diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-22 12:04:33 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-22 12:04:33 -0800 |
| commit | d8380ada104823bc164f2f7735c779bdfde5c6f5 (patch) | |
| tree | f0f5adb389c8d8c60b52c89612ab1c6c8d05eeab | |
| parent | 6474541b3270f886ff2c994e45b8d3a64aacb53a (diff) | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/66665-0.txt | 4552 | ||||
| -rw-r--r-- | old/66665-0.zip | bin | 101130 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/66665-h.zip | bin | 158089 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/66665-h/66665-h.htm | 6410 | ||||
| -rw-r--r-- | old/66665-h/images/cover.jpg | bin | 53909 -> 0 bytes |
8 files changed, 17 insertions, 10962 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..d8d2867 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #66665 (https://www.gutenberg.org/ebooks/66665) diff --git a/old/66665-0.txt b/old/66665-0.txt deleted file mode 100644 index 878b0d3..0000000 --- a/old/66665-0.txt +++ /dev/null @@ -1,4552 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of La Chauve-Souris, by Charles Derennes - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La Chauve-Souris - -Author: Charles Derennes - -Release Date: November 4, 2021 [eBook #66665] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned - images of public domain material from the Google Books - project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAUVE-SOURIS *** - - - - - CHARLES DERENNES - - LE BESTIAIRE SENTIMENTAL - - LA - CHAUVE-SOURIS - - - ALBIN MICHEL, ÉDITEUR - PARIS--22, RUE HUYGHENS--PARIS - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -POÈMES - - _L’Enivrante Angoisse._ (Ollendorff.) - _La Tempête._ (Ollendorff.) - _La Chanson des deux jeunes filles._ (François Bernouard.) - _Le Livre d’Annie._ (François Bernouard.) - _Perséphone._ (Garnier frères.) - -EN PRÉPARATION: - - _La Princesse._ (François Bernouard.) - _La Fontaine Jouvence._ - -ROMANS ET CONTES - - _L’Amour fessé._ (Mercure de France.) - _Le Peuple du Pôle._ (Mercure de France.) - _La Guenille._ (Louis-Michaud.) - _Le Miroir des Pécheresses._ (Louis-Michaud.) - _Nique et ses cousines._ (Louis-Michaud.) - _M. de Tournèves._ (Bernard Grasset.) - _Les Caprices de Nouche._ (Renaissance du Livre.) - _Le Béguin des Muses._ (Renaissance du Livre.) - _Les Enfants sages._ (Renaissance du Livre.) - _Leur tout petit cœur._ (Renaissance du Livre.) - _Cassinou va-t-en guerre._ (G. Crès.) - _Le Pèlerin de Gascogne._ (G. Crès.) - _Les Conquérants d’Idoles._ (G. Crès.) - _La Nuit d’été._ (L’Édition.) _Épuisé._ - _La petite Faunesse._ (L’Édition.) - _Les bains dans le Pactole._ (Albin Michel.) - _Le Renard bleu._ (Albin Michel.) - _Le beau Max._ (Ferenczi.) - -EN PRÉPARATION: - - _Ceux qui parlaient avec les morts._ (Albin Michel.) - -LE BESTIAIRE SENTIMENTAL - - _Vie de Grillon._ (Albin Michel.) - -EN PRÉPARATION: - - _La Société des Fourmis._ (Albin Michel.) - - - - -Il a été tiré de cet ouvrage - -10 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 10. - -25 exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 25. - -75 exemplaires sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuma numérotés -à la presse de 1 à 75. - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. - -Copyright 1922, by Albin Michel. - - - - -A - -CHRISTIANE DERENNES - -tendre et sage clarté de ma mortelle vie, - -ces images des nuits commençantes. - - - - -LIVRE PREMIER - -LES IRONIES DU VIEUX PILE - - - - -I - - -En un lieu joliment ou bellement dénommé Jolibeau, il y avait le jardin -de la sœur de ma grand’mère, entre le jardin du vieil aumônier de -l’Hospice et le jardin du vieux monsieur qui jouait de la flûte devant -la volière de ses poules, dans le dessein bien arrêté de leur apprendre -à secouer en mesure leur tête stupide, et même de leur enseigner la -danse. Je ne sais s’il y était parvenu quand il mourut, ce qui ne date -plus d’hier. - -Jolibeau et ses jardins constituent un faubourg déjà campagnard de ma -ville natale, et qui la domine; il la domine de quelques mètres, mais -comme les collines adverses sont lointaines et que, jusqu’à elles, la -plaine du Lot est absolument plate, cela suffit pour que le paysage, -devant la maison où vivait ma tante, soit dominé par beaucoup de ciel. - -L’enfant s’intéresse de préférence à ceux des objets et à celles des -âmes qui s’offrent à lui le plus libéralement et le plus généreusement. -Aussi, à Jolibeau, mes cousins, mes camarades et moi, regardions-nous -plus volontiers le ciel que les pelouses, les parterres et les -bassins,--ceux-ci pleins, pourtant, d’une grouillante et passionnante -vie. - -Le jour, il y avait souvent, vers la colline de Pujol, de jolis nuages -où nous essayions de reconnaître des monstres et de retrouver des -visages. D’autres fois, le ciel était vide, mais nous nous consolions en -pensant que ce sont ces ciels purs, nus et dépourvus d’images que la -nuit enrichit le mieux. Splendides nuits d’août et de septembre! -Vacances!... Nous avions découvert, je ne sais plus où, une Astronomie -populaire, et bientôt les noms des astres nous furent doucement -familiers: Véga de le Lyre était au zénith dès le commencement de -l’ombre; c’était à qui de nous apercevrait le premier la belle et -bienveillante étoile bleue; il est probable que nous avons triché -quelquefois. - -Puis les jours passaient, le ciel «tournait», Véga glissait à mesure que -raccourcissaient les jours; et Capella bientôt apparaissait vers le -nord, au ras de l’horizon; celle-ci brillait d’un éclat jaunâtre et -louche, sinistre présage de l’automne et de la rentrée au lycée. - -Les constellations que j’aimais le mieux étaient, bien entendu, celles -que le ciel boréal ignore depuis quelques dizaines ou centaines de -millénaires. La Croix du Sud étincelait dans mes rêves et dans mes -rêveries. Ne comptant guère aller la contempler de si tôt aux lieux où -sa splendeur pavoise la voûte nocturne, je ne désespérais pas, en -revanche, d’un menu incident qui eût fait, une nuit ou l’autre, -«tourner» le ciel suffisamment pour qu’elle parvint à charmer les yeux -d’un petit garçon amoureux d’elle. - -Bien entendu, je gardais ces pensées-là pour moi. J’ai eu raison, car -l’incident tant souhaité ne s’est jamais produit. - - * * * * * - -A force de guetter l’apparition des étoiles, j’ai remarqué l’existence -des chauves-souris. Ce fut donc de ma part comme un précoce renoncement -à la contemplation de ce ciel d’en haut dont nous savons tout ce qu’il -est possible de savoir avec nos moyens d’investigation actuels et où, -par conséquent, il n’y a plus momentanément rien à espérer, pour qui -désire avant tout connaître mieux les siens et se mieux connaître -lui-même. Le but de l’astronome, aujourd’hui, selon moi, serait d’abord -d’inventer les moyens de se rapprocher des objets de ses études; il doit -être doublé et même précédé d’un mécanicien, et ne pas se contenter du -matériel dont il use, sous prétexte que la télescopie semble avoir dit -son dernier mot. Je crois, en effet, que des télescopes encore plus -puissants et encore plus perfectionnés n’ajouteront pas grand’chose à -nos conquêtes; nous sommes là au bout d’une possibilité; mais il n’y a -qu’à en chercher une autre, ou d’autres; trop spécialisés de nos jours, -beaucoup de savants, d’ailleurs méritoires et peu aidés, pèchent par -routine, manque d’invention imaginative et excès de timidité. - -Où l’œil humain, même aidé par de colossales lentilles, ne perçoit -encore que brumes et nuages,--et où il ne percevra vraisemblablement -rien de plus désormais par des moyens de ce genre,--une autre machine, -un autre supplément à nos sens risquerait, demain peut-être, d’exercer -victorieusement sa vertu neuve. Personnellement, je crois qu’il n’y a -aucune difficulté à concevoir et même à réaliser la machine à -photographier de loin, la machine permettant de reproduire, d’un point -quelconque des objets que sépare de l’opérateur une distance variable de -zéro à l’infini,--à l’infini théoriquement, et, pratiquement, une bonne -moitié par exemple des millions de lieues qui séparent l’orbite -terrestre et l’orbite de Neptune. - -Peut-être expliquerai-je prochainement tout au long comment m’est venue -l’idée de cette machine. Le principe en est tellement simple qu’il -faudrait un bien grand hasard pour qu’un autre le retrouve avant qu’il -m’ait été donné à moi-même de contempler, le premier, de près, quelques -coins du ciel d’en haut. Mais, que je tienne à les contempler le premier -de près, on m’accordera que c’est excusable, et que je ne ferais pas là -preuve d’un égoïsme excessif. - -Que serait-ce d’ailleurs, sinon uniquement une plus grande part du -secret de ce que nous sommes, que j’irais demander aux planètes -voisines? Je n’attends pas beaucoup plus de la connaissance du ciel d’en -haut que de celle du ciel d’en bas, si féconde en imprévu et en -émerveillements. - -Un soir, entre les astres naissants et mes yeux enfantins, passèrent des -noctuelles; et, comme si j’avais eu dès lors un pressentiment de mes -principales pensées et de mes préoccupations viriles, l’intérêt que -j’éprouvai pour ces bestioles fut tel que, des mois et des ans, trouvant -plus sage de regarder à peine au-dessus de moi et surtout au-dessous de -moi, j’en oubliai les étoiles. - - * * * * * - -Les noctuelles passaient si près de mes cheveux que, parfois, le -battement de leur vol précipité et en apparence incohérent les soulevait -sur mon front comme d’un coup d’éventail. Un peu plus haut, des -chauves-souris plus importantes circulaient, usant d’un vol assez -régulier et où les ailes battaient sagement. Je ne veux même pas -m’inquiéter du nom scientifique de cette race, dont j’appelai bientôt -les représentants, pour moi seul, ratons-volants. La noctuelle adulte -est en général d’un beau gris sombre, velouté, couleur d’ailes de grand -paon de nuit, et elle est pourvue d’un museau de bouledogue, d’oreilles -de carlin. Le raton-volant est de couleur plus fade et terne, moins -oreillard et devancé d’un nez moins épaté. Mais, auparavant, dans les -suprêmes rayons du soleil, un couple de chauves-souris encore plus -considérables, de celles que l’on nomme, je crois, _roussettes_, s’était -laissé tomber d’un recoin du toit de M. l’Aumônier et poursuivait -jusqu’à des altitudes de soixante mètres et plus, une chasse méthodique, -lente, posée et presque diurne encore. - -Telles sont les trois variétés de petits mammifères aériens qui, du -printemps à l’automne, hantent les crépuscules de France. - -Quelques années plus tard, je parvenais à m’emparer d’une roussette de -belle taille, dans la cave d’un antique château dont il ne restait plus -déjà qu’une tour et de vagues ruines, sur une des collines adverses, de -l’autre côté du Lot et à dix bons kilomètres, à vol de chauve-souris, -des jardins de Jolibeau. C’était une créature impressionnante, de -vingt-cinq bons centimètres d’envergure, nerveuse, musclée, se débattant -comme une diablesse quand j’essayais de la saisir dans la cage où je -l’avais logée, nourrissant l’espoir de la rendre plus sociable en la -comblant de friandises et de caresses. C’était, en miniature, un de ces -renards volants qui abondent dans certaines îles océaniennes et que je -n’ai jamais observés, hélas! que le long d’un des plus beaux films qu’il -m’ait été donné de voir, il y a une quinzaine d’années: pelure ocre et -brune, museau chafoin, oreilles droites comme celles d’un chien de -berger alsacien ou malinois... Et quelle dentition! Le pouce de ma main -gauche en porte encore la marque. Ma bête y accrocha ses mâchoires, sans -crier gare, un jour où, justement, j’avais la persuasion qu’elle -s’apprivoisait un peu. Un geste instinctif m’amena à secouer ma main au -bout de mon bras levé; il y a tout lieu de croire que ma pensionnaire -avait prévu cela; l’essor lui fut permis, et elle en profita pour -prendre son vol et s’enfuir par la fenêtre ouverte au plein soleil de -midi, avec une précision merveilleuse et un à-propos étonnant. - -J’ai dit que Roussette et toutes celles de sa race chassent avant même -que le soleil se soit caché sous l’horizon. L’aventure que je viens de -conter brièvement montre, en tout cas, qu’elles y voient clair en plein -jour. Je serais même presque tenté d’écrire que Roussette a le don de -l’ironie car, au moment de franchir le cadre de la fenêtre,--je revois -cette scène de quatre ou cinq secondes comme si je l’avais encore sous -mes yeux,--elle m’apparut de profil, et la position de sa grande main -membraneuse, dont la pointe semblait toucher le bout de son museau, -était comme un hâtif, pied de nez à mon adresse. - -D’ailleurs, ce sera par hasard seulement qu’interviendront en ce récit -Roussette et Raton-volant. Mon héroïne principale est Noctuelle, la -toute petite qui voletait parfois si près de mes cheveux; j’ai dit que -j’avais déjà borné mon ambition, entre l’espace sans limite et moi-même -(qui n’en ai peut-être pas davantage), et que je préférais rêver de ce -qui me paraissait saisissable immédiatement. - -Je ne sais plus qui m’avait révélé un des noms de la toute petite -chauve-souris, la plus tardive et la plus abondante sous le ciel, la -véritable annonciatrice des étoiles, leur compagne dans l’espace durant -quelques minutes; peut-être fût-ce le doux vieillard qui ne désespérait -pas, avant de mourir, d’enseigner la danse à ses poules. Mais Noctuelle, -comme nom, était bien long et me paraissait prétentieux. Aussi, la -première que je capturai s’appela-t-elle Noctu tout court, par une de -ces abréviations si familières à l’enfance, à l’argot des lycées et des -collèges. Noctu, en outre, a le mérite--essayez d’orthographier Noc-Tuh -ou Noktu, et vous verrez!--de sonner sur un timbre d’Extrême-Orient, de -donner à la bête un nom qui complète sa silhouette, sa configuration -cocasse, aiguë et précise de jouet sinon d’objet d’art indochinois ou -japonais. - -Ce ne fut pas sans peine que je parvins à m’emparer de Noctu, qui -passait pourtant si près de mes cheveux. - - - - -II - - -Le vieux Pile,--car tel était son nom exact, et peut-être a-t-il -l’occasion encore de le signer d’une croix au bas de certains actes -civils,--le vieux Pile habitait dans le «contre-bas», comme nous -disions, près du jardin de la sœur de ma grand’mère. J’ai indiqué que la -plaine commençait de l’autre côté de la route, sans jamais varier de -plus de deux ou trois mètres d’altitude jusqu’aux collines adverses, qui -se traînaient en écharpes bleuâtres au bas du ciel, très loin, en face -de Jolibeau. - -Le vieux Pile était maraîcher de son état; son immense et plat -laboratoire de salades, de choux, de radis, d’asperges et de melons -s’étendait de la route déjà campagnarde jusqu’à la première rue urbaine, -dont les maisons blanches et rouges étaient grises et roses dans le -soir, à l’heure des noctuelles. C’était l’heure aussi où Pile montait -jusqu’à la route pour y prendre, assis sur le talus, son repas du soir -en causant avec les voisins et les passants. - ---Quand c’est le bon de l’an, j’aimerais mieux aller me coucher avec du -vide dans l’estomac que de ne pas _souper_ ici devant mon monde, -expliquait-il. - -Son _souper_, du moins dans la saison des vacances, était composé comme -il suit, immuablement: un oignon cru avec du gros sel ou des piments, -ensuite du pain frotté d’ail et d’huile, qu’il mangeait indifféremment -avec un gros raisin de chasselas ou de minces tranches de saucisson. -Après quoi, il déclarait: - ---Je vais chercher le dessert. - -Et il revenait du contre-bas jusqu’au talus, porteur d’une fastueuse -écuellée de soupe, qu’il avalait à petites cuillerées, posément, avec un -discours entre chaque gorgée. Sa barrique, comme il disait, était à côté -de lui; une pompe... La soupe finie, à la longue, il rentrait dans sa -maison un instant, absorbait une gorgée de vin, s’en rinçait la bouche -et la recrachait. - ---Ce n’est que pour le goût, déclarait-il. - -Il ne se grisait en effet que les jours de viande,--dimanches et -fêtes...--Et jamais on n’aurait pu imaginer, après ces libations comme -rituelles, de plus jovial compagnon; tout le quartier s’assemblait pour -l’entendre chanter et plaisanter de courtoise manière, même ma tante, -même M. l’aumônier, même le vieux maître-à-danser des poules. On pense -bien que je n’aurais manqué pour rien au monde aucune de ces séances, et -que j’y avais ma place au premier rang. - - * * * * * - -Cher vieux Pile! Peut-être vit-il encore, après tout. Il était grand, -maigre, héronnier: une dégaine à la don Quichotte et une figure d’Arabe, -aux poils grisonnants, aux yeux terribles, noirs comme du jais. Je suis -sûr qu’il n’y avait pas, dans le fond, d’homme plus gai et plus farceur -que lui en ce bas monde, mais, sinon aux soirs des dimanches et des -fêtes, jamais je ne l’ai vu rire; parfois, il secouait la tête, pinçait -les lèvres; les bouts de son nez et de son menton devenaient encore plus -pointus et il toussotait drôlement: c’était sa façon à lui de sourire. - -Il était sobre de paroles, mais toutes celles qu’il prononçait -dissimulaient une ironie immense et sans fiel. Des heures durant, il -restait assis devant sa porte ou sur le talus, le nez en l’air, fumant -sa pipe, ne bougeant guère, silencieux; rien d’un rêveur, qu’on ne s’y -trompe pas: il se racontait de bons tours par lui joués jadis, en -méditait d’autres, supputait le comique de l’existence, imaginait des -phrases lapidaires, des répliques définitives; il adorait de taquiner -les enfants et les chiens, et,--allez expliquer cela!--ni les chiens ni -les enfants, qui sont infiniment plus sensibles aux vexations et au -ridicule que les hommes raisonnables, ne lui en voulaient jamais. -Jusqu’à moi, qui pourtant, vers dix ans, me plaisais terriblement à -berner ou moquer mon monde et qui aurais dû être jaloux et irrité de son -talent de mystification, infiniment supérieur au mien; jusqu’au chien du -coutelier ambulant, un vieux roquet méfiant et peu communicatif, qui -venait le saluer au passage et accueillait avec de petits grognements de -joie les grimaces qu’il lui faisait en le montrant du doigt, ce qu’on -sait que les chiens ont à l’ordinaire en horreur. - ---_En la fin, porqué il te quierre tant, esto perro?_ demandait à Pile -le coutelier, Antonio, un Espagnol installé depuis beau temps en -Lot-et-Garonne, mais qui n’en continuait pas moins à écorcher de manière -épouvantable le français, la langue d’oc et le castillan par-dessus le -marché. - -Un des procédés ironiques les plus familiers à Pile, dans le cours d’une -conversation, était de répondre à une question nigaude qu’on lui posait -par une autre question n’ayant absolument aucun rapport avec celle de -son interrogateur. On voit souvent, dans Platon, Socrate en user de -même. - ---Antonio, faisait Pile posément, pourquoi continues-tu à parler chez -nous ainsi qu’une vache de ton pays, tandis que ton chien, qui vient de -Pampelune comme toi, aboie déjà presque aussi bien que ses semblables de -la ville? - -Ah! la joie qu’on devinait dans les yeux étincelants du vieux Pile, -tandis qu’Antonio, très offensé, gesticulant, croyait devoir lui -expliquer sérieusement, en son charabia, qu’un chien n’avait à cela -aucun mérite! - - * * * * * - -Dans ses relations avec les gosses du voisinage, le sac à malices de -Pile était inépuisable. Il leur promettait un sifflet, se mettait à -l’œuvre, ne le terminait pas, faisait semblant de l’essayer et -expliquait d’un air navré qu’il fallait attendre la pluie, que les -sifflets étaient comme les grenouilles, qu’on risquait de les buter et -de les rendre à jamais muets en voulant les faire fonctionner par un -temps sec, surtout la première fois... Et il interrogeait anxieusement -le ciel: - ---Ce ne sera pas pour aujourd’hui; mais demain, peut-être... - -Il fabriquait de beaux bateaux, sans autre outil qu’un couteau de poche; -quand on lui demandait pourquoi il mettait du plomb à la quille: - ---Pour qu’il nage mieux... Plus il y en a, mieux ça va... Ah! si tu -pouvais y attacher un poids de cinq livres! - -Ou encore il remplaçait habilement le noyau d’un abricot par une cigale -mâle, et l’offrait à un gamin qui, à peine ses dents s’appuyaient-elles -au fruit, entendait celle-ci pousser une stridente clameur. - -Mais la pluie arrivait et les sifflets sifflaient enfin; mais une main -bienveillante repêchait dans les bassins les bateaux qu’avaient fait -couler à fond les armateurs puérils et trop crédules; mais on se méfiait -du don de l’abricot, à la longue, qui était pourtant tout bénéfice, -puisque l’intéressé se trouvait du même coup possesseur d’un fruit -appréciable et d’un éphémère jouet vivant. - -Les gosses et le chien d’Antonio étaient du même sang, eux et lui, du -même sang et de la même âme... Car je n’ai pas avoué que le roquet avait -ses raisons d’accepter les grimaces avec plaisir, et que ces raisons -consistaient en furtives offrandes d’un bout de pain ou de sucre, -données de bon cœur. Ainsi de nous autres, qui n’étions guère plus -au-dessus du sol que le chien du coutelier: avec Pile, on gagnait -toujours beaucoup, en ne risquant que d’infimes et passagères blessures -d’amour-propre. Le chien, mes camarades et moi, nous étions peut-être -plus sensés que beaucoup de personnes dites raisonnables, qui aimions -Pile d’un élan instinctif et sûr, silencieux presque toujours, hargneux -et jaloux parfois, mais définitif et comme éternel, parce que le rire et -la bonté unis quasi conjugalement représentent, en cet âge-ci de notre -race, les plus sûrs dieux ou les plus favorables idoles que nous -puissions chérir pour le bien commun. - - - - -III - - ---Tu as raison de regarder en l’air quand tu n’as rien à faire de mieux, -me dit un soir Pile qui, depuis des soirs, m’observait: dans cette pose, -les alouettes finissent toujours par vous tomber rôties dans la bouche; -il n’y a qu’à user de quelque patience avec elles, et voilà tout. - -J’avais douze ans, des lectures désordonnées et de l’orgueil. Ma vraie -ambition eût été que Pile possédât de l’orgueil, des lectures et mon -âge, car je l’admirais au profond de mon cœur. Pour placer les faits sur -un plan plus visible, j’aurais désiré d’être par lui traité en homme... -Peut-être le vieux le comprenait-il, ce qui eût expliqué, parfois, au -cours de nos entretiens, certain air d’une tristesse qu’il semblait -éprouver beaucoup moins pour son compte que pour le mien. - -Supputant mes mérites, je me tenais déjà pour «celui à qui on ne la fait -plus», qui croit savoir ce qu’il vaut en tant que mystificateur ou -ironiste; et j’aurais souhaité par-dessus tout que mon maître, sans -pousser la flatterie jusqu’à me déclarer hautement son égal, n’en usât -pas du moins avec moi comme avec le commun des hommes. J’en vins à rêver -de revanches et de lui montrer de quel bois je me chauffais. Et je -dissimulais de mon mieux ces sournoises et grandes intentions, et je -faisais subtilement la bête. Cela prenait-il? J’en doutais. Je suis même -sûr, à quelque cinq ou six lustres de là, que Pile m’avait vu (ou -entendu) venir de loin avec mes gros sabots, et qu’il n’exerçait plus -ses talents contre moi que pour le principe, en amateur inguérissable et -désenchanté. - ---Ou bien, continua Pile, serais-tu chasseur de _rates-pennades_? - ---Comme tu dis, Pile. Les chauves-souris ne sont pas mauvaises en -salmis. Mais je cherche encore la façon de les attraper. - -Pile réfléchit un instant, puis: - ---Il n’y a qu’à tendre quantité de lacets en crin de cheval dans les -branches d’autant d’arbres que tu en trouveras, justement comme on fait -pour les alouettes dans les sillons. - -Je haussai les épaules, ostensiblement, ayant, sans le vouloir, omis ma -résolution de faire la bête. - ---Oh! oh! tu as raison de te méfier de ce procédé, poursuivit Pile -imperturbablement... Je ne suis qu’un pauvre vieux à qui la mémoire, -laquelle est l’huile du cerveau, faut souventes fois dans la lampe. -C’est vrai! La chasse au lacet vient d’être interdite et tu pourrais -avoir de sérieux ennuis... Mais je ne connais aucun décret, venu de la -mairie ou de plus loin, qui défende de pêcher les _rates-pennades_ à la -ligne,--à la ligne volante, bien entendu. - ---Ça, m’écriai-je, c’est une fameuse idée! - ---Ce n’est pas que je réponde de rien... - ---Me permets-tu, en tout cas, de descendre dans ton clos pour y couper -une gaule? - ---Pas la peine! J’ai des _canebères_ sèches à point et toutes prêtes, -accrochées au mur du hangar. L’épicier du coin de Bricou, pour cinq -sous, te vendra une ligne bien montée, fine et solide, comme pour pêcher -les _assièges_... - ---Merci! Et après? - -Pile secoua la cendre de sa pipe, la mit dans sa ceinture, et me dit en -français, avec un peu de cette tristesse que j’avais parfois remarquée -de lui à moi: - ---Après? Eh! té, je t’enseignerai et te montrerai, à moins que tu ne -sois déjà de taille à m’en remontrer toi-même! - -J’eus «barre sur lui», dès ce moment, me parut-il. Mais j’avais aussi -l’impression que quelque chose venait de mourir, entre le vieux bonhomme -et moi, quelque chose qui était peut-être, après-tout, mon enfance. -Jamais nous n’avions jusque-là conversé qu’en gascon; j’en conçus -quelque superbe sur la minute: le vieux Pile m’avait parlé dans la -langue officielle, comme il faisait aux messieurs, à l’aumônier ou au -maître à danser des poules. - -Il me semble qu’aujourd’hui je serais de dix ans pour le moins plus -jeune s’il ne m’avait pas joué ce mauvais tour-là. Ah! père Pile, -mauvais enchanteur, mon guide en cet art de l’ironie qui vous allait si -bien et qui convient si mal à ceux qui voudraient savoir toutes choses, -je vous déteste à cette heure tout en continuant de vous bien aimer! Je -croyais alors prendre un commencement de revanche, mais quelle victoire -mes souvenirs vous font remporter, en cet endroit de mon chemin où -j’évoque votre voix et votre visage! - - * * * * * - -Ainsi pourvu d’une belle _canebère_, je nouai à son extrémité flexible -un vieux rideau; alors, armé de cette sorte d’oriflamme, on put me voir -durant toute une semaine poursuivre ou guetter les noctuelles qui -promettaient de passer à hauteur de la loque et risquaient d’y entraver -leur vol. J’essayai aussi d’un filet à papillons à large ouverture et à -manche exagérément long, mais y renonçai vite: cet engin était d’un -maniement très fatigant, et puis, surtout, il me paraissait beaucoup -plus honorable de capturer ma bête à l’aide de cette canne à pêche qui -m’avait été offerte par dérision. - -Assis sur le talus, mâchant son oignon ou son pain à l’ail, Pile -admirait mon ardeur et mes efforts de la plus désobligeante manière: -«Celle-ci, j’ai cru qu’elle y passait... Gare à la prochaine!... Hardi -petit!... De mieux en mieux. Le métier entre!...» Quand, enfin, s’étant -un peu par hasard heurtée à la loque, une petite chose douce et grise -vint s’abattre dans la poussière, à mes pieds, avec un bruissement de -soie et des cris grêles, l’impitoyable bonhomme se leva pour me -complimenter: - ---Bravo! Du travail soigné, ça se peut dire... Et quelle agilité, -seigneur Dieu, et quelle justesse dans le coup d’œil, _moun Jèsu_! - -Louanges qui eussent été amplement méritées, si l’événement ne s’était, -je le répète, produit un peu par hasard et tandis que je ne m’y -attendais guère. Essayez donc, champions du tir aux pigeons, votre -adresse sur les chauves-souris, et vous m’en direz des nouvelles! Je ne -sais plus qui a écrit au sujet de la noctuelle que «son vol est moins un -vol qu’une sorte de voltigement incertain»; j’ai peur, à vrai dire, que -cette phrase assez peu glorieuse ne remonte à ma mémoire des pages lues -et relues d’un _Buffon des enfants_ dont on m’avait fait don voici très -longtemps; j’en ai peur pour la mémoire vénérée du grand précurseur, -car, en somme, voltigement n’est pas le mot propre; le voltigement, -c’est le vol stationnaire, ou presque, du papillon au-dessus de la -fleur, du passereau aux abords de sa nichée, ou même de la chauve-souris -regagnant le rebord de toit où elle ira, sa chasse terminée et sa panse -pleine, s’accrocher par les crochets de ses pattes, pouces ou ergots, et -dormir assez souvent la tête en bas, position qui, pour nous autres, -pauvres hommes, serait infiniment peu propice au repos et à une heureuse -digestion. - -Mais, au cours de sa chasse quotidienne, la chauve-souris vole, tout -simplement; il n’y a pas d’autre mot et ce serait vanité d’en vouloir -créer un autre spécial, qui définirait mieux la façon dont Noctu et ses -plus volumineuses cousines se déplacent dans l’atmosphère. Les -chéiroptères sont les seuls mammifères à qui la locomotion aérienne est -permise par la nature, mais il y a plus de différence entre le vol du -condor et celui du passereau, physiologiquement et mécaniquement -parlant, qu’entre le vol du passereau et celui de la noctuelle. - - * * * * * - -Ah! comment décrire celui-ci sans risquer la confection d’un piteux -poème en prose ou de phrases qui sembleraient empruntées à des dialogues -de snobs discourant d’un ballet russe? Dans le vol, comme dans la figure -même de la bestiole, il y a je ne sais quoi qui tient de la gageure, une -fantasmagorie de sinuosités qui s’exerce dans toutes les dimensions -connues de l’esprit humain, une allégresse capricieuse et inquiétante de -sabbat, une jonglerie éperdue avec soi-même et le reste du monde; mais -ceci n’est que littérature, et tellement plus belle est la nue et -naturelle réalité! - -Le vol des plus volumineuses cousines de Noctu est, je l’ai dit, sage, -méthodique; position du corps à part,--car Roussette et Raton-volant -nagent dans l’air presque verticalement, comme fait un chien dans -l’eau,--il ne diffère guère de celui d’un placide et balourd pigeon -domestique regagnant sans hâte son pigeonnier: vol à ailes battantes et -ne battant guère plus de trois fois à la seconde. - -Le moteur qui anime la progression de Noctu tourne plus vite, il est -plus _poussé_, presque du double. Venant d’user d’une métaphore -empruntée à l’argot de l’automobilisme, je n’hésite pas à poursuivre, -par une comparaison du même acabit, qui aura l’humble mérite de me faire -familièrement et rapidement entendre: Roussette évoque l’image d’une -limousine de tout repos, bien stable, aux pneus jumelés, au moteur -solide et relativement lent; Noctu est la rapide et fantaisiste -voiturette de sport, dont le moteur «ronfle comme une toupie», mais qui, -en vitesse, «décolle» un peu, risque le dérapage dans les -virages,--frêle comme elle l’est!--et chez qui la fatigue et l’usure se -font sentir vite. - -En fait, Noctu ne saurait voler guère plus de dix minutes sans être -exténuée et éprouver le besoin de se reposer un instant, si fort que -l’heure la presse et si peu que sa faim soit assouvie. Il suffit d’avoir -repéré un de ces gîtes,--rebord de toit, creux d’arbre, trou dans un -mur,--d’où ces bêtes, dès le printemps, sortent en général par couples, -pour s’apercevoir que monsieur et madame reviennent environ toutes les -dix minutes au logis. Pour gorger la nichée me direz-vous? Non, ô naïfs -qui assimilez la chauve-souris aux oiseaux!... Les petits ne sont pas -nés encore,--et ils tettent. - -Mais, me direz-vous aussi, comment pouvez-vous affirmer que ce sont les -mêmes chauves-souris qui reviennent toutes les dix minutes, à l’endroit -par vous repéré? Je l’affirme parce qu’elles sont deux, parce que le -mari de Noctu est résolument monogame, ainsi que je le montrerai plus -loin; parce qu’un couple ne tolérerait pas à l’ordinaire un intrus ou -une intruse dans le gîte élu par lui pour la saison des amours; parce -que... - -Mais il ne s’agit pour le moment que de spécifier le temps de vol que -peut fournir Noctu: dix minutes au grand maximum. Du reste, c’est bien -simple: la prochaine fois qu’une de sa race entrera dans votre salle à -manger campagnarde, fermez portes et fenêtres, et vous n’attendrez guère -avant qu’elle aille se suspendre au cadre d’un tableau ou dans un pli de -rideau, si effrayée qu’elle soit de sa captivité pressentie; vous -pourrez même aller la cueillir, comme un fruit à une basse branche: elle -essaiera bien rarement de fuir, tant elle est lasse. - -Méthode bien commode, on le voit, pour s’emparer de Noctu. Ai-je besoin -de dire que je ne la soupçonnais point, le soir où, après tant de -peines, je parvins à faire choir la bestiole, soyeuse et criarde, dans -la poussière, sur la route de Jolibeau? - - - - -LIVRE II - -LA PLUS PITEUSE BESTIOLE SOUS LE CIEL - - - - -I - - -Or, durant les dix misérables minutes de vol que lui concède sa machine -à voler, poumons et ailes, moteur et voiture, Noctu n’aura guère -parcouru plus de huit kilomètres. - -Voici la façon un peu simple dont j’opérais dans mon adolescence pour -mesurer à quelle vitesse volait mon animal: armé d’un chronomètre de -sport obligeamment prêté par mon professeur de gymnastique et d’escrime, -je me plaçais, au soir, dans une vaste orangerie, vide aux beaux jours, -dont je fermais les baies et éclairais vivement les murs blancs à l’aide -d’une forte lampe à acétylène; après quoi, je trempais dans de l’encre -assez grasse le bout des ailes d’une de mes captives et lâchais celle-ci -dans l’orangerie; en heurtant les murs aveuglants de blancheur, comme -c’est son usage, Noctu y laissait sa marque; je n’avais ensuite qu’à -compter les secondes écoulées entre les apparitions successives d’une -tache sur ce mur-ci, d’une autre sur ce mur-là, et à mesurer ensuite la -distance qui séparait aériennement les deux taches. Jamais,--et -nombreuses furent mes expériences,--je n’ai constaté une vitesse -dépassant cinquante kilomètres à l’heure; c’est peu quand on réfléchit -que le canard sauvage et la bécasse peuvent couvrir dans le même temps -près de quatre-vingts kilomètres, et l’hirondelle légèrement plus de -cent. - -C’est peu, surtout, à notre point de vue, parce que le déplacement dans -l’air de la noctuelle nous semble, à nous, extraordinairement rapide. -Mais il n’y a là qu’illusion d’optique et conséquence d’une association -d’images et de mots consacrée par l’usage. - -Illusion d’optique parce que la noctuelle évolue très près de nous, très -bas; association d’images et de mots, parce qu’il est entendu qu’une -rapidité doit toujours être plus ou moins vertigineuse. Or, le vol de -Noctu, s’il n’est pas rapide, est vraiment vertigineux. Si, imprégnées -d’encre, les extrémités pointues de ses ailes laissaient trace de leur -passage contre la grande toile bleu foncé du ciel crépusculaire, nous -aurions sous les yeux comme le plan du plus fantasque et du plus -ahurissant des labyrinthes; sauts en largeur, sauts en longueur, sauts -en hauteur, chutes et virevoltes, cabrioles et dérapages, rien ne manque -là pour nous donner cette impression de gageure et de fantasmagorie que -j’ai notée plus haut; nous pensons aussi à une fuite éperdue, hagarde, -épouvantée devant on ne sait quel ennemi invisible... - -Or, comme il arrive si souvent dans la nature, la créature semble -persécutée dans le moment même où elle fait sa petite vie de quantité de -morts encore plus infimes! Mais il faut reconnaître, et nous le verrons -encore mieux plus loin, que la façon dont Noctu conquiert sa nourriture -est infiniment hasardeuse et pénible; elle a déjà, de ce fait, droit à -notre respect. - -Pénible et hasardeuse est sa subsistance, parce que Noctu, -lamentablement infirme sur le sol, doit la chercher dans l’air où nous -savons qu’elle n’est pas brillante non plus, ni par la résistance, ni -par la vitesse. En fait, son appareil volant est le plus fruste et le -plus imparfait qu’il nous soit donné d’observer dans le règne -animal,--car on ne saurait qualifier d’êtres volants certains lémuriens -qui usent de membranes tendues entre leurs pattes et leurs flancs pour -faciliter ou prolonger leurs sauts de branche à branche. - - * * * * * - -Un retour sur une de mes études antérieures me paraît ici nécessaire, -par crainte qu’on ne m’accuse de me contredire. - -J’ai écrit dans _Vie de Grillon_, à propos du système sensoriel de -l’insecte, que la nature laissait volontiers s’atrophier les organes qui -ne sont pas indispensables à la vie de l’espèce, et l’on m’a fait grief, -à propos de cela, de professer que simplification signifiait progrès. -C’est que je n’entends pas ce mot de progrès comme béatement le -faisaient les philosophes du XVIIIe siècle et comme le font à leur suite -quelques contemporains un peu bien retardataires, qui en sont encore à -tenir pour des prophètes ou des évangélistes les assez piètres rêveurs -de l’Encyclopédie; j’emploie le mot progrès dans son sens étymologique; -parlant d’un être en progrès sur nous, et plus simplifié, je ne veux pas -dire qu’il soit meilleur ou pire, plus beau ou plus laid, plus heureux -ou plus malheureux,--car il n’y a pas de commune mesure, et, de ceci, -personne n’est juge,--mais simplement que son espèce est plus évoluée, -plus près de son terme que la nôtre. - -Ceci dit, je n’ai, je pense, aucun mérite à maintenir que simplification -est synonyme de progrès, du moins en ce qui concerne les œuvres animales -bien réussies ou moyennement réussies de la nature, et qui, comme -telles, subsistent encore,--ou même méritent de survivre, quand -l’humanité ne sera plus là. Mais j’ai écrit aussi,--et je n’apprends -rien ici à personne,--que, dans l’infinie diversité de ses créations, la -nature, sur notre planète si bornée pourtant, n’a pas été -perpétuellement bien inspirée et que quantité d’êtres devaient -fatalement rester à l’état d’essais, trop compliqués, peu simplifiables -et destinés en conséquence à une plus ou moins rapide disparition. - -Je crois pouvoir affirmer dès à présent que les chéiroptères -représentent les derniers en date de ces essais fâcheux. - -Le reptile volant a existé lui aussi durant quelques myriades d’années, -sans grand succès, petite créature timide et maladroite, peu protégée, -destinée à périr de faim ou de misère: le ptérodactyle. Le premier -oiseau, ou archéopteryx, avait des plumes grossières,--presque des -écailles,--mais demeurait encore reptile par son bec-museau pourvu d’une -dentition compliquée, ce qui d’ailleurs permet de considérer autrement -que comme mythique ou légendaire l’époque où les poules avaient des -dents, et même, pour peu qu’on soit audacieux, d’estimer qu’il existait -encore quelques-uns de ces oiseaux «mal finis» lors de l’apparition de -l’homme sur la planète Terre. Mais, ce qu’il importe de retenir ici, -c’est que les reptiles volants, pour subsister, ont dû nécessairement -évoluer, se singulariser et presque toujours se simplifier en -innombrables espèces d’oiseaux. - -Considérons à présent la noctuelle, essai de mammifère volant. Son vol, -avons-nous dit, est fruste et imparfait, ce qui ne veut pas dire qu’il -soit simple, car la simplification et la rudimentarité,--pour employer -cet affreux mot faute d’autre,--sont choses totalement différentes. Les -études qui précédèrent la naissance ou accompagnèrent la réalisation du -vol artificiel humain ont éclairé les principes du vol des oiseaux de -manière assez satisfaisante pour que nous puissions aujourd’hui nous -extasier en connaissance de cause sur celui tout au moins des grands -planeurs, des bons voiliers,--principes auxquels, du reste, nos modernes -chercheurs n’auraient eu qu’à donner une forme moins ailée et suave, -s’ils avaient pris la peine de relire quelques pages sur ce sujet du -prodigieux Léonard de Vinci; mais, au fait, même pour les profanes, le -vol du goéland ou de l’aigle n’est-il pas acte d’harmonie, de facilité -et de simplesse, tandis que celui de la noctuelle est visiblement le -résultat d’une exténuante et précaire acrobatie? - - * * * * * - -S’il m’est arrivé de rédiger avec une minutie qui me semblait à moi-même -fâcheuse et pédantesque certaines observations anatomiques à propos -d’insectes encore mal connus, c’est justement parce que je ne pouvais -renoncer à mettre en lumière un détail inédit, si mesquin fût-il. Ici, -et j’en suis fort aise, la qualification de chéiroptère suffit en somme -à décrire l’organe qui permet à ma bête de se soutenir et de procéder -dans l’air: cet organe est une main monstrueuse au bout d’un bras -vigoureux et ridiculement court, mais une main tout de même; on me fera -remarquer que l’aile de l’oiseau est elle aussi la transformation d’un -bras, d’un avant-bras et d’une main; seulement, dans le cas de l’oiseau, -la transformation se présente comme une synthèse, donc comme une -simplification et une adaptation, tandis que dans le cas des -chéiroptères on ne saurait parler d’ailes que par facilité et commodité -excessives de langage. - -Des phalanges et des os amollis comme par leur croissance exagérée, aux -jointures plus ou moins flexibles presque en tous sens, mais des -phalanges et des os dont les équivalents se retrouvent, réduits à de -plus justes proportions et gouvernés par une plus heureuse mécanique -musculaire, dans les mains des hommes et des singes... Il y a donc là -réellement un organe de préhension atrophié par gigantisme, si l’on peut -dire, et tout se passe comme si un sort cruel, pour permettre à Noctu le -vol nécessaire, l’avait amputée de ses bras et de ses mains. - -Pour la même raison, le même sort l’a amputée à peu près de ses jambes, -lesquelles sont presque immobilisées par l’obligation de collaborer à la -fixation et au tendage de la déplorable voilure accrochée à la -va-comme-je-te-pousse autour des os des mains. Les oiseaux qui n’ont pas -besoin de voler, tels que les pingouins ou même les poules, ou qui n’en -ont guère envie, comme certains perroquets, sont du moins pourvus de -bonnes et solides pattes postérieures, aptes à la course ou au -grimpement; en outre, ils possèdent un instrument de préhension -merveilleux, si sommaire qu’il nous paraisse, à nous autres hommes: le -bec. Avec le bec, l’oiseau ne se contente pas de se nourrir et de le -faire le plus commodément du monde; il se défend aussi grâce à lui, -établit grâce à lui ces merveilles de bâtisses ou de tissages que sont -ses nids, grâce à lui fait sa toilette, lisse ses plumes et s’épouille; -la poule peut se gratter avec l’une de ses pattes ou s’en servir pour -fouir le sol, stablement installée sur l’autre; l’une et l’autre ployées -servent de coussins et d’équilibreurs tout ensemble au sommeil ou au -repos des oiseaux. Chez les grimpeurs, déjà nommés, et chez les rapaces, -les mêmes pattes sont encore des armes défensives ou offensives, et -enfin des instruments de préhension supplémentaire, dont le bec n’a qu’à -se louer. - -Ah! comme imprudemment le bon La Fontaine faisait proclamer à mon -infortunée petite amie: «je suis oiseau» ou «je suis souris», selon les -prétendus besoins de sa cause! - -Quoi de commun, je vous en prie, entre elle et la souris si agile sur le -sol, et dont les pattes de devant sont, en plus, fort habilement -préhensiles? Quoi de commun entre elle et l’oiseau, magistral marcheur, -coureur émérite, ascensionniste et excursionniste admirable par le don -du grimpement, du saut ou du vol à longue distance et à grande hauteur, -sans essoufflement ni fatigue? - - - - -II - - -Et, cependant, il faut vivre, il faut aller jusqu’au bout des -possibilités de la race, en vertu des ordres obscurs donnés par la -nature, si misérables que soient les moyens que nous ayons de lui obéir; -il faut vivre jusqu’au temps plus ou moins lointain où nous ne pourrons -plus même essayer d’obéir et où l’espèce mourra,--car c’est ainsi que -les espèces déshéritées meurent, que les essais malencontreux sont rayés -du nombre des vivants de la Terre, s’ils sont vraiment trop -malencontreux pour se transformer, se simplifier, s’adapter ou se -réadapter. - -A peu près absolument infirme sur le sol ou dans son gîte, Noctu en est -réduite à le demeurer encore dans le domaine aérien, sous ce ciel qui -n’est pour elle qu’un pis-aller. - -Mais il est bien d’autres pis-aller que force lui est de subir. Les -insectes qu’elle peut atteindre et dévorer ne hantent guère les -crépuscules que durant cinq mois de l’an; il faut donc qu’elle mette les -bouchées plus que doubles et accumule des réserves de graisse -suffisantes pour ne point passer du sommeil à la mort, durant les six ou -sept mois de l’hibernation. En fait, beaucoup de chauves-souris meurent -dans le courant de l’hiver, sans avoir atteint la limite de leur âge; -cette limite, pour la petite espèce dont je parle, peut être estimée à -quatre ou cinq années, si la bête a mangé suffisamment durant quatre ou -cinq séries de beaux jours. - -Dans le même ordre d’idées, observons que, si la chasse annuelle de -Noctu ne peut avoir lieu que cinq mois sur douze, sa chasse quotidienne -est forcément bornée à trois ou quatre vols de dix minutes au plus -chacun. Comptons une heure de chasse sur vingt-quatre heures, tel est le -maximum d’indispensable exercice que puisse se donner cette malheureuse, -cette immobilisée, cette amputée et cette entravée. Les insectes dont -elle parvient à s’emparer ne voyagent guère d’ailleurs plus longtemps -qu’une heure après le coucher du soleil; et si, par paresse ou -négligence, elle laissait passer l’instant propice, force lui serait de -rentrer bredouille, avec plus de chances de mourir durant l’hiver, faute -de quelques indispensables centigrammes de graisse. - -Soit dit en passant, il m’est arrivé, partant tôt pour la chasse ou la -pêche, de voir des noctuelles dans le crépuscule du matin. Mais on -aurait tort de croire qu’il s’agit là d’un exploit de bestiole plus -avide, plus courageuse et plus prévoyante que ses pareilles; à cette -heure-là, les proies ordinaires sont engourdies dans la rosée des herbes -ou des branches, où jamais noctuelle n’aurait la présomption de chercher -à s’en emparer. - -Ces vols intempestifs et anormaux, accompagnés de menus cris plaintifs, -ont une cause très simple: la noctuelle, qui n’y voit pas très clair ni -en plein jour ni en pleine nuit, s’est égarée la veille, a dormi dans un -gîte de fortune, suspendue à une branche ou lovée au creux d’une -gouttière, et elle recherche à présent son gîte à la lumière dont ses -yeux s’accommodent le mieux; mâle ou femelle, Noctu, depuis le réveil -printanier, a déjà son épouse ou son époux qui, plus heureux la veille, -a regagné le gîte commun et qui lui servira de guide en répondant à ses -cris,--du moins la petite bête errante l’espère-t-elle... - -Le nature, décidée à se comporter avec Noctu en marâtre, est allée -jusqu’à lui refuser ce sens mystérieux de l’orientation que tant -d’animaux possèdent, et qui serait tellement plus nécessaire à notre -pitoyable créature qu’à nombre d’entre eux. - - * * * * * - -Donc, c’est pour ma bête une vertu que de se nourrir, vertu qu’il faudra -exagérer lorsque l’enfant sera né, l’enfant presque toujours unique que -la misère permette d’élever à un tel couple. - -Encore heureux que ce rejeton vienne en général au monde dans la plus -fastueuse et la plus nourricière saison de l’an! Aux petits insectes -crépusculaires des premiers beaux jours, moucherons ou papillonnets peu -abondants et de pénible capture, juin et juillet adjoignent dans l’air -du soir des personnages autrement considérables, intéressants, -substantiels. Le hanneton surtout est recherché pour sa chair grasse et -de bon profit; Noctu et son mari s’en gavent tout en circulant, puis en -entassent dans leur gîte, s’ils ont le temps, en prévision du cas -toujours possible, hélas! où la prochaine chasse serait moins -fructueuse. - -Autre fatalité, non moins fâcheuse pour ces pauvres êtres: force leur -est, bien entendu, de tuer les proies volantes qu’ils emportent chez -eux, mais s’ils consentent à manger du gibier mort, encore faut-il que -la mort soit toute récente; sinon un dégoût invincible et que ne -surmonterait pas la pire fringale les pousse à balayer de l’aile dans le -vide les menus cadavres qui n’ont pu être consommés durant la nuit et le -jour qui suivirent la chasse bénie. C’est même grâce à certains petits -tas de ces cadavres anormalement amoncelés au bas d’un mur ou au pied -d’un arbre creux qu’il me fut maintes fois donné de repérer le gîte -printanier ou estival d’un couple de chauves-souris, et d’observer leur -ménage avec quelque chance de certitude et d’intérêt. - -Noctu ne s’en tient pas d’ailleurs, par ces soirs de frairie et de -liesse, aux hannetons ordinaires, aux divers scarabées de moyenne taille -qui hantent l’heure dénommée «entre chien et loup»; nulle proie ne -semble devoir intimider son courage et sa vertu, lesquels se confondent, -je l’ai dit, avec sa volonté de se nourrir au mieux, durant les rares -instants où cela lui est concédé par l’avare nature. - -Elle s’attaque ainsi au grand hanneton des pins, le mélolonthe foulon; -c’est un majestueux coléoptère aux ailes ivoirines tachetées de brun -foncé ou de noir, et qui, à cause de cette double coloration, à cause -des panaches admirables que sont ses antennes, surtout chez le mâle, et -à cause aussi de sa démarche compassée et cahotante, fait penser au -corbillard d’un enterrement de première classe. Il pullule dès le début -des beaux étés dans la forêt landaise; il fait vibrer, quand il est -amoureux, ou encore lorsqu’on le taquine ou qu’on le blesse, une note -bizarre, un zézaiement cristallin dû, comme l’explique le maître de -Sérignan, au simple frottement des derniers segments de l’abdomen contre -le bord postérieur des élytres maintenues immobiles; en sorte que, quand -un foulon vient d’être happé au vol par Noctu, on a l’illusion -d’entendre celle-ci parler en volant un langage qui n’est pas le sien, -et les superstitieux se signent; et quelques professionnels des études -naturelles disent des absurdités. - -Dans ces amoncellements de cadavres dont je parlais tout à l’heure, on -trouve des débris de proies ailées encore plus considérables, et dont la -capture ne saurait aller sans danger pour Noctu: lucanes aux pinces -formidables et dont l’étreinte, pour peu que le gibier soit mal saisi, -risque fort d’égorger ou d’éventrer la frêle chasseresse aérienne; -grands paons de nuit d’une envergure presque égale à la sienne et d’un -vol autrement sûr et confortable que le sien... Que voulez-vous? C’est -plus que jamais dans les instants où la nécessité vitale commande, qu’il -est urgent de se battre à mort; si l’humanité l’ignorait jusqu’ici, ou -en doutait, l’expérience de ces dernières années l’en aura persuadée de -reste. - - - - -III - - -Nous sommes en présence de la suprême bataille livrée par une -sous-catégorie d’infortunés animaux sacrifiés d’avance. Dans peu de -temps, dans une vingtaine de mille années peut-être, le minuscule -mammifère volant sera allé rejoindre dans la légende terrestre les -poules au bec denté et les lézards volants, grands-pères de ces fabuleux -volatiles. - -Quelque dix mille années plus tard, les autres mammifères volants auront -disparu à leur tour, bien que plus favorisés, tous, jusqu’aux grandes -roussettes de Malaisie et aux vampires des bords de l’Amazone: ceux-ci, -plus habiles ou plus heureux, hantent des pays où la vie grouille -presque tout le long de l’an et où la mort par inanition, durant -l’hibernation, ne saurait avoir lieu qu’exceptionnellement; devenus plus -forts, capables de s’attaquer à des bêtes de leur taille durant le jour, -à de considérables mammifères (l’homme y compris) quand ceux-ci dorment, -ils doivent d’ailleurs ne tenir l’hibernation que pour une nécessité -vitale assez rare; si, comme on me l’affirme, les renards volants de -Java ou de Bornéo la pratiquent encore, ce n’est qu’en manière de -souvenir atavique, par une sorte de geste traditionnel et rituel. -D’ailleurs certaines de ces espèces sont volontiers frugivores; en -outre, les rats, les lapins, les porcs sauvages et tous les autres -animaux sur lesquels elles prélèvent l’impôt du sang, vivant pour le -moins autant qu’elles, existent pour elles du 1er janvier à la -Saint-Sylvestre, tandis que les insectes volants dont la noctuelle se -nourrit meurent ou s’endorment à l’automne et ne renaissent ou ne se -réveillent qu’aux approches du printemps; et alors elle-même, assoupie -plus ou moins, a faim,--très faim, et depuis bien des jours déjà. - -Je crois que c’est surtout par la faim que la nature décourage les êtres -dont elle veut se débarrasser, par la faim qu’elle les invite -directement à aller enrichir les collections des paléontologues de -l’avenir. - -Je sais bien que l’homme, depuis qu’il considère la planète Terre comme -son fief, a anéanti ou porté au point de leur agonie beaucoup d’espèces -animales, et que sa présomption pourrait lui faire croire de ce fait -qu’il participe au conseil dont dépendent les innombrables destinées des -êtres vivants de ce monde-ci. Mais il serait par trop humain ou vain de -commettre une confusion aussi monstrueuse. Il est probable que, dans -quelque vingt mille années, les castors et les hermines, les phoques et -les éléphants, les baleines et les grands fauves auront disparu, comme -l’humble et falote noctuelle,--et bien d’autres animaux aussi! Mais leur -extermination n’aura pas été produite par les mêmes causes. Hommes que -nous sommes, nous pouvons affirmer que si des espèces ont disparu de -notre fait, depuis des temps qui sont historiques, parfois même -relativement très récents, cela est dû à nos justes terreurs de -nous sentir des êtres désarmés, faibles et tout nus, et, -ultérieurement--consécutivement peut-être--à ces habitudes de négoce et -à ces appétits de lucre qui ont fait régner le besoin de guerroyer au -sein même de l’humanité, alors que les loups ne se mangent pas entre eux -et que, chez la plupart des autres êtres, le meurtre ou le désir de tuer -n’existe que pour des motifs sentimentaux, avant, pendant ou après la -saison des amours. - -Par peur, par rapacité, parfois aussi «pour le plaisir», voilà donc les -raisons pour quoi l’humanité tue et anéantit, plus ou moins -consciemment, des êtres et des espèces; et tous les moyens lui sont -bons. La nature, elle, ne tue pas et n’anéantit pas: elle «laisse -tomber», expression familière jetée au hasard un peu plus haut, et qui -me semble ici acquérir quelque vertu. - - * * * * * - -Aux grands et aux petits chéiroptères, la nature a donc coupé pour ainsi -dire bras et jambes; mais à Noctu et à diverses variétés analogues de -nos climats, elle a en outre quasiment coupé les vivres et, par-dessus -le marché,--ainsi que je l’ai indiqué déjà,--l’appétit. Malgré mon désir -de ne jamais relire, depuis que j’écris sur certaines bestioles, des -œuvres de devanciers illustres, je me verrai quelquefois forcé d’en -venir là, notamment quand ma mémoire m’impose des observations d’autres -que moi qui risqueraient d’aller à l’encontre des miennes propres, et de -m’entraver sur la voie de mes conclusions. - -Ainsi me souvient-il d’un passage de Buffon racontant une promenade dans -la grotte d’Arcy, où il fut surpris de trouver sur le sol une sorte de -terreau, un tas noirâtre composé de fragments d’insectes, mouches ou -papillons, qu’il reconnut ensuite pour être de la fiente de -chauve-souris. Qu’il y eût de la fiente sur le sol de la grotte, nul -doute, puisque des chauves-souris avaient gîté là, mais il y avait -surtout, comme je l’ai observé au pied des murs ou des arbres creux, des -restes de chasses heureuses qui n’avaient pu être consommés à temps et -dont les trop délicates bestioles avaient fait fi; dans les matières -digérées, tout vestige d’ailes ou de pattes, surtout après un assez long -temps, eussent été indiscernables au microscope comme à l’œil nu. - -De là à conclure à la voracité de la chauve-souris, il n’y avait pour -Buffon qu’un pas; et il l’a si allègrement franchi qu’il affirme que ces -bêtes, lorsqu’elles entrent dans une cuisine, s’accrochent, pour les -dévorer, aux quartiers de lard qui s’y trouvent suspendus. - -Que Noctu s’accroche aux quartiers de lard, cela peut lui arriver, mais -ceci comme elle s’accrocherait pour souffler quelques secondes à la -corniche d’un bahut ou à la tringle d’un rideau. Quant à se repaître de -lard, ou même de viande crue ou cuite dans les cuisines,--comme Buffon -le rapporte également,--voilà une solution au problème de l’existence -que les chéiroptères européens n’ont jamais envisagée depuis des -myriades de siècles, depuis qu’ils sont condamnés à mort. Mais Buffon a -une excuse: il observait surtout par correspondance, et j’ai -l’impression que les voyageurs ou fonctionnaires coloniaux de son temps, -qui répondaient d’ailleurs à ses questions avec tant de bonne grâce et -en si bon style, n’étaient pas souvent beaucoup mieux renseignés que -lui; ainsi M. de la Nux lui écrivant en 1772 de l’île Bourbon, à propos -des roussettes des archipels indiens, que ces animaux sont exclusivement -frugivores; des livres plus récents m’ont assuré le contraire... Mais -j’aime mieux continuer à ne m’occuper jamais, sinon de ce qui ne me -regarde pas,--car ceci a parfois son charme,--du moins de ce que je ne -regarde pas. - -Autre raison d’excuser Buffon: il est excessivement difficile d’observer -nos chauves-souris d’Europe en liberté et en captivité. - - - - -LIVRE III - -NOCTU CHEZ MOI - - - - -I - - -Les chauves-souris européennes sont difficiles à observer en captivité. -Elles passent en effet pour n’y point vivre. - -Le vieux Pile me l’avait dit avant d’autres gens bien renseignés, -savants professionnels ou amateurs. - -Aussi, dès qu’il eut fini de me lancer au visage les insolentes louanges -que j’ai rapportées plus haut, s’empressa-t-il de déclarer, d’un air -assez vexé,--car, tout à la joie de ma capture, j’en oubliais le -bonhomme: - ---A présent, si vraiment tu aimes les bêtes, donne à celle-ci un bon -baiser et rends-lui son vol... Demain, tu la trouverais froide dans ta -boîte. - -Ce fut aussi ce que me répéta sur divers tons ma famille, inquiète de -voir un garçon de mon âge se complaire à des jeux aussi puérils... -Hélas! quand je pense que je les chéris encore!... Mais, en dépit des -conseils et des moqueries, Noctu fut installée dans une cage où j’avais, -les années précédentes, élevé des souris blanches, des musaraignes et -autres horreurs. Je dois dire qu’elle m’avait fait, durant tout le -chemin qui sépare Jolibeau de ma maison, fort méchante mine, et qu’elle -n’avait cessé de gémir ou de m’injurier en son langage; car Noctu a un -langage, au moins autant qu’un singe, et nous reviendrons là-dessus; -puis, tandis que je la regardais et l’écoutais sous chaque bec de gaz, -elle avait manqué de m’échapper,--bien revenue qu’elle était de son -léger étourdissement, la gredine!