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Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..e055b03 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #66117 (https://www.gutenberg.org/ebooks/66117) diff --git a/old/66117-0.txt b/old/66117-0.txt deleted file mode 100644 index 827071a..0000000 --- a/old/66117-0.txt +++ /dev/null @@ -1,7904 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski, by -André Suarès - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski - -Author: André Suarès - -Release Date: August 23, 2021 [eBook #66117] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TROIS HOMMES: PASCAL, IBSEN, -DOSTOÏEVSKI *** - -TROIS HOMMES - - - - -QUELQUES ŒUVRES DE SUARÈS - - -_Aux CAHIERS DE LA QUINZAINE, 8, rue de la Sorbonne_: - -SUR LA MORT DE MON FRÈRE, 1 volume petit in-8, 1904. -LA TRAGÉDIE D'ELECTRE, 1 volume grand in-18, 1905. -TOLSTOÏ VIVANT, 1 volume grand in-18, 1911. -DE NAPOLÉON, 1 volume grand in-18, 1912. - - -_A l'OCCIDENT, 17, rue Eblé_: - -VOICI L'HOMME, 1 volume grand in-8, de 450 pages, 1905. -IMAGES DE LA GRANDEUR, 1 volume grand in-8, de 221 pages, 1901. -BOUCLIER DU ZODIAQUE, 1 volume grand in-8, de 151 pages, 1907. -LAIS ET SÔNES, 1 volume grand in-16, 1909. - - -_Chez CALMANN-LÉVY, éditeur_: - -LE LIVRE DE L'ÉMERAUDE, 1 volume in-18, 1901. - - -_Chez EMILE-PAUL, éditeur, 100, faubourg Saint-Honoré_: - -SUR LA VIE; ESSAIS, tome I, 1 volume grand in-16, 1909. -SUR LA VIE; ESSAIS, tome II, 1 volume grand in-16, 1910. -SUR LA VIE; ESSAIS, tome III, 1 volume in-18, 1912. -VOYAGE DU CONDOTTIÈRE, tome I, 1 volume grand in-16, 1910. -IDÉES ET VISIONS, 1 volume in-18, 1912. - - - - -ANDRÉ SUARÈS - - -TROIS HOMMES - - -PASCAL, IBSEN -DOSTOÏEVSKI - - - - -ÉDITIONS DE LA -NOUVELLE REVUE FRANÇAISE - -35 & 37, RUE MADAME, PARIS -1913 - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ A PART -50 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ D'ARCHES -RÉIMPOSÉS ET NUMÉROTÉS -A LA PRESSE. - - -_Tous droits réservés._ - - - - -A -_MON TRÈS CHER_ -AIMÉ SACOMAN -_PHILOSOPHE_ - - - - -VISITE A PASCAL - - - - -I - -A PORT-ROYAL - - -Un jour que le tumulte de la calomnie et des invectives s'était -répandu le plus insolemment dans Paris, et troublait le plus cette -ville injurieuse, M. de Séipse, incapable de le subir plus longtemps, -prit parti de le fuir, et s'en fut à la campagne. M. de Séipse -souffrait, en effet, du désordre comme d'une injure personnelle, que -son temps lui eût faite, et que tout le peuple eût conspiré à lui -faire. Une profonde colère, froide et secrète, le dévorait de sentir -en lui-même la puissance de l'ordre, de s'en connaître la volonté, -et de savoir qu'elle dût être sans effet. Le pouvoir d'un homme est -la moyenne de ce qu'il peut lui-même, et de ce que les circonstances -lui permettent,--l'accord de sa force propre avec la fatalité des -événements. C'est pourquoi tout homme puissant s'est toujours senti à -deux doigts de ne pas l'être; et il appelle son étoile ce bonheur de -l'accident, qui ne suffit à rien, mais sans quoi la voie est fermée -à tout le reste. Le hasard, qui fait naître un homme à son heure, -fait plus pour lui qu'il ne fera jamais lui-même. A dix ans près, on -est César ou on ne l'est pas. Pour un trait de plus ou de moins dans -le visage, et le nez fait d'une forme qui plaise, on peut exercer ou -non le droit de puissance qu'on a. S'il ne le peut point, l'homme -l'exerce alors contre lui-même. Et plus les faits désordonnés lui -font obstacle, plus il souffre amèrement de sentir en soi la force -qui les ordonne. Agité de ces pensées, M. de Séipse résolut de les -apaiser, sinon de s'en distraire, et il se proposa une promenade dans -le vallon le plus austère et le plus retiré qui soit aux portes de -Paris: il s'en fut à Port-Royal-des-Champs. - - -On était au temps de la Pentecôte. Le printemps tirait sur l'été; il -faisait déjà chaud; et les jours nuageux, chargés d'orage, suivaient -lourdement des nuits encore fraîches. Parti de bon matin, M. de -Séipse fut rendu à l'Abbaye avant le milieu du jour. Le ciel, qui -avait d'abord été d'une clarté admirable, se brouilla bientôt. Le -bleu tendre, délicat et profond, qui est propre à l'Ile-de-France, -se chargea de nuées laineuses et grisâtres; et l'air, qui avait été -frais, étouffé par les nuages, s'appesantit. Le ciel bleu de la -France n'est point implacable ni sublime comme le regard d'un dieu: -il a plutôt la fine complaisance d'un œil humain; et quand il se -voile, il invite à la réflexion ou à l'ennui plutôt qu'à la colère. -Aussi M. de Séipse s'estimait-il heureux que le temps s'accordât à -ses pensées diverses. Il était venu en voiture, à travers les champs -mouillés de rosée, frais et limpides, comme la matinée même, le ciel -clair et le vent léger. Les blés verts, et les avoines déjà hautes, -aux reflets ardoisés, frémissaient dans la plaine, où parfois l'on -voyait au loin,--comme un insecte en suit un autre,--une charrue -guidée avec lenteur par un paysan. - -A mesure qu'on approche de Port-Royal, le pays se fait plus désert. -On ne voit plus que des hameaux couchés au ras de la terre. Le -plateau âpre règne; et l'horizon recule, grave et triste, comme -tout ce qui est grand. Là, si le ciel penche un regard plus sombre, -sourcilleux de nuages et chargé même de menaces, il semble seulement -rendre, en miroir fidèle, l'âme des lieux. Nous n'avons affaire, en -tout, qu'à l'âme, et comme il en va des hommes, si un pays ne nous -livre la sienne, il n'a rien pour nous. Au versant de ce plateau -dont l'aspect, sérieux en tout temps, est tragique quand le soleil -s'y cache, on tombe dans un étroit vallon; par un chemin heurté, -entre les arbres, on descend au fond d'une sorte de trou, où, ceinte -de hautes murailles, et voilée sous le feuillage, avait été fondée -l'abbaye de Port-Royal. - - -L'abbaye a été vaste, les fabriques considérables. Il y eut plusieurs -corps de bâtiments. L'hôtel où logeaient les solitaires, faisait -face au cloître où les Filles du Saint-Sacrement s'étaient vouées à -l'adoration perpétuelle. Dans une école illustre, on enseignait les -enfants, dont fut Racine. Une chapelle était le lieu d'assemblée où -tant d'hommes, de femmes et de petites créatures si dissemblables se -réunissaient dans une pensée commune: en dépit de tout, la marque en -restait ineffaçable, tant elle avait mordu fortement sur l'âme. - -Un jardin séparait la maison des religieuses et celle des Messieurs. -Les enfants logeaient dans une aile basse, où se tenaient les -catéchismes. Le verger, le potager, s'étendaient au delà comme -le témoignage du travail le plus agréable au ciel peut-être. La -perfection de l'homme simple et paisible est, sans doute, celle -du frère lai, qui passe des champs à la chapelle, de la bêche au -psautier, et qui, pour son délassement, incline devant Dieu des -épaules que, le reste du temps, le labour courbe vers la terre. - -Si ce n'est une tour rustique, à l'une des ailes, il ne reste rien -de toute l'abbaye: une haine patiente, infatigable pour tout dire, -a préparé cette ruine et l'a consommée. La charrue a passé sur le -cloître. Les tombes des jansénistes ont été remuées par le soc. Louis -XIV a fait voler en poussière une des forces morales, la plus solide -peut-être et la plus compacte qu'il y eût en France. Des hommes là -vivaient avec leur cimetière sous les yeux, et l'avaient pour lieu -de promenade. Il devait leur importer peu que leurs cendres fussent -ou ne fussent pas en repos. On imagine même l'amer contentement de -Pascal, s'il avait pu prévoir qu'on jetât ses os au vent. Sans parler -de sa joie à souffrir persécution pour la vérité et la justice, il se -fût réjoui ardemment de cet outrage à la chair ennemie; et il y eût -vu quelque faveur singulière qu'on eût faite à son âme. - - -Les Messieurs de Port-Royal n'étaient point des clercs. Les uns ne -s'en jugeaient pas dignes; les autres y répugnaient de nature, ou par -état. Ils formaient une espèce de tiers ordre. Ils étaient à peine -des laïcs, et ne voulaient point être des moines. Ils vivaient pour -faire leur salut, et prétendaient le faire dans le siècle, ou s'y -résignaient. Port-Royal était leur maison de retraite. Ils y venaient -approcher Dieu de plus près. Ils lui y prêtaient une oreille plus -attentive qu'ils n'auraient pu ailleurs, ni autrement. Ils y avaient -leurs mille entretiens avec une puissance redoutée, et souhaitée -de tous leurs vœux, comme seule à craindre sans doute, mais seule -aussi secourable. En un temps où tout homme voulait, tôt ou tard, -prendre quelque connaissance de soi, nulle part on n'alla plus avant -dans l'art cruel de se connaître, que dans cette compagnie sévère. -Or le scandale est grand, pour un monarque absolu, d'hommes qui se -retirent en soi: car il n'en est pas, quelle qu'en soit la révolte, -qui lui échappent plus; et, en outre, ceux qui se connaissent sans -complaisance sont, malgré tout, sans complaisance à connaître les -autres. Les souverains absolus n'aiment pas cette souveraineté-là; -plus elle se tait, plus elle les brave. Son respect même est une -forme du mépris, car il juge. Les souverains, qui le sont dans -l'ordre de la chair, haïssent la souveraineté qui est d'un autre -ordre, et qui échappe au leur. Plus elle est humble en conduite, plus -elle les humilie, puisqu'elle ne leur laisse point de prise sur elle, -et qu'elle s'élève sans doute au-dessus même de ce qu'elle abat. -C'est pourquoi le souverain absolu, qu'il ait nom Louis XIV, Napoléon -ou Peuple, se défie des solitaires et les frappe. Il ne faut pas trop -de saints dans l'État, ni même dans le monde; d'école de sainteté, -encore moins: la sainteté menace la nature, et la nature ne veut que -des esclaves ou de faux témoins: elle hait les juges... - -Au détour du chemin creux, une porte de bois, dans un châssis de -pierre, qu'une croix de fer surmonte: c'est l'entrée de l'abbaye. - -Comme j'allais y frapper moi-même, je vis M. de Séipse pousser la -porte, sans doute laissée entr'ouverte: il passa le seuil, et je le -suivis. Je connais M. de Séipse depuis longtemps, et je l'estime. -Nous avons des pensées communes, mais je le vois peu. Au bruit criard -du vantail sur le gond, M. de Séipse tourna la tête, déjà mécontent -de ne pas trouver, même à Port-Royal, la solitude. J'avais eu le -même sentiment d'ennui en me voyant précédé à la porte. Mais il me -reconnut aussitôt, comme je venais de faire; nous sentîmes, chacun, -que la présence de l'un pourrait n'ôter rien au charme de la visite -solitaire que se promettait l'autre; et que notre silence pourrait ne -se rompre qu'à l'occasion d'une émotion pareille, et pour se mieux -goûter en elle. - -Dès la porte poussée, l'on est dans les champs de Port-Royal. On -marche au milieu d'une campagne close. C'est d'abord un sentier entre -deux prés, où les bleuets fleurissent dans l'herbe verte, et où -quelques coquelicots éclatent comme des cris de joie. Puis, des deux -côtés l'espace s'élargit. Le sol en pente va par bonds, de gauche -à droite, où, comme un lit, se creuse le fond du vallon. On fait -quelques pas, et l'on découvre tout l'horizon de la vallée solitaire. -Elle semble fermée de toutes parts, pareille à une vasque de terre -cachée entre des collines boisées. Les arbres voilent le bord ouvert -de ce fossé. Le ciel paraît verser la clarté de plus haut que sur la -plaine. La couronne des feuillages posée sur les hauteurs les ceint -d'une ombre claire et pensive. Tout, ici, est ramassé sur soi-même et -penché sur le fond. Et tout, en ces étroites limites, à la manière du -recueillement, parle d'une grandeur intime. - - -Les lilas, sur leur fin, balançaient, ici et là, leurs branches -fleuries, dont le vent agitait les thyrses. Un peu de pluie était -tombée, que la terre, les prés et toutes les feuilles rendaient en -parfums humides. On entendait le murmure doux d'une source, et le -règne du beau silence. Ces champs paraissaient sans culture, et en -être plus purs. Une maison dans un coin, d'où partait une allée -d'arbres; et au creux du fossé, une chapelle neuve, dont les lignes -sèches et les pierres trop blanches offensent la vue. - -C'est là que des hommes pieux ont réuni ce qu'ils ont pu trouver -qui vînt des jansénistes. Ils ont élevé cette petite église à un -culte qu'ils ne s'accoutument point à croire disparu. Au pied de la -chapelle, sur l'un des côtés, l'on a rangé les restes du cimetière: -car la haine et la destruction ont ici porté une main si avide, que -les tombes mêmes en ont été ôtées, et que les seuls débris y sont -les restes de restes, les reliques de la mort, et non pas même de -la vie. Une petite place sablée, close entre de faibles murailles, -où des pierres tombales s'appuient, et qui semble faite pour une -assemblée, s'étend devant la chapelle. Quelques degrés mènent au -portail; le dernier forme une terrasse étalée, où le feuillage et les -lilas ajoutent la grâce d'une parure charmante. Où l'art admirable -n'élève pas son chant, la nature seule peut parler. Quel qu'en soit -le mensonge, ou la cruauté, son langage a l'unique séduction où l'on -ne sait pas résister et l'accent qui persuade. - -On le sent trop à la rencontre de deux bustes en bronze, sur les -marches qui mènent à cette église des reliques. C'est Pascal et -Racine qu'on a posés, malgré eux, sur ces degrés, pour y recevoir -toute sorte de gens, de ceux dont ils eussent décliné la visite, avec -le plus d'horreur peut-être, sinon seulement avec le plus d'ennui. -Passe encore Racine; et qu'on y mette aussi le grand Arnaud, si l'on -y tient. Mais Pascal! Il ne se souciait pas qu'on lui rendît un tel -honneur. Si ces bustes, du moins, n'étaient que ridicules: mais ils -sont d'une extrême impertinence, et celui de Pascal n'est même pas -décent, tant il y manque la vraie ressemblance, qui est de l'âme; et -tant il tient de la fatuité, sûre de soi, où le modèle commun, qu'ils -en ont sous les yeux, a fini par forcer les sculpteurs de ranger tous -les grands hommes. - - - - -II - -PASCAL - - -Le musée, en forme de chapelle, contient quelques portraits. D'un -côté les docteurs, les religieuses de l'autre. Au-dessus de la -porte, Jansénius. L'évêque d'Ypres a l'air savant, systématique, -têtu, étroit et froid; un front haut, un visage pointu, non sans -ruse. M. de Saint-Cyran montre une figure déjà d'un autre âge: une -énergie violente, une force opiniâtre, le visage d'un homme qui -manie l'épée et la plume du même bras; homme du temps de la Ligue, -capable de faire campagne, et de tenir tête à une armée; non pas un -docteur, un théologien en armes; la barbe grise et dure, le teint -chaud, l'air sanguin, l'accent de l'action, le pli de la colère. Le -grand Arnaud justifie son nom et l'ennui accablant qu'il inspire: -une vaste et forte tête, un crâne puissant, le front haut, large, -droit, une forteresse de doctrine, une citadelle d'érudition et -de théologie. Sa mère, la fondatrice de l'abbaye, est la source -manifeste de cette force, la base de l'édifice: c'est une femme -rude, épaisse, membrue comme un homme. Rien de doux, ni même de son -sexe. Du poil aux lèvres; de la chair drue en dépit des austérités; -sous la graisse, l'on sent les os, gros et larges: voilà la mère -d'une famille redoutable par le nombre et les ressources; tout en -elle est solide, volontaire, nourri de substance et de raison. Qui -la voit, et le grand Arnaud près d'elle, connaît aussitôt sur qui -reposait tout l'établissement des jansénistes. Et, de même, qui -regarde sa petite-fille, admire la fleur délicate et si pâle qu'une -forte race d'hommes ou d'esprits se destine à produire, par où du -moins elle finit. La seconde Angélique fait avec M. Hamon un couple -délicieux dont la grâce séduit le cœur. M. Hamon a le visage charmant -et fin d'une jeune fille, ou d'un prince adolescent: blond, pâle, -les lèvres les plus minces, l'air candide et tendre, le menton en -aiguille, toute sa force est dans les yeux, comme celle de la Sœur -Angélique. Encore n'est-ce point une âme robuste qui s'y fait jour; -mais le feu d'une âme mystique, éprise d'amour divin. Quelque forte -soit-elle, elle ne l'est déjà plus assez pour la vie; capable de -soutenir toute lutte, elle ne l'est pas de vaincre, dans un secret -désir d'épuiser la volupté d'être vaincue; ou plutôt ce qu'elle a de -force ne s'applique qu'à un plus noble parti: la chair le cède, ici, -à l'esprit qu'elle emprisonne, et l'enveloppe est trop fragile pour -ce qu'elle contient. - - -Pascal, cependant, n'est pareil ni aux uns, ni aux autres. Il est -sans liens. Sa laideur est vivante. Son masque de mort seul est beau: -tous les deux également étranges, hors de lieu et presque hors de -propos. Ce que Pascal a d'unique vient de lui; mais, plus que tous -les autres, il a l'air de son temps: le mélange de cette singularité -propre et d'un caractère commun, général même jusqu'à en être -abstrait, frappe l'imagination. On est d'autant plus surpris que les -deux éléments s'ajoutent l'un à l'autre et qu'ils sont moins combinés. - -On retrouve, d'abord, dans ce visage la courbe violente qu'on voit à -tant d'hommes en ce temps-là. Le front et le menton tournent court, -par rapport au centre du visage, comme les deux branches d'une -hyperbole. Pour la forme de la figure, Pascal tient à la fois de -Descartes et de Condé. Ces visages sont des miroirs qui réfléchissent -ardemment le spectacle de la vie: ils doivent tout voir, et il n'en -est pas où l'on saisisse mieux le don d'imaginer. Mais si Pascal a -de Descartes et de Condé, pour les traits,--il n'a ni le jet violent -de celui-ci, dont toute la figure semble lancée en bec d'oiseau de -proie, ni le recul défiant de celui-là, qui paraît se retirer dans -l'ombre, comme une chouette, et tout fixer de ce coin obscur, en -oiseau de nuit. Il n'y a rien qui se contredise plus que la bouche -de Pascal et l'âme qui passe par ses yeux. Ou, plutôt, il n'est -point de figure où des traits si contraires soient rassemblés plus -curieusement sous un aspect unique: le regard d'un dédain et d'une -tristesse infinis. - - -Un petit portrait de Pascal, par Philippe de Champagne, est placé à -côté du masque pris sur le mort. On ne peut guère douter de l'un, -pour la ressemblance, plus que de l'autre. Philippe de Champagne -dessine et suit les traits de ses modèles avec une fidélité rare; il -y met de la conscience; et, d'un janséniste comme lui, on peut dire -que l'exactitude dans le dessin est la pratique d'une vertu. Quel -peintre, pourtant, est fidèle comme la mort? Elle peint par le fond; -et sa fidélité est celle qui ne cache rien, qui dévoile le mystère, -et qui livre le grand secret, inconnu jusque-là, et qui, sans elle, -ne se serait pas trahi. - -Image inoubliable! Etrange pendant la vie, la figure de Pascal le -demeure dans la mort. Mais, alors, elle est belle. La mort est le -lieu de Pascal. Il l'a tant cherchée et poursuivie partout, que cette -passion trouble son visage d'homme. Mais quand il l'a enfin trouvée, -et qu'il ne la craint plus, pour l'avoir vue face à face, quelle -paix ineffable respire son ennui. Ce n'était donc que cela?--Et quel -mépris! - - -Pour me faire savoir si Pascal est mort en Jésus-Christ, il ne faut -que ce visage: jamais Pascal, depuis le jour qu'il est né, n'exprima -une telle profondeur de repos. Il a reçu la main de la mort, de la -main même de Jésus-Christ; et, donnant sa main à la mort, selon -l'ordre de Dieu, il a mis l'autre, avec son âme et tout son être, -dans la main même de Jésus-Christ.--Pascal vivant dit l'attente -perpétuelle de ce moment. Et Pascal mort en révèle l'accueil; que le -moment unique l'a rasséréné pour jamais; et qu'enfin, dans un sublime -ennui du monde, une route est ouverte qui mène à un repos sublime, où -l'espoir comme la terreur, où le dédain même a pour toujours la paix. - -Pascal a mesuré bien des abîmes, en lui et dans les autres hommes. -Mais il a surtout connu et pratiqué les siens. Cette grosse lèvre, -qui s'avance épaisse et rouge, n'a tout dédaigné que sur l'ordre -d'une pensée toute-puissante. Et cet ordre impérieux lui a été cruel, -sans doute. Elle a voulu peut-être s'y soustraire. Qui résistera à -Pascal, si ce n'est Pascal même?--Mais qui Pascal craindra, sinon -Pascal? - -Il a connu ses précipices; et il les a redoutés profondément, parce -que la profondeur lui en était connue. Pascal sait bien que tous les -hommes en seraient là s'ils pouvaient seulement soupçonner leurs -abîmes. Mais comme ils ne les voient même point, ils ne les mesurent -pas. Pascal soupçonne, voit et mesure. Nul n'est allé plus loin dans -la connaissance de l'homme. Nul n'est donc allé plus avant dans la -crainte de l'homme. Et c'est pourquoi Pascal ne quitte plus d'un -instant Jésus-Christ. - -Il lui faut Jésus-Christ, ou tout croule, et lui-même tombe sous le -poids des mépris. Vous autres hommes, qui riez et ne savez point, vos -précipices ne sont guère à vos yeux que les erreurs et les misères -communes; vous vous voyez en des rivières où c'est à peine si l'on -perd pied, et il ne vous faut qu'une barque ou trouver le gué. Vous -êtes noyés et rejetés en pourriture sur la rive, que vous n'avez pas -encore peur de cette eau. Pascal est fait d'une autre sorte: il ouvre -les yeux sur l'immense océan où il s'éveille, et il s'y voit flotter: -l'infini sous les pieds; l'infini sur la tête; un infini de tous les -côtés; un infini de mal, d'ignorance, de terreur et de peine. Pascal -n'est pas comme vous, pour tâter un infini du pied, et chercher le -gué de l'infini. Mais Pascal s'assure au contraire que l'homme est -l'animal sensible à l'infini des ténèbres. Il ne lui reste donc -qu'à crier à l'aide. S'il était faible comme vous, il croirait à sa -force. Mais fort comme il est, il mesure sa faiblesse. Et il se tient -immobile, mettant toute sa puissance uniquement à s'élever sur cette -eau infinie et à tendre ses bras au secours unique. - -Pour demander si Pascal doute, il faut douter s'il vit. Qui ôte -Jésus-Christ à Pascal lui ôte tout. Le doute pour Pascal est la mort -même. Pour vivre, mieux vaut tenir le pari qu'on est sûr de croire, -que douter de ne croire pas. Quand le doute le traverse, comme tout -homme à son heure, Pascal meurt. Il y a tel cri en lui qui est un cri -de mort. Et chaque fois Jésus-Christ l'a ressuscité, le sortant du -tombeau. Sans Jésus-Christ éprouvé et senti dans le cœur, la vie de -Pascal est une agonie éternelle. On ne peut vivre en agonie. Pascal, -du moins, ne le pouvait pas encore. - -«Il a distingué notre agonie,--me dit M. de Séipse,--en sortant -enfin de la chapelle, où il semblait ne pouvoir plus s'arracher à -la méditation de ce masque. Il en a pressenti les extrémités et -l'horreur. C'est la raison qui l'a rendu, pour toute sa vie, si -fidèle à la vénération de son père. M. Pascal le père avait nourri -son fils d'un aliment si fort et si chrétien, que Pascal y a toujours -trouvé une réserve et de quoi souffrir la famine dans les temps où -il put craindre disette de foi. Mais à peine s'il connut plus de -deux époques pareilles. En Pascal, les variations ne furent que de -la charité commune à la charité parfaite. De même que les hommes ne -savent point le danger où ils sont, ils ignorent le sacrifice qu'il -exige. Pascal, connaissant le péril, ne pouvait jamais consentir -longtemps à ne point faire tout ce qu'il faut pour en sortir; je vous -dirai, du reste, qu'il n'y a point de demi-vérité ni de demi-foi que -dans les âmes médiocres. C'est la médiocrité des hommes qui assure le -train du monde. Et il n'irait pas au delà de l'heure où nous sommes, -sans les moyens termes de cette médiocrité qui ne finissent pas. - -«Tous ces atermoiements assurent la durée à la pauvre heure des -hommes. Elle se passe; ils passent avec elle; et n'en demandent -pas plus. Il leur suffit de ne se point voir passer. Peu de gens -vivent dans la vue de ce terme où ils doivent aller. Et ceux qui -l'entrevoient, comme on fait d'une croix en haut d'un tertre, entre -deux routes, en Bretagne, détournent les yeux de ce sentier. - -«La médiocrité, qui conserve le monde, est la même vanité qui sauve -les hommes. Car tous les hommes vivent de vanité. S'ils n'avaient pas -mille petits soins, ils n'en auraient qu'un seul, qui les tuerait. -C'est pourquoi ils l'évitent: sinon eux, le misérable et magnifique -instinct qui les attache à ce qu'ils sont. Ils veulent vivre; et n'en -ont pas de raison plus forte, à la vérité, sinon qu'ils le veulent. -Admirons encore ici un des coups de la nature, ce tyran qui fait -chérir et désirer sa tyrannie. - -«Ceux qui ne sont médiocres en rien, ni par le cœur ni par l'esprit, -se portent bientôt à contempler deux abîmes: le néant du monde et -le néant de soi. La plupart des grandes âmes s'arrêtent à l'un des -deux précipices, qu'elles comblent en y jetant l'autre. Et, à ne rien -dissimuler, peut-être ne peut-on vivre à moins d'un parti héroïque. -Il faut prendre parti pour le monde contre soi, ou pour soi contre -le monde. On ne se tire pas à moins de cet espace effrayant où règne -le vide, et où il a toutes les dimensions de l'esprit, qui sont plus -de trois. De là ces partis pris sublimes, celui des saints ou de -Tolstoï, qui fait la bonne bête. Quelque forts qu'ils soient, ils -s'immolent; ils veulent croire en Dieu ou à ce monde, à tout prix. -Et comme la volonté d'une parfaite croyance est déjà la moitié d'une -foi, bientôt ils s'y immolent. - -«Ils ont des partis désespérés: soit de la raison, soit du cœur -contre elle, mais toujours désespérés; car la plus haute démarche de -l'un et de l'autre, c'est qu'ils désespèrent. Je ne sais point ce que -c'est qu'un homme qui en est réduit à soi-même et qui ne désespère -pas. Et pourtant on ne rentre en soi qu'après avoir quitté le monde. -Il faut donc trouver, coûte que coûte, quelque lieu où fixer son -âme et sa vie. Tolstoï ne doute point de la raison; il la juge -naturellement droite; il n'en méprise que le mauvais usage; Tolstoï, -enfin, croit beaucoup plus à la raison et à la vie que Pascal. Et son -Evangile est raisonnable, qui est l'excès de la déraison, Pascal n'y -adhérerait pas, à cause de cette raison même où Tolstoï se range. Il -le jugerait absurde, sinon impie. Pascal a de bien plus puissantes -attaches au Moi; et enfin c'est toujours le cœur qu'il exalte, et la -raison qu'il humilie. Pour géomètre qu'il fût, il n'y faisait que -l'essai de sa force; et toute la vraie puissance, toute la vérité, il -les juge seulement dans le cœur. Or ce cœur aussi lui est ennemi. - -«Il est riche de cœur comme pas un autre: et sa crainte vient de là. -Ce grand cœur déborde d'un grand moi: Pascal voudrait l'y tarir à sa -source. Voilà où il aspire. Pascal se sent superbe, plein d'amour et -de haine, égal à tout, supérieur à tout même. Si grand qu'il fût, il -se savait plus grand encore, en bien et en mal, que ne le pouvaient -savoir les autres. C'est pourquoi il se fait une guerre admirable. -«Si j'avais le cœur aussi pauvre que l'esprit, je serais bien -heureux,» s'écriait-il quelquefois. Mais il l'avait riche infiniment. -Vous n'avez pas remarqué la puissance de ce cœur. - ---Je n'y ai point pris garde. Ou plutôt, je ne la distinguai point de -la grandeur propre à cet homme unique. - ---Elle est unique, en effet. Personne ne l'a pressentie, si ce n'est -quelque peu ses proches, et M. de Sacy. On devine quelque effroi -mêlé à l'étonnement de ce sage théologien, quand Pascal lui révèle -Epictète et Montaigne. «M. de Sacy ne put s'empêcher de témoigner à -M. Pascal qu'il était surpris comment il savait tourner les choses.» -En ce monde, où la plupart sont si pauvres de cœur, qui comprendra -le danger de s'en connaître trop riche? Tous les hommes qui veulent -se sanctifier n'ont guère besoin d'abattre que leur esprit, et de -ne mettre que leur chair dans les liens. L'ascétisme y suffit; la -raison humiliée dans la prière, et le corps réduit à la portion -congrue de l'esclave, on croit avoir assez fait. Le triomphe de cette -sainteté-là n'est encore pour Pascal qu'une victoire précaire. Selon -moi, Pascal n'est nulle part si grand que par la nécessité de dompter -et de dénuer son cœur, où il s'est vu. Mais le monde ne l'a pas -connue, car il ne l'éprouve pas. - -«Cependant, pour autant qu'il y aura de grandes âmes en cette vie, -l'ascétisme du cœur leur semblera le seul nécessaire. Il ne sera pas -si difficile de mortifier la chair et d'humilier la raison. Il faut -s'en fier à toute raison assez forte, à toute âme assez noble. Elles -se dégoûteront assez de leur impuissance, pour ne se point donner -l'aliment de vanité qu'elle réclame. Mais plus le cœur sera grand, -plus il aura de peine à se quitter. Car n'oubliez point qu'il lui -faut tout quitter en se quittant. - - -«Je m'assure qu'il y a des hommes pour qui le contact d'un cilice -pointu sur la peau peut être délicieux; et d'autres que l'orgueil -même d'une pensée profonde porte à la fouler dédaigneusement aux -pieds: ils oseront rehausser à ses dépens l'instinct désordonné de -la brute. Mais ce cœur, avide de s'égaler à tout l'univers, avide -même de tous les plus beaux supplices, il n'est pas si facile de le -rendre désert ni de le dépouiller. Il veut bien donner tout son sang; -mais il veut le sentir couler. Il consent à se laisser déchirer; mais -à la condition de jouir qu'on le déchire. Il se laisse épuiser, il -ne veut point tarir ses sources lui-même. Cette sécheresse lui fait -horreur. Le parti pris de Tolstoï n'est pas moins beau que celui de -Pascal: mais il n'est pas si rare. Tolstoï ne connaît point un abîme -si profond, et il ne revient pas de si loin en dépit de la différence -des temps. Son néant n'est qu'un des cercles de la spirale, où -l'infini néant de Pascal se décrit; et Pascal n'eût jamais comblé le -sien de ce qui le comble. Le dieu de Tolstoï n'est, après tout, qu'un -être de raison, et que le cœur suscite à la raison. - -«On force la raison; on la courbe au service du cœur; c'est que le -cœur lui-même se plie volontiers à servir; il fait souvent plus de -la moitié du chemin. Pascal, ici, douterait encore, comme disent ces -âmes faibles. Encore un coup, Pascal ne doute jamais: il nie. - -«Le doute n'est pas tenable pour une volonté grande. Le doute n'est -une preuve de force que dans l'esprit, et la faiblesse consommée du -caractère. L'homme puissant en vérité préfère se tromper contre le -doute, à douter en ne se trompant pas. Il ne joue pas avec la raison: -il la rend souveraine, ou il l'accable. Il fait la bête à dessein, -par dégoût de faire l'homme; et il y peut mettre un comble d'orgueil -et de force. Il se venge sur l'esprit des maux soufferts par la -volonté.» - - -Déjà le jour baissait, et se retirait de la chapelle; je voulus voir -une fois encore cette figure mystérieuse qui respire un sentiment -si profond de satiété, de paix sereine, et de dédain. Le plâtre -qui l'a faite si blême, communique à cette figure un caractère -éternel. Sur tout l'ennui de la vie, un séduisant repos semble -répandu, celui que rien, jamais plus, ne trouble, parce que rien -dans l'homme ne s'y prête plus. C'est d'un reflet pareil que la mer -brille languissamment, quand le dernier cercle de l'eau se ferme sur -un navire englouti. Personne, selon mon goût, n'a vu ce masque. Non -plus qu'un aspect profond du ciel ou de la mer, il n'est facile de -le décrire. Il retient pour l'éternité le souffle passager d'une âme -supérieure. Il montre, arrêté dans la mort, tout l'ennui de la vie: -de cette tristesse indicible, la mort a fait, ici, une passion. Les -traits de Pascal ont dû être en perpétuel mouvement: la force de cet -esprit et sa volonté dédaigneuse, toujours agissantes et toujours -inquiètes pendant la vie, ne sont fixées que là. Dans la mer de ce -cœur passionné, la mort enfin a jeté l'ancre. Un trait singulier -est celui des paupières abaissées, dont les bords paraissent -s'entr'ouvrir, et dont l'épaisseur surprend; c'est que la cire, -qu'on y mit pour défendre les cils contre la brûlure du plâtre, a -fait corps avec lui, et l'empreinte étrange en est restée au masque. -Ainsi cet ennui sans bornes, ce parfait dédain dans la sérénité -du repos, semblent sourire. Et rien n'est plus émouvant pour la -pensée que cette paix sereine de Pascal entre les mains de la mort: -elle contemple la douceur du salut, au sein de la volonté divine, -et sourit désormais à son mépris même de la vie, et de toutes les -misères qui tourmentent cette malade. - - -«Quel homme en France, pensait M. de Séipse, fut jamais l'égal de -celui-là.»--Il a été le plus grand; car il a eu les grandeurs de -presque tous les autres. Il est à la fois le poète, le saint et le -savant, l'homme qui voit, l'homme qui sait, l'homme qui pense;--bien -plus: l'homme qui a toutes sortes de puissances, et qui les dédaigne -toutes au prix de celle qu'il se sent. La force de sa pensée ne le -cède à aucune autre; mais il se plaît à l'humilier. Il n'est pas -sensible à ce qu'elle peut, mais à ce qu'elle ne peut pas; il se -porte d'abord à ses bornes; il se tient pour son ordinaire où les -autres finissent seulement par s'arrêter. Il a un bien plus grand -mépris qu'il ne veut dire des petits esprits et des médiocres: mais -son dédain ne s'y attarde pas, et préfère aller du premier coup aux -plus grands. Sans doute, il fait fi de ceux qui déraisonnent; mais -c'est pour faire moins de cas encore de ceux qui s'enorgueillissent -de la raison. La science est l'essai qu'il fait de sa force; et il -ne veut pas que rien y aide: pas même une méthode: il répugne à la -mécanique de l'esprit comme indigne du sien. C'est le secret de -son ressentiment contre Descartes: outre que Dieu révélé n'est pas -nécessaire à ce système du monde, Descartes donne trop à la mécanique -de la pensée; il n'oblige plus le géomètre aux prodigieux efforts -de la recherche à la manière des anciens; au gré de Pascal, il ôte -trop à l'imagination. Pascal est comme Archimède, son héros dans -l'ordre de la géométrie: il veut ne devoir qu'à lui seul toutes ses -découvertes; il veut contempler les figures, et les réduire au nombre -par la force même du raisonnement; il ne lui plaît pas que le symbole -se place entre l'objet du problème et la construction géométrique: -Pascal, le premier, a passé le seuil du calcul de l'infini, allant, -par ses voies propres, du même pas qu'un ancien aurait pu faire, sans -prendre les chemins aisés où Newton et Leibniz se rencontrèrent. Et -c'est ce qu'il fait en géométrie, qu'il me semble lui voir faire en -morale comme en tout le reste. - - -«Nul homme n'a aimé plus que lui les tâches difficiles. Il les tente -toutes avec passion. Il veut être saint, parce qu'il ne s'en croit -pas capable. Il veut être saint, autant par tout ce qu'il se sent -de forces qui y sont propres, que par tout ce qu'il sait en lui de -puissances contraires à la sainteté. Il mesure donc son cœur aux -tâches les plus difficiles; et sa grandeur d'âme ne les estimait -peut-être qu'en raison de la difficulté. - -«Les moyens qui abrègent, et ceux qui aident l'esprit ne lui -répugnent pas moins que ceux qui prétendent prêter l'épaule à la vie. -Pour une âme si forte, rien n'est digne d'elle qui ne l'exerce pas; -et ce qui ne coûte pas beaucoup a peu de prix pour un goût si rare. -A un certain degré, ni le cœur ni la raison ne se satisfont de rien -qui ne soit achevé. Celui qui est épris de perfection n'a qu'une -volonté,--qui est de la joindre, et que tout contrarie. Sans cesse il -y va pour lui de la vie, et de rien moins. Nul effort ne le retient -à ce qu'il a. Il est tout en ce qu'il cherche. Au cœur passionné, -le déplaisir de vivre s'accroît infiniment plus par la foi que par -le doute. C'est pourquoi les passionnés doutent peu: ils préfèrent -naturellement leur ardeur triste à une joie tempérée. A leurs yeux, -il n'est de vrai bien que le souverain bien. La morale facile est la -mort de la morale, et ils la haïssent. Il n'y a point de devoir si -aisé, que la plupart du temps le contraire ne soit bien plus aisé -encore. Tout ce qui est facile est selon la nature; et la nature est -pleine de crimes.--Quoi, de crimes.--Oui: et bien plus, de crimes -aisés. - - -«Rien n'était donc trop difficile pour Pascal; c'est qu'il se -proposait la vérité et la perfection mêmes, le bien unique, enfin -Dieu. Il n'aime et ne souhaite que Dieu; mais il voit toute la -nature en révolte contre lui. L'homme n'y manque pas. L'homme est le -prince des rebelles qui doit déposer les armes, et se repentir de sa -rébellion. Quoi qu'on pense du reste, l'idée de sa rébellion est dans -l'homme le commencement de la conscience, sinon de la sagesse: c'est -par là qu'il commence à défaire le nœud du Moi. - -«S'il n'avait eu tant de passions secrètes, Pascal ne les eût pas -accablées toutes. Mais il les avait découvertes, et ne leur laissait -pas de repos. Il connaissait seul le terrible rebelle qu'il avait à -vaincre. Jamais il ne l'estima assez vaincu. Il aimait à dompter la -nature, comme Alexandre à conquérir. Chacun de nous, s'il est assez -fort, prend de plus en plus plaisir à ses victoires: et si elles sont -âpres, douloureuses, remportées sur soi-même, peu importe; tant nous -sommes, malgré tout, attachés à notre propre force que nous aimons -mieux l'exercer contre nous que de ne l'exercer pas. C'est une joie -aussi de la mettre dans les fers, et de l'y retenir. On la sent -alors, et ses bonds cruels ou ses soupirs dans les chaînes. - -«Souvent la nature entravée plaît à celui qui la déteste libre; elle -paraît plus belle, comme l'homme dans les liens de la mort. Esclave, -elle n'est plus haïssable. Tous les morts ont la beauté de ce qui -est accompli. Le visage glacé d'un ennemi à terre, au milieu même du -dégoût, fait pitié. - -«Pascal regardait les passions en ennemies qu'on n'a pas assez -abattues, si elles ne sont mortes. Elles lui plaisaient étrangement -peut-être, quand il les touchait avec le fouet et les tenailles, ou -qu'il les retournait sur la claie. - -«Sa charité est pareille à l'égard des hommes. Il les connaît -trop pour croire à leur bonté naturelle. Ce n'est qu'une amorce -de la méchanceté des uns à la méchanceté des autres. Il voit leur -perversité de nature, qui les porte au mal, et leur mollesse pour -s'en écarter. Il les poursuit donc tous en lui-même et il les enferme -dans leur repaire de péchés. - -«La première démarche d'une âme pleine et libre n'est pas plus de -succomber à l'humiliation de ses crimes que de les aimer. Mais c'est -de les connaître; et connus, sans les aimer, sinon sans les haïr, -de les tenir pour des faits. Ils sont asservis dès qu'ils sont mis -à leur rang. Le mal est le plus souvent un effet de la faiblesse, -une usurpation de la partie mauvaise sur la bonne, qui est la plus -faible, mais qui n'en existe pas moins. C'est le point de vue d'un -Dieu, celui d'où tout est à son rang, et selon son ordre: là, le -pire a une sorte de place aux pieds de l'excellent,--et même une -manière de droit. Les jugements humains ne sont si médiocres et si -injustes même, que parce qu'ils n'ont jamais égard au bien dans le -mal, ni au mal dans le bien. Dans l'hypocrisie des mœurs, il y a plus -d'aveuglement involontaire qu'on ne croit: la vue est bornée; elle -ne veut pas aller au delà de ces bornes; et l'erreur de jugement -s'ensuit.» - -Le gardien ferma derrière nous les portes de la chapelle. Les lilas -se balançaient avec la même grâce le long de la muraille. La lumière -inclinée prêtait une âme nouvelle à la campagne. La mélancolie -parlait plus haut dans le silence, de cette voix si chère aux cœurs -tristes de vivre, qui leur rend plus douce l'amertume, en retour de -la saveur un peu amère qu'elle mêle à toute douceur. Nous allions, au -milieu de ruines qui n'ont même plus l'air du désordre. - - -«Je perds cœur, dit M. de Séipse, quand je vois la mort même vêtue de -neuf, et la destruction singer la vie. A coup sûr, il eût mieux valu -cacher tous les débris de Port-Royal, les portraits et les manuscrits -des solitaires dans un caveau, creusé sous le sol, que de leur élever -une église. On ratisse aujourd'hui les allées de la mort, pour faire -honneur aux promeneurs; et l'on commet des jardiniers aux décombres. -Vous savez le luxe affreux des cimetières. J'aime les ruines, où -l'insolence de la nature s'ajoute: l'une et les autres se nient. -Pascal n'eût pas voulu de cette gloire posthume. Il suffisait qu'on -vît Port-Royal en poussière et ce que c'est que la nature livrée à -elle-même. Qu'est-ce bien que les restes d'un grand esprit? Il n'est -tout entier qu'en lui-même,--je dis en nous. Il faut des tombeaux -fastueux aux rois, aux poètes de cour, aux philosophes rentés, aux -chevaux promus consuls par Caligula, voire à Nicole et aux gens -de lettres. Mais il est des hommes qui répugnent à ce faste. Pour -eux, tous les tombeaux sont trop petits. Ils sont la honte de ce -qu'ils prétendent contenir; et font un grand triomphe à ce qu'ils -contiennent: car ce n'est rien. - ---De la boue et des vers, dis-je. Et non même plus cela, au bout d'un -peu de temps, quand la centième herbe a séché sur le tertre, qui -n'est séparée de la première que par cent autres qui sèchent cent -fois.» - - -M. de Séipse s'informa si les étrangers visitent Port-Royal; et -il apprit volontiers, du gardien, que les étrangers ne viennent -point ici. «Le bonheur est rare, fis-je. Ils ne peuvent comprendre -Pascal. Comment sauraient-ils jamais que cet homme, s'il a pensé -plus gravement que tous les autres en son temps, a toujours ajouté -la beauté de la forme à celle de la pensée? Ils n'y peuvent pas être -sensibles; ils verront la force de la pensée, et lui feront tort de -l'art, barbarement. - ---Les étrangers, dites-vous? repartit M. de Séipse. Cependant, les -gens de lettres y viennent depuis peu; et ils infligent à Pascal -l'encens public de leur admiration. Grâce au ciel, ce n'est encore -que tous les cent ans; et voyez ce qu'ils y laissent: des caricatures -coulées en bronze; une parodie qui se flatte d'être éternelle. Image -de ce temps, en vérité, - ---Sans doute, ils viennent s'encourager à la mort dans la -contemplation d'un si grand passé qui n'est plus. - ---Vous voulez rire, dit-il. Ils ne sont pas envieux de la mort, ceux -qui vivent. La curiosité de la mort glace toute vie. Surtout une vie -si pauvre. Ces gens-là veulent, d'abord, bien dîner. Ils font un tour -à Port-Royal pour gagner de l'appétit. - -Je m'excusai d'avoir raillé. - ---Je suis venu voir Pascal aux lieux où sa grande âme avait trouvé un -horizon qu'elle ne passait pas. - ---N'en doutons point: elle l'avait choisi. Elle s'y était fixée dans -la vue de ce qui demeure, et pour échapper à ce qui s'en va. On -voudrait savoir comment tout ce sable se dissipe: on sait bien que ce -n'est que du sable. La vie est un triste rêve. - ---Et de la sorte, on aime le coin de terre où l'on rêve à son gré. - ---Dites qu'on s'en empare, et qu'on se l'asservit. Nous sommes tous -les mêmes: il nous faut des esclaves; c'est là ce que nous appelons -l'amour. Quand tout paraît soumis au changement, les lieux, pour -montrer que ce n'est aussi qu'une apparence, ne changent pas. Et si -les hommes avaient un goût plus vif des choses éternelles, ils se -garderaient de toucher à celles où s'attache une mémoire unique, qui -sera toujours seule, là où elle est, et qu'on ne remplacera pas.» - - -Nous vîmes un bel arbre, isolé, qui porte le nom de Pascal: le noyer -où Pascal vint s'asseoir. Et si ce n'est celui de Pascal, il faut que -ce le soit; car s'il ne l'est, que m'importe cet arbre? Mais je crois -y voir cet homme, terrible en pensée, accabler de mépris sa pensée -même, et chercher pour son repos l'aide qui n'est pas refusée aux -feuilles naïves. Car elles naissent sans douleur au temps marqué, et -tombent sans angoisse à l'automne. M. de Séipse, alors, me parla de -la tristesse de Pascal: c'est un effet de son ardeur et de sa gravité. - -«Plusieurs, qui l'admirent le plus, et en font presque métier, -distinguent entre divers objets qu'il offre à leur admiration. -Ils l'approuvent pour sa conclusion et pour sa foi, mais ils n'en -acceptent pas la marche, ni les prémisses contre la raison. Ou bien -ils le louent d'être si hardi à douter, et font bon marché de ce -qu'il croit, au prix de son doute. Mais ni Pascal ne croit, ni il ne -doute, comme ils se l'imaginent, par parties séparées. Le doute de -Pascal est un regard de la foi, et sa foi a toutes sortes de liens -à son doute. Il est admirable que personne n'ait parlé de Pascal -plus pauvrement, ni avec plus de louanges, qu'un philosophe et qu'un -géomètre de profession. C'étaient, à la vérité, gens de métier, l'un -et l'autre, et qui lui devaient bien de le louer sans l'avoir compris. - -«Certain grand maître de philosophie, qui n'est pas si loin non plus -de l'être de danse et de maintien, s'indigne du bon marché que fait -Pascal de la philosophie. Il le trouve bien peu réservé avec le fond -des choses. Il le juge outré dans sa foi, et outré dans son doute. -Il le blâme pour son dédain des philosophes, et le gourmande sur la -violence sombre de sa religion. Après quoi on ne sait guère ce qu'il -en accepte: et Pascal dirait peut-être avec amertume, que c'est -l'auteur et le bel esprit de profession. Mais Pascal n'est assurément -Pascal que pour ne se point satisfaire de la religion ni de la -philosophie de M. Cousin,--si tant est qu'il y ait rien qui réponde -à ce mot-là. Et bien plus, pour tout dire, Pascal n'est Pascal que -pour ne se point contenter des places et des cordons que l'on trouve -en ce monde. M. Cousin le reprend sur ce que «la philosophie ne vaut -pas une heure de peine», et que Pascal ne pardonne pas à Descartes: -c'est, croit-il, ne pas bien juger le grand homme de la Méthode, et -le méconnaître. C'est le mieux connaître, au contraire, qu'il ne fut -jamais connu de personne, ni de lui-même, peut-être. Et M. Cousin -peut en penser ce qu'il lui plaira: Pascal sait mieux son Descartes -et sa philosophie que lui. - -«Si l'Évangile est le vrai, il n'est pas une carrière aisée, où l'on -se promène, donnant et prenant de toutes mains. Jésus-Christ n'est -pas mort sur la croix pour la commodité du chrétien, mais pour son -exercice sur la terre. Et la raison n'est pas non plus la superbe -ennemie qu'on abat en la flattant, ni celle à qui on s'abandonne -pour la vaincre. La foi de Pascal n'est point une bonne femme à -tout faire, qui nettoie la chambre du vivant, et lui prépare un lit -moelleux en paradis: elle se fait servir et ne sert pas. De la même -manière, austère avec l'austérité, Pascal est méprisant et dur pour -ce qu'il méprise et déteste en effet. Le mot qu'il a sur Descartes -est le plus profond, et qui dit tout: «Il voudrait bien, dans toute -sa philosophie, se pouvoir passer de Dieu; mais il n'a pu s'empêcher -de lui accorder une chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement; -après cela, il n'a plus que faire de Dieu[1].» Il peint toute la -puissance de Descartes, qui construit sa mécanique de l'univers, -et se fût passé de la chiquenaude, s'il l'avait pu. Encore est-il -douteux qu'au fond il ne s'en passe point, et ne donne lui-même le -branle à la machine, ou ne l'en anime de toute éternité. Tout ce que -la puissance de Descartes place dans la raison, Pascal le lui refuse. -Et le peu que Descartes réserve à Dieu, c'est le rien même où Pascal -plonge l'homme et le monde. Pascal ne doute point; il ruine l'objet -du doute. Pascal affirme sans cesse, et d'une force insurpassée: -c'est pour ou contre; mais toujours affirmé. - -[Note 1: Madame Périer: Cf. _Lettre de Pascal à Fermat_, 10 août -1660.] - -«Entre les deux, il ne se tient point: à ses yeux, il n'y a là que -la vie:--c'est-à-dire qu'il n'y a rien. Il n'eût senti qu'un extrême -mépris pour une espèce de religion philosophale, qui n'est ni -religieuse, ni philosophe: il nie la philosophie. - -«Qui nie la philosophie, on n'en peut pas dire qu'il tombe dans le -doute des philosophes. Si je nie de vous devoir rien, je ne doute -pas, que je sache,--de vous devoir quelque chose. Mais, au contraire, -je vous confonds ensemble, vous et cette dette prétendue. Non -seulement je ne l'ai pas,--je vous défends de croire que je l'aie. -Tant je suis sûr de ne l'avoir pas, et tant il est vrai! Il y a -crime à la rappeler encore, si vous persévérez. Il y a crime à la -philosophie de prétendre conduire l'homme, et à se flatter de rien -connaître. Car, outre qu'elle ne connaît rien, elle sait qu'elle ne -peut pas connaître. Et Pascal passe le temps à le lui prouver. - - -«La philosophie n'est pas même la science des géomètres, qui, elle -du moins, exerce la force de l'esprit, et en fait l'essai, sinon -l'emploi. Au contraire, la philosophie est tout à fait sans objet; -et, comme elle se donne insolemment le plus grand de tous, qui même -est l'unique, elle ne mérite que le mépris, ou, peu s'en faut, la -haine. Elle est haïssable en ce qu'elle trompe sur l'unique affaire -où il y aille de tout, pour l'homme, de n'être pas trompé,--et -qu'elle feint de ne le savoir pas. - -«Que prouve toute la philosophie, et de quoi est-elle certaine -touchant la vie et la mort, l'univers et l'homme? Voilà la question; -et comme il y faut répondre qu'elle n'a pas la moindre certitude, il -est juste de conclure que toute la philosophie ne vaut pas une heure -de peine. - -«Ce n'est point là douter,--c'est nier. Et, pour moi, partout où -Pascal n'est point en Dieu même, il ne doute pas:--il nie. - -«Il faut à Pascal une certitude. Et il me la faut comme à lui. A -défaut de ce qui est certain, je ne vois point le doute, mais le -vide. Ce qui n'est pas--n'est point. Je ne le nomme pas ce qui -peut être. Je préfère une certitude horrible, faite d'abîmes et -de négations, à vos demi-vérités, toutes faites d'affirmations -contraires, qui se détruisent et qui ne sont que des doutes honteux, -ou si médiocres qu'ils ne se savent même pas douteux. - -«Pascal pénitent et extrême, qui nie dans la mesure où il affirme, -violent contre le doute, passionné pour la foi,--c'est lui seul qui -est vrai, raisonnable et prudent; et non pas vous, qui louvoyez entre -rien et tout, qui ne savez donc ce que c'est que tout ni rien, et qui -perdez tout pour ne rien perdre. - -«Vous tremblez de vous connaître; et sans doute non sans raison. -C'est pourquoi vous vivez de moyens termes. Comme s'il y avait un -terme moyen entre être et ne pas être; comme si une demi-vie, une -demi-mort, une demi-vérité pouvaient avoir le moindre sens! N'y -eût-il pas de vérité, nous sommes bien obligés de faire comme s'il en -était une, et de toute évidence. Et comme si vous ne montriez pas que -vous n'êtes vous-mêmes que des demi-riens, pour que cette médiocrité -infinie puisse vous suffire? - -«Il en faut un peu plus à Pascal: rien de moins que cette vérité -pleine. Et d'abord, sans la certitude, il ne peut vivre. L'homme -qui vit dans l'incertitude lui semble absurde, et un prodige -décevant, s'il s'y plaît. L'état où il trouve Montaigne le remplit -d'étonnement, et lui fait peur. Il voit bien la force de cet esprit; -mais il soupçonne la faiblesse de ce cœur; et la vue de ce contraste -le porte au mépris. Puis, une trop grande âme est lourde à subir, -parfois: à de certaines rencontres, il me semble que Pascal accable -Montaigne parce que, peut-être, il l'envie. Ce sont ses moments de -faiblesse cachée, et ses soupirs à la vie. - -«Enfin, il n'y a rien entre le néant et Dieu,--entre l'une et l'autre -foi: rien où l'on puisse se tenir, aucun lieu pour l'homme ni pour -la vie. Sans la foi, on ne peut vivre; et c'est en Pascal qu'on -l'éprouve le mieux, comme en l'âme la plus puissante et la plus en -souci d'infinité qu'il y ait eu. La foi est la vérité sentie par -le cœur, et vivante pour lui. Pascal ne la trouve, et ne la peut -concevoir qu'en Jésus-Christ: c'est Jésus-Christ qui est la preuve de -Dieu; ce n'est pas Dieu qui prouve Jésus-Christ; Dieu est à toutes -fins: qu'il soit, si l'on veut, le nom de la vérité sensible au -cœur;--cette vérité ne fût-elle pas la même, en sa forme, pour tous -les hommes. Le monde comprend plus d'un langage. Mais sentie par le -cœur, elle est parfaite; elle est unique; par là elle suffit: elle -ruine le Moi, et elle l'enferme dans tout le reste: il n'en faut pas -plus. - -«Je ne dis rien de l'objet de la foi; l'objet y importe beaucoup -moins que la foi même. L'essentiel est que vous ne vous passiez point -de foi, et qu'enfin vous y pensiez. Sans la foi, qui oblige le cœur, -il faut perdre la vie ou la raison: on ne peut les borner à la prison -de la pourriture charnelle. Il est insupportable de voir cette foule -d'hommes s'accoutumer à ne rien être qu'un peu de chair qui pourrit -sur pied: je l'entends tout ensemble des dévots sans cœur, et des -athées sans âme; ils ne diffèrent pas plus qu'ils ne se ressemblent. -Qu'y a-t-il où la foi n'est point?--Des miettes de moi, sous la table -de la vie. Entre la foi qui nie et la foi qui affirme, pour les âmes -fortes il n'est pas de milieu. Entre Dieu et le néant, c'est un abîme -immense, dont le fond est unique, et qui offre, de loin en loin, des -bords opposés à des étages divers: ou l'on va au fond, ou l'on se -tient sur une de ces pointes. Les âmes nulles peuvent seules flotter -dans le vide intermédiaire; et pour légères que soient ces plumes, -elles finissent par s'accrocher aux bords, ou bien par tomber. -Montaigne, qui est si vif, erre de tous les côtés, et a aussi son -lieu: car Montaigne est bien plus stoïque qu'on ne pense. - -«Pascal, qui sait le néant de toute philosophie, en donne le nom à -cet abîme. Et, ne pouvant vivre à moins d'une parfaite foi, il se -fait tout à Dieu. Mais l'étant, il ne l'est que par Jésus-Christ. La -foi de Pascal, c'est Jésus-Christ sensible au cœur. «Non seulement -nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous -connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. Nous ne connaissons la -vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ, nous ne -savons ce que c'est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, -ni que nous-mêmes[2].» - -[Note 2: _Pensées_, article XXII, 1.] - -«Hors de lui, il n'y a que vice, misère, erreurs, ténèbres, mort, -désespoir[3].» - -[Note 3: _Ibid._, article XXII, 1.] - -«Sans Jésus-Christ, le monde ne subsisterait pas, car il faudrait, ou -qu'il fût détruit, ou qu'il fût comme un enfer[4].» - -[Note 4: _Ibid._, article XXII, 1.] - - -M. de Séipse répéta lentement ces mots, comme s'il en parcourait les -précipices. Et je ne pus m'empêcher de lui dire: «Ainsi, voilà le -terme de votre philosophie? Je vois mieux désormais d'où vient la -mélancolie désespérée qui vous anime. - ---Ce n'est point une philosophie; elle est sans doute; c'est une foi -très sombre. Je respire une peine infinie. - ---Il faudrait que ce monde fût comme un enfer, ou qu'il fût détruit? - ---Oui, monsieur. Je suis Pascal sans Jésus-Christ. Il me manque les -miracles. Ils lui eussent peut-être manqué, aujourd'hui. Je l'envie -d'être mort. - ---Il y en a de faux et de vrais, dit-il[5]. - -[Note 5: _Pensées_, article XXIII, 1, XXV.] - ---Mais il ne dit point qu'il n'y en ait pas[6]. Il lui est plus -facile de prêter foi aux miracles des imposteurs, que de la refuser -aux vrais; et pour ne pas douter de ceux-ci, il croit même aux -miracles des charlatans. «Ayant considéré, fait-il, d'où vient qu'on -ajoute tant de foi à tant d'imposteurs qui disent qu'ils ont des -remèdes, jusques à mettre souvent sa vie entre leurs mains, il m'a -paru que la véritable cause est qu'il y en a de vrais[7].» Pour -conclure enfin, il pense qu'on croit de nature aux miracles. Or -l'esprit en doute, de nature; et la raison, de nature, n'y croit pas. - -[Note 6: _Ibid._, article XXII.] - -[Note 7: _Ibid._, article XXIII.] - ---Hé, laissez donc la raison, puisque la fin en est absurde. - ---Ce n'est point que je ne la veuille laisser: c'est elle qui ne me -laisse pas.» - -Nous fîmes quelques pas dans la Solitude: c'est le beau nom d'un beau -lieu, sous les arbres. Au haut d'un orme, un oiseau s'épuisait à -chanter. - ---Ce passereau a le bonheur, dis-je. - ---Jusqu'à ce qu'un milan lui donne du bec sur le crâne, et lui mange -la cervelle. - ---Qu'importe, s'il ne le prévoit point? - ---On ne le sait pas, fit M. de Séipse. - ---L'homme seul n'est pas heureux. - ---C'est qu'il sait qu'on ne peut l'être. - ---Non: c'est peut-être qu'il s'ôte le bonheur. - ---Où est la différence? Qu'on lui ravisse le bonheur, ou qu'il se -l'ôte, il ne l'a point. Mais il y a plus: l'homme a compris qu'il n'y -a point droit. - - -Nous nous étions assis sur un tertre, au pied d'une croix noire, -dressée au fond d'une retraite ombreuse, où l'on accède par quelques -degrés de terre, sorte d'oratoire rustique. Pascal a peut-être prié -là. Il devait aimer passionnément la prière: toutes les puissances -d'amour s'y portent, à qui l'on ferme les autres voies. M. de Séipse -reprit: «Pensez-vous qu'on puisse jamais être heureux, quand on a les -yeux ouverts sur la vie? Vous même ne le croyez pas. Nous rêvons; et -quand nous ouvrons les yeux, nous avons peur.» - ---Les enfants rêvent plus que nous, et sont heureux. - ---Sans doute: les enfants ne savent pas qu'ils rêvent. La conscience -du mal qu'on a ruine le bien qu'on pourrait avoir. Pascal est bien -sage: l'idée seule du bonheur lui paraît tout à fait absurde. Il -sait ce qu'en vaut l'aune, sous la règle de la mort. Je désire et je -meurs. Je veux comme un Dieu, et tout l'univers m'écrase comme un -ver; et sans qu'il soit besoin du monde, un autre ver, un bacille, un -infiniment petit, le premier venu, entre des myriades qui pullulent. -Toute vue sur l'infini est un rayon d'étrange lumière au sein -d'innombrables ténèbres. Il court, venu on ne sait d'où, entre deux -berges de mornes éternités, plus noires que le fond des mers, ou -la lie du délire. L'abîme est au bord de toute vue profonde: c'est -celle que se propose une imagination avide de son objet, jusqu'à -s'y ardemment perdre. Et cette vue, au bord de l'abîme, produit le -vertige. Un ou deux hommes, tous les cent ans, vont dans la vie, les -yeux fixés sur cette vision, pèlerins de l'abîme, voyageurs très -douloureux de l'infini. - ---On accepte communément ce qu'on ne peut éviter; on finit même par -l'avoir pour agréable; on pense peu, ou on ne pense pas. Et tout est -dit: en voilà pour jamais. C'est le mot de Pascal sur les cadavres. A -force de vide, on n'est pas sensible au vide. C'est l'avantage de la -vanité. Les hommes sont bien contents d'être vains. Que feraient-ils -s'ils pensaient? - ---Ils ne vivraient pas, sans doute. Il y a trois sortes d'esprits: -ceux qui voient la nécessité et l'acceptent; ceux qui la subissent -et ne la voient pas; et ceux qui, la voyant, ne l'acceptent pas. Les -premiers sont les plus sages; les derniers, les plus clairvoyants. -Car ceux qui acceptent le plus volontiers ce qu'ils voient du monde, -ne sont pas si sûrs de le voir, bien qu'ils le croient. Ceux qui -ne voient point, ni ne résistent, sont les plus heureux, et peu -différents des bêtes et des enfants. Ainsi il ne vaut rien d'être -homme: car c'est alors que plus l'on vit, et moins l'on accepte. On -s'excuse bien d'accepter ce qu'on ne comprend pas,--et toujours mieux -que de ne le pas comprendre. Étant ce qu'il est, Pascal trouve doux -de se réduire à cet état d'enfant: car combien d'effort n'y faut-il -pas? Mais le cœur n'est jamais assez dénué; et pour un enfant, il ne -lui voit jamais assez d'innocence. - ---L'étrange image, cependant, d'un Pascal qui s'exerce à l'enfance. - ---Il nous le semble: c'est que nous n'avons pas, comme lui, une -raison toute parfaite et toute bonne de faire ce qu'il fait. Il -veut être un enfant, parce qu'il ne se sait point sans père. Mais, -au contraire, il court à un père divin qui lui ouvre les bras. La -douceur est sans pareille d'avoir un père; s'il est aussi tendre -qu'il est puissant, quel salut et quel refuge que ses bras? Qui ne -voudrait d'une telle enfance, qu'accueille une telle paternité? La -grande différence de Pascal à tous les autres, c'est que Jésus-Christ -lui est tout, et que tout le reste ne lui est rien. Votre Tolstoï -aime tant les raisons et les faits, qu'à peine si la personne de Dieu -l'occupe. Il aime tant l'Évangile, qu'il se passe de Jésus-Christ. -Mais, pour Pascal, s'il n'y a un Dieu dans l'Évangile, l'Évangile lui -paraît presque aussi vide que tout le reste. Pascal est tout homme -et tout passion; il ne connaît que la passion et que l'homme. Il lui -faut un homme en son Dieu, et un Dieu dans son homme. Il en sait les -blessures. Il en écoute l'agonie. Il recueille le sang qui coule. -Il boit les paroles suprêmes et le dernier souffle. Il s'en enivre. -Toute lumière, il la reçoit des yeux divins. Il parle aux plaies qui -lui parlent. Dans le sein de la mort, il parle à la vie, qui lui -répond par la vie, et le peut seule. Il ne sait pas ce que c'est que -le salut sans le Sauveur. Et je ne le sais pas plus que lui. - -«Qu'eût-il été, ce grand Pascal, s'il n'avait pas été chrétien? Il -n'eût jamais fait un athée. Il avait trop d'étoffe; et il avait -mesuré que, s'il en faut un peu pour tailler un athée, il n'en faut -pas beaucoup pour l'en draper. - -«Il faut un Dieu à toute âme puissante. S'il n'avait eu Jésus-Christ, -dans l'impuissance d'en avoir aucun autre, il eût donné dans quelque -désespoir infini. Il n'avait pas l'âme froide d'un Spinosa, raison -parfaite et glaciale. Il était bien trop grand pour se suffire de -lui-même, comme font ces petits. Se plaire à soi marque la force, -mais jusqu'à un certain point seulement. - -«Pour que Pascal supportât la vie, il était nécessaire qu'il crût. Il -a eu la foi la plus vive. Et la preuve, c'est qu'elle était triste. -Les simples d'esprit sont seuls joyeux: cette récompense leur est -acquise. Une grande âme qui croit est toujours triste. Car elle est -dans le monde comme Colomb revenant d'Amérique: et elle pense que le -monde est peu. - -«Le mol oreiller, que dit Montaigne, a beaucoup de douceur, en effet: -il est bon aux têtes bien faites, qui le sont au tour commun. Mais il -n'y a point de repos sur cette plume à des têtes singulières. Il en -est qui ne peuvent dormir sur le duvet. - ---De toutes parts, observai-je, on les accuse alors de maladie. - ---C'est le propos vulgaire, qui a, d'ailleurs, sa vérité. Tous, nous -sommes des malades qui périclitent. La maladie est mortelle, c'est le -mot: et l'issue en est sûre. Les plus heureux ne connaissent pas leur -maladie, ou la portent en riant. Un peu de santé change toute la vue -des choses. Mais ceux dont l'âme est non commune payent de leur santé -cette maladie-là. Pour toujours ils sont malades. Ne renient-ils pas -la joie? Et cependant qu'ils en sont riches parfois, et qu'il en est, -dans leur nombre, qui l'aiment. Mais ils ne veulent plus y croire! -Les partis de la volonté sont les plus beaux de tous. Ce sont ceux de -l'Intelligence qui a pénétré l'abîme du Cœur. Et la beauté de l'âme -ascétique est là. - - - - -III - -ASCÉTISME DU CŒUR - - -L'ascétisme du cœur est le triomphe le plus rare de l'âme. C'est -l'exercice de prédilection pour les âmes qui n'ont point de -semblables. Il est la grande tentation des plus saintes, qui -l'envient quand elles le connaissent, mais sans pouvoir y atteindre, -car bien peu y réussissent. Les âmes froides ne peuvent seulement pas -comprendre en quoi cet ascétisme consiste. Et il y faut d'abord, en -effet, des passions brûlantes, un feu qui se replie sur soi-même, qui -se cache et se dévore. - - -J'ai connu des hommes épris de pénitence et qui eussent voulu avoir -deux corps à faire souffrir, pour travailler leur chair d'une double -souffrance. J'en ai vu d'autres, tentés par le zèle de charité, qui -eussent créé les malades en ce monde pour leur donner des soins, les -coupables pour les sauver, et les lépreux pour les entretenir. Mais -ce n'est encore qu'une charité sans passion. Pour sainte qu'elle -soit, elle a toute sorte de limites; elle est même basse, parfois; -car enfin il y a des degrés dans la sainteté même. Chacun est saint -à sa manière, quand il l'est; ou plutôt, chacun qui peut l'être, ne -le peut que d'une manière seulement, qui est la sienne. On ne doit -rien demander à personne que d'aller sur sa voie, jusqu'au bout; et -si c'est à deux pas, c'est qu'on n'a point de quoi fournir une marche -plus longue. Il est admirable que toute égalité est vaine, si ce -n'est devant la pensée unique qui nivelle tout, en réglant tout à son -néant. - -La plus belle route à la perfection et la plus difficile, où presque -personne ne va, est celle que le cœur ouvre, dans l'ascétisme, à -la passion. Et rien n'est si peu connu, car rien n'est si rare. La -passion, rare en tout, l'est bien davantage quand elle se persécute -pour décupler ses forces, et, quand elle les exerce uniquement afin -d'en mettre la puissance doublée au service d'une amour parfaite. Ce -feu de passion, elle l'alimente donc pour entretenir la flamme d'une -lampe hors de toute vue, pour le plus grand nombre des hommes, et où -tout l'égoïsme, incessamment renouvelé en sa source, ne brûle que -de se consumer. Une fin presque divine est celle-ci: persévérer en -soi-même au delà de toute mesure, pour soi-même s'immoler. - -Les saints, en vérité, doivent en être tentés; et s'ils ne sont pas -séduits, c'est que la prudence les retient au bord de cet abîme où -l'orgueil séjourne. Puis, ils n'ont pas en eux assez de cette force -surprenante, pour en avoir assez l'intelligence. Elle les attire -par son mystère, et leur fait peur, comme la séduction. Pascal est -l'homme de cette fin presque divine. Il ne veut pas qu'on le range -parmi les saints. Sa grandeur, pleine d'une humilité superbe, s'en -confesse très indigne. Oh, que je le vois viser plus haut! Et par ce -qu'il voit, lui-même, au fond de son cœur, comme nul autre homme n'y -a vu, ce grand chrétien s'emplit d'amertume; et, il tremble. - - -L'ascétisme du cœur est l'exercice de l'homme qui dirige sa passion -au terme de l'infini, et à ce terme seulement. De l'infini, il fait -son objet unique, où toute cette passion s'applique, en tout moment. -Là, un comble de passion sans cesse se dépassionne de tout et de -soi, passionné d'une beauté unique, et d'une seule vérité, l'une ou -l'autre étant la perfection. - -Les cœurs froids n'ont pas de peine à se déprendre. Beaucoup de -saints n'ont rien pu faire de mieux que d'être saints, sans doute; -mais plus d'un, peut-être, n'eût pas pu faire autrement. La charité -peut être le pis aller d'une âme sèche et lente, à qui la raison -persuade le beau parti de s'émouvoir. L'imitation de Dieu, ou un -zèle décidé pour le devoir, ouvrent une vie inespérée à des hommes, -honnêtes par nature, mais d'une vertu sans horizon jusque-là, et pour -ainsi dire sans espoir. Parfois ils sont tels qu'ils font tort de -leur vertu à la vertu même. Plus d'un sectaire froid ignore que la -raison qu'il a est moins féconde que les torts qu'elle n'a point et -qu'elle combat. Il y a, dans la vertu qui court le monde, beaucoup -de paille, et l'apparence seulement de l'épi; faute de cœur, l'épi -est vide; la moisson paraît belle, et sur l'aire on recueille à peine -un peu de grain. Que de gens doux sans douceur, que de mollesse ou -de froideur qui paraît bonne? Le plus souvent, la bonté n'est faite -que du mal absent, comme la paix entre les hommes résulte, non de -l'horreur qu'ils ont de la guerre, mais de leur lâcheté à la faire. - -L'ascétisme du cœur est donc une lutte et une victoire continuelle. -La force la plus grande s'y exerce à vaincre sans cesse, pour -triompher sans cesse d'elle-même. Voilà comme est Pascal. Son image -seule conte ce combat perpétuel en traits inoubliables. L'extrême -tristesse de ce visage sans maigreur, la profonde attention de ce -regard penché ne parlent pas d'une âme naturellement sainte. Toute la -puissance de cette âme est cachée. Le front de l'homme fuit ce que ce -regard rêve en lui-même, tant il l'a pris à soi; et tout ce que cette -bouche, si avide à la fois et si dédaigneuse, s'avance pour goûter, -le menton en dément l'appétit, et le ravale. - - -Il n'y eut point, je le sais, d'homme plus passionné que celui-là. -A cause de sa passion, il est malade. A cause d'elle, il aime, il -appelle, il attend Jésus-Christ comme personne ne le pouvait faire; -non pas seulement en fidèle; non pas seulement en fils prosterné qui -espère, ou qui craint, ou qui court au-devant de son père; mais, en -propre participant des plaies. Il les ressent aussitôt que pensées. -Les extases des plus grands saints ne sont pas plus humbles que les -siennes, et il en est de plus amoureuses. Mais leur humilité tient -plus de la faiblesse que celle de Pascal qu'il tire de sa force. Leur -amour est de créature; et l'amour de Pascal est, en quelque sorte, de -compagnon et de héros souffrant au côté de son maître. Familiarité -sublime que celle-là, dans l'agonie, dans le sang, dans les angoisses -humaines où la mort d'un Dieu est toute trempée. Familiarité dans -ce qu'il y a de plus auguste et de plus fort, où la passion s'est -faite si grave qu'elle tombe, de tout le poids infini dont elle s'est -chargée, sur le cœur de la mort, et d'une mort divine. Dans une telle -âme, une telle douleur est seule éternellement présente, en son -mystère. Et enfin, elle est seule enviable. - -Il ne faut pas moins pour tirer de soi un homme si fort au-dessus des -autres hommes. Voilà les délices où toutes les autres ensemble ne se -comparent point, car peut-être elles s'y anéantissent. - -C'est à les goûter seules que Pascal se destine. Il dirige tout le -feu de son cœur sur ce foyer. Il est brûlant, même quand il paraît de -glace. On ne l'a point connu ni approché, sans l'aimer ou le haïr. -Tiède en rien, il n'a pas trouvé de tièdes. Son père a pleuré de -joie, dès l'origine, à la vue du fils qu'il s'était donné. Pascal -a mis toutes les femmes de sa famille en sainteté. Il effraye M. -de Sacy, et ne fait point peur à sa servante; mais, au contraire, -superbe malgré tout, et superbe caché, ce qui le fait deux fois -l'être, il est simple avec elle; il peut être humble avec cette bonne -femme, sans penser à son humilité, idée qui la ruine. C'est pourquoi -Pascal vit seul, et se retire dans une chambre, avec un mendiant et -de pauvres gens. Il ne veut pas même d'une cellule dans un cloître, -ou dans un logis de famille. Il sait bien qu'il ne peut toucher à la -vie, sans l'embrasser d'une étreinte puissante; et qu'enfin vivre, -pour un homme de sa sorte, c'est toujours dominer. Il prévient sa -sœur et son père du danger de l'aimer trop; et plus il use de termes -froids, plus je le sens qui se défend du trop d'amour lui-même. -Ou même est-il trop grand pour s'en défendre: il prend le flot de -cette passion, il le précipite et l'accroît; mais il le détourne -sur ce qui n'est plus rien de propre au moi. Il parle contre les -attachements du monde, non pas en homme qui se dépouille, mais en -avare secret, qui thésaurise un trésor incalculable, d'une espèce -inconnue. L'ascète, qui ne l'est que selon la chair, a beau tomber de -fatigue et de peine: il a l'expression de la joie; il est tranquille, -comme tout ce qui se dépassionne; et s'il chante les louanges de sa -victoire, les paroles sont en vain les plus chaudes: elles sortent -d'une bouche froide. Il est bien nécessaire qu'il en soit ainsi: un -corps sanctifié se mortifie assez pour faire un lit commode à une âme -sainte. Mais Pascal prononce des sentences glacées avec une langue et -des lèvres brûlantes. - -Le fiévreux Pascal livre sa vie froide à ce monde, qu'il ne veut pas -aimer; il réserve les tisons de son âme à l'amour unique et caché qui -est tant digne d'être aimé et où la parfaite douleur elle-même est -aimable. Tel est l'ascétisme du cœur: il ne ruine point ses passions -par esprit de charité. Il n'est que passion pour cette charité. Il -est si fort qu'il réclame tout l'homme, sans en retrancher rien, afin -de se consacrer, dans toute sa force, à ce qui la mérite toute, et -accrue plutôt que diminuée. - -L'état de lutte ne saurait aller plus loin. Pascal s'y assied, d'une -volonté maîtresse, comme le confesseur de la foi au lieu de son -supplice. Pascal n'élude rien. Il ne le daigne pas. Voilà à quoi -sert d'être bon géomètre jusque dans la sainteté. Il préfère outrer -la rigueur du combat. La difficulté infinie est la séduction suprême -pour le cœur d'une force infinie. La passion de Pascal fait la guerre -à sa passion, comme au seul ennemi digne d'elle, et elle lui en -fournit des armes. Pascal vit dans la fièvre, le tremblement, et les -délices tristes de ce cœur qu'il nourrit et qu'il dévore. - -Pascal, malade dans sa chambre, est un des plus grands spectacles -qu'il y ait de l'homme. Il fait mettre à ses côtés un mendiant, -malade comme lui. En d'autres temps, un pauvre; et, d'abord j'en -suis sûr, un homme, quel qu'il soit, c'est toujours un malade. Celui -qui souffre dans son corps ne l'est que deux fois. Mais la maladie -originelle, et mortelle dès l'origine, qui la guérit?--C'est la vie. - -A l'époque où il n'avait pas rompu avec le monde, l'ami de Pascal -devait être son malade. J'imagine que c'était Miton, et surtout parce -que Miton devait voir en Pascal son malade. Pascal n'a jamais quitté -Miton: il l'avait pris en lui; il n'en était pas troublé, comme on -veut dire: Miton est athée et ne doute pas; c'est une assez bonne -tête. Mais meilleure elle est, mieux Pascal en fait sa cible. Elle -est fière de sa raison: il faut qu'elle le soit: sans quoi, quel -profit à l'abattre? - - -Ce puissant Pascal va-t-il humilier une pensée affaiblie? Vous n'en -jugez que par vous et vos commodités. Pascal accroît son ennemi, -pour l'accabler. Il attend d'avoir si mal aux dents qu'il trouve la -cycloïde; et, du reste, il en propose le problème à toute l'Europe, -dans le dessein qu'on ne peut nier, d'humilier tout le monde. Outre -qu'il est jésuite, le Père Lalouère apprend ce qu'il en coûte de -vouloir se dérober à cette humiliation. Mais où l'on ne voit que -l'orgueil, ou même la mauvaise foi de Pascal, je reconnais son -humilité superbe. Pas plus qu'au doute, il ne laisse point de place -en lui à la contradiction. Il ne méprise point la géométrie en -lui-même, mais dans les géomètres: car ils ne sont que géomètres. -Et de petite géométrie. Jusqu'à la fin de sa vie, il veut au -contraire porter l'esprit géométrique au comble de sa force. Il doit -à un effort incroyable de la géométrie pure les fondements mêmes -du calcul de l'infini. Il ne méprise donc point la géométrie: il -l'abaisse. Que sert d'abaisser ce qui n'est pas très haut?--Il honore -toujours Fermat; et s'il en veut à Descartes, c'est en partie que la -mathématique de Descartes n'exerce pas assez l'esprit. La grandeur de -l'esprit lui est chère: mais il la mesure. - -La solitude est le lieu de l'orgueil et de l'humilité. Elle y est -également propre. La grande âme humilie son orgueil en secret: c'est -une armure qu'on porte dans le monde et dont on se délivre. Mais on -met de l'orgueil même à dépouiller l'orgueil. C'est pourquoi les -quatre murs d'une chambre où l'on est seul sont l'espace qu'il faut -à cette discipline. On ne s'arrête pas à la première peau; et nulle -pudeur n'empêche de tout ôter. Et enfin l'on est plutôt un grand -saint que bon connaisseur de soi-même. Les enfants et les simples -pourraient dire qu'ils ne craignent pas la bonté, ni celle d'autrui, -ni la leur. Mais Pascal se dira toujours: «Je crains ma bonté même, -parce que je la connais.» - - -La vue de cette chambre, où Pascal est retiré, émeut le fond de mon -âme. Pascal fait son lit, et se sert lui-même: cette idée me plaît, -qu'en ce que les autres pourraient faire pour lui, il les supplée, -lui que nul homme au monde n'eût alors suppléé en ce qu'il a fait. -C'est où l'on connaît la vraie grandeur. Mais il est bien plus grand -par l'amour où sa passion se consacre, que par où il force son cœur à -s'oublier. - -Il me semble qu'il s'estime avec douleur et se désaime, à mesure -qu'il aime les hommes et les mésestime. La charité, où il exerce -son cœur, est une recherche passionnée de l'amour unique. Il est -donc vrai, et l'on éprouve à toute heure, quand la première en est -venue, ce sentiment si hardi et si triste que l'amour passionné de -Dieu implique un amour des hommes, qui puisse aller même à l'entier -sacrifice,--mais dédaigneux de soi et plus encore d'eux. - -Pascal entretient un commerce familier avec le sépulcre. Voilà encore -à quoi la solitude d'une chambre est bonne. Cette intimité avec -la fièvre de la mort n'a point du tout la froideur d'une pratique -dévote; à plus forte raison ne l'a-t-elle pas des vues inanimées -où les esprits sans vie se plaisent, et beaucoup de philosophes. -L'entretien de Pascal avec la mort n'est pas une conversation vaine; -car le sépulcre, où Pascal prête sans cesse l'oreille, n'est pas -vide. Pascal, au contraire, y voit couché tout l'univers, qui y -tient, et quand il parle, il attend la réponse d'une voix éternelle. - -Aussi Pascal peut tout dédaigner; et, s'il le faut, se soumettre à -tout. Car où est le tyran, la chaîne, le supplice même, y parût-il -soumis, où son âme en vérité n'échappe? - -Pascal ne sort plus guère de sa chambre que pour se rendre à -Port-Royal, ou à l'église. Et, quand il est dans la rue, il vit de -même entre les quatre murs de la solitude, comme au moment où on l'y -trouve assis. - - -C'est ce Pascal de la solitude, que je vois parler, un soir d'hiver, -à une fille de la campagne, l'ayant trouvée sur la place, errante, -jeune et belle, seule, en haillons, presque perdue comme un enfant. -Il ne peut la voir, sans penser avec une ardeur égale à sa perte, -où elle a déjà le pied, et au salut où il veut la conduire. La -séduction de l'innocence est sans pareille pour les esprits qui en -connaissent l'espèce fragile. Il la prend avec lui; il la met entre -les mains d'un prêtre, il veille à sa nourriture et à son vêtement; -enfin il est sûr de l'avoir ôtée à l'abîme de la chair, où elle -devait tomber. Tant qu'il vit, cette action reste cachée. Mais quand -il est mort, on la publie; et elle n'en reste pas moins voilée aux -yeux de ses amis, et de sa sœur qui l'admirent. Ils ne la voient en -lui, que comme elle eût été en un autre: et pourtant, quelque saint -homme eût été celui-là, il ne pouvait pas être Pascal, ni sage à sa -manière. Ce n'est ni par piété froide, et détachée de la créature, -quand elle s'attache même le plus à son objet, que Pascal agit, -ce soir-là. Ce n'est pas, non plus, par charité pour cette fille: -perdue, elle eût peut-être goûté des plaisirs, qui la fuirent sauvée; -elle les eût peut-être préférés à ce qu'ils coûtent; et enfin, si -elle avait eu le choix entre les deux bonheurs, celui de la perte -l'eût faite plus heureuse, de son propre aveu sans doute. Car ce -monde est plein d'ombres, qui ne souhaitent qu'un peu de vent, pourvu -qu'il souffle vers les bords où elles veulent être poussées. Le sage -ecclésiastique, qui vante la vertu de Pascal à ce propos, n'en juge -pas comme Pascal eût fait lui-même. L'homme qui a mesuré à une ligne -près le nez d'où dépend l'empire du monde, ne s'abuse pas sur le prix -d'une petite fille. S'il la sauve, c'est beaucoup moins pour elle, -que pour l'amour passionné de Dieu, où l'ascétisme du cœur l'incline. -Cet amour ne va pas sans la haine de la nature. Pascal, qui prend -cette fille par la main, ne s'inquiète guère d'une once de sa chair, -en plus ou en moins. Mais il brûle de zèle pour une autre cause, qui -en vaut la peine, celle-là: ce qu'il en fait, c'est pour vaincre et -ployer la nature. Son délice est de la contrarier. Il veut qu'elle -ait le dessous; et cette bête terrible, ce monstre tout en appétit, -insatiable, il faut l'affamer, si l'on rêve de le réduire; voilà une -lutte digne d'un homme. Voilà un ennemi pour Pascal. - - -On dit de beaucoup d'hommes qu'ils valent mieux que ce qu'ils font. -Et c'est le contraire qu'il faut dire, et qui est vrai. Car cette -opinion les vante, comme toute la force de leurs mensonges. Presque -tous les hommes valent encore moins que le peu qu'ils font; et la -preuve en est bonne, de la grande peine qu'ils ont à le faire. Pascal -est du petit nombre en qui l'homme passe infiniment les actions. -Le livre de Pascal est le plus beau qu'il y ait en France. Il ne -contient rien, pourtant, qui vaille la vie que la sœur de Pascal a -écrite de lui, en quelques pages. - -Cette femme, d'un esprit si solide, d'une vertu si ferme et si drue, -ne put pourtant pas assez connaître son frère: mais il suffit qu'elle -en ait eu le modèle sous les yeux, et qu'elle en retînt des traits, -pour donner l'idée de cette grandeur incomparable: un homme que la -nature a créé pour son triomphe, et qui ne vit que pour triompher de -la nature. - - -Enfin, ce Dieu qu'il faut conquérir, Pascal touche à sa conquête. -Enfin Pascal est sur le lit de mort. Enfin, le voici comme un enfant: -c'est qu'il meurt. Le temps en est venu: le plus haut effort de cet -esprit l'a porté là, qu'il a le bonheur de l'innocence parfaite: qui -est, pour l'homme, de n'être point. - -Et pourtant, cette âme puissante, qui se croit toute à Dieu, est -encore combattue. On dirait qu'elle ne veut pas de sa victoire. Elle -livre un combat terrible à la chair. Tout un jour s'écoule dans -l'agonie. A la fin, elle reçoit le prix. Avide comme elle est de -toute fixité, sa grandeur se fixe: elle n'est plus. - -_Mai 1899._ - - - - -LE PORTRAIT D'IBSEN - - - - -_A FERDINAND BRUNETIÈRE_ - - -_Je ne vous ôterai point, dans la mort, la part de respect et -d'affection que vous avez conquise sur mon cœur rebelle; mais au -contraire, je la ferai plus grande, maintenant que vous en avez plus -besoin, et qu'au regret de votre perte, mesurant le prix de votre -présence, je sens grandir le sentiment de ce que je vous ai dû._ - -_Je revois votre visage amaigri, où le pouce du modeleur impitoyable -cherchait la place du suprême coup d'ongle. Dans votre corps dévasté, -je retrouve vos yeux qui ne mentaient pas, mais qui commandèrent -l'espoir et la volonté de tenir bon à l'angoisse, comme un double feu -sur des ruines._ - -_Vous aviez, à la fin, les traits d'un saint moine, rompu par les -austérités. Or, vous étiez décharné par les jeûnes de la fièvre et -les insomnies de l'éternel combat. Il n'y a point d'ascète plus -laborieux que le malade qui, sans se lasser, résiste. Mais vous étiez -né pour la lutte, comme tant d'autres pour fuir._ - -_Votre fièvre militaire faisait penser à un guerrier, dans une place -assiégée par l'ennemi qui ne pardonne pas. Tout parlait en vous d'une -tristesse qui se tait et d'un vouloir que rien ne doit abattre. Et -vous aviez aussi le voile résigné, la cendre du vieux prêtre, qui a -reçu le mot d'ordre pour la nuit et qui se soumet._ - -_Je vous offre ces pages que seul, d'abord, vous avez comprises -et que vous avez eu seul le courage de publier. Dans le temps où, -parmi les puissants de la Ville, il n'en était pas un qui ne me fît -sentir l'immense différence qui me sépare d'eux, vous seul m'avez -tendu la main. Vous étiez plus libre, plus vrai et plus sûr que les -autres. Vous ne vous vantiez pas de penser librement, comme ceux -qui en prennent la liberté de ne penser jamais; toutefois, comme à -nous tous qui avons vu le jour dans ce coin glorieux de l'univers -où elle règne, la pensée vous était sacrée. Avec tant de liens aux -siècles passés, vous n'aviez aucune haine pour l'époque future. Et -vous pouviez avoir de l'audace, parce que vous aviez de la vertu. La -parole en vous était le témoin de l'action. Vous étiez solide et vous -aviez le respect du juste, qui est de ne pas mentir à dessein et de -ne jamais chicaner le droit de la bonne force._ - -_Voilà ce que vous étiez; et je l'ai su quand vous m'avez aidé. Vous -avez vu en moi un homme qui dédaigne infiniment la victoire, mais -qui n'accepte point d'être vaincu par ce qu'il n'honore pas. Et -maintenant, dans la grande défaite de la mort, je viens à vous et je -prends votre cause. Vous qui fûtes loyal et brave, vous ne serez pas -vaincu, tant que je suis là._ - -Décembre 1906. - - - - -MORALE DE L'ANARCHIE - - - - -I - -LE GÉNIE DU NORD - - -La Norvège, navire de fer et de granit, gréé de pluie, de forêts -et de brumes, est mouillée dans le Nord entre la frégate de -l'Angleterre, les quais de l'Océan glacial, et la berge infinie de -l'Orient qui semble sans limites. La proue est tournée vers le Sud; -peu s'en faut que le taille-mer n'entre comme un éperon au défaut de -la plaine germanique et des marais bataves. A l'avant, la Norvège -est sculptée, en poulaine, de golfes et de rochers: tout l'arrière -est assis, large et massif, dans la neige et les longues ténèbres. -Les morsures éternelles de la vague non moins que ses caresses ont -cisaillé tout le bord, en dents de scie. Entre les deux mers, la -tempête d'automne affourche les ancres du bateau, et croise les -câbles du vent et de la pluie. L'hiver, il fait nuit à trois heures; -dans le nord, le jour ne se lève même pas. On vit sous la lampe, dans -une ombre silencieuse où les formes furtives ont le pas des fantômes. -La neige est partout: elle comble les mille vallées creusées dans la -puissante échine des montagnes, comme la moelle dans les vertèbres. -Le schiste noir, l'eau fauve qui a pris la couleur de la rouille sur -les terrains du fer, les noires forêts de sapins ajoutent au grand -deuil de la terre. Là, pendant des mois, le soleil est voilé; ou bien -d'argent, ce n'est plus que la lune douloureuse de midi. Au couchant -rouge encore, sanglant et sans ardeur, ce globe hagard descend sur -l'horizon humide, pareil au cyclope dont l'œil rond se cache dans -l'eau verte et pâle. Les cygnes de la mer, les blancs eiders, hantent -les vagues grises. Dans les villes de bois, les maisons sont rouges -sous le ciel incertain du bleu mourant des colchiques. Les rues sont -muettes, et les places sont vides. Les hommes sont sur la mer. Et, -comme des corps morts, la foule des îles flotte le long du ponton -rocheux et des quais granitiques. - -Une âme vaporeuse, un ennui doux, enveloppent de chastes vies; elles -gardent leur fraîcheur, dans l'air humide et presque toujours frais, -qui détend les désirs. Mais, comme ce pays, d'un seul coup, passe de -l'hiver à l'été brûlant, la chair ici se jette dans l'ardeur brutale, -dès qu'elle n'est plus indifférente. Ces enfants aux cheveux de lin -blanc, sont gais et brusques; les femmes, dont les yeux verts ont -pris de sa mobile rêverie à l'inquiétude des flots, sont singulières -et se plaisent à l'être; les hommes robustes, durs, silencieux et -rudes, semblent taillés pour parcourir une voie droite, sans jamais -jeter un regard derrière eux. Tout ce peuple n'a de passions que par -accès. Il est exact, et plein de scrupules. Il n'a toute sa fantaisie -que dans l'ivresse; elle est lourde et triste; la chair et l'âme -sensuelle de l'amour y ont moins de part qu'un appétit épais et -court, qui a honte de se satisfaire. Rien de léger dans l'esprit; une -inclination pédante aux cas de conscience; l'intelligence peu rapide, -et presque toujours doctorale; une commune envie d'être sincère et -de se montrer original, et la bizarre vanité de croire qu'on est -plus vrai, à mesure qu'on se range avec plus d'ostentation contre -l'avis commun; enfin, cette maladie de la religion propre à quelques -églises réformées, qui consiste à faire de la morale comme on fait du -trapèze, et à s'assurer que l'on en fait d'autant mieux qu'on saute -plus haut, quitte dans la chute à se casser la tête ou à la rompre -aux autres. - -C'est le pays de l'hiver dur et de la neige: sous le ciel jaune qui -s'affaisse, l'homme de génie vit dans la cellule de ses rêves; et, -s'il en sort, il tombe mort entre deux ombres glaciales[8]. Le pays -de l'été étouffant, où les navires des nations lointaines viennent -porter, en glissant au fond des fjords, toute sorte d'étranges -promesses, des appels au réveil, les nouvelles d'une contrée -houleuse, la chimère du soleil d'or et de la mer libre[9]. Le pays -de la nuit polaire et du jour crépusculaire de minuit[10]; la terre -de la pluie, de la pluie éternelle, où l'homme est malade d'attendre -la lumière, et où sa folie lui fait réclamer le soleil[11]. Le pays -des golfes endormis, où la mer pénètre au cœur des montagnes, s'y -frayant un chemin de ruisseau: comme une langue de chimère, comme une -flamme liquide et bleue, le fjord dort entre les monts à pic, tel un -long lac tortueux; il est mystérieux et profond; au bas des moraines -énormes, ce filet de mer rêve dans le berceau du ravin, pareil à ce -peu de ciel qu'on voit couler, entre les toits des maisons, dans les -rues des vieilles villes. Partout la mer, ou la réclusion dans les -vallées étroites, derrière les portes de la glace et les grilles de -la forêt. La mer fait l'horizon de cette vie; elle en baigne les -bords; elle en est l'espoir et le fossé; elle en forme l'atmosphère; -et, là où elle n'est point, on en reçoit les brouillards, et on -l'entend qui gronde. C'est le pays d'Ibsen, où il veut mourir, -puisqu'il y est né. - -[Note 8: _Borkmann._] - -[Note 9: _Dame de la mer; Soutiens de la société._] - -[Note 10: _Rosmersholm._] - -[Note 11: _Les Revenants._] - - -La mer est un élément capital pour la connaissance des peuples. La -mer modèle les mœurs, comme elle fait les rivages. Tous les peuples -marins ont du caprice, sinon de la folie, dans l'âme. Au soleil, -le coup de vent les visite et balaie les nuages; la brume, dans le -Nord, prolonge le délire. Le risque de la mer et le paysage marin -agissent puissamment sur les nerfs de la nation; et par la langue, -sur l'esprit. La Norvège parle une langue brève, sèche, cassante; -beaucoup moins sourde que le suédois, moins lourde et moins dure -que l'allemand, il me semble; d'un ton moyen entre l'allemand et -l'anglais. Il est curieux que l'accent du breton, en Basse-Bretagne, -soit assez semblable à celui du norvégien; mais le norvégien n'a pas -la cadence du breton, qui chante. - -L'imagination, presque partout, réfléchit les formes et la couleur -des crépuscules. Sur le bord de la mer, au soleil couchant, -l'homme qui regarde ses mains les élève et doute d'être soi; mais, -dans l'orage et le brouillard, le marin doit se résoudre, agir -sur-le-champ, décider pour tout l'équipage et faire route. Même s'ils -ne savent pas où ils vont, les marins calculent où ils sont avec une -attention patiente: de nature, ils ont les meilleurs yeux du monde; -et le métier rend leur vue plus perçante. Un peuple de pêcheurs, -de matelots et de petits fermiers, qui dépendent de quelques gros -marchands. En Norvège, point de noblesse: un petit nombre de parents -riches, et une foule de cousins en médiocrité. De la brusquerie; peu -de tendresse. De gros os et des muscles à toute épreuve, métal de -gabier qui n'a pas de paille; beaucoup de froideur et d'obstination; -de la constance; des cœurs fidèles, enfin les vertus de la solidité, -mais rien de puissant ni de chaud, qui jaillisse de l'âme. Hommes -taciturnes le plus souvent, avec les éclats violents d'une joie -brusque; un long silence et, quand il est rompu, beaucoup de bruit. -Un quant à soi qui touche à la grossièreté, et qui serait offensant -pour le voisin, s'il n'en rendait pas l'offense. Les femmes n'en -sont pas exemptes; de là, cet air de roideur et de tourner le dos -aux gens, qu'elles ont volontiers. Comme tout le monde sait lire et -signer son nom au bas des comptes qu'il sait dresser, un caractère de -ce peuple est certain air de savant qui n'ignore pas, par exemple, -que la terre tourne, et qui s'imagine savoir comment. Cette sorte -de triomphe dans les matières de l'école primaire donne à beaucoup -de Scandinaves une assurance ingénue, une haute mine de gens à qui -l'on n'en fait pas accroire; les femmes y excellent. La suffisance -de l'esprit, la plus piteuse de toutes, est la plus sans pitié. Il -n'est pas croyable ce que la femme qui sait lire s'estime au prix de -l'homme qui ne sait qu'épeler. Voilà où se réduit, le plus souvent, -la supériorité intellectuelle. Elle est la meilleure école de -l'amour-propre. - -Pendant dix siècles, ce pays fut à peine moins étranger à l'Europe -que la Laponie ou l'Islande. Les mœurs y furent celles des clans, -jaloux les uns des autres; nulle unité; ni le sens de l'État, ni -l'audace d'une pensée originale; point d'art: car la Cité est le -premier étage du bel ordre où l'église de l'art se fonde. Et, malgré -tout, une manière de génie moral: ces villages lisaient la Bible; -l'on y était théologien, raffiné en règles de conduite, comme à -Athènes ou en France on put l'être en beau langage. L'inclination -naturelle des Normands aux cas de conscience, en pays réformés, de -tous les laïcs a fait des docteurs en théologie. Le goût des procès -est la forme goguenarde, le goût de la procédure morale et de la -casuistique la forme grave du même tempérament. Le drame où les idées -plaident les unes contre les autres, où les grands partis de la -conscience sont aux prises, devait bien tenir son poète de cette race -disputeuse, et qui n'aime pas les idées pour elles-mêmes, mais pour -les voies où elles font entrer les lois et la conduite. Corneille -aussi a mis les débats de la politique sur le théâtre. Depuis, et -même sur la scène française, on trouve partout plus d'avocats que de -héros; mais dans Ibsen seulement les causes sont vivantes. - - -SOLITUDE - -Ibsen est né ardent, violent, sensuel et passionné. C'est la force -des grands artistes, dans le Nord, que violence, ardeur, passion, -ils ne peuvent s'y livrer. A tous les torrents de l'âme, les mœurs -opposent une digue rigide. Le flot se creuse un lit; presque toujours -l'eau croupit; ce n'est plus qu'une mare. Mais, parfois, un large -fleuve s'amasse; il sait se donner cours, et la puissante inondation -se prépare. - -L'ardeur de l'homme dort et se concentre. Le silence est la matrice -où la passion prend forme. L'avortement est innombrable; mais, quand -la gestation heureuse arrive au terme, il en sort une créature -vraiment grande. Les peuples qui jouissent de la vie en dilapident -la joie; c'est un or qu'ils prodiguent. Les gestes et les paroles de -la foule épuisent le fonds commun: il n'est plus réservé, par droit -d'aînesse, à la fortune de quelques maîtres. Le peuple du Nord, -qui se tait et fait son épargne pendant mille ans, la lègue à un -seul homme. Quel réveil et quelle action! Quelle solitude, aussi! -Qui comprendra cet homme? Dans le Midi, les peuples valent mieux -que leurs héros, peut-être; ces foules sont belles, éloquentes, -héroïques. Ils sont plus avancés dans le bonheur et la perfection, -qui pour l'usage commun ont nom: médiocrité. Dans le Nord, un seul -homme, de temps en temps, confisque le trésor et vit pour tous les -autres: _Humanum paucis vivit genus._ - -Combien cet homme est seul, et qu'il doit m'être cher, par là, dès -que je l'ai connu! Ibsen a longtemps erré en exil, comme Dante; mais, -l'un ou l'autre, qu'auraient-ils fait dans leur pays? Ils étaient -bannis de naissance. Et Ibsen un peu plus encore, homme à se bannir. -Ses livres mêmes ne le rapatrient pas. La langue littéraire de la -Norvège diffère beaucoup de la langue parlée: le norvégien d'Ibsen -n'est que le pur danois. Sa langue passe pour la plus belle de la -littérature scandinave; elle est brève, forte, précise; tendue à -l'excès, et d'une trempe métallique; elle abonde en ellipses, en -raccourcis rapides; mais elle est aussi claire et aussi harmonieuse -que le danois puisse l'être. Si loin que soit l'Italie de la Norvège, -le style d'Ibsen me rappelle celui de Dante; ce n'est qu'une -impression; et je sens assez tout ce qu'on y pourrait opposer. Mais, -dans les deux poètes, que d'ailleurs tant de traits séparent, il y -a la même volonté de tout dire en peu de mots; le même ton âpre, -la même violence à bafouer; la même force à tirer des vengeances -éternelles. Dante, toutefois, sculpte dans le bronze; et Ibsen, dans -la glace. La forme de Dante est la plus ardente et la plus belle, -ailée de feu et de passions; la forme d'Ibsen, bien plus roide, -est la plus lourde d'idées et qui va le plus loin dans la caverne -où nos pensées s'enveloppent d'ombre. La solitude d'Ibsen s'en -accroît: l'artiste, en Norvège comme en France, est un homme qui ne -parle jamais que pour le petit nombre: c'est l'effet d'une langue -littéraire, quand l'utile le cède à la beauté. - -Il n'y a de société sincère qu'entre ceux qui parlent également mal -leur langue. Quant aux autres, chacun ne la parle bien que pour soi. -Il n'est pas de beau style commun à deux hommes: comme la grandeur -même, le style fait la prison[12]. - -[Note 12: Voici les œuvres d'Ibsen dans leur suite. Je laisse -de côté ses essais de drame historique et de comédie, quand, jeune -homme, il n'avait pas encore quitté la Norvège: le dernier en date, -_les Prétendants à la Couronne_, 1863, est de bien loin le plus -fort et le plus épique; il rappelle assez souvent les chroniques de -Shakespeare. Mais le génie d'Ibsen n'était pas là, et nullement dans -l'histoire. - -C'est, d'abord, trois drames philosophiques, où Ibsen, de quarante -à quarante-sept ans, rompt avec tout le passé de sa race et toutes -les idées de son temps.--_Brand_, 1866, où le monde chrétien fait -un effort suprême et inutile; _Peer Gynt_, 1867, où la nature se -justifie; _Empereur et Galiléen_, 1869-1874, où le monde antique -et le monde chrétien en présence, vaincus tous les deux, sont -obscurément pressés de s'unir pour donner lieu à une société future. - -Puis, douze drames modernes, où de cinquante à soixante-dix ans, -Ibsen fait la guerre à toutes les formes de l'institution et de -l'hypocrisie sociales. Il s'engage dans la lutte plein de foi et -d'enthousiasme, croyant de toutes ses forces à la vertu universelle -de la liberté: tout le mal est dans l'obéissance et le mensonge. Il -s'attaque donc à la société présente au nom d'une cité idéale, dans -_les Soutiens de la Société_, 1877, _les Revenants_, 1881, _l'Ennemi -du Peuple_, 1882, _le Canard sauvage_, 1884, _Rosmersholm_, 1886, -et _le Petit Eyolf_, 1894. Il s'occupe surtout du mariage et des -femmes dans _Maison de Poupée_, 1879, _la Dame de la Mer_, 1888, et -_Hedda Gabler_, 1890. Mais de bonne heure il doute cruellement de -guérir le monde malade, et des remèdes qu'il lui offre. Il se met -alors en scène sous divers noms: trois de ses drames sont d'amères -confessions, des auto-tragédies héroïques, où le héros, sans accepter -sa défaite, est toujours un vaincu: _Solness le Constructeur_, 1892, -_Jean-Gabriel Borkmann_, 1896, et _Quand nous nous réveillerons -d'entre les morts_, 1899. A tel point que toutes ses œuvres de la -fin semblent le contrepied des premières: _Rosmersholm_ s'oppose à -_l'Ennemi du Peuple_, _le Canard sauvage_ aux _Revenants_, _Hedda -Gabler_ à _Maison de Poupée_, _Solness le Constructeur_ à _la Dame de -la Mer_, _J.