines, et par conséquent pouvait posséder des propriétés en -territoire indien.</p> - -<p>Un jour l’envie me prit de faire une promenade à cheval jusqu’à -Pendleton; la distance est de 15 kilomètres; je partis avec le jeune -homme dont je viens de parler, et lorsque nous arrivâmes, la première -chose que<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> lui dit le P. Neate en nous abordant, fut: «Tu sais, Lebrun -est à la mort.» L’enfant ne manifesta aucune émotion à cette nouvelle. -Le Père alors s’adressant à moi ajouta: «La maison est presque sur votre -route; en retournant à la mission, veuillez donner les derniers -sacrements à cet homme.» Aussitôt après le dîner, je pris le Saint -Viatique et les Saintes Huiles et me remis en chemin, précédé de Louis -qui me servait de guide. Madame Brown nous avait vus venir et se tenait -sur le seuil de la porte; je fus surpris de voir son fils la saluer d’un -geste bref et s’élancer aussitôt à la rencontre de quelques chevaux qui -semblaient l’avoir reconnu. J’entrai; le malade me parut en proie à une -violente pneumonie; j’entendis sa confession et lui donnai le Saint -Viatique, l’Extrême-Onction et l’indulgence in articulo mortis. Deux -jours après, on m’annonçait sa mort et l’enterrement pour le lendemain à -11 h. A l’heure fixée, personne n’avait paru; j’attendis jusqu’à midi, -jusqu’à une heure; à jeun et fatigué, j’allais dire la messe, lorsqu’on -signala le cortège. Les Sœurs et leurs élèves chantèrent l’office, à la -suite duquel on se rendit au cimetière. Selon l’usage américain, on -découvrit le visage du défunt avant de descendre le corps dans la fosse; -il était extraordinairement rouge et tuméfié. J’appris plus tard que les -parents de Lebrun, pris de soupçons, avaient fait venir le <i>coroner</i>, -sorte de juge d’instruction, lequel fit plusieurs ponctions sur le -cadavre, mais sans découvrir aucune trace d’empoisonnement. Pendant que -la famille du mort éclatait en sanglots et se livrait à des lamentations -bruyantes, sa femme impassible et presque souriante, la tête haute, les -bras croisés sur la poitrine, allait et venait. Quelqu’un me chuchota à -l’oreille: «Elle ne paraît guère désolée; cela se comprend; comme la -ferme lui appartient, elle<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span> trouvera facilement un autre mari.» Dans la -soirée en effet le bruit se répandait qu’elle allait reprendre un à un -ses douze divorcés et les expédier lestement dans l’autre monde. Je -partis trop tôt pour savoir ce que devint cette étrange Samaritaine...</p> - -<p>Quelques jours après cet événement, on vint m’avertir qu’un petit Indien -de douze ans était à la mort; il avait été à notre école et se préparait -à la première communion. On m’avait indiqué assez vaguement -l’emplacement de la tente où habitait sa famille. Je montai à cheval -aussitôt et me servant des quelques mots usuels que je savais, je -parvins à recueillir les informations nécessaires et trouvai cette tente -sur les bords de la rivière Umatilla. J’entrai par l’ouverture basse qui -sert de porte; au milieu, sur une jonchée de paille gisait le petit -moribond; tout autour, des femmes étaient accroupies, immobiles et -muettes comme des statues. Cette scène vraiment indienne m’est restée -profondément gravée dans la mémoire. Je m’agenouillai près de l’enfant, -qui me rappelait par sa pauvreté et son innocence l’Enfant de la crèche; -il était à toute extrémité, et je ne pus que lui répéter en anglais les -dernières paroles de l’Ave Maria qu’il avait appris en cette langue à -l’école et qu’il parut comprendre. Il mourut peu d’instants après mon -départ.</p> - -<p>Après les Cœurs d’Alène et les Nez-Percés, je devrais dire un mot des -Têtes-Plates; mais nous retrouverons plus tard ces Indiens, dont la -Réserve confinait dans le Montana à ma paroisse. En attendant, qu’on me -permette de proposer mon opinion sur l’origine des Indiens de l’Amérique -du Nord, problème intéressant, qui n’a point encore été résolu.</p> - -<p>Pendant mes longues heures d’étude solitaire de la langue des -Nez-Percés, j’avais été frappé de certaines<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> ressemblances de cette -langue avec le copte. Une fois mon attention éveillée sur ce point, je -découvris bientôt d’autres affinités entre les deux races. Le costume et -certaines attitudes me rappelaient les bas-reliefs des bords du Nil; je -retrouvais dans nos Indiens quelques-uns des traits caractéristiques du -type copte que j’avais longtemps étudié au Caire, surtout le menton -arrondi. Enfin l’idée m’était venue qu’ils étaient originaires du pays -des Pharaons. Quel ne fut pas mon étonnement un jour de voir mes -inductions pleinement confirmées par un témoignage inattendu! Je causais -avec notre interprète et lui avais demandé si sa tribu possédait -quelques documents historiques ou du moins des traditions orales sur -leurs origines; il me répondit: «Non, nous n’avons rien, nous ne savons -qu’une chose, c’est que nous venons d’Egypte.» Comment seraient-ils -venus de l’Egypte, et par quel chemin? Cette question se présente -d’elle-même et dans tous des systèmes; quel que soit celui qu’on -admette, il faut la résoudre. Or, il paraît certain qu’au commencement -de l’ère chrétienne, les côtes occidentales de l’Amérique du Nord furent -envahies par les Chinois ou du moins par des peuples de race jaune<a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>. A -mon avis, les Indiens d’Amérique sont les descendants de ces -envahisseurs. On m’objectera la couleur de leur peau, qui a, d’après -certains ethnographes, une teinte rougeâtre caractérisée. J’ai vécu au -milieu des Japonais, des Chinois et des prétendus Peaux-Rouges, et je -puis bien dire que jamais je n’ai vu la moindre différence entre la -couleur de leur peau. J’avoue que les yeux bridés des Japonais les -distinguent des Indiens; mais tant de nouveaux éléments d’existence et -surtout de climat n’ont-ils pas pu après tant d’années<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> modifier le type -dans certains détails? Je le répète, Chinois, Japonais et Indiens -d’Amérique ont le même type, les mêmes traits caractéristiques: même -couleur de la peau, mêmes cheveux invariablement noirs et plats, même -absence de barbe, et plus d’une fois il m’est arrivé en voyant par -exemple un jeune homme de ne pouvoir décider à première vue s’il était -Chinois, Japonais ou Indien. Certains auteurs ont d’ailleurs fait avant -moi cette remarque, qu’un grand nombre d’Indiens ont tout à fait le -facies mongolique.</p> - -<p>J’étais, sans m’en douter, à la veille de quitter mes chers Indiens. Le -dimanche 16 février j’avais prêché un sermon sur Dieu (Akame kinikou), -dont j’ai parlé plus haut, et je préparais déjà un sermon sur le diable -(Enime kinikou), que je comptais prêcher le dimanche suivant. Dans la -soirée on me remit une lettre du Supérieur général de la mission qui -m’ordonnait de partir à l’instant pour le Montana où je devais prendre -et desservir la paroisse de Frenchtown, diocèse de Helena. Je partis le -lendemain matin, passai la journée du lundi à Pendleton; le mardi je me -mis en route pour Spokane où j’arrivai la nuit close, et où je restai -jusqu’au jeudi matin; le soir de ce même jour je couchai à Misoula et le -lendemain vendredi 21 février 1908, j’arrivais dans ma nouvelle -paroisse.<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_IIIa" id="CHAPITRE_IIIa"></a> -<img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" /> -<br />CHAPITRE III.<br /><br /> -<small>UNE PAROISSE AMÉRICAINE</small><br /><br /> -<small>FRENCHTOWN, OU LA VILLE FRANÇAISE</small></h2> - -<div class="figcenter" style="width: 389px;"> -<a href="images/illu-063.jpg"> -<img src="images/illu-063.jpg" width="389" height="236" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Entrée de Frenchtown.</p></div> -</div> - -<p>Le Montana est un des Etats les plus étendus et les moins peuplés de -l’immense République américaine; il est plus grand que l’Italie tout -entière, plus grand que l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande réunies, -presque aussi grand que la France. Sa superficie est égale à celle du -Japon qui compte 44 millions d’habitants, tandis que le Montana n’en a -que 250.000, dont 50.000 dans la seule ville de Butte, célèbre par ses -mines de cuivre, les plus riches du monde, paraît-il. La capitale de -l’Etat est la<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> ville d’Héléna, résidence du gouverneur et siège du -parlement; car chaque Etat a son Sénat et sa Chambre des députés. C’est -aussi là que réside l’évêque catholique de cet immense diocèse<a name="FNanchor_D_4" id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>.</p> - -<p>L’Etat de Montana s’appelle ainsi à cause des montagnes dont il est -hérissé. En effet la chaîne des Montagnes Rocheuses le traverse du Nord -au Sud, séparant le bassin de l’Atlantique de celui du Pacifique: Le -Missouri y prend sa source sur le versant de l’Atlantique, et à peine -a-t-on franchi la ligne de faîte, que l’on rencontre de grandes rivières -courant en sens inverse sur le Pacifique.</p> - -<p>Une des premières que nous trouvons sur notre chemin, est la Misoula qui -donne son nom à une petite ville bâtie sur ses bords. Cette ville est le -chef-lieu du comté le plus occidental de l’Etat. A partir de Misoula, -une ligne de chemin de fer se détache de la ligue principale, se -dirigeant droit à l’Ouest. On l’appelle la ligne Cœur d’Alène. Après -avoir contourné un massif de collines peu élevées, on entre brusquement -dans une large vallée parsemée de grandes fermes, qui se détachent au -printemps sur un fond de verdure; c’est la vallée de Frenchtown ou la -ville française, ainsi nommée parce que les premiers colons qui s’y -établirent étaient des Canadiens-Français. Cette vallée, longue de 21 -kilomètres, est le centre de la paroisse; elle est bornée au sud par les -monts de Bitterroot (racine amère), et au nord par une chaîne parallèle -qui se détache du massif des Têtes-Plates. Au fond s’élèvent les hautes -cimes des Cœurs d’Alène.</p> - -<p>En arrivant à Frenchtown je fus agréablement surpris de voir à deux pas -de la gare se dresser une vaste et belle église, vers laquelle je me -dirigeai avec mon com<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span>pagnon, le P. Dethoor, de la résidence de Misoula. -L’intérieur répondait bien à l’extérieur de l’édifice: la nef, large et -élevée, garnie de bancs, pouvait contenir 400 personnes. Le sanctuaire, -orné de nombreuses statues, offrait un fort bel aspect. Au-dessus du -portail percé de trois portes s’élevait un campanile avec sa cloche.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 280px;"> -<a href="images/illu-065.jpg"> -<img src="images/illu-065.jpg" width="280" height="393" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Rév. P. Victor Baudot, S. J.</p> - -<p>Curé de Frenchtown, Montana, États-Unis.</p></div> -</div> - -<p>Après l’église je visitai le presbytère, petit mais commode et bien -distribué. Au centre un cabinet de travail, que l’on appelle ici -<i>l’office</i>; d’un côté ma chambre à coucher et un modeste salon; de -l’autre, la salle à manger et la cuisine, avec une chambrette pour le -domestique. Nous poussâmes ensuite notre visite jusqu’à l’écurie; -au-dessus de la porte basse passait la tête d’un cheval qui regardait<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span> -avec curiosité venir son nouveau maître; la remise contenait une voiture -légère à quatre roues, appelée <i>buggy</i> et un traîneau; puis le -poulailler, vide alors, mais qui fut bientôt largement peuplé. Autour de -l’église et du presbytère s’étendait un terrain de quelques hectares en -partie traversé par un gros ruisseau aux eaux limpides et poissonneuses, -qui devient au printemps une petite rivière.</p> - -<p>Le P. Dethoor, habitué à la vie de missionnaire, alluma du feu à la -cuisine et prépara un frugal repas; vers trois heures il reprit le -chemin de Misoula et je restai seul dans <i>ma</i> maison et désormais <i>chez -moi</i>. «Etrange destinée, pensais-je en moi-même; je suis venu en -Amérique pour être missionnaire et me voilà curé;—pour vivre et mourir -au milieu des sauvages, et me voilà dans une paroisse quasi-européenne!» -C’était en effet par suite de circonstances tout à fait inattendues que -ma situation se trouvait ainsi fixée. Quinze jours auparavant, Mgr -Brondel, évêque d’Héléna, avait dû envoyer d’urgence à Butte mon -prédécesseur M. Allaeys pour y occuper un poste vacant. N’ayant pas sous -la main de prêtre parlant français en même temps qu’anglais (et il faut -parler français à Frenchtown à cause des nombreux Canadiens qui s’y -trouvent), il s’était adressé au Supérieur de la mission qui m’avait -aussitôt désigné pour ce poste en s’excusant de me reprendre ainsi par -nécessité à mes chers Indiens.</p> - -<p>J’en étais là de mes réflexions solitaires, lorsque j’entendis un coup -de sonnette: c’était une bonne Canadienne, d’aspect vénérable, qui -m’apportait des beignets. On cause un peu et je remercie. A peine -m’avait-elle quitté, qu’un second coup de sonnette me rappelle à la -porte: c’était un homme cette fois, le charpentier du village qui -m’apportait lui aussi de la part de sa femme des beignets<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span> et un gros -gâteau. Décidément je ne mourrais pas encore de faim ce soir-là. Un -troisième coup de sonnette: j’ouvre et je vois une fillette de huit à -dix ans, les mains derrière le dos et qui me regarde bien en face. «Qui -êtes-vous?—C’est moi, répond-elle d’un ton décidé.—Qui -vous?—Evelina.—Que voulez-vous, ma bonne petite?—Vous voir; on m’a -dit que vous étiez arrivé.» Voilà qui était bien américain.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 394px;"> -<a href="images/illu-067.jpg"> -<img src="images/illu-067.jpg" width="394" height="225" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Église de Frenchtown et presbytère.</p></div> -</div> - -<p>La nuit venue, je fermai soigneusement mes portes, et sans autre -compagnie que celle de mon bon ange, je m’abandonnai aux douceurs du -repos. Le lendemain à sept heures, j’entendis sonner l’<i>Angelus</i>, et -bientôt après le sacristain se présentait à ma porte. C’était un brave -homme, passablement original; il s’appelait Paul-Saul et aurait aimé -qu’on le désignât sous ce double nom; mais le public s’y refusa -obstinément et se contenta de le surnommer Polyte, nom sous lequel il -était connu dans toute la vallée. Je le confirmai dans ses fonctions de -sacristain et moyennant 125 fr. par mois (la main-d’œuvre est très chère -aux Etats-Unis), je l’engageai comme domestique. Il fut ainsi pendant -trois ans tout à la fois cuisinier,<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> cocher, sacristain, organiste, -sonneur de cloche et fossoyeur.</p> - -<p>Le dimanche venu, je dis selon l’usage une messe basse à 8 h. 1/2, puis -à 10 h. 1/2 je chantai la grand’messe. On était accouru de toutes parts -pour voir le nouveau curé; d’ailleurs il faut le dire à leur louange, -les Canadiens n’hésitent pas à faire dix ou douze milles pour assister -aux offices. Je trouvai à la sacristie une petite troupe d’enfants de -chœur fort bien dressés à servir à l’autel; mais je ne pouvais compter -sur eux en semaine, et pendant plusieurs années, en dehors du dimanche, -je dus dire la messe sans servant.</p> - -<p>Ayant entonné l’<i>Asperges</i>, je fus agréablement surpris d’entendre à la -tribune un chœur bien nourri de voix d’hommes et de femmes continuer le -chant liturgique, avec accompagnement d’harmonium: l’organiste n’était -autre que Polyte et le premier chantre, un certain M. Lafleur. -Remarquons en passant qu’un grand nombre de Canadiens portent des noms -comme ceux-ci: Lafleur, Ladouceur, Lagrandeur, etc., et l’on sait que le -héros <i>d’Evangéline</i>, le poème bien connu de Longfellow, s’appelait -Gabriel Lajeunesse. Je fus en même temps ravi de voir que le plain-chant -était en honneur à Frenchtown où l’on n’exécutait guère que des messes -de Dumont, le chœur alternant avec un soliste. En me retournant du haut -de l’autel, je remarquai non sans étonnement que les hommes étaient en -majorité dans l’assistance, au rebours de ce qui se voit d’ordinaire -chez nous. Les femmes aussi étaient nombreuses, mais on comprend qu’à de -si grandes distances, il leur soit parfois difficile de venir à cause de -leurs petits enfants. Le plus grand recueillement régna toujours dans -notre église pendant les offices, et plus d’une fois, n’entendant aucun -bruit, je fus tenté<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> de me retourner pour m’assurer que je n’étais point -seul. Après l’évangile je montai en chaire et lus la lettre de l’évêque -qui me nommait recteur de l’église Saint-Jean-Baptiste de Frenchtown; -puis je saluai mes nouveaux paroissiens, leur fis quelques -recommandations, entre autres de m’avertir à temps quand ils auraient -des malades en danger de mort, et de me présenter les enfants en âge de -faire leur première communion. Je leur déclarai ensuite qu’il n’y avait -pas un sou en caisse, le seul argent disponible ayant été récemment -dépensé par mon prédécesseur pour l’achat d’un très beau corbillard. -Pendant l’offertoire, les syndics, selon l’usage, firent la quête et -recueillirent quelques dollars. Qu’est-ce que les syndics? me -demanderez-vous. Les syndics sont quelque chose comme nos marguilliers, -mais avec plus de prestige. Ils forment le conseil du curé, la seule -autorité reconnue dans ces communautés canadiennes, organisées en -paroisses où il n’y a ni maire, ni adjoints. Ils sont au nombre de -trois, nommés par l’assemblée paroissiale et se renouvellent d’année en -année par un roulement continu, le plus ancien cédant la place à un -nouveau. Chaque famille a son banc; la location des bancs est le -principal revenu du curé; les plus rapprochés de l’autel se louent 20 -dollars ou 100 fr.; les plus éloignés, 6 dollars ou 30 fr.</p> - -<p>La sortie de l’église offre chaque dimanche une scène très animée; on -s’aborde, on s’interroge, on se communique les nouvelles des différents -points de la vallée; les voitures rangées en longues files attendent; -après quelques instants, chaque famille reprend la sienne et fouette -cocher! on rentre au logis.</p> - -<p>Les offices du dimanche sont terminés après la messe et la bénédiction -du saint Sacrement qui la suit; on comprend en effet qu’il est presque -impossible de faire reve<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span>nir tout ce monde après le dîner pour un office -du soir. Pour la même raison, il n’y a pas de catéchisme; je dirai plus -tard comment on suppléait à cette lacune.</p> - -<p>La vallée est exclusivement habitée par des Canadiens-Français, venus -dans le pays vers 1860. J’étais heureux d’avoir l’occasion, sans être -jamais allé au Canada, de connaître cette race forte et vaillante.. «Les -Canadiens, dit un de leurs historiens, ont toujours été fiers de leurs -origines. Ils ont raison, car ils sont peut-être les seuls au monde qui -puissent en revendiquer d’aussi pures et d’aussi honorables. A dater de -1635, ce sont de robustes paysans français, venus de Normandie, de -Bretagne, de Saintonge, du Maine et du Perche, qui commencent à se fixer -au Canada et à faire souche d’honnêtes gens<a name="FNanchor_E_5" id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>.»</p> - -<p>Personne n’ignore en effet que ce qui distingue essentiellement le -Canadien, c’est l’amour de la religion et l’esprit de famille. Sur cette -terre classique du divorce et du mariage «scientifique», ils continuent -à donner l’exemple des bonnes mœurs et de la fidélité à la loi -chrétienne.</p> - -<p>Un autre trait caractéristique des Canadiens, c’est leur prosélytisme; -ce sont eux qui, en explorant l’Amérique du Nord jusque dans ses -profondeurs, ont porté partout la foi catholique. Ils accompagnaient les -missionnaires, affrontaient les mêmes dangers et plus d’une fois -tombèrent martyrs à leur côté. Chose étrange! les Iroquois, ces cruels -bourreaux des Brébœuf, des Jogues, des Lallemant, devinrent, après leur -conversion, les apôtres des tribus indiennes des Etats-Unis; les -Têtes-Plates avaient connu par eux la religion catholique lorsqu’ils -envoyèrent leurs chefs jusqu’à Saint-Louis, chercher les Robes Noires.<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span></p> - -<p>Comme je l’ai déjà dit, c’est vers 1860 que les premiers colons -Canadiens vinrent chercher fortune dans les riches plaines de l’Ouest. -Quelques-uns s’établirent dans la vallée de Frenchtown et leur premier -soin fut de bâtir une modeste église, où le P. Ménétret, de la mission -des Têtes-Plates, venait de temps en temps leur dire la messe. Cette -église était située sur une colline où se trouve maintenant le -cimetière. Au bout de quelque temps les habitants se fatiguèrent de -monter jusque-là pour assister aux offices et ils résolurent de faire -descendre l’église jusqu’à eux. On la mit donc sur des roulettes et on -l’installa au centre de la vallée.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 384px;"> -<a href="images/illu-071.jpg"> -<img src="images/illu-071.jpg" width="384" height="297" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Une famille Canadienne.</p></div> -</div> - -<p>En 1887 fut construite la nouvelle église, grâce aux contributions -d’argent et de travail auxquelles personne ne se refusa. L’ancienne -église alors fut transformée en presbytère, et c’est ce presbytère que -j’ai habité pendant<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span> plus de cinq ans. A peine installé, mon premier -soin fut de visiter mes paroissiens, en commençant par la vallée de -Frenchtown. Chaque jour après le dîner, je partais en traîneau avec -Polyte, qui me servait de guide. Nous allions ainsi de maison en maison; -j’inscrivais soigneusement les noms des parents et de leurs nombreux -enfants. Inutile de dire que je fus parfaitement reçu dans ces -excellentes familles canadiennes. On m’invitait partout à revenir -souvent et à m’asseoir à la table commune. Je fus frappé dans ces -visites de l’air d’aisance qui régnait partout. La maison d’habitation, -<i>la résidence</i>, comme on dit par là, se distingue des autres bâtiments -qui l’entourent, par son extrême propreté. D’ordinaire la porte d’entrée -s’ouvre sur une grande chambre qui sert de salon de réception et où se -font les veillées en hiver. Les autres bâtiments de la ferme, au nombre -de huit ou dix, environnent la résidence: grainerie, laiterie, glacière, -boucherie, etc. Il n’y a point d’étables: les vaches paissent en liberté -et en troupes comme les chevaux. Une ferme complète ressemble à un petit -village.</p> - -<p>Je visitai une à une toutes les maisons sur une longueur de 21 -kilomètres, et trouvai ainsi une centaine de familles; puis je -m’acheminai vers les postes les plus éloignés de la paroisse. Cette -fois, laissant à la maison cheval et voiture, je prenais le train.</p> - -<p>A l’extrémité Ouest de la vallée de Frenchtown, la rivière Misoula -s’engage dans un étroit défilé de montagne, où d’ordinaire il n’y a de -place que pour elle et pour la ligne du chemin de fer. La première -station est Lothrop, à 20 kilomètres de Frenchtown. Ce village se groupe -autour d’une immense scierie qui exploite les forêts voisines, surtout -pour fournir le bois nécessaire aux mines de la région. Les premières -fois que je m’ar<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span>rêtai à ce poste, je n’eus d’autre habitation qu’une -hutte faite de troncs d’arbres, où il y avait juste la place pour un -lit, une petite table et un poêle. Un soir, menacé par un ivrogne qui -voulait envahir mon domicile, je dus faire clouer à l’intérieur -l’étroite fenêtre et barricader ma porte. Je disais la messe dans une -salle de danse, la seule qui fût à ma disposition; plus tard seulement -je pus célébrer dans des maisons particulières. Je me souviens pourtant -d’une fête de première communion célébrée dans cet endroit profane avec -une touchante piété.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 371px;"> -<a href="images/illu-073.jpg"> -<img src="images/illu-073.jpg" width="371" height="292" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Une ferme: la résidence.</p></div> -</div> - -<p>Dans tous ces postes de la montagne je prêchais en anglais; car ici -j’avais surtout affaire à des Américains, Irlandais d’origine.</p> - -<p>Après Lothrop, une halte porte le nom de Philémon. J’avais là trois -familles canadiennes; l’une d’elles ne comptait pas moins de douze -enfants, dont l’aînée, une fillette, avait à peine quatorze ans. Je n’ai -jamais rien<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> vu de plus gracieux dans son genre que cette douzaine de -petits minois éveillés, s’échelonnant par une pente insensible, depuis -le nez rose du bébé jusqu’à l’épaule de la grande sœur.</p> - -<p>A partir de Philémon, le défilé qui s’était élargi en une gracieuse -vallée, se rétrécit de nouveau au point qu’à certains endroits il a -fallu par des travaux d’art accrocher la voie ferrée aux parois -verticales des rochers; la rivière coule au fond à une grande -profondeur. Nous arrivons bientôt à la Montagne de Fer (Iron Mountain); -c’est ici, non plus un camp de bûcherons comme à Lothrop, mais un camp -de mineurs. Les mines abondent dans les environs de cette montagne de -Fer, et on trouve tout près de cette bourgade la plus riche mine d’or du -Montana, actuellement encore en exploitation. Dans ce poste, je disais -la messe où je pouvais, tantôt à l’auberge qui n’était guère qu’un -cabaret, tantôt dans des maisons particulières. Je confessais parfois -sur l’escalier, faute de mieux, et je me souviens qu’un jour, ayant été -brusquement dérangé par des gens qui entraient ou sortaient, je dus me -réfugier au grenier avec mon pénitent.</p> - -<p>Iron Mountain ou la Montagne de Fer est à 65 kilomètres de Frenchtown; -elle est reliée à une autre bourgade, appelée Superior, par un pont jeté -sur la Missoula, très large en cet endroit. D’Iron Mountain, courant -toujours entre deux chaînes de montagnes, nous atteignons les grandes -scieries de Saint-Régis, autour desquelles se groupe une importante -population d’ouvriers et d’employés. Très peu parmi ces derniers étaient -catholiques, et à part quelques Canadiens et une ou deux familles -irlandaises, personne n’assistait aux offices que je célébrais dans une -salle de réunions publiques, louée à cet effet. D’où venait ce nom de -Saint-Régis donné à cette<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> localité perdue dans la montagne? Une vieille -Indienne qui avait connu le P. De Smet, me l’expliqua ainsi: -«Quelquefois le vaillant missionnaire était obligé de camper pendant de -longs jours à cause du débordement des rivières; il s’arrêtait donc avec -ses compagnons, dressait des tentes et donnait à ce village improvisé le -nom d’un saint Jésuite.»</p> - -<div class="figcenter" style="width: 532px;"> -<a href="images/illu-075.jpg"> -<img src="images/illu-075.jpg" width="532" height="371" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Le torrent St-Régis.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span></p> - -<p>Mes visites à Saint-Régis me furent toujours particulièrement pénibles; -je n’avais aucune prise sur ces ouvriers, profondément indifférents à -toute espèce de religion; de plus, le milieu dans lequel je me trouvais, -rappelait par trop la barbarie du Far-West. J’habitais un soi-disant -hôtel, baraque en bois, dont les chambrettes n’étaient séparées que par -l’épaisseur d’une planche; les objets les plus indispensables -manquaient: le lavabo commun à tous offrait à tous le même peigne et la -même brosse à dents; les punaises abondaient. Le site en revanche était -magnifique; les montagnes à cet endroit forment un cirque grandiose, que -la Missoula, devenue un grand fleuve, parcourt avec majesté en se -dirigeant vers le Nord. Nous la quittons ici pour remonter le long de la -rivière Saint-Régis, à travers un paysage sévère, jusqu’à la ligne de -faîte de la chaîne des Cœurs d’Alène. Une gorge étroite, longue de 19 -kilomètres, s’ouvre devant nous; la rivière ou plutôt le torrent -Saint-Régis y bondit avec fracas, laissant à peine un étroit passage au -train. Enfin voici de Borgia.</p> - -<p>De Borgia est une agglomération de quelques maisons seulement, où -viennent s’approvisionner les mineurs de ces montagnes, riches en -minerais de toutes sortes. Je visitais plus souvent ce poste que les -autres; j’y avais bâti une petite église, et là seulement je pouvais -célébrer avec décence. J’avais eu à cœur de planter la croix dans ces -solitudes où elle n’apparaissait nulle part. Sur un parcours de 160 -kilomètres, c’est-à-dire de Frenchtown jusqu’à l’extrémité de la -paroisse, je n’avais découvert en arrivant aucun signe religieux. Il -fallait combler cette lacune et une croix blanche d’assez grandes -dimensions s’éleva bientôt au-dessus du portail de ma modeste église, -dominant ainsi les environs. Lorsque vint le moment de<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span> désigner un -patron à ce nouveau sanctuaire, comme j’interrogeai mon évêque à ce -sujet, il me répondit: «Le patron est tout indiqué: l’église sera dédiée -à S. François de Borgia.» Je fis donc peindre par un de nos Frères, -artiste distingué, un beau tableau du Saint que je plaçai au-dessus de -l’autel. Mes catholiques furent ravis d’apprendre que le nom du pays -qu’ils habitaient était un nom de saint; je leur expliquai que c’était -le P. De Smet qui, ayant campé dans ces lieux, leur avait donné le nom -de Saint-François de Borgia.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 392px;"> -<a href="images/illu-077.jpg"> -<img src="images/illu-077.jpg" width="392" height="209" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Mission de Borgia.</p></div> -</div> - -<p>J’avais à de Borgia un excellent auxiliaire dans la personne du chef -d’équipe, chargé de surveiller et d’entretenir une section de la ligne -du chemin de fer. Il s’appelait Fred Wence. C’était un Allemand -d’origine, né au pied du Kaiserstuhl, dans le Grand Duché de Bade. Sans -lui je n’aurais jamais pu construire notre église; sa femme, Irlandaise -de vieille roche, était aussi bonne catholique que lui. Ces braves gens -m’hébergeaient dans leur maison quand je venais à de Borgia. Chez eux du -moins j’étais en sûreté; car dans ce pays il faut se tenir toujours en -garde contre les voleurs et aussi contre les<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span> ivrognes. Nulle part dans -mes postes de la Montagne, je n’étais mieux logé que là, et pourtant mon -installation n’était guère luxueuse. J’habitais une chambre à trois -lits, dont on congédiait pour ce soir-là les occupants: leurs hardes, -pantalons, gilets, etc., restaient accrochés à des cordes, tendues à -travers la chambre, en attendant le retour de leurs propriétaires, ce -qui n’embellissait pas la perspective. Nous passions la soirée à causer -politique ou à écouter un phonographe; puis dès 7 h. du matin, on -ouvrait un chemin à travers la neige et je me rendais à l’église. Les -confessions se faisaient alors derrière un simple rideau; plus d’une -fois il m’est arrivé, en moins d’une demi-heure, d’en entendre à en -quatre langues: anglais, allemand, français pour les Canadiens et -italien pour les ouvriers du chemin de fer. L’assistance était peu -nombreuse, mais vraiment fervente, quelques-uns de ces bons catholiques -venaient à pied d’une distance de plusieurs milles, et je vis un jour -une jeune mère de famille arriver ainsi, amenant avec elle son -nourrisson emmailloté sur un traîneau qu’elle tirait elle-même par des -chemins affreux.</p> - -<p>A peine l’église était-elle achevée que j’y fis un enterrement: une -jeune fille de seize ans avait été horriblement brûlée, le 4 juillet, -par l’explosion de fusées tirées à l’occasion de la fête de -l’Indépendance. Toute la population accourut aux funérailles et l’église -se trouva pleine. Les protestants étaient en majorité; il y avait aussi -quelques infidèles non baptisés. Je profitai de l’occasion, non pour -faire de la controverse, mais pour parler de la nécessité d’avoir une -religion et de la pratiquer fidèlement. «Si vous êtes protestants, leur -dis-je, soyez au moins bons protestants; et vous, qui avez le bonheur -d’être catholiques, soyez bons catholiques».<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 316px;"> -<a href="images/illu-079.jpg"> -<img src="images/illu-079.jpg" width="316" height="311" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Église de Borgia.</p></div> -</div> - -<p>La station qui suit de Borgia porte le nom du chef Indien Saltese. -Saltese est tout à la fois le poste le plus éloigné et le plus sauvage -de la paroisse; ce camp de mineurs est à 120 kilomètres de Frenchtown; -il ne présente qu’une agglomération de quelques maisons, au fond d’une -gorge où roule un torrent. Mais ces maisons sont pour la plupart des -«Salons», ou cabarets, de la pire espèce; les mœurs de ceux qui les -fréquentent sont dissolues et brutales. Les bandits de la contrée se -donnent rendez-vous à Saltese; et j’ai vu plus d’une fois les traces de -leur passage marquées par l’incendie, le vol et l’assassinat. Plus d’un -de ces «Salons», aux temps dont je parle, devint le théâtre de ces -attentats à main armée qui étonnent par leur audace, même dans ce pays. -Il se joue souvent au «Salon» des parties dont les enjeux sont énormes; -les bandits attendent cette occasion pour<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> faire leur razzia. Pendant la -soirée, au moment où tous les esprits sont concentrés sur le jeu, la -porte s’ouvre brusquement; plusieurs hommes masqués pénètrent à -l’intérieur et braquent d’énormes revolvers sur les joueurs épouvantés. -«Levez les mains, leur crient-ils, et alignez-vous tous contre le mur». -Les malheureux sont bien forcés d’obéir, et tandis qu’une moitié de la -bande les tient en respect, l’autre moitié ramasse vivement les billets -de banque et l’argent qui se trouvent sur les tables et vident la -caisse; puis, se tournant vers les victimes, ils leur disent d’un ton -railleur: «Vous devez être bien fatigués de tenir vos bras en l’air; -cependant restez encore ainsi quelques minutes, pendant que nous allons -nous éclipser; sachez bien que si l’un de vous bouge un instant trop tôt -ou pousse le moindre cri, nous lui trouons la peau.» Et ils sortent sans -que personne ait le courage de les poursuivre ni même de donner -l’alarme.</p> - -<p>Lors de mes premières visites je disais la messe dans une salle de -danse, chaude encore des ébats de la veille; plus tard une école neuve -ayant été construite, je pus m’en servir comme de chapelle. Mais ce fut -toujours pour moi un gros embarras dans cette localité de trouver un -endroit sûr pour y passer la nuit. Un jour même j’eus une aventure fort -désagréable. J’étais descendu dans la maison d’un Irlandais que -j’appellerai Patrick ou par abréviation Patt. Malheureusement Patt était -un ivrogne invétéré, et bien qu’on lui eût dit que le prêtre catholique -devait loger chez lui, il l’avait oublié lorsqu’il rentra la nuit -suivante à une heure du matin. J’occupais la chambre du rez-de-chaussée -donnant sur la rue. Au moment de me coucher, je m’apprêtais à fermer la -porte à clef, lorsque sa femme me dit: «Ne fermez pas: je ne sais pas à -quelle heure il rentrera; il faut qu’il trouve la<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> porte ouverte.» J’eus -alors un pressentiment de ce qui allait arriver. Je ne pouvais fermer -l’œil, m’attendant à chaque instant à voir rentrer l’ivrogne. Pendant -ces longues heures de la nuit, je n’avais d’autre distraction que des -dégringolades de rats qui prenaient leurs ébats autour de mon lit. A une -heure enfin j’entends la porte s’ouvrir; l’Irlandais rentre, aspire -bruyamment l’air, comme l’ogre du Petit Poucet sentant la chair fraîche, -et pousse un sourd grognement. «C’est moi, lui dis-je, je suis le prêtre -catholique.