--et je l’avais alors mise dans ma -poche. - -Là, elle ne tarda pas à se taire, fit la morte; je pensais, le cœur -battant, ivre déjà de mon triomphe: - -«Elle commence à s’apprivoiser!» - -J’installai la cage dans un coin sombre de ma chambre, non sans l’avoir -garnie d’une soucoupe de lait et d’une autre soucoupe qui contenait dix -petits morceaux de viande crue; le lendemain, ces provisions étaient -intactes, et dans le coin le plus obscur de sa prison, dans la mangeoire -où j’avais installé un nid de foin, Noctu, de ses minuscules yeux -clignotants, considérait avec terreur, toute frémissante, l’énorme main -qui s’avançait vers elle, dans l’évident désir de l’anéantir, cette -fois... - -Cette fois, et les premières fois où je renouvelai ce geste, elle ne -cria pas, comme résignée à l’inévitable, mais ses ailes membraneuses -frémissaient ainsi qu’eussent fait des chiffons de soie accrochés à un -buisson, sous un léger vent. Des ondulations de terreur couraient sur la -peau à peu près glabre de son visage minuscule, presque simiesque ou -même humain en de tels instants. J’ai une telle terreur, mêlée d’amour, -de tout ce qui me dépasse, moi, homme, que je voudrais pouvoir faire -entendre aux êtres vivants qu’il est admis que je surpasse: - -«N’ayez pas peur, je sais ce que c’est: j’ai éprouvé moi-même des -sentiments pareils, devant des choses inconnues, devant d’invisibles et -mystérieuses grandes mains qui me semblaient aussi, à certains moments -de ma vie, s’avancer vers moi dans des desseins redoutables; peut-être -me méfiais-je à tort de leurs intentions, peut-être venaient-elles à moi -pleines de dons et de caresses...» - -Durant deux jours, il m’arriva maintes fois de tâcher à rassurer -silencieusement Noctu, tenue au creux d’une de mes mains et doucement -caressée par l’autre. Noctu, après cinq ou six expériences, me parut -moins terrorisée quand je voulais m’emparer d’elle, qu’il fît nuit ou -jour, sur la couchette de foin d’où elle ne bougeait pas. Puis vint -l’heure,--au matin du deuxième jour,--où elle me parla, non plus, me -sembla-t-il, pour me dire des sottises, cette fois, mais comme sur un -ton de reproche. - -Ce matin-là, Pile vint à la ville et s’arrêta chez mon grand-père pour -lui offrir un beau panier de pêches. Il était généreux de nature, -certes, mais je ne me faisais, dès cette époque, aucune illusion sur les -sentiments qui lui avaient, cette fois-là, inspiré sa générosité. Il -s’informa de mes nouvelles, et de celles de ma _rate-pennade_; et, quand -il connut qu’elle vivait, il en demeura tout pantois: - ---En voilà une qui n’a pas envie de passer l’arme à gauche! - -Il poussa la curiosité jusqu’à venir me souhaiter le bonjour dans la -chambre où j’étais censé perpétrer mes devoirs de vacances. Il hocha la -tête en entendant Noctu, calme dans ma main, pousser des cris quand il -la voulut caresser à son tour. Peut-être me soupçonna-t-il d’être un peu -sorcier, car il abrégea sa visite. - -Il se contenta de dire à nouveau: - ---Pour ça, c’est sûr qu’elle ne veut pas mourir. - - * * * * * - -Apprivoiser, dresser, dompter, voilà des verbes misérables, de -signification honteuse, et qui transposent bien mal d’humbles ou grandes -réalités, à cause des associations routinières d’idées et de sentiments -qu’ils entraînent forcément après eux. Laissons de côté le dompteur qui -terrorise, abrutit, avilit, diminue, et aussi le dresseur, dont l’art -est une longue, innocente, mais bien puérile et vaine patience... -Comment apprivoiser les bêtes? - -Je n’aime pas le mot apprivoiser; il n’est qu’une preuve nouvelle de -notre incurable anthropomorphisme, de notre tendance irrémédiable à nous -prendre pour les rois de la création, à nous considérer comme le centre -de l’univers terrestre, solaire ou même stellaire, à ramener tout à -nous, qui ne représentons qu’un échelon de l’échelle sans commencement -ni fin. Je garderai pourtant ce mot, par commodité ou paresse, après -avoir signifié ce que j’entends par lui. - -Apprivoiser, c’est ourdir entre nous et un autre être terrestre plus ou -moins éloigné de nous des liens obscurs et précaires, jeter des ponts -maintes fois illusoires entre l’abîme qui sépare notre façon de refléter -l’univers de la sienne. Les animaux domestiques sont ataviquement -apprivoisés. Le tour de force est de réaliser une œuvre égale à celle -des siècles en quelques jours ou quelques semaines, de susciter une -sympathie occasionnelle et nullement héréditaire d’homme à créature non -domestiquée. Hélas! traiter d’un tel sujet, après tant d’années déjà -d’expériences, me prendrait une bonne moitié de ce qui me doit -normalement demeurer de vie. - -Il est tant de miracles autour de nous, au-dessus de nous, de réalités -encore ou pour toujours obscures à nos sens humains, qu’il n’y a point -profanation à rappeler ici un fait divulgué, populaire et d’ailleurs à -peu près exact. C’est grâce à l’immobilité, ou à des mouvements très -lents,--lesquels, sont dictés presque toujours par l’instinct humain en -sa rouerie la plus inconsciente et la plus charmante,--que le fakir -hindou, le solitaire de la Thébaïde, le Pauvre entre les pauvres et le -charmeur des Tuileries sont arrivés à se faire des amis des singes gris -de l’Himalaya, des chacals, de nos sœurs les alouettes et de notre bon -camarade le moineau. Mais, quand il s’agit d’êtres assez rapprochés de -nous et d’une sensibilité particulièrement affinée, l’immobilité ne -suffit plus; il faut aussi qu’il y ait échange de bons procédés, que -ceux-ci, d’ailleurs, soient ou non volontaires. - -D’étranges amitiés se fondent maintes fois entre des animaux d’espèces -différentes, amitiés dont les raisons nous sont parfois claires, parfois -insaisissables. En dépit du proverbe, chiens et chats font fréquemment -excellent ménage; ceci arrive en général quand ils sont du même âge et -qu’ils ont pris ensemble leurs premiers ébats; leur hostilité n’est -d’ailleurs, à l’ordinaire, que curiosité mutuelle qui tourne mal, ou -jalousie d’animaux ayant l’un et l’autre place auprès des humains -foyers, jalousie dédaigneuse de la part du chat, bruyante et sensiblarde -de la part du chien. Mais il arrive que la curiosité dont je parle -tourne bien, ou du moins d’assez originale manière; mon berger malinois -Patou, chaque fois que ma chatte siamoise Nique avait des petits, -s’asseyait auprès de la nursery de celle-ci, avec laquelle il vivait du -reste en fort bons termes; et, durant ses absences, il contemplait les -chatons avec des yeux attendris, les léchait en gémissant doucement et -faisait si bonne garde qu’il lui arrivait parfois de s’opposer au retour -de la mère, momentanément considérée comme une rivale ou une ennemie. Il -ne fallut rien moins, à plusieurs reprises, que des arguments frappants, -pour lui démontrer ce que ce rôle de nourrice sèche avait de dangereux -pour les chatons et de ridicule pour un grand vieux chien comme lui. - -La même Nique, n’ayant que trois petits, fit consciencieusement téter un -raton blanc que j’avais adjoint à sa nichée; je crois même qu’elle avait -pour cet animal, qui devait lui sembler chétif et mal venu, plus de -sollicitude que pour les autres. Un mois plus tard, les trois chats et -le rat jouaient ensemble sous l’œil vigilant de la mère; et je note que -cette personne d’Extrême-Orient était volontiers féroce et chasseresse -exemplaire de souris. Après sept ans, le rat nourri par la chatte -siamoise vit toujours. Mais il grisonne, ce qui est vieillir aussi pour -un rat blanc. - -J’ai connu encore l’amitié vraiment ahurissante d’une poule et d’un -lapin qui ne se quittaient pas, dans la basse-cour d’un voisin de ma -grand’mère paternelle, en Mayenne, et qui, lorsqu’on les séparait, -manifestaient une sorte de désespoir... Mais parlerons-nous ici -d’apprivoisement réciproque? J’estime qu’en employant, comme je viens de -le faire, le beau mot d’amitié, on rend bien mieux compte de ce qui est. - - * * * * * - -Entre bêtes d’espèces différentes, le seul hasard crée les points de -contact qui permettent à ces peu banales sympathies de s’établir. Entre -homme et animal, à cela près que l’homme cherche délibérément des points -de contact, il en va à peu près de même, car, ces points de contact, -c’est le hasard qui nous les fait découvrir, et encore sommes-nous -presque toujours incapables de les définir au juste, de les classer, -comme de formuler des recettes. Mille fois plus qu’entre un homme et un -autre homme, les deux âmes, ici, représentent des mondes hermétiquement -clos, où de communes mesures ne sauraient exister qu’en des cas infimes -ou fortuits. Nous errons dans le noir pour discerner les gestes qui -irritent ou flattent, effarouchent ou rassurent ceux que nous voudrions, -par sentimentalité ou besoin de connaître, amener jusqu’à nous, fût-ce -au prix de descendre jusqu’à eux. - -J’ai dit ailleurs que la personnalité demeurait l’apanage momentané de -l’homme, un des prêts à lui consentis par l’Usurier indulgent, et que, -seuls, les animaux terrestres qui se rapprochent le plus de notre espèce -ou vivent en familiarité majeure avec elle, peuvent, à cet âge du monde, -participer de ce privilège, si toutefois c’en est un. - -A revenir là-dessus, toutes souvenances et dossiers compulsés, il me -faut bien reconnaître que j’ai en ce point été trop strict; si la -personnalité est parfaitement abolie chez les insectes, chez Grillon par -exemple, elle n’en persiste pas moins, et parfois de façon troublante, -chez des êtres moins évolués,--poissons, oiseaux et mammifères autres -que bimanes,--ce qui complique davantage encore les difficultés qu’il y -a à lancer, entre une bête comme Noctu et nous-mêmes, des ponts. - - * * * * * - -Déblayons. Citons en hâte et confusément quelques exemples. - -Le bruit par lequel il est classique d’appeler flatteusement un chat, de -le convier à une friandise ou à des caresses, est humainement produit -par une aspiration à la fois violente et courte de l’air entre nos -lèvres extériorisées légèrement et presque complètement jointes. Le même -bruit laisse la plupart des chiens indifférents, serait-il émis par le -maître; il sied, pour eux, de le traduire par: psitt! Il déplaît -visiblement aux rats ou aux souris, il terrorise les lapins; on -m’objectera que ceux-ci sont des rongeurs, victimes désignées des petits -félins domestiqués ou sauvages... Soit. Mais toujours le même bruit -semble enchanter le blaireau, agacer le renard, étonner prodigieusement -les gallinacés, laisser les merles et les passereaux rêveurs, mettre une -belette dans un état voisin de l’épilepsie, et il risque de vous -brouiller pour une bonne dizaine de jours avec celle de vos couleuvres -la mieux privée et la plus tendre. - -Il y aurait de longues pages à écrire sur ce que peuvent de tels -bruits--et d’ailleurs tous les bruits--provoquer d’impressions diverses -selon les espèces, et même selon les individus des espèces dites -supérieures. Si je poussais plus loin, si je voulais considérer les -effets d’horreur ou de plaisir que produisent sur les autres êtres les -objets dont les sens, humainement nommés et catalogués, sont offusqués -ou réjouis, cela comporterait les expériences d’innombrables vies -savantes et des piles de volumes... Déblayons encore: les parfums les -plus précieux des fleurs de nos climats, roses, glycines, lilas, -jacinthes, irritent profondément, et jusqu’à l’en faire mourir, mon ami -Grillon; on sait dans quel état le bruit d’un gong, ou d’un simple vieux -chaudron heurté du poing, plonge les abeilles lors d’un essaimage; le -taureau passe pour être exaspéré par la couleur rouge,--ce qui, -d’ailleurs, n’est peut-être pas tout à fait aussi exact qu’on l’affirme -vulgairement; une barricade de rayons ultra-violets fait virer de bord -les papillons nocturnes et certains insectes diurnes, tout comme s’ils -se heurtaient à une vitre désobligeante, et la même barricade semble -pleine d’attraits justement pour la bestiole dont je m’occupe ici; la -plupart des mammifères aiment les caresses au sens où nous entendons ce -mot, alors que les autres êtres terrestres, même mes reptiles -apprivoisés, aiment mieux en donner que d’en recevoir; une fille de -Patou adorait qu’on lui fît des grimaces,--au contraire de la plupart -des chiens,--alors que Patou lui-même se serait férocement jeté à la -face d’un inconnu qui se fût permis de telles privautés à son égard... -Et Nique, que la seule vue d’une étoffe jaune énervait à l’extrême, -ayant un printemps trompé son mari Sim avec un aventurier du voisinage -et accouché d’une portée de couleur isabelle, étrangla froidement les -nouveau-nés dont la robe en majeure partie jaune d’or exaspérait son -sens visuel. - -Il paraît qu’il y a des gens qui, forts d’une assidue lecture des -maîtres du théâtre ou du roman psychologique, illuminés des clartés -perçues grâce à des explorateurs des intérieures Brocéliandes, ne -doutent point d’avoir barre sur bien d’autres quand il s’agit de -conquérir l’amitié ou l’amour d’un être humain. - -Mais quel homme enseignera jamais à ses semblables l’art de se mettre -dans les bonnes grâces d’un lézard, d’une grenouille ou d’une -chauve-souris? - - - - -II - - -Pourtant, c’est là chose possible. Comment? Le point le plus exaspérant -et le plus touchant du problème, c’est que l’apprivoiseur lui-même ne -lui saurait entrevoir aucune solution. Le même saint mystère domine la -véritable amitié d’homme à homme, «parce que c’était lui, parce que -c’était moi», et la sympathie que font naître entre Noctu et son -encageur les soins plus ou moins désintéressés que celui-ci lui voue. -Nulle sorcellerie là, quoi qu’en soupçonnât Pile!... Il m’avait dit: -«Pour sûr qu’elle ne veut pas mourir...» Il ajouta même,--loin de moi, -par-devant mon grand-père qui aimait les bêtes et qui me rapporta le -propos: «On dirait qu’il l’a privée...» Et il est très vrai que j’avais -l’impression, quand Pile vint aux nouvelles pour la première fois, -d’avoir déjà conquis l’amitié de ma noctuelle. - -Du ton injurieux, elle était passée, ai-je dit, au ton qui reproche, -quand je la prenais dans ma main. Je la caressais comme j’eusse fait mon -chat ou mon chien favori de l’époque, et dont je ne me rappelle plus les -noms, mais je n’employais pour cet usage, à cause de la fragilité de la -bestiole, qu’un doigt au lieu de toute ma main ou de mes deux mains. Le -reproche sembla devenir peu à peu supplication; puis la parole aiguë, si -aiguë et si haute qu’elle n’est pas perceptible à toutes les oreilles -humaines, eut comme une modulation de résignation désespérée. - -Elle ne veut pas mourir et elle s’apprivoise, avait constaté Pile. -Hélas! j’avais «crâné» en sa présence... Elle s’apprivoisait, certes, -mais où donc mon rustique adversaire en cette rare et puérile joute -était-il allé prendre que Noctu ne voulait pas mourir? - -Car Noctu ne mangeait pas depuis bientôt quarante-huit heures; les -friandises que j’accumulais dans sa cage demeuraient intactes, et celles -que je promenais contre son petit museau de carlin ou de bouledogue, -tandis que je la tenais dans mon autre main, n’avaient d’autre résultat -que de faire la frêle, ridée et grimaçante figure se rejeter en arrière, -comme du côté de la grande ombre. - -J’en avais le cœur tenaillé. Qu’inventer, de quel genre de persuasion -user pour interrompre cette grève de la faim qui pouvait, d’une minute à -l’autre, devenir fatale? A plusieurs reprises j’avais déjà offert, sans -succès, des mouches, des sauterelles, des grillons et des hannetons à ma -pensionnaire... Je me revois, comme si la chose datait d’hier, -approchant de sa gueule fermée une cétoine fraîchement découverte au -cœur d’une rose: comme à l’ordinaire lorsqu’une main d’homme s’en -empare, le beau coléoptère à la carapace d’or vert fait le mort; puis, -agacé d’être tenu dans le vide, il commence à arborer ses antennes, à -étirer ses pattes, à gigoter... Les pattes doublement et assez -solidement griffues de la cétoine égratignent la babine de Noctu qui -grince des dents, qui se fâche, et qui, s’étant fâchée, mord, et qui, -ayant mordu, goûte, et qui, ayant goûté, trouve cela bon, ne parvient -plus à bouder contre son ventre, et mange, mange enfin, de fort bon -appétit, ma foi... - -Quel triomphe! - - * * * * * - -Il ne fut point précaire et ne se borna pas là. A partir de cet instant, -Noctu accepta toutes les pâtures vivantes qu’il me plut de lui offrir. -Ayant assez longuement jeûné, elle fit même preuve d’une certaine -gloutonnerie, surtout, comme il fallait s’y attendre, à l’heure -ordinaire de son repas, c’est-à-dire à la tombée du soir. J’aurais cru -pourtant qu’à ce moment de la journée, elle se serait montrée agitée, -turbulente, en proie à la nostalgie de sa quotidienne promenade. Il n’en -fut rien. La promenade n’est qu’un moyen, un moyen atrocement fatigant, -un navrant pis-aller; la fin, c’est d’accomplir son devoir de vivre; le -but, c’est de se nourrir; pouvant désormais l’atteindre sans peine, -Noctu s’était rapidement adaptée et ne souhaitait probablement rien -d’autre. - -Elle happa bientôt elle-même tout ce qui bougeait dans sa cage, elle -rampait et se traînait sur ses coudes, ou plutôt sur ses poignets, la -pauvre infirme, à la poursuite des criquets amputés de leurs pattes -sauteuses que je lui fournissais en quantité; et elle en redemandait. -Elle avait d’ailleurs une préférence marquée pour les petites proies, -mouches, coccinelles; elle adorait le lait et léchait voluptueusement -mon doigt mouillé de ce liquide; mais je dus lui tremper à plusieurs -fois le museau dans la soucoupe pour qu’elle en apprît l’usage et -s’accoutumât à s’y aller régaler toute seule. - -Elle ne détestait pas le gibier d’eau, puisqu’elle consommait volontiers -de frétillants tétards quand je lui en offrais; elle ne pensait -nullement à crier, fût-ce tout bas: «Vivent les rats!» lorsque je -plaçais à quelques centimètres de son museau, dans sa cage, un de ces -bébés-souris comme mes souris grises ou blanches en produisaient, dans -leurs cages à elles, en abondance excessive; il semblait même que ce fût -là pour Noctu un gibier de choix, délicat et tendre. - -En tout cas, je ne l’ai jamais vue, en captivité, manger avec plaisir -une nourriture qui ne fût vivante ou ne bougeât point. Il faut bien -spécifier que c’est là une gourmandise ou une question de goût de sa -part, et non point l’effet d’une oblitération partielle ou totale du -sens visuel, comme il arrive chez d’autres bêtes, et notamment chez la -plupart des grenouilles ou raines, qui--j’espère le prouver un -jour--perçoivent les mouvements, mais non pas la plupart des couleurs -cataloguées au spectre humain, sur lesquelles à peine deux ou trois leur -semblent _gustativement_ intéressantes, si ces couleurs sont inertes ou -immobilisées. Noctu, même affamée, a de la répulsion pour la viande -morte. Jamais ma première captive de cette espèce ne toucha, livrée à -elle-même, les délicats morceaux crus de veau, de mouton ou de bœuf que -je plaçais tout frais au nombre de dix dans sa cage; à force -d’agaceries, lorsque nous fûmes décidément les meilleurs amis de ce bas -monde, je parvins à lui faire absorber, tandis que je la tenais dans ma -main, deux ou trois fragments de veau du volume d’un grain de blé; mais -elle protestait à sa manière, d’un air de me dire: «Mais non, vraiment, -monsieur, je n’ai pas faim...» et j’ai la très nette impression que -l’absorption de pareille nourriture fut de sa part manière de me prouver -son savoir-vivre et sa courtoisie, sans plus. - -Ceci pour reléguer définitivement dans la légende les récits que fait -Buffon de Noctu, de ses sœurs et de ses cousines s’introduisant dans les -cuisines ou les offices, pour se repaître de lard et de toute autre -viande fraîche ou avancée, crue ou cuite. - - * * * * * - -Douces minutes de ma toute première adolescence! L’enfant qui était -parvenu à faire vivre en cage et presque à apprivoiser sans savoir -comment une chauve-souris, ne fut certainement pas plus fier quand un -éditeur bénévole, et certainement un peu souffrant ce jour-là, lui -offrit de publier son premier recueil de poésies. Le quartier de ma -ville natale où j’habitais, chez le père et la mère de ma mère, -commençait sérieusement de s’intéresser à mon expérience, de s’en -émouvoir même. Une chauve-souris élevée en cage, et presque privée!... -Peut-être, quelques siècles plus tôt, les vieux amis de ma famille -eussent-ils conseillé à celle-ci de me faire exorciser ou brûler; mais -nous vivions, depuis la naissance de la troisième République, -environnés, même en province, des plus splendides illuminations du -progrès qu’ait jamais connues le monde. Une bonne dizaine de braves gens -qui avaient appris à l’école que la chauve-souris, n’ayant rien de -commun avec un serin ou un chardonneret, ne saurait décemment vivre en -cage, me regardaient avec une certaine admiration, mais de travers; -d’autres préféraient ne point parler de cela, quand mon grand-père, très -intéressé, au fond, par mes expériences, leur donnait les dernières -nouvelles. Le plus sensé était le vieux Pile qui avait accommodé à ce -petit miracle sa physique et sa métaphysique personnelles et qui, -maintenant, expliquait: - ---Il y a des fous parmi les hommes; les chauves-souris ne s’élevant pas -en cage, il faut admettre aussi des cas de folie chez ces bêtes, puisque -celle-ci est comme «privée» et ne veut pas mourir. - - * * * * * - -Noctu ne voulait pas mourir. Elle me connaissait bien, à présent, et -j’ai l’orgueil de pouvoir affirmer qu’elle m’aimait à sa manière, -qu’elle léchait encore mon doigt pour me dire merci, quand il n’y avait -plus autour de lui la moindre goutte de lait. - -Nous avions, quand je la tenais dans ma main, d’admirables conversations -ensemble; dans ma main, du reste, elle avait pris l’habitude d’y venir, -vers le huitième jour de sa captivité, sans qu’il me fût désormais -nécessaire de l’appréhender. Ses petits cris, ses mots et ses phrases, -pour lesquels il n’est encore en français ni dénomination spéciale ni -alphabet ou notation, ni dictionnaire ou grammaire, me montraient, plus -clairement que si cela eût pu être prouvé, qu’elle avait confiance en -moi, et en outre toutes sortes de choses à me dire. - -Elle me regardait bien face; elle répétait par moments deux ou trois -fois à la suite les même syllabes, ou plutôt les mêmes notes très -hautes, comme pour insister sur un point intéressant; elle n’acceptait -une mouche ou autre gâterie qu’après m’avoir bien consciencieusement -expliqué ce dont il s’agissait... Pauvre enfant, pauvre homme que -j’étais dès lors! Il m’advint maintes fois d’avoir l’illusion de -comprendre, la présomption de traduire... Et je hochais la tête en -manière d’assentiment, comme si cela avait pu prouver à Noctu que -j’étais avec elle d’esprit et de cœur. - -L’essentiel, du reste, c’est que non seulement elle se familiarisait de -la plus flatteuse manière, mais qu’elle engraissait, «devenait belle et -se portait comme un charme», pour employer des expressions du vieux -Pile,--et, décidément, se refusait à mourir. - -Le quatorzième jour de sa captivité, quand je voulus au matin et au saut -du lit, comme j’en avais l’habitude, aller saisir Noctu dans la -mangeoire où elle dormait à l’ordinaire, j’eus la douloureuse surprise -d’être effroyablement mal reçu; elle grinçait et m’injuriait comme si je -l’avais fait choir en ma possession quelques minutes plus tôt, aérienne -et libre; ses vingt-huit dents minuscules essayèrent même de me mordre, -ce à quoi elle ne devait pourtant plus ignorer qu’il lui était très -difficile de parvenir. - -Attristé, stupéfait, mais non point intimidé, je m’emparai cependant de -ma pensionnaire ainsi que j’avais l’habitude de le faire au commencement -de chaque jour, pour lui parler, la choyer et lui offrir des friandises. -Or, elle se débattait diaboliquement, hurlait des choses que je -n’entendais pas toujours, sur des tons qu’il faudrait placer à je ne -sais quel étage au-dessus des ordinaires portées musicales. - -Et ce fut alors que j’aperçus, sur le foin, le coton et l’étoupe qui -garnissaient douillettement la mangeoire, une petite chose étonnante: -deux feuilles de papier à cigarette roulées autour d’un noyau de guigne, -deux minuscules chiffons de crêpe de chine grisâtre drôlement -entortillés à la base d’un semblant de figure un peu plus sombre... Et -cela remuait faiblement, et cela poussait d’infimes petits cris. - -Voilà pourquoi Noctu n’avait pas voulu mourir. - - - - -III - - -Voilà pourquoi. - -Qu’on ne croie pas ici à une interprétation plus ou moins fantaisiste ou -sentimentale de ma part. Si j’ai pu passer pour sorcier aux yeux du père -Pile, lequel, enfant, avait sans aucun doute essayé d’élever des -chauves-souris captives, _c’est que ma chance m’avait valu d’abattre une -femelle pleine sur la route de Jolibeau_. - -Dans ces études sans prétention, rien qui ne soit l’exposé tout nu de -mes expériences personnelles, ou celui de leurs conséquences les plus -immédiates et les plus évidentes. Quelle que soit mon horreur de -présenter mes observations sous ces aspects de fiches qui donnent -parfois un air d’infaillibilité à des faits méritant assez peu d’obtenir -crédit, me voici bien forcé, en ce point, d’énoncer, le plus brièvement -possible, ce que mes yeux ont constaté durant quinze années ou plus, et -d’infliger quelques chiffres à ma dissertation. - -J’ajoute, comme entre parenthèses, que mes observations portent ici non -seulement sur la noctuelle, sur la toute petite qui volait près de mes -cheveux, mais sur l’ensemble des chéiroptères européens, dont on ne -connaissait jadis que deux espèces, où Daubenton en distingua cinq, où -Buffon en vit sept,--par peur d’en omettre, comme il lui arrivait -souvent,--et où je me contenterai, plus modeste, d’en avouer trois, -quatre au plus, qu’on les dénomme chauves-souris communes ou oreillards, -noctules ou noctuelles, fers-à-cheval ou sérotines, pipistrelles ou -roussettes, barbastelles ou vespertillons. Entre ces bestioles, il n’y a -de différences que celle, d’ailleurs assez minime, de la taille, celle -de la forme des oreilles et du museau, celle de la couleur variant du -gris au roux; bref, toutes diversités qui n’empêchent pas les -bouledogues et les roquets de s’accoupler; et, si je cite ces deux -espèces de chiens parmi tant d’autres, c’est que je suis persuadé -d’avoir eu entre les mains un métis de noctuelle (dont le museau, je -l’ai dit, rappelle celui du carlin) et de sérotine, chauve-souris qui -est de même taille, mais qui possède, comme la roussette, des oreilles -pointues de renard ou de chien-loup. - - * * * * * - -La même cage, la même exposition et la même clarté très modérée, les -mêmes accessoires pour la nourriture et le gîte, les mêmes soins, enfin, -ont été accordés par moi à tous mes pensionnaires. - -Voici: - -1º Sur dix-sept mâles, deux seulement ont consenti à s’alimenter un peu; -tous sont morts prématurément en cage; celui qui a vécu le plus--un -pareil de Noctu, du reste--s’est éteint le dixième jour de sa captivité; -l’autre, un mâle de la grande espèce à poils roussâtres, me donna -beaucoup d’espoir durant quarante-huit heures, se gava de lait et de -hannetons, puis tomba dans une sorte de mélancolie, refusa toute -friandise offerte à la main ou posée à sa portée, et je le trouvai raide -et froid au matin du septième jour. - -2º Les petits pris au nid, quel que fût leur sexe, mouraient soit au -bout de quelques heures, soit le deuxième ou le troisième jour quand ils -consentaient à téter de menus paquets d’ouate hydrophile imbibés de lait -tiède. Celui qui vécut le plus fut une sorte de monstre réalisé par mon -industrie, il y a une vingtaine d’années. Je l’avais capturé âgé -vraisemblablement de quarante-huit heures. Poussé par une de ces -cruelles curiosités dont j’ai toujours eu horreur en principe et -auxquelles je ne sais plus succomber depuis longtemps, parce que je les -crois scientifiquement assez vaines, je tentai d’en faire une sorte de -quadrupède en le délivrant de sa membrane destinée au vol, en libérant -ses pattes postérieures, en déplaçant les muscles qui reliaient -celles-ci au bassin, en sectionnant les os de la main gigantesque et du -bras minuscule jusqu’à celui qui représente l’humérus, exclusivement. -Les plaies furent normalement cicatrisées dans les douze heures et le -monstre téta avec un rare appétit. Il mourut néanmoins le cinquième -jour, non pas des blessures que je lui avais infligées et qui étaient -guéries, mais comme les autres, quoique plus tard qu’eux, par dégoût de -vivre en cage. - -Je ne recommencerai jamais, personnellement, une tentative de ce genre. -Je m’en voudrais néanmoins, l’ayant faite, de ne pas la signaler. Il -peut exister des gens plus cruels, et il existe certainement, en -chirurgie animale, des spécialistes plus adroits que moi. - -3º Sur quatorze femelles ne portant pas, toutes refusent la nourriture -et meurent. - -4º Sur vingt-deux femelles ayant mis bas en cage, toutes acceptent la -nourriture au bout d’un temps variant de vingt à soixante heures. Une -seule meurt après avoir mis au monde deux petits, ce qui, d’ailleurs, -n’a rien à faire en cette discussion; en effet, sur les vingt-deux -femelles observées dans les conditions que je dis, trois autres qui ne -moururent pas après avoir allaité et éduqué leur postérité, avaient -donné le jour à des jumeaux. - -Je m’excuse d’avoir fourni des chiffres, mais il me semble difficile que -personne, en ce petit sujet, puisse mettre en doute ici leur opportunité -et leur valeur probative. - - * * * * * - -Je ne sais trop ce que pouvait penser, depuis qu’elle était mère, Noctu -qui m’aimait tant et si bien déjà; j’eus le bon goût de ne point -m’affecter outre mesure de ses grimaces et de ses menaces: j’observais -ses grimaces avec un joyeux intérêt et ses dents ne parvinrent jamais à -entamer ma peau. Toutes voiles dehors, toutes ailes étendues, elle -demeurait jalousement, durant les heures claires, sur son produit -grisâtre. La nuit, elle acceptait le refuge de ma main, mes invitations -à souper et de converser avec moi. - -Elle avait une vraie fringale de lait. Nous comprenons cela. Elle avait -aussi, aux heures où elle aimait à se laisser prendre entre mes doigts -et caresser par moi, tout ce que j’ai pu reconnaître jamais de plus -humain dans le visage d’une bête. Des chiens, des chats, des serpents, -des batraciens, des insectes et moi avons été des amis; mais ils ne -m’entretenaient pas volontiers de leurs petites affaires personnelles; -et je garde la douce et un peu puérile certitude que Noctu n’y manquait -point à ce détour de sa vie. - -O petites paroles si haut vocalisées que tous les hommes ne sont pas -tenus de les entendre! Bout de chiffon soyeux, maternel et amical, entre -mes paumes déjà rudes d’enfant bien portant! Morceau d’ombre -crépusculaire tombé du ciel et qui perpétuait sa vie et son essence dans -ma stricte et nue chambre d’écolier indocile, inattentif aux choses -importantes selon les hommes!... Je savais très bien, à présent, ce -qu’elle tentait de m’expliquer, et mes hochements de tête, lorsqu’ils -l’approuvaient, n’avaient plus rien de ridicule selon moi. Même si je -savais la musique, je ne tenterais pas de noter ici le langage de ma -petite amie du mois d’août 1896. Je l’ai compris, pourtant. Il -m’enseignait des choses diverses et miraculeusement belles, et tout ce -que peut, dans le cœur de la plus défavorisée des créatures, la -nécessité de vivre apporter de résignation et de volonté à la fois. - -Il fallait vivre, et Noctu vivait; et elle faisait téter son petit. - -Comme une femme, comme une dame, avec des gestes non pas nécessairement -nobles, mais presque humains, et avec une sorte de pudeur lorsqu’elle -dévoilait de son aile ses deux mamelles, qui sont placées à l’endroit -même où les ont les guenons, nos mères et nos amantes. Dans le nid que -lui était définitivement devenu sa mangeoire, Noctu restait à quatre -pattes, si l’on peut dire, le haut du corps appuyé sur ses coudes et le -reste placé en la façon dont se terminent les otaries, couvrant son -petit, le réchauffant et lui donnant le sein de la sorte. Mais, quand le -petit devint gris, de grisâtre qu’il était, et ouvrit au monde de -minuscules prunelles, ce fut une toute autre histoire; et je ne verrai -jamais avec des yeux aussi émerveillés et neufs plus attendrissant et -charmant manège. Telle une nourrice pour famille confortable et qui l’a -vêtue d’une cape afin qu’elle puisse, sans trop montrer ses charmes, -alimenter le bambin sous les plis du manteau, telle parfois Noctu, -véritablement assise dans un coin de la mangeoire, dispensait la -nourriture issue de sa propre vie, à l’abri de sa grande main entoilée, -qu’elle repliait comme un voile sur le touchant et sacré mystère. Le -petit était, bien entendu, un sale bonhomme destiné à lui en faire voir -de dures un jour ou l’autre; il lui mordillait les tétines à tel point -que divers produits de notre humaine industrie, huile d’olive ou -vaseline, ne me parurent pas contre-indiqués en la circonstance. Cela -dégoûta si véhémentement le fils de mon amie qu’il se sevra de lui-même -le dix-huitième jour qui suivit sa venue en ce monde; il était alors un -bonhomme de quatre centimètres environ d’envergure sur deux et demi de -longueur; il commençait à savoir parler et depuis quelques heures me -réclamait presque insolemment des mouches en son langage. - -Il en obtint, et devint malgré cela neurasthénique. Contrairement à sa -mère, qui me témoignait une sympathie discrète, il avait, lui, l’amitié -encombrante, arrogante et geignarde tout à la fois. - -Cependant, je consultais mon calendrier avec toute l’angoisse que peut -comporter pareille opération lorsque l’on a quatorze ans, que septembre -est déjà vieux d’une semaine et que l’on est pourvu d’une famille qui -exige pour vous le plus brillant avenir. - -J’en savais du reste, sur Noctu et l’éducation de son fils, autant et -plus qu’il me semblait précieux d’en retenir pour l’heure. Voici comment -je pris congé d’eux: je mis la cage sur ma table, contre la fenêtre, et -j’attendis la tombée du soir tout en gavant de lait Noctu et son bébé. -La porte de la cage fut ouverte, lorsque je me sentis bien sûr qu’ils -n’avaient plus faim; j’avoue à ma honte que je comptais sur leur -ingratitude pour abréger la cruauté d’adieux trop prolongés. - -Quand le ciel devint couleur de raisin noir écrasé et d’orange mûre, -Noctu grimpa sur mon dictionnaire grec-français Bailly, considéra ma -main et non pas même mes yeux, puis prit son vol. Le bébé poussa un cri -qui doit être un des plus graves de la gamme à lui concédée par Nature, -et partit à son tour loin de moi. - -Il me parut qu’il suivait sa mère. - -J’avais appris de la sorte, et bien d’autres observations me l’ont -confirmé par la suite, que la chauve-souris n’a besoin d’aucune -éducation pour s’exercer à son piètre vol, qu’elle le possède aussi bien -dès la première tentative que pour le reste de son existence. J’ajoute -que l’essor initial doit se terminer fréquemment par un dérapage suivi -de chute, et de fin prématurée pour l’apprenti entre les griffes d’un -chat dans les rues, entre les serres d’un nocturne aux champs. - -Mais je ne vis pas cela le soir dont je parle; je voyais simplement un -coin de ciel d’orage, de plus en plus couleur de raisin noir écrasé, de -moins en moins couleur d’orange mûre, et ceci à travers deux larmes, une -dans chacun de mes yeux. - -Durant les trois semaines qui séparaient encore la vraie vie, mes -premiers vers et les premiers sourires innocents des filles, de mon -retour à la prison universitaire, il me sembla qu’une petite -chauve-souris rôdait plus particulièrement que les autres devant la -fenêtre de ma chambre, chaque soir. - -Aujourd’hui, je suis bien sûr que ce n’était pas celle qui avait tenté -de me raconter tant de choses, lovée dans le creux de l’une de mes -mains. Mais je préfère croire que cette certitude me trompe et que -c’était bien Noctu qui se souvenait de moi, et que ce fut bien elle -aussi qu’on trouva morte au printemps d’après, dans notre grenier, où -jamais chauve-souris n’avait jusque-là hiberné. Ainsi faut-il faire plus -de confiance aux ombres et aux fantômes, à mesure que la réalité devient -entre nos doigts onde qui glisse ou tout de suite s’évapore; ainsi -passons-nous de la vie au songe et du songe à l’au-delà; ainsi va ce que -nous appelons l’existence, quand nous savons accorder à ce mot une des -rares significations qu’il risque de posséder à peu près réellement. - - - - -LIVRE IV - -QUARTIERS D’ÉTÉ, QUARTIERS D’HIVER - - - - -I - - -De ce que j’ai noté jusqu’ici, il me semble qu’une indication peut être -produite déjà, que je tenterai de mettre mieux en lumière par la suite: -la chauve-souris, et notamment celle que je nomme noctuelle, est -l’animal qui me paraît se rapprocher le plus de celui que nous sommes. - -Les livres d’histoire naturelle employés lorsque j’étais élève de -quatrième classique, puis de philosophie,--et je n’en ai guère feuilleté -ensuite--ordonnaient la dénomination des vivipares: bimanes, -quadrumanes, chéiroptères, insectivores..., etc. Les classifications de -ce genre sont si prodigieusement dénuées d’intérêt que j’en viens -souvent à regretter le temps où l’on traitait de poissons les cachalots, -les veaux marins, les huîtres, les grenouilles et les étoiles de mer -pour la raison que ces êtres vivent dans l’eau, raison qui peut, -d’ailleurs, dans la plupart des cas, être tenue pour assez limpide. - -Mais alors pourquoi les manuels, dont était invitée par mes maîtres à -profiter mon adolescence, rangeaient-ils au nombre des mammifères les -ornithorynques australiens, timides et infiniment rares bêtes que ni les -savants officiels ni moi ne verrons jamais de notre vie, dans les -conditions où voir signifie véritablement observer et qui ne sont pas -toujours permises à des existences comme les nôtres? Oui, pourquoi -l’ornithorynque promu au grade de mammifère, alors qu’il est pourvu d’un -bec de canard, pond des œufs, et qu’il n’est nullement démontré qu’il -fasse téter ses petits issus de l’œuf, malgré que cette légende soit -populaire dans une élite?... Pourquoi? Parce qu’il est revêtu de poils -et non de plumes, et qu’il est quadrupède! - -Cette façon d’assigner une place aux créatures sur l’échelle qui n’a ni -commencement ni fin constituent de notre temps une des aberrations les -plus puériles de l’esprit, et peut-être, après tout, par cela même, une -des plus charmantes. Si le Maître des destins m’accorde le loisir -d’exposer le peu que je connais de ces questions, peut-être, chargé -d’ans, me sera-t-il permis de relire les livres qui font autorité en ces -temps-ci avec la même joie émerveillée, avec ce frisson procuré par les -naïves légendes, que j’éprouvais en feuilletant jadis Aristote, Pline, -Buffon, Lacépède, l’_Histoire des Voyages_,--et même Fabre, le premier -défricheur de la plus fertile des terres, mais qui lui-même a mal -étreint, parce qu’il voulut tout embrasser de la contrée mystérieuse et -immense entre toutes, et que ses forces le défendaient mal en si -audacieuse entreprise. - -Que si je me résigne provisoirement à conserver la classification des -mammifères telle qu’on me l’a enseignée en mes études, ce sera par -commodité, parce qu’elle est une des dernières en date, et que, dans -l’impossibilité de bâtir ici œuvre raisonnable, un à-peu-près en vaut un -autre, somme toute. Je me contenterai, pour ma satisfaction personnelle, -de modifier légèrement le début de la leçon quand je me la réciterai, et -de me dire: Bimanes, chéiroptères, quadrumanes..., etc. - -La chauve-souris est en effet un véritable homuncule volant. Dans une -précédente étude, je me suis avant tout efforcé de montrer l’abîme qui -sépare l’homme de l’insecte; ici mon rôle est tout autre,--si forte que -demeure mon appréhension de retomber dans l’anthropomorphisme béat où se -complaît notre antique orgueil, et de faire comme un mérite à celles des -bêtes qui se montrent en quelque façon nos proches parentes. - - * * * * * - -Je ne me livrerai pas à des descriptions anatomiques qu’il est facile de -trouver partout. Il me suffit de considérer le squelette du crâne et du -thorax de la noctuelle pour orienter ma méditation et ma rêverie. -L’aspect du crâne surtout est intéressant, et, en bloc, bien plus -humainement conformé que celui des singes, même des grands -anthropomorphes. - -Je sais que ce crâne a contenu un cerveau proportionnellement plus -considérable que le leur, plus riche en circonvolutions et, bien que je -n’attache pas une importance majeure à ces observations dont un certain -matérialisme a fait trop de cas, il m’en coûterait de les passer -absolument sous silence; je note encore, chez certaines espèces, et -notamment chez la plus pitoyable, chez la noctuelle, un angle facial -développé d’assez impressionnante façon; enfin les dents, dont le nombre -varie de vingt-quatre à trente-deux, selon les variétés, sont disposées -comme les nôtres, et les canines ont une conformation bien moins -excessive et bestiale que chez la plupart des animaux insectivores ou -carnassiers. - -Mais, encore une fois, ce n’est pas la contemplation du menu squelette -qui suffirait pour nous renseigner sur notre troublante parenté avec -Noctu. Au passage, il a pu m’arriver--ne sachant comment m’en tirer -autrement--de noter, avec quelque irrévérence, diverses erreurs de -Buffon. Ici, je lui reprocherai encore d’avoir tant et tant contribué à -répandre le préjugé de l’homme chef-d’œuvre de la création, toujours en -vertu de mon entêtement à professer que l’homme est l’homme, que -l’animal est l’animal, qu’il n’existe pas entre l’homme et l’animal et -même entre les divers animaux de communes mesures, et que je ne saisirai -jamais très clairement les différences de ce que nous nommons, faute de -mieux, intelligence ou instinct. Mais, où je suis de tout esprit et de -tout cœur avec Buffon, c’est lorsqu’il développe que l’apparence -extérieure des animaux signifie peu de chose et que le singe, notamment, -est beaucoup plus éloigné de nous que l’éléphant ou le chien. En ce qui -me concerne, jamais un singe ne m’a moins paru mon parent,--inférieur ou -privilégié,--que lorsque je le voyais user de sa conformation pour -imiter nos gestes, boire dans une tasse, monter à bicyclette ou danser -le _shimmy_. - -C’est pourquoi, au point où j’en suis, les mœurs et coutumes de Noctu -doivent retenir mon attention, bien plus que certaines analogies -physiques et physiologiques, souvent assez troublantes, du reste. - -J’ai laissé pressentir qu’il était peu commode d’étudier la bestiole en -liberté, ce qui, pourtant, devient ici indispensable. Peu commode, -certes, mais non point impossible; la patience devient plus vite qu’on -ne le croit une vertu facile à pratiquer pour le chercheur qu’une étude -passionne, pour cet être singulier dont la psychologie est en somme -assez voisine de celle d’un monomane ou d’un individu accaparé par un -vice. C’est peu à peu que se combleront les lacunes inévitables, par des -reproductions entêtées d’expériences, par des juxtapositions et des -développements précautionneux d’observations; et, en somme, au bout de -quelque dix ans, nous pouvons éclairer l’histoire d’une vie de bête avec -honneur, et aussi avec plus de certitude que celle, par exemple, d’un -grand homme ou d’une époque. - -Il faut aussi, à mon avis, et surtout dans les débuts d’une étude -naturelle, s’en remettre à sa chance, compter sur le hasard, «risquer -les coups» les plus fantaisistes ou même les plus saugrenus, bref, se -garder d’une méthode trop compassée et rigoureuse; c’est pourquoi je -resterai toujours persuadé qu’il ne saurait y exister de meilleurs et de -plus avisés observateurs des bêtes que les enfants qui les aiment ou qui -s’y intéressent; s’il m’est arrivé, s’il m’arrive encore de raconter à -propos d’elles certains menus faits inconnus, singuliers et pourtant -parfaitement exacts, c’est à de lointains souvenirs que je dois surtout -cette documentation, ou à des récits de gamins qui veulent bien me tenir -parfois au courant de leurs recherches, de leurs inventions et de leurs -«trucs» personnels d’observateurs-amateurs de bestioles. - -Le bénéfice de l’âge et de la science est peu de chose; il nous vaut la -vaine satisfaction de disserter, de rêver et de tenter de conclure; mais -qui pourrait affirmer qu’il ne nous a pas fait perdre, avec nos yeux -neufs, l’art de nous en servir ingénument, le privilège de foncer grâce -à eux, tout droit et sans encombre, jusqu’au cœur de la réalité -elle-même? - - * * * * * - -Voici ce que je risquai vers ma seizième année pour observer des -chauves-souris, sinon en complète liberté, du moins au gîte et dans leur -intimité véritable. - -Ayant repéré trois nids dans de vieux arbres, sur les rives du Lot, je -m’en fus un beau matin clouer contre leur orifice un rideau de toile -métallique. - -Tout ce jour me vit fiévreusement vagabonder d’un nid à l’autre pour -essayer d’accoutumer mes prisonniers à ma figure et à mes manières. -Ainsi qu’il était facile de le prévoir, je fus plutôt mal accueilli. -Grimaces et injures, ou cris d’horreur. Sans trop m’en offusquer, je fis -ample provision, parmi les broussailles et les herbes du voisinage, -d’insectes divers que je distribuai dans chacune des cages improvisées; -je savais déjà que toutes les trois contenaient un couple, mais non -point encore si les petits étaient nés, n’ayant pas osé porter -l’effarouchement au comble en tripotant les bestioles et en menaçant de -désordre le refuge conjugal. - -Trois fois vingt-quatre heures d’affilée, je renouvelai mon studieux -manège; mais, le troisième soir, après avoir approvisionné les nids -encore plus confortablement qu’à l’ordinaire, je démasquai les orifices, -sitôt que la nuit fut tout à fait venue. - -J’avais mon idée; elle était de celles dont j’ai parlé un peu plus haut -et qui semblent plutôt folles à des hommes mûrs; à moi, enfant, elle me -paraissait au moins audacieuse, et c’est tout dire. Je pensais déjà que -le travail auquel Noctu devait sa subsistance était pénible, et je -tenais à savoir si, nourrie sans avoir à prendre de peine, elle ne -préférerait pas, au bout de trois jours d’essai, son encagement relatif -aux durs travaux de la liberté absolue et à la recherche d’un nid où ma -vilaine figure d’homme n’irait plus l’épouvanter à des heures indues. - -Or, mon hypothèse hasardeuse se trouva pleinement confirmée: les trois -couples, au matin, occupaient toujours leurs domiciles respectifs; s’ils -en sortirent par la suite, ce fut uniquement en manière de délassement -ou d’entraînement, par hygiène, ou pour chasser en amateurs. Des -expériences du même genre, maintes fois répétées par la suite, m’ont -donné les mêmes résultats, à de très rares exceptions près où l’abandon -du nid fut _certainement_ provoqué par ma maladresse, par un geste trop -brutal de moi; encore faut-il noter que l’abandon du nid n’eut jamais -lieu quand les enfants étaient nés. - -Je pus, dès lors, enlever définitivement les toiles métalliques qui -avaient, quelque quatre-vingts heures, tenu mes bestioles prisonnières, -et les progrès de ma familiarité avec elles ne différèrent pas de ceux -que j’ai marqués de mon mieux, en racontant comment je devins l’ami de -la petite chose ailée capturée deux ou trois ans auparavant, sur la -route de Jolibeau. - -Quelle conclusion--provisoire et fragmentaire--énoncer à présent? Voici -des êtres qui n’ont jamais, que je sache, été domestiqués; pourtant, -cent heures au plus leur suffisent pour s’adapter à de nouvelles -conditions d’existence. Il ne peut être ici question d’atavisme; -néanmoins, ces êtres fantasques, incomplets, manqués, lunatiques et -sauvages, s’habituent rapidement à mes manières, à ma figure de géant -redoutable et passant, à coup sûr, dans leur monde, pour malfaisant; et -non seulement ils acceptent leur nourriture de ma main, mais ils -protestent en leur langage et «en redemandent» quand, à dessein, je me -montre parcimonieux; ils ne craignent plus mes mains; ils acceptent mes -caresses... - -Une fois encore, qu’appelle-t-on intelligence et à quoi inflige-t-on le -nom presque toujours méprisant d’instinct? - -Les mots humains qui s’écrivent reconnaissance ou gratitude sont beaux -comme certains rêves; je vois, dans ce qui me semble être la réalité, au -delà ou en deçà d’eux, un simple effet réactif, un épanouissement -allègre provoqué par la force définie ou non définie qui facilite -l’existence à toute créature animale ou végétale. Ainsi du haut en bas -de la prétendue échelle des êtres. J’ai noté naguère que Grillon -s’accoutume très vite, lui aussi, à sa sécurité de captif, et juge alors -inutile de creuser son terrier; qu’on demande aux horticulteurs si les -fleurs elles-mêmes ne témoignent pas à ceux qui s’occupent d’elles leur -reconnaissance, en la manière qu’elles le peuvent ou le savent! - - * * * * * - -La reconnaissance de Noctu est presque humaine parce que Noctu est très -près de nous. Trois jours et trois nuits ne lui ont-ils pas suffi pour -considérer mes bienfaits comme choses dues et toutes _naturelles_? Elle -qui, par terreur, tentait de me mordre à notre première entrevue, c’est -par colère qu’elle le ferait volontiers maintenant, si je m’amusais à -lui présenter ma main vide; ou peut-être encore croit-elle que, n’ayant -rien trouvé de mieux, je lui offre le bout d’un de mes doigts à manger. - -Humaine, la reconnaissance de la chauve-souris l’est encore en ce sens -que la bestiole garde une étonnante mémoire de bienfaits qu’elle a reçus -et qu’elle tient désormais pour renouvelables, jusqu’au bout. Les trois -couples observés comme je viens de le dire, je les marquai, quand vint -le temps de rentrer au lycée,--j’avais eu de la chance, j’avais été -légèrement souffrant, et mon départ n’eut lieu qu’en novembre,--je les -marquai de divers signes, au blanc d’argent en tel ou tel endroit de -leurs monstrueuses mains entoilées. - -L’an qui suivit, deux de mes tourtereaux avaient retrouvé leur gîte -ordinaire; dans un autre nid, le mâle, devenu veuf, sans doute, du fait -de la terrible hécatombe hivernale, avait pris une nouvelle épouse, -toute jeune, ma foi, aux dents pointues et très blanches, à la peau par -endroits parée encore de reflets orangés; enfin, le troisième abri resta -vide. Mais les survivants m’ont toujours reconnu. - -Plus tard, quand j’eus des loisirs, ayant fait sur un plus grand pied -ces petites expériences, j’ai à peu près constamment retrouvé, d’un an à -l’autre, la même proportion de retours par couples au logis printanier -et estival, de disparitions, de remariages à la suite de veuvage ou de -divorce. - -C’est d’ailleurs sans conviction et de manière un peu plaisantine que je -viens d’écrire ici le mot de divorce; j’indiquerai plus loin comment vit -dans l’intimité un couple de chauves-souris; je dis tout de suite qu’il -n’y a rien de plus touchant à contempler, et que, malgré les -insurmontables difficultés que présentent ici les expériences, on peut -affirmer que le mâle et la femelle se jurent dès leur premier -accouplement une fidélité dont ils se croient libérés seulement par la -mort et par la nécessité de ne point négliger des possibilités de vie, -de perpétuation de leur race si terriblement menacée. - - * * * * * - -Ce que je puis dire encore, c’est que je n’ai jamais vu un mâle et une -femelle qui furent mes amis l’année précédente et que j’avais marqués du -même signe ou du même chiffre par ménage, s’accoupler autrement -qu’ensemble, aussi longtemps qu’ils vivaient; jamais je n’ai trouvé la -femelle nº 1 épouse du mâle nº 1, en compagnie, six mois plus tard, du -mâle nº 2 par exemple. J’accorde, du reste, que cela ne prouverait pas -grand’chose, même si l’expérience avait porté sur des milliers de -couples, car on pourrait m’objecter que les époux ou les épouses des -femelles et des mâles que je retrouve remariés sont tout bonnement allés -chercher fortune ailleurs; mais ces ingratitudes et ces émigrations sont -peu probables, car la chauve-souris n’est un animal vagabond que sur un -espace relativement restreint, et dont les gîtes d’hiver ou d’été -restent les mêmes sa vie durant. - -De ceci, la preuve est facile à faire, grâce au système de marques, -chiffres, lettres ou dessins dont j’ai parlé. Sur cette question -d’absolue fidélité conjugale, dont je demeure persuadé, faute de pouvoir -prouver, je présumerai avec quelque hardiesse, contrairement à mon -habitude en pareil cas: la chauve-souris est un animal plus humain que -bien des hommes et des femmes, au point de vue des soins sentimentaux et -des amoureuses obligations. Un détail à noter encore: jamais je n’ai -constaté qu’un veuf et une veuve se fussent remariés ensemble; il est -rare que, même jeune encore, la veuve de l’hiver recherche lors du -printanier réveil un nouvel époux; si elle y est décidée pour des -raisons d’elle seule connues, elle fait maison commune avec un jeune né -l’année d’avant, mais la nouvelle union demeure le plus souvent stérile; -stérilité que je signale, mais dont je me sens incapable de donner les -raisons: peut-être, à cause de certaines particularités physiologiques -qui rapprochent si fort la chauve-souris femelle des grands singes -femelles et de la femme, y a-t-il pour elle, au delà d’un certain âge, -incapacité de reproduire? Ce qui est sûr, c’est qu’avec un mâle -remarié,--et lui aussi ne se remarie jamais qu’avec une jeunesse,--il -n’en est plus ainsi; il me semble même que ce sont les ménages de cette -sorte qui donnent le plus fréquemment le jour à des jumeaux. - -Quand le sort de Philémon et de Baucis est interdit à nos bestioles, il -leur reste permis encore de vivre et de se survivre à l’imitation de -Booz et de Ruth. - - - - -II - - -Dans la vie normale d’une noctuelle, on ne saurait se contenter de -distinguer comme dans la nôtre la veille et le sommeil avec ou sans -rêves. Ainsi que nous, Noctu dort,--dort à la façon dont un chien ou un -chat le fait volontiers, aux heures par trop lumineuses du jour, -allongée sur son ventre, le museau mussé dans les entoilures de ses -mains monstrueuses; ce n’est guère que pour se reposer brièvement ou -pour digérer qu’elle se suspend, libre ou captive, à une branche d’arbre -ou à un perchoir, la tête en haut ou en bas. J’ai remarqué aussi--soit -dit en passant--qu’elle adopte volontiers cette position pour causer -avec sa compagne ou avec moi, que c’est là véritablement son fauteuil et -ses «commodités de la conversation». - -Affaire de goût! Mais, quand c’est la tête en bas qu’un homuncule volant -récemment capturé et encore injurieux me dit mes quatre vérités, j’avoue -ne pouvoir me garder d’un peu de honte; les vertèbres de son cou sont -assez souples pour que, accroché par les ergots de ses pattes -postérieures, il me puisse regarder bien en face, la nuque en angle -droit avec l’échine et la gorge toute frémissante d’indignation; -adolescent, il m’arrivait de penser en pareil cas: - -«Je ne peux pourtant pas m’accrocher par les jarrets à une barre fixe -pour montrer à Noctu que je sais vivre, moi aussi...» - -Aujourd’hui encore, je ne déteste pas de réfléchir, un peu puérilement, -à tout l’abîme que peut entre deux créatures creuser l’habitude chez -l’une de causer assise ou debout à la manière humaine, chez l’autre de -pratiquer le loisir dans une position déconcertante pour notre -structure; de quels graves malentendus ceci ne dut-il pas maintes fois -être cause, entre mes récents pensionnaires et moi! Je leur rends cette -justice qu’ils s’accoutumaient assez vite à mon apparente inconvenance, -tandis que j’ignore encore, au moment où j’écris ces lignes, si -l’apparition d’un monsieur venu pour m’entretenir en marchant sur les -mains, en faisant «le poirier», comme l’on dit, ne me comblerait pas -d’indignation ou d’effroi. - -Mais, en plus du sommeil et du repos au sens qu’ont ces termes en nos -humains langages, les nécessités de l’existence ont entraîné pour les -chauves-souris européennes la nécessité supplémentaire de l’hibernation. -C’est là une coutume atavique fort fréquente parmi les espèces animales -de nous connues, surtout en nos climats tempérés et chez les -insectivores dits «à sang froid», que les rigueurs de nos hivers et la -rareté de leur nourriture en cette saison condamnent à une demi-mort qui -dure presque la moitié du temps de leur vie: ainsi de la plupart de nos -batraciens et de nos reptiles; et nous avons aussi chez nous des -mammifères autres que les chauves-souris dont le sommeil hibernal est -connu au point d’être devenu proverbial et légendaire; la marmotte, par -exemple, ou le loir et ses proches parents, tels que le muscardin et le -lérot. - -J’ai observé le sommeil hibernal du lérot et du loir, ce qui ne présente -guère de difficulté; mais une étude de ce sommeil ne me saurait paraître -plus suggestive et profitable qu’appliquée à la chauve-souris; -engourdissement dont aucun de nos mots ne peut rendre compte, comportant -des sensations ou même un anéantissement total de sensations que nous -sommes fatalement impuissants à décrire, que le mystère environne et -pénètre, qui nous rejette soudain très loin d’une créature que nous -avons vue et que nous verrons mieux encore si voisine de nous!... - - * * * * * - -Voici octobre. - -Bien que certains crépuscules soient encore tièdes et longs, les -insectes aériens qui les hantaient en abondance quelques semaines -auparavant sont devenus soudain très rares; les hirondelles ont déjà -compris--elles qui, pourtant, peuvent chasser tout le jour et cueillir -des proies au ras du sol--qu’il était grand temps d’aller s’enquérir aux -pays du soleil d’une pitance plus substantielle. - -Un peu comme elles, on voit alors les chauves-souris tenter de se -rassembler; elles sortent des nids bien plus tôt qu’en plein été et, -tout en voletant dans les derniers rayons du soleil, il semble qu’à -petits cris elles s’appellent et se concertent. - -Pourquoi sortent-elles des nids plus tôt qu’en été? Par «plus tôt» je ne -signifie pas bien entendu, ici, l’heure de ma montre, mais la position -du soleil dans le ciel. Peut-être parce que la lumière diffuse de -l’astre offusque moins, en cette saison tardive, leurs faibles yeux; -peut-être parce que les derniers insectes volants ne sont guère -nocturnes ni même crépusculaires; peut-être parce que l’instinct des -chauves-souris les avertit qu’un abaissement de la température est -prochain et qu’il n’y a pas de temps à perdre pour regagner en troupe, -comme elles se plaisent en général à le faire, leurs quartiers d’hiver. - -En tout cas, les voici dansant presque sur place, par petits ballets de -huit à quinze sujets; puis deux, trois ou quatre de ces ballets se -confondent en un seul qui, presque aussitôt, prend son vol dans une -direction pour nous mystérieuse, mais assurément bien connue des -minuscules danseurs; quelquefois deux ou trois couples, ou plus, -continuent à voleter au même endroit; ou bien ils vont se mêler à un -autre bal: des indésirables, des étourdis qui se sont trompés de bande, -qui ont oublié, parmi les joies de l’amour et du