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-The Project Gutenberg eBook of La Chauve-Souris, by Charles Derennes
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La Chauve-Souris
-
-Author: Charles Derennes
-
-Release Date: November 4, 2021 [eBook #66665]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
- images of public domain material from the Google Books
- project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAUVE-SOURIS ***
-
-
-
-
- CHARLES DERENNES
-
- LE BESTIAIRE SENTIMENTAL
-
- LA
- CHAUVE-SOURIS
-
-
- ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
- PARIS--22, RUE HUYGHENS--PARIS
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-POÈMES
-
- _L’Enivrante Angoisse._ (Ollendorff.)
- _La Tempête._ (Ollendorff.)
- _La Chanson des deux jeunes filles._ (François Bernouard.)
- _Le Livre d’Annie._ (François Bernouard.)
- _Perséphone._ (Garnier frères.)
-
-EN PRÉPARATION:
-
- _La Princesse._ (François Bernouard.)
- _La Fontaine Jouvence._
-
-ROMANS ET CONTES
-
- _L’Amour fessé._ (Mercure de France.)
- _Le Peuple du Pôle._ (Mercure de France.)
- _La Guenille._ (Louis-Michaud.)
- _Le Miroir des Pécheresses._ (Louis-Michaud.)
- _Nique et ses cousines._ (Louis-Michaud.)
- _M. de Tournèves._ (Bernard Grasset.)
- _Les Caprices de Nouche._ (Renaissance du Livre.)
- _Le Béguin des Muses._ (Renaissance du Livre.)
- _Les Enfants sages._ (Renaissance du Livre.)
- _Leur tout petit cœur._ (Renaissance du Livre.)
- _Cassinou va-t-en guerre._ (G. Crès.)
- _Le Pèlerin de Gascogne._ (G. Crès.)
- _Les Conquérants d’Idoles._ (G. Crès.)
- _La Nuit d’été._ (L’Édition.) _Épuisé._
- _La petite Faunesse._ (L’Édition.)
- _Les bains dans le Pactole._ (Albin Michel.)
- _Le Renard bleu._ (Albin Michel.)
- _Le beau Max._ (Ferenczi.)
-
-EN PRÉPARATION:
-
- _Ceux qui parlaient avec les morts._ (Albin Michel.)
-
-LE BESTIAIRE SENTIMENTAL
-
- _Vie de Grillon._ (Albin Michel.)
-
-EN PRÉPARATION:
-
- _La Société des Fourmis._ (Albin Michel.)
-
-
-
-
-Il a été tiré de cet ouvrage
-
-10 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 10.
-
-25 exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 25.
-
-75 exemplaires sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuma numérotés
-à la presse de 1 à 75.
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
-
-Copyright 1922, by Albin Michel.
-
-
-
-
-A
-
-CHRISTIANE DERENNES
-
-tendre et sage clarté de ma mortelle vie,
-
-ces images des nuits commençantes.
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-LES IRONIES DU VIEUX PILE
-
-
-
-
-I
-
-
-En un lieu joliment ou bellement dénommé Jolibeau, il y avait le jardin
-de la sœur de ma grand’mère, entre le jardin du vieil aumônier de
-l’Hospice et le jardin du vieux monsieur qui jouait de la flûte devant
-la volière de ses poules, dans le dessein bien arrêté de leur apprendre
-à secouer en mesure leur tête stupide, et même de leur enseigner la
-danse. Je ne sais s’il y était parvenu quand il mourut, ce qui ne date
-plus d’hier.
-
-Jolibeau et ses jardins constituent un faubourg déjà campagnard de ma
-ville natale, et qui la domine; il la domine de quelques mètres, mais
-comme les collines adverses sont lointaines et que, jusqu’à elles, la
-plaine du Lot est absolument plate, cela suffit pour que le paysage,
-devant la maison où vivait ma tante, soit dominé par beaucoup de ciel.
-
-L’enfant s’intéresse de préférence à ceux des objets et à celles des
-âmes qui s’offrent à lui le plus libéralement et le plus généreusement.
-Aussi, à Jolibeau, mes cousins, mes camarades et moi, regardions-nous
-plus volontiers le ciel que les pelouses, les parterres et les
-bassins,--ceux-ci pleins, pourtant, d’une grouillante et passionnante
-vie.
-
-Le jour, il y avait souvent, vers la colline de Pujol, de jolis nuages
-où nous essayions de reconnaître des monstres et de retrouver des
-visages. D’autres fois, le ciel était vide, mais nous nous consolions en
-pensant que ce sont ces ciels purs, nus et dépourvus d’images que la
-nuit enrichit le mieux. Splendides nuits d’août et de septembre!
-Vacances!... Nous avions découvert, je ne sais plus où, une Astronomie
-populaire, et bientôt les noms des astres nous furent doucement
-familiers: Véga de le Lyre était au zénith dès le commencement de
-l’ombre; c’était à qui de nous apercevrait le premier la belle et
-bienveillante étoile bleue; il est probable que nous avons triché
-quelquefois.
-
-Puis les jours passaient, le ciel «tournait», Véga glissait à mesure que
-raccourcissaient les jours; et Capella bientôt apparaissait vers le
-nord, au ras de l’horizon; celle-ci brillait d’un éclat jaunâtre et
-louche, sinistre présage de l’automne et de la rentrée au lycée.
-
-Les constellations que j’aimais le mieux étaient, bien entendu, celles
-que le ciel boréal ignore depuis quelques dizaines ou centaines de
-millénaires. La Croix du Sud étincelait dans mes rêves et dans mes
-rêveries. Ne comptant guère aller la contempler de si tôt aux lieux où
-sa splendeur pavoise la voûte nocturne, je ne désespérais pas, en
-revanche, d’un menu incident qui eût fait, une nuit ou l’autre,
-«tourner» le ciel suffisamment pour qu’elle parvint à charmer les yeux
-d’un petit garçon amoureux d’elle.
-
-Bien entendu, je gardais ces pensées-là pour moi. J’ai eu raison, car
-l’incident tant souhaité ne s’est jamais produit.
-
- * * * * *
-
-A force de guetter l’apparition des étoiles, j’ai remarqué l’existence
-des chauves-souris. Ce fut donc de ma part comme un précoce renoncement
-à la contemplation de ce ciel d’en haut dont nous savons tout ce qu’il
-est possible de savoir avec nos moyens d’investigation actuels et où,
-par conséquent, il n’y a plus momentanément rien à espérer, pour qui
-désire avant tout connaître mieux les siens et se mieux connaître
-lui-même. Le but de l’astronome, aujourd’hui, selon moi, serait d’abord
-d’inventer les moyens de se rapprocher des objets de ses études; il doit
-être doublé et même précédé d’un mécanicien, et ne pas se contenter du
-matériel dont il use, sous prétexte que la télescopie semble avoir dit
-son dernier mot. Je crois, en effet, que des télescopes encore plus
-puissants et encore plus perfectionnés n’ajouteront pas grand’chose à
-nos conquêtes; nous sommes là au bout d’une possibilité; mais il n’y a
-qu’à en chercher une autre, ou d’autres; trop spécialisés de nos jours,
-beaucoup de savants, d’ailleurs méritoires et peu aidés, pèchent par
-routine, manque d’invention imaginative et excès de timidité.
-
-Où l’œil humain, même aidé par de colossales lentilles, ne perçoit
-encore que brumes et nuages,--et où il ne percevra vraisemblablement
-rien de plus désormais par des moyens de ce genre,--une autre machine,
-un autre supplément à nos sens risquerait, demain peut-être, d’exercer
-victorieusement sa vertu neuve. Personnellement, je crois qu’il n’y a
-aucune difficulté à concevoir et même à réaliser la machine à
-photographier de loin, la machine permettant de reproduire, d’un point
-quelconque des objets que sépare de l’opérateur une distance variable de
-zéro à l’infini,--à l’infini théoriquement, et, pratiquement, une bonne
-moitié par exemple des millions de lieues qui séparent l’orbite
-terrestre et l’orbite de Neptune.
-
-Peut-être expliquerai-je prochainement tout au long comment m’est venue
-l’idée de cette machine. Le principe en est tellement simple qu’il
-faudrait un bien grand hasard pour qu’un autre le retrouve avant qu’il
-m’ait été donné à moi-même de contempler, le premier, de près, quelques
-coins du ciel d’en haut. Mais, que je tienne à les contempler le premier
-de près, on m’accordera que c’est excusable, et que je ne ferais pas là
-preuve d’un égoïsme excessif.
-
-Que serait-ce d’ailleurs, sinon uniquement une plus grande part du
-secret de ce que nous sommes, que j’irais demander aux planètes
-voisines? Je n’attends pas beaucoup plus de la connaissance du ciel d’en
-haut que de celle du ciel d’en bas, si féconde en imprévu et en
-émerveillements.
-
-Un soir, entre les astres naissants et mes yeux enfantins, passèrent des
-noctuelles; et, comme si j’avais eu dès lors un pressentiment de mes
-principales pensées et de mes préoccupations viriles, l’intérêt que
-j’éprouvai pour ces bestioles fut tel que, des mois et des ans, trouvant
-plus sage de regarder à peine au-dessus de moi et surtout au-dessous de
-moi, j’en oubliai les étoiles.
-
- * * * * *
-
-Les noctuelles passaient si près de mes cheveux que, parfois, le
-battement de leur vol précipité et en apparence incohérent les soulevait
-sur mon front comme d’un coup d’éventail. Un peu plus haut, des
-chauves-souris plus importantes circulaient, usant d’un vol assez
-régulier et où les ailes battaient sagement. Je ne veux même pas
-m’inquiéter du nom scientifique de cette race, dont j’appelai bientôt
-les représentants, pour moi seul, ratons-volants. La noctuelle adulte
-est en général d’un beau gris sombre, velouté, couleur d’ailes de grand
-paon de nuit, et elle est pourvue d’un museau de bouledogue, d’oreilles
-de carlin. Le raton-volant est de couleur plus fade et terne, moins
-oreillard et devancé d’un nez moins épaté. Mais, auparavant, dans les
-suprêmes rayons du soleil, un couple de chauves-souris encore plus
-considérables, de celles que l’on nomme, je crois, _roussettes_, s’était
-laissé tomber d’un recoin du toit de M. l’Aumônier et poursuivait
-jusqu’à des altitudes de soixante mètres et plus, une chasse méthodique,
-lente, posée et presque diurne encore.
-
-Telles sont les trois variétés de petits mammifères aériens qui, du
-printemps à l’automne, hantent les crépuscules de France.
-
-Quelques années plus tard, je parvenais à m’emparer d’une roussette de
-belle taille, dans la cave d’un antique château dont il ne restait plus
-déjà qu’une tour et de vagues ruines, sur une des collines adverses, de
-l’autre côté du Lot et à dix bons kilomètres, à vol de chauve-souris,
-des jardins de Jolibeau. C’était une créature impressionnante, de
-vingt-cinq bons centimètres d’envergure, nerveuse, musclée, se débattant
-comme une diablesse quand j’essayais de la saisir dans la cage où je
-l’avais logée, nourrissant l’espoir de la rendre plus sociable en la
-comblant de friandises et de caresses. C’était, en miniature, un de ces
-renards volants qui abondent dans certaines îles océaniennes et que je
-n’ai jamais observés, hélas! que le long d’un des plus beaux films qu’il
-m’ait été donné de voir, il y a une quinzaine d’années: pelure ocre et
-brune, museau chafoin, oreilles droites comme celles d’un chien de
-berger alsacien ou malinois... Et quelle dentition! Le pouce de ma main
-gauche en porte encore la marque. Ma bête y accrocha ses mâchoires, sans
-crier gare, un jour où, justement, j’avais la persuasion qu’elle
-s’apprivoisait un peu. Un geste instinctif m’amena à secouer ma main au
-bout de mon bras levé; il y a tout lieu de croire que ma pensionnaire
-avait prévu cela; l’essor lui fut permis, et elle en profita pour
-prendre son vol et s’enfuir par la fenêtre ouverte au plein soleil de
-midi, avec une précision merveilleuse et un à-propos étonnant.
-
-J’ai dit que Roussette et toutes celles de sa race chassent avant même
-que le soleil se soit caché sous l’horizon. L’aventure que je viens de
-conter brièvement montre, en tout cas, qu’elles y voient clair en plein
-jour. Je serais même presque tenté d’écrire que Roussette a le don de
-l’ironie car, au moment de franchir le cadre de la fenêtre,--je revois
-cette scène de quatre ou cinq secondes comme si je l’avais encore sous
-mes yeux,--elle m’apparut de profil, et la position de sa grande main
-membraneuse, dont la pointe semblait toucher le bout de son museau,
-était comme un hâtif, pied de nez à mon adresse.
-
-D’ailleurs, ce sera par hasard seulement qu’interviendront en ce récit
-Roussette et Raton-volant. Mon héroïne principale est Noctuelle, la
-toute petite qui voletait parfois si près de mes cheveux; j’ai dit que
-j’avais déjà borné mon ambition, entre l’espace sans limite et moi-même
-(qui n’en ai peut-être pas davantage), et que je préférais rêver de ce
-qui me paraissait saisissable immédiatement.
-
-Je ne sais plus qui m’avait révélé un des noms de la toute petite
-chauve-souris, la plus tardive et la plus abondante sous le ciel, la
-véritable annonciatrice des étoiles, leur compagne dans l’espace durant
-quelques minutes; peut-être fût-ce le doux vieillard qui ne désespérait
-pas, avant de mourir, d’enseigner la danse à ses poules. Mais Noctuelle,
-comme nom, était bien long et me paraissait prétentieux. Aussi, la
-première que je capturai s’appela-t-elle Noctu tout court, par une de
-ces abréviations si familières à l’enfance, à l’argot des lycées et des
-collèges. Noctu, en outre, a le mérite--essayez d’orthographier Noc-Tuh
-ou Noktu, et vous verrez!--de sonner sur un timbre d’Extrême-Orient, de
-donner à la bête un nom qui complète sa silhouette, sa configuration
-cocasse, aiguë et précise de jouet sinon d’objet d’art indochinois ou
-japonais.
-
-Ce ne fut pas sans peine que je parvins à m’emparer de Noctu, qui
-passait pourtant si près de mes cheveux.
-
-
-
-
-II
-
-
-Le vieux Pile,--car tel était son nom exact, et peut-être a-t-il
-l’occasion encore de le signer d’une croix au bas de certains actes
-civils,--le vieux Pile habitait dans le «contre-bas», comme nous
-disions, près du jardin de la sœur de ma grand’mère. J’ai indiqué que la
-plaine commençait de l’autre côté de la route, sans jamais varier de
-plus de deux ou trois mètres d’altitude jusqu’aux collines adverses, qui
-se traînaient en écharpes bleuâtres au bas du ciel, très loin, en face
-de Jolibeau.
-
-Le vieux Pile était maraîcher de son état; son immense et plat
-laboratoire de salades, de choux, de radis, d’asperges et de melons
-s’étendait de la route déjà campagnarde jusqu’à la première rue urbaine,
-dont les maisons blanches et rouges étaient grises et roses dans le
-soir, à l’heure des noctuelles. C’était l’heure aussi où Pile montait
-jusqu’à la route pour y prendre, assis sur le talus, son repas du soir
-en causant avec les voisins et les passants.
-
---Quand c’est le bon de l’an, j’aimerais mieux aller me coucher avec du
-vide dans l’estomac que de ne pas _souper_ ici devant mon monde,
-expliquait-il.
-
-Son _souper_, du moins dans la saison des vacances, était composé comme
-il suit, immuablement: un oignon cru avec du gros sel ou des piments,
-ensuite du pain frotté d’ail et d’huile, qu’il mangeait indifféremment
-avec un gros raisin de chasselas ou de minces tranches de saucisson.
-Après quoi, il déclarait:
-
---Je vais chercher le dessert.
-
-Et il revenait du contre-bas jusqu’au talus, porteur d’une fastueuse
-écuellée de soupe, qu’il avalait à petites cuillerées, posément, avec un
-discours entre chaque gorgée. Sa barrique, comme il disait, était à côté
-de lui; une pompe... La soupe finie, à la longue, il rentrait dans sa
-maison un instant, absorbait une gorgée de vin, s’en rinçait la bouche
-et la recrachait.
-
---Ce n’est que pour le goût, déclarait-il.
-
-Il ne se grisait en effet que les jours de viande,--dimanches et
-fêtes...--Et jamais on n’aurait pu imaginer, après ces libations comme
-rituelles, de plus jovial compagnon; tout le quartier s’assemblait pour
-l’entendre chanter et plaisanter de courtoise manière, même ma tante,
-même M. l’aumônier, même le vieux maître-à-danser des poules. On pense
-bien que je n’aurais manqué pour rien au monde aucune de ces séances, et
-que j’y avais ma place au premier rang.
-
- * * * * *
-
-Cher vieux Pile! Peut-être vit-il encore, après tout. Il était grand,
-maigre, héronnier: une dégaine à la don Quichotte et une figure d’Arabe,
-aux poils grisonnants, aux yeux terribles, noirs comme du jais. Je suis
-sûr qu’il n’y avait pas, dans le fond, d’homme plus gai et plus farceur
-que lui en ce bas monde, mais, sinon aux soirs des dimanches et des
-fêtes, jamais je ne l’ai vu rire; parfois, il secouait la tête, pinçait
-les lèvres; les bouts de son nez et de son menton devenaient encore plus
-pointus et il toussotait drôlement: c’était sa façon à lui de sourire.
-
-Il était sobre de paroles, mais toutes celles qu’il prononçait
-dissimulaient une ironie immense et sans fiel. Des heures durant, il
-restait assis devant sa porte ou sur le talus, le nez en l’air, fumant
-sa pipe, ne bougeant guère, silencieux; rien d’un rêveur, qu’on ne s’y
-trompe pas: il se racontait de bons tours par lui joués jadis, en
-méditait d’autres, supputait le comique de l’existence, imaginait des
-phrases lapidaires, des répliques définitives; il adorait de taquiner
-les enfants et les chiens, et,--allez expliquer cela!--ni les chiens ni
-les enfants, qui sont infiniment plus sensibles aux vexations et au
-ridicule que les hommes raisonnables, ne lui en voulaient jamais.
-Jusqu’à moi, qui pourtant, vers dix ans, me plaisais terriblement à
-berner ou moquer mon monde et qui aurais dû être jaloux et irrité de son
-talent de mystification, infiniment supérieur au mien; jusqu’au chien du
-coutelier ambulant, un vieux roquet méfiant et peu communicatif, qui
-venait le saluer au passage et accueillait avec de petits grognements de
-joie les grimaces qu’il lui faisait en le montrant du doigt, ce qu’on
-sait que les chiens ont à l’ordinaire en horreur.
-
---_En la fin, porqué il te quierre tant, esto perro?_ demandait à Pile
-le coutelier, Antonio, un Espagnol installé depuis beau temps en
-Lot-et-Garonne, mais qui n’en continuait pas moins à écorcher de manière
-épouvantable le français, la langue d’oc et le castillan par-dessus le
-marché.
-
-Un des procédés ironiques les plus familiers à Pile, dans le cours d’une
-conversation, était de répondre à une question nigaude qu’on lui posait
-par une autre question n’ayant absolument aucun rapport avec celle de
-son interrogateur. On voit souvent, dans Platon, Socrate en user de
-même.
-
---Antonio, faisait Pile posément, pourquoi continues-tu à parler chez
-nous ainsi qu’une vache de ton pays, tandis que ton chien, qui vient de
-Pampelune comme toi, aboie déjà presque aussi bien que ses semblables de
-la ville?
-
-Ah! la joie qu’on devinait dans les yeux étincelants du vieux Pile,
-tandis qu’Antonio, très offensé, gesticulant, croyait devoir lui
-expliquer sérieusement, en son charabia, qu’un chien n’avait à cela
-aucun mérite!
-
- * * * * *
-
-Dans ses relations avec les gosses du voisinage, le sac à malices de
-Pile était inépuisable. Il leur promettait un sifflet, se mettait à
-l’œuvre, ne le terminait pas, faisait semblant de l’essayer et
-expliquait d’un air navré qu’il fallait attendre la pluie, que les
-sifflets étaient comme les grenouilles, qu’on risquait de les buter et
-de les rendre à jamais muets en voulant les faire fonctionner par un
-temps sec, surtout la première fois... Et il interrogeait anxieusement
-le ciel:
-
---Ce ne sera pas pour aujourd’hui; mais demain, peut-être...
-
-Il fabriquait de beaux bateaux, sans autre outil qu’un couteau de poche;
-quand on lui demandait pourquoi il mettait du plomb à la quille:
-
---Pour qu’il nage mieux... Plus il y en a, mieux ça va... Ah! si tu
-pouvais y attacher un poids de cinq livres!
-
-Ou encore il remplaçait habilement le noyau d’un abricot par une cigale
-mâle, et l’offrait à un gamin qui, à peine ses dents s’appuyaient-elles
-au fruit, entendait celle-ci pousser une stridente clameur.
-
-Mais la pluie arrivait et les sifflets sifflaient enfin; mais une main
-bienveillante repêchait dans les bassins les bateaux qu’avaient fait
-couler à fond les armateurs puérils et trop crédules; mais on se méfiait
-du don de l’abricot, à la longue, qui était pourtant tout bénéfice,
-puisque l’intéressé se trouvait du même coup possesseur d’un fruit
-appréciable et d’un éphémère jouet vivant.
-
-Les gosses et le chien d’Antonio étaient du même sang, eux et lui, du
-même sang et de la même âme... Car je n’ai pas avoué que le roquet avait
-ses raisons d’accepter les grimaces avec plaisir, et que ces raisons
-consistaient en furtives offrandes d’un bout de pain ou de sucre,
-données de bon cœur. Ainsi de nous autres, qui n’étions guère plus
-au-dessus du sol que le chien du coutelier: avec Pile, on gagnait
-toujours beaucoup, en ne risquant que d’infimes et passagères blessures
-d’amour-propre. Le chien, mes camarades et moi, nous étions peut-être
-plus sensés que beaucoup de personnes dites raisonnables, qui aimions
-Pile d’un élan instinctif et sûr, silencieux presque toujours, hargneux
-et jaloux parfois, mais définitif et comme éternel, parce que le rire et
-la bonté unis quasi conjugalement représentent, en cet âge-ci de notre
-race, les plus sûrs dieux ou les plus favorables idoles que nous
-puissions chérir pour le bien commun.
-
-
-
-
-III
-
-
---Tu as raison de regarder en l’air quand tu n’as rien à faire de mieux,
-me dit un soir Pile qui, depuis des soirs, m’observait: dans cette pose,
-les alouettes finissent toujours par vous tomber rôties dans la bouche;
-il n’y a qu’à user de quelque patience avec elles, et voilà tout.
-
-J’avais douze ans, des lectures désordonnées et de l’orgueil. Ma vraie
-ambition eût été que Pile possédât de l’orgueil, des lectures et mon
-âge, car je l’admirais au profond de mon cœur. Pour placer les faits sur
-un plan plus visible, j’aurais désiré d’être par lui traité en homme...
-Peut-être le vieux le comprenait-il, ce qui eût expliqué, parfois, au
-cours de nos entretiens, certain air d’une tristesse qu’il semblait
-éprouver beaucoup moins pour son compte que pour le mien.
-
-Supputant mes mérites, je me tenais déjà pour «celui à qui on ne la fait
-plus», qui croit savoir ce qu’il vaut en tant que mystificateur ou
-ironiste; et j’aurais souhaité par-dessus tout que mon maître, sans
-pousser la flatterie jusqu’à me déclarer hautement son égal, n’en usât
-pas du moins avec moi comme avec le commun des hommes. J’en vins à rêver
-de revanches et de lui montrer de quel bois je me chauffais. Et je
-dissimulais de mon mieux ces sournoises et grandes intentions, et je
-faisais subtilement la bête. Cela prenait-il? J’en doutais. Je suis même
-sûr, à quelque cinq ou six lustres de là, que Pile m’avait vu (ou
-entendu) venir de loin avec mes gros sabots, et qu’il n’exerçait plus
-ses talents contre moi que pour le principe, en amateur inguérissable et
-désenchanté.
-
---Ou bien, continua Pile, serais-tu chasseur de _rates-pennades_?
-
---Comme tu dis, Pile. Les chauves-souris ne sont pas mauvaises en
-salmis. Mais je cherche encore la façon de les attraper.
-
-Pile réfléchit un instant, puis:
-
---Il n’y a qu’à tendre quantité de lacets en crin de cheval dans les
-branches d’autant d’arbres que tu en trouveras, justement comme on fait
-pour les alouettes dans les sillons.
-
-Je haussai les épaules, ostensiblement, ayant, sans le vouloir, omis ma
-résolution de faire la bête.
-
---Oh! oh! tu as raison de te méfier de ce procédé, poursuivit Pile
-imperturbablement... Je ne suis qu’un pauvre vieux à qui la mémoire,
-laquelle est l’huile du cerveau, faut souventes fois dans la lampe.
-C’est vrai! La chasse au lacet vient d’être interdite et tu pourrais
-avoir de sérieux ennuis... Mais je ne connais aucun décret, venu de la
-mairie ou de plus loin, qui défende de pêcher les _rates-pennades_ à la
-ligne,--à la ligne volante, bien entendu.
-
---Ça, m’écriai-je, c’est une fameuse idée!
-
---Ce n’est pas que je réponde de rien...
-
---Me permets-tu, en tout cas, de descendre dans ton clos pour y couper
-une gaule?
-
---Pas la peine! J’ai des _canebères_ sèches à point et toutes prêtes,
-accrochées au mur du hangar. L’épicier du coin de Bricou, pour cinq
-sous, te vendra une ligne bien montée, fine et solide, comme pour pêcher
-les _assièges_...
-
---Merci! Et après?
-
-Pile secoua la cendre de sa pipe, la mit dans sa ceinture, et me dit en
-français, avec un peu de cette tristesse que j’avais parfois remarquée
-de lui à moi:
-
---Après? Eh! té, je t’enseignerai et te montrerai, à moins que tu ne
-sois déjà de taille à m’en remontrer toi-même!
-
-J’eus «barre sur lui», dès ce moment, me parut-il. Mais j’avais aussi
-l’impression que quelque chose venait de mourir, entre le vieux bonhomme
-et moi, quelque chose qui était peut-être, après-tout, mon enfance.
-Jamais nous n’avions jusque-là conversé qu’en gascon; j’en conçus
-quelque superbe sur la minute: le vieux Pile m’avait parlé dans la
-langue officielle, comme il faisait aux messieurs, à l’aumônier ou au
-maître à danser des poules.
-
-Il me semble qu’aujourd’hui je serais de dix ans pour le moins plus
-jeune s’il ne m’avait pas joué ce mauvais tour-là. Ah! père Pile,
-mauvais enchanteur, mon guide en cet art de l’ironie qui vous allait si
-bien et qui convient si mal à ceux qui voudraient savoir toutes choses,
-je vous déteste à cette heure tout en continuant de vous bien aimer! Je
-croyais alors prendre un commencement de revanche, mais quelle victoire
-mes souvenirs vous font remporter, en cet endroit de mon chemin où
-j’évoque votre voix et votre visage!
-
- * * * * *
-
-Ainsi pourvu d’une belle _canebère_, je nouai à son extrémité flexible
-un vieux rideau; alors, armé de cette sorte d’oriflamme, on put me voir
-durant toute une semaine poursuivre ou guetter les noctuelles qui
-promettaient de passer à hauteur de la loque et risquaient d’y entraver
-leur vol. J’essayai aussi d’un filet à papillons à large ouverture et à
-manche exagérément long, mais y renonçai vite: cet engin était d’un
-maniement très fatigant, et puis, surtout, il me paraissait beaucoup
-plus honorable de capturer ma bête à l’aide de cette canne à pêche qui
-m’avait été offerte par dérision.
-
-Assis sur le talus, mâchant son oignon ou son pain à l’ail, Pile
-admirait mon ardeur et mes efforts de la plus désobligeante manière:
-«Celle-ci, j’ai cru qu’elle y passait... Gare à la prochaine!... Hardi
-petit!... De mieux en mieux. Le métier entre!...» Quand, enfin, s’étant
-un peu par hasard heurtée à la loque, une petite chose douce et grise
-vint s’abattre dans la poussière, à mes pieds, avec un bruissement de
-soie et des cris grêles, l’impitoyable bonhomme se leva pour me
-complimenter:
-
---Bravo! Du travail soigné, ça se peut dire... Et quelle agilité,
-seigneur Dieu, et quelle justesse dans le coup d’œil, _moun Jèsu_!
-
-Louanges qui eussent été amplement méritées, si l’événement ne s’était,
-je le répète, produit un peu par hasard et tandis que je ne m’y
-attendais guère. Essayez donc, champions du tir aux pigeons, votre
-adresse sur les chauves-souris, et vous m’en direz des nouvelles! Je ne
-sais plus qui a écrit au sujet de la noctuelle que «son vol est moins un
-vol qu’une sorte de voltigement incertain»; j’ai peur, à vrai dire, que
-cette phrase assez peu glorieuse ne remonte à ma mémoire des pages lues
-et relues d’un _Buffon des enfants_ dont on m’avait fait don voici très
-longtemps; j’en ai peur pour la mémoire vénérée du grand précurseur,
-car, en somme, voltigement n’est pas le mot propre; le voltigement,
-c’est le vol stationnaire, ou presque, du papillon au-dessus de la
-fleur, du passereau aux abords de sa nichée, ou même de la chauve-souris
-regagnant le rebord de toit où elle ira, sa chasse terminée et sa panse
-pleine, s’accrocher par les crochets de ses pattes, pouces ou ergots, et
-dormir assez souvent la tête en bas, position qui, pour nous autres,
-pauvres hommes, serait infiniment peu propice au repos et à une heureuse
-digestion.
-
-Mais, au cours de sa chasse quotidienne, la chauve-souris vole, tout
-simplement; il n’y a pas d’autre mot et ce serait vanité d’en vouloir
-créer un autre spécial, qui définirait mieux la façon dont Noctu et ses
-plus volumineuses cousines se déplacent dans l’atmosphère. Les
-chéiroptères sont les seuls mammifères à qui la locomotion aérienne est
-permise par la nature, mais il y a plus de différence entre le vol du
-condor et celui du passereau, physiologiquement et mécaniquement
-parlant, qu’entre le vol du passereau et celui de la noctuelle.
-
- * * * * *
-
-Ah! comment décrire celui-ci sans risquer la confection d’un piteux
-poème en prose ou de phrases qui sembleraient empruntées à des dialogues
-de snobs discourant d’un ballet russe? Dans le vol, comme dans la figure
-même de la bestiole, il y a je ne sais quoi qui tient de la gageure, une
-fantasmagorie de sinuosités qui s’exerce dans toutes les dimensions
-connues de l’esprit humain, une allégresse capricieuse et inquiétante de
-sabbat, une jonglerie éperdue avec soi-même et le reste du monde; mais
-ceci n’est que littérature, et tellement plus belle est la nue et
-naturelle réalité!
-
-Le vol des plus volumineuses cousines de Noctu est, je l’ai dit, sage,
-méthodique; position du corps à part,--car Roussette et Raton-volant
-nagent dans l’air presque verticalement, comme fait un chien dans
-l’eau,--il ne diffère guère de celui d’un placide et balourd pigeon
-domestique regagnant sans hâte son pigeonnier: vol à ailes battantes et
-ne battant guère plus de trois fois à la seconde.
-
-Le moteur qui anime la progression de Noctu tourne plus vite, il est
-plus _poussé_, presque du double. Venant d’user d’une métaphore
-empruntée à l’argot de l’automobilisme, je n’hésite pas à poursuivre,
-par une comparaison du même acabit, qui aura l’humble mérite de me faire
-familièrement et rapidement entendre: Roussette évoque l’image d’une
-limousine de tout repos, bien stable, aux pneus jumelés, au moteur
-solide et relativement lent; Noctu est la rapide et fantaisiste
-voiturette de sport, dont le moteur «ronfle comme une toupie», mais qui,
-en vitesse, «décolle» un peu, risque le dérapage dans les
-virages,--frêle comme elle l’est!--et chez qui la fatigue et l’usure se
-font sentir vite.
-
-En fait, Noctu ne saurait voler guère plus de dix minutes sans être
-exténuée et éprouver le besoin de se reposer un instant, si fort que
-l’heure la presse et si peu que sa faim soit assouvie. Il suffit d’avoir
-repéré un de ces gîtes,--rebord de toit, creux d’arbre, trou dans un
-mur,--d’où ces bêtes, dès le printemps, sortent en général par couples,
-pour s’apercevoir que monsieur et madame reviennent environ toutes les
-dix minutes au logis. Pour gorger la nichée me direz-vous? Non, ô naïfs
-qui assimilez la chauve-souris aux oiseaux!... Les petits ne sont pas
-nés encore,--et ils tettent.
-
-Mais, me direz-vous aussi, comment pouvez-vous affirmer que ce sont les
-mêmes chauves-souris qui reviennent toutes les dix minutes, à l’endroit
-par vous repéré? Je l’affirme parce qu’elles sont deux, parce que le
-mari de Noctu est résolument monogame, ainsi que je le montrerai plus
-loin; parce qu’un couple ne tolérerait pas à l’ordinaire un intrus ou
-une intruse dans le gîte élu par lui pour la saison des amours; parce
-que...
-
-Mais il ne s’agit pour le moment que de spécifier le temps de vol que
-peut fournir Noctu: dix minutes au grand maximum. Du reste, c’est bien
-simple: la prochaine fois qu’une de sa race entrera dans votre salle à
-manger campagnarde, fermez portes et fenêtres, et vous n’attendrez guère
-avant qu’elle aille se suspendre au cadre d’un tableau ou dans un pli de
-rideau, si effrayée qu’elle soit de sa captivité pressentie; vous
-pourrez même aller la cueillir, comme un fruit à une basse branche: elle
-essaiera bien rarement de fuir, tant elle est lasse.
-
-Méthode bien commode, on le voit, pour s’emparer de Noctu. Ai-je besoin
-de dire que je ne la soupçonnais point, le soir où, après tant de
-peines, je parvins à faire choir la bestiole, soyeuse et criarde, dans
-la poussière, sur la route de Jolibeau?
-
-
-
-
-LIVRE II
-
-LA PLUS PITEUSE BESTIOLE SOUS LE CIEL
-
-
-
-
-I
-
-
-Or, durant les dix misérables minutes de vol que lui concède sa machine
-à voler, poumons et ailes, moteur et voiture, Noctu n’aura guère
-parcouru plus de huit kilomètres.
-
-Voici la façon un peu simple dont j’opérais dans mon adolescence pour
-mesurer à quelle vitesse volait mon animal: armé d’un chronomètre de
-sport obligeamment prêté par mon professeur de gymnastique et d’escrime,
-je me plaçais, au soir, dans une vaste orangerie, vide aux beaux jours,
-dont je fermais les baies et éclairais vivement les murs blancs à l’aide
-d’une forte lampe à acétylène; après quoi, je trempais dans de l’encre
-assez grasse le bout des ailes d’une de mes captives et lâchais celle-ci
-dans l’orangerie; en heurtant les murs aveuglants de blancheur, comme
-c’est son usage, Noctu y laissait sa marque; je n’avais ensuite qu’à
-compter les secondes écoulées entre les apparitions successives d’une
-tache sur ce mur-ci, d’une autre sur ce mur-là, et à mesurer ensuite la
-distance qui séparait aériennement les deux taches. Jamais,--et
-nombreuses furent mes expériences,--je n’ai constaté une vitesse
-dépassant cinquante kilomètres à l’heure; c’est peu quand on réfléchit
-que le canard sauvage et la bécasse peuvent couvrir dans le même temps
-près de quatre-vingts kilomètres, et l’hirondelle légèrement plus de
-cent.
-
-C’est peu, surtout, à notre point de vue, parce que le déplacement dans
-l’air de la noctuelle nous semble, à nous, extraordinairement rapide.
-Mais il n’y a là qu’illusion d’optique et conséquence d’une association
-d’images et de mots consacrée par l’usage.
-
-Illusion d’optique parce que la noctuelle évolue très près de nous, très
-bas; association d’images et de mots, parce qu’il est entendu qu’une
-rapidité doit toujours être plus ou moins vertigineuse. Or, le vol de
-Noctu, s’il n’est pas rapide, est vraiment vertigineux. Si, imprégnées
-d’encre, les extrémités pointues de ses ailes laissaient trace de leur
-passage contre la grande toile bleu foncé du ciel crépusculaire, nous
-aurions sous les yeux comme le plan du plus fantasque et du plus
-ahurissant des labyrinthes; sauts en largeur, sauts en longueur, sauts
-en hauteur, chutes et virevoltes, cabrioles et dérapages, rien ne manque
-là pour nous donner cette impression de gageure et de fantasmagorie que
-j’ai notée plus haut; nous pensons aussi à une fuite éperdue, hagarde,
-épouvantée devant on ne sait quel ennemi invisible...
-
-Or, comme il arrive si souvent dans la nature, la créature semble
-persécutée dans le moment même où elle fait sa petite vie de quantité de
-morts encore plus infimes! Mais il faut reconnaître, et nous le verrons
-encore mieux plus loin, que la façon dont Noctu conquiert sa nourriture
-est infiniment hasardeuse et pénible; elle a déjà, de ce fait, droit à
-notre respect.
-
-Pénible et hasardeuse est sa subsistance, parce que Noctu,
-lamentablement infirme sur le sol, doit la chercher dans l’air où nous
-savons qu’elle n’est pas brillante non plus, ni par la résistance, ni
-par la vitesse. En fait, son appareil volant est le plus fruste et le
-plus imparfait qu’il nous soit donné d’observer dans le règne
-animal,--car on ne saurait qualifier d’êtres volants certains lémuriens
-qui usent de membranes tendues entre leurs pattes et leurs flancs pour
-faciliter ou prolonger leurs sauts de branche à branche.
-
- * * * * *
-
-Un retour sur une de mes études antérieures me paraît ici nécessaire,
-par crainte qu’on ne m’accuse de me contredire.
-
-J’ai écrit dans _Vie de Grillon_, à propos du système sensoriel de
-l’insecte, que la nature laissait volontiers s’atrophier les organes qui
-ne sont pas indispensables à la vie de l’espèce, et l’on m’a fait grief,
-à propos de cela, de professer que simplification signifiait progrès.
-C’est que je n’entends pas ce mot de progrès comme béatement le
-faisaient les philosophes du XVIIIe siècle et comme le font à leur suite
-quelques contemporains un peu bien retardataires, qui en sont encore à
-tenir pour des prophètes ou des évangélistes les assez piètres rêveurs
-de l’Encyclopédie; j’emploie le mot progrès dans son sens étymologique;
-parlant d’un être en progrès sur nous, et plus simplifié, je ne veux pas
-dire qu’il soit meilleur ou pire, plus beau ou plus laid, plus heureux
-ou plus malheureux,--car il n’y a pas de commune mesure, et, de ceci,
-personne n’est juge,--mais simplement que son espèce est plus évoluée,
-plus près de son terme que la nôtre.
-
-Ceci dit, je n’ai, je pense, aucun mérite à maintenir que simplification
-est synonyme de progrès, du moins en ce qui concerne les œuvres animales
-bien réussies ou moyennement réussies de la nature, et qui, comme
-telles, subsistent encore,--ou même méritent de survivre, quand
-l’humanité ne sera plus là. Mais j’ai écrit aussi,--et je n’apprends
-rien ici à personne,--que, dans l’infinie diversité de ses créations, la
-nature, sur notre planète si bornée pourtant, n’a pas été
-perpétuellement bien inspirée et que quantité d’êtres devaient
-fatalement rester à l’état d’essais, trop compliqués, peu simplifiables
-et destinés en conséquence à une plus ou moins rapide disparition.
-
-Je crois pouvoir affirmer dès à présent que les chéiroptères
-représentent les derniers en date de ces essais fâcheux.
-
-Le reptile volant a existé lui aussi durant quelques myriades d’années,
-sans grand succès, petite créature timide et maladroite, peu protégée,
-destinée à périr de faim ou de misère: le ptérodactyle. Le premier
-oiseau, ou archéopteryx, avait des plumes grossières,--presque des
-écailles,--mais demeurait encore reptile par son bec-museau pourvu d’une
-dentition compliquée, ce qui d’ailleurs permet de considérer autrement
-que comme mythique ou légendaire l’époque où les poules avaient des
-dents, et même, pour peu qu’on soit audacieux, d’estimer qu’il existait
-encore quelques-uns de ces oiseaux «mal finis» lors de l’apparition de
-l’homme sur la planète Terre. Mais, ce qu’il importe de retenir ici,
-c’est que les reptiles volants, pour subsister, ont dû nécessairement
-évoluer, se singulariser et presque toujours se simplifier en
-innombrables espèces d’oiseaux.
-
-Considérons à présent la noctuelle, essai de mammifère volant. Son vol,
-avons-nous dit, est fruste et imparfait, ce qui ne veut pas dire qu’il
-soit simple, car la simplification et la rudimentarité,--pour employer
-cet affreux mot faute d’autre,--sont choses totalement différentes. Les
-études qui précédèrent la naissance ou accompagnèrent la réalisation du
-vol artificiel humain ont éclairé les principes du vol des oiseaux de
-manière assez satisfaisante pour que nous puissions aujourd’hui nous
-extasier en connaissance de cause sur celui tout au moins des grands
-planeurs, des bons voiliers,--principes auxquels, du reste, nos modernes
-chercheurs n’auraient eu qu’à donner une forme moins ailée et suave,
-s’ils avaient pris la peine de relire quelques pages sur ce sujet du
-prodigieux Léonard de Vinci; mais, au fait, même pour les profanes, le
-vol du goéland ou de l’aigle n’est-il pas acte d’harmonie, de facilité
-et de simplesse, tandis que celui de la noctuelle est visiblement le
-résultat d’une exténuante et précaire acrobatie?
-
- * * * * *
-
-S’il m’est arrivé de rédiger avec une minutie qui me semblait à moi-même
-fâcheuse et pédantesque certaines observations anatomiques à propos
-d’insectes encore mal connus, c’est justement parce que je ne pouvais
-renoncer à mettre en lumière un détail inédit, si mesquin fût-il. Ici,
-et j’en suis fort aise, la qualification de chéiroptère suffit en somme
-à décrire l’organe qui permet à ma bête de se soutenir et de procéder
-dans l’air: cet organe est une main monstrueuse au bout d’un bras
-vigoureux et ridiculement court, mais une main tout de même; on me fera
-remarquer que l’aile de l’oiseau est elle aussi la transformation d’un
-bras, d’un avant-bras et d’une main; seulement, dans le cas de l’oiseau,
-la transformation se présente comme une synthèse, donc comme une
-simplification et une adaptation, tandis que dans le cas des
-chéiroptères on ne saurait parler d’ailes que par facilité et commodité
-excessives de langage.
-
-Des phalanges et des os amollis comme par leur croissance exagérée, aux
-jointures plus ou moins flexibles presque en tous sens, mais des
-phalanges et des os dont les équivalents se retrouvent, réduits à de
-plus justes proportions et gouvernés par une plus heureuse mécanique
-musculaire, dans les mains des hommes et des singes... Il y a donc là
-réellement un organe de préhension atrophié par gigantisme, si l’on peut
-dire, et tout se passe comme si un sort cruel, pour permettre à Noctu le
-vol nécessaire, l’avait amputée de ses bras et de ses mains.
-
-Pour la même raison, le même sort l’a amputée à peu près de ses jambes,
-lesquelles sont presque immobilisées par l’obligation de collaborer à la
-fixation et au tendage de la déplorable voilure accrochée à la
-va-comme-je-te-pousse autour des os des mains. Les oiseaux qui n’ont pas
-besoin de voler, tels que les pingouins ou même les poules, ou qui n’en
-ont guère envie, comme certains perroquets, sont du moins pourvus de
-bonnes et solides pattes postérieures, aptes à la course ou au
-grimpement; en outre, ils possèdent un instrument de préhension
-merveilleux, si sommaire qu’il nous paraisse, à nous autres hommes: le
-bec. Avec le bec, l’oiseau ne se contente pas de se nourrir et de le
-faire le plus commodément du monde; il se défend aussi grâce à lui,
-établit grâce à lui ces merveilles de bâtisses ou de tissages que sont
-ses nids, grâce à lui fait sa toilette, lisse ses plumes et s’épouille;
-la poule peut se gratter avec l’une de ses pattes ou s’en servir pour
-fouir le sol, stablement installée sur l’autre; l’une et l’autre ployées
-servent de coussins et d’équilibreurs tout ensemble au sommeil ou au
-repos des oiseaux. Chez les grimpeurs, déjà nommés, et chez les rapaces,
-les mêmes pattes sont encore des armes défensives ou offensives, et
-enfin des instruments de préhension supplémentaire, dont le bec n’a qu’à
-se louer.
-
-Ah! comme imprudemment le bon La Fontaine faisait proclamer à mon
-infortunée petite amie: «je suis oiseau» ou «je suis souris», selon les
-prétendus besoins de sa cause!
-
-Quoi de commun, je vous en prie, entre elle et la souris si agile sur le
-sol, et dont les pattes de devant sont, en plus, fort habilement
-préhensiles? Quoi de commun entre elle et l’oiseau, magistral marcheur,
-coureur émérite, ascensionniste et excursionniste admirable par le don
-du grimpement, du saut ou du vol à longue distance et à grande hauteur,
-sans essoufflement ni fatigue?
-
-
-
-
-II
-
-
-Et, cependant, il faut vivre, il faut aller jusqu’au bout des
-possibilités de la race, en vertu des ordres obscurs donnés par la
-nature, si misérables que soient les moyens que nous ayons de lui obéir;
-il faut vivre jusqu’au temps plus ou moins lointain où nous ne pourrons
-plus même essayer d’obéir et où l’espèce mourra,--car c’est ainsi que
-les espèces déshéritées meurent, que les essais malencontreux sont rayés
-du nombre des vivants de la Terre, s’ils sont vraiment trop
-malencontreux pour se transformer, se simplifier, s’adapter ou se
-réadapter.
-
-A peu près absolument infirme sur le sol ou dans son gîte, Noctu en est
-réduite à le demeurer encore dans le domaine aérien, sous ce ciel qui
-n’est pour elle qu’un pis-aller.
-
-Mais il est bien d’autres pis-aller que force lui est de subir. Les
-insectes qu’elle peut atteindre et dévorer ne hantent guère les
-crépuscules que durant cinq mois de l’an; il faut donc qu’elle mette les
-bouchées plus que doubles et accumule des réserves de graisse
-suffisantes pour ne point passer du sommeil à la mort, durant les six ou
-sept mois de l’hibernation. En fait, beaucoup de chauves-souris meurent
-dans le courant de l’hiver, sans avoir atteint la limite de leur âge;
-cette limite, pour la petite espèce dont je parle, peut être estimée à
-quatre ou cinq années, si la bête a mangé suffisamment durant quatre ou
-cinq séries de beaux jours.
-
-Dans le même ordre d’idées, observons que, si la chasse annuelle de
-Noctu ne peut avoir lieu que cinq mois sur douze, sa chasse quotidienne
-est forcément bornée à trois ou quatre vols de dix minutes au plus
-chacun. Comptons une heure de chasse sur vingt-quatre heures, tel est le
-maximum d’indispensable exercice que puisse se donner cette malheureuse,
-cette immobilisée, cette amputée et cette entravée. Les insectes dont
-elle parvient à s’emparer ne voyagent guère d’ailleurs plus longtemps
-qu’une heure après le coucher du soleil; et si, par paresse ou
-négligence, elle laissait passer l’instant propice, force lui serait de
-rentrer bredouille, avec plus de chances de mourir durant l’hiver, faute
-de quelques indispensables centigrammes de graisse.
-
-Soit dit en passant, il m’est arrivé, partant tôt pour la chasse ou la
-pêche, de voir des noctuelles dans le crépuscule du matin. Mais on
-aurait tort de croire qu’il s’agit là d’un exploit de bestiole plus
-avide, plus courageuse et plus prévoyante que ses pareilles; à cette
-heure-là, les proies ordinaires sont engourdies dans la rosée des herbes
-ou des branches, où jamais noctuelle n’aurait la présomption de chercher
-à s’en emparer.
-
-Ces vols intempestifs et anormaux, accompagnés de menus cris plaintifs,
-ont une cause très simple: la noctuelle, qui n’y voit pas très clair ni
-en plein jour ni en pleine nuit, s’est égarée la veille, a dormi dans un
-gîte de fortune, suspendue à une branche ou lovée au creux d’une
-gouttière, et elle recherche à présent son gîte à la lumière dont ses
-yeux s’accommodent le mieux; mâle ou femelle, Noctu, depuis le réveil
-printanier, a déjà son épouse ou son époux qui, plus heureux la veille,
-a regagné le gîte commun et qui lui servira de guide en répondant à ses
-cris,--du moins la petite bête errante l’espère-t-elle...
-
-Le nature, décidée à se comporter avec Noctu en marâtre, est allée
-jusqu’à lui refuser ce sens mystérieux de l’orientation que tant
-d’animaux possèdent, et qui serait tellement plus nécessaire à notre
-pitoyable créature qu’à nombre d’entre eux.
-
- * * * * *
-
-Donc, c’est pour ma bête une vertu que de se nourrir, vertu qu’il faudra
-exagérer lorsque l’enfant sera né, l’enfant presque toujours unique que
-la misère permette d’élever à un tel couple.
-
-Encore heureux que ce rejeton vienne en général au monde dans la plus
-fastueuse et la plus nourricière saison de l’an! Aux petits insectes
-crépusculaires des premiers beaux jours, moucherons ou papillonnets peu
-abondants et de pénible capture, juin et juillet adjoignent dans l’air
-du soir des personnages autrement considérables, intéressants,
-substantiels. Le hanneton surtout est recherché pour sa chair grasse et
-de bon profit; Noctu et son mari s’en gavent tout en circulant, puis en
-entassent dans leur gîte, s’ils ont le temps, en prévision du cas
-toujours possible, hélas! où la prochaine chasse serait moins
-fructueuse.
-
-Autre fatalité, non moins fâcheuse pour ces pauvres êtres: force leur
-est, bien entendu, de tuer les proies volantes qu’ils emportent chez
-eux, mais s’ils consentent à manger du gibier mort, encore faut-il que
-la mort soit toute récente; sinon un dégoût invincible et que ne
-surmonterait pas la pire fringale les pousse à balayer de l’aile dans le
-vide les menus cadavres qui n’ont pu être consommés durant la nuit et le
-jour qui suivirent la chasse bénie. C’est même grâce à certains petits
-tas de ces cadavres anormalement amoncelés au bas d’un mur ou au pied
-d’un arbre creux qu’il me fut maintes fois donné de repérer le gîte
-printanier ou estival d’un couple de chauves-souris, et d’observer leur
-ménage avec quelque chance de certitude et d’intérêt.
-
-Noctu ne s’en tient pas d’ailleurs, par ces soirs de frairie et de
-liesse, aux hannetons ordinaires, aux divers scarabées de moyenne taille
-qui hantent l’heure dénommée «entre chien et loup»; nulle proie ne
-semble devoir intimider son courage et sa vertu, lesquels se confondent,
-je l’ai dit, avec sa volonté de se nourrir au mieux, durant les rares
-instants où cela lui est concédé par l’avare nature.
-
-Elle s’attaque ainsi au grand hanneton des pins, le mélolonthe foulon;
-c’est un majestueux coléoptère aux ailes ivoirines tachetées de brun
-foncé ou de noir, et qui, à cause de cette double coloration, à cause
-des panaches admirables que sont ses antennes, surtout chez le mâle, et
-à cause aussi de sa démarche compassée et cahotante, fait penser au
-corbillard d’un enterrement de première classe. Il pullule dès le début
-des beaux étés dans la forêt landaise; il fait vibrer, quand il est
-amoureux, ou encore lorsqu’on le taquine ou qu’on le blesse, une note
-bizarre, un zézaiement cristallin dû, comme l’explique le maître de
-Sérignan, au simple frottement des derniers segments de l’abdomen contre
-le bord postérieur des élytres maintenues immobiles; en sorte que, quand
-un foulon vient d’être happé au vol par Noctu, on a l’illusion
-d’entendre celle-ci parler en volant un langage qui n’est pas le sien,
-et les superstitieux se signent; et quelques professionnels des études
-naturelles disent des absurdités.
-
-Dans ces amoncellements de cadavres dont je parlais tout à l’heure, on
-trouve des débris de proies ailées encore plus considérables, et dont la
-capture ne saurait aller sans danger pour Noctu: lucanes aux pinces
-formidables et dont l’étreinte, pour peu que le gibier soit mal saisi,
-risque fort d’égorger ou d’éventrer la frêle chasseresse aérienne;
-grands paons de nuit d’une envergure presque égale à la sienne et d’un
-vol autrement sûr et confortable que le sien... Que voulez-vous? C’est
-plus que jamais dans les instants où la nécessité vitale commande, qu’il
-est urgent de se battre à mort; si l’humanité l’ignorait jusqu’ici, ou
-en doutait, l’expérience de ces dernières années l’en aura persuadée de
-reste.
-
-
-
-
-III
-
-
-Nous sommes en présence de la suprême bataille livrée par une
-sous-catégorie d’infortunés animaux sacrifiés d’avance. Dans peu de
-temps, dans une vingtaine de mille années peut-être, le minuscule
-mammifère volant sera allé rejoindre dans la légende terrestre les
-poules au bec denté et les lézards volants, grands-pères de ces fabuleux
-volatiles.
-
-Quelque dix mille années plus tard, les autres mammifères volants auront
-disparu à leur tour, bien que plus favorisés, tous, jusqu’aux grandes
-roussettes de Malaisie et aux vampires des bords de l’Amazone: ceux-ci,
-plus habiles ou plus heureux, hantent des pays où la vie grouille
-presque tout le long de l’an et où la mort par inanition, durant
-l’hibernation, ne saurait avoir lieu qu’exceptionnellement; devenus plus
-forts, capables de s’attaquer à des bêtes de leur taille durant le jour,
-à de considérables mammifères (l’homme y compris) quand ceux-ci dorment,
-ils doivent d’ailleurs ne tenir l’hibernation que pour une nécessité
-vitale assez rare; si, comme on me l’affirme, les renards volants de
-Java ou de Bornéo la pratiquent encore, ce n’est qu’en manière de
-souvenir atavique, par une sorte de geste traditionnel et rituel.
-D’ailleurs certaines de ces espèces sont volontiers frugivores; en
-outre, les rats, les lapins, les porcs sauvages et tous les autres
-animaux sur lesquels elles prélèvent l’impôt du sang, vivant pour le
-moins autant qu’elles, existent pour elles du 1er janvier à la
-Saint-Sylvestre, tandis que les insectes volants dont la noctuelle se
-nourrit meurent ou s’endorment à l’automne et ne renaissent ou ne se
-réveillent qu’aux approches du printemps; et alors elle-même, assoupie
-plus ou moins, a faim,--très faim, et depuis bien des jours déjà.
-
-Je crois que c’est surtout par la faim que la nature décourage les êtres
-dont elle veut se débarrasser, par la faim qu’elle les invite
-directement à aller enrichir les collections des paléontologues de
-l’avenir.
-
-Je sais bien que l’homme, depuis qu’il considère la planète Terre comme
-son fief, a anéanti ou porté au point de leur agonie beaucoup d’espèces
-animales, et que sa présomption pourrait lui faire croire de ce fait
-qu’il participe au conseil dont dépendent les innombrables destinées des
-êtres vivants de ce monde-ci. Mais il serait par trop humain ou vain de
-commettre une confusion aussi monstrueuse. Il est probable que, dans
-quelque vingt mille années, les castors et les hermines, les phoques et
-les éléphants, les baleines et les grands fauves auront disparu, comme
-l’humble et falote noctuelle,--et bien d’autres animaux aussi! Mais leur
-extermination n’aura pas été produite par les mêmes causes. Hommes que
-nous sommes, nous pouvons affirmer que si des espèces ont disparu de
-notre fait, depuis des temps qui sont historiques, parfois même
-relativement très récents, cela est dû à nos justes terreurs de
-nous sentir des êtres désarmés, faibles et tout nus, et,
-ultérieurement--consécutivement peut-être--à ces habitudes de négoce et
-à ces appétits de lucre qui ont fait régner le besoin de guerroyer au
-sein même de l’humanité, alors que les loups ne se mangent pas entre eux
-et que, chez la plupart des autres êtres, le meurtre ou le désir de tuer
-n’existe que pour des motifs sentimentaux, avant, pendant ou après la
-saison des amours.
-
-Par peur, par rapacité, parfois aussi «pour le plaisir», voilà donc les
-raisons pour quoi l’humanité tue et anéantit, plus ou moins
-consciemment, des êtres et des espèces; et tous les moyens lui sont
-bons. La nature, elle, ne tue pas et n’anéantit pas: elle «laisse
-tomber», expression familière jetée au hasard un peu plus haut, et qui
-me semble ici acquérir quelque vertu.
-
- * * * * *
-
-Aux grands et aux petits chéiroptères, la nature a donc coupé pour ainsi
-dire bras et jambes; mais à Noctu et à diverses variétés analogues de
-nos climats, elle a en outre quasiment coupé les vivres et, par-dessus
-le marché,--ainsi que je l’ai indiqué déjà,--l’appétit. Malgré mon désir
-de ne jamais relire, depuis que j’écris sur certaines bestioles, des
-œuvres de devanciers illustres, je me verrai quelquefois forcé d’en
-venir là, notamment quand ma mémoire m’impose des observations d’autres
-que moi qui risqueraient d’aller à l’encontre des miennes propres, et de
-m’entraver sur la voie de mes conclusions.
-
-Ainsi me souvient-il d’un passage de Buffon racontant une promenade dans
-la grotte d’Arcy, où il fut surpris de trouver sur le sol une sorte de
-terreau, un tas noirâtre composé de fragments d’insectes, mouches ou
-papillons, qu’il reconnut ensuite pour être de la fiente de
-chauve-souris. Qu’il y eût de la fiente sur le sol de la grotte, nul
-doute, puisque des chauves-souris avaient gîté là, mais il y avait
-surtout, comme je l’ai observé au pied des murs ou des arbres creux, des
-restes de chasses heureuses qui n’avaient pu être consommés à temps et
-dont les trop délicates bestioles avaient fait fi; dans les matières
-digérées, tout vestige d’ailes ou de pattes, surtout après un assez long
-temps, eussent été indiscernables au microscope comme à l’œil nu.
-
-De là à conclure à la voracité de la chauve-souris, il n’y avait pour
-Buffon qu’un pas; et il l’a si allègrement franchi qu’il affirme que ces
-bêtes, lorsqu’elles entrent dans une cuisine, s’accrochent, pour les
-dévorer, aux quartiers de lard qui s’y trouvent suspendus.
-
-Que Noctu s’accroche aux quartiers de lard, cela peut lui arriver, mais
-ceci comme elle s’accrocherait pour souffler quelques secondes à la
-corniche d’un bahut ou à la tringle d’un rideau. Quant à se repaître de
-lard, ou même de viande crue ou cuite dans les cuisines,--comme Buffon
-le rapporte également,--voilà une solution au problème de l’existence
-que les chéiroptères européens n’ont jamais envisagée depuis des
-myriades de siècles, depuis qu’ils sont condamnés à mort. Mais Buffon a
-une excuse: il observait surtout par correspondance, et j’ai
-l’impression que les voyageurs ou fonctionnaires coloniaux de son temps,
-qui répondaient d’ailleurs à ses questions avec tant de bonne grâce et
-en si bon style, n’étaient pas souvent beaucoup mieux renseignés que
-lui; ainsi M. de la Nux lui écrivant en 1772 de l’île Bourbon, à propos
-des roussettes des archipels indiens, que ces animaux sont exclusivement
-frugivores; des livres plus récents m’ont assuré le contraire... Mais
-j’aime mieux continuer à ne m’occuper jamais, sinon de ce qui ne me
-regarde pas,--car ceci a parfois son charme,--du moins de ce que je ne
-regarde pas.
-
-Autre raison d’excuser Buffon: il est excessivement difficile d’observer
-nos chauves-souris d’Europe en liberté et en captivité.
-
-
-
-
-LIVRE III
-
-NOCTU CHEZ MOI
-
-
-
-
-I
-
-
-Les chauves-souris européennes sont difficiles à observer en captivité.
-Elles passent en effet pour n’y point vivre.
-
-Le vieux Pile me l’avait dit avant d’autres gens bien renseignés,
-savants professionnels ou amateurs.
-
-Aussi, dès qu’il eut fini de me lancer au visage les insolentes louanges
-que j’ai rapportées plus haut, s’empressa-t-il de déclarer, d’un air
-assez vexé,--car, tout à la joie de ma capture, j’en oubliais le
-bonhomme:
-
---A présent, si vraiment tu aimes les bêtes, donne à celle-ci un bon
-baiser et rends-lui son vol... Demain, tu la trouverais froide dans ta
-boîte.
-
-Ce fut aussi ce que me répéta sur divers tons ma famille, inquiète de
-voir un garçon de mon âge se complaire à des jeux aussi puérils...
-Hélas! quand je pense que je les chéris encore!... Mais, en dépit des
-conseils et des moqueries, Noctu fut installée dans une cage où j’avais,
-les années précédentes, élevé des souris blanches, des musaraignes et
-autres horreurs. Je dois dire qu’elle m’avait fait, durant tout le
-chemin qui sépare Jolibeau de ma maison, fort méchante mine, et qu’elle
-n’avait cessé de gémir ou de m’injurier en son langage; car Noctu a un
-langage, au moins autant qu’un singe, et nous reviendrons là-dessus;
-puis, tandis que je la regardais et l’écoutais sous chaque bec de gaz,
-elle avait manqué de m’échapper,--bien revenue qu’elle était de son
-léger étourdissement, la gredine!--et je l’avais alors mise dans ma
-poche.
-
-Là, elle ne tarda pas à se taire, fit la morte; je pensais, le cœur
-battant, ivre déjà de mon triomphe:
-
-«Elle commence à s’apprivoiser!»
-
-J’installai la cage dans un coin sombre de ma chambre, non sans l’avoir
-garnie d’une soucoupe de lait et d’une autre soucoupe qui contenait dix
-petits morceaux de viande crue; le lendemain, ces provisions étaient
-intactes, et dans le coin le plus obscur de sa prison, dans la mangeoire
-où j’avais installé un nid de foin, Noctu, de ses minuscules yeux
-clignotants, considérait avec terreur, toute frémissante, l’énorme main
-qui s’avançait vers elle, dans l’évident désir de l’anéantir, cette
-fois...