—Ah! cria-t-il d’une voix avinée, le prêtre catholique... je -suis un méchant homme... je veux aller à confesse»; et il s’avançait -vers mon lit pour me brutaliser. J’avais heureusement une lampe -électrique à côté de moi sur une chaise; je pressai le bouton et vis à -trois pas de moi la face bestiale et le grand corps titubant de -l’ivrogne. Grâce à Dieu, je gardai ma présence d’esprit, et en moins de -temps qu’il n’en faut pour le dire, j’avais bondi par-dessus le pied de -mon lit, ouvert la porte et me trouvai dans la rue, en chemise et pieds -nus. J’avais échappé à cette attaque sauvage; il s’agissait maintenant -d’échapper à la pneumonie ou à la fluxion de poitrine. La femme -entendant du bruit était descendue; je lui criai: «Tâchez donc de -l’emmener; il ne fait pas bon attendre ici». Elle finit par le conduire -dans une pièce voisine et je rentrai à pas de loup dans la chambre, -retenant mon haleine, de peur d’éveiller l’attention de Patt. A l’aide -de ma lampe électrique, je ramassai mes habits qu’il avait dispersés de -tous côtés sur le plancher; je m’habillai et m’assis près de la porte, -prêt à m’élancer dans la rue au premier signal d’une nouvelle agression. -Je restai ainsi jusqu’à 6 h. du matin, dans une obscurité complète et -dans un profond silence qui n’était interrompu que par les sourds -grognements<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> ou par les cris rauques de l’ivrogne. Aussitôt que le jour -parut, je sortis en toute hâte de cette maison, et me retrouvai avec -bonheur libre dans la rue.</p> - -<p>Outre la difficulté de trouver un gîte pour la nuit, j’avais d’autres -désagréments à Saltese. En hiver c’était la neige qui tombait en -quantités énormes. Je me souviens qu’une année on dut, pour traverser la -rue, ouvrir une tranchée entre deux parois de neige de six pieds de -hauteur. En été c’étaient les incendies de forêts; un soir même le feu -s’étant déclaré aux deux extrémités du vallon, on dut préparer un train -et tenir une locomotive sous pression pour s’échapper la nuit si -l’incendie se propageait davantage. Cette nuit-là je ne dormis guère, -mais heureusement le vent ayant tourné, nous en fûmes quittes pour la -peur.</p> - -<p>J’ai dit plus haut que dans cette région les mœurs sont dissolues et -brutales, et qu’il s’y commet nombre de crimes. N’y a-t-il donc pas de -police par là? me direz-vous. Il y a bien un policeman en titre, mais il -est loin de suffire à la tâche. Lorsqu’il se commet un attentat -quelconque, on téléphone au shérif de Missoula, qui envoie par le -premier train un de ses <i>députés</i>; si le bandit est en fuite, le -député-shérif organise aussitôt la chasse à l’homme; il réunit cinq ou -six bons tireurs, leur fait prêter serment et se lance avec eux à la -poursuite du malfaiteur. Si celui-ci résiste et se défend, on le tue -comme un chien; mais d’ordinaire on réussit à se saisir de lui et on -l’amène prisonnier au chef-lieu du comté. S’il est dangereux, on -l’enferme dans une cage de fer à claires-voies, où il attend la sentence -du juge. Dans le cas d’une condamnation à mort, il est pendu dans -l’enceinte même de la prison.</p> - -<p>Je me souviens d’un assassin condamné à mort, qui<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> était enfermé à la -prison de Missoula, laquelle se trouve près de notre église. Il faut -savoir qu’on sonne chaque jour l’<i>Angelus</i> à 6 h. du matin. Le -prisonnier avait remarqué</p> - -<div class="figcenter" style="width: 558px;"> -<a href="images/illu-083.jpg"> -<img src="images/illu-083.jpg" width="558" height="389" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Poste à Saltese.</p></div> -</div> - -<p class="nind">cette sonnerie et demandé quelle était cette cloche. On lui avait -répondu que c’était la cloche de l’église catholique. La veille de -l’exécution on lui donna, selon la<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> loi, le choix de l’heure à laquelle -il devait être pendu; il répondit: «Quand la cloche de l’église -catholique sonnera.» Ainsi fut fait, et je vous assure que ce n’est -point sans une poignante émotion que le Frère qui sonnait l’<i>Angelus</i> ce -matin-là, mit en branle sa cloche, sachant quel drame à ce moment précis -se déroulait dans la prison.</p> - -<p>Ceci me rappelle le trait suivant: un condamné allait être exécuté; -selon l’usage, on lui demanda ce qu’il désirait: un cigare, un verre de -brandy?... Il répondit: «Chantons ensemble le cantique du Sauveur;» -c’est un cantique très doux, très pieux, très mélodieux: «Jésus, Sauveur -de mon âme, recevez-moi à ma dernière heure!» et l’on vit le shérif, le -bourreau, les journalistes et le condamné, tête nue, chanter ensemble -sur l’échafaud la suave poésie de Wesley.</p> - -<p>Il arrive quelquefois, surtout dans les Etats du Sud, que la foule -impatiente et surexcitée exécute elle-même les condamnés à mort, -lorsqu’elle craint que le coupable n’échappe au châtiment grâce à -l’habileté de son avocat: c’est ce qu’on appelle la <i>loi de Lynch</i>, ou -comme nous disons le <i>lynchage</i>. Pour la première fois dans les Etats du -Nord un fait pareil se produisit à quelques milles de Missoula.</p> - -<p>Hamilton est une petite ville, chef-lieu du comté de Ravalli ainsi nommé -en souvenir du bon Père Jésuite Ravalli, à la fois missionnaire et -médecin, l’apôtre de cette contrée. Dans cette ville de Hamilton, brutal -assassin d’un jeune enfant avait été condamné à être pendu tel jour par -la sentence; dans l’intervalle, un juriste retors avait trouvé un biais -pour différer l’exécution. Les gens du pays, indignés (car le coupable -avait dû avouer son crime), résolurent de se faire justice eux-mêmes. Au -jour fixé par le juge pour l’exécution, une centaine<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> d’hommes masqués -entourèrent la prison; le shérif était absent; les portes de la prison -furent enfoncées, le criminel amené à une petite distance et pendu haut -et court à un poteau du télégraphe. Tout cela se passa avec le plus -grand calme et dans un profond silence. Au moment de mourir, le -malheureux implora la pitié de ses exécuteurs: «Tu n’as pas eu pitié de -ce pauvre enfant, lui répondit-on; comment aurions-nous pitié de toi?» -Et on le lança dans l’éternité. Quelques jours après je visitai le -théâtre de ce drame lugubre.</p> - -<p>Achevons notre course à travers ma paroisse. Saltese était mon dernier -poste, mais j’avais encore 23 kilomètres à parcourir à travers la forêt -vierge avant d’arriver à l’extrême limite de mon territoire, -c’est-à-dire à Loockout, situé aux confins du Montana et de l’Idaho. Ma -paroisse avait donc de De Smet à Loockout exactement 160 kilomètres -d’étendue. Heureusement que ce vaste district était desservi par la -petite ligne de chemin de fer dont j’ai parlé et qu’on désignait sous le -nom de <i>Ligne Cœur d’Alène</i>. Combien de fois ai-je pris ce train, allant -de Frenchtown dans la montagne et revenant de la montagne à Frenchtown! -Il se composait ordinairement d’un fourgon pour les bagages et la poste, -d’un wagon de fumeurs où je montais d’habitude et d’un autre wagon pour -dames et non-fumeurs. C’était, comme on le voit, un train léger; mais en -hiver il se trouvait encore quelquefois trop lourd pour passer à travers -les neiges amoncelées. Il m’arriva dans ce train plus d’une aventure -comique. Un jour, par exemple, un pauvre Irlandais complètement ivre -vint s’agenouiller devant moi au milieu du wagon archi-comble. Il me -présentait un dollar sur la paume de sa main droite; de la main gauche -il s’efforçait de faire le signe de la croix. «Je suis à moitié fou, me -disait-il;<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span> je ne sais plus ce que je fais, mais je veux me confesser.» -J’eus toutes les peines du monde à le décider à se relever et à remettre -son dollar dans sa poche. L’attitude de ce pauvre homme était -certainement ridicule, et pourtant on ne riait pas autour de moi. Une -autre fois, c’était un Canadien, grand et solide gaillard, rouge de vin -et de santé, qui allait «se promener» au Canada; il était lui aussi aux -trois quarts ivre. «Monsieur le curé, me dit-il en me voyant, je l’ai, -je l’ai...» Et glissant le doigt sous le col de sa chemise, il y -cherchait fièvreusement un objet qu’il ne trouvait pas. Enfin après -quelques recherches, il tira son scapulaire et le montra triomphalement -à toute l’assistance. «Ces chemins de fer, ajouta-t-il, tuent tant de -monde! si moi aussi je suis tué, on verra du moins, quand on me -trouvera, que je ne suis pas un c....., mais un bon catholique.»</p> - -<p>Dans ce milieu quelque peu fruste du wagon des fumeurs, parmi ces -ouvriers en manches de chemise qui chiquaient et crachaient, comme on ne -le fait qu’aux Etats-Unis, je fus toujours entouré d’égards; on -respectait en moi non seulement le curé, mais aussi le magistrat; car je -jouissais de la principale prérogative des juges de paix qui est de -marier au civil. Ma présence n’empêchait pas cependant des scènes -bruyantes, ni des divertissements parfois dangereux. Ces jeunes gens en -goguette jouaient souvent avec leurs revolvers chargés, et l’un d’eux un -jour laissa tomber le sien qui nous partit entre les jambes avec une -détonation formidable. C’est merveille que personne n’ait été blessé. -Lui-même, l’imprudent tireur, tout abasourdi, se tâtait les membres de -la façon la plus burlesque pour voir s’il n’avait aucune blessure, et -s’étant assuré qu’il n’en avait pas, il se précipita sur une bouteille -de bière qu’il avait en réserve<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span> dans un coin du wagon, et pour calmer -son émotion la vida tout d’un trait.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 316px;"> -<a href="images/illu-087.jpg"> -<img src="images/illu-087.jpg" width="316" height="337" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Chemin de fer des Cœurs d’Alène.</p></div> -</div> - -<p>Les chefs de trains, appelés là-bas <i>conducteurs</i>, avaient fort à faire -pour maintenir l’ordre et la décence parmi ces gens sans éducation. -J’admirais souvent leur calme dans ces circonstances, comme aussi dans -les accidents de voyage si fréquents sur cette ligne, hérissée -d’obstacles: avalanches de neige ou de rochers, ponts brûlés, -inondations, etc. Un jour d’hiver, la locomotive avec son fourgon et une -voiture du train étaient tombés d’une hauteur de 80 pieds dans un ravin -plein de neige; un wagon était resté suspendu sur le bord de l’abîme. -Rencontrant le conducteur quelques jours après, je lui dis: «Vous l’avez -échappé belle!» Il me regarda d’un air<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> étonné et me répondit avec un -flegme imperturbable: «Moi? mais c’est l’Est du train qui est tombé, et -j’étais à l’Ouest.» Un autre conducteur, son collègue, ne fut pas aussi -heureux: c’était un Ecossais du nom de Macdonald, très estimé de tous -ceux qui le connaissaient. Son train était bloqué dans la neige; il -était parti sur la locomotive à la recherche de provisions et de -charbon. La locomotive dérailla sur un pont à fleur d’eau et Macdonald -fut précipité dans la rivière, si malheureusement que sa jambe resta -prise sous la roue du tender. La situation était affreuse; le corps du -malheureux baignait dans l’eau glacée et sa jambe broyée le faisait -horriblement souffrir. On téléphona à Missoula pour avoir du secours; -mais la voie était obstruée et les secours n’arrivaient pas. On -téléphona de nouveau à un médecin pour lui demander ce qu’il fallait -faire: «Coupez la jambe avec une hache,» répondit-il. Mais personne -n’osa prendre cette responsabilité; les hommes se relayaient auprès du -moribond pour lui maintenir la tête hors de l’eau; après sept heures -d’une horrible agonie, il expira. Les secours arrivèrent enfin, et la -grue à vapeur soulevant le tender dégagea le cadavre qu’on ramena pour -l’enterrer à Missoula.</p> - -<p>On me demandera si j’obtenais par ces courses dans les montagnes des -résultats satisfaisants: il semble à première vue que mon travail et mes -peines étaient en partie perdus, car je ne pouvais déserter mon église -le dimanche, et en semaine dans ces postes éloignés tous les hommes -étaient au travail. Cependant la seule présence du prêtre, si -intermittente qu’elle fût, produisait toujours un bien réel dans ces -quartiers éloignés de tout centre moral et religieux. J’eus d’ailleurs -assez souvent l’occasion d’exercer mon ministère d’une manière -conso<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span>lante et fructueuse, réhabilitant des mariages, ramenant au devoir -pascal des retardataires invétérés, aidant plus d’une âme de bonne -volonté perdue dans ces milieux infidèles et surtout baptisant des -nouveau-nés ou des enfants grandis sans baptême par la négligence de -leurs parents. Je me rappelle ainsi une famille à Lothrop où je baptisai -d’un coup cinq enfants, dont l’aîné avait 14 ans. Partout je prêchais en -anglais, ajoutant parfois quelques mots en italien pour les ouvriers du -chemin de fer, presque tous émigrés d’Italie, et que je réussissais -quelquefois, mais non sans peine, à rassembler dans la maison où je -célébrais la messe.</p> - -<p>Je l’ai dit déjà, je célébrais la messe où je pouvais, dans une maison -particulière, dans une salle d’école, ou faute de mieux dans une salle -de danse. Dès la veille une ou deux femmes préparaient et ornaient -l’autel de leur mieux: l’autel, c’est-à-dire une table ou un bureau. -Quand je ne trouvais personne qui pût m’aider, j’étendais moi-même une -nappe blanche sur un meuble quelconque; puis je disposais sur cet autel -improvisé les objets nécessaires que j’avais apportés dans ma valise: un -crucifix au milieu, deux petits chandeliers en cuivre, une pierre -d’autel très mince et très légère, un calice qui se démontait en trois -morceaux, un tout petit missel et la sonnette, que je sonnais moi-même, -n’ayant jamais de servant. Après la messe se faisait l’offrande: le -membre le plus influent de la communauté passait devant les assistants -et recueillait leur aumône dans son chapeau, ou bien les fidèles -s’approchaient un à un de l’autel et y déposaient qui un dollar, qui un -demi-dollar, où même une modeste pièce de 25 cents. Les catholiques -étaient très peu nombreux, la quête ne rapportait jamais une grosse -somme; elle suffisait cependant pour couvrir mes frais de voyage, -d’au<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span>tant plus que grâce à une faveur accordée au clergé par la plupart -des grandes compagnies, je ne payais que demi-place en chemin de fer.</p> - -<p>A partir de Loockout, limite des deux Etats de Montana et de l’Idaho, -notre train descend par une route en lacets du haut de la montagne -jusqu’au fond d’une vallée où se trouve la ville de Wallace, centre -minier très important. Le lendemain matin il repart de Wallace pour -Missoula. Si vous voulez bien, «montons à bord», comme on dit là-bas et -retournons à Frenchtown, où nous arriverons à 5 h. Nous revoyons d’abord -Saltese avec les façades carrées de ses «Salons»; puis de Borgia avec sa -petite église et sa croix blanche; plus loin nous côtoyons le torrent le -long de la gorge qu’il parcourt, jusqu’à ce qu’enfin à l’autre extrémité -s’ouvre devant-nous le cirque arrondi des montagnes de Saint-Régis; nous -traversons la gare toujours encombrée d’ouvriers qui arrivent ou qui -partent. L’ouvrier américain est essentiellement instable, et passe la -moitié de son temps à voyager d’un lieu à un autre. A Saint-Régis nous -retrouvons notre grande et belle rivière, la Missoula. Voici de nouveau -la Montagne de Fer avec le «Salon» du Canadien Garreau et le petit hôtel -de Madame Lajeunesse; puis l’étroit défilé de Rivulet où certaines -parties de la voie ferrée ont dû être suspendues aux parois presque -verticales du rocher. Après ce passage, pittoresque sans doute, mais -quelque peu effrayant, nous arrivons à la petite vallée souriante de -Philémon-Spur et enfin à Lothrop. Nous passons près de la gare devant le -«Salon» Gerrity, dévalisé lui aussi un beau soir par une bande d’hommes -masqués. Encore quelques tours de roue et devant nous s’ouvre la large -et belle vallée de Frenchtown. A la gare je trouve mon vieux domestique -qui<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> m’attend et me donne les nouvelles; je revois ma chère église qui -me paraît plus grande que jamais et à côté ma petite maison où je suis -heureux de me retrouver après ces courses, fructueuses, il est vrai, -mais toujours fatigantes, dans mes postes de la montagne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> </p> - -<h2><a name="CHAPITRE_IVa" id="CHAPITRE_IVa"></a> -<img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" /> -<br />CHAPITRE IV.<br /><br /> -<small>UNE PAROISSE AMÉRICAINE (<i>Suite</i>)</small></h2> - -<p>La paroisse de Frenchtown fait partie du diocèse d’Helena, et le diocèse -d’Helena appartient à la province ecclésiastique de Portland (Orégon); -trois autres diocèses dépendent également de l’archevêque de Portland: -Seattle (Washington), Boise (Idaho), Bakercity (Orégon).</p> - -<div class="figcenter" style="width: 389px;"> -<a href="images/illu-093.jpg"> -<img src="images/illu-093.jpg" width="389" height="280" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Église de Frenchtown vue de la route.</p></div> -</div> - -<p>Aux Etats-Unis, chaque diocèse est organisé en corporation, jouissant de -la personnalité civile et généralement représentée par l’évêque seul. -Tous les titres de propriétés,<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span> de terrains, d’églises ou de presbytères -sont déposés entre les mains de l’évêque, de même que les polices -d’assurance et tout ce qui concerne l’administration temporelle.</p> - -<p>Le curé et son conseil représentent d’autre part et défendraient au -besoin les intérêts particuliers de la paroisse. En vertu de la -tolérance qui règne dans ce pays, la liberté du culte est absolue: -l’Etat ne s’occupe point de la religion et se contente de percevoir les -taxes auxquelles les édifices religieux, en règle générale, sont soumis. -Je dois dire que pour ma part je fus toujours exempté de cette sorte -d’impôt. En dehors des missions indiennes qui ont des terres dont elles -vivent, les paroisses catholiques n’ont, que je sache, d’autres -ressources que la générosité de leurs fidèles, ce qui complique -quelquefois la situation pour les évêques: tel prêtre, par exemple, -plaît aux habitants d’une paroisse, on fournit largement à ses besoins: -tel autre déplaît, on lui refuse tout, forçant ainsi l’évêque à -l’envoyer ailleurs.</p> - -<p>En fait de fondations pieuses et de revenus fixes, il n’y à rien ou -presque rien; tout dépend de la quête du dimanche et des jours de fêtes, -de la location des bancs et du casuel. A Frenchtown, le groupe canadien -suppléait à l’insuffisance de la quête par une fête annuelle dont le -produit considérable allait au curé. Sans pressurer personne, je -recueillais un millier de dollars, c’est-à-dire 5000 fr. par an; j’avais -donc de quoi vivre aisément, et pourtant je n’étais pas aussi riche -qu’on pourrait le croire: la main-d’œuvre en Amérique est horriblement -chère; il me fallait un domestique, et je ne pouvais avoir un homme -valide et cuisinier passable à moins de 50 dollars ou 250 fr. par mois. -Je ne me résignai jamais à une pareille dépense, et pour la moitié de -cette somme, 25 dollars ou 125 fr. par mois, je me procurai<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span> les -services d’un homme âgé, incapable de tout autre emploi. On devine que -la cuisine de <i>mes vieux</i> (car j’en changeais souvent!) n’avait rien de -très recherché. L’un d’eux, <i>mon vieux</i> par excellence, et qui resta -avec moi plus de deux ans, avait coutume de faire la cuisine pour deux -jours. Le lundi et le mardi de chaque semaine, à midi et au soir, -c’était la soupe aux pois; le mercredi et le jeudi un bouillon -quelconque, qui n’attendait pas la fin du second jour pour rancir -terriblement; le vendredi, on faisait des crêpes, quelquefois du -poisson; le samedi et le dimanche étaient jours de biftecks, si -toutefois la boucherie du village pouvait nous en fournir. On le voit, -le régime n’était point des plus plantureux; mais je me portais bien et -je croyais que ma santé pourrait résister à tout.</p> - -<p>Mes plus mauvais moments, c’était quand mes hommes me quittaient tout à -coup, par pur caprice où par amour du changement; plus d’une fois, du -soir au matin, ou du matin au soir, pour un oui, pour un non, où même -sans aucune raison apparente, ils me plantaient là, me laissant me -débrouiller comme je pouvais. C’est alors que j’en étais réduit aux -viandes de conserve jusqu’au soir, où vers 4 h. un jeune garçon, sortant -de l’école, venait faire mon ménage; il allumait du feu à la cuisine; -j’en profitais d’ordinaire pour me cuire deux œufs. Je passai ainsi, à -différentes reprises, des semaines et jusqu’à un mois entier, seul jour -et nuit dans ma maison, complètement isolé. «Et s’il vous arrivait -quelque chose la nuit?» me disait-on. A quoi je répondais en riant: «Si -je meurs dans mon lit, on m’y trouvera bien.» N’importe! cette -instabilité de mes vieux domestiques et le régime débilitant qui -s’ensuivait, me furent une grande croix et une dure épreuve pour ma -santé.<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span></p> - -<p>Ma grande occupation en semaine était la visite des malades; aussitôt -que j’apprenais qu’on avait besoin de mon ministère quelque part, je -faisais atteler mon vieux cheval au cabriolet ou au traîneau, et par -n’importe quel temps je me mettais en route. Le jour ce n’était rien; -mais plus d’une fois je fus appelé au cœur de la nuit, en plein hiver, -pour des moribonds, et alors j’avais besoin de toute mon énergie pour -affronter la fatigue et le froid; je m’enveloppais soigneusement dans -mes fourrures, prenais place au fond du traîneau, à côté du guide qui -était venu me chercher, et, emporté à toute vitesse, à travers la neige, -je m’abandonnais sans crainte entre les mains de la bonne Providence.</p> - -<p>Une fois entre autres, j’arrivai si haletant à la maison du malade qu’on -eut de sérieuses inquiétudes. On m’offrit pour me remettre une boisson -chaude, mais comme il était minuit passé et que je voulais dire la -messe, je refusai et me tirai d’affaire de mon mieux. Toutefois à partir -de ce moment l’espèce de suffocation dont je souffrais devint plus -intense, et ma santé déclina.</p> - -<p>Les enterrements à Frenchtown se faisaient en grande pompe; l’église -tout entière était tendue de noir; l’office se chantait avec solennité -et dévotion, et après l’évangile, selon l’usage, je faisais l’oraison -funèbre du mort. Puis le cortège, qui parfois ne comptait pas moins de -soixante-dix à quatre-vingts voitures, se dirigeait, la mienne en tête, -vers le cimetière. Les prières dites, on découvrait le visage du mort, -et chacun venait le contempler une dernière fois. C’était alors une -explosion de larmes et de cris de douleur qui me remuait jusqu’au fond -de l’âme.</p> - -<p>Dès qu’il y a un mort, dans toute l’étendue de la paroisse, on téléphone -à l’entrepreneur des pompes funèbres, qui réside au chef-lieu du comté, -et qui d’ordinaire est en<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> même temps coroner, c’est-à-dire officier -chargé de faire une enquête sur les morts violentes. L’entrepreneur -vient par le premier train, trouve le cadavre où il est tombé, -l’examine, le lave, l’embaume sommairement, l’habille et le dépose sur -un lit de parade. Le lendemain il envoie le cercueil qu’il fournit -lui-même, et qui généralement ne coûte pas moins de 3 à 400 fr. S’il n’y -a pas de clergyman présent aux funérailles, c’est lui qui préside et -ordonne tout. Je me souviens qu’un de ces embaumeurs, nommé Kendricx, -m’offrit un jour ses services en me remettant gracieusement sa carte et -son adresse.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 389px;"> -<a href="images/illu-097.jpg"> -<img src="images/illu-097.jpg" width="389" height="301" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La voiture du curé et son cheval Prince.</p></div> -</div> - -<p>Il se trouva que les premiers morts que j’eus à enterrer, avaient tous -été victimes d’accidents; l’un, chantre de la paroisse, avait été écrasé -sous les roues de son chariot; un soir les chevaux étaient revenus seuls -à la ferme, traînant une voiture vide. L’alarme fut donnée, et on trouva -le<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> cadavre à l’entrée de la clôture. Le dimanche précédent, il avait -chanté à l’église ce cantique à la Sainte Vierge:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Que le nom de ma Mère<br /></span> -<span class="i0">Au dernier de mes jours<br /></span> -<span class="i0">Soit toute ma prière;<br /></span> -<span class="i0">Qu’il soit tout mon secours!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Un autre avait été écrasé par un train; un troisième tué par la foudre; -un quatrième mis en pièces dans une mine. Vers le même temps, un petit -garçon de douze ans que je préparais à la première communion et qui -était un modèle de piété, tomba du haut d’un lourd chariot si -malheureusement sous la roue que le crâne fut brisé et que la cervelle -tout entière jaillit dans son chapeau de paille, qu’on enterra à côté du -petit cadavre; enfin un pauvre jeune homme, bon chrétien d’ailleurs, -dans un moment de folie, s’était suicidé d’un coup de fusil au cœur. -C’était à onze kilomètres de chez moi; averti, je partis aussitôt et -arrivai en même temps que le shérif et le coroner. Nous entrâmes dans la -grange où gisait le cadavre horriblement convulsé. Les deux officiers -fumaient d’énormes cigares tout en remplissant leur funèbre besogne; le -coroner s’inclina sur le cadavre, enfonça trois doigts de la main dans -le trou du cœur et essuya le sang sur les habits du mort. De son côté le -shérif ayant ramassé la carabine qui avait servi au suicidé, m’expliqua -comment celui-ci avait appuyé l’arme contre une traverse de bois et se -l’était déchargée en plein cœur. Pour moi, après avoir rempli mon -ministère de consolation auprès de la mère de cet infortuné jeune homme, -je m’informai des circonstances qui avaient précédé le suicide, et -pouvant raisonnablement conclure à un acte de folie, je téléphonai à -l’évêché pour demander l’autorisation de faire<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> un enterrement -religieux. Cette autorisation me fut accordée, mais à condition que -l’enterrement se fît sans solennité aucune.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 381px;"> -<a href="images/illu-099.jpg"> -<img src="images/illu-099.jpg" width="381" height="298" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Premiers communiants.</p></div> -</div> - -<p>La cérémonie de la première communion avait lieu d’ordinaire au -commencement du mois de juin, quand les travaux de la moisson étaient -finis. Je l’ai dit plus haut, il n’y avait pas d’instruction le dimanche -pour les enfants; c’étaient leurs mères, ces admirables mères -canadiennes, qui leur apprenaient pendant les longues soirées d’hiver -les prières et le catéchisme. Lorsque les enfants n’étaient pas -suffisamment instruits, elles étaient les premières à me dire: «Notre -petit garçon (ou notre petite fille) ne marchera pas encore cette année -pour la première communion; il n’en sait pas assez.» <i>Marcher pour la -première communion</i>, est une expression canadienne. Pendant quinze jours -avant la cérémonie, les premiers communiants, filles et garçons, -viennent dès le matin à<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> l’église passer toute la journée avec le -prêtre, et s’en retournent le soir à la maison. C’est plaisir de les -voir arriver, la plupart à cheval, quelques-uns en voiture légère, -assister à tous les exercices de la journée avec recueillement et piété, -prendre sur l’herbe, autour de l’église, leur petit dîner, suivi de -quelques instants de récréation, puis finir par le Chemin de la Croix, -et remonter à cheval pour regagner au galop le toit paternel.</p> - -<p>Je tâchais de faire coïncider la première communion avec la visite de -l’évêque, pour qu’il pût donner en même temps la confirmation aux -enfants. Cette année-là, 1903, c’était encore Mgr Brondel, Belge de -naissance, qui était évêque d’Helena. J’eus l’idée de lui faire une -réception pareille à celle dont j’avais été le témoin, plus d’une fois, -dans le nord de la France. J’organisai donc une cavalcade, composée de -jeunes gens de la paroisse, tous excellents cavaliers; l’un d’eux les -commandait et faisait à merveille manœuvrer son petit escadron. Lorsque -l’évêque sortit de la gare, il trouva nos cavaliers rangés en front de -bataille, et à peine était-il monté en voiture, que la troupe se divisa -en deux pelotons, l’un prenant la tête du cortège, et l’autre fermant la -marche. Arrivés devant l’église, les cavaliers se formèrent sur deux -lignes entre lesquelles passa l’évêque, saluant de la main avec sa -bonhomie ordinaire, et enchanté de cette petite innovation, qui lui -rappelait sa chère Belgique.</p> - -<p>Je le retrouvai quelques semaines plus tard à la mission de Saint-Ignace -dans la Réserve des Têtes-Plates, où il venait tous les ans passer avec -nous la fête du 31 juillet. Une escorte d’Indiens, hommes, femmes et -enfants, tous à cheval, était allée le prendre à la gare, distante de -huit kilomètres, et je vois encore le cortège arriver devant notre -maison. La troupe indienne défila<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span> en bon ordre, s’arrêta pour laisser -passer la voiture du prélat; puis, vivement, sans un cri, sans un mot, -sans un geste, elle tourna bride et s’éloigna au galop. Il semble que -dans ces circonstances, l’étiquette indienne exige la plus parfaite -impassibilité.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 319px;"> -<a href="images/illu-101.jpg"> -<img src="images/illu-101.jpg" width="319" height="295" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Premières communiantes.</p></div> -</div> - -<p>Les fêtes du lendemain se déroulèrent avec pompe; toute la tribu était -présente à l’église; malheureusement je ne pus assister jusqu’à la fin à -ce spectacle si intéressant, un télégramme m’ayant brusquement rappelé -dans ma paroisse où un homme venait d’être tué. Je ne revis plus Mgr -Brondel vivant; épuisé par ses longs et rudes travaux de missionnaire, -il mourut vers la fin du mois d’août et j’allai à Helena assister à ses -funérailles. L’archevêque de Portland, Mgr Christie, présidait, assisté -de ses suffragants et entouré de tout le clergé du diocèse, c’est-à-dire -d’une trentaine de prêtres. Je ne retournai plus tard à Helena que pour -l’installation du nouvel<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> évêque, Mgr J. P. Carroll. Cette dernière -visite ne fut pas pour moi une fête sans mélange: au moment de partir -j’avais été appelé pour un mourant à Lothrop. Ayant ainsi manqué le -train, j’avais dû faire cette course, aller et retour, puis gagner -Missoula, c’est-à-dire 50 milles à travers la neige et pendant la nuit. -J’arrivai à Helena exténué; il faisait un froid terrible, une trentaine -de degrés au-dessous de 0, et pour nous réchauffer, nous n’eûmes au -banquet que de l’eau glacée; le nouvel évêque appartenait à la société -de tempérance la plus stricte et n’admettait à sa table pour ses invités -et pour lui d’autre boisson que l’eau pure. Nous étions là deux cents -prêtres ou laïques, et je ne crois pas trop m’avancer en disant que -l’immense majorité trouva la plaisanterie mauvaise. Au banquet -j’entendis des toasts surprenants; un jeune homme, par exemple, prononça -devant les cinq ou six évêques un discours qui peut se résumer ainsi: -«Nous sommes catholiques, mais en même temps nous sommes citoyens -américains, et nous revendiquons la liberté la plus entière sous toutes -ses formes: liberté d’écrire, liberté de penser, en somme liberté -absolue de conscience!» Cette thèse si chère aux Américains fut reprise -le soir même à une réunion publique en l’honneur du nouvel évêque, par -le gouverneur de l’Etat de Montana qui la présidait. Dans un discours -soigneusement écrit et lu d’une voix ferme, ce haut magistrat protestant -dit textuellement: «Il ne doit y avoir parmi nous aucune distinction -entre catholiques, protestants et juifs. Toutes les religions sont -bonnes; ce n’est point une question de dogme qui doit nous diviser, mais -une question de morale qui doit nous unir. Quelle que soit la confession -religieuse à laquelle nous appartenons, nous devons nous aider les <span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span>uns -les autres, pratiquer la fraternité humaine et</p> - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a href="images/illu-103.jpg"> -<img src="images/illu-103.jpg" width="600" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Lac Sainte-Marie, dans la mission St-Ignace.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span></p> - -<p class="nind">améliorer autant qu’il est en nous nos relations sociales. Nous sommes -tous de bonne foi, et si nous gravissons par des sentiers différents les -pentes de la même montagne, nous devons tous nous retrouver au sommet.»</p> - -<p>Cette indifférence vis-à-vis des diverses confessions religieuses est, -d’après Roosevelt, une des principales caractéristiques de l’Américain. -«L’Américain, dit-il quelque part, se distingue par ses idées larges, -par son grand cœur et par une tolérance bienveillante envers toutes les -religions.»</p> - -<p>Dans le courant de l’année suivante, Mgr Carroll, en tournée de -confirmation, vint à Frenchtown; mon escorte de cavaliers le reçut à la -gare et l’accompagna au presbytère. L’évêque parut agréablement surpris -de l’air décidé et de l’attitude militaire de nos jeunes gens. La vue de -notre église ne lui donna pas moins de satisfaction; se tournant vers -moi, il me dit en anglais: «Mais votre paroisse se présente fort bien, -et votre église est plus grande que ma cathédrale». Après la cérémonie, -eut lieu le banquet de réception; j’avais pour la circonstance invité -les notables du pays, et comme ma maison était trop petite, on avait -préparé le repas dans une maison plus spacieuse. Restait pour moi un -problème à résoudre; l’évêque, je l’ai dit, ne tolérait pour lui et ses -invités aucune autre boisson que l’eau glacée ou des eaux minérales. Je -ne pouvais pourtant pas condamner mes robustes paroissiens à faire si -maigre chère; je fis donc servir du vin rouge ordinaire; la maîtresse de -maison en offrit d’abord à Monseigneur qui remercia poliment. Pour moi, -j’acceptai en disant: «Je suis un vieux Français; je bois un peu de vin -à mes repas, exactement comme je le faisais en France».—«Et vous pouvez -continuer, reprit l’évêque, grâce à un privilège spécial que je vous -accorde.»<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> Tout le monde remarqua cette expression, et je sus plus tard -en effet que l’évêque avait fait entendre à ses prêtres qu’il leur -interdisait formellement la bière, le vin et toute boisson fermentée. En -revanche, il permettait, encourageait même par son exemple l’usage du -tabac sous la forme de ces gros cigares américains, trop souvent -mélangés d’opium, ce qui paraît à plusieurs un genre d’intoxication -aussi dangereux, plus dangereux même que l’autre. D’ailleurs sur cette -question de boissons enivrantes, les évêques américains ne sont pas tous -d’accord, et l’archevêque de Milwaukee distingua toujours entre la -tempérance qui consiste à ne point dépasser la juste mesure et -l’abstention totale. Mgr Carroll était, je l’ai dit, partisan déclaré de -l’abstention totale, et plus d’une fois dans ses tournées de -confirmation, il ordonna aux premiers communiants de se lever et de -prendre tous ensemble le «pledge», c’est-à-dire de jurer que jusqu’à -l’âge de vingt ans ils ne toucheraient à aucune boisson fermentée. Il -est certain qu’au temps du P. Mathew en Irlande, cet usage du pledge -qu’il avait introduit, fit un bien immense, mais si j’en crois ma propre -expérience, l’institution primitive a quelque peu dégénéré. En 1877 me -trouvant tout jeune prêtre à Glascow, en Ecosse, prévoyant que j’aurais -au cours de mon ministère à donner le pledge, huitième sacrement des -Irlandais, je demandai aux autres Pères comment cela se pratiquait. -J’eus bien de la peine à obtenir une réponse et l’on finit par m’avouer -que la défense de ne plus boire était moins stricte qu’auparavant. On -donnait le pledge pour une courte période, en permettant deux verres de -bière par jour et si je ne me trompe un verre de whisky. Bien m’en avait -pris de me renseigner: dès le soir même, qui était un samedi, j’étais -assiégé dans mon confessionnal par une foule compacte;<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span> tout à coup une -jeune fille parut devant la grille: comme elle restait debout, je -l’invitai à s’agenouiller et à commencer sa confession: «Père, me -dit-elle, je suis protestante et je viens pour quelqu’un qui veut -prendre le pledge». Je l’envoyai au presbytère où quelques minutes après -je la retrouvai au parloir en compagnie d’un vieillard sordide qui -sentait l’eau de vie à quinze pas. «Votre Révérence, me dit cet homme, -je viens prendre le pledge». Je le lui donnai avec les adoucissements -dont je viens de parler tout à l’heure, et il jura devant Dieu de ne -plus boire pendant six mois. Pendant qu’il me remerciait avec -volubilité, je lui demandai si la personne qui l’accompagnait était sa -fille. «C’est ma femme», me répondit-il, et alors cette pauvre enfant, -si malheureuse en ménage, tomba à genoux devant moi, et, sans proférer -une parole, me prit la main qu’elle baigna de ses larmes brûlantes.