mariage, l’endroit -précis du rendez-vous que leur tribu s’était fixé pour l’approche des -mauvais jours. Mais, bientôt, tout s’arrange; si nous ne retrouvons pas -les nôtres ce soir, ce sera pour demain! Et, dès ce soir-ci, où j’ai vu -des bals quasi diurnes de chauves-souris s’organiser, je sais que, -demain, quantité de nids estivaux seront vides. - -Ils ne le seront pas, ils ne le resteront pas tous. Les chauves-souris -européennes préfèrent habiter en société leur palais d’hiver, y -sommeiller en s’y sentant les coudes serrés, mais ce n’est pas là une -règle dont les exceptions peuvent être raisonnablement rangées au nombre -de celles dont on gifle les règles, sous prétexte de les confirmer. -L’intérêt de l’hibernation en commun ne me semble pas tenir, pour mes -bestioles telles que je les ai déjà décrites et éprouvées, à une cause -autre que la recherche instinctive d’un peu plus de chaleur durant les -moments glaciaux de l’hiver. - -Il se peut encore--c’est déjà moins sûr--que certains couples vieillis -et sentant la mort prochaine désirent la communauté hiémale pour pouvoir -se remarier, en cas de décès de l’un des conjoints, avec un mâle ou une -femelle de l’année précédente, qui aura sommeillé près de lui jusqu’au -retour des jours clairs; mais ici, étant donné tout ce que j’ai -expérimenté d’humanité dans ma bestiole, la particulière tendresse des -vieux mâles remariés pour leurs nouvelles épouses, les gâteries comme -maternelles de la part des vieilles femelles quand elles fonderont avec -un jeune mâle un gîte commun au printemps suivant, j’aime mieux ne rien -affirmer, craignant de ne pouvoir empêcher mon imagination, non pas de -«transposer», ce dont je me méfie assez, Dieu merci, mais de s’ébattre -au hasard, et ceci quand même un peu de vérité risquerait de luire au -bout du vagabondage. - - - - -III - - -On peut compter que sur cent couples de chauves-souris (observés dans le -Lot-et-Garonne et dans les Landes), vingt environ ne vivent pas en -communauté durant le sommeil d’hiver. En ce cas, le petit garçon, la -petite fille ou les exceptionnels jumeaux partagent le grand repos -obscur et famélique de leurs parents immédiats. - -Ces cas d’hibernation par famille et non pas en communauté ne sauraient -rien signifier à mes yeux que des possibilités d’aristocratie pour la -race des homuncules volants: certains possèdent un gîte dont la tiédeur -ou la bonne exposition les invite à supposer qu’ils n’ont pas besoin, -pour se réchauffer aux jours froids, d’intrus ni de déplaisants -contacts; ils ne sont pas désespérés à l’idée de pouvoir mourir en -dormant; ils font confiance au présent et à l’avenir; ils sont entre -eux, à trois ou quatre seulement, du même sang; néanmoins, ils se font -confiance réciproque et se suffisent, plus ou moins chanceusement, à -eux-mêmes. - -Je m’empresse d’ajouter que, dès les premiers tiédissements des souffles -aériens, l’enfant ou les enfants, si le père et la mère vivent toujours, -sont expulsés du berceau natal, et énergiquement conviés, des dents et -des griffes, à aller tenter ailleurs la vie des gentilshommes de fortune -ou des belles aventurières. - -Je n’ai pu encore, et ne pourrai sans doute plus jamais observer en -personne ce qui se passe dans ces fiefs comme inaliénables, quand -l’époux ou l’épouse meurt durant l’hiver. J’ai néanmoins tout lieu de -présumer que la veuve chasse sa fille et garde son fils, au moins -quelques jours, pour le gâter de son mieux et perfectionner son -éducation en toutes choses; que le père met sans façon son fils à la -porte, mais retient sa fille comme une épouse qui lui est due. - -Nous voici très près, une fois de plus, de l’humanité, d’une humanité -seigneuriale et pastorale, biblique ou primitive, mais qui, somme toute, -ne date pas de plus de cinq mille ans dans l’histoire des peuples dits -civilisés, et qui appartient à l’histoire contemporaine de diverses -races sauvages, d’ailleurs déclinantes. - - * * * * * - -Celles des chauves-souris qui passent l’hiver en société choisissent des -gîtes abrités, obscurs et aussi souterrains que possible; les caves et -les grottes ont leur préférence, surtout si les caves sont celles -d’habitations abandonnées et si les grottes sont à bonne distance des -lieux fréquentés par les hommes. - -Il faut remarquer l’appréhension que ces bêtes ont de notre voisinage, -quand s’approche le temps de la longue torpeur, elles qui se soucient -tellement peu de nous et volent si près de nos têtes dans la saison -d’activité et de chasse. Cela m’a surpris assez longtemps, car bon -nombre de nos carnassiers champêtres, renards, bêtes puantes et autres -éternels affamés de moindre importance savent très bien s’introduire -dans les souterrains et les cavernes pour s’y régaler de chauves-souris -endormies; mais j’ai réfléchi par la suite que, si la présence ou le -voisinage humain éloigne ces carnassiers, il en attire d’autres, -notamment les chats qui, gavés dans les villes par leurs amis ou leurs -amateurs, sont presque toujours, aux champs, de très pauvres diables, -condamnés par leurs maîtres rustiques à gagner leur vie, c’est-à-dire à -payer leur place auprès de l’âtre et l’offre de quelques os par des -massacres notoires de rats ou de souris; et l’on conçoit que le minet -prenne peu garde à ce que la souris soit volante ou non, lorsque la faim -le tenaille. - -J’en ai connu un, des plus misérables de sa caste, qui, ayant découvert -dans un recoin de carrière abandonnée une compagnie de vingt-cinq ou -trente chauves-souris endormies, vécut quelque temps de manière fortunée -et fit preuve d’une rare prévoyance en allant en croquer une ou deux, -mais non davantage, chaque jour... En somme, à hiberner près de nous, la -chauve-souris n’aurait pas seulement à craindre des risques égaux à ceux -qu’elle court dans les solitudes, mais bien pires, puisque nous serions -là, nous qui tuons les bêtes les plus innocentes et les moins -comestibles sans raison, pour le plaisir, par sottise. - -J’ai marqué la préférence des chauves-souris pour des repaires -souterrains: c’est que les variations de température y sont moindres et -que, d’autre part, l’humidité ne paraît guère les intimider ni leur -nuire. - -De ces repaires, il en est, au reste, de fort ingénieux ou imprévus, -mais dont l’examen n’infirme en rien les goûts et les besoins que j’ai -signalés jusqu’ici. Durant les quatre années qui précédèrent la guerre, -il n’y eut pas d’hiver que je n’allasse passer quelques semaines dans la -forêt landaise; et, lors de ces séjours, j’étais prié par un de mes amis -d’aérer sa demeure sylvestre, où il ne venait jamais en pareille saison. - -Ce dernier détail n’avait pas dû échapper à la perspicacité des -chauves-souris du voisinage; car, un volet du premier étage se trouvant -endommagé dans un coin et présentant là une ouverture, bon nombre -d’elles s’étaient empressées de s’installer pour les mauvais jours entre -les vitres et les contrevents; mon ami n’arrivait jamais avant le -commencement de juillet, regagnait régulièrement Paris dans la dernière -semaine de septembre, et la chambre en question avait une autre fenêtre, -ce qui me permettait d’y faire entrer l’air et le soleil sans déranger -les dormeuses. Ainsi, désirant tout ensemble tenir ma promesse et -contenter ma curiosité, je n’avais pas à sacrifier l’un de ces louables -sentiments à l’autre: et, durant quatre hivers, je retrouvai mes bêtes -en leur heureux asile, un peu plus nombreuses chaque fois: l’endroit -était bon. La population de ce paisible et silencieux hameau monta entre -1910-1911 et 1913-1914, de vingt-cinq petites âmes à trente-six. - -Quel merveilleux poste d’observation le hasard m’avait procuré là! - -Depuis lors, à un poste d’un autre genre, mon ami a été pulvérisé par un -obus, au point qu’on a seulement recueilli de lui, m’a-t-on raconté, -d’informes débris de chair sanglante,--et sa tête intacte, qui semblait -sourire. Si les yeux qui se rouvrent au delà de la vie s’intéressent -encore à de pauvres choses, aux pensées, aux actes et aux écrits des -attardés de ce monde, puisse-t-il, le bel et brave sous-lieutenant, me -pardonner les impudents locataires que je tolérais en son absence dans -sa maisonnette de joie et de bon accueil! - -Ces locataires, je ne les ai pas revus et ne les reverrai jamais; eux -aussi sont partis vers d’énigmatiques exils; car la maisonnette a été -vendue, remise à neuf, agrandie, repeinte, rechampie, bref, ornée de -toutes les gentillesses et commodités que peut concevoir la cervelle -d’un profiteur de la Grande Guerre. - - * * * * * - -Émouvantes ou charmantes heures d’un passé déjà lointain, et que notre -mémoire ne peut rejoindre sans traverser un affreux abîme d’ombre, de -boue et de sang! C’est en hiver que les sincères amoureux de la solitude -en apprécient surtout les charmes, parce qu’ils la possèdent alors -entièrement, déparée de ses agréments faciles et, pour ainsi dire, nue. -Lorsque les arbres du boulevard Pasteur avaient achevé de se dépouiller -et que l’odeur des marrons rôtis commençait à rôder le long des -trottoirs, le mal du pays me reprenait violemment, dans ce Paris que -j’aime bien pourtant et que j’avais rallié depuis quelques jours à -peine. J’avais beau méditer mon plaisir de revoir divers amis, réfléchir -à mes obligations, à mes travaux et à leur placement, à mes devoirs et à -mes intérêts, je sentais que, cette fois encore, mes résolutions sages -ne seraient pas les plus fortes. - -Devant mes yeux clos ou grands ouverts, les images irrésistibles -dansaient. Je voyais les flots de la «mer sauvage» bondir à l’assaut des -dunes, les arbres de la forêt se tordre en gémissant, suppliciés. Je -pensais à la bicoque familière, bien abritée et perdue au seuil de vingt -lieues de désert forestier; aux bons pêcheurs de la rive habitée du lac -m’apportant deux fois par jour, quel que fût le temps, les vivres et les -lettres; aux longues veillées près d’immenses feux de corsier et de -pommes de pin, en compagnie de ma femme et de ma sœur; au bonheur de mes -chats et de mes chiens comme enivrés de leur liberté, de ce qui leur -semblait être d’aventureux et prodigieux vagabondages; aux interminables -flâneries studieuses parmi les mousses et les broussailles où gîtent les -bêtes, où naissent les tardifs champignons des sables; aux labeurs -fantaisistes et désintéressés... Déjà, j’entendais les cloches de Soorts -et de Capbreton confondre les ondes de leurs angélus presque au-dessus -de ma tête, et les oiseaux aquatiques ou marins pousser leurs cris -aigres sur les landes, et les corbeaux croasser, et les oiseaux -nocturnes hululer, chuinter, miauler, et bruire la crécelle des pluies -sur les briques du toit, et retentir les grandes orgues des tempêtes; -déjà je respirais, argument décisif, les prodigieux concerts des parfums -dans la forêt d’automne, ces parfums qui étourdissent et exaltent, -flattent et déchirent, grisent comme les vins mêmes des rêves, dès que -le soleil, surnageant au-dessus des brouillards, parvient à caresser les -taillis détrempés où pourrissent des choses végétales et animales. - -«Et enfin», me disais-je, «n’ai-je pas résolu de consacrer l’automne de -mes jours à l’étude de certaines bestioles? N’est-ce point sagesse -encore, me sentant ici en proie à la nostalgie et au dégoût de tout -travail, que j’aille là-bas tenter d’accroître le petit capital -d’observations que je compte utiliser plus tard?...» - -O chauves-souris gîtées dans la fenêtre de mon ami, qui aurait pu alors -pressentir qu’un temps à peine plus long que celui de votre ordinaire -vie pouvait faire, parfois, certains hommes vieillir si vite? - - - - -LIVRE V - -L’HIBERNATION ET AUTRES MISÈRES - - - - -I - - -Je n’ai pas la prétention de contribuer au progrès des sciences -naturelles par des découvertes sensationnelles et qui renverseraient -tout ce qui a été dit ou écrit en sujet semblable. Mais je m’estimerais -assez peu consciencieux, si je ne déclarais hautement que nous nous -trouvons ici en face d’un champ sans bornes dont toute parcelle est à -défricher, et que ce défrichement peut, en mainte occasion, le recouvrir -de beaucoup moins de bon blé que de mauvaise herbe. L’observation est -traîtresse fatalement, même quand celui qui se passionne pour de telles -études possède de bons yeux et une saine raison; tout ce qui date de -plus de quatre-vingts ans peut être tenu, non pour de l’histoire, mais -pour de la pré-histoire ou de la légende naturelle. - -Quand il s’agit de travaux officiels, les œuvres se succèdent en -renouvelant souvent les erreurs des œuvres précédentes; on y rencontre -parfois une réfutation, mais la mise en disponibilité d’une observation -hâtive ou de seconde main est rarement remplacée par une précision ou -une exactitude. S’il était une science qui ne doive point se fonder sur -le blanc et le noir incertains des livres et des rapports, ce serait -cependant celle qui fait de la vie terrestre son objet; or, il semble -que l’on ait oublié cela: une copieuse bibliographie au début ou en fin -de l’ouvrage, des références, des renvois, des annotations et des -citations, et tout le monde, y compris l’auteur, est content. - -Les vrais maîtres eux-mêmes ont le tort de ne point prendre garde que le -champ qui s’offre à leur activité est, comme je viens de le dire, sans -bornes. Ainsi, quand le magnifique Fabre projeta, pour la première fois, -d’inoubliables éclairs dans les ténèbres du monde entomologique, il n’en -eut pas moins le tort de vouloir trop embrasser; de procéder de -l’inconnu au connaissable, par une méthode en somme scolastique; de -s’occuper résolument de _tous_ les insectes de son _hermas_ et non pas -de quelques-uns d’entre eux; et aussi d’oublier que vérité dans -l’_hermas_ de Sérignan pouvait quelquefois être erreur au delà. - -En fait, son œuvre si neuve, si belle et si pure, est déjà de la fable -en maints passages, et je sais quelques petits enfants des champs qui se -sont, par devers moi, inscrits avec raison en faux contre diverses -affirmations du maître. - -Ma profonde dévotion pour les mérites de ce prodigieux défricheur me -fait écrire avec regret de telles phrases. Je ne suis pas un savant -officiel et ne prétends pas à passer pour un savant tout court; mais mon -devoir est de m’exprimer de la sorte, désirant montrer combien l’erreur -est facile, même pour qui, peu ambitieux, se borne à des faits minimes, -constatés expérimentalement durant des ans, et qui veut rester hostile à -tout ce qu’il s’est contenté de lire ou d’entendre dire. - -Ainsi, un campement hivernal de chauves-souris ne se serait pas fondé -entre les volets et les vitres de mon ami landais, que j’aurais écrit -sans hésiter ici, en lieu et place de cette digression méthodologique: -«Durant les trois mois de la longue torpeur, l’attitude de repos des -chauves-souris est indifféremment l’allongée ou la suspendue...» Erreur -qui n’eût pas eu, je l’accorde, grande importance dans l’ordre du monde, -qui n’eût pas éloigné ou rapproché Sirius de nous, ni modifié le -considérable volume de l’étoile Canope. L’essentiel, ici, est de marquer -qu’en l’ordre d’études où je me complais, j’ai failli me tromper de la -meilleure foi du monde pour une toute petite chose. - - * * * * * - -C’est uniquement dans la position suspendue que Noctu et ses pareilles -savourent ou subissent l’hivernale torpeur. Les crochets des pattes, -pouces ou ergots, savent profiter des moindres aspérités de la pierre ou -du bois pour s’y fixer confortablement et maintenir la bête en équilibre -très stable. Les membranes alaires s’accommodent de façon à voiler -parfois presque complètement le museau: le lit a ses rideaux, en somme. -Cependant, quand on va observer le campement vers décembre, c’est-à-dire -environ deux mois après son occupation, on constate sur le rebord -pierreux de la fenêtre quelques chauves-souris allongées le museau entre -leurs ailes, comme elles font quand elles dorment pour une heure ou deux -dans leur nid d’été. - -Le nombre de ces irrégulières croît à mesure que le temps passe; elles -sont douze sur vingt-cinq au milieu d’avril 1911, alors que le printemps -commence à darder de chaleureuses flèches sur le bois des volets et que -de menus frémissements agitent déjà celles de leurs sœurs qui dormaient -suspendues; en moins de vingt-quatre heures, l’éveil total se produit -pour celles-ci; étirements d’ailes, dérouillement des musculatures et -des ossatures, reconnaissances, pépiements et jacasseries; si le temps -se maintient tiède et beau, comme il advint en l’avril de 1911, les -chauves-souris qui dormaient suspendues le 13 au soir encore sont toutes -reparties le 15, dès le crépuscule, à la conquête hasardeuse de l’amour -et de la subsistance. Celles qui dormaient allongées continuent à ne -bouger point. - -Un doute me vient; j’ouvre les fenêtres, et je m’aperçois alors qu’elles -sont mortes. - -Mortes. Mortes et très fragilement momifiées. L’apparence est sauve, -aucune odeur de putréfaction ne s’exhale; mais, touchez la petite chose -et la voici qui s’émiette ou même se pulvérise entre vos doigts; le -tissu des membranes alaires n’est plus qu’une poudre aux grains -impalpables et l’on ne sait par quel miracle demeurés cohérents; il -laisse contre notre épiderme des traces grisâtres, luisantes et givrées, -analogues à celles qu’y feraient les ailes maladroitement et brutalement -saisies d’un grand paon de nuit ou d’un sphinx tête-de-mort; chair, -fibres et muscles ne sont également plus que poussière et les os les -plus volumineux du minuscule organisme sont eux-mêmes curieusement -friables; les ébrouements et les battements d’ailes des survivantes -avant leur départ définitif suffisent souvent à disperser ces restes et -à les rayer du monde visible. - -Comme s’éteint la lampe où manque l’huile, c’est donc bien d’inanition, -pour cause de réserve graisseuse insuffisante, que ces chauves-souris -sont mortes, en des âges à coup sûr prématurés souvent. Vieux et moins -agiles dès leur quatrième année, moins aptes aux acrobaties de la -crépusculaire chasse, il est évident que les vieillards et les -vieillardes de la race sont les victimes désignées de l’hécatombe -hiémale; mais, parmi les jeunes, il y a bon nombre de malchanceuses et -de malchanceux qui partagent leur sort. - -J’imagine ce trépas avec un sentiment d’envie. Hier encore la bête -sommeillait profondément, accrochée à du bois ou à de la pierre comme un -fruit à son rameau, comme une de ces figues sombres dont elle a quelque -peu l’apparence en cette attitude; la mort est venue si doucement que la -petite âme ne l’a pas entendue marcher vers elle; la chauve-souris s’est -détachée de son point d’accrochage ainsi que fait, en sa maturité, le -fruit du rameau, mais pour d’autres raisons, et comme si la nature qui -lui fomente une si difficile vie lui réservait en compensation une -ordinaire mort infiniment dépourvue de noires pensées et de souffrances. - - - - -II - - -Nous avons vu les quelque vingt ou trente minuscules sujets des ballets -aériens s’enfuir à l’approche du froid vers la demeure traditionnelle de -leur torpeur; il se peut d’ailleurs qu’en celle-ci d’autres vols de -réfugiés amis ou alliés les viennent rejoindre, si elle est assez vaste -et commode. - -Mais n’allons pas croire que l’emménagement ait lieu sans grabuge et -sans tumulte; dans ce phalanstère, les couples et leur enfant veulent se -loger côte à côte et se disputent les meilleures places avec une -véhémente âpreté; l’être humain qui observe de tels manèges avec la -discrétion et l’effacement nécessaires, se trouve là en pays de -connaissances, et n’a pas besoin de beaucoup d’imagination pour se -rendre compte qu’en pareil cas il en irait exactement de même, s’il -s’agissait d’individualités ou de groupements familiaux de son espèce. - -Les mâles échangent des horions et des coups de dents, après des -bousculades sans nombre; les femelles sont plus calmes, mais affectent -cet air pincé qu’on remarque chez certaines dames voyageant en train de -plaisir vis-à-vis d’autres personnes de leur sexe; les jeunes, énervés, -ont sommeil déjà ou ont encore faim, se montrent turbulents et se font -vertement attraper par leurs parents. Il faut laisser courir deux ou -trois jours et deux ou trois nuits avant que l’installation se stabilise -et que les suprêmes déshérités soient allés se suspendre, en désespoir -de cause, à la patte ou à l’aile d’un camarade déjà profondément et -confortablement endormi. - -Il y a beaucoup à dire sur le sommeil qui commence de la sorte. Il ne me -paraît pas différer essentiellement de celui, déjà signalé, des -marmottes, des loirs, lérots et muscardins, et le tout est ici de nous -garder des inexactitudes et des erreurs qu’ont développées en assez bon -style, après Buffon, les observateurs de ces bêtes. Buffon et ses -respectueux disciples ont maintes fois paru admettre que les mammifères -hibernants se transforment durant l’hibernation en animaux à sang froid, -n’ayant d’autre température que celle de l’élément ambiant et relégués -pour l’occasion, en somme, au rang, à l’échelon des batraciens, des -poissons, des reptiles. - -Ceci est une erreur, autant pour la chauve-souris européenne que pour le -loir. - -Écoutons l’Homme-aux-manchettes discourir de celui-ci et du lérot: - -«Ces animaux ont si peu de chaleur intérieure qu’elle n’excède guère -celle de la température de l’air. Lorsque la chaleur de l’air est, au -thermomètre, de dix degrés au-dessus de la congélation, celle de ces -animaux n’est aussi que de dix degrés. Nous avons plongé la boule d’un -petit thermomètre dans le corps de plusieurs lérots vivants; la chaleur -de l’intérieur de leurs corps étoit à peu près égale à la température de -l’air; quelquefois même le thermomètre plongé, et, pour ainsi dire, -appliqué sur le cœur, a baissé d’un demi-degré ou d’un degré, la -température de l’air étant onze...» - -Voici le typique exemple de l’expérience absurde, mal conçue, -déplorablement exécutée. Je ne la dénonce point par malignité, mais -parce que, devant le chaos persistant encore des études où ils -s’adonnent, beaucoup de très remarquables spécialistes continuent à -expérimenter avec autant de négligence, ou à s’en tenir aveuglément à la -parole d’un illustre précurseur, comme s’il y avait de leur part -infirmité, inconscience, ou pis encore: espoir que leur public ou leur -auditoire n’ira pas y regarder de si près... Et Buffon a tout simplement -négligé que son loir ou son lérot était mort, quand il introduisait dans -«le corps et même _contre le cœur_» de sa bestiole la boule du petit -thermomètre destiné à mesurer la chaleur interne... - -Car, si la bestiole n’eût point été morte, comment aurais-je pu, moi, -mesurant sa chaleur interne d’aussi inoffensive manière que je le fais -sur moi-même quand je doute de ma santé, noter qu’elle se chiffre -respectivement chez le lérot et la noctuelle en état de torpeur -hivernale par 29 et 33 degrés centigrades, température à peine -inférieure d’un degré à celle qui est la normale pour ces animaux -désengourdis? - - * * * * * - -Poursuivons. Parti d’une observation fausse, Buffon en tire des -déductions avec une logique rigoureuse et vraiment digne d’un meilleur -sort: - -«Il n’est donc pas étonnant que ces animaux, qui ont si peu de chaleur -en comparaison des autres [mammifères], tombent dans l’engourdissement -dès que cette petite quantité de chaleur intérieure cesse d’être aidée -par la chaleur extérieure de l’air; et cela arrive lorsque le -thermomètre n’est plus qu’à dix ou onze degrés au-dessus de la -congélation. C’est là la vraie cause de l’engourdissement de ces -animaux, cause que l’on ignorait, et qui cependant s’étend généralement -sur tous les animaux qui dorment pendant l’hiver: car nous l’avons -reconnue dans les loirs, dans les hérissons, dans les chauves-souris; et -quoique nous n’ayons pas eu l’occasion de l’éprouver sur la marmotte, je -suis persuadé qu’elle a le sang froid comme les autres...» - -Je n’ai pas, moi non plus, observé sérieusement la marmotte, mais je -n’en proclame pas moins que celle-ci a, tout autant que le loir ou la -chauve-souris, le sang chaud, en hiver comme en été, à une différence -d’un degré près. - -Un peu plus loin, Buffon explique que l’engourdissement des animaux -hibernants dure autant que la cause qui le produit et que celle-ci est -unique: le froid. Rappelons-nous qu’il fixe à 10 ou 11 degrés «au-dessus -de la congélation» le point où la rigueur du temps condamnerait les -bestioles au sommeil et qu’il compte en degrés Réaumur; soyons généreux, -comptons en degrés centigrades ainsi qu’il est, du reste, dans les -usages de notre temps, mais ne manquons point de noter qu’une -température de 4 ou 5 degrés au plus au-dessus de zéro, c’est-à-dire -assez rigoureuse, n’empêche nullement le loir de gambader et la -chauve-souris de voleter. Entre avril à son début et octobre à sa fin, -ce froid, surtout au crépuscule, n’est pas excessivement rare, même dans -le Midi; je l’ai constaté le 20 septembre 1912 au sommet de la petite -montagne que les automobilistes ont à franchir entre Orio et Zarauz, en -pays basque espagnol; mais il ne parvint pas à me transir au point de -m’empêcher de voir quantité de chauves-souris chassant dans le ciel -limpide et assombri, parmi les branches de la forêt qui couronne la -petite montagne. - -Ce n’est pas le froid, mais la faim qui contraint la chauve-souris -européenne à l’hibernation. Dès que l’air du soir est déserté des seules -proies qui lui soient permises, elle n’a plus à compter pour subsister -que sur ses réserves graisseuses et c’est afin d’épargner celles-ci que -sa race s’est instruite à s’immobiliser durant les mois où la vie des -insectes volants est comme suspendue; car tout mouvement est cause de -déperdition de combustible, de calorique; et il faut cependant, sous -peine de mort prématurée, que la dormeuse conserve sa température à peu -près fixe d’animal à sang chaud; nombreux sont les cas, nous l’avons vu, -où elle n’y parvient pas et succombe. - -On m’objectera que les loirs, dont l’alimentation est à peu près la même -que celle des rats des champs et des écureuils, ne sauraient invoquer la -famine comme prétexte à leur engourdissement hivernal. Mais il s’agit -ici de la chauve-souris et non du loir; celui-ci est un grand amateur de -sommeil en toutes saisons; et, en revanche, bien différent en cela de -notre bestiole, si l’hiver se montre clément, il s’éveille assez souvent -et ne manque pas d’aller alors prendre aux environs de son repaire -terreux, pierreux ou ligneux une collation substantielle. Il n’est -d’ailleurs jamais plus gras qu’aux lendemains de la maturité et de la -chute des fruits, des graines, des faînes, des noisettes, des pignes, -des châtaignes, et tout se passe comme s’il ne cherchait à acquérir -cette graisse que pour se livrer sans crainte et sans remords à sa -distraction favorite, qui est de dormir le plus souvent et le plus -longtemps possible. Il est un hibernant amateur, un épicurien qui sait -organiser sa vie selon ses goûts; la chauve-souris subit une rude et -stricte nécessité. Il est paresseux; elle est une infirme et une -indigente. - -Que de fois j’ai tenté d’imaginer les sensations ou les sentiments qui -pourraient en nous correspondre à ceux qui précèdent, dominent, suivent -la torpeur absolue où la chauve-souris est plongée pendant la moitié de -son existence! Seul un homme atteint de catalepsie chronique pourrait -probablement avoir une idée exacte de cet état qui n’est ni la vie ni la -mort et que ne traverse presque certainement aucune image onirique. - -Si je parle ici d’images oniriques, c’est qu’il est incontestable que, -durant ses courts sommeils estivaux, la bestiole rêve tout comme un -chien, un singe ou un homme: on voit alors ses ailes frémir parfois, -voluptueusement ou coléreusement, on l’entend même prononcer quelques -mots en son langage embryonnaire; mais, durant la longue torpeur, rien -de pareil ne se produit jamais. - -Leur insensibilité est alors presque absolue; une piqûre ne provoque -même pas un tressaillement; les battements du cœur ont la même fréquence -qu’à l’état de veille, mais leur intensité est infiniment moindre, comme -s’il y avait là aussi une économie de carburant à réaliser. Le mort -seule, à son approche, semble les ranimer pour quelques secondes, quand -les muscles de leurs pattes n’ont plus la force de maintenir dans la -position voulue les menus crochets par quoi elles se suspendent; j’ai -assisté à trois de ces agonies; chaque fois, la petite bête déploya ses -membranes alaires et les agita faiblement, comme pour tomber avec plus -de douceur ou enveloppée par elles dans son naturel suaire. - - * * * * * - -Je préfère ne pas tenter certaines expériences cruelles, d’un intérêt -d’ailleurs contestable, et inscrire en lieu et place des observations -qu’elles auraient provoquées ici: «Je ne sais et ne veux savoir». -Finissons-en avec les observations de Buffon sur les bestioles -hibernantes et admettons qu’il ait été, pour une fois, sérieusement -informé,--ce que je crois en la circonstance: - -«Lorsqu’ils (les loirs) sentent le froid, ils se serrent et se mettent -en boule pour offrir moins de surface à l’air et _se conserver un peu de -chaleur_ (!)... On les prend, on les tient, on les roule sans qu’ils -remuent, sans qu’ils s’étendent; rien ne peut les faire sortir de leur -engourdissement qu’une chaleur douce et graduée; ils meurent lorsqu’on -les met tout à fait près du feu; il faut, pour les dégourdir, les en -approcher par degrés...» - -N’oublions pas qu’en pareil chapitre, Buffon assimile aux loirs, aux -lérots et aux muscardins, les chauves-souris et les hérissons qu’il -connaît peu, et les marmottes qu’il professe loyalement ne pas -connaître. J’ai pris une fois une chauve-souris engourdie dans le creux -de ma main et elle s’y est vaguement éveillée pour y mourir. L’épreuve -du feu me semble superflue: Buffon doit avoir ici tout à fait raison. - -Il suffit d’ausculter les endormies de l’hiver ou de disséquer celles -qu’a l’hiver endormies éternellement, pour se rendre compte que leur -cœur, leurs poumons, leurs fibres, leurs muscles et leurs os sont -réduits à un état très précaire, désespéré et comme inexistant. Chez -celles mêmes qui survivent, il saute aux yeux que demeure tout juste -assez de graisse et de calorique pour leur permettre, à la première -chasse printanière, de compenser l’effort initial par quelque butin; en -fait, la première sortie est meurtrière presque autant que la torpeur -hiémale, et, entre le quinzième et le trentième jour d’un mois d’avril -normal, on trouve sur le sol, inertes, des noctuelles qui n’ont pas eu -la force ou la chance de subir victorieusement leur résurrection. - -Je crois ne pas m’être trop avancé en déclarant dès le début de cette -étude que les chauves-souris européennes, condamnées à mort, -disparaîtraient à bref délai, dans une vingtaine de mille années,--à -moins qu’elles aussi ne passent les mers, ne s’établissent aux environs -de la ligne équatoriale, et n’y deviennent partiellement frugivores, -comme quelques-unes de leurs sœurs plus favorisées. - -Considérons un campement hivernal d’une trentaine d’individus par -exemple: sur ce nombre, il ne saurait être compté moins de neuf à sept -couples anciens et plus de treize à onze jeunes filles ou jeunes gens -nés de l’année, car, ainsi que j’aurai à le remettre en lumière un peu -plus loin, les jumeaux et les triplets ne représentent dans la -parturition des chauves-souris que des cas presque aussi exceptionnels -que ceux qu’on constate dans la façon dont se reproduit la race humaine; -deux tiers des vieux couples passent de vie à mort durant la torpeur ou -aux premiers instants de la résurrection; soit six individus qui, sur -dix-huit, demeurent; adjoignons-leur les treize nouveaux,--bien -généreusement comptés,--auxquels ils ont pu donner le jour pendant la -belle saison précédente, et voici, total fait, un clan hivernal de -trente âmes qui passerait en un an à vingt (au grand maximum), s’il -n’était renforcé, à cause de sa commodité et de ses agréments, par des -colonies, par des réfugiés ou des métèques, provenant de clans voisins -et également décimés. - -Je crois maintenant pouvoir insinuer qu’il se passera même pas vingt -mille ans avant que les diverses races de petites chauves-souris -européennes qui ne se seront pas expatriées, aillent rejoindre celles -des poules qui avaient des dents. - - - - -III - - -La constitution défectueuse de la chauve-souris n’est pas la seule cause -qui doive provoquer son anéantissement ou son exil prochain; une autre -cause existe: la diminution des insectes ailés et estivaux dans les pays -de vieille civilisation, et leur incapacité presque totale à -s’accommoder comme séjour d’une ville telle que Paris, par exemple. - -Il y aurait, sur la faune entomologique de Paris, une bien curieuse -étude à faire,--une de ces études «poussées et complètes» qu’il est si -facile de perpétrer sans beaucoup de dérangement. Combien en effet -retrouverions-nous en cette ville des insectes que nous offre, à chaque -pas, la banlieue, dès qu’elle consent à devenir à peu près campagne? -Infiniment peu. Je ne nie point l’existence ici des poux, des puces, des -punaises; mais ce sont là, tout compte fait, des animaux domestiques. -J’ai personnellement éprouvé l’existence des mites dans les divers -appartements parisiens où m’a promené la vie. Un ami m’a montré, il y a -quelque temps, sous une pierre de son évier, une nichée de cancrelats -bien florissante, ma foi! Un autre, dans un restaurant antique et -familier de Montmartre où il m’avait emmené un soir, m’a demandé: - ---Tu entends ton personnage? - -Et j’ai entendu, en effet, dans la cuisine, sinon Grillon, mon -personnage, du moins son cousin du foyer qui semblait faire de son mieux -pour me souhaiter la bienvenue... - -Je me rappelle également que, durant les étés qui précédèrent celui où -commença la guerre, des arbres dénommés vernis du Japon et nouvellement -transplantés dans la pépinière du Luxembourg servirent de prétexte à la -naturalisation parisienne de quelques beaux bombyx nocturnes qui -venaient agoniser contre les lampes à arc du boulevard Saint-Michel. Les -vernis du Japon peuplaient la pépinière du Luxembourg; de jeunes -seigneurs japonais fréquentaient assidûment les tavernes proches et -reconnaissaient des compatriotes dans ces papillons, grisâtres et dorés, -adorablement lunulés, que martyrisaient volontiers les consommateurs des -terrasses latines. - -Quelques papillons japonais durant deux ou trois étés, quelques -papillons nationaux parfaitement égarés sur les parterres des Tuileries -ou du Luxembourg, quelques bêtes à Bon-Dieu et quelques hannetons -particulièrement étourdis, tels sont, avec les animaux «domestiques» -signalés plus haut, les seuls insectes dont j’ai constaté la présence -dans Paris depuis le temps que j’y habite ou fréquente, et dont j’aime -autant ne plus spécifier exactement la durée. - -Chers vieux Parisiens, qui avez des insectes une peur un peu niaise, et -que tant de toutes petites filles campagnardes n’ont jamais éprouvée, -comme je comprends à cette heure votre amour pour les oiseaux, embusqués -ailés de vos bois suburbains, de vos jardins et de vos squares! Ceux-ci -vous gardent de ceux-là. Les palombes ou ramiers, les merles, les -pinsons, les moineaux et même quelques menus grimpeurs qui ont eu la -bonne idée d’élire domicile près de vous, suppriment régulièrement -chaque année les vers de vos pelouses et de vos bosquets, picorent les -mouches contre vos fenêtres, leurs larves dans le fumier des rues ou des -écuries, et imposent, en moins d’un lustre, aux lépidoptères métèques -l’envie, si plaisants et sympathiques qu’ils soient, de rentrer dans -leur pays où la vie doit avoir décidément plus de charme pour eux. - -Non, ce n’est pas en vain que j’ai traité un peu plus haut les oiseaux -parisiens d’«embusqués»: une seule chose m’étonne, c’est que cette race -ailée soit si lente à comprendre et que tous les oiseaux n’habitent pas -les grandes villes ou leurs environs; comment nier qu’un peu de ce que -nous dénommons intelligence s’adjoigne parfois, chez certains animaux -d’une même espèce, à l’instinct, quand nous voyons des oiseaux -migrateurs et d’un caractère plutôt farouche--je pense aux ramiers et -aux palombes--s’immobilisant devant le palais du Sénat, y faisant -souche, et se dégoûtant dès lors à jamais des voyages et et de -l’aventure? Ils ont compris, autant qu’homme pourrait comprendre, et -ceci en moins de deux générations, la vie qui les y attend: ne plus -chasser que pour le plaisir, garder la certitude d’une nourriture -abondante grâce à la proximité innombrable des bipèdes et des -quadrupèdes d’en bas; en arriver très vite à ne plus craindre, si -délectable et gras qu’on soit, l’arme à feu ou le piège d’un individu -avide, gourmand ou gourmet... - -J’aime beaucoup ces braves oiseaux policés, civilisés et devenus en -quelque sorte des fonctionnaires; les hommes n’ont peut-être pas encore -compris, eux; mais les volatiles du Luxembourg et des Tuileries savent -très bien qu’ils protègent avec plaisir leurs voisins intelligents de -diverses vermines, qu’ils sont en outre plaisants à voir, qu’on les -nomme dans des romances, que les midinettes et eux sont à peu près du -même sang, et que, comme gages de ces mérites, on leur garantit la -sécurité et la subsistance. - -Exclusivement insectivore, Noctu ne peut guère rivaliser avec ces -parvenus, chasseurs diurnes et amateurs de rarissimes proies vivantes, -pourvus de becs adroits, d’ailes commodes et d’une puissance de vision -que nous avons peine à imaginer, nous autres hommes. Voilà pourquoi les -chauves-souris désertent le cœur de Paris, où le ciel est vide de ce qui -motive leur promenade quotidienne. Une seule fois, au soleil couchant, -en ai-je vu un couple voletant le long de la façade du Louvre et -semblant inscrire un incertain grimoire sur ces murs illustres, d’une -teinte dorée et chaude comme celle des antiques parchemins; une seule -fois, dis-je, et je le regrette, car les bestioles faisaient très bien -dans le paysage. Quelles raisons les avaient égarées là? A tout hasard, -je signale que ceci se passait en mai 1910, que, durant l’hiver, la -Seine avait débordé d’une façon inoubliable encore, et que les eaux -déchaînées avaient parfaitement pu transporter, sur les berges les plus -centrales, divers germes campagnards d’insectes volants dont le -printemps provoquait l’avènement aérien à l’endroit où il les trouvait. - - * * * * * - -La présence de l’eau, surtout stagnante ou peu pure, donnant lieu à -l’occasion ou à la possibilité de nombreuses petites vies ailées, il n’y -a, en tout cas, rien d’étonnant à ce que les chauves-souris se montrent -assez volontiers à la périphérie de la capitale, survolent certains -coins des fortifs et divers endroits du Bois. Mais, il n’y a pas si -longtemps, elles se montraient bien autrement parisiennes, nichaient -peut-être même, en hiver et en été, dans les greniers ou les caves des -actuels arrondissements centraux. - -Entre bien d’autres témoignages, qu’il me suffise de citer l’histoire où -le déplorable Restif de la Bretonne rapporte, avec une réelle admiration -pour ses mérites de plaisantin, comment il trouva des chauves-souris -dans sa mansarde et s’empressa d’aller les cacher dans le lit d’une -demoiselle des environs de «la Nouvelle Halle», ou Halle-aux-Blés, sinon -en un lieu plus justement décrié encore. A l’époque, le taudis où gîtait -Restif était situé dans une partie de la rue de La Harpe qui depuis lors -a été démolie; il nous apprend même qu’il venait de quitter, pour ce -nouveau domicile, la rue des Rats... J’ignore où celle-ci se trouvait; -il y a probablement toujours, sur son emplacement, des représentants de -la gent à qui elle devait sa dénomination charmante; mais, ce qui est -plus sûr encore, c’est que depuis beau temps la rue de La Harpe n’offre -plus de gîtes hibernaux ou de nids aux chauves-souris. - -Le voisinage de l’eau n’est pas seul, en effet, à provoquer d’abondantes -éclosions d’insectes; la présence de la saleté, de l’ordure et de la -putréfaction, toutes choses dont l’eau passe en un certain sens pour -être l’ennemie, est, elle aussi, indispensable à l’existence de quantité -d’insectes qui sont, à leur tour, indispensables à la subsistance de -Noctu. - -Je ne voudrais point jeter, par de tels détails, un nouveau discrédit -sur les insectes, qui inspirent à tant de gens des sentiments de -répulsion ou de terreur si peu justifiés; la plupart des insectes -coprophages ne le sont qu’à l’état larvaire; et, pour ce qui est des -autres insectes,--les plus nombreux,--je souhaite à beaucoup de mes -semblables d’être aussi propres que les fourmis, aussi sobres que les -cigales, aussi gourmets que les grillons. - -Quant à Noctu... Mais elle a été trop diffamée, et sous des prétextes -trop divers pour que je ne préfère pas consacrer à sa réhabilitation une -plaidoirie véritable, serrée, précise et qui se tienne. Il est -incontestable que son exil champêtre désormais presque absolu est dû aux -progrès de l’hygiène et de la propreté dans beaucoup de grandes villes; -on peut même assurer que la présence en foule des chauves-souris, le -soir, dans les rues d’agglomérations assez importantes, indique des -habitations dépourvues du confort moderne, un service de la voirie -défectueux et une négligente ou incapable municipalité. D’ailleurs -l’absence de Noctu dans Paris ne prouve pas davantage le goût de la bête -pour des endroits malpropres que la parfaite propreté de la ville. Nous -savons, hélas! qu’il y a beaucoup à faire encore avant que toutes les -masures du genre de celles où habitait Restif soient démolies, même en -des quartiers centraux. Et enfin, traitera-t-on de répugnant personnage -le brave pêcheur qui se régalera d’une friture capturée aux endroits où -le poisson mord le mieux, notamment aux orifices sordides des égouts? - -Noctu chasse, elle aussi, où elle a le plus de chances de se régaler. -Que les villes se décongestionnent, que les vies humaines s’étalent au -lieu de se superposer à mesure que s’accroîtront la facilité et la -rapidité des moyens de transport, que les pays de civilisation ancienne, -comme le nôtre, tendent à devenir d’immenses cités clairsemées, et la -nourriture ailée deviendra de plus en plus rare pour les chauves-souris -sous notre ciel européen. - -Comme pour donner un éclatant démenti à tout ce que je viens d’écrire, -un bijou vivant, de la grosseur d’un grain de riz, mais couleur -d’émeraude, un minuscule coléoptère dont j’ignore parfaitement le nom, -vient de se poser sur la feuille même où ma plume court. Le crépuscule -tombe sur ma calme rue parisienne. Le petit insecte hésite un instant, -puis soulève peu à peu ses élytres, méthodiquement, et reprend son vol -par la fenêtre ouverte à ce qui demeure de lumière... Des moineaux -piaillent sur le trottoir. - -Encore un qui n’engraissera pas les chauves-souris et qui risque fort -néanmoins de périr sans laisser de descendance! - - * * * * * - -(Ceci est un paragraphe ajouté après coup au présent chapitre...) - -Je venais de le terminer, ou plutôt croyais-je l’avoir terminé, en -juillet 1921, quand je rencontrai un beau matin Jean Giraudoux; nous en -arrivâmes à parler de mon personnage. - ---C’est gentil, les chauves-souris, me dit ce camarade charmant... -Sais-tu que je les entends, chaque soir, pousser leurs petits cris dans -le jardin qu’il y a sous mes fenêtres? - ---A Bellac? lui demandai-je. - ---Non. A Paris. - -Je pensai un instant que ce poète avait dû prendre pour de petits cris -de chauves-souris les pépiements d’un pinson ou d’un moineau rêvant. -Puis, fort troublé, comme il est facile de le comprendre,--car il -persistait dans son affirmation,--je ne lui dissimulai point que -j’inscrirais en note dans mon livre le renseignement qu’il venait de me -donner, que je citerais son nom... - ---Et tu ne t’en prendras qu’à toi, ajoutai-je, non sans férocité. - -Je résolus néanmoins d’en avoir le cœur net; et voici ce que j’ai -constaté, dès le lendemain: des vols de chauves-souris, d’ailleurs -médiocrement importants, passent en effet sur Paris en juillet, août et -septembre, mais non point aux heures crépusculaires; il faut que la -redoutable concurrence avec les oiseaux n’ait plus à s’exercer et que -les globes électriques créent, à la nuit pleine, un crépuscule factice -dans lequel tourbillonnent des phalènes, des moucherons et autres -bestioles affamées de lumière; ici, les éclairages intenses jouent rôle -de pièges que l’homme--oh! bien sans le vouloir, évidemment...--aurait -tendus en faveur des chauves-souris. Il est à croire que le bruit de cet -heureux état de choses, de cette aubaine imprévue s’est répandu, surtout -cette année, parmi les citoyens du petit peuple ailé et velu de la -banlieue, et que les plus résolus et les plus misérables d’entre eux -n’ont point balancé à venir, au prix de mille peines et probablement par -étapes, chercher fortune nocturnement dans les endroits bien éclairés de -la capitale. - -Je dis: surtout cette année, parce qu’il faut bien convenir qu’elle fut -singulière par sa chaleur et sa sécheresse, comme l’an 1910 le fut par -l’abondance de ses eaux. Apollon déchaîné a pris sur nos naïades -vieillies une revanche éclatante, et, dans l’une de ces victoires comme -dans l’autre, l’équilibre et l’évolution coutumiers des naissances -animales ou végétales ont été à coup sûr légèrement bouleversés: durant -que j’ajoute ces lignes à ce chapitre, les marronniers des boulevards, -dont les feuilles étaient tombées cet été, ont hasardé dès septembre -d’imprévues floraisons et de nouvelles feuilles; voici octobre, et les -journaux annoncent que, dans certaines régions françaises, la race des -hannetons s’y est trompée, qu’on en ouït qui bourdonnent le soir autour -des frondaisons intempestives; dès lors, quoi d’étonnant que, des berges -de La Seine ou des bassins des squares parisiens, se soit élevée hors de -saison une génération supplémentaire de vies ailées, pâture inespérée -pour Noctu et bénie d’elle? - -Je dois dire aussi que, jusqu’ici, je ne m’étais jamais trouvé à Paris -en août ou du moins n’avais fait que traverser cette ville à pareille -époque. Puisse cet aveu montrer les difficultés de l’observation dans -les études naturelles, et combien celui qui s’y adonne serait -présomptueux de croire qu’il a tout dit, et de s’estimer exempt -d’erreurs. La vérité est comme un bloc dissociable à l’infini et dont -chaque parcelle demeure souvent étrangement obscure, quelque scrupule -que l’analyste ait apporté à son labeur. - -_Méthodiquement_, je ne puis donc affirmer qu’en l’août de l’an dernier, -qu’en l’août de l’an prochain, il y a eu et il y aura des expéditions -_nocturnes_ de chauves-souris, du genre de celles que j’ai constatées -cet août-ci en divers endroits de la capitale; mais je crois pouvoir -affirmer que tout ce que j’ai dit précédemment reste exact, que les -chauves-souris ne nichent plus et n’hibernent plus dans Paris, que la -chasse _crépusculaire_ leur est demeurée ici, cette année, interdite en -plein été comme au printemps. - -Que l’on comprenne bien la situation: en août, les petits sont élevés, -capables de voler de leurs propres ailes et de gagner leur vie; -l’existence familiale au creux du vieux mur et du vieil arbre ne -s’impose plus, du moins régulièrement, même pour les époux. Il est tout -naturel, il est même logique que ceux-ci renoncent aux douceurs du -_home_, puisque la vie est dure «et qu’il y a à faire ailleurs»... - -Notons ou rappelons en outre que, même aux champs, il est des veufs ou -des veuves qui, durant la saison chaude, vivent en parfaits vagabonds, -gîtant où ils se trouvent, à la première branche venue, à la belle -étoile; celles des chauves-souris que j’ai vues à Paris étaient -peut-être de cette caste, ou représentaient des fragments de ménages -dissociés parce qu’ils se trouvaient sans travail dans leur pays: pays -lointain d’au moins dix kilomètres, donc assez lointain pour que la -fatigue nous conseille de n’y point retourner quotidiennement et de -loger à l’hôtel en attendant l’heure des globes électriques,--à l’hôtel, -c’est-à-dire dans le clocher d’une église ou parmi les branches du -jardin qui est sous les fenêtres de mon ami Jean. - -Ami Jean, loin de te dédier ici une note comminatoire, tu vois, je te -fais amende honorable. Tu n’as pas rêvé ni entendu un pinson rêvant et, -sans le savoir, tu m’as rendu un grand service: celui de me fournir une -transition plus heureuse que je ne l’eusse pu rêver aux propos qui -suivront ceux-ci. - -Ce que j’ai appris là montre en effet que Noctu, promeneuse et -travailleuse «entre chien et loup» aux champs, au village, dans les -petites villes et même dans la plupart des grandes, sait, dans Paris, -s’adapter au noctambulisme, au repos en des gîtes de fortune, qu’elle -profite de cette lumière artificielle qui n’intéresse pas les animaux -domestiques, qui terrorise les fauves grands ou petits et dont les -oiseaux diurnes ou nocturnes les plus voraces n’ont que faire. Changer -ses mœurs selon sa condition ou son rang, ses genres de travaux et ses -modes de gagne-pain, selon les latitudes, les heures et les jours, -voilà, me semble-t-il, qui, plus encore que les organes artificiels, -l’intelligence ou la raison, caractérise et distingue l’hôte le plus -encombrant de la planète Terre: l’homme. Or, comme il avait été dans mon -plan, dès le début, de bien marquer à présent le cousinage de -l’homuncule-volant et de l’homme. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -LIVRE VI - -NOCTU DIFFAMÉE ET RÉHABILITÉE - - - - -I - - -Si la fantaisie me prenait ici de relire divers anciens, et notamment -Pline le naturaliste, je pourrais probablement rapporter que le foie de -la chauve-souris desséché et mis en poudre est un électuaire certain -contre la toux et les maux de dents,--ou quelque chose d’approchant. -Qu’on se garde bien, au reste, de croire que je me gausse du vieux Pline -en m’exprimant de la sorte. Ses livres d’il y a deux mille ans nous font -sourire, mais que diront des nôtres les savants, officiels ou non, dans -deux cents ans? Dans deux cents ans ou moins, car ce que quelques -nigauds appellent couramment le progrès va si vite en notre temps, qu’il -court maintes fois trop fort, risquant ainsi de sortir de sa voie -logique. Et j’ajoute que les remèdes de Pline avaient du moins le mérite -d’être inoffensifs, si dégoûtants qu’ils nous paraissent parfois. On ne -saurait jurer que l’innocuité des préparations pharmaceutiques dont le -suffrage universel tolère la préconisation dans les grands quotidiens -est égale à la leur. - -Si je voulais montrer ici quelque érudition je passerais en revue tous -les auteurs qui ont parlé de mon homuncule-volant, depuis que l’humanité -a cru nécessaire d’inventer l’écriture. Je me contenterai d’en citer -deux, non point que je trouve à leurs dires le moindre intérêt en ce -sujet; mais, puisque j’ai pris parti contre les méthodes qu’emploient -trop souvent les spécialistes des sciences naturelles, et surtout contre -les excès de l’information de seconde main ou livresque, je m’en -voudrais de négliger un détail qui prouve que le mal est excusable, en -ce sens qu’il ne date pas d’hier. - -Aristote de Stagire, qui ne saurait passer pour un farceur, affirme en -substance dans l’_Histoire des animaux_ que les tourterelles (trugones) -n’aiment pas de fréquenter durant le jour les lieux que mes personnages -hantent le soir. En conséquence de quoi, à peu près cinq cents ans plus -tard, Oppien d’Anazarbe (ou d’Apamée), dans le premier chant de ses -_Cynégétiques_, conseille aux chasseurs friands de tourterelles de ne -point perdre leur temps en des bosquets où les chauves-souris sont -fréquentes quand la nuit tombe, «parce que l’oiseau cher à Aphrodite -s’écarte des asiles de _l’oiseau_ mortuaire et sinistre»... - -Il existe mieux, pour un homme gourmand de gibier, que la chair des -tourterelles; je ne dédaigne cependant pas celle-ci, et, surtout j’aime -la science, ou l’art, qu’Oppien célébra en vers à la fois ailés et -solides, délicieusement purs et archaïques pour son temps. Mais force -m’est de confesser que, durant quatre années de suite, chassant la -tourterelle près d’Hossegor, j’ai toujours loué à la municipalité la -même place de chasse, selon la coutume locale, et que ladite place était -sise aux abords d’un bas-fond marécageux, survolé par des nuages de -moustiques et d’autres bestioles--ce qui était cause que, dès le -crépuscule, l’endroit devenait comme le rendez-vous de toutes les -chauves-souris du canton. C’était pourtant l’heure où nous rentrions, -mes amis et moi, avec des carniers, ma foi, bien honorablement garnis en -général. - -Mais, après tout, j’ai peut-être tort quand j’accuse Aristote d’avoir -répété ce que lui racontaient les bonnes gens de son époque, et Oppien -d’avoir pris dans ses lectures son autorité ès-sciences cynégétiques. Il -est possible que, depuis vingt siècles, un accord se soit établi entre -chauves-souris et tourterelles, lesquelles avaient des raisons de se -détester aux temps où mes vieux auteurs parlaient d’elles comme je viens -de l’expliquer. - -Il se peut encore, conformément à un principe un peu plus haut rappelé à -propos de Fabre de Sérignan, que vérité à Stagire, à Apamée ou à -Anazarbe, soit erreur en Gascogne... - - * * * * * - -Jusqu’ici, nous n’avons néanmoins vu Noctu sérieusement accusée que -d’être un «oiseau» mortuaire et sinistre, digne d’être voué à -l’exécration des hommes qui chassent un des oiseaux chers à Vénus, un de -ceux, (bien ennuyeux quand on en possède quantité sur son toit ou dans -ses volières), qui ne savent s’exprimer que par roucoulements. - -_Mortuaire et sinistre._ Là commence véritablement le débat que je me -propose d’élucider et où je voudrais bien exposer mon avis avec brièveté -et modestie. Les épithètes injustes et désavantageuses que l’antiquité -défaillante infligeait déjà à Noctu, n’ont nullement été endommagées ou -submergées par les houles des invasions et les remous des siècles; elles -me représentent des bateaux,--au sens familier du mot,--qui ont tenu bon -contre ces houles et ces remous. - -Dès le moyen âge, «l’oiseau» mortuaire et sinistre devint la monture -obligatoire des sorcières. Mais, plutôt que d’entreprendre ici un -développement de puérilités historiques dépourvu d’intérêt pour les amis -des chauves-souris, aussi bien que pour les gens qui sont effrayés par -elles, je préfère rapporter quelques exemples de ce qui m’a été conté à -leur propos depuis le temps où j’ai été capable d’entendre et de -comprendre. Je ne parlerai que de mes interlocutrices ou de mes -interlocuteurs sincères et sûrs de pouvoir jurer devant Dieu qu’ils -n’inventaient rien. - -Or, nous vivions déjà au XIXe siècle. - -La vieille Gibracque habitait sur la route du cimetière, à cinq cents -mètres au nord du jardin du vieux Pile. Les voisins prétendaient qu’elle -descendait d’une génération de sorcières, et je me serais bien gardé de -contredire à cela, parce que je n’avais pas quinze ans, qu’elle en avait -quatre-vingt-dix à peine, et qu’elle commençait à croire à ses propres -contes dans le moment où, sans rire d’eux et sans les nier, je me -plaisais à en discuter avec moi-même critiquement. Je connus ainsi que -le ciel, en plein jour, était plein d’énormes chauves-souris, invisibles -à cause de leur couleur de ciel et de soleil, et que c’étaient celles-là -qu’employaient les sorcières pour aller de nuit retrouver leurs -pareilles en tel ou tel lieu sinistre et décrié. Quant aux -chauves-souris que voyaient les yeux du commun des hommes au crépuscule, -elles n’étaient que les ombres diminuées des véritables chauves-souris à -l’usage des sorcières, et qui sont, elles, couleur de soleil et de ciel. - -Les opinions de la Gibracque avaient du moins le mérite de quelque -fantaisie, de quelque poésie. J’en connais bien d’autres aussi peu -justifiées et infiniment plus prosaïques: ainsi, dans la Mayenne, la -chauve-souris passe pour n’aimer à voler tout près de nos têtes que dans -le dessein bien arrêté de nous donner des poux; le pire, c’est qu’il -arrive parfois à la malheureuse bestiole, par suite d’une glissade -aérienne maladroite, de s’accrocher à une chevelure féminine, et cela -signifie alors, non plus seulement intention d’infliger aux crânes -humains de sordides parasites, mais, selon les villages, amoureux -désastres pour la victime de l’agression, ou mort dans l’année. - -La mort n’a pas nécessairement lieu dans l’année pour la victime de -l’agression, mais elle survient, en général, pour la chauve-souris, dans -la minute. - -Un peu plus à l’ouest, dans la Bretagne non encore bretonnante, dans la -Bretagne des «Gallos», j’ai entendu, à Dol, un mécanicien de la marine -en retraite me raconter que les vampires des contrées équatoriales -n’étaient rien, au point de vue de la malfaisance, en comparaison avec -les chauves-souris de chez nous, «auxquelles nous n’attribuons pas -d’importance parce qu’elles sont toutes petites, mais qui ne s’en -attaquent pas moins aux hommes lorsqu’ils ont l’imprudence de dormir les -fenêtres ouvertes...» Il ajoutait qu’elles ne tiraient évidemment pas -beaucoup de sang de nous et que nous ne nous en apercevions -pas,--justement à cause de leur peu d’importance,--mais que leurs -visites nocturnes, ces bêtes étant venimeuses, nous valaient des -boutons, des clous, et autres vilaineries... Le bonhomme était atteint -de furonculose et surtout d’un penchant à la bistouille qui provoquèrent -sa mort peu après. Encore un crime à l’actif des chauves-souris! - -Dans les Landes, j’ai appris d’un aubergiste dont l’établissement est -situé au bord d’un étang (plutôt herbu et vaseux) d’eau douce, que -c’étaient des ailes des chauves-souris que tombent les «microbes»,--cet -homme n’est pas dénué de culture et lit le journal,--les microbes qui -donnent les mauvaises fièvres à sa petite famille et à lui. Voici donc -Noctu, avide de détruire les causes du paludisme, qui devient néanmoins -responsable de ce fléau! - - * * * * * - -L’instruction primaire obligatoire, ou considérée comme obligatoire, a -pourtant révélé aux masses urbaines ou rurales que la chauve-souris est -un insectivore et qu’il est peu recommandable de crucifier cet animal -non seulement inoffensif mais utile, sur les portes des granges ou en -d’autres lieux. Le même enseignement a révélé également à la foule -l’existence des microbes, mais voyez donc un peu où la foule va les -nicher et de quelle façon elle comprend qu’il faut contre eux se mettre -en garde! Ici n’est pas le lieu de critiquer une méthode d’éducation qui -fait presque uniquement appel à la mémoire, et néglige le raisonnement, -à quoi son incohérence même la rend