-G. Borkmann_ à _Solness_ même, et enfin _Quand nous nous -réveillerons d'entre les morts_, comme une négation décisive, à tout.] - - -RHÉTORIQUE DU NORD. - -Il y a quelquefois dans Ibsen un rhéteur, qu'on s'étonne d'y voir. - -Par tout le Nord, il règne une rhétorique d'esprit, qui répond à la -rhétorique de mots en faveur au Midi. Celle-ci se moque de celle-là; -mais l'une vaut bien l'autre. On est rhéteur d'idées comme on est -rhéteur de phrases; comme on bâtit sur de grands mots vides, on fait -sur de hautes pensées; mais la fabrique, ici et là n'est pas moins -vaine. - -Les personnages d'Ibsen s'enivrent de principes, comme ceux de Hugo -d'antithèses. Si Ibsen n'était pas un grand peintre de portraits, -il semblerait bien faux; on ne croirait pas à la vérité de la -peinture, si l'on n'y sentait la vie des modèles. Les rhéteurs de -morale sont les pires de tous; car ils sont crus. C'est pourquoi la -sincérité dont le Nord se vante est souvent si fausse. Là-haut, ils -se font un intérêt de l'intelligence ou de la morale, et c'est ce -qu'ils appellent l'idéal. Ces hommes et ces femmes, à tout propos, -revendiquent le droit de vivre, d'être libre, de savoir et d'agir: -c'est, dans l'ordre de l'intelligence, la même rhétorique que celle -des démagogues dans l'ordre de la politique. Au soleil, ces révoltes -de la neige passent pour ridicules et sans raison. Et, sous la neige, -c'est l'éloquence du soleil qui passe pour inféconde et très creuse. -Il faut toujours qu'un bord du monde tourne le dos à l'autre, pour -se croire seul du bon côté, et qu'une partie de la terre se rie de -l'autre partie, pour se prendre elle-même au sérieux. Chacun s'estime -davantage de ce qu'il mésestime. - -L'abus de la conscience et du libre esprit n'est qu'une rhétorique. -Toute éloquence qui se prend elle-même pour une fin n'a ni force ni -preuve. - -La vie n'a pas plus de temps à perdre aux bons mots qui ne finissent -pas, qu'aux actes désordonnés d'une conscience qui prétend à la -nouveauté, et se révéler nouvelle à soi-même tous les matins. - -Excès de conscience, manque de conscience. A force de scrupules, on -agit aussi mal que faute de scrupules. Quant à celui qui agit pour -agir, il ne se distingue en rien de celui qui ne parle que pour -parler. Les gens du Nord, s'ils le savaient, s'en feraient peut-être -plus modestes. - -Ni la conscience, ni l'action, ni le discours ne sont des panacées à -tous les maux humains: car là, comme ailleurs, c'est le sens propre, -presque toujours, qui seul s'exerce. J'entends que l'égoïsme ait de -bonnes raisons pour lui-même, et lui seulement. Mais il ne faut pas -que l'égoïste se prenne pour un principe, et se donne pour un exemple. - -Qu'on rejette tout l'ordre de la Cité, soit; mais, le faisant, -qu'on ne s'imagine pas d'être le bon citoyen ni l'espoir de la Cité -nouvelle. C'est mal se connaître; c'est être dupe; et bien pis que de -duper. Les plus grands rebelles, qui font dans l'État la meilleure -des révolutions, ne doivent point prétendre à fonder le nouvel ordre -sur les bases du bien et de la vérité. Ou, s'ils l'osent, et même -sans parler de vérité absolue, il y a de quoi sourire. - -Il n'est pas sûr que la meilleure révolution ne soit pas aussi la -pire. Elle est nouvelle, c'est ce qu'elle a de bon. Mais les héros -de morale ne l'entendent pas ainsi. Ils sont sûrs d'avoir raison, -jusqu'au délire. - -On parle magnifiquement de la conscience, et on oublie de se dire -qu'on ne pense peut-être qu'à soi. Il y a pis: on l'ignore. La jeune -Norah, pour donner une leçon de respect à son mari, se rend à peu -près trois fois infanticide. La rhétorique de Médée n'enseigne pas, -du moins, la morale aux femmes mécontentes. Voilà bien les rhéteurs -d'idées: à les en croire, ils ne visent que le droit de tous les -hommes, la vie, l'honneur, le droit des femmes, le droit de la -conscience. Et, au bout du compte, c'est un homme qui a mal au foie, -ou qui a été trompé dans son ménage; une femme qui s'ennuie à la -maison, et qui veut voir du pays. - -Quelle rage de s'en prendre aux lois et aux idées? Elles ne sont que -la forme de la vie. Dans le fond, il n'y a que des passions. Mais -personne n'ose le dire, ni surtout qu'on les veut sans frein. Ibsen a -eu cette audace, à la fin, lui pourtant qui n'avait reçu de son temps -et de son pays qu'une foule insupportable de masques, de principes, -de passions voilées, méconnaissables à elles-mêmes. - -Les formes et les lois ne sont que les freins, mis aux passions d'un -seul par l'intérêt de tous les autres. Quelle folie de tant prêter -d'importance aux modes changeants de la vie humaine, et si peu à la -nature et aux appétits incoercibles des hommes! On bavarde à l'infini -là-dessus dans le Nord,--et bien trop gravement. On ne vous y tue pas -un homme pour une pomme,--mais pour un principe. - - - - -II - -IMAGE D'IBSEN - - -On doit rendre à Ibsen l'hommage de sa solitude. Qu'il soit unique, -puisqu'il est seul. - -Il est bien vrai: rien ne nous importe que ce qu'il y a de plus -grand. Ibsen compte seul à nos yeux, de tous les Scandinaves. Il -n'y a pas de place pour nous en France, disait l'un d'eux[13]. Mais -il n'y a pas eu de place pour Ibsen en Norvège, ni ailleurs. On lui -donne parfois un rival: il ne peut l'être qu'à Berlin[14]. - -[Note 13: «Ibsen seul s'y est logé et seul il y demeure: -c'est comme un chardon qu'ils se seraient mis dans les cheveux et -qu'ils ne pourraient ôter.» Lettre de M. Jonas Lie à M. le comte -Prozor,--préface de _Borkmann_, XXII.] - -[Note 14: Il s'agit de M. Bjoernstjerne Bjoernson qui, entre -tant d'ouvrages bruyants, éloquents et confus, a fait une œuvre: _Au -delà des forces humaines_. Ce drame a un mérite rare: c'est que, par -endroits, on le dirait d'Ibsen.] - -Ibsen s'étonne de ceux qui le font d'une école. S'il est réaliste, -il leur montre _Solness_, ce rêve de la pensée enfoncée en soi-même. -S'il est mystique, il leur fait voir _Maison de Poupée_ ou _l'Ennemi -du peuple_, ces peintures cruelles de la vie. Il y a deux hommes en -lui, qui sont les deux termes du long débat entre le moi et le monde: -un créateur et un critique. Tout ce qu'il voit de solide autour de -lui, de bâti par les siècles, il le renverse. Tout ce qu'il élève -lui-même, il le détruit. Son art oscille entre les deux pôles de la -nature et du rêve. Nul poète, par là, n'est plus de ce siècle: il -crée en dépit de tout,--et seulement en vertu de lui-même. - -Ibsen, qui sait le bonheur de créer, peut à la rigueur montrer le -mépris de penser. La vie implique infiniment plus d'idées que tous -les esprits ensemble. La vie a des pensées que la pensée n'a pas. Les -idées du grand poète tendent de plus en plus à prendre la qualité -d'êtres vivants. Le symbole est une idée qui a reçu le souffle divin; -elle est rachetée de sa condition inférieure; elle a fait le grand -pas: elle a pris l'être. C'est dans Ibsen que je dis; car, dans les -poètes sans force, il est constant que c'est tout le contraire. Ils -humilient la vie jusqu'à la mort; ils ravalent un être vivant à une -idée générale: comme si un mot valait jamais un homme. - -Entre tous les poètes, Ibsen est le seul rêveur, depuis Shakespeare. -Tous les poètes tragiques sont réalistes, sous peine de n'être pas. -La scène française est unique par la continuité: c'est que tous les -bons auteurs y ont été les peintres fidèles des mœurs et de la vie. -Le théâtre de la France est l'école sans fin de la morale, de la -politique, le miroir des lois et des coutumes, une imitation qui n'a -pas sa pareille des sentiments communs à tout un peuple, des plus bas -aux plus héroïques. Un admirable génie s'y applique à la connaissance -de l'homme moyen. La France est la moyenne humaine entre toutes les -races, tous les âges, toutes les nations. Une éloquence partout -répandue, comme l'esprit même dont elle est la forme publique; une -exquise finesse, une vue des caractères qu'on ne trompe pas, sagace -et sans détours; une doctrine large sans roideur, sociable comme -la vie en commun est forcée de l'être; un divorce éternel entre -les objets du cœur et les objets de l'esprit, qui est proprement -la méthode universelle de toute science; un goût décidé du bonheur -et de la juste raison, un penchant à les confondre, le parti pris -d'y croire et d'y convier tous les hommes; une expérience des mœurs -et des passions qui rend indulgent à toutes: un verre d'ironie ou -d'honneur, selon qu'on se moque des hommes ou qu'on y a une foi -inébranlable: voilà ce qu'on trouve sur la scène française, comme -partout en France. L'intelligence et la raison y règnent absolument, -et la fleur de l'esprit les tempère. Quand elles font défaut à un -auteur, il ne lui reste guère rien. Si les autres peuples n'ont point -de théâtre, c'est faute du génie réaliste; mais pourquoi, sinon que -le génie de la vie y a trop peu de charme? Où sont l'éloquence et -l'esprit, ces deux mamelles du dialogue? Chacun dort chez soi, ou -boit, ou dispute, ou prie. Pour tout dire d'un mot, l'art ne commence -là-bas qu'avec la poésie. On ne verra point un théâtre illustre -dans la suite des siècles; mais, au lieu du désert, dans l'oasis de -deux ou trois saisons, un grand poète et un seul. Ainsi les cent -petits peintres de la Hollande, qu'on ne peut estimer trop, artisans -impeccables; et le seul Rembrandt qui, d'un génie unique, tient tête -aux cent artistes de l'Italie. Ou bien, ce prodige de Shakespeare. -Combien Ibsen semble plus grand de faire penser à Rembrandt! Il a de -son dessin et de sa plume. - -Manque d'être réalistes, Ibsen ni Rembrandt ne seraient point de si -grands poètes, ni surtout si tragiques. Mais, s'ils n'étaient pas -les poètes qu'ils sont, bien moins encore seraient-ils de grands -artistes. Par ces climats, à la vérité, le grand artiste est d'abord -un Visionnaire. Seule, la vision sert le rêve, accorde, pour la -beauté, les dissonances de la poésie et de la vie. Seul, le rêve les -fiance; dans la vision seule, ils s'épousent et se réconcilient. - -La Vision est un palais, aux étages de clartés et de brumes, mais qui -a des fondements indestructibles dans les entrailles de la terre. -Si l'on veut, le nom de vérité convient aux caves et aux vastes -salles de plain-pied avec la ville humaine; et l'on donnera le nom de -symbole aux autres étages, aux fenêtres ouvertes sur les nuées, et -aux tours dont on ne voit pas le faîte. Mais le poète est le maître -unique de la maison; et, sans se soucier du lieu où on le place, il -va et vient dans la demeure: il dort dans une chambre, il veille -dans une autre; quand il lui plaît, couché au fond de la cour, il ne -regarde que les fantômes du brouillard sur les combles; ou, perdu au -haut de la tour, il se penche en dehors, pour voir au-dessous passer -la foule. - -Parfois, l'on est tenté de croire que plus grand est le poète, et -plus il est réaliste; mais ce n'est aussi qu'un mot. Il arrive que -la plupart des poètes ne peuvent pas être vrais, et que la plupart -des réalistes n'ont pas de poésie. C'est pourquoi le poète tragique -est si rare. Il le sera de plus en plus: parce que la vie, de plus -en plus est laide, commune, de moins en moins héroïque. On peut -passer sur l'obstacle: plus fréquent, toutefois, et plus abrupt, il -se fait plus difficile. Peut-être, même en France, même à Paris, -faudra-t-il bientôt au poète tragique le même don étrange de vision -qu'à Christiania ou à Londres. Après tout, c'est une maladie. Mais -quoi? Au delà d'un certain point, il faut être pris pour le malade -qu'on est, ou convenir qu'on ne peut même plus être malade. - -Qui nous fera la vie belle? Qui nous rendra la lumière? Ibsen est -digne des Grecs, sans en presque rien tenir, en ce qu'il cherche la -lumière au fond même de l'ombre, et un air de beauté dans ce miroir -de toute laideur,--la vie réelle. Des idées passionnées, voilà sa -ressource et en quelque sorte son Olympe. Il les jette les unes -contre les autres; et presque toujours il condamne la plus noble et -la plus pure. Il la frappe en l'aimant. Il la sacrifie à ce qu'il -méprise et qu'il déteste. Par là, cette misérable vie de petits -bourgeois dans les villages populaires se fait belle. Ibsen a la -poésie de la défaite, et les beautés austères de la mort. Aussi bien -c'est la mort, la vieille nourrice de la beauté tragique. Les Grecs -ne cessent pas de tuer: comme les enfants, ils cultivent l'épouvante. -Dans la mort, nous cultivons la douleur. Quel abîme de différence. - -Je trouve Ibsen bien plus beau et plus poète dans ses tragédies -bourgeoises que dans ses drames antiques ou ses poèmes. C'est qu'il -rêve avec plus de force. Il fallait un rêve ardent pour donner la -vie aux idées de ces petites gens, presque tous mornes, bouffons, -plats et bas sur pattes. Les idées ne vivent que passionnées; et ces -petites gens n'ont pas de passions. Bon gré mal gré, le génie d'Ibsen -leur en inculque: telle est l'opération du rêve. Le grand poète est -celui qui peut dire: «Mon rêve est plus vrai que votre vérité. C'est -une vérité qui dure.» Quel créateur n'a pas l'appétit de la durée, et -de prolonger son œuvre dans le temps? Le rêve médite profondément la -vie; la réalité en sort plus réelle. Il était fatal qu'Ibsen devînt -son propre sujet de drame; il en a fait son chef-d'œuvre, l'ayant -pris d'une âme si forte et d'un geste si libre. Quand il n'était -encore que peintre réaliste[15], il n'avait pas rendu la vie à la -réalité; et quand il n'était que poète[16], la force durable de ce -qui vit lui échappait encore. Puis le jour est venu où, de la vision, -il a fait naître les types, ces êtres plus vivants que les vivants. -Le don suprême est celui-là. Le poète ajoute alors visiblement à -la nature. A la fin, il a tiré du rêve sa propre image; comment -aurait-il pu consentir à l'y laisser? C'était le moins qu'il se créât -lui-même. - -[Note 15: Cf. _la Comédie de l'Amour_, 1869; _l'Union des -Jeunes_, 1869; _les Soutiens de la Société_, 1877.] - -[Note 16: Cf. _Brand_, 1866; _Empereur et Galiléen_, 1869-1873.] - -La scène est un lieu misérable et sublime, où l'esprit de l'homme -invite à la beauté de vivre sa pensée propre et la chaude guenille -des comédiens. Ibsen n'oublie pas à qui il a affaire. En général, il -ne cherche point la beauté dans l'action; les événements de son drame -sont d'une espèce assez vulgaire; il présente une image grossière -des faits; une allégorie matérielle figure le sens caché: un canard -blessé, un poulailler sous les toits, un architecte qui tombe de son -échafaudage, il n'en faut pas plus pour vêtir de chair les idées -les plus complexes et une passion héroïque. Ce mystère grossier lui -suffit, parce qu'il doit suffire au public et aux acteurs de la -comédie. En eux, et peut-être en lui-même, Ibsen dédaigne insolemment -sa matière. Il réserve sa puissance et sa poésie aux sentiments que -les idées engendrent. Sa manière propre est de rendre les faits -vulgaires capables de son idée, qui est toujours rare et forte. Le -théâtre d'Ibsen n'a qu'un intérêt assez médiocre, si l'on s'en tient -à la péripétie: la vie puissante est au dedans. Rien n'est plus -décevant pour la foule, elle va droit aux faits et ne se soucie pas -du reste; elle ne sait plus à quoi s'en prendre, car le caprice même -de l'auteur est sans éclat, et pourtant elle soupçonne une beauté -secrète; elle pressent ce qu'on lui cache, une force admirable et -même une fantaisie profonde dans la vérité; et elle s'en irrite: -Ibsen, cependant, l'a traitée comme il fallait, se bornant à lui -rendre la matière qu'il en avait prise. - - -VIE. EXIL. - -La vie d'Ibsen est simple, sans événements, et ne prête pas à -l'anecdote. Une vie pareille à beaucoup d'autres, la solitude -exceptée. Mêlée d'abord à la vie de tout le monde, bientôt elle n'a -plus rien de public. Une jeunesse pleine d'espoir, qui s'en va à la -conquête du peuple. Une défaite qui ne ménage rien, ni l'orgueil, ni -la conscience, ni les moyens nécessaires à la vie. Un âge mûr plein -de travaux, qui naissent dans la retraite, et une vieillesse, riche -en gloire et en biens solides. De bonne heure, une habitude prise -pour toujours de ne plus rien donner de soi au public, que les œuvres -de l'esprit. - -La famille d'Ibsen est d'origine danoise. Établis en Norvège, les -Ibsen se sont mariés dans le pays; plusieurs femmes de la maison -étaient pourtant des Allemandes. Il a eu de bons parents et la -fortune mauvaise, à l'entrée de la vie. Sa famille était riche; elle -a connu les revers et le malheur d'être pauvre. Il a perdu son père -assez tôt: c'était un armateur hardi, un homme gai, vivant, et fait -pour la victoire; il ne survécut pas à sa ruine. Ibsen a été élevé -par sa mère, femme de grand sens et de vertu rigide. Il avait des -frères et des sœurs; il se tenait à l'écart, et ne prenait aucune -part à leurs jeux. Il passe pour avoir toujours haï les exercices du -corps. Enfant, il était brusque, nerveux, brillant quelquefois, et -le plus souvent taciturne. Jeune homme, il a dû gagner son pain, et -le moyen de faire ses études. Il a tenu le pilon dans une pharmacie. -Plus tard, à Christiania et à Bergen, il a écrit dans un journal -révolutionnaire, et dirigé deux théâtres. Il a donc vécu dans les -deux cercles de l'enfer dédiés au mensonge: toutefois, comme le -mensonge est la première nature des comédiens, ils y sont bien -plus sincères; et il s'en faut que le poison de mentir ait la même -innocence dans les journalistes. - -L'épreuve de la misère, bien ou mal, forme le caractère d'un homme. -Il s'en fait plus sensible à la joie, qu'il appelle, et à la douleur -ou la colère, qui ne le quittent plus. Il arrive que, pour avoir -souffert trop tôt, un homme porte au fond de l'âme un sens de la -souffrance, qui finit par créer les occasions de souffrir. Du reste, -presque toutes les âmes puissantes sont douloureuses. Le plaisir de -vivre n'est qu'un incident: il n'a pas de profondeur. - -Ibsen a éprouvé le dégoût de n'être pas à son rang; son orgueil -a grandi dans l'humiliation. Il a bien fait plus que de prendre -ses grades; il a dû conquérir le droit d'y prétendre. C'est sans -doute pourquoi il tient beaucoup à son titre de docteur[17]. Il -a cru dompter son pays et son temps, dans l'allégresse de la -première victoire, quand le sentiment de sa force et l'ivresse de -l'intelligence donnent au jeune homme cette confiance en soi et dans -tout l'univers, qui est une folie d'amour. On s'aime tant d'être -comme on est, qu'on croit avoir la même raison d'aimer les autres. -Et peut-être les chérit-on, en effet; dans le bonheur qu'on a de -les conquérir, on leur étend sa propre excellence; on s'assure de -les convaincre; on ne doute pas d'eux, parce qu'il semble certain -qu'ils se laissent gagner; et, comme on se sent plus haut qu'eux, on -les aime davantage, on les bénit d'être assez bas pour se laisser -élever. Pour eux, ils n'ont pas l'air d'en rien savoir; et l'on -s'aperçoit enfin de leur indifférence. C'est le moment où elle tourne -en hostilité. Tel est l'aveuglement de celui qui compte sur son -intelligence, et qui lui prête une action décisive sur la vie des -autres. Sans cesse, l'esprit d'un homme fonde une immense espérance -sur le cœur des autres hommes; mais sans leur donner du sien. Les -hommes, comme les chiens et les enfants, ont l'instinct de ceux -qui les aiment. Il est bien vrai qu'une grande pensée ne juge pas -nécessaire de mieux faire pour le genre humain que pour elle-même. -L'intelligence seule repousse avec dédain l'idée du sacrifice: or, -la plupart des vivants n'attend rien de l'homme supérieur, qu'une -immolation ou des services. - -[Note 17: Il est gradué de Christiania, en date du 3 septembre -1850: il avait vingt-deux ans et demi. Son diplôme porte la mention: -_non contemnendus_. Il a de bonnes notes en latin, en français, en -religion, en histoire, en géométrie. Il a _mal_ pour le grec et -l'arithmétique.] - -Ibsen avait offert trois ou quatre pièces de théâtre à son public: -les unes n'eurent pas de succès; les autres firent scandale. Il -avait beau se défendre: il vit qu'il lui fallait demeurer obscur, -ou perdre ses forces dans un combat misérable contre les sots et -une nuée d'absurdes ennemis. Comment se résigner à une telle lutte, -quand on ne voudrait même pas de la victoire à un tel prix?--Que -faire, d'ailleurs, contre tout un peuple injuste, quand on ne veut -pas être le bateleur de ses pensées, ni servir la parade de son -propre génie? Valent-ils donc la peine qu'on cesse d'être libre? Ils -haïssent jusqu'à la beauté, jusqu'à la liberté que l'on rêve pour -eux. Bien pis, ils ne sont pas en état de les comprendre. A quoi -bon tant d'efforts inutiles? Ne meurt-on pas de faim aussi aisément -partout?--Le plus intelligent des poètes devait en être le plus amer -et le plus dur. A près de quarante ans, il s'est vu aussi pauvre, -aussi seul et sans joie dans toute sa richesse pensante que, trente -années plus tôt, l'avait été son père, le soir de la ruine. Il a -fait comme Dante et le prophète: il est sorti de la ville; il a pris -la route de l'exil, secouant la poussière de ses sandales sur son -peuple, et, d'abord, sur ses amis. - -Il a connu la faim, le mépris des plus forts et du public. Comme il a -beaucoup aimé la victoire, et le rêve de la puissance, il a beaucoup -souffert de la défaite, et il en a ressenti l'outrage. Il y a pris -une haute idée de son génie, ayant mesuré à quoi le génie condamne. -Quand il s'exile, il ne laisse dans son pays que l'amertume d'une vie -détruite[18]. - -[Note 18: Ibsen n'a pas quitté la Norvège avant 1864. Il est à -Rome en 1866; à Ischia en 1867. Il vit quatre ans en Italie, et la -plupart du temps à Rome même. On l'y retrouve plusieurs fois de 1870 -à 1880; il s'est arrêté aussi à Naples et à Sorrente. De cinquante -à soixante ans, il a surtout vécu à Dresde et à Munich. Il doit ses -premières victoires aux théâtres allemands.] - -Depuis près de trente ans, il n'avait pas cessé d'errer, vivant en -Italie et en Allemagne, tantôt à Ischia, tantôt à Munich, et le plus -souvent à Rome. Il quitta Rome, comme les Italiens y entrèrent. -«On vient de nous enlever Rome, à nous autres hommes, écrivait-il, -pour la livrer aux faiseurs de politique. Où aller maintenant? Rome -était le seul lieu où vivre en Europe, le seul où l'on eût la vraie -liberté, qui échappât à la tyrannie des libertés publiques[19].» -Quand la troupe des Meiningen eut commencé de le rendre célèbre, il -fut loué dans son pays; il y fit d'abord quelques courtes visites; -puis, l'Europe ne lui parut plus valoir beaucoup mieux que la -Norvège. Il y rentra donc, en 1891, pour ne plus la quitter. Il -allait avoir soixante-cinq ans. Il faut bien mourir quelque part. -Et s'y prendre un peu à l'avance. Ainsi l'on prend ses quartiers -d'angoisse. - -[Note 19: Lettre à M. G. Brandès.] - - -SECRETS DE LA PUISSANCE - -Ibsen paraît avoir passé cinquante ans de sa vie à nourrir la force -de son grand âge. Il n'y a peut-être pas un autre poète qui n'ait -vu tout son génie que dans la vieillesse. Coup sur coup, Ibsen -sexagénaire a donné ses chefs-d'œuvre: d'abord, un drame chaque -année; puis, tous les deux ans. Pendant vingt années ce fut sa règle. -Sans doute, il avait autrefois conçu et à demi créé ce qu'il mettait -alors au monde. Quoi qu'il en soit, on aime à se faire d'Ibsen l'idée -d'un vieil homme puissant. Du reste, quel homme vraiment grand n'est -pas plus beau dans son âge mûr, et la vieillesse?--On dirait même -qu'il y est plus robuste, et que l'âme n'a toute sa force qu'après -cinquante ans. - -J'imagine le véritable Ibsen, l'homme secret, celui qui cache son -cœur, sous les traits les plus violents et les plus rares, comme -le Vieux de la Montagne aux Idées. Lui aussi, il a sa troupe de -disciples, qu'il enivre de doctrine, et qu'il envoie méfaire ailleurs -et, Dieu soit loué, s'y faire pendre. - -Si l'on regarde au fond de ce solitaire, sous une triple cuirasse -de froideur indulgente, d'ordre poussé jusqu'aux minuties, et de -politesse, il y a, d'abord, l'amour ardent de la vie, et l'instinct -de la domination. Ces deux passions s'assemblent, comme le tenon et -la mortaise. Un appétit insatiable de la vérité tantôt s'y oppose et -tantôt y sert de levier. En ce sens, et pour qui veut la puissance, -la vie n'est pas toujours ce qu'on a de plus cher. La liberté n'est -qu'une belle raison, et la volonté dominatrice la donne à tous ceux -qu'elle veut dominer. Agir en liberté, c'est ce qui vaut le mieux; -mais autant dire: agir selon son bon plaisir; fais ce qui te plaît -le mieux, à la condition que ce soit l'œuvre à quoi tu es le mieux -fait toi-même. Et, par conséquent, si le désir de la fuite est si -joyeux en toi, petite fille, écrase en traîneau ton vieux père sur -la route: il n'en saura rien, ni toi non plus; la nuit est belle; -la neige est solide; la glace est bonne; tu glisses à toute vitesse -et tu passes. Les hommes non communs agissent hors du commun ordre, -et n'ont pas besoin de raisons. Trahir une grande force, c'est le -plus grand crime. Il faut donc vouloir, il faut oser être soi-même. -Quiconque doute de soi n'est pas digne de se faire croire. Le doute -est la faiblesse même. Croire à sa propre vérité, pour que les autres -y croient; et de même à son droit, à son autorité, à sa force. Qui a -une œuvre à faire ne doit s'arrêter à rien. La force et la volonté du -plus fort imposent à la foule ce qu'elle ne peut jamais comprendre. -Font partie de la foule tous ceux qui ne servent pas, corps et âme, à -l'œuvre proposée. Nul lien avec les autres: rien n'est plus amer que -de n'être pas compris; mais l'essentiel n'est pas qu'on me comprenne: -c'est qu'on m'aide. Si mon ami ne croit pas en moi, je n'ai que faire -de mon ami; je n'ai plus besoin de lui; il m'importune; et qu'il -n'invoque pas sa vérité contre ma vérité: je n'en connais qu'une,--la -mienne; que la sienne s'y ajuste: savoir tromper, c'est en quoi -l'amitié consiste. Sur le point de céder aux femmes, il faut savoir -se soustraire à leur fatale mollesse, et fuir Capoue. Leur éternelle -exigence, leur requête d'amour est le piège où trébuchent les -meilleurs hommes. Pour elles, rien au monde ne prévaut sur les droits -du cœur; et non pas même du cœur, comme l'entend un homme,--mais de -leur cœur. Tout ne compte à leurs yeux qu'au regard de la famille; -tandis que l'homme, fait pour dominer, ne se soucie point de toutes -ces affaires domestiques, et dit de son propre fils: il est un -étranger pour moi, je suis un étranger pour lui. Qu'on soit d'abord à -l'abri de ces molles influences, de cette pluie patiente qui vient à -bout du granit. Les femmes nous gâtent l'existence; elles nous font -perdre de notre prise sur le monde; elles brisent nos destinées; -elles nous dérobent la victoire: telle est la sentence d'un grand -vaincu, qui aurait pu vaincre. - -Un tel homme est presque toujours seul. Là-haut, dans sa chambre, il -va et vient comme un loup malade. Et, quand il sort, s'il lui arrive -de se mêler à la foule, il ne rencontre que les symboles du deuil, de -la défaite et de la mort. Même si elle connaît le succès, on étouffe -dans cette vie. On ne peut plaindre celui qui ne veut pas être -plaint; peut-être on l'envie. Mais lui, qui ose tout d'abord, n'a -pas l'âme si dure qu'il ne souffre; car la passion du pouvoir trompe -toujours: qui, aimant la puissance, sera rassasié de puissance? On a, -près de soi, pour compagne de lit, la seule force toute-puissante, -la garde-malade voilée qui veille même les mieux portants: la mort. -Voilà pourquoi cet homme n'aime pas la campagne. La ville emporte -tout dans une rumeur de mouvement. A la campagne, on ne s'abuse plus -guère: à cause de ce terrible silence. On y entend marcher le temps. -On y écoute tomber ses pensées; et c'est entre les mains de la mort -que coule tout ce sable. Cinquante ans, cinquante minutes au sablier. - -Ibsen n'est pas aimé, on l'admire. Il ne sera jamais cher qu'aux -puissants qui sont tristes; et à ceux qui voient le monde dans la -lumière étrange du crépuscule, sans être sûrs de ne pas faire un -songe à la fois trop frêle et trop solide, terrible et bouffon, -odieux et pitoyable. - -Avant d'en venir là, Ibsen a eu tant de confiance et d'orgueil qu'ils -suffisaient à beaucoup de bonheur encore. L'homme de foi n'est jamais -tout à fait mort en lui. Il s'est reconnu pessimiste en ce qu'il ne -croit pas à la durée éternelle d'un idéal, quel qu'il soit; mais -optimiste en ce qu'il croit possible de faire succéder un idéal à un -autre, en s'élevant même de ce qui est moins parfait à ce qui l'est -le plus. Jusqu'en ses derniers temps, Ibsen n'a jamais été sans un -idéal ou deux, ou même trois[20]. C'est plus tard qu'il a vu qu'on ne -les trouve pas si aisément; et qu'ayant perdu cette lumière, il n'y a -plus qu'à s'en aller dans la nuit noire. - -[Note 20: Ibsen aime même beaucoup ce mot si vague et si froid. -C'est un trait de sa génération. Les hommes qui ont eu de vingt à -trente-cinq ans en 1848 ont fait un terrible abus de «l'idéal». Mais -on n'a pas souvent mieux à se mettre sous la dent. Et les hommes de -cette époque avaient l'âme généreuse.] - -Il n'y a point de pensée si amère, ni de vie si désenchantée qui -ne fassent encore à l'homme des promesses admirables, s'il garde -intacte la foi à sa propre vertu, et l'espoir d'y faire parvenir le -monde par les voies de la pureté morale. La conscience d'être pur -est à l'âme ce qu'une source d'eau, ouverte au flanc d'un glacier, -est au voyageur épuisé de soif et de fatigue, par un midi d'été, au -cours d'une ascension dans les Alpes. La pureté morale fait l'âme -vigoureuse et libre: elle appelle son désir «un bain purifiant». -L'homme alors ne doute pas de lui-même. Bien loin d'être incurable -en secret, il porte le remède aux autres; s'ils se plaint, c'est de -ne pouvoir faire tout le bien qu'il voulait; au total, telle est son -espérance qu'il lui faut seulement être libre d'agir pour être sûr -d'abonder en actions parfaites. Il se sent une vigueur irrésistible; -il se trouve le plus près de son Dieu et de soi-même. La pureté -morale suffit à tout. Il n'est bonheur qu'elle ne supplée. Ibsen en -exil, tournant le dos à sa patrie, ne compte plus sur la victoire, -et consent à s'en passer. De cœur altier comme il est, et d'âme -impérieuse, il sait bien qu'il faut dire adieu à la fortune: peu -importe. Que son cœur se pétrifie, au besoin; désormais, il est homme -à se tirer d'affaire: il a fini sa vie de plaine, il s'est établi -sur les hauteurs, «en liberté et devant Dieu»[21]. Il se croit sorti -des passions et de leur guerre cruelle. Comme on doit s'y attendre -avec les âmes pures, qui ne sont point saintes, l'orgueil est une -forte puissance. La pureté morale fait ainsi une chaude matrice à -l'amour-propre. Elle juge de bien haut tous ceux qui lui semblent -moins dignes. Les purs, qui croient ne devoir qu'à soi toute leur -pureté, n'ont aucune charité. Ils peuvent être durs, ils sont sans -remords. Ils jouissent curieusement de mépriser les autres. «En bas, -les autres, et à tâtons», dit Ibsen. Et même, s'il est trop haut pour -eux, si tous les liens sont rompus entre lui et les autres, peut-être -en souffre-t-il moins qu'en secret il ne s'en vante. - -[Note 21: Cf. _Sur les Hauteurs_, poème d'Ibsen, traduit par G. -Bigault de Casanova.] - - -L'âme d'Ibsen a presque toujours été d'une pureté glaciale. Il -est unique par là entre tous les poètes; car il n'ignore pas les -passions: tant s'en faut, qu'il va bien au fond. - - - - -III - -IBSEN OU LE MOI - - -Les idées sont tragiques. Les idées sont émouvantes. Les idées sont -pleines de passion. Les idées sont plus vivantes que la foule des -hommes. Mais à une condition: que ce soient les idées d'un artiste, -et qu'elles s'agitent dans un moi vivant. Faute de quoi, elles ne -sont que science, et squelette comme la science. La vie des idées -doit tout à celle de l'individu. Un art ne saurait pas vivre d'idées, -seulement: il faut qu'un artiste y prodigue de sa vie propre, et -donne vraiment le jour aux idées pour qu'elles soient vivantes. - -La vie est le don propre de l'artiste. Il peut y avoir des poètes -tant qu'on voudra, de belles idées, de nobles formes: la vie seule -est la marque de l'art. Où il y a un homme vivant, il y a une œuvre -d'art. Le don de la vie est infiniment au-dessus de tous les autres. -Rien dans l'homme ne va plus haut: c'est qu'il n'y est pour rien, et -proprement sa faculté divine. - -La tristesse d'Ibsen est celle de l'idée vivante. Sa sombre humeur -vient de ce qu'il met sa vie dans ce qu'il pense. C'est le plus -pensant des poètes; mais il a bien plus que de l'intelligence; il -respire la déception infinie de l'esprit qui comprend, et du cœur -qui éprouve ce que l'esprit a compris. Il pourrait se réjouir, s'il -n'était qu'un savant: il a bien démonté la machine; mais, en vertu -de la vie que les idées lui ont prise, il demeure dans une tour de -chagrin. - -La plupart des auteurs logent au même étage que la plupart des -hommes. Ils imitent ce qu'ils voient et ce qu'ils touchent; le fond -leur échappe, qui est la vie. Je vois ici la pierre de touche à juger -de l'imitation: qu'on prenne les termes mêmes de ce qu'on imite, on -en est le maître si l'on y met la vie. Le commun des anarchistes se -donne soi-même, et chacun de son côté, pour la règle du monde; le -commun des auteurs peut aussi prétendre à mettre les idées sur le -théâtre. Ils oublient qu'Ibsen en fait des êtres vivants. Il faut -avoir l'étoffe: c'est le moi. Beaucoup l'invoquent, qui n'ont que du -chiffon. Ibsen ne pousse pas sur la scène des comédiens grimés en -idées. Il va des idées aux hommes qui les portent, ou que quelque -fatalité y a soumis. Il crée du dedans au dehors, au lieu d'aller du -dehors au dedans. Il s'intéresse moins à ce qu'on dit qu'à ceux qui -le disent. Telle est la différence de la thèse et de la tragédie. Le -plus intelligent des docteurs ne fera jamais un poète tragique. - -Le nombre des personnes est infiniment petit. En art, l'individu, -c'est le génie. Il serait assez juste d'accorder au grand artiste -qu'il a seul droit à l'individu. Tous les autres doivent accepter -l'ordre; et même tout leur mérite est de rester dans l'ordre, il me -semble; car ils ne sont pas seuls, et leur vertu est de relation à -l'ensemble. - -C'est parce qu'on se croit quelqu'un qu'on se rebelle contre toutes -choses. Je vois la révolte en tous, et je ne vois de moi presque -en personne. Elle vient des idées abstraites, la folie de croire -qu'on change le fond de la vie humaine, en bouleversant les formes. -Cette niaiserie, d'où sortent beaucoup de révolutions, est odieuse à -l'artiste: il ne s'y plaît qu'un peu de temps. Le lionceau n'a pas -toutes les dents du lion. - -Ibsen est né de la critique et d'une longue réflexion; il a eu le -culte des idées; mais il ne s'y est pas tenu,--le seul poète qui soit -parti des idées pour arriver à créer des hommes. Il a fait ce que -Gœthe ne sut pas faire: c'est qu'il avait encore plus d'imagination -que d'intelligence. Ibsen a donc été révolutionnaire; car la -critique, c'est toujours à quelque degré la révolution, soit pour -anticiper sur les temps, soit pour tâcher à les renvoyer en arrière. -Mais il a bientôt connu qu'à une certaine hauteur on ne peut pas être -de son parti, sans être aussi de l'autre: n'est-il pas étrange que -cette élévation à la sagesse se détermine plus par le tempérament -que par l'esprit? La puissance morale d'Ibsen est celle même de -son intelligence; et c'est où reparaît l'instinct: il n'absout pas -souvent. - -Le moi qui juge est impitoyable; il détruit tout ce qu'il touche. -Rien ne trouve grâce devant lui, que le songe de la vie. - - -VIE DES IDÉES. - -Une vue tragique de l'univers, voilà donc la forme où les idées -s'animent. L'empire de la douleur est livré aux passions. Seules, les -passions fécondent l'intelligence du poète; et c'est aux passions -seulement que les idées empruntent la vie. L'idée est à l'image de -l'homme qui pense. Il ne s'agit point de science, certes; mais de ce -qui lui est si infiniment supérieur, notre raison d'être, ici-bas et -sur l'heure. - -La religion est un art de vivre; la science en est une parodie. La -science ne peut passer le seuil; l'art est au centre de la demeure, -comme le cœur. La science ne connaît pas le temps, ni les espaces en -nombre infini. L'art est un connaisseur très fin de l'âme, de ses -temps, et de ses espaces en nombre infini. Le palais de l'artiste -repose sur un acte de foi. L'artiste connaît l'éternelle illusion; et -il fait semblant de compter sans elle. Il s'enivre de cette feinte -surhumaine; il construit pour l'éternité des demeures qu'il sait -lui-même faites de fumée, et fondées sur le rêve. L'art est tout -humain; et la science est inhumaine. - -Voilà en quoi une idée, à moins d'être vivante, n'est pas un objet -d'art. Sinon la vie, rien ne nous importe, malheureux que nous -sommes. Le premier homme, en quête de Dieu, est un artiste. La -recherche de la vie a fait la religion, et non pas la crainte de -la mort. Il n'est pas un seul homme qui n'ait besoin de Dieu pour -vivre. Et qu'importe s'il est possible de s'en passer aux seuls -esprits?--Mais que m'importe l'esprit? Je vis de vie, et je suis -affamé d'être. La séduction de l'esprit est l'attrait irrésistible -qui me pousse à ma perte. Que j'y aille donc, puisque je ne puis -faire autrement; mais qu'à tout le moins je n'ignore pas où je me -précipite; que je ne me vante pas de courir à une vie plus ample ou -plus vraie, quand je descends au contraire la pente du désespoir, et -d'une mort très profonde. - -A moins de la religion, il n'y a que l'art seul qui permette de -vivre. Je parle pour ceux qui ont un cœur vivant; non pas pour ces -estomacs faciles, qui se nourrissent de papier et s'engraissent de -formules. Quel artiste désormais ne se verra point enfermé dans la -souffrance, comme dans une cellule, au centre de l'univers? - -Je souffre, donc je suis: tel est le principe de l'artiste. La vie -et la douleur sont les deux termes de l'être. Toutes mes idées sont -vivantes et passionnées; en elles, c'est la douleur qui met le signe. -Si elles ne sont désespérées, et chaudes comme la vie même, que me -font les idées?--L'homme qui vit avec force n'a que faire des idées -mortes, ce gibier de savant. - - -FAÇONS D'ÊTRE. - -Le Nord vaut peut-être mieux pour la morale. Mais le Midi vaut mieux -pour la vie. - -C'est dans le Nord que l'art est un œuf d'aigle couvé par des canes. -La Réforme a décidément assis la morale dans le trône du souverain. -Il est curieux que, pour mieux repousser l'autorité du pontife -romain, les peuples du Nord se soient soumis à une foule de papes de -village. La tyrannie des principes paraît peut-être moins pesante, -parce qu'elle est anonyme: mais enfin Léon X n'avait pas si tort -quand il ne voyait dans la querelle de Luther avec les légats de Rome -qu'une dispute de moines: le Nord tout entier, depuis, s'est fait -théologien. - -La théologie des laïcs enferme les mœurs dans une étroite prison de -préjugés et de pratiques. La stricte morale qui condamne toujours, et -toujours par principe, telle est la redoutable puissance qui, pendant -trois siècles, a réglé la vie dans les petites villes du Nord. Car la -théologie des laïcs, c'est la morale. - -On peut voir dans Ibsen l'ennui, l'esclavage, la misère de cœur -qui s'ensuivent. Il n'y a pas trente ans, la plupart des villes -scandinaves vivaient courbées sous le joug. Le pasteur, l'avis du -pasteur, les bonnes œuvres du pasteur, la société des dames ouailles -du pasteur, voilà une église impitoyable, qui ne connaît que des -fidèles soumis ou des hérétiques: église dans une grange, où, au -moindre signe d'indépendance, l'enfer est toujours prêt à flamber -l'indépendant. Nul égard aux passions; et même la violence d'un -cœur sincère y est plus abominable que les crimes où il s'égare: le -scandale est le péché sans rémission. Il faut rougir d'être soi-même, -ou le cacher. Il faut avoir honte de sentir comme l'on sent; mais -bien plus de le montrer. Dans ces pays, que l'on prétend si libres, -la moindre liberté du cœur est scandaleuse; et le bonheur que l'on -ose goûter à la source, qu'on n'a pas eu honte de découvrir soi-même -loin de la fontaine commune, ce bonheur est cynique. Les meilleurs -sont austères et froids, se faisant de pierre. Là, l'hypocrisie est -une forme très pure de la vertu sociale. De même que l'on doit porter -le costume de tout le monde, chacun a ses gants d'hypocrite vis-à-vis -de tous les autres, et jusque dans son lit. Ainsi l'exige l'autorité -d'une église laïque, fondée sur l'horreur du scandale. - -Dans la moindre ville de France ou d'Italie, soumise au pire podestat -ou au plus fanatique des moines, il y a toujours eu plus de liberté -véritable que dans ces pays du Nord, où est né, dit-on, le premier -homme libre. Comme si la liberté consistait, d'abord, à voter l'impôt -à deux cents lieues loin de son âtre, ou à dire ses prières dans le -patois de son canton! La meilleure prière est celle que l'esprit -n'entend pas, mais que son Dieu entend. Qu'on ne cherche point la -preuve de la liberté dans les chartes, mais qu'on la trouve où elle -est,--dans les mœurs. On devrait s'aviser que l'art mesure le niveau -des peuples libres; à peine si, depuis cent ans, le Nord n'est plus à -l'étiage. - -La force des grands artistes, dans le Nord, se marque à leur révolte. -Dans le Midi, plus souvent à leur harmonie finale. Se tirer d'entre -la foule des intrigants, des bavards et des faux artistes, voilà pour -ceux-ci en quoi consiste la lutte. Mais, pour ceux-là, il leur faut -sortir d'un marécage moral, où la liberté d'âme trouble toutes les -habitudes d'un peuple qui se croit libre, parce qu'il est asservi à -ses propres principes. - -On ne comprend guère Ibsen, ni sa manie d'en appeler sans cesse aux -Vikings, si on ne se le représente pas nageant à grandes brasses, -seul, dans son fjord aux eaux croupies, où tout le monde, autour de -lui, dort debout, enfoncé jusqu'aux narines. Ibsen n'atteint la rive -que pour abattre le premier tronc venu, s'y tailler un canot, et -mettre à la voile. Là-dessus, il pousse vers la mer libre. Il crie -à son peuple, furieux qu'on le tire du noir sommeil: «Debout! Qu'il -vous souvienne des Vikings! Assez dormi dans la vase! Réveillez-vous: -il n'est que temps; vous n'avez que trop vécu en carrassins, sous -le varech et le sable.» Pendant plus de trente ans, on lui répond -par des injures, et on le traite de pirate. Puis, vient un jour, -peut-être plus morne que les autres, où tout le monde, barbotant dans -le marais, sous les yeux d'Ibsen, se vante d'être pirate comme lui. - -Car telle est l'issue fatale: quand le joug est secoué, presque -toujours on doute qu'il en aille mieux pour ceux qui l'ont porté. Il -n'est pas bon qu'il leur pèse; et parfois il est pis qu'ils en soient -délivrés. Que reste-t-il? La vérité toute nue. Cependant, la vérité -nue n'est qu'une allégorie, et sans doute elle est belle sous les -mains d'un grand peintre; pour l'ordinaire, il n'y a que des hommes -nus: des singes. - -Le Viking, avec un sens profond de la vie, ne rêve point de fonder -son royaume sur la terre natale. Tous ces pirates ont les yeux -fixés sur le Midi. Le pays de la joie et de la lumière, c'est le -pays de tous leurs songes: là, il doit être possible d'affronter la -vérité nue. Ibsen, le Viking de l'art, ne rêve aussi que du Midi; -mais peut-être ne met-il la joie et la liberté dans la terre des -dieux que pour reculer la perspective. Les pommes d'or sont celles -qui ne viennent pas dans mon verger. Si le Midi était plus proche, -l'illusion ne serait pas si facile. Ibsen aussi a vécu à Rome et en -Italie; il n'a pourtant pas continué d'y vivre. Les gens du Nord ne -bavardent peut-être tant de l'idéal que grâce à l'espérance, nourrie -parfois plus de vingt ou trente ans, d'enfin passer l'hiver au soleil. - -La lumière du Midi, elle aussi, n'est qu'un rêve. Là-bas, la vie -est plus facile. Le malheur veut que les cœurs profonds s'ennuient -de la facilité. Ils la désirent, «parce que le désir passe en tout -le contentement»; mais, la rive touchée, la contrée n'est plus si -belle. Je suis dans la brume du Nord: qu'on me donne le Midi, et la -joie du soleil. Mais, si je les avais, je les fuirais. Dans la pleine -lumière, c'est la pleine horreur du destin et de l'homme. On ne va -là-bas que pour en revenir, il me semble. On le voit assez bien dans -cet air de vieux maître à mépriser, où Ibsen a pris sa retraite de -pirate: c'est l'habit d'un docteur allemand, et même le dos d'un -piétiste; mais ce n'en est pas la bonhomie grasse, ni la suprême -satisfaction d'être docteur allemand. Dans l'Ibsen, une des faces, en -secret, s'amuse de l'autre, avec un sérieux terrible. S'il n'était -pas si timide dans la rue, on lui sentirait une affreuse amertume: -le miel de la politesse, il en est oint, et les mouches s'y laissent -prendre. Un vieux Viking, oui, et bien hardi,--mais qui a coulé son -canot. - - -FIGURE - -Une grosse tête sur un petit corps; et, face d'un large crâne, -une figure ronde qui fait centre à une auréole, une forêt touffue -de barbe et de cheveux; elle semble y disparaître; c'est le trait -qui domine dans tous les portraits et dans les caricatures. Jeune, -il était plein de verve, prompt, homme à caprices et aux nerfs -violents; tantôt enthousiaste et tantôt taciturne, rêveur à l'écart. -Il semblait étranger aux gens de son pays: souple, vif, brusque, -de teint plus que brun, couleur de bronze, les cheveux noirs, il -n'avait point la haute taille, la chair rose, et le poil blond des -Scandinaves[22]: tout ce que Bjoernson représente, au naturel, sans -parler de l'air doctoral, de la tête carrée, et du maintien qui -hésite entre le professeur de théologie et le médecin. - -[Note 22: «Mince, un homme au teint de schiste, avec une large -barbe, noire comme du charbon», c'est le portrait qu'en a fait -Bjoernstjerne Bjoernson.] - -A quarante ans encore, Ibsen n'avait point cet air de docteur, maître -en toutes les sciences de l'amertume, qu'il a pris, depuis. Son plus -beau portrait fait plutôt voir le visage d'un peintre: à un très haut -degré, il a le caractère commun à toutes les figures de la génération -de Quarante-Huit,--du moins, dans les plus illustres, qui n'ont point -voulu fermer les yeux au spectacle du monde: c'est une expression -forte et triste, sans lassitude; celle d'idéalistes revenus de tout, -qui se sont retirés de l'action, où ils ont rêvé jusque-là, pour -juger dans la veille le monde où ils n'agissent plus. Ils l'avouent: -oui, ils ont rêvé dans l'action: ils vont, désormais, porter les vues -dures et nettes de l'action dans leur propre rêve. Qui s'étonnerait -que le trait dominant sur ces figures fût une forte tristesse?--Comme -l'acier ressemble à une matière tendre qui a la couleur du métal -trempé, Ibsen à quarante ans rappelle le peintre Millet. Le front -n'est point disproportionné au reste: il devait se découronner par le -haut, et mettre en avant le haut crâne, en forme d'ouvrage avancé. -Une masse épaisse de cheveux se mêle à la barbe abondante et carrée; -au milieu du front rond et noble, il a l'épi; tout le visage dit la -pleine marée des idées, mais d'idées qui n'ont pas noyé l'instinct -ni les passions. L'imagination et la volonté parlent ici plus haut -que l'intelligence; cependant, elles n'ont pas, à beaucoup près, -la violence farouche, l'air de démence qui frappe dans Tolstoï au -même âge. Trente ans plus tard c'est l'opposé: Ibsen a laissé en lui -gagner le trouble; il est bien loin de respirer le même apaisement -que Tolstoï. - -De la jeunesse à l'âge mûr, en effet, la figure d'Ibsen a subi une -inversion singulière. Les deux lignes dominantes de ce visage ont -troqué, l'une contre l'autre, l'expression qui leur était propre: les -yeux parlent aujourd'hui pour la bouche muette; et la bouche serrée -retient, désormais, le trait que lançaient autrefois, et qu'acéraient -les yeux. Comme la vie même d'Ibsen, cette face s'est fermée peu à -peu; comme il est passé des rêves à la vue plus proche du monde, et -de l'espoir au mépris qui suit le désabus, son visage a passé de -l'air ouvert au secret de la retraite, et de la hardiesse virile qui -va au-devant des hommes à la propre défiance qui se défend. Ibsen -cesse de combattre corps à corps, il est au coin de la scène, où la -porte de sortie est pratiquée; de là, il frappe, il blesse, il ne -combat plus. Et le voici dans sa vieillesse, qui a la physionomie -redoutable de l'ombre, la façon habituelle aux oiseaux de nuit: il -a de gros sourcils qui font auvent sur les yeux, pour en cacher -la bénignité même; il a le retrait de la face et les broussailles -effilées de la chouette. - -Le vaste front, au haut de ce visage, se dresse en donjon, opposé à -la vie; mais le mur reçoit les images. Sans avoir la masse abrupte -d'une roche, ce bastion de la tête manifeste la force; ses assises -volontaires sont rivées aux tempes par la barre puissante des -sourcils. Ce front reçoit et garde: il n'absorbe pas les images; il -les tire à soi et les force à suivre ses propres courbes. Certes, il -leur imprime sa forme; ce n'est pas comme Tolstoï, qui n'offre qu'un -miroir. - -Ces yeux d'Ibsen, au milieu de sa vie, ont été très beaux: bien -logés, ils regardent avec courage; ils vont au-devant de l'attaque; -ils sont fermes, ils ne vacillent point; ils avaient une certitude -qu'ils ont perdue, depuis. Ils ont ce pli aux paupières, qui donne -à l'ensemble le caractère d'une douceur inavouée; le sourcil est -froncé, non parce qu'il menace, mais à cause de l'attention que les -myopes portent sans le vouloir à tout ce qu'ils considèrent, dès -qu'ils lèvent la tête. Le haut de cet œil fut d'un héros, prêt à la -bataille. Tout le bas du visage, vers la bouche, sans être pacifique, -sans tendresse, a eu beaucoup de bonne fermeté. La face n'a jamais -été creusée, ni maigre, ni maladive. Elle est d'une honnêteté -admirable. Un grand air de braver tranquillement l'opinion d'autrui; -la foi en sa valeur propre et en son droit; un artiste dont les -puissances sont encore plus voisines de l'instinct que des livres, et -qui n'ont pas encore usé leur passion sous la lime des mots. - -Depuis, le vieillard a grandi en pensée: il y a laissé de l'homme; -l'amour passionné de la vérité s'est armé d'épines; jadis, l'âme la -plus sincère, une bravoure si loyale de la pensée qu'elle va, dans -le visage jeune, jusqu'à la suffisance. Cette figure a dépouillé -sa fougue naïve, comme un ancien duvet; elle a perdu de sa force -hardie, et de la confiance en soi; la même loyauté se recule, -presque farouche, indomptable à la fois et timide; non pas flétrie, -mais défiante et dégoûtée, elle se retranche derrière un rideau de -brouillard. Au fond, une inébranlable résolution, sans ruse et sans -faste, non pas sans ironie. Une volonté de fer pour résister, une âme -d'acier fin dans un fourreau de glace; une action puissante, quand -il agit; mais peu d'action. Beaucoup de douceur lointaine dans ces -yeux qui rêvent et qui sont distraits, même quand ils écoutent; mais -une douceur courte et sans emploi; peu de complaisance intérieure: -il acquiesce à tout ce qu'on veut d'un mot, pour s'en défaire,--d'un -mot. Mais il dit «non» de toute sa force, au fond du cœur, et, -immuable dans le refus, même quand il se dérobe, il refuse à jamais -le consentement. - -Il a toujours été très sensible au suffrage des femmes. Comme -plusieurs hommes du même ordre, il en aime la société; ou plutôt il -se plaît dans leur compagnie, à la condition, sans doute, que ce soit -à son heure. Il est coquet; il a le soin de sa personne: on le voit -lui-même dans un jeu de scène admirable, quand Borkmann aux aguets, -de côté pour n'être pas surpris, sachant qu'on va entrer dans sa -chambre, prend une petite glace à main, s'y mire, remet de l'ordre -dans ses cheveux, rajuste sa cravate. Ibsen ne se distingue plus -de ses héros: c'est toujours l'homme de soixante ans, à la forte -charpente, nerveux et nourrissant sous la cendre le feu d'anciennes -passions. Peut-être a-t-il aussi souffert près des femmes, comme -d'autres grands artistes, de n'avoir pas ces avantages du corps, -qui passent de si loin, près d'elles, tous les dons du génie. C'est -pourquoi il tient à leur plaire; c'est autant de pris sur elles si -l'on s'entoure de celles qui nous ont plu. Le goût que l'on a pour -les femmes est souvent le pis aller du goût qu'on voudrait qu'elles -eussent pour nous. C'est une question si les esprits misanthropes ne -sont pas les plus sensibles à la séduction des femmes; et, dans le -misanthrope, il y a le misogyne aussi; mais le cœur se moque de la -théorie. Un homme d'un certain ordre ne pardonne guère aux autres -hommes; et même l'indulgence pour tous est plus froide que la colère. -Le même homme n'a point d'effort à faire pour sourire aux femmes. -J'en sais, des plus perspicaces, au regard le plus aigu et le plus -sévère, que toute femme plaisante aisément désarme: la sévérité ne -tient pas devant un joli visage, et l'œil le moins dupe veut être -dupé par le charme rieur de la tendre jeunesse. - -Comme Gœthe, Ibsen aurait aimé d'être peintre. Il travaille toujours -seul; il ne confie jamais à personne ce qu'il fait; nul ne connaît -rien de ses drames que publiés; il ne dicte pas et n'a point de -scribe. Il copie ses œuvres de sa main, qui est grande, ronde, -serrée, entièrement renversée à gauche, marchant à reculons enfin. -Il aime les tableaux; et toujours maître de soi, sans boire trop, il -boit très dur et sec. - -Ce petit homme, au dos solide, les épaules larges et vénérables, -marche à pas comptés. Le chapeau fortement planté sur la tête, la -taille encore souple, l'allure élégante et ferme, les gants à la -main, le pied maigre et haut dans un soulier fin, Ibsen s'avance dans -la rue d'un air circonspect, cossu et mesuré. Qui le voit de dos le -prend pour un vieillard de l'ancien temps, qui n'a peut-être pas -renoncé à plaire. Aristocrate en tout, tout en lui est d'un vieil -aristocrate. Il est distant; il est poli jusqu'à la minutie; et, à -cause de l'extrême politesse, il n'est pas familier. Il déteste le -laisser aller, le bruit, la poussière et les coups de coude. Il ne -se persuade point qu'il y ait une grâce d'état pour rendre agréable -la boue de la foule, et qu'on en soit moins crotté. Qu'il soit dans -la rue ou dans un salon, il se sépare du monde par son seul aspect. -Son air y suffit, même quand il ne se découvre pas, et qu'il ne -montre point cette tête de diable à cheveux blancs, soudain sortie -de la boîte,--ici, le corps vêtu de noir, l'habit correct d'un digne -gentilhomme. La douceur de sa jolie voix, le timbre presque féminin -de son accent, l'agrément menu de ses gestes, tous les soins qu'il -donne aux gens et qu'il prodigue aux femmes, ne dissimulent pas le -retrait intérieur, ni le quant à soi farouche d'un cœur qui a pu se -livrer, mais ne se livre plus. Le charme des yeux gris étonne, comme -un secret qui ne se laisse pas surprendre. Le regard de ce vieil -homme sombre est plein d'attention fugitive et de longue mélancolie; -il a ses étincelles et un feu presque timide qui se dérobe; une -estime désabusée, une claire tristesse qui méprise; il n'est tourné -sans doute que sur soi: il est voilé le plus souvent: un soleil du -Nord sous les brumes. - -Il n'est besoin que de voir Ibsen en public, ou de lire un billet -écrit de sa main, pour reconnaître la marque du pays, et l'empreinte -de toute la race. On secoue le joug d'une religion et d'une morale; -on rejette pour le compte de tout le monde les habitudes séculaires -d'une coutume et d'un ordre social. Mais, pour son propre compte et -presque à son insu, on garde les modes d'un monde aboli, et l'on -tient à ses façons. On fait la guerre à la loi de Luther, on en brise -la contrainte; mais on reste luthérien dans sa cravate; la redingote -raconte le bourgeois et sa manie d'être considérable; l'on a en vain -rompu avec les idées communes: toute cette révolution s'arrête au -chapeau, et elle s'abrite même à jamais sous la coiffe que les pères -ont portée, et qu'à son tour le fils porte. - -Ibsen, le plus rebelle des esprits, est le plus correct des poètes, -qui ne sont point, d'abord, hommes du monde. La correction est une -forme de la droiture, après tout; dans le Nord, elle supplée à -l'élégance. - -Tolstoï et Ibsen, différents presque en tout, l'Orient et le Ponant -de la révolte sociale, ne diffèrent en rien plus que par cette -recherche de la forme correcte. Tolstoï la raille, la tourne âprement -en ridicule, la méprise; il est près d'y voir l'habit du grand -mensonge. Ibsen, au contraire, y trouve une sauvegarde, une défense -contre autrui: c'est qu'à la vérité, Tolstoï appelle à soi tous les -hommes, tandis qu'Ibsen les écarte; il ne veut avoir affaire qu'à -leur seul entendement. Il n'agit que de loin, et caché; Tolstoï, -comme tous les esprits religieux, est un héros qui combat dans la -pleine mêlée, une action vivante au milieu de la foule, bras et torse -à nu, pour laisser tout leur jeu aux muscles. - -Quel contraste, celui des dernières images, où l'on peut voir l'un -et l'autre de ces deux hommes au soir de la vie! Ces deux princes de -l'art, en Europe, sont presque jumeaux, et le seront sans doute dans -la tombe. Ibsen n'est l'aîné de Tolstoï que de quatre mois[23]. - -[Note 23: Ibsen est né à Skien, au Sud de la Norvège, le 20 mars -1828. Tolstoï est né à Iasnaïa Poliana, au cœur de la Russie, le 10 -septembre 1828 (28 août, vieux style).] - -Je les ai tous les deux sous les yeux, à près de soixante-quinze ans. -Ibsen n'a-t-il pas bien l'allure d'un vieux médecin, savant illustre -et dangereux, trop habile en chirurgie, récompensé par la fortune? -Certes, c'est là le docteur Ibsen, comme, dit-on, il veut toujours -qu'on le nomme. - -Tolstoï, si défait par sa dernière maladie, la main passée dans la -ceinture de cuir qui serre sa blouse, une calotte ronde sur la tête, -lève le front, à sa mode ordinaire. Il est debout dans la prairie, -robuste et ferme encore des épaules, mais le poids du corps tombant -sur les genoux fléchis. De larges, de grandes rides, un réseau de -soucis et d'efforts passionnés, couvre d'une tempe à l'autre son -front sec et anguleux comme d'une grille où l'invisible ennemi le -retire de nous et déjà veut nous le dérober. Il est terriblement -amaigri; les os des pommettes percent les joues; et, sous les -sourcils broussailleux, plus que jamais les yeux se cachent, ces -yeux toujours vifs, pâles, violents et doux, ces chasseurs d'images -à l'éternel affût du bien et de la vie. Mais surtout, autant qu'un -trait humain peut différer d'un autre, c'est la bouche de Tolstoï -qui, de toutes les bouches, ressemble le moins à la bouche d'Ibsen. -Il dresse le menton, avec la grande barbe blanche qui pousse en long -comme une fougère sur un talus; et les lèvres sont entr'ouvertes, -d'une incomparable éloquence, d'une tendresse inconnue dans la -souffrance, d'un appel miraculeux comme celui de la vérité en -personne, à toute erreur et à toute misère. Et voici la bouche -d'Ibsen, fermée avec résolution sur les secrets qu'elle ne veut -pas dire: il n'y a point de tristesse sur ses lèvres, parce qu'une -volonté puissante y respire: gare à l'arrêt qu'elles prononceront, -celui du médecin qui ouvre les corps, qui tue pour guérir, qui prend -la vie aux cheveux et la scalpe. A Tolstoï la figure du prophète, du -patriarche, jusque sur le lit de douleur; c'est un prophète d'une -espèce moins secourable que je reconnais dans Ibsen: il sait, mais il -n'aime pas; et la science, en effet, est la prophétie des lieux où le -soleil de la vie se couche. - - - - -IV - -QUE LE MOI NE PEUT TENIR LA GAGEURE IDÉALISTE - - -Le climat et la douceur de vivre font les sceptiques. Je n'en vois -de vrais qu'au Midi. Le dur ennui pèse sur l'âme du Nord, quand -elle doute ou qu'elle nie. Il n'est point de parfait sceptique: la -sensation ne doute pas; sentir, sur le moment, c'est croire. On ne -doute qu'ensuite: l'heureux railleur du Midi ne souffre point de la -contradiction; car, tandis qu'il sent, il jouit. Le Nord, soufflant -contre l'enclume, le lourd marteau au poing, se forge des rêves. Il -donne moins aux sensations qu'à l'esprit. Il ne sort d'une prison -que pour entrer dans une autre. Il lui faut ajouter foi aux raisons -qu'il invente. L'esprit n'est tout libre que s'il entreprend contre -la vie. Une telle entreprise ne peut pas se poursuivre longtemps; on -s'y met et on la quitte, pour y revenir et la laisser encore. Dans sa -pleine liberté, l'esprit est pareil à cet insecte stupide qui passe -la moitié de son existence à filer un cocon, et l'autre moitié à le -détruire. - -Dirai-je que le sérieux donne une force mortelle aux poisons de -l'esprit? Il les porte à ce titre où ils sont foudroyants. Il -vaudrait mieux que les esprits libres, et avides de l'être sans -limites, prissent parti contre la morale: ils sont bien plus pervers -par le bien qu'ils veulent faire que par le mal qu'ils font. Les -esprits libres, qui préfèrent à tout le plaisir de s'exercer, -machines à penser qui s'absorbent dans leur mouvement, quand ils -tiennent obstinément à la morale, font fi de la vie. Il serait bien -plus sage qu'ils fassent fi de la morale. - -Les professeurs de morale n'ont pas l'autorité. Et plus ils se -fondent sur la raison, plus ils décrient la raison. Ce sont des -prêtres sans dieu et sans église: qui les croira? Leur tempérament -fait leur seul principe; le tempérament contraire le nie, avec le -même droit. C'est la morale qui envenime l'anarchie, parce qu'elle -la fait passer dans la pratique. A Athènes, à Florence, même à -Paris, personne ne croit les sceptiques; ils ne s'en croient pas -eux-mêmes; on les voit jouir de la vie au soleil. Mais, dans le -Nord, la gravité, la propre pureté distille son poison dans l'épais -contentement de la vertu. La morale paraît toujours croyable, et -prête son air à tout. Si l'esprit est le prince de l'anarchie, c'est -qu'il se couronne de morale. - -Plus rebelle à toute loi que personne, plus avide d'être libre et -plus féru de morale, tel est Ibsen dans son fond. Mais il était trop -artiste pour ne pas souffrir d'un tel désordre, il n'a pas dû pouvoir -y respirer à l'aise; et il a mis dans l'art tout son instinct de -l'ordre. Unique par là dans son pays, et d'un génie contraire à celui -de sa race. Son théâtre se modèle sur le théâtre de la France et des -Grecs. Il distribue ses brumes comme les Grecs leur lumière, suivant -un noble plan qui recherche la symétrie. Ses chimères ont un air de -raison: la même logique les gouverne, qui règne, coûte que coûte, à -Athènes et à Paris: celle du destin, dont les lois sont inflexibles. -Mais, au lieu que, sur la scène classique, la fatalité pousse -inexorablement à leur fin des hommes et des passions particulières, -dans Ibsen, c'est plutôt sur le monde des idées qu'elle agit. Ici, -la vie secrète et humiliée du monde intérieur; là-bas, la vie chaude -et lumineuse, qui rayonne la splendeur en tous ses actes et la joie -jusque dans la tragédie. Ce n'est peut-être pas qu'il y ait de beaux -meurtres; mais c'est qu'à Athènes, les morts et les blessés, les -assassins et les victimes, tous sont beaux à l'image de la mer au -soleil, et des fleurs sur le rocher. Le Midi a les passions belles: -il peut être réaliste. Le ciel donne à tout sa clarté, qui est un -grand rêve. Qui va imaginer le Nord sans idées? Il sera odieux, d'une -froide platitude. On reproche parfois à Ibsen de se traîner sur un -chemin de plaine, morne et couvert de nuages bas: lui-même tient -beaucoup à être réaliste; et, en effet, qui ne l'est pas n'est point -artiste; mais ne l'est pas beaucoup plus, qui l'est seulement. Ibsen -a créé des formes vivantes; elles n'ont de beauté que grâce aux idées -dont elles sont pleines; dans leur ardeur, elles sauvent la misère de -ce théâtre, car il a grand besoin d'être sauvé. - -La France, la Grèce, Shakespeare ont les rois, les héros et les -dieux; les passions y sont des princesses dans la pleine lumière; -cette illumination pare les moindres hommes d'un prestige royal. -Ibsen n'a que ses petits bourgeois, leur lourde contrainte, et les -intrigues de petite ville. Il n'est pourtant de vrai drame que -l'héroïque. Mais Ibsen a ses idées, ses fortes idées, et il en -charge ses petites gens jusqu'à les en accabler, par là vraiment -poète. C'est aussi l'immense différence qui sépare son théâtre du -théâtre moderne à Paris et dans toute l'Europe, qui ne vit que de -Paris. Ailleurs, sous l'habit du petit bourgeois, on ne trouve rien -que de médiocre; et les actions des cœurs corrompus ne sont pas -moins médiocres que les autres. Le drame d'Ibsen est héroïque par -le dedans. Cette grandeur est originale. Ibsen a même un reflet de -Shakespeare, tant il fait faire aux idées en apparence les plus -humbles, des rêves étranges[24], cruels, contre la vie, et parfois -d'une pureté sublime. Souvent, Ibsen accomplit ce que Gœthe a mal -tenté dans son théâtre: Gœthe sent, en ancien, bien mieux qu'Ibsen; -mais Ibsen en connaît l'ordre et le ressort mieux que lui, et il est -plus dramatique. - -[Note 24: Le cauchemar du soleil, dans _les Revenants_. La forêt -dans un grenier, du _Canard sauvage_. La tour de la maison, dans -_Solness_. La mort sur la neige, de _Jean-Gabriel Borkmann_.] - - -ART D'IBSEN - -La beauté de la forme est un effet de l'ordre; la recherche de -l'ordre, un effort à sortir de l'anarchie: c'est en quoi l'artiste, -quelque anarchie qu'il professe, est le contraire d'un anarchiste, -dès qu'il est maître en son art. L'ordre entier de la Cité ne vaut -rien; tout doit être détruit, soit. Mais, pour avoir foi en soi-même -et à l'ordre futur, il faut donner un vivant exemple: l'art est un -bel ordre, n'en fût-il plus au monde. - -Si la forme d'Ibsen est souvent parfaite, c'est que personne, hors -de France, n'a plus aimé l'ordre. Elle est brève, aiguisée et dense; -elle a des arêtes coupantes, à l'antique. L'action du drame peut être -lente, çà et là, elle n'en est pas moins précipitée sur la crise; -et la crise, lourde d'idées, est un nœud d'énergie. Pour les grands -faits de l'âme et les combats violents de l'esprit contre l'esprit, -Ibsen a l'imagination la plus vaste. Son théâtre est le registre -des révoltes morales. Le dialogue n'est pas tant vif que dru, aigu, -tranchant; il est riche en mots pleins de sens, aux échos qui durent; -d'ailleurs il les répète; il ne craint pas d'être monotone et morose. -Il a peu de héros, et tous parents; mais on les distingue entre -mille, et qui les a vus une fois les reconnaît partout. Ses types: -deux ou trois hommes, deux ou trois femmes, à divers âges de la vie, -simples et sans faste, mais de très haute mine, et bourrelés de -conscience. Les comparses, beaucoup plus nombreux, semblent d'abord -plus vivants que les héros, parce qu'ils portent une bien moindre -charge de pensers et de preuves. Ce grand peintre de l'ombre a modelé -les plus belles silhouettes. Le caractère des lieux, l'atmosphère du -Nord, l'air de la petite ville, Ibsen les détermine avec une rigueur -exquise, à la plus fine nuance près: car il en attend beaucoup, et -que les personnes en soient, premièrement, déterminées elles-mêmes. - -Ibsen laisse agir les idées: dans sa froideur de métal, l'idée -excelle à carder la laine confuse des sentiments. Ce qu'il perd en -action, il le gagne en analyse. La mécanique de l'âme a trouvé son -maître. Ses héros sont des squelettes qui parlent d'une humanité -puissante et morne: ils portent les noms de très grandes passions, -qu'ils ne servent pas. Ibsen ne veut pas admettre qu'il préfère les -idées aux êtres vivants. Et il dit vrai; c'est la vie qui fait son -objet, comme il est naturel à tout artiste; mais il est vrai aussi -qu'il donne plus la vie aux idées qu'il ne prête des idées à la vie. -Avant d'agir, ses héros discutent. Ils font pis: ils discernent tous -leurs actes. Ils ont plus de conscience que de passions, et plus de -principes même que d'actes. Or, l'automate parfait, au regard de la -nature qui s'ignore, c'est l'intelligence qui se connaît. Cependant, -il est rare qu'Ibsen veuille conclure, à moins qu'il n'en laisse le -soin aux durs réquisitoires de la mort, l'inflexible procureur. Le -trouble, qui est l'âme essentielle aux chefs-d'œuvre, enveloppe les -plus beaux drames d'Ibsen; tout se passe dans une demi-ombre. Le -clair-obscur est propre à la vie de l'art mieux que toute lumière. -Le spectacle du monde est une vision dans la brume, par un long -crépuscule d'été ou par un jour de neige. La nuit est toujours -présente: qu'est-ce que la clarté joyeuse?--Un accident dans les -ténèbres. Que le soleil est donc près de nous, au cours des heures -grises! un seul rayon suffit à un grand rêve. - - -PROFONDEURS MORALES. - -Ce barbare unique est épris de vérité comme le sable d'eau. En vain, -il se détourne de la cité commune; il ne croit plus à sa mission de -bâtir ni de détruire; il ne se mêle plus de prodiguer les oracles à -une société pourrie:--il cherche la vérité pour lui-même. Sa robuste -candeur est une force de l'art; elle tient aussi à l'admirable -simplicité que la France lui a apprise: comme il ose à peine donner -dans quelques artifices, il finit par ne plus rien imaginer qui ne -soit direct à sa méditation intérieure. Pour admirer les dernières -œuvres d'Ibsen, il ne faut que les lire en pensant à Ibsen. J'y vois -un combat de toutes les heures contre la nuit. Combien cette lutte -nous touche! Ibsen veut s'assurer quelque station prochaine dans -l'horrible écoulement de toutes choses. N'est-ce pas atteindre ainsi -la beauté?--Être beau, c'est être ce qui dure. - -Comme le vol du pétrel qui descend dans le labour des vagues, sa -pensée abrupte court au fond de ce qu'elle regarde; elle saisit la -vérité, ou s'y précipite, et néglige tout le reste. Ibsen a faim -du vrai. Il a beau désespérer: il fait comme s'il pouvait croire -encore; il ne tombe dans l'abîme nul qu'après toute sorte de bonds et -de sursauts. Il y est lancé de la plus haute cime. Au cours de ces -routes suprêmes, tantôt un mirage de vérité l'éblouit; tantôt l'ombre -proche l'accable; la vérité le ravit et l'abandonne avec dérision; de -toutes façons, il ne veut contempler qu'elle: à ses yeux, elle n'est -que la face pure et claire de la vie. - -Les écumeurs de la mer ont laissé de leur vigueur au peuple de -Norvège. Les Vikings et leur violence ont fait ce sang. Ils l'ont -versé sur toute l'Europe; hardis et cruels, ils ont grandi dans la -rapine et la contestation. On doit penser au sort étrange de cette -race: ils n'ont commencé d'être chrétiens que dans l'église la plus -froide; seuls, et presque sans avoir été catholiques, ils ont tout -d'un coup passé d'Odin à la Bible. Séparés par le sol les uns des -autres, pendant des siècles, chacun d'eux s'est formé de l'unique -et lent dépôt de son âme sur soi. La neige, les monts, les vents et -la nuit des pôles les ont réduits à la prison d'eux-mêmes. Il ne -fallait rien moins pour abattre ces violents. Quelle loi pouvait -avoir raison de ces natures élémentaires, sinon la contrainte du -devoir?--Pour eux, elle a toujours été sublime, comme pour cet autre -d'une race parente, qui en a fait la religion des religions. Cette -loi, où la splendeur du ciel étoilé se compare, si l'on en croit son -prophète, a changé des êtres sans frein en des êtres muets. Ibsen en -est issu, pour donner le spectacle tragique d'un homme qui soulève le -poids de la race et des siècles à l'aide du levier même que la race -et les siècles lui ont transmis: c'est une force longtemps asservie -au devoir qui se sent rappelée violemment à la nature. Et, comme -le ciel étoilé ne compte pas moins, pour qui peut le comprendre, -que la terre où nous avons pied, il est inévitable que cet homme -puissant lançât lui-même, l'une contre l'autre, les deux forces qui -le partagent. Ibsen est venu à l'heure qu'il fallait; il est le -poète du grand combat, sur une scène sans espérance. Sa sincérité -est si naïve que ses plus terribles contradictions sont sans ironie. -Mais combien cette folie de l'âme humaine, la conscience, ne -semble-t-elle pas parler en lui plus haut que la nature? Même quand -ce cher égoïsme, qui est en lui et où chaque moi puissant sait se -reconnaître, repousse toute règle et méprise toute loi, il ne veut -pas se rendre libre de cette loi qui vient des étoiles, et qui est -glacée comme elles. Jamais on ne fut plus moral contre la morale. -L'égoïsme d'Ibsen resplendit d'une pureté égale à la neige des cimes. -La liberté suprême d'Ibsen est ce vent glacé qui souffle du pôle, et -qui ranime la chaude pourriture des mœurs. Aigle sombre, qui hante -les glaciers, il en porte l'air irrespiré, peut-être irrespirable, -aux ruines qu'il vient visiter. Il fait planer au-dessus du mensonge -une idée du bien qui résiste à toute chute. Purifier les volontés, -dit-il; donner la noblesse aux hommes. Un seul sentiment fait le -charme inexprimable de la vie: la pureté de conscience. Le temps est -passé où l'on pouvait oser n'importe quoi. Il faudrait être capable -de vivre sans aucun idéal. - -Si l'on demande pourquoi, il n'est que de répondre par le caractère -de l'homme, où l'esprit lui-même a ses raisons ignorées de l'esprit. -La haine du devoir, voilà la fin sans doute; mais ce n'est qu'une -vue de la raison, dans sa fureur d'être désabusée, d'être vaincue et -déprise. Dans le fait, Ibsen ne parvient jamais à oublier la morne -chimère: elle est morte, et peut-être de son fait: mais il la voit, -il la nourrit toujours. - -Il est plus aisé à une grande âme de détruire la morale que de ne pas -la suivre. - - -TYRANNIE DES ATOMES - -Il faut l'avouer: plus qu'une autre, une pensée très pure est -destructrice. Nul ne fait plus la guerre à la morale que l'homme le -plus moral, quand il ne guerroie pas pour elle, ni une guerre plus -dangereuse, parce qu'il sait le fort et le faible de sa victime, -et, qu'en armant la sienne contre elle, il lui retire une force -irréparable. Un tel homme peut faire le bien sans y croire. Mais, -pour être fait par l'immense foule des hommes, le bien doit être -cru. C'est une folie naïve à l'homme le plus libre de se flatter -que sa liberté n'a point de danger pour la multitude. Je pense, -contrairement à l'opinion des philosophes, que la vérité morale est -l'objet le moins évident du monde, et le moins également réparti. -La conscience la plus pure, fondée sur le sens propre, peut n'avoir -aucune force pour convaincre les autres, et les fournir d'exemples. -Or, la plupart des hommes ne vit que d'exemples, et ne se gouverne -que d'exemples. La foule imite, comme elle grouille; il serait -dommage qu'elle inventât. L'invention de la plus pure conscience -peut tourner à une habitude de crimes, dans la foule qui imite. Les -hommes sont comme les montres, qui se règlent sur le soleil; mais le -soleil n'est point du tout libre de changer ses voies, et de passer -ou ne passer pas au méridien, selon qu'il le juge bon ou mauvais, et -plus ou moins juste. Et déjà les bonnes montres sont rares, et il est -difficile de les empêcher de varier. En matière de morale, l'autorité -n'est pas de droit, elle est de fait. Qui regrette l'autorité est -responsable du dénûment où il reste. La pureté de conscience n'est -pas plus le partage de tous les hommes que les autres dons du cœur et -de l'esprit. Tant vaut l'homme, tant vaut le sens propre; et il est -naturel que, le plus souvent, il ne vaille rien. Il faut laisser aux -charlatans le soin de flagorner la nature humaine, et de la fournir -en pilules propres à guérir tous les maux. Mais l'on sait bien que -le mal est incurable, comme la mort. Il n'y a qu'une égalité entre -tous les hommes ou presque tous: ils ont une inclination à peu près -égale à obéir et à se laisser convaincre par ils ne savent quoi -qui vaut mieux qu'eux, et qu'ils ont hérité de leurs pères. S'ils -se mêlent de savoir quoi, non seulement ils n'obéissent plus; ils -perdent la faculté d'obéir, unique égalité qui leur soit réellement -promise. Ibsen fait très bien, après tout, de croire selon lui; mais -la Norvège fera très mal de croire selon Ibsen. Et Ibsen lui-même l'a -compris. - -Dans l'âme de Pascal, il y avait une passion brûlante pour le bien. -La haine du mal, le goût de la vérité, le mépris du mensonge et de -l'imposture, l'horreur de toute impureté ne peut guère aller plus -loin. Il serait beau, pourtant, que, de Pascal ôté Dieu et nommément -l'Évangile, on fît le compte de ce qui reste. J'entends au compte -de la morale. Et, quittant Pascal, dans l'homme, dans la Cité, dans -l'univers? - -Rien. - -Quoi! Rien?--Rien, que les griffes, la gueule, les crocs et l'appétit -terrible de la bête. C'est la guerre au couteau entre tous les -êtres. Le nom de lutte pour la vie n'y ajoute rien que l'idée d'un -dessein suprême, où tend l'effort de la nature; Mange-moi, ou je te -mange,--pour te convaincre de mon droit à te manger: voilà le fait. - -La liberté d'une grande conscience tourne à l'esclavage des moindres. -Une grande conscience ne va contre la morale que par amour de la -morale; ou, si l'on veut, de sa morale propre; mais, de cette -conscience-là et de ses œuvres, la foule des moindres consciences -ne retient que les coups qu'elle porte, et ne s'occupe jamais de -la cause qui les fit porter. Les arguments d'un cœur puissant et -libre sont toute la thèse des autres: et le grand cœur leur manque, -qui seul n'est pas sophiste. Si le nouvel Ictinos de la morale -demande qu'on rase les ruines du Parthénon, pour élever à la déesse -un temple digne d'elle, la multitude des citoyens, que l'occasion -fait architectes, n'y verra qu'un conseil véhément de renverser -tout l'édifice: quand on aura passé la charrue sur l'Acropole, qui -rebâtira le Parthénon? - -Rien de ce qui se fonde n'a la force de ce qu'on détruit. Surtout, -quand on se sert de la parole, et qu'on sape dans l'esprit. Les idées -ont une violence qui laisse loin derrière l'effet de la dynamite. -Elles ont créé le fait, et le fait n'a qu'à les suivre, dans un -monde aux vertèbres si molles. Le propre des idées est de détruire; -elles donnent un exemple fatal, qui doit être suivi. Rien ne se -fonde donc sur le Moi seulement, à moins d'un miracle. Il ne s'agit -pas de convaincre: qui persuade les sentiments? La partie active de -l'éloquence agit bien plus comme un pitre, sur les gens, qu'à la -manière de la logique sur l'entendement des géomètres. Un grand homme -qui détruit a peut-être raison de détruire; mais il n'a raison que -pour lui. Souvent, il souffre mortellement de le faire. - -Le Moi est le grand anarchiste. Mais, quand il est vraiment grand, le -Moi est un anarchiste pénitent. La tyrannie des atomes a je ne sais -quoi de plus affreux que celle du plus affreux despote. Car, enfin, -Nabis lui-même dort quelquefois, et le Sultan peut se démentir. - -L'ordre nécessaire et sans nom est un cercle parfait de désespoir; -là, l'intelligence est une machine montée pour l'éternité, qui -dévore la chair humaine. Car plus la chair importe, et moins elle a -d'importance. La mécanique universelle ne distingue point entre les -atomes charnels et les autres. Un monde livré au hasard aurait moins -d'horreur; où le hasard règne, après tout, on peut gagner sa mise, et -c'est la loi du hasard qu'on ne perde pas à tout coup. - -Effrayante solidité d'un monde, où tout est fatal et mécanique: il -n'y a plus place à la moindre espérance. L'intelligence comprend la -nécessité de l'univers, atome machinal dans l'immense machine. Elle -jouit amèrement de le comprendre; elle l'accepte, dit-on? Elle ne -peut pas faire autrement. Ici, penser, c'est en vérité peser son -néant. - -Qui rejette toutes les lois, s'il n'est pas un enfant qui s'arrête -en chemin, en attend une des mains divines; et s'il n'est pas de -Dieu pour lui faire ce présent, l'anarchiste qui pense est forcé de -s'en faire un de la mécanique. La fatalité est absolue. Les lois -de la Cité ne sont pas moins fatales que celles du monde. L'enfant -ne détruit rien que l'homme ne doive reconstruire. Ce qu'on a jeté -bas, pour être libre, l'univers l'impose à qui se croit libre. Rien -ne s'est fait par hasard, ni par la volonté d'un seul, ni par la -fantaisie d'un autre. Les conditions de la vie humaine étant ce -qu'elles sont, ôtés tous les effets, ils se reproduiraient tous, à -la suite fatale des mêmes causes. Il n'est pas de théorie si rigide -qui ne soit bien plus souple que les lois de la mécanique, car la -mécanique n'a rien d'humain. - -Ainsi, et quoi qu'on fasse, l'anarchie a un ordre pour limite, si -l'anarchie n'est pas seulement le jeu d'un enfant pris de rage -contre son jouet, et contre lui-même. Qu'elle est donc loin, la -liberté, cette cime heureuse où l'on se vantait d'atteindre! Elle est -absurde: ce qui sans doute, pour la pensée, est le dernier terme de -l'éloignement. - - -L'ANARCHIE DU SENS PROPRE. - -Il faut regarder le Moi comme la sphère de tous les maux: c'est le -centre, à l'agonie, d'un univers qui attend la mort. Et la mort, -de tous les points de la courbe, revient à ce centre, qui rayonne -partout la souffrance de son agonie. - -Le Moi est sans espoir. Le Moi est sans issue. Le Moi est la guerre -mortelle, où chaque coup porte la mort. Et celui-là le sait bien, -qui est puissant et qui a été conquérant dans cette guerre. Que -restait-il à Ibsen? Les moindres individus seuls se suffisent, la -vanité n'entretenant qu'une faible vie. Une vie puissante, qui est -réduite à soi, se détruit. Ibsen n'a pas assez de cœur pour aimer, -coûte que coûte, la terre, les pierres, l'herbe, tous ces êtres -simples qui, n'ayant pas d'individu, ont celui de la nature et la -grâce touchante de la vie, ce cher parfum de charité qui appelle la -charité. Puis, il y a une raison de latitude. La morale de l'Évangile -abstrait est une prison. Sous ce climat polaire, la liberté et la -révolte ne font qu'un, et, quand la rébellion a tout balayé, c'est le -désert. - -Au fond, dans les hommes du Nord qui pensent, et surtout chez Ibsen, -il y a un parti très fort contre la vie. Longtemps, c'est précisément -leur vieux fond de morale qui les nourrit d'illusion, et les sauve -de cette prédilection mortelle. Ils sont optimistes d'esprit, et -pessimistes d'instinct. Ils croient que la vérité est une, bonne, -excellente, accessible même; et quand ils n'en sont plus aussi sûrs, -il ne leur est jamais très difficile d'y croire; ils font semblant -sans trop de peine, comme, dans leur petite ville, on porte sans -effort l'habit aux épaisses coutures de la vertu. C'est ce qui les -soutient pendant toute la jeunesse et durant l'âge mûr. Puis, enfin, -ils découvrent la vanité de cette vue. Et Ibsen en arrive à dire avec -dédain: «Je ne sais pas ce que c'est qu'une œuvre idéaliste.» - -Qu'on n'accuse pas Ibsen de contradictions. Il a eu le sens profond -de la vie; chaque jour, il l'a exercé davantage; c'est pourquoi il a -dû se contredire. - -Tout ce que le désir du bien et les passions de l'intelligence -prétendent offrir à la vie en guise de présents, au nom de la morale, -de la science et de l'esprit,--la vie le repousse, le bafoue, en -fait fi et s'en rit. Il n'y a point de géométrie pour l'amour; et -l'intestin ne connaît pas de politique. Je puis donc bâtir des -systèmes; je peux inviter l'homme et toute la nature à y entrer pour -leur bonheur et leur perfection. Je puis être cet architecte, tant -que je ne doute point de la vie,--qu'enfin j'en suis aimé plus que je -ne l'aime. Mais, quand le grand amour de la vie me fait trembler de -crainte pour elle, je serai le premier à dédaigner le temple que j'ai -construit; et comme j'en saurai mieux la faiblesse, je ne l'ébranle -pas seulement: je le détruis. - -Déjà, dans les vrais poètes, il y a une sorte de vengeance au fond de -tout ce qu'ils inventent: ils se vengent du monde dans le rêve; mais -c'est toujours le rêve de la vie. Le grand artiste n'a pas seulement -le droit de se contredire: il est forcé d'en passer par là. La vie -fait le lien entre toutes les opinions. Celui qui crée est comme la -nature: supérieur à toute contradiction. Ce n'est pas notre affaire -d'être logiques; mais d'être tout ce que nous sommes. Eussions-nous -cent fois tort, l'œuvre vivante a toujours raison. - -La terrible imposture de l'esprit, qui veut faire croire qu'il est -la joie et le bonheur! C'est dans Spinosa que je la vois surtout: -elle n'a que chez lui cette profonde sérénité, où l'on est presque -tenté de se coucher, les yeux levés sur les étoiles. Et qu'importe -qu'il y ait cru lui-même de toute son âme? Il a été la première dupe -du système, à la façon des anciens, qui semblent toujours dupés par -leurs idées, et y croire, comme les enfants croient aux jouets. Du -reste, quel bonheur est-ce là? Je ne puis lire la vie du grand homme -dans son taudis, entre ses verres de lunette, sa lime, sa table de -travail et sa compagne l'araignée, sans un dégoût d'admiration. C'est -l'image d'une morne éternité qui fait horreur, et plus encore, à la -pensée d'être éternelle. Pour que Spinosa soit heureux, il faut qu'il -soit une victime parfaite. A sa place, je la serais. - -L'esprit, ce jongleur sans scrupules, a de ces coups merveilleux où, -jonglant avec le soleil, il fourberait la lumière elle-même. Mais -vienne la nuit: c'est le moment de douter et d'avoir peur. A force de -vanter la pensée au cœur, la mort du cœur se supporte. Il le semble, -du moins. Mais il en est qui jamais ne se laisseront convaincre. - -J'espère à vivre, et non à vos trois vérités et demie. Qu'elles -soient trois, ou qu'elles soient deux, la différence n'est capitale -que pour ce grand métier que vous faites de savoir, avec la vanité -propre à tous les gens de métier; là, un quart de vérité en plus ou -en moins fait la gloire d'un homme; mais là seulement, à l'opposé -de ce qu'il croit. L'intelligence éblouit les enfants, parce qu'ils -ne vivent qu'à la surface. C'est pourquoi, tant de charme aient les -enfants pour nous, pas un homme, quoi qu'il dise, ne voudrait être -enfant une autre fois. Les anciens étaient des enfants. Les savants, -qui donnent tout à l'Intelligence, sont de vieux enfants qui n'ont -pas grandi. Les enfants ne se lassent pas de jouer; et les savants -ne se lassent pas de comprendre, comme ils disent. Ils vantent le -jeu de l'Intelligence, comme la source de tous les biens. Cela -était bon à dire sous le couvert de cette fameuse ignorance qui, -soi-disant, faisait le deuil sur le monde, et devait faire à jamais -le malheur du genre humain. Mais on ne s'y prend plus, si l'on sait -un peu ce que c'est. J'espère à bien davantage, où les savants ne -m'avancent point: j'espère à la vie; et plus j'y brûle, hélas! et -plus j'espère en vain. Car ce n'est pas le feu, ni l'amour, ni moi -qui suis de manque: c'est l'aliment. Et ils viennent à mon secours -avec leurs trois vérités et demie, qui changent tous les cent ans, -qui toutes me condamnent, en trois cent mille livres rongés des vers! -Voilà ce qu'ils portent à ce foyer, qui ne dévorerait pas trois cent -mille livres, mais trois cent mille fois trois cent mille. O les -bons docteurs! O les grands savants! Qu'ils sont puissants; qu'ils -sont secourables! Le bon papier dont ils me nourrissent! J'ai vu un -sorcier qui en faisait encore plus, avec les paysans de mon village. -Du moins il les trompait. Il les tenait par le pouce, et, disait-il, -par là il faisait passer en eux l'esprit de vie. Quelle forte tête -c'était, ce paysan! Il a guéri plus d'un malade; à tout le moins, il -ne l'a pas empêché de guérir. - - - - -SUR LES GLACIERS -DE L'INTELLIGENCE - - - - -V - -PUISSANCE ET MISÈRE DU MOI - - -«Je ne sais qu'une révolution, qui n'ait pas été faite par un -gâcheur;» dit Ibsen à son ami, l'orateur de la révolte: «c'est -naturellement du déluge que je parle. Cependant, même cette fois-là, -le diable fut mis dedans: car Noé, comme vous savez, a pris la -dictature. Recommençons donc, et plus radicalement. Vous autres, -occupez-vous de submerger le monde: moi, je mettrai la torpille sous -l'arche, avec délices.» L'État est la malédiction de l'individu: -qu'on abolisse l'État. Toute notre morale sent la pourriture, comme -les draps d'enterrement: qu'on abolisse la morale et l'église. Le moi -a sa morale prête; le moi a son église. La joie de vivre ne peut-elle -pas suffire à l'homme, désormais? Le moi est bon; il est clair; il -est solide. Il ne laisse rien d'intact, parce qu'il vaut beaucoup -mieux que ce qu'il détruit. Le moi est l'honnête anarchiste qui ne -sépare pas le plaisir de la justice, ni la volupté de la vertu. C'est -pour faire le bonheur de la planète, qu'il met le feu à la ville. Il -prêche ingénument le retour à la nature, tant il a peu de malice. -Mais qu'est-ce bien que la nature, sinon le bon plaisir tempéré par -la pure vertu? Et, du reste, s'il n'en était pas tout à fait ainsi, -le moi, qui est toute excellence, se fera juge aussi de la nature. -Et d'abord il faut délivrer les femmes. De la nature? Sans doute; -car, au fond, la nature se dissimule sous les lois, qui n'en sont que -l'habit politique. Le moi est l'universelle pierre de touche; il a -la vérité; il a la santé; il n'erre pas; à lui de purifier l'espèce; -à lui de la condamner, ou de s'y préférer. Le moi reste la seule -puissance et le seul juge. Il n'a qu'à vouloir. - - -L'IDOLE DE LA VOLONTÉ - -L'ivresse du moi: dans sa force il se croit bon; et il se décide à -agir pour donner une preuve de sa force. - -Être soi tout entier ne diffère en rien d'être soi-même. On s'en fait -un devoir. Tout ou rien, c'est la politique de notre morale. Le moi -n'a donc pas honte d'être optimiste? Loin de là, quand il n'en sent -pas encore l'horrible nausée, le moi est fanatique du bien qu'il se -flatte de faire. Nul n'a plus de foi: il la porte dans les moindres -faits de la vie; car une foi semblable n'est que le furieux appétit -qui se jette sur tout. - -Il s'assure qu'il suffit à un monde. Puisque tout est mauvais, et -que tout pourrait être bon, il est juste de monter à l'assaut, et de -miner le mal dans la citadelle. Il s'agit toujours de tout détruire. -Voilà le comble de l'espérance, et qui marque plus de force dans le -génie que de clairvoyance. Où la volonté domine, les idées n'ont pas -besoin d'être claires; l'homme voit le monde à travers son désir; -il ne l'a point encore saisi de près, y regardant les yeux dans -les yeux; et celui qui devait être le plus intelligent des poètes, -pendant longtemps, n'a pas eu tant d'intelligence que d'énergie. La -volonté, cette forme du moi en action, doit renouveler le monde. -Va droit au but, se dit le héros; délivre la volonté, ou succombe. -Voilà le comble de l'espérance jusque dans le désespoir; et, ivre -de soi, il s'écrie: «C'est là vivre! Briser, renverser, frapper! -Déraciner les pins! Voilà la vie! Voilà qui endurcit et qui élève!» -L'anarchiste exulte, parce qu'il espère. Dans tout anarchiste qui a -la foi, il y a un optimiste qui délire; et qui peut-être, un jour, -s'il guérit de sa folie, la prendra en dégoût. L'enfance de ce tyran, -voué à l'exil, jette d'épaisses gourmes. Qu'il est encore loin de sa -beauté et de sa grandeur! - -Le mouvement importe plus à la volonté que le plan où elle se meut; -et plus que le terme où elle va, la vitesse de la course. Quand -les héros d'Ibsen proclament qu'ils sont libres, ils n'ont plus -rien d'humain. «Dieu n'est pas si dur que mon fils,» dit la mère de -l'indomptable Brand; et ce pasteur, machine à vouloir, qui ne veut -vivre que pour le Christ, avoue, dans son triomphe, qu'il sait à -peine s'il est chrétien. Le plus affreux mystère du moi, c'est qu'il -arrive un moment où la volonté tourne à vide. On met tout à feu et à -sang; la nuit vient et l'on s'assied dans l'ombre, se disant: Je ne -crois plus, je ne sais plus; vais-je donc ne vouloir plus? Car que -m'importe de tout être, où il n'y a rien. - -Le moi pressent le danger mortel du doute: ne faites jamais la folie -de douter de vous-même. Il faut croire en soi. Rien ne nous est bon -que ce qui nous y aide; il n'est mal, que ce qui nous en éloigne. - -La volonté est l'organe de la puissance. Être soi, c'est dominer. On -ne veut que pour pouvoir. Puissant en énergie, je ne vis que pour -être puissant en actes. Il faudra que je vous le fasse sentir, ô mes -frères très libres. Le pouvoir, voilà la vie, l'appétit de l'homme, -la propre affinité de son sang. - -Même vaincu, l'homme puissant ne baisse pas la tête. Il ne regarde -pas sa vie comme perdue: tant qu'il lui reste un souffle, c'est une -haleine de volonté qu'il respire. La mort même ne ruine pas toujours -cette espérance. Le grand moi est pareil au phtisique dans la force -de l'âge; quand tout est détruit et que la mort s'annonce, il connaît -une dernière fièvre, un rêve suprême, où il s'endort dans son propre -poison. - - -ANTIQUE ET MODERNE. - -Ils sont plaisants de prendre la vie antique pour le modèle d'une vie -libre. - -Le fait et le moi s'opposent; ils se bravent; et l'un toujours -asservit l'autre. L'art antique est forme, et soumis au fait. Le -moderne est sentiment, et le moi y domine. L'antique est horizontal, -surface, si je puis dire; le moderne, volume, profondeur et vertical. - -L'ordre et la beauté antiques viennent de ce que le cœur manque, -c'est un art sans âme; moyennant quoi, il est tranquille. Les enfants -aussi ont leur paix grecque: ils jouent dans la chambre où la mère se -meurt, et jusque sur le lit, si on les laisse jouer. J'admire cette -sérénité, et, malgré moi, je la méprise. - -Le grand avantage d'Athènes sur Paris, pour la vie heureuse, c'est -que je suis à Paris et qu'Athènes n'est plus. Nous mettons l'âge d'or -dans le passé, par prudence: il ne faudrait pas le défier d'être. -L'enfance de notre âme est la fée, et d'or enfin tout ce qu'elle -touche. Mais tout ce qui nous touche est de terre, sitôt que nous -sommes touchés. Le plus sûr est de rêver. - -La beauté manque à Ibsen: de là qu'il fait le rêve de l'antique. Il -cherche l'ordre. Il le veut à tout prix. Mais il n'arrive pas à y -sacrifier la vie intérieure, notre chère folie, et la sienne. - -L'antique est sain comme le vide, assez souvent. Ce qui est tout -à fait sain est nul, sans doute. Les vivants sont des malades, -et pas un n'en réchappera. Tout homme est malade. Les anciens ne -pensaient pas l'être; ils se croyaient bien portants, tant qu'ils ne -souffraient pas de paralysie. Mais eux-mêmes, à la fin, ils se sont -vus paralytiques. - -L'antique est si peu le Moi, que le Bouddha le nie au nom de la -volupté même. - -La conscience malade, voilà le théâtre de la fatalité moderne. Comme -le cœur, on ne sent sa conscience que si l'on en souffre. La tragédie -grecque n'est que le fait. Les hommes tombent comme les générations -des feuilles. Aussi la tragédie grecque nous semble presque toujours -admirable, et ne nous intéresse presque plus. Il n'y a que la -terreur, et la pitié n'y est qu'une peur réflexe. Ce ne sont guère -des hommes: mais des dieux aveugles et des automates aveuglés. - -La tragédie moderne, c'est le moi en contact avec le monde. Le moi -est plein d'énergie: acte contre acte. Le fait, et un déluge de faits -tous terribles, ne sont pas si tragiques qu'une seule décision à -prendre pour la conscience malade. - -Nous sommes tous chrétiens malgré nous: si nous sommes pensants. -Et c'est en vertu de notre âme, qui est à elle seule, et pour soi, -l'état, le monde, et toute la cité. Il est vrai que le propre -chrétien est en présence de son Dieu. Sans son Dieu, il est suspendu -dans le vide. Mais combien, de là, les vues sont puissantes sur le -fond, et hardies dans l'abîme. - -Le christianisme a créé le monde intérieur. Il n'a pas du tout -supprimé l'autre: il l'a réduit à la seconde place. Un Athénien -chassé d'Athènes n'était plus guère un homme; car, pour être homme, -il fallait d'abord être citoyen. Désormais, je suis homme dans Sirius -même. On ne peut m'en ôter le caractère. Ils le savent bien, tous ces -grands exilés, qui ont commencé de l'être dans leur propre ville, et -dès le sein même de leur mère. - - -QUE LE MOI EST LE PARFAIT PESSIMISTE. - -Ibsen a tous les dehors de la méchanceté. Il ne plaint pas ses -victimes. Il prend la plupart de ses héros dans la paix d'une -condition moyenne, et il les pousse à la mort, d'une main pesante, -d'une allure rapide. Le nid de la honte et du mensonge est fait comme -celui des oiseaux, patiemment, d'une foule de débris, et très souvent -d'immondices: là, il fait tiède, et les hommes ont chaud. Ibsen -les tire de ce bon poêle, et les traîne dans l'hiver de la vérité -nue, sous les étoiles glaciales. S'ils tombent frappés par le vent -de la nuit, il reste encore un orage de neige sur leur cadavre; et -s'ils hésitent au bord du précipice, où il les a conduits, d'un coup -violent entre les deux épaules, il en hâte la chute. Il ne pleure -pas sur eux; parfois, au contraire, il les bafoue. Sa tristesse est -sans douceur; elle aime le sarcasme. Il est dur; il a l'air cruel; il -semble jouir de la catastrophe, tant il se soucie peu de l'amortir. -Ses traits tiennent de l'acier; il coupe et il tranche dans la vie -et dans les passions comme dans une matière morte. Et les gouttes de -sang, cette rosée fraternelle des larmes, il les tarit aussitôt à -la manière du chirurgien, sûr de sa méthode, qui lie les artères et -suture la plaie. - -Dans son insomnie, l'homme qui aime le plus ses chiens, les hait -aboyants. On ne les hait pas pour ce qu'ils sont: il serait trop -absurde. Ni les chiens aboyant la nuit, ni la foule des hommes dans -la cohue, ne méritent la haine. On ne leur en veut pas de n'être -point ce qu'on est soi-même; mais s'ils ne sont pas odieux, ils -peuvent être insupportables. Ils ont l'air d'appeler la haine, comme -le solitaire se donne l'apparence de la leur vouer. - -Ibsen n'a point de méchanceté; mais il n'a pas de bonté davantage. -C'est qu'entre lui et les autres, le cœur manque; le pont rompu -empêche tout passage entre les deux rives du torrent. L'esprit ne -sert de communication aux hommes que pour se mesurer, ou se fuir; au -mieux, pour se connaître et passer le temps. Il n'aide point à vivre, -l'amour seul y suffit. - -La méchanceté d'Ibsen est un préjugé contre lui: on le juge méchant, -parce qu'on voudrait qu'il fût bon. Il n'est ni l'un ni l'autre dans -son œuvre. Il est froid comme l'intelligence. La froideur est le -propre de la pensée; à la longue elle dédaigne même de prendre parti. -Elle paraît toujours méchante aux souffreteux de la vie,--car ils -réclament des soins. La force fait peur aux faibles. - -On ne peut avoir que froideur ou dédain pour les hommes, quand rien -de suprême ne commande l'amour. L'amour de Dieu et l'amour humain se -portent l'un l'autre. La pitié n'est pas une inclination ordinaire; -l'être y met tout ce qu'il a de meilleur,--à ses dépens. Combien -d'hommes enfin n'ont eu ni pitié ni tendresse pour les autres, qu'à -la condition de sentir sur eux-mêmes la tendresse et la pitié de Dieu? - -L'orgueil de l'esprit ne souffre pas de paix bâtarde. Entre ce qui -lui semble juste et le contraire, point d'alliance. Pas de charité. -L'erreur n'est point un objet de pitié. Comme tant d'autres, Ibsen -du moins n'essaie pas de me faire croire qu'il me dépouille pour mon -bien, et que j'en sois plus riche. - -La volonté pure, c'est la morale, jusqu'à un certain point; mais -c'est encore plus la loi de fer qui destine les uns à ne rien -valoir et à en être châtiés, les autres à avoir un haut prix, à le -connaître, et à frapper ceux qui ne l'ont point. Quel que soit, -d'ailleurs, l'étalon de mesure. C'est peu que ma force fasse mon -droit, elle en fait l'excellence. - -La volonté pure n'a rien d'humain; elle est cruelle comme le glaive, -et sourde comme la mécanique. Qu'en semble à tous ces professeurs de -fade humanité, ivres de vin doux et de raisons abstraites? - -Que tous les hommes soient purs: ils n'auront plus besoin de vouloir, -ni de se faire quelque bien. En attendant, aux plus purs de vouloir -pour tous les autres,--à eux de faire régner leur volonté. Leur droit -est évident, s'ils le peuvent. Et, s'ils le font, à coups de hache. -Cela s'est vu. - -La morale sans charité est une espèce de méchanceté irréprochable. De -là, que l'homme le plus pur peut paraître le plus méchant. - -On délire plus aisément en morale qu'en persécution et en grandeur. -La vertu facile est aussi une idée fixe. La morale parfaite est -l'ennemie mortelle de la morale. - -On fait une confusion, quand on se sert de l'esprit pour ruiner la -conscience; et non moindre si l'on s'en sert pour la fortifier. -L'intelligence s'attaque aux lois de la morale, comme si c'était un -produit de l'esprit. En rien: c'est une nécessité de la nature. - -La morale est la face visible de la religion. Ruinez la religion; -mais ne vous flattez pas de sauver la morale. Même dans la religion, -il n'y a que le tenace, le pressant, l'ardent besoin de vivre. On -ne croit pas par raison, mais par nécessité; et d'instinct:--non -pour satisfaire à la logique, mais pour vivre. Aristote mourant -pouvait seul savoir combien la nature se moque d'Aristote. La foule -des hommes court au plus pressé, et commence par où la plupart des -philosophes finit. - -L'étrange démarche de l'esprit, il est mort quand il triomphe. La -morale ne tient pas devant lui; mais dans la morale, il ne renverse -pas des lois factices; il va, encore un coup, contre la vie. Quant -à moi, j'y consens; mais il ne faut pas feindre qu'on délivre les -hommes, quand on les tue. Partout où la vie persiste, la religion -remplace la religion, et la morale la morale. Il y a bien lieu de -rire et de prendre en pitié cet esprit qui se croit libre: pas plus -que le cours des saisons. - -Une naïveté sauvage permet seule à ce moi de croire longtemps à -l'excellence de son œuvre. Qu'il en juge sur sa victoire: après -le combat, il peut voir ce qu'en font les soldats de l'armée, ces -partisans d'occasion, tous mercenaires, et les femmes surtout. La -plus noble cité est à feu et à sang. Où est le gain si pur que l'on -devait faire? L'armée a perdu tout ce qu'elle avait de bon; elle n'a -rien acquis de cette excellence, qui devait lui venir de surcroît et -nécessairement. Qu'on est honteux, vainqueur, de se voir vaincre dans -les autres! Ibsen, une fois, s'est mis en scène avec cette parodie. -Il montre la honte d'être vrai et d'avoir cru aux hommes. Le peuple, -d'ailleurs, se charge de la leçon. Malheur à celui qui découvre la -maladie de tous, et prétend guérir les malades: ils ne veulent pas -qu'on les soigne, parce qu'ils ne veulent pas être malades. Le bon -médecin ne flatte pas le peuple; et le peuple veut être flatté. Il -faut respecter en lui le mensonge, parce qu'il tient à son mensonge, -comme la chair à la peau. Et, après tout, il a raison. Car, à quoi -pense le docteur Stockmann? A écorcher vif ce peuple?--Il n'a donc -pas tort de répugner à ce qu'on l'écorche. Aussi bien, le médecin -qui aime trop la vérité, n'aime pas assez son malade. Prétend-il, -lui seul, à créer une cité pure? A faire un monde où tous les hommes -soient vrais? intelligents? sans péché? où toutes les eaux seront de -cristal? où enfin il n'y ait pas un malade?--Ce rêve est bien vain: -dans le monde qu'il suppose, il n'y a pas place à la mort. Dès lors, -à quoi bon le médecin? - -Ibsen n'a point gardé à l'intelligence le haut rang qu'il l'invitait -à prendre. Comme beaucoup de très vieux sages, il semble conclure -à la loi du bon plaisir. Que chacun le prenne où il veut; c'est -déjà beaucoup qu'il le puisse. Il n'est que d'asseoir sa vie dans -la volupté, depuis la plus basse jusqu'à la cime du grand amour. Le -parti d'aimer est le plus sûr. Il le dit, cet Ibsen autrefois si -glacé, si rigide; et nul épicurien ne fut jamais plus triste, que ce -sceptique au désespoir, couronné de neige et d'asphodèles funéraires. -L'aveu lui en vient aux lèvres,--une espèce de regret de n'avoir pas -lui-même suivi cette règle[25]: combien il est admirable qu'au moment -même où il l'exprime, dans un soupir, il fasse entendre qu'à n'en pas -douter, il ne l'eût jamais pu vouloir?--Incurable vieux homme, du -vieux temps, et noble jusqu'aux moelles: son âme religieuse habite le -temple désert. - -[Note 25: Cf. _Quand nous nous réveillerons d'entre les morts_.] - -Solness invoque le Tout-Puissant, dans sa détresse. Je puis bien -ne croire à rien, mais non pas faire que je me passe de croire. La -force religieuse d'un esprit marque son envergure. La religion est -l'étendue de l'âme, et comme elle, s'espace dans ce sombre univers. -Plus la religion s'éloigne de nous, plus il nous appartient d'en -sentir le manque et d'en souffrir. La vie éternelle est la grande -maladie dont nous ne pouvons guérir. Pour la foule des hommes, la -religion est tout ce que les âmes bornées et les esprits vulgaires -ont d'espace et de vue. Je plains ceux pour qui il n'y a pas de -mystère: ils n'ont de mystère pour personne; et aussi peu de vie, -à proportion. Que pèse, ici, un peu plus d'intelligence, ou un peu -moins? Une sotte vanité, et l'ignorance du fond ont donné seules -quelque prix à ce qui en a si peu pour vivre. - -Le moi est le profond pessimiste: car il est le seul. - -Le plus malheureux est le plus seul, si grand soit-il, ou se -vante-t-il d'être. Et celui-là veut vivre; il s'y attache d'une -étreinte désespérée, d'une ardeur si violente, qu'après tout elle -est basse: il est tout ventre, et tout affamé pour cette nourriture -unique et sans pareille. - -Plus l'homme est heureux, plus il lui est facile de mourir. Heureux -et confiant, cet homme est un enfant qui joue: il ne croit pas à sa -mort; il ne la pense même pas. Il ne croit qu'à l'instant; et tout -instant est vie. Étrange ironie que plus on ait de bonheur, et moins -l'on se sente. - -L'homme tout en soi, jusque dans l'excès de la joie, médite -continuellement la mort. Ainsi il ne peut la souffrir. L'ombre seule, -le soupçon, le nom lui en est horrible. La lumière du jour en est -obscurcie; le soleil en est éteint à midi. La pensée cruelle frappe -soudain au cœur, besaiguë affilée qui, après avoir tranché dans le -vif de l'espérance, transperce le sentiment même de la possession. - -L'homme de foi joue au soleil, dans la pleine nuit. Je ne sais point -ce qu'elle est, ni où elle se fonde, cette religion: mais certes elle -est une bonne lumière pour une foule d'hommes. Elle ôte toute créance -à la mort. Je juge de la foi là-dessus. Elle rassure l'agonie, comme -une mère apaise la nausée d'un enfant qu'elle purge. Voilà ce que -j'en suppose. J'ai lu ce texte dans les yeux de quelques hommes. -Comment n'admirer pas la main qui l'a écrit? - - - - -VI - -LA NUIT A LA FIN DU JOUR - - -Pour qui vient du Nord, l'Italie est la révélation d'un monde où la -joie est permise. Ce que le rêve a conçu dans le vide a donc son -lieu quelque part sous le ciel? L'Italie enseigne la joie de vivre, -parce qu'elle fait croire à la beauté d'être libre: c'est le pays où -il semble possible d'aller tout nu, sous les orangers, sans prendre -froid. L'accord du rêve avec les faits, tel est, d'abord, le prestige -de l'Italie; l'artiste pense y retrouver une patrie perdue: il y -découvre l'harmonie. - -Je me représente Ibsen à Rome. Il y était, comme il avait quarante -ans; encore un peu, et il serait dans le plein de ses forces. On -m'a montré sa maison retirée et paisible. Il vivait dans le soleil; -il lui semblait surprendre le secret de la nature, et qu'elle vit -dans le plaisir. C'était avant l'entrée des Italiens dans la ville -fatale, où toute ambition doit trouver son terme, et où nul palais -ne se fonde qu'il n'y marque la place d'un sépulcre. A cette époque, -Rome était encore le plus noble oratoire de la méditation; le tumulte -n'y avait pas pénétré, ni cette foule qui prend pour une fumée de -gloire la poussière qu'elle piétine, et qu'elle soulève du pavé. On -m'a vanté cette vie sans événements et sans bruit, si calme et si -profondément lumineuse que Rome offrait alors aux hommes en exil. La -liberté y régnait; car il n'est de vie libre, que celle où il ne se -passe rien. L'Italie a gagné Rome; et l'homme l'a perdue. A tous, -elle ouvrait un grand asile, égal à l'espace désert de son horizon. - -Pourtant, s'il est plus facile de croire au bonheur, ici qu'ailleurs, -à la longue il n'est pas moins vain, ni moins ridicule. La lumière -romaine éblouit; mais trop de clarté, aussi, aveugle. - - -LE RÊVE DE LA LUMIÈRE - -L'identité de la force et du droit est évidente pour la raison. Il -n'y a point de victimes dans le monde; il n'y a que des infirmes et -des anémiques. Pour l'esprit, l'ignorance est une anémie. Comme on -donne de la viande crue et du fer aux sangs pauvres, que les faibles -se nourrissent de rancune et de révolte: ils s'en feront plus forts, -s'ils peuvent l'être; et ils seront libres, quand ils auront la force. - -La force est sainte: elle sert d'assise à la cité nouvelle. Au -besoin, il faut être cynique dans le culte de la force. On l'a -toujours servi, mais sans oser le dire. Ibsen invite les hommes à la -franchise, dans la parole et dans l'action. Où la vérité importe, -rien n'importe que la vérité. D'ailleurs, la vérité est toujours -cynique pour le mensonge. L'audace est la vertu des rebelles. Que les -femmes ne craignent donc point d'être cyniques, elles qui n'ont pas -craint jusqu'ici d'être faibles. Elles auront assez de pudeur, si -elles ont la force de se rendre libres. - -Il y a eu un temps, de la sorte, où Ibsen voyait une hypocrisie -haïssable partout où la force dissimule son droit, et partout où la -faiblesse ne revendique pas le sien d'être rebelle. Ainsi la lumière -donne la fièvre à la campagne de Rome et sur ce désert prodigue la -magie du sang et de l'or! Dans la vapeur des marais, une moisson -héroïque se lève. Ce n'est plus même le mirage d'une plaine féconde, -qui promet de la vigne et du blé: c'est la propre illumination des -rêves qui n'ont point d'ombre, où la volonté n'appelle plus son -objet, mais se jette à sa rencontre, s'en croyant appelée. - -Voilà comment cette Campagne, non moins qu'aux héros, est si chère -aux vaincus. Tous y goûtent la défaite, au sein de l'irrémédiable -défaite, l'écoulement des siècles. Elle les console dans la -condamnation sans bornes de toute grandeur. Les malades de la -volonté s'endorment ici; et les possédés de puissance s'y enivrent -d'insomnie. Comme à Ostie la pierre même se délite, la volonté qui se -brise, à Rome, se liquéfie en lassitude; mais au Forum, les colonnes, -vieilles de deux mille ans, poussent la terre d'un front têtu, et -sortent de la poussière. Le poison de Rome, endort les cœurs faibles -pour jamais, et ranime la folie des puissants. - -Quelques hommes, pleins de force, contractent à Rome une fièvre -que la quinine ne prévient pas,--la folie de l'empire. Si c'est un -mauvais air comme l'autre, je le crois; mais l'âme en est avide; -elle ne veut pas guérir de ses frissons; elle s'y plaît étrangement, -jusques à y périr. C'est ici qu'Ibsen, cessant de prêcher et de -chercher systèmes, s'est saisi dans sa force à pleines mains, -et s'est jeté, tête à tête, contre tout ce qu'il nommait encore -le mensonge: lui seul contre tout un peuple, une race, tout un -siècle,--un homme contre tous les autres. Comme il nous faut toujours -donner de beaux noms aux œuvres où nous ne mettons rien que de nous, -Ibsen appela son parti la guerre de la vérité et de la vie contre -l'éternelle imposture qui domine l'instinct des hommes. Toutes -ses œuvres héroïques, il les a conçues en ce temps-là. Alors, il -préférait combattre à vaincre. Cette force hautaine, et sans pitié, -Rome l'a nourrie. Et cette volonté absolue de régner, fût-ce par la -destruction, est une fille de la solitude romaine. Quoi de plus? -Elle devait finir par se tourner contre elle-même: c'est le progrès -ordinaire de la volonté intelligente. Dès sa première heure à Rome, -dans Ibsen, sûr du triomphe pour demain, je sens un vainqueur dégoûté -de la victoire, et dédaigneux de la cause qu'il fait vaincre. - - -ENFANTS ET FEMMES. - -Les vieillards caducs et les enfants sont absents de son œuvre. Il -ne représente guère que les hommes dans l'âge mûr, les femmes et les -jeunes gens. Là seulement, en effet, la volonté et les passions ont -toute leur force. - -Les vieillards somnolent, et sont odieux s'ils agissent avec -violence. Les vieillards sublimes ne courent pas les rues, dans la -ville moderne; et les autres, trop souvent, se font écraser. Les -hommes mûrs et les jeunes gens sont forts, parce qu'ils sont égoïstes -et ne croient pas l'être. Ils mettent leur amour de soi-même jusque -dans la foi, les idées et le sacrifice. Le bel âge est à plus de -cinquante ans, et moins de soixante[26]: tout y est tragique; la mort -est derrière la toile pour faire le dénouement. Il faut avoir cet âge -pour jeter d'une main imperturbable son épée dans la balance de la -vie. La jeunesse fait plus encore: elle entre de tout son poids dans -le plateau, et rompt l'équilibre: ce n'est qu'à cette saison de la -force, que les hommes sont capables de mourir pour une idée vague, et -les femmes de tuer pour une sensation. - -[Note 26: Maître Solness, Borkmann, Rubeck, le docteur Stockmann, -Madame Alving ont cet âge.] - -Trop souvent, le théâtre confie aux vieillards un emploi héroïque: -c'est l'erreur qui empêche tant de gens de croire à la tragédie: peu -d'hommes se persuadent qu'il y en ait qui veulent mourir pour une -idée, ou souffrir pour elle, ou faire souffrir. Que ne leur fait-on -voir des héros dans la force de l'âge?