</p> - -<p>Mgr Carroll revint l’année suivante pour la confirmation; mais cette -fois comme je n’avais que deux invités, il prit son repas chez moi, et -bien entendu, en fait de boisson, il ne parut sur ma table que de l’eau. -J’aurais eu cependant besoin de quelque chose de plus réconfortant, car -j’étais à bout de forces. Il avait été convenu que l’évêque arriverait -par le train, et déjà je me dirigeais vers la gare avec une délégation -paroissiale pour le recevoir, lorsqu’un message téléphonique m’avertit -qu’il viendrait en automobile. A quelle heure? personne n’en savait -rien. Nous attendîmes jusqu’à dix heures; une automobile paraît au -détour de la route dans un nuage de poussière. «Le voici», me crie-t-on; -je fais sonner la cloche, je range les enfants à la porte de l’église, -et l’automobile passe devant nous comme une flèche. C’était une fausse -alerte. Nous attendons encore; mais les enfants commençaient à souffrir -de leur long jeûne et de la chaleur déjà<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span> lourde. Je décidai alors de -faire sur le champ la cérémonie de la première communion, remettant -jusqu’à l’arrivée de l’évêque la célébration de la messe solennelle. -Entre onze heures et midi le prélat parut enfin; je chantai la messe et -il donna la confirmation. Rien d’étonnant si j’étais exténué après ce -long jeûne et l’énervement de cette longue attente. Chacun comprendra la -plainte discrète exprimée plus haut.</p> - -<p>Un dernier mot sur cette question des boissons fermentées aux -Etats-Unis. Une fois engagé sur la pente des exagérations, on ne s’est -plus arrêté, et j’ai lu moi-même dans un manuel d’hygiène à l’usage des -enfants des écoles un chapitre qui se résume ainsi: «Ne buvez pas de -whisky, c’est du poison; ne buvez pas de vin, c’est du poison; ne buvez -pas de bière, c’est du poison; ne buvez pas de café, c’est du poison; ne -buvez pas de thé, c’est du poison; buvez de l’eau, et encore prenez bien -garde, car la plupart des eaux sont impures».</p> - -<p>Au centre de la paroisse, c’est-à-dire dans la colonie canadienne, la -fréquentation des sacrements était générale, du moins aux trois grandes -fêtes de l’année: Pâques, les Quarante-Heures et Noël. Cependant depuis -la suppression de la messe de minuit, le nombre des communions a -sensiblement diminué. Un groupe d’âmes pieuses s’approche des sacrements -aux principales fêtes de l’année, et surtout le premier vendredi du -mois. Il y avait en tout dans la paroisse dix ou douze réfractaires -parmi les Canadiens; et encore, plusieurs s’étant rendus, il n’en -restait que trois à mon départ.</p> - -<p>Aux approches de la mort il est absolument inouï que personne ait refusé -les secours de la religion; et jamais dans aucune famille on ne manqua -d’appeler le prêtre lorsque quelqu’un se trouvait en danger de mort. -Toutefois<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> on attendait d’ordinaire jusqu’au dernier moment, et j’ai -entendu dire aux prêtres du pays: «Si c’est un Indien qui vous appelle, -vous pouvez attendre une semaine; si c’est un Irlandais vous pouvez -attendre un jour; mais si c’est un Canadien, courez bien vite ou vous -arriverez trop tard.»</p> - -<p>Quant au mariage, il n’y a pas de différence pour les catholiques entre -le mariage civil et le mariage religieux; voici comment les choses se -passent: les futurs époux prennent au chef-lieu du comté ce que l’on -appelle une «licence»; de par cette licence, il leur est permis de -s’adresser à qui leur plaît parmi les officiers autorisés à célébrer -leur mariage civil, c’est-à-dire le juge de paix, le ministre ou le -prêtre. Les jeunes gens venaient donc me trouver avec cette pièce -officielle, qui donnait leur nom, leur âge, leur couleur, car dans -toutes les licences une des premières notes imprimées est relative à la -couleur des futurs conjoints: blanc, jaune, rouge ou noir. Ont-ils été -précédemment mariés? sont-ils divorcés? etc., tous ces renseignements -sont fournis au clerc du comté sous la foi du serment. Muni de ces -informations et de cette autorité légale, je procédais à la célébration -du mariage civil, immédiatement avant la messe, plus ou moins -solennelle, selon les circonstances. Par la suite, je n’avais plus qu’à -rédiger le certificat de mariage, que j’étais tenu, sons peine d’une -forte amende, d’envoyer dans le délai de quinze jours au bureau de -l’enregistrement. Grâce à Dieu, je n’eus que deux ou trois fois le -désagrément très sérieux de voir des catholiques s’adresser pour leur -mariage au juge de paix ou au ministre. Dans le premier cas, -l’absolution de la faute commise était réservée à l’évêque; dans le -second cas, il y avait excommunication. Les époux divorcés qui -voudraient reprendre<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> la vie commune, doivent aux Etats-Unis se marier -de nouveau; par conséquent reprendre une nouvelle licence et procéder -comme s’il n’y avait pas eu de mariage entre eux.</p> - -<p>Par suite de cette législation, il m’arriva un cas singulier. Deux -jeunes gens bien et dûment mariés depuis six ans avaient malheureusement -divorcé. Je m’employais depuis quelque temps à leur faire reprendre la -vie conjugale, d’autant plus qu’ils avaient un enfant; enfin un soir je -les vis arriver chez moi pour m’annoncer la bonne nouvelle: ils -s’étaient réconciliés et me priaient de les marier. Ils apportaient en -effet une licence en règle, et comme je leur faisais remarquer que pour -moi leur mariage existait toujours, ils insistèrent pour donner -satisfaction à la loi. Je les avertis donc que, faisant abstraction de -ma qualité de prêtre, j’allais agir exclusivement comme magistrat; puis -leur ayant fait renouveler leur consentement au point de vue civil, je -rédigeai le certificat de mariage et les renvoyai heureux dans leurs -pénates.</p> - -<p>Je ne puis me dispenser de parler des écoles, complément nécessaire de -l’organisation paroissiale. En Amérique, comme en Europe, les curés ont -presque partout réussi à grouper des écoles libres de filles et de -garçons autour de leurs églises. Je travaillai longtemps en vue de -procurer cette bonne fortune à ma chère paroisse, et, m’étant adressé à -la Congrégation canadienne des Sœurs de la Providence de Montréal, je me -vis plus d’une fois sur le point de réussir; mais toujours au dernier -moment un obstacle survenait qui renversait toutes mes espérances. Je -n’eus donc point d’école libre à Frenchtown, et dus me contenter des -écoles primaires de l’Etat. J’en avais douze, échelonnées le long de mon -territoire, et il<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> ne sera pas hors de propos de dire ici un mot du -régime scolaire aux Etats-Unis.</p> - -<p>L’école primaire publique est essentiellement gratuite, obligatoire, -neutre et mixte. La principale source de revenus pour alimenter ces -institutions consiste dans des terres dites «terres d’écoles». On sait -qu’en Amérique les géomètres officiels ont partagé le territoire comme -un damier en carrés de six milles de côté ou de trente-six milles de -surface, appelés «townships»; or dans chacun de ces townships ou -districts, le 16ᵉ et le 32ᵉ milles carrés de terres sont réservés à -l’entretien des écoles existantes et à la fondation d’écoles nouvelles. -Ces terres, louées à des fermiers qui les cultivent, rapportent plus ou -moins. A Frenchtown même, elles rapportent assez pour donner à -l’instituteur un salaire de 80 dollars ou 400 fr. par mois. Quelquefois -il y a une baisse de fonds, l’argent manque, et alors, sans plus de -cérémonie, on licencie l’école.</p> - -<p>Rien de plus facile que de fonder une école nouvelle dans un district -quand les revenus des terres d’écoles sont disponibles. Sept ou huit -pères de famille se réunissent et déclarent leur intention d’ouvrir une -école plus rapprochée de leurs habitations. Ils nomment un comité -composé de deux ou trois d’entre eux, qui désormais prendront la -direction de l’œuvre. Ceux-ci vont trouver la «surintendante», -c’est-à-dire la directrice de toutes les écoles primaires du Comté; ils -font leur déclaration, choisissent leur instituteur et reçoivent sur le -fonds commun les allocations nécessaires. C’est presque toujours une -institutrice qui enseigne dans les écoles primaires; il paraît que ces -jeunes filles ont plus d’aptitude que les hommes à instruire leurs -élèves; mais en revanche, il paraît aussi<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> qu’elles ont la main moins -ferme pour maintenir la discipline, surtout parmi les garçons de 14 à 16 -ans.</p> - -<p>Autant que je puis m’en souvenir, dans les salles de classe, les garçons -se rangent d’un côté et les filles de l’autre; la cour aussi est -généralement divisée en deux parties, où les élèves des deux sexes -jouent séparément. Ce système d’écoles mixtes est absolument général aux -Etats-Unis; mais il ne manque pas de critiques, même parmi les -Américains. Au fait, plusieurs trouvent que cette confusion dans l’école -mène jeunes gens et jeunes filles à une trop grande liberté d’allure -entre eux, et diminue dans leur esprit le prestige du mariage.</p> - -<p>Notons en passant ce trait de mœurs américaines, une jeune fille ne va -jamais seule; elle est toujours accompagnée d’un jeune homme qui lui -sert «d’escorte». On se promène ensemble; ensemble on va aux réunions ou -fêtes publiques; d’ordinaire tout finit par un mariage, mais pas -toujours..., car il peut arriver que la jeune fille change son «escorte» -contre une autre, ou que le jeune homme sente le besoin de porter -ailleurs ses services. Malgré tout, les scandales sont rares et les -convenances sociales paraissent toujours observées.</p> - -<p>L’école aussi est essentiellement neutre; si vous voulez une école -confessionnelle, vous pouvez la créer à vos frais, tout en payant -l’impôt général pour les écoles publiques; mais si vous envoyez vos -enfants aux écoles primaires de l’Etat, il faut en passer par cette -neutralité stricte. Dans les salles de classe, aucun emblème religieux, -rien que le portrait du président et celui de l’immortel Washington. Il -n’est pas permis à l’instituteur de faire une prière quelconque, ni même -de prononcer le nom de Dieu, du moins si les parents d’un des enfants -s’y opposent. Ce fut la raison pour laquelle les Sœurs canadiennes de la -Provi<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span>dence refusèrent de prendre l’école-publique de Frenchtown qu’on -leur offrait; car les administrateurs d’une école de district sont -parfaitement libres de choisir l’instituteur ou l’institutrice qui leur -plaît, fût-ce un clergyman ou une religieuse, pourvu que l’un et l’autre -soient diplômés; en d’autres termes, l’école américaine n’est pas -laïque, du moins en principe. Les Sœurs dont je viens de parler, me -disaient: «Comment pourrions-nous enseigner dans une école où il ne nous -serait pas permis de faire le signe de la croix?» Et pour qu’on ne -m’accuse pas d’exagérer, je vais citer ici quelques lignes de la -brochure du P. Forbes, intitulée: «Les catholiques et la liberté aux -Etats-Unis». Après avoir loué la largeur d’idées avec laquelle, selon -lui, les Etats-Unis ont organisé l’enseignement secondaire et supérieur, -en maintenant le grand principe du droit naturel: «c’est au père qu’il -appartient d’élever l’enfant et de choisir des maîtres», il ajoute:</p> - -<p>«Chose étrange! quand il s’agit d’enseignement primaire, tous ces beaux -principes sont oubliés; l’excuse, c’est la force majeure que créent les -circonstances étranges, comme l’éparpillement des familles sur un -territoire grand comme l’Europe, et l’impuissance de ces familles à se -pourvoir. Alors les autorités locales, se substituant aux parents, ont, -avec une prodigalité qui serait admirable si elle n’était injuste, créé -de tous côtés des écoles publiques, «nominalement neutres» en religion, -mais de fait, petits foyers d’indifférence et d’impiété, qui sont -entretenus aux frais de tous; de sorte que l’éducation confessionnelle -primaire et primaire-supérieure n’est possible qu’à la condition de -payer deux fois.»</p> - -<p>«Au dire du <i>Tablet</i> du 17 janvier 1903, le P. Pardow, jésuite très -connu, déclare que les catholiques des <span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span>Etats-Unis paient pour leurs -écoles primaires 25 millions de dollars, c’est-à-dire 125 millions de -francs en sus des impôts ordinaires, et élèvent un million d’enfants qui -ne coûtent rien à l’Etat».</p> - -<p>Un dernier détail qui semble prouver l’influence des Israélites dans -l’organisation de l’enseignement public aux Etats-Unis, c’est que les -classes chôment toute la journée du samedi.</p> - -<p>Le programme des écoles primaires comprend huit degrés ou huit classes, -auxquelles s’ajoutent les trois degrés de l’école supérieure qui -correspond à notre enseignement secondaire; on passe ensuite à -l’Université. Chaque Etat a son Université, subventionnée par les fonds -publics. L’Université de l’Etat de Montana se trouve à Missoula. Je l’ai -visitée une fois, et ce qui me frappa surtout, ce fut de voir jeunes -gens et jeunes filles circuler pêle-mêle dans les salles, et suivre les -mêmes cours sous les mêmes professeurs. En somme c’est le système mixte -des écoles primaires, prolongé jusqu’au plus haut degré de -l’enseignement.</p> - -<p>La principale Université des Etats-Unis est celle de Harward; elle -possède un observatoire astronomique de premier ordre, dont le -directeur, le Professeur William Pickering, est un des hommes les plus -connus dans le monde savant, grâce à ses théories surprenantes -d’originalité et de hardiesse. J’en citerai deux entre autres. D’après -lui, la fin du monde serait prochaine: le soleil, noyau de la nébuleuse -primitive, continuant de se condenser, serait sur le point de lancer -dans l’espace une nouvelle planète. L’ébranlement causé dans notre -atmosphère par ce phénomène serait tel que toute vie s’éteindrait à -l’instant sur notre globe.</p> - -<p>Une autre de ses théories vraiment américaines est que<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> la lune vient de -l’Océan Pacifique. A une époque géologique fort éloignée, lorsque le -globe terrestre encore liquide n’était recouvert que d’une écorce solide -de 30 milles d’épaisseur, il se produisit dans cette masse une explosion -épouvantable, à la suite de laquelle six milliards de kilomètres cubes -de matière furent projetés dans les airs et formèrent notre satellite. -La déchirure qui en résulta dans la croûte terrestre, n’est autre que le -bassin de l’Océan Pacifique. W. Pickering en donne pour preuve la -ressemblance des volcans de la lune avec le sol et les volcans des Iles -Hawaï.</p> - -<p>Revenons à Frenchtown. La vie de chaque jour y était on ne peut plus -paisible; toutefois des journées bruyantes, comme la Saint-Jean-Baptiste -chaque année et les élections générales tous les quatre ans, venaient en -rompre la monotonie.</p> - -<p>La Saint-Jean-Baptiste est une fête originale et d’une saveur tout -américaine. Disons d’abord que cette fête se célèbre au profit et pour -l’entretien de l’église et du curé et rapporte en moyenne à celui-ci 400 -à 500 dollars, c’est-à-dire de 2.000 à 2.500 fr.<a name="FNanchor_F_6" id="FNanchor_F_6"></a><a href="#Footnote_F_6" class="fnanchor">[F]</a>.</p> - -<p>Comment s’y prennent ces braves gens, une petite centaine de familles, -pour arriver à un pareil résultat? Le grand secret, c’est que tout le -monde s’en mêle et que l’amour du prêtre et l’esprit d’union font des -merveilles.</p> - -<p>Un mois avant le 24 juin, le curé convoque la paroisse en assemblée -plénière, les hommes d’abord, les femmes ensuite. La réunion se fait à -l’église. Les hommes nomment un comité qui sera chargé d’organiser la -fête: président, vice-président, secrétaire, trésorier. Les femmes, de -leur côté, en font autant et élisent une présidente et une -vice-présidente.<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span></p> - -<p>Aussitôt on se met à l’œuvre. Des quêteurs et des quêteuses sont -désignés pour parcourir la paroisse et recueillir de l’argent, s’il est -possible, mais surtout des provisions et des dons en nature: volailles, -légumes, beurre, crème, etc... Il en faut de grandes quantités, car le -jour de la fête, toute la paroisse et les visiteurs, venus des pays -limitrophes, seront invités par le comité à consommer ces provisions à -une table commune. Comme elles ne coûtent rien, et que chacun paie son -repas, c’est une première source de revenus. Pour donner le bon exemple, -ce jour-là, le curé lui-même mange à l’hôtel et paie comme les autres.</p> - -<p>Afin d’attirer le plus grand nombre possible de visiteurs, on annonce -d’avance dans les journaux, des sports de toutes sortes, avec prix en -argent ou en nature: courses de chevaux, de voitures, de bicyclettes; -courses d’enfants, de jeunes filles, de femmes mariées, d’hommes gras; -courses en sac, joutes nautiques, jeux burlesques, etc... Si le temps -est beau, la foule sera énorme, et tout le monde, non seulement mangera, -mais aussi boira par les soins et au profit du comité.</p> - -<p>Voici comment on s’y prend pour faire le plus d’argent possible. Tous -les «<i>salons</i>» (ainsi s’appellent les cabarets), sont fermés, excepté -un, loué par le comité et où se débitent exclusivement les boissons du -jour. Les hommes, réunis au «<i>salon</i>», se «traitent» les uns les autres. -Un fermier, bien posé dans la paroisse, ouvre le feu. «Je traite», -dit-il, et il jette sur le comptoir un dollar ou deux. C’est une -invitation à la consommation. Là-dessus quatre ou cinq hommes -s’approchent et demandent, celui-ci un cigare de deux sous, celui-là un -verre de bière ou quelqu’autre consommation insignifiante au point de -vue de la dépense. On prend le prix sur le dollar ou les dol<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span>lars -engagés par le «traitant», et la différence passe à la caisse du comité.</p> - -<p>C’est alors un assaut de générosité, à qui «traitera». Et les dollars de -pleuvoir sur la table du «salon».</p> - -<p>Il y a aussi des comptoirs de friandises, où l’on vend des fruits et des -gâteaux le plus cher possible; de petites tombolas pour les enfants, -etc.</p> - -<p>Voici l’ordre de la fête proprement dite. Dès la veille, les abords de -l’église ont été décorés et les rues «balisées», c’est-à-dire plantées -de petits sapins verts. A dix heures, messe solennelle, avec panégyrique -du Saint. Il y a beaucoup de monde, des hommes surtout, et les -syndics<a name="FNanchor_G_7" id="FNanchor_G_7"></a><a href="#Footnote_G_7" class="fnanchor">[G]</a> font une quête fructueuse. Après la messe, la foule se répand -dans les rues et se dirige vers l’hôtel, où des centaines de convives -vont se succéder à de longues tables, sans cesse renouvelées. Cela dure -jusque vers trois heures, au milieu d’une animation extraordinaire. -Alors commencent les jeux, qui se prolongent pendant toute la soirée.</p> - -<p>Puis vient le clou de la fête: le bal. C’est l’heure solennelle, l’heure -escomptée d’avance par le comité pour recueillir les écus à pleines -mains, car chaque cavalier doit payer son admission, au moins un dollar, -et il y a foule.</p> - -<p>Quoi! me direz-vous, on danse au profit du curé? Eh! bien, oui; on danse -là-bas au profit du curé. Evidemment, il ne s’agit que de danses -honnêtes, dans une maison honnête, avec des gens honnêtes. On danse donc -toute la nuit avec entrain et je sais pertinemment que tout se passe -très bien. D’ailleurs, j’ai rarement vu une foule plus respectable dans -sa simplicité rustique que celle qui se pres<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span>sait aux abords de l’hôtel, -une heure avant l’ouverture du bal. Chaque fois que ce jour-là il m’est -arrivé de me mêler aux groupes de mes paroissiens sur la place ou dans -la rue à ce moment de la journée, j’en suis toujours revenu très -satisfait, j’allais dire édifié. Représentez-vous ces bons fermiers -endimanchés, la boutonnière fleurie; ces jeunes filles en robe blanche, -élégantes et simples comme la fleur des champs; ces matrones au port -noble, aux allures de douairières; les apostrophes joyeuses en bon vieux -français, le babil des enfants, les éclats de rire sonores, ces effluves -de gaieté franche et pourtant contenue, car le sentiment religieux -domine. On va danser, on va se livrer à ce plaisir cher entre tous; mais -on va danser pour aider l’église, et malheur à qui déshonorerait la -paroisse par la moindre indécence. Encore une fois, tout se passe très -bien à ce bal, autrement il est clair que le curé ne le tolérerait pas. -Une année, un mauvais sujet se proposait de faire du scandale à -l’occasion de la Saint-Jean-Baptiste, je supprimai la -Saint-Jean-Baptiste. J’y perdis la forte somme, mais je gagnai ainsi la -sympathie et le respect de mes paroissiens.</p> - -<p>Epilogue. Quelques jours après le 24 juin, le président et le secrétaire -du comité se présentent à la cure avec un sac de grosse toile, contenant -le profit net de la fête, en espèces sonnantes. Le curé accepte, -remercie, offre un verre de vin, et en voilà pour jusqu’à la -Saint-Jean-Baptiste prochaine.</p> - -<p>Sans être aussi bruyantes, les journées d’élection ne manquaient pas de -vie et d’animation.</p> - -<p>Aux Etats-Unis, le système d’élection est très compliqué. Les électeurs -ont à élire sur la même liste tous les représentants de l’autorité, -depuis le Président de la République jusqu’au garde-champêtre, en -passant bien<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span> entendu par les membres du Congrès Fédéral et les -sénateurs et députés des parlements de chaque Etat.</p> - -<p>Bon nombre de citoyens savent à peine pour qui ils votent. Un de mes -domestiques ne savait même pas que le candidat à la Présidence -s’appelait Roosevelt; mais il était républicain et il votait aveuglément -la liste républicaine. Un autre de mes hommes était démocrate, et sans -mieux connaître la liste que lui avait fournie l’agent électoral, il la -vota aussi tout entière les yeux fermés.</p> - -<p>L’argent coule à flots et la corruption va son train presque -ouvertement. J’ai entendu un électeur se plaindre amèrement le lendemain -des élections: il avait vendu son vote à un des deux partis pour cinq -dollars, lorsqu’il apprit le lendemain que le parti opposé en avait -offert dix. Un grand agent électoral aussi, c’est le whisky; la loi, ce -jour-là, ordonne de fermer les débits de boissons (salons); mais on -tourne la loi d’une façon éhontée. Les «salons» sont en effet fermés; -mais les barriques de whisky s’alignent dans la rue et la journée -dégénère en une vraie saturnale.</p> - -<p>Un détail peu connu concernant les élections aux Etats-Unis, c’est que -le Président et le Vice-Président élus, s’ils ne sont pas francs-maçons, -doivent se faire officiellement affilier aux Loges.</p> - -<p>Une autre distraction, heureusement fort rare, c’était un incendie ou la -nouvelle d’un attentat commis dans les environs, par exemple un train -dévalisé. Nous eûmes plusieurs histoires de ce genre pendant mon séjour -à Frenchtown. J’en prends l’occasion pour dire comment les bandits -opèrent dans cette circonstance. Naturellement, ils jettent leur dévolu -sur un train qu’ils supposent richement chargé. Parfois, pour obliger le -mécanicien à ralentir la marche, ils agitent sur la voie une lanterne<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> -rouge, comme signal de danger, ou bien ils se postent à un endroit où la -rampe devenant plus forte, ils savent</p> - -<div class="figcenter" style="width: 414px;"> -<a href="images/illu-119.jpg"> -<img src="images/illu-119.jpg" width="414" height="566" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Roosevelt.</p></div> -</div> - -<p class="nind">que le train ralentira de lui-même sa marche. D’un bond ils s’élancent -sur la locomotive, braquent leurs gros revolvers sur le mécanicien et -son chauffeur et les somment<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span> de s’arrêter. A la vue de ces individus -masqués paraissant brusquement devant eux, les conducteurs du train ne -font d’ordinaire aucune résistance, bien sûrs que la moindre velléité de -se défendre leur coûterait immédiatement la vie. Ils stoppent donc et -reçoivent aussitôt l’ordre de détacher le fourgon dans lequel se trouve -le coffre-fort, et de partir à toute vitesse vers un endroit absolument -désert, situé à deux ou trois milles de là. Arrivés à ce point, les -bandits font sauter le coffre-fort à la dynamite, en pillent le contenu, -renvoient poliment le mécanicien à son train et s’échappent dans la -montagne. Chose incroyable! pendant que tout ceci se passe, les -voyageurs effrayés se blottissent dans leur coin et personne ne songe à -repousser l’attaque par la force, et même si les bandits s’avisent de -fouiller les voyageurs et de les dévaliser, ils sont à peu près sûrs de -ne rencontrer aucune résistance. Cette quasi-certitude de n’être point -inquiétés pousse les bandits aux plus folles témérités.</p> - -<p>Les incendies étaient très rares, quoique toutes les maisons fussent en -bois. Un de ces incendies eut un épilogue inattendu. Un soir d’été, -j’appris qu’à la suite d’un feu de forêt, les bâtiments extérieurs d’une -ferme commençaient à brûler. Je fis immédiatement atteler et me rendis -sur le lieu du sinistre. Le feu faisait rage dans la forêt, et malgré -tous nos efforts la ferme serait devenue la proie des flammes, si tout à -coup le vent n’avait changé de direction. Voyant le danger conjuré, je -retournai tranquillement chez moi. Le lendemain à mon grand étonnement, -je vois le fermier arriver devant ma maison avec une voiture chargée de -légumes. «Et pour qui tout cela? lui dis-je.—Pour vous, Monsieur le -Curé.—Et combien me ferez-vous payer ce chargement?—Rien du tout; -Monsieur le Curé; ce que je vous apporte,<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span> c’est pour vous remercier -d’avoir sauvé ma maison hier.—Comment cela?—Par un miracle! Aussitôt -que vous êtes arrivé, vous avez fait tourner le vent qui poussait les -flammes vers ma maison, et sauvé ainsi ma propriété.» C’est en effet -presque un article de foi parmi les Canadiens que le prêtre peut à -volonté éteindre les incendies et guérir, par un simple attouchement, -nombre d’infirmités.</p> - -<p>Le grand événement de la journée était l’arrivée du courrier. On ne -distribue pas les lettres à domicile; chacun va les chercher au bureau -de poste. C’est une belle occasion pour tous les habitants d’apprendre -ou de se communiquer les nouvelles. Tous les matins mon vieux domestique -allait chercher le courrier, ou comme on dit là-bas «la malle» (mail). -J’y allais quelquefois moi-même; un jour entre autres, après une -interruption du service postal pendant dix jours à cause des neiges, je -partis de chez moi avec un sac à farine vide, que je rapportai sur mon -épaule plein de journaux, de revues et de lettres, à l’ébahissement de -tous mes paroissiens. Je me souviens encore du jour où, revenant de la -poste, mon vieux domestique me dit d’un ton tragique: «Il n’y a plus de -San-Francisco!». C’était en effet le lendemain du tremblement de terre -qui, avec les incendies, avait détruit complètement cette grande ville. -J’ai rencontré plus tard un certain nombre de personnes qui étaient à -San-Francisco à ce moment, et c’est encore avec un frisson d’épouvante -qu’elles nous parlaient de la terrible catastrophe.</p> - -<p>La paroisse de Frenchtown étant une paroisse de blancs, il semble que je -n’avais plus aucun contact avec nos chers Indiens; mais outre que -plusieurs familles de la vallée avaient par les femmes du sang indien -dans les veines, le voisinage immédiat de la Réserve des Têtes-Plates me -donnait souvent occasion de revoir ces peuplades<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> intéressantes. -J’allais de temps en temps à la mission de Saint-Ignace, située dans une -vaste plaine bornée au Nord par une des plus pittoresques chaînes de -montagnes que j’aie jamais rencontrées. Cette chaîne, avec ses sommets -couronnés de neige, ses pics aigus, ses sombres forêts, ses cascades -écumantes, se dresse à l’arrière-plan comme un magnifique décor de -théâtre.</p> - -<p>Les bâtiments de la mission sont considérables; c’est d’abord une grande -église en pierre, ornée de très belles fresques à l’intérieur; puis la -maison des missionnaires, ayant les proportions d’un grand collège; elle -renfermait autrefois une nombreuse et florissante école, que la -suppression des subsides du gouvernement a réduite à une poignée -d’enfants. A côté de cette construction, s’élèvent deux grands -pensionnats de jeunes filles, l’un tenu par les Sœurs canadiennes de la -Providence, l’autre par les Ursulines; plus loin la ferme et ses -dépendances, parmi lesquelles se trouve une scierie mécanique et un -moulin dont la meule, venue d’Europe au temps du P. De Smet, fut la -première installée dans ces parages.</p> - -<p>En 1906, je me trouvai à Saint-Ignace pour la fête nationale du 4 -juillet; toutes les tribus de la Réserve, Têtes-Plates, Pend-d’Oreilles -et autres, étaient réunies dans un vaste camp que j’allai visiter avec -le supérieur de la mission. Au moment de notre arrivée, un cortège peu -nombreux, mais d’une grande magnificence, se déroulait le long des -tentes. Chose étrange! c’étaient quelques familles de Nez-Percés, isolés -dans un coin de la Réserve, qui célébraient le grand jour de -l’Indépendance américaine par une fête et des danses en l’honneur des -morts, selon le rituel égyptien. Je fus fort étonné de voir que les -jeunes filles de ce cortège avaient le visage peint couleur de safran, -exactement comme les figures qui se<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span> voient encore aujourd’hui sur les -cercueils des momies. Ces observations me confirmèrent dans l’hypothèse -exposée plus haut, d’après laquelle les Indiens de l’Amérique du Nord -seraient venus des bords du Nil.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 572px;"> -<a href="images/illu-123.jpg"> -<img src="images/illu-123.jpg" width="572" height="378" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Ruines de San-Francisco.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> </p> - -<h2><a name="CHAPITRE_Va" id="CHAPITRE_Va"></a> -<img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" /> -<br />CHAPITRE V.<br /><br /> -<small>SEATTLE, OU LA REINE DU PACIFIQUE.</small></h2> - -<div class="figcenter" style="width: 396px;"> -<a href="images/illu-125.jpg"> -<img src="images/illu-125.jpg" width="396" height="265" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Arbre de la forêt vierge à Seattle.</p></div> -</div> - -<p>Au commencement de 1908, ma santé s’étant altérée, pour la première fois -je consultai un médecin. Il me déclara que je devais, au moins pour -quelque temps, quitter le Montana où nous étions à 1000 mètres -d’altitude, et aller m’établir sur les bords de la mer. Je partis donc -pour Seattle (prononcez Si-atle), située sur la côte de l’Océan -Pacifique, dans l’état de Washington. Le trajet est exactement de 24 -heures en express. Arrivé dans cette ville le 5 avril, je fus frappé dès -l’abord de l’aspect grandiose et de l’extrême animation de cette vaste -cité.<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span></p> - -<p>Seattle, de création toute récente, est bâtie sur deux chaînes -parallèles de collines, qui s’élèvent entre le golfe de Puget et le lac -Washington. Elle s’étend du Sud au Nord sur une longueur de 12 kilom. et -une largeur moyenne de 6 kilom. Elle renferme deux beaux lacs, le lac -Union et le lac Vert, et de nombreux parcs de toute beauté, -Madrona-Park, Leschi-Park, Madison-Park, sur le lac Washington; -Woodland-Park sur le lac Vert, Ravenna-Park, superbe forêt vierge, etc. -Les avenues courent du Sud au Nord comme dans toutes les villes -américaines et commencent au bord du golfe; la 1ᵉ et la 2ᵉ Avenue -forment le quartier commercial; on voit là quelques-unes de ces immenses -maisons d’une hauteur démesurée, qui rappellent New-York; l’activité de -ces deux Avenues, continuellement sillonnées de tramways électriques, -rappelle les plus grandes cités. Au sommet de la première chaîne de -collines se dresse avec orgueil le principal monument de cette ville -nouvelle: la cathédrale catholique, dont les tours imposantes dominent -au loin l’horizon. Là réside le chef du diocèse, Mgr O’Dea, dont la -juridiction s’étend sur tout l’Etat de Washington. La ville n’est point -encore achevée; plusieurs des futurs boulevards ne sont encore -qu’indiqués par deux trottoirs d’asphalte de chaque côté de la chaussée; -mais une partie de la ville, de la 6ᵉ à la 18ᵉ Avenue, est complètement -finie. C’est une succession de boulevards magnifiques, étagés sur le -flanc des collines, macadamisés dans toute leur longueur, plantés -d’arbres de toute grosseur et de toute essence, restes de l’antique -forêt, bordés de villas élégantes, aux façades tapissées de roses et de -grappes de glycine, séparées entre elles par des pelouses d’une herbe -fine, admirablement entretenues et continuellement arrosées par des -fontaines artificielles. En hiver le climat est brumeux et la pluie<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> -presque continuelle; mais en été, du moins l’été que j’ai vu, le climat -est délicieux, l’atmosphère très pure, et la vue, du haut de la 15ᵉ -Avenue, incomparable. A l’Ouest,</p> - -<div class="figcenter" style="width: 572px;"> -<a href="images/illu-127.jpg"> -<img src="images/illu-127.jpg" width="572" height="402" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Chercheurs d’or.—Mineurs prospectant.</p></div> -</div> - -<p class="nind">vous avez sous les yeux la ville qui descend en pente rapide vers la -mer; puis les eaux bleues et les îles verdoyantes du golfe; au fond la -chaîne pittoresque des<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> monts Olympiques, qui bordent l’Océan. A l’Est, -c’est la chaîne des Cascades avec le mont Rainier, ce géant des -montagnes, élevant dans un isolement superbe, à 4000 mètres de hauteur, -sa masse énorme couronnée de neiges éternelles.</p> - -<p>La chaîne de collines qui borde la mer est extrêmement abrupte et -presque à pic à certains endroits. On y a construit trois funiculaires -qui l’escaladent, à Madison-street, à James-street et à Yeslerway; mais -il fallait ouvrir une voie plus large de communication avec le vallon -central que traverse dans toute sa longueur, du Nord au Sud, la 12ᵉ -Avenue; pour cela il était nécessaire de percer une large brèche à -travers ce seuil rebelle et de jeter dans la mer des millions de mètres -cubes de terre; ce travail gigantesque fut entrepris et se continuait -encore sous mes yeux en 1908. Des jets d’eau énormes, actionnés par de -puissantes pompes à vapeur, désagrégeaient les terres et les -entraînaient par de longs canaux en bois jusque dans le golfe. Les -roches, déchaussées par le même procédé, s’écroulaient au fond de la -tranchée, où on les faisait sauter à la dynamite. Cette large voie de -communication, à ciel ouvert, doit être terminée maintenant et sillonnée -par de nombreuses lignes de trams électriques.</p> - -<p>En 1881, Seattle n’était guère qu’un village; aujourd’hui c’est une -ville de plus de 300.000 habitants. Le trait caractéristique de cette -population, c’est le nombre très considérable de Japonais qu’elle -renferme, et il y a bien des chances pour que dans un avenir rapproché -Seattle soit une ville presque entièrement japonaise. Les grandes -compagnies de chemins de fer avaient rêvé de faire de ce port le point -de départ du commerce américain avec l’Extrême-Orient; le célèbre -Canadien, Hill, après avoir poussé ses lignes ferrées jusqu’à Seattle, -avait fait cons<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span>truire les deux plus grands navires de l’époque, le -<i>Minnesota</i> et le <i>Dakota</i>, pour transborder directement ses passagers à -travers le Pacifique jusqu’à Yokohama. Malheureusement, dès la première -traversée, le <i>Dakota</i> se perdit, on ne sut jamais comment. Les Japonais -sont soupçonnés d’avoir causé ce désastre; car c’est leur projet bien -arrêté d’accaparer la navigation de cet océan qu’ils considèrent comme -leur fief.