inapte; et, d’ailleurs, -l’instruction primaire obligatoire aurait-elle seulement fait passer de -mode la crucifixion des chauves-souris, que ce serait déjà un résultat -devant lequel je m’inclinerais volontiers. - -Je m’incline donc, car cette mode est, en effet, sur le point de -disparaître. Il y a une vingtaine d’années, quand les hasards des -vacances, ou les vagabondages dont j’ai toujours été féru, m’amenaient -en Gascogne, en Bretagne ou en pays basque, je voyais assez souvent mes -bestioles plus ou moins habilement suppliciées en des lieux champêtres, -clouées contre du bois vivant ou mort, momifiées fragilement et déjà -friables comme lorsque c’est d’inanition qu’elles trépassent, dans -l’hivernale demeure. Mais, déjà, lorsque je questionnais les gens du -lieu sur les raisons d’une aussi barbare coutume, ils se montraient -assez peu catégoriques. - -Loin de votre esprit, Paul Irubure d’Ustarritz, étaient les traditions -qui valurent à une certaine dame Jacaume d’être brûlée publiquement à -Bayonne, en 1332. La dame habitait Urt, et le procès-verbal de -l’affaire, à moi communiqué par un ami qui en possède bien d’autres plus -curieux encore, témoigne qu’elle se défendit comme une belle diablesse, -et ne dut sa mort dans les flammes qu’aux témoignages de voisins -affirmant une affluence vraiment exagérée de chauves-souris autour de sa -maison et de son clos. Paul Irubure, lorsque je vous demandai, en -souriant d’un air complice, pourquoi vous ne manquiez pas, chaque an, de -clouer une chauve-souris contre votre porte principale, au-dessous d’une -plaque où était inscrit le nom d’une compagnie d’assurance, vous me -répondîtes avec cet air d’autorité sombre et placide à la fois, qui est -l’apanage des Basques pur sang: - ---Parce que ça éloigne le malheur. - -En d’autres pays ou pour d’autres personnes, cela éloignait le tonnerre, -cela préservait les meules de la foudre et les vignobles des grêlons, -cela empêchait les enfants de naître avant terme, cela sauvegardait les -bestiaux des maladies ou les chrétiens du «mauvais œil»... Ne retenons -que les raisons de Paul Irubure, à titre d’exemple: Ustarritz n’est pas -loin d’Urt; et si, au sud de l’Adour, l’affluence des chauves-souris -autour d’une demeure suffisait, jadis, pour convaincre un homme ou une -femme de sorcellerie et la faire périr par le feu, mieux valait en effet -montrer qu’on n’était pas l’ami de ces sataniques bêtes. Paul Irubure, -comme le pâtre cévenol de José-Maria de Heredia devant le vase libatoire -et la patère dont il ignorait le sens, faisait «malgré lui, le geste -héréditaire...» Il y eut sans doute beaucoup d’affaires du genre de -celle qui entraîna la mort prématurée et déplorable de la dame Jacaume, -aux débuts des habitudes que nos populations rustiques avaient prises -depuis des siècles de martyriser les chauves-souris. - -Plus raisonnable était, en vérité, le dernier en date des bourreaux de -Noctu connus de moi, un hôtelier des bords de la Marne, qui, un peu -avant la guerre, comme je lui posais la même question qu’à Paul Irubure, -me répondit d’un ton jovial: - ---Parce que ces animaux sont vraiment trop mal fichus et ont une trop -sale figure. - -Il n’avait pas prononcé «fichus», ni «figure», du reste. Je ne suis pas -de son avis; j’estime que Noctu est un merveilleux petit bijou de soie -ou de velours, et que son vol, en outre, fera grandement défaut aux -crépuscules terrestres, quand il en aura été pour jamais effacé. Mais -tous les goûts sont dans la nature et, ce que je voudrais discerner ici, -c’est l’origine, dans l’esprit de mes semblables, de ce sentiment -d’horreur, de répulsion ou d’effroi qu’une innocente bête leur cause. - -Physiquement, la figure des chauves-souris est comme une miniature de -celles des chiens ou des singes; une variété, la chauve-souris dite -«fer-à-cheval», présente au niveau de son nez une excroissance de chair -d’un effet esthétique qui, je l’accorde, n’est pas très heureux; mais ne -sont-ce point justement des difformités faciales du même genre qui nous -rendent tels dogues ou bouledogues si sympathiques? - -Au reste, il ne s’agit point ici, je le répète, de vanter le physique de -cette amie... Tous les gens n’aiment pas le genre de beauté des dogues -ou des bouledogues, et c’est pour cela que mon hôtelier des bords de la -Marne est, selon moi, plus raisonnable que les autres tortureurs de -Noctu. En revanche, qu’y a-t-il à l’origine des légendes qui la firent -traiter par Oppien d’oiseau mortuaire et sinistre, et qui plus tard -valurent le bûcher à une dame soupçonnée d’avoir pour cette race quelque -attrait? - -Je pourrais ici flâner longuement dans le domaine mal clos de l’humaine -psychologie, jongler gravement ou fantaisistement avec de plus ou moins -brillantes hypothèses. J’aime mieux n’en énoncer qu’une: Noctu est une -anomalie; elle est malheureuse; sa race est condamnée à mort; c’est, dès -lors, presque instinctivement que nous crions haro sur cette œuvre -manquée de notre mère commune; tout se passe comme si une -auto-suggestion peut-être perverse, peut-être effroyablement lucide, -nous remettait plus ou moins consciemment, quand nous considérons -l’homuncule-volant, en présence de cette idée que nous ne sommes pas si -«réussis» nous-mêmes, que nous avons été forcés d’inventer le feu et -bien d’autres choses encore, qu’il n’y a pas tellement lieu d’en -concevoir de la fierté: et un malheureux trouve toujours un plus -malheureux que lui pour le torturer ou en médire. - -J’ai exprimé, pour des raisons différentes, dans un précédent livre, des -sentiments et des idées qui me semblent être encore en leur place ici. -Je dépeignais Mes Landes dans le temps que les pins ne leur avaient pas -apporté la salubrité et la richesse. Alors, de la Gironde à l’Adour, aux -environs des chapelets d’étangs que l’Océan, en se retirant vers -l’ouest, a laissés derrière lui comme des marques de ses pas, la plaine -s’étendait à l’infini, toute mouchetée de marécages. Dans leurs eaux -glauques et ternes,--pluies mortes que de minces couches -d’argile, s’étageant dans le sable, éternisaient à la surface du -sol,--grouillaient des sangsues, richesse naturelle à peu près unique du -pays en ce temps-là, d’énormes couleuvres noires et or, et les miasmes -des fièvres malignes. Une race maladive, parcimonieusement disséminée -sur l’immense territoire, pratiquait l’élève des troupeaux, se -nourrissait de bouillie de maïs, s’abreuvait d’eau malsaine... - -«L’humanité», ajoutais-je, «n’est pas précisément charitable, et c’est -de sa part une tendance naturelle de considérer les malheureux comme des -coupables frappés par la justice divine...» - -D’autres avaient dit cela avant moi et il fallait vraiment avoir aussi -peu de bon sens que ce grand enfant de Jean de La Fontaine pour décréter -que malheur est synonyme d’innocence. Aux yeux de leurs voisins -privilégiés des riches vallées de la Garonne, du Gers, de la verdoyante -Chalosse et du pays basque, les véritables _Lanusquets_, les Landais des -vieilles Landes, passèrent longtemps pour des êtres impurs et maudits, -rarement baptisés, et qui avaient sans doute le pied fourchu. Quant à la -Lande elle-même, c’était une terre d’effroi, hantée de maléfices, et il -n’y avait point de diabolique prodige qu’elle ne réservât aux gens assez -téméraires pour s’y aventurer. - -En tout cas, un vieux paysan de Mugron-en-Chalosse, avec qui j’ai -beaucoup conversé, m’apparaît aujourd’hui encore comme la preuve jusqu’à -nos jours gardée d’un pareil état d’esprit. Dieu ait l’âme de Peire -Balsamet, qui dort à présent sur une colline des bords d’Adour, dans un -joli cimetière ensoleillé où, l’automne venu, les bleus genièvres -contiennent chacun un merle noir, comme un fruit translucide ferait son -noyau. Peire Balsamet était véritablement un reliquaire de récits et de -contes. Ayant voyagé en chemin de fer et vu Bordeaux, il considérait, -bien entendu, ces contes comme des sornettes. On l’eût fortement étonné -en lui expliquant qu’ils étaient, en un certain sens, aussi vrais que -possible. - -Un de leurs principaux héros, dénommé Jean Tranquille, était arrivé, -après diverses aventures extraordinaires, dans un pays dont un dragon au -souffle empesté gardait l’entrée. Passant outre, il avait contemplé les -plus effrayantes merveilles, et des géants hauts de quinze pieds, et «la -ville bâtie dans le ciel»; il avait rencontré des êtres affreux, au -langage à peine humain, et revêtus, non d’habits de chrétiens, mais de -poils de bêtes... Voilà ce que devenaient, au temps jadis, les Landes et -leurs habitants dans l’imagination naïve des gens qui les avaient vus de -loin; car, vous l’avez bien compris, c’était dans les Landes que Jean -Tranquille avait été entraîné par son amour des aventures, sans que -celui qui racontait, après tant d’autres, ces aventures, s’en doutât. Le -dragon au souffle empesté? La fièvre. La ville bâtie dans le ciel? Un -mirage comme en devaient produire assez souvent les jeux de la lumière -au-dessus des immensités plates. Les géants? Des bergers sur leurs -échasses. Les êtres velus? De pauvres diables affublés de peaux de -bêtes. - -Quant à leur langage, pour que Jean Tranquille le jugeât à peine humain, -il suffisait qu’il ne fût point tout à fait semblable au dialecte de son -hameau. - - - - -II - - -Revenons-en toujours à cet axiome, en apparence un peu simplet, que, -pour aimer les bêtes, il faut les connaître profondément. D’hommes à -bêtes comme d’hommes à hommes, la médisance s’exerce surtout par -l’incertitude, et c’est dans l’ignorance que la haine ou la terreur ont -toujours plongé leurs racines les plus vivaces. - -Mais, connaître les bêtes, ce n’est pas seulement les avoir observées -avec de bons yeux; montrer qu’on les connaît, ce n’est pas seulement -relater des expériences en s’efforçant de conserver dans son style un -peu de l’agrément et de l’émotion qu’on a pu éprouver en les observant; -et, aimer les bêtes, c’est autre chose que de s’intéresser à ce que -racontent d’elles les livres, y compris les miens. J’accorde que -l’observation seule peut provoquer l’intérêt ou l’amour, mais, pour le -chercheur comme pour ses lecteurs, elle demeure impuissante à constituer -réellement la connaissance. - -Cette fois encore, je n’ai pas l’intention de développer un discours de -la méthode en sciences naturelles; je me contenterai de poser qu’une -connaissance de telle ou telle entre les innombrables vies de ce monde -n’est valable que dans la mesure où, tandis que nous étudions cette vie, -nous ne perdons jamais de vue que le but de toute connaissance est de -nous connaître nous-mêmes; que, réciproquement, quiconque ne s’efforce -pas de connaître sa propre nature, il ne connaît rien. - -Il est donc nécessaire, dès les premiers regards lancés vers le sol, ou -vers les bas-fonds de l’océan aérien, de nous livrer à de perpétuels -retours sur notre humaine condition, de nous remettre constamment à -notre place dans l’univers terrestre; et ceci en prenant bien garde que -cette place n’est ni absolue ni éternelle, mais varie dans le temps et -aussi selon l’animal que nous considérons. - -Bref, en cet ordre d’études plus encore que dans tout autre, s’impose un -relativisme bien entendu, c’est-à-dire tout ensemble absolu et prudent: -un doute provisoire que notre devoir est de prolonger en tous sens et à -l’infini. - -Ainsi, quand il s’agit d’une vie considérablement plus ancienne et plus -évoluée que la nôtre, la vie d’un grillon, par exemple,--ou, d’ailleurs, -de n’importe quel insecte,--c’est en scrutant à chaque instant l’abîme -qui sépare le _modus vivendi_ de l’insecte et celui de l’homme, que l’on -a les meilleures chances, non pas de franchir l’abîme, mais de projeter -au-dessus de lui quelques lueurs. Tout au contraire, pour comprendre -l’homuncule-volant, dont la réalisation actuelle dut être à peu près -contemporaine de la nôtre, on ne saurait trop insister sur ses -ressemblances avec nous. - - * * * * * - -J’ai déjà indiqué quelques-unes de ces ressemblances, mais je réservais -les plus précieuses pour le moment où je prévoyais que s’imposerait une -réhabilitation de Noctu. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises j’ai fait -allusion à son langage. A présent, je n’hésite plus à écrire: Noctu -parle, Noctu a un langage, un langage embryonnaire, sans doute, mais qui -mérite néanmoins d’être tenu pour tel. On pourra se moquer, ou -m’objecter que mon amitié pour mon personnage me fait oublier tout ce -qui sépare le _mot_ du _cri_. Je persiste dans mon affirmation. - -N’a-t-il pas été maintes fois question du langage des singes? On a noté -chez eux, si je ne me trompe, une cinquantaine de syllabes qui, tantôt -répétées, tantôt diversement unies entre elles et prononcées sur -différents tons, exprimeraient réellement et de manière stable les -sentiments que ces bêtes peuvent éprouver. Personnellement, je n’ai -guère, hélas! observé les singes que dans les singeries de nos jardins -zoologiques, sur la misère desquels il serait peu généreux de -m’appesantir, et je n’éprouve aucune fausse honte à confesser mon -incompétence. - -Cependant, je me vois contraint d’avouer que, devant ces singes -piteusement encagés, je n’ai guère eu l’impression nette de mots -proférés et de conversations poursuivies. Il m’a semblé d’ailleurs que -leurs «discours» s’adressaient surtout à leurs visiteurs, pour injurier -ceux-ci ou quêter d’eux une friandise; j’ai remarqué en outre que ces -discours consistaient uniquement en stridulations gutturales, -syllabiquement intranscriptibles, qui variaient d’intensité ou -d’insistance selon le degré de fureur ou de gourmandise, et aussi selon -les individus, fussent-ils de même race. Or on ne saurait pourtant -parler de langage, là où il n’y a pas règle et fixité. Enfin, entre eux, -leurs rapports oratoires se bornent à des clameurs de défi ou de joie, à -des invitations à la bataille ou au jeu; en va-t-il différemment chez -les chiens et quantité d’autres quadrupèdes mammifères dont les idiomes -respectifs se réduisent à deux seuls mots d’une ou deux syllabes, et -dont les dictionnaires respectifs sont complets quand on a transcrit, -par exemple, _miaou_ ou _ouah_, _pfutt_ ou _rrroû?_ - -Une fois seulement, il y a environ quatre ans, au Jardin -d’Acclimatation, j’ai été assez curieusement troublé,--vous en -souvenez-vous, Franz Toussaint?--devant la cage où, sans regarder -personne, sans regarder même son épouse en train d’allaiter le plus -attristant des bébés, un chimpanzé entonna soudainement une sorte de -mélopée lugubre, dont certaines syllabes, distinctes parce que lentement -proférées, revenaient comme un refrain à intervalles presque égaux. Le -malheureux père, ai-je dit, ne nous regardait pas; il regardait ses -paumes grisâtres, grattant tantôt celle-ci, tantôt celle-là des doigts -de son autre main, comme s’il se fût agi de marquer la mesure et le -rythme auxquels il entendait qu’obéissent ses paroles; contrairement à -ce qui arrive chez les singes, même anthropomorphes, cela dura -relativement longtemps,--de trois à cinq minutes... Et je ne pouvais -m’empêcher de penser aux chants de deuil des peuplades sauvages, à ce -que dut être la première élégie du premier poète, car il était -impossible de ne pas éprouver, en écoutant cette lamentation, la -sensation de je ne sais quoi de réfléchi, de composé, de voulu. - -Or, si primitif que soit un poème, on ne saurait guère en concevoir la -possibilité là où manqueraient absolument les mots. - -Peut-être, dans l’humanité elle-même, le monologue, l’expression lyrique -et désintéressée, modulée ou chantée, a-t-elle précédé le dialogue -courant, la conversation utilitaire. J’ai donc connu un chimpanzé qui -était probablement, dans son genre, un grand poète élégiaque, mais je -n’ai jamais vu ou entendu des singes causer entre eux, au sens que nous -donnons à ce mot quand il s’agit de nous. - -Il se peut qu’il n’en soit pas de même lorsqu’ils vivent en liberté, par -couples et même quelquefois par tribus, dans les forêts vierges du -Gabon, de la Guinée ou de la Malaisie, et j’envie les explorateurs ou -les savants qui sont allés se faire sur place une opinion pour ou contre -le réalité des idiomes simiesques. Mais, à ceux qui voudront se -convaincre que les hommes ne sont pas les seuls êtres terrestres -capables de parler, ou plutôt de converser entre eux, il ne sera pas -besoin de lointains et périlleux voyages. Qu’ils se penchent, après -avoir procédé comme je l’ai indiqué, sur un nid de chauves-souris, -qu’ils aient la patience d’accoutumer les hôtes de ce nid à leur visage. - -Leur patience, je jure qu’ils ne la regretteront pas. - - * * * * * - -Car c’est bien d’une conversation qu’il s’agit ici, ou plutôt de -conversations fréquentes, interminables: ces pauvres gens, désœuvrés -malgré eux durant la plus grande partie du jour, font bien ce qu’ils -peuvent pour rester tranquilles, dormir et ménager leurs réserves de -chaleur interne; mais, surtout quand l’enfant va naître ou est né, trop -d’espoirs, trop d’inquiétudes aussi rôdent autour de leurs frêles cœurs; -et, dès trois ou quatre heures de l’après-midi, ils ne peuvent plus être -maîtres de leur langue. - -A noter que, dès qu’un intrus de mon espèce est parvenu à se rendre -familier, ils font preuve vis-à-vis de lui d’une insolente indifférence; -discutent à son nez de leurs petites affaires tout comme s’il n’était -pas là, et ne s’occupent guère plus de lui, s’il sait ne point bouger et -se taire, que pour lui rappeler son devoir, qui est de leur apporter au -déclin du jour, ou même plus tôt, une sérieuse provende d’insectes à -point. - -Moins habile ou subtil que les savants qui vont jusqu’à distinguer une -cinquantaine de syllabes pour certains idiomes simiesques, je n’ai guère -catalogué dans ma mémoire auditive, après avoir des heures et des ans -assisté à de conjugales ou ménagères palabres de chauves-souris, qu’une -douzaine de sonorités différentes. Mais, différentes, ces sonorités le -sont très nettement, et il en est deux ou trois qui se répètent dans des -circonstances assez précises et définies pour qu’une ébauche de -traduction devienne ici possible. - -Ainsi de la sonorité qui signifie la faim et de celle qui signifie la -colère; je serai moins affirmatif à propos de celle qui signifierait la -peur, car elle serait aussi celle de la tendresse; d’ailleurs, que peur -et tendresse se confondent dans l’âme des homuncules-volants, cela -paraîtrait-il tellement extraordinaire aux hommes qui savent réellement -chérir? - -Ce qui est parfaitement naturel de la part de cette créature -ataviquement affamée, c’est que la sonorité par laquelle elle exprime la -faim, demeure, pour l’observateur, la plus indiscutable, la plus -distincte. La chauve-souris habituée à moi qui me rappelle à l’ordre -quand je néglige de lui fournir sa pitance, et la chauve-souris inconnue -qui entreprend dans les airs sa chasse quotidienne, tiennent exactement -le même discours; celle-ci l’adresse au ciel souvent ingrat, celle-là à -l’horrible géant qui subvient à ses besoins pour des motifs inconnus, -par chance rare et merveilleuse, peut-être parce qu’il est assez subtil -pour juger comme la bestiole qu’une certaine paresse est préférable à de -pauvres et vains labeurs... Mais, que le mot de la faim soit prononcé à -l’adresse du ciel ou du géant, _il est le même_ chez toutes les -noctuelles par moi observées,--libres, demi-captives ou captives, et à -peine plus prolongé chez les ratons-volants,--et à peine raccourci et -plus gravement émis chez les roussettes. - -Quand c’est en naviguant sous le ciel que Noctu et ses cousines -le répètent, il s’accompagne parfois d’un autre mot, très -différemment modulé, qui m’a tout l’air soit d’un appel, soit d’un -avertissement,--invitation à ne pas s’écarter ou à rentrer au gîte, -signalement d’une proie que l’époux ou l’épouse, ou un ami, a manquée et -qu’il serait bon, néanmoins, de ne point laisser définitivement -fuir.--Ce dernier mot, en tout cas, vous ne l’entendrez jamais sur les -babines des chauves-souris observées au nid et nourries par vous. Il -faut bien admettre ici, jusqu’à un certain point, cette fixité et cette -stabilité qui permettent de donner le nom de langage à une série, si -rudimentaire soit-elle, de sonorités vocales dans le gosier d’un animal. - -Série rudimentaire: douze sonorités en tout, à une ou deux unités -près!... Mais que l’on relise cette émouvante _Histoire des Voyages_, -chère à M. Bergeret et célèbre grâce à lui, où sont relatées toutes les -expéditions maritimes qui, du commencement du XVIe siècle à la moitié du -XVIIIe, contribuèrent à chasser le mystère de notre étroite planète, et -à diminuer l’étendue du domaine que l’homme considère comme son fief. -Seize gros volumes chez Didot, libraire, quai des Augustins, à -l’enseigne de la Bible d’or, Paris; seize gros volumes dont l’édition, -après la mort ou le renoncement de la veuve Didot, fut laborieusement -poursuivie jusqu’au XXe par Arkstée et Merkus, d’Amsterdam, puis par -Rozet et Maradan, Parisiens, puis par un certain Panckoucke qui était -peut-être, en somme, d’origine britannique,--car c’était l’époque où la -France perdait avec tant de nonchalante bonne grâce son titre de -dominatrice des mers et son empire colonial... - -Vingt gros volumes, qui me semblent plus courts que bien des romans et -que je ne me lasserai probablement jamais de relire! On y trouve de ces -descriptions nues et saisissantes, comme seuls en peuvent concevoir des -yeux merveilleusement neufs; les pays gâtés ou perdus revivent avec leur -faune et leur flore vierges, leurs ressources et leurs habitants encore -anonymes, ou dénommés, quelle que fût leur couleur, quels que fussent -leurs usages, Indiens... Mais les bêtes sont-elles moins mystérieuses -pour les sages d’aujourd’hui que ne l’étaient alors les «Indiens» pour -les beaux aventuriers du monde? - -Or, à chaque récit de voyage en Océanie, en Patagonie, en bien d’autres -lieux encore, reviennent, refrains apitoyés, à peine méprisants ou -ironiques, des phrases comme: - -«Il ne paroît point que le parler des gens de ce pays comporte plus de -cent mots, et encore, selon les accents qu’ils y mettent ou la plus ou -moins grande rapidité avec laquelle ils les prononcent, ces mots -peuvent-ils changer de sens du tout au tout. Nous essayerons néanmoins -de donner un échantillon de leur langage: ainsi _turo_ signifie -nourriture, mais signifie aussi beau temps, comme si c’étoit le beau -temps qui leur apportoit la nourriture...» - -Ceci est noté dans le relation du voyage de Kolben au pays des -Hottentots (1713). Cet explorateur hollandais avait fait un long séjour -dans leur pays, et remarquait, en fin de compte, que «la prononciation -des Hottentots est accompagnée de tant de vibrations, de tours et -d’inflexions de langue, qu’elle ne paroît qu’un bégayement aux oreilles -des étrangers... Il est fort difficile, et peut-être impossible, pour un -étranger d’apprendre jamais leur langage...» - - * * * * * - -A l’encontre de la plupart des gens de me génération, je suis assez fier -d’avoir été jadis fort en grammaire, et même fort en thème; cette vertu -peu fréquente prépare des joies tranquilles, inattaquables, dont on peut -être assuré pour toute une vie, et qui vous valent dans le secret du -cœur mûri de bien savoureuses satisfactions. Ceci dit, rien d’étonnant à -ce que j’eusse rêvé, dès que je connus bien Noctu, d’établir, un jour -dans l’avenir, un lexique et peut-être même une syntaxe de la langue qui -lui est propre. Risquer aujourd’hui pareille tentative serait puérilité -de ma part. - -Et ceci pour les raisons qui laissaient Kolben découragé devant la -difficulté, non pas tant de l’interprétation que de la transcription -d’une sonorité hottentote. Nul doute que, depuis Kolben, les Hottentots -de race pure eux-mêmes, s’il en reste, n’aient profité des bienfaits de -la civilisation et acquis un parler plus transcriptible. Mais pour -donner sur le papier une sensation auditive exacte des quelques douze -mots des chauves-souris d’Europe, il ne suffirait pas d’un jeu de -voyelles truquées et de consonnes modifiées parce qu’inexistantes dans -la plupart des graphies humaines; il faudrait tout un système de -notations, tenant compte de la quantité et de l’acuité ou de la gravité -du son, et je crois avoir dit que je n’entendais rien à l’écriture -musicale; il faudrait enfin, pour un seul mot, des pages d’explications, -de précisions et de commentaires. Je ne dis pas que l’étude serait sans -intérêt, mais je ne la crois pas indispensable en ce discours et j’aime -mieux la signaler à la curiosité des autres chercheurs que -l’entreprendre moi-même. - -Pourtant, puisque Kolben eut le courage d’écrire le mot _turo_, à propos -du parler des Hottentots, au cours de sa relation de voyage, il y aurait -quelque pusillanimité à ne pas tenter de noter ici le mot qui se -rapporte à un ordre de sentiments et de besoins très proches dans le -langage de Noctu. - -A titre d’échantillon, je signalerai donc que le mot, ou la phrase, -qu’on peut sans hésiter traduire en français par _j’ai faim_, -s’imprimerait approximativement chez nous par: _M’vrou-ou-ik_; à noter -que _m’vrou_ est une syllabe longue, _ou_, une syllabe très brève, et -_ik_, une syllabe demi-longue lancée à un octave au-dessus des deux -autres. _J’ai très faim_, se dit en répétant deux fois la phrase, plus -rapidement. _Je meurs littéralement de faim_ s’exprime en ajoutant les -_m’vrou-ou-ik_ aux _m’vrou-ou-ik_, mais avec une telle volubilité qu’ils -sont alors produits par une seule émission de voix, les trois syllabes -étant liées et fondues en une audacieuse synérèse. - -Je pense que cet exemple suffit. Quoique j’aie avoué plus haut tout ce -qu’il y a nécessairement de puéril et d’imparfait en de telles -notations,--qu’il s’agisse de chauves-souris ou de singes,--je ne -regrette pas de m’être laissé aller à ce jeu, en passant. Car ici -ressort une réalité infiniment troublante, une incontestable analogie -constructive et syntaxique entre le langage de Noctu et les langages -humains les plus primitifs. En celui-là comme en ceux-ci, c’est par le -redoublement ou la répétition du mot que s’exprime l’énormité ou la -quantité considérable de l’objet, comme aussi l’intensité du sentiment; -redoublements et répétitions constituent le superlatif, et déjà sans -doute le comparatif, dans ces frustes grammaires. - -Les soldats de notre armée noire transposent ces habitudes linguistiques -jusque dans notre parler à nous. - -Écrivant ceci, je ne puis m’empêcher de penser à mon ami Moussi-Bebeker, -tirailleur sénégalais, bambara, pour qui «y a bon», n’était guère qu’une -simple formule de politesse, mais qui, lorsqu’il s’agissait d’une -satisfaction de qualité rare, et notamment de l’offre d’une bouteille -aux environs de notre commun hôpital, multipliait les bon-bon-bon à -l’infini, avec une volubilité qui croissait selon l’agrément du vin ou -la gravité de sa soif. - -Je suis si peu parvenu à lui apprendre l’usage d’un adverbe comme -_très_, qu’il prit celui-ci, en définitive, pour un synonyme de _bon_. -Au terme de nos relations, tout ce que j’avais pu obtenir de lui, -c’était qu’il exprimât son contentement par: «Y a très très très...» -Pure courtoisie de sa part, désir de s’exprimer en un dialecte qui -m’était spécial et auquel je semblais tenir... Mais, du moment qu’il -employait l’adverbe très, le mot bon, à sa suite, lui eût fait l’effet -d’un pléonasme ridicule. - - - - -III - - -Au reste, pour qu’aucun doute ne demeure, penchons-nous de nouveau vers -Noctu en son ménage. - -Qui dit conversation véritable entre êtres humains, conversation -poursuivie et posée, ne peut en concevoir l’idée sans l’accompagnement -d’une mimique et sans que s’entre-croisent les regards des -interlocuteurs. - -J’ai dit que ce n’était pas le cas chez les singes, du moins tels qu’il -m’a été donné de les voir. On ne saurait non plus écrire le mot de -conversation, sinon en manière de plaisanterie, à propos de chiens ou de -chats se disputant un os ou une amoureuse; non plus à propos de cochers -de fiacre parisiens comme il en existait encore il y a quelque vingt ans -et qui, sans même tourner la tête l’un vers l’autre, s’adressaient au -passage de joviales ou hargneuses injures: il n’y a là ni conversation -ni langage (même quand il s’agit de cochers de fiacre), mais simplement -expansion sonore d’un cœur à tort ou à raison trop gonflé ou trop lourd. - -Penchons-nous vers Noctu en son ménage, vous dis-je, et aussitôt les -dissertations deviennent parfaitement inutiles: la conviction naît. Ces -gens-là se racontent des choses, se communiquent des impressions, -échangent des mots tendres ou s’invectivent. La mimique est encore plus -compréhensible et traduisible que les syllabes ou les mots: les dents se -découvrent plus ou moins, le nez grimace, les yeux clignotent, le front -se plisse ou se défripe selon les cas; les gestes, eux aussi, sont là; -l’aile reprend cet aspect de cape que j’ai déjà décrit à propos de Noctu -allaitant son enfant; la main entoilée donne la parfaite illusion d’un -bras sans main s’agitant avec plus ou moins de véhémence sous une -draperie vestimentaire, avec une précision, une opportunité à nous-mêmes -sensibles, et que l’auteur de l’_Institution oratoire_ aurait -probablement admirées et louées, peut-être même citées en exemple, s’il -eût connu les mœurs et coutumes de la chauve-souris. - -Et puis, les regards se croisent, ou s’appuient les uns sur les autres, -ou se détournent vers l’objet dont il est question: l’enfant presque -toujours, ou les insectes que ma munificence vient d’apporter au ménage, -ou la couleur de l’heure que masque et dénature mon visage inquiétant... -L’enfant presque toujours! Ces pauvres diables, quand ils vivent en -famille, sont des éducateurs consciencieux, tatillons même et assez -souvent incohérents; ils adorent leur rejeton, le choient, se disputent -âprement son voisinage et ses caresses; puis, sans raison bien -apparente, celui des deux conjoints qui s’est montré trop sévère ou trop -tendre se fait dire des sottises par l’autre, et une véritable scène de -ménage s’ensuit. - -Il ne serait pas nécessaire d’avoir beaucoup d’imagination pour se -croire transporté dans un milieu de bourgeois français nécessiteux. La -mère, plus impulsive, gifle le petit plus volontiers et plus fréquemment -que le mâle; je regrette que le mot gifle soit impropre, puisque la -structure de la chauve-souris lui permettrait en somme de lancer un bon -coup d’aile dans la figure de sa fille ou de son fils; mais je dois à la -vérité d’avouer que le châtiment consiste en menues morsures, qui font -brailler la gamine à la façon de Totor ou de Nénette corrigés pour de -courantes menues bêtises. Après quoi, si c’est madame qui a donné la -correction, monsieur s’en prend le plus souvent à madame, et -réciproquement. Il arrive aussi que tous deux s’entendent pour cogner -ensemble. Le bébé, selon son caractère, manifeste plus ou moins haut sa -fureur et sa vexation. - -En vérité, ne sommes-nous pas «chez nous», nous autres hommes? - -Les motifs de ces corrections données par la mère, le père ou tous les -deux, je ne crois pas qu’il serait très difficile de les élucider. - -Je n’en veux retenir qu’un qui saute aux yeux, et qui est d’ordre -hygiénique; à peine l’enfant est-il capable de se traîner sur ses -pauvres pattes, qu’il veut, comme une grande personne, prendre sa part -du festin que lui offre le ridicule géant; si la mère ou le père -n’estiment pas que le moment en soit venu, que cela risque de nuire à sa -santé,--j’ai assez montré, je pense, le souci qu’ont mes bêtes de leur -race menacée,--corrections et gronderies retentissantes, suivies de -chamailleries qui ne le sont pas moins... Elles ne le sont pas moins non -plus, chamailleries, gronderies et corrections, quand la mère estime que -le moment est venu de sevrer l’enfant et que celui-ci s’obstine à -vouloir téter encore. - -Le ménage Noctu apporte donc incontestablement une activité un peu -brouillonne, assez humaine, et incontestable, à l’éducation de son -rejeton. Peut-être aussi apprend-il à celui-ci l’art de s’exprimer -convenablement dans le langage de la race; nouveau-né, l’enfant de Noctu -crie comme un simple bébé; il ne part pas du gîte, il ne prend pas -l’essor sans _savoir parler_ comme père et mère, c’est-à-dire avant la -fin de juillet, et bien plus souvent vers la fin d’août,--car, dans la -race des noctuelles, les époques des accouplements et des naissances -sont beaucoup moins fatales que chez la plupart des bêtes, ce qui les -rapproche encore de nous. Ce qui est sûr, c’est que l’enfant, dans le -ménage Noctu, est instruit, éduqué, gâté (même maladroitement parfois!) -aussi longtemps qu’il est possible. - -Après ses premiers vols, il retrouve quotidiennement sa place au nid; -et, à peu près certainement, si ses parents ne sont pas de ces -aristocrates qui demeurent dans leur hôtel particulier en hiver, il les -suit et dort près d’eux dans l’habitation hivernale commune à plusieurs -familles. - -L’enfant, fille ou garçon, ne se considérera en aucun cas comme nubile -avant d’avoir hiberné. Je ne sais si d’autres que moi ont professé une -opinion contraire; j’entends garder jusqu’au bout mon horreur des -observations transmises, écrites ou orales; mais vingt-cinq années -d’expérience me laisse croire que j’ai raison d’affirmer cela. - -J’ajoute que, contrairement à ce qu’a conté un savant, par ailleurs -digne de toute admiration et de tout respect, Noctu n’enseigne pas à son -enfant l’art du vol en l’emportant dans les airs accroché à ses épaules. -L’art du vol est inné chez le bébé; et l’adolescent, ainsi que je l’ai -noté lors du départ un peu ingrat de ma première pensionnaire et de son -fils, risque du premier coup la mort ou sa chance de vivre. - - * * * * * - -D’où vient cette légende d’une chauve-souris voyageant accrochée aux -épaules d’une autre? Pour ma part, cela non plus, je ne l’ai vu jamais. -Il ne saurait donc y avoir ici aucune confusion ni lieu de dire, par -exemple, à propos de ces vols à deux, qu’ils signifieraient, sinon -apprentissage aérien, du moins voyage de noces. De ce fait que la -plupart des insectes ailés célèbrent leurs heures nuptiales au-dessus du -sol, n’allons pas enfantinement inférer que l’exception monstrueuse, le -mammifère volant, agit de même. - -A la vérité, les conditions dans lesquelles celui-ci s’accouple me -demeurent assez mystérieuses. Nous connaissons la fidélité conjugale de -Noctu, son amour d’une vie très réellement familiale, et je crois avoir -déjà fait allusion à sa pudeur, ou à je ne sais quoi qui, évoquant -irrésistiblement ce mot dans l’âme, le fait affleurer à mes lèvres, le -laisse tomber de ma plume. Tentant ici de rapprocher l’homuncule-volant -de l’homme, je n’insisterai pas cependant sur ce point; car la pudeur, -dans l’humanité, est un sentiment d’invention assez récente, et qui -participe à l’incertitude de ces modes en matière d’amour que j’ai -signalée dans _Vie de Grillon_. - -«La pudeur», écrit à peu près, je ne sais plus où, M. Anatole France, -«est une forme ou un dérivé du sentiment de la propriété...» - -Je veux bien. Mais il ne paraît pas que les femmes indigènes d’O’Taïti, -recevant Cook, Bougainville, leurs officiers et leurs hommes d’équipage, -aient soupçonné que la pudeur existât, alors que, malgré une -civilisation confinant à l’état de nature, elles possédaient le -sentiment de la propriété au point de ne pratiquer le vol que -sournoisement. - -L’_humanité_ de Noctu, si je croyais devoir davantage m’étendre, c’est -d’autres constatations que je tenterais de la dégager. - -Je la montrerais notamment malade à notre manière, phtisique peut-être -parfois, partageant avec nous diverses misères physiologiques, dont le -goitre. Un rapport à l’Académie de Médecine aurait même, m’a-t-on dit, -rendu mon personnage responsable de cette affection chez mes semblables. -Je n’ai pu avoir connaissance de ce rapport, j’en ignore la teneur; -j’ai, d’autre part, constaté personnellement que bon nombre de -chauves-souris sont en effet goitreuses; mais, de ce que Noctu est -soumise à des maux frères des nôtres, y a-t-il lieu de conclure que -c’est à son influence que nous devons ceux-ci, lorsqu’ils nous -atteignent à notre tour? Et n’a-t-on pas, en somme, considéré il y a -quelques années comme parfaitement honorable pour certains singes -anthropomorphes, qu’ils pussent se laisser inoculer avec succès les -germes de telle maladie qui semblait être rigoureusement réservée à -l’espèce humaine?... - -Adieu, petite sœur ailée et malheureuse! - - - - -LIVRE VII - -L’ADIEU A NOCTU - - - - -I - - -Adieu Noctu! - -O frêle chose soyeuse et long-voilée, qui sembles porter d’avance le -deuil de ta race au delà du deuil de toi-même, c’est ici que je dois te -dire adieu, pour cette saison. Ici, c’est encore et toujours mes Landes, -et le beau presbytère campagnard où m’accueillit, il y a quelques jours, -un grand poète trop modeste, ami entre les amis. Où pouvais-je mieux me -désassocier des pensers et des sentiments parfois très lourds que la -connaissance de ton sort m’a fait subir, durant que je tentais de -raconter telles circonstances de ta vie, vue de mes yeux enfantins ou -virils? - -Plus d’un an, déjà, que j’ai commencé d’écrire ton histoire! Qu’en -sera-t-il? Que saura-t-elle indiquer, en fait de connaissance -d’eux-mêmes, aux hommes,--et surtout à ceux des hommes qui, plus riches -de loisirs et de science que je ne le suis, relèveront mes omissions et -peut-être mes erreurs?... Je ne crois pas m’être trompé sur ton compte, -mais je suis sûr d’avoir oublié bien des choses, et d’en avoir rejeté de -parti pris d’autres, sur lesquelles j’étais mal fixé moi-même, ou qui -eussent risqué de passer, dans le monde des instituteurs de sagesse, -pour de la fantaisie, de la poésie, de la légende, du roman. - -Et pourtant... - -Mais cet adieu n’est pas éternel, si quelque vie encore m’est prêtée, -parce que j’ai la sincère persuasion que toi-même et les autres bêtes -avez de précieux renseignements à m’apprendre, à nous apprendre. - - * * * * * - -Voici un soir si beau que je sens ma plume inégale à s’emparer de lui. -Noctu tente ses premiers ballets aériens, précurseurs de la retraite -hivernale. Et ici se présente un cas particulier que je ne saurais -élucider dès à présent. Encore une omission! Tant pis, et que ma -sincérité jaillisse de ce que je viens d’écrire! - -L’année 1921 a été exceptionnelle au point de vue chaleur et sécheresse. -Octobre à son milieu est plus orageux et brûlant qu’août en son éclat -ordinaire. Et voilà, de ce fait, mes amies ailées qui n’ont guère envie -d’hiberner, ni moyen de vivre. Car, du moins dans ce pays-ci, les -insectes dont elles peuvent se nourrir, plus vieux, ou plus heureusement -évolués qu’elles, sont à peu près tous morts, tranquillement,--ou -meurent. Le soir bleuit le pré devant lequel j’achève ce livre, en face -d’un clocher et du ciel. Les oiseaux se sont à peine tus que Noctu, -Raton-volant et Roussette circulent fiévreusement, à la poursuite des -très rares proies dont la conquête est une vertu. Dans la génération à -venir, dans celle qui sera capable de se réveiller au printemps -prochain, de produire ou de naître, quelle hécatombe! Que de manquants -et de manquantes à l’appel, quand reviendra la saison où Aphrodite -ressuscitera Adonis, parmi ceux et celles qui, ce soir, regagneront les -fissures des vieux murs ou les trous des vieux arbres voisins, le ventre -à peu près vide, en se demandant peut-être pour quel crime elles sont -ainsi torturées? - -Car, à ces bêtes qui ont un langage, qui ont, en outre, tant de traits -humains, pourquoi une mémoire, embryonnaire d’ailleurs elle aussi, -serait-elle déniée? Imaginons-les comptant leurs morts au printemps -prochain, et faisons un retour sur nous-mêmes, sur des années qu’un -«soi-disant» progrès nous autorise à juger exceptionnelles. - -Nous aussi, nous comptons nos morts, et les morts du monde entier, du -monde en faillite. En faillite, pourquoi? A cause du _progrès_ trop -rapide, de ce progrès cher à quelques imbéciles. Noctu a cru devoir -prendre des ailes, ou a été forcée de les prendre: elle en meurt, et sa -race en meurt aussi; nous, nous avons cru devoir les prendre,--tout -court, et les prendre artificielles, encore!--Le résultat? Voici: les -guerres, monstruosités inévitables entre animaux, et même entre -végétaux, au lieu de supprimer comme autrefois quelques milliers -d’individus, en suppriment maintenant des millions. Le progrès, c’est -Homais fait raison humaine, telle que l’entendent les imbéciles dont -j’ai parlé ici et ailleurs. - -Les chauves-souris, comptant leurs morts au printemps prochain, -prononceront peut-être en leur langage, le mot de cataclysme mondial... -Mes lecteurs, mes amis, vous me comprenez? Je crois, je suis même sûr -que, nous autres hommes aussi, nous sommes décidément mal équipés pour -une longue traversée dans le temps, sur l’infime espace de la planète -Terre. Un paysan,--non pas landais, mais breton,--me disait il y a -quelques années, avec cette conviction placide et augurale qui distingue -ceux de sa race: - ---C’est à croire que toutes les fois qu’on trouve le moyen de guérir une -maladie, Dieu en invente une autre, car jamais les hommes n’ont vécu -mieux ou plus «long» en notre époque qu’autrefois. - -Sous la brutalité de la formule, quelle vérité tombait des lèvres de cet -humble! Non que je nie l’immense dignité de ceux qui se consacrent, et -parfois en risquant leur propre vie, à chercher des remèdes à nos maux -physiques, à nos périls de mort antidatée. Mais qui pourrait certifier -que ce ne soit pas, précisément, ce que les imbéciles appellent -_progrès_ qui les ait contraints et liés à leurs études? - -La planète Terre, à moins de cataclysme non pas mondial, mais céleste, a -devant elle des millions d’années autorisant l’homme à y vivre. Mais le -faux progrès aurait bien des chances d’en supprimer l’homme, le «parvenu -orgueilleux», d’ici des temps _relativement_ aussi proches que ceux que -je dénonce pour la chauve-souris, si ses néfastes effets se reflétaient -en des guerres pareilles à celle que nous venons de subir. Ayant côtoyé -ici des questions pour lesquelles j’éprouve une parfaite horreur, et qui -sont les politiques, je me garderai, en pareil livre, d’éclairer -parfaitement ma lampe. A l’humilité un peu attristée que me conseille, à -tort ou à raison, la couleur de l’heure, je voudrais répondre tantôt -servilement, tantôt insolemment. Je ne saurais pourtant laisser passer -les lignes que je viens d’écrire sans leur donner une conclusion brève, -car de faux amis pourraient les détourner de leur sens: l’étude du ciel -d’en bas m’a rendu patriote et militariste, individualiste aussi... Pour -vivre,--c’est de l’humanité que je parle,--il faut la guerre; mais il ne -la faut pas telle que nous venons de la subir et que nous la -pratiquerons, en plus atroce, demain peut-être; les végétaux et les -insectes les plus infimes passent leur vie à s’entre-tuer; je ne tiens -pas pour absolument certain que ce soit là une loi valable dans tous les -mondes de l’espace, mais la façon dont la vie s’est organisée sur le -nôtre nous oblige, nous les rois de la planète Terre, à subir cette loi -au même titre que les plantes et les animaux. Je ne pense pas qu’on me -prenne, après cette profession, pour un partisan du désarmement, en -dépit de l’épouvantement dont la seule idée des prochaines guerres me -glace. - -Il ne s’agira plus alors de l’anéantissement d’une nation, mais de celui -même de l’humanité. Quatre années de carnage ont suffi à la faillite -matérielle du monde, au déséquilibrement des sentiments et des pensées -dans les âmes les plus nobles, au retour vers la barbarie et la misère -absolues d’un peuple qui était, quoi qu’on raconte à présent, en grande -partie européen. On parle du fatalisme, de la résignation slave: à -combien de défaites morales ou physiques les peuples vainqueurs ne se -sont-ils pas eux-mêmes abandonnés? - - * * * * * - -Nous n’avons pas le droit de désespérer de l’avenir humain. Mais le -parvenu orgueilleux doit employer tous ses efforts à se rabaisser à sa -juste valeur et à sa juste taille. Si, parmi les dons à nous accordés -par celui que j’ai appelé ailleurs l’Usurier indulgent, nous ne -cultivons pas l’_humanité_, la bonté, l’amour de la beauté,--termes -vagues,--du même élan, du même cœur que l’intelligence et la raison, -mots dont on sait le cas que je fais, nous autres aussi nous n’en avons -plus pour bien longtemps. La plupart de nos inventions ne sont que des -pis-aller lamentables, comme les ailes de ma bête. S’il ne s’allie avec -le progrès de l’âme, avec l’ascension intellectuelle et morale, le -progrès tout court n’est et ne saurait être qu’un instigateur de -discordes, un moteur d’activités déraisonnables, un ferment de -cupidités, un tripoteur de mauvais or, donc un fomentateur de guerres, -donc,--les guerres, devenant par lui de plus en plus cruelles et -ruineuses,--une cause directe de régression, de marche à la mort. - -Or, depuis que l’humanité est entrée dans sa propre histoire, il y a eu -des hauts et des bas, mais il serait puéril d’affirmer qu’elle ait -montré une réelle avidité de cette ascension intellectuelle et morale, -indispensable à sa vie. Supputant la valeur des actes et considérant, -d’une part, un roi sauvage des autres âges qui mange son prisonnier de -guerre, d’autre part Guillaume II et quelques financiers qui -bouleversent le monde du seul jeu de leur volonté, je ne puis, quoi -qu’il m’en coûte, ne point crier à la décadence. Encore quelques -dégringolades de ce genre, et ces pages prendront toute leur valeur, -s’il reste encore quelqu’un qui sache lire. - -Mon optimisme incorrigible m’inclinerait parfois à croire que l’histoire -de l’humanité ne représente qu’un âge ingrat dont la pré-histoire fut -l’enfance. Mais toujours s’impose à moi la pensée des millions d’années -durant lesquelles la Terre permettra la vie, telle que nous l’imaginons, -à ses créatures. Serons-nous capables de _tenir le coup_, de ne pas -laisser tomber le sceptre? - -L’optimisme l’emporte cette fois encore; je me laisse glisser mollement -sur la pente; et, malgré la tentation, malgré le jeu d’imagination qui -se propose en outre, ce n’est pas dans ce livre-ci que je tenterai de -prévoir et de décrire L’ÊTRE QUI VIENDRA, ou plutôt _qui -viendrait_,--comme nous croyant en Dieu, comme nous (ou à sa façon) -intelligent et raisonnable,--si, jamais, et par notre faute, de nos -mains le sceptre venait à tomber. - - - - -II - - -Adieu, Noctu! - -Cette fois, la nuit va exister tout à fait, comme une récompense du -jour, et c’est l’heure entre toutes préférée; je regarde naître les -étoiles; je suis, de mes yeux déjà lassés par trop de soleil, par trop -de lampes et de flammes, les capricieux vagabondages de la petite amie -ailée et malheureuse que j’ai tenté de faire chérir ici. - -Toujours le même décor; toujours les catalpas, les platanes, et le -clocher en face de moi. En cet automne de douceur anormale, les catalpas -offrent à la transparence du ciel des feuilles d’émeraude à peine -roussie; les troncs des platanes sont violemment violets. Heure entre -toutes préférée, heure que je reconnais toujours et aime du même cœur, -en dépit de la sournoise avance de l’âge! Lorsque c’est, en outre, ce -bel et tiède automne, comment résister à tant d’harmonie et charme, -comment ne pas céder au rêve de devenir, sous son conseil, plus maître -de soi-même et des événements, plus fort, plus sage, meilleur? - -Heure entre toutes préférée! L’orage menace; le vent, qui vient de la -mer proche, roule dans les bas-fonds du ciel des nuages qui -l’obscurcissent prématurément, effarent les suprêmes insectes volants et -restreignent encore le bénéfice alimentaire de Noctu, pour ces -vingt-quatre heures-ci; présage sinistre, des feuilles de platanes dont -la forme imite la découpure de ses ailes, et dont la couleur, sous celle -du ciel, n’est pas très distincte de la sienne, s’envolent au vent. Les -vieux mots tragiques et sublimes reviennent à ma mémoire: je comprends -mieux que jamais le sort des générations des hommes et des feuilles, et -de toutes les races animales ou végétales à qui notre monde consent à -prêter la vie. - -De toutes les races, et de tous les individus de ces races. Heure entre -toutes préférée, heure des étoiles et du vieux Pile, heure du labeur -fini et des jeux graves, des jeux qui préparent dans les âmes enfantines -l’essor de l’amour humain et divin! Les prochaines amoureuses y -passaient dans les ineffables paysages du rêve, et les étoiles étaient -au ciel, et Noctu volait si près de mes cheveux... - -Amoureuses! - -Amoureuses, ou amours qu’on souhaitait, pour mieux dire: petites formes -féminines blanches passant dans la pénombre avec autant de grâce et de -sainteté que dans le plus païen ou le plus chrétien des poèmes -inoubliables! Tout était là. Tout: présent savoureux, avenir qui -semblait immense, infime passé... Celles dont on rêvait promenaient des -robes toutes blanches, et étaient encore des gamines... De ces visions -de tendresse si vaguement perçues parfois, toutes les aspirations -naissaient qui méritent qu’un homme ait droit à la vie sur la planète -Terre, et que son passage s’y marque de quelque lumière et de quelque -dignité: amour du beau et amour du divin! La première joue qui s’offrit -à ma lèvre, vers ma seizième année, était la même admirable chose qu’un -vers de Théocrite ou de Chénier, lancé comme un rayon de lumière dans -mes yeux, puis chantant éperdument dans mon cœur. - - * * * * * - -Adieu, Noctu! - -Ce n’était pas seulement l’heure entre toutes préférée, c’était aussi -l’heure entre toutes bénie, puisque l’angélus y ajoutait sa voix -charmante et grave. Alors, l’élan vers l’avenir emportait les rêves du -présent, les balayant, pour ainsi dire, et faisant place nette aux -aspirations plus hautes: au delà du goût qu’offre une joue de jeune -fille, il y avait l’amour de l’amour humain, tel qu’il se doit -concevoir, immuable, entier, confiant, pur, et qui fait de deux êtres -des forces et des douceurs appuyées les unes sur les autres; au delà du -plaisir de voir naître les étoiles, au delà de l’involontaire caresse de -ma petite amie ailée volant tout près de mes cheveux, il y avait comme -un désir affamé de savoir et de comprendre; il y avait toutes les voix -des bêtes du ciel d’en bas, familières à la saison, et qui me répétaient -inlassablement le conseil dont je ne me suis pas lassé: écoute et -regarde... Il y avait surtout la divinité de l’heure, de ses bruits, de -ses parfums, de ses couleurs. - -Ainsi, l’on s’approchait du divin par une pente toute facile et, à vrai -dire, irrésistible,--irrésistible au point que nul mérite ne fut jamais -en moi de m’y laisser aller. Point de vagues aspirations, point -d’effusions romantiques, point de rêveries vaguement lamartiniennes vers -la certitude d’un au-delà que j’ai toujours portée allègrement, vers -laquelle je marche, chaque an, avec une peine chaque an diminuée par la -lumière dont je suis sûr. Paix des nuits et des jours; nulle fièvre à -mes tempes. L’insomnie même était et demeure heureuse. - -Il est une clarté qui ne se discute pas et qui doit être précisément -celle que j’ai toujours cherchée, quand l’heure de Noctu, qui est -l’heure d’entre chien et loup, me sollicitait vers l’infini et me -guidait vers la voie certaine. J’ai fait tout ce qu’il était possible -pour ne m’en jamais écarter. Les fautes que je regrette sont de celles -qu’on ne peut véritablement déplorer, parce que l’on marchait dans la -nuit et par des sentes hasardeuses. Les sentes ont rejoint la grande -route et je suis sûr que le seul astre valable prépare sa montée à mon -horizon. - - * * * * * - -Adieu, Noctu! - -La nuit est tout à fait noire à présent et tu es rentrée au gîte -précaire, affamée sans doute. Nuit tout à fait noire où les pensées -succèdent aux aspirations! Les nuages ne se sont appliqués au ciel que -comme pour me permettre de voir un peu clair dans ma propre obscurité. -Et qu’y vois-je, créature malheureuse? Un peu de la destinée humaine, -beaucoup de ta destinée: ton sommeil s’impose prématurément; comme je te -plains, moi, dont le sommeil, tout à l’heure, sera une trêve amicale -entre la vie et le songe! - -Le vent qui vient de la mer, _que bouhe de le mâ_, ou _que bufa de la -mar_, comme on dit en divers dialectes de ma vraie langue, s’est -réveillé soudain, ainsi qu’un enfant heurté dans un riche berceau par -une servante maladroite ou trop dévouée. Il accourt, alourdi de trésors -sylvestres et palustres; toute l’odeur de l’automne, des feuilles de -platanes brûlées, des pins exténués, et ce goût de brouillard qui flotte -autour de nous, quand c’est la nuit commençante, se joint à lui. Et à -nous de choisir parmi les impressions qu’il apporte. - -Je crois que j’ai déjà choisi, pour toujours. - -La nuit étroite et fermée s’est ouverte tout à coup, parce que le vent -souffle plus fort; il s’entend si bien à mettre en fuite les nuages -qu’il n’a pas de peine à réveiller, à allumer, à attiser les étoiles. De -grands voiles, dans le même moment, se déchirent autour de mes -pensées... Que pourrais-je espérer comme sérénité majeure en ce monde? -La lune amicale a cédé elle-même à l’esprit du vent. Le vent magicien se -résigne à cette clarté qu’il a fait naître. - -Au delà des catalpas et des platanes, résumant et expliquant le sévère -paysage, le clocher se détache, rigide, strict, seigneurial. - -Et, derrière le clocher, il y a la lune. - -1920-1922. - - -FIN - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAUVE-SOURIS *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/66665-0.zip b/old/66665-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 49e4e55..0000000 --- a/old/66665-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/66665-h.zip b/old/66665-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index c583eb6..0000000 --- a/old/66665-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/66665-h/66665-h.htm b/old/66665-h/66665-h.htm deleted file mode 100644 index a51639d..0000000 --- a/old/66665-h/66665-h.htm +++ /dev/null @@ -1,6410 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of La Chauve-Souris, by Charles Derennes. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.small { font-size: 90%; } -.xsmall, small { font-size: 80%; } - -.b { font-weight: bold; } -.i { font-style: italic; } - -.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } -div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } -div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - - -a { text-decoration: none; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .top6em { padding-top: 6em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of La Chauve-Souris, by Charles Derennes</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La Chauve-Souris</p> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Charles Derennes</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 4, 2021 [eBook #66665]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAUVE-SOURIS ***</div> -<p class="c large">CHARLES DERENNES</p> - -<p class="c small">LE BESTIAIRE SENTIMENTAL</p> - -<h1>LA<br /> -CHAUVE-SOURIS</h1> - - -<p class="c gap">ALBIN MICHEL, ÉDITEUR<br /> -<span class="small">PARIS — 22, RUE HUYGHENS — PARIS</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em large">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<p class="c b">POÈMES</p> - -<ul> -<li><i>L’Enivrante Angoisse.</i> (Ollendorff.)</li> -<li><i>La Tempête.</i> (Ollendorff.)</li> -<li><i>La Chanson des deux jeunes filles.</i> (François Bernouard.)</li> -<li><i>Le Livre d’Annie.</i> (François Bernouard.)</li> -<li><i>Perséphone.</i> (Garnier frères.)</li> -</ul> -<p class="c"><span class="small">EN PRÉPARATION</span> :</p> - -<ul> -<li><i>La Princesse.</i> (François Bernouard.)</li> -<li><i>La Fontaine Jouvence.</i></li> -</ul> -<p class="c b">ROMANS ET CONTES</p> - -<ul> -<li><i>L’Amour fessé.</i> (Mercure de France.)</li> -<li><i>Le Peuple du Pôle.</i> (Mercure de France.)</li> -<li><i>La Guenille.</i> (Louis-Michaud.)</li> -<li><i>Le Miroir des Pécheresses.</i> (Louis-Michaud.)</li> -<li><i>Nique et ses cousines.</i> (Louis-Michaud.)</li> -<li><i>M. de Tournèves.</i> (Bernard Grasset.)</li> -<li><i>Les Caprices de Nouche.</i> (Renaissance du Livre.)</li> -<li><i>Le Béguin des Muses.</i> (Renaissance du Livre.)</li> -<li><i>Les Enfants sages.</i> (Renaissance du Livre.)</li> -<li><i>Leur tout petit cœur.</i> (Renaissance du Livre.)</li> -<li><i>Cassinou va-t-en guerre.</i> (G. Crès.)</li> -<li><i>Le Pèlerin de Gascogne.</i> (G. Crès.)</li> -<li><i>Les Conquérants d’Idoles.</i> (G. Crès.)</li> -<li><i>La Nuit d’été.</i> (L’Édition.) <i>Épuisé.</i></li> -<li><i>La petite Faunesse.</i> (L’Édition.)</li> -<li><i>Les bains dans le Pactole.</i> (Albin Michel.)</li> -<li><i>Le Renard bleu.</i> (Albin Michel.)</li> -<li><i>Le beau Max.</i> (Ferenczi.)</li> -</ul> -<p class="c"><span class="small">EN PRÉPARATION</span> :</p> - -<ul> -<li><i>Ceux qui parlaient avec les morts.</i> (Albin Michel.)</li> -</ul> -<p class="c b">LE BESTIAIRE SENTIMENTAL</p> - -<ul> -<li><i>Vie de Grillon.</i> (Albin Michel.)</li> -</ul> -<p class="c"><span class="small">EN PRÉPARATION</span> :</p> - -<ul> -<li><i>La Société des Fourmis.</i> (Albin Michel.)</li> -</ul> -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em i">Il a été tiré de cet ouvrage</p> - -<p class="c i">10 exemplaires sur papier du Japon<br /> -numérotés à la presse de 1 à 10.</p> - -<p class="c i">25 exemplaires sur papier de Hollande<br /> -numérotés à la presse de 1 à 25.</p> - -<p class="c i">75 exemplaires sur papier vergé pur fil des -Papeteries Lafuma<br /> -numérotés à la presse de 1 à 75.</p> - - -<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction -réservés pour tous pays.<br /> -<span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1922, by Albin Michel.</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c top4em i">A<br /> -CHRISTIANE DERENNES<br /> -tendre et sage clarté de ma mortelle vie,<br /> -ces images des nuits commençantes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIVRE PREMIER<br /> -<span class="small">LES IRONIES DU VIEUX PILE</span></h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>En un lieu joliment ou bellement dénommé -Jolibeau, il y avait le jardin de la sœur de ma -grand’mère, entre le jardin du vieil aumônier -de l’Hospice et le jardin du vieux monsieur -qui jouait de la flûte devant la volière de ses -poules, dans le dessein bien arrêté de leur -apprendre à secouer en mesure leur tête stupide, -et même de leur enseigner la danse. Je -ne sais s’il y était parvenu quand il mourut, ce -qui ne date plus d’hier.