-
-Cette fois, et les premières fois où je renouvelai ce geste, elle ne
-cria pas, comme résignée à l’inévitable, mais ses ailes membraneuses
-frémissaient ainsi qu’eussent fait des chiffons de soie accrochés à un
-buisson, sous un léger vent. Des ondulations de terreur couraient sur la
-peau à peu près glabre de son visage minuscule, presque simiesque ou
-même humain en de tels instants. J’ai une telle terreur, mêlée d’amour,
-de tout ce qui me dépasse, moi, homme, que je voudrais pouvoir faire
-entendre aux êtres vivants qu’il est admis que je surpasse:
-
-«N’ayez pas peur, je sais ce que c’est: j’ai éprouvé moi-même des
-sentiments pareils, devant des choses inconnues, devant d’invisibles et
-mystérieuses grandes mains qui me semblaient aussi, à certains moments
-de ma vie, s’avancer vers moi dans des desseins redoutables; peut-être
-me méfiais-je à tort de leurs intentions, peut-être venaient-elles à moi
-pleines de dons et de caresses...»
-
-Durant deux jours, il m’arriva maintes fois de tâcher à rassurer
-silencieusement Noctu, tenue au creux d’une de mes mains et doucement
-caressée par l’autre. Noctu, après cinq ou six expériences, me parut
-moins terrorisée quand je voulais m’emparer d’elle, qu’il fît nuit ou
-jour, sur la couchette de foin d’où elle ne bougeait pas. Puis vint
-l’heure,--au matin du deuxième jour,--où elle me parla, non plus, me
-sembla-t-il, pour me dire des sottises, cette fois, mais comme sur un
-ton de reproche.
-
-Ce matin-là, Pile vint à la ville et s’arrêta chez mon grand-père pour
-lui offrir un beau panier de pêches. Il était généreux de nature,
-certes, mais je ne me faisais, dès cette époque, aucune illusion sur les
-sentiments qui lui avaient, cette fois-là, inspiré sa générosité. Il
-s’informa de mes nouvelles, et de celles de ma _rate-pennade_; et, quand
-il connut qu’elle vivait, il en demeura tout pantois:
-
---En voilà une qui n’a pas envie de passer l’arme à gauche!
-
-Il poussa la curiosité jusqu’à venir me souhaiter le bonjour dans la
-chambre où j’étais censé perpétrer mes devoirs de vacances. Il hocha la
-tête en entendant Noctu, calme dans ma main, pousser des cris quand il
-la voulut caresser à son tour. Peut-être me soupçonna-t-il d’être un peu
-sorcier, car il abrégea sa visite.
-
-Il se contenta de dire à nouveau:
-
---Pour ça, c’est sûr qu’elle ne veut pas mourir.
-
- * * * * *
-
-Apprivoiser, dresser, dompter, voilà des verbes misérables, de
-signification honteuse, et qui transposent bien mal d’humbles ou grandes
-réalités, à cause des associations routinières d’idées et de sentiments
-qu’ils entraînent forcément après eux. Laissons de côté le dompteur qui
-terrorise, abrutit, avilit, diminue, et aussi le dresseur, dont l’art
-est une longue, innocente, mais bien puérile et vaine patience...
-Comment apprivoiser les bêtes?
-
-Je n’aime pas le mot apprivoiser; il n’est qu’une preuve nouvelle de
-notre incurable anthropomorphisme, de notre tendance irrémédiable à nous
-prendre pour les rois de la création, à nous considérer comme le centre
-de l’univers terrestre, solaire ou même stellaire, à ramener tout à
-nous, qui ne représentons qu’un échelon de l’échelle sans commencement
-ni fin. Je garderai pourtant ce mot, par commodité ou paresse, après
-avoir signifié ce que j’entends par lui.
-
-Apprivoiser, c’est ourdir entre nous et un autre être terrestre plus ou
-moins éloigné de nous des liens obscurs et précaires, jeter des ponts
-maintes fois illusoires entre l’abîme qui sépare notre façon de refléter
-l’univers de la sienne. Les animaux domestiques sont ataviquement
-apprivoisés. Le tour de force est de réaliser une œuvre égale à celle
-des siècles en quelques jours ou quelques semaines, de susciter une
-sympathie occasionnelle et nullement héréditaire d’homme à créature non
-domestiquée. Hélas! traiter d’un tel sujet, après tant d’années déjà
-d’expériences, me prendrait une bonne moitié de ce qui me doit
-normalement demeurer de vie.
-
-Il est tant de miracles autour de nous, au-dessus de nous, de réalités
-encore ou pour toujours obscures à nos sens humains, qu’il n’y a point
-profanation à rappeler ici un fait divulgué, populaire et d’ailleurs à
-peu près exact. C’est grâce à l’immobilité, ou à des mouvements très
-lents,--lesquels, sont dictés presque toujours par l’instinct humain en
-sa rouerie la plus inconsciente et la plus charmante,--que le fakir
-hindou, le solitaire de la Thébaïde, le Pauvre entre les pauvres et le
-charmeur des Tuileries sont arrivés à se faire des amis des singes gris
-de l’Himalaya, des chacals, de nos sœurs les alouettes et de notre bon
-camarade le moineau. Mais, quand il s’agit d’êtres assez rapprochés de
-nous et d’une sensibilité particulièrement affinée, l’immobilité ne
-suffit plus; il faut aussi qu’il y ait échange de bons procédés, que
-ceux-ci, d’ailleurs, soient ou non volontaires.
-
-D’étranges amitiés se fondent maintes fois entre des animaux d’espèces
-différentes, amitiés dont les raisons nous sont parfois claires, parfois
-insaisissables. En dépit du proverbe, chiens et chats font fréquemment
-excellent ménage; ceci arrive en général quand ils sont du même âge et
-qu’ils ont pris ensemble leurs premiers ébats; leur hostilité n’est
-d’ailleurs, à l’ordinaire, que curiosité mutuelle qui tourne mal, ou
-jalousie d’animaux ayant l’un et l’autre place auprès des humains
-foyers, jalousie dédaigneuse de la part du chat, bruyante et sensiblarde
-de la part du chien. Mais il arrive que la curiosité dont je parle
-tourne bien, ou du moins d’assez originale manière; mon berger malinois
-Patou, chaque fois que ma chatte siamoise Nique avait des petits,
-s’asseyait auprès de la nursery de celle-ci, avec laquelle il vivait du
-reste en fort bons termes; et, durant ses absences, il contemplait les
-chatons avec des yeux attendris, les léchait en gémissant doucement et
-faisait si bonne garde qu’il lui arrivait parfois de s’opposer au retour
-de la mère, momentanément considérée comme une rivale ou une ennemie. Il
-ne fallut rien moins, à plusieurs reprises, que des arguments frappants,
-pour lui démontrer ce que ce rôle de nourrice sèche avait de dangereux
-pour les chatons et de ridicule pour un grand vieux chien comme lui.
-
-La même Nique, n’ayant que trois petits, fit consciencieusement téter un
-raton blanc que j’avais adjoint à sa nichée; je crois même qu’elle avait
-pour cet animal, qui devait lui sembler chétif et mal venu, plus de
-sollicitude que pour les autres. Un mois plus tard, les trois chats et
-le rat jouaient ensemble sous l’œil vigilant de la mère; et je note que
-cette personne d’Extrême-Orient était volontiers féroce et chasseresse
-exemplaire de souris. Après sept ans, le rat nourri par la chatte
-siamoise vit toujours. Mais il grisonne, ce qui est vieillir aussi pour
-un rat blanc.
-
-J’ai connu encore l’amitié vraiment ahurissante d’une poule et d’un
-lapin qui ne se quittaient pas, dans la basse-cour d’un voisin de ma
-grand’mère paternelle, en Mayenne, et qui, lorsqu’on les séparait,
-manifestaient une sorte de désespoir... Mais parlerons-nous ici
-d’apprivoisement réciproque? J’estime qu’en employant, comme je viens de
-le faire, le beau mot d’amitié, on rend bien mieux compte de ce qui est.
-
- * * * * *
-
-Entre bêtes d’espèces différentes, le seul hasard crée les points de
-contact qui permettent à ces peu banales sympathies de s’établir. Entre
-homme et animal, à cela près que l’homme cherche délibérément des points
-de contact, il en va à peu près de même, car, ces points de contact,
-c’est le hasard qui nous les fait découvrir, et encore sommes-nous
-presque toujours incapables de les définir au juste, de les classer,
-comme de formuler des recettes. Mille fois plus qu’entre un homme et un
-autre homme, les deux âmes, ici, représentent des mondes hermétiquement
-clos, où de communes mesures ne sauraient exister qu’en des cas infimes
-ou fortuits. Nous errons dans le noir pour discerner les gestes qui
-irritent ou flattent, effarouchent ou rassurent ceux que nous voudrions,
-par sentimentalité ou besoin de connaître, amener jusqu’à nous, fût-ce
-au prix de descendre jusqu’à eux.
-
-J’ai dit ailleurs que la personnalité demeurait l’apanage momentané de
-l’homme, un des prêts à lui consentis par l’Usurier indulgent, et que,
-seuls, les animaux terrestres qui se rapprochent le plus de notre espèce
-ou vivent en familiarité majeure avec elle, peuvent, à cet âge du monde,
-participer de ce privilège, si toutefois c’en est un.
-
-A revenir là-dessus, toutes souvenances et dossiers compulsés, il me
-faut bien reconnaître que j’ai en ce point été trop strict; si la
-personnalité est parfaitement abolie chez les insectes, chez Grillon par
-exemple, elle n’en persiste pas moins, et parfois de façon troublante,
-chez des êtres moins évolués,--poissons, oiseaux et mammifères autres
-que bimanes,--ce qui complique davantage encore les difficultés qu’il y
-a à lancer, entre une bête comme Noctu et nous-mêmes, des ponts.
-
- * * * * *
-
-Déblayons. Citons en hâte et confusément quelques exemples.
-
-Le bruit par lequel il est classique d’appeler flatteusement un chat, de
-le convier à une friandise ou à des caresses, est humainement produit
-par une aspiration à la fois violente et courte de l’air entre nos
-lèvres extériorisées légèrement et presque complètement jointes. Le même
-bruit laisse la plupart des chiens indifférents, serait-il émis par le
-maître; il sied, pour eux, de le traduire par: psitt! Il déplaît
-visiblement aux rats ou aux souris, il terrorise les lapins; on
-m’objectera que ceux-ci sont des rongeurs, victimes désignées des petits
-félins domestiqués ou sauvages... Soit. Mais toujours le même bruit
-semble enchanter le blaireau, agacer le renard, étonner prodigieusement
-les gallinacés, laisser les merles et les passereaux rêveurs, mettre une
-belette dans un état voisin de l’épilepsie, et il risque de vous
-brouiller pour une bonne dizaine de jours avec celle de vos couleuvres
-la mieux privée et la plus tendre.
-
-Il y aurait de longues pages à écrire sur ce que peuvent de tels
-bruits--et d’ailleurs tous les bruits--provoquer d’impressions diverses
-selon les espèces, et même selon les individus des espèces dites
-supérieures. Si je poussais plus loin, si je voulais considérer les
-effets d’horreur ou de plaisir que produisent sur les autres êtres les
-objets dont les sens, humainement nommés et catalogués, sont offusqués
-ou réjouis, cela comporterait les expériences d’innombrables vies
-savantes et des piles de volumes... Déblayons encore: les parfums les
-plus précieux des fleurs de nos climats, roses, glycines, lilas,
-jacinthes, irritent profondément, et jusqu’à l’en faire mourir, mon ami
-Grillon; on sait dans quel état le bruit d’un gong, ou d’un simple vieux
-chaudron heurté du poing, plonge les abeilles lors d’un essaimage; le
-taureau passe pour être exaspéré par la couleur rouge,--ce qui,
-d’ailleurs, n’est peut-être pas tout à fait aussi exact qu’on l’affirme
-vulgairement; une barricade de rayons ultra-violets fait virer de bord
-les papillons nocturnes et certains insectes diurnes, tout comme s’ils
-se heurtaient à une vitre désobligeante, et la même barricade semble
-pleine d’attraits justement pour la bestiole dont je m’occupe ici; la
-plupart des mammifères aiment les caresses au sens où nous entendons ce
-mot, alors que les autres êtres terrestres, même mes reptiles
-apprivoisés, aiment mieux en donner que d’en recevoir; une fille de
-Patou adorait qu’on lui fît des grimaces,--au contraire de la plupart
-des chiens,--alors que Patou lui-même se serait férocement jeté à la
-face d’un inconnu qui se fût permis de telles privautés à son égard...
-Et Nique, que la seule vue d’une étoffe jaune énervait à l’extrême,
-ayant un printemps trompé son mari Sim avec un aventurier du voisinage
-et accouché d’une portée de couleur isabelle, étrangla froidement les
-nouveau-nés dont la robe en majeure partie jaune d’or exaspérait son
-sens visuel.
-
-Il paraît qu’il y a des gens qui, forts d’une assidue lecture des
-maîtres du théâtre ou du roman psychologique, illuminés des clartés
-perçues grâce à des explorateurs des intérieures Brocéliandes, ne
-doutent point d’avoir barre sur bien d’autres quand il s’agit de
-conquérir l’amitié ou l’amour d’un être humain.
-
-Mais quel homme enseignera jamais à ses semblables l’art de se mettre
-dans les bonnes grâces d’un lézard, d’une grenouille ou d’une
-chauve-souris?
-
-
-
-
-II
-
-
-Pourtant, c’est là chose possible. Comment? Le point le plus exaspérant
-et le plus touchant du problème, c’est que l’apprivoiseur lui-même ne
-lui saurait entrevoir aucune solution. Le même saint mystère domine la
-véritable amitié d’homme à homme, «parce que c’était lui, parce que
-c’était moi», et la sympathie que font naître entre Noctu et son
-encageur les soins plus ou moins désintéressés que celui-ci lui voue.
-Nulle sorcellerie là, quoi qu’en soupçonnât Pile!... Il m’avait dit:
-«Pour sûr qu’elle ne veut pas mourir...» Il ajouta même,--loin de moi,
-par-devant mon grand-père qui aimait les bêtes et qui me rapporta le
-propos: «On dirait qu’il l’a privée...» Et il est très vrai que j’avais
-l’impression, quand Pile vint aux nouvelles pour la première fois,
-d’avoir déjà conquis l’amitié de ma noctuelle.
-
-Du ton injurieux, elle était passée, ai-je dit, au ton qui reproche,
-quand je la prenais dans ma main. Je la caressais comme j’eusse fait mon
-chat ou mon chien favori de l’époque, et dont je ne me rappelle plus les
-noms, mais je n’employais pour cet usage, à cause de la fragilité de la
-bestiole, qu’un doigt au lieu de toute ma main ou de mes deux mains. Le
-reproche sembla devenir peu à peu supplication; puis la parole aiguë, si
-aiguë et si haute qu’elle n’est pas perceptible à toutes les oreilles
-humaines, eut comme une modulation de résignation désespérée.
-
-Elle ne veut pas mourir et elle s’apprivoise, avait constaté Pile.
-Hélas! j’avais «crâné» en sa présence... Elle s’apprivoisait, certes,
-mais où donc mon rustique adversaire en cette rare et puérile joute
-était-il allé prendre que Noctu ne voulait pas mourir?
-
-Car Noctu ne mangeait pas depuis bientôt quarante-huit heures; les
-friandises que j’accumulais dans sa cage demeuraient intactes, et celles
-que je promenais contre son petit museau de carlin ou de bouledogue,
-tandis que je la tenais dans mon autre main, n’avaient d’autre résultat
-que de faire la frêle, ridée et grimaçante figure se rejeter en arrière,
-comme du côté de la grande ombre.
-
-J’en avais le cœur tenaillé. Qu’inventer, de quel genre de persuasion
-user pour interrompre cette grève de la faim qui pouvait, d’une minute à
-l’autre, devenir fatale? A plusieurs reprises j’avais déjà offert, sans
-succès, des mouches, des sauterelles, des grillons et des hannetons à ma
-pensionnaire... Je me revois, comme si la chose datait d’hier,
-approchant de sa gueule fermée une cétoine fraîchement découverte au
-cœur d’une rose: comme à l’ordinaire lorsqu’une main d’homme s’en
-empare, le beau coléoptère à la carapace d’or vert fait le mort; puis,
-agacé d’être tenu dans le vide, il commence à arborer ses antennes, à
-étirer ses pattes, à gigoter... Les pattes doublement et assez
-solidement griffues de la cétoine égratignent la babine de Noctu qui
-grince des dents, qui se fâche, et qui, s’étant fâchée, mord, et qui,
-ayant mordu, goûte, et qui, ayant goûté, trouve cela bon, ne parvient
-plus à bouder contre son ventre, et mange, mange enfin, de fort bon
-appétit, ma foi...
-
-Quel triomphe!
-
- * * * * *
-
-Il ne fut point précaire et ne se borna pas là. A partir de cet instant,
-Noctu accepta toutes les pâtures vivantes qu’il me plut de lui offrir.
-Ayant assez longuement jeûné, elle fit même preuve d’une certaine
-gloutonnerie, surtout, comme il fallait s’y attendre, à l’heure
-ordinaire de son repas, c’est-à-dire à la tombée du soir. J’aurais cru
-pourtant qu’à ce moment de la journée, elle se serait montrée agitée,
-turbulente, en proie à la nostalgie de sa quotidienne promenade. Il n’en
-fut rien. La promenade n’est qu’un moyen, un moyen atrocement fatigant,
-un navrant pis-aller; la fin, c’est d’accomplir son devoir de vivre; le
-but, c’est de se nourrir; pouvant désormais l’atteindre sans peine,
-Noctu s’était rapidement adaptée et ne souhaitait probablement rien
-d’autre.
-
-Elle happa bientôt elle-même tout ce qui bougeait dans sa cage, elle
-rampait et se traînait sur ses coudes, ou plutôt sur ses poignets, la
-pauvre infirme, à la poursuite des criquets amputés de leurs pattes
-sauteuses que je lui fournissais en quantité; et elle en redemandait.
-Elle avait d’ailleurs une préférence marquée pour les petites proies,
-mouches, coccinelles; elle adorait le lait et léchait voluptueusement
-mon doigt mouillé de ce liquide; mais je dus lui tremper à plusieurs
-fois le museau dans la soucoupe pour qu’elle en apprît l’usage et
-s’accoutumât à s’y aller régaler toute seule.
-
-Elle ne détestait pas le gibier d’eau, puisqu’elle consommait volontiers
-de frétillants tétards quand je lui en offrais; elle ne pensait
-nullement à crier, fût-ce tout bas: «Vivent les rats!» lorsque je
-plaçais à quelques centimètres de son museau, dans sa cage, un de ces
-bébés-souris comme mes souris grises ou blanches en produisaient, dans
-leurs cages à elles, en abondance excessive; il semblait même que ce fût
-là pour Noctu un gibier de choix, délicat et tendre.
-
-En tout cas, je ne l’ai jamais vue, en captivité, manger avec plaisir
-une nourriture qui ne fût vivante ou ne bougeât point. Il faut bien
-spécifier que c’est là une gourmandise ou une question de goût de sa
-part, et non point l’effet d’une oblitération partielle ou totale du
-sens visuel, comme il arrive chez d’autres bêtes, et notamment chez la
-plupart des grenouilles ou raines, qui--j’espère le prouver un
-jour--perçoivent les mouvements, mais non pas la plupart des couleurs
-cataloguées au spectre humain, sur lesquelles à peine deux ou trois leur
-semblent _gustativement_ intéressantes, si ces couleurs sont inertes ou
-immobilisées. Noctu, même affamée, a de la répulsion pour la viande
-morte. Jamais ma première captive de cette espèce ne toucha, livrée à
-elle-même, les délicats morceaux crus de veau, de mouton ou de bœuf que
-je plaçais tout frais au nombre de dix dans sa cage; à force
-d’agaceries, lorsque nous fûmes décidément les meilleurs amis de ce bas
-monde, je parvins à lui faire absorber, tandis que je la tenais dans ma
-main, deux ou trois fragments de veau du volume d’un grain de blé; mais
-elle protestait à sa manière, d’un air de me dire: «Mais non, vraiment,
-monsieur, je n’ai pas faim...» et j’ai la très nette impression que
-l’absorption de pareille nourriture fut de sa part manière de me prouver
-son savoir-vivre et sa courtoisie, sans plus.
-
-Ceci pour reléguer définitivement dans la légende les récits que fait
-Buffon de Noctu, de ses sœurs et de ses cousines s’introduisant dans les
-cuisines ou les offices, pour se repaître de lard et de toute autre
-viande fraîche ou avancée, crue ou cuite.
-
- * * * * *
-
-Douces minutes de ma toute première adolescence! L’enfant qui était
-parvenu à faire vivre en cage et presque à apprivoiser sans savoir
-comment une chauve-souris, ne fut certainement pas plus fier quand un
-éditeur bénévole, et certainement un peu souffrant ce jour-là, lui
-offrit de publier son premier recueil de poésies. Le quartier de ma
-ville natale où j’habitais, chez le père et la mère de ma mère,
-commençait sérieusement de s’intéresser à mon expérience, de s’en
-émouvoir même. Une chauve-souris élevée en cage, et presque privée!...
-Peut-être, quelques siècles plus tôt, les vieux amis de ma famille
-eussent-ils conseillé à celle-ci de me faire exorciser ou brûler; mais
-nous vivions, depuis la naissance de la troisième République,
-environnés, même en province, des plus splendides illuminations du
-progrès qu’ait jamais connues le monde. Une bonne dizaine de braves gens
-qui avaient appris à l’école que la chauve-souris, n’ayant rien de
-commun avec un serin ou un chardonneret, ne saurait décemment vivre en
-cage, me regardaient avec une certaine admiration, mais de travers;
-d’autres préféraient ne point parler de cela, quand mon grand-père, très
-intéressé, au fond, par mes expériences, leur donnait les dernières
-nouvelles. Le plus sensé était le vieux Pile qui avait accommodé à ce
-petit miracle sa physique et sa métaphysique personnelles et qui,
-maintenant, expliquait:
-
---Il y a des fous parmi les hommes; les chauves-souris ne s’élevant pas
-en cage, il faut admettre aussi des cas de folie chez ces bêtes, puisque
-celle-ci est comme «privée» et ne veut pas mourir.
-
- * * * * *
-
-Noctu ne voulait pas mourir. Elle me connaissait bien, à présent, et
-j’ai l’orgueil de pouvoir affirmer qu’elle m’aimait à sa manière,
-qu’elle léchait encore mon doigt pour me dire merci, quand il n’y avait
-plus autour de lui la moindre goutte de lait.
-
-Nous avions, quand je la tenais dans ma main, d’admirables conversations
-ensemble; dans ma main, du reste, elle avait pris l’habitude d’y venir,
-vers le huitième jour de sa captivité, sans qu’il me fût désormais
-nécessaire de l’appréhender. Ses petits cris, ses mots et ses phrases,
-pour lesquels il n’est encore en français ni dénomination spéciale ni
-alphabet ou notation, ni dictionnaire ou grammaire, me montraient, plus
-clairement que si cela eût pu être prouvé, qu’elle avait confiance en
-moi, et en outre toutes sortes de choses à me dire.
-
-Elle me regardait bien face; elle répétait par moments deux ou trois
-fois à la suite les même syllabes, ou plutôt les mêmes notes très
-hautes, comme pour insister sur un point intéressant; elle n’acceptait
-une mouche ou autre gâterie qu’après m’avoir bien consciencieusement
-expliqué ce dont il s’agissait... Pauvre enfant, pauvre homme que
-j’étais dès lors! Il m’advint maintes fois d’avoir l’illusion de
-comprendre, la présomption de traduire... Et je hochais la tête en
-manière d’assentiment, comme si cela avait pu prouver à Noctu que
-j’étais avec elle d’esprit et de cœur.
-
-L’essentiel, du reste, c’est que non seulement elle se familiarisait de
-la plus flatteuse manière, mais qu’elle engraissait, «devenait belle et
-se portait comme un charme», pour employer des expressions du vieux
-Pile,--et, décidément, se refusait à mourir.
-
-Le quatorzième jour de sa captivité, quand je voulus au matin et au saut
-du lit, comme j’en avais l’habitude, aller saisir Noctu dans la
-mangeoire où elle dormait à l’ordinaire, j’eus la douloureuse surprise
-d’être effroyablement mal reçu; elle grinçait et m’injuriait comme si je
-l’avais fait choir en ma possession quelques minutes plus tôt, aérienne
-et libre; ses vingt-huit dents minuscules essayèrent même de me mordre,
-ce à quoi elle ne devait pourtant plus ignorer qu’il lui était très
-difficile de parvenir.
-
-Attristé, stupéfait, mais non point intimidé, je m’emparai cependant de
-ma pensionnaire ainsi que j’avais l’habitude de le faire au commencement
-de chaque jour, pour lui parler, la choyer et lui offrir des friandises.
-Or, elle se débattait diaboliquement, hurlait des choses que je
-n’entendais pas toujours, sur des tons qu’il faudrait placer à je ne
-sais quel étage au-dessus des ordinaires portées musicales.
-
-Et ce fut alors que j’aperçus, sur le foin, le coton et l’étoupe qui
-garnissaient douillettement la mangeoire, une petite chose étonnante:
-deux feuilles de papier à cigarette roulées autour d’un noyau de guigne,
-deux minuscules chiffons de crêpe de chine grisâtre drôlement
-entortillés à la base d’un semblant de figure un peu plus sombre... Et
-cela remuait faiblement, et cela poussait d’infimes petits cris.
-
-Voilà pourquoi Noctu n’avait pas voulu mourir.
-
-
-
-
-III
-
-
-Voilà pourquoi.
-
-Qu’on ne croie pas ici à une interprétation plus ou moins fantaisiste ou
-sentimentale de ma part. Si j’ai pu passer pour sorcier aux yeux du père
-Pile, lequel, enfant, avait sans aucun doute essayé d’élever des
-chauves-souris captives, _c’est que ma chance m’avait valu d’abattre une
-femelle pleine sur la route de Jolibeau_.
-
-Dans ces études sans prétention, rien qui ne soit l’exposé tout nu de
-mes expériences personnelles, ou celui de leurs conséquences les plus
-immédiates et les plus évidentes. Quelle que soit mon horreur de
-présenter mes observations sous ces aspects de fiches qui donnent
-parfois un air d’infaillibilité à des faits méritant assez peu d’obtenir
-crédit, me voici bien forcé, en ce point, d’énoncer, le plus brièvement
-possible, ce que mes yeux ont constaté durant quinze années ou plus, et
-d’infliger quelques chiffres à ma dissertation.
-
-J’ajoute, comme entre parenthèses, que mes observations portent ici non
-seulement sur la noctuelle, sur la toute petite qui volait près de mes
-cheveux, mais sur l’ensemble des chéiroptères européens, dont on ne
-connaissait jadis que deux espèces, où Daubenton en distingua cinq, où
-Buffon en vit sept,--par peur d’en omettre, comme il lui arrivait
-souvent,--et où je me contenterai, plus modeste, d’en avouer trois,
-quatre au plus, qu’on les dénomme chauves-souris communes ou oreillards,
-noctules ou noctuelles, fers-à-cheval ou sérotines, pipistrelles ou
-roussettes, barbastelles ou vespertillons. Entre ces bestioles, il n’y a
-de différences que celle, d’ailleurs assez minime, de la taille, celle
-de la forme des oreilles et du museau, celle de la couleur variant du
-gris au roux; bref, toutes diversités qui n’empêchent pas les
-bouledogues et les roquets de s’accoupler; et, si je cite ces deux
-espèces de chiens parmi tant d’autres, c’est que je suis persuadé
-d’avoir eu entre les mains un métis de noctuelle (dont le museau, je
-l’ai dit, rappelle celui du carlin) et de sérotine, chauve-souris qui
-est de même taille, mais qui possède, comme la roussette, des oreilles
-pointues de renard ou de chien-loup.
-
- * * * * *
-
-La même cage, la même exposition et la même clarté très modérée, les
-mêmes accessoires pour la nourriture et le gîte, les mêmes soins, enfin,
-ont été accordés par moi à tous mes pensionnaires.
-
-Voici:
-
-1º Sur dix-sept mâles, deux seulement ont consenti à s’alimenter un peu;
-tous sont morts prématurément en cage; celui qui a vécu le plus--un
-pareil de Noctu, du reste--s’est éteint le dixième jour de sa captivité;
-l’autre, un mâle de la grande espèce à poils roussâtres, me donna
-beaucoup d’espoir durant quarante-huit heures, se gava de lait et de
-hannetons, puis tomba dans une sorte de mélancolie, refusa toute
-friandise offerte à la main ou posée à sa portée, et je le trouvai raide
-et froid au matin du septième jour.
-
-2º Les petits pris au nid, quel que fût leur sexe, mouraient soit au
-bout de quelques heures, soit le deuxième ou le troisième jour quand ils
-consentaient à téter de menus paquets d’ouate hydrophile imbibés de lait
-tiède. Celui qui vécut le plus fut une sorte de monstre réalisé par mon
-industrie, il y a une vingtaine d’années. Je l’avais capturé âgé
-vraisemblablement de quarante-huit heures. Poussé par une de ces
-cruelles curiosités dont j’ai toujours eu horreur en principe et
-auxquelles je ne sais plus succomber depuis longtemps, parce que je les
-crois scientifiquement assez vaines, je tentai d’en faire une sorte de
-quadrupède en le délivrant de sa membrane destinée au vol, en libérant
-ses pattes postérieures, en déplaçant les muscles qui reliaient
-celles-ci au bassin, en sectionnant les os de la main gigantesque et du
-bras minuscule jusqu’à celui qui représente l’humérus, exclusivement.
-Les plaies furent normalement cicatrisées dans les douze heures et le
-monstre téta avec un rare appétit. Il mourut néanmoins le cinquième
-jour, non pas des blessures que je lui avais infligées et qui étaient
-guéries, mais comme les autres, quoique plus tard qu’eux, par dégoût de
-vivre en cage.
-
-Je ne recommencerai jamais, personnellement, une tentative de ce genre.
-Je m’en voudrais néanmoins, l’ayant faite, de ne pas la signaler. Il
-peut exister des gens plus cruels, et il existe certainement, en
-chirurgie animale, des spécialistes plus adroits que moi.
-
-3º Sur quatorze femelles ne portant pas, toutes refusent la nourriture
-et meurent.
-
-4º Sur vingt-deux femelles ayant mis bas en cage, toutes acceptent la
-nourriture au bout d’un temps variant de vingt à soixante heures. Une
-seule meurt après avoir mis au monde deux petits, ce qui, d’ailleurs,
-n’a rien à faire en cette discussion; en effet, sur les vingt-deux
-femelles observées dans les conditions que je dis, trois autres qui ne
-moururent pas après avoir allaité et éduqué leur postérité, avaient
-donné le jour à des jumeaux.
-
-Je m’excuse d’avoir fourni des chiffres, mais il me semble difficile que
-personne, en ce petit sujet, puisse mettre en doute ici leur opportunité
-et leur valeur probative.
-
- * * * * *
-
-Je ne sais trop ce que pouvait penser, depuis qu’elle était mère, Noctu
-qui m’aimait tant et si bien déjà; j’eus le bon goût de ne point
-m’affecter outre mesure de ses grimaces et de ses menaces: j’observais
-ses grimaces avec un joyeux intérêt et ses dents ne parvinrent jamais à
-entamer ma peau. Toutes voiles dehors, toutes ailes étendues, elle
-demeurait jalousement, durant les heures claires, sur son produit
-grisâtre. La nuit, elle acceptait le refuge de ma main, mes invitations
-à souper et de converser avec moi.
-
-Elle avait une vraie fringale de lait. Nous comprenons cela. Elle avait
-aussi, aux heures où elle aimait à se laisser prendre entre mes doigts
-et caresser par moi, tout ce que j’ai pu reconnaître jamais de plus
-humain dans le visage d’une bête. Des chiens, des chats, des serpents,
-des batraciens, des insectes et moi avons été des amis; mais ils ne
-m’entretenaient pas volontiers de leurs petites affaires personnelles;
-et je garde la douce et un peu puérile certitude que Noctu n’y manquait
-point à ce détour de sa vie.
-
-O petites paroles si haut vocalisées que tous les hommes ne sont pas
-tenus de les entendre! Bout de chiffon soyeux, maternel et amical, entre
-mes paumes déjà rudes d’enfant bien portant! Morceau d’ombre
-crépusculaire tombé du ciel et qui perpétuait sa vie et son essence dans
-ma stricte et nue chambre d’écolier indocile, inattentif aux choses
-importantes selon les hommes!... Je savais très bien, à présent, ce
-qu’elle tentait de m’expliquer, et mes hochements de tête, lorsqu’ils
-l’approuvaient, n’avaient plus rien de ridicule selon moi. Même si je
-savais la musique, je ne tenterais pas de noter ici le langage de ma
-petite amie du mois d’août 1896. Je l’ai compris, pourtant. Il
-m’enseignait des choses diverses et miraculeusement belles, et tout ce
-que peut, dans le cœur de la plus défavorisée des créatures, la
-nécessité de vivre apporter de résignation et de volonté à la fois.
-
-Il fallait vivre, et Noctu vivait; et elle faisait téter son petit.
-
-Comme une femme, comme une dame, avec des gestes non pas nécessairement
-nobles, mais presque humains, et avec une sorte de pudeur lorsqu’elle
-dévoilait de son aile ses deux mamelles, qui sont placées à l’endroit
-même où les ont les guenons, nos mères et nos amantes. Dans le nid que
-lui était définitivement devenu sa mangeoire, Noctu restait à quatre
-pattes, si l’on peut dire, le haut du corps appuyé sur ses coudes et le
-reste placé en la façon dont se terminent les otaries, couvrant son
-petit, le réchauffant et lui donnant le sein de la sorte. Mais, quand le
-petit devint gris, de grisâtre qu’il était, et ouvrit au monde de
-minuscules prunelles, ce fut une toute autre histoire; et je ne verrai
-jamais avec des yeux aussi émerveillés et neufs plus attendrissant et
-charmant manège. Telle une nourrice pour famille confortable et qui l’a
-vêtue d’une cape afin qu’elle puisse, sans trop montrer ses charmes,
-alimenter le bambin sous les plis du manteau, telle parfois Noctu,
-véritablement assise dans un coin de la mangeoire, dispensait la
-nourriture issue de sa propre vie, à l’abri de sa grande main entoilée,
-qu’elle repliait comme un voile sur le touchant et sacré mystère. Le
-petit était, bien entendu, un sale bonhomme destiné à lui en faire voir
-de dures un jour ou l’autre; il lui mordillait les tétines à tel point
-que divers produits de notre humaine industrie, huile d’olive ou
-vaseline, ne me parurent pas contre-indiqués en la circonstance. Cela
-dégoûta si véhémentement le fils de mon amie qu’il se sevra de lui-même
-le dix-huitième jour qui suivit sa venue en ce monde; il était alors un
-bonhomme de quatre centimètres environ d’envergure sur deux et demi de
-longueur; il commençait à savoir parler et depuis quelques heures me
-réclamait presque insolemment des mouches en son langage.
-
-Il en obtint, et devint malgré cela neurasthénique. Contrairement à sa
-mère, qui me témoignait une sympathie discrète, il avait, lui, l’amitié
-encombrante, arrogante et geignarde tout à la fois.
-
-Cependant, je consultais mon calendrier avec toute l’angoisse que peut
-comporter pareille opération lorsque l’on a quatorze ans, que septembre
-est déjà vieux d’une semaine et que l’on est pourvu d’une famille qui
-exige pour vous le plus brillant avenir.
-
-J’en savais du reste, sur Noctu et l’éducation de son fils, autant et
-plus qu’il me semblait précieux d’en retenir pour l’heure. Voici comment
-je pris congé d’eux: je mis la cage sur ma table, contre la fenêtre, et
-j’attendis la tombée du soir tout en gavant de lait Noctu et son bébé.
-La porte de la cage fut ouverte, lorsque je me sentis bien sûr qu’ils
-n’avaient plus faim; j’avoue à ma honte que je comptais sur leur
-ingratitude pour abréger la cruauté d’adieux trop prolongés.
-
-Quand le ciel devint couleur de raisin noir écrasé et d’orange mûre,
-Noctu grimpa sur mon dictionnaire grec-français Bailly, considéra ma
-main et non pas même mes yeux, puis prit son vol. Le bébé poussa un cri
-qui doit être un des plus graves de la gamme à lui concédée par Nature,
-et partit à son tour loin de moi.
-
-Il me parut qu’il suivait sa mère.
-
-J’avais appris de la sorte, et bien d’autres observations me l’ont
-confirmé par la suite, que la chauve-souris n’a besoin d’aucune
-éducation pour s’exercer à son piètre vol, qu’elle le possède aussi bien
-dès la première tentative que pour le reste de son existence. J’ajoute
-que l’essor initial doit se terminer fréquemment par un dérapage suivi
-de chute, et de fin prématurée pour l’apprenti entre les griffes d’un
-chat dans les rues, entre les serres d’un nocturne aux champs.
-
-Mais je ne vis pas cela le soir dont je parle; je voyais simplement un
-coin de ciel d’orage, de plus en plus couleur de raisin noir écrasé, de
-moins en moins couleur d’orange mûre, et ceci à travers deux larmes, une
-dans chacun de mes yeux.
-
-Durant les trois semaines qui séparaient encore la vraie vie, mes
-premiers vers et les premiers sourires innocents des filles, de mon
-retour à la prison universitaire, il me sembla qu’une petite
-chauve-souris rôdait plus particulièrement que les autres devant la
-fenêtre de ma chambre, chaque soir.
-
-Aujourd’hui, je suis bien sûr que ce n’était pas celle qui avait tenté
-de me raconter tant de choses, lovée dans le creux de l’une de mes
-mains. Mais je préfère croire que cette certitude me trompe et que
-c’était bien Noctu qui se souvenait de moi, et que ce fut bien elle
-aussi qu’on trouva morte au printemps d’après, dans notre grenier, où
-jamais chauve-souris n’avait jusque-là hiberné. Ainsi faut-il faire plus
-de confiance aux ombres et aux fantômes, à mesure que la réalité devient
-entre nos doigts onde qui glisse ou tout de suite s’évapore; ainsi
-passons-nous de la vie au songe et du songe à l’au-delà; ainsi va ce que
-nous appelons l’existence, quand nous savons accorder à ce mot une des
-rares significations qu’il risque de posséder à peu près réellement.
-
-
-
-
-LIVRE IV
-
-QUARTIERS D’ÉTÉ, QUARTIERS D’HIVER
-
-
-
-
-I
-
-
-De ce que j’ai noté jusqu’ici, il me semble qu’une indication peut être
-produite déjà, que je tenterai de mettre mieux en lumière par la suite:
-la chauve-souris, et notamment celle que je nomme noctuelle, est
-l’animal qui me paraît se rapprocher le plus de celui que nous sommes.
-
-Les livres d’histoire naturelle employés lorsque j’étais élève de
-quatrième classique, puis de philosophie,--et je n’en ai guère feuilleté
-ensuite--ordonnaient la dénomination des vivipares: bimanes,
-quadrumanes, chéiroptères, insectivores..., etc. Les classifications de
-ce genre sont si prodigieusement dénuées d’intérêt que j’en viens
-souvent à regretter le temps où l’on traitait de poissons les cachalots,
-les veaux marins, les huîtres, les grenouilles et les étoiles de mer
-pour la raison que ces êtres vivent dans l’eau, raison qui peut,
-d’ailleurs, dans la plupart des cas, être tenue pour assez limpide.
-
-Mais alors pourquoi les manuels, dont était invitée par mes maîtres à
-profiter mon adolescence, rangeaient-ils au nombre des mammifères les
-ornithorynques australiens, timides et infiniment rares bêtes que ni les
-savants officiels ni moi ne verrons jamais de notre vie, dans les
-conditions où voir signifie véritablement observer et qui ne sont pas
-toujours permises à des existences comme les nôtres? Oui, pourquoi
-l’ornithorynque promu au grade de mammifère, alors qu’il est pourvu d’un
-bec de canard, pond des œufs, et qu’il n’est nullement démontré qu’il
-fasse téter ses petits issus de l’œuf, malgré que cette légende soit
-populaire dans une élite?... Pourquoi? Parce qu’il est revêtu de poils
-et non de plumes, et qu’il est quadrupède!
-
-Cette façon d’assigner une place aux créatures sur l’échelle qui n’a ni
-commencement ni fin constituent de notre temps une des aberrations les
-plus puériles de l’esprit, et peut-être, après tout, par cela même, une
-des plus charmantes. Si le Maître des destins m’accorde le loisir
-d’exposer le peu que je connais de ces questions, peut-être, chargé
-d’ans, me sera-t-il permis de relire les livres qui font autorité en ces
-temps-ci avec la même joie émerveillée, avec ce frisson procuré par les
-naïves légendes, que j’éprouvais en feuilletant jadis Aristote, Pline,
-Buffon, Lacépède, l’_Histoire des Voyages_,--et même Fabre, le premier
-défricheur de la plus fertile des terres, mais qui lui-même a mal
-étreint, parce qu’il voulut tout embrasser de la contrée mystérieuse et
-immense entre toutes, et que ses forces le défendaient mal en si
-audacieuse entreprise.
-
-Que si je me résigne provisoirement à conserver la classification des
-mammifères telle qu’on me l’a enseignée en mes études, ce sera par
-commodité, parce qu’elle est une des dernières en date, et que, dans
-l’impossibilité de bâtir ici œuvre raisonnable, un à-peu-près en vaut un
-autre, somme toute. Je me contenterai, pour ma satisfaction personnelle,
-de modifier légèrement le début de la leçon quand je me la réciterai, et
-de me dire: Bimanes, chéiroptères, quadrumanes..., etc.
-
-La chauve-souris est en effet un véritable homuncule volant. Dans une
-précédente étude, je me suis avant tout efforcé de montrer l’abîme qui
-sépare l’homme de l’insecte; ici mon rôle est tout autre,--si forte que
-demeure mon appréhension de retomber dans l’anthropomorphisme béat où se
-complaît notre antique orgueil, et de faire comme un mérite à celles des
-bêtes qui se montrent en quelque façon nos proches parentes.
-
- * * * * *
-
-Je ne me livrerai pas à des descriptions anatomiques qu’il est facile de
-trouver partout. Il me suffit de considérer le squelette du crâne et du
-thorax de la noctuelle pour orienter ma méditation et ma rêverie.
-L’aspect du crâne surtout est intéressant, et, en bloc, bien plus
-humainement conformé que celui des singes, même des grands
-anthropomorphes.
-
-Je sais que ce crâne a contenu un cerveau proportionnellement plus
-considérable que le leur, plus riche en circonvolutions et, bien que je
-n’attache pas une importance majeure à ces observations dont un certain
-matérialisme a fait trop de cas, il m’en coûterait de les passer
-absolument sous silence; je note encore, chez certaines espèces, et
-notamment chez la plus pitoyable, chez la noctuelle, un angle facial
-développé d’assez impressionnante façon; enfin les dents, dont le nombre
-varie de vingt-quatre à trente-deux, selon les variétés, sont disposées
-comme les nôtres, et les canines ont une conformation bien moins
-excessive et bestiale que chez la plupart des animaux insectivores ou
-carnassiers.
-
-Mais, encore une fois, ce n’est pas la contemplation du menu squelette
-qui suffirait pour nous renseigner sur notre troublante parenté avec
-Noctu. Au passage, il a pu m’arriver--ne sachant comment m’en tirer
-autrement--de noter, avec quelque irrévérence, diverses erreurs de
-Buffon. Ici, je lui reprocherai encore d’avoir tant et tant contribué à
-répandre le préjugé de l’homme chef-d’œuvre de la création, toujours en
-vertu de mon entêtement à professer que l’homme est l’homme, que
-l’animal est l’animal, qu’il n’existe pas entre l’homme et l’animal et
-même entre les divers animaux de communes mesures, et que je ne saisirai
-jamais très clairement les différences de ce que nous nommons, faute de
-mieux, intelligence ou instinct. Mais, où je suis de tout esprit et de
-tout cœur avec Buffon, c’est lorsqu’il développe que l’apparence
-extérieure des animaux signifie peu de chose et que le singe, notamment,
-est beaucoup plus éloigné de nous que l’éléphant ou le chien. En ce qui
-me concerne, jamais un singe ne m’a moins paru mon parent,--inférieur ou
-privilégié,--que lorsque je le voyais user de sa conformation pour
-imiter nos gestes, boire dans une tasse, monter à bicyclette ou danser
-le _shimmy_.
-
-C’est pourquoi, au point où j’en suis, les mœurs et coutumes de Noctu
-doivent retenir mon attention, bien plus que certaines analogies
-physiques et physiologiques, souvent assez troublantes, du reste.
-
-J’ai laissé pressentir qu’il était peu commode d’étudier la bestiole en
-liberté, ce qui, pourtant, devient ici indispensable. Peu commode,
-certes, mais non point impossible; la patience devient plus vite qu’on
-ne le croit une vertu facile à pratiquer pour le chercheur qu’une étude
-passionne, pour cet être singulier dont la psychologie est en somme
-assez voisine de celle d’un monomane ou d’un individu accaparé par un
-vice. C’est peu à peu que se combleront les lacunes inévitables, par des
-reproductions entêtées d’expériences, par des juxtapositions et des
-développements précautionneux d’observations; et, en somme, au bout de
-quelque dix ans, nous pouvons éclairer l’histoire d’une vie de bête avec
-honneur, et aussi avec plus de certitude que celle, par exemple, d’un
-grand homme ou d’une époque.
-
-Il faut aussi, à mon avis, et surtout dans les débuts d’une étude
-naturelle, s’en remettre à sa chance, compter sur le hasard, «risquer
-les coups» les plus fantaisistes ou même les plus saugrenus, bref, se
-garder d’une méthode trop compassée et rigoureuse; c’est pourquoi je
-resterai toujours persuadé qu’il ne saurait y exister de meilleurs et de
-plus avisés observateurs des bêtes que les enfants qui les aiment ou qui
-s’y intéressent; s’il m’est arrivé, s’il m’arrive encore de raconter à
-propos d’elles certains menus faits inconnus, singuliers et pourtant
-parfaitement exacts, c’est à de lointains souvenirs que je dois surtout
-cette documentation, ou à des récits de gamins qui veulent bien me tenir
-parfois au courant de leurs recherches, de leurs inventions et de leurs
-«trucs» personnels d’observateurs-amateurs de bestioles.
-
-Le bénéfice de l’âge et de la science est peu de chose; il nous vaut la
-vaine satisfaction de disserter, de rêver et de tenter de conclure; mais
-qui pourrait affirmer qu’il ne nous a pas fait perdre, avec nos yeux
-neufs, l’art de nous en servir ingénument, le privilège de foncer grâce
-à eux, tout droit et sans encombre, jusqu’au cœur de la réalité
-elle-même?
-
- * * * * *
-
-Voici ce que je risquai vers ma seizième année pour observer des
-chauves-souris, sinon en complète liberté, du moins au gîte et dans leur
-intimité véritable.
-
-Ayant repéré trois nids dans de vieux arbres, sur les rives du Lot, je
-m’en fus un beau matin clouer contre leur orifice un rideau de toile
-métallique.
-
-Tout ce jour me vit fiévreusement vagabonder d’un nid à l’autre pour
-essayer d’accoutumer mes prisonniers à ma figure et à mes manières.
-Ainsi qu’il était facile de le prévoir, je fus plutôt mal accueilli.
-Grimaces et injures, ou cris d’horreur. Sans trop m’en offusquer, je fis
-ample provision, parmi les broussailles et les herbes du voisinage,
-d’insectes divers que je distribuai dans chacune des cages improvisées;
-je savais déjà que toutes les trois contenaient un couple, mais non
-point encore si les petits étaient nés, n’ayant pas osé porter
-l’effarouchement au comble en tripotant les bestioles et en menaçant de
-désordre le refuge conjugal.
-
-Trois fois vingt-quatre heures d’affilée, je renouvelai mon studieux
-manège; mais, le troisième soir, après avoir approvisionné les nids
-encore plus confortablement qu’à l’ordinaire, je démasquai les orifices,
-sitôt que la nuit fut tout à fait venue.
-
-J’avais mon idée; elle était de celles dont j’ai parlé un peu plus haut
-et qui semblent plutôt folles à des hommes mûrs; à moi, enfant, elle me
-paraissait au moins audacieuse, et c’est tout dire. Je pensais déjà que
-le travail auquel Noctu devait sa subsistance était pénible, et je
-tenais à savoir si, nourrie sans avoir à prendre de peine, elle ne
-préférerait pas, au bout de trois jours d’essai, son encagement relatif
-aux durs travaux de la liberté absolue et à la recherche d’un nid où ma
-vilaine figure d’homme n’irait plus l’épouvanter à des heures indues.
-
-Or, mon hypothèse hasardeuse se trouva pleinement confirmée: les trois
-couples, au matin, occupaient toujours leurs domiciles respectifs; s’ils
-en sortirent par la suite, ce fut uniquement en manière de délassement
-ou d’entraînement, par hygiène, ou pour chasser en amateurs. Des
-expériences du même genre, maintes fois répétées par la suite, m’ont
-donné les mêmes résultats, à de très rares exceptions près où l’abandon
-du nid fut _certainement_ provoqué par ma maladresse, par un geste trop
-brutal de moi; encore faut-il noter que l’abandon du nid n’eut jamais
-lieu quand les enfants étaient nés.
-
-Je pus, dès lors, enlever définitivement les toiles métalliques qui
-avaient, quelque quatre-vingts heures, tenu mes bestioles prisonnières,
-et les progrès de ma familiarité avec elles ne différèrent pas de ceux
-que j’ai marqués de mon mieux, en racontant comment je devins l’ami de
-la petite chose ailée capturée deux ou trois ans auparavant, sur la
-route de Jolibeau.
-
-Quelle conclusion--provisoire et fragmentaire--énoncer à présent? Voici
-des êtres qui n’ont jamais, que je sache, été domestiqués; pourtant,
-cent heures au plus leur suffisent pour s’adapter à de nouvelles
-conditions d’existence. Il ne peut être ici question d’atavisme;
-néanmoins, ces êtres fantasques, incomplets, manqués, lunatiques et
-sauvages, s’habituent rapidement à mes manières, à ma figure de géant
-redoutable et passant, à coup sûr, dans leur monde, pour malfaisant; et
-non seulement ils acceptent leur nourriture de ma main, mais ils
-protestent en leur langage et «en redemandent» quand, à dessein, je me
-montre parcimonieux; ils ne craignent plus mes mains; ils acceptent mes
-caresses...
-
-Une fois encore, qu’appelle-t-on intelligence et à quoi inflige-t-on le
-nom presque toujours méprisant d’instinct?
-
-Les mots humains qui s’écrivent reconnaissance ou gratitude sont beaux
-comme certains rêves; je vois, dans ce qui me semble être la réalité, au
-delà ou en deçà d’eux, un simple effet réactif, un épanouissement
-allègre provoqué par la force définie ou non définie qui facilite
-l’existence à toute créature animale ou végétale. Ainsi du haut en bas
-de la prétendue échelle des êtres. J’ai noté naguère que Grillon
-s’accoutume très vite, lui aussi, à sa sécurité de captif, et juge alors
-inutile de creuser son terrier; qu’on demande aux horticulteurs si les
-fleurs elles-mêmes ne témoignent pas à ceux qui s’occupent d’elles leur
-reconnaissance, en la manière qu’elles le peuvent ou le savent!
-
- * * * * *
-
-La reconnaissance de Noctu est presque humaine parce que Noctu est très
-près de nous. Trois jours et trois nuits ne lui ont-ils pas suffi pour
-considérer mes bienfaits comme choses dues et toutes _naturelles_? Elle
-qui, par terreur, tentait de me mordre à notre première entrevue, c’est
-par colère qu’elle le ferait volontiers maintenant, si je m’amusais à
-lui présenter ma main vide; ou peut-être encore croit-elle que, n’ayant
-rien trouvé de mieux, je lui offre le bout d’un de mes doigts à manger.
-
-Humaine, la reconnaissance de la chauve-souris l’est encore en ce sens
-que la bestiole garde une étonnante mémoire de bienfaits qu’elle a reçus
-et qu’elle tient désormais pour renouvelables, jusqu’au bout. Les trois
-couples observés comme je viens de le dire, je les marquai, quand vint
-le temps de rentrer au lycée,--j’avais eu de la chance, j’avais été
-légèrement souffrant, et mon départ n’eut lieu qu’en novembre,--je les
-marquai de divers signes, au blanc d’argent en tel ou tel endroit de
-leurs monstrueuses mains entoilées.
-
-L’an qui suivit, deux de mes tourtereaux avaient retrouvé leur gîte
-ordinaire; dans un autre nid, le mâle, devenu veuf, sans doute, du fait
-de la terrible hécatombe hivernale, avait pris une nouvelle épouse,
-toute jeune, ma foi, aux dents pointues et très blanches, à la peau par
-endroits parée encore de reflets orangés; enfin, le troisième abri resta
-vide. Mais les survivants m’ont toujours reconnu.
-
-Plus tard, quand j’eus des loisirs, ayant fait sur un plus grand pied
-ces petites expériences, j’ai à peu près constamment retrouvé, d’un an à
-l’autre, la même proportion de retours par couples au logis printanier
-et estival, de disparitions, de remariages à la suite de veuvage ou de
-divorce.
-
-C’est d’ailleurs sans conviction et de manière un peu plaisantine que je
-viens d’écrire ici le mot de divorce; j’indiquerai plus loin comment vit
-dans l’intimité un couple de chauves-souris; je dis tout de suite qu’il
-n’y a rien de plus touchant à contempler, et que, malgré les
-insurmontables difficultés que présentent ici les expériences, on peut
-affirmer que le mâle et la femelle se jurent dès leur premier
-accouplement une fidélité dont ils se croient libérés seulement par la
-mort et par la nécessité de ne point négliger des possibilités de vie,
-de perpétuation de leur race si terriblement menacée.
-
- * * * * *
-
-Ce que je puis dire encore, c’est que je n’ai jamais vu un mâle et une
-femelle qui furent mes amis l’année précédente et que j’avais marqués du
-même signe ou du même chiffre par ménage, s’accoupler autrement
-qu’ensemble, aussi longtemps qu’ils vivaient; jamais je n’ai trouvé la
-femelle nº 1 épouse du mâle nº 1, en compagnie, six mois plus tard, du
-mâle nº 2 par exemple. J’accorde, du reste, que cela ne prouverait pas
-grand’chose, même si l’expérience avait porté sur des milliers de
-couples, car on pourrait m’objecter que les époux ou les épouses des
-femelles et des mâles que je retrouve remariés sont tout bonnement allés
-chercher fortune ailleurs; mais ces ingratitudes et ces émigrations sont
-peu probables, car la chauve-souris n’est un animal vagabond que sur un
-espace relativement restreint, et dont les gîtes d’hiver ou d’été
-restent les mêmes sa vie durant.
-
-De ceci, la preuve est facile à faire, grâce au système de marques,
-chiffres, lettres ou dessins dont j’ai parlé. Sur cette question
-d’absolue fidélité conjugale, dont je demeure persuadé, faute de pouvoir
-prouver, je présumerai avec quelque hardiesse, contrairement à mon
-habitude en pareil cas: la chauve-souris est un animal plus humain que
-bien des hommes et des femmes, au point de vue des soins sentimentaux et
-des amoureuses obligations. Un détail à noter encore: jamais je n’ai
-constaté qu’un veuf et une veuve se fussent remariés ensemble; il est
-rare que, même jeune encore, la veuve de l’hiver recherche lors du
-printanier réveil un nouvel époux; si elle y est décidée pour des
-raisons d’elle seule connues, elle fait maison commune avec un jeune né
-l’année d’avant, mais la nouvelle union demeure le plus souvent stérile;
-stérilité que je signale, mais dont je me sens incapable de donner les
-raisons: peut-être, à cause de certaines particularités physiologiques
-qui rapprochent si fort la chauve-souris femelle des grands singes
-femelles et de la femme, y a-t-il pour elle, au delà d’un certain âge,
-incapacité de reproduire? Ce qui est sûr, c’est qu’avec un mâle
-remarié,--et lui aussi ne se remarie jamais qu’avec une jeunesse,--il
-n’en est plus ainsi; il me semble même que ce sont les ménages de cette
-sorte qui donnent le plus fréquemment le jour à des jumeaux.
-
-Quand le sort de Philémon et de Baucis est interdit à nos bestioles, il
-leur reste permis encore de vivre et de se survivre à l’imitation de
-Booz et de Ruth.
-
-
-
-
-II
-
-
-Dans la vie normale d’une noctuelle, on ne saurait se contenter de
-distinguer comme dans la nôtre la veille et le sommeil avec ou sans
-rêves. Ainsi que nous, Noctu dort,--dort à la façon dont un chien ou un
-chat le fait volontiers, aux heures par trop lumineuses du jour,
-allongée sur son ventre, le museau mussé dans les entoilures de ses
-mains monstrueuses; ce n’est guère que pour se reposer brièvement ou
-pour digérer qu’elle se suspend, libre ou captive, à une branche d’arbre
-ou à un perchoir, la tête en haut ou en bas. J’ai remarqué aussi--soit
-dit en passant--qu’elle adopte volontiers cette position pour causer
-avec sa compagne ou avec moi, que c’est là véritablement son fauteuil et
-ses «commodités de la conversation».
-
-Affaire de goût! Mais, quand c’est la tête en bas qu’un homuncule volant
-récemment capturé et encore injurieux me dit mes quatre vérités, j’avoue
-ne pouvoir me garder d’un peu de honte; les vertèbres de son cou sont
-assez souples pour que, accroché par les ergots de ses pattes
-postérieures, il me puisse regarder bien en face, la nuque en angle
-droit avec l’échine et la gorge toute frémissante d’indignation;
-adolescent, il m’arrivait de penser en pareil cas:
-
-«Je ne peux pourtant pas m’accrocher par les jarrets à une barre fixe
-pour montrer à Noctu que je sais vivre, moi aussi...»
-
-Aujourd’hui encore, je ne déteste pas de réfléchir, un peu puérilement,
-à tout l’abîme que peut entre deux créatures creuser l’habitude chez
-l’une de causer assise ou debout à la manière humaine, chez l’autre de
-pratiquer le loisir dans une position déconcertante pour notre
-structure; de quels graves malentendus ceci ne dut-il pas maintes fois
-être cause, entre mes récents pensionnaires et moi! Je leur rends cette
-justice qu’ils s’accoutumaient assez vite à mon apparente inconvenance,
-tandis que j’ignore encore, au moment où j’écris ces lignes, si
-l’apparition d’un monsieur venu pour m’entretenir en marchant sur les
-mains, en faisant «le poirier», comme l’on dit, ne me comblerait pas
-d’indignation ou d’effroi.
-
-Mais, en plus du sommeil et du repos au sens qu’ont ces termes en nos
-humains langages, les nécessités de l’existence ont entraîné pour les
-chauves-souris européennes la nécessité supplémentaire de l’hibernation.
-C’est là une coutume atavique fort fréquente parmi les espèces animales
-de nous connues, surtout en nos climats tempérés et chez les
-insectivores dits «à sang froid», que les rigueurs de nos hivers et la
-rareté de leur nourriture en cette saison condamnent à une demi-mort qui
-dure presque la moitié du temps de leur vie: ainsi de la plupart de nos
-batraciens et de nos reptiles; et nous avons aussi chez nous des
-mammifères autres que les chauves-souris dont le sommeil hibernal est
-connu au point d’être devenu proverbial et légendaire; la marmotte, par
-exemple, ou le loir et ses proches parents, tels que le muscardin et le
-lérot.
-
-J’ai observé le sommeil hibernal du lérot et du loir, ce qui ne présente
-guère de difficulté; mais une étude de ce sommeil ne me saurait paraître
-plus suggestive et profitable qu’appliquée à la chauve-souris;
-engourdissement dont aucun de nos mots ne peut rendre compte, comportant
-des sensations ou même un anéantissement total de sensations que nous
-sommes fatalement impuissants à décrire, que le mystère environne et
-pénètre, qui nous rejette soudain très loin d’une créature que nous
-avons vue et que nous verrons mieux encore si voisine de nous!...
-
- * * * * *
-
-Voici octobre.
-
-Bien que certains crépuscules soient encore tièdes et longs, les
-insectes aériens qui les hantaient en abondance quelques semaines
-auparavant sont devenus soudain très rares; les hirondelles ont déjà
-compris--elles qui, pourtant, peuvent chasser tout le jour et cueillir
-des proies au ras du sol--qu’il était grand temps d’aller s’enquérir aux
-pays du soleil d’une pitance plus substantielle.
-
-Un peu comme elles, on voit alors les chauves-souris tenter de se
-rassembler; elles sortent des nids bien plus tôt qu’en plein été et,
-tout en voletant dans les derniers rayons du soleil, il semble qu’à
-petits cris elles s’appellent et se concertent.
-
-Pourquoi sortent-elles des nids plus tôt qu’en été? Par «plus tôt» je ne
-signifie pas bien entendu, ici, l’heure de ma montre, mais la position
-du soleil dans le ciel. Peut-être parce que la lumière diffuse de
-l’astre offusque moins, en cette saison tardive, leurs faibles yeux;
-peut-être parce que les derniers insectes volants ne sont guère
-nocturnes ni même crépusculaires; peut-être parce que l’instinct des
-chauves-souris les avertit qu’un abaissement de la température est
-prochain et qu’il n’y a pas de temps à perdre pour regagner en troupe,
-comme elles se plaisent en général à le faire, leurs quartiers d’hiver.
-
-En tout cas, les voici dansant presque sur place, par petits ballets de
-huit à quinze sujets; puis deux, trois ou quatre de ces ballets se
-confondent en un seul qui, presque aussitôt, prend son vol dans une
-direction pour nous mystérieuse, mais assurément bien connue des
-minuscules danseurs; quelquefois deux ou trois couples, ou plus,
-continuent à voleter au même endroit; ou bien ils vont se mêler à un
-autre bal: des indésirables, des étourdis qui se sont trompés de bande,
-qui ont oublié, parmi les joies de l’amour et du mariage, l’endroit
-précis du rendez-vous que leur tribu s’était fixé pour l’approche des
-mauvais jours. Mais, bientôt, tout s’arrange; si nous ne retrouvons pas
-les nôtres ce soir, ce sera pour demain! Et, dès ce soir-ci, où j’ai vu
-des bals quasi diurnes de chauves-souris s’organiser, je sais que,
-demain, quantité de nids estivaux seront vides.
-
-Ils ne le seront pas, ils ne le resteront pas tous. Les chauves-souris
-européennes préfèrent habiter en société leur palais d’hiver, y
-sommeiller en s’y sentant les coudes serrés, mais ce n’est pas là une
-règle dont les exceptions peuvent être raisonnablement rangées au nombre
-de celles dont on gifle les règles, sous prétexte de les confirmer.
-L’intérêt de l’hibernation en commun ne me semble pas tenir, pour mes
-bestioles telles que je les ai déjà décrites et éprouvées, à une cause
-autre que la recherche instinctive d’un peu plus de chaleur durant les
-moments glaciaux de l’hiver.