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 211px;"> -<a href="images/illu-129.jpg"> -<img src="images/illu-129.jpg" width="211" height="293" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Un mineur américain.</p></div> -</div> - -<p>Etant allé moi-même visiter un jour le <i>Minnesota</i>, je ne fus pas peu -surpris de voir dans le même dock un grand bateau japonais faire le -service du <i>Dakota</i> disparu. Ce n’était là que le prélude de la grande -bataille qui devait se livrer entre les Japonais et les Compagnies de -chemins de fer américaines pour la suprématie commerciale. En 1908, à la -consternation générale des ports de l’Ouest, les Compagnies de chemins -de fer déclarèrent qu’elles renonçaient au commerce transcontinental; -elles<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> apportaient comme raison de cet abandon, l’incohérence des lois -édictées par les différents Etats qu’elles considéraient comme opposées -à leurs intérêts vitaux; les présidents de ces Compagnies lancèrent des -circulaires dans les journaux, où ils annonçaient cette décision, et -Hill dans la sienne déclarait ouvertement que les successeurs des -Compagnies américaines dans cette grande entreprise ne seraient autres -que les Japonais. C’était une des plus grandes victoires remportées par -ceux-ci sur les Américains; ce n’était pas la seule. Ils l’ont bien -montré dans la question des écoles de Californie, que je n’ai pas à -traiter ici.</p> - -<p>Un autre trait caractéristique de la population de Seattle, c’est le -grand nombre d’aventuriers qu’elle renferme. Cette ville est en effet le -seuil de l’Alaska; elle est la tête de ligne de tous les bateaux qui -transportent les chercheurs d’or par Nome jusqu’aux rives du Yukon. On -comprend qu’au moment du départ et au retour de ces bateaux, il se -trouve à Seattle une tourbe de gens sans aveu. La police est bien faite; -les policemen de service dans les rues ressemblent tout à fait pour le -costume et la prestance aux policemen anglais. Outre les agents en -uniforme, il y a les agents en bourgeois ou «détectives» de la police -secrète. On emploie ceux-ci quand l’uniforme des autres agents pourrait -éveiller les soupçons des malfaiteurs qu’on veut arrêter. Ainsi un jour -un bandit longtemps recherché fut trahi par un de ses associés et livré -à la police à l’intersection de la 2ᵉ Avenue et de Pike-street. Il y a -toujours là une foule considérable et la circulation des tramways est -incessante. Quatre détectives y attendaient leur proie; tout à coup le -bandit se vit entouré; il voulut prendre son revolver, mais il n’en eut -pas le temps: en une seconde, quatre<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span> balles l’étendaient raide mort sur -le sol, au milieu de la foule épouvantée. Je venais de passer -précisément à cet endroit un instant auparavant.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 571px;"> -<a href="images/illu-131.jpg"> -<img src="images/illu-131.jpg" width="571" height="413" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Chercheurs d’or.—Claims sur la rivière.</p></div> -</div> - -<p>Quelques jours avant mon départ, une scène beaucoup plus tragique encore -se passa presque sous mes fenêtres. Vers 9 h. du soir, j’entendis -soudain des coups de feu<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span> répétés, immédiatement suivis de cris de -terreur et de désespoir, poussés par des femmes. Je sus le lendemain -quel drame affreux s’était déroulé la veille, dans une famille que -j’avais connue par hasard. Le père, encore jeune et d’allure -parfaitement tranquille, avait tué à coups de revolver deux personnes -qui logeaient dans sa maison, et voyant sa femme s’enfuir avec sa -fillette, il les avait abattues toutes deux sur le pavé de la rue et -s’était ensuite brûlé la cervelle.</p> - -<p>Le grand événement de l’année 1908 à Seattle fut l’arrivée de la flotte -des Etats-Unis, partie de l’Atlantique pour faire le tour du monde. Une -foule immense attendait cette imposante escadre de seize cuirassés, et -ce fut une déception générale de la voir émerger de la brume légère, -unité par unité, et dans un silence absolu, sans un coup de canon, jeter -l’ancre à un kilomètre du rivage. Les Japonais seuls firent quelque -bruit, tirèrent force pétards en lançant dans les airs avec quelques -fusées d’énormes cerfs-volants en forme de serpents et de dragons. Le -soir il y eut réception des amiraux dans la grande salle de bal de -l’hôtel Washington. J’y allai avec un compagnon et du haut de la -tribune, je suivis des yeux cette scène bien américaine. En Europe, dans -les occasions de ce genre, les invités forment la haie dans les salons, -et c’est le souverain qui circule à travers la foule, distribuant comme -il l’entend ses poignées de main et ses sourires. En Amérique, c’est -tout le contraire: le personnage que l’on fête doit se tenir debout, -immobile, pendant que la foule défile devant lui, et à chacun il doit -serrer la main. Les amiraux étaient debout avec les dames du Comité, en -grande toilette de bal; les invités serraient la main des officiers, -saluaient les dames et passaient à la salle du banquet. Cela dura près -de deux heures, et je surpris à<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> un certain moment sur le visage de -l’amiral Sperrey, commandant en chef de la flotte, des traces non -équivoques de fatigue et d’ennui.</p> - -<p>Deux jours après eut lieu dans la 1ʳᵉ et la 2ᵐᵉ Avenue le défilé des -équipages; en tête marchaient les hommes du «Connecticut», -vaisseau-amiral; puis les marins des trois divisions de l’escadre, -chaque division précédée de sa musique au grand complet. Il y avait, -dit-on, 4 à 5000 hommes; presque tous paraissaient très jeunes, et je -suppose qu’un grand nombre n’avait pris du service que pour faire à peu -de frais et dans d’excellentes conditions cet immense voyage. L’ensemble -était remarquable de bonne tenue et d’entrain; aussi les habitants de -Seattle ne ménagèrent-ils point à ces belles troupes leurs acclamations -enthousiastes.</p> - -<p>A Seattle les églises sont fort nombreuses; outre six églises -catholiques, on compte 80 temples protestants de différentes sectes, -luthériens, méthodistes, épiscopaliens, presbytériens, etc., etc. -Moi-même j’étais chargé d’une paroisse italienne, établie dans un -couvent de religieuses sur les hauteurs de Beaconhill. Deux autres -paroisses catholiques sont desservies par nos Pères. La mission des -Montagnes Rocheuses a de plus à Seattle un collège important, situé à -l’intersection des rues Madison et Broadway. Plusieurs couvents de -religieuses, un très grand pensionnat et un hôpital représentent -l’élément congréganiste.</p> - -<p>Après un séjour de cinq mois dans cette ville, et de six ans aux -Etats-Unis, je fus rappelé en Europe. Ayant traversé le continent en -quatre jours et quatre nuits, je m’embarquai le 27 août sur la -<i>Touraine</i>, à New-York, et arrivai au Havre et à Paris le 4 septembre -1908.</p> - -<p>Contre toute attente j’étais allé en Amérique; contre<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> toute attente -(car je comptais bien y laisser mes os), j’en suis revenu. La Providence -m’a conduit, la Providence m’a ramené: que ses desseins sur moi -s’accomplissent jusqu’au bout!<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span></p> - -<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a> -<a name="CHAPITRE_Ib" id="CHAPITRE_Ib"></a> -<img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" /> -<br />DEUXIÈME PARTIE.<br /><br /> -<small>Monographies Indiennes.</small></h2> - -<h2>CHAPITRE I.<br /><br /> -<small>UNE TRIBU PAIENNE: LES PIEDS-NOIRS.</small></h2> - -<h3>I.</h3> - -<p class="chead"><i>La nation des Pieds-Noirs.</i></p> - -<p>La nation des Pieds-Noirs se divise en quatre tribus qui parlent toutes -la même langue: les Pieds-Noirs proprement dits, la peuplade du Sang, -les Piégans du Nord et les Piégans du Sud. Tous ces Indiens portent le -nom de Pieds-Noirs, parce qu’ayant traversé une immense prairie -incendiée au commencement du printemps, ils avaient eu les pieds noircis -par la cendre: telle est l’origine de leur nom.</p> - -<p>La tribu du Sang s’appelle ainsi, parce que ces Indiens en dévorant des -viandes crues se remplissaient les lèvres de sang et aimaient à se -montrer ainsi barbouillés.</p> - -<p>Piégans est un mot de langue sauvage qui signifie peau de buffle, mal -tannée. Ce nom fut donné à la tribu des Piégans, parce qu’ils manquaient -d’ordre et de propreté dans l’entretien de leurs fourrures.</p> - -<p>Ces quatre tribus étaient divisées en petites bandes, chacune sous la -direction d’un chef et tous erraient à travers des prairies immenses, -comme des loups, à la re<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span>cherche d’une proie. Partout où ils -s’arrêtaient, ils dressaient leurs tentes, en se mettant en garde contre -leurs ennemis sauvages qui, d’un moment à l’autre, pouvaient les -surprendre et les massacrer.</p> - -<p>Les Pieds-Noirs proprement dits, la nation du Sang et les Piégans du -Nord vivent actuellement au Canada sous la protection du gouvernement -anglais. Les Piégans du Sud habitent le Montana sous le gouvernement des -Etats-Unis.</p> - -<p>Les Pères Oblats du Canada s’occupent des Indiens de leur territoire, et -nous sommes chargés des Piégans du Sud.</p> - -<p>Les Pieds-Noirs du Montana (Piégans du Sud) habitent dans la partie -septentrionale de cet état une vaste Réserve bornée au Nord par le -Canada, à l’Ouest par la haute chaîne des Montagnes Rocheuses, au Sud et -à l’Est par d’immenses prairies où les blancs commencent à s’installer; -ils s’y livrent à l’élevage des chevaux et du bétail, à la culture des -terres, et se construisent des cabanes, formant de petits villages à une -grande distance les uns des autres.</p> - -<p>Les Pieds-Noirs du Montana sont forcés par le gouvernement de vivre dans -des cabanes, de sorte que la Réserve tout entière est parsemée de -maisonnettes, situées çà et là sur la rive des fleuves, au bord des -sources et des ruisseaux, partout où se trouve un lambeau de terre -cultivable. Ainsi notre paroisse de la Sainte-Famille comprend un -immense territoire de plus de 6000 kilomètres carrés. C’est là notre -champ de bataille; là que, sans répit, nous nous livrons à -l’évangélisation de ces malheureuses peuplades perdues dans ces vastes -solitudes.</p> - -<p>Que ces générations de sauvages aient traversé tant de siècles pour -arriver jusqu’à nous, c’est vraiment chose<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> merveilleuse! Ils n’avaient -d’autres armes que l’arc, les flèches et les couteaux de pierre, ni -d’autres moyens de transport que des chiens. La pointe de la flèche -était formée d’une pierre taillée en triangle; c’est avec ce seul -instrument qu’ils devaient pourvoir à leur entretien. Nourriture, -vêtement, tentes, ils tiraient tout de la chair et de la peau du -buffalo. Voyages ou chasses, tout se faisait à pied; pour transporter -leur mobilier, ils n’avaient que des chiens ou leurs propres épaules, ce -qui rendait leurs déplacements lents et difficiles, et leurs chasses -fatigantes et périlleuses.</p> - -<p>Les buffalos sont des taureaux et des vaches sauvages, dont il est -dangereux de s’approcher sans autre arme que des flèches et un arc; -parfois rendus furieux par leurs blessures, ils se retournent contre le -chasseur, et si celui-ci n’est pas assez prompt dans sa fuite, il court -grand risque d’être roulé par terre ou lancé dans les airs sur les -cornes du terrible animal. Il fallait donc user de ruses, ramper sans -bruit à travers les broussailles et les herbes hautes, et, arrivé à -portée, viser une partie vitale, lancer la flèche avec force de manière -à percer le cuir épais pour tuer la bête. Que de fois les buffalos -blessés mortellement s’enfuyaient en portant la flèche dans la plaie, -privant ainsi le sauvage de sa proie et de son arme! Quand la chasse -était heureuse, toute la tribu se réjouissait, et le chasseur recevait -les félicitations de tous. Outre les buffalos, on chassait aussi les -cerfs, les chevreuils, les moutons sauvages, les lièvres et autres -animaux. On recueillait aussi des fruits et des racines, et quand les -provisions abondaient, on faisait sécher au soleil les quartiers de -viande, les fruits et les racines, que l’on réservait pour les temps de -disette.</p> - -<p>C’est ici le cas de répondre aux calomnies des blancs<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span> qui accusent les -sauvages de paresse, affirmant que parmi eux les femmes seules -travaillent. Les vieux sauvages doivent être considérés comme des -ouvriers sans ouvrage: ils connaissaient à fond l’art de la chasse qui -fournissait à tous leurs besoins; maintenant ils sont trop vieux pour -apprendre un nouveau métier. Au contraire le travail des femmes reste -toujours le même; elles continuent comme par le passé à faire le ménage -et à préparer les repas.</p> - -<p>Le pauvre sauvage, après avoir couru à pied toute la journée par monts -et par vaux à la recherche du gibier, revenu le soir à la maison, pliant -sous le poids de sa chasse et brisé de fatigue, se couchait dans sa -tente pour se reposer. On comprend alors que les femmes et les autres -membres de la famille se soient empressés de le réconforter, puisqu’ils -vivaient de ses fatigues.</p> - -<p>Poussés par la faim, les Indiens tâchaient de se procurer la chair du -buffalo par toutes sortes de stratagèmes. Le principal consistait à -faire tomber ces animaux dans des précipices. Par ce moyen, ils en -tuaient plus d’une centaine à la fois. On rencontre encore dans les -prairies de longues allées de pierres, qui toutes conduisent au -précipice vers lequel on poussait le troupeau.</p> - -<p>On rencontre aussi dans les plaines des cercles qui indiquent les -campements d’une race très ancienne. Quand les Indiens dressent leur -tente arrondie, ils amoncellent tout autour des pierres pour les -maintenir contre le vent et empêcher l’accès des serpents, des rats et -autres animaux semblables. Lorsqu’ils décampent, ils enlèvent les tentes -et laissent les pierres à leur place. L’ancienneté de ces campements se -déduit de la petitesse des cercles; ils n’ont en effet que deux ou trois -mètres de diamètre, tandis que les tentes des Indiens actuels sont -beaucoup plus larges.<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span></p> - -<h3>II.</h3> - -<p class="chead"><i>Les premiers chevaux.</i></p> - -<p>L’introduction des chevaux parmi les Pieds-Noirs du Montana ou Piégans -ne remonte pas à plus de deux cents ans; ils leur vinrent des tribus -voisines. Habitués à se servir de chiens pour leurs transports, ils -furent stupéfaits de voir les chevaux rapides comme les cerfs rendre les -mêmes services que les chiens; et ils appelèrent le cheval <i>cerf-chien</i> -(<i>punoko-mita</i>).</p> - -<p>Les chevaux facilitèrent aux sauvages la chasse et les voyages, mais -devinrent la cause de bien des calamités. Les Indiens, avides de se -procurer ces précieux auxiliaires, pensèrent que le meilleur moyen était -de les voler aux tribus ennemies. Il s’en suivit d’interminables -guerres, et il n’y eut plus de sécurité; la plus grande partie des -hommes valides furent tués dans ces guerres; fort peu arrivaient à une -vieillesse avancée. Leurs batailles n’étaient d’ordinaire que de simples -escarmouches, parce que les bandes de guerriers ne comptaient guère que -de sept à huit hommes. Ils ne se battaient qu’en rase campagne; leur -petit nombre leur permettait de se cacher facilement et de se glisser à -travers la brousse pour surprendre l’ennemi, le tuer, ravir le butin et -s’échapper.</p> - -<p>Quand l’expédition n’avait pour but que de voler des chevaux, les -guerriers, arrivés en territoire ennemi, se cachaient au sommet d’une -colline des journées entières, épiant tous les alentours, et la nuit -venue, ils descendaient dans la plaine et s’enfuyaient avec tous les -chevaux qu’ils avaient pu réunir.</p> - -<p>Pour mieux se cacher dans leurs expéditions, ils voya<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span>geaient -d’ordinaire à pied, portant avec leurs armes une longue corde faite de -lanières de cuir. Arrivés de nuit à l’endroit où étaient les chevaux des -ennemis, ils faisaient un large nœud coulant à une extrémité de la -corde, et à quelques pas du cheval, avec la main élevée au-dessus de -leur tête, ils faisaient tourner rapidement le lazzo, décrivant ainsi -dans l’air un cercle horizontal, et le lançaient avec tant d’adresse que -la corde s’abattait sur le cou du cheval comme un collier. Ils tiraient -alors la corde et, s’approchant de la bête à demi étranglée, ils lui -mettaient dans la bouche l’autre extrémité de la corde, la fixant avec -un nœud sous la mâchoire inférieure, et avec cette bride improvisée -l’homme sautait à cheval; après s’être emparés ainsi du plus grand -nombre de chevaux possible, ils retournaient à toute vitesse à leur -campement. Cependant les propriétaires des chevaux s’apercevant du vol, -entraient en fureur: de toutes les parties du camp s’élevait un concert -de malédictions. C’était le moment pour les jeunes guerriers d’entrer en -scène.</p> - -<p>A l’aspect des traces laissées par les chevaux et à d’autres signes, ils -jugent bien vite de la distance parcourue par les fugitifs et retrouvent -les endroits où ils se sont arrêtés pour se reposer, eux et leurs -chevaux; parfois ils rencontrent un cheval qui n’a pu suivre les autres -et retourne lentement vers le camp. Si les larrons, trop confiants en -eux-mêmes, ralentissent le pas, ou si, vaincus par la fatigue, ils -s’abandonnent au sommeil et ne peuvent regagner le temps perdu, ils sont -bientôt rejoints par ceux qui les poursuivent; ceux-ci se cachent, -prenant un chemin détourné à travers la brousse, et cherchent à les -surprendre par ruse. Ils leur barrent la route dans un passage étroit -qu’ils ne peuvent éviter; ou bien ils s’approchent à pied de buisson en -buisson, et<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span> tout à coup tombent sur eux, les tuent et ramènent tous -leurs chevaux. Si l’embuscade est impossible, et que les voleurs soient -surpris en route, la bataille s’engage et les vainqueurs s’emparent du -butin contesté.</p> - -<p>Quand un guerrier a tué un ennemi, comme preuve de sa valeur, il lui -enlève un morceau de la peau du crâne avec sa longue mèche de cheveux -qu’il attache à l’extrémité d’un bâton, comme une banderole qu’il fait -flotter au vent, et ainsi il rentre parmi les siens, triomphant, et -chantant l’hymne de la vengeance. Si les voleurs de chevaux parviennent -à regagner sains et saufs leur campement, ils sont reçus avec -enthousiasme par toute la tribu et par des chœurs de jeunes filles qui -célèbrent leur bravoure. Les ennemis arrivés aux abords du camp les -attaquent par surprise, massacrent quelques familles inoffensives, -scalpent une de leurs victimes et s’enfuient en toute hâte. Ou bien ils -se tiennent cachés sur une haute colline ou dans d’épaisses forêts, -jusqu’à ce qu’ils trouvent pendant la nuit un moment opportun pour -descendre vers une bande de chevaux ennemis; alors ils s’en emparent, et -retournent chez eux bien vengés et peut-être avec un butin plus -considérable. Et ainsi la guerre ne cessait jamais, et n’était qu’une -alternative d’attaques et de revanches.</p> - -<p>D’après le code indien, quand des chevaux ont été volés, les guerriers -qui se sont mis à leur poursuite, s’ils les reprennent, ne les rendent -pas à leurs anciens maîtres. Conformément à la morale des sauvages, une -fois les chevaux enlevés, leur propriétaire n’a plus de droits sur eux; -et les guerriers qui les ont repris au péril de leur vie, les gardent -comme récompense de leur valeur. Si les voleurs de chevaux sont un -certain nombre, bien qu’amis entre eux, quand arrive le partage, c’est -le plus leste qui<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span> en prend le plus. Parfois éclatent de terribles -querelles: ainsi deux Pieds-Noirs revenant d’une razzia chez les -Corbeaux, l’un tua l’autre et s’empara de tout le butin.</p> - -<p>Il y aurait des volumes à écrire sur tous ces épisodes de guerre, si le -temps ne les avait ensevelis dans l’oubli.</p> - -<h3>III.</h3> - -<p class="chead"><i>Mode d’élection des Chefs.</i></p> - -<p>L’orgueil est la passion dominante de l’Indien. Une longue expérience -m’a convaincu que son rêve préféré est d’être chef, de dominer, de -paraître supérieur aux autres par le rang et le talent. De là leur -extrême susceptibilité au moindre manque de courtoisie et de respect; de -là aussi leur témérité dans les combats par amour de la gloire; rien ne -leur paraît plus beau que de raconter leurs exploits devant toute la -tribu réunie, au milieu d’un silence imposant, et d’exciter la jeunesse -à imiter leurs exemples. Ils rendent hommage à la supériorité des blancs -dans les questions d’art ou de science; mais ils se regardent comme -supérieurs à eux en bien des points, entre autres dans leur manière -d’arriver au pouvoir et de choisir leurs chefs.</p> - -<p>Un Indien me dit un jour: «Vous autres, blancs, quand vous voyez un -homme riche, vous allez à lui, vous le flattez et le prenez pour chef. -Pour nous, nous ne faisons pas de chefs, mais tous les chefs se font -eux-mêmes. Qu’un homme se présente et par ses exploits nous prouve sa -bravoure, nous, Indiens, nous le suivons aussitôt.</p> - -<p>»Quatre choses sont requises pour un chef Indien.—La première est de -<i>posséder la pipe</i>.—Un jeune homme<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span> veut-il devenir chef, un beau jour -il part et se retire sur une haute montagne, et là, pendant six ou huit -jours, il</p> - -<div class="figcenter" style="width: 554px;"> -<a href="images/illu-143.jpg"> -<img src="images/illu-143.jpg" width="554" height="411" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La chasse au buffalo en Amérique.</p></div> -</div> - -<p class="nind">jeûne, prie, offre des sacrifices au soleil pour qu’il lui soit propice -et lui fasse trouver une médecine, c’est-à-dire un objet ou talisman qui -ait un pouvoir surnaturel et l’aide dans toutes ses entreprises. Pendant -tout ce temps, il ne<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span> doit ni boire ni manger; il se coupe une phalange -du petit doigt ou de l’annulaire et l’offre au soleil. Si le soleil lui -est propice, pendant son sommeil il a un songe qui lui révèle sa -médecine, c’est-à-dire le talisman protecteur de toutes ses entreprises. -Ce peut être une pierre de forme étrange que le soleil a déposée là pour -lui; ou bien un oiseau, ou quelque autre petit animal qu’il doit tuer, -embaumer et porter sur lui. En possession de son talisman, le jeune -brave descend de la montagne et annonce au camp qu’il a trouvé la -médecine et une médecine puissante; que sous peu de jours il ira voler -les chevaux de telle tribu ennemie, et «qui a du cœur, me suive!» Cinq -ou six compagnons s’offrent aussitôt, et leurs préparatifs terminés, ils -se mettent en campagne. Le futur chef sachant combien les Indiens aiment -à fumer, emporte avec lui du tabac et une pipe; et quand ils s’arrêtent -pour manger ou dormir, après le repas, on allume la pipe qu’ils se -passent de main en main après en avoir tiré quelques bouffées. Si -l’expédition réussit et que la troupe revienne victorieuse, alors la -médecine du jeune guerrier est bonne et nous disons qu’il <i>possède la -pipe</i>, c’est-à-dire qu’il s’est montré bon guide et qu’il a prouvé dans -cette entreprise son intelligence et sa valeur.—Ainsi donc la première -condition pour un jeune guerrier qui désire devenir chef, c’est de -recevoir la médecine du soleil et de réussir dans une expédition contre -les ennemis.</p> - -<p>»La seconde condition, c’est de <i>frapper un ennemi</i> vivant ou mort, ou -de le tuer en le frappant. Quand dans une bataille on tire et qu’un -ennemi tombe, tous se précipitent à qui arrivera le premier pour le -frapper: peu importe quel est celui qui le tue. La gloire est pour celui -qui arrive le premier; un second et un troisième peuvent frapper à leur -tour, mais leur gloire est moindre.<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span></p> - -<p>»La troisième condition, c’est d’<i>enlever à l’ennemi</i> son fusil ou son -arc. Ainsi quand un guerrier frappe un ennemi et lui prend son fusil ou -son arc, il a deux chances pour devenir chef. Et quand quelqu’un a -rempli ces trois conditions, il est déjà considéré comme chef, mais pas -complètement.</p> - -<p>»La quatrième condition qui donne au chef la dernière consécration, -c’est de <i>pénétrer la nuit</i> dans un camp ennemi, de couper la corde du -cheval le plus rapproché d’une tente, de sauter sur ce cheval et de fuir -en emportant la corde.</p> - -<p>»Quand un Indien réunit ces quatre conditions, il est chef, et le suit -qui veut. S’il a le cœur bon, un grand nombre de familles le suivront et -obéiront à ses ordres.»</p> - -<p>Quand l’Indien eut fini de parler, je lui posai cette question: «Tout à -l’heure tu disais que les jeunes guerriers offrent au soleil une -phalange de leur doigt; je désirerais savoir comment cela se passe.»</p> - -<p>Et l’Indien répondit: «Voici: d’abord ils se coupent une phalange du -doigt, et cette opération se fait de deux façons. La première, c’est de -placer le doigt sur un morceau de bois et de faire sauter la phalange -d’un coup de couteau. La seconde, c’est de se mettre l’extrémité du -doigt dans la bouche et de faire passer le couteau autour de -l’articulation jusqu’à ce que le morceau tombe. Ensuite ils vont -chercher dans la prairie de la fiente sèche de buffalo, placent dessus -la phalange et l’offrent ainsi au soleil.»</p> - -<p>En l’entendant, je me disais en moi-même: comme le diable se moque de -ses adorateurs et tourne en ridicule les sacrifices qu’on lui offre!<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span></p> - -<h3>IV.</h3> - -<p class="chead"><i>La civilisation chez les Sauvages.</i></p> - -<p>Les premiers blancs qui entrèrent en relation avec les sauvages, leur -portèrent des couteaux, des haches, des briquets pour allumer le feu, -des fusils, des couvertures, des vêtements, du sucre, du café et de la -farine; et ils donnaient ces objets en échange des peaux de buffalos -jusqu’à la destruction de ces animaux par le fusil; alors les sauvages -eux-mêmes commencèrent à disparaître lentement. Divisés en nombreuses -nations, comptant des centaines de mille d’individus, ils peuplèrent -l’Amérique dans les siècles passés, soutenant leur vie avec les produits -naturels du sol et surtout la chasse; et comme ils le prétendent, ils -étaient heureux; à présent les survivants, en petit nombre, traînent -leur existence dans la déchéance et la misère.</p> - -<p>A la fin du siècle dernier, les Franciscains avaient en Californie -trente missions florissantes, distantes entre elles d’une journée de -marche, avec des milliers d’indigènes: maintenant tout a disparu.</p> - -<p>Où florissent à présent les plus superbes cités des Etats-Unis, -s’étendait la libre campagne, parcourue par les tribus nomades. Suivant -les statistiques officielles, on compte actuellement aux Etats-Unis -250.000 Indiens. D’après la relation adressée au secrétaire de -l’Intérieur en 1893, il y a 123 tribus, distribuées en 102 agences ou -territoires indiens; un employé du gouvernement les administre avec le -titre d’Agent des Indiens.</p> - -<p>La population actuelle de la Réserve des Pieds-Noirs (Piégans) est de -deux mille âmes. Il y a là 72 blancs<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> mariés à des femmes indiennes, et -de ces mariages sont nés 650 enfants métis. Donc dans la Réserve plus -d’un quart de la population est composé de métis. Et ce qui a lieu chez -les Pieds-Noirs, a lieu également dans les autres tribus. Il s’ensuit -que des 250.000 Indiens vivant aux Etats-Unis, il faut retrancher au -moins un bon quart qui ne sont pas de purs Indiens. En outre, les -maladies déciment les sauvages, surtout la tuberculose.</p> - -<p>En deux ans, le chef de tous les Pieds-Noirs, voisin de la Mission, à vu -mourir dans sa case sept de ses fils, à l’âge de dix ans et au-dessous, -presque tous victimes de cette maladie. Un autre Indien, nommé le -Jeune-Chef, a perdu en peu de temps ses quatre fils, et il en est de -même, plus ou moins, de beaucoup d’autres. La seule consolation est que -presque tous ces enfants meurent baptisés.</p> - -<p>Passer d’une vie nomade à une demeure fixe est souvent mortel pour les -Indiens, pareils à des oiseaux qu’on enfermerait dans une cage. Mais ce -qui leur est le plus nuisible, c’est le changement de nourriture. Ils -étaient habitués à la viande de buffle qu’ils mangeaient à satiété; -privés de cet aliment, ils se trouvèrent dans une grande pénurie. Le -gouvernement américain vint à leur secours en disant: Cédez-moi une -partie de vos terres et je vous donne tant; ou je vous nourris pendant -tant d’années jusqu’à concurrence de cette somme. Ainsi les sauvages -pressés par la faim vendirent presque pour rien d’immenses territoires. -Par exemple, il y a quelques années, les Indiens de la tribu des -Corbeaux cédèrent deux millions d’arpents de terre à 50 sous l’arpent!</p> - -<p>A partir de ce moment, le gouvernement élève au milieu de la Réserve -indienne une maison appelée Agence, où l’on distribue chaque semaine les -provisions ou rations<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> aux sauvages. Ces rations consistent spécialement -en viande, farine ou quelque autre comestible. Après avoir reçu leurs -rations, rentrés chez eux, ils consomment, en deux ou trois jours, tout -ce qui devait durer une semaine entière; et ainsi ils sont réduits à un -jeûne forcé de quatre ou cinq jours, et à se contenter pour ne pas -mourir de faim d’une nourriture insuffisante et malsaine. Comme ils ne -mettent rien à part pour les enfants et pour les malades, tous les -membres de la famille doivent se soumettre à ce régime de disette et de -privations.</p> - -<p>Telle est la cause principale de la tuberculose qui atteint les enfants -dès le sein de leur mère et qui les emporte après leur naissance, faute -de lait et de nourriture suffisante. De là vient que les Indiens, -autrefois vigoureux et robustes, sont maintenant d’un tempérament débile -et sujets à toutes sortes de maladies.</p> - -<p>Ayant visité, case par case, la tribu des Corbeaux, j’étais mieux que -personne au courant de la situation. Un jour, dans une visite à l’Agent -qui était général des troupes américaines, sa femme me demanda si je -croyais que les Indiens aimassent le général. La question était délicate -et je répondis, à la mode indienne, que les sauvages mesurent leur -amitié sur les dons qu’on leur fait. Il faut savoir que les Corbeaux -ayant reçu leur ration coupent la viande en longues lanières suspendues -à des cordes dans leur tente. Tant que dure cette provision, ils aiment -l’Agent; mais comme elle ne dure que trois jours, ils aiment le général -trois jours et le détestent les quatre autres jours de la semaine.</p> - -<p>Il y a quelques années, les Pieds-Noirs que devait nourrir le -gouvernement, mouraient de faim à cause de l’incapacité de l’Agent, qui -depuis sept ans les opprimait. Les choses allèrent si loin que les -autorités civiles en<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span> dehors de la Réserve durent venir au secours des -Pieds-Noirs. Le grand jury de Benton adressa à la cour suprême d’Helena -un réquisitoire sévère contre l’Agent prévaricateur, le major Jung. On -l’accusait de faire de son Agence le refuge des voleurs de chevaux et le -dépôt des objets dérobés.</p> - -<p>Pour dire la vérité, j’ai moi-même pesé les rations des sauvages et -constaté qu’ils ne recevaient que dix onces de viande par semaine, quand -dix onces auraient à peine suffi pour un seul repas.</p> - -<p>Il ne se passait pas de jour qu’un Pied-Noir ne tombât mort de faim, et -à certains jours on compta jusqu’à six morts. Les petits enfants -mouraient comme des mouches, et moi-même j’eus souvent à souffrir de la -famine. L’Agent pendant trois ans, craignant que je ne vinsse à -connaître ses méfaits, me refusa obstinément la permission d’instruire -les Pieds-Noirs; s’il me rencontrait quelque part, il m’ordonnait -aussitôt de sortir de la Réserve et de n’y plus rentrer, sous prétexte -qu’il avait tous les pouvoirs du Président des Etats-Unis. Et je -partais... mais dès le lendemain je rentrais dans un camp ou dans un -autre. Et cela pendant trois ans. Le major Jung doit m’avoir dénoncé -comme rebelle au gouvernement de Washington. Pour moi, voyant que les -Pieds-Noirs mouraient en si grand nombre, j’informai de cette déplorable -situation quelques personnes influentes de Benton et l’autorité -militaire de Port-Shair; ce qui amena l’expulsion de l’Agent.</p> - -<p>Trois ans plus tard, je me trouvais dans la tribu des Cheyennes, quand -un Inspecteur du gouvernement vint à la Mission et me demanda mon nom: -«Je m’appelle Prando,» répondis-je. Et lui, prenant son calepin, il se -mit à le parcourir jusqu’à ce qu’il trouvât mon nom.<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span> «Faites attention, -me dit-il, le gouvernement à l’œil sur vous.»—Et moi de répondre: «Il y -a quelques semaines je m’égarai pendant deux jours et une nuit au milieu -des neiges des hautes montagnes dites «les loups»: pourquoi le -gouvernement n’a-t-il pas envoyé à ma recherche?»</p> - -<p>Les Corbeaux ont eu beaucoup d’Agents; mais à les entendre, le meilleur -de tous était le premier, le major Pease. Lorsque les provisions -arrivaient, celui-ci en faisait deux tas et, appelant les Corbeaux, il -leur disait: «Les provisions sont arrivées et j’ai divisé le sucre, le -café, les couvertures et toutes les autres choses en deux parts égales. -L’une est pour moi parce que je suis votre Agent; l’autre est pour vous, -prenez-la et faites-en ce que vous voudrez.» Et de là ce dicton chez les -Corbeaux: le major Pease a été le meilleur Agent parce qu’il ne nous -prenait que la moitié de nos provisions.</p> - -<p>Un jour je rencontrai le major et je le félicitai de l’estime qu’avaient -pour lui les Indiens; et voyant que cela faisait plaisir à ce pauvre -vieux, j’ajoutai: «Ils disent que vous ne preniez que la moitié de leurs -provisions, dont vous faisiez deux parts égales.—Oh! répondit le vieux, -cela-ne pourrait plus se faire maintenant.»</p> - -<p>Quelques Corbeaux vinrent un jour me trouver et me dirent qu’ils -voulaient renvoyer leur Agent parce que c’était un voleur: ils me -demandaient là-dessus mon avis. Je leur recommandai de le garder et de -ne pas changer, parce que, ajoutai-je, si, comme vous dites, il a tant -volé, il doit à présent avoir les poches pleines; tandis qu’un nouvel -Agent aura les poches vides et devra vous voler beaucoup pour les -remplir. L’argument plut aux Corbeaux.</p> - -<p>Le gouvernement américain réserve tous les ans plusieurs milliers de -dollars pour les diverses tribus<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 422px;"> -<a href="images/illu-151.jpg"> -<img src="images/illu-151.jpg" width="422" height="261" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>La civilisation s’introduit en territoire indien.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span></p> - -<p class="nind">indiennes. Il y a quelques années, il distribuait neuf millions de -dollars. Dans cette somme sont comprises toutes les dépenses, le -traitement des nombreux fonctionnaires et l’entretien des Indiens. Tout -compte fait, le sort de cet argent est à peu près celui d’un bœuf qu’on -aurait tué à Washington, fait rôtir tout entier et expédié aux Indiens -par chemin de fer. A Washington même ceux qui voient ce bœuf si bien -rôti et d’un si agréable fumet, se disent entre eux: Ce bœuf destiné aux -Indiens est vraiment gras et doit être excellent; coupons-en une tranche -et goûtons-le. Et ils lui livrent un premier assaut. Le bœuf parti, -pendant son long voyage, tous ceux qui peuvent l’approcher en coupent -une tranche; de sorte qu’à son arrivée dans la Réserve toute la viande a -disparu, et il ne reste plus que les cartilages et les nerfs qui relient -les os. On jette cette carcasse par terre, et on invite les Indiens à -venir prendre leur part; les malheureux accourent pour ronger les os -comme des loups affamés, et se font une fête de les briser pour en sucer -la moelle. De même la plus grande partie de l’argent va aux blancs et -les Indiens n’ont que les restes. Voilà comment la civilisation, dans -son contact avec les sauvages, aboutit à leur destruction.