</p> - -<p>Jolibeau et ses jardins constituent un faubourg -déjà campagnard de ma ville natale, et -qui la domine ; il la domine de quelques mètres, -mais comme les collines adverses sont lointaines -et que, jusqu’à elles, la plaine du Lot -est absolument plate, cela suffit pour que le -paysage, devant la maison où vivait ma tante, -soit dominé par beaucoup de ciel.</p> - -<p>L’enfant s’intéresse de préférence à ceux des -objets et à celles des âmes qui s’offrent à lui le -plus libéralement et le plus généreusement. -Aussi, à Jolibeau, mes cousins, mes camarades -et moi, regardions-nous plus volontiers le -ciel que les pelouses, les parterres et les bassins, — ceux-ci -pleins, pourtant, d’une grouillante -et passionnante vie.</p> - -<p>Le jour, il y avait souvent, vers la colline de -Pujol, de jolis nuages où nous essayions de -reconnaître des monstres et de retrouver des -visages. D’autres fois, le ciel était vide, mais -nous nous consolions en pensant que ce sont -ces ciels purs, nus et dépourvus d’images que -la nuit enrichit le mieux. Splendides nuits -d’août et de septembre ! Vacances !… Nous -avions découvert, je ne sais plus où, une Astronomie -populaire, et bientôt les noms des astres -nous furent doucement familiers : Véga de le -Lyre était au zénith dès le commencement de -l’ombre ; c’était à qui de nous apercevrait le -premier la belle et bienveillante étoile bleue ; -il est probable que nous avons triché quelquefois.</p> - -<p>Puis les jours passaient, le ciel « tournait », -Véga glissait à mesure que raccourcissaient les -jours ; et Capella bientôt apparaissait vers le -nord, au ras de l’horizon ; celle-ci brillait d’un -éclat jaunâtre et louche, sinistre présage de -l’automne et de la rentrée au lycée.</p> - -<p>Les constellations que j’aimais le mieux -étaient, bien entendu, celles que le ciel boréal -ignore depuis quelques dizaines ou centaines -de millénaires. La Croix du Sud étincelait -dans mes rêves et dans mes rêveries. Ne comptant -guère aller la contempler de si tôt aux -lieux où sa splendeur pavoise la voûte nocturne, -je ne désespérais pas, en revanche, d’un -menu incident qui eût fait, une nuit ou l’autre, -« tourner » le ciel suffisamment pour qu’elle -parvint à charmer les yeux d’un petit garçon -amoureux d’elle.</p> - -<p>Bien entendu, je gardais ces pensées-là pour -moi. J’ai eu raison, car l’incident tant souhaité -ne s’est jamais produit.</p> - -<hr /> - - -<p>A force de guetter l’apparition des étoiles, -j’ai remarqué l’existence des chauves-souris. -Ce fut donc de ma part comme un précoce -renoncement à la contemplation de ce ciel d’en -haut dont nous savons tout ce qu’il est possible -de savoir avec nos moyens d’investigation -actuels et où, par conséquent, il n’y a plus -momentanément rien à espérer, pour qui désire -avant tout connaître mieux les siens et se -mieux connaître lui-même. Le but de l’astronome, -aujourd’hui, selon moi, serait d’abord -d’inventer les moyens de se rapprocher des -objets de ses études ; il doit être doublé et -même précédé d’un mécanicien, et ne pas se -contenter du matériel dont il use, sous prétexte -que la télescopie semble avoir dit son dernier -mot. Je crois, en effet, que des télescopes -encore plus puissants et encore plus perfectionnés -n’ajouteront pas grand’chose à nos -conquêtes ; nous sommes là au bout d’une -possibilité ; mais il n’y a qu’à en chercher une -autre, ou d’autres ; trop spécialisés de nos jours, -beaucoup de savants, d’ailleurs méritoires et -peu aidés, pèchent par routine, manque d’invention -imaginative et excès de timidité.</p> - -<p>Où l’œil humain, même aidé par de colossales -lentilles, ne perçoit encore que brumes et -nuages, — et où il ne percevra vraisemblablement -rien de plus désormais par des moyens -de ce genre, — une autre machine, un autre -supplément à nos sens risquerait, demain peut-être, -d’exercer victorieusement sa vertu neuve. -Personnellement, je crois qu’il n’y a aucune -difficulté à concevoir et même à réaliser la -machine à photographier de loin, la machine -permettant de reproduire, d’un point quelconque -des objets que sépare de l’opérateur -une distance variable de zéro à l’infini, — à -l’infini théoriquement, et, pratiquement, une -bonne moitié par exemple des millions de -lieues qui séparent l’orbite terrestre et l’orbite -de Neptune.</p> - -<p>Peut-être expliquerai-je prochainement tout -au long comment m’est venue l’idée de cette -machine. Le principe en est tellement simple -qu’il faudrait un bien grand hasard pour qu’un -autre le retrouve avant qu’il m’ait été donné à -moi-même de contempler, le premier, de près, -quelques coins du ciel d’en haut. Mais, que -je tienne à les contempler le premier de près, -on m’accordera que c’est excusable, et que je -ne ferais pas là preuve d’un égoïsme excessif.</p> - -<p>Que serait-ce d’ailleurs, sinon uniquement -une plus grande part du secret de ce que -nous sommes, que j’irais demander aux planètes -voisines ? Je n’attends pas beaucoup plus -de la connaissance du ciel d’en haut que de -celle du ciel d’en bas, si féconde en imprévu -et en émerveillements.</p> - -<p>Un soir, entre les astres naissants et mes -yeux enfantins, passèrent des noctuelles ; et, -comme si j’avais eu dès lors un pressentiment -de mes principales pensées et de mes préoccupations -viriles, l’intérêt que j’éprouvai pour -ces bestioles fut tel que, des mois et des ans, -trouvant plus sage de regarder à peine au-dessus -de moi et surtout au-dessous de moi, -j’en oubliai les étoiles.</p> - -<hr /> - - -<p>Les noctuelles passaient si près de mes cheveux -que, parfois, le battement de leur vol -précipité et en apparence incohérent les soulevait -sur mon front comme d’un coup d’éventail. -Un peu plus haut, des chauves-souris -plus importantes circulaient, usant d’un vol -assez régulier et où les ailes battaient sagement. -Je ne veux même pas m’inquiéter du -nom scientifique de cette race, dont j’appelai -bientôt les représentants, pour moi seul, -ratons-volants. La noctuelle adulte est en -général d’un beau gris sombre, velouté, couleur -d’ailes de grand paon de nuit, et elle est -pourvue d’un museau de bouledogue, d’oreilles -de carlin. Le raton-volant est de couleur plus -fade et terne, moins oreillard et devancé d’un -nez moins épaté. Mais, auparavant, dans les -suprêmes rayons du soleil, un couple de -chauves-souris encore plus considérables, de -celles que l’on nomme, je crois, <i>roussettes</i>, -s’était laissé tomber d’un recoin du toit de -M. l’Aumônier et poursuivait jusqu’à des altitudes -de soixante mètres et plus, une chasse -méthodique, lente, posée et presque diurne -encore.</p> - -<p>Telles sont les trois variétés de petits mammifères -aériens qui, du printemps à l’automne, -hantent les crépuscules de France.</p> - -<p>Quelques années plus tard, je parvenais à -m’emparer d’une roussette de belle taille, -dans la cave d’un antique château dont il ne -restait plus déjà qu’une tour et de vagues -ruines, sur une des collines adverses, de l’autre -côté du Lot et à dix bons kilomètres, à vol de -chauve-souris, des jardins de Jolibeau. C’était -une créature impressionnante, de vingt-cinq -bons centimètres d’envergure, nerveuse, musclée, -se débattant comme une diablesse quand -j’essayais de la saisir dans la cage où je l’avais -logée, nourrissant l’espoir de la rendre plus -sociable en la comblant de friandises et de -caresses. C’était, en miniature, un de ces -renards volants qui abondent dans certaines -îles océaniennes et que je n’ai jamais observés, -hélas ! que le long d’un des plus beaux films -qu’il m’ait été donné de voir, il y a une quinzaine -d’années : pelure ocre et brune, museau -chafoin, oreilles droites comme celles d’un chien -de berger alsacien ou malinois… Et quelle -dentition ! Le pouce de ma main gauche en -porte encore la marque. Ma bête y accrocha -ses mâchoires, sans crier gare, un jour où, -justement, j’avais la persuasion qu’elle s’apprivoisait -un peu. Un geste instinctif m’amena à -secouer ma main au bout de mon bras levé ; il -y a tout lieu de croire que ma pensionnaire avait -prévu cela ; l’essor lui fut permis, et elle en -profita pour prendre son vol et s’enfuir par la -fenêtre ouverte au plein soleil de midi, avec -une précision merveilleuse et un à-propos -étonnant.</p> - -<p>J’ai dit que Roussette et toutes celles de sa -race chassent avant même que le soleil se soit -caché sous l’horizon. L’aventure que je viens -de conter brièvement montre, en tout cas, -qu’elles y voient clair en plein jour. Je serais -même presque tenté d’écrire que Roussette a le -don de l’ironie car, au moment de franchir le -cadre de la fenêtre, — je revois cette scène de -quatre ou cinq secondes comme si je l’avais -encore sous mes yeux, — elle m’apparut de -profil, et la position de sa grande main membraneuse, -dont la pointe semblait toucher le -bout de son museau, était comme un hâtif, -pied de nez à mon adresse.</p> - -<p>D’ailleurs, ce sera par hasard seulement -qu’interviendront en ce récit Roussette et Raton-volant. -Mon héroïne principale est Noctuelle, -la toute petite qui voletait parfois si près de -mes cheveux ; j’ai dit que j’avais déjà borné mon -ambition, entre l’espace sans limite et moi-même -(qui n’en ai peut-être pas davantage), et -que je préférais rêver de ce qui me paraissait -saisissable immédiatement.</p> - -<p>Je ne sais plus qui m’avait révélé un des noms -de la toute petite chauve-souris, la plus tardive -et la plus abondante sous le ciel, la véritable -annonciatrice des étoiles, leur compagne dans -l’espace durant quelques minutes ; peut-être -fût-ce le doux vieillard qui ne désespérait pas, -avant de mourir, d’enseigner la danse à ses -poules. Mais Noctuelle, comme nom, était bien -long et me paraissait prétentieux. Aussi, la première -que je capturai s’appela-t-elle Noctu tout -court, par une de ces abréviations si familières -à l’enfance, à l’argot des lycées et des collèges. -Noctu, en outre, a le mérite — essayez d’orthographier -Noc-Tuh ou Noktu, et vous verrez ! — de -sonner sur un timbre d’Extrême-Orient, -de donner à la bête un nom qui complète sa -silhouette, sa configuration cocasse, aiguë et -précise de jouet sinon d’objet d’art indochinois -ou japonais.</p> - -<p>Ce ne fut pas sans peine que je parvins à -m’emparer de Noctu, qui passait pourtant si -près de mes cheveux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Le vieux Pile, — car tel était son nom exact, -et peut-être a-t-il l’occasion encore de le signer -d’une croix au bas de certains actes civils, — le -vieux Pile habitait dans le « contre-bas », -comme nous disions, près du jardin de la sœur -de ma grand’mère. J’ai indiqué que la plaine -commençait de l’autre côté de la route, sans -jamais varier de plus de deux ou trois mètres -d’altitude jusqu’aux collines adverses, qui se -traînaient en écharpes bleuâtres au bas du ciel, -très loin, en face de Jolibeau.</p> - -<p>Le vieux Pile était maraîcher de son état ; -son immense et plat laboratoire de salades, de -choux, de radis, d’asperges et de melons s’étendait -de la route déjà campagnarde jusqu’à la -première rue urbaine, dont les maisons blanches -et rouges étaient grises et roses dans le soir, à -l’heure des noctuelles. C’était l’heure aussi où -Pile montait jusqu’à la route pour y prendre, -assis sur le talus, son repas du soir en causant -avec les voisins et les passants.</p> - -<p>— Quand c’est le bon de l’an, j’aimerais -mieux aller me coucher avec du vide dans l’estomac -que de ne pas <i>souper</i> ici devant mon -monde, expliquait-il.</p> - -<p>Son <i>souper</i>, du moins dans la saison des -vacances, était composé comme il suit, immuablement : -un oignon cru avec du gros sel ou -des piments, ensuite du pain frotté d’ail et -d’huile, qu’il mangeait indifféremment avec un -gros raisin de chasselas ou de minces tranches -de saucisson. Après quoi, il déclarait :</p> - -<p>— Je vais chercher le dessert.</p> - -<p>Et il revenait du contre-bas jusqu’au talus, -porteur d’une fastueuse écuellée de soupe, qu’il -avalait à petites cuillerées, posément, avec un -discours entre chaque gorgée. Sa barrique, -comme il disait, était à côté de lui ; une -pompe… La soupe finie, à la longue, il rentrait -dans sa maison un instant, absorbait une -gorgée de vin, s’en rinçait la bouche et la -recrachait.</p> - -<p>— Ce n’est que pour le goût, déclarait-il.</p> - -<p>Il ne se grisait en effet que les jours de -viande, — dimanches et fêtes… — Et jamais on -n’aurait pu imaginer, après ces libations comme -rituelles, de plus jovial compagnon ; tout le -quartier s’assemblait pour l’entendre chanter -et plaisanter de courtoise manière, même ma -tante, même M. l’aumônier, même le vieux -maître-à-danser des poules. On pense bien que -je n’aurais manqué pour rien au monde aucune -de ces séances, et que j’y avais ma place au -premier rang.</p> - -<hr /> - - -<p>Cher vieux Pile ! Peut-être vit-il encore, -après tout. Il était grand, maigre, héronnier : -une dégaine à la don Quichotte et une figure -d’Arabe, aux poils grisonnants, aux yeux terribles, -noirs comme du jais. Je suis sûr qu’il -n’y avait pas, dans le fond, d’homme plus gai -et plus farceur que lui en ce bas monde, mais, -sinon aux soirs des dimanches et des fêtes, -jamais je ne l’ai vu rire ; parfois, il secouait la -tête, pinçait les lèvres ; les bouts de son nez et -de son menton devenaient encore plus pointus -et il toussotait drôlement : c’était sa façon à lui -de sourire.</p> - -<p>Il était sobre de paroles, mais toutes celles -qu’il prononçait dissimulaient une ironie immense -et sans fiel. Des heures durant, il restait -assis devant sa porte ou sur le talus, le nez -en l’air, fumant sa pipe, ne bougeant guère, -silencieux ; rien d’un rêveur, qu’on ne s’y -trompe pas : il se racontait de bons tours par -lui joués jadis, en méditait d’autres, supputait -le comique de l’existence, imaginait des phrases -lapidaires, des répliques définitives ; il adorait -de taquiner les enfants et les chiens, et, — allez -expliquer cela ! — ni les chiens ni les enfants, -qui sont infiniment plus sensibles aux vexations -et au ridicule que les hommes raisonnables, ne -lui en voulaient jamais. Jusqu’à moi, qui pourtant, -vers dix ans, me plaisais terriblement à -berner ou moquer mon monde et qui aurais dû -être jaloux et irrité de son talent de mystification, -infiniment supérieur au mien ; jusqu’au -chien du coutelier ambulant, un vieux roquet -méfiant et peu communicatif, qui venait le -saluer au passage et accueillait avec de petits -grognements de joie les grimaces qu’il lui faisait -en le montrant du doigt, ce qu’on sait que -les chiens ont à l’ordinaire en horreur.</p> - -<p>— <i>En la fin, porqué il te quierre tant, esto -perro ?</i> demandait à Pile le coutelier, Antonio, -un Espagnol installé depuis beau temps en Lot-et-Garonne, -mais qui n’en continuait pas moins -à écorcher de manière épouvantable le français, -la langue d’oc et le castillan par-dessus le -marché.</p> - -<p>Un des procédés ironiques les plus familiers -à Pile, dans le cours d’une conversation, était de -répondre à une question nigaude qu’on lui posait -par une autre question n’ayant absolument -aucun rapport avec celle de son interrogateur. -On voit souvent, dans Platon, Socrate en user -de même.</p> - -<p>— Antonio, faisait Pile posément, pourquoi -continues-tu à parler chez nous ainsi qu’une -vache de ton pays, tandis que ton chien, qui -vient de Pampelune comme toi, aboie déjà -presque aussi bien que ses semblables de la -ville ?</p> - -<p>Ah ! la joie qu’on devinait dans les yeux étincelants -du vieux Pile, tandis qu’Antonio, très -offensé, gesticulant, croyait devoir lui expliquer -sérieusement, en son charabia, qu’un -chien n’avait à cela aucun mérite !</p> - -<hr /> - - -<p>Dans ses relations avec les gosses du voisinage, -le sac à malices de Pile était inépuisable. -Il leur promettait un sifflet, se mettait à -l’œuvre, ne le terminait pas, faisait semblant -de l’essayer et expliquait d’un air navré qu’il -fallait attendre la pluie, que les sifflets étaient -comme les grenouilles, qu’on risquait de les -buter et de les rendre à jamais muets en voulant -les faire fonctionner par un temps sec, -surtout la première fois… Et il interrogeait -anxieusement le ciel :</p> - -<p>— Ce ne sera pas pour aujourd’hui ; mais -demain, peut-être…</p> - -<p>Il fabriquait de beaux bateaux, sans autre -outil qu’un couteau de poche ; quand on lui -demandait pourquoi il mettait du plomb à la -quille :</p> - -<p>— Pour qu’il nage mieux… Plus il y en a, -mieux ça va… Ah ! si tu pouvais y attacher un -poids de cinq livres !</p> - -<p>Ou encore il remplaçait habilement le noyau -d’un abricot par une cigale mâle, et l’offrait à -un gamin qui, à peine ses dents s’appuyaient-elles -au fruit, entendait celle-ci pousser une -stridente clameur.</p> - -<p>Mais la pluie arrivait et les sifflets sifflaient -enfin ; mais une main bienveillante repêchait -dans les bassins les bateaux qu’avaient fait -couler à fond les armateurs puérils et trop crédules ; -mais on se méfiait du don de l’abricot, -à la longue, qui était pourtant tout bénéfice, -puisque l’intéressé se trouvait du même coup -possesseur d’un fruit appréciable et d’un éphémère -jouet vivant.</p> - -<p>Les gosses et le chien d’Antonio étaient du -même sang, eux et lui, du même sang et de la -même âme… Car je n’ai pas avoué que le -roquet avait ses raisons d’accepter les grimaces -avec plaisir, et que ces raisons consistaient en -furtives offrandes d’un bout de pain ou de sucre, -données de bon cœur. Ainsi de nous autres, qui -n’étions guère plus au-dessus du sol que le -chien du coutelier : avec Pile, on gagnait toujours -beaucoup, en ne risquant que d’infimes -et passagères blessures d’amour-propre. Le -chien, mes camarades et moi, nous étions peut-être -plus sensés que beaucoup de personnes -dites raisonnables, qui aimions Pile d’un élan -instinctif et sûr, silencieux presque toujours, -hargneux et jaloux parfois, mais définitif et -comme éternel, parce que le rire et la bonté -unis quasi conjugalement représentent, en cet -âge-ci de notre race, les plus sûrs dieux ou les -plus favorables idoles que nous puissions chérir -pour le bien commun.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>— Tu as raison de regarder en l’air quand -tu n’as rien à faire de mieux, me dit un soir -Pile qui, depuis des soirs, m’observait : dans -cette pose, les alouettes finissent toujours par -vous tomber rôties dans la bouche ; il n’y a -qu’à user de quelque patience avec elles, et -voilà tout.</p> - -<p>J’avais douze ans, des lectures désordonnées -et de l’orgueil. Ma vraie ambition eût -été que Pile possédât de l’orgueil, des lectures -et mon âge, car je l’admirais au profond -de mon cœur. Pour placer les faits sur un -plan plus visible, j’aurais désiré d’être par lui -traité en homme… Peut-être le vieux le comprenait-il, -ce qui eût expliqué, parfois, au -cours de nos entretiens, certain air d’une tristesse -qu’il semblait éprouver beaucoup moins -pour son compte que pour le mien.</p> - -<p>Supputant mes mérites, je me tenais déjà -pour « celui à qui on ne la fait plus », qui croit -savoir ce qu’il vaut en tant que mystificateur -ou ironiste ; et j’aurais souhaité par-dessus -tout que mon maître, sans pousser la flatterie -jusqu’à me déclarer hautement son égal, n’en -usât pas du moins avec moi comme avec le -commun des hommes. J’en vins à rêver de -revanches et de lui montrer de quel bois je -me chauffais. Et je dissimulais de mon mieux -ces sournoises et grandes intentions, et je faisais -subtilement la bête. Cela prenait-il ? J’en -doutais. Je suis même sûr, à quelque cinq ou -six lustres de là, que Pile m’avait vu (ou -entendu) venir de loin avec mes gros sabots, -et qu’il n’exerçait plus ses talents contre moi -que pour le principe, en amateur inguérissable -et désenchanté.</p> - -<p>— Ou bien, continua Pile, serais-tu chasseur -de <i>rates-pennades</i> ?</p> - -<p>— Comme tu dis, Pile. Les chauves-souris -ne sont pas mauvaises en salmis. Mais je -cherche encore la façon de les attraper.</p> - -<p>Pile réfléchit un instant, puis :</p> - -<p>— Il n’y a qu’à tendre quantité de lacets en -crin de cheval dans les branches d’autant -d’arbres que tu en trouveras, justement comme -on fait pour les alouettes dans les sillons.</p> - -<p>Je haussai les épaules, ostensiblement, ayant, -sans le vouloir, omis ma résolution de faire la -bête.</p> - -<p>— Oh ! oh ! tu as raison de te méfier de ce -procédé, poursuivit Pile imperturbablement… -Je ne suis qu’un pauvre vieux à qui la mémoire, -laquelle est l’huile du cerveau, faut souventes -fois dans la lampe. C’est vrai ! La chasse au -lacet vient d’être interdite et tu pourrais avoir -de sérieux ennuis… Mais je ne connais aucun -décret, venu de la mairie ou de plus loin, qui -défende de pêcher les <i>rates-pennades</i> à la ligne, — à -la ligne volante, bien entendu.</p> - -<p>— Ça, m’écriai-je, c’est une fameuse idée !</p> - -<p>— Ce n’est pas que je réponde de rien…</p> - -<p>— Me permets-tu, en tout cas, de descendre -dans ton clos pour y couper une gaule ?</p> - -<p>— Pas la peine ! J’ai des <i>canebères</i> sèches à -point et toutes prêtes, accrochées au mur du -hangar. L’épicier du coin de Bricou, pour cinq -sous, te vendra une ligne bien montée, fine et -solide, comme pour pêcher les <i>assièges</i>…</p> - -<p>— Merci ! Et après ?</p> - -<p>Pile secoua la cendre de sa pipe, la mit dans -sa ceinture, et me dit en français, avec un peu -de cette tristesse que j’avais parfois remarquée -de lui à moi :</p> - -<p>— Après ? Eh ! té, je t’enseignerai et te -montrerai, à moins que tu ne sois déjà de taille -à m’en remontrer toi-même !</p> - -<p>J’eus « barre sur lui », dès ce moment, me -parut-il. Mais j’avais aussi l’impression que -quelque chose venait de mourir, entre le vieux -bonhomme et moi, quelque chose qui était -peut-être, après-tout, mon enfance. Jamais -nous n’avions jusque-là conversé qu’en gascon ; -j’en conçus quelque superbe sur la minute : -le vieux Pile m’avait parlé dans la langue officielle, -comme il faisait aux messieurs, à l’aumônier -ou au maître à danser des poules.</p> - -<p>Il me semble qu’aujourd’hui je serais de dix -ans pour le moins plus jeune s’il ne m’avait -pas joué ce mauvais tour-là. Ah ! père Pile, -mauvais enchanteur, mon guide en cet art de -l’ironie qui vous allait si bien et qui convient -si mal à ceux qui voudraient savoir toutes -choses, je vous déteste à cette heure tout en -continuant de vous bien aimer ! Je croyais alors -prendre un commencement de revanche, mais -quelle victoire mes souvenirs vous font remporter, -en cet endroit de mon chemin où -j’évoque votre voix et votre visage !</p> - -<hr /> - - -<p>Ainsi pourvu d’une belle <i>canebère</i>, je nouai -à son extrémité flexible un vieux rideau ; alors, -armé de cette sorte d’oriflamme, on put me -voir durant toute une semaine poursuivre ou -guetter les noctuelles qui promettaient de -passer à hauteur de la loque et risquaient d’y -entraver leur vol. J’essayai aussi d’un filet à -papillons à large ouverture et à manche exagérément -long, mais y renonçai vite : cet engin -était d’un maniement très fatigant, et puis, surtout, -il me paraissait beaucoup plus honorable -de capturer ma bête à l’aide de cette canne à -pêche qui m’avait été offerte par dérision.</p> - -<p>Assis sur le talus, mâchant son oignon ou -son pain à l’ail, Pile admirait mon ardeur et -mes efforts de la plus désobligeante manière : -« Celle-ci, j’ai cru qu’elle y passait… Gare à la -prochaine !… Hardi petit !… De mieux en mieux. -Le métier entre !… » Quand, enfin, s’étant un -peu par hasard heurtée à la loque, une petite -chose douce et grise vint s’abattre dans la -poussière, à mes pieds, avec un bruissement de -soie et des cris grêles, l’impitoyable bonhomme -se leva pour me complimenter :</p> - -<p>— Bravo ! Du travail soigné, ça se peut dire… -Et quelle agilité, seigneur Dieu, et quelle justesse -dans le coup d’œil, <i>moun Jèsu</i> !</p> - -<p>Louanges qui eussent été amplement méritées, -si l’événement ne s’était, je le répète, -produit un peu par hasard et tandis que je ne -m’y attendais guère. Essayez donc, champions -du tir aux pigeons, votre adresse sur les -chauves-souris, et vous m’en direz des nouvelles ! -Je ne sais plus qui a écrit au sujet de -la noctuelle que « son vol est moins un vol -qu’une sorte de voltigement incertain » ; j’ai -peur, à vrai dire, que cette phrase assez peu -glorieuse ne remonte à ma mémoire des pages -lues et relues d’un <i>Buffon des enfants</i> dont on -m’avait fait don voici très longtemps ; j’en ai -peur pour la mémoire vénérée du grand précurseur, -car, en somme, voltigement n’est pas -le mot propre ; le voltigement, c’est le vol stationnaire, -ou presque, du papillon au-dessus -de la fleur, du passereau aux abords de sa -nichée, ou même de la chauve-souris regagnant -le rebord de toit où elle ira, sa chasse terminée -et sa panse pleine, s’accrocher par les crochets -de ses pattes, pouces ou ergots, et dormir assez -souvent la tête en bas, position qui, pour nous -autres, pauvres hommes, serait infiniment peu -propice au repos et à une heureuse digestion.</p> - -<p>Mais, au cours de sa chasse quotidienne, la -chauve-souris vole, tout simplement ; il n’y a -pas d’autre mot et ce serait vanité d’en vouloir -créer un autre spécial, qui définirait mieux la -façon dont Noctu et ses plus volumineuses -cousines se déplacent dans l’atmosphère. Les -chéiroptères sont les seuls mammifères à qui la -locomotion aérienne est permise par la nature, -mais il y a plus de différence entre le vol du -condor et celui du passereau, physiologiquement -et mécaniquement parlant, qu’entre le -vol du passereau et celui de la noctuelle.</p> - -<hr /> - - -<p>Ah ! comment décrire celui-ci sans risquer -la confection d’un piteux poème en prose ou -de phrases qui sembleraient empruntées à des -dialogues de snobs discourant d’un ballet russe ? -Dans le vol, comme dans la figure même de la -bestiole, il y a je ne sais quoi qui tient de la -gageure, une fantasmagorie de sinuosités qui -s’exerce dans toutes les dimensions connues -de l’esprit humain, une allégresse capricieuse -et inquiétante de sabbat, une jonglerie éperdue -avec soi-même et le reste du monde ; mais ceci -n’est que littérature, et tellement plus belle -est la nue et naturelle réalité !</p> - -<p>Le vol des plus volumineuses cousines de -Noctu est, je l’ai dit, sage, méthodique ; -position du corps à part, — car Roussette et -Raton-volant nagent dans l’air presque verticalement, -comme fait un chien dans l’eau, — il -ne diffère guère de celui d’un placide et balourd -pigeon domestique regagnant sans hâte -son pigeonnier : vol à ailes battantes et ne -battant guère plus de trois fois à la seconde.</p> - -<p>Le moteur qui anime la progression de Noctu -tourne plus vite, il est plus <i>poussé</i>, presque du -double. Venant d’user d’une métaphore empruntée -à l’argot de l’automobilisme, je n’hésite -pas à poursuivre, par une comparaison du -même acabit, qui aura l’humble mérite de me -faire familièrement et rapidement entendre : -Roussette évoque l’image d’une limousine de -tout repos, bien stable, aux pneus jumelés, au -moteur solide et relativement lent ; Noctu est -la rapide et fantaisiste voiturette de sport, dont -le moteur « ronfle comme une toupie », mais -qui, en vitesse, « décolle » un peu, risque le -dérapage dans les virages, — frêle comme elle -l’est ! — et chez qui la fatigue et l’usure se -font sentir vite.</p> - -<p>En fait, Noctu ne saurait voler guère plus de -dix minutes sans être exténuée et éprouver le -besoin de se reposer un instant, si fort que -l’heure la presse et si peu que sa faim soit -assouvie. Il suffit d’avoir repéré un de ces gîtes, — rebord -de toit, creux d’arbre, trou dans un -mur, — d’où ces bêtes, dès le printemps, -sortent en général par couples, pour s’apercevoir -que monsieur et madame reviennent environ -toutes les dix minutes au logis. Pour -gorger la nichée me direz-vous ? Non, ô naïfs -qui assimilez la chauve-souris aux oiseaux !… -Les petits ne sont pas nés encore, — et ils -tettent.</p> - -<p>Mais, me direz-vous aussi, comment pouvez-vous -affirmer que ce sont les mêmes chauves-souris -qui reviennent toutes les dix minutes, à -l’endroit par vous repéré ? Je l’affirme parce -qu’elles sont deux, parce que le mari de Noctu -est résolument monogame, ainsi que je le -montrerai plus loin ; parce qu’un couple ne -tolérerait pas à l’ordinaire un intrus ou une -intruse dans le gîte élu par lui pour la saison -des amours ; parce que…</p> - -<p>Mais il ne s’agit pour le moment que de spécifier -le temps de vol que peut fournir Noctu : -dix minutes au grand maximum. Du reste, -c’est bien simple : la prochaine fois qu’une de -sa race entrera dans votre salle à manger campagnarde, -fermez portes et fenêtres, et vous -n’attendrez guère avant qu’elle aille se suspendre -au cadre d’un tableau ou dans un pli -de rideau, si effrayée qu’elle soit de sa captivité -pressentie ; vous pourrez même aller la cueillir, -comme un fruit à une basse branche : elle -essaiera bien rarement de fuir, tant elle est -lasse.</p> - -<p>Méthode bien commode, on le voit, pour -s’emparer de Noctu. Ai-je besoin de dire que -je ne la soupçonnais point, le soir où, après -tant de peines, je parvins à faire choir la bestiole, -soyeuse et criarde, dans la poussière, sur -la route de Jolibeau ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIVRE II<br /> -<span class="small">LA PLUS PITEUSE BESTIOLE SOUS LE CIEL</span></h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>Or, durant les dix misérables minutes de vol -que lui concède sa machine à voler, poumons -et ailes, moteur et voiture, Noctu n’aura guère -parcouru plus de huit kilomètres.</p> - -<p>Voici la façon un peu simple dont j’opérais -dans mon adolescence pour mesurer à quelle -vitesse volait mon animal : armé d’un chronomètre -de sport obligeamment prêté par mon -professeur de gymnastique et d’escrime, je me -plaçais, au soir, dans une vaste orangerie, vide -aux beaux jours, dont je fermais les baies et -éclairais vivement les murs blancs à l’aide -d’une forte lampe à acétylène ; après quoi, -je trempais dans de l’encre assez grasse le bout -des ailes d’une de mes captives et lâchais celle-ci -dans l’orangerie ; en heurtant les murs -aveuglants de blancheur, comme c’est son -usage, Noctu y laissait sa marque ; je n’avais -ensuite qu’à compter les secondes écoulées -entre les apparitions successives d’une tache -sur ce mur-ci, d’une autre sur ce mur-là, et à -mesurer ensuite la distance qui séparait aériennement -les deux taches. Jamais, — et nombreuses -furent mes expériences, — je n’ai -constaté une vitesse dépassant cinquante kilomètres -à l’heure ; c’est peu quand on réfléchit -que le canard sauvage et la bécasse peuvent -couvrir dans le même temps près de quatre-vingts -kilomètres, et l’hirondelle légèrement -plus de cent.</p> - -<p>C’est peu, surtout, à notre point de vue, parce -que le déplacement dans l’air de la noctuelle -nous semble, à nous, extraordinairement rapide. -Mais il n’y a là qu’illusion d’optique et conséquence -d’une association d’images et de mots -consacrée par l’usage.</p> - -<p>Illusion d’optique parce que la noctuelle -évolue très près de nous, très bas ; association -d’images et de mots, parce qu’il est entendu -qu’une rapidité doit toujours être plus ou moins -vertigineuse. Or, le vol de Noctu, s’il n’est pas -rapide, est vraiment vertigineux. Si, imprégnées -d’encre, les extrémités pointues de ses -ailes laissaient trace de leur passage contre la -grande toile bleu foncé du ciel crépusculaire, -nous aurions sous les yeux comme le plan du -plus fantasque et du plus ahurissant des labyrinthes ; -sauts en largeur, sauts en longueur, -sauts en hauteur, chutes et virevoltes, cabrioles -et dérapages, rien ne manque là pour nous -donner cette impression de gageure et de -fantasmagorie que j’ai notée plus haut ; nous -pensons aussi à une fuite éperdue, hagarde, -épouvantée devant on ne sait quel ennemi -invisible…</p> - -<p>Or, comme il arrive si souvent dans la nature, -la créature semble persécutée dans le moment -même où elle fait sa petite vie de quantité de -morts encore plus infimes ! Mais il faut reconnaître, -et nous le verrons encore mieux plus -loin, que la façon dont Noctu conquiert sa -nourriture est infiniment hasardeuse et pénible ; -elle a déjà, de ce fait, droit à notre respect.</p> - -<p>Pénible et hasardeuse est sa subsistance, -parce que Noctu, lamentablement infirme sur -le sol, doit la chercher dans l’air où nous savons -qu’elle n’est pas brillante non plus, ni par -la résistance, ni par la vitesse. En fait, son -appareil volant est le plus fruste et le plus -imparfait qu’il nous soit donné d’observer dans -le règne animal, — car on ne saurait qualifier -d’êtres volants certains lémuriens qui usent de -membranes tendues entre leurs pattes et leurs -flancs pour faciliter ou prolonger leurs sauts -de branche à branche.</p> - -<hr /> - - -<p>Un retour sur une de mes études antérieures -me paraît ici nécessaire, par crainte qu’on ne -m’accuse de me contredire.</p> - -<p>J’ai écrit dans <i>Vie de Grillon</i>, à propos du -système sensoriel de l’insecte, que la nature -laissait volontiers s’atrophier les organes qui -ne sont pas indispensables à la vie de l’espèce, -et l’on m’a fait grief, à propos de cela, de professer -que simplification signifiait progrès. -C’est que je n’entends pas ce mot de progrès -comme béatement le faisaient les philosophes -du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle et comme le font à leur suite -quelques contemporains un peu bien retardataires, -qui en sont encore à tenir pour des -prophètes ou des évangélistes les assez piètres -rêveurs de l’Encyclopédie ; j’emploie le mot -progrès dans son sens étymologique ; parlant -d’un être en progrès sur nous, et plus simplifié, -je ne veux pas dire qu’il soit meilleur ou pire, -plus beau ou plus laid, plus heureux ou plus -malheureux, — car il n’y a pas de commune -mesure, et, de ceci, personne n’est juge, — mais -simplement que son espèce est plus -évoluée, plus près de son terme que la nôtre.</p> - -<p>Ceci dit, je n’ai, je pense, aucun mérite à -maintenir que simplification est synonyme de -progrès, du moins en ce qui concerne les -œuvres animales bien réussies ou moyennement -réussies de la nature, et qui, comme telles, -subsistent encore, — ou même méritent de -survivre, quand l’humanité ne sera plus là. Mais -j’ai écrit aussi, — et je n’apprends rien ici à -personne, — que, dans l’infinie diversité de ses -créations, la nature, sur notre planète si bornée -pourtant, n’a pas été perpétuellement bien -inspirée et que quantité d’êtres devaient fatalement -rester à l’état d’essais, trop compliqués, -peu simplifiables et destinés en conséquence à -une plus ou moins rapide disparition.</p> - -<p>Je crois pouvoir affirmer dès à présent que les -chéiroptères représentent les derniers en date -de ces essais fâcheux.</p> - -<p>Le reptile volant a existé lui aussi durant -quelques myriades d’années, sans grand succès, -petite créature timide et maladroite, peu protégée, -destinée à périr de faim ou de misère : -le ptérodactyle. Le premier oiseau, ou archéopteryx, -avait des plumes grossières, — presque -des écailles, — mais demeurait encore reptile -par son bec-museau pourvu d’une dentition compliquée, -ce qui d’ailleurs permet de considérer -autrement que comme mythique ou légendaire -l’époque où les poules avaient des dents, et -même, pour peu qu’on soit audacieux, d’estimer -qu’il existait encore quelques-uns de ces -oiseaux « mal finis » lors de l’apparition de -l’homme sur la planète Terre. Mais, ce qu’il -importe de retenir ici, c’est que les reptiles -volants, pour subsister, ont dû nécessairement -évoluer, se singulariser et presque toujours se -simplifier en innombrables espèces d’oiseaux.</p> - -<p>Considérons à présent la noctuelle, essai de -mammifère volant. Son vol, avons-nous dit, -est fruste et imparfait, ce qui ne veut pas dire -qu’il soit simple, car la simplification et la -rudimentarité, — pour employer cet affreux -mot faute d’autre, — sont choses totalement -différentes. Les études qui précédèrent la -naissance ou accompagnèrent la réalisation du -vol artificiel humain ont éclairé les principes -du vol des oiseaux de manière assez satisfaisante -pour que nous puissions aujourd’hui nous -extasier en connaissance de cause sur celui -tout au moins des grands planeurs, des bons -voiliers, — principes auxquels, du reste, nos -modernes chercheurs n’auraient eu qu’à donner -une forme moins ailée et suave, s’ils avaient -pris la peine de relire quelques pages sur ce -sujet du prodigieux Léonard de Vinci ; mais, -au fait, même pour les profanes, le vol du -goéland ou de l’aigle n’est-il pas acte d’harmonie, -de facilité et de simplesse, tandis que -celui de la noctuelle est visiblement le résultat -d’une exténuante et précaire acrobatie ?</p> - -<hr /> - - -<p>S’il m’est arrivé de rédiger avec une minutie -qui me semblait à moi-même fâcheuse et pédantesque -certaines observations anatomiques à -propos d’insectes encore mal connus, c’est justement -parce que je ne pouvais renoncer à -mettre en lumière un détail inédit, si mesquin -fût-il. Ici, et j’en suis fort aise, la qualification -de chéiroptère suffit en somme à décrire l’organe -qui permet à ma bête de se soutenir et -de procéder dans l’air : cet organe est une main -monstrueuse au bout d’un bras vigoureux et -ridiculement court, mais une main tout de -même ; on me fera remarquer que l’aile de -l’oiseau est elle aussi la transformation d’un -bras, d’un avant-bras et d’une main ; seulement, -dans le cas de l’oiseau, la transformation se -présente comme une synthèse, donc comme -une simplification et une adaptation, tandis -que dans le cas des chéiroptères on ne saurait -parler d’ailes que par facilité et commodité -excessives de langage.</p> - -<p>Des phalanges et des os amollis comme par -leur croissance exagérée, aux jointures plus ou -moins flexibles presque en tous sens, mais des -phalanges et des os dont les équivalents se -retrouvent, réduits à de plus justes proportions -et gouvernés par une plus heureuse mécanique -musculaire, dans les mains des hommes et des -singes… Il y a donc là réellement un organe -de préhension atrophié par gigantisme, si l’on -peut dire, et tout se passe comme si un sort -cruel, pour permettre à Noctu le vol nécessaire, -l’avait amputée de ses bras et de ses -mains.</p> - -<p>Pour la même raison, le même sort l’a -amputée à peu près de ses jambes, lesquelles -sont presque immobilisées par l’obligation de -collaborer à la fixation et au tendage de la -déplorable voilure accrochée à la va-comme-je-te-pousse -autour des os des mains. Les oiseaux -qui n’ont pas besoin de voler, tels que les pingouins -ou même les poules, ou qui n’en ont -guère envie, comme certains perroquets, sont -du moins pourvus de bonnes et solides pattes -postérieures, aptes à la course ou au grimpement ; -en outre, ils possèdent un instrument -de préhension merveilleux, si sommaire qu’il -nous paraisse, à nous autres hommes : le bec. -Avec le bec, l’oiseau ne se contente pas de se -nourrir et de le faire le plus commodément du -monde ; il se défend aussi grâce à lui, établit -grâce à lui ces merveilles de bâtisses ou de -tissages que sont ses nids, grâce à lui fait sa -toilette, lisse ses plumes et s’épouille ; la poule -peut se gratter avec l’une de ses pattes ou s’en -servir pour fouir le sol, stablement installée -sur l’autre ; l’une et l’autre ployées servent de -coussins et d’équilibreurs tout ensemble au -sommeil ou au repos des oiseaux. Chez les -grimpeurs, déjà nommés, et chez les rapaces, -les mêmes pattes sont encore des armes défensives -ou offensives, et enfin des instruments -de préhension supplémentaire, dont le bec n’a -qu’à se louer.</p> - -<p>Ah ! comme imprudemment le bon La Fontaine -faisait proclamer à mon infortunée petite -amie : « je suis oiseau » ou « je suis souris », -selon les prétendus besoins de sa cause !</p> - -<p>Quoi de commun, je vous en prie, entre elle -et la souris si agile sur le sol, et dont les pattes -de devant sont, en plus, fort habilement préhensiles ? -Quoi de commun entre elle et -l’oiseau, magistral marcheur, coureur émérite, -ascensionniste et excursionniste admirable par -le don du grimpement, du saut ou du vol à -longue distance et à grande hauteur, sans -essoufflement ni fatigue ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Et, cependant, il faut vivre, il faut aller jusqu’au -bout des possibilités de la race, en vertu -des ordres obscurs donnés par la nature, si -misérables que soient les moyens que nous -ayons de lui obéir ; il faut vivre jusqu’au -temps plus ou moins lointain où nous ne -pourrons plus même essayer d’obéir et où l’espèce -mourra, — car c’est ainsi que les espèces -déshéritées meurent, que les essais malencontreux -sont rayés du nombre des vivants de la -Terre, s’ils sont vraiment trop malencontreux -pour se transformer, se simplifier, s’adapter ou -se réadapter.</p> - -<p>A peu près absolument infirme sur le sol ou -dans son gîte, Noctu en est réduite à le demeurer -encore dans le domaine aérien, sous ce -ciel qui n’est pour elle qu’un pis-aller.</p> - -<p>Mais il est bien d’autres pis-aller que force -lui est de subir. Les insectes qu’elle peut -atteindre et dévorer ne hantent guère les crépuscules -que durant cinq mois de l’an ; il faut -donc qu’elle mette les bouchées plus que doubles -et accumule des réserves de graisse suffisantes -pour ne point passer du sommeil à la -mort, durant les six ou sept mois de l’hibernation. -En fait, beaucoup de chauves-souris -meurent dans le courant de l’hiver, sans avoir -atteint la limite de leur âge ; cette limite, pour -la petite espèce dont je parle, peut être estimée -à quatre ou cinq années, si la bête a mangé -suffisamment durant quatre ou cinq séries de -beaux jours.</p> - -<p>Dans le même ordre d’idées, observons que, -si la chasse annuelle de Noctu ne peut avoir -lieu que cinq mois sur douze, sa chasse quotidienne -est forcément bornée à trois ou quatre -vols de dix minutes au plus chacun. Comptons -une heure de chasse sur vingt-quatre heures, -tel est le maximum d’indispensable exercice -que puisse se donner cette malheureuse, cette -immobilisée, cette amputée et cette entravée. -Les insectes dont elle parvient à s’emparer -ne voyagent guère d’ailleurs plus longtemps -qu’une heure après le coucher du soleil ; et si, -par paresse ou négligence, elle laissait passer -l’instant propice, force lui serait de rentrer -bredouille, avec plus de chances de mourir -durant l’hiver, faute de quelques indispensables -centigrammes de graisse.</p> - -<p>Soit dit en passant, il m’est arrivé, partant -tôt pour la chasse ou la pêche, de voir des -noctuelles dans le crépuscule du matin. Mais -on aurait tort de croire qu’il s’agit là d’un -exploit de bestiole plus avide, plus courageuse -et plus prévoyante que ses pareilles ; à cette -heure-là, les proies ordinaires sont engourdies -dans la rosée des herbes ou des branches, où -jamais noctuelle n’aurait la présomption de -chercher à s’en emparer.</p> - -<p>Ces vols intempestifs et anormaux, accompagnés -de menus cris plaintifs, ont une cause -très simple : la noctuelle, qui n’y voit pas très -clair ni en plein jour ni en pleine nuit, s’est -égarée la veille, a dormi dans un gîte de fortune, -suspendue à une branche ou lovée au -creux d’une gouttière, et elle recherche à présent -son gîte à la lumière dont ses yeux s’accommodent -le mieux ; mâle ou femelle, Noctu, -depuis le réveil printanier, a déjà son épouse -ou son époux qui, plus heureux la veille, a -regagné le gîte commun et qui lui servira de -guide en répondant à ses cris, — du moins la -petite bête errante l’espère-t-elle…</p> - -<p>Le nature, décidée à se comporter avec Noctu -en marâtre, est allée jusqu’à lui refuser ce sens -mystérieux de l’orientation que tant d’animaux -possèdent, et qui serait tellement plus nécessaire -à notre pitoyable créature qu’à nombre -d’entre eux.</p> - -<hr /> - - -<p>Donc, c’est pour ma bête une vertu que -de se nourrir, vertu qu’il faudra exagérer -lorsque l’enfant sera né, l’enfant presque toujours -unique que la misère permette d’élever à -un tel couple.</p> - -<p>Encore heureux que ce rejeton vienne en -général au monde dans la plus fastueuse et la -plus nourricière saison de l’an ! Aux petits -insectes crépusculaires des premiers beaux -jours, moucherons ou papillonnets peu abondants -et de pénible capture, juin et juillet -adjoignent dans l’air du soir des personnages -autrement considérables, intéressants, substantiels. -Le hanneton surtout est recherché -pour sa chair grasse et de bon profit ; Noctu et -son mari s’en gavent tout en circulant, puis -en entassent dans leur gîte, s’ils ont le temps, -en prévision du cas toujours possible, hélas ! -où la prochaine chasse serait moins fructueuse.</p> - -<p>Autre fatalité, non moins fâcheuse pour ces -pauvres êtres : force leur est, bien entendu, -de tuer les proies volantes qu’ils emportent -chez eux, mais s’ils consentent à manger du -gibier mort, encore faut-il que la mort soit -toute récente ; sinon un dégoût invincible et -que ne surmonterait pas la pire fringale les -pousse à balayer de l’aile dans le vide les -menus cadavres qui n’ont pu être consommés -durant la nuit et le jour qui suivirent la chasse -bénie. C’est même grâce à certains petits tas -de ces cadavres anormalement amoncelés au -bas d’un mur ou au pied d’un arbre creux -qu’il me fut maintes fois donné de repérer -le gîte printanier ou estival d’un couple de -chauves-souris, et d’observer leur ménage -avec quelque chance de certitude et d’intérêt.</p> - -<p>Noctu ne s’en tient pas d’ailleurs, par ces -soirs de frairie et de liesse, aux hannetons -ordinaires, aux divers scarabées de moyenne -taille qui hantent l’heure dénommée « entre -chien et loup » ; nulle proie ne semble devoir -intimider son courage et sa vertu, lesquels se -confondent, je l’ai dit, avec sa volonté de se -nourrir au mieux, durant les rares instants où -cela lui est concédé par l’avare nature.</p> - -<p>Elle s’attaque ainsi au grand hanneton des -pins, le mélolonthe foulon ; c’est un majestueux -coléoptère aux ailes ivoirines tachetées de brun -foncé ou de noir, et qui, à cause de cette double -coloration, à cause des panaches admirables que -sont ses antennes, surtout chez le mâle, et à -cause aussi de sa démarche compassée et cahotante, -fait penser au corbillard d’un enterrement -de première classe. Il pullule dès le -début des beaux étés dans la forêt landaise ; il -fait vibrer, quand il est amoureux, ou encore -lorsqu’on le taquine ou qu’on le blesse, une -note bizarre, un zézaiement cristallin dû, -comme l’explique le maître de Sérignan, au -simple frottement des derniers segments de -l’abdomen contre le bord postérieur des -élytres maintenues immobiles ; en sorte que, -quand un foulon vient d’être happé au vol -par Noctu, on a l’illusion d’entendre celle-ci -parler en volant un langage qui n’est pas le -sien, et les superstitieux se signent ; et -quelques professionnels des études naturelles -disent des absurdités.</p> - -<p>Dans ces amoncellements de cadavres dont -je parlais tout à l’heure, on trouve des débris -de proies ailées encore plus considérables, et -dont la capture ne saurait aller sans danger -pour Noctu : lucanes aux pinces formidables -et dont l’étreinte, pour peu que le gibier soit -mal saisi, risque fort d’égorger ou d’éventrer -la frêle chasseresse aérienne ; grands paons de -nuit d’une envergure presque égale à la sienne -et d’un vol autrement sûr et confortable que -le sien… Que voulez-vous ? C’est plus que -jamais dans les instants où la nécessité vitale -commande, qu’il est urgent de se battre à mort ; -si l’humanité l’ignorait jusqu’ici, ou en doutait, -l’expérience de ces dernières années l’en -aura persuadée de reste.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>Nous sommes en présence de la suprême -bataille livrée par une sous-catégorie d’infortunés -animaux sacrifiés d’avance. Dans peu de -temps, dans une vingtaine de mille années -peut-être, le minuscule mammifère volant sera -allé rejoindre dans la légende terrestre les -poules au bec denté et les lézards volants, -grands-pères de ces fabuleux volatiles.</p> - -<p>Quelque dix mille années plus tard, les -autres mammifères volants auront disparu à -leur tour, bien que plus favorisés, tous, jusqu’aux -grandes roussettes de Malaisie et aux -vampires des bords de l’Amazone : ceux-ci, plus -habiles ou plus heureux, hantent des pays où -la vie grouille presque tout le long de l’an et -où la mort par inanition, durant l’hibernation, -ne saurait avoir lieu qu’exceptionnellement ; -devenus plus forts, capables de s’attaquer à -des bêtes de leur taille durant le jour, à de -considérables mammifères (l’homme y compris) -quand ceux-ci dorment, ils doivent d’ailleurs -ne tenir l’hibernation que pour une nécessité -vitale assez rare ; si, comme on me l’affirme, -les renards volants de Java ou de Bornéo la -pratiquent encore, ce n’est qu’en manière de -souvenir atavique, par une sorte de geste traditionnel -et rituel. D’ailleurs certaines de ces -espèces sont volontiers frugivores ; en outre, -les rats, les lapins, les porcs sauvages et -tous les autres animaux sur lesquels elles prélèvent -l’impôt du sang, vivant pour le moins -autant qu’elles, existent pour elles du 1<sup>er</sup> janvier -à la Saint-Sylvestre, tandis que les -insectes volants dont la noctuelle se nourrit -meurent ou s’endorment à l’automne et ne -renaissent ou ne se réveillent qu’aux approches -du printemps ; et alors elle-même, assoupie -plus ou moins, a faim, — très faim, et depuis -bien des jours déjà.</p> - -<p>Je crois que c’est surtout par la faim que la -nature décourage les êtres dont elle veut se -débarrasser, par la faim qu’elle les invite directement -à aller enrichir les collections des -paléontologues de l’avenir.</p> - -<p>Je sais bien que l’homme, depuis qu’il considère -la planète Terre comme son fief, a anéanti -ou porté au point de leur agonie beaucoup -d’espèces animales, et que sa présomption pourrait -lui faire croire de ce fait qu’il participe au -conseil dont dépendent les innombrables destinées -des êtres vivants de ce monde-ci. Mais -il serait par trop humain ou vain de commettre -une confusion aussi monstrueuse. Il est probable -que, dans quelque vingt mille années, -les castors et les hermines, les phoques et les -éléphants, les baleines et les grands fauves -auront disparu, comme l’humble et falote noctuelle, — et -bien d’autres animaux aussi ! Mais -leur extermination n’aura pas été produite par -les mêmes causes. Hommes que nous sommes, -nous pouvons affirmer que si des espèces ont -disparu de notre fait, depuis des temps qui -sont historiques, parfois même relativement -très récents, cela est dû à nos justes terreurs -de nous sentir des êtres désarmés, faibles et -tout nus, et, ultérieurement — consécutivement -peut-être — à ces habitudes de négoce et -à ces appétits de lucre qui ont fait régner le -besoin de guerroyer au sein même de l’humanité, -alors que les loups ne se mangent pas -entre eux et que, chez la plupart des autres -êtres, le meurtre ou le désir de tuer n’existe -que pour des motifs sentimentaux, avant, pendant -ou après la saison des amours.</p> - -<p>Par peur, par rapacité, parfois aussi « pour le -plaisir », voilà donc les raisons pour quoi l’humanité -tue et anéantit, plus ou moins consciemment, -des êtres et des espèces ; et tous les -moyens lui sont bons. La nature, elle, ne tue -pas et n’anéantit pas : elle « laisse tomber », -expression familière jetée au hasard un peu -plus haut, et qui me semble ici acquérir -quelque vertu.</p> - -<hr /> - - -<p>Aux grands et aux petits chéiroptères, la -nature a donc coupé pour ainsi dire bras et -jambes ; mais à Noctu et à diverses variétés -analogues de nos climats, elle a en outre quasiment -coupé les vivres et, par-dessus le marché, — ainsi -que je l’ai indiqué déjà, — l’appétit. -Malgré mon désir de ne jamais relire, -depuis que j’écris sur certaines bestioles, des -œuvres de devanciers illustres, je me verrai -quelquefois forcé d’en venir là, notamment -quand ma mémoire m’impose des observations -d’autres que moi qui risqueraient d’aller à l’encontre -des miennes propres, et de m’entraver -sur la voie de mes conclusions.</p> - -<p>Ainsi me souvient-il d’un passage de Buffon -racontant une promenade dans la grotte d’Arcy, -où il fut surpris de trouver sur le sol une sorte -de terreau, un tas noirâtre composé de fragments -d’insectes, mouches ou papillons, qu’il -reconnut ensuite pour être de la fiente de -chauve-souris. Qu’il y eût de la fiente sur le -sol de la grotte, nul doute, puisque des -chauves-souris avaient gîté là, mais il y avait -surtout, comme je l’ai observé au pied des -murs ou des arbres creux, des restes de -chasses heureuses qui n’avaient pu être consommés -à temps et dont les trop délicates bestioles -avaient fait fi ; dans les matières digérées, -tout vestige d’ailes ou de pattes, surtout après -un assez long temps, eussent été indiscernables -au microscope comme à l’œil nu.</p> - -<p>De là à conclure à la voracité de la chauve-souris, -il n’y avait pour Buffon qu’un pas ; et -il l’a si allègrement franchi qu’il affirme que -ces bêtes, lorsqu’elles entrent dans une cuisine, -s’accrochent, pour les dévorer, aux quartiers -de lard qui s’y trouvent suspendus.</p> - -<p>Que Noctu s’accroche aux quartiers de lard, -cela peut lui arriver, mais ceci comme elle -s’accrocherait pour souffler quelques secondes -à la corniche d’un bahut ou à la tringle d’un -rideau. Quant à se repaître de lard, ou même -de viande crue ou cuite dans les cuisines, — comme -Buffon le rapporte également, — voilà -une solution au problème de l’existence que -les chéiroptères européens n’ont jamais envisagée -depuis des myriades de siècles, depuis -qu’ils sont condamnés à mort. Mais Buffon a -une excuse : il observait surtout par correspondance, -et j’ai l’impression que les voyageurs ou -fonctionnaires coloniaux de son temps, qui -répondaient d’ailleurs à ses questions avec tant -de bonne grâce et en si bon style, n’étaient -pas souvent beaucoup mieux renseignés que -lui ; ainsi M. de la Nux lui écrivant en 1772 de -l’île Bourbon, à propos des roussettes des -archipels indiens, que ces animaux sont exclusivement -frugivores ; des livres plus récents -m’ont assuré le contraire… Mais j’aime mieux -continuer à ne m’occuper jamais, sinon de ce -qui ne me regarde pas, — car ceci a parfois -son charme, — du moins de ce que je ne -regarde pas.</p> - -<p>Autre raison d’excuser Buffon : il est excessivement -difficile d’observer nos chauves-souris -d’Europe en liberté et en captivité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIVRE III<br /> -<span class="small">NOCTU CHEZ MOI</span></h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>Les chauves-souris européennes sont difficiles -à observer en captivité. Elles passent -en effet pour n’y point vivre.</p> - -<p>Le vieux Pile me l’avait dit avant d’autres -gens bien renseignés, savants professionnels -ou amateurs.</p> - -<p>Aussi, dès qu’il eut fini de me lancer au visage -les insolentes louanges que j’ai rapportées -plus haut, s’empressa-t-il de déclarer, d’un air -assez vexé, — car, tout à la joie de ma capture, -j’en oubliais le bonhomme :</p> - -<p>— A présent, si vraiment tu aimes les bêtes, -donne à celle-ci un bon baiser et rends-lui son -vol… Demain, tu la trouverais froide dans ta -boîte.</p> - -<p>Ce fut aussi ce que me répéta sur divers -tons ma famille, inquiète de voir un garçon de -mon âge se complaire à des jeux aussi puérils… -Hélas ! quand je pense que je les chéris -encore !… Mais, en dépit des conseils et des moqueries, -Noctu fut installée dans une cage où -j’avais, les années précédentes, élevé des -souris blanches, des musaraignes et autres -horreurs. Je dois dire qu’elle m’avait fait, durant -tout le chemin qui sépare Jolibeau de ma -maison, fort méchante mine, et qu’elle n’avait -cessé de gémir ou de m’injurier en son langage ; -car Noctu a un langage, au moins autant -qu’un singe, et nous reviendrons là-dessus ; -puis, tandis que je la regardais et l’écoutais -sous chaque bec de gaz, elle avait manqué de -m’échapper, — bien revenue qu’elle était de -son léger étourdissement, la gredine ! — et je -l’avais alors mise dans ma poche.</p> - -<p>Là, elle ne tarda pas à se taire, fit la morte ; -je pensais, le cœur battant, ivre déjà de mon -triomphe :</p> - -<p>« Elle commence à s’apprivoiser ! »</p> - -<p>J’installai la cage dans un coin sombre de ma -chambre, non sans l’avoir garnie d’une soucoupe -de lait et d’une autre soucoupe qui -contenait dix petits morceaux de viande crue ; -le lendemain, ces provisions étaient intactes, -et dans le coin le plus obscur de sa prison, -dans la mangeoire où j’avais installé un nid de -foin, Noctu, de ses minuscules yeux clignotants, -considérait avec terreur, toute frémissante, -l’énorme main qui s’avançait vers elle, -dans l’évident désir de l’anéantir, cette fois…</p> - -<p>Cette fois, et les premières fois où je renouvelai -ce geste, elle ne cria pas, comme résignée -à l’inévitable, mais ses ailes membraneuses -frémissaient ainsi qu’eussent fait des -chiffons de soie accrochés à un buisson, sous -un léger vent. Des ondulations de terreur couraient -sur la peau à peu près glabre de son visage -minuscule, presque simiesque ou même -humain en de tels instants. J’ai une telle -terreur, mêlée d’amour, de tout ce qui me dépasse, -moi, homme, que je voudrais pouvoir -faire entendre aux êtres vivants qu’il est admis -que je surpasse :</p> - -<p>« N’ayez pas peur, je sais ce que c’est : j’ai -éprouvé moi-même des sentiments pareils, -devant des choses inconnues, devant d’invisibles -et mystérieuses grandes mains qui -me semblaient aussi, à certains moments de -ma vie, s’avancer vers moi dans des desseins -redoutables ; peut-être me méfiais-je à tort de -leurs intentions, peut-être venaient-elles à moi -pleines de dons et de caresses… »</p> - -<p>Durant deux jours, il m’arriva maintes fois -de tâcher à rassurer silencieusement Noctu, -tenue au creux d’une de mes mains et doucement -caressée par l’autre. Noctu, après cinq -ou six expériences, me parut moins terrorisée -quand je voulais m’emparer d’elle, qu’il fît -nuit ou jour, sur la couchette de foin d’où elle -ne bougeait pas. Puis vint l’heure, — au matin -du deuxième jour, — où elle me parla, non -plus, me sembla-t-il, pour me dire des sottises, -cette fois, mais comme sur un ton de -reproche.