-
-Il se peut encore--c’est déjà moins sûr--que certains couples vieillis
-et sentant la mort prochaine désirent la communauté hiémale pour pouvoir
-se remarier, en cas de décès de l’un des conjoints, avec un mâle ou une
-femelle de l’année précédente, qui aura sommeillé près de lui jusqu’au
-retour des jours clairs; mais ici, étant donné tout ce que j’ai
-expérimenté d’humanité dans ma bestiole, la particulière tendresse des
-vieux mâles remariés pour leurs nouvelles épouses, les gâteries comme
-maternelles de la part des vieilles femelles quand elles fonderont avec
-un jeune mâle un gîte commun au printemps suivant, j’aime mieux ne rien
-affirmer, craignant de ne pouvoir empêcher mon imagination, non pas de
-«transposer», ce dont je me méfie assez, Dieu merci, mais de s’ébattre
-au hasard, et ceci quand même un peu de vérité risquerait de luire au
-bout du vagabondage.
-
-
-
-
-III
-
-
-On peut compter que sur cent couples de chauves-souris (observés dans le
-Lot-et-Garonne et dans les Landes), vingt environ ne vivent pas en
-communauté durant le sommeil d’hiver. En ce cas, le petit garçon, la
-petite fille ou les exceptionnels jumeaux partagent le grand repos
-obscur et famélique de leurs parents immédiats.
-
-Ces cas d’hibernation par famille et non pas en communauté ne sauraient
-rien signifier à mes yeux que des possibilités d’aristocratie pour la
-race des homuncules volants: certains possèdent un gîte dont la tiédeur
-ou la bonne exposition les invite à supposer qu’ils n’ont pas besoin,
-pour se réchauffer aux jours froids, d’intrus ni de déplaisants
-contacts; ils ne sont pas désespérés à l’idée de pouvoir mourir en
-dormant; ils font confiance au présent et à l’avenir; ils sont entre
-eux, à trois ou quatre seulement, du même sang; néanmoins, ils se font
-confiance réciproque et se suffisent, plus ou moins chanceusement, à
-eux-mêmes.
-
-Je m’empresse d’ajouter que, dès les premiers tiédissements des souffles
-aériens, l’enfant ou les enfants, si le père et la mère vivent toujours,
-sont expulsés du berceau natal, et énergiquement conviés, des dents et
-des griffes, à aller tenter ailleurs la vie des gentilshommes de fortune
-ou des belles aventurières.
-
-Je n’ai pu encore, et ne pourrai sans doute plus jamais observer en
-personne ce qui se passe dans ces fiefs comme inaliénables, quand
-l’époux ou l’épouse meurt durant l’hiver. J’ai néanmoins tout lieu de
-présumer que la veuve chasse sa fille et garde son fils, au moins
-quelques jours, pour le gâter de son mieux et perfectionner son
-éducation en toutes choses; que le père met sans façon son fils à la
-porte, mais retient sa fille comme une épouse qui lui est due.
-
-Nous voici très près, une fois de plus, de l’humanité, d’une humanité
-seigneuriale et pastorale, biblique ou primitive, mais qui, somme toute,
-ne date pas de plus de cinq mille ans dans l’histoire des peuples dits
-civilisés, et qui appartient à l’histoire contemporaine de diverses
-races sauvages, d’ailleurs déclinantes.
-
- * * * * *
-
-Celles des chauves-souris qui passent l’hiver en société choisissent des
-gîtes abrités, obscurs et aussi souterrains que possible; les caves et
-les grottes ont leur préférence, surtout si les caves sont celles
-d’habitations abandonnées et si les grottes sont à bonne distance des
-lieux fréquentés par les hommes.
-
-Il faut remarquer l’appréhension que ces bêtes ont de notre voisinage,
-quand s’approche le temps de la longue torpeur, elles qui se soucient
-tellement peu de nous et volent si près de nos têtes dans la saison
-d’activité et de chasse. Cela m’a surpris assez longtemps, car bon
-nombre de nos carnassiers champêtres, renards, bêtes puantes et autres
-éternels affamés de moindre importance savent très bien s’introduire
-dans les souterrains et les cavernes pour s’y régaler de chauves-souris
-endormies; mais j’ai réfléchi par la suite que, si la présence ou le
-voisinage humain éloigne ces carnassiers, il en attire d’autres,
-notamment les chats qui, gavés dans les villes par leurs amis ou leurs
-amateurs, sont presque toujours, aux champs, de très pauvres diables,
-condamnés par leurs maîtres rustiques à gagner leur vie, c’est-à-dire à
-payer leur place auprès de l’âtre et l’offre de quelques os par des
-massacres notoires de rats ou de souris; et l’on conçoit que le minet
-prenne peu garde à ce que la souris soit volante ou non, lorsque la faim
-le tenaille.
-
-J’en ai connu un, des plus misérables de sa caste, qui, ayant découvert
-dans un recoin de carrière abandonnée une compagnie de vingt-cinq ou
-trente chauves-souris endormies, vécut quelque temps de manière fortunée
-et fit preuve d’une rare prévoyance en allant en croquer une ou deux,
-mais non davantage, chaque jour... En somme, à hiberner près de nous, la
-chauve-souris n’aurait pas seulement à craindre des risques égaux à ceux
-qu’elle court dans les solitudes, mais bien pires, puisque nous serions
-là, nous qui tuons les bêtes les plus innocentes et les moins
-comestibles sans raison, pour le plaisir, par sottise.
-
-J’ai marqué la préférence des chauves-souris pour des repaires
-souterrains: c’est que les variations de température y sont moindres et
-que, d’autre part, l’humidité ne paraît guère les intimider ni leur
-nuire.
-
-De ces repaires, il en est, au reste, de fort ingénieux ou imprévus,
-mais dont l’examen n’infirme en rien les goûts et les besoins que j’ai
-signalés jusqu’ici. Durant les quatre années qui précédèrent la guerre,
-il n’y eut pas d’hiver que je n’allasse passer quelques semaines dans la
-forêt landaise; et, lors de ces séjours, j’étais prié par un de mes amis
-d’aérer sa demeure sylvestre, où il ne venait jamais en pareille saison.
-
-Ce dernier détail n’avait pas dû échapper à la perspicacité des
-chauves-souris du voisinage; car, un volet du premier étage se trouvant
-endommagé dans un coin et présentant là une ouverture, bon nombre
-d’elles s’étaient empressées de s’installer pour les mauvais jours entre
-les vitres et les contrevents; mon ami n’arrivait jamais avant le
-commencement de juillet, regagnait régulièrement Paris dans la dernière
-semaine de septembre, et la chambre en question avait une autre fenêtre,
-ce qui me permettait d’y faire entrer l’air et le soleil sans déranger
-les dormeuses. Ainsi, désirant tout ensemble tenir ma promesse et
-contenter ma curiosité, je n’avais pas à sacrifier l’un de ces louables
-sentiments à l’autre: et, durant quatre hivers, je retrouvai mes bêtes
-en leur heureux asile, un peu plus nombreuses chaque fois: l’endroit
-était bon. La population de ce paisible et silencieux hameau monta entre
-1910-1911 et 1913-1914, de vingt-cinq petites âmes à trente-six.
-
-Quel merveilleux poste d’observation le hasard m’avait procuré là!
-
-Depuis lors, à un poste d’un autre genre, mon ami a été pulvérisé par un
-obus, au point qu’on a seulement recueilli de lui, m’a-t-on raconté,
-d’informes débris de chair sanglante,--et sa tête intacte, qui semblait
-sourire. Si les yeux qui se rouvrent au delà de la vie s’intéressent
-encore à de pauvres choses, aux pensées, aux actes et aux écrits des
-attardés de ce monde, puisse-t-il, le bel et brave sous-lieutenant, me
-pardonner les impudents locataires que je tolérais en son absence dans
-sa maisonnette de joie et de bon accueil!
-
-Ces locataires, je ne les ai pas revus et ne les reverrai jamais; eux
-aussi sont partis vers d’énigmatiques exils; car la maisonnette a été
-vendue, remise à neuf, agrandie, repeinte, rechampie, bref, ornée de
-toutes les gentillesses et commodités que peut concevoir la cervelle
-d’un profiteur de la Grande Guerre.
-
- * * * * *
-
-Émouvantes ou charmantes heures d’un passé déjà lointain, et que notre
-mémoire ne peut rejoindre sans traverser un affreux abîme d’ombre, de
-boue et de sang! C’est en hiver que les sincères amoureux de la solitude
-en apprécient surtout les charmes, parce qu’ils la possèdent alors
-entièrement, déparée de ses agréments faciles et, pour ainsi dire, nue.
-Lorsque les arbres du boulevard Pasteur avaient achevé de se dépouiller
-et que l’odeur des marrons rôtis commençait à rôder le long des
-trottoirs, le mal du pays me reprenait violemment, dans ce Paris que
-j’aime bien pourtant et que j’avais rallié depuis quelques jours à
-peine. J’avais beau méditer mon plaisir de revoir divers amis, réfléchir
-à mes obligations, à mes travaux et à leur placement, à mes devoirs et à
-mes intérêts, je sentais que, cette fois encore, mes résolutions sages
-ne seraient pas les plus fortes.
-
-Devant mes yeux clos ou grands ouverts, les images irrésistibles
-dansaient. Je voyais les flots de la «mer sauvage» bondir à l’assaut des
-dunes, les arbres de la forêt se tordre en gémissant, suppliciés. Je
-pensais à la bicoque familière, bien abritée et perdue au seuil de vingt
-lieues de désert forestier; aux bons pêcheurs de la rive habitée du lac
-m’apportant deux fois par jour, quel que fût le temps, les vivres et les
-lettres; aux longues veillées près d’immenses feux de corsier et de
-pommes de pin, en compagnie de ma femme et de ma sœur; au bonheur de mes
-chats et de mes chiens comme enivrés de leur liberté, de ce qui leur
-semblait être d’aventureux et prodigieux vagabondages; aux interminables
-flâneries studieuses parmi les mousses et les broussailles où gîtent les
-bêtes, où naissent les tardifs champignons des sables; aux labeurs
-fantaisistes et désintéressés... Déjà, j’entendais les cloches de Soorts
-et de Capbreton confondre les ondes de leurs angélus presque au-dessus
-de ma tête, et les oiseaux aquatiques ou marins pousser leurs cris
-aigres sur les landes, et les corbeaux croasser, et les oiseaux
-nocturnes hululer, chuinter, miauler, et bruire la crécelle des pluies
-sur les briques du toit, et retentir les grandes orgues des tempêtes;
-déjà je respirais, argument décisif, les prodigieux concerts des parfums
-dans la forêt d’automne, ces parfums qui étourdissent et exaltent,
-flattent et déchirent, grisent comme les vins mêmes des rêves, dès que
-le soleil, surnageant au-dessus des brouillards, parvient à caresser les
-taillis détrempés où pourrissent des choses végétales et animales.
-
-«Et enfin», me disais-je, «n’ai-je pas résolu de consacrer l’automne de
-mes jours à l’étude de certaines bestioles? N’est-ce point sagesse
-encore, me sentant ici en proie à la nostalgie et au dégoût de tout
-travail, que j’aille là-bas tenter d’accroître le petit capital
-d’observations que je compte utiliser plus tard?...»
-
-O chauves-souris gîtées dans la fenêtre de mon ami, qui aurait pu alors
-pressentir qu’un temps à peine plus long que celui de votre ordinaire
-vie pouvait faire, parfois, certains hommes vieillir si vite?
-
-
-
-
-LIVRE V
-
-L’HIBERNATION ET AUTRES MISÈRES
-
-
-
-
-I
-
-
-Je n’ai pas la prétention de contribuer au progrès des sciences
-naturelles par des découvertes sensationnelles et qui renverseraient
-tout ce qui a été dit ou écrit en sujet semblable. Mais je m’estimerais
-assez peu consciencieux, si je ne déclarais hautement que nous nous
-trouvons ici en face d’un champ sans bornes dont toute parcelle est à
-défricher, et que ce défrichement peut, en mainte occasion, le recouvrir
-de beaucoup moins de bon blé que de mauvaise herbe. L’observation est
-traîtresse fatalement, même quand celui qui se passionne pour de telles
-études possède de bons yeux et une saine raison; tout ce qui date de
-plus de quatre-vingts ans peut être tenu, non pour de l’histoire, mais
-pour de la pré-histoire ou de la légende naturelle.
-
-Quand il s’agit de travaux officiels, les œuvres se succèdent en
-renouvelant souvent les erreurs des œuvres précédentes; on y rencontre
-parfois une réfutation, mais la mise en disponibilité d’une observation
-hâtive ou de seconde main est rarement remplacée par une précision ou
-une exactitude. S’il était une science qui ne doive point se fonder sur
-le blanc et le noir incertains des livres et des rapports, ce serait
-cependant celle qui fait de la vie terrestre son objet; or, il semble
-que l’on ait oublié cela: une copieuse bibliographie au début ou en fin
-de l’ouvrage, des références, des renvois, des annotations et des
-citations, et tout le monde, y compris l’auteur, est content.
-
-Les vrais maîtres eux-mêmes ont le tort de ne point prendre garde que le
-champ qui s’offre à leur activité est, comme je viens de le dire, sans
-bornes. Ainsi, quand le magnifique Fabre projeta, pour la première fois,
-d’inoubliables éclairs dans les ténèbres du monde entomologique, il n’en
-eut pas moins le tort de vouloir trop embrasser; de procéder de
-l’inconnu au connaissable, par une méthode en somme scolastique; de
-s’occuper résolument de _tous_ les insectes de son _hermas_ et non pas
-de quelques-uns d’entre eux; et aussi d’oublier que vérité dans
-l’_hermas_ de Sérignan pouvait quelquefois être erreur au delà.
-
-En fait, son œuvre si neuve, si belle et si pure, est déjà de la fable
-en maints passages, et je sais quelques petits enfants des champs qui se
-sont, par devers moi, inscrits avec raison en faux contre diverses
-affirmations du maître.
-
-Ma profonde dévotion pour les mérites de ce prodigieux défricheur me
-fait écrire avec regret de telles phrases. Je ne suis pas un savant
-officiel et ne prétends pas à passer pour un savant tout court; mais mon
-devoir est de m’exprimer de la sorte, désirant montrer combien l’erreur
-est facile, même pour qui, peu ambitieux, se borne à des faits minimes,
-constatés expérimentalement durant des ans, et qui veut rester hostile à
-tout ce qu’il s’est contenté de lire ou d’entendre dire.
-
-Ainsi, un campement hivernal de chauves-souris ne se serait pas fondé
-entre les volets et les vitres de mon ami landais, que j’aurais écrit
-sans hésiter ici, en lieu et place de cette digression méthodologique:
-«Durant les trois mois de la longue torpeur, l’attitude de repos des
-chauves-souris est indifféremment l’allongée ou la suspendue...» Erreur
-qui n’eût pas eu, je l’accorde, grande importance dans l’ordre du monde,
-qui n’eût pas éloigné ou rapproché Sirius de nous, ni modifié le
-considérable volume de l’étoile Canope. L’essentiel, ici, est de marquer
-qu’en l’ordre d’études où je me complais, j’ai failli me tromper de la
-meilleure foi du monde pour une toute petite chose.
-
- * * * * *
-
-C’est uniquement dans la position suspendue que Noctu et ses pareilles
-savourent ou subissent l’hivernale torpeur. Les crochets des pattes,
-pouces ou ergots, savent profiter des moindres aspérités de la pierre ou
-du bois pour s’y fixer confortablement et maintenir la bête en équilibre
-très stable. Les membranes alaires s’accommodent de façon à voiler
-parfois presque complètement le museau: le lit a ses rideaux, en somme.
-Cependant, quand on va observer le campement vers décembre, c’est-à-dire
-environ deux mois après son occupation, on constate sur le rebord
-pierreux de la fenêtre quelques chauves-souris allongées le museau entre
-leurs ailes, comme elles font quand elles dorment pour une heure ou deux
-dans leur nid d’été.
-
-Le nombre de ces irrégulières croît à mesure que le temps passe; elles
-sont douze sur vingt-cinq au milieu d’avril 1911, alors que le printemps
-commence à darder de chaleureuses flèches sur le bois des volets et que
-de menus frémissements agitent déjà celles de leurs sœurs qui dormaient
-suspendues; en moins de vingt-quatre heures, l’éveil total se produit
-pour celles-ci; étirements d’ailes, dérouillement des musculatures et
-des ossatures, reconnaissances, pépiements et jacasseries; si le temps
-se maintient tiède et beau, comme il advint en l’avril de 1911, les
-chauves-souris qui dormaient suspendues le 13 au soir encore sont toutes
-reparties le 15, dès le crépuscule, à la conquête hasardeuse de l’amour
-et de la subsistance. Celles qui dormaient allongées continuent à ne
-bouger point.
-
-Un doute me vient; j’ouvre les fenêtres, et je m’aperçois alors qu’elles
-sont mortes.
-
-Mortes. Mortes et très fragilement momifiées. L’apparence est sauve,
-aucune odeur de putréfaction ne s’exhale; mais, touchez la petite chose
-et la voici qui s’émiette ou même se pulvérise entre vos doigts; le
-tissu des membranes alaires n’est plus qu’une poudre aux grains
-impalpables et l’on ne sait par quel miracle demeurés cohérents; il
-laisse contre notre épiderme des traces grisâtres, luisantes et givrées,
-analogues à celles qu’y feraient les ailes maladroitement et brutalement
-saisies d’un grand paon de nuit ou d’un sphinx tête-de-mort; chair,
-fibres et muscles ne sont également plus que poussière et les os les
-plus volumineux du minuscule organisme sont eux-mêmes curieusement
-friables; les ébrouements et les battements d’ailes des survivantes
-avant leur départ définitif suffisent souvent à disperser ces restes et
-à les rayer du monde visible.
-
-Comme s’éteint la lampe où manque l’huile, c’est donc bien d’inanition,
-pour cause de réserve graisseuse insuffisante, que ces chauves-souris
-sont mortes, en des âges à coup sûr prématurés souvent. Vieux et moins
-agiles dès leur quatrième année, moins aptes aux acrobaties de la
-crépusculaire chasse, il est évident que les vieillards et les
-vieillardes de la race sont les victimes désignées de l’hécatombe
-hiémale; mais, parmi les jeunes, il y a bon nombre de malchanceuses et
-de malchanceux qui partagent leur sort.
-
-J’imagine ce trépas avec un sentiment d’envie. Hier encore la bête
-sommeillait profondément, accrochée à du bois ou à de la pierre comme un
-fruit à son rameau, comme une de ces figues sombres dont elle a quelque
-peu l’apparence en cette attitude; la mort est venue si doucement que la
-petite âme ne l’a pas entendue marcher vers elle; la chauve-souris s’est
-détachée de son point d’accrochage ainsi que fait, en sa maturité, le
-fruit du rameau, mais pour d’autres raisons, et comme si la nature qui
-lui fomente une si difficile vie lui réservait en compensation une
-ordinaire mort infiniment dépourvue de noires pensées et de souffrances.
-
-
-
-
-II
-
-
-Nous avons vu les quelque vingt ou trente minuscules sujets des ballets
-aériens s’enfuir à l’approche du froid vers la demeure traditionnelle de
-leur torpeur; il se peut d’ailleurs qu’en celle-ci d’autres vols de
-réfugiés amis ou alliés les viennent rejoindre, si elle est assez vaste
-et commode.
-
-Mais n’allons pas croire que l’emménagement ait lieu sans grabuge et
-sans tumulte; dans ce phalanstère, les couples et leur enfant veulent se
-loger côte à côte et se disputent les meilleures places avec une
-véhémente âpreté; l’être humain qui observe de tels manèges avec la
-discrétion et l’effacement nécessaires, se trouve là en pays de
-connaissances, et n’a pas besoin de beaucoup d’imagination pour se
-rendre compte qu’en pareil cas il en irait exactement de même, s’il
-s’agissait d’individualités ou de groupements familiaux de son espèce.
-
-Les mâles échangent des horions et des coups de dents, après des
-bousculades sans nombre; les femelles sont plus calmes, mais affectent
-cet air pincé qu’on remarque chez certaines dames voyageant en train de
-plaisir vis-à-vis d’autres personnes de leur sexe; les jeunes, énervés,
-ont sommeil déjà ou ont encore faim, se montrent turbulents et se font
-vertement attraper par leurs parents. Il faut laisser courir deux ou
-trois jours et deux ou trois nuits avant que l’installation se stabilise
-et que les suprêmes déshérités soient allés se suspendre, en désespoir
-de cause, à la patte ou à l’aile d’un camarade déjà profondément et
-confortablement endormi.
-
-Il y a beaucoup à dire sur le sommeil qui commence de la sorte. Il ne me
-paraît pas différer essentiellement de celui, déjà signalé, des
-marmottes, des loirs, lérots et muscardins, et le tout est ici de nous
-garder des inexactitudes et des erreurs qu’ont développées en assez bon
-style, après Buffon, les observateurs de ces bêtes. Buffon et ses
-respectueux disciples ont maintes fois paru admettre que les mammifères
-hibernants se transforment durant l’hibernation en animaux à sang froid,
-n’ayant d’autre température que celle de l’élément ambiant et relégués
-pour l’occasion, en somme, au rang, à l’échelon des batraciens, des
-poissons, des reptiles.
-
-Ceci est une erreur, autant pour la chauve-souris européenne que pour le
-loir.
-
-Écoutons l’Homme-aux-manchettes discourir de celui-ci et du lérot:
-
-«Ces animaux ont si peu de chaleur intérieure qu’elle n’excède guère
-celle de la température de l’air. Lorsque la chaleur de l’air est, au
-thermomètre, de dix degrés au-dessus de la congélation, celle de ces
-animaux n’est aussi que de dix degrés. Nous avons plongé la boule d’un
-petit thermomètre dans le corps de plusieurs lérots vivants; la chaleur
-de l’intérieur de leurs corps étoit à peu près égale à la température de
-l’air; quelquefois même le thermomètre plongé, et, pour ainsi dire,
-appliqué sur le cœur, a baissé d’un demi-degré ou d’un degré, la
-température de l’air étant onze...»
-
-Voici le typique exemple de l’expérience absurde, mal conçue,
-déplorablement exécutée. Je ne la dénonce point par malignité, mais
-parce que, devant le chaos persistant encore des études où ils
-s’adonnent, beaucoup de très remarquables spécialistes continuent à
-expérimenter avec autant de négligence, ou à s’en tenir aveuglément à la
-parole d’un illustre précurseur, comme s’il y avait de leur part
-infirmité, inconscience, ou pis encore: espoir que leur public ou leur
-auditoire n’ira pas y regarder de si près... Et Buffon a tout simplement
-négligé que son loir ou son lérot était mort, quand il introduisait dans
-«le corps et même _contre le cœur_» de sa bestiole la boule du petit
-thermomètre destiné à mesurer la chaleur interne...
-
-Car, si la bestiole n’eût point été morte, comment aurais-je pu, moi,
-mesurant sa chaleur interne d’aussi inoffensive manière que je le fais
-sur moi-même quand je doute de ma santé, noter qu’elle se chiffre
-respectivement chez le lérot et la noctuelle en état de torpeur
-hivernale par 29 et 33 degrés centigrades, température à peine
-inférieure d’un degré à celle qui est la normale pour ces animaux
-désengourdis?
-
- * * * * *
-
-Poursuivons. Parti d’une observation fausse, Buffon en tire des
-déductions avec une logique rigoureuse et vraiment digne d’un meilleur
-sort:
-
-«Il n’est donc pas étonnant que ces animaux, qui ont si peu de chaleur
-en comparaison des autres [mammifères], tombent dans l’engourdissement
-dès que cette petite quantité de chaleur intérieure cesse d’être aidée
-par la chaleur extérieure de l’air; et cela arrive lorsque le
-thermomètre n’est plus qu’à dix ou onze degrés au-dessus de la
-congélation. C’est là la vraie cause de l’engourdissement de ces
-animaux, cause que l’on ignorait, et qui cependant s’étend généralement
-sur tous les animaux qui dorment pendant l’hiver: car nous l’avons
-reconnue dans les loirs, dans les hérissons, dans les chauves-souris; et
-quoique nous n’ayons pas eu l’occasion de l’éprouver sur la marmotte, je
-suis persuadé qu’elle a le sang froid comme les autres...»
-
-Je n’ai pas, moi non plus, observé sérieusement la marmotte, mais je
-n’en proclame pas moins que celle-ci a, tout autant que le loir ou la
-chauve-souris, le sang chaud, en hiver comme en été, à une différence
-d’un degré près.
-
-Un peu plus loin, Buffon explique que l’engourdissement des animaux
-hibernants dure autant que la cause qui le produit et que celle-ci est
-unique: le froid. Rappelons-nous qu’il fixe à 10 ou 11 degrés «au-dessus
-de la congélation» le point où la rigueur du temps condamnerait les
-bestioles au sommeil et qu’il compte en degrés Réaumur; soyons généreux,
-comptons en degrés centigrades ainsi qu’il est, du reste, dans les
-usages de notre temps, mais ne manquons point de noter qu’une
-température de 4 ou 5 degrés au plus au-dessus de zéro, c’est-à-dire
-assez rigoureuse, n’empêche nullement le loir de gambader et la
-chauve-souris de voleter. Entre avril à son début et octobre à sa fin,
-ce froid, surtout au crépuscule, n’est pas excessivement rare, même dans
-le Midi; je l’ai constaté le 20 septembre 1912 au sommet de la petite
-montagne que les automobilistes ont à franchir entre Orio et Zarauz, en
-pays basque espagnol; mais il ne parvint pas à me transir au point de
-m’empêcher de voir quantité de chauves-souris chassant dans le ciel
-limpide et assombri, parmi les branches de la forêt qui couronne la
-petite montagne.
-
-Ce n’est pas le froid, mais la faim qui contraint la chauve-souris
-européenne à l’hibernation. Dès que l’air du soir est déserté des seules
-proies qui lui soient permises, elle n’a plus à compter pour subsister
-que sur ses réserves graisseuses et c’est afin d’épargner celles-ci que
-sa race s’est instruite à s’immobiliser durant les mois où la vie des
-insectes volants est comme suspendue; car tout mouvement est cause de
-déperdition de combustible, de calorique; et il faut cependant, sous
-peine de mort prématurée, que la dormeuse conserve sa température à peu
-près fixe d’animal à sang chaud; nombreux sont les cas, nous l’avons vu,
-où elle n’y parvient pas et succombe.
-
-On m’objectera que les loirs, dont l’alimentation est à peu près la même
-que celle des rats des champs et des écureuils, ne sauraient invoquer la
-famine comme prétexte à leur engourdissement hivernal. Mais il s’agit
-ici de la chauve-souris et non du loir; celui-ci est un grand amateur de
-sommeil en toutes saisons; et, en revanche, bien différent en cela de
-notre bestiole, si l’hiver se montre clément, il s’éveille assez souvent
-et ne manque pas d’aller alors prendre aux environs de son repaire
-terreux, pierreux ou ligneux une collation substantielle. Il n’est
-d’ailleurs jamais plus gras qu’aux lendemains de la maturité et de la
-chute des fruits, des graines, des faînes, des noisettes, des pignes,
-des châtaignes, et tout se passe comme s’il ne cherchait à acquérir
-cette graisse que pour se livrer sans crainte et sans remords à sa
-distraction favorite, qui est de dormir le plus souvent et le plus
-longtemps possible. Il est un hibernant amateur, un épicurien qui sait
-organiser sa vie selon ses goûts; la chauve-souris subit une rude et
-stricte nécessité. Il est paresseux; elle est une infirme et une
-indigente.
-
-Que de fois j’ai tenté d’imaginer les sensations ou les sentiments qui
-pourraient en nous correspondre à ceux qui précèdent, dominent, suivent
-la torpeur absolue où la chauve-souris est plongée pendant la moitié de
-son existence! Seul un homme atteint de catalepsie chronique pourrait
-probablement avoir une idée exacte de cet état qui n’est ni la vie ni la
-mort et que ne traverse presque certainement aucune image onirique.
-
-Si je parle ici d’images oniriques, c’est qu’il est incontestable que,
-durant ses courts sommeils estivaux, la bestiole rêve tout comme un
-chien, un singe ou un homme: on voit alors ses ailes frémir parfois,
-voluptueusement ou coléreusement, on l’entend même prononcer quelques
-mots en son langage embryonnaire; mais, durant la longue torpeur, rien
-de pareil ne se produit jamais.
-
-Leur insensibilité est alors presque absolue; une piqûre ne provoque
-même pas un tressaillement; les battements du cœur ont la même fréquence
-qu’à l’état de veille, mais leur intensité est infiniment moindre, comme
-s’il y avait là aussi une économie de carburant à réaliser. Le mort
-seule, à son approche, semble les ranimer pour quelques secondes, quand
-les muscles de leurs pattes n’ont plus la force de maintenir dans la
-position voulue les menus crochets par quoi elles se suspendent; j’ai
-assisté à trois de ces agonies; chaque fois, la petite bête déploya ses
-membranes alaires et les agita faiblement, comme pour tomber avec plus
-de douceur ou enveloppée par elles dans son naturel suaire.
-
- * * * * *
-
-Je préfère ne pas tenter certaines expériences cruelles, d’un intérêt
-d’ailleurs contestable, et inscrire en lieu et place des observations
-qu’elles auraient provoquées ici: «Je ne sais et ne veux savoir».
-Finissons-en avec les observations de Buffon sur les bestioles
-hibernantes et admettons qu’il ait été, pour une fois, sérieusement
-informé,--ce que je crois en la circonstance:
-
-«Lorsqu’ils (les loirs) sentent le froid, ils se serrent et se mettent
-en boule pour offrir moins de surface à l’air et _se conserver un peu de
-chaleur_ (!)... On les prend, on les tient, on les roule sans qu’ils
-remuent, sans qu’ils s’étendent; rien ne peut les faire sortir de leur
-engourdissement qu’une chaleur douce et graduée; ils meurent lorsqu’on
-les met tout à fait près du feu; il faut, pour les dégourdir, les en
-approcher par degrés...»
-
-N’oublions pas qu’en pareil chapitre, Buffon assimile aux loirs, aux
-lérots et aux muscardins, les chauves-souris et les hérissons qu’il
-connaît peu, et les marmottes qu’il professe loyalement ne pas
-connaître. J’ai pris une fois une chauve-souris engourdie dans le creux
-de ma main et elle s’y est vaguement éveillée pour y mourir. L’épreuve
-du feu me semble superflue: Buffon doit avoir ici tout à fait raison.
-
-Il suffit d’ausculter les endormies de l’hiver ou de disséquer celles
-qu’a l’hiver endormies éternellement, pour se rendre compte que leur
-cœur, leurs poumons, leurs fibres, leurs muscles et leurs os sont
-réduits à un état très précaire, désespéré et comme inexistant. Chez
-celles mêmes qui survivent, il saute aux yeux que demeure tout juste
-assez de graisse et de calorique pour leur permettre, à la première
-chasse printanière, de compenser l’effort initial par quelque butin; en
-fait, la première sortie est meurtrière presque autant que la torpeur
-hiémale, et, entre le quinzième et le trentième jour d’un mois d’avril
-normal, on trouve sur le sol, inertes, des noctuelles qui n’ont pas eu
-la force ou la chance de subir victorieusement leur résurrection.
-
-Je crois ne pas m’être trop avancé en déclarant dès le début de cette
-étude que les chauves-souris européennes, condamnées à mort,
-disparaîtraient à bref délai, dans une vingtaine de mille années,--à
-moins qu’elles aussi ne passent les mers, ne s’établissent aux environs
-de la ligne équatoriale, et n’y deviennent partiellement frugivores,
-comme quelques-unes de leurs sœurs plus favorisées.
-
-Considérons un campement hivernal d’une trentaine d’individus par
-exemple: sur ce nombre, il ne saurait être compté moins de neuf à sept
-couples anciens et plus de treize à onze jeunes filles ou jeunes gens
-nés de l’année, car, ainsi que j’aurai à le remettre en lumière un peu
-plus loin, les jumeaux et les triplets ne représentent dans la
-parturition des chauves-souris que des cas presque aussi exceptionnels
-que ceux qu’on constate dans la façon dont se reproduit la race humaine;
-deux tiers des vieux couples passent de vie à mort durant la torpeur ou
-aux premiers instants de la résurrection; soit six individus qui, sur
-dix-huit, demeurent; adjoignons-leur les treize nouveaux,--bien
-généreusement comptés,--auxquels ils ont pu donner le jour pendant la
-belle saison précédente, et voici, total fait, un clan hivernal de
-trente âmes qui passerait en un an à vingt (au grand maximum), s’il
-n’était renforcé, à cause de sa commodité et de ses agréments, par des
-colonies, par des réfugiés ou des métèques, provenant de clans voisins
-et également décimés.
-
-Je crois maintenant pouvoir insinuer qu’il se passera même pas vingt
-mille ans avant que les diverses races de petites chauves-souris
-européennes qui ne se seront pas expatriées, aillent rejoindre celles
-des poules qui avaient des dents.
-
-
-
-
-III
-
-
-La constitution défectueuse de la chauve-souris n’est pas la seule cause
-qui doive provoquer son anéantissement ou son exil prochain; une autre
-cause existe: la diminution des insectes ailés et estivaux dans les pays
-de vieille civilisation, et leur incapacité presque totale à
-s’accommoder comme séjour d’une ville telle que Paris, par exemple.
-
-Il y aurait, sur la faune entomologique de Paris, une bien curieuse
-étude à faire,--une de ces études «poussées et complètes» qu’il est si
-facile de perpétrer sans beaucoup de dérangement. Combien en effet
-retrouverions-nous en cette ville des insectes que nous offre, à chaque
-pas, la banlieue, dès qu’elle consent à devenir à peu près campagne?
-Infiniment peu. Je ne nie point l’existence ici des poux, des puces, des
-punaises; mais ce sont là, tout compte fait, des animaux domestiques.
-J’ai personnellement éprouvé l’existence des mites dans les divers
-appartements parisiens où m’a promené la vie. Un ami m’a montré, il y a
-quelque temps, sous une pierre de son évier, une nichée de cancrelats
-bien florissante, ma foi! Un autre, dans un restaurant antique et
-familier de Montmartre où il m’avait emmené un soir, m’a demandé:
-
---Tu entends ton personnage?
-
-Et j’ai entendu, en effet, dans la cuisine, sinon Grillon, mon
-personnage, du moins son cousin du foyer qui semblait faire de son mieux
-pour me souhaiter la bienvenue...
-
-Je me rappelle également que, durant les étés qui précédèrent celui où
-commença la guerre, des arbres dénommés vernis du Japon et nouvellement
-transplantés dans la pépinière du Luxembourg servirent de prétexte à la
-naturalisation parisienne de quelques beaux bombyx nocturnes qui
-venaient agoniser contre les lampes à arc du boulevard Saint-Michel. Les
-vernis du Japon peuplaient la pépinière du Luxembourg; de jeunes
-seigneurs japonais fréquentaient assidûment les tavernes proches et
-reconnaissaient des compatriotes dans ces papillons, grisâtres et dorés,
-adorablement lunulés, que martyrisaient volontiers les consommateurs des
-terrasses latines.
-
-Quelques papillons japonais durant deux ou trois étés, quelques
-papillons nationaux parfaitement égarés sur les parterres des Tuileries
-ou du Luxembourg, quelques bêtes à Bon-Dieu et quelques hannetons
-particulièrement étourdis, tels sont, avec les animaux «domestiques»
-signalés plus haut, les seuls insectes dont j’ai constaté la présence
-dans Paris depuis le temps que j’y habite ou fréquente, et dont j’aime
-autant ne plus spécifier exactement la durée.
-
-Chers vieux Parisiens, qui avez des insectes une peur un peu niaise, et
-que tant de toutes petites filles campagnardes n’ont jamais éprouvée,
-comme je comprends à cette heure votre amour pour les oiseaux, embusqués
-ailés de vos bois suburbains, de vos jardins et de vos squares! Ceux-ci
-vous gardent de ceux-là. Les palombes ou ramiers, les merles, les
-pinsons, les moineaux et même quelques menus grimpeurs qui ont eu la
-bonne idée d’élire domicile près de vous, suppriment régulièrement
-chaque année les vers de vos pelouses et de vos bosquets, picorent les
-mouches contre vos fenêtres, leurs larves dans le fumier des rues ou des
-écuries, et imposent, en moins d’un lustre, aux lépidoptères métèques
-l’envie, si plaisants et sympathiques qu’ils soient, de rentrer dans
-leur pays où la vie doit avoir décidément plus de charme pour eux.
-
-Non, ce n’est pas en vain que j’ai traité un peu plus haut les oiseaux
-parisiens d’«embusqués»: une seule chose m’étonne, c’est que cette race
-ailée soit si lente à comprendre et que tous les oiseaux n’habitent pas
-les grandes villes ou leurs environs; comment nier qu’un peu de ce que
-nous dénommons intelligence s’adjoigne parfois, chez certains animaux
-d’une même espèce, à l’instinct, quand nous voyons des oiseaux
-migrateurs et d’un caractère plutôt farouche--je pense aux ramiers et
-aux palombes--s’immobilisant devant le palais du Sénat, y faisant
-souche, et se dégoûtant dès lors à jamais des voyages et et de
-l’aventure? Ils ont compris, autant qu’homme pourrait comprendre, et
-ceci en moins de deux générations, la vie qui les y attend: ne plus
-chasser que pour le plaisir, garder la certitude d’une nourriture
-abondante grâce à la proximité innombrable des bipèdes et des
-quadrupèdes d’en bas; en arriver très vite à ne plus craindre, si
-délectable et gras qu’on soit, l’arme à feu ou le piège d’un individu
-avide, gourmand ou gourmet...
-
-J’aime beaucoup ces braves oiseaux policés, civilisés et devenus en
-quelque sorte des fonctionnaires; les hommes n’ont peut-être pas encore
-compris, eux; mais les volatiles du Luxembourg et des Tuileries savent
-très bien qu’ils protègent avec plaisir leurs voisins intelligents de
-diverses vermines, qu’ils sont en outre plaisants à voir, qu’on les
-nomme dans des romances, que les midinettes et eux sont à peu près du
-même sang, et que, comme gages de ces mérites, on leur garantit la
-sécurité et la subsistance.
-
-Exclusivement insectivore, Noctu ne peut guère rivaliser avec ces
-parvenus, chasseurs diurnes et amateurs de rarissimes proies vivantes,
-pourvus de becs adroits, d’ailes commodes et d’une puissance de vision
-que nous avons peine à imaginer, nous autres hommes. Voilà pourquoi les
-chauves-souris désertent le cœur de Paris, où le ciel est vide de ce qui
-motive leur promenade quotidienne. Une seule fois, au soleil couchant,
-en ai-je vu un couple voletant le long de la façade du Louvre et
-semblant inscrire un incertain grimoire sur ces murs illustres, d’une
-teinte dorée et chaude comme celle des antiques parchemins; une seule
-fois, dis-je, et je le regrette, car les bestioles faisaient très bien
-dans le paysage. Quelles raisons les avaient égarées là? A tout hasard,
-je signale que ceci se passait en mai 1910, que, durant l’hiver, la
-Seine avait débordé d’une façon inoubliable encore, et que les eaux
-déchaînées avaient parfaitement pu transporter, sur les berges les plus
-centrales, divers germes campagnards d’insectes volants dont le
-printemps provoquait l’avènement aérien à l’endroit où il les trouvait.
-
- * * * * *
-
-La présence de l’eau, surtout stagnante ou peu pure, donnant lieu à
-l’occasion ou à la possibilité de nombreuses petites vies ailées, il n’y
-a, en tout cas, rien d’étonnant à ce que les chauves-souris se montrent
-assez volontiers à la périphérie de la capitale, survolent certains
-coins des fortifs et divers endroits du Bois. Mais, il n’y a pas si
-longtemps, elles se montraient bien autrement parisiennes, nichaient
-peut-être même, en hiver et en été, dans les greniers ou les caves des
-actuels arrondissements centraux.
-
-Entre bien d’autres témoignages, qu’il me suffise de citer l’histoire où
-le déplorable Restif de la Bretonne rapporte, avec une réelle admiration
-pour ses mérites de plaisantin, comment il trouva des chauves-souris
-dans sa mansarde et s’empressa d’aller les cacher dans le lit d’une
-demoiselle des environs de «la Nouvelle Halle», ou Halle-aux-Blés, sinon
-en un lieu plus justement décrié encore. A l’époque, le taudis où gîtait
-Restif était situé dans une partie de la rue de La Harpe qui depuis lors
-a été démolie; il nous apprend même qu’il venait de quitter, pour ce
-nouveau domicile, la rue des Rats... J’ignore où celle-ci se trouvait;
-il y a probablement toujours, sur son emplacement, des représentants de
-la gent à qui elle devait sa dénomination charmante; mais, ce qui est
-plus sûr encore, c’est que depuis beau temps la rue de La Harpe n’offre
-plus de gîtes hibernaux ou de nids aux chauves-souris.
-
-Le voisinage de l’eau n’est pas seul, en effet, à provoquer d’abondantes
-éclosions d’insectes; la présence de la saleté, de l’ordure et de la
-putréfaction, toutes choses dont l’eau passe en un certain sens pour
-être l’ennemie, est, elle aussi, indispensable à l’existence de quantité
-d’insectes qui sont, à leur tour, indispensables à la subsistance de
-Noctu.
-
-Je ne voudrais point jeter, par de tels détails, un nouveau discrédit
-sur les insectes, qui inspirent à tant de gens des sentiments de
-répulsion ou de terreur si peu justifiés; la plupart des insectes
-coprophages ne le sont qu’à l’état larvaire; et, pour ce qui est des
-autres insectes,--les plus nombreux,--je souhaite à beaucoup de mes
-semblables d’être aussi propres que les fourmis, aussi sobres que les
-cigales, aussi gourmets que les grillons.
-
-Quant à Noctu... Mais elle a été trop diffamée, et sous des prétextes
-trop divers pour que je ne préfère pas consacrer à sa réhabilitation une
-plaidoirie véritable, serrée, précise et qui se tienne. Il est
-incontestable que son exil champêtre désormais presque absolu est dû aux
-progrès de l’hygiène et de la propreté dans beaucoup de grandes villes;
-on peut même assurer que la présence en foule des chauves-souris, le
-soir, dans les rues d’agglomérations assez importantes, indique des
-habitations dépourvues du confort moderne, un service de la voirie
-défectueux et une négligente ou incapable municipalité. D’ailleurs
-l’absence de Noctu dans Paris ne prouve pas davantage le goût de la bête
-pour des endroits malpropres que la parfaite propreté de la ville. Nous
-savons, hélas! qu’il y a beaucoup à faire encore avant que toutes les
-masures du genre de celles où habitait Restif soient démolies, même en
-des quartiers centraux. Et enfin, traitera-t-on de répugnant personnage
-le brave pêcheur qui se régalera d’une friture capturée aux endroits où
-le poisson mord le mieux, notamment aux orifices sordides des égouts?
-
-Noctu chasse, elle aussi, où elle a le plus de chances de se régaler.
-Que les villes se décongestionnent, que les vies humaines s’étalent au
-lieu de se superposer à mesure que s’accroîtront la facilité et la
-rapidité des moyens de transport, que les pays de civilisation ancienne,
-comme le nôtre, tendent à devenir d’immenses cités clairsemées, et la
-nourriture ailée deviendra de plus en plus rare pour les chauves-souris
-sous notre ciel européen.
-
-Comme pour donner un éclatant démenti à tout ce que je viens d’écrire,
-un bijou vivant, de la grosseur d’un grain de riz, mais couleur
-d’émeraude, un minuscule coléoptère dont j’ignore parfaitement le nom,
-vient de se poser sur la feuille même où ma plume court. Le crépuscule
-tombe sur ma calme rue parisienne. Le petit insecte hésite un instant,
-puis soulève peu à peu ses élytres, méthodiquement, et reprend son vol
-par la fenêtre ouverte à ce qui demeure de lumière... Des moineaux
-piaillent sur le trottoir.
-
-Encore un qui n’engraissera pas les chauves-souris et qui risque fort
-néanmoins de périr sans laisser de descendance!
-
- * * * * *
-
-(Ceci est un paragraphe ajouté après coup au présent chapitre...)
-
-Je venais de le terminer, ou plutôt croyais-je l’avoir terminé, en
-juillet 1921, quand je rencontrai un beau matin Jean Giraudoux; nous en
-arrivâmes à parler de mon personnage.
-
---C’est gentil, les chauves-souris, me dit ce camarade charmant...
-Sais-tu que je les entends, chaque soir, pousser leurs petits cris dans
-le jardin qu’il y a sous mes fenêtres?
-
---A Bellac? lui demandai-je.
-
---Non. A Paris.
-
-Je pensai un instant que ce poète avait dû prendre pour de petits cris
-de chauves-souris les pépiements d’un pinson ou d’un moineau rêvant.
-Puis, fort troublé, comme il est facile de le comprendre,--car il
-persistait dans son affirmation,--je ne lui dissimulai point que
-j’inscrirais en note dans mon livre le renseignement qu’il venait de me
-donner, que je citerais son nom...
-
---Et tu ne t’en prendras qu’à toi, ajoutai-je, non sans férocité.
-
-Je résolus néanmoins d’en avoir le cœur net; et voici ce que j’ai
-constaté, dès le lendemain: des vols de chauves-souris, d’ailleurs
-médiocrement importants, passent en effet sur Paris en juillet, août et
-septembre, mais non point aux heures crépusculaires; il faut que la
-redoutable concurrence avec les oiseaux n’ait plus à s’exercer et que
-les globes électriques créent, à la nuit pleine, un crépuscule factice
-dans lequel tourbillonnent des phalènes, des moucherons et autres
-bestioles affamées de lumière; ici, les éclairages intenses jouent rôle
-de pièges que l’homme--oh! bien sans le vouloir, évidemment...--aurait
-tendus en faveur des chauves-souris. Il est à croire que le bruit de cet
-heureux état de choses, de cette aubaine imprévue s’est répandu, surtout
-cette année, parmi les citoyens du petit peuple ailé et velu de la
-banlieue, et que les plus résolus et les plus misérables d’entre eux
-n’ont point balancé à venir, au prix de mille peines et probablement par
-étapes, chercher fortune nocturnement dans les endroits bien éclairés de
-la capitale.
-
-Je dis: surtout cette année, parce qu’il faut bien convenir qu’elle fut
-singulière par sa chaleur et sa sécheresse, comme l’an 1910 le fut par
-l’abondance de ses eaux. Apollon déchaîné a pris sur nos naïades
-vieillies une revanche éclatante, et, dans l’une de ces victoires comme
-dans l’autre, l’équilibre et l’évolution coutumiers des naissances
-animales ou végétales ont été à coup sûr légèrement bouleversés: durant
-que j’ajoute ces lignes à ce chapitre, les marronniers des boulevards,
-dont les feuilles étaient tombées cet été, ont hasardé dès septembre
-d’imprévues floraisons et de nouvelles feuilles; voici octobre, et les
-journaux annoncent que, dans certaines régions françaises, la race des
-hannetons s’y est trompée, qu’on en ouït qui bourdonnent le soir autour
-des frondaisons intempestives; dès lors, quoi d’étonnant que, des berges
-de La Seine ou des bassins des squares parisiens, se soit élevée hors de
-saison une génération supplémentaire de vies ailées, pâture inespérée
-pour Noctu et bénie d’elle?
-
-Je dois dire aussi que, jusqu’ici, je ne m’étais jamais trouvé à Paris
-en août ou du moins n’avais fait que traverser cette ville à pareille
-époque. Puisse cet aveu montrer les difficultés de l’observation dans
-les études naturelles, et combien celui qui s’y adonne serait
-présomptueux de croire qu’il a tout dit, et de s’estimer exempt
-d’erreurs. La vérité est comme un bloc dissociable à l’infini et dont
-chaque parcelle demeure souvent étrangement obscure, quelque scrupule
-que l’analyste ait apporté à son labeur.
-
-_Méthodiquement_, je ne puis donc affirmer qu’en l’août de l’an dernier,
-qu’en l’août de l’an prochain, il y a eu et il y aura des expéditions
-_nocturnes_ de chauves-souris, du genre de celles que j’ai constatées
-cet août-ci en divers endroits de la capitale; mais je crois pouvoir
-affirmer que tout ce que j’ai dit précédemment reste exact, que les
-chauves-souris ne nichent plus et n’hibernent plus dans Paris, que la
-chasse _crépusculaire_ leur est demeurée ici, cette année, interdite en
-plein été comme au printemps.
-
-Que l’on comprenne bien la situation: en août, les petits sont élevés,
-capables de voler de leurs propres ailes et de gagner leur vie;
-l’existence familiale au creux du vieux mur et du vieil arbre ne
-s’impose plus, du moins régulièrement, même pour les époux. Il est tout
-naturel, il est même logique que ceux-ci renoncent aux douceurs du
-_home_, puisque la vie est dure «et qu’il y a à faire ailleurs»...
-
-Notons ou rappelons en outre que, même aux champs, il est des veufs ou
-des veuves qui, durant la saison chaude, vivent en parfaits vagabonds,
-gîtant où ils se trouvent, à la première branche venue, à la belle
-étoile; celles des chauves-souris que j’ai vues à Paris étaient
-peut-être de cette caste, ou représentaient des fragments de ménages
-dissociés parce qu’ils se trouvaient sans travail dans leur pays: pays
-lointain d’au moins dix kilomètres, donc assez lointain pour que la
-fatigue nous conseille de n’y point retourner quotidiennement et de
-loger à l’hôtel en attendant l’heure des globes électriques,--à l’hôtel,
-c’est-à-dire dans le clocher d’une église ou parmi les branches du
-jardin qui est sous les fenêtres de mon ami Jean.
-
-Ami Jean, loin de te dédier ici une note comminatoire, tu vois, je te
-fais amende honorable. Tu n’as pas rêvé ni entendu un pinson rêvant et,
-sans le savoir, tu m’as rendu un grand service: celui de me fournir une
-transition plus heureuse que je ne l’eusse pu rêver aux propos qui
-suivront ceux-ci.
-
-Ce que j’ai appris là montre en effet que Noctu, promeneuse et
-travailleuse «entre chien et loup» aux champs, au village, dans les
-petites villes et même dans la plupart des grandes, sait, dans Paris,
-s’adapter au noctambulisme, au repos en des gîtes de fortune, qu’elle
-profite de cette lumière artificielle qui n’intéresse pas les animaux
-domestiques, qui terrorise les fauves grands ou petits et dont les
-oiseaux diurnes ou nocturnes les plus voraces n’ont que faire. Changer
-ses mœurs selon sa condition ou son rang, ses genres de travaux et ses
-modes de gagne-pain, selon les latitudes, les heures et les jours,
-voilà, me semble-t-il, qui, plus encore que les organes artificiels,
-l’intelligence ou la raison, caractérise et distingue l’hôte le plus
-encombrant de la planète Terre: l’homme. Or, comme il avait été dans mon
-plan, dès le début, de bien marquer à présent le cousinage de
-l’homuncule-volant et de l’homme.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-LIVRE VI
-
-NOCTU DIFFAMÉE ET RÉHABILITÉE
-
-
-
-
-I
-
-
-Si la fantaisie me prenait ici de relire divers anciens, et notamment
-Pline le naturaliste, je pourrais probablement rapporter que le foie de
-la chauve-souris desséché et mis en poudre est un électuaire certain
-contre la toux et les maux de dents,--ou quelque chose d’approchant.
-Qu’on se garde bien, au reste, de croire que je me gausse du vieux Pline
-en m’exprimant de la sorte. Ses livres d’il y a deux mille ans nous font
-sourire, mais que diront des nôtres les savants, officiels ou non, dans
-deux cents ans? Dans deux cents ans ou moins, car ce que quelques
-nigauds appellent couramment le progrès va si vite en notre temps, qu’il
-court maintes fois trop fort, risquant ainsi de sortir de sa voie
-logique. Et j’ajoute que les remèdes de Pline avaient du moins le mérite
-d’être inoffensifs, si dégoûtants qu’ils nous paraissent parfois. On ne
-saurait jurer que l’innocuité des préparations pharmaceutiques dont le
-suffrage universel tolère la préconisation dans les grands quotidiens
-est égale à la leur.
-
-Si je voulais montrer ici quelque érudition je passerais en revue tous
-les auteurs qui ont parlé de mon homuncule-volant, depuis que l’humanité
-a cru nécessaire d’inventer l’écriture. Je me contenterai d’en citer
-deux, non point que je trouve à leurs dires le moindre intérêt en ce
-sujet; mais, puisque j’ai pris parti contre les méthodes qu’emploient
-trop souvent les spécialistes des sciences naturelles, et surtout contre
-les excès de l’information de seconde main ou livresque, je m’en
-voudrais de négliger un détail qui prouve que le mal est excusable, en
-ce sens qu’il ne date pas d’hier.
-
-Aristote de Stagire, qui ne saurait passer pour un farceur, affirme en
-substance dans l’_Histoire des animaux_ que les tourterelles (trugones)
-n’aiment pas de fréquenter durant le jour les lieux que mes personnages
-hantent le soir. En conséquence de quoi, à peu près cinq cents ans plus
-tard, Oppien d’Anazarbe (ou d’Apamée), dans le premier chant de ses
-_Cynégétiques_, conseille aux chasseurs friands de tourterelles de ne
-point perdre leur temps en des bosquets où les chauves-souris sont
-fréquentes quand la nuit tombe, «parce que l’oiseau cher à Aphrodite
-s’écarte des asiles de _l’oiseau_ mortuaire et sinistre»...
-
-Il existe mieux, pour un homme gourmand de gibier, que la chair des
-tourterelles; je ne dédaigne cependant pas celle-ci, et, surtout j’aime
-la science, ou l’art, qu’Oppien célébra en vers à la fois ailés et
-solides, délicieusement purs et archaïques pour son temps. Mais force
-m’est de confesser que, durant quatre années de suite, chassant la
-tourterelle près d’Hossegor, j’ai toujours loué à la municipalité la
-même place de chasse, selon la coutume locale, et que ladite place était
-sise aux abords d’un bas-fond marécageux, survolé par des nuages de
-moustiques et d’autres bestioles--ce qui était cause que, dès le
-crépuscule, l’endroit devenait comme le rendez-vous de toutes les
-chauves-souris du canton. C’était pourtant l’heure où nous rentrions,
-mes amis et moi, avec des carniers, ma foi, bien honorablement garnis en
-général.
-
-Mais, après tout, j’ai peut-être tort quand j’accuse Aristote d’avoir
-répété ce que lui racontaient les bonnes gens de son époque, et Oppien
-d’avoir pris dans ses lectures son autorité ès-sciences cynégétiques. Il
-est possible que, depuis vingt siècles, un accord se soit établi entre
-chauves-souris et tourterelles, lesquelles avaient des raisons de se
-détester aux temps où mes vieux auteurs parlaient d’elles comme je viens
-de l’expliquer.
-
-Il se peut encore, conformément à un principe un peu plus haut rappelé à
-propos de Fabre de Sérignan, que vérité à Stagire, à Apamée ou à
-Anazarbe, soit erreur en Gascogne...
-
- * * * * *
-
-Jusqu’ici, nous n’avons néanmoins vu Noctu sérieusement accusée que
-d’être un «oiseau» mortuaire et sinistre, digne d’être voué à
-l’exécration des hommes qui chassent un des oiseaux chers à Vénus, un de
-ceux, (bien ennuyeux quand on en possède quantité sur son toit ou dans
-ses volières), qui ne savent s’exprimer que par roucoulements.
-
-_Mortuaire et sinistre._ Là commence véritablement le débat que je me
-propose d’élucider et où je voudrais bien exposer mon avis avec brièveté
-et modestie. Les épithètes injustes et désavantageuses que l’antiquité
-défaillante infligeait déjà à Noctu, n’ont nullement été endommagées ou
-submergées par les houles des invasions et les remous des siècles; elles
-me représentent des bateaux,--au sens familier du mot,--qui ont tenu bon
-contre ces houles et ces remous.
-
-Dès le moyen âge, «l’oiseau» mortuaire et sinistre devint la monture
-obligatoire des sorcières. Mais, plutôt que d’entreprendre ici un
-développement de puérilités historiques dépourvu d’intérêt pour les amis
-des chauves-souris, aussi bien que pour les gens qui sont effrayés par
-elles, je préfère rapporter quelques exemples de ce qui m’a été conté à
-leur propos depuis le temps où j’ai été capable d’entendre et de
-comprendre. Je ne parlerai que de mes interlocutrices ou de mes
-interlocuteurs sincères et sûrs de pouvoir jurer devant Dieu qu’ils
-n’inventaient rien.
-
-Or, nous vivions déjà au XIXe siècle.
-
-La vieille Gibracque habitait sur la route du cimetière, à cinq cents
-mètres au nord du jardin du vieux Pile. Les voisins prétendaient qu’elle
-descendait d’une génération de sorcières, et je me serais bien gardé de
-contredire à cela, parce que je n’avais pas quinze ans, qu’elle en avait
-quatre-vingt-dix à peine, et qu’elle commençait à croire à ses propres
-contes dans le moment où, sans rire d’eux et sans les nier, je me
-plaisais à en discuter avec moi-même critiquement. Je connus ainsi que
-le ciel, en plein jour, était plein d’énormes chauves-souris, invisibles
-à cause de leur couleur de ciel et de soleil, et que c’étaient celles-là
-qu’employaient les sorcières pour aller de nuit retrouver leurs
-pareilles en tel ou tel lieu sinistre et décrié. Quant aux
-chauves-souris que voyaient les yeux du commun des hommes au crépuscule,
-elles n’étaient que les ombres diminuées des véritables chauves-souris à
-l’usage des sorcières, et qui sont, elles, couleur de soleil et de ciel.
-
-Les opinions de la Gibracque avaient du moins le mérite de quelque
-fantaisie, de quelque poésie. J’en connais bien d’autres aussi peu
-justifiées et infiniment plus prosaïques: ainsi, dans la Mayenne, la
-chauve-souris passe pour n’aimer à voler tout près de nos têtes que dans
-le dessein bien arrêté de nous donner des poux; le pire, c’est qu’il
-arrive parfois à la malheureuse bestiole, par suite d’une glissade
-aérienne maladroite, de s’accrocher à une chevelure féminine, et cela
-signifie alors, non plus seulement intention d’infliger aux crânes
-humains de sordides parasites, mais, selon les villages, amoureux
-désastres pour la victime de l’agression, ou mort dans l’année.
-
-La mort n’a pas nécessairement lieu dans l’année pour la victime de
-l’agression, mais elle survient, en général, pour la chauve-souris, dans
-la minute.
-
-Un peu plus à l’ouest, dans la Bretagne non encore bretonnante, dans la
-Bretagne des «Gallos», j’ai entendu, à Dol, un mécanicien de la marine
-en retraite me raconter que les vampires des contrées équatoriales
-n’étaient rien, au point de vue de la malfaisance, en comparaison avec
-les chauves-souris de chez nous, «auxquelles nous n’attribuons pas
-d’importance parce qu’elles sont toutes petites, mais qui ne s’en
-attaquent pas moins aux hommes lorsqu’ils ont l’imprudence de dormir les
-fenêtres ouvertes...» Il ajoutait qu’elles ne tiraient évidemment pas
-beaucoup de sang de nous et que nous ne nous en apercevions
-pas,--justement à cause de leur peu d’importance,--mais que leurs
-visites nocturnes, ces bêtes étant venimeuses, nous valaient des
-boutons, des clous, et autres vilaineries... Le bonhomme était atteint
-de furonculose et surtout d’un penchant à la bistouille qui provoquèrent
-sa mort peu après. Encore un crime à l’actif des chauves-souris!
-
-Dans les Landes, j’ai appris d’un aubergiste dont l’établissement est
-situé au bord d’un étang (plutôt herbu et vaseux) d’eau douce, que
-c’étaient des ailes des chauves-souris que tombent les «microbes»,--cet
-homme n’est pas dénué de culture et lit le journal,--les microbes qui
-donnent les mauvaises fièvres à sa petite famille et à lui. Voici donc
-Noctu, avide de détruire les causes du paludisme, qui devient néanmoins
-responsable de ce fléau!
-
- * * * * *
-
-L’instruction primaire obligatoire, ou considérée comme obligatoire, a
-pourtant révélé aux masses urbaines ou rurales que la chauve-souris est
-un insectivore et qu’il est peu recommandable de crucifier cet animal
-non seulement inoffensif mais utile, sur les portes des granges ou en
-d’autres lieux. Le même enseignement a révélé également à la foule
-l’existence des microbes, mais voyez donc un peu où la foule va les
-nicher et de quelle façon elle comprend qu’il faut contre eux se mettre
-en garde! Ici n’est pas le lieu de critiquer une méthode d’éducation qui
-fait presque uniquement appel à la mémoire, et néglige le raisonnement,
-à quoi son incohérence même la rend inapte; et, d’ailleurs,
-l’instruction primaire obligatoire aurait-elle seulement fait passer de
-mode la crucifixion des chauves-souris, que ce serait déjà un résultat
-devant lequel je m’inclinerais volontiers.
-
-Je m’incline donc, car cette mode est, en effet, sur le point de
-disparaître. Il y a une vingtaine d’années, quand les hasards des
-vacances, ou les vagabondages dont j’ai toujours été féru, m’amenaient
-en Gascogne, en Bretagne ou en pays basque, je voyais assez souvent mes
-bestioles plus ou moins habilement suppliciées en des lieux champêtres,
-clouées contre du bois vivant ou mort, momifiées fragilement et déjà
-friables comme lorsque c’est d’inanition qu’elles trépassent, dans
-l’hivernale demeure. Mais, déjà, lorsque je questionnais les gens du
-lieu sur les raisons d’une aussi barbare coutume, ils se montraient
-assez peu catégoriques.
-
-Loin de votre esprit, Paul Irubure d’Ustarritz, étaient les traditions
-qui valurent à une certaine dame Jacaume d’être brûlée publiquement à
-Bayonne, en 1332. La dame habitait Urt, et le procès-verbal de
-l’affaire, à moi communiqué par un ami qui en possède bien d’autres plus
-curieux encore, témoigne qu’elle se défendit comme une belle diablesse,
-et ne dut sa mort dans les flammes qu’aux témoignages de voisins
-affirmant une affluence vraiment exagérée de chauves-souris autour de sa
-maison et de son clos. Paul Irubure, lorsque je vous demandai, en
-souriant d’un air complice, pourquoi vous ne manquiez pas, chaque an, de
-clouer une chauve-souris contre votre porte principale, au-dessous d’une
-plaque où était inscrit le nom d’une compagnie d’assurance, vous me
-répondîtes avec cet air d’autorité sombre et placide à la fois, qui est
-l’apanage des Basques pur sang:
-
---Parce que ça éloigne le malheur.