</p> - -<h3>V.</h3> - -<p class="chead"><i>La médecine des sauvages et autres causes de destruction.</i></p> - -<p>Tant que les sauvages sont dans l’abondance, jeunes et bien portants, -ils sont heureux comme les oiseaux au printemps gazouillant dans les -bosquets. Le sauvage est un être libre qui ne connaît ni ne respecte -aucune loi contraire à sa volonté. Il s’abandonne à ses passions, sans -réserve et sans remords. Tel est pour lui l’unique but de<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span> la vie et, -après l’avoir atteint, il en jouit en paix. Mais quand il devient vieux -et malade, alors la scène change. Dans les plus graves maladies, il ne -peut se procurer une nourriture convenable. J’ai vu des Indiens à -l’article de la mort n’ayant qu’un morceau de pain très dur près de leur -grabat; et aussi longtemps qu’ils pouvaient étendre la main et grignoter -ce morceau de pain, ils conservaient l’espoir de vivre; mais dès que la -force leur manquait, il ne leur restait qu’à s’étendre et mourir. S’ils -ont de la viande fraîche ou séchée, ils la donnent aux malades plutôt -que du pain; mais cela non plus ne convient guère à l’estomac d’un -malade. On appelle les docteurs indiens ou hommes de médecine, qui bien -souvent mériteraient d’être pendus, tant sont nombreux ceux qu’ils tuent -par ignorance ou par malice. Ces charlatans prétendent guérir les -malades en chantant, en battant du tambour, avec leur pipe, quelques -herbes ou racines et toutes sortes de cérémonies aussi inefficaces que -ridicules.</p> - -<p>En 1894 j’ai écrit sur les hommes de médecine un article publié en -anglais dans le «Boston Medical and Surgical Journal», nº du 15 décembre -1894, et dont voici la traduction:</p> - -<p class="chead"><i>L’homme de médecine chez les Corbeaux.</i></p> - -<p>Les hommes de médecine ont une grande importance parmi les Indiens. Ils -sont tout-puissants et tout le monde les regarde avec respect. Leurs -secrets, mystères, incantations, etc., ne sont point connus en dehors de -leur secte. J’ai vécu seize ans au milieu des Indiens, j’ai étudié avec -grand soin leur manière de voir et de raisonner, leurs mœurs, leurs -lois, leur langue et tout particulièrement les hommes de médecine. -J’avais gagné leur confiance et j’étais admis à leurs opérations -secrètes, tandis que tous<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span> les autres étaient renvoyés hors de la tente -avant le commencement de la séance.</p> - -<p>Les Indiens ont la plus grande confiance dans ces hommes de médecine, -abandonnent leurs malades entre leurs mains et les paient grassement. -Parfois ils appellent deux ou trois de ces sorciers qui opèrent -alternativement, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu le résultat désiré.</p> - -<p>Une femme me disait un jour: Mon fils est malade; j’appellerai l’homme -de médecine, je le paierai bien et mon fils guérira. Quand nous ne -payons pas nos docteurs, leurs remèdes sont inefficaces; mais quand nous -les payons bien, leurs remèdes font merveille. Je suis à même de payer, -car j’ai beaucoup de chevaux.</p> - -<p>Ces docteurs acceptent volontiers ce qu’on leur offre pour leurs -services: parfois même ils prennent de force et emportent ce qu’on ne -veut pas leur donner.</p> - -<p>Un jour une pauvre femme vint à moi tout en larmes; un serpent à -sonnettes avait mordu son cheval à la jambe, et le sorcier après ses -incantations avait pris tout ce que possédait la pauvresse, c’est-à-dire -un dollar et une couverture. «Je n’ai plus de couverture, ajouta-t-elle; -mon cheval n’est pas guéri, et moi qui ne puis marcher, me voilà à -pied.» Et avec un éclair d’indignation dans les yeux, elle se baisse, -ramasse une poignée de poussière et la lance dans l’air en s’écriant: -«C’est là tout ce qui me reste, un peu de poussière!» Je m’efforçai de -calmer la pauvre femme et j’envoyai chercher l’homme de médecine. Il -vint presque aussitôt et je l’exhortai à rendre ce qu’il avait pris, -puisque le cheval n’était pas guéri. Son remède consistait à faire des -entailles au couteau dans la partie gonflée de la jambe du cheval et à -l’asperger avec une infusion de menthe.</p> - -<p>Pour préparer un bain de vapeur, les Indiens prennent<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> une douzaine de -branches qu’ils enfoncent dans le sol en un cercle de deux ou trois -mètres de diamètre; ils abaissent les extrémités des branches et les -lient ensemble, formant ainsi une tente qui ressemble à une grande -corbeille renversée. Ils s’enveloppent de couvertures, allument au -dehors un grand feu sur lequel ils mettent des pierres grosses comme la -tête d’un homme. Quand les pierres sont brûlantes, ils les poussent avec -des bâtons jusqu’au milieu de la tente et en font un petit tas. Le -malade se déshabille et entre dans la tente avec un seau d’eau; un des -assistants rabat les couvertures sur la porte et le patient reste dans -l’obscurité la plus complète. Il verse quelques tasses d’eau sur les -pierres brûlantes et la vapeur s’élève; le baigneur s’étend par terre et -la vapeur se condense à la partie supérieure de la tente et descend peu -à peu sur les membres qui se couvrent de sueur. Après cinq ou dix -minutes, à un signal donné de l’intérieur, l’assistant soulève la -couverture; la vapeur s’échappe en nuage épais et l’Indien se remplit -les poumons d’air frais. Cette opération se renouvelle plusieurs fois, -et enfin le malade sort de la tente tout ruisselant de sueur. -Quelques-uns courent se plonger dans l’eau du fleuve, d’autres se -couchent par terre, laissant au vent le soin de les sécher.</p> - -<p>A la vertu curative de ce bain de vapeur, les Indiens ajoutent leurs -superstitions et font de la tente de sueur une tente de prières; ils -prient à haute voix de manière à être entendus de tous ceux du dehors.</p> - -<p>Avant une entreprise importante, ils ont coutume d’entrer dans la tente -de sueur, où ils prient pour eux-mêmes et maudissent leurs ennemis; -parfois aussi ils se livrent à cette pratique dans un but tout à fait -mauvais.</p> - -<p>Quelquefois ce traitement est avantageux à leur santé, mais souvent il -leur est nuisible, à cause du passage subit<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span> de l’extrême chaud à -l’extrême froid. J’ai vu moi-même un homme atteint de pleurésie, jeté nu -de la tente de sueur dans la neige. La mort ne se fit pas attendre.</p> - -<p>Leurs remèdes se réduisent à quelques racines qu’ils emploient comme -cathartiques ou émétiques. En dehors de cela, ils ont peu de véritables -remèdes. Ils chantent, battent du tambour, font semblant d’aspirer le -virus ou le mauvais esprit du corps malade, emploient la pipe et des -pierres de forme curieuse avec une variété de cérémonies que seule peut -inventer la cervelle d’un Indien. Ils imitent le mugissement du taureau -ou le sifflement du serpent, etc. Ils terminent en comprimant le ventre -du malade avec les poings ou avec des bâtons recourbés, ou bien encore -ils sautent sur lui et le foulent de leurs pieds, comme le raisin dans -le pressoir.</p> - -<p>Battre du tambour et chanter est le grand remède. Un pauvre malade -est-il enflé par tout le corps, ou en proie à de vives souffrances, -l’homme de médecine place sa main au-dessus d’un foyer, et quand elle -est chaude, il l’étend au-dessus du malade en l’agitant avec rapidité -comme dans un accès de <i>délirium tremens</i>. En même temps il chante ou -imite le sifflement d’un serpent ou la détonation d’un coup de fusil.</p> - -<p>La pipe joue un grand rôle dans la médecine indienne. Ils l’allument, -tirent deux ou trois bouffées, l’élèvent en l’air; la présentent au -soleil, puis à la terre comme s’ils fumaient en l’honneur du soleil et -de la terre. L’homme de médecine aspire ou avale, je ne sais comment, -une bonne quantité de fumée, puis la souffle pendant près d’une minute -sur tout le corps du malade. Les uns envoient la fumée par la bouche; -d’autres, ayant couvert la pipe d’un mouchoir, soufflent dedans de -manière à<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span> faire sortir la fumée par le tuyau et la promènent ainsi sur -le malade de la tête aux pieds.</p> - -<p>Ils appliquent sur le corps du malade de petites bêtes embaumées, ou des -pierres de forme étrange, des limaces pétrifiées ou des serpents faits -avec des chiffons. Tous ces objets sont renfermés dans des sacs de cuir -bien travaillés et ornés de broderies.</p> - -<p>Quand il y a une danse solennelle, les hommes de médecine apportent ces -sacs au milieu de la loge et en font un bel étalage. Il y a beaucoup de -ces docteurs parmi les Corbeaux et plusieurs ont grande réputation; -toutefois, en cas de nécessité, tout le monde, hommes et femmes, peut -faire office de médecin.</p> - -<p>Un jour, arrivé près d’une tente, au moment où je descendais de cheval, -j’entendis crier: On fait médecine! Cela voulait dire: Vous ne pouvez -pas entrer. Je dis alors à l’homme de médecine qui se tenait à -l’intérieur: «Moi aussi je suis médecin, et je désire entrer pour voir -comment vous faites.» Il me répondit: «Entrez!» et j’entrai. Je vis là -un tout jeune homme malade de consomption, couché par terre, le médecin -assis à côté de lui, et une vieille femme accroupie à ses pieds. Le -médecin avait près de lui un seau d’eau, et tenait à la main une -baguette à l’extrémité de laquelle étaient fixés quelques poils de -buffalo. De temps en temps il plongeait cette espèce d’aspersoir dans le -seau et le secouait sur le corps du patient qui faisait mille -contorsions. Le vieux docteur appliquait ses lèvres sur le côté du jeune -homme, suçait la chair, puis avec deux doigts il tirait quelque chose de -sa bouche, le mettait soigneusement dans la main de la vieille qu’il -fermait aussitôt. Il répéta plusieurs fois cette opération, mettant -toujours dans la main de la femme ce qu’il prétendait tirer du corps du -malade. Sai<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span>sissant le moment où il mettait ses doigts dans la bouche, -j’avançai la main pour recevoir ce qu’il avait tiré. Il me le donna et -me ferma le poing; je le rouvris et trouvai un morceau d’ongle. Il -faisait croire à la vieille et au jeune homme qu’il avait réellement -tiré quelque chose du corps de l’infirme, la cause de la maladie, et -qu’il l’avait guéri.</p> - -<p>Une autre fois, je me trouvais dans une case où un jeune garçon de dix -ans avait la fièvre paludéenne. L’homme de médecine vint, portant des -herbes dans un petit sac. Il déposa le paquet, et avec deux doigts il -commença à presser le corps du malade en diverses parties pour trouver -le siège du mal. Enfin il montra les côtes et dit: «Là est le mal.» Il -se mit de l’herbe sèche dans la bouche, la mâcha et la cracha ensuite -sur le corps du malade; puis il approcha ses lèvres des côtes et se mit -à sucer en mugissant comme un taureau, balançant la tête à droite et à -gauche comme s’il voulait arracher une racine avec les dents. Il se -releva et laissa couler de sa bouche sur sa main la salive verte. La -grand’mère de l’enfant me dit toute triomphante: «Voyez le pus qu’il a -sucé!» Je me levai brusquement comme si j’avais voulu en venir aux mains -avec l’homme de médecine, je lui dis d’un ton irrité: «Tu es un -imposteur! cela n’est point du pus, mais simplement le suc de l’herbe -que tu as mâchée.» L’homme de médecine, qui ne s’attendait pas à une -pareille algarade, répondit froidement: «Tu as raison, cela n’est point -du pus, mais le suc de l’herbe.»</p> - -<p>Un autre spécifique de la médecine indienne consiste à masser le ventre -avec les poings fermés, comme les boulangers qui pétrissent le pain, et -ils font cela pour remuer les intestins et pour chasser les mauvais -esprits<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span> Un jeune homme massait ainsi un mourant; je lui demandai -pourquoi; il me répondit que dans le ventre de son frère il y avait un -serpent qui peu à peu montait vers le cœur, menaçant ainsi de tuer le -malade; il voulait donc tuer le serpent avant qu’il n’arrivât au cœur.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 386px;"> -<a href="images/illu-159.jpg"> -<img src="images/illu-159.jpg" width="386" height="383" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Camp indien.</p></div> -</div> - -<p>Un Indien gravement malade se plaignait d’un violent mal de gorge; un -docteur indien entonna une chanson, et tirant le tuyau de sa pipe, il le -prit dans la bouche et souffla de l’air tout autour de la gorge du -patient, pendant que de la main gauche, par trois fois, il lui relevait -le menton et le frappait légèrement à la gorge.</p> - -<p>Peu d’instants après le même malade se plaignait de n’y plus voir; un -autre docteur se leva pour exercer son<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> art. Il se mit à chanter, tandis -que le malade restait assis par terre sur une couverture. Il lui mit le -bras gauche autour de la tête et avec la paume de la main droite il le -frappa fortement à plusieurs reprises sur la nuque, lui demandant: -«Vois-tu maintenant?» L’autre répondit: «Non.» Le docteur reprit: «Ne -veux-tu pas me voir?—Oh! si,» répondit le malade désespéré. Et -l’honneur du médecin était sauvegardé.</p> - -<p>Le pire, c’est lorsqu’ils sautent à pieds joints sur le ventre et -l’estomac du malade et le foulent à plaisir.</p> - -<p>Le 14 août 1891, je campais au pied des montagnes appelées Big-Horn. -Dans la tente voisine de la mienne vivait un vieil Indien avec sa femme, -dont le nom signifiait: «Frappe le cavalier du cheval pommelé.» Le -voyant malade, elle lui pressa le ventre avec les mains, et sautant sur -lui à pieds joints, elle se mit à le piétiner: elle voulait le faire -vomir. Je courus à elle et la repoussai loin du patient. Après le dîner, -celui-ci prit un bain dans le ruisseau voisin. Alors la vieille vint me -dire: «Mon mari veut que je le foule avec les pieds;» je lui répondis -que les Indiens avaient des oreilles de fer, qu’ils ne voulaient rien -entendre de ce qu’on leur disait pour leur bien et qu’elle était libre -d’agir à sa guise. L’homme sortit de l’eau et se coucha par terre sur le -dos couvert d’un chiffon. La femme sauta sur la victime et recommença sa -brutale opération. Appuyée sur le pied gauche, elle pressait de toutes -ses forces avec le pied droit. L’homme poussa un hurlement formidable: -j’accourus; d’après les apparences, il était mort. Ce qui augmenta ma -surprise, c’est que la femme continuait le traitement homicide, -persuadée qu’il respirait encore. Il vint une autre femme; ensemble -elles traînèrent le corps dans la tente, et toutes deux avec les deux -poings se mirent à<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span> presser le ventre de l’homme, le regardant fixement. -Je me tenais debout à la porte, contemplant ces deux tigresses. Quelques -minutes après l’homme étant certainement mort, elles roulèrent le -cadavre dans une couverture, le ficelèrent avec une corde et le -portèrent à la sépulture avec des pleurs et des lamentations.</p> - -<p>La pneumonie ou inflammation des poumons emporte grand nombre de -sauvages et très vite. Mal nourris et mal vêtus, exposés à un froid -intense, ils n’offrent aucune résistance à la maladie: ils portent des -chaussures de cuir souple; quand il pleut ou quand il neige, ils -marchent pieds nus, ne remettant leurs chaussures sèches que lorsqu’ils -sont rentrés chez eux.</p> - -<h3>VI.</h3> - -<p class="chead"><i>L’eau-de-vie.</i></p> - -<p>Voilà plus d’un demi-siècle que les Indiens trafiquent avec les blancs -et reçoivent en échange les objets qui leur sont nécessaires. Des -Compagnies américaines remontaient les fleuves avec des barques chargées -de provisions et d’objets curieux, ou venaient par terre sur des -chariots attelés de bœufs et de chevaux; ils abordaient les Indiens, -échangeaient les marchandises, et retournaient aux Etats revendre les -peaux avec de grands profits. Malheureusement ces blancs étaient presque -tous des aventuriers, gens sans scrupules et sans conscience, et ils -introduisirent dans le pays l’eau-de-vie. Les Indiens, habitués à -satisfaire toutes leurs passions, après avoir goûté la liqueur, furent -incapables de se modérer; tant qu’ils avaient envie de boire, ils -buvaient; il s’ensuivait des orgies effrayantes et même des meurtres -quand une bande était<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span> ivre. Ils commettaient toutes sortes de crimes: -les uns se suicidaient, les autres tuaient ceux qui leur étaient les -plus chers, femmes, parents, amis, tous tombaient victimes de la funeste -liqueur. Les sauvages dont elle a causé la mort se comptent par -milliers. Le dernier meurtre fut commis le 1ᵉʳ décembre 1899: un -Pied-Noir, sorti de la Réserve, était allé dans un village voisin où il -s’était enivré jusqu’à devenir furieux: un blanc l’abattit d’un coup de -fusil.</p> - -<p>En 1894, au cœur de l’hiver, par un froid rigoureux, je m’étais réfugié -pour la nuit dans la tente d’un chef, au fond de laquelle je m’endormis. -Vers minuit, quelques sauvages chargés d’eau-de-vie, entrèrent dans la -tente et se mirent à la vendre à leurs amis. Une couverture pour une -chopine, une selle pour une bouteille, un dollar pour un verre. Ils -passèrent alors dans une autre tente et l’orgie commença. Je dis au chef -d’amener mon cheval, et voulais partir immédiatement. «On va bientôt, -lui dis-je, tirer des coups de fusil dans toutes les directions, et je -n’ai nulle envie de me faire tuer.» Le chef m’assura qu’il veillerait à -ma sécurité et je restai chez lui. Le lendemain tout était tranquille; -seulement, au dehors, on voyait çà et là des hommes et des femmes, -couchés sur le sol, en état de complète ivresse. Leurs parents les -traînèrent dans les loges et les gardèrent à vue, jusqu’à ce qu’ils -eussent repris leurs sens.</p> - -<p>Quelques sauvages, lorsqu’ils sont ivres, sont prêts à se livrer à tous -les excès, et j’ai vu quelquefois des familles entières courir se cacher -dans la brousse ou dans d’autres cases, jusqu’à ce que cet accès de -folie fût passé.<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span></p> - -<h3>VII.</h3> - -<p class="chead"><i>Extinction de la race.</i></p> - -<p>Les tribus indiennes diminuent de plus en plus, et par les mariages -contractés dans la même tribu, tous deviennent parents entre eux; de là -l’appauvrissement du sang et une génération des plus misérables, -héritière de tous les maux, sans moyens de réagir. Si cela continue -ainsi, en moins d’un siècle, l’histoire des tribus indiennes sera close; -elles seront ensevelies dans l’oubli, il n’en restera plus que le nom... -dans les livres.</p> - -<p>Ajoutez la haine implacable de beaucoup de blancs envers les Indiens: -ils ne manquent pas une occasion de leur faire tout le mal possible et -disent qu’un Indien est bon quand il est mort ou tué.</p> - -<p>Il existe un ouvrage anglais intitulé: <i>A century of dishonor</i>, «Un -siècle de honte», dans lequel Madame Helen Jackson expose la conduite du -gouvernement des Etats-Unis envers quelques tribus indiennes. Profitant -de la liberté américaine, cet auteur avait pénétré dans les Archives du -gouvernement et recueilli une foule de documents qui lui permirent de -rédiger contre le même gouvernement un terrible réquisitoire. Elle y -montre comment, pendant un siècle environ, il n’a fait qu’opprimer les -Indiens, violant les traités, leur enlevant leurs terres, les refoulant -dans les déserts, les tuant et commettant beaucoup d’autres injustices -qui le déshonorent et le couvrent d’ignominie.<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span></p> - -<h3>VIII.</h3> - -<p class="chead"><i>Le massacre des Pieds-Noirs par les troupes du colonel Baker.</i></p> - -<p>La tribu des Pieds-Noirs fut toujours la terreur des tribus voisines. A -l’arrivée des blancs, pour une raison ou pour une autre, ils en vinrent -aux mains avec eux. Si un Pied-Noir avait été tué par des Indiens ou par -des blancs, d’après leurs coutumes, un Indien ou un blanc devait être -tué en représailles.</p> - -<p>En 1873, les Pieds-Noirs firent quelques incursions sur les bords de la -rivière du Soleil, volèrent des chevaux, tuèrent des blancs et -s’enfuirent vers le Nord. Quelques compagnies de soldats américains, -sous le commandement du colonel Baker, se mirent à leur poursuite. Les -éclaireurs découvrirent, sur les bords du fleuve Maria, un camp -d’environ quatre-vingts tentes de Pieds-Noirs, et aussitôt ils revinrent -en informer le colonel. Celui-ci, supposant que c’était les voleurs, fit -avancer ses troupes et prit position près du camp. Au point du jour, -pendant que les sauvages étaient encore endormis, il ordonna d’ouvrir le -feu sur les tentes, et fit un affreux massacre de ces pauvres gens, -hommes, femmes et enfants. Or les Pieds-Noirs qui avaient fait la -razzia, ne s’étaient pas arrêtés au fleuve Maria, mais avaient continué -leur fuite précipitée vers le Nord, d’où, après une longue chasse, -revenaient précisément ces malheureux chargés de peaux de buffalo: -ignorant ce qui s’était passé, ils se dirigeaient vers Benton pour y -vendre le produit de leur chasse et acheter ce qui leur était -nécessaire. Et ainsi, par une fatale erreur, beaucoup d’innocents -avaient été sacrifiés. Sur quatre cents personnes, soixante-dix à peine -échappèrent, et presque toutes blessées.<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span></p> - -<p>Ce massacre produisit la plus profonde impression sur l’esprit des -sauvages; frappés de terreur, ils se soumirent pour toujours. A l’heure -qu’il est, toutes les tribus indiennes des Etats-Unis sont gouvernées -par une main de fer. De même que beaucoup de blancs n’aiment pas les -Indiens, de même beaucoup d’Indiens n’aiment pas les blancs; ils ne -cèdent qu’à la force et ne s’avouent vaincus, sans espoir de se relever, -que par la crainte des millions de blancs qui les entourent. S’ils -avaient la moindre chance de vaincre les blancs, aujourd’hui même toutes -les tribus se soulèveraient comme un seul homme pour rôtir vifs les -blancs et les dévorer. Tels sont les sentiments qui bouillonnent dans le -cœur et la tête des Indiens subjugués; ils voient dans les blancs la -cause de toutes leurs calamités et de leur destruction prochaine, dont -ils ont le clair pressentiment.</p> - -<p>Les tribus indiennes se trouvant donc dans cet état de désolation et sur -le point de disparaître, il est de notre devoir de redoubler d’énergie -pour en envoyer le plus grand nombre possible au ciel. S. Jean, au -chapitre VII de l’Apocalypse, raconte qu’il a vu au pied du trône de -Dieu une grande foule d’élus de toute tribu;—pour accomplir cette -prophétie, nous travaillons à y joindre quelques représentants de la -tribu des Pieds-Noirs.</p> - -<h3>IX.</h3> - -<p class="chead"><i>Sépultures indiennes.</i></p> - -<p>A peine un Indien a-t-il expiré, qu’on le porte à la sépulture; seuls -les membres de la famille l’accompagnent. Autrefois le cadavre était lié -ou cousu dans une peau de buffalo et déposé sur un arbre ou sur une -sorte d’estrade où on l’abandonnait. Maintenant ils commencent à se<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span> -servir de cercueils; cependant ils n’aiment pas à être ensevelis sous -terre: voilà pourquoi bien peu nous amènent leurs morts. Presque -toujours, les Pieds-Noirs se contentent de déposer le cercueil sur le -sol et le laissent là sans autre cérémonie.</p> - -<p>D’autres construisent une cabane en bois sans toiture, sur une haute -colline. Cette case carrée a cinq mètres de large et deux mètres et demi -de haut. On y entasse les morts de tout le voisinage: on place les -cercueils les uns sur les autres avec quelques objets ayant appartenu -aux défunts: pour un homme, ce sera son sac de médecine, sa selle, etc.; -pour une femme, quelque objet de ménage, une poêle, des assiettes, des -cuillers, etc.; pour un enfant, ses jouets, comme de petites voitures, -et ainsi de suite. Une fois j’y ai vu mener le cheval du défunt, orné de -rubans; après avoir déposé le cadavre, on tua le cheval d’un coup de -fusil. L’opinion commune des blancs est que les Indiens déposent ces -objets sur les cercueils et tuent des chevaux pour que les morts s’en -servent dans l’autre vie.</p> - -<p>Dernièrement mourut un enfant de cinq ans qui était baptisé et fut -enterré dans notre cimetière. Le père de l’enfant prit un coffre et le -remplit des habits et de tout ce qui avait appartenu au mort et le -déposa sur la tombe. Quand cet homme se fut un peu consolé, il vint me -voir et je lui demandai pourquoi il avait mis ce coffre sur la tombe de -son fils, s’il croyait que celui-ci en ferait usage, le priant de -m’expliquer la croyance indienne sur ce point. L’Indien, nommé «Mille -Chevaux», homme très intelligent, répondit qu’ils agissent ainsi pour -montrer leur désintéressement vis-à-vis des choses appartenant à leurs -morts. Nous savons, ajouta-t-il, que le défunt aimait beaucoup ces -objets, et nous les détruisons pour que personne ne s’en serve après -lui.<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a href="images/illu-167.jpg"> -<img src="images/illu-167.jpg" width="600" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Rivière Marla.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span></p> - -<p>Un chef nommé «Court-Double», homme de grande autorité dans toute la -tribu, vint me voir et je lui dis: «Court-Double, dites-moi un peu: -pourquoi les Pieds-Noirs laissent-ils aux morts ce qui leur a appartenu? -J’ai vu sur un cercueil d’enfant une petite charrette; les Pieds-Noirs -croient-ils que l’âme de cet enfant s’en serve dans l’autre vie? Quand -vous tuez le cheval d’un mort, est-ce pour qu’il s’en serve dans l’autre -monde?»—Court-Double répondit: «Nous donnons aux morts les objets -qu’ils possédaient pendant leur vie, parce qu’ils les aimaient. En -voyant ces objets, nous nous souviendrions du mort et notre douleur -serait continuellement ravivée. Pour ne pas renouveler ainsi notre -douleur, nous mettons avec le mort tous ces objets et ainsi nous -oublions tout. Nous tuons les chevaux que le mort aimait, parce qu’il -les soignait et les nourrissait bien; si un autre les prenait, il -pourrait les négliger et les laisser maigrir; voilà pourquoi nous les -tuons.»</p> - -<p>Court-Double me narra ensuite l’histoire suivante: Le grand chef Seltis, -après sa mort, était revenu à la vie. Il raconta comment après son -dernier soupir il avait été transporté dans une plaine, traversée par un -grand fleuve. Là il avait retrouvé tous ses proches et amis, morts -depuis peu de la petite vérole: «Ils occupaient, dit Seltis, un -campement composé de tentes pareilles aux nôtres. En me voyant, tous me -crièrent: «Retourne chez toi! retourne à la maison, qu’es-tu venu faire -ici?» De l’autre côté du fleuve s’élevait une tente isolée; ils me -dirent de traverser, que je trouverais là le chef qui me ferait -reconduire chez moi. Je traversai, je vis le chef et le reconnus, car il -était mort peu de temps auparavant. Il appela son fils et lui dit de -m’amener un cheval pour que je puisse retourner chez moi. Le cheval -était gris;<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span> c’était le même qu’on avait tué aux funérailles du chef. Je -partis, et lorsque j’arrivai à ma tente, le cheval se cabra et ne voulut -pas approcher. Je descendis et j’entrai dans la tente: au milieu, il y -avait un feu allumé et au fond mon cadavre assis par terre, le dos -appuyé contre la cloison; deux ou trois personnes le soutenaient, les -yeux fixés dessus et à ce moment, je revins à moi.» Tel fut le récit de -Seltis.</p> - -<p>Il est à noter que Court-Double ne dit pas s’il croyait ou non à cette -histoire; dans tous les cas cette tradition confirme l’opinion des -blancs rapportée plus haut.</p> - -<p>«Nous croyons, continue Court-Double, que les morts s’en vont vers les -collines sablonneuses appelées «Spàteikiù», à une centaine de milles -d’ici, vers l’Est. Cet endroit est une terre désolée, où l’herbe ne -croît pas. Un jour j’allai avec trois compagnons voler des chevaux aux -Assiniboins; la nuit nous surprit précisément en cet endroit mal famé. -Il y avait là un petit monticule de terre taillé à pic, derrière lequel -nous nous abritâmes contre le vent, pour y passer la nuit. Je dis à mes -compagnons que j’avais grand’peur des morts, parce que nous nous -trouvions sur leur territoire. Nous nous étions couchés sur le sol, -quand vers minuit nous entendîmes une voix criant: «Oh!... Oh!...» Puis -un homme qui parlait; quelques instants après, un grand nombre de -personnes qui causaient et couraient çà et là, comme des enfants en -train de jouer.»</p> - -<h3>X.</h3> - -<p class="chead"><i>Enterrés vivants.</i></p> - -<p>Les sauvages portent quelquefois à la sépulture des hommes encore -vivants. Chez les Corbeaux, il y avait un<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span> malade que je visitais chaque -jour. Un matin que j’allais le voir, j’aperçus devant la tente un -chariot attelé de deux chevaux: j’entrai. Le moribond était revêtu de -ses habits de gala, avec la figure peinte en rouge. Les parents étaient -assis en silence tout autour de la loge. Au bout de quelques instants, -un d’entre eux se leva et me dit: «Cessez de lui parler; il est temps de -partir.—Et où voulez-vous aller?—Le porter à la sépulture, répondit-il -en me montrant le malade.—Comment? Le porter à la sépulture? mais il -n’est pas mort.—Oh! reprit l’Indien, il sera mort avant que nous -n’arrivions à la colline.—Et moi je vous dis que vous ne l’emporterez -pas tant qu’il sera vivant; autrement je vais chercher la police et je -vous fais mettre en prison.» Là-dessus ils renoncèrent à leur projet. -Cette conversation avait lieu en présence du moribond, qui comprenait -parfaitement tout ce qu’on disait. Vers le soir l’homme mourut, et on le -transporta à la colline.</p> - -<h3>XI.</h3> - -<p class="chead"><i>Vieux Pharisien et femmes scalpées.</i></p> - -<p>Le vieux Grande-Plume, en vrai Pharisien qu’il était, voulait faire -parade de ses vertus et me disait: «Je ne mens jamais, je ne vole pas, -mon cœur est loyal et fort. Les Pieds-Noirs qui se contentent de couper -le nez à leurs femmes coupables, n’ont pas le cœur fort. Un jour on me -dit que ma femme était infidèle; je n’avais rien vu, je ne savais rien -que par ouï-dire. Aussitôt je pris mon fusil, je couchai ma femme en -joue et je l’étendis raide morte.—Scélérat!» m’écriai-je.—Mais il -continua à me raconter d’autres meurtres qu’il avait commis,<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> à moitié -ivre, ajoutant que tout le monde le respectait et avait grand’peur de -lui.</p> - -<p>Une femme de la tribu des Corbeaux avait sur la tête une cicatrice large -comme une pièce de cinq francs, où il n’y avait pas de cheveux, mais -seulement une peau très mince. J’avais entendu parler de cette femme et -je la priai de me raconter son histoire. «J’étais encore jeune fille, -dit-elle; mon père avec quelques autres familles des Corbeaux était -campé au delà du fleuve Yellow Stone. Dans le voisinage se trouvait une -colline sur laquelle avait été enseveli un de nos parents; je voulus y -aller avec deux autres femmes. Nous touchions presque au sommet de la -colline; c’est tout ce que je me rappelle. Vers le soir je me trouvai -couchée dans la tente avec une blessure au côté et la tête bandée. On me -dit que sur la colline il y avait des Pieds-Noirs en embuscade et qu’ils -avaient tiré sur nous. Nos guerriers accourus trouvèrent mes deux -compagnes mortes et moi sans connaissance; avant de partir les -Pieds-Noirs avaient enlevé à chacune de nous un morceau de peau avec les -cheveux à l’endroit où vous voyez encore la cicatrice.»</p> - -<p>Une femme de la tribu des Têtes-Plates, mariée au Pied-Noir -Grande-Plume, avait une chevelure magnifique. Des Corbeaux l’ayant -rencontrée l’attaquèrent à coups de fusil et elle tomba blessée. Les -Corbeaux la croyant morte et voyant sa belle chevelure, lui scalpèrent -toute la tête, ne laissant que quelques cheveux sur la nuque d’une -oreille à l’autre. Cette femme revint à la santé: tout autour de la -tête, la peau se reforma, laissant seulement voir au sommet du crâne -l’os dénudé et légèrement noirci. Cette femme vit encore parmi les -Têtes-Plates. Ce fait me fut raconté par Court-Double; et Grande-Plume -que j’interrogeai, me le confirma. Il devait être bien renseigné, -puisqu’il s’agissait de sa femme.<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span></p> - -<h3>XII.</h3> - -<p class="chead"><i>La chevelure d’un Corbeau.</i></p> - -<p>Pour mesurer un objet, les sauvages prennent un bâton, serrent entre -leurs doigts l’extrémité inférieure et comptent: un; puis par-dessus ils -appliquent l’autre main et comptent: deux, et ainsi de suite. D’autre -part, ils sont très fiers de leur chevelure; plus elle est longue et -épaisse, plus ils l’apprécient.</p> - -<p>Il y avait chez les Corbeaux un chef dont la chevelure ne cessait de -croître; et il aimait à répéter que lorsqu’elle aurait cent mains de -long, il mourrait. Or, quand il mourut, on mesura sa chevelure, elle -avait précisément cent mains de longueur. Ses parents la coupèrent et la -gardèrent précieusement comme un trésor et comme un remède -tout-puissant. Tous les Corbeaux connaissent ce fait; ils en parlent -souvent et nomment la personne qui possède ce joyau. Un jour que je me -trouvais chez le possesseur de cet objet merveilleux, je le priai de me -le montrer. Le bon vieux, tout heureux, prit un paquet accroché à une -perche, le posa par terre et l’ouvrant avec précaution me dit: «Les -cheveux avaient cent mains de longueur, mais j’en ai coupé vingt-cinq -pour les donner à quelques amis partant en guerre; de sorte qu’il ne -m’en reste plus que soixante-quinze.—Soixante-quinze, répliquai-je, -c’est une belle longueur.» Il déploya la chevelure sous mes yeux; elle -ressemblait à une longue corde non tressée; les cheveux étaient liés -ensemble et collés de distance en distance avec de la résine. La case -était un peu obscure et je demandai la permission d’aller regarder la -corde au grand jour. Je sortis, je pris la prétendue chevelure par un -bout et me mis à l’examiner en<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> la tournant entre mes doigts. Je -découvris qu’à chaque intervalle de 7 à 8 mains de nouveaux cheveux -étaient ajoutés aux autres. J’appelai le vieux et lui dis: «Eh mais! -dites donc! ces cheveux sont collés bout à bout avec de la poix.—Non, -ils ne sont pas collés, dit-il, mais rompus.—Pas du tout, répondis-je; -s’ils étaient rompus, la cassure serait circulaire, tandis qu’elle -s’étend en diagonale sur une longueur de deux pouces; attends, je vais -te faire voir la même cassure à chaque sept ou huit mains de distance.» -Ainsi fut fait, et je jetai la corde en disant: «C’est une insigne -supercherie.» Dans la loge voisine se trouvait un grand chef avec une -douzaine de guerriers; j’entrai et je dis: «Cette longue chevelure n’est -composée que de cheveux ajoutés bout à bout; c’est la plus grande -tromperie que j’aie jamais vue; et si vous me prouvez que les cheveux -sont d’une seule pièce, je vous donne ma tête à couper.» Ils ne -répondirent rien et je m’en allai.</p> - -<p>Démasquer ainsi les fraudes est une leçon qui vaut le meilleur sermon -pour ouvrir les yeux des imposteurs et de leurs dupes.</p> - -<h3>XIII.</h3> - -<p class="chead"><i>Le sacrifice au Soleil ou la loge de médecine.</i></p> - -<p>La «loge de médecine» est la plus grande solennité religieuse des -Pieds-Noirs; elle dure encore et durera aussi longtemps qu’il y aura de -vieux Indiens obstinés ou que le gouverneur tolérera cet usage.</p> - -<p>C’est un sacrifice au soleil qui se célèbre chaque année par suite de -quelque vœu: par exemple un sauvage tombe-t-il gravement malade, sa -femme sort de la tente dès l’aube et promet au soleil que si son mari -revient à<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span> la santé, elle fera la «loge de médecine» en son honneur. Si -l’homme guérit, on fait savoir à toute la tribu que sa femme fera «la -loge de médecine», dont elle sera la prêtresse; et s’il y a eu plusieurs -vœux, il y a autant de prêtresses que de vœux.