</p> - -<p>Ce matin-là, Pile vint à la ville et s’arrêta -chez mon grand-père pour lui offrir un beau -panier de pêches. Il était généreux de nature, -certes, mais je ne me faisais, dès cette époque, -aucune illusion sur les sentiments qui lui -avaient, cette fois-là, inspiré sa générosité. Il -s’informa de mes nouvelles, et de celles de ma -<i>rate-pennade</i> ; et, quand il connut qu’elle vivait, -il en demeura tout pantois :</p> - -<p>— En voilà une qui n’a pas envie de passer -l’arme à gauche !</p> - -<p>Il poussa la curiosité jusqu’à venir me souhaiter -le bonjour dans la chambre où j’étais -censé perpétrer mes devoirs de vacances. Il -hocha la tête en entendant Noctu, calme dans -ma main, pousser des cris quand il la voulut -caresser à son tour. Peut-être me soupçonna-t-il -d’être un peu sorcier, car il abrégea sa -visite.</p> - -<p>Il se contenta de dire à nouveau :</p> - -<p>— Pour ça, c’est sûr qu’elle ne veut pas -mourir.</p> - -<hr /> - - -<p>Apprivoiser, dresser, dompter, voilà des -verbes misérables, de signification honteuse, -et qui transposent bien mal d’humbles ou -grandes réalités, à cause des associations routinières -d’idées et de sentiments qu’ils entraînent -forcément après eux. Laissons de côté le -dompteur qui terrorise, abrutit, avilit, diminue, -et aussi le dresseur, dont l’art est une -longue, innocente, mais bien puérile et vaine -patience… Comment apprivoiser les bêtes ?</p> - -<p>Je n’aime pas le mot apprivoiser ; il n’est -qu’une preuve nouvelle de notre incurable -anthropomorphisme, de notre tendance irrémédiable -à nous prendre pour les rois de la -création, à nous considérer comme le centre -de l’univers terrestre, solaire ou même stellaire, -à ramener tout à nous, qui ne représentons -qu’un échelon de l’échelle sans commencement -ni fin. Je garderai pourtant ce mot, -par commodité ou paresse, après avoir signifié -ce que j’entends par lui.</p> - -<p>Apprivoiser, c’est ourdir entre nous et un -autre être terrestre plus ou moins éloigné de -nous des liens obscurs et précaires, jeter des -ponts maintes fois illusoires entre l’abîme qui -sépare notre façon de refléter l’univers de la -sienne. Les animaux domestiques sont ataviquement -apprivoisés. Le tour de force est de -réaliser une œuvre égale à celle des siècles en -quelques jours ou quelques semaines, de susciter -une sympathie occasionnelle et nullement -héréditaire d’homme à créature non domestiquée. -Hélas ! traiter d’un tel sujet, après tant -d’années déjà d’expériences, me prendrait une -bonne moitié de ce qui me doit normalement -demeurer de vie.</p> - -<p>Il est tant de miracles autour de nous, au-dessus -de nous, de réalités encore ou pour -toujours obscures à nos sens humains, qu’il -n’y a point profanation à rappeler ici un -fait divulgué, populaire et d’ailleurs à peu -près exact. C’est grâce à l’immobilité, ou -à des mouvements très lents, — lesquels, -sont dictés presque toujours par l’instinct -humain en sa rouerie la plus inconsciente et -la plus charmante, — que le fakir hindou, -le solitaire de la Thébaïde, le Pauvre entre -les pauvres et le charmeur des Tuileries sont -arrivés à se faire des amis des singes gris -de l’Himalaya, des chacals, de nos sœurs -les alouettes et de notre bon camarade le -moineau. Mais, quand il s’agit d’êtres assez -rapprochés de nous et d’une sensibilité particulièrement -affinée, l’immobilité ne suffit -plus ; il faut aussi qu’il y ait échange de bons -procédés, que ceux-ci, d’ailleurs, soient ou -non volontaires.</p> - -<p>D’étranges amitiés se fondent maintes fois -entre des animaux d’espèces différentes, amitiés -dont les raisons nous sont parfois claires, parfois -insaisissables. En dépit du proverbe, -chiens et chats font fréquemment excellent ménage ; -ceci arrive en général quand ils sont du -même âge et qu’ils ont pris ensemble leurs -premiers ébats ; leur hostilité n’est d’ailleurs, -à l’ordinaire, que curiosité mutuelle qui tourne -mal, ou jalousie d’animaux ayant l’un et -l’autre place auprès des humains foyers, jalousie -dédaigneuse de la part du chat, bruyante et -sensiblarde de la part du chien. Mais il arrive -que la curiosité dont je parle tourne bien, ou -du moins d’assez originale manière ; mon berger -malinois Patou, chaque fois que ma chatte -siamoise Nique avait des petits, s’asseyait -auprès de la nursery de celle-ci, avec laquelle -il vivait du reste en fort bons termes ; et, durant -ses absences, il contemplait les chatons avec -des yeux attendris, les léchait en gémissant -doucement et faisait si bonne garde qu’il lui -arrivait parfois de s’opposer au retour de la -mère, momentanément considérée comme une -rivale ou une ennemie. Il ne fallut rien -moins, à plusieurs reprises, que des arguments -frappants, pour lui démontrer ce que -ce rôle de nourrice sèche avait de dangereux -pour les chatons et de ridicule pour un grand -vieux chien comme lui.</p> - -<p>La même Nique, n’ayant que trois petits, fit -consciencieusement téter un raton blanc que -j’avais adjoint à sa nichée ; je crois même qu’elle -avait pour cet animal, qui devait lui sembler -chétif et mal venu, plus de sollicitude que -pour les autres. Un mois plus tard, les trois -chats et le rat jouaient ensemble sous l’œil -vigilant de la mère ; et je note que cette personne -d’Extrême-Orient était volontiers féroce -et chasseresse exemplaire de souris. Après -sept ans, le rat nourri par la chatte siamoise -vit toujours. Mais il grisonne, ce qui est vieillir -aussi pour un rat blanc.</p> - -<p>J’ai connu encore l’amitié vraiment ahurissante -d’une poule et d’un lapin qui ne se quittaient -pas, dans la basse-cour d’un voisin de -ma grand’mère paternelle, en Mayenne, et qui, -lorsqu’on les séparait, manifestaient une sorte -de désespoir… Mais parlerons-nous ici d’apprivoisement -réciproque ? J’estime qu’en employant, -comme je viens de le faire, le beau -mot d’amitié, on rend bien mieux compte de ce -qui est.</p> - -<hr /> - - -<p>Entre bêtes d’espèces différentes, le seul -hasard crée les points de contact qui permettent -à ces peu banales sympathies de s’établir. -Entre homme et animal, à cela près que -l’homme cherche délibérément des points de -contact, il en va à peu près de même, car, ces -points de contact, c’est le hasard qui nous les -fait découvrir, et encore sommes-nous presque -toujours incapables de les définir au juste, de -les classer, comme de formuler des recettes. -Mille fois plus qu’entre un homme et un autre -homme, les deux âmes, ici, représentent des -mondes hermétiquement clos, où de communes -mesures ne sauraient exister qu’en des cas -infimes ou fortuits. Nous errons dans le noir -pour discerner les gestes qui irritent ou flattent, -effarouchent ou rassurent ceux que nous voudrions, -par sentimentalité ou besoin de connaître, -amener jusqu’à nous, fût-ce au prix de -descendre jusqu’à eux.</p> - -<p>J’ai dit ailleurs que la personnalité demeurait -l’apanage momentané de l’homme, un des prêts -à lui consentis par l’Usurier indulgent, et que, -seuls, les animaux terrestres qui se rapprochent -le plus de notre espèce ou vivent en familiarité -majeure avec elle, peuvent, à cet âge du monde, -participer de ce privilège, si toutefois c’en est -un.</p> - -<p>A revenir là-dessus, toutes souvenances et -dossiers compulsés, il me faut bien reconnaître -que j’ai en ce point été trop strict ; si la personnalité -est parfaitement abolie chez les insectes, -chez Grillon par exemple, elle n’en persiste -pas moins, et parfois de façon troublante, chez -des êtres moins évolués, — poissons, oiseaux -et mammifères autres que bimanes, — ce qui -complique davantage encore les difficultés qu’il -y a à lancer, entre une bête comme Noctu et -nous-mêmes, des ponts.</p> - -<hr /> - - -<p>Déblayons. Citons en hâte et confusément -quelques exemples.</p> - -<p>Le bruit par lequel il est classique d’appeler -flatteusement un chat, de le convier à une -friandise ou à des caresses, est humainement -produit par une aspiration à la fois violente -et courte de l’air entre nos lèvres extériorisées -légèrement et presque complètement jointes. -Le même bruit laisse la plupart des chiens -indifférents, serait-il émis par le maître ; il -sied, pour eux, de le traduire par : psitt ! Il -déplaît visiblement aux rats ou aux souris, il -terrorise les lapins ; on m’objectera que ceux-ci -sont des rongeurs, victimes désignées des -petits félins domestiqués ou sauvages… Soit. -Mais toujours le même bruit semble enchanter -le blaireau, agacer le renard, étonner prodigieusement -les gallinacés, laisser les merles et -les passereaux rêveurs, mettre une belette dans -un état voisin de l’épilepsie, et il risque de vous -brouiller pour une bonne dizaine de jours avec -celle de vos couleuvres la mieux privée et la -plus tendre.</p> - -<p>Il y aurait de longues pages à écrire sur ce -que peuvent de tels bruits — et d’ailleurs tous -les bruits — provoquer d’impressions diverses -selon les espèces, et même selon les individus -des espèces dites supérieures. Si je poussais -plus loin, si je voulais considérer les effets -d’horreur ou de plaisir que produisent sur les -autres êtres les objets dont les sens, humainement -nommés et catalogués, sont offusqués -ou réjouis, cela comporterait les expériences -d’innombrables vies savantes et des piles de -volumes… Déblayons encore : les parfums les -plus précieux des fleurs de nos climats, roses, -glycines, lilas, jacinthes, irritent profondément, -et jusqu’à l’en faire mourir, mon ami -Grillon ; on sait dans quel état le bruit d’un -gong, ou d’un simple vieux chaudron heurté -du poing, plonge les abeilles lors d’un essaimage ; -le taureau passe pour être exaspéré par -la couleur rouge, — ce qui, d’ailleurs, n’est -peut-être pas tout à fait aussi exact qu’on l’affirme -vulgairement ; une barricade de rayons -ultra-violets fait virer de bord les papillons -nocturnes et certains insectes diurnes, tout -comme s’ils se heurtaient à une vitre désobligeante, -et la même barricade semble pleine -d’attraits justement pour la bestiole dont je -m’occupe ici ; la plupart des mammifères -aiment les caresses au sens où nous entendons -ce mot, alors que les autres êtres terrestres, -même mes reptiles apprivoisés, aiment mieux -en donner que d’en recevoir ; une fille de Patou -adorait qu’on lui fît des grimaces, — au contraire -de la plupart des chiens, — alors que -Patou lui-même se serait férocement jeté à la -face d’un inconnu qui se fût permis de telles -privautés à son égard… Et Nique, que la seule -vue d’une étoffe jaune énervait à l’extrême, -ayant un printemps trompé son mari Sim avec -un aventurier du voisinage et accouché d’une -portée de couleur isabelle, étrangla froidement -les nouveau-nés dont la robe en majeure partie -jaune d’or exaspérait son sens visuel.</p> - -<p>Il paraît qu’il y a des gens qui, forts d’une -assidue lecture des maîtres du théâtre ou du -roman psychologique, illuminés des clartés -perçues grâce à des explorateurs des intérieures -Brocéliandes, ne doutent point d’avoir barre -sur bien d’autres quand il s’agit de conquérir -l’amitié ou l’amour d’un être humain.</p> - -<p>Mais quel homme enseignera jamais à ses -semblables l’art de se mettre dans les bonnes -grâces d’un lézard, d’une grenouille ou d’une -chauve-souris ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Pourtant, c’est là chose possible. Comment ? -Le point le plus exaspérant et le plus touchant -du problème, c’est que l’apprivoiseur lui-même -ne lui saurait entrevoir aucune solution. Le -même saint mystère domine la véritable amitié -d’homme à homme, « parce que c’était lui, -parce que c’était moi », et la sympathie que -font naître entre Noctu et son encageur les -soins plus ou moins désintéressés que celui-ci -lui voue. Nulle sorcellerie là, quoi qu’en soupçonnât -Pile !… Il m’avait dit : « Pour sûr qu’elle -ne veut pas mourir… » Il ajouta même, — loin -de moi, par-devant mon grand-père qui -aimait les bêtes et qui me rapporta le propos : -« On dirait qu’il l’a privée… » Et il est -très vrai que j’avais l’impression, quand Pile -vint aux nouvelles pour la première fois, -d’avoir déjà conquis l’amitié de ma noctuelle.</p> - -<p>Du ton injurieux, elle était passée, ai-je -dit, au ton qui reproche, quand je la prenais -dans ma main. Je la caressais comme -j’eusse fait mon chat ou mon chien favori de -l’époque, et dont je ne me rappelle plus les -noms, mais je n’employais pour cet usage, à -cause de la fragilité de la bestiole, qu’un doigt -au lieu de toute ma main ou de mes deux mains. -Le reproche sembla devenir peu à peu supplication ; -puis la parole aiguë, si aiguë et si haute -qu’elle n’est pas perceptible à toutes les oreilles -humaines, eut comme une modulation de -résignation désespérée.</p> - -<p>Elle ne veut pas mourir et elle s’apprivoise, -avait constaté Pile. Hélas ! j’avais « crâné » en -sa présence… Elle s’apprivoisait, certes, mais -où donc mon rustique adversaire en cette rare -et puérile joute était-il allé prendre que Noctu -ne voulait pas mourir ?</p> - -<p>Car Noctu ne mangeait pas depuis bientôt -quarante-huit heures ; les friandises que j’accumulais -dans sa cage demeuraient intactes, et -celles que je promenais contre son petit museau -de carlin ou de bouledogue, tandis que je -la tenais dans mon autre main, n’avaient d’autre -résultat que de faire la frêle, ridée et grimaçante -figure se rejeter en arrière, comme du -côté de la grande ombre.</p> - -<p>J’en avais le cœur tenaillé. Qu’inventer, de -quel genre de persuasion user pour interrompre -cette grève de la faim qui pouvait, -d’une minute à l’autre, devenir fatale ? A plusieurs -reprises j’avais déjà offert, sans succès, -des mouches, des sauterelles, des grillons et -des hannetons à ma pensionnaire… Je me -revois, comme si la chose datait d’hier, -approchant de sa gueule fermée une cétoine -fraîchement découverte au cœur d’une -rose : comme à l’ordinaire lorsqu’une main -d’homme s’en empare, le beau coléoptère à la -carapace d’or vert fait le mort ; puis, agacé -d’être tenu dans le vide, il commence à arborer -ses antennes, à étirer ses pattes, à gigoter… -Les pattes doublement et assez solidement -griffues de la cétoine égratignent la babine de -Noctu qui grince des dents, qui se fâche, et -qui, s’étant fâchée, mord, et qui, ayant mordu, -goûte, et qui, ayant goûté, trouve cela bon, -ne parvient plus à bouder contre son ventre, -et mange, mange enfin, de fort bon appétit, -ma foi…</p> - -<p>Quel triomphe !</p> - -<hr /> - - -<p>Il ne fut point précaire et ne se borna pas -là. A partir de cet instant, Noctu accepta toutes -les pâtures vivantes qu’il me plut de lui offrir. -Ayant assez longuement jeûné, elle fit même -preuve d’une certaine gloutonnerie, surtout, -comme il fallait s’y attendre, à l’heure ordinaire -de son repas, c’est-à-dire à la tombée du -soir. J’aurais cru pourtant qu’à ce moment de -la journée, elle se serait montrée agitée, turbulente, -en proie à la nostalgie de sa quotidienne -promenade. Il n’en fut rien. La promenade -n’est qu’un moyen, un moyen atrocement -fatigant, un navrant pis-aller ; la fin, c’est -d’accomplir son devoir de vivre ; le but, c’est -de se nourrir ; pouvant désormais l’atteindre -sans peine, Noctu s’était rapidement adaptée et -ne souhaitait probablement rien d’autre.</p> - -<p>Elle happa bientôt elle-même tout ce qui -bougeait dans sa cage, elle rampait et se traînait -sur ses coudes, ou plutôt sur ses poignets, -la pauvre infirme, à la poursuite des criquets -amputés de leurs pattes sauteuses que je lui -fournissais en quantité ; et elle en redemandait. -Elle avait d’ailleurs une préférence marquée -pour les petites proies, mouches, coccinelles ; -elle adorait le lait et léchait voluptueusement -mon doigt mouillé de ce liquide ; mais je dus -lui tremper à plusieurs fois le museau dans la -soucoupe pour qu’elle en apprît l’usage et -s’accoutumât à s’y aller régaler toute seule.</p> - -<p>Elle ne détestait pas le gibier d’eau, puisqu’elle -consommait volontiers de frétillants -tétards quand je lui en offrais ; elle ne pensait -nullement à crier, fût-ce tout bas : « Vivent les -rats ! » lorsque je plaçais à quelques centimètres -de son museau, dans sa cage, un de ces bébés-souris -comme mes souris grises ou blanches en -produisaient, dans leurs cages à elles, en abondance -excessive ; il semblait même que ce fût là -pour Noctu un gibier de choix, délicat et tendre.</p> - -<p>En tout cas, je ne l’ai jamais vue, en captivité, -manger avec plaisir une nourriture qui -ne fût vivante ou ne bougeât point. Il faut -bien spécifier que c’est là une gourmandise ou -une question de goût de sa part, et non point -l’effet d’une oblitération partielle ou totale du -sens visuel, comme il arrive chez d’autres -bêtes, et notamment chez la plupart des grenouilles -ou raines, qui — j’espère le prouver -un jour — perçoivent les mouvements, mais -non pas la plupart des couleurs cataloguées -au spectre humain, sur lesquelles à peine -deux ou trois leur semblent <i>gustativement</i> intéressantes, -si ces couleurs sont inertes ou -immobilisées. Noctu, même affamée, a de la -répulsion pour la viande morte. Jamais ma -première captive de cette espèce ne toucha, -livrée à elle-même, les délicats morceaux -crus de veau, de mouton ou de bœuf que je -plaçais tout frais au nombre de dix dans -sa cage ; à force d’agaceries, lorsque nous -fûmes décidément les meilleurs amis de ce -bas monde, je parvins à lui faire absorber, -tandis que je la tenais dans ma main, deux ou -trois fragments de veau du volume d’un grain -de blé ; mais elle protestait à sa manière, d’un -air de me dire : « Mais non, vraiment, monsieur, -je n’ai pas faim… » et j’ai la très nette -impression que l’absorption de pareille nourriture -fut de sa part manière de me prouver son -savoir-vivre et sa courtoisie, sans plus.</p> - -<p>Ceci pour reléguer définitivement dans la -légende les récits que fait Buffon de Noctu, de -ses sœurs et de ses cousines s’introduisant -dans les cuisines ou les offices, pour se repaître -de lard et de toute autre viande fraîche ou -avancée, crue ou cuite.</p> - -<hr /> - - -<p>Douces minutes de ma toute première adolescence ! -L’enfant qui était parvenu à faire -vivre en cage et presque à apprivoiser sans -savoir comment une chauve-souris, ne fut certainement -pas plus fier quand un éditeur bénévole, -et certainement un peu souffrant ce jour-là, -lui offrit de publier son premier recueil de -poésies. Le quartier de ma ville natale où -j’habitais, chez le père et la mère de ma mère, -commençait sérieusement de s’intéresser à -mon expérience, de s’en émouvoir même. Une -chauve-souris élevée en cage, et presque privée !… -Peut-être, quelques siècles plus tôt, les -vieux amis de ma famille eussent-ils conseillé -à celle-ci de me faire exorciser ou brûler ; mais -nous vivions, depuis la naissance de la troisième -République, environnés, même en province, des -plus splendides illuminations du progrès qu’ait -jamais connues le monde. Une bonne dizaine -de braves gens qui avaient appris à l’école que -la chauve-souris, n’ayant rien de commun -avec un serin ou un chardonneret, ne saurait -décemment vivre en cage, me regardaient avec -une certaine admiration, mais de travers ; -d’autres préféraient ne point parler de cela, -quand mon grand-père, très intéressé, au -fond, par mes expériences, leur donnait les -dernières nouvelles. Le plus sensé était le -vieux Pile qui avait accommodé à ce petit -miracle sa physique et sa métaphysique personnelles -et qui, maintenant, expliquait :</p> - -<p>— Il y a des fous parmi les hommes ; les -chauves-souris ne s’élevant pas en cage, il faut -admettre aussi des cas de folie chez ces bêtes, -puisque celle-ci est comme « privée » et ne -veut pas mourir.</p> - -<hr /> - - -<p>Noctu ne voulait pas mourir. Elle me connaissait -bien, à présent, et j’ai l’orgueil de -pouvoir affirmer qu’elle m’aimait à sa manière, -qu’elle léchait encore mon doigt pour me dire -merci, quand il n’y avait plus autour de lui la -moindre goutte de lait.</p> - -<p>Nous avions, quand je la tenais dans ma -main, d’admirables conversations ensemble ; -dans ma main, du reste, elle avait pris l’habitude -d’y venir, vers le huitième jour de sa captivité, -sans qu’il me fût désormais nécessaire -de l’appréhender. Ses petits cris, ses mots et -ses phrases, pour lesquels il n’est encore en -français ni dénomination spéciale ni alphabet -ou notation, ni dictionnaire ou grammaire, -me montraient, plus clairement que si cela eût -pu être prouvé, qu’elle avait confiance en moi, -et en outre toutes sortes de choses à me dire.</p> - -<p>Elle me regardait bien face ; elle répétait par -moments deux ou trois fois à la suite les -même syllabes, ou plutôt les mêmes notes -très hautes, comme pour insister sur un point -intéressant ; elle n’acceptait une mouche ou -autre gâterie qu’après m’avoir bien consciencieusement -expliqué ce dont il s’agissait… -Pauvre enfant, pauvre homme que j’étais dès -lors ! Il m’advint maintes fois d’avoir l’illusion -de comprendre, la présomption de traduire… -Et je hochais la tête en manière d’assentiment, -comme si cela avait pu prouver à Noctu que -j’étais avec elle d’esprit et de cœur.</p> - -<p>L’essentiel, du reste, c’est que non seulement -elle se familiarisait de la plus flatteuse manière, -mais qu’elle engraissait, « devenait belle et se -portait comme un charme », pour employer des -expressions du vieux Pile, — et, décidément, -se refusait à mourir.</p> - -<p>Le quatorzième jour de sa captivité, quand je -voulus au matin et au saut du lit, comme j’en -avais l’habitude, aller saisir Noctu dans la -mangeoire où elle dormait à l’ordinaire, j’eus -la douloureuse surprise d’être effroyablement -mal reçu ; elle grinçait et m’injuriait comme si -je l’avais fait choir en ma possession quelques -minutes plus tôt, aérienne et libre ; ses vingt-huit -dents minuscules essayèrent même de me -mordre, ce à quoi elle ne devait pourtant plus -ignorer qu’il lui était très difficile de parvenir.</p> - -<p>Attristé, stupéfait, mais non point intimidé, -je m’emparai cependant de ma pensionnaire -ainsi que j’avais l’habitude de le faire au commencement -de chaque jour, pour lui parler, la -choyer et lui offrir des friandises. Or, elle se -débattait diaboliquement, hurlait des choses -que je n’entendais pas toujours, sur des tons -qu’il faudrait placer à je ne sais quel étage au-dessus -des ordinaires portées musicales.</p> - -<p>Et ce fut alors que j’aperçus, sur le foin, -le coton et l’étoupe qui garnissaient douillettement -la mangeoire, une petite chose étonnante : -deux feuilles de papier à cigarette roulées autour -d’un noyau de guigne, deux minuscules chiffons -de crêpe de chine grisâtre drôlement entortillés -à la base d’un semblant de figure un peu plus -sombre… Et cela remuait faiblement, et cela -poussait d’infimes petits cris.</p> - -<p>Voilà pourquoi Noctu n’avait pas voulu -mourir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>Voilà pourquoi.</p> - -<p>Qu’on ne croie pas ici à une interprétation -plus ou moins fantaisiste ou sentimentale de -ma part. Si j’ai pu passer pour sorcier aux -yeux du père Pile, lequel, enfant, avait sans -aucun doute essayé d’élever des chauves-souris -captives, <i>c’est que ma chance m’avait valu -d’abattre une femelle pleine sur la route de -Jolibeau</i>.</p> - -<p>Dans ces études sans prétention, rien qui -ne soit l’exposé tout nu de mes expériences -personnelles, ou celui de leurs conséquences -les plus immédiates et les plus évidentes. Quelle -que soit mon horreur de présenter mes observations -sous ces aspects de fiches qui donnent -parfois un air d’infaillibilité à des faits méritant -assez peu d’obtenir crédit, me voici bien -forcé, en ce point, d’énoncer, le plus brièvement -possible, ce que mes yeux ont constaté -durant quinze années ou plus, et d’infliger -quelques chiffres à ma dissertation.</p> - -<p>J’ajoute, comme entre parenthèses, que mes -observations portent ici non seulement sur la -noctuelle, sur la toute petite qui volait près de -mes cheveux, mais sur l’ensemble des chéiroptères -européens, dont on ne connaissait jadis -que deux espèces, où Daubenton en distingua -cinq, où Buffon en vit sept, — par peur d’en -omettre, comme il lui arrivait souvent, — et -où je me contenterai, plus modeste, d’en -avouer trois, quatre au plus, qu’on les dénomme -chauves-souris communes ou oreillards, noctules -ou noctuelles, fers-à-cheval ou sérotines, -pipistrelles ou roussettes, barbastelles ou vespertillons. -Entre ces bestioles, il n’y a de différences -que celle, d’ailleurs assez minime, de -la taille, celle de la forme des oreilles et du -museau, celle de la couleur variant du gris au -roux ; bref, toutes diversités qui n’empêchent -pas les bouledogues et les roquets de s’accoupler ; -et, si je cite ces deux espèces de chiens -parmi tant d’autres, c’est que je suis persuadé -d’avoir eu entre les mains un métis de noctuelle -(dont le museau, je l’ai dit, rappelle -celui du carlin) et de sérotine, chauve-souris -qui est de même taille, mais qui possède, -comme la roussette, des oreilles pointues de -renard ou de chien-loup.</p> - -<hr /> - - -<p>La même cage, la même exposition et la -même clarté très modérée, les mêmes accessoires -pour la nourriture et le gîte, les mêmes -soins, enfin, ont été accordés par moi à tous -mes pensionnaires.</p> - -<p>Voici :</p> - -<p>1<sup>o</sup> Sur dix-sept mâles, deux seulement ont -consenti à s’alimenter un peu ; tous sont morts -prématurément en cage ; celui qui a vécu le -plus — un pareil de Noctu, du reste — s’est -éteint le dixième jour de sa captivité ; l’autre, -un mâle de la grande espèce à poils roussâtres, -me donna beaucoup d’espoir durant quarante-huit -heures, se gava de lait et de hannetons, -puis tomba dans une sorte de mélancolie, -refusa toute friandise offerte à la main ou posée -à sa portée, et je le trouvai raide et froid au -matin du septième jour.</p> - -<p>2<sup>o</sup> Les petits pris au nid, quel que fût leur -sexe, mouraient soit au bout de quelques heures, -soit le deuxième ou le troisième jour quand ils -consentaient à téter de menus paquets d’ouate -hydrophile imbibés de lait tiède. Celui qui vécut -le plus fut une sorte de monstre réalisé par -mon industrie, il y a une vingtaine d’années. -Je l’avais capturé âgé vraisemblablement de -quarante-huit heures. Poussé par une de ces -cruelles curiosités dont j’ai toujours eu horreur -en principe et auxquelles je ne sais plus succomber -depuis longtemps, parce que je les crois -scientifiquement assez vaines, je tentai d’en -faire une sorte de quadrupède en le délivrant -de sa membrane destinée au vol, en libérant -ses pattes postérieures, en déplaçant les muscles -qui reliaient celles-ci au bassin, en sectionnant -les os de la main gigantesque et du bras -minuscule jusqu’à celui qui représente l’humérus, -exclusivement. Les plaies furent normalement -cicatrisées dans les douze heures et -le monstre téta avec un rare appétit. Il mourut -néanmoins le cinquième jour, non pas des -blessures que je lui avais infligées et qui étaient -guéries, mais comme les autres, quoique plus -tard qu’eux, par dégoût de vivre en cage.</p> - -<p>Je ne recommencerai jamais, personnellement, -une tentative de ce genre. Je m’en voudrais -néanmoins, l’ayant faite, de ne pas la -signaler. Il peut exister des gens plus cruels, -et il existe certainement, en chirurgie animale, -des spécialistes plus adroits que moi.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Sur quatorze femelles ne portant pas, -toutes refusent la nourriture et meurent.</p> - -<p>4<sup>o</sup> Sur vingt-deux femelles ayant mis bas -en cage, toutes acceptent la nourriture au bout -d’un temps variant de vingt à soixante heures. -Une seule meurt après avoir mis au monde -deux petits, ce qui, d’ailleurs, n’a rien à faire -en cette discussion ; en effet, sur les vingt-deux -femelles observées dans les conditions que -je dis, trois autres qui ne moururent pas après -avoir allaité et éduqué leur postérité, avaient -donné le jour à des jumeaux.</p> - -<p>Je m’excuse d’avoir fourni des chiffres, mais -il me semble difficile que personne, en ce petit -sujet, puisse mettre en doute ici leur opportunité -et leur valeur probative.</p> - -<hr /> - - -<p>Je ne sais trop ce que pouvait penser, depuis -qu’elle était mère, Noctu qui m’aimait tant et si -bien déjà ; j’eus le bon goût de ne point m’affecter -outre mesure de ses grimaces et de ses -menaces : j’observais ses grimaces avec un -joyeux intérêt et ses dents ne parvinrent jamais -à entamer ma peau. Toutes voiles dehors, -toutes ailes étendues, elle demeurait jalousement, -durant les heures claires, sur son produit -grisâtre. La nuit, elle acceptait le refuge de -ma main, mes invitations à souper et de converser -avec moi.</p> - -<p>Elle avait une vraie fringale de lait. Nous -comprenons cela. Elle avait aussi, aux heures -où elle aimait à se laisser prendre entre mes -doigts et caresser par moi, tout ce que j’ai pu -reconnaître jamais de plus humain dans le -visage d’une bête. Des chiens, des chats, des -serpents, des batraciens, des insectes et moi -avons été des amis ; mais ils ne m’entretenaient -pas volontiers de leurs petites affaires personnelles ; -et je garde la douce et un peu puérile -certitude que Noctu n’y manquait point à ce -détour de sa vie.</p> - -<p>O petites paroles si haut vocalisées que tous -les hommes ne sont pas tenus de les entendre ! -Bout de chiffon soyeux, maternel et amical, -entre mes paumes déjà rudes d’enfant bien -portant ! Morceau d’ombre crépusculaire tombé -du ciel et qui perpétuait sa vie et son essence -dans ma stricte et nue chambre d’écolier indocile, -inattentif aux choses importantes selon -les hommes !… Je savais très bien, à présent, -ce qu’elle tentait de m’expliquer, et mes -hochements de tête, lorsqu’ils l’approuvaient, -n’avaient plus rien de ridicule selon moi. Même si -je savais la musique, je ne tenterais pas de noter -ici le langage de ma petite amie du mois d’août -1896. Je l’ai compris, pourtant. Il m’enseignait -des choses diverses et miraculeusement belles, -et tout ce que peut, dans le cœur de la plus défavorisée -des créatures, la nécessité de vivre -apporter de résignation et de volonté à la fois.</p> - -<p>Il fallait vivre, et Noctu vivait ; et elle faisait -téter son petit.</p> - -<p>Comme une femme, comme une dame, avec -des gestes non pas nécessairement nobles, mais -presque humains, et avec une sorte de pudeur -lorsqu’elle dévoilait de son aile ses deux -mamelles, qui sont placées à l’endroit même -où les ont les guenons, nos mères et nos -amantes. Dans le nid que lui était définitivement -devenu sa mangeoire, Noctu restait à -quatre pattes, si l’on peut dire, le haut du -corps appuyé sur ses coudes et le reste -placé en la façon dont se terminent les otaries, -couvrant son petit, le réchauffant et lui donnant -le sein de la sorte. Mais, quand le petit -devint gris, de grisâtre qu’il était, et ouvrit au -monde de minuscules prunelles, ce fut une -toute autre histoire ; et je ne verrai jamais -avec des yeux aussi émerveillés et neufs plus -attendrissant et charmant manège. Telle une -nourrice pour famille confortable et qui l’a -vêtue d’une cape afin qu’elle puisse, sans trop -montrer ses charmes, alimenter le bambin sous -les plis du manteau, telle parfois Noctu, véritablement -assise dans un coin de la mangeoire, -dispensait la nourriture issue de sa propre vie, -à l’abri de sa grande main entoilée, qu’elle -repliait comme un voile sur le touchant et -sacré mystère. Le petit était, bien entendu, un -sale bonhomme destiné à lui en faire voir de -dures un jour ou l’autre ; il lui mordillait les -tétines à tel point que divers produits de notre -humaine industrie, huile d’olive ou vaseline, -ne me parurent pas contre-indiqués en la circonstance. -Cela dégoûta si véhémentement le -fils de mon amie qu’il se sevra de lui-même le -dix-huitième jour qui suivit sa venue en ce -monde ; il était alors un bonhomme de quatre -centimètres environ d’envergure sur deux et -demi de longueur ; il commençait à savoir parler -et depuis quelques heures me réclamait -presque insolemment des mouches en son -langage.</p> - -<p>Il en obtint, et devint malgré cela neurasthénique. -Contrairement à sa mère, qui me -témoignait une sympathie discrète, il avait, lui, -l’amitié encombrante, arrogante et geignarde -tout à la fois.</p> - -<p>Cependant, je consultais mon calendrier avec -toute l’angoisse que peut comporter pareille -opération lorsque l’on a quatorze ans, que septembre -est déjà vieux d’une semaine et que -l’on est pourvu d’une famille qui exige pour -vous le plus brillant avenir.</p> - -<p>J’en savais du reste, sur Noctu et l’éducation -de son fils, autant et plus qu’il me semblait -précieux d’en retenir pour l’heure. Voici comment -je pris congé d’eux : je mis la cage sur -ma table, contre la fenêtre, et j’attendis la -tombée du soir tout en gavant de lait Noctu -et son bébé. La porte de la cage fut ouverte, -lorsque je me sentis bien sûr qu’ils n’avaient -plus faim ; j’avoue à ma honte que je comptais -sur leur ingratitude pour abréger la cruauté -d’adieux trop prolongés.</p> - -<p>Quand le ciel devint couleur de raisin noir -écrasé et d’orange mûre, Noctu grimpa sur -mon dictionnaire grec-français Bailly, considéra -ma main et non pas même mes yeux, puis -prit son vol. Le bébé poussa un cri qui doit -être un des plus graves de la gamme à lui -concédée par Nature, et partit à son tour loin -de moi.</p> - -<p>Il me parut qu’il suivait sa mère.</p> - -<p>J’avais appris de la sorte, et bien d’autres -observations me l’ont confirmé par la suite, -que la chauve-souris n’a besoin d’aucune éducation -pour s’exercer à son piètre vol, qu’elle -le possède aussi bien dès la première tentative -que pour le reste de son existence. J’ajoute -que l’essor initial doit se terminer fréquemment -par un dérapage suivi de chute, et de fin -prématurée pour l’apprenti entre les griffes -d’un chat dans les rues, entre les serres d’un -nocturne aux champs.</p> - -<p>Mais je ne vis pas cela le soir dont je -parle ; je voyais simplement un coin de ciel -d’orage, de plus en plus couleur de raisin noir -écrasé, de moins en moins couleur d’orange -mûre, et ceci à travers deux larmes, une dans -chacun de mes yeux.</p> - -<p>Durant les trois semaines qui séparaient -encore la vraie vie, mes premiers vers et les -premiers sourires innocents des filles, de mon -retour à la prison universitaire, il me sembla -qu’une petite chauve-souris rôdait plus particulièrement -que les autres devant la fenêtre -de ma chambre, chaque soir.</p> - -<p>Aujourd’hui, je suis bien sûr que ce n’était -pas celle qui avait tenté de me raconter tant -de choses, lovée dans le creux de l’une de -mes mains. Mais je préfère croire que cette certitude -me trompe et que c’était bien Noctu -qui se souvenait de moi, et que ce fut bien elle -aussi qu’on trouva morte au printemps d’après, -dans notre grenier, où jamais chauve-souris -n’avait jusque-là hiberné. Ainsi faut-il faire -plus de confiance aux ombres et aux fantômes, -à mesure que la réalité devient entre nos doigts -onde qui glisse ou tout de suite s’évapore ; ainsi -passons-nous de la vie au songe et du songe -à l’au-delà ; ainsi va ce que nous appelons -l’existence, quand nous savons accorder à ce -mot une des rares significations qu’il risque de -posséder à peu près réellement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIVRE IV<br /> -<span class="small">QUARTIERS D’ÉTÉ, QUARTIERS D’HIVER</span></h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>De ce que j’ai noté jusqu’ici, il me semble -qu’une indication peut être produite déjà, que -je tenterai de mettre mieux en lumière par la -suite : la chauve-souris, et notamment celle -que je nomme noctuelle, est l’animal qui me -paraît se rapprocher le plus de celui que nous -sommes.</p> - -<p>Les livres d’histoire naturelle employés -lorsque j’étais élève de quatrième classique, puis -de philosophie, — et je n’en ai guère feuilleté -ensuite — ordonnaient la dénomination des -vivipares : bimanes, quadrumanes, chéiroptères, -insectivores…, etc. Les classifications -de ce genre sont si prodigieusement dénuées -d’intérêt que j’en viens souvent à regretter le -temps où l’on traitait de poissons les cachalots, -les veaux marins, les huîtres, les grenouilles -et les étoiles de mer pour la raison que ces -êtres vivent dans l’eau, raison qui peut, d’ailleurs, -dans la plupart des cas, être tenue pour -assez limpide.</p> - -<p>Mais alors pourquoi les manuels, dont était -invitée par mes maîtres à profiter mon adolescence, -rangeaient-ils au nombre des mammifères -les ornithorynques australiens, timides et -infiniment rares bêtes que ni les savants officiels -ni moi ne verrons jamais de notre vie, -dans les conditions où voir signifie véritablement -observer et qui ne sont pas toujours permises -à des existences comme les nôtres ? Oui, -pourquoi l’ornithorynque promu au grade de -mammifère, alors qu’il est pourvu d’un bec de -canard, pond des œufs, et qu’il n’est nullement -démontré qu’il fasse téter ses petits issus de -l’œuf, malgré que cette légende soit populaire -dans une élite ?… Pourquoi ? Parce qu’il est -revêtu de poils et non de plumes, et qu’il est -quadrupède !</p> - -<p>Cette façon d’assigner une place aux créatures -sur l’échelle qui n’a ni commencement -ni fin constituent de notre temps une des -aberrations les plus puériles de l’esprit, et -peut-être, après tout, par cela même, une des -plus charmantes. Si le Maître des destins -m’accorde le loisir d’exposer le peu que je -connais de ces questions, peut-être, chargé -d’ans, me sera-t-il permis de relire les livres -qui font autorité en ces temps-ci avec la même -joie émerveillée, avec ce frisson procuré par -les naïves légendes, que j’éprouvais en feuilletant -jadis Aristote, Pline, Buffon, Lacépède, -l’<i>Histoire des Voyages</i>, — et même Fabre, le -premier défricheur de la plus fertile des terres, -mais qui lui-même a mal étreint, parce qu’il -voulut tout embrasser de la contrée mystérieuse -et immense entre toutes, et que ses -forces le défendaient mal en si audacieuse -entreprise.</p> - -<p>Que si je me résigne provisoirement à conserver -la classification des mammifères telle -qu’on me l’a enseignée en mes études, ce sera -par commodité, parce qu’elle est une des dernières -en date, et que, dans l’impossibilité de -bâtir ici œuvre raisonnable, un à-peu-près en -vaut un autre, somme toute. Je me contenterai, -pour ma satisfaction personnelle, de modifier -légèrement le début de la leçon quand je me la -réciterai, et de me dire : Bimanes, chéiroptères, -quadrumanes…, etc.</p> - -<p>La chauve-souris est en effet un véritable -homuncule volant. Dans une précédente étude, -je me suis avant tout efforcé de montrer l’abîme -qui sépare l’homme de l’insecte ; ici mon rôle -est tout autre, — si forte que demeure mon -appréhension de retomber dans l’anthropomorphisme -béat où se complaît notre antique -orgueil, et de faire comme un mérite à celles -des bêtes qui se montrent en quelque façon -nos proches parentes.</p> - -<hr /> - - -<p>Je ne me livrerai pas à des descriptions anatomiques -qu’il est facile de trouver partout. Il -me suffit de considérer le squelette du crâne -et du thorax de la noctuelle pour orienter ma -méditation et ma rêverie. L’aspect du crâne -surtout est intéressant, et, en bloc, bien plus -humainement conformé que celui des singes, -même des grands anthropomorphes.</p> - -<p>Je sais que ce crâne a contenu un cerveau -proportionnellement plus considérable que le -leur, plus riche en circonvolutions et, bien que -je n’attache pas une importance majeure à ces -observations dont un certain matérialisme a -fait trop de cas, il m’en coûterait de les passer -absolument sous silence ; je note encore, chez -certaines espèces, et notamment chez la plus -pitoyable, chez la noctuelle, un angle facial -développé d’assez impressionnante façon ; enfin -les dents, dont le nombre varie de vingt-quatre -à trente-deux, selon les variétés, sont disposées -comme les nôtres, et les canines ont une conformation -bien moins excessive et bestiale que -chez la plupart des animaux insectivores ou -carnassiers.</p> - -<p>Mais, encore une fois, ce n’est pas la contemplation -du menu squelette qui suffirait pour -nous renseigner sur notre troublante parenté -avec Noctu. Au passage, il a pu m’arriver — ne -sachant comment m’en tirer autrement — de -noter, avec quelque irrévérence, diverses -erreurs de Buffon. Ici, je lui reprocherai encore -d’avoir tant et tant contribué à répandre le -préjugé de l’homme chef-d’œuvre de la création, -toujours en vertu de mon entêtement à professer -que l’homme est l’homme, que l’animal est -l’animal, qu’il n’existe pas entre l’homme et -l’animal et même entre les divers animaux de -communes mesures, et que je ne saisirai jamais -très clairement les différences de ce que nous -nommons, faute de mieux, intelligence ou -instinct. Mais, où je suis de tout esprit et de -tout cœur avec Buffon, c’est lorsqu’il développe -que l’apparence extérieure des animaux signifie -peu de chose et que le singe, notamment, est -beaucoup plus éloigné de nous que l’éléphant -ou le chien. En ce qui me concerne, jamais un -singe ne m’a moins paru mon parent, — inférieur -ou privilégié, — que lorsque je le voyais -user de sa conformation pour imiter nos gestes, -boire dans une tasse, monter à bicyclette ou -danser le <i>shimmy</i>.</p> - -<p>C’est pourquoi, au point où j’en suis, les -mœurs et coutumes de Noctu doivent retenir -mon attention, bien plus que certaines analogies -physiques et physiologiques, souvent -assez troublantes, du reste.</p> - -<p>J’ai laissé pressentir qu’il était peu commode -d’étudier la bestiole en liberté, ce qui, -pourtant, devient ici indispensable. Peu commode, -certes, mais non point impossible ; la -patience devient plus vite qu’on ne le croit une -vertu facile à pratiquer pour le chercheur -qu’une étude passionne, pour cet être singulier -dont la psychologie est en somme assez -voisine de celle d’un monomane ou d’un -individu accaparé par un vice. C’est peu à peu -que se combleront les lacunes inévitables, par -des reproductions entêtées d’expériences, par -des juxtapositions et des développements précautionneux -d’observations ; et, en somme, au -bout de quelque dix ans, nous pouvons éclairer -l’histoire d’une vie de bête avec honneur, et -aussi avec plus de certitude que celle, par -exemple, d’un grand homme ou d’une époque.</p> - -<p>Il faut aussi, à mon avis, et surtout dans les -débuts d’une étude naturelle, s’en remettre à -sa chance, compter sur le hasard, « risquer les -coups » les plus fantaisistes ou même les plus -saugrenus, bref, se garder d’une méthode trop -compassée et rigoureuse ; c’est pourquoi je -resterai toujours persuadé qu’il ne saurait y -exister de meilleurs et de plus avisés observateurs -des bêtes que les enfants qui les aiment -ou qui s’y intéressent ; s’il m’est arrivé, s’il -m’arrive encore de raconter à propos d’elles -certains menus faits inconnus, singuliers et -pourtant parfaitement exacts, c’est à de lointains -souvenirs que je dois surtout cette documentation, -ou à des récits de gamins qui -veulent bien me tenir parfois au courant de -leurs recherches, de leurs inventions et de leurs -« trucs » personnels d’observateurs-amateurs -de bestioles.</p> - -<p>Le bénéfice de l’âge et de la science est peu -de chose ; il nous vaut la vaine satisfaction de -disserter, de rêver et de tenter de conclure ; -mais qui pourrait affirmer qu’il ne nous a pas -fait perdre, avec nos yeux neufs, l’art de nous -en servir ingénument, le privilège de foncer -grâce à eux, tout droit et sans encombre, jusqu’au -cœur de la réalité elle-même ?</p> - -<hr /> - - -<p>Voici ce que je risquai vers ma seizième année -pour observer des chauves-souris, sinon en -complète liberté, du moins au gîte et dans leur -intimité véritable.</p> - -<p>Ayant repéré trois nids dans de vieux arbres, -sur les rives du Lot, je m’en fus un beau matin -clouer contre leur orifice un rideau de toile -métallique.</p> - -<p>Tout ce jour me vit fiévreusement vagabonder -d’un nid à l’autre pour essayer d’accoutumer -mes prisonniers à ma figure et à mes -manières. Ainsi qu’il était facile de le prévoir, -je fus plutôt mal accueilli. Grimaces et injures, -ou cris d’horreur. Sans trop m’en offusquer, -je fis ample provision, parmi les broussailles et -les herbes du voisinage, d’insectes divers que -je distribuai dans chacune des cages improvisées ; -je savais déjà que toutes les trois contenaient -un couple, mais non point encore si les -petits étaient nés, n’ayant pas osé porter l’effarouchement -au comble en tripotant les bestioles -et en menaçant de désordre le refuge conjugal.</p> - -<p>Trois fois vingt-quatre heures d’affilée, je -renouvelai mon studieux manège ; mais, le -troisième soir, après avoir approvisionné les -nids encore plus confortablement qu’à l’ordinaire, -je démasquai les orifices, sitôt que la -nuit fut tout à fait venue.</p> - -<p>J’avais mon idée ; elle était de celles dont j’ai -parlé un peu plus haut et qui semblent plutôt -folles à des hommes mûrs ; à moi, enfant, elle -me paraissait au moins audacieuse, et c’est tout -dire. Je pensais déjà que le travail auquel Noctu -devait sa subsistance était pénible, et je tenais -à savoir si, nourrie sans avoir à prendre de -peine, elle ne préférerait pas, au bout de trois -jours d’essai, son encagement relatif aux durs -travaux de la liberté absolue et à la recherche -d’un nid où ma vilaine figure d’homme n’irait -plus l’épouvanter à des heures indues.</p> - -<p>Or, mon hypothèse hasardeuse se trouva -pleinement confirmée : les trois couples, au -matin, occupaient toujours leurs domiciles -respectifs ; s’ils en sortirent par la suite, ce -fut uniquement en manière de délassement ou -d’entraînement, par hygiène, ou pour chasser -en amateurs. Des expériences du même genre, -maintes fois répétées par la suite, m’ont -donné les mêmes résultats, à de très rares -exceptions près où l’abandon du nid fut <i>certainement</i> -provoqué par ma maladresse, par -un geste trop brutal de moi ; encore faut-il -noter que l’abandon du nid n’eut jamais lieu -quand les enfants étaient nés.</p> - -<p>Je pus, dès lors, enlever définitivement les -toiles métalliques qui avaient, quelque quatre-vingts -heures, tenu mes bestioles prisonnières, -et les progrès de ma familiarité avec elles ne -différèrent pas de ceux que j’ai marqués de -mon mieux, en racontant comment je devins -l’ami de la petite chose ailée capturée deux -ou trois ans auparavant, sur la route de Jolibeau.</p> - -<p>Quelle conclusion — provisoire et fragmentaire — énoncer -à présent ? Voici des êtres qui -n’ont jamais, que je sache, été domestiqués ; -pourtant, cent heures au plus leur suffisent -pour s’adapter à de nouvelles conditions d’existence. -Il ne peut être ici question d’atavisme ; -néanmoins, ces êtres fantasques, incomplets, -manqués, lunatiques et sauvages, s’habituent -rapidement à mes manières, à ma figure de -géant redoutable et passant, à coup sûr, dans -leur monde, pour malfaisant ; et non seulement -ils acceptent leur nourriture de ma main, mais -ils protestent en leur langage et « en redemandent » -quand, à dessein, je me montre parcimonieux ; -ils ne craignent plus mes mains ; ils -acceptent mes caresses…</p> - -<p>Une fois encore, qu’appelle-t-on intelligence -et à quoi inflige-t-on le nom presque toujours -méprisant d’instinct ?</p> - -<p>Les mots humains qui s’écrivent reconnaissance -ou gratitude sont beaux comme certains -rêves ; je vois, dans ce qui me semble être la -réalité, au delà ou en deçà d’eux, un simple -effet réactif, un épanouissement allègre provoqué -par la force définie ou non définie qui -facilite l’existence à toute créature animale ou -végétale. Ainsi du haut en bas de la prétendue -échelle des êtres. J’ai noté naguère que Grillon -s’accoutume très vite, lui aussi, à sa sécurité -de captif, et juge alors inutile de creuser son -terrier ; qu’on demande aux horticulteurs si -les fleurs elles-mêmes ne témoignent pas à ceux -qui s’occupent d’elles leur reconnaissance, en -la manière qu’elles le peuvent ou le savent !</p> - -<hr /> - - -<p>La reconnaissance de Noctu est presque -humaine parce que Noctu est très près de nous. -Trois jours et trois nuits ne lui ont-ils pas suffi -pour considérer mes bienfaits comme choses -dues et toutes <i>naturelles</i> ? Elle qui, par terreur, -tentait de me mordre à notre première -entrevue, c’est par colère qu’elle le ferait -volontiers maintenant, si je m’amusais à lui -présenter ma main vide ; ou peut-être encore -croit-elle que, n’ayant rien trouvé de mieux, -je lui offre le bout d’un de mes doigts à -manger.</p> - -<p>Humaine, la reconnaissance de la chauve-souris -l’est encore en ce sens que la bestiole -garde une étonnante mémoire de bienfaits -qu’elle a reçus et qu’elle tient désormais pour -renouvelables, jusqu’au bout. Les trois couples -observés comme je viens de le dire, je les marquai, -quand vint le temps de rentrer au lycée, — j’avais -eu de la chance, j’avais été légèrement -souffrant, et mon départ n’eut lieu qu’en -novembre, — je les marquai de divers signes, -au blanc d’argent en tel ou tel endroit de leurs -monstrueuses mains entoilées.</p> - -<p>L’an qui suivit, deux de mes tourtereaux -avaient retrouvé leur gîte ordinaire ; dans un -autre nid, le mâle, devenu veuf, sans doute, -du fait de la terrible hécatombe hivernale, -avait pris une nouvelle épouse, toute jeune, -ma foi, aux dents pointues et très blanches, à -la peau par endroits parée encore de reflets -orangés ; enfin, le troisième abri resta vide. -Mais les survivants m’ont toujours reconnu.</p> - -<p>Plus tard, quand j’eus des loisirs, ayant fait -sur un plus grand pied ces petites expériences, -j’ai à peu près constamment retrouvé, d’un -an à l’autre, la même proportion de retours -par couples au logis printanier et estival, de -disparitions, de remariages à la suite de veuvage -ou de divorce.</p> - -<p>C’est d’ailleurs sans conviction et de manière -un peu plaisantine que je viens d’écrire ici le -mot de divorce ; j’indiquerai plus loin comment -vit dans l’intimité un couple de chauves-souris ; -je dis tout de suite qu’il n’y a rien de plus -touchant à contempler, et que, malgré les -insurmontables difficultés que présentent ici -les expériences, on peut affirmer que le mâle et -la femelle se jurent dès leur premier accouplement -une fidélité dont ils se croient libérés -seulement par la mort et par la nécessité de ne -point négliger des possibilités de vie, de perpétuation -de leur race si terriblement menacée.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce que je puis dire encore, c’est que je n’ai -jamais vu un mâle et une femelle qui furent -mes amis l’année précédente et que j’avais -marqués du même signe ou du même chiffre -par ménage, s’accoupler autrement qu’ensemble, -aussi longtemps qu’ils vivaient ; jamais -je n’ai trouvé la femelle n<sup>o</sup> 1 épouse du mâle -n<sup>o</sup> 1, en compagnie, six mois plus tard, du mâle -n<sup>o</sup> 2 par exemple. J’accorde, du reste, que cela -ne prouverait pas grand’chose, même si l’expérience -avait porté sur des milliers de couples, -car on pourrait m’objecter que les époux ou -les épouses des femelles et des mâles que je -retrouve remariés sont tout bonnement allés -chercher fortune ailleurs ; mais ces ingratitudes -et ces émigrations sont peu probables, -car la chauve-souris n’est un animal -vagabond que sur un espace relativement restreint, -et dont les gîtes d’hiver ou d’été restent -les mêmes sa vie durant.</p> - -<p>De ceci, la preuve est facile à faire, grâce -au système de marques, chiffres, lettres ou -dessins dont j’ai parlé. Sur cette question -d’absolue fidélité conjugale, dont je demeure -persuadé, faute de pouvoir prouver, je présumerai -avec quelque hardiesse, contrairement -à mon habitude en pareil cas : la chauve-souris -est un animal plus humain que bien des -hommes et des femmes, au point de vue des -soins sentimentaux et des amoureuses obligations. -Un détail à noter encore : jamais je n’ai -constaté qu’un veuf et une veuve se fussent -remariés ensemble ; il est rare que, même jeune -encore, la veuve de l’hiver recherche lors du -printanier réveil un nouvel époux ; si elle y -est décidée pour des raisons d’elle seule connues, -elle fait maison commune avec un jeune -né l’année d’avant, mais la nouvelle union -demeure le plus souvent stérile ; stérilité que -je signale, mais dont je me sens incapable de -donner les raisons : peut-être, à cause de certaines -particularités physiologiques qui rapprochent -si fort la chauve-souris femelle des -grands singes femelles et de la femme, y a-t-il -pour elle, au delà d’un certain âge, incapacité -de reproduire ? Ce qui est sûr, c’est qu’avec -un mâle remarié, — et lui aussi ne se remarie -jamais qu’avec une jeunesse, — il n’en est -plus ainsi ; il me semble même que ce sont -les ménages de cette sorte qui donnent le plus -fréquemment le jour à des jumeaux.</p> - -<p>Quand le sort de Philémon et de Baucis est -interdit à nos bestioles, il leur reste permis -encore de vivre et de se survivre à l’imitation -de Booz et de Ruth.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Dans la vie normale d’une noctuelle, on ne -saurait se contenter de distinguer comme dans -la nôtre la veille et le sommeil avec ou sans -rêves. Ainsi que nous, Noctu dort, — dort à la -façon dont un chien ou un chat le fait volontiers, -aux heures par trop lumineuses du -jour, allongée sur son ventre, le museau mussé -dans les entoilures de ses mains monstrueuses ; -ce n’est guère que pour se reposer brièvement -ou pour digérer qu’elle se suspend, libre ou -captive, à une branche d’arbre ou à un perchoir, -la tête en haut ou en bas. J’ai remarqué aussi — soit -dit en passant — qu’elle adopte volontiers -cette position pour causer avec sa compagne -ou avec moi, que c’est là véritablement -son fauteuil et ses « commodités de la conversation ».</p> - -<p>Affaire de goût ! Mais, quand c’est la tête -en bas qu’un homuncule volant récemment -capturé et encore injurieux me dit mes quatre -vérités, j’avoue ne pouvoir me garder d’un peu -de honte ; les vertèbres de son cou sont assez -souples pour que, accroché par les ergots de -ses pattes postérieures, il me puisse regarder -bien en face, la nuque en angle droit avec -l’échine et la gorge toute frémissante d’indignation ; -adolescent, il m’arrivait de penser en -pareil cas :</p> - -<p>« Je ne peux pourtant pas m’accrocher par -les jarrets à une barre fixe pour montrer à -Noctu que je sais vivre, moi aussi… »</p> - -<p>Aujourd’hui encore, je ne déteste pas de -réfléchir, un peu puérilement, à tout l’abîme -que peut entre deux créatures creuser l’habitude -chez l’une de causer assise ou debout à la -manière humaine, chez l’autre de pratiquer le -loisir dans une position déconcertante pour -notre structure ; de quels graves malentendus -ceci ne dut-il pas maintes fois être cause, -entre mes récents pensionnaires et moi ! Je -leur rends cette justice qu’ils s’accoutumaient -assez vite à mon apparente inconvenance, -tandis que j’ignore encore, au moment où -j’écris ces lignes, si l’apparition d’un monsieur -venu pour m’entretenir en marchant sur les -mains, en faisant « le poirier », comme l’on -dit, ne me comblerait pas d’indignation ou -d’effroi.</p> - -<p>Mais, en plus du sommeil et du repos au -sens qu’ont ces termes en nos humains langages, -les nécessités de l’existence ont entraîné -pour les chauves-souris européennes la nécessité -supplémentaire de l’hibernation. C’est là -une coutume atavique fort fréquente parmi les -espèces animales de nous connues, surtout -en nos climats tempérés et chez les insectivores -dits « à sang froid », que les rigueurs -de nos hivers et la rareté de leur nourriture -en cette saison condamnent à une demi-mort -qui dure presque la moitié du temps de leur -vie : ainsi de la plupart de nos batraciens et de -nos reptiles ; et nous avons aussi chez nous des -mammifères autres que les chauves-souris -dont le sommeil hibernal est connu au point -d’être devenu proverbial et légendaire ; la marmotte, -par exemple, ou le loir et ses proches -parents, tels que le muscardin et le lérot.</p> - -<p>J’ai observé le sommeil hibernal du lérot et -du loir, ce qui ne présente guère de difficulté ; -mais une étude de ce sommeil ne me saurait -paraître plus suggestive et profitable qu’appliquée -à la chauve-souris ; engourdissement -dont aucun de nos mots ne peut rendre compte, -comportant des sensations ou même un anéantissement -total de sensations que nous sommes -fatalement impuissants à décrire, que le mystère -environne et pénètre, qui nous rejette -soudain très loin d’une créature que nous -avons vue et que nous verrons mieux encore -si voisine de nous !…</p> - -<hr /> - - -<p>Voici octobre.</p> - -<p>Bien que certains crépuscules soient encore -tièdes et longs, les insectes aériens qui les -hantaient en abondance quelques semaines -auparavant sont devenus soudain très rares ; les -hirondelles ont déjà compris — elles qui, pourtant, -peuvent chasser tout le jour et cueillir des -proies au ras du sol — qu’il était grand temps -d’aller s’enquérir aux pays du soleil d’une pitance -plus substantielle.</p> - -<p>Un peu comme elles, on voit alors les -chauves-souris tenter de se rassembler ; elles -sortent des nids bien plus tôt qu’en plein été -et, tout en voletant dans les derniers rayons du -soleil, il semble qu’à petits cris elles s’appellent -et se concertent.</p> - -<p>Pourquoi sortent-elles des nids plus tôt qu’en -été ? Par « plus tôt » je ne signifie pas bien -entendu, ici, l’heure de ma montre, mais la -position du soleil dans le ciel. Peut-être -parce que la lumière diffuse de l’astre offusque -moins, en cette saison tardive, leurs faibles -yeux ; peut-être parce que les derniers insectes -volants ne sont guère nocturnes ni même crépusculaires ; -peut-être parce que l’instinct des -chauves-souris les avertit qu’un abaissement -de la température est prochain et qu’il n’y a -pas de temps à perdre pour regagner en troupe, -comme elles se plaisent en général à le faire, -leurs quartiers d’hiver.</p> - -<p>En tout cas, les voici dansant presque sur -place, par petits ballets de huit à quinze sujets ; -puis deux, trois ou quatre de ces ballets se -confondent en un seul qui, presque aussitôt, -prend son vol dans une direction pour nous -mystérieuse, mais assurément bien connue -des minuscules danseurs ; quelquefois deux ou -trois couples, ou plus, continuent à voleter au -même endroit ; ou bien ils vont se mêler à un -autre bal : des indésirables, des étourdis qui -se sont trompés de bande, qui ont oublié, -parmi les joies de l’amour et du mariage, -l’endroit précis du rendez-vous que leur tribu -s’était fixé pour l’approche des mauvais jours. -Mais, bientôt, tout s’arrange ; si nous ne retrouvons -pas les nôtres ce soir, ce sera pour -demain ! Et, dès ce soir-ci, où j’ai vu des -bals quasi diurnes de chauves-souris s’organiser, -je sais que, demain, quantité de nids -estivaux seront vides.