-
-En d’autres pays ou pour d’autres personnes, cela éloignait le tonnerre,
-cela préservait les meules de la foudre et les vignobles des grêlons,
-cela empêchait les enfants de naître avant terme, cela sauvegardait les
-bestiaux des maladies ou les chrétiens du «mauvais œil»... Ne retenons
-que les raisons de Paul Irubure, à titre d’exemple: Ustarritz n’est pas
-loin d’Urt; et si, au sud de l’Adour, l’affluence des chauves-souris
-autour d’une demeure suffisait, jadis, pour convaincre un homme ou une
-femme de sorcellerie et la faire périr par le feu, mieux valait en effet
-montrer qu’on n’était pas l’ami de ces sataniques bêtes. Paul Irubure,
-comme le pâtre cévenol de José-Maria de Heredia devant le vase libatoire
-et la patère dont il ignorait le sens, faisait «malgré lui, le geste
-héréditaire...» Il y eut sans doute beaucoup d’affaires du genre de
-celle qui entraîna la mort prématurée et déplorable de la dame Jacaume,
-aux débuts des habitudes que nos populations rustiques avaient prises
-depuis des siècles de martyriser les chauves-souris.
-
-Plus raisonnable était, en vérité, le dernier en date des bourreaux de
-Noctu connus de moi, un hôtelier des bords de la Marne, qui, un peu
-avant la guerre, comme je lui posais la même question qu’à Paul Irubure,
-me répondit d’un ton jovial:
-
---Parce que ces animaux sont vraiment trop mal fichus et ont une trop
-sale figure.
-
-Il n’avait pas prononcé «fichus», ni «figure», du reste. Je ne suis pas
-de son avis; j’estime que Noctu est un merveilleux petit bijou de soie
-ou de velours, et que son vol, en outre, fera grandement défaut aux
-crépuscules terrestres, quand il en aura été pour jamais effacé. Mais
-tous les goûts sont dans la nature et, ce que je voudrais discerner ici,
-c’est l’origine, dans l’esprit de mes semblables, de ce sentiment
-d’horreur, de répulsion ou d’effroi qu’une innocente bête leur cause.
-
-Physiquement, la figure des chauves-souris est comme une miniature de
-celles des chiens ou des singes; une variété, la chauve-souris dite
-«fer-à-cheval», présente au niveau de son nez une excroissance de chair
-d’un effet esthétique qui, je l’accorde, n’est pas très heureux; mais ne
-sont-ce point justement des difformités faciales du même genre qui nous
-rendent tels dogues ou bouledogues si sympathiques?
-
-Au reste, il ne s’agit point ici, je le répète, de vanter le physique de
-cette amie... Tous les gens n’aiment pas le genre de beauté des dogues
-ou des bouledogues, et c’est pour cela que mon hôtelier des bords de la
-Marne est, selon moi, plus raisonnable que les autres tortureurs de
-Noctu. En revanche, qu’y a-t-il à l’origine des légendes qui la firent
-traiter par Oppien d’oiseau mortuaire et sinistre, et qui plus tard
-valurent le bûcher à une dame soupçonnée d’avoir pour cette race quelque
-attrait?
-
-Je pourrais ici flâner longuement dans le domaine mal clos de l’humaine
-psychologie, jongler gravement ou fantaisistement avec de plus ou moins
-brillantes hypothèses. J’aime mieux n’en énoncer qu’une: Noctu est une
-anomalie; elle est malheureuse; sa race est condamnée à mort; c’est, dès
-lors, presque instinctivement que nous crions haro sur cette œuvre
-manquée de notre mère commune; tout se passe comme si une
-auto-suggestion peut-être perverse, peut-être effroyablement lucide,
-nous remettait plus ou moins consciemment, quand nous considérons
-l’homuncule-volant, en présence de cette idée que nous ne sommes pas si
-«réussis» nous-mêmes, que nous avons été forcés d’inventer le feu et
-bien d’autres choses encore, qu’il n’y a pas tellement lieu d’en
-concevoir de la fierté: et un malheureux trouve toujours un plus
-malheureux que lui pour le torturer ou en médire.
-
-J’ai exprimé, pour des raisons différentes, dans un précédent livre, des
-sentiments et des idées qui me semblent être encore en leur place ici.
-Je dépeignais Mes Landes dans le temps que les pins ne leur avaient pas
-apporté la salubrité et la richesse. Alors, de la Gironde à l’Adour, aux
-environs des chapelets d’étangs que l’Océan, en se retirant vers
-l’ouest, a laissés derrière lui comme des marques de ses pas, la plaine
-s’étendait à l’infini, toute mouchetée de marécages. Dans leurs eaux
-glauques et ternes,--pluies mortes que de minces couches
-d’argile, s’étageant dans le sable, éternisaient à la surface du
-sol,--grouillaient des sangsues, richesse naturelle à peu près unique du
-pays en ce temps-là, d’énormes couleuvres noires et or, et les miasmes
-des fièvres malignes. Une race maladive, parcimonieusement disséminée
-sur l’immense territoire, pratiquait l’élève des troupeaux, se
-nourrissait de bouillie de maïs, s’abreuvait d’eau malsaine...
-
-«L’humanité», ajoutais-je, «n’est pas précisément charitable, et c’est
-de sa part une tendance naturelle de considérer les malheureux comme des
-coupables frappés par la justice divine...»
-
-D’autres avaient dit cela avant moi et il fallait vraiment avoir aussi
-peu de bon sens que ce grand enfant de Jean de La Fontaine pour décréter
-que malheur est synonyme d’innocence. Aux yeux de leurs voisins
-privilégiés des riches vallées de la Garonne, du Gers, de la verdoyante
-Chalosse et du pays basque, les véritables _Lanusquets_, les Landais des
-vieilles Landes, passèrent longtemps pour des êtres impurs et maudits,
-rarement baptisés, et qui avaient sans doute le pied fourchu. Quant à la
-Lande elle-même, c’était une terre d’effroi, hantée de maléfices, et il
-n’y avait point de diabolique prodige qu’elle ne réservât aux gens assez
-téméraires pour s’y aventurer.
-
-En tout cas, un vieux paysan de Mugron-en-Chalosse, avec qui j’ai
-beaucoup conversé, m’apparaît aujourd’hui encore comme la preuve jusqu’à
-nos jours gardée d’un pareil état d’esprit. Dieu ait l’âme de Peire
-Balsamet, qui dort à présent sur une colline des bords d’Adour, dans un
-joli cimetière ensoleillé où, l’automne venu, les bleus genièvres
-contiennent chacun un merle noir, comme un fruit translucide ferait son
-noyau. Peire Balsamet était véritablement un reliquaire de récits et de
-contes. Ayant voyagé en chemin de fer et vu Bordeaux, il considérait,
-bien entendu, ces contes comme des sornettes. On l’eût fortement étonné
-en lui expliquant qu’ils étaient, en un certain sens, aussi vrais que
-possible.
-
-Un de leurs principaux héros, dénommé Jean Tranquille, était arrivé,
-après diverses aventures extraordinaires, dans un pays dont un dragon au
-souffle empesté gardait l’entrée. Passant outre, il avait contemplé les
-plus effrayantes merveilles, et des géants hauts de quinze pieds, et «la
-ville bâtie dans le ciel»; il avait rencontré des êtres affreux, au
-langage à peine humain, et revêtus, non d’habits de chrétiens, mais de
-poils de bêtes... Voilà ce que devenaient, au temps jadis, les Landes et
-leurs habitants dans l’imagination naïve des gens qui les avaient vus de
-loin; car, vous l’avez bien compris, c’était dans les Landes que Jean
-Tranquille avait été entraîné par son amour des aventures, sans que
-celui qui racontait, après tant d’autres, ces aventures, s’en doutât. Le
-dragon au souffle empesté? La fièvre. La ville bâtie dans le ciel? Un
-mirage comme en devaient produire assez souvent les jeux de la lumière
-au-dessus des immensités plates. Les géants? Des bergers sur leurs
-échasses. Les êtres velus? De pauvres diables affublés de peaux de
-bêtes.
-
-Quant à leur langage, pour que Jean Tranquille le jugeât à peine humain,
-il suffisait qu’il ne fût point tout à fait semblable au dialecte de son
-hameau.
-
-
-
-
-II
-
-
-Revenons-en toujours à cet axiome, en apparence un peu simplet, que,
-pour aimer les bêtes, il faut les connaître profondément. D’hommes à
-bêtes comme d’hommes à hommes, la médisance s’exerce surtout par
-l’incertitude, et c’est dans l’ignorance que la haine ou la terreur ont
-toujours plongé leurs racines les plus vivaces.
-
-Mais, connaître les bêtes, ce n’est pas seulement les avoir observées
-avec de bons yeux; montrer qu’on les connaît, ce n’est pas seulement
-relater des expériences en s’efforçant de conserver dans son style un
-peu de l’agrément et de l’émotion qu’on a pu éprouver en les observant;
-et, aimer les bêtes, c’est autre chose que de s’intéresser à ce que
-racontent d’elles les livres, y compris les miens. J’accorde que
-l’observation seule peut provoquer l’intérêt ou l’amour, mais, pour le
-chercheur comme pour ses lecteurs, elle demeure impuissante à constituer
-réellement la connaissance.
-
-Cette fois encore, je n’ai pas l’intention de développer un discours de
-la méthode en sciences naturelles; je me contenterai de poser qu’une
-connaissance de telle ou telle entre les innombrables vies de ce monde
-n’est valable que dans la mesure où, tandis que nous étudions cette vie,
-nous ne perdons jamais de vue que le but de toute connaissance est de
-nous connaître nous-mêmes; que, réciproquement, quiconque ne s’efforce
-pas de connaître sa propre nature, il ne connaît rien.
-
-Il est donc nécessaire, dès les premiers regards lancés vers le sol, ou
-vers les bas-fonds de l’océan aérien, de nous livrer à de perpétuels
-retours sur notre humaine condition, de nous remettre constamment à
-notre place dans l’univers terrestre; et ceci en prenant bien garde que
-cette place n’est ni absolue ni éternelle, mais varie dans le temps et
-aussi selon l’animal que nous considérons.
-
-Bref, en cet ordre d’études plus encore que dans tout autre, s’impose un
-relativisme bien entendu, c’est-à-dire tout ensemble absolu et prudent:
-un doute provisoire que notre devoir est de prolonger en tous sens et à
-l’infini.
-
-Ainsi, quand il s’agit d’une vie considérablement plus ancienne et plus
-évoluée que la nôtre, la vie d’un grillon, par exemple,--ou, d’ailleurs,
-de n’importe quel insecte,--c’est en scrutant à chaque instant l’abîme
-qui sépare le _modus vivendi_ de l’insecte et celui de l’homme, que l’on
-a les meilleures chances, non pas de franchir l’abîme, mais de projeter
-au-dessus de lui quelques lueurs. Tout au contraire, pour comprendre
-l’homuncule-volant, dont la réalisation actuelle dut être à peu près
-contemporaine de la nôtre, on ne saurait trop insister sur ses
-ressemblances avec nous.
-
- * * * * *
-
-J’ai déjà indiqué quelques-unes de ces ressemblances, mais je réservais
-les plus précieuses pour le moment où je prévoyais que s’imposerait une
-réhabilitation de Noctu. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises j’ai fait
-allusion à son langage. A présent, je n’hésite plus à écrire: Noctu
-parle, Noctu a un langage, un langage embryonnaire, sans doute, mais qui
-mérite néanmoins d’être tenu pour tel. On pourra se moquer, ou
-m’objecter que mon amitié pour mon personnage me fait oublier tout ce
-qui sépare le _mot_ du _cri_. Je persiste dans mon affirmation.
-
-N’a-t-il pas été maintes fois question du langage des singes? On a noté
-chez eux, si je ne me trompe, une cinquantaine de syllabes qui, tantôt
-répétées, tantôt diversement unies entre elles et prononcées sur
-différents tons, exprimeraient réellement et de manière stable les
-sentiments que ces bêtes peuvent éprouver. Personnellement, je n’ai
-guère, hélas! observé les singes que dans les singeries de nos jardins
-zoologiques, sur la misère desquels il serait peu généreux de
-m’appesantir, et je n’éprouve aucune fausse honte à confesser mon
-incompétence.
-
-Cependant, je me vois contraint d’avouer que, devant ces singes
-piteusement encagés, je n’ai guère eu l’impression nette de mots
-proférés et de conversations poursuivies. Il m’a semblé d’ailleurs que
-leurs «discours» s’adressaient surtout à leurs visiteurs, pour injurier
-ceux-ci ou quêter d’eux une friandise; j’ai remarqué en outre que ces
-discours consistaient uniquement en stridulations gutturales,
-syllabiquement intranscriptibles, qui variaient d’intensité ou
-d’insistance selon le degré de fureur ou de gourmandise, et aussi selon
-les individus, fussent-ils de même race. Or on ne saurait pourtant
-parler de langage, là où il n’y a pas règle et fixité. Enfin, entre eux,
-leurs rapports oratoires se bornent à des clameurs de défi ou de joie, à
-des invitations à la bataille ou au jeu; en va-t-il différemment chez
-les chiens et quantité d’autres quadrupèdes mammifères dont les idiomes
-respectifs se réduisent à deux seuls mots d’une ou deux syllabes, et
-dont les dictionnaires respectifs sont complets quand on a transcrit,
-par exemple, _miaou_ ou _ouah_, _pfutt_ ou _rrroû?_
-
-Une fois seulement, il y a environ quatre ans, au Jardin
-d’Acclimatation, j’ai été assez curieusement troublé,--vous en
-souvenez-vous, Franz Toussaint?--devant la cage où, sans regarder
-personne, sans regarder même son épouse en train d’allaiter le plus
-attristant des bébés, un chimpanzé entonna soudainement une sorte de
-mélopée lugubre, dont certaines syllabes, distinctes parce que lentement
-proférées, revenaient comme un refrain à intervalles presque égaux. Le
-malheureux père, ai-je dit, ne nous regardait pas; il regardait ses
-paumes grisâtres, grattant tantôt celle-ci, tantôt celle-là des doigts
-de son autre main, comme s’il se fût agi de marquer la mesure et le
-rythme auxquels il entendait qu’obéissent ses paroles; contrairement à
-ce qui arrive chez les singes, même anthropomorphes, cela dura
-relativement longtemps,--de trois à cinq minutes... Et je ne pouvais
-m’empêcher de penser aux chants de deuil des peuplades sauvages, à ce
-que dut être la première élégie du premier poète, car il était
-impossible de ne pas éprouver, en écoutant cette lamentation, la
-sensation de je ne sais quoi de réfléchi, de composé, de voulu.
-
-Or, si primitif que soit un poème, on ne saurait guère en concevoir la
-possibilité là où manqueraient absolument les mots.
-
-Peut-être, dans l’humanité elle-même, le monologue, l’expression lyrique
-et désintéressée, modulée ou chantée, a-t-elle précédé le dialogue
-courant, la conversation utilitaire. J’ai donc connu un chimpanzé qui
-était probablement, dans son genre, un grand poète élégiaque, mais je
-n’ai jamais vu ou entendu des singes causer entre eux, au sens que nous
-donnons à ce mot quand il s’agit de nous.
-
-Il se peut qu’il n’en soit pas de même lorsqu’ils vivent en liberté, par
-couples et même quelquefois par tribus, dans les forêts vierges du
-Gabon, de la Guinée ou de la Malaisie, et j’envie les explorateurs ou
-les savants qui sont allés se faire sur place une opinion pour ou contre
-le réalité des idiomes simiesques. Mais, à ceux qui voudront se
-convaincre que les hommes ne sont pas les seuls êtres terrestres
-capables de parler, ou plutôt de converser entre eux, il ne sera pas
-besoin de lointains et périlleux voyages. Qu’ils se penchent, après
-avoir procédé comme je l’ai indiqué, sur un nid de chauves-souris,
-qu’ils aient la patience d’accoutumer les hôtes de ce nid à leur visage.
-
-Leur patience, je jure qu’ils ne la regretteront pas.
-
- * * * * *
-
-Car c’est bien d’une conversation qu’il s’agit ici, ou plutôt de
-conversations fréquentes, interminables: ces pauvres gens, désœuvrés
-malgré eux durant la plus grande partie du jour, font bien ce qu’ils
-peuvent pour rester tranquilles, dormir et ménager leurs réserves de
-chaleur interne; mais, surtout quand l’enfant va naître ou est né, trop
-d’espoirs, trop d’inquiétudes aussi rôdent autour de leurs frêles cœurs;
-et, dès trois ou quatre heures de l’après-midi, ils ne peuvent plus être
-maîtres de leur langue.
-
-A noter que, dès qu’un intrus de mon espèce est parvenu à se rendre
-familier, ils font preuve vis-à-vis de lui d’une insolente indifférence;
-discutent à son nez de leurs petites affaires tout comme s’il n’était
-pas là, et ne s’occupent guère plus de lui, s’il sait ne point bouger et
-se taire, que pour lui rappeler son devoir, qui est de leur apporter au
-déclin du jour, ou même plus tôt, une sérieuse provende d’insectes à
-point.
-
-Moins habile ou subtil que les savants qui vont jusqu’à distinguer une
-cinquantaine de syllabes pour certains idiomes simiesques, je n’ai guère
-catalogué dans ma mémoire auditive, après avoir des heures et des ans
-assisté à de conjugales ou ménagères palabres de chauves-souris, qu’une
-douzaine de sonorités différentes. Mais, différentes, ces sonorités le
-sont très nettement, et il en est deux ou trois qui se répètent dans des
-circonstances assez précises et définies pour qu’une ébauche de
-traduction devienne ici possible.
-
-Ainsi de la sonorité qui signifie la faim et de celle qui signifie la
-colère; je serai moins affirmatif à propos de celle qui signifierait la
-peur, car elle serait aussi celle de la tendresse; d’ailleurs, que peur
-et tendresse se confondent dans l’âme des homuncules-volants, cela
-paraîtrait-il tellement extraordinaire aux hommes qui savent réellement
-chérir?
-
-Ce qui est parfaitement naturel de la part de cette créature
-ataviquement affamée, c’est que la sonorité par laquelle elle exprime la
-faim, demeure, pour l’observateur, la plus indiscutable, la plus
-distincte. La chauve-souris habituée à moi qui me rappelle à l’ordre
-quand je néglige de lui fournir sa pitance, et la chauve-souris inconnue
-qui entreprend dans les airs sa chasse quotidienne, tiennent exactement
-le même discours; celle-ci l’adresse au ciel souvent ingrat, celle-là à
-l’horrible géant qui subvient à ses besoins pour des motifs inconnus,
-par chance rare et merveilleuse, peut-être parce qu’il est assez subtil
-pour juger comme la bestiole qu’une certaine paresse est préférable à de
-pauvres et vains labeurs... Mais, que le mot de la faim soit prononcé à
-l’adresse du ciel ou du géant, _il est le même_ chez toutes les
-noctuelles par moi observées,--libres, demi-captives ou captives, et à
-peine plus prolongé chez les ratons-volants,--et à peine raccourci et
-plus gravement émis chez les roussettes.
-
-Quand c’est en naviguant sous le ciel que Noctu et ses cousines
-le répètent, il s’accompagne parfois d’un autre mot, très
-différemment modulé, qui m’a tout l’air soit d’un appel, soit d’un
-avertissement,--invitation à ne pas s’écarter ou à rentrer au gîte,
-signalement d’une proie que l’époux ou l’épouse, ou un ami, a manquée et
-qu’il serait bon, néanmoins, de ne point laisser définitivement
-fuir.--Ce dernier mot, en tout cas, vous ne l’entendrez jamais sur les
-babines des chauves-souris observées au nid et nourries par vous. Il
-faut bien admettre ici, jusqu’à un certain point, cette fixité et cette
-stabilité qui permettent de donner le nom de langage à une série, si
-rudimentaire soit-elle, de sonorités vocales dans le gosier d’un animal.
-
-Série rudimentaire: douze sonorités en tout, à une ou deux unités
-près!... Mais que l’on relise cette émouvante _Histoire des Voyages_,
-chère à M. Bergeret et célèbre grâce à lui, où sont relatées toutes les
-expéditions maritimes qui, du commencement du XVIe siècle à la moitié du
-XVIIIe, contribuèrent à chasser le mystère de notre étroite planète, et
-à diminuer l’étendue du domaine que l’homme considère comme son fief.
-Seize gros volumes chez Didot, libraire, quai des Augustins, à
-l’enseigne de la Bible d’or, Paris; seize gros volumes dont l’édition,
-après la mort ou le renoncement de la veuve Didot, fut laborieusement
-poursuivie jusqu’au XXe par Arkstée et Merkus, d’Amsterdam, puis par
-Rozet et Maradan, Parisiens, puis par un certain Panckoucke qui était
-peut-être, en somme, d’origine britannique,--car c’était l’époque où la
-France perdait avec tant de nonchalante bonne grâce son titre de
-dominatrice des mers et son empire colonial...
-
-Vingt gros volumes, qui me semblent plus courts que bien des romans et
-que je ne me lasserai probablement jamais de relire! On y trouve de ces
-descriptions nues et saisissantes, comme seuls en peuvent concevoir des
-yeux merveilleusement neufs; les pays gâtés ou perdus revivent avec leur
-faune et leur flore vierges, leurs ressources et leurs habitants encore
-anonymes, ou dénommés, quelle que fût leur couleur, quels que fussent
-leurs usages, Indiens... Mais les bêtes sont-elles moins mystérieuses
-pour les sages d’aujourd’hui que ne l’étaient alors les «Indiens» pour
-les beaux aventuriers du monde?
-
-Or, à chaque récit de voyage en Océanie, en Patagonie, en bien d’autres
-lieux encore, reviennent, refrains apitoyés, à peine méprisants ou
-ironiques, des phrases comme:
-
-«Il ne paroît point que le parler des gens de ce pays comporte plus de
-cent mots, et encore, selon les accents qu’ils y mettent ou la plus ou
-moins grande rapidité avec laquelle ils les prononcent, ces mots
-peuvent-ils changer de sens du tout au tout. Nous essayerons néanmoins
-de donner un échantillon de leur langage: ainsi _turo_ signifie
-nourriture, mais signifie aussi beau temps, comme si c’étoit le beau
-temps qui leur apportoit la nourriture...»
-
-Ceci est noté dans le relation du voyage de Kolben au pays des
-Hottentots (1713). Cet explorateur hollandais avait fait un long séjour
-dans leur pays, et remarquait, en fin de compte, que «la prononciation
-des Hottentots est accompagnée de tant de vibrations, de tours et
-d’inflexions de langue, qu’elle ne paroît qu’un bégayement aux oreilles
-des étrangers... Il est fort difficile, et peut-être impossible, pour un
-étranger d’apprendre jamais leur langage...»
-
- * * * * *
-
-A l’encontre de la plupart des gens de me génération, je suis assez fier
-d’avoir été jadis fort en grammaire, et même fort en thème; cette vertu
-peu fréquente prépare des joies tranquilles, inattaquables, dont on peut
-être assuré pour toute une vie, et qui vous valent dans le secret du
-cœur mûri de bien savoureuses satisfactions. Ceci dit, rien d’étonnant à
-ce que j’eusse rêvé, dès que je connus bien Noctu, d’établir, un jour
-dans l’avenir, un lexique et peut-être même une syntaxe de la langue qui
-lui est propre. Risquer aujourd’hui pareille tentative serait puérilité
-de ma part.
-
-Et ceci pour les raisons qui laissaient Kolben découragé devant la
-difficulté, non pas tant de l’interprétation que de la transcription
-d’une sonorité hottentote. Nul doute que, depuis Kolben, les Hottentots
-de race pure eux-mêmes, s’il en reste, n’aient profité des bienfaits de
-la civilisation et acquis un parler plus transcriptible. Mais pour
-donner sur le papier une sensation auditive exacte des quelques douze
-mots des chauves-souris d’Europe, il ne suffirait pas d’un jeu de
-voyelles truquées et de consonnes modifiées parce qu’inexistantes dans
-la plupart des graphies humaines; il faudrait tout un système de
-notations, tenant compte de la quantité et de l’acuité ou de la gravité
-du son, et je crois avoir dit que je n’entendais rien à l’écriture
-musicale; il faudrait enfin, pour un seul mot, des pages d’explications,
-de précisions et de commentaires. Je ne dis pas que l’étude serait sans
-intérêt, mais je ne la crois pas indispensable en ce discours et j’aime
-mieux la signaler à la curiosité des autres chercheurs que
-l’entreprendre moi-même.
-
-Pourtant, puisque Kolben eut le courage d’écrire le mot _turo_, à propos
-du parler des Hottentots, au cours de sa relation de voyage, il y aurait
-quelque pusillanimité à ne pas tenter de noter ici le mot qui se
-rapporte à un ordre de sentiments et de besoins très proches dans le
-langage de Noctu.
-
-A titre d’échantillon, je signalerai donc que le mot, ou la phrase,
-qu’on peut sans hésiter traduire en français par _j’ai faim_,
-s’imprimerait approximativement chez nous par: _M’vrou-ou-ik_; à noter
-que _m’vrou_ est une syllabe longue, _ou_, une syllabe très brève, et
-_ik_, une syllabe demi-longue lancée à un octave au-dessus des deux
-autres. _J’ai très faim_, se dit en répétant deux fois la phrase, plus
-rapidement. _Je meurs littéralement de faim_ s’exprime en ajoutant les
-_m’vrou-ou-ik_ aux _m’vrou-ou-ik_, mais avec une telle volubilité qu’ils
-sont alors produits par une seule émission de voix, les trois syllabes
-étant liées et fondues en une audacieuse synérèse.
-
-Je pense que cet exemple suffit. Quoique j’aie avoué plus haut tout ce
-qu’il y a nécessairement de puéril et d’imparfait en de telles
-notations,--qu’il s’agisse de chauves-souris ou de singes,--je ne
-regrette pas de m’être laissé aller à ce jeu, en passant. Car ici
-ressort une réalité infiniment troublante, une incontestable analogie
-constructive et syntaxique entre le langage de Noctu et les langages
-humains les plus primitifs. En celui-là comme en ceux-ci, c’est par le
-redoublement ou la répétition du mot que s’exprime l’énormité ou la
-quantité considérable de l’objet, comme aussi l’intensité du sentiment;
-redoublements et répétitions constituent le superlatif, et déjà sans
-doute le comparatif, dans ces frustes grammaires.
-
-Les soldats de notre armée noire transposent ces habitudes linguistiques
-jusque dans notre parler à nous.
-
-Écrivant ceci, je ne puis m’empêcher de penser à mon ami Moussi-Bebeker,
-tirailleur sénégalais, bambara, pour qui «y a bon», n’était guère qu’une
-simple formule de politesse, mais qui, lorsqu’il s’agissait d’une
-satisfaction de qualité rare, et notamment de l’offre d’une bouteille
-aux environs de notre commun hôpital, multipliait les bon-bon-bon à
-l’infini, avec une volubilité qui croissait selon l’agrément du vin ou
-la gravité de sa soif.
-
-Je suis si peu parvenu à lui apprendre l’usage d’un adverbe comme
-_très_, qu’il prit celui-ci, en définitive, pour un synonyme de _bon_.
-Au terme de nos relations, tout ce que j’avais pu obtenir de lui,
-c’était qu’il exprimât son contentement par: «Y a très très très...»
-Pure courtoisie de sa part, désir de s’exprimer en un dialecte qui
-m’était spécial et auquel je semblais tenir... Mais, du moment qu’il
-employait l’adverbe très, le mot bon, à sa suite, lui eût fait l’effet
-d’un pléonasme ridicule.
-
-
-
-
-III
-
-
-Au reste, pour qu’aucun doute ne demeure, penchons-nous de nouveau vers
-Noctu en son ménage.
-
-Qui dit conversation véritable entre êtres humains, conversation
-poursuivie et posée, ne peut en concevoir l’idée sans l’accompagnement
-d’une mimique et sans que s’entre-croisent les regards des
-interlocuteurs.
-
-J’ai dit que ce n’était pas le cas chez les singes, du moins tels qu’il
-m’a été donné de les voir. On ne saurait non plus écrire le mot de
-conversation, sinon en manière de plaisanterie, à propos de chiens ou de
-chats se disputant un os ou une amoureuse; non plus à propos de cochers
-de fiacre parisiens comme il en existait encore il y a quelque vingt ans
-et qui, sans même tourner la tête l’un vers l’autre, s’adressaient au
-passage de joviales ou hargneuses injures: il n’y a là ni conversation
-ni langage (même quand il s’agit de cochers de fiacre), mais simplement
-expansion sonore d’un cœur à tort ou à raison trop gonflé ou trop lourd.
-
-Penchons-nous vers Noctu en son ménage, vous dis-je, et aussitôt les
-dissertations deviennent parfaitement inutiles: la conviction naît. Ces
-gens-là se racontent des choses, se communiquent des impressions,
-échangent des mots tendres ou s’invectivent. La mimique est encore plus
-compréhensible et traduisible que les syllabes ou les mots: les dents se
-découvrent plus ou moins, le nez grimace, les yeux clignotent, le front
-se plisse ou se défripe selon les cas; les gestes, eux aussi, sont là;
-l’aile reprend cet aspect de cape que j’ai déjà décrit à propos de Noctu
-allaitant son enfant; la main entoilée donne la parfaite illusion d’un
-bras sans main s’agitant avec plus ou moins de véhémence sous une
-draperie vestimentaire, avec une précision, une opportunité à nous-mêmes
-sensibles, et que l’auteur de l’_Institution oratoire_ aurait
-probablement admirées et louées, peut-être même citées en exemple, s’il
-eût connu les mœurs et coutumes de la chauve-souris.
-
-Et puis, les regards se croisent, ou s’appuient les uns sur les autres,
-ou se détournent vers l’objet dont il est question: l’enfant presque
-toujours, ou les insectes que ma munificence vient d’apporter au ménage,
-ou la couleur de l’heure que masque et dénature mon visage inquiétant...
-L’enfant presque toujours! Ces pauvres diables, quand ils vivent en
-famille, sont des éducateurs consciencieux, tatillons même et assez
-souvent incohérents; ils adorent leur rejeton, le choient, se disputent
-âprement son voisinage et ses caresses; puis, sans raison bien
-apparente, celui des deux conjoints qui s’est montré trop sévère ou trop
-tendre se fait dire des sottises par l’autre, et une véritable scène de
-ménage s’ensuit.
-
-Il ne serait pas nécessaire d’avoir beaucoup d’imagination pour se
-croire transporté dans un milieu de bourgeois français nécessiteux. La
-mère, plus impulsive, gifle le petit plus volontiers et plus fréquemment
-que le mâle; je regrette que le mot gifle soit impropre, puisque la
-structure de la chauve-souris lui permettrait en somme de lancer un bon
-coup d’aile dans la figure de sa fille ou de son fils; mais je dois à la
-vérité d’avouer que le châtiment consiste en menues morsures, qui font
-brailler la gamine à la façon de Totor ou de Nénette corrigés pour de
-courantes menues bêtises. Après quoi, si c’est madame qui a donné la
-correction, monsieur s’en prend le plus souvent à madame, et
-réciproquement. Il arrive aussi que tous deux s’entendent pour cogner
-ensemble. Le bébé, selon son caractère, manifeste plus ou moins haut sa
-fureur et sa vexation.
-
-En vérité, ne sommes-nous pas «chez nous», nous autres hommes?
-
-Les motifs de ces corrections données par la mère, le père ou tous les
-deux, je ne crois pas qu’il serait très difficile de les élucider.
-
-Je n’en veux retenir qu’un qui saute aux yeux, et qui est d’ordre
-hygiénique; à peine l’enfant est-il capable de se traîner sur ses
-pauvres pattes, qu’il veut, comme une grande personne, prendre sa part
-du festin que lui offre le ridicule géant; si la mère ou le père
-n’estiment pas que le moment en soit venu, que cela risque de nuire à sa
-santé,--j’ai assez montré, je pense, le souci qu’ont mes bêtes de leur
-race menacée,--corrections et gronderies retentissantes, suivies de
-chamailleries qui ne le sont pas moins... Elles ne le sont pas moins non
-plus, chamailleries, gronderies et corrections, quand la mère estime que
-le moment est venu de sevrer l’enfant et que celui-ci s’obstine à
-vouloir téter encore.
-
-Le ménage Noctu apporte donc incontestablement une activité un peu
-brouillonne, assez humaine, et incontestable, à l’éducation de son
-rejeton. Peut-être aussi apprend-il à celui-ci l’art de s’exprimer
-convenablement dans le langage de la race; nouveau-né, l’enfant de Noctu
-crie comme un simple bébé; il ne part pas du gîte, il ne prend pas
-l’essor sans _savoir parler_ comme père et mère, c’est-à-dire avant la
-fin de juillet, et bien plus souvent vers la fin d’août,--car, dans la
-race des noctuelles, les époques des accouplements et des naissances
-sont beaucoup moins fatales que chez la plupart des bêtes, ce qui les
-rapproche encore de nous. Ce qui est sûr, c’est que l’enfant, dans le
-ménage Noctu, est instruit, éduqué, gâté (même maladroitement parfois!)
-aussi longtemps qu’il est possible.
-
-Après ses premiers vols, il retrouve quotidiennement sa place au nid;
-et, à peu près certainement, si ses parents ne sont pas de ces
-aristocrates qui demeurent dans leur hôtel particulier en hiver, il les
-suit et dort près d’eux dans l’habitation hivernale commune à plusieurs
-familles.
-
-L’enfant, fille ou garçon, ne se considérera en aucun cas comme nubile
-avant d’avoir hiberné. Je ne sais si d’autres que moi ont professé une
-opinion contraire; j’entends garder jusqu’au bout mon horreur des
-observations transmises, écrites ou orales; mais vingt-cinq années
-d’expérience me laisse croire que j’ai raison d’affirmer cela.
-
-J’ajoute que, contrairement à ce qu’a conté un savant, par ailleurs
-digne de toute admiration et de tout respect, Noctu n’enseigne pas à son
-enfant l’art du vol en l’emportant dans les airs accroché à ses épaules.
-L’art du vol est inné chez le bébé; et l’adolescent, ainsi que je l’ai
-noté lors du départ un peu ingrat de ma première pensionnaire et de son
-fils, risque du premier coup la mort ou sa chance de vivre.
-
- * * * * *
-
-D’où vient cette légende d’une chauve-souris voyageant accrochée aux
-épaules d’une autre? Pour ma part, cela non plus, je ne l’ai vu jamais.
-Il ne saurait donc y avoir ici aucune confusion ni lieu de dire, par
-exemple, à propos de ces vols à deux, qu’ils signifieraient, sinon
-apprentissage aérien, du moins voyage de noces. De ce fait que la
-plupart des insectes ailés célèbrent leurs heures nuptiales au-dessus du
-sol, n’allons pas enfantinement inférer que l’exception monstrueuse, le
-mammifère volant, agit de même.
-
-A la vérité, les conditions dans lesquelles celui-ci s’accouple me
-demeurent assez mystérieuses. Nous connaissons la fidélité conjugale de
-Noctu, son amour d’une vie très réellement familiale, et je crois avoir
-déjà fait allusion à sa pudeur, ou à je ne sais quoi qui, évoquant
-irrésistiblement ce mot dans l’âme, le fait affleurer à mes lèvres, le
-laisse tomber de ma plume. Tentant ici de rapprocher l’homuncule-volant
-de l’homme, je n’insisterai pas cependant sur ce point; car la pudeur,
-dans l’humanité, est un sentiment d’invention assez récente, et qui
-participe à l’incertitude de ces modes en matière d’amour que j’ai
-signalée dans _Vie de Grillon_.
-
-«La pudeur», écrit à peu près, je ne sais plus où, M. Anatole France,
-«est une forme ou un dérivé du sentiment de la propriété...»
-
-Je veux bien. Mais il ne paraît pas que les femmes indigènes d’O’Taïti,
-recevant Cook, Bougainville, leurs officiers et leurs hommes d’équipage,
-aient soupçonné que la pudeur existât, alors que, malgré une
-civilisation confinant à l’état de nature, elles possédaient le
-sentiment de la propriété au point de ne pratiquer le vol que
-sournoisement.
-
-L’_humanité_ de Noctu, si je croyais devoir davantage m’étendre, c’est
-d’autres constatations que je tenterais de la dégager.
-
-Je la montrerais notamment malade à notre manière, phtisique peut-être
-parfois, partageant avec nous diverses misères physiologiques, dont le
-goitre. Un rapport à l’Académie de Médecine aurait même, m’a-t-on dit,
-rendu mon personnage responsable de cette affection chez mes semblables.
-Je n’ai pu avoir connaissance de ce rapport, j’en ignore la teneur;
-j’ai, d’autre part, constaté personnellement que bon nombre de
-chauves-souris sont en effet goitreuses; mais, de ce que Noctu est
-soumise à des maux frères des nôtres, y a-t-il lieu de conclure que
-c’est à son influence que nous devons ceux-ci, lorsqu’ils nous
-atteignent à notre tour? Et n’a-t-on pas, en somme, considéré il y a
-quelques années comme parfaitement honorable pour certains singes
-anthropomorphes, qu’ils pussent se laisser inoculer avec succès les
-germes de telle maladie qui semblait être rigoureusement réservée à
-l’espèce humaine?...
-
-Adieu, petite sœur ailée et malheureuse!
-
-
-
-
-LIVRE VII
-
-L’ADIEU A NOCTU
-
-
-
-
-I
-
-
-Adieu Noctu!
-
-O frêle chose soyeuse et long-voilée, qui sembles porter d’avance le
-deuil de ta race au delà du deuil de toi-même, c’est ici que je dois te
-dire adieu, pour cette saison. Ici, c’est encore et toujours mes Landes,
-et le beau presbytère campagnard où m’accueillit, il y a quelques jours,
-un grand poète trop modeste, ami entre les amis. Où pouvais-je mieux me
-désassocier des pensers et des sentiments parfois très lourds que la
-connaissance de ton sort m’a fait subir, durant que je tentais de
-raconter telles circonstances de ta vie, vue de mes yeux enfantins ou
-virils?
-
-Plus d’un an, déjà, que j’ai commencé d’écrire ton histoire! Qu’en
-sera-t-il? Que saura-t-elle indiquer, en fait de connaissance
-d’eux-mêmes, aux hommes,--et surtout à ceux des hommes qui, plus riches
-de loisirs et de science que je ne le suis, relèveront mes omissions et
-peut-être mes erreurs?... Je ne crois pas m’être trompé sur ton compte,
-mais je suis sûr d’avoir oublié bien des choses, et d’en avoir rejeté de
-parti pris d’autres, sur lesquelles j’étais mal fixé moi-même, ou qui
-eussent risqué de passer, dans le monde des instituteurs de sagesse,
-pour de la fantaisie, de la poésie, de la légende, du roman.
-
-Et pourtant...
-
-Mais cet adieu n’est pas éternel, si quelque vie encore m’est prêtée,
-parce que j’ai la sincère persuasion que toi-même et les autres bêtes
-avez de précieux renseignements à m’apprendre, à nous apprendre.
-
- * * * * *
-
-Voici un soir si beau que je sens ma plume inégale à s’emparer de lui.
-Noctu tente ses premiers ballets aériens, précurseurs de la retraite
-hivernale. Et ici se présente un cas particulier que je ne saurais
-élucider dès à présent. Encore une omission! Tant pis, et que ma
-sincérité jaillisse de ce que je viens d’écrire!
-
-L’année 1921 a été exceptionnelle au point de vue chaleur et sécheresse.
-Octobre à son milieu est plus orageux et brûlant qu’août en son éclat
-ordinaire. Et voilà, de ce fait, mes amies ailées qui n’ont guère envie
-d’hiberner, ni moyen de vivre. Car, du moins dans ce pays-ci, les
-insectes dont elles peuvent se nourrir, plus vieux, ou plus heureusement
-évolués qu’elles, sont à peu près tous morts, tranquillement,--ou
-meurent. Le soir bleuit le pré devant lequel j’achève ce livre, en face
-d’un clocher et du ciel. Les oiseaux se sont à peine tus que Noctu,
-Raton-volant et Roussette circulent fiévreusement, à la poursuite des
-très rares proies dont la conquête est une vertu. Dans la génération à
-venir, dans celle qui sera capable de se réveiller au printemps
-prochain, de produire ou de naître, quelle hécatombe! Que de manquants
-et de manquantes à l’appel, quand reviendra la saison où Aphrodite
-ressuscitera Adonis, parmi ceux et celles qui, ce soir, regagneront les
-fissures des vieux murs ou les trous des vieux arbres voisins, le ventre
-à peu près vide, en se demandant peut-être pour quel crime elles sont
-ainsi torturées?
-
-Car, à ces bêtes qui ont un langage, qui ont, en outre, tant de traits
-humains, pourquoi une mémoire, embryonnaire d’ailleurs elle aussi,
-serait-elle déniée? Imaginons-les comptant leurs morts au printemps
-prochain, et faisons un retour sur nous-mêmes, sur des années qu’un
-«soi-disant» progrès nous autorise à juger exceptionnelles.
-
-Nous aussi, nous comptons nos morts, et les morts du monde entier, du
-monde en faillite. En faillite, pourquoi? A cause du _progrès_ trop
-rapide, de ce progrès cher à quelques imbéciles. Noctu a cru devoir
-prendre des ailes, ou a été forcée de les prendre: elle en meurt, et sa
-race en meurt aussi; nous, nous avons cru devoir les prendre,--tout
-court, et les prendre artificielles, encore!--Le résultat? Voici: les
-guerres, monstruosités inévitables entre animaux, et même entre
-végétaux, au lieu de supprimer comme autrefois quelques milliers
-d’individus, en suppriment maintenant des millions. Le progrès, c’est
-Homais fait raison humaine, telle que l’entendent les imbéciles dont
-j’ai parlé ici et ailleurs.
-
-Les chauves-souris, comptant leurs morts au printemps prochain,
-prononceront peut-être en leur langage, le mot de cataclysme mondial...
-Mes lecteurs, mes amis, vous me comprenez? Je crois, je suis même sûr
-que, nous autres hommes aussi, nous sommes décidément mal équipés pour
-une longue traversée dans le temps, sur l’infime espace de la planète
-Terre. Un paysan,--non pas landais, mais breton,--me disait il y a
-quelques années, avec cette conviction placide et augurale qui distingue
-ceux de sa race:
-
---C’est à croire que toutes les fois qu’on trouve le moyen de guérir une
-maladie, Dieu en invente une autre, car jamais les hommes n’ont vécu
-mieux ou plus «long» en notre époque qu’autrefois.
-
-Sous la brutalité de la formule, quelle vérité tombait des lèvres de cet
-humble! Non que je nie l’immense dignité de ceux qui se consacrent, et
-parfois en risquant leur propre vie, à chercher des remèdes à nos maux
-physiques, à nos périls de mort antidatée. Mais qui pourrait certifier
-que ce ne soit pas, précisément, ce que les imbéciles appellent
-_progrès_ qui les ait contraints et liés à leurs études?
-
-La planète Terre, à moins de cataclysme non pas mondial, mais céleste, a
-devant elle des millions d’années autorisant l’homme à y vivre. Mais le
-faux progrès aurait bien des chances d’en supprimer l’homme, le «parvenu
-orgueilleux», d’ici des temps _relativement_ aussi proches que ceux que
-je dénonce pour la chauve-souris, si ses néfastes effets se reflétaient
-en des guerres pareilles à celle que nous venons de subir. Ayant côtoyé
-ici des questions pour lesquelles j’éprouve une parfaite horreur, et qui
-sont les politiques, je me garderai, en pareil livre, d’éclairer
-parfaitement ma lampe. A l’humilité un peu attristée que me conseille, à
-tort ou à raison, la couleur de l’heure, je voudrais répondre tantôt
-servilement, tantôt insolemment. Je ne saurais pourtant laisser passer
-les lignes que je viens d’écrire sans leur donner une conclusion brève,
-car de faux amis pourraient les détourner de leur sens: l’étude du ciel
-d’en bas m’a rendu patriote et militariste, individualiste aussi... Pour
-vivre,--c’est de l’humanité que je parle,--il faut la guerre; mais il ne
-la faut pas telle que nous venons de la subir et que nous la
-pratiquerons, en plus atroce, demain peut-être; les végétaux et les
-insectes les plus infimes passent leur vie à s’entre-tuer; je ne tiens
-pas pour absolument certain que ce soit là une loi valable dans tous les
-mondes de l’espace, mais la façon dont la vie s’est organisée sur le
-nôtre nous oblige, nous les rois de la planète Terre, à subir cette loi
-au même titre que les plantes et les animaux. Je ne pense pas qu’on me
-prenne, après cette profession, pour un partisan du désarmement, en
-dépit de l’épouvantement dont la seule idée des prochaines guerres me
-glace.
-
-Il ne s’agira plus alors de l’anéantissement d’une nation, mais de celui
-même de l’humanité. Quatre années de carnage ont suffi à la faillite
-matérielle du monde, au déséquilibrement des sentiments et des pensées
-dans les âmes les plus nobles, au retour vers la barbarie et la misère
-absolues d’un peuple qui était, quoi qu’on raconte à présent, en grande
-partie européen. On parle du fatalisme, de la résignation slave: à
-combien de défaites morales ou physiques les peuples vainqueurs ne se
-sont-ils pas eux-mêmes abandonnés?
-
- * * * * *
-
-Nous n’avons pas le droit de désespérer de l’avenir humain. Mais le
-parvenu orgueilleux doit employer tous ses efforts à se rabaisser à sa
-juste valeur et à sa juste taille. Si, parmi les dons à nous accordés
-par celui que j’ai appelé ailleurs l’Usurier indulgent, nous ne
-cultivons pas l’_humanité_, la bonté, l’amour de la beauté,--termes
-vagues,--du même élan, du même cœur que l’intelligence et la raison,
-mots dont on sait le cas que je fais, nous autres aussi nous n’en avons
-plus pour bien longtemps. La plupart de nos inventions ne sont que des
-pis-aller lamentables, comme les ailes de ma bête. S’il ne s’allie avec
-le progrès de l’âme, avec l’ascension intellectuelle et morale, le
-progrès tout court n’est et ne saurait être qu’un instigateur de
-discordes, un moteur d’activités déraisonnables, un ferment de
-cupidités, un tripoteur de mauvais or, donc un fomentateur de guerres,
-donc,--les guerres, devenant par lui de plus en plus cruelles et
-ruineuses,--une cause directe de régression, de marche à la mort.
-
-Or, depuis que l’humanité est entrée dans sa propre histoire, il y a eu
-des hauts et des bas, mais il serait puéril d’affirmer qu’elle ait
-montré une réelle avidité de cette ascension intellectuelle et morale,
-indispensable à sa vie. Supputant la valeur des actes et considérant,
-d’une part, un roi sauvage des autres âges qui mange son prisonnier de
-guerre, d’autre part Guillaume II et quelques financiers qui
-bouleversent le monde du seul jeu de leur volonté, je ne puis, quoi
-qu’il m’en coûte, ne point crier à la décadence. Encore quelques
-dégringolades de ce genre, et ces pages prendront toute leur valeur,
-s’il reste encore quelqu’un qui sache lire.
-
-Mon optimisme incorrigible m’inclinerait parfois à croire que l’histoire
-de l’humanité ne représente qu’un âge ingrat dont la pré-histoire fut
-l’enfance. Mais toujours s’impose à moi la pensée des millions d’années
-durant lesquelles la Terre permettra la vie, telle que nous l’imaginons,
-à ses créatures. Serons-nous capables de _tenir le coup_, de ne pas
-laisser tomber le sceptre?
-
-L’optimisme l’emporte cette fois encore; je me laisse glisser mollement
-sur la pente; et, malgré la tentation, malgré le jeu d’imagination qui
-se propose en outre, ce n’est pas dans ce livre-ci que je tenterai de
-prévoir et de décrire L’ÊTRE QUI VIENDRA, ou plutôt _qui
-viendrait_,--comme nous croyant en Dieu, comme nous (ou à sa façon)
-intelligent et raisonnable,--si, jamais, et par notre faute, de nos
-mains le sceptre venait à tomber.
-
-
-
-
-II
-
-
-Adieu, Noctu!
-
-Cette fois, la nuit va exister tout à fait, comme une récompense du
-jour, et c’est l’heure entre toutes préférée; je regarde naître les
-étoiles; je suis, de mes yeux déjà lassés par trop de soleil, par trop
-de lampes et de flammes, les capricieux vagabondages de la petite amie
-ailée et malheureuse que j’ai tenté de faire chérir ici.
-
-Toujours le même décor; toujours les catalpas, les platanes, et le
-clocher en face de moi. En cet automne de douceur anormale, les catalpas
-offrent à la transparence du ciel des feuilles d’émeraude à peine
-roussie; les troncs des platanes sont violemment violets. Heure entre
-toutes préférée, heure que je reconnais toujours et aime du même cœur,
-en dépit de la sournoise avance de l’âge! Lorsque c’est, en outre, ce
-bel et tiède automne, comment résister à tant d’harmonie et charme,
-comment ne pas céder au rêve de devenir, sous son conseil, plus maître
-de soi-même et des événements, plus fort, plus sage, meilleur?
-
-Heure entre toutes préférée! L’orage menace; le vent, qui vient de la
-mer proche, roule dans les bas-fonds du ciel des nuages qui
-l’obscurcissent prématurément, effarent les suprêmes insectes volants et
-restreignent encore le bénéfice alimentaire de Noctu, pour ces
-vingt-quatre heures-ci; présage sinistre, des feuilles de platanes dont
-la forme imite la découpure de ses ailes, et dont la couleur, sous celle
-du ciel, n’est pas très distincte de la sienne, s’envolent au vent. Les
-vieux mots tragiques et sublimes reviennent à ma mémoire: je comprends
-mieux que jamais le sort des générations des hommes et des feuilles, et
-de toutes les races animales ou végétales à qui notre monde consent à
-prêter la vie.
-
-De toutes les races, et de tous les individus de ces races. Heure entre
-toutes préférée, heure des étoiles et du vieux Pile, heure du labeur
-fini et des jeux graves, des jeux qui préparent dans les âmes enfantines
-l’essor de l’amour humain et divin! Les prochaines amoureuses y
-passaient dans les ineffables paysages du rêve, et les étoiles étaient
-au ciel, et Noctu volait si près de mes cheveux...
-
-Amoureuses!
-
-Amoureuses, ou amours qu’on souhaitait, pour mieux dire: petites formes
-féminines blanches passant dans la pénombre avec autant de grâce et de
-sainteté que dans le plus païen ou le plus chrétien des poèmes
-inoubliables! Tout était là. Tout: présent savoureux, avenir qui
-semblait immense, infime passé... Celles dont on rêvait promenaient des
-robes toutes blanches, et étaient encore des gamines... De ces visions
-de tendresse si vaguement perçues parfois, toutes les aspirations
-naissaient qui méritent qu’un homme ait droit à la vie sur la planète
-Terre, et que son passage s’y marque de quelque lumière et de quelque
-dignité: amour du beau et amour du divin! La première joue qui s’offrit
-à ma lèvre, vers ma seizième année, était la même admirable chose qu’un
-vers de Théocrite ou de Chénier, lancé comme un rayon de lumière dans
-mes yeux, puis chantant éperdument dans mon cœur.
-
- * * * * *
-
-Adieu, Noctu!
-
-Ce n’était pas seulement l’heure entre toutes préférée, c’était aussi
-l’heure entre toutes bénie, puisque l’angélus y ajoutait sa voix
-charmante et grave. Alors, l’élan vers l’avenir emportait les rêves du
-présent, les balayant, pour ainsi dire, et faisant place nette aux
-aspirations plus hautes: au delà du goût qu’offre une joue de jeune
-fille, il y avait l’amour de l’amour humain, tel qu’il se doit
-concevoir, immuable, entier, confiant, pur, et qui fait de deux êtres
-des forces et des douceurs appuyées les unes sur les autres; au delà du
-plaisir de voir naître les étoiles, au delà de l’involontaire caresse de
-ma petite amie ailée volant tout près de mes cheveux, il y avait comme
-un désir affamé de savoir et de comprendre; il y avait toutes les voix
-des bêtes du ciel d’en bas, familières à la saison, et qui me répétaient
-inlassablement le conseil dont je ne me suis pas lassé: écoute et
-regarde... Il y avait surtout la divinité de l’heure, de ses bruits, de
-ses parfums, de ses couleurs.
-
-Ainsi, l’on s’approchait du divin par une pente toute facile et, à vrai
-dire, irrésistible,--irrésistible au point que nul mérite ne fut jamais
-en moi de m’y laisser aller. Point de vagues aspirations, point
-d’effusions romantiques, point de rêveries vaguement lamartiniennes vers
-la certitude d’un au-delà que j’ai toujours portée allègrement, vers
-laquelle je marche, chaque an, avec une peine chaque an diminuée par la
-lumière dont je suis sûr. Paix des nuits et des jours; nulle fièvre à
-mes tempes. L’insomnie même était et demeure heureuse.
-
-Il est une clarté qui ne se discute pas et qui doit être précisément
-celle que j’ai toujours cherchée, quand l’heure de Noctu, qui est
-l’heure d’entre chien et loup, me sollicitait vers l’infini et me
-guidait vers la voie certaine. J’ai fait tout ce qu’il était possible
-pour ne m’en jamais écarter. Les fautes que je regrette sont de celles
-qu’on ne peut véritablement déplorer, parce que l’on marchait dans la
-nuit et par des sentes hasardeuses. Les sentes ont rejoint la grande
-route et je suis sûr que le seul astre valable prépare sa montée à mon
-horizon.
-
- * * * * *
-
-Adieu, Noctu!
-
-La nuit est tout à fait noire à présent et tu es rentrée au gîte
-précaire, affamée sans doute. Nuit tout à fait noire où les pensées
-succèdent aux aspirations! Les nuages ne se sont appliqués au ciel que
-comme pour me permettre de voir un peu clair dans ma propre obscurité.
-Et qu’y vois-je, créature malheureuse? Un peu de la destinée humaine,
-beaucoup de ta destinée: ton sommeil s’impose prématurément; comme je te
-plains, moi, dont le sommeil, tout à l’heure, sera une trêve amicale
-entre la vie et le songe!
-
-Le vent qui vient de la mer, _que bouhe de le mâ_, ou _que bufa de la
-mar_, comme on dit en divers dialectes de ma vraie langue, s’est
-réveillé soudain, ainsi qu’un enfant heurté dans un riche berceau par
-une servante maladroite ou trop dévouée. Il accourt, alourdi de trésors
-sylvestres et palustres; toute l’odeur de l’automne, des feuilles de
-platanes brûlées, des pins exténués, et ce goût de brouillard qui flotte
-autour de nous, quand c’est la nuit commençante, se joint à lui. Et à
-nous de choisir parmi les impressions qu’il apporte.
-
-Je crois que j’ai déjà choisi, pour toujours.
-
-La nuit étroite et fermée s’est ouverte tout à coup, parce que le vent
-souffle plus fort; il s’entend si bien à mettre en fuite les nuages
-qu’il n’a pas de peine à réveiller, à allumer, à attiser les étoiles. De
-grands voiles, dans le même moment, se déchirent autour de mes
-pensées... Que pourrais-je espérer comme sérénité majeure en ce monde?
-La lune amicale a cédé elle-même à l’esprit du vent. Le vent magicien se
-résigne à cette clarté qu’il a fait naître.
-
-Au delà des catalpas et des platanes, résumant et expliquant le sévère
-paysage, le clocher se détache, rigide, strict, seigneurial.
-
-Et, derrière le clocher, il y a la lune.
-
-1920-1922.
-
-
-FIN
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAUVE-SOURIS ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of La Chauve-Souris, by Charles Derennes.
-</title>
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-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of La Chauve-Souris, by Charles Derennes</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
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-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La Chauve-Souris</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Charles Derennes</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 4, 2021 [eBook #66665]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAUVE-SOURIS ***</div>
-<p class="c large">CHARLES DERENNES</p>
-
-<p class="c small">LE BESTIAIRE SENTIMENTAL</p>
-
-<h1>LA<br />
-CHAUVE-SOURIS</h1>
-
-
-<p class="c gap">ALBIN MICHEL, ÉDITEUR<br />
-<span class="small">PARIS — 22, RUE HUYGHENS — PARIS</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em large">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<p class="c b">POÈMES</p>
-
-<ul>
-<li><i>L’Enivrante Angoisse.</i> (Ollendorff.)</li>
-<li><i>La Tempête.</i> (Ollendorff.)</li>
-<li><i>La Chanson des deux jeunes filles.</i> (François Bernouard.)</li>
-<li><i>Le Livre d’Annie.</i> (François Bernouard.)</li>
-<li><i>Perséphone.</i> (Garnier frères.)</li>
-</ul>
-<p class="c"><span class="small">EN PRÉPARATION</span> :</p>
-
-<ul>
-<li><i>La Princesse.</i> (François Bernouard.)</li>
-<li><i>La Fontaine Jouvence.</i></li>
-</ul>
-<p class="c b">ROMANS ET CONTES</p>
-
-<ul>
-<li><i>L’Amour fessé.</i> (Mercure de France.)</li>
-<li><i>Le Peuple du Pôle.</i> (Mercure de France.)</li>
-<li><i>La Guenille.</i> (Louis-Michaud.)</li>
-<li><i>Le Miroir des Pécheresses.</i> (Louis-Michaud.)</li>
-<li><i>Nique et ses cousines.</i> (Louis-Michaud.)</li>
-<li><i>M. de Tournèves.</i> (Bernard Grasset.)</li>
-<li><i>Les Caprices de Nouche.</i> (Renaissance du Livre.)</li>
-<li><i>Le Béguin des Muses.</i> (Renaissance du Livre.)</li>
-<li><i>Les Enfants sages.</i> (Renaissance du Livre.)</li>
-<li><i>Leur tout petit cœur.</i> (Renaissance du Livre.)</li>
-<li><i>Cassinou va-t-en guerre.</i> (G. Crès.)</li>
-<li><i>Le Pèlerin de Gascogne.</i> (G. Crès.)</li>
-<li><i>Les Conquérants d’Idoles.</i> (G. Crès.)</li>
-<li><i>La Nuit d’été.</i> (L’Édition.) <i>Épuisé.</i></li>
-<li><i>La petite Faunesse.</i> (L’Édition.)</li>
-<li><i>Les bains dans le Pactole.</i> (Albin Michel.)</li>
-<li><i>Le Renard bleu.</i> (Albin Michel.)</li>
-<li><i>Le beau Max.</i> (Ferenczi.)</li>
-</ul>
-<p class="c"><span class="small">EN PRÉPARATION</span> :</p>
-
-<ul>
-<li><i>Ceux qui parlaient avec les morts.</i> (Albin Michel.)</li>
-</ul>
-<p class="c b">LE BESTIAIRE SENTIMENTAL</p>
-
-<ul>
-<li><i>Vie de Grillon.</i> (Albin Michel.)</li>
-</ul>
-<p class="c"><span class="small">EN PRÉPARATION</span> :</p>
-
-<ul>
-<li><i>La Société des Fourmis.</i> (Albin Michel.)</li>
-</ul>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em i">Il a été tiré de cet ouvrage</p>
-
-<p class="c i">10 exemplaires sur papier du Japon<br />
-numérotés à la presse de 1 à 10.</p>
-
-<p class="c i">25 exemplaires sur papier de Hollande<br />
-numérotés à la presse de 1 à 25.</p>
-
-<p class="c i">75 exemplaires sur papier vergé pur fil des
-Papeteries Lafuma<br />
-numérotés à la presse de 1 à 75.</p>
-
-
-<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction
-réservés pour tous pays.<br />
-<span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1922, by Albin Michel.</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c top4em i">A<br />
-CHRISTIANE DERENNES<br />
-tendre et sage clarté de ma mortelle vie,<br />
-ces images des nuits commençantes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIVRE PREMIER<br />
-<span class="small">LES IRONIES DU VIEUX PILE</span></h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>En un lieu joliment ou bellement dénommé
-Jolibeau, il y avait le jardin de la sœur de ma
-grand’mère, entre le jardin du vieil aumônier
-de l’Hospice et le jardin du vieux monsieur
-qui jouait de la flûte devant la volière de ses
-poules, dans le dessein bien arrêté de leur
-apprendre à secouer en mesure leur tête stupide,
-et même de leur enseigner la danse. Je
-ne sais s’il y était parvenu quand il mourut, ce
-qui ne date plus d’hier.</p>
-
-<p>Jolibeau et ses jardins constituent un faubourg
-déjà campagnard de ma ville natale, et
-qui la domine ; il la domine de quelques mètres,
-mais comme les collines adverses sont lointaines
-et que, jusqu’à elles, la plaine du Lot
-est absolument plate, cela suffit pour que le
-paysage, devant la maison où vivait ma tante,
-soit dominé par beaucoup de ciel.</p>
-
-<p>L’enfant s’intéresse de préférence à ceux des
-objets et à celles des âmes qui s’offrent à lui le
-plus libéralement et le plus généreusement.
-Aussi, à Jolibeau, mes cousins, mes camarades
-et moi, regardions-nous plus volontiers le
-ciel que les pelouses, les parterres et les bassins, — ceux-ci
-pleins, pourtant, d’une grouillante
-et passionnante vie.</p>
-
-<p>Le jour, il y avait souvent, vers la colline de
-Pujol, de jolis nuages où nous essayions de
-reconnaître des monstres et de retrouver des
-visages. D’autres fois, le ciel était vide, mais
-nous nous consolions en pensant que ce sont
-ces ciels purs, nus et dépourvus d’images que
-la nuit enrichit le mieux. Splendides nuits
-d’août et de septembre ! Vacances !… Nous
-avions découvert, je ne sais plus où, une Astronomie
-populaire, et bientôt les noms des astres
-nous furent doucement familiers : Véga de le
-Lyre était au zénith dès le commencement de
-l’ombre ; c’était à qui de nous apercevrait le
-premier la belle et bienveillante étoile bleue ;
-il est probable que nous avons triché quelquefois.</p>
-
-<p>Puis les jours passaient, le ciel « tournait »,
-Véga glissait à mesure que raccourcissaient les
-jours ; et Capella bientôt apparaissait vers le
-nord, au ras de l’horizon ; celle-ci brillait d’un
-éclat jaunâtre et louche, sinistre présage de
-l’automne et de la rentrée au lycée.</p>
-
-<p>Les constellations que j’aimais le mieux
-étaient, bien entendu, celles que le ciel boréal
-ignore depuis quelques dizaines ou centaines
-de millénaires. La Croix du Sud étincelait
-dans mes rêves et dans mes rêveries. Ne comptant
-guère aller la contempler de si tôt aux
-lieux où sa splendeur pavoise la voûte nocturne,
-je ne désespérais pas, en revanche, d’un
-menu incident qui eût fait, une nuit ou l’autre,
-« tourner » le ciel suffisamment pour qu’elle
-parvint à charmer les yeux d’un petit garçon
-amoureux d’elle.</p>
-
-<p>Bien entendu, je gardais ces pensées-là pour
-moi. J’ai eu raison, car l’incident tant souhaité
-ne s’est jamais produit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A force de guetter l’apparition des étoiles,
-j’ai remarqué l’existence des chauves-souris.