</p> - -<p>La saison choisie est toujours l’été, parce qu’on peut dresser un grand -nombre de tentes ensemble, et qu’on n’a besoin ni de bois ni de foin. -Toute la tribu doit y assister, et jamais jusqu’à ce jour elle n’y a -manqué. Beaucoup croient à l’efficacité de ces sacrifices; d’autres s’en -moquent, spécialement la jeunesse, mais tous y accourent comme à une -foire pour voir leurs amis, jouer, prendre part aux courses de chevaux, -danser, faire de bons repas et se donner, comme ils disent, du bon -temps. Autrefois il fallait plusieurs mois pour réunir la tribu, qui se -composait de petites bandes dispersées dans d’immenses prairies ou de -vastes déserts. Le lieu du rendez-vous fixé, on envoyait aux divers -chefs de bandes des messagers avec des feuilles de tabac pour les -inviter à se rendre au plus vite à la «loge de médecine». On préparait -aussi un grand nombre de langues de buffalo, lesquelles cuites et -consacrées par les prêtresses, devaient ensuite être distribuées par -petits morceaux à chaque membre de la tribu.</p> - -<p>Les jeunes gens apportaient des arbustes et avec toute espèce de -cérémonie construisaient une grande loge pour la célébration des -superstitions ou médecines: de là le nom de «loge de médecine».</p> - -<p>Au moment où on dressait la perche du milieu, on liait à son sommet un -bouquet de verdure sur lequel les Indiens déchargeaient leur fusil comme -sur une cible.</p> - -<p>Il y a quelques années, le docteur de l’Agence s’était joint aux Indiens -pour cette cérémonie, mais un écart de son cheval ombrageux fit dévier -la balle qui alla frapper<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span> un Indien. Plusieurs guerriers couchèrent -aussitôt en joue le docteur pour le tuer, mais les chefs les en -empêchèrent. J’allai voir le blessé qui mourut trois jours après. Quant -au docteur, il détala au plus vite.</p> - -<p>La loge construite, on y expose les offrandes que les Pieds-Noirs -veulent faire au soleil: des bandes de calicot, des mouchoirs, des -chemises, des ornements sauvages et quantité d’autres objets. La loge de -médecine s’élève au milieu; tout autour s’étend une esplanade de cent -mètres de rayon; en dehors de cette place circulaire se dressent toutes -les autres tentes, actuellement encore au nombre de 400, mais autrefois -beaucoup plus nombreuses; l’ensemble offre un spectacle vraiment -pittoresque.</p> - -<p>En 1882, me trouvant là, je dis au chef nommé «Peint-en-Rouge» de faire -dresser une tente dans le grand cercle voisin de la loge de médecine, -parce que j’y voulais dire la messe le dimanche suivant. La loge fut -dressée et j’y célébrai la messe. Tous les Pieds-Noirs baptisés vinrent -y assister, et comme il n’y avait pas de place pour tout le monde, on -laissa la loge ouverte par devant et tous furent enchantés. Mon -intention était de substituer les rites catholiques aux rites païens -dont les principaux sont: la distribution des langues, des prières, des -danses religieuses et les confessions publiques. Ces confessions sont -juste l’opposé des nôtres: elles ressemblent à celle du Pharisien. Les -prêtresses se présentent d’abord au public et jurent en face du soleil -qu’elles ont toujours été fidèles à leurs maris; si elles mentent ou se -parjurent, elles mourront bientôt ou il éclatera soudain une violente -tempête. Puis les grands chefs et les guerriers viennent l’un après -l’autre faire leur confession publique; chacun énumère ses glorieux -exploits, c’est-à-dire combien d’ennemis il a tués, combien de chevaux -il a volés, provo<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span>quant ainsi les jeunes hommes à en faire autant. Cette -solennité et ces discours faisaient grande impression sur l’esprit des -assistants; et après les fêtes de nombreuses bandes de jeunes braves -partaient en guerre, avides de tuer, de faire du butin et de se rendre -fameux dans la tribu.</p> - -<p>Les Réserves étant éloignées les unes des autres, il se forma peu à peu -entre elles des villages d’émigrants; ceux-ci, hommes de frontière, -hardis et prompts à l’attaque, voyant passer des troupes d’Indiens avec -des chevaux, s’unirent entre eux et leur donnèrent la chasse comme à des -loups. Cela mit fin aux guerres de tribu et aux vols de chevaux.</p> - -<p>Il y a vingt ans, dans ces réunions et ces solennités, on ne voyait -aucune trace de civilisation parmi les Pieds-Noirs: ils étaient tous -vêtus à la sauvage, aucun ne parlait anglais, les voyages se faisaient à -cheval. Les blancs mariés à des femmes indiennes vivaient hors de la -Réserve; les enfants, garçons et filles, couraient dans le costume le -plus primitif. Maintenant tout cela est changé. Les hommes s’habillent à -peu près comme les blancs; la jeunesse sortie des écoles parle anglais, -et l’on voyage en chariots ou en voitures légères. A l’approche des -Américains, les blancs mariés avec des Indiennes, abandonnant leurs -demeures, vinrent s’installer dans la Réserve, y bâtirent des maisons et -se livrèrent à l’élevage du bétail. On voit maintenant aux fêtes de -nombreuses jeunes filles métisses, vêtues à la mode anglaise, avec des -chapeaux à plumes et accompagnées de jeunes mécréants à demi civilisés -qui se livrent sans frein à toutes leurs passions. Ce mélange de gens -oisifs vivant ensemble pendant deux ou trois semaines, et les danses -religieuses prolongées jusqu’au matin, rendent l’atmosphère de ces -réunions vrai<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span>ment pestilentielle. On comprend dès lors que la loge de -médecine avec ses saturnales soit devenue une cause de ruine morale pour -la jeunesse.</p> - -<h3>XIV.</h3> - -<p class="chead"><i>Mythologie de la loge de médecine.</i></p> - -<p>Un jeune Pied-Noir nommé Payi (Cicatrice) s’éprit d’une jeune fille de -la tribu et demanda sa main. La jeune fille lui répondit ironiquement -qu’elle l’épouserait volontiers, mais à condition qu’il fasse -disparaître la cicatrice qu’il avait sur la joue. Désolé de cette -réponse, le jeune homme se retira sur une haute montagne et resta huit -jours sans manger ni boire, la nuit couchant sur la terre nue et passant -la journée à pleurer et à prier, afin de trouver un remède à sa -difformité. Enfin il eut un songe dans lequel on lui disait d’aller -jusqu’à l’extrême limite de la terre, où il trouverait un homme de -médecine qui le guérirait. Il s’éveilla plein d’espérance, descendit de -la montagne et s’en retourna joyeusement au camp. Il se fit faire -plusieurs paires de chaussures indiennes, mit dans un sac de peau de la -viande sèche mêlée avec de la graisse de buffalo et, muni de ces -provisions, il partit. Epuisé de fatigue, il passa bien des nuits couché -dans la prairie, au milieu des ténèbres et des bêtes fauves; il traversa -des fleuves et des montagnes, arriva aux confins du monde, et là il -commença à s’élever dans l’espace. Bientôt il rencontra un enfant -merveilleusement beau qui portait un arc et des flèches, et en sa -compagnie il fit la chasse aux petits oiseaux. Cet enfant n’était autre -que l’Etoile-du-Matin.</p> - -<p>Quand vint le moment de rentrer chez lui, l’Etoile-du-<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span>Matin invita son -compagnon à le suivre jusqu’à sa tente, ils arrivèrent à une grande loge -et y entrèrent. La mère de l’enfant, la Lune, reprocha à son fils -d’avoir amené cet étranger disant qu’à son retour son père le -gronderait: elle lui ordonna de chasser le jeune homme. -L’Etoile-du-Matin se mit à pleurer et la Lune eut pitié de lui et -n’insista pas.</p> - -<p>Le soir, le Soleil revenant à la maison s’arrêta à quelque distance et -cria: «Il y a un étranger dans la tente; chassez-le.» La Lune répondit: -«Venez, il n’y a point d’étranger ici.» Et le Soleil: «Si, il y en a un, -je le reconnais à son odeur: fais de la fumée.» La Lune prit quelques -charbons ardents, les déposa par terre près du foyer et plaça dessus de -l’herbe sèche; une fumée odoriférante remplit la loge et le Soleil -entra. Ayant aperçu l’étranger, il ordonna à l’Etoile-du-Matin de le -faire partir. L’enfant se mit à pleurer, et le Soleil ayant pitié de son -fils ne le molesta plus. Il se tourna alors vers le jeune Pied-Noir, lui -demanda qui il était et d’où il venait. Celui-ci, tout en larmes, lui -conta son aventure et ajouta qu’averti en songe, il était venu le -trouver comme l’unique médecin capable de faire disparaître la -difformité de son visage.</p> - -<p>Le Soleil ordonna à la Lune de faire préparer la cabine de sueur, et -quand elle fut prête, le Soleil y entra avec les deux jeunes gens. La -Lune resta dehors et ferma soigneusement la porte pour empêcher la -vapeur de s’échapper.</p> - -<p>Le Soleil prit place au milieu de la tente, son fils au fond du côté du -Nord et le Pied-Noir près de la porte du Sud. Et il se mit à verser de -l’eau sur les pierres brûlantes, à chanter et à faire toutes les -cérémonies de la médecine. Tous les trois furent bientôt ruisselants de<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span> -sueur. Alors le Soleil commanda à la Lune d’ouvrir la porte: la vapeur -s’échappa de la tente sous forme de nuage blanc. Le Soleil demanda à sa -femme où était son fils. La Lune regardant dans la tente répondit: «Il -est assis au Nord.» Le Soleil ordonna de refermer la tente et continua -ses cérémonies et ses chants: la cicatrice diminuait de plus en plus. -Ayant fait rouvrir la porte, il demanda où se tenait son fils; la Lune -répondit: «Au Nord.» Alors il fit changer de place les deux jeunes gens -et continua ses incantations avec plus de force que jamais. Enfin une -dernière fois, faisant ouvrir la porte, il demanda à la Lune où était -son fils; elle répondit encore: «Au Nord.—Tu te trompes,» dit le -Soleil.</p> - -<p>La médecine était finie, la cicatrice avait disparu et le Pied-Noir -ressemblait à l’Etoile-du-Matin à s’y méprendre. Rentré dans la grande -tente, le Soleil parla ainsi au jeune Pied-Noir:</p> - -<p>«Te voilà guéri, tu épouseras ta fiancée et de retour dans ta tribu tu -diras à tous que je les protégerai toujours, si chaque année ils -dressent en mon honneur une grande loge. Toute la tribu devra être là et -m’offrir des présents qu’on exposera au sommet et tout autour de cette -loge. Ainsi j’écouterai leurs prières. Les cérémonies devront être -dirigées par une femme qui ait toujours été fidèle à son mari, autrement -je n’écouterai pas leurs prières. Lorsque quelqu’un sera gravement -malade, qu’il me fasse un vœu et je lui serai propice.»</p> - -<p>Le Pied-Noir promit tout, prit congé et après un long voyage rentra au -camp. Toute la tribu fut émerveillée de voir que la cicatrice avait -entièrement disparu. Le jeune Indien rapporta tout ce que le Soleil lui -avait ordonné de dire; il épousa la jeune fille et depuis lors les -Pieds-<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span>Noirs font chaque année la loge de médecine en l’honneur du -Soleil.</p> - -<p>Les danses publiques se font avec la plus grande solennité et sont -presque toujours des danses religieuses. Les hommes à peine couverts -d’un haillon ont le corps peint de diverses couleurs, paré de plumes -d’oiseaux et d’autres ornements indiens. Ils sautent à plusieurs -ensemble, mais chacun séparément, tenant en main un objet superstitieux, -par exemple un petit animal embaumé, un fusil, une pipe, un coutelas, -une hache, etc.; ils dansent au son du tambour et des chants; ils -poussent des cris et des hurlements et font mille contorsions selon le -rythme de la danse ou selon leur caprice.</p> - -<p>Les enfants des écoles ont les cheveux coupés; aussi quelques-uns -d’entre eux voulant participer à la danse selon le vieil usage, -s’attachent autour de la tête des queues de vache, et avec cette -perruque ils se présentent à l’assemblée, provoquant parmi les -spectateurs un rire inextinguible.</p> - -<h3>XV.</h3> - -<p class="chead"><i>Le Napi ou le Vieux des Pieds-Noirs.</i></p> - -<p>Le Napi est une sorte de divinité grotesque et peu édifiante. On lui -attribue la création de l’homme et des animaux, des minéraux et en -général de toutes les choses visibles. D’après la tradition, il habitait -autrefois au milieu des Pieds-Noirs, mais depuis longtemps il ne s’est -plus montré. Il court sur lui une foule de récits légendaires; en voici -deux ou trois.</p> - -<p>Pendant qu’il résidait parmi les Pieds-Noirs, il trouva un jour dans la -prairie le crâne blanchi d’un cerf avec ses longues cornes. Un rat -sortant de ce crâne invita le<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span> Napi à y entrer. Le chef des rats -organisa aussitôt un bal qui devait durer toute la nuit, et celui qui -s’endormirait aurait les cheveux rasés. Au milieu du bal, le Napi -s’endormit et les rats lui rasèrent la tête et s’enfuirent. Le lendemain -matin, le Napi s’étant réveillé mit dehors les jambes et le buste, mais -il ne put sortir la tête. Il se leva la tête prise dans le crâne du cerf -aux longues cornes, et ainsi affublé, il parcourut le pays.</p> - -<p>Les chasseurs le prenant pour un cerf l’entourèrent, mais s’apercevant -de leur erreur, ils l’empoignèrent par les cornes et lui demandèrent qui -il était. N’obtenant aucune réponse, ils brisèrent le crâne avec une -pierre et reconnurent le Napi.</p> - -<p>On trouve ici un arbuste épineux avec de petites baies rouges que les -sauvages recueillent et font sécher. Pour éviter de se piquer les doigts -aux épines, ils frappent les branches avec un bâton et ramassent les -fruits tombés par terre. Ils expliquent l’origine de ces épines par -l’histoire suivante.</p> - -<p>Un jour, accablé de fatigue, le Napi se reposait couché sur la rive d’un -fleuve. Les eaux étaient calmes et limpides. Croyant voir des fruits -rouges dans l’eau, il sauta dans la rivière pour les prendre, et ne -trouvant rien il regagna le bord, s’attacha des pierres aux mains, aux -pieds, au cou et sauta une seconde fois dans l’eau pour aller jusqu’au -fond où il croyait trouver les fruits. Mais il ne trouva rien et but -tant d’eau que, sur le point de se noyer, il n’eut que le temps de -détacher les pierres et regagna la rive à moitié mort. Là, couché sur le -dos, il ouvrit les yeux et s’aperçut que les fruits, au lieu d’être dans -la rivière, étaient sur les arbustes. Dans sa colère, il prit un bâton, -en frappa les branches qui se couvrirent d’épines. «Désormais, dit-il, -pour recueillir ces fruits,<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span> il faudra les abattre avec un bâton ou se -piquer les doigts.»</p> - -<p>Un jour d’été, le Napi voyageait avec sa peau de buffalo. Passant près -d’un rocher, il s’arrêta et se reposa quelques instants, puis en partant -il fit cadeau de sa fourrure au rocher. Plus loin il rencontra un loup -avec lequel il continua sa route. Le temps était couvert et il -commençait à pleuvoir. Le Napi envoya le loup reprendre sa peau de -buffalo sous laquelle ils s’abritèrent tous deux. Mais bientôt ils -entendirent derrière eux un grand fracas: c’était le rocher qui les -poursuivait, roulant, roulant très vite. Le loup se cacha sous terre, -dans un trou. Le Napi s’enfuit à toutes jambes et rencontra des -buffalos: «Mes frères les buffalos, cria-t-il, défendez-moi contre cette -grosse pierre.» Mais les buffalos ne lui vinrent pas en aide. Il invoqua -le secours de plusieurs autres animaux, mais tous avaient peur et -passaient leur chemin. Enfin il vit des hirondelles et les pria de le -secourir. Une hirondelle donna un coup de bec au rocher et en fit sauter -un morceau; les autres l’imitèrent; à force de coups de bec, le rocher -se fendit en deux et s’arrêta et le Napi fut sauvé. De là vient -qu’aujourd’hui encore lorsque les Pieds-Noirs voient des allées de -pierres dans la prairie, ils disent: «Ces pierres sont tombées là -pendant la fuite du Napi.» Et quant aux roches dispersées çà et là sur -le sol, ils croient qu’elles roulent et changent de place pendant la -nuit; plusieurs même affirment qu’ils en ont vu rouler<a name="FNanchor_H_8" id="FNanchor_H_8"></a><a href="#Footnote_H_8" class="fnanchor">[H]</a>.</p> - -<p>Le Napi est représenté dans les légendes comme un génie malfaisant. Un -jour par exemple il entra dans une tente où logeaient deux vieilles -femmes avec leurs deux<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span> petits enfants et leur dit qu’il voulait -s’arrêter chez elles; il commença par préparer le feu, puis partit à la -chasse pour se procurer de la viande. Peu après il revint et envoya les -femmes chercher le gibier qu’il disait avoir</p> - -<div class="figcenter" style="width: 407px;"> -<a href="images/illu-183.jpg"> -<img src="images/illu-183.jpg" width="407" height="506" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Une famille indienne.</p></div> -</div> - -<p class="nind">laissé sur le bord de la rivière. Pendant leur absence, il décapita les -deux enfants qui dormaient dans leur lit, laissa les têtes sur -l’oreiller, coupa les petits corps en morceaux et les fit bouillir. -Quand les femmes rentrèrent,<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> il leur servit cette viande qu’elles -prirent pour du chevreuil et trouvèrent excellente; puis il s’enfuit. -Ayant découvert la cruelle vérité, les pauvres mères allèrent sur la -colline pousser des gémissements et de longues lamentations. Près du -sommet, elles virent un homme sortir d’un trou: c’était l’entrée d’une -galerie souterraine qui avait une autre ouverture derrière la colline. -L’homme les engagea à descendre dans cette galerie, leur disant qu’elles -y trouveraient certainement le Napi. Sitôt qu’elles y furent, le Napi -(car c’était lui) alluma un grand feu aux deux extrémités, et les -malheureuses périrent suffoquées.</p> - -<p>Un jour je demandai à un de mes néophytes, nommé «Queue-d’Ecureuil», ce -qu’il pensait du Napi. «Je crois que c’est le diable, me répondit -il:—Et moi aussi, repris-je, je le crois, car il en a tous les traits; -il ne lui manque pas même les cornes.»</p> - -<h3>XVI.</h3> - -<p class="chead"><i>Une pipe vendue pour trente chevaux.</i></p> - -<p>Un Indien nommé Grande-Plume avait vendu sa pipe pour trente chevaux. -Comme je demandai à des sauvages la raison de ce prix exorbitant: -«Etait-ce donc une si grande pipe?» ils me répondirent: «Non, c’est une -pipe ordinaire, mais très vieille.» Elle remonte au temps où les -Pieds-Noirs habitaient dans les cavernes, n’ayant ni chiens ni chevaux -et dès lors elle passait en héritage d’un chef à l’autre. Elle vint -ainsi jusqu’à Grande-Plume.</p> - -<p>»Il y a quelque temps un Indien nommé «Buffle-Croissant» tomba gravement -malade; comme il avait<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span> beaucoup de chevaux, il promit, s’il guérissait, -d’acheter la pipe. Il guérit et l’acheta pour trente chevaux.</p> - -<p>«Parmi nous, lorsque quelqu’un est malade, il prend tous les remèdes des -docteurs indiens ou blancs, et si malgré cela il ne guérit pas, il -calcule de combien de chevaux il peut disposer. Est-il pauvre, il se -dit: Si je guéris, j’irai trouver le possesseur de la pipe, je lui -demanderai de me la laisser fumer quelques instants, et je lui donnerai -deux ou trois chevaux. Est-il riche, il tâche d’acheter la pipe. Nous -Indiens, nous faisons comme vous, Robe Noire: à l’église, vous brûlez -des parfums et vous encensez les objets qui sont sur l’autel. De même -quand un malade guérit et qu’il va ou fumer la pipe ou l’acheter, nous -brûlons des herbes odorantes, et nous encensons la pipe en -priant.—Parfait! repris-je; vous dites que vous encensez la pipe comme -nous encensons les objets qui sont sur l’autel, soit. Mais il y a une -différence: sur l’autel nous avons le crucifix ou l’image de la Madone, -et quand nous encensons ou que nous prions ces images, notre encens et -nos prières vont à Jésus et à Marie dans le ciel; tandis que vous, -lorsque vous encensez la pipe, votre encens s’adresse à la pipe -elle-même.» Alors Collier-Noir, un de mes interlocuteurs, après un -moment de réflexion, répondit: «Toutes nos médecines viennent du Soleil; -c’est Payi-Cicatrice qui alla visiter le Soleil et nous instruisit à son -retour. Quand nous encensons la pipe, notre encens monte vers le Soleil -et nous le prions de nous secourir et de nous conserver heureux et bien -portants.—Vous croyez, leur dis-je, que Payi a été jusqu’au Soleil? -S’il avait été là, certainement il n’en serait jamais revenu; car le -soleil est tout de feu et n’est pas un homme.»</p> - -<p>Les Indiens ne surent que répondre; pensant que cela<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span> suffisait, -j’ajoutai: «Je suis enchanté de cette causerie; revenez encore me voir -et me conter les traditions et les croyances de votre nation pour que -j’en écrive à mes amis d’Europe qui désirent tant connaître votre -histoire.»</p> - -<h3>XVII.</h3> - -<p class="chead"><i>Prière d’un Sauvage.</i></p> - -<p><span class="smcap">Jean grande-plume</span> est un vieillard de soixante ans et plus, baptisé il y -a environ deux mois. Il est venu me voir et m’a dit: «J’ai connu la Robe -Noire, il y a 40 ans, quand j’étais encore jeune guerrier, et j’ai -appris de lui à prier Dieu et à faire le signe de la croix. D’une main -je prenais la prière de la Robe Noire et de l’autre je gardais toutes -les prières et superstitions païennes. Je priais Dieu d’abord; puis le -soleil, la lune, les étoiles, la terre et tout ce que prient les païens. -A la guerre, avant d’attaquer l’ennemi, je descendais de cheval, je -m’agenouillais, faisais le signe de la croix et priais Dieu; ensuite je -priais comme les Pieds-Noirs et je suis resté sain et sauf -jusqu’aujourd’hui. J’ai tué beaucoup d’hommes et de femmes; je n’ai -jamais menti, jamais volé et j’ai fait tout le reste.</p> - -<p>»L’année dernière au mois de juin, mon fils âgé de sept ans tomba -gravement malade; je priai pour lui tout ce que je pouvais prier, et mon -fils mourut. Je promis à Dieu que je me ferais baptiser le 4 juillet si -mon fils guérissait: mon fils mourut.</p> - -<p>»Je priai le soleil et tout ce qui est au firmament, je priai la terre, -les chiens de la prairie, je priai l’eau; quand je buvais, je disais: -Eau, aie pitié de moi, guéris<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span> mon fils; je priai toutes les pierres: ô -pierres, aidez-moi, guérissez mon fils: mon fils mourut.</p> - -<p>»Alors j’ai changé d’avis; j’ai renoncé aux prières et superstitions des -Piégans, et désormais je ne prierai plus que Dieu seul! J’adopterai ta -prière, ô Robe Noire, et voilà pourquoi je veux être baptisé. Les -superstitions et les médecines des Pieds-Noirs n’ont aucune puissance. -Dieu seul est puissant et c’est lui seul que je veux prier, et je désire -recevoir la communion le jour de Pâques. J’avais un tas d’objets -superstitieux, mais je les ai tous jetés et je ne conserve que le -crucifix et les images saintes.»</p> - -<h3>XVIII.</h3> - -<p class="chead"><i>Le Barbier Indien.</i></p> - -<p>Les Indiens n’ont pas de barbe; la peau de leur visage est lisse comme -celle des femmes; mais cela n’est pas naturel; de fait, les adultes sont -tous armés de pinces avec lesquelles ils arrachent les poils de leur -visage, sitôt qu’ils paraissent.</p> - -<p>Un jour que je me trouvais dans un campement d’une trentaine de loges -sur les bords du fleuve Big-horn, je visitai un malade couché en plein -air près de la tente. Un Indien à l’extérieur brutal remarqua que je -n’étais pas rasé depuis une quinzaine de jours. Il m’offrit une pince en -me disant: Arrache-toi la barbe. Je refusai et continuai à parler au -malade. Mais lui, en vrai Indien, restait planté là devant moi, la main -tendue et répétant: Arrache-toi la barbe.</p> - -<p>Une douzaine d’hommes faisaient cercle autour de nous, le sourire aux -lèvres, curieux de voir comment cela finirait. Je me levai, pris la -petite pince et dis au barbier:<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> «Vois, si je m’arrache un poil, tu -verras à son extrémité une sorte de racine; ce n’est point une racine, -mais un petit morceau de ma cervelle. Maintenant si je m’arrachais toute -la barbe, je détruirais complètement ma cervelle, et je serais comme -vous, sans barbe et sans cervelle. Les blancs ont de la barbe et -fabriquent des fusils, des horloges, des machines à vapeur et font de la -photographie. Vous n’avez pas de barbe et vous ne faites rien de tout -cela.» Je lui rendis la pince et il s’en alla tout penaud.</p> - -<h3>XIX.</h3> - -<p class="chead"><i>Une histoire d’ours.</i></p> - -<p>Il y a quelques jours, un métis, nommé François Monroe, bon catholique, -vint me trouver et me montra une statuette de la Sainte Vierge qu’il -portait sur la poitrine. Elle était en porcelaine, haute d’environ 7 -centimètres, enveloppée et cousue dans un sac de cuir, suspendu à son -cou. «Cette statuette, dit François, m’a été donnée par mon père; depuis -28 ans je la porte à mon cou et la garderai tant que je vivrai; elle m’a -toujours porté bonheur. Ecoutez cette histoire. Il y a dix ans, une de -mes filles mourut et j’étais bien affligé. Une nuit j’eus un songe: il -me semblait être mort et couché dans un cercueil, près de ma fille. Et -je voyais dans les airs la Madone assise et chantant avec accompagnement -d’orgue, et une procession de petits hommes descendait vers moi. Je me -levai et je vis quatre ours; l’un d’eux me regardait en face, et moi je -le regardais aussi; sur la tête il avait des raies noires. Alors je -m’éveillai et je racontai mon songe à ma femme; elle répondit que tout -irait bien parce que je m’étais levé en rêve. Durant la journée, -quelques<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span> femmes de ma parenté voulurent aller au pied de la montagne -cueillir des fruits sauvages; mais elles avaient peur des ours et me -demandèrent de les accompagner. Malgré mon chagrin, je partis avec -elles; pendant qu’elles faisaient leur cueillette, j’étais assis sur un -tertre et regardais autour pour voir s’il ne venait pas d’ours. Bientôt -j’en aperçus un dans la brousse, à la distance d’environ cinq cents pas, -qui mangeait des fruits sauvages. Lui ne me voyait pas, car les ours ont -la vue faible, mais l’ouïe et l’odorat très fins. Je m’avançai contre le -vent, cherchant à m’approcher de lui. Quand je ne fus plus qu’à une -centaine de pas, je préparai mon fusil; puis je m’avançai, les yeux -fixés sur l’ours, prêt à tirer, s’il se levait. J’étais à pied, mon -cheval derrière moi, la bride autour de mon bras. L’herbe était haute, -je voulais me rapprocher le plus possible de l’animal pour lui tirer mon -coup de fusil dans l’oreille et le renverser à terre avant qu’il ne pût -se jeter sur moi. J’avançais les yeux fixés sur l’ours, sans regarder où -je mettais le pied. Tout à coup, baissant les yeux, j’aperçois à trois -pas de moi un petit ourson qui dormait sur l’herbe, le museau sur ses -pattes de devant. S’étant éveillé, il me fixa, je le fixai, je tirai, je -lui fracassai la mâchoire et il roula à terre en hurlant. A ce moment -précis je vis devant moi, en ligne et debout sur leurs pattes de -derrière, quatre ours: deux petits et deux-grands. Je n’avais que sept -cartouches. A la vue des quatre ours, je ne songeai point à fuir; au -contraire mon cœur se raffermit: je tirai sur le premier et il roula -dans l’herbe; je tirai sur le second et il tomba; je tirai sur le -troisième qui était le père, et il s’abattit blessé; je tirai sur la -quatrième qui était la mère, et la blessai au flanc: fais elle ne tomba -point, elle regardait du côté opposé et me tournait le dos. Alors je -criai: elle se re<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span>tourna et je la frappai en pleine poitrine. Elle -courut sur moi: je tirai ma dernière cartouche et la blessai à la -mâchoire: je sentis l’ours m’étreindre et je m’évanouis.</p> - -<p>Revenu à moi, j’ouvris les yeux: mon cheval était près de moi, la tête -baissée sur ma figure. L’ourse se tenait à côté du cheval, cherchant à -le mordre à la croupe. Je me levai, saisis la bride du cheval et le -tournai du côté opposé. Le museau de l’ourse était tout en sang; elle me -regardait et en soufflant me lança un flot de sang à la figure. J’étais -complètement étourdi. L’ourse tourna derrière le cheval pour venir -m’attaquer, je tirai la bride et tournai avec le cheval, et l’ourse -saisissant mes vêtements avec ses pattes les déchirait. Je continuai ce -manège, l’ourse me suivant toujours et cherchant à saisir mes habits, -mais elle en était empêchée par les ruades de mon cheval. Mes habits, ma -chemise étaient en lambeaux, et ma poitrine sillonnée de profondes -blessures par les griffes de l’ourse. Voyez ces grandes cicatrices! -L’ourse s’efforçait de saisir le cheval par ses pieds de derrière; mais -celui-ci lui lançait des ruades en pleine poitrine. J’étais épuisé; -l’ourse s’éloigna à une trentaine de pas et s’arrêta en me regardant. Je -la surveillais, je voulais sauter en selle, mais je savais bien -qu’aussitôt elle se précipiterait sur moi avec furie, et je tirai de son -fourreau mon coutelas; elle s’élança sur moi, et au moment où elle me -mettait une patte sur l’épaule, je lui donnai un coup de couteau dans la -gueule; elle me mordit à la main: je sentis les os se rompre, je -m’évanouis et restai sans connaissance je ne sais pendant combien de -temps.</p> - -<p>Lorsque je revins à moi, je me trouvai sous le ventre de mon cheval, et -me traînent sur les mains et sur les genoux, je me relevai et je vis -l’ourse debout derrière le cheval; elle me regardait, balançant la tête -à droite et<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> à gauche, et courut sur moi. Je cherchai à l’esquiver, et -tirant le cheval par la bride, je m’efforçai de me défendre par ses -ruades contre l’animal; et ainsi nous tournions depuis une demi-heure, -quand l’ourse s’éloigna haletante et tomba morte après quelques pas. Le -sang jaillissait des artères de mon bras et de ma poitrine. Avec mon -fouet, je liai mon bras au poignet et avec le manche je serrai la corde -en la tordant jusqu’à ce que le sang cessât de couler. Montant à cheval, -je rejoignis les femmes qui furent épouvantées. J’étais tout couvert de -sang et deux fragments d’os pendaient de ma main. Je dis à ma femme de -couper la chair qui retenait les os brisés. Elle en coupa une partie, -mais n’eut pas le courage de couper le reste. Alors prenant l’os entre -mes dents, je coupai la chair avec mon couteau; les deux os furent ainsi -tranchés et le sang cessa de couler du poignet, mais il jaillissait -encore de la poitrine. Les femmes me bandèrent avec des morceaux de mon -habit et nous retournâmes à la maison. J’appelai aussitôt le prêtre: ce -fut le P. Damiani qui vint; je me confessai et reçus la communion. Mon -frère appliqua sur mes blessures des plantes médicinales, et je guéris. -Voyez comme ma main est déformée, l’index et le médium sont paralysés.</p> - -<p>Je portais cette statuette de la Vierge suspendue à mon cou par un -cordon que l’ourse qui avait déchiré tous mes habits, ne réussit pas à -rompre. Ma ceinture et la bretelle de mon fusil furent déchirées, mais -le cordon de la statuette resta intact et la très sainte Vierge me -sauva.»</p> - -<p>Tel fut le récit de François Monroe. J’ai demandé plus tard au P. -Damiani s’il était vrai qu’il eût administré les sacrements à François -Monroe après son combat avec l’ourse; il me répondit affirmativement.<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span></p> - -<h3>XX.</h3> - -<p class="chead"><i>Histoire d’un serpent.</i></p> - -<p>A l’Est de la Réserve des Pieds-Noirs s’étendent d’immenses prairies, -légèrement ondulées comme les vagues de la mer. A soixante milles -environ s’élèvent trois collines appelées <i>Collines de l’herbe douce</i>. -Trois guerriers Pieds-Noirs, au cours d’une chasse, s’approchèrent de la -colline du milieu qui est la plus élevée. En gravissant la pente, ils -rencontrèrent un sentier battu, mais sans aucune trace d’animaux. A -mi-côte, ils entendirent un sifflement aigu et virent au sommet de la -colline un grand serpent enroulé sur lui-même, la tête dressée au-dessus -des anneaux. Cette tête ressemblait à celle d’un taureau avec de longues -cornes; il dardait la langue en sifflant avec rage. Les Pieds-Noirs -épouvantés s’écrièrent: Sauvons-nous. Mais l’un d’eux s’obstina -follement à vouloir tuer le monstre et descendit de cheval. Les deux -autres l’abandonnèrent et s’enfuirent précipitamment. Bientôt ils -entendirent un coup de fusil et le bruissement du serpent qui s’élançait -du haut de la colline. La fumée dissipée, leur compagnon avec son cheval -avait disparu et ils virent le serpent seul remonter lentement vers la -cime. Les Pieds-Noirs s’en retournèrent au camp en chantant l’hymne des -morts et racontèrent comment leur camarade avait été englouti vivant par -un serpent. Une centaine de guerriers se rendirent à la colline, et -voyant le serpent la tête haute et menaçante, à un signal donné, ils -tirèrent tous ensemble sur lui et s’enfuirent poursuivis par le monstre. -A mi-côte cependant il s’arrêta et regagna le sommet. Les Pieds-Noirs -revinrent à la charge. Pour la quatrième fois ils<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span> tirèrent: l’animal -blessé s’abattit, frappant lourdement le sol de sa queue. Les Indiens -continuèrent à tirer et au coucher du soleil la bête était morte. -Plusieurs avaient envie de s’approcher, mais ils craignaient un malheur; -cependant ils s’enhardirent jusqu’à passer en courant près du cadavre et -redescendirent en toute hâte de la colline.</p> - -<p>L’année suivante, quelques guerriers se trouvant dans ces parages, se -dirent: Allons voir le serpent que nous avons tué l’an dernier. Ils -gravirent la colline et virent le squelette immense du monstre et, -dedans, le squelette de l’homme et du cheval. «Et la selle, demandai-je, -ne l’avait-il pas aussi avalée?—Non, me répondit froidement un Indien, -cet homme n’avait pas de selle, il montait à poil.»</p> - -<h3>XXI.</h3> - -<p class="chead"><i>Serpents à sonnettes.</i></p> - -<p>L’Etat du Montana et surtout la Réserve des Corbeaux abondent en -serpents à sonnettes, dont la morsure est toujours mortelle. Ils ont -plus d’un mètre de long et trois centimètres environ de diamètre; leur -couleur est noirâtre avec des taches jaunes; ils portent à la queue leur -sonnette, composée d’une dizaine d’anneaux très minces, s’emboîtant -comme des vertèbres les uns dans les autres. Par les vibrations rapides -de ces anneaux, ils produisent un son pareil à celui que font en volant -certaines sauterelles. Pour mordre, ils enfoncent deux dents en forme de -crochets et percées de haut en bas: à l’extrémité inférieure de ces -crochets se trouvent deux vésicules pleines<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span> de venin mortel. Les dents -ayant pénétré dans la chair de la victime, les vésicules projettent -aussitôt leur liquide, qui, une fois entré dans la circulation du sang, -fait son œuvre en quelques heures. Les douleurs sont très vives et -l’enflure des membres immédiate; mais ce qui amène la mort, c’est une -paralysie du cœur; aussi est-il nécessaire de tenir cet organe en -mouvement jusqu’à ce que le venin soit éliminé. Il y a plusieurs -remèdes, mais le principal, c’est l’eau-de-vie; prise en quantité -suffisante, elle active la circulation, calme la souffrance et -neutralise l’effet du poison.</p> - -<p>Les serpents à sonnettes s’avancent par bonds proportionnés à leur -longueur. Ils enroulent sur leur queue les deux tiers de leur corps; le -reste avec la tête se dresse au-dessus des anneaux dont ils se servent -comme d’un ressort pour s’élancer sur leur proie.</p> - -<p>Quand on voyage dans la prairie, un écart subit du cheval et le -battement rapide des sonnettes annoncent la présence du serpent. Les -chevaux en ont une peur extrême.</p> - -<p>J’ai eu la chance d’en tuer au moins une quinzaine.</p> - -<p>Voici comment je faisais: je cassais d’abord les reins du serpent à -coups de pierre; puis, lui abaissant le haut du corps avec un bâton, je -lui mettais le pied sur le cou et lui tranchais la tête. On peut aussi -lui briser l’échine avec un long bâton, mais il est dangereux de s’en -approcher. Me trouvant un jour dans une prairie où il n’y avait ni -bâtons ni pierres, j’enlevai mes bottes, je les lançai l’une après -l’autre sur l’animal, et quand il fut à moitié mort, je lui coupai la -tête.</p> - -<p>Les serpents à sonnettes recherchent le voisinage des chiens de prairie. -Les animaux ainsi appelés par les sauvages sont de véritables écureuils -qui, au lieu de vivre sur les arbres, habitent dans des terriers. A -certains en<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span>droits on les voit par centaines groupés en familles autour -de leurs trous, assis sur leur train de derrière, droits comme des -piquets et se servant de leurs pattes de devant comme de mains. Leur cri -ressemble à celui des rats; dès qu’ils voient venir quelqu’un, ils -rentrent prestement dans leur trou, mais avant de disparaître sous -terre, ils agitent rapidement la queue comme pour saluer.