--Les vieillards ont l'apanage -légitime de la sagesse. Mais la sagesse n'est pas scénique: elle est -pleine de calme, en son essence, sereine et presque indifférente. -Elle contemple, qui est le contraire d'agir. Les beaux vieillards -ne sont à leur place que sur le théâtre des dieux. La scène humaine -est aux fous. Les héros sont des fous qu'on admire. Encore ne les -admire-t-on pas toujours; et même le siècle veut qu'on les méprise. - - -Qu'Ibsen soit loué de n'avoir pas fait tourner toute la vie des idées -et des hommes autour des petits, petits enfants. Sans qu'on les y -voie, le théâtre moderne n'est plein que de ces minces créatures; -et ce n'est encore rien auprès de l'embarras qu'ils donnent en tous -lieux, hormis à la campagne. Ils ne sont pas peu responsables de la -mollesse universelle. Ce sont les germes destructeurs de l'énergie; -près d'eux, elle s'use et se prodigue en menuailles; le grand amour -tombe en poussière de soucis. - -On s'imagine que la pratique d'une tendresse égoïste corrobore la -valeur personnelle de l'homme. Quelle erreur: l'égoïsme des mères -et des pères, en général, énerve toutes les vertus au profit d'une -seule. Ce qu'ils ont de vigueur pour penser et pour agir descend au -bégaiement de la chambre aux jouets; ils ne peuvent pas faire croître -d'un coup le cœur ni l'esprit des enfants; mais ils abaissent les -leurs au niveau de ces dieux dans les langes: et même les passions -se rapetissent à l'image de ces petits. Il arrive, en outre, que -les hommes se font une arme de leurs enfants contre les femmes, qui -s'arment éternellement de leurs enfants contre les hommes: parodie de -toutes les grandes luttes; parodie même de crimes. - -On peut aimer les enfants, comme ils le méritent; on peut s'y -plaire, ce sont les fleurs de la forêt. Mais le monde ne saurait pas -tenir dans ces petites mains; faut-il que les plus belles pensées -s'abêtissent pour les distraire? Même à regret, il sied de les tenir -à distance. Ils sont touchants; mais il l'est bien plus d'être homme -et de vivre. Nous, hommes, nous avons à lire la grande tragédie de -la vie et de l'art, à livre ouvert; ce n'est pas notre rôle de la -faire épeler à ces petites bouches. Qu'ils rient et qu'ils jouent à -l'écart: Ibsen les y laisse, car Ibsen est viril. - - -Jamais on ne fit la part plus belle aux femmes que dans "Maison de -Poupée". C'est l'homme le plus sot qui lasse l'amour de la plus -charmante entre toutes les femmes. Mais quelle folie est la sienne de -prendre pour une injure inexpiable, qu'on la traite en poupée?--Et -même si elle l'était? - -Où y a-t-il, dans le monde, beaucoup mieux que des poupées qui -parlent, et qui s'imaginent de parler seules, de penser et de -marcher?--Si rien de plus qu'eux-mêmes n'anime les automates, en quoi -un automate l'est-il plus qu'un autre automate? - -Celle-ci se fait un grand deuil d'être la poupée de son mari, et -s'accuse de jouer à la poupée avec ses enfants; mais de quoi se -soucie-t-elle? Et si à ce jeu les enfants s'amusent, d'une joie -divine et sans partage? Une femme va-t-elle se plaindre d'être la -poupée de l'homme, en rougir et s'en révolter? Mais que croit-elle -qu'il soit? L'homme est la poupée du destin. Et sans aller jusque-là, -le fantoche de la cité, le pantin aux mille idoles froides, qu'il -appelle ses idées quand il les vante, et ses lois quand il les hait. -O vanité infinie des automates: cassant un ressort, ou changeant un -rouage, ils croient changer de nature. - -On ne peut rien exiger d'un autre être que l'amour. Aimer, tout est -là. Qui est aimé est redevable infiniment à l'amour. Et plus encore, -s'il se peut, qui aime. On vous aimait, poupées, et vous aimiez -jusque-là. Voici que vous vous rendez haïssables. - -C'est dans les femmes, surtout, que la bonté et le dévouement se -confondent. Elles n'ont que des amours particulières, consacrées -à peu d'objets. Elles n'aiment plus rien, s'il leur faut tout -aimer. Qui a connu cette sorte de femmes, les préfère injustes à -impartiales: elles se réservent alors tout ce qu'elles ont de cœur -et de partialité. Qui nous aimera sans beaucoup de partialité?--Leur -esprit égoïse sans retour. Elles se savent si grand gré de ce -qu'elles ont appris, et de penser: elles y sacrifieraient bien le -monde entier, sinon elles-mêmes trop nécessaires à ce monde: tant -cette qualité de comprendre leur est étrangère, qu'elles n'y portent -aucune candeur, ni froideur, ni désintérêt. Elles s'admirent dans -leur esprit, comme les meilleures femmes n'ont jamais songé, un seul -instant, à se vanter de leur cœur. - - -LE CONTRASTE - -Il y a deux ou trois ans, comme l'année était sur sa fin et n'en -avait plus que pour deux jours, j'ai vu, l'une après l'autre, -l'ennemie de l'homme et la très pure femme. - -Je ne sais comment, j'étais entré dans une salle où une femme célèbre -prêchait la loi nouvelle. Jeune et parée, des perles au col et aux -oreilles, cette femme était couverte de tout ce que l'adulation de -l'homme a mis de richesse et de luxe aux pieds de sa compagne. Un -encens invisible de parfums entourait chacun de ses gestes. Derrière -elle, sur le dos du fauteuil, une fourrure d'argent était jetée; ses -mains disaient vingt siècles de vie oisive; sa jupe bruissait; les -voix de la dentelle, de la soie, du linge parfumé murmuraient autour -d'elle, caressant ses membres, faisant à ce corps tant aimé l'écrin -où tout le travail de l'homme est asservi et se consacre. - -Cette femme avait toute la cruauté des idoles, et la vanité glaciale -des marbres dans un musée. Elle s'offrait à l'adoration, s'adorant -elle-même. Son sourire froid était posé, comme un masque, sur -l'exécrable dureté de l'âme. D'autres femmes l'applaudissaient, -toutes âpres, sèches et d'une fatuité cruelle. Si animées de colère -et d'envie qu'elles fussent, ce n'était pas même contre l'homme, cet -animal d'une espèce trop basse,--leur frère, j'imagine, leur fils ou -leur père. Il semblait que ce fût plutôt contre un dieu caché; car -rien n'excitait plus haut la raillerie de ces femmes, leur sagesse -et leur bel esprit, que les vieux mots de bonté, de dévouement et -de sacrifice. Elles avaient la figure des mauvais prêtres, quand -ils insultent au culte qu'ils ont trahi. Et précisément, la grimace -maudite de la haine plissait leur visage, quand le saint mot de -«service», le seul peut-être qui soit sans péché dans la bouche des -femmes,--leur venait aux lèvres, où il prenait toujours le son très -bas de «servitude». Elles étaient si enragées d'apostasie que le -plus innocent témoignage de l'ancienne religion en honneur parmi -les femmes, ne trouvait pas grâce devant elles. La femme au parler -d'orateur, s'indignait qu'on fît présent de poupées aux petites -filles, pour leurs étrennes; elle y voyait une ruse ignoble de -l'homme pour asservir, dès le berceau, la femme à son foyer. Cette -idole, par son luxe et sa parure la poupée du genre humain, déclarait -la guerre aux poupons de bois, qui exercent les enfants aux douceurs -de la caresse, et de l'amour. Car enfin, le dieu caché que ces -créatures détestent, ce dieu douloureux et sacré, c'est l'amour et -l'amour seul en effet[27]. - -[Note 27: Beaucoup de ces femmes étaient des étrangères. La -plupart invoquaient l'exemple de l'Amérique et de la Scandinavie.] - -J'avais fui. Je laissai cette assemblée méchante de femmes qui -haïssent, et d'hommes qui chérissent leurs singes, et femelles à leur -manière, goûtent le plaisir d'être avilis. Je rentrai dans le tumulte -de la Ville. - -C'était l'heure qui précède la fin du jour. Paris fiévreux et -humide roulait sous la brume d'hiver, et tournoyait en tous sens -comme faisaient, parfois, telles feuilles mortes, oubliées dans les -avenues. Un temps malade et blafard! Le ciel jaunâtre se traînait -comme la Seine, gluante et limoneuse. Tout semblait s'être épaissi, -l'air jaune et la boue grasse. Sur la place de la Concorde, le -pavé miroitait d'un regard terne. Le fer des grilles lançait un -éclair morne. Le brouillard s'accrochait aux arbres, et dans les -perspectives lointaines, entre les arcs de triomphe, on eût dit que -l'atmosphère aussi fût devenue boueuse. Dans un coin, attendant -l'omnibus avec patience, quelques petites gens se serraient sur le -trottoir, levant parfois le nez pour augurer de la pluie prochaine, -ou frissonnant des épaules aux bouffées d'un vent aigre, qui -soufflait du fleuve. - -Seule, un peu à l'écart, plus patiente que tous, et soumise depuis -bien plus longtemps à l'ennui de l'attente, je vis une femme, qui -céda l'unique place libre dans la voiture, à une petite vieille fort -grise, et qui remercia en toussant, d'une bouche édentée. L'humble -bienfaitrice sourit, aidant de la main sous le coude la petite -vieille à monter. Puis, la lourde machine s'ébranla avec un bruit de -ferrailles, en lançant de la boue jaune, rayons prolongés des larges -roues. - -Celle qui attendait, reprit sa station, sur le sol détrempé, au -milieu des flaques. Je l'ai regardée longtemps; et la paix, qui est -une bénédiction, pour un moment rentrait dans mon âme. C'était une -jeune femme, une sœur de Saint Vincent de Paul. Elle n'avait pas plus -de vingt-six ou vingt-sept ans. Elle était d'une grande et triste -beauté. En vérité, si triste? Non, pas pour elle, sans doute; mais -pour celui qui la contemplait, parce que la tristesse est en moi, et -qu'elle est la suave louange des âmes les plus belles. - -Nul souci d'elle-même; mais au contraire une sorte d'éternel oubli de -soi. Toute sa façon faisait l'aveu d'une extrême fatigue. Ses larges -manchettes, roides d'empois, laissaient tomber des mains pâles et -maigres. Sous le bras, elle tenait son parapluie gonflé d'eau, et -un paquet ficelé dans un journal. De l'autre main, elle relevait sa -jupe, et ses cottes de futaine noire: indifférente à tout ce qui fait -le souci des passants, elle se troussait assez haut: on voyait ses -pieds chaussés de pantoufles en cuir noir, sans boucles ni lacets, -et les gros bas de laine noire tombaient à plis lourds le long de sa -jambe. Son tablier mal serré, et les poches pleines, tirait sur sa -taille. Dans sa lassitude, elle penchait de tout son poids, tantôt -sur un côté du corps, tantôt sur l'autre. Certes, grande et si noble -d'aspect, les épaules jeunes et larges, elle devait être d'une forme -élégante; mais il semblait qu'elle ne fût plus que l'ombre et le -souvenir dédaigné d'elle-même. Elle se tenait sur cette place, comme -une fille des champs, quand elle reprend haleine et, redressant son -dos courbé, se donne un moment de repos, appuyée à la haie. - -Elle était très blonde; ses joues longues, son teint d'une exquise -pâleur, animé d'un peu de fièvre; et sur ses longues lèvres, sa -bouche calme et virginale, un reste de sourire semblait prolonger son -long menton un peu carré et ses paupières au dessin effilé. - -Ses doux yeux d'ardoise étaient exténués; les paupières gonflées -enchâssaient le regard d'une lumière pâle. Sur sa tête, le vent -agitait la cornette comme un gros oiseau de linge froid. Elle avait -cet air frileux et incertain, qui est celui de l'aube, et la couleur -d'une femme qui a veillé toute la nuit, jusque dans la pleine clarté -du matin: elle avait dû prendre quelque repos vers le milieu du jour, -et à la hâte baigner d'eau froide ses joues chaudes. Car les yeux -d'un mourant venaient sans doute de s'éteindre sur les siens, et c'en -était le reflet irrévocable que je reconnaissais sur son visage. - -Simple et sans apprêts, sans témoins, cette fille de la charité, -croyant les dissimuler toutes, avait toutes les beautés de la femme. -Ibsen ne l'a pas vue; mais il l'a cherchée, je le sais. Un homme -vraiment homme ne peut pas méconnaître la beauté qu'il n'a point et -qu'il préfère à toutes: celle qu'il espère de toutes les femmes, -depuis qu'il a perdu les caresses de sa mère, et qu'il attend presque -toujours en vain. - -En possession de leur moi, les femmes n'ont pas acquis la bonté de -l'homme, et elles ont perdu toute la bonté de la femme. Ainsi le -monde humain, qui ne peut vivre que d'amour, se remplit d'aigreur et -de haine confuse, et en paraît plus absurde encore. - -La jeune Norah s'en va, faisant claquer la porte de la maison sur -un mari ridicule et trois enfants délaissés. Ibsen montre ailleurs -ce qu'elle devient: une demi-folle, errante et criminelle, qui tue -et prend plaisir à tuer[28]; au cas le plus heureux, c'est encore -une criminelle, qui a horreur de son crime, et qui ne se délivre du -remords qu'avec la vie; ou bien une folle qui revient à la raison, en -rentrant dans la règle[29]. Dès lors, à quoi bon? - -[Note 28: N'est-ce pas Hedda Gabler, et Hilde?] - -[Note 29: _La Dame de la mer_, et Rébecca dans _Rosmersholm_.] - -C'est toujours la folie et la méchanceté du moi, qui n'exige d'être -libre, que pour délirer et faire le mal à son aise. Quand tous les -hommes auront du génie, et que toutes les femmes seront saintes, -il sera temps de les rendre libres: ils auront bientôt fait de se -détruire. Du reste, ce n'est pas de liberté qu'il s'agit: depuis -qu'il y a des hommes et des assassins, des femmes et des impudiques, -ceux qui veulent être libres et ne point suivre de lois que leur bon -plaisir, l'ont toujours pu faire: et, le faisant, ils n'ont pas été -libres, les malheureux: ils ont servi, comme les autres. La question -est de savoir non pas s'ils le peuvent, ni s'ils en ont le droit, -mais s'il est bon qu'ils le revendiquent. Et bon pour eux. - -L'intelligence, qui ne risque jamais rien et n'expose que des -théorèmes, décide aisément que le moi est libre, qu'il doit l'être -s'il ne l'est pas, et se rendre la liberté quoi qu'il arrive. -Qu'importe l'anarchie à l'intelligence? Parler n'est pas jouer. Quand -un livre n'a pas de sens, on le ferme et on passe à un autre. - -La nature qui a d'autres charges, même si elle est souverainement -aveugle, a des sanctions pesantes; elle ne raffine point. L'anarchie -des sexes l'intéresse; son ironie terrible écrase les rebelles, -et leur prétention confuse: la vie ne souffre pas beaucoup de -confusions. Qui ne veut pas suivre la loi, qu'il meure. Qui cherche -à l'éluder, qu'il s'égare. La folie et le crime, toujours la mort, -voilà la peine qu'elle porte. Et comme elle est toute-puissante, -ayant à faire aux singes de la force, cette nature impassible ne se -contente pas de tuer: elle écrase les rebelles sous la mort ridicule. -Ibsen l'a senti, en homme qu'il est: si la mort ne tirait pas le -rideau sur ses drames, ils seraient en effet, d'un ridicule achevé. - - -RESTENT LES MÉDECINS - -Le médecin entre en scène, un composé de Tirésias et de la Parque, -l'oracle et la fatalité des temps nouveaux. Il hante par métier -les ruines de la vie. Quoi qu'il fasse, et comme elle, il condamne -toujours à mort; quand il est intelligent, c'est par lui qu'il -commence. Il a pris dans la ville moderne l'importance bouffonne -de la Pythie: personne n'y croit et chacun l'interroge. On a beau -savoir le mystère de l'antre et du trépied, ce truchement de la mort -gouverne par la peur. Sa gaîté est sinistre. C'est l'honnête Caron, -qui ricane toujours, et à qui l'on doit se confier, pour le voyage. - -Ibsen a modelé dans le bronze ces prêtres de la cendre. Ils sont -d'une atroce sagesse. Comme ils savent le fin mot de la tragédie, ils -le cachent; forcés de le dire, ils le lâchent en riant à demi, dans -un juron de colère, d'un ton brutal et cynique. Le bon médecin serait -donc le mauvais homme? Ibsen le laisse entendre: car le meilleur -homme est un médecin qui tue. Parmi tous les comédiens, ce sont les -plus redoutables, quand ils prétendent suffire à la vie, et qu'ils -traitent les cœurs par la même méthode que les corps. Le bon médecin, -dit Ibsen, est celui qui trompe le malade. Mais lui-même s'est mis -dans la peau du médecin, qui ose dire la vérité aux hommes, et veut -les nourrir de ce poison: non seulement il ne guérit personne; -mais tout l'hôpital se lève en révolte contre lui et le lapide. Ce -médecin-là n'a plus qu'à laisser la médecine et les malades. La vraie -science n'a ni espoir ni flatteries; elle ne s'occupe pas des hommes. - -Le médecin qui déclare la guerre à ses clients, et leur tourne le -dos, l'excellente idée! Ils s'en porteront mieux, et lui aussi. Qui -nous guérira de la médecine, qui se prend pour une religion? Les -médecins ne nous empoisonnent pas moins de leurs vérités que de leurs -drogues. Qu'ils s'exercent à mentir, pour leur salut et pour le -nôtre. Leurs hypothèses mêmes sont funestes: si la nature raisonnait -à la manière des médecins, le monde serait déjà mort. Ibsen a jeté un -profond regard sur la farce de notre vie, qui est pleine de médecins, -à l'ordinaire des farces. - -Il sait que le bon médecin trompe et aide à toute tromperie. C'est à -lui de tuer sans rien dire, ou de frapper en bouffonnant,--ou de ne -point paraître. Mais quoi? se mêler de refaire le genre humain, et de -couler la morale dans un nouveau moule? Il faut que le médecin soit -notre bourreau, puisque nous sommes sa victime. Il faut qu'il soit -le dur greffier de la terre, l'huissier de la mort et du supplice. -N'est-ce pas assez? Qu'il enregistre notre exécrable défaite, puisque -telle est la misère de notre condition qu'il nous faut aller là, où -le mensonge se consomme. Que le fossoyeur ne se mêle pas de faire -l'apôtre, le poète, ni le chantre; mais qu'il achève sans pitié la -bête à demi morte,--et qu'il cache aux autres la vue du charnier. - - - - -VII - -TOLSTOI ET IBSEN - - -Cependant, à l'autre bout de l'Europe, tantôt dans sa maison natale, -tantôt en Crimée, aux portes de l'Asie, depuis trois ans, Tolstoï -se meurt. Deux coups d'apoplexie n'ont pas abattu Ibsen; il s'est -relevé; il n'a encore touché terre que des genoux. Tolstoï, lui non -plus, ne se laisse pas atterrer; et, quoique frappé, il dresse haut -la tête; toujours le menton levé, il offre son front courbe, comme un -miroir, à la lumière. - -Au prix d'Ibsen, Tolstoï pourrait passer pour n'être pas intelligent. -Il va plus loin, et reste en deçà. Il est pratique à l'infini. Le -fait d'être homme et vivant, non l'idée, voilà ce qui l'occupe. Si on -lui accorde son principe, il est difficile de lui refuser le reste: -c'est le bonheur de vivre pour soi en vivant pour les autres; et à -moins de l'assurer aux autres, qu'on ne se l'assure pas. La pensée de -Tolstoï est maternelle à tout ce qui respire; l'amour de la vie en -est l'organe. Jamais il n'a pu comprendre le droit de l'intelligence -à détruire; ni surtout que l'intelligence s'exerçât, de préférence -dans la destruction; il y voit un non-sens, une corruption absurde. -Tolstoï ne sait pas encore que le cœur lui-même peut devenir -l'artisan d'une suprême catastrophe. - -L'intelligence n'épargne rien. Elle porte la guerre dans toute la -contrée; puis, restée seule, elle se met à la question; et, dans la -citadelle où elle s'enferme, elle passe le temps à se torturer. Ce -front large, haut et rond, d'Ibsen est le bastion que je veux dire: -la dure loi de la négation règne dans l'enceinte de cette pensée, -derrière les remparts et les triples grilles. Et de toutes parts à -l'entour, les fossés circulaires du néant. - -En vérité, l'espérance de Tolstoï paraît sans bornes; l'espérance est -un voyage; point d'espoir pour qui ne peut sortir de soi. Ibsen n'a -que la vie, et déteste la mort; jusque dans la mort, Tolstoï aime la -vie. Il y croit, parce qu'il n'est pas réduit à lui-même. - -L'un au Sud, l'autre au Nord, l'un aux confins de la solide et -maternelle Asie, l'autre au bord du fluide océan et de la brume, -les deux grands luminaires se couchent. Ibsen frappe à la tête, -pour tuer. Tolstoï heurte au cœur, pour éprouver la vie. A la tête, -Ibsen est frappé; et Tolstoï au cœur. Leurs maladies mortelles les -séparent encore. La mort pour Tolstoï n'est rien; je l'en crois quand -il dit qu'il l'attend avec joie; il la réclame, il la flatte. Il -s'y fait, dit-il; il sait gré à la maladie de l'y aider peu à peu -et de l'y introduire; il savoure avec douceur l'avant-goût du grand -calme. Il ne la maudit pas; il la bénit; il ose la bénir. Il aime les -souffrances; il en parle à la manière de Pascal, mais sans passion et -sans fièvre. Il a le foie et le cœur atteints, à cause de l'éternel -souci qu'il s'est donné des autres. Dans la dernière image qu'on a -prise de lui, courbé, sur les genoux, maigre et défait, ravagé, la -taille réduite, les épaules obliques, le corps n'emplissant plus les -vêtements presque vides de chair, le front sec, les tempes brillantes -d'un divin chagrin, tout plissé de rides comme une terre où le -labour de la mort a tracé des sillons, Tolstoï est tout yeux et tout -oreilles; il écoute une voix; il a vu sous l'écorce de la vie, là où, -dans la nuit, une mère immobile appelle. On pleurerait de le voir -ainsi: parce que la mort d'un tel homme est plus triste, quand on -sent qu'il l'accepte. - -Ibsen, lui, n'est pas si soumis. Il lutte; il se débat en silence; -il maudit l'ennemie. Il sourit amèrement. Il ne tendra pas le col; -il hait la présence cruelle qui disperse les trésors d'une grande -âme, trois grains de blé et une poignée de paille. Il n'a point de -complaisance pour la maladie; tous ses nerfs sont à vif; la révolte -lui fouette le sang et la bile. - -Ces deux hommes, de charpente robuste et d'estomac puissant, ont été -riches en passions fortes; elles durent chez Ibsen, et se lamentent -en secret; tandis qu'en Tolstoï elles sont toutes asservies. Je -voudrais croire comme lui: car j'ai vu ce que vaut l'homme de foi -pour vivre et mourir. - -Tolstoï excite un grand amour dans son agonie. La pensée de plusieurs -se tourne vers lui, et le cherche là-bas. Qu'il souffre en paix: pour -seul qu'il soit, comme sont tous les hommes et les héros plus encore, -il ne doute pas qu'on ne l'aime; le suprême mirage console l'horizon -de sa dernière étape; et selon son vouloir, il est sûr d'être suivi. -Au lieu qu'Ibsen ne l'espère même pas. L'esprit ne connaît pas -l'espérance. Ibsen appelle l'amour, sans y croire: il n'aime pas. - -Celui qui réclame pour tous, reçoit pour soi. Et celui qui réclame -pour soi, est frustré de tous. C'est la loi. Quoi que je fasse, je -ne puis conclure pour moi-même. Je m'épouvante à la fois d'être -sincère: c'est toujours contre moi. Il n'est joie de vivre que pour -les petits: c'est qu'ils se perdent. Avec tout son orgueil, Tolstoï -ne se fût pas perdu, s'il ne s'était pas fait si humble. Je n'ai -pas tant d'humilité, dit Ibsen; on ne s'humilie pas comme on veut. -Dans la grandeur et l'isolement, ni l'âme ni le cœur ne peuvent -être satisfaits; Paris, Rome et Moscou, à cet égard, sont sous la -même latitude; le compte n'est pas d'un degré en plus ou en moins -d'élévation au pôle,--mais de voisinage avec Dieu. Qu'on me donne la -durée,--et, en effet, mon bonheur dure. Je ne suis que trop capable -de la joie: c'est elle qui me manque, dans la marée continuelle du -néant, ce flux et ce reflux misérable de vie et de mort: partout où -le temps fait défaut, partout je perds pied dans le vide dévorant aux -parois de ténèbres: c'est la douleur qui tient tout l'espace. - -Je suis perdu, si je ne dure. Si l'on ne me donne tout, je ne suis -rien, et je n'ai rien. Si je ne fais que passer, je me suis un rêve -épouvantable à moi-même. Et si l'éternel amour ne m'est pas promis, -je doute même du mien; les beautés de mon propre amour me sont -horribles, et les délices m'en déchirent. - - -MOI ET DÉMOCRATIE - -L'erreur des démocrates est de croire que leur vérité en soit une -pour tout le monde, et force l'adhésion. Quand leur vérité serait -la seule, il ne s'ensuivrait pas qu'elle eût force de loi sur tous -les hommes. Ni moi, dirait Ibsen, ni eux, ni aucun de nous, nous -ne vivons que de raisons, si bonnes soient-elles. Je m'étonne peu -que les démocrates aient une si belle confiance dans la vérité, -l'humanité et toute sorte d'idoles abstraites. Le nombre est -infiniment petit de ceux qui sont sensibles à la vie seulement et -partout la cherchent sous les mots. La plupart se contentent d'en -épeler les termes, comme on lit un lexique. Mais d'où vient que -les démocrates ne voient pas leur étrange ressemblance avec les -théologiens?--Ils ont des dogmes; ils sont assurés de savoir le fin -mot du monde; ils ont la vérité, et ne doutent point que ce ne soit -la bonne. C'est les dogmes qui font la théologie, mais à la condition -de n'être pas variables. Les démocrates varient comme les appétits. -Je suis bien loin de dire qu'il n'y a point de vrais démocrates, -sinon les religieux; mais il n'y en a point sans quelque religion -secrète; le plus souvent elle s'ignore. Un démocrate n'est pas -prudent qui se fonde sur l'esprit. Tous, ils ont foi au grand nombre. -Telle est leur idolâtrie[30]. - -[Note 30: La majorité a toujours tort, en effet, dit Ibsen,--la -maudite majorité compacte. Et à ceux qui bénissent le grand nombre, -il répond ainsi par une malédiction.] - -Chaque homme, à son compte, peut croire qu'il est fait pour tous -les hommes. Vivant pour soi, qu'il vive pour le genre humain, je -l'admets, dès qu'il s'en propose le devoir. Mais que son devoir en -soit un pour moi, je ne sais où il le prend. Et je ris qu'il m'y -force. Car est-ce là cette liberté fameuse, que je sois forcé de -faire contre mon sentiment ce qu'un autre décide bon que je fasse, -parce qu'il lui plaît à faire? - -Les démocrates sont gens de foi; et la preuve,--qu'ils ont en moi -un hérétique. Je ne vois aucune raison que leur foi doive être la -mienne; et précisément parce qu'ils veulent que ce soit une raison. -Le sentiment a fait leur croyance; mon sentiment fait le contraire. -Ce qu'ils invoquent contre moi, est ce que j'invoque contre eux. Je -doute de leur droit sur ma vie par la même démarche qui les rend -si hardis de n'en pas douter eux-mêmes. Ils sont théologiens par -les dogmes; mais il manque la pièce principale à leur théologie, -celle qui porte toute l'armure, et proprement la forme. Ce ne -serait pas trop d'un dieu pour m'ôter à moi-même. Comment donc m'y -ôteraient-ils, puisque je n'y réussis pas?--Pratique de ma prison -comme je suis, et la détestant d'une telle haine, il faut que -l'attache soit bien forte pour que je ne puisse la défaire. Je suis à -la chaîne dans le cachot de ma pensée, et quoi que je fasse, je n'en -sors pas. Si je suis démocrate, le hasard est heureux, et de ma part -c'est bonté pure: car, pourquoi ne serais-je pas tout le contraire, -avec le même droit? Le moi sait justifier toutes ses démarches, parce -qu'au fond il n'en justifie aucune: aveugle et brutal, il ne s'en -soucie point; clairvoyant et dans la pleine possession de son génie, -il en sait le ridicule: le moi ne dépend que du moi. Ainsi donc, les -démocrates qui sont tous théologiens, ne sont pas bien justes quand -ils s'en prennent à la théologie, et recourent au sens propre: dans -l'église la plus roide en discipline, il y a peut-être plus de place -pour la foi des démocrates que dans le moi le plus libre. - -Si même j'ai pitié des hommes, et si je les aime dans leurs misères, -il ne s'ensuit pas que je fasse passer les leurs avant les miennes, -ni que je me préfère le genre humain. Car il peut arriver que je -n'aime ni lui, ni moi. C'est en effet ce qui arrive. Ibsen m'en est -garant. - -Dans l'océan des hommes, dans la tourmente de l'infini, je suis comme -la barque à un seul rameur, pour tout faire, pour tenir la barre et -veiller à la voile; j'ai mis à la cape dans la vie; et je fuis dans -le temps. A la vérité, je ne sais pas pourquoi: l'issue est certaine, -et je ferai toujours naufrage; mais tel est le moi: il ne pense -qu'à son salut, ou, si l'on veut, à sa perte. Que m'importe tout le -désert, tout ce vide éternel, toutes les vagues de la tempête, tous -les sables de l'océan, quand bien même en chaque atome il y aurait -un homme?--Je ne puis tenir de frères que de la main véritable d'un -père. Les discours, ni les vastes mots ne sont pas assez paternels -pour mon âme; les plus belles paroles n'ont pas assez de sang -pour mon cœur, qui est de sang. Et même les plus belles, qui sont -abstraites, me semblent les plus mortes. Pourquoi non? Suis-je si sûr -de vivre?--C'est là aussi que je ne puis avoir foi, faute d'un père: -pour l'accepter, il faudrait au moins connaître celui qui m'a fait ce -don mortel de la vie. - -Ibsen a cessé d'être démocrate, quand il a cessé de croire. A -quoi?--A tous ces mots, qui sont des morts et qui n'ont ni chair ni -sang. Ce qui fait l'espérance et la paix des esprits médiocres, fait -le désespoir des autres. Les idées sont presque toujours les mêmes en -tous les hommes: ce sont les hommes qui diffèrent. - - -L'AUBERGE DANS LE DÉSERT - -La Norvège montre Ibsen, comme étonnée de l'avoir produit. Il est -le grand spectacle de Christiania; on va l'y voir; on y mène les -étrangers, on le nomme dans la rue, et dans la salle publique où il -lit les journaux, en buvant une boisson forte, on le désigne aux -curieux. - -Il ne hait pas qu'on l'admire; pour le reste, il ne s'occupe pas des -autres. Il ne lit point, sinon les nouvelles; ni livres, ni poèmes; -il ne va jamais au théâtre, pas même à ses tragédies. De même, -il passe dans la rue, sans s'arrêter aux menues comédies qui s'y -jouent. Ses regards saisissent les gestes, les traits et les visages, -comme une proie qu'ils dissimulent; puis ils se referment sur le -butin, comme on pousse une porte sur un trésor; l'esprit, quand il -est seul, pèse ensuite ses trouvailles dans la chambre secrète, et -l'imagination façonne la matière. Ibsen est bien de l'espèce rapace, -à l'égal des oiseaux de nuit: ils ravissent au vol, plus muets que -l'éclair; puis ils dévorent, solitaires; et avares, ils se repaissent -longuement. - -Ces hommes-là vivent en ennemis au milieu des autres. Ils dérobent -la vie pour la refaire. Ils n'ont pas pour elle la bonhomie de ceux -qui la copient. Puissants et inflexibles d'esprit, ils sont timides -dans l'action; leur âme volontaire ne cède à rien ni à personne; mais -dans la rue, ils cèdent le pavé. Cependant Ibsen, marchant à petits -pas, les yeux baissés et les bras immobiles,--si on le heurte, si -on le salue et le force à sortir de soi; ou si, dans son fauteuil, -presque caché derrière un journal, on le tire de sa lecture,--il -montre d'abord un visage hérissé et sévère, les yeux froids sous -les lunettes d'or, et ce vaste buisson de cheveux et de barbe, -broussaille où il a neigé, et où la bouche la plus amère semble -prête à décocher une flèche de fiel. Qu'il lève la tête ou qu'il se -retourne, quand il se croit regardé, l'homme sans liens aux autres -hommes prend d'abord sa défense, qui est cet air dur où l'ennui -timide se retranche et refuse l'accueil. Puis il sourit, ayant -reconnu un porte-flambeau ou un esclave. Mais déjà ce n'est plus lui. - -Ibsen, tous les jours, s'en va donc lire les nouvelles dans le salon -d'un hôtel. Que fait-il, cependant, dans la salle commune d'une -maison, où les passants vont et viennent? Ce n'est pas assez qu'il -suive des yeux les mouvements d'une ville, le concours de toutes -ces fourmis dans les tranchées et les tunnels de la fourmilière. -Est-ce bien comme on l'a dit, qu'il épargne la dépense des journaux? -Non; quand cette raison ne serait pas mauvaise, elle ne peut pas -seule être la bonne: Ibsen, à soixante-dix ans, n'a pas pour règle -de gagner une ou deux couronnes sur les marchands de papiers. Je ne -comprends pas un grand homme de cette manière basse. - -Non. Je vois dans Ibsen, à l'hôtel, une image taciturne et séduisante -du voyageur sédentaire, en son exil sans retour. Il porte la vie -du solitaire à ces limites confuses, où elle cesse presque d'être -humaine. Se sentir étranger à tout, voilà l'excès de la solitude. -Ibsen, chaque jour, va vivre en banni, à l'auberge, dans le -va-et-vient de tous ceux qui passent, étrangers les uns aux autres et -à lui plus qu'à personne. Qu'ils soient de son pays ou non, il n'est -pas du leur. - -Quoi? Un si profond délaissement se démunit encore? Oui, le profond -ennui d'être étranger à sa propre vie met le comble à la profonde -amertume de l'être aux autres. Où la goûter mieux, et toute cette -amère folie, que dans une salle publique, au milieu d'un hôtel qui -regarde sur le port, et les navires en partance, par delà une rue où -le double flot des hommes monte et descend?--A la bonne heure, c'est -être là dans la vérité de notre condition. Ici, après une lecture sur -le vol des mouches, relevant le front, à peine si l'on se reconnaît -soi-même pour soi-même; et la brume où flotte la pensée ne s'étonne -pas du brouillard, où les mâts, dans la rade, finissent de filer la -quenouille d'un jour lugubre à jamais révolu. - -Étranger parmi des étrangers, dans une vie étrangère à toute -espérance, voilà ce que le solitaire rumine d'être et l'image qu'il -se forme de la destinée humaine, quand il s'assied dans l'auberge de -la plus noire solitude, qui est le désert des hommes. - - - - -VIII - -LA MORT FROIDE - - -L'orgueil de l'intelligence est le plus stérile de tous; c'est aussi -le plus tenace. Il est sans joie, et désolé en ce qu'il console -d'être sans joie. Il reste à ceux qui n'ont plus rien, et à qui il a -fait tout perdre. Toute autre domination donne le contact de la vie; -celle-ci en écarte au contraire. - -Les passions du cœur sont pareilles à la mer, dont la jeunesse est -éternelle, et le charme, et la folie: même les tempêtes, quand elles -tuent, emportent la pensée dans un tourbillon magnifique. Mais -l'intelligence est un glacier solitaire; et il faut finir la nuit, -couché sur le morne océan de la neige. - -L'orgueil de l'esprit est un artisan d'ennui incomparable. C'est -le tisserand des ténèbres. Partout la nuit, la profonde nuit. -L'intelligence ne prend connaissance que de la nuit: seule à seul, -il ne se peut pas que l'homme la supporte. La nuit est le métier et -la soie; la Parque, la fileuse et l'étoffe qu'elle tisse. Toutes les -idées sont tissues sur le canevas de la nuit. - -L'esprit sécrète dans le vide, comme l'abeille fait la cire. Mais -l'abeille ne sait pas ce qu'elle fait, car elle est esclave dans sa -république. La joie de penser ne survit pas à la prime jeunesse; ou -sinon, et si elle y suffit, c'est à une nature bien petite. Tout être -fort secoue l'orgueil de l'esprit, comme un chien ses puces. Quand il -est trop tard, on se tend à l'amour d'une convoitise sans bornes, et -peut-être sans illusion. Car il est toujours trop tard. - -La vue déserte du passé, ce réceptacle de mélancolie,--voilà -l'horizon de l'orgueil. Et la pire douleur s'avance, pareille à -l'heure que l'on n'évite pas: la certitude qu'on a été ce qu'on -devait être, et qu'on ne pouvait faire autrement que l'on n'a fait. - -On se sent plus léger après avoir pleuré. Aussi, jamais, dans Ibsen, -on ne pleure. La volonté est l'âme d'un monde froid, une imagination -sombre et sans pitié. Face à face, dans la neige, avec la nuit: que -reste-t-il?--La force de pousser la lutte jusqu'au bout. Pour unique -espérance, l'esprit se promet le repos dans le calme du rêve. Car il -faut céder enfin. Le moi n'est pas le plus fort. Il y a beaucoup plus -puissant que lui: et c'est la nuit. - -Le dernier mot est à la force. La force est la seule morale du moi et -du monde réel, qui est le monde des corps. L'amour même du vrai est -un culte de la force. Je vois un amour de soi, et sans partage, dans -l'inexpiable culte de la vérité: on abonde en soi-même; et que tout -le reste s'y range, ou qu'il en souffre, s'il veut: quelque chose -qu'on fasse, avec la vérité, on a toujours raison. C'est l'histoire -de tous les fanatiques; et que la vérité de l'un soit l'erreur de -l'autre, quelle meilleure conclusion? «Qu'est-ce que la vérité?» dit -Ponce-Pilate. Du moins le préteur romain ne s'en fait pas accroire; -il pourrait répondre: «la vérité? c'est mes légions.» L'abus de la -vérité est un abus de la force. Je le veux; mais qu'on ne me donne -pas cette église pour le temple du juste. La vérité, toute sa vie, -Ibsen y incline; il y fait tous les sacrifices; puis, il sait ce -que cette foi lui coûte. Mais quoi? Il faut se soumettre. Une bonne -tête doit céder à la force: toute révolte est absurde, indigne de -l'intelligence. Voilà, dans la nuit noire, de quoi aiguiser comme un -couteau le tranchant glacé des ténèbres. - - -ÊTRE SOI-MÊME - -Ibsen tient bon jusqu'à la fin: il ne veut pas se donner tort. -Comment le voudrait-il, puisqu'il ne le peut pas?--Nos idées ne sont -si fortes et ne nous sont d'un si grand prix, que parce qu'à la -longue elles nous façonnent. - -Il importe peu que ce que nous pensons nous désespère. Il nous -faut penser comme nous sommes. En vertu de quoi nous avons des -pensées contraires, qui se combattent sans merci, image de notre -contradiction. Ibsen se contredit, comme nous sommes tous forcés de -faire, si l'intelligence ne le cède pas en nous à la passion. Couché -dans le désert glacé où l'empire du moi ne connaît pas de limites, -il tremble de tous ses membres; il n'a même pas besoin de lever les -yeux, pour savoir que l'avalanche pèse au-dessus de sa tête, et que -la catastrophe est pour demain. Il sait donc ce qui l'attend; mais il -ne peut faire autrement que de se coucher sur la place et de dire: -«Voilà par où j'ai pris pour venir en ce lieu; or le chemin que -j'ai suivi est celui que vous devez prendre.» Être soi-même,--il ne -nie point qu'il l'a voulu; loin de là, puisqu'il le veut encore. Le -glacier, l'avalanche et la nuit lui font horreur; mais dans ce froid -nocturne, il persiste à croire qu'il n'y a pas de plus belle couche -pour un homme. - -Dans les victoires de la raison, quel profond désenchantement de la -raison! Qu'elle est morte, dans toute sa gloire! Que sa parfaite -logique est peu persuasive! Qu'elle m'est de peu quand elle est tout! -Il est bien vrai que je ne vis pas de théorèmes; et, à cet égard, -la différence du plus juste, du plus étendu en ses conséquences, au -plus pauvre et sans suite, n'est pas grande. J'ai connu tous les -jours davantage combien l'amour et la foi vont ensemble: la vie porte -là-dessus. La foi est vraiment née de l'instinct; et l'instinct -fait tourner les mondes, qui ne savent même pas s'ils tournent, -et n'ont aucun besoin de le savoir, pour tourner. Il va sans dire -que l'instinct, comme la passion, paraît une faiblesse aux gens de -raison, et presque une face du crime. Leur sagesse prévoit un siècle -et un monde sans passion, comme on a compté sur un âge sans péché. -Mais pourquoi s'en tenir là? et pourquoi pas un monde sans vie? La -sagesse ne sera vraiment sage que si elle se passe de la vie. - -C'eût été le compte de l'intelligence. Être soi-même, dit Ibsen; il -sait à quoi il se condamne: toujours le nom de l'amour lui vient aux -lèvres; le regret d'aimer l'obsède. Être soi-même, fait-il par force, -mais aimer, rien ne vaut que d'aimer, qui est à dire: de n'être pas -soi-même. Ibsen distingue en vain la loi des hommes et la loi des -trolls, celle des êtres libres qui commande: «Sois ce que tu es,» -et celle des êtres bornés qui dit: «Suffis-toi à toi-même.» Je vois -partout des trolls, et presque pas un homme. L'idée d'être un homme -infatue tous les hommes: comble de ridicule en presque tous. Comme -s'il était permis à leur indigence d'y prétendre; et comme s'il n'en -coûtait pas toute leur fortune, même aux héros. - -Qu'on le donne, qu'on le prenne, qu'on le rende, il n'est point -d'amour qu'à ne plus être soi. Le supplice du moi est-il donc -fait pour tous?--A quoi bon y précipiter la foule des hommes, que -son pauvre instinct eût sauvée, mille fois plus sûr que toute -sagesse?--Être soi-même? Comme si plus d'un homme l'était, ou pouvait -l'être, tous les vingt ans, entre vingt millions? Comme s'il y -trouvait, non pas même la joie, mais seulement un peu de repos? Comme -si toute la beauté, toute la vertu, toute la force humaine enfin -d'hommes en nombre infini, n'était pas à ne jamais être soi-même, -supposé qu'il leur fût possible de choisir?--Bien loin qu'ils doivent -l'être, qu'ils ne vivent au contraire qu'à la condition de ne l'être -pas. La pire trivialité n'est point du tout d'être comme les autres; -mais, n'ayant point reçu le don mortel de l'originalité, de prétendre -à en avoir une. O la triste singerie! En vérité, c'est aux singes que -le royaume des cieux n'est pas promis. - - -L'AMERTUME - -C'est l'excès de ma joie qui fait l'excès de ma misère. - -L'amour sans bornes de la vie est l'espace infini où je succombe. Je -tremble à cause que j'aime. Je m'éveille dans l'épouvante, à cause de -la splendeur du rêve où je m'endors. Et l'horreur du néant se mesure -à la beauté enivrante de vivre. - -Quand on mesure la passion la plus puissante et l'effort le plus -noble de l'âme à l'effet qui les suit, le cœur se brise de tristesse: -la flèche trempée dans le curare ne contracte pas les muscles, et ne -les frappe pas d'une roideur plus convulsive. La déception est encore -plus tétanique, si l'on compte la force que l'on a pour agir et pour -aimer, à la trahison du monde. L'intelligence a si peu de part à ce -profond ennui, qu'elle donne raison au monde. Que ferait-il de cet -amour, de cette force, de cette riche action? Il ne lui en faut pas -tant. Il se défie: là dessous, il sent le moi qui se cache. - -Quelle vaste dérision! Une moquerie inhumaine fait mon immense -perspective. Et je n'y puis répondre par la raillerie: même jouée, -mon âme ne joue pas. Vouée au rêve, et en sachant la suprême vanité, -elle préfère ses miracles à l'horrible insulte de ce désert. A la -dérision de la vie, répond la grande amertume. - -Déception perpétuelle, ennui total, vide au noyau des passions les -plus pleines, et, chemin faisant, une joie merveilleuse qui n'a -pas de sens,--rien ne pourra me forcer de faire l'écho au rire qui -m'insulte. Mon amour de la vie me confond bien plus que ma tristesse. -Car pourquoi me duper ainsi moi-même, et d'une telle ardeur que -chaque instant renouvelle? - -A quoi mesurer la grandeur du moi, sinon au désespoir qu'il y trouve, -et au défi passionné de rédemption qu'il y nourrit?--De là naît -l'amertume. Ibsen est bien amer. - -L'amertume est l'ironie naturelle aux âmes fortes. La salutaire -amertume vient du moi et y retourne. Elle est comme une Victorieuse -qui, debout et seule dans la victoire, laisse tomber ses droits: A -quoi bon? et que ferai-je du triomphe? Triompher pour triompher? Mais -je ne suis pas un petit enfant qui joue, pour m'en satisfaire. Après -s'être bien roulé sur le sable, l'enfant a sa mère, qui le met à -table, le caresse et le couche près d'elle, veillant sur sa nuit. - -Salutaire amertume pourtant, en ce que le cœur y compare sans cesse -l'extrême, l'unique douceur de l'amour. Il est bien passé, le temps -où l'on pouvait être plus amer aux autres qu'à soi-même. Le moi, -c'est l'astre qui compte ses instants et qui se sent descendre. Ha! -bien plus encore: c'est le soleil passionné de la vie, à son couchant -dans la mer de la mort. - -Le moi, c'est la mort. - - -LE DÉSIR D'AMOUR - -Pour se rendre plus noble, et pour croire à sa noblesse, le moi se -fait tout esprit. Il abdique volontiers les passions, et, loin de -l'instinct, il s'intronise dans le royaume mort de la connaissance. -Il le croit faisable, du moins. Dans la pratique, l'esprit ne conçoit -guère un autre lui-même; et il n'y croit pas. - -Le moi n'aime pas qu'une personne humaine soit entée sur sa personne. -Il se défie de ce scion vivant qu'on veut insérer à sa tige. Il se -plairait plutôt à ébrancher les arbres voisins: car tout lui fait -ombre. Qu'il le veuille ou non, le moi est le profond ennemi de -l'amour. - -Pour ses premières armes, et sans même y faire effort, l'amour tue -le moi. Dans la femme la plus pervertie, il lui reste cette force. -C'est pourquoi la tentation est si aiguë de faire souffrir les femmes -qui nous aiment,--et pourquoi tout bonheur est perdu, si l'on y cède. -Ceux qui ont passé par là, ont su, depuis, la grande vengeance du -cœur: pas une raison de tourmenter ceux qui nous aiment, qui ne soit -folle. Que les femmes soient amères comme la mort: mieux vaut encore -souffrir par elles, que de les faire souffrir. - -Après tout, la douleur est la marque de l'amour. La pitié vient -au cœur pour ce qu'on aime. Amour, à toute force, veut effacer la -douleur. Il n'en est qu'un moyen: à soi, qu'amour la prenne. Dans une -âme puissante, le désir de la consolation est pareil à la convoitise -de la volupté la plus tranchante; et la soif est égale de bercer une -créature dans le bonheur qu'on lui donne, et dans la souffrance qu'on -lui fait oublier. Telle est la récompense infinie de l'amour: un -oubli de soi. - -L'esprit l'ignore. Le grand désir d'amour, c'est la pitié: plaindre, -et même être plaint. Le moi est un adulte, presque un vieillard: -il méprise ces berceaux; il ne comprend guère cette douceur; il -la repousse. Ibsen, plein de dons qu'il n'a pu faire, connaît la -victoire, de ce cruel amour qui n'a point de pitié, qui ne procure -pas l'oubli, et n'offre enfin à l'homme que les délices d'un combat. -Vivre toujours tendu, l'épée à la main; toujours agir, et toujours -marcher droit, même dans le vide, même quand on le sent aussi vide -qu'il est; toujours se débattre, pour toujours dominer, et sur un -empire misérable: quelle dureté! Quel absurde parti! Et, sur le tard, -si l'on regarde derrière soi la route méprisée, puisqu'on a fini de -la parcourir, quel regret! - -Je vois dans Ibsen une douleur bien rare: il n'a pu s'oublier. La -merveille n'est pas de garder la mémoire, c'est d'en souffrir. Son -désespoir lui rappelle que riche du grand amour, il n'a pas su en -être prodigue. Il faut plaindre les pauvres de cœur, mais combien -plus ceux qui sont les plus riches, et nés pour donner: à la fin, ils -se déplorent eux-mêmes, et leur richesse qu'on envie. Car ce n'est -encore rien d'avoir tant à donner: considérez la misère de n'avoir -pas trouvé à qui l'on donne. On demeure en soi, malgré soi. On tue -l'amour, sans le vouloir, à force de le chercher. Et sans plaisir: on -n'a même pas eu la joie du meurtre, cette basse passion du moi, qui -fait les âmes meurtrières. - - - - -IX - -LE MOI EST LE HÉROS QUI DÉSESPÈRE - - -O la dure passion, celle d'être! Chaque heure du jour la renouvelle. -Tout est beau; tout est sans prix; et tout fuit. L'amour n'est-il -pas beaucoup plus impitoyable que la haine?--L'amour me fait sentir -à tout instant la valeur et l'étendue de ma perte. Le bonheur des -saints est celui-ci: ils possèdent davantage à mesure qu'ils perdent. -Tout ce qui leur est pris d'instant en instant, leur fait un étrange -avancement d'hoirie. J'entends la gaieté des saints. Pour tel que va -le commun des hommes, les optimistes jouissent le moins de la vie, il -me semble; ils ignorent les délices tremblantes de la possession très -précaire, qui la font goûter cent fois dans le cœur et dans la pensée -comme par le fait de la chair même. - -O de toutes les passions la plus dure,--celle d'être! Plus tu aimes -la vie, et plus tu désespères de vivre. Car, tu en sais bien la -fin: ici un souffle; et la lumière est éteinte. Et que cette divine -illumination brille sous le ciel sans moi?--Quel abîme de désespoir -m'ouvrent mes seules ténèbres! - -Les sages sont sans doute les médiocres, selon l'opinion des anciens. -Et les médiocres sont les indifférents. Mais les plus tristes aiment -le plus la vie. Ils sont l'âme du sablier qui s'écoule. La profonde -amertume est déjà sur la langue des hommes, qui ont baigné de tout -leur être dans la lumière du soleil, qui l'ont aspirée par tous les -pores, comme un fleuve de miel. Ce n'est pas à cause que mon père -a mangé du fruit vert, que j'ai la bouche agacée du goût aigre; -mais parce qu'il a trop aimé le miel, et que mes lèvres en sont -barbouillées: elles l'ont été dès les siennes. Chaque jour, cette -onction délicieuse s'épuise; et plus je la dévore, plus j'en suis -avide; et ma gorge se fait très amère. - -Ibsen est le type de la grande amertume. C'est le goût propre de la -vérité. Et son propre mouvement, c'est qu'elle dévaste. - -Qui peut nier l'importance souveraine de Dieu pour la vie de -l'homme?--Je laisse de côté la conduite; car, si la peur n'a point -créé les dieux, la crainte suffit à créer les lois. En politique, les -plus forts s'arrangent toujours pour être les plus justes; ou pour le -paraître, ou pour forcer les plus faibles à le croire, s'ils ne le -sont pas. Mais bien plus que la cité, c'est le bonheur de l'homme qui -est en jeu. Il est étonnant que si peu de gens s'en doutent. Comme -le sang coule dans les veines, l'attrait du bonheur se répand, dès -l'origine, dans l'âme vivante. Toute la vie gravite vers le bonheur. -C'est la première loi. Rien n'est calculable que selon elle. Je ne -pense point qu'une orbite y satisfasse, sinon celle de la foi, et -si l'on veut, de l'ignorance. Je ris d'une sagesse qui détruit le -bonheur. Athènes n'a pas si mal fait de donner la ciguë au trop sage -Socrate. Je ne vois point de bonheur qui ne justifie toute ignorance. -Si pauvre soit-il, et si épaisse qu'on la voudra. Ibsen en est plein -d'atroces exemples: jusqu'à la fin, il montre qu'un même coup de vent -emporte l'ignorance et les semblants du bonheur. Il ne jouit pas de -son œuvre; il en pèse les ruines. «Écoutez-moi bien,» dit Solness. -«Tout ce que j'ai réussi à faire, à bâtir, à créer, à rendre beau, -solide, et noble cependant,--tout cela, j'ai dû l'acheter, le payer, -non pas avec de l'argent, mais avec du bonheur humain. Et non pas -même avec mon propre bonheur, mais avec le bonheur d'autrui.» - -Il faut croire, et ne pas le savoir. Ou, il faut ne croire à rien, -mais ne pas s'en douter. - -On nous parle sans cesse des anciens, qui, dit-on, n'avaient pas -besoin de Dieu pour vivre. En effet, il leur en fallait cent, et -plutôt que de n'en pas avoir un, ils s'en donnaient mille. Qu'importe -l'opinion de deux ou trois philosophes? Ils n'ont jamais compté -pour rien. La philosophie n'est jamais qu'un dialogue des morts. -Il faut des dieux aux vivants. Sauf quelques maîtres de danse qui -inventent l'histoire pour s'en faire des arguments, tout le monde -sait que la cité antique est née du culte. La religion est mêlée à -tous les actes de la vie publique. Le peuple y est plus dévot qu'il -ne l'a jamais été depuis. La cité antique est fondée sur l'autel des -dieux. Toute la différence est que ces dieux ne commandent point la -vertu ni le scrupule par leur exemple; mais les lois y ont toujours -suppléé, et fort durement. La manie de confondre la religion dans -la morale n'est pas le fait d'un esprit bien libre. Que toutes deux -se soutiennent, il est vrai; mais inégalement. L'une se passe fort -bien de l'autre,--qui est la religion. La morale ne lui rendra -pas la pareille: elle ne peut. C'est à la vie même que se lie la -religion; elle procède de l'instinct le plus radical dans l'homme, le -désir de vivre. La morale n'est, toute seule, qu'une règle générale -de convenance: il s'agit d'accorder les actes et les appétits de -chaque homme à ce qu'exige le puissant instinct commun à tous. C'est -pourquoi la morale varie; et la religion ne s'en soucie guère: elle -ne s'inquiète pas de ces variations; car le fond de l'homme demeure -le même. - -Il n'est pas un de ceux qui invoquent les anciens, qui pût souffrir, -un seul jour, la vie antique. Gœthe était plus prudent: il voulait -que l'on accordât l'ancien plaisir de vivre et la souffrance -nouvelle. Et enfin, ces temps sont fabuleux. Quoi encore? Les grandes -âmes, dans l'antiquité, étaient tristes aussi. - - -L'ironie n'est pas médiocre de voir les grands esprits rejeter la -religion, sans pouvoir se défaire de la morale. Ibsen est admirable -dans cette entreprise. On lui croirait des remords. Je sais bien ce -que c'est: sur les ruines, c'est le cri de la vie. - -La morale est le journal de la religion. On brûle tous ses livres, -et on ne peut se passer de lire le journal. Ibsen se rend peu à peu -entièrement libre de Dieu, du culte et de toute église. Il ne se -délivre pas de soi. Il essaie en vain de dépouiller la morale. Pas -un homme un peu profond ne ferait mieux que lui: nous nous regardons -trop faire. Quand nous invoquons le plus la vie, et que nous portons -plus avidement la main sur elle, c'est qu'elle nous échappe. De -quoi s'affranchit-on?--De la vie, et non de ce qui la gêne. On ne -dépouille pas même l'instinct de vivre: on ne rejette que le goût qui -y attache. Et l'on ne peut se délivrer de la conscience. C'est le -contraire qu'il faudrait faire, si l'on était sage; mais c'est ce qui -n'est pas possible. La sagesse ne manque pas tant que les moyens. - -Pour être libres, et par une pente fatale, nous détruisons tout ce -qui n'est pas le moi: c'est en vain. Bientôt, en dépit de tous les -efforts, le moi rétablit ce qu'il a voulu détruire. Mais la joie a -payé les frais de la guerre. - -Quiconque arrive à la connaissance de cette détestable contradiction, -se désespère: il s'est découvert une incurable maladie. Et ceux qui -ne la découvrent pas, font pitié à penser: ce sont des infirmes qui -proposent leurs béquilles et leur paralysie en panacée non seulement -aux malades, mais aux gens bien portants. - -L'esprit n'exige aucunement le bonheur de l'homme, ni la vie. Voilà -ce qu'on ne peut trop redire. Cet impassible ennemi tend à tout le -contraire. Comme s'il devait tant s'agir de l'esprit, quand il s'agit -d'abord de vivre? - - -Ibsen se replie sur soi-même, comme la forêt que courbe un éternel -orage, et le vent la fait moins ployer qu'il ne la violente. Ainsi -nous tous, qui sommes sans espoir, nous vivons en Norwège. C'est un -climat de l'âme; et il règne aussi en Angleterre, quelquefois, et -parfois aussi en Bretagne. On peut quitter un pays, et se porter dans -un autre; on laisse l'océan derrière soi. Peut-être même, l'amour -aidant ou, s'il en est, une autre occasion divine de fortune,--l'âme -connaît-elle diverses saisons. Mais le climat de la pensée, une -fois établi, ne varie guère; l'intelligence le fixe une fois pour -toutes; et le siècle nous y retient avec une inflexible rigueur. On -ne s'échappe pas; ni on n'échappe au monde, ce qui est pis. Que ce -monde-ci croie à la joie, et qu'il la goûte, ou qu'il ait l'air d'y -croire, il fait comme s'il y croyait. De là vient la loi sans pitié -que la foule des hommes fait peser sur l'homme sans espérance. Il -n'est pas aimé, ni même haï, si l'on veut: il est mis à l'écart. Il -a voulu l'être; ou plutôt il y a été forcé, en vertu de sa nature, -à raison de ce qu'il est et de ce que sont les autres. Mais combien -ils se sont tous compris, à demi mot, sans se concerter, pour rompre -tous les ponts entre les deux rives. Voilà notre Norwège et le -climat social de ceux qui, privés de Dieu, ne se peuvent passer de -Dieu; à qui la vie ne rend presque rien de l'immense trésor qu'ils y -placèrent, et qu'ils y ont perdu. - -Il n'est pas si facile que les rhéteurs et les médiocres le -prétendent, de se faire un Dieu du genre humain. Le corroyeur de -Paphlagonie a beau se frapper sur la cuisse, le dieu dont il est -membre, et l'une des plus fortes bouches, ce dieu n'est pas de ceux -qu'on accepte les yeux fermés, ni à qui l'on se livre: car adorer, -c'est se livrer. Mais au contraire, ceux qui ont été si puissants -que de se soustraire à toute contrainte, et de tout immoler, même -le bonheur, à la passion d'être libres, ceux-là, qui ont repoussé -le meilleur maître et le plus beau de tous, ne sont pas près de se -livrer à la première puissance venue. Eût-elle nom «Humanité», elle -n'est pas si belle que son nom; et comme il faut toujours que des -hommes vivants fassent un corps aux abstractions, pour qu'elles -aient l'air de vivre, celle-ci leur emprunte une laideur par trop -insolente, même dans une idole. - -Que reste-t-il en cette extrémité?--Une douleur passionnée d'avoir -vécu, que le désespoir de mourir rend manifeste; et le regret sans -fin de l'unique bonheur: c'est le regret du grand amour; et, ne -l'ayant pas reçu, le remords de ne s'être pas entièrement donné -soi-même. Car à moins de l'éternelle vie, cette vie ne nous est rien -que la somme de tout ce que nous pouvons perdre. - -Dans les honneurs qu'on lui a rendus, Ibsen m'a paru le plus -dédaigneux des vieillards. Au banquet que lui offrirent les femmes -libres, il fit en deux mots l'éloge de la famille. Ayant dîné avec -eux, il dit aux révolutionnaires qu'il allait finir la soirée chez -le roi; et aux courtisans il annonça, du ton discret ordinaire à son -exquise politesse, qu'il irait souper chez les anarchistes. Ce grand -homme ne croit plus guère aux idées. L'artiste seul demeure. Il est -fidèle, par tempérament, à la fiction d'une vie libre et pure. Avant -tout, sa fibre est morale: c'est elle qui fait le lien entre les -contradictions. Il a la conscience forte, comme il a de gros os. - -Je suis d'un œil avide son déclin furieux. Une immense amertume se -fait jour dans son indulgence et son mépris. Il ne pense qu'à soi; -il ne vit que pour soi; et sans doute avec horreur. Les outrages de -la fin, les atteintes de la vieillesse et de la mort, il se roidit -là contre, comme on se défend d'une irréparable injure. Il fait le -brave. Dans ses maux, il lève la tête, et je crois l'entendre faire -son _Oraison du mauvais usage des maladies_. - - -Je m'irrite, parce que je suis seul; et qu'il ne me reste rien. - -Je n'avais que la vie. Je la méprisais comme un néant. Et pourtant, -elle seule était solide; elle est encore tout ce que je tiens, et qui -déjà m'échappe. Ainsi, je suis enchaîné tout entier à ce qui n'est -presque point. Précieuse et misérable vie; fortune qu'il faut perdre, -et qu'on ne retrouve pas; nulle et réelle toutefois, en ce qu'elle -est la seule où l'homme puisse atteindre, dès l'instant qu'il ne peut -plus sortir de lui. - -Elle ôtée, je perds tout: et je me le dis sans cesse. Et le cours du -soleil, l'ombre qui me suit, sans cesse le répète. Le vieillard est -celui qui fait les comptes de sa perte et qui ne peut s'en détacher, -chaque heure effaçant un nombre à la colonne des chiffres: à l'avoir -de mon bien, plus qu'une page; plus qu'une demie; plus que trois -lignes; plus... Qui me consolera dans l'ignoble extrémité de ne plus -être? Sont-ce les hommes? Mais ils continueront bien d'être sans moi. -Il faudrait que je crusse infiniment à moi-même, pour un peu croire à -vous. Mon éternité seule pourrait être le gage de la vôtre. - -Vos bons offices ne m'aideront pas à mourir. La sainteté ne dépend -pas de vous. Il est trop tard. Je vous en veux de ce que vous n'avez -pas fait, d'abord, en voyant ce que depuis vous vous mêlez de faire. -Vous m'aiderez bien à mourir?--C'est à vivre qu'il fallait m'aider: -j'y aurais pu garder foi; vous l'avez ruinée de bonne heure, au -contraire. Je n'ai rien dû qu'à moi seul. Et s'il n'avait tenu qu'à -vous... Désormais je suis pour moi-même ce qu'autrefois vous fûtes; -et ce que j'étais alors pour moi, vous l'êtes en vain: je n'y crois -plus. - -Je vous le dis amèrement: vous ne m'avez pas connu. - -La force de l'homme qui ne s'emploie ni dans la politique, ni dans -les journaux, ni dans les affaires, ni dans les armes est ce que -l'on connaît le moins. Il n'est médecin ou savant ingénieur qui ne -se croie bien plus utile qu'un saint ou qu'un grand poète,--et, -après tout, qui ne le soit. Je n'y contredis plus. Mais quand les -gens d'affaires, le soir, se mettent au lit, ils se couchent assurés -d'avoir donné un effort incomparable, ayant usé du jour à leur -profit, et à celui des autres hommes par surcroît. C'est en quoi ils -se trompent. Pour le prix et l'utilité, il va sans dire que le labeur -de ces hommes affairés vaut son poids d'or; et chaque médecin, chaque -journaliste est un digne Titus qui, sur le tard de la nuit, peut se -rendre le témoignage de l'empereur romain. Mais pour la force et la -valeur qui bat au cœur d'un homme, un saint dans sa cellule, et le -grand poète devant son écritoire, ne souffrent pas qu'on les compare -à personne; et pourtant, ni le premier ne se vante, ni le second -n'est sûr de rien. Ils disent comme moi: «Je suis ma propre ombre... -Ma conscience inquiète me torture. J'ai vu, soudain, que tout, -vocation, travail d'artiste, et le reste, ce ne sont que des choses -creuses, vides, insignifiantes, au fond.» - -Il vous est trop facile aujourd'hui de m'entourer, après m'avoir -condamné à la fuite. Qu'ai-je à faire de vos louanges? Ce n'est -même pas un semblant d'amour: car on n'aime en vérité que ceux qui -souffrent; vous m'avez laissé souffrir solitairement. - - -Que suis-je pour vous? Rien de plus qu'un nom, une façon de statue. -Vous me montrez aux étrangers, je le sais. Vous me couronnez comme -un mort: c'est les tombes que l'on fleurit. Je vous saurai gré -de l'admiration, quand la pierre du sépulcre sera chaude de vos -lauriers. Mais qui aime les tombes? On se glorifie d'elles, qui ne -nous sont rien. En moi, vous ne vantez que vous. Je n'ai jamais pensé -à vous vanter en moi. - -C'est l'amour qu'il me fallait, et quand je pouvais le rendre, aussi -vif, aussi chaud que je l'ai senti: jeune et fort, comme j'étais, et -comme il me semble si indigne de ne plus être. Alors, j'eusse vécu; -et tout eût été changé. Oh! combien je vous reproche la vie que j'ai -tant de fois découverte, et que je n'ai pas possédée! Ce soir, je -regarde derrière moi; je pense avoir fait le rêve de vivre, comme le -pauvre, mourant d'inanition, songe dans son dernier sommeil qu'il -s'assied au haut bout de la table, pour un festin royal. - -Vous protestez en vain de vos sentiments pour moi. Il est trop tard, -vous dis-je. Il est trop tard; et peut-être, pour tout. - -Il est trop tard pour me plaire au succès. Nous ne parlons plus la -même langue. La jeunesse est passée. Je ne sais plus me vendre. La -monnaie du bonheur n'a plus cours dans ma maison. Qu'en ferais-je? -La douceur de vivre, la joie des passions au soleil, l'ivresse de -croire et de gravir la montagne, quand on ne pense même pas jamais -descendre, voilà les biens que vous ne pouvez pas me donner. Pourtant -vous avez su me les prendre. Tous vos trésors prodigués ne me les -rendraient pas. La fortune et la gloire, comme vous dites, ne sont -que la rançon d'un prisonnier, que vous avez fait mourir dans sa -prison, avant de le délivrer. Je suis maintenant captif de la mort. -Perdu dans ce terrible infini du vide, où l'homme ne tombe peut-être -au précipice que poussé par la désolation, ou pour avoir glissé sur -l'arête d'une route glacée,--je roule maintenant sur la dernière -pente. - -Laissez donc. Je vous dis merci; je prends vos offrandes; et votre -applaudissement fait un bruit agréable à mes oreilles. Mais ne -comptez pas sur une plus ample reconnaissance. Je ne vous aime pas. -Vous ne m'avez pas assez donné, quand il était temps. - - -Je suis le type du meilleur homme, et du pire: celui qui ne peut plus -vivre et qui vit cependant. L'horreur de chaque vertu m'est présente, -et le bien dans chaque crime. Tout est condamné par l'homme, qui ne -juge qu'en homme. Je suis celui qui sais vouloir et qui déteste sa -volonté. - -Je ne me plains pas: car de quoi serait-ce? Je devais être ce que -je suis. Et vous deviez être ce que vous êtes. Il fallait que je -finisse dans l'amertume de vos honneurs, comme je devais vivre dans -la solitude. Il fallait que vous en fussiez coupables envers moi; -mais je l'ai été contre vous, de n'être pas ce que vous êtes. Je sais -aussi ce crime. Parfois, je m'en absous. - -Le seul qui soit mon égal en Europe se meurt, comme je fais, malade -aussi et au même âge: mais heureux, celui-là, jusque dans la dernière -angoisse. Voilà en quoi il me domine: il a le bonheur: il n'est que -de croire à la vie, pour croire à soi-même. Sa foi lui vient de -vous, hommes. A moi, vous l'avez refusée. Je suis plus intelligent -que lui: je le comprends et il ne me comprend pas. Mais c'est peu de -l'intelligence. - -Je vais me taire. Je vous ai habitués à beaucoup de silence. Je n'ai -pas ouvert bureau public de conseils, d'oracles ni d'avis. Je me suis -détourné de toute votre politique. Ma bouche est pleine d'ennui parce -que je vous parle. L'atroce sentiment de ne point avoir en vous de -semblables, était sans doute en moi de tout temps; mais combien vous -l'avez fait grandir! La foi vient de vous seuls, ô hommes; et de vous -seuls, la vie. Ainsi ma grande mort vous accuse. Car je suis grand. -Mais si j'ai la grandeur, depuis longtemps, je sais, moi, que j'ai la -mort égale. Et c'est de quoi je me désespère; rien de plus ne m'est -laissé. - -Qu'importe le dernier été, et les froides illuminations de la gloire? -Qu'importe toute victoire? Où il n'y a qu'un homme et que la vie, -il n'y a rien; la mort coupe au plus court. Seule elle est là, -l'inévitable torture. Tous les biens du monde, en vain, chargeraient -ma tête: j'en serais écrasé davantage. C'est en vain que l'on me -ferait les plus riches promesses: possesseur de l'univers entier, il -me manquerait l'espérance du seul bien désirable: je suis dépossédé -de ce qui dure. Je triomphe et je désespère. Je me possède; je vous -possède; et je n'ai rien. - -1901 - - - - -DOSTOÏEVSKI - - -_Né à Moscou, le 12 octobre 1821. Mort à Pétersbourg, le 28 janvier -1881. Il perd sa mère en 1837, son père en 1839. Il étudie à -Pétersbourg, dès 1837, avec son frère Michel. Il entre à l'École du -Génie militaire, en 1841; il donne sa démission en 1844. Il vit dans -la misère jusqu'en 1846, où il publie avec succès _f>les Pauvres -Gens_. De 1847 à 1849, il donne sans succès plusieurs nouvelles et -romans._ - -_Il est impliqué dans l'affaire des Pétrachevtsy, arrêté en mars -1849, condamné à mort le 22 décembre 1849; commué en quatre ans de -travaux forcés et à la déportation, il part pour la Sibérie, le 25 -décembre 1849._ - -_Il vit au bagne, de 1850 à 1854; il en sort le 2 mars 1854. Il est -incorporé, comme simple soldat, dans un régiment sibérien; il y sert -deux ans; et libéré en 1856, sans aucunes ressources, il se remet à -écrire._ - -_Il épouse la veuve d'un médecin militaire, femme malade et plus -âgée que lui; il adopte le fils de cette femme. Vie misérable à -Semipalatinsk, 1857-1858. Après bien des démarches, il obtient de -rentrer en Russie: d'abord, à Tver, 1858-1860; enfin, à Pétersbourg, -où il est rendu à la liberté entière, sans conditions. Son épreuve -et son exil ont duré douze ans. Dès cette époque, il a deux ou trois -amis dévoués._ - -_Il fonde une Revue avec son frère, 1861. Elle a du succès. Elle est -résolument russe et nationaliste. Il publie _Humiliés et Offensés_, -puis _la Maison des Morts_, 1861-62. Ces deux années sont les -meilleures qu'il ait encore connues. Il a quelques ressources, et -peut faire des voyages à l'étranger, 1862-63. Mais sa santé est de -plus en plus mauvaise: atteint d'épilepsie, depuis 1849, les accès se -multiplient lamentablement; et sa femme ne cesse plus d'être malade. -Enfin, il joue et perd au jeu tout ce qu'il a._ - -_En 1863 triple désastre: sa femme et son frère meurent; sa revue est -supprimée, pour raison politique. Deux familles restent à sa charge, -avec quinze mille roubles de dettes._ - -_Trois années terribles, de 1864 à 1867. Il est seul à 45 ans, plus -abattu chaque jour par l'épilepsie, accablé de soucis, traqué par les -créanciers. Il publie alors _Crime et Châtiment_, 1865-66._ - -_Le 15 février 1867, il épouse une jeune fille de 22 ans, Anna -Grigorievna Svitkine. Il a eu quatre enfants, deux morts en bas âge, -deux qui survivent._ - -_De 1867 à 1871, il passe près de cinq ans à l'étranger, chassé de -Russie par la terreur de la prison pour dettes. Le plus souvent il -est à Dresde ou il aurait pu voir Ibsen et Wagner, qu'il semble ne -pas avoir connus même de nom. Le reste du temps, il séjourne en -Italie, en France, en Suisse et surtout à Genève, qu'il déteste._ - -_Ces années peineuses et misérables sont pourtant capitales dans son -œuvre. La revue de Katkov, le célèbre nationaliste orthodoxe, publie -_l'Idiot_, en 1868; _l'Éternel Mari_, en 1870; _les Possédés_, en -1871-72._ - -_En 1871, Dostoïevski rentre a Pétersbourg. Il n'en sort plus._ - -_De 1875 à 1877, il édite une brochure périodique, dont il est le -seul rédacteur, et qui fonde, soudain, sa gloire. Le _Journal d'un -Écrivain_ obtient un succès immense. Il fait plus pour Dostoïevski, -cent fois, que tous ses chefs-d'œuvre ensemble. A 56 ans, il devient -la voix de la Russie même. Il est l'écrivain national de son pays. En -toute circonstance, il parle désormais pour la nation: à propos de -Pouchkine ou de Nékrassov, au sujet de la guerre contre les Turcs, -aux étudiants, aux juges. Il a pour lui le peuple et les lettrés._ - -_En 1880, il donne _les Frères Karamazov_._ - -_Il meurt le 28 janvier 1881. On lui fait des funérailles à la Victor -Hugo. Quarante-deux députations suivent le convoi, et représentent -toutes les classes de la société. Le cortège s'étend sur la longueur -d'une lieue._ - -_Quinze ans plus tard, Tolstoï condamnant tous les livres et -les siens mêmes, n'excepte dans l'art moderne que les œuvres de -Dostoïevski._ - - - - -_Jusqu'ici, je n'ai point nommé Dostoïevski._ - -_Je n'ai jamais laissé voir le visage de Fédor Mikhaïlovich dans mes -clartés de midi, ni dans mes brumes. Je réservais ce nom et cette -figure à quelque longue nuit de méditation où, faisant mes comptes -avec la grandeur de vivre, et toute la souffrance quelle implique, il -me faudrait comparer la somme à ce que je connais de plus fort et de -plus ardent, sinon de plus pur._ - -_Voici l'heure._ - -_Cette nuit, j'ai vu l'arbre de ma peine sortir de mon cœur; et, -couché sur le dos, les yeux dans les étoiles d'hiver, chétif lié à la -mère, et tel que je serai dans le ventre éternel, renoué au nombril -de la mort, je mesurais, avec le calme du vertige suprême, le jet de -la tige douloureuse; et je suivais du regard mon arbre dans toute -sa croissance, depuis les racines du sein noir jusqu'aux glands des -planètes et a ces capitules de lumière, qu'on dit aussi naïvement -asters._ - -_J'étais là, comme une écaille à l'écorce de la vie et de la terre._ - -_Et pourtant, dans cette stupeur profonde, mon âme pleine d'amour -était la sève même de l'arbre. Et j'ai parcouru toute la colonne de -l'aubier vivant. Et toujours montant, dans mon silence, je palpitais -au firmament entre telle et telle fleur céleste, ou pensée, ou -sentiment._ - -_Alors j'ai senti, dans la fière cohorte de ceux que j'aime le -plus, comme l'explosion d'un salut; ou bien, au milieu d'une joie -déchirante, telle la rencontre, souriant, du mort le plus chéri, se -levant pour me donner la main et me baiser au front, ce nom et cette -présence admirables: Dostoïevski._ - -_En lui, je veux me discerner moi-même. Il faut descendre dans ce -précipice, au flanc de la montagne; et il faudra remonter la pente, -du fond le plus bas, jusqu'au sommet qui s'égale aux plus hautes -cimes. Toute la noirceur des crimes, la folie des héros, l'infamie -des actes, le monde porte ces masques; et Dostoïevski n'en dissimule -pas l'horreur. Mais il en est de ses laideurs et de ses ténèbres, -comme des gueux, des pauvres, des petites gens dans Rembrandt: des -rois, des saints et des grands-prêtres cachés sous les haillons._ - -_Il faut pénétrer cette abondance terrible d'amour: c'est alors que -le pur visage de la vie se découvre, une ardeur pour la beauté que -rien ne lasse, un cœur aimant, un élan vers la lumière, une volonté -qui tend sans relâche à la rédemption._ - - - - -I - -SUR SA VIE - - -Il est né en automne. Il est mort en hiver. - -Il a vu le jour dans une chambre triste, au fond d'un hôpital où son -père était médecin. Un soir de brouillard glacial il a rendu l'âme -dans la saison noire. Il a beaucoup respiré la nuit polaire. De -l'aube triste aux pleines ténèbres, il a toujours eu commerce avec -l'ombre, et l'odeur des pauvres a toujours flotté autour de lui. -L'hôpital de sa naissance était l'hospice des mendiants. - -Le second de trois frères et quatre sœurs, il a perdu sa mère comme -il avait quinze ans, et bientôt après, son père. Il est de ceux à qui -les noirceurs de la vie ont été révélées de bonne heure. - -Enfant, il a passé deux ou trois fois l'été à la campagne. Ses -parents avaient un petit bien, à trente lieues de Moscou près de -Toula, voisins de Tolstoï, après tout, dans ce pays immense. Toute sa -vie, il a rêvé des champs, et il n'a vécu que dans les villes. - - -A l'hôpital Marie, c'était déjà la gêne. Une famille nombreuse, et -plusieurs serfs domestiques, se pressaient dans un espace étroit: à -dix ou douze, ils avaient deux chambres et une cuisine. On vivait là -pauvrement, mais chaudement. Une pitié ardente était la flamme de -la maison. Le père, grand lecteur des Écritures; la mère, humble et -maladive, toujours prête à l'oraison: tous les deux, d'une foi que ne -trouble aucun soupçon de doute. C'est l'antique esprit de la plaine, -entre Europe et Asie, les mœurs anciennes, la simplicité familière -et la douceur d'Orient, avec la règle scrupuleuse des chrétiens. -L'austérité n'a rien, ici, de la roideur propre aux puritains -d'Angleterre ou aux piétistes du Nord. Ils sont moins durs, ces vieux -Russes, qu'ils ne sont résignés. De violents éclats traversent leur -silence. Ils ont cette faculté d'émotion, qui est si générale en -Orient. Ils peuvent ne jamais rire; mais ils pleurent; ils savent -pleurer, et n'en rougissent pas. - -Le père de Dostoïevski était de cette petite noblesse qui sert dans -les rangs infimes de l'armée et de l'État. Elle a joué, là-bas, le -rôle de la bourgeoisie en France. Ces nobles sans fortune et de rang -médiocre sont artilleurs dans l'armée, ou médecins, ou professeurs à -la ville, ingénieurs, chimistes. Comme ils n'ont rien que le maigre -salaire d'un métier ou d'un grade sans prestige, ils épousent les -filles des marchands. Telle était la mère de Dostoïevski, docile, -totalement soumise à son mari, la servante chrétienne de la famille, -partagée entre le ménage, les couches, la prière et le soin des -enfants. - -Les sœurs plus jeunes, un peu à l'écart, les deux fils aînés, Fédor -et son frère Michel, toujours ensemble, liés comme le pouce et -l'index, sont voués aux mêmes études, et, jusqu'à vingt-cinq ans, ne -se quittent pas. - -Le jeune Dostoïevski est élevé dans l'intimité profonde de la -famille, où le lien religieux fait un nœud si solide à tous les -autres. Il est sensible à l'excès. Sombre et tendre, pensif et -violent, d'humeur parfois exubérante, le plus souvent taciturne, en -tout il est extrême. Comme tous ceux qui sentent avec passion, il se -donne peu et se concentre en lui-même, incapable de se prêter et ne -pouvant se donner que totalement. Affamé d'affection, il ne se lie -pourtant pas. D'ailleurs, il semble avoir toujours été d'une santé -chétive. Sinon malades, ils sont tous de corps inquiet, dans la -famille. - -Il ne nie pas qu'il n'ait eu un amour-propre sans limites. Son -caractère maladif, sa complexion chagrine ne lui permettent pas de se -plaire en société. Cependant, il aspire à l'amitié, en tous temps et -de toutes ses forces. - -Il n'a jamais été de loisir. Les peines moindres ne le quittent que -pour faire place aux plus grandes douleurs. La maladie le hante sans -relâche; elle est toujours sur ses talons. Quand lui-même n'est pas -malade, la maladie est encore dans la maison: elle lui tient sa mère, -ou son frère, et plus tard sa femme. Avec les ans, ses soucis n'ont -pas cessé de croître. - -Dostoïevski est malheureux dans toutes ses affections. Je m'étonne -de lui trouver moins d'orgueil que d'amour-propre. Tout l'orgueil -est pour sa nation. Quant à l'amour-propre, il n'est point en lui -de vanité, ni le signe qu'il se préfère à autrui; mais, comme il -ne connaît point le contentement de soi, il craint le jugement des -autres: il redoute en eux la fausse note; il pressent l'erreur à -son endroit; il devance l'injustice qui l'afflige. Sa défiance est -toujours dans l'ordre du sentiment: enfin, il veut qu'on l'aime! -Le risque de n'être point aimé l'irrite ou l'indigne. C'est le -seul homme qui ne soit pas plus petit, à mesure qu'on le voit plus -susceptible. - -Rien ne lui sied moins que les usages de la haute société. Ce n'est -pas qu'il soit d'allures ni de mœurs populaires. La vulgarité lui -est encore plus étrangère que la distinction naturelle à l'homme du -monde. Il n'est bien vêtu et bien élevé que selon sa propre règle. -L'effacement est la politesse, en société. Une âme originale, plus -qu'au génie, fait crier au scandale. Si les gens du monde sont une -monnaie d'or, pour qu'elle ait cours, il faut que la pièce ne soit -plus neuve, que la frappe ait cessé d'être nette, que l'effigie ne se -laisse pas reconnaître. D'or ou de plomb, un Dostoïevski ne souffre -pas d'être effacé. Il peut avoir l'élégance de sa simplicité, dans -la mise la plus simple; mais il ne sait pas porter l'habit; il n'est -pas à l'aise dans les vêtements que la coutume impose, ou la mode: -il y est déguisé. Il y a des hommes qui transparaissent, quoi qu'ils -fassent, à travers tous les usages du monde: ils offrent le scandale -de la nudité. Les usages ne sont faits que pour donner une enveloppe -commune à l'animal commun. Tel héros de salon n'est lui-même que dans -l'habit de tout le monde. Mais Dostoïevski ne peut vêtir l'habit de -tout le monde sans paraître porter une défroque, et s'être glissé -dans le vêtement d'autrui. - - * * * * * - -Plus il tâche à vivre en société, et moins il est sociable. - -Plus il aspire à l'amour, moins il se croit digne d'être aimé. Il ne -peut se faire à l'idée d'être tout pour les autres; et moins d'être -tout pour eux, il ne veut pourtant rien être. Voilà le tourment des -cœurs passionnés. - -Un besoin d'amour toujours déçu. Il pressent, il sait trop qu'il pèse -cruellement à ceux qu'il aime. - - -Tout jeune homme encore, il ne dort pas, «à cause des pensées qui -le torturent». Les mots désespérés sont ses propos d'habitude: -il souffre de la ville, il souffre de la solitude, il souffre de -soi-même et des autres; «Pétersbourg et ma vie m'ont paru affreux, -déserts», dit-il un jour; et il conclut: «Si ma vie avait dû -s'arrêter en cet instant, je serais mort avec joie.» Il ne fait -presque jamais ce qu'il veut, et telle est la maladie mortelle pour -tout homme qui a une volonté, et une œuvre qu'il rêve d'accomplir. -Est-ce la mauvaise fortune qui le rend malade? Est-ce la maladie qui -entrave sa fortune? Dostoïevski est toujours empêché. Dès les vingt -ans, la maladie et la misère se partagent cette vie, comme deux -chiennes éternelles, lâchées par le maître des meutes infernales. - -Avant le temps de sa grande révolution morale, le dégoût de ce qui -l'entoure, la gêne, les transes nerveuses, les soucis le rendent -presque fou. L'idée du suicide le hante. Il tourne à l'hypocondrie. -Il est rongé d'insomnies. Plusieurs ont alors pensé qu'il dût perdre -la raison. Il est avide de plaisir, mais le plaisir l'écorche vif; -la volupté le détraque, la jouissance l'atterre. S'il se prive, il -souffre; et il souffre encore plus quand il sort de privation. La -ville ne lui vaut rien, et il est condamné à y vivre. «Pétersbourg -est un enfer pour moi.» - - -La gêne et même la misère l'ont tourmenté sans répit. Le malheur -l'accable, à tous les âges. Entre les deux extrémités de la douleur -matérielle et de la douleur morale, il se débat dans une lutte -perpétuelle. - -Au début comme à la fin, il gémit: «Que m'importe la gloire, quand je -travaille pour mon pain?» - - * * * * * - -On dit parfois que la misère est bonne aux grandes âmes. Il paraît -qu'elle les fortifie. C'est l'idée de ceux qui n'ont jamais passé par -cette damnation et cet ensevelissement. Ils ne savent pas tout ce que -la misère a tué dans un homme: les forces qu'il a mises à gratter -la terre pour en tirer son pain sont volées aux belles œuvres qu'il -eût faites, s'il avait été de loisir. Le mal qu'il s'est donné pour -tenir bon, les veilles, la colère, les angoisses qui épuisent, que -d'heures, que d'années perdues! La misère fortifie? Oui, sans doute, -quelquefois, et à quel prix? On ne reste debout que sur le cadavre -de la joie. Et la misère tue aussi. Tel a toujours été malade, -pour mourir avant le temps, qui, bien portant, eût multiplié les -chefs-d'œuvre; et d'abord, il eût vécu. On oublie trop le plus bel et -le plus sûr avantage, qui est, premièrement, de vivre. - -La correspondance de Dostoïevski est un monument à la misère du -génie, un long cri de désespoir. Lettres lamentables, en vérité: car -on y entend l'éternelle lamentation d'un éternel mendiant. A vingt -ans ou à quarante, et à cinquante comme à trente, c'est le même -gémissement. Il pleure famine. Il appelle au secours. Il n'a plus de -vêtement, il ne sait où trouver de quoi payer son terme. «Il s'agit -de payer toutes mes dettes avec mon prochain roman. Si l'affaire ne -réussit pas, il est possible que je me pende[31].» Un quart de siècle -ensuite, ayant femme et enfant, il crie: «Il m'a fallu engager mes -pantalons pour me procurer deux thalers. Elle, ma femme, qui nourrit -son enfant, elle va engager _elle-même_ sa dernière jupe d'hiver, en -laine! Et pourtant, voilà deux jours qu'il neige ici[32].» - -[Note 31: Lettre du 24 mars 1845, _Correspondance de -Dostoïevski_, traduite par Bienstock.] - -[Note 32: Lettre du 16/28 octobre 1869.] - -La dette a été son Tartare: il n'en est jamais sorti. Après _Crime et -Châtiment_, déjà célèbre, il a dû fuir la Russie pour se soustraire à -la prison. Il a erré six ans à l'étranger, sous le fouet de la dette. -Exil, pour un homme comme Dostoïevski, peut-être plus dur que son -temps de bagne en Sibérie. - -Ce sont les dettes qui lui arrachent les aveux pitoyables dont ses -lettres sont pleines. Elles le pressent; elles l'épouvantent; il -ne fait pas un mouvement qu'il n'en sente la gêne aux entournures, -pas un geste qui ne les envenime. La dette est toujours là, pour -l'empêcher de satisfaire aux plus humbles besoins qui le tiraillent. -Dans sa correspondance, il n'est question que de roubles, de prêts, -d'avances, de gages. «Je rendrai tant; j'aurai tant; il me faut -tant.» Voilà le nœud de ses convulsions. «Je vous supplie! Pour -l'amour du ciel! Au nom du Christ! Pour l'amour de Dieu!» Il y a -des lettres où ce cri du mendiant revient jusqu'à neuf fois[33]. A -tout instant, il se prosterne, atterré par la peine: «Je suis au -désespoir. Je suis perdu.» On tremble de sa propre impatience; on a -les nerfs tendus d'attendre avec lui. «Au nom du ciel, répondez-moi! -Une réponse immédiate, pour l'amour de Dieu!» c'est la prière qu'il -répète dix fois, cent fois, mille fois, à toutes les pages. - -[Note 33: Lettres de juillet 1856.] - -Et la misère des misères n'est pas de jeûner, ni de manger son pain -sec au chevet d'une femme malade. Il peut y avoir pis; qu'il faille -gagner ce pain de chaque jour avec son âme, quand on est plein -d'œuvres qui n'ont point cours. La plus noire infortune n'est pas -de souffrir, tant qu'on peut suffire à la souffrance; mais d'être -dans les chaînes, quand il faut vivre en Tantale, séparé de son art -par la maladie et tous les vils soucis de la vie quotidienne: ils -font la vie d'autant plus abjecte qu'elle devait être plus grande. -«Comment puis-je écrire, tandis que je meurs de faim[34]?» demande -le malheureux; «et là-dessus, qu'exigent-ils de moi? ils exigent -de l'art, de la pureté poétique, sans effort, sans délire; ils me -donnent Tourguenev, Gontcharov et Tolstoï pour modèles! Qu'ils voient -donc la condition, moi, où je travaille!» Et, pour conclure: «Toute -ma vie, j'ai dû travailler pour de l'argent; et toute ma vie j'ai -continuellement été dans le besoin, à présent plus que jamais[35].» - -[Note 34: Lettre d'octobre 1869.] - -[Note 35: Lettre du 26 février/10 mars 1870.] - - -Voilà bien le cri de toute une vie. Voilà Dostoïevski entre la -maladie, la misère et le deuil, pendant trente ans. Il lui faut -toucher au tombeau pour avoir enfin quelque relâche. Les cinq -dernières années, où il rencontre la gloire et une sorte d'aisance, -sont la place au soleil, qui sépare de la fosse celui qui fait halte. -Pour venir jusque là, un chemin affreux dans les orties et les -tourments. Et, une fois sur la terrasse, qu'elle est vite traversée! -La main nocturne, dont le ciel infini est la paume, tient l'homme aux -épaules et le pousse dans le dos. Encore un pas, et la place dorée -tombe à pic dans une marge de nuit, étroite hélas comme un corps -d'homme ramené au cocon, mais d'une profondeur insondable. - -Ni Tolstoï, ni Tourguenev, ni les autres fameux Russes n'ont connu -le sort du pauvre et du malade. Je ne parle pas de l'homme humilié: -car Dostoïevski, s'il a dévoré les colères et la rage de l'artiste -méconnu, n'a jamais été sensible à la honte du bagne. Un bagne -politique, à la russe, est un lieu plein d'honneur. Et d'ailleurs -les criminels même, là-bas, acceptant la peine en conscience, ne -sont point honteux de leur crime, puisqu'ils l'expient. Pouchkine, -Tolstoï, Tourguenev, tant d'autres, ce sont de riches seigneurs, -libres de leur temps, en possession de la fortune et de ce bien sans -prix: une santé robuste. Ils obéissent à leur fonction créatrice, et -rien ne la combat. Le bonheur du poète est là même et non ailleurs. - -Dostoïevski n'est pas de loisir. Dostoïevski n'est pas plus libre que -la Russie, sa mère. Il est dans les larmes; il est dans les prisons; -il est dans les chaînes. On le mène, comme elle, à la potence. On -ne lui fait grâce que de la vie. Il échappe au gibet; mais on le -réserve à la suite infinie des supplices. Or, il ne s'y dérobe pas. -Il ne prêche ni la soumission au mal, ni la révolte. Il ose se -prononcer pour l'usage héroïque de la souffrance. Il ose faire choix -de l'exercice puissant que le mal propose à notre âme, celui qu'on -nous fait et celui que nous sommes tentés de faire. Pour lui et pour -toute sa race, il embrasse le parti de l'amour souffrant, lequel, -selon moi, est le seul amour, étant le seul qui accepte l'épreuve du -sacrifice. Et, dans l'horreur de tout ce qui l'entoure, pour lui-même -et pour son peuple, Dostoïevski souscrit à la beauté de vivre. - -D'ensemble, c'est une vie hideuse que celle-ci. A peine si l'on peut -en supporter l'idée; mais que l'on considère la vie apparente de -Dostoïevski comme le moyen de sa vie intérieure: toutes les duretés -de la fortune, les injures du malheur, autant de coutres et de socs -qui servent, tranchants, au labour de la beauté cachée, et que seul -le déchirement du sein devait rendre visible. - -Voilà comme en Dostoïevski s'opère la révélation de tout un monde. -Tel il est, telle la Russie. De toute nécessité il lui fallait être -condamné à mort et qu'il allât au bagne avec elle. Dostoïevski a créé -pour nous la Russie mystique, la Russie cruelle et chrétienne, le -peuple de la mission, entre l'Europe et l'Asie, qui porte à l'ennui -du crépuscule occidental le feu et l'âme divine de l'Orient. Quel -roi, quel politique ou quel conquérant a plus grandement agi pour sa -race? C'est dans Dostoïevski, enfin, que la Russie, cessant d'être -cosaque, se manifeste une réserve pour l'avenir, une ressource pour -le genre humain. - - - - -II - -IMAGE - - -De taille moyenne, il était petit pour un Russe. Nerveux et saccadé, -il y avait de l'inquiétude en tous ses gestes, une sorte d'attente -fébrile. Ou bien, l'action lasse, l'allure lente, il semblait abattu -et comme enseveli. Un homme agité ou défait, toujours en frisson, ou -en sueur, toujours en peine. Je sens son odeur de peau fiévreuse et -mouillée. Mécontent, il paraissait vieux et malade. Et, soudain, le -contentement lui rendait l'air de la jeunesse. - -On ne pouvait rien remarquer en lui, quand on avait vu sa tête. -De tout son corps, Dostoïevski n'était que l'homme d'une tête. Il -l'avait grosse, vaste, forte en tous sens: chaque trait violent, -puissant, rude même; et l'expression totale, pourtant, pleine de -douceur et de finesse. - -Le cheveu rare et pâle, couleur de cendre; sinon chauve, dépouillé -sur les tempes, et le front très nu, de bonne heure. Ce front n'en -paraît que plus grand, haut et large, à deux fortes bosses au-dessus -du pli qui le divise, entre les sourcils. Jeune homme, il a dû -ressembler au prince Muichkine, qu'il a seulement lavé de toute -chair, et décharné jusqu'à le rendre exsangue. La barbe est pauvre, -irrégulière, longue d'ailleurs, roussâtre, à reflets gris. - -Il a de grandes oreilles, hautes et épaisses, plus longues que le -nez. Des poches sous les yeux, et deux fossés de rides, un double -ravin des narines aux lèvres. Toute la face est large et maigre, avec -de gros plis. A la joue droite, s'arrondit une verrue bien populaire. - -Et voici les yeux, qui sont toute la vie. Clairs, pâles, de vieille -ardoise, assez reculés dans l'orbite meurtrie, ils sont étroitement -bridés du haut, et cousus par la paupière supérieure au sourcil. - -Ils sont pleins de tristesse voilée, où perce une pointe de feu, -le grain noir de la prunelle, qui tantôt s'éteint dans la rêverie, -tantôt luit en vrille. Sous les sourcils froncés, quel regard -admirable! Présent, et à l'affût, mais non pas de ce que voit le -monde: il cherche la profondeur; il guette l'homme intérieur; il -plonge au dedans; il dépasse l'apparence. Il ne tient pas à rien -cacher de lui-même, ni ses sentiments, ni ses idées. Avec une -attention passionnée, il se donne. Il offre à toutes peines toute -la douleur dont il dispose. La souffrance est toujours présente. -Dostoïevski est le grand cœur, que je trouve sain malgré tout, parce -que la grandeur, selon moi, est la seule santé. - -Regard d'un terrible sérieux, et presque dur, tant il surveille, -sombre, le moment de bondir sur sa proie. Mais une immense tristesse -y réside. Une tristesse religieuse, et quasi populaire: la tristesse -de la misère, la tristesse du charpentier qui essaie les bois de -la vie, qui fait voler tous les copeaux de la conscience, et qui -entasse la sciure pour boire le sang répandu. Voilà l'homme de -douleur, s'il en fut un. Et il est bon, même s'il est injuste: ses -lèvres le disent, excellentes, épaisses, obstinées et généreuses. -La contrariété lui tordait la bouche, d'un mauvais sourire; et la -satisfaction du cœur y ramenait une gravité nourrie d'innocence. - - * * * * * - -La douleur est derrière tous les traits de cet homme. - -Pour saisissant qu'il soit, son aspect me séduit moins par ce -qu'il montre de l'homme, que par ce qu'il en cache. Le visage de -Dostoïevski est un masque, s'il rit. Mais au repos des muscles, -quand il médite, le visage de Dostoïevski est le reflet, surgi dans -l'ombre, d'un autre visage tourné au dedans. Caractère étrange, d'une -intensité rare: l'homme visible est le spectre de l'homme intérieur. - -De là, que tout est douleur sur cette figure: le grand front, -aussi haut que vaste; la ride entre les deux sourcils; les petits -yeux aigus et couverts, qui s'enfoncent sous la brume des peines, -enchâssés au cercle des larmes; et la bouche entr'ouverte, comme les -enfants dans les sanglots: tout est profondeur douloureuse au fantôme -de la face. Chaque trait est une ligne qu'il faut suivre, pour passer -de la chair jusqu'à l'âme, et pour s'enfoncer dans le secret ou dans -les repaires de l'homme intérieur. - - -La sensibilité d'un tel homme est sublime. - -Ce que Stendhal est à l'intelligence pure, et à la mécanique de -l'automate, Dostoïevski l'est à l'ordre et à la fatalité des -sentiments. - -Stendhal atteint au fond des passions par l'analyse de leurs effets, -et des actes. Dostoïevski touche au plus secret des esprits par -l'analyse des sentiments et des impressions qui les déterminent. -Dostoïevski est le prodige de l'analyse sentimentale; et il est le -plus grand inventeur que l'on sache en cet ordre. Avec des moyens -opposés, ils ont la même puissance; mais de Dostoïevski à Stendhal, -il y a la même différence qu'entre la géométrie de Pascal et -l'analyse de Lagrange. Pascal voulait résoudre tout problème par la -considération visible des figures. Ainsi Stendhal: tout comprendre. -La mathématique moderne veut approcher l'essence du nombre par la -détermination de l'élément intérieur, et par le fin discernement du -symbole. Ainsi Dostoïevski: tout pénétrer. - -Stendhal et Dostoïevski sont dans les passions; et rien ne les -intéresse, rien ne les retient que d'y être. Stendhal les montre, -comme un sculpteur qui modèle ses formes. Dostoïevski les anime, et -vit en elles comme un autre Pygmalion. Stendhal tient tous les fils -du drame, et il s'en amuse quelques fois. Dostoïevski ne joue même -pas le drame des passions: il est sur la croix avec elles. - -Entre les plus intenses, homme insatiable de sentir l'homme vivant. -Dostoïevski, sensible à toute vie, et aux bêtes, d'un cœur si juste, -malgré tout, revient toujours à l'homme. C'est le fond de l'homme qui -l'occupe d'un souci constant. Tout est en fonction de l'homme pour -lui, et même toute la nature. - -C'est en vertu de ce sentiment insondable, du moins je l'éprouve -ainsi, que Dostoïevski, ayant découvert la croix et Jésus-Christ, -n'a jamais pu voir la vie bue sur la croix et en Jésus-Christ. Étant -au bagne, une femme pieuse, qui visitait les prisons, lui fit don -de l'Évangile. Le vrai Dostoïevski date de ce moment. Il avait, de -tout temps, beaucoup lu la Bible; mais il n'avait pas laissé son âme -interpréter la lettre. Le cœur est le truchement qui révèle un texte -divin. - -L'art de Dostoïevski est une peinture directe de l'intuition. Voilà -pourquoi tout, chez lui, étant si vrai, semble du rêve. Il faut y -consentir, pour bien l'entendre; et cet accord ne se fait pas du -premier coup, ni même du second. - - - - -III - -SUR SON ART - - -Dès le début, il sait où est sa force. Et même s'il ne le montre pas -encore dans ses œuvres, il pressent quelle sorte de génie il y fera -plus tard paraître. - -Je suis original, dit-il à peu près, en ce que mon moyen est -l'analyse, non la synthèse. Je vais au dedans; et examinant les -atomes, je m'enquiers du tout. - - * * * * * - -Il a toujours répugné aux sciences, comme vaines. - -Son éducation, après tout, fut très littéraire. De bonne heure, il -sut le français et l'allemand. Les petits Dostoïevski ont eu un -précepteur de français, nommé Souchard. Dans la pauvre maison de son -père, Dostoïevski a pris le goût de la lecture. Il l'avait, comme on -doit l'avoir: à la passion. Sa plus dure privation, au bagne, fut -de ne pas lire. Étudiant ou banni, dans sa prison, en Sibérie, de -mansarde en mansarde, il a toujours des livres avec lui: la Bible, -Shakespeare, Schiller, Racine, Dante, Pouchkine. Quand il ne demande -pas de l'argent à ses amis, il implore qu'on lui envoie des livres. - -Il est très nourri d'œuvres françaises. Elles lui ont tenu lieu de -l'antique. Le français est son grec et son latin. Il avale tout, -d'un égal appétit, Voltaire et Balzac, Eugène Sue et Racine. Jeune -homme, sa lecture est immense. Quant aux Russes, il n'en ignore rien. -Toute sa vie, il est curieux de ses émules; il est avide de tout ce -qu'ils publient: il réclame sans cesse les romans de Tourguenev, de -Gontcharov et de Tolstoï; il suit les auteurs de tout ordre, et même -les critiques. Seuls, à ses yeux, Pouchkine et Gogol, ont du génie; à -Tolstoï, il le refuse. D'ailleurs, l'exemple de Gogol, mort fou, le -hante. - -On fait souvent de Dostoïevski une espèce de barbare inculte, qui ne -doit rien qu'à lui-même. Rien n'est si faux. Idée bonne aux maîtres -d'école et aux sergents de lettres: ils y flattent leur propre -barbarie, pour la tirer du rang. Et, pour qu'on soit sensible à -leur originalité, ils trouvent du barbare en toute âme originale. -Le barbare ne sait même pas parler: il bégaye. Dostoïevski est un -homme de longue culture, tant par la race que par l'éducation. Il -n'a jamais été en friche. Ce fils de la petite noblesse a reçu la -nourriture noble. Il ne s'est pas mis, sur le tard, à apprendre. Loin -de là, on l'a instruit dès le berceau. Pauvre ou non, c'est ce qui -distingue la petite noblesse des bourgeois et des marchands russes. -Le père Dostoïevski n'est pas seulement un homme austère, uniquement -occupé d'idées religieuses: il lit, lui aussi; il a servi dans les -camps; il a fait la guerre contre Napoléon. Il voit au-delà de son -quartier, de la ville, et même de la Russie. - -Il faut chercher Dostoïevski où il est: au centre de la pléiade -qui a fait la gloire de l'esprit russe. Il a deux ans de moins -que Tourguenev, et sept ans de plus que Tolstoï. Il est donc à -mi-chemin de Tolstoï et de Gogol. Tous, ils sont nés sous le règne -mystique d'Alexandre, et ont grandi dans les ténèbres et le silence -de Nicolas. Leurs pères, à tous, sont les hommes de 1812, qui ont -délivré la patrie, et qui ont imposé la Russie temporelle à l'Europe. -La Russie ne retrouvera sans doute plus des pères et des fils comme -ceux-là. Ils sont nobles, au sens de l'élite: ils sont le choix de la -nature, et ils y répondent généreusement. Être généreux, c'est toute -la noblesse. Bref, ils sont de bonne race. Ardents à l'œuvre, ils -croient à ce qu'ils font; ils se donnent, d'une âme libérale; ils ont -l'illusion d'être nécessaires à leur temps, à leur pays, à tous les -hommes: à soi-même. - -D'ailleurs, Tourguenev excepté, ils sont âpres, durs et cruels -les uns pour les autres. Dostoïevski ne peut se lier solidement -avec personne. La bonté qu'ont eue, d'abord, pour lui, Biélinski, -Tourguenev et quelques autres, ne leur sert bientôt à rien, ni -à lui. Comme il arrive si souvent, c'est un Dostoïevski à leur -ressemblance qu'ils aimaient dans l'auteur des _Pauvres Gens_; et le -vrai Dostoïevski les dépite. Celui-là leur en veut de ne pas assez -faire, après ce qu'ils ont fait pour l'autre. Son cœur est humble, à -la fois, devant l'amour et despote: il est profondément avide. Il se -brouille avec tous les gens de lettres, qu'il approche. Règle: pas un -artiste de génie n'aura jamais la paix avec les gens de lettres, ni -ne voudra la faire. Dostoïevski ne peut pas garder un ami. Il exige -trop de l'amitié, sans doute. - -Humeur mélancolique! Aimer trop ceux qu'on aime. On s'en fait une -trop belle idée. Il voudrait, ce cœur passionné, qu'on vécût pour lui -seul, je le crains: car il serait capable de vivre pour ceux qu'il -préfère. - - * * * * * - -Il a le respect et l'amour de son art. - -Au comble du chagrin, livré seul à lui-même, pourvu qu'il ne souffre -que de soi, il va loin. Est-il ainsi, ou l'imaginé-je? Dans son amour -de l'art, aussi, il connaît les extrémités: la maladie, qui opprime -l'âme; et le refus de rien faire pour le public contre son propre -génie. Aux yeux de l'artiste, le public est un mal nécessaire: il -faut le vaincre, et rien de plus. - -Il adore l'état de création. Mais écrire le tue. Car il est aux gages -du besoin; il a beau tenir bon, et protester qu'il n'écrira pas sur -commande, il vit de sa plume; il est serf des engagements qu'il doit -prendre. De là, qu'il est le moins égal des grands écrivains: il -donne un chef-d'œuvre après un roman confus; et le chef-d'œuvre est -suivi d'un livre médiocre[36]. - -[Note 36: Après _Crime et Châtiment_, _le Joueur_, 1866 et 1867; -_l'Éternel Mari_ après _l'Idiot_, 1868 et 1870.] - - * * * * * - -Il semble bâiller d'ennui, lui-même, en certaines de ses œuvres. -Elles sont d'une longueur, d'une recherche, d'une subtilité -insupportables. Elles sentent la folie. L'analyse y fait penser -au délire, au scrupule, et le détail intérieur à la manie de -l'infiniment petit. L'incohérence de Dostoïevski est piteuse, quand -il ne trouve pas son ordre. Elle ricane, elle grimace. Quel sourire -contraint! Alors Dostoïevski va d'un pas terriblement lent; il est -obscur, diffus, ennuyeux comme une cave. Ses œuvres manquées, on -dirait les fragments, les traits, les notes sans choix d'une œuvre -qui n'a pas obtenu la grâce de l'unité. Plus l'analyse est curieuse, -plus l'unité est nécessaire. Il en est de tous les détails et de tous -les éléments intérieurs comme d'un corps chimique: tous les atomes -y étant, il faut l'étincelle qui les assemble et qui les groupe: il -faut que le cristal rencontre sa forme. - - * * * * * - -Dostoïevski est d'un prodigieux désordre, quand il ne réussit pas à -trouver son ordre. - -Mais son ordre est un prodige, quand il l'atteint. - -Rien n'y trahit la symétrie, ni ce qu'on appelle la composition, -d'un mot grossier qui peint l'œuvre grossière. Dans l'ordre de -Dostoïevski, tout est organes, et relations d'organes. Tout est -produit par la nécessité intérieure. Ici, la vie des faits est -bien l'image, sur les murailles de la caverne, l'image et l'ombre -de la vie intérieure, au grand feu du foyer invisible. Ainsi, les -chefs-d'œuvre de Dostoïevski sont plongés dans le rêve: et ils ont -seuls le caractère du rêve, comme ceux de Shakespeare, et parfois -d'Ibsen. - -L'ordre d'une œuvre comme _Crime et Châtiment_ est inouï. J'en ferai -quelque jour l'analyse. Je me contente de dire que ce drame admirable -se passe tout entier, actes sur actes, dans la conscience de -Raskolnikov. Les deux longs volumes ne contiennent que la suite des -sentiments, des visions et des pensées créées par l'imagination du -héros, et que sa conscience déroule. Ils n'enferment qu'un très petit -nombre d'heures; mais chaque instant de ces heures est totalement -épuisé de son essence pensive et de son action, de ses échos et de -ses contre-coups. Une telle œuvre, quand on l'a saisie, semble la -merveille longtemps souhaitée par l'esprit: l'art est enfin le rêve -de la vie, qui elle-même est un rêve. - - * * * * * - -Dostoïevski est riche en mots inoubliables, qui montent des abîmes. -Ce sont des paroles sans faste et sans éloquence; mais comme une -crique d'eau profonde, entre deux rochers, elles mirent, dans la -profondeur pure de la mer, l'immense ciel du soir, avec ses nuages et -les premières étoiles. - -A un malheureux, gangrené de phtisie et d'envie, qui va mourir avant -d'avoir eu vingt ans, le prince Muichkine, ouvrant la porte, dit: -«Passez le premier, et pardonnez-nous notre bonheur[37]»--«Pourquoi -avez-vous tout détruit en vous? crie la jeune fille passionnée au -prince innocent; pourquoi n'avez-vous pas d'orgueil[38]?»--Et lui, de -dire, insensible à toutes vanités et à sa perte même: «Qu'est-ce que -ma peine et mon mal, si je suis en état d'être heureux[39]?» - -[Note 37: _L'Idiot_, IV, 5; III, 2; IV, 7.] - -[Note 38: _Ibid._, IV, 5; III, 2; IV, 7.] - -[Note 39: _Ibid._, IV, 5; III, 2; IV, 7.] - -Raskolnikov assassin à la sainte prostituée: «Toi aussi, tu t'es mise -au-dessus de la règle: tu as détruit une vie, la tienne: cela revient -au même[40].»--Et encore: «J'ai voulu oser: j'ai tué. Et c'est moi -que j'ai tué[41].»--Ou ces traits dignes de l'oraison: «Le Christ est -avec les bêtes avant d'être avec nous[42].»