-Ce fut donc de ma part comme un précoce
-renoncement à la contemplation de ce ciel d’en
-haut dont nous savons tout ce qu’il est possible
-de savoir avec nos moyens d’investigation
-actuels et où, par conséquent, il n’y a plus
-momentanément rien à espérer, pour qui désire
-avant tout connaître mieux les siens et se
-mieux connaître lui-même. Le but de l’astronome,
-aujourd’hui, selon moi, serait d’abord
-d’inventer les moyens de se rapprocher des
-objets de ses études ; il doit être doublé et
-même précédé d’un mécanicien, et ne pas se
-contenter du matériel dont il use, sous prétexte
-que la télescopie semble avoir dit son dernier
-mot. Je crois, en effet, que des télescopes
-encore plus puissants et encore plus perfectionnés
-n’ajouteront pas grand’chose à nos
-conquêtes ; nous sommes là au bout d’une
-possibilité ; mais il n’y a qu’à en chercher une
-autre, ou d’autres ; trop spécialisés de nos jours,
-beaucoup de savants, d’ailleurs méritoires et
-peu aidés, pèchent par routine, manque d’invention
-imaginative et excès de timidité.</p>
-
-<p>Où l’œil humain, même aidé par de colossales
-lentilles, ne perçoit encore que brumes et
-nuages, — et où il ne percevra vraisemblablement
-rien de plus désormais par des moyens
-de ce genre, — une autre machine, un autre
-supplément à nos sens risquerait, demain peut-être,
-d’exercer victorieusement sa vertu neuve.
-Personnellement, je crois qu’il n’y a aucune
-difficulté à concevoir et même à réaliser la
-machine à photographier de loin, la machine
-permettant de reproduire, d’un point quelconque
-des objets que sépare de l’opérateur
-une distance variable de zéro à l’infini, — à
-l’infini théoriquement, et, pratiquement, une
-bonne moitié par exemple des millions de
-lieues qui séparent l’orbite terrestre et l’orbite
-de Neptune.</p>
-
-<p>Peut-être expliquerai-je prochainement tout
-au long comment m’est venue l’idée de cette
-machine. Le principe en est tellement simple
-qu’il faudrait un bien grand hasard pour qu’un
-autre le retrouve avant qu’il m’ait été donné à
-moi-même de contempler, le premier, de près,
-quelques coins du ciel d’en haut. Mais, que
-je tienne à les contempler le premier de près,
-on m’accordera que c’est excusable, et que je
-ne ferais pas là preuve d’un égoïsme excessif.</p>
-
-<p>Que serait-ce d’ailleurs, sinon uniquement
-une plus grande part du secret de ce que
-nous sommes, que j’irais demander aux planètes
-voisines ? Je n’attends pas beaucoup plus
-de la connaissance du ciel d’en haut que de
-celle du ciel d’en bas, si féconde en imprévu
-et en émerveillements.</p>
-
-<p>Un soir, entre les astres naissants et mes
-yeux enfantins, passèrent des noctuelles ; et,
-comme si j’avais eu dès lors un pressentiment
-de mes principales pensées et de mes préoccupations
-viriles, l’intérêt que j’éprouvai pour
-ces bestioles fut tel que, des mois et des ans,
-trouvant plus sage de regarder à peine au-dessus
-de moi et surtout au-dessous de moi,
-j’en oubliai les étoiles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les noctuelles passaient si près de mes cheveux
-que, parfois, le battement de leur vol
-précipité et en apparence incohérent les soulevait
-sur mon front comme d’un coup d’éventail.
-Un peu plus haut, des chauves-souris
-plus importantes circulaient, usant d’un vol
-assez régulier et où les ailes battaient sagement.
-Je ne veux même pas m’inquiéter du
-nom scientifique de cette race, dont j’appelai
-bientôt les représentants, pour moi seul,
-ratons-volants. La noctuelle adulte est en
-général d’un beau gris sombre, velouté, couleur
-d’ailes de grand paon de nuit, et elle est
-pourvue d’un museau de bouledogue, d’oreilles
-de carlin. Le raton-volant est de couleur plus
-fade et terne, moins oreillard et devancé d’un
-nez moins épaté. Mais, auparavant, dans les
-suprêmes rayons du soleil, un couple de
-chauves-souris encore plus considérables, de
-celles que l’on nomme, je crois, <i>roussettes</i>,
-s’était laissé tomber d’un recoin du toit de
-M. l’Aumônier et poursuivait jusqu’à des altitudes
-de soixante mètres et plus, une chasse
-méthodique, lente, posée et presque diurne
-encore.</p>
-
-<p>Telles sont les trois variétés de petits mammifères
-aériens qui, du printemps à l’automne,
-hantent les crépuscules de France.</p>
-
-<p>Quelques années plus tard, je parvenais à
-m’emparer d’une roussette de belle taille,
-dans la cave d’un antique château dont il ne
-restait plus déjà qu’une tour et de vagues
-ruines, sur une des collines adverses, de l’autre
-côté du Lot et à dix bons kilomètres, à vol de
-chauve-souris, des jardins de Jolibeau. C’était
-une créature impressionnante, de vingt-cinq
-bons centimètres d’envergure, nerveuse, musclée,
-se débattant comme une diablesse quand
-j’essayais de la saisir dans la cage où je l’avais
-logée, nourrissant l’espoir de la rendre plus
-sociable en la comblant de friandises et de
-caresses. C’était, en miniature, un de ces
-renards volants qui abondent dans certaines
-îles océaniennes et que je n’ai jamais observés,
-hélas ! que le long d’un des plus beaux films
-qu’il m’ait été donné de voir, il y a une quinzaine
-d’années : pelure ocre et brune, museau
-chafoin, oreilles droites comme celles d’un chien
-de berger alsacien ou malinois… Et quelle
-dentition ! Le pouce de ma main gauche en
-porte encore la marque. Ma bête y accrocha
-ses mâchoires, sans crier gare, un jour où,
-justement, j’avais la persuasion qu’elle s’apprivoisait
-un peu. Un geste instinctif m’amena à
-secouer ma main au bout de mon bras levé ; il
-y a tout lieu de croire que ma pensionnaire avait
-prévu cela ; l’essor lui fut permis, et elle en
-profita pour prendre son vol et s’enfuir par la
-fenêtre ouverte au plein soleil de midi, avec
-une précision merveilleuse et un à-propos
-étonnant.</p>
-
-<p>J’ai dit que Roussette et toutes celles de sa
-race chassent avant même que le soleil se soit
-caché sous l’horizon. L’aventure que je viens
-de conter brièvement montre, en tout cas,
-qu’elles y voient clair en plein jour. Je serais
-même presque tenté d’écrire que Roussette a le
-don de l’ironie car, au moment de franchir le
-cadre de la fenêtre, — je revois cette scène de
-quatre ou cinq secondes comme si je l’avais
-encore sous mes yeux, — elle m’apparut de
-profil, et la position de sa grande main membraneuse,
-dont la pointe semblait toucher le
-bout de son museau, était comme un hâtif,
-pied de nez à mon adresse.</p>
-
-<p>D’ailleurs, ce sera par hasard seulement
-qu’interviendront en ce récit Roussette et Raton-volant.
-Mon héroïne principale est Noctuelle,
-la toute petite qui voletait parfois si près de
-mes cheveux ; j’ai dit que j’avais déjà borné mon
-ambition, entre l’espace sans limite et moi-même
-(qui n’en ai peut-être pas davantage), et
-que je préférais rêver de ce qui me paraissait
-saisissable immédiatement.</p>
-
-<p>Je ne sais plus qui m’avait révélé un des noms
-de la toute petite chauve-souris, la plus tardive
-et la plus abondante sous le ciel, la véritable
-annonciatrice des étoiles, leur compagne dans
-l’espace durant quelques minutes ; peut-être
-fût-ce le doux vieillard qui ne désespérait pas,
-avant de mourir, d’enseigner la danse à ses
-poules. Mais Noctuelle, comme nom, était bien
-long et me paraissait prétentieux. Aussi, la première
-que je capturai s’appela-t-elle Noctu tout
-court, par une de ces abréviations si familières
-à l’enfance, à l’argot des lycées et des collèges.
-Noctu, en outre, a le mérite — essayez d’orthographier
-Noc-Tuh ou Noktu, et vous verrez ! — de
-sonner sur un timbre d’Extrême-Orient,
-de donner à la bête un nom qui complète sa
-silhouette, sa configuration cocasse, aiguë et
-précise de jouet sinon d’objet d’art indochinois
-ou japonais.</p>
-
-<p>Ce ne fut pas sans peine que je parvins à
-m’emparer de Noctu, qui passait pourtant si
-près de mes cheveux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Le vieux Pile, — car tel était son nom exact,
-et peut-être a-t-il l’occasion encore de le signer
-d’une croix au bas de certains actes civils, — le
-vieux Pile habitait dans le « contre-bas »,
-comme nous disions, près du jardin de la sœur
-de ma grand’mère. J’ai indiqué que la plaine
-commençait de l’autre côté de la route, sans
-jamais varier de plus de deux ou trois mètres
-d’altitude jusqu’aux collines adverses, qui se
-traînaient en écharpes bleuâtres au bas du ciel,
-très loin, en face de Jolibeau.</p>
-
-<p>Le vieux Pile était maraîcher de son état ;
-son immense et plat laboratoire de salades, de
-choux, de radis, d’asperges et de melons s’étendait
-de la route déjà campagnarde jusqu’à la
-première rue urbaine, dont les maisons blanches
-et rouges étaient grises et roses dans le soir, à
-l’heure des noctuelles. C’était l’heure aussi où
-Pile montait jusqu’à la route pour y prendre,
-assis sur le talus, son repas du soir en causant
-avec les voisins et les passants.</p>
-
-<p>— Quand c’est le bon de l’an, j’aimerais
-mieux aller me coucher avec du vide dans l’estomac
-que de ne pas <i>souper</i> ici devant mon
-monde, expliquait-il.</p>
-
-<p>Son <i>souper</i>, du moins dans la saison des
-vacances, était composé comme il suit, immuablement :
-un oignon cru avec du gros sel ou
-des piments, ensuite du pain frotté d’ail et
-d’huile, qu’il mangeait indifféremment avec un
-gros raisin de chasselas ou de minces tranches
-de saucisson. Après quoi, il déclarait :</p>
-
-<p>— Je vais chercher le dessert.</p>
-
-<p>Et il revenait du contre-bas jusqu’au talus,
-porteur d’une fastueuse écuellée de soupe, qu’il
-avalait à petites cuillerées, posément, avec un
-discours entre chaque gorgée. Sa barrique,
-comme il disait, était à côté de lui ; une
-pompe… La soupe finie, à la longue, il rentrait
-dans sa maison un instant, absorbait une
-gorgée de vin, s’en rinçait la bouche et la
-recrachait.</p>
-
-<p>— Ce n’est que pour le goût, déclarait-il.</p>
-
-<p>Il ne se grisait en effet que les jours de
-viande, — dimanches et fêtes… — Et jamais on
-n’aurait pu imaginer, après ces libations comme
-rituelles, de plus jovial compagnon ; tout le
-quartier s’assemblait pour l’entendre chanter
-et plaisanter de courtoise manière, même ma
-tante, même M. l’aumônier, même le vieux
-maître-à-danser des poules. On pense bien que
-je n’aurais manqué pour rien au monde aucune
-de ces séances, et que j’y avais ma place au
-premier rang.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cher vieux Pile ! Peut-être vit-il encore,
-après tout. Il était grand, maigre, héronnier :
-une dégaine à la don Quichotte et une figure
-d’Arabe, aux poils grisonnants, aux yeux terribles,
-noirs comme du jais. Je suis sûr qu’il
-n’y avait pas, dans le fond, d’homme plus gai
-et plus farceur que lui en ce bas monde, mais,
-sinon aux soirs des dimanches et des fêtes,
-jamais je ne l’ai vu rire ; parfois, il secouait la
-tête, pinçait les lèvres ; les bouts de son nez et
-de son menton devenaient encore plus pointus
-et il toussotait drôlement : c’était sa façon à lui
-de sourire.</p>
-
-<p>Il était sobre de paroles, mais toutes celles
-qu’il prononçait dissimulaient une ironie immense
-et sans fiel. Des heures durant, il restait
-assis devant sa porte ou sur le talus, le nez
-en l’air, fumant sa pipe, ne bougeant guère,
-silencieux ; rien d’un rêveur, qu’on ne s’y
-trompe pas : il se racontait de bons tours par
-lui joués jadis, en méditait d’autres, supputait
-le comique de l’existence, imaginait des phrases
-lapidaires, des répliques définitives ; il adorait
-de taquiner les enfants et les chiens, et, — allez
-expliquer cela ! — ni les chiens ni les enfants,
-qui sont infiniment plus sensibles aux vexations
-et au ridicule que les hommes raisonnables, ne
-lui en voulaient jamais. Jusqu’à moi, qui pourtant,
-vers dix ans, me plaisais terriblement à
-berner ou moquer mon monde et qui aurais dû
-être jaloux et irrité de son talent de mystification,
-infiniment supérieur au mien ; jusqu’au
-chien du coutelier ambulant, un vieux roquet
-méfiant et peu communicatif, qui venait le
-saluer au passage et accueillait avec de petits
-grognements de joie les grimaces qu’il lui faisait
-en le montrant du doigt, ce qu’on sait que
-les chiens ont à l’ordinaire en horreur.</p>
-
-<p>— <i>En la fin, porqué il te quierre tant, esto
-perro ?</i> demandait à Pile le coutelier, Antonio,
-un Espagnol installé depuis beau temps en Lot-et-Garonne,
-mais qui n’en continuait pas moins
-à écorcher de manière épouvantable le français,
-la langue d’oc et le castillan par-dessus le
-marché.</p>
-
-<p>Un des procédés ironiques les plus familiers
-à Pile, dans le cours d’une conversation, était de
-répondre à une question nigaude qu’on lui posait
-par une autre question n’ayant absolument
-aucun rapport avec celle de son interrogateur.
-On voit souvent, dans Platon, Socrate en user
-de même.</p>
-
-<p>— Antonio, faisait Pile posément, pourquoi
-continues-tu à parler chez nous ainsi qu’une
-vache de ton pays, tandis que ton chien, qui
-vient de Pampelune comme toi, aboie déjà
-presque aussi bien que ses semblables de la
-ville ?</p>
-
-<p>Ah ! la joie qu’on devinait dans les yeux étincelants
-du vieux Pile, tandis qu’Antonio, très
-offensé, gesticulant, croyait devoir lui expliquer
-sérieusement, en son charabia, qu’un
-chien n’avait à cela aucun mérite !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans ses relations avec les gosses du voisinage,
-le sac à malices de Pile était inépuisable.
-Il leur promettait un sifflet, se mettait à
-l’œuvre, ne le terminait pas, faisait semblant
-de l’essayer et expliquait d’un air navré qu’il
-fallait attendre la pluie, que les sifflets étaient
-comme les grenouilles, qu’on risquait de les
-buter et de les rendre à jamais muets en voulant
-les faire fonctionner par un temps sec,
-surtout la première fois… Et il interrogeait
-anxieusement le ciel :</p>
-
-<p>— Ce ne sera pas pour aujourd’hui ; mais
-demain, peut-être…</p>
-
-<p>Il fabriquait de beaux bateaux, sans autre
-outil qu’un couteau de poche ; quand on lui
-demandait pourquoi il mettait du plomb à la
-quille :</p>
-
-<p>— Pour qu’il nage mieux… Plus il y en a,
-mieux ça va… Ah ! si tu pouvais y attacher un
-poids de cinq livres !</p>
-
-<p>Ou encore il remplaçait habilement le noyau
-d’un abricot par une cigale mâle, et l’offrait à
-un gamin qui, à peine ses dents s’appuyaient-elles
-au fruit, entendait celle-ci pousser une
-stridente clameur.</p>
-
-<p>Mais la pluie arrivait et les sifflets sifflaient
-enfin ; mais une main bienveillante repêchait
-dans les bassins les bateaux qu’avaient fait
-couler à fond les armateurs puérils et trop crédules ;
-mais on se méfiait du don de l’abricot,
-à la longue, qui était pourtant tout bénéfice,
-puisque l’intéressé se trouvait du même coup
-possesseur d’un fruit appréciable et d’un éphémère
-jouet vivant.</p>
-
-<p>Les gosses et le chien d’Antonio étaient du
-même sang, eux et lui, du même sang et de la
-même âme… Car je n’ai pas avoué que le
-roquet avait ses raisons d’accepter les grimaces
-avec plaisir, et que ces raisons consistaient en
-furtives offrandes d’un bout de pain ou de sucre,
-données de bon cœur. Ainsi de nous autres, qui
-n’étions guère plus au-dessus du sol que le
-chien du coutelier : avec Pile, on gagnait toujours
-beaucoup, en ne risquant que d’infimes
-et passagères blessures d’amour-propre. Le
-chien, mes camarades et moi, nous étions peut-être
-plus sensés que beaucoup de personnes
-dites raisonnables, qui aimions Pile d’un élan
-instinctif et sûr, silencieux presque toujours,
-hargneux et jaloux parfois, mais définitif et
-comme éternel, parce que le rire et la bonté
-unis quasi conjugalement représentent, en cet
-âge-ci de notre race, les plus sûrs dieux ou les
-plus favorables idoles que nous puissions chérir
-pour le bien commun.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>— Tu as raison de regarder en l’air quand
-tu n’as rien à faire de mieux, me dit un soir
-Pile qui, depuis des soirs, m’observait : dans
-cette pose, les alouettes finissent toujours par
-vous tomber rôties dans la bouche ; il n’y a
-qu’à user de quelque patience avec elles, et
-voilà tout.</p>
-
-<p>J’avais douze ans, des lectures désordonnées
-et de l’orgueil. Ma vraie ambition eût
-été que Pile possédât de l’orgueil, des lectures
-et mon âge, car je l’admirais au profond
-de mon cœur. Pour placer les faits sur un
-plan plus visible, j’aurais désiré d’être par lui
-traité en homme… Peut-être le vieux le comprenait-il,
-ce qui eût expliqué, parfois, au
-cours de nos entretiens, certain air d’une tristesse
-qu’il semblait éprouver beaucoup moins
-pour son compte que pour le mien.</p>
-
-<p>Supputant mes mérites, je me tenais déjà
-pour « celui à qui on ne la fait plus », qui croit
-savoir ce qu’il vaut en tant que mystificateur
-ou ironiste ; et j’aurais souhaité par-dessus
-tout que mon maître, sans pousser la flatterie
-jusqu’à me déclarer hautement son égal, n’en
-usât pas du moins avec moi comme avec le
-commun des hommes. J’en vins à rêver de
-revanches et de lui montrer de quel bois je
-me chauffais. Et je dissimulais de mon mieux
-ces sournoises et grandes intentions, et je faisais
-subtilement la bête. Cela prenait-il ? J’en
-doutais. Je suis même sûr, à quelque cinq ou
-six lustres de là, que Pile m’avait vu (ou
-entendu) venir de loin avec mes gros sabots,
-et qu’il n’exerçait plus ses talents contre moi
-que pour le principe, en amateur inguérissable
-et désenchanté.</p>
-
-<p>— Ou bien, continua Pile, serais-tu chasseur
-de <i>rates-pennades</i> ?</p>
-
-<p>— Comme tu dis, Pile. Les chauves-souris
-ne sont pas mauvaises en salmis. Mais je
-cherche encore la façon de les attraper.</p>
-
-<p>Pile réfléchit un instant, puis :</p>
-
-<p>— Il n’y a qu’à tendre quantité de lacets en
-crin de cheval dans les branches d’autant
-d’arbres que tu en trouveras, justement comme
-on fait pour les alouettes dans les sillons.</p>
-
-<p>Je haussai les épaules, ostensiblement, ayant,
-sans le vouloir, omis ma résolution de faire la
-bête.</p>
-
-<p>— Oh ! oh ! tu as raison de te méfier de ce
-procédé, poursuivit Pile imperturbablement…
-Je ne suis qu’un pauvre vieux à qui la mémoire,
-laquelle est l’huile du cerveau, faut souventes
-fois dans la lampe. C’est vrai ! La chasse au
-lacet vient d’être interdite et tu pourrais avoir
-de sérieux ennuis… Mais je ne connais aucun
-décret, venu de la mairie ou de plus loin, qui
-défende de pêcher les <i>rates-pennades</i> à la ligne, — à
-la ligne volante, bien entendu.</p>
-
-<p>— Ça, m’écriai-je, c’est une fameuse idée !</p>
-
-<p>— Ce n’est pas que je réponde de rien…</p>
-
-<p>— Me permets-tu, en tout cas, de descendre
-dans ton clos pour y couper une gaule ?</p>
-
-<p>— Pas la peine ! J’ai des <i>canebères</i> sèches à
-point et toutes prêtes, accrochées au mur du
-hangar. L’épicier du coin de Bricou, pour cinq
-sous, te vendra une ligne bien montée, fine et
-solide, comme pour pêcher les <i>assièges</i>…</p>
-
-<p>— Merci ! Et après ?</p>
-
-<p>Pile secoua la cendre de sa pipe, la mit dans
-sa ceinture, et me dit en français, avec un peu
-de cette tristesse que j’avais parfois remarquée
-de lui à moi :</p>
-
-<p>— Après ? Eh ! té, je t’enseignerai et te
-montrerai, à moins que tu ne sois déjà de taille
-à m’en remontrer toi-même !</p>
-
-<p>J’eus « barre sur lui », dès ce moment, me
-parut-il. Mais j’avais aussi l’impression que
-quelque chose venait de mourir, entre le vieux
-bonhomme et moi, quelque chose qui était
-peut-être, après-tout, mon enfance. Jamais
-nous n’avions jusque-là conversé qu’en gascon ;
-j’en conçus quelque superbe sur la minute :
-le vieux Pile m’avait parlé dans la langue officielle,
-comme il faisait aux messieurs, à l’aumônier
-ou au maître à danser des poules.</p>
-
-<p>Il me semble qu’aujourd’hui je serais de dix
-ans pour le moins plus jeune s’il ne m’avait
-pas joué ce mauvais tour-là. Ah ! père Pile,
-mauvais enchanteur, mon guide en cet art de
-l’ironie qui vous allait si bien et qui convient
-si mal à ceux qui voudraient savoir toutes
-choses, je vous déteste à cette heure tout en
-continuant de vous bien aimer ! Je croyais alors
-prendre un commencement de revanche, mais
-quelle victoire mes souvenirs vous font remporter,
-en cet endroit de mon chemin où
-j’évoque votre voix et votre visage !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ainsi pourvu d’une belle <i>canebère</i>, je nouai
-à son extrémité flexible un vieux rideau ; alors,
-armé de cette sorte d’oriflamme, on put me
-voir durant toute une semaine poursuivre ou
-guetter les noctuelles qui promettaient de
-passer à hauteur de la loque et risquaient d’y
-entraver leur vol. J’essayai aussi d’un filet à
-papillons à large ouverture et à manche exagérément
-long, mais y renonçai vite : cet engin
-était d’un maniement très fatigant, et puis, surtout,
-il me paraissait beaucoup plus honorable
-de capturer ma bête à l’aide de cette canne à
-pêche qui m’avait été offerte par dérision.</p>
-
-<p>Assis sur le talus, mâchant son oignon ou
-son pain à l’ail, Pile admirait mon ardeur et
-mes efforts de la plus désobligeante manière :
-« Celle-ci, j’ai cru qu’elle y passait… Gare à la
-prochaine !… Hardi petit !… De mieux en mieux.
-Le métier entre !… » Quand, enfin, s’étant un
-peu par hasard heurtée à la loque, une petite
-chose douce et grise vint s’abattre dans la
-poussière, à mes pieds, avec un bruissement de
-soie et des cris grêles, l’impitoyable bonhomme
-se leva pour me complimenter :</p>
-
-<p>— Bravo ! Du travail soigné, ça se peut dire…
-Et quelle agilité, seigneur Dieu, et quelle justesse
-dans le coup d’œil, <i>moun Jèsu</i> !</p>
-
-<p>Louanges qui eussent été amplement méritées,
-si l’événement ne s’était, je le répète,
-produit un peu par hasard et tandis que je ne
-m’y attendais guère. Essayez donc, champions
-du tir aux pigeons, votre adresse sur les
-chauves-souris, et vous m’en direz des nouvelles !
-Je ne sais plus qui a écrit au sujet de
-la noctuelle que « son vol est moins un vol
-qu’une sorte de voltigement incertain » ; j’ai
-peur, à vrai dire, que cette phrase assez peu
-glorieuse ne remonte à ma mémoire des pages
-lues et relues d’un <i>Buffon des enfants</i> dont on
-m’avait fait don voici très longtemps ; j’en ai
-peur pour la mémoire vénérée du grand précurseur,
-car, en somme, voltigement n’est pas
-le mot propre ; le voltigement, c’est le vol stationnaire,
-ou presque, du papillon au-dessus
-de la fleur, du passereau aux abords de sa
-nichée, ou même de la chauve-souris regagnant
-le rebord de toit où elle ira, sa chasse terminée
-et sa panse pleine, s’accrocher par les crochets
-de ses pattes, pouces ou ergots, et dormir assez
-souvent la tête en bas, position qui, pour nous
-autres, pauvres hommes, serait infiniment peu
-propice au repos et à une heureuse digestion.</p>
-
-<p>Mais, au cours de sa chasse quotidienne, la
-chauve-souris vole, tout simplement ; il n’y a
-pas d’autre mot et ce serait vanité d’en vouloir
-créer un autre spécial, qui définirait mieux la
-façon dont Noctu et ses plus volumineuses
-cousines se déplacent dans l’atmosphère. Les
-chéiroptères sont les seuls mammifères à qui la
-locomotion aérienne est permise par la nature,
-mais il y a plus de différence entre le vol du
-condor et celui du passereau, physiologiquement
-et mécaniquement parlant, qu’entre le
-vol du passereau et celui de la noctuelle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ah ! comment décrire celui-ci sans risquer
-la confection d’un piteux poème en prose ou
-de phrases qui sembleraient empruntées à des
-dialogues de snobs discourant d’un ballet russe ?
-Dans le vol, comme dans la figure même de la
-bestiole, il y a je ne sais quoi qui tient de la
-gageure, une fantasmagorie de sinuosités qui
-s’exerce dans toutes les dimensions connues
-de l’esprit humain, une allégresse capricieuse
-et inquiétante de sabbat, une jonglerie éperdue
-avec soi-même et le reste du monde ; mais ceci
-n’est que littérature, et tellement plus belle
-est la nue et naturelle réalité !</p>
-
-<p>Le vol des plus volumineuses cousines de
-Noctu est, je l’ai dit, sage, méthodique ;
-position du corps à part, — car Roussette et
-Raton-volant nagent dans l’air presque verticalement,
-comme fait un chien dans l’eau, — il
-ne diffère guère de celui d’un placide et balourd
-pigeon domestique regagnant sans hâte
-son pigeonnier : vol à ailes battantes et ne
-battant guère plus de trois fois à la seconde.</p>
-
-<p>Le moteur qui anime la progression de Noctu
-tourne plus vite, il est plus <i>poussé</i>, presque du
-double. Venant d’user d’une métaphore empruntée
-à l’argot de l’automobilisme, je n’hésite
-pas à poursuivre, par une comparaison du
-même acabit, qui aura l’humble mérite de me
-faire familièrement et rapidement entendre :
-Roussette évoque l’image d’une limousine de
-tout repos, bien stable, aux pneus jumelés, au
-moteur solide et relativement lent ; Noctu est
-la rapide et fantaisiste voiturette de sport, dont
-le moteur « ronfle comme une toupie », mais
-qui, en vitesse, « décolle » un peu, risque le
-dérapage dans les virages, — frêle comme elle
-l’est ! — et chez qui la fatigue et l’usure se
-font sentir vite.</p>
-
-<p>En fait, Noctu ne saurait voler guère plus de
-dix minutes sans être exténuée et éprouver le
-besoin de se reposer un instant, si fort que
-l’heure la presse et si peu que sa faim soit
-assouvie. Il suffit d’avoir repéré un de ces gîtes, — rebord
-de toit, creux d’arbre, trou dans un
-mur, — d’où ces bêtes, dès le printemps,
-sortent en général par couples, pour s’apercevoir
-que monsieur et madame reviennent environ
-toutes les dix minutes au logis. Pour
-gorger la nichée me direz-vous ? Non, ô naïfs
-qui assimilez la chauve-souris aux oiseaux !…
-Les petits ne sont pas nés encore, — et ils
-tettent.</p>
-
-<p>Mais, me direz-vous aussi, comment pouvez-vous
-affirmer que ce sont les mêmes chauves-souris
-qui reviennent toutes les dix minutes, à
-l’endroit par vous repéré ? Je l’affirme parce
-qu’elles sont deux, parce que le mari de Noctu
-est résolument monogame, ainsi que je le
-montrerai plus loin ; parce qu’un couple ne
-tolérerait pas à l’ordinaire un intrus ou une
-intruse dans le gîte élu par lui pour la saison
-des amours ; parce que…</p>
-
-<p>Mais il ne s’agit pour le moment que de spécifier
-le temps de vol que peut fournir Noctu :
-dix minutes au grand maximum. Du reste,
-c’est bien simple : la prochaine fois qu’une de
-sa race entrera dans votre salle à manger campagnarde,
-fermez portes et fenêtres, et vous
-n’attendrez guère avant qu’elle aille se suspendre
-au cadre d’un tableau ou dans un pli
-de rideau, si effrayée qu’elle soit de sa captivité
-pressentie ; vous pourrez même aller la cueillir,
-comme un fruit à une basse branche : elle
-essaiera bien rarement de fuir, tant elle est
-lasse.</p>
-
-<p>Méthode bien commode, on le voit, pour
-s’emparer de Noctu. Ai-je besoin de dire que
-je ne la soupçonnais point, le soir où, après
-tant de peines, je parvins à faire choir la bestiole,
-soyeuse et criarde, dans la poussière, sur
-la route de Jolibeau ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIVRE II<br />
-<span class="small">LA PLUS PITEUSE BESTIOLE SOUS LE CIEL</span></h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Or, durant les dix misérables minutes de vol
-que lui concède sa machine à voler, poumons
-et ailes, moteur et voiture, Noctu n’aura guère
-parcouru plus de huit kilomètres.</p>
-
-<p>Voici la façon un peu simple dont j’opérais
-dans mon adolescence pour mesurer à quelle
-vitesse volait mon animal : armé d’un chronomètre
-de sport obligeamment prêté par mon
-professeur de gymnastique et d’escrime, je me
-plaçais, au soir, dans une vaste orangerie, vide
-aux beaux jours, dont je fermais les baies et
-éclairais vivement les murs blancs à l’aide
-d’une forte lampe à acétylène ; après quoi,
-je trempais dans de l’encre assez grasse le bout
-des ailes d’une de mes captives et lâchais celle-ci
-dans l’orangerie ; en heurtant les murs
-aveuglants de blancheur, comme c’est son
-usage, Noctu y laissait sa marque ; je n’avais
-ensuite qu’à compter les secondes écoulées
-entre les apparitions successives d’une tache
-sur ce mur-ci, d’une autre sur ce mur-là, et à
-mesurer ensuite la distance qui séparait aériennement
-les deux taches. Jamais, — et nombreuses
-furent mes expériences, — je n’ai
-constaté une vitesse dépassant cinquante kilomètres
-à l’heure ; c’est peu quand on réfléchit
-que le canard sauvage et la bécasse peuvent
-couvrir dans le même temps près de quatre-vingts
-kilomètres, et l’hirondelle légèrement
-plus de cent.</p>
-
-<p>C’est peu, surtout, à notre point de vue, parce
-que le déplacement dans l’air de la noctuelle
-nous semble, à nous, extraordinairement rapide.
-Mais il n’y a là qu’illusion d’optique et conséquence
-d’une association d’images et de mots
-consacrée par l’usage.</p>
-
-<p>Illusion d’optique parce que la noctuelle
-évolue très près de nous, très bas ; association
-d’images et de mots, parce qu’il est entendu
-qu’une rapidité doit toujours être plus ou moins
-vertigineuse. Or, le vol de Noctu, s’il n’est pas
-rapide, est vraiment vertigineux. Si, imprégnées
-d’encre, les extrémités pointues de ses
-ailes laissaient trace de leur passage contre la
-grande toile bleu foncé du ciel crépusculaire,
-nous aurions sous les yeux comme le plan du
-plus fantasque et du plus ahurissant des labyrinthes ;
-sauts en largeur, sauts en longueur,
-sauts en hauteur, chutes et virevoltes, cabrioles
-et dérapages, rien ne manque là pour nous
-donner cette impression de gageure et de
-fantasmagorie que j’ai notée plus haut ; nous
-pensons aussi à une fuite éperdue, hagarde,
-épouvantée devant on ne sait quel ennemi
-invisible…</p>
-
-<p>Or, comme il arrive si souvent dans la nature,
-la créature semble persécutée dans le moment
-même où elle fait sa petite vie de quantité de
-morts encore plus infimes ! Mais il faut reconnaître,
-et nous le verrons encore mieux plus
-loin, que la façon dont Noctu conquiert sa
-nourriture est infiniment hasardeuse et pénible ;
-elle a déjà, de ce fait, droit à notre respect.</p>
-
-<p>Pénible et hasardeuse est sa subsistance,
-parce que Noctu, lamentablement infirme sur
-le sol, doit la chercher dans l’air où nous savons
-qu’elle n’est pas brillante non plus, ni par
-la résistance, ni par la vitesse. En fait, son
-appareil volant est le plus fruste et le plus
-imparfait qu’il nous soit donné d’observer dans
-le règne animal, — car on ne saurait qualifier
-d’êtres volants certains lémuriens qui usent de
-membranes tendues entre leurs pattes et leurs
-flancs pour faciliter ou prolonger leurs sauts
-de branche à branche.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un retour sur une de mes études antérieures
-me paraît ici nécessaire, par crainte qu’on ne
-m’accuse de me contredire.</p>
-
-<p>J’ai écrit dans <i>Vie de Grillon</i>, à propos du
-système sensoriel de l’insecte, que la nature
-laissait volontiers s’atrophier les organes qui
-ne sont pas indispensables à la vie de l’espèce,
-et l’on m’a fait grief, à propos de cela, de professer
-que simplification signifiait progrès.
-C’est que je n’entends pas ce mot de progrès
-comme béatement le faisaient les philosophes
-du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle et comme le font à leur suite
-quelques contemporains un peu bien retardataires,
-qui en sont encore à tenir pour des
-prophètes ou des évangélistes les assez piètres
-rêveurs de l’Encyclopédie ; j’emploie le mot
-progrès dans son sens étymologique ; parlant
-d’un être en progrès sur nous, et plus simplifié,
-je ne veux pas dire qu’il soit meilleur ou pire,
-plus beau ou plus laid, plus heureux ou plus
-malheureux, — car il n’y a pas de commune
-mesure, et, de ceci, personne n’est juge, — mais
-simplement que son espèce est plus
-évoluée, plus près de son terme que la nôtre.</p>
-
-<p>Ceci dit, je n’ai, je pense, aucun mérite à
-maintenir que simplification est synonyme de
-progrès, du moins en ce qui concerne les
-œuvres animales bien réussies ou moyennement
-réussies de la nature, et qui, comme telles,
-subsistent encore, — ou même méritent de
-survivre, quand l’humanité ne sera plus là. Mais
-j’ai écrit aussi, — et je n’apprends rien ici à
-personne, — que, dans l’infinie diversité de ses
-créations, la nature, sur notre planète si bornée
-pourtant, n’a pas été perpétuellement bien
-inspirée et que quantité d’êtres devaient fatalement
-rester à l’état d’essais, trop compliqués,
-peu simplifiables et destinés en conséquence à
-une plus ou moins rapide disparition.</p>
-
-<p>Je crois pouvoir affirmer dès à présent que les
-chéiroptères représentent les derniers en date
-de ces essais fâcheux.</p>
-
-<p>Le reptile volant a existé lui aussi durant
-quelques myriades d’années, sans grand succès,
-petite créature timide et maladroite, peu protégée,
-destinée à périr de faim ou de misère :
-le ptérodactyle. Le premier oiseau, ou archéopteryx,
-avait des plumes grossières, — presque
-des écailles, — mais demeurait encore reptile
-par son bec-museau pourvu d’une dentition compliquée,
-ce qui d’ailleurs permet de considérer
-autrement que comme mythique ou légendaire
-l’époque où les poules avaient des dents, et
-même, pour peu qu’on soit audacieux, d’estimer
-qu’il existait encore quelques-uns de ces
-oiseaux « mal finis » lors de l’apparition de
-l’homme sur la planète Terre. Mais, ce qu’il
-importe de retenir ici, c’est que les reptiles
-volants, pour subsister, ont dû nécessairement
-évoluer, se singulariser et presque toujours se
-simplifier en innombrables espèces d’oiseaux.</p>
-
-<p>Considérons à présent la noctuelle, essai de
-mammifère volant. Son vol, avons-nous dit,
-est fruste et imparfait, ce qui ne veut pas dire
-qu’il soit simple, car la simplification et la
-rudimentarité, — pour employer cet affreux
-mot faute d’autre, — sont choses totalement
-différentes. Les études qui précédèrent la
-naissance ou accompagnèrent la réalisation du
-vol artificiel humain ont éclairé les principes
-du vol des oiseaux de manière assez satisfaisante
-pour que nous puissions aujourd’hui nous
-extasier en connaissance de cause sur celui
-tout au moins des grands planeurs, des bons
-voiliers, — principes auxquels, du reste, nos
-modernes chercheurs n’auraient eu qu’à donner
-une forme moins ailée et suave, s’ils avaient
-pris la peine de relire quelques pages sur ce
-sujet du prodigieux Léonard de Vinci ; mais,
-au fait, même pour les profanes, le vol du
-goéland ou de l’aigle n’est-il pas acte d’harmonie,
-de facilité et de simplesse, tandis que
-celui de la noctuelle est visiblement le résultat
-d’une exténuante et précaire acrobatie ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>S’il m’est arrivé de rédiger avec une minutie
-qui me semblait à moi-même fâcheuse et pédantesque
-certaines observations anatomiques à
-propos d’insectes encore mal connus, c’est justement
-parce que je ne pouvais renoncer à
-mettre en lumière un détail inédit, si mesquin
-fût-il. Ici, et j’en suis fort aise, la qualification
-de chéiroptère suffit en somme à décrire l’organe
-qui permet à ma bête de se soutenir et
-de procéder dans l’air : cet organe est une main
-monstrueuse au bout d’un bras vigoureux et
-ridiculement court, mais une main tout de
-même ; on me fera remarquer que l’aile de
-l’oiseau est elle aussi la transformation d’un
-bras, d’un avant-bras et d’une main ; seulement,
-dans le cas de l’oiseau, la transformation se
-présente comme une synthèse, donc comme
-une simplification et une adaptation, tandis
-que dans le cas des chéiroptères on ne saurait
-parler d’ailes que par facilité et commodité
-excessives de langage.</p>
-
-<p>Des phalanges et des os amollis comme par
-leur croissance exagérée, aux jointures plus ou
-moins flexibles presque en tous sens, mais des
-phalanges et des os dont les équivalents se
-retrouvent, réduits à de plus justes proportions
-et gouvernés par une plus heureuse mécanique
-musculaire, dans les mains des hommes et des
-singes… Il y a donc là réellement un organe
-de préhension atrophié par gigantisme, si l’on
-peut dire, et tout se passe comme si un sort
-cruel, pour permettre à Noctu le vol nécessaire,
-l’avait amputée de ses bras et de ses
-mains.</p>
-
-<p>Pour la même raison, le même sort l’a
-amputée à peu près de ses jambes, lesquelles
-sont presque immobilisées par l’obligation de
-collaborer à la fixation et au tendage de la
-déplorable voilure accrochée à la va-comme-je-te-pousse
-autour des os des mains. Les oiseaux
-qui n’ont pas besoin de voler, tels que les pingouins
-ou même les poules, ou qui n’en ont
-guère envie, comme certains perroquets, sont
-du moins pourvus de bonnes et solides pattes
-postérieures, aptes à la course ou au grimpement ;
-en outre, ils possèdent un instrument
-de préhension merveilleux, si sommaire qu’il
-nous paraisse, à nous autres hommes : le bec.
-Avec le bec, l’oiseau ne se contente pas de se
-nourrir et de le faire le plus commodément du
-monde ; il se défend aussi grâce à lui, établit
-grâce à lui ces merveilles de bâtisses ou de
-tissages que sont ses nids, grâce à lui fait sa
-toilette, lisse ses plumes et s’épouille ; la poule
-peut se gratter avec l’une de ses pattes ou s’en
-servir pour fouir le sol, stablement installée
-sur l’autre ; l’une et l’autre ployées servent de
-coussins et d’équilibreurs tout ensemble au
-sommeil ou au repos des oiseaux. Chez les
-grimpeurs, déjà nommés, et chez les rapaces,
-les mêmes pattes sont encore des armes défensives
-ou offensives, et enfin des instruments
-de préhension supplémentaire, dont le bec n’a
-qu’à se louer.</p>
-
-<p>Ah ! comme imprudemment le bon La Fontaine
-faisait proclamer à mon infortunée petite
-amie : « je suis oiseau » ou « je suis souris »,
-selon les prétendus besoins de sa cause !</p>
-
-<p>Quoi de commun, je vous en prie, entre elle
-et la souris si agile sur le sol, et dont les pattes
-de devant sont, en plus, fort habilement préhensiles ?
-Quoi de commun entre elle et
-l’oiseau, magistral marcheur, coureur émérite,
-ascensionniste et excursionniste admirable par
-le don du grimpement, du saut ou du vol à
-longue distance et à grande hauteur, sans
-essoufflement ni fatigue ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Et, cependant, il faut vivre, il faut aller jusqu’au
-bout des possibilités de la race, en vertu
-des ordres obscurs donnés par la nature, si
-misérables que soient les moyens que nous
-ayons de lui obéir ; il faut vivre jusqu’au
-temps plus ou moins lointain où nous ne
-pourrons plus même essayer d’obéir et où l’espèce
-mourra, — car c’est ainsi que les espèces
-déshéritées meurent, que les essais malencontreux
-sont rayés du nombre des vivants de la
-Terre, s’ils sont vraiment trop malencontreux
-pour se transformer, se simplifier, s’adapter ou
-se réadapter.</p>
-
-<p>A peu près absolument infirme sur le sol ou
-dans son gîte, Noctu en est réduite à le demeurer
-encore dans le domaine aérien, sous ce
-ciel qui n’est pour elle qu’un pis-aller.</p>
-
-<p>Mais il est bien d’autres pis-aller que force
-lui est de subir. Les insectes qu’elle peut
-atteindre et dévorer ne hantent guère les crépuscules
-que durant cinq mois de l’an ; il faut
-donc qu’elle mette les bouchées plus que doubles
-et accumule des réserves de graisse suffisantes
-pour ne point passer du sommeil à la
-mort, durant les six ou sept mois de l’hibernation.
-En fait, beaucoup de chauves-souris
-meurent dans le courant de l’hiver, sans avoir
-atteint la limite de leur âge ; cette limite, pour
-la petite espèce dont je parle, peut être estimée
-à quatre ou cinq années, si la bête a mangé
-suffisamment durant quatre ou cinq séries de
-beaux jours.</p>
-
-<p>Dans le même ordre d’idées, observons que,
-si la chasse annuelle de Noctu ne peut avoir
-lieu que cinq mois sur douze, sa chasse quotidienne
-est forcément bornée à trois ou quatre
-vols de dix minutes au plus chacun. Comptons
-une heure de chasse sur vingt-quatre heures,
-tel est le maximum d’indispensable exercice
-que puisse se donner cette malheureuse, cette
-immobilisée, cette amputée et cette entravée.
-Les insectes dont elle parvient à s’emparer
-ne voyagent guère d’ailleurs plus longtemps
-qu’une heure après le coucher du soleil ; et si,
-par paresse ou négligence, elle laissait passer
-l’instant propice, force lui serait de rentrer
-bredouille, avec plus de chances de mourir
-durant l’hiver, faute de quelques indispensables
-centigrammes de graisse.</p>
-
-<p>Soit dit en passant, il m’est arrivé, partant
-tôt pour la chasse ou la pêche, de voir des
-noctuelles dans le crépuscule du matin. Mais
-on aurait tort de croire qu’il s’agit là d’un
-exploit de bestiole plus avide, plus courageuse
-et plus prévoyante que ses pareilles ; à cette
-heure-là, les proies ordinaires sont engourdies
-dans la rosée des herbes ou des branches, où
-jamais noctuelle n’aurait la présomption de
-chercher à s’en emparer.</p>
-
-<p>Ces vols intempestifs et anormaux, accompagnés
-de menus cris plaintifs, ont une cause
-très simple : la noctuelle, qui n’y voit pas très
-clair ni en plein jour ni en pleine nuit, s’est
-égarée la veille, a dormi dans un gîte de fortune,
-suspendue à une branche ou lovée au
-creux d’une gouttière, et elle recherche à présent
-son gîte à la lumière dont ses yeux s’accommodent
-le mieux ; mâle ou femelle, Noctu,
-depuis le réveil printanier, a déjà son épouse
-ou son époux qui, plus heureux la veille, a
-regagné le gîte commun et qui lui servira de
-guide en répondant à ses cris, — du moins la
-petite bête errante l’espère-t-elle…</p>
-
-<p>Le nature, décidée à se comporter avec Noctu
-en marâtre, est allée jusqu’à lui refuser ce sens
-mystérieux de l’orientation que tant d’animaux
-possèdent, et qui serait tellement plus nécessaire
-à notre pitoyable créature qu’à nombre
-d’entre eux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Donc, c’est pour ma bête une vertu que
-de se nourrir, vertu qu’il faudra exagérer
-lorsque l’enfant sera né, l’enfant presque toujours
-unique que la misère permette d’élever à
-un tel couple.</p>
-
-<p>Encore heureux que ce rejeton vienne en
-général au monde dans la plus fastueuse et la
-plus nourricière saison de l’an ! Aux petits
-insectes crépusculaires des premiers beaux
-jours, moucherons ou papillonnets peu abondants
-et de pénible capture, juin et juillet
-adjoignent dans l’air du soir des personnages
-autrement considérables, intéressants, substantiels.
-Le hanneton surtout est recherché
-pour sa chair grasse et de bon profit ; Noctu et
-son mari s’en gavent tout en circulant, puis
-en entassent dans leur gîte, s’ils ont le temps,
-en prévision du cas toujours possible, hélas !
-où la prochaine chasse serait moins fructueuse.</p>
-
-<p>Autre fatalité, non moins fâcheuse pour ces
-pauvres êtres : force leur est, bien entendu,
-de tuer les proies volantes qu’ils emportent
-chez eux, mais s’ils consentent à manger du
-gibier mort, encore faut-il que la mort soit
-toute récente ; sinon un dégoût invincible et
-que ne surmonterait pas la pire fringale les
-pousse à balayer de l’aile dans le vide les
-menus cadavres qui n’ont pu être consommés
-durant la nuit et le jour qui suivirent la chasse
-bénie. C’est même grâce à certains petits tas
-de ces cadavres anormalement amoncelés au
-bas d’un mur ou au pied d’un arbre creux
-qu’il me fut maintes fois donné de repérer
-le gîte printanier ou estival d’un couple de
-chauves-souris, et d’observer leur ménage
-avec quelque chance de certitude et d’intérêt.</p>
-
-<p>Noctu ne s’en tient pas d’ailleurs, par ces
-soirs de frairie et de liesse, aux hannetons
-ordinaires, aux divers scarabées de moyenne
-taille qui hantent l’heure dénommée « entre
-chien et loup » ; nulle proie ne semble devoir
-intimider son courage et sa vertu, lesquels se
-confondent, je l’ai dit, avec sa volonté de se
-nourrir au mieux, durant les rares instants où
-cela lui est concédé par l’avare nature.</p>
-
-<p>Elle s’attaque ainsi au grand hanneton des
-pins, le mélolonthe foulon ; c’est un majestueux
-coléoptère aux ailes ivoirines tachetées de brun
-foncé ou de noir, et qui, à cause de cette double
-coloration, à cause des panaches admirables que
-sont ses antennes, surtout chez le mâle, et à
-cause aussi de sa démarche compassée et cahotante,
-fait penser au corbillard d’un enterrement
-de première classe. Il pullule dès le
-début des beaux étés dans la forêt landaise ; il
-fait vibrer, quand il est amoureux, ou encore
-lorsqu’on le taquine ou qu’on le blesse, une
-note bizarre, un zézaiement cristallin dû,
-comme l’explique le maître de Sérignan, au
-simple frottement des derniers segments de
-l’abdomen contre le bord postérieur des
-élytres maintenues immobiles ; en sorte que,
-quand un foulon vient d’être happé au vol
-par Noctu, on a l’illusion d’entendre celle-ci
-parler en volant un langage qui n’est pas le
-sien, et les superstitieux se signent ; et
-quelques professionnels des études naturelles
-disent des absurdités.</p>
-
-<p>Dans ces amoncellements de cadavres dont
-je parlais tout à l’heure, on trouve des débris
-de proies ailées encore plus considérables, et
-dont la capture ne saurait aller sans danger
-pour Noctu : lucanes aux pinces formidables
-et dont l’étreinte, pour peu que le gibier soit
-mal saisi, risque fort d’égorger ou d’éventrer
-la frêle chasseresse aérienne ; grands paons de
-nuit d’une envergure presque égale à la sienne
-et d’un vol autrement sûr et confortable que
-le sien… Que voulez-vous ? C’est plus que
-jamais dans les instants où la nécessité vitale
-commande, qu’il est urgent de se battre à mort ;
-si l’humanité l’ignorait jusqu’ici, ou en doutait,
-l’expérience de ces dernières années l’en
-aura persuadée de reste.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>Nous sommes en présence de la suprême
-bataille livrée par une sous-catégorie d’infortunés
-animaux sacrifiés d’avance. Dans peu de
-temps, dans une vingtaine de mille années
-peut-être, le minuscule mammifère volant sera
-allé rejoindre dans la légende terrestre les
-poules au bec denté et les lézards volants,
-grands-pères de ces fabuleux volatiles.</p>
-
-<p>Quelque dix mille années plus tard, les
-autres mammifères volants auront disparu à
-leur tour, bien que plus favorisés, tous, jusqu’aux
-grandes roussettes de Malaisie et aux
-vampires des bords de l’Amazone : ceux-ci, plus
-habiles ou plus heureux, hantent des pays où
-la vie grouille presque tout le long de l’an et
-où la mort par inanition, durant l’hibernation,
-ne saurait avoir lieu qu’exceptionnellement ;
-devenus plus forts, capables de s’attaquer à
-des bêtes de leur taille durant le jour, à de
-considérables mammifères (l’homme y compris)
-quand ceux-ci dorment, ils doivent d’ailleurs
-ne tenir l’hibernation que pour une nécessité
-vitale assez rare ; si, comme on me l’affirme,
-les renards volants de Java ou de Bornéo la
-pratiquent encore, ce n’est qu’en manière de
-souvenir atavique, par une sorte de geste traditionnel
-et rituel. D’ailleurs certaines de ces
-espèces sont volontiers frugivores ; en outre,
-les rats, les lapins, les porcs sauvages et
-tous les autres animaux sur lesquels elles prélèvent
-l’impôt du sang, vivant pour le moins
-autant qu’elles, existent pour elles du 1<sup>er</sup> janvier
-à la Saint-Sylvestre, tandis que les
-insectes volants dont la noctuelle se nourrit
-meurent ou s’endorment à l’automne et ne
-renaissent ou ne se réveillent qu’aux approches
-du printemps ; et alors elle-même, assoupie
-plus ou moins, a faim, — très faim, et depuis
-bien des jours déjà.</p>
-
-<p>Je crois que c’est surtout par la faim que la
-nature décourage les êtres dont elle veut se
-débarrasser, par la faim qu’elle les invite directement
-à aller enrichir les collections des
-paléontologues de l’avenir.</p>
-
-<p>Je sais bien que l’homme, depuis qu’il considère
-la planète Terre comme son fief, a anéanti
-ou porté au point de leur agonie beaucoup
-d’espèces animales, et que sa présomption pourrait
-lui faire croire de ce fait qu’il participe au
-conseil dont dépendent les innombrables destinées
-des êtres vivants de ce monde-ci. Mais
-il serait par trop humain ou vain de commettre
-une confusion aussi monstrueuse. Il est probable
-que, dans quelque vingt mille années,
-les castors et les hermines, les phoques et les
-éléphants, les baleines et les grands fauves
-auront disparu, comme l’humble et falote noctuelle, — et
-bien d’autres animaux aussi ! Mais
-leur extermination n’aura pas été produite par
-les mêmes causes. Hommes que nous sommes,
-nous pouvons affirmer que si des espèces ont
-disparu de notre fait, depuis des temps qui
-sont historiques, parfois même relativement
-très récents, cela est dû à nos justes terreurs
-de nous sentir des êtres désarmés, faibles et
-tout nus, et, ultérieurement — consécutivement
-peut-être — à ces habitudes de négoce et
-à ces appétits de lucre qui ont fait régner le
-besoin de guerroyer au sein même de l’humanité,
-alors que les loups ne se mangent pas
-entre eux et que, chez la plupart des autres
-êtres, le meurtre ou le désir de tuer n’existe
-que pour des motifs sentimentaux, avant, pendant
-ou après la saison des amours.</p>
-
-<p>Par peur, par rapacité, parfois aussi « pour le
-plaisir », voilà donc les raisons pour quoi l’humanité
-tue et anéantit, plus ou moins consciemment,
-des êtres et des espèces ; et tous les
-moyens lui sont bons. La nature, elle, ne tue
-pas et n’anéantit pas : elle « laisse tomber »,
-expression familière jetée au hasard un peu
-plus haut, et qui me semble ici acquérir
-quelque vertu.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Aux grands et aux petits chéiroptères, la
-nature a donc coupé pour ainsi dire bras et
-jambes ; mais à Noctu et à diverses variétés
-analogues de nos climats, elle a en outre quasiment
-coupé les vivres et, par-dessus le marché, — ainsi
-que je l’ai indiqué déjà, — l’appétit.
-Malgré mon désir de ne jamais relire,
-depuis que j’écris sur certaines bestioles, des
-œuvres de devanciers illustres, je me verrai
-quelquefois forcé d’en venir là, notamment
-quand ma mémoire m’impose des observations
-d’autres que moi qui risqueraient d’aller à l’encontre
-des miennes propres, et de m’entraver
-sur la voie de mes conclusions.</p>
-
-<p>Ainsi me souvient-il d’un passage de Buffon
-racontant une promenade dans la grotte d’Arcy,
-où il fut surpris de trouver sur le sol une sorte
-de terreau, un tas noirâtre composé de fragments
-d’insectes, mouches ou papillons, qu’il
-reconnut ensuite pour être de la fiente de
-chauve-souris. Qu’il y eût de la fiente sur le
-sol de la grotte, nul doute, puisque des
-chauves-souris avaient gîté là, mais il y avait
-surtout, comme je l’ai observé au pied des
-murs ou des arbres creux, des restes de
-chasses heureuses qui n’avaient pu être consommés
-à temps et dont les trop délicates bestioles
-avaient fait fi ; dans les matières digérées,
-tout vestige d’ailes ou de pattes, surtout après
-un assez long temps, eussent été indiscernables
-au microscope comme à l’œil nu.</p>
-
-<p>De là à conclure à la voracité de la chauve-souris,
-il n’y avait pour Buffon qu’un pas ; et
-il l’a si allègrement franchi qu’il affirme que
-ces bêtes, lorsqu’elles entrent dans une cuisine,
-s’accrochent, pour les dévorer, aux quartiers
-de lard qui s’y trouvent suspendus.</p>
-
-<p>Que Noctu s’accroche aux quartiers de lard,
-cela peut lui arriver, mais ceci comme elle
-s’accrocherait pour souffler quelques secondes
-à la corniche d’un bahut ou à la tringle d’un
-rideau. Quant à se repaître de lard, ou même
-de viande crue ou cuite dans les cuisines, — comme
-Buffon le rapporte également, — voilà
-une solution au problème de l’existence que
-les chéiroptères européens n’ont jamais envisagée
-depuis des myriades de siècles, depuis
-qu’ils sont condamnés à mort. Mais Buffon a
-une excuse : il observait surtout par correspondance,
-et j’ai l’impression que les voyageurs ou
-fonctionnaires coloniaux de son temps, qui
-répondaient d’ailleurs à ses questions avec tant
-de bonne grâce et en si bon style, n’étaient
-pas souvent beaucoup mieux renseignés que
-lui ; ainsi M. de la Nux lui écrivant en 1772 de
-l’île Bourbon, à propos des roussettes des
-archipels indiens, que ces animaux sont exclusivement
-frugivores ; des livres plus récents
-m’ont assuré le contraire… Mais j’aime mieux
-continuer à ne m’occuper jamais, sinon de ce
-qui ne me regarde pas, — car ceci a parfois
-son charme, — du moins de ce que je ne
-regarde pas.</p>
-
-<p>Autre raison d’excuser Buffon : il est excessivement
-difficile d’observer nos chauves-souris
-d’Europe en liberté et en captivité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIVRE III<br />
-<span class="small">NOCTU CHEZ MOI</span></h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Les chauves-souris européennes sont difficiles
-à observer en captivité. Elles passent
-en effet pour n’y point vivre.</p>
-
-<p>Le vieux Pile me l’avait dit avant d’autres
-gens bien renseignés, savants professionnels
-ou amateurs.</p>
-
-<p>Aussi, dès qu’il eut fini de me lancer au visage
-les insolentes louanges que j’ai rapportées
-plus haut, s’empressa-t-il de déclarer, d’un air
-assez vexé, — car, tout à la joie de ma capture,
-j’en oubliais le bonhomme :</p>
-
-<p>— A présent, si vraiment tu aimes les bêtes,
-donne à celle-ci un bon baiser et rends-lui son
-vol… Demain, tu la trouverais froide dans ta
-boîte.</p>
-
-<p>Ce fut aussi ce que me répéta sur divers
-tons ma famille, inquiète de voir un garçon de
-mon âge se complaire à des jeux aussi puérils…
-Hélas ! quand je pense que je les chéris
-encore !… Mais, en dépit des conseils et des moqueries,
-Noctu fut installée dans une cage où
-j’avais, les années précédentes, élevé des
-souris blanches, des musaraignes et autres
-horreurs. Je dois dire qu’elle m’avait fait, durant
-tout le chemin qui sépare Jolibeau de ma
-maison, fort méchante mine, et qu’elle n’avait
-cessé de gémir ou de m’injurier en son langage ;
-car Noctu a un langage, au moins autant
-qu’un singe, et nous reviendrons là-dessus ;
-puis, tandis que je la regardais et l’écoutais
-sous chaque bec de gaz, elle avait manqué de
-m’échapper, — bien revenue qu’elle était de
-son léger étourdissement, la gredine ! — et je
-l’avais alors mise dans ma poche.</p>
-
-<p>Là, elle ne tarda pas à se taire, fit la morte ;
-je pensais, le cœur battant, ivre déjà de mon
-triomphe :</p>
-
-<p>« Elle commence à s’apprivoiser ! »</p>
-
-<p>J’installai la cage dans un coin sombre de ma
-chambre, non sans l’avoir garnie d’une soucoupe
-de lait et d’une autre soucoupe qui
-contenait dix petits morceaux de viande crue ;
-le lendemain, ces provisions étaient intactes,
-et dans le coin le plus obscur de sa prison,
-dans la mangeoire où j’avais installé un nid de
-foin, Noctu, de ses minuscules yeux clignotants,
-considérait avec terreur, toute frémissante,
-l’énorme main qui s’avançait vers elle,
-dans l’évident désir de l’anéantir, cette fois…</p>
-
-<p>Cette fois, et les premières fois où je renouvelai
-ce geste, elle ne cria pas, comme résignée
-à l’inévitable, mais ses ailes membraneuses
-frémissaient ainsi qu’eussent fait des
-chiffons de soie accrochés à un buisson, sous
-un léger vent. Des ondulations de terreur couraient
-sur la peau à peu près glabre de son visage
-minuscule, presque simiesque ou même
-humain en de tels instants. J’ai une telle
-terreur, mêlée d’amour, de tout ce qui me dépasse,
-moi, homme, que je voudrais pouvoir
-faire entendre aux êtres vivants qu’il est admis
-que je surpasse :</p>
-
-<p>« N’ayez pas peur, je sais ce que c’est : j’ai
-éprouvé moi-même des sentiments pareils,
-devant des choses inconnues, devant d’invisibles
-et mystérieuses grandes mains qui
-me semblaient aussi, à certains moments de
-ma vie, s’avancer vers moi dans des desseins
-redoutables ; peut-être me méfiais-je à tort de
-leurs intentions, peut-être venaient-elles à moi
-pleines de dons et de caresses… »</p>
-
-<p>Durant deux jours, il m’arriva maintes fois
-de tâcher à rassurer silencieusement Noctu,
-tenue au creux d’une de mes mains et doucement
-caressée par l’autre. Noctu, après cinq
-ou six expériences, me parut moins terrorisée
-quand je voulais m’emparer d’elle, qu’il fît
-nuit ou jour, sur la couchette de foin d’où elle
-ne bougeait pas. Puis vint l’heure, — au matin
-du deuxième jour, — où elle me parla, non
-plus, me sembla-t-il, pour me dire des sottises,
-cette fois, mais comme sur un ton de
-reproche.</p>
-
-<p>Ce matin-là, Pile vint à la ville et s’arrêta
-chez mon grand-père pour lui offrir un beau
-panier de pêches. Il était généreux de nature,
-certes, mais je ne me faisais, dès cette époque,
-aucune illusion sur les sentiments qui lui
-avaient, cette fois-là, inspiré sa générosité. Il
-s’informa de mes nouvelles, et de celles de ma
-<i>rate-pennade</i> ; et, quand il connut qu’elle vivait,
-il en demeura tout pantois :</p>
-
-<p>— En voilà une qui n’a pas envie de passer
-l’arme à gauche !</p>
-
-<p>Il poussa la curiosité jusqu’à venir me souhaiter
-le bonjour dans la chambre où j’étais
-censé perpétrer mes devoirs de vacances. Il
-hocha la tête en entendant Noctu, calme dans
-ma main, pousser des cris quand il la voulut
-caresser à son tour. Peut-être me soupçonna-t-il
-d’être un peu sorcier, car il abrégea sa
-visite.</p>
-
-<p>Il se contenta de dire à nouveau :</p>
-
-<p>— Pour ça, c’est sûr qu’elle ne veut pas
-mourir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Apprivoiser, dresser, dompter, voilà des
-verbes misérables, de signification honteuse,
-et qui transposent bien mal d’humbles ou
-grandes réalités, à cause des associations routinières
-d’idées et de sentiments qu’ils entraînent
-forcément après eux. Laissons de côté le
-dompteur qui terrorise, abrutit, avilit, diminue,
-et aussi le dresseur, dont l’art est une
-longue, innocente, mais bien puérile et vaine
-patience… Comment apprivoiser les bêtes ?</p>
-
-<p>Je n’aime pas le mot apprivoiser ; il n’est
-qu’une preuve nouvelle de notre incurable
-anthropomorphisme, de notre tendance irrémédiable
-à nous prendre pour les rois de la
-création, à nous considérer comme le centre
-de l’univers terrestre, solaire ou même stellaire,
-à ramener tout à nous, qui ne représentons
-qu’un échelon de l’échelle sans commencement
-ni fin. Je garderai pourtant ce mot,
-par commodité ou paresse, après avoir signifié
-ce que j’entends par lui.</p>
-
-<p>Apprivoiser, c’est ourdir entre nous et un
-autre être terrestre plus ou moins éloigné de
-nous des liens obscurs et précaires, jeter des
-ponts maintes fois illusoires entre l’abîme qui
-sépare notre façon de refléter l’univers de la
-sienne. Les animaux domestiques sont ataviquement
-apprivoisés. Le tour de force est de
-réaliser une œuvre égale à celle des siècles en
-quelques jours ou quelques semaines, de susciter
-une sympathie occasionnelle et nullement
-héréditaire d’homme à créature non domestiquée.