</p> - -<p>Ils ne le seront pas, ils ne le resteront pas -tous. Les chauves-souris européennes préfèrent -habiter en société leur palais d’hiver, y -sommeiller en s’y sentant les coudes serrés, -mais ce n’est pas là une règle dont les exceptions -peuvent être raisonnablement rangées au -nombre de celles dont on gifle les règles, sous -prétexte de les confirmer. L’intérêt de l’hibernation -en commun ne me semble pas tenir, -pour mes bestioles telles que je les ai déjà décrites -et éprouvées, à une cause autre que la -recherche instinctive d’un peu plus de chaleur -durant les moments glaciaux de l’hiver.</p> - -<p>Il se peut encore — c’est déjà moins sûr — que -certains couples vieillis et sentant la mort -prochaine désirent la communauté hiémale -pour pouvoir se remarier, en cas de décès de -l’un des conjoints, avec un mâle ou une femelle -de l’année précédente, qui aura sommeillé -près de lui jusqu’au retour des jours clairs ; -mais ici, étant donné tout ce que j’ai expérimenté -d’humanité dans ma bestiole, la particulière -tendresse des vieux mâles remariés -pour leurs nouvelles épouses, les gâteries -comme maternelles de la part des vieilles femelles -quand elles fonderont avec un jeune -mâle un gîte commun au printemps suivant, -j’aime mieux ne rien affirmer, craignant de ne -pouvoir empêcher mon imagination, non pas -de « transposer », ce dont je me méfie assez, -Dieu merci, mais de s’ébattre au hasard, et -ceci quand même un peu de vérité risquerait -de luire au bout du vagabondage.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>On peut compter que sur cent couples -de chauves-souris (observés dans le Lot-et-Garonne -et dans les Landes), vingt environ ne -vivent pas en communauté durant le sommeil -d’hiver. En ce cas, le petit garçon, la petite -fille ou les exceptionnels jumeaux partagent le -grand repos obscur et famélique de leurs parents -immédiats.</p> - -<p>Ces cas d’hibernation par famille et non pas -en communauté ne sauraient rien signifier à -mes yeux que des possibilités d’aristocratie -pour la race des homuncules volants : certains -possèdent un gîte dont la tiédeur ou la bonne -exposition les invite à supposer qu’ils n’ont pas -besoin, pour se réchauffer aux jours froids, -d’intrus ni de déplaisants contacts ; ils ne sont -pas désespérés à l’idée de pouvoir mourir en -dormant ; ils font confiance au présent et à -l’avenir ; ils sont entre eux, à trois ou quatre -seulement, du même sang ; néanmoins, ils se -font confiance réciproque et se suffisent, plus -ou moins chanceusement, à eux-mêmes.</p> - -<p>Je m’empresse d’ajouter que, dès les premiers -tiédissements des souffles aériens, l’enfant -ou les enfants, si le père et la mère vivent -toujours, sont expulsés du berceau natal, et -énergiquement conviés, des dents et des griffes, -à aller tenter ailleurs la vie des gentilshommes -de fortune ou des belles aventurières.</p> - -<p>Je n’ai pu encore, et ne pourrai sans doute -plus jamais observer en personne ce qui -se passe dans ces fiefs comme inaliénables, -quand l’époux ou l’épouse meurt durant l’hiver. -J’ai néanmoins tout lieu de présumer que -la veuve chasse sa fille et garde son fils, au -moins quelques jours, pour le gâter de son -mieux et perfectionner son éducation en toutes -choses ; que le père met sans façon son fils à -la porte, mais retient sa fille comme une épouse -qui lui est due.</p> - -<p>Nous voici très près, une fois de plus, de -l’humanité, d’une humanité seigneuriale et pastorale, -biblique ou primitive, mais qui, somme -toute, ne date pas de plus de cinq mille ans -dans l’histoire des peuples dits civilisés, et qui -appartient à l’histoire contemporaine de diverses -races sauvages, d’ailleurs déclinantes.</p> - -<hr /> - - -<p>Celles des chauves-souris qui passent l’hiver -en société choisissent des gîtes abrités, obscurs -et aussi souterrains que possible ; les -caves et les grottes ont leur préférence, surtout -si les caves sont celles d’habitations abandonnées -et si les grottes sont à bonne distance -des lieux fréquentés par les hommes.</p> - -<p>Il faut remarquer l’appréhension que ces -bêtes ont de notre voisinage, quand s’approche -le temps de la longue torpeur, elles qui se -soucient tellement peu de nous et volent si -près de nos têtes dans la saison d’activité et -de chasse. Cela m’a surpris assez longtemps, -car bon nombre de nos carnassiers champêtres, -renards, bêtes puantes et autres éternels affamés -de moindre importance savent très bien -s’introduire dans les souterrains et les cavernes -pour s’y régaler de chauves-souris endormies ; -mais j’ai réfléchi par la suite que, si la présence -ou le voisinage humain éloigne ces carnassiers, -il en attire d’autres, notamment les -chats qui, gavés dans les villes par leurs amis -ou leurs amateurs, sont presque toujours, aux -champs, de très pauvres diables, condamnés -par leurs maîtres rustiques à gagner leur vie, -c’est-à-dire à payer leur place auprès de l’âtre -et l’offre de quelques os par des massacres -notoires de rats ou de souris ; et l’on conçoit -que le minet prenne peu garde à ce que la -souris soit volante ou non, lorsque la faim le -tenaille.</p> - -<p>J’en ai connu un, des plus misérables de sa -caste, qui, ayant découvert dans un recoin de -carrière abandonnée une compagnie de vingt-cinq -ou trente chauves-souris endormies, vécut -quelque temps de manière fortunée et fit preuve -d’une rare prévoyance en allant en croquer une -ou deux, mais non davantage, chaque jour… En -somme, à hiberner près de nous, la chauve-souris -n’aurait pas seulement à craindre des -risques égaux à ceux qu’elle court dans les -solitudes, mais bien pires, puisque nous serions -là, nous qui tuons les bêtes les plus innocentes -et les moins comestibles sans raison, pour le -plaisir, par sottise.</p> - -<p>J’ai marqué la préférence des chauves-souris -pour des repaires souterrains : c’est que les -variations de température y sont moindres et -que, d’autre part, l’humidité ne paraît guère -les intimider ni leur nuire.</p> - -<p>De ces repaires, il en est, au reste, de fort -ingénieux ou imprévus, mais dont l’examen -n’infirme en rien les goûts et les besoins que -j’ai signalés jusqu’ici. Durant les quatre années -qui précédèrent la guerre, il n’y eut pas d’hiver -que je n’allasse passer quelques semaines dans -la forêt landaise ; et, lors de ces séjours, -j’étais prié par un de mes amis d’aérer sa -demeure sylvestre, où il ne venait jamais en -pareille saison.</p> - -<p>Ce dernier détail n’avait pas dû échapper à -la perspicacité des chauves-souris du voisinage ; -car, un volet du premier étage se trouvant -endommagé dans un coin et présentant -là une ouverture, bon nombre d’elles s’étaient -empressées de s’installer pour les mauvais -jours entre les vitres et les contrevents ; mon -ami n’arrivait jamais avant le commencement -de juillet, regagnait régulièrement Paris dans -la dernière semaine de septembre, et la chambre -en question avait une autre fenêtre, ce qui -me permettait d’y faire entrer l’air et le soleil -sans déranger les dormeuses. Ainsi, désirant -tout ensemble tenir ma promesse et contenter -ma curiosité, je n’avais pas à sacrifier l’un de -ces louables sentiments à l’autre : et, durant -quatre hivers, je retrouvai mes bêtes en leur -heureux asile, un peu plus nombreuses chaque -fois : l’endroit était bon. La population de ce -paisible et silencieux hameau monta entre -1910-1911 et 1913-1914, de vingt-cinq petites -âmes à trente-six.</p> - -<p>Quel merveilleux poste d’observation le -hasard m’avait procuré là !</p> - -<p>Depuis lors, à un poste d’un autre genre, -mon ami a été pulvérisé par un obus, au point -qu’on a seulement recueilli de lui, m’a-t-on -raconté, d’informes débris de chair sanglante, — et -sa tête intacte, qui semblait sourire. -Si les yeux qui se rouvrent au delà de la -vie s’intéressent encore à de pauvres choses, -aux pensées, aux actes et aux écrits des attardés -de ce monde, puisse-t-il, le bel et brave -sous-lieutenant, me pardonner les impudents -locataires que je tolérais en son absence dans -sa maisonnette de joie et de bon accueil !</p> - -<p>Ces locataires, je ne les ai pas revus et ne -les reverrai jamais ; eux aussi sont partis -vers d’énigmatiques exils ; car la maisonnette -a été vendue, remise à neuf, agrandie, repeinte, -rechampie, bref, ornée de toutes les gentillesses -et commodités que peut concevoir la cervelle -d’un profiteur de la Grande Guerre.</p> - -<hr /> - - -<p>Émouvantes ou charmantes heures d’un -passé déjà lointain, et que notre mémoire ne -peut rejoindre sans traverser un affreux abîme -d’ombre, de boue et de sang ! C’est en hiver -que les sincères amoureux de la solitude en -apprécient surtout les charmes, parce qu’ils la -possèdent alors entièrement, déparée de ses -agréments faciles et, pour ainsi dire, nue. -Lorsque les arbres du boulevard Pasteur -avaient achevé de se dépouiller et que l’odeur -des marrons rôtis commençait à rôder le long -des trottoirs, le mal du pays me reprenait violemment, -dans ce Paris que j’aime bien pourtant -et que j’avais rallié depuis quelques jours -à peine. J’avais beau méditer mon plaisir de -revoir divers amis, réfléchir à mes obligations, -à mes travaux et à leur placement, à mes -devoirs et à mes intérêts, je sentais que, cette -fois encore, mes résolutions sages ne seraient -pas les plus fortes.</p> - -<p>Devant mes yeux clos ou grands ouverts, -les images irrésistibles dansaient. Je voyais -les flots de la « mer sauvage » bondir à l’assaut -des dunes, les arbres de la forêt se tordre en -gémissant, suppliciés. Je pensais à la bicoque -familière, bien abritée et perdue au seuil de -vingt lieues de désert forestier ; aux bons -pêcheurs de la rive habitée du lac m’apportant -deux fois par jour, quel que fût le temps, les -vivres et les lettres ; aux longues veillées près -d’immenses feux de corsier et de pommes de -pin, en compagnie de ma femme et de ma -sœur ; au bonheur de mes chats et de mes -chiens comme enivrés de leur liberté, de ce -qui leur semblait être d’aventureux et prodigieux -vagabondages ; aux interminables flâneries -studieuses parmi les mousses et les broussailles -où gîtent les bêtes, où naissent les -tardifs champignons des sables ; aux labeurs -fantaisistes et désintéressés… Déjà, j’entendais -les cloches de Soorts et de Capbreton confondre -les ondes de leurs angélus presque au-dessus -de ma tête, et les oiseaux aquatiques -ou marins pousser leurs cris aigres sur les -landes, et les corbeaux croasser, et les oiseaux -nocturnes hululer, chuinter, miauler, et bruire -la crécelle des pluies sur les briques du toit, -et retentir les grandes orgues des tempêtes ; -déjà je respirais, argument décisif, les prodigieux -concerts des parfums dans la forêt d’automne, -ces parfums qui étourdissent et exaltent, -flattent et déchirent, grisent comme les vins -mêmes des rêves, dès que le soleil, surnageant -au-dessus des brouillards, parvient à caresser -les taillis détrempés où pourrissent des choses -végétales et animales.</p> - -<p>« Et enfin », me disais-je, « n’ai-je pas -résolu de consacrer l’automne de mes jours à -l’étude de certaines bestioles ? N’est-ce point -sagesse encore, me sentant ici en proie à la -nostalgie et au dégoût de tout travail, que -j’aille là-bas tenter d’accroître le petit capital -d’observations que je compte utiliser plus -tard ?… »</p> - -<p>O chauves-souris gîtées dans la fenêtre de -mon ami, qui aurait pu alors pressentir qu’un -temps à peine plus long que celui de votre -ordinaire vie pouvait faire, parfois, certains -hommes vieillir si vite ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIVRE V<br /> -<span class="small">L’HIBERNATION ET AUTRES MISÈRES</span></h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>Je n’ai pas la prétention de contribuer au -progrès des sciences naturelles par des découvertes -sensationnelles et qui renverseraient -tout ce qui a été dit ou écrit en sujet semblable. -Mais je m’estimerais assez peu consciencieux, -si je ne déclarais hautement que nous -nous trouvons ici en face d’un champ sans -bornes dont toute parcelle est à défricher, et -que ce défrichement peut, en mainte occasion, -le recouvrir de beaucoup moins de bon blé que -de mauvaise herbe. L’observation est traîtresse -fatalement, même quand celui qui se passionne -pour de telles études possède de bons yeux et -une saine raison ; tout ce qui date de plus de -quatre-vingts ans peut être tenu, non pour de -l’histoire, mais pour de la pré-histoire ou de la -légende naturelle.</p> - -<p>Quand il s’agit de travaux officiels, les -œuvres se succèdent en renouvelant souvent -les erreurs des œuvres précédentes ; on y rencontre -parfois une réfutation, mais la mise en -disponibilité d’une observation hâtive ou de -seconde main est rarement remplacée par une -précision ou une exactitude. S’il était une -science qui ne doive point se fonder sur le -blanc et le noir incertains des livres et des rapports, -ce serait cependant celle qui fait de la -vie terrestre son objet ; or, il semble que l’on -ait oublié cela : une copieuse bibliographie au -début ou en fin de l’ouvrage, des références, -des renvois, des annotations et des citations, -et tout le monde, y compris l’auteur, est content.</p> - -<p>Les vrais maîtres eux-mêmes ont le tort de -ne point prendre garde que le champ qui s’offre -à leur activité est, comme je viens de le dire, -sans bornes. Ainsi, quand le magnifique Fabre -projeta, pour la première fois, d’inoubliables -éclairs dans les ténèbres du monde entomologique, -il n’en eut pas moins le tort de vouloir -trop embrasser ; de procéder de l’inconnu au -connaissable, par une méthode en somme scolastique ; -de s’occuper résolument de <i>tous</i> les -insectes de son <i>hermas</i> et non pas de quelques-uns -d’entre eux ; et aussi d’oublier que vérité -dans l’<i>hermas</i> de Sérignan pouvait quelquefois -être erreur au delà.</p> - -<p>En fait, son œuvre si neuve, si belle et si -pure, est déjà de la fable en maints passages, -et je sais quelques petits enfants des champs -qui se sont, par devers moi, inscrits avec raison -en faux contre diverses affirmations du -maître.</p> - -<p>Ma profonde dévotion pour les mérites de ce -prodigieux défricheur me fait écrire avec -regret de telles phrases. Je ne suis pas un savant -officiel et ne prétends pas à passer pour un savant -tout court ; mais mon devoir est de m’exprimer -de la sorte, désirant montrer combien -l’erreur est facile, même pour qui, peu ambitieux, -se borne à des faits minimes, constatés -expérimentalement durant des ans, et qui veut -rester hostile à tout ce qu’il s’est contenté de -lire ou d’entendre dire.</p> - -<p>Ainsi, un campement hivernal de chauves-souris -ne se serait pas fondé entre les volets -et les vitres de mon ami landais, que j’aurais -écrit sans hésiter ici, en lieu et place de cette -digression méthodologique : « Durant les trois -mois de la longue torpeur, l’attitude de repos -des chauves-souris est indifféremment l’allongée -ou la suspendue… » Erreur qui n’eût -pas eu, je l’accorde, grande importance dans -l’ordre du monde, qui n’eût pas éloigné ou -rapproché Sirius de nous, ni modifié le considérable -volume de l’étoile Canope. L’essentiel, -ici, est de marquer qu’en l’ordre d’études où je -me complais, j’ai failli me tromper de la meilleure -foi du monde pour une toute petite chose.</p> - -<hr /> - - -<p>C’est uniquement dans la position suspendue -que Noctu et ses pareilles savourent ou -subissent l’hivernale torpeur. Les crochets des -pattes, pouces ou ergots, savent profiter des -moindres aspérités de la pierre ou du bois pour -s’y fixer confortablement et maintenir la bête -en équilibre très stable. Les membranes alaires -s’accommodent de façon à voiler parfois -presque complètement le museau : le lit a ses -rideaux, en somme. Cependant, quand on va -observer le campement vers décembre, c’est-à-dire -environ deux mois après son occupation, -on constate sur le rebord pierreux de la fenêtre -quelques chauves-souris allongées le museau -entre leurs ailes, comme elles font quand elles -dorment pour une heure ou deux dans leur -nid d’été.</p> - -<p>Le nombre de ces irrégulières croît à mesure -que le temps passe ; elles sont douze sur vingt-cinq -au milieu d’avril 1911, alors que le printemps -commence à darder de chaleureuses -flèches sur le bois des volets et que de menus -frémissements agitent déjà celles de leurs -sœurs qui dormaient suspendues ; en moins de -vingt-quatre heures, l’éveil total se produit -pour celles-ci ; étirements d’ailes, dérouillement -des musculatures et des ossatures, reconnaissances, -pépiements et jacasseries ; si le -temps se maintient tiède et beau, comme il -advint en l’avril de 1911, les chauves-souris -qui dormaient suspendues le 13 au soir encore -sont toutes reparties le 15, dès le crépuscule, -à la conquête hasardeuse de l’amour et de la -subsistance. Celles qui dormaient allongées -continuent à ne bouger point.</p> - -<p>Un doute me vient ; j’ouvre les fenêtres, et -je m’aperçois alors qu’elles sont mortes.</p> - -<p>Mortes. Mortes et très fragilement momifiées. -L’apparence est sauve, aucune odeur de -putréfaction ne s’exhale ; mais, touchez la petite -chose et la voici qui s’émiette ou même se pulvérise -entre vos doigts ; le tissu des membranes -alaires n’est plus qu’une poudre aux -grains impalpables et l’on ne sait par quel -miracle demeurés cohérents ; il laisse contre -notre épiderme des traces grisâtres, luisantes -et givrées, analogues à celles qu’y feraient les -ailes maladroitement et brutalement saisies -d’un grand paon de nuit ou d’un sphinx tête-de-mort ; -chair, fibres et muscles ne sont également -plus que poussière et les os les plus -volumineux du minuscule organisme sont eux-mêmes -curieusement friables ; les ébrouements -et les battements d’ailes des survivantes -avant leur départ définitif suffisent souvent à -disperser ces restes et à les rayer du monde -visible.</p> - -<p>Comme s’éteint la lampe où manque l’huile, -c’est donc bien d’inanition, pour cause de -réserve graisseuse insuffisante, que ces chauves-souris -sont mortes, en des âges à coup sûr prématurés -souvent. Vieux et moins agiles dès -leur quatrième année, moins aptes aux acrobaties -de la crépusculaire chasse, il est évident -que les vieillards et les vieillardes de la race -sont les victimes désignées de l’hécatombe -hiémale ; mais, parmi les jeunes, il y a bon -nombre de malchanceuses et de malchanceux -qui partagent leur sort.</p> - -<p>J’imagine ce trépas avec un sentiment d’envie. -Hier encore la bête sommeillait profondément, -accrochée à du bois ou à de la pierre -comme un fruit à son rameau, comme une de -ces figues sombres dont elle a quelque peu -l’apparence en cette attitude ; la mort est venue -si doucement que la petite âme ne l’a pas -entendue marcher vers elle ; la chauve-souris -s’est détachée de son point d’accrochage ainsi -que fait, en sa maturité, le fruit du rameau, -mais pour d’autres raisons, et comme si la -nature qui lui fomente une si difficile vie lui -réservait en compensation une ordinaire mort -infiniment dépourvue de noires pensées et de -souffrances.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Nous avons vu les quelque vingt ou trente -minuscules sujets des ballets aériens s’enfuir à -l’approche du froid vers la demeure traditionnelle -de leur torpeur ; il se peut d’ailleurs -qu’en celle-ci d’autres vols de réfugiés amis -ou alliés les viennent rejoindre, si elle est -assez vaste et commode.</p> - -<p>Mais n’allons pas croire que l’emménagement -ait lieu sans grabuge et sans tumulte ; -dans ce phalanstère, les couples et leur enfant -veulent se loger côte à côte et se disputent les -meilleures places avec une véhémente âpreté ; -l’être humain qui observe de tels manèges avec -la discrétion et l’effacement nécessaires, se -trouve là en pays de connaissances, et n’a pas -besoin de beaucoup d’imagination pour se -rendre compte qu’en pareil cas il en irait exactement -de même, s’il s’agissait d’individualités -ou de groupements familiaux de son espèce.</p> - -<p>Les mâles échangent des horions et des -coups de dents, après des bousculades sans -nombre ; les femelles sont plus calmes, mais -affectent cet air pincé qu’on remarque chez -certaines dames voyageant en train de plaisir -vis-à-vis d’autres personnes de leur sexe ; les -jeunes, énervés, ont sommeil déjà ou ont encore -faim, se montrent turbulents et se font vertement -attraper par leurs parents. Il faut laisser -courir deux ou trois jours et deux ou trois -nuits avant que l’installation se stabilise et que -les suprêmes déshérités soient allés se suspendre, -en désespoir de cause, à la patte ou à -l’aile d’un camarade déjà profondément et confortablement -endormi.</p> - -<p>Il y a beaucoup à dire sur le sommeil qui -commence de la sorte. Il ne me paraît pas différer -essentiellement de celui, déjà signalé, des -marmottes, des loirs, lérots et muscardins, et -le tout est ici de nous garder des inexactitudes -et des erreurs qu’ont développées en assez bon -style, après Buffon, les observateurs de ces -bêtes. Buffon et ses respectueux disciples ont -maintes fois paru admettre que les mammifères -hibernants se transforment durant l’hibernation -en animaux à sang froid, n’ayant d’autre -température que celle de l’élément ambiant et -relégués pour l’occasion, en somme, au rang, -à l’échelon des batraciens, des poissons, des -reptiles.</p> - -<p>Ceci est une erreur, autant pour la chauve-souris -européenne que pour le loir.</p> - -<p>Écoutons l’Homme-aux-manchettes discourir -de celui-ci et du lérot :</p> - -<p>« Ces animaux ont si peu de chaleur intérieure -qu’elle n’excède guère celle de la température -de l’air. Lorsque la chaleur de l’air est, au thermomètre, -de dix degrés au-dessus de la congélation, -celle de ces animaux n’est aussi que de -dix degrés. Nous avons plongé la boule d’un -petit thermomètre dans le corps de plusieurs -lérots vivants ; la chaleur de l’intérieur de -leurs corps étoit à peu près égale à la température -de l’air ; quelquefois même le thermomètre -plongé, et, pour ainsi dire, appliqué sur -le cœur, a baissé d’un demi-degré ou d’un -degré, la température de l’air étant onze… »</p> - -<p>Voici le typique exemple de l’expérience -absurde, mal conçue, déplorablement exécutée. -Je ne la dénonce point par malignité, mais -parce que, devant le chaos persistant encore -des études où ils s’adonnent, beaucoup de très -remarquables spécialistes continuent à expérimenter -avec autant de négligence, ou à s’en -tenir aveuglément à la parole d’un illustre -précurseur, comme s’il y avait de leur part -infirmité, inconscience, ou pis encore : espoir -que leur public ou leur auditoire n’ira pas y -regarder de si près… Et Buffon a tout simplement -négligé que son loir ou son lérot était -mort, quand il introduisait dans « le corps et -même <i>contre le cœur</i> » de sa bestiole la boule -du petit thermomètre destiné à mesurer la -chaleur interne…</p> - -<p>Car, si la bestiole n’eût point été morte, comment -aurais-je pu, moi, mesurant sa chaleur -interne d’aussi inoffensive manière que je le -fais sur moi-même quand je doute de ma -santé, noter qu’elle se chiffre respectivement -chez le lérot et la noctuelle en état de torpeur -hivernale par 29 et 33 degrés centigrades, -température à peine inférieure d’un degré à -celle qui est la normale pour ces animaux -désengourdis ?</p> - -<hr /> - - -<p>Poursuivons. Parti d’une observation fausse, -Buffon en tire des déductions avec une logique -rigoureuse et vraiment digne d’un meilleur -sort :</p> - -<p>« Il n’est donc pas étonnant que ces animaux, -qui ont si peu de chaleur en comparaison -des autres [mammifères], tombent dans -l’engourdissement dès que cette petite quantité -de chaleur intérieure cesse d’être aidée par -la chaleur extérieure de l’air ; et cela arrive -lorsque le thermomètre n’est plus qu’à dix ou -onze degrés au-dessus de la congélation. C’est -là la vraie cause de l’engourdissement de ces -animaux, cause que l’on ignorait, et qui cependant -s’étend généralement sur tous les animaux -qui dorment pendant l’hiver : car nous -l’avons reconnue dans les loirs, dans les hérissons, -dans les chauves-souris ; et quoique nous -n’ayons pas eu l’occasion de l’éprouver sur la -marmotte, je suis persuadé qu’elle a le sang -froid comme les autres… »</p> - -<p>Je n’ai pas, moi non plus, observé sérieusement -la marmotte, mais je n’en proclame pas -moins que celle-ci a, tout autant que le loir -ou la chauve-souris, le sang chaud, en hiver -comme en été, à une différence d’un degré -près.</p> - -<p>Un peu plus loin, Buffon explique que l’engourdissement -des animaux hibernants dure -autant que la cause qui le produit et que celle-ci -est unique : le froid. Rappelons-nous qu’il -fixe à 10 ou 11 degrés « au-dessus de la congélation » -le point où la rigueur du temps -condamnerait les bestioles au sommeil et qu’il -compte en degrés Réaumur ; soyons généreux, -comptons en degrés centigrades ainsi qu’il est, -du reste, dans les usages de notre temps, mais -ne manquons point de noter qu’une température -de 4 ou 5 degrés au plus au-dessus de -zéro, c’est-à-dire assez rigoureuse, n’empêche -nullement le loir de gambader et la chauve-souris -de voleter. Entre avril à son début et -octobre à sa fin, ce froid, surtout au crépuscule, -n’est pas excessivement rare, même dans -le Midi ; je l’ai constaté le 20 septembre 1912 -au sommet de la petite montagne que les automobilistes -ont à franchir entre Orio et Zarauz, -en pays basque espagnol ; mais il ne parvint -pas à me transir au point de m’empêcher de -voir quantité de chauves-souris chassant dans -le ciel limpide et assombri, parmi les branches -de la forêt qui couronne la petite montagne.</p> - -<p>Ce n’est pas le froid, mais la faim qui contraint -la chauve-souris européenne à l’hibernation. -Dès que l’air du soir est déserté des seules -proies qui lui soient permises, elle n’a plus à -compter pour subsister que sur ses réserves -graisseuses et c’est afin d’épargner celles-ci -que sa race s’est instruite à s’immobiliser -durant les mois où la vie des insectes volants -est comme suspendue ; car tout mouvement est -cause de déperdition de combustible, de calorique ; -et il faut cependant, sous peine de mort -prématurée, que la dormeuse conserve sa température -à peu près fixe d’animal à sang chaud ; -nombreux sont les cas, nous l’avons vu, où elle -n’y parvient pas et succombe.</p> - -<p>On m’objectera que les loirs, dont l’alimentation -est à peu près la même que celle des -rats des champs et des écureuils, ne sauraient -invoquer la famine comme prétexte à leur -engourdissement hivernal. Mais il s’agit ici de -la chauve-souris et non du loir ; celui-ci est -un grand amateur de sommeil en toutes saisons ; -et, en revanche, bien différent en cela -de notre bestiole, si l’hiver se montre clément, -il s’éveille assez souvent et ne manque pas -d’aller alors prendre aux environs de son -repaire terreux, pierreux ou ligneux une collation -substantielle. Il n’est d’ailleurs jamais -plus gras qu’aux lendemains de la maturité et -de la chute des fruits, des graines, des faînes, -des noisettes, des pignes, des châtaignes, et -tout se passe comme s’il ne cherchait à acquérir cette -graisse que pour se livrer sans -crainte et sans remords à sa distraction favorite, -qui est de dormir le plus souvent et le -plus longtemps possible. Il est un hibernant -amateur, un épicurien qui sait organiser sa -vie selon ses goûts ; la chauve-souris subit -une rude et stricte nécessité. Il est paresseux ; -elle est une infirme et une indigente.</p> - -<p>Que de fois j’ai tenté d’imaginer les sensations -ou les sentiments qui pourraient en nous -correspondre à ceux qui précèdent, dominent, -suivent la torpeur absolue où la chauve-souris -est plongée pendant la moitié de son existence ! -Seul un homme atteint de catalepsie chronique -pourrait probablement avoir une idée exacte -de cet état qui n’est ni la vie ni la mort et que -ne traverse presque certainement aucune image -onirique.</p> - -<p>Si je parle ici d’images oniriques, c’est qu’il -est incontestable que, durant ses courts sommeils -estivaux, la bestiole rêve tout comme -un chien, un singe ou un homme : on voit alors -ses ailes frémir parfois, voluptueusement ou -coléreusement, on l’entend même prononcer -quelques mots en son langage embryonnaire ; -mais, durant la longue torpeur, rien de pareil -ne se produit jamais.</p> - -<p>Leur insensibilité est alors presque absolue ; -une piqûre ne provoque même pas un tressaillement ; -les battements du cœur ont la même -fréquence qu’à l’état de veille, mais leur intensité -est infiniment moindre, comme s’il y avait -là aussi une économie de carburant à réaliser. -Le mort seule, à son approche, semble les -ranimer pour quelques secondes, quand les -muscles de leurs pattes n’ont plus la force de -maintenir dans la position voulue les menus -crochets par quoi elles se suspendent ; j’ai -assisté à trois de ces agonies ; chaque fois, la -petite bête déploya ses membranes alaires et -les agita faiblement, comme pour tomber avec -plus de douceur ou enveloppée par elles dans -son naturel suaire.</p> - -<hr /> - - -<p>Je préfère ne pas tenter certaines expériences -cruelles, d’un intérêt d’ailleurs contestable, -et inscrire en lieu et place des observations -qu’elles auraient provoquées ici : « Je -ne sais et ne veux savoir ». Finissons-en avec -les observations de Buffon sur les bestioles -hibernantes et admettons qu’il ait été, pour -une fois, sérieusement informé, — ce que je -crois en la circonstance :</p> - -<p>« Lorsqu’ils (les loirs) sentent le froid, ils se -serrent et se mettent en boule pour offrir -moins de surface à l’air et <i>se conserver un peu -de chaleur</i> (!)… On les prend, on les tient, on -les roule sans qu’ils remuent, sans qu’ils -s’étendent ; rien ne peut les faire sortir de -leur engourdissement qu’une chaleur douce et -graduée ; ils meurent lorsqu’on les met tout à -fait près du feu ; il faut, pour les dégourdir, -les en approcher par degrés… »</p> - -<p>N’oublions pas qu’en pareil chapitre, Buffon -assimile aux loirs, aux lérots et aux muscardins, -les chauves-souris et les hérissons qu’il -connaît peu, et les marmottes qu’il professe -loyalement ne pas connaître. J’ai pris une fois -une chauve-souris engourdie dans le creux de -ma main et elle s’y est vaguement éveillée -pour y mourir. L’épreuve du feu me semble -superflue : Buffon doit avoir ici tout à fait -raison.</p> - -<p>Il suffit d’ausculter les endormies de l’hiver -ou de disséquer celles qu’a l’hiver endormies -éternellement, pour se rendre compte que -leur cœur, leurs poumons, leurs fibres, leurs -muscles et leurs os sont réduits à un état très -précaire, désespéré et comme inexistant. Chez -celles mêmes qui survivent, il saute aux yeux -que demeure tout juste assez de graisse et de -calorique pour leur permettre, à la première -chasse printanière, de compenser l’effort initial -par quelque butin ; en fait, la première sortie -est meurtrière presque autant que la torpeur -hiémale, et, entre le quinzième et le trentième -jour d’un mois d’avril normal, on -trouve sur le sol, inertes, des noctuelles qui -n’ont pas eu la force ou la chance de subir -victorieusement leur résurrection.</p> - -<p>Je crois ne pas m’être trop avancé en déclarant -dès le début de cette étude que les -chauves-souris européennes, condamnées à -mort, disparaîtraient à bref délai, dans une -vingtaine de mille années, — à moins qu’elles -aussi ne passent les mers, ne s’établissent -aux environs de la ligne équatoriale, et n’y -deviennent partiellement frugivores, comme -quelques-unes de leurs sœurs plus favorisées.</p> - -<p>Considérons un campement hivernal d’une -trentaine d’individus par exemple : sur ce -nombre, il ne saurait être compté moins de -neuf à sept couples anciens et plus de treize à -onze jeunes filles ou jeunes gens nés de -l’année, car, ainsi que j’aurai à le remettre en -lumière un peu plus loin, les jumeaux et les -triplets ne représentent dans la parturition des -chauves-souris que des cas presque aussi -exceptionnels que ceux qu’on constate dans la -façon dont se reproduit la race humaine ; -deux tiers des vieux couples passent de vie à -mort durant la torpeur ou aux premiers -instants de la résurrection ; soit six individus -qui, sur dix-huit, demeurent ; adjoignons-leur -les treize nouveaux, — bien généreusement -comptés, — auxquels ils ont pu donner -le jour pendant la belle saison précédente, et -voici, total fait, un clan hivernal de trente âmes -qui passerait en un an à vingt (au grand maximum), -s’il n’était renforcé, à cause de sa commodité -et de ses agréments, par des colonies, -par des réfugiés ou des métèques, provenant -de clans voisins et également décimés.</p> - -<p>Je crois maintenant pouvoir insinuer qu’il -se passera même pas vingt mille ans avant -que les diverses races de petites chauves-souris -européennes qui ne se seront pas expatriées, -aillent rejoindre celles des poules -qui avaient des dents.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>La constitution défectueuse de la chauve-souris -n’est pas la seule cause qui doive provoquer -son anéantissement ou son exil prochain ; -une autre cause existe : la diminution des insectes -ailés et estivaux dans les pays de vieille -civilisation, et leur incapacité presque totale à -s’accommoder comme séjour d’une ville telle -que Paris, par exemple.</p> - -<p>Il y aurait, sur la faune entomologique de -Paris, une bien curieuse étude à faire, — une -de ces études « poussées et complètes » qu’il -est si facile de perpétrer sans beaucoup de -dérangement. Combien en effet retrouverions-nous -en cette ville des insectes que nous -offre, à chaque pas, la banlieue, dès qu’elle -consent à devenir à peu près campagne ? Infiniment -peu. Je ne nie point l’existence ici des -poux, des puces, des punaises ; mais ce sont là, -tout compte fait, des animaux domestiques. -J’ai personnellement éprouvé l’existence des -mites dans les divers appartements parisiens où -m’a promené la vie. Un ami m’a montré, il y -a quelque temps, sous une pierre de son évier, -une nichée de cancrelats bien florissante, ma -foi ! Un autre, dans un restaurant antique et -familier de Montmartre où il m’avait emmené -un soir, m’a demandé :</p> - -<p>— Tu entends ton personnage ?</p> - -<p>Et j’ai entendu, en effet, dans la cuisine, -sinon Grillon, mon personnage, du moins son -cousin du foyer qui semblait faire de son -mieux pour me souhaiter la bienvenue…</p> - -<p>Je me rappelle également que, durant les -étés qui précédèrent celui où commença la -guerre, des arbres dénommés vernis du Japon -et nouvellement transplantés dans la pépinière -du Luxembourg servirent de prétexte à la -naturalisation parisienne de quelques beaux -bombyx nocturnes qui venaient agoniser contre -les lampes à arc du boulevard Saint-Michel. -Les vernis du Japon peuplaient la pépinière -du Luxembourg ; de jeunes seigneurs japonais -fréquentaient assidûment les tavernes proches -et reconnaissaient des compatriotes dans ces -papillons, grisâtres et dorés, adorablement -lunulés, que martyrisaient volontiers les -consommateurs des terrasses latines.</p> - -<p>Quelques papillons japonais durant deux ou -trois étés, quelques papillons nationaux parfaitement -égarés sur les parterres des Tuileries -ou du Luxembourg, quelques bêtes à Bon-Dieu -et quelques hannetons particulièrement -étourdis, tels sont, avec les animaux « domestiques » -signalés plus haut, les seuls insectes -dont j’ai constaté la présence dans Paris depuis -le temps que j’y habite ou fréquente, et dont -j’aime autant ne plus spécifier exactement la -durée.</p> - -<p>Chers vieux Parisiens, qui avez des insectes -une peur un peu niaise, et que tant de -toutes petites filles campagnardes n’ont jamais -éprouvée, comme je comprends à cette heure -votre amour pour les oiseaux, embusqués -ailés de vos bois suburbains, de vos jardins et -de vos squares ! Ceux-ci vous gardent de -ceux-là. Les palombes ou ramiers, les merles, -les pinsons, les moineaux et même quelques -menus grimpeurs qui ont eu la bonne idée -d’élire domicile près de vous, suppriment -régulièrement chaque année les vers de vos -pelouses et de vos bosquets, picorent les -mouches contre vos fenêtres, leurs larves dans -le fumier des rues ou des écuries, et imposent, -en moins d’un lustre, aux lépidoptères métèques -l’envie, si plaisants et sympathiques -qu’ils soient, de rentrer dans leur pays où la -vie doit avoir décidément plus de charme pour -eux.</p> - -<p>Non, ce n’est pas en vain que j’ai traité un -peu plus haut les oiseaux parisiens d’« embusqués » : -une seule chose m’étonne, c’est -que cette race ailée soit si lente à comprendre -et que tous les oiseaux n’habitent pas les -grandes villes ou leurs environs ; comment -nier qu’un peu de ce que nous dénommons -intelligence s’adjoigne parfois, chez certains -animaux d’une même espèce, à l’instinct, -quand nous voyons des oiseaux migrateurs et -d’un caractère plutôt farouche — je pense aux -ramiers et aux palombes — s’immobilisant -devant le palais du Sénat, y faisant souche, et -se dégoûtant dès lors à jamais des voyages et -et de l’aventure ? Ils ont compris, autant -qu’homme pourrait comprendre, et ceci en -moins de deux générations, la vie qui les y -attend : ne plus chasser que pour le plaisir, -garder la certitude d’une nourriture abondante -grâce à la proximité innombrable des -bipèdes et des quadrupèdes d’en bas ; en -arriver très vite à ne plus craindre, si délectable -et gras qu’on soit, l’arme à feu ou le -piège d’un individu avide, gourmand ou -gourmet…</p> - -<p>J’aime beaucoup ces braves oiseaux policés, -civilisés et devenus en quelque sorte des -fonctionnaires ; les hommes n’ont peut-être pas -encore compris, eux ; mais les volatiles du -Luxembourg et des Tuileries savent très bien -qu’ils protègent avec plaisir leurs voisins -intelligents de diverses vermines, qu’ils sont -en outre plaisants à voir, qu’on les nomme -dans des romances, que les midinettes et eux -sont à peu près du même sang, et que, comme -gages de ces mérites, on leur garantit la -sécurité et la subsistance.</p> - -<p>Exclusivement insectivore, Noctu ne peut -guère rivaliser avec ces parvenus, chasseurs -diurnes et amateurs de rarissimes proies vivantes, -pourvus de becs adroits, d’ailes commodes -et d’une puissance de vision que nous -avons peine à imaginer, nous autres hommes. -Voilà pourquoi les chauves-souris désertent le -cœur de Paris, où le ciel est vide de ce qui -motive leur promenade quotidienne. Une -seule fois, au soleil couchant, en ai-je vu un -couple voletant le long de la façade du Louvre -et semblant inscrire un incertain grimoire sur -ces murs illustres, d’une teinte dorée et -chaude comme celle des antiques parchemins ; -une seule fois, dis-je, et je le regrette, car -les bestioles faisaient très bien dans le paysage. -Quelles raisons les avaient égarées là ? A tout -hasard, je signale que ceci se passait en -mai 1910, que, durant l’hiver, la Seine avait -débordé d’une façon inoubliable encore, et -que les eaux déchaînées avaient parfaitement -pu transporter, sur les berges les plus centrales, -divers germes campagnards d’insectes -volants dont le printemps provoquait l’avènement -aérien à l’endroit où il les trouvait.</p> - -<hr /> - - -<p>La présence de l’eau, surtout stagnante ou -peu pure, donnant lieu à l’occasion ou à la -possibilité de nombreuses petites vies ailées, -il n’y a, en tout cas, rien d’étonnant à ce que -les chauves-souris se montrent assez volontiers -à la périphérie de la capitale, survolent certains -coins des fortifs et divers endroits du Bois. -Mais, il n’y a pas si longtemps, elles se montraient -bien autrement parisiennes, nichaient -peut-être même, en hiver et en été, dans les -greniers ou les caves des actuels arrondissements -centraux.</p> - -<p>Entre bien d’autres témoignages, qu’il me -suffise de citer l’histoire où le déplorable -Restif de la Bretonne rapporte, avec une réelle -admiration pour ses mérites de plaisantin, -comment il trouva des chauves-souris dans sa -mansarde et s’empressa d’aller les cacher dans -le lit d’une demoiselle des environs de « la -Nouvelle Halle », ou Halle-aux-Blés, sinon -en un lieu plus justement décrié encore. A -l’époque, le taudis où gîtait Restif était situé -dans une partie de la rue de La Harpe qui -depuis lors a été démolie ; il nous apprend -même qu’il venait de quitter, pour ce nouveau -domicile, la rue des Rats… J’ignore où -celle-ci se trouvait ; il y a probablement toujours, -sur son emplacement, des représentants -de la gent à qui elle devait sa dénomination -charmante ; mais, ce qui est plus sûr encore, -c’est que depuis beau temps la rue de La Harpe -n’offre plus de gîtes hibernaux ou de nids aux -chauves-souris.</p> - -<p>Le voisinage de l’eau n’est pas seul, en -effet, à provoquer d’abondantes éclosions d’insectes ; -la présence de la saleté, de l’ordure et -de la putréfaction, toutes choses dont l’eau -passe en un certain sens pour être l’ennemie, -est, elle aussi, indispensable à l’existence -de quantité d’insectes qui sont, à leur tour, -indispensables à la subsistance de Noctu.</p> - -<p>Je ne voudrais point jeter, par de tels détails, -un nouveau discrédit sur les insectes, qui -inspirent à tant de gens des sentiments de -répulsion ou de terreur si peu justifiés ; la plupart -des insectes coprophages ne le sont qu’à -l’état larvaire ; et, pour ce qui est des autres -insectes, — les plus nombreux, — je souhaite -à beaucoup de mes semblables d’être aussi -propres que les fourmis, aussi sobres que les -cigales, aussi gourmets que les grillons.</p> - -<p>Quant à Noctu… Mais elle a été trop diffamée, -et sous des prétextes trop divers pour -que je ne préfère pas consacrer à sa réhabilitation -une plaidoirie véritable, serrée, précise et -qui se tienne. Il est incontestable que son exil -champêtre désormais presque absolu est dû -aux progrès de l’hygiène et de la propreté dans -beaucoup de grandes villes ; on peut même -assurer que la présence en foule des chauves-souris, -le soir, dans les rues d’agglomérations -assez importantes, indique des habitations -dépourvues du confort moderne, un service de -la voirie défectueux et une négligente ou incapable -municipalité. D’ailleurs l’absence de -Noctu dans Paris ne prouve pas davantage le -goût de la bête pour des endroits malpropres -que la parfaite propreté de la ville. Nous savons, -hélas ! qu’il y a beaucoup à faire encore avant -que toutes les masures du genre de celles où -habitait Restif soient démolies, même en des -quartiers centraux. Et enfin, traitera-t-on de -répugnant personnage le brave pêcheur qui se -régalera d’une friture capturée aux endroits -où le poisson mord le mieux, notamment aux -orifices sordides des égouts ?</p> - -<p>Noctu chasse, elle aussi, où elle a le plus -de chances de se régaler. Que les villes -se décongestionnent, que les vies humaines -s’étalent au lieu de se superposer à mesure -que s’accroîtront la facilité et la rapidité des -moyens de transport, que les pays de civilisation -ancienne, comme le nôtre, tendent à -devenir d’immenses cités clairsemées, et la -nourriture ailée deviendra de plus en plus rare -pour les chauves-souris sous notre ciel européen.</p> - -<p>Comme pour donner un éclatant démenti à -tout ce que je viens d’écrire, un bijou vivant, -de la grosseur d’un grain de riz, mais couleur -d’émeraude, un minuscule coléoptère dont -j’ignore parfaitement le nom, vient de se poser -sur la feuille même où ma plume court. Le -crépuscule tombe sur ma calme rue parisienne. -Le petit insecte hésite un instant, puis soulève -peu à peu ses élytres, méthodiquement, et -reprend son vol par la fenêtre ouverte à ce qui -demeure de lumière… Des moineaux piaillent -sur le trottoir.</p> - -<p>Encore un qui n’engraissera pas les chauves-souris -et qui risque fort néanmoins de périr -sans laisser de descendance !</p> - -<hr /> - - -<p>(Ceci est un paragraphe ajouté après coup -au présent chapitre…)</p> - -<p>Je venais de le terminer, ou plutôt croyais-je -l’avoir terminé, en juillet 1921, quand je -rencontrai un beau matin Jean Giraudoux ; -nous en arrivâmes à parler de mon personnage.</p> - -<p>— C’est gentil, les chauves-souris, me dit -ce camarade charmant… Sais-tu que je les -entends, chaque soir, pousser leurs petits cris -dans le jardin qu’il y a sous mes fenêtres ?</p> - -<p>— A Bellac ? lui demandai-je.</p> - -<p>— Non. A Paris.</p> - -<p>Je pensai un instant que ce poète avait dû -prendre pour de petits cris de chauves-souris -les pépiements d’un pinson ou d’un moineau -rêvant. Puis, fort troublé, comme il est facile -de le comprendre, — car il persistait dans son -affirmation, — je ne lui dissimulai point que -j’inscrirais en note dans mon livre le renseignement -qu’il venait de me donner, que je -citerais son nom…</p> - -<p>— Et tu ne t’en prendras qu’à toi, ajoutai-je, -non sans férocité.</p> - -<p>Je résolus néanmoins d’en avoir le cœur net ; -et voici ce que j’ai constaté, dès le lendemain : -des vols de chauves-souris, d’ailleurs médiocrement -importants, passent en effet sur Paris -en juillet, août et septembre, mais non point -aux heures crépusculaires ; il faut que la redoutable -concurrence avec les oiseaux n’ait plus à -s’exercer et que les globes électriques créent, -à la nuit pleine, un crépuscule factice dans -lequel tourbillonnent des phalènes, des moucherons -et autres bestioles affamées de lumière ; -ici, les éclairages intenses jouent rôle de pièges -que l’homme — oh ! bien sans le vouloir, -évidemment… — aurait tendus en faveur des -chauves-souris. Il est à croire que le bruit de -cet heureux état de choses, de cette aubaine -imprévue s’est répandu, surtout cette année, -parmi les citoyens du petit peuple ailé et velu -de la banlieue, et que les plus résolus et les plus -misérables d’entre eux n’ont point balancé à -venir, au prix de mille peines et probablement -par étapes, chercher fortune nocturnement dans -les endroits bien éclairés de la capitale.</p> - -<p>Je dis : surtout cette année, parce qu’il faut -bien convenir qu’elle fut singulière par sa -chaleur et sa sécheresse, comme l’an 1910 le -fut par l’abondance de ses eaux. Apollon -déchaîné a pris sur nos naïades vieillies une -revanche éclatante, et, dans l’une de ces -victoires comme dans l’autre, l’équilibre et -l’évolution coutumiers des naissances animales -ou végétales ont été à coup sûr légèrement -bouleversés : durant que j’ajoute ces lignes à -ce chapitre, les marronniers des boulevards, -dont les feuilles étaient tombées cet été, ont -hasardé dès septembre d’imprévues floraisons -et de nouvelles feuilles ; voici octobre, et les -journaux annoncent que, dans certaines régions -françaises, la race des hannetons s’y est trompée, -qu’on en ouït qui bourdonnent le soir -autour des frondaisons intempestives ; dès lors, -quoi d’étonnant que, des berges de La Seine ou -des bassins des squares parisiens, se soit -élevée hors de saison une génération supplémentaire -de vies ailées, pâture inespérée pour -Noctu et bénie d’elle ?</p> - -<p>Je dois dire aussi que, jusqu’ici, je ne -m’étais jamais trouvé à Paris en août ou du -moins n’avais fait que traverser cette ville -à pareille époque. Puisse cet aveu montrer -les difficultés de l’observation dans les -études naturelles, et combien celui qui s’y -adonne serait présomptueux de croire qu’il a -tout dit, et de s’estimer exempt d’erreurs. La -vérité est comme un bloc dissociable à l’infini -et dont chaque parcelle demeure souvent -étrangement obscure, quelque scrupule que -l’analyste ait apporté à son labeur.</p> - -<p><i>Méthodiquement</i>, je ne puis donc affirmer -qu’en l’août de l’an dernier, qu’en l’août de -l’an prochain, il y a eu et il y aura des expéditions -<i>nocturnes</i> de chauves-souris, du genre -de celles que j’ai constatées cet août-ci en -divers endroits de la capitale ; mais je crois -pouvoir affirmer que tout ce que j’ai dit précédemment -reste exact, que les chauves-souris -ne nichent plus et n’hibernent plus dans -Paris, que la chasse <i>crépusculaire</i> leur est -demeurée ici, cette année, interdite en plein -été comme au printemps.</p> - -<p>Que l’on comprenne bien la situation : en -août, les petits sont élevés, capables de voler -de leurs propres ailes et de gagner leur vie ; -l’existence familiale au creux du vieux mur et -du vieil arbre ne s’impose plus, du moins -régulièrement, même pour les époux. Il est -tout naturel, il est même logique que ceux-ci -renoncent aux douceurs du <i lang="en" xml:lang="en">home</i>, puisque la -vie est dure « et qu’il y a à faire ailleurs »…</p> - -<p>Notons ou rappelons en outre que, même -aux champs, il est des veufs ou des veuves -qui, durant la saison chaude, vivent en parfaits -vagabonds, gîtant où ils se trouvent, à la -première branche venue, à la belle étoile ; celles -des chauves-souris que j’ai vues à Paris étaient -peut-être de cette caste, ou représentaient des -fragments de ménages dissociés parce qu’ils se -trouvaient sans travail dans leur pays : pays -lointain d’au moins dix kilomètres, donc assez -lointain pour que la fatigue nous conseille de -n’y point retourner quotidiennement et de loger -à l’hôtel en attendant l’heure des globes électriques, — à -l’hôtel, c’est-à-dire dans le clocher -d’une église ou parmi les branches du jardin -qui est sous les fenêtres de mon ami Jean.</p> - -<p>Ami Jean, loin de te dédier ici une note -comminatoire, tu vois, je te fais amende honorable. -Tu n’as pas rêvé ni entendu un pinson -rêvant et, sans le savoir, tu m’as rendu un -grand service : celui de me fournir une transition -plus heureuse que je ne l’eusse pu rêver -aux propos qui suivront ceux-ci.</p> - -<p>Ce que j’ai appris là montre en effet que -Noctu, promeneuse et travailleuse « entre -chien et loup » aux champs, au village, dans -les petites villes et même dans la plupart des -grandes, sait, dans Paris, s’adapter au noctambulisme, -au repos en des gîtes de fortune, -qu’elle profite de cette lumière artificielle qui -n’intéresse pas les animaux domestiques, qui -terrorise les fauves grands ou petits et dont les -oiseaux diurnes ou nocturnes les plus voraces -n’ont que faire. Changer ses mœurs selon sa -condition ou son rang, ses genres de travaux et -ses modes de gagne-pain, selon les latitudes, les -heures et les jours, voilà, me semble-t-il, qui, -plus encore que les organes artificiels, l’intelligence -ou la raison, caractérise et distingue -l’hôte le plus encombrant de la planète Terre : -l’homme. Or, comme il avait été dans mon -plan, dès le début, de bien marquer à présent -le cousinage de l’homuncule-volant et de -l’homme.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIVRE VI<br /> -<span class="small">NOCTU DIFFAMÉE ET RÉHABILITÉE</span></h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>Si la fantaisie me prenait ici de relire divers -anciens, et notamment Pline le naturaliste, je -pourrais probablement rapporter que le foie de -la chauve-souris desséché et mis en poudre est -un électuaire certain contre la toux et les maux -de dents, — ou quelque chose d’approchant. -Qu’on se garde bien, au reste, de croire que -je me gausse du vieux Pline en m’exprimant -de la sorte. Ses livres d’il y a deux mille ans -nous font sourire, mais que diront des nôtres -les savants, officiels ou non, dans deux cents -ans ? Dans deux cents ans ou moins, car ce -que quelques nigauds appellent couramment -le progrès va si vite en notre temps, qu’il court -maintes fois trop fort, risquant ainsi de sortir -de sa voie logique. Et j’ajoute que les remèdes -de Pline avaient du moins le mérite d’être inoffensifs, -si dégoûtants qu’ils nous paraissent -parfois. On ne saurait jurer que l’innocuité des -préparations pharmaceutiques dont le suffrage -universel tolère la préconisation dans les grands -quotidiens est égale à la leur.</p> - -<p>Si je voulais montrer ici quelque érudition -je passerais en revue tous les auteurs qui ont -parlé de mon homuncule-volant, depuis que -l’humanité a cru nécessaire d’inventer l’écriture. -Je me contenterai d’en citer deux, non -point que je trouve à leurs dires le moindre -intérêt en ce sujet ; mais, puisque j’ai pris -parti contre les méthodes qu’emploient trop -souvent les spécialistes des sciences naturelles, -et surtout contre les excès de l’information de -seconde main ou livresque, je m’en voudrais -de négliger un détail qui prouve que le mal est -excusable, en ce sens qu’il ne date pas d’hier.</p> - -<p>Aristote de Stagire, qui ne saurait passer -pour un farceur, affirme en substance dans -l’<i>Histoire des animaux</i> que les tourterelles -(trugones) n’aiment pas de fréquenter durant -le jour les lieux que mes personnages hantent -le soir. En conséquence de quoi, à peu près -cinq cents ans plus tard, Oppien d’Anazarbe -(ou d’Apamée), dans le premier chant de ses -<i>Cynégétiques</i>, conseille aux chasseurs friands -de tourterelles de ne point perdre leur temps -en des bosquets où les chauves-souris sont -fréquentes quand la nuit tombe, « parce que -l’oiseau cher à Aphrodite s’écarte des asiles de -<i>l’oiseau</i> mortuaire et sinistre »…</p> - -<p>Il existe mieux, pour un homme gourmand -de gibier, que la chair des tourterelles ; je ne -dédaigne cependant pas celle-ci, et, surtout -j’aime la science, ou l’art, qu’Oppien célébra -en vers à la fois ailés et solides, délicieusement -purs et archaïques pour son temps. Mais -force m’est de confesser que, durant quatre -années de suite, chassant la tourterelle près -d’Hossegor, j’ai toujours loué à la municipalité -la même place de chasse, selon la coutume -locale, et que ladite place était sise aux abords -d’un bas-fond marécageux, survolé par des -nuages de moustiques et d’autres bestioles — ce -qui était cause que, dès le crépuscule, l’endroit -devenait comme le rendez-vous de toutes -les chauves-souris du canton. C’était pourtant -l’heure où nous rentrions, mes amis et moi, -avec des carniers, ma foi, bien honorablement -garnis en général.</p> - -<p>Mais, après tout, j’ai peut-être tort quand -j’accuse Aristote d’avoir répété ce que lui -racontaient les bonnes gens de son époque, et -Oppien d’avoir pris dans ses lectures son autorité -ès-sciences cynégétiques. Il est possible -que, depuis vingt siècles, un accord se soit -établi entre chauves-souris et tourterelles, lesquelles -avaient des raisons de se détester aux -temps où mes vieux auteurs parlaient d’elles -comme je viens de l’expliquer.</p> - -<p>Il se peut encore, conformément à un principe -un peu plus haut rappelé à propos de -Fabre de Sérignan, que vérité à Stagire, à -Apamée ou à Anazarbe, soit erreur en Gascogne…</p> - -<hr /> - - -<p>Jusqu’ici, nous n’avons néanmoins vu Noctu -sérieusement accusée que d’être un « oiseau » -mortuaire et sinistre, digne d’être voué à -l’exécration des hommes qui chassent un des -oiseaux chers à Vénus, un de ceux, (bien -ennuyeux quand on en possède quantité sur -son toit ou dans ses volières), qui ne savent -s’exprimer que par roucoulements.</p> - -<p><i>Mortuaire et sinistre.</i> Là commence véritablement -le débat que je me propose d’élucider -et où je voudrais bien exposer mon avis avec -brièveté et modestie. Les épithètes injustes et -désavantageuses que l’antiquité défaillante -infligeait déjà à Noctu, n’ont nullement été -endommagées ou submergées par les houles -des invasions et les remous des siècles ; elles -me représentent des bateaux, — au sens familier -du mot, — qui ont tenu bon contre ces -houles et ces remous.</p> - -<p>Dès le moyen âge, « l’oiseau » mortuaire et -sinistre devint la monture obligatoire des sorcières. -Mais, plutôt que d’entreprendre ici un -développement de puérilités historiques dépourvu -d’intérêt pour les amis des chauves-souris, -aussi bien que pour les gens qui sont -effrayés par elles, je préfère rapporter quelques -exemples de ce qui m’a été conté à leur propos -depuis le temps où j’ai été capable d’entendre -et de comprendre. Je ne parlerai que de mes -interlocutrices ou de mes interlocuteurs sincères -et sûrs de pouvoir jurer devant Dieu -qu’ils n’inventaient rien.</p> - -<p>Or, nous vivions déjà au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>La vieille Gibracque habitait sur la route du -cimetière, à cinq cents mètres au nord du jardin -du vieux Pile. Les voisins prétendaient -qu’elle descendait d’une génération de sorcières, -et je me serais bien gardé de contredire -à cela, parce que je n’avais pas quinze ans, -qu’elle en avait quatre-vingt-dix à peine, et -qu’elle commençait à croire à ses propres -contes dans le moment où, sans rire d’eux et -sans les nier, je me plaisais à en discuter avec -moi-même critiquement. Je connus ainsi que -le ciel, en plein jour, était plein d’énormes -chauves-souris, invisibles à cause de leur couleur -de ciel et de soleil, et que c’étaient celles-là -qu’employaient les sorcières pour aller de -nuit retrouver leurs pareilles en tel ou tel lieu -sinistre et décrié. Quant aux chauves-souris que -voyaient les yeux du commun des hommes au -crépuscule, elles n’étaient que les ombres -diminuées des véritables chauves-souris à -l’usage des sorcières, et qui sont, elles, couleur -de soleil et de ciel.</p> - -<p>Les opinions de la Gibracque avaient du -moins le mérite de quelque fantaisie, de quelque -poésie. J’en connais bien d’autres aussi peu -justifiées et infiniment plus prosaïques : ainsi, -dans la Mayenne, la chauve-souris passe pour -n’aimer à voler tout près de nos têtes que dans -le dessein bien arrêté de nous donner des -poux ; le pire, c’est qu’il arrive parfois à la -malheureuse bestiole, par suite d’une glissade -aérienne maladroite, de s’accrocher à une chevelure -féminine, et cela signifie alors, non -plus seulement intention d’infliger aux crânes -humains de sordides parasites, mais, selon les -villages, amoureux désastres pour la victime -de l’agression, ou mort dans l’année.</p> - -<p>La mort n’a pas nécessairement lieu dans -l’année pour la victime de l’agression, mais -elle survient, en général, pour la chauve-souris, -dans la minute.</p> - -<p>Un peu plus à l’ouest, dans la Bretagne non -encore bretonnante, dans la Bretagne des -« Gallos », j’ai entendu, à Dol, un mécanicien -de la marine en retraite me raconter que les -vampires des contrées équatoriales n’étaient -rien, au point de vue de la malfaisance, en -comparaison avec les chauves-souris de chez -nous, « auxquelles nous n’attribuons pas d’importance -parce qu’elles sont toutes petites, -mais qui ne s’en attaquent pas moins aux -hommes lorsqu’ils ont l’imprudence de dormir -les fenêtres ouvertes… » Il ajoutait qu’elles ne -tiraient évidemment pas beaucoup de sang de -nous et que nous ne nous en apercevions pas, — justement -à cause de leur peu d’importance, — mais -que leurs visites nocturnes, ces -bêtes étant venimeuses, nous valaient des -boutons, des clous, et autres vilaineries… Le -bonhomme était atteint de furonculose et surtout -d’un penchant à la bistouille qui provoquèrent -sa mort peu après. Encore un crime à -l’actif des chauves-souris !