--«Si le juge était juste, -peut-être le criminel ne serait pas coupable[43].» - -[Note 40: _Crime et Châtiment_, IV, 4; V, 4.] - -[Note 41: _Ibid._, IV, 4; V, 4.] - -[Note 42: _Frères Karamazov_, XI, 6.] - -[Note 43: _Ibid._, XI, 6.] - - * * * * * - -Dostoïevski a la conscience de Pétersbourg. - -Il est l'âme de ces hivers polaires, où le jour est une agonie de la -nuit; et de ces étés, où la nuit est encore le jour, un crépuscule -songeur, pensif et adorable comme le regard d'une amante insensée. - -J'ai vécu avec lui dans la ville ardente et morne, où les ivrognes et -les mystiques se donnent le bras, où de funèbres hypocrites baisent -aux lèvres des rebelles candides; où la pire corruption, qui est -triste, engraisse de son fumier l'innocence subtile; où la luxure est -un raisin à pépins de remords, et où les vierges ont une odeur qui -tente le péché. - - * * * * * - -Un monde à part. - -Dans l'œuvre de Dostoïevski, il y a une société complète, à savoir -une société religieuse. Car tous les portetotems de la terre n'y -feront rien, et leur étymologie moins encore: pour l'homme, la -religion, quelle qu'elle soit, c'est le lien. Dostoïevski ne rompt -pas le faisceau. Il serre le nœud de la cité: tout y entre, du plus -humble artisan au maître d'hommes altier. Chez lui, non pas des -rangs et des titres, la hiérarchie est de la vertu vivante et des -caractères. Il a ses voleurs et ses boucs, ses assassins pareils -à des conquérants, ses lâches, ses vils coquins et ses bouffons -énormes, comme il a ses princes, ses vierges, ses saintes héroïques -et ses saints. Il est riche de toute élite et de toute plèbe. La -condition sociale n'y est presque pour rien. Que ce génie m'est -intime! Que ce sens de la valeur me touche! - -C'est le monde de la conscience profonde. Les passions y paraissent -frénétiques, parce qu'elles résistent à être nues; convulsives, parce -qu'elles sont peu à peu dépouillées de tout ce qui les habille. -Dostoïevski sait bien que la simplicité n'est pas dans les objets; -mais seulement dans l'œil qui les examine. La vie la plus simple est -en soi un prodige de complexe. La simplicité n'est que le sommeil de -l'apparence. - -Un monde, où les sentiments sont portés au dernier degré de l'acuité -et de l'ardeur, semble l'enfer de la souffrance et le paradis des -fous. Là, où tout est intense, tout est excès. La règle ordinaire est -abolie. L'ordre commun est l'ordre moyen. Et le moyen est l'espace du -médiocre. - -La mesure, telle quelle, est un élément de la vie ordinaire. La -mesure, en art, paraît la vérité, comme la moyenne des statistiques. -La mesure varie avec les grandeurs que l'on compare. Elle n'est pas -la même pour les hôtes de l'Olympe et pour les captifs de l'Érèbe; -ni surtout pour ceux-là et pour les petites âmes de métier, dont la -conscience vit en boutique. Ames de métier, elles font nombre, comme -les fourmis. Elles nourrissent les moyennes. Mais, à le bien prendre, -la moyenne est fausse comme toute statistique morale. Car, chiffres -et mesure ne révèlent que le monde de la quantité. La qualité est la -règle suprême, ainsi que le lieu de tous les sentiments et de tous -les actes en relation avec la conscience. - - * * * * * - -Le monde de la profonde conscience fait figure du rêve; et même -de la folie, quand il arrive, avec Dostoïevski, que les êtres -vivants épient l'écho de leur propre chant, pour y donner un écho -plus lointain encore; quand ils font l'analyse de leurs passions, -eux-mêmes, et qu'enfin ils ont conscience de leur conscience. - -Dans Stendhal, cette merveilleuse analyse étant tout intellectuelle, -même si le héros se prête l'oreille, on voit toujours, derrière -lui, le plus intelligent des hommes qui est là, et qui écoute. Tout -est clair; tout est ordre; tout est esprit. Chez Dostoïevski, ce -sont les passions qui se passionnent et se dévorent à se poursuivre -elles-mêmes, à se contempler et à se ressentir. Tout prend, dès -lors, le caractère du rêve, ou de la folie. Mais ce monde de folie -est la sphère d'une réalité suprême. La folie est le rêve d'un seul. -La raison est sans doute la folie de tous. Ici, la grandeur de -Dostoïevski se fait connaître: il est dans le rêve de la conscience, -comme Shakespeare même, et Shakespeare seul, avec le seul Rembrandt. -Tels sont les sommets de la conscience et de l'analyse, pareils aux -plus hautes montagnes de la terre, en ce qu'ils bordent, comme elles, -le rivage des plus grandes profondeurs. Sommets qui ne cachent pas -deux ou trois autres cimes, entre lesquelles Dostoïevski. - - * * * * * - -Nulle puissance plus proche de la vie. Les grands rêveurs sont les -grands vivants. Où ils semblent s'éloigner le plus de la vie, ils y -touchent encore de plus près que les autres. - -Tout est intérieur. Ce n'est même pas la pensée qui crée le monde, -en le figurant. C'est l'émotion qui suscite toute vie, en la rendant -sensible au cœur. Le monde n'est même plus l'image d'un esprit. -L'univers est la création de l'intuition. - -L'émotion créatrice est la seule et véritable connaissance. Comme -elle naît à soi-même, elle fait naître les objets. Et tout est son -rêve, comme elle se rêve. Le cœur est le moyen, et il est le lieu. - -Voilà le nouvel art. Voilà, du moins l'art que je veux, celui que -je cherche et celui que notre effort prépare, si le ciel y consent. -L'art intérieur, qui manifeste toutes les splendeurs de la nature et -de l'action, en les absorbant toutes: du dedans au dehors. Et tout ce -qui est du dehors même, est au dedans. - -Tel est cet art dont les prophètes me sont si chers dans le passé, et -qui furent toujours si rares. Mais parce qu'ils furent en vérité, ils -sont. - -Je dirai plus, pour être compris de ceux qui sont déjà de l'ère -nouvelle, et pour ne l'être pas des autres. Ce qui était le propre -de la musique, jusqu'ici, sans le vouloir même, nous le faisons -passer, selon les moyens de la pensée, et du langage, dans la poésie. -Ils croiront qu'il s'agit d'harmonie imitative, de timbres et de -sonnailles dans les mots, d'allitérations et d'autres fadaises; -toutes habiletés de métier, qui doivent toujours s'effacer de -l'art, quand elles y entrent; et qui ne cessent d'être vaines qu'à -la condition de n'en pas être vain. C'est une autre musique et -moins vulgaire que je pense, dont l'harmonie matérielle n'est que -l'enveloppe. Plonger toutes les idées dans l'amour, et en donner -l'émotion, non plus la notion telle quelle, voilà la musique que je -veux dire. En un tel art, nous voulons que tout soit émotion, et que -la preuve sera réduite à rien. Or, plus l'émotion est reine, plus il -faut que l'art, son roi, s'en rende maître. - -Le rythme de l'amour mène tout. L'intelligence est la charrue, non -pas le grain ni la moisson. Ni l'éloquence, ni l'idée évidente ne -sont le pain qui nourrit. Ce n'est plus la recherche ni la peinture -de l'objet qui nous sollicite: mais l'évocation de sa forme et de -toute la grâce qu'il recèle, de la magie enfin qui y est incluse, -pour nous faire croire à la vie. Il faut que l'art nous séduise à la -vie. - -On ne croit à la vie qu'en ce qu'on aime, et dans le rêve de ce qu'on -aime. - - - - -IV - -PASSIONS ET MOMENTS - - -Son art ne vient pas de son mal. Mais il y a de son mal dans son art. -Et puisque ce mal sacré n'a point tué l'art dans le malade, l'artiste -s'en aide pour étendre son art. De mille épileptiques, il en est un -seul qui ne soit pas imbécile; mais celui-là a des lueurs que la -santé ne connaît pas. C'est le miracle de l'esprit, qu'il peut faire -son bien de la maladie même. Je ne me lasserai pas de parler pour -l'esprit. _Et spiritus adjuvat infirmitatem nostram_, dit l'Apôtre. -Il souffle où il veut; et même dans le patient, que ces chiens de -savants voudraient mettre à l'asile. - -Malade donc, donnant parfois l'idée d'un fou, toujours bizarre, d'une -humeur extrême, sujet à la tristesse et à la mélancolie comme à une -passion; tombant du rire strident, et d'ailleurs le plus rare, à la -plus noire rêverie; l'homme le moins sain, si la santé est cet état -d'heureux équilibre où, ni le corps ne se plaint à l'âme, ni l'âme -ne se plaint de tout le mal que le corps peut faire à l'esprit: -Dostoïevski, tout de même, n'a été atteint d'épilepsie qu'en prison -et au bagne. Il avait trente ans, alors, et trente années durant, -qu'il lui restait à vivre, il s'est courbé sous la main dure qui -atterre. Était-ce la véritable épilepsie, ou quelqu'une des formes -nerveuses qui l'imitent? En tout cas, les accès n'étaient point -rares: il en a eu jusques à trois et quatre dans le mois; parfois -même, tous les jours. - -Dostoïevski a vécu dans le mal sacré. Et ce mal lui a révélé la -terreur sacrée, qu'il appelait terreur mystérieuse. Ce n'est pas -seulement l'aura de la crise, ce souffle qui balaie le monde de la -vision et de l'objet, pour en faire un tourbillon total, en giration -autour d'une idée fixe. J'y reconnais le mouvement magique de la -contemplation, le train de l'extase, cette révolution qui emporte -l'homme tout entier dans l'effroi de la vision qui lui est promise, -qu'il redoute et désire, de tout son être, dans le même moment. -L'amour au comble obéit à la même incantation: l'amour qui, toujours, -va au delà de son objet, et, dans l'homme, toujours au delà de la -femme la plus aimée. - -Mal sacré, mal de terre, comme on dit au village, perte du sens. -Perte de soi, dans une étrange prescience, et même dans une divine -possession d'autrui. - -_Aura quaedam frigida_, un composé de sensations et de mouvement. Une -haleine mystérieuse se met à ourdir une toile, qui sépare l'âme de -tout ce qui l'entoure, sans pourtant l'en priver: un tissu complexe -de passion et de possession, un abîme pour le sens propre, une -obscure révélation d'univers. - -Si l'on veut à tout prix que ce soit un mal, je l'appelle la maladie -du trépied. C'est l'état des voyants, la condition même de la -présence mystique. Car, ne croyez pas que cet oubli de l'étendue soit -une absence, ni que les objets disparaissent parce qu'ils ne comptent -plus un à un. Mais, au contraire, tout y prend sa juste place, et les -formes de l'univers s'assemblent autour du seul point fixe. Voilà -saint Paul, quand la parole attendue fond sur lui avec le soleil, -au chemin de Damas; et il entend, il voit, il sent, il est engendré -par ce qu'il engendre; il s'ouvre tout entier à la conception de son -Dieu, que le feu darde sur son âme, et dont elle le pénètre comme à -la pointe d'un glaive rougi à blanc. - -Ce tourbillon emporte le sens même du mouvement, parce qu'il souffle -sur le temps comme un grand vent sur la fleur de pissenlit. L'excès -de la vitesse aplanit la totalité du temps: tout est profondeur, sous -la pellicule éclatante d'un éternel et redoutable apaisement. Là, -tout s'explique: et là, tout est conçu comme expliqué. L'homme n'est -plus rien que sa passion parfaite, cette connaissance qui passe de -bien loin la perfection du désir. Il n'est plus rien de soi, parce -qu'il est la conscience de son monde. Il est sa propre fin, il en -est pénétré, et il la pénètre. Il n'est plus le misérable volant de -l'énergie qui l'anime; il se fond dans cette énergie même, il en est -le noyau, le centre stable et l'explosion universelle. - -Les témoins de l'extase comptent par minutes et par secondes, ce que -le sujet sacré ne saurait pas compter, sans l'anéantir avec soi-même. -Mahomet disait qu'en un de ces instants, il déplaçait les montagnes -et empilait les siècles, pour en faire la coupe unique où il buvait. -Dostoïevski a pratiqué ces excès. Il en avait l'angoisse. Crainte qui -se double d'une terreur mystique, dans l'ordinaire de la vie: non -pas seulement parce qu'on attend le retour de l'extase; mais parce -que l'âme qui a visité la profondeur ne peut plus vivre que dans les -grands fonds: elle y plonge tous les objets de la vie, toutes les -pensées et tous les actes. La profondeur est sans repentance comme -elle est sans pardon. Qui a senti une présence éternelle, ne veut -rien connaître qu'en fonction de l'éternité. Et, tel il y aspire, tel -il s'obstine à rêver, si on lui dit qu'il rêve. - - * * * * * - -Je compare la marche de l'épileptique vers la crise, au mouvement de -Dostoïevski vers la profondeur. - -Jamais sa pensée ne bégaie, quoiqu'il semble: elle dénombre, elle -palpe l'infiniment petit; atome après atome, elle essaie l'analyse, -comme les antennes de l'insecte explorent le pollen grain à grain. -On croirait qu'il hésite, parce qu'il va et vient, et qu'il titube -dans le labyrinthe; mais il ne perd jamais de vue le caractère: il -en est ivre, plutôt; il en saisit, il en goûte, il en pompe tous les -aspects, et les dégorge. - -Il faut qu'il débrouille le nœud des sensations et des mouvements -obscurs, qui font le corps du sentiment dans les ténèbres. Il cherche -tous les fils, un à un: il les tient, à la fin; mais toujours, il va -de l'un à l'autre, en se dirigeant vers le bulbe de la racine. Un -infaillible instinct lui sert de guide. - -Sa ligne paraît incertaine et lente: c'est la courbe vivante, faite -de petites droites en nombre infini. C'est pourquoi Dostoïevski -ne conte point: raconter, c'est tout de même déduire. Le dialogue -seul, ou le colloque, peut rendre tous les moments, les incidents -et les inflexions de la courbe intérieure. Les grandes œuvres de -Dostoïevski se font elles-mêmes dans notre esprit, à mesure que nous -les incarnons à notre rêve. Elles naissent de toutes les touches -et de toutes les nuances qu'elles peignent en nous. On ne comprend -Dostoïevski, chacun qu'à raison de sa propre vie intérieure. Jamais -poète ne donna moins à l'entendement seul et à la simple notion. Ses -chefs-d'œuvre sont des moments, que le dialogue épuise, en épuisant -totalement les caractères: moments choisis, d'ailleurs, où toute une -vie fait masse, à peine reliés les uns aux autres par un brin de -récit. - -La descente de Dostoïevski dans les émotions inconnues tient du -calcul et de la découverte. Elle est toute en pressentiments, en -essais, en allusions, en prodromes, les uns prochains, les autres -qui se perdent dans un éloignement immense, mais dont l'approche est -certaine, dès qu'ils ont paru poindre à l'horizon de la conscience. -Et le ciel de l'inquiétude règne au-dessus de la forêt. L'insomnie y -erre avec ces bonds lassés qui la jettent, parfois, dans les trous -d'un sommeil accablant. Là se forme le rêve, où le moi, de plus en -plus aigu, recule de plus en plus dans l'ombre, pour soi-même. Alors, -ce moi souffrant est comme le point d'ardeur sacrifiée, le sommet qui -projette tout le cône de la vision; et l'univers entier de l'émotion -entre dans les secteurs de la lumière. Pour bien lire Dostoïevski, il -faudrait se souvenir de ce qu'on ne connaît pas encore: la passion -fait ainsi, qui, dès la première vue, pressent dans l'objet aimé tout -ce qu'elle en ignore; et mille traits, qui échappent d'abord, entrent -pourtant dans l'âme qui butine et qui mire l'objet de sa passion. -De tous les poètes, Dostoïevski est celui que je peux le plus et -toujours mieux relire. - -Il se peut que la maladie ait préparé Dostoïevski à ces états les -plus rares de l'intuition, où l'élément pensant et l'élément sensible -naissent l'un de l'autre, où l'on touche dans le sentiment la pensée -à l'état naissant, où le sentiment se lève, comme l'aube douloureuse, -dans le chaos nocturne des sensations. - - -D'abord, l'absence de soi. - -Puis, la descente en convulsions dans l'abîme. Or, chaque sentiment -est un abîme pour l'âme. Mais, entre tous, l'amour. - -Qu'appellera-t-on l'âme, sinon l'organe de la connaissance? Je garde -ce nom décrié au seul objet qui jamais ne me lasse. - -De la sorte, le cœur est rétabli dans sa prérogative. Il a le -privilège du prince, que sa déchéance même ne saurait prescrire. - -La véritable connaissance fonde le monde de la charité, et elle -seule. On ne saurait rien connaître à moins d'aimer. Et ce n'est pas -connaître que de savoir et n'aimer point. - -La vie entière est cette femme voilée, que l'homme cherche, dont il -fait son épouse, et _cognovit eam_, l'ayant aimée. - -Voilà cette pâleur, ce tremblement qui précède l'embrassement de -l'époux. Et sa crainte, peut-être, et son dégoût. Voilà l'homme voué -à la connaissance: il est d'abord cadavre à soi-même. Sa chair éclate -en rébellion, et se dissocie d'avec lui: elle se fait discorde. Elle -bave, elle se vide, elle vomit; elle s'étrangle, elle se souille; -elle veut fuir l'esclavage qu'elle pressent. Elle ne veut pas se -perdre dans le voyage des ténèbres ardentes. Et, parce qu'elle -résiste, _elle est abandonnée_. - -O terreur! Elle est laissée là, comme une guenille vile, par l'âme au -seuil de la connaissance. Elle est là, comme une peau de rat, crevé -de la peste, dans une rue de Chine; et la foule est autour, le peuple -des hommes ou le peuple des vers. - -Et quand la chair retrouve l'esprit, qu'il daigne rentrer en elle, -et la combler de sa présence--_ô Dieu, je te recouvre!_--la serve -conscience hésite: elle va lentement, par le dédale; elle vacille, -comme épuisée; elle tâte les murs de la prison; elle compte les -pierres, et les mousses, et les araignées, et les insectes hideux, -et les larves dans les fentes. Elle reconnaît son chemin, en ne -négligeant pas un signe, en renouvelant les plus humbles démarches -par l'ingénuité des pas qu'elle tente: elle découvre, comme si elle -venait de naître, ce qu'elle a connu et pratiqué naguère, mais dont -elle a perdu le souvenir. - -Et telle est aussi l'allure de Dostoïevski, quand il explore un -sentiment ou les raisons d'un acte. Pareil à la main invisible et -souveraine, dont le tact allume la vie, il suscite ce qu'il retrouve; -à mesure qu'il en énumère les éléments, il les anime et il les -organise. La grande création des caractères est un dénombrement de -l'âme par un créateur en passion. - -Ils sont redoutables, ces moments qui ont le goût et le sens de -l'éternel. Et il est fatal qu'une sorte de mort suive un instant de -vie divine. Il faut au moins payer d'une mort temporaire ce vol au -delà du temps. Il faut perdre connaissance, pour racheter la terrible -faveur d'avoir eu, un moment, la toute connaissance. - -Au fond, il n'est pas vrai qu'on puisse tenir l'équilibre entre la -chair et l'esprit. Toujours l'un des deux l'emporte. Dans tous les -grands poètes, la matière est vaincue. Plus ils aiment la chair, plus -ils la craignent. Ou bien, ils s'en défient. En vérité, qu'est-ce -donc qu'un art qui n'est pas idéaliste? Mais qu'est-ce même qu'une -pensée? - - * * * * * - -Comme il est en amour, voilà le grand secret de l'homme, et que -l'artiste cache le plus. Ce secret connu fait connaître le reste du -caractère. Je ne pense pas seulement à l'amour de l'artiste pour son -Dieu et pour son art; mais à son amour de la femme, à toutes ces -pensées de la chair, que la conscience ignore et que le cœur nourrit, -sans toujours les nommer, dans un espace de mystère. Et souvent, le -secret de l'homme n'est pas dans ce qu'il livre de soi à l'objet de -son amour, mais beaucoup plus en tout ce qu'il réserve, en ce qu'il -dissimule, qu'il ne laisse jamais voir et ne confie à personne. - -De livre en livre, Dostoïevski fait un ménage bizarre avec les -femmes. Quelles noces tristes et ardentes que les siennes! Je cherche -en lui la clé de ses chefs-d'œuvre. Sa vie n'a pas osé tout ce que -ses œuvres accomplissent. Ses œuvres n'ont plus d'obscurité, quand on -les éclaire de sa vie. - -Il avait fait un mariage étrange, en Sibérie, avec la veuve d'un -médecin, une femme malheureuse et déjà un peu vieillie: mariage comme -on en voit dans ses romans, noces de la compassion et du délire, -un mélange de pleurs, d'hystérie, de souffrances et de remords. -Dostoïevski et ses héros se marient comme on choisit la plus longue -torture en tous les genres de supplices. Il s'agit de prendre la -croix, et souvent sans espoir. - -Le désir n'y est qu'un attrait de plus au sacrifice. La chair, même -faible, ne cherche pas son plaisir, mais son épreuve et sa tristesse. - -L'âme se donne sans joie, non pas comme à une promesse de bonheur, -mais à une sorte de misère déchirante, à une fatalité de son choix. -Ce serait peu si, n'espérant pas le bonheur pour soi-même, on gardait -l'illusion de le donner à un autre que soi. Mais il n'en va pas -ainsi. Les mariages de Dostoïevski achèvent une infortune qui n'eût -pas été complète, si les amants ne se mariaient pas, mais qui les -eût menés à la folie, s'ils n'avaient pas résolu d'accomplir leur -malheur. Car telle en est la fin: les mariages de Dostoïevski sont -des malheurs accomplis. Au fond, il est contre la chair jusque là, -que rien ne lui doit réussir, ni ce qu'elle obtient, ni ce qu'elle -eût tant souffert de ne pas obtenir. Elle n'atteint que sa misère. Et -c'est tout ce qu'elle mérite. - - -Il a, pour les femmes, une tendresse brûlante et douloureuse. On -dirait qu'il a besoin de souffrir par elles, et qu'ayant horreur de -les faire souffrir, il n'ignore pourtant pas qu'il leur sera toujours -une occasion de souffrance. - -Un désir d'elles comme infini, et une crainte d'y toucher, une -terreur d'y satisfaire. Une peur d'elles toutes est en lui, et c'est -par là surtout qu'elles l'attirent. Il ne pouvait sans doute pas se -passer de la présence féminine; et sans pouvoir faire, en rien, le -bonheur d'une femme, il lui fallait rêver qu'une femme fît le sien. - -Son premier mariage est affreux: il pue la laideur et le taudis. -C'est un amour grabataire. Là, Dostoïevski a voulu son propre -sacrifice. Il a cherché un châtiment; il a expié un péché que je -sens, que je vois, et que je ne veux pas dire. - - -Plus tard, à peine veuf de cette veuve, il prend pour femme une jeune -fille. Il a la passion des jeunes filles, et nul n'a su jusqu'où. Il -est de ceux pour qui l'innocence et la prime jeunesse sont la fleur -dans la fleur, la mandarine dans l'orange, et l'amour de l'amour. - -Le prince Muichkine est, en amour, Dostoïevski lui-même. Il aspire à -la volupté la plus fine des femmes, à ce sourire entre chair et cœur, -qui est le charme des jeunes filles; il songe aussi, avec elles, aux -douceurs des amants, si des enfants pouvaient l'être, s'ils pouvaient -donner des caresses délicieuses, ou si les amants en pouvaient -recevoir d'innocentes. - - -Je considère avec terreur la vie d'une femme avec un tel homme, et la -vie d'un tel homme avec toute femme, quelle qu'elle fût. Il ne peut -lui céder que son ombre charnelle, avec toutes les misères qui y sont -appendues, comme autant de membres blessés à travers des haillons. -Pour le reste, il garde un éternel silence. Il ne le rompt que pour -se ruer en transports de peine et de passion. Peine ou passion, elles -ne comprennent guère que celle qui les concerne. - -De tels hommes, leur joie est toujours muette, tant elle compte peu. -La douleur seule est éloquente. - -Il faut qu'une femme souffre avec lui. Il le faut, dis-je; parce -qu'il sait que telle est sa vocation, si elle est vraiment femme. -Il faut qu'elle souffre; et il faut, lui, qu'il souffre de la faire -souffrir. Ainsi se reconnaissent les sexes, et ils s'aiment à la fin. -L'amour est inné à cette pratique. Sans quoi, le plaisir égoïste -masque tout. - -Quelle patience, dans une femme, pour supporter la souffrance qui -naît d'un tel homme! La patience d'une femme est sa force. Sa bonté, -sa vertu. Quel courage, en elle, pour garder sa foi à la vie! Pour -lui, si elle l'aime, il faut qu'elle y ait foi, l'eût-elle perdue -pour elle-même. Elle ne peut pas trahir la volonté d'un tel homme; -elle ne peut pas oublier l'enseignement unique de son œuvre: que -la foi dans la vie, coûte que coûte, est mère inépuisable de toute -beauté. - -Il est dur d'être femme. Mieux la vaut être pourtant, qu'une de ces -grosses prostituées qui font des livres, entre Paris et Nice, avec -leur haine de l'homme, en se léchant elles-mêmes dans un miroir. Et -parce qu'elles sont l'ignominie de l'amour propre, elles se croient -des artistes. Non pas à Laïs grattant ses boutons, mais à elles, est -dû le châtiment de tremper, l'éternité durant, dans la fange de leurs -ulcères et la crème de leurs excréments, les grâces qu'elles se sont -trouvées, et les hideux plaisirs qu'elles y goûtèrent[44]. - -[Note 44: - - _Di quella sozza scapigliata fante, - Che là si graffia con l'unghie merdose, - Ed or s'accoscia, ora è in piede stante._ - -_Inf._, XVIII, 44. -] - - * * * * * - -Parce qu'il les a vu souffrir, et qu'il a fait souffrir les femmes, -tout en souhaitant avec passion de les élever et de les guérir, -Dostoïevski les connaît mieux qu'un autre. - -Il les voit tantôt cruelles comme le reproche de la chair, tantôt -plus douces que le lait nourricier dans la bouche, mais toujours -toutes folles: folles d'égoïsme, ou folles de se donner, folles de -tuer l'homme, ou folles de s'immoler à lui. - -Il connaît leur passion unique, cette attente éternelle où elles -s'agitent: elles sont là, toujours la même Ève endormie, qui attend -que le doigt de son Dieu lui communique l'étincelle, et l'appelle à -la vie. - -Et dans cette éternelle attente, il devine toujours leur éternelle -déception, leur désespoir éternel: il faut vivre pour elles! Elles -peuvent donner la vie, mais non l'avoir! Il faut leur souffler le -feu, qui est toute la vie de l'âme; il ne faut jamais laisser tomber -cette flamme immortelle et fragile. Et comme il est fatal qu'on ne la -puisse pas toujours nourrir pour elles, il faut qu'elles lamentent la -duperie du don total qu'elles ont voulu faire d'elles-mêmes à l'homme -et à l'amour. - -Il a donc soupçonné leur ardeur cruelle, ces rancunes glacées qui -menacent le foyer de la tendresse et du désir. Il a laissé comme une -ébauche de cette âme sensuelle, de ces pudeurs perverses, de cette -luxure innocente et virginale, qui tremblent dans le sentiment des -jeunes filles, et que les fureurs de la femme coupable attisent comme -un inextinguible regret. - -Tout est passif en elles. Leur sacrifice a parfois la violence d'un -appel égoïste à la violence qu'elles repoussent. Elles mettent, à -être prises, une espèce de brûlante complaisance, pour en faire plus -tard un reproche sans pitié. Elles sont bien, dans leurs parfums -acides, la fleur qui exige le pollen, et qui réclame d'être fécondée, -tandis qu'elle a l'illusion de s'y résigner seulement. Elles sont -aussi le fruit qui espère le soleil pour mûrir; et qui veut maudire -la maturité, dont sa pulpe est avide. - -Attendre, toujours attendre! pour n'être jamais exaucée! Telle est la -femme. - - * * * * * - -Il est plus d'un homme, ce Dostoïevski: et d'autant plus, qu'il est -plus Dostoïevski. Plus d'un homme, et plus d'une femme. - -Tous ces hommes, en lui, et toutes ces femmes, sont, chacun -totalement soi-même; et pour un temps, sans lien aux autres. Le moi -se multiplie de la sorte. L'homme, qui a reçu ce don fatal, porte -naturellement dans la vie et dans ses œuvres les formes du rêve. - -Dostoïevski, si divers et si un, conçoit l'amour avec deux ou trois -femmes, ou plusieurs: car il y a en lui deux ou trois ou plusieurs -hommes pour toute femme qu'il aime. Soit qu'il la désire en sa chair, -soit qu'il voue en elle un culte à quelque rare idole ou à la vierge. -Profusion de l'amour, partage qui répond à un besoin puissant et -mystérieux. Il lui faut l'âme, avec la chair; avec la joie, il lui -faut les larmes. Et dans l'ardeur de la femme en fruit, il lui faut -aussi la jeunesse, la fleur ou l'enfance même. - -Il n'est pas loin d'admettre deux ou trois hommes pour la même femme, -parce qu'il les trouve en lui; et tous les trois, en lui, ont besoin -de la femme qu'il aime. C'est de ce fond obscur que se lèvent les -héros étranges de ses livres: à tous ensemble, dans le même amour, -ils n'en font qu'un, qui est lui, Dostoïevski. De là, cette patiente -analyse, qui ne considère une face du caractère qu'en fonction des -autres faces. De là, enfin, l'accord dans la vie, et surtout dans -l'extrême amour, de ce qui est contrariété inintelligible pour -l'esprit. - - -Le désir de cet homme pour la jeune fille tremble, comme un œillet -de feu dans un parterre d'épis et de lourdes corolles. La passion de -l'innocence, l'élan vers la forme virginale, cette essence d'ardeur, -si puissante et si subtile, qu'une goutte répandue en parfume tout -autre amour, et se révèle jusque dans l'amour le plus infâme, jamais -Dostoïevski n'y résiste. D'ailleurs, la jeune fille n'est qu'en nous. - -Selon moi, il cherche la vierge en toute femme; il ne peut aimer -qu'elle. Cette prédilection l'emporte; elle le ravit au troisième -ciel, ou elle le fait descendre jusqu'à cette fureur vernale, où la -convoitise de l'homme s'adresse à l'enfance. Il y va, non par vice, -mais par vertu de passion pèlerine. O que je ferai peu comprendre cet -excès aux serfs du brutal appétit. - -Dans l'homme insatiable d'amour, une passion palpite, qui domine sur -tous les désirs: d'avoir un amour, où toutes les amours se confondent -et s'enlacent. Il est femme et il est homme; il est amant et il est -père; il est de chair pour son âme en folie; il est tout âme pour le -délire de sa chair. Et il veut l'innocence, parce qu'entre toutes les -essences de l'amour, elle est irréparable. Il me souvient de Wagner, -qui penche, avec un zèle du même ordre, à multiplier l'amour des -amants par la parenté, et qui ne s'arrête pas aux degrés défendus. -L'amant est le frère de son amante. Siegfried est presque le fils de -sa bien-aimée, et pensant à elle, toujours il pense à sa mère. Kundry -vole un baiser filial aux lèvres de Parsifal pantelant. - - -On me dirait de Dostoïevski qu'il a fait ménage avec une petite -fille, je n'en aurais point de surprise. Et j'en suis sûr, si -laissant ici le plan des faits visibles, j'entr'ouvre les annales de -l'homme secret. - -Ne croyez pas qu'on soit plus sensuel, à mesure qu'on est plus -passionné. Il peut arriver que la fureur des sens croisse avec la -passion. Mais l'imagination passionnée est sujette aussi à une sorte -de charnalité idéale. Rien ne transpire de ses ivresses; et l'ardeur -sensuelle s'épuise à chercher la difficulté. Qu'est-ce souvent, que -l'artiste, surtout dans l'art des caractères, sinon une imagination -amoureuse des formes, jusqu'à l'oubli de toute règle? - -Dostoïevski est bigame, pour le moins. Je ne parle que des -intentions. La passion rencontre rarement son objet; encore moins -trouve-t-on les deux ou trois femmes qu'on désire dans la même. - -La pitié pour la femme qu'on aime moins qu'on n'est aimé est une -terrible passion. Elle mène, parfois, à la mort plus sûrement que -l'autre. Ainsi, l'ardeur du sacrifice de soi passe infiniment -l'ardeur que l'on met à se sacrifier les autres. - -Il les voudrait toutes les deux: l'une pour lui, et lui pour l'autre -encore. Taciturne secret que Dostoïevski confesse: se donner à la -femme qui nous aime et qui attend de nous son salut; et prendre la -femme que nous aimons, dont nous attendons la joie; celle que la -passion fait vivre et celle qui la tue. N'est-ce point, au soir -ténébreux de l'_Idiot_, les deux hommes, le mari et l'amant, la -victime et le bourreau, que l'on voit veiller la même femme, qui fut -double et qui est morte, victime elle aussi et bourelle? A la fin, -la joie qu'on exige et le salut qu'on dispense se confondent dans -l'insondable peine. - - * * * * * - -Quelle est donc cette recherche de la douleur, dans le sentiment qui -promet le plus de félicité à l'homme, selon la nature? N'en est-ce -pas, plutôt, la fatalité dans la conscience? Plus on y pense, plus il -semble que l'homme et la femme ne sont pas faits pour la vie commune. -La passion, plus ou moins longue, n'est point un état de durée. La -passion, comme le drame, vit de combat et se dénoue par la mort. - -Pourtant, l'homme et la femme, plus ils s'aiment, plus il leur est -fatal de vivre ensemble et confondus. Au génie de l'espèce, qui ne -s'inquiète que du moment, se substitue le génie de la tendresse, -qui prétend accorder les éléments contraires, et faire un état -durable d'un état passager. Une telle violence à la nature ne va pas -sans douleur. Et je dis qu'elle est nécessaire. L'amour humain se -distingue, par là, de l'amour naturel aux autres créatures, et même à -la plupart des hommes, si l'on en juge à tant de misérables couples. - -Pour qu'un homme et une femme se puissent souffrir, il faut qu'ils -souffrent l'un de l'autre. C'est la loi. Je parle de l'homme accompli -en conscience. - -L'accord ne vient que du sacrifice. Celui qui aime le plus, souffre -le plus. A l'ordinaire, la femme reçoit la part douloureuse; et -souvent, elle choisit d'en jouer le rôle. Mais le meilleur homme ne -le lui laisse pas. - -En amour, le cœur est trop avili, s'il ne souffre. La souffrance -seule nous rétablit dans notre dignité d'homme. Quel est l'amant -profond qu'Amour n'abaisse pas au pardon des pires offenses? Il -faut grandement souffrir de la femme, pour rester digne de soi dans -l'amour qu'on lui consent, et même dans l'amour qu'elle nous accorde. - -Et ce n'est pas assez des natures qui s'opposent, dans l'homme et -dans la femme. Quand les cœurs sont complices, c'est le destin qui ne -l'est pas. La misère, la maladie, le deuil, tout ce qui menace chaque -homme sous un masque fatal, dans l'amour se démasque, et, entre -amants, pour l'un prend visage de l'autre. - - -L'amour est ce qui nous sépare le plus des Anciens. - -Notre passion n'est si ardente et si pleine, que pour faire en nous -l'union des deux mondes: le cœur chrétien habite la chair païenne; et -la chair païenne hante le cœur chrétien. - -C'est notre amour qui nous démontre que nous ne diviserons pas un -monde en nous de l'autre, sans nous réduire de la totalité. - -Le mystère de l'amour est celui de la douleur même. Je ne crois que -les amours souffrantes. La douleur n'est pas la maladie: la douleur -est un enrichissement. Psyché n'aurait pas perdu son Dieu, si elle -l'avait réveillé dans l'insomnie de la peine, et non dans le sommeil -du plaisir. Moins la douleur, l'amour n'est que l'ombre de lui-même. - -Les Anciens ignoraient la douleur, puisqu'ils croyaient la vaincre. -Et nous, nous devons la sauver. - -La douleur n'est point le lieu de notre désir, mais celui de notre -certitude. Les Anciens sont trop charnels. Je ne prétends pas que -nous devions faire élection de la douleur. Tant s'en faut, qu'on -doit tout faire pour s'en tirer. Mais il faut la connaître. L'homme -véritable n'est pas le maître de sa douleur, ni le fuyard, ni -l'esclave: il en doit être le sauveur. - -Sur la passion chrétienne qui a tant donné d'échos et de profondeur -à la vie, c'est à nous d'élever une vie nouvelle. La grandeur seule -en fera la joie. Car, où est la vie, est aussi la joie, même dans -les supplices. Vivre, c'est avoir joie, à quelque prix que ce soit. -Ni la grandeur, ni la beauté ne sont valables sans souffrance. Ainsi -l'homme ne va plus sans une tristesse intérieure, qui donne du prix à -tout ce qu'il sent comme la rosée des larmes à un merveilleux visage. - -On ne saurait se vanter, ni de ramener l'homme à un âge qu'il n'a -plus, ni d'abolir en lui aucune des puissances que le passé y a -mises, et qui lui étaient nécessaires, puisqu'il se les est données. -La douleur est une auguste puissance. - -Au lieu de rien détruire, il faut tout accomplir en nous, et y tout -achever. - -La passion chrétienne, s'il fallait la justifier, je dirais qu'elle a -créé l'amour, par le prix infini que la douleur y attache. L'art est -un excès du même ordre, si on le compare au jeu. L'amour n'est qu'une -flamme jeune, qui brille et qui se consume, chez les Anciens. Notre -amour est un feu qui dure, et qui exige de durer, un brasier qui -ranime ses flammes à mesure qu'il les dévore, une ardeur qui nourrit -toute la vie. L'Amour des Anciens n'est que l'enveloppe du nôtre: aux -sens est ajouté le cœur. - - - - -V - -LA PROFONDEUR RUSSE - - -Passions du fond caché, lames de fond: le plus souvent, elles -dorment; mais il arrive, soulevées, qu'elles emportent les rives de -la paix commune. - -Vous ne savez pas jusqu'où peut aller l'amour de la vie dans les -êtres profonds, nés pour la souffrance, et qu'elle y attache. Il les -porte à tous les excès, que vous appelez des crimes, selon votre -droit. Ni les Juifs charnels, ni les Yankees ne pourront jamais -l'entendre: ils sont trop asservis à leurs idoles: les Juifs, dans -leur esclavage des biens terrestres, et selon leur inclination -à en jouir commodément; les Yankees, dans leur brutal mensonge -d'automates, à deux ressorts d'agitation vaine et de vaine morale. -Donner sa vie, et même prendre la vie des autres, sans en peser -exactement la valeur aux poids de la raison, de l'agrément et du -succès, voilà l'honneur mystique. Dostoïevski, qui a toutes les -sortes d'honneur, hormis celui de vanité, sent l'honneur mystique au -même degré qu'un saint apôtre. - -L'amour de l'amour fera, d'un homme à la Dostoïevski, le bourreau -d'une femme et le jouet d'une autre. Mais, pour toutes les deux, il -n'aura que des caresses dans l'âme, et toutes de son sang. - -La passion de l'innocence le poussera, peut-être, à vivre en amant -avec une petite fille. Non pour la corrompre, que le ciel en soit -témoin! pour approcher sa fraîche pureté et s'y purifier soi-même; -pour la connaître: on ne connaît que dans la possession, et toute -possession touche au crime, hélas; pour l'accroître de ses propres -larmes, cette adorable innocence. Enfin, pour y retrouver la sienne. - -Jamais assez de bonheur! Jamais assez de joie! Et toujours dans la -tendresse. Et le rire dans les larmes. Car où est-il le bonheur, -sinon dans la folie de tout ce qu'il nous coûte? L'âme souffrante est -seule égale à cet insatiable appétit. Et elle n'est point, si d'abord -elle ne soupire. - -A-t-il des regrets et des remords, Dostoïevski, lui qui va si loin -dans l'art cruel de se connaître? Il s'en donne toute l'apparence. -Mais remords est un gros mot, qui cache et qu'il devrait définir. -Dostoïevski a le désespoir de ne jamais atteindre ce plein de la -passion qu'il poursuit. Suave désespoir, déception terrible, espace -du désaveu, déserts de l'entier délaissement de soi-même. L'unique -passion est, en somme, la passion de la plénitude. - -Un artiste créateur voudrait presque participer, de moment en moment, -à la création universelle. C'est pourquoi il se déteste, en vain, -lui-même à l'infini: il ne se méprise pas. Il peut, au contraire, -mépriser beaucoup les autres: et sans jamais les détester, pourtant. -Il est, en lui, une ardeur éternelle pour le noyau du fruit. Tous les -crimes pourront hanter son âme: elle ne saurait rien perdre de sa -pure volonté, qui est de ne pas nuire, ni de sa primitive convoitise, -qui est l'innocence, après tout. Elle n'aspire qu'à saisir l'objet -vivant, à l'adorer en lui-même, à le posséder jusqu'à le détruire. -Enfin, je dirai qu'elle veut le tuer, cet objet d'amour, pour le -recréer ensuite aux dépens de sa propre vie. - - -Dostoïevski n'est pas du tout Rousseau étalant ses misères, et -bravant à mesure qu'il dit: "Vous êtes plus misérables que moi; et je -vaux mieux que vous, du moins en ce que je vous montre que je ne vaux -rien." - -Pour lui, Dostoïevski, il vaut un grand prix; et tous valent le leur. -Il touche le fond, qui est la valeur même de la vie, comme au-dessous -des océans, pourvu qu'on jette assez la sonde, c'est toujours la -solidité immuable de la terre; et toutes les mers ne sont qu'une robe -de rosée sur l'écorce. - -Dostoïevski ne réprouve que la méchanceté sans amour. Le désir lui -est sacré, pour peu qu'il porte flamme: le désir même impur. Pour -lui, il n'y a rien de médiocre en soi: parce qu'en lui, même les -forfaits de la chair, tout est cœur et âme, ou, du moins, en recèle. -Rien n'est vil, à ses yeux, sur la terre, que les peuples et les -hommes sans âme. Verser dans tous les péchés, au besoin, pour être -capable de les tous expier, les eût-on même caressés, dans le brasier -que le cœur alimente. Où est l'amour, là est la vie, encore un coup. -Où est la vie, là est le bien. Voilà pourquoi il est si bon d'expier -l'erreur incluse au crime: tout châtiment est injuste, et l'œuvre du -démon dans celui qui l'inflige. Juste et salutaire, dans le coupable -qui l'accepte: car son cœur le réclame. Ou avoir la force de se punir -soi-même ou être puni. La vie, perdue dans la faute, se retrouve dans -l'expiation. Le crime égare le cœur, et n'a peut-être pas d'autre -horreur que cet égarement. - -Dostoïevski a souvent paru méchant homme, et il a passé pour envieux. -Un être trop aigu semble toujours méchant. La force blesse. Le regard -qui pénètre les cœurs est un poignard pour eux: on lui en veut de la -piqûre, fût-il de la pointe la plus fine, et quand il l'émousserait -dans l'effusion des plus tendres larmes. Les hommes refusent d'être -devinés. Encore moins acceptent-ils qu'on les révèle à eux-mêmes. On -ne les dépouille pas sans leur faire violence; et ils gémissent de -se reconnaître. Dostoïevski ne ménage rien. Le mensonge, qui est au -fond de la nature humaine, l'irrite jusqu'à la rage. Il est celui qui -se mesure avec tout vainqueur selon le monde, quel qu'il soit; et il -le frappe, il l'atterre, il l'écorche vif. Il condamne tous ceux qui -osent porter condamnation sur la créature. Il ne juge que les juges. - -Fait pour la solitude, ou pour tout un peuple, mais non pour se -plier au goût de quelques-uns, qu'il veuille plaire ou qu'il veuille -blesser, il ne se contient jamais. Ses pleurs sont aussi prompts, que -son éclat de rire bref et toujours étonné. C'est lui que j'entends -dans le salon des Épantchine, quand le Prince Innocent, dévoré de -sympathie, effraie tous ses amis, exaspère sa fiancée, et court avec -une telle allégresse à sa mort sociale. - -Il pouvait être exquis ou cynique, par un désir égal d'être soi-même, -de plaire à qui lui plaisait, et de déplaire à qui ne lui aurait plu -jamais. Et comme il traitait les gens tête à tête, le public est -traité par ses livres. - -Piqué d'amour-propre, dans l'extrême ivresse de ses sentiments, -plutôt que dans l'orgueil de ses pensées, il se portait à cet -excès qui offense le plus les autres: qui est, eux présents, de -les oublier. Ou bien, s'il pouvait croire à leur sympathie, il les -associait à sa passion, il se les y incorporait, il les baignait dans -le torrent de sa ferveur. Perdant toute retenue, avec un sens raffiné -pourtant de la mesure sentimentale, il ne prétendait pas convaincre, -mais faire aimer l'objet de son amour; et, sans doute, il y mettait -d'autant plus de caresse ou de violence, qu'un tel désir enveloppe la -convoitise que l'on a de tout amour. Alors, il précipite les paroles, -il lève les vannes, il lâche les écluses de sa raison passionnée. Il -est hagard. Il fait peur. Cet homme, au cœur désespéré d'amour, a -les bonds et les griffes du chat tigre. Il en avait aussi les doux -miaulements, les tendresses morbides et le velours. Ha, quel don des -larmes, des saintes larmes! Quel élan aux pleurs! Comme il ouvre -la source intarissable, la fontaine aux affligés, qui sont, dans -le désert, tous les pèlerins du cœur, que la soif tourmente entre -l'aridité du ciel et la sécheresse des sables! - - * * * * * - -La force du style emporte tout. Mais la profondeur du sentiment -enferme tout, et le style même. - -Avoir les mêmes larmes! ne serait-ce pas le dernier mot de l'art? Les -cœurs musiciens sauront m'entendre. - -Je dirai que la dureté de Dostoïevski à l'égard des étrangers et des -Juifs est une raison de style: Ils n'ont pas les mêmes larmes. Il -déteste tous les peuples de l'Ouest; il se moque de l'Occident. Forcé -de vivre en Suisse, en France ou en Allemagne, il étouffe. Tout lui -est vide, quand il quitte la Russie. Il se venge sur les étrangers du -dégoût et de l'ennui, qu'il respire avec eux. Mais il est capable, à -Pétersbourg ou à Moscou, de leur rendre justice. Il les veut employer -au bien de la Russie, à la condition qu'ils s'y prêtent. Or, ils s'y -refusent, et même ils haïssent les larmes russes, bien loin de mêler -leurs pleurs aux pleurs de ce grand visage. - -Voilà comment tout finit, chez Dostoïevski, par la condamnation des -Juifs. Au lieu d'être Juifs en Russie, que ne sont-ils Russes en -Judaïe? Mais ils ne seraient plus. Entre Dostoïevski et les Juifs, -il y a la même querelle qu'entre l'Ancien et le Nouveau Testament. -Le second abroge l'autre, puisqu'il l'accomplit. Le mort enté sur le -vivant corrompt le vivant. - - * * * * * - -Enfin, Dostoïevski est joueur. Et d'autant plus, qu'il perd toujours. - -Pourquoi joue-t-il? Dans l'homme malheureux, qui est deux fois -passionné, le jeu prend toute sa force. On joue pour jouer, et l'on -joue pour gagner. - -J'ai souvent dit que la loterie, ou le coup de dés, me semble le plus -honnête moyen de faire fortune. Pour ceux, il va de soi, qui n'ont -point le génie à faire fortune. Et il est vrai qu'ils ne la font pas. -La morale est donc satisfaite. - -Ceux qui ne croient pas au sort n'ont jamais regardé la vie. Le -hasard est le nom public de la fatalité. Le jeu est la consultation -populaire du destin. Œdipe joue sur la route de Thèbes. Oreste naît -joué. Les Anciens, grands connaisseurs de l'action, n'ont pas de -doute là-dessus. Ils en viennent jusqu'à tricher avec la chance, pour -garder un atout contre la série noire: tel est le sage Polycrate -de Samos, lequel fait en vain une part au malheur: comme il est -juste, sa réserve ne le protège point. Le destin n'entend pas qu'on -le flatte. Il punit l'un pour son humilité, et l'autre pour son -insolence. - -Dostoïevski, inquiet en tout, devait avoir l'âme au jeu. Il jouait -ses six derniers roubles, comme on sème dans les champs d'Eldorado, -pour en récolter dix mille, payer toutes ses dettes et sortir de -la gêne. Persuadé que le gain est toujours possible, pourvu que le -destin y consente: il ne faut qu'un instant d'oubli, après tout; -il suffit que la male fortune regarde ailleurs, un clin d'œil, et -l'on gagne. Bien pensé, et d'autant mieux que la sueur d'effroi fait -encore la part de la mauvaise chance. - -Celui qui perd toujours n'a pas de raison pour ne pas toujours tenter -l'aventure. L'orgueil le veut ainsi, et le sens du juste. Dans le -joueur d'un certain ordre, il y a un homme passionné de justice. -Toujours perdre l'irrite. En principe, on ne doit pas perdre plus -souvent que l'on ne gagne. La foi s'en mêle, et l'on s'obstine. Cet -amour-propre n'est pas ridicule, parce qu'il est fondé sur un culte -ingénu de la vie. L'homme malheureux joue pour sortir du malheur; -mais il joue encore pour forcer le bonheur qui le fuit. Le jeu est -une interrogation de la fortune. Et plus elle refuse de répondre, -plus on l'interroge. - -Si je gagnais toujours, je voudrais jouer pour perdre. Comme il est -plus ordinaire de toujours perdre, on joue pour gagner, ce soir ou -demain, ou la semaine prochaine, ou quelque jour, enfin. Je gage, en -jouant, que Dostoïevski priait. - - * * * * * - -Qu'il manque de dignité avec noblesse! Qu'il s'élève bien au-dessus -des usages! Comme il en tient justement compte, en n'en tenant pas -compte, en faisant fi de ce qu'on attend de lui! Quel profond honneur -le dispense de satisfaire à l'honneur selon le monde, cette suite -infinie de petites bassesses, que recouvre un masque d'impudence -banale, peint aux couleurs d'une politesse propre à tout usage[45]! - -[Note 45: Triomphe de cet honneur chez les Anglo-Saxons. Là, pour -un homme, la gloire est de vivre en masque. Ils se rendent maîtres -de toutes leurs émotions, disent-ils. Mais, la plupart, ils n'en ont -pas. Et celles qu'ils ont, il les montrent fort bien: le mépris des -autres, la dureté des cœurs, la hargne brutale de l'esprit puritain, -la haine des mœurs libres; et cette terre promise des gentilshommes -étale ses grappes d'ivrognes: parce qu'en effet elle en a. - -Ils se lavent avec soin, chaque jour, des pieds à la tête; et, Bible -en main, ils méprisent atrocement les pauvres. Ils ont tous le même -savon; ils sont bien vêtus, à la même mode. Pas une tache sur les -habits; pas un grain de poussière à la maison. Mais du foin dans la -tête, et du galet sous le sein gauche. Ils disent toujours la vérité; -mais tout leur être ment, dès ce ventre de leur mère, qu'il est -défendu de nommer.] - -L'honneur, dans la société moderne, n'est qu'une façade d'argent sur -un palais où il n'y a plus rien, ni salles, ni meubles, ni chambre -des époux: l'incendie a passé par là, et la maison est vide même -du secret nuptial. Dostoïevski n'a point de part à cet honneur des -salons et des capitales. - -Dostoïevski ne se cache pas pour pleurer. Il ne rougit pas de -mendier. Il ne donne pas tant de valeur à l'argent. Il n'a pas tant -de respect pour l'or, ni pour celui qu'il n'a pas, ni pour celui des -autres. Il ne cède rien de son Dieu; il ne trahit jamais ce que son -Dieu exige de lui; et voilà le véritable honneur. La Yancaille a -peut-être le sien, après tout: le dollar et le bain froid. - -Mais plutôt, Dostoïevski subit l'avanie que la turque fortune fait -sans cesse à la misère. Sa constance est héroïque: pour servir -son Dieu, il est le plus humble des hommes. Il consent à prier, à -solliciter, à recevoir l'aumône. Comme il ne se dérobe à aucune -charge, il ne recule devant aucune humiliation. Lui, qui avait tant -d'orgueil, et beaucoup d'amour-propre, cette peau enflammée de -l'orgueil malade, il se met à genoux, en chemise, autant de fois -qu'il faut. Il supplie, il baise la main qui donne. Et pourtant, -donner à un tel homme, c'est toujours lui donner le fouet. Il le -reçoit avec douceur; il accepte toute sorte de bienfaits sanglants. - -Il faudrait être bien bas pour le lui reprocher. Il a l'amour de -la perfection: telle est la main qui le courbe. Travaillé par -tant de maux, il sacrifie sa dignité selon le monde à sa mission -selon l'esprit. Il ne serait pas le plus russe des Russes, s'il ne -croyait à sa mission. Plus il accepte, moins il reçoit pour lui. Il -s'inquiète d'être toujours en retard avec ses éditeurs; mais il n'a -pas honte d'être toujours en dette avec ses amis. Et s'il en souffre, -il y trouve une occasion de servir encore. - -C'est qu'il n'arrive jamais à se satisfaire. Celui qu'on prend -pour un Barbare, aime la perfection comme un artiste de France ou -d'Athènes. Il se laisse abaisser aux yeux de tout le monde; mais il -ne saurait trahir l'œuvre qu'il porte. - -Par là, il me rappelle Wagner, une fois de plus. Et certes, en -des arts si opposés, d'une matière si diverse et d'une forme si -contraire, Wagner et Dostoïevski se touchent de plus près que pas -deux autres. L'analyse de Wagner et celle de Dostoïevski procèdent -du même fond. Les mêmes mouvements intérieurs, qui se combinent, -s'enlacent, se nouent et se dénouent, la même volonté du cœur, ici -et là, enveloppent un sentiment unique. Elles vivent d'émotion, et, -en deux ordres différents, elles tendent à produire une émotion -semblable. - - * * * * * - -Les arbres ne sont pas de la même essence. Les feuillages diffèrent; -et les branches se dirigent vers des horizons contraires; mais les -racines sont communes. - -Je reconnais Wagner même au rire de Dostoïevski. Wagner n'a ri qu'une -fois; et sa joie, non pas sa gaîté, trempe dans l'émotion. Il n'y a -pas l'ombre de gaîté dans le grand Russe. Pour moi, le comique énorme -et douloureux de Dostoïevski me touche le plus. Lébédev, Marméladov, -le père Karamazov, tant d'autres, figures étonnantes, d'une plénitude -incomparable, à la Falstaff. Elle vient de l'amour, comme le reste. -Ils s'aiment, ces bouffons! ils s'aiment à fond, comme des monstres -ou des enfants. Et ils aiment la vie, comme des saints. On peut donc -les aimer, jusque dans le mépris qu'ils inspirent. A la vérité, -Dostoïevski est un des croyants magnifiques à la beauté de ce monde, -qui seraient capables de guérir les esprits fins de tout mépris, si -l'on pouvait guérir la petitesse d'être petite, et la morale d'être -étroite. Criminels ou ridicules, Dostoïevski est pour ses héros, -comme il est pour tout ce qu'il anime. La vie, il n'a pas d'autre -parti. Voilà la source d'un comique sans second, à mon goût: il n'est -pas destructeur; il est purgé de toute ironie. Il est net de tout -blâme, même dans l'invective. - -Marméladov, Lébédev, et toute la bande, tendres coquins, et chers -cyniques, bouffons de la vie elle-même qui se contemple, dans les -pleurs autant que dans le rire. Parce que Dostoïevski ne nie rien, -même quand il détruit, ses bouffons affirment tout un monde qui n'a -pas réussi,--mais qui, tout de même, a continué sa croissance dans -la honte, le péché, la coquinerie, la crapule et les remords. Ils -portent leur excuse avec eux; et bien plus, leur privilège légitime. -Ils sont sûrs, à la fois, de leur indignité et du droit qu'elle a, -elle aussi, à vivre: je dirai même de sa prérogative en ce monde et -dans l'autre; car ils souffrent, ces luxurieux et ces ivrognes, soit -qu'ils subissent les plus sales misères, soit qu'on les méprise et -les haïsse. Quelle différence de Lébédev et Marméladov à Bouvard -et Pécuchet, ces caricatures immortelles! Ceux-là, on ne peut même -pas les mépriser. Ils font d'abord rire, puis ricaner; à la fin, -leur comique est pareil à la chatouille interminable de la pensée: -on crève d'ennui et d'énervement, à ce rire. Ils sont abstraits -et mornes. Ils figurent la Science, et ses travaux à perpétuité. -Marméladov et Lébédev sont si hommes, qu'ils sont justifiés. -Dostoïevski dirait qu'il y a un Lébédev et un Marméladov en chaque -père de famille, pour peu qu'il eût à vivre dans les conditions où -ceux-là ont vécu. Ils ne sont pas dans la mort, ni impitoyablement -condamnés, comme les deux secrétaires perpétuels de Flaubert, -automates de l'universelle dérision. - - * * * * * - -Il est contre l'Occident, dans la mesure où l'on s'arme de l'Occident -contre la Russie. - -Jamais Dostoïevski n'a pu donner de gages à quelque parti que ce fût, -pas même au sien: celui de la terre et des vivants. La volonté de -nier lui est toujours étrangère. Il affirme en niant. La haine n'est -pas en lui. Il n'est même pas antisémite. Il est contre les Juifs au -même titre qu'il combat tous ceux qui nient le Christ et la Russie. - -Comme il est libre, en dédaignant toute liberté politique! Il sait -que la liberté n'est pas dans le vote. Car, sont-ce pas les esclaves -qui votent? Qu'il soit libre de tout parti, je le sens à la force de -sa fibre première: l'art, la politique, la religion, en Dostoïevski, -tout sort de la même cellule: l'humble orgueil d'être le confident de -la vie universelle, et de se confondre avec elle, indéfiniment. - -Il faut qu'un homme en vaille bien la peine, pour qu'il se donne à -l'univers. Ou quel don ferait-il? Qu'il tombe du plus haut, ou qu'il -s'agenouille d'abord, s'il se couche enfin sur le corps de la terre, -comme il le doit, c'est pour rendre à cette mère tous ses baisers et -toutes ses larmes, un grand amour et une grande joie. Tout donner -enfin n'est pas assez, si l'on ne donne beaucoup. - -Dostoïevski exalte le moi pour en faire à la vie un sacrifice digne -d'elle. Tout de même, il porte au plus haut point sa race et sa -patrie pour en offrir le miracle au genre humain. Il n'est pas -aigrement l'homme de la Russie contre l'Europe. Mais il ne veut pas -que l'Europe soit appelée par la Russie même à corrompre la Russie, -à la déformer et à la détruire. Qui absorbe, détruit. Il faut se -nourrir de la pensée étrangère, mais ne pas se laisser digérer par -elle. - -L'amour du sol et de la race n'invite pas Dostoïevski à l'isolement. -C'est un amour qui aime et se prodigue, non pas une possession -jalouse qui thésaurise. Il n'écarte rien, il ne repousse que la -confusion. Plus la Russie sera russe, plus l'Europe sera l'Europe, et -plus en sera noblement accrue la vie du genre humain. - -Amour du sol sans petitesse ni rancune. La terre est d'un seul -tenant. Droit à la terre, pour qui baise et qui aime la terre. -Sans doute, on tient d'abord au coin de terre qui nous tient. Mais -pour Dostoïevski, les morts ne gouvernent pas les vivants: jamais -Dostoïevski ne remue ce poison mortel; jamais il ne convoque les -morts, fût-ce dans leurs vertus. C'est à la générosité des vivants -qu'il en appelle, et à leur grand amour qui fait vivre les morts. -Dostoïevski est bien trop fort pour s'enfermer dans un cimetière. -Nous ne vivons pas dans un charnier, mais dans une pépinière au -soleil, bénie de nos larmes. Il ne s'agit pas d'enterrer la vie, mais -de la renouveler. L'œuvre de l'homme n'est pas de cultiver les germes -d'un sépulcre, mais de rajeunir la terre, et le sépulcre même, en y -semant des cultures nouvelles, avec piété. - -Point d'avarice, ni de ressentiment acide. Dostoïevski ne craint pas -que l'Europe lui dévore la Russie; mais il s'oppose à ce qu'on jette -la Russie comme un os à l'Europe. En tout ordre, à tous les degrés, -Dostoïevski annonce le devoir d'être soi-même le plus possible, pour -être plus homme. A ce prix seulement, l'humanité sera meilleure et -plus belle. La race enfin n'est, à ses yeux, qu'un moyen de parvenir -à l'humanité supérieure. - - -Ce que l'Occident connaît par la mesure, le Russe le devine par le -sentiment. L'Occident énumère et calcule: il est nombre et géométrie. -Le Russe évoque et pressent: il est mouvement intérieur et musique. - -L'Occident ouvre les yeux sur le monde; il voit et il compare. Le -Russe à la Dostoïevski regarde au dedans. Si le Russe ferme les -yeux, ce n'est pas pour voir davantage, sans doute: c'est pour mieux -entendre les profonds murmures de la vie, dans l'ombre où les images -se définissent, les objets si l'on veut. Le rythme est la première -figure; et, au sein des ténèbres, c'est de la mélodie que naissent -les formes, prodige obscur. - -Telle est la raison pourquoi le Russe ne vaut rien, s'il n'aime. Il -ne critique pas: il nie. Il ne doute pas: il détruit. Il n'est pas -athée: il est prêtre du néant. - - * * * * * - -Avant quarante-deux ans, Dostoïevski n'a rien produit qui vaille. -Toutes ses grandes œuvres sont de l'âge plein, entre quarante et -soixante ans, où il est mort. Les autres Russes sont plus précoces: -Pouchkine, Lermontov et Gogol ont peu vécu, mais d'une vie ardente. -Téodor Mikaïlovitch n'était pas de ces jeunes gens. - -La Russie ne s'est reconnue en Dostoïevski, que peu de temps avant de -le perdre. Il a été le héros de sa nation, l'homme qui pense, le cœur -qui bat pour toute la race; mais il ne le fut que cinq ou six ans -avant de mourir. Il lui fallut toucher à cette extrémité encore, pour -prendre le rang auguste que Tolstoï lui-même n'a pas obtenu. Pendant -près d'un demi-siècle, Tolstoï a pu passer pour le plus grand artiste -de son pays. Mais pendant quelques saisons, Dostoïevski a été l'homme -de la Russie, celui qui aime et qui hait, qui pense, qui veut et qui -parle pour tous, l'aîné vénérable de la maison, le guide entre tous -les frères. - -Il est l'homme de la douleur: est-ce là son seul titre? On aurait -bien tort de le croire. J'ai compris la douleur russe dans -Dostoïevski: elle n'est pas seulement féconde: elle a la force active -qui purifie. La joie russe n'a aucune vertu. Les peuples jeunes ont -toujours assez de joie, puisqu'ils veulent vivre. La joie que vous -cherchez vous déprime. - - -Pour en venir à ce règne douloureux, il fallait que la vie de -Dostoïevski fût tout ce qu'elle a été en effet. Il fallait qu'il -tombât dans l'erreur politique, qu'on le prît pour un rebelle, lui -qui l'était si peu, qu'on le condamnât à mort, et qu'il croupît au -bagne. - -Personne ne doit plus à ses souffrances que Dostoïevski. Personne ne -doit plus à ses erreurs. En personne, la faute ne fut plus féconde. -Là, il s'est fait cette vue incomparable du revers qu'il applique aux -sentiments des hommes. Il lit les deux côtés de la page, et la face -visible ne lui est qu'un moyen de mieux connaître l'autre. - -L'erreur d'une grande âme n'est jamais que dans l'action: la volonté -ni le cœur n'errent point, étant toujours fidèles à la grandeur -qui les anime. On ne se trompe que sur la route à suivre. Quand -on revient sur ses pas, on possède tout l'horizon et toutes les -perspectives, qu'on n'eût peut-être jamais bien vus sans cette -erreur-là. Elle est la racine commune de la peine et de la puissance. - - -L'œuvre qui fit la fortune de Dostoïevski jeune homme[46] et celles -qui vinrent ensuite jusqu'à la catastrophe du bagne, me semblent -d'une invention médiocre et d'un très faible prix. Elles sentent -la crasse sentimentale des galetas. Elles sont geignardes et -larmoyantes. Le peu de gaîté qu'elles ont grimace. Elles annonçaient -le Gogol des mansardes, s'il peut y avoir un Gogol moins la force -et le style. Le trait est forcé, le dessin sans beauté, les ombres -épaisses. Elles ressemblent aux tableaux d'un peintre oublié, -Tassaert, qui pleurnichait lourdement dans les taudis, de grabat en -grabat. Subtiles enfin, mais sans profondeur. Or, la profondeur du -sentiment corrige seule la subtilité qu'elle implique; seule, la -profondeur de l'analyse suppose l'extrême complexité et la justifie. -Ce double don, qui devait porter Dostoïevski à une hauteur où -personne ne le dépasse, ne se fait sentir dans les premières œuvres -que par l'embarras de l'action et la contorsion des caractères. - -[Note 46: _Les Pauvres Gens_, 1846; _le Double_, _les Nuits -blanches_, etc., 1847 à 1849.] - - -Au début comme à la fin, Dostoïevski ne peint que des jeunes gens, -et quelquefois des vieillards. Là encore, c'est la Russie même, qui -n'est pas mûre, toujours trop verte ou trop avancée; elle a ses -adolescents pourris et de vieilles gens à l'âme plus fraîche que -l'enfance. Souvent là-bas, les jeunes femmes portent un cœur de -cadavre, plein de vermine et de cendres, sous une chair en fleur. La -Russie vit dans l'excès: en tout, jusqu'ici, elle ignore l'entre deux. - -Dostoïevski lui-même et ses livres sont au centre de ce monde -inconnu. Lui et ses livres sont les grandes œuvres de l'âge mûr. -C'est l'homme dans toute sa force, qui possède la jeunesse: les -jeunes gens ne connaissent pas les jeunes gens. Dostoïevski est cet -homme, celui qui ne fait tort ni de la réalité au rêve, ni du rêve à -la réalité, qui peut seul comprendre toute la profondeur de la vie. - -Peu importent ses erreurs de fait, les premières et les dernières, -celles qui l'ont mené au bagne, et celles qui le feraient prendre -pour un conseil des Cent Hommes Noirs. Peu importe que la Troisième -Section soit la face cachée et le bras visible de l'Évangile dans -l'horrible empire. Peu importe Son Excellence Pot-de-vin, les princes -qui volent les fonds de la Croix-Rouge aux malades et aux blessés, ou -le règne des Allemands, forcenés policiers, qui gouvernent au nom du -Christ et de la race slave. Toutes les erreurs de fait n'empêchent -pas de croire à la Russie que Dostoïevski nous incarne. Elle n'est -pas seulement en lui; mais il nous la révèle, il achève tout ce qu'on -en voit dans Pouchkine et dans Gogol, dans Tourguénev et Tolstoï. - -Il faut qu'il y ait un peuple russe dans les langes. Il faut que -ces esclaves politiques soient admirables de liberté morale. Il -faut que ces brutes, dans l'enfer de l'ivrognerie et des massacres, -soient tout de même riches d'une conscience qui n'a plus d'égale en -Europe. Il faut que ce peuple, capable de tout parfois, comme les -enfants cruels, et qui dort, le reste du temps, dans une affreuse -impuissance, il faut pourtant qu'il soit le seul peuple d'Europe qui -ait encore un Dieu. - -La Russie, même folle, même lâche, même noyée dans le sang et dans -l'eau-de-vie sans parfum, la Russie ne vit pas pour l'argent, ni -pour la haine, ni pour la balance du commerce, ni pour les triomphes -ignominieux de la violence. La Russie vit pour rendre une conscience -religieuse au genre humain: elle a, malgré tout, le cœur fraternel à -tous les hommes, même au milieu des boucheries et des vomissements où -la jette son hystérie. - - -Dostoïevski était né pour la douleur, et pour s'élever dans la -douleur, au-dessus de tout l'égoïsme et de toute la misère morale, où -la douleur enferme généralement les natures médiocres. - -Il lui fallait la maladie, les tortures du cœur, l'angoisse de -l'esprit, la présence de la mort pour conquérir ce que j'appelle -l'appétit et la santé d'une vie universelle. Un peu plus, c'eût été -trop: il faut pouvoir respirer, pour vivre. Mais un peu moins, il -fût resté, comme tant d'autres, à mi-chemin de l'ascension sainte et -terrible. Ce n'est pas à un moindre prix que l'on prend à soi toute -souffrance et tout supplice. On ne gravit sûrement la montagne que -sur des échelons sanglants. - -Surtout, il lui fallait le bagne et l'enfer des crimes[47] pour se -purger à fond d'un amour-propre qui fut toujours féroce, et d'une -naturelle jalousie. Mais bien plus encore, cette damnation devait -lui révéler les grands fonds de l'âme humaine, où nul n'est descendu -plus avant, Shakespeare et Wagner exceptés. Là, il connut que le -crime a ses vertus, et qu'il peut être plein de la vertu même; que -la qualité d'homme ne se prescrit jamais; que le cœur présente tout -grief et toute excuse; que la sécheresse de l'âme est le seul péché, -si même il en est un; que la faute est partout, qu'elle a toujours -une dispense, qu'elle obtient remise, pourvu qu'elle consente un -peu à l'expiation; et la souffrance vaut le consentement, quand la -rebelle le refuse; que l'amour est le salut de tous et de chacun; que -la rédemption est le prix du sang; que le châtiment, horrible en ceux -qui osent châtier, est nécessaire à tout coupable, pour rassurer en -lui l'orgueil de son destin et la dignité de l'homme: Car toute vie, -avant d'être à son terme de beauté, toute vie est une expiation que -l'amour nous propose, et qui doit être expiée. - -[Note 47: Et moi aussi, j'ai mon enfer, le bagne des auteurs, des -critiques et des faux artistes, où je purge, dans un coin d'ombre, la -colère de ma solitude et le vieil amour de la gloire.] - -Voilà où Dostoïevski a saisi l'âme de son peuple, et de tous les -peuples, et de ceux même qui l'ont tuée. Il a pesé que les premiers -selon le rang sont souvent les derniers selon la vie; et les derniers -selon le monde, les premiers suivant l'âme cachée du monde. Là, il -apprit à se mettre au-dessus de toute apparence. Là, il s'est fait -à vivre en profondeur: car toute l'œuvre de Dostoïevski est une -vie dans la profondeur et dans la vérité secrète, qui est l'unique -vérité, sans doute. Là, il s'est établi inébranlablement au-dessus -de tous les préjugés; et ceux de la raison n'ont pas tenu devant lui -plus que ceux de la morale et de la politique. - -Le grand Dostoïevski a montré, le premier, que la fin de la vie est -la vie même. Mais il a été plus loin: il a connu, profondément, que -la vie elle-même est une forme vide sans le cœur qui l'anime, et -ainsi que l'amour est la fin de cette fin unique. Qu'est-ce donc, -sinon que l'homme est fait pour se toujours passer soi-même? L'homme -n'est point une figure achevée, mais un élan à la forme parfaite, -un essai continuel à l'homme. Je trouve cette vertu héroïque dans -Dostoïevski, et cette grandeur intérieure. - - * * * * * - -L'intuition est une vue du cœur dans les ténèbres. La nuit extérieure -s'illumine de l'éclair jailli du dedans. C'est là que rien ne se -formule, et tout s'éclaire: là où la vie prend forme, où les mobiles -se condensent, où se détermine l'action. - -L'intuition est bien le luminaire de la profondeur. Elle est la -conscience amoureuse de ce qui est, au fond de ce qui paraît être. -Elle est ce qui demeure en ce qui devient, et qu'elle porte. Elle est -vraiment l'instinct de la connaissance, et son amour. - -En Dostoïevski, je finis par tout référer à l'intuition. Dostoïevski -a conscience de son intuition, et tel est son miracle. Il faut le -lire en musicien. - - -La chasteté n'est que le signe le plus visible des âmes pures. La -pureté suprême est l'innocence de la bonté: l'horreur de faire le -mal. Dostoïevski n'hésite pas à produire des prostituées plus chastes -et des assassins plus purs, à l'en croire, que les honnêtes gens: -c'est qu'ils aiment; et que le crime, en eux, n'est pas le mal qui -dure, mais l'erreur, la folie et la misère du moment. Jamais il ne -dit avec emphase que la prostituée ou le criminel valent mieux que -l'honnête femme et le juge. Mais la prostituée qu'il défend est une -victime: il montre en elle, non pas l'excellence de son infamie, mais -l'excellence de la douleur que l'infamie lui coûte. Et enfin, toute -créature qui se donne avec passion est victime, quel que soit son -bourreau, son complice ou son idole. - -Nulle trace, en cet homme admirable, de morgue vertueuse. Nul ne -s'est moins juché sur les échasses du devoir et de la morale. A la -profondeur où il sait chercher les origines, il trouve, en soi, la -semence et l'excuse de tous les péchés. Et le crime des crimes, qui -est la cruauté, il en débrouille aussi les racines, avec un saint -effroi: il touche, il voit que la cruauté et la luxure se tiennent -comme deux sœurs monstrueuses, unies par le même os de désir. Plus -il les déteste, plus il en épouse la connaissance. Dostoïevski n'a -pas proprement pitié du mal: à moins que le châtiment ne soit plus -pitoyable à la faute, que la rémission. Mais sa compassion est -merveilleuse pour la peine, ou publique ou cachée, que le péché -exige. Pitié qui n'est point vague ni fumeuse; elle ne comporte -aucune faiblesse, elle ne tient pas au larmoiement: elle est la vertu -humaine par éminence, la vertu des vertus, la charité sans quoi tout -reste mort et vide. - -L'amour véritable est là, où celui qui aime s'oublie soi-même et se -confond entièrement dans l'objet aimé. Larmes de la compassion, vous -faites une honte éternelle aux baisers sans pitié. - -Le plus haut point de la vertu est toujours de se vaincre, et -d'embrasser parfaitement l'objet: lui être le cœur et l'âme qu'il a -si peu, ou qu'il n'a point. - -Cette conquête est d'une autre grandeur et d'une autre fécondité, que -la domination telle quelle. S'emparer d'autrui et du monde, misère -près de la puissance qu'il faut pour leur donner la vie et les sauver. - - -Voilà le magnifique courage de la vision, que seuls les Russes ont eu -avec nos Français. Ils ne font pas un pauvre choix dans les passions -humaines: ils les considèrent toutes. Ils ne feignent point de croire -que les amants n'ont point de lèvres. La profondeur du sentiment -russe, et la puissance de l'esprit français: les deux ailes à l'essor -de la nouvelle connaissance. - -Il n'est pas de profondeur sans un rêve fervent de l'éternel. La -profondeur est sous-jacente au sentiment, et non à l'intelligence. -La profondeur est le privilège de l'âme religieuse, et de cette âme -seulement. Il n'y a pas de vérité religieuse. Mais le sentiment -religieux a sa connaissance. Quelle intelligence forte ne cherche -pas une relation de soi à l'univers? Mais ce n'est rien d'en avoir -l'idée: elle n'est qu'un chiffre. Il faut en avoir le sentiment. -Et telle est l'âme religieuse. Après bien des routes et des chutes -cruelles, l'âme religieuse se fixe dans l'amour: là est son lieu, -et sa conquête; là, sa force et la vocation de sa puissance; là -serait son repos, s'il en existait un. Dostoïevski n'a pas manqué -la couronne promise à l'amour errant. Il est entré au port de la -recherche idéale. - -La réalité! font-ils; la réalité! Hé, oui! Nous savons, nous aussi, -qu'il n'y a point d'arbre sans le sol qui le porte, sans fumier ou -sans terre. Mais s'il ne quittait jamais le sol, s'il n'était pas ce -qui s'évade du fumier et ce qui sort de la terre, l'arbre ne serait -pas l'arbre; et sa racine même pourrirait. - -Les grands Français ont toute la force dans l'esprit. La plupart, ils -n'ont pas la profondeur, qui est si naturelle aux âmes religieuses. -Ils ne l'ont plus, du moins. Car, ils l'eurent, ceux qui ont dressé -les cathédrales sous le ciel. Le grand Flaubert m'y fait penser, -ce prince de néant. Il est sec, et il sème les cendres. De là, les -sables et les salins cuisants de son œuvre: toutes les lignes sont -belles, et l'on y respire à peine, dans un vent d'éternel ennui. -Flaubert est un génie mortuaire. S'il a du cœur, comme je crois, -il n'en a pas pour la vie. Et tout ce qu'il en a, d'ailleurs, -il l'étouffe: il tâche à être sans amour, comme le monde de son -intelligence; et il y réussit. - -L'amour de Dieu, ou la charité que je veux dire, quel nom qu'on y -donne, implique toutes les autres amours. C'est l'amour de Dieu que -Dostoïevski respire. Et le peuple russe avec lui. On doit avoir foi -au peuple russe, sur la foi de Dostoïevski. - -Dostoïevski, victime des puissances, parle pour les puissances: la -tyrannie, la police, l'église, les riches. A ses yeux, tout le mal -qu'elles peuvent faire, est compensé, de bien loin, par l'action -qu'elles ont sur l'âme humaine: elles en provoquent l'excellence, en -y prodiguant la douleur. S'il finit par les défendre, ces puissances -mortelles, j'y vois un triomphe de l'affirmation. Dostoïevski connaît -son peuple par soi-même. Toute révolte de la race déchaîne son -instinct d'aveugle destruction et d'anéantissement. Le joug, qui lui -fléchit la tête jusqu'à terre, la garde étroitement de l'anarchie. -La tête russe nie. Sa liberté tourne aussitôt en négation affreuse. -La race des Russes obéit et souffre avec excellence. Elle se rebelle -et se fait justice avec infamie. Cette race ne peut aller à la -perfection que par les voies de la douleur. En un mot, elle ne veut -choisir qu'entre la foi mystique et le néant, entre l'amour de Dieu -et la haine de la vie. - - * * * * * - -Dostoïevski, maître en toutes passions, et tenant toutes les clés de -l'abîme, ferme les portes du néant. Tenté de toutes négations, il ne -détruit rien et il affirme. En Dostoïevski, j'admire un Nietzsche -racheté. - -Je ne crois pas aux Prométhées qui perdent la tête sur le rocher. Mon -Prométhée fait peur à Jupiter même, qui s'imagine de l'avoir bien -cloué. Je ne ferai pas crédit à des dieux, qui finissent à quatre -pattes, dans un asile. Et si la foudre me frappe, dussé-je tenir bon -contre elle, le ciel me soit témoin que je ne me serai pas vanté. - -Tout ce qui est mort et négation dans les philosophes, Dostoïevski -l'a surpassé; mais telle est sa grandeur, qu'il monte d'un degré -encore. Il porte à la rédemption l'accablement de nos fatalités. Si -je l'ai peint comme il est, je ne sais; mais jamais, il me semble, on -ne mesura mieux la distance qui sépare la mortelle théorie de l'œuvre -vivante, et le penseur sans amour du véritable artiste. - - * * * * * - -Encore un pas. - -Je dirai de Nietzsche et des Anciens qu'ils peuvent suffire au monde -de l'intelligence. Mais ils ne pénètrent pas d'un pouce dans le monde -du cœur. Ils restent sur le seuil. Et plus ils s'imaginent de faire -la loi à l'intérieur de la maison, plus ils l'ignorent. De là, sans -doute, la misérable jactance de Nietzsche, qui excède tout ce qu'on -peut permettre à l'orgueil de l'esprit; car c'est l'esprit même qui -y entre en décadence, et qui marque les degrés de sa chute par des -cris. Il ne faut pas que l'orgueil de l'esprit sente la paralysie -générale. L'intelligence qui se vante ne trouvera pas d'excuse -dans l'abaissement de la folie; mais au contraire, la fin de cette -intelligence porte jugement sur toutes les œuvres de sa croissance; -et, quoi qu'on fasse, plus elle a tout réduit à elle seule, plus elle -subit la condamnation de son propre dédain. - -Ce que Schopenhauer est à Spinosa, les grands témoins de la vie le -seront toujours à Nietzsche. Et ce sont les grands artistes: les -confidents de l'amour. J'en sais plus d'un. Mais Dostoïesvki est le -premier de tous, dans le temps: il a prévenu toutes les insolences de -Nietzsche. Wagner aussi était là. Il n'y a pas si loin de _l'Idiot_ à -_Parsifal_ sublime. - -Toute philosophie, d'ailleurs, qui n'est pas un simple jeu de la -logique, prend forme dans une œuvre d'art. Il faut sortir de la -cage à l'écureuil. Une pensée vivante sur la vie n'a pas d'autre -expression qu'un chef-d'œuvre. Les livres de Nietzsche sont des -essais au chef-d'œuvre; mais cet Apollon est toujours dans la cage; -il fait le dieu, en vrai Phébus d'Université, à bésicles d'or; tout -de même, son char est une chaire, et son Pégase une rosse allemande -harnachée de lexiques in-folio. - -Nietzsche peut servir de guide à l'Enfant Prodigue dans ses routes de -jeune homme. Nietzsche est une bonne méthode pour la rébellion. Et, -comme à la façon des docteurs, il est ivre de ses principes et tout -aveugle sur la vie, il despotise. Par là, il apprend la discipline -à ceux qui n'ont point de règle intérieure. De même il satisfait -l'instinct de l'art dans les demi-artistes. - -Wagner vieillard, qui avait passé par toute négation, ne pouvait -que lever les épaules, aux jours de _Parsifal_, devant ce corybante -infatué qui, impuissant à toute création et incapable même de -plaisir, lançait contre le monde de l'amour ses vieilles idoles -de pierre, son Bacchus, son Apollon, et son trépied. Il nous faut -de nouveaux dieux pour posséder la vie. Mais les dieux morts ne -ressuscitent pas. Wagner savait que _Parsifal_ est vivant; et si, -pour l'offrir au monde, il fallait tourner le dos à un professeur -d'orgie logique, il tournait le dos à Nietzsche. - -Dostoïevski en eût fait autant, avec le même droit. Dostoïevski est -l'homme de la vie, mais non pas seulement dans les livres. Parce -qu'il est l'homme de la vie, son monde est le monde de la force, -uniquement. Encore les Anciens sont-ils les maîtres de l'action, -tandis que Nietzsche est insupportablement l'homme du cabinet et des -livres. Par lui-même, il ne sait rien de la vie, rien de l'action, -rien des passions; et il donne des lois aux passions et à la vie. Je -ne m'étonne pas qu'il soit le prophète des professeurs et le dieu des -femmes sourdes qui tranchent de la bonne ou de la mauvaise musique. -Les plus rebelles, et qui se flattent de l'être, sont, la plupart, -des esprits nés disciples. - -Que Nietzsche tienne donc lieu des Anciens et de la vie héroïque aux -gens qui ne savent pas lire. Et s'ils n'ont pas compris les Grecs, ni -les Italiens du Moyen Age, ni Pascal, ni Stendhal, ni la Révolution, -qu'ils lisent Nietzsche, lequel leur fait, de toute cette grandeur, -un manuel avec toute la commodité grossière que ce format comporte. - -On doit s'arrêter à Nietzsche. Mais on n'est que la moitié d'un -homme, si l'on s'y fixe. Il n'est bon qu'aux femmes de lettres et aux -jeunes gens. - -Raskolnikov et tous les jeunes héros de Dostoïevski savent par -eux-mêmes tout ce que Nietzsche pourrait leur apprendre. Mais -Dostoïevski ne les déifie pas dans cette demi-connaissance. Il ne -veut pas qu'ils se tiennent à cet étage grossier de l'énergie. Il les -porte à l'étage supérieur, qui est le palier proprement humain de -la charité. Quant au surhumain, c'est un bon mot pour les amateurs -d'éloquence. A mes oreilles, il a le son répugnant de l'emphase. Il -n'y a rien de plus humain que d'être homme. L'homme est rare sur le -marché de Jupiter. Et rien de surhumain n'a de sens qu'à la mesure de -l'homme. Sois pleinement homme, si tu veux passer l'homme. Telle est -la grande, l'unique vérité. - - * * * * * - -L'intuition est le lieu de toutes les intelligences. - - * * * * * - -Il n'est rien dans Nietzsche, qui ne soit dans Dostoïevski. Mais -tandis que tout est négation, dans Nietzsche, même ce qu'il -affirme,--et lui, d'abord, le malheureux,--toutes les négations, -que la douleur de vivre arrache à Dostoïevski, se résolvent dans -une affirmation invincible: de la douleur, l'amour conclut, en lui, -à la beauté de la vie. Ce n'est pas le: Oui! de la volonté ou de -l'orgueil, ce oui glacé qui est le soleil polaire des stoïques; mais -l'amour qui, en portant la vie, l'affirme. - -Un tel arbre donne les fruits de toute douceur. J'en ai ployé les -branches, et je les veux réunir dans la rosée qui les trempe depuis -l'offrande de l'aube jusqu'au sacrifice du crépuscule, et même dans -l'ardeur de midi. - -Dostoïevski pleure avec délices, et ses amis pleurent bien souvent -comme lui. Je dirai, pour moi aussi, le mystère des larmes. -Dostoïevski connaît la merveilleuse humilité des bonnes larmes. Et -certes, il est en elle un grand secret. - - * * * * * - -Larmes de la tendresse, pluie qui espère et qui renouvelle la forêt -humaine, vous êtes la source ouverte aux cœurs pleins d'amour. Et -partout où l'on frappe ce tendre rocher, l'ondée s'épanche; et elle -n'est jamais tarie, cette eau amoureuse. Quel orgueil vient de plus -haut? Or, elle ne fond pas sur les feuilles: elle se donne et les -pénètre. Et parce qu'elle se penche vers la prairie, on la dédaigne -de s'abaisser. Mais tant elle a de pieuse complaisance, que nulle -offense ne l'atteint, et qu'elle sourit au mépris même. - -Baiser la terre avec transports, dans la joie ou dans la douleur, -dans l'ivresse du bien ou dans l'aveu du crime, baiser la terre en -pleurant, s'y renouer, y remplir au griffon du sang le cœur qui se -vide et s'altère, voilà le culte où Dostoïevski convie ses enfants. -Et ces pleurs sont riches d'un bonheur ineffable; ils ont la vie, qui -est la seule joie et toute joie. - -Adore la vie: ton baiser à la terre, d'où tu viens et où tu vas, et -tes larmes confessent ton adoration. Prends patience du mal, à ce -rite, et prends-y conscience de tout bien. - -Ton cœur déborde. Il te quitte. Il va à toute cette vie qui -l'appelle. Et où irait-on qu'à la vie? - -Ainsi tes pleurs ont la joie, toute celle que tu attends, en celle -que tu donnes. Ils ont la joie excessive de toi-même qui te quittes. -Ce n'est pas que tu te regrettes: c'est que tu te délivres. Jusqu'à -ce baiser pleurant, quel abîme tu te fus à toi-même, et quel désert -aux dunes de souffrance universelle, infinie, perpétuellement -renouvelée, égale comme le vide. Et souffrir pour rien, il n'est pas -d'autre damnation. L'enfer est la souffrance dans le vide. Couché, -contre la terre, tu es le mort béni de la mort volontaire, qui est -toute vie: en te quittant, tu ressuscites. Ce départ sans retour est -le véritable amour, chère âme. - - * * * * * - -Ce n'est pas cet amour de tête, qui crie: Vivre! Vivre! avec la -bouche affreuse d'un mort. C'est la mélodie du cœur qui se retrouve, -et qui répond à toute la nature: me voici! me voici! Il chante la -vie, il en est l'éternelle modulation jusque dans la mort: parce -qu'il l'a, parce qu'il la porte, parce qu'il la donne. Et que -donnerait-on, réellement, qu'on ne prît de soi et sur soi? Quel don -ferai-je, si je ne me dépouille? Voilà l'orgueil de l'amour, et son -humilité sublime. - -En vérité, l'orgueil qui se vante et qui s'estime, l'orgueil de -l'esprit qui se compare est une espèce d'humilité un peu basse, à mon -sens. Qui se compare, s'abaisse. Ainsi l'orgueil de l'esprit. - -Mais l'amour qui s'humilie dans les dons innombrables qu'il sait -faire, dans toutes les merveilles qu'il suffit à créer, en s'oubliant -soi-même, en s'y mettant jusques à s'effacer, ce prodige d'humilité -est une grandeur céleste. Et tout l'orgueil des esprits n'égalera -jamais, à un infini près, cette humilité divine. - -Celui qui se donne sans mesure, celui-là possède. - -Celui-là qui est tout humble au cœur de toute vie, celui-là crée son -objet; et il ne se soucie pas de connaître sa gloire. La superbe est -sèche. L'orgueil de l'esprit ne discerne que soi: comme un mort qui -se tâte dans le sépulcre. - -L'amour adore dans les larmes. Tel est le son de Dostoïevski. Voilà -cette voix rauque et si douce, l'énergie de cette âme infatigable, -et ses brûlantes langueurs, ses abandons si tendres. Infatigable à -souffrir et à vouloir laver l'or des souffrances, pour en séparer -le trésor de la joie: à la constance de cet orpailleur, à celle-ci, -quelle énergie s'égale? - -O saintes, bonnes larmes, routes de l'effusion, sentes profondes -de la tendresse, c'est vous, très douces larmes, qui parlez -seules d'amour, et de cet amour qui fait vivre en créant. Et dans -l'embrassement même des amants, ce sont les plus pures et les plus -chaudes larmes du sang qui parlent pour la vie, qui la communiquent -et la transmettent, venant de si loin! Et souvent ils ne comprennent -pas la parole qu'ils prononcent, et ils en sont ennoblis, même quand -ils l'avilissent. - -L'amant baise sa bien-aimée et pleure son sang en elle, comme l'homme -enivré de Dieu baise la terre avec de grandes larmes. La terre reçoit -ces pleurs; et l'amante en garde avec jalousie l'offrande pécheresse -ou la libation sans péché. - -Si l'esprit s'abaisse, ici, ou si la chair est exaltée, qui le -mesurera? Servir avec amour est toujours un triomphe. L'humilité de -la femme et de la terre doit s'offrir en exemple à tout service. Et -je veux bien que la vie trouve son compte à l'humiliation de l'homme. -Je ne parle jamais que pour la vie; et je ne vois de bel orgueil -qu'en tout ce qui l'augmente et la rehausse. - -Amour de la vie, c'est mal dit encore. La vie n'est pas si grande ni -si forte que l'amour. Elle en attend la parfaite beauté, dont notre -désir s'est fait une promesse. Plus que l'amour de la vie, la vie -d'amour: tel est le fond de Dostoïevski. A l'amour, de faire naître -et de sauver la vie. Les meilleurs ne vivent que pour servir ce -dessein. Et le plus pur amour est le plus amour. - - -O Fédor Mikhaïlovitch, si ardent, si aigu et si humble, vous êtes -profond et vrai entre les grands. Vous allez au delà de tous autres, -sans doute. Car enfin, où j'en suis venu, il n'est de vérité que -dans la profondeur. Pour prendre toute notre hauteur, il nous est -nécessaire de mouiller dans les abîmes. Tout est de manque, à défaut -de la profondeur. Et, au total, il y a fausseté où il y a manque. - -Voilà donc le point où la haine n'est plus rien qu'une racine torse -entre toutes les autres: et si elle a la forme du serpent ou du ver, -ce n'est point pour faire horreur, ce n'est pas pour qu'on l'écrase, -mais pour se confondre avec les veines nourricières. Voici le point -où tout est idéal, à force d'être vrai; où le rêve de l'âme absorbe -toute la matière, comme une matrice seconde, mais de résurrection. -Ici, la pensée est acte; le fait est idée; ici, l'acte et l'idée sont -tout amour. Tout trempe dans la compassion de la vie pour elle-même, -et dans la certitude du salut, que le cœur exige d'un amour créateur. - -Où tout est amour, tout est vie! Par delà le néant de tous les objets -éphémères, c'est là-dessus enfin que notre foi ou notre espoir se -fonde. Dostoïevski, si je ne me trompe, et moi-même à mon rang, nous -sommes l'antidote de la tyrannie rationnelle, des philosophes, et de -tout poison inhumain: Dostoïevski, le cœur le plus profond, la plus -grande conscience du monde moderne. - -1910 - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -VISITE A PASCAL - -I.--A Port Royal 11 -II.--Pascal 21 -III.--Ascétisme du cœur 61 - - -LE PORTRAIT D'IBSEN - -I.--Le génie du Nord 85 -II.--Image d'Ibsen 101 -III.--Ibsen ou le moi 122 -IV.--Morale de l'Anarchie 145 -V.--Puissance et misère du moi 171 -VI.--La nuit à la fin du jour 187 -VII.--Tolstoï et Ibsen 207 -VIII.--La mort froide 220 -IX.--Le moi est le héros qui -désespère 232 - - -DOSTOÏEVSKI - -I.--Sur sa vie 261 -II.--Image 275 -III.--Sur son art 281 -IV.--Passions et moments 296 -V.--La profondeur russe 321 - - - - -ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE - -_Volumes in-8 couronne 3 fr. 50_ - - -_POÉSIE_: - -PAUL CLAUDEL: CINQ GRANDES ODES - Suivies d'un processionnal pour saluer le siècle nouveau. - -GEORGES DUHAMEL: COMPAGNONS - -HENRI FRANCK: LA DANSE DEVANT L'ARCHE - Préface de Mme DE NOAILLES. - -STÉPHANE MALLARMÉ: POÉSIES - -FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN: LA LUMIÈRE DE GRÈCE - - -_CORRESPONDANCE_: - -CH.-L. PHILIPPE: LETTRES DE JEUNESSE - - -_ROMANS_: - -HENRI BACHELIN: JULIETTE LA JOLIE - -JEAN RICHARD BLOCH: LÉVY. PREMIER LIVRE DE CONTES. - -G. K. CHESTERTON: LE NOMMÉ JEUDI (UN CAUCHEMAR) - Traduit de l'anglais par JEAN FLORENCE. - LE NAPOLÉON DE NOTTING HILL - Traduit de l'anglais par JEAN FLORENCE. - -ANDRÉ GIDE: ISABELLE (RÉCIT). - LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE - Précédé de cinq autres traités. - -PIERRE HAMP: LE RAIL (LA PEINE DES HOMMES). - VIEILLE HISTOIRE - Contes écrits dans le Nord. - MARÉE FRAICHE. VIN DE CHAMPAGNE - (LA PEINE DES HOMMES). - -CH.-L. PHILIPPE: LA MÈRE ET L'ENFANT - Édition conforme au premier manuscrit. - -CHARLES-LOUIS PHILIPPE: CHARLES BLANCHARD - Préface de LÉON-PAUL FARGUE. - -JEAN SCHLUMBERGER: L'INQUIÈTE PATERNITÉ - -CHARLES VILDRAC: DÉCOUVERTES - -MICHEL YELL: CAUËT. - - -_THÉÂTRE_: - -PAUL CLAUDEL: L'OTAGE (drame en trois actes). - L'ANNONCE FAITE A MARIE - Mystère en quatre actes et un prologue. - -J. COPEAU et J. CROUÉ: LES FRÈRES KARAMAZOV - Drame en cinq actes d'après DOSTOÏEVSKY. - - - - -DEPUIS SA FONDATION (FÉVRIER 1909) - -_LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE_ - -A PUBLIÉ: - - -_Charles Blanchard_, -_Le Journal de la XXe année_, -_Les Lettres de Jeunesse_, de CHARLES-LOUIS PHILIPPE; -_L'Hymne du Saint-Sacrement_, -_Trois Hymnes_, -_L'Otage_, -_L'Annonce faite à Marie_, de PAUL CLAUDEL; -_Michel-Ange_, -_Les Heures du Soir_, -_Trois Poèmes_, d'ÉMILE VERHAEREN; -_La Porte Etroite_, -_Isabelle_, -_Le Journal sans dates_, d'ANDRÉ GIDE; -_La Fête Arabe_, de JÉRÔME et JEAN THARAUD; -_Fermina Marquez_, -_Rose Lourdin_, de VALÉRY LARBAUD; -_Jacques l'Egoïste_, de JEAN GIRAUDOUX; -_L'Inquiète Paternité_, de JEAN SCHLUMBERGER. - - * * * * * - - -Il est envoyé un numéro spécimen à quiconque en fait la demande. - - -ACHEVÉ D'IMPRIMER LE VINGT-DEUX MAI MIL NEUF CENT TREIZE PAR -«L'IMPRIMERIE SAINTE CATHERINE» QUAI ST. PIERRE, BRUGES BELGIQUE - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TROIS HOMMES: PASCAL, IBSEN, -DOSTOÏEVSKI *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Une profonde colère, froide et secrète, -le dévorait de sentir en lui-même la puissance de -l'ordre, de s'en connaître la volonté, et de savoir -qu'elle dût être sans effet. Le pouvoir d'un homme -est la moyenne de ce qu'il peut lui-même, et de -ce que les circonstances lui permettent,—l'accord -de sa force propre avec la fatalité des événements. -C'est pourquoi tout homme puissant s'est toujours -senti à deux doigts de ne pas l'être; et il appelle -son étoile ce bonheur de l'accident, qui ne suffit<span class="pagenum"><a id="Page_12"></a>[Pg 12]</span> -à rien, mais sans quoi la voie est fermée à tout le -reste. Le hasard, qui fait naître un homme à son -heure, fait plus pour lui qu'il ne fera jamais lui-même. -A dix ans près, on est César ou on ne l'est -pas. Pour un trait de plus ou de moins dans le -visage, et le nez fait d'une forme qui plaise, on -peut exercer ou non le droit de puissance qu'on a. -S'il ne le peut point, l'homme l'exerce alors contre -lui-même. Et plus les faits désordonnés lui font -obstacle, plus il souffre amèrement de sentir en -soi la force qui les ordonne. Agité de ces pensées, -M. de Séipse résolut de les apaiser, sinon de s'en -distraire, et il se proposa une promenade dans le -vallon le plus austère et le plus retiré qui soit aux -portes de Paris: il s'en fut à Port-Royal-des-Champs.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>On était au temps de la Pentecôte. Le printemps -tirait sur l'été; il faisait déjà chaud; et les jours -nuageux, chargés d'orage, suivaient lourdement -des nuits encore fraîches. Parti de bon matin, -M. de Séipse fut rendu à l'Abbaye avant le milieu -du jour. Le ciel, qui avait d'abord été d'une clarté -admirable, se brouilla bientôt. Le bleu tendre, -délicat et profond, qui est propre à l'Ile-de-France, -se chargea de nuées laineuses et grisâtres; et l'air,<span class="pagenum"><a id="Page_13"></a>[Pg 13]</span> -qui avait été frais, étouffé par les nuages, s'appesantit. -Le ciel bleu de la France n'est point implacable -ni sublime comme le regard d'un dieu: -il a plutôt la fine complaisance d'un œil humain; -et quand il se voile, il invite à la réflexion ou à -l'ennui plutôt qu'à la colère. Aussi M. de Séipse -s'estimait-il heureux que le temps s'accordât à ses -pensées diverses. Il était venu en voiture, à travers -les champs mouillés de rosée, frais et limpides, -comme la matinée même, le ciel clair et le vent -léger. Les blés verts, et les avoines déjà hautes, -aux reflets ardoisés, frémissaient dans la plaine, où -parfois l'on voyait au loin,—comme un insecte -en suit un autre,—une charrue guidée avec lenteur -par un paysan.</p> - -<p>A mesure qu'on approche de Port-Royal, le -pays se fait plus désert. On ne voit plus que des -hameaux couchés au ras de la terre. Le plateau -âpre règne; et l'horizon recule, grave et triste, -comme tout ce qui est grand. Là, si le ciel penche -un regard plus sombre, sourcilleux de nuages et -chargé même de menaces, il semble seulement -rendre, en miroir fidèle, l'âme des lieux. Nous -n'avons affaire, en tout, qu'à l'âme, et comme il -en va des hommes, si un pays ne nous livre la -sienne, il n'a rien pour nous. Au versant de ce<span class="pagenum"><a id="Page_14"></a>[Pg 14]</span> -plateau dont l'aspect, sérieux en tout temps, est -tragique quand le soleil s'y cache, on tombe dans -un étroit vallon; par un chemin heurté, entre les -arbres, on descend au fond d'une sorte de trou, -où, ceinte de hautes murailles, et voilée sous le -feuillage, avait été fondée l'abbaye de Port-Royal.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>L'abbaye a été vaste, les fabriques considérables. -Il y eut plusieurs corps de bâtiments. L'hôtel où -logeaient les solitaires, faisait face au cloître où les -Filles du Saint-Sacrement s'étaient vouées à l'adoration -perpétuelle. Dans une école illustre, on -enseignait les enfants, dont fut Racine. Une -chapelle était le lieu d'assemblée où tant d'hommes, -de femmes et de petites créatures si dissemblables -se réunissaient dans une pensée commune: en -dépit de tout, la marque en restait ineffaçable, -tant elle avait mordu fortement sur l'âme.</p> - -<p>Un jardin séparait la maison des religieuses et -celle des Messieurs. Les enfants logeaient dans -une aile basse, où se tenaient les catéchismes. Le -verger, le potager, s'étendaient au delà comme le -témoignage du travail le plus agréable au ciel -peut-être. La perfection de l'homme simple et -paisible est, sans doute, celle du frère lai, qui passe -des champs à la chapelle, de la bêche au psautier,<span class="pagenum"><a id="Page_15"></a>[Pg 15]</span> -et qui, pour son délassement, incline devant Dieu -des épaules que, le reste du temps, le labour courbe -vers la terre.</p> - -<p>Si ce n'est une tour rustique, à l'une des ailes, -il ne reste rien de toute l'abbaye: une haine -patiente, infatigable pour tout dire, a préparé cette -ruine et l'a consommée. La charrue a passé sur le -cloître. Les tombes des jansénistes ont été remuées -par le soc. Louis XIV a fait voler en poussière -une des forces morales, la plus solide peut-être et -la plus compacte qu'il y eût en France. Des -hommes là vivaient avec leur cimetière sous les -yeux, et l'avaient pour lieu de promenade. Il -devait leur importer peu que leurs cendres fussent -ou ne fussent pas en repos. On imagine même -l'amer contentement de Pascal, s'il avait pu prévoir -qu'on jetât ses os au vent. Sans parler de sa joie à -souffrir persécution pour la vérité et la justice, il -se fût réjoui ardemment de cet outrage à la chair -ennemie; et il y eût vu quelque faveur singulière -qu'on eût faite à son âme.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Les Messieurs de Port-Royal n'étaient point -des clercs. Les uns ne s'en jugeaient pas dignes; -les autres y répugnaient de nature, ou par état. -Ils formaient une espèce de tiers ordre. Ils étaient<span class="pagenum"><a id="Page_16"></a>[Pg 16]</span> -à peine des laïcs, et ne voulaient point être des -moines. Ils vivaient pour faire leur salut, et prétendaient -le faire dans le siècle, ou s'y résignaient. -Port-Royal était leur maison de retraite. Ils y -venaient approcher Dieu de plus près. Ils lui y -prêtaient une oreille plus attentive qu'ils n'auraient -pu ailleurs, ni autrement. Ils y avaient leurs mille -entretiens avec une puissance redoutée, et souhaitée -de tous leurs vœux, comme seule à craindre -sans doute, mais seule aussi secourable. En un -temps où tout homme voulait, tôt ou tard, prendre -quelque connaissance de soi, nulle part on n'alla -plus avant dans l'art cruel de se connaître, que -dans cette compagnie sévère. Or le scandale est -grand, pour un monarque absolu, d'hommes qui -se retirent en soi: car il n'en est pas, quelle qu'en -soit la révolte, qui lui échappent plus; et, en -outre, ceux qui se connaissent sans complaisance -sont, malgré tout, sans complaisance à connaître -les autres. Les souverains absolus n'aiment pas -cette souveraineté-là; plus elle se tait, plus elle -les brave. Son respect même est une forme du -mépris, car il juge. Les souverains, qui le sont -dans l'ordre de la chair, haïssent la souveraineté -qui est d'un autre ordre, et qui échappe au leur. -Plus elle est humble en conduite, plus elle les<span class="pagenum"><a id="Page_17"></a>[Pg 17]</span> -humilie, puisqu'elle ne leur laisse point de prise -sur elle, et qu'elle s'élève sans doute au-dessus -même de ce qu'elle abat. C'est pourquoi le souverain -absolu, qu'il ait nom Louis XIV, Napoléon -ou Peuple, se défie des solitaires et les frappe. -Il ne faut pas trop de saints dans l'État, ni même -dans le monde; d'école de sainteté, encore moins: -la sainteté menace la nature, et la nature ne veut -que des esclaves ou de faux témoins: elle hait les -juges...</p> - -<p>Au détour du chemin creux, une porte de bois, -dans un châssis de pierre, qu'une croix de fer -surmonte: c'est l'entrée de l'abbaye.</p> - -<p>Comme j'allais y frapper moi-même, je vis -M. de Séipse pousser la porte, sans doute laissée -entr'ouverte: il passa le seuil, et je le suivis. Je -connais M. de Séipse depuis longtemps, et je -l'estime. Nous avons des pensées communes, mais -je le vois peu. Au bruit criard du vantail sur le -gond, M. de Séipse tourna la tête, déjà mécontent -de ne pas trouver, même à Port-Royal, la solitude. -J'avais eu le même sentiment d'ennui en me -voyant précédé à la porte. Mais il me reconnut -aussitôt, comme je venais de faire; nous sentîmes, -chacun, que la présence de l'un pourrait n'ôter -rien au charme de la visite solitaire que se promettait<span class="pagenum"><a id="Page_18"></a>[Pg 18]</span> -l'autre; et que notre silence pourrait ne se -rompre qu'à l'occasion d'une émotion pareille, et -pour se mieux goûter en elle.</p> - -<p>Dès la porte poussée, l'on est dans les champs de -Port-Royal. On marche au milieu d'une campagne -close. C'est d'abord un sentier entre deux prés, où -les bleuets fleurissent dans l'herbe verte, et où -quelques coquelicots éclatent comme des cris de -joie. Puis, des deux côtés l'espace s'élargit. Le sol -en pente va par bonds, de gauche à droite, où, -comme un lit, se creuse le fond du vallon. On fait -quelques pas, et l'on découvre tout l'horizon de -la vallée solitaire. Elle semble fermée de toutes -parts, pareille à une vasque de terre cachée entre -des collines boisées. Les arbres voilent le bord -ouvert de ce fossé. Le ciel paraît verser la clarté -de plus haut que sur la plaine. La couronne des -feuillages posée sur les hauteurs les ceint d'une -ombre claire et pensive. Tout, ici, est ramassé sur -soi-même et penché sur le fond. Et tout, en ces -étroites limites, à la manière du recueillement, -parle d'une grandeur intime.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Les lilas, sur leur fin, balançaient, ici et là, leurs -branches fleuries, dont le vent agitait les thyrses. -Un peu de pluie était tombée, que la terre, les<span class="pagenum"><a id="Page_19"></a>[Pg 19]</span> -prés et toutes les feuilles rendaient en parfums -humides. On entendait le murmure doux d'une -source, et le règne du beau silence. Ces champs -paraissaient sans culture, et en être plus purs. Une -maison dans un coin, d'où partait une allée d'arbres; -et au creux du fossé, une chapelle neuve, dont les -lignes sèches et les pierres trop blanches offensent -la vue.</p> - -<p>C'est là que des hommes pieux ont réuni ce -qu'ils ont pu trouver qui vînt des jansénistes. Ils -ont élevé cette petite église à un culte qu'ils ne -s'accoutument point à croire disparu. Au pied de -la chapelle, sur l'un des côtés, l'on a rangé les -restes du cimetière: car la haine et la destruction -ont ici porté une main si avide, que les tombes -mêmes en ont été ôtées, et que les seuls débris y -sont les restes de restes, les reliques de la mort, et -non pas même de la vie. Une petite place sablée, -close entre de faibles murailles, où des pierres -tombales s'appuient, et qui semble faite pour une -assemblée, s'étend devant la chapelle. Quelques -degrés mènent au portail; le dernier forme une -terrasse étalée, où le feuillage et les lilas ajoutent -la grâce d'une parure charmante. Où l'art admirable -n'élève pas son chant, la nature seule peut parler. -Quel qu'en soit le mensonge, ou la cruauté, son<span class="pagenum"><a id="Page_20"></a>[Pg 20]</span> -langage a l'unique séduction où l'on ne sait pas -résister et l'accent qui persuade.</p> - -<p>On le sent trop à la rencontre de deux bustes en -bronze, sur les marches qui mènent à cette église -des reliques. C'est Pascal et Racine qu'on a posés, -malgré eux, sur ces degrés, pour y recevoir toute -sorte de gens, de ceux dont ils eussent décliné la -visite, avec le plus d'horreur peut-être, sinon -seulement avec le plus d'ennui. Passe encore -Racine; et qu'on y mette aussi le grand Arnaud, -si l'on y tient. Mais Pascal! Il ne se souciait pas -qu'on lui rendît un tel honneur. Si ces bustes, du -moins, n'étaient que ridicules: mais ils sont d'une -extrême impertinence, et celui de Pascal n'est -même pas décent, tant il y manque la vraie ressemblance, -qui est de l'âme; et tant il tient de la -fatuité, sûre de soi, où le modèle commun, qu'ils -en ont sous les yeux, a fini par forcer les sculpteurs -de ranger tous les grands hommes.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"></a>[Pg 21]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="I_II">II</h3> -</div> - -<h3>PASCAL</h3> - - -<p>Le musée, en forme de chapelle, contient quelques -portraits. D'un côté les docteurs, les religieuses -de l'autre. Au-dessus de la porte, Jansénius. -L'évêque d'Ypres a l'air savant, systématique, -têtu, étroit et froid; un front haut, un visage -pointu, non sans ruse. M. de Saint-Cyran montre -une figure déjà d'un autre âge: une énergie -violente, une force opiniâtre, le visage d'un homme -qui manie l'épée et la plume du même bras; -homme du temps de la Ligue, capable de faire -campagne, et de tenir tête à une armée; non pas -un docteur, un théologien en armes; la barbe grise -et dure, le teint chaud, l'air sanguin, l'accent de -l'action, le pli de la colère. Le grand Arnaud -justifie son nom et l'ennui accablant qu'il inspire: -une vaste et forte tête, un crâne puissant, le front -haut, large, droit, une forteresse de doctrine, -une citadelle d'érudition et de théologie. Sa<span class="pagenum"><a id="Page_22"></a>[Pg 22]</span> -mère, la fondatrice de l'abbaye, est la source -manifeste de cette force, la base de l'édifice: -c'est une femme rude, épaisse, membrue comme -un homme. Rien de doux, ni même de son sexe. -Du poil aux lèvres; de la chair drue en dépit des -austérités; sous la graisse, l'on sent les os, gros et -larges: voilà la mère d'une famille redoutable par -le nombre et les ressources; tout en elle est solide, -volontaire, nourri de substance et de raison. Qui -la voit, et le grand Arnaud près d'elle, connaît -aussitôt sur qui reposait tout l'établissement des -jansénistes. Et, de même, qui regarde sa petite-fille, -admire la fleur délicate et si pâle qu'une forte -race d'hommes ou d'esprits se destine à produire, -par où du moins elle finit. La seconde Angélique -fait avec M. Hamon un couple délicieux dont la -grâce séduit le cœur. M. Hamon a le visage charmant -et fin d'une jeune fille, ou d'un prince -adolescent: blond, pâle, les lèvres les plus minces, -l'air candide et tendre, le menton en aiguille, toute -sa force est dans les yeux, comme celle de la Sœur -Angélique. Encore n'est-ce point une âme robuste -qui s'y fait jour; mais le feu d'une âme mystique, -éprise d'amour divin. Quelque forte soit-elle, elle -ne l'est déjà plus assez pour la vie; capable de -soutenir toute lutte, elle ne l'est pas de vaincre,<span class="pagenum"><a id="Page_23"></a>[Pg 23]</span> -dans un secret désir d'épuiser la volupté d'être -vaincue; ou plutôt ce qu'elle a de force ne s'applique -qu'à un plus noble parti: la chair le cède, -ici, à l'esprit qu'elle emprisonne, et l'enveloppe -est trop fragile pour ce qu'elle contient.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Pascal, cependant, n'est pareil ni aux uns, ni aux -autres. Il est sans liens. Sa laideur est vivante. Son -masque de mort seul est beau: tous les deux -également étranges, hors de lieu et presque hors -de propos. Ce que Pascal a d'unique vient de lui; -mais, plus que tous les autres, il a l'air de son -temps: le mélange de cette singularité propre et -d'un caractère commun, général même jusqu'à en -être abstrait, frappe l'imagination. On est d'autant -plus surpris que les deux éléments s'ajoutent l'un -à l'autre et qu'ils sont moins combinés.</p> - -<p>On retrouve, d'abord, dans ce visage la courbe -violente qu'on voit à tant d'hommes en ce temps-là. -Le front et le menton tournent court, par rapport -au centre du visage, comme les deux branches -d'une hyperbole. Pour la forme de la figure, -Pascal tient à la fois de Descartes et de Condé. -Ces visages sont des miroirs qui réfléchissent -ardemment le spectacle de la vie: ils doivent tout -voir, et il n'en est pas où l'on saisisse mieux le<span class="pagenum"><a id="Page_24"></a>[Pg 24]</span> -don d'imaginer. Mais si Pascal a de Descartes -et de Condé, pour les traits,—il n'a ni le jet -violent de celui-ci, dont toute la figure semble -lancée en bec d'oiseau de proie, ni le recul défiant -de celui-là, qui paraît se retirer dans l'ombre, -comme une chouette, et tout fixer de ce coin -obscur, en oiseau de nuit. Il n'y a rien qui se -contredise plus que la bouche de Pascal et l'âme -qui passe par ses yeux. Ou, plutôt, il n'est point -de figure où des traits si contraires soient rassemblés -plus curieusement sous un aspect unique: le -regard d'un dédain et d'une tristesse infinis.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Un petit portrait de Pascal, par Philippe de -Champagne, est placé à côté du masque pris sur -le mort. On ne peut guère douter de l'un, pour -la ressemblance, plus que de l'autre. Philippe de -Champagne dessine et suit les traits de ses modèles -avec une fidélité rare; il y met de la conscience; -et, d'un janséniste comme lui, on peut dire que -l'exactitude dans le dessin est la pratique d'une -vertu. Quel peintre, pourtant, est fidèle comme la -mort? Elle peint par le fond; et sa fidélité est -celle qui ne cache rien, qui dévoile le mystère, et -qui livre le grand secret, inconnu jusque-là, et qui, -sans elle, ne se serait pas trahi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"></a>[Pg 25]</span></p> - -<p>Image inoubliable! Etrange pendant la vie, la -figure de Pascal le demeure dans la mort. Mais, -alors, elle est belle. La mort est le lieu de Pascal. -Il l'a tant cherchée et poursuivie partout, que -cette passion trouble son visage d'homme. Mais -quand il l'a enfin trouvée, et qu'il ne la craint plus, -pour l'avoir vue face à face, quelle paix ineffable -respire son ennui. Ce n'était donc que cela?—Et -quel mépris!</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Pour me faire savoir si Pascal est mort en -Jésus-Christ, il ne faut que ce visage: jamais -Pascal, depuis le jour qu'il est né, n'exprima une -telle profondeur de repos. Il a reçu la main de la -mort, de la main même de Jésus-Christ; et, donnant -sa main à la mort, selon l'ordre de Dieu, il a -mis l'autre, avec son âme et tout son être, dans la -main même de Jésus-Christ.—Pascal vivant dit -l'attente perpétuelle de ce moment. Et Pascal -mort en révèle l'accueil; que le moment unique -l'a rasséréné pour jamais; et qu'enfin, dans un -sublime ennui du monde, une route est ouverte -qui mène à un repos sublime, où l'espoir comme -la terreur, où le dédain même a pour toujours la -paix.</p> - -<p>Pascal a mesuré bien des abîmes, en lui et dans<span class="pagenum"><a id="Page_26"></a>[Pg 26]</span> -les autres hommes. Mais il a surtout connu et -pratiqué les siens. Cette grosse lèvre, qui s'avance -épaisse et rouge, n'a tout dédaigné que sur l'ordre -d'une pensée toute-puissante. Et cet ordre impérieux -lui a été cruel, sans doute. Elle a voulu -peut-être s'y soustraire. Qui résistera à Pascal, si -ce n'est Pascal même?—Mais qui Pascal craindra, -sinon Pascal?</p> - -<p>Il a connu ses précipices; et il les a redoutés -profondément, parce que la profondeur lui en était -connue. Pascal sait bien que tous les hommes en -seraient là s'ils pouvaient seulement soupçonner -leurs abîmes. Mais comme ils ne les voient même -point, ils ne les mesurent pas. Pascal soupçonne, -voit et mesure. Nul n'est allé plus loin dans la -connaissance de l'homme. Nul n'est donc allé plus -avant dans la crainte de l'homme. Et c'est pourquoi -Pascal ne quitte plus d'un instant Jésus-Christ.