-Hélas ! traiter d’un tel sujet, après tant
-d’années déjà d’expériences, me prendrait une
-bonne moitié de ce qui me doit normalement
-demeurer de vie.</p>
-
-<p>Il est tant de miracles autour de nous, au-dessus
-de nous, de réalités encore ou pour
-toujours obscures à nos sens humains, qu’il
-n’y a point profanation à rappeler ici un
-fait divulgué, populaire et d’ailleurs à peu
-près exact. C’est grâce à l’immobilité, ou
-à des mouvements très lents, — lesquels,
-sont dictés presque toujours par l’instinct
-humain en sa rouerie la plus inconsciente et
-la plus charmante, — que le fakir hindou,
-le solitaire de la Thébaïde, le Pauvre entre
-les pauvres et le charmeur des Tuileries sont
-arrivés à se faire des amis des singes gris
-de l’Himalaya, des chacals, de nos sœurs
-les alouettes et de notre bon camarade le
-moineau. Mais, quand il s’agit d’êtres assez
-rapprochés de nous et d’une sensibilité particulièrement
-affinée, l’immobilité ne suffit
-plus ; il faut aussi qu’il y ait échange de bons
-procédés, que ceux-ci, d’ailleurs, soient ou
-non volontaires.</p>
-
-<p>D’étranges amitiés se fondent maintes fois
-entre des animaux d’espèces différentes, amitiés
-dont les raisons nous sont parfois claires, parfois
-insaisissables. En dépit du proverbe,
-chiens et chats font fréquemment excellent ménage ;
-ceci arrive en général quand ils sont du
-même âge et qu’ils ont pris ensemble leurs
-premiers ébats ; leur hostilité n’est d’ailleurs,
-à l’ordinaire, que curiosité mutuelle qui tourne
-mal, ou jalousie d’animaux ayant l’un et
-l’autre place auprès des humains foyers, jalousie
-dédaigneuse de la part du chat, bruyante et
-sensiblarde de la part du chien. Mais il arrive
-que la curiosité dont je parle tourne bien, ou
-du moins d’assez originale manière ; mon berger
-malinois Patou, chaque fois que ma chatte
-siamoise Nique avait des petits, s’asseyait
-auprès de la nursery de celle-ci, avec laquelle
-il vivait du reste en fort bons termes ; et, durant
-ses absences, il contemplait les chatons avec
-des yeux attendris, les léchait en gémissant
-doucement et faisait si bonne garde qu’il lui
-arrivait parfois de s’opposer au retour de la
-mère, momentanément considérée comme une
-rivale ou une ennemie. Il ne fallut rien
-moins, à plusieurs reprises, que des arguments
-frappants, pour lui démontrer ce que
-ce rôle de nourrice sèche avait de dangereux
-pour les chatons et de ridicule pour un grand
-vieux chien comme lui.</p>
-
-<p>La même Nique, n’ayant que trois petits, fit
-consciencieusement téter un raton blanc que
-j’avais adjoint à sa nichée ; je crois même qu’elle
-avait pour cet animal, qui devait lui sembler
-chétif et mal venu, plus de sollicitude que
-pour les autres. Un mois plus tard, les trois
-chats et le rat jouaient ensemble sous l’œil
-vigilant de la mère ; et je note que cette personne
-d’Extrême-Orient était volontiers féroce
-et chasseresse exemplaire de souris. Après
-sept ans, le rat nourri par la chatte siamoise
-vit toujours. Mais il grisonne, ce qui est vieillir
-aussi pour un rat blanc.</p>
-
-<p>J’ai connu encore l’amitié vraiment ahurissante
-d’une poule et d’un lapin qui ne se quittaient
-pas, dans la basse-cour d’un voisin de
-ma grand’mère paternelle, en Mayenne, et qui,
-lorsqu’on les séparait, manifestaient une sorte
-de désespoir… Mais parlerons-nous ici d’apprivoisement
-réciproque ? J’estime qu’en employant,
-comme je viens de le faire, le beau
-mot d’amitié, on rend bien mieux compte de ce
-qui est.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Entre bêtes d’espèces différentes, le seul
-hasard crée les points de contact qui permettent
-à ces peu banales sympathies de s’établir.
-Entre homme et animal, à cela près que
-l’homme cherche délibérément des points de
-contact, il en va à peu près de même, car, ces
-points de contact, c’est le hasard qui nous les
-fait découvrir, et encore sommes-nous presque
-toujours incapables de les définir au juste, de
-les classer, comme de formuler des recettes.
-Mille fois plus qu’entre un homme et un autre
-homme, les deux âmes, ici, représentent des
-mondes hermétiquement clos, où de communes
-mesures ne sauraient exister qu’en des cas
-infimes ou fortuits. Nous errons dans le noir
-pour discerner les gestes qui irritent ou flattent,
-effarouchent ou rassurent ceux que nous voudrions,
-par sentimentalité ou besoin de connaître,
-amener jusqu’à nous, fût-ce au prix de
-descendre jusqu’à eux.</p>
-
-<p>J’ai dit ailleurs que la personnalité demeurait
-l’apanage momentané de l’homme, un des prêts
-à lui consentis par l’Usurier indulgent, et que,
-seuls, les animaux terrestres qui se rapprochent
-le plus de notre espèce ou vivent en familiarité
-majeure avec elle, peuvent, à cet âge du monde,
-participer de ce privilège, si toutefois c’en est
-un.</p>
-
-<p>A revenir là-dessus, toutes souvenances et
-dossiers compulsés, il me faut bien reconnaître
-que j’ai en ce point été trop strict ; si la personnalité
-est parfaitement abolie chez les insectes,
-chez Grillon par exemple, elle n’en persiste
-pas moins, et parfois de façon troublante, chez
-des êtres moins évolués, — poissons, oiseaux
-et mammifères autres que bimanes, — ce qui
-complique davantage encore les difficultés qu’il
-y a à lancer, entre une bête comme Noctu et
-nous-mêmes, des ponts.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Déblayons. Citons en hâte et confusément
-quelques exemples.</p>
-
-<p>Le bruit par lequel il est classique d’appeler
-flatteusement un chat, de le convier à une
-friandise ou à des caresses, est humainement
-produit par une aspiration à la fois violente
-et courte de l’air entre nos lèvres extériorisées
-légèrement et presque complètement jointes.
-Le même bruit laisse la plupart des chiens
-indifférents, serait-il émis par le maître ; il
-sied, pour eux, de le traduire par : psitt ! Il
-déplaît visiblement aux rats ou aux souris, il
-terrorise les lapins ; on m’objectera que ceux-ci
-sont des rongeurs, victimes désignées des
-petits félins domestiqués ou sauvages… Soit.
-Mais toujours le même bruit semble enchanter
-le blaireau, agacer le renard, étonner prodigieusement
-les gallinacés, laisser les merles et
-les passereaux rêveurs, mettre une belette dans
-un état voisin de l’épilepsie, et il risque de vous
-brouiller pour une bonne dizaine de jours avec
-celle de vos couleuvres la mieux privée et la
-plus tendre.</p>
-
-<p>Il y aurait de longues pages à écrire sur ce
-que peuvent de tels bruits — et d’ailleurs tous
-les bruits — provoquer d’impressions diverses
-selon les espèces, et même selon les individus
-des espèces dites supérieures. Si je poussais
-plus loin, si je voulais considérer les effets
-d’horreur ou de plaisir que produisent sur les
-autres êtres les objets dont les sens, humainement
-nommés et catalogués, sont offusqués
-ou réjouis, cela comporterait les expériences
-d’innombrables vies savantes et des piles de
-volumes… Déblayons encore : les parfums les
-plus précieux des fleurs de nos climats, roses,
-glycines, lilas, jacinthes, irritent profondément,
-et jusqu’à l’en faire mourir, mon ami
-Grillon ; on sait dans quel état le bruit d’un
-gong, ou d’un simple vieux chaudron heurté
-du poing, plonge les abeilles lors d’un essaimage ;
-le taureau passe pour être exaspéré par
-la couleur rouge, — ce qui, d’ailleurs, n’est
-peut-être pas tout à fait aussi exact qu’on l’affirme
-vulgairement ; une barricade de rayons
-ultra-violets fait virer de bord les papillons
-nocturnes et certains insectes diurnes, tout
-comme s’ils se heurtaient à une vitre désobligeante,
-et la même barricade semble pleine
-d’attraits justement pour la bestiole dont je
-m’occupe ici ; la plupart des mammifères
-aiment les caresses au sens où nous entendons
-ce mot, alors que les autres êtres terrestres,
-même mes reptiles apprivoisés, aiment mieux
-en donner que d’en recevoir ; une fille de Patou
-adorait qu’on lui fît des grimaces, — au contraire
-de la plupart des chiens, — alors que
-Patou lui-même se serait férocement jeté à la
-face d’un inconnu qui se fût permis de telles
-privautés à son égard… Et Nique, que la seule
-vue d’une étoffe jaune énervait à l’extrême,
-ayant un printemps trompé son mari Sim avec
-un aventurier du voisinage et accouché d’une
-portée de couleur isabelle, étrangla froidement
-les nouveau-nés dont la robe en majeure partie
-jaune d’or exaspérait son sens visuel.</p>
-
-<p>Il paraît qu’il y a des gens qui, forts d’une
-assidue lecture des maîtres du théâtre ou du
-roman psychologique, illuminés des clartés
-perçues grâce à des explorateurs des intérieures
-Brocéliandes, ne doutent point d’avoir barre
-sur bien d’autres quand il s’agit de conquérir
-l’amitié ou l’amour d’un être humain.</p>
-
-<p>Mais quel homme enseignera jamais à ses
-semblables l’art de se mettre dans les bonnes
-grâces d’un lézard, d’une grenouille ou d’une
-chauve-souris ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Pourtant, c’est là chose possible. Comment ?
-Le point le plus exaspérant et le plus touchant
-du problème, c’est que l’apprivoiseur lui-même
-ne lui saurait entrevoir aucune solution. Le
-même saint mystère domine la véritable amitié
-d’homme à homme, « parce que c’était lui,
-parce que c’était moi », et la sympathie que
-font naître entre Noctu et son encageur les
-soins plus ou moins désintéressés que celui-ci
-lui voue. Nulle sorcellerie là, quoi qu’en soupçonnât
-Pile !… Il m’avait dit : « Pour sûr qu’elle
-ne veut pas mourir… » Il ajouta même, — loin
-de moi, par-devant mon grand-père qui
-aimait les bêtes et qui me rapporta le propos :
-« On dirait qu’il l’a privée… » Et il est
-très vrai que j’avais l’impression, quand Pile
-vint aux nouvelles pour la première fois,
-d’avoir déjà conquis l’amitié de ma noctuelle.</p>
-
-<p>Du ton injurieux, elle était passée, ai-je
-dit, au ton qui reproche, quand je la prenais
-dans ma main. Je la caressais comme
-j’eusse fait mon chat ou mon chien favori de
-l’époque, et dont je ne me rappelle plus les
-noms, mais je n’employais pour cet usage, à
-cause de la fragilité de la bestiole, qu’un doigt
-au lieu de toute ma main ou de mes deux mains.
-Le reproche sembla devenir peu à peu supplication ;
-puis la parole aiguë, si aiguë et si haute
-qu’elle n’est pas perceptible à toutes les oreilles
-humaines, eut comme une modulation de
-résignation désespérée.</p>
-
-<p>Elle ne veut pas mourir et elle s’apprivoise,
-avait constaté Pile. Hélas ! j’avais « crâné » en
-sa présence… Elle s’apprivoisait, certes, mais
-où donc mon rustique adversaire en cette rare
-et puérile joute était-il allé prendre que Noctu
-ne voulait pas mourir ?</p>
-
-<p>Car Noctu ne mangeait pas depuis bientôt
-quarante-huit heures ; les friandises que j’accumulais
-dans sa cage demeuraient intactes, et
-celles que je promenais contre son petit museau
-de carlin ou de bouledogue, tandis que je
-la tenais dans mon autre main, n’avaient d’autre
-résultat que de faire la frêle, ridée et grimaçante
-figure se rejeter en arrière, comme du
-côté de la grande ombre.</p>
-
-<p>J’en avais le cœur tenaillé. Qu’inventer, de
-quel genre de persuasion user pour interrompre
-cette grève de la faim qui pouvait,
-d’une minute à l’autre, devenir fatale ? A plusieurs
-reprises j’avais déjà offert, sans succès,
-des mouches, des sauterelles, des grillons et
-des hannetons à ma pensionnaire… Je me
-revois, comme si la chose datait d’hier,
-approchant de sa gueule fermée une cétoine
-fraîchement découverte au cœur d’une
-rose : comme à l’ordinaire lorsqu’une main
-d’homme s’en empare, le beau coléoptère à la
-carapace d’or vert fait le mort ; puis, agacé
-d’être tenu dans le vide, il commence à arborer
-ses antennes, à étirer ses pattes, à gigoter…
-Les pattes doublement et assez solidement
-griffues de la cétoine égratignent la babine de
-Noctu qui grince des dents, qui se fâche, et
-qui, s’étant fâchée, mord, et qui, ayant mordu,
-goûte, et qui, ayant goûté, trouve cela bon,
-ne parvient plus à bouder contre son ventre,
-et mange, mange enfin, de fort bon appétit,
-ma foi…</p>
-
-<p>Quel triomphe !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il ne fut point précaire et ne se borna pas
-là. A partir de cet instant, Noctu accepta toutes
-les pâtures vivantes qu’il me plut de lui offrir.
-Ayant assez longuement jeûné, elle fit même
-preuve d’une certaine gloutonnerie, surtout,
-comme il fallait s’y attendre, à l’heure ordinaire
-de son repas, c’est-à-dire à la tombée du
-soir. J’aurais cru pourtant qu’à ce moment de
-la journée, elle se serait montrée agitée, turbulente,
-en proie à la nostalgie de sa quotidienne
-promenade. Il n’en fut rien. La promenade
-n’est qu’un moyen, un moyen atrocement
-fatigant, un navrant pis-aller ; la fin, c’est
-d’accomplir son devoir de vivre ; le but, c’est
-de se nourrir ; pouvant désormais l’atteindre
-sans peine, Noctu s’était rapidement adaptée et
-ne souhaitait probablement rien d’autre.</p>
-
-<p>Elle happa bientôt elle-même tout ce qui
-bougeait dans sa cage, elle rampait et se traînait
-sur ses coudes, ou plutôt sur ses poignets,
-la pauvre infirme, à la poursuite des criquets
-amputés de leurs pattes sauteuses que je lui
-fournissais en quantité ; et elle en redemandait.
-Elle avait d’ailleurs une préférence marquée
-pour les petites proies, mouches, coccinelles ;
-elle adorait le lait et léchait voluptueusement
-mon doigt mouillé de ce liquide ; mais je dus
-lui tremper à plusieurs fois le museau dans la
-soucoupe pour qu’elle en apprît l’usage et
-s’accoutumât à s’y aller régaler toute seule.</p>
-
-<p>Elle ne détestait pas le gibier d’eau, puisqu’elle
-consommait volontiers de frétillants
-tétards quand je lui en offrais ; elle ne pensait
-nullement à crier, fût-ce tout bas : « Vivent les
-rats ! » lorsque je plaçais à quelques centimètres
-de son museau, dans sa cage, un de ces bébés-souris
-comme mes souris grises ou blanches en
-produisaient, dans leurs cages à elles, en abondance
-excessive ; il semblait même que ce fût là
-pour Noctu un gibier de choix, délicat et tendre.</p>
-
-<p>En tout cas, je ne l’ai jamais vue, en captivité,
-manger avec plaisir une nourriture qui
-ne fût vivante ou ne bougeât point. Il faut
-bien spécifier que c’est là une gourmandise ou
-une question de goût de sa part, et non point
-l’effet d’une oblitération partielle ou totale du
-sens visuel, comme il arrive chez d’autres
-bêtes, et notamment chez la plupart des grenouilles
-ou raines, qui — j’espère le prouver
-un jour — perçoivent les mouvements, mais
-non pas la plupart des couleurs cataloguées
-au spectre humain, sur lesquelles à peine
-deux ou trois leur semblent <i>gustativement</i> intéressantes,
-si ces couleurs sont inertes ou
-immobilisées. Noctu, même affamée, a de la
-répulsion pour la viande morte. Jamais ma
-première captive de cette espèce ne toucha,
-livrée à elle-même, les délicats morceaux
-crus de veau, de mouton ou de bœuf que je
-plaçais tout frais au nombre de dix dans
-sa cage ; à force d’agaceries, lorsque nous
-fûmes décidément les meilleurs amis de ce
-bas monde, je parvins à lui faire absorber,
-tandis que je la tenais dans ma main, deux ou
-trois fragments de veau du volume d’un grain
-de blé ; mais elle protestait à sa manière, d’un
-air de me dire : « Mais non, vraiment, monsieur,
-je n’ai pas faim… » et j’ai la très nette
-impression que l’absorption de pareille nourriture
-fut de sa part manière de me prouver son
-savoir-vivre et sa courtoisie, sans plus.</p>
-
-<p>Ceci pour reléguer définitivement dans la
-légende les récits que fait Buffon de Noctu, de
-ses sœurs et de ses cousines s’introduisant
-dans les cuisines ou les offices, pour se repaître
-de lard et de toute autre viande fraîche ou
-avancée, crue ou cuite.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Douces minutes de ma toute première adolescence !
-L’enfant qui était parvenu à faire
-vivre en cage et presque à apprivoiser sans
-savoir comment une chauve-souris, ne fut certainement
-pas plus fier quand un éditeur bénévole,
-et certainement un peu souffrant ce jour-là,
-lui offrit de publier son premier recueil de
-poésies. Le quartier de ma ville natale où
-j’habitais, chez le père et la mère de ma mère,
-commençait sérieusement de s’intéresser à
-mon expérience, de s’en émouvoir même. Une
-chauve-souris élevée en cage, et presque privée !…
-Peut-être, quelques siècles plus tôt, les
-vieux amis de ma famille eussent-ils conseillé
-à celle-ci de me faire exorciser ou brûler ; mais
-nous vivions, depuis la naissance de la troisième
-République, environnés, même en province, des
-plus splendides illuminations du progrès qu’ait
-jamais connues le monde. Une bonne dizaine
-de braves gens qui avaient appris à l’école que
-la chauve-souris, n’ayant rien de commun
-avec un serin ou un chardonneret, ne saurait
-décemment vivre en cage, me regardaient avec
-une certaine admiration, mais de travers ;
-d’autres préféraient ne point parler de cela,
-quand mon grand-père, très intéressé, au
-fond, par mes expériences, leur donnait les
-dernières nouvelles. Le plus sensé était le
-vieux Pile qui avait accommodé à ce petit
-miracle sa physique et sa métaphysique personnelles
-et qui, maintenant, expliquait :</p>
-
-<p>— Il y a des fous parmi les hommes ; les
-chauves-souris ne s’élevant pas en cage, il faut
-admettre aussi des cas de folie chez ces bêtes,
-puisque celle-ci est comme « privée » et ne
-veut pas mourir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Noctu ne voulait pas mourir. Elle me connaissait
-bien, à présent, et j’ai l’orgueil de
-pouvoir affirmer qu’elle m’aimait à sa manière,
-qu’elle léchait encore mon doigt pour me dire
-merci, quand il n’y avait plus autour de lui la
-moindre goutte de lait.</p>
-
-<p>Nous avions, quand je la tenais dans ma
-main, d’admirables conversations ensemble ;
-dans ma main, du reste, elle avait pris l’habitude
-d’y venir, vers le huitième jour de sa captivité,
-sans qu’il me fût désormais nécessaire
-de l’appréhender. Ses petits cris, ses mots et
-ses phrases, pour lesquels il n’est encore en
-français ni dénomination spéciale ni alphabet
-ou notation, ni dictionnaire ou grammaire,
-me montraient, plus clairement que si cela eût
-pu être prouvé, qu’elle avait confiance en moi,
-et en outre toutes sortes de choses à me dire.</p>
-
-<p>Elle me regardait bien face ; elle répétait par
-moments deux ou trois fois à la suite les
-même syllabes, ou plutôt les mêmes notes
-très hautes, comme pour insister sur un point
-intéressant ; elle n’acceptait une mouche ou
-autre gâterie qu’après m’avoir bien consciencieusement
-expliqué ce dont il s’agissait…
-Pauvre enfant, pauvre homme que j’étais dès
-lors ! Il m’advint maintes fois d’avoir l’illusion
-de comprendre, la présomption de traduire…
-Et je hochais la tête en manière d’assentiment,
-comme si cela avait pu prouver à Noctu que
-j’étais avec elle d’esprit et de cœur.</p>
-
-<p>L’essentiel, du reste, c’est que non seulement
-elle se familiarisait de la plus flatteuse manière,
-mais qu’elle engraissait, « devenait belle et se
-portait comme un charme », pour employer des
-expressions du vieux Pile, — et, décidément,
-se refusait à mourir.</p>
-
-<p>Le quatorzième jour de sa captivité, quand je
-voulus au matin et au saut du lit, comme j’en
-avais l’habitude, aller saisir Noctu dans la
-mangeoire où elle dormait à l’ordinaire, j’eus
-la douloureuse surprise d’être effroyablement
-mal reçu ; elle grinçait et m’injuriait comme si
-je l’avais fait choir en ma possession quelques
-minutes plus tôt, aérienne et libre ; ses vingt-huit
-dents minuscules essayèrent même de me
-mordre, ce à quoi elle ne devait pourtant plus
-ignorer qu’il lui était très difficile de parvenir.</p>
-
-<p>Attristé, stupéfait, mais non point intimidé,
-je m’emparai cependant de ma pensionnaire
-ainsi que j’avais l’habitude de le faire au commencement
-de chaque jour, pour lui parler, la
-choyer et lui offrir des friandises. Or, elle se
-débattait diaboliquement, hurlait des choses
-que je n’entendais pas toujours, sur des tons
-qu’il faudrait placer à je ne sais quel étage au-dessus
-des ordinaires portées musicales.</p>
-
-<p>Et ce fut alors que j’aperçus, sur le foin,
-le coton et l’étoupe qui garnissaient douillettement
-la mangeoire, une petite chose étonnante :
-deux feuilles de papier à cigarette roulées autour
-d’un noyau de guigne, deux minuscules chiffons
-de crêpe de chine grisâtre drôlement entortillés
-à la base d’un semblant de figure un peu plus
-sombre… Et cela remuait faiblement, et cela
-poussait d’infimes petits cris.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi Noctu n’avait pas voulu
-mourir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>Voilà pourquoi.</p>
-
-<p>Qu’on ne croie pas ici à une interprétation
-plus ou moins fantaisiste ou sentimentale de
-ma part. Si j’ai pu passer pour sorcier aux
-yeux du père Pile, lequel, enfant, avait sans
-aucun doute essayé d’élever des chauves-souris
-captives, <i>c’est que ma chance m’avait valu
-d’abattre une femelle pleine sur la route de
-Jolibeau</i>.</p>
-
-<p>Dans ces études sans prétention, rien qui
-ne soit l’exposé tout nu de mes expériences
-personnelles, ou celui de leurs conséquences
-les plus immédiates et les plus évidentes. Quelle
-que soit mon horreur de présenter mes observations
-sous ces aspects de fiches qui donnent
-parfois un air d’infaillibilité à des faits méritant
-assez peu d’obtenir crédit, me voici bien
-forcé, en ce point, d’énoncer, le plus brièvement
-possible, ce que mes yeux ont constaté
-durant quinze années ou plus, et d’infliger
-quelques chiffres à ma dissertation.</p>
-
-<p>J’ajoute, comme entre parenthèses, que mes
-observations portent ici non seulement sur la
-noctuelle, sur la toute petite qui volait près de
-mes cheveux, mais sur l’ensemble des chéiroptères
-européens, dont on ne connaissait jadis
-que deux espèces, où Daubenton en distingua
-cinq, où Buffon en vit sept, — par peur d’en
-omettre, comme il lui arrivait souvent, — et
-où je me contenterai, plus modeste, d’en
-avouer trois, quatre au plus, qu’on les dénomme
-chauves-souris communes ou oreillards, noctules
-ou noctuelles, fers-à-cheval ou sérotines,
-pipistrelles ou roussettes, barbastelles ou vespertillons.
-Entre ces bestioles, il n’y a de différences
-que celle, d’ailleurs assez minime, de
-la taille, celle de la forme des oreilles et du
-museau, celle de la couleur variant du gris au
-roux ; bref, toutes diversités qui n’empêchent
-pas les bouledogues et les roquets de s’accoupler ;
-et, si je cite ces deux espèces de chiens
-parmi tant d’autres, c’est que je suis persuadé
-d’avoir eu entre les mains un métis de noctuelle
-(dont le museau, je l’ai dit, rappelle
-celui du carlin) et de sérotine, chauve-souris
-qui est de même taille, mais qui possède,
-comme la roussette, des oreilles pointues de
-renard ou de chien-loup.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La même cage, la même exposition et la
-même clarté très modérée, les mêmes accessoires
-pour la nourriture et le gîte, les mêmes
-soins, enfin, ont été accordés par moi à tous
-mes pensionnaires.</p>
-
-<p>Voici :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Sur dix-sept mâles, deux seulement ont
-consenti à s’alimenter un peu ; tous sont morts
-prématurément en cage ; celui qui a vécu le
-plus — un pareil de Noctu, du reste — s’est
-éteint le dixième jour de sa captivité ; l’autre,
-un mâle de la grande espèce à poils roussâtres,
-me donna beaucoup d’espoir durant quarante-huit
-heures, se gava de lait et de hannetons,
-puis tomba dans une sorte de mélancolie,
-refusa toute friandise offerte à la main ou posée
-à sa portée, et je le trouvai raide et froid au
-matin du septième jour.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Les petits pris au nid, quel que fût leur
-sexe, mouraient soit au bout de quelques heures,
-soit le deuxième ou le troisième jour quand ils
-consentaient à téter de menus paquets d’ouate
-hydrophile imbibés de lait tiède. Celui qui vécut
-le plus fut une sorte de monstre réalisé par
-mon industrie, il y a une vingtaine d’années.
-Je l’avais capturé âgé vraisemblablement de
-quarante-huit heures. Poussé par une de ces
-cruelles curiosités dont j’ai toujours eu horreur
-en principe et auxquelles je ne sais plus succomber
-depuis longtemps, parce que je les crois
-scientifiquement assez vaines, je tentai d’en
-faire une sorte de quadrupède en le délivrant
-de sa membrane destinée au vol, en libérant
-ses pattes postérieures, en déplaçant les muscles
-qui reliaient celles-ci au bassin, en sectionnant
-les os de la main gigantesque et du bras
-minuscule jusqu’à celui qui représente l’humérus,
-exclusivement. Les plaies furent normalement
-cicatrisées dans les douze heures et
-le monstre téta avec un rare appétit. Il mourut
-néanmoins le cinquième jour, non pas des
-blessures que je lui avais infligées et qui étaient
-guéries, mais comme les autres, quoique plus
-tard qu’eux, par dégoût de vivre en cage.</p>
-
-<p>Je ne recommencerai jamais, personnellement,
-une tentative de ce genre. Je m’en voudrais
-néanmoins, l’ayant faite, de ne pas la
-signaler. Il peut exister des gens plus cruels,
-et il existe certainement, en chirurgie animale,
-des spécialistes plus adroits que moi.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Sur quatorze femelles ne portant pas,
-toutes refusent la nourriture et meurent.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Sur vingt-deux femelles ayant mis bas
-en cage, toutes acceptent la nourriture au bout
-d’un temps variant de vingt à soixante heures.
-Une seule meurt après avoir mis au monde
-deux petits, ce qui, d’ailleurs, n’a rien à faire
-en cette discussion ; en effet, sur les vingt-deux
-femelles observées dans les conditions que
-je dis, trois autres qui ne moururent pas après
-avoir allaité et éduqué leur postérité, avaient
-donné le jour à des jumeaux.</p>
-
-<p>Je m’excuse d’avoir fourni des chiffres, mais
-il me semble difficile que personne, en ce petit
-sujet, puisse mettre en doute ici leur opportunité
-et leur valeur probative.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je ne sais trop ce que pouvait penser, depuis
-qu’elle était mère, Noctu qui m’aimait tant et si
-bien déjà ; j’eus le bon goût de ne point m’affecter
-outre mesure de ses grimaces et de ses
-menaces : j’observais ses grimaces avec un
-joyeux intérêt et ses dents ne parvinrent jamais
-à entamer ma peau. Toutes voiles dehors,
-toutes ailes étendues, elle demeurait jalousement,
-durant les heures claires, sur son produit
-grisâtre. La nuit, elle acceptait le refuge de
-ma main, mes invitations à souper et de converser
-avec moi.</p>
-
-<p>Elle avait une vraie fringale de lait. Nous
-comprenons cela. Elle avait aussi, aux heures
-où elle aimait à se laisser prendre entre mes
-doigts et caresser par moi, tout ce que j’ai pu
-reconnaître jamais de plus humain dans le
-visage d’une bête. Des chiens, des chats, des
-serpents, des batraciens, des insectes et moi
-avons été des amis ; mais ils ne m’entretenaient
-pas volontiers de leurs petites affaires personnelles ;
-et je garde la douce et un peu puérile
-certitude que Noctu n’y manquait point à ce
-détour de sa vie.</p>
-
-<p>O petites paroles si haut vocalisées que tous
-les hommes ne sont pas tenus de les entendre !
-Bout de chiffon soyeux, maternel et amical,
-entre mes paumes déjà rudes d’enfant bien
-portant ! Morceau d’ombre crépusculaire tombé
-du ciel et qui perpétuait sa vie et son essence
-dans ma stricte et nue chambre d’écolier indocile,
-inattentif aux choses importantes selon
-les hommes !… Je savais très bien, à présent,
-ce qu’elle tentait de m’expliquer, et mes
-hochements de tête, lorsqu’ils l’approuvaient,
-n’avaient plus rien de ridicule selon moi. Même si
-je savais la musique, je ne tenterais pas de noter
-ici le langage de ma petite amie du mois d’août
-1896. Je l’ai compris, pourtant. Il m’enseignait
-des choses diverses et miraculeusement belles,
-et tout ce que peut, dans le cœur de la plus défavorisée
-des créatures, la nécessité de vivre
-apporter de résignation et de volonté à la fois.</p>
-
-<p>Il fallait vivre, et Noctu vivait ; et elle faisait
-téter son petit.</p>
-
-<p>Comme une femme, comme une dame, avec
-des gestes non pas nécessairement nobles, mais
-presque humains, et avec une sorte de pudeur
-lorsqu’elle dévoilait de son aile ses deux
-mamelles, qui sont placées à l’endroit même
-où les ont les guenons, nos mères et nos
-amantes. Dans le nid que lui était définitivement
-devenu sa mangeoire, Noctu restait à
-quatre pattes, si l’on peut dire, le haut du
-corps appuyé sur ses coudes et le reste
-placé en la façon dont se terminent les otaries,
-couvrant son petit, le réchauffant et lui donnant
-le sein de la sorte. Mais, quand le petit
-devint gris, de grisâtre qu’il était, et ouvrit au
-monde de minuscules prunelles, ce fut une
-toute autre histoire ; et je ne verrai jamais
-avec des yeux aussi émerveillés et neufs plus
-attendrissant et charmant manège. Telle une
-nourrice pour famille confortable et qui l’a
-vêtue d’une cape afin qu’elle puisse, sans trop
-montrer ses charmes, alimenter le bambin sous
-les plis du manteau, telle parfois Noctu, véritablement
-assise dans un coin de la mangeoire,
-dispensait la nourriture issue de sa propre vie,
-à l’abri de sa grande main entoilée, qu’elle
-repliait comme un voile sur le touchant et
-sacré mystère. Le petit était, bien entendu, un
-sale bonhomme destiné à lui en faire voir de
-dures un jour ou l’autre ; il lui mordillait les
-tétines à tel point que divers produits de notre
-humaine industrie, huile d’olive ou vaseline,
-ne me parurent pas contre-indiqués en la circonstance.
-Cela dégoûta si véhémentement le
-fils de mon amie qu’il se sevra de lui-même le
-dix-huitième jour qui suivit sa venue en ce
-monde ; il était alors un bonhomme de quatre
-centimètres environ d’envergure sur deux et
-demi de longueur ; il commençait à savoir parler
-et depuis quelques heures me réclamait
-presque insolemment des mouches en son
-langage.</p>
-
-<p>Il en obtint, et devint malgré cela neurasthénique.
-Contrairement à sa mère, qui me
-témoignait une sympathie discrète, il avait, lui,
-l’amitié encombrante, arrogante et geignarde
-tout à la fois.</p>
-
-<p>Cependant, je consultais mon calendrier avec
-toute l’angoisse que peut comporter pareille
-opération lorsque l’on a quatorze ans, que septembre
-est déjà vieux d’une semaine et que
-l’on est pourvu d’une famille qui exige pour
-vous le plus brillant avenir.</p>
-
-<p>J’en savais du reste, sur Noctu et l’éducation
-de son fils, autant et plus qu’il me semblait
-précieux d’en retenir pour l’heure. Voici comment
-je pris congé d’eux : je mis la cage sur
-ma table, contre la fenêtre, et j’attendis la
-tombée du soir tout en gavant de lait Noctu
-et son bébé. La porte de la cage fut ouverte,
-lorsque je me sentis bien sûr qu’ils n’avaient
-plus faim ; j’avoue à ma honte que je comptais
-sur leur ingratitude pour abréger la cruauté
-d’adieux trop prolongés.</p>
-
-<p>Quand le ciel devint couleur de raisin noir
-écrasé et d’orange mûre, Noctu grimpa sur
-mon dictionnaire grec-français Bailly, considéra
-ma main et non pas même mes yeux, puis
-prit son vol. Le bébé poussa un cri qui doit
-être un des plus graves de la gamme à lui
-concédée par Nature, et partit à son tour loin
-de moi.</p>
-
-<p>Il me parut qu’il suivait sa mère.</p>
-
-<p>J’avais appris de la sorte, et bien d’autres
-observations me l’ont confirmé par la suite,
-que la chauve-souris n’a besoin d’aucune éducation
-pour s’exercer à son piètre vol, qu’elle
-le possède aussi bien dès la première tentative
-que pour le reste de son existence. J’ajoute
-que l’essor initial doit se terminer fréquemment
-par un dérapage suivi de chute, et de fin
-prématurée pour l’apprenti entre les griffes
-d’un chat dans les rues, entre les serres d’un
-nocturne aux champs.</p>
-
-<p>Mais je ne vis pas cela le soir dont je
-parle ; je voyais simplement un coin de ciel
-d’orage, de plus en plus couleur de raisin noir
-écrasé, de moins en moins couleur d’orange
-mûre, et ceci à travers deux larmes, une dans
-chacun de mes yeux.</p>
-
-<p>Durant les trois semaines qui séparaient
-encore la vraie vie, mes premiers vers et les
-premiers sourires innocents des filles, de mon
-retour à la prison universitaire, il me sembla
-qu’une petite chauve-souris rôdait plus particulièrement
-que les autres devant la fenêtre
-de ma chambre, chaque soir.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, je suis bien sûr que ce n’était
-pas celle qui avait tenté de me raconter tant
-de choses, lovée dans le creux de l’une de
-mes mains. Mais je préfère croire que cette certitude
-me trompe et que c’était bien Noctu
-qui se souvenait de moi, et que ce fut bien elle
-aussi qu’on trouva morte au printemps d’après,
-dans notre grenier, où jamais chauve-souris
-n’avait jusque-là hiberné. Ainsi faut-il faire
-plus de confiance aux ombres et aux fantômes,
-à mesure que la réalité devient entre nos doigts
-onde qui glisse ou tout de suite s’évapore ; ainsi
-passons-nous de la vie au songe et du songe
-à l’au-delà ; ainsi va ce que nous appelons
-l’existence, quand nous savons accorder à ce
-mot une des rares significations qu’il risque de
-posséder à peu près réellement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIVRE IV<br />
-<span class="small">QUARTIERS D’ÉTÉ, QUARTIERS D’HIVER</span></h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>De ce que j’ai noté jusqu’ici, il me semble
-qu’une indication peut être produite déjà, que
-je tenterai de mettre mieux en lumière par la
-suite : la chauve-souris, et notamment celle
-que je nomme noctuelle, est l’animal qui me
-paraît se rapprocher le plus de celui que nous
-sommes.</p>
-
-<p>Les livres d’histoire naturelle employés
-lorsque j’étais élève de quatrième classique, puis
-de philosophie, — et je n’en ai guère feuilleté
-ensuite — ordonnaient la dénomination des
-vivipares : bimanes, quadrumanes, chéiroptères,
-insectivores…, etc. Les classifications
-de ce genre sont si prodigieusement dénuées
-d’intérêt que j’en viens souvent à regretter le
-temps où l’on traitait de poissons les cachalots,
-les veaux marins, les huîtres, les grenouilles
-et les étoiles de mer pour la raison que ces
-êtres vivent dans l’eau, raison qui peut, d’ailleurs,
-dans la plupart des cas, être tenue pour
-assez limpide.</p>
-
-<p>Mais alors pourquoi les manuels, dont était
-invitée par mes maîtres à profiter mon adolescence,
-rangeaient-ils au nombre des mammifères
-les ornithorynques australiens, timides et
-infiniment rares bêtes que ni les savants officiels
-ni moi ne verrons jamais de notre vie,
-dans les conditions où voir signifie véritablement
-observer et qui ne sont pas toujours permises
-à des existences comme les nôtres ? Oui,
-pourquoi l’ornithorynque promu au grade de
-mammifère, alors qu’il est pourvu d’un bec de
-canard, pond des œufs, et qu’il n’est nullement
-démontré qu’il fasse téter ses petits issus de
-l’œuf, malgré que cette légende soit populaire
-dans une élite ?… Pourquoi ? Parce qu’il est
-revêtu de poils et non de plumes, et qu’il est
-quadrupède !</p>
-
-<p>Cette façon d’assigner une place aux créatures
-sur l’échelle qui n’a ni commencement
-ni fin constituent de notre temps une des
-aberrations les plus puériles de l’esprit, et
-peut-être, après tout, par cela même, une des
-plus charmantes. Si le Maître des destins
-m’accorde le loisir d’exposer le peu que je
-connais de ces questions, peut-être, chargé
-d’ans, me sera-t-il permis de relire les livres
-qui font autorité en ces temps-ci avec la même
-joie émerveillée, avec ce frisson procuré par
-les naïves légendes, que j’éprouvais en feuilletant
-jadis Aristote, Pline, Buffon, Lacépède,
-l’<i>Histoire des Voyages</i>, — et même Fabre, le
-premier défricheur de la plus fertile des terres,
-mais qui lui-même a mal étreint, parce qu’il
-voulut tout embrasser de la contrée mystérieuse
-et immense entre toutes, et que ses
-forces le défendaient mal en si audacieuse
-entreprise.</p>
-
-<p>Que si je me résigne provisoirement à conserver
-la classification des mammifères telle
-qu’on me l’a enseignée en mes études, ce sera
-par commodité, parce qu’elle est une des dernières
-en date, et que, dans l’impossibilité de
-bâtir ici œuvre raisonnable, un à-peu-près en
-vaut un autre, somme toute. Je me contenterai,
-pour ma satisfaction personnelle, de modifier
-légèrement le début de la leçon quand je me la
-réciterai, et de me dire : Bimanes, chéiroptères,
-quadrumanes…, etc.</p>
-
-<p>La chauve-souris est en effet un véritable
-homuncule volant. Dans une précédente étude,
-je me suis avant tout efforcé de montrer l’abîme
-qui sépare l’homme de l’insecte ; ici mon rôle
-est tout autre, — si forte que demeure mon
-appréhension de retomber dans l’anthropomorphisme
-béat où se complaît notre antique
-orgueil, et de faire comme un mérite à celles
-des bêtes qui se montrent en quelque façon
-nos proches parentes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je ne me livrerai pas à des descriptions anatomiques
-qu’il est facile de trouver partout. Il
-me suffit de considérer le squelette du crâne
-et du thorax de la noctuelle pour orienter ma
-méditation et ma rêverie. L’aspect du crâne
-surtout est intéressant, et, en bloc, bien plus
-humainement conformé que celui des singes,
-même des grands anthropomorphes.</p>
-
-<p>Je sais que ce crâne a contenu un cerveau
-proportionnellement plus considérable que le
-leur, plus riche en circonvolutions et, bien que
-je n’attache pas une importance majeure à ces
-observations dont un certain matérialisme a
-fait trop de cas, il m’en coûterait de les passer
-absolument sous silence ; je note encore, chez
-certaines espèces, et notamment chez la plus
-pitoyable, chez la noctuelle, un angle facial
-développé d’assez impressionnante façon ; enfin
-les dents, dont le nombre varie de vingt-quatre
-à trente-deux, selon les variétés, sont disposées
-comme les nôtres, et les canines ont une conformation
-bien moins excessive et bestiale que
-chez la plupart des animaux insectivores ou
-carnassiers.</p>
-
-<p>Mais, encore une fois, ce n’est pas la contemplation
-du menu squelette qui suffirait pour
-nous renseigner sur notre troublante parenté
-avec Noctu. Au passage, il a pu m’arriver — ne
-sachant comment m’en tirer autrement — de
-noter, avec quelque irrévérence, diverses
-erreurs de Buffon. Ici, je lui reprocherai encore
-d’avoir tant et tant contribué à répandre le
-préjugé de l’homme chef-d’œuvre de la création,
-toujours en vertu de mon entêtement à professer
-que l’homme est l’homme, que l’animal est
-l’animal, qu’il n’existe pas entre l’homme et
-l’animal et même entre les divers animaux de
-communes mesures, et que je ne saisirai jamais
-très clairement les différences de ce que nous
-nommons, faute de mieux, intelligence ou
-instinct. Mais, où je suis de tout esprit et de
-tout cœur avec Buffon, c’est lorsqu’il développe
-que l’apparence extérieure des animaux signifie
-peu de chose et que le singe, notamment, est
-beaucoup plus éloigné de nous que l’éléphant
-ou le chien. En ce qui me concerne, jamais un
-singe ne m’a moins paru mon parent, — inférieur
-ou privilégié, — que lorsque je le voyais
-user de sa conformation pour imiter nos gestes,
-boire dans une tasse, monter à bicyclette ou
-danser le <i>shimmy</i>.</p>
-
-<p>C’est pourquoi, au point où j’en suis, les
-mœurs et coutumes de Noctu doivent retenir
-mon attention, bien plus que certaines analogies
-physiques et physiologiques, souvent
-assez troublantes, du reste.</p>
-
-<p>J’ai laissé pressentir qu’il était peu commode
-d’étudier la bestiole en liberté, ce qui,
-pourtant, devient ici indispensable. Peu commode,
-certes, mais non point impossible ; la
-patience devient plus vite qu’on ne le croit une
-vertu facile à pratiquer pour le chercheur
-qu’une étude passionne, pour cet être singulier
-dont la psychologie est en somme assez
-voisine de celle d’un monomane ou d’un
-individu accaparé par un vice. C’est peu à peu
-que se combleront les lacunes inévitables, par
-des reproductions entêtées d’expériences, par
-des juxtapositions et des développements précautionneux
-d’observations ; et, en somme, au
-bout de quelque dix ans, nous pouvons éclairer
-l’histoire d’une vie de bête avec honneur, et
-aussi avec plus de certitude que celle, par
-exemple, d’un grand homme ou d’une époque.</p>
-
-<p>Il faut aussi, à mon avis, et surtout dans les
-débuts d’une étude naturelle, s’en remettre à
-sa chance, compter sur le hasard, « risquer les
-coups » les plus fantaisistes ou même les plus
-saugrenus, bref, se garder d’une méthode trop
-compassée et rigoureuse ; c’est pourquoi je
-resterai toujours persuadé qu’il ne saurait y
-exister de meilleurs et de plus avisés observateurs
-des bêtes que les enfants qui les aiment
-ou qui s’y intéressent ; s’il m’est arrivé, s’il
-m’arrive encore de raconter à propos d’elles
-certains menus faits inconnus, singuliers et
-pourtant parfaitement exacts, c’est à de lointains
-souvenirs que je dois surtout cette documentation,
-ou à des récits de gamins qui
-veulent bien me tenir parfois au courant de
-leurs recherches, de leurs inventions et de leurs
-« trucs » personnels d’observateurs-amateurs
-de bestioles.</p>
-
-<p>Le bénéfice de l’âge et de la science est peu
-de chose ; il nous vaut la vaine satisfaction de
-disserter, de rêver et de tenter de conclure ;
-mais qui pourrait affirmer qu’il ne nous a pas
-fait perdre, avec nos yeux neufs, l’art de nous
-en servir ingénument, le privilège de foncer
-grâce à eux, tout droit et sans encombre, jusqu’au
-cœur de la réalité elle-même ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voici ce que je risquai vers ma seizième année
-pour observer des chauves-souris, sinon en
-complète liberté, du moins au gîte et dans leur
-intimité véritable.</p>
-
-<p>Ayant repéré trois nids dans de vieux arbres,
-sur les rives du Lot, je m’en fus un beau matin
-clouer contre leur orifice un rideau de toile
-métallique.</p>
-
-<p>Tout ce jour me vit fiévreusement vagabonder
-d’un nid à l’autre pour essayer d’accoutumer
-mes prisonniers à ma figure et à mes
-manières. Ainsi qu’il était facile de le prévoir,
-je fus plutôt mal accueilli. Grimaces et injures,
-ou cris d’horreur. Sans trop m’en offusquer,
-je fis ample provision, parmi les broussailles et
-les herbes du voisinage, d’insectes divers que
-je distribuai dans chacune des cages improvisées ;
-je savais déjà que toutes les trois contenaient
-un couple, mais non point encore si les
-petits étaient nés, n’ayant pas osé porter l’effarouchement
-au comble en tripotant les bestioles
-et en menaçant de désordre le refuge conjugal.</p>
-
-<p>Trois fois vingt-quatre heures d’affilée, je
-renouvelai mon studieux manège ; mais, le
-troisième soir, après avoir approvisionné les
-nids encore plus confortablement qu’à l’ordinaire,
-je démasquai les orifices, sitôt que la
-nuit fut tout à fait venue.</p>
-
-<p>J’avais mon idée ; elle était de celles dont j’ai
-parlé un peu plus haut et qui semblent plutôt
-folles à des hommes mûrs ; à moi, enfant, elle
-me paraissait au moins audacieuse, et c’est tout
-dire. Je pensais déjà que le travail auquel Noctu
-devait sa subsistance était pénible, et je tenais
-à savoir si, nourrie sans avoir à prendre de
-peine, elle ne préférerait pas, au bout de trois
-jours d’essai, son encagement relatif aux durs
-travaux de la liberté absolue et à la recherche
-d’un nid où ma vilaine figure d’homme n’irait
-plus l’épouvanter à des heures indues.</p>
-
-<p>Or, mon hypothèse hasardeuse se trouva
-pleinement confirmée : les trois couples, au
-matin, occupaient toujours leurs domiciles
-respectifs ; s’ils en sortirent par la suite, ce
-fut uniquement en manière de délassement ou
-d’entraînement, par hygiène, ou pour chasser
-en amateurs. Des expériences du même genre,
-maintes fois répétées par la suite, m’ont
-donné les mêmes résultats, à de très rares
-exceptions près où l’abandon du nid fut <i>certainement</i>
-provoqué par ma maladresse, par
-un geste trop brutal de moi ; encore faut-il
-noter que l’abandon du nid n’eut jamais lieu
-quand les enfants étaient nés.</p>
-
-<p>Je pus, dès lors, enlever définitivement les
-toiles métalliques qui avaient, quelque quatre-vingts
-heures, tenu mes bestioles prisonnières,
-et les progrès de ma familiarité avec elles ne
-différèrent pas de ceux que j’ai marqués de
-mon mieux, en racontant comment je devins
-l’ami de la petite chose ailée capturée deux
-ou trois ans auparavant, sur la route de Jolibeau.</p>
-
-<p>Quelle conclusion — provisoire et fragmentaire — énoncer
-à présent ? Voici des êtres qui
-n’ont jamais, que je sache, été domestiqués ;
-pourtant, cent heures au plus leur suffisent
-pour s’adapter à de nouvelles conditions d’existence.
-Il ne peut être ici question d’atavisme ;
-néanmoins, ces êtres fantasques, incomplets,
-manqués, lunatiques et sauvages, s’habituent
-rapidement à mes manières, à ma figure de
-géant redoutable et passant, à coup sûr, dans
-leur monde, pour malfaisant ; et non seulement
-ils acceptent leur nourriture de ma main, mais
-ils protestent en leur langage et « en redemandent »
-quand, à dessein, je me montre parcimonieux ;
-ils ne craignent plus mes mains ; ils
-acceptent mes caresses…</p>
-
-<p>Une fois encore, qu’appelle-t-on intelligence
-et à quoi inflige-t-on le nom presque toujours
-méprisant d’instinct ?</p>
-
-<p>Les mots humains qui s’écrivent reconnaissance
-ou gratitude sont beaux comme certains
-rêves ; je vois, dans ce qui me semble être la
-réalité, au delà ou en deçà d’eux, un simple
-effet réactif, un épanouissement allègre provoqué
-par la force définie ou non définie qui
-facilite l’existence à toute créature animale ou
-végétale. Ainsi du haut en bas de la prétendue
-échelle des êtres. J’ai noté naguère que Grillon
-s’accoutume très vite, lui aussi, à sa sécurité
-de captif, et juge alors inutile de creuser son
-terrier ; qu’on demande aux horticulteurs si
-les fleurs elles-mêmes ne témoignent pas à ceux
-qui s’occupent d’elles leur reconnaissance, en
-la manière qu’elles le peuvent ou le savent !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La reconnaissance de Noctu est presque
-humaine parce que Noctu est très près de nous.
-Trois jours et trois nuits ne lui ont-ils pas suffi
-pour considérer mes bienfaits comme choses
-dues et toutes <i>naturelles</i> ? Elle qui, par terreur,
-tentait de me mordre à notre première
-entrevue, c’est par colère qu’elle le ferait
-volontiers maintenant, si je m’amusais à lui
-présenter ma main vide ; ou peut-être encore
-croit-elle que, n’ayant rien trouvé de mieux,
-je lui offre le bout d’un de mes doigts à
-manger.</p>
-
-<p>Humaine, la reconnaissance de la chauve-souris
-l’est encore en ce sens que la bestiole
-garde une étonnante mémoire de bienfaits
-qu’elle a reçus et qu’elle tient désormais pour
-renouvelables, jusqu’au bout. Les trois couples
-observés comme je viens de le dire, je les marquai,
-quand vint le temps de rentrer au lycée, — j’avais
-eu de la chance, j’avais été légèrement
-souffrant, et mon départ n’eut lieu qu’en
-novembre, — je les marquai de divers signes,
-au blanc d’argent en tel ou tel endroit de leurs
-monstrueuses mains entoilées.</p>
-
-<p>L’an qui suivit, deux de mes tourtereaux
-avaient retrouvé leur gîte ordinaire ; dans un
-autre nid, le mâle, devenu veuf, sans doute,
-du fait de la terrible hécatombe hivernale,
-avait pris une nouvelle épouse, toute jeune,
-ma foi, aux dents pointues et très blanches, à
-la peau par endroits parée encore de reflets
-orangés ; enfin, le troisième abri resta vide.
-Mais les survivants m’ont toujours reconnu.</p>
-
-<p>Plus tard, quand j’eus des loisirs, ayant fait
-sur un plus grand pied ces petites expériences,
-j’ai à peu près constamment retrouvé, d’un
-an à l’autre, la même proportion de retours
-par couples au logis printanier et estival, de
-disparitions, de remariages à la suite de veuvage
-ou de divorce.</p>
-
-<p>C’est d’ailleurs sans conviction et de manière
-un peu plaisantine que je viens d’écrire ici le
-mot de divorce ; j’indiquerai plus loin comment
-vit dans l’intimité un couple de chauves-souris ;
-je dis tout de suite qu’il n’y a rien de plus
-touchant à contempler, et que, malgré les
-insurmontables difficultés que présentent ici
-les expériences, on peut affirmer que le mâle et
-la femelle se jurent dès leur premier accouplement
-une fidélité dont ils se croient libérés
-seulement par la mort et par la nécessité de ne
-point négliger des possibilités de vie, de perpétuation
-de leur race si terriblement menacée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce que je puis dire encore, c’est que je n’ai
-jamais vu un mâle et une femelle qui furent
-mes amis l’année précédente et que j’avais
-marqués du même signe ou du même chiffre
-par ménage, s’accoupler autrement qu’ensemble,
-aussi longtemps qu’ils vivaient ; jamais
-je n’ai trouvé la femelle n<sup>o</sup> 1 épouse du mâle
-n<sup>o</sup> 1, en compagnie, six mois plus tard, du mâle
-n<sup>o</sup> 2 par exemple. J’accorde, du reste, que cela
-ne prouverait pas grand’chose, même si l’expérience
-avait porté sur des milliers de couples,
-car on pourrait m’objecter que les époux ou
-les épouses des femelles et des mâles que je
-retrouve remariés sont tout bonnement allés
-chercher fortune ailleurs ; mais ces ingratitudes
-et ces émigrations sont peu probables,
-car la chauve-souris n’est un animal
-vagabond que sur un espace relativement restreint,
-et dont les gîtes d’hiver ou d’été restent
-les mêmes sa vie durant.</p>
-
-<p>De ceci, la preuve est facile à faire, grâce
-au système de marques, chiffres, lettres ou
-dessins dont j’ai parlé. Sur cette question
-d’absolue fidélité conjugale, dont je demeure
-persuadé, faute de pouvoir prouver, je présumerai
-avec quelque hardiesse, contrairement
-à mon habitude en pareil cas : la chauve-souris
-est un animal plus humain que bien des
-hommes et des femmes, au point de vue des
-soins sentimentaux et des amoureuses obligations.
-Un détail à noter encore : jamais je n’ai
-constaté qu’un veuf et une veuve se fussent
-remariés ensemble ; il est rare que, même jeune
-encore, la veuve de l’hiver recherche lors du
-printanier réveil un nouvel époux ; si elle y
-est décidée pour des raisons d’elle seule connues,
-elle fait maison commune avec un jeune
-né l’année d’avant, mais la nouvelle union
-demeure le plus souvent stérile ; stérilité que
-je signale, mais dont je me sens incapable de
-donner les raisons : peut-être, à cause de certaines
-particularités physiologiques qui rapprochent
-si fort la chauve-souris femelle des
-grands singes femelles et de la femme, y a-t-il
-pour elle, au delà d’un certain âge, incapacité
-de reproduire ? Ce qui est sûr, c’est qu’avec
-un mâle remarié, — et lui aussi ne se remarie
-jamais qu’avec une jeunesse, — il n’en est
-plus ainsi ; il me semble même que ce sont
-les ménages de cette sorte qui donnent le plus
-fréquemment le jour à des jumeaux.</p>
-
-<p>Quand le sort de Philémon et de Baucis est
-interdit à nos bestioles, il leur reste permis
-encore de vivre et de se survivre à l’imitation
-de Booz et de Ruth.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Dans la vie normale d’une noctuelle, on ne
-saurait se contenter de distinguer comme dans
-la nôtre la veille et le sommeil avec ou sans
-rêves. Ainsi que nous, Noctu dort, — dort à la
-façon dont un chien ou un chat le fait volontiers,
-aux heures par trop lumineuses du
-jour, allongée sur son ventre, le museau mussé
-dans les entoilures de ses mains monstrueuses ;
-ce n’est guère que pour se reposer brièvement
-ou pour digérer qu’elle se suspend, libre ou
-captive, à une branche d’arbre ou à un perchoir,
-la tête en haut ou en bas. J’ai remarqué aussi — soit
-dit en passant — qu’elle adopte volontiers
-cette position pour causer avec sa compagne
-ou avec moi, que c’est là véritablement
-son fauteuil et ses « commodités de la conversation ».</p>
-
-<p>Affaire de goût ! Mais, quand c’est la tête
-en bas qu’un homuncule volant récemment
-capturé et encore injurieux me dit mes quatre
-vérités, j’avoue ne pouvoir me garder d’un peu
-de honte ; les vertèbres de son cou sont assez
-souples pour que, accroché par les ergots de
-ses pattes postérieures, il me puisse regarder
-bien en face, la nuque en angle droit avec
-l’échine et la gorge toute frémissante d’indignation ;
-adolescent, il m’arrivait de penser en
-pareil cas :</p>
-
-<p>« Je ne peux pourtant pas m’accrocher par
-les jarrets à une barre fixe pour montrer à
-Noctu que je sais vivre, moi aussi… »</p>
-
-<p>Aujourd’hui encore, je ne déteste pas de
-réfléchir, un peu puérilement, à tout l’abîme
-que peut entre deux créatures creuser l’habitude
-chez l’une de causer assise ou debout à la
-manière humaine, chez l’autre de pratiquer le
-loisir dans une position déconcertante pour
-notre structure ; de quels graves malentendus
-ceci ne dut-il pas maintes fois être cause,
-entre mes récents pensionnaires et moi ! Je
-leur rends cette justice qu’ils s’accoutumaient
-assez vite à mon apparente inconvenance,
-tandis que j’ignore encore, au moment où
-j’écris ces lignes, si l’apparition d’un monsieur
-venu pour m’entretenir en marchant sur les
-mains, en faisant « le poirier », comme l’on
-dit, ne me comblerait pas d’indignation ou
-d’effroi.</p>
-
-<p>Mais, en plus du sommeil et du repos au
-sens qu’ont ces termes en nos humains langages,
-les nécessités de l’existence ont entraîné
-pour les chauves-souris européennes la nécessité
-supplémentaire de l’hibernation. C’est là
-une coutume atavique fort fréquente parmi les
-espèces animales de nous connues, surtout
-en nos climats tempérés et chez les insectivores
-dits « à sang froid », que les rigueurs
-de nos hivers et la rareté de leur nourriture
-en cette saison condamnent à une demi-mort
-qui dure presque la moitié du temps de leur
-vie : ainsi de la plupart de nos batraciens et de
-nos reptiles ; et nous avons aussi chez nous des
-mammifères autres que les chauves-souris
-dont le sommeil hibernal est connu au point
-d’être devenu proverbial et légendaire ; la marmotte,
-par exemple, ou le loir et ses proches
-parents, tels que le muscardin et le lérot.</p>
-
-<p>J’ai observé le sommeil hibernal du lérot et
-du loir, ce qui ne présente guère de difficulté ;
-mais une étude de ce sommeil ne me saurait
-paraître plus suggestive et profitable qu’appliquée
-à la chauve-souris ; engourdissement
-dont aucun de nos mots ne peut rendre compte,
-comportant des sensations ou même un anéantissement
-total de sensations que nous sommes
-fatalement impuissants à décrire, que le mystère
-environne et pénètre, qui nous rejette
-soudain très loin d’une créature que nous
-avons vue et que nous verrons mieux encore
-si voisine de nous !…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voici octobre.</p>
-
-<p>Bien que certains crépuscules soient encore
-tièdes et longs, les insectes aériens qui les
-hantaient en abondance quelques semaines
-auparavant sont devenus soudain très rares ; les
-hirondelles ont déjà compris — elles qui, pourtant,
-peuvent chasser tout le jour et cueillir des
-proies au ras du sol — qu’il était grand temps
-d’aller s’enquérir aux pays du soleil d’une pitance
-plus substantielle.</p>
-
-<p>Un peu comme elles, on voit alors les
-chauves-souris tenter de se rassembler ; elles
-sortent des nids bien plus tôt qu’en plein été
-et, tout en voletant dans les derniers rayons du
-soleil, il semble qu’à petits cris elles s’appellent
-et se concertent.</p>
-
-<p>Pourquoi sortent-elles des nids plus tôt qu’en
-été ? Par « plus tôt » je ne signifie pas bien
-entendu, ici, l’heure de ma montre, mais la
-position du soleil dans le ciel. Peut-être
-parce que la lumière diffuse de l’astre offusque
-moins, en cette saison tardive, leurs faibles
-yeux ; peut-être parce que les derniers insectes
-volants ne sont guère nocturnes ni même crépusculaires ;
-peut-être parce que l’instinct des
-chauves-souris les avertit qu’un abaissement
-de la température est prochain et qu’il n’y a
-pas de temps à perdre pour regagner en troupe,
-comme elles se plaisent en général à le faire,
-leurs quartiers d’hiver.</p>
-
-<p>En tout cas, les voici dansant presque sur
-place, par petits ballets de huit à quinze sujets ;
-puis deux, trois ou quatre de ces ballets se
-confondent en un seul qui, presque aussitôt,
-prend son vol dans une direction pour nous
-mystérieuse, mais assurément bien connue
-des minuscules danseurs ; quelquefois deux ou
-trois couples, ou plus, continuent à voleter au
-même endroit ; ou bien ils vont se mêler à un
-autre bal : des indésirables, des étourdis qui
-se sont trompés de bande, qui ont oublié,
-parmi les joies de l’amour et du mariage,
-l’endroit précis du rendez-vous que leur tribu
-s’était fixé pour l’approche des mauvais jours.