</p> - -<p>Je l’ai dit plus haut, les serpents à sonnettes visitent souvent ces -terriers, si bien qu’on les croit grands amis des chiens de prairie. Or, -un jour que je me trouvais dans une de ces colonies de chiens, je vis un -gros serpent à sonnettes couché tranquillement à l’entrée d’un terrier; -au milieu du ventre, il avait une bosse, grosse comme le poing. Je tuai -le serpent: avec mon couteau je lui ouvris le ventre et j’y trouvai un -petit chien de prairie qu’il avait avalé tout entier avec ses poils. -J’en conclus que les serpents à sonnettes, loin d’être les amis des -chiens de prairie, sont leurs plus mortels ennemis et qu’ils ne visitent -leurs terriers que pour dévorer leurs petits.</p> - -<h3>XXII.</h3> - -<p class="chead"><i>Le climat du pays des Pieds-Noirs.</i></p> - -<p>Le climat du pays des Pieds-Noirs est plutôt rude. Qui n’a pas de bons -poumons fera bien de n’y pas venir. L’été est court; il n’y a presque -pas d’automne ni de printemps. Le terrain ne se prête guère à la -culture; on n’y fait qu’une récolte de foin par an; la seule ressource -est le bétail.</p> - -<p>L’hiver est rigoureux: le thermomètre descend souvent jusqu’à 25 ou 30° -Fahrenheit au-dessous de zéro; quelquefois jusqu’à 40° et même 50°. -Depuis la fin de décembre<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span> jusqu’à la fin d’avril, le sol est presque -toujours couvert de neige. Le vent du Nord est généralement accompagné -de neige en hiver et de pluie en été. Quelquefois les vents de l’Ouest -sont tellement violents qu’il est impossible de voyager; en été, ils -amènent des orages épouvantables avec grêle et tonnerre; en hiver, de -fortes tourmentes de neige. Ces tourmentes s’élèvent si subitement qu’on -a à peine le temps de se mettre à l’abri; il faut alors avoir -d’excellents chevaux et une voiture solide, autrement on est exposé aux -plus graves accidents.</p> - -<p>Tout dernièrement, un blanc envoyé à la mission se perdit dans la neige -deux jours et deux nuits; il eut le nez et un doigt gelés. Sa barbe fut -changée en un glaçon qui lui gela tout le bas du visage.</p> - -<p>Au mois d’octobre 1899, il tomba beaucoup de neige; des bergers de la -Réserve furent surpris en rase campagne et sept d’entre eux périrent de -froid. L’un de ces derniers, revenu à la cabane, avait allumé sa -lanterne pour écrire un billet dans lequel il disait que le troupeau -était à peu de distance, que lui-même se sentait épuisé, mais qu’il -essaierait pourtant de le ramener. Il partit et fut trouvé mort, la -lanterne à côté de lui.</p> - -<p>Un autre fut trouvé mort assis: ses moutons lui avaient déjà rongé les -moustaches, les cheveux et une partie des vêtements.</p> - -<p>Par ces mauvais temps, le missionnaire court de grands risques quand il -s’agit d’aller visiter les malades. Au lieu de rester à se chauffer près -de son poêle, il lui faut affronter les plus grands froids pour ne pas -laisser mourir sans sacrements les Indiens qui l’appellent. Pour ma -part, je n’ai jamais hésité à remplir mon devoir, mais cela n’a pas été -sans quelques mésaventures. Un jour, par exemple, surpris par une -tempête, je m’égarai et restai un jour<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span> et toute une nuit seul dans la -neige par un froid de 27° au-dessous de zéro.</p> - -<p>Une autre fois, je m’égarai encore dans les neiges et passai deux jours -et une nuit sur de hautes montagnes dans une complète solitude. C’est -alors qu’il faut du courage: nuit obscure, froid intense, sans feu, sans -abri, sans nourriture, sans sommeil malgré la fatigue, car s’endormir -serait s’exposer à mourir de froid.</p> - -<p>Dans de pareilles circonstances, l’unique réconfort est l’abandon total -à la Providence.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span> </p> - -<h2><a name="CHAPITRE_IIb" id="CHAPITRE_IIb"></a> -<img src="images/illu-007.png" width="400" alt="[Pas d'image disponible.]" /> -<br />CHAPITRE II.<br /><br /> -<small>UNE TRIBU CHRÉTIENNE: LES CŒURS D’ALÈNE.</small></h2> - -<h3>I.</h3> - -<p class="chead"><i>La tribu des Cœurs d’Alène.</i></p> - -<p>Parmi les tribus indiennes des Montagnes Rocheuses, l’une des plus -importantes est celle des <i>Cœurs d’Alène</i>. Les Cœurs d’Alène, ainsi -nommés par les trappeurs canadiens à cause de leur férocité et de leur -astuce, comptaient jusqu’à ces dernières années parmi les plus -belliqueux habitants de l’Amérique septentrionale. Toujours en guerre, -non seulement avec les Blancs et les troupes des Etats-Unis, mais encore -avec les tribus voisines, ils mettaient toute leur gloire à voler les -chevaux, les provisions, les femmes et les enfants de leurs ennemis, et -à tuer tous ceux qui tombaient entre leurs mains. Non contents de tuer, -ils mutilaient les cadavres d’une façon atroce, leur enlevant la peau du -crâne avec toute la chevelure, qu’ils conservaient comme un trophée de -leur victoire. Il semble qu’ils ne pratiquaient aucun culte religieux; -toutefois ils avaient une notion confuse du Créateur et d’autres esprits -inférieurs habitant le corps des animaux. Ils employaient des rites -superstitieux pour se rendre favorables les génies tutélaires qu’ils -appellent<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> «Suuméck», c’est-à-dire protecteurs du peuple, spécialement -dans la maladie ou avant d’aller à la chasse, à la pêche ou à la guerre. -Quand un chef ou un homme important de la tribu voulait marier son fils, -il lui disait: «Mon fils, te voilà déjà grand; il est temps que tu -prennes femme, mais si tu veux en avoir parmi les plus laborieuses et -les plus riches, il faut que par tes actes tu montres que tu es un -homme. Va donc dans la montagne chercher ton génie protecteur Suuméck, -et quand tu l’auras trouvé, cours tuer quelques ennemis, et ainsi tu -acquerras le renom d’un brave et tu pourras posséder les femmes de ton -choix.»</p> - -<p>A ces paroles, le fils partait; il gravissait les plus hautes cîmes des -montagnes, l’imagination pleine des visions superstitieuses dont il -avait cent fois entendu le récit dans son enfance. Sur ces sommets, -dormant à la belle étoile, ne se nourrissant que de racines sauvages, -brisé de fatigue par le voyage, les veilles et la faim, il voyait ou -croyait voir son Suuméck dans un loup, un cerf, un ours ou un autre -animal, et croyait entendre une voix mystérieuse qui lui promettait -qu’il deviendrait très habile dans l’art de la médecine (sorcellerie), -soit dans la guerre, soit à la chasse. Alors il retournait chez lui et -racontait à sa famille la vision qu’il avait eue. Le bruit de ses -exploits se répandait rapidement dans toute la contrée et il passait -partout pour un héros. Alors son père lui demandait quelle jeune fille -il voulait prendre pour femme; il allait lui-même la demander aux -parents en leur promettant pour dot deux, trois ou plusieurs chevaux. Et -sans que la fiancée connût son futur époux, sans qu’on lui eût demandé -son consentement, le mariage était décidé. Si la jeune fille refusait -cette union, son père la battait cruellement jusqu’à ce qu’elle se pliât -à<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> sa volonté; et ainsi, la pauvrette, pour ne pas mourir sous les -coups, se rendait malgré elle à la maison de son futur époux.</p> - -<p>Souvent le jeune brave allait tuer quelques ennemis ou voler des -chevaux; s’il réussissait, devenu plus célèbre encore, il pouvait -acheter d’autres femmes qui lui servaient d’esclaves et qu’il avait le -droit de maltraiter et même de tuer, dès qu’elles cessaient de lui -plaire. Nourriture, vêtement, habitation, tout respirait la barbarie. -Les Cœurs d’Alène ne cultivaient pas les champs, ne bâtissaient point de -maisons, n’avaient point de demeures stables; ils menaient une vie -errante, vivant de chasse, de pêche et de racines sauvages. Grâce à leur -paresse et à leur imprévoyance, ils se trouvaient souvent dans la plus -extrême pénurie, surtout au printemps, lorsque la neige et la glace leur -rendaient impossibles la pêche et la récolte des racines sauvages dans -les forêts.</p> - -<p>Un Indien se rappelant ces temps malheureux disait au missionnaire: -«Robe Noire, combien nous vous devons être reconnaissants! Dans ma -jeunesse, ma mère et ma grand’mère étaient obligées en hiver d’enlever -la neige de la prairie pour arracher quelques racines de «gamascie» pour -apaiser leur faim; et maintenant mon grenier est toujours plein d’une -année à l’autre.»</p> - -<p>Une tente en peau de buffalo (bison) leur servait de demeure, où ils -dormaient pêle-mêle sur des peaux étendues par terre. Ceux qui étaient -plus à l’aise, pour mieux se garantir du froid, recouvraient leurs -tentes de nattes; pour vêtements, ils ne portaient que des peaux de cerf -ou de buffalo.</p> - -<p>Les femmes devaient non seulement recueillir les racines qui leur -servaient d’aliment, mais encore abattre les arbres, fendre le bois et -le porter à la tente, ce qui<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span> était un travail très dur, vu qu’il -fallait une énorme quantité de bois pour se protéger contre les froids -très rigoureux de ces montagnes. Parmi les hommes, à cause de leur -tempérament fougueux et emporté, éclataient souvent des querelles -suivies de blessures et de meurtres. Bref, leur manière de vivre était -barbare autant que dure et pénible, contraints qu’ils étaient -d’entreprendre de longs voyages pour chasser le buffalo. Les femmes -portant leurs enfants sur leurs épaules devaient les suivre et, avec -mille fatigues, allumer le feu, préparer les repas, dresser la tente -tous les soirs, l’enlever le matin et soigner les chevaux. Tel était le -triste sort des Cœurs d’Alène avant qu’on ne leur eût prêché la foi -chrétienne.</p> - -<h3>II.</h3> - -<p class="chead"><i>Conversion des Cœurs d’Alène.</i></p> - -<p>Ceux qui visitent maintenant ces tribus, auraient peine à croire notre -récit, s’il n’était confirmé par le témoignage du bon P. <span class="smcap">Joset</span>, un des -premiers compagnons du P. de Smet, qui a vécu parmi ces sauvages pendant -41 ans. Mais comment, demandera quelqu’un, une nation aussi barbare -a-t-elle pu être amenée à embrasser la civilisation chrétienne? Pour -accomplir cette grande œuvre, Dieu choisit le P. de Smet, de vénérée -mémoire. Se souvenant de cette parole du Christ: «Allez dans le monde -entier prêcher l’Evangile à toute créature», il se rendit le premier -chez les Cœurs d’Alène en 1841 et baptisa d’abord quelques enfants. De -grandes difficultés s’opposaient à son généreux projet de convertir à la -vraie foi toute cette tribu; mais elles ne l’arrêtèrent point. Presque -sans ressources, avec peu de compagnons, l’année suivante, 1842,<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 350px;"> -<a href="images/illu-203.jpg"> -<img src="images/illu-203.jpg" width="350" height="232" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Convoi d’émigrants attaqué et brûlé par les Indiens.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span></p> - -<p class="nind">il fonda la mission du Sacré-Cœur et la donna à gouverner au P. <span class="smcap">Nicolas -Point</span>, jésuite français, auquel il adjoignit un Belge, le Fr. <span class="smcap">Charles</span>. -Ils demeurèrent seuls jusqu’en 1844; à cette époque vint les rejoindre -le P. <span class="smcap">Joset</span>, suivi quelques années après, en 1854, d’un bon nombre de -Pères italiens des provinces de Turin et de Rome. Le zèle et la patience -des missionnaires triomphèrent peu à peu des obstacles qui s’opposaient -à la conversion de cette tribu et qui venaient pour la plupart de leur -vie errante et de leur inimitié envers les Blancs. Aujourd’hui toute la -tribu des Cœurs d’Alène est catholique et si fervente que tous, sans -exception, s’approchent des sacrements aux principales fêtes de l’année. -Beaucoup communient chaque premier vendredi du mois ou même plus -souvent; de là la pureté et l’honnêteté de leur vie.</p> - -<p>Ils célèbrent leurs mariages selon les rites de l’Eglise, et se -préparent à ce grand acte par plusieurs mois de prières et de -recueillement. Ils gardent si religieusement la foi conjugale, que -jamais parmi eux on ne vit un seul divorce. Les femmes, autrefois -traitées comme des bêtes de somme, sont actuellement aimées et -respectées de leurs maris, et personne n’oserait prendre avec elles la -moindre liberté. Elles ne se montrent en public qu’avec une ou plusieurs -compagnes, toujours très modestement vêtues, portant sur la poitrine en -guise de bijou une médaille de la Vierge Immaculée.</p> - -<p>Chez les Cœurs d’Alène, l’esprit de justice et de fidélité à la parole -donnée dans leurs rapports avec les Blancs ou avec les autres sauvages -sont fort remarquables: si bien que ce nom de Cœurs d’Alène, qui leur -avait été donné à cause de leur astuce et de leur perfidie, signifie -maintenant un Indien honnête, tandis que le nom d’Indien<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span> est pour les -Blancs synonyme de voleur et de coquin. Leur droiture est citée avec -éloge par les voyageurs américains et les colons du voisinage. Pour -éprouver leur honnêteté, quelques Blancs confièrent la garde de leur -maison à un jeune Cœur d’Alène en y laissant des provisions, quelque -monnaie d’or et d’argent, et du tabac. Quel ne fut pas leur étonnement -quand à leur retour ils retrouvèrent tout en place! Bien plus, si en -parcourant leurs forêts, ils découvrent de l’argent ou quelque autre -objet perdu par les voyageurs, ils n’ont point de repos qu’ils ne -l’aient rendu au propriétaire, tant ils respectent le bien d’autrui!</p> - -<p>Rapportons ici le témoignage d’un marchand américain. Comme il vantait -devant un missionnaire la merveilleuse probité des Cœurs d’Alène, le -Père l’ayant taxé d’exagération, il reprit avec chaleur: «Non, Père, je -n’exagère pas; je vous affirme en toute sincérité que les Cœurs d’Alène -sont les meilleurs citoyens du pays; pour moi, le bon citoyen est celui -qui paie bien ses dettes; or sous ce rapport, les Cœurs d’Alène n’ont -pas leurs pareils, même chez nos meilleurs Américains. Ecoutez ce qui -m’est arrivé dernièrement. Un Cœur d’Alène était venu chez moi pour -faire raccommoder sa charrue; il me prévint tout d’abord qu’il ne -pourrait me payer que dans un mois; je consentis à ce délai. Et voici -que le dernier jour du mois fixé pour le paiement, je le vois arriver -avec un cheval qu’il voulait me laisser en gage parce qu’il n’avait pas -d’argent. Admirant cette probité, je ne voulus pas accepter; je lui dis -de garder son cheval et de me payer quand il le pourrait. Croyez-vous, -Père, que dans notre nation on trouverait la même probité? Moi, je ne le -crois pas, et je le répète: les Cœurs d’Alène sont les meilleurs -citoyens de ce pays.»<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span></p> - -<h3>III.</h3> - -<p class="chead"><i>Douceur chrétienne des Cœurs d’Alène.</i></p> - -<p>La tribu des Cœurs d’Alène, autrefois si féroce et maintenant consacrée -au S. Cœur, se distingue entre toutes par la douceur de ses mœurs et la -ferveur de sa piété. En voici un exemple.</p> - -<p>Un Indien de cette tribu avait commencé, aidé d’un autre, à construire -un bac pour traverser le fleuve à un endroit déjà occupé par les Blancs: -de là conflit. L’Indien, extraordinairement robuste et féroce, avait -juré de ne faire aucune concession; ni les menaces des Blancs, ni les -sages conseils de son entourage ne réussissaient à l’émouvoir: il -s’obstinait envers et contre tous à poursuivre son entreprise. Il ne -restait qu’une ressource: c’était de l’amener à prendre l’avis du -missionnaire. Celui-ci conseilla de céder, mais l’Indien ne voulut rien -entendre, et comme le Père allait partir, il se présenta comme les -autres pour lui serrer la main; mais le Père refusa et lui dit que -puisqu’il voulait en faire à sa tête, il n’avait qu’à s’en aller.</p> - -<p>L’Indien, consterné, s’écria: «Robe Noire, pourquoi me traiter ainsi? Ne -sais-tu pas que c’est la punition la plus grave que tu puisses -m’infliger?—Si tu veux être de mes amis; répondit le Père, ne t’obstine -pas dans ton projet criminel.—Dussé-je perdre la vie, je ne céderai -jamais.—Refuserais-tu ce sacrifice à la Vierge très sainte? Nous voici -au mois de Marie: je te demande cela en son nom.» Au nom de Marie, le -sauvage pâlit et tremblant de tous ses membres: «Robe Noire, dit-il, tu -as vaincu, je ne refuserai pas ce sacrifice à Marie.» Et aussitôt il -invita son compagnon à détruire le travail commencé, et comme celui-ci -hésitait: «Va, lui cria<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a href="images/illu-207.jpg"> -<img src="images/illu-207.jpg" width="600" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Arrivée des premiers missionnaires aux Montagnes -Rocheuses.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span></p> - -<p class="nind">l’autre, ou avant de démolir la barque, je te casserai la tête!»</p> - -<p> </p> - -<p>Les exemples de vertus héroïques ne sont pas rares parmi ces sauvages; -sous l’influence de la religion et de la foi, leur naturel violent et -passionné s’élève facilement jusqu’à l’héroïsme.</p> - -<p>Une femme de la tribu des Cœurs d’Alène, je ne sais pour quelle faute, -se trouvait en prison, sur une sentence des chefs. Parmi ces Indiens, -les châtiments rappellent leur férocité native. C’était en plein hiver -(et les hivers de ces pays ne sont pas comparables aux nôtres!); le -thermomètre était descendu à 40° au-dessous de zéro, température -mortelle pour les hommes les plus robustes, si l’on s’expose à l’air -sans abri et sans mouvement. La pauvre femme avait été abandonnée, pieds -et mains liés dans sa prison, cabane formée de troncs d’arbres; elle -souffrait jour et nuit, sans protection contre ce froid terrible; une -fois par jour, si on ne l’oubliait pas, on lui donnait un peu de pain et -quelques légumes. Le missionnaire, touché de compassion, intervint -auprès du chef en faveur de la malheureuse; il se rendit à la prison et -trouva la femme gelée et presque mourante. Sa principale préoccupation -était le salut de cette âme: mais quelles pouvaient être ses -dispositions dans de pareils tourments? Il parut bien vite que si elle -était abandonnée des hommes, elle n’était pas abandonnée de Dieu. «Eh -bien! ma pauvre Marie, lui demanda-t-il, vous souffrez cruellement, -n’est-ce pas?» Malgré ses souffrances qui lui arrachaient des -gémissements involontaires, elle ne perdit point son calme et répondit: -«N’est-il pas vrai que pour mes péchés je devrais être en enfer? Et ce -que je souffre, qu’est-ce en comparaison des tourments de l’enfer?—Sans -doute, reprit le<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span> Père; cependant je voudrais te délivrer; ainsi -abandonnée, tu ne tarderas pas à mourir.—Non, laissez-moi souffrir, ce -n’est rien en comparaison de ce que méritent mes péchés, et j’offre à -Dieu mes souffrances en expiation.» C’était là un acte d’amour parfait, -et Dieu lui avait sûrement déjà pardonné. Le Père par ses instances -obtint sa liberté; elle se confessa et vécut dans la suite en paix avec -Dieu et sa conscience.</p> - -<p> </p> - -<p>La foi de ces sauvages est vraiment admirable. Une femme était sur le -point de mourir; le Père se rendit près d’elle pour l’administrer et -s’aperçut bien vite qu’elle n’avait plus que peu d’heures à vivre. Elle -ne pouvait plus prendre aucune nourriture, ni prononcer une parole; le -Père l’exhorta cependant à se confesser comme elle pourrait et fut fort -étonné de l’entendre faire sa confession sans aucune hésitation, comme -si elle ne ressentait aucun mal. Après l’avoir disposée à son heure -dernière qui semblait imminente, le missionnaire allait se retirer, -lorsqu’elle le rappela en disant: «Eh quoi! me laisserez-vous donc -mourir sans recevoir Notre-Seigneur?» Evidemment il était impossible de -lui donner la sainte communion, puisqu’elle ne pouvait rien avaler.—«La -sainte communion, répondit le Père, vous la recevrez demain à l’église -pendant la sainte messe.» Et il partit, laissant la malade parfaitement -tranquille. Le lendemain matin lorsqu’il se rendit à l’église au son de -la cloche, quel ne fut pas son étonnement de voir la mourante de la -veille à genoux devant l’autel, attendant dévotement l’heure de la -messe!</p> - -<p>«Comment, dit le Père, vous ici?—Eh quoi! répondit ingénûment -l’Indienne, ne m’avez-vous pas dit hier soir de venir à l’église -recevoir la sainte communion pendant la messe? et me voici.—Mais, vous -qui hier soir étiez<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span> mourante, comment avez-vous pu venir à -l’église?—Vous me l’aviez commandé, et je devais obéir.»</p> - -<p>La malade était parfaitement guérie. Le Père célébra la messe, admirant -la foi de cette pauvre femme et la fidélité de Notre-Seigneur envers -ceux qui ont confiance en ses promesses.</p> - -<h3>IV.</h3> - -<p class="chead"><i>Civilisation des Cœurs d’Alène.</i></p> - -<p>Un des résultats les plus précieux de la civilisation chrétienne parmi -les Cœurs d’Alène fut de leur inspirer l’amour du travail et de -l’agriculture. Cet art était complètement ignoré ou du moins fort peu -apprécié des sauvages avant l’arrivée des missionnaires; n’ayant aucune -demeure fixe et passant une bonne partie de l’année à chasser le -buffalo, ils ne trouvaient pas le temps de cultiver la terre. Maintenant -il n’en est pas un qui ne cultive un champ de blé, un petit potager et -qui ne possède son petit troupeau de chevaux et de vaches; à la disette -a succédé l’abondance, et par la vente du superflu, ils se procurent -auprès des Blancs des vêtements, des armes, des outils et tout ce dont -ils ont besoin. Ils reconnaissent qu’ils doivent cette prospérité aux -missionnaires et ne manquent aucune occasion de leur témoigner leur -gratitude.</p> - -<p>Lorsque l’archevêque, Mgr Seghers, visita les Cœurs d’Alène, le grand -Chef André Seltis, dans une harangue adressée au prélat en présence des -principaux personnages de la tribu, dit entre autres choses: «Nous -sommes redevables de ce que nous possédons au travail de nos mains, mais -ces mains, qui nous les a données?—C’est <span class="smcap">Kolinzuten</span>, c’est-à-dire -Dieu.—Et qui les a rendues actives<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span> et industrieuses, sinon la Robe -Noire? Le gouvernement de Washington ne nous a donné que des paroles, -tandis que la Robe Noire, sans tant de phrases, nous à comblés de tous -les biens, tant du corps que de l’âme. Soyons donc reconnaissants à la -Robe Noire, à l’archevêque chef des Robes Noires, au Pape chef des -évêques, et à Dieu le Grand Chef de tout l’univers.»</p> - -<p>L’art de bâtir fait aussi de grands progrès dans la tribu. On y a -construit récemment un beau pensionnat pour les jeunes filles, une -maison pour les Sœurs, une église et un collège pour les jeunes gens, -chacun ayant contribué à ces constructions selon son pouvoir. Autour de -l’église on a élevé des maisons simples, mais propres, qui forment -maintenant un joli village. Les Indiens n’y habitent point pendant la -semaine; car la plupart d’entre eux demeurent sur leurs terres et n’y -viennent que le dimanche et les principales fêtes. C’est un plaisir de -les voir accourir de toutes parts le samedi soir au village, à pied, à -cheval ou en voiture. Arrivés chez eux, après avoir mis la maison en -ordre, les femmes vont se confesser et les hommes s’occupent de leurs -affaires. Au coucher du soleil, la cloche sonne, et aussitôt, quittant -toute autre occupation, tous se rendent à l’église.</p> - -<h3>V.</h3> - -<p class="chead"><i>Piété des Cœurs d’Alène.</i></p> - -<p>Le village reste désert, l’église se remplit de fidèles qui accourent -aux offices. On récite d’abord en commun les prières du soir, puis tous -chantent avec une parfaite harmonie les Litanies de la Sainte Vierge, -suivies de la récitation du catéchisme: ensuite ils écoutent -l’instruction du missionnaire, et après l’Angelus, les femmes se -retirent<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> et les hommes s’approchent du tribunal de la pénitence.</p> - -<p>Le dimanche, dès l’aube, la cloche sonne l’Angelus et tous se préparent -à venir à l’église; peu après, au second coup de cloche, ils viennent -entendre la première messe, pendant laquelle ils récitent en commun les -prières du matin, le Rosaire et chantent quelques cantiques dans leur -langue. Beaucoup communient; et c’est chose émouvante de voir l’ordre, -la modestie et le recueillement avec lequel ils s’approchent de la table -sainte. Après la messe, les quelques assistants qui n’ont pas communié -sortent de l’église, et les autres récitent en commun les prières -d’action de grâces. A dix heures, on sonne la grand’messe et l’église se -remplit de nouveau. Toute l’assemblée chante en chœur le <i>Kyrie</i>, le -<i>Gloria</i>, le <i>Sanctus</i>, l’<i>Agnus Dei</i>, avec un cantique indien à -l’Offertoire, à l’Elévation et à la Communion, et cela d’une voix si -douce et si suave que les Blancs venus à la Mission, catholiques ou -protestants, en sont émerveillés. Quelquefois les enfants chantent -seuls, ce qui plaît infiniment aux parents. Après l’Evangile, le Père -prêche en langue sauvage au milieu d’un profond silence. Si parfois il -arrive qu’un nourrisson se mette à pleurer et que la mère ne se presse -pas de l’emporter, un des chefs se lève et lui fait signe de sortir, -comme cela se pratiquait dans l’Eglise primitive. La mère obéit aussitôt -et ne rentre à l’église que quand le bambin s’est calmé.</p> - -<p>A cette messe, quelque tardive qu’elle soit, communient tous ceux qui -n’ont pu le faire à la première; et vers midi l’office se termine par la -récitation de l’Angelus. Dans l’après-midi, on fait le catéchisme au -peuple; puis on donne la bénédiction du S. Sacrement, pendant laquelle -tous chantent en chœur l’<i>O Salutaris</i>, une hymne à la Ste Vierge et le -<i>Tantum ergo</i>; ensuite a lieu une<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span> autre prédication en langue indienne, -et la cérémonie s’achève par un cantique populaire.</p> - -<h3>VI.</h3> - -<p class="chead"><i>Education de la jeunesse chez les Cœurs d’Alène.</i></p> - -<p>Un mot maintenant des écoles indiennes. Les Pères Jésuites ont construit -des collèges pour les garçons, et les religieuses des pensionnats pour -les filles. Tous ces enfants étudient avec zèle, apprennent avec -facilité et sont remarquablement dociles et disciplinés. Le petit -sauvage, quelque grossier et arriéré qu’il soit à son entrée au collège, -apprend en quelques mois à parler l’anglais; et après trois ou quatre -ans, il sait lire et écrire en cette langue, connaît un peu d’histoire -sacrée ou profane, les éléments de l’arithmétique et la géographie des -deux hémisphères. Ces premières études terminées, on l’applique à -quelque art ou métier, où généralement il réussit à merveille.</p> - -<p>Les filles aussi sont intelligentes et éveillées. Lorsqu’elles ont -appris la langue anglaise, l’histoire, la géographie et l’arithmétique -comme leurs frères, on les forme aux travaux domestiques pour en faire -de bonnes ménagères. Elles apprennent à coudre, à faire le pain, à -filer, à tricoter, etc. Elles sont si habiles dans l’art de la broderie, -que leurs travaux obtiennent les premiers prix dans toutes les -expositions.</p> - -<p>Tous les Cœurs d’Alène, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont une -aptitude étonnante pour la musique; ils ont de belles voix et l’oreille -juste; ils connaissent les notes et exécutent avec facilité, en -s’accompagnant sur l’orgue, toutes sortes de morceaux. Les jeunes gens -montrent beaucoup de goût pour les beaux-arts: peinture,<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span> sculpture, -dessin; et quant à la calligraphie, ils laissent loin derrière eux les -enfants des Blancs. Leur langue, si barbare qu’elle paraisse, si âpre et -si dure qu’en soit la prononciation à cause de ses consonnes doubles et -de ses nombreuses gutturales, ne manque pas cependant d’une certaine -beauté, grâce à la richesse de son vocabulaire et à la régularité de ses -formes grammaticales. Par exemple, le verbe actif a non seulement des -terminaisons différentes pour les première, seconde et troisième -personnes, mais aussi pour exprimer les différents régimes: ainsi dans -les expressions latines (1) <i>feci te</i>; je t’ai fait, (2) <i>feci illum</i>, -je l’ai fait, (3) <i>feci vos</i>, je vous ai faits, (4) <i>feci illos</i>, je les -ai faits, le mot <i>feci</i> a les quatre inflexions différentes: (1) -<i>Kolinzin</i>, (2) <i>Kolin</i>, (3) <i>Kolitlemen</i>, (4) <i>Koolin</i>. Il en est de -même pour les temps du présent et du futur.</p> - -<p>Si, à ces terminaisons déjà nombreuses, on ajoute les composés, les -dérivés, tous les adverbes, affixes, suffixes qui modifient le verbe et -changent les flexions de personnes, de nombre, de temps et de modes, le -verbe <i>Kolin</i> (faire) compte plus de mille désinences différentes; et il -en est de même pour les autres verbes actifs.</p> - -<p>Il est difficile d’expliquer comment une nation sauvage, sans aucune -connaissance de l’écriture, a pu conserver une langue aussi riche et de -formes aussi variées. Nous laissons aux linguistes le soin de déterminer -l’origine et la famille de cette langue.</p> - -<h3>VII.</h3> - -<p class="chead"><i>Arrivée d’un missionnaire chez les Cœurs d’Alène.</i></p> - -<p>Les nouveaux chrétiens voient en tout missionnaire un messager du ciel, -et l’on ne saurait dire la joie que leur<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 327px;"> -<a href="images/illu-215.jpg"> -<img src="images/illu-215.jpg" width="327" height="249" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Une Mission indienne.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span></p> - -<p class="nind">cause sa venue. Pour en donner une idée, il suffira de rapporter ce -qu’écrivait il y a quelque temps un missionnaire nouvellement arrivé -dans cette Réduction. «Après avoir fait par mer le trajet de San -Francisco à Portland, principale ville de l’Orégon, et de Portland à -Walluda, petite ville du territoire de Washington, sur les bords du -grand et beau fleuve Colombia, il me restait encore à parcourir à cheval -240 milles pour atteindre la Mission du Sacré-Cœur, dans la Réserve des -Cœurs d’Alène. A Walluda, je rencontrai un missionnaire venu à ma -rencontre. Il amenait un cheval pour moi et un autre pour les bagages. -Vers midi, nous nous mîmes en route pour arriver avant la nuit à -Wallawalla, distant de 30 milles, où il avait laissé les couvertures et -les provisions. Il nous fallut galoper longtemps; j’arrivai à demi mort -de fatigue et affreusement courbaturé par cette course rapide. Nous nous -reposâmes un jour, puis nous repartîmes, et après avoir parcouru 35 -milles, nous descendîmes dans la maison d’un Américain. Le matin nous -remontâmes de nouveau à cheval, et après avoir parcouru 40 lieues, nous -campions à la belle étoile. Mon compagnon, me voyant à bout de forces, -déchargea les valises, dessella les chevaux et les attacha à de longues -cordes pour qu’ils pussent brouter dans la prairie, alluma un grand feu -et me prépara un léger souper avec une tasse de café. Après le repas, il -étendit sur la terre nue deux peaux de bisons avec deux couvertures de -laine. Le lit était, à vrai dire, un peu dur, mais j’y dormis -profondément jusqu’au matin. Mon compagnon, éveillé de bonne heure, fit -sa méditation et prépara le déjeuner, pendant que je faisais la grasse -matinée. Quand tout fut prêt, il m’éveilla: «Eh! mon brave, faites un -grand signe de croix, récitons l’Angelus et venez déjeuner.» Alors je -mangeai un peu,<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span> mais je me sentais encore bien fatigué. Après ce -modeste repas, on sella les chevaux, rechargea les bagages et nous nous -remîmes en chemin. Vers le soir, après une course de 30 milles, nous -campions de nouveau à la belle étoile. J’étais honteux de voir qu’avec -la meilleure volonté du monde, je ne pouvais jusqu’ici aider en rien mon -compagnon; mais, à partir de ce moment, je pus lui donner un coup de -main. Car de jour en jour je m’accoutumais à ce genre de vie et me -sentais plus fort; si bien que huit jours après, à notre arrivée à la -Mission, on me surnomma «Yopicut Kuailef», la vigoureuse et forte Robe -Noire.</p> - -<p>»L’avant-dernier jour de notre voyage, avant midi, nous avions rencontré -quelques tentes de sauvages; nous nous arrêtâmes et tous vinrent à notre -rencontre et nous firent le meilleur accueil; en nous serrant la main, -ils nous invitèrent à descendre de cheval pour entrer dans leur tente.</p> - -<p>»Mon compagnon me dit: «Ce sont des Cœurs d’Alène; ils ont un enfant à -baptiser, ils veulent voir la nouvelle Robe Noire et sans doute la -baptiser elle aussi d’un beau nom sauvage.</p> - -<p>»—Et comment m’appelleront-ils? demandai-je.</p> - -<p>»—Je ne sais pas, peut-être Ours Noir, ou Loup Féroce, ou encore Grand -Mangeur.</p> - -<p>»—Eh! quels beaux noms!</p> - -<p>»—Ce sont de très beaux noms dans ce pays-ci; entrons.</p> - -<p>»—Mais où est la porte?</p> - -<p>»—Comment? après avoir tant étudié, vous n’êtes pas encore capable de -trouver la porte d’une tente de sauvage? La voici.» Et soulevant une -peau, il découvrit une ouverture d’environ 30 cm. de diamètre.</p> - -<p>»—Et comment entre-t-on?<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span></p> - -<p>»—Vous voilà bien embarrassé! On baisse la tête, on se met à quatre -pattes et on rampe comme un chat.» Cela dit, il entra le premier et je -le suivis. On avait déjà préparé en guise de siège une peau de buffalo -sur la terre nue; nous nous assîmes les jambes étendues et la -conversation commença, sans que je pusse saisir un seul mot.</p> - -<p>»—Que disent-ils?</p> - -<p>»—Ils demandent si nous voulons dîner.</p> - -<p>»—Eh bien, dînons.</p> - -<p>»—Un peu de poisson sec, grillé, avec des racines, sera tout le menu; -mais si vous voulez attendre, on vous servira à l’américaine.</p> - -<p>»—Pas du tout, mangeons à la sauvage.»</p> - -<p>»De fait on mangea ainsi; et le repas fini, dans une tente transformée -en chapelle, je baptisai un enfant; et ce furent là les prémices de ma -mission. Je parlai un peu par interprète, et ces bons sauvages étaient -tout heureux de voir un missionnaire qui dès son arrivée mangeait déjà -comme eux.</p> - -<p>»—Tu t’appelleras «Yopicut», me dit le chef. Je le remerciai et, après -une bonne poignée de main, nous partîmes.</p> - -<p>»Le soir, nous nous arrêtâmes près du Lac Cœur d’Alène, dans un -campement de sauvages. Les Indiens vinrent nous souhaiter la bienvenue -et nous offrirent leurs services pour préparer notre repas; mais quand -tout fut prêt, ils disparurent en disant qu’ils reviendraient après -notre souper pour se confesser, parce qu’ils n’avaient pas pu se rendre -à la Mission, faute de chevaux.</p> - -<p>»De fait, après le souper, le chef donna un coup de cloche et ils se -réunirent dans une grande chapelle où nous les rejoignîmes. La Robe -Noire fit le signe de la<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span> croix et tous ces Indiens agenouillés -commencèrent à prier à haute voix avec recueillement et dévotion. -J’étais transporté d’admiration et de plaisir. Après la prière, ils -entonnèrent le cantique du soir à la Madone. Oh! la suave et pieuse -mélodie! Et cela au cœur des forêts vierges des Montagnes Rocheuses! -Après le cantique, le Père leur posa quelques questions sur la doctrine -chrétienne, auxquelles ils répondirent, jeunes et vieux, y compris le -chef. Ensuite ils se confessèrent dans l’espoir de communier le -lendemain; et quand ils virent que la chose n’était pas possible, vu que -nous n’avions pas apporté notre pierre d’autel pour célébrer, ils en -furent désolés.</p> - -<p>»Le lendemain, nous nous remîmes en route et entrâmes dans une épaisse -forêt, et vers 3 h. de l’après-midi nous débouchâmes dans une clairière -où s’élevait une fort jolie petite église entourée de maisonnettes -rangées autour d’une belle place. Je n’aurais jamais cru trouver dans -ces déserts un aussi beau village.</p> - -<p>»—Qui a bâti cette église avec portique à colonnes?</p> - -<p>»—Les sauvages, instruits et aidés par le P. Magri, maltais, et dirigés -par le P. Ravalli, romain, qui en fut l’architecte.</p> - -<p>»—Et vous appelez sauvages des gens qui savent élever de tels édifices?