</p> - -<p>Il lui faut Jésus-Christ, ou tout croule, et lui-même -tombe sous le poids des mépris. Vous autres -hommes, qui riez et ne savez point, vos précipices -ne sont guère à vos yeux que les erreurs et les -misères communes; vous vous voyez en des rivières -où c'est à peine si l'on perd pied, et il ne vous -faut qu'une barque ou trouver le gué. Vous êtes -noyés et rejetés en pourriture sur la rive, que vous<span class="pagenum"><a id="Page_27"></a>[Pg 27]</span> -n'avez pas encore peur de cette eau. Pascal est fait -d'une autre sorte: il ouvre les yeux sur l'immense -océan où il s'éveille, et il s'y voit flotter: l'infini -sous les pieds; l'infini sur la tête; un infini de -tous les côtés; un infini de mal, d'ignorance, de -terreur et de peine. Pascal n'est pas comme vous, -pour tâter un infini du pied, et chercher le gué de -l'infini. Mais Pascal s'assure au contraire que -l'homme est l'animal sensible à l'infini des ténèbres. -Il ne lui reste donc qu'à crier à l'aide. S'il était faible -comme vous, il croirait à sa force. Mais fort comme -il est, il mesure sa faiblesse. Et il se tient immobile, -mettant toute sa puissance uniquement à s'élever sur -cette eau infinie et à tendre ses bras au secours unique.</p> - -<p>Pour demander si Pascal doute, il faut douter -s'il vit. Qui ôte Jésus-Christ à Pascal lui ôte tout. -Le doute pour Pascal est la mort même. Pour -vivre, mieux vaut tenir le pari qu'on est sûr de -croire, que douter de ne croire pas. Quand le -doute le traverse, comme tout homme à son heure, -Pascal meurt. Il y a tel cri en lui qui est un cri -de mort. Et chaque fois Jésus-Christ l'a ressuscité, -le sortant du tombeau. Sans Jésus-Christ éprouvé -et senti dans le cœur, la vie de Pascal est une -agonie éternelle. On ne peut vivre en agonie. -Pascal, du moins, ne le pouvait pas encore.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"></a>[Pg 28]</span></p> - -<p>«Il a distingué notre agonie,—me dit M. de -Séipse,—en sortant enfin de la chapelle, où il -semblait ne pouvoir plus s'arracher à la méditation -de ce masque. Il en a pressenti les extrémités et -l'horreur. C'est la raison qui l'a rendu, pour toute -sa vie, si fidèle à la vénération de son père. -M. Pascal le père avait nourri son fils d'un aliment -si fort et si chrétien, que Pascal y a toujours trouvé -une réserve et de quoi souffrir la famine dans les -temps où il put craindre disette de foi. Mais à -peine s'il connut plus de deux époques pareilles. -En Pascal, les variations ne furent que de la -charité commune à la charité parfaite. De même -que les hommes ne savent point le danger où ils -sont, ils ignorent le sacrifice qu'il exige. Pascal, -connaissant le péril, ne pouvait jamais consentir -longtemps à ne point faire tout ce qu'il faut pour -en sortir; je vous dirai, du reste, qu'il n'y a point -de demi-vérité ni de demi-foi que dans les âmes -médiocres. C'est la médiocrité des hommes qui -assure le train du monde. Et il n'irait pas au delà -de l'heure où nous sommes, sans les moyens -termes de cette médiocrité qui ne finissent pas.</p> - -<p>«Tous ces atermoiements assurent la durée à la -pauvre heure des hommes. Elle se passe; ils -passent avec elle; et n'en demandent pas plus. Il<span class="pagenum"><a id="Page_29"></a>[Pg 29]</span> -leur suffit de ne se point voir passer. Peu de gens -vivent dans la vue de ce terme où ils doivent aller. -Et ceux qui l'entrevoient, comme on fait d'une -croix en haut d'un tertre, entre deux routes, en -Bretagne, détournent les yeux de ce sentier.</p> - -<p>«La médiocrité, qui conserve le monde, est la -même vanité qui sauve les hommes. Car tous les -hommes vivent de vanité. S'ils n'avaient pas mille -petits soins, ils n'en auraient qu'un seul, qui les -tuerait. C'est pourquoi ils l'évitent: sinon eux, le -misérable et magnifique instinct qui les attache à -ce qu'ils sont. Ils veulent vivre; et n'en ont pas -de raison plus forte, à la vérité, sinon qu'ils le -veulent. Admirons encore ici un des coups de la -nature, ce tyran qui fait chérir et désirer sa tyrannie.</p> - -<p>«Ceux qui ne sont médiocres en rien, ni par le -cœur ni par l'esprit, se portent bientôt à contempler -deux abîmes: le néant du monde et le néant -de soi. La plupart des grandes âmes s'arrêtent à -l'un des deux précipices, qu'elles comblent en y -jetant l'autre. Et, à ne rien dissimuler, peut-être -ne peut-on vivre à moins d'un parti héroïque. Il -faut prendre parti pour le monde contre soi, ou -pour soi contre le monde. On ne se tire pas à -moins de cet espace effrayant où règne le vide, et -où il a toutes les dimensions de l'esprit, qui sont<span class="pagenum"><a id="Page_30"></a>[Pg 30]</span> -plus de trois. De là ces partis pris sublimes, celui -des saints ou de Tolstoï, qui fait la bonne bête. -Quelque forts qu'ils soient, ils s'immolent; ils -veulent croire en Dieu ou à ce monde, à tout -prix. Et comme la volonté d'une parfaite croyance -est déjà la moitié d'une foi, bientôt ils s'y immolent.</p> - -<p>«Ils ont des partis désespérés: soit de la raison, -soit du cœur contre elle, mais toujours désespérés; -car la plus haute démarche de l'un et de l'autre, -c'est qu'ils désespèrent. Je ne sais point ce que -c'est qu'un homme qui en est réduit à soi-même -et qui ne désespère pas. Et pourtant on ne rentre -en soi qu'après avoir quitté le monde. Il faut donc -trouver, coûte que coûte, quelque lieu où fixer -son âme et sa vie. Tolstoï ne doute point de la -raison; il la juge naturellement droite; il n'en -méprise que le mauvais usage; Tolstoï, enfin, -croit beaucoup plus à la raison et à la vie que -Pascal. Et son Evangile est raisonnable, qui est -l'excès de la déraison, Pascal n'y adhérerait pas, à -cause de cette raison même où Tolstoï se range. -Il le jugerait absurde, sinon impie. Pascal a de -bien plus puissantes attaches au Moi; et enfin -c'est toujours le cœur qu'il exalte, et la raison -qu'il humilie. Pour géomètre qu'il fût, il n'y -faisait que l'essai de sa force; et toute la vraie<span class="pagenum"><a id="Page_31"></a>[Pg 31]</span> -puissance, toute la vérité, il les juge seulement -dans le cœur. Or ce cœur aussi lui est ennemi.</p> - -<p>«Il est riche de cœur comme pas un autre: et -sa crainte vient de là. Ce grand cœur déborde -d'un grand moi: Pascal voudrait l'y tarir à sa -source. Voilà où il aspire. Pascal se sent superbe, -plein d'amour et de haine, égal à tout, supérieur -à tout même. Si grand qu'il fût, il se savait plus -grand encore, en bien et en mal, que ne le pouvaient -savoir les autres. C'est pourquoi il se fait -une guerre admirable. «Si j'avais le cœur aussi -pauvre que l'esprit, je serais bien heureux,» -s'écriait-il quelquefois. Mais il l'avait riche infiniment. -Vous n'avez pas remarqué la puissance de -ce cœur.</p> - -<p>—Je n'y ai point pris garde. Ou plutôt, je ne -la distinguai point de la grandeur propre à cet -homme unique.</p> - -<p>—Elle est unique, en effet. Personne ne l'a -pressentie, si ce n'est quelque peu ses proches, et -M. de Sacy. On devine quelque effroi mêlé à -l'étonnement de ce sage théologien, quand Pascal -lui révèle Epictète et Montaigne. «M. de Sacy -ne put s'empêcher de témoigner à M. Pascal -qu'il était surpris comment il savait tourner les -choses.» En ce monde, où la plupart sont si<span class="pagenum"><a id="Page_32"></a>[Pg 32]</span> -pauvres de cœur, qui comprendra le danger de s'en -connaître trop riche? Tous les hommes qui veulent -se sanctifier n'ont guère besoin d'abattre que leur -esprit, et de ne mettre que leur chair dans les -liens. L'ascétisme y suffit; la raison humiliée dans -la prière, et le corps réduit à la portion congrue de -l'esclave, on croit avoir assez fait. Le triomphe de -cette sainteté-là n'est encore pour Pascal qu'une -victoire précaire. Selon moi, Pascal n'est nulle -part si grand que par la nécessité de dompter et -de dénuer son cœur, où il s'est vu. Mais le monde -ne l'a pas connue, car il ne l'éprouve pas.</p> - -<p>«Cependant, pour autant qu'il y aura de grandes -âmes en cette vie, l'ascétisme du cœur leur semblera -le seul nécessaire. Il ne sera pas si difficile -de mortifier la chair et d'humilier la raison. Il faut -s'en fier à toute raison assez forte, à toute âme -assez noble. Elles se dégoûteront assez de leur -impuissance, pour ne se point donner l'aliment de -vanité qu'elle réclame. Mais plus le cœur sera grand, -plus il aura de peine à se quitter. Car n'oubliez -point qu'il lui faut tout quitter en se quittant.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>«Je m'assure qu'il y a des hommes pour qui le -contact d'un cilice pointu sur la peau peut être -délicieux; et d'autres que l'orgueil même d'une<span class="pagenum"><a id="Page_33"></a>[Pg 33]</span> -pensée profonde porte à la fouler dédaigneusement -aux pieds: ils oseront rehausser à ses dépens -l'instinct désordonné de la brute. Mais ce cœur, -avide de s'égaler à tout l'univers, avide même de -tous les plus beaux supplices, il n'est pas si facile -de le rendre désert ni de le dépouiller. Il veut -bien donner tout son sang; mais il veut le sentir -couler. Il consent à se laisser déchirer; mais à la -condition de jouir qu'on le déchire. Il se laisse -épuiser, il ne veut point tarir ses sources lui-même. -Cette sécheresse lui fait horreur. Le parti pris de -Tolstoï n'est pas moins beau que celui de Pascal: -mais il n'est pas si rare. Tolstoï ne connaît point -un abîme si profond, et il ne revient pas de si loin -en dépit de la différence des temps. Son néant n'est -qu'un des cercles de la spirale, où l'infini néant de -Pascal se décrit; et Pascal n'eût jamais comblé le -sien de ce qui le comble. Le dieu de Tolstoï n'est, -après tout, qu'un être de raison, et que le cœur -suscite à la raison.</p> - -<p>«On force la raison; on la courbe au service du -cœur; c'est que le cœur lui-même se plie volontiers -à servir; il fait souvent plus de la moitié du -chemin. Pascal, ici, douterait encore, comme disent -ces âmes faibles. Encore un coup, Pascal ne doute -jamais: il nie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"></a>[Pg 34]</span></p> - -<p>«Le doute n'est pas tenable pour une volonté -grande. Le doute n'est une preuve de force que -dans l'esprit, et la faiblesse consommée du caractère. -L'homme puissant en vérité préfère se tromper -contre le doute, à douter en ne se trompant pas. -Il ne joue pas avec la raison: il la rend souveraine, -ou il l'accable. Il fait la bête à dessein, par dégoût -de faire l'homme; et il y peut mettre un comble -d'orgueil et de force. Il se venge sur l'esprit des -maux soufferts par la volonté.»</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Déjà le jour baissait, et se retirait de la chapelle; -je voulus voir une fois encore cette figure mystérieuse -qui respire un sentiment si profond de -satiété, de paix sereine, et de dédain. Le plâtre -qui l'a faite si blême, communique à cette figure -un caractère éternel. Sur tout l'ennui de la vie, -un séduisant repos semble répandu, celui que rien, -jamais plus, ne trouble, parce que rien dans -l'homme ne s'y prête plus. C'est d'un reflet pareil -que la mer brille languissamment, quand le dernier -cercle de l'eau se ferme sur un navire englouti. -Personne, selon mon goût, n'a vu ce masque. Non -plus qu'un aspect profond du ciel ou de la mer, -il n'est facile de le décrire. Il retient pour l'éternité -le souffle passager d'une âme supérieure. Il montre,<span class="pagenum"><a id="Page_35"></a>[Pg 35]</span> -arrêté dans la mort, tout l'ennui de la vie: de -cette tristesse indicible, la mort a fait, ici, une -passion. Les traits de Pascal ont dû être en perpétuel -mouvement: la force de cet esprit et sa -volonté dédaigneuse, toujours agissantes et toujours -inquiètes pendant la vie, ne sont fixées que là. -Dans la mer de ce cœur passionné, la mort enfin -a jeté l'ancre. Un trait singulier est celui des -paupières abaissées, dont les bords paraissent -s'entr'ouvrir, et dont l'épaisseur surprend; c'est -que la cire, qu'on y mit pour défendre les cils -contre la brûlure du plâtre, a fait corps avec lui, -et l'empreinte étrange en est restée au masque. -Ainsi cet ennui sans bornes, ce parfait dédain dans -la sérénité du repos, semblent sourire. Et rien -n'est plus émouvant pour la pensée que cette paix -sereine de Pascal entre les mains de la mort: elle -contemple la douceur du salut, au sein de la -volonté divine, et sourit désormais à son mépris -même de la vie, et de toutes les misères qui tourmentent -cette malade.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>«Quel homme en France, pensait M. de Séipse, -fut jamais l'égal de celui-là.»—Il a été le plus -grand; car il a eu les grandeurs de presque tous -les autres. Il est à la fois le poète, le saint et le<span class="pagenum"><a id="Page_36"></a>[Pg 36]</span> -savant, l'homme qui voit, l'homme qui sait, l'homme -qui pense;—bien plus: l'homme qui a toutes -sortes de puissances, et qui les dédaigne toutes au -prix de celle qu'il se sent. La force de sa pensée -ne le cède à aucune autre; mais il se plaît à -l'humilier. Il n'est pas sensible à ce qu'elle peut, -mais à ce qu'elle ne peut pas; il se porte d'abord -à ses bornes; il se tient pour son ordinaire où les -autres finissent seulement par s'arrêter. Il a un -bien plus grand mépris qu'il ne veut dire des petits -esprits et des médiocres: mais son dédain ne s'y -attarde pas, et préfère aller du premier coup aux -plus grands. Sans doute, il fait fi de ceux qui -déraisonnent; mais c'est pour faire moins de cas -encore de ceux qui s'enorgueillissent de la raison. -La science est l'essai qu'il fait de sa force; et il ne -veut pas que rien y aide: pas même une méthode: -il répugne à la mécanique de l'esprit comme -indigne du sien. C'est le secret de son ressentiment -contre Descartes: outre que Dieu révélé n'est pas -nécessaire à ce système du monde, Descartes donne -trop à la mécanique de la pensée; il n'oblige plus -le géomètre aux prodigieux efforts de la recherche -à la manière des anciens; au gré de Pascal, il ôte -trop à l'imagination. Pascal est comme Archimède, -son héros dans l'ordre de la géométrie: il veut ne<span class="pagenum"><a id="Page_37"></a>[Pg 37]</span> -devoir qu'à lui seul toutes ses découvertes; il veut -contempler les figures, et les réduire au nombre -par la force même du raisonnement; il ne lui -plaît pas que le symbole se place entre l'objet du -problème et la construction géométrique: Pascal, -le premier, a passé le seuil du calcul de l'infini, -allant, par ses voies propres, du même pas qu'un -ancien aurait pu faire, sans prendre les chemins -aisés où Newton et Leibniz se rencontrèrent. Et -c'est ce qu'il fait en géométrie, qu'il me semble -lui voir faire en morale comme en tout le reste.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>«Nul homme n'a aimé plus que lui les tâches -difficiles. Il les tente toutes avec passion. Il veut -être saint, parce qu'il ne s'en croit pas capable. Il -veut être saint, autant par tout ce qu'il se sent de -forces qui y sont propres, que par tout ce qu'il -sait en lui de puissances contraires à la sainteté. Il -mesure donc son cœur aux tâches les plus difficiles; -et sa grandeur d'âme ne les estimait peut-être -qu'en raison de la difficulté.</p> - -<p>«Les moyens qui abrègent, et ceux qui aident -l'esprit ne lui répugnent pas moins que ceux qui -prétendent prêter l'épaule à la vie. Pour une âme -si forte, rien n'est digne d'elle qui ne l'exerce pas; -et ce qui ne coûte pas beaucoup a peu de prix<span class="pagenum"><a id="Page_38"></a>[Pg 38]</span> -pour un goût si rare. A un certain degré, ni le -cœur ni la raison ne se satisfont de rien qui ne -soit achevé. Celui qui est épris de perfection n'a -qu'une volonté,—qui est de la joindre, et que -tout contrarie. Sans cesse il y va pour lui de la vie, -et de rien moins. Nul effort ne le retient à ce qu'il a. -Il est tout en ce qu'il cherche. Au cœur passionné, -le déplaisir de vivre s'accroît infiniment plus par -la foi que par le doute. C'est pourquoi les passionnés -doutent peu: ils préfèrent naturellement leur -ardeur triste à une joie tempérée. A leurs yeux, -il n'est de vrai bien que le souverain bien. La -morale facile est la mort de la morale, et ils la -haïssent. Il n'y a point de devoir si aisé, que la -plupart du temps le contraire ne soit bien plus -aisé encore. Tout ce qui est facile est selon la -nature; et la nature est pleine de crimes.—Quoi, -de crimes.—Oui: et bien plus, de crimes aisés.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>«Rien n'était donc trop difficile pour Pascal; -c'est qu'il se proposait la vérité et la perfection -mêmes, le bien unique, enfin Dieu. Il n'aime et -ne souhaite que Dieu; mais il voit toute la nature -en révolte contre lui. L'homme n'y manque pas. -L'homme est le prince des rebelles qui doit -déposer les armes, et se repentir de sa rébellion.<span class="pagenum"><a id="Page_39"></a>[Pg 39]</span> -Quoi qu'on pense du reste, l'idée de sa rébellion -est dans l'homme le commencement de la conscience, -sinon de la sagesse: c'est par là qu'il commence -à défaire le nœud du Moi.</p> - -<p>«S'il n'avait eu tant de passions secrètes, Pascal -ne les eût pas accablées toutes. Mais il les avait -découvertes, et ne leur laissait pas de repos. Il connaissait -seul le terrible rebelle qu'il avait à vaincre. -Jamais il ne l'estima assez vaincu. Il aimait à -dompter la nature, comme Alexandre à conquérir. -Chacun de nous, s'il est assez fort, prend de plus -en plus plaisir à ses victoires: et si elles sont -âpres, douloureuses, remportées sur soi-même, peu -importe; tant nous sommes, malgré tout, attachés -à notre propre force que nous aimons mieux -l'exercer contre nous que de ne l'exercer pas. C'est -une joie aussi de la mettre dans les fers, et de l'y -retenir. On la sent alors, et ses bonds cruels ou -ses soupirs dans les chaînes.</p> - -<p>«Souvent la nature entravée plaît à celui qui la -déteste libre; elle paraît plus belle, comme l'homme -dans les liens de la mort. Esclave, elle n'est plus -haïssable. Tous les morts ont la beauté de ce qui -est accompli. Le visage glacé d'un ennemi à terre, -au milieu même du dégoût, fait pitié.</p> - -<p>«Pascal regardait les passions en ennemies qu'on<span class="pagenum"><a id="Page_40"></a>[Pg 40]</span> -n'a pas assez abattues, si elles ne sont mortes. -Elles lui plaisaient étrangement peut-être, quand -il les touchait avec le fouet et les tenailles, ou -qu'il les retournait sur la claie.</p> - -<p>«Sa charité est pareille à l'égard des hommes. -Il les connaît trop pour croire à leur bonté naturelle. -Ce n'est qu'une amorce de la méchanceté -des uns à la méchanceté des autres. Il voit leur -perversité de nature, qui les porte au mal, et leur -mollesse pour s'en écarter. Il les poursuit donc -tous en lui-même et il les enferme dans leur -repaire de péchés.</p> - -<p>«La première démarche d'une âme pleine et -libre n'est pas plus de succomber à l'humiliation -de ses crimes que de les aimer. Mais c'est de les -connaître; et connus, sans les aimer, sinon sans -les haïr, de les tenir pour des faits. Ils sont -asservis dès qu'ils sont mis à leur rang. Le mal -est le plus souvent un effet de la faiblesse, une -usurpation de la partie mauvaise sur la bonne, -qui est la plus faible, mais qui n'en existe pas -moins. C'est le point de vue d'un Dieu, celui -d'où tout est à son rang, et selon son ordre: là, -le pire a une sorte de place aux pieds de l'excellent,—et -même une manière de droit. Les -jugements humains ne sont si médiocres et si<span class="pagenum"><a id="Page_41"></a>[Pg 41]</span> -injustes même, que parce qu'ils n'ont jamais égard -au bien dans le mal, ni au mal dans le bien. Dans -l'hypocrisie des mœurs, il y a plus d'aveuglement -involontaire qu'on ne croit: la vue est bornée; -elle ne veut pas aller au delà de ces bornes; et -l'erreur de jugement s'ensuit.»</p> - -<p>Le gardien ferma derrière nous les portes de la -chapelle. Les lilas se balançaient avec la même -grâce le long de la muraille. La lumière inclinée -prêtait une âme nouvelle à la campagne. La -mélancolie parlait plus haut dans le silence, de -cette voix si chère aux cœurs tristes de vivre, qui -leur rend plus douce l'amertume, en retour de la -saveur un peu amère qu'elle mêle à toute douceur. -Nous allions, au milieu de ruines qui n'ont même -plus l'air du désordre.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>«Je perds cœur, dit M. de Séipse, quand je -vois la mort même vêtue de neuf, et la destruction -singer la vie. A coup sûr, il eût mieux valu cacher -tous les débris de Port-Royal, les portraits et les -manuscrits des solitaires dans un caveau, creusé -sous le sol, que de leur élever une église. On -ratisse aujourd'hui les allées de la mort, pour faire -honneur aux promeneurs; et l'on commet des -jardiniers aux décombres. Vous savez le luxe affreux<span class="pagenum"><a id="Page_42"></a>[Pg 42]</span> -des cimetières. J'aime les ruines, où l'insolence de -la nature s'ajoute: l'une et les autres se nient. -Pascal n'eût pas voulu de cette gloire posthume. -Il suffisait qu'on vît Port-Royal en poussière et -ce que c'est que la nature livrée à elle-même. -Qu'est-ce bien que les restes d'un grand esprit? -Il n'est tout entier qu'en lui-même,—je dis en -nous. Il faut des tombeaux fastueux aux rois, aux -poètes de cour, aux philosophes rentés, aux chevaux -promus consuls par Caligula, voire à Nicole -et aux gens de lettres. Mais il est des hommes -qui répugnent à ce faste. Pour eux, tous les -tombeaux sont trop petits. Ils sont la honte de -ce qu'ils prétendent contenir; et font un grand -triomphe à ce qu'ils contiennent: car ce n'est -rien.</p> - -<p>—De la boue et des vers, dis-je. Et non même -plus cela, au bout d'un peu de temps, quand la -centième herbe a séché sur le tertre, qui n'est -séparée de la première que par cent autres qui -sèchent cent fois.»</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>M. de Séipse s'informa si les étrangers visitent -Port-Royal; et il apprit volontiers, du gardien, -que les étrangers ne viennent point ici. «Le bonheur -est rare, fis-je. Ils ne peuvent comprendre<span class="pagenum"><a id="Page_43"></a>[Pg 43]</span> -Pascal. Comment sauraient-ils jamais que cet -homme, s'il a pensé plus gravement que tous les -autres en son temps, a toujours ajouté la beauté -de la forme à celle de la pensée? Ils n'y peuvent -pas être sensibles; ils verront la force de la pensée, -et lui feront tort de l'art, barbarement.</p> - -<p>—Les étrangers, dites-vous? repartit M. de -Séipse. Cependant, les gens de lettres y viennent -depuis peu; et ils infligent à Pascal l'encens -public de leur admiration. Grâce au ciel, ce n'est -encore que tous les cent ans; et voyez ce qu'ils y -laissent: des caricatures coulées en bronze; une -parodie qui se flatte d'être éternelle. Image de ce -temps, en vérité,</p> - -<p>—Sans doute, ils viennent s'encourager à la -mort dans la contemplation d'un si grand passé -qui n'est plus.</p> - -<p>—Vous voulez rire, dit-il. Ils ne sont pas -envieux de la mort, ceux qui vivent. La curiosité -de la mort glace toute vie. Surtout une vie si pauvre. -Ces gens-là veulent, d'abord, bien dîner. Ils font -un tour à Port-Royal pour gagner de l'appétit.</p> - -<p>Je m'excusai d'avoir raillé.</p> - -<p>—Je suis venu voir Pascal aux lieux où sa -grande âme avait trouvé un horizon qu'elle ne -passait pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_44"></a>[Pg 44]</span></p> - -<p>—N'en doutons point: elle l'avait choisi. Elle -s'y était fixée dans la vue de ce qui demeure, et -pour échapper à ce qui s'en va. On voudrait -savoir comment tout ce sable se dissipe: on sait -bien que ce n'est que du sable. La vie est un -triste rêve.</p> - -<p>—Et de la sorte, on aime le coin de terre où -l'on rêve à son gré.</p> - -<p>—Dites qu'on s'en empare, et qu'on se -l'asservit. Nous sommes tous les mêmes: il nous -faut des esclaves; c'est là ce que nous appelons -l'amour. Quand tout paraît soumis au changement, -les lieux, pour montrer que ce n'est aussi -qu'une apparence, ne changent pas. Et si les -hommes avaient un goût plus vif des choses éternelles, -ils se garderaient de toucher à celles où -s'attache une mémoire unique, qui sera toujours -seule, là où elle est, et qu'on ne remplacera pas.»</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Nous vîmes un bel arbre, isolé, qui porte le -nom de Pascal: le noyer où Pascal vint s'asseoir. -Et si ce n'est celui de Pascal, il faut que ce le -soit; car s'il ne l'est, que m'importe cet arbre? -Mais je crois y voir cet homme, terrible en pensée, -accabler de mépris sa pensée même, et chercher -pour son repos l'aide qui n'est pas refusée aux<span class="pagenum"><a id="Page_45"></a>[Pg 45]</span> -feuilles naïves. Car elles naissent sans douleur au -temps marqué, et tombent sans angoisse à l'automne. -M. de Séipse, alors, me parla de la tristesse -de Pascal: c'est un effet de son ardeur et de -sa gravité.</p> - -<p>«Plusieurs, qui l'admirent le plus, et en font -presque métier, distinguent entre divers objets -qu'il offre à leur admiration. Ils l'approuvent pour -sa conclusion et pour sa foi, mais ils n'en acceptent -pas la marche, ni les prémisses contre la raison. -Ou bien ils le louent d'être si hardi à douter, et -font bon marché de ce qu'il croit, au prix de son -doute. Mais ni Pascal ne croit, ni il ne doute, -comme ils se l'imaginent, par parties séparées. Le -doute de Pascal est un regard de la foi, et sa foi a -toutes sortes de liens à son doute. Il est admirable -que personne n'ait parlé de Pascal plus pauvrement, -ni avec plus de louanges, qu'un philosophe et -qu'un géomètre de profession. C'étaient, à la -vérité, gens de métier, l'un et l'autre, et qui lui -devaient bien de le louer sans l'avoir compris.</p> - -<p>«Certain grand maître de philosophie, qui n'est -pas si loin non plus de l'être de danse et de maintien, -s'indigne du bon marché que fait Pascal de -la philosophie. Il le trouve bien peu réservé avec -le fond des choses. Il le juge outré dans sa foi, et<span class="pagenum"><a id="Page_46"></a>[Pg 46]</span> -outré dans son doute. Il le blâme pour son dédain -des philosophes, et le gourmande sur la violence -sombre de sa religion. Après quoi on ne sait -guère ce qu'il en accepte: et Pascal dirait peut-être -avec amertume, que c'est l'auteur et le bel esprit -de profession. Mais Pascal n'est assurément Pascal -que pour ne se point satisfaire de la religion ni de -la philosophie de M. Cousin,—si tant est qu'il y -ait rien qui réponde à ce mot-là. Et bien plus, -pour tout dire, Pascal n'est Pascal que pour ne se -point contenter des places et des cordons que l'on -trouve en ce monde. M. Cousin le reprend sur ce -que «la philosophie ne vaut pas une heure de -peine», et que Pascal ne pardonne pas à Descartes: -c'est, croit-il, ne pas bien juger le grand homme -de la Méthode, et le méconnaître. C'est le mieux -connaître, au contraire, qu'il ne fut jamais connu -de personne, ni de lui-même, peut-être. Et -M. Cousin peut en penser ce qu'il lui plaira: -Pascal sait mieux son Descartes et sa philosophie -que lui.</p> - -<p>«Si l'Évangile est le vrai, il n'est pas une -carrière aisée, où l'on se promène, donnant et -prenant de toutes mains. Jésus-Christ n'est pas -mort sur la croix pour la commodité du chrétien, -mais pour son exercice sur la terre. Et la raison<span class="pagenum"><a id="Page_47"></a>[Pg 47]</span> -n'est pas non plus la superbe ennemie qu'on abat -en la flattant, ni celle à qui on s'abandonne pour -la vaincre. La foi de Pascal n'est point une bonne -femme à tout faire, qui nettoie la chambre du -vivant, et lui prépare un lit moelleux en paradis: -elle se fait servir et ne sert pas. De la même -manière, austère avec l'austérité, Pascal est méprisant -et dur pour ce qu'il méprise et déteste en -effet. Le mot qu'il a sur Descartes est le plus -profond, et qui dit tout: «Il voudrait bien, dans -toute sa philosophie, se pouvoir passer de Dieu; -mais il n'a pu s'empêcher de lui accorder une -chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement; -après cela, il n'a plus que faire de Dieu<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.» -Il peint toute la puissance de Descartes, qui construit -sa mécanique de l'univers, et se fût passé de -la chiquenaude, s'il l'avait pu. Encore est-il douteux -qu'au fond il ne s'en passe point, et ne donne -lui-même le branle à la machine, ou ne l'en anime -de toute éternité. Tout ce que la puissance de -Descartes place dans la raison, Pascal le lui refuse. -Et le peu que Descartes réserve à Dieu, c'est le -rien même où Pascal plonge l'homme et le monde. -Pascal ne doute point; il ruine l'objet du doute. -Pascal affirme sans cesse, et d'une force insurpassée:<span class="pagenum"><a id="Page_48"></a>[Pg 48]</span> -c'est pour ou contre; mais toujours affirmé.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Madame Périer: Cf. <i>Lettre de Pascal à Fermat</i>, 10 août 1660.</p> - -</div> - -<p>«Entre les deux, il ne se tient point: à ses -yeux, il n'y a là que la vie:—c'est-à-dire qu'il -n'y a rien. Il n'eût senti qu'un extrême mépris -pour une espèce de religion philosophale, qui n'est -ni religieuse, ni philosophe: il nie la philosophie.</p> - -<p>«Qui nie la philosophie, on n'en peut pas dire -qu'il tombe dans le doute des philosophes. Si je -nie de vous devoir rien, je ne doute pas, que je -sache,—de vous devoir quelque chose. Mais, au -contraire, je vous confonds ensemble, vous et cette -dette prétendue. Non seulement je ne l'ai pas,—je -vous défends de croire que je l'aie. Tant je suis -sûr de ne l'avoir pas, et tant il est vrai! Il y a -crime à la rappeler encore, si vous persévérez. Il -y a crime à la philosophie de prétendre conduire -l'homme, et à se flatter de rien connaître. Car, -outre qu'elle ne connaît rien, elle sait qu'elle ne -peut pas connaître. Et Pascal passe le temps à le -lui prouver.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>«La philosophie n'est pas même la science des -géomètres, qui, elle du moins, exerce la force de -l'esprit, et en fait l'essai, sinon l'emploi. Au contraire, -la philosophie est tout à fait sans objet; et, -comme elle se donne insolemment le plus grand<span class="pagenum"><a id="Page_49"></a>[Pg 49]</span> -de tous, qui même est l'unique, elle ne mérite que -le mépris, ou, peu s'en faut, la haine. Elle est -haïssable en ce qu'elle trompe sur l'unique affaire -où il y aille de tout, pour l'homme, de n'être pas -trompé,—et qu'elle feint de ne le savoir pas.</p> - -<p>«Que prouve toute la philosophie, et de quoi -est-elle certaine touchant la vie et la mort, l'univers -et l'homme? Voilà la question; et comme il y faut -répondre qu'elle n'a pas la moindre certitude, il -est juste de conclure que toute la philosophie ne -vaut pas une heure de peine.</p> - -<p>«Ce n'est point là douter,—c'est nier. Et, -pour moi, partout où Pascal n'est point en Dieu -même, il ne doute pas:—il nie.</p> - -<p>«Il faut à Pascal une certitude. Et il me la faut -comme à lui. A défaut de ce qui est certain, je ne -vois point le doute, mais le vide. Ce qui n'est pas—n'est -point. Je ne le nomme pas ce qui peut -être. Je préfère une certitude horrible, faite d'abîmes -et de négations, à vos demi-vérités, toutes faites -d'affirmations contraires, qui se détruisent et qui -ne sont que des doutes honteux, ou si médiocres -qu'ils ne se savent même pas douteux.</p> - -<p>«Pascal pénitent et extrême, qui nie dans la -mesure où il affirme, violent contre le doute, passionné -pour la foi,—c'est lui seul qui est vrai,<span class="pagenum"><a id="Page_50"></a>[Pg 50]</span> -raisonnable et prudent; et non pas vous, qui -louvoyez entre rien et tout, qui ne savez donc ce -que c'est que tout ni rien, et qui perdez tout pour -ne rien perdre.</p> - -<p>«Vous tremblez de vous connaître; et sans -doute non sans raison. C'est pourquoi vous vivez -de moyens termes. Comme s'il y avait un terme -moyen entre être et ne pas être; comme si une -demi-vie, une demi-mort, une demi-vérité pouvaient -avoir le moindre sens! N'y eût-il pas de -vérité, nous sommes bien obligés de faire comme -s'il en était une, et de toute évidence. Et comme -si vous ne montriez pas que vous n'êtes vous-mêmes -que des demi-riens, pour que cette médiocrité -infinie puisse vous suffire?</p> - -<p>«Il en faut un peu plus à Pascal: rien de moins -que cette vérité pleine. Et d'abord, sans la certitude, -il ne peut vivre. L'homme qui vit dans -l'incertitude lui semble absurde, et un prodige -décevant, s'il s'y plaît. L'état où il trouve Montaigne -le remplit d'étonnement, et lui fait peur. -Il voit bien la force de cet esprit; mais il soupçonne -la faiblesse de ce cœur; et la vue de ce -contraste le porte au mépris. Puis, une trop grande -âme est lourde à subir, parfois: à de certaines -rencontres, il me semble que Pascal accable Montaigne<span class="pagenum"><a id="Page_51"></a>[Pg 51]</span> -parce que, peut-être, il l'envie. Ce sont ses -moments de faiblesse cachée, et ses soupirs à la -vie.</p> - -<p>«Enfin, il n'y a rien entre le néant et Dieu,—entre -l'une et l'autre foi: rien où l'on puisse se -tenir, aucun lieu pour l'homme ni pour la vie. -Sans la foi, on ne peut vivre; et c'est en Pascal -qu'on l'éprouve le mieux, comme en l'âme la plus -puissante et la plus en souci d'infinité qu'il y ait -eu. La foi est la vérité sentie par le cœur, et vivante -pour lui. Pascal ne la trouve, et ne la peut concevoir -qu'en Jésus-Christ: c'est Jésus-Christ qui est -la preuve de Dieu; ce n'est pas Dieu qui prouve -Jésus-Christ; Dieu est à toutes fins: qu'il soit, -si l'on veut, le nom de la vérité sensible au cœur;—cette -vérité ne fût-elle pas la même, en sa -forme, pour tous les hommes. Le monde comprend -plus d'un langage. Mais sentie par le cœur, elle -est parfaite; elle est unique; par là elle suffit: -elle ruine le Moi, et elle l'enferme dans tout le -reste: il n'en faut pas plus.</p> - -<p>«Je ne dis rien de l'objet de la foi; l'objet y -importe beaucoup moins que la foi même. L'essentiel -est que vous ne vous passiez point de foi, et -qu'enfin vous y pensiez. Sans la foi, qui oblige le -cœur, il faut perdre la vie ou la raison: on ne<span class="pagenum"><a id="Page_52"></a>[Pg 52]</span> -peut les borner à la prison de la pourriture charnelle. -Il est insupportable de voir cette foule -d'hommes s'accoutumer à ne rien être qu'un peu -de chair qui pourrit sur pied: je l'entends tout -ensemble des dévots sans cœur, et des athées sans -âme; ils ne diffèrent pas plus qu'ils ne se ressemblent. -Qu'y a-t-il où la foi n'est point?—Des -miettes de moi, sous la table de la vie. Entre la -foi qui nie et la foi qui affirme, pour les âmes -fortes il n'est pas de milieu. Entre Dieu et le néant, -c'est un abîme immense, dont le fond est unique, -et qui offre, de loin en loin, des bords opposés à -des étages divers: ou l'on va au fond, ou l'on se -tient sur une de ces pointes. Les âmes nulles -peuvent seules flotter dans le vide intermédiaire; -et pour légères que soient ces plumes, elles finissent -par s'accrocher aux bords, ou bien par tomber. -Montaigne, qui est si vif, erre de tous les côtés, -et a aussi son lieu: car Montaigne est bien plus -stoïque qu'on ne pense.</p> - -<p>«Pascal, qui sait le néant de toute philosophie, -en donne le nom à cet abîme. Et, ne pouvant -vivre à moins d'une parfaite foi, il se fait tout à -Dieu. Mais l'étant, il ne l'est que par Jésus-Christ. -La foi de Pascal, c'est Jésus-Christ sensible au -cœur. «Non seulement nous ne connaissons Dieu<span class="pagenum"><a id="Page_53"></a>[Pg 53]</span> -que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons -nous-mêmes que par Jésus-Christ. -Nous ne connaissons la vie, la mort que par -Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ, nous ne -savons ce que c'est ni que notre vie, ni que -notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> <i>Pensées</i>, article <span class="allsmcap">XXII</span>, 1.</p> - -</div> - -<p>«Hors de lui, il n'y a que vice, misère, erreurs, -ténèbres, mort, désespoir<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <i>Ibid.</i>, article <span class="allsmcap">XXII</span>, 1.</p> - -</div> - -<p>«Sans Jésus-Christ, le monde ne subsisterait -pas, car il faudrait, ou qu'il fût détruit, ou qu'il -fût comme un enfer<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <i>Ibid.</i>, article <span class="allsmcap">XXII</span>, 1.</p> - -</div> - -<hr class="blank" /> - -<p>M. de Séipse répéta lentement ces mots, comme -s'il en parcourait les précipices. Et je ne pus -m'empêcher de lui dire: «Ainsi, voilà le terme -de votre philosophie? Je vois mieux désormais -d'où vient la mélancolie désespérée qui vous anime.</p> - -<p>—Ce n'est point une philosophie; elle est sans -doute; c'est une foi très sombre. Je respire une -peine infinie.</p> - -<p>—Il faudrait que ce monde fût comme un -enfer, ou qu'il fût détruit?</p> - -<p>—Oui, monsieur. Je suis Pascal sans Jésus-Christ.<span class="pagenum"><a id="Page_54"></a>[Pg 54]</span> -Il me manque les miracles. Ils lui eussent -peut-être manqué, aujourd'hui. Je l'envie d'être -mort.</p> - -<p>—Il y en a de faux et de vrais, dit-il<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> <i>Pensées</i>, article <span class="allsmcap">XXIII</span>, 1, <span class="allsmcap">XXV</span>.</p> - -</div> - -<p>—Mais il ne dit point qu'il n'y en ait pas<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Il -lui est plus facile de prêter foi aux miracles des -imposteurs, que de la refuser aux vrais; et pour -ne pas douter de ceux-ci, il croit même aux miracles -des charlatans. «Ayant considéré, fait-il, d'où -vient qu'on ajoute tant de foi à tant d'imposteurs -qui disent qu'ils ont des remèdes, jusques -à mettre souvent sa vie entre leurs mains, il m'a -paru que la véritable cause est qu'il y en a de -vrais<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.» Pour conclure enfin, il pense qu'on -croit de nature aux miracles. Or l'esprit en doute, -de nature; et la raison, de nature, n'y croit pas.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <i>Ibid.</i>, article <span class="allsmcap">XXII</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> <i>Ibid.</i>, article <span class="allsmcap">XXIII</span>.</p> - -</div> - -<p>—Hé, laissez donc la raison, puisque la fin en -est absurde.</p> - -<p>—Ce n'est point que je ne la veuille laisser: -c'est elle qui ne me laisse pas.»</p> - -<p>Nous fîmes quelques pas dans la Solitude: c'est -le beau nom d'un beau lieu, sous les arbres. Au -haut d'un orme, un oiseau s'épuisait à chanter.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_55"></a>[Pg 55]</span></p> - -<p>—Ce passereau a le bonheur, dis-je.</p> - -<p>—Jusqu'à ce qu'un milan lui donne du bec sur -le crâne, et lui mange la cervelle.</p> - -<p>—Qu'importe, s'il ne le prévoit point?</p> - -<p>—On ne le sait pas, fit M. de Séipse.</p> - -<p>—L'homme seul n'est pas heureux.</p> - -<p>—C'est qu'il sait qu'on ne peut l'être.</p> - -<p>—Non: c'est peut-être qu'il s'ôte le bonheur.</p> - -<p>—Où est la différence? Qu'on lui ravisse le -bonheur, ou qu'il se l'ôte, il ne l'a point. Mais il -y a plus: l'homme a compris qu'il n'y a point -droit.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Nous nous étions assis sur un tertre, au pied -d'une croix noire, dressée au fond d'une retraite -ombreuse, où l'on accède par quelques degrés de -terre, sorte d'oratoire rustique. Pascal a peut-être -prié là. Il devait aimer passionnément la prière: -toutes les puissances d'amour s'y portent, à qui -l'on ferme les autres voies. M. de Séipse reprit: -«Pensez-vous qu'on puisse jamais être heureux, -quand on a les yeux ouverts sur la vie? Vous -même ne le croyez pas. Nous rêvons; et quand -nous ouvrons les yeux, nous avons peur.»</p> - -<p>—Les enfants rêvent plus que nous, et sont -heureux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"></a>[Pg 56]</span></p> - -<p>—Sans doute: les enfants ne savent pas qu'ils -rêvent. La conscience du mal qu'on a ruine le bien -qu'on pourrait avoir. Pascal est bien sage: l'idée -seule du bonheur lui paraît tout à fait absurde. -Il sait ce qu'en vaut l'aune, sous la règle de la -mort. Je désire et je meurs. Je veux comme un -Dieu, et tout l'univers m'écrase comme un ver; -et sans qu'il soit besoin du monde, un autre ver, -un bacille, un infiniment petit, le premier venu, -entre des myriades qui pullulent. Toute vue sur -l'infini est un rayon d'étrange lumière au sein -d'innombrables ténèbres. Il court, venu on ne sait -d'où, entre deux berges de mornes éternités, plus -noires que le fond des mers, ou la lie du délire. -L'abîme est au bord de toute vue profonde: c'est -celle que se propose une imagination avide de son -objet, jusqu'à s'y ardemment perdre. Et cette vue, -au bord de l'abîme, produit le vertige. Un ou deux -hommes, tous les cent ans, vont dans la vie, les -yeux fixés sur cette vision, pèlerins de l'abîme, -voyageurs très douloureux de l'infini.</p> - -<p>—On accepte communément ce qu'on ne peut -éviter; on finit même par l'avoir pour agréable; on -pense peu, ou on ne pense pas. Et tout est dit: -en voilà pour jamais. C'est le mot de Pascal sur -les cadavres. A force de vide, on n'est pas sensible<span class="pagenum"><a id="Page_57"></a>[Pg 57]</span> -au vide. C'est l'avantage de la vanité. Les hommes -sont bien contents d'être vains. Que feraient-ils -s'ils pensaient?</p> - -<p>—Ils ne vivraient pas, sans doute. Il y a trois -sortes d'esprits: ceux qui voient la nécessité et -l'acceptent; ceux qui la subissent et ne la voient -pas; et ceux qui, la voyant, ne l'acceptent pas. -Les premiers sont les plus sages; les derniers, les -plus clairvoyants. Car ceux qui acceptent le plus -volontiers ce qu'ils voient du monde, ne sont pas -si sûrs de le voir, bien qu'ils le croient. Ceux qui -ne voient point, ni ne résistent, sont les plus -heureux, et peu différents des bêtes et des enfants. -Ainsi il ne vaut rien d'être homme: car c'est alors -que plus l'on vit, et moins l'on accepte. On s'excuse -bien d'accepter ce qu'on ne comprend pas,—et -toujours mieux que de ne le pas comprendre. -Étant ce qu'il est, Pascal trouve doux de se réduire -à cet état d'enfant: car combien d'effort n'y faut-il -pas? Mais le cœur n'est jamais assez dénué; et -pour un enfant, il ne lui voit jamais assez d'innocence.</p> - -<p>—L'étrange image, cependant, d'un Pascal qui -s'exerce à l'enfance.</p> - -<p>—Il nous le semble: c'est que nous n'avons -pas, comme lui, une raison toute parfaite et toute<span class="pagenum"><a id="Page_58"></a>[Pg 58]</span> -bonne de faire ce qu'il fait. Il veut être un enfant, -parce qu'il ne se sait point sans père. Mais, au -contraire, il court à un père divin qui lui ouvre -les bras. La douceur est sans pareille d'avoir un -père; s'il est aussi tendre qu'il est puissant, quel -salut et quel refuge que ses bras? Qui ne voudrait -d'une telle enfance, qu'accueille une telle paternité? -La grande différence de Pascal à tous les autres, -c'est que Jésus-Christ lui est tout, et que tout le -reste ne lui est rien. Votre Tolstoï aime tant les -raisons et les faits, qu'à peine si la personne de -Dieu l'occupe. Il aime tant l'Évangile, qu'il se -passe de Jésus-Christ. Mais, pour Pascal, s'il n'y -a un Dieu dans l'Évangile, l'Évangile lui paraît -presque aussi vide que tout le reste. Pascal est -tout homme et tout passion; il ne connaît que la -passion et que l'homme. Il lui faut un homme en -son Dieu, et un Dieu dans son homme. Il en sait -les blessures. Il en écoute l'agonie. Il recueille le -sang qui coule. Il boit les paroles suprêmes et le -dernier souffle. Il s'en enivre. Toute lumière, il la -reçoit des yeux divins. Il parle aux plaies qui lui -parlent. Dans le sein de la mort, il parle à la vie, -qui lui répond par la vie, et le peut seule. Il ne -sait pas ce que c'est que le salut sans le Sauveur. -Et je ne le sais pas plus que lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"></a>[Pg 59]</span></p> - -<p>«Qu'eût-il été, ce grand Pascal, s'il n'avait pas -été chrétien? Il n'eût jamais fait un athée. Il avait -trop d'étoffe; et il avait mesuré que, s'il en faut -un peu pour tailler un athée, il n'en faut pas -beaucoup pour l'en draper.</p> - -<p>«Il faut un Dieu à toute âme puissante. S'il -n'avait eu Jésus-Christ, dans l'impuissance d'en -avoir aucun autre, il eût donné dans quelque -désespoir infini. Il n'avait pas l'âme froide d'un -Spinosa, raison parfaite et glaciale. Il était bien -trop grand pour se suffire de lui-même, comme -font ces petits. Se plaire à soi marque la force, -mais jusqu'à un certain point seulement.</p> - -<p>«Pour que Pascal supportât la vie, il était -nécessaire qu'il crût. Il a eu la foi la plus vive. Et -la preuve, c'est qu'elle était triste. Les simples -d'esprit sont seuls joyeux: cette récompense leur -est acquise. Une grande âme qui croit est toujours -triste. Car elle est dans le monde comme Colomb -revenant d'Amérique: et elle pense que le monde -est peu.</p> - -<p>«Le mol oreiller, que dit Montaigne, a beaucoup -de douceur, en effet: il est bon aux têtes -bien faites, qui le sont au tour commun. Mais il n'y -a point de repos sur cette plume à des têtes singulières. -Il en est qui ne peuvent dormir sur le duvet.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"></a>[Pg 60]</span></p> - -<p>—De toutes parts, observai-je, on les accuse -alors de maladie.</p> - -<p>—C'est le propos vulgaire, qui a, d'ailleurs, sa -vérité. Tous, nous sommes des malades qui périclitent. -La maladie est mortelle, c'est le mot: et -l'issue en est sûre. Les plus heureux ne connaissent -pas leur maladie, ou la portent en riant. Un -peu de santé change toute la vue des choses. Mais -ceux dont l'âme est non commune payent de leur -santé cette maladie-là. Pour toujours ils sont -malades. Ne renient-ils pas la joie? Et cependant -qu'ils en sont riches parfois, et qu'il en est, dans -leur nombre, qui l'aiment. Mais ils ne veulent -plus y croire! Les partis de la volonté sont les -plus beaux de tous. Ce sont ceux de l'Intelligence -qui a pénétré l'abîme du Cœur. Et la beauté de -l'âme ascétique est là.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_61"></a>[Pg 61]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="I_III">III</h3> -</div> - -<h3>ASCÉTISME DU CŒUR</h3> - - -<p>L'ascétisme du cœur est le triomphe le plus rare -de l'âme. C'est l'exercice de prédilection pour les -âmes qui n'ont point de semblables. Il est la -grande tentation des plus saintes, qui l'envient -quand elles le connaissent, mais sans pouvoir y -atteindre, car bien peu y réussissent. Les âmes -froides ne peuvent seulement pas comprendre en -quoi cet ascétisme consiste. Et il y faut d'abord, -en effet, des passions brûlantes, un feu qui se -replie sur soi-même, qui se cache et se dévore.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>J'ai connu des hommes épris de pénitence et -qui eussent voulu avoir deux corps à faire souffrir, -pour travailler leur chair d'une double souffrance. -J'en ai vu d'autres, tentés par le zèle de charité, -qui eussent créé les malades en ce monde pour -leur donner des soins, les coupables pour les -sauver, et les lépreux pour les entretenir. Mais ce<span class="pagenum"><a id="Page_62"></a>[Pg 62]</span> -n'est encore qu'une charité sans passion. Pour -sainte qu'elle soit, elle a toute sorte de limites; -elle est même basse, parfois; car enfin il y a des -degrés dans la sainteté même. Chacun est saint à -sa manière, quand il l'est; ou plutôt, chacun qui -peut l'être, ne le peut que d'une manière seulement, -qui est la sienne. On ne doit rien demander -à personne que d'aller sur sa voie, jusqu'au bout; -et si c'est à deux pas, c'est qu'on n'a point de quoi -fournir une marche plus longue. Il est admirable -que toute égalité est vaine, si ce n'est devant la -pensée unique qui nivelle tout, en réglant tout à -son néant.</p> - -<p>La plus belle route à la perfection et la plus -difficile, où presque personne ne va, est celle que -le cœur ouvre, dans l'ascétisme, à la passion. Et -rien n'est si peu connu, car rien n'est si rare. La -passion, rare en tout, l'est bien davantage quand -elle se persécute pour décupler ses forces, et, -quand elle les exerce uniquement afin d'en mettre -la puissance doublée au service d'une amour parfaite. -Ce feu de passion, elle l'alimente donc pour -entretenir la flamme d'une lampe hors de toute -vue, pour le plus grand nombre des hommes, et -où tout l'égoïsme, incessamment renouvelé en sa -source, ne brûle que de se consumer. Une fin<span class="pagenum"><a id="Page_63"></a>[Pg 63]</span> -presque divine est celle-ci: persévérer en soi-même -au delà de toute mesure, pour soi-même -s'immoler.</p> - -<p>Les saints, en vérité, doivent en être tentés; et -s'ils ne sont pas séduits, c'est que la prudence les -retient au bord de cet abîme où l'orgueil séjourne. -Puis, ils n'ont pas en eux assez de cette force surprenante, -pour en avoir assez l'intelligence. Elle -les attire par son mystère, et leur fait peur, comme -la séduction. Pascal est l'homme de cette fin -presque divine. Il ne veut pas qu'on le range -parmi les saints. Sa grandeur, pleine d'une humilité -superbe, s'en confesse très indigne. Oh, que je -le vois viser plus haut! Et par ce qu'il voit, lui-même, -au fond de son cœur, comme nul autre -homme n'y a vu, ce grand chrétien s'emplit -d'amertume; et, il tremble.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>L'ascétisme du cœur est l'exercice de l'homme -qui dirige sa passion au terme de l'infini, et à ce -terme seulement. De l'infini, il fait son objet -unique, où toute cette passion s'applique, en tout -moment. Là, un comble de passion sans cesse se -dépassionne de tout et de soi, passionné d'une -beauté unique, et d'une seule vérité, l'une ou -l'autre étant la perfection.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"></a>[Pg 64]</span></p> - -<p>Les cœurs froids n'ont pas de peine à se -déprendre. Beaucoup de saints n'ont rien pu faire -de mieux que d'être saints, sans doute; mais plus -d'un, peut-être, n'eût pas pu faire autrement. La -charité peut être le pis aller d'une âme sèche et -lente, à qui la raison persuade le beau parti de -s'émouvoir. L'imitation de Dieu, ou un zèle décidé -pour le devoir, ouvrent une vie inespérée à des -hommes, honnêtes par nature, mais d'une vertu -sans horizon jusque-là, et pour ainsi dire sans -espoir. Parfois ils sont tels qu'ils font tort de leur -vertu à la vertu même. Plus d'un sectaire froid -ignore que la raison qu'il a est moins féconde que -les torts qu'elle n'a point et qu'elle combat. Il y a, -dans la vertu qui court le monde, beaucoup de -paille, et l'apparence seulement de l'épi; faute de -cœur, l'épi est vide; la moisson paraît belle, et sur -l'aire on recueille à peine un peu de grain. Que -de gens doux sans douceur, que de mollesse ou -de froideur qui paraît bonne? Le plus souvent, la -bonté n'est faite que du mal absent, comme la paix -entre les hommes résulte, non de l'horreur qu'ils -ont de la guerre, mais de leur lâcheté à la faire.</p> - -<p>L'ascétisme du cœur est donc une lutte et une -victoire continuelle. La force la plus grande s'y -exerce à vaincre sans cesse, pour triompher sans<span class="pagenum"><a id="Page_65"></a>[Pg 65]</span> -cesse d'elle-même. Voilà comme est Pascal. Son -image seule conte ce combat perpétuel en traits -inoubliables. L'extrême tristesse de ce visage sans -maigreur, la profonde attention de ce regard penché -ne parlent pas d'une âme naturellement sainte. -Toute la puissance de cette âme est cachée. Le -front de l'homme fuit ce que ce regard rêve en -lui-même, tant il l'a pris à soi; et tout ce que -cette bouche, si avide à la fois et si dédaigneuse, -s'avance pour goûter, le menton en dément l'appétit, -et le ravale.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Il n'y eut point, je le sais, d'homme plus passionné -que celui-là. A cause de sa passion, il est -malade. A cause d'elle, il aime, il appelle, il attend -Jésus-Christ comme personne ne le pouvait faire; -non pas seulement en fidèle; non pas seulement -en fils prosterné qui espère, ou qui craint, ou qui -court au-devant de son père; mais, en propre participant -des plaies. Il les ressent aussitôt que pensées. -Les extases des plus grands saints ne sont -pas plus humbles que les siennes, et il en est de -plus amoureuses. Mais leur humilité tient plus de -la faiblesse que celle de Pascal qu'il tire de sa -force. Leur amour est de créature; et l'amour de -Pascal est, en quelque sorte, de compagnon et de<span class="pagenum"><a id="Page_66"></a>[Pg 66]</span> -héros souffrant au côté de son maître. Familiarité -sublime que celle-là, dans l'agonie, dans le sang, -dans les angoisses humaines où la mort d'un Dieu -est toute trempée. Familiarité dans ce qu'il y a de -plus auguste et de plus fort, où la passion s'est -faite si grave qu'elle tombe, de tout le poids infini -dont elle s'est chargée, sur le cœur de la mort, et -d'une mort divine. Dans une telle âme, une telle -douleur est seule éternellement présente, en son -mystère. Et enfin, elle est seule enviable.</p> - -<p>Il ne faut pas moins pour tirer de soi un homme -si fort au-dessus des autres hommes. Voilà les -délices où toutes les autres ensemble ne se comparent -point, car peut-être elles s'y anéantissent.</p> - -<p>C'est à les goûter seules que Pascal se destine. -Il dirige tout le feu de son cœur sur ce foyer. Il -est brûlant, même quand il paraît de glace. On ne -l'a point connu ni approché, sans l'aimer ou le -haïr. Tiède en rien, il n'a pas trouvé de tièdes. -Son père a pleuré de joie, dès l'origine, à la vue -du fils qu'il s'était donné. Pascal a mis toutes les -femmes de sa famille en sainteté. Il effraye M. de -Sacy, et ne fait point peur à sa servante; mais, au -contraire, superbe malgré tout, et superbe caché, -ce qui le fait deux fois l'être, il est simple avec -elle; il peut être humble avec cette bonne femme,<span class="pagenum"><a id="Page_67"></a>[Pg 67]</span> -sans penser à son humilité, idée qui la ruine. C'est -pourquoi Pascal vit seul, et se retire dans une -chambre, avec un mendiant et de pauvres gens. Il -ne veut pas même d'une cellule dans un cloître, -ou dans un logis de famille. Il sait bien qu'il ne -peut toucher à la vie, sans l'embrasser d'une étreinte -puissante; et qu'enfin vivre, pour un homme de -sa sorte, c'est toujours dominer. Il prévient sa -sœur et son père du danger de l'aimer trop; et -plus il use de termes froids, plus je le sens qui se -défend du trop d'amour lui-même. Ou même est-il -trop grand pour s'en défendre: il prend le flot de -cette passion, il le précipite et l'accroît; mais il le -détourne sur ce qui n'est plus rien de propre au -moi. Il parle contre les attachements du monde, -non pas en homme qui se dépouille, mais en avare -secret, qui thésaurise un trésor incalculable, d'une -espèce inconnue. L'ascète, qui ne l'est que selon -la chair, a beau tomber de fatigue et de peine: il -a l'expression de la joie; il est tranquille, comme -tout ce qui se dépassionne; et s'il chante les -louanges de sa victoire, les paroles sont en vain -les plus chaudes: elles sortent d'une bouche froide. -Il est bien nécessaire qu'il en soit ainsi: un corps -sanctifié se mortifie assez pour faire un lit commode -à une âme sainte. Mais Pascal prononce des sentences<span class="pagenum"><a id="Page_68"></a>[Pg 68]</span> -glacées avec une langue et des lèvres -brûlantes.</p> - -<p>Le fiévreux Pascal livre sa vie froide à ce monde, -qu'il ne veut pas aimer; il réserve les tisons de -son âme à l'amour unique et caché qui est tant -digne d'être aimé et où la parfaite douleur elle-même -est aimable. Tel est l'ascétisme du cœur: -il ne ruine point ses passions par esprit de charité. -Il n'est que passion pour cette charité. Il est si fort -qu'il réclame tout l'homme, sans en retrancher -rien, afin de se consacrer, dans toute sa force, à ce -qui la mérite toute, et accrue plutôt que diminuée.</p> - -<p>L'état de lutte ne saurait aller plus loin. Pascal -s'y assied, d'une volonté maîtresse, comme le confesseur -de la foi au lieu de son supplice. Pascal -n'élude rien. Il ne le daigne pas. Voilà à quoi sert -d'être bon géomètre jusque dans la sainteté. Il -préfère outrer la rigueur du combat. La difficulté -infinie est la séduction suprême pour le cœur d'une -force infinie. La passion de Pascal fait la guerre -à sa passion, comme au seul ennemi digne d'elle, -et elle lui en fournit des armes. Pascal vit dans la -fièvre, le tremblement, et les délices tristes de ce -cœur qu'il nourrit et qu'il dévore.</p> - -<p>Pascal, malade dans sa chambre, est un des plus -grands spectacles qu'il y ait de l'homme. Il fait<span class="pagenum"><a id="Page_69"></a>[Pg 69]</span> -mettre à ses côtés un mendiant, malade comme -lui. En d'autres temps, un pauvre; et, d'abord -j'en suis sûr, un homme, quel qu'il soit, c'est toujours -un malade. Celui qui souffre dans son corps -ne l'est que deux fois. Mais la maladie originelle, -et mortelle dès l'origine, qui la guérit?—C'est -la vie.</p> - -<p>A l'époque où il n'avait pas rompu avec le -monde, l'ami de Pascal devait être son malade. -J'imagine que c'était Miton, et surtout parce que -Miton devait voir en Pascal son malade. Pascal -n'a jamais quitté Miton: il l'avait pris en lui; il -n'en était pas troublé, comme on veut dire: Miton -est athée et ne doute pas; c'est une assez bonne -tête. Mais meilleure elle est, mieux Pascal en fait -sa cible. Elle est fière de sa raison: il faut qu'elle -le soit: sans quoi, quel profit à l'abattre?</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Ce puissant Pascal va-t-il humilier une pensée -affaiblie? Vous n'en jugez que par vous et vos -commodités. Pascal accroît son ennemi, pour l'accabler. -Il attend d'avoir si mal aux dents qu'il -trouve la cycloïde; et, du reste, il en propose le -problème à toute l'Europe, dans le dessein qu'on -ne peut nier, d'humilier tout le monde. Outre -qu'il est jésuite, le Père Lalouère apprend ce qu'il<span class="pagenum"><a id="Page_70"></a>[Pg 70]</span> -en coûte de vouloir se dérober à cette humiliation. -Mais où l'on ne voit que l'orgueil, ou même la -mauvaise foi de Pascal, je reconnais son humilité -superbe. Pas plus qu'au doute, il ne laisse point -de place en lui à la contradiction. Il ne méprise -point la géométrie en lui-même, mais dans les -géomètres: car ils ne sont que géomètres. Et de -petite géométrie. Jusqu'à la fin de sa vie, il veut -au contraire porter l'esprit géométrique au comble -de sa force. Il doit à un effort incroyable de la -géométrie pure les fondements mêmes du calcul -de l'infini. Il ne méprise donc point la géométrie: -il l'abaisse. Que sert d'abaisser ce qui n'est pas -très haut?—Il honore toujours Fermat; et s'il -en veut à Descartes, c'est en partie que la mathématique -de Descartes n'exerce pas assez l'esprit. -La grandeur de l'esprit lui est chère: mais il la -mesure.</p> - -<p>La solitude est le lieu de l'orgueil et de l'humilité. -Elle y est également propre. La grande âme -humilie son orgueil en secret: c'est une armure -qu'on porte dans le monde et dont on se délivre. -Mais on met de l'orgueil même à dépouiller l'orgueil. -C'est pourquoi les quatre murs d'une chambre -où l'on est seul sont l'espace qu'il faut à cette -discipline. On ne s'arrête pas à la première peau;<span class="pagenum"><a id="Page_71"></a>[Pg 71]</span> -et nulle pudeur n'empêche de tout ôter. Et enfin -l'on est plutôt un grand saint que bon connaisseur -de soi-même. Les enfants et les simples pourraient -dire qu'ils ne craignent pas la bonté, ni celle -d'autrui, ni la leur. Mais Pascal se dira toujours: -«Je crains ma bonté même, parce que je la connais.»</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>La vue de cette chambre, où Pascal est retiré, -émeut le fond de mon âme. Pascal fait son lit, et -se sert lui-même: cette idée me plaît, qu'en ce -que les autres pourraient faire pour lui, il les -supplée, lui que nul homme au monde n'eût alors -suppléé en ce qu'il a fait. C'est où l'on connaît la -vraie grandeur. Mais il est bien plus grand par -l'amour où sa passion se consacre, que par où il -force son cœur à s'oublier.</p> - -<p>Il me semble qu'il s'estime avec douleur et se -désaime, à mesure qu'il aime les hommes et les -mésestime. La charité, où il exerce son cœur, est -une recherche passionnée de l'amour unique. Il est -donc vrai, et l'on éprouve à toute heure, quand la -première en est venue, ce sentiment si hardi et si -triste que l'amour passionné de Dieu implique un -amour des hommes, qui puisse aller même à l'entier -sacrifice,—mais dédaigneux de soi et plus encore -d'eux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"></a>[Pg 72]</span></p> - -<p>Pascal entretient un commerce familier avec le -sépulcre. Voilà encore à quoi la solitude d'une -chambre est bonne. Cette intimité avec la fièvre -de la mort n'a point du tout la froideur d'une -pratique dévote; à plus forte raison ne l'a-t-elle -pas des vues inanimées où les esprits sans vie se -plaisent, et beaucoup de philosophes. L'entretien -de Pascal avec la mort n'est pas une conversation -vaine; car le sépulcre, où Pascal prête sans cesse -l'oreille, n'est pas vide. Pascal, au contraire, y voit -couché tout l'univers, qui y tient, et quand il parle, -il attend la réponse d'une voix éternelle.</p> - -<p>Aussi Pascal peut tout dédaigner; et, s'il le -faut, se soumettre à tout. Car où est le tyran, la -chaîne, le supplice même, y parût-il soumis, où -son âme en vérité n'échappe?</p> - -<p>Pascal ne sort plus guère de sa chambre que -pour se rendre à Port-Royal, ou à l'église. Et, -quand il est dans la rue, il vit de même entre les -quatre murs de la solitude, comme au moment où -on l'y trouve assis.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>C'est ce Pascal de la solitude, que je vois parler, -un soir d'hiver, à une fille de la campagne, l'ayant -trouvée sur la place, errante, jeune et belle, seule, -en haillons, presque perdue comme un enfant. Il<span class="pagenum"><a id="Page_73"></a>[Pg 73]</span> -ne peut la voir, sans penser avec une ardeur égale -à sa perte, où elle a déjà le pied, et au salut où il -veut la conduire. La séduction de l'innocence est -sans pareille pour les esprits qui en connaissent -l'espèce fragile. Il la prend avec lui; il la met -entre les mains d'un prêtre, il veille à sa nourriture -et à son vêtement; enfin il est sûr de l'avoir ôtée -à l'abîme de la chair, où elle devait tomber. Tant -qu'il vit, cette action reste cachée. Mais quand il -est mort, on la publie; et elle n'en reste pas moins -voilée aux yeux de ses amis, et de sa sœur qui -l'admirent. Ils ne la voient en lui, que comme elle -eût été en un autre: et pourtant, quelque saint -homme eût été celui-là, il ne pouvait pas être -Pascal, ni sage à sa manière. Ce n'est ni par piété -froide, et détachée de la créature, quand elle -s'attache même le plus à son objet, que Pascal -agit, ce soir-là. Ce n'est pas, non plus, par charité -pour cette fille: perdue, elle eût peut-être goûté -des plaisirs, qui la fuirent sauvée; elle les eût -peut-être préférés à ce qu'ils coûtent; et enfin, si -elle avait eu le choix entre les deux bonheurs, -celui de la perte l'eût faite plus heureuse, de son -propre aveu sans doute. Car ce monde est plein -d'ombres, qui ne souhaitent qu'un peu de vent, -pourvu qu'il souffle vers les bords où elles veulent<span class="pagenum"><a id="Page_74"></a>[Pg 74]</span> -être poussées. Le sage ecclésiastique, qui vante la -vertu de Pascal à ce propos, n'en juge pas comme -Pascal eût fait lui-même. L'homme qui a mesuré -à une ligne près le nez d'où dépend l'empire du -monde, ne s'abuse pas sur le prix d'une petite -fille. S'il la sauve, c'est beaucoup moins pour elle, -que pour l'amour passionné de Dieu, où l'ascétisme -du cœur l'incline. Cet amour ne va pas sans la -haine de la nature. Pascal, qui prend cette fille par -la main, ne s'inquiète guère d'une once de sa chair, -en plus ou en moins. Mais il brûle de zèle pour -une autre cause, qui en vaut la peine, celle-là: ce -qu'il en fait, c'est pour vaincre et ployer la nature. -Son délice est de la contrarier. Il veut qu'elle ait -le dessous; et cette bête terrible, ce monstre tout -en appétit, insatiable, il faut l'affamer, si l'on rêve -de le réduire; voilà une lutte digne d'un homme. -Voilà un ennemi pour Pascal.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>On dit de beaucoup d'hommes qu'ils valent -mieux que ce qu'ils font. Et c'est le contraire qu'il -faut dire, et qui est vrai. Car cette opinion les -vante, comme toute la force de leurs mensonges. -Presque tous les hommes valent encore moins que -le peu qu'ils font; et la preuve en est bonne, de -la grande peine qu'ils ont à le faire. Pascal est du<span class="pagenum"><a id="Page_75"></a>[Pg 75]</span> -petit nombre en qui l'homme passe infiniment les -actions. Le livre de Pascal est le plus beau qu'il y -ait en France. Il ne contient rien, pourtant, qui -vaille la vie que la sœur de Pascal a écrite de lui, -en quelques pages.</p> - -<p>Cette femme, d'un esprit si solide, d'une vertu -si ferme et si drue, ne put pourtant pas assez connaître -son frère: mais il suffit qu'elle en ait eu le -modèle sous les yeux, et qu'elle en retînt des traits, -pour donner l'idée de cette grandeur incomparable: -un homme que la nature a créé pour son triomphe, -et qui ne vit que pour triompher de la nature.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Enfin, ce Dieu qu'il faut conquérir, Pascal touche -à sa conquête. Enfin Pascal est sur le lit de mort. -Enfin, le voici comme un enfant: c'est qu'il meurt. -Le temps en est venu: le plus haut effort de cet -esprit l'a porté là, qu'il a le bonheur de l'innocence -parfaite: qui est, pour l'homme, de n'être point.</p> - -<p>Et pourtant, cette âme puissante, qui se croit -toute à Dieu, est encore combattue. On dirait -qu'elle ne veut pas de sa victoire. Elle livre un -combat terrible à la chair. Tout un jour s'écoule -dans l'agonie. A la fin, elle reçoit le prix. Avide -comme elle est de toute fixité, sa grandeur se fixe: -elle n'est plus.</p> - -<p> -<i>Mai 1899.</i><br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_77"></a>[Pg 77]</span></p> - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"></a>[Pg 79]</span></p> -<h2 class="nobreak" id="LE_PORTRAIT_DIBSEN">LE PORTRAIT D'IBSEN</h2> -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h3 class="nobreak" id="A_FERDINAND_BRUNETIERE"><i>A FERDINAND BRUNETIÈRE</i></h3> -</div> - - -<p><i>Je ne vous ôterai point, dans la mort, la part de -respect et d'affection que vous avez conquise sur mon -cœur rebelle; mais au contraire, je la ferai plus grande, -maintenant que vous en avez plus besoin, et qu'au -regret de votre perte, mesurant le prix de votre présence, -je sens grandir le sentiment de ce que je vous -ai dû.</i></p> - -<p><i>Je revois votre visage amaigri, où le pouce du -modeleur impitoyable cherchait la place du suprême -coup d'ongle. Dans votre corps dévasté, je retrouve vos -yeux qui ne mentaient pas, mais qui commandèrent -l'espoir et la volonté de tenir bon à l'angoisse, comme -un double feu sur des ruines.</i></p> - -<p><i>Vous aviez, à la fin, les traits d'un saint moine, -rompu par les austérités. Or, vous étiez décharné par -les jeûnes de la fièvre et les insomnies de l'éternel combat. -Il n'y a point d'ascète plus laborieux que le malade -qui, sans se lasser, résiste. Mais vous étiez né pour la -lutte, comme tant d'autres pour fuir.</i></p> - -<p><i>Votre fièvre militaire faisait penser à un guerrier,<span class="pagenum"><a id="Page_80"></a>[Pg 80]</span> -dans une place assiégée par l'ennemi qui ne pardonne -pas. Tout parlait en vous d'une tristesse qui se tait et -d'un vouloir que rien ne doit abattre. Et vous aviez -aussi le voile résigné, la cendre du vieux prêtre, qui a -reçu le mot d'ordre pour la nuit et qui se soumet.</i></p> - -<p><i>Je vous offre ces pages que seul, d'abord, vous avez -comprises et que vous avez eu seul le courage de -publier. Dans le temps où, parmi les puissants de la -Ville, il n'en était pas un qui ne me fît sentir l'immense -différence qui me sépare d'eux, vous seul m'avez tendu -la main. Vous étiez plus libre, plus vrai et plus sûr que -les autres. Vous ne vous vantiez pas de penser librement, -comme ceux qui en prennent la liberté de ne penser -jamais; toutefois, comme à nous tous qui avons vu le -jour dans ce coin glorieux de l'univers où elle règne, la -pensée vous était sacrée. Avec tant de liens aux siècles -passés, vous n'aviez aucune haine pour l'époque future. -Et vous pouviez avoir de l'audace, parce que vous -aviez de la vertu. La parole en vous était le témoin de -l'action. Vous étiez solide et vous aviez le respect du -juste, qui est de ne pas mentir à dessein et de ne jamais -chicaner le droit de la bonne force.</i></p> - -<p><i>Voilà ce que vous étiez; et je l'ai su quand vous -m'avez aidé. Vous avez vu en moi un homme qui -dédaigne infiniment la victoire, mais qui n'accepte point -d'être vaincu par ce qu'il n'honore pas. Et maintenant,<span class="pagenum"><a id="Page_81"></a>[Pg 81]</span> -dans la grande défaite de la mort, je viens à vous et je -prends votre cause. Vous qui fûtes loyal et brave, vous -ne serez pas vaincu, tant que je suis là.</i></p> - -<p> -Décembre 1906.<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_83"></a>[Pg 83]</span></p> - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_85"></a>[Pg 85]</span></p> -<h3 class="nobreak" id="MORALE_DE_LANARCHIE">MORALE DE L'ANARCHIE</h3> -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h3 class="nobreak" id="II_I">I</h3> -</div> - -<h3>LE GÉNIE DU NORD</h3> - - -<p>La Norvège, navire de fer et de granit, gréé de -pluie, de forêts et de brumes, est mouillée dans le -Nord entre la frégate de l'Angleterre, les quais de -l'Océan glacial, et la berge infinie de l'Orient qui -semble sans limites. La proue est tournée vers le -Sud; peu s'en faut que le taille-mer n'entre -comme un éperon au défaut de la plaine germanique -et des marais bataves. A l'avant, la Norvège -est sculptée, en poulaine, de golfes et de rochers: -tout l'arrière est assis, large et massif, dans la -neige et les longues ténèbres. Les morsures éternelles -de la vague non moins que ses caresses ont -cisaillé tout le bord, en dents de scie. Entre les -deux mers, la tempête d'automne affourche les -ancres du bateau, et croise les câbles du vent et de -la pluie. L'hiver, il fait nuit à trois heures; dans -le nord, le jour ne se lève même pas. On vit sous -la lampe, dans une ombre silencieuse où les formes<span class="pagenum"><a id="Page_86"></a>[Pg 86]</span> -furtives ont le pas des fantômes. La neige est partout: -elle comble les mille vallées creusées dans -la puissante échine des montagnes, comme la -moelle dans les vertèbres. Le schiste noir, l'eau -fauve qui a pris la couleur de la rouille sur les -terrains du fer, les noires forêts de sapins ajoutent -au grand deuil de la terre. Là, pendant des mois, -le soleil est voilé; ou bien d'argent, ce n'est plus -que la lune douloureuse de midi. Au couchant -rouge encore, sanglant et sans ardeur, ce globe -hagard descend sur l'horizon humide, pareil au -cyclope dont l'œil rond se cache dans l'eau verte -et pâle. Les cygnes de la mer, les blancs eiders, -hantent les vagues grises. Dans les villes de bois, -les maisons sont rouges sous le ciel incertain du -bleu mourant des colchiques. Les rues sont -muettes, et les places sont vides. Les hommes sont -sur la mer. Et, comme des corps morts, la foule -des îles flotte le long du ponton rocheux et des -quais granitiques.</p> - -<p>Une âme vaporeuse, un ennui doux, enveloppent -de chastes vies; elles gardent leur fraîcheur, -dans l'air humide et presque toujours frais, -qui détend les désirs. Mais, comme ce pays, d'un -seul coup, passe de l'hiver à l'été brûlant, la chair -ici se jette dans l'ardeur brutale, dès qu'elle n'est<span class="pagenum"><a id="Page_87"></a>[Pg 87]</span> -plus indifférente. Ces enfants aux cheveux de lin -blanc, sont gais et brusques; les femmes, dont les -yeux verts ont pris de sa mobile rêverie à l'inquiétude -des flots, sont singulières et se plaisent à -l'être; les hommes robustes, durs, silencieux et -rudes, semblent taillés pour parcourir une voie -droite, sans jamais jeter un regard derrière eux. -Tout ce peuple n'a de passions que par accès. Il -est exact, et plein de scrupules. Il n'a toute sa -fantaisie que dans l'ivresse; elle est lourde et -triste; la chair et l'âme sensuelle de l'amour y ont -moins de part qu'un appétit épais et court, qui a -honte de se satisfaire. Rien de léger dans l'esprit; -une inclination pédante aux cas de conscience; -l'intelligence peu rapide, et presque toujours doctorale; -une commune envie d'être sincère et de -se montrer original, et la bizarre vanité de croire -qu'on est plus vrai, à mesure qu'on se range avec -plus d'ostentation contre l'avis commun; enfin, -cette maladie de la religion propre à quelques -églises réformées, qui consiste à faire de la morale -comme on fait du trapèze, et à s'assurer que l'on -en fait d'autant mieux qu'on saute plus haut, quitte -dans la chute à se casser la tête ou à la rompre -aux autres.</p> - -<p>C'est le pays de l'hiver dur et de la neige: sous<span class="pagenum"><a id="Page_88"></a>[Pg 88]</span> -le ciel jaune qui s'affaisse, l'homme de génie vit -dans la cellule de ses rêves; et, s'il en sort, il -tombe mort entre deux ombres glaciales<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Le pays -de l'été étouffant, où les navires des nations lointaines -viennent porter, en glissant au fond des -fjords, toute sorte d'étranges promesses, des appels -au réveil, les nouvelles d'une contrée houleuse, la -chimère du soleil d'or et de la mer libre<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Le pays -de la nuit polaire et du jour crépusculaire de -minuit<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>; la terre de la pluie, de la pluie éternelle, -où l'homme est malade d'attendre la lumière, et -où sa folie lui fait réclamer le soleil<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Le pays des -golfes endormis, où la mer pénètre au cœur des -montagnes, s'y frayant un chemin de ruisseau: -comme une langue de chimère, comme une flamme -liquide et bleue, le fjord dort entre les monts -à pic, tel un long lac tortueux; il est mystérieux -et profond; au bas des moraines énormes, ce filet -de mer rêve dans le berceau du ravin, pareil à ce -peu de ciel qu'on voit couler, entre les toits des -maisons, dans les rues des vieilles villes. Partout -la mer, ou la réclusion dans les vallées étroites,<span class="pagenum"><a id="Page_89"></a>[Pg 89]</span> -derrière les portes de la glace et les grilles de la -forêt. La mer fait l'horizon de cette vie; elle en -baigne les bords; elle en est l'espoir et le fossé; -elle en forme l'atmosphère; et, là où elle n'est -point, on en reçoit les brouillards, et on l'entend -qui gronde. C'est le pays d'Ibsen, où il veut -mourir, puisqu'il y est né.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> <i>Borkmann.</i></p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <i>Dame de la mer; Soutiens de la société.</i></p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <i>Rosmersholm.</i></p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> <i>Les Revenants.</i></p> - -</div> - -<hr class="blank" /> - -<p>La mer est un élément capital pour la connaissance -des peuples. La mer modèle les mœurs, -comme elle fait les rivages. Tous les peuples -marins ont du caprice, sinon de la folie, dans -l'âme. Au soleil, le coup de vent les visite et balaie -les nuages; la brume, dans le Nord, prolonge le -délire. Le risque de la mer et le paysage marin -agissent puissamment sur les nerfs de la nation; -et par la langue, sur l'esprit. La Norvège parle -une langue brève, sèche, cassante; beaucoup moins -sourde que le suédois, moins lourde et moins dure -que l'allemand, il me semble; d'un ton moyen -entre l'allemand et l'anglais. Il est curieux que -l'accent du breton, en Basse-Bretagne, soit assez -semblable à celui du norvégien; mais le norvégien -n'a pas la cadence du breton, qui chante.</p> - -<p>L'imagination, presque partout, réfléchit les -formes et la couleur des crépuscules. Sur le bord<span class="pagenum"><a id="Page_90"></a>[Pg 90]</span> -de la mer, au soleil couchant, l'homme qui regarde -ses mains les élève et doute d'être soi; mais, dans -l'orage et le brouillard, le marin doit se résoudre, -agir sur-le-champ, décider pour tout l'équipage et -faire route. Même s'ils ne savent pas où ils vont, -les marins calculent où ils sont avec une attention -patiente: de nature, ils ont les meilleurs yeux du -monde; et le métier rend leur vue plus perçante. -Un peuple de pêcheurs, de matelots et de petits -fermiers, qui dépendent de quelques gros marchands. -En Norvège, point de noblesse: un petit -nombre de parents riches, et une foule de cousins -en médiocrité. De la brusquerie; peu de tendresse. -De gros os et des muscles à toute épreuve, métal -de gabier qui n'a pas de paille; beaucoup de froideur -et d'obstination; de la constance; des cœurs -fidèles, enfin les vertus de la solidité, mais rien de -puissant ni de chaud, qui jaillisse de l'âme. -Hommes taciturnes le plus souvent, avec les -éclats violents d'une joie brusque; un long silence -et, quand il est rompu, beaucoup de bruit. Un -quant à soi qui touche à la grossièreté, et qui -serait offensant pour le voisin, s'il n'en rendait -pas l'offense. Les femmes n'en sont pas exemptes; -de là, cet air de roideur et de tourner le dos aux -gens, qu'elles ont volontiers. Comme tout le<span class="pagenum"><a id="Page_91"></a>[Pg 91]</span> -monde sait lire et signer son nom au bas des -comptes qu'il sait dresser, un caractère de ce peuple -est certain air de savant qui n'ignore pas, par -exemple, que la terre tourne, et qui s'imagine -savoir comment. Cette sorte de triomphe dans les -matières de l'école primaire donne à beaucoup de -Scandinaves une assurance ingénue, une haute -mine de gens à qui l'on n'en fait pas accroire; les -femmes y excellent. La suffisance de l'esprit, la -plus piteuse de toutes, est la plus sans pitié. Il -n'est pas croyable ce que la femme qui sait lire -s'estime au prix de l'homme qui ne sait qu'épeler. -Voilà où se réduit, le plus souvent, la supériorité -intellectuelle. Elle est la meilleure école de -l'amour-propre.</p> - -<p>Pendant dix siècles, ce pays fut à peine moins -étranger à l'Europe que la Laponie ou l'Islande. -Les mœurs y furent celles des clans, jaloux les -uns des autres; nulle unité; ni le sens de l'État, -ni l'audace d'une pensée originale; point d'art: -car la Cité est le premier étage du bel ordre où -l'église de l'art se fonde. Et, malgré tout, une -manière de génie moral: ces villages lisaient la -Bible; l'on y était théologien, raffiné en règles de -conduite, comme à Athènes ou en France on put -l'être en beau langage. L'inclination naturelle des<span class="pagenum"><a id="Page_92"></a>[Pg 92]</span> -Normands aux cas de conscience, en pays réformés, -de tous les laïcs a fait des docteurs en théologie. -Le goût des procès est la forme goguenarde, le -goût de la procédure morale et de la casuistique -la forme grave du même tempérament. Le drame -où les idées plaident les unes contre les autres, où -les grands partis de la conscience sont aux prises, -devait bien tenir son poète de cette race disputeuse, -et qui n'aime pas les idées pour elles-mêmes, mais -pour les voies où elles font entrer les lois et la -conduite. Corneille aussi a mis les débats de la -politique sur le théâtre. Depuis, et même sur la -scène française, on trouve partout plus d'avocats -que de héros; mais dans Ibsen seulement les -causes sont vivantes.</p> - - -<h4><span class="smcap">Solitude</span></h4> - -<p>Ibsen est né ardent, violent, sensuel et passionné. -C'est la force des grands artistes, dans le Nord, -que violence, ardeur, passion, ils ne peuvent s'y -livrer. A tous les torrents de l'âme, les mœurs -opposent une digue rigide. Le flot se creuse un -lit; presque toujours l'eau croupit; ce n'est plus -qu'une mare. Mais, parfois, un large fleuve -s'amasse; il sait se donner cours, et la puissante -inondation se prépare.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_93"></a>[Pg 93]</span></p> - -<p>L'ardeur de l'homme dort et se concentre. Le -silence est la matrice où la passion prend forme. -L'avortement est innombrable; mais, quand la -gestation heureuse arrive au terme, il en sort une -créature vraiment grande. Les peuples qui jouissent -de la vie en dilapident la joie; c'est un or qu'ils -prodiguent. Les gestes et les paroles de la foule -épuisent le fonds commun: il n'est plus réservé, -par droit d'aînesse, à la fortune de quelques -maîtres. Le peuple du Nord, qui se tait et fait son -épargne pendant mille ans, la lègue à un seul -homme. Quel réveil et quelle action! Quelle -solitude, aussi! Qui comprendra cet homme? -Dans le Midi, les peuples valent mieux que leurs -héros, peut-être; ces foules sont belles, éloquentes, -héroïques. Ils sont plus avancés dans le bonheur -et la perfection, qui pour l'usage commun ont -nom: médiocrité. Dans le Nord, un seul homme, -de temps en temps, confisque le trésor et vit pour -tous les autres: <i>Humanum paucis vivit genus.</i></p> - -<p>Combien cet homme est seul, et qu'il doit m'être -cher, par là, dès que je l'ai connu! Ibsen a longtemps -erré en exil, comme Dante; mais, l'un ou -l'autre, qu'auraient-ils fait dans leur pays? Ils -étaient bannis de naissance. Et Ibsen un peu plus -encore, homme à se bannir. Ses livres mêmes ne<span class="pagenum"><a id="Page_94"></a>[Pg 94]</span> -le rapatrient pas. La langue littéraire de la Norvège -diffère beaucoup de la langue parlée: le norvégien -d'Ibsen n'est que le pur danois. Sa langue passe -pour la plus belle de la littérature scandinave; elle -est brève, forte, précise; tendue à l'excès, et d'une -trempe métallique; elle abonde en ellipses, en -raccourcis rapides; mais elle est aussi claire et -aussi harmonieuse que le danois puisse l'être. Si -loin que soit l'Italie de la Norvège, le style d'Ibsen -me rappelle celui de Dante; ce n'est qu'une impression; -et je sens assez tout ce qu'on y pourrait -opposer. Mais, dans les deux poètes, que d'ailleurs -tant de traits séparent, il y a la même volonté de -tout dire en peu de mots; le même ton âpre, la -même violence à bafouer; la même force à tirer -des vengeances éternelles. Dante, toutefois, sculpte -dans le bronze; et Ibsen, dans la glace. La forme -de Dante est la plus ardente et la plus belle, ailée -de feu et de passions; la forme d'Ibsen, bien plus -roide, est la plus lourde d'idées et qui va le plus -loin dans la caverne où nos pensées s'enveloppent -d'ombre. La solitude d'Ibsen s'en accroît: l'artiste, -en Norvège comme en France, est un homme qui -ne parle jamais que pour le petit nombre: c'est -l'effet d'une langue littéraire, quand l'utile le cède -à la beauté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_95"></a>[Pg 95]</span></p> - -<p>Il n'y a de société sincère qu'entre ceux qui -parlent également mal leur langue. Quant aux -autres, chacun ne la parle bien que pour soi. Il -n'est pas de beau style commun à deux hommes: -comme la grandeur même, le style fait la prison<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Voici les œuvres d'Ibsen dans leur suite. Je laisse de côté ses -essais de drame historique et de comédie, quand, jeune homme, il -n'avait pas encore quitté la Norvège: le dernier en date, <i>les Prétendants -à la Couronne</i>, 1863, est de bien loin le plus fort et le plus -épique; il rappelle assez souvent les chroniques de Shakespeare. Mais -le génie d'Ibsen n'était pas là, et nullement dans l'histoire.</p> - -<p>C'est, d'abord, trois drames philosophiques, où Ibsen, de quarante -à quarante-sept ans, rompt avec tout le passé de sa race et toutes les -idées de son temps.—<i>Brand</i>, 1866, où le monde chrétien fait un -effort suprême et inutile; <i>Peer Gynt</i>, 1867, où la nature se justifie; -<i>Empereur et Galiléen</i>, 1869-1874, où le monde antique et le monde -chrétien en présence, vaincus tous les deux, sont obscurément pressés -de s'unir pour donner lieu à une société future.</p> - -<p>Puis, douze drames modernes, où de cinquante à soixante-dix ans, -Ibsen fait la guerre à toutes les formes de l'institution et de l'hypocrisie -sociales. Il s'engage dans la lutte plein de foi et d'enthousiasme, -croyant de toutes ses forces à la vertu universelle de la liberté: tout -le mal est dans l'obéissance et le mensonge. Il s'attaque donc à la -société présente au nom d'une cité idéale, dans <i>les Soutiens de la -Société</i>, 1877, <i>les Revenants</i>, 1881, <i>l'Ennemi du Peuple</i>, 1882, <i>le -Canard sauvage</i>, 1884, <i>Rosmersholm</i>, 1886, et <i>le Petit Eyolf</i>, 1894. -Il s'occupe surtout du mariage et des femmes dans <i>Maison de -Poupée</i>, 1879, <i>la Dame de la Mer</i>, 1888, et <i>Hedda Gabler</i>, 1890. -Mais de bonne heure il doute cruellement de guérir le monde -malade, et des remèdes qu'il lui offre. Il se met alors en scène sous -divers noms: trois de ses drames sont d'amères confessions, des -auto-tragédies héroïques, où le héros, sans accepter sa défaite, est -toujours un vaincu: <i>Solness le Constructeur</i>, 1892, <i>Jean-Gabriel -Borkmann</i>, 1896, et <i>Quand nous nous réveillerons d'entre les morts</i>, -1899. A tel point que toutes ses œuvres de la fin semblent le -contrepied des premières: <i>Rosmersholm</i> s'oppose à <i>l'Ennemi du Peuple</i>, -<i>le Canard sauvage</i> aux <i>Revenants</i>, <i>Hedda Gabler</i> à <i>Maison de -Poupée</i>, <i>Solness le Constructeur</i> à <i>la Dame de la Mer</i>, <i>J.-G. Borkmann</i> -à <i>Solness</i> même, et enfin <i>Quand nous nous réveillerons d'entre les -morts</i>, comme une négation décisive, à tout.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"></a>[Pg 96]</span></p> - -</div> - - -<h4><span class="smcap">Rhétorique du Nord.</span></h4> - -<p>Il y a quelquefois dans Ibsen un rhéteur, qu'on -s'étonne d'y voir.</p> - -<p>Par tout le Nord, il règne une rhétorique -d'esprit, qui répond à la rhétorique de mots en -faveur au Midi. Celle-ci se moque de celle-là; -mais l'une vaut bien l'autre. On est rhéteur d'idées -comme on est rhéteur de phrases; comme on bâtit -sur de grands mots vides, on fait sur de hautes -pensées; mais la fabrique, ici et là n'est pas moins -vaine.</p> - -<p>Les personnages d'Ibsen s'enivrent de principes, -comme ceux de Hugo d'antithèses. Si Ibsen n'était -pas un grand peintre de portraits, il semblerait -bien faux; on ne croirait pas à la vérité de la peinture, -si l'on n'y sentait la vie des modèles. Les -rhéteurs de morale sont les pires de tous; car ils<span class="pagenum"><a id="Page_97"></a>[Pg 97]</span> -sont crus. C'est pourquoi la sincérité dont le Nord -se vante est souvent si fausse. Là-haut, ils se font -un intérêt de l'intelligence ou de la morale, et -c'est ce qu'ils appellent l'idéal. Ces hommes et ces -femmes, à tout propos, revendiquent le droit de -vivre, d'être libre, de savoir et d'agir: c'est, dans -l'ordre de l'intelligence, la même rhétorique que -celle des démagogues dans l'ordre de la politique. -Au soleil, ces révoltes de la neige passent pour -ridicules et sans raison. Et, sous la neige, c'est -l'éloquence du soleil qui passe pour inféconde et -très creuse. Il faut toujours qu'un bord du monde -tourne le dos à l'autre, pour se croire seul du bon -côté, et qu'une partie de la terre se rie de l'autre -partie, pour se prendre elle-même au sérieux. -Chacun s'estime davantage de ce qu'il mésestime.</p> - -<p>L'abus de la conscience et du libre esprit n'est -qu'une rhétorique. Toute éloquence qui se prend -elle-même pour une fin n'a ni force ni preuve.</p> - -<p>La vie n'a pas plus de temps à perdre aux bons -mots qui ne finissent pas, qu'aux actes désordonnés -d'une conscience qui prétend à la nouveauté, et se -révéler nouvelle à soi-même tous les matins.</p> - -<p>Excès de conscience, manque de conscience. A -force de scrupules, on agit aussi mal que faute de -scrupules. Quant à celui qui agit pour agir, il ne<span class="pagenum"><a id="Page_98"></a>[Pg 98]</span> -se distingue en rien de celui qui ne parle que pour -parler. Les gens du Nord, s'ils le savaient, s'en -feraient peut-être plus modestes.</p> - -<p>Ni la conscience, ni l'action, ni le discours ne -sont des panacées à tous les maux humains: car -là, comme ailleurs, c'est le sens propre, presque -toujours, qui seul s'exerce. J'entends que l'égoïsme -ait de bonnes raisons pour lui-même, et lui seulement. -Mais il ne faut pas que l'égoïste se prenne -pour un principe, et se donne pour un exemple.</p> - -<p>Qu'on rejette tout l'ordre de la Cité, soit; mais, -le faisant, qu'on ne s'imagine pas d'être le bon -citoyen ni l'espoir de la Cité nouvelle. C'est mal -se connaître; c'est être dupe; et bien pis que de -duper. Les plus grands rebelles, qui font dans -l'État la meilleure des révolutions, ne doivent -point prétendre à fonder le nouvel ordre sur les -bases du bien et de la vérité. Ou, s'ils l'osent, et -même sans parler de vérité absolue, il y a de quoi -sourire.</p> - -<p>Il n'est pas sûr que la meilleure révolution ne -soit pas aussi la pire. Elle est nouvelle, c'est ce -qu'elle a de bon. Mais les héros de morale ne -l'entendent pas ainsi. Ils sont sûrs d'avoir raison, -jusqu'au délire.</p> - -<p>On parle magnifiquement de la conscience, et<span class="pagenum"><a id="Page_99"></a>[Pg 99]</span> -on oublie de se dire qu'on ne pense peut-être qu'à -soi. Il y a pis: on l'ignore. La jeune Norah, pour -donner une leçon de respect à son mari, se rend -à peu près trois fois infanticide. La rhétorique de -Médée n'enseigne pas, du moins, la morale aux -femmes mécontentes. Voilà bien les rhéteurs -d'idées: à les en croire, ils ne visent que le droit -de tous les hommes, la vie, l'honneur, le droit -des femmes, le droit de la conscience. Et, au bout -du compte, c'est un homme qui a mal au foie, ou -qui a été trompé dans son ménage; une femme -qui s'ennuie à la maison, et qui veut voir du -pays.</p> - -<p>Quelle rage de s'en prendre aux lois et aux -idées? Elles ne sont que la forme de la vie. Dans -le fond, il n'y a que des passions. Mais personne -n'ose le dire, ni surtout qu'on les veut sans frein. -Ibsen a eu cette audace, à la fin, lui pourtant qui -n'avait reçu de son temps et de son pays qu'une -foule insupportable de masques, de principes, de -passions voilées, méconnaissables à elles-mêmes.</p> - -<p>Les formes et les lois ne sont que les freins, -mis aux passions d'un seul par l'intérêt de tous -les autres. Quelle folie de tant prêter d'importance -aux modes changeants de la vie humaine, et si -peu à la nature et aux appétits incoercibles des<span class="pagenum"><a id="Page_100"></a>[Pg 100]</span> -hommes! On bavarde à l'infini là-dessus dans le -Nord,—et bien trop gravement. On ne vous y -tue pas un homme pour une pomme,—mais -pour un principe.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_101"></a>[Pg 101]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="II_II">II</h3> -</div> - -<h3>IMAGE D'IBSEN</h3> - - -<p>On doit rendre à Ibsen l'hommage de sa solitude. -Qu'il soit unique, puisqu'il est seul.</p> - -<p>Il est bien vrai: rien ne nous importe que ce -qu'il y a de plus grand. Ibsen compte seul à nos -yeux, de tous les Scandinaves. Il n'y a pas de place -pour nous en France, disait l'un d'eux<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Mais il -n'y a pas eu de place pour Ibsen en Norvège, ni -ailleurs. On lui donne parfois un rival: il ne peut -l'être qu'à Berlin<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> «Ibsen seul s'y est logé et seul il y demeure: c'est comme un -chardon qu'ils se seraient mis dans les cheveux et qu'ils ne pourraient -ôter.» Lettre de M. Jonas Lie à M. le comte Prozor,—préface -de <i>Borkmann</i>, <span class="allsmcap">XXII</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Il s'agit de M. Bjoernstjerne Bjoernson qui, entre tant d'ouvrages -bruyants, éloquents et confus, a fait une œuvre: <i>Au delà des -forces humaines</i>. Ce drame a un mérite rare: c'est que, par endroits, -on le dirait d'Ibsen.</p> - -</div> - -<p>Ibsen s'étonne de ceux qui le font d'une école. -S'il est réaliste, il leur montre <i>Solness</i>, ce rêve de<span class="pagenum"><a id="Page_102"></a>[Pg 102]</span> -la pensée enfoncée en soi-même. S'il est mystique, -il leur fait voir <i>Maison de Poupée</i> ou <i>l'Ennemi du -peuple</i>, ces peintures cruelles de la vie. Il y a deux -hommes en lui, qui sont les deux termes du long -débat entre le moi et le monde: un créateur et -un critique. Tout ce qu'il voit de solide autour de -lui, de bâti par les siècles, il le renverse. Tout ce -qu'il élève lui-même, il le détruit. Son art oscille -entre les deux pôles de la nature et du rêve. Nul -poète, par là, n'est plus de ce siècle: il crée en -dépit de tout,—et seulement en vertu de lui-même.</p> - -<p>Ibsen, qui sait le bonheur de créer, peut à la -rigueur montrer le mépris de penser. La vie -implique infiniment plus d'idées que tous les -esprits ensemble. La vie a des pensées que la pensée -n'a pas. Les idées du grand poète tendent de plus -en plus à prendre la qualité d'êtres vivants. Le -symbole est une idée qui a reçu le souffle divin; -elle est rachetée de sa condition inférieure; elle a -fait le grand pas: elle a pris l'être. C'est dans -Ibsen que je dis; car, dans les poètes sans force, -il est constant que c'est tout le contraire. Ils -humilient la vie jusqu'à la mort; ils ravalent un -être vivant à une idée générale: comme si un mot -valait jamais un homme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_103"></a>[Pg 103]</span></p> - -<p>Entre tous les poètes, Ibsen est le seul rêveur, -depuis Shakespeare. Tous les poètes tragiques sont -réalistes, sous peine de n'être pas. La scène française -est unique par la continuité: c'est que tous -les bons auteurs y ont été les peintres fidèles des -mœurs et de la vie. Le théâtre de la France est -l'école sans fin de la morale, de la politique, le -miroir des lois et des coutumes, une imitation qui -n'a pas sa pareille des sentiments communs à tout -un peuple, des plus bas aux plus héroïques. Un -admirable génie s'y applique à la connaissance de -l'homme moyen. La France est la moyenne humaine -entre toutes les races, tous les âges, toutes -les nations. Une éloquence partout répandue, comme -l'esprit même dont elle est la forme publique; -une exquise finesse, une vue des caractères qu'on -ne trompe pas, sagace et sans détours; une doctrine -large sans roideur, sociable comme la vie en -commun est forcée de l'être; un divorce éternel -entre les objets du cœur et les objets de l'esprit, -qui est proprement la méthode universelle de -toute science; un goût décidé du bonheur et de -la juste raison, un penchant à les confondre, le -parti pris d'y croire et d'y convier tous les hommes; -une expérience des mœurs et des passions qui rend -indulgent à toutes: un verre d'ironie ou d'honneur,<span class="pagenum"><a id="Page_104"></a>[Pg 104]</span> -selon qu'on se moque des hommes ou qu'on -y a une foi inébranlable: voilà ce qu'on trouve -sur la scène française, comme partout en France. -L'intelligence et la raison y règnent absolument, -et la fleur de l'esprit les tempère. Quand elles font -défaut à un auteur, il ne lui reste guère rien. Si -les autres peuples n'ont point de théâtre, c'est -faute du génie réaliste; mais pourquoi, sinon que -le génie de la vie y a trop peu de charme? Où -sont l'éloquence et l'esprit, ces deux mamelles du -dialogue? Chacun dort chez soi, ou boit, ou dispute, -ou prie. Pour tout dire d'un mot, l'art ne commence -là-bas qu'avec la poésie. On ne verra point -un théâtre illustre dans la suite des siècles; mais, -au lieu du désert, dans l'oasis de deux ou trois -saisons, un grand poète et un seul. Ainsi les cent -petits peintres de la Hollande, qu'on ne peut -estimer trop, artisans impeccables; et le seul -Rembrandt qui, d'un génie unique, tient tête aux -cent artistes de l'Italie. Ou bien, ce prodige de -Shakespeare. Combien Ibsen semble plus grand de -faire penser à Rembrandt! Il a de son dessin et -de sa plume.</p> - -<p>Manque d'être réalistes, Ibsen ni Rembrandt ne -seraient point de si grands poètes, ni surtout si -tragiques. Mais, s'ils n'étaient pas les poètes qu'ils<span class="pagenum"><a id="Page_105"></a>[Pg 105]</span> -sont, bien moins encore seraient-ils de grands -artistes. Par ces climats, à la vérité, le grand -artiste est d'abord un Visionnaire. Seule, la vision -sert le rêve, accorde, pour la beauté, les dissonances -de la poésie et de la vie. Seul, le rêve les -fiance; dans la vision seule, ils s'épousent et se -réconcilient.</p> - -<p>La Vision est un palais, aux étages de clartés et -de brumes, mais qui a des fondements indestructibles -dans les entrailles de la terre. Si l'on veut, -le nom de vérité convient aux caves et aux vastes -salles de plain-pied avec la ville humaine; et l'on -donnera le nom de symbole aux autres étages, -aux fenêtres ouvertes sur les nuées, et aux tours -dont on ne voit pas le faîte. Mais le poète est le -maître unique de la maison; et, sans se soucier du -lieu où on le place, il va et vient dans la demeure: -il dort dans une chambre, il veille dans une autre; -quand il lui plaît, couché au fond de la cour, il ne -regarde que les fantômes du brouillard sur les -combles; ou, perdu au haut de la tour, il se -penche en dehors, pour voir au-dessous passer la -foule.</p> - -<p>Parfois, l'on est tenté de croire que plus grand -est le poète, et plus il est réaliste; mais ce n'est -aussi qu'un mot. Il arrive que la plupart des<span class="pagenum"><a id="Page_106"></a>[Pg 106]</span> -poètes ne peuvent pas être vrais, et que la plupart -des réalistes n'ont pas de poésie. C'est pourquoi -le poète tragique est si rare. Il le sera de plus en -plus: parce que la vie, de plus en plus est laide, -commune, de moins en moins héroïque. On peut -passer sur l'obstacle: plus fréquent, toutefois, -et plus abrupt, il se fait plus difficile. Peut-être, -même en France, même à Paris, faudra-t-il bientôt -au poète tragique le même don étrange de -vision qu'à Christiania ou à Londres. Après tout, -c'est une maladie. Mais quoi? Au delà d'un certain -point, il faut être pris pour le malade qu'on est, -ou convenir qu'on ne peut même plus être malade.</p> - -<p>Qui nous fera la vie belle? Qui nous rendra la -lumière? Ibsen est digne des Grecs, sans en -presque rien tenir, en ce qu'il cherche la lumière -au fond même de l'ombre, et un air de beauté -dans ce miroir de toute laideur,—la vie réelle. -Des idées passionnées, voilà sa ressource et en -quelque sorte son Olympe. Il les jette les unes -contre les autres; et presque toujours il condamne -la plus noble et la plus pure. Il la frappe en -l'aimant. Il la sacrifie à ce qu'il méprise et qu'il -déteste. Par là, cette misérable vie de petits bourgeois -dans les villages populaires se fait belle. -Ibsen a la poésie de la défaite, et les beautés<span class="pagenum"><a id="Page_107"></a>[Pg 107]</span> -austères de la mort. Aussi bien c'est la mort, la -vieille nourrice de la beauté tragique. Les Grecs -ne cessent pas de tuer: comme les enfants, ils -cultivent l'épouvante. Dans la mort, nous cultivons -la douleur. Quel abîme de différence.</p> - -<p>Je trouve Ibsen bien plus beau et plus poète -dans ses tragédies bourgeoises que dans ses drames -antiques ou ses poèmes. C'est qu'il rêve avec plus -de force. Il fallait un rêve ardent pour donner la -vie aux idées de ces petites gens, presque tous -mornes, bouffons, plats et bas sur pattes. Les -idées ne vivent que passionnées; et ces petites -gens n'ont pas de passions. Bon gré mal gré, le -génie d'Ibsen leur en inculque: telle est l'opération -du rêve. Le grand poète est celui qui peut -dire: «Mon rêve est plus vrai que votre vérité. -C'est une vérité qui dure.» Quel créateur n'a pas -l'appétit de la durée, et de prolonger son œuvre -dans le temps? Le rêve médite profondément la -vie; la réalité en sort plus réelle. Il était fatal -qu'Ibsen devînt son propre sujet de drame; il en a -fait son chef-d'œuvre, l'ayant pris d'une âme si -forte et d'un geste si libre. Quand il n'était encore -que peintre réaliste<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, il n'avait pas rendu la vie à<span class="pagenum"><a id="Page_108"></a>[Pg 108]</span> -la réalité; et quand il n'était que poète<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, la force -durable de ce qui vit lui échappait encore. Puis le -jour est venu où, de la vision, il a fait naître les -types, ces êtres plus vivants que les vivants. Le -don suprême est celui-là. Le poète ajoute alors -visiblement à la nature. A la fin, il a tiré du rêve -sa propre image; comment aurait-il pu consentir -à l'y laisser? C'était le moins qu'il se créât lui-même.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> Cf. <i>la Comédie de l'Amour</i>, 1869; <i>l'Union des Jeunes</i>, 1869; -<i>les Soutiens de la Société</i>, 1877.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> Cf. <i>Brand</i>, 1866; <i>Empereur et Galiléen</i>, 1869-1873.</p> - -</div> - -<p>La scène est un lieu misérable et sublime, où -l'esprit de l'homme invite à la beauté de vivre sa -pensée propre et la chaude guenille des comédiens. -Ibsen n'oublie pas à qui il a affaire. En général, il -ne cherche point la beauté dans l'action; les événements -de son drame sont d'une espèce assez -vulgaire; il présente une image grossière des faits; -une allégorie matérielle figure le sens caché: un -canard blessé, un poulailler sous les toits, un -architecte qui tombe de son échafaudage, il n'en -faut pas plus pour vêtir de chair les idées les plus -complexes et une passion héroïque. Ce mystère -grossier lui suffit, parce qu'il doit suffire au public -et aux acteurs de la comédie. En eux, et peut-être -en lui-même, Ibsen dédaigne insolemment sa -matière. Il réserve sa puissance et sa poésie aux<span class="pagenum"><a id="Page_109"></a>[Pg 109]</span> -sentiments que les idées engendrent. Sa manière -propre est de rendre les faits vulgaires capables de -son idée, qui est toujours rare et forte. Le théâtre -d'Ibsen n'a qu'un intérêt assez médiocre, si l'on -s'en tient à la péripétie: la vie puissante est au -dedans. Rien n'est plus décevant pour la foule, -elle va droit aux faits et ne se soucie pas du reste; -elle ne sait plus à quoi s'en prendre, car le caprice -même de l'auteur est sans éclat, et pourtant elle -soupçonne une beauté secrète; elle pressent ce -qu'on lui cache, une force admirable et même une -fantaisie profonde dans la vérité; et elle s'en -irrite: Ibsen, cependant, l'a traitée comme il -fallait, se bornant à lui rendre la matière qu'il en -avait prise.</p> - - -<h4><span class="smcap">Vie. Exil.</span></h4> - -<p>La vie d'Ibsen est simple, sans événements, et -ne prête pas à l'anecdote. Une vie pareille à -beaucoup d'autres, la solitude exceptée. Mêlée -d'abord à la vie de tout le monde, bientôt elle -n'a plus rien de public. Une jeunesse pleine -d'espoir, qui s'en va à la conquête du peuple. -Une défaite qui ne ménage rien, ni l'orgueil, ni la -conscience, ni les moyens nécessaires à la vie. Un<span class="pagenum"><a id="Page_110"></a>[Pg 110]</span> -âge mûr plein de travaux, qui naissent dans la -retraite, et une vieillesse, riche en gloire et en -biens solides. De bonne heure, une habitude prise -pour toujours de ne plus rien donner de soi au -public, que les œuvres de l'esprit.</p> - -<p>La famille d'Ibsen est d'origine danoise. Établis -en Norvège, les Ibsen se sont mariés dans le pays; -plusieurs femmes de la maison étaient pourtant -des Allemandes. Il a eu de bons parents et la -fortune mauvaise, à l'entrée de la vie. Sa famille -était riche; elle a connu les revers et le malheur -d'être pauvre. Il a perdu son père assez tôt: -c'était un armateur hardi, un homme gai, vivant, -et fait pour la victoire; il ne survécut pas à sa -ruine. Ibsen a été élevé par sa mère, femme de -grand sens et de vertu rigide. Il avait des frères -et des sœurs; il se tenait à l'écart, et ne prenait -aucune part à leurs jeux. Il passe pour avoir -toujours haï les exercices du corps. Enfant, il était -brusque, nerveux, brillant quelquefois, et le plus -souvent taciturne. Jeune homme, il a dû gagner -son pain, et le moyen de faire ses études. Il a tenu -le pilon dans une pharmacie. Plus tard, à Christiania -et à Bergen, il a écrit dans un journal -révolutionnaire, et dirigé deux théâtres. Il a donc -vécu dans les deux cercles de l'enfer dédiés au<span class="pagenum"><a id="Page_111"></a>[Pg 111]</span> -mensonge: toutefois, comme le mensonge est la -première nature des comédiens, ils y sont bien -plus sincères; et il s'en faut que le poison de -mentir ait la même innocence dans les journalistes.</p> - -<p>L'épreuve de la misère, bien ou mal, forme le -caractère d'un homme. Il s'en fait plus sensible à -la joie, qu'il appelle, et à la douleur ou la colère, -qui ne le quittent plus. Il arrive que, pour avoir -souffert trop tôt, un homme porte au fond de -l'âme un sens de la souffrance, qui finit par créer -les occasions de souffrir. Du reste, presque toutes -les âmes puissantes sont douloureuses. Le plaisir -de vivre n'est qu'un incident: il n'a pas de -profondeur.</p> - -<p>Ibsen a éprouvé le dégoût de n'être pas à son -rang; son orgueil a grandi dans l'humiliation. Il a -bien fait plus que de prendre ses grades; il a -dû conquérir le droit d'y prétendre. C'est sans -doute pourquoi il tient beaucoup à son titre de -docteur<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. Il a cru dompter son pays et son temps, -dans l'allégresse de la première victoire, quand le -sentiment de sa force et l'ivresse de l'intelligence<span class="pagenum"><a id="Page_112"></a>[Pg 112]</span> -donnent au jeune homme cette confiance en soi et -dans tout l'univers, qui est une folie d'amour. On -s'aime tant d'être comme on est, qu'on croit avoir -la même raison d'aimer les autres. Et peut-être les -chérit-on, en effet; dans le bonheur qu'on a de les -conquérir, on leur étend sa propre excellence; on -s'assure de les convaincre; on ne doute pas d'eux, -parce qu'il semble certain qu'ils se laissent gagner; -et, comme on se sent plus haut qu'eux, on les -aime davantage, on les bénit d'être assez bas pour -se laisser élever. Pour eux, ils n'ont pas l'air d'en -rien savoir; et l'on s'aperçoit enfin de leur indifférence. -C'est le moment où elle tourne en hostilité. -Tel est l'aveuglement de celui qui compte sur -son intelligence, et qui lui prête une action décisive -sur la vie des autres. Sans cesse, l'esprit d'un -homme fonde une immense espérance sur le cœur -des autres hommes; mais sans leur donner du -sien. Les hommes, comme les chiens et les enfants, -ont l'instinct de ceux qui les aiment. Il est bien -vrai qu'une grande pensée ne juge pas nécessaire -de mieux faire pour le genre humain que pour -elle-même. L'intelligence seule repousse avec -dédain l'idée du sacrifice: or, la plupart des -vivants n'attend rien de l'homme supérieur, qu'une -immolation ou des services.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> Il est gradué de Christiania, en date du 3 septembre 1850: il -avait vingt-deux ans et demi. Son diplôme porte la mention: <i>non -contemnendus</i>. Il a de bonnes notes en latin, en français, en religion, -en histoire, en géométrie. Il a <i>mal</i> pour le grec et l'arithmétique.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_113"></a>[Pg 113]</span></p> - -</div> - -<p>Ibsen avait offert trois ou quatre pièces de -théâtre à son public: les unes n'eurent pas de -succès; les autres firent scandale. Il avait beau se -défendre: il vit qu'il lui fallait demeurer obscur, -ou perdre ses forces dans un combat misérable -contre les sots et une nuée d'absurdes ennemis. -Comment se résigner à une telle lutte, quand on -ne voudrait même pas de la victoire à un tel prix?—Que -faire, d'ailleurs, contre tout un peuple -injuste, quand on ne veut pas être le bateleur de -ses pensées, ni servir la parade de son propre -génie? Valent-ils donc la peine qu'on cesse d'être -libre? Ils haïssent jusqu'à la beauté, jusqu'à la -liberté que l'on rêve pour eux. Bien pis, ils ne -sont pas en état de les comprendre. A quoi bon -tant d'efforts inutiles? Ne meurt-on pas de faim -aussi aisément partout?—Le plus intelligent des -poètes devait en être le plus amer et le plus dur. -A près de quarante ans, il s'est vu aussi pauvre, -aussi seul et sans joie dans toute sa richesse pensante -que, trente années plus tôt, l'avait été son -père, le soir de la ruine. Il a fait comme Dante et -le prophète: il est sorti de la ville; il a pris la -route de l'exil, secouant la poussière de ses sandales -sur son peuple, et, d'abord, sur ses amis.</p> - -<p>Il a connu la faim, le mépris des plus forts et<span class="pagenum"><a id="Page_114"></a>[Pg 114]</span> -du public. Comme il a beaucoup aimé la victoire, -et le rêve de la puissance, il a beaucoup souffert -de la défaite, et il en a ressenti l'outrage. Il y a -pris une haute idée de son génie, ayant mesuré à -quoi le génie condamne. Quand il s'exile, il ne -laisse dans son pays que l'amertume d'une vie -détruite<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Ibsen n'a pas quitté la Norvège avant 1864. Il est à Rome en -1866; à Ischia en 1867. Il vit quatre ans en Italie, et la plupart du -temps à Rome même. On l'y retrouve plusieurs fois de 1870 à 1880; -il s'est arrêté aussi à Naples et à Sorrente. De cinquante à soixante -ans, il a surtout vécu à Dresde et à Munich. Il doit ses premières -victoires aux théâtres allemands.</p> - -</div> - -<p>Depuis près de trente ans, il n'avait pas cessé -d'errer, vivant en Italie et en Allemagne, tantôt -à Ischia, tantôt à Munich, et le plus souvent à -Rome. Il quitta Rome, comme les Italiens y -entrèrent. «On vient de nous enlever Rome, à -nous autres hommes, écrivait-il, pour la livrer aux -faiseurs de politique. Où aller maintenant? Rome -était le seul lieu où vivre en Europe, le seul où -l'on eût la vraie liberté, qui échappât à la tyrannie -des libertés publiques<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.» Quand la troupe des -Meiningen eut commencé de le rendre célèbre, il -fut loué dans son pays; il y fit d'abord quelques -courtes visites; puis, l'Europe ne lui parut plus<span class="pagenum"><a id="Page_115"></a>[Pg 115]</span> -valoir beaucoup mieux que la Norvège. Il y rentra -donc, en 1891, pour ne plus la quitter. Il allait -avoir soixante-cinq ans. Il faut bien mourir quelque -part. Et s'y prendre un peu à l'avance. Ainsi l'on -prend ses quartiers d'angoisse.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Lettre à M. G. Brandès.</p> - -</div> - - -<h4><span class="smcap">Secrets de la puissance</span></h4> - -<p>Ibsen paraît avoir passé cinquante ans de sa vie -à nourrir la force de son grand âge. Il n'y a peut-être -pas un autre poète qui n'ait vu tout son -génie que dans la vieillesse. Coup sur coup, Ibsen -sexagénaire a donné ses chefs-d'œuvre: d'abord, -un drame chaque année; puis, tous les deux ans. -Pendant vingt années ce fut sa règle. Sans doute, -il avait autrefois conçu et à demi créé ce qu'il -mettait alors au monde. Quoi qu'il en soit, on -aime à se faire d'Ibsen l'idée d'un vieil homme -puissant. Du reste, quel homme vraiment grand -n'est pas plus beau dans son âge mûr, et la vieillesse?—On -dirait même qu'il y est plus robuste, -et que l'âme n'a toute sa force qu'après cinquante -ans.</p> - -<p>J'imagine le véritable Ibsen, l'homme secret, -celui qui cache son cœur, sous les traits les plus -violents et les plus rares, comme le Vieux de la<span class="pagenum"><a id="Page_116"></a>[Pg 116]</span> -Montagne aux Idées. Lui aussi, il a sa troupe de -disciples, qu'il enivre de doctrine, et qu'il envoie -méfaire ailleurs et, Dieu soit loué, s'y faire pendre.</p> - -<p>Si l'on regarde au fond de ce solitaire, sous une -triple cuirasse de froideur indulgente, d'ordre -poussé jusqu'aux minuties, et de politesse, il y a, -d'abord, l'amour ardent de la vie, et l'instinct de -la domination. Ces deux passions s'assemblent, -comme le tenon et la mortaise. Un appétit insatiable -de la vérité tantôt s'y oppose et tantôt y -sert de levier. En ce sens, et pour qui veut la -puissance, la vie n'est pas toujours ce qu'on a de -plus cher. La liberté n'est qu'une belle raison, et -la volonté dominatrice la donne à tous ceux qu'elle -veut dominer. Agir en liberté, c'est ce qui vaut le -mieux; mais autant dire: agir selon son bon plaisir; -fais ce qui te plaît le mieux, à la condition -que ce soit l'œuvre à quoi tu es le mieux fait -toi-même. Et, par conséquent, si le désir de la -fuite est si joyeux en toi, petite fille, écrase en -traîneau ton vieux père sur la route: il n'en saura -rien, ni toi non plus; la nuit est belle; la neige -est solide; la glace est bonne; tu glisses à toute -vitesse et tu passes. Les hommes non communs -agissent hors du commun ordre, et n'ont pas besoin -de raisons. Trahir une grande force, c'est le plus<span class="pagenum"><a id="Page_117"></a>[Pg 117]</span> -grand crime. Il faut donc vouloir, il faut oser être -soi-même. Quiconque doute de soi n'est pas digne -de se faire croire. Le doute est la faiblesse même. -Croire à sa propre vérité, pour que les autres y -croient; et de même à son droit, à son autorité, à -sa force. Qui a une œuvre à faire ne doit s'arrêter -à rien. La force et la volonté du plus fort imposent -à la foule ce qu'elle ne peut jamais comprendre. -Font partie de la foule tous ceux qui ne servent -pas, corps et âme, à l'œuvre proposée. Nul lien -avec les autres: rien n'est plus amer que de n'être -pas compris; mais l'essentiel n'est pas qu'on me -comprenne: c'est qu'on m'aide. Si mon ami ne -croit pas en moi, je n'ai que faire de mon ami; je -n'ai plus besoin de lui; il m'importune; et qu'il -n'invoque pas sa vérité contre ma vérité: je n'en -connais qu'une,—la mienne; que la sienne s'y -ajuste: savoir tromper, c'est en quoi l'amitié consiste. -Sur le point de céder aux femmes, il faut -savoir se soustraire à leur fatale mollesse, et fuir -Capoue. Leur éternelle exigence, leur requête -d'amour est le piège où trébuchent les meilleurs -hommes. Pour elles, rien au monde ne prévaut -sur les droits du cœur; et non pas même du cœur, -comme l'entend un homme,—mais de leur cœur. -Tout ne compte à leurs yeux qu'au regard de la<span class="pagenum"><a id="Page_118"></a>[Pg 118]</span> -famille; tandis que l'homme, fait pour dominer, -ne se soucie point de toutes ces affaires domestiques, -et dit de son propre fils: il est un étranger pour -moi, je suis un étranger pour lui. Qu'on soit -d'abord à l'abri de ces molles influences, de cette -pluie patiente qui vient à bout du granit. Les -femmes nous gâtent l'existence; elles nous font -perdre de notre prise sur le monde; elles brisent -nos destinées; elles nous dérobent la victoire: telle -est la sentence d'un grand vaincu, qui aurait pu -vaincre.</p> - -<p>Un tel homme est presque toujours seul. Là-haut, -dans sa chambre, il va et vient comme un -loup malade. Et, quand il sort, s'il lui arrive de -se mêler à la foule, il ne rencontre que les symboles -du deuil, de la défaite et de la mort. Même -si elle connaît le succès, on étouffe dans cette vie. -On ne peut plaindre celui qui ne veut pas être -plaint; peut-être on l'envie. Mais lui, qui ose tout -d'abord, n'a pas l'âme si dure qu'il ne souffre; car -la passion du pouvoir trompe toujours: qui, -aimant la puissance, sera rassasié de puissance? -On a, près de soi, pour compagne de lit, la seule -force toute-puissante, la garde-malade voilée qui -veille même les mieux portants: la mort. Voilà -pourquoi cet homme n'aime pas la campagne. La<span class="pagenum"><a id="Page_119"></a>[Pg 119]</span> -ville emporte tout dans une rumeur de mouvement. -A la campagne, on ne s'abuse plus guère: -à cause de ce terrible silence. On y entend marcher -le temps. On y écoute tomber ses pensées; et c'est -entre les mains de la mort que coule tout ce sable. -Cinquante ans, cinquante minutes au sablier.</p> - -<p>Ibsen n'est pas aimé, on l'admire. Il ne sera -jamais cher qu'aux puissants qui sont tristes; et à -ceux qui voient le monde dans la lumière étrange -du crépuscule, sans être sûrs de ne pas faire un -songe à la fois trop frêle et trop solide, terrible et -bouffon, odieux et pitoyable.</p> - -<p>Avant d'en venir là, Ibsen a eu tant de confiance -et d'orgueil qu'ils suffisaient à beaucoup de bonheur -encore. L'homme de foi n'est jamais tout à -fait mort en lui. Il s'est reconnu pessimiste en ce -qu'il ne croit pas à la durée éternelle d'un idéal, -quel qu'il soit; mais optimiste en ce qu'il croit -possible de faire succéder un idéal à un autre, en -s'élevant même de ce qui est moins parfait à ce qui -l'est le plus. Jusqu'en ses derniers temps, Ibsen n'a -jamais été sans un idéal ou deux, ou même trois<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.<span class="pagenum"><a id="Page_120"></a>[Pg 120]</span> -C'est plus tard qu'il a vu qu'on ne les trouve pas -si aisément; et qu'ayant perdu cette lumière, il -n'y a plus qu'à s'en aller dans la nuit noire.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Ibsen aime même beaucoup ce mot si vague et si froid. C'est -un trait de sa génération. Les hommes qui ont eu de vingt à trente-cinq -ans en 1848 ont fait un terrible abus de «l'idéal». Mais on -n'a pas souvent mieux à se mettre sous la dent. Et les hommes de -cette époque avaient l'âme généreuse.</p> - -</div> - -<p>Il n'y a point de pensée si amère, ni de vie si -désenchantée qui ne fassent encore à l'homme des -promesses admirables, s'il garde intacte la foi à sa -propre vertu, et l'espoir d'y faire parvenir le -monde par les voies de la pureté morale. La conscience -d'être pur est à l'âme ce qu'une source -d'eau, ouverte au flanc d'un glacier, est au voyageur -épuisé de soif et de fatigue, par un midi d'été, -au cours d'une ascension dans les Alpes. La -pureté morale fait l'âme vigoureuse et libre: elle -appelle son désir «un bain purifiant». L'homme -alors ne doute pas de lui-même. Bien loin d'être -incurable en secret, il porte le remède aux autres; -s'ils se plaint, c'est de ne pouvoir faire tout le -bien qu'il voulait; au total, telle est son espérance -qu'il lui faut seulement être libre d'agir -pour être sûr d'abonder en actions parfaites. Il se -sent une vigueur irrésistible; il se trouve le plus -près de son Dieu et de soi-même. La pureté -morale suffit à tout. Il n'est bonheur qu'elle ne -supplée. Ibsen en exil, tournant le dos à sa patrie, -ne compte plus sur la victoire, et consent à s'en -passer. De cœur altier comme il est, et d'âme<span class="pagenum"><a id="Page_121"></a>[Pg 121]</span> -impérieuse, il sait bien qu'il faut dire adieu à la -fortune: peu importe. Que son cœur se pétrifie, -au besoin; désormais, il est homme à se tirer -d'affaire: il a fini sa vie de plaine, il s'est établi -sur les hauteurs, «en liberté et devant Dieu»<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. -Il se croit sorti des passions et de leur guerre -cruelle. Comme on doit s'y attendre avec les âmes -pures, qui ne sont point saintes, l'orgueil est une -forte puissance. La pureté morale fait ainsi une -chaude matrice à l'amour-propre. Elle juge de -bien haut tous ceux qui lui semblent moins dignes. -Les purs, qui croient ne devoir qu'à soi toute leur -pureté, n'ont aucune charité. Ils peuvent être -durs, ils sont sans remords. Ils jouissent curieusement -de mépriser les autres. «En bas, les autres, -et à tâtons», dit Ibsen. Et même, s'il est trop -haut pour eux, si tous les liens sont rompus entre -lui et les autres, peut-être en souffre-t-il moins -qu'en secret il ne s'en vante.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> Cf. <i>Sur les Hauteurs</i>, poème d'Ibsen, traduit par G. Bigault de -Casanova.</p> - -</div> - -<hr class="blank" /> - -<p>L'âme d'Ibsen a presque toujours été d'une -pureté glaciale. Il est unique par là entre tous les -poètes; car il n'ignore pas les passions: tant s'en -faut, qu'il va bien au fond.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_122"></a>[Pg 122]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="II_III">III</h3> -</div> - -<h3>IBSEN OU LE MOI</h3> - - -<p>Les idées sont tragiques. Les idées sont émouvantes. -Les idées sont pleines de passion. Les -idées sont plus vivantes que la foule des hommes. -Mais à une condition: que ce soient les idées -d'un artiste, et qu'elles s'agitent dans un moi -vivant. Faute de quoi, elles ne sont que science, -et squelette comme la science. La vie des idées -doit tout à celle de l'individu. Un art ne saurait -pas vivre d'idées, seulement: il faut qu'un artiste -y prodigue de sa vie propre, et donne vraiment le -jour aux idées pour qu'elles soient vivantes.</p> - -<p>La vie est le don propre de l'artiste. Il peut y -avoir des poètes tant qu'on voudra, de belles -idées, de nobles formes: la vie seule est la marque -de l'art. Où il y a un homme vivant, il y a une -œuvre d'art. Le don de la vie est infiniment au-dessus -de tous les autres. Rien dans l'homme ne<span class="pagenum"><a id="Page_123"></a>[Pg 123]</span> -va plus haut: c'est qu'il n'y est pour rien, et -proprement sa faculté divine.</p> - -<p>La tristesse d'Ibsen est celle de l'idée vivante. -Sa sombre humeur vient de ce qu'il met sa vie -dans ce qu'il pense. C'est le plus pensant des -poètes; mais il a bien plus que de l'intelligence; -il respire la déception infinie de l'esprit qui comprend, -et du cœur qui éprouve ce que l'esprit a -compris. Il pourrait se réjouir, s'il n'était qu'un -savant: il a bien démonté la machine; mais, en -vertu de la vie que les idées lui ont prise, il -demeure dans une tour de chagrin.</p> - -<p>La plupart des auteurs logent au même étage -que la plupart des hommes. Ils imitent ce qu'ils -voient et ce qu'ils touchent; le fond leur échappe, -qui est la vie. Je vois ici la pierre de touche à -juger de l'imitation: qu'on prenne les termes -mêmes de ce qu'on imite, on en est le maître si -l'on y met la vie. Le commun des anarchistes se -donne soi-même, et chacun de son côté, pour la -règle du monde; le commun des auteurs peut -aussi prétendre à mettre les idées sur le théâtre. -Ils oublient qu'Ibsen en fait des êtres vivants. Il -faut avoir l'étoffe: c'est le moi. Beaucoup l'invoquent, -qui n'ont que du chiffon. Ibsen ne pousse -pas sur la scène des comédiens grimés en idées. Il<span class="pagenum"><a id="Page_124"></a>[Pg 124]</span> -va des idées aux hommes qui les portent, ou que -quelque fatalité y a soumis. Il crée du dedans au -dehors, au lieu d'aller du dehors au dedans. Il -s'intéresse moins à ce qu'on dit qu'à ceux qui le -disent. Telle est la différence de la thèse et de la -tragédie. Le plus intelligent des docteurs ne fera -jamais un poète tragique.</p> - -<p>Le nombre des personnes est infiniment petit. -En art, l'individu, c'est le génie. Il serait assez -juste d'accorder au grand artiste qu'il a seul droit -à l'individu. Tous les autres doivent accepter -l'ordre; et même tout leur mérite est de rester -dans l'ordre, il me semble; car ils ne sont pas -seuls, et leur vertu est de relation à l'ensemble.</p> - -<p>C'est parce qu'on se croit quelqu'un qu'on se -rebelle contre toutes choses. Je vois la révolte en -tous, et je ne vois de moi presque en personne. -Elle vient des idées abstraites, la folie de croire -qu'on change le fond de la vie humaine, en bouleversant -les formes. Cette niaiserie, d'où sortent -beaucoup de révolutions, est odieuse à l'artiste: -il ne s'y plaît qu'un peu de temps. Le lionceau -n'a pas toutes les dents du lion.</p> - -<p>Ibsen est né de la critique et d'une longue -réflexion; il a eu le culte des idées; mais il ne s'y -est pas tenu,—le seul poète qui soit parti des<span class="pagenum"><a id="Page_125"></a>[Pg 125]</span> -idées pour arriver à créer des hommes. Il a fait ce -que Gœthe ne sut pas faire: c'est qu'il avait -encore plus d'imagination que d'intelligence. Ibsen -a donc été révolutionnaire; car la critique, c'est -toujours à quelque degré la révolution, soit pour -anticiper sur les temps, soit pour tâcher à les renvoyer -en arrière. Mais il a bientôt connu qu'à une -certaine hauteur on ne peut pas être de son parti, -sans être aussi de l'autre: n'est-il pas étrange -que cette élévation à la sagesse se détermine plus -par le tempérament que par l'esprit? La puissance -morale d'Ibsen est celle même de son intelligence; -et c'est où reparaît l'instinct: il n'absout pas -souvent.</p> - -<p>Le moi qui juge est impitoyable; il détruit tout -ce qu'il touche. Rien ne trouve grâce devant lui, -que le songe de la vie.</p> - - -<h4><span class="smcap">Vie des idées.</span></h4> - -<p>Une vue tragique de l'univers, voilà donc la -forme où les idées s'animent. L'empire de la -douleur est livré aux passions. Seules, les passions -fécondent l'intelligence du poète; et c'est aux -passions seulement que les idées empruntent la -vie. L'idée est à l'image de l'homme qui pense.<span class="pagenum"><a id="Page_126"></a>[Pg 126]</span> -Il ne s'agit point de science, certes; mais de ce -qui lui est si infiniment supérieur, notre raison -d'être, ici-bas et sur l'heure.</p> - -<p>La religion est un art de vivre; la science en -est une parodie. La science ne peut passer le seuil; -l'art est au centre de la demeure, comme le cœur. -La science ne connaît pas le temps, ni les espaces -en nombre infini. L'art est un connaisseur très fin -de l'âme, de ses temps, et de ses espaces en -nombre infini. Le palais de l'artiste repose sur un -acte de foi. L'artiste connaît l'éternelle illusion; -et il fait semblant de compter sans elle. Il s'enivre -de cette feinte surhumaine; il construit pour -l'éternité des demeures qu'il sait lui-même faites -de fumée, et fondées sur le rêve. L'art est tout -humain; et la science est inhumaine.</p> - -<p>Voilà en quoi une idée, à moins d'être vivante, -n'est pas un objet d'art. Sinon la vie, rien ne nous -importe, malheureux que nous sommes. Le premier -homme, en quête de Dieu, est un artiste. La -recherche de la vie a fait la religion, et non pas la -crainte de la mort. Il n'est pas un seul homme qui -n'ait besoin de Dieu pour vivre. Et qu'importe -s'il est possible de s'en passer aux seuls esprits?—Mais -que m'importe l'esprit? Je vis de vie, et je -suis affamé d'être. La séduction de l'esprit est<span class="pagenum"><a id="Page_127"></a>[Pg 127]</span> -l'attrait irrésistible qui me pousse à ma perte. Que -j'y aille donc, puisque je ne puis faire autrement; -mais qu'à tout le moins je n'ignore pas où je me -précipite; que je ne me vante pas de courir à une -vie plus ample ou plus vraie, quand je descends -au contraire la pente du désespoir, et d'une mort -très profonde.</p> - -<p>A moins de la religion, il n'y a que l'art seul -qui permette de vivre. Je parle pour ceux qui ont -un cœur vivant; non pas pour ces estomacs faciles, -qui se nourrissent de papier et s'engraissent de -formules. Quel artiste désormais ne se verra point -enfermé dans la souffrance, comme dans une -cellule, au centre de l'univers?</p> - -<p>Je souffre, donc je suis: tel est le principe de -l'artiste. La vie et la douleur sont les deux termes -de l'être. Toutes mes idées sont vivantes et passionnées; -en elles, c'est la douleur qui met le -signe. Si elles ne sont désespérées, et chaudes -comme la vie même, que me font les idées?—L'homme -qui vit avec force n'a que faire des idées -mortes, ce gibier de savant.</p> - - -<h4><span class="smcap">Façons d'être.</span></h4> - -<p>Le Nord vaut peut-être mieux pour la morale. -Mais le Midi vaut mieux pour la vie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_128"></a>[Pg 128]</span></p> - -<p>C'est dans le Nord que l'art est un œuf d'aigle -couvé par des canes. La Réforme a décidément -assis la morale dans le trône du souverain. Il est -curieux que, pour mieux repousser l'autorité du -pontife romain, les peuples du Nord se soient -soumis à une foule de papes de village. La -tyrannie des principes paraît peut-être moins -pesante, parce qu'elle est anonyme: mais enfin -Léon X n'avait pas si tort quand il ne voyait dans -la querelle de Luther avec les légats de Rome -qu'une dispute de moines: le Nord tout entier, -depuis, s'est fait théologien.</p> - -<p>La théologie des laïcs enferme les mœurs dans -une étroite prison de préjugés et de pratiques. La -stricte morale qui condamne toujours, et toujours -par principe, telle est la redoutable puissance qui, -pendant trois siècles, a réglé la vie dans les petites -villes du Nord. Car la théologie des laïcs, c'est la -morale.</p> - -<p>On peut voir dans Ibsen l'ennui, l'esclavage, la -misère de cœur qui s'ensuivent. Il n'y a pas -trente ans, la plupart des villes scandinaves vivaient -courbées sous le joug. Le pasteur, l'avis du pasteur, -les bonnes œuvres du pasteur, la société des dames -ouailles du pasteur, voilà une église impitoyable, -qui ne connaît que des fidèles soumis ou des<span class="pagenum"><a id="Page_129"></a>[Pg 129]</span> -hérétiques: église dans une grange, où, au moindre -signe d'indépendance, l'enfer est toujours prêt à -flamber l'indépendant. Nul égard aux passions; et -même la violence d'un cœur sincère y est plus -abominable que les crimes où il s'égare: le scandale -est le péché sans rémission. Il faut rougir -d'être soi-même, ou le cacher. Il faut avoir honte -de sentir comme l'on sent; mais bien plus de le -montrer. Dans ces pays, que l'on prétend si libres, -la moindre liberté du cœur est scandaleuse; et le -bonheur que l'on ose goûter à la source, qu'on -n'a pas eu honte de découvrir soi-même loin de -la fontaine commune, ce bonheur est cynique. Les -meilleurs sont austères et froids, se faisant de -pierre. Là, l'hypocrisie est une forme très pure -de la vertu sociale. De même que l'on doit porter -le costume de tout le monde, chacun a ses gants -d'hypocrite vis-à-vis de tous les autres, et jusque -dans son lit. Ainsi l'exige l'autorité d'une église -laïque, fondée sur l'horreur du scandale.</p> - -<p>Dans la moindre ville de France ou d'Italie, -soumise au pire podestat ou au plus fanatique des -moines, il y a toujours eu plus de liberté véritable -que dans ces pays du Nord, où est né, dit-on, le -premier homme libre. Comme si la liberté consistait, -d'abord, à voter l'impôt à deux cents lieues<span class="pagenum"><a id="Page_130"></a>[Pg 130]</span> -loin de son âtre, ou à dire ses prières dans le -patois de son canton! La meilleure prière est -celle que l'esprit n'entend pas, mais que son Dieu -entend. Qu'on ne cherche point la preuve de la -liberté dans les chartes, mais qu'on la trouve où -elle est,—dans les mœurs. On devrait s'aviser -que l'art mesure le niveau des peuples libres; à -peine si, depuis cent ans, le Nord n'est plus à -l'étiage.</p> - -<p>La force des grands artistes, dans le Nord, se -marque à leur révolte. Dans le Midi, plus souvent -à leur harmonie finale. Se tirer d'entre la foule des -intrigants, des bavards et des faux artistes, voilà -pour ceux-ci en quoi consiste la lutte. Mais, pour -ceux-là, il leur faut sortir d'un marécage moral, -où la liberté d'âme trouble toutes les habitudes -d'un peuple qui se croit libre, parce qu'il est asservi -à ses propres principes.</p> - -<p>On ne comprend guère Ibsen, ni sa manie d'en -appeler sans cesse aux Vikings, si on ne se le -représente pas nageant à grandes brasses, seul, -dans son fjord aux eaux croupies, où tout le -monde, autour de lui, dort debout, enfoncé jusqu'aux -narines. Ibsen n'atteint la rive que pour -abattre le premier tronc venu, s'y tailler un canot, -et mettre à la voile. Là-dessus, il pousse vers la<span class="pagenum"><a id="Page_131"></a>[Pg 131]</span> -mer libre. Il crie à son peuple, furieux qu'on le -tire du noir sommeil: «Debout! Qu'il vous souvienne -des Vikings! Assez dormi dans la vase! -Réveillez-vous: il n'est que temps; vous n'avez -que trop vécu en carrassins, sous le varech et le -sable.» Pendant plus de trente ans, on lui répond -par des injures, et on le traite de pirate. Puis, -vient un jour, peut-être plus morne que les autres, -où tout le monde, barbotant dans le marais, sous -les yeux d'Ibsen, se vante d'être pirate comme lui.</p> - -<p>Car telle est l'issue fatale: quand le joug est -secoué, presque toujours on doute qu'il en aille -mieux pour ceux qui l'ont porté. Il n'est pas bon -qu'il leur pèse; et parfois il est pis qu'ils en soient -délivrés. Que reste-t-il? La vérité toute nue. -Cependant, la vérité nue n'est qu'une allégorie, et -sans doute elle est belle sous les mains d'un grand -peintre; pour l'ordinaire, il n'y a que des hommes -nus: des singes.</p> - -<p>Le Viking, avec un sens profond de la vie, ne -rêve point de fonder son royaume sur la terre -natale. Tous ces pirates ont les yeux fixés sur le -Midi. Le pays de la joie et de la lumière, c'est le -pays de tous leurs songes: là, il doit être possible -d'affronter la vérité nue. Ibsen, le Viking de l'art, -ne rêve aussi que du Midi; mais peut-être ne<span class="pagenum"><a id="Page_132"></a>[Pg 132]</span> -met-il la joie et la liberté dans la terre des dieux -que pour reculer la perspective. Les pommes d'or -sont celles qui ne viennent pas dans mon verger. Si -le Midi était plus proche, l'illusion ne serait pas si -facile. Ibsen aussi a vécu à Rome et en Italie; il -n'a pourtant pas continué d'y vivre. Les gens du -Nord ne bavardent peut-être tant de l'idéal que -grâce à l'espérance, nourrie parfois plus de vingt -ou trente ans, d'enfin passer l'hiver au soleil.</p> - -<p>La lumière du Midi, elle aussi, n'est qu'un rêve. -Là-bas, la vie est plus facile. Le malheur veut que -les cœurs profonds s'ennuient de la facilité. Ils la -désirent, «parce que le désir passe en tout le contentement»; -mais, la rive touchée, la contrée n'est -plus si belle. Je suis dans la brume du Nord: -qu'on me donne le Midi, et la joie du soleil. Mais, -si je les avais, je les fuirais. Dans la pleine lumière, -c'est la pleine horreur du destin et de l'homme. -On ne va là-bas que pour en revenir, il me semble. -On le voit assez bien dans cet air de vieux maître -à mépriser, où Ibsen a pris sa retraite de pirate: -c'est l'habit d'un docteur allemand, et même le -dos d'un piétiste; mais ce n'en est pas la bonhomie -grasse, ni la suprême satisfaction d'être docteur -allemand. Dans l'Ibsen, une des faces, en secret, -s'amuse de l'autre, avec un sérieux terrible. S'il<span class="pagenum"><a id="Page_133"></a>[Pg 133]</span> -n'était pas si timide dans la rue, on lui sentirait -une affreuse amertume: le miel de la politesse, il -en est oint, et les mouches s'y laissent prendre. -Un vieux Viking, oui, et bien hardi,—mais qui -a coulé son canot.</p> - - -<h4><span class="smcap">Figure</span></h4> - -<p>Une grosse tête sur un petit corps; et, face -d'un large crâne, une figure ronde qui fait centre -à une auréole, une forêt touffue de barbe et de -cheveux; elle semble y disparaître; c'est le trait -qui domine dans tous les portraits et dans les -caricatures. Jeune, il était plein de verve, prompt, -homme à caprices et aux nerfs violents; tantôt -enthousiaste et tantôt taciturne, rêveur à l'écart. -Il semblait étranger aux gens de son pays: souple, -vif, brusque, de teint plus que brun, couleur de -bronze, les cheveux noirs, il n'avait point la haute -taille, la chair rose, et le poil blond des Scandinaves<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>: -tout ce que Bjoernson représente, au -naturel, sans parler de l'air doctoral, de la tête -carrée, et du maintien qui hésite entre le professeur -de théologie et le médecin.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> «Mince, un homme au teint de schiste, avec une large barbe, -noire comme du charbon», c'est le portrait qu'en a fait Bjoernstjerne -Bjoernson.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_134"></a>[Pg 134]</span></p> - -</div> - -<p>A quarante ans encore, Ibsen n'avait point cet -air de docteur, maître en toutes les sciences de -l'amertume, qu'il a pris, depuis. Son plus beau -portrait fait plutôt voir le visage d'un peintre: à -un très haut degré, il a le caractère commun à -toutes les figures de la génération de Quarante-Huit,—du -moins, dans les plus illustres, qui -n'ont point voulu fermer les yeux au spectacle du -monde: c'est une expression forte et triste, sans -lassitude; celle d'idéalistes revenus de tout, qui -se sont retirés de l'action, où ils ont rêvé jusque-là, -pour juger dans la veille le monde où ils -n'agissent plus. Ils l'avouent: oui, ils ont rêvé -dans l'action: ils vont, désormais, porter les vues -dures et nettes de l'action dans leur propre rêve. -Qui s'étonnerait que le trait dominant sur ces -figures fût une forte tristesse?—Comme l'acier -ressemble à une matière tendre qui a la couleur -du métal trempé, Ibsen à quarante ans rappelle le -peintre Millet. Le front n'est point disproportionné -au reste: il devait se découronner par le haut, et -mettre en avant le haut crâne, en forme d'ouvrage -avancé. Une masse épaisse de cheveux se mêle à -la barbe abondante et carrée; au milieu du front -rond et noble, il a l'épi; tout le visage dit la pleine -marée des idées, mais d'idées qui n'ont pas noyé<span class="pagenum"><a id="Page_135"></a>[Pg 135]</span> -l'instinct ni les passions. L'imagination et la volonté -parlent ici plus haut que l'intelligence; cependant, -elles n'ont pas, à beaucoup près, la violence farouche, -l'air de démence qui frappe dans Tolstoï -au même âge. Trente ans plus tard c'est l'opposé: -Ibsen a laissé en lui gagner le trouble; il est bien -loin de respirer le même apaisement que Tolstoï.</p> - -<p>De la jeunesse à l'âge mûr, en effet, la figure -d'Ibsen a subi une inversion singulière. Les deux -lignes dominantes de ce visage ont troqué, l'une -contre l'autre, l'expression qui leur était propre: -les yeux parlent aujourd'hui pour la bouche -muette; et la bouche serrée retient, désormais, le -trait que lançaient autrefois, et qu'acéraient les -yeux. Comme la vie même d'Ibsen, cette face s'est -fermée peu à peu; comme il est passé des rêves à -la vue plus proche du monde, et de l'espoir au -mépris qui suit le désabus, son visage a passé de -l'air ouvert au secret de la retraite, et de la hardiesse -virile qui va au-devant des hommes à la -propre défiance qui se défend. Ibsen cesse de combattre -corps à corps, il est au coin de la scène, où -la porte de sortie est pratiquée; de là, il frappe, il -blesse, il ne combat plus. Et le voici dans sa vieillesse, -qui a la physionomie redoutable de l'ombre, -la façon habituelle aux oiseaux de nuit: il a de<span class="pagenum"><a id="Page_136"></a>[Pg 136]</span> -gros sourcils qui font auvent sur les yeux, pour -en cacher la bénignité même; il a le retrait de la -face et les broussailles effilées de la chouette.</p> - -<p>Le vaste front, au haut de ce visage, se dresse -en donjon, opposé à la vie; mais le mur reçoit les -images. Sans avoir la masse abrupte d'une roche, -ce bastion de la tête manifeste la force; ses assises -volontaires sont rivées aux tempes par la barre -puissante des sourcils. Ce front reçoit et garde: -il n'absorbe pas les images; il les tire à soi et les -force à suivre ses propres courbes. Certes, il leur -imprime sa forme; ce n'est pas comme Tolstoï, -qui n'offre qu'un miroir.</p> - -<p>Ces yeux d'Ibsen, au milieu de sa vie, ont été -très beaux: bien logés, ils regardent avec courage; -ils vont au-devant de l'attaque; ils sont fermes, -ils ne vacillent point; ils avaient une certitude -qu'ils ont perdue, depuis. Ils ont ce pli aux paupières, -qui donne à l'ensemble le caractère d'une -douceur inavouée; le sourcil est froncé, non parce -qu'il menace, mais à cause de l'attention que les -myopes portent sans le vouloir à tout ce qu'ils -considèrent, dès qu'ils lèvent la tête. Le haut de -cet œil fut d'un héros, prêt à la bataille. Tout le -bas du visage, vers la bouche, sans être pacifique, -sans tendresse, a eu beaucoup de bonne fermeté.<span class="pagenum"><a id="Page_137"></a>[Pg 137]</span> -La face n'a jamais été creusée, ni maigre, ni maladive. -Elle est d'une honnêteté admirable. Un -grand air de braver tranquillement l'opinion -d'autrui; la foi en sa valeur propre et en son droit; -un artiste dont les puissances sont encore plus -voisines de l'instinct que des livres, et qui n'ont -pas encore usé leur passion sous la lime des mots.</p> - -<p>Depuis, le vieillard a grandi en pensée: il y a -laissé de l'homme; l'amour passionné de la vérité -s'est armé d'épines; jadis, l'âme la plus sincère, -une bravoure si loyale de la pensée qu'elle va, -dans le visage jeune, jusqu'à la suffisance. Cette -figure a dépouillé sa fougue naïve, comme un -ancien duvet; elle a perdu de sa force hardie, et -de la confiance en soi; la même loyauté se recule, -presque farouche, indomptable à la fois et timide; -non pas flétrie, mais défiante et dégoûtée, elle se -retranche derrière un rideau de brouillard. Au -fond, une inébranlable résolution, sans ruse et sans -faste, non pas sans ironie. Une volonté de fer pour -résister, une âme d'acier fin dans un fourreau de -glace; une action puissante, quand il agit; mais -peu d'action. Beaucoup de douceur lointaine dans -ces yeux qui rêvent et qui sont distraits, même -quand ils écoutent; mais une douceur courte et -sans emploi; peu de complaisance intérieure: il<span class="pagenum"><a id="Page_138"></a>[Pg 138]</span> -acquiesce à tout ce qu'on veut d'un mot, pour s'en -défaire,—d'un mot. Mais il dit «non» de toute -sa force, au fond du cœur, et, immuable dans le -refus, même quand il se dérobe, il refuse à jamais -le consentement.</p> - -<p>Il a toujours été très sensible au suffrage des -femmes. Comme plusieurs hommes du même -ordre, il en aime la société; ou plutôt il se plaît -dans leur compagnie, à la condition, sans doute, -que ce soit à son heure. Il est coquet; il a le soin -de sa personne: on le voit lui-même dans un jeu -de scène admirable, quand Borkmann aux aguets, -de côté pour n'être pas surpris, sachant qu'on va -entrer dans sa chambre, prend une petite glace à -main, s'y mire, remet de l'ordre dans ses cheveux, -rajuste sa cravate. Ibsen ne se distingue plus de -ses héros: c'est toujours l'homme de soixante ans, -à la forte charpente, nerveux et nourrissant sous -la cendre le feu d'anciennes passions. Peut-être -a-t-il aussi souffert près des femmes, comme -d'autres grands artistes, de n'avoir pas ces avantages -du corps, qui passent de si loin, près d'elles, -tous les dons du génie. C'est pourquoi il tient à -leur plaire; c'est autant de pris sur elles si l'on -s'entoure de celles qui nous ont plu. Le goût que -l'on a pour les femmes est souvent le pis aller du<span class="pagenum"><a id="Page_139"></a>[Pg 139]</span> -goût qu'on voudrait qu'elles eussent pour nous. -C'est une question si les esprits misanthropes ne -sont pas les plus sensibles à la séduction des -femmes; et, dans le misanthrope, il y a le misogyne -aussi; mais le cœur se moque de la théorie. Un -homme d'un certain ordre ne pardonne guère aux -autres hommes; et même l'indulgence pour tous -est plus froide que la colère. Le même homme -n'a point d'effort à faire pour sourire aux femmes. -J'en sais, des plus perspicaces, au regard le plus -aigu et le plus sévère, que toute femme plaisante -aisément désarme: la sévérité ne tient pas devant -un joli visage, et l'œil le moins dupe veut être -dupé par le charme rieur de la tendre jeunesse.</p> - -<p>Comme Gœthe, Ibsen aurait aimé d'être peintre. -Il travaille toujours seul; il ne confie jamais à -personne ce qu'il fait; nul ne connaît rien de ses -drames que publiés; il ne dicte pas et n'a point -de scribe. Il copie ses œuvres de sa main, qui est -grande, ronde, serrée, entièrement renversée à -gauche, marchant à reculons enfin. Il aime les -tableaux; et toujours maître de soi, sans boire -trop, il boit très dur et sec.</p> - -<p>Ce petit homme, au dos solide, les épaules -larges et vénérables, marche à pas comptés. Le -chapeau fortement planté sur la tête, la taille encore<span class="pagenum"><a id="Page_140"></a>[Pg 140]</span> -souple, l'allure élégante et ferme, les gants à la -main, le pied maigre et haut dans un soulier fin, -Ibsen s'avance dans la rue d'un air circonspect, -cossu et mesuré. Qui le voit de dos le prend pour -un vieillard de l'ancien temps, qui n'a peut-être -pas renoncé à plaire. Aristocrate en tout, tout en -lui est d'un vieil aristocrate. Il est distant; il est -poli jusqu'à la minutie; et, à cause de l'extrême -politesse, il n'est pas familier. Il déteste le laisser -aller, le bruit, la poussière et les coups de coude. -Il ne se persuade point qu'il y ait une grâce d'état -pour rendre agréable la boue de la foule, et qu'on -en soit moins crotté. Qu'il soit dans la rue ou -dans un salon, il se sépare du monde par son seul -aspect. Son air y suffit, même quand il ne se -découvre pas, et qu'il ne montre point cette tête -de diable à cheveux blancs, soudain sortie de la -boîte,—ici, le corps vêtu de noir, l'habit correct -d'un digne gentilhomme. La douceur de sa jolie -voix, le timbre presque féminin de son accent, -l'agrément menu de ses gestes, tous les soins qu'il -donne aux gens et qu'il prodigue aux femmes, ne -dissimulent pas le retrait intérieur, ni le quant à -soi farouche d'un cœur qui a pu se livrer, mais ne -se livre plus. Le charme des yeux gris étonne, -comme un secret qui ne se laisse pas surprendre.<span class="pagenum"><a id="Page_141"></a>[Pg 141]</span> -Le regard de ce vieil homme sombre est plein -d'attention fugitive et de longue mélancolie; il a -ses étincelles et un feu presque timide qui se -dérobe; une estime désabusée, une claire tristesse -qui méprise; il n'est tourné sans doute que sur -soi: il est voilé le plus souvent: un soleil du -Nord sous les brumes.</p> - -<p>Il n'est besoin que de voir Ibsen en public, ou -de lire un billet écrit de sa main, pour reconnaître -la marque du pays, et l'empreinte de toute la race. -On secoue le joug d'une religion et d'une morale; -on rejette pour le compte de tout le monde les -habitudes séculaires d'une coutume et d'un ordre -social. Mais, pour son propre compte et presque -à son insu, on garde les modes d'un monde aboli, -et l'on tient à ses façons. On fait la guerre à la -loi de Luther, on en brise la contrainte; mais on -reste luthérien dans sa cravate; la redingote -raconte le bourgeois et sa manie d'être considérable; -l'on a en vain rompu avec les idées communes: -toute cette révolution s'arrête au chapeau, et elle -s'abrite même à jamais sous la coiffe que les pères -ont portée, et qu'à son tour le fils porte.</p> - -<p>Ibsen, le plus rebelle des esprits, est le plus -correct des poètes, qui ne sont point, d'abord, -hommes du monde. La correction est une forme<span class="pagenum"><a id="Page_142"></a>[Pg 142]</span> -de la droiture, après tout; dans le Nord, elle -supplée à l'élégance.</p> - -<p>Tolstoï et Ibsen, différents presque en tout, -l'Orient et le Ponant de la révolte sociale, ne -diffèrent en rien plus que par cette recherche de -la forme correcte. Tolstoï la raille, la tourne âprement -en ridicule, la méprise; il est près d'y voir -l'habit du grand mensonge. Ibsen, au contraire, y -trouve une sauvegarde, une défense contre autrui: -c'est qu'à la vérité, Tolstoï appelle à soi tous les -hommes, tandis qu'Ibsen les écarte; il ne veut -avoir affaire qu'à leur seul entendement. Il n'agit -que de loin, et caché; Tolstoï, comme tous les -esprits religieux, est un héros qui combat dans la -pleine mêlée, une action vivante au milieu de -la foule, bras et torse à nu, pour laisser tout leur -jeu aux muscles.</p> - -<p>Quel contraste, celui des dernières images, où -l'on peut voir l'un et l'autre de ces deux hommes -au soir de la vie! Ces deux princes de l'art, en -Europe, sont presque jumeaux, et le seront sans -doute dans la tombe. Ibsen n'est l'aîné de Tolstoï -que de quatre mois<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Ibsen est né à Skien, au Sud de la Norvège, le 20 mars 1828. -Tolstoï est né à Iasnaïa Poliana, au cœur de la Russie, le -10 septembre 1828 (28 août, vieux style).</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_143"></a>[Pg 143]</span></p> - -</div> - -<p>Je les ai tous les deux sous les yeux, à près de -soixante-quinze ans. Ibsen n'a-t-il pas bien l'allure -d'un vieux médecin, savant illustre et dangereux, -trop habile en chirurgie, récompensé par la fortune? -Certes, c'est là le docteur Ibsen, comme, dit-on, -il veut toujours qu'on le nomme.</p> - -<p>Tolstoï, si défait par sa dernière maladie, la main -passée dans la ceinture de cuir qui serre sa blouse, -une calotte ronde sur la tête, lève le front, à sa mode -ordinaire. Il est debout dans la prairie, robuste et -ferme encore des épaules, mais le poids du corps -tombant sur les genoux fléchis. De larges, de -grandes rides, un réseau de soucis et d'efforts -passionnés, couvre d'une tempe à l'autre son front -sec et anguleux comme d'une grille où l'invisible -ennemi le retire de nous et déjà veut nous le -dérober. Il est terriblement amaigri; les os des -pommettes percent les joues; et, sous les sourcils -broussailleux, plus que jamais les yeux se cachent, -ces yeux toujours vifs, pâles, violents et doux, ces -chasseurs d'images à l'éternel affût du bien et de -la vie. Mais surtout, autant qu'un trait humain -peut différer d'un autre, c'est la bouche de Tolstoï -qui, de toutes les bouches, ressemble le moins à -la bouche d'Ibsen. Il dresse le menton, avec la -grande barbe blanche qui pousse en long comme<span class="pagenum"><a id="Page_144"></a>[Pg 144]</span> -une fougère sur un talus; et les lèvres sont -entr'ouvertes, d'une incomparable éloquence, -d'une tendresse inconnue dans la souffrance, d'un -appel miraculeux comme celui de la vérité en -personne, à toute erreur et à toute misère. Et -voici la bouche d'Ibsen, fermée avec résolution -sur les secrets qu'elle ne veut pas dire: il n'y a -point de tristesse sur ses lèvres, parce qu'une -volonté puissante y respire: gare à l'arrêt qu'elles -prononceront, celui du médecin qui ouvre les -corps, qui tue pour guérir, qui prend la vie aux -cheveux et la scalpe. A Tolstoï la figure du -prophète, du patriarche, jusque sur le lit de -douleur; c'est un prophète d'une espèce moins -secourable que je reconnais dans Ibsen: il sait, mais -il n'aime pas; et la science, en effet, est la prophétie -des lieux où le soleil de la vie se couche.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_145"></a>[Pg 145]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="II_IV">IV</h3> -</div> - -<h3>QUE LE MOI NE PEUT TENIR LA -GAGEURE IDÉALISTE</h3> - - -<p>Le climat et la douceur de vivre font les sceptiques. -Je n'en vois de vrais qu'au Midi. Le dur -ennui pèse sur l'âme du Nord, quand elle doute -ou qu'elle nie. Il n'est point de parfait sceptique: -la sensation ne doute pas; sentir, sur le moment, -c'est croire. On ne doute qu'ensuite: l'heureux -railleur du Midi ne souffre point de la contradiction; -car, tandis qu'il sent, il jouit. Le Nord, -soufflant contre l'enclume, le lourd marteau au -poing, se forge des rêves. Il donne moins aux -sensations qu'à l'esprit. Il ne sort d'une prison -que pour entrer dans une autre. Il lui faut ajouter -foi aux raisons qu'il invente. L'esprit n'est tout -libre que s'il entreprend contre la vie. Une telle -entreprise ne peut pas se poursuivre longtemps; -on s'y met et on la quitte, pour y revenir et la -laisser encore. Dans sa pleine liberté, l'esprit est<span class="pagenum"><a id="Page_146"></a>[Pg 146]</span> -pareil à cet insecte stupide qui passe la moitié de -son existence à filer un cocon, et l'autre moitié à -le détruire.</p> - -<p>Dirai-je que le sérieux donne une force mortelle -aux poisons de l'esprit? Il les porte à ce titre où -ils sont foudroyants. Il vaudrait mieux que les -esprits libres, et avides de l'être sans limites, -prissent parti contre la morale: ils sont bien plus -pervers par le bien qu'ils veulent faire que par le -mal qu'ils font. Les esprits libres, qui préfèrent à -tout le plaisir de s'exercer, machines à penser qui -s'absorbent dans leur mouvement, quand ils -tiennent obstinément à la morale, font fi de la -vie. Il serait bien plus sage qu'ils fassent fi de la -morale.</p> - -<p>Les professeurs de morale n'ont pas l'autorité. -Et plus ils se fondent sur la raison, plus ils -décrient la raison. Ce sont des prêtres sans dieu et -sans église: qui les croira? Leur tempérament fait -leur seul principe; le tempérament contraire le -nie, avec le même droit. C'est la morale qui -envenime l'anarchie, parce qu'elle la fait passer -dans la pratique. A Athènes, à Florence, même à -Paris, personne ne croit les sceptiques; ils ne s'en -croient pas eux-mêmes; on les voit jouir de la -vie au soleil. Mais, dans le Nord, la gravité,<span class="pagenum"><a id="Page_147"></a>[Pg 147]</span> -la propre pureté distille son poison dans l'épais -contentement de la vertu. La morale paraît -toujours croyable, et prête son air à tout. Si -l'esprit est le prince de l'anarchie, c'est qu'il se -couronne de morale.</p> - -<p>Plus rebelle à toute loi que personne, plus avide -d'être libre et plus féru de morale, tel est Ibsen -dans son fond. Mais il était trop artiste pour ne -pas souffrir d'un tel désordre, il n'a pas dû -pouvoir y respirer à l'aise; et il a mis dans l'art -tout son instinct de l'ordre. Unique par là dans -son pays, et d'un génie contraire à celui de sa -race. Son théâtre se modèle sur le théâtre de la -France et des Grecs. Il distribue ses brumes -comme les Grecs leur lumière, suivant un noble -plan qui recherche la symétrie. Ses chimères ont -un air de raison: la même logique les gouverne, -qui règne, coûte que coûte, à Athènes et à Paris: -celle du destin, dont les lois sont inflexibles. Mais, -au lieu que, sur la scène classique, la fatalité -pousse inexorablement à leur fin des hommes et -des passions particulières, dans Ibsen, c'est plutôt -sur le monde des idées qu'elle agit. Ici, la vie -secrète et humiliée du monde intérieur; là-bas, la -vie chaude et lumineuse, qui rayonne la splendeur -en tous ses actes et la joie jusque dans la tragédie.<span class="pagenum"><a id="Page_148"></a>[Pg 148]</span> -Ce n'est peut-être pas qu'il y ait de beaux -meurtres; mais c'est qu'à Athènes, les morts et les -blessés, les assassins et les victimes, tous sont -beaux à l'image de la mer au soleil, et des fleurs -sur le rocher. Le Midi a les passions belles: -il peut être réaliste. Le ciel donne à tout sa clarté, -qui est un grand rêve. Qui va imaginer le Nord -sans idées? Il sera odieux, d'une froide platitude. -On reproche parfois à Ibsen de se traîner sur un -chemin de plaine, morne et couvert de nuages -bas: lui-même tient beaucoup à être réaliste; et, -en effet, qui ne l'est pas n'est point artiste; mais -ne l'est pas beaucoup plus, qui l'est seulement. -Ibsen a créé des formes vivantes; elles n'ont de -beauté que grâce aux idées dont elles sont pleines; -dans leur ardeur, elles sauvent la misère de ce -théâtre, car il a grand besoin d'être sauvé.</p> - -<p>La France, la Grèce, Shakespeare ont les rois, les -héros et les dieux; les passions y sont des princesses -dans la pleine lumière; cette illumination -pare les moindres hommes d'un prestige royal. -Ibsen n'a que ses petits bourgeois, leur lourde -contrainte, et les intrigues de petite ville. Il n'est -pourtant de vrai drame que l'héroïque. Mais Ibsen -a ses idées, ses fortes idées, et il en charge ses -petites gens jusqu'à les en accabler, par là vraiment<span class="pagenum"><a id="Page_149"></a>[Pg 149]</span> -poète. C'est aussi l'immense différence qui sépare -son théâtre du théâtre moderne à Paris et dans -toute l'Europe, qui ne vit que de Paris. Ailleurs, -sous l'habit du petit bourgeois, on ne trouve rien -que de médiocre; et les actions des cœurs corrompus -ne sont pas moins médiocres que les -autres. Le drame d'Ibsen est héroïque par le -dedans. Cette grandeur est originale. Ibsen a -même un reflet de Shakespeare, tant il fait faire aux -idées en apparence les plus humbles, des rêves -étranges<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, cruels, contre la vie, et parfois d'une -pureté sublime. Souvent, Ibsen accomplit ce que -Gœthe a mal tenté dans son théâtre: Gœthe sent, -en ancien, bien mieux qu'Ibsen; mais Ibsen en -connaît l'ordre et le ressort mieux que lui, et il -est plus dramatique.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> Le cauchemar du soleil, dans <i>les Revenants</i>. La forêt dans un -grenier, du <i>Canard sauvage</i>. La tour de la maison, dans <i>Solness</i>. -La mort sur la neige, de <i>Jean-Gabriel Borkmann</i>.</p> - -</div> - - -<h4><span class="smcap">Art d'Ibsen</span></h4> - -<p>La beauté de la forme est un effet de l'ordre; la -recherche de l'ordre, un effort à sortir de l'anarchie: -c'est en quoi l'artiste, quelque anarchie qu'il -professe, est le contraire d'un anarchiste, dès qu'il<span class="pagenum"><a id="Page_150"></a>[Pg 150]</span> -est maître en son art. L'ordre entier de la Cité ne -vaut rien; tout doit être détruit, soit. Mais, pour -avoir foi en soi-même et à l'ordre futur, il faut -donner un vivant exemple: l'art est un bel ordre, -n'en fût-il plus au monde.</p> - -<p>Si la forme d'Ibsen est souvent parfaite, c'est que -personne, hors de France, n'a plus aimé l'ordre. Elle -est brève, aiguisée et dense; elle a des arêtes coupantes, -à l'antique. L'action du drame peut être -lente, çà et là, elle n'en est pas moins précipitée sur -la crise; et la crise, lourde d'idées, est un nœud -d'énergie. Pour les grands faits de l'âme et les -combats violents de l'esprit contre l'esprit, Ibsen a -l'imagination la plus vaste. Son théâtre est le registre -des révoltes morales. Le dialogue n'est pas tant -vif que dru, aigu, tranchant; il est riche en mots -pleins de sens, aux échos qui durent; d'ailleurs il -les répète; il ne craint pas d'être monotone et -morose. Il a peu de héros, et tous parents; mais -on les distingue entre mille, et qui les a vus une -fois les reconnaît partout. Ses types: deux ou trois -hommes, deux ou trois femmes, à divers âges de -la vie, simples et sans faste, mais de très haute -mine, et bourrelés de conscience. Les comparses, -beaucoup plus nombreux, semblent d'abord plus -vivants que les héros, parce qu'ils portent une<span class="pagenum"><a id="Page_151"></a>[Pg 151]</span> -bien moindre charge de pensers et de preuves. Ce -grand peintre de l'ombre a modelé les plus belles -silhouettes. Le caractère des lieux, l'atmosphère -du Nord, l'air de la petite ville, Ibsen les détermine -avec une rigueur exquise, à la plus fine -nuance près: car il en attend beaucoup, et que les -personnes en soient, premièrement, déterminées -elles-mêmes.</p> - -<p>Ibsen laisse agir les idées: dans sa froideur de -métal, l'idée excelle à carder la laine confuse des -sentiments. Ce qu'il perd en action, il le gagne en -analyse. La mécanique de l'âme a trouvé son maître. -Ses héros sont des squelettes qui parlent d'une -humanité puissante et morne: ils portent les noms -de très grandes passions, qu'ils ne servent pas. Ibsen -ne veut pas admettre qu'il préfère les idées aux -êtres vivants. Et il dit vrai; c'est la vie qui fait -son objet, comme il est naturel à tout artiste; -mais il est vrai aussi qu'il donne plus la vie aux -idées qu'il ne prête des idées à la vie. Avant d'agir, -ses héros discutent. Ils font pis: ils discernent -tous leurs actes. Ils ont plus de conscience que de -passions, et plus de principes même que d'actes. -Or, l'automate parfait, au regard de la nature qui -s'ignore, c'est l'intelligence qui se connaît. Cependant, -il est rare qu'Ibsen veuille conclure, à moins<span class="pagenum"><a id="Page_152"></a>[Pg 152]</span> -qu'il n'en laisse le soin aux durs réquisitoires de -la mort, l'inflexible procureur. Le trouble, qui est -l'âme essentielle aux chefs-d'œuvre, enveloppe les -plus beaux drames d'Ibsen; tout se passe dans -une demi-ombre. Le clair-obscur est propre à la -vie de l'art mieux que toute lumière. Le spectacle -du monde est une vision dans la brume, par un -long crépuscule d'été ou par un jour de neige. La -nuit est toujours présente: qu'est-ce que la clarté -joyeuse?—Un accident dans les ténèbres. Que -le soleil est donc près de nous, au cours des heures -grises! un seul rayon suffit à un grand rêve.</p> - - -<h4><span class="smcap">Profondeurs morales.</span></h4> - -<p>Ce barbare unique est épris de vérité comme le -sable d'eau. En vain, il se détourne de la cité -commune; il ne croit plus à sa mission de bâtir -ni de détruire; il ne se mêle plus de prodiguer -les oracles à une société pourrie:—il cherche la -vérité pour lui-même. Sa robuste candeur est une -force de l'art; elle tient aussi à l'admirable simplicité -que la France lui a apprise: comme il ose -à peine donner dans quelques artifices, il finit par -ne plus rien imaginer qui ne soit direct à sa -méditation intérieure. Pour admirer les dernières<span class="pagenum"><a id="Page_153"></a>[Pg 153]</span> -œuvres d'Ibsen, il ne faut que les lire en pensant -à Ibsen. J'y vois un combat de toutes les heures -contre la nuit. Combien cette lutte nous touche! -Ibsen veut s'assurer quelque station prochaine -dans l'horrible écoulement de toutes choses. N'est-ce -pas atteindre ainsi la beauté?—Être beau, -c'est être ce qui dure.</p> - -<p>Comme le vol du pétrel qui descend dans le -labour des vagues, sa pensée abrupte court au fond -de ce qu'elle regarde; elle saisit la vérité, ou s'y -précipite, et néglige tout le reste. Ibsen a faim du -vrai. Il a beau désespérer: il fait comme s'il -pouvait croire encore; il ne tombe dans l'abîme -nul qu'après toute sorte de bonds et de sursauts. -Il y est lancé de la plus haute cime. Au cours de -ces routes suprêmes, tantôt un mirage de vérité -l'éblouit; tantôt l'ombre proche l'accable; la vérité -le ravit et l'abandonne avec dérision; de toutes -façons, il ne veut contempler qu'elle: à ses yeux, -elle n'est que la face pure et claire de la vie.</p> - -<p>Les écumeurs de la mer ont laissé de leur -vigueur au peuple de Norvège. Les Vikings et -leur violence ont fait ce sang. Ils l'ont versé sur -toute l'Europe; hardis et cruels, ils ont grandi -dans la rapine et la contestation. On doit penser -au sort étrange de cette race: ils n'ont commencé<span class="pagenum"><a id="Page_154"></a>[Pg 154]</span> -d'être chrétiens que dans l'église la plus froide; -seuls, et presque sans avoir été catholiques, ils ont -tout d'un coup passé d'Odin à la Bible. Séparés par -le sol les uns des autres, pendant des siècles, chacun -d'eux s'est formé de l'unique et lent dépôt de son -âme sur soi. La neige, les monts, les vents et la nuit -des pôles les ont réduits à la prison d'eux-mêmes. -Il ne fallait rien moins pour abattre ces violents. -Quelle loi pouvait avoir raison de ces natures -élémentaires, sinon la contrainte du devoir?—Pour -eux, elle a toujours été sublime, comme pour -cet autre d'une race parente, qui en a fait la religion -des religions. Cette loi, où la splendeur du -ciel étoilé se compare, si l'on en croit son prophète, -a changé des êtres sans frein en des êtres muets. -Ibsen en est issu, pour donner le spectacle tragique -d'un homme qui soulève le poids de la race et des -siècles à l'aide du levier même que la race et les -siècles lui ont transmis: c'est une force longtemps -asservie au devoir qui se sent rappelée violemment -à la nature. Et, comme le ciel étoilé ne compte -pas moins, pour qui peut le comprendre, que la -terre où nous avons pied, il est inévitable que cet -homme puissant lançât lui-même, l'une contre -l'autre, les deux forces qui le partagent. Ibsen est -venu à l'heure qu'il fallait; il est le poète du<span class="pagenum"><a id="Page_155"></a>[Pg 155]</span> -grand combat, sur une scène sans espérance. Sa -sincérité est si naïve que ses plus terribles contradictions -sont sans ironie. Mais combien cette folie -de l'âme humaine, la conscience, ne semble-t-elle -pas parler en lui plus haut que la nature? Même -quand ce cher égoïsme, qui est en lui et où chaque -moi puissant sait se reconnaître, repousse toute -règle et méprise toute loi, il ne veut pas se rendre -libre de cette loi qui vient des étoiles, et qui est -glacée comme elles. Jamais on ne fut plus moral -contre la morale. L'égoïsme d'Ibsen resplendit -d'une pureté égale à la neige des cimes. La liberté -suprême d'Ibsen est ce vent glacé qui souffle du -pôle, et qui ranime la chaude pourriture des -mœurs. Aigle sombre, qui hante les glaciers, il en -porte l'air irrespiré, peut-être irrespirable, aux -ruines qu'il vient visiter. Il fait planer au-dessus -du mensonge une idée du bien qui résiste à toute -chute. Purifier les volontés, dit-il; donner la -noblesse aux hommes. Un seul sentiment fait le -charme inexprimable de la vie: la pureté de conscience. -Le temps est passé où l'on pouvait oser -n'importe quoi. Il faudrait être capable de vivre -sans aucun idéal.</p> - -<p>Si l'on demande pourquoi, il n'est que de -répondre par le caractère de l'homme, où l'esprit<span class="pagenum"><a id="Page_156"></a>[Pg 156]</span> -lui-même a ses raisons ignorées de l'esprit. La -haine du devoir, voilà la fin sans doute; mais ce -n'est qu'une vue de la raison, dans sa fureur -d'être désabusée, d'être vaincue et déprise. Dans le -fait, Ibsen ne parvient jamais à oublier la morne -chimère: elle est morte, et peut-être de son fait: -mais il la voit, il la nourrit toujours.</p> - -<p>Il est plus aisé à une grande âme de détruire la -morale que de ne pas la suivre.</p> - - -<h4><span class="smcap">Tyrannie des atomes</span></h4> - -<p>Il faut l'avouer: plus qu'une autre, une pensée -très pure est destructrice. Nul ne fait plus la -guerre à la morale que l'homme le plus moral, -quand il ne guerroie pas pour elle, ni une guerre -plus dangereuse, parce qu'il sait le fort et le faible -de sa victime, et, qu'en armant la sienne contre elle, -il lui retire une force irréparable. Un tel homme -peut faire le bien sans y croire. Mais, pour être fait -par l'immense foule des hommes, le bien doit être -cru. C'est une folie naïve à l'homme le plus libre de -se flatter que sa liberté n'a point de danger pour la -multitude. Je pense, contrairement à l'opinion des -philosophes, que la vérité morale est l'objet le moins -évident du monde, et le moins également réparti. La<span class="pagenum"><a id="Page_157"></a>[Pg 157]</span> -conscience la plus pure, fondée sur le sens propre, -peut n'avoir aucune force pour convaincre les -autres, et les fournir d'exemples. Or, la plupart -des hommes ne vit que d'exemples, et ne se -gouverne que d'exemples. La foule imite, comme -elle grouille; il serait dommage qu'elle inventât. -L'invention de la plus pure conscience peut tourner -à une habitude de crimes, dans la foule qui imite. -Les hommes sont comme les montres, qui se -règlent sur le soleil; mais le soleil n'est point du -tout libre de changer ses voies, et de passer ou ne -passer pas au méridien, selon qu'il le juge bon ou -mauvais, et plus ou moins juste. Et déjà les bonnes -montres sont rares, et il est difficile de les empêcher -de varier. En matière de morale, l'autorité n'est -pas de droit, elle est de fait. Qui regrette l'autorité -est responsable du dénûment où il reste. La pureté -de conscience n'est pas plus le partage de tous les -hommes que les autres dons du cœur et de l'esprit. -Tant vaut l'homme, tant vaut le sens propre; et -il est naturel que, le plus souvent, il ne vaille rien. -Il faut laisser aux charlatans le soin de flagorner -la nature humaine, et de la fournir en pilules -propres à guérir tous les maux. Mais l'on sait bien -que le mal est incurable, comme la mort. Il n'y a -qu'une égalité entre tous les hommes ou presque<span class="pagenum"><a id="Page_158"></a>[Pg 158]</span> -tous: ils ont une inclination à peu près égale à -obéir et à se laisser convaincre par ils ne savent -quoi qui vaut mieux qu'eux, et qu'ils ont hérité -de leurs pères. S'ils se mêlent de savoir quoi, non -seulement ils n'obéissent plus; ils perdent la faculté -d'obéir, unique égalité qui leur soit réellement -promise. Ibsen fait très bien, après tout, de croire -selon lui; mais la Norvège fera très mal de croire -selon Ibsen. Et Ibsen lui-même l'a compris.</p> - -<p>Dans l'âme de Pascal, il y avait une passion -brûlante pour le bien. La haine du mal, le goût -de la vérité, le mépris du mensonge et de l'imposture, -l'horreur de toute impureté ne peut guère -aller plus loin. Il serait beau, pourtant, que, de -Pascal ôté Dieu et nommément l'Évangile, on fît -le compte de ce qui reste. J'entends au compte de -la morale. Et, quittant Pascal, dans l'homme, dans -la Cité, dans l'univers?</p> - -<p>Rien.</p> - -<p>Quoi! Rien?—Rien, que les griffes, la gueule, -les crocs et l'appétit terrible de la bête. C'est la -guerre au couteau entre tous les êtres. Le nom de -lutte pour la vie n'y ajoute rien que l'idée d'un -dessein suprême, où tend l'effort de la nature; -Mange-moi, ou je te mange,—pour te convaincre -de mon droit à te manger: voilà le fait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_159"></a>[Pg 159]</span></p> - -<p>La liberté d'une grande conscience tourne à -l'esclavage des moindres. Une grande conscience -ne va contre la morale que par amour de la morale; -ou, si l'on veut, de sa morale propre; mais, de -cette conscience-là et de ses œuvres, la foule des -moindres consciences ne retient que les coups -qu'elle porte, et ne s'occupe jamais de la cause qui -les fit porter. Les arguments d'un cœur puissant -et libre sont toute la thèse des autres: et le grand -cœur leur manque, qui seul n'est pas sophiste. Si -le nouvel Ictinos de la morale demande qu'on rase -les ruines du Parthénon, pour élever à la déesse -un temple digne d'elle, la multitude des citoyens, -que l'occasion fait architectes, n'y verra qu'un -conseil véhément de renverser tout l'édifice: quand -on aura passé la charrue sur l'Acropole, qui rebâtira -le Parthénon?</p> - -<p>Rien de ce qui se fonde n'a la force de ce qu'on -détruit. Surtout, quand on se sert de la parole, et -qu'on sape dans l'esprit. Les idées ont une violence -qui laisse loin derrière l'effet de la dynamite. Elles -ont créé le fait, et le fait n'a qu'à les suivre, dans -un monde aux vertèbres si molles. Le propre des -idées est de détruire; elles donnent un exemple -fatal, qui doit être suivi. Rien ne se fonde donc -sur le Moi seulement, à moins d'un miracle. Il ne<span class="pagenum"><a id="Page_160"></a>[Pg 160]</span> -s'agit pas de convaincre: qui persuade les sentiments? -La partie active de l'éloquence agit bien -plus comme un pitre, sur les gens, qu'à la manière -de la logique sur l'entendement des géomètres. -Un grand homme qui détruit a peut-être raison -de détruire; mais il n'a raison que pour lui. -Souvent, il souffre mortellement de le faire.</p> - -<p>Le Moi est le grand anarchiste. Mais, quand il -est vraiment grand, le Moi est un anarchiste -pénitent. La tyrannie des atomes a je ne sais quoi -de plus affreux que celle du plus affreux despote. -Car, enfin, Nabis lui-même dort quelquefois, et le -Sultan peut se démentir.</p> - -<p>L'ordre nécessaire et sans nom est un cercle -parfait de désespoir; là, l'intelligence est une -machine montée pour l'éternité, qui dévore la -chair humaine. Car plus la chair importe, et moins -elle a d'importance. La mécanique universelle ne -distingue point entre les atomes charnels et les -autres. Un monde livré au hasard aurait moins -d'horreur; où le hasard règne, après tout, on peut -gagner sa mise, et c'est la loi du hasard qu'on ne -perde pas à tout coup.</p> - -<p>Effrayante solidité d'un monde, où tout est -fatal et mécanique: il n'y a plus place à la moindre -espérance. L'intelligence comprend la nécessité de<span class="pagenum"><a id="Page_161"></a>[Pg 161]</span> -l'univers, atome machinal dans l'immense machine. -Elle jouit amèrement de le comprendre; elle -l'accepte, dit-on? Elle ne peut pas faire autrement. -Ici, penser, c'est en vérité peser son néant.</p> - -<p>Qui rejette toutes les lois, s'il n'est pas un -enfant qui s'arrête en chemin, en attend une des -mains divines; et s'il n'est pas de Dieu pour lui -faire ce présent, l'anarchiste qui pense est forcé -de s'en faire un de la mécanique. La fatalité est -absolue. Les lois de la Cité ne sont pas moins -fatales que celles du monde. L'enfant ne détruit -rien que l'homme ne doive reconstruire. Ce qu'on -a jeté bas, pour être libre, l'univers l'impose à qui -se croit libre. Rien ne s'est fait par hasard, ni par -la volonté d'un seul, ni par la fantaisie d'un autre. -Les conditions de la vie humaine étant ce qu'elles -sont, ôtés tous les effets, ils se reproduiraient tous, -à la suite fatale des mêmes causes. Il n'est pas de -théorie si rigide qui ne soit bien plus souple que -les lois de la mécanique, car la mécanique n'a rien -d'humain.</p> - -<p>Ainsi, et quoi qu'on fasse, l'anarchie a un ordre -pour limite, si l'anarchie n'est pas seulement le -jeu d'un enfant pris de rage contre son jouet, et -contre lui-même. Qu'elle est donc loin, la liberté, -cette cime heureuse où l'on se vantait d'atteindre!<span class="pagenum"><a id="Page_162"></a>[Pg 162]</span> -Elle est absurde: ce qui sans doute, pour la -pensée, est le dernier terme de l'éloignement.</p> - - -<h4><span class="smcap">l'Anarchie du sens propre.</span></h4> - -<p>Il faut regarder le Moi comme la sphère de -tous les maux: c'est le centre, à l'agonie, d'un -univers qui attend la mort. Et la mort, de tous -les points de la courbe, revient à ce centre, qui -rayonne partout la souffrance de son agonie.</p> - -<p>Le Moi est sans espoir. Le Moi est sans issue. -Le Moi est la guerre mortelle, où chaque coup -porte la mort. Et celui-là le sait bien, qui est -puissant et qui a été conquérant dans cette guerre. -Que restait-il à Ibsen? Les moindres individus -seuls se suffisent, la vanité n'entretenant qu'une -faible vie. Une vie puissante, qui est réduite à soi, -se détruit. Ibsen n'a pas assez de cœur pour aimer, -coûte que coûte, la terre, les pierres, l'herbe, tous -ces êtres simples qui, n'ayant pas d'individu, ont -celui de la nature et la grâce touchante de la vie, -ce cher parfum de charité qui appelle la charité. -Puis, il y a une raison de latitude. La morale de -l'Évangile abstrait est une prison. Sous ce climat -polaire, la liberté et la révolte ne font qu'un, et, -quand la rébellion a tout balayé, c'est le désert.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_163"></a>[Pg 163]</span></p> - -<p>Au fond, dans les hommes du Nord qui pensent, -et surtout chez Ibsen, il y a un parti très fort -contre la vie. Longtemps, c'est précisément leur -vieux fond de morale qui les nourrit d'illusion, et -les sauve de cette prédilection mortelle. Ils sont -optimistes d'esprit, et pessimistes d'instinct. Ils -croient que la vérité est une, bonne, excellente, -accessible même; et quand ils n'en sont plus aussi -sûrs, il ne leur est jamais très difficile d'y croire; -ils font semblant sans trop de peine, comme, dans -leur petite ville, on porte sans effort l'habit aux -épaisses coutures de la vertu. C'est ce qui les -soutient pendant toute la jeunesse et durant l'âge -mûr. Puis, enfin, ils découvrent la vanité de cette -vue. Et Ibsen en arrive à dire avec dédain: «Je -ne sais pas ce que c'est qu'une œuvre idéaliste.»</p> - -<p>Qu'on n'accuse pas Ibsen de contradictions. Il a -eu le sens profond de la vie; chaque jour, il l'a -exercé davantage; c'est pourquoi il a dû se -contredire.</p> - -<p>Tout ce que le désir du bien et les passions de -l'intelligence prétendent offrir à la vie en guise de -présents, au nom de la morale, de la science et de -l'esprit,—la vie le repousse, le bafoue, en fait fi -et s'en rit. Il n'y a point de géométrie pour -l'amour; et l'intestin ne connaît pas de politique.<span class="pagenum"><a id="Page_164"></a>[Pg 164]</span> -Je puis donc bâtir des systèmes; je peux inviter -l'homme et toute la nature à y entrer pour leur -bonheur et leur perfection. Je puis être cet architecte, -tant que je ne doute point de la vie,—qu'enfin -j'en suis aimé plus que je ne l'aime. Mais, -quand le grand amour de la vie me fait trembler -de crainte pour elle, je serai le premier à dédaigner -le temple que j'ai construit; et comme j'en saurai -mieux la faiblesse, je ne l'ébranle pas seulement: -je le détruis.</p> - -<p>Déjà, dans les vrais poètes, il y a une sorte de -vengeance au fond de tout ce qu'ils inventent: ils -se vengent du monde dans le rêve; mais c'est -toujours le rêve de la vie. Le grand artiste n'a pas -seulement le droit de se contredire: il est forcé -d'en passer par là. La vie fait le lien entre toutes -les opinions. Celui qui crée est comme la nature: -supérieur à toute contradiction. Ce n'est pas notre -affaire d'être logiques; mais d'être tout ce que -nous sommes. Eussions-nous cent fois tort, l'œuvre -vivante a toujours raison.</p> - -<p>La terrible imposture de l'esprit, qui veut faire -croire qu'il est la joie et le bonheur! C'est dans -Spinosa que je la vois surtout: elle n'a que chez -lui cette profonde sérénité, où l'on est presque -tenté de se coucher, les yeux levés sur les étoiles.<span class="pagenum"><a id="Page_165"></a>[Pg 165]</span> -Et qu'importe qu'il y ait cru lui-même de toute son -âme? Il a été la première dupe du système, à la -façon des anciens, qui semblent toujours dupés -par leurs idées, et y croire, comme les enfants -croient aux jouets. Du reste, quel bonheur est-ce -là? Je ne puis lire la vie du grand homme dans -son taudis, entre ses verres de lunette, sa lime, sa -table de travail et sa compagne l'araignée, sans un -dégoût d'admiration. C'est l'image d'une morne -éternité qui fait horreur, et plus encore, à la pensée -d'être éternelle. Pour que Spinosa soit heureux, -il faut qu'il soit une victime parfaite. A sa place, -je la serais.</p> - -<p>L'esprit, ce jongleur sans scrupules, a de ces -coups merveilleux où, jonglant avec le soleil, il -fourberait la lumière elle-même. Mais vienne la -nuit: c'est le moment de douter et d'avoir peur. -A force de vanter la pensée au cœur, la mort du -cœur se supporte. Il le semble, du moins. Mais il -en est qui jamais ne se laisseront convaincre.</p> - -<p>J'espère à vivre, et non à vos trois vérités et -demie. Qu'elles soient trois, ou qu'elles soient -deux, la différence n'est capitale que pour ce grand -métier que vous faites de savoir, avec la vanité -propre à tous les gens de métier; là, un quart de -vérité en plus ou en moins fait la gloire d'un<span class="pagenum"><a id="Page_166"></a>[Pg 166]</span> -homme; mais là seulement, à l'opposé de ce qu'il -croit. L'intelligence éblouit les enfants, parce qu'ils -ne vivent qu'à la surface. C'est pourquoi, tant de -charme aient les enfants pour nous, pas un homme, -quoi qu'il dise, ne voudrait être enfant une autre -fois. Les anciens étaient des enfants. Les savants, -qui donnent tout à l'Intelligence, sont de vieux -enfants qui n'ont pas grandi. Les enfants ne se -lassent pas de jouer; et les savants ne se lassent -pas de comprendre, comme ils disent. Ils vantent -le jeu de l'Intelligence, comme la source de tous -les biens. Cela était bon à dire sous le couvert de -cette fameuse ignorance qui, soi-disant, faisait le -deuil sur le monde, et devait faire à jamais le -malheur du genre humain. Mais on ne s'y prend -plus, si l'on sait un peu ce que c'est. J'espère à -bien davantage, où les savants ne m'avancent point: -j'espère à la vie; et plus j'y brûle, hélas! et plus -j'espère en vain. Car ce n'est pas le feu, ni l'amour, -ni moi qui suis de manque: c'est l'aliment. Et ils -viennent à mon secours avec leurs trois vérités et -demie, qui changent tous les cent ans, qui toutes -me condamnent, en trois cent mille livres rongés -des vers! Voilà ce qu'ils portent à ce foyer, qui -ne dévorerait pas trois cent mille livres, mais trois -cent mille fois trois cent mille. O les bons docteurs!<span class="pagenum"><a id="Page_167"></a>[Pg 167]</span> -O les grands savants! Qu'ils sont puissants; qu'ils -sont secourables! Le bon papier dont ils me -nourrissent! J'ai vu un sorcier qui en faisait -encore plus, avec les paysans de mon village. Du -moins il les trompait. Il les tenait par le pouce, -et, disait-il, par là il faisait passer en eux l'esprit -de vie. Quelle forte tête c'était, ce paysan! Il a -guéri plus d'un malade; à tout le moins, il ne l'a -pas empêché de guérir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_169"></a>[Pg 169]</span></p> - - -<hr class="chap" /> - -<h3> -SUR LES GLACIERS -DE L'INTELLIGENCE -</h3> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_171"></a>[Pg 171]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="II_V">V</h3> -</div> - -<h3>PUISSANCE ET MISÈRE DU MOI</h3> - - -<p>«Je ne sais qu'une révolution, qui n'ait pas été -faite par un gâcheur;» dit Ibsen à son ami, -l'orateur de la révolte: «c'est naturellement du -déluge que je parle. Cependant, même cette fois-là, -le diable fut mis dedans: car Noé, comme -vous savez, a pris la dictature. Recommençons -donc, et plus radicalement. Vous autres, occupez-vous -de submerger le monde: moi, je mettrai la -torpille sous l'arche, avec délices.» L'État est la -malédiction de l'individu: qu'on abolisse l'État. -Toute notre morale sent la pourriture, comme les -draps d'enterrement: qu'on abolisse la morale et -l'église. Le moi a sa morale prête; le moi a son -église. La joie de vivre ne peut-elle pas suffire à -l'homme, désormais? Le moi est bon; il est clair; -il est solide. Il ne laisse rien d'intact, parce qu'il -vaut beaucoup mieux que ce qu'il détruit. Le moi -est l'honnête anarchiste qui ne sépare pas le plaisir<span class="pagenum"><a id="Page_172"></a>[Pg 172]</span> -de la justice, ni la volupté de la vertu. C'est pour -faire le bonheur de la planète, qu'il met le feu à -la ville. Il prêche ingénument le retour à la nature, -tant il a peu de malice. Mais qu'est-ce bien que la -nature, sinon le bon plaisir tempéré par la pure -vertu? Et, du reste, s'il n'en était pas tout à fait -ainsi, le moi, qui est toute excellence, se fera juge -aussi de la nature. Et d'abord il faut délivrer les -femmes. De la nature? Sans doute; car, au fond, -la nature se dissimule sous les lois, qui n'en sont -que l'habit politique. Le moi est l'universelle -pierre de touche; il a la vérité; il a la santé; il -n'erre pas; à lui de purifier l'espèce; à lui de la -condamner, ou de s'y préférer. Le moi reste la -seule puissance et le seul juge. Il n'a qu'à vouloir.</p> - - -<h4><span class="smcap">L'Idole de la volonté</span></h4> - -<p>L'ivresse du moi: dans sa force il se croit bon; -et il se décide à agir pour donner une preuve de -sa force.</p> - -<p>Être soi tout entier ne diffère en rien d'être -soi-même. On s'en fait un devoir. Tout ou rien, -c'est la politique de notre morale. Le moi n'a donc -pas honte d'être optimiste? Loin de là, quand il -n'en sent pas encore l'horrible nausée, le moi est<span class="pagenum"><a id="Page_173"></a>[Pg 173]</span> -fanatique du bien qu'il se flatte de faire. Nul n'a -plus de foi: il la porte dans les moindres faits de -la vie; car une foi semblable n'est que le furieux -appétit qui se jette sur tout.</p> - -<p>Il s'assure qu'il suffit à un monde. Puisque tout -est mauvais, et que tout pourrait être bon, il est -juste de monter à l'assaut, et de miner le mal dans -la citadelle. Il s'agit toujours de tout détruire. -Voilà le comble de l'espérance, et qui marque plus -de force dans le génie que de clairvoyance. Où la -volonté domine, les idées n'ont pas besoin d'être -claires; l'homme voit le monde à travers son -désir; il ne l'a point encore saisi de près, y regardant -les yeux dans les yeux; et celui qui devait -être le plus intelligent des poètes, pendant longtemps, -n'a pas eu tant d'intelligence que d'énergie. -La volonté, cette forme du moi en action, doit -renouveler le monde. Va droit au but, se dit le -héros; délivre la volonté, ou succombe. Voilà le -comble de l'espérance jusque dans le désespoir; -et, ivre de soi, il s'écrie: «C'est là vivre! Briser, -renverser, frapper! Déraciner les pins! Voilà la -vie! Voilà qui endurcit et qui élève!» L'anarchiste -exulte, parce qu'il espère. Dans tout anarchiste -qui a la foi, il y a un optimiste qui délire; et qui -peut-être, un jour, s'il guérit de sa folie, la prendra<span class="pagenum"><a id="Page_174"></a>[Pg 174]</span> -en dégoût. L'enfance de ce tyran, voué à l'exil, -jette d'épaisses gourmes. Qu'il est encore loin de -sa beauté et de sa grandeur!</p> - -<p>Le mouvement importe plus à la volonté que le -plan où elle se meut; et plus que le terme où elle -va, la vitesse de la course. Quand les héros d'Ibsen -proclament qu'ils sont libres, ils n'ont plus rien -d'humain. «Dieu n'est pas si dur que mon fils,» -dit la mère de l'indomptable Brand; et ce pasteur, -machine à vouloir, qui ne veut vivre que pour le -Christ, avoue, dans son triomphe, qu'il sait à peine -s'il est chrétien. Le plus affreux mystère du moi, -c'est qu'il arrive un moment où la volonté tourne -à vide. On met tout à feu et à sang; la nuit vient -et l'on s'assied dans l'ombre, se disant: Je ne -crois plus, je ne sais plus; vais-je donc ne vouloir -plus? Car que m'importe de tout être, où il n'y a -rien.</p> - -<p>Le moi pressent le danger mortel du doute: ne -faites jamais la folie de douter de vous-même. Il -faut croire en soi. Rien ne nous est bon que ce -qui nous y aide; il n'est mal, que ce qui nous en -éloigne.</p> - -<p>La volonté est l'organe de la puissance. Être -soi, c'est dominer. On ne veut que pour pouvoir. -Puissant en énergie, je ne vis que pour être<span class="pagenum"><a id="Page_175"></a>[Pg 175]</span> -puissant en actes. Il faudra que je vous le fasse -sentir, ô mes frères très libres. Le pouvoir, voilà -la vie, l'appétit de l'homme, la propre affinité de -son sang.</p> - -<p>Même vaincu, l'homme puissant ne baisse pas -la tête. Il ne regarde pas sa vie comme perdue: -tant qu'il lui reste un souffle, c'est une haleine de -volonté qu'il respire. La mort même ne ruine pas -toujours cette espérance. Le grand moi est pareil -au phtisique dans la force de l'âge; quand tout -est détruit et que la mort s'annonce, il connaît -une dernière fièvre, un rêve suprême, où il s'endort -dans son propre poison.</p> - - -<h4><span class="smcap">Antique et Moderne.</span></h4> - -<p>Ils sont plaisants de prendre la vie antique pour -le modèle d'une vie libre.</p> - -<p>Le fait et le moi s'opposent; ils se bravent; et -l'un toujours asservit l'autre. L'art antique est -forme, et soumis au fait. Le moderne est sentiment, -et le moi y domine. L'antique est horizontal, -surface, si je puis dire; le moderne, volume, -profondeur et vertical.</p> - -<p>L'ordre et la beauté antiques viennent de ce -que le cœur manque, c'est un art sans âme;<span class="pagenum"><a id="Page_176"></a>[Pg 176]</span> -moyennant quoi, il est tranquille. Les enfants -aussi ont leur paix grecque: ils jouent dans la -chambre où la mère se meurt, et jusque sur le lit, -si on les laisse jouer. J'admire cette sérénité, et, -malgré moi, je la méprise.</p> - -<p>Le grand avantage d'Athènes sur Paris, pour la -vie heureuse, c'est que je suis à Paris et qu'Athènes -n'est plus. Nous mettons l'âge d'or dans le passé, -par prudence: il ne faudrait pas le défier d'être. -L'enfance de notre âme est la fée, et d'or enfin -tout ce qu'elle touche. Mais tout ce qui nous -touche est de terre, sitôt que nous sommes touchés. -Le plus sûr est de rêver.</p> - -<p>La beauté manque à Ibsen: de là qu'il fait le -rêve de l'antique. Il cherche l'ordre. Il le veut à -tout prix. Mais il n'arrive pas à y sacrifier la vie -intérieure, notre chère folie, et la sienne.</p> - -<p>L'antique est sain comme le vide, assez souvent. -Ce qui est tout à fait sain est nul, sans doute. Les -vivants sont des malades, et pas un n'en réchappera. -Tout homme est malade. Les anciens ne -pensaient pas l'être; ils se croyaient bien portants, -tant qu'ils ne souffraient pas de paralysie. Mais -eux-mêmes, à la fin, ils se sont vus paralytiques.</p> - -<p>L'antique est si peu le Moi, que le Bouddha le -nie au nom de la volupté même.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_177"></a>[Pg 177]</span></p> - -<p>La conscience malade, voilà le théâtre de la -fatalité moderne. Comme le cœur, on ne sent sa -conscience que si l'on en souffre. La tragédie -grecque n'est que le fait. Les hommes tombent -comme les générations des feuilles. Aussi la tragédie -grecque nous semble presque toujours admirable, -et ne nous intéresse presque plus. Il n'y a que la -terreur, et la pitié n'y est qu'une peur réflexe. Ce -ne sont guère des hommes: mais des dieux -aveugles et des automates aveuglés.</p> - -<p>La tragédie moderne, c'est le moi en contact -avec le monde. Le moi est plein d'énergie: acte -contre acte. Le fait, et un déluge de faits tous -terribles, ne sont pas si tragiques qu'une seule -décision à prendre pour la conscience malade.</p> - -<p>Nous sommes tous chrétiens malgré nous: -si nous sommes pensants. Et c'est en vertu de -notre âme, qui est à elle seule, et pour soi, l'état, -le monde, et toute la cité. Il est vrai que le propre -chrétien est en présence de son Dieu. Sans son -Dieu, il est suspendu dans le vide. Mais combien, -de là, les vues sont puissantes sur le fond, et -hardies dans l'abîme.</p> - -<p>Le christianisme a créé le monde intérieur. Il -n'a pas du tout supprimé l'autre: il l'a réduit à la -seconde place. Un Athénien chassé d'Athènes<span class="pagenum"><a id="Page_178"></a>[Pg 178]</span> -n'était plus guère un homme; car, pour être -homme, il fallait d'abord être citoyen. Désormais, -je suis homme dans Sirius même. On ne peut m'en -ôter le caractère. Ils le savent bien, tous ces grands -exilés, qui ont commencé de l'être dans leur propre -ville, et dès le sein même de leur mère.</p> - - -<h4><span class="smcap">Que le moi est le parfait pessimiste.</span></h4> - -<p>Ibsen a tous les dehors de la méchanceté. Il ne -plaint pas ses victimes. Il prend la plupart de ses -héros dans la paix d'une condition moyenne, et il -les pousse à la mort, d'une main pesante, d'une -allure rapide. Le nid de la honte et du mensonge -est fait comme celui des oiseaux, patiemment, -d'une foule de débris, et très souvent d'immondices: -là, il fait tiède, et les hommes ont chaud. -Ibsen les tire de ce bon poêle, et les traîne dans -l'hiver de la vérité nue, sous les étoiles glaciales. -S'ils tombent frappés par le vent de la nuit, il reste -encore un orage de neige sur leur cadavre; et s'ils -hésitent au bord du précipice, où il les a conduits, -d'un coup violent entre les deux épaules, il en -hâte la chute. Il ne pleure pas sur eux; parfois, -au contraire, il les bafoue. Sa tristesse est sans -douceur; elle aime le sarcasme. Il est dur; il a<span class="pagenum"><a id="Page_179"></a>[Pg 179]</span> -l'air cruel; il semble jouir de la catastrophe, tant -il se soucie peu de l'amortir. Ses traits tiennent de -l'acier; il coupe et il tranche dans la vie et dans -les passions comme dans une matière morte. Et -les gouttes de sang, cette rosée fraternelle des -larmes, il les tarit aussitôt à la manière du chirurgien, -sûr de sa méthode, qui lie les artères et -suture la plaie.</p> - -<p>Dans son insomnie, l'homme qui aime le plus -ses chiens, les hait aboyants. On ne les hait pas -pour ce qu'ils sont: il serait trop absurde. Ni les -chiens aboyant la nuit, ni la foule des hommes -dans la cohue, ne méritent la haine. On ne leur en -veut pas de n'être point ce qu'on est soi-même; -mais s'ils ne sont pas odieux, ils peuvent être -insupportables. Ils ont l'air d'appeler la haine, -comme le solitaire se donne l'apparence de la leur -vouer.</p> - -<p>Ibsen n'a point de méchanceté; mais il n'a pas -de bonté davantage. C'est qu'entre lui et les autres, -le cœur manque; le pont rompu empêche tout -passage entre les deux rives du torrent. L'esprit -ne sert de communication aux hommes que pour -se mesurer, ou se fuir; au mieux, pour se connaître -et passer le temps. Il n'aide point à vivre, -l'amour seul y suffit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_180"></a>[Pg 180]</span></p> - -<p>La méchanceté d'Ibsen est un préjugé contre -lui: on le juge méchant, parce qu'on voudrait -qu'il fût bon. Il n'est ni l'un ni l'autre dans son -œuvre. Il est froid comme l'intelligence. La -froideur est le propre de la pensée; à la longue -elle dédaigne même de prendre parti. Elle paraît -toujours méchante aux souffreteux de la vie,—car -ils réclament des soins. La force fait peur aux -faibles.</p> - -<p>On ne peut avoir que froideur ou dédain pour -les hommes, quand rien de suprême ne commande -l'amour. L'amour de Dieu et l'amour humain se -portent l'un l'autre. La pitié n'est pas une inclination -ordinaire; l'être y met tout ce qu'il a de -meilleur,—à ses dépens. Combien d'hommes -enfin n'ont eu ni pitié ni tendresse pour les autres, -qu'à la condition de sentir sur eux-mêmes la -tendresse et la pitié de Dieu?</p> - -<p>L'orgueil de l'esprit ne souffre pas de paix -bâtarde. Entre ce qui lui semble juste et le contraire, -point d'alliance. Pas de charité. L'erreur -n'est point un objet de pitié. Comme tant d'autres, -Ibsen du moins n'essaie pas de me faire croire -qu'il me dépouille pour mon bien, et que j'en sois -plus riche.</p> - -<p>La volonté pure, c'est la morale, jusqu'à un<span class="pagenum"><a id="Page_181"></a>[Pg 181]</span> -certain point; mais c'est encore plus la loi de fer -qui destine les uns à ne rien valoir et à en être -châtiés, les autres à avoir un haut prix, à le connaître, -et à frapper ceux qui ne l'ont point. Quel -que soit, d'ailleurs, l'étalon de mesure. C'est peu -que ma force fasse mon droit, elle en fait l'excellence.</p> - -<p>La volonté pure n'a rien d'humain; elle est -cruelle comme le glaive, et sourde comme la -mécanique. Qu'en semble à tous ces professeurs -de fade humanité, ivres de vin doux et de raisons -abstraites?</p> - -<p>Que tous les hommes soient purs: ils n'auront -plus besoin de vouloir, ni de se faire quelque bien. -En attendant, aux plus purs de vouloir pour tous -les autres,—à eux de faire régner leur volonté. -Leur droit est évident, s'ils le peuvent. Et, s'ils le -font, à coups de hache. Cela s'est vu.</p> - -<p>La morale sans charité est une espèce de méchanceté -irréprochable. De là, que l'homme le plus pur -peut paraître le plus méchant.</p> - -<p>On délire plus aisément en morale qu'en persécution -et en grandeur. La vertu facile est aussi -une idée fixe. La morale parfaite est l'ennemie -mortelle de la morale.</p> - -<p>On fait une confusion, quand on se sert de<span class="pagenum"><a id="Page_182"></a>[Pg 182]</span> -l'esprit pour ruiner la conscience; et non moindre -si l'on s'en sert pour la fortifier. L'intelligence -s'attaque aux lois de la morale, comme si c'était -un produit de l'esprit. En rien: c'est une nécessité -de la nature.</p> - -<p>La morale est la face visible de la religion. -Ruinez la religion; mais ne vous flattez pas de -sauver la morale. Même dans la religion, il n'y a -que le tenace, le pressant, l'ardent besoin de vivre. -On ne croit pas par raison, mais par nécessité; et -d'instinct:—non pour satisfaire à la logique, -mais pour vivre. Aristote mourant pouvait seul -savoir combien la nature se moque d'Aristote. La -foule des hommes court au plus pressé, et commence -par où la plupart des philosophes finit.</p> - -<p>L'étrange démarche de l'esprit, il est mort quand -il triomphe. La morale ne tient pas devant lui; -mais dans la morale, il ne renverse pas des lois -factices; il va, encore un coup, contre la vie. -Quant à moi, j'y consens; mais il ne faut pas -feindre qu'on délivre les hommes, quand on les -tue. Partout où la vie persiste, la religion remplace -la religion, et la morale la morale. Il y a bien lieu -de rire et de prendre en pitié cet esprit qui se -croit libre: pas plus que le cours des saisons.</p> - -<p>Une naïveté sauvage permet seule à ce moi de<span class="pagenum"><a id="Page_183"></a>[Pg 183]</span> -croire longtemps à l'excellence de son œuvre. -Qu'il en juge sur sa victoire: après le combat, il -peut voir ce qu'en font les soldats de l'armée, ces -partisans d'occasion, tous mercenaires, et les femmes -surtout. La plus noble cité est à feu et à sang. Où -est le gain si pur que l'on devait faire? L'armée a -perdu tout ce qu'elle avait de bon; elle n'a rien -acquis de cette excellence, qui devait lui venir de -surcroît et nécessairement. Qu'on est honteux, -vainqueur, de se voir vaincre dans les autres! -Ibsen, une fois, s'est mis en scène avec cette -parodie. Il montre la honte d'être vrai et d'avoir -cru aux hommes. Le peuple, d'ailleurs, se charge -de la leçon. Malheur à celui qui découvre la -maladie de tous, et prétend guérir les malades: ils -ne veulent pas qu'on les soigne, parce qu'ils ne -veulent pas être malades. Le bon médecin ne -flatte pas le peuple; et le peuple veut être flatté. -Il faut respecter en lui le mensonge, parce qu'il -tient à son mensonge, comme la chair à la peau. -Et, après tout, il a raison. Car, à quoi pense le -docteur Stockmann? A écorcher vif ce peuple?—Il -n'a donc pas tort de répugner à ce qu'on -l'écorche. Aussi bien, le médecin qui aime trop la -vérité, n'aime pas assez son malade. Prétend-il, -lui seul, à créer une cité pure? A faire un monde<span class="pagenum"><a id="Page_184"></a>[Pg 184]</span> -où tous les hommes soient vrais? intelligents? -sans péché? où toutes les eaux seront de cristal? -où enfin il n'y ait pas un malade?—Ce rêve est -bien vain: dans le monde qu'il suppose, il n'y a -pas place à la mort. Dès lors, à quoi bon le -médecin?</p> - -<p>Ibsen n'a point gardé à l'intelligence le haut -rang qu'il l'invitait à prendre. Comme beaucoup -de très vieux sages, il semble conclure à la loi du -bon plaisir. Que chacun le prenne où il veut; c'est -déjà beaucoup qu'il le puisse. Il n'est que d'asseoir -sa vie dans la volupté, depuis la plus basse jusqu'à -la cime du grand amour. Le parti d'aimer est le -plus sûr. Il le dit, cet Ibsen autrefois si glacé, si -rigide; et nul épicurien ne fut jamais plus triste, -que ce sceptique au désespoir, couronné de neige -et d'asphodèles funéraires. L'aveu lui en vient aux -lèvres,—une espèce de regret de n'avoir pas lui-même -suivi cette règle<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>: combien il est admirable -qu'au moment même où il l'exprime, dans un -soupir, il fasse entendre qu'à n'en pas douter, il -ne l'eût jamais pu vouloir?—Incurable vieux -homme, du vieux temps, et noble jusqu'aux -moelles: son âme religieuse habite le temple -désert.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Cf. <i>Quand nous nous réveillerons d'entre les morts</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"></a>[Pg 185]</span></p> - -</div> - -<p>Solness invoque le Tout-Puissant, dans sa détresse. -Je puis bien ne croire à rien, mais non pas -faire que je me passe de croire. La force religieuse -d'un esprit marque son envergure. La religion est -l'étendue de l'âme, et comme elle, s'espace dans ce -sombre univers. Plus la religion s'éloigne de nous, -plus il nous appartient d'en sentir le manque et -d'en souffrir. La vie éternelle est la grande maladie -dont nous ne pouvons guérir. Pour la foule des -hommes, la religion est tout ce que les âmes bornées -et les esprits vulgaires ont d'espace et de vue. -Je plains ceux pour qui il n'y a pas de mystère: -ils n'ont de mystère pour personne; et aussi peu -de vie, à proportion. Que pèse, ici, un peu plus -d'intelligence, ou un peu moins? Une sotte vanité, -et l'ignorance du fond ont donné seules quelque -prix à ce qui en a si peu pour vivre.</p> - -<p>Le moi est le profond pessimiste: car il est le -seul.</p> - -<p>Le plus malheureux est le plus seul, si grand -soit-il, ou se vante-t-il d'être. Et celui-là veut -vivre; il s'y attache d'une étreinte désespérée, -d'une ardeur si violente, qu'après tout elle est -basse: il est tout ventre, et tout affamé pour cette -nourriture unique et sans pareille.</p> - -<p>Plus l'homme est heureux, plus il lui est facile<span class="pagenum"><a id="Page_186"></a>[Pg 186]</span> -de mourir. Heureux et confiant, cet homme est un -enfant qui joue: il ne croit pas à sa mort; il ne la -pense même pas. Il ne croit qu'à l'instant; et tout -instant est vie. Étrange ironie que plus on ait de -bonheur, et moins l'on se sente.</p> - -<p>L'homme tout en soi, jusque dans l'excès de la -joie, médite continuellement la mort. Ainsi il ne -peut la souffrir. L'ombre seule, le soupçon, le nom -lui en est horrible. La lumière du jour en est -obscurcie; le soleil en est éteint à midi. La pensée -cruelle frappe soudain au cœur, besaiguë affilée -qui, après avoir tranché dans le vif de l'espérance, -transperce le sentiment même de la possession.</p> - -<p>L'homme de foi joue au soleil, dans la pleine -nuit. Je ne sais point ce qu'elle est, ni où elle se -fonde, cette religion: mais certes elle est une bonne -lumière pour une foule d'hommes. Elle ôte toute -créance à la mort. Je juge de la foi là-dessus. Elle -rassure l'agonie, comme une mère apaise la nausée -d'un enfant qu'elle purge. Voilà ce que j'en suppose. -J'ai lu ce texte dans les yeux de quelques -hommes. Comment n'admirer pas la main qui l'a -écrit?</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_187"></a>[Pg 187]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="II_VI">VI</h3> -</div> - -<h3>LA NUIT A LA FIN DU JOUR</h3> - - -<p>Pour qui vient du Nord, l'Italie est la révélation -d'un monde où la joie est permise. Ce que le rêve -a conçu dans le vide a donc son lieu quelque part -sous le ciel? L'Italie enseigne la joie de vivre, -parce qu'elle fait croire à la beauté d'être libre: -c'est le pays où il semble possible d'aller tout nu, -sous les orangers, sans prendre froid. L'accord du -rêve avec les faits, tel est, d'abord, le prestige de -l'Italie; l'artiste pense y retrouver une patrie -perdue: il y découvre l'harmonie.</p> - -<p>Je me représente Ibsen à Rome. Il y était, -comme il avait quarante ans; encore un peu, et il -serait dans le plein de ses forces. On m'a montré -sa maison retirée et paisible. Il vivait dans le soleil; -il lui semblait surprendre le secret de la nature, -et qu'elle vit dans le plaisir. C'était avant l'entrée -des Italiens dans la ville fatale, où toute ambition -doit trouver son terme, et où nul palais ne se<span class="pagenum"><a id="Page_188"></a>[Pg 188]</span> -fonde qu'il n'y marque la place d'un sépulcre. A -cette époque, Rome était encore le plus noble -oratoire de la méditation; le tumulte n'y avait pas -pénétré, ni cette foule qui prend pour une fumée -de gloire la poussière qu'elle piétine, et qu'elle -soulève du pavé. On m'a vanté cette vie sans -événements et sans bruit, si calme et si profondément -lumineuse que Rome offrait alors aux hommes -en exil. La liberté y régnait; car il n'est de -vie libre, que celle où il ne se passe rien. L'Italie -a gagné Rome; et l'homme l'a perdue. A tous, -elle ouvrait un grand asile, égal à l'espace désert -de son horizon.</p> - -<p>Pourtant, s'il est plus facile de croire au bonheur, -ici qu'ailleurs, à la longue il n'est pas moins -vain, ni moins ridicule. La lumière romaine éblouit; -mais trop de clarté, aussi, aveugle.</p> - - -<h4><span class="smcap">Le rêve de la lumière</span></h4> - -<p>L'identité de la force et du droit est évidente -pour la raison. Il n'y a point de victimes dans le -monde; il n'y a que des infirmes et des anémiques. -Pour l'esprit, l'ignorance est une anémie. Comme -on donne de la viande crue et du fer aux sangs -pauvres, que les faibles se nourrissent de rancune<span class="pagenum"><a id="Page_189"></a>[Pg 189]</span> -et de révolte: ils s'en feront plus forts, s'ils -peuvent l'être; et ils seront libres, quand ils auront -la force.</p> - -<p>La force est sainte: elle sert d'assise à la cité -nouvelle. Au besoin, il faut être cynique dans le -culte de la force. On l'a toujours servi, mais sans -oser le dire. Ibsen invite les hommes à la franchise, -dans la parole et dans l'action. Où la vérité -importe, rien n'importe que la vérité. D'ailleurs, -la vérité est toujours cynique pour le mensonge. -L'audace est la vertu des rebelles. Que les femmes -ne craignent donc point d'être cyniques, elles qui -n'ont pas craint jusqu'ici d'être faibles. Elles auront -assez de pudeur, si elles ont la force de se rendre -libres.</p> - -<p>Il y a eu un temps, de la sorte, où Ibsen voyait -une hypocrisie haïssable partout où la force dissimule -son droit, et partout où la faiblesse ne -revendique pas le sien d'être rebelle. Ainsi la -lumière donne la fièvre à la campagne de Rome -et sur ce désert prodigue la magie du sang et de -l'or! Dans la vapeur des marais, une moisson -héroïque se lève. Ce n'est plus même le mirage -d'une plaine féconde, qui promet de la vigne et du -blé: c'est la propre illumination des rêves qui -n'ont point d'ombre, où la volonté n'appelle plus<span class="pagenum"><a id="Page_190"></a>[Pg 190]</span> -son objet, mais se jette à sa rencontre, s'en croyant -appelée.</p> - -<p>Voilà comment cette Campagne, non moins -qu'aux héros, est si chère aux vaincus. Tous y -goûtent la défaite, au sein de l'irrémédiable défaite, -l'écoulement des siècles. Elle les console dans la -condamnation sans bornes de toute grandeur. Les -malades de la volonté s'endorment ici; et les -possédés de puissance s'y enivrent d'insomnie. -Comme à Ostie la pierre même se délite, la volonté -qui se brise, à Rome, se liquéfie en lassitude; -mais au Forum, les colonnes, vieilles de deux -mille ans, poussent la terre d'un front têtu, et -sortent de la poussière. Le poison de Rome, endort -les cœurs faibles pour jamais, et ranime la folie -des puissants.</p> - -<p>Quelques hommes, pleins de force, contractent -à Rome une fièvre que la quinine ne prévient -pas,—la folie de l'empire. Si c'est un mauvais -air comme l'autre, je le crois; mais l'âme en est -avide; elle ne veut pas guérir de ses frissons; elle -s'y plaît étrangement, jusques à y périr. C'est ici -qu'Ibsen, cessant de prêcher et de chercher systèmes, -s'est saisi dans sa force à pleines mains, et -s'est jeté, tête à tête, contre tout ce qu'il nommait -encore le mensonge: lui seul contre tout un<span class="pagenum"><a id="Page_191"></a>[Pg 191]</span> -peuple, une race, tout un siècle,—un homme -contre tous les autres. Comme il nous faut toujours -donner de beaux noms aux œuvres où nous ne -mettons rien que de nous, Ibsen appela son parti -la guerre de la vérité et de la vie contre l'éternelle -imposture qui domine l'instinct des hommes. -Toutes ses œuvres héroïques, il les a conçues en -ce temps-là. Alors, il préférait combattre à vaincre. -Cette force hautaine, et sans pitié, Rome l'a -nourrie. Et cette volonté absolue de régner, fût-ce -par la destruction, est une fille de la solitude -romaine. Quoi de plus? Elle devait finir par se -tourner contre elle-même: c'est le progrès ordinaire -de la volonté intelligente. Dès sa première heure -à Rome, dans Ibsen, sûr du triomphe pour -demain, je sens un vainqueur dégoûté de la -victoire, et dédaigneux de la cause qu'il fait -vaincre.</p> - - -<h4><span class="smcap">Enfants et femmes.</span></h4> - -<p>Les vieillards caducs et les enfants sont absents -de son œuvre. Il ne représente guère que les -hommes dans l'âge mûr, les femmes et les jeunes -gens. Là seulement, en effet, la volonté et les -passions ont toute leur force.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_192"></a>[Pg 192]</span></p> - -<p>Les vieillards somnolent, et sont odieux s'ils -agissent avec violence. Les vieillards sublimes ne -courent pas les rues, dans la ville moderne; et les -autres, trop souvent, se font écraser. Les hommes -mûrs et les jeunes gens sont forts, parce qu'ils -sont égoïstes et ne croient pas l'être. Ils mettent -leur amour de soi-même jusque dans la foi, les -idées et le sacrifice. Le bel âge est à plus de -cinquante ans, et moins de soixante<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>: tout y est -tragique; la mort est derrière la toile pour faire le -dénouement. Il faut avoir cet âge pour jeter d'une -main imperturbable son épée dans la balance de la -vie. La jeunesse fait plus encore: elle entre de -tout son poids dans le plateau, et rompt l'équilibre: -ce n'est qu'à cette saison de la force, que les -hommes sont capables de mourir pour une idée -vague, et les femmes de tuer pour une sensation.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Maître Solness, Borkmann, Rubeck, le docteur Stockmann, -Madame Alving ont cet âge.</p> - -</div> - -<p>Trop souvent, le théâtre confie aux vieillards -un emploi héroïque: c'est l'erreur qui empêche -tant de gens de croire à la tragédie: peu d'hommes -se persuadent qu'il y en ait qui veulent mourir -pour une idée, ou souffrir pour elle, ou faire -souffrir. Que ne leur fait-on voir des héros dans -la force de l'âge?—Les vieillards ont l'apanage<span class="pagenum"><a id="Page_193"></a>[Pg 193]</span> -légitime de la sagesse. Mais la sagesse n'est pas -scénique: elle est pleine de calme, en son essence, -sereine et presque indifférente. Elle contemple, -qui est le contraire d'agir. Les beaux vieillards ne -sont à leur place que sur le théâtre des dieux. La -scène humaine est aux fous. Les héros sont des -fous qu'on admire. Encore ne les admire-t-on pas -toujours; et même le siècle veut qu'on les -méprise.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Qu'Ibsen soit loué de n'avoir pas fait tourner -toute la vie des idées et des hommes autour des -petits, petits enfants. Sans qu'on les y voie, le -théâtre moderne n'est plein que de ces minces -créatures; et ce n'est encore rien auprès de l'embarras -qu'ils donnent en tous lieux, hormis à la -campagne. Ils ne sont pas peu responsables de la -mollesse universelle. Ce sont les germes destructeurs -de l'énergie; près d'eux, elle s'use et se -prodigue en menuailles; le grand amour tombe -en poussière de soucis.</p> - -<p>On s'imagine que la pratique d'une tendresse -égoïste corrobore la valeur personnelle de l'homme. -Quelle erreur: l'égoïsme des mères et des pères, -en général, énerve toutes les vertus au profit -d'une seule. Ce qu'ils ont de vigueur pour penser<span class="pagenum"><a id="Page_194"></a>[Pg 194]</span> -et pour agir descend au bégaiement de la chambre -aux jouets; ils ne peuvent pas faire croître d'un -coup le cœur ni l'esprit des enfants; mais ils -abaissent les leurs au niveau de ces dieux dans les -langes: et même les passions se rapetissent à -l'image de ces petits. Il arrive, en outre, que les -hommes se font une arme de leurs enfants contre -les femmes, qui s'arment éternellement de leurs -enfants contre les hommes: parodie de toutes les -grandes luttes; parodie même de crimes.</p> - -<p>On peut aimer les enfants, comme ils le méritent; -on peut s'y plaire, ce sont les fleurs de la forêt. -Mais le monde ne saurait pas tenir dans ces petites -mains; faut-il que les plus belles pensées s'abêtissent -pour les distraire? Même à regret, il sied -de les tenir à distance. Ils sont touchants; mais il -l'est bien plus d'être homme et de vivre. Nous, -hommes, nous avons à lire la grande tragédie de -la vie et de l'art, à livre ouvert; ce n'est pas notre -rôle de la faire épeler à ces petites bouches. Qu'ils -rient et qu'ils jouent à l'écart: Ibsen les y laisse, -car Ibsen est viril.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Jamais on ne fit la part plus belle aux femmes -que dans "Maison de Poupée". C'est l'homme -le plus sot qui lasse l'amour de la plus charmante<span class="pagenum"><a id="Page_195"></a>[Pg 195]</span> -entre toutes les femmes. Mais quelle folie est la -sienne de prendre pour une injure inexpiable, -qu'on la traite en poupée?—Et même si elle -l'était?</p> - -<p>Où y a-t-il, dans le monde, beaucoup mieux -que des poupées qui parlent, et qui s'imaginent de -parler seules, de penser et de marcher?—Si rien -de plus qu'eux-mêmes n'anime les automates, en -quoi un automate l'est-il plus qu'un autre automate?</p> - -<p>Celle-ci se fait un grand deuil d'être la poupée -de son mari, et s'accuse de jouer à la poupée avec -ses enfants; mais de quoi se soucie-t-elle? Et si -à ce jeu les enfants s'amusent, d'une joie divine et -sans partage? Une femme va-t-elle se plaindre -d'être la poupée de l'homme, en rougir et s'en -révolter? Mais que croit-elle qu'il soit? L'homme -est la poupée du destin. Et sans aller jusque-là, le -fantoche de la cité, le pantin aux mille idoles -froides, qu'il appelle ses idées quand il les vante, -et ses lois quand il les hait. O vanité infinie des -automates: cassant un ressort, ou changeant un -rouage, ils croient changer de nature.