-Mais, bientôt, tout s’arrange ; si nous ne retrouvons
-pas les nôtres ce soir, ce sera pour
-demain ! Et, dès ce soir-ci, où j’ai vu des
-bals quasi diurnes de chauves-souris s’organiser,
-je sais que, demain, quantité de nids
-estivaux seront vides.</p>
-
-<p>Ils ne le seront pas, ils ne le resteront pas
-tous. Les chauves-souris européennes préfèrent
-habiter en société leur palais d’hiver, y
-sommeiller en s’y sentant les coudes serrés,
-mais ce n’est pas là une règle dont les exceptions
-peuvent être raisonnablement rangées au
-nombre de celles dont on gifle les règles, sous
-prétexte de les confirmer. L’intérêt de l’hibernation
-en commun ne me semble pas tenir,
-pour mes bestioles telles que je les ai déjà décrites
-et éprouvées, à une cause autre que la
-recherche instinctive d’un peu plus de chaleur
-durant les moments glaciaux de l’hiver.</p>
-
-<p>Il se peut encore — c’est déjà moins sûr — que
-certains couples vieillis et sentant la mort
-prochaine désirent la communauté hiémale
-pour pouvoir se remarier, en cas de décès de
-l’un des conjoints, avec un mâle ou une femelle
-de l’année précédente, qui aura sommeillé
-près de lui jusqu’au retour des jours clairs ;
-mais ici, étant donné tout ce que j’ai expérimenté
-d’humanité dans ma bestiole, la particulière
-tendresse des vieux mâles remariés
-pour leurs nouvelles épouses, les gâteries
-comme maternelles de la part des vieilles femelles
-quand elles fonderont avec un jeune
-mâle un gîte commun au printemps suivant,
-j’aime mieux ne rien affirmer, craignant de ne
-pouvoir empêcher mon imagination, non pas
-de « transposer », ce dont je me méfie assez,
-Dieu merci, mais de s’ébattre au hasard, et
-ceci quand même un peu de vérité risquerait
-de luire au bout du vagabondage.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>On peut compter que sur cent couples
-de chauves-souris (observés dans le Lot-et-Garonne
-et dans les Landes), vingt environ ne
-vivent pas en communauté durant le sommeil
-d’hiver. En ce cas, le petit garçon, la petite
-fille ou les exceptionnels jumeaux partagent le
-grand repos obscur et famélique de leurs parents
-immédiats.</p>
-
-<p>Ces cas d’hibernation par famille et non pas
-en communauté ne sauraient rien signifier à
-mes yeux que des possibilités d’aristocratie
-pour la race des homuncules volants : certains
-possèdent un gîte dont la tiédeur ou la bonne
-exposition les invite à supposer qu’ils n’ont pas
-besoin, pour se réchauffer aux jours froids,
-d’intrus ni de déplaisants contacts ; ils ne sont
-pas désespérés à l’idée de pouvoir mourir en
-dormant ; ils font confiance au présent et à
-l’avenir ; ils sont entre eux, à trois ou quatre
-seulement, du même sang ; néanmoins, ils se
-font confiance réciproque et se suffisent, plus
-ou moins chanceusement, à eux-mêmes.</p>
-
-<p>Je m’empresse d’ajouter que, dès les premiers
-tiédissements des souffles aériens, l’enfant
-ou les enfants, si le père et la mère vivent
-toujours, sont expulsés du berceau natal, et
-énergiquement conviés, des dents et des griffes,
-à aller tenter ailleurs la vie des gentilshommes
-de fortune ou des belles aventurières.</p>
-
-<p>Je n’ai pu encore, et ne pourrai sans doute
-plus jamais observer en personne ce qui
-se passe dans ces fiefs comme inaliénables,
-quand l’époux ou l’épouse meurt durant l’hiver.
-J’ai néanmoins tout lieu de présumer que
-la veuve chasse sa fille et garde son fils, au
-moins quelques jours, pour le gâter de son
-mieux et perfectionner son éducation en toutes
-choses ; que le père met sans façon son fils à
-la porte, mais retient sa fille comme une épouse
-qui lui est due.</p>
-
-<p>Nous voici très près, une fois de plus, de
-l’humanité, d’une humanité seigneuriale et pastorale,
-biblique ou primitive, mais qui, somme
-toute, ne date pas de plus de cinq mille ans
-dans l’histoire des peuples dits civilisés, et qui
-appartient à l’histoire contemporaine de diverses
-races sauvages, d’ailleurs déclinantes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Celles des chauves-souris qui passent l’hiver
-en société choisissent des gîtes abrités, obscurs
-et aussi souterrains que possible ; les
-caves et les grottes ont leur préférence, surtout
-si les caves sont celles d’habitations abandonnées
-et si les grottes sont à bonne distance
-des lieux fréquentés par les hommes.</p>
-
-<p>Il faut remarquer l’appréhension que ces
-bêtes ont de notre voisinage, quand s’approche
-le temps de la longue torpeur, elles qui se
-soucient tellement peu de nous et volent si
-près de nos têtes dans la saison d’activité et
-de chasse. Cela m’a surpris assez longtemps,
-car bon nombre de nos carnassiers champêtres,
-renards, bêtes puantes et autres éternels affamés
-de moindre importance savent très bien
-s’introduire dans les souterrains et les cavernes
-pour s’y régaler de chauves-souris endormies ;
-mais j’ai réfléchi par la suite que, si la présence
-ou le voisinage humain éloigne ces carnassiers,
-il en attire d’autres, notamment les
-chats qui, gavés dans les villes par leurs amis
-ou leurs amateurs, sont presque toujours, aux
-champs, de très pauvres diables, condamnés
-par leurs maîtres rustiques à gagner leur vie,
-c’est-à-dire à payer leur place auprès de l’âtre
-et l’offre de quelques os par des massacres
-notoires de rats ou de souris ; et l’on conçoit
-que le minet prenne peu garde à ce que la
-souris soit volante ou non, lorsque la faim le
-tenaille.</p>
-
-<p>J’en ai connu un, des plus misérables de sa
-caste, qui, ayant découvert dans un recoin de
-carrière abandonnée une compagnie de vingt-cinq
-ou trente chauves-souris endormies, vécut
-quelque temps de manière fortunée et fit preuve
-d’une rare prévoyance en allant en croquer une
-ou deux, mais non davantage, chaque jour… En
-somme, à hiberner près de nous, la chauve-souris
-n’aurait pas seulement à craindre des
-risques égaux à ceux qu’elle court dans les
-solitudes, mais bien pires, puisque nous serions
-là, nous qui tuons les bêtes les plus innocentes
-et les moins comestibles sans raison, pour le
-plaisir, par sottise.</p>
-
-<p>J’ai marqué la préférence des chauves-souris
-pour des repaires souterrains : c’est que les
-variations de température y sont moindres et
-que, d’autre part, l’humidité ne paraît guère
-les intimider ni leur nuire.</p>
-
-<p>De ces repaires, il en est, au reste, de fort
-ingénieux ou imprévus, mais dont l’examen
-n’infirme en rien les goûts et les besoins que
-j’ai signalés jusqu’ici. Durant les quatre années
-qui précédèrent la guerre, il n’y eut pas d’hiver
-que je n’allasse passer quelques semaines dans
-la forêt landaise ; et, lors de ces séjours,
-j’étais prié par un de mes amis d’aérer sa
-demeure sylvestre, où il ne venait jamais en
-pareille saison.</p>
-
-<p>Ce dernier détail n’avait pas dû échapper à
-la perspicacité des chauves-souris du voisinage ;
-car, un volet du premier étage se trouvant
-endommagé dans un coin et présentant
-là une ouverture, bon nombre d’elles s’étaient
-empressées de s’installer pour les mauvais
-jours entre les vitres et les contrevents ; mon
-ami n’arrivait jamais avant le commencement
-de juillet, regagnait régulièrement Paris dans
-la dernière semaine de septembre, et la chambre
-en question avait une autre fenêtre, ce qui
-me permettait d’y faire entrer l’air et le soleil
-sans déranger les dormeuses. Ainsi, désirant
-tout ensemble tenir ma promesse et contenter
-ma curiosité, je n’avais pas à sacrifier l’un de
-ces louables sentiments à l’autre : et, durant
-quatre hivers, je retrouvai mes bêtes en leur
-heureux asile, un peu plus nombreuses chaque
-fois : l’endroit était bon. La population de ce
-paisible et silencieux hameau monta entre
-1910-1911 et 1913-1914, de vingt-cinq petites
-âmes à trente-six.</p>
-
-<p>Quel merveilleux poste d’observation le
-hasard m’avait procuré là !</p>
-
-<p>Depuis lors, à un poste d’un autre genre,
-mon ami a été pulvérisé par un obus, au point
-qu’on a seulement recueilli de lui, m’a-t-on
-raconté, d’informes débris de chair sanglante, — et
-sa tête intacte, qui semblait sourire.
-Si les yeux qui se rouvrent au delà de la
-vie s’intéressent encore à de pauvres choses,
-aux pensées, aux actes et aux écrits des attardés
-de ce monde, puisse-t-il, le bel et brave
-sous-lieutenant, me pardonner les impudents
-locataires que je tolérais en son absence dans
-sa maisonnette de joie et de bon accueil !</p>
-
-<p>Ces locataires, je ne les ai pas revus et ne
-les reverrai jamais ; eux aussi sont partis
-vers d’énigmatiques exils ; car la maisonnette
-a été vendue, remise à neuf, agrandie, repeinte,
-rechampie, bref, ornée de toutes les gentillesses
-et commodités que peut concevoir la cervelle
-d’un profiteur de la Grande Guerre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Émouvantes ou charmantes heures d’un
-passé déjà lointain, et que notre mémoire ne
-peut rejoindre sans traverser un affreux abîme
-d’ombre, de boue et de sang ! C’est en hiver
-que les sincères amoureux de la solitude en
-apprécient surtout les charmes, parce qu’ils la
-possèdent alors entièrement, déparée de ses
-agréments faciles et, pour ainsi dire, nue.
-Lorsque les arbres du boulevard Pasteur
-avaient achevé de se dépouiller et que l’odeur
-des marrons rôtis commençait à rôder le long
-des trottoirs, le mal du pays me reprenait violemment,
-dans ce Paris que j’aime bien pourtant
-et que j’avais rallié depuis quelques jours
-à peine. J’avais beau méditer mon plaisir de
-revoir divers amis, réfléchir à mes obligations,
-à mes travaux et à leur placement, à mes
-devoirs et à mes intérêts, je sentais que, cette
-fois encore, mes résolutions sages ne seraient
-pas les plus fortes.</p>
-
-<p>Devant mes yeux clos ou grands ouverts,
-les images irrésistibles dansaient. Je voyais
-les flots de la « mer sauvage » bondir à l’assaut
-des dunes, les arbres de la forêt se tordre en
-gémissant, suppliciés. Je pensais à la bicoque
-familière, bien abritée et perdue au seuil de
-vingt lieues de désert forestier ; aux bons
-pêcheurs de la rive habitée du lac m’apportant
-deux fois par jour, quel que fût le temps, les
-vivres et les lettres ; aux longues veillées près
-d’immenses feux de corsier et de pommes de
-pin, en compagnie de ma femme et de ma
-sœur ; au bonheur de mes chats et de mes
-chiens comme enivrés de leur liberté, de ce
-qui leur semblait être d’aventureux et prodigieux
-vagabondages ; aux interminables flâneries
-studieuses parmi les mousses et les broussailles
-où gîtent les bêtes, où naissent les
-tardifs champignons des sables ; aux labeurs
-fantaisistes et désintéressés… Déjà, j’entendais
-les cloches de Soorts et de Capbreton confondre
-les ondes de leurs angélus presque au-dessus
-de ma tête, et les oiseaux aquatiques
-ou marins pousser leurs cris aigres sur les
-landes, et les corbeaux croasser, et les oiseaux
-nocturnes hululer, chuinter, miauler, et bruire
-la crécelle des pluies sur les briques du toit,
-et retentir les grandes orgues des tempêtes ;
-déjà je respirais, argument décisif, les prodigieux
-concerts des parfums dans la forêt d’automne,
-ces parfums qui étourdissent et exaltent,
-flattent et déchirent, grisent comme les vins
-mêmes des rêves, dès que le soleil, surnageant
-au-dessus des brouillards, parvient à caresser
-les taillis détrempés où pourrissent des choses
-végétales et animales.</p>
-
-<p>« Et enfin », me disais-je, « n’ai-je pas
-résolu de consacrer l’automne de mes jours à
-l’étude de certaines bestioles ? N’est-ce point
-sagesse encore, me sentant ici en proie à la
-nostalgie et au dégoût de tout travail, que
-j’aille là-bas tenter d’accroître le petit capital
-d’observations que je compte utiliser plus
-tard ?… »</p>
-
-<p>O chauves-souris gîtées dans la fenêtre de
-mon ami, qui aurait pu alors pressentir qu’un
-temps à peine plus long que celui de votre
-ordinaire vie pouvait faire, parfois, certains
-hommes vieillir si vite ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIVRE V<br />
-<span class="small">L’HIBERNATION ET AUTRES MISÈRES</span></h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Je n’ai pas la prétention de contribuer au
-progrès des sciences naturelles par des découvertes
-sensationnelles et qui renverseraient
-tout ce qui a été dit ou écrit en sujet semblable.
-Mais je m’estimerais assez peu consciencieux,
-si je ne déclarais hautement que nous
-nous trouvons ici en face d’un champ sans
-bornes dont toute parcelle est à défricher, et
-que ce défrichement peut, en mainte occasion,
-le recouvrir de beaucoup moins de bon blé que
-de mauvaise herbe. L’observation est traîtresse
-fatalement, même quand celui qui se passionne
-pour de telles études possède de bons yeux et
-une saine raison ; tout ce qui date de plus de
-quatre-vingts ans peut être tenu, non pour de
-l’histoire, mais pour de la pré-histoire ou de la
-légende naturelle.</p>
-
-<p>Quand il s’agit de travaux officiels, les
-œuvres se succèdent en renouvelant souvent
-les erreurs des œuvres précédentes ; on y rencontre
-parfois une réfutation, mais la mise en
-disponibilité d’une observation hâtive ou de
-seconde main est rarement remplacée par une
-précision ou une exactitude. S’il était une
-science qui ne doive point se fonder sur le
-blanc et le noir incertains des livres et des rapports,
-ce serait cependant celle qui fait de la
-vie terrestre son objet ; or, il semble que l’on
-ait oublié cela : une copieuse bibliographie au
-début ou en fin de l’ouvrage, des références,
-des renvois, des annotations et des citations,
-et tout le monde, y compris l’auteur, est content.</p>
-
-<p>Les vrais maîtres eux-mêmes ont le tort de
-ne point prendre garde que le champ qui s’offre
-à leur activité est, comme je viens de le dire,
-sans bornes. Ainsi, quand le magnifique Fabre
-projeta, pour la première fois, d’inoubliables
-éclairs dans les ténèbres du monde entomologique,
-il n’en eut pas moins le tort de vouloir
-trop embrasser ; de procéder de l’inconnu au
-connaissable, par une méthode en somme scolastique ;
-de s’occuper résolument de <i>tous</i> les
-insectes de son <i>hermas</i> et non pas de quelques-uns
-d’entre eux ; et aussi d’oublier que vérité
-dans l’<i>hermas</i> de Sérignan pouvait quelquefois
-être erreur au delà.</p>
-
-<p>En fait, son œuvre si neuve, si belle et si
-pure, est déjà de la fable en maints passages,
-et je sais quelques petits enfants des champs
-qui se sont, par devers moi, inscrits avec raison
-en faux contre diverses affirmations du
-maître.</p>
-
-<p>Ma profonde dévotion pour les mérites de ce
-prodigieux défricheur me fait écrire avec
-regret de telles phrases. Je ne suis pas un savant
-officiel et ne prétends pas à passer pour un savant
-tout court ; mais mon devoir est de m’exprimer
-de la sorte, désirant montrer combien
-l’erreur est facile, même pour qui, peu ambitieux,
-se borne à des faits minimes, constatés
-expérimentalement durant des ans, et qui veut
-rester hostile à tout ce qu’il s’est contenté de
-lire ou d’entendre dire.</p>
-
-<p>Ainsi, un campement hivernal de chauves-souris
-ne se serait pas fondé entre les volets
-et les vitres de mon ami landais, que j’aurais
-écrit sans hésiter ici, en lieu et place de cette
-digression méthodologique : « Durant les trois
-mois de la longue torpeur, l’attitude de repos
-des chauves-souris est indifféremment l’allongée
-ou la suspendue… » Erreur qui n’eût
-pas eu, je l’accorde, grande importance dans
-l’ordre du monde, qui n’eût pas éloigné ou
-rapproché Sirius de nous, ni modifié le considérable
-volume de l’étoile Canope. L’essentiel,
-ici, est de marquer qu’en l’ordre d’études où je
-me complais, j’ai failli me tromper de la meilleure
-foi du monde pour une toute petite chose.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est uniquement dans la position suspendue
-que Noctu et ses pareilles savourent ou
-subissent l’hivernale torpeur. Les crochets des
-pattes, pouces ou ergots, savent profiter des
-moindres aspérités de la pierre ou du bois pour
-s’y fixer confortablement et maintenir la bête
-en équilibre très stable. Les membranes alaires
-s’accommodent de façon à voiler parfois
-presque complètement le museau : le lit a ses
-rideaux, en somme. Cependant, quand on va
-observer le campement vers décembre, c’est-à-dire
-environ deux mois après son occupation,
-on constate sur le rebord pierreux de la fenêtre
-quelques chauves-souris allongées le museau
-entre leurs ailes, comme elles font quand elles
-dorment pour une heure ou deux dans leur
-nid d’été.</p>
-
-<p>Le nombre de ces irrégulières croît à mesure
-que le temps passe ; elles sont douze sur vingt-cinq
-au milieu d’avril 1911, alors que le printemps
-commence à darder de chaleureuses
-flèches sur le bois des volets et que de menus
-frémissements agitent déjà celles de leurs
-sœurs qui dormaient suspendues ; en moins de
-vingt-quatre heures, l’éveil total se produit
-pour celles-ci ; étirements d’ailes, dérouillement
-des musculatures et des ossatures, reconnaissances,
-pépiements et jacasseries ; si le
-temps se maintient tiède et beau, comme il
-advint en l’avril de 1911, les chauves-souris
-qui dormaient suspendues le 13 au soir encore
-sont toutes reparties le 15, dès le crépuscule,
-à la conquête hasardeuse de l’amour et de la
-subsistance. Celles qui dormaient allongées
-continuent à ne bouger point.</p>
-
-<p>Un doute me vient ; j’ouvre les fenêtres, et
-je m’aperçois alors qu’elles sont mortes.</p>
-
-<p>Mortes. Mortes et très fragilement momifiées.
-L’apparence est sauve, aucune odeur de
-putréfaction ne s’exhale ; mais, touchez la petite
-chose et la voici qui s’émiette ou même se pulvérise
-entre vos doigts ; le tissu des membranes
-alaires n’est plus qu’une poudre aux
-grains impalpables et l’on ne sait par quel
-miracle demeurés cohérents ; il laisse contre
-notre épiderme des traces grisâtres, luisantes
-et givrées, analogues à celles qu’y feraient les
-ailes maladroitement et brutalement saisies
-d’un grand paon de nuit ou d’un sphinx tête-de-mort ;
-chair, fibres et muscles ne sont également
-plus que poussière et les os les plus
-volumineux du minuscule organisme sont eux-mêmes
-curieusement friables ; les ébrouements
-et les battements d’ailes des survivantes
-avant leur départ définitif suffisent souvent à
-disperser ces restes et à les rayer du monde
-visible.</p>
-
-<p>Comme s’éteint la lampe où manque l’huile,
-c’est donc bien d’inanition, pour cause de
-réserve graisseuse insuffisante, que ces chauves-souris
-sont mortes, en des âges à coup sûr prématurés
-souvent. Vieux et moins agiles dès
-leur quatrième année, moins aptes aux acrobaties
-de la crépusculaire chasse, il est évident
-que les vieillards et les vieillardes de la race
-sont les victimes désignées de l’hécatombe
-hiémale ; mais, parmi les jeunes, il y a bon
-nombre de malchanceuses et de malchanceux
-qui partagent leur sort.</p>
-
-<p>J’imagine ce trépas avec un sentiment d’envie.
-Hier encore la bête sommeillait profondément,
-accrochée à du bois ou à de la pierre
-comme un fruit à son rameau, comme une de
-ces figues sombres dont elle a quelque peu
-l’apparence en cette attitude ; la mort est venue
-si doucement que la petite âme ne l’a pas
-entendue marcher vers elle ; la chauve-souris
-s’est détachée de son point d’accrochage ainsi
-que fait, en sa maturité, le fruit du rameau,
-mais pour d’autres raisons, et comme si la
-nature qui lui fomente une si difficile vie lui
-réservait en compensation une ordinaire mort
-infiniment dépourvue de noires pensées et de
-souffrances.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Nous avons vu les quelque vingt ou trente
-minuscules sujets des ballets aériens s’enfuir à
-l’approche du froid vers la demeure traditionnelle
-de leur torpeur ; il se peut d’ailleurs
-qu’en celle-ci d’autres vols de réfugiés amis
-ou alliés les viennent rejoindre, si elle est
-assez vaste et commode.</p>
-
-<p>Mais n’allons pas croire que l’emménagement
-ait lieu sans grabuge et sans tumulte ;
-dans ce phalanstère, les couples et leur enfant
-veulent se loger côte à côte et se disputent les
-meilleures places avec une véhémente âpreté ;
-l’être humain qui observe de tels manèges avec
-la discrétion et l’effacement nécessaires, se
-trouve là en pays de connaissances, et n’a pas
-besoin de beaucoup d’imagination pour se
-rendre compte qu’en pareil cas il en irait exactement
-de même, s’il s’agissait d’individualités
-ou de groupements familiaux de son espèce.</p>
-
-<p>Les mâles échangent des horions et des
-coups de dents, après des bousculades sans
-nombre ; les femelles sont plus calmes, mais
-affectent cet air pincé qu’on remarque chez
-certaines dames voyageant en train de plaisir
-vis-à-vis d’autres personnes de leur sexe ; les
-jeunes, énervés, ont sommeil déjà ou ont encore
-faim, se montrent turbulents et se font vertement
-attraper par leurs parents. Il faut laisser
-courir deux ou trois jours et deux ou trois
-nuits avant que l’installation se stabilise et que
-les suprêmes déshérités soient allés se suspendre,
-en désespoir de cause, à la patte ou à
-l’aile d’un camarade déjà profondément et confortablement
-endormi.</p>
-
-<p>Il y a beaucoup à dire sur le sommeil qui
-commence de la sorte. Il ne me paraît pas différer
-essentiellement de celui, déjà signalé, des
-marmottes, des loirs, lérots et muscardins, et
-le tout est ici de nous garder des inexactitudes
-et des erreurs qu’ont développées en assez bon
-style, après Buffon, les observateurs de ces
-bêtes. Buffon et ses respectueux disciples ont
-maintes fois paru admettre que les mammifères
-hibernants se transforment durant l’hibernation
-en animaux à sang froid, n’ayant d’autre
-température que celle de l’élément ambiant et
-relégués pour l’occasion, en somme, au rang,
-à l’échelon des batraciens, des poissons, des
-reptiles.</p>
-
-<p>Ceci est une erreur, autant pour la chauve-souris
-européenne que pour le loir.</p>
-
-<p>Écoutons l’Homme-aux-manchettes discourir
-de celui-ci et du lérot :</p>
-
-<p>« Ces animaux ont si peu de chaleur intérieure
-qu’elle n’excède guère celle de la température
-de l’air. Lorsque la chaleur de l’air est, au thermomètre,
-de dix degrés au-dessus de la congélation,
-celle de ces animaux n’est aussi que de
-dix degrés. Nous avons plongé la boule d’un
-petit thermomètre dans le corps de plusieurs
-lérots vivants ; la chaleur de l’intérieur de
-leurs corps étoit à peu près égale à la température
-de l’air ; quelquefois même le thermomètre
-plongé, et, pour ainsi dire, appliqué sur
-le cœur, a baissé d’un demi-degré ou d’un
-degré, la température de l’air étant onze… »</p>
-
-<p>Voici le typique exemple de l’expérience
-absurde, mal conçue, déplorablement exécutée.
-Je ne la dénonce point par malignité, mais
-parce que, devant le chaos persistant encore
-des études où ils s’adonnent, beaucoup de très
-remarquables spécialistes continuent à expérimenter
-avec autant de négligence, ou à s’en
-tenir aveuglément à la parole d’un illustre
-précurseur, comme s’il y avait de leur part
-infirmité, inconscience, ou pis encore : espoir
-que leur public ou leur auditoire n’ira pas y
-regarder de si près… Et Buffon a tout simplement
-négligé que son loir ou son lérot était
-mort, quand il introduisait dans « le corps et
-même <i>contre le cœur</i> » de sa bestiole la boule
-du petit thermomètre destiné à mesurer la
-chaleur interne…</p>
-
-<p>Car, si la bestiole n’eût point été morte, comment
-aurais-je pu, moi, mesurant sa chaleur
-interne d’aussi inoffensive manière que je le
-fais sur moi-même quand je doute de ma
-santé, noter qu’elle se chiffre respectivement
-chez le lérot et la noctuelle en état de torpeur
-hivernale par 29 et 33 degrés centigrades,
-température à peine inférieure d’un degré à
-celle qui est la normale pour ces animaux
-désengourdis ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Poursuivons. Parti d’une observation fausse,
-Buffon en tire des déductions avec une logique
-rigoureuse et vraiment digne d’un meilleur
-sort :</p>
-
-<p>« Il n’est donc pas étonnant que ces animaux,
-qui ont si peu de chaleur en comparaison
-des autres [mammifères], tombent dans
-l’engourdissement dès que cette petite quantité
-de chaleur intérieure cesse d’être aidée par
-la chaleur extérieure de l’air ; et cela arrive
-lorsque le thermomètre n’est plus qu’à dix ou
-onze degrés au-dessus de la congélation. C’est
-là la vraie cause de l’engourdissement de ces
-animaux, cause que l’on ignorait, et qui cependant
-s’étend généralement sur tous les animaux
-qui dorment pendant l’hiver : car nous
-l’avons reconnue dans les loirs, dans les hérissons,
-dans les chauves-souris ; et quoique nous
-n’ayons pas eu l’occasion de l’éprouver sur la
-marmotte, je suis persuadé qu’elle a le sang
-froid comme les autres… »</p>
-
-<p>Je n’ai pas, moi non plus, observé sérieusement
-la marmotte, mais je n’en proclame pas
-moins que celle-ci a, tout autant que le loir
-ou la chauve-souris, le sang chaud, en hiver
-comme en été, à une différence d’un degré
-près.</p>
-
-<p>Un peu plus loin, Buffon explique que l’engourdissement
-des animaux hibernants dure
-autant que la cause qui le produit et que celle-ci
-est unique : le froid. Rappelons-nous qu’il
-fixe à 10 ou 11 degrés « au-dessus de la congélation »
-le point où la rigueur du temps
-condamnerait les bestioles au sommeil et qu’il
-compte en degrés Réaumur ; soyons généreux,
-comptons en degrés centigrades ainsi qu’il est,
-du reste, dans les usages de notre temps, mais
-ne manquons point de noter qu’une température
-de 4 ou 5 degrés au plus au-dessus de
-zéro, c’est-à-dire assez rigoureuse, n’empêche
-nullement le loir de gambader et la chauve-souris
-de voleter. Entre avril à son début et
-octobre à sa fin, ce froid, surtout au crépuscule,
-n’est pas excessivement rare, même dans
-le Midi ; je l’ai constaté le 20 septembre 1912
-au sommet de la petite montagne que les automobilistes
-ont à franchir entre Orio et Zarauz,
-en pays basque espagnol ; mais il ne parvint
-pas à me transir au point de m’empêcher de
-voir quantité de chauves-souris chassant dans
-le ciel limpide et assombri, parmi les branches
-de la forêt qui couronne la petite montagne.</p>
-
-<p>Ce n’est pas le froid, mais la faim qui contraint
-la chauve-souris européenne à l’hibernation.
-Dès que l’air du soir est déserté des seules
-proies qui lui soient permises, elle n’a plus à
-compter pour subsister que sur ses réserves
-graisseuses et c’est afin d’épargner celles-ci
-que sa race s’est instruite à s’immobiliser
-durant les mois où la vie des insectes volants
-est comme suspendue ; car tout mouvement est
-cause de déperdition de combustible, de calorique ;
-et il faut cependant, sous peine de mort
-prématurée, que la dormeuse conserve sa température
-à peu près fixe d’animal à sang chaud ;
-nombreux sont les cas, nous l’avons vu, où elle
-n’y parvient pas et succombe.</p>
-
-<p>On m’objectera que les loirs, dont l’alimentation
-est à peu près la même que celle des
-rats des champs et des écureuils, ne sauraient
-invoquer la famine comme prétexte à leur
-engourdissement hivernal. Mais il s’agit ici de
-la chauve-souris et non du loir ; celui-ci est
-un grand amateur de sommeil en toutes saisons ;
-et, en revanche, bien différent en cela
-de notre bestiole, si l’hiver se montre clément,
-il s’éveille assez souvent et ne manque pas
-d’aller alors prendre aux environs de son
-repaire terreux, pierreux ou ligneux une collation
-substantielle. Il n’est d’ailleurs jamais
-plus gras qu’aux lendemains de la maturité et
-de la chute des fruits, des graines, des faînes,
-des noisettes, des pignes, des châtaignes, et
-tout se passe comme s’il ne cherchait à acquérir cette
-graisse que pour se livrer sans
-crainte et sans remords à sa distraction favorite,
-qui est de dormir le plus souvent et le
-plus longtemps possible. Il est un hibernant
-amateur, un épicurien qui sait organiser sa
-vie selon ses goûts ; la chauve-souris subit
-une rude et stricte nécessité. Il est paresseux ;
-elle est une infirme et une indigente.</p>
-
-<p>Que de fois j’ai tenté d’imaginer les sensations
-ou les sentiments qui pourraient en nous
-correspondre à ceux qui précèdent, dominent,
-suivent la torpeur absolue où la chauve-souris
-est plongée pendant la moitié de son existence !
-Seul un homme atteint de catalepsie chronique
-pourrait probablement avoir une idée exacte
-de cet état qui n’est ni la vie ni la mort et que
-ne traverse presque certainement aucune image
-onirique.</p>
-
-<p>Si je parle ici d’images oniriques, c’est qu’il
-est incontestable que, durant ses courts sommeils
-estivaux, la bestiole rêve tout comme
-un chien, un singe ou un homme : on voit alors
-ses ailes frémir parfois, voluptueusement ou
-coléreusement, on l’entend même prononcer
-quelques mots en son langage embryonnaire ;
-mais, durant la longue torpeur, rien de pareil
-ne se produit jamais.</p>
-
-<p>Leur insensibilité est alors presque absolue ;
-une piqûre ne provoque même pas un tressaillement ;
-les battements du cœur ont la même
-fréquence qu’à l’état de veille, mais leur intensité
-est infiniment moindre, comme s’il y avait
-là aussi une économie de carburant à réaliser.
-Le mort seule, à son approche, semble les
-ranimer pour quelques secondes, quand les
-muscles de leurs pattes n’ont plus la force de
-maintenir dans la position voulue les menus
-crochets par quoi elles se suspendent ; j’ai
-assisté à trois de ces agonies ; chaque fois, la
-petite bête déploya ses membranes alaires et
-les agita faiblement, comme pour tomber avec
-plus de douceur ou enveloppée par elles dans
-son naturel suaire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je préfère ne pas tenter certaines expériences
-cruelles, d’un intérêt d’ailleurs contestable,
-et inscrire en lieu et place des observations
-qu’elles auraient provoquées ici : « Je
-ne sais et ne veux savoir ». Finissons-en avec
-les observations de Buffon sur les bestioles
-hibernantes et admettons qu’il ait été, pour
-une fois, sérieusement informé, — ce que je
-crois en la circonstance :</p>
-
-<p>« Lorsqu’ils (les loirs) sentent le froid, ils se
-serrent et se mettent en boule pour offrir
-moins de surface à l’air et <i>se conserver un peu
-de chaleur</i> (!)… On les prend, on les tient, on
-les roule sans qu’ils remuent, sans qu’ils
-s’étendent ; rien ne peut les faire sortir de
-leur engourdissement qu’une chaleur douce et
-graduée ; ils meurent lorsqu’on les met tout à
-fait près du feu ; il faut, pour les dégourdir,
-les en approcher par degrés… »</p>
-
-<p>N’oublions pas qu’en pareil chapitre, Buffon
-assimile aux loirs, aux lérots et aux muscardins,
-les chauves-souris et les hérissons qu’il
-connaît peu, et les marmottes qu’il professe
-loyalement ne pas connaître. J’ai pris une fois
-une chauve-souris engourdie dans le creux de
-ma main et elle s’y est vaguement éveillée
-pour y mourir. L’épreuve du feu me semble
-superflue : Buffon doit avoir ici tout à fait
-raison.</p>
-
-<p>Il suffit d’ausculter les endormies de l’hiver
-ou de disséquer celles qu’a l’hiver endormies
-éternellement, pour se rendre compte que
-leur cœur, leurs poumons, leurs fibres, leurs
-muscles et leurs os sont réduits à un état très
-précaire, désespéré et comme inexistant. Chez
-celles mêmes qui survivent, il saute aux yeux
-que demeure tout juste assez de graisse et de
-calorique pour leur permettre, à la première
-chasse printanière, de compenser l’effort initial
-par quelque butin ; en fait, la première sortie
-est meurtrière presque autant que la torpeur
-hiémale, et, entre le quinzième et le trentième
-jour d’un mois d’avril normal, on
-trouve sur le sol, inertes, des noctuelles qui
-n’ont pas eu la force ou la chance de subir
-victorieusement leur résurrection.</p>
-
-<p>Je crois ne pas m’être trop avancé en déclarant
-dès le début de cette étude que les
-chauves-souris européennes, condamnées à
-mort, disparaîtraient à bref délai, dans une
-vingtaine de mille années, — à moins qu’elles
-aussi ne passent les mers, ne s’établissent
-aux environs de la ligne équatoriale, et n’y
-deviennent partiellement frugivores, comme
-quelques-unes de leurs sœurs plus favorisées.</p>
-
-<p>Considérons un campement hivernal d’une
-trentaine d’individus par exemple : sur ce
-nombre, il ne saurait être compté moins de
-neuf à sept couples anciens et plus de treize à
-onze jeunes filles ou jeunes gens nés de
-l’année, car, ainsi que j’aurai à le remettre en
-lumière un peu plus loin, les jumeaux et les
-triplets ne représentent dans la parturition des
-chauves-souris que des cas presque aussi
-exceptionnels que ceux qu’on constate dans la
-façon dont se reproduit la race humaine ;
-deux tiers des vieux couples passent de vie à
-mort durant la torpeur ou aux premiers
-instants de la résurrection ; soit six individus
-qui, sur dix-huit, demeurent ; adjoignons-leur
-les treize nouveaux, — bien généreusement
-comptés, — auxquels ils ont pu donner
-le jour pendant la belle saison précédente, et
-voici, total fait, un clan hivernal de trente âmes
-qui passerait en un an à vingt (au grand maximum),
-s’il n’était renforcé, à cause de sa commodité
-et de ses agréments, par des colonies,
-par des réfugiés ou des métèques, provenant
-de clans voisins et également décimés.</p>
-
-<p>Je crois maintenant pouvoir insinuer qu’il
-se passera même pas vingt mille ans avant
-que les diverses races de petites chauves-souris
-européennes qui ne se seront pas expatriées,
-aillent rejoindre celles des poules
-qui avaient des dents.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>La constitution défectueuse de la chauve-souris
-n’est pas la seule cause qui doive provoquer
-son anéantissement ou son exil prochain ;
-une autre cause existe : la diminution des insectes
-ailés et estivaux dans les pays de vieille
-civilisation, et leur incapacité presque totale à
-s’accommoder comme séjour d’une ville telle
-que Paris, par exemple.</p>
-
-<p>Il y aurait, sur la faune entomologique de
-Paris, une bien curieuse étude à faire, — une
-de ces études « poussées et complètes » qu’il
-est si facile de perpétrer sans beaucoup de
-dérangement. Combien en effet retrouverions-nous
-en cette ville des insectes que nous
-offre, à chaque pas, la banlieue, dès qu’elle
-consent à devenir à peu près campagne ? Infiniment
-peu. Je ne nie point l’existence ici des
-poux, des puces, des punaises ; mais ce sont là,
-tout compte fait, des animaux domestiques.
-J’ai personnellement éprouvé l’existence des
-mites dans les divers appartements parisiens où
-m’a promené la vie. Un ami m’a montré, il y
-a quelque temps, sous une pierre de son évier,
-une nichée de cancrelats bien florissante, ma
-foi ! Un autre, dans un restaurant antique et
-familier de Montmartre où il m’avait emmené
-un soir, m’a demandé :</p>
-
-<p>— Tu entends ton personnage ?</p>
-
-<p>Et j’ai entendu, en effet, dans la cuisine,
-sinon Grillon, mon personnage, du moins son
-cousin du foyer qui semblait faire de son
-mieux pour me souhaiter la bienvenue…</p>
-
-<p>Je me rappelle également que, durant les
-étés qui précédèrent celui où commença la
-guerre, des arbres dénommés vernis du Japon
-et nouvellement transplantés dans la pépinière
-du Luxembourg servirent de prétexte à la
-naturalisation parisienne de quelques beaux
-bombyx nocturnes qui venaient agoniser contre
-les lampes à arc du boulevard Saint-Michel.
-Les vernis du Japon peuplaient la pépinière
-du Luxembourg ; de jeunes seigneurs japonais
-fréquentaient assidûment les tavernes proches
-et reconnaissaient des compatriotes dans ces
-papillons, grisâtres et dorés, adorablement
-lunulés, que martyrisaient volontiers les
-consommateurs des terrasses latines.</p>
-
-<p>Quelques papillons japonais durant deux ou
-trois étés, quelques papillons nationaux parfaitement
-égarés sur les parterres des Tuileries
-ou du Luxembourg, quelques bêtes à Bon-Dieu
-et quelques hannetons particulièrement
-étourdis, tels sont, avec les animaux « domestiques »
-signalés plus haut, les seuls insectes
-dont j’ai constaté la présence dans Paris depuis
-le temps que j’y habite ou fréquente, et dont
-j’aime autant ne plus spécifier exactement la
-durée.</p>
-
-<p>Chers vieux Parisiens, qui avez des insectes
-une peur un peu niaise, et que tant de
-toutes petites filles campagnardes n’ont jamais
-éprouvée, comme je comprends à cette heure
-votre amour pour les oiseaux, embusqués
-ailés de vos bois suburbains, de vos jardins et
-de vos squares ! Ceux-ci vous gardent de
-ceux-là. Les palombes ou ramiers, les merles,
-les pinsons, les moineaux et même quelques
-menus grimpeurs qui ont eu la bonne idée
-d’élire domicile près de vous, suppriment
-régulièrement chaque année les vers de vos
-pelouses et de vos bosquets, picorent les
-mouches contre vos fenêtres, leurs larves dans
-le fumier des rues ou des écuries, et imposent,
-en moins d’un lustre, aux lépidoptères métèques
-l’envie, si plaisants et sympathiques
-qu’ils soient, de rentrer dans leur pays où la
-vie doit avoir décidément plus de charme pour
-eux.</p>
-
-<p>Non, ce n’est pas en vain que j’ai traité un
-peu plus haut les oiseaux parisiens d’« embusqués » :
-une seule chose m’étonne, c’est
-que cette race ailée soit si lente à comprendre
-et que tous les oiseaux n’habitent pas les
-grandes villes ou leurs environs ; comment
-nier qu’un peu de ce que nous dénommons
-intelligence s’adjoigne parfois, chez certains
-animaux d’une même espèce, à l’instinct,
-quand nous voyons des oiseaux migrateurs et
-d’un caractère plutôt farouche — je pense aux
-ramiers et aux palombes — s’immobilisant
-devant le palais du Sénat, y faisant souche, et
-se dégoûtant dès lors à jamais des voyages et
-et de l’aventure ? Ils ont compris, autant
-qu’homme pourrait comprendre, et ceci en
-moins de deux générations, la vie qui les y
-attend : ne plus chasser que pour le plaisir,
-garder la certitude d’une nourriture abondante
-grâce à la proximité innombrable des
-bipèdes et des quadrupèdes d’en bas ; en
-arriver très vite à ne plus craindre, si délectable
-et gras qu’on soit, l’arme à feu ou le
-piège d’un individu avide, gourmand ou
-gourmet…</p>
-
-<p>J’aime beaucoup ces braves oiseaux policés,
-civilisés et devenus en quelque sorte des
-fonctionnaires ; les hommes n’ont peut-être pas
-encore compris, eux ; mais les volatiles du
-Luxembourg et des Tuileries savent très bien
-qu’ils protègent avec plaisir leurs voisins
-intelligents de diverses vermines, qu’ils sont
-en outre plaisants à voir, qu’on les nomme
-dans des romances, que les midinettes et eux
-sont à peu près du même sang, et que, comme
-gages de ces mérites, on leur garantit la
-sécurité et la subsistance.</p>
-
-<p>Exclusivement insectivore, Noctu ne peut
-guère rivaliser avec ces parvenus, chasseurs
-diurnes et amateurs de rarissimes proies vivantes,
-pourvus de becs adroits, d’ailes commodes
-et d’une puissance de vision que nous
-avons peine à imaginer, nous autres hommes.
-Voilà pourquoi les chauves-souris désertent le
-cœur de Paris, où le ciel est vide de ce qui
-motive leur promenade quotidienne. Une
-seule fois, au soleil couchant, en ai-je vu un
-couple voletant le long de la façade du Louvre
-et semblant inscrire un incertain grimoire sur
-ces murs illustres, d’une teinte dorée et
-chaude comme celle des antiques parchemins ;
-une seule fois, dis-je, et je le regrette, car
-les bestioles faisaient très bien dans le paysage.
-Quelles raisons les avaient égarées là ? A tout
-hasard, je signale que ceci se passait en
-mai 1910, que, durant l’hiver, la Seine avait
-débordé d’une façon inoubliable encore, et
-que les eaux déchaînées avaient parfaitement
-pu transporter, sur les berges les plus centrales,
-divers germes campagnards d’insectes
-volants dont le printemps provoquait l’avènement
-aérien à l’endroit où il les trouvait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La présence de l’eau, surtout stagnante ou
-peu pure, donnant lieu à l’occasion ou à la
-possibilité de nombreuses petites vies ailées,
-il n’y a, en tout cas, rien d’étonnant à ce que
-les chauves-souris se montrent assez volontiers
-à la périphérie de la capitale, survolent certains
-coins des fortifs et divers endroits du Bois.
-Mais, il n’y a pas si longtemps, elles se montraient
-bien autrement parisiennes, nichaient
-peut-être même, en hiver et en été, dans les
-greniers ou les caves des actuels arrondissements
-centraux.</p>
-
-<p>Entre bien d’autres témoignages, qu’il me
-suffise de citer l’histoire où le déplorable
-Restif de la Bretonne rapporte, avec une réelle
-admiration pour ses mérites de plaisantin,
-comment il trouva des chauves-souris dans sa
-mansarde et s’empressa d’aller les cacher dans
-le lit d’une demoiselle des environs de « la
-Nouvelle Halle », ou Halle-aux-Blés, sinon
-en un lieu plus justement décrié encore. A
-l’époque, le taudis où gîtait Restif était situé
-dans une partie de la rue de La Harpe qui
-depuis lors a été démolie ; il nous apprend
-même qu’il venait de quitter, pour ce nouveau
-domicile, la rue des Rats… J’ignore où
-celle-ci se trouvait ; il y a probablement toujours,
-sur son emplacement, des représentants
-de la gent à qui elle devait sa dénomination
-charmante ; mais, ce qui est plus sûr encore,
-c’est que depuis beau temps la rue de La Harpe
-n’offre plus de gîtes hibernaux ou de nids aux
-chauves-souris.</p>
-
-<p>Le voisinage de l’eau n’est pas seul, en
-effet, à provoquer d’abondantes éclosions d’insectes ;
-la présence de la saleté, de l’ordure et
-de la putréfaction, toutes choses dont l’eau
-passe en un certain sens pour être l’ennemie,
-est, elle aussi, indispensable à l’existence
-de quantité d’insectes qui sont, à leur tour,
-indispensables à la subsistance de Noctu.</p>
-
-<p>Je ne voudrais point jeter, par de tels détails,
-un nouveau discrédit sur les insectes, qui
-inspirent à tant de gens des sentiments de
-répulsion ou de terreur si peu justifiés ; la plupart
-des insectes coprophages ne le sont qu’à
-l’état larvaire ; et, pour ce qui est des autres
-insectes, — les plus nombreux, — je souhaite
-à beaucoup de mes semblables d’être aussi
-propres que les fourmis, aussi sobres que les
-cigales, aussi gourmets que les grillons.</p>
-
-<p>Quant à Noctu… Mais elle a été trop diffamée,
-et sous des prétextes trop divers pour
-que je ne préfère pas consacrer à sa réhabilitation
-une plaidoirie véritable, serrée, précise et
-qui se tienne. Il est incontestable que son exil
-champêtre désormais presque absolu est dû
-aux progrès de l’hygiène et de la propreté dans
-beaucoup de grandes villes ; on peut même
-assurer que la présence en foule des chauves-souris,
-le soir, dans les rues d’agglomérations
-assez importantes, indique des habitations
-dépourvues du confort moderne, un service de
-la voirie défectueux et une négligente ou incapable
-municipalité. D’ailleurs l’absence de
-Noctu dans Paris ne prouve pas davantage le
-goût de la bête pour des endroits malpropres
-que la parfaite propreté de la ville. Nous savons,
-hélas ! qu’il y a beaucoup à faire encore avant
-que toutes les masures du genre de celles où
-habitait Restif soient démolies, même en des
-quartiers centraux. Et enfin, traitera-t-on de
-répugnant personnage le brave pêcheur qui se
-régalera d’une friture capturée aux endroits
-où le poisson mord le mieux, notamment aux
-orifices sordides des égouts ?</p>
-
-<p>Noctu chasse, elle aussi, où elle a le plus
-de chances de se régaler. Que les villes
-se décongestionnent, que les vies humaines
-s’étalent au lieu de se superposer à mesure
-que s’accroîtront la facilité et la rapidité des
-moyens de transport, que les pays de civilisation
-ancienne, comme le nôtre, tendent à
-devenir d’immenses cités clairsemées, et la
-nourriture ailée deviendra de plus en plus rare
-pour les chauves-souris sous notre ciel européen.</p>
-
-<p>Comme pour donner un éclatant démenti à
-tout ce que je viens d’écrire, un bijou vivant,
-de la grosseur d’un grain de riz, mais couleur
-d’émeraude, un minuscule coléoptère dont
-j’ignore parfaitement le nom, vient de se poser
-sur la feuille même où ma plume court. Le
-crépuscule tombe sur ma calme rue parisienne.
-Le petit insecte hésite un instant, puis soulève
-peu à peu ses élytres, méthodiquement, et
-reprend son vol par la fenêtre ouverte à ce qui
-demeure de lumière… Des moineaux piaillent
-sur le trottoir.</p>
-
-<p>Encore un qui n’engraissera pas les chauves-souris
-et qui risque fort néanmoins de périr
-sans laisser de descendance !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>(Ceci est un paragraphe ajouté après coup
-au présent chapitre…)</p>
-
-<p>Je venais de le terminer, ou plutôt croyais-je
-l’avoir terminé, en juillet 1921, quand je
-rencontrai un beau matin Jean Giraudoux ;
-nous en arrivâmes à parler de mon personnage.</p>
-
-<p>— C’est gentil, les chauves-souris, me dit
-ce camarade charmant… Sais-tu que je les
-entends, chaque soir, pousser leurs petits cris
-dans le jardin qu’il y a sous mes fenêtres ?</p>
-
-<p>— A Bellac ? lui demandai-je.</p>
-
-<p>— Non. A Paris.</p>
-
-<p>Je pensai un instant que ce poète avait dû
-prendre pour de petits cris de chauves-souris
-les pépiements d’un pinson ou d’un moineau
-rêvant. Puis, fort troublé, comme il est facile
-de le comprendre, — car il persistait dans son
-affirmation, — je ne lui dissimulai point que
-j’inscrirais en note dans mon livre le renseignement
-qu’il venait de me donner, que je
-citerais son nom…</p>
-
-<p>— Et tu ne t’en prendras qu’à toi, ajoutai-je,
-non sans férocité.</p>
-
-<p>Je résolus néanmoins d’en avoir le cœur net ;
-et voici ce que j’ai constaté, dès le lendemain :
-des vols de chauves-souris, d’ailleurs médiocrement
-importants, passent en effet sur Paris
-en juillet, août et septembre, mais non point
-aux heures crépusculaires ; il faut que la redoutable
-concurrence avec les oiseaux n’ait plus à
-s’exercer et que les globes électriques créent,
-à la nuit pleine, un crépuscule factice dans
-lequel tourbillonnent des phalènes, des moucherons
-et autres bestioles affamées de lumière ;
-ici, les éclairages intenses jouent rôle de pièges
-que l’homme — oh ! bien sans le vouloir,
-évidemment… — aurait tendus en faveur des
-chauves-souris. Il est à croire que le bruit de
-cet heureux état de choses, de cette aubaine
-imprévue s’est répandu, surtout cette année,
-parmi les citoyens du petit peuple ailé et velu
-de la banlieue, et que les plus résolus et les plus
-misérables d’entre eux n’ont point balancé à
-venir, au prix de mille peines et probablement
-par étapes, chercher fortune nocturnement dans
-les endroits bien éclairés de la capitale.</p>
-
-<p>Je dis : surtout cette année, parce qu’il faut
-bien convenir qu’elle fut singulière par sa
-chaleur et sa sécheresse, comme l’an 1910 le
-fut par l’abondance de ses eaux. Apollon
-déchaîné a pris sur nos naïades vieillies une
-revanche éclatante, et, dans l’une de ces
-victoires comme dans l’autre, l’équilibre et
-l’évolution coutumiers des naissances animales
-ou végétales ont été à coup sûr légèrement
-bouleversés : durant que j’ajoute ces lignes à
-ce chapitre, les marronniers des boulevards,
-dont les feuilles étaient tombées cet été, ont
-hasardé dès septembre d’imprévues floraisons
-et de nouvelles feuilles ; voici octobre, et les
-journaux annoncent que, dans certaines régions
-françaises, la race des hannetons s’y est trompée,
-qu’on en ouït qui bourdonnent le soir
-autour des frondaisons intempestives ; dès lors,
-quoi d’étonnant que, des berges de La Seine ou
-des bassins des squares parisiens, se soit
-élevée hors de saison une génération supplémentaire
-de vies ailées, pâture inespérée pour
-Noctu et bénie d’elle ?</p>
-
-<p>Je dois dire aussi que, jusqu’ici, je ne
-m’étais jamais trouvé à Paris en août ou du
-moins n’avais fait que traverser cette ville
-à pareille époque. Puisse cet aveu montrer
-les difficultés de l’observation dans les
-études naturelles, et combien celui qui s’y
-adonne serait présomptueux de croire qu’il a
-tout dit, et de s’estimer exempt d’erreurs. La
-vérité est comme un bloc dissociable à l’infini
-et dont chaque parcelle demeure souvent
-étrangement obscure, quelque scrupule que
-l’analyste ait apporté à son labeur.</p>
-
-<p><i>Méthodiquement</i>, je ne puis donc affirmer
-qu’en l’août de l’an dernier, qu’en l’août de
-l’an prochain, il y a eu et il y aura des expéditions
-<i>nocturnes</i> de chauves-souris, du genre
-de celles que j’ai constatées cet août-ci en
-divers endroits de la capitale ; mais je crois
-pouvoir affirmer que tout ce que j’ai dit précédemment
-reste exact, que les chauves-souris
-ne nichent plus et n’hibernent plus dans
-Paris, que la chasse <i>crépusculaire</i> leur est
-demeurée ici, cette année, interdite en plein
-été comme au printemps.</p>
-
-<p>Que l’on comprenne bien la situation : en
-août, les petits sont élevés, capables de voler
-de leurs propres ailes et de gagner leur vie ;
-l’existence familiale au creux du vieux mur et
-du vieil arbre ne s’impose plus, du moins
-régulièrement, même pour les époux. Il est
-tout naturel, il est même logique que ceux-ci
-renoncent aux douceurs du <i lang="en" xml:lang="en">home</i>, puisque la
-vie est dure « et qu’il y a à faire ailleurs »…</p>
-
-<p>Notons ou rappelons en outre que, même
-aux champs, il est des veufs ou des veuves
-qui, durant la saison chaude, vivent en parfaits
-vagabonds, gîtant où ils se trouvent, à la
-première branche venue, à la belle étoile ; celles
-des chauves-souris que j’ai vues à Paris étaient
-peut-être de cette caste, ou représentaient des
-fragments de ménages dissociés parce qu’ils se
-trouvaient sans travail dans leur pays : pays
-lointain d’au moins dix kilomètres, donc assez
-lointain pour que la fatigue nous conseille de
-n’y point retourner quotidiennement et de loger
-à l’hôtel en attendant l’heure des globes électriques, — à
-l’hôtel, c’est-à-dire dans le clocher
-d’une église ou parmi les branches du jardin
-qui est sous les fenêtres de mon ami Jean.</p>
-
-<p>Ami Jean, loin de te dédier ici une note
-comminatoire, tu vois, je te fais amende honorable.
-Tu n’as pas rêvé ni entendu un pinson
-rêvant et, sans le savoir, tu m’as rendu un
-grand service : celui de me fournir une transition
-plus heureuse que je ne l’eusse pu rêver
-aux propos qui suivront ceux-ci.</p>
-
-<p>Ce que j’ai appris là montre en effet que
-Noctu, promeneuse et travailleuse « entre
-chien et loup » aux champs, au village, dans
-les petites villes et même dans la plupart des
-grandes, sait, dans Paris, s’adapter au noctambulisme,
-au repos en des gîtes de fortune,
-qu’elle profite de cette lumière artificielle qui
-n’intéresse pas les animaux domestiques, qui
-terrorise les fauves grands ou petits et dont les
-oiseaux diurnes ou nocturnes les plus voraces
-n’ont que faire. Changer ses mœurs selon sa
-condition ou son rang, ses genres de travaux et
-ses modes de gagne-pain, selon les latitudes, les
-heures et les jours, voilà, me semble-t-il, qui,
-plus encore que les organes artificiels, l’intelligence
-ou la raison, caractérise et distingue
-l’hôte le plus encombrant de la planète Terre :
-l’homme. Or, comme il avait été dans mon
-plan, dès le début, de bien marquer à présent
-le cousinage de l’homuncule-volant et de
-l’homme.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIVRE VI<br />
-<span class="small">NOCTU DIFFAMÉE ET RÉHABILITÉE</span></h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Si la fantaisie me prenait ici de relire divers
-anciens, et notamment Pline le naturaliste, je
-pourrais probablement rapporter que le foie de
-la chauve-souris desséché et mis en poudre est
-un électuaire certain contre la toux et les maux
-de dents, — ou quelque chose d’approchant.
-Qu’on se garde bien, au reste, de croire que
-je me gausse du vieux Pline en m’exprimant
-de la sorte. Ses livres d’il y a deux mille ans
-nous font sourire, mais que diront des nôtres
-les savants, officiels ou non, dans deux cents
-ans ? Dans deux cents ans ou moins, car ce
-que quelques nigauds appellent couramment
-le progrès va si vite en notre temps, qu’il court
-maintes fois trop fort, risquant ainsi de sortir
-de sa voie logique. Et j’ajoute que les remèdes
-de Pline avaient du moins le mérite d’être inoffensifs,
-si dégoûtants qu’ils nous paraissent
-parfois. On ne saurait jurer que l’innocuité des
-préparations pharmaceutiques dont le suffrage
-universel tolère la préconisation dans les grands
-quotidiens est égale à la leur.</p>
-
-<p>Si je voulais montrer ici quelque érudition
-je passerais en revue tous les auteurs qui ont
-parlé de mon homuncule-volant, depuis que
-l’humanité a cru nécessaire d’inventer l’écriture.
-Je me contenterai d’en citer deux, non
-point que je trouve à leurs dires le moindre
-intérêt en ce sujet ; mais, puisque j’ai pris
-parti contre les méthodes qu’emploient trop
-souvent les spécialistes des sciences naturelles,
-et surtout contre les excès de l’information de
-seconde main ou livresque, je m’en voudrais
-de négliger un détail qui prouve que le mal est
-excusable, en ce sens qu’il ne date pas d’hier.</p>
-
-<p>Aristote de Stagire, qui ne saurait passer
-pour un farceur, affirme en substance dans
-l’<i>Histoire des animaux</i> que les tourterelles
-(trugones) n’aiment pas de fréquenter durant
-le jour les lieux que mes personnages hantent
-le soir. En conséquence de quoi, à peu près
-cinq cents ans plus tard, Oppien d’Anazarbe
-(ou d’Apamée), dans le premier chant de ses
-<i>Cynégétiques</i>, conseille aux chasseurs friands
-de tourterelles de ne point perdre leur temps
-en des bosquets où les chauves-souris sont
-fréquentes quand la nuit tombe, « parce que
-l’oiseau cher à Aphrodite s’écarte des asiles de
-<i>l’oiseau</i> mortuaire et sinistre »…</p>
-
-<p>Il existe mieux, pour un homme gourmand
-de gibier, que la chair des tourterelles ; je ne
-dédaigne cependant pas celle-ci, et, surtout
-j’aime la science, ou l’art, qu’Oppien célébra
-en vers à la fois ailés et solides, délicieusement
-purs et archaïques pour son temps. Mais
-force m’est de confesser que, durant quatre
-années de suite, chassant la tourterelle près
-d’Hossegor, j’ai toujours loué à la municipalité
-la même place de chasse, selon la coutume
-locale, et que ladite place était sise aux abords
-d’un bas-fond marécageux, survolé par des
-nuages de moustiques et d’autres bestioles — ce
-qui était cause que, dès le crépuscule, l’endroit
-devenait comme le rendez-vous de toutes
-les chauves-souris du canton. C’était pourtant
-l’heure où nous rentrions, mes amis et moi,
-avec des carniers, ma foi, bien honorablement
-garnis en général.</p>
-
-<p>Mais, après tout, j’ai peut-être tort quand
-j’accuse Aristote d’avoir répété ce que lui
-racontaient les bonnes gens de son époque, et
-Oppien d’avoir pris dans ses lectures son autorité
-ès-sciences cynégétiques. Il est possible
-que, depuis vingt siècles, un accord se soit
-établi entre chauves-souris et tourterelles, lesquelles
-avaient des raisons de se détester aux
-temps où mes vieux auteurs parlaient d’elles
-comme je viens de l’expliquer.</p>
-
-<p>Il se peut encore, conformément à un principe
-un peu plus haut rappelé à propos de
-Fabre de Sérignan, que vérité à Stagire, à
-Apamée ou à Anazarbe, soit erreur en Gascogne…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Jusqu’ici, nous n’avons néanmoins vu Noctu
-sérieusement accusée que d’être un « oiseau »
-mortuaire et sinistre, digne d’être voué à
-l’exécration des hommes qui chassent un des
-oiseaux chers à Vénus, un de ceux, (bien
-ennuyeux quand on en possède quantité sur
-son toit ou dans ses volières), qui ne savent
-s’exprimer que par roucoulements.</p>
-
-<p><i>Mortuaire et sinistre.</i> Là commence véritablement
-le débat que je me propose d’élucider
-et où je voudrais bien exposer mon avis avec
-brièveté et modestie. Les épithètes injustes et
-désavantageuses que l’antiquité défaillante
-infligeait déjà à Noctu, n’ont nullement été
-endommagées ou submergées par les houles
-des invasions et les remous des siècles ; elles
-me représentent des bateaux, — au sens familier
-du mot, — qui ont tenu bon contre ces
-houles et ces remous.</p>
-
-<p>Dès le moyen âge, « l’oiseau » mortuaire et
-sinistre devint la monture obligatoire des sorcières.