</p> - -<p>»—Ils s’appelaient ainsi avant la venue des missionnaires et ils -s’appellent encore ainsi, quoiqu’ils soient d’habiles ouvriers et -d’excellents chrétiens.»</p> - -<p>»En ce moment nous entrions dans le village et les voici tous qui nous -entourent pour nous souhaiter la bienvenue. Le missionnaire de la tribu -vint à notre rencontre, modérant l’enthousiasme de ses paroissiens qui, -tout joyeux de nous voir arriver, se bousculaient pour nous prendre la -main. «Mes enfants, disait-il, ces bons Pères<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> sont fatigués; -laissez-les entrer dans leur case pour se reposer; un peu plus tard, je -vous appellerai et vous viendrez les voir.»</p> - -<p>»Ils nous quittèrent avec ces mots «Gest spalgat» (bonjour), et nous -entrâmes dans ce palais de six petites chambres, que le Père -missionnaire avait coutume d’appeler en plaisantant son «étui». La -chambre, en effet, était juste assez grande pour contenir un lit, une -petite table, deux chaises et un poêle. Cette maisonnette, ces cellules -me sont plus chères que tous les palais du monde. Et je commence à -apprendre cette langue, vraiment sauvage...»</p> - -<h3>VIII.</h3> - -<p class="chead"><i>Les fêtes religieuses chez les Cœurs d’Alène.</i></p> - -<p>«Déjà un grand nombre d’Indiens étaient réunis à la Mission et il en -arrivait d’autres chaque jour pour la fête de Noël, qu’ils appellent la -fête des «Toopskelinger», c’est-à-dire «des coups de fusil»; on verra -plus loin pourquoi ils la nomment ainsi.</p> - -<p>»Dès le commencement de la neuvaine, l’église était bondée de monde, le -matin pour la messe et le chapelet, le soir pour l’instruction et le -salut.</p> - -<p>»Tous les Cœurs d’Alène sont-ils déjà ici? demandai-je au missionnaire.</p> - -<p>»—Non, on en attend encore d’autres.</p> - -<p>»—Et quand ils seront arrivés, où se mettront-ils, puisque l’église est -comble?»</p> - -<p>»—Le sauvage sait toujours trouver une place; et si vraiment il n’y en -avait plus, on sortirait les bancs et l’on mettrait les plus jeunes dans -le chœur. Du reste soyez certain qu’une église que nous disons comble en -Europe,<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span> pourrait ici contenir encore deux fois autant de monde.</p> - -<p>»—Combien sont-ils en tout, les Cœurs d’Alène?</p> - -<p>»—Avec leurs amis, catholiques de la tribu des Spokanes, ils sont -environ un millier.</p> - -<p>»—Viendront-ils tous?</p> - -<p>»—Certainement, quand même il y aurait plusieurs pieds de neige. Je -vous montrerai une vieille Indienne venue à pied de 30 milles de -distance, et qui a dû traverser plusieurs rivières avec de l’eau jusqu’à -la ceinture.»</p> - -<p>»Cependant les Indiens continuaient à arriver chaque jour à la Mission; -lorsque tous furent réunis, les chefs s’assemblèrent en conseil et en -séance publique, discutèrent les différentes causes civiles et -criminelles qu’ils avaient à traiter. Ensuite le grand chef, président -du conseil, après avoir pris l’avis de tous les autres chefs, prononça -la sentence, condamnant quelques-uns à la réprimande, un à dix, un autre -à 50 coups de bâton, un troisième à deux jours de prison et de jeûne.</p> - -<p>»Le septième jour de cette neuvaine, le missionnaire confessa les -femmes, du matin au soir, et, le huitième jour, les hommes. Pendant ce -temps, des jeunes gens préparaient sur la place un immense bûcher, en -grande partie de bois résineux, pour allumer un grand feu pour la nuit -de Noël. Le neuvième jour se passa encore à entendre les confessions -jusqu’au soir. Et quand le pauvre missionnaire croyait en avoir fini et -se retirait pour prendre un peu de repos avant la messe de minuit, voici -venir une foule de gens avec mille doutes et difficultés. Un chef -voulait savoir combien de coups de fusil on devait tirer, un autre ce -qu’il devait dire au peuple avant d’entrer à l’église; un troisième à -quelle heure on devait allumer le bûcher; puis un vieillard demanda -combien de bergers étaient venus adorer l’Enfant Jésus; un jeune homme -qui<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span> devait chanter voulait qu’on lui rappelât deux ou trois paroles du -cantique de Noël, qu’il avait oubliées; le premier chantre venait -s’informer de l’ordre des cérémonies et des chants; un bon vieux qui -avait fumé sa pipe quelques instants auparavant, demandait s’il pouvait -communier à minuit; et une foule d’autres questions du même genre. -C’était un vrai tourment pour le missionnaire, fatigué par les -prédications de la neuvaine et par trois jours entiers de confessions; -mais pour moi c’était une vraie joie de voir tant de foi, de simplicité -et de confiance dans le Père. Enfin à 11 h. on alluma le feu sur la -place, et on se serait cru en plein jour. Les Indiens s’assemblèrent -autour et les chefs se mirent chacun à leur parler de la fête. La nuit -était très froide et, bien que le sol fût couvert de plus de deux pieds -de neige, personne n’y prenait garde, tous semblaient jouir de la -solennité et écoutaient avec plaisir les discours des chefs. Je -contemplais tout cela de la porte de l’église et de temps en temps je -m’approchais du feu pour me réchauffer. Les discours finis, la cloche -sonna et le peuple rentra en bel ordre dans l’église. A un nouveau -signal, on salua d’une décharge générale la naissance du Rédempteur, et -le <i>Gloria in excelsis Deo</i>, alternant avec des couplets en langue -indienne, retentit harmonieusement dans la gracieuse petite église, -changée en un vrai paradis sur terre. Après le <i>Gloria</i>, et comme il -était près de minuit, à un nouveau signal de la cloche, on tira une -nouvelle salve, et la grand’messe commença. J’y pris part comme maître -des cérémonies, et je dirigeai les évolutions d’une demi-douzaine de -petits enfants de chœur indiens. Les chantres entonnèrent un très -solennel <i>Kyrie</i> que je n’avais jamais entendu et que toute l’assemblée -reprenait en chœur. Cette musique aurait plu dans n’importe quelle<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span> -ville d’Europe. La communion générale fut très émouvante; le célébrant -lui-même fut si touché de tant de ferveur qu’il versait d’abondantes -larmes. Suivit alors une messe d’actions de grâces à laquelle tous -assistèrent, et la cérémonie s’acheva par un «fervorino» en langue -sauvage</p> - -<div class="figcenter" style="width: 248px;"> -<a href="images/illu-223.jpg"> -<img src="images/illu-223.jpg" width="248" height="205" alt="[Pas d'image disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Chefs chrétiens et deux missionnaires.</p></div> -</div> - -<p class="nind">et un beau cantique. Il était 3 h. du matin. A 6 h. il y eut une autre -messe à laquelle communièrent les vieillards, les aveugles, les infirmes -et ceux qui avaient pris soin d’eux pendant la messe de minuit. Plus -tard on chanta une autre grand’messe; puis on prépara un grand dîner -pour toute la tribu au milieu de la place: spectacle im<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span>possible à -décrire; pour s’en faire une idée, il faut l’avoir vu.»</p> - -<p>Un mot de leur dévotion à la T. S. Vierge: elle est à la fois tendre et -affectueuse, forte et persévérante. On me dit que pour la Madone ils -font de grands sacrifices, qui vont parfois jusqu’à l’héroïsme. Quand un -missionnaire craint de ne pas obtenir de l’un d’entre eux une chose trop -pénible à l’amour-propre, il fui dit: «Faites-le pour la Madone.» Alors -le «non» expire sur ses lèvres; il rougit, courbe le front, baisse les -yeux et une larme furtive roule sur ses joues. On ne peut rien refuser à -la Madone; et la nature, malgré sa répugnance, est forcée de se -soumettre. Le coupable se présente au sanctuaire de Marie, prie avec -ferveur; la Ste Vierge répand dans son âme la force qui triomphe de -toute difficulté, la réconciliation se fait, l’occasion est éloignée.</p> - -<p>Ils n’ont pas moins de dévotion au Sacré-Cœur, à qui est consacrée leur -église. Presque tous les adultes font partie de l’Apostolat de la Prière -et de la Confrérie du Sacré-Cœur. Ils sont très exacts à réciter chaque -jour les prières prescrites, et beaucoup d’entre eux viennent non -seulement de loin pour communier le premier vendredi du mois, mais ils -ne laissent passer aucune semaine sans faire, le vendredi, un acte -solennel de réparation à ce divin Cœur, si cruellement offensé par les -hommes qu’il a tant aimés! Ceux qui ne peuvent venir le vendredi, font -la sainte communion le premier dimanche du mois.</p> - -<p>A peine eurent-ils connaissance de l’œuvre de la communion réparatrice, -que sept d’entre eux se présentèrent aussitôt pour former une sainte -ligue et communier chacun son jour en réparation des outrages commis -envers le S. Sacrement. Pris d’une sainte émulation, ils obtinrent de -former plusieurs séries hebdomadaires de communions réparatrices.<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span></p> - -<p>La fête du Sacré-Cœur, bien qu’elle suive de près celle du S. Sacrement, -se célèbre de la façon la plus solennelle chez les Cœurs d’Alène, et, -s’il est possible, avec plus de dévotion encore. Longtemps avant la -fête, le chef envoie ses messagers aux tribus voisines, les Nez-Percés, -les Spokanes, les Kalispéles et jusqu’aux Sgoyelpi, à une distance de -150 milles, pour les inviter à venir à De Smet (c’est le nom de leur -village) pour prendre part à la grande fête du Sacré-Cœur. Beaucoup -acceptent l’invitation et après avoir célébré chez eux la fête du -<i>Corpus Domini</i>, ils se rendent avec leurs familles à De Smet, où ils -campent au nombre de plusieurs milliers. Ces fêtes attirent bon nombre -de païens, dont quelques-uns se convertissent, et aussi beaucoup de -blancs; les catholiques sont attirés par leur dévotion et les -protestants viennent admirer la piété des bons sauvages. Les chefs et -les principaux de chaque tribu sont hébergés dans les maisons, les -autres campent sous la tente. A cette occasion on fait la quête pour les -pauvres. Le crieur public parcourt les rues, invitant le peuple à faire -l’aumône. Alors hommes et femmes en grand nombre sortent de leurs -maisons et se rendent auprès du chef, apportent couverture, chapeau, -pardessus, chemise, etc.; quelques-uns donnent de la farine, de la -viande fumée, des patates ou autres provisions; d’autres offrent un peu -d’argent; il en est même qui font l’aumône d’un cheval ou d’un veau. -L’an dernier, sur l’invitation de Mgr d’Orégon, ils firent une quête -pour le Pape, assez fructueuse, eu égard à leur pauvreté. Qu’il est beau -de voir ces pauvres sauvages aider du produit de leur travail le Père -commun des fidèles, dépouillé par les ennemis de Jésus-Christ!</p> - -<p>Revenons à la fête du Sacré-Cœur. Voici comment on la célèbre: le matin, -confessions et communions en grand<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span> nombre; puis, messe en musique -suivie de sermons en différentes langues indiennes, et après le dîner, -procession solennelle avec le S. Sacrement. Partant de la grande place -devant l’église, elle s’avance le long d’une avenue ornée de fleurs et -de plantes odoriférantes, passe devant l’école des Sœurs, longe la -principale rue du village et aboutit au collège et à la maison des -missionnaires, puis revient à l’église. En tête, marche une escouade de -soldats du Sacré-Cœur, bannière déployée; ensuite viennent, recueillies -et modestes, les femmes de la tribu avec leurs étendards, suivies des -jeunes filles portant, toutes, les insignes d’enfants de Marie. Une -grande croix portée par un chef précède les élèves du collège qui -suivent leur bannière avec une modestie et un ordre admirables. Puis -viennent les hommes de la tribu, rangés selon leur dignité; et, comme -pour faire contraste avec leur austère gravité, voici venir les petits -enfants de chœur indiens, en soutane rouge et rochet blanc, avec une -ceinture violette. Les uns tiennent des flambeaux allumés, d’autres -balancent des encensoirs fumants, tandis que les petites filles vêtues -de blanc et couvertes de longs voiles jettent des fleurs devant le S. -Sacrement. L’ostensoir est porté par le Supérieur de la Résidence ou par -le Supérieur général de la Mission, ou quelquefois même par l’évêque, -entouré des Pères qui ont pu venir des Réductions voisines. Le dais est -porté par les chefs de quatre tribus; derrière, marche le grand chef -avec ses conseillers ou les officiers de la milice, tous ayant un cierge -à la main. Les soldats du Sacré-Cœur, en grand uniforme, escortent à -cheval la procession; et au moment de la bénédiction donnée dans -l’église, ils déchargent leurs armes en signe d’allégresse. Voilà -comment ces Indiens, naguère encore sauvages,<span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span> célèbrent leurs fêtes -religieuses.—Un mot maintenant de leurs rapports avec le Gouvernement -Américain.</p> - -<h3>IX.</h3> - -<p class="chead"><i>Le Gouvernement et la Réserve des Cœurs d’Alène.</i></p> - -<p>Les Cœurs d’Alène ont obtenu il y a quelque temps du gouvernement des -Etats-Unis, ce qu’on appelle une <i>Réserve indienne</i>; ils l’ont bien -exploitée et en tirent grand profit. Les Blancs, ayant envahi le -territoire des tribus aborigènes, les refoulèrent vers le Nord et -s’emparèrent de ces immenses régions qui forment maintenant la partie -occidentale des Etats-Unis. L’invasion ayant continué à s’étendre, la -plus grande partie des Peaux-Rouges disparut. Il ne resta donc qu’un -très petit nombre d’Indiens, que le gouvernement américain se décida -enfin à traiter avec plus d’équité. En 1855, il signa avec les chefs des -différentes tribus un accord, par lequel les Indiens cédaient à l’Etat -la plus grande partie de leur territoire; de son côté le gouvernement -s’engageait à leur payer annuellement une certaine somme pendant vingt -ou trente ans, et à respecter la partie du territoire qui leur était -laissée et dont on fixa exactement les limites, en interdisant aux -Blancs de s’y établir.</p> - -<p>De là vient le nom de <i>Réserve indienne</i> donné à ces territoires. Les -agents du gouvernement volèrent presque tout l’argent qui était dû aux -Indiens, et souvent les Blancs obligèrent les chefs indiens à signer un -nouveau traité par lequel ils cédaient à l’Etat la moitié ou les deux -tiers de la Réserve. C’était une source perpétuelle de querelles, de -procès et de guerres entre les Blancs et les Indiens.<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span></p> - -<p>Jusqu’alors les Cœurs d’Alène n’avaient encore conclu aucun traité et il -semble que le gouvernement ne leur avait pas envoyé ses agents. -D’ailleurs, jamais les Cœurs d’Alène n’auraient cédé un pouce de leur -territoire à ces Anglo-Saxons, que malgré leur conversion au -christianisme, ils détestaient comme les usurpateurs de leur pays et les -oppresseurs de leur liberté. Bien plus, en 1857-58, ayant appris que -quelques compagnies de l’armée nationale se disposaient à traverser leur -pays, ils prirent les armes et combattirent les troupes américaines, -d’abord avec succès, mais ensuite ils furent défaits, grâce aux renforts -que reçurent les Blancs.</p> - -<p>Cette guerre affligea tellement les missionnaires, après tant de -fatigues pour convertir et civiliser les Cœurs d’Alène, qu’il fut -sérieusement question d’abandonner cette tribu à sa férocité native. -Mais les officiers de l’armée, voyant que les missionnaires, malgré -leurs efforts infructueux pour éviter la guerre, avaient du moins, par -leur influence, empêché les massacres, les prièrent de continuer leur -œuvre de civilisation. Ainsi encouragés, les Pères se livrèrent à leur -travail apostolique avec une ardeur nouvelle; leurs exhortations -roulaient surtout sur la paix, la charité et l’amour du prochain. Les -Cœurs d’Alène, presque tous catholiques, se repentirent de leurs excès, -et suivant les conseils reçus oublièrent les injustices passées et dès -lors vécurent en bonne harmonie avec le gouvernement et avec tous les -Blancs. Il y eut bien jusqu’en 1868 quelques rixes entre les Américains -et les jeunes gens de la tribu; mais ces querelles s’apaisèrent -facilement à la voix du missionnaire. Toutefois comme les Blancs -envahissaient leur territoire de plus en plus, ils pensèrent qu’il -valait mieux pour eux avoir une <i>Réserve</i> comme les autres Indiens. Ils -demandèrent au gouverne<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span>ment de leur en céder une: mais il se passa -beaucoup de temps avant que les commissaires de Washington n’eussent -signé le traité. Les conditions furent les suivantes: Le gouvernement -leur paierait 200.000 dollars pour le territoire cédé, n’enverrait aucun -agent et les laisserait sous l’autorité de leur chef. Le Président -confirma la concession, mais ne voulut pas proposer au Congrès le -paiement des 200.000 dollars. Les Cœurs d’Alène ne s’irritèrent pas de -ce refus; mais, avec leur fierté ordinaire, ils répondirent qu’ils -n’avaient pas besoin de l’argent américain; avec l’aide de la Robe -Noire, ils sauraient rester bons chrétiens et bons citoyens; la Réserve -et leur travail leur fourniraient le nécessaire.</p> - -<p>On lira avec plaisir le récit d’un épisode qui se rapporte à ces -négociations. Un des chefs s’opposait à toute cession de territoire, et, -mettant ainsi la division dans l’assemblée, entravait la conclusion du -traité. Alors un autre chef se leva et voulut en vain rétablir le -silence; d’autres essayèrent également sans plus de succès; le grand -chef put à peine apaiser le tumulte pendant quelques instants. Mais -bientôt, l’agitation et les cris recommençant de plus belle, le -missionnaire qui, sur le désir des Indiens, assistait au conseil, se -leva, et, d’une voix forte, interpella par son nom le perturbateur de la -paix. Celui-ci s’esquiva tout honteux, et l’ordre se rétablit aussitôt. -A cette vue, les commissaires protestants furent remplis d’étonnement; -mais, au lieu de reconnaître dans ce fait la puissance de la religion -catholique sur les sauvages, ils en prirent occasion de la dénigrer.</p> - -<p>Les missionnaires avaient à grand’peine détourné les Indiens de la -chasse au buffalo, cause de graves désordres, pour les appliquer à -l’agriculture qu’ils avaient en aversion, lorsque les Blancs, qui -convoitaient les terres de la<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span> Réserve, commencèrent à l’envahir et à -s’y bâtir des maisons. A cette nouvelle, le chef alla trouver le -missionnaire pour lui demander conseil. Celui-ci lui recommanda de ne -causer aucun dommage à ces Blancs qui en prendraient occasion de leur -déclarer la guerre et de les chasser de la Réserve. «Tâche de les -renvoyer doucement, et, ceux-ci une fois partis, empêche les autres de -venir.» Ainsi fut fait. Il envoya quelques-uns des siens chercher, hors -de la Réserve, un endroit favorable pour y construire des habitations; -lui-même alla voir les Blancs, disant qu’il leur montrerait des terres -meilleures que celles qu’ils occupaient et dont ils pourraient prendre -possession légitime.</p> - -<p>Ainsi il les amena à déloger, sauf trois ou quatre qui refusèrent de -partir; à ceux-là il offrit un prix raisonnable en chevaux ou en vaches -s’ils voulaient vendre leur terre, et vint à bout de se débarrasser -d’eux. Il chargea douze guerriers de parcourir chaque jour la partie la -plus exposée de la Réserve, et s’ils y rencontraient des Blancs, ils -devaient leur montrer les limites dont ils étaient les gardiens et leur -dire qu’ils pouvaient s’établir en tel ou tel endroit hors de la -Réserve. Cette manière d’agir continuée pendant trois ans mit fin aux -litiges et empêcha l’invasion redoutée; les Blancs eux-mêmes, rendant -justice à leur loyauté, se firent leurs protecteurs et les aidèrent à -repousser ceux qui voulaient franchir les frontières.</p> - -<p>Dans la guerre des Nez-Percés avec les troupes des Etats-Unis, les Cœurs -d’Alène s’employèrent de tout leur pouvoir à maintenir la paix sur leur -territoire, empêchant les Nez-Percés de faire des incursions sur leurs -terres et de tuer des Américains. De plus, ils leur firent savoir que, -s’ils ne se retiraient pas de leur Réserve, ils<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span> prendraient les armes -contre eux en faveur des Blancs. Ainsi ils obligèrent les guerriers de -cette tribu à la retraite et sauvèrent la vie à des centaines -d’innocents. Après le départ des Nez-Percés, les Cœurs d’Alène, sur -l’ordre de leur chef Seltis, rappelèrent les familles qui s’étaient -enfuies, et, en attendant leur retour, prirent soin de leurs champs et -de leurs maisons. Ainsi la paix fut rétablie; les Blancs firent de -grandes démonstrations de gratitude à ces bons Cœurs d’Alène, et le -gouvernement bâtit sur leurs confins un fort pour les protéger.</p> - -<h2><a name="APPENDICE" id="APPENDICE"></a>APPENDICE.<br /><br /> -<small><i>La chasse.</i></small></h2> - -<p>Toutes les tribus de l’ouest des Montagnes Rocheuses allaient, une ou -deux fois l’an, à la chasse du buffalo dans les régions où ces animaux -erraient en troupeaux de plusieurs milliers. Il y a une douzaine -d’années, un Américain qui portait le courrier d’Helena à Benton, -distance d’environ 175 milles, fut forcé de s’arrêter pendant dix heures -sur les bords du fleuve Sunriver (rivière du Soleil) pour laisser passer -un de ces troupeaux, lequel pourtant galopait à toute vitesse. Il devait -donc y avoir là plusieurs milliers de buffalos. Les Indiens consacraient -à ces chasses environ quatre mois de l’année; un peu plus d’un mois à -l’aller et autant au retour, et plus de quarante jours à la chasse.</p> - -<p>Ceux qui y prenaient part emmenaient toute leur famille avec de nombreux -chevaux qui portaient les bagages, tentes, couvertures, provisions, -haches, couteaux<span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span> et autres ustensiles. Les Yakima et les tribus -voisines avaient à parcourir plus de 600 milles; les Cœurs d’Alène plus -de 400, les Têtes-Plates plus de 200, tandis que les Corbeaux, les -Pieds-Noirs, les Gros-Ventres et les autres tribus à l’est des Montagnes -Rocheuses n’avaient à faire que peu de chemin. Parfois ils devaient -traverser les plaines à l’est du Montana à la poursuite du buffalo qui -lui-même parcourait des centaines de milles.</p> - -<p>Pour ces chasses, les Indiens ont de petits chevaux très rapides qu’ils -montent merveilleusement. Lancés à la poursuite des buffalos, dès qu’ils -les voient à portée de fusil, ils tirent, tout en courant à bride -abattue, jusqu’à ce qu’ils aient disparu, ou que les chevaux soient -épuisés, ou la nuit venue, laissant derrière les bêtes tuées ou -blessées.</p> - -<p>La chasse terminée, ils reviennent à leur campement, et chacun raconte -combien de buffalos il a tué pendant la journée et en quel endroit. Le -lendemain toute la famille: hommes, femmes et enfants, vont dépecer les -buffalos tués; les femmes emportent sur des chevaux les peaux et les -quartiers de viande, laissant les os et les intestins. Quand la chasse -est abondante, ils prennent les meilleurs morceaux, la langue et la -peau, et laissent tout le reste en pâture aux loups, aux ours et aux -oiseaux de proie. Les jours suivants, pendant que les hommes retournent -à la chasse, les femmes préparent la venaison, la coupent par tranches -et la font cuire à petit feu, pour la conserver des semaines et des mois -entiers. S’il leur reste du temps, elles préparent aussi les peaux, et, -par un travail de plusieurs semaines, les rendent assez souples pour en -faire des couvertures, des chaussures et même des bottes et des habits -pour les hommes. Une dizaine de jours plus tard, quand les buffalos -décimés se sont éloignés, les chas<span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span>seurs lèvent le camp et transportent -leurs tentes là où ils comptent retrouver les troupeaux, à la poursuite -desquels ils s’élancent de nouveau.</p> - -<p>Les Indiens catholiques ne font plus ces chasses; depuis que, sous la -direction des missionnaires, en même temps que bons catholiques ils sont -devenus bons cultivateurs, ils tirent plus de profit de la culture que -de la chasse, et leurs mœurs sont moins exposées à se corrompre que dans -ces expéditions où ils se trouvaient mêlés à toutes sortes de gens -grossiers. Les tribus chrétiennes conservent encore ce qu’ils appellent -la petite chasse, c’est-à-dire la chasse au cerf et au chevreuil dans -leurs forêts. Cette chasse se fait toujours par des gens de la même -tribu et généralement après les fêtes de Noël, lorsqu’ils reviennent de -la Mission. Ceux qui veulent y prendre part, se réunissent entre eux et -choisissent un chef, lequel autrefois devait être inspiré du grand -Sunmesch (grand Esprit). Celui-ci fixe le jour du départ et le lieu du -rassemblement où se rendent tous les chasseurs avec leurs familles et -leurs bêtes de somme. Le premier soir, ils tiennent conseil et le chef, -après avoir pris l’avis de tous, assigne à chacun son office et le poste -qu’il doit occuper parmi les chasseurs rangés en cercle: ce cercle est -d’autant plus grand qu’il y a plus de chasseurs: ainsi, pour quarante -hommes, il a de quatre à cinq milles de circonférence.</p> - -<p>Dès avant l’aube, un des chasseurs, désigné par le chef, suspend à des -pieux, dans un des secteurs du cercle, des peaux de cerf à moitié -brûlées, à 70 ou 100 pas de distance l’une de l’autre; les chasseurs -s’embusquent dans les trois autres secteurs, à 200 pas l’un de l’autre. -Le cerf, qui veut sortir de l’enceinte, sent l’odeur des peaux brûlées -et fuit vers le chasseur; aussitôt qu’il l’aperçoit, il revient en -arrière; alors les chasseurs, sur un signal donné,<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span> s’avancent de -conserve, rabattent les cerfs vers le centre, et quand ils en ont réuni -un grand troupeau, ils en font à coups de fusil un véritable massacre. -Ainsi, dans une seule journée de l’année passée, les chasseurs Spokanes -en ont tué plus d’une centaine. A la tombée de la nuit, ils retournent -au camp, mourant de faim et brisés de fatigue, n’ayant rien mangé depuis -le matin, et ils s’étendent sur leurs peaux de buffalos. Les femmes -allument du feu pour réchauffer les chasseurs et préparer leur repas. Le -lendemain ils s’en vont chercher les cerfs tués, les rapportent au camp -où on les distribue de la manière suivante: la peau, les pieds et la -partie antérieure de l’animal reviennent à celui qui l’a tué; la tête au -chasseur qui était le plus rapproché de lui; les épaules et les jambes, -à la communauté.</p> - -<p>Et voilà toute une tribu en fête!</p> - -<p class="fint">FIN.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span></p> - -<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<table cellpadding="0" summary="deprecated"> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><a href="#PREFACE">PRÉFACE</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_7">7</a></td></tr> - -<tr><td colspan="3"> </td></tr> -<tr><th class="pdd" colspan="3"><a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE.</a></th></tr> - -<tr><td class="c" colspan="2"><b>Six ans aux Montagnes Rocheuses</b></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_9">9</a></td></tr> -<tr><td colspan="3"> </td></tr> -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_Ia">Chapitre I.</a></span>—Le Voyage</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_11">11</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_IIa">Chapitre II.</a></span>—Spokane et les Indiens</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_33">33</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_IIIa">Chapitre III.</a></span>—Une Paroisse américaine, Frenchtown, ou «la Ville Française»</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_65">65</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_IVa">Chapitre IV.</a></span>—Une Paroisse américaine (suite)</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_95">95</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" colspan="2"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_Va">Chapitre V.</a></span>—Seattle, ou la Reine du Pacifique</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_127">127</a></td></tr> - -<tr><th class="pdd" colspan="3"><a href="#DEUXIEME_PARTIE">SECONDE PARTIE.</a></th></tr> - -<tr><th class="pdd" colspan="3">Monographies Indiennes.</th></tr> -<tr><td colspan="3"> </td></tr> -<tr><td class="pdd" rowspan="24" -valign="top"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_Ib">Chapitre I.</a></span>—</td><td colspan="2">Une tribu païenne: les Pieds-Noirs</td></tr> - -<tr><td class="pdd">La nation des Pieds-Noirs</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_137">137</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Les premiers chevaux</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_141">141</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Mode d’élection des chefs</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_144">144</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">La civilisation chez les sauvages</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_148">148</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">La médecine des sauvages et autres causes de destruction</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_154">154</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">L’homme de médecine chez les Corbeaux</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_155">155</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">L’eau-de-vie</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_163">163</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Extinction de la race</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_165">165</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le massacre des Pieds-Noirs par les troupes du colonel Baker</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_166">166</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Sépultures indiennes</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_167">167</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Enterrés vivants</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_171">171</a> -<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Vieux Pharisien et femmes scalpées</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_172">172</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">La chevelure d’un Corbeau</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_174">174</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le sacrifice au Soleil ou la loge de médecine</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_175">175</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Mythologie de la loge de médecine</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_179">179</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le Napi ou le Vieux des Pieds-Noirs</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_182">182</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Une pipe vendue pour trente chevaux</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_186">186</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Prière d’un sauvage</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_188">188</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le Barbier indien</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_189">189</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Une histoire d’ours</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_190">190</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Histoire d’un serpent</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_194">194</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Serpents à sonnettes</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_195">195</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le climat du pays des Pieds Noirs</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_197">197</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd" - rowspan="10" -valign="top"><span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_IIb">Chapitre II.</a></span>—</td><td class="pdd" colspan="2">Une tribu chrétienne: les Cœurs d’Alène</td></tr> - -<tr><td class="pdd">La tribu des Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_201">201</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Conversion des Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_204">204</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Douceur chrétienne des Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_208">208</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Civilisation des Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_212">212</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Piété des Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_213">213</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Éducation de la jeunesse chez les Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_215">215</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Arrivée d’un missionnaire chez les Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_216">216</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Les fêtes religieuses chez les Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_222">222</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd">Le gouvernement et la Réserve des Cœurs d’Alène</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_229">229</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap"><a href="#APPENDICE">Appendice.</a></span>—</td><td>La Chasse</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_233">233</a></td></tr> -</table> - -<p class="csml"> - -Imprimé par Desclée, De Brouwer et Cie., Lille—Paris—Bruges. </p> - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> En Juillet 1911, des fêtes commémoratives de ce <i>baptême</i> -furent célébrées à Saint-Dié, sous la présidence du ministre français -des colonies et de l’ambassadeur des Etats-Unis, à Paris, M. Bacon.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Une nouvelle cathédrale est en construction.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Un savant anglais, Charles-G. Leland, a publié une étude -sur ce sujet. Voir <i>La Dépêche</i> de Lille, 10 octobre 1911.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_4" id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> Le Montana est aujourd’hui divisé en deux diocèses: celui -d’Héléna, et celui de Great-Falls.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_E_5" id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> De Baudoncourt, <i>Histoire populaire du Canada</i>, p. 57.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_F_6" id="Footnote_F_6"></a><a href="#FNanchor_F_6"><span class="label">[F]</span></a> Le dollar vaut cinq francs.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_G_7" id="Footnote_G_7"></a><a href="#FNanchor_G_7"><span class="label">[G]</span></a> Les syndics, élus à la majorité des suffrages, forment le -conseil du curé. Il n’y a pas d’autres représentants de l’autorité dans -la paroisse. Pas de maire, pas d’adjoints.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_H_8" id="Footnote_H_8"></a><a href="#FNanchor_H_8"><span class="label">[H]</span></a> Comparer les légendes bretonnes par rapport aux menhirs aux -pierres roulantes et au loup-garou.</p></div> - -</div> -<hr class="full" /> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES PEAUX-ROUGES ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: -</div> - -<blockquote> - <div style='display:block; margin:1em 0'> - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most - other parts of the world at no cost and with almost no restrictions - whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms - of the Project Gutenberg License included with this eBook or online - at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg™ License. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format -other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg™ website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain -Vanilla ASCII” or other form. 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If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> diff --git a/old/66776-h/images/colophon.jpg b/old/66776-h/images/colophon.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7e57741..0000000 --- a/old/66776-h/images/colophon.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/66776-h/images/cover.jpg b/old/66776-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5f4bf13..0000000 --- a/old/66776-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff 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