</p> - -<p>On ne peut rien exiger d'un autre être que -l'amour. Aimer, tout est là. Qui est aimé est -redevable infiniment à l'amour. Et plus encore,<span class="pagenum"><a id="Page_196"></a>[Pg 196]</span> -s'il se peut, qui aime. On vous aimait, poupées, et -vous aimiez jusque-là. Voici que vous vous rendez -haïssables.</p> - -<p>C'est dans les femmes, surtout, que la bonté et -le dévouement se confondent. Elles n'ont que des -amours particulières, consacrées à peu d'objets. -Elles n'aiment plus rien, s'il leur faut tout aimer. -Qui a connu cette sorte de femmes, les préfère -injustes à impartiales: elles se réservent alors tout -ce qu'elles ont de cœur et de partialité. Qui nous -aimera sans beaucoup de partialité?—Leur esprit -égoïse sans retour. Elles se savent si grand gré de -ce qu'elles ont appris, et de penser: elles y sacrifieraient -bien le monde entier, sinon elles-mêmes -trop nécessaires à ce monde: tant cette qualité de -comprendre leur est étrangère, qu'elles n'y portent -aucune candeur, ni froideur, ni désintérêt. Elles -s'admirent dans leur esprit, comme les meilleures -femmes n'ont jamais songé, un seul instant, à se -vanter de leur cœur.</p> - - -<h4><span class="smcap">Le contraste</span></h4> - -<p>Il y a deux ou trois ans, comme l'année était -sur sa fin et n'en avait plus que pour deux jours, -j'ai vu, l'une après l'autre, l'ennemie de l'homme -et la très pure femme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"></a>[Pg 197]</span></p> - -<p>Je ne sais comment, j'étais entré dans une salle -où une femme célèbre prêchait la loi nouvelle. -Jeune et parée, des perles au col et aux oreilles, -cette femme était couverte de tout ce que l'adulation -de l'homme a mis de richesse et de luxe aux -pieds de sa compagne. Un encens invisible de -parfums entourait chacun de ses gestes. Derrière -elle, sur le dos du fauteuil, une fourrure d'argent -était jetée; ses mains disaient vingt siècles de vie -oisive; sa jupe bruissait; les voix de la dentelle, -de la soie, du linge parfumé murmuraient autour -d'elle, caressant ses membres, faisant à ce corps -tant aimé l'écrin où tout le travail de l'homme est -asservi et se consacre.</p> - -<p>Cette femme avait toute la cruauté des idoles, -et la vanité glaciale des marbres dans un musée. -Elle s'offrait à l'adoration, s'adorant elle-même. -Son sourire froid était posé, comme un masque, -sur l'exécrable dureté de l'âme. D'autres femmes -l'applaudissaient, toutes âpres, sèches et d'une -fatuité cruelle. Si animées de colère et d'envie -qu'elles fussent, ce n'était pas même contre -l'homme, cet animal d'une espèce trop basse,—leur -frère, j'imagine, leur fils ou leur père. Il semblait -que ce fût plutôt contre un dieu caché; car -rien n'excitait plus haut la raillerie de ces femmes,<span class="pagenum"><a id="Page_198"></a>[Pg 198]</span> -leur sagesse et leur bel esprit, que les vieux mots -de bonté, de dévouement et de sacrifice. Elles -avaient la figure des mauvais prêtres, quand ils -insultent au culte qu'ils ont trahi. Et précisément, -la grimace maudite de la haine plissait leur visage, -quand le saint mot de «service», le seul peut-être -qui soit sans péché dans la bouche des femmes,—leur -venait aux lèvres, où il prenait toujours -le son très bas de «servitude». Elles étaient si -enragées d'apostasie que le plus innocent témoignage -de l'ancienne religion en honneur parmi les -femmes, ne trouvait pas grâce devant elles. La -femme au parler d'orateur, s'indignait qu'on fît -présent de poupées aux petites filles, pour leurs -étrennes; elle y voyait une ruse ignoble de -l'homme pour asservir, dès le berceau, la femme -à son foyer. Cette idole, par son luxe et sa parure -la poupée du genre humain, déclarait la guerre -aux poupons de bois, qui exercent les enfants aux -douceurs de la caresse, et de l'amour. Car enfin, -le dieu caché que ces créatures détestent, ce dieu -douloureux et sacré, c'est l'amour et l'amour seul -en effet<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> Beaucoup de ces femmes étaient des étrangères. La plupart -invoquaient l'exemple de l'Amérique et de la Scandinavie.</p> - -</div> - -<p>J'avais fui. Je laissai cette assemblée méchante<span class="pagenum"><a id="Page_199"></a>[Pg 199]</span> -de femmes qui haïssent, et d'hommes qui chérissent -leurs singes, et femelles à leur manière, goûtent le -plaisir d'être avilis. Je rentrai dans le tumulte de -la Ville.</p> - -<p>C'était l'heure qui précède la fin du jour. Paris -fiévreux et humide roulait sous la brume d'hiver, -et tournoyait en tous sens comme faisaient, parfois, -telles feuilles mortes, oubliées dans les avenues. -Un temps malade et blafard! Le ciel jaunâtre se -traînait comme la Seine, gluante et limoneuse. -Tout semblait s'être épaissi, l'air jaune et la boue -grasse. Sur la place de la Concorde, le pavé miroitait -d'un regard terne. Le fer des grilles lançait -un éclair morne. Le brouillard s'accrochait aux -arbres, et dans les perspectives lointaines, entre -les arcs de triomphe, on eût dit que l'atmosphère -aussi fût devenue boueuse. Dans un coin, attendant -l'omnibus avec patience, quelques petites gens -se serraient sur le trottoir, levant parfois le nez -pour augurer de la pluie prochaine, ou frissonnant -des épaules aux bouffées d'un vent aigre, qui -soufflait du fleuve.</p> - -<p>Seule, un peu à l'écart, plus patiente que tous, -et soumise depuis bien plus longtemps à l'ennui -de l'attente, je vis une femme, qui céda l'unique -place libre dans la voiture, à une petite vieille fort<span class="pagenum"><a id="Page_200"></a>[Pg 200]</span> -grise, et qui remercia en toussant, d'une bouche -édentée. L'humble bienfaitrice sourit, aidant de -la main sous le coude la petite vieille à monter. -Puis, la lourde machine s'ébranla avec un bruit -de ferrailles, en lançant de la boue jaune, rayons -prolongés des larges roues.</p> - -<p>Celle qui attendait, reprit sa station, sur le sol -détrempé, au milieu des flaques. Je l'ai regardée -longtemps; et la paix, qui est une bénédiction, -pour un moment rentrait dans mon âme. C'était -une jeune femme, une sœur de Saint Vincent de -Paul. Elle n'avait pas plus de vingt-six ou vingt-sept -ans. Elle était d'une grande et triste beauté. -En vérité, si triste? Non, pas pour elle, sans doute; -mais pour celui qui la contemplait, parce que la -tristesse est en moi, et qu'elle est la suave louange -des âmes les plus belles.</p> - -<p>Nul souci d'elle-même; mais au contraire une -sorte d'éternel oubli de soi. Toute sa façon faisait -l'aveu d'une extrême fatigue. Ses larges manchettes, -roides d'empois, laissaient tomber des -mains pâles et maigres. Sous le bras, elle tenait -son parapluie gonflé d'eau, et un paquet ficelé -dans un journal. De l'autre main, elle relevait sa -jupe, et ses cottes de futaine noire: indifférente à -tout ce qui fait le souci des passants, elle se<span class="pagenum"><a id="Page_201"></a>[Pg 201]</span> -troussait assez haut: on voyait ses pieds chaussés -de pantoufles en cuir noir, sans boucles ni lacets, -et les gros bas de laine noire tombaient à plis -lourds le long de sa jambe. Son tablier mal serré, -et les poches pleines, tirait sur sa taille. Dans sa -lassitude, elle penchait de tout son poids, tantôt -sur un côté du corps, tantôt sur l'autre. Certes, -grande et si noble d'aspect, les épaules jeunes et -larges, elle devait être d'une forme élégante; -mais il semblait qu'elle ne fût plus que l'ombre et -le souvenir dédaigné d'elle-même. Elle se tenait -sur cette place, comme une fille des champs, quand -elle reprend haleine et, redressant son dos courbé, -se donne un moment de repos, appuyée à la haie.</p> - -<p>Elle était très blonde; ses joues longues, son -teint d'une exquise pâleur, animé d'un peu de -fièvre; et sur ses longues lèvres, sa bouche calme -et virginale, un reste de sourire semblait prolonger -son long menton un peu carré et ses paupières au -dessin effilé.</p> - -<p>Ses doux yeux d'ardoise étaient exténués; les -paupières gonflées enchâssaient le regard d'une -lumière pâle. Sur sa tête, le vent agitait la cornette -comme un gros oiseau de linge froid. Elle avait -cet air frileux et incertain, qui est celui de l'aube, -et la couleur d'une femme qui a veillé toute la<span class="pagenum"><a id="Page_202"></a>[Pg 202]</span> -nuit, jusque dans la pleine clarté du matin: elle -avait dû prendre quelque repos vers le milieu du -jour, et à la hâte baigner d'eau froide ses joues -chaudes. Car les yeux d'un mourant venaient sans -doute de s'éteindre sur les siens, et c'en était le -reflet irrévocable que je reconnaissais sur son -visage.</p> - -<p>Simple et sans apprêts, sans témoins, cette fille -de la charité, croyant les dissimuler toutes, avait -toutes les beautés de la femme. Ibsen ne l'a pas -vue; mais il l'a cherchée, je le sais. Un homme -vraiment homme ne peut pas méconnaître la -beauté qu'il n'a point et qu'il préfère à toutes: -celle qu'il espère de toutes les femmes, depuis -qu'il a perdu les caresses de sa mère, et qu'il -attend presque toujours en vain.</p> - -<p>En possession de leur moi, les femmes n'ont -pas acquis la bonté de l'homme, et elles ont perdu -toute la bonté de la femme. Ainsi le monde -humain, qui ne peut vivre que d'amour, se remplit -d'aigreur et de haine confuse, et en paraît plus -absurde encore.</p> - -<p>La jeune Norah s'en va, faisant claquer la porte -de la maison sur un mari ridicule et trois enfants -délaissés. Ibsen montre ailleurs ce qu'elle devient: -une demi-folle, errante et criminelle, qui tue et<span class="pagenum"><a id="Page_203"></a>[Pg 203]</span> -prend plaisir à tuer<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>; au cas le plus heureux, c'est -encore une criminelle, qui a horreur de son crime, -et qui ne se délivre du remords qu'avec la vie; ou -bien une folle qui revient à la raison, en rentrant -dans la règle<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Dès lors, à quoi bon?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> N'est-ce pas Hedda Gabler, et Hilde?</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> <i>La Dame de la mer</i>, et Rébecca dans <i>Rosmersholm</i>.</p> - -</div> - -<p>C'est toujours la folie et la méchanceté du moi, -qui n'exige d'être libre, que pour délirer et faire le -mal à son aise. Quand tous les hommes auront du -génie, et que toutes les femmes seront saintes, il -sera temps de les rendre libres: ils auront bientôt -fait de se détruire. Du reste, ce n'est pas de liberté -qu'il s'agit: depuis qu'il y a des hommes et des -assassins, des femmes et des impudiques, ceux qui -veulent être libres et ne point suivre de lois que -leur bon plaisir, l'ont toujours pu faire: et, le -faisant, ils n'ont pas été libres, les malheureux: ils -ont servi, comme les autres. La question est de -savoir non pas s'ils le peuvent, ni s'ils en ont le -droit, mais s'il est bon qu'ils le revendiquent. Et -bon pour eux.</p> - -<p>L'intelligence, qui ne risque jamais rien et n'expose -que des théorèmes, décide aisément que le moi -est libre, qu'il doit l'être s'il ne l'est pas, et se rendre -la liberté quoi qu'il arrive. Qu'importe l'anarchie<span class="pagenum"><a id="Page_204"></a>[Pg 204]</span> -à l'intelligence? Parler n'est pas jouer. Quand un -livre n'a pas de sens, on le ferme et on passe à un -autre.</p> - -<p>La nature qui a d'autres charges, même si elle -est souverainement aveugle, a des sanctions -pesantes; elle ne raffine point. L'anarchie des sexes -l'intéresse; son ironie terrible écrase les rebelles, -et leur prétention confuse: la vie ne souffre pas -beaucoup de confusions. Qui ne veut pas suivre la -loi, qu'il meure. Qui cherche à l'éluder, qu'il s'égare. -La folie et le crime, toujours la mort, voilà la peine -qu'elle porte. Et comme elle est toute-puissante, -ayant à faire aux singes de la force, cette nature -impassible ne se contente pas de tuer: elle écrase -les rebelles sous la mort ridicule. Ibsen l'a senti, -en homme qu'il est: si la mort ne tirait pas le -rideau sur ses drames, ils seraient en effet, d'un -ridicule achevé.</p> - - -<h4><span class="smcap">Restent les médecins</span></h4> - -<p>Le médecin entre en scène, un composé de -Tirésias et de la Parque, l'oracle et la fatalité des -temps nouveaux. Il hante par métier les ruines de -la vie. Quoi qu'il fasse, et comme elle, il condamne -toujours à mort; quand il est intelligent, c'est par -lui qu'il commence. Il a pris dans la ville moderne<span class="pagenum"><a id="Page_205"></a>[Pg 205]</span> -l'importance bouffonne de la Pythie: personne n'y -croit et chacun l'interroge. On a beau savoir le -mystère de l'antre et du trépied, ce truchement de -la mort gouverne par la peur. Sa gaîté est sinistre. -C'est l'honnête Caron, qui ricane toujours, et à qui -l'on doit se confier, pour le voyage.</p> - -<p>Ibsen a modelé dans le bronze ces prêtres de la -cendre. Ils sont d'une atroce sagesse. Comme ils -savent le fin mot de la tragédie, ils le cachent; -forcés de le dire, ils le lâchent en riant à demi, -dans un juron de colère, d'un ton brutal et cynique. -Le bon médecin serait donc le mauvais homme? -Ibsen le laisse entendre: car le meilleur homme -est un médecin qui tue. Parmi tous les comédiens, -ce sont les plus redoutables, quand ils prétendent -suffire à la vie, et qu'ils traitent les cœurs par la -même méthode que les corps. Le bon médecin, dit -Ibsen, est celui qui trompe le malade. Mais lui-même -s'est mis dans la peau du médecin, qui ose -dire la vérité aux hommes, et veut les nourrir de ce -poison: non seulement il ne guérit personne; -mais tout l'hôpital se lève en révolte contre lui et -le lapide. Ce médecin-là n'a plus qu'à laisser la -médecine et les malades. La vraie science n'a ni -espoir ni flatteries; elle ne s'occupe pas des hommes.</p> - -<p>Le médecin qui déclare la guerre à ses clients, et<span class="pagenum"><a id="Page_206"></a>[Pg 206]</span> -leur tourne le dos, l'excellente idée! Ils s'en -porteront mieux, et lui aussi. Qui nous guérira -de la médecine, qui se prend pour une religion? -Les médecins ne nous empoisonnent pas moins de -leurs vérités que de leurs drogues. Qu'ils s'exercent -à mentir, pour leur salut et pour le nôtre. Leurs -hypothèses mêmes sont funestes: si la nature -raisonnait à la manière des médecins, le monde -serait déjà mort. Ibsen a jeté un profond regard -sur la farce de notre vie, qui est pleine de médecins, -à l'ordinaire des farces.</p> - -<p>Il sait que le bon médecin trompe et aide à toute -tromperie. C'est à lui de tuer sans rien dire, ou -de frapper en bouffonnant,—ou de ne point -paraître. Mais quoi? se mêler de refaire le genre -humain, et de couler la morale dans un nouveau -moule? Il faut que le médecin soit notre bourreau, -puisque nous sommes sa victime. Il faut qu'il soit -le dur greffier de la terre, l'huissier de la mort et -du supplice. N'est-ce pas assez? Qu'il enregistre -notre exécrable défaite, puisque telle est la misère -de notre condition qu'il nous faut aller là, où le -mensonge se consomme. Que le fossoyeur ne se -mêle pas de faire l'apôtre, le poète, ni le chantre; -mais qu'il achève sans pitié la bête à demi morte,—et -qu'il cache aux autres la vue du charnier.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"></a>[Pg 207]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="II_VII">VII</h3> -</div> - -<h3>TOLSTOI ET IBSEN</h3> - - -<p>Cependant, à l'autre bout de l'Europe, tantôt -dans sa maison natale, tantôt en Crimée, aux -portes de l'Asie, depuis trois ans, Tolstoï se meurt. -Deux coups d'apoplexie n'ont pas abattu Ibsen; -il s'est relevé; il n'a encore touché terre que des -genoux. Tolstoï, lui non plus, ne se laisse pas -atterrer; et, quoique frappé, il dresse haut la tête; -toujours le menton levé, il offre son front courbe, -comme un miroir, à la lumière.</p> - -<p>Au prix d'Ibsen, Tolstoï pourrait passer pour -n'être pas intelligent. Il va plus loin, et reste en -deçà. Il est pratique à l'infini. Le fait d'être homme -et vivant, non l'idée, voilà ce qui l'occupe. Si on -lui accorde son principe, il est difficile de lui -refuser le reste: c'est le bonheur de vivre pour -soi en vivant pour les autres; et à moins de -l'assurer aux autres, qu'on ne se l'assure pas. La -pensée de Tolstoï est maternelle à tout ce qui<span class="pagenum"><a id="Page_208"></a>[Pg 208]</span> -respire; l'amour de la vie en est l'organe. Jamais -il n'a pu comprendre le droit de l'intelligence à -détruire; ni surtout que l'intelligence s'exerçât, -de préférence dans la destruction; il y voit un -non-sens, une corruption absurde. Tolstoï ne sait -pas encore que le cœur lui-même peut devenir -l'artisan d'une suprême catastrophe.</p> - -<p>L'intelligence n'épargne rien. Elle porte la -guerre dans toute la contrée; puis, restée seule, -elle se met à la question; et, dans la citadelle où -elle s'enferme, elle passe le temps à se torturer. -Ce front large, haut et rond, d'Ibsen est le bastion -que je veux dire: la dure loi de la négation règne -dans l'enceinte de cette pensée, derrière les remparts -et les triples grilles. Et de toutes parts à -l'entour, les fossés circulaires du néant.</p> - -<p>En vérité, l'espérance de Tolstoï paraît sans -bornes; l'espérance est un voyage; point d'espoir -pour qui ne peut sortir de soi. Ibsen n'a que la vie, -et déteste la mort; jusque dans la mort, Tolstoï -aime la vie. Il y croit, parce qu'il n'est pas réduit -à lui-même.</p> - -<p>L'un au Sud, l'autre au Nord, l'un aux confins -de la solide et maternelle Asie, l'autre au bord du -fluide océan et de la brume, les deux grands -luminaires se couchent. Ibsen frappe à la tête,<span class="pagenum"><a id="Page_209"></a>[Pg 209]</span> -pour tuer. Tolstoï heurte au cœur, pour éprouver -la vie. A la tête, Ibsen est frappé; et Tolstoï au -cœur. Leurs maladies mortelles les séparent -encore. La mort pour Tolstoï n'est rien; je l'en -crois quand il dit qu'il l'attend avec joie; il la -réclame, il la flatte. Il s'y fait, dit-il; il sait gré à -la maladie de l'y aider peu à peu et de l'y introduire; -il savoure avec douceur l'avant-goût du -grand calme. Il ne la maudit pas; il la bénit; il -ose la bénir. Il aime les souffrances; il en parle à -la manière de Pascal, mais sans passion et sans -fièvre. Il a le foie et le cœur atteints, à cause -de l'éternel souci qu'il s'est donné des autres. -Dans la dernière image qu'on a prise de lui, -courbé, sur les genoux, maigre et défait, ravagé, -la taille réduite, les épaules obliques, le corps -n'emplissant plus les vêtements presque vides de -chair, le front sec, les tempes brillantes d'un divin -chagrin, tout plissé de rides comme une terre où -le labour de la mort a tracé des sillons, Tolstoï -est tout yeux et tout oreilles; il écoute une voix; -il a vu sous l'écorce de la vie, là où, dans la nuit, -une mère immobile appelle. On pleurerait de le -voir ainsi: parce que la mort d'un tel homme est -plus triste, quand on sent qu'il l'accepte.</p> - -<p>Ibsen, lui, n'est pas si soumis. Il lutte; il se<span class="pagenum"><a id="Page_210"></a>[Pg 210]</span> -débat en silence; il maudit l'ennemie. Il sourit -amèrement. Il ne tendra pas le col; il hait la présence -cruelle qui disperse les trésors d'une grande -âme, trois grains de blé et une poignée de paille. -Il n'a point de complaisance pour la maladie; tous -ses nerfs sont à vif; la révolte lui fouette le sang -et la bile.</p> - -<p>Ces deux hommes, de charpente robuste et -d'estomac puissant, ont été riches en passions -fortes; elles durent chez Ibsen, et se lamentent -en secret; tandis qu'en Tolstoï elles sont toutes -asservies. Je voudrais croire comme lui: car j'ai -vu ce que vaut l'homme de foi pour vivre et -mourir.</p> - -<p>Tolstoï excite un grand amour dans son agonie. -La pensée de plusieurs se tourne vers lui, et le -cherche là-bas. Qu'il souffre en paix: pour seul -qu'il soit, comme sont tous les hommes et les -héros plus encore, il ne doute pas qu'on ne l'aime; -le suprême mirage console l'horizon de sa dernière -étape; et selon son vouloir, il est sûr d'être suivi. -Au lieu qu'Ibsen ne l'espère même pas. L'esprit -ne connaît pas l'espérance. Ibsen appelle l'amour, -sans y croire: il n'aime pas.</p> - -<p>Celui qui réclame pour tous, reçoit pour soi. Et -celui qui réclame pour soi, est frustré de tous.<span class="pagenum"><a id="Page_211"></a>[Pg 211]</span> -C'est la loi. Quoi que je fasse, je ne puis conclure -pour moi-même. Je m'épouvante à la fois d'être -sincère: c'est toujours contre moi. Il n'est joie de -vivre que pour les petits: c'est qu'ils se perdent. -Avec tout son orgueil, Tolstoï ne se fût pas perdu, -s'il ne s'était pas fait si humble. Je n'ai pas tant -d'humilité, dit Ibsen; on ne s'humilie pas comme -on veut. Dans la grandeur et l'isolement, ni l'âme -ni le cœur ne peuvent être satisfaits; Paris, Rome -et Moscou, à cet égard, sont sous la même latitude; -le compte n'est pas d'un degré en plus ou -en moins d'élévation au pôle,—mais de voisinage -avec Dieu. Qu'on me donne la durée,—et, en -effet, mon bonheur dure. Je ne suis que trop -capable de la joie: c'est elle qui me manque, dans -la marée continuelle du néant, ce flux et ce reflux -misérable de vie et de mort: partout où le temps -fait défaut, partout je perds pied dans le vide -dévorant aux parois de ténèbres: c'est la douleur -qui tient tout l'espace.</p> - -<p>Je suis perdu, si je ne dure. Si l'on ne me donne -tout, je ne suis rien, et je n'ai rien. Si je ne fais que -passer, je me suis un rêve épouvantable à moi-même. -Et si l'éternel amour ne m'est pas promis, je doute -même du mien; les beautés de mon propre amour -me sont horribles, et les délices m'en déchirent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_212"></a>[Pg 212]</span></p> - - -<h4><span class="smcap">Moi et démocratie</span></h4> - -<p>L'erreur des démocrates est de croire que leur -vérité en soit une pour tout le monde, et force -l'adhésion. Quand leur vérité serait la seule, il ne -s'ensuivrait pas qu'elle eût force de loi sur tous -les hommes. Ni moi, dirait Ibsen, ni eux, ni aucun -de nous, nous ne vivons que de raisons, si bonnes -soient-elles. Je m'étonne peu que les démocrates -aient une si belle confiance dans la vérité, l'humanité -et toute sorte d'idoles abstraites. Le nombre -est infiniment petit de ceux qui sont sensibles à la -vie seulement et partout la cherchent sous les -mots. La plupart se contentent d'en épeler les -termes, comme on lit un lexique. Mais d'où vient -que les démocrates ne voient pas leur étrange -ressemblance avec les théologiens?—Ils ont des -dogmes; ils sont assurés de savoir le fin mot du -monde; ils ont la vérité, et ne doutent point que -ce ne soit la bonne. C'est les dogmes qui font -la théologie, mais à la condition de n'être pas -variables. Les démocrates varient comme les appétits. -Je suis bien loin de dire qu'il n'y a point de -vrais démocrates, sinon les religieux; mais il n'y en -a point sans quelque religion secrète; le plus souvent<span class="pagenum"><a id="Page_213"></a>[Pg 213]</span> -elle s'ignore. Un démocrate n'est pas prudent -qui se fonde sur l'esprit. Tous, ils ont foi au -grand nombre. Telle est leur idolâtrie<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> La majorité a toujours tort, en effet, dit Ibsen,—la maudite -majorité compacte. Et à ceux qui bénissent le grand nombre, il -répond ainsi par une malédiction.</p> - -</div> - -<p>Chaque homme, à son compte, peut croire qu'il -est fait pour tous les hommes. Vivant pour soi, -qu'il vive pour le genre humain, je l'admets, dès -qu'il s'en propose le devoir. Mais que son devoir -en soit un pour moi, je ne sais où il le prend. Et -je ris qu'il m'y force. Car est-ce là cette liberté -fameuse, que je sois forcé de faire contre mon -sentiment ce qu'un autre décide bon que je fasse, -parce qu'il lui plaît à faire?</p> - -<p>Les démocrates sont gens de foi; et la preuve,—qu'ils -ont en moi un hérétique. Je ne vois -aucune raison que leur foi doive être la mienne; -et précisément parce qu'ils veulent que ce soit une -raison. Le sentiment a fait leur croyance; mon -sentiment fait le contraire. Ce qu'ils invoquent -contre moi, est ce que j'invoque contre eux. Je -doute de leur droit sur ma vie par la même -démarche qui les rend si hardis de n'en pas douter -eux-mêmes. Ils sont théologiens par les dogmes; -mais il manque la pièce principale à leur théologie,<span class="pagenum"><a id="Page_214"></a>[Pg 214]</span> -celle qui porte toute l'armure, et proprement la -forme. Ce ne serait pas trop d'un dieu pour -m'ôter à moi-même. Comment donc m'y ôteraient-ils, -puisque je n'y réussis pas?—Pratique de ma -prison comme je suis, et la détestant d'une telle -haine, il faut que l'attache soit bien forte pour que -je ne puisse la défaire. Je suis à la chaîne dans le -cachot de ma pensée, et quoi que je fasse, je n'en -sors pas. Si je suis démocrate, le hasard est heureux, -et de ma part c'est bonté pure: car, pourquoi -ne serais-je pas tout le contraire, avec le même -droit? Le moi sait justifier toutes ses démarches, -parce qu'au fond il n'en justifie aucune: aveugle -et brutal, il ne s'en soucie point; clairvoyant et -dans la pleine possession de son génie, il en sait le -ridicule: le moi ne dépend que du moi. Ainsi -donc, les démocrates qui sont tous théologiens, ne -sont pas bien justes quand ils s'en prennent à la -théologie, et recourent au sens propre: dans -l'église la plus roide en discipline, il y a peut-être -plus de place pour la foi des démocrates que dans -le moi le plus libre.</p> - -<p>Si même j'ai pitié des hommes, et si je les aime -dans leurs misères, il ne s'ensuit pas que je fasse -passer les leurs avant les miennes, ni que je me -préfère le genre humain. Car il peut arriver que<span class="pagenum"><a id="Page_215"></a>[Pg 215]</span> -je n'aime ni lui, ni moi. C'est en effet ce qui -arrive. Ibsen m'en est garant.</p> - -<p>Dans l'océan des hommes, dans la tourmente de -l'infini, je suis comme la barque à un seul rameur, -pour tout faire, pour tenir la barre et veiller à la -voile; j'ai mis à la cape dans la vie; et je fuis dans -le temps. A la vérité, je ne sais pas pourquoi: -l'issue est certaine, et je ferai toujours naufrage; -mais tel est le moi: il ne pense qu'à son salut, ou, -si l'on veut, à sa perte. Que m'importe tout le -désert, tout ce vide éternel, toutes les vagues de -la tempête, tous les sables de l'océan, quand bien -même en chaque atome il y aurait un homme?—Je -ne puis tenir de frères que de la main véritable -d'un père. Les discours, ni les vastes mots ne sont -pas assez paternels pour mon âme; les plus belles -paroles n'ont pas assez de sang pour mon cœur, -qui est de sang. Et même les plus belles, qui sont -abstraites, me semblent les plus mortes. Pourquoi -non? Suis-je si sûr de vivre?—C'est là aussi -que je ne puis avoir foi, faute d'un père: pour -l'accepter, il faudrait au moins connaître celui qui -m'a fait ce don mortel de la vie.</p> - -<p>Ibsen a cessé d'être démocrate, quand il a cessé -de croire. A quoi?—A tous ces mots, qui sont -des morts et qui n'ont ni chair ni sang. Ce qui<span class="pagenum"><a id="Page_216"></a>[Pg 216]</span> -fait l'espérance et la paix des esprits médiocres, -fait le désespoir des autres. Les idées sont presque -toujours les mêmes en tous les hommes: ce sont -les hommes qui diffèrent.</p> - - -<h4><span class="smcap">L'auberge dans le désert</span></h4> - -<p>La Norvège montre Ibsen, comme étonnée de -l'avoir produit. Il est le grand spectacle de -Christiania; on va l'y voir; on y mène les étrangers, -on le nomme dans la rue, et dans la salle -publique où il lit les journaux, en buvant une -boisson forte, on le désigne aux curieux.</p> - -<p>Il ne hait pas qu'on l'admire; pour le reste, il -ne s'occupe pas des autres. Il ne lit point, sinon -les nouvelles; ni livres, ni poèmes; il ne va -jamais au théâtre, pas même à ses tragédies. De -même, il passe dans la rue, sans s'arrêter aux -menues comédies qui s'y jouent. Ses regards -saisissent les gestes, les traits et les visages, comme -une proie qu'ils dissimulent; puis ils se referment -sur le butin, comme on pousse une porte sur un -trésor; l'esprit, quand il est seul, pèse ensuite ses -trouvailles dans la chambre secrète, et l'imagination -façonne la matière. Ibsen est bien de l'espèce -rapace, à l'égal des oiseaux de nuit: ils ravissent<span class="pagenum"><a id="Page_217"></a>[Pg 217]</span> -au vol, plus muets que l'éclair; puis ils dévorent, -solitaires; et avares, ils se repaissent longuement.</p> - -<p>Ces hommes-là vivent en ennemis au milieu -des autres. Ils dérobent la vie pour la refaire. Ils -n'ont pas pour elle la bonhomie de ceux qui la -copient. Puissants et inflexibles d'esprit, ils sont -timides dans l'action; leur âme volontaire ne cède -à rien ni à personne; mais dans la rue, ils cèdent -le pavé. Cependant Ibsen, marchant à petits pas, -les yeux baissés et les bras immobiles,—si on le -heurte, si on le salue et le force à sortir de soi; -ou si, dans son fauteuil, presque caché derrière un -journal, on le tire de sa lecture,—il montre -d'abord un visage hérissé et sévère, les yeux -froids sous les lunettes d'or, et ce vaste buisson -de cheveux et de barbe, broussaille où il a neigé, -et où la bouche la plus amère semble prête à -décocher une flèche de fiel. Qu'il lève la tête ou -qu'il se retourne, quand il se croit regardé, -l'homme sans liens aux autres hommes prend -d'abord sa défense, qui est cet air dur où l'ennui -timide se retranche et refuse l'accueil. Puis il -sourit, ayant reconnu un porte-flambeau ou un -esclave. Mais déjà ce n'est plus lui.</p> - -<p>Ibsen, tous les jours, s'en va donc lire les -nouvelles dans le salon d'un hôtel. Que fait-il,<span class="pagenum"><a id="Page_218"></a>[Pg 218]</span> -cependant, dans la salle commune d'une maison, -où les passants vont et viennent? Ce n'est pas -assez qu'il suive des yeux les mouvements d'une -ville, le concours de toutes ces fourmis dans les -tranchées et les tunnels de la fourmilière. Est-ce -bien comme on l'a dit, qu'il épargne la dépense -des journaux? Non; quand cette raison ne serait -pas mauvaise, elle ne peut pas seule être la bonne: -Ibsen, à soixante-dix ans, n'a pas pour règle de -gagner une ou deux couronnes sur les marchands -de papiers. Je ne comprends pas un grand homme -de cette manière basse.</p> - -<p>Non. Je vois dans Ibsen, à l'hôtel, une image -taciturne et séduisante du voyageur sédentaire, en -son exil sans retour. Il porte la vie du solitaire à -ces limites confuses, où elle cesse presque d'être -humaine. Se sentir étranger à tout, voilà l'excès -de la solitude. Ibsen, chaque jour, va vivre en -banni, à l'auberge, dans le va-et-vient de tous -ceux qui passent, étrangers les uns aux autres et à -lui plus qu'à personne. Qu'ils soient de son pays -ou non, il n'est pas du leur.</p> - -<p>Quoi? Un si profond délaissement se démunit -encore? Oui, le profond ennui d'être étranger à sa -propre vie met le comble à la profonde amertume -de l'être aux autres. Où la goûter mieux, et toute<span class="pagenum"><a id="Page_219"></a>[Pg 219]</span> -cette amère folie, que dans une salle publique, au -milieu d'un hôtel qui regarde sur le port, et les -navires en partance, par delà une rue où le double -flot des hommes monte et descend?—A la bonne -heure, c'est être là dans la vérité de notre condition. -Ici, après une lecture sur le vol des mouches, -relevant le front, à peine si l'on se reconnaît soi-même -pour soi-même; et la brume où flotte la -pensée ne s'étonne pas du brouillard, où les mâts, -dans la rade, finissent de filer la quenouille d'un -jour lugubre à jamais révolu.</p> - -<p>Étranger parmi des étrangers, dans une vie -étrangère à toute espérance, voilà ce que le solitaire -rumine d'être et l'image qu'il se forme de la destinée -humaine, quand il s'assied dans l'auberge -de la plus noire solitude, qui est le désert des -hommes.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_220"></a>[Pg 220]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="II_VIII">VIII</h3> -</div> - -<h3>LA MORT FROIDE</h3> - - -<p>L'orgueil de l'intelligence est le plus stérile de -tous; c'est aussi le plus tenace. Il est sans joie, et -désolé en ce qu'il console d'être sans joie. Il reste -à ceux qui n'ont plus rien, et à qui il a fait tout -perdre. Toute autre domination donne le contact -de la vie; celle-ci en écarte au contraire.</p> - -<p>Les passions du cœur sont pareilles à la mer, -dont la jeunesse est éternelle, et le charme, et la -folie: même les tempêtes, quand elles tuent, -emportent la pensée dans un tourbillon magnifique. -Mais l'intelligence est un glacier solitaire; -et il faut finir la nuit, couché sur le morne océan -de la neige.</p> - -<p>L'orgueil de l'esprit est un artisan d'ennui -incomparable. C'est le tisserand des ténèbres. -Partout la nuit, la profonde nuit. L'intelligence -ne prend connaissance que de la nuit: seule à seul, -il ne se peut pas que l'homme la supporte. La<span class="pagenum"><a id="Page_221"></a>[Pg 221]</span> -nuit est le métier et la soie; la Parque, la fileuse -et l'étoffe qu'elle tisse. Toutes les idées sont tissues -sur le canevas de la nuit.</p> - -<p>L'esprit sécrète dans le vide, comme l'abeille -fait la cire. Mais l'abeille ne sait pas ce qu'elle fait, -car elle est esclave dans sa république. La joie de -penser ne survit pas à la prime jeunesse; ou sinon, -et si elle y suffit, c'est à une nature bien petite. -Tout être fort secoue l'orgueil de l'esprit, comme -un chien ses puces. Quand il est trop tard, on se -tend à l'amour d'une convoitise sans bornes, et -peut-être sans illusion. Car il est toujours trop -tard.</p> - -<p>La vue déserte du passé, ce réceptacle de -mélancolie,—voilà l'horizon de l'orgueil. Et la -pire douleur s'avance, pareille à l'heure que l'on -n'évite pas: la certitude qu'on a été ce qu'on -devait être, et qu'on ne pouvait faire autrement -que l'on n'a fait.</p> - -<p>On se sent plus léger après avoir pleuré. Aussi, -jamais, dans Ibsen, on ne pleure. La volonté est -l'âme d'un monde froid, une imagination sombre -et sans pitié. Face à face, dans la neige, avec la -nuit: que reste-t-il?—La force de pousser -la lutte jusqu'au bout. Pour unique espérance, -l'esprit se promet le repos dans le calme du rêve.<span class="pagenum"><a id="Page_222"></a>[Pg 222]</span> -Car il faut céder enfin. Le moi n'est pas le plus -fort. Il y a beaucoup plus puissant que lui: et c'est -la nuit.</p> - -<p>Le dernier mot est à la force. La force est la -seule morale du moi et du monde réel, qui est le -monde des corps. L'amour même du vrai est un -culte de la force. Je vois un amour de soi, et sans -partage, dans l'inexpiable culte de la vérité: on -abonde en soi-même; et que tout le reste s'y -range, ou qu'il en souffre, s'il veut: quelque chose -qu'on fasse, avec la vérité, on a toujours raison. -C'est l'histoire de tous les fanatiques; et que la -vérité de l'un soit l'erreur de l'autre, quelle meilleure -conclusion? «Qu'est-ce que la vérité?» dit -Ponce-Pilate. Du moins le préteur romain ne s'en -fait pas accroire; il pourrait répondre: «la vérité? -c'est mes légions.» L'abus de la vérité est un abus -de la force. Je le veux; mais qu'on ne me donne -pas cette église pour le temple du juste. La vérité, -toute sa vie, Ibsen y incline; il y fait tous les -sacrifices; puis, il sait ce que cette foi lui coûte. -Mais quoi? Il faut se soumettre. Une bonne tête -doit céder à la force: toute révolte est absurde, -indigne de l'intelligence. Voilà, dans la nuit noire, -de quoi aiguiser comme un couteau le tranchant -glacé des ténèbres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"></a>[Pg 223]</span></p> - - -<h4><span class="smcap">Être soi-même</span></h4> - -<p>Ibsen tient bon jusqu'à la fin: il ne veut pas se -donner tort. Comment le voudrait-il, puisqu'il ne -le peut pas?—Nos idées ne sont si fortes et ne -nous sont d'un si grand prix, que parce qu'à la -longue elles nous façonnent.</p> - -<p>Il importe peu que ce que nous pensons nous -désespère. Il nous faut penser comme nous sommes. -En vertu de quoi nous avons des pensées contraires, -qui se combattent sans merci, image de -notre contradiction. Ibsen se contredit, comme -nous sommes tous forcés de faire, si l'intelligence -ne le cède pas en nous à la passion. Couché dans -le désert glacé où l'empire du moi ne connaît pas -de limites, il tremble de tous ses membres; il n'a -même pas besoin de lever les yeux, pour savoir -que l'avalanche pèse au-dessus de sa tête, et que -la catastrophe est pour demain. Il sait donc ce qui -l'attend; mais il ne peut faire autrement que de -se coucher sur la place et de dire: «Voilà par où -j'ai pris pour venir en ce lieu; or le chemin que -j'ai suivi est celui que vous devez prendre.» Être -soi-même,—il ne nie point qu'il l'a voulu; loin de -là, puisqu'il le veut encore. Le glacier, l'avalanche<span class="pagenum"><a id="Page_224"></a>[Pg 224]</span> -et la nuit lui font horreur; mais dans ce froid -nocturne, il persiste à croire qu'il n'y a pas de plus -belle couche pour un homme.</p> - -<p>Dans les victoires de la raison, quel profond -désenchantement de la raison! Qu'elle est morte, -dans toute sa gloire! Que sa parfaite logique est -peu persuasive! Qu'elle m'est de peu quand elle -est tout! Il est bien vrai que je ne vis pas de théorèmes; -et, à cet égard, la différence du plus juste, -du plus étendu en ses conséquences, au plus pauvre -et sans suite, n'est pas grande. J'ai connu tous les -jours davantage combien l'amour et la foi vont -ensemble: la vie porte là-dessus. La foi est vraiment -née de l'instinct; et l'instinct fait tourner les -mondes, qui ne savent même pas s'ils tournent, et -n'ont aucun besoin de le savoir, pour tourner. Il -va sans dire que l'instinct, comme la passion, paraît -une faiblesse aux gens de raison, et presque une -face du crime. Leur sagesse prévoit un siècle et un -monde sans passion, comme on a compté sur un -âge sans péché. Mais pourquoi s'en tenir là? et -pourquoi pas un monde sans vie? La sagesse ne -sera vraiment sage que si elle se passe de la vie.</p> - -<p>C'eût été le compte de l'intelligence. Être soi-même, -dit Ibsen; il sait à quoi il se condamne: -toujours le nom de l'amour lui vient aux lèvres;<span class="pagenum"><a id="Page_225"></a>[Pg 225]</span> -le regret d'aimer l'obsède. Être soi-même, fait-il -par force, mais aimer, rien ne vaut que d'aimer, -qui est à dire: de n'être pas soi-même. Ibsen distingue -en vain la loi des hommes et la loi des trolls, -celle des êtres libres qui commande: «Sois ce que -tu es,» et celle des êtres bornés qui dit: «Suffis-toi -à toi-même.» Je vois partout des trolls, et -presque pas un homme. L'idée d'être un homme -infatue tous les hommes: comble de ridicule en -presque tous. Comme s'il était permis à leur indigence -d'y prétendre; et comme s'il n'en coûtait -pas toute leur fortune, même aux héros.</p> - -<p>Qu'on le donne, qu'on le prenne, qu'on le rende, -il n'est point d'amour qu'à ne plus être soi. Le -supplice du moi est-il donc fait pour tous?—A -quoi bon y précipiter la foule des hommes, que -son pauvre instinct eût sauvée, mille fois plus sûr -que toute sagesse?—Être soi-même? Comme si -plus d'un homme l'était, ou pouvait l'être, tous -les vingt ans, entre vingt millions? Comme s'il y -trouvait, non pas même la joie, mais seulement un -peu de repos? Comme si toute la beauté, toute la -vertu, toute la force humaine enfin d'hommes en -nombre infini, n'était pas à ne jamais être soi-même, -supposé qu'il leur fût possible de choisir?—Bien -loin qu'ils doivent l'être, qu'ils ne vivent au contraire<span class="pagenum"><a id="Page_226"></a>[Pg 226]</span> -qu'à la condition de ne l'être pas. La pire -trivialité n'est point du tout d'être comme les -autres; mais, n'ayant point reçu le don mortel de -l'originalité, de prétendre à en avoir une. O la triste -singerie! En vérité, c'est aux singes que le royaume -des cieux n'est pas promis.</p> - - -<h4><span class="smcap">L'amertume</span></h4> - -<p>C'est l'excès de ma joie qui fait l'excès de ma -misère.</p> - -<p>L'amour sans bornes de la vie est l'espace infini -où je succombe. Je tremble à cause que j'aime. Je -m'éveille dans l'épouvante, à cause de la splendeur -du rêve où je m'endors. Et l'horreur du néant se -mesure à la beauté enivrante de vivre.</p> - -<p>Quand on mesure la passion la plus puissante -et l'effort le plus noble de l'âme à l'effet qui les -suit, le cœur se brise de tristesse: la flèche trempée -dans le curare ne contracte pas les muscles, et ne -les frappe pas d'une roideur plus convulsive. La -déception est encore plus tétanique, si l'on compte -la force que l'on a pour agir et pour aimer, à la -trahison du monde. L'intelligence a si peu de part -à ce profond ennui, qu'elle donne raison au monde. -Que ferait-il de cet amour, de cette force, de cette<span class="pagenum"><a id="Page_227"></a>[Pg 227]</span> -riche action? Il ne lui en faut pas tant. Il se défie: -là dessous, il sent le moi qui se cache.</p> - -<p>Quelle vaste dérision! Une moquerie inhumaine -fait mon immense perspective. Et je n'y puis -répondre par la raillerie: même jouée, mon âme -ne joue pas. Vouée au rêve, et en sachant la suprême -vanité, elle préfère ses miracles à l'horrible -insulte de ce désert. A la dérision de la vie, répond -la grande amertume.</p> - -<p>Déception perpétuelle, ennui total, vide au noyau -des passions les plus pleines, et, chemin faisant, -une joie merveilleuse qui n'a pas de sens,—rien -ne pourra me forcer de faire l'écho au rire qui -m'insulte. Mon amour de la vie me confond bien -plus que ma tristesse. Car pourquoi me duper -ainsi moi-même, et d'une telle ardeur que chaque -instant renouvelle?</p> - -<p>A quoi mesurer la grandeur du moi, sinon au -désespoir qu'il y trouve, et au défi passionné de -rédemption qu'il y nourrit?—De là naît l'amertume. -Ibsen est bien amer.</p> - -<p>L'amertume est l'ironie naturelle aux âmes -fortes. La salutaire amertume vient du moi et y -retourne. Elle est comme une Victorieuse qui, -debout et seule dans la victoire, laisse tomber ses -droits: A quoi bon? et que ferai-je du triomphe?<span class="pagenum"><a id="Page_228"></a>[Pg 228]</span> -Triompher pour triompher? Mais je ne suis pas -un petit enfant qui joue, pour m'en satisfaire. -Après s'être bien roulé sur le sable, l'enfant a sa -mère, qui le met à table, le caresse et le couche -près d'elle, veillant sur sa nuit.</p> - -<p>Salutaire amertume pourtant, en ce que le cœur -y compare sans cesse l'extrême, l'unique douceur -de l'amour. Il est bien passé, le temps où l'on -pouvait être plus amer aux autres qu'à soi-même. -Le moi, c'est l'astre qui compte ses instants et qui -se sent descendre. Ha! bien plus encore: c'est le -soleil passionné de la vie, à son couchant dans la -mer de la mort.</p> - -<p>Le moi, c'est la mort.</p> - - -<h4><span class="smcap">Le Désir d'amour</span></h4> - -<p>Pour se rendre plus noble, et pour croire à sa -noblesse, le moi se fait tout esprit. Il abdique -volontiers les passions, et, loin de l'instinct, il -s'intronise dans le royaume mort de la connaissance. -Il le croit faisable, du moins. Dans la pratique, -l'esprit ne conçoit guère un autre lui-même; -et il n'y croit pas.</p> - -<p>Le moi n'aime pas qu'une personne humaine -soit entée sur sa personne. Il se défie de ce scion<span class="pagenum"><a id="Page_229"></a>[Pg 229]</span> -vivant qu'on veut insérer à sa tige. Il se plairait -plutôt à ébrancher les arbres voisins: car tout lui -fait ombre. Qu'il le veuille ou non, le moi est le -profond ennemi de l'amour.</p> - -<p>Pour ses premières armes, et sans même y faire -effort, l'amour tue le moi. Dans la femme la plus -pervertie, il lui reste cette force. C'est pourquoi la -tentation est si aiguë de faire souffrir les femmes -qui nous aiment,—et pourquoi tout bonheur est -perdu, si l'on y cède. Ceux qui ont passé par là, -ont su, depuis, la grande vengeance du cœur: pas -une raison de tourmenter ceux qui nous aiment, -qui ne soit folle. Que les femmes soient amères -comme la mort: mieux vaut encore souffrir par -elles, que de les faire souffrir.</p> - -<p>Après tout, la douleur est la marque de l'amour. -La pitié vient au cœur pour ce qu'on aime. Amour, -à toute force, veut effacer la douleur. Il n'en est -qu'un moyen: à soi, qu'amour la prenne. Dans -une âme puissante, le désir de la consolation est -pareil à la convoitise de la volupté la plus tranchante; -et la soif est égale de bercer une créature -dans le bonheur qu'on lui donne, et dans la -souffrance qu'on lui fait oublier. Telle est la -récompense infinie de l'amour: un oubli de soi.</p> - -<p>L'esprit l'ignore. Le grand désir d'amour, c'est<span class="pagenum"><a id="Page_230"></a>[Pg 230]</span> -la pitié: plaindre, et même être plaint. Le moi est -un adulte, presque un vieillard: il méprise ces -berceaux; il ne comprend guère cette douceur; -il la repousse. Ibsen, plein de dons qu'il n'a pu -faire, connaît la victoire, de ce cruel amour qui n'a -point de pitié, qui ne procure pas l'oubli, et n'offre -enfin à l'homme que les délices d'un combat. -Vivre toujours tendu, l'épée à la main; toujours -agir, et toujours marcher droit, même dans le vide, -même quand on le sent aussi vide qu'il est; -toujours se débattre, pour toujours dominer, et -sur un empire misérable: quelle dureté! Quel -absurde parti! Et, sur le tard, si l'on regarde -derrière soi la route méprisée, puisqu'on a fini de -la parcourir, quel regret!</p> - -<p>Je vois dans Ibsen une douleur bien rare: il n'a -pu s'oublier. La merveille n'est pas de garder la -mémoire, c'est d'en souffrir. Son désespoir lui -rappelle que riche du grand amour, il n'a pas su -en être prodigue. Il faut plaindre les pauvres -de cœur, mais combien plus ceux qui sont les plus -riches, et nés pour donner: à la fin, ils se déplorent -eux-mêmes, et leur richesse qu'on envie. Car ce -n'est encore rien d'avoir tant à donner: considérez -la misère de n'avoir pas trouvé à qui l'on donne. -On demeure en soi, malgré soi. On tue l'amour,<span class="pagenum"><a id="Page_231"></a>[Pg 231]</span> -sans le vouloir, à force de le chercher. Et sans -plaisir: on n'a même pas eu la joie du meurtre, -cette basse passion du moi, qui fait les âmes -meurtrières.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_232"></a>[Pg 232]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="II_IX">IX</h3> -</div> - -<h3>LE MOI EST LE HÉROS QUI DÉSESPÈRE</h3> - - -<p>O la dure passion, celle d'être! Chaque heure -du jour la renouvelle. Tout est beau; tout est -sans prix; et tout fuit. L'amour n'est-il pas beaucoup -plus impitoyable que la haine?—L'amour -me fait sentir à tout instant la valeur et l'étendue -de ma perte. Le bonheur des saints est celui-ci: -ils possèdent davantage à mesure qu'ils perdent. -Tout ce qui leur est pris d'instant en instant, leur -fait un étrange avancement d'hoirie. J'entends la -gaieté des saints. Pour tel que va le commun des -hommes, les optimistes jouissent le moins de la -vie, il me semble; ils ignorent les délices tremblantes -de la possession très précaire, qui la font -goûter cent fois dans le cœur et dans la pensée -comme par le fait de la chair même.</p> - -<p>O de toutes les passions la plus dure,—celle -d'être! Plus tu aimes la vie, et plus tu désespères -de vivre. Car, tu en sais bien la fin: ici un souffle;<span class="pagenum"><a id="Page_233"></a>[Pg 233]</span> -et la lumière est éteinte. Et que cette divine -illumination brille sous le ciel sans moi?—Quel -abîme de désespoir m'ouvrent mes seules ténèbres!</p> - -<p>Les sages sont sans doute les médiocres, selon -l'opinion des anciens. Et les médiocres sont les -indifférents. Mais les plus tristes aiment le plus la -vie. Ils sont l'âme du sablier qui s'écoule. La -profonde amertume est déjà sur la langue des -hommes, qui ont baigné de tout leur être dans la -lumière du soleil, qui l'ont aspirée par tous les -pores, comme un fleuve de miel. Ce n'est pas à -cause que mon père a mangé du fruit vert, que -j'ai la bouche agacée du goût aigre; mais parce -qu'il a trop aimé le miel, et que mes lèvres en sont -barbouillées: elles l'ont été dès les siennes. Chaque -jour, cette onction délicieuse s'épuise; et plus je -la dévore, plus j'en suis avide; et ma gorge se -fait très amère.</p> - -<p>Ibsen est le type de la grande amertume. C'est -le goût propre de la vérité. Et son propre mouvement, -c'est qu'elle dévaste.</p> - -<p>Qui peut nier l'importance souveraine de Dieu -pour la vie de l'homme?—Je laisse de côté la -conduite; car, si la peur n'a point créé les dieux, -la crainte suffit à créer les lois. En politique, les -plus forts s'arrangent toujours pour être les plus<span class="pagenum"><a id="Page_234"></a>[Pg 234]</span> -justes; ou pour le paraître, ou pour forcer les -plus faibles à le croire, s'ils ne le sont pas. Mais -bien plus que la cité, c'est le bonheur de l'homme -qui est en jeu. Il est étonnant que si peu de gens -s'en doutent. Comme le sang coule dans les -veines, l'attrait du bonheur se répand, dès l'origine, -dans l'âme vivante. Toute la vie gravite vers -le bonheur. C'est la première loi. Rien n'est calculable -que selon elle. Je ne pense point qu'une -orbite y satisfasse, sinon celle de la foi, et si l'on -veut, de l'ignorance. Je ris d'une sagesse qui -détruit le bonheur. Athènes n'a pas si mal fait de -donner la ciguë au trop sage Socrate. Je ne vois -point de bonheur qui ne justifie toute ignorance. -Si pauvre soit-il, et si épaisse qu'on la voudra. -Ibsen en est plein d'atroces exemples: jusqu'à la -fin, il montre qu'un même coup de vent emporte -l'ignorance et les semblants du bonheur. Il ne -jouit pas de son œuvre; il en pèse les ruines. -«Écoutez-moi bien,» dit Solness. «Tout ce que -j'ai réussi à faire, à bâtir, à créer, à rendre beau, -solide, et noble cependant,—tout cela, j'ai dû -l'acheter, le payer, non pas avec de l'argent, mais -avec du bonheur humain. Et non pas même avec -mon propre bonheur, mais avec le bonheur -d'autrui.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"></a>[Pg 235]</span></p> - -<p>Il faut croire, et ne pas le savoir. Ou, il faut ne -croire à rien, mais ne pas s'en douter.</p> - -<p>On nous parle sans cesse des anciens, qui, dit-on, -n'avaient pas besoin de Dieu pour vivre. En -effet, il leur en fallait cent, et plutôt que de n'en -pas avoir un, ils s'en donnaient mille. Qu'importe -l'opinion de deux ou trois philosophes? Ils n'ont -jamais compté pour rien. La philosophie n'est -jamais qu'un dialogue des morts. Il faut des dieux -aux vivants. Sauf quelques maîtres de danse qui -inventent l'histoire pour s'en faire des arguments, -tout le monde sait que la cité antique est née du -culte. La religion est mêlée à tous les actes de la -vie publique. Le peuple y est plus dévot qu'il ne -l'a jamais été depuis. La cité antique est fondée -sur l'autel des dieux. Toute la différence est que -ces dieux ne commandent point la vertu ni le -scrupule par leur exemple; mais les lois y ont -toujours suppléé, et fort durement. La manie de -confondre la religion dans la morale n'est pas le -fait d'un esprit bien libre. Que toutes deux se -soutiennent, il est vrai; mais inégalement. L'une -se passe fort bien de l'autre,—qui est la religion. -La morale ne lui rendra pas la pareille: elle ne -peut. C'est à la vie même que se lie la religion; -elle procède de l'instinct le plus radical dans<span class="pagenum"><a id="Page_236"></a>[Pg 236]</span> -l'homme, le désir de vivre. La morale n'est, toute -seule, qu'une règle générale de convenance: il -s'agit d'accorder les actes et les appétits de chaque -homme à ce qu'exige le puissant instinct commun -à tous. C'est pourquoi la morale varie; et la religion -ne s'en soucie guère: elle ne s'inquiète pas -de ces variations; car le fond de l'homme demeure -le même.</p> - -<p>Il n'est pas un de ceux qui invoquent les -anciens, qui pût souffrir, un seul jour, la vie -antique. Gœthe était plus prudent: il voulait que -l'on accordât l'ancien plaisir de vivre et la souffrance -nouvelle. Et enfin, ces temps sont fabuleux. -Quoi encore? Les grandes âmes, dans l'antiquité, -étaient tristes aussi.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>L'ironie n'est pas médiocre de voir les grands -esprits rejeter la religion, sans pouvoir se défaire -de la morale. Ibsen est admirable dans cette entreprise. -On lui croirait des remords. Je sais bien ce -que c'est: sur les ruines, c'est le cri de la vie.</p> - -<p>La morale est le journal de la religion. On brûle -tous ses livres, et on ne peut se passer de lire le -journal. Ibsen se rend peu à peu entièrement libre -de Dieu, du culte et de toute église. Il ne se -délivre pas de soi. Il essaie en vain de dépouiller la<span class="pagenum"><a id="Page_237"></a>[Pg 237]</span> -morale. Pas un homme un peu profond ne ferait -mieux que lui: nous nous regardons trop faire. -Quand nous invoquons le plus la vie, et que nous -portons plus avidement la main sur elle, c'est -qu'elle nous échappe. De quoi s'affranchit-on?—De -la vie, et non de ce qui la gêne. On ne -dépouille pas même l'instinct de vivre: on ne -rejette que le goût qui y attache. Et l'on ne peut -se délivrer de la conscience. C'est le contraire qu'il -faudrait faire, si l'on était sage; mais c'est ce qui -n'est pas possible. La sagesse ne manque pas tant -que les moyens.</p> - -<p>Pour être libres, et par une pente fatale, nous -détruisons tout ce qui n'est pas le moi: c'est en -vain. Bientôt, en dépit de tous les efforts, le moi -rétablit ce qu'il a voulu détruire. Mais la joie a -payé les frais de la guerre.</p> - -<p>Quiconque arrive à la connaissance de cette -détestable contradiction, se désespère: il s'est -découvert une incurable maladie. Et ceux qui ne -la découvrent pas, font pitié à penser: ce sont des -infirmes qui proposent leurs béquilles et leur -paralysie en panacée non seulement aux malades, -mais aux gens bien portants.</p> - -<p>L'esprit n'exige aucunement le bonheur de -l'homme, ni la vie. Voilà ce qu'on ne peut trop<span class="pagenum"><a id="Page_238"></a>[Pg 238]</span> -redire. Cet impassible ennemi tend à tout le contraire. -Comme s'il devait tant s'agir de l'esprit, -quand il s'agit d'abord de vivre?</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Ibsen se replie sur soi-même, comme la forêt -que courbe un éternel orage, et le vent la fait -moins ployer qu'il ne la violente. Ainsi nous tous, -qui sommes sans espoir, nous vivons en Norwège. -C'est un climat de l'âme; et il règne aussi en -Angleterre, quelquefois, et parfois aussi en Bretagne. -On peut quitter un pays, et se porter dans -un autre; on laisse l'océan derrière soi. Peut-être -même, l'amour aidant ou, s'il en est, une autre -occasion divine de fortune,—l'âme connaît-elle -diverses saisons. Mais le climat de la pensée, une -fois établi, ne varie guère; l'intelligence le fixe -une fois pour toutes; et le siècle nous y retient -avec une inflexible rigueur. On ne s'échappe pas; -ni on n'échappe au monde, ce qui est pis. Que ce -monde-ci croie à la joie, et qu'il la goûte, ou qu'il -ait l'air d'y croire, il fait comme s'il y croyait. De -là vient la loi sans pitié que la foule des hommes -fait peser sur l'homme sans espérance. Il n'est pas -aimé, ni même haï, si l'on veut: il est mis à -l'écart. Il a voulu l'être; ou plutôt il y a été forcé, -en vertu de sa nature, à raison de ce qu'il est et<span class="pagenum"><a id="Page_239"></a>[Pg 239]</span> -de ce que sont les autres. Mais combien ils se sont -tous compris, à demi mot, sans se concerter, pour -rompre tous les ponts entre les deux rives. Voilà -notre Norwège et le climat social de ceux qui, -privés de Dieu, ne se peuvent passer de Dieu; à -qui la vie ne rend presque rien de l'immense trésor -qu'ils y placèrent, et qu'ils y ont perdu.</p> - -<p>Il n'est pas si facile que les rhéteurs et les -médiocres le prétendent, de se faire un Dieu du -genre humain. Le corroyeur de Paphlagonie a -beau se frapper sur la cuisse, le dieu dont il est -membre, et l'une des plus fortes bouches, ce dieu -n'est pas de ceux qu'on accepte les yeux fermés, -ni à qui l'on se livre: car adorer, c'est se livrer. -Mais au contraire, ceux qui ont été si puissants -que de se soustraire à toute contrainte, et de tout -immoler, même le bonheur, à la passion d'être -libres, ceux-là, qui ont repoussé le meilleur maître -et le plus beau de tous, ne sont pas près de se -livrer à la première puissance venue. Eût-elle nom -«Humanité», elle n'est pas si belle que son nom; -et comme il faut toujours que des hommes vivants -fassent un corps aux abstractions, pour qu'elles -aient l'air de vivre, celle-ci leur emprunte une -laideur par trop insolente, même dans une idole.</p> - -<p>Que reste-t-il en cette extrémité?—Une douleur<span class="pagenum"><a id="Page_240"></a>[Pg 240]</span> -passionnée d'avoir vécu, que le désespoir de -mourir rend manifeste; et le regret sans fin de -l'unique bonheur: c'est le regret du grand amour; -et, ne l'ayant pas reçu, le remords de ne s'être pas -entièrement donné soi-même. Car à moins de -l'éternelle vie, cette vie ne nous est rien que la -somme de tout ce que nous pouvons perdre.</p> - -<p>Dans les honneurs qu'on lui a rendus, Ibsen -m'a paru le plus dédaigneux des vieillards. Au -banquet que lui offrirent les femmes libres, il fit -en deux mots l'éloge de la famille. Ayant dîné avec -eux, il dit aux révolutionnaires qu'il allait finir la -soirée chez le roi; et aux courtisans il annonça, du -ton discret ordinaire à son exquise politesse, qu'il -irait souper chez les anarchistes. Ce grand homme -ne croit plus guère aux idées. L'artiste seul -demeure. Il est fidèle, par tempérament, à la fiction -d'une vie libre et pure. Avant tout, sa fibre est -morale: c'est elle qui fait le lien entre les contradictions. -Il a la conscience forte, comme il a de -gros os.</p> - -<p>Je suis d'un œil avide son déclin furieux. Une -immense amertume se fait jour dans son indulgence -et son mépris. Il ne pense qu'à soi; il ne vit -que pour soi; et sans doute avec horreur. Les -outrages de la fin, les atteintes de la vieillesse et<span class="pagenum"><a id="Page_241"></a>[Pg 241]</span> -de la mort, il se roidit là contre, comme on se -défend d'une irréparable injure. Il fait le brave. -Dans ses maux, il lève la tête, et je crois l'entendre -faire son <i>Oraison du mauvais usage des maladies</i>.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Je m'irrite, parce que je suis seul; et qu'il ne -me reste rien.</p> - -<p>Je n'avais que la vie. Je la méprisais comme un -néant. Et pourtant, elle seule était solide; elle est -encore tout ce que je tiens, et qui déjà m'échappe. -Ainsi, je suis enchaîné tout entier à ce qui n'est -presque point. Précieuse et misérable vie; fortune -qu'il faut perdre, et qu'on ne retrouve pas; nulle -et réelle toutefois, en ce qu'elle est la seule où -l'homme puisse atteindre, dès l'instant qu'il ne -peut plus sortir de lui.</p> - -<p>Elle ôtée, je perds tout: et je me le dis sans -cesse. Et le cours du soleil, l'ombre qui me suit, -sans cesse le répète. Le vieillard est celui qui fait -les comptes de sa perte et qui ne peut s'en détacher, -chaque heure effaçant un nombre à la colonne des -chiffres: à l'avoir de mon bien, plus qu'une page; -plus qu'une demie; plus que trois lignes; plus... -Qui me consolera dans l'ignoble extrémité de ne -plus être? Sont-ce les hommes? Mais ils continueront -bien d'être sans moi. Il faudrait que je<span class="pagenum"><a id="Page_242"></a>[Pg 242]</span> -crusse infiniment à moi-même, pour un peu croire -à vous. Mon éternité seule pourrait être le gage de -la vôtre.</p> - -<p>Vos bons offices ne m'aideront pas à mourir. La -sainteté ne dépend pas de vous. Il est trop tard. -Je vous en veux de ce que vous n'avez pas fait, -d'abord, en voyant ce que depuis vous vous mêlez -de faire. Vous m'aiderez bien à mourir?—C'est -à vivre qu'il fallait m'aider: j'y aurais pu garder -foi; vous l'avez ruinée de bonne heure, au contraire. -Je n'ai rien dû qu'à moi seul. Et s'il n'avait -tenu qu'à vous... Désormais je suis pour moi-même -ce qu'autrefois vous fûtes; et ce que j'étais alors -pour moi, vous l'êtes en vain: je n'y crois plus.</p> - -<p>Je vous le dis amèrement: vous ne m'avez pas -connu.</p> - -<p>La force de l'homme qui ne s'emploie ni dans -la politique, ni dans les journaux, ni dans les -affaires, ni dans les armes est ce que l'on connaît -le moins. Il n'est médecin ou savant ingénieur qui -ne se croie bien plus utile qu'un saint ou qu'un -grand poète,—et, après tout, qui ne le soit. Je -n'y contredis plus. Mais quand les gens d'affaires, -le soir, se mettent au lit, ils se couchent assurés -d'avoir donné un effort incomparable, ayant usé -du jour à leur profit, et à celui des autres hommes<span class="pagenum"><a id="Page_243"></a>[Pg 243]</span> -par surcroît. C'est en quoi ils se trompent. Pour -le prix et l'utilité, il va sans dire que le labeur de -ces hommes affairés vaut son poids d'or; et chaque -médecin, chaque journaliste est un digne Titus -qui, sur le tard de la nuit, peut se rendre le -témoignage de l'empereur romain. Mais pour la -force et la valeur qui bat au cœur d'un homme, -un saint dans sa cellule, et le grand poète devant -son écritoire, ne souffrent pas qu'on les compare à -personne; et pourtant, ni le premier ne se vante, -ni le second n'est sûr de rien. Ils disent comme -moi: «Je suis ma propre ombre... Ma conscience -inquiète me torture. J'ai vu, soudain, que tout, -vocation, travail d'artiste, et le reste, ce ne sont -que des choses creuses, vides, insignifiantes, au -fond.»</p> - -<p>Il vous est trop facile aujourd'hui de m'entourer, -après m'avoir condamné à la fuite. Qu'ai-je à faire -de vos louanges? Ce n'est même pas un semblant -d'amour: car on n'aime en vérité que ceux qui -souffrent; vous m'avez laissé souffrir solitairement.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Que suis-je pour vous? Rien de plus qu'un -nom, une façon de statue. Vous me montrez aux -étrangers, je le sais. Vous me couronnez comme -un mort: c'est les tombes que l'on fleurit. Je vous<span class="pagenum"><a id="Page_244"></a>[Pg 244]</span> -saurai gré de l'admiration, quand la pierre du -sépulcre sera chaude de vos lauriers. Mais qui aime -les tombes? On se glorifie d'elles, qui ne nous -sont rien. En moi, vous ne vantez que vous. -Je n'ai jamais pensé à vous vanter en moi.</p> - -<p>C'est l'amour qu'il me fallait, et quand je -pouvais le rendre, aussi vif, aussi chaud que je l'ai -senti: jeune et fort, comme j'étais, et comme il -me semble si indigne de ne plus être. Alors, -j'eusse vécu; et tout eût été changé. Oh! combien -je vous reproche la vie que j'ai tant de fois découverte, -et que je n'ai pas possédée! Ce soir, je -regarde derrière moi; je pense avoir fait le rêve -de vivre, comme le pauvre, mourant d'inanition, -songe dans son dernier sommeil qu'il s'assied au -haut bout de la table, pour un festin royal.</p> - -<p>Vous protestez en vain de vos sentiments pour -moi. Il est trop tard, vous dis-je. Il est trop tard; -et peut-être, pour tout.</p> - -<p>Il est trop tard pour me plaire au succès. Nous -ne parlons plus la même langue. La jeunesse est -passée. Je ne sais plus me vendre. La monnaie du -bonheur n'a plus cours dans ma maison. Qu'en -ferais-je? La douceur de vivre, la joie des passions -au soleil, l'ivresse de croire et de gravir la montagne, -quand on ne pense même pas jamais<span class="pagenum"><a id="Page_245"></a>[Pg 245]</span> -descendre, voilà les biens que vous ne pouvez pas -me donner. Pourtant vous avez su me les prendre. -Tous vos trésors prodigués ne me les rendraient -pas. La fortune et la gloire, comme vous dites, ne -sont que la rançon d'un prisonnier, que vous avez -fait mourir dans sa prison, avant de le délivrer. Je -suis maintenant captif de la mort. Perdu dans ce -terrible infini du vide, où l'homme ne tombe -peut-être au précipice que poussé par la désolation, -ou pour avoir glissé sur l'arête d'une route glacée,—je -roule maintenant sur la dernière pente.</p> - -<p>Laissez donc. Je vous dis merci; je prends vos -offrandes; et votre applaudissement fait un bruit -agréable à mes oreilles. Mais ne comptez pas sur -une plus ample reconnaissance. Je ne vous aime -pas. Vous ne m'avez pas assez donné, quand il -était temps.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Je suis le type du meilleur homme, et du pire: -celui qui ne peut plus vivre et qui vit cependant. -L'horreur de chaque vertu m'est présente, et le -bien dans chaque crime. Tout est condamné par -l'homme, qui ne juge qu'en homme. Je suis celui -qui sais vouloir et qui déteste sa volonté.</p> - -<p>Je ne me plains pas: car de quoi serait-ce? Je -devais être ce que je suis. Et vous deviez être ce<span class="pagenum"><a id="Page_246"></a>[Pg 246]</span> -que vous êtes. Il fallait que je finisse dans l'amertume -de vos honneurs, comme je devais vivre -dans la solitude. Il fallait que vous en fussiez -coupables envers moi; mais je l'ai été contre vous, -de n'être pas ce que vous êtes. Je sais aussi ce -crime. Parfois, je m'en absous.</p> - -<p>Le seul qui soit mon égal en Europe se meurt, -comme je fais, malade aussi et au même âge: -mais heureux, celui-là, jusque dans la dernière -angoisse. Voilà en quoi il me domine: il a le -bonheur: il n'est que de croire à la vie, pour croire -à soi-même. Sa foi lui vient de vous, hommes. A -moi, vous l'avez refusée. Je suis plus intelligent -que lui: je le comprends et il ne me comprend -pas. Mais c'est peu de l'intelligence.</p> - -<p>Je vais me taire. Je vous ai habitués à beaucoup -de silence. Je n'ai pas ouvert bureau public de -conseils, d'oracles ni d'avis. Je me suis détourné -de toute votre politique. Ma bouche est pleine -d'ennui parce que je vous parle. L'atroce sentiment -de ne point avoir en vous de semblables, était -sans doute en moi de tout temps; mais combien -vous l'avez fait grandir! La foi vient de vous -seuls, ô hommes; et de vous seuls, la vie. Ainsi -ma grande mort vous accuse. Car je suis grand. -Mais si j'ai la grandeur, depuis longtemps, je sais,<span class="pagenum"><a id="Page_247"></a>[Pg 247]</span> -moi, que j'ai la mort égale. Et c'est de quoi je me -désespère; rien de plus ne m'est laissé.</p> - -<p>Qu'importe le dernier été, et les froides illuminations -de la gloire? Qu'importe toute victoire? -Où il n'y a qu'un homme et que la vie, il n'y a -rien; la mort coupe au plus court. Seule elle est -là, l'inévitable torture. Tous les biens du monde, -en vain, chargeraient ma tête: j'en serais écrasé -davantage. C'est en vain que l'on me ferait les -plus riches promesses: possesseur de l'univers -entier, il me manquerait l'espérance du seul bien -désirable: je suis dépossédé de ce qui dure. Je -triomphe et je désespère. Je me possède; je vous -possède; et je n'ai rien.</p> - -<p> -1901 -</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_249"></a>[Pg 249]</span></p> - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_251"></a>[Pg 251]</span></p> -<h2 class="nobreak" id="DOSTOIEVSKI">DOSTOÏEVSKI</h2> -</div> - - -<p><i>Né à Moscou, le 12 octobre 1821. Mort à Pétersbourg, -le 28 janvier 1881. Il perd sa mère en 1837, -son père en 1839. Il étudie à Pétersbourg, dès 1837, -avec son frère Michel. Il entre à l'École du Génie -militaire, en 1841; il donne sa démission en 1844. Il -vit dans la misère jusqu'en 1846, où il publie avec -succès <span class="antiqua">les Pauvres Gens</span>. De 1847 à 1849, il donne -sans succès plusieurs nouvelles et romans.</i></p> - -<p><i>Il est impliqué dans l'affaire des Pétrachevtsy, arrêté -en mars 1849, condamné à mort le 22 décembre 1849; -commué en quatre ans de travaux forcés et à la déportation, -il part pour la Sibérie, le 25 décembre 1849.</i></p> - -<p><i>Il vit au bagne, de 1850 à 1854; il en sort le -2 mars 1854. Il est incorporé, comme simple soldat, -dans un régiment sibérien; il y sert deux ans; et -libéré en 1856, sans aucunes ressources, il se remet à -écrire.</i></p> - -<p><i>Il épouse la veuve d'un médecin militaire, femme<span class="pagenum"><a id="Page_252"></a>[Pg 252]</span> -malade et plus âgée que lui; il adopte le fils de cette -femme. Vie misérable à Semipalatinsk, 1857-1858. -Après bien des démarches, il obtient de rentrer en -Russie: d'abord, à Tver, 1858-1860; enfin, à -Pétersbourg, où il est rendu à la liberté entière, sans -conditions. Son épreuve et son exil ont duré douze ans. -Dès cette époque, il a deux ou trois amis dévoués.</i></p> - -<p><i>Il fonde une Revue avec son frère, 1861. Elle a du -succès. Elle est résolument russe et nationaliste. Il publie -<span class="antiqua">Humiliés et Offensés</span>, puis <span class="antiqua">la Maison des Morts</span>, -1861-62. Ces deux années sont les meilleures qu'il ait -encore connues. Il a quelques ressources, et peut faire -des voyages à l'étranger, 1862-63. Mais sa santé est -de plus en plus mauvaise: atteint d'épilepsie, depuis -1849, les accès se multiplient lamentablement; et sa -femme ne cesse plus d'être malade. Enfin, il joue et -perd au jeu tout ce qu'il a.</i></p> - -<p><i>En 1863 triple désastre: sa femme et son frère -meurent; sa revue est supprimée, pour raison politique. -Deux familles restent à sa charge, avec quinze mille -roubles de dettes.</i></p> - -<p><i>Trois années terribles, de 1864 à 1867. Il est seul -à 45 ans, plus abattu chaque jour par l'épilepsie, -accablé de soucis, traqué par les créanciers. Il publie -alors <span class="antiqua">Crime et Châtiment</span>, 1865-66.</i></p> - -<p><i>Le 15 février 1867, il épouse une jeune fille de<span class="pagenum"><a id="Page_253"></a>[Pg 253]</span> -22 ans, Anna Grigorievna Svitkine. Il a eu quatre -enfants, deux morts en bas âge, deux qui survivent.</i></p> - -<p><i>De 1867 à 1871, il passe près de cinq ans à -l'étranger, chassé de Russie par la terreur de la prison -pour dettes. Le plus souvent il est à Dresde ou il -aurait pu voir Ibsen et Wagner, qu'il semble ne pas -avoir connus même de nom. Le reste du temps, il -séjourne en Italie, en France, en Suisse et surtout à -Genève, qu'il déteste.</i></p> - -<p><i>Ces années peineuses et misérables sont pourtant -capitales dans son œuvre. La revue de Katkov, le -célèbre nationaliste orthodoxe, publie <span class="antiqua">l'Idiot</span>, en 1868; -<span class="antiqua">l'Éternel Mari</span>, en 1870; <span class="antiqua">les Possédés</span>, en 1871-72.</i></p> - -<p><i>En 1871, Dostoïevski rentre a Pétersbourg. Il n'en -sort plus.</i></p> - -<p><i>De 1875 à 1877, il édite une brochure périodique, -dont il est le seul rédacteur, et qui fonde, soudain, sa -gloire. Le <span class="antiqua">Journal d'un Écrivain</span> obtient un succès -immense. Il fait plus pour Dostoïevski, cent fois, que -tous ses chefs-d'œuvre ensemble. A 56 ans, il devient -la voix de la Russie même. Il est l'écrivain national -de son pays. En toute circonstance, il parle désormais -pour la nation: à propos de Pouchkine ou de Nékrassov, -au sujet de la guerre contre les Turcs, aux étudiants, -aux juges. Il a pour lui le peuple et les lettrés.</i></p> - -<p><i>En 1880, il donne <span class="antiqua">les Frères Karamazov</span>.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_254"></a>[Pg 254]</span></p> - -<p><i>Il meurt le 28 janvier 1881. On lui fait des funérailles -à la Victor Hugo. Quarante-deux députations -suivent le convoi, et représentent toutes les classes de la -société. Le cortège s'étend sur la longueur d'une lieue.</i></p> - -<p><i>Quinze ans plus tard, Tolstoï condamnant tous les -livres et les siens mêmes, n'excepte dans l'art moderne -que les œuvres de Dostoïevski.</i></p> -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_257"></a>[Pg 257]</span></p> - -<p><i>Jusqu'ici, je n'ai point nommé Dostoïevski.</i></p> - -<p><i>Je n'ai jamais laissé voir le visage de Fédor Mikhaïlovich -dans mes clartés de midi, ni dans mes brumes. Je -réservais ce nom et cette figure à quelque longue nuit de -méditation où, faisant mes comptes avec la grandeur de -vivre, et toute la souffrance quelle implique, il me faudrait -comparer la somme à ce que je connais de plus fort et de -plus ardent, sinon de plus pur.</i></p> - -<p><i>Voici l'heure.</i></p> - -<p><i>Cette nuit, j'ai vu l'arbre de ma peine sortir de mon -cœur; et, couché sur le dos, les yeux dans les étoiles -d'hiver, chétif lié à la mère, et tel que je serai dans le -ventre éternel, renoué au nombril de la mort, je mesurais, -avec le calme du vertige suprême, le jet de la tige douloureuse; -et je suivais du regard mon arbre dans toute sa -croissance, depuis les racines du sein noir jusqu'aux glands -des planètes et a ces capitules de lumière, qu'on dit aussi -naïvement asters.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_258"></a>[Pg 258]</span></p> - -<p><i>J'étais là, comme une écaille à l'écorce de la vie et de -la terre.</i></p> - -<p><i>Et pourtant, dans cette stupeur profonde, mon âme -pleine d'amour était la sève même de l'arbre. Et j'ai -parcouru toute la colonne de l'aubier vivant. Et toujours -montant, dans mon silence, je palpitais au firmament -entre telle et telle fleur céleste, ou pensée, ou sentiment.</i></p> - -<p><i>Alors j'ai senti, dans la fière cohorte de ceux que j'aime -le plus, comme l'explosion d'un salut; ou bien, au milieu -d'une joie déchirante, telle la rencontre, souriant, du -mort le plus chéri, se levant pour me donner la main et -me baiser au front, ce nom et cette présence admirables: -Dostoïevski.</i></p> - -<p><i>En lui, je veux me discerner moi-même. Il faut descendre -dans ce précipice, au flanc de la montagne; et il -faudra remonter la pente, du fond le plus bas, jusqu'au -sommet qui s'égale aux plus hautes cimes. Toute la noirceur -des crimes, la folie des héros, l'infamie des actes, le -monde porte ces masques; et Dostoïevski n'en dissimule -pas l'horreur. Mais il en est de ses laideurs et de ses -ténèbres, comme des gueux, des pauvres, des petites gens -dans Rembrandt: des rois, des saints et des grands-prêtres -cachés sous les haillons.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_259"></a>[Pg 259]</span></p> - -<p><i>Il faut pénétrer cette abondance terrible d'amour: c'est -alors que le pur visage de la vie se découvre, une ardeur -pour la beauté que rien ne lasse, un cœur aimant, un élan -vers la lumière, une volonté qui tend sans relâche à la -rédemption.</i></p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_261"></a>[Pg 261]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="III_I">I</h3> -</div> - -<h3>SUR SA VIE</h3> - - -<p>Il est né en automne. Il est mort en hiver.</p> - -<p>Il a vu le jour dans une chambre triste, au fond -d'un hôpital où son père était médecin. Un soir de -brouillard glacial il a rendu l'âme dans la saison -noire. Il a beaucoup respiré la nuit polaire. De -l'aube triste aux pleines ténèbres, il a toujours eu -commerce avec l'ombre, et l'odeur des pauvres a -toujours flotté autour de lui. L'hôpital de sa naissance -était l'hospice des mendiants.</p> - -<p>Le second de trois frères et quatre sœurs, il a -perdu sa mère comme il avait quinze ans, et -bientôt après, son père. Il est de ceux à qui les -noirceurs de la vie ont été révélées de bonne -heure.</p> - -<p>Enfant, il a passé deux ou trois fois l'été à la -campagne. Ses parents avaient un petit bien, à -trente lieues de Moscou près de Toula, voisins de -Tolstoï, après tout, dans ce pays immense. Toute<span class="pagenum"><a id="Page_262"></a>[Pg 262]</span> -sa vie, il a rêvé des champs, et il n'a vécu que -dans les villes.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>A l'hôpital Marie, c'était déjà la gêne. Une -famille nombreuse, et plusieurs serfs domestiques, -se pressaient dans un espace étroit: à dix ou douze, -ils avaient deux chambres et une cuisine. On vivait -là pauvrement, mais chaudement. Une pitié ardente -était la flamme de la maison. Le père, grand lecteur -des Écritures; la mère, humble et maladive, toujours -prête à l'oraison: tous les deux, d'une foi -que ne trouble aucun soupçon de doute. C'est -l'antique esprit de la plaine, entre Europe et Asie, -les mœurs anciennes, la simplicité familière et la -douceur d'Orient, avec la règle scrupuleuse des -chrétiens. L'austérité n'a rien, ici, de la roideur -propre aux puritains d'Angleterre ou aux piétistes -du Nord. Ils sont moins durs, ces vieux Russes, -qu'ils ne sont résignés. De violents éclats traversent -leur silence. Ils ont cette faculté d'émotion, qui est -si générale en Orient. Ils peuvent ne jamais rire; -mais ils pleurent; ils savent pleurer, et n'en -rougissent pas.</p> - -<p>Le père de Dostoïevski était de cette petite -noblesse qui sert dans les rangs infimes de l'armée -et de l'État. Elle a joué, là-bas, le rôle de la bourgeoisie<span class="pagenum"><a id="Page_263"></a>[Pg 263]</span> -en France. Ces nobles sans fortune et de -rang médiocre sont artilleurs dans l'armée, ou -médecins, ou professeurs à la ville, ingénieurs, -chimistes. Comme ils n'ont rien que le maigre -salaire d'un métier ou d'un grade sans prestige, -ils épousent les filles des marchands. Telle était la -mère de Dostoïevski, docile, totalement soumise -à son mari, la servante chrétienne de la famille, -partagée entre le ménage, les couches, la prière -et le soin des enfants.</p> - -<p>Les sœurs plus jeunes, un peu à l'écart, les -deux fils aînés, Fédor et son frère Michel, toujours -ensemble, liés comme le pouce et l'index, sont -voués aux mêmes études, et, jusqu'à vingt-cinq -ans, ne se quittent pas.</p> - -<p>Le jeune Dostoïevski est élevé dans l'intimité -profonde de la famille, où le lien religieux fait un -nœud si solide à tous les autres. Il est sensible à -l'excès. Sombre et tendre, pensif et violent, d'humeur -parfois exubérante, le plus souvent taciturne, -en tout il est extrême. Comme tous ceux qui -sentent avec passion, il se donne peu et se concentre -en lui-même, incapable de se prêter et ne -pouvant se donner que totalement. Affamé d'affection, -il ne se lie pourtant pas. D'ailleurs, il semble -avoir toujours été d'une santé chétive. Sinon<span class="pagenum"><a id="Page_264"></a>[Pg 264]</span> -malades, ils sont tous de corps inquiet, dans la -famille.</p> - -<p>Il ne nie pas qu'il n'ait eu un amour-propre -sans limites. Son caractère maladif, sa complexion -chagrine ne lui permettent pas de se plaire en -société. Cependant, il aspire à l'amitié, en tous -temps et de toutes ses forces.</p> - -<p>Il n'a jamais été de loisir. Les peines moindres -ne le quittent que pour faire place aux plus grandes -douleurs. La maladie le hante sans relâche; elle -est toujours sur ses talons. Quand lui-même n'est -pas malade, la maladie est encore dans la maison: -elle lui tient sa mère, ou son frère, et plus tard sa -femme. Avec les ans, ses soucis n'ont pas cessé de -croître.</p> - -<p>Dostoïevski est malheureux dans toutes ses -affections. Je m'étonne de lui trouver moins -d'orgueil que d'amour-propre. Tout l'orgueil est -pour sa nation. Quant à l'amour-propre, il n'est -point en lui de vanité, ni le signe qu'il se préfère -à autrui; mais, comme il ne connaît point le contentement -de soi, il craint le jugement des autres: -il redoute en eux la fausse note; il pressent l'erreur -à son endroit; il devance l'injustice qui l'afflige. -Sa défiance est toujours dans l'ordre du sentiment: -enfin, il veut qu'on l'aime! Le risque de n'être<span class="pagenum"><a id="Page_265"></a>[Pg 265]</span> -point aimé l'irrite ou l'indigne. C'est le seul homme -qui ne soit pas plus petit, à mesure qu'on le voit -plus susceptible.</p> - -<p>Rien ne lui sied moins que les usages de la -haute société. Ce n'est pas qu'il soit d'allures ni de -mœurs populaires. La vulgarité lui est encore plus -étrangère que la distinction naturelle à l'homme du -monde. Il n'est bien vêtu et bien élevé que selon -sa propre règle. L'effacement est la politesse, en -société. Une âme originale, plus qu'au génie, fait -crier au scandale. Si les gens du monde sont une -monnaie d'or, pour qu'elle ait cours, il faut que la -pièce ne soit plus neuve, que la frappe ait cessé -d'être nette, que l'effigie ne se laisse pas reconnaître. -D'or ou de plomb, un Dostoïevski ne -souffre pas d'être effacé. Il peut avoir l'élégance -de sa simplicité, dans la mise la plus simple; mais -il ne sait pas porter l'habit; il n'est pas à l'aise -dans les vêtements que la coutume impose, ou la -mode: il y est déguisé. Il y a des hommes qui -transparaissent, quoi qu'ils fassent, à travers tous -les usages du monde: ils offrent le scandale de la -nudité. Les usages ne sont faits que pour donner -une enveloppe commune à l'animal commun. Tel -héros de salon n'est lui-même que dans l'habit de -tout le monde. Mais Dostoïevski ne peut vêtir<span class="pagenum"><a id="Page_266"></a>[Pg 266]</span> -l'habit de tout le monde sans paraître porter une -défroque, et s'être glissé dans le vêtement d'autrui.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Plus il tâche à vivre en société, et moins il est -sociable.</p> - -<p>Plus il aspire à l'amour, moins il se croit digne -d'être aimé. Il ne peut se faire à l'idée d'être tout -pour les autres; et moins d'être tout pour eux, il -ne veut pourtant rien être. Voilà le tourment des -cœurs passionnés.</p> - -<p>Un besoin d'amour toujours déçu. Il pressent, -il sait trop qu'il pèse cruellement à ceux qu'il aime.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Tout jeune homme encore, il ne dort pas, «à -cause des pensées qui le torturent». Les mots -désespérés sont ses propos d'habitude: il souffre -de la ville, il souffre de la solitude, il souffre de -soi-même et des autres; «Pétersbourg et ma vie -m'ont paru affreux, déserts», dit-il un jour; et il -conclut: «Si ma vie avait dû s'arrêter en cet -instant, je serais mort avec joie.» Il ne fait presque -jamais ce qu'il veut, et telle est la maladie mortelle -pour tout homme qui a une volonté, et une œuvre -qu'il rêve d'accomplir. Est-ce la mauvaise fortune<span class="pagenum"><a id="Page_267"></a>[Pg 267]</span> -qui le rend malade? Est-ce la maladie qui entrave -sa fortune? Dostoïevski est toujours empêché. -Dès les vingt ans, la maladie et la misère se partagent -cette vie, comme deux chiennes éternelles, -lâchées par le maître des meutes infernales.</p> - -<p>Avant le temps de sa grande révolution morale, -le dégoût de ce qui l'entoure, la gêne, les transes -nerveuses, les soucis le rendent presque fou. -L'idée du suicide le hante. Il tourne à l'hypocondrie. -Il est rongé d'insomnies. Plusieurs ont alors -pensé qu'il dût perdre la raison. Il est avide de -plaisir, mais le plaisir l'écorche vif; la volupté le -détraque, la jouissance l'atterre. S'il se prive, il -souffre; et il souffre encore plus quand il sort de -privation. La ville ne lui vaut rien, et il est condamné -à y vivre. «Pétersbourg est un enfer pour -moi.»</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>La gêne et même la misère l'ont tourmenté sans -répit. Le malheur l'accable, à tous les âges. Entre -les deux extrémités de la douleur matérielle et de -la douleur morale, il se débat dans une lutte -perpétuelle.</p> - -<p>Au début comme à la fin, il gémit: «Que -m'importe la gloire, quand je travaille pour mon -pain?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"></a>[Pg 268]</span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>On dit parfois que la misère est bonne aux -grandes âmes. Il paraît qu'elle les fortifie. C'est -l'idée de ceux qui n'ont jamais passé par cette -damnation et cet ensevelissement. Ils ne savent -pas tout ce que la misère a tué dans un homme: -les forces qu'il a mises à gratter la terre pour en -tirer son pain sont volées aux belles œuvres qu'il -eût faites, s'il avait été de loisir. Le mal qu'il s'est -donné pour tenir bon, les veilles, la colère, les -angoisses qui épuisent, que d'heures, que d'années -perdues! La misère fortifie? Oui, sans doute, -quelquefois, et à quel prix? On ne reste debout -que sur le cadavre de la joie. Et la misère tue -aussi. Tel a toujours été malade, pour mourir -avant le temps, qui, bien portant, eût multiplié les -chefs-d'œuvre; et d'abord, il eût vécu. On oublie -trop le plus bel et le plus sûr avantage, qui est, -premièrement, de vivre.</p> - -<p>La correspondance de Dostoïevski est un monument -à la misère du génie, un long cri de désespoir. -Lettres lamentables, en vérité: car on y -entend l'éternelle lamentation d'un éternel mendiant. -A vingt ans ou à quarante, et à cinquante<span class="pagenum"><a id="Page_269"></a>[Pg 269]</span> -comme à trente, c'est le même gémissement. Il -pleure famine. Il appelle au secours. Il n'a plus de -vêtement, il ne sait où trouver de quoi payer son -terme. «Il s'agit de payer toutes mes dettes avec -mon prochain roman. Si l'affaire ne réussit pas, il -est possible que je me pende<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.» Un quart de -siècle ensuite, ayant femme et enfant, il crie: «Il -m'a fallu engager mes pantalons pour me procurer -deux thalers. Elle, ma femme, qui nourrit son -enfant, elle va engager <i>elle-même</i> sa dernière jupe -d'hiver, en laine! Et pourtant, voilà deux jours -qu'il neige ici<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> Lettre du 24 mars 1845, <i>Correspondance de Dostoïevski</i>, traduite -par Bienstock.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Lettre du 16/28 octobre 1869.</p> - -</div> - -<p>La dette a été son Tartare: il n'en est jamais -sorti. Après <i>Crime et Châtiment</i>, déjà célèbre, il a -dû fuir la Russie pour se soustraire à la prison. Il -a erré six ans à l'étranger, sous le fouet de la dette. -Exil, pour un homme comme Dostoïevski, peut-être -plus dur que son temps de bagne en Sibérie.</p> - -<p>Ce sont les dettes qui lui arrachent les aveux -pitoyables dont ses lettres sont pleines. Elles le -pressent; elles l'épouvantent; il ne fait pas un -mouvement qu'il n'en sente la gêne aux entournures, -pas un geste qui ne les envenime. La dette<span class="pagenum"><a id="Page_270"></a>[Pg 270]</span> -est toujours là, pour l'empêcher de satisfaire aux -plus humbles besoins qui le tiraillent. Dans sa -correspondance, il n'est question que de roubles, -de prêts, d'avances, de gages. «Je rendrai tant; -j'aurai tant; il me faut tant.» Voilà le nœud de -ses convulsions. «Je vous supplie! Pour l'amour -du ciel! Au nom du Christ! Pour l'amour de -Dieu!» Il y a des lettres où ce cri du mendiant -revient jusqu'à neuf fois<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. A tout instant, il se -prosterne, atterré par la peine: «Je suis au -désespoir. Je suis perdu.» On tremble de sa -propre impatience; on a les nerfs tendus d'attendre -avec lui. «Au nom du ciel, répondez-moi! Une -réponse immédiate, pour l'amour de Dieu!» c'est -la prière qu'il répète dix fois, cent fois, mille fois, -à toutes les pages.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Lettres de juillet 1856.</p> - -</div> - -<p>Et la misère des misères n'est pas de jeûner, ni -de manger son pain sec au chevet d'une femme -malade. Il peut y avoir pis; qu'il faille gagner ce -pain de chaque jour avec son âme, quand on est -plein d'œuvres qui n'ont point cours. La plus -noire infortune n'est pas de souffrir, tant qu'on -peut suffire à la souffrance; mais d'être dans les -chaînes, quand il faut vivre en Tantale, séparé de -son art par la maladie et tous les vils soucis de la<span class="pagenum"><a id="Page_271"></a>[Pg 271]</span> -vie quotidienne: ils font la vie d'autant plus -abjecte qu'elle devait être plus grande. «Comment -puis-je écrire, tandis que je meurs de faim<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>?» -demande le malheureux; «et là-dessus, qu'exigent-ils -de moi? ils exigent de l'art, de la pureté -poétique, sans effort, sans délire; ils me donnent -Tourguenev, Gontcharov et Tolstoï pour modèles! -Qu'ils voient donc la condition, moi, où je travaille!» -Et, pour conclure: «Toute ma vie, j'ai -dû travailler pour de l'argent; et toute ma vie j'ai -continuellement été dans le besoin, à présent plus -que jamais<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> Lettre d'octobre 1869.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Lettre du 26 février/10 mars 1870.</p> - -</div> - -<hr class="blank" /> - -<p>Voilà bien le cri de toute une vie. Voilà -Dostoïevski entre la maladie, la misère et le deuil, -pendant trente ans. Il lui faut toucher au tombeau -pour avoir enfin quelque relâche. Les cinq dernières -années, où il rencontre la gloire et une sorte -d'aisance, sont la place au soleil, qui sépare de la -fosse celui qui fait halte. Pour venir jusque là, un -chemin affreux dans les orties et les tourments. -Et, une fois sur la terrasse, qu'elle est vite traversée! -La main nocturne, dont le ciel infini est la paume, -tient l'homme aux épaules et le pousse dans le<span class="pagenum"><a id="Page_272"></a>[Pg 272]</span> -dos. Encore un pas, et la place dorée tombe à pic -dans une marge de nuit, étroite hélas comme un -corps d'homme ramené au cocon, mais d'une -profondeur insondable.</p> - -<p>Ni Tolstoï, ni Tourguenev, ni les autres fameux -Russes n'ont connu le sort du pauvre et du -malade. Je ne parle pas de l'homme humilié: car -Dostoïevski, s'il a dévoré les colères et la rage de -l'artiste méconnu, n'a jamais été sensible à la honte -du bagne. Un bagne politique, à la russe, est un -lieu plein d'honneur. Et d'ailleurs les criminels -même, là-bas, acceptant la peine en conscience, -ne sont point honteux de leur crime, puisqu'ils -l'expient. Pouchkine, Tolstoï, Tourguenev, tant -d'autres, ce sont de riches seigneurs, libres de leur -temps, en possession de la fortune et de ce bien -sans prix: une santé robuste. Ils obéissent à leur -fonction créatrice, et rien ne la combat. Le bonheur -du poète est là même et non ailleurs.</p> - -<p>Dostoïevski n'est pas de loisir. Dostoïevski n'est -pas plus libre que la Russie, sa mère. Il est dans -les larmes; il est dans les prisons; il est dans les -chaînes. On le mène, comme elle, à la potence. On -ne lui fait grâce que de la vie. Il échappe au gibet; -mais on le réserve à la suite infinie des supplices. -Or, il ne s'y dérobe pas. Il ne prêche ni la soumission<span class="pagenum"><a id="Page_273"></a>[Pg 273]</span> -au mal, ni la révolte. Il ose se prononcer -pour l'usage héroïque de la souffrance. Il ose faire -choix de l'exercice puissant que le mal propose à -notre âme, celui qu'on nous fait et celui que nous -sommes tentés de faire. Pour lui et pour toute sa -race, il embrasse le parti de l'amour souffrant, -lequel, selon moi, est le seul amour, étant le seul -qui accepte l'épreuve du sacrifice. Et, dans l'horreur -de tout ce qui l'entoure, pour lui-même et pour -son peuple, Dostoïevski souscrit à la beauté de -vivre.</p> - -<p>D'ensemble, c'est une vie hideuse que celle-ci. -A peine si l'on peut en supporter l'idée; mais que -l'on considère la vie apparente de Dostoïevski -comme le moyen de sa vie intérieure: toutes les -duretés de la fortune, les injures du malheur, autant -de coutres et de socs qui servent, tranchants, au -labour de la beauté cachée, et que seul le déchirement -du sein devait rendre visible.</p> - -<p>Voilà comme en Dostoïevski s'opère la révélation -de tout un monde. Tel il est, telle la Russie. -De toute nécessité il lui fallait être condamné à -mort et qu'il allât au bagne avec elle. Dostoïevski -a créé pour nous la Russie mystique, la Russie -cruelle et chrétienne, le peuple de la mission, entre -l'Europe et l'Asie, qui porte à l'ennui du crépuscule<span class="pagenum"><a id="Page_274"></a>[Pg 274]</span> -occidental le feu et l'âme divine de l'Orient. -Quel roi, quel politique ou quel conquérant a -plus grandement agi pour sa race? C'est dans -Dostoïevski, enfin, que la Russie, cessant d'être -cosaque, se manifeste une réserve pour l'avenir, -une ressource pour le genre humain.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_275"></a>[Pg 275]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="III_II">II</h3> -</div> - -<h3>IMAGE</h3> - - -<p>De taille moyenne, il était petit pour un Russe. -Nerveux et saccadé, il y avait de l'inquiétude en -tous ses gestes, une sorte d'attente fébrile. Ou -bien, l'action lasse, l'allure lente, il semblait abattu -et comme enseveli. Un homme agité ou défait, -toujours en frisson, ou en sueur, toujours en -peine. Je sens son odeur de peau fiévreuse et -mouillée. Mécontent, il paraissait vieux et malade. -Et, soudain, le contentement lui rendait l'air de la -jeunesse.</p> - -<p>On ne pouvait rien remarquer en lui, quand on -avait vu sa tête. De tout son corps, Dostoïevski -n'était que l'homme d'une tête. Il l'avait grosse, -vaste, forte en tous sens: chaque trait violent, -puissant, rude même; et l'expression totale, pourtant, -pleine de douceur et de finesse.</p> - -<p>Le cheveu rare et pâle, couleur de cendre; -sinon chauve, dépouillé sur les tempes, et le front<span class="pagenum"><a id="Page_276"></a>[Pg 276]</span> -très nu, de bonne heure. Ce front n'en paraît que -plus grand, haut et large, à deux fortes bosses au-dessus -du pli qui le divise, entre les sourcils. -Jeune homme, il a dû ressembler au prince -Muichkine, qu'il a seulement lavé de toute chair, -et décharné jusqu'à le rendre exsangue. La barbe -est pauvre, irrégulière, longue d'ailleurs, roussâtre, -à reflets gris.</p> - -<p>Il a de grandes oreilles, hautes et épaisses, plus -longues que le nez. Des poches sous les yeux, et -deux fossés de rides, un double ravin des narines -aux lèvres. Toute la face est large et maigre, avec -de gros plis. A la joue droite, s'arrondit une -verrue bien populaire.</p> - -<p>Et voici les yeux, qui sont toute la vie. Clairs, -pâles, de vieille ardoise, assez reculés dans l'orbite -meurtrie, ils sont étroitement bridés du haut, et -cousus par la paupière supérieure au sourcil.</p> - -<p>Ils sont pleins de tristesse voilée, où perce une -pointe de feu, le grain noir de la prunelle, qui -tantôt s'éteint dans la rêverie, tantôt luit en vrille. -Sous les sourcils froncés, quel regard admirable! -Présent, et à l'affût, mais non pas de ce que voit -le monde: il cherche la profondeur; il guette -l'homme intérieur; il plonge au dedans; il -dépasse l'apparence. Il ne tient pas à rien cacher<span class="pagenum"><a id="Page_277"></a>[Pg 277]</span> -de lui-même, ni ses sentiments, ni ses idées. Avec -une attention passionnée, il se donne. Il offre à -toutes peines toute la douleur dont il dispose. La -souffrance est toujours présente. Dostoïevski est -le grand cœur, que je trouve sain malgré tout, -parce que la grandeur, selon moi, est la seule -santé.</p> - -<p>Regard d'un terrible sérieux, et presque dur, -tant il surveille, sombre, le moment de bondir sur -sa proie. Mais une immense tristesse y réside. -Une tristesse religieuse, et quasi populaire: la -tristesse de la misère, la tristesse du charpentier -qui essaie les bois de la vie, qui fait voler tous les -copeaux de la conscience, et qui entasse la sciure -pour boire le sang répandu. Voilà l'homme de -douleur, s'il en fut un. Et il est bon, même s'il -est injuste: ses lèvres le disent, excellentes, -épaisses, obstinées et généreuses. La contrariété lui -tordait la bouche, d'un mauvais sourire; et la -satisfaction du cœur y ramenait une gravité nourrie -d'innocence.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La douleur est derrière tous les traits de cet -homme.</p> - -<p>Pour saisissant qu'il soit, son aspect me séduit -moins par ce qu'il montre de l'homme, que par ce<span class="pagenum"><a id="Page_278"></a>[Pg 278]</span> -qu'il en cache. Le visage de Dostoïevski est un -masque, s'il rit. Mais au repos des muscles, quand -il médite, le visage de Dostoïevski est le reflet, -surgi dans l'ombre, d'un autre visage tourné au -dedans. Caractère étrange, d'une intensité rare: -l'homme visible est le spectre de l'homme intérieur.</p> - -<p>De là, que tout est douleur sur cette figure: le -grand front, aussi haut que vaste; la ride entre -les deux sourcils; les petits yeux aigus et couverts, -qui s'enfoncent sous la brume des peines, enchâssés -au cercle des larmes; et la bouche entr'ouverte, -comme les enfants dans les sanglots: tout est -profondeur douloureuse au fantôme de la face. -Chaque trait est une ligne qu'il faut suivre, pour -passer de la chair jusqu'à l'âme, et pour s'enfoncer -dans le secret ou dans les repaires de l'homme -intérieur.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>La sensibilité d'un tel homme est sublime.</p> - -<p>Ce que Stendhal est à l'intelligence pure, et à la -mécanique de l'automate, Dostoïevski l'est à -l'ordre et à la fatalité des sentiments.</p> - -<p>Stendhal atteint au fond des passions par l'analyse -de leurs effets, et des actes. Dostoïevski -touche au plus secret des esprits par l'analyse des<span class="pagenum"><a id="Page_279"></a>[Pg 279]</span> -sentiments et des impressions qui les déterminent. -Dostoïevski est le prodige de l'analyse sentimentale; -et il est le plus grand inventeur que l'on -sache en cet ordre. Avec des moyens opposés, ils -ont la même puissance; mais de Dostoïevski à -Stendhal, il y a la même différence qu'entre la -géométrie de Pascal et l'analyse de Lagrange. -Pascal voulait résoudre tout problème par la -considération visible des figures. Ainsi Stendhal: -tout comprendre. La mathématique moderne veut -approcher l'essence du nombre par la détermination -de l'élément intérieur, et par le fin discernement -du symbole. Ainsi Dostoïevski: tout pénétrer.</p> - -<p>Stendhal et Dostoïevski sont dans les passions; -et rien ne les intéresse, rien ne les retient que d'y -être. Stendhal les montre, comme un sculpteur qui -modèle ses formes. Dostoïevski les anime, et vit -en elles comme un autre Pygmalion. Stendhal -tient tous les fils du drame, et il s'en amuse quelques -fois. Dostoïevski ne joue même pas le drame -des passions: il est sur la croix avec elles.</p> - -<p>Entre les plus intenses, homme insatiable de -sentir l'homme vivant. Dostoïevski, sensible à -toute vie, et aux bêtes, d'un cœur si juste, malgré -tout, revient toujours à l'homme. C'est le fond de -l'homme qui l'occupe d'un souci constant. Tout<span class="pagenum"><a id="Page_280"></a>[Pg 280]</span> -est en fonction de l'homme pour lui, et même -toute la nature.</p> - -<p>C'est en vertu de ce sentiment insondable, du -moins je l'éprouve ainsi, que Dostoïevski, ayant -découvert la croix et Jésus-Christ, n'a jamais pu -voir la vie bue sur la croix et en Jésus-Christ. -Étant au bagne, une femme pieuse, qui visitait les -prisons, lui fit don de l'Évangile. Le vrai Dostoïevski -date de ce moment. Il avait, de tout -temps, beaucoup lu la Bible; mais il n'avait pas -laissé son âme interpréter la lettre. Le cœur est le -truchement qui révèle un texte divin.</p> - -<p>L'art de Dostoïevski est une peinture directe -de l'intuition. Voilà pourquoi tout, chez lui, étant -si vrai, semble du rêve. Il faut y consentir, pour -bien l'entendre; et cet accord ne se fait pas du -premier coup, ni même du second.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"></a>[Pg 281]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="III_III">III</h3> -</div> - -<h3>SUR SON ART</h3> - - -<p>Dès le début, il sait où est sa force. Et même -s'il ne le montre pas encore dans ses œuvres, il -pressent quelle sorte de génie il y fera plus tard -paraître.</p> - -<p>Je suis original, dit-il à peu près, en ce que mon -moyen est l'analyse, non la synthèse. Je vais au -dedans; et examinant les atomes, je m'enquiers du -tout.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il a toujours répugné aux sciences, comme -vaines.</p> - -<p>Son éducation, après tout, fut très littéraire. De -bonne heure, il sut le français et l'allemand. Les -petits Dostoïevski ont eu un précepteur de français, -nommé Souchard. Dans la pauvre maison de son -père, Dostoïevski a pris le goût de la lecture. Il<span class="pagenum"><a id="Page_282"></a>[Pg 282]</span> -l'avait, comme on doit l'avoir: à la passion. Sa -plus dure privation, au bagne, fut de ne pas lire. -Étudiant ou banni, dans sa prison, en Sibérie, de -mansarde en mansarde, il a toujours des livres -avec lui: la Bible, Shakespeare, Schiller, Racine, -Dante, Pouchkine. Quand il ne demande pas de -l'argent à ses amis, il implore qu'on lui envoie des -livres.</p> - -<p>Il est très nourri d'œuvres françaises. Elles lui -ont tenu lieu de l'antique. Le français est son grec -et son latin. Il avale tout, d'un égal appétit, Voltaire -et Balzac, Eugène Sue et Racine. Jeune homme, -sa lecture est immense. Quant aux Russes, il n'en -ignore rien. Toute sa vie, il est curieux de ses -émules; il est avide de tout ce qu'ils publient: il -réclame sans cesse les romans de Tourguenev, de -Gontcharov et de Tolstoï; il suit les auteurs de -tout ordre, et même les critiques. Seuls, à ses -yeux, Pouchkine et Gogol, ont du génie; à Tolstoï, -il le refuse. D'ailleurs, l'exemple de Gogol, mort -fou, le hante.</p> - -<p>On fait souvent de Dostoïevski une espèce de -barbare inculte, qui ne doit rien qu'à lui-même. -Rien n'est si faux. Idée bonne aux maîtres d'école -et aux sergents de lettres: ils y flattent leur propre -barbarie, pour la tirer du rang. Et, pour qu'on soit<span class="pagenum"><a id="Page_283"></a>[Pg 283]</span> -sensible à leur originalité, ils trouvent du barbare -en toute âme originale. Le barbare ne sait même -pas parler: il bégaye. Dostoïevski est un homme -de longue culture, tant par la race que par l'éducation. -Il n'a jamais été en friche. Ce fils de la -petite noblesse a reçu la nourriture noble. Il ne -s'est pas mis, sur le tard, à apprendre. Loin de là, -on l'a instruit dès le berceau. Pauvre ou non, c'est -ce qui distingue la petite noblesse des bourgeois -et des marchands russes. Le père Dostoïevski n'est -pas seulement un homme austère, uniquement -occupé d'idées religieuses: il lit, lui aussi; il a -servi dans les camps; il a fait la guerre contre -Napoléon. Il voit au-delà de son quartier, de la -ville, et même de la Russie.</p> - -<p>Il faut chercher Dostoïevski où il est: au centre -de la pléiade qui a fait la gloire de l'esprit russe. -Il a deux ans de moins que Tourguenev, et sept -ans de plus que Tolstoï. Il est donc à mi-chemin -de Tolstoï et de Gogol. Tous, ils sont nés sous le -règne mystique d'Alexandre, et ont grandi dans -les ténèbres et le silence de Nicolas. Leurs pères, -à tous, sont les hommes de 1812, qui ont délivré -la patrie, et qui ont imposé la Russie temporelle à -l'Europe. La Russie ne retrouvera sans doute plus -des pères et des fils comme ceux-là. Ils sont nobles,<span class="pagenum"><a id="Page_284"></a>[Pg 284]</span> -au sens de l'élite: ils sont le choix de la nature, -et ils y répondent généreusement. Être généreux, -c'est toute la noblesse. Bref, ils sont de bonne -race. Ardents à l'œuvre, ils croient à ce qu'ils font; -ils se donnent, d'une âme libérale; ils ont l'illusion -d'être nécessaires à leur temps, à leur pays, à tous -les hommes: à soi-même.</p> - -<p>D'ailleurs, Tourguenev excepté, ils sont âpres, -durs et cruels les uns pour les autres. Dostoïevski -ne peut se lier solidement avec personne. La bonté -qu'ont eue, d'abord, pour lui, Biélinski, Tourguenev -et quelques autres, ne leur sert bientôt à rien, -ni à lui. Comme il arrive si souvent, c'est un -Dostoïevski à leur ressemblance qu'ils aimaient dans -l'auteur des <i>Pauvres Gens</i>; et le vrai Dostoïevski -les dépite. Celui-là leur en veut de ne pas assez -faire, après ce qu'ils ont fait pour l'autre. Son -cœur est humble, à la fois, devant l'amour et -despote: il est profondément avide. Il se brouille -avec tous les gens de lettres, qu'il approche. Règle: -pas un artiste de génie n'aura jamais la paix avec -les gens de lettres, ni ne voudra la faire. Dostoïevski -ne peut pas garder un ami. Il exige trop de l'amitié, -sans doute.</p> - -<p>Humeur mélancolique! Aimer trop ceux qu'on -aime. On s'en fait une trop belle idée. Il voudrait,<span class="pagenum"><a id="Page_285"></a>[Pg 285]</span> -ce cœur passionné, qu'on vécût pour lui seul, je -le crains: car il serait capable de vivre pour ceux -qu'il préfère.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il a le respect et l'amour de son art.</p> - -<p>Au comble du chagrin, livré seul à lui-même, -pourvu qu'il ne souffre que de soi, il va loin. Est-il -ainsi, ou l'imaginé-je? Dans son amour de l'art, -aussi, il connaît les extrémités: la maladie, qui -opprime l'âme; et le refus de rien faire pour le -public contre son propre génie. Aux yeux de l'artiste, -le public est un mal nécessaire: il faut le -vaincre, et rien de plus.</p> - -<p>Il adore l'état de création. Mais écrire le tue. -Car il est aux gages du besoin; il a beau tenir bon, -et protester qu'il n'écrira pas sur commande, il vit -de sa plume; il est serf des engagements qu'il doit -prendre. De là, qu'il est le moins égal des grands -écrivains: il donne un chef-d'œuvre après un -roman confus; et le chef-d'œuvre est suivi d'un -livre médiocre<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Après <i>Crime et Châtiment</i>, <i>le Joueur</i>, 1866 et 1867; <i>l'Éternel -Mari</i> après <i>l'Idiot</i>, 1868 et 1870.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_286"></a>[Pg 286]</span></p> - -</div> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il semble bâiller d'ennui, lui-même, en certaines -de ses œuvres. Elles sont d'une longueur, d'une -recherche, d'une subtilité insupportables. Elles -sentent la folie. L'analyse y fait penser au délire, -au scrupule, et le détail intérieur à la manie de -l'infiniment petit. L'incohérence de Dostoïevski -est piteuse, quand il ne trouve pas son ordre. -Elle ricane, elle grimace. Quel sourire contraint! -Alors Dostoïevski va d'un pas terriblement lent; -il est obscur, diffus, ennuyeux comme une cave. -Ses œuvres manquées, on dirait les fragments, les -traits, les notes sans choix d'une œuvre qui n'a -pas obtenu la grâce de l'unité. Plus l'analyse est -curieuse, plus l'unité est nécessaire. Il en est de -tous les détails et de tous les éléments intérieurs -comme d'un corps chimique: tous les atomes y -étant, il faut l'étincelle qui les assemble et qui les -groupe: il faut que le cristal rencontre sa forme.