-Mais, plutôt que d’entreprendre ici un
-développement de puérilités historiques dépourvu
-d’intérêt pour les amis des chauves-souris,
-aussi bien que pour les gens qui sont
-effrayés par elles, je préfère rapporter quelques
-exemples de ce qui m’a été conté à leur propos
-depuis le temps où j’ai été capable d’entendre
-et de comprendre. Je ne parlerai que de mes
-interlocutrices ou de mes interlocuteurs sincères
-et sûrs de pouvoir jurer devant Dieu
-qu’ils n’inventaient rien.</p>
-
-<p>Or, nous vivions déjà au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>La vieille Gibracque habitait sur la route du
-cimetière, à cinq cents mètres au nord du jardin
-du vieux Pile. Les voisins prétendaient
-qu’elle descendait d’une génération de sorcières,
-et je me serais bien gardé de contredire
-à cela, parce que je n’avais pas quinze ans,
-qu’elle en avait quatre-vingt-dix à peine, et
-qu’elle commençait à croire à ses propres
-contes dans le moment où, sans rire d’eux et
-sans les nier, je me plaisais à en discuter avec
-moi-même critiquement. Je connus ainsi que
-le ciel, en plein jour, était plein d’énormes
-chauves-souris, invisibles à cause de leur couleur
-de ciel et de soleil, et que c’étaient celles-là
-qu’employaient les sorcières pour aller de
-nuit retrouver leurs pareilles en tel ou tel lieu
-sinistre et décrié. Quant aux chauves-souris que
-voyaient les yeux du commun des hommes au
-crépuscule, elles n’étaient que les ombres
-diminuées des véritables chauves-souris à
-l’usage des sorcières, et qui sont, elles, couleur
-de soleil et de ciel.</p>
-
-<p>Les opinions de la Gibracque avaient du
-moins le mérite de quelque fantaisie, de quelque
-poésie. J’en connais bien d’autres aussi peu
-justifiées et infiniment plus prosaïques : ainsi,
-dans la Mayenne, la chauve-souris passe pour
-n’aimer à voler tout près de nos têtes que dans
-le dessein bien arrêté de nous donner des
-poux ; le pire, c’est qu’il arrive parfois à la
-malheureuse bestiole, par suite d’une glissade
-aérienne maladroite, de s’accrocher à une chevelure
-féminine, et cela signifie alors, non
-plus seulement intention d’infliger aux crânes
-humains de sordides parasites, mais, selon les
-villages, amoureux désastres pour la victime
-de l’agression, ou mort dans l’année.</p>
-
-<p>La mort n’a pas nécessairement lieu dans
-l’année pour la victime de l’agression, mais
-elle survient, en général, pour la chauve-souris,
-dans la minute.</p>
-
-<p>Un peu plus à l’ouest, dans la Bretagne non
-encore bretonnante, dans la Bretagne des
-« Gallos », j’ai entendu, à Dol, un mécanicien
-de la marine en retraite me raconter que les
-vampires des contrées équatoriales n’étaient
-rien, au point de vue de la malfaisance, en
-comparaison avec les chauves-souris de chez
-nous, « auxquelles nous n’attribuons pas d’importance
-parce qu’elles sont toutes petites,
-mais qui ne s’en attaquent pas moins aux
-hommes lorsqu’ils ont l’imprudence de dormir
-les fenêtres ouvertes… » Il ajoutait qu’elles ne
-tiraient évidemment pas beaucoup de sang de
-nous et que nous ne nous en apercevions pas, — justement
-à cause de leur peu d’importance, — mais
-que leurs visites nocturnes, ces
-bêtes étant venimeuses, nous valaient des
-boutons, des clous, et autres vilaineries… Le
-bonhomme était atteint de furonculose et surtout
-d’un penchant à la bistouille qui provoquèrent
-sa mort peu après. Encore un crime à
-l’actif des chauves-souris !</p>
-
-<p>Dans les Landes, j’ai appris d’un aubergiste
-dont l’établissement est situé au bord d’un
-étang (plutôt herbu et vaseux) d’eau douce,
-que c’étaient des ailes des chauves-souris que
-tombent les « microbes », — cet homme n’est
-pas dénué de culture et lit le journal, — les
-microbes qui donnent les mauvaises fièvres à
-sa petite famille et à lui. Voici donc Noctu,
-avide de détruire les causes du paludisme, qui
-devient néanmoins responsable de ce fléau !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’instruction primaire obligatoire, ou considérée
-comme obligatoire, a pourtant révélé
-aux masses urbaines ou rurales que la chauve-souris
-est un insectivore et qu’il est peu recommandable
-de crucifier cet animal non seulement
-inoffensif mais utile, sur les portes des
-granges ou en d’autres lieux. Le même enseignement
-a révélé également à la foule l’existence
-des microbes, mais voyez donc un peu
-où la foule va les nicher et de quelle façon elle
-comprend qu’il faut contre eux se mettre en
-garde ! Ici n’est pas le lieu de critiquer une
-méthode d’éducation qui fait presque uniquement
-appel à la mémoire, et néglige le raisonnement,
-à quoi son incohérence même la rend
-inapte ; et, d’ailleurs, l’instruction primaire
-obligatoire aurait-elle seulement fait passer de
-mode la crucifixion des chauves-souris, que ce
-serait déjà un résultat devant lequel je m’inclinerais
-volontiers.</p>
-
-<p>Je m’incline donc, car cette mode est, en
-effet, sur le point de disparaître. Il y a une
-vingtaine d’années, quand les hasards des
-vacances, ou les vagabondages dont j’ai toujours
-été féru, m’amenaient en Gascogne, en
-Bretagne ou en pays basque, je voyais assez
-souvent mes bestioles plus ou moins habilement
-suppliciées en des lieux champêtres, clouées
-contre du bois vivant ou mort, momifiées fragilement
-et déjà friables comme lorsque c’est
-d’inanition qu’elles trépassent, dans l’hivernale
-demeure. Mais, déjà, lorsque je questionnais
-les gens du lieu sur les raisons d’une aussi
-barbare coutume, ils se montraient assez peu
-catégoriques.</p>
-
-<p>Loin de votre esprit, Paul Irubure d’Ustarritz,
-étaient les traditions qui valurent à une certaine
-dame Jacaume d’être brûlée publiquement
-à Bayonne, en 1332. La dame habitait
-Urt, et le procès-verbal de l’affaire, à moi
-communiqué par un ami qui en possède bien
-d’autres plus curieux encore, témoigne qu’elle
-se défendit comme une belle diablesse, et ne
-dut sa mort dans les flammes qu’aux témoignages
-de voisins affirmant une affluence vraiment
-exagérée de chauves-souris autour de sa
-maison et de son clos. Paul Irubure, lorsque je
-vous demandai, en souriant d’un air complice,
-pourquoi vous ne manquiez pas, chaque an, de
-clouer une chauve-souris contre votre porte
-principale, au-dessous d’une plaque où était
-inscrit le nom d’une compagnie d’assurance,
-vous me répondîtes avec cet air d’autorité
-sombre et placide à la fois, qui est l’apanage
-des Basques pur sang :</p>
-
-<p>— Parce que ça éloigne le malheur.</p>
-
-<p>En d’autres pays ou pour d’autres personnes,
-cela éloignait le tonnerre, cela préservait les
-meules de la foudre et les vignobles des grêlons,
-cela empêchait les enfants de naître avant
-terme, cela sauvegardait les bestiaux des maladies
-ou les chrétiens du « mauvais œil »… Ne
-retenons que les raisons de Paul Irubure, à
-titre d’exemple : Ustarritz n’est pas loin d’Urt ;
-et si, au sud de l’Adour, l’affluence des
-chauves-souris autour d’une demeure suffisait,
-jadis, pour convaincre un homme ou une
-femme de sorcellerie et la faire périr par le
-feu, mieux valait en effet montrer qu’on n’était
-pas l’ami de ces sataniques bêtes. Paul Irubure,
-comme le pâtre cévenol de José-Maria de
-Heredia devant le vase libatoire et la patère
-dont il ignorait le sens, faisait « malgré lui, le
-geste héréditaire… » Il y eut sans doute beaucoup
-d’affaires du genre de celle qui entraîna la
-mort prématurée et déplorable de la dame
-Jacaume, aux débuts des habitudes que nos
-populations rustiques avaient prises depuis des
-siècles de martyriser les chauves-souris.</p>
-
-<p>Plus raisonnable était, en vérité, le dernier
-en date des bourreaux de Noctu connus de
-moi, un hôtelier des bords de la Marne, qui,
-un peu avant la guerre, comme je lui posais la
-même question qu’à Paul Irubure, me répondit
-d’un ton jovial :</p>
-
-<p>— Parce que ces animaux sont vraiment
-trop mal fichus et ont une trop sale figure.</p>
-
-<p>Il n’avait pas prononcé « fichus », ni
-« figure », du reste. Je ne suis pas de son avis ;
-j’estime que Noctu est un merveilleux petit
-bijou de soie ou de velours, et que son vol, en
-outre, fera grandement défaut aux crépuscules
-terrestres, quand il en aura été pour jamais
-effacé. Mais tous les goûts sont dans la nature
-et, ce que je voudrais discerner ici, c’est l’origine,
-dans l’esprit de mes semblables, de ce
-sentiment d’horreur, de répulsion ou d’effroi
-qu’une innocente bête leur cause.</p>
-
-<p>Physiquement, la figure des chauves-souris
-est comme une miniature de celles des chiens
-ou des singes ; une variété, la chauve-souris
-dite « fer-à-cheval », présente au niveau de son
-nez une excroissance de chair d’un effet esthétique
-qui, je l’accorde, n’est pas très heureux ;
-mais ne sont-ce point justement des difformités
-faciales du même genre qui nous rendent
-tels dogues ou bouledogues si sympathiques ?</p>
-
-<p>Au reste, il ne s’agit point ici, je le répète,
-de vanter le physique de cette amie… Tous les
-gens n’aiment pas le genre de beauté des
-dogues ou des bouledogues, et c’est pour cela
-que mon hôtelier des bords de la Marne est,
-selon moi, plus raisonnable que les autres tortureurs
-de Noctu. En revanche, qu’y a-t-il à
-l’origine des légendes qui la firent traiter par
-Oppien d’oiseau mortuaire et sinistre, et qui
-plus tard valurent le bûcher à une dame soupçonnée
-d’avoir pour cette race quelque attrait ?</p>
-
-<p>Je pourrais ici flâner longuement dans le
-domaine mal clos de l’humaine psychologie,
-jongler gravement ou fantaisistement avec de
-plus ou moins brillantes hypothèses. J’aime
-mieux n’en énoncer qu’une : Noctu est une
-anomalie ; elle est malheureuse ; sa race est
-condamnée à mort ; c’est, dès lors, presque
-instinctivement que nous crions haro sur cette
-œuvre manquée de notre mère commune ; tout
-se passe comme si une auto-suggestion peut-être
-perverse, peut-être effroyablement lucide,
-nous remettait plus ou moins consciemment,
-quand nous considérons l’homuncule-volant, en
-présence de cette idée que nous ne sommes pas
-si « réussis » nous-mêmes, que nous avons été
-forcés d’inventer le feu et bien d’autres choses
-encore, qu’il n’y a pas tellement lieu d’en
-concevoir de la fierté : et un malheureux
-trouve toujours un plus malheureux que lui
-pour le torturer ou en médire.</p>
-
-<p>J’ai exprimé, pour des raisons différentes, dans
-un précédent livre, des sentiments et des idées
-qui me semblent être encore en leur place ici.
-Je dépeignais Mes Landes dans le temps que les
-pins ne leur avaient pas apporté la salubrité et
-la richesse. Alors, de la Gironde à l’Adour, aux
-environs des chapelets d’étangs que l’Océan, en
-se retirant vers l’ouest, a laissés derrière lui
-comme des marques de ses pas, la plaine
-s’étendait à l’infini, toute mouchetée de marécages.
-Dans leurs eaux glauques et ternes, — pluies
-mortes que de minces couches d’argile,
-s’étageant dans le sable, éternisaient à la surface
-du sol, — grouillaient des sangsues,
-richesse naturelle à peu près unique du pays
-en ce temps-là, d’énormes couleuvres noires et
-or, et les miasmes des fièvres malignes. Une
-race maladive, parcimonieusement disséminée
-sur l’immense territoire, pratiquait l’élève des
-troupeaux, se nourrissait de bouillie de maïs,
-s’abreuvait d’eau malsaine…</p>
-
-<p>« L’humanité », ajoutais-je, « n’est pas précisément
-charitable, et c’est de sa part une
-tendance naturelle de considérer les malheureux
-comme des coupables frappés par la justice
-divine… »</p>
-
-<p>D’autres avaient dit cela avant moi et il
-fallait vraiment avoir aussi peu de bon sens
-que ce grand enfant de Jean de La Fontaine
-pour décréter que malheur est synonyme d’innocence.
-Aux yeux de leurs voisins privilégiés
-des riches vallées de la Garonne, du Gers, de
-la verdoyante Chalosse et du pays basque, les
-véritables <i>Lanusquets</i>, les Landais des vieilles
-Landes, passèrent longtemps pour des êtres
-impurs et maudits, rarement baptisés, et qui
-avaient sans doute le pied fourchu. Quant à la
-Lande elle-même, c’était une terre d’effroi,
-hantée de maléfices, et il n’y avait point de diabolique
-prodige qu’elle ne réservât aux gens
-assez téméraires pour s’y aventurer.</p>
-
-<p>En tout cas, un vieux paysan de Mugron-en-Chalosse,
-avec qui j’ai beaucoup conversé,
-m’apparaît aujourd’hui encore comme la preuve
-jusqu’à nos jours gardée d’un pareil état d’esprit.
-Dieu ait l’âme de Peire Balsamet, qui dort
-à présent sur une colline des bords d’Adour,
-dans un joli cimetière ensoleillé où, l’automne
-venu, les bleus genièvres contiennent chacun
-un merle noir, comme un fruit translucide
-ferait son noyau. Peire Balsamet était véritablement
-un reliquaire de récits et de contes.
-Ayant voyagé en chemin de fer et vu Bordeaux,
-il considérait, bien entendu, ces contes comme
-des sornettes. On l’eût fortement étonné en
-lui expliquant qu’ils étaient, en un certain
-sens, aussi vrais que possible.</p>
-
-<p>Un de leurs principaux héros, dénommé
-Jean Tranquille, était arrivé, après diverses
-aventures extraordinaires, dans un pays dont
-un dragon au souffle empesté gardait l’entrée.
-Passant outre, il avait contemplé les plus
-effrayantes merveilles, et des géants hauts de
-quinze pieds, et « la ville bâtie dans le ciel » ;
-il avait rencontré des êtres affreux, au langage
-à peine humain, et revêtus, non d’habits de
-chrétiens, mais de poils de bêtes… Voilà ce
-que devenaient, au temps jadis, les Landes et
-leurs habitants dans l’imagination naïve des
-gens qui les avaient vus de loin ; car, vous l’avez
-bien compris, c’était dans les Landes que Jean
-Tranquille avait été entraîné par son amour
-des aventures, sans que celui qui racontait,
-après tant d’autres, ces aventures, s’en doutât.
-Le dragon au souffle empesté ? La fièvre. La
-ville bâtie dans le ciel ? Un mirage comme en
-devaient produire assez souvent les jeux de la
-lumière au-dessus des immensités plates. Les
-géants ? Des bergers sur leurs échasses. Les
-êtres velus ? De pauvres diables affublés de
-peaux de bêtes.</p>
-
-<p>Quant à leur langage, pour que Jean Tranquille
-le jugeât à peine humain, il suffisait
-qu’il ne fût point tout à fait semblable au
-dialecte de son hameau.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Revenons-en toujours à cet axiome, en apparence
-un peu simplet, que, pour aimer les
-bêtes, il faut les connaître profondément.
-D’hommes à bêtes comme d’hommes à hommes,
-la médisance s’exerce surtout par l’incertitude,
-et c’est dans l’ignorance que la haine ou
-la terreur ont toujours plongé leurs racines les
-plus vivaces.</p>
-
-<p>Mais, connaître les bêtes, ce n’est pas seulement
-les avoir observées avec de bons yeux ;
-montrer qu’on les connaît, ce n’est pas seulement
-relater des expériences en s’efforçant de
-conserver dans son style un peu de l’agrément
-et de l’émotion qu’on a pu éprouver en les
-observant ; et, aimer les bêtes, c’est autre chose
-que de s’intéresser à ce que racontent d’elles
-les livres, y compris les miens. J’accorde que
-l’observation seule peut provoquer l’intérêt ou
-l’amour, mais, pour le chercheur comme pour
-ses lecteurs, elle demeure impuissante à constituer
-réellement la connaissance.</p>
-
-<p>Cette fois encore, je n’ai pas l’intention
-de développer un discours de la méthode en
-sciences naturelles ; je me contenterai de poser
-qu’une connaissance de telle ou telle entre les
-innombrables vies de ce monde n’est valable
-que dans la mesure où, tandis que nous étudions
-cette vie, nous ne perdons jamais de vue
-que le but de toute connaissance est de nous
-connaître nous-mêmes ; que, réciproquement,
-quiconque ne s’efforce pas de connaître sa
-propre nature, il ne connaît rien.</p>
-
-<p>Il est donc nécessaire, dès les premiers
-regards lancés vers le sol, ou vers les bas-fonds
-de l’océan aérien, de nous livrer à de
-perpétuels retours sur notre humaine condition,
-de nous remettre constamment à notre
-place dans l’univers terrestre ; et ceci en prenant
-bien garde que cette place n’est ni absolue
-ni éternelle, mais varie dans le temps et aussi
-selon l’animal que nous considérons.</p>
-
-<p>Bref, en cet ordre d’études plus encore que
-dans tout autre, s’impose un relativisme bien
-entendu, c’est-à-dire tout ensemble absolu
-et prudent : un doute provisoire que notre
-devoir est de prolonger en tous sens et à
-l’infini.</p>
-
-<p>Ainsi, quand il s’agit d’une vie considérablement
-plus ancienne et plus évoluée que la
-nôtre, la vie d’un grillon, par exemple, — ou,
-d’ailleurs, de n’importe quel insecte, — c’est
-en scrutant à chaque instant l’abîme qui sépare
-le <i lang="la" xml:lang="la">modus vivendi</i> de l’insecte et celui de l’homme,
-que l’on a les meilleures chances, non pas de
-franchir l’abîme, mais de projeter au-dessus de
-lui quelques lueurs. Tout au contraire, pour
-comprendre l’homuncule-volant, dont la réalisation
-actuelle dut être à peu près contemporaine
-de la nôtre, on ne saurait trop insister sur
-ses ressemblances avec nous.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai déjà indiqué quelques-unes de ces ressemblances,
-mais je réservais les plus précieuses
-pour le moment où je prévoyais que
-s’imposerait une réhabilitation de Noctu. C’est
-ainsi qu’à plusieurs reprises j’ai fait allusion à
-son langage. A présent, je n’hésite plus à
-écrire : Noctu parle, Noctu a un langage, un
-langage embryonnaire, sans doute, mais qui
-mérite néanmoins d’être tenu pour tel. On
-pourra se moquer, ou m’objecter que mon
-amitié pour mon personnage me fait oublier
-tout ce qui sépare le <i>mot</i> du <i>cri</i>. Je persiste
-dans mon affirmation.</p>
-
-<p>N’a-t-il pas été maintes fois question du langage
-des singes ? On a noté chez eux, si je ne
-me trompe, une cinquantaine de syllabes qui,
-tantôt répétées, tantôt diversement unies entre
-elles et prononcées sur différents tons, exprimeraient
-réellement et de manière stable les
-sentiments que ces bêtes peuvent éprouver.
-Personnellement, je n’ai guère, hélas ! observé
-les singes que dans les singeries de nos jardins
-zoologiques, sur la misère desquels il serait
-peu généreux de m’appesantir, et je n’éprouve
-aucune fausse honte à confesser mon incompétence.</p>
-
-<p>Cependant, je me vois contraint d’avouer
-que, devant ces singes piteusement encagés,
-je n’ai guère eu l’impression nette de mots
-proférés et de conversations poursuivies. Il
-m’a semblé d’ailleurs que leurs « discours »
-s’adressaient surtout à leurs visiteurs, pour
-injurier ceux-ci ou quêter d’eux une friandise ;
-j’ai remarqué en outre que ces discours consistaient
-uniquement en stridulations gutturales,
-syllabiquement intranscriptibles, qui
-variaient d’intensité ou d’insistance selon le
-degré de fureur ou de gourmandise, et aussi
-selon les individus, fussent-ils de même race.
-Or on ne saurait pourtant parler de langage, là
-où il n’y a pas règle et fixité. Enfin, entre eux,
-leurs rapports oratoires se bornent à des clameurs
-de défi ou de joie, à des invitations à la
-bataille ou au jeu ; en va-t-il différemment
-chez les chiens et quantité d’autres quadrupèdes
-mammifères dont les idiomes respectifs se
-réduisent à deux seuls mots d’une ou deux
-syllabes, et dont les dictionnaires respectifs
-sont complets quand on a transcrit, par exemple,
-<i>miaou</i> ou <i>ouah</i>, <i>pfutt</i> ou <i>rrroû ?</i></p>
-
-<p>Une fois seulement, il y a environ quatre
-ans, au Jardin d’Acclimatation, j’ai été assez
-curieusement troublé, — vous en souvenez-vous,
-Franz Toussaint ? — devant la cage où,
-sans regarder personne, sans regarder même
-son épouse en train d’allaiter le plus attristant
-des bébés, un chimpanzé entonna soudainement
-une sorte de mélopée lugubre, dont certaines
-syllabes, distinctes parce que lentement
-proférées, revenaient comme un refrain à intervalles
-presque égaux. Le malheureux père, ai-je
-dit, ne nous regardait pas ; il regardait ses
-paumes grisâtres, grattant tantôt celle-ci, tantôt
-celle-là des doigts de son autre main,
-comme s’il se fût agi de marquer la mesure et
-le rythme auxquels il entendait qu’obéissent
-ses paroles ; contrairement à ce qui arrive chez
-les singes, même anthropomorphes, cela dura
-relativement longtemps, — de trois à cinq
-minutes… Et je ne pouvais m’empêcher de
-penser aux chants de deuil des peuplades sauvages,
-à ce que dut être la première élégie du
-premier poète, car il était impossible de ne
-pas éprouver, en écoutant cette lamentation,
-la sensation de je ne sais quoi de réfléchi, de
-composé, de voulu.</p>
-
-<p>Or, si primitif que soit un poème, on ne saurait
-guère en concevoir la possibilité là où
-manqueraient absolument les mots.</p>
-
-<p>Peut-être, dans l’humanité elle-même, le
-monologue, l’expression lyrique et désintéressée,
-modulée ou chantée, a-t-elle précédé le
-dialogue courant, la conversation utilitaire.
-J’ai donc connu un chimpanzé qui était probablement,
-dans son genre, un grand poète élégiaque,
-mais je n’ai jamais vu ou entendu des
-singes causer entre eux, au sens que nous
-donnons à ce mot quand il s’agit de nous.</p>
-
-<p>Il se peut qu’il n’en soit pas de même lorsqu’ils
-vivent en liberté, par couples et même
-quelquefois par tribus, dans les forêts vierges
-du Gabon, de la Guinée ou de la Malaisie, et
-j’envie les explorateurs ou les savants qui sont
-allés se faire sur place une opinion pour ou
-contre le réalité des idiomes simiesques. Mais,
-à ceux qui voudront se convaincre que les
-hommes ne sont pas les seuls êtres terrestres
-capables de parler, ou plutôt de converser
-entre eux, il ne sera pas besoin de lointains et
-périlleux voyages. Qu’ils se penchent, après
-avoir procédé comme je l’ai indiqué, sur un
-nid de chauves-souris, qu’ils aient la patience
-d’accoutumer les hôtes de ce nid à leur visage.</p>
-
-<p>Leur patience, je jure qu’ils ne la regretteront
-pas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Car c’est bien d’une conversation qu’il s’agit
-ici, ou plutôt de conversations fréquentes, interminables :
-ces pauvres gens, désœuvrés
-malgré eux durant la plus grande partie du
-jour, font bien ce qu’ils peuvent pour rester
-tranquilles, dormir et ménager leurs réserves
-de chaleur interne ; mais, surtout quand l’enfant
-va naître ou est né, trop d’espoirs, trop
-d’inquiétudes aussi rôdent autour de leurs
-frêles cœurs ; et, dès trois ou quatre heures de
-l’après-midi, ils ne peuvent plus être maîtres
-de leur langue.</p>
-
-<p>A noter que, dès qu’un intrus de mon espèce
-est parvenu à se rendre familier, ils font preuve
-vis-à-vis de lui d’une insolente indifférence ;
-discutent à son nez de leurs petites affaires tout
-comme s’il n’était pas là, et ne s’occupent guère
-plus de lui, s’il sait ne point bouger et se taire,
-que pour lui rappeler son devoir, qui est de
-leur apporter au déclin du jour, ou même plus
-tôt, une sérieuse provende d’insectes à point.</p>
-
-<p>Moins habile ou subtil que les savants qui
-vont jusqu’à distinguer une cinquantaine de
-syllabes pour certains idiomes simiesques, je
-n’ai guère catalogué dans ma mémoire auditive,
-après avoir des heures et des ans assisté
-à de conjugales ou ménagères palabres de
-chauves-souris, qu’une douzaine de sonorités
-différentes. Mais, différentes, ces sonorités le
-sont très nettement, et il en est deux ou trois
-qui se répètent dans des circonstances assez
-précises et définies pour qu’une ébauche de
-traduction devienne ici possible.</p>
-
-<p>Ainsi de la sonorité qui signifie la faim et de
-celle qui signifie la colère ; je serai moins affirmatif
-à propos de celle qui signifierait la peur,
-car elle serait aussi celle de la tendresse ;
-d’ailleurs, que peur et tendresse se confondent
-dans l’âme des homuncules-volants, cela paraîtrait-il
-tellement extraordinaire aux hommes
-qui savent réellement chérir ?</p>
-
-<p>Ce qui est parfaitement naturel de la part de
-cette créature ataviquement affamée, c’est que
-la sonorité par laquelle elle exprime la faim,
-demeure, pour l’observateur, la plus indiscutable,
-la plus distincte. La chauve-souris habituée
-à moi qui me rappelle à l’ordre quand je
-néglige de lui fournir sa pitance, et la chauve-souris
-inconnue qui entreprend dans les airs
-sa chasse quotidienne, tiennent exactement le
-même discours ; celle-ci l’adresse au ciel souvent
-ingrat, celle-là à l’horrible géant qui subvient
-à ses besoins pour des motifs inconnus,
-par chance rare et merveilleuse, peut-être
-parce qu’il est assez subtil pour juger comme
-la bestiole qu’une certaine paresse est préférable
-à de pauvres et vains labeurs… Mais, que
-le mot de la faim soit prononcé à l’adresse du
-ciel ou du géant, <i>il est le même</i> chez toutes les
-noctuelles par moi observées, — libres, demi-captives
-ou captives, et à peine plus prolongé
-chez les ratons-volants, — et à peine raccourci
-et plus gravement émis chez les roussettes.</p>
-
-<p>Quand c’est en naviguant sous le ciel que
-Noctu et ses cousines le répètent, il s’accompagne
-parfois d’un autre mot, très différemment
-modulé, qui m’a tout l’air soit d’un appel,
-soit d’un avertissement, — invitation à ne pas
-s’écarter ou à rentrer au gîte, signalement
-d’une proie que l’époux ou l’épouse, ou un
-ami, a manquée et qu’il serait bon, néanmoins,
-de ne point laisser définitivement fuir. — Ce
-dernier mot, en tout cas, vous ne l’entendrez
-jamais sur les babines des chauves-souris
-observées au nid et nourries par vous. Il faut
-bien admettre ici, jusqu’à un certain point,
-cette fixité et cette stabilité qui permettent
-de donner le nom de langage à une
-série, si rudimentaire soit-elle, de sonorités
-vocales dans le gosier d’un animal.</p>
-
-<p>Série rudimentaire : douze sonorités en tout,
-à une ou deux unités près !… Mais que l’on
-relise cette émouvante <i>Histoire des Voyages</i>,
-chère à M. Bergeret et célèbre grâce à lui, où
-sont relatées toutes les expéditions maritimes
-qui, du commencement du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle à la moitié
-du <small>XVIII</small><sup>e</sup>, contribuèrent à chasser le mystère
-de notre étroite planète, et à diminuer
-l’étendue du domaine que l’homme considère
-comme son fief. Seize gros volumes chez Didot,
-libraire, quai des Augustins, à l’enseigne de la
-Bible d’or, Paris ; seize gros volumes dont
-l’édition, après la mort ou le renoncement de
-la veuve Didot, fut laborieusement poursuivie
-jusqu’au <small>XX</small><sup>e</sup> par Arkstée et Merkus, d’Amsterdam,
-puis par Rozet et Maradan, Parisiens,
-puis par un certain Panckoucke qui était peut-être,
-en somme, d’origine britannique, — car
-c’était l’époque où la France perdait avec tant
-de nonchalante bonne grâce son titre de dominatrice
-des mers et son empire colonial…</p>
-
-<p>Vingt gros volumes, qui me semblent plus
-courts que bien des romans et que je ne me
-lasserai probablement jamais de relire ! On y
-trouve de ces descriptions nues et saisissantes,
-comme seuls en peuvent concevoir des yeux merveilleusement
-neufs ; les pays gâtés ou perdus
-revivent avec leur faune et leur flore vierges,
-leurs ressources et leurs habitants encore anonymes,
-ou dénommés, quelle que fût leur
-couleur, quels que fussent leurs usages,
-Indiens… Mais les bêtes sont-elles moins mystérieuses
-pour les sages d’aujourd’hui que ne
-l’étaient alors les « Indiens » pour les beaux
-aventuriers du monde ?</p>
-
-<p>Or, à chaque récit de voyage en Océanie, en
-Patagonie, en bien d’autres lieux encore, reviennent,
-refrains apitoyés, à peine méprisants
-ou ironiques, des phrases comme :</p>
-
-<p>« Il ne paroît point que le parler des gens de
-ce pays comporte plus de cent mots, et encore,
-selon les accents qu’ils y mettent ou la plus
-ou moins grande rapidité avec laquelle ils les
-prononcent, ces mots peuvent-ils changer de
-sens du tout au tout. Nous essayerons néanmoins
-de donner un échantillon de leur langage :
-ainsi <i>turo</i> signifie nourriture, mais signifie
-aussi beau temps, comme si c’étoit le beau
-temps qui leur apportoit la nourriture… »</p>
-
-<p>Ceci est noté dans le relation du voyage de
-Kolben au pays des Hottentots (1713). Cet
-explorateur hollandais avait fait un long séjour
-dans leur pays, et remarquait, en fin de compte,
-que « la prononciation des Hottentots est accompagnée
-de tant de vibrations, de tours et
-d’inflexions de langue, qu’elle ne paroît qu’un
-bégayement aux oreilles des étrangers… Il est
-fort difficile, et peut-être impossible, pour un
-étranger d’apprendre jamais leur langage… »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A l’encontre de la plupart des gens de me génération,
-je suis assez fier d’avoir été jadis fort
-en grammaire, et même fort en thème ; cette
-vertu peu fréquente prépare des joies tranquilles,
-inattaquables, dont on peut être assuré
-pour toute une vie, et qui vous valent dans
-le secret du cœur mûri de bien savoureuses
-satisfactions. Ceci dit, rien d’étonnant à ce
-que j’eusse rêvé, dès que je connus bien Noctu,
-d’établir, un jour dans l’avenir, un lexique
-et peut-être même une syntaxe de la langue
-qui lui est propre. Risquer aujourd’hui pareille
-tentative serait puérilité de ma part.</p>
-
-<p>Et ceci pour les raisons qui laissaient Kolben
-découragé devant la difficulté, non pas tant de
-l’interprétation que de la transcription d’une
-sonorité hottentote. Nul doute que, depuis Kolben,
-les Hottentots de race pure eux-mêmes,
-s’il en reste, n’aient profité des bienfaits de la
-civilisation et acquis un parler plus transcriptible.
-Mais pour donner sur le papier une sensation
-auditive exacte des quelques douze
-mots des chauves-souris d’Europe, il ne suffirait
-pas d’un jeu de voyelles truquées et de
-consonnes modifiées parce qu’inexistantes dans
-la plupart des graphies humaines ; il faudrait
-tout un système de notations, tenant compte
-de la quantité et de l’acuité ou de la gravité du
-son, et je crois avoir dit que je n’entendais rien
-à l’écriture musicale ; il faudrait enfin, pour un
-seul mot, des pages d’explications, de précisions
-et de commentaires. Je ne dis pas que
-l’étude serait sans intérêt, mais je ne la crois
-pas indispensable en ce discours et j’aime mieux
-la signaler à la curiosité des autres chercheurs
-que l’entreprendre moi-même.</p>
-
-<p>Pourtant, puisque Kolben eut le courage
-d’écrire le mot <i>turo</i>, à propos du parler des
-Hottentots, au cours de sa relation de voyage,
-il y aurait quelque pusillanimité à ne pas tenter
-de noter ici le mot qui se rapporte à un ordre
-de sentiments et de besoins très proches dans
-le langage de Noctu.</p>
-
-<p>A titre d’échantillon, je signalerai donc que
-le mot, ou la phrase, qu’on peut sans hésiter
-traduire en français par <i>j’ai faim</i>, s’imprimerait
-approximativement chez nous par : <i>M’vrou-ou-ik</i> ;
-à noter que <i>m’vrou</i> est une syllabe longue,
-<i>ou</i>, une syllabe très brève, et <i>ik</i>, une syllabe
-demi-longue lancée à un octave au-dessus des
-deux autres. <i>J’ai très faim</i>, se dit en répétant
-deux fois la phrase, plus rapidement. <i>Je meurs
-littéralement de faim</i> s’exprime en ajoutant les
-<i>m’vrou-ou-ik</i> aux <i>m’vrou-ou-ik</i>, mais avec une
-telle volubilité qu’ils sont alors produits par
-une seule émission de voix, les trois syllabes
-étant liées et fondues en une audacieuse synérèse.</p>
-
-<p>Je pense que cet exemple suffit. Quoique
-j’aie avoué plus haut tout ce qu’il y a nécessairement
-de puéril et d’imparfait en de telles notations, — qu’il
-s’agisse de chauves-souris ou
-de singes, — je ne regrette pas de m’être laissé
-aller à ce jeu, en passant. Car ici ressort une
-réalité infiniment troublante, une incontestable
-analogie constructive et syntaxique entre le
-langage de Noctu et les langages humains les
-plus primitifs. En celui-là comme en ceux-ci,
-c’est par le redoublement ou la répétition du
-mot que s’exprime l’énormité ou la quantité
-considérable de l’objet, comme aussi l’intensité
-du sentiment ; redoublements et répétitions
-constituent le superlatif, et déjà sans doute le
-comparatif, dans ces frustes grammaires.</p>
-
-<p>Les soldats de notre armée noire transposent
-ces habitudes linguistiques jusque dans notre
-parler à nous.</p>
-
-<p>Écrivant ceci, je ne puis m’empêcher de penser
-à mon ami Moussi-Bebeker, tirailleur sénégalais,
-bambara, pour qui « y a bon », n’était
-guère qu’une simple formule de politesse, mais
-qui, lorsqu’il s’agissait d’une satisfaction de
-qualité rare, et notamment de l’offre d’une bouteille
-aux environs de notre commun hôpital,
-multipliait les bon-bon-bon à l’infini, avec une
-volubilité qui croissait selon l’agrément du vin
-ou la gravité de sa soif.</p>
-
-<p>Je suis si peu parvenu à lui apprendre l’usage
-d’un adverbe comme <i>très</i>, qu’il prit celui-ci, en
-définitive, pour un synonyme de <i>bon</i>. Au terme
-de nos relations, tout ce que j’avais pu obtenir
-de lui, c’était qu’il exprimât son contentement
-par : « Y a très très très… » Pure courtoisie
-de sa part, désir de s’exprimer en un dialecte
-qui m’était spécial et auquel je semblais tenir…
-Mais, du moment qu’il employait l’adverbe très,
-le mot bon, à sa suite, lui eût fait l’effet d’un
-pléonasme ridicule.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>Au reste, pour qu’aucun doute ne demeure,
-penchons-nous de nouveau vers Noctu en son
-ménage.</p>
-
-<p>Qui dit conversation véritable entre êtres
-humains, conversation poursuivie et posée, ne
-peut en concevoir l’idée sans l’accompagnement
-d’une mimique et sans que s’entre-croisent les
-regards des interlocuteurs.</p>
-
-<p>J’ai dit que ce n’était pas le cas chez les
-singes, du moins tels qu’il m’a été donné de
-les voir. On ne saurait non plus écrire le mot
-de conversation, sinon en manière de plaisanterie,
-à propos de chiens ou de chats se disputant
-un os ou une amoureuse ; non plus à propos
-de cochers de fiacre parisiens comme il en
-existait encore il y a quelque vingt ans et
-qui, sans même tourner la tête l’un vers
-l’autre, s’adressaient au passage de joviales ou
-hargneuses injures : il n’y a là ni conversation
-ni langage (même quand il s’agit de cochers de
-fiacre), mais simplement expansion sonore
-d’un cœur à tort ou à raison trop gonflé ou trop
-lourd.</p>
-
-<p>Penchons-nous vers Noctu en son ménage,
-vous dis-je, et aussitôt les dissertations deviennent
-parfaitement inutiles : la conviction
-naît. Ces gens-là se racontent des choses, se
-communiquent des impressions, échangent des
-mots tendres ou s’invectivent. La mimique est
-encore plus compréhensible et traduisible que
-les syllabes ou les mots : les dents se découvrent
-plus ou moins, le nez grimace, les
-yeux clignotent, le front se plisse ou se défripe
-selon les cas ; les gestes, eux aussi, sont là ;
-l’aile reprend cet aspect de cape que j’ai déjà
-décrit à propos de Noctu allaitant son enfant ;
-la main entoilée donne la parfaite illusion d’un
-bras sans main s’agitant avec plus ou moins de
-véhémence sous une draperie vestimentaire,
-avec une précision, une opportunité à nous-mêmes
-sensibles, et que l’auteur de l’<i>Institution
-oratoire</i> aurait probablement admirées et
-louées, peut-être même citées en exemple, s’il
-eût connu les mœurs et coutumes de la chauve-souris.</p>
-
-<p>Et puis, les regards se croisent, ou s’appuient
-les uns sur les autres, ou se détournent vers
-l’objet dont il est question : l’enfant presque
-toujours, ou les insectes que ma munificence
-vient d’apporter au ménage, ou la couleur de
-l’heure que masque et dénature mon visage
-inquiétant… L’enfant presque toujours ! Ces
-pauvres diables, quand ils vivent en famille, sont
-des éducateurs consciencieux, tatillons même
-et assez souvent incohérents ; ils adorent leur
-rejeton, le choient, se disputent âprement son
-voisinage et ses caresses ; puis, sans raison bien
-apparente, celui des deux conjoints qui s’est
-montré trop sévère ou trop tendre se fait dire
-des sottises par l’autre, et une véritable scène
-de ménage s’ensuit.</p>
-
-<p>Il ne serait pas nécessaire d’avoir beaucoup
-d’imagination pour se croire transporté dans
-un milieu de bourgeois français nécessiteux.
-La mère, plus impulsive, gifle le petit plus volontiers
-et plus fréquemment que le mâle ; je
-regrette que le mot gifle soit impropre, puisque
-la structure de la chauve-souris lui permettrait
-en somme de lancer un bon coup d’aile dans la
-figure de sa fille ou de son fils ; mais je dois à
-la vérité d’avouer que le châtiment consiste en
-menues morsures, qui font brailler la gamine
-à la façon de Totor ou de Nénette corrigés pour
-de courantes menues bêtises. Après quoi, si c’est
-madame qui a donné la correction, monsieur
-s’en prend le plus souvent à madame, et réciproquement.
-Il arrive aussi que tous deux s’entendent
-pour cogner ensemble. Le bébé, selon
-son caractère, manifeste plus ou moins haut
-sa fureur et sa vexation.</p>
-
-<p>En vérité, ne sommes-nous pas « chez nous »,
-nous autres hommes ?</p>
-
-<p>Les motifs de ces corrections données par la
-mère, le père ou tous les deux, je ne crois pas
-qu’il serait très difficile de les élucider.</p>
-
-<p>Je n’en veux retenir qu’un qui saute aux
-yeux, et qui est d’ordre hygiénique ; à peine
-l’enfant est-il capable de se traîner sur ses pauvres
-pattes, qu’il veut, comme une grande personne,
-prendre sa part du festin que lui offre le ridicule
-géant ; si la mère ou le père n’estiment pas
-que le moment en soit venu, que cela risque de
-nuire à sa santé, — j’ai assez montré, je pense,
-le souci qu’ont mes bêtes de leur race menacée, — corrections
-et gronderies retentissantes,
-suivies de chamailleries qui ne le sont pas
-moins… Elles ne le sont pas moins non plus,
-chamailleries, gronderies et corrections, quand
-la mère estime que le moment est venu de
-sevrer l’enfant et que celui-ci s’obstine à vouloir
-téter encore.</p>
-
-<p>Le ménage Noctu apporte donc incontestablement
-une activité un peu brouillonne, assez
-humaine, et incontestable, à l’éducation de
-son rejeton. Peut-être aussi apprend-il à celui-ci
-l’art de s’exprimer convenablement dans le
-langage de la race ; nouveau-né, l’enfant de
-Noctu crie comme un simple bébé ; il ne part pas
-du gîte, il ne prend pas l’essor sans <i>savoir parler</i>
-comme père et mère, c’est-à-dire avant la
-fin de juillet, et bien plus souvent vers la fin
-d’août, — car, dans la race des noctuelles, les
-époques des accouplements et des naissances
-sont beaucoup moins fatales que chez la plupart
-des bêtes, ce qui les rapproche encore de
-nous. Ce qui est sûr, c’est que l’enfant, dans le
-ménage Noctu, est instruit, éduqué, gâté (même
-maladroitement parfois !) aussi longtemps qu’il
-est possible.</p>
-
-<p>Après ses premiers vols, il retrouve quotidiennement
-sa place au nid ; et, à peu près
-certainement, si ses parents ne sont pas de ces
-aristocrates qui demeurent dans leur hôtel particulier
-en hiver, il les suit et dort près d’eux dans
-l’habitation hivernale commune à plusieurs
-familles.</p>
-
-<p>L’enfant, fille ou garçon, ne se considérera
-en aucun cas comme nubile avant d’avoir
-hiberné. Je ne sais si d’autres que moi ont professé
-une opinion contraire ; j’entends garder
-jusqu’au bout mon horreur des observations
-transmises, écrites ou orales ; mais vingt-cinq
-années d’expérience me laisse croire que j’ai
-raison d’affirmer cela.</p>
-
-<p>J’ajoute que, contrairement à ce qu’a conté
-un savant, par ailleurs digne de toute admiration
-et de tout respect, Noctu n’enseigne pas
-à son enfant l’art du vol en l’emportant dans
-les airs accroché à ses épaules. L’art du vol est
-inné chez le bébé ; et l’adolescent, ainsi que
-je l’ai noté lors du départ un peu ingrat de ma
-première pensionnaire et de son fils, risque du
-premier coup la mort ou sa chance de vivre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>D’où vient cette légende d’une chauve-souris
-voyageant accrochée aux épaules d’une
-autre ? Pour ma part, cela non plus, je ne l’ai
-vu jamais. Il ne saurait donc y avoir ici aucune
-confusion ni lieu de dire, par exemple, à propos
-de ces vols à deux, qu’ils signifieraient,
-sinon apprentissage aérien, du moins voyage
-de noces. De ce fait que la plupart des insectes
-ailés célèbrent leurs heures nuptiales au-dessus
-du sol, n’allons pas enfantinement inférer
-que l’exception monstrueuse, le mammifère
-volant, agit de même.</p>
-
-<p>A la vérité, les conditions dans lesquelles
-celui-ci s’accouple me demeurent assez mystérieuses.
-Nous connaissons la fidélité conjugale
-de Noctu, son amour d’une vie très
-réellement familiale, et je crois avoir déjà fait
-allusion à sa pudeur, ou à je ne sais quoi
-qui, évoquant irrésistiblement ce mot dans
-l’âme, le fait affleurer à mes lèvres, le laisse
-tomber de ma plume. Tentant ici de rapprocher
-l’homuncule-volant de l’homme, je n’insisterai
-pas cependant sur ce point ; car la pudeur,
-dans l’humanité, est un sentiment d’invention
-assez récente, et qui participe à l’incertitude de
-ces modes en matière d’amour que j’ai signalée
-dans <i>Vie de Grillon</i>.</p>
-
-<p>« La pudeur », écrit à peu près, je ne sais
-plus où, M. Anatole France, « est une forme
-ou un dérivé du sentiment de la propriété… »</p>
-
-<p>Je veux bien. Mais il ne paraît pas que les
-femmes indigènes d’O’Taïti, recevant Cook,
-Bougainville, leurs officiers et leurs hommes
-d’équipage, aient soupçonné que la pudeur existât,
-alors que, malgré une civilisation confinant
-à l’état de nature, elles possédaient le sentiment
-de la propriété au point de ne pratiquer le vol
-que sournoisement.</p>
-
-<p>L’<i>humanité</i> de Noctu, si je croyais devoir
-davantage m’étendre, c’est d’autres constatations
-que je tenterais de la dégager.</p>
-
-<p>Je la montrerais notamment malade à notre
-manière, phtisique peut-être parfois, partageant
-avec nous diverses misères physiologiques,
-dont le goitre. Un rapport à l’Académie
-de Médecine aurait même, m’a-t-on dit, rendu
-mon personnage responsable de cette affection
-chez mes semblables. Je n’ai pu avoir connaissance
-de ce rapport, j’en ignore la teneur ; j’ai,
-d’autre part, constaté personnellement que bon
-nombre de chauves-souris sont en effet goitreuses ;
-mais, de ce que Noctu est soumise à
-des maux frères des nôtres, y a-t-il lieu de
-conclure que c’est à son influence que nous devons
-ceux-ci, lorsqu’ils nous atteignent à notre
-tour ? Et n’a-t-on pas, en somme, considéré il y a
-quelques années comme parfaitement honorable
-pour certains singes anthropomorphes,
-qu’ils pussent se laisser inoculer avec succès
-les germes de telle maladie qui semblait être
-rigoureusement réservée à l’espèce humaine ?…</p>
-
-<p>Adieu, petite sœur ailée et malheureuse !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIVRE VII<br />
-<span class="small">L’ADIEU A NOCTU</span></h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Adieu Noctu !</p>
-
-<p>O frêle chose soyeuse et long-voilée, qui
-sembles porter d’avance le deuil de ta race au
-delà du deuil de toi-même, c’est ici que je dois
-te dire adieu, pour cette saison. Ici, c’est encore
-et toujours mes Landes, et le beau presbytère
-campagnard où m’accueillit, il y a quelques
-jours, un grand poète trop modeste, ami entre
-les amis. Où pouvais-je mieux me désassocier
-des pensers et des sentiments parfois très
-lourds que la connaissance de ton sort m’a
-fait subir, durant que je tentais de raconter
-telles circonstances de ta vie, vue de mes yeux
-enfantins ou virils ?</p>
-
-<p>Plus d’un an, déjà, que j’ai commencé
-d’écrire ton histoire ! Qu’en sera-t-il ? Que saura-t-elle
-indiquer, en fait de connaissance
-d’eux-mêmes, aux hommes, — et surtout à
-ceux des hommes qui, plus riches de loisirs et
-de science que je ne le suis, relèveront mes
-omissions et peut-être mes erreurs ?… Je ne
-crois pas m’être trompé sur ton compte, mais
-je suis sûr d’avoir oublié bien des choses, et
-d’en avoir rejeté de parti pris d’autres, sur lesquelles
-j’étais mal fixé moi-même, ou qui
-eussent risqué de passer, dans le monde des
-instituteurs de sagesse, pour de la fantaisie,
-de la poésie, de la légende, du roman.</p>
-
-<p>Et pourtant…</p>
-
-<p>Mais cet adieu n’est pas éternel, si quelque
-vie encore m’est prêtée, parce que j’ai la sincère
-persuasion que toi-même et les autres bêtes
-avez de précieux renseignements à m’apprendre,
-à nous apprendre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voici un soir si beau que je sens ma plume
-inégale à s’emparer de lui. Noctu tente ses
-premiers ballets aériens, précurseurs de la
-retraite hivernale. Et ici se présente un cas
-particulier que je ne saurais élucider dès à
-présent. Encore une omission ! Tant pis, et
-que ma sincérité jaillisse de ce que je viens
-d’écrire !</p>
-
-<p>L’année 1921 a été exceptionnelle au point
-de vue chaleur et sécheresse. Octobre à son
-milieu est plus orageux et brûlant qu’août en
-son éclat ordinaire. Et voilà, de ce fait, mes
-amies ailées qui n’ont guère envie d’hiberner,
-ni moyen de vivre. Car, du moins dans ce
-pays-ci, les insectes dont elles peuvent se
-nourrir, plus vieux, ou plus heureusement
-évolués qu’elles, sont à peu près tous morts,
-tranquillement, — ou meurent. Le soir bleuit le
-pré devant lequel j’achève ce livre, en face d’un
-clocher et du ciel. Les oiseaux se sont à peine
-tus que Noctu, Raton-volant et Roussette circulent
-fiévreusement, à la poursuite des très
-rares proies dont la conquête est une vertu.
-Dans la génération à venir, dans celle qui sera
-capable de se réveiller au printemps prochain,
-de produire ou de naître, quelle hécatombe !
-Que de manquants et de manquantes à l’appel,
-quand reviendra la saison où Aphrodite ressuscitera
-Adonis, parmi ceux et celles qui, ce soir,
-regagneront les fissures des vieux murs ou les
-trous des vieux arbres voisins, le ventre à peu
-près vide, en se demandant peut-être pour
-quel crime elles sont ainsi torturées ?</p>
-
-<p>Car, à ces bêtes qui ont un langage, qui ont,
-en outre, tant de traits humains, pourquoi une
-mémoire, embryonnaire d’ailleurs elle aussi,
-serait-elle déniée ? Imaginons-les comptant
-leurs morts au printemps prochain, et faisons
-un retour sur nous-mêmes, sur des années
-qu’un « soi-disant » progrès nous autorise à
-juger exceptionnelles.</p>
-
-<p>Nous aussi, nous comptons nos morts, et
-les morts du monde entier, du monde en faillite.
-En faillite, pourquoi ? A cause du <i>progrès</i>
-trop rapide, de ce progrès cher à quelques
-imbéciles. Noctu a cru devoir prendre des ailes,
-ou a été forcée de les prendre : elle en meurt, et
-sa race en meurt aussi ; nous, nous avons cru
-devoir les prendre, — tout court, et les prendre
-artificielles, encore ! — Le résultat ? Voici : les
-guerres, monstruosités inévitables entre animaux,
-et même entre végétaux, au lieu de supprimer
-comme autrefois quelques milliers d’individus,
-en suppriment maintenant des millions.
-Le progrès, c’est Homais fait raison
-humaine, telle que l’entendent les imbéciles
-dont j’ai parlé ici et ailleurs.</p>
-
-<p>Les chauves-souris, comptant leurs morts
-au printemps prochain, prononceront peut-être
-en leur langage, le mot de cataclysme mondial…
-Mes lecteurs, mes amis, vous me comprenez ?
-Je crois, je suis même sûr que, nous
-autres hommes aussi, nous sommes décidément
-mal équipés pour une longue traversée
-dans le temps, sur l’infime espace de la planète
-Terre. Un paysan, — non pas landais, mais
-breton, — me disait il y a quelques années,
-avec cette conviction placide et augurale qui
-distingue ceux de sa race :</p>
-
-<p>— C’est à croire que toutes les fois qu’on
-trouve le moyen de guérir une maladie, Dieu
-en invente une autre, car jamais les hommes
-n’ont vécu mieux ou plus « long » en notre
-époque qu’autrefois.</p>
-
-<p>Sous la brutalité de la formule, quelle vérité
-tombait des lèvres de cet humble ! Non que je
-nie l’immense dignité de ceux qui se consacrent,
-et parfois en risquant leur propre vie,
-à chercher des remèdes à nos maux physiques,
-à nos périls de mort antidatée. Mais qui pourrait
-certifier que ce ne soit pas, précisément,
-ce que les imbéciles appellent <i>progrès</i> qui les
-ait contraints et liés à leurs études ?</p>
-
-<p>La planète Terre, à moins de cataclysme
-non pas mondial, mais céleste, a devant elle
-des millions d’années autorisant l’homme à y
-vivre. Mais le faux progrès aurait bien des
-chances d’en supprimer l’homme, le « parvenu
-orgueilleux », d’ici des temps <i>relativement</i> aussi
-proches que ceux que je dénonce pour la
-chauve-souris, si ses néfastes effets se reflétaient
-en des guerres pareilles à celle que nous
-venons de subir. Ayant côtoyé ici des questions
-pour lesquelles j’éprouve une parfaite horreur,
-et qui sont les politiques, je me garderai,
-en pareil livre, d’éclairer parfaitement ma
-lampe. A l’humilité un peu attristée que me
-conseille, à tort ou à raison, la couleur de
-l’heure, je voudrais répondre tantôt servilement,
-tantôt insolemment. Je ne saurais pourtant
-laisser passer les lignes que je viens d’écrire
-sans leur donner une conclusion brève, car de
-faux amis pourraient les détourner de leur
-sens : l’étude du ciel d’en bas m’a rendu
-patriote et militariste, individualiste aussi…
-Pour vivre, — c’est de l’humanité que je parle, — il
-faut la guerre ; mais il ne la faut pas telle
-que nous venons de la subir et que nous la
-pratiquerons, en plus atroce, demain peut-être ;
-les végétaux et les insectes les plus
-infimes passent leur vie à s’entre-tuer ; je ne
-tiens pas pour absolument certain que ce soit
-là une loi valable dans tous les mondes de
-l’espace, mais la façon dont la vie s’est organisée
-sur le nôtre nous oblige, nous les rois de
-la planète Terre, à subir cette loi au même
-titre que les plantes et les animaux. Je ne pense
-pas qu’on me prenne, après cette profession,
-pour un partisan du désarmement, en dépit de
-l’épouvantement dont la seule idée des prochaines
-guerres me glace.</p>
-
-<p>Il ne s’agira plus alors de l’anéantissement
-d’une nation, mais de celui même de l’humanité.
-Quatre années de carnage ont suffi à la faillite
-matérielle du monde, au déséquilibrement des
-sentiments et des pensées dans les âmes les
-plus nobles, au retour vers la barbarie et la
-misère absolues d’un peuple qui était, quoi
-qu’on raconte à présent, en grande partie européen.
-On parle du fatalisme, de la résignation
-slave : à combien de défaites morales ou
-physiques les peuples vainqueurs ne se sont-ils
-pas eux-mêmes abandonnés ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous n’avons pas le droit de désespérer de
-l’avenir humain. Mais le parvenu orgueilleux
-doit employer tous ses efforts à se rabaisser à
-sa juste valeur et à sa juste taille. Si, parmi les
-dons à nous accordés par celui que j’ai appelé
-ailleurs l’Usurier indulgent, nous ne cultivons
-pas l’<i>humanité</i>, la bonté, l’amour de la beauté, — termes
-vagues, — du même élan, du même
-cœur que l’intelligence et la raison, mots dont
-on sait le cas que je fais, nous autres aussi
-nous n’en avons plus pour bien longtemps. La
-plupart de nos inventions ne sont que des pis-aller
-lamentables, comme les ailes de ma bête.
-S’il ne s’allie avec le progrès de l’âme, avec
-l’ascension intellectuelle et morale, le progrès
-tout court n’est et ne saurait être qu’un instigateur
-de discordes, un moteur d’activités
-déraisonnables, un ferment de cupidités, un
-tripoteur de mauvais or, donc un fomentateur
-de guerres, donc, — les guerres, devenant par lui
-de plus en plus cruelles et ruineuses, — une
-cause directe de régression, de marche à la
-mort.</p>
-
-<p>Or, depuis que l’humanité est entrée dans
-sa propre histoire, il y a eu des hauts et des
-bas, mais il serait puéril d’affirmer qu’elle ait
-montré une réelle avidité de cette ascension
-intellectuelle et morale, indispensable à sa vie.
-Supputant la valeur des actes et considérant,
-d’une part, un roi sauvage des autres âges
-qui mange son prisonnier de guerre, d’autre
-part Guillaume II et quelques financiers qui
-bouleversent le monde du seul jeu de leur
-volonté, je ne puis, quoi qu’il m’en coûte, ne
-point crier à la décadence. Encore quelques
-dégringolades de ce genre, et ces pages prendront
-toute leur valeur, s’il reste encore quelqu’un
-qui sache lire.</p>
-
-<p>Mon optimisme incorrigible m’inclinerait
-parfois à croire que l’histoire de l’humanité ne
-représente qu’un âge ingrat dont la pré-histoire
-fut l’enfance. Mais toujours s’impose à moi la
-pensée des millions d’années durant lesquelles
-la Terre permettra la vie, telle que nous l’imaginons,
-à ses créatures. Serons-nous capables
-de <i>tenir le coup</i>, de ne pas laisser tomber le
-sceptre ?</p>
-
-<p>L’optimisme l’emporte cette fois encore ; je
-me laisse glisser mollement sur la pente ; et,
-malgré la tentation, malgré le jeu d’imagination
-qui se propose en outre, ce n’est pas dans ce
-livre-ci que je tenterai de prévoir et de décrire
-<span class="small">L’ÊTRE QUI VIENDRA</span>, ou plutôt <i>qui viendrait</i>, — comme
-nous croyant en Dieu, comme nous
-(ou à sa façon) intelligent et raisonnable, — si,
-jamais, et par notre faute, de nos mains le
-sceptre venait à tomber.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Adieu, Noctu !</p>
-
-<p>Cette fois, la nuit va exister tout à fait,
-comme une récompense du jour, et c’est l’heure
-entre toutes préférée ; je regarde naître les
-étoiles ; je suis, de mes yeux déjà lassés par
-trop de soleil, par trop de lampes et de flammes,
-les capricieux vagabondages de la petite amie
-ailée et malheureuse que j’ai tenté de faire
-chérir ici.</p>
-
-<p>Toujours le même décor ; toujours les
-catalpas, les platanes, et le clocher en face de
-moi. En cet automne de douceur anormale,
-les catalpas offrent à la transparence du ciel
-des feuilles d’émeraude à peine roussie ; les
-troncs des platanes sont violemment violets.
-Heure entre toutes préférée, heure que je
-reconnais toujours et aime du même cœur, en
-dépit de la sournoise avance de l’âge ! Lorsque
-c’est, en outre, ce bel et tiède automne, comment
-résister à tant d’harmonie et charme,
-comment ne pas céder au rêve de devenir, sous
-son conseil, plus maître de soi-même et des
-événements, plus fort, plus sage, meilleur ?</p>
-
-<p>Heure entre toutes préférée ! L’orage menace ;
-le vent, qui vient de la mer proche,
-roule dans les bas-fonds du ciel des nuages
-qui l’obscurcissent prématurément, effarent
-les suprêmes insectes volants et restreignent
-encore le bénéfice alimentaire de Noctu, pour
-ces vingt-quatre heures-ci ; présage sinistre,
-des feuilles de platanes dont la forme imite
-la découpure de ses ailes, et dont la couleur,
-sous celle du ciel, n’est pas très distincte de la
-sienne, s’envolent au vent. Les vieux mots
-tragiques et sublimes reviennent à ma mémoire :
-je comprends mieux que jamais le sort
-des générations des hommes et des feuilles, et
-de toutes les races animales ou végétales
-à qui notre monde consent à prêter la vie.</p>
-
-<p>De toutes les races, et de tous les individus
-de ces races. Heure entre toutes préférée,
-heure des étoiles et du vieux Pile, heure du
-labeur fini et des jeux graves, des jeux qui
-préparent dans les âmes enfantines l’essor de
-l’amour humain et divin ! Les prochaines
-amoureuses y passaient dans les ineffables
-paysages du rêve, et les étoiles étaient au ciel,
-et Noctu volait si près de mes cheveux…</p>
-
-<p>Amoureuses !</p>
-
-<p>Amoureuses, ou amours qu’on souhaitait,
-pour mieux dire : petites formes féminines
-blanches passant dans la pénombre avec
-autant de grâce et de sainteté que dans le
-plus païen ou le plus chrétien des poèmes
-inoubliables ! Tout était là. Tout : présent
-savoureux, avenir qui semblait immense, infime
-passé… Celles dont on rêvait promenaient
-des robes toutes blanches, et étaient encore
-des gamines… De ces visions de tendresse si
-vaguement perçues parfois, toutes les aspirations
-naissaient qui méritent qu’un homme ait
-droit à la vie sur la planète Terre, et que son
-passage s’y marque de quelque lumière et de
-quelque dignité : amour du beau et amour du
-divin ! La première joue qui s’offrit à ma lèvre,
-vers ma seizième année, était la même admirable
-chose qu’un vers de Théocrite ou de
-Chénier, lancé comme un rayon de lumière
-dans mes yeux, puis chantant éperdument
-dans mon cœur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Adieu, Noctu !</p>
-
-<p>Ce n’était pas seulement l’heure entre toutes
-préférée, c’était aussi l’heure entre toutes bénie,
-puisque l’angélus y ajoutait sa voix charmante
-et grave. Alors, l’élan vers l’avenir emportait
-les rêves du présent, les balayant, pour ainsi
-dire, et faisant place nette aux aspirations plus
-hautes : au delà du goût qu’offre une joue de
-jeune fille, il y avait l’amour de l’amour humain,
-tel qu’il se doit concevoir, immuable,
-entier, confiant, pur, et qui fait de deux êtres
-des forces et des douceurs appuyées les unes
-sur les autres ; au delà du plaisir de voir naître
-les étoiles, au delà de l’involontaire caresse
-de ma petite amie ailée volant tout près de mes
-cheveux, il y avait comme un désir affamé de
-savoir et de comprendre ; il y avait toutes les
-voix des bêtes du ciel d’en bas, familières à la
-saison, et qui me répétaient inlassablement le
-conseil dont je ne me suis pas lassé : écoute
-et regarde… Il y avait surtout la divinité de
-l’heure, de ses bruits, de ses parfums, de ses
-couleurs.</p>
-
-<p>Ainsi, l’on s’approchait du divin par une
-pente toute facile et, à vrai dire, irrésistible, — irrésistible
-au point que nul mérite ne fut
-jamais en moi de m’y laisser aller. Point de
-vagues aspirations, point d’effusions romantiques,
-point de rêveries vaguement lamartiniennes
-vers la certitude d’un au-delà que j’ai
-toujours portée allègrement, vers laquelle je
-marche, chaque an, avec une peine chaque
-an diminuée par la lumière dont je suis sûr.
-Paix des nuits et des jours ; nulle fièvre à mes
-tempes. L’insomnie même était et demeure
-heureuse.</p>
-
-<p>Il est une clarté qui ne se discute pas et qui
-doit être précisément celle que j’ai toujours
-cherchée, quand l’heure de Noctu, qui est
-l’heure d’entre chien et loup, me sollicitait vers
-l’infini et me guidait vers la voie certaine. J’ai
-fait tout ce qu’il était possible pour ne m’en
-jamais écarter. Les fautes que je regrette sont
-de celles qu’on ne peut véritablement déplorer,
-parce que l’on marchait dans la nuit et par
-des sentes hasardeuses. Les sentes ont rejoint
-la grande route et je suis sûr que le seul astre
-valable prépare sa montée à mon horizon.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Adieu, Noctu !</p>
-
-<p>La nuit est tout à fait noire à présent et tu es
-rentrée au gîte précaire, affamée sans doute.
-Nuit tout à fait noire où les pensées succèdent
-aux aspirations ! Les nuages ne se sont appliqués
-au ciel que comme pour me permettre
-de voir un peu clair dans ma propre obscurité.
-Et qu’y vois-je, créature malheureuse ? Un
-peu de la destinée humaine, beaucoup de ta
-destinée : ton sommeil s’impose prématurément ;
-comme je te plains, moi, dont le sommeil,
-tout à l’heure, sera une trêve amicale
-entre la vie et le songe !</p>
-
-<p>Le vent qui vient de la mer, <i>que bouhe de le
-mâ</i>, ou <i>que bufa de la mar</i>, comme on dit
-en divers dialectes de ma vraie langue, s’est
-réveillé soudain, ainsi qu’un enfant heurté
-dans un riche berceau par une servante maladroite
-ou trop dévouée. Il accourt, alourdi de
-trésors sylvestres et palustres ; toute l’odeur de
-l’automne, des feuilles de platanes brûlées, des
-pins exténués, et ce goût de brouillard qui
-flotte autour de nous, quand c’est la nuit commençante,
-se joint à lui. Et à nous de choisir
-parmi les impressions qu’il apporte.</p>
-
-<p>Je crois que j’ai déjà choisi, pour toujours.</p>
-
-<p>La nuit étroite et fermée s’est ouverte tout
-à coup, parce que le vent souffle plus fort ; il
-s’entend si bien à mettre en fuite les nuages
-qu’il n’a pas de peine à réveiller, à allumer, à
-attiser les étoiles. De grands voiles, dans le
-même moment, se déchirent autour de mes
-pensées… Que pourrais-je espérer comme
-sérénité majeure en ce monde ? La lune amicale
-a cédé elle-même à l’esprit du vent. Le vent
-magicien se résigne à cette clarté qu’il a fait
-naître.</p>
-
-<p>Au delà des catalpas et des platanes, résumant
-et expliquant le sévère paysage, le clocher
-se détache, rigide, strict, seigneurial.</p>
-
-<p>Et, derrière le clocher, il y a la lune.</p>
-
-<p class="ind small">1920-1922.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
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-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
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-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
-</html>
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