</p> - -<p>Dans les Landes, j’ai appris d’un aubergiste -dont l’établissement est situé au bord d’un -étang (plutôt herbu et vaseux) d’eau douce, -que c’étaient des ailes des chauves-souris que -tombent les « microbes », — cet homme n’est -pas dénué de culture et lit le journal, — les -microbes qui donnent les mauvaises fièvres à -sa petite famille et à lui. Voici donc Noctu, -avide de détruire les causes du paludisme, qui -devient néanmoins responsable de ce fléau !</p> - -<hr /> - - -<p>L’instruction primaire obligatoire, ou considérée -comme obligatoire, a pourtant révélé -aux masses urbaines ou rurales que la chauve-souris -est un insectivore et qu’il est peu recommandable -de crucifier cet animal non seulement -inoffensif mais utile, sur les portes des -granges ou en d’autres lieux. Le même enseignement -a révélé également à la foule l’existence -des microbes, mais voyez donc un peu -où la foule va les nicher et de quelle façon elle -comprend qu’il faut contre eux se mettre en -garde ! Ici n’est pas le lieu de critiquer une -méthode d’éducation qui fait presque uniquement -appel à la mémoire, et néglige le raisonnement, -à quoi son incohérence même la rend -inapte ; et, d’ailleurs, l’instruction primaire -obligatoire aurait-elle seulement fait passer de -mode la crucifixion des chauves-souris, que ce -serait déjà un résultat devant lequel je m’inclinerais -volontiers.</p> - -<p>Je m’incline donc, car cette mode est, en -effet, sur le point de disparaître. Il y a une -vingtaine d’années, quand les hasards des -vacances, ou les vagabondages dont j’ai toujours -été féru, m’amenaient en Gascogne, en -Bretagne ou en pays basque, je voyais assez -souvent mes bestioles plus ou moins habilement -suppliciées en des lieux champêtres, clouées -contre du bois vivant ou mort, momifiées fragilement -et déjà friables comme lorsque c’est -d’inanition qu’elles trépassent, dans l’hivernale -demeure. Mais, déjà, lorsque je questionnais -les gens du lieu sur les raisons d’une aussi -barbare coutume, ils se montraient assez peu -catégoriques.</p> - -<p>Loin de votre esprit, Paul Irubure d’Ustarritz, -étaient les traditions qui valurent à une certaine -dame Jacaume d’être brûlée publiquement -à Bayonne, en 1332. La dame habitait -Urt, et le procès-verbal de l’affaire, à moi -communiqué par un ami qui en possède bien -d’autres plus curieux encore, témoigne qu’elle -se défendit comme une belle diablesse, et ne -dut sa mort dans les flammes qu’aux témoignages -de voisins affirmant une affluence vraiment -exagérée de chauves-souris autour de sa -maison et de son clos. Paul Irubure, lorsque je -vous demandai, en souriant d’un air complice, -pourquoi vous ne manquiez pas, chaque an, de -clouer une chauve-souris contre votre porte -principale, au-dessous d’une plaque où était -inscrit le nom d’une compagnie d’assurance, -vous me répondîtes avec cet air d’autorité -sombre et placide à la fois, qui est l’apanage -des Basques pur sang :</p> - -<p>— Parce que ça éloigne le malheur.</p> - -<p>En d’autres pays ou pour d’autres personnes, -cela éloignait le tonnerre, cela préservait les -meules de la foudre et les vignobles des grêlons, -cela empêchait les enfants de naître avant -terme, cela sauvegardait les bestiaux des maladies -ou les chrétiens du « mauvais œil »… Ne -retenons que les raisons de Paul Irubure, à -titre d’exemple : Ustarritz n’est pas loin d’Urt ; -et si, au sud de l’Adour, l’affluence des -chauves-souris autour d’une demeure suffisait, -jadis, pour convaincre un homme ou une -femme de sorcellerie et la faire périr par le -feu, mieux valait en effet montrer qu’on n’était -pas l’ami de ces sataniques bêtes. Paul Irubure, -comme le pâtre cévenol de José-Maria de -Heredia devant le vase libatoire et la patère -dont il ignorait le sens, faisait « malgré lui, le -geste héréditaire… » Il y eut sans doute beaucoup -d’affaires du genre de celle qui entraîna la -mort prématurée et déplorable de la dame -Jacaume, aux débuts des habitudes que nos -populations rustiques avaient prises depuis des -siècles de martyriser les chauves-souris.</p> - -<p>Plus raisonnable était, en vérité, le dernier -en date des bourreaux de Noctu connus de -moi, un hôtelier des bords de la Marne, qui, -un peu avant la guerre, comme je lui posais la -même question qu’à Paul Irubure, me répondit -d’un ton jovial :</p> - -<p>— Parce que ces animaux sont vraiment -trop mal fichus et ont une trop sale figure.</p> - -<p>Il n’avait pas prononcé « fichus », ni -« figure », du reste. Je ne suis pas de son avis ; -j’estime que Noctu est un merveilleux petit -bijou de soie ou de velours, et que son vol, en -outre, fera grandement défaut aux crépuscules -terrestres, quand il en aura été pour jamais -effacé. Mais tous les goûts sont dans la nature -et, ce que je voudrais discerner ici, c’est l’origine, -dans l’esprit de mes semblables, de ce -sentiment d’horreur, de répulsion ou d’effroi -qu’une innocente bête leur cause.</p> - -<p>Physiquement, la figure des chauves-souris -est comme une miniature de celles des chiens -ou des singes ; une variété, la chauve-souris -dite « fer-à-cheval », présente au niveau de son -nez une excroissance de chair d’un effet esthétique -qui, je l’accorde, n’est pas très heureux ; -mais ne sont-ce point justement des difformités -faciales du même genre qui nous rendent -tels dogues ou bouledogues si sympathiques ?</p> - -<p>Au reste, il ne s’agit point ici, je le répète, -de vanter le physique de cette amie… Tous les -gens n’aiment pas le genre de beauté des -dogues ou des bouledogues, et c’est pour cela -que mon hôtelier des bords de la Marne est, -selon moi, plus raisonnable que les autres tortureurs -de Noctu. En revanche, qu’y a-t-il à -l’origine des légendes qui la firent traiter par -Oppien d’oiseau mortuaire et sinistre, et qui -plus tard valurent le bûcher à une dame soupçonnée -d’avoir pour cette race quelque attrait ?</p> - -<p>Je pourrais ici flâner longuement dans le -domaine mal clos de l’humaine psychologie, -jongler gravement ou fantaisistement avec de -plus ou moins brillantes hypothèses. J’aime -mieux n’en énoncer qu’une : Noctu est une -anomalie ; elle est malheureuse ; sa race est -condamnée à mort ; c’est, dès lors, presque -instinctivement que nous crions haro sur cette -œuvre manquée de notre mère commune ; tout -se passe comme si une auto-suggestion peut-être -perverse, peut-être effroyablement lucide, -nous remettait plus ou moins consciemment, -quand nous considérons l’homuncule-volant, en -présence de cette idée que nous ne sommes pas -si « réussis » nous-mêmes, que nous avons été -forcés d’inventer le feu et bien d’autres choses -encore, qu’il n’y a pas tellement lieu d’en -concevoir de la fierté : et un malheureux -trouve toujours un plus malheureux que lui -pour le torturer ou en médire.</p> - -<p>J’ai exprimé, pour des raisons différentes, dans -un précédent livre, des sentiments et des idées -qui me semblent être encore en leur place ici. -Je dépeignais Mes Landes dans le temps que les -pins ne leur avaient pas apporté la salubrité et -la richesse. Alors, de la Gironde à l’Adour, aux -environs des chapelets d’étangs que l’Océan, en -se retirant vers l’ouest, a laissés derrière lui -comme des marques de ses pas, la plaine -s’étendait à l’infini, toute mouchetée de marécages. -Dans leurs eaux glauques et ternes, — pluies -mortes que de minces couches d’argile, -s’étageant dans le sable, éternisaient à la surface -du sol, — grouillaient des sangsues, -richesse naturelle à peu près unique du pays -en ce temps-là, d’énormes couleuvres noires et -or, et les miasmes des fièvres malignes. Une -race maladive, parcimonieusement disséminée -sur l’immense territoire, pratiquait l’élève des -troupeaux, se nourrissait de bouillie de maïs, -s’abreuvait d’eau malsaine…</p> - -<p>« L’humanité », ajoutais-je, « n’est pas précisément -charitable, et c’est de sa part une -tendance naturelle de considérer les malheureux -comme des coupables frappés par la justice -divine… »</p> - -<p>D’autres avaient dit cela avant moi et il -fallait vraiment avoir aussi peu de bon sens -que ce grand enfant de Jean de La Fontaine -pour décréter que malheur est synonyme d’innocence. -Aux yeux de leurs voisins privilégiés -des riches vallées de la Garonne, du Gers, de -la verdoyante Chalosse et du pays basque, les -véritables <i>Lanusquets</i>, les Landais des vieilles -Landes, passèrent longtemps pour des êtres -impurs et maudits, rarement baptisés, et qui -avaient sans doute le pied fourchu. Quant à la -Lande elle-même, c’était une terre d’effroi, -hantée de maléfices, et il n’y avait point de diabolique -prodige qu’elle ne réservât aux gens -assez téméraires pour s’y aventurer.</p> - -<p>En tout cas, un vieux paysan de Mugron-en-Chalosse, -avec qui j’ai beaucoup conversé, -m’apparaît aujourd’hui encore comme la preuve -jusqu’à nos jours gardée d’un pareil état d’esprit. -Dieu ait l’âme de Peire Balsamet, qui dort -à présent sur une colline des bords d’Adour, -dans un joli cimetière ensoleillé où, l’automne -venu, les bleus genièvres contiennent chacun -un merle noir, comme un fruit translucide -ferait son noyau. Peire Balsamet était véritablement -un reliquaire de récits et de contes. -Ayant voyagé en chemin de fer et vu Bordeaux, -il considérait, bien entendu, ces contes comme -des sornettes. On l’eût fortement étonné en -lui expliquant qu’ils étaient, en un certain -sens, aussi vrais que possible.</p> - -<p>Un de leurs principaux héros, dénommé -Jean Tranquille, était arrivé, après diverses -aventures extraordinaires, dans un pays dont -un dragon au souffle empesté gardait l’entrée. -Passant outre, il avait contemplé les plus -effrayantes merveilles, et des géants hauts de -quinze pieds, et « la ville bâtie dans le ciel » ; -il avait rencontré des êtres affreux, au langage -à peine humain, et revêtus, non d’habits de -chrétiens, mais de poils de bêtes… Voilà ce -que devenaient, au temps jadis, les Landes et -leurs habitants dans l’imagination naïve des -gens qui les avaient vus de loin ; car, vous l’avez -bien compris, c’était dans les Landes que Jean -Tranquille avait été entraîné par son amour -des aventures, sans que celui qui racontait, -après tant d’autres, ces aventures, s’en doutât. -Le dragon au souffle empesté ? La fièvre. La -ville bâtie dans le ciel ? Un mirage comme en -devaient produire assez souvent les jeux de la -lumière au-dessus des immensités plates. Les -géants ? Des bergers sur leurs échasses. Les -êtres velus ? De pauvres diables affublés de -peaux de bêtes.</p> - -<p>Quant à leur langage, pour que Jean Tranquille -le jugeât à peine humain, il suffisait -qu’il ne fût point tout à fait semblable au -dialecte de son hameau.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Revenons-en toujours à cet axiome, en apparence -un peu simplet, que, pour aimer les -bêtes, il faut les connaître profondément. -D’hommes à bêtes comme d’hommes à hommes, -la médisance s’exerce surtout par l’incertitude, -et c’est dans l’ignorance que la haine ou -la terreur ont toujours plongé leurs racines les -plus vivaces.</p> - -<p>Mais, connaître les bêtes, ce n’est pas seulement -les avoir observées avec de bons yeux ; -montrer qu’on les connaît, ce n’est pas seulement -relater des expériences en s’efforçant de -conserver dans son style un peu de l’agrément -et de l’émotion qu’on a pu éprouver en les -observant ; et, aimer les bêtes, c’est autre chose -que de s’intéresser à ce que racontent d’elles -les livres, y compris les miens. J’accorde que -l’observation seule peut provoquer l’intérêt ou -l’amour, mais, pour le chercheur comme pour -ses lecteurs, elle demeure impuissante à constituer -réellement la connaissance.</p> - -<p>Cette fois encore, je n’ai pas l’intention -de développer un discours de la méthode en -sciences naturelles ; je me contenterai de poser -qu’une connaissance de telle ou telle entre les -innombrables vies de ce monde n’est valable -que dans la mesure où, tandis que nous étudions -cette vie, nous ne perdons jamais de vue -que le but de toute connaissance est de nous -connaître nous-mêmes ; que, réciproquement, -quiconque ne s’efforce pas de connaître sa -propre nature, il ne connaît rien.</p> - -<p>Il est donc nécessaire, dès les premiers -regards lancés vers le sol, ou vers les bas-fonds -de l’océan aérien, de nous livrer à de -perpétuels retours sur notre humaine condition, -de nous remettre constamment à notre -place dans l’univers terrestre ; et ceci en prenant -bien garde que cette place n’est ni absolue -ni éternelle, mais varie dans le temps et aussi -selon l’animal que nous considérons.</p> - -<p>Bref, en cet ordre d’études plus encore que -dans tout autre, s’impose un relativisme bien -entendu, c’est-à-dire tout ensemble absolu -et prudent : un doute provisoire que notre -devoir est de prolonger en tous sens et à -l’infini.</p> - -<p>Ainsi, quand il s’agit d’une vie considérablement -plus ancienne et plus évoluée que la -nôtre, la vie d’un grillon, par exemple, — ou, -d’ailleurs, de n’importe quel insecte, — c’est -en scrutant à chaque instant l’abîme qui sépare -le <i lang="la" xml:lang="la">modus vivendi</i> de l’insecte et celui de l’homme, -que l’on a les meilleures chances, non pas de -franchir l’abîme, mais de projeter au-dessus de -lui quelques lueurs. Tout au contraire, pour -comprendre l’homuncule-volant, dont la réalisation -actuelle dut être à peu près contemporaine -de la nôtre, on ne saurait trop insister sur -ses ressemblances avec nous.</p> - -<hr /> - - -<p>J’ai déjà indiqué quelques-unes de ces ressemblances, -mais je réservais les plus précieuses -pour le moment où je prévoyais que -s’imposerait une réhabilitation de Noctu. C’est -ainsi qu’à plusieurs reprises j’ai fait allusion à -son langage. A présent, je n’hésite plus à -écrire : Noctu parle, Noctu a un langage, un -langage embryonnaire, sans doute, mais qui -mérite néanmoins d’être tenu pour tel. On -pourra se moquer, ou m’objecter que mon -amitié pour mon personnage me fait oublier -tout ce qui sépare le <i>mot</i> du <i>cri</i>. Je persiste -dans mon affirmation.</p> - -<p>N’a-t-il pas été maintes fois question du langage -des singes ? On a noté chez eux, si je ne -me trompe, une cinquantaine de syllabes qui, -tantôt répétées, tantôt diversement unies entre -elles et prononcées sur différents tons, exprimeraient -réellement et de manière stable les -sentiments que ces bêtes peuvent éprouver. -Personnellement, je n’ai guère, hélas ! observé -les singes que dans les singeries de nos jardins -zoologiques, sur la misère desquels il serait -peu généreux de m’appesantir, et je n’éprouve -aucune fausse honte à confesser mon incompétence.</p> - -<p>Cependant, je me vois contraint d’avouer -que, devant ces singes piteusement encagés, -je n’ai guère eu l’impression nette de mots -proférés et de conversations poursuivies. Il -m’a semblé d’ailleurs que leurs « discours » -s’adressaient surtout à leurs visiteurs, pour -injurier ceux-ci ou quêter d’eux une friandise ; -j’ai remarqué en outre que ces discours consistaient -uniquement en stridulations gutturales, -syllabiquement intranscriptibles, qui -variaient d’intensité ou d’insistance selon le -degré de fureur ou de gourmandise, et aussi -selon les individus, fussent-ils de même race. -Or on ne saurait pourtant parler de langage, là -où il n’y a pas règle et fixité. Enfin, entre eux, -leurs rapports oratoires se bornent à des clameurs -de défi ou de joie, à des invitations à la -bataille ou au jeu ; en va-t-il différemment -chez les chiens et quantité d’autres quadrupèdes -mammifères dont les idiomes respectifs se -réduisent à deux seuls mots d’une ou deux -syllabes, et dont les dictionnaires respectifs -sont complets quand on a transcrit, par exemple, -<i>miaou</i> ou <i>ouah</i>, <i>pfutt</i> ou <i>rrroû ?</i></p> - -<p>Une fois seulement, il y a environ quatre -ans, au Jardin d’Acclimatation, j’ai été assez -curieusement troublé, — vous en souvenez-vous, -Franz Toussaint ? — devant la cage où, -sans regarder personne, sans regarder même -son épouse en train d’allaiter le plus attristant -des bébés, un chimpanzé entonna soudainement -une sorte de mélopée lugubre, dont certaines -syllabes, distinctes parce que lentement -proférées, revenaient comme un refrain à intervalles -presque égaux. Le malheureux père, ai-je -dit, ne nous regardait pas ; il regardait ses -paumes grisâtres, grattant tantôt celle-ci, tantôt -celle-là des doigts de son autre main, -comme s’il se fût agi de marquer la mesure et -le rythme auxquels il entendait qu’obéissent -ses paroles ; contrairement à ce qui arrive chez -les singes, même anthropomorphes, cela dura -relativement longtemps, — de trois à cinq -minutes… Et je ne pouvais m’empêcher de -penser aux chants de deuil des peuplades sauvages, -à ce que dut être la première élégie du -premier poète, car il était impossible de ne -pas éprouver, en écoutant cette lamentation, -la sensation de je ne sais quoi de réfléchi, de -composé, de voulu.</p> - -<p>Or, si primitif que soit un poème, on ne saurait -guère en concevoir la possibilité là où -manqueraient absolument les mots.</p> - -<p>Peut-être, dans l’humanité elle-même, le -monologue, l’expression lyrique et désintéressée, -modulée ou chantée, a-t-elle précédé le -dialogue courant, la conversation utilitaire. -J’ai donc connu un chimpanzé qui était probablement, -dans son genre, un grand poète élégiaque, -mais je n’ai jamais vu ou entendu des -singes causer entre eux, au sens que nous -donnons à ce mot quand il s’agit de nous.</p> - -<p>Il se peut qu’il n’en soit pas de même lorsqu’ils -vivent en liberté, par couples et même -quelquefois par tribus, dans les forêts vierges -du Gabon, de la Guinée ou de la Malaisie, et -j’envie les explorateurs ou les savants qui sont -allés se faire sur place une opinion pour ou -contre le réalité des idiomes simiesques. Mais, -à ceux qui voudront se convaincre que les -hommes ne sont pas les seuls êtres terrestres -capables de parler, ou plutôt de converser -entre eux, il ne sera pas besoin de lointains et -périlleux voyages. Qu’ils se penchent, après -avoir procédé comme je l’ai indiqué, sur un -nid de chauves-souris, qu’ils aient la patience -d’accoutumer les hôtes de ce nid à leur visage.</p> - -<p>Leur patience, je jure qu’ils ne la regretteront -pas.</p> - -<hr /> - - -<p>Car c’est bien d’une conversation qu’il s’agit -ici, ou plutôt de conversations fréquentes, interminables : -ces pauvres gens, désœuvrés -malgré eux durant la plus grande partie du -jour, font bien ce qu’ils peuvent pour rester -tranquilles, dormir et ménager leurs réserves -de chaleur interne ; mais, surtout quand l’enfant -va naître ou est né, trop d’espoirs, trop -d’inquiétudes aussi rôdent autour de leurs -frêles cœurs ; et, dès trois ou quatre heures de -l’après-midi, ils ne peuvent plus être maîtres -de leur langue.</p> - -<p>A noter que, dès qu’un intrus de mon espèce -est parvenu à se rendre familier, ils font preuve -vis-à-vis de lui d’une insolente indifférence ; -discutent à son nez de leurs petites affaires tout -comme s’il n’était pas là, et ne s’occupent guère -plus de lui, s’il sait ne point bouger et se taire, -que pour lui rappeler son devoir, qui est de -leur apporter au déclin du jour, ou même plus -tôt, une sérieuse provende d’insectes à point.</p> - -<p>Moins habile ou subtil que les savants qui -vont jusqu’à distinguer une cinquantaine de -syllabes pour certains idiomes simiesques, je -n’ai guère catalogué dans ma mémoire auditive, -après avoir des heures et des ans assisté -à de conjugales ou ménagères palabres de -chauves-souris, qu’une douzaine de sonorités -différentes. Mais, différentes, ces sonorités le -sont très nettement, et il en est deux ou trois -qui se répètent dans des circonstances assez -précises et définies pour qu’une ébauche de -traduction devienne ici possible.</p> - -<p>Ainsi de la sonorité qui signifie la faim et de -celle qui signifie la colère ; je serai moins affirmatif -à propos de celle qui signifierait la peur, -car elle serait aussi celle de la tendresse ; -d’ailleurs, que peur et tendresse se confondent -dans l’âme des homuncules-volants, cela paraîtrait-il -tellement extraordinaire aux hommes -qui savent réellement chérir ?</p> - -<p>Ce qui est parfaitement naturel de la part de -cette créature ataviquement affamée, c’est que -la sonorité par laquelle elle exprime la faim, -demeure, pour l’observateur, la plus indiscutable, -la plus distincte. La chauve-souris habituée -à moi qui me rappelle à l’ordre quand je -néglige de lui fournir sa pitance, et la chauve-souris -inconnue qui entreprend dans les airs -sa chasse quotidienne, tiennent exactement le -même discours ; celle-ci l’adresse au ciel souvent -ingrat, celle-là à l’horrible géant qui subvient -à ses besoins pour des motifs inconnus, -par chance rare et merveilleuse, peut-être -parce qu’il est assez subtil pour juger comme -la bestiole qu’une certaine paresse est préférable -à de pauvres et vains labeurs… Mais, que -le mot de la faim soit prononcé à l’adresse du -ciel ou du géant, <i>il est le même</i> chez toutes les -noctuelles par moi observées, — libres, demi-captives -ou captives, et à peine plus prolongé -chez les ratons-volants, — et à peine raccourci -et plus gravement émis chez les roussettes.</p> - -<p>Quand c’est en naviguant sous le ciel que -Noctu et ses cousines le répètent, il s’accompagne -parfois d’un autre mot, très différemment -modulé, qui m’a tout l’air soit d’un appel, -soit d’un avertissement, — invitation à ne pas -s’écarter ou à rentrer au gîte, signalement -d’une proie que l’époux ou l’épouse, ou un -ami, a manquée et qu’il serait bon, néanmoins, -de ne point laisser définitivement fuir. — Ce -dernier mot, en tout cas, vous ne l’entendrez -jamais sur les babines des chauves-souris -observées au nid et nourries par vous. Il faut -bien admettre ici, jusqu’à un certain point, -cette fixité et cette stabilité qui permettent -de donner le nom de langage à une -série, si rudimentaire soit-elle, de sonorités -vocales dans le gosier d’un animal.</p> - -<p>Série rudimentaire : douze sonorités en tout, -à une ou deux unités près !… Mais que l’on -relise cette émouvante <i>Histoire des Voyages</i>, -chère à M. Bergeret et célèbre grâce à lui, où -sont relatées toutes les expéditions maritimes -qui, du commencement du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle à la moitié -du <small>XVIII</small><sup>e</sup>, contribuèrent à chasser le mystère -de notre étroite planète, et à diminuer -l’étendue du domaine que l’homme considère -comme son fief. Seize gros volumes chez Didot, -libraire, quai des Augustins, à l’enseigne de la -Bible d’or, Paris ; seize gros volumes dont -l’édition, après la mort ou le renoncement de -la veuve Didot, fut laborieusement poursuivie -jusqu’au <small>XX</small><sup>e</sup> par Arkstée et Merkus, d’Amsterdam, -puis par Rozet et Maradan, Parisiens, -puis par un certain Panckoucke qui était peut-être, -en somme, d’origine britannique, — car -c’était l’époque où la France perdait avec tant -de nonchalante bonne grâce son titre de dominatrice -des mers et son empire colonial…</p> - -<p>Vingt gros volumes, qui me semblent plus -courts que bien des romans et que je ne me -lasserai probablement jamais de relire ! On y -trouve de ces descriptions nues et saisissantes, -comme seuls en peuvent concevoir des yeux merveilleusement -neufs ; les pays gâtés ou perdus -revivent avec leur faune et leur flore vierges, -leurs ressources et leurs habitants encore anonymes, -ou dénommés, quelle que fût leur -couleur, quels que fussent leurs usages, -Indiens… Mais les bêtes sont-elles moins mystérieuses -pour les sages d’aujourd’hui que ne -l’étaient alors les « Indiens » pour les beaux -aventuriers du monde ?</p> - -<p>Or, à chaque récit de voyage en Océanie, en -Patagonie, en bien d’autres lieux encore, reviennent, -refrains apitoyés, à peine méprisants -ou ironiques, des phrases comme :</p> - -<p>« Il ne paroît point que le parler des gens de -ce pays comporte plus de cent mots, et encore, -selon les accents qu’ils y mettent ou la plus -ou moins grande rapidité avec laquelle ils les -prononcent, ces mots peuvent-ils changer de -sens du tout au tout. Nous essayerons néanmoins -de donner un échantillon de leur langage : -ainsi <i>turo</i> signifie nourriture, mais signifie -aussi beau temps, comme si c’étoit le beau -temps qui leur apportoit la nourriture… »</p> - -<p>Ceci est noté dans le relation du voyage de -Kolben au pays des Hottentots (1713). Cet -explorateur hollandais avait fait un long séjour -dans leur pays, et remarquait, en fin de compte, -que « la prononciation des Hottentots est accompagnée -de tant de vibrations, de tours et -d’inflexions de langue, qu’elle ne paroît qu’un -bégayement aux oreilles des étrangers… Il est -fort difficile, et peut-être impossible, pour un -étranger d’apprendre jamais leur langage… »</p> - -<hr /> - - -<p>A l’encontre de la plupart des gens de me génération, -je suis assez fier d’avoir été jadis fort -en grammaire, et même fort en thème ; cette -vertu peu fréquente prépare des joies tranquilles, -inattaquables, dont on peut être assuré -pour toute une vie, et qui vous valent dans -le secret du cœur mûri de bien savoureuses -satisfactions. Ceci dit, rien d’étonnant à ce -que j’eusse rêvé, dès que je connus bien Noctu, -d’établir, un jour dans l’avenir, un lexique -et peut-être même une syntaxe de la langue -qui lui est propre. Risquer aujourd’hui pareille -tentative serait puérilité de ma part.</p> - -<p>Et ceci pour les raisons qui laissaient Kolben -découragé devant la difficulté, non pas tant de -l’interprétation que de la transcription d’une -sonorité hottentote. Nul doute que, depuis Kolben, -les Hottentots de race pure eux-mêmes, -s’il en reste, n’aient profité des bienfaits de la -civilisation et acquis un parler plus transcriptible. -Mais pour donner sur le papier une sensation -auditive exacte des quelques douze -mots des chauves-souris d’Europe, il ne suffirait -pas d’un jeu de voyelles truquées et de -consonnes modifiées parce qu’inexistantes dans -la plupart des graphies humaines ; il faudrait -tout un système de notations, tenant compte -de la quantité et de l’acuité ou de la gravité du -son, et je crois avoir dit que je n’entendais rien -à l’écriture musicale ; il faudrait enfin, pour un -seul mot, des pages d’explications, de précisions -et de commentaires. Je ne dis pas que -l’étude serait sans intérêt, mais je ne la crois -pas indispensable en ce discours et j’aime mieux -la signaler à la curiosité des autres chercheurs -que l’entreprendre moi-même.</p> - -<p>Pourtant, puisque Kolben eut le courage -d’écrire le mot <i>turo</i>, à propos du parler des -Hottentots, au cours de sa relation de voyage, -il y aurait quelque pusillanimité à ne pas tenter -de noter ici le mot qui se rapporte à un ordre -de sentiments et de besoins très proches dans -le langage de Noctu.</p> - -<p>A titre d’échantillon, je signalerai donc que -le mot, ou la phrase, qu’on peut sans hésiter -traduire en français par <i>j’ai faim</i>, s’imprimerait -approximativement chez nous par : <i>M’vrou-ou-ik</i> ; -à noter que <i>m’vrou</i> est une syllabe longue, -<i>ou</i>, une syllabe très brève, et <i>ik</i>, une syllabe -demi-longue lancée à un octave au-dessus des -deux autres. <i>J’ai très faim</i>, se dit en répétant -deux fois la phrase, plus rapidement. <i>Je meurs -littéralement de faim</i> s’exprime en ajoutant les -<i>m’vrou-ou-ik</i> aux <i>m’vrou-ou-ik</i>, mais avec une -telle volubilité qu’ils sont alors produits par -une seule émission de voix, les trois syllabes -étant liées et fondues en une audacieuse synérèse.</p> - -<p>Je pense que cet exemple suffit. Quoique -j’aie avoué plus haut tout ce qu’il y a nécessairement -de puéril et d’imparfait en de telles notations, — qu’il -s’agisse de chauves-souris ou -de singes, — je ne regrette pas de m’être laissé -aller à ce jeu, en passant. Car ici ressort une -réalité infiniment troublante, une incontestable -analogie constructive et syntaxique entre le -langage de Noctu et les langages humains les -plus primitifs. En celui-là comme en ceux-ci, -c’est par le redoublement ou la répétition du -mot que s’exprime l’énormité ou la quantité -considérable de l’objet, comme aussi l’intensité -du sentiment ; redoublements et répétitions -constituent le superlatif, et déjà sans doute le -comparatif, dans ces frustes grammaires.</p> - -<p>Les soldats de notre armée noire transposent -ces habitudes linguistiques jusque dans notre -parler à nous.</p> - -<p>Écrivant ceci, je ne puis m’empêcher de penser -à mon ami Moussi-Bebeker, tirailleur sénégalais, -bambara, pour qui « y a bon », n’était -guère qu’une simple formule de politesse, mais -qui, lorsqu’il s’agissait d’une satisfaction de -qualité rare, et notamment de l’offre d’une bouteille -aux environs de notre commun hôpital, -multipliait les bon-bon-bon à l’infini, avec une -volubilité qui croissait selon l’agrément du vin -ou la gravité de sa soif.</p> - -<p>Je suis si peu parvenu à lui apprendre l’usage -d’un adverbe comme <i>très</i>, qu’il prit celui-ci, en -définitive, pour un synonyme de <i>bon</i>. Au terme -de nos relations, tout ce que j’avais pu obtenir -de lui, c’était qu’il exprimât son contentement -par : « Y a très très très… » Pure courtoisie -de sa part, désir de s’exprimer en un dialecte -qui m’était spécial et auquel je semblais tenir… -Mais, du moment qu’il employait l’adverbe très, -le mot bon, à sa suite, lui eût fait l’effet d’un -pléonasme ridicule.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>Au reste, pour qu’aucun doute ne demeure, -penchons-nous de nouveau vers Noctu en son -ménage.</p> - -<p>Qui dit conversation véritable entre êtres -humains, conversation poursuivie et posée, ne -peut en concevoir l’idée sans l’accompagnement -d’une mimique et sans que s’entre-croisent les -regards des interlocuteurs.</p> - -<p>J’ai dit que ce n’était pas le cas chez les -singes, du moins tels qu’il m’a été donné de -les voir. On ne saurait non plus écrire le mot -de conversation, sinon en manière de plaisanterie, -à propos de chiens ou de chats se disputant -un os ou une amoureuse ; non plus à propos -de cochers de fiacre parisiens comme il en -existait encore il y a quelque vingt ans et -qui, sans même tourner la tête l’un vers -l’autre, s’adressaient au passage de joviales ou -hargneuses injures : il n’y a là ni conversation -ni langage (même quand il s’agit de cochers de -fiacre), mais simplement expansion sonore -d’un cœur à tort ou à raison trop gonflé ou trop -lourd.</p> - -<p>Penchons-nous vers Noctu en son ménage, -vous dis-je, et aussitôt les dissertations deviennent -parfaitement inutiles : la conviction -naît. Ces gens-là se racontent des choses, se -communiquent des impressions, échangent des -mots tendres ou s’invectivent. La mimique est -encore plus compréhensible et traduisible que -les syllabes ou les mots : les dents se découvrent -plus ou moins, le nez grimace, les -yeux clignotent, le front se plisse ou se défripe -selon les cas ; les gestes, eux aussi, sont là ; -l’aile reprend cet aspect de cape que j’ai déjà -décrit à propos de Noctu allaitant son enfant ; -la main entoilée donne la parfaite illusion d’un -bras sans main s’agitant avec plus ou moins de -véhémence sous une draperie vestimentaire, -avec une précision, une opportunité à nous-mêmes -sensibles, et que l’auteur de l’<i>Institution -oratoire</i> aurait probablement admirées et -louées, peut-être même citées en exemple, s’il -eût connu les mœurs et coutumes de la chauve-souris.</p> - -<p>Et puis, les regards se croisent, ou s’appuient -les uns sur les autres, ou se détournent vers -l’objet dont il est question : l’enfant presque -toujours, ou les insectes que ma munificence -vient d’apporter au ménage, ou la couleur de -l’heure que masque et dénature mon visage -inquiétant… L’enfant presque toujours ! Ces -pauvres diables, quand ils vivent en famille, sont -des éducateurs consciencieux, tatillons même -et assez souvent incohérents ; ils adorent leur -rejeton, le choient, se disputent âprement son -voisinage et ses caresses ; puis, sans raison bien -apparente, celui des deux conjoints qui s’est -montré trop sévère ou trop tendre se fait dire -des sottises par l’autre, et une véritable scène -de ménage s’ensuit.</p> - -<p>Il ne serait pas nécessaire d’avoir beaucoup -d’imagination pour se croire transporté dans -un milieu de bourgeois français nécessiteux. -La mère, plus impulsive, gifle le petit plus volontiers -et plus fréquemment que le mâle ; je -regrette que le mot gifle soit impropre, puisque -la structure de la chauve-souris lui permettrait -en somme de lancer un bon coup d’aile dans la -figure de sa fille ou de son fils ; mais je dois à -la vérité d’avouer que le châtiment consiste en -menues morsures, qui font brailler la gamine -à la façon de Totor ou de Nénette corrigés pour -de courantes menues bêtises. Après quoi, si c’est -madame qui a donné la correction, monsieur -s’en prend le plus souvent à madame, et réciproquement. -Il arrive aussi que tous deux s’entendent -pour cogner ensemble. Le bébé, selon -son caractère, manifeste plus ou moins haut -sa fureur et sa vexation.</p> - -<p>En vérité, ne sommes-nous pas « chez nous », -nous autres hommes ?</p> - -<p>Les motifs de ces corrections données par la -mère, le père ou tous les deux, je ne crois pas -qu’il serait très difficile de les élucider.</p> - -<p>Je n’en veux retenir qu’un qui saute aux -yeux, et qui est d’ordre hygiénique ; à peine -l’enfant est-il capable de se traîner sur ses pauvres -pattes, qu’il veut, comme une grande personne, -prendre sa part du festin que lui offre le ridicule -géant ; si la mère ou le père n’estiment pas -que le moment en soit venu, que cela risque de -nuire à sa santé, — j’ai assez montré, je pense, -le souci qu’ont mes bêtes de leur race menacée, — corrections -et gronderies retentissantes, -suivies de chamailleries qui ne le sont pas -moins… Elles ne le sont pas moins non plus, -chamailleries, gronderies et corrections, quand -la mère estime que le moment est venu de -sevrer l’enfant et que celui-ci s’obstine à vouloir -téter encore.</p> - -<p>Le ménage Noctu apporte donc incontestablement -une activité un peu brouillonne, assez -humaine, et incontestable, à l’éducation de -son rejeton. Peut-être aussi apprend-il à celui-ci -l’art de s’exprimer convenablement dans le -langage de la race ; nouveau-né, l’enfant de -Noctu crie comme un simple bébé ; il ne part pas -du gîte, il ne prend pas l’essor sans <i>savoir parler</i> -comme père et mère, c’est-à-dire avant la -fin de juillet, et bien plus souvent vers la fin -d’août, — car, dans la race des noctuelles, les -époques des accouplements et des naissances -sont beaucoup moins fatales que chez la plupart -des bêtes, ce qui les rapproche encore de -nous. Ce qui est sûr, c’est que l’enfant, dans le -ménage Noctu, est instruit, éduqué, gâté (même -maladroitement parfois !) aussi longtemps qu’il -est possible.</p> - -<p>Après ses premiers vols, il retrouve quotidiennement -sa place au nid ; et, à peu près -certainement, si ses parents ne sont pas de ces -aristocrates qui demeurent dans leur hôtel particulier -en hiver, il les suit et dort près d’eux dans -l’habitation hivernale commune à plusieurs -familles.</p> - -<p>L’enfant, fille ou garçon, ne se considérera -en aucun cas comme nubile avant d’avoir -hiberné. Je ne sais si d’autres que moi ont professé -une opinion contraire ; j’entends garder -jusqu’au bout mon horreur des observations -transmises, écrites ou orales ; mais vingt-cinq -années d’expérience me laisse croire que j’ai -raison d’affirmer cela.</p> - -<p>J’ajoute que, contrairement à ce qu’a conté -un savant, par ailleurs digne de toute admiration -et de tout respect, Noctu n’enseigne pas -à son enfant l’art du vol en l’emportant dans -les airs accroché à ses épaules. L’art du vol est -inné chez le bébé ; et l’adolescent, ainsi que -je l’ai noté lors du départ un peu ingrat de ma -première pensionnaire et de son fils, risque du -premier coup la mort ou sa chance de vivre.</p> - -<hr /> - - -<p>D’où vient cette légende d’une chauve-souris -voyageant accrochée aux épaules d’une -autre ? Pour ma part, cela non plus, je ne l’ai -vu jamais. Il ne saurait donc y avoir ici aucune -confusion ni lieu de dire, par exemple, à propos -de ces vols à deux, qu’ils signifieraient, -sinon apprentissage aérien, du moins voyage -de noces. De ce fait que la plupart des insectes -ailés célèbrent leurs heures nuptiales au-dessus -du sol, n’allons pas enfantinement inférer -que l’exception monstrueuse, le mammifère -volant, agit de même.</p> - -<p>A la vérité, les conditions dans lesquelles -celui-ci s’accouple me demeurent assez mystérieuses. -Nous connaissons la fidélité conjugale -de Noctu, son amour d’une vie très -réellement familiale, et je crois avoir déjà fait -allusion à sa pudeur, ou à je ne sais quoi -qui, évoquant irrésistiblement ce mot dans -l’âme, le fait affleurer à mes lèvres, le laisse -tomber de ma plume. Tentant ici de rapprocher -l’homuncule-volant de l’homme, je n’insisterai -pas cependant sur ce point ; car la pudeur, -dans l’humanité, est un sentiment d’invention -assez récente, et qui participe à l’incertitude de -ces modes en matière d’amour que j’ai signalée -dans <i>Vie de Grillon</i>.</p> - -<p>« La pudeur », écrit à peu près, je ne sais -plus où, M. Anatole France, « est une forme -ou un dérivé du sentiment de la propriété… »</p> - -<p>Je veux bien. Mais il ne paraît pas que les -femmes indigènes d’O’Taïti, recevant Cook, -Bougainville, leurs officiers et leurs hommes -d’équipage, aient soupçonné que la pudeur existât, -alors que, malgré une civilisation confinant -à l’état de nature, elles possédaient le sentiment -de la propriété au point de ne pratiquer le vol -que sournoisement.</p> - -<p>L’<i>humanité</i> de Noctu, si je croyais devoir -davantage m’étendre, c’est d’autres constatations -que je tenterais de la dégager.</p> - -<p>Je la montrerais notamment malade à notre -manière, phtisique peut-être parfois, partageant -avec nous diverses misères physiologiques, -dont le goitre. Un rapport à l’Académie -de Médecine aurait même, m’a-t-on dit, rendu -mon personnage responsable de cette affection -chez mes semblables. Je n’ai pu avoir connaissance -de ce rapport, j’en ignore la teneur ; j’ai, -d’autre part, constaté personnellement que bon -nombre de chauves-souris sont en effet goitreuses ; -mais, de ce que Noctu est soumise à -des maux frères des nôtres, y a-t-il lieu de -conclure que c’est à son influence que nous devons -ceux-ci, lorsqu’ils nous atteignent à notre -tour ? Et n’a-t-on pas, en somme, considéré il y a -quelques années comme parfaitement honorable -pour certains singes anthropomorphes, -qu’ils pussent se laisser inoculer avec succès -les germes de telle maladie qui semblait être -rigoureusement réservée à l’espèce humaine ?…</p> - -<p>Adieu, petite sœur ailée et malheureuse !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIVRE VII<br /> -<span class="small">L’ADIEU A NOCTU</span></h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>Adieu Noctu !</p> - -<p>O frêle chose soyeuse et long-voilée, qui -sembles porter d’avance le deuil de ta race au -delà du deuil de toi-même, c’est ici que je dois -te dire adieu, pour cette saison. Ici, c’est encore -et toujours mes Landes, et le beau presbytère -campagnard où m’accueillit, il y a quelques -jours, un grand poète trop modeste, ami entre -les amis. Où pouvais-je mieux me désassocier -des pensers et des sentiments parfois très -lourds que la connaissance de ton sort m’a -fait subir, durant que je tentais de raconter -telles circonstances de ta vie, vue de mes yeux -enfantins ou virils ?</p> - -<p>Plus d’un an, déjà, que j’ai commencé -d’écrire ton histoire ! Qu’en sera-t-il ? Que saura-t-elle -indiquer, en fait de connaissance -d’eux-mêmes, aux hommes, — et surtout à -ceux des hommes qui, plus riches de loisirs et -de science que je ne le suis, relèveront mes -omissions et peut-être mes erreurs ?… Je ne -crois pas m’être trompé sur ton compte, mais -je suis sûr d’avoir oublié bien des choses, et -d’en avoir rejeté de parti pris d’autres, sur lesquelles -j’étais mal fixé moi-même, ou qui -eussent risqué de passer, dans le monde des -instituteurs de sagesse, pour de la fantaisie, -de la poésie, de la légende, du roman.</p> - -<p>Et pourtant…</p> - -<p>Mais cet adieu n’est pas éternel, si quelque -vie encore m’est prêtée, parce que j’ai la sincère -persuasion que toi-même et les autres bêtes -avez de précieux renseignements à m’apprendre, -à nous apprendre.</p> - -<hr /> - - -<p>Voici un soir si beau que je sens ma plume -inégale à s’emparer de lui. Noctu tente ses -premiers ballets aériens, précurseurs de la -retraite hivernale. Et ici se présente un cas -particulier que je ne saurais élucider dès à -présent. Encore une omission ! Tant pis, et -que ma sincérité jaillisse de ce que je viens -d’écrire !</p> - -<p>L’année 1921 a été exceptionnelle au point -de vue chaleur et sécheresse. Octobre à son -milieu est plus orageux et brûlant qu’août en -son éclat ordinaire. Et voilà, de ce fait, mes -amies ailées qui n’ont guère envie d’hiberner, -ni moyen de vivre. Car, du moins dans ce -pays-ci, les insectes dont elles peuvent se -nourrir, plus vieux, ou plus heureusement -évolués qu’elles, sont à peu près tous morts, -tranquillement, — ou meurent. Le soir bleuit le -pré devant lequel j’achève ce livre, en face d’un -clocher et du ciel. Les oiseaux se sont à peine -tus que Noctu, Raton-volant et Roussette circulent -fiévreusement, à la poursuite des très -rares proies dont la conquête est une vertu. -Dans la génération à venir, dans celle qui sera -capable de se réveiller au printemps prochain, -de produire ou de naître, quelle hécatombe ! -Que de manquants et de manquantes à l’appel, -quand reviendra la saison où Aphrodite ressuscitera -Adonis, parmi ceux et celles qui, ce soir, -regagneront les fissures des vieux murs ou les -trous des vieux arbres voisins, le ventre à peu -près vide, en se demandant peut-être pour -quel crime elles sont ainsi torturées ?</p> - -<p>Car, à ces bêtes qui ont un langage, qui ont, -en outre, tant de traits humains, pourquoi une -mémoire, embryonnaire d’ailleurs elle aussi, -serait-elle déniée ? Imaginons-les comptant -leurs morts au printemps prochain, et faisons -un retour sur nous-mêmes, sur des années -qu’un « soi-disant » progrès nous autorise à -juger exceptionnelles.</p> - -<p>Nous aussi, nous comptons nos morts, et -les morts du monde entier, du monde en faillite. -En faillite, pourquoi ? A cause du <i>progrès</i> -trop rapide, de ce progrès cher à quelques -imbéciles. Noctu a cru devoir prendre des ailes, -ou a été forcée de les prendre : elle en meurt, et -sa race en meurt aussi ; nous, nous avons cru -devoir les prendre, — tout court, et les prendre -artificielles, encore ! — Le résultat ? Voici : les -guerres, monstruosités inévitables entre animaux, -et même entre végétaux, au lieu de supprimer -comme autrefois quelques milliers d’individus, -en suppriment maintenant des millions. -Le progrès, c’est Homais fait raison -humaine, telle que l’entendent les imbéciles -dont j’ai parlé ici et ailleurs.</p> - -<p>Les chauves-souris, comptant leurs morts -au printemps prochain, prononceront peut-être -en leur langage, le mot de cataclysme mondial… -Mes lecteurs, mes amis, vous me comprenez ? -Je crois, je suis même sûr que, nous -autres hommes aussi, nous sommes décidément -mal équipés pour une longue traversée -dans le temps, sur l’infime espace de la planète -Terre. Un paysan, — non pas landais, mais -breton, — me disait il y a quelques années, -avec cette conviction placide et augurale qui -distingue ceux de sa race :</p> - -<p>— C’est à croire que toutes les fois qu’on -trouve le moyen de guérir une maladie, Dieu -en invente une autre, car jamais les hommes -n’ont vécu mieux ou plus « long » en notre -époque qu’autrefois.</p> - -<p>Sous la brutalité de la formule, quelle vérité -tombait des lèvres de cet humble ! Non que je -nie l’immense dignité de ceux qui se consacrent, -et parfois en risquant leur propre vie, -à chercher des remèdes à nos maux physiques, -à nos périls de mort antidatée. Mais qui pourrait -certifier que ce ne soit pas, précisément, -ce que les imbéciles appellent <i>progrès</i> qui les -ait contraints et liés à leurs études ?</p> - -<p>La planète Terre, à moins de cataclysme -non pas mondial, mais céleste, a devant elle -des millions d’années autorisant l’homme à y -vivre. Mais le faux progrès aurait bien des -chances d’en supprimer l’homme, le « parvenu -orgueilleux », d’ici des temps <i>relativement</i> aussi -proches que ceux que je dénonce pour la -chauve-souris, si ses néfastes effets se reflétaient -en des guerres pareilles à celle que nous -venons de subir. Ayant côtoyé ici des questions -pour lesquelles j’éprouve une parfaite horreur, -et qui sont les politiques, je me garderai, -en pareil livre, d’éclairer parfaitement ma -lampe. A l’humilité un peu attristée que me -conseille, à tort ou à raison, la couleur de -l’heure, je voudrais répondre tantôt servilement, -tantôt insolemment. Je ne saurais pourtant -laisser passer les lignes que je viens d’écrire -sans leur donner une conclusion brève, car de -faux amis pourraient les détourner de leur -sens : l’étude du ciel d’en bas m’a rendu -patriote et militariste, individualiste aussi… -Pour vivre, — c’est de l’humanité que je parle, — il -faut la guerre ; mais il ne la faut pas telle -que nous venons de la subir et que nous la -pratiquerons, en plus atroce, demain peut-être ; -les végétaux et les insectes les plus -infimes passent leur vie à s’entre-tuer ; je ne -tiens pas pour absolument certain que ce soit -là une loi valable dans tous les mondes de -l’espace, mais la façon dont la vie s’est organisée -sur le nôtre nous oblige, nous les rois de -la planète Terre, à subir cette loi au même -titre que les plantes et les animaux. Je ne pense -pas qu’on me prenne, après cette profession, -pour un partisan du désarmement, en dépit de -l’épouvantement dont la seule idée des prochaines -guerres me glace.</p> - -<p>Il ne s’agira plus alors de l’anéantissement -d’une nation, mais de celui même de l’humanité. -Quatre années de carnage ont suffi à la faillite -matérielle du monde, au déséquilibrement des -sentiments et des pensées dans les âmes les -plus nobles, au retour vers la barbarie et la -misère absolues d’un peuple qui était, quoi -qu’on raconte à présent, en grande partie européen. -On parle du fatalisme, de la résignation -slave : à combien de défaites morales ou -physiques les peuples vainqueurs ne se sont-ils -pas eux-mêmes abandonnés ?</p> - -<hr /> - - -<p>Nous n’avons pas le droit de désespérer de -l’avenir humain. Mais le parvenu orgueilleux -doit employer tous ses efforts à se rabaisser à -sa juste valeur et à sa juste taille. Si, parmi les -dons à nous accordés par celui que j’ai appelé -ailleurs l’Usurier indulgent, nous ne cultivons -pas l’<i>humanité</i>, la bonté, l’amour de la beauté, — termes -vagues, — du même élan, du même -cœur que l’intelligence et la raison, mots dont -on sait le cas que je fais, nous autres aussi -nous n’en avons plus pour bien longtemps. La -plupart de nos inventions ne sont que des pis-aller -lamentables, comme les ailes de ma bête. -S’il ne s’allie avec le progrès de l’âme, avec -l’ascension intellectuelle et morale, le progrès -tout court n’est et ne saurait être qu’un instigateur -de discordes, un moteur d’activités -déraisonnables, un ferment de cupidités, un -tripoteur de mauvais or, donc un fomentateur -de guerres, donc, — les guerres, devenant par lui -de plus en plus cruelles et ruineuses, — une -cause directe de régression, de marche à la -mort.</p> - -<p>Or, depuis que l’humanité est entrée dans -sa propre histoire, il y a eu des hauts et des -bas, mais il serait puéril d’affirmer qu’elle ait -montré une réelle avidité de cette ascension -intellectuelle et morale, indispensable à sa vie. -Supputant la valeur des actes et considérant, -d’une part, un roi sauvage des autres âges -qui mange son prisonnier de guerre, d’autre -part Guillaume II et quelques financiers qui -bouleversent le monde du seul jeu de leur -volonté, je ne puis, quoi qu’il m’en coûte, ne -point crier à la décadence. Encore quelques -dégringolades de ce genre, et ces pages prendront -toute leur valeur, s’il reste encore quelqu’un -qui sache lire.</p> - -<p>Mon optimisme incorrigible m’inclinerait -parfois à croire que l’histoire de l’humanité ne -représente qu’un âge ingrat dont la pré-histoire -fut l’enfance. Mais toujours s’impose à moi la -pensée des millions d’années durant lesquelles -la Terre permettra la vie, telle que nous l’imaginons, -à ses créatures. Serons-nous capables -de <i>tenir le coup</i>, de ne pas laisser tomber le -sceptre ?</p> - -<p>L’optimisme l’emporte cette fois encore ; je -me laisse glisser mollement sur la pente ; et, -malgré la tentation, malgré le jeu d’imagination -qui se propose en outre, ce n’est pas dans ce -livre-ci que je tenterai de prévoir et de décrire -<span class="small">L’ÊTRE QUI VIENDRA</span>, ou plutôt <i>qui viendrait</i>, — comme -nous croyant en Dieu, comme nous -(ou à sa façon) intelligent et raisonnable, — si, -jamais, et par notre faute, de nos mains le -sceptre venait à tomber.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Adieu, Noctu !</p> - -<p>Cette fois, la nuit va exister tout à fait, -comme une récompense du jour, et c’est l’heure -entre toutes préférée ; je regarde naître les -étoiles ; je suis, de mes yeux déjà lassés par -trop de soleil, par trop de lampes et de flammes, -les capricieux vagabondages de la petite amie -ailée et malheureuse que j’ai tenté de faire -chérir ici.</p> - -<p>Toujours le même décor ; toujours les -catalpas, les platanes, et le clocher en face de -moi. En cet automne de douceur anormale, -les catalpas offrent à la transparence du ciel -des feuilles d’émeraude à peine roussie ; les -troncs des platanes sont violemment violets. -Heure entre toutes préférée, heure que je -reconnais toujours et aime du même cœur, en -dépit de la sournoise avance de l’âge ! Lorsque -c’est, en outre, ce bel et tiède automne, comment -résister à tant d’harmonie et charme, -comment ne pas céder au rêve de devenir, sous -son conseil, plus maître de soi-même et des -événements, plus fort, plus sage, meilleur ?</p> - -<p>Heure entre toutes préférée ! L’orage menace ; -le vent, qui vient de la mer proche, -roule dans les bas-fonds du ciel des nuages -qui l’obscurcissent prématurément, effarent -les suprêmes insectes volants et restreignent -encore le bénéfice alimentaire de Noctu, pour -ces vingt-quatre heures-ci ; présage sinistre, -des feuilles de platanes dont la forme imite -la découpure de ses ailes, et dont la couleur, -sous celle du ciel, n’est pas très distincte de la -sienne, s’envolent au vent. Les vieux mots -tragiques et sublimes reviennent à ma mémoire : -je comprends mieux que jamais le sort -des générations des hommes et des feuilles, et -de toutes les races animales ou végétales -à qui notre monde consent à prêter la vie.</p> - -<p>De toutes les races, et de tous les individus -de ces races. Heure entre toutes préférée, -heure des étoiles et du vieux Pile, heure du -labeur fini et des jeux graves, des jeux qui -préparent dans les âmes enfantines l’essor de -l’amour humain et divin ! Les prochaines -amoureuses y passaient dans les ineffables -paysages du rêve, et les étoiles étaient au ciel, -et Noctu volait si près de mes cheveux…</p> - -<p>Amoureuses !</p> - -<p>Amoureuses, ou amours qu’on souhaitait, -pour mieux dire : petites formes féminines -blanches passant dans la pénombre avec -autant de grâce et de sainteté que dans le -plus païen ou le plus chrétien des poèmes -inoubliables ! Tout était là. Tout : présent -savoureux, avenir qui semblait immense, infime -passé… Celles dont on rêvait promenaient -des robes toutes blanches, et étaient encore -des gamines… De ces visions de tendresse si -vaguement perçues parfois, toutes les aspirations -naissaient qui méritent qu’un homme ait -droit à la vie sur la planète Terre, et que son -passage s’y marque de quelque lumière et de -quelque dignité : amour du beau et amour du -divin ! La première joue qui s’offrit à ma lèvre, -vers ma seizième année, était la même admirable -chose qu’un vers de Théocrite ou de -Chénier, lancé comme un rayon de lumière -dans mes yeux, puis chantant éperdument -dans mon cœur.</p> - -<hr /> - - -<p>Adieu, Noctu !</p> - -<p>Ce n’était pas seulement l’heure entre toutes -préférée, c’était aussi l’heure entre toutes bénie, -puisque l’angélus y ajoutait sa voix charmante -et grave. Alors, l’élan vers l’avenir emportait -les rêves du présent, les balayant, pour ainsi -dire, et faisant place nette aux aspirations plus -hautes : au delà du goût qu’offre une joue de -jeune fille, il y avait l’amour de l’amour humain, -tel qu’il se doit concevoir, immuable, -entier, confiant, pur, et qui fait de deux êtres -des forces et des douceurs appuyées les unes -sur les autres ; au delà du plaisir de voir naître -les étoiles, au delà de l’involontaire caresse -de ma petite amie ailée volant tout près de mes -cheveux, il y avait comme un désir affamé de -savoir et de comprendre ; il y avait toutes les -voix des bêtes du ciel d’en bas, familières à la -saison, et qui me répétaient inlassablement le -conseil dont je ne me suis pas lassé : écoute -et regarde… Il y avait surtout la divinité de -l’heure, de ses bruits, de ses parfums, de ses -couleurs.</p> - -<p>Ainsi, l’on s’approchait du divin par une -pente toute facile et, à vrai dire, irrésistible, — irrésistible -au point que nul mérite ne fut -jamais en moi de m’y laisser aller. Point de -vagues aspirations, point d’effusions romantiques, -point de rêveries vaguement lamartiniennes -vers la certitude d’un au-delà que j’ai -toujours portée allègrement, vers laquelle je -marche, chaque an, avec une peine chaque -an diminuée par la lumière dont je suis sûr. -Paix des nuits et des jours ; nulle fièvre à mes -tempes. L’insomnie même était et demeure -heureuse.</p> - -<p>Il est une clarté qui ne se discute pas et qui -doit être précisément celle que j’ai toujours -cherchée, quand l’heure de Noctu, qui est -l’heure d’entre chien et loup, me sollicitait vers -l’infini et me guidait vers la voie certaine. J’ai -fait tout ce qu’il était possible pour ne m’en -jamais écarter. Les fautes que je regrette sont -de celles qu’on ne peut véritablement déplorer, -parce que l’on marchait dans la nuit et par -des sentes hasardeuses. Les sentes ont rejoint -la grande route et je suis sûr que le seul astre -valable prépare sa montée à mon horizon.</p> - -<hr /> - - -<p>Adieu, Noctu !</p> - -<p>La nuit est tout à fait noire à présent et tu es -rentrée au gîte précaire, affamée sans doute. -Nuit tout à fait noire où les pensées succèdent -aux aspirations ! Les nuages ne se sont appliqués -au ciel que comme pour me permettre -de voir un peu clair dans ma propre obscurité. -Et qu’y vois-je, créature malheureuse ? Un -peu de la destinée humaine, beaucoup de ta -destinée : ton sommeil s’impose prématurément ; -comme je te plains, moi, dont le sommeil, -tout à l’heure, sera une trêve amicale -entre la vie et le songe !</p> - -<p>Le vent qui vient de la mer, <i>que bouhe de le -mâ</i>, ou <i>que bufa de la mar</i>, comme on dit -en divers dialectes de ma vraie langue, s’est -réveillé soudain, ainsi qu’un enfant heurté -dans un riche berceau par une servante maladroite -ou trop dévouée. Il accourt, alourdi de -trésors sylvestres et palustres ; toute l’odeur de -l’automne, des feuilles de platanes brûlées, des -pins exténués, et ce goût de brouillard qui -flotte autour de nous, quand c’est la nuit commençante, -se joint à lui. Et à nous de choisir -parmi les impressions qu’il apporte.</p> - -<p>Je crois que j’ai déjà choisi, pour toujours.</p> - -<p>La nuit étroite et fermée s’est ouverte tout -à coup, parce que le vent souffle plus fort ; il -s’entend si bien à mettre en fuite les nuages -qu’il n’a pas de peine à réveiller, à allumer, à -attiser les étoiles. De grands voiles, dans le -même moment, se déchirent autour de mes -pensées… Que pourrais-je espérer comme -sérénité majeure en ce monde ? La lune amicale -a cédé elle-même à l’esprit du vent. Le vent -magicien se résigne à cette clarté qu’il a fait -naître.</p> - -<p>Au delà des catalpas et des platanes, résumant -et expliquant le sévère paysage, le clocher -se détache, rigide, strict, seigneurial.</p> - -<p>Et, derrière le clocher, il y a la lune.</p> - -<p class="ind small">1920-1922.</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - - -<p class="c gap xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAUVE-SOURIS ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™ -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg™ License when -you share it without charge with others. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: -</div> - -<blockquote> - <div style='display:block; margin:1em 0'> - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most - other parts of the world at no cost and with almost no restrictions - whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms - of the Project Gutenberg License included with this eBook or online - at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you - are not located in the United States, you will have to check the laws - of the country where you are located before using this eBook. - </div> -</blockquote> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase “Project -Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™ -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™ -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg™. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg™ License. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format -other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg™ website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain -Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works -provided that: -</div> - -<div style='margin-left:0.7em;'> - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation.” - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™ - works. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg™ works. - </div> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right -of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/66665-h/images/cover.jpg b/old/66665-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 635a456..0000000 --- a/old/66665-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