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dostoïevski est d'un prodigieux désordre, quand -il ne réussit pas à trouver son ordre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_287"></a>[Pg 287]</span></p> - -<p>Mais son ordre est un prodige, quand il -l'atteint.</p> - -<p>Rien n'y trahit la symétrie, ni ce qu'on appelle -la composition, d'un mot grossier qui peint l'œuvre -grossière. Dans l'ordre de Dostoïevski, tout est -organes, et relations d'organes. Tout est produit -par la nécessité intérieure. Ici, la vie des faits est -bien l'image, sur les murailles de la caverne, -l'image et l'ombre de la vie intérieure, au grand -feu du foyer invisible. Ainsi, les chefs-d'œuvre de -Dostoïevski sont plongés dans le rêve: et ils ont -seuls le caractère du rêve, comme ceux de Shakespeare, -et parfois d'Ibsen.</p> - -<p>L'ordre d'une œuvre comme <i>Crime et Châtiment</i> -est inouï. J'en ferai quelque jour l'analyse. Je me -contente de dire que ce drame admirable se passe -tout entier, actes sur actes, dans la conscience de -Raskolnikov. Les deux longs volumes ne contiennent -que la suite des sentiments, des visions et -des pensées créées par l'imagination du héros, et -que sa conscience déroule. Ils n'enferment qu'un -très petit nombre d'heures; mais chaque instant -de ces heures est totalement épuisé de son essence -pensive et de son action, de ses échos et de ses -contre-coups. Une telle œuvre, quand on l'a saisie, -semble la merveille longtemps souhaitée par<span class="pagenum"><a id="Page_288"></a>[Pg 288]</span> -l'esprit: l'art est enfin le rêve de la vie, qui -elle-même est un rêve.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dostoïevski est riche en mots inoubliables, qui -montent des abîmes. Ce sont des paroles sans faste -et sans éloquence; mais comme une crique d'eau -profonde, entre deux rochers, elles mirent, dans la -profondeur pure de la mer, l'immense ciel du soir, -avec ses nuages et les premières étoiles.</p> - -<p>A un malheureux, gangrené de phtisie et d'envie, -qui va mourir avant d'avoir eu vingt ans, le prince -Muichkine, ouvrant la porte, dit: «Passez le -premier, et pardonnez-nous notre bonheur<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>»—«Pourquoi -avez-vous tout détruit en vous? crie -la jeune fille passionnée au prince innocent; -pourquoi n'avez-vous pas d'orgueil<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>?»—Et lui, -de dire, insensible à toutes vanités et à sa perte -même: «Qu'est-ce que ma peine et mon mal, -si je suis en état d'être heureux<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>?»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> <i>L'Idiot</i>, IV, 5; III, 2; IV, 7.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <i>Ibid.</i>, IV, 5; III, 2; IV, 7.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> <i>Ibid.</i>, IV, 5; III, 2; IV, 7.</p> - -</div> - -<p>Raskolnikov assassin à la sainte prostituée: -«Toi aussi, tu t'es mise au-dessus de la règle:<span class="pagenum"><a id="Page_289"></a>[Pg 289]</span> -tu as détruit une vie, la tienne: cela revient au -même<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.»—Et encore: «J'ai voulu oser: -j'ai tué. Et c'est moi que j'ai tué<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.»—Ou ces -traits dignes de l'oraison: «Le Christ est avec les -bêtes avant d'être avec nous<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.»—«Si le juge -était juste, peut-être le criminel ne serait pas -coupable<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> <i>Crime et Châtiment</i>, IV, 4; V, 4.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <i>Ibid.</i>, IV, 4; V, 4.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> <i>Frères Karamazov</i>, XI, 6.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> <i>Ibid.</i>, XI, 6.</p> - -</div> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dostoïevski a la conscience de Pétersbourg.</p> - -<p>Il est l'âme de ces hivers polaires, où le jour est -une agonie de la nuit; et de ces étés, où la nuit -est encore le jour, un crépuscule songeur, pensif -et adorable comme le regard d'une amante insensée.</p> - -<p>J'ai vécu avec lui dans la ville ardente et morne, -où les ivrognes et les mystiques se donnent le -bras, où de funèbres hypocrites baisent aux lèvres -des rebelles candides; où la pire corruption, qui -est triste, engraisse de son fumier l'innocence -subtile; où la luxure est un raisin à pépins de -remords, et où les vierges ont une odeur qui tente -le péché.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_290"></a>[Pg 290]</span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un monde à part.</p> - -<p>Dans l'œuvre de Dostoïevski, il y a une société -complète, à savoir une société religieuse. Car tous -les portetotems de la terre n'y feront rien, et leur -étymologie moins encore: pour l'homme, la religion, -quelle qu'elle soit, c'est le lien. Dostoïevski -ne rompt pas le faisceau. Il serre le nœud de la -cité: tout y entre, du plus humble artisan au -maître d'hommes altier. Chez lui, non pas des -rangs et des titres, la hiérarchie est de la vertu -vivante et des caractères. Il a ses voleurs et ses -boucs, ses assassins pareils à des conquérants, ses -lâches, ses vils coquins et ses bouffons énormes, -comme il a ses princes, ses vierges, ses saintes -héroïques et ses saints. Il est riche de toute élite -et de toute plèbe. La condition sociale n'y est -presque pour rien. Que ce génie m'est intime! -Que ce sens de la valeur me touche!</p> - -<p>C'est le monde de la conscience profonde. Les -passions y paraissent frénétiques, parce qu'elles -résistent à être nues; convulsives, parce qu'elles -sont peu à peu dépouillées de tout ce qui les -habille. Dostoïevski sait bien que la simplicité n'est<span class="pagenum"><a id="Page_291"></a>[Pg 291]</span> -pas dans les objets; mais seulement dans l'œil qui -les examine. La vie la plus simple est en soi un -prodige de complexe. La simplicité n'est que le -sommeil de l'apparence.</p> - -<p>Un monde, où les sentiments sont portés au -dernier degré de l'acuité et de l'ardeur, semble -l'enfer de la souffrance et le paradis des fous. Là, -où tout est intense, tout est excès. La règle ordinaire -est abolie. L'ordre commun est l'ordre -moyen. Et le moyen est l'espace du médiocre.</p> - -<p>La mesure, telle quelle, est un élément de la -vie ordinaire. La mesure, en art, paraît la vérité, -comme la moyenne des statistiques. La mesure -varie avec les grandeurs que l'on compare. Elle -n'est pas la même pour les hôtes de l'Olympe et -pour les captifs de l'Érèbe; ni surtout pour ceux-là -et pour les petites âmes de métier, dont la -conscience vit en boutique. Ames de métier, elles -font nombre, comme les fourmis. Elles nourrissent -les moyennes. Mais, à le bien prendre, la moyenne -est fausse comme toute statistique morale. Car, -chiffres et mesure ne révèlent que le monde de la -quantité. La qualité est la règle suprême, ainsi que -le lieu de tous les sentiments et de tous les actes -en relation avec la conscience.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_292"></a>[Pg 292]</span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le monde de la profonde conscience fait figure -du rêve; et même de la folie, quand il arrive, avec -Dostoïevski, que les êtres vivants épient l'écho de -leur propre chant, pour y donner un écho plus -lointain encore; quand ils font l'analyse de leurs -passions, eux-mêmes, et qu'enfin ils ont conscience -de leur conscience.</p> - -<p>Dans Stendhal, cette merveilleuse analyse étant -tout intellectuelle, même si le héros se prête -l'oreille, on voit toujours, derrière lui, le plus -intelligent des hommes qui est là, et qui écoute. -Tout est clair; tout est ordre; tout est esprit. -Chez Dostoïevski, ce sont les passions qui se passionnent -et se dévorent à se poursuivre elles-mêmes, -à se contempler et à se ressentir. Tout -prend, dès lors, le caractère du rêve, ou de la folie. -Mais ce monde de folie est la sphère d'une réalité -suprême. La folie est le rêve d'un seul. La raison -est sans doute la folie de tous. Ici, la grandeur de -Dostoïevski se fait connaître: il est dans le rêve -de la conscience, comme Shakespeare même, et -Shakespeare seul, avec le seul Rembrandt. Tels -sont les sommets de la conscience et de l'analyse,<span class="pagenum"><a id="Page_293"></a>[Pg 293]</span> -pareils aux plus hautes montagnes de la terre, en -ce qu'ils bordent, comme elles, le rivage des plus -grandes profondeurs. Sommets qui ne cachent -pas deux ou trois autres cimes, entre lesquelles -Dostoïevski.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Nulle puissance plus proche de la vie. Les grands -rêveurs sont les grands vivants. Où ils semblent -s'éloigner le plus de la vie, ils y touchent encore -de plus près que les autres.</p> - -<p>Tout est intérieur. Ce n'est même pas la pensée -qui crée le monde, en le figurant. C'est l'émotion -qui suscite toute vie, en la rendant sensible au -cœur. Le monde n'est même plus l'image d'un -esprit. L'univers est la création de l'intuition.</p> - -<p>L'émotion créatrice est la seule et véritable -connaissance. Comme elle naît à soi-même, elle -fait naître les objets. Et tout est son rêve, comme -elle se rêve. Le cœur est le moyen, et il est le -lieu.</p> - -<p>Voilà le nouvel art. Voilà, du moins l'art que je -veux, celui que je cherche et celui que notre effort -prépare, si le ciel y consent. L'art intérieur, qui -manifeste toutes les splendeurs de la nature et de<span class="pagenum"><a id="Page_294"></a>[Pg 294]</span> -l'action, en les absorbant toutes: du dedans au -dehors. Et tout ce qui est du dehors même, est au -dedans.</p> - -<p>Tel est cet art dont les prophètes me sont si -chers dans le passé, et qui furent toujours si rares. -Mais parce qu'ils furent en vérité, ils sont.</p> - -<p>Je dirai plus, pour être compris de ceux qui -sont déjà de l'ère nouvelle, et pour ne l'être pas -des autres. Ce qui était le propre de la musique, -jusqu'ici, sans le vouloir même, nous le faisons -passer, selon les moyens de la pensée, et du langage, -dans la poésie. Ils croiront qu'il s'agit -d'harmonie imitative, de timbres et de sonnailles -dans les mots, d'allitérations et d'autres fadaises; -toutes habiletés de métier, qui doivent toujours -s'effacer de l'art, quand elles y entrent; et qui ne -cessent d'être vaines qu'à la condition de n'en pas -être vain. C'est une autre musique et moins vulgaire -que je pense, dont l'harmonie matérielle -n'est que l'enveloppe. Plonger toutes les idées -dans l'amour, et en donner l'émotion, non plus la -notion telle quelle, voilà la musique que je veux -dire. En un tel art, nous voulons que tout soit -émotion, et que la preuve sera réduite à rien. Or, -plus l'émotion est reine, plus il faut que l'art, son -roi, s'en rende maître.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_295"></a>[Pg 295]</span></p> - -<p>Le rythme de l'amour mène tout. L'intelligence -est la charrue, non pas le grain ni la moisson. Ni -l'éloquence, ni l'idée évidente ne sont le pain qui -nourrit. Ce n'est plus la recherche ni la peinture -de l'objet qui nous sollicite: mais l'évocation de -sa forme et de toute la grâce qu'il recèle, de la -magie enfin qui y est incluse, pour nous faire -croire à la vie. Il faut que l'art nous séduise à la -vie.</p> - -<p>On ne croit à la vie qu'en ce qu'on aime, et -dans le rêve de ce qu'on aime.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_296"></a>[Pg 296]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="III_IV">IV</h3> -</div> - -<h3>PASSIONS ET MOMENTS</h3> - - -<p>Son art ne vient pas de son mal. Mais il y a de -son mal dans son art. Et puisque ce mal sacré n'a -point tué l'art dans le malade, l'artiste s'en aide -pour étendre son art. De mille épileptiques, il en -est un seul qui ne soit pas imbécile; mais celui-là -a des lueurs que la santé ne connaît pas. C'est le -miracle de l'esprit, qu'il peut faire son bien de la -maladie même. Je ne me lasserai pas de parler -pour l'esprit. <i>Et spiritus adjuvat infirmitatem nostram</i>, -dit l'Apôtre. Il souffle où il veut; et même dans -le patient, que ces chiens de savants voudraient -mettre à l'asile.</p> - -<p>Malade donc, donnant parfois l'idée d'un fou, -toujours bizarre, d'une humeur extrême, sujet à la -tristesse et à la mélancolie comme à une passion; -tombant du rire strident, et d'ailleurs le plus rare, -à la plus noire rêverie; l'homme le moins sain, si -la santé est cet état d'heureux équilibre où, ni le<span class="pagenum"><a id="Page_297"></a>[Pg 297]</span> -corps ne se plaint à l'âme, ni l'âme ne se plaint de -tout le mal que le corps peut faire à l'esprit: -Dostoïevski, tout de même, n'a été atteint d'épilepsie -qu'en prison et au bagne. Il avait trente ans, -alors, et trente années durant, qu'il lui restait à -vivre, il s'est courbé sous la main dure qui atterre. -Était-ce la véritable épilepsie, ou quelqu'une des -formes nerveuses qui l'imitent? En tout cas, les -accès n'étaient point rares: il en a eu jusques à -trois et quatre dans le mois; parfois même, tous -les jours.</p> - -<p>Dostoïevski a vécu dans le mal sacré. Et ce mal -lui a révélé la terreur sacrée, qu'il appelait terreur -mystérieuse. Ce n'est pas seulement l'aura de la -crise, ce souffle qui balaie le monde de la vision et -de l'objet, pour en faire un tourbillon total, en -giration autour d'une idée fixe. J'y reconnais le -mouvement magique de la contemplation, le train -de l'extase, cette révolution qui emporte l'homme -tout entier dans l'effroi de la vision qui lui est -promise, qu'il redoute et désire, de tout son être, -dans le même moment. L'amour au comble obéit -à la même incantation: l'amour qui, toujours, va -au delà de son objet, et, dans l'homme, toujours -au delà de la femme la plus aimée.</p> - -<p>Mal sacré, mal de terre, comme on dit au village,<span class="pagenum"><a id="Page_298"></a>[Pg 298]</span> -perte du sens. Perte de soi, dans une étrange -prescience, et même dans une divine possession -d'autrui.</p> - -<p><i>Aura quaedam frigida</i>, un composé de sensations -et de mouvement. Une haleine mystérieuse se met -à ourdir une toile, qui sépare l'âme de tout ce qui -l'entoure, sans pourtant l'en priver: un tissu -complexe de passion et de possession, un abîme -pour le sens propre, une obscure révélation d'univers.</p> - -<p>Si l'on veut à tout prix que ce soit un mal, je -l'appelle la maladie du trépied. C'est l'état des -voyants, la condition même de la présence mystique. -Car, ne croyez pas que cet oubli de l'étendue -soit une absence, ni que les objets disparaissent -parce qu'ils ne comptent plus un à un. Mais, au -contraire, tout y prend sa juste place, et les formes -de l'univers s'assemblent autour du seul point fixe. -Voilà saint Paul, quand la parole attendue fond -sur lui avec le soleil, au chemin de Damas; et il -entend, il voit, il sent, il est engendré par ce qu'il -engendre; il s'ouvre tout entier à la conception -de son Dieu, que le feu darde sur son âme, et -dont elle le pénètre comme à la pointe d'un glaive -rougi à blanc.</p> - -<p>Ce tourbillon emporte le sens même du mouvement,<span class="pagenum"><a id="Page_299"></a>[Pg 299]</span> -parce qu'il souffle sur le temps comme un -grand vent sur la fleur de pissenlit. L'excès de la -vitesse aplanit la totalité du temps: tout est profondeur, -sous la pellicule éclatante d'un éternel et -redoutable apaisement. Là, tout s'explique: et là, -tout est conçu comme expliqué. L'homme n'est -plus rien que sa passion parfaite, cette connaissance -qui passe de bien loin la perfection du désir. -Il n'est plus rien de soi, parce qu'il est la conscience -de son monde. Il est sa propre fin, il en est pénétré, -et il la pénètre. Il n'est plus le misérable volant -de l'énergie qui l'anime; il se fond dans cette -énergie même, il en est le noyau, le centre stable -et l'explosion universelle.</p> - -<p>Les témoins de l'extase comptent par minutes -et par secondes, ce que le sujet sacré ne saurait -pas compter, sans l'anéantir avec soi-même. Mahomet -disait qu'en un de ces instants, il déplaçait les -montagnes et empilait les siècles, pour en faire la -coupe unique où il buvait. Dostoïevski a pratiqué -ces excès. Il en avait l'angoisse. Crainte qui se -double d'une terreur mystique, dans l'ordinaire de -la vie: non pas seulement parce qu'on attend le -retour de l'extase; mais parce que l'âme qui a -visité la profondeur ne peut plus vivre que dans -les grands fonds: elle y plonge tous les objets de<span class="pagenum"><a id="Page_300"></a>[Pg 300]</span> -la vie, toutes les pensées et tous les actes. La profondeur -est sans repentance comme elle est sans -pardon. Qui a senti une présence éternelle, ne veut -rien connaître qu'en fonction de l'éternité. Et, tel -il y aspire, tel il s'obstine à rêver, si on lui dit -qu'il rêve.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je compare la marche de l'épileptique vers la -crise, au mouvement de Dostoïevski vers la profondeur.</p> - -<p>Jamais sa pensée ne bégaie, quoiqu'il semble: -elle dénombre, elle palpe l'infiniment petit; atome -après atome, elle essaie l'analyse, comme les -antennes de l'insecte explorent le pollen grain à -grain. On croirait qu'il hésite, parce qu'il va et -vient, et qu'il titube dans le labyrinthe; mais il ne -perd jamais de vue le caractère: il en est ivre, -plutôt; il en saisit, il en goûte, il en pompe tous -les aspects, et les dégorge.</p> - -<p>Il faut qu'il débrouille le nœud des sensations -et des mouvements obscurs, qui font le corps du -sentiment dans les ténèbres. Il cherche tous les -fils, un à un: il les tient, à la fin; mais toujours, il -va de l'un à l'autre, en se dirigeant vers le bulbe -de la racine. Un infaillible instinct lui sert de guide.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_301"></a>[Pg 301]</span></p> - -<p>Sa ligne paraît incertaine et lente: c'est la -courbe vivante, faite de petites droites en nombre -infini. C'est pourquoi Dostoïevski ne conte point: -raconter, c'est tout de même déduire. Le dialogue -seul, ou le colloque, peut rendre tous les moments, -les incidents et les inflexions de la courbe intérieure. -Les grandes œuvres de Dostoïevski se -font elles-mêmes dans notre esprit, à mesure que -nous les incarnons à notre rêve. Elles naissent -de toutes les touches et de toutes les nuances -qu'elles peignent en nous. On ne comprend -Dostoïevski, chacun qu'à raison de sa propre vie -intérieure. Jamais poète ne donna moins à l'entendement -seul et à la simple notion. Ses chefs-d'œuvre -sont des moments, que le dialogue épuise, en -épuisant totalement les caractères: moments choisis, -d'ailleurs, où toute une vie fait masse, à peine -reliés les uns aux autres par un brin de récit.</p> - -<p>La descente de Dostoïevski dans les émotions -inconnues tient du calcul et de la découverte. -Elle est toute en pressentiments, en essais, en -allusions, en prodromes, les uns prochains, les -autres qui se perdent dans un éloignement immense, -mais dont l'approche est certaine, dès qu'ils ont -paru poindre à l'horizon de la conscience. Et le -ciel de l'inquiétude règne au-dessus de la forêt.<span class="pagenum"><a id="Page_302"></a>[Pg 302]</span> -L'insomnie y erre avec ces bonds lassés qui la -jettent, parfois, dans les trous d'un sommeil accablant. -Là se forme le rêve, où le moi, de plus en -plus aigu, recule de plus en plus dans l'ombre, -pour soi-même. Alors, ce moi souffrant est comme -le point d'ardeur sacrifiée, le sommet qui projette -tout le cône de la vision; et l'univers entier de -l'émotion entre dans les secteurs de la lumière. -Pour bien lire Dostoïevski, il faudrait se souvenir -de ce qu'on ne connaît pas encore: la passion fait -ainsi, qui, dès la première vue, pressent dans l'objet -aimé tout ce qu'elle en ignore; et mille traits, qui -échappent d'abord, entrent pourtant dans l'âme -qui butine et qui mire l'objet de sa passion. De -tous les poètes, Dostoïevski est celui que je peux -le plus et toujours mieux relire.</p> - -<p>Il se peut que la maladie ait préparé Dostoïevski -à ces états les plus rares de l'intuition, où l'élément -pensant et l'élément sensible naissent l'un de -l'autre, où l'on touche dans le sentiment la pensée -à l'état naissant, où le sentiment se lève, comme -l'aube douloureuse, dans le chaos nocturne des -sensations.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>D'abord, l'absence de soi.</p> - -<p>Puis, la descente en convulsions dans l'abîme.<span class="pagenum"><a id="Page_303"></a>[Pg 303]</span> -Or, chaque sentiment est un abîme pour l'âme. -Mais, entre tous, l'amour.</p> - -<p>Qu'appellera-t-on l'âme, sinon l'organe de la -connaissance? Je garde ce nom décrié au seul -objet qui jamais ne me lasse.</p> - -<p>De la sorte, le cœur est rétabli dans sa prérogative. -Il a le privilège du prince, que sa déchéance -même ne saurait prescrire.</p> - -<p>La véritable connaissance fonde le monde de la -charité, et elle seule. On ne saurait rien connaître -à moins d'aimer. Et ce n'est pas connaître que de -savoir et n'aimer point.</p> - -<p>La vie entière est cette femme voilée, que -l'homme cherche, dont il fait son épouse, et -<i>cognovit eam</i>, l'ayant aimée.</p> - -<p>Voilà cette pâleur, ce tremblement qui précède -l'embrassement de l'époux. Et sa crainte, peut-être, -et son dégoût. Voilà l'homme voué à la connaissance: -il est d'abord cadavre à soi-même. Sa chair -éclate en rébellion, et se dissocie d'avec lui: elle -se fait discorde. Elle bave, elle se vide, elle vomit; -elle s'étrangle, elle se souille; elle veut fuir l'esclavage -qu'elle pressent. Elle ne veut pas se perdre -dans le voyage des ténèbres ardentes. Et, parce -qu'elle résiste, <i>elle est abandonnée</i>.</p> - -<p>O terreur! Elle est laissée là, comme une guenille<span class="pagenum"><a id="Page_304"></a>[Pg 304]</span> -vile, par l'âme au seuil de la connaissance. -Elle est là, comme une peau de rat, crevé de la -peste, dans une rue de Chine; et la foule est -autour, le peuple des hommes ou le peuple des -vers.</p> - -<p>Et quand la chair retrouve l'esprit, qu'il daigne -rentrer en elle, et la combler de sa présence—<i>ô -Dieu, je te recouvre!</i>—la serve conscience hésite: -elle va lentement, par le dédale; elle vacille, -comme épuisée; elle tâte les murs de la prison; -elle compte les pierres, et les mousses, et les araignées, -et les insectes hideux, et les larves dans les -fentes. Elle reconnaît son chemin, en ne négligeant -pas un signe, en renouvelant les plus humbles -démarches par l'ingénuité des pas qu'elle tente: -elle découvre, comme si elle venait de naître, ce -qu'elle a connu et pratiqué naguère, mais dont elle -a perdu le souvenir.</p> - -<p>Et telle est aussi l'allure de Dostoïevski, quand -il explore un sentiment ou les raisons d'un acte. -Pareil à la main invisible et souveraine, dont le -tact allume la vie, il suscite ce qu'il retrouve; à -mesure qu'il en énumère les éléments, il les anime -et il les organise. La grande création des caractères -est un dénombrement de l'âme par un créateur en -passion.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_305"></a>[Pg 305]</span></p> - -<p>Ils sont redoutables, ces moments qui ont le -goût et le sens de l'éternel. Et il est fatal qu'une -sorte de mort suive un instant de vie divine. Il -faut au moins payer d'une mort temporaire ce vol -au delà du temps. Il faut perdre connaissance, pour -racheter la terrible faveur d'avoir eu, un moment, -la toute connaissance.</p> - -<p>Au fond, il n'est pas vrai qu'on puisse tenir -l'équilibre entre la chair et l'esprit. Toujours l'un -des deux l'emporte. Dans tous les grands poètes, -la matière est vaincue. Plus ils aiment la chair, -plus ils la craignent. Ou bien, ils s'en défient. En -vérité, qu'est-ce donc qu'un art qui n'est pas idéaliste? -Mais qu'est-ce même qu'une pensée?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Comme il est en amour, voilà le grand secret -de l'homme, et que l'artiste cache le plus. Ce -secret connu fait connaître le reste du caractère. -Je ne pense pas seulement à l'amour de l'artiste -pour son Dieu et pour son art; mais à son amour -de la femme, à toutes ces pensées de la chair, que -la conscience ignore et que le cœur nourrit, sans -toujours les nommer, dans un espace de mystère. -Et souvent, le secret de l'homme n'est pas dans ce<span class="pagenum"><a id="Page_306"></a>[Pg 306]</span> -qu'il livre de soi à l'objet de son amour, mais -beaucoup plus en tout ce qu'il réserve, en ce qu'il -dissimule, qu'il ne laisse jamais voir et ne confie à -personne.</p> - -<p>De livre en livre, Dostoïevski fait un ménage -bizarre avec les femmes. Quelles noces tristes et -ardentes que les siennes! Je cherche en lui la clé -de ses chefs-d'œuvre. Sa vie n'a pas osé tout ce -que ses œuvres accomplissent. Ses œuvres n'ont -plus d'obscurité, quand on les éclaire de sa vie.</p> - -<p>Il avait fait un mariage étrange, en Sibérie, avec -la veuve d'un médecin, une femme malheureuse -et déjà un peu vieillie: mariage comme on en -voit dans ses romans, noces de la compassion et -du délire, un mélange de pleurs, d'hystérie, de -souffrances et de remords. Dostoïevski et ses héros -se marient comme on choisit la plus longue torture -en tous les genres de supplices. Il s'agit de -prendre la croix, et souvent sans espoir.</p> - -<p>Le désir n'y est qu'un attrait de plus au sacrifice. -La chair, même faible, ne cherche pas son -plaisir, mais son épreuve et sa tristesse.</p> - -<p>L'âme se donne sans joie, non pas comme à une -promesse de bonheur, mais à une sorte de misère -déchirante, à une fatalité de son choix. Ce serait -peu si, n'espérant pas le bonheur pour soi-même,<span class="pagenum"><a id="Page_307"></a>[Pg 307]</span> -on gardait l'illusion de le donner à un autre que -soi. Mais il n'en va pas ainsi. Les mariages de -Dostoïevski achèvent une infortune qui n'eût pas -été complète, si les amants ne se mariaient pas, -mais qui les eût menés à la folie, s'ils n'avaient -pas résolu d'accomplir leur malheur. Car telle en -est la fin: les mariages de Dostoïevski sont des -malheurs accomplis. Au fond, il est contre la chair -jusque là, que rien ne lui doit réussir, ni ce qu'elle -obtient, ni ce qu'elle eût tant souffert de ne pas -obtenir. Elle n'atteint que sa misère. Et c'est tout -ce qu'elle mérite.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Il a, pour les femmes, une tendresse brûlante et -douloureuse. On dirait qu'il a besoin de souffrir -par elles, et qu'ayant horreur de les faire souffrir, -il n'ignore pourtant pas qu'il leur sera toujours -une occasion de souffrance.</p> - -<p>Un désir d'elles comme infini, et une crainte -d'y toucher, une terreur d'y satisfaire. Une peur -d'elles toutes est en lui, et c'est par là surtout -qu'elles l'attirent. Il ne pouvait sans doute pas se -passer de la présence féminine; et sans pouvoir -faire, en rien, le bonheur d'une femme, il lui fallait -rêver qu'une femme fît le sien.</p> - -<p>Son premier mariage est affreux: il pue la<span class="pagenum"><a id="Page_308"></a>[Pg 308]</span> -laideur et le taudis. C'est un amour grabataire. -Là, Dostoïevski a voulu son propre sacrifice. Il a -cherché un châtiment; il a expié un péché que je -sens, que je vois, et que je ne veux pas dire.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Plus tard, à peine veuf de cette veuve, il prend -pour femme une jeune fille. Il a la passion des -jeunes filles, et nul n'a su jusqu'où. Il est de ceux -pour qui l'innocence et la prime jeunesse sont la -fleur dans la fleur, la mandarine dans l'orange, et -l'amour de l'amour.</p> - -<p>Le prince Muichkine est, en amour, Dostoïevski -lui-même. Il aspire à la volupté la plus fine des -femmes, à ce sourire entre chair et cœur, qui est -le charme des jeunes filles; il songe aussi, avec -elles, aux douceurs des amants, si des enfants -pouvaient l'être, s'ils pouvaient donner des caresses -délicieuses, ou si les amants en pouvaient recevoir -d'innocentes.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Je considère avec terreur la vie d'une femme -avec un tel homme, et la vie d'un tel homme avec -toute femme, quelle qu'elle fût. Il ne peut lui -céder que son ombre charnelle, avec toutes les -misères qui y sont appendues, comme autant de -membres blessés à travers des haillons. Pour le<span class="pagenum"><a id="Page_309"></a>[Pg 309]</span> -reste, il garde un éternel silence. Il ne le rompt -que pour se ruer en transports de peine et de -passion. Peine ou passion, elles ne comprennent -guère que celle qui les concerne.</p> - -<p>De tels hommes, leur joie est toujours muette, -tant elle compte peu. La douleur seule est -éloquente.</p> - -<p>Il faut qu'une femme souffre avec lui. Il le faut, -dis-je; parce qu'il sait que telle est sa vocation, si -elle est vraiment femme. Il faut qu'elle souffre; -et il faut, lui, qu'il souffre de la faire souffrir. -Ainsi se reconnaissent les sexes, et ils s'aiment à la -fin. L'amour est inné à cette pratique. Sans quoi, -le plaisir égoïste masque tout.</p> - -<p>Quelle patience, dans une femme, pour supporter -la souffrance qui naît d'un tel homme! La -patience d'une femme est sa force. Sa bonté, sa -vertu. Quel courage, en elle, pour garder sa foi à -la vie! Pour lui, si elle l'aime, il faut qu'elle y ait -foi, l'eût-elle perdue pour elle-même. Elle ne peut -pas trahir la volonté d'un tel homme; elle ne peut -pas oublier l'enseignement unique de son œuvre: -que la foi dans la vie, coûte que coûte, est mère -inépuisable de toute beauté.</p> - -<p>Il est dur d'être femme. Mieux la vaut être -pourtant, qu'une de ces grosses prostituées qui<span class="pagenum"><a id="Page_310"></a>[Pg 310]</span> -font des livres, entre Paris et Nice, avec leur haine -de l'homme, en se léchant elles-mêmes dans un -miroir. Et parce qu'elles sont l'ignominie de -l'amour propre, elles se croient des artistes. Non -pas à Laïs grattant ses boutons, mais à elles, est -dû le châtiment de tremper, l'éternité durant, -dans la fange de leurs ulcères et la crème de leurs -excréments, les grâces qu'elles se sont trouvées, et -les hideux plaisirs qu'elles y goûtèrent<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a></p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0"><i>Di quella sozza scapigliata fante,</i></div> - <div class="verse indent0"><i>Che là si graffia con l'unghie merdose,</i></div> - <div class="verse indent0"><i>Ed or s'accoscia, ora è in piede stante.</i></div> - </div> -</div> -</div> - -<p> -<i>Inf.</i>, XVIII, 44.<br /> -</p> - - -</div> - -<hr class="tb" /> - -<p>Parce qu'il les a vu souffrir, et qu'il a fait -souffrir les femmes, tout en souhaitant avec passion -de les élever et de les guérir, Dostoïevski les -connaît mieux qu'un autre.</p> - -<p>Il les voit tantôt cruelles comme le reproche de -la chair, tantôt plus douces que le lait nourricier -dans la bouche, mais toujours toutes folles: folles -d'égoïsme, ou folles de se donner, folles de tuer -l'homme, ou folles de s'immoler à lui.</p> - -<p>Il connaît leur passion unique, cette attente -éternelle où elles s'agitent: elles sont là, toujours<span class="pagenum"><a id="Page_311"></a>[Pg 311]</span> -la même Ève endormie, qui attend que le doigt -de son Dieu lui communique l'étincelle, et l'appelle -à la vie.</p> - -<p>Et dans cette éternelle attente, il devine toujours -leur éternelle déception, leur désespoir éternel: il -faut vivre pour elles! Elles peuvent donner la -vie, mais non l'avoir! Il faut leur souffler le feu, -qui est toute la vie de l'âme; il ne faut jamais -laisser tomber cette flamme immortelle et fragile. -Et comme il est fatal qu'on ne la puisse pas toujours -nourrir pour elles, il faut qu'elles lamentent -la duperie du don total qu'elles ont voulu faire -d'elles-mêmes à l'homme et à l'amour.</p> - -<p>Il a donc soupçonné leur ardeur cruelle, ces -rancunes glacées qui menacent le foyer de la tendresse -et du désir. Il a laissé comme une ébauche -de cette âme sensuelle, de ces pudeurs perverses, -de cette luxure innocente et virginale, qui tremblent -dans le sentiment des jeunes filles, et que les -fureurs de la femme coupable attisent comme un -inextinguible regret.</p> - -<p>Tout est passif en elles. Leur sacrifice a parfois -la violence d'un appel égoïste à la violence qu'elles -repoussent. Elles mettent, à être prises, une espèce -de brûlante complaisance, pour en faire plus tard -un reproche sans pitié. Elles sont bien, dans leurs<span class="pagenum"><a id="Page_312"></a>[Pg 312]</span> -parfums acides, la fleur qui exige le pollen, et qui -réclame d'être fécondée, tandis qu'elle a l'illusion -de s'y résigner seulement. Elles sont aussi le fruit -qui espère le soleil pour mûrir; et qui veut maudire -la maturité, dont sa pulpe est avide.</p> - -<p>Attendre, toujours attendre! pour n'être jamais -exaucée! Telle est la femme.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il est plus d'un homme, ce Dostoïevski: et -d'autant plus, qu'il est plus Dostoïevski. Plus d'un -homme, et plus d'une femme.</p> - -<p>Tous ces hommes, en lui, et toutes ces femmes, -sont, chacun totalement soi-même; et pour un -temps, sans lien aux autres. Le moi se multiplie -de la sorte. L'homme, qui a reçu ce don fatal, -porte naturellement dans la vie et dans ses œuvres -les formes du rêve.</p> - -<p>Dostoïevski, si divers et si un, conçoit l'amour -avec deux ou trois femmes, ou plusieurs: car il y a -en lui deux ou trois ou plusieurs hommes pour -toute femme qu'il aime. Soit qu'il la désire en sa -chair, soit qu'il voue en elle un culte à quelque -rare idole ou à la vierge. Profusion de l'amour, -partage qui répond à un besoin puissant et mystérieux.<span class="pagenum"><a id="Page_313"></a>[Pg 313]</span> -Il lui faut l'âme, avec la chair; avec la joie, -il lui faut les larmes. Et dans l'ardeur de la femme -en fruit, il lui faut aussi la jeunesse, la fleur ou -l'enfance même.</p> - -<p>Il n'est pas loin d'admettre deux ou trois -hommes pour la même femme, parce qu'il les -trouve en lui; et tous les trois, en lui, ont besoin -de la femme qu'il aime. C'est de ce fond obscur -que se lèvent les héros étranges de ses livres: à -tous ensemble, dans le même amour, ils n'en font -qu'un, qui est lui, Dostoïevski. De là, cette patiente -analyse, qui ne considère une face du caractère -qu'en fonction des autres faces. De là, enfin, -l'accord dans la vie, et surtout dans l'extrême -amour, de ce qui est contrariété inintelligible pour -l'esprit.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Le désir de cet homme pour la jeune fille -tremble, comme un œillet de feu dans un parterre -d'épis et de lourdes corolles. La passion de l'innocence, -l'élan vers la forme virginale, cette essence -d'ardeur, si puissante et si subtile, qu'une goutte -répandue en parfume tout autre amour, et se -révèle jusque dans l'amour le plus infâme, jamais -Dostoïevski n'y résiste. D'ailleurs, la jeune fille -n'est qu'en nous.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_314"></a>[Pg 314]</span></p> - -<p>Selon moi, il cherche la vierge en toute femme; -il ne peut aimer qu'elle. Cette prédilection l'emporte; -elle le ravit au troisième ciel, ou elle le fait -descendre jusqu'à cette fureur vernale, où la -convoitise de l'homme s'adresse à l'enfance. Il y -va, non par vice, mais par vertu de passion -pèlerine. O que je ferai peu comprendre cet excès -aux serfs du brutal appétit.</p> - -<p>Dans l'homme insatiable d'amour, une passion -palpite, qui domine sur tous les désirs: d'avoir un -amour, où toutes les amours se confondent et -s'enlacent. Il est femme et il est homme; il est -amant et il est père; il est de chair pour son âme -en folie; il est tout âme pour le délire de sa chair. -Et il veut l'innocence, parce qu'entre toutes les -essences de l'amour, elle est irréparable. Il me -souvient de Wagner, qui penche, avec un zèle du -même ordre, à multiplier l'amour des amants par -la parenté, et qui ne s'arrête pas aux degrés -défendus. L'amant est le frère de son amante. -Siegfried est presque le fils de sa bien-aimée, et -pensant à elle, toujours il pense à sa mère. Kundry -vole un baiser filial aux lèvres de Parsifal pantelant.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>On me dirait de Dostoïevski qu'il a fait ménage -avec une petite fille, je n'en aurais point de<span class="pagenum"><a id="Page_315"></a>[Pg 315]</span> -surprise. Et j'en suis sûr, si laissant ici le plan des -faits visibles, j'entr'ouvre les annales de l'homme -secret.</p> - -<p>Ne croyez pas qu'on soit plus sensuel, à mesure -qu'on est plus passionné. Il peut arriver que la -fureur des sens croisse avec la passion. Mais -l'imagination passionnée est sujette aussi à une -sorte de charnalité idéale. Rien ne transpire de ses -ivresses; et l'ardeur sensuelle s'épuise à chercher -la difficulté. Qu'est-ce souvent, que l'artiste, -surtout dans l'art des caractères, sinon une imagination -amoureuse des formes, jusqu'à l'oubli de -toute règle?</p> - -<p>Dostoïevski est bigame, pour le moins. Je ne -parle que des intentions. La passion rencontre -rarement son objet; encore moins trouve-t-on les -deux ou trois femmes qu'on désire dans la même.</p> - -<p>La pitié pour la femme qu'on aime moins qu'on -n'est aimé est une terrible passion. Elle mène, -parfois, à la mort plus sûrement que l'autre. Ainsi, -l'ardeur du sacrifice de soi passe infiniment l'ardeur -que l'on met à se sacrifier les autres.</p> - -<p>Il les voudrait toutes les deux: l'une pour lui, -et lui pour l'autre encore. Taciturne secret que -Dostoïevski confesse: se donner à la femme qui -nous aime et qui attend de nous son salut; et<span class="pagenum"><a id="Page_316"></a>[Pg 316]</span> -prendre la femme que nous aimons, dont nous -attendons la joie; celle que la passion fait vivre et -celle qui la tue. N'est-ce point, au soir ténébreux -de l'<i>Idiot</i>, les deux hommes, le mari et l'amant, la -victime et le bourreau, que l'on voit veiller la -même femme, qui fut double et qui est morte, -victime elle aussi et bourelle? A la fin, la joie -qu'on exige et le salut qu'on dispense se confondent -dans l'insondable peine.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Quelle est donc cette recherche de la douleur, -dans le sentiment qui promet le plus de félicité à -l'homme, selon la nature? N'en est-ce pas, plutôt, -la fatalité dans la conscience? Plus on y pense, -plus il semble que l'homme et la femme ne sont -pas faits pour la vie commune. La passion, plus -ou moins longue, n'est point un état de durée. La -passion, comme le drame, vit de combat et se -dénoue par la mort.</p> - -<p>Pourtant, l'homme et la femme, plus ils s'aiment, -plus il leur est fatal de vivre ensemble et confondus. -Au génie de l'espèce, qui ne s'inquiète que du -moment, se substitue le génie de la tendresse, qui -prétend accorder les éléments contraires, et faire<span class="pagenum"><a id="Page_317"></a>[Pg 317]</span> -un état durable d'un état passager. Une telle violence -à la nature ne va pas sans douleur. Et je dis -qu'elle est nécessaire. L'amour humain se distingue, -par là, de l'amour naturel aux autres -créatures, et même à la plupart des hommes, si -l'on en juge à tant de misérables couples.</p> - -<p>Pour qu'un homme et une femme se puissent -souffrir, il faut qu'ils souffrent l'un de l'autre. -C'est la loi. Je parle de l'homme accompli en -conscience.</p> - -<p>L'accord ne vient que du sacrifice. Celui qui -aime le plus, souffre le plus. A l'ordinaire, la -femme reçoit la part douloureuse; et souvent, -elle choisit d'en jouer le rôle. Mais le meilleur -homme ne le lui laisse pas.</p> - -<p>En amour, le cœur est trop avili, s'il ne souffre. -La souffrance seule nous rétablit dans notre dignité -d'homme. Quel est l'amant profond qu'Amour -n'abaisse pas au pardon des pires offenses? Il faut -grandement souffrir de la femme, pour rester -digne de soi dans l'amour qu'on lui consent, et -même dans l'amour qu'elle nous accorde.</p> - -<p>Et ce n'est pas assez des natures qui s'opposent, -dans l'homme et dans la femme. Quand les cœurs -sont complices, c'est le destin qui ne l'est pas. La -misère, la maladie, le deuil, tout ce qui menace<span class="pagenum"><a id="Page_318"></a>[Pg 318]</span> -chaque homme sous un masque fatal, dans l'amour -se démasque, et, entre amants, pour l'un prend -visage de l'autre.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>L'amour est ce qui nous sépare le plus des -Anciens.</p> - -<p>Notre passion n'est si ardente et si pleine, que -pour faire en nous l'union des deux mondes: le -cœur chrétien habite la chair païenne; et la chair -païenne hante le cœur chrétien.</p> - -<p>C'est notre amour qui nous démontre que nous -ne diviserons pas un monde en nous de l'autre, -sans nous réduire de la totalité.</p> - -<p>Le mystère de l'amour est celui de la douleur -même. Je ne crois que les amours souffrantes. La -douleur n'est pas la maladie: la douleur est un -enrichissement. Psyché n'aurait pas perdu son -Dieu, si elle l'avait réveillé dans l'insomnie de la -peine, et non dans le sommeil du plaisir. Moins -la douleur, l'amour n'est que l'ombre de lui-même.</p> - -<p>Les Anciens ignoraient la douleur, puisqu'ils -croyaient la vaincre. Et nous, nous devons la -sauver.</p> - -<p>La douleur n'est point le lieu de notre désir, -mais celui de notre certitude. Les Anciens sont<span class="pagenum"><a id="Page_319"></a>[Pg 319]</span> -trop charnels. Je ne prétends pas que nous devions -faire élection de la douleur. Tant s'en faut, qu'on -doit tout faire pour s'en tirer. Mais il faut la -connaître. L'homme véritable n'est pas le maître -de sa douleur, ni le fuyard, ni l'esclave: il en doit -être le sauveur.</p> - -<p>Sur la passion chrétienne qui a tant donné d'échos -et de profondeur à la vie, c'est à nous d'élever une -vie nouvelle. La grandeur seule en fera la joie. -Car, où est la vie, est aussi la joie, même dans les -supplices. Vivre, c'est avoir joie, à quelque prix -que ce soit. Ni la grandeur, ni la beauté ne sont -valables sans souffrance. Ainsi l'homme ne va plus -sans une tristesse intérieure, qui donne du prix à -tout ce qu'il sent comme la rosée des larmes à un -merveilleux visage.</p> - -<p>On ne saurait se vanter, ni de ramener l'homme -à un âge qu'il n'a plus, ni d'abolir en lui aucune -des puissances que le passé y a mises, et qui lui -étaient nécessaires, puisqu'il se les est données. La -douleur est une auguste puissance.</p> - -<p>Au lieu de rien détruire, il faut tout accomplir -en nous, et y tout achever.</p> - -<p>La passion chrétienne, s'il fallait la justifier, je -dirais qu'elle a créé l'amour, par le prix infini que -la douleur y attache. L'art est un excès du même<span class="pagenum"><a id="Page_320"></a>[Pg 320]</span> -ordre, si on le compare au jeu. L'amour n'est -qu'une flamme jeune, qui brille et qui se consume, -chez les Anciens. Notre amour est un feu qui dure, -et qui exige de durer, un brasier qui ranime ses -flammes à mesure qu'il les dévore, une ardeur qui -nourrit toute la vie. L'Amour des Anciens n'est -que l'enveloppe du nôtre: aux sens est ajouté le -cœur.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_321"></a>[Pg 321]</span></p> - -<h3 class="nobreak" id="III_V">V</h3> -</div> - -<h3>LA PROFONDEUR RUSSE</h3> - - -<p>Passions du fond caché, lames de fond: le plus -souvent, elles dorment; mais il arrive, soulevées, -qu'elles emportent les rives de la paix commune.</p> - -<p>Vous ne savez pas jusqu'où peut aller l'amour -de la vie dans les êtres profonds, nés pour la -souffrance, et qu'elle y attache. Il les porte à tous -les excès, que vous appelez des crimes, selon votre -droit. Ni les Juifs charnels, ni les Yankees ne -pourront jamais l'entendre: ils sont trop asservis -à leurs idoles: les Juifs, dans leur esclavage des -biens terrestres, et selon leur inclination à en jouir -commodément; les Yankees, dans leur brutal -mensonge d'automates, à deux ressorts d'agitation -vaine et de vaine morale. Donner sa vie, et même -prendre la vie des autres, sans en peser exactement -la valeur aux poids de la raison, de l'agrément et -du succès, voilà l'honneur mystique. Dostoïevski, -qui a toutes les sortes d'honneur, hormis celui de<span class="pagenum"><a id="Page_322"></a>[Pg 322]</span> -vanité, sent l'honneur mystique au même degré -qu'un saint apôtre.</p> - -<p>L'amour de l'amour fera, d'un homme à la -Dostoïevski, le bourreau d'une femme et le jouet -d'une autre. Mais, pour toutes les deux, il n'aura -que des caresses dans l'âme, et toutes de son sang.</p> - -<p>La passion de l'innocence le poussera, peut-être, -à vivre en amant avec une petite fille. Non pour -la corrompre, que le ciel en soit témoin! pour -approcher sa fraîche pureté et s'y purifier soi-même; -pour la connaître: on ne connaît que dans -la possession, et toute possession touche au crime, -hélas; pour l'accroître de ses propres larmes, cette -adorable innocence. Enfin, pour y retrouver la -sienne.</p> - -<p>Jamais assez de bonheur! Jamais assez de joie! -Et toujours dans la tendresse. Et le rire dans les -larmes. Car où est-il le bonheur, sinon dans la -folie de tout ce qu'il nous coûte? L'âme souffrante -est seule égale à cet insatiable appétit. Et elle -n'est point, si d'abord elle ne soupire.</p> - -<p>A-t-il des regrets et des remords, Dostoïevski, -lui qui va si loin dans l'art cruel de se connaître? -Il s'en donne toute l'apparence. Mais remords est -un gros mot, qui cache et qu'il devrait définir. -Dostoïevski a le désespoir de ne jamais atteindre<span class="pagenum"><a id="Page_323"></a>[Pg 323]</span> -ce plein de la passion qu'il poursuit. Suave désespoir, -déception terrible, espace du désaveu, déserts -de l'entier délaissement de soi-même. L'unique -passion est, en somme, la passion de la plénitude.</p> - -<p>Un artiste créateur voudrait presque participer, -de moment en moment, à la création universelle. -C'est pourquoi il se déteste, en vain, lui-même à -l'infini: il ne se méprise pas. Il peut, au contraire, -mépriser beaucoup les autres: et sans jamais les -détester, pourtant. Il est, en lui, une ardeur -éternelle pour le noyau du fruit. Tous les crimes -pourront hanter son âme: elle ne saurait rien -perdre de sa pure volonté, qui est de ne pas nuire, -ni de sa primitive convoitise, qui est l'innocence, -après tout. Elle n'aspire qu'à saisir l'objet vivant, -à l'adorer en lui-même, à le posséder jusqu'à le -détruire. Enfin, je dirai qu'elle veut le tuer, cet -objet d'amour, pour le recréer ensuite aux dépens -de sa propre vie.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Dostoïevski n'est pas du tout Rousseau étalant -ses misères, et bravant à mesure qu'il dit: "Vous -êtes plus misérables que moi; et je vaux mieux -que vous, du moins en ce que je vous montre que -je ne vaux rien."</p> - -<p>Pour lui, Dostoïevski, il vaut un grand prix; et<span class="pagenum"><a id="Page_324"></a>[Pg 324]</span> -tous valent le leur. Il touche le fond, qui est -la valeur même de la vie, comme au-dessous des -océans, pourvu qu'on jette assez la sonde, c'est -toujours la solidité immuable de la terre; et toutes -les mers ne sont qu'une robe de rosée sur l'écorce.</p> - -<p>Dostoïevski ne réprouve que la méchanceté -sans amour. Le désir lui est sacré, pour peu qu'il -porte flamme: le désir même impur. Pour lui, -il n'y a rien de médiocre en soi: parce qu'en lui, -même les forfaits de la chair, tout est cœur et âme, -ou, du moins, en recèle. Rien n'est vil, à ses yeux, -sur la terre, que les peuples et les hommes sans -âme. Verser dans tous les péchés, au besoin, pour -être capable de les tous expier, les eût-on même -caressés, dans le brasier que le cœur alimente. Où -est l'amour, là est la vie, encore un coup. Où est -la vie, là est le bien. Voilà pourquoi il est si bon -d'expier l'erreur incluse au crime: tout châtiment -est injuste, et l'œuvre du démon dans celui qui -l'inflige. Juste et salutaire, dans le coupable qui -l'accepte: car son cœur le réclame. Ou avoir la -force de se punir soi-même ou être puni. La vie, -perdue dans la faute, se retrouve dans l'expiation. -Le crime égare le cœur, et n'a peut-être pas d'autre -horreur que cet égarement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_325"></a>[Pg 325]</span></p> - -<p>Dostoïevski a souvent paru méchant homme, et -il a passé pour envieux. Un être trop aigu semble -toujours méchant. La force blesse. Le regard qui -pénètre les cœurs est un poignard pour eux: on -lui en veut de la piqûre, fût-il de la pointe la plus -fine, et quand il l'émousserait dans l'effusion des -plus tendres larmes. Les hommes refusent d'être -devinés. Encore moins acceptent-ils qu'on les -révèle à eux-mêmes. On ne les dépouille pas sans -leur faire violence; et ils gémissent de se reconnaître. -Dostoïevski ne ménage rien. Le mensonge, -qui est au fond de la nature humaine, l'irrite jusqu'à -la rage. Il est celui qui se mesure avec tout -vainqueur selon le monde, quel qu'il soit; et il le -frappe, il l'atterre, il l'écorche vif. Il condamne -tous ceux qui osent porter condamnation sur la -créature. Il ne juge que les juges.</p> - -<p>Fait pour la solitude, ou pour tout un peuple, -mais non pour se plier au goût de quelques-uns, -qu'il veuille plaire ou qu'il veuille blesser, il ne se -contient jamais. Ses pleurs sont aussi prompts, que -son éclat de rire bref et toujours étonné. C'est lui -que j'entends dans le salon des Épantchine, quand -le Prince Innocent, dévoré de sympathie, effraie -tous ses amis, exaspère sa fiancée, et court avec -une telle allégresse à sa mort sociale.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_326"></a>[Pg 326]</span></p> - -<p>Il pouvait être exquis ou cynique, par un désir -égal d'être soi-même, de plaire à qui lui plaisait, -et de déplaire à qui ne lui aurait plu jamais. Et -comme il traitait les gens tête à tête, le public est -traité par ses livres.</p> - -<p>Piqué d'amour-propre, dans l'extrême ivresse -de ses sentiments, plutôt que dans l'orgueil de ses -pensées, il se portait à cet excès qui offense le plus -les autres: qui est, eux présents, de les oublier. -Ou bien, s'il pouvait croire à leur sympathie, il les -associait à sa passion, il se les y incorporait, il les -baignait dans le torrent de sa ferveur. Perdant -toute retenue, avec un sens raffiné pourtant de la -mesure sentimentale, il ne prétendait pas convaincre, -mais faire aimer l'objet de son amour; -et, sans doute, il y mettait d'autant plus de caresse -ou de violence, qu'un tel désir enveloppe la convoitise -que l'on a de tout amour. Alors, il précipite -les paroles, il lève les vannes, il lâche les -écluses de sa raison passionnée. Il est hagard. Il -fait peur. Cet homme, au cœur désespéré d'amour, -a les bonds et les griffes du chat tigre. Il en avait -aussi les doux miaulements, les tendresses morbides -et le velours. Ha, quel don des larmes, des saintes -larmes! Quel élan aux pleurs! Comme il ouvre -la source intarissable, la fontaine aux affligés, qui<span class="pagenum"><a id="Page_327"></a>[Pg 327]</span> -sont, dans le désert, tous les pèlerins du cœur, -que la soif tourmente entre l'aridité du ciel et la -sécheresse des sables!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La force du style emporte tout. Mais la profondeur -du sentiment enferme tout, et le style même.</p> - -<p>Avoir les mêmes larmes! ne serait-ce pas le -dernier mot de l'art? Les cœurs musiciens sauront -m'entendre.</p> - -<p>Je dirai que la dureté de Dostoïevski à l'égard -des étrangers et des Juifs est une raison de style: -Ils n'ont pas les mêmes larmes. Il déteste tous les -peuples de l'Ouest; il se moque de l'Occident. -Forcé de vivre en Suisse, en France ou en Allemagne, -il étouffe. Tout lui est vide, quand il -quitte la Russie. Il se venge sur les étrangers du -dégoût et de l'ennui, qu'il respire avec eux. Mais -il est capable, à Pétersbourg ou à Moscou, de leur -rendre justice. Il les veut employer au bien de la -Russie, à la condition qu'ils s'y prêtent. Or, ils s'y -refusent, et même ils haïssent les larmes russes, -bien loin de mêler leurs pleurs aux pleurs de ce -grand visage.</p> - -<p>Voilà comment tout finit, chez Dostoïevski, par<span class="pagenum"><a id="Page_328"></a>[Pg 328]</span> -la condamnation des Juifs. Au lieu d'être Juifs en -Russie, que ne sont-ils Russes en Judaïe? Mais -ils ne seraient plus. Entre Dostoïevski et les Juifs, -il y a la même querelle qu'entre l'Ancien et le -Nouveau Testament. Le second abroge l'autre, -puisqu'il l'accomplit. Le mort enté sur le vivant -corrompt le vivant.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Enfin, Dostoïevski est joueur. Et d'autant plus, -qu'il perd toujours.</p> - -<p>Pourquoi joue-t-il? Dans l'homme malheureux, -qui est deux fois passionné, le jeu prend toute sa -force. On joue pour jouer, et l'on joue pour -gagner.</p> - -<p>J'ai souvent dit que la loterie, ou le coup de -dés, me semble le plus honnête moyen de faire -fortune. Pour ceux, il va de soi, qui n'ont point -le génie à faire fortune. Et il est vrai qu'ils ne la -font pas. La morale est donc satisfaite.</p> - -<p>Ceux qui ne croient pas au sort n'ont jamais -regardé la vie. Le hasard est le nom public de la -fatalité. Le jeu est la consultation populaire du -destin. Œdipe joue sur la route de Thèbes. Oreste -naît joué. Les Anciens, grands connaisseurs de<span class="pagenum"><a id="Page_329"></a>[Pg 329]</span> -l'action, n'ont pas de doute là-dessus. Ils en -viennent jusqu'à tricher avec la chance, pour -garder un atout contre la série noire: tel est le -sage Polycrate de Samos, lequel fait en vain une -part au malheur: comme il est juste, sa réserve -ne le protège point. Le destin n'entend pas qu'on -le flatte. Il punit l'un pour son humilité, et l'autre -pour son insolence.</p> - -<p>Dostoïevski, inquiet en tout, devait avoir l'âme -au jeu. Il jouait ses six derniers roubles, comme -on sème dans les champs d'Eldorado, pour en -récolter dix mille, payer toutes ses dettes et sortir -de la gêne. Persuadé que le gain est toujours -possible, pourvu que le destin y consente: il ne -faut qu'un instant d'oubli, après tout; il suffit -que la male fortune regarde ailleurs, un clin d'œil, -et l'on gagne. Bien pensé, et d'autant mieux que -la sueur d'effroi fait encore la part de la mauvaise -chance.</p> - -<p>Celui qui perd toujours n'a pas de raison pour -ne pas toujours tenter l'aventure. L'orgueil le -veut ainsi, et le sens du juste. Dans le joueur d'un -certain ordre, il y a un homme passionné de -justice. Toujours perdre l'irrite. En principe, on -ne doit pas perdre plus souvent que l'on ne gagne. -La foi s'en mêle, et l'on s'obstine. Cet amour-propre<span class="pagenum"><a id="Page_330"></a>[Pg 330]</span> -n'est pas ridicule, parce qu'il est fondé sur -un culte ingénu de la vie. L'homme malheureux -joue pour sortir du malheur; mais il joue encore -pour forcer le bonheur qui le fuit. Le jeu est une -interrogation de la fortune. Et plus elle refuse de -répondre, plus on l'interroge.</p> - -<p>Si je gagnais toujours, je voudrais jouer pour -perdre. Comme il est plus ordinaire de toujours -perdre, on joue pour gagner, ce soir ou demain, -ou la semaine prochaine, ou quelque jour, enfin. -Je gage, en jouant, que Dostoïevski priait.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Qu'il manque de dignité avec noblesse! Qu'il -s'élève bien au-dessus des usages! Comme il en -tient justement compte, en n'en tenant pas compte, -en faisant fi de ce qu'on attend de lui! Quel -profond honneur le dispense de satisfaire à -l'honneur selon le monde, cette suite infinie de -petites bassesses, que recouvre un masque d'impudence -banale, peint aux couleurs d'une politesse -propre à tout usage<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> Triomphe de cet honneur chez les Anglo-Saxons. Là, pour un -homme, la gloire est de vivre en masque. Ils se rendent maîtres de -toutes leurs émotions, disent-ils. Mais, la plupart, ils n'en ont pas. -Et celles qu'ils ont, il les montrent fort bien: le mépris des autres, -la dureté des cœurs, la hargne brutale de l'esprit puritain, la haine -des mœurs libres; et cette terre promise des gentilshommes étale -ses grappes d'ivrognes: parce qu'en effet elle en a.</p> - -<p>Ils se lavent avec soin, chaque jour, des pieds à la tête; et, Bible -en main, ils méprisent atrocement les pauvres. Ils ont tous le même -savon; ils sont bien vêtus, à la même mode. Pas une tache sur les -habits; pas un grain de poussière à la maison. Mais du foin dans -la tête, et du galet sous le sein gauche. Ils disent toujours la vérité; -mais tout leur être ment, dès ce ventre de leur mère, qu'il est -défendu de nommer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"></a>[Pg 331]</span></p> - -</div> - -<p>L'honneur, dans la société moderne, n'est qu'une -façade d'argent sur un palais où il n'y a plus rien, -ni salles, ni meubles, ni chambre des époux: -l'incendie a passé par là, et la maison est vide -même du secret nuptial. Dostoïevski n'a point de -part à cet honneur des salons et des capitales.</p> - -<p>Dostoïevski ne se cache pas pour pleurer. Il ne -rougit pas de mendier. Il ne donne pas tant de -valeur à l'argent. Il n'a pas tant de respect pour -l'or, ni pour celui qu'il n'a pas, ni pour celui des -autres. Il ne cède rien de son Dieu; il ne trahit -jamais ce que son Dieu exige de lui; et voilà le -véritable honneur. La Yancaille a peut-être le sien, -après tout: le dollar et le bain froid.</p> - -<p>Mais plutôt, Dostoïevski subit l'avanie que la -turque fortune fait sans cesse à la misère. Sa -constance est héroïque: pour servir son Dieu,<span class="pagenum"><a id="Page_332"></a>[Pg 332]</span> -il est le plus humble des hommes. Il consent à -prier, à solliciter, à recevoir l'aumône. Comme il -ne se dérobe à aucune charge, il ne recule devant -aucune humiliation. Lui, qui avait tant d'orgueil, -et beaucoup d'amour-propre, cette peau enflammée -de l'orgueil malade, il se met à genoux, en -chemise, autant de fois qu'il faut. Il supplie, -il baise la main qui donne. Et pourtant, donner à -un tel homme, c'est toujours lui donner le fouet. -Il le reçoit avec douceur; il accepte toute sorte de -bienfaits sanglants.</p> - -<p>Il faudrait être bien bas pour le lui reprocher. -Il a l'amour de la perfection: telle est la main qui -le courbe. Travaillé par tant de maux, il sacrifie sa -dignité selon le monde à sa mission selon l'esprit. -Il ne serait pas le plus russe des Russes, s'il ne -croyait à sa mission. Plus il accepte, moins il -reçoit pour lui. Il s'inquiète d'être toujours en -retard avec ses éditeurs; mais il n'a pas honte -d'être toujours en dette avec ses amis. Et s'il en -souffre, il y trouve une occasion de servir encore.</p> - -<p>C'est qu'il n'arrive jamais à se satisfaire. Celui -qu'on prend pour un Barbare, aime la perfection -comme un artiste de France ou d'Athènes. Il se -laisse abaisser aux yeux de tout le monde; mais il -ne saurait trahir l'œuvre qu'il porte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_333"></a>[Pg 333]</span></p> - -<p>Par là, il me rappelle Wagner, une fois de plus. -Et certes, en des arts si opposés, d'une matière si -diverse et d'une forme si contraire, Wagner et -Dostoïevski se touchent de plus près que pas deux -autres. L'analyse de Wagner et celle de Dostoïevski -procèdent du même fond. Les mêmes mouvements -intérieurs, qui se combinent, s'enlacent, se nouent -et se dénouent, la même volonté du cœur, ici et -là, enveloppent un sentiment unique. Elles vivent -d'émotion, et, en deux ordres différents, elles -tendent à produire une émotion semblable.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les arbres ne sont pas de la même essence. Les -feuillages diffèrent; et les branches se dirigent -vers des horizons contraires; mais les racines sont -communes.</p> - -<p>Je reconnais Wagner même au rire de Dostoïevski. -Wagner n'a ri qu'une fois; et sa joie, non -pas sa gaîté, trempe dans l'émotion. Il n'y a pas -l'ombre de gaîté dans le grand Russe. Pour moi, -le comique énorme et douloureux de Dostoïevski -me touche le plus. Lébédev, Marméladov, le père -Karamazov, tant d'autres, figures étonnantes, -d'une plénitude incomparable, à la Falstaff. Elle<span class="pagenum"><a id="Page_334"></a>[Pg 334]</span> -vient de l'amour, comme le reste. Ils s'aiment, ces -bouffons! ils s'aiment à fond, comme des monstres -ou des enfants. Et ils aiment la vie, comme des -saints. On peut donc les aimer, jusque dans le -mépris qu'ils inspirent. A la vérité, Dostoïevski -est un des croyants magnifiques à la beauté de ce -monde, qui seraient capables de guérir les esprits -fins de tout mépris, si l'on pouvait guérir la petitesse -d'être petite, et la morale d'être étroite. -Criminels ou ridicules, Dostoïevski est pour ses -héros, comme il est pour tout ce qu'il anime. La -vie, il n'a pas d'autre parti. Voilà la source d'un -comique sans second, à mon goût: il n'est pas -destructeur; il est purgé de toute ironie. Il est -net de tout blâme, même dans l'invective.</p> - -<p>Marméladov, Lébédev, et toute la bande, tendres -coquins, et chers cyniques, bouffons de la vie -elle-même qui se contemple, dans les pleurs autant -que dans le rire. Parce que Dostoïevski ne nie rien, -même quand il détruit, ses bouffons affirment tout -un monde qui n'a pas réussi,—mais qui, tout de -même, a continué sa croissance dans la honte, le -péché, la coquinerie, la crapule et les remords. Ils -portent leur excuse avec eux; et bien plus, leur -privilège légitime. Ils sont sûrs, à la fois, de leur -indignité et du droit qu'elle a, elle aussi, à vivre:<span class="pagenum"><a id="Page_335"></a>[Pg 335]</span> -je dirai même de sa prérogative en ce monde et -dans l'autre; car ils souffrent, ces luxurieux et ces -ivrognes, soit qu'ils subissent les plus sales misères, -soit qu'on les méprise et les haïsse. Quelle différence -de Lébédev et Marméladov à Bouvard et -Pécuchet, ces caricatures immortelles! Ceux-là, -on ne peut même pas les mépriser. Ils font d'abord -rire, puis ricaner; à la fin, leur comique est pareil -à la chatouille interminable de la pensée: on crève -d'ennui et d'énervement, à ce rire. Ils sont abstraits -et mornes. Ils figurent la Science, et ses travaux -à perpétuité. Marméladov et Lébédev sont si -hommes, qu'ils sont justifiés. Dostoïevski dirait -qu'il y a un Lébédev et un Marméladov en chaque -père de famille, pour peu qu'il eût à vivre dans -les conditions où ceux-là ont vécu. Ils ne sont pas -dans la mort, ni impitoyablement condamnés, -comme les deux secrétaires perpétuels de Flaubert, -automates de l'universelle dérision.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il est contre l'Occident, dans la mesure où l'on -s'arme de l'Occident contre la Russie.</p> - -<p>Jamais Dostoïevski n'a pu donner de gages à -quelque parti que ce fût, pas même au sien: celui<span class="pagenum"><a id="Page_336"></a>[Pg 336]</span> -de la terre et des vivants. La volonté de nier lui -est toujours étrangère. Il affirme en niant. La -haine n'est pas en lui. Il n'est même pas antisémite. -Il est contre les Juifs au même titre qu'il -combat tous ceux qui nient le Christ et la Russie.</p> - -<p>Comme il est libre, en dédaignant toute liberté -politique! Il sait que la liberté n'est pas dans le -vote. Car, sont-ce pas les esclaves qui votent? -Qu'il soit libre de tout parti, je le sens à la force -de sa fibre première: l'art, la politique, la religion, -en Dostoïevski, tout sort de la même cellule: -l'humble orgueil d'être le confident de la vie -universelle, et de se confondre avec elle, indéfiniment.</p> - -<p>Il faut qu'un homme en vaille bien la peine, -pour qu'il se donne à l'univers. Ou quel don -ferait-il? Qu'il tombe du plus haut, ou qu'il -s'agenouille d'abord, s'il se couche enfin sur le -corps de la terre, comme il le doit, c'est pour -rendre à cette mère tous ses baisers et toutes ses -larmes, un grand amour et une grande joie. Tout -donner enfin n'est pas assez, si l'on ne donne -beaucoup.</p> - -<p>Dostoïevski exalte le moi pour en faire à la vie -un sacrifice digne d'elle. Tout de même, il porte -au plus haut point sa race et sa patrie pour en<span class="pagenum"><a id="Page_337"></a>[Pg 337]</span> -offrir le miracle au genre humain. Il n'est pas -aigrement l'homme de la Russie contre l'Europe. -Mais il ne veut pas que l'Europe soit appelée par -la Russie même à corrompre la Russie, à la -déformer et à la détruire. Qui absorbe, détruit. Il -faut se nourrir de la pensée étrangère, mais ne pas -se laisser digérer par elle.</p> - -<p>L'amour du sol et de la race n'invite pas -Dostoïevski à l'isolement. C'est un amour qui -aime et se prodigue, non pas une possession -jalouse qui thésaurise. Il n'écarte rien, il ne repousse -que la confusion. Plus la Russie sera russe, -plus l'Europe sera l'Europe, et plus en sera -noblement accrue la vie du genre humain.</p> - -<p>Amour du sol sans petitesse ni rancune. La terre -est d'un seul tenant. Droit à la terre, pour qui -baise et qui aime la terre. Sans doute, on tient -d'abord au coin de terre qui nous tient. Mais pour -Dostoïevski, les morts ne gouvernent pas les -vivants: jamais Dostoïevski ne remue ce poison -mortel; jamais il ne convoque les morts, fût-ce -dans leurs vertus. C'est à la générosité des vivants -qu'il en appelle, et à leur grand amour qui fait -vivre les morts. Dostoïevski est bien trop fort -pour s'enfermer dans un cimetière. Nous ne vivons -pas dans un charnier, mais dans une pépinière au<span class="pagenum"><a id="Page_338"></a>[Pg 338]</span> -soleil, bénie de nos larmes. Il ne s'agit pas d'enterrer -la vie, mais de la renouveler. L'œuvre de -l'homme n'est pas de cultiver les germes d'un -sépulcre, mais de rajeunir la terre, et le sépulcre -même, en y semant des cultures nouvelles, avec -piété.</p> - -<p>Point d'avarice, ni de ressentiment acide. -Dostoïevski ne craint pas que l'Europe lui dévore -la Russie; mais il s'oppose à ce qu'on jette la -Russie comme un os à l'Europe. En tout ordre, à -tous les degrés, Dostoïevski annonce le devoir -d'être soi-même le plus possible, pour être plus -homme. A ce prix seulement, l'humanité sera -meilleure et plus belle. La race enfin n'est, à ses -yeux, qu'un moyen de parvenir à l'humanité -supérieure.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Ce que l'Occident connaît par la mesure, le -Russe le devine par le sentiment. L'Occident -énumère et calcule: il est nombre et géométrie. -Le Russe évoque et pressent: il est mouvement -intérieur et musique.</p> - -<p>L'Occident ouvre les yeux sur le monde; il -voit et il compare. Le Russe à la Dostoïevski -regarde au dedans. Si le Russe ferme les yeux, ce -n'est pas pour voir davantage, sans doute: c'est<span class="pagenum"><a id="Page_339"></a>[Pg 339]</span> -pour mieux entendre les profonds murmures de -la vie, dans l'ombre où les images se définissent, -les objets si l'on veut. Le rythme est la première -figure; et, au sein des ténèbres, c'est de la -mélodie que naissent les formes, prodige obscur.</p> - -<p>Telle est la raison pourquoi le Russe ne vaut -rien, s'il n'aime. Il ne critique pas: il nie. Il ne -doute pas: il détruit. Il n'est pas athée: il est -prêtre du néant.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Avant quarante-deux ans, Dostoïevski n'a rien -produit qui vaille. Toutes ses grandes œuvres sont -de l'âge plein, entre quarante et soixante ans, où -il est mort. Les autres Russes sont plus précoces: -Pouchkine, Lermontov et Gogol ont peu vécu, -mais d'une vie ardente. Téodor Mikaïlovitch -n'était pas de ces jeunes gens.</p> - -<p>La Russie ne s'est reconnue en Dostoïevski, -que peu de temps avant de le perdre. Il a été le -héros de sa nation, l'homme qui pense, le cœur -qui bat pour toute la race; mais il ne le fut que -cinq ou six ans avant de mourir. Il lui fallut -toucher à cette extrémité encore, pour prendre le -rang auguste que Tolstoï lui-même n'a pas obtenu.<span class="pagenum"><a id="Page_340"></a>[Pg 340]</span> -Pendant près d'un demi-siècle, Tolstoï a pu passer -pour le plus grand artiste de son pays. Mais -pendant quelques saisons, Dostoïevski a été -l'homme de la Russie, celui qui aime et qui hait, -qui pense, qui veut et qui parle pour tous, l'aîné -vénérable de la maison, le guide entre tous les -frères.</p> - -<p>Il est l'homme de la douleur: est-ce là son seul -titre? On aurait bien tort de le croire. J'ai compris -la douleur russe dans Dostoïevski: elle n'est pas -seulement féconde: elle a la force active qui -purifie. La joie russe n'a aucune vertu. Les peuples -jeunes ont toujours assez de joie, puisqu'ils veulent -vivre. La joie que vous cherchez vous déprime.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Pour en venir à ce règne douloureux, il fallait -que la vie de Dostoïevski fût tout ce qu'elle a été -en effet. Il fallait qu'il tombât dans l'erreur politique, -qu'on le prît pour un rebelle, lui qui l'était -si peu, qu'on le condamnât à mort, et qu'il croupît -au bagne.</p> - -<p>Personne ne doit plus à ses souffrances que -Dostoïevski. Personne ne doit plus à ses erreurs. -En personne, la faute ne fut plus féconde. Là, il -s'est fait cette vue incomparable du revers qu'il -applique aux sentiments des hommes. Il lit les<span class="pagenum"><a id="Page_341"></a>[Pg 341]</span> -deux côtés de la page, et la face visible ne lui est -qu'un moyen de mieux connaître l'autre.</p> - -<p>L'erreur d'une grande âme n'est jamais que -dans l'action: la volonté ni le cœur n'errent point, -étant toujours fidèles à la grandeur qui les anime. -On ne se trompe que sur la route à suivre. Quand -on revient sur ses pas, on possède tout l'horizon -et toutes les perspectives, qu'on n'eût peut-être -jamais bien vus sans cette erreur-là. Elle est la -racine commune de la peine et de la puissance.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>L'œuvre qui fit la fortune de Dostoïevski jeune -homme<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> et celles qui vinrent ensuite jusqu'à la -catastrophe du bagne, me semblent d'une invention -médiocre et d'un très faible prix. Elles sentent -la crasse sentimentale des galetas. Elles sont geignardes -et larmoyantes. Le peu de gaîté qu'elles -ont grimace. Elles annonçaient le Gogol des mansardes, -s'il peut y avoir un Gogol moins la force -et le style. Le trait est forcé, le dessin sans beauté, -les ombres épaisses. Elles ressemblent aux tableaux -d'un peintre oublié, Tassaert, qui pleurnichait -lourdement dans les taudis, de grabat en grabat. -Subtiles enfin, mais sans profondeur. Or, la profondeur<span class="pagenum"><a id="Page_342"></a>[Pg 342]</span> -du sentiment corrige seule la subtilité -qu'elle implique; seule, la profondeur de l'analyse -suppose l'extrême complexité et la justifie. -Ce double don, qui devait porter Dostoïevski à -une hauteur où personne ne le dépasse, ne se fait -sentir dans les premières œuvres que par l'embarras -de l'action et la contorsion des caractères.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> <i>Les Pauvres Gens</i>, 1846; <i>le Double</i>, <i>les Nuits blanches</i>, etc., -1847 à 1849.</p> - -</div> - -<hr class="blank" /> - -<p>Au début comme à la fin, Dostoïevski ne peint -que des jeunes gens, et quelquefois des vieillards. -Là encore, c'est la Russie même, qui n'est pas -mûre, toujours trop verte ou trop avancée; elle a -ses adolescents pourris et de vieilles gens à l'âme -plus fraîche que l'enfance. Souvent là-bas, les -jeunes femmes portent un cœur de cadavre, plein -de vermine et de cendres, sous une chair en fleur. -La Russie vit dans l'excès: en tout, jusqu'ici, elle -ignore l'entre deux.</p> - -<p>Dostoïevski lui-même et ses livres sont au centre -de ce monde inconnu. Lui et ses livres sont les -grandes œuvres de l'âge mûr. C'est l'homme dans -toute sa force, qui possède la jeunesse: les jeunes -gens ne connaissent pas les jeunes gens. Dostoïevski -est cet homme, celui qui ne fait tort ni -de la réalité au rêve, ni du rêve à la réalité, qui -peut seul comprendre toute la profondeur de la vie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_343"></a>[Pg 343]</span></p> - -<p>Peu importent ses erreurs de fait, les premières -et les dernières, celles qui l'ont mené au bagne, et -celles qui le feraient prendre pour un conseil des -Cent Hommes Noirs. Peu importe que la Troisième -Section soit la face cachée et le bras visible de -l'Évangile dans l'horrible empire. Peu importe -Son Excellence Pot-de-vin, les princes qui volent -les fonds de la Croix-Rouge aux malades et aux -blessés, ou le règne des Allemands, forcenés -policiers, qui gouvernent au nom du Christ et de -la race slave. Toutes les erreurs de fait n'empêchent -pas de croire à la Russie que Dostoïevski nous -incarne. Elle n'est pas seulement en lui; mais il -nous la révèle, il achève tout ce qu'on en voit -dans Pouchkine et dans Gogol, dans Tourguénev -et Tolstoï.</p> - -<p>Il faut qu'il y ait un peuple russe dans les -langes. Il faut que ces esclaves politiques soient -admirables de liberté morale. Il faut que ces brutes, -dans l'enfer de l'ivrognerie et des massacres, soient -tout de même riches d'une conscience qui n'a plus -d'égale en Europe. Il faut que ce peuple, capable -de tout parfois, comme les enfants cruels, et qui -dort, le reste du temps, dans une affreuse impuissance, -il faut pourtant qu'il soit le seul peuple -d'Europe qui ait encore un Dieu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_344"></a>[Pg 344]</span></p> - -<p>La Russie, même folle, même lâche, même -noyée dans le sang et dans l'eau-de-vie sans -parfum, la Russie ne vit pas pour l'argent, ni -pour la haine, ni pour la balance du commerce, ni -pour les triomphes ignominieux de la violence. -La Russie vit pour rendre une conscience religieuse -au genre humain: elle a, malgré tout, le cœur -fraternel à tous les hommes, même au milieu des -boucheries et des vomissements où la jette son -hystérie.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Dostoïevski était né pour la douleur, et pour -s'élever dans la douleur, au-dessus de tout l'égoïsme -et de toute la misère morale, où la douleur enferme -généralement les natures médiocres.</p> - -<p>Il lui fallait la maladie, les tortures du cœur, -l'angoisse de l'esprit, la présence de la mort pour -conquérir ce que j'appelle l'appétit et la santé -d'une vie universelle. Un peu plus, c'eût été trop: -il faut pouvoir respirer, pour vivre. Mais un peu -moins, il fût resté, comme tant d'autres, à mi-chemin -de l'ascension sainte et terrible. Ce n'est -pas à un moindre prix que l'on prend à soi toute -souffrance et tout supplice. On ne gravit sûrement -la montagne que sur des échelons sanglants.</p> - -<p>Surtout, il lui fallait le bagne et l'enfer des<span class="pagenum"><a id="Page_345"></a>[Pg 345]</span> -crimes<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> pour se purger à fond d'un amour-propre -qui fut toujours féroce, et d'une naturelle -jalousie. Mais bien plus encore, cette damnation -devait lui révéler les grands fonds de l'âme -humaine, où nul n'est descendu plus avant, -Shakespeare et Wagner exceptés. Là, il connut que -le crime a ses vertus, et qu'il peut être plein de la -vertu même; que la qualité d'homme ne se -prescrit jamais; que le cœur présente tout grief et -toute excuse; que la sécheresse de l'âme est le -seul péché, si même il en est un; que la faute est -partout, qu'elle a toujours une dispense, qu'elle -obtient remise, pourvu qu'elle consente un peu à -l'expiation; et la souffrance vaut le consentement, -quand la rebelle le refuse; que l'amour est le -salut de tous et de chacun; que la rédemption -est le prix du sang; que le châtiment, horrible en -ceux qui osent châtier, est nécessaire à tout -coupable, pour rassurer en lui l'orgueil de son -destin et la dignité de l'homme: Car toute vie, -avant d'être à son terme de beauté, toute vie est -une expiation que l'amour nous propose, et qui -doit être expiée.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Et moi aussi, j'ai mon enfer, le bagne des auteurs, des critiques -et des faux artistes, où je purge, dans un coin d'ombre, la colère de -ma solitude et le vieil amour de la gloire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_346"></a>[Pg 346]</span></p> - -</div> - -<p>Voilà où Dostoïevski a saisi l'âme de son -peuple, et de tous les peuples, et de ceux même -qui l'ont tuée. Il a pesé que les premiers selon le -rang sont souvent les derniers selon la vie; et les -derniers selon le monde, les premiers suivant -l'âme cachée du monde. Là, il apprit à se mettre -au-dessus de toute apparence. Là, il s'est fait à -vivre en profondeur: car toute l'œuvre de -Dostoïevski est une vie dans la profondeur et -dans la vérité secrète, qui est l'unique vérité, sans -doute. Là, il s'est établi inébranlablement au-dessus -de tous les préjugés; et ceux de la raison n'ont -pas tenu devant lui plus que ceux de la morale et -de la politique.</p> - -<p>Le grand Dostoïevski a montré, le premier, que -la fin de la vie est la vie même. Mais il a été plus -loin: il a connu, profondément, que la vie elle-même -est une forme vide sans le cœur qui l'anime, -et ainsi que l'amour est la fin de cette fin unique. -Qu'est-ce donc, sinon que l'homme est fait pour -se toujours passer soi-même? L'homme n'est point -une figure achevée, mais un élan à la forme parfaite, -un essai continuel à l'homme. Je trouve cette -vertu héroïque dans Dostoïevski, et cette grandeur -intérieure.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_347"></a>[Pg 347]</span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'intuition est une vue du cœur dans les -ténèbres. La nuit extérieure s'illumine de l'éclair -jailli du dedans. C'est là que rien ne se formule, -et tout s'éclaire: là où la vie prend forme, où les -mobiles se condensent, où se détermine l'action.</p> - -<p>L'intuition est bien le luminaire de la profondeur. -Elle est la conscience amoureuse de ce qui -est, au fond de ce qui paraît être. Elle est ce qui -demeure en ce qui devient, et qu'elle porte. Elle -est vraiment l'instinct de la connaissance, et son -amour.</p> - -<p>En Dostoïevski, je finis par tout référer à -l'intuition. Dostoïevski a conscience de son intuition, -et tel est son miracle. Il faut le lire en -musicien.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>La chasteté n'est que le signe le plus visible des -âmes pures. La pureté suprême est l'innocence de -la bonté: l'horreur de faire le mal. Dostoïevski -n'hésite pas à produire des prostituées plus chastes -et des assassins plus purs, à l'en croire, que les -honnêtes gens: c'est qu'ils aiment; et que le -crime, en eux, n'est pas le mal qui dure, mais<span class="pagenum"><a id="Page_348"></a>[Pg 348]</span> -l'erreur, la folie et la misère du moment. Jamais -il ne dit avec emphase que la prostituée ou le -criminel valent mieux que l'honnête femme et le -juge. Mais la prostituée qu'il défend est une -victime: il montre en elle, non pas l'excellence de -son infamie, mais l'excellence de la douleur que -l'infamie lui coûte. Et enfin, toute créature qui se -donne avec passion est victime, quel que soit son -bourreau, son complice ou son idole.</p> - -<p>Nulle trace, en cet homme admirable, de morgue -vertueuse. Nul ne s'est moins juché sur les échasses -du devoir et de la morale. A la profondeur où il -sait chercher les origines, il trouve, en soi, la -semence et l'excuse de tous les péchés. Et le -crime des crimes, qui est la cruauté, il en débrouille -aussi les racines, avec un saint effroi: il touche, il -voit que la cruauté et la luxure se tiennent comme -deux sœurs monstrueuses, unies par le même os -de désir. Plus il les déteste, plus il en épouse la -connaissance. Dostoïevski n'a pas proprement pitié -du mal: à moins que le châtiment ne soit plus -pitoyable à la faute, que la rémission. Mais sa -compassion est merveilleuse pour la peine, ou -publique ou cachée, que le péché exige. Pitié qui -n'est point vague ni fumeuse; elle ne comporte -aucune faiblesse, elle ne tient pas au larmoiement:<span class="pagenum"><a id="Page_349"></a>[Pg 349]</span> -elle est la vertu humaine par éminence, la vertu -des vertus, la charité sans quoi tout reste mort et -vide.</p> - -<p>L'amour véritable est là, où celui qui aime -s'oublie soi-même et se confond entièrement dans -l'objet aimé. Larmes de la compassion, vous faites -une honte éternelle aux baisers sans pitié.</p> - -<p>Le plus haut point de la vertu est toujours de -se vaincre, et d'embrasser parfaitement l'objet: -lui être le cœur et l'âme qu'il a si peu, ou qu'il -n'a point.</p> - -<p>Cette conquête est d'une autre grandeur et -d'une autre fécondité, que la domination telle -quelle. S'emparer d'autrui et du monde, misère -près de la puissance qu'il faut pour leur donner la -vie et les sauver.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>Voilà le magnifique courage de la vision, que -seuls les Russes ont eu avec nos Français. Ils ne -font pas un pauvre choix dans les passions -humaines: ils les considèrent toutes. Ils ne feignent -point de croire que les amants n'ont point de -lèvres. La profondeur du sentiment russe, et la -puissance de l'esprit français: les deux ailes à -l'essor de la nouvelle connaissance.</p> - -<p>Il n'est pas de profondeur sans un rêve fervent<span class="pagenum"><a id="Page_350"></a>[Pg 350]</span> -de l'éternel. La profondeur est sous-jacente au -sentiment, et non à l'intelligence. La profondeur -est le privilège de l'âme religieuse, et de cette âme -seulement. Il n'y a pas de vérité religieuse. Mais -le sentiment religieux a sa connaissance. Quelle -intelligence forte ne cherche pas une relation de -soi à l'univers? Mais ce n'est rien d'en avoir -l'idée: elle n'est qu'un chiffre. Il faut en avoir le -sentiment. Et telle est l'âme religieuse. Après bien -des routes et des chutes cruelles, l'âme religieuse -se fixe dans l'amour: là est son lieu, et sa conquête; -là, sa force et la vocation de sa puissance; -là serait son repos, s'il en existait un. Dostoïevski -n'a pas manqué la couronne promise à l'amour -errant. Il est entré au port de la recherche idéale.</p> - -<p>La réalité! font-ils; la réalité! Hé, oui! Nous -savons, nous aussi, qu'il n'y a point d'arbre sans -le sol qui le porte, sans fumier ou sans terre. Mais -s'il ne quittait jamais le sol, s'il n'était pas ce qui -s'évade du fumier et ce qui sort de la terre, l'arbre -ne serait pas l'arbre; et sa racine même pourrirait.</p> - -<p>Les grands Français ont toute la force dans -l'esprit. La plupart, ils n'ont pas la profondeur, -qui est si naturelle aux âmes religieuses. Ils ne -l'ont plus, du moins. Car, ils l'eurent, ceux qui ont -dressé les cathédrales sous le ciel. Le grand<span class="pagenum"><a id="Page_351"></a>[Pg 351]</span> -Flaubert m'y fait penser, ce prince de néant. Il est -sec, et il sème les cendres. De là, les sables et les -salins cuisants de son œuvre: toutes les lignes -sont belles, et l'on y respire à peine, dans un vent -d'éternel ennui. Flaubert est un génie mortuaire. -S'il a du cœur, comme je crois, il n'en a pas pour -la vie. Et tout ce qu'il en a, d'ailleurs, il l'étouffe: -il tâche à être sans amour, comme le monde de -son intelligence; et il y réussit.</p> - -<p>L'amour de Dieu, ou la charité que je veux -dire, quel nom qu'on y donne, implique toutes -les autres amours. C'est l'amour de Dieu que -Dostoïevski respire. Et le peuple russe avec lui. -On doit avoir foi au peuple russe, sur la foi -de Dostoïevski.</p> - -<p>Dostoïevski, victime des puissances, parle pour -les puissances: la tyrannie, la police, l'église, les -riches. A ses yeux, tout le mal qu'elles peuvent -faire, est compensé, de bien loin, par l'action -qu'elles ont sur l'âme humaine: elles en provoquent -l'excellence, en y prodiguant la douleur. S'il finit -par les défendre, ces puissances mortelles, j'y vois -un triomphe de l'affirmation. Dostoïevski connaît -son peuple par soi-même. Toute révolte de la -race déchaîne son instinct d'aveugle destruction et -d'anéantissement. Le joug, qui lui fléchit la tête<span class="pagenum"><a id="Page_352"></a>[Pg 352]</span> -jusqu'à terre, la garde étroitement de l'anarchie. -La tête russe nie. Sa liberté tourne aussitôt en -négation affreuse. La race des Russes obéit et -souffre avec excellence. Elle se rebelle et se fait -justice avec infamie. Cette race ne peut aller à la -perfection que par les voies de la douleur. En un -mot, elle ne veut choisir qu'entre la foi mystique -et le néant, entre l'amour de Dieu et la haine -de la vie.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dostoïevski, maître en toutes passions, et tenant -toutes les clés de l'abîme, ferme les portes du -néant. Tenté de toutes négations, il ne détruit -rien et il affirme. En Dostoïevski, j'admire un -Nietzsche racheté.</p> - -<p>Je ne crois pas aux Prométhées qui perdent la -tête sur le rocher. Mon Prométhée fait peur à -Jupiter même, qui s'imagine de l'avoir bien cloué. -Je ne ferai pas crédit à des dieux, qui finissent à -quatre pattes, dans un asile. Et si la foudre me -frappe, dussé-je tenir bon contre elle, le ciel me -soit témoin que je ne me serai pas vanté.</p> - -<p>Tout ce qui est mort et négation dans les philosophes, -Dostoïevski l'a surpassé; mais telle est sa<span class="pagenum"><a id="Page_353"></a>[Pg 353]</span> -grandeur, qu'il monte d'un degré encore. Il porte -à la rédemption l'accablement de nos fatalités. Si -je l'ai peint comme il est, je ne sais; mais jamais, -il me semble, on ne mesura mieux la distance qui -sépare la mortelle théorie de l'œuvre vivante, et -le penseur sans amour du véritable artiste.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Encore un pas.</p> - -<p>Je dirai de Nietzsche et des Anciens qu'ils -peuvent suffire au monde de l'intelligence. Mais -ils ne pénètrent pas d'un pouce dans le monde du -cœur. Ils restent sur le seuil. Et plus ils s'imaginent -de faire la loi à l'intérieur de la maison, plus -ils l'ignorent. De là, sans doute, la misérable jactance -de Nietzsche, qui excède tout ce qu'on peut -permettre à l'orgueil de l'esprit; car c'est l'esprit -même qui y entre en décadence, et qui marque -les degrés de sa chute par des cris. Il ne faut pas -que l'orgueil de l'esprit sente la paralysie générale. -L'intelligence qui se vante ne trouvera pas d'excuse -dans l'abaissement de la folie; mais au contraire, -la fin de cette intelligence porte jugement sur -toutes les œuvres de sa croissance; et, quoi qu'on -fasse, plus elle a tout réduit à elle seule, plus elle<span class="pagenum"><a id="Page_354"></a>[Pg 354]</span> -subit la condamnation de son propre dédain.</p> - -<p>Ce que Schopenhauer est à Spinosa, les grands -témoins de la vie le seront toujours à Nietzsche. -Et ce sont les grands artistes: les confidents de -l'amour. J'en sais plus d'un. Mais Dostoïesvki est -le premier de tous, dans le temps: il a prévenu -toutes les insolences de Nietzsche. Wagner aussi -était là. Il n'y a pas si loin de <i>l'Idiot</i> à <i>Parsifal</i> -sublime.</p> - -<p>Toute philosophie, d'ailleurs, qui n'est pas un -simple jeu de la logique, prend forme dans une -œuvre d'art. Il faut sortir de la cage à l'écureuil. -Une pensée vivante sur la vie n'a pas d'autre -expression qu'un chef-d'œuvre. Les livres de -Nietzsche sont des essais au chef-d'œuvre; mais -cet Apollon est toujours dans la cage; il fait le -dieu, en vrai Phébus d'Université, à bésicles d'or; -tout de même, son char est une chaire, et son -Pégase une rosse allemande harnachée de lexiques -in-folio.</p> - -<p>Nietzsche peut servir de guide à l'Enfant Prodigue -dans ses routes de jeune homme. Nietzsche -est une bonne méthode pour la rébellion. Et, -comme à la façon des docteurs, il est ivre de ses -principes et tout aveugle sur la vie, il despotise. -Par là, il apprend la discipline à ceux qui n'ont<span class="pagenum"><a id="Page_355"></a>[Pg 355]</span> -point de règle intérieure. De même il satisfait -l'instinct de l'art dans les demi-artistes.</p> - -<p>Wagner vieillard, qui avait passé par toute -négation, ne pouvait que lever les épaules, aux -jours de <i>Parsifal</i>, devant ce corybante infatué qui, -impuissant à toute création et incapable même de -plaisir, lançait contre le monde de l'amour ses -vieilles idoles de pierre, son Bacchus, son Apollon, -et son trépied. Il nous faut de nouveaux dieux -pour posséder la vie. Mais les dieux morts ne -ressuscitent pas. Wagner savait que <i>Parsifal</i> est -vivant; et si, pour l'offrir au monde, il fallait -tourner le dos à un professeur d'orgie logique, il -tournait le dos à Nietzsche.</p> - -<p>Dostoïevski en eût fait autant, avec le même -droit. Dostoïevski est l'homme de la vie, mais non -pas seulement dans les livres. Parce qu'il est -l'homme de la vie, son monde est le monde de la -force, uniquement. Encore les Anciens sont-ils les -maîtres de l'action, tandis que Nietzsche est insupportablement -l'homme du cabinet et des livres. -Par lui-même, il ne sait rien de la vie, rien de -l'action, rien des passions; et il donne des lois -aux passions et à la vie. Je ne m'étonne pas qu'il -soit le prophète des professeurs et le dieu des -femmes sourdes qui tranchent de la bonne ou de<span class="pagenum"><a id="Page_356"></a>[Pg 356]</span> -la mauvaise musique. Les plus rebelles, et qui se -flattent de l'être, sont, la plupart, des esprits nés -disciples.</p> - -<p>Que Nietzsche tienne donc lieu des Anciens et -de la vie héroïque aux gens qui ne savent pas lire. -Et s'ils n'ont pas compris les Grecs, ni les Italiens -du Moyen Age, ni Pascal, ni Stendhal, ni la Révolution, -qu'ils lisent Nietzsche, lequel leur fait, de -toute cette grandeur, un manuel avec toute la -commodité grossière que ce format comporte.</p> - -<p>On doit s'arrêter à Nietzsche. Mais on n'est -que la moitié d'un homme, si l'on s'y fixe. Il -n'est bon qu'aux femmes de lettres et aux jeunes -gens.</p> - -<p>Raskolnikov et tous les jeunes héros de Dostoïevski -savent par eux-mêmes tout ce que -Nietzsche pourrait leur apprendre. Mais Dostoïevski -ne les déifie pas dans cette demi-connaissance. -Il ne veut pas qu'ils se tiennent à cet étage -grossier de l'énergie. Il les porte à l'étage supérieur, -qui est le palier proprement humain de la -charité. Quant au surhumain, c'est un bon mot -pour les amateurs d'éloquence. A mes oreilles, il -a le son répugnant de l'emphase. Il n'y a rien de -plus humain que d'être homme. L'homme est -rare sur le marché de Jupiter. Et rien de surhumain<span class="pagenum"><a id="Page_357"></a>[Pg 357]</span> -n'a de sens qu'à la mesure de l'homme. Sois -pleinement homme, si tu veux passer l'homme. -Telle est la grande, l'unique vérité.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'intuition est le lieu de toutes les intelligences.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il n'est rien dans Nietzsche, qui ne soit dans -Dostoïevski. Mais tandis que tout est négation, -dans Nietzsche, même ce qu'il affirme,—et lui, -d'abord, le malheureux,—toutes les négations, -que la douleur de vivre arrache à Dostoïevski, se -résolvent dans une affirmation invincible: de la -douleur, l'amour conclut, en lui, à la beauté de la -vie. Ce n'est pas le: Oui! de la volonté ou de -l'orgueil, ce oui glacé qui est le soleil polaire des -stoïques; mais l'amour qui, en portant la vie, -l'affirme.</p> - -<p>Un tel arbre donne les fruits de toute douceur. -J'en ai ployé les branches, et je les veux réunir -dans la rosée qui les trempe depuis l'offrande de -l'aube jusqu'au sacrifice du crépuscule, et même -dans l'ardeur de midi.</p> - -<p>Dostoïevski pleure avec délices, et ses amis<span class="pagenum"><a id="Page_358"></a>[Pg 358]</span> -pleurent bien souvent comme lui. Je dirai, pour -moi aussi, le mystère des larmes. Dostoïevski -connaît la merveilleuse humilité des bonnes larmes. -Et certes, il est en elle un grand secret.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Larmes de la tendresse, pluie qui espère et qui -renouvelle la forêt humaine, vous êtes la source -ouverte aux cœurs pleins d'amour. Et partout où -l'on frappe ce tendre rocher, l'ondée s'épanche; -et elle n'est jamais tarie, cette eau amoureuse. -Quel orgueil vient de plus haut? Or, elle ne fond -pas sur les feuilles: elle se donne et les pénètre. -Et parce qu'elle se penche vers la prairie, on la -dédaigne de s'abaisser. Mais tant elle a de pieuse -complaisance, que nulle offense ne l'atteint, et -qu'elle sourit au mépris même.</p> - -<p>Baiser la terre avec transports, dans la joie ou -dans la douleur, dans l'ivresse du bien ou dans -l'aveu du crime, baiser la terre en pleurant, -s'y renouer, y remplir au griffon du sang le cœur -qui se vide et s'altère, voilà le culte où Dostoïevski -convie ses enfants. Et ces pleurs sont riches d'un -bonheur ineffable; ils ont la vie, qui est la seule -joie et toute joie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_359"></a>[Pg 359]</span></p> - -<p>Adore la vie: ton baiser à la terre, d'où tu -viens et où tu vas, et tes larmes confessent ton -adoration. Prends patience du mal, à ce rite, et -prends-y conscience de tout bien.</p> - -<p>Ton cœur déborde. Il te quitte. Il va à toute -cette vie qui l'appelle. Et où irait-on qu'à la vie?</p> - -<p>Ainsi tes pleurs ont la joie, toute celle que tu -attends, en celle que tu donnes. Ils ont la joie -excessive de toi-même qui te quittes. Ce n'est pas -que tu te regrettes: c'est que tu te délivres. -Jusqu'à ce baiser pleurant, quel abîme tu te fus à -toi-même, et quel désert aux dunes de souffrance -universelle, infinie, perpétuellement renouvelée, -égale comme le vide. Et souffrir pour rien, il n'est -pas d'autre damnation. L'enfer est la souffrance -dans le vide. Couché, contre la terre, tu es le mort -béni de la mort volontaire, qui est toute vie: en te -quittant, tu ressuscites. Ce départ sans retour est -le véritable amour, chère âme.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ce n'est pas cet amour de tête, qui crie: Vivre! -Vivre! avec la bouche affreuse d'un mort. C'est la -mélodie du cœur qui se retrouve, et qui répond à -toute la nature: me voici! me voici! Il chante la<span class="pagenum"><a id="Page_360"></a>[Pg 360]</span> -vie, il en est l'éternelle modulation jusque dans la -mort: parce qu'il l'a, parce qu'il la porte, parce -qu'il la donne. Et que donnerait-on, réellement, -qu'on ne prît de soi et sur soi? Quel don ferai-je, -si je ne me dépouille? Voilà l'orgueil de l'amour, -et son humilité sublime.</p> - -<p>En vérité, l'orgueil qui se vante et qui s'estime, -l'orgueil de l'esprit qui se compare est une espèce -d'humilité un peu basse, à mon sens. Qui se -compare, s'abaisse. Ainsi l'orgueil de l'esprit.</p> - -<p>Mais l'amour qui s'humilie dans les dons -innombrables qu'il sait faire, dans toutes les merveilles -qu'il suffit à créer, en s'oubliant soi-même, -en s'y mettant jusques à s'effacer, ce prodige -d'humilité est une grandeur céleste. Et tout -l'orgueil des esprits n'égalera jamais, à un infini -près, cette humilité divine.</p> - -<p>Celui qui se donne sans mesure, celui-là possède.</p> - -<p>Celui-là qui est tout humble au cœur de toute -vie, celui-là crée son objet; et il ne se soucie pas -de connaître sa gloire. La superbe est sèche. -L'orgueil de l'esprit ne discerne que soi: comme -un mort qui se tâte dans le sépulcre.</p> - -<p>L'amour adore dans les larmes. Tel est le son -de Dostoïevski. Voilà cette voix rauque et si -douce, l'énergie de cette âme infatigable, et ses<span class="pagenum"><a id="Page_361"></a>[Pg 361]</span> -brûlantes langueurs, ses abandons si tendres. -Infatigable à souffrir et à vouloir laver l'or des -souffrances, pour en séparer le trésor de la joie: -à la constance de cet orpailleur, à celle-ci, quelle -énergie s'égale?</p> - -<p>O saintes, bonnes larmes, routes de l'effusion, -sentes profondes de la tendresse, c'est vous, très -douces larmes, qui parlez seules d'amour, et de -cet amour qui fait vivre en créant. Et dans l'embrassement -même des amants, ce sont les plus -pures et les plus chaudes larmes du sang qui -parlent pour la vie, qui la communiquent et la -transmettent, venant de si loin! Et souvent ils ne -comprennent pas la parole qu'ils prononcent, et ils -en sont ennoblis, même quand ils l'avilissent.</p> - -<p>L'amant baise sa bien-aimée et pleure son sang -en elle, comme l'homme enivré de Dieu baise la -terre avec de grandes larmes. La terre reçoit ces -pleurs; et l'amante en garde avec jalousie l'offrande -pécheresse ou la libation sans péché.</p> - -<p>Si l'esprit s'abaisse, ici, ou si la chair est -exaltée, qui le mesurera? Servir avec amour est -toujours un triomphe. L'humilité de la femme et -de la terre doit s'offrir en exemple à tout service. -Et je veux bien que la vie trouve son compte à -l'humiliation de l'homme. Je ne parle jamais que<span class="pagenum"><a id="Page_362"></a>[Pg 362]</span> -pour la vie; et je ne vois de bel orgueil qu'en tout -ce qui l'augmente et la rehausse.</p> - -<p>Amour de la vie, c'est mal dit encore. La vie -n'est pas si grande ni si forte que l'amour. Elle en -attend la parfaite beauté, dont notre désir s'est -fait une promesse. Plus que l'amour de la vie, la -vie d'amour: tel est le fond de Dostoïevski. -A l'amour, de faire naître et de sauver la vie. Les -meilleurs ne vivent que pour servir ce dessein. -Et le plus pur amour est le plus amour.</p> - -<hr class="blank" /> - -<p>O Fédor Mikhaïlovitch, si ardent, si aigu et si -humble, vous êtes profond et vrai entre les grands. -Vous allez au delà de tous autres, sans doute. Car -enfin, où j'en suis venu, il n'est de vérité que dans -la profondeur. Pour prendre toute notre hauteur, -il nous est nécessaire de mouiller dans les abîmes. -Tout est de manque, à défaut de la profondeur. -Et, au total, il y a fausseté où il y a manque.</p> - -<p>Voilà donc le point où la haine n'est plus rien -qu'une racine torse entre toutes les autres: et si -elle a la forme du serpent ou du ver, ce n'est -point pour faire horreur, ce n'est pas pour qu'on -l'écrase, mais pour se confondre avec les veines -nourricières. Voici le point où tout est idéal, à -force d'être vrai; où le rêve de l'âme absorbe toute<span class="pagenum"><a id="Page_363"></a>[Pg 363]</span> -la matière, comme une matrice seconde, mais de -résurrection. Ici, la pensée est acte; le fait est -idée; ici, l'acte et l'idée sont tout amour. Tout -trempe dans la compassion de la vie pour elle-même, -et dans la certitude du salut, que le cœur -exige d'un amour créateur.</p> - -<p>Où tout est amour, tout est vie! Par delà le -néant de tous les objets éphémères, c'est là-dessus -enfin que notre foi ou notre espoir se fonde. -Dostoïevski, si je ne me trompe, et moi-même à -mon rang, nous sommes l'antidote de la tyrannie -rationnelle, des philosophes, et de tout poison -inhumain: Dostoïevski, le cœur le plus profond, -la plus grande conscience du monde moderne.</p> - -<p> -1910<br /> -</p> - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_367"></a>[Pg 367]</span></p> -<h2 class="nobreak" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</h2> -</div> - - -<table summary="matieres"> -<tr><td>VISITE A PASCAL</td></tr> - -<tr><td><a href="#I_I">I.—A Port Royal</a> </td><td> 11</td></tr> -<tr><td><a href="#I_II">II.—Pascal</a> </td><td> 21</td></tr> -<tr><td><a href="#I_III">III.—Ascétisme du cœur</a> </td><td> 61</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td>LE PORTRAIT D'IBSEN</td></tr> - -<tr><td><a href="#II_I">I.—Le génie du Nord</a> </td><td> 85</td></tr> -<tr><td><a href="#II_II">II.—Image d'Ibsen</a> </td><td> 101</td></tr> -<tr><td><a href="#II_III">III.—Ibsen ou le moi</a> </td><td> 122</td></tr> -<tr><td><a href="#II_IV">IV.—Morale de l'Anarchie</a> </td><td> 145</td></tr> -<tr><td><a href="#II_V">V.—Puissance et misère du moi</a> </td><td> 171</td></tr> -<tr><td><a href="#II_VI">VI.—La nuit à la fin du jour</a> </td><td> 187</td></tr> -<tr><td><a href="#II_VII">VII.—Tolstoï et Ibsen</a> </td><td> 207</td></tr> -<tr><td><a href="#II_VIII">VIII.—La mort froide</a> </td><td> 220</td></tr> -<tr><td><a href="#II_IX">IX.—Le moi est le héros qui désespère</a> </td><td> 232</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td>DOSTOÏEVSKI</td></tr> - -<tr><td><a href="#III_I">I.—Sur sa vie</a> </td><td> 261</td></tr> -<tr><td><a href="#III_II">II.—Image</a> </td><td> 275</td></tr> -<tr><td><a href="#III_III">III.—Sur son art </a> </td><td> 281</td></tr> -<tr><td><a href="#III_IV">IV.—Passions et moments </a> </td><td> 296</td></tr> -<tr><td><a href="#III_V">V.—La profondeur russe</a> </td><td> 321</td></tr> -</table> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_369"></a>[Pg 369]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="EDITIONS_DE_LA">ÉDITIONS DE LA -NOUVELLE REVUE FRANÇAISE</h2> -</div> - -<p><i>Volumes in-8 couronne 3 fr. 50</i></p> - - -<p><i>POÉSIE</i>:</p> - -<p> -<span class="smcap">Paul Claudel</span>: CINQ GRANDES ODES<br /> -<span style="margin-left: 4em;">Suivies d'un processionnal pour saluer le siècle nouveau.</span><br /> -<br /> -<span class="smcap">Georges Duhamel</span>: COMPAGNONS<br /> -<br /> -<span class="smcap">Henri Franck</span>: LA DANSE DEVANT L'ARCHE<br /> -<span style="margin-left: 4em;">Préface de M<sup>me</sup> <span class="smcap">de Noailles</span>.</span><br /> -<br /> -<span class="smcap">Stéphane Mallarmé</span>: POÉSIES<br /> -<br /> -<span class="smcap">Francis Vielé-Griffin</span>: LA LUMIÈRE DE GRÈCE<br /> -</p> - - -<p><i>CORRESPONDANCE</i>:</p> - -<p> -<span class="smcap">Ch.-L. Philippe</span>: LETTRES DE JEUNESSE<br /> -</p> - - -<p><i>ROMANS</i>:</p> - -<p> -<span class="smcap">Henri Bachelin</span>: JULIETTE LA JOLIE<br /> -<br /> -<span class="smcap">Jean Richard Bloch</span>: LÉVY. <span class="smcap">Premier Livre de Contes.</span><br /> -<br /> -<span class="smcap">G. K. Chesterton</span>: LE NOMMÉ JEUDI (<span class="allsmcap">UN CAUCHEMAR</span>)<br /> -<span style="margin-left: 4em;">Traduit de l'anglais par <span class="smcap">Jean Florence</span>.</span><br /> -<span style="margin-left: 10em;">LE NAPOLÉON DE NOTTING HILL</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Traduit de l'anglais par <span class="smcap">Jean Florence</span>.</span><br /> -<br /> -<span class="smcap">André Gide</span>: ISABELLE (<span class="allsmcap">RÉCIT</span>).<br /> -<span style="margin-left: 5.5em;">LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Précédé de cinq autres traités.</span><br /> -<br /> -<span class="smcap">Pierre Hamp</span>: LE RAIL (<span class="smcap">La Peine des Hommes</span>).<br /> -<span style="margin-left: 6em;">VIEILLE HISTOIRE</span><br /> -<span style="margin-left: 7em;">Contes écrits dans le Nord.</span><br /> -<span style="margin-left: 6em;">MARÉE FRAICHE. VIN DE CHAMPAGNE</span><br /> -<span style="margin-left: 7em;">(<span class="smcap">La Peine des Hommes</span>).</span><br /> -<br /> -<span class="smcap">Ch.-L. Philippe</span>: LA MÈRE ET L'ENFANT<br /> -<span style="margin-left: 4em;">Édition conforme au premier manuscrit.</span><br /> -<br /> -<span class="smcap">Charles-Louis Philippe</span>: CHARLES BLANCHARD<br /> -<span style="margin-left: 4em;">Préface de <span class="smcap">Léon-Paul Fargue</span>.</span><br /> -<br /> -<span class="smcap">Jean Schlumberger</span>: L'INQUIÈTE PATERNITÉ<br /> -<br /> -<span class="smcap">Charles Vildrac</span>: DÉCOUVERTES<br /> -<br /> -<span class="smcap">Michel Yell</span>: CAUËT.<br /> -</p> - - -<p><i>THÉÂTRE</i>:</p> - -<p> -<span class="smcap">Paul Claudel</span>: L'OTAGE (drame en trois actes).<br /> -<span style="margin-left: 6em;">L'ANNONCE FAITE A MARIE</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Mystère en quatre actes et un prologue.</span><br /> -<br /> -<span class="smcap">J. Copeau</span> et <span class="smcap">J. Croué</span>: LES FRÈRES KARAMAZOV<br /> -<span style="margin-left: 4em;">Drame en cinq actes d'après <span class="smcap">Dostoïevsky</span>.</span><br /> -</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_370"></a>[Pg 370]</span></p> - -<p><span class="smcap">Depuis sa fondation</span> (<span class="smcap">Février</span> 1909)</p> -</div> - -<p><i>LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE</i></p> - -<p>A PUBLIÉ:</p> - - -<p> -<i>Charles Blanchard</i>,<br /> -<i>Le Journal de la XX<sup>e</sup> année</i>,<br /> -<i>Les Lettres de Jeunesse</i>, de <span class="smcap">Charles-louis Philippe</span>;<br /> -<i>L'Hymne du Saint-Sacrement</i>,<br /> -<i>Trois Hymnes</i>,<br /> -<i>L'Otage</i>,<br /> -<i>L'Annonce faite à Marie</i>, de <span class="smcap">Paul Claudel</span>;<br /> -<i>Michel-Ange</i>,<br /> -<i>Les Heures du Soir</i>,<br /> -<i>Trois Poèmes</i>, d'<span class="smcap">Émile Verhaeren</span>;<br /> -<i>La Porte Etroite</i>,<br /> -<i>Isabelle</i>,<br /> -<i>Le Journal sans dates</i>, d'<span class="smcap">André Gide</span>;<br /> -<i>La Fête Arabe</i>, de <span class="smcap">Jérôme</span> et <span class="smcap">Jean Tharaud</span>;<br /> -<i>Fermina Marquez</i>,<br /> -<i>Rose Lourdin</i>, de <span class="smcap">Valéry Larbaud</span>;<br /> -<i>Jacques l'Egoïste</i>, de <span class="smcap">Jean Giraudoux</span>;<br /> -<i>L'Inquiète Paternité</i>, de <span class="smcap">Jean Schlumberger</span>.<br /> -</p> - -<hr class="tb" /> - - -<p>Il est envoyé un numéro spécimen -à quiconque en fait la demande.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_372"></a>[Pg 372]</span></p> - - -<p>ACHEVÉ D'IMPRIMER LE VINGT-DEUX -MAI MIL NEUF CENT TREIZE PAR -«L'IMPRIMERIE SAINTE CATHERINE» -QUAI ST. PIERRE, BRUGES BELGIQUE</p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TROIS HOMMES: PASCAL, IBSEN, DOSTOÏEVSKI ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™ -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg™ License when -you share it without charge with others. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: -</div> - -<blockquote> - <div style='display:block; margin:1em 0'> - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most - other parts of the world at no cost and with almost no restrictions - whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms - of the Project